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-The Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les ecrits de
-Marie de Rabutin-Chantal, by Charles Athanase Walckenaer
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-Title: Mémoires touchant la vie et les ecrits de Marie de Rabutin-Chantal, Volume 4 (of 6)
-
-Author: Charles Athanase Walckenaer
-
-Release Date: June 8, 2016 [EBook #52282]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES TOUCHANT LA VIE ET ***
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
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-La notation v{o} (verso), en exposant dans l'original a été mis en
-accolade dans cette version électronique.
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- MÉMOIRES
-
- SUR MADAME
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- DE SÉVIGNÉ
-
- QUATRIÈME PARTIE
-
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-
-TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT.--MESNIL (EURE).
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-
-
-
- MÉMOIRES
-
- TOUCHANT
-
- LA VIE ET LES ÉCRITS
-
- DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
-
- DAME DE BOURBILLY
-
- MARQUISE DE SÉVIGNÉ
-
- DURANT LA GUERRE DE LOUIS XIV CONTRE LA HOLLANDE
-
- SUIVIS
-
- De Notes et d'Éclaircissements
-
- PAR
-
- M. LE BARON WALCKENAER
-
- QUATRIÈME ÉDITION
-
- REVUE ET CORRIGÉE
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE
-
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
-
- 1875
-
-
-
-
-MÉMOIRES
-
-TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
-
-DE
-
-MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
-
-DAME DE BOURBILLY,
-
-MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-1671.
-
- L'abbé de Livry fait donation de tout son bien à madame de
- Sévigné.--Elle part pour la campagne.--Détails sur son voyage.--Elle
- arrive aux Rochers.--Effet que produit sur elle ce séjour.--Elle
- désirait ne pas le quitter, et y attirer sa fille.--Elle se
- passionne pour la solitude et les occupations champêtres.--Elle fait
- agrandir et embellir son parc.--Elle préfère Pilois, son jardinier,
- à tous les beaux esprits de la cour.--Elle participe à ses
- travaux.--Des causes qui ont produit le contraste de ses goûts et de
- son caractère.--Du plaisir qu'elle avait à recevoir les visites de
- Pomenars.--Détails sur celui-ci.--Madame de Sévigné n'aimait pas la
- société de province.--Son existence était celle d'une femme de cour
- ou d'une châtelaine.--Elle voit arriver avec peine l'époque des
- états.--N'est pas décidée à y assister.--Elle craint la dépense;
- donne à sa fille le détail de ses biens.--Elle se décide à assister
- aux états.--Détails sur les députés des états que connaissait madame
- de Grignan.--Tonquedec.--Le comte des Chapelles.--Mort de Montigny,
- évêque de Saint-Pol de Léon.--Des personnages qui composaient les
- états de Bretagne.--Soumission de ces états aux volontés du
- roi.--Différents de ceux de Provence.--Réjouissances et
- festins.--Supériorité des Bretons pour la danse.--Madame de
- Sévigné à Vitré.--Elle reçoit toute la haute noblesse des états
- aux Rochers.--Fin des états.--Bel aspect qu'offrait cette
- assemblée.--Détails sur les biens que possédait la famille de
- Sévigné.--Terre de Sévigné, aliénée depuis longtemps.--Terre des
- Rochers.--Tour de Sévigné, à Vitré.--Madame de Sévigné fait réparer
- son hôtel aux frais des états.--Terre de Buron.--Pourquoi madame de
- Sévigné ne s'y rend pas.--État de dégradation de ce domaine.--Toute
- sa vie madame de Sévigné s'occupe à embellir les Rochers.--Elle fait
- de nouvelles allées.--Met partout des inscriptions.--Les
- pavillons.--Le mail.--La chapelle.--Le labyrinthe et l'écho.
-
-
-Près de deux mois s'étaient écoulés depuis la clôture des états de
-Provence[1], lorsque, le 18 mai 1671, madame de Sévigné, dont le séjour à
-Paris et la présence à la cour n'étaient plus utiles à sa fille, monta
-dans sa calèche pour se rendre aux états de Bretagne. Son oncle, le bon
-abbé de Livry, qui avant de partir venait de lui faire donation de tout
-son bien[2], et son fils, qu'elle dérobait à un genre de vie aussi
-nuisible à sa santé qu'à sa fortune, l'accompagnèrent. Le petit abbé de
-la Mousse, dont elle ne se séparait pas plus que de Marphise, sa
-chienne[3], était aussi du voyage. Ainsi entourée, ayant dans sa poche le
-portrait de sa fille, et escortée de ses gens, elle alla coucher à
-Bonnelles, sur la route de Chartres; c'est-à-dire qu'elle ne parcourut
-ce premier jour que quarante kilomètres, ou dix lieues de poste. Son
-équipage se composait de sept chevaux.
-
- [1] _Abrégé des délibérations faites dans l'assemblée générale
- des communautés de Provence_, 1671, in-4º, p. 43. (Séance du 23
- mars 1671.)
-
- [2] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 et 23 mai 1671), t. II, p. 83, édit.
- de Gault de Saint-Germain; t. II, p. 64-70, édit. de Monmerqué.
-
- [3] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 188; t. II, p.
- 156.
-
-Cinq jours après, le 23 mai, elle arriva à Malicorne, dans le château du
-marquis de Lavardin[4], où elle se délassa de ses fatigues, et fit bonne
-chère. La route parcourue depuis Bonnelles, en passant par le Mans et la
-Suze, était de 202 kilomètres, ou de 51 lieues de poste. Elle fit encore
-cette fois dix à onze lieues par jour.
-
-Les 94 kilomètres ou 22 lieues de distance qui lui restaient à parcourir
-furent franchis en deux jours, et madame de Sévigné arriva un jour plus
-tard que ne l'avait annoncé par mégarde le bon abbé de Livry; ce qui fut
-une contrariété pour Vaillant, son régisseur, qui avait mis plus de
-quinze cents hommes sous les armes pour la recevoir. Ils étaient allés
-l'attendre, la veille[5], à une lieue des Rochers; ils s'en retournèrent
-à dix heures du soir, dans un grand désappointement. Partie le lundi, et
-arrivée seulement le mercredi de la semaine suivante, madame de Sévigné
-avait mis dix jours à faire un trajet de 336 kilomètres, ou 84 lieues[6].
-
- [4] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mai 1671), t. II, p. 80, édit. de G.;
- t. II, p. 67, édit. de M.--Conférez la deuxième partie de ces
- _Mémoires_, chap. XIII, p. 187.
-
- [5] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), t. II, p. 85, édit. G.; t.
- II, p. 71, édit. M.
-
- [6] Par la route actuelle, qui est différente, le trajet n'eût
- été que de 318 kilomètres (18 kilom. ou 4 lieues et demie de
- moins).
-
-Du reste, elle n'avait éprouvé aucun ennui durant ces dix jours. Son
-fils, charmant pour elle, l'amusait par son esprit et sa gaieté; il lui
-déclamait des tragédies de Corneille, et la Mousse lui lisait Nicole.
-Elle regardait souvent le portrait de sa fille[7]; et lorsqu'en arrivant
-à Malicorne elle trouva une lettre d'elle, son plaisir fut grand, moins
-par la jouissance éprouvée à la lecture de cette lettre, que par
-l'assurance qu'elle y trouvait qu'une correspondance qui était le soutien
-de sa vie serait continuée avec régularité, et comme elle-même l'avait
-prescrit[8].
-
- [7] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mai 1671), t. II, p. 80, édit. G.; t.
- II, p. 67, édit. M.
-
- [8] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mai 1671), t. II, p. 81, édit. G.; p.
- 68, édit. M.
-
- [9] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 19, 22 juillet 1671), t. II, p. 131,
- 146, 152, édit. G.; t. II, p. 109, 121, 126, édit. M.
-
-La vue des Rochers, à la fin de mai, produisit sur madame de Sévigné son
-effet accoutumé: elle réveilla sa passion pour la campagne. A peine y
-fut-elle installée, qu'elle résolut de faire à son château des
-embellissements, d'y construire une chapelle, d'agrandir le parc[9] et
-d'augmenter ses promenades. Ces travaux, qu'elle voulait diriger
-elle-même, exigeaient qu'elle fît à sa terre un assez long séjour. Aussi,
-dans la première lettre qu'elle écrivit à sa fille, datée des Rochers,
-trois jours après son arrivée, à la suite d'une phrase pleine de
-souvenirs mélancoliques, elle ajoute: «Si vous continuez de vous bien
-porter, ma chère enfant, je ne vous irai voir que l'année qui vient. La
-Bretagne et la Provence ne sont pas compatibles. C'est une chose étrange
-que les grands voyages! Si l'on était toujours dans le sentiment qu'on a
-quand on arrive, on ne sortirait jamais du lieu où l'on est; mais la
-Providence fait qu'on oublie. C'est la même chose qui sert aux femmes qui
-sont accouchées: Dieu permet cet oubli afin que le monde ne finisse pas,
-et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai me donnera
-la plus grande joie que je puisse recevoir de ma vie: mais quelles
-pensées tristes de ne point voir de fin à votre séjour! J'admire et je
-loue de plus en plus votre sagesse, quoique, à vous dire le vrai, je sois
-fortement touchée de cette impossibilité; j'espère qu'en ce temps-là nous
-verrons les choses d'une autre manière. Il faut bien l'espérer; car, sans
-cette consolation, il n'y aurait plus qu'à mourir[10].»
-
- [10] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), t. II, p. 84, édit. G.; t.
- II, p. 70, édit. M.
-
-Quelques jours après, elle ajoute encore: «Je ferais bien mieux de vous
-dire combien je vous aime tendrement, combien vous êtes les délices de
-mon cœur et de ma vie, et ce que je souffre tous les jours quand je fais
-réflexion en quel endroit la Providence vous a placée. Voilà de quoi se
-compose ma bile: je souhaite que vous n'en composiez pas la vôtre; vous
-n'en avez pas besoin dans l'état où vous êtes [madame de Grignan était
-enceinte]. Vous avez un mari qui vous adore: rien ne manque à votre
-grandeur. Tâchez seulement de faire quelque miracle à vos affaires, afin
-que le retour à Paris ne soit retardé que par le devoir de votre charge,
-et point par nécessité[11].»
-
- [11] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 97, édit. G.;
- t. II, p. 82, édit. M.
-
-On voit par ces passages, et par tout le reste de la correspondance[12]
-de madame de Sévigné, que si elle différa pendant plus d'un an encore son
-voyage de Provence, ce n'est pas que le désir de se réunir à sa fille fût
-en elle moins ardent; mais c'est qu'elle espérait toujours l'attirer près
-d'elle, et être dispensée d'un déplacement qui lui pesait. Madame de
-Grignan lui avait dit qu'il lui était impossible de quitter la Provence,
-parce que son mari, obligé à une continuelle représentation, avait besoin
-d'elle. En effet, il y avait cette différence entre les états de Bretagne
-et ceux de Provence, que ces derniers avaient lieu tous les ans, et les
-premiers tous les deux ans: ceux-ci d'ailleurs présentaient moins de
-difficulté aux gouverneurs, qui obtenaient facilement le vote de l'impôt.
-Ce sont ces considérations mêmes qui faisaient que madame de Sévigné
-redoutait d'aller en Provence. C'était sa fille qu'elle voulait, c'était
-sa présence, sa société, ses confidences, ses causeries, ses
-épanchements, dont elle était avide, et non pas de devenir le témoin des
-belles manières, de la dignité, de la prudence de la femme de M. le
-lieutenant général gouverneur de Provence, présidant un cercle ou faisant
-les honneurs d'un grand repas. C'est à Livry, c'est aux Rochers qu'elle
-aurait voulu posséder madame de Grignan, la réunir à son aimable frère,
-et jouir de tous les deux[13], sans distraction, dans les délices de la
-solitude: c'était là son rêve chéri, sa plus vive espérance. Aussi
-parvint-elle à rendre possible ce qui avait d'abord été trouvé
-impossible; et elle eut raison de croire qu'un jour viendrait où l'on
-verrait les choses d'une autre manière[14].
-
- [12] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 493, édit.
- G.--(6 septembre 1671), t. II, p. 218, édit. G.; t. II, p. 182,
- édit. M.
-
- [13] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 31 juin 1671), t. II, p. 93, 106,
- édit. G.; t. II, p. 78, 87, édit. M.
-
- [14] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 93, édit. G.;
- t. II, p. 82, édit. M.
-
-Ce qui étonne le plus dans madame de Sévigné, c'est cette nature vive,
-passionnée, flexible, variable, apte à recevoir les impressions les plus
-opposées, à s'en laisser alternativement dominer. Femme du grand monde,
-elle y plaît, elle s'y plaît; son tourbillon l'amuse, elle est occupée
-de ce qui s'y passe; elle est attentive à ses travers, à ses ridicules, à
-ses modes, à ses caprices; agréablement flattée de tout ce qui est de bon
-goût, de bon ton; recherchant les beaux esprits, admirant les talents,
-aimant la comédie, la danse, les vers, la musique; se laissant aller avec
-une sorte d'entraînement à tout ce que peut donner de jouissance une
-société opulente, élégante et polie; puis tout à coup, une fois
-transportée dans son agreste domaine, devenue étrangère à tout cela,
-dégoûtée de tout cela, obsédée et ennuyée des nouvelles de cour[15] qui
-lui arrivent, et considérant comme une tâche pénible l'obligation de
-paraître s'intéresser au mariage du premier prince du sang, et d'être
-forcée de répondre et de lire les détails qu'on lui donne sur ce sujet;
-ne songeant plus qu'au plaisir de vivre tous les jours avec les siens
-sous un même toit, de lire les livres qu'elle aime, de broder, d'écrire à
-sa fille, de supputer les produits de ses terres, de planter, de
-cultiver, de braver pour cette besogne les intempéries de l'air et tous
-les inconvénients attachés aux travaux champêtres; de se promener sur ses
-coteaux sauvages et dans ses bois incultes, non sans la crainte d'être
-dévorée par les loups, non sans s'astreindre à se faire protéger par les
-fusils de quatre gardes-chasses, l'intrépide Beaulieu à leur tête[16].
-
- [15] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 juillet 1671), t. II, p. 128, édit.
- G.; t. II, p. 106, édit. M. (mercredi 21 octobre 1671), t. II, p.
- 266, édit. G.; t. II, p. 225, édit. M.
-
- [16] _Ibid._, t. II, p. 267, édit. G.; t. II, p. 226; t. II, p.
- 203, édit. de la Haye, 1726, in-12. Cette lettre est du mercredi
- 4 novembre, dans cette édition; elle a été retranchée dans
- l'édit. de 1734 de Perrin, rétablie dans l'édit. de 1754, mais
- datée du mercredi 21 octobre.
-
-Elle écrit à sa fille: «La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre
-abbé (l'abbé de Livry) est toujours admirable; mon fils et la Mousse
-s'accommodent fort bien de moi, et moi d'eux; nous nous cherchons
-toujours; et quand les affaires me séparent d'eux, ils sont au désespoir,
-et me trouvent ridicule de préférer un compte[17] de fermier aux contes
-de la Fontaine.»
-
- [17] Dans les livres imprimés du XVIe siècle, compte s'écrit
- _conte_, et dans plusieurs ouvrages du XVIIe siècle cette
- orthographe est conservée. Le dictionnaire de Richelet (1680), au
- mot CONTER, renvoie à _compter_.
-
-Le bon abbé examine ses baux, s'instruit sur la manière d'augmenter les
-revenus, soigne la construction de la chapelle; madame de Sévigné brode
-un devant d'autel[18]. Le baron de Sévigné l'avait remise en train de
-recommencer les lectures de sa jeunesse; il lui déclame de beaux vers;
-elle compose avec lui de jolies chansons qui obtiennent les éloges de
-madame de Grignan. Pour achever d'apprendre l'italien à la Mousse, madame
-de Sévigné relit avec lui le Tasse[19]. Lui, fait le catéchisme aux
-petits enfants[20]. Madame de Sévigné prétend qu'il n'aspire au salut que
-par curiosité, et pour mieux connaître ce qu'il en est sur les
-tourbillons de Descartes: enfin elle se rit de posséder chez elle trois
-abbés qui font admirablement leurs personnages, mais dont pas un,
-dit-elle, ne peut lui dire la messe, dont elle a besoin[21].
-
- [18] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10, 21 et 28 juin 1671), t. II, p. 96,
- 105 et 118, édit. G.; t. II, p. 79, 96 et 98, édit. M.--(8-12
- juillet), t. II, p. 131, 138, édit. G.; t. II, p. 109, 115, édit.
- M.--(4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit. G.; t. II, p. 238,
- édit. M.
-
- [19] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671), t. II, p. 106, édit. G.;
- t. II, p. 87, édit. M.--(5 juillet 1671), t. II, p. 125, édit.
- G.; t. II, p. 104, édit. M. (9 août 1671), p. 178.
-
- [20] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 septembre 1671), t. II, p. 248, édit.
- G.; t. II, p. 209, édit. M.
-
- [21] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juillet 1671), t. II, p. 133, édit.
- G.; t. II, p. 114, édit. M.
-
-Tout cela est naturel: mais qu'après avoir reçu, la veille de son départ
-pour la Bretagne, les adieux de tous ses amis, dans un grand repas qui
-lui a été donné par Coulanges, la châtelaine des Rochers soit devenue
-tellement campagnarde qu'en parlant à sa fille de ce dîner, elle ne lui
-donne qu'une seule ligne[22]; que tant de personnes qui la chérissent, et
-la redemandent comme l'âme de leur cercle, comme une compagne charmante,
-comme une amie toujours sûre, ne lui inspirent jamais, pendant son séjour
-aux Rochers, une seule fois le regret de les avoir quittées; qu'elle ne
-soit sensible à une telle séparation que parce qu'elle lui ôte les moyens
-de donner à sa fille des nouvelles de Paris et de la cour, et de la
-priver pour sa correspondance de sujets qui peuvent l'intéresser et
-l'amuser, voilà ce qui étonne. Pilois, son jardinier[23], est devenu pour
-elle un être plus important que tous les beaux esprits et les grands
-personnages de l'hôtel de la Rochefoucauld. Elle préfère son bon sens,
-ses lumières, à tous les entretiens des courtisans, des académiciens et
-des _alcôvistes_. Elle ne le dirige pas dans ses travaux, elle les dirige
-avec lui. Elle marche dans les plus hautes herbes, et se mouille
-jusqu'aux genoux, pour l'aider dans ses alignements[24]; et lorsqu'en
-décembre le froid rigoureux a chassé d'auprès d'elle et ses hôtes et ses
-gens, elle reste courageusement avec Pilois; elle tient entre ses mains
-délicates, devenues robustes, l'arbre qu'il va planter, et qu'elle doit
-avec lui enfoncer en terre[25]. Une si complète transformation, une si
-grande métamorphose étonne et charme à la fois.
-
- [22] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mai 1671), t. II, p. 78, édit. G.; t.
- II, p. 66, édit. M.
-
- [23] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1671), édit. G.; t. II, p. 86,
- édit. M.
-
- [24] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 272, édit.
- G.; t. II, p. 230, édit. M.
-
- [25] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4, 15 et 18 novembre 1671), t. II, p.
- 282, 289, 292, édit. G.; t. II, p. 239, 246 et 248, édit. M.
-
-Elle se conçoit cependant quand on a bien compris madame de Sévigné;
-quand on est initié, par l'étude de toute sa vie, aux sentiments, aux
-inclinations dont elle subissait l'influence. Introduite par son jeune
-mari dans le tourbillon du grand monde, elle y prit goût; elle fut
-glorieuse des succès qu'elle y obtint. Elle se livra avec abandon aux
-jouissances que lui facilitaient son âge, sa beauté, sa santé, sa
-fortune, la gaieté de son caractère; mais, trompée et presque répudiée
-par cet époux en qui elle avait placé ses plus tendres affections, elle
-connut de bonne heure des peines dont le monde et ses plaisirs ne
-pouvaient la distraire. L'éducation qu'elle avait reçue, et son excellent
-naturel, lui firent chercher un soulagement dans la religion, la lecture,
-et les occupations domestiques. Elle se trouva ainsi partagée entre le
-besoin des distractions et de l'agitation mondaines, entre les plaisirs
-et les tranquilles et uniformes jouissances de la retraite, entre Paris,
-Livry, les Rochers. Mais dans sa brillante jeunesse, avec le goût qu'elle
-avait pour la lecture des romans, pour ces sociétés aimables, joyeuses et
-licencieuses de la Fronde, dans lesquelles elle se trouvait lancée, les
-remèdes qu'elle employait n'étaient pour son mal que des palliatifs
-momentanés[26]. Son cœur avide d'émotions n'eût pu échapper aux tortures
-de la jalousie et de l'amour rebuté qu'en cédant aux ressentiments que
-lui faisaient éprouver les infidélités de son mari, et l'injurieux
-abandon dont il la rendait victime. Ce n'était qu'en triomphant de
-l'amour conjugal par un autre amour, il est vrai, moins légitime, mais
-peut-être plus digne d'elle, qu'elle pouvait, à l'exemple de tant
-d'autres, en ce temps de débordement des mœurs, se consoler de son
-malheur, et ressaisir les avantages de sa jeunesse. Plusieurs espérèrent;
-et Bussy n'aurait peut-être pas espéré en vain, si cette situation,
-capable de dompter le plus indomptable courage, se fût longtemps
-prolongée[27]. Mais elle cessa, par une horrible catastrophe qui porta le
-désespoir dans le cœur de madame de Sévigné. Son mari, si jeune, si
-beau, lui fut enlevé par une mort violente, qui semblait lui avoir été
-infligée pour son inconduite, et comme une juste punition des torts qu'il
-avait envers elle. Alors ces torts disparurent à ses yeux; elle ne se
-souvint plus que de ce qu'il avait d'aimable; elle ne ressentit plus que
-la douleur d'en être privée pour toujours, lorsqu'il l'avait rendue deux
-fois mère. Et cette douleur dura longtemps: cette flamme allumée en elle
-par l'amour conjugal tourna tout entière au profit de l'amour maternel;
-comme celle de Vesta, elle brûla pure dans son cœur agité, sans faire
-éclater aucun incendie ni produire aucun désordre dans ses sens. La
-religion communiqua à sa vertu la force et la fierté dont elle avait
-besoin pour se soustraire aux écueils et aux dangers de l'âge périlleux
-qu'elle avait à traverser, et elle put se consacrer à l'éducation de ses
-enfants d'une manière qui la rendit l'admiration du monde[28]. Mais dès
-lors ce monde perdait chaque jour de l'attrait qu'il avait eu pour elle:
-plus elle en appréciait le faux, le vide, les vices et les ridicules,
-plus ses inclinations à la retraite, et le goût de la campagne, qu'elle
-avait contracté dans sa jeunesse, prenaient sur elle de l'empire. Là elle
-vivait plus pour ses enfants, pour le bon abbé, pour elle-même; et c'est
-la vivacité de ces sentiments qui donne cette fois aux lettres qu'elle a
-écrites des Rochers, dans le cours de l'année dont nous traitons, un
-charme supérieur à celles qui sont datées de Paris. Ces lettres écrites
-des Rochers sont sans doute plus dépourvues de tout ce qui peut les
-rendre historiquement intéressantes. Elles abondent en détails futiles,
-mais charmants par le tour qu'elle sait leur donner. Il y a plus
-d'imagination, plus d'esprit même, plus de talent de style que dans les
-autres; et ce sont sans doute celles-là qui, de son temps, ont fait sa
-réputation. Les lettres qui renfermaient des détails sur de grands
-personnages, et des nouvelles de cour, ne pouvaient être montrées ni par
-madame de Grignan, ni par Coulanges, ni par les amis de cour auxquels
-elle écrivait, tandis qu'on communiquait sans difficulté et sans
-inconvénient celles du laquais Picard, renvoyé pour avoir refusé de
-faner[29]; celles où elle s'amuse avec trop peu de charité aux dépens des
-Bretons et de leurs familles[30], et de toutes les femmes de la Bretagne
-que la tenue des états réunissait à Vitré[31].
-
- [26] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. VII, p. 81.
-
- [27] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. XVII, XVIII,
- XIX, p. 222-269.
-
- [28] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. XXII, XXIV, p.
- 302 à 318, 342 à 358; et 2e partie, chap. VIII, p. 90 à 103; 3e
- partie, chap. II, p. 31-47.
-
- [29] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 153, édit.
- G.; t. II, p. 127, édit. M.
-
- [30] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. II, p. 95, édit. G.;
- t. II, p. 80, édit. M.--(17 juillet 1671), t. II, p. 147, édit.
- G.; t. II, p. 125, édit. M.; t. II, p. 127, édit. de la Haye. (Il
- y a un long passage de cette lettre retranché et omis dans toutes
- les autres éditions.)--(12 août 1671), t. II, p. 184, édit.
- G.--(18 octobre 1671), t. II, p. 260, édit. G., et t. II, p. 220,
- édit. M.
-
- [31] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 et 19 août 1671), t. II, p. 185,
- édit. G.; t. II, p. 154, édit. M.--(6 octobre 1675), t. IV; p.
- 130, 133, édit. G.; t. IV, p. 19, 22, édit. M.
-
-On conçoit que madame de Grignan ne manquât pas de communiquer à ses amis
-les lettres où sa mère se plaisait à lutter avec les beaux esprits ses
-amis, par la composition de ses devises[32]; mais rien ne prouve mieux
-que la licence et le relâchement des mœurs des temps de la Fronde
-subsistaient encore, que de trouver dans ces mêmes lettres l'aveu du
-plaisir qu'avait madame de Sévigné à recevoir les visites du marquis de
-Pomenars, du divin Pomenars, ainsi qu'elle l'appelle, parce que cet homme
-l'amusait par la gaieté et les saillies de son esprit. Ce gentilhomme
-breton, effrontément dépravé, passait sa vie sous le coup d'accusations
-et même de condamnations capitales. Si le roi avait ordonné qu'on tînt en
-Bretagne les _grands jours_, comme autrefois en Auvergne et en Poitou,
-Pomenars n'aurait certainement pas échappé aux châtiments infligés par
-les juges de ces redoutables assises. Il avait été accusé de fausse
-monnaie; il fut absous, et paya les épices de son arrêt en fausses
-espèces[33]. Il paraît qu'un nouveau procès s'était renouvelé contre lui,
-peut-être pour ce dernier méfait; et de plus il se trouvait encore
-poursuivi pour avoir enlevé la fille du comte de Créance. Tout cela ne
-le rendait pas plus triste, tout cela ne l'empêchait pas de venir aux
-états, et d'y montrer tant d'audace et d'impudence, que «journellement,
-dit madame de Sévigné, il fait quitter la place au premier président,
-dont il est ennemi, aussi bien que du procureur général[34].» Il allait
-chez la duchesse de Chaulnes aux Rochers, partout où il pouvait
-s'amuser[35]. Il sollicitait gaiement ses juges avec une longue barbe,
-parce que, avant de se donner la peine de la raser, il fallait,
-disait-il, savoir si sa tête, que le roi lui disputait, lui resterait. Il
-est probable que quand il parlait ainsi, c'est de l'accusation de fausse
-monnaie qu'il était question. L'autre accusation était d'une nature moins
-grave. Il s'agissait de la demoiselle de Bouillé, fille de René de
-Bouillé, comte de Créance, et cousine de la duchesse du Lude; cette
-demoiselle qui, après avoir vécu quatorze ans avec Pomenars, s'avisa un
-jour de le quitter, de se rendre à Paris, et de le faire poursuivre pour
-crime de rapt[36]. «Pomenars, dit madame de Sévigné à sa fille, qui
-s'intéressait beaucoup à ce gentilhomme qu'elle connaissait, ne fait que
-de sortir de ma chambre. Nous avons parlé assez sérieusement de ses
-affaires, qui ne sont jamais de moins que de la tête. Le comte de Créance
-veut à toute force qu'il l'ait coupée, Pomenars ne veut pas: voilà le
-procès[37].»
-
- [32] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 juin 1671), t. II, p. 92, édit. G.; t.
- II, p. 77, édit. M.; t. I, p. 110, édit. 1726 de la Haye, et
- l'édit. de 1754, t. I, p. 251.--(7 août 1635), t. II, p. 185; t.
- II, p. 154.
-
- [33] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 novembre 1671), t. II, p. 285, édit.
- G.; t. II, p. 242, 243, édit. M. Voyez la 2e partie de ces
- _Mémoires_, p. 24.
-
- [34] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 19 août 1671), t. II, p. 193, édit.
- G.; t. II, p. 161, édit. M.
-
- [35] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 156, 158,
- édit. G.; t. II, p. 130, 131, édit. M.
-
- [36] AMELOT DE LA HOUSSAIE, _Mémoires_, 1737, in-12, t. II, p.
- 107.
-
- [37] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 161, édit.
- G.; t. II, p. 134, édit. M.
-
-Il fut jugé et condamné par contumace cinq mois après, et fit aux
-Rochers une nouvelle visite à madame de Sévigné, qui raconte ainsi ce
-fait à sa fille: «L'autre jour, Pomenars passa par ici; il venait de
-Laval, où il trouva une grande assemblée de peuple; il demanda ce que
-c'était: C'est, lui dit-on, que l'on pend un gentilhomme qui avait enlevé
-la fille du comte de Créance. _Cet homme-là, sire, c'était lui-même[38]._
-Il approcha, il trouva que le peintre l'avait mal habillé; il s'en
-plaignit; il alla souper et coucher chez les juges qui l'avaient
-condamné. Le lendemain, il vint ici se pâmant de rire; il en partit
-cependant de grand matin le jour d'après[39].» Il se rendit ensuite à
-Paris, et nous le retrouvons assistant à une représentation de _Bajazet_,
-où était madame de Sévigné. «Au-dessus de M. le duc, dit-elle, était
-Pomenars avec les laquais, le nez dans son manteau, parce que le comte de
-Créance le veut faire pendre, quelque résistance qu'il fasse[40].»
-
- [38] Allusion à l'épître de Marot au roi, _pour avoir été
- dérobé_.
-
- [39] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 novembre 1671), t. II, p. 285, édit.
- G.; t. II, p. 242, édit. M.
-
- [40] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1672), t. II, p. 349, édit.
- G.; t. II, p. 296, édit. M.--(29 septembre 1675), t. IV, p. 116,
- édit. G.
-
-Pour qui ne connaît pas ces temps, tout paraît mystérieux dans la vie de
-ce don Juan breton, et dans l'indulgence dont il était l'objet. Les
-témoignages d'amitié que ne craignaient pas de lui donner des personnes
-recommandables sont une chose si étrange, qu'ils ont besoin de quelques
-explications. Nous apprenons que, huit jours après cette représentation
-de _Bajazet_, Pomenars fut taillé de la pierre; qu'il reçut la visite de
-la duchesse de Chaulnes et de madame de Sévigné. Elle écrit à sa fille:
-«Madame de Chaulnes m'a donné l'exemple de l'aller voir. Sa pierre est
-grosse comme un petit œuf: il caquette comme une accouchée; il a plus de
-joie qu'il n'a eu de douleur; et, pour accomplir la prophétie de M. de
-Maillé, qui dit à Pomenars qu'il ne mourrait jamais sans confession, il a
-été, avant l'opération, à confesse au grand Bourdaloue. Ah! c'était une
-belle confession que celle-là! il y fut quatre heures. Je lui ai demandé
-s'il avait tout dit; il m'a juré que oui, et qu'il ne _pesait pas un
-grain_. Il n'a point langui du tout après l'absolution, et la chose s'est
-fort bien passée. Il y avait huit ou dix ans qu'il ne s'était confessé,
-et c'était le mieux. Il me parla de vous, et ne pouvait se taire, tant il
-est gaillard[41].»
-
- [41] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1680), t. VI, p. 298, édit.
- G.; t. VI, p. 103, 104, édit. M.
-
-On ne peut douter que madame de Sévigné et la duchesse de Chaulnes ne
-fussent parfaitement instruites de la vie scandaleuse de Pomenars. Madame
-de Sévigné, quinze jours après la lettre que nous venons de citer, ayant
-à mander à sa fille cet affreux procès de la Voisin l'empoisonneuse, dans
-lequel tant de grands personnages se trouvèrent compromis, lui dit:
-«Pomenars a été taillé; vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un plaisir
-que de l'entendre parler de tous ces poisons; on est tenté de lui dire:
-Est-il possible que ce seul crime vous soit inconnu[42]?»
-
- [42] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1680), t. VI, p. 331, édit.
- G.; t. VI, p. 133, édit. M.
-
-Ceci nous apprend que Pomenars parlait avec chaleur contre la comtesse de
-Soissons, dont la fuite prouvait la complicité avec la célèbre
-empoisonneuse, et que cette ardeur contre de tels coupables étonnait
-madame de Sévigné, sans que pourtant elle crût Pomenars capable d'un tel
-crime. Ce qu'elle a dit de lui démontre qu'elle le connaissait depuis
-longtemps[43]. Il était probablement, avec Tonquedec, au nombre de ces
-gentilshommes bretons qui, an temps de la Fronde, fréquentaient sa maison
-comme amis de son mari, devenus ensuite les siens. Il est évident qu'il
-était protégé à la cour par des hommes puissants, contre les ennemis
-qu'il s'était faits dans sa province et contre les juges qui l'avaient
-condamné. Le procès qui lui fut intenté pour fausse monnaie était ancien,
-et datait probablement de cette époque où, en haine de Mazarin, tout
-paraissait permis contre le gouvernement, alors que les auteurs ou
-complices de tels brigandages ne perdaient pas pour cela la qualification
-d'honnêtes hommes[44]. Ce qui me confirme dans cette idée, c'est que
-madame de Sévigné dit que Pomenars se mettait peu en peine de son affaire
-de fausse monnaie[45].
-
- [43] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 124, édit. G.;
- t. II, p. 153, édit. M.
-
- [44] Conférez la 1re partie de cet ouvrage, chap. XXXV, p. 481.
-
- [45] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1671), t. II, p. 110, édit. G.;
- t. II, p. 91, édit. M.
-
-Louis XIV, qui exilait le mari de madame de Montespan, ne pouvait
-apprendre avec plaisir que mademoiselle de Bouillé, pour se venger d'un
-amant dont l'amour était éteint, l'eût fait poursuivre comme ravisseur,
-et que des juges de province eussent osé prononcer la peine capitale
-contre un gentilhomme, pour un fait de galanterie avec une femme non
-mariée.
-
-Lorsque la duchesse de Chaulnes et madame de Sévigné allèrent voir
-Pomenars à Paris, on lui avait fait grâce ou il avait purgé sa contumace,
-car madame de Sévigné n'en parle plus. A Vitré et aux Rochers, Pomenars,
-par sa gaieté, ses manières, son langage, lui rappelait sa folle
-jeunesse et les aimables factieux d'une époque de joyeux désordres.
-Pomenars lui avait aidé à supporter les ennuis d'une ville de province et
-de la tenue des états. Autant elle se plaisait dans ses domaines, dans
-ses vastes campagnes, au milieu des siens, de ses vassaux, de ses
-domestiques et de ses paysans, autant elle redoutait les sociétés
-prétentieuses, les fatigantes formalités, l'insipidité des entretiens, et
-les ridicules susceptibilités de la province. Femme de cour et
-châtelaine, elle avait toutes les perfections et les imperfections
-attachées à ces deux titres: les premières, elle les tenait de son
-excellent naturel; les secondes, elle les devait à son éducation, au
-temps où elle vivait, et aux habitudes de toute sa vie. De là ses
-préférences pour la haute noblesse, pour tous ceux qui vivaient à la
-cour; son indulgence pour leurs travers, sa sympathie pour leurs
-vaniteuses prétentions; son dédain pour la petite noblesse, qui singeait
-gauchement les manières et le langage des grands, qui s'empressait auprès
-d'eux, qui les obsédait de ses attentions, qui les fatiguait par sa
-déférence[46], mais qui, franche, généreuse, sensible, serviable, pleine
-d'honneur, par le contraste de plusieurs vertus essentielles avec les
-vices des gens de cour leur était, après tout, infiniment préférable. Si
-tel était l'éloignement de madame de Sévigné pour une classe avec
-laquelle elle se trouvait obligée de frayer occasionnellement, on pense
-bien qu'elle éprouve encore moins de penchant pour les personnes placées
-sur des degrés plus bas de l'échelle sociale, pour les classes
-bourgeoises. Celles-là, elle les réunit toutes dans une même et
-dédaigneuse indifférence; mais elle était bonne et indulgente pour la
-classe la plus infime, parce que c'est elle qui peut lui servir à exercer
-sa charité; c'est avec elle qu'elle est dispensée de toute réciprocité
-pour tout ce qu'on appelle les devoirs de société. Ce défaut du caractère
-de madame de Sévigné ne lui était pas particulier; il lui était au
-contraire commun avec tous les gens de cour, et il était encore plus
-prononcé chez quelques-uns. Dans le monde où elle vivait, de telles
-pensées étaient plutôt un sujet d'éloge que de blâme. Mais il n'en
-pouvait être de même de nos jours; et madame de Sévigné a dû déplaire par
-là à une génération si opposée, dans la théorie, à de semblables
-opinions, si fort disposée à se louer elle-même et à traiter rudement les
-sentiments des générations qui l'ont précédée. C'est surtout durant cette
-année 1671, et pendant la tenue des états de Bretagne[47], que se
-manifestent le plus ces répulsions et ces dédains, qui ont valu à la
-marquise de Sévigné un blâme mérité, et aussi de brutales injures, de la
-part des critiques, qui ne se doutent nullement combien ils sont
-eux-mêmes aveuglés par les vulgaires préjugés de leur siècle.
-
- [46] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 184, édit. G.;
- t. II, p. 153, édit. M.
-
- [47] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 octobre 1671), t. II, p. 256, édit.
- G.; t. II, p. 216, édit M.
-
-Ainsi donc, qu'on ne s'y méprenne pas: si madame de Sévigné se fit chérir
-en Bretagne, tandis que madame de Grignan ne sut pas se concilier
-l'affection des Provençaux, ce n'est pas que cette dernière fit moins
-pour ceux-ci que sa mère pour les Bretons: au contraire, madame de
-Grignan et son mari agissaient grandement, et faisaient avec profusion
-les honneurs du rang qu'ils occupaient. Mais madame de Grignan, altière,
-ambitieuse[48], avait acquis un grand ascendant sur son mari et sur toute
-la famille des Grignan. Elle était devenue l'âme d'un parti opposé à
-celui de l'évêque de Marseille; elle avait une réputation de haute
-capacité; elle s'était fait beaucoup de partisans et beaucoup d'ennemis.
-Madame de Sévigné, au contraire, n'avait point de partisans, mais elle
-comptait beaucoup d'amis. Quand elle était aux Rochers, elle restreignait
-ses dépenses; elle éludait ou refusait toutes les invitations, n'en
-faisait point, et ne recevait dans son château que ses parents et ses
-amis de cour ou de Paris. Mais elle était moins froide, moins dissimulée,
-moins formaliste que sa fille. En sa présence, on se trouvait à l'aise;
-vive et expansive, elle parlait beaucoup et sans prétention; et on
-l'aimait, parce qu'elle se montrait toujours aimable. On lui pardonnait
-de peu communiquer avec ses voisins, de se montrer rarement à Vitré, et
-de se cantonner aux Rochers; mais elle faisait dans ce lieu de longs
-séjours, et, de la manière dont elle l'embellissait, il était évident
-qu'elle s'y plaisait, qu'elle aimait la Bretagne, et par conséquent ses
-habitants: c'était, on le croyait, une bonne Bretonne, les délices et
-l'honneur de la province. Sans doute telle est l'opinion qu'elle eût
-laissée d'elle pour toujours dans ce pays, si ses lettres à sa fille
-n'avaient pas détruit cette illusion.
-
- [48] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 septembre 1673), t. III, p. 271,
- édit. G.
-
-Les confessions faites sous la forme de mémoires, quelque sincères qu'on
-les suppose, ne sont jamais entières ni parfaitement vraies, parce que,
-dans ces sortes d'écrits, on omet de raconter certaines actions ou
-certaines manières de se conduire qui nous paraissent naturelles ou
-dignes de louanges, ou bien on les représente sous cet aspect favorable
-qui doit leur concilier l'approbation de tous les esprits: mais dans des
-lettres confidentielles, écrites dans le but de faire connaître à
-quelqu'un tous les mouvements de l'âme, toutes les agitations du cœur,
-toutes les incertitudes de la pensée, toutes les variations de la
-volonté, rien n'est dissimulé, rien n'est omis; on apprend tout, on sait
-tout. Ainsi ces états de Bretagne, pour lesquels madame de Sévigné avait
-quitté Paris et différé son voyage en Provence, sa correspondance nous
-apprend qu'elle ne les vit approcher qu'avec peine[49], et qu'elle eut la
-velléité de ne pas y assister et de retourner dans la capitale. «Je crois
-que je m'enfuirai, dit-elle, de peur d'être ruinée. C'est une belle chose
-que d'aller dépenser quatre ou cinq cents pistoles en fricassées et en
-dîners, pour l'honneur d'être de la maison de plaisance de monsieur et de
-madame de Chaulnes, de madame de Rohan, de M. de Lavardin et de toute la
-Bretagne[50]!»
-
- [49] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin, 22 juillet), t. II, p. 98, 152,
- édit. G.; t. II, p. 82, 126, édit. M.
-
- [50] _Ibid._ (10 juin 1671), t. II, p. 98, édit. G.
-
-Un des fils de Louis XIV, âgé de trois ans, était mort[51], et elle crut,
-à tort, qu'on serait obligé de prendre le deuil, ce qui devait ajouter
-encore à ses embarras et à sa dépense, si elle restait en Bretagne. Déjà
-son fils[52] avait dépensé quatre cents livres en trois jours, pour aller
-visiter à Rennes les personnes notables. Elle s'en effraye, et cependant
-elle expose à sa fille, en ces termes, le montant de ses biens et des
-successions qui lui étaient échues[53]: «Je méprise, dit-elle, tous les
-petits événements; j'en voudrais qui pussent me causer de grands
-étonnements. J'en ai eu un ce matin dans le cabinet de l'abbé: nous avons
-trouvé, avec ces jetons qui sont si bons, que j'aurai eu _cinq cent
-trente mille livres_ de biens, en comptant toutes mes petites
-successions. Savez-vous bien que ce que m'a donné notre cher abbé [l'abbé
-de Livry, son tuteur] ne sera pas moins de _quatre-vingt mille francs_
-(hélas! vous savez bien que je n'ai pas impatience de l'avoir), et _cent
-mille francs de Bourgogne_ [par la succession du président Fremyot, son
-cousin]. Voilà ce qui est venu depuis que vous êtes mariée; le reste,
-c'est _cent mille écus_ en me mariant, _dix mille écus_ depuis de M. de
-Châlons (de Jacques de Neuchèse, son grand-oncle, évêque de Châlons), et
-_vingt mille francs_ de petits partages de certains oncles.» Mais ce qui
-la tourmente plus encore que la dépense, c'est l'ennui des sociétés et du
-monde qu'il lui faudra supporter. Elle pourrait éviter une partie de la
-dépense en allant s'établir, pendant la tenue des états, dans sa maison
-de Vitré; on ne viendrait pas l'assaillir là comme aux Rochers: mais elle
-ne peut se résoudre à quitter les Rochers. «Quand je suis hors de Paris,
-dit-elle, je ne veux que la campagne[54].» Enfin elle se décide à ne pas
-paraître aux états. «Pour le bruit et le tracas de Vitré, il me sera bien
-moins agréable que mes bois, ma tranquillité et mes lectures. Quand je
-quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître aux états: mon
-pauvre mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore réduit à se
-sauver en province, comme les mauvais comédiens[55].» Aussi ne veut-elle
-rien faire _pour paraître_; ce n'est pas en Bretagne que sa fille tient
-le premier rang. «Je me suis jetée, lui écrit-elle, dans le taffetas
-blanc; ma dépense est petite. Je méprise la Bretagne, et n'en veux faire
-que pour la Provence, afin de soutenir la dignité d'une merveille entre
-deux âges, où vous m'avez élevée[56].»
-
- [51] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. III, p. 121.
-
- [52] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), p. 98, édit. G.; t. II,
- p. 82, édit. M.
-
- [53] _Ibid._, t. II, p. 97, édit. G.; t. II, p. 81, édit. M.
- Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, chap. III, p. 21; chap.
- II, p. 151. Il faut presque doubler toutes ces sommes pour avoir
- les valeurs en monnaie actuelle. Le marc d'argent monnayé
- comptait alors pour 28 livres 13 sous 8 deniers; ainsi 1,000
- livres d'alors égalent 1,810 fr. d'aujourd'hui.--(10 juin 1671),
- t. II, p. 98, édit. G.; t. II, p. 82, édit. M.
-
- [54] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 126, édit.
- G.; t. II, p. 105, édit. M.
-
- [55] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1671), t. II, p. 152, édit.
- G.; t. II, p. 126, édit. M.
-
- [56] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 126, édit.
- G.; t. II, p. 105, édit. M.
-
-Mais une lettre de madame la duchesse de Chaulnes fera cesser tant
-d'irrésolutions. Le duc de Chaulnes va faire le tour de la Provence; la
-duchesse vient l'attendre à Vitré, et elle prie instamment madame de
-Sévigné de ne point partir avant qu'elle l'ait vue. «Voilà, dit madame de
-Sévigné à sa fille, ce qu'on ne peut éviter, à moins de se résoudre à
-renoncer à eux pour jamais.» Et cependant telle est sa répugnance à
-rester aux Rochers pendant la tenue des états, qu'elle ajoute
-immédiatement: «Je vous jure que je ne suis encore résolue à rien.»
-
-Mais bientôt l'arrivée de la duchesse de Chaulnes[57], et des militaires
-de la noblesse de Bretagne avec leur brillant cortége, mettait fin à
-toutes ses hésitations; surtout la présence à Vitré de ses anciens amis
-de cour et de Paris, avec lesquels elle pourra causer en liberté, et
-donner carrière à son esprit railleur. Elle a bien soin de les nommer à
-madame de Grignan[58]: «Il y a de votre connaissance Tonquedec, le comte
-des Chapelles, Pomenars, l'abbé de Montigny, qui est évêque de Saint-Pol
-de Léon, et mille autres; mais ceux-là me parlent de vous, et nous rions
-un peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain,
-particulièrement quand on a dîné.»
-
- [57] Sur la duchesse de Chaulnes, conférez la 1re partie de ces
- _Mémoires_, t. I, p. 426, seconde édition.
-
- [58] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 184, édit. G.;
- t. II, p. 153, édit. M.
-
-Nous avons déjà parlé d'un Tonquedec (René du Quengo) dans la première
-partie de ces _Mémoires_; de sa passion pour madame de Sévigné, et de sa
-querelle avec le duc de Rohan-Chabot[59]: il est probable que
-mademoiselle Sylvie de Tonquedec, dont le baron de Sévigné devint
-amoureux neuf ans plus tard, était la fille de ce gentilhomme[60].
-Pomenars est connu des lecteurs. Le comte des Chapelles, frère du marquis
-de Molac, un des commissaires du roi aux états, était un jeune militaire,
-petit de taille, aimable et spirituel, de la société intime de madame de
-Sévigné, qui lui écrivait lorsqu'il était à l'armée; elle l'emploie,
-pendant cette tenue des états, à faire les honneurs de chez elle après le
-départ de son fils. Nous avons une lettre du comte des Chapelles à madame
-de Grignan[61]. Grand compositeur de devises, il avait fini par adopter
-celle que madame de Sévigné lui avait donnée, et il fit graver sur son
-cachet un aigle qui approche du soleil, avec ces mots du Tasse: _L'alte
-non temo_. Quant au petit abbé de Montigny, il venait de prendre
-possession de son évêché de Saint-Pol de Léon, et avait été reçu, l'année
-précédente, à l'Académie française; il a été plusieurs fois mentionné
-dans ces Mémoires[62]. Autant il avait autrefois charmé par son esprit et
-ses vers madame de Sévigné, autant elle aimait à l'entendre disputer avec
-la Mousse sur la philosophie de Descartes. Hélas! elle prévoyait peu
-qu'elle le perdrait avant la fin des états. Elle le vit retourner à
-Vitré, où il mourut, à la fleur de l'âge, dans les bras de son frère
-l'avocat général, qui l'aimait tendrement.
-
- [59] _Mémoires sur Sévigné_, 1re partie, ch. XXIV, p. 352; ch.
- XXXIII, p. 456-476. Conférez encore SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er
- juillet 1671), t. II, p. 122, édit. G.
-
- [60] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 et 21 août 1680), t. VII, p. 168 et
- 174, édit. G.; t. VI, p. 424 et 428, édit. M.
-
- [61] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 septembre 1671), t. II, p. 219-220,
- édit. G.; t. II, p. 184 et 185, édit. M.--(4 octobre 1671), t.
- II, p. 249, édit. G.; t. II, p. 211, édit. M.--(27 mai 1672), t.
- III, p. 41.--(14 septembre 1675), t. IV, p. 101, édit. G.; t.
- III, p. 469, édit. M.--_Registre des états de Bretagne_, Mss.
- Bl., no 75, p. 339.
-
- [62] Voyez la 3e partie, chap. V, p. 89-96. Conférez D'OLIVET,
- _Hist. de l'Académie française_; 1729, in-4º, p. 113.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 111, édit. G.; t. II, p. 176,
- édit. M.
-
-«Je lui offris, écrit madame de Sévigné à madame de Grignan, en parlant
-de ce dernier, de venir pleurer en liberté dans mes bois: il me dit qu'il
-était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce pauvre petit
-évêque avait un des plus beaux esprits du monde pour les sciences, c'est
-ce qui l'a tué; comme Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop
-affaire de ce détail; mais c'est la nouvelle du pays, et puis il me
-semble que la mort est l'affaire de tout le monde[63].»
-
- [63] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2, 23, 27 et 30 septembre 1671), t. II,
- p. 213, 237, 245, édit. G.; t. II, p. 177, 196, 199, 206 et 207,
- édit. M. Montigny mourut le 28 septembre, à trente-cinq ans.
-
-Aussitôt après l'arrivée du duc de Chaulnes à Vitré[64], cette petite
-ville prit un aspect de grandeur et de luxe qui étonna madame de Sévigné
-elle-même. On vit entrer un régiment de cavalerie avec ses beaux chevaux,
-sa musique, et nombre d'officiers richement escortés. La variété des
-costumes brodés d'or, les femmes parées, les brillants équipages, le
-bruit des violons, des hautbois et des trompettes, produisirent dans
-cette ville, peu de jours avant si calme, une agitation qui électrisa
-madame de Sévigné, et lui fit trouver du plaisir à ce qu'elle avait
-auparavant si fort redouté. «Je n'avais jamais vu les états,
-dit-elle[65]; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait
-une province rassemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci; elle
-doit être bien pleine: du moins il n'y en a pas un seul à la guerre ni à
-la cour; il n'y a que le petit guidon [son fils, qui était guidon des
-gendarmes], qui peut-être y reviendra un jour comme les autres.»
-
- [64] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 170 et 171,
- édit. G.; t. II, p. 143, édit. M.
-
- [65] _Ibid._, t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p. 143, édit. M.
-
-Les _assises des états de Bretagne_ se composaient de tous les
-commissaires du roi, c'est-à-dire, du gouverneur, des lieutenants
-généraux, du premier président du parlement, de l'intendant, des avocats
-généraux, du grand maître des eaux et forêts, des receveurs généraux des
-finances, etc., au nombre d'environ vingt-cinq personnes. Puis venaient
-_nosseigneurs_ les députés de l'ordre de l'Église, au nombre de
-vingt-deux; ceux de l'ordre de la noblesse, au nombre de cent
-soixante-quatorze, le duc de Rohan, baron de Léon, à leur tête, et, en
-dernier lieu, soixante-dix députés de l'ordre du tiers[66]. Dans sa
-lettre en date du 5 août, madame de Sévigné dit: «Après ce petit bal, on
-vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le
-lendemain, M. le premier président, MM. les procureurs et avocats
-généraux du parlement, huit évêques, M. de Morlac, Lacoste et Coëtlogon
-le père, M. Boucherat qui vient de Paris [c'est le même qui fut depuis
-chancelier de France], cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent
-communautés. Le soir, devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son
-fils de l'autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée[67].» Fort liée
-avec le marquis de Lavardin, madame de Sévigné avait des raisons de
-croire qu'il ne devait pas arriver si promptement.
-
- [66] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,
- manuscrit de la bibliothèque du Roi, Bl.-Mant., no 75, in-fol.,
- p. 340, année 1671.--_Liste de nosseigneurs les états de
- Bretagne, tenant à Morlaix_, 20 octobre 1772. A Morlaix, chez
- Jacques Vatar, libraire.
-
- [67] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 172, édit. G.;
- t. II, p. 143, édit. M.
-
-On a dit à tort que madame de Sévigné s'étonnait que M. de Lavardin fût
-venu, parce que, lieutenant général et non gouverneur, il ne pouvait
-paraître qu'au second rang, et que, dans ce cas, les lieutenants généraux
-s'absentaient souvent. Ce ne peut être le motif de l'étonnement de madame
-de Sévigné.
-
-Non-seulement le duc de Chaulnes avait été nommé par lettres patentes
-commissaire du roi pour la tenue des états (le 6 mai), mais d'autres
-lettres patentes, datées du 25 juin, le nommaient aussi gouverneur et
-lieutenant général du duché de Bretagne; place vacante, disent ces
-lettres, «depuis la mort de la feue reine, notre très-honorée dame et
-mère.» Or, le marquis de Lavardin, nommé lieutenant général aux huit
-évêchés, devait présenter les lettres patentes de la nomination du
-gouverneur aux assises des états; ce qu'il fit dans la séance du 22 août,
-après avoir fait l'éloge du duc de Chaulnes. «Celui-ci était, dit le
-procès-verbal, placé sur une chaise à bras (un fauteuil) et sous le dais,
-le marquis de Lavardin à sa droite, sur une chaise à bras et sur une
-plate-forme plus basse.» Les motifs que le roi fait valoir pour demander
-des secours extraordinaires à la province sont: «pour la construction
-d'un grand nombre de vaisseaux, la fourniture de nos arsenaux,
-l'achèvement du superbe bâtiment du Louvre, etc.[68].» On dépensa cette
-année fort peu d'argent pour le Louvre, mais en récompense on en dépensa
-beaucoup pour la marine; et on doit compter, comme dépenses
-extraordinaires, l'hôtel des Invalides, qui fut commencé cette année; la
-fondation d'une académie d'architecture; les leçons publiques de
-chirurgie et de pharmacie, qui furent établies au Jardin royal (Jardin
-des Plantes)[69].
-
- [68] Cet _et cætera_ termine l'énumération des besoins. _Recueil
- de la tenue des états de Bretagne_, Mss. de la Biblioth. royale,
- cote Bl.-Mant., no 75, in-folio, p. 339-347.
-
- [69] FORBONNAIS, _Recherches et considérations sur les finances
- de France_, édit. in-12, t. III, p. 95.
-
-Madame de Sévigné regrette beaucoup que son gendre n'ait point à traiter
-avec les Bretons des intérêts du roi. Les états réunis à Vitré ne
-ressemblaient guère, en effet, à ceux tenus à Lambesc. Autant ces
-derniers s'étaient montrés parcimonieux et indociles envers le comte de
-Grignan, autant les premiers furent libéraux et prodigues pour le duc de
-Chaulnes[70]. «Les états, dit-elle, ne doivent pas être longs; il n'y a
-qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit pas un mot: voilà ce qui est
-fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais comment, plus de quarante
-mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents, de pensions, de
-réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, des
-bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande _braverie_,
-voilà les états; j'oublie trois à quatre cents pipes de vin qu'on y
-boit[71].»
-
- [70] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 274, édit.
- G.; t. II, p. 232, édit. M.
-
- [71] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 août 1671), t. II, p. 173, édit., G.;
- t. II, p. 144, édit. M.
-
-A ces dîners, à ces bals, à ces comédies, madame de Sévigné assiste
-souvent, malgré le désir qu'elle aurait de se tenir toujours aux Rochers.
-Elle dit: «La bonne chère est excessive; on remporte les plats de rôti
-tout entiers; et pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les
-portes[72].» Mais celui qui surpasse en luxe de table le gouverneur
-lui-même, c'est d'Harouïs, le trésorier des états de Bretagne, qui avait
-épousé une Coulanges, et était par conséquent allié à la famille de
-madame de Sévigné. Elle dit à madame de Grignan: «M. d'Harouïs vous
-écrira; sa maison va être le Louvre des états: c'est un jeu, une chère,
-une liberté jour et nuit, qui attirent tout le monde[73].» D'Harouïs
-s'était engagé à payer cent mille francs aux états de plus qu'il n'avait
-de fonds, «et trouvait, dit madame de Sévigné, que cela ne valait pas la
-peine de le dire: un de ses amis s'en aperçut. Il est vrai que ce ne fut
-qu'un cri dans toute la Bretagne, jusqu'à ce qu'on lui ait fait justice:
-il est adoré partout[74].» On doit peu s'étonner d'après cela que ce
-comptable ait, par la suite, manqué pour une somme considérable, et se
-soit fait mettre à la Bastille, où il mourut[75]. Les grands repas sont
-ce qui fatiguait le plus madame de Sévigné, et, simple dans ses goûts,
-elle n'avait point cet appétit désordonné pour les mets recherchés, qui
-souvent aujourd'hui, dans le beau monde comme parmi les commis voyageurs,
-alimente tout l'esprit des conversations. Elle écrit à sa fille: «Demain
-je m'en vais aux Rochers, où je serai ravie de ne plus voir de festins,
-et d'être un peu à moi. Je meurs de faim au milieu de toutes ces viandes;
-et je proposais l'autre jour à Pomenars d'envoyer accommoder un gigot de
-mouton à la _Tour de Sévigné_ pour minuit, en revenant de chez madame de
-Chaulnes[76].» Mais dans ces festins on témoignait tant de plaisir à la
-voir, on buvait si souvent à sa santé et à celle de madame de
-Grignan[77], qu'elle ne pouvait s'empêcher de sympathiser avec la gaieté
-générale. Ce qui lui agrée le plus, ce sont les bals, à cause de la
-supériorité des Bretons pour la danse. «Après le dîner, dit-elle, MM. de
-Locmaria[78] et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des passe-pieds
-merveilleux et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont pas à
-beaucoup près; ils y font des pas de Bohémiens et de bas Bretons avec une
-délicatesse et une justesse qui charment. Les violons et les passe-pieds
-de la cour font mal au cœur auprès de ceux-là. C'est quelque chose
-d'extraordinaire que cette quantité de pas différents et cette cadence
-courte et juste; je n'ai point vu d'homme comme Locmaria danser cette
-sorte de danse[79].» Elle revient encore, dans une autre lettre, sur la
-grâce de ce jeune Locmaria, «qui ressemble à tout ce qu'il y a de plus
-joli, et sort de l'Académie; qui a soixante mille livres de rentes, et
-voudrait bien épouser madame de Grignan.» La comédie, quoique jouée par
-une troupe de campagne, l'amusait et l'intéressait; elle vit jouer
-_Andromaque_, qui lui fit répandre plus de six larmes; _le Médecin malgré
-lui_ l'a fait pâmer de rire, le _Tartuffe_ l'intéressa[80]. Et tout cela
-ne l'empêche nullement de remplir exactement ses devoirs de religion, et
-de demander à sa fille toutes les fois qu'elle communie[81].
-
- [72] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (_ibid._), t. II, p. 170, édit. G.; t.
- II, p. 142, édit. M.
-
- [73] _Ibid._, t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p. 143, édit.
- M.--(30 août 1671), t. II, p. 211, édit. G.; t. II, p. 176, édit.
- M.
-
- [74] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 septembre 1671), t. II, p. 124, édit.
- G.; t. II, p. 188, édit. M.
-
- [75] Voyez notre édition des _Caractères de_ LA BRUYÈRE, p.
- 692.--_Lettre inédite de madame de Grignan au comte de Grignan,
- son mari_, publiée par M. Monmerqué, p. 11.--LA FONTAINE, _Épître
- au comte de Conti_ (nov. 1689), t. VI, p. 580, édit. 1827.
-
- [76] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187 et 188,
- édit. G.; t. II, p. 156, édit. M.--(30 août 1671), t. II, p. 216,
- édit. G.; t. II, p. 210, édit. M.
-
- [77] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 183, édit. G.;
- t. II, p. 182, édit. M.
-
- [78] Louis-François du Parc, marquis de Locmaria, qui fut
- lieutenant général des armées du roi, et mourut en 1709.
-
-Les affaires, les divertissements et les festins ne faisaient pas oublier
-les jeux d'esprit, passés en habitude dans la haute société de cette
-époque. «Lavardin et des Chapelles ont rempli des bouts-rimés que je leur
-ai donnés; ils sont jolis, je vous les enverrai[82].»
-
- [79] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 et 12 août 1671), t. II, p. 171 et
- 183, édit. G.; t. II, p. 142 et 152, édit. M.
-
- [80] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet, 12 août, 13 septembre 1671),
- t. II, p. 127, 183, 223, édit. G.; t. II, p. 105, 152 et 187,
- édit. M.
-
- [81] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187, édit. G.;
- t. II, p. 156, édit. M.
-
- [82] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 208, édit. G.
-
-Madame de Sévigné, entraînée elle-même par la nécessité de paraître aux
-états d'une manière conforme à son rang et à la réception qu'on lui
-faisait, se pare d'un luxe qu'elle ne pouvait avoir à la cour et à Paris,
-mais qui dans sa province était convenable et de bon goût. Ainsi, quand
-elle rendait des visites dans ses environs, ou quand elle allait à Vitré,
-elle faisait atteler six chevaux à sa voiture; et elle témoigne naïvement
-à sa fille que son bel attelage et la rapidité de ses chevaux lui
-plaisent beaucoup[83].
-
- [83] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juillet 1671), t. II, p. 121, édit.
- G.; t. II, p. 101, édit. M.
-
-Pendant le temps que durèrent les assises des états, elle se rendait à
-Vitré le moins souvent qu'elle pouvait, et préférait se tenir à la
-campagne; mais elle n'était pas toujours maîtresse de suivre en cela sa
-volonté. D'ailleurs on ne la laissait jamais jouir en paix de ses champs
-et de ses bois; et la dépense que lui occasionnaient les visiteurs était
-pour elle un motif puissant pour céder aux instances qui lui étaient
-faites de sortir des Rochers.
-
-Elle écrit de Vitré, le 12 août, à madame de Grignan[84]:
-
-«Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela, les états
-seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté
-mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour,
-avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs
-pages à cheval: c'étaient M. de Chaulnes, M. de Lavardin[85], MM. de
-Coëtlogon[86], de Locmaria, le baron de Guais, les évêques de Rennes, de
-Saint-Malo, les messieurs d'Argouges[87], et huit ou dix autres que je ne
-connais point; j'oublie M. d'Harouïs, qui ne vaut pas la peine d'être
-nommé. Je reçois tout cela. On dit et on répondit beaucoup de choses.
-Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents, une collation,
-très-bonne et très-galante, sortit d'un des bouts du mail, et surtout du
-vin de Bourgogne, qui passa comme de l'eau de Forges: on fut persuadé que
-cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria
-instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc lundi au soir.»
-
- [84] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 août 1671), t. II, p. 182, édit. G.;
- t. II, p. 151, édit. M.
-
- [85] Il était lieutenant général aux huit évêchés et commissaire
- du roi aux états, le second après le duc de Chaulnes, gouverneur.
- (Conférez le _Registre des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,
- Mss. de la Bibliothèque royale, no 75, p. 309 recto.)
-
- [86] Le marquis de Coëtlogon était aussi un des commissaires du
- roi aux états, et non député. (_Registre des états de Bretagne._)
-
- [87] Un des messieurs d'Argouges, président au parlement, était
- commissaire du roi aux états, et non député. (Voyez _Recueil de
- la tenue des états de Bretagne_, Mss. de la Bibliothèque du Roi,
- Bl.-Mant., no 75, p. 339.)
-
-Quatre jours après, elle écrit de nouveau de Vitré[88]: «Je suis encore
-ici; M. et madame de Chaulnes font de leur mieux pour m'y retenir; ce
-sont sans cesse des distinctions peut-être peu sensibles pour nous, mais
-qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci; je ne m'en
-accommoderais pas comme elles, avec toute ma civilité et ma douceur. Vous
-croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à Vitré, où je n'ai
-que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds nous ont
-divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier de
-grandes dévotions... Je meurs d'envie d'être dans mon mail. La Mousse et
-_Marphise_ ont grand besoin de ma présence.»
-
- [88] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 août 1671), t. II, p. 187, édit. G.;
- t. II, p. 155, édit. M.
-
-Les lettres que madame de Sévigné recevait de sa fille lui apprenaient
-que la Provence ne se montrait pas aussi facile que la Bretagne. «Vous
-me ferez aimer, lui dit-elle, l'amusement de nos Bretons plutôt que
-l'indolence parfumée de vos Provençaux[89]»; et elle mande à sa fille que
-M. d'Harouïs souhaite que les états de Provence donnent à madame de
-Grignan autant que ceux de Bretagne ont donné à madame de Chaulnes[90].
-En effet, les états de Bretagne firent à la duchesse de Chaulnes présent
-de deux mille louis d'or, qui lui furent envoyés par une députation
-composée de dix-huit membres, à la tête desquels étaient les évêques de
-Quimper et de Nantes, chargés de la complimenter[91].
-
- [89] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 août 1671), t. II, p. 210, édit. G.;
- t. II, p. 175, édit. M.
-
- [90] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre 1671), t. II, p. 274, édit.
- G.; t. II, p. 232, édit. M.
-
- [91] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,
- Mss. Bl.-M., no 75 (Bibliothèque royale), p. 339.
-
-Madame de Sévigné parle de ces dons avec un ton ironique qui décèle sa
-pensée: «On a donné cent mille écus de gratifications, deux mille
-pistoles à M. de Lavardin, autant à M. de Molac, à M. Boucherat, au
-premier président, au lieutenant du roi; deux mille écus au comte des
-Chapelles, autant au petit Coëtlogon; enfin des magnificences. Voilà une
-province[92]!» Oui; mais la Bretagne, mal défendue par ses députés contre
-les exactions du pouvoir, se révolta quatre ans après; et la Provence,
-sous la bénigne administration du comte de Grignan, qui se ruina en la
-gouvernant, fut heureuse et tranquille.
-
- [92] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 29 septembre, 16, 20, 26 et 30
- octobre, 24 novembre 1675.)
-
-Madame de Sévigné est exacte pour les sommes données à Lavardin, premier
-lieutenant général, pour des Chapelles et Coëtlogon; mais elle se trompe
-pour M. de Molac, second lieutenant général, qui n'eut que 25,000 liv. Le
-marquis de Lavardin eut, en outre des 25,000 liv., 16,000 liv. pour ses
-gardes et officiers; le duc de Chaulnes, gouverneur, eut 100,000 liv., et
-20,000 liv. pour ses gardes et officiers; le duc de Rohan eut 22,000
-liv.; l'évêque de Rennes eut la même somme, et le premier président
-20,000 liv. De Colbert, intendant de Bretagne, reçut 9,000 liv.; le
-marquis de Louvois, grand maître et surintendant des forêts, 8,000 liv.,
-et tous les autres à proportion[93].
-
- [93] _Recueil de la tenue des états de Bretagne dans diverses
- villes de cette province_, de 1629 à 1723, Mss. de la
- Bibliothèque du Roi, Bl.-Mant., no 75.
-
-En accordant tout ce qui leur était demandé, les états firent des
-remontrances tendant à faire révoquer plusieurs édits nuisibles à la
-province; mais les réponses furent faites aux états tenus deux ans après,
-en 1673: elles prouvent que ces remontrances furent illusoires. Cependant
-quelques-unes sont des espèces de protestations contre certaines
-dispositions des édits royaux, qu'on affirme être contraires aux coutumes
-de la province. Pour toutes les demandes de cette nature, le roi promet
-de se faire informer de ces coutumes: il semble ainsi reconnaître qu'il
-veut les respecter[94].
-
- [94] _Recueil de la tenue des états de Bretagne_, de 1629 à 1723,
- Mss. Bl.-Mant. (Bibliothèque royale), p. 352-355.
-
-Les assises des états furent terminées le 5 septembre. Madame de Sévigné,
-en annonçant à sa fille cette fin dans sa lettre datée de Vitré le
-lendemain, s'exprime ainsi[95]: «Les états finirent à minuit; j'y fus
-avec madame de Chaulnes et d'autres femmes. C'est une très-belle,
-très-grande et très-magnifique assemblée. M. de Chaulnes a parlé à _tutti
-quanti_ avec beaucoup de dignité, et en termes fort convenables à ce
-qu'il avait à dire. Après dîner, chacun s'en va de son côté. Je serai
-ravie de retrouver mes Rochers. J'ai fait plaisir à plusieurs personnes;
-j'ai fait un député, un pensionnaire; j'ai parlé pour des misérables, _et
-de Caron pas un mot_[96], c'est-à-dire, rien pour moi; car je ne sais
-point demander sans raison.»
-
- [95] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671), t. II, p. 216, édit.
- G.; t. II, p. 181, édit. M.
-
- [96] Allusion à un dialogue de Lucien, intitulé _Caron ou les
- contemplateurs_, que madame de Sévigné avait lu dans la
- traduction de Perrot d'Ablancourt, t. Ier, p. 191; Paris, 1660.
- Conférez à ce sujet la note de M. Monmerqué, dans son édition des
- _Lettres de Sévigné_, t. II, p. 181. Madame de Sévigné répète
- encore ce même mot dans la lettre du 24 septembre 1675.
-
-On voit que madame de Sévigné désapprouvait les prodigalités des états;
-mais son texte, pour ce qui la concerne, a besoin d'une explication, qui
-n'a jamais été donnée.
-
-La terre de Sévigné[97] avait été démembrée, ou avait depuis longtemps
-cessé d'être la principale possession de la famille de ce nom[98]. Cette
-famille possédait la seigneurie des Rochers depuis le milieu du XVe
-siècle, par le mariage d'Anne de Mathefelon, fille et héritière de
-Guillaume de Mathefelon, seigneur des Rochers, avec Guillaume de Sévigné.
-Mais il restait à la famille de Sévigné de ses anciennes possessions une
-_terre de Sévigné_ près de Rennes, dans la commune de Gevezé, consistant
-en deux métairies, en moulins et quelques fiefs, dont la valeur totale
-est estimée par le fils de madame de Sévigné à 18,000 livres (36,000
-fr.), tandis qu'il porte le prix de la terre des Rochers à 120,000 liv.
-(240,000 fr.)[99]. Parmi les fiefs restés à la famille de Sévigné, était,
-dans la ville de Vitré, une maison avec cour et jardin, qu'on appelait la
-_Tour de Sévigné_. Cette maison était un fief qui relevait du duc de la
-Trémouille, baron de Vitré[100]. Par acte passé le 2 septembre 1671
-(trois jours avant la fin des états), madame de Sévigné fit une rente de
-cent francs aux bénédictins de Vitré, et hypothéqua cette rente ou
-pension sur la _Tour de Sévigné_[101].
-
- [97] Dans la commune de Gevezé, près de Rennes.
-
- [98] _Madame de Sévigné et sa correspondance_; 1838, in-8º, p.
- 58.
-
- [99] _Lettre inédite du marquis_ DE SÉVIGNÉ _à la marquise de
- Grignan sa sœur, sur les affaires de leur maison_, publiée par
- M. MONMERQUÉ, 1847, in-8º (24 pages), p. 21.
-
- [100] _Madame_ DE SÉVIGNÉ _et sa correspondance relative à Vitré
- et aux Rochers_, par LOUIS DUBOIS, sous-préfet de Vitré, 1838.
- Paris, in-8º, p. 70.
-
- [101] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671), t. II, p. 216, édit.
- G.; t. II, p. 181, édit. M.
-
-Ce don fut sans doute fait en reconnaissance des réparations exécutées
-aux frais de la province à la grosse tour qui donnait son nom à la maison
-de Vitré. Voilà pourquoi elle dit, «J'ai fait un pensionnaire,» et qu'en
-même temps elle avance qu'elle n'a rien demandé, parce que la demande
-qu'elle avait formée ne pouvait souffrir aucune difficulté, puisque cette
-grosse tour était engagée dans les fortifications de la ville, et en
-faisait partie. M. le duc de Chaulnes, qui voulait faire venir à Vitré
-madame de Sévigné, prit ce prétexte pour la forcer à quitter son château
-des Rochers: il fit la plaisanterie de l'envoyer chercher par ses gardes,
-en lui écrivant qu'elle était nécessaire à Vitré pour le service du roi,
-attendu qu'il fallait qu'elle donnât des explications sur la demande
-qu'elle faisait aux états; et qu'en conséquence madame de Chaulnes
-l'attendait à souper[102].
-
- [102] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 août 1671), t. II, p. 203, édit. G.;
- t. II, p. 169, édit. M.
-
-C'est dans cet hôtel de la _Tour de Sévigné_ que demeurait la brillante
-marquise lorsqu'elle restait à Vitré. Cette année, elle en laissa la
-jouissance à son fils, qui y donnait à souper à ses amis[103]. C'est
-aussi dans cette maison qu'allèrent loger, lorsqu'ils arrivèrent à Vitré
-pour la tenue des états, de Chesières, l'oncle de madame de Sévigné, son
-parent d'Harouïs, et un député nommé de Fourche[104]. Lorsqu'elle y
-restait, elle était accablée de visites. «Hier, dit-elle, je reçus toute
-la Bretagne à ma Tour de Sévigné[105].» Mais lorsque les états furent
-terminés, que le duc de Chaulnes fut parti, elle n'alla plus à Vitré. Son
-fils l'avait quittée depuis longtemps, et bien avant la fin des états, où
-son âge ne lui permettait pas d'être admis. Quoique l'été fût constamment
-froid et pluvieux[106], madame de Sévigné resta aux Rochers, pour que
-l'abbé de Coulanges pût surveiller les travaux de la chapelle[107], et
-pour avoir le temps de terminer les embellissements de son parc[108].
-Elle avait envie d'aller visiter une autre terre qu'elle possédait en
-Bretagne, près de Nantes, nommée le Buron; mais, dit-elle, «notre abbé ne
-peut quitter sa chapelle; le désert du Buron et l'ennui de Nantes ne
-conviennent guère à son humeur agissante[109].» Madame de Sévigné se
-soumet, et ne va pas au Buron.
-
- [103] _Ibid._ (10 juin 1671), t. II, p. 95, édit. G.; t. II, p.
- 79, édit. M.
-
- [104] _Ibid._ (5 août 1671), t. II, p. 172, édit. G.; t. II, p.
- 152, édit. M.
-
- [105] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 125, édit.
- G.; t. II, p. 104, édit. M.
-
- [106] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1671). (Cette lettre est datée
- du coin de son feu), t. II, p. 107, édit. G.
-
- [107] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 12, 19, 22 et 22 bis juillet 1671),
- t. II, p. 131, 138, 146, 152, édit. G.; t. II, p. 109, 115, 126,
- édit. M.--_Ibid._ (4 novembre 1671), t. II, p. 281, édit. G.
-
- [108] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8, 12, 19 et 22 juillet, et 4 novembre
- 1671), t. II, p. 131, 138, 146, 152, 281, édit. G.--_Ibid._, t.
- II, p. 109, 115, 126, édit. M.
-
- [109] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 160, édit.
- G.
-
-Cette terre, à quatre lieues de Nantes, avait un château ancien, mais
-bien bâti[110]. Le marquis de Sévigné en fit abattre les arbres
-séculaires qui en faisaient tout l'agrément[111], et ce beau domaine fut
-ensuite dégradé et ruiné par un administrateur infidèle ou inintelligent,
-et par un fermier de mauvaise foi[112].
-
- [110] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1689), t. VIII, p. 321,
- édit. M.
-
- [111] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1679), t. II, p. 65, édit.
- M.--(27 mai et 19 juin 1680), t. II, p. 289 et 325.
-
- [112] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet, 18 et 23 novembre 1689), t.
- IX, p. 25, 216 et 224, édit. M. Lettre inédite du marquis DE
- SÉVIGNÉ (27 septembre 1696).
-
-Il n'en fut pas ainsi des Rochers, que madame de Sévigné ne cessa jamais
-d'accroître et d'embellir, et qu'elle vint si souvent habiter[113]. La
-construction de la chapelle, de forme octogone, surmontée d'une coupole,
-située au bout du château et isolée, fut achevée en cette année 1671;
-mais ce ne fut qu'après quatre ans que l'intérieur fut entièrement en
-état, et qu'on put enfin y célébrer la messe, pour la première fois, le
-15 décembre 1675. A cette époque si froide de l'année, madame de Sévigné
-se promenait avec plaisir dans ses bois, plus verts que ceux de Livry, et
-augmentés de six allées charmantes, que madame de Grignan ne connaissait
-point[114]. Depuis, ce nombre d'allées fut presque doublé[115].
-
- [113] L'histoire de sa vie et ses lettres nous signalent sa
- présence aux Rochers en 1644, 1646, 1651, 1654, 1661, 1666, 1667,
- 1671, 1675, 1676, 1680, 1684, 1685, 1689, 1690; et probablement
- elle y alla encore dans plusieurs autres années, sur lesquelles
- nous n'avons aucun renseignement.
-
- [114] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 décembre 1675), t. IV, p. 124, édit.
- M.; t. IV, p. 248, édit. G.--(20 octobre 1675), t. IV, p. 164,
- édit. G.; t. IV, p. 49, édit. M.
-
- [115] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 mai 1680), p. 8, édit. G,; t. VI, p.
- 295, édit. M.
-
-Madame de Sévigné avait multiplié dans son parc les inscriptions morales,
-religieuses et autres, presque toujours tirées de l'italien. Sur deux
-arbres voisins elle avait inscrit deux maximes contraires: sur l'un, _La
-lontananza ogni gran piaga salda_ (L'absence guérit les plus fortes
-blessures); sur l'autre, _Piaga d'amor non si sana mai_ (Blessure d'amour
-jamais ne se guérit). Une des plus heureuses inscriptions fut sans doute
-ce vers du _Pastor fido_, qu'elle avait fait graver au-dessus d'une
-petite fabrique placée au bout de l'_allée de l'Infini_, afin de se
-garantir de la pluie:
-
- _Di nembi il cielo s'oscura indarno[116]._
-
- [116] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 juillet 1680), t. VII, p. 142, édit.
- G.; t. VI, p. 401, édit. M.
-
-Une autre allée, nommée _la Solitaire_, longue de douze cents pas, fut
-plantée plus tard, et madame de Sévigné s'en enorgueillit comme de la
-plus belle[117]. Elle avait fait construire dans différents endroits du
-parc un assez grand nombre de petites cabanes qu'elle appelle des
-_brandebourgs_[118], pour lire, causer et écrire à son aise, à l'abri du
-soleil, du serein, et surtout de la pluie. Quant à son mail, dont elle
-parle si souvent, c'est pour elle une belle et grande galerie, au bout de
-laquelle on trouvait la _place Madame_, d'où, comme d'un grand belvéder,
-la campagne s'étendait à trois lieues, vers une forêt de M. de la
-Trémouille (la forêt du Pertre). Elle n'est pas moins engouée de son
-labyrinthe, que son fils aimait par-dessus tout, et où nous apprenons
-qu'il se retirait souvent avec sa mère pour lire ensemble l'_Histoire des
-variations de l'Église protestante_, de Bossuet[119]. Mais ce fut
-seulement vingt-sept ans après avoir été commencé, vers la fin de l'année
-1695, que madame de Sévigné, alors à Grignan, apprit de son fils, qui
-était aux Rochers, que Pilois avait enfin terminé le labyrinthe. Ainsi,
-les Rochers furent pour madame de Sévigné, comme ses lettres,
-l'occupation de toute sa vie[120].
-
- [117] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 septembre 1680), t. VII, p. 409,
- édit. G.; t. VI, p. 451, édit. M.
-
- [118] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 sept. 1680), t. VII, p. 236, édit.
- G.; t. VII, p. 8, édit. M. Le nom était bien choisi pour exprimer
- le peu d'importance et la grossièreté de ces fabriques. Voici
- comme Furetière définit ce mot dans son _Dictionnaire des
- Sciences et des Arts_, 1696, p. 79, in-folio: «BRANDEBOURG, s.
- f., sorte de grosse casaque, dont on s'est servi en France dans
- ces dernières années. Elle a des manches bien plus longues que
- les bras, et va environ jusqu'à mi-jambe.» Richelet, dans son
- _Dictionnaire_ (1680), fait de _brandebourg_ un substantif
- masculin, et dit que c'est un vêtement qui tient de la casaque et
- du manteau, qu'on porte en hiver et dans le mauvais temps.
-
- [119] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er juin 1689), t. IX, p. 318, édit.
- G.; t. VIII, p. 480, édit. M.--(17 juin 1685), t. VIII, p. 64,
- édit. G.; t. VII, p. 283, édit. M.--(25 mai 1689), t. IX, p. 313,
- édit. G.; t. VIII, p. 476, édit. M.
-
- [120] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1695), t. XI, p. 121,
- édit. G. Conférez la 2e partie de ces _Mémoires_, p. 127, t. X,
- p. 135, édit. M.--(20 mai 1667), t. I, p. 158, édit. G.; t. I, p.
- 113, édit. M.
-
-De son antique manoir, des constructions qu'elle avait ajoutées, des
-ombrages qu'elle avait formés, il ne reste plus rien que la
-chapelle[121], où le Christ est toujours invoqué, et l'écho de la _place
-de Coulanges_, qui répète encore le nom de madame _de Sévigné_[122].
-
- [121] LOUIS DUBOIS (sous-préfet de Vitré), _Madame de Sévigné et
- sa correspondance relative à Vitré et aux Rochers_; 1838, in-8º,
- p. 15, 40 et 55.
-
- [122] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 octobre 1689), t. X, p. 58, édit.
- G.; t. IX, p. 183, édit. M.--LOUIS DUBOIS, _Madame de Sévigné et
- sa correspondance_, p. 55; aux pages 5 et 86 de son écrit, M.
- Louis Dubois dit avoir calculé que sur le nombre de 1,074 lettres
- que nous possédons de madame de Sévigné, 267 ont été écrites des
- Rochers.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-1671.
-
- Bohémienne qui ressemble à madame de Grignan.--Ce que madame de
- Sévigné fait pour elle.--Portrait de madame de Grignan en
- bohémienne.--Madame de Grignan accouche d'un fils.--Il est tenu sur
- les fonts de baptême par la Provence.--M. et madame de Grignan vont
- habiter le château de Grignan.--Description de ce château.--Des
- personnes, parents et amis de M. et de madame de Grignan, qui
- fréquentaient ce château.--De la comtesse d'Harcourt.--_Seigneur
- Corbeau._--L'archevêque d'Arles.--L'évêque d'Uzès.--Le _bel
- abbé_.--Le chevalier Adhémar.--Le _grand chevalier_.--Claire
- d'Angennes, fille aînée de madame de Grignan, se retire au couvent,
- et fait don de son bien à son père.--Mademoiselle d'Alérac, sa fille
- cadette, se marie.--Des sœurs de M. de Grignan.--La religieuse
- d'Aubenas.--La marquise de Saint-Andiol.--La comtesse de
- Rochebonne.--Du chevalier comte de la Garde, parent de M. de
- Grignan.--Madame de Sévigné prête au comte de la Garde le portrait
- de sa fille.--De madame du Puy du Fou.--Du personnel de la
- maison de madame de Grignan.--Mademoiselle Deville, la femme
- de chambre.--Mademoiselle de Montgobert, demoiselle de
- compagnie.--Ripert, intendant.--Madame de Grignan faisait la mode en
- Provence.--Ses nombreuses réunions et son luxe à Aix.--Se retirait
- quelquefois au couvent des Filles de Sainte-Marie.--N'avait pas le
- même goût que sa mère pour la solitude et la campagne.--Aime à
- primer.--Le maréchal de Bellefonds veut céder sa place de premier
- maître d'hôtel du roi.--Le comte de Grignan se dispose à
- l'acheter.--Madame de Grignan s'y oppose.--Plaintes de madame de
- Sévigné à ce sujet.
-
-
-Les constructions, les plantations dont s'occupait madame de Sévigné, ne
-pouvaient calmer les inquiétudes toujours croissantes que lui faisaient
-éprouver les approches du terme de la grossesse de sa fille, encore
-moins diminuer la peine quelle ressentait de s'en être séparée. Le
-tumulte des états, les grandes réunions, les visites reçues et rendues,
-les festins, les spectacles, la musique, les danses, avaient encore moins
-de pouvoir[123]. Le plus souvent ces moyens de distraction produisaient
-un effet contraire. Dans une des fêtes données à Vitré pour l'amusement
-de la société qui s'y trouvait rassemblée, on fit danser une troupe de
-bohémiens. Ils dégoûtèrent d'abord madame de Sévigné par leur
-saleté[124]. Mais dans le nombre des femmes qui faisaient partie de cette
-troupe, elle en vit une plus proprement et plus élégamment vêtue. Cette
-fille la frappa par sa ressemblance avec madame de Grignan. Les beaux
-yeux, les belles dents, l'élégance de la taille de la bayadère, et
-surtout la grâce avec laquelle elle dansait, rappelaient mademoiselle de
-Sévigné dans les ballets du roi. La pauvre mère en fut émue; elle fit
-approcher la jeune fille, la traita avec amitié; et celle-ci, encouragée
-par cet accueil, pria sa nouvelle protectrice de vouloir bien écrire en
-Provence pour son grand-père.--«Et où est votre grand-père?» lui demanda
-madame de Sévigné.--«Il est à Marseille, madame», répondit d'un ton doux
-et triste la bohémienne.--Madame de Sévigné devina; elle promit d'écrire,
-et écrivit en effet à M. de Vivonne, général des galères, en faveur du
-galérien grand-père de la bohémienne.--Ah! madame de Grignan! cette
-lettre si touchante, si joviale, vous fut envoyée; elle fut soumise à
-votre censure; c'est vous qui fûtes chargée de la remettre au _gros
-crevé_: pourquoi n'en avez-vous pas conservé de copie? Pourquoi ne
-pouvons-nous la lire comme toutes celles qui vous furent écrites, et
-connaître les résultats de votre ressemblance avec la petite-fille du
-forçat, «capitaine bohème d'un mérite singulier[125]?»--Ces résultats
-furent heureux: non-seulement madame de Grignan remit la lettre, mais
-elle intercéda pour le vieux forçat, mais elle parvint à briser ses fers,
-mais elle fit un sort à cette bohémienne, assez belle danseuse pour
-qu'elle fût elle-même glorieuse de lui ressembler.--Aucune tradition ne
-nous apprend cela; cela n'a pas été dit, cela n'est écrit nulle part:
-mais pouvons-nous en douter, lorsque nous apprenons, d'après un ancien
-inventaire du château de Grignan, «que l'appartement qu'occupait madame
-de Sévigné, quand elle était dans ce château, se composait de deux
-pièces; que l'une se nommait _chambre de la Tour_, et l'autre _chambre de
-la Bohémienne_, parce qu'au-dessus du chambranle de la cheminée était un
-portrait de madame de Grignan, _costumée en bohémienne_[126]?»
-
- [123] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. XVIII, p. 363.
-
- [124] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1671), t. II, p. 109, édit. G.;
- t. II, p. 90, édit. M.
-
- [125] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 119, 120,
- édit. G.; t. II, p. 99 et 100, édit. M. Voyez 3e partie de ces
- _Mémoires_, chap. XVII, p. 330 et 331.
-
- [126] _Inventaire du château de Grignan, dressé à la mort du
- maréchal du Muy, acquéreur de ce château, dans la Notice
- historique sur la maison de Grignan_, par M. AUBENAS, à la suite
- de l'_Histoire de madame de Sévigné_; 1842, in-8º, p. 580 et 581.
-
-Madame de Grignan avait offert à sa mère des consolations un peu subtiles
-aux tourments de l'absence; comme de se promener en imagination dans son
-cœur, où elle trouverait mille tendresses. Madame de Sévigné répond: «Je
-fais quelquefois cette promenade; je la trouve belle et agréable pour
-moi.... Mais, mon Dieu, cela ne fait point le bonheur de la vie; il y a
-de certaines _grossièretés solides_ dont on ne peut se passer[127].»
-
- [127] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 août 1671), t. II, p. 167, édit. G.;
- t. II, p. 109, édit. M.
-
-Cependant le motif de ses craintes et de ses inquiétudes disparut; elle
-fut enfin délivrée du _gros caillou_ qu'elle avait sur le cœur[128].
-Elle se préparait à quitter les Rochers et à retourner à Paris, quand
-elle apprit l'heureuse nouvelle que madame de Grignan était accouchée
-d'un fils, blond comme sa mère, et qu'elle avait donné à M. de Grignan,
-qui n'avait eu jusqu'ici que des filles de toutes ses femmes, un
-héritier. Madame de Sévigné avait prédit à madame de Grignan que cette
-fois elle aurait un fils; et l'on peut juger de ce qu'elle ressentit en
-apprenant que ses prédictions et ses espérances s'étaient réalisées[129],
-que tous ses conseils maternels avaient eu un plein succès[130]. «Que
-pensez-vous, dit-elle, qu'on fasse dans ces excès de joie? Le cœur se
-serre, et l'on pleure sans pouvoir s'en empêcher. C'est ce que j'ai fait,
-ma très-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes d'une douceur
-qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus
-brillantes[131].» Elle fut pourtant très-flattée d'apprendre que son
-petit-fils avait été baptisé par la Provence. En effet, les états étaient
-encore assemblés à Lambesc lorsque madame de Grignan y accoucha le 17
-novembre. Le lendemain, le comte de Grignan se rendit dans l'assemblée,
-et «vint offrir, dit le procès-verbal de cette séance, le fils qu'il a
-plu à Dieu de lui donner dès le jour d'hier, et de vouloir bien lui faire
-la faveur de le tenir au nom de toute la province sur les fonts du
-baptême, et de lui donner tel nom qu'il lui plaira.... Sur quoi
-l'assemblée a délibéré que messieurs les procureurs généraux du pays
-témoigneront à monseigneur le comte de Grignan et à madame sa femme la
-joie de toute la province, et particulièrement de l'assemblée, sur la
-naissance de ce premier mâle dans sa famille, et lui feront de
-très-humbles remercîments de l'honneur qu'il avait fait à la province, de
-le faire tenir de sa part pour recevoir les saintes eaux du baptême, avec
-tous les sentiments d'amour et de reconnaissance possibles. Et
-l'assemblée a délibéré que les frais en seront supportés par le pays,
-suivant le rôle qui en sera tenu par le sieur Pontèves, trésorier des
-états[132].»
-
- [128] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre et 2 décembre 1671), t. II,
- p. 297 et 299, édit. G.; t. II, p. 253 et 254, édit. M.
-
- [129] SÉVIGNÉ, _Lettres à madame de Grignan, le 21 juin 1671,
- rétablies pour la première fois sur l'autographe_, par M.
- Monmerqué, 1826, in-8º, p. 9.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre et
- 2 décembre 1671), t. II, p. 297 et 298, édit. G.; t. II, p. 252
- et 254, édit. M.
-
- [130] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5, 8 et 12 juillet 1671), t. II, p. 129
- et 130, édit. G.; t. II, p. 108 et 113, édit. M.--_Ibid._ (6
- septembre, 21 octobre, 15 et 25 novembre 1671), t. II, p. 214,
- 265, 289, 295, édit. G.; t. II, p. 179, 224, 244, 253, édit. M.
-
- [131] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 novembre 1661), t. II, p. 297, 298,
- édit. G.; t. II, p. 252 et 254, édit. M.
-
- [132] _Abrégé des délibérations prises en l'assemblée générale du
- pays de Provence, tenue à Lambesc les mois de septembre, octobre,
- novembre, décembre 1671, et janvier 1672_, p. 21-23.
-
-Ainsi naquit et fut nommé Louis de Provence, marquis de Grignan, dont
-Saint-Simon, son ami de collége, déplore la perte prématurée, loue la
-brillante valeur et l'excellent caractère[133].
-
- [133] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. IV, p. 271.
-
-Madame de Grignan accoucha facilement, et aussitôt après la fin des états
-elle alla avec son mari habiter le château de Grignan, qu'elle avait
-quitté pour se rendre à Lambesc. Ce séjour lui était favorable pour le
-rétablissement de sa santé. La petite ville de Grignan, aujourd'hui
-chef-lieu de canton, à quatorze kilomètres de Montélimar, se penche sur
-le revers méridional d'un coteau escarpé: ornement assez beau d'un bassin
-arrosé par les petites rivières de Berre et de Lez, couvert cependant,
-sur plusieurs points, de rochers stériles. Les maisons de la ville sont
-mal bâties; mais l'église se fait remarquer par un air de magnificence et
-par ses arceaux gothiques, témoignages de l'antiquité de sa
-construction[134]. Au-dessus de cette église, et de niveau avec son
-faîte, est un plateau qui domine toute la ville, et dont la vue s'étend
-sur le pays d'alentour. C'est sur ce plateau que s'élevait le château de
-Grignan. Isolé de toutes parts, ce noble et grand édifice semblait
-suspendu dans l'air, comme le palais magique construit par l'enchanteur
-Appollidon[135], auquel madame de Sévigné le compare: sa position, ses
-murs élevés, ses tourelles, le faisaient ressembler à un ancien château
-fort; car, à l'époque dont nous nous occupons, la façade moderne,
-construite et jamais achevée[136] aux frais d'un des beaux-frères de
-madame de Grignan, l'évêque de Carcassonne, n'existait pas encore. Ce
-château, le plus beau de toute la province, manquait d'ombrage; le
-territoire qui l'entoure est en général maigre et sablonneux. Les vents
-du nord y sont impétueux et fréquents, et y détruisent presque
-annuellement la majeure partie des récoltes[137]; et jusque dans ces
-derniers temps, à cause du mauvais état des routes, il était d'un accès
-difficile.
-
- [134] DE LA CROIX, _Essai sur la statistique et les antiquités de
- la Drôme_; 1817, in-8º, p. 305.
-
- [135] Dans l'_Amadis des Gaules_. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21
- juin et 7 octobre 1671), t. II, p. 106, 254, édit. G.; t. II, p.
- 88, 214, édit. M.--(20 septembre 1671), t. II, p. 195, édit. M.
-
- [136] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1689), t. IX, p. 149, édit.
- G.--(15 janvier 1672), t. II, p. 351, édit. G.
-
- [137] Pour ce qui concerne Grignan et son château, conférez
- EXPILLY, _Dictionnaire de la France et des Gaules_, t. III, p.
- 372.--PIGANIOL DE LA FORCE, _Nouvelle description de la France_,
- t. V, p. 447 et 450.--DE LA CROIX, _Essai sur la statistique et
- les antiquités du département de la Drôme_, t. I, p. 103.--Édit.
- des _Lettres de_ SÉVIGNÉ, 1820, in-8º, aux t. IV, V et
- IX.--AUBENAS, _Hist. de Sévigné_, p. 577, 588.--Le recueil
- intitulé FRANCE, t. LXIX, département de la Drôme (Biblioth.
- royale).
-
-Cependant, ce séjour convenait mieux à l'indolence naturelle et aux
-susceptibilités de madame de Grignan que celui d'Aix ou de Lambesc. La
-nécessité d'ouvrir son salon à toutes les notabilités, les visites à
-rendre et à souffrir, les exigences cérémonieuses des dames de Provence,
-lui étaient insupportables[138]. Elle était moins exposée à ce genre
-d'ennui dans son château; mais elle ne pouvait s'y dérober entièrement.
-Dans sa position surtout, il ne lui était pas facile de rompre ces
-amitiés du monde, dont «la dissimulation est le lien, et l'intérêt le
-fondement[139].» Encore moins pouvait-elle se soustraire aux devoirs de
-parenté. Ainsi, il lui fallait recevoir fréquemment, et avec toutes les
-démonstrations d'une satisfaction sincère, cette comtesse d'Harcourt, née
-Ornano, tante du comte de Grignan, mère du prince d'Harcourt et de cette
-demoiselle d'Harcourt qui fut mariée au prince de Cadaval au
-commencement de l'année 1671, et dont les noces, honorées de la présence
-du roi et de la reine, donnèrent lieu à cette belle fête à laquelle
-assista madame de Sévigné[140]. Il faut se garder de confondre cette
-comtesse d'Harcourt avec la princesse d'Harcourt, fille de Brancas le
-distrait, liée aussi avec madame de Grignan, qui lui trouvait peu
-d'esprit. Cette princesse d'Harcourt, dont nous avons déjà parlé[141],
-fut nommée dame du palais, et chargée avec son mari, Henri de Lorraine,
-prince d'Harcourt, de conduire, en 1679, la reine d'Espagne à son époux.
-Le prince d'Harcourt était cousin germain de M. de Grignan[142]. La
-comtesse d'Harcourt, sa tante, habitait le Pont-Saint-Esprit, et se
-trouvait ainsi peu éloignée du château de Grignan, où elle allait
-fréquemment rendre visite. Madame de Sévigné plaint souvent sa fille
-d'être obligée de supporter un tel fardeau; elle souhaite d'être à
-Grignan, pour la débarrasser de cette vieille tante. «Après cette marque
-d'amitié, ajoute-t-elle, ne m'en demandez pas davantage, car je hais
-l'ennui à la mort: vous seule au monde seriez capable de me faire avaler
-ce poison, et j'aimerais fort à rire avec vous, Vardes, et le seigneur
-Corbeau[143].» C'est par ce dernier nom que, à cause de son teint
-basané, madame de Grignan appelait son beau-frère l'évêque de
-Claudiopolis, coadjuteur de l'archevêque d'Arles son oncle[144]. Il était
-alors à Grignan, où il avait passé l'été, tout le temps de la tenue des
-états: homme du monde, aimable auprès des femmes, souvent à Paris et à la
-cour[145], prudent, spirituel, fort attaché à son frère, et zélé pour la
-gloire de la maison de Grignan, il fut très-goûté de madame de Sévigné et
-de sa fille. Il ne pouvait souffrir qu'elles lui donnassent du
-_monseigneur_: «Appelez-moi plutôt Pierrot ou seigneur Corbeau,»
-disait-il. Il parlait et écrivait avec facilité, mais il n'aimait pas à
-écrire; et madame de Sévigné lui défendait toujours de répondre à ses
-lettres, par la crainte que, s'il se croyait obligé de le faire, il ne la
-prit en déplaisance: elle voulait qu'il réservât sa main droite pour
-jouer au brelan. Elle le raillait aussi sur son penchant pour la bonne
-chère, et elle attribuait à cela les attaques de goutte qu'il commençait
-déjà à ressentir: il n'avait alors que trente-trois ans[146]. Par la
-suite il excita l'indignation de madame de Sévigné, à cause de son
-ingratitude envers son oncle l'archevêque d'Arles, auquel il devait
-succéder[147].
-
- [138] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 6, édit. G.
-
- [139] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 9, édit. G.;
- t. II, p. 8, édit. M.
-
- [140] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier et 9 février 1671), t. I, p.
- 299 et 313, édit. G.; t. I, p. 225 et 237, édit. M. Voyez la 3e
- partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 314.
-
- [141] Conférez, ci-dessus, la 3e partie de ces _Mémoires_, t.
- III, p. 26 et 128.
-
- [142] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier, 4 mai, 26 décembre 1672), t.
- I, p. 116, édit. G.; t. II, p. 285 et 420, édit. M.--(1er et 19
- janv. 1674), t. III, p. 68, 194, 218, édit. M.--(28 juillet
- 1679), t. VI, p. 98, édit. G.
-
- [143] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1671), t. II, p. 159, édit.
- G.; t. II, p. 132, édit. M.--_Ibid._ (9 août 1671), t. II, p.
- 192, édit. G.; t. II, p. 159, édit. M. Voyez la 3e partie de ces
- _Mémoires_, chap. VIII, p. 135 et la note 4, et p. 454.
-
- [144] _Gallia christiana_, 1715, in-folio, t. I, p. 594. SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (9 février, 17 avril, 12, 19 et 26 juillet, 2 et 19
- août 1671), t. II, p. 27, 28, 134, 144, 159, 169, 192 et 196,
- édit. G.; t. II, p. 112, 119, 132, 240, édit. M.--_Ibid._ (31
- mai, 5 juin 1675), t. III, p. 401 et 407, édit G.; t. III, p. 281
- et 286, édit. M.
-
- [145] Des lettres de madame de Sévigné il résulte que, le 12
- juillet, le coadjuteur d'Arles était à Paris, et que, le 19 du
- même mois, il était en Provence (t. II, p. 134 et 144, édit. G.;
- t. II, p. 112 et 119, édit. M.).
-
- [146] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 191, édit. G.
-
- [147] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_, 1827, in-8º (mai 1690), p. 33.
- Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. VIII, p. 127 et la
- note 1, et p. 135, note 3.
-
-Des deux oncles paternels du comte de Grignan, le plus élevé en dignité,
-l'archevêque d'Arles, était un homme excellent, et aimé de toute la
-Provence[148]. Il avait, pendant les troubles de la Fronde, apaisé les
-émeutes populaires à Arles et à Marseille, et empêché que ces deux villes
-ne se révoltassent contre le gouvernement. En 1660, lors du voyage de la
-cour en Provence, Louis XIV logea chez lui; et ce fut alors qu'il le
-nomma commandeur de ses ordres[149]. Bienfaiteur de sa famille,
-l'archevêque d'Arles en était tendrement chéri; mais cependant il
-augmentait les embarras du gouverneur, parce qu'il était toujours opposé
-à l'évêque de Marseille pour les affaires ecclésiastiques, comme le comte
-de Grignan l'était pour les affaires civiles[150]; ce qui contribuait à
-accroître l'animosité de ce prélat hautain, mais habile, qui avait acquis
-un grand ascendant sur l'assemblée des états, une place élevée dans
-l'estime des ministres. Madame de Sévigné parvint à l'adoucir et à le
-rendre moins hostile, et elle neutralisa les effets de son influence
-contre les Grignan par le moyen de ses amis, de Pomponne et de le Camus,
-premier président de la cour des aides[151]. Pour toutes ces négociations
-elle se servait utilement de l'autre oncle de M. de Grignan, évêque et
-comte d'Uzès[152], homme sage et prudent; plus souvent à la cour et dans
-son abbaye d'Angers que dans son diocèse; plein d'affection pour madame
-de Grignan, et très-zélé pour les intérêts de son frère; toujours
-empressé à faire auprès des ministres les démarches que lui demandait
-madame de Sévigné. Comme elle, il agissait aussi directement sur l'évêque
-de Marseille; et s'il ne parvenait pas à lui inspirer des sentiments de
-concorde et d'amitié, il l'empêchait au moins de se montrer adversaire
-violent[153].
-
- [148] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 octobre 1675), t. IV, p. 48, édit.
- M.--(18 mars 1689), t. VIII, p. 400, édit. M.--_Gallia
- christiana_, t. II p. 593.--AUBENAS, _Notice historique sur la
- maison de Grignan_, p. 572-574.--François-Adhémar fut d'abord
- évêque de Saint-Paul, Trois-Châteaux, puis coadjuteur de
- l'archevêque d'Arles, auquel il succéda.
-
- [149] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. VIII, p.
- 128, et la note 5.
-
- [150] _Lettres de la marquise_ DE SÉVIGNÉ, édit. de la Haye,
- 1726.--(7 juin 1671), t. I, p. 111 (il y a des omissions dans les
- éditions modernes). Conférez t. II, p. 93, édit. G.; t. II, p.
- 78, édit. M.; in-8º.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril, 20 et 27
- septembre, 6 décembre 1671), t. II, p. 9, 234, 243, 304, édit.
- G.; t. II, p. 8, 78, 196, 214, 258, édit. M.
-
- [151] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 3 avril, 4 octobre, 23 et 25
- déc. 1671), t. 1, p. 56 de l'édit. de la Haye; t. I, p. 437, 408;
- t. II, p. 220, 249 et 316, édit. G.; t. I, p. 315, 317; t. II, p.
- 267 et 273, édit. M.--_Ibid._ (27 janvier 1672), t. II, p. 321,
- édit. G.
-
- [152] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. VIII, p. 127,
- note 1.
-
- [153] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 mars, 11 octobre 1671), t. I, p.
- 392; t. II, p. 257, édit. G.; t. I, p. 304; t. II, p. 217, édit.
- M.--_Lettres de madame la marquise_ DE SÉVIGNÉ, édit. de la Haye,
- 1726, t. I, p. 116. (Lettre altérée dans les éditions modernes.)
- Conférez t. II, p. 98, édit. G.; t. II, p. 82 et 83, édit.
- M.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er et 12 janvier, 3 et 10 février 1672),
- t. II, p. 329, 340, 369, 379, édit. G.; t. II, p. 278, 280, 312
- et 321, édit. M.
-
-M. de Grignan avait un autre frère dans l'état ecclésiastique,
-très-différent de _seigneur Corbeau_ par sa figure, car il était d'une
-beauté remarquable[154]: on l'avait surnommé _le bel abbé_. A l'époque
-dont nous traitons, âgé seulement de vingt-huit ans, il n'avait pas
-encore soutenu sa thèse en Sorbonne. Doué de capacité et ambitieux, il
-fut successivement agent général du clergé, abbé de Saint-Hilaire, nommé
-évêque d'Évreux, mais non confirmé comme tel[155]. Il fut sacré évêque de
-Carcassonne dans l'église de Grignan. Son faste et sa prodigalité
-contrariaient madame de Sévigné, qui aurait voulu qu'une partie de ses
-riches revenus ecclésiastiques fussent employés à faire du bien à ses
-frères[156], et particulièrement au moins riche de tous, le chevalier de
-Grignan, Adhémar.
-
- [154] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. VIII, p. 127,
- note 3.
-
- [155] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 janvier 1689), t. VIII, p. 303 (27
- août 1689), t. IX, p. 401, édit. M.
-
- [156] Voyez _Lettres inédites et restituées de madame_ DE GRIGNAN
- (22 décembre 1677). Lettre de madame de Grignan à M. de Grignan,
- p. 5 d'un tirage à part. (Extrait des archives de l'École des
- chartes.) Louis, abbé de Grignan, fut nommé à l'évêché d'Évreux
- en février 1680; mais les bulles ne furent pas confirmées: au
- mois de mai 1681 il fut nommé évêque de Carcassonne, et sacré le
- 21 décembre dans l'église de Grignan.--Voyez _Gallia christiana_,
- t. VI, p. 927.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars 1672), t. II, p. 374,
- édit. M.--(21 février 1680), t. VI, p. 169, édit. M.--(21 août
- 1681), t. VI, p. 425, édit. M.--(1er septembre 1680), t. VI, p.
- 442, édit. M.--(20 novembre 1682), t. VII, p. 104, édit. M.--(9
- janvier 1682), t. VII, p. 116, édit. M.--(9 septembre 1675), t.
- IV, p. 90, édit. G.; t. III, p. 460, édit. M.--_Ibid._ (22
- septembre 1688), t. VIII, p. 366, édit. G.; t. VIII, p. 91, édit.
- M.--_Ibid._ (24 janvier 1689), t. IX, p. 118, édit. G.; t. VIII,
- p. 303, édit. M.--(7 février 1682), t. VII, p. 104, édit. M.--(9
- janvier 1683), t. VII, p. 116, édit M.
-
-Plein de courage et animé d'une noble ambition, Adhémar[157] parvint, par
-de beaux faits d'armes, au grade de maréchal de camp, lorsque son frère
-aîné épousa mademoiselle de Sévigné. Quoique bien jeune encore, il obtint
-le commandement du régiment qui portait le nom de Grignan[158]; et, à
-cette occasion, madame de Sévigné prit le soin de lui donner une devise:
-c'était une fusée poussée à une grande élévation, avec ces mots italiens:
-_Che peri, purchè s'innalzi_[159], «Qu'elle périsse, pourvu qu'elle
-s'élève.» Le plus jeune de tous les Grignan, il n'avait point cette
-morgue de famille qui faisait dire à M. de Guilleragues que tous les
-Grignan étaient des glorieux. Lorsqu'on lui opposait l'exemple du
-chevalier Adhémar[160], «Celui-là, disait-il pour ne pas se rétracter,
-n'est que _glorioset_.» Ce singulier sobriquet de petit Glorieux resta au
-chevalier Adhémar[161]. De tous ses frères, il était le plus attentif et
-le plus complaisant pour madame de Grignan; il lui servait de secrétaire
-lorsque quelque indisposition l'empêchait de tenir la plume[162]. Ce fut
-là sans doute ce qui valut à madame de Grignan les malins vaudevilles et
-les épigrammes que l'on composa sur elle[163], moins cependant à propos
-d'Adhémar qu'au sujet du frère de celui-ci, nommé, à cause de sa taille,
-le _grand chevalier_. Il se trouvait alors au château de Grignan, et
-mourut l'année suivante à Paris, de la petite vérole, chez son oncle
-l'évêque d'Uzès[164]. C'est à ce chevalier de Grignan que madame de
-Sévigné défendait de monter à cheval en présence de sa fille[165], tant
-le souvenir de la fausse couche qu'il avait occasionnée par sa chute
-faisait d'impression sur elle. Tels étaient dans la famille de Grignan
-les hommes qui se réunissaient au château de Grignan, et en composaient
-la société. Les filles que le comte de Grignan avait eues de son premier
-mariage avec Angélique-Claire d'Angennes étaient encore trop jeunes pour
-y figurer[166]. L'aînée n'avait que dix ans, et la cadette seulement sept
-ans, lorsque leur père se remaria avec mademoiselle de Sévigné[167]. Le
-duc de Montausier, leur oncle par alliance, puisqu'il avait épousé Julie
-d'Angennes, s'opposait à ce qu'elles allassent demeurer chez leur
-belle-mère, craignant que celle-ci ne se prévalût de l'innocence de leur
-jeune âge, et ne leur inspirât prématurément de l'inclination pour la vie
-religieuse: cependant il finit par céder aux instances de madame de
-Grignan, et s'aperçut bientôt qu'il ne s'était pas trompé dans ses
-prévisions[168]. Louise-Catherine-Adhémar, l'aînée des deux filles de M.
-de Grignan et de Claire d'Angennes, excitée par sa belle-mère, ses oncles
-et toute sa famille, dans son penchant à la dévotion, voulut entrer aux
-Carmélites; mais la délicatesse de sa santé ne lui permit pas de soutenir
-les austérités de l'ordre: elle ne put achever son noviciat; elle se
-retira comme pensionnaire dans un couvent, et y vécut avec autant de
-régularité et de piété que la religieuse cloîtrée la plus attachée à ses
-devoirs. Sur le bien de sa mère, il lui revenait quarante mille écus;
-elle en fit don à son père; et madame de Grignan ne déguise pas qu'elle
-se servit de l'influence qu'elle avait acquise sur cette jeune fille,
-pour la déterminer à prendre cette résolution. Bussy profite de cette
-occasion pour lancer un sarcasme piquant, mais juste[169], contre madame
-de Grignan; et madame de Sévigné, au contraire, chez qui la tendresse
-pour sa fille, et sa continuelle préoccupation pour tout ce qui
-concernait ses intérêts et sa grandeur, étouffaient tout autre sentiment,
-la félicite d'avoir «fait merveille», et exprime, par les termes les plus
-énergiques, son admiration pour Catherine-Adhémar, qu'elle appelle une
-_fille céleste_, par opposition à sa sœur cadette, qui est pour elle la
-_fille terrestre_[170]. En effet, celle-ci, Françoise-Julie, qu'on
-nommait ordinairement mademoiselle d'Alérac[171], quoique soumise à la
-même éducation et aux mêmes influences que sa sœur, eut des goûts
-très-différents: elle aimait le monde, et elle se plaisait beaucoup dans
-la société de madame de Sévigné, qui la trouvait aimable[172]. Jolie et
-faite pour plaire[173], elle fut recherchée en mariage par le chevalier
-de Polignac et M. de Belesbat. Ces deux mariages se rompirent, non par le
-fait de madame de Grignan. Pourtant le défaut d'accord entre la
-belle-mère et la belle-fille fut tel, que celle-ci abandonna brusquement
-la maison paternelle, et se retira chez son oncle par alliance, le duc de
-Montausier, et ensuite au couvent des Feuillantines[174]. Elle se maria
-enfin avec le marquis de Vibraye, sans la participation et aussi sans
-l'opposition de sa famille[175].
-
- [157] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., chap. VIII,
- p. 128.
-
- [158] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er novembre 1671), t. II, p. 236,
- édit. M.
-
- [159] _Ibid._ (11 novembre 1671), t. II, p. 242, édit. M.--(2
- décembre 1671), t. II, p. 300, édit. G. Cette devise est celle de
- Porchère d'Augier, dans la description du carrousel. Voyez
- TALLEMANT, _Historiettes_, t. III, p. 318.
-
- [160] _Ibid._ (15 novembre 1671.)
-
- [161] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 et 30 août 1671), t. II, p. 201,
- 211, édit. G.; t. II, p. 168, édit. M.
-
- [162] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 septembre 1671).
-
- [163] Conférez la parodie de la fable de la Cigale et de la
- Fourmi, dans le _Recueil de pièces curieuses et nouvelles tant en
- prose qu'en vers_; la Haye, 1695, in-12, t. II, seconde partie,
- p. 230.--_Histoire de la vie et des ouvrages de la Fontaine_, 1re
- édit., 1820, in 8º, p. 392.--Voyez ci-dessus, 3e partie de ces
- _Mémoires_, chap. VIII, p. 127.
-
- [164] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22, 27, 29 janvier, 3 et 10 février
- 1671), t. II, p. 300, 307, 309, 313, 319, édit. M.--(4 novembre
- 1671), t. II, p. 203, édit. G.
-
- [165] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août 1671), t. II, p. 196, édit. G.
- Voyez ci-dessus, 3e partie de ces _Mémoires_, chap. XV, p. 84.
-
- [166] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. VIII, p. 136.
-
- [167] DANGEAU, _Journal mss._ en date du 24 janvier 1684, cité
- dans les _Lettres de_ SÉVIGNÉ, t. VII, p. 398, édit. M.
-
- [168] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 août 1677), t. V, p. 172, et la note
- 1, édit. M.--(25 janvier 1687), t. VII, p. 411, édit. M.
-
- [169] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 janvier 1687), t. VII, p. 414, édit.
- M.
-
- [170] _Ibid._ (18 août, 11, 18 et 25 septembre 1680), t. VI, p.
- 420, 455, 458, 459, 465, 473, édit. M.--_Ibid._ (2 et 16 octobre
- 1680, 1er octobre et 24 décembre 1684, 8 mai et 25 octobre 1686),
- t. VII, p. 10, 24, 93, 176, 382, 398 et 400, édit. M.
-
- [171] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 136.
-
- [172] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 septembre 1684), t. VII, p. 165,
- édit. M.
-
- [173] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 décembre 1684), t. VII, p. 213,
- édit. M.
-
- [174] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er mars, 20 et 24 septembre, 13
- décembre 1684, 15 août 1685, 1er mai 1686), t. VII, p. 141, 165,
- 168, 176, 212, 335, 382, édit. M.--_Ibid._ (27 septembre 1687, 9
- mars et 30 avril 1689), t. VIII, p. 17, 373, et la note.
-
- [175] Elle fut mariée le 7 mai 1689. Conférez le _Journal mss. de
- Dangeau_ à cette date, cité par M. Monmerqué dans SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (30 avril 1689), t. VIII, p. 455, édit. M.
-
-Des trois sœurs qu'avait le comte de Grignan, une seule doit nous
-occuper, puisque celle qui se fit religieuse à Aubenas[176], et celle qui
-se maria au marquis de Saint-Andiol (en 1661)[177], ne sont mentionnées
-que deux ou trois fois dans la correspondance de madame de Sévigné. Il
-n'en est pas de même de Thérèse-Adhémar de Monteil; celle-ci épousa le
-comte de Rochebonne[178], qui commanda longtemps à Lyon pour le roi. La
-comtesse de Rochebonne ressemblait beaucoup à son frère, le comte de
-Grignan: c'est dire assez qu'elle n'était pas belle; aussi est-ce par
-antiphrase et en plaisantant que madame de Sévigné la qualifie de jolie
-femme[179]. Sa laideur, et la surdité dont elle était affligée, étaient
-rachetées par le plus heureux caractère. Elle s'était liée d'amitié avec
-madame de Grignan, et l'affection que celle-ci avait pour elle s'étendait
-jusqu'à ses enfants. Elle en avait un grand nombre; presque tous étaient
-remarquables par leur esprit précoce, leurs jolies figures, la fraîcheur
-de leur teint et leurs grâces enfantines[180].
-
- [176] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p.
- 136.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 octobre 1673), t. III, p. 106, édit.
- M.--(15 juin 1680), t. VI, p. 323, édit. M.
-
- [177] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1685), t. VIII, p. 73, édit.
- G.
-
- [178] Il était de plus chanoine, comte et chamarier de l'église
- Saint-Jean de Lyon. Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e
- édit., chap. VIII, p. 138, note 4.
-
- [179] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 41, édit.
- M.--(19 juillet, 16 et 19 août, 27 septembre, 4 octobre 1671.)
-
- [180] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 octobre 1673, 6 novembre 1675, 28
- août 1676, 23 juin 1677, 15 et 20 mai 1689), t. II, p. 190, 196,
- 242, 249; t. III, p. 107; t. IV, p. 75 et 146; t. V, p. 113; t.
- VIII, p. 470; t. IX, p. 42, édit. G.
-
-Un des parents du comte de Grignan, que madame de Sévigné aimait le
-mieux, était le chevalier comte de la Garde, qui avait été gouverneur de
-la ville de Furnes et lieutenant des gardes du corps de la reine
-mère[181]. Sa baronnie de la Garde était voisine du comté de Grignan, et
-il allait fréquemment au château. Lorsqu'il échoua dans le projet de
-mariage qu'il avait conçu, on était presque certain qu'il resterait
-célibataire[182]; et comme la forte pension dont il jouissait le rendait
-riche, on croyait qu'il avantagerait le comte de Grignan. Dans cet
-espoir, madame de Sévigné avait pour lui de grands égards; il fut la
-seule personne à laquelle elle permit de faire copier le portrait de sa
-fille, peint par Mignard[183]: elle avait refusé _rabutinement_, comme
-elle le dit, cette faveur à ses plus intimes amis, au _bel abbé_,
-l'évêque de Carcassonne, à l'abbesse de Fontevrault, sœur de madame de
-Montespan, enfin même à MADEMOISELLE[184]. Le chevalier de la Garde ne
-put rien faire pour son cousin, le comte de Grignan; la riche pension de
-18,000 livres dont il jouissait (36,000 fr.) fut supprimée, et il fut
-presque entièrement ruiné[185].
-
- [181] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 129,
- note 3.
-
- [182] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 mai, 24 juin, 8 juillet 1676), t.
- IV, p. 299, 308, 378, édit. M.--_Ibid._ (4 décembre 1689), t. IX,
- p. 238, édit. M.
-
- [183] Ce portrait, ou plutôt une copie de ce portrait, est dans
- le Musée de Versailles; mais celui qui est à côté, entouré de
- même d'une guirlande de fleurs, n'est pas le portrait de la
- marquise de Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal), quoique indiqué
- comme tel dans les catalogues. Voyez la note à la fin de notre 2e
- partie.
-
- [184] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 août, 9 septembre 1675), t. IV, p.
- 35, 89, édit. G.; t. III, p. 460, édit. M.--_Ibid._ (16 juillet
- et 15 août 1677), t. V, p. 286, 287, 349, édit. G.--_Ibid._, t.
- V, p. 133 et 188, édit. M.
-
- [185] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 et 28 décembre 1689), t. IX, p. 267,
- 274.--(8 janvier 1690), t. IX, p. 297, édit. M.
-
-A toutes ces personnes que le mariage de mademoiselle de Sévigné avec le
-comte de Grignan avait placées dans des rapports de famille et d'intimité
-tant avec elle qu'avec madame de Sévigné, il faut joindre la marquise du
-Puy du Fou, mère de la seconde femme du comte de Grignan[186]. Elle avait
-peu d'esprit, mais sa bonté la faisait chérir. Comme elle demeurait à
-Paris, madame de Sévigné la voyait souvent, et même la recherchait, à
-cause de l'attachement qu'elle avait conservé pour celui qui avait été
-son gendre, et de l'amitié qu'elle avait pour madame de Grignan. Madame
-de Sévigné passait des heures entières avec madame du Puy du Fou, et lui
-confiait sa petite-fille Marie-Blanche, et madame du Puy du Fou en avait
-soin comme de son propre enfant[187].
-
- [186] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 128, note
- 5, et p. 140.
-
- [187] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars, 8 et 13 mai 1671), t. I, p.
- 373; t. II, p. 63 et 72, édit. G.--_Ibid._ (14 mars 1696), t. XI,
- p. 284, édit. G.
-
-Les Simiane étaient aussi cousins des Grignan[188]; et, parmi les
-nouvelles connaissances que son séjour en Provence procura à madame de
-Grignan, on remarque la marquise de Simiane, dont le fils épousa celle à
-qui nous devons la publication des _Lettres_. Madame de Sévigné avait eu
-occasion de rencontrer dans le monde madame de Simiane, et elle félicite
-sa fille d'avoir en elle une compagnie agréable[189]. Elle fait l'éloge
-de son amabilité, mais elle ne lui reconnaît pas une excellente tête;
-elle la blâme de vouloir se séparer de son mari, à cause des fréquentes
-infidélités qu'il lui faisait, ajoutant assez lestement: «Quelle folie!
-Je lui aurais conseillé de faire quitte à quitte avec lui[190].»
-
- [188] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., p. 130,
- note 4, p. 129, note 2.
-
- [189] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juin 1671), t. II, p. 115, édit. G.;
- t. II, p. 96, édit. M.
-
- [190] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 mai, 12 août 1676), t. IV, p. 430; t.
- V, p. 70, édit. G.; t. IV, p. 289 et 419, édit. M.--(18 novembre
- 1695), t. IX, p. 237.
-
-La maison de madame de Grignan se composait d'un nombreux personnel,
-conforme au rang qu'elle tenait en Provence; et ceux qui en faisaient
-partie paraissent avoir été bien choisis pour la soulager dans les
-devoirs qu'elle avait à remplir, et la distraire de ce qu'ils pouvaient
-avoir de pénible. Deux femmes de chambre étaient attachées à son service;
-et l'une d'elles, nommée Deville, fille de son maître d'hôtel[191], en
-savait assez pour l'aider, et, au besoin, pour la suppléer dans ses
-correspondances. Une demoiselle de Montgobert, pieuse mais enjouée, d'un
-esprit original, plaisait beaucoup à madame de Sévigné[192]; elle était
-demoiselle de compagnie; et Ripert[193], l'intendant des Grignan, était
-un homme d'esprit et d'une société agréable: il avait sa chambre au
-château de Grignan, à côté de celle des deux pages[194].
-
- [191] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mai, 21 juin 1671), t. II, p. 62,
- édit. G., et p. 15 de la lettre du 21 juin, rétablie, 1826,
- in-8º.--_Ibid._ (5 juin et 8 juillet 1671), t. II, p. 126, 131,
- édit. G. L'autre femme de chambre se nommait Cateau. M. de
- Grignan, en la mariant, en fit une nourrice.
-
- [192] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars, 4 avril 1671), t. I, p. 382;
- t. II, p. 5, édit. G.--(6 octobre 1675), t. IV, p. 20, édit. M.;
- t. IV, p. 31, édit. G.--(23 février 1676), t. IV, p. 348, édit.
- G.--(14 juin 1677), t. V, p. 91, édit. M.--(11 octobre 1679), t.
- V, p. 459, édit. M.--(14 février 1680), t. VI, p. 160.--(10
- juillet 1680), t. VI, p. 370.--(17 juillet 1680), t. VI, p.
- 376.--(18 août 1680), t. VI, p. 422.--(8 septembre 1680), t. VI,
- p. 450.--(30 octobre 1680), t. VII, p. 20, 23, 33.
-
- [193] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 326 et 465, et
- SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mars 1671, 26 juillet 1675), t. I, p. 38
- et 39 de l'édit. de la Haye, p. 379 et 380, édit. G.
-
- [194] _Inventaire des papiers Simiane_, Mss. de la Bibliothèque
- royale. _Inventaire des meubles de la maison de Grignan, dressé
- le 27 novembre 1672._--La chambre de M. d'Uzès était près de
- celle de mademoiselle de Montgoubert (_sic_).
-
-Madame de Sévigné instruisait avec grand soin madame de Grignan des
-variations de la mode. Elle savait que sa fille, par sa beauté et par son
-rang, avait en Provence le privilége d'être le patron sur lequel les
-femmes se réglaient[195]; et c'est à la cour de Louis XIV qu'alors la
-mode avait, pour toute l'Europe, établi le siége de son empire. Les
-lettres de madame de Sévigné fourniraient d'exacts et nombreux détails à
-celui qui voudrait nous retracer les lois absolues et les bizarres
-volontés de cette capricieuse reine du monde élégant. C'est surtout
-lorsqu'elle était à Aix[196], que madame de Grignan avait ses plus
-fréquentes réunions et étalait le plus de luxe. Madame de Sévigné faisait
-fréquemment à sa fille des cadeaux de modes nouvelles, et lui envoyait
-des cravates, des éventails, et autres petits objets; mais madame de
-Grignan ayant écrit à sa mère qu'elle se proposait de se faire peindre et
-de lui faire présent de son portrait, madame de Sévigné lui envoya un
-tour de perles de douze mille écus, acheté à la vente de l'ambassadeur de
-Venise. Elle lui écrivait en même temps: «On l'a admiré ici: si vous
-l'approuvez, qu'il ne vous tienne point au cou; il sera suivi de quelques
-autres[197].»
-
- [195] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 juin 1671), p. 10 et 11 de la lettre
- rétablie, 1826, in-8º.
-
- [196] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mars, 4 avril, 19 et 30 août), t. I,
- p. 382; t. II, p. 2, 5, 192, 211, édit. G.
-
- [197] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 414, édit. G.;
- t. II, p. 352, édit. M.
-
-Cependant, même à Aix, madame de Grignan pouvait se soustraire au monde
-et à la dissipation; et elle n'y manquait pas aux époques où la religion
-lui en faisait un devoir. Elle se retirait alors dans le couvent des
-sœurs de Sainte-Marie, où par un privilége spécial, et à cause de son
-aïeule la bienheureuse Chantal, elle était admise temporairement sur le
-pied de religieuse, et avait sa cellule particulière[198].
-
- [198] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 avril 1671), t. II, p. 6, édit. G.;
- t. II, p. 5, édit. M.
-
-Le séjour de madame de Grignan chez les sœurs de Sainte-Marie n'était
-jamais bien long, et n'avait lieu qu'à de grands intervalles. Cette
-existence calme et reposée pouvait lui plaire pendant quelques jours, par
-son contraste avec l'agitation de sa vie habituelle; mais elle n'avait
-pas, comme sa mère, le goût de la retraite et de la campagne, les
-rêveries d'une âme profondément émue, les palpitations d'un cœur avide
-de tendresse et d'amour. Ces troubles intérieurs, qui étaient à la fois
-pour madame de Sévigné une source intarissable de jouissances et de
-tourments, lui étaient inconnus. Elle savait que sa réputation de beauté,
-de savoir, de raison, de prudence, s'était accrue à la cour depuis son
-départ, et par son année de séjour en Provence[199]. Le rang qu'elle
-tenait dans ce pays flattait son orgueil: là, peut-être, elle se
-félicitait de n'être pas éclipsée par sa mère comme à Versailles, comme à
-Paris. C'eût été pour elle déchoir que de cesser d'être la première, que
-de se retrouver sur un degré d'infériorité ou même d'égalité. M. de
-Grignan ne pensait pas ainsi: il aurait mieux aimé être auprès du
-monarque, que d'avoir l'honneur de le représenter dans une province
-lointaine; les peines et les soins du gouvernement lui étaient à charge.
-Ayant appris que le maréchal de Bellefonds voulait quitter sa place de
-premier maître d'hôtel du roi, il était disposé à acquérir cette charge;
-mais madame de Grignan s'y opposa, et le fit rester en Provence. On peut
-juger combien cette résolution affligea sa mère, qui n'osa s'en plaindre
-que bien doucement. «Ma chère enfant, lui dit-elle, cette grande paresse
-de ne vouloir pas seulement sortir un moment d'où vous êtes, me blesse le
-cœur. Je trouve les pensées de M. de Grignan bien plus raisonnables.
-Celle qu'il avait pour la charge du maréchal de Bellefonds, en cas qu'il
-l'eût quittée, était tout à fait de mon goût; vous aurez vu comme la
-chose a tourné: mais j'aimerais assez que le désir de vous rapprocher ne
-vous quittât point quand il arrive des occasions; et M. d'Uzès aurait
-fort bonne grâce à témoigner au roi qu'il est impossible de le servir si
-loin de sa personne sans beaucoup de chagrin, surtout quand on a passé la
-plus grande partie de sa vie auprès de lui[200].»
-
- [199] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1672), t. II, p. 366.
-
- [200] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1672), t. II, p. 362.
- Conférez _id._ (13 janvier 1672), t. II, p. 341, 343, édit. G.;
- t. II, p. 282, édit. M.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-1671-1672.
-
- Madame de Sévigné quitte les Rochers, et retourne à Paris.--Elle y
- prend un nouveau logement.--Elle désirait revenir à Paris pour être
- utile à son gendre.--Ce qu'était l'administration des provinces sous
- Louis XIV.--L'évêque de Marseille, Janson, cherche à desservir M. de
- Grignan. Le marquis de Charost le défend.--Les affaires des états de
- Provence se terminent bien.--Louis XIV se prépare à la guerre contre
- les Hollandais, et ne semble occupé que des choses de la paix.--Dans
- cette persuasion, Boileau écrit son _Discours au roi_.--Négociations
- de Louis XIV.--Il accorde sa confiance à Condé.--Fête donnée, à
- Chantilly, au roi et à toute sa cour.--Création de l'Académie
- d'architecture.--Le roi propose un prix pour l'invention d'un
- nouvel ordre d'architecture, qui serait nommé l'_ordre
- français_.--Nouvelles constructions à Versailles, à Compiègne, à
- Fontainebleau.--On joue _la Comtesse d'Escarbagnas_ et _Psyché_.--La
- Fontaine publie un nouveau Recueil de fables et un nouveau Recueil
- de contes et de poésies diverses.--Ouverture du jubilé.--Le roi
- touche 1,200 malades.--Publication de _Poésies chrétiennes et
- diverses_.--Belle ode de Pomponne qui s'y trouve insérée.--Molière
- fait jouer _les Femmes savantes_.--Effet produit par cette
- pièce.--Elle anéantit la réputation de Cotin et le règne des
- _précieuses_.--De leur heureuse influence sur les mœurs et sur la
- littérature.--Julie d'Angennes n'existait plus lors de la première
- représentation des _Femmes savantes_.--Son admirable conduite et son
- courage.--Elle devient dame d'honneur de la reine.--Ses remords, ses
- chagrins à la cour.--Un fantôme lui apparaît.--Elle tombe malade,
- et meurt.--Madame de Richelieu est nommée à sa place dame
- d'honneur.--Ce que dit madame de Sévigné de cette nomination,
- attribuée à l'influence de madame Scarron sur madame de
- Montespan.--Madame de Sévigné soupe souvent avec madame
- Scarron.--Conduite de celle-ci.--Ses entretiens avec madame de
- Montespan déplaisent au roi.--Ses sentiments, et conduite de madame
- de Montespan en matière de religion.--Madame Scarron, d'après
- l'ordre du roi, se charge d'élever les enfants qu'il aura avec
- madame de Montespan.--Conduite admirable de madame Scarron.--Les
- enfants que le roi a eus de madame de Montespan lui inspirent une
- grande tendresse.--Le roi augmente sa pension.--Il lui donne un
- carrosse et des gens, et l'appelle à la cour pour rester auprès des
- enfants de madame de Montespan.
-
-
-Décembre commençait; le froid était piquant; mais le ciel était bleu, et
-la lumière du soleil éclatait sur les bois dépouillés de verdure de la
-vaste campagne des Rochers, lorsque madame de Sévigné quitta sa solitude
-avec un regret dont elle était, disait-elle, épouvantée[201]. Elle se mit
-en route avec deux calèches attelées chacune de quatre chevaux, pour elle
-et sa suite; et afin d'éviter le mauvais pavé de Laval, elle prit d'abord
-la route de Cossé, alla coucher chez une parente de madame de Grignan, à
-Loresse, château situé dans la commune de Montjean. Le second jour de son
-voyage, elle coucha à Meslay; le troisième, à Malicorne, chez la marquise
-de Lavardin. En faisant ainsi environ dix lieues par jour, elle se trouva
-le dixième jour transportée à Paris, satisfaite de s'être rapprochée de
-sa fille, et ayant pris la résolution d'aller la rejoindre aussitôt que
-les frimas de l'hiver auraient disparu, et que le retour de la belle
-saison lui permettrait d'entreprendre ce long voyage.
-
- [201] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9, 13, 18 décembre 1671), t. II, p.
- 307, 309, 313, édit. G.; t. II, p. 260, 261, 264, édit. M.
-
-Elle avait quitté, après le mariage de sa fille, le logement qu'elle
-occupait à Paris rue du Temple, et transporté son domicile rue de
-Thorigny, où elle ne devait pas rester longtemps; car, tandis qu'elle
-était encore aux Rochers, des ordres avaient été donnés par elle de
-louer, rue Sainte-Anastase, une autre maison près de celle du comte et de
-la comtesse de Guitaut[202].
-
- [202] Conférez t. I, p. 2, de la 1re partie de ces _Mémoires_.
-
-On sait que le château d'Époisses en Bourgogne, qui appartenait au comte
-de Guitaut, n'était pas éloigné de Bourbilly, terre de madame de Sévigné.
-Aussi dit-elle, en écrivant alors au comte de Guitaut, qu'il est de sa
-destinée d'être partout sa voisine[203]. Madame de Sévigné, aidée de son
-oncle Saint-Aubin, employa une partie de l'hiver à faire arranger sa
-nouvelle demeure, fort rapprochée de celle qu'elle habitait, et elle y
-coucha pour la première fois le 7 mai 1672[204]. Elle y avait fait
-préparer un appartement pour sa fille et pour son gendre, et, quoique
-petite, cette maison lui suffisait; elle s'y trouvait commodément et
-agréablement[205]. Nous dirons comment depuis elle changea encore de
-logement, et occupa le bel hôtel Carnavalet[206]. Mais il est remarquable
-que, malgré son intime liaison avec madame de la Fayette et le duc de la
-Rochefoucauld, qui l'appelait si souvent à l'autre extrémité de la ville,
-elle ne quitta jamais le Marais ou le quartier du Temple et le quartier
-Saint-Antoine; et, dans ses divers changements, elle se rapprocha de plus
-en plus de la place Royale, où elle était née. Elle y trouvait
-l'avantage d'être près de toutes les connaissances de sa jeunesse, qui
-furent aussi les mêmes que celles de son âge avancé. Elle pouvait
-fréquenter toujours les mêmes églises, les Minimes, l'église Saint-Paul,
-celle des Jésuites, le couvent des Filles de Sainte-Marie du faubourg
-Saint-Antoine, dont les religieuses étaient ses bonnes amies, et qui
-avaient parmi elles sa nièce Diane-Charlotte, la fille aînée du comte de
-Bussy, dont l'esprit la charmait, dont la piété lui faisait envie[207].
-
- [203] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (décembre 1671, au comte de Guitaut), t.
- II, p. 307, édit. G.
-
- [204] _Ibid._ (4 et 6 mai 1672), t. III, p. 5 et 12, édit. G.; t.
- II, p. 420 et 425, édit. M.
-
- [205] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mai 1672), t. III, p. 16, édit. G.;
- t. II, p. 429, édit. M.
-
- [206] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16, 19, 21 et 29 septembre 1677; 7, 15,
- 20, 27 octobre 1677).
-
- [207] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 et 24 mai 1671), t. II, p. 73 et 75,
- édit. G.; t. II, p. 61 et 63, édit. M.--Sur Diane-Charlotte,
- conférez une lettre de mademoiselle Dupré à Bussy, en date du 1er
- juillet 1670, et la réponse de Bussy du 10 juillet, dans BUSSY,
- _Lettres_, t. V, p. 163 et 166.
-
-Un motif plus puissant que celui de se rapprocher de sa fille avait
-engagé madame de Sévigné à quitter les Rochers: c'était les services
-qu'elle pouvait rendre à son gendre depuis que Pomponne avait été nommé
-ministre. Lorsqu'elle revint à Paris, les états de Bretagne étaient
-depuis longtemps terminés; mais il n'en était pas de même de ceux de
-Provence: ouverts à Lambesc au mois de septembre, ils se prolongèrent
-jusqu'en janvier 1672[208]. Ainsi que nous l'avons dit, madame de Sévigné
-aida puissamment à ce que le lieutenant général gouverneur ne fût pas
-contraint de s'aliéner la population de la Provence en déployant contre
-ses représentants les rigueurs du pouvoir; aussi M. de Grignan
-appelait-il sa belle-mère son _petit ministre_[209]. Louis XIV
-travaillait alors à régulariser l'administration de son royaume; et
-comme les efforts des provinces, des villes et des départements pour
-conserver ce que la hache de Richelieu n'avait pu abattre de leurs
-priviléges et de leurs libertés, faisaient obstacle aux ordonnances du
-monarque absolu, il mettait tous ses soins à les anéantir ou à les
-comprimer. Ce fut surtout durant le cours des années 1671 et 1672 qu'il
-obtint les plus grands résultats[210]. Ce que le comte de Grignan faisait
-en Provence, le duc de Chaulnes l'exécutait en Bretagne, le prince de
-Condé en Bourgogne[211], le duc de Verneuil[212] en Languedoc. Les
-députés des états de cette dernière province avaient décidé qu'à l'avenir
-on commencerait les délibérations dans un ordre inverse de celui qui
-avait été en usage jusqu'alors; c'est-à-dire qu'on voterait d'abord les
-subsides, ou les dons gratuits à offrir au roi, avant de s'occuper des
-affaires particulières de la province[213]. Une telle résolution enlevait
-nécessairement à l'assemblée des états tout moyen de résister aux
-exigences de l'autorité. Aussi cette mesure fut-elle bien accueillie par
-Louis XIV, et on s'en entretenait beaucoup à la cour. Sur quoi madame de
-Sévigné raconte à sa fille l'anecdote suivante: «L'autre jour, on
-parlait, devant le roi, de Languedoc et puis de Provence, et puis enfin
-de M. de Grignan, et on en disait beaucoup de bien: M. de Janson
-[l'évêque de Marseille] en dit aussi; et puis il parla de sa paresse
-naturelle: là-dessus le marquis de Charost[214] le releva de sentinelle
-d'un très-bon ton, et lui dit: «Monsieur, M. de Grignan n'est point
-paresseux quand il est question du service du roi, et personne ne peut
-mieux faire qu'il a fait dans cette dernière assemblée: j'en suis fort
-bien instruit.» Voilà de ces gens que je trouve toujours qu'il faut aimer
-et instruire[215].»
-
- [208] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 440 et 441.
-
- [209] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 février 1672), t. II, p. 392, édit.
- G.; t. II, p. 333, édit. M.--Voyez l'_Abrégé des délibérations de
- l'assemblée générale des états de Provence_; Aix, chez Charles
- David, 1672, in-4º, p. 29 et 36. Le roi demandait 600,000 fr. de
- dons gratuits, on n'en voulait offrir que 400,000; on composa, et
- l'on vota 500,000 fr.
-
- [210] ALEXANDRE THOMAS, _Une province sous Louis XIV_; 1844,
- in-8º, p. 40, 61, 63, 66, 70, 376, 387.
-
- [211] _Ibid._, p. 399 et 405.
-
- [212] Il était prince du sang, oncle du roi. Le marquis de
- Castries était lieutenant général.
-
- [213] Baron TROUVÉ, _Essais historiques sur les états généraux du
- Languedoc_, 1818, in-4º, p. 183 et 184.
-
- [214] Charost était gendre de Fouquet.
-
- [215] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 février 1672), t. II, p. 390, édit.
- G.; t. II, p. 331, édit. M.
-
-Madame de Sévigné était d'autant plus heureuse de l'issue favorable des
-affaires de Provence, qu'elle avait longtemps craint des résultats tout
-différents. Elle était naturellement enchantée de Louis XIV et de ses
-ministres, qui se montraient satisfaits des services de son gendre. Elle
-écrivait à sa fille: «J'ai tremblé depuis les pieds jusqu'à la tête; je
-croyais que tout fût perdu: il se trouve que vous avez attendu votre
-courrier, et que vous avez bu à la santé du roi votre maître. J'ai
-respiré, et approuvé votre zèle. En vérité, on ne saurait trop louer le
-roi: il s'est perfectionné depuis un an. Les poëtes ont commencé à la
-cour; mais j'aime bien autant la prose, depuis que tout le monde en sait
-faire pour conter et chanter ses louanges[216].»
-
- [216] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 janvier 1672), t. II, p. 363.
-
-En effet, depuis la paix d'Aix-la-Chapelle[217], Louis XIV semblait avoir
-renoncé aux projets ambitieux qu'il avait manifestés dans les
-commencements de son règne; et c'est alors qu'il négociait pour rompre
-l'alliance qu'avaient contractée entre elles la Hollande, l'Angleterre et
-la Suède[218], qu'il s'apprêtait à punir l'ingratitude et l'orgueil des
-Hollandais, tandis qu'on le croyait uniquement occupé des soins du
-gouvernement, de la prospérité de son royaume, des embellissements de
-Versailles et des plaisirs de sa cour[219].
-
- [217] _Recueil des principaux traités de paix faits et conclus
- pendant ce siècle_; Luxembourg, 1698, in-12. _Préliminaires des
- traités faits entre les rois de France et toutes les provinces de
- l'Europe_; 1692, in-12, p. 296.
-
- [218] MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne
- sous Louis XIV_, t. IV, p. 5.
-
- [219] BERRIAT SAINT-PRIX, édition des _OEuvres de Boileau_, 1830,
- in-8º, t. I, p. CXXXIV, no 24, et CXLI, no 28; et t. II, p. 9 et
- 23.
-
-Ce fut sous l'inspiration de cette croyance générale que Boileau écrivit
-son _Épître au roi_, à laquelle madame de Sévigné fait principalement
-allusion, parce que cette épître, d'abord publiée séparément en 1670, le
-fut de nouveau au commencement de 1672, peu de temps avant que la guerre
-fût déclarée; et quoique le poëte eût opposé la sagesse pacifique du roi
-de France à la folie des monarques conquérants, les éloges donnés dans
-ses vers pleins de force, de grâce et de finesse, furent d'autant mieux
-accueillis, que Louis XIV craignait de voir toute l'Europe se soulever
-pour s'opposer à ses envahissements, et qu'il désirait persuader aux
-peuples et aux gouvernements qu'il n'armait que parce qu'il y était
-contraint pour sa sûreté et celle des autres États monarchiques, menacés
-par une république insolente; que tous ses vœux tendaient à conclure une
-paix durable.
-
-Pomponne et Courtin en Suède, le chevalier de Gémonville à Vienne, le
-marquis de Ruvigny et Colbert de Croisy à Londres, le marquis de Villars
-et Bonzy, archevêque de Toulouse, à Madrid, conduisirent les négociations
-qui précédèrent cette guerre avec une activité et une habileté
-admirables. Ce ne fut que lorsque Louis XIV, par des traités
-secrets[220], eut détaché de la Hollande tous les États qui avaient
-intérêt à la soutenir, qu'il eut obtenu le concours des uns et la
-neutralité des autres, qu'il fit connaître ses desseins[221]. Les
-préparatifs des armements faits par lui, par son ministre Louvois, par
-Turenne, par Condé furent dissimulés avec le même soin, enveloppés du
-même mystère. Avant d'arrêter son plan de campagne, il ordonna à Louvois
-de le soumettre par écrit au prince de Condé, et voulut avoir l'avis de
-ce grand capitaine. Pour qu'il ne fût pas distrait de l'important travail
-qu'il lui confiait, le roi avait permis au duc d'Enghien de suppléer son
-père comme gouverneur de la Bourgogne[222], ce qui était une manière de
-lui assurer la survivance de cette place importante. Pour mieux divulguer
-la faveur que Condé avait acquise auprès de lui, Louis XIV accepta des
-fêtes que ce prince lui offrit à Chantilly. Le roi se rendit en ce lieu
-le 23 avril 1671; il était accompagné de la reine et de MONSIEUR. La fête
-dura deux jours, et, comme presque toutes les fêtes de Chantilly,
-celle-ci consista en divertissements de chasse, de pêche, en
-illuminations et en repas dans la forêt[223]. Cette forêt, mieux que
-celles de Fontainebleau et de Compiègne, mieux que les bois de
-Versailles, se prêtait à une heureuse alliance des gracieuses beautés de
-la nature avec les surprises et les magnificences de l'art. Le duc
-d'Enghien fut le principal ordonnateur des féeries de ces deux journées.
-C'est à lui que ce magnifique domaine devait ses derniers
-embellissements[224], et il montra dès lors ce goût, cette activité,
-cette prévoyance, cet esprit ingénieux dont il donna depuis tant de
-preuves dans de semblables circonstances[225].
-
- [220] MIGNET, _Négociations_, in-4º, t. III, p. 258 (Traité
- secret entre Charles II et Louis XIV, 21 octobre et 31 décembre
- 1670); t. III, p. 291 (Traité entre le duc de Brunswick, 10
- juillet 1671); t. III, p. 365 et 374 (Traité avec la Suède, le 14
- avril 1671). Courtin appelle les Suédois les Gascons du Nord.
-
- [221] MIGNET, _Négociations_, t. III, p. 666.
-
- [222] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 478 (Lettres du roi au duc
- d'Enghien, 24 mai 1671).
-
- [223] _Recueil de gazettes nouvelles, ordinaires et
- extraordinaires_; Paris, 1672, in-4º, p. 437, no 54. Gazette du 8
- mai 1671.--_Histoire de la monarchie françoise sous le règne de
- Louis le Grand_, quatrième édition; Paris, 1697, t. II, p. 71.
-
- [224] Il avait créé le petit parc. Voyez _Recueil des gazettes_
- (8 mai 1671), p. 458, et GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 436.
-
- [225] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, et une note dans
- notre édition de la Bruyère, p. 658.
-
-Cette fête, qui coûta 360,000 livres, fut assombrie par le suicide de
-Vatel, qui se crut déshonoré parce que le rôti manqua à quelques tables
-et que le poisson n'arrivait pas en assez grande quantité[226]. Quant à
-Louis XIV, il ne donna point de fêtes dans l'année qui précéda l'invasion
-de la Hollande: d'autres pensées l'occupaient, et les besoins de la
-guerre prescrivaient de l'économie dans les dépenses. Cependant il
-faisait travailler les artistes, et surtout les sculpteurs, pour
-l'embellissement de Versailles; il allait les visiter dans leurs
-ateliers[227]. Il voulut loger plus grandement les soldats infirmes, dont
-les guerres avaient augmenté le nombre. Il commença donc à faire
-construire l'édifice qu'on voulait appeler l'hôtel de Mars, et qui fut
-depuis l'hôtel des Invalides, quand il eut été terminé et richement
-doté[228]. Louis XIV créa, vers la fin de l'année 1671, une académie
-d'architecture; et, par une pensée qui manifestait plus son patriotisme
-qu'un goût éclairé de l'art, il promit de donner en prix son portrait,
-enrichi de diamants, à l'inventeur d'un nouvel ordre d'architecture qui
-serait nommé l'_ordre français_; et il fit insérer le programme de ce
-prix dans la _Gazette_[229].
-
- [226] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 26 avril 1671), t. II, p. 40 à
- 44, édit. G.; t. II, p. 33 à 36, édit. M.--GOURVILLE, _Mémoires_,
- t. LII, p. 436.
-
- [227] _Recueil des gazettes nouvelles et extraordinaires_; Paris,
- 1672, in-4º, p. 71. (11 janvier. Le roi va aux Gobelins voir les
- dessins de le Brun et les statues que Regnauldin exécutait pour
- Versailles.)
-
- [228] _Histoire de l'hôtel royal des Invalides_; 1736, in-folio,
- p. 6 et 7.
-
- [229] _Recueil des gazettes nouvelles_, p. 1100 (14 novembre
- 1671).
-
-Il avait fait achever le palais des Tuileries; et la salle de spectacle
-qu'il avait ordonné d'y construire servit, cette année, aux
-représentations de _Psyché_. Il est remarquable que, pendant tout le
-cours de ce règne, on ne joua dans cette salle que ce seul opéra, et
-seulement cette année[230]. Soit que Louis XIV, pour la pompe et la
-magnificence de sa cour, se trouvât trop peu séparé de la foule, et gêné
-dans la populeuse ville de Paris; soit qu'il y fût désagréablement
-poursuivi par le souvenir de la Fronde, presque tous les actes émanés de
-lui sont, à l'époque où nous sommes parvenus, datés de Saint-Germain en
-Laye, de Versailles et de Fontainebleau. C'est à Saint-Germain en Laye
-qu'à la fin de l'année on joua _la Comtesse d'Escarbagnas_. En même temps
-que Molière, dans cette pièce, amusait la cour par les ridicules de la
-province, il faisait rire Paris par la farce bouffonne et spirituelle des
-_Fourberies de Scapin_. Quoique _Psyché_ eût été imprimée sous le nom
-seul de Molière, et même vendue à son profit[231], on était averti qu'il
-n'avait eu qu'une très-faible part à cette pièce, mise en musique par
-Lulli, et presque entièrement versifiée en quinze jours[232] par Quinault
-et par le grand Corneille, qui dans cette circonstance, à l'âge de
-soixante-cinq ans, écrivit les vers les plus gracieux et les plus
-passionnés qui soient sortis de sa plume[233].
-
- [230] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t. XI,
- p. 121-125, et p. 174 et 178.
-
- [231] _Psiché_ (sic), _tragédie-ballet_, par L.-B.-P. MOLIÈRE; et
- se vend chez l'auteur à Paris, 1671.
-
- [232] _Psiché_; Paris, 1671, p. 1 de l'avis au libraire.
-
- [233] _Psiché, tragédie-ballet_; Paris, 1671, acte III, scène
- III, p. 45 et 51.
-
-Cette fable de Psyché, la plus ingénieuse de toutes celles que
-l'antiquité nous a transmises, avait surtout été mise en vogue par le
-roman de la Fontaine. On admirait moins alors la prose élégante et facile
-de ce roman que les vers trop dédaignés depuis qu'il y a insérés pour
-décrire les prestiges de Versailles, et qui lui valurent l'honneur de
-présenter au roi sa nouvelle production[234]. Cette œuvre singulière,
-originale par la conception et l'exécution, contenait sur la littérature
-des dialogues pleins de goût et de sagacité: digressions qui tenaient
-d'ailleurs aussi peu au sujet principal du roman que les descriptions en
-vers des jardins de Versailles, où toute la cour se transportait
-souvent[235]. Mais ce qui, dans cette même année 1671, recommandait, plus
-encore que les représentations de _Psyché_, le nom de la Fontaine à la
-jeune génération et à celle qui l'avait précédée, c'est qu'il venait de
-publier deux recueils, tous deux avec privilége du roi, que les plus
-obséquieux courtisans comme les dames les mieux famées ne se faisaient
-pas scrupule de lire et de louer. L'un était un recueil de _fables
-nouvelles_, avec des poésies amoureuses et autres en faveur de Fouquet et
-des personnes qu'il recevait à Vaux[236]. Ce volume contenait aussi la
-description de Vaux, plus gracieuse, plus poétique encore que celle de
-Versailles. L'autre recueil était une troisième partie de _contes_ au
-moins égaux, peut-être supérieurs en agréments poétiques aux deux
-premières, qui avaient valu tant de célébrité à l'auteur. Madame de
-Sévigné envoya ces volumes à sa fille[237]; elle-même les lut avec
-délices. Ce n'étaient pas les seules productions où les poëtes et les
-beaux esprits se jouaient de ce qu'une certaine portion de la société de
-ce temps considérait comme trop respectable pour être en butte à de
-telles licences: alors que Boileau donnait tant de louanges au roi, il
-prenait pour sujet d'un poëme qui est l'œuvre la plus achevée de sa muse
-la satire des chanoines de la Sainte-Chapelle de Paris; et, par les
-lectures qu'il en faisait alors chez M. de Lamoignon, ses vers, retenus
-dans la mémoire de ceux qui y avaient assisté, étaient connus avant
-d'être publiés[238].
-
- [234] _Les Amours de Psiché_ (sic) _et de Cupidon_, par M. DE LA
- FONTAINE; Paris, 1669, in-8º et in-12.--_Histoire de la vie et
- des ouvrages de la Fontaine_, troisième édition, 1824, in-8º, p.
- 200.
-
- [235] Le 12 septembre 1671, le roi donne à Versailles un
- divertissement, et on y joue la comédie. Voyez _Recueil des
- gazettes_, p. 904.
-
- [236] _Fables nouvelles et autres poésies de M._ DE LA FONTAINE;
- Paris, 1671.--_Contes et Nouvelles_ en vers, par M. DE LA
- FONTAINE; Paris, 1671. Le privilége du roi dit: «Achevé
- d'imprimer le 27e jour de janvier 1671.»
-
- [237] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars, 27 avril 1671; 9 mars 1672),
- t. I, p. 190; t. II, p. 140, 349 et 352, édit. M.
-
- [238] Voyez Berriat Saint-Prix, _OEuvres de Boileau_, t. I, p.
- CXLI des Notices bibliographiques.
-
-Cependant, cette même année 1671, l'ouverture d'un jubilé eut lieu dans
-la cathédrale de Paris le 23 mars, et, le 28 du même mois, le roi
-communia publiquement à l'église des Récollets, où il fit une station.
-Là, ayant à ses côtés le Dauphin et Bossuet, il toucha plus de douze
-cents malades qui se présentèrent avec l'espoir d'être guéris des humeurs
-froides par l'influence surnaturelle du descendant de saint Louis[239].
-
- [239] Gazettes des 23 et 28 mars 1671, p. 315 et 339. Le jubilé
- fut terminé le 11 avril, p. 304.
-
-La préférence donnée en cette occasion par Louis XIV à l'église du
-couvent des Récollets, une des moindres de Paris, pour un acte aussi
-solennel, était due à ce que ces religieux étaient en possession de lui
-fournir de zélés aumôniers pour ses armées[240].
-
- [240] JAILLOT, _Recherches critiques, historiques et
- topographiques sur la ville de Paris_, 1773, in-8º, t. II,
- _quartier Saint-Martin des Champs_, p. 33 et 34.
-
-La littérature est toujours le reflet de l'époque qui la produit; et si
-nous rappelons ces faits, c'est qu'ils nous font parfaitement connaître
-les contrastes qu'offrait alors cette société française, joviale et
-sérieuse, licencieuse et dévote, qui appréciait vivement la beauté des
-chefs-d'œuvre des auteurs récents, sans avoir renoncé entièrement à ses
-anciennes admirations pour ceux qui les avaient précédés. C'est ce que
-démontre le succès qu'eut alors un _Recueil de poésies chrétiennes et
-diverses_[241], en trois volumes, recueil formé par Loménie de Brienne et
-quelques-uns des solitaires de Port-Royal, qui eurent la singulière idée,
-pour en hâter le débit, de le publier sous le nom célèbre et populaire
-de l'auteur des _Contes_ et des _Fables_. Il est vrai que, pour que le
-titre de ce recueil ne fût pas tout à fait une fable, on fit composer par
-le complaisant la Fontaine une nouvelle paraphrase en vers du psaume
-XVII, _Diligam te, Domine_[242], et l'épître dédicatoire au prince de
-Conti. Ce recueil renfermait un choix des poésies de tous les auteurs
-depuis Henri IV jusqu'aux plus récents, et semblait surtout calculé pour
-remettre en honneur les poëtes qui avaient fréquenté l'hôtel de
-Rambouillet, ou acquis, durant la fin du règne de Louis XIII et la
-minorité de Louis XIV, une grande célébrité.
-
- [241] _Recueil de poésies chrétiennes et diverses_, par M. DE LA
- FONTAINE; 1671, in-12, 3 vol. in-8º. Le premier volume seul porte
- le titre de _Recueil de poésies chrétiennes et diverses_. Les
- deux autres ont pour titre: _Recueil de poésies diverses_. Le
- privilége du roi est accordé à l'imprimeur Pierre le Petit, qui y
- déclare que le livre lui a été remis entre les mains par Lucie
- Hélie de Brèves. Conférez, sur l'auteur ou les auteurs de ce
- recueil, _Histoire de la vie et des ouvrages de_ LA FONTAINE, 3e
- édit., p. 212.--BERRIAT SAINT-PRIX, édition Boileau, t. I, p.
- CXXXIX.--MORERI, _Grand dictionnaire_, édit. 1759, p. 219.
-
- [242] _Recueil_, etc., t. I, p. 413 à 418.
-
-Ce n'était pas une des moindres singularités de ce recueil, d'y trouver,
-au nombre des meilleures pièces, une _Ode à la Sagesse_[243], par M. de
-Pomponne, nouvellement nommé ministre, et composée de strophes
-harmonieuses sur l'ambition et la capricieuse instabilité de la fortune.
-On lisait dans ces volumes des vers sur des sujets saints, par
-mademoiselle de Scudéry et la Fontaine; puis après des vers sur des
-sujets profanes, par le jeune Fléchier; enfin d'admirables morceaux de
-Boileau, de Racine et de Corneille, placés entre ceux de Cassagne et de
-l'abbé Cotin. C'est que le goût du public était encore partagé et
-vacillant; c'est que la recherche dans les pensées, la fausse délicatesse
-dans le langage, les subtilités du cœur, l'affectation du savoir
-prévalaient dans les cercles et dans les réunions qui s'étaient formées à
-l'imitation de celle de l'hôtel de Rambouillet, et que la lutte engagée
-entre les auteurs, dans le commencement de ce règne, était toujours fort
-animée. Dans les recueils de vers qu'on publiait en Hollande, on avait
-soin, pour plaire aux diverses sortes de lecteurs, de mêler avec les
-satires de Boileau des satires composées contre lui et contre
-Molière[244].
-
- [243] _Recueil de poésies diverses_, par M. DE LA FONTAINE; 1671,
- in-12, t. II, p. 114 à 119.
-
- [244] _Recueil des contes du sieur de la Fontaine, les satires de
- Boileau, et autres pièces curieuses_; Amsterdam, chez Jean
- Venhœven, 1668, in-18, p. 226-240. Discours IX, X, XI et XII.
-
-C'est parce qu'il était fortement choqué de ce défaut de discernement en
-matière littéraire que Boileau avait composé son _Art poétique_, de tous
-ses ouvrages celui qui a le plus contribué à sa gloire et à celle de la
-littérature française. Il en faisait à cette époque des lectures chez M.
-de Lamoignon, le duc de la Rochefoucauld, le cardinal de Retz[245]. Il
-gravait ainsi dans la mémoire de ses auditeurs, avant qu'elles fussent
-publiées, les règles du goût et de l'_art d'écrire_; et comme il
-corrigeait beaucoup ses vers, c'est de lui surtout qu'on a pu dire,
-lorsqu'il vivait: «On récite déjà les vers qu'il fait encore.»
-
- [245] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 404, édit. G.;
- t. II, p. 353, édit. M. L'_Art poétique_ ne fut publié que deux
- ans après ces lectures, en 1674.
-
-Presque toutes les satires composées contre Boileau et contre Molière,
-quoique paraissant sous le voile de l'anonyme, étaient attribuées à
-l'abbé Cotin[246], conseiller et aumônier du roi. Cotin était admis dans
-la société intime des duchesses de Rohan, de Nemours, de Longueville,
-des ducs de Montausier et de St-Agnan. MADEMOISELLE l'honorait du nom de
-son ancien, et elle avait amusé Louis XIV par la lecture de quelques-unes
-de ses énigmes en sonnet. Il avait publié un grand nombre d'ouvrages en
-vers[247] et en prose, dont plusieurs étaient à la louange du roi[248];
-pendant seize ans il avait, avec quelque succès, prêché le carême dans
-différentes chaires de la capitale. Depuis seize ans il était de
-l'Académie française, où Bossuet venait de se faire admettre, dont
-Boileau n'était pas encore, lorsque Molière, qui n'en fut jamais, avec
-une vérité qui ne laissait aucune prise au doute, avec une licence dont
-on n'avait nul exemple, immola sur le théâtre, à la risée du public, cet
-auteur si chéri des grandes princesses et des précieuses de la cour et de
-la ville. Depuis lors, Cotin n'osa plus une seule fois monter dans la
-chaire évangélique, ni faire imprimer une seule ligne; et le roi ayant
-approuvé la nouvelle comédie, les belles dames, les courtisans et tous
-ceux qui avaient coutume d'accueillir avec faveur le malheureux Cotin lui
-tournèrent le dos. Il avait brillé; il fut rejeté dans la solitude et
-l'obscurité la plus complète. Il méritait son sort: non qu'il fût
-dépourvu de talent et de savoir, et que tous ses vers ressemblassent au
-sonnet et au madrigal tant ridiculisés par le grand comique[249]; mais il
-était tellement infatué de sa personne et de ses ouvrages, qu'il s'était
-rendu insupportable, et qu'on vit avec plaisir humilier son sot et
-insolent orgueil. Ménage, contre lequel Cotin avait écrit[250], était
-joué aussi dans la nouvelle comédie, quoique avec moins d'évidence. Il
-eut le bon esprit de se contenter du désaveu de Molière[251], et
-applaudit, avec tout le public, la fameuse scène de _Trissotin_ et de
-_Vadius_[252]. Madame de Sévigné avait, on se le rappelle, assisté à la
-lecture que Molière fit de sa pièce des _Femmes savantes_ chez le duc de
-la Rochefoucauld, avant la première représentation, et elle la trouva
-fort plaisante[253]. Cependant, quoique dans cette pièce Molière eût eu
-la précaution de placer ses personnages dans la classe bourgeoise,
-c'était bien aux femmes et aux gens de lettres de la haute société et des
-ruelles à la mode et à ceux qu'elles protégeaient que s'attaquait le
-poëte. Ce n'était plus cette fois la burlesque imitation de modèles que
-dans une humble préface, l'auteur faisait profession de respecter: il
-exposait les modèles eux-mêmes à la risée de tous; il les bafouait sans
-dissimulation et sans détours, sans chercher à excuser son impardonnable
-témérité; non pas comme précédemment dans une farce en prose extravagante
-et bouffonne, mais dans une comédie en vers, admirable par la conduite
-des scènes, l'invention des caractères, la force et le comique du
-dialogue. Le succès fut d'abord douteux, et cela devait être, puisque
-l'auteur n'aspirait à rien moins qu'à rectifier les idées de cette partie
-même du public dont dépendait ce succès; mais la raison et le bon goût
-trouvèrent un appui dans l'approbation du monarque, flatté avec art dans
-cette pièce. La révolution dans la société et dans les lettres, que _les
-Précieuses ridicules_ avaient commencée, fut achevée par _les Femmes
-savantes_, et fit cesser le règne des coteries qui s'étaient formées à
-l'exemple des réunions de l'hôtel de Rambouillet.
-
- [246] Conférez Berriat Saint-Prix dans son édition de Boileau, t.
- I, p. CCXIII et CCXIV. D'autres satires furent publiées par
- Coras; puis vint la comédie de Boursault, par la suite les
- satires de Perrault et d'autres. La critique désintéressée des
- satires du temps, 1666, in-8º de 64 pages, est seule de COTIN. On
- a eu tort de lui attribuer celle qui est intitulée: _Despréaux,
- ou la satire des satires de Boileau_; 1660, petit in-12.
-
- [247] _OEuvres meslées de_ M. COTIN, _de l'Académie françoise,
- contenant énigmes, odes, sonnets et épigrammes_, dédiées à
- MADEMOISELLE, p. 1 de l'épître dédicatoire.
-
- [248] COTIN, dans la _Biographie universelle_, t. X, p. 69, ne
- fait point mention de cet ouvrage.
-
- [249] MOLIÈRE, _Femmes savantes_, acte III, scène II, dans les
- _OEuvres_, édit. 1682, t. VI, p. 141 à 147.--L'abbé COTIN,
- _OEuvres galantes_; Paris, 1665, t. II, p. 512.
-
- [250] COTIN, _la Ménagerie_; 1666, in-12.
-
- [251] Les frères PARFAICT, t. XI, p. 208 à 224. Ces consciencieux
- écrivains ont bien réuni tous les faits et tous les passages des
- auteurs qui nous ont instruits des circonstances relatives à la
- fameuse scène de Molière; mais ils ont eu tort de rapporter,
- comme étant de Charpentier, une anecdote évidemment fausse, où
- figure madame de Rambouillet, qui depuis six ans avait cessé de
- vivre. Le _Carpenteriana_ est l'ouvrage d'un nommé Boscheron, et
- ne mérite aucune confiance.
-
- [252] _Ménagiana_, 3e édition, 1715, in-12, t. III, p. 23. Ce
- paragraphe ne se trouve que dans la 3e édition du _Ménagiana_,
- qui contient beaucoup d'additions suspectes faites par la
- Monnoye. La première édition (1692, in-8º) est la seule bonne,
- parce qu'au moyen des signes qui accompagnent chaque paragraphe,
- et de la liste des noms qui est à la suite de l'avertissement,
- tous les paragraphes des auteurs qui ont contribué à ce curieux
- recueil sont signés. Les passages relatifs à la première
- représentation des _Précieuses ridicules_, et ceux où madame de
- Sévigné est mentionnée, sont dans cette première édition, p. 278
- et p. 35 et 338.
-
- [253] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 370 et 470,
- chap. XVIII.
-
-Il est bien vrai pourtant qu'avec raison madame de Rambouillet s'était
-vantée d'avoir _débrutalisé_[254] la société française, et que cette
-secte des _précieuses_, si discréditée depuis par celles qui s'y
-affilièrent, était parvenue à ennoblir en France le rôle de la femme; à
-l'entourer de cette respectueuse déférence qui faisait autrefois partie
-du caractère national; à faire considérer en elle la pureté de l'âme, les
-lumières de l'esprit, la délicatesse des sentiments, l'élégance des
-manières et du langage comme les conditions nécessaires de l'attachement
-qu'elles pouvaient inspirer. Ce sont les _précieuses_ qui, par le tact
-exquis des convenances, par les promptes sympathies du cœur et de
-l'esprit, ont assuré à leur sexe la prééminence dans ces cercles dont
-l'attrait, bien mieux que les jouissances du luxe, avait fait de Paris,
-pendant un siècle et demi, la capitale de l'Europe. La dictature des
-femmes dans la société française avait passé dans les mœurs, et y
-subsistait longtemps après que le souvenir des _précieuses_, qui l'avait
-fondée, eut été anéanti. Le titre dont elles se paraient ne rappela plus
-que les travers auxquels l'exagération et le côté faux de leur doctrine
-avaient donné naissance et dont notre grand comique a rendu le souvenir
-impérissable.
-
- [254] _Débrutaliser_ est un verbe forgé par madame de
- Rambouillet. Accueilli par Vaugelas, approuvé par Ménage, reçu
- par Richelet dans son dictionnaire, il n'obtint jamais le
- suffrage de l'Académie. Voyez MÉNAGE, _Observations sur la langue
- françoise_; 1672, in-12, p. 328.--RICHELET, _Dictionnaire_, édit.
- 1680, t. I, p. 212.
-
-La principale fondatrice de cette secte, la femme forte, la femme
-vertueuse, la femme gracieuse qui avait le plus contribué à en assurer la
-prééminence, ne connut point ce dernier chef-d'œuvre de Molière. Julie
-d'Angennes, duchesse de Montausier, mourut, âgée de soixante-quatre ans,
-le 15 novembre 1671, trois mois avant la première représentation des
-_Femmes savantes_[255]. Julie d'Angennes, dont madame de Motteville a dit
-qu'il était impossible de la connaître sans désirer de lui plaire[256],
-n'avait pas en vain redouté de subir le joug du mariage, puisque après
-avoir résisté pendant quatorze ans aux instances prolongées d'un homme
-réputé pour sa vertu, elle eut à subir comme épouse l'humiliation d'une
-tendresse partagée; puis les retours et les écarts successifs d'un cœur
-trop scrupuleux pour ne pas se débattre dans ses chaînes et trop faible
-pour les rompre[257]. Elle se fit adorer, dans la province, par ceux que
-repoussaient l'humeur grondeuse et les formes sévères de son mari.
-Lorsque, pendant la guerre civile de la Fronde, celui-ci eut été blessé,
-et qu'une fièvre ardente mettait ses jours en danger, elle qui, dans ces
-temps de trouble et de trahison, ne pouvait se fier à personne, prit en
-main, sans hésiter, le gouvernement de la Saintonge et de l'Angoumois,
-dont la défense avait été confiée au duc de Montausier[258]. Déjà
-envahies par des troupes rebelles, les populations commençaient à se
-révolter. Madame de Montausier, de la ruelle maritale qu'elle ne quittait
-ni jour ni nuit, envoya des ordres et des instructions, qui furent si
-bien donnés, si bien exécutés, qu'en peu de temps les soulèvements
-cessèrent, et que les troupes hostiles à la cause royale furent
-repoussées hors des limites de la province[259].
-
- [255] _Recueil de gazettes_, 1672, in-4º, p. 1120 (Gazette du 21
- novembre 1671).--_Mémoires de M. le duc de Montausier_;
- Amsterdam, 1731, t. II, p. 31.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 novembre
- 1671), t. II, p. 292, édit. G.; t. II, p. 248, édit. M.
-
- [256] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XL, p. 156.--SEGRAIS, _OEuvres_,
- 1765, t. I, p. 75 et 157.
-
- [257] _Mémoires de Montausier_, t. I, p. 46, 84, 136.--TALLEMANT
- DES RÉAUX, 2e édit., 1840, in-12, t. III, p. 254; t. II, p. 252
- de l'édition in-8º.
-
- [258] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 447, seconde
- édition, chap. XXXII.
-
- [259] _Mémoires de M. le duc de Montausier_, p. 135, 143 et 148.
-
-Lorsque madame de Montausier eut été nommée gouvernante des enfants de
-France et dame d'honneur de la reine, tous ses moments furent absorbés
-par les devoirs de ses places; et c'est alors que madame de Motteville
-lui reproche d'être plus dévouée à l'estime publique qu'à l'estime
-particulière[260]. Hélas! c'est qu'à cette cour dont elle faisait
-partie, et où l'intérêt de son mari et de sa fille la forçait de rester,
-sa vertu souffrait cruellement: elle y remplissait des fonctions qui la
-rendaient journellement spectatrice de la vie intime du monarque; et,
-dans une telle situation, elle sentait le besoin d'être protégée par
-l'estime publique contre la crainte de perdre la sienne[261]. Elle avait
-succédé, comme dame d'honneur de la reine, à la duchesse de Navailles, si
-glorieusement chassée pour n'avoir pu tolérer les entrées nocturnes du
-roi dans la chambre des filles, et avoir fait murer la porte par où il
-venait.
-
- [260] MOTTEVILLE, t. XL, p. 156.--TALLEMANT DES RÉAUX, 2e
- édition, in-12, t. III, p. 249.
-
- [261] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 116 et 117.
-
-Lorsque le roi s'éprit de madame de Montespan, madame de Montausier fut
-en butte à d'odieux soupçons. La reine fut avertie de cette nouvelle
-passion par une lettre anonyme, qui accusait madame de Montausier d'avoir
-conduit cette intrigue[262]. On sut bientôt que l'auteur de cette lettre
-était M. de Montespan. Il renouvela à madame de Montausier, chez laquelle
-il s'était introduit sans être annoncé, l'accusation écrite, et il
-l'accabla d'injures. Le noble cœur de Julie fut brisé par cet outrage.
-Elle n'était pas encore remise de la douleur qu'il lui avait causée,
-lorsqu'en se rendant dans la chambre de la reine, et par un couloir
-obscur où en plein jour était allumé un flambeau, elle vit une grande
-femme qui venait droit à elle: quand elle fut proche, le fantôme
-disparut[263]. Proféra-t-il, comme on l'a depuis prétendu, des plaintes
-ou des reproches? Il ne paraît pas qu'il en fut ainsi, puisque la frayeur
-qu'avait causée à madame de Montausier cette mystérieuse apparition fut
-telle, qu'elle ne put calmer son imagination et s'empêcher d'en parler à
-tout le monde; et la vive impression qu'elle en ressentit subsistant
-toujours, elle tomba malade. On fut obligé de la transporter à son hôtel
-(l'hôtel de Rambouillet); là elle fut visitée par la reine et par toute
-la cour, surtout par madame de Sévigné, qui, dans ses fréquentes
-assiduités auprès du lit de madame de Montausier[264], observa avec
-douleur les progrès du mal auquel elle devait succomber[265]. La gazette
-officielle, en faisant connaître le jour du décès de cette femme tant
-célébrée par les beaux esprits, dit qu'elle sera regrettée de toute la
-France, comme elle l'est de la cour et de sa famille. Cette même gazette
-ajoutait qu'un courrier avait été envoyé à Richelieu, afin d'annoncer à
-la duchesse de Richelieu le choix que le roi avait fait d'elle pour
-occuper la place de dame d'honneur de la reine, qu'avait madame de
-Montausier[266]. Madame de Sévigné, par une seule phrase, nous apprend
-l'activité qu'exigeait cette place de la part de celle qui l'exerçait; et
-en même temps ce qu'avait été l'hôtel de Rambouillet, et l'opinion qu'on
-avait de la nouvelle dame d'honneur, comparée à celle qui l'avait
-précédée[267]. «Nous parlâmes fort de madame de Richelieu, qui
-renouvelle de jambes, et qui, n'ayant pas le temps de dormir ni de
-manger, doit craindre enfin la destinée d'une personne qui avait plus
-d'esprit qu'elle et plus accoutumée au bruit; car, avant que madame de
-Montausier fût au Louvre, l'hôtel de Rambouillet était le Louvre: ainsi
-elle ne faisait que changer d'habitation.»
-
- [262] MONTPENSIER, _Mémoires_, ibid.
-
- [263] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLIII, p. 196 (année 1670).
-
- [264] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 372, édit. G.;
- t. I, p. 287, édit. M.
-
- [265] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 mai 1672), t. I, p. 71, édit.
- G.--MONTAUSIER, _Mémoires_, t. II, p. 28, 31, 33.
-
- [266] _Recueil des gazettes nouvelles, ordinaires et
- extraordinaires_, 1672, in-4º, p. 1120 (21 novembre 1671).--LOUIS
- XIV, _OEuvres_, t. V, p. 489 (Lettre du roi à la duchesse de
- Richelieu, datée de Versailles le 16 novembre 1671). Ainsi cette
- lettre de nomination est du lendemain même de la mort de la
- duchesse de Montausier.
-
- [267] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 janvier 1680), t. VI, p. 297, édit.
- G.; t. VI, p. 103, édit. M.
-
-Il paraît que c'est à madame Scarron, dont elle avait été une des
-protectrices, que la duchesse de Richelieu dut d'avoir été nommée dame
-d'honneur; c'est du moins ce que croyait madame de Sévigné, qui ajoute:
-«Si cela est ainsi, madame Scarron est digne d'envie; et sa joie est la
-plus solide qu'on puisse avoir en ce monde[268].» Réflexion juste: la
-plus grande jouissance serait de faire du bien à ceux qui nous en ont
-fait, si l'on n'en goûtait pas une plus parfaite encore en faisant du
-bien à ceux qui nous ont fait du mal.
-
- [268] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1671), t. II, p. 305, édit.
- G.; t. II, p. 259, édit. M.
-
-Ce passage de la lettre de madame de Sévigné est le premier indice du
-crédit que madame Scarron obtenait à la cour, où cependant elle ne
-paraissait pas publiquement. Elle avait acquis un grand ascendant sur
-madame de Montespan, avec laquelle elle s'était liée depuis longtemps.
-Son esprit, sa prudence, sa discrétion, sa haute raison, son dévouement,
-et même le redoublement de piété qu'on remarquait en elle depuis quelque
-temps[269], contribuaient à accroître l'estime et l'amitié de madame de
-Montespan, et affermissaient la confiance qu'elle avait en elle. Malgré
-le désordre où elle vivait, madame de Montespan, élevée par une mère
-pieuse, avait, aussi bien que le roi, une foi sincère dans la religion.
-Selon l'esprit de ce temps, elle croyait atténuer ses torts envers Dieu
-en se soumettant aux pratiques et aux privations ordonnées par l'Église.
-Madame de Caylus affirme que madame de Montespan jeûnait austèrement tous
-les carêmes[270].
-
- [269] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 94 et 95, chap.
- V.--CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 382.--LA BEAUMELLE,
- _Mémoires de madame de Maintenon_, chap. I et _II_, p. 1-18.
-
- [270] CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 388.
-
-Avec l'ardeur et les lumières d'une nouvelle convertie, madame Scarron
-comprit tout ce que sa vertu lui donnait d'ascendant sur des consciences
-qui avaient besoin d'être rassurées, sur des âmes qui ne pouvaient se
-purifier que par le sacrifice de leurs honteuses passions. Les humbles
-fonctions d'institutrice mettaient au nombre de ses devoirs de chercher à
-ramener à l'obéissance des lois de l'Église et aux principes de la morale
-le père et la mère des enfants de race royale[271] à l'éducation
-desquels, avec une tendresse toute maternelle, elle sacrifiait ses plus
-belles années.
-
- [271] Le premier mourut à l'âge de trois ans; le second, Auguste
- de Bourbon, depuis duc du Maine, était né le 31 mars 1670.
- Conférez CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 384, et la 3e partie de
- ces _Mémoires_, chap. XII, p. 208 à 213.
-
-A cette époque, madame de Montespan avait déjà eu deux enfants du
-roi[272], et cependant sa liaison avec lui semblait encore voilée par la
-présence de la Vallière. Celle-ci paraissait être la seule maîtresse
-déclarée. Le roi l'avait titrée[273], ses enfants avaient été reconnus et
-légitimés; ceux de madame de Montespan ne paraissaient pas; leur
-existence était encore un secret. Dans ses chasses à Fontainebleau ou à
-Saint-Germain en Laye, lorsque Louis XIV montait en voiture, accompagné
-de ses deux maîtresses, la place d'honneur était réservée à la
-Vallière[274]; de sorte que, depuis qu'elle avait été enlevée du couvent
-de Chaillot[275], on doutait si la tendresse que le monarque avait
-conservée pour elle ne l'emporterait pas sur sa nouvelle passion. Mais la
-fierté de Montespan s'irritait de cet humiliant partage, et se vengeait,
-dans l'intimité, de la contrainte qu'elle éprouvait en public. La
-Vallière supportait les capricieuses hauteurs et les insultants sarcasmes
-d'une rivale sans pitié, dans l'espérance que sa soumission, ses humbles
-complaisances et le spectacle de sa douleur toucheraient un cœur qu'elle
-était habituée à posséder tout entier, auquel elle se sacrifiait et
-voulait jusqu'à la fin se sacrifier[276].
-
- [272] Anne-Marie de Bourbon, dite mademoiselle de Blois, naquit à
- Vincennes le 2 octobre 1666, et Louis de Bourbon, comte de
- Vermandois, naquit un an après, le 2 octobre 1667.
-
- [273] La terre de Vaujour et la baronnie de Saint-Christophe
- furent érigées en duché-pairie par lettres patentes données à
- Saint-Germain en Laye au mois de mai 1667.
-
- [274] _Mémoires de François_ DE MAUCROIX; 1842, in-12, p. 32 et
- 33 chap. XX.
-
- [275] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 209, chap. XII.
-
- [276] CAYLUS, _Souvenirs_, t. LXVI, p. 379.--_Lettres de madame_
- DE MAINTENON, édit. de Sautereau de Marsy, t. I, p. 50 (Lettre à
- mademoiselle d'Heudicourt, 24 mars 1669).--LA BEAUMELLE, édit. de
- 1756, t. I, p. 48.--BOSSUET, _OEuvres_, édit. de Versailles, t.
- XXXVII, p. 57, 59, 65 (Lettre au maréchal de Bellefonds, 25
- décembre 1673).--DE BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, liv. VI, t. II,
- p. 30-35.
-
-Au milieu de ce conflit de rivalités, apparaissait de temps à autre celle
-qui s'était chargée d'élever pour Dieu et pour le roi les innocents
-fruits d'un coupable amour. Lorsque madame Scarron allait voir la
-favorite, par son esprit, son enjouement, elle faisait sur elle diversion
-aux tristesses et aux ennuis de la cour. Belle et gracieuse, la modeste
-gouvernante ne semblait vouloir plaire que pour apaiser les orages du
-cœur et calmer les troubles de l'âme. Son maintien, cet air de
-satisfaction intérieure, témoignages d'une conscience pure et d'une vie
-bien réglée, donnaient à toutes ses paroles, à ses conseils salutaires, à
-ses pieuses réflexions une puissance presque irrésistible. Le roi était
-contrarié et jaloux des longs entretiens de madame de Montespan avec
-madame Scarron; il voulut y mettre obstacle, ce qui accrut encore chez la
-favorite le désir de jouir de la société de madame Scarron[277]. On sut
-bientôt l'étroite intimité qui existait entre elles deux. Les personnes
-qui ne voulaient pas ou ne pouvaient pas s'approcher de madame de
-Montespan recherchèrent madame Scarron. Elle qui, de son propre aveu,
-était dévorée du désir de s'attirer des louanges et avide de
-considération et d'estime[278], se répandit dans le monde, et fréquenta
-les personnes les plus estimées, les plus considérées, les plus capables
-d'apprécier sa vertu et ses qualités personnelles. C'est alors que madame
-de Sévigné se lia plus particulièrement avec elle; c'est aussi par les
-lettres de madame de Sévigné que nous pouvons suivre les premiers progrès
-de l'élévation de cette femme, qui se doutait peu qu'elle deviendrait la
-compagne d'un roi qui lui adressait si rarement quelques brèves paroles.
-Mais cependant madame Scarron pouvait déjà prévoir que les enfants que,
-d'après le désir de madame de Montespan, le roi lui avait confiés, mais
-dont elle n'avait voulu se charger que par son ordre, seraient un jour
-pour elle un moyen d'influence[279].
-
- [277] LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. VI, p. 210 (1er
- entretien).
-
- [278] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire_, t. I, p.
- 151.
-
- [279] MAINTENON, _Lettres_, t. I, p. 50 (Lettre du 24 mars 1669),
- édition 1806, in-12; t. I, p. 48, édit. 1756, in-8º. Conférez la
- 1re partie de ces _Mémoires_, p. 467, 2e édition, et 2e partie,
- p. 451 de la 1re édition.
-
-Dans les lettres de madame de Sévigné, nous apprenons que madame Scarron
-allait souvent chez madame de Coulanges, avec Segrais, Barillon, l'abbé
-Testu, Guilleragues, les comtes de Brancas et de Caderousse, et madame de
-la Fayette. Dans ces réunions, l'éloge de madame de Grignan, lorsque sa
-mère était présente, trouvait souvent sa place[280].
-
- [280] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 janvier 1672), t. II, p. 338, édit.
- G; t. II, p. 286, édit. M.
-
-Madame Scarron, pendant quelque temps, soupa presque tous les jours chez
-madame de Sévigné. «C'est un plaisir, dit celle-ci, de l'entendre
-raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît
-bien; sur les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, dont la plus
-enviée de toutes (madame de Montespan) n'est pas toujours exempte[281].»
-Jamais madame Scarron, quand elle était avec madame de Sévigné, ne
-laissait échapper l'occasion de louer madame de Grignan[282], et de
-répéter tout ce que madame de Richelieu, la maréchale d'Albret et les
-autres personnes de la cour avaient dit de flatteur sur le lieutenant
-général gouverneur de Provence, et sur sa belle épouse. Madame Scarron
-faisait jouer la petite Blanche lorsqu'elle la rencontrait chez madame
-de Sévigné, et poussait la complaisance jusqu'à la trouver jolie[283].
-
- [281] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1671), t. II, p. 325, édit.
- G.; t. II, p. 275, édit. M.--(13 janvier 1672), t. II, p. 342,
- édit. G.; t. II, p. 290, édit. M.
-
- [282] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 421, édit. G.;
- t. II, p. 358, édit. M.
-
- [283] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1672), t. II, p. 400, édit.
- G.; t. II, p. 339, édit. M.
-
-Mais bientôt arrive le moment où les enfants que madame Scarron élève
-dans le plus profond mystère quittent le sein des nourrices, et éprouvent
-ces alternatives de santé qui menacent sans cesse l'existence du premier
-âge. Madame Scarron n'hésite pas; elle a compris son rôle et les
-sacrifices pénibles qu'il exige d'elle. On ne la voit plus ni à l'hôtel
-d'Albret, ni à l'hôtel de Richelieu, ni chez madame de Coulanges, ni chez
-madame de Sévigné[284]. Elle est dans Paris, et on l'ignore. Le petit
-nombre de personnes avec lesquelles elle communique par lettres ne
-répondent à aucune des questions qu'une légitime curiosité suggère à tous
-ceux qui la connaissent; elle ne sort que rarement de la retraite qu'elle
-s'est choisie, et seulement pour de pieux devoirs. Hors de chez elle,
-elle n'ôte jamais son masque. Les enfants dont elle a soin sont souvent
-conduits au château, et reçoivent les caresses paternelles. Un jour elle
-les amena, les fit entrer avec une nourrice dans la chambre où étaient le
-roi et madame de Montespan, et elle resta dans l'antichambre. Le roi
-trouva plaisant de demander à cette nourrice de qui étaient ces enfants,
-et si l'on connaissait leur père. La nourrice répondit qu'elle présumait
-que la dame sa maîtresse en était la mère: ses soins assidus, ses
-agitations et sa douleur, lorsqu'ils étaient malades, l'indiquent assez;
-mais quant au père, elle l'ignore: elle pense que ce sont les enfants
-naturels de quelque duc ou de quelque président au parlement[285].
-
- [284] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672, Lettre de madame de
- Coulanges), t. III, p. 64.
-
- [285] LA BEAUMELLE, _Mémoires pour servir à l'histoire de madame
- de Maintenon_, t. II, p. 11, et t. VI, p. 213 (XIe
- entretien).--Madame SCARRON (Lettre à mademoiselle d'Heudicourt,
- du 24 décembre 1672), t. I, p. 52 de l'édit. de Sautereau de
- Marsy; 1806, in-12.
-
-Ce propos fit rire le roi et madame de Montespan; mais le roi admira une
-si généreuse affection, un cœur capable d'un si fort attachement, un
-secret si bien gardé, tant de constance et de prudence. Cette femme qu'il
-n'aimait pas, qui fut la protégée de Fouquet, qui porte le nom odieux de
-l'auteur de la _Mazarinade_; cette femme qui lui déplaît encore comme une
-précieuse bel esprit, comme une prude dévote[286], il ne peut s'empêcher
-de lui accorder son estime; et Louis XIV était un de ces hommes chez
-lesquels l'estime triomphe de toutes les répulsions. Lorsqu'il fut revenu
-de la campagne de Hollande, non-seulement il ne mit plus aucun obstacle
-aux entretiens de madame Scarron avec madame de Montespan, mais il aimait
-à la rencontrer chez elle, parce que, par sa douce gaieté et son esprit,
-elle faisait distraction aux langueurs qui souvent attiédissent les
-tête-à-tête de l'amour satisfait. Son âge, un peu au-dessus de celui du
-roi, et sa dévotion ôtaient alors toute idée de jalousie à madame de
-Montespan; et peut-être fut-elle la dernière à s'apercevoir qu'alors le
-roi, lorsqu'il la venait voir, «souffrait impatiemment l'absence de cette
-gouvernante de ses enfants, qu'il trouvait aimable et de bonne
-compagnie.» Aussi, lorsque peu après on lui présenta l'état des pensions,
-et qu'il remarqua le nom de la veuve Scarron porté pour une somme de
-2,000 francs, d'après une concession que les importunités des personnes
-les plus recommandables de la cour avaient eu tant de peine à lui
-arracher, il raya ce chiffre trop modique, et y substitua, de sa main,
-celui de 6,000 francs[287]. Il eut même plus d'une fois occasion de
-causer avec elle, et, revenu de ses préventions, il finit par désirer sa
-société[288]. Il pourvut aux dépenses nécessaires pour qu'elle eût un
-plus grand nombre de domestiques, un carrosse et un train conforme à
-celui de gouvernante des enfants d'un roi. C'est en cet état que madame
-de Sévigné nous la dépeint, lorsque, dans sa lettre du 4 décembre 1673,
-elle écrit à sa fille: «Nous soupâmes encore hier, avec madame Scarron et
-l'abbé Têtu, chez madame de Coulanges: nous causâmes fort; vous n'êtes
-jamais oubliée. Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron, à
-minuit, au fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de madame de la
-Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne; une belle et grande
-maison, où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands
-appartements: elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est
-habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie
-avec des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne, et
-négligée; on cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement à la
-faveur des lanternes, et dans la sûreté des voleurs[289].»
-
- [286] CHOISY, _Mémoires_, dans Petitot, t. LXVI, p. 393-395.
-
- [287] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673, Lettre de _madame de
- Coulanges_), t. III, p. 146, édit. G.; t. III, p. 75 et 76, édit. M.
-
- [288] MADAME DE COULANGES, _Lettres_ (20 mars 1673).
-
- [289] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 décembre 1673), t. III, p. 248, édit.
- G.; t. III, p. 158, édit. M.
-
-Louis XIV, en voyant plus souvent les enfants qu'il avait confiés à
-madame Scarron, conçut pour eux une vive tendresse, et il voulut les
-avoir près de lui. Ce fut ainsi qu'à la grande satisfaction de madame de
-Montespan madame Scarron fut appelée à la cour pour y demeurer près
-d'elle, et, par elle, introduite dans la société intime du roi.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-1671-1677.
-
- Madame de Sévigné s'inquiète sur son fils.--Elle ne fréquentait
- que des sociétés de cour.--Son fils recherchait des sociétés de
- ville, indépendantes de la cour.--Détails sur madame Dufresnoy
- et sur Louvois.--Réflexions sur ce qui procure le plus de
- jouissances dans les réunions et dans les fêtes.--Des femmes
- que Sévigné voyait.--Détails sur chacune d'elles.--Détails sur
- mademoiselle Raymond, sur les dames de Salins, de Montsoreau,
- de la Sablière et sur Ninon de Lenclos.--Sévigné devient
- amoureux d'elle, et lui sacrifie la Champmeslé.--Ninon n'est
- point satisfaite du baron de Sévigné, et lui donne son congé
- comme amant; mais elle le garde comme ami.--Madame de Sévigné
- emmène son fils en Bretagne.--Il retourne à Paris.--Il s'y
- serait dérangé de nouveau; mais la campagne contre la Hollande
- va s'ouvrir, et Sévigné part pour l'armée.
-
-
-Madame de Grignan et les affaires qui la concernaient, les états de
-Provence et ceux de Bretagne, n'étaient pas alors ce qui occupait le plus
-les pensées de madame de Sévigné. Son fils avait tout ce qui rend
-aimable, tout ce qui peut mériter l'estime: une figure agréable, une
-gaieté charmante, un bon cœur, de l'esprit et de l'instruction; mais,
-depuis son retour de Candie, son penchant pour les femmes, son oubli de
-tout devoir religieux[290] inquiétaient sa mère: non qu'il fût né avec
-des passions très-vives; mais le pouvoir de l'exemple, la facilité de son
-caractère lui avaient inspiré un goût prononcé pour les plaisirs. Il
-était parvenu à un âge où le fils le plus respectueux et le plus
-reconnaissant éprouve le besoin de s'affranchir de la tutelle d'une mère.
-Madame de Sévigné comprit cela; et, pour conserver sur son fils un peu de
-l'ascendant qu'elle avait eu jusqu'alors, elle changea de rôle. Au lieu
-d'une mère, Sévigné trouva en elle une sœur, une confidente; au lieu de
-lui montrer un visage sévère, elle parut se plaire avec lui plus qu'elle
-n'avait fait jusqu'alors; au lieu de lui adresser des réprimandes, elle
-lui donna des conseils. Ce fut ainsi qu'elle obtint toute sa confiance,
-et qu'il s'accoutuma à lui tout dire. Sans doute elle eut à supporter
-d'étranges confidences, de nature à lui donner des scrupules, et à lui
-faire douter si elle ne poussait pas trop loin la condescendance
-maternelle. Mais cette violence qu'elle se fit lui réussit; elle parvint
-à accroître encore l'amour et la vénération que son fils avait pour elle.
-Ce sentiment devint un heureux contre-poids à d'autres sentiments moins
-purs. Elle ne put, il est vrai, garantir Sévigné de dangereuses
-séductions; mais elle parvint du moins à les rendre passagères, à
-empêcher qu'elles n'eussent des résultats désastreux pour sa santé et sa
-fortune.
-
- [290] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1671), t. II, p. 23, édit. G.;
- t. II, p. 19, édit. M.
-
-Sévigné, avant le départ de sa mère pour les Rochers, avait quitté son
-régiment à Nancy, parce qu'une dame[291], qui lui plaisait, n'était plus
-dans cette ville. Il se rendit à Saint-Germain en Laye, où était la cour,
-revint ensuite à Paris, prit pour maîtresse une jeune et célèbre actrice;
-et, ce qui effraya le plus madame de Sévigné, il se laissa séduire par
-Ninon de Lenclos. Ce fut pour le soustraire à l'influence de cette
-enchanteresse que madame de Sévigné, comme nous l'avons dit, entraîna son
-fils aux Rochers, lors de la tenue des états de Bretagne; mais, comme il
-n'avait pas encore atteint l'âge où il devait en faire partie, les
-visites à faire[292], les grands repas, les assemblées lui firent
-regretter Paris et les liaisons qu'il y avait formées[293]. Il quitta
-donc sa mère avant la fin des états. «Mon fils partit hier, écrit madame
-de Sévigné à sa fille. Il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble que
-je ne tâche de lui inspirer ni de lui confirmer: il entre avec douceur et
-approbation dans tout ce qu'on lui dit; mais vous connaissez la faiblesse
-humaine. Ainsi je mets tout entre les mains de la Providence, et me
-réserve seulement de n'avoir rien à me reprocher sur son sujet[294].»
-
- [291] Madame de Sévigné nomme cette dame _Madruche_; mais elle
- souligne ce nom, qui en cache évidemment un autre qu'elle n'a pas
- voulu mettre. SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 février 1671), t. I, p. 344.
-
- [292] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 juin 1671), t. I, p. 95, édit. G.
-
- [293] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 28 juin 1671), t. II, p. 109 et
- 113, édit. G.
-
- [294] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 juillet 1671), t. II, p. 125, édit.
- G.; t. II, p. 104, édit M.
-
-Ce n'est pas que le baron de Sévigné ne vît, du reste, aussi bonne
-société que celle que fréquentait sa mère; mais cette société était
-différente. Toutes les personnes que voyait madame de Sévigné, tant ses
-anciennes que ses nouvelles connaissances, tenaient plus ou moins à la
-cour. La gloire du monarque, qui rejaillissait sur cette cour, et
-l'ambition du grand nombre de ceux qui aspiraient à s'élever jusqu'à elle
-par les hauts grades ou les honneurs, en avaient fait un monde à part, et
-absolvaient tacitement, dans l'opinion publique, les travers et même les
-vices de ceux qui en faisaient partie.
-
-Le duc de la Rochefoucauld ne paraissait plus à cette cour, à cause de
-son âge et de ses infirmités: cependant, par son fils le prince de
-Marsillac, favori du roi, il y tenait encore, et la société qui se
-réunissait chez lui était une société de cour. Comme lui et madame de la
-Fayette, son amie, s'étaient fait un nom dans les lettres, beaucoup
-d'auteurs avaient cherché à se faire admettre dans leur cercle; et
-Molière n'osait pas hasarder une de ses grandes pièces sur le théâtre
-sans en avoir fait une lecture à l'hôtel de Liancourt, sans s'être
-concilié l'approbation de ce petit aréopage littéraire[295].
-
- [295] HUET, _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, lib.
- V.--SEGRAIS, _OEuvres_; 1755, t. II, p. 118-119.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (1er mars 1672).
-
-Ainsi, madame de Sévigné ne s'écartait pas de la société de la cour
-lorsqu'elle allait si souvent au _faubourg_. Tous ceux qu'elle avait
-connus dans sa jeunesse, et qui avaient fait partie de la Fronde, les
-Condé, les Conti et tous leurs adhérents, étaient, comme les la
-Rochefoucauld, comblés de faveurs par Louis XIV. C'était donc
-exclusivement dans cette haute région du grand monde que madame de
-Sévigné pouvait faire de nouvelles liaisons. Elle n'avait pas la liberté
-de les choisir: par intérêt pour sa famille, comme par égard pour ses
-amis, elle était obligée de ne pas repousser les personnes de la cour qui
-la recherchaient, lors même que, par la faveur du monarque ou de ses
-ministres, elles étaient peu dignes du rang où on les avait placées.
-
-Quoique madame de Sévigné eût autrefois rencontré madame Scarron chez
-Fouquet, et plus tard chez madame de Richelieu et chez la maréchale
-d'Albret, elle ne l'avait pas admise au nombre de celles dont elle
-devait rechercher l'amitié: ce ne fut que lorsque madame de Montespan
-eut, par son intimité, attiré sur madame Scarron l'attention de toute la
-cour que madame de Sévigné[296] s'aperçut combien cette veuve du poëte
-burlesque était aimable et spirituelle. Madame Scarron[297], madame
-Dufresnoy même furent alors fréquemment invitées à souper chez madame de
-Sévigné. Il y avait cependant une grande différence entre madame Scarron
-et madame Dufresnoy: celle-ci, belle et de peu d'esprit, femme d'un
-commis de la guerre, était fille d'un apothicaire et maîtresse de
-Louvois. Pour elle il avait eu le crédit de faire créer une charge
-nouvelle, celle de dame du lit de la reine[298]. Louis XIV croyait devoir
-tolérer dans ses ministres les faiblesses dont il n'était pas lui-même
-exempt. Louvois déployait alors de grands talents administratifs et une
-activité infatigable. Louis XIV avait besoin de lui pour l'organisation
-des armées destinées à conquérir la Hollande. Tous ceux qui pouvaient
-espérer quelque chose de Louvois (et le nombre en était grand) se
-montraient donc empressés de plaire à madame Dufresnoy[299]. Madame de
-Sévigné avait plusieurs raisons pour la bien accueillir. Madame de
-Coulanges, son amie et sa parente, était la cousine de Louvois; et c'est
-à ce titre qu'elle était comprise dans toutes les invitations de la
-cour. Or, une femme dont madame de Coulanges faisait sa compagnie
-habituelle ne pouvait être repoussée par madame de Sévigné. On doit
-remarquer qu'elle n'emploie contre madame Dufresnoy aucun de ces traits
-acérés qu'elle aime à lancer contre les femmes dont la conduite donnait
-prise à la censure; et celle-ci y prêtait plus qu'une autre par son
-impertinence et sa hauteur. En elle, madame de Sévigné trouve seulement à
-reprendre qu'on a grand tort de comparer sa beauté à l'incomparable
-beauté de madame de Grignan[300].
-
- [296] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 476, 2e édition.
-
- [297] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1672), t. II, p. 366, édit.
- G.; t. II, p. 310, édit. M.
-
- [298] LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 224.
-
- [299] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1671), t. II, p. 285, édit.
- G.; t. II, p. 242, édit. M. Sa fille épousa le marquis d'Aligre
- en 1680, et elle eut pour gendre le fameux comte de
- Boulainvilliers, ce grand champion de la noblesse et de la
- féodalité.
-
- [300] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 janvier 1672), t. II, p.
- 367.--_Ibid._ (26 décembre 1672), t. III, p. 134.
-
-On conçoit facilement, d'après ces détails, que madame de Sévigné ne
-pouvait pas trop reprocher à son fils la conduite au moins légère des
-femmes qu'il fréquentait et le peu d'empressement qu'il avait pour les
-sociétés et les amis de sa mère. Sans doute chez le roi, les princes et
-les princesses du sang, chez les grands dignitaires, les ministres et les
-personnages puissants, les réunions étaient nombreuses et brillantes, les
-repas somptueux, les divertissements fréquents; on y donnait des bals
-magnifiques, on y faisait jouer la comédie, on y entendait des concerts;
-il y avait profusion de parures, beaucoup de belles femmes, et même de
-personnes aimables et spirituelles. Mais l'ambition et l'intrigue
-n'étaient pas un seul instant bannies de ces réunions; l'intérêt
-personnel y était la pensée prédominante; et l'étiquette, cette ennemie
-de la gaieté, ne permettait à personne de déposer en entrant son rang
-dans la hiérarchie sociale, ni d'oublier celui des autres.
-
-Ce n'était donc pas dans les sociétés de gens de cour qu'on pouvait
-rencontrer cette déférence mutuelle, cette affectueuse familiarité qui
-forment tout le charme des réunions. Ce charme disparaît pour faire place
-à des plaisirs où l'esprit et le cœur ne sont pour rien, quand on est
-convenu de s'assembler uniquement pour les délices des yeux ou des
-oreilles, ou pour les jouissances de la bouche. Avec de bons cuisiniers,
-on a des parasites assidus et des gourmets; mais on n'a pas de clients
-fidèles ni d'amis dévoués. Les mets les plus exquis, les vins les plus
-vantés ne font pas naître, parmi ceux qui s'asseyent à une même table, ce
-besoin réciproque d'intimité sans lequel il n'y a point de société. Ce
-n'est ni l'or, ni les diamants, ni les chefs-d'œuvre des modes, ni les
-danses les plus gracieuses, ni les sons les plus harmonieux qui plaisent
-le plus dans une fête: c'est l'aspect de ceux que nous connaissons et
-dont nous sommes connus, ou de ceux dont une renommée favorable nous a
-entretenus; de ceux qui réveillent en nous de touchants souvenirs, des
-pensées élevées, de solides attachements, de tendres sympathies, et dont
-la présence et l'entretien nous inspirent ce doux contentement, cette
-hilarité expansive qui nous font confondre tous nos sentiments dans la
-joie commune qui nous rassemble.
-
-La société que fréquentait le baron de Sévigné était de cette sorte.
-C'était cette société parisienne qui s'était formée par les inspirations
-de l'hôtel de Rambouillet, et qui, sans s'en douter, mit sa gloire et son
-bonheur, pendant un siècle et demi, à obéir à l'impulsion qui lui avait
-été donnée. De cette société, où régnaient l'égalité, l'abandon, une
-douce et sage liberté, les gens de cour n'étaient point exclus. Ceux qui
-voulaient se délasser de la contrainte de Versailles ou de Saint-Germain
-en Laye la recherchaient; mais ils s'y trouvaient en petit nombre, et
-n'y étaient admis qu'en se soumettant à l'unique condition, subie par
-tous, de toujours se montrer sous des dehors aimables, et de s'efforcer
-de plaire. La primauté du cercle appartenait à quiconque y réussissait le
-mieux: beauté, grâce, politesse, talent, esprit, sentiments généreux,
-sincérité du cœur, élégance des manières et du langage, tout ce que les
-deux sexes peuvent rechercher l'un dans l'autre était mis en usage pour
-conquérir les suffrages, pour obtenir cette souveraineté du salon qu'on
-se disputait au grand contentement de tous.
-
-L'amitié et tous les sentiments des cœurs généreux étaient restés en
-honneur dans les cercles de cette nouvelle société, comme à l'hôtel de
-Rambouillet. Le culte du beau sexe fut maintenu, mais non avec les mêmes
-dogmes. Les nouvelles _Arthénices_, jeunes, belles, spirituelles, qui
-aspiraient à se faire une cour nombreuse et assidue, ne pouvaient plus
-séduire qu'en se montrant elles-mêmes accessibles à la séduction. L'amour
-platonique avait perdu le pouvoir de dominer les imaginations et de faire
-naître les passions sans les satisfaire: on n'y avait plus foi. Pour
-remplir le vide que causait son absence, on le remplaça par un sentiment
-moins exalté, mais plus ardent. La poésie et la littérature y gagnèrent,
-mais non les mœurs. Les sociétés les plus aimables à cette époque se
-réunissaient chez des femmes connues par leurs intrigues galantes. Ce fut
-dans ces sociétés que chercha à se répandre le jeune baron de Sévigné:
-elles convenaient à son âge et à ses inclinations.
-
-Lui-même, dans une lettre à sa sœur, nous désigne, par une seule phrase,
-les femmes qu'il fréquentait alors: «Je vous dirai que je sors d'une
-symphonie charmante, composée des deux Camus et d'Ytier... Mais
-savez-vous en quelle compagnie j'étais? C'était mademoiselle de Lenclos,
-madame de la Sablière, madame de Salins, mademoiselle de Fiennes, madame
-de Montsoreau; et le tout chez mademoiselle Raymond[301].»
-
-De toutes les femmes que nomme ici le baron de Sévigné, la plus humble
-par sa position dans le monde, c'était mademoiselle Raymond[302]; elle
-était pourtant la plus digne de considération et d'estime. Cette célèbre
-cantatrice, par sa beauté, sa belle voix, l'admirable talent qu'elle
-avait de s'accompagner du téorbe, avait fait naître bien des passions;
-mais sa piété l'avait garantie de toutes les séductions; elle comptait
-des amies parmi les femmes du plus haut rang. Madame de Sévigné avait
-pour cette musicienne une estime et une affection toute particulière:
-elle manque rarement de faire à sa fille mention des occasions qu'elle a
-eues de la voir[303]. C'est par les lettres de madame de Sévigné que nous
-savons que mademoiselle Raymond devint l'objet de l'admiration générale,
-lorsqu'en cessant l'exercice de sa profession, et presque retirée du
-monde, elle se fit la bienfaitrice du couvent de la Visitation du
-faubourg Saint-Germain, et fixa son séjour dans ce pieux asile[304]. On
-sait peu de chose sur la comtesse de Montsoreau[305], qui montra de
-l'habileté à rétablir les affaires d'un mari incapable. Quant à
-mademoiselle de Fiennes, elle suivait l'exemple de sa mère, que ses
-intrigues amoureuses avaient fait chasser de la cour d'Anne
-d'Autriche[306]. Une union parfaite régnait entre la mère et la fille,
-alors courtisée par le cavalier le plus accompli de la cour, le beau
-jeune duc de Longueville, autrefois comte de Saint-Paul. Par la suite,
-mademoiselle de Fiennes fut rayée du nombre des filles d'honneur de la
-reine, pour s'être laissé enlever par le chevalier de Lorraine, dont elle
-eut un fils, qui fut élevé sous son nom[307]. Sa mère était loin de
-s'opposer à cette union. Madame de Fiennes exerçait une grande influence
-sur MONSIEUR, dont le chevalier de Lorraine était le favori. Spirituelle,
-caustique, arrogante, ambitieuse et avare, elle était liée avec madame de
-Sévigné, et assez souvent invitée par elle à ses dîners[308].
-
- [301] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 mars 1671), t. I, p. 362, édit. G.;
- t. I, p. 378, édit. M.
-
- [302] LORET, _Muse historique_ (17 août 1658), liv. IX, p. 23 et
- 27.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 399.--LA FONTAINE,
- _OEuvres_, épît. XII, t. VI, p. 113. Conférez la 2e partie de ces
- _Mémoires_ chap. XII, p. 146, note 3, et p. 479.
-
- [303] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 février 1671), t. I, p. 364, édit.
- G.
-
- [304] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre et 6 novembre 1676), t. V,
- p. 176 et 194. Ce couvent était dans la rue du Bac, entre la rue
- Saint-Dominique et la rue de Grenelle; il a été démoli. Voyez le
- plan de Paris de Buillet, 1676 ou 1710.
-
- [305] Sur la famille Montsoreau, conférez TALLEMANT DES RÉAUX, t.
- V, p. 192 et 195, édit. in-8º; t. IX, p. 60 à 63, édit.
- in-12.--_Journal de Henri III_; Cologne, 1720, t. I, p. 32 (année
- 1579).--EXPILLY, _Grand dictionnaire de la France_, au mot
- _Montsoreau_.
-
- [306] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XLI, p. 252; t. XLII, p.
- 328.--MONGLAT, _Mémoires_, t. XLI, p. 157.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (25 novembre 1655), t. I, p. 56, édit. G.--_Mémoires et fragments
- historiques de_ MADAME, édit. de Busoni, 1834.
-
- [307] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars et 1er avril 1672), t. II, p.
- 442 et 447, édit. G.
-
- [308] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672, 26 juin 1676, 6
- décembre 1679), t. III, p. 138; t. IV, p. 503; t. VI, p. 238.
-
-Dans madame de Fiennes, madame de Sévigné ménageait une de ses anciennes
-amies du temps de la Fronde; et on comprend le plaisir qu'avait Sévigné
-de se trouver avec mademoiselle de Fiennes, si jolie, si aimable et
-d'une humeur si facile.
-
-Il en était de même de madame de Salins, qui, comme belle-sœur de la
-comtesse de Brancas, devait aussi faire partie de la société de madame de
-Sévigné. Madame de Brancas avait été une des femmes les plus compromises
-par les papiers de Fouquet[309]; mais elle rentra en grâce auprès du roi,
-qui la voyait avec plaisir, et elle eut du crédit à la cour. L'on crut
-(et Louis XIV ne donnait que trop souvent prise à de tels soupçons) que
-la beauté de mademoiselle de Brancas, qui fut mariée au prince
-d'Harcourt, avait été la cause de ce retour de faveur[310]. Madame de
-Salins n'était pas plus scrupuleuse que madame de Brancas sur la fidélité
-conjugale; mais elle avait un mari moins distrait et moins facile à
-tromper. Cependant l'indiscrétion ou la maladresse d'un portier révéla le
-secret de ses amours, six semaines après que Sévigné l'eut rencontrée
-chez mademoiselle Raymond[311].
-
- [309] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XL, p. 209 et 210.--Recueil
- manuscrit de _Chansons historiques_ (Bibliot. royale), t. III, p.
- 195-217 (année 1668).
-
- [310] _Les fausses Prudes_, ou _les amours de madame de Brancas_;
- 1680, in-12, p. 339 et 347 à 350.
-
- [311] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1671). Elle était la femme de
- Garnier de Salins, trésorier des parties casuelles et beau-frère
- du comte de Brancas, qui avait épousé sa sœur.
-
-C'est avec intention que Sévigné, dans cette liste des femmes que les
-jeunes gens du grand monde faisaient gloire de fréquenter, nomme en
-première ligne mademoiselle de Lenclos et madame de la Sablière. C'était
-en effet alors les deux femmes les plus célèbres de Paris, par les
-agréments de la société choisie qu'elles réunissaient chez elles. Comme
-à l'hôtel de Rambouillet, la poésie, les beaux-arts, les entretiens
-galants défrayaient en grande partie les plaisirs qu'on y goûtait.
-Cependant les progrès du cartésianisme, les discussions que la secte des
-jansénistes avait excitées, les nouvelles découvertes en physique, la
-création d'une académie des sciences introduisaient alors dans la société
-française le goût des connaissances positives. Les femmes les plus douées
-de capacité avaient suivi ce mouvement des esprits. Leur instinct de
-domination, le désir de plaire et de se faire admirer par l'autre sexe
-entraient sans doute pour beaucoup dans les efforts qu'elles faisaient
-pour s'arracher à la frivolité de leurs penchants. En leur présence, on
-se livrait moins à l'analyse subtile des mouvements du cœur, mais on les
-exprimait. On cherchait à plaire aux femmes non-seulement en les amusant,
-mais en les instruisant; on ne craignait pas de se livrer avec elles à
-des entretiens sérieux sur la nature, la religion, la philosophie.
-
-Madame de la Sablière, riche, jeune et belle, se rendit surtout célèbre
-par ses étonnants progrès dans ces études ardues. Sauveur et Roberval lui
-avaient montré les mathématiques; pour elle Bernier avait composé
-l'abrégé des ouvrages de Gassendi. Elle donna asile à ce philosophe,
-ainsi qu'à la Fontaine et à d'Herbelot l'orientaliste. Mais l'amitié ne
-put seule satisfaire son cœur; elle éprouva toute la puissance de
-l'amour. La philosophie, qui, selon la nature des esprits, éteint ou fait
-briller à nos yeux les lumières de la religion, la rendit tout entière à
-celle-ci, et l'arracha à un monde dont elle faisait les délices[312].
-
- [312] Conférez, sur madame de la Sablière _Poésies diverses
- d'Antoine Rambouillet_ DE LA SABLIÈRE _et de François_ DE
- MAUCROIX, 1825, in-8º, p. VII-XXVI.--_Histoire de la vie et des
- ouvrages de_ LA FONTAINE, 1820, in-8º, p. 428, et 1824, 3e édit.,
- p. 220, 290, 338, 349, 380, 382, 389, 413, 458 et
- 557.--_Biographie universelle_, t. XXXIX, p. 442.
-
-Il n'en fut pas de même de mademoiselle de Lenclos, qui garda jusqu'à la
-fin son épicurisme effronté, et resta fidèle au principe de sa
-philosophie toute profane. Celle qui disait «qu'elle rendait grâces à
-Dieu tous les soirs de son esprit, et le priait tous les matins de la
-préserver des sottises de son cœur,» ne pouvait trouver dans le pur
-sentiment d'amour un remède contre les aberrations des sens[313]. Jamais
-aussi elle ne se laissa dominer par eux dans le choix de ses relations,
-et elle fut toujours entourée d'un nombreux cortége d'amis. Quoique ne
-possédant qu'une fortune médiocre, mademoiselle de Lenclos réunissait
-dans sa maison de la rue des Tournelles[314] (tout près de la rue où
-madame de Sévigné venait de se fixer) la société la plus nombreuse, la
-mieux choisie, la plus renommée par la politesse, les grâces, la
-réputation de savoir et d'esprit de ceux qui la composaient. On voit que
-mademoiselle de Lenclos avait quitté le faubourg Saint-Germain pour
-revenir au Marais, premier théâtre de ses succès[315]; et c'est là
-qu'elle devait finir ses jours. La Fare, que Chaulieu proclame «l'homme
-le plus aimable que les siècles aient pu former[316];» la Fare, adonné au
-jeu, et que les cercles de madame de la Sablière devaient rendre
-difficile, déclarait que la maison de mademoiselle de Lenclos était la
-seule où il pouvait passer une journée entière sans jeu et sans
-ennui[317]; et Charleval, ce poëte aimable, pressé par les instances d'un
-ami, refusait d'aller jouir avec lui des plaisirs de la campagne, parce
-qu'il lui aurait fallu interrompre l'habitude qu'il avait prise de se
-rendre chaque jour, rue des Tournelles, chez mademoiselle de Lenclos; il
-disait:
-
- Je ne suis plus oiseau des champs,
- Mais de ces oiseaux des _Tournelles_
- Qui parlent d'amour en tout temps
- Et qui plaignent les tourterelles
- De ne se baiser qu'au printemps.
-
- [313] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, 1753, in-12, t. IV, p. 161.
- (Discours sur l'amitié, adressé à la duchesse de Mazarin.)
-
- [314] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres pour servir à l'histoire de
- mademoiselle de Lenclos_, 1751, p. 26 et 28. Cette maison était
- située derrière la place. Douxménil en a donné la description.
-
- [315] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 261.
-
- [316] CHAULIEU, _OEuvres_, t. II, p. 46, dans la note.
-
- [317] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres pour servir à l'histoire de
- mademoiselle de Lenclos_, p. 141 et 142.
-
-Mademoiselle de Lenclos avait conservé et perfectionné son merveilleux
-talent à jouer du luth. Comme dans sa première jeunesse, ce talent seul
-la faisait rechercher des personnes du plus haut rang[318]; mais elle ne
-cédait que bien rarement aux invitations, et ne trouvait une entière
-satisfaction que chez elle, lorsqu'elle était entourée de cette société
-choisie dont elle faisait le bonheur. Selon elle, la joie de l'esprit en
-marque la force[319]; et sa gaieté était si vive et si entraînante qu'à
-table, où elle ne buvait que de l'eau, on disait d'elle qu'elle était
-ivre dès la soupe[320]. Cependant, ainsi que madame de la Sablière,
-mademoiselle de Lenclos recevait des savants, des érudits, et chez elle
-les entretiens sérieux et instructifs avaient leurs heures; elle les
-aimait, elle se plaisait à varier la conversation et à passer des sujets
-les plus superficiels aux plus profonds. C'est ce qui fit dire à
-Saint-Évremond, son ami de tous les temps:
-
- L'indulgente et sage nature
- A formé l'âme de Ninon
- De la volupté d'Épicure
- Et de la vertu de Caton[321].
-
- [318] Madame DE MAINTENON, _Lettres_ (18 juillet 1666), t. I, p.
- 45.
-
- [319] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. II, p. 72.
-
- [320] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres_, etc.; 1751, in-12, p.
- 30.--BRET, _Mémoires sur la vie de mademoiselle de Lenclos_, p.
- 112.
-
- [321] SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. II, p. 87 et 116.--DOUXMÉNIL,
- _Mémoires et lettres_, p. 172.
-
-Elle s'était fait une telle réputation de probité, de fidélité en amitié,
-et en avait donné de telles preuves qu'elle avait conservé tous ses amis
-du temps de la Fronde et de la guerre civile. Gourville, qui avait été
-son amant, obligé de s'exiler après qu'elle l'eut remplacé par un autre,
-osa lui confier une somme considérable et égale à toute la fortune
-qu'elle possédait: lorsque Gourville rentra en France, mademoiselle de
-Lenclos lui rendit la somme entière; et le secret de ce dépôt n'eût été
-connu de qui que ce soit si Gourville ne s'était plu à le divulguer dès
-qu'il n'eut plus rien à redouter des recherches de Colbert[322]. Ainsi
-madame Scarron[323], madame de Choisy, madame de la Fayette, beaucoup
-d'autres personnes de la cour et des intimes connaissances de madame de
-Sévigné n'avaient cessé de voir mademoiselle de Lenclos, ou de
-correspondre avec elle. Il était comme convenu, dans le monde, qu'elle
-formait une exception parmi celles de son sexe. Elle avait acquis seule
-le privilége d'une entière indépendance; et c'était moins encore parce
-qu'elle s'était rendue nécessaire et chère à la société par son penchant
-à obliger que par la politesse et le bon ton dont elle savait si bien
-chez elle faire respecter les lois[324]. Quoiqu'elle ne fût pas de la
-cour, et par la raison même qu'elle n'en était pas, elle avait fini par
-prendre la place que la marquise de Sablé avait occupée autrefois dans la
-société parisienne. Les jeunes gens aspiraient à l'honneur d'être
-présentés chez elle, et lui rendaient de grands devoirs. C'était un titre
-pour faire sous de favorables auspices son entrée dans le monde que
-d'être reçu et façonné par cet arbitre du bon ton et du bon goût. Madame
-de la Fayette, qui présumait beaucoup de son esprit, avait voulu
-s'imposer cette mission; «mais elle ne réussit pas, parce qu'elle ne
-voulut pas, dit Gourville, donner son temps à une chose si peu
-utile[325].» On sut d'autant plus gré à mademoiselle de Lenclos d'en
-prendre la peine que les inclinations des jeunes seigneurs de la cour
-pour le jeu et le vin, qui allaient toujours croissant, commençaient à
-introduire parmi les femmes des manières choquantes pour celles qui
-tenaient à conserver le bon ton de l'hôtel de Rambouillet. Ce fut là le
-motif pour lequel mademoiselle de Lenclos se brouilla avec un de ses plus
-anciens amis, un de ses plus gais et de ses plus spirituels convives,
-avec Chapelle, qui avait fait pour elle de si jolis vers[326]. Elle
-essaya en vain de le corriger de l'habitude de s'enivrer: et, ne pouvant
-y parvenir, elle le bannit de sa société. Chapelle, à qui le plaisir que
-trouvait mademoiselle de Lenclos à entendre disserter quelques hommes
-savants dans les lettres grecques et latines[327] paraissait peu conforme
-à ses habitudes de galanterie, fit contre elle cette épigramme:
-
- Il ne faut pas qu'on s'étonne
- Si toujours elle raisonne
- De la sublime vertu
- Dont Platon fut revêtu;
- Car, à calculer son âge,
- Elle doit avoir _vécu_
- Avec ce grand personnage[328].
-
- [322] VOLTAIRE, _Mélanges_, t. XLIII, p. 467, édit. de Renouard.
- (Sur Ninon de Lenclos.)
-
- [323] Madame DE MAINTENON, _Lettres_ (8 mars et 18 juillet 1666),
- p. 33 et 45, édit. de Sautereau de Marsy, 1806, in-12.
-
- [324] Voyez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 239.
-
- [325] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 459 de la collection de
- Petitot.--_Chansons historiques_, Mss. (vol. III, p. 551, année
- 1672).
-
- [326] OEuvres de CHAPELLE et de BACHAUMONT, 1755, in-12, p. 133,
- 136, 139. (Ballades et sonnets à Ninon de Lenclos.)
-
- [327] Rémond, l'introducteur des ambassadeurs, qu'on appelait
- Rémond le Grec, l'abbé Fraguier, l'abbé Gédéon, de l'Académie des
- inscriptions et belles-lettres, l'abbé Tallemant, l'abbé de
- Châteauneuf étaient les amis de Ninon. Voyez DOUXMÉNIL,
- _Mémoires_, 1651, in-12, p. 138 et 139.
-
- [328] CHAPELLE, _OEuvres_, édit. 1755, p. 140; BRET, p. 137.
-
-A cette époque, mademoiselle de Lenclos était âgée de cinquante-cinq ans:
-c'est alors que Sévigné, qui n'en avait que vingt-quatre, devint ou crut
-devenir amoureux d'elle. Il est vrai que la Fare atteste qu'à
-cinquante-cinq ans, et même bien au delà de ce terme, mademoiselle de
-Lenclos «eut des amants qui l'ont adorée[329].» Ce qui est certain, c'est
-que, depuis ses liaisons avec Villarceaux, le marquis de Gersey et le
-mari de madame de Sévigné, elle n'avait cessé de faire passer un bon
-nombre de ses amis au rang de ses _favoris_[330]. Le jeune comte de
-Saint-Paul avait été sa dernière conquête. On sait que ce bel héritier
-du nom des Longueville, chéri, fêté de toute la haute aristocratie de la
-cour, passait pour être le fils du duc de la Rochefoucauld[331]; et les
-historiens de mademoiselle de Lenclos mettent aussi le duc de la
-Rochefoucauld au nombre de ceux qu'elle avait eus pour amants[332]. Le
-même motif qui l'avait portée à ne rien négliger pour attirer à elle le
-comte de Saint-Paul l'engageait aussi à employer tous les moyens de
-séduction pour s'attacher le baron de Sévigné: son père revivait en lui,
-avec plus d'esprit, plus d'instruction et de talents; et ce jeune homme
-rappelait à Ninon le temps de sa jeunesse[333]. Dès qu'elle s'en crut
-aimée, elle voulut l'endoctriner et en faire un partisan de ses
-principes. Pour bannir tous les scrupules de ceux qu'elle mettait au
-nombre de ses favoris, pour les conserver ensuite comme amis, il lui
-importait de fasciner leur raison plus encore que leurs sens. Elle crut
-que cela lui serait facile avec Sévigné; mais elle se trompait. Dans sa
-vie licencieuse, Sévigné ne faisait que suivre le torrent des jeunes gens
-de la cour, des jeunes officiers, qui se modelaient sur le roi, et qui
-transgressaient les lois de l'Église sans méconnaître la pureté de leur
-origine. Sévigné respectait et aimait tendrement sa mère; il chérissait
-aussi sa sœur, et avait d'elle la plus haute opinion. Par elle, il se
-trouvait allié à la puissante maison de Grignan; et le caractère aimable
-de son beau-frère contribuait encore à faire prévaloir dans son cœur les
-affections de famille, et à les placer en première ligne. Madame de
-Sévigné[334] et Bossuet, que Sévigné fréquentait beaucoup alors, furent
-de puissants antagonistes pour combattre mademoiselle de Lenclos quand
-elle entreprit d'infiltrer dans l'esprit de son nouveau favori les
-principes irréligieux de sa philosophie épicurienne. Elle parut d'abord
-avoir plus de succès lorsqu'elle réclama les droits d'une amante, et
-qu'elle exigea que Sévigné lui sacrifiât la maîtresse qu'il avait avant
-de se donner à elle. Cette maîtresse était la Champmeslé, alors âgée de
-trente ans. Quoique ses traits fussent agréables, elle n'était point
-jolie; sa peau était brune, ses yeux petits et ronds; mais sa taille
-était bien prise, sa démarche et ses gestes gracieux et nobles, et le son
-de sa voix naturellement harmonieux[335]. Elle enchantait alors tout
-Paris par son talent. Madame de Sévigné n'en parle à sa fille qu'avec
-admiration, et ne pouvait se lasser de lui voir jouer le rôle de Roxane
-dans _Bajazet_. Jamais actrice, avant elle, n'émut si profondément les
-spectateurs, et ne leur fit répandre plus de larmes. Racine en devint
-amoureux la première fois qu'il la vit jouer dans une de ses pièces. Le
-poëte était jeune et beau; elle ne se montra pas cruelle, cela n'était
-pas dans ses habitudes; et un bon mot de Racine, mis en vers par lui ou
-par Boileau[336], puis raconté par Sévigné à sa mère, et par celle-ci à
-sa fille[337], prouve qu'elle n'en vivait pas moins bien avec son mari.
-Elle avait peu d'esprit, mais un grand usage du monde, de la douceur et
-une certaine naïveté aimable dans la conversation. Sévigné se crut aimé
-d'elle, et peut-être l'était-il; du moins il est certain qu'elle lui
-écrivait des lettres qui surprirent madame de Sévigné par cette
-chaleureuse et naturelle éloquence que la passion inspire aux plumes les
-plus inhabiles. Mademoiselle de Lenclos demanda ces lettres à Sévigné,
-qui les lui remit. Cependant il ne cessa point de voir celle qui les
-avait écrites et de lui donner de délicieux soupers, en compagnie de
-Racine et de Boileau. Le goût vif qu'il avait pour la littérature lui
-faisait rechercher l'amitié de ces deux grands poëtes. Boileau a dit de
-lui qu'il avait une mémoire surprenante, et qu'il retint presque en
-entier le dialogue sur les héros de roman. On l'imprima d'après Sévigné,
-longtemps avant que Boileau en eût livré le manuscrit à Brossette[338].
-Sévigné voulut garder ses deux maîtresses; mais il n'était pas un
-Soyecourt: par l'effet de ce partage, mademoiselle de Lenclos ne trouva
-pas en lui tout ce qu'elle espérait, et un grand refroidissement fut la
-conséquence de leur illusion détruite. Madame de Sévigné, qui s'était
-faite la confidente de son fils, trouvant mademoiselle de Lenclos bien
-plus dangereuse pour lui que la Champmeslé, profita des dispositions où
-elle le vit pour s'efforcer de le rejeter dans les bras de cette actrice.
-Elle y parvint, mais sans pouvoir l'arracher, comme elle l'avait espéré,
-à mademoiselle de Lenclos. Celle-ci, après avoir donné à Sévigné son
-congé comme favori, et exhalé son dépit de n'avoir pu le rendre plus
-amoureux, se calma, et le trouva assez aimable, assez spirituel pour
-désirer de le conserver au nombre de ses amis. Il ne refusa point cet
-honneur, et continua de fréquenter sa maison, de se plaire dans sa
-société[339]. Cela inquiétait madame de Sévigné: il semblait que sa
-destinée était de rencontrer, à toutes les époques de sa vie, Ninon,
-comme une fée malfaisante toujours occupée à mettre le trouble dans sa
-famille, toujours habile à lui enlever la confiance et la tendresse des
-hommes les plus chers à son cœur. Madame de Sévigné savait ce qui se
-passait chez mademoiselle de Lenclos par son fils et par les amis qui lui
-étaient communs avec elle; et voici ce qu'elle écrivait à madame de
-Grignan, après lui avoir raconté un bon mot de Ninon sur la comtesse de
-Choiseul[340]:
-
-«Mais qu'elle est dangereuse cette Ninon! Si vous saviez comme elle
-dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour
-pervertir les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de
-Saint-Germain[341], que nous avons vu quelquefois à Livry. Elle trouve
-que votre frère a la simplicité d'une colombe; il ressemble à sa mère;
-c'est madame de Grignan qui a tout le sel de la maison et qui n'est pas
-si sotte que d'être dans cette docilité. Quelqu'un pensa prendre votre
-parti, et voulut lui ôter l'estime qu'elle a pour vous: elle le fit
-taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption! Quoi!
-parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela
-cette bonne qualité sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être
-parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils sur ce
-chapitre. Ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame de la
-Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux.»
-
- [329] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres pour servir à l'histoire de
- mademoiselle de Lenclos_.
-
- [330] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 242-243. Elle
- eut un fils du marquis de Villarceaux et un aussi du marquis de
- Jarzé. Le comte de Coligny, que nous n'avons point nommé en cet
- endroit, paraît avoir précédé Jarzé comme amant de Ninon.
- DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres de Ninon de Lenclos_, p. 69.
-
- [331] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 juin 1672), t. III, p. 71, édit. G.;
- t. III, p. 7, édit. M.
-
- [332] DOUXMÉNIL, _Mémoires et lettres_, p. 70.
-
- [333] Conférez la 1re partie de ces _Mémoires_, p. 233 à 270, ch.
- XVII, XVIII et XIX.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 et 18 mars 1671), t.
- 1, p. 374 et 382, édit. G.; t. I, p. 288 et 295, édit. M.
-
- [334] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 288, édit. M.
- Conférez surtout l'admirable lettre du _marquis de Sévigné à la
- comtesse de Grignan_ (27 septembre 1696), que M. Monmerqué vient
- de publier, Paris, 1847, chez Dondey-Dupré (24 pages).
-
- [335] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t.
- XIV, p. 523.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1672), t. II, p.
- 347, édit. G.
-
- [336] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, t.
- XIV, p. 517. _Lettre de_ ROUSSEAU à Brossette, t. IV, p. 150 des
- _OEuvres de J.-B. Rousseau_.
-
- [337] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 avril 1671), t. II, p. 8, édit. G.;
- t. II, p. 7, édit. M.; t. I, p. 60, édit. de la Haye, 1726,
- in-12.
-
- [338] BOILEAU, _Discours sur le dialogue des héros de roman_,
- dans les _OEuvres_, t. V, p. 12, édit, de Saint-Marc.
-
- [339] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13, 15 et 18 mars, 8, 17, 15 et 22
- avril 1671), t. I, p. 374, 382, 404; t. II, p. 6, 22, 23, 28, 30,
- 33, édit. G.--_Ibid._, t. I, p. 288, 295, 313; t. II, p. 6, 18,
- 19, 25 et 27, édit. M.
-
- [340] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er avril 1671), t. I, p. 104, édit.
- G.; t. I, p. 313, édit. M.; t. I, p. 55, édit. de la Haye.
-
- [341] Un ami de Saint-Pavin. Voyez l'édition de ce poëte, 1759,
- p. 35, et la note de M. Monmerqué à l'endroit cité.
-
-Ces efforts, ainsi que nous l'avons dit, ne furent ni entièrement
-inutiles ni complétement victorieux; et madame de Sévigné, après avoir
-révélé[342] les confidences les plus intimes de son fils à celle à qui
-elle ne cachait rien, termine ainsi cette curieuse partie de sa
-correspondance avec madame de Grignan:
-
-«Je crois que le chapitre de votre frère vous a fort divertie. Il est
-présentement en quelque repos: il voit pourtant Ninon tous les jours,
-mais c'est en ami. Il entra l'autre jour avec elle dans un lieu où il y
-avait cinq ou six hommes: ils firent tous une mine qui la persuada qu'ils
-le croyaient possesseur. Elle connut leurs pensées, et leur dit:
-«Messieurs, vous vous damnez si vous croyez qu'il y ait du mal entre
-nous; je vous assure que nous sommes comme frère et sœur.» Il est vrai
-qu'il est comme fricassé; je l'emmène en Bretagne, où j'espère que je lui
-ferai retrouver la santé de son corps et de son âme. Nous ménageons, la
-Mousse et moi, de lui faire faire une bonne confession[343].»
-
- [342] Conférez surtout la lettre du 8 avril 1671. Cette lettre se
- trouve dans les deux premières éditions de 1726, et le chevalier
- Perrin fut ainsi forcé de la reproduire dans la sienne.
-
- [343] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1671), t. II, p. 45.
-
-Effectivement, Sévigné se trouva heureux du séjour des Rochers. Là, sous
-l'influence d'une mère aussi gaie, aussi aimable, aussi spirituelle que
-Ninon, et de dix ans plus jeune qu'elle, il goûta des joies tranquilles,
-et passa dans une sérénité parfaite des jours exempts d'inquiétude et de
-remords. Sa santé, que son double amour avait altérée, se rétablit. Mais,
-né avec un caractère faible, il est probable qu'après son retour à Paris
-il eût cédé à de nouvelles séductions, ou que, à l'exemple de plusieurs
-de ses compagnons d'armes, il se fût laissé entraîner dans de vulgaires
-débauches[344] si la guerre que Louis XIV préparait ne l'eût forcé de se
-rendre à l'armée[345].
-
- [344] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1671), t. II, p. 31, édit. G.;
- t. II, p. 25, édit. M.
-
- [345] _Ibid._ (1er janvier 1672); t. II, p. 329, édit. G.; t. II,
- p. 279, édit. M.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-1672.
-
- Des causes qui ont amené Louis XIV à faire la guerre aux
- Hollandais.--Commencements de cette guerre, qui produit une
- coalition et se termine par la paix de Nimègue.--Des diverses
- sociétés que fréquentait alors madame de Sévigné.--Personnages de la
- cour, de la robe.--Beaux esprits.--Lettres de madame de Sévigné
- pendant les six premiers mois de cette année, pour les nouvelles de
- guerre.--Des matériaux historiques.--Le désir d'aller voir sa fille
- la tourmente, parce qu'elle est retenue par la prolongation imprévue
- de la maladie de sa tante la Trousse.--Elle s'attriste d'être
- obligée de rester à Paris, lorsqu'elle avait résolu de partir.--Ce
- qu'elle répond à sa fille, qui lui avait demandé si elle aimait la
- vie.--Le comte de Grignan reconnaît tout ce qu'il lui doit pour le
- succès de ses démarches à la cour.--Elle faisait encore de la
- musique.--Elle se partage entre la société du _Faubourg_ et celle de
- l'_Arsenal_.--Quelles étaient les personnes qui composaient cette
- dernière société.--L'Arsenal était sous la surintendance de
- Louvois.--Faveur de ce dernier.--Il est fait ministre et admis au
- conseil.--Louis XIV règle les préséances dans le commandement
- de l'armée.--Il donne à Turenne la suprématie sur quatre
- maréchaux.--Résistance de ceux-ci.--Plusieurs sont exilés.--Ils se
- soumettent, et sont rappelés.--Résumé de cette campagne par
- Louis XIV.--Passage du Rhin.--Épître de Boileau.--Résultats
- glorieux.--Inconvénients de cette guerre.--On aliène des domaines de
- l'État, on mécontente les protestants, on ruine et on décime la
- noblesse.--Rareté de l'argent.--Équipages à faire.--On partait comme
- volontaire.--Sévigné part en qualité de guidon des gendarmes du
- Dauphin.--Paris désert.--Douleur de toutes les dames lorsqu'elles
- apprennent la mort du comte de Saint-Paul.--Louis XIV nomme un
- conseil de régence, et fait la reine régente.--Madame de la Vallière
- reste à Saint-Germain en Laye.--Madame de Montespan se retire au
- lieu nommé le Genitoy, où Louis XIV va la voir.--Il voit aussi ses
- enfants.--Madame Scarron était à ce rendez-vous.--Conduite qu'elle
- se trace.--Quelle est la cause principale de l'influence qu'elle
- commence à acquérir.--Effets fâcheux du scandale donné par le
- roi.--Pour excuser ses faiblesses, il les protége dans les
- autres.--Il soustrait la duchesse de Mazarin à la puissance
- maritale.--Dangers auxquels étaient exposées les femmes jeunes et
- jolies à la cour de Louis XIV.--Nécessité de faire connaître les
- aventures de la marquise de Courcelles.
-
-
-On était loin sans doute de ce fanatisme cruel qu'avaient développé chez
-tous les peuples de l'Europe les progrès de la réforme. La belliqueuse
-Allemagne ne se divisait plus pour assurer, sur les champs de bataille,
-le triomphe d'une opinion religieuse. L'Angleterre, quoique mécontente de
-son roi, ne se rappelait pourtant qu'avec effroi les maux causés par le
-puritanisme et la tyrannie de Cromwell. La France abhorrait les souvenirs
-de la Ligue; et les déchirements de la Fronde n'avaient servi qu'à lui
-faire mieux goûter la tranquillité dont on jouissait. Mais le désir de
-l'indépendance avait été à la fois la cause et l'effet du protestantisme;
-il avait germé dans tous les cœurs, il était devenu un besoin pour cette
-classe toujours croissante de la population, qui s'élevait par le
-commerce et l'industrie. Lorsque cette inquiète agitation des esprits eut
-cessé de se diriger vers les questions religieuses, elle envahit les
-théories politiques: on vit naître alors cette sourde haine contre
-l'autorité, ce penchant au républicanisme, dont les souverains de
-l'Europe ressentirent d'autant plus promptement les effets qu'il avait
-trouvé un organe puissant par tout l'univers dans la Hollande.
-
-Ces provinces néerlandaises, que les rois de l'Europe aidèrent à
-s'affranchir de la dépendance de l'Espagne, avaient, lors du traité
-d'Aix-la-Chapelle, protégé l'Espagne contre l'ambition de Louis XIV. En
-moins d'un siècle, cette réunion de petites républiques était devenue la
-première puissance maritime du monde: orgueilleuse de ses colonies, de
-ses richesses et de son influence en Europe, elle donnait refuge à tous
-ceux que blessait l'autorité despotique des monarques; elle réimprimait
-les libelles publiés contre eux, et surtout ceux contre le roi de France,
-contre sa politique et son gouvernement; elle faisait frapper des
-médailles où se manifestait l'arrogance républicaine; et, usant du droit
-d'un État libre, elle faisait des lois de douanes utiles à son commerce,
-mais nuisibles au commerce de la France. Louis XIV, qu'elle blessait par
-tant de côtés, sut la priver de tous ses alliés[346] en leur persuadant
-qu'en déclarant la guerre à la Hollande il n'avait pour but que de
-mortifier l'orgueil de marchands assez audacieux pour s'ériger en
-arbitres des potentats. La Hollande fut envahie par une armée de 176,000
-hommes, conduite et dirigée par Turenne et Condé[347], le roi présent
-avec l'élite de la noblesse de France[348]. Il n'en fallait pas tant
-pour accabler la malheureuse république, aussi habile à combattre sur mer
-qu'elle était incapable de se défendre sur terre, autrement que par son
-or. Cependant le patriotisme et le courage du désespoir l'empêchèrent de
-succomber sous les premiers et terribles coups qui lui furent portés.
-Fille de l'Océan, sur lequel elle avait conquis son territoire, elle
-appela l'Océan à son secours, et lui livra ses vertes campagnes. Les
-flots qui les couvrirent protégèrent contre l'ennemi vainqueur les
-remparts qui renfermaient les principales richesses et les derniers
-défenseurs de la république. Tous les souverains s'émurent à la nouvelle
-de cette terrible et menaçante invasion; ils armèrent: Louis XIV, qui eut
-à combattre seul contre tous, fut obligé de diviser sa redoutable armée
-pour faire face à tous ses ennemis, et la Hollande fut sauvée. Alors on
-ouvrit à Cologne des conférences, qui, prolongées depuis à Nimègue, se
-terminèrent, après cinq ans, par une paix générale[349]. La guerre n'en
-continua pas moins pendant le cours de ces négociations. La
-correspondance de madame de Sévigné jette quelquefois une vive lumière
-sur les événements de cette glorieuse période de notre histoire
-nationale.
-
- [346] MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne
- sous Louis XIV_, t. III, p. 258 (21 et 31 décembre, traité entre
- Charles II et Louis XIV), p, 291; (10 juillet 1671, traité avec
- le duc de Brunswick), p. 348; (avec l'empereur, 21 novembre et 18
- décembre 1671), p. 548 et 553. (La Suède est aux enchères.
- Courtin appelle les Suédois les Gascons du Nord. Le 14 avril
- 1672, le traité de confédération de la Suède et de la France
- contre la Hollande est signé).--_Ibid._, t. III, p. 558, 638.
- (Bonsy, archevêque de Toulouse, et le marquis de Villars
- négocient à Madrid.)
-
- [347] MIGNET, _Négociations, etc._, t. III, p. 666; t. IV, p. 1.
-
- [348] Voyez la longue liste des beaux noms que donne du Londel
- dans ses _Fastes_, p. 207.
-
- [349] MIGNET, _Négociations relatives à la succession d'Espagne
- sous Louis XIV_, t. III, p. 610. (Manifeste de guerre contre la
- Hollande), t. III, p. 160; t. IV, p. 269. (Paix entre
- l'Angleterre et la Hollande), t. IV, p. 277. (Rupture des
- conférences, l'électeur de Cologne enlevé), t. IV, p. 289.
- (Seconde conquête de la Franche-Comté), t. IV, p. 299. (Belle
- campagne de Turenne en Alsace), t. IV, p. 299, 364, 366, 521.
- (Charles II devient hostile à la France), t. IV, p. 678 et 706.
- La paix se conclut.
-
-Les cercles dans lesquels madame de Sévigné se trouvait mêlée par la
-nécessité des affaires, par les convenances de société ou les besoins de
-l'amitié comprenaient tout ce qu'il y avait alors dans Paris de
-personnages illustres ou considérables. Déjà nos lecteurs en connaissent
-une grande partie; mais la suite de la correspondance de madame de
-Sévigné nous introduit auprès de beaucoup d'autres, sur lesquels les
-mémoires du temps nous donnent des détails curieux. Nous nous
-contenterons de rappeler ici les noms des principaux: MADEMOISELLE[350],
-les Condé et Gourville; avec eux, les duchesses de Rohan, d'Arpajon, de
-Verneuil, de Gesvres; les Lavardin[351], surtout la femme du duc de
-Chaulnes; les d'Albret, les Beringhen, les Richelieu, les Duras, les
-Charost, les Villeroi, les Sully, les Castelnau, les Louvigny. C'est dans
-ces sociétés que brillaient l'abbé Têtu et Barillon, qui fut ambassadeur
-en Angleterre: celui-ci était alors, ainsi que le marquis de Beuvron,
-éperdument amoureux de madame Scarron; mais elle sut contenir toute cette
-passion dans les limites de l'amitié la plus dévouée[352]. Dans
-l'épée, nous citerons Dangeau, le comte de Sault, qui fut duc de
-Lesdiguières[353], illustré par les vers de Boileau; le comte de Guiche,
-frère de madame de Monaco, et l'amant de la duchesse de Brissac[354].
-Dans les femmes d'un rang plus ou moins élevé, nous devons nommer: la
-maréchale d'Humières, dont le mari était parent de madame de Sévigné et
-de Bussy; madame du Puy du Fou[355], madame Duplessis-Bellière, les
-Créqui, les Guiche, les Sully; l'abbesse de Fontevrault, madame de
-Thianges, la comtesse de Fiesque, sa sœur, et sa voisine, cette belle
-madame de Vauvineux, que madame de Sévigné appelait Vauvinette; les
-Verneuil, les d'Entragues, la comtesse d'Olonne, la marquise de
-Courcelles, la marquise d'Huxelles, madame de Puisieux, et avec eux toute
-la société de la cour[356]. Dans la robe, les d'Ormesson[357], le
-président et la présidente Amelot[358], les de Mesmes, les d'Avaux, que
-l'abbé de Coulanges recevait à Livry[359]; les Colbert, les Pomponne, les
-Louvois. A cette nombreuse liste il faut ajouter encore, comme étant de
-la société intime de madame de Sévigné, toutes les personnes d'Aix qui
-avaient vu sa fille, tous ses amis et ses parents; Turpin de Crissé,
-comte de Sansei, et sa femme; Anne-Marie de Coulanges, le marquis et la
-marquise de la Trousse, ses cousins; enfin Retz, que madame de Sévigné
-appelait _son cardinal_. N'omettons par les beaux esprits du temps,
-Molière, Racine, Despréaux, qui lisait alors dans ces sociétés _le
-Lutrin_ et l'_Art poétique_, et la Fontaine le conteur; puis après,
-Guilleragues, Benserade, Corbinelli, Langlade[360], l'abbé de la
-Victoire; et encore d'autres alliés, d'autres parents, le duc de Brancas,
-la bonne madame de Troche (_Trochanire_), bien établie à la cour, qui eut
-le talent de s'y faire beaucoup d'amis, et si jalouse de l'attachement
-que madame de Sévigné portait à madame de la Fayette[361]. On peut
-remarquer que madame de Sévigné prend part à tout ce qui passe autour
-d'elle dans la haute société, et que cependant elle est très-exacte à se
-rendre à la messe des Minimes de la place Royale, qui était celle de la
-noblesse et du grand monde; qu'elle ne manquait pas un sermon de
-Bourdaloue et de Mascaron, ce qui ne l'empêchait pas d'aller aussi
-admirer la Champmeslé dans _Bajazet_, de se rendre à la belle fête donnée
-à l'hôtel de Guise pour le mariage de mademoiselle d'Harcourt et du duc
-de Cadaval[362], et d'assister à la magnifique pompe funèbre du
-chancelier Séguier. Sa plume trace le récit de la mort de la princesse de
-Conti, cette nièce de Mazarin, la mère des pauvres, tant regrettée; celle
-de MADAME douairière, qui laissait MADEMOISELLE maîtresse du Luxembourg:
-elle nous fait assister à l'incendie de l'hôtel du comte de Guitaud et
-aux noces du mariage de la belle la Mothe-Houdancourt avec le hideux duc
-de Ventadour[363].
-
- [350] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 189, édit. M.
-
- [351] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1671 et 1672 _passim_).--L'abbé
- ARNAULD, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 302-306.--SAINT-SIMON,
- _Mémoires authentiques_, t. III, p. 207.
-
- [352] CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 415-420.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (13 juin 1684), t. I, p. 428.
-
- [353] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 avril, 23 décembre 1671), t. II, p.
- 317, édit. G.; t. II, p. 37, 69, 159, 162.
-
- [354] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1672), t. II, p. 486.
-
- [355] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 490.
-
- [356] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 273.--CAYLUS,
- _Mém._, t. LXVI, p. 415.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril, 23
- décembre, 13 mai, 14 octobre 1671).--_Ibid._ (6 avril 1672), t.
- II, p. 451.--_Ibid._ (11 mars 1671), t. I, p. 369, édit. G.
-
- [357] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 130 et 193.--SAINT-SIMON,
- _Mémoires_, t. X, p. 151-153.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (23 décembre
- 1671), t. II, p. 319 et 320.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. III, p.
- 76, 133; t. IV, p. 36 et 253.
-
- [358] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 et 18 février), t. II, p. 322 et
- 330.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 33.--RETZ, _Mémoires_,
- t. XLVI, p. 87; t. XLVII, p. 217.--TALLEMANT DES RÉAUX,
- _Historiettes_, t. IV, p. 340 et 342. Cette historiette de
- Tallemant, sur le président Amelot, est démentie par Conrart et
- les Mémoires contemporains les mieux informés.
-
- [359] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 août 1672), t. II, p. 492.--_Ibid._,
- années 1671 et 1672, _passim_.--_Ibid._ (13 mai 1671), t. II, p.
- 68, édit. G.--BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. V, p.
- 91.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. III, p. 47.
-
- [360] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars 1671), t. I, p. 373, et 13
- octobre 1673.
-
- [361] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1671, 3 février 1672, 26 mars
- 1680, 2 mai 1689), t. I, p. 311; t. II, p. 372; t. VI, p.
- 416.--(2 mai 1689), édit. G.--_Ibid._, t. I, p. 236; t. II, p.
- 315; t. VI, p. 210; t. IX, p. 295.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t.
- IV, p. 311.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. III, p. 311.--_Lettres
- de_ SÉVIGNÉ, années 1671-1672 _passim_.--SAINT-SIMON, _Mémoires
- authentiques_, t. I, p. 196; t. II, p. 207.--SOMAIZE, _le Grand
- Dictionnaire des Précieuses_, 1661; in-12, t. I, p. 79.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (20 et 27 avril 1671), t. II, p. 48 et 465, édit.
- G.--(22 août 1676), t. IV, p. 407, édit. G.--(11 décembre 1675),
- t. IV, p. 240.--(13 février, 1er mai 1672, 28 décembre 1673, 24
- novembre 1679, 28 septembre 1680), t. I, p. 324; t. II, p. 54; t.
- III, p. 282; t. VI, p. 216, 217.--GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII,
- p. 305 à 308.
-
- [362] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 janvier, 9 février 1671), t. 1, p.
- 229-315, édit. G.; t. I, p. 225 et 238, édit. M.--_Ibid._ (6 mai
- 1672), t. III, p. 7-11, édit. G.; t. II, p. 422, édit.
- M.--_Ibid._ (27 février et 13 mars 1671), t. I, p. 347, 373,
- édit. M.--(27 juin, 13 mars), t. I, p. 265 et 288, édit. M.--LA
- FAYETTE, _Mémoires_, t. LXIV, p. 422.--CONRART, _Mémoires_, t.
- XLVIII, p. 282.
-
- [363] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (5 février 1672), t. II, p. 374, édit.
- G.--_Ibid._ (6 avril 1672), t. II, p. 450, édit. M.--L'abbé
- Guiton ou Guéton, mentionné dans la lettre sur l'incendie de
- l'hôtel du comte de Guitaud, était un ami du poëte Santeul. Voyez
- SANTOLII _opera poetica_, 1696, p. 361.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6
- août 1672), t. II, p. 450, édit. G.--_Recueil de gazettes_ (30
- avril 1672), p. 1072.--Marguerite, duchesse douairière d'Orléans,
- mourut à cinquante-sept ans.
-
-Toutes ces occupations, tout ce monde ne faisaient pas oublier à madame
-de Sévigné Blanche, sa petite-fille, ni le fils de Bussy, étudiant au
-collége de Clermont[364]. C'est surtout dans les six premiers mois de
-l'année 1672, si fertiles en grands événements militaires, que la
-correspondance de madame de Sévigné avec sa fille est très-active, et
-offre plus d'instruction pour l'histoire. Jamais elle ne mena une vie
-plus agitée et plus tourmentée. Le bruit courait que la guerre allait
-avoir lieu; son fils était parti pour l'armée; non-seulement elle était
-privée de sa société, mais ses craintes maternelles étaient grandes[365].
-Elle avait promis à sa fille de l'aller voir en Provence, et elle était
-dévorée du désir de remplir sa promesse; mais la maladie de sa tante la
-retenait à Paris. Chaque jour madame de la Trousse était près de sa fin,
-et cependant des semaines, des mois s'écoulaient dans des crises qui,
-sans donner aucun espoir de salut, ne permettaient pas de fixer l'époque
-du terme fatal. Tantôt madame de Sévigné espérait que la maladie
-traînerait en longueur; alors elle se décidait à se mettre en route; mais
-à peine sa résolution était-elle prise que des symptômes alarmants se
-manifestaient et que la crainte d'abandonner dans ses derniers moments
-cette tante qu'elle aimait la forçait à différer son départ. Cette
-alternative cruelle, ces anxiétés constantes, ce combat entre les pieux
-devoirs qu'elle remplissait près de sa parente et la privation de cette
-joie du cœur, qu'elle se promettait depuis si longtemps, d'aller
-rejoindre sa fille; ce projet de voyage, caressé par sa vive imagination,
-toujours près d'être exécuté et toujours différé, lui donnaient des
-mouvements d'impatience, et lui faisaient former des vœux que
-réprimaient aussitôt de poignants remords. Cette torture de l'âme fut
-portée à son plus haut degré par la douleur que lui causa la mort du
-chevalier de Grignan, le plus aimable de tous ceux de son nom: il
-plaisait à sa fille, jusqu'à donner matière à la malignité des
-chansonniers; il était aussi le compagnon de son fils, et fut pleuré par
-les deux familles[366]. Madame de Sévigné, dans cet état de profonde
-tristesse et de découragement[367] qui nous fait souvent regretter
-d'avoir reçu une existence qui doit finir, exprime à sa fille ses plus
-intimes pensées, où tant de personnes sensibles et pieuses se
-reconnaîtront[368]. «Vous me demandez, ma chère enfant, si j'aime
-toujours bien la vie. Je vous avoue que j'y trouve des chagrins cuisants;
-mais je suis encore plus dégoûtée de la mort: je me trouve si malheureuse
-d'avoir à finir tout ceci par elle que, si je pouvais retourner en
-arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve dans un engagement qui
-m'embarrasse: je suis embarquée dans la vie sans mon consentement; il
-faut que j'en sorte, cela m'assomme. Et comment en sortirai-je? par où,
-par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition? souffrirai-je
-mille et mille douleurs qui me feront mourir désespérée? aurai-je un
-transport au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-je avec
-Dieu? qu'aurai-je à lui présenter? n'aurai-je aucun autre sentiment que
-celui de la peur? que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je
-digne de l'enfer? Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou
-que de mettre son salut dans l'incertitude, mais rien n'est si naturel;
-et la sotte vie que je mène est la chose du monde la plus aisée à
-comprendre. Je m'abîme dans ces pensées, et je trouve la mort si
-terrible que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les
-épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre
-éternellement? Point du tout; mais si on m'avait demandé mon avis,
-j'aurais bien aimé mourir entre les bras de ma nourrice: cela m'aurait
-ôté bien des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien
-aisément.» Ainsi parlait une femme riche, honorée, aimée, brillante de
-santé; qui enfin, par les bienfaits privilégiés de la Providence, se
-trouvait en possession de tous les éléments de bonheur!
-
- [364] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 475, édit.
- G.; t. II, p. 400, édit. M.
-
- [365] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er janvier, 17 février, 9 mars 1672),
- t. II, p. 329, 331, 418, 420, édit. G.; t. II, p. 279, 332, 355.
-
- [366] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10, 12, 24 février 1672). Voyez,
- ci-dessus, 2e partie des _Mémoires_, p. 286.
-
- [367] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 469, édit.
- G.; t. II, p. 395, édit. M.
-
- [368] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (16 mars 1672), t. II, p. 424, édit. G.;
- t. II, p. 361, édit. M.
-
-Pourtant madame de Sévigné ne se laissait point abattre par la
-mélancolie. Elle mettait à profit le retard qu'éprouvait son voyage pour
-se rendre utile à son gendre. Sans cesse elle allait à la quête des
-nouvelles les plus récentes et les plus sûres, pour les écrire
-sur-le-champ à sa fille. Il faut que le comte de Grignan ait exprimé
-vivement, dans une des lettres qu'il lui écrivit, sa reconnaissance du
-service qu'elle lui avait rendu, puisqu'elle juge à propos de repousser
-comme des flatteries ce qu'il avait dit à cet égard.
-
-«Vous me flattez, mon cher comte: je ne prends qu'une partie de vos
-douceurs, qui est le remercîment que vous me faites de vous avoir donné
-une femme qui fait tout l'agrément de votre vie. Oh! pour cela, je crois
-que j'y ai un peu contribué; mais pour votre autorité dans la province,
-vous l'avez par vous-même, par votre mérite, votre naissance, votre
-conduite: tout cela ne vient pas de moi.» Puis elle ajoute aussitôt, en
-s'adressant à sa fille, un détail qui prouve que, malgré son âge et les
-tourments qui l'assiégeaient, elle s'occupait encore de musique[369].
-«Ah! que vous perdez que je n'aie pas le cœur content! Le Camus m'a
-prise en amitié; il dit que je chante bien ses airs, il en fait de
-divins: mais je suis triste, et je n'apprends rien; vous les chanteriez
-comme un ange. Le Camus estime fort votre voix et votre science. J'ai
-regret à ces sortes de petits agréments que nous négligeons: pourquoi les
-perdre? Je dis toujours qu'il ne faut pas s'en défaire, et que ce n'est
-pas trop de tout. Mais que faire quand on a un nœud à la gorge?»
-
- [369] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juin 1672), t. III, p. 52, édit. G.;
- t. II, p. 460, édit. M.; t. II, p. 169, édit. 1734.
-
-C'était principalement entre les sociétés du _Faubourg_ et de l'_Arsenal_
-que madame de Sévigné se partageait: dans la première, celle de la
-Rochefoucauld, du prince de Marsillac, de madame de la Fayette, elle
-apprenait les nouvelles de cour; dans la seconde, tout ce qui concernait
-la guerre. La tête en quelque sorte de cette seconde société était celle
-du comte de Lude, grand maître de l'artillerie. Cette société se
-composait de personnes demeurant dans le quartier, liées avec madame de
-Sévigné depuis sa jeunesse; qui, comme elle, avaient brillé au temps de
-la Fronde, et conservé, accru même leur influence dans le beau monde.
-C'étaient surtout la marquise et le marquis de Villars, qu'on avait
-surnommé _le bel Orondate_[370]; il fut une des brillantes conquêtes de
-la marquise de Gourville[371]. Chez la marquise de Villars se
-réunissaient madame de Fontenac et mademoiselle d'Outrelaise, deux femmes
-inséparables, dites les _divines_ dans le temps de leur jeunesse et qui
-conservaient encore ce surnom. La première, femme d'esprit et d'empire,
-dit Saint-Simon[372], refusa de suivre son mari lorsqu'il fut nommé, en
-cette année 1672, gouverneur du Canada[373]: c'est celle que madame de
-Maintenon a choisie pour conseil dans le moment le plus critique de sa
-vie[374]. La liaison de madame de Sévigné avec le comte de Guitaud[375]
-se resserra encore lorsque celui-ci obtint le gouvernement des îles
-Sainte-Marguerite, parce qu'alors il eut des rapports de service avec le
-comte de Grignan. Sa femme, beaucoup plus jeune que lui, devint grosse,
-et accoucha en même temps que madame de Grignan[376]. Madame de Guitaud,
-avec beaucoup d'esprit, était recherchée du grand monde, d'où l'écartait
-son penchant à la dévotion. Il n'en était pas ainsi de la comtesse de
-Saint-Géran[377], qui faisait partie de cette société de l'Arsenal, et
-qui attirait si souvent dans ce quartier madame de Sévigné. La comtesse
-de Saint-Géran, charmante d'esprit et de corps, poussant à un point
-extrême la recherche, la délicatesse, la propreté dans les plaisirs de la
-table, était fort recherchée à la cour, où sa charge de dame du palais de
-la reine lui donnait du crédit: réservée dans sa conduite, elle
-remplissait avec exactitude tous ses devoirs pieux; mais elle ne put
-résister aux séductions du brillant Seignelay, le fils aîné de Colbert.
-Il l'aima, et en fut aimé. Madame de Saint-Géran était l'amie intime de
-la marquise de Villars, et ces deux jeunes femmes se rendaient agréables
-à madame de Sévigné à cause de l'amitié qu'elles avaient pour madame de
-Grignan[378]. La duchesse de Brissac, coquette et légère, plaisait à
-madame de Sévigné par ses qualités aimables. Les mœurs dépravées du duc
-de Brissac[379] disposèrent tout le monde à l'indulgence pour les
-faiblesses et les intrigues galantes de sa femme[380] avec le jeune duc
-de Longueville (le comte de Saint-Paul), le comte de Guiche[381] et le
-marquis Henri d'Harcourt.
-
- [370] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 29, 30; t.
- II, p. 215.--_Lettre de madame_ DE VILLARS, édit. 1762 ou édit,
- 1805.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 396 et
- 397.--Madame DE CAYLUS, _Mémoires_, t. LXVI, p. 415.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (27 août 1671), t. II, p. 48.--MONTAUSIER, _Mémoires_,
- t. XLI, p. 382.--LORET, _Muse historique_, liv. IV, p.
- 18.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p. 29, 30; t.
- II, p. 115.
-
- [371] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. IV, p. 296, édit.
- in-8º.
-
- [372] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p. 114, 115 et
- 299.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. IV, p. 417.--LORET,
- _Muse historique_, liv. IV, p. 10.--_Ménagiana_, t. IV, p.
- 7.--_Recueil de chansons historiques et choisies_, t. II, p. 193.
-
- [373] Voyez le _Recueil de gazettes_, 1673, in-4º.--SAINT-SIMON,
- _Mémoires authentiques_, t. II, p. 114, 115, 299; t. VII, p.
- 174.--_Recueil de chansons choisies_, t. II, p. 193.--SEGRAIS,
- _Mémoires_, dans ses _OEuvres_, t. II, p. 147 et 229.--TALLEMANT
- DES RÉAUX, t. IV, p. 236, 296, 417.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27
- avril, 23 décembre 1671), t. II, p. 45 et 306, édit. G.--SEGRAIS,
- _OEuvres_, 1758, in-12, p. 76.--BUSSY, _Nouvelles lettres_, t. V,
- p. 154.--_Lettres de madame de la Fayette à la marquise de
- Sablé_, dans l'ouvrage de DELORT, intitulé _Mes voyages aux
- environs de Paris_, t. I, p. 219.--GOURVILLE, _Mémoires_, t.
- LXIV, p. 457, 459 462.
-
- [374] MAINTENON, _Lettres_, édit. de Sautereau de Marsy, chez
- Léopold Collin, t. II, p. 202. L'éditeur doute que ce soit la
- même que la _divine_, mais à tort.
-
- [375] Guillaume Pechpeirou Comenge, comte de Guitaud, marquis
- d'Époisses.
-
- [376] DELORT, _Histoire de l'homme au masque de fer_, p. 52.
-
- [377] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 février et 20 mars 1671, 16 et 25
- octobre 1673), t. I, p. 343, 388; t. III, p. 191 et 196.
-
- [378] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. I, p.
- 350.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1671, 8 janvier 1676, 25
- décembre 1679, 22 décembre 1688, 19 mars 1696), t. II, p. 45; t.
- IV, p. 302; t. VI, p. 284; t. IX, p. 47, édit. G.--Le nom de
- madame de Saint-Géran était Françoise-Madeleine-Claude de
- Warignies. Sur le comte de Saint-Géran, voyez TALLEMANT DES
- RÉAUX, t. V, p. 162; 1666, in-8º.
-
- [379] _Recueil de chansons_, t. IV, p. 37.
-
- [380] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 mars et 22 avril 1671), t. I, p.
- 372; t. II, p. 30; édit. G.--SAINT-SIMON, _Mémoires
- authentiques_, t. II, p. 254.--_OEuvres_, t. IX, p. 64.
-
- [381] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 janvier 1672), t. II, p. 345.--(19
- mai 1676).--_Recueil de chansons historiques_, Mss. Biblioth.
- royale, t. V, p. 43.
-
-Tout ce quartier de l'Arsenal était placé sous la surintendance de
-Louvois, qui jouissait alors d'une grande faveur. Louis XIV le fit
-ministre, et lui donna, comme tel, entrée au conseil[382]. Les détails
-qui nous ont été transmis sur les préparatifs de cette guerre nous
-apprennent avec quelle habileté Louis XIV avait su organiser sa vaste
-administration. Un ordre émané de lui régla que, lors de la jonction de
-plusieurs corps d'armée, le droit de commander en chef serait dévolu,
-après le roi, à MONSIEUR, ensuite au prince de Condé, puis à M. de
-Turenne, et que dans ce dernier cas tous les maréchaux de France seraient
-tenus d'obéir à celui-ci[383]. Cet ordre déplut aux maréchaux. Madame de
-Sévigné nous initie aux moyens de persuasion et de douceur que Louis XIV
-tenta auprès des plus renommés avant de forcer l'obéissance par des
-mesures de rigueur. Bellefonds, de Créqui et d'Humières firent des
-remontrances, et résistèrent aux volontés du monarque: ils furent exilés,
-et il ne leur fut permis de rentrer au service qu'après avoir promis une
-entière soumission. Louvois fomentait secrètement cette résistance des
-maréchaux en haine de Turenne, qu'il n'aimait pas; mais Louis XIV ne se
-confiait pas uniquement à son ministre, et concertait lui-même ses plans
-de campagne avec Turenne et avec le prince de Condé. Ces deux grands
-capitaines correspondaient, pour les principales résolutions
-stratégiques, avec le monarque directement, et avec Louvois pour les
-besoins de leur armée et le détail des opérations militaires[384]. Louis
-XIV écrivait de sa main des instructions pour Louvois; celui-ci faisait
-des rapports détaillés de tous les ordres donnés par lui au nom du roi.
-Le roi les renvoyait à Louvois après les avoir lus et avoir mis en marge
-ce qu'il approuvait ou désapprouvait, supprimant, modifiant, ajoutant au
-travail de son ministre, et dirigeant ainsi réellement par lui-même,
-jusque dans les moindres détails, toutes les opérations de la guerre,
-comme aussi les négociations qu'elle nécessitait.
-
- [382] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (vendredi 5 février 1672), t. II, p.
- 376, édit. G.; t. II, p. 316, édit. M.
-
- [383] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 124 et 125.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (24 et 29 avril. BUSSY, 1er mai 1672), t. II, p.
- 476-478-483, édit. G.; t. II, p. 402 à 415, édit. M.--_Recueil de
- gazettes_, p. 441 (5 mai 1672).
-
- [384] LOUIS XIV, _OEuvres_, _Mémoires militaires_. Guerre de
- 1672, t. III, p. 115-193.--GRIFFET, _Recueil de lettres pour
- servir d'éclaircissements à l'histoire militaire du règne de
- Louis XIV_, t. I, p. 1-268.
-
-Aussi se ressouvenait-il toujours avec un juste orgueil des succès de
-cette campagne, que Boileau immortalisa par un poëme[385], l'année même
-qu'elle se termina. Voici comme Louis XIV, dans les mémoires militaires
-qu'il a écrits longtemps après, résume lui-même d'une manière très-noble
-cette belle époque de sa vie[386]:
-
-«Après avoir pris toutes les précautions de toutes les manières, tant par
-des alliances que par des levées de troupes, des magasins, des vaisseaux
-et des sommes considérables d'argent, j'ai fait des traités avec
-l'Angleterre, l'électeur de Cologne et l'évêque de Munster, pour attaquer
-les Hollandais; avec la Suède, pour tenir l'Allemagne en bride; avec les
-ducs d'Hannover et de Neubourg, et avec l'empereur, pour qu'ils ne
-prissent aucune part dans les démêlés qui allaient se mouvoir. Comme j'ai
-été obligé de faire des dépenses immenses de tous côtés pour cette
-guerre, tant devant que dans le fort de mes travaux, je me suis trouvé
-bien heureux de m'être préparé, comme j'ai fait depuis longtemps; car
-rien n'a manqué dans mes entreprises; et, dans le cours de cette guerre,
-je peux me vanter d'avoir fait ce que la France peut faire seule. Il en
-est sorti dix millions pour mes alliés; j'ai répandu des trésors, et je
-me trouve en état de me faire craindre de mes ennemis, de donner de
-l'étonnement à mes voisins et du désespoir à mes envieux. Tous mes sujets
-ont secondé mes intentions de tout leur pouvoir: dans les armées par leur
-valeur, dans mon royaume par leur zèle, dans les pays étrangers par leur
-industrie et leur capacité. Pour tout dire, la France a fait voir la
-différence qu'il y a des autres nations à celle qu'elle produit[387].»
-
- [385] _Épistre au roi, du sieur D***_; in-4º de 10 pages. Paris,
- Léonard, 1672. (Le permis d'imprimer, signé _la Reynie_, est daté
- du 17 août 1672.)
-
- [386] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 199.
-
- [387] LOUIS XIV, _OEuvres_, t, III, p. 130.
-
-Mais c'est à la promptitude de ses succès, c'est à la facilité avec
-laquelle il se contentait des résultats qui satisfaisaient son orgueil
-que sont dus les revers que Louis XIV subit à la fin de son règne. Ils le
-forcèrent enfin de convenir, à son lit de mort, qu'il avait trop aimé la
-guerre: non, s'il ne l'avait aimée que pour la grandeur de la France; car
-s'il eût alors consolidé, par une paix durable et d'utiles alliances,
-une partie de ses conquêtes, et s'il eût appliqué à la prospérité de
-l'agriculture et du commerce son aptitude aux grandes choses, il eût
-évité les reproches de sa conscience, et rien n'eût terni l'éclat d'un
-nom resté glorieux malgré tant de fautes.
-
-Pour subvenir aux dépenses énormes de cette guerre, Colbert se vit forcé
-d'user de ressources ruineuses et d'aliéner les domaines de l'État: comme
-ils étaient inaliénables selon les lois, on viola les lois par un édit.
-Ce qui était un mal plus grave, pour faire enregistrer cet édit on
-corrompit les magistrats[388]; on augmenta les impôts, que Colbert
-faisait principalement peser sur l'agriculture, afin de protéger le
-commerce et l'industrie. Enfin, la Hollande était un pays éminemment
-protestant; et ce fut un effet désastreux de la guerre contre cette
-république, qui s'était affranchie du joug d'un despote catholique et
-persécuteur, d'exciter, pour les souffrances qui lui étaient infligées
-par le monarque français, les sympathies des protestants de France; de
-faire naître la défiance du monarque contre ceux de cette communion qui
-le servaient avec zèle et avec talent. De là des mesures de précaution et
-de sûreté qui lui aliénaient cette portion de ses sujets, presque tous
-hommes dévoués, magistrats pleins d'honneur, militaires éprouvés, riches
-commerçants, habiles manufacturiers. Sous ce rapport, on peut dire avec
-vérité que cette guerre contre la Hollande, qui paraît être la campagne
-la plus glorieuse du règne de Louis XIV, a au contraire été l'événement
-dont les conséquences devaient être les plus funestes aux intérêts de la
-France et de son monarque.
-
- [388] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. V, p. 495. Lettre de Colbert au
- roi, en date du 5 mai 1672.--CLÉMENT, _Histoire de Colbert_, p.
- 354.
-
-Ce que les lettres de madame de Sévigné font bien ressortir sur les
-inconvénients de la guerre, c'est que chaque campagne était une cause de
-ruine pour la noblesse, principal soutien du trône. Tous ceux qui
-composaient la cour du roi et qui briguaient des commandements étaient
-endettés par le luxe de la cour, par les habitudes de jeu et de
-dissipation qui y régnaient; et comme il leur fallait acheter des
-chevaux, des armes, des équipages de guerre, pour pouvoir se rendre à
-l'armée, ils étaient obligés d'avoir recours aux usuriers, et
-s'endettaient encore: souvent ils n'avaient plus d'autre ressource que
-les libéralités du roi, toujours prodiguées au détriment des finances du
-royaume. Cette noblesse, qui par sa valeur se faisait en temps de guerre
-décimer sur les champs de bataille, était en temps de paix ou dans les
-intervalles des campagnes obséquieuse et mendiante auprès du
-pouvoir[389]. Madame de Sévigné fut contrainte à de grandes dépenses pour
-son fils; elle donna de l'argent à Barillon, pour le lui remettre pendant
-la campagne. Pour consoler son cousin Bussy de n'avoir pu obtenir du roi
-un commandement, elle lui dit que l'argent est si rare, et les emprunts
-qu'on est obligé de faire pour aller à la guerre si considérables et si
-difficiles qu'il peut se vanter d'être le seul homme de sa qualité qui
-ait conservé du pain[390]. Sans doute elle exagère; mais cette
-exagération prouve quelle était alors la détresse des courtisans et des
-hommes d'épée.
-
- [389] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 avril 1672), t. II, p. 471, édit. G.
-
- [390] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 avril 1672), t. II, p. 471 et 475,
- édit. G.; t. II, p. 400, édit. M.
-
-Madame de Sévigné se plaint du vide qui s'est fait dans Paris après le
-départ du roi pour l'armée; elle exagère probablement le nombre des
-personnes qui en sont sorties, qu'elle porte à cent mille[391]. «Notre
-cardinal (de Retz), dit-elle, est parti hier; il n'y a pas un homme de
-qualité à Paris; tout est avec le roi, ou dans ses gouvernements, ou chez
-soi[392].» Ceux qui n'étaient pas commandés pour cette expédition
-obtenaient de partir comme volontaires; et madame de Sévigné flétrit par
-ses railleries le duc de Sully, qui, jeune, riche et en santé, «a soutenu
-de voir partir tout le monde, sans avoir été non plus ébranlé de suivre
-les autres que s'il avait vu faire une partie d'aller ramasser des
-coquilles[393].» Cette espèce de désertion honteuse était due à sa jeune
-et jolie femme, qui se montrait plus jalouse de la conservation de son
-mari que de sa gloire. Ce duc se retira à Sully, où il vécut presque
-toujours en disgrâce et loin de la cour[394]. Sévigné n'était point
-commandé pour cette expédition; et l'on voit que, malgré sa tendresse
-maternelle, madame de Sévigné eût plutôt engagé son fils à partir comme
-volontaire que de le voir rester oisif. Mais il n'en fut pas réduit à
-cette extrémité, et il put partir sous les ordres de son parent la
-Trousse, comme guidon des gendarmes du Dauphin[395], dont la Trousse
-était capitaine; ce qui convenait beaucoup à sa mère, parce qu'ainsi il
-se trouvait moins exposé. Cependant les alarmes de cette mère furent
-vives. Pour les calmer, Bussy lui écrivit une lettre toute militaire, où
-il apprécie à sa juste valeur le fameux passage du Rhin, si
-prodigieusement vanté, et décrit les dangers que courent à la guerre les
-officiers, selon la nature des armes et des grades. Il raconte aussi un
-propos fort graveleux du prince d'Orange, au sujet de l'opinion des
-jeunes filles sur les hommes, et des moines sur les guerriers. Cette
-plaisanterie fut bien accueillie par madame de Sévigné, et elle y répond
-avec beaucoup de gaieté. Son esprit était tranquille[396]; elle était
-rassurée par les lettres qu'elle avait reçues de son fils, qui lui
-annonçait la prise des villes, la Hollande presque entièrement conquise,
-la guerre terminée sans qu'il eût reçu aucune blessure.
-
- [391] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 et 29 avril 1672), t. II, p.
- 482-489, édit. G.; t. II, p. 406, 413, édit. M.
-
- [392] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 avril 1672), t. II, p. 489, édit. G.
-
- [393] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 août et 16 mai 1672), t. II, p. 489,
- et t. III, p. 29, édit. G.; t. II, p. 411 et 440, édit. M.
-
- [394] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 107, édit.
- G.; t. III, p. 39, édit. M. Au chap. XII, p. 213 de ces
- _Mémoires_ (3e partie, 2e édit.), au lieu de la duchesse de
- Sully, qui n'eut jamais de liaison amoureuse avec Louis XIV, il
- faut lire la princesse de Soubise.
-
- [395] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1672), t. V, p. 153, édit.
- M.
-
- [396] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Lettre de Bussy, du 23 juin 1694),
- édit. M.
-
-Mais quelle douleur dans la famille des Longueville, des Condé, des la
-Rochefoucauld et parmi toutes les femmes de la cour, lorsqu'on sut qu'au
-fameux passage avait succombé, par sa faute et son imprudente audace, ce
-beau comte de Saint-Paul, cet unique et orgueilleux héritier d'une noble
-maison, cher aux dames, cher aux guerriers, et à l'existence duquel se
-rattachaient tant de souvenirs, tant d'espérance et tant d'amour! Il faut
-lire dans madame de Sévigné le récit touchant et pathétique des scènes
-occasionnées par cette mort illustre. Elle-même, gagnée par la sympathie
-de la douleur, n'hésite pas à déclarer que la Hollande est achetée trop
-cher par la perte du précieux rejeton du duc de Condé, pour lequel le duc
-de la Rochefoucauld avait une tendresse de père[397]. Cependant, au
-milieu de ces tristesses, madame de Sévigné n'oublie pas d'égayer sa
-fille sur les femmes de la cour qui avaient eu des liaisons amoureuses
-avec ce beau jeune homme et qui toutes voulaient avoir des conversations
-avec M. de la Rochefoucauld. Dans ce nombre de pleureuses, qui, dit-elle,
-décréditent le métier, sont: la comtesse de Marans, à laquelle madame de
-Sévigné prête un discours de consolation ridicule adressé à mademoiselle
-de Montalais, sa sœur; madame de Castelnau, qui est consolée parce qu'on
-lui a rapporté que M. de Longueville disait à Ninon: «Mademoiselle,
-délivrez-moi donc de cette grosse marquise de Castelnau.» «Là-dessus elle
-danse. Pour la marquise d'Uxelles, elle est affligée comme une honnête et
-véritable amie[398].»
-
- [397] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juin, 22 juillet 1672), t. III, p.
- 65 et 106, édit. G.; t. II, p. 472, et t. III, p. 38, édit. M.
-
- [398] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 juillet 1672), t. III, p. 98 et 99,
- édit. G.; t. III, p. 31, édit. M.
-
-Ce fut à la reine que Louis XIV adressa la relation officielle du grand
-fait d'armes de cette campagne, le passage du Rhin; ce fut à elle qu'il
-rendit compte de la prise des villes et des prodigieux succès de ses
-armes. Cette excellente princesse, incapable d'aucune intrigue, d'aucune
-brigue, n'occupait personne; et personne ne s'occupait d'elle, même à la
-cour. La _Gazette officielle_ rappelait seulement son rang et son
-existence toutes les fois qu'elle remplissait à sa paroisse ses devoirs
-de dévotion, ou qu'elle allait rendre visite et passer la journée aux
-Carmélites de la rue du Bouloir[399]. Louis XIV l'avait cependant fait
-déclarer régente pour gouverner le royaume en son absence, conjointement
-avec un conseil de régence dont faisaient partie le garde des sceaux, le
-Tellier et Colbert[400]: c'est pourquoi il lui adressait directement ses
-dépêches. Cela était digne et bien; mais ce qui n'était pas en harmonie
-avec une telle conduite, c'était l'éclat que Louis XIV donnait à ses
-amours; c'était l'exemple de ses offenses publiques envers la religion et
-les mœurs. La Vallière fut condamnée à rester à Saint-Germain en Laye
-pendant l'absence du roi. Il semble que Louis XIV croyait nécessaire à sa
-dignité d'avoir une maîtresse en titre, car alors le règne de la Vallière
-était passé: Montespan l'avait remplacée. Celle-ci l'emportait sur sa
-rivale par sa beauté et par la supériorité de son esprit. Déjà elle avait
-eu de Louis XIV plusieurs enfants, et se trouvait enceinte et presque à
-terme lorsqu'il partit pour l'armée[401]. Cependant, comme elle était
-mariée, on dissimulait ses grossesses et ses accouchements; mais madame
-de Sévigné était toujours bien instruite de ces choses, et avait soin
-d'en informer sa fille. Elle apprit d'abord vaguement qu'il y avait eu,
-au moment du départ, une entrevue pleine de tendresse et de touchants
-adieux[402]; mais ensuite, lorsqu'elle eut plus de détails, elle écrit à
-madame de Grignan:
-
-«L'amant de celle que vous avez nommée _l'incomparable_ ne la trouva
-point à la première couchée, mais sur le chemin, dans une maison de
-Sanguin, au delà de celle que vous connaissez. Il y fut deux heures; on
-croit qu'il y vit ses enfants pour la première fois. La belle y est
-demeurée avec des gardes et une de ses amies; elle y sera trois à quatre
-mois sans en partir. Madame de la Vallière est à Saint-Germain; madame de
-Thianges est ici chez son père. Je vis l'autre jour sa fille; elle est
-au-dessus de tout ce qu'il y a de plus beau. Il y a des gens qui disent
-que le roi fut droit à Nanteuil; mais ce qui est de fait, c'est que la
-belle est à cette maison qu'on appelle _le Genitoy_. Je ne vous mande
-rien que de vrai; je hais et méprise les fausses nouvelles.»
-
- [399] _Recueil de gazettes nouvelles_, 1673, in-4º, p. 48 et 71
- (6 et 15 janvier 1672), p. 395 (17 avril 1672). A Saint-Germain
- en Laye la reine communie; le roi assiste à la grand'messe;
- Bourdaloue prêche, no 113, p. 967 (23 septembre 1672).--_Ibid._,
- p. 203, no 139 (29 novembre 1672), p. 1256, no 148 (12 décembre
- 1672).
-
- [400] _Gazette officielle_; LOUIS XIV, _Mémoires militaires_,
- _Lettres à la reine_ (12 juin 1672), t. III, p. 195 des
- _OEuvres_. (La régence de la reine fut déclarée en avril 1672.)
-
- [401] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 août 1672), t. II, p. 482, édit. G.;
- t. II, p. 410, édit. M.--_Ibid._ (29 avril 1672), t. II, p. 488,
- édit. G.; t. II, p. 413, édit. M.
-
- [402] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (4 mai 1672), t. II, p. 4, édit. G.; t.
- II, p. 419, édit. M.; t. II, p. 217 de l'édit. 1754, la première
- où cette lettre a été publiée.
-
-Le _Genitoy_ est un château isolé, entre Jossigny et Bussy Saint-George,
-près de Lagny, dont l'origine est antérieure au XIIe siècle. Ce château
-appartenait, lorsque madame de Montespan alla s'y établir, à Louis
-Sanguin, seigneur de Livry, premier maître d'hôtel du roi[403]; ce qui
-explique pourquoi madame de Sévigné était si bien informée. C'est là que
-madame de Montespan accoucha du comte de Vexin[404], le 20 juin,
-c'est-à-dire sept semaines après son entrevue. Louis XIV était parti à
-l'improviste, la veille du jour qu'il avait fixé, à dix heures du matin,
-suivi seulement de douze personnes, pour se trouver à ce rendez-vous; et
-il rejoignit après toute sa suite, qui s'était dirigée sur la route de
-Nanteuil-le-Haudoin[405]. Si le roi vit là pour la première fois, au
-château de _Genitoy_, les enfants qu'il avait eus de madame de Montespan,
-madame Scarron, qui ne les quittait pas, devait être présente à cette
-entrevue: c'était donc l'amie de madame de Montespan que désignait madame
-de Sévigné: comme elle savait que sa fille la devinerait, elle s'abstient
-de la nommer.
-
- [403] L'abbé LE BOEUF, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p.
- 202, p. 95 à 97.
-
- [404] Cet enfant mourut en 1683.
-
- [405] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 avril 1672), t. II, p. 482 et suiv.,
- édit. G.; t. II, p. 406 et 410, édit. M.
-
-De toutes les femmes que connaissait madame de Montespan, madame Scarron
-était celle qui pouvait le moins faire naître sa jalousie. La rigueur des
-principes religieux de la gouvernante de ses enfants, sa conduite si
-sage, si réservée écartaient d'elle tout soupçon. Le roi était encore
-dans le feu de la jeunesse et des passions, et, pour faire excuser ses
-propres faiblesses, il était plus disposé à les tolérer dans les autres
-qu'à y résister lui-même. Ainsi il usait de sa toute-puissance pour
-protéger contre de justes ressentiments la duchesse de Mazarin, qui
-voyageait incognito en aventurière en Italie et en France, afin de fuir
-le domicile marital[406], et qui allait partout répétant plaisamment ce
-cri général au temps de la Fronde: «Point de Mazarin!» Le scandale donné
-par le roi, si nuisible aux bonnes mœurs, était encore plus fatal au
-bonheur des femmes de la cour. Paraissait-il une jeune femme pourvue de
-quelque attrait, appelée dans cette cour galante par sa naissance, le
-rang et les dignités de sa famille, elle était aussitôt assiégée par une
-foule de séducteurs aimables, puissants, adroits, qui avaient le plus
-souvent pour complices celles qui, par leur âge, leurs fonctions, leur
-haute position, auraient dû être les protectrices de son innocence, les
-guides de son inexpérience.
-
- [406] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 309, édit. G.
- (15 avril 1676 et 27 février 1671).--SAINT-SIMON, _Mémoires
- authentiques_, t. X, p. 390 et 392.--SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_,
- 1753, in-12, t. VIII, p. 64, 74, 76.--LA FAYETTE, _Mémoires_, t.
- LXIV, p. 386.
-
-Madame de Sévigné nous parle, dans ses lettres, de la marquise de
-Courcelles, qui était en prison et dont le procès attirait fortement
-l'attention publique; madame de Sévigné disait, en plaisantant, que «ce
-procès allait faire renchérir les charges de juges.» Il est donc
-nécessaire de raconter les aventures singulières de cette victime de la
-corruption des cours[407].
-
- [407] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 et 26 février 1671), t. I, p. 340,
- édit. G.; t. I, p. 260, édit. M.--(9 et 26 mars 1672), t. II, p.
- 339 et 357, édit. M.--(16 mars 1672), t. II, p. 362, édit.
- M.--(25 décembre 1675), t. IV, p. 147, édit. M.; t. IV, p. 274,
- édit. G.--(18 septembre 1678), t. V, p. 363, édit. M.--(27
- septembre 1678), t. VI, p. 37, édit. G.
-
-La rivalité des ministres de Louis XIV, leurs intrigues pour l'élévation
-de leurs familles, l'abus qu'ils faisaient de leur pouvoir, les maux
-causés par l'ambition, la soif des richesses, l'emportement des passions
-et tout ce qui caractérise le mauvais côté d'une époque glorieuse se
-reflètent dans la vie de cette femme, dont les infortunes, malgré ses
-écarts, sont de nature à intéresser les cœurs les plus insensibles et
-les esprits les plus indifférents. D'ailleurs la vie de la marquise de
-Courcelles explique tant de choses dans l'histoire de ce temps, les noms
-de tous les personnages qu'elle met en scène reviennent tant de fois sous
-la plume de madame de Sévigné que ce serait mal remplir les promesses du
-titre de cet ouvrage si l'on ne faisait pas connaître une destinée aussi
-singulière.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-1672.
-
-HISTOIRE DE LA MARQUISE DE COURCELLES (1651-1685).
-
- Naissance de Sidonia de Lenoncourt.--Elle entre au couvent de
- Saint-Loup, à Orléans.--Devient, par la mort de son père et de ses
- frères, une riche héritière.--Colbert veut la marier à un de ses
- frères.--Sa tante, l'abbesse de Saint-Loup, veut la retenir au
- couvent.--Le roi donne l'ordre de l'amener à la cour.--Elle est
- placée sous la direction de la princesse de Carignan.--Détails sur
- cette princesse, sur la comtesse du Soissons, sa belle-fille,
- et sur sa société habituelle.--Sidonia refuse Colbert de
- Maulevrier.--Menars, beau-frère de Colbert, en devient
- amoureux.--Louvois forme le projet de la séduire.--Il lui fait
- épouser le marquis de Courcelles.--Elle ne peut vivre avec son
- mari.--Louvois lui fait la cour.--Sa belle-mère, la duchesse
- de Bade et la marquise de la Baume sont les complices de
- Louvois.--Persécution qu'elle éprouve.--Elle devient amoureuse du
- marquis de Villeroi.--Elle s'entend avec lui pour tromper son
- mari.--Intrigues de Louvois et de la princesse de Monaco.--Langlée
- soupçonne ces mystérieuses intrigues.--L'abbé d'Effiat servait à les
- couvrir.--Comment il s'en récompensait.--Comment ce secret se
- dévoile à Saint-Cloud chez la duchesse d'Orléans.--Sidonia est
- abandonnée de Villeroi, et livrée aux persécutions de sa
- famille.--Elle fait une maladie grave.--Elle se retire au couvent de
- Saint-Loup.--Rétablit sa santé, et reparaît belle dans le
- monde.--Louvois revient à elle.--Elle a plusieurs amants, et mène
- une vie dissipée.--Louvois la fait enfermer au couvent des Filles
- Sainte-Marie, et ensuite à l'abbaye de Chelles.--Elle trouve, dans
- ces deux couvents, la duchesse de Mazarin.--Elle a des liaisons avec
- Cavoye.--Duel entre Cavoye et le marquis de Courcelles.--Sidonia est
- transportée au château de Courcelles, et gardée à vue.--Sa liaison
- avec Rostaing de la Ferrière.--Son mari lui intente un procès en
- adultère.--Elle est mise en prison à Château-du-Loir.--Condamnée à
- être cloîtrée et à être privée de sa dot.--Par le secours de M. de
- Rohan, elle s'échappe de prison, et va à Luxembourg.--Revient à
- Paris, se constitue prisonnière, et en appelle.--Ce que dit madame
- de Sévigné au sujet de ce procès.--S'évade encore de prison.--Va en
- Angleterre.--Y retrouve la duchesse de Mazarin.--Revient en
- France.--Du Boulay devient amoureux de Sidonia.--Il est son appui,
- et il la conduit à Genève.--Elle y est admirée et chérie.--Ce
- que disent d'elle Bayle et Gregorio Leti.--Détails sur ce
- dernier.--Madame de Sévigné parle de la fuite de Sidonia à
- Genève.--Ses sentiments pour du Boulay.--Jalousies de du Boulay.--Il
- la surprend avec un rival d'une condition inférieure.--Du Boulay
- dénonce sa conduite aux amis qu'elle avait à Genève.--Lettre
- touchante qu'elle lui écrit.--Se réfugie en Savoie.--Premier arrêt
- rendu sur son procès.--Mort du marquis de Courcelles.--Sidonia
- veuve revient à Paris.--Elle est arrêtée et conduite à la
- Conciergerie.--Elle y reçoit Gregorio Leti.--Dernier arrêt qui la
- condamne comme adultère.--Elle devient libre.--Elle épouse Tilleuf,
- capitaine de dragons, et meurt.
-
-
-Marie-Sidonia de Lenoncourt était la fille de Joachim de Lenoncourt,
-marquis de Marolles, qui fut lieutenant général des armées du roi et
-gouverneur de Thionville[408]. Sa mère, Isabelle-Claire-Eugène de
-Cromberg, appartenait à l'une des plus illustres maisons d'Allemagne.
-Lenoncourt fut tué par un coup de canon[409]. Il eut quatre fils, qui
-périrent jeunes; deux avaient embrassé l'état ecclésiastique, les deux
-autres furent tués à la guerre. Aussitôt après la mort de son père,
-Sidonia fut enlevée à sa mère, dont l'inconduite notoire et ensuite un
-second mariage contracté avec un homme sans naissance l'empêchèrent
-toujours de faire valoir les droits qu'elle avait sur sa fille. Agée
-alors de quatre ans, Sidonia fut confiée à sa tante Marie de Lenoncourt,
-abbesse de Saint-Loup, à Orléans. Celle-ci n'épargna rien pour
-l'éducation de sa nièce; et les plus excellents maîtres, secondés par des
-dispositions naturelles, développèrent en elle des grâces, un esprit et
-des talents dont la renommée franchit bientôt l'enceinte du couvent qui
-la dérobait aux regards des gens du monde.
-
- [408] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par
- elle-même_; PARIS, 1808, in-12, p. VI.
-
- [409] Conférez notre Vie de Maucroix, dans les _Nouvelles œuvres
- diverses de J. de la Fontaine_, et _Poésies de Maucroix_, 1820,
- in-8º, p. 173, 174, 215, note 4; la Chesnaye des Bois, note 1,
- _Dict. de la noblesse_, t. VIII, p. 607, no 12.
-
-Sidonia n'avait pas encore quatorze ans lorsque la mort du seul frère qui
-lui restait et d'une sœur la laissa unique héritière de tous les biens
-de sa famille et en possession de trois choses que les jeunes filles,
-dans leurs rêves les plus exaltés, considèrent comme les premiers
-éléments d'une félicité suprême: la liberté de se choisir un époux, une
-grande fortune et une éclatante beauté.
-
-Sidonia a tracé d'elle-même un minutieux portrait[410]; et il est loin
-d'être flatté, si on le compare à celui qu'en a donné Gregorio Leti[411]
-dans sa lettre au duc de Giovanazzo, l'ambassadeur de Turin. Ce n'était
-pas cependant sa taille grande et élancée, les flots abondants de sa
-chevelure brune, qui encadrait si heureusement l'ovale de son visage aux
-couleurs fraîches et vives, ses traits fins et réguliers, sa physionomie
-mobile et spirituelle; ce n'était pas ses mains charmantes, ses jambes
-fines et ses petits pieds, les gracieux contours de son cou, de ses
-épaules, de ses seins; ce n'était pas dans ces attraits rarement réunis,
-mais qui pouvaient lui être communs avec d'autres beautés, que
-consistaient ses plus puissants moyens de séduction: ils résidaient
-entièrement dans l'effet irrésistible de son regard et de sa parole. Ses
-yeux n'étaient ni bleus ni bruns, mais d'une couleur qui tenait de ces
-deux nuances: presque toujours et naturellement à moitié ouverts, ils
-lançaient à son gré des flammes d'un éclat si doux et si mystérieux
-qu'elles attendrissaient les natures les plus insensibles. Quand elle
-parlait, le son harmonieux et touchant de sa voix, ses discours si
-faciles et si pleins de charme, versaient son âme dans la vôtre, et la
-transformaient à son gré[412].
-
- [410] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par
- elle-même_, p. 3.
-
- [411] GREGORIO LETI, _Lettere sopra differenti materie_; 1701, 2
- vol. in-8º, lett. 37, t. I, p. 193; et dans la _Vie de madame_ DE
- COURCELLES, p. 166, 195, il célèbre «i lumi della più bella dama
- che orni forse il nostro secolo in bellezza.»
-
- [412] GREGORIO LETI, _Lettere_ dans la _Vie de la marquise_ DE
- COURCELLES, p. 194. «Da ogni sua sillaba si forma una nuova anima
- di chi l'ascolta.»
-
-Lorsqu'à la cour il fut connu que la jeune héritière des Lenoncourt était
-nubile, on s'occupa de la marier, et un grand nombre de partis
-s'offrirent. Colbert, qui ne négligeait aucune occasion de grandir sa
-famille, forma le projet de donner pour époux à Sidonia son frère
-Maulevrier[413]; et il obtint pour ce projet le consentement du roi. Dès
-lors il s'inquiéta peu de celui de la jeune fille, ne doutant pas qu'il
-ne pût la contraindre, si elle refusait à le donner.
-
- [413] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 6.
-
-Par sa gaieté, son esprit, ses grâces, l'égalité de son humeur, son
-caractère facile, quoique résolu et entier, Sidonia s'était fait chérir
-de ses compagnes et des religieuses; mais sa tante l'aimait avec une
-tendresse comparable à celle de madame de Sévigné pour sa fille. Marie
-de Lenoncourt ne pouvait même supporter l'idée d'être obligée de se
-séparer de sa nièce. Permettre que dans un âge si tendre elle vécût à la
-cour, c'était lui ravir le fruit de l'éducation religieuse qu'elle lui
-avait donnée; la marier sans qu'elle eût aucune connaissance du monde,
-c'était risquer et détruire son bonheur dans l'avenir.--N'importe: Louis
-XIV ne pouvait souffrir qu'une simple abbesse mît obstacle à ses
-volontés; et, sur son refus, il envoya, dans une de ses voitures, des
-femmes chargées d'enlever Sidonia à celle qui lui avait servi de mère.
-Douze gardes et un exempt chargé de signifier l'ordre du roi les
-accompagnaient. Marie de Lenoncourt résista en pleurant à cet ordre
-inhumain; il fallut arracher Sidonia de ses bras; et lorsque celle-ci
-partit, l'abbesse la suivit dans son carrosse, et ne se décida à
-retourner à son couvent qu'après que les ravisseurs lui eurent refusé de
-la conduire elle-même au roi. Sidonia avait appris que récemment
-plusieurs jeunes seigneurs s'étaient proposés pour l'épouser; elle avait
-entendu parler de la cour comme d'un séjour de délices et de féerie:
-jouir des plaisirs qu'on y goûtait était depuis quelque temps l'objet de
-ses rêves les plus délicieux. Elle savait que, par sa fortune et la perte
-de tous les siens, elle ne devait dépendre que de sa propre volonté; et
-Marie de Lenoncourt, en lui inculquant l'idée des droits que lui donnait
-sa noblesse au respect et aux égards, avait encouragé son orgueil à
-considérer comme un privilége de naissance la conservation de son
-indépendance et la faculté de suivre en tout ses penchants et ses
-caprices. Sa vanité de jeune fille fut singulièrement flattée que le roi
-eût pensé à elle pour la faire sortir du cloître; et toutes les passions
-de l'adolescence, qui fermentaient en elle, acquirent plus d'intensité
-par cet événement inattendu. Cependant, comme elle se sentait coupable
-d'ingratitude en se séparant avec joie de sa respectable parente, elle
-dissimula, et opposa de la résistance à celles qui voulaient l'emmener.
-Au moment du départ, par une inspiration enfantine, elle se déroba
-pendant quelques instants à celles qui la gardaient, et elle alla se
-cacher dans le feuillage qui entourait la margelle d'un puits, où elle
-faillit tomber et se noyer; mais, comme elle l'avait bien prévu, on sut
-promptement la reprendre. Le carrosse qui la transportait rompit deux
-fois avant de sortir de la ville: elle parut s'en réjouir, sachant bien
-que ces petits accidents retardaient son départ, mais ne l'empêcheraient
-pas[414].
-
- [414] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,
- p. 7.
-
-Aussitôt après son arrivée à Paris, elle fut présentée au roi en habit de
-pensionnaire du couvent. Louis XIV lui dit qu'il récompenserait en elle
-les services que sa famille lui avait rendus, et qu'elle pouvait compter
-sur sa protection. Il lui laissa le choix de demeurer auprès de la reine
-ou auprès d'une princesse du sang. La jeune fille, à laquelle de perfides
-conseils avaient déjà été donnés, choisit la princesse de Carignan.
-
-Marie de Bourbon, princesse de Carignan, était la veuve de
-Thomas-François de Carignan, dont le fils, comte de Soissons, avait
-épousé Olympe Mancini, qui demeurait avec elle. Olympe Mancini, la plus
-dangereuse, la plus perverse des nièces du cardinal Mazarin, aimée du roi
-dans sa première jeunesse[415], conservait encore alors, par ses
-intrigues, de l'influence sur lui. Dans l'hôtel de Soissons, que
-fréquentait la duchesse de Chevreuse, amie intime de la princesse de
-Carignan, vivait aussi la princesse de Bade, ayant les mêmes
-inclinations, la même réputation que les trois autres[416].
-
- [415] Madame DE LA FAYETTE, _Hist. de Henriette d'Angleterre_, t.
- LXIV, p. 406.
-
- [416] LA FAYETTE, _Histoire de madame Henriette_, t. LXIV, p. 406.
-
-C'est à ces femmes, initiées à toutes les intrigues et à tous les vices
-de la cour, que fut confiée, à peine âgée de quatorze ans, la nièce de la
-respectable abbesse de Saint-Loup, la riche héritière des Lenoncourt.
-
-En peu de mois on parvint facilement à étouffer les principes religieux
-que les instructions du couvent avaient inculqués dans Sidonia, mais
-n'avaient pu faire prévaloir sur ses inclinations pour le monde.
-
-Huit jours après son arrivée, on lui parla de son mariage, projeté et
-comme arrêté, avec le frère du ministre Colbert. Intimidée, elle n'eut
-pas la force de refuser ouvertement; mais cette proposition lui déplut.
-L'alliance des Colbert, sortis récemment de la roture, lui paraissait peu
-digne d'elle; et elle fut outrée du soin que prit le ministre de monter
-sa maison, de choisir ses femmes, ses gens sans la consulter. Il était
-évident qu'on avait formé le projet de lui ravir cette indépendance
-qu'elle s'était promis de garder et de défendre avec résolution.
-Heureusement Maulevrier était en Espagne; et, quoiqu'on lui eût écrit de
-revenir, il ne pouvait être de retour avant trois semaines.
-
-Dans cet intervalle, Menars, frère de madame Colbert, qui fut depuis
-premier président, alors fort jeune, était devenu éperdument amoureux de
-Sidonia. Il s'introduisit subitement dans sa chambre[417], et lui fit une
-telle frayeur qu'elle s'évanouit et se fit une blessure à la tête. Cette
-aventure lui servit de prétexte pour rompre avec la famille Colbert, et
-refuser Maulevrier, qu'elle n'avait jamais vu.
-
- [417] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 12.
-
-La jeune Sidonia ne pouvait deviner qu'en agissant ainsi elle n'était que
-l'instrument des femmes perfides qui la dirigeaient. La princesse de
-Carignan, la duchesse de Bade et la comtesse de Soissons semblaient
-favoriser les Colbert, et invitaient sans cesse chez elles tous ceux de
-cette famille; mais elles étaient au contraire secrètement liguées avec
-Louvois, l'ennemi de Colbert. Louvois aimait les femmes; il savait s'en
-faire aimer et employer, pour s'en assurer la conquête, tous les moyens
-de séduction. Les charmes de Sidonia l'avaient vivement frappé. Si elle
-se mariait à un Colbert, la crainte de s'attirer le courroux du roi son
-maître l'eût empêché de penser à elle. Louvois était aussi envieux de
-l'élévation de la famille de Colbert que Colbert l'était de la sienne.
-Louvois ne voulait pas que Colbert s'appropriât la fortune d'une si riche
-héritière. Pour la satisfaction de sa haine et de son amour, il fallait
-donc faire rompre le mariage projeté; mais comme le roi et Colbert
-étaient d'accord, il ne pouvait parvenir à son but que par Sidonia
-elle-même.
-
-Afin de faire réussir un tel dessein, il était nécessaire que Sidonia se
-mariât. Louvois n'avait pas alors entrée au conseil; il n'avait pas le
-rang de ministre, mais il en avait toute la puissance. Il ne pouvait
-cependant entretenir de coupables liaisons avec une jeune fille d'une si
-haute naissance, dont le roi était le protecteur et en quelque sorte le
-tuteur. Il résolut donc de la faire épouser à un militaire qui aurait
-besoin de lui pour son avancement; et il jeta les yeux sur Charles de
-Champlais, lieutenant général d'artillerie, marquis de Courcelles, neveu
-du maréchal de Villeroi. Louvois savait que cet homme était, quoique
-assez bien de sa personne, rude et grossier, et peu propre à plaire à une
-jeune femme. Courcelles était perdu de dettes et de débauches, et Louvois
-pouvait le maintenir facilement dans sa dépendance. Par sa naissance,
-Courcelles n'était nullement un parti sortable pour Sidonia de
-Lenoncourt: cependant, fort de l'appui de toutes les femmes ses complices
-qui entouraient la jeune héritière, il se présenta; et, à peine âgée de
-seize ans[418], obsédée par les conseils intéressés de la famille des
-Villeroi, de la princesse de Carignan, des duchesses de Mazarin et de
-Bade et de tous leurs amis, en haine des Colbert, qui voulaient disposer
-d'elle par ordre du roi, Sidonia admit Courcelles au nombre de ceux qui
-prétendaient à sa main. Cependant elle avait pour ce mariage plus de
-répulsion que d'inclination; mais on lui donna l'assurance que jamais son
-mari ne la forcerait à quitter Paris et la cour, et qu'on insérerait même
-cette promesse dans son contrat. Courcelles n'était ni frère ni fils de
-ministre, et il ne pouvait se prévaloir de sa réputation d'homme de
-guerre ni de son rang pour gêner Sidonia dans son indépendance; et comme
-c'était pour en jouir pleinement qu'elle désirait surtout prendre un
-époux, elle finit par préférer Courcelles à tous ceux qu'on lui avait
-présentés, et donna son consentement.
-
- [418] COURCELLES, _Vie_, p. 6, 14, 19.--GREGORIO LETI, _Lettere_,
- t. I, p. 37, et la suite de la _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. 169.
-
-Ce mariage se fit avec une pompe extraordinaire. Le roi signa le contrat;
-la reine vint souper à l'hôtel de Soissons, et, selon une pratique
-d'étiquette dont nous trouvons quelques rares exemples dans ce siècle, la
-reine fit à Sidonia l'honneur de lui donner la chemise[419].
-
- [419] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,
- p. 16, 19, 22.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. V, p. 103;
- t. X, p. 449.
-
-Mais combien fut cruel, dès le soir même de ce jour si brillant, le
-désenchantement de la mariée! A peine la porte de la chambre nuptiale se
-fut-elle refermée sur elle que, dès les premiers mots que prononça
-Courcelles, Sidonia apprit qu'il l'avait indignement trompée, et qu'au
-lieu d'un amant complaisant elle avait un mari soupçonneux, dont
-l'intention était de la dominer par la crainte et de la maintenir dans un
-dur esclavage. Sa colère ne connut plus de bornes, et, avec tout
-l'imprudent emportement de son âge, elle le repoussa avec fureur; elle
-répondit à ses insolentes menaces par les expressions les plus fortes de
-la haine et du mépris. Le mariage ne put être consommé. Elle a dit depuis
-en justice qu'il ne le fut jamais, mais elle avait ses motifs pour parler
-ainsi; on sait par elle-même que cette assertion était fausse[420].
-Courcelles, ne pouvant l'intimider, essaya d'autres moyens pour la
-dominer, et l'apaisa en lui donnant des pages, de beaux chevaux, de
-belles voitures, enfin un somptueux état de maison. Elle en fut ravie, et
-vécut alors en bonne intelligence avec lui; mais ce commerce, qui ne dura
-que quelques semaines, contribua encore à accroître l'aversion qu'il lui
-avait inspirée dès le premier moment. Elle-même saisit toutes les
-occasions de déclarer qu'elle ne pouvait ni ne voulait lui accorder sur
-elle tous les droits d'un mari, et que leur désunion était complète et
-définitive: c'était annoncer qu'elle allait se choisir un amant. Malgré
-la surveillance que Courcelles exerçait sur elle, en peu de temps elle
-reçut un grand nombre de déclarations. Tous les prétendants s'écartèrent
-quand Louvois fut revenu de la guerre de Flandre, à la fin de 1666.
-Courcelles demeurait dans l'enceinte de l'Arsenal, et ses fonctions
-l'attachaient à cet établissement militaire. Par ses fréquentes visites
-au parc d'artillerie et chez Courcelles, on s'aperçut bientôt que Louvois
-était amoureux de Sidonia. Louvois avait alors trente-six ans, et était
-depuis quatre années marié à Amédée de Souvré, marquise de Courtenvaux,
-riche héritière et d'une des premières maisons de France. Ce mariage
-d'ambition n'avait pas réformé ses mœurs: il avait toute la confiance du
-roi, et le pouvoir dont il jouissait lui donnait des moyens faciles pour
-se procurer des complices de ses projets sur Sidonia. Elle ne fut plus
-entourée que de personnes qui conspiraient contre elle en faveur d'un
-amant puissant. Elle vit avec surprise que son mari était à la tête de
-cette ligue infâme, et que lui, sa belle-mère, la duchesse de Bade, la
-marquise de la Baume[421], cette maîtresse de Bussy si odieuse à madame
-de Sévigné, s'employaient tous pour servir la passion de Louvois. Ce qui
-parut le plus méprisable à Sidonia, c'est que ces princesses, ces femmes
-titrées, ces grands seigneurs se desservaient, se calomniaient
-mutuellement, intriguaient les uns contre les autres auprès de Louvois,
-afin d'être exclusivement employés, et se faire à ses yeux le mérite
-d'avoir seuls contribué à lui fournir les moyens de triompher
-d'elle[422]. Louvois, s'apercevant du dégoût que tant de bassesse
-inspirait à Sidonia, résolut d'agir près d'elle sans intermédiaire. Quand
-il était absent et ne pouvait l'entretenir, il lui écrivait des lettres
-passionnées, qui flattaient l'orgueil de cette jeune femme, mais qui ne
-pouvaient vaincre sa répugnance, quoiqu'elle fût disposée à le trouver
-aimable[423]. Mais ce que Louvois croyait être le plus utile au succès et
-donner plus de prix à ses poursuites lui nuisait. Il pouvait faire
-intervenir la volonté du roi, bien qu'il ne fût pas encore ministre en
-titre. Par la confiance que Louis XIV avait en lui, il était plus
-puissant qu'un ministre; ce qui déplaisait à Sidonia. Elle ne voyait en
-Louvois qu'un second Colbert qui voulait l'assujettir, et lui enlever
-pour jamais son indépendance. Un jour Louvois, profitant du libre accès
-que lui donnaient auprès d'elle ses intelligences avec tous ceux qui
-l'entouraient, vint la voir à onze heures du soir, lorsqu'elle était
-prête à se mettre au lit et que ses lumières étaient éteintes[424]. Cette
-audace l'offensa, et elle lui répondit de manière à l'empêcher de
-prolonger sa visite. La princesse de Bade, trois jours après, au lever de
-la reine, raconta ce fait de manière à faire croire que Sidonia avait
-cédé aux désirs de Louvois.
-
- [420] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,
- p. 17 et 171.--GREGORIO LETI, _Lettere_, t. I, no 137, ou p. 171.
-
- [421] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 22.--CONRART,
- _Mémoires_, t. XLVIII, p. 258.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII,
- p. 400.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 juillet 1668), t. I, p. 184 et
- 187.--(16 septembre 1673), t. III, p. 195.--BARRIÈRE, _la Cour et
- la Ville_, p. 45.
-
- [422] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,
- p. 22 et 23.
-
- [423] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,
- p. 24 et 25.
-
- [424] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,
- p. 19.--_Recueil de chansons historiques_, Mss. de la Bibl.
- royale, vol. III, p. 67.
-
-Sidonia, donnant un libre cours à la calomnie, laissa s'établir cette
-croyance. L'aversion qu'elle témoignait hautement pour son mari la
-rendait très-indifférente sur le soin de sa réputation: cette erreur, en
-outre, lui servait à tromper tout le monde et à envelopper d'un profond
-mystère le secret d'un amour qui fut peut-être le seul qu'elle ait
-jamais éprouvé et qui, comme tout premier amour, remplissait son cœur de
-tendresse et de volupté.
-
-Elle avait fait son choix, elle avait un amant: c'était un cousin germain
-de son mari; elle pouvait le voir chez elle fréquemment sans choquer les
-convenances, sans faire naître aucun soupçon. Ce cousin, c'était le beau,
-le brillant, le célèbre (célèbre à la cour, mais nullement encore à
-l'armée), c'était, dis-je, le marquis de Villeroi[425], ami du roi,
-compagnon de son enfance, type des grands seigneurs de la jeune noblesse,
-aimable, héros de toutes les fêtes, donnant les modes; enfin, celui que
-madame de Coulanges ne nomme jamais que _le charmant_[426].
-
-Quand Sidonia s'éprit du marquis de Villeroi, il était aimé de la
-princesse de Monaco, qui lui avait sacrifié le duc de Lauzun. Mais, pure
-encore de toute intrigue galante, plus jeune, plus belle, Sidonia était
-pour le marquis de Villeroi une conquête plus désirable, plus glorieuse,
-plus honorable (qu'on m'excuse de profaner ce mot, pour m'assujettir au
-langage immoral de cette époque). Il fut donc facile à Sidonia d'obtenir
-de Villeroi le sacrifice de la princesse de Monaco. Elle se fit livrer
-toutes les lettres qu'il avait reçues de celle-ci et même celles de
-Lauzun[427], que madame de Monaco avait eu l'imprudence de remettre à son
-nouvel amant. Comme Villeroi avait des ménagements à garder avec
-Louvois, et que Sidonia, de son côté, devait soigneusement dérober le
-secret de ses sentiments à son mari, à tout ce qui l'entourait et la
-surveillait, il fut convenu, entre elle et Villeroi, que lui ne romprait
-pas avec la princesse de Monaco, et qu'elle, de son côté, dissimulerait
-avec Louvois, et entretiendrait ses espérances.
-
- [425] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_,
- p. 35. Elle dit _le duc de Villeroi_, parce qu'elle a écrit après
- la mort de son père.
-
- [426] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 février et 10 septembre 1672), t.
- II, p. 321.--Lettres de madame de Coulanges, dans SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (24 février 1673, 20 mars 1673), édit. G.; t. III, p.
- 50-73, édit. M.
-
- [427] Voyez la 2e partie de ces _Mémoires_, chap. II, t. II, p.
- 46.
-
-Mais Sidonia était bien jeune, bien inexpérimentée et surtout trop
-fortement dominée par ses passions pour jouer avec succès une si
-difficile partie: elle n'en pouvait prévoir les dangers. Langlée fut le
-premier qui soupçonna l'amour de Sidonia pour Villeroi. Né de la
-domesticité du château, familier avec tous, même avec le roi, Langlée,
-dès sa plus tendre enfance, n'avait en quelque sorte respiré d'autre air
-que celui de la cour, et il en connaissait les plus obscurs réduits et
-les plus honteux mystères. Par ses richesses, son faste et son jeu, il
-avait acquis l'importance d'un grand seigneur. Louvois avait eu recours à
-lui pour être l'entremetteur de ses amours avec Sidonia. Langlée, trop
-expérimenté pour faire part de ses soupçons à Louvois, en parla à
-Courcelles. Celui-ci, pour forcer Louvois à des concessions et à des
-faveurs, voulait qu'il ne dût qu'à lui seul la possession de sa femme. Il
-fit donc à Sidonia de violents reproches de son inclination pour
-Villeroi; il interdit à celui-ci l'entrée de sa maison. Comme il ne
-pouvait ou ne voulait pas en agir ainsi à l'égard de Louvois, il emmena
-pendant quelque temps Sidonia à Marolles, puis il la ramena à Paris.
-Aussitôt qu'elle n'eut plus la liberté de recevoir chez elle son amant,
-Sidonia chercha les moyens de le voir ailleurs. Elle accepta la
-proposition que lui fit Villeroi de se donner rendez-vous chez un ami.
-L'abbé d'Effiat occupait à l'Arsenal, près de l'hôtel de Courcelles, un
-très-bel appartement qui lui avait été donné par le duc de la Meilleraye,
-son beau-frère. Fils du maréchal d'Effiat, l'abbé (qui n'était point dans
-les ordres, puisque madame de Sévigné nous parle de son mariage projeté)
-était un des plus jolis hommes de son temps[428]: formé à l'école de
-Ninon, qui l'avait pendant quelque temps placé au nombre de ses amants,
-il était tellement dangereux pour les femmes que, par ce seul motif,
-Louis XIV crut devoir l'exiler de sa cour. Madame de Sévigné, qui
-trouvait le jeune abbé aimable, l'appelait par plaisanterie _son
-mari_[429]. Il avait été un des premiers à tenter la conquête de Sidonia.
-Villeroi l'ignorait, et Sidonia se garda bien de l'en instruire. D'un
-autre côté, Louvois savait que Louis XIV avait eu les yeux assez éblouis
-par la beauté de la princesse de Monaco pour en faire l'objet d'une
-infidélité passagère, et que le jeune Villeroi, croyant n'avoir à la
-disputer qu'à Lauzun, avait été quelque temps rival du monarque sans s'en
-douter.
-
-Ainsi, par le dévouement de l'abbé d'Effiat, par le silence de Langlée,
-Louvois était dans une complète illusion, et ne soupçonnait pas que
-Villeroi eût seulement une pensée, un désir pour la marquise de
-Courcelles. La princesse de Monaco, de son côté, était bien loin de se
-douter que les lettres qu'elle écrivait à Villeroi étaient toutes
-décachetées par Sidonia, et que les réponses de Villeroi à ces lettres,
-quand il était à l'armée, n'étaient faites que sur des extraits que
-Sidonia envoyait à son amant.
-
- [428] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 septembre 1675), t. III, p. 469.--(9
- et 29 octobre 1675), t. IV, p. 30 et 33.--(4 août 1677), t. V, p.
- 170, édit. M.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p.
- 245.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 268.
-
- [429] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 octobre et 1er novembre 1671).
-
-De la position où le manége d'une jeune femme de dix-sept ans plaçait
-tant de personnages sans conscience en amour résulta une complication
-d'événements imprévus et d'intrigues, telle qu'aucun auteur dramatique
-n'oserait en risquer une semblable sur la scène. D'après le récit confus
-et plein de réticences que la marquise de Courcelles en a fait elle-même,
-il est difficile de bien comprendre les circonstances des actions qu'elle
-fait connaître et de se rendre compte des motifs qu'elle leur assigne.
-
-Ce qui est certain, c'est qu'elle était en proie aux deux passions qui
-anéantissent le plus complétement en nous l'empire que, par la raison,
-nous exerçons sur nous-même. Sa haine pour son mari égalait son amour
-pour Villeroi. La nécessité où elle s'était trouvée d'avoir à se
-défendre, dès son entrée dans le monde, contre les piéges et les embûches
-de ceux qui voulaient par la violence s'emparer de sa fortune, et la
-rendre victime de leur ambition ou se venger de ses refus, lui avait
-appris de bonne heure à connaître la puissance de ses moyens de
-séduction. Le besoin qu'elle eut de les employer sans cesse, les exemples
-que lui donnait le monde au milieu duquel elle vivait contribuèrent,
-encore plus que sa fougueuse nature, à étouffer en elle le sentiment de
-la pudeur. Elle ne trouvait pas que les passagères surprises des sens
-portassent aucune atteinte à la sincérité du cœur; et elle se persuada
-qu'on pouvait, sans scrupule, être à la fois constante et infidèle.
-Ainsi, pour pouvoir continuer sa liaison avec Villeroi et mieux s'assurer
-de la discrétion de l'abbé d'Effiat[430], elle fut forcée de souffrir
-que celui-ci mît à profit pour l'amour les services qu'il rendait à
-l'amitié. Louvois avait confié à la princesse de Monaco ses desseins sur
-Sidonia; il désirait qu'elle engageât Villeroi à agir pour lui auprès de
-sa jeune cousine. Villeroi y consentit: pour ne pas éveiller les
-soupçons, il écrivit à son amante les motifs qu'il avait pour qu'elle se
-montrât aimable envers Louvois. Elle était d'autant plus portée à se
-prêter à ce qu'on lui demandait qu'elle voulait se servir de ce dernier
-pour se soustraire aux persécutions de son mari et de sa belle-mère. De
-la part de l'un et de l'autre, ces persécutions avaient pour but de se
-montrer auprès de Louvois les seuls qui pussent disposer d'elle. Pour
-prix de ses complaisances, Sidonia exigea de Louvois de n'être plus gênée
-dans sa liberté, et de n'accueillir aucune des demandes qui lui seraient
-faites par son mari et par la famille de son mari.
-
- [430] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite en partie par
- elle-même_; Paris, 1808, in-12, p. 35.
-
-L'amour-propre de Louvois fut flatté de ne devoir qu'à lui-même les
-progrès qu'il croyait avoir faits dans le cœur de Sidonia, et de n'avoir
-pas à acheter un succès peu flatteur par des grâces imméritées.
-Courcelles était entièrement dans sa dépendance pour son avancement et sa
-fortune; et il suffit à Louvois de montrer un visage sévère et d'exprimer
-son mécontentement pour que Sidonia se vît entièrement libre. Elle devint
-l'objet des attentions et des flatteries d'une famille qui n'avait eu
-pour elle que des rigueurs et qui la détestait. Mais, pour obtenir un tel
-résultat, elle fut forcée d'engager son indépendance, et de faire cesser
-la longue résistance qu'elle avait opposée à Louvois. Celui-ci fut
-glorieux et ravi de faire rejaillir sur elle tout le crédit et la
-considération que pouvait lui donner la réputation d'avoir soumis au
-pouvoir de ses charmes un homme si puissant, en si grande faveur auprès
-du monarque. Louis XIV venait de le nommer ministre, et de lui donner
-entrée au conseil. C'est alors qu'on vit Sidonia paraître à la cour. Par
-sa folâtre gaieté, son esprit vif et brillant, ses manières gracieuses et
-enfantines, elle plut singulièrement à Henriette, duchesse d'Orléans, et,
-toujours désirée, elle fut un ornement de toutes les fêtes et de tous les
-divertissements que donnait cette princesse. Ainsi tout réussissait à
-Sidonia; son orgueil, son amour, sa haine, ses penchants aux déréglements
-de la coquetterie, tout se trouvait satisfait. Mais un bonheur ourdi par
-tant de perfidies ne devait pas durer longtemps; et le secret de ses
-ruses libertines fut enfin révélé par ses imprudences et par celles de
-son amant.
-
-Ce fut en 1667: la guerre commençait; le roi, sa cour et les ministres
-allèrent rejoindre l'armée. Louvois et Villeroi étaient du nombre.
-Sidonia était restée à Saint-Cloud avec la duchesse d'Orléans[431].
-Celle-ci recevait souvent les visites de madame de Monaco, qu'elle
-aimait. La vue de cette rivale réveilla la jalousie de Sidonia. C'était
-Sidonia qui, à l'insu de madame de Monaco, faisait passer à celle-ci les
-lettres que Villeroi n'avait cessé de lui écrire: Sidonia les recevait
-avec les siennes, sous une même enveloppe, par des courriers dont Louvois
-signait lui-même les passe-ports. Mais, fatiguée d'être ainsi
-l'instrument de la joie que ces lettres causaient à madame de Monaco,
-Sidonia obtint de Villeroi qu'il lui écrirait plus rarement, et qu'il lui
-enverrait des courriers sans autres dépêches que les lettres qui lui
-étaient destinées. On avait pris Oudenarde (31 juillet), et le duc de
-Gramont avait été chargé d'en apporter la nouvelle à la reine. Aussitôt
-après cet événement, le marquis de Villeroi avait envoyé secrètement
-Charleville, son valet de chambre, pour porter ses dépêches à la marquise
-de Courcelles[432]. Charleville arriva avant le duc de Gramont; et
-l'envie de répandre la première une nouvelle agréable fit que Sidonia
-parla de la prise d'Oudenarde, sans dire par quel moyen elle en avait été
-instruite. Lorsque Gramont en toute hâte arriva à Paris, la cour
-connaissait déjà la nouvelle qu'il apportait. On se demanda par qui cette
-nouvelle avait été dite en premier, et on ne put le savoir. Charleville,
-selon les instructions qu'il avait reçues, s'était caché aussitôt après
-avoir remis à Sidonia ses dépêches, et n'avait point paru à l'hôtel de
-Villeroi. Mais, s'ennuyant dans sa retraite, il crut concilier les ordres
-de son maître et son envie de voir le jour en se déguisant en Polonais.
-Ainsi accoutré, il parut dans la cour du château de Saint-Germain en
-Laye. C'était justement l'heure où la reine sortait pour aller au salut.
-Comme toutes les femmes qui l'entouraient, la reine fut frappée de
-l'habillement du faux Polonais; on lui ordonna d'approcher, et il fut
-contraint d'obéir. Parmi les femmes qui composaient en ce moment le
-cortége de la reine se trouvaient la princesse de Monaco, la marquise de
-Courcelles et sa belle-mère. Celle-ci reconnut aussitôt Charleville, et
-l'appela par son nom. Pour la princesse de Monaco, dont les craintes
-jalouses avaient été éveillées par l'interruption de sa correspondance
-avec Villeroi, ce fut un trait de lumière soudain et terrible, comme
-l'éclair qui précède la foudre. Tous ses soupçons furent confirmés, et
-tous les mystères devinés par un seul regard jeté sur Sidonia, qui ne
-sut ni composer son visage ni déguiser le trouble de son âme. La
-princesse de Monaco trouva la belle-mère de Sidonia, sa belle-sœur, la
-marquise de la Baume et son mari empressés à s'associer à sa vengeance:
-elle fut cruelle. L'appartement qu'occupait Sidonia fut fouillé; ses
-cassettes furent ouvertes, et on y trouva non-seulement les lettres que
-Villeroi lui avait écrites, mais encore toutes celles qu'il lui avait
-remises particulièrement, et les lettres que madame de Monaco avait
-adressées à Puyguilhem, depuis duc de Lauzun.
-
- [431] LA FAYETTE, _Histoire de madame Henriette, Mém._, t. LXIV,
- p. 446.
-
- [432] Marquise DE COURCELLES, _Vie écrite par elle-même_, p. 39.
-
-La princesse de Monaco intéressa toute la cour à sa douleur, et l'on fut
-révolté de la perfidie de Villeroi. Sa complice devint un objet de colère
-et de réprobation pour tous ceux qui l'avaient accueillie et protégée;
-MADAME surtout ressentit vivement l'insulte faite à une princesse qu'elle
-aimait et qui était la surintendante de sa maison[433]. Sidonia retomba
-sous le joug oppresseur et insultant de son mari, de sa belle-mère, de sa
-belle-sœur, qui la séquestrèrent et l'empêchèrent de faire un pas sans
-être suivie et surveillée. Elle se consolait de toutes ses disgrâces par
-la certitude qu'elle croyait avoir d'être aimée de Villeroi. Les lettres
-qu'elle lui écrivait furent interceptées, et elle ne reçut point de
-réponse. Les inquiétudes et les serrements de cœur que ce silence lui
-fit éprouver lui faisaient répandre des larmes durant le jour et passer
-les nuits sans sommeil; mais quand elle apprit que, par la crainte
-d'encourir la disgrâce de Louvois, de MONSIEUR et du roi lui-même,
-Villeroi avait promis de l'abandonner, de ne plus lui écrire, de ne plus
-la revoir, elle qui n'avait foi qu'en l'amour, qui alors pour Villeroi
-aurait sacrifié l'univers entier, s'abandonna à un tel désespoir qu'elle
-eut une fièvre maligne qui dura quarante jours et qui la mit aux portes
-du tombeau. Elle reçut l'extrême-onction; sa mort fut annoncée dans la
-_Gazette_, qui eut à se rétracter et qui devait par la suite faire plus
-d'une fois mention de ses étranges aventures. Elle fut soignée avec
-beaucoup de sollicitude par ceux dont elle était haïe, parce qu'ils
-craignaient, si elle mourait sans faire de testament, d'être privés de la
-jouissance de ses grands biens. Durant sa convalescence, on n'osa pas la
-gêner dans sa liberté.
-
- [433] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. 1829, in-8º, t.
- VI, p. 394. Comme la comtesse de Soissons l'était de la maison de
- la reine, et la princesse de Conti (Martinozzi) de celle de la
- reine mère.
-
-Sa maladie lui avait fait perdre sa belle chevelure; et lorsque la fièvre
-l'eut quittée, ses yeux caves, son visage pâle, amaigri la faisaient
-ressembler à un spectre sorti de la tombe[434]. Un jour elle alla se
-promener, contre son ordinaire, sans son carrosse, sans les gens de sa
-livrée, mais dans la voiture de la comtesse de Castelnau, qui la
-conduisit à la porte Saint-Bernard: elle y rencontra plusieurs personnes
-avec lesquelles elle était liée, et n'en fut point reconnue. Son chagrin
-fut si grand que dès le lendemain elle partit pour Orléans, et qu'elle
-alla se renfermer dans le couvent où elle avait été élevée. Heureuse si,
-docile aux sages remontrances d'une tante qui avait pour elle un amour
-maternel, elle avait été satisfaite de trouver là, enfin, un asile assuré
-contre les persécutions de son mari et de sa famille[435]!
-
- [434] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 51.
-
- [435] Conférez LORET, liv. VII, p. 3; liv. XII, p.
- 105.--TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 321, 322.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (octobre 1677), t. V, p. 267, édit. M.
-
-La vie réglée du cloître, les chants pieux, les prières, les exhortations
-de l'abbesse de Saint-Loup opérèrent un heureux changement chez Sidonia:
-le calme se rétablit dans son âme agitée. Sa convalescence fit de rapides
-progrès; sa santé devint plus florissante qu'elle n'avait jamais été; sa
-beauté brilla d'un éclat plus grand qu'avant sa maladie. Alors elle
-quitta le couvent, reparut dans le monde; et son penchant à la
-coquetterie la domina plus impérieusement qu'à l'époque où elle se
-croyait obligée de le déguiser. Le scandale de ses aventures augmenta le
-nombre de ses adorateurs: elle avait acquis cette malheureuse célébrité
-qui, sous l'influence de la corruption des mœurs, environne la beauté
-d'un scandaleux prestige et en accroît l'éclat et la puissance. Louvois,
-qui, malgré les preuves qu'il avait eues de la perfidie de Sidonia, en
-était toujours épris, revint la voir. De tous ceux qui alors la
-courtisaient, c'était celui qui lui plaisait le moins; et cependant,
-comme Louvois pouvait la protéger contre sa belle-mère et contre son
-mari, elle n'osait pas se soustraire aux droits qu'elle lui avait donnés
-précédemment sur sa personne[436].
-
- [436] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _écrite par elle-même_;
- 1808, in-12, p. 53.
-
-«Après un mois de solitude et de retraite, dit-elle dans ses Mémoires, je
-revins à Paris. M. de Louvois me rendit ses soins ordinaires; mais
-j'avais pris tant de plaisir à le tromper que je ne pouvais plus m'en
-passer. L'hiver vint, et me fournit mille occasions pour me satisfaire
-là-dessus. Je me masquais toutes les nuits avec MM. d'Elbeuf, de Bouillon
-et le comte d'Auvergne, avec M. de Mazarin et M. de Rohan, mais jamais
-avec M. de Louvois; et, quelque prière qu'il m'en fît, je lui faisais
-naître des impossibilités journalières pour cela. Un jour que, pour le
-consoler, j'avais promis de me trouver dans une assemblée et de me faire
-connaître à lui sous un habit que je lui avais marqué, j'en pris un tout
-différent; et après avoir joui longtemps du plaisir de le voir, inquiet,
-me chercher inutilement, j'eus la folie d'en faire confidence à M. de
-Marsan, qui se trouva près de moi; et, parlant avec chaleur, je déguisai
-si peu mon ton de voix qu'il fut reconnu de tout le monde, et de Louvois
-plus tôt que de personne. Ce fut une nouvelle querelle; elle aurait été
-la dernière si une madame de la Brosse n'avait trouvé l'invention de nous
-raccommoder[437].»
-
- [437] _Ibid._, p. 53 et 54.
-
-Le jeu que s'était permis Sidonia avec Louvois lui réussit mal. Pour se
-venger d'elle, ce ministre la fit enfermer (en 1669), par ordre du roi,
-dans le couvent des Filles Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, celui-là
-même où madame de Sévigné aimait à faire ses retraites. La marquise de
-Courcelles se lia avec la duchesse de Mazarin, qui se trouvait ainsi
-qu'elle, pour cause d'inconduite, renfermée dans ce couvent. Les Mémoires
-de cette duchesse nous apprennent que le crédit des amis que la marquise
-de Courcelles avait à la cour lui fut fort utile pour obtenir du roi la
-permission de plaider contre son mari. Jamais le sort ne réunit deux
-femmes dont l'âge, les penchants, les caractères, la destinée fussent
-mieux assortis. Toutes deux jeunes, belles, spirituelles, coquettes et
-folâtres[438], elles avaient fait toutes deux la fortune de leurs maris;
-toutes deux les détestaient, et voulaient s'en séparer; toutes deux
-bravaient l'autorité des lois. Elles désolèrent tellement les religieuses
-de Sainte-Marie[439] par leurs folies extravagantes que celles-ci
-obtinrent enfin d'en être délivrées. On les fit entrer à l'abbaye de
-Chelles, d'où le duc de Mazarin voulut, à la tête de soixante cavaliers,
-enlever sa femme, sans pouvoir y réussir. La duchesse eut la permission
-de rester séparée de son mari tant que durerait le procès qu'il lui avait
-intenté. Sortie de l'abbaye de Chelles, la marquise de Courcelles alla
-demeurer au palais Mazarin, chez la duchesse son amie[440]. Elles avaient
-obtenu la permission de ne pas se séparer. Dans le couvent, leur amitié
-paraissait indissoluble; dans le monde, elles devinrent rivales. Elles se
-disputèrent la conquête du marquis de Cavoye, un des plus beaux hommes de
-la cour. La marquise de Courcelles, qui l'emporta sur la duchesse, ne
-voulut point rester au palais Mazarin, et aima mieux aller rejoindre son
-mari[441] que de devoir l'hospitalité à sa rivale. Courcelles fut
-instruit, par la duchesse de Mazarin, de la liaison de sa femme avec
-Cavoye. Un duel eut lieu; et, après s'être battus en braves, les deux
-champions eurent une explication, s'embrassèrent, et devinrent amis. Mais
-Louis XIV fut irrité de ce qu'on enfreignît ses ordonnances sur le duel:
-il permit à la justice d'informer; et les deux coupables furent mis en
-prison[442]. On fut indigné contre Sidonia: son mari, soutenu par
-l'opinion publique, n'éprouva plus aucun obstacle pour exercer sur elle,
-dans toute sa rigueur, son autorité maritale. Obligé de partir pour
-l'armée, il l'envoya à son château de Courcelles, dans le Maine, où elle
-se trouva placée sous la dure surveillance de sa belle-mère. Elle sut la
-mettre en défaut, ou plutôt, peut-être, elle tomba dans le piége qu'on
-lui tendait. Un beau jeune homme, nommé Jacques Rostaing de la Ferrière,
-qui avait été page de l'évêque de Chartres, oncle du marquis de
-Courcelles, et qui par cette raison avait un libre accès au château, plut
-à Sidonia, et la rendit enceinte. Dès que Courcelles en fut instruit, il
-envoya un officier et quelques-uns des soldats qui étaient sous ses
-ordres pour garder sa femme à vue[443]. Il lui intenta un procès en
-adultère, ainsi qu'à Rostaing. Le juge de Château-du-Loir informa, et
-lança (le 6 juin 1669), contre la marquise, un décret de prise de corps,
-ainsi que contre Rostaing. Celui-ci disparut. Gardée par ceux que son
-mari avait envoyés, Sidonia fut transférée au château de la Sanssorière,
-appartenant à Henri de Sancelles, seigneur d'Oiray, parent du marquis de
-Courcelles; et là elle accoucha, le 9 juillet 1669, d'une fille. Après
-ses couches, elle fut conduite dans les prisons de Château-du-Loir. Sans
-conseil, sans connaissance des lois, lorsqu'elle fut pour la première
-fois interrogée, croyant se venger de son mari et dans l'espoir d'en être
-séparée, elle déclara qu'elle était enceinte d'un autre que de lui; mais
-elle refusa de nommer l'auteur de sa grossesse. C'est en vain qu'elle
-voulut depuis rétracter cet imprudent aveu: une sentence du 7 septembre
-1669 la déclara convaincue d'adultère; elle fut condamnée à être
-cloîtrée, et sa dot fut confisquée au profit de son époux. C'était le
-résultat que celui-ci avait voulu atteindre; mais dès qu'il l'eut obtenu,
-l'opinion l'abandonna, et se tourna vers sa femme. On s'intéressait à ses
-malheurs; et, parmi la jeunesse de la cour, plusieurs des plus riches et
-des plus puissants aspiraient à se mettre au rang de ses protecteurs. Par
-le secours de M. de Rohan, Sidonia s'échappa de sa prison. Des chevaux de
-relais, disposés sur la route, la conduisirent rapidement jusqu'à
-Luxembourg; puis, peu de temps après, selon le conseil de ses nombreux
-amis, elle revint à Paris, et se constitua prisonnière à la Conciergerie.
-
- [438] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 et 27 novembre, 11 décembre 1675),
- t. IV, p. 97, 223, édit. M.--_Ibid._, p. 246, édit. G.
-
- [439] _Recueil de chansons historiques_ (Mss. de la Bibl.
- royale), t. III, p. 191.
-
- [440] _Mém. de M. L. D. M._ (de madame la duchesse de Mazarin);
- Cologne, 1676, p. 53, 60, dans les _OEuvres de Saint-Évremond_,
- t. VIII, p. 37.--BUSSY _à madame de Montmorency_ (1er mars 1669),
- t. III, p. 119.
-
- [441] _Mémoires de la duchesse_ DE MAZARIN, dans SAINT-ÉVREMOND,
- t. VIII, p. 44.--_Vie de madame_ DE COURCELLES, p.
- 64.--SAINT-SIMON, _Mém._, t. I, p. 342-345.
-
- [442] _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. 62.--BUSSY, _Lettres_, t.
- III, p. 124.
-
- [443] _Ibid._, p. 63.
-
-Son système de défense était de soutenir qu'elle n'était point coupable,
-et que sa fille était bien du fait de son mari, dont Rostaing,
-disait-elle, était le complice. Elle dévoila les moyens odieux employés
-pour lui ravir sa fortune. Ce qui donnait du poids à ses assertions,
-c'est que Rostaing fut arrêté dans l'intérieur même de l'Arsenal, où il
-ne pouvait résider sans une permission de Courcelles, qui y commandait.
-Elle produisit un testament qu'on l'avait forcée de signer en faveur de
-ce parent du marquis de Courcelles, de ce Henri de Sancelles, seigneur
-d'Oiray, qui avait osé consentir à être son geôlier. Alors le procès de
-la marquise de Courcelles devint la grande affaire du jour. Madame de
-Sévigné y revient souvent dans ses lettres à sa fille. Dans celle qui est
-en date du 26 février 1672, elle dit: «L'affaire de madame de Courcelles
-réjouit fort le parterre. Les charges de la Tournelle sont enchéries
-depuis qu'elle doit être sur la sellette. Elle est plus belle que jamais.
-Elle boit, et mange, et rit, et ne se plaint que de n'avoir pas encore
-trouvé d'amant à la Conciergerie[444].» Et madame de Montmorency écrivait
-à Bussy: «On croit que l'affaire de madame de Courcelles ira bien pour
-elle; je crains que ce ne soit son mari qui ne soit rasé et mis dans un
-couvent. Madame de Cornuel l'a averti d'y prendre garde, et l'a assuré
-que le parlement de Paris ne croyait non plus aux c.... qu'aux sorciers.»
-Madame de Cornuel se trompait. Madame de Sévigné, mieux informée,
-écrivait à sa fille: «Madame de Courcelles sera bientôt sur la sellette;
-je ne sais si elle touchera _il petto adamantino_ de M. d'Avaux; mais
-jusqu'ici il a été aussi rude à la Tournelle que dans sa réponse[445].»
-Le procès, en se prolongeant, ne soutint pas madame de Courcelles dans
-ses espérances. Elle disait bien, avec quelque vérité: «Je ne crains
-rien, puisque ce sont des hommes qui sont mes juges;» mais l'ennui la
-gagna, et elle s'évada de la Conciergerie à l'aide des habits d'une femme
-de chambre dévouée. Elle alla rejoindre en Angleterre la duchesse de
-Mazarin, avec laquelle elle s'était réconciliée. Ces deux femmes avaient
-trop besoin de se justifier l'une par l'autre et de se rendre de mutuels
-services pour qu'elles pussent rester toujours divisées[446].
-
- [444] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1672), t. II, p. 399, édit.
- G.; t. II, p. 339, édit. M.
-
- [445] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 et 16 mars 1672), t. II, p. 421, 428,
- édit. G.; t. II, p. 357, 363, édit. M.--Madame DE MONTMORENCY,
- _Lettre à_ BUSSY, _et Lettres de Bussy-Rabutin_, t. I, p. 1 et 2.
-
- [446] _Supplém. aux Mémoires et lettres du comte_ DE BUSSY, t. I,
- p. 1 et 2.
-
-Cependant Sidonia retourna promptement en France; un motif puissant la
-contraignait d'y revenir: elle avait formé un nouvel attachement. Elle
-avait enfin rencontré dans François Brulart du Boulay, capitaine au
-régiment d'Orléans, un amant _honnête homme_; non dans le sens que les
-libertins de la cour et le monde d'alors attachaient à cette expression,
-mais dans le sens le plus vrai et le seul admis aujourd'hui. Ce n'était
-ni par le grade élevé qu'il occupait dans l'armée ni par l'ancienneté de
-sa noblesse que du Boulay pouvait être distingué, mais par la franchise
-de son caractère, par la droiture et l'élévation de ses sentiments, par
-la sensibilité de son cœur, toujours porté aux actions généreuses.
-Recherché dans le grand monde par son esprit et son amabilité; lié même
-avec des jeunes gens de son âge, qui à la course faisaient remarquer par
-leur conduite peu réglée, lui, qui ne partageait pas leur dépravation,
-n'avait pu voir Sidonia sans compatir à ses peines. Les basses intrigues
-dont elle avait été la victime excusaient à ses yeux tous ses torts. Il
-la crut capable d'un attachement durable, et, se flattant d'avoir réussi
-à le lui inspirer, il se dévoua tout entier à elle, et savourait avec
-délices le plaisir de posséder une femme si charmante. Mais plus son
-amour était violent, sincère, plus il voulait être aimé sans partage: la
-seule idée d'une infidélité faisait palpiter son cœur. Malheureusement
-le souvenir des aventures de Sidonia, dont une partie lui était connue,
-tendait sans cesse à combattre cette aveugle confiance que l'amour
-inspire; la plus légère circonstance éveillait ses soupçons, et, dès le
-commencement de sa liaison, les noirs fantômes de la jalousie troublèrent
-son bonheur.
-
-Sidonia ne paraissait pas s'être corrigée de cette légèreté et de cette
-coquetterie dont elle avait donné tant de preuves. Absente, il la
-jugeait d'après sa vie passée, et toutes ses défiances renaissaient;
-présente, il sentait aussitôt toutes ses craintes se dissiper. Elle était
-si gaie, si folâtre, si indiscrète, même dans les aveux qui lui étaient
-contraires; le son de sa voix était si doux, les mouvements de sa
-tendresse si vifs et si spontanés, ses beaux yeux si éclatants, si
-expressifs, qu'alors il se reprochait ses défiances comme un sacrilége
-contre l'amour, comme une injure faite à une amante excellente et
-dévouée. Lors même qu'il n'était plus auprès d'elle, les indices
-accusateurs de ses écarts se trouvaient combattus par les lettres si
-spirituelles, si aimables, si pleines de tendresse qu'elle lui écrivait:
-le plaisir qu'il éprouvait à les lire et à les relire entretenait sa
-passion et lui faisait repousser tout ce qui pouvait y être contraire.
-C'est là-dessus qu'il insiste dans l'avertissement du recueil de ses
-lettres, qu'il avait formé pour ses amis: «Les personnes, dit-il, de l'un
-et de l'autre sexe qui ont trouvé mauvais que je l'aie tant aimée, après
-ce que la renommée m'en avait appris, se trouveront un peu embarrassées
-elles-mêmes quand elles auront lu ses lettres, et que je leur aurai dit,
-en passant, que cet esprit était accompagné d'une figure très-aimable,
-avec toutes les proportions et toutes les grâces que la nature sait
-mettre dans un ouvrage quand elle prend bien du plaisir à le faire[447].»
-
- [447] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, _en partie écrite par
- elle-même_; Paris, 1808, in-12, p. XIV de l'avant-propos.
-
-Cependant, lorsque, à son retour d'Angleterre, elle vint à Paris
-incognito, elle paraît avoir, à l'insu de du Boulay, qui n'en fut informé
-que longtemps après, renouvelé ses liaisons avec le duc de Rohan, avec
-Crillon et surtout avec le marquis de Villars, qui devint son protecteur
-avoué, son conseil, l'agent principal de ses affaires.
-
-Trop exposée à Paris à être reprise, Sidonia alla d'abord s'enfermer dans
-le château d'Athée, près d'Auxonne[448], qui appartenait à un de ses
-parents, nommé Lusigny. Du Boulay vint l'y rejoindre, et la conduisit à
-Genève[449]: là, hors du territoire français, et déguisée sous le nom de
-madame de Beaulieu, elle se crut en sûreté. Mais sa beauté la fit
-remarquer; et la duchesse de Mazarin, qui était en route pour Augsbourg,
-étant venue la voir en passant, accrut encore la curiosité publique sur
-celle qu'on n'appelait plus à Genève que la _belle étrangère_. On
-interrogeait ses domestiques, on se groupait dans les rues pour la voir
-passer[450]. Mais la manière dont elle sut, par son maintien sage et
-réservé, par son esprit, par la variété de ses moyens de plaire, se
-concilier la confiance des premiers magistrats de la république et s'en
-faire un appui; les ressources qu'elle trouva dans les attraits de son
-commerce pour gagner l'amitié des femmes les plus sévères et les plus
-considérées sont des faits attestés par deux écrivains contemporains,
-Bayle et Gregorio Leti.
-
- [448] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. XIV et 84.
-
- [449] GREGORIO LETI, _Hist. Genevrina_, t. V, p. 131. _Lettres de
- la marquise_ DE COURCELLES (22 novembre, 24 décembre 1675, 10 et
- 28 janvier, 7 février 1676), p. 219 et suiv.
-
- [450] GREGORIO LETI, _Hist. Genevrina_, t. V, p. 131.--_Vie de la
- marquise_ DE COURCELLES, p. X.
-
-Bayle, alors âgé de vingt-sept ans et précepteur des enfants de M. le
-comte de Dhona, la vit à Copet: il parle avec admiration de «cette
-enjouée aventurière qui a fait tant de fracas et tant charmé la maison de
-M. le comte[451].»
-
- [451] BAYLE, _Lettres_; Rotterdam, 1714, in-12, t. I, p. 94 (19
- juillet 1676), p. 1, 30, 46.--(31 janvier, 27 février, 2 mai
- 1673, 8 mars, 31 mars, 2 avril, 7 et 14 mai 1674.)
-
-Elle fit sur Gregorio Leti une bien plus forte impression que sur le
-jeune philosophe de Carlat. Gregorio Leti est le père du style
-romantique: nul n'a égalé sa fécondité et ses succès; il a écrit en
-langue italienne, dans un style toujours extravagamment figuré, plus de
-cent volumes, dont quelques-uns forment d'épais in-quarto. Si on excepte
-la Vie de Sixte-Quint, pas un seul de ces volumes n'est lu aujourd'hui.
-Telle était cependant la haute réputation dont jouissait de son temps
-Gregorio Leti que Louis XIV voulut, s'il consentait à se faire
-catholique, se l'attacher en qualité d'historiographe; que l'Angleterre
-le disputa au roi de France; que la Hollande négocia pour l'enlever à
-l'Angleterre; que la duchesse de Savoie, alors régente, voulut le fixer
-dans ses États; et que la république de Genève lui concéda gratuitement,
-et sans aucuns frais, le droit de bourgeoisie, faveur qui n'avait été
-accordée à personne avant lui. Sidonia avait été munie d'une lettre de
-recommandation pour cet illustre auteur, alors retiré à Genève, où il
-jouissait d'une considération qui lui donnait un grand ascendant sur les
-esprits.
-
-Lorsque Sidonia vint lui présenter sa lettre, il fut tellement surpris et
-charmé à la vue d'une si belle personne qu'il ne put jamais se guérir de
-l'amour qu'elle lui avait inspiré; et, à Genève comme à Paris, elle put
-toujours disposer de lui pour les divers services qu'elle eut à lui
-demander. Dans les lettres qu'il a écrites au duc de Giovanazzo,
-ambassadeur d'Espagne à Turin[452], il a tracé d'elle un portrait qui,
-pour l'exagération du style figuré, n'a de pareil que quelques-unes des
-pages de plusieurs romanciers modernes. Il s'exprime avec plus d'esprit
-et de naturel quand il fait au duc le récit de sa première entrevue avec
-elle: «J'avoue à votre excellence, dit-il, qu'en voyant une si grande
-beauté je restai tout ébloui, d'autant plus qu'avec une politesse pleine
-de grâce elle s'approcha de moi, et me donna un baiser à la française, en
-me disant: «Ne croyez pas, monsieur Leti, que je sois ici pour quelque
-mauvaise affaire; ce qui m'amène, c'est que mon mari me veut, et que je
-ne le veux pas.» Alors je répondis en plaisantant: «Certes, madame, il y
-a bien d'autres personnes qui vous voudraient, parce que vos beautés sont
-trop grandes pour être le partage d'un seul.»
-
- [452] GREGORIO LETI, _Lettres_, dans la _Vie de la marquise_ DE
- COURCELLES, _écrite par elle-même_, p. 187-189.
-
-Le commerce que Sidonia entretenait avec du Boulay était un secret
-soigneusement gardé par tous deux; mais il finit par être connu à Paris à
-la fin de l'année 1675. Madame de Sévigné écrivit alors à sa fille:
-«Connaissez-vous du Boulay? oui. Il a rencontré par hasard madame de
-Courcelles: la voir, l'adorer n'a été qu'une même chose. La fantaisie
-leur a pris d'aller à Genève. Ils y sont; c'est de ce lieu qu'il a écrit
-à Manicamp la plus plaisante lettre du monde[453].» Madame de la
-Fayette[454], qui connaissait du Boulay et la violence de sa passion pour
-Sidonia, avait prédit son voyage.
-
- [453] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (25 décembre 1675), t. IV, p. 147, édit.
- M.; t. IV, p. 274, édit. G.
-
-Cependant la position où se trouvait madame de Courcelles, accusée
-d'adultère, la forçait, ainsi que du Boulay, à prendre des précautions
-infinies pour ne pas donner de nouvelles armes à l'accusation: de sorte
-que, lorsqu'il quittait Paris pour se rendre auprès d'elle, il lui
-fallait, pour dérouter les soupçons, ne pas paraître à Genève, se cacher
-dans une campagne des environs, vivre solitaire; tandis que Sidonia,
-connue et aimée de toute la ville, se livrait sans contrainte à sa gaieté
-naturelle, était de toutes les fêtes, faisait entendre sa belle voix dans
-tous les concerts, et jouissait du plaisir suprême, pour une coquette
-accomplie, d'être admirée et entourée. Sidonia participait même aux
-divertissements les plus virils, montant à cheval avec hardiesse, et,
-comme la duchesse de Bouillon, aimant la chasse et maniant un fusil avec
-une dextérité remarquable. Elle était surtout bien accueillie du comte et
-de la comtesse Dhona[455]. Le comte Dhona était de la religion
-protestante[456] et alors retiré à Genève, où il se faisait aimer des
-habitants par son esprit, son caractère, sa magnificence. Sa société
-était la plus brillante de la ville, et Sidonia y trouvait tous les
-agréments dont elle était habituée à jouir. Son genre de vie ne pouvait
-plaire à du Boulay, non plus que celui auquel il était contraint de
-s'assujettir. Les services qu'il rendait à Sidonia, son généreux
-dévouement à tous ses intérêts avaient produit en elle une vive
-reconnaissance et une amitié tendre qui ressemblait à l'amour; mais cet
-amour était loin d'égaler la passion ardente que du Boulay ressentait
-pour elle et qu'elle-même avait éprouvée pour Villeroi. L'habitude
-qu'elle avait contractée dans l'intérêt de ce premier attachement, avec
-l'approbation d'un amant peu délicat, de former deux parts de son
-existence, celle des sens et celle du cœur, faisait qu'en l'absence
-prolongée de celui auquel elle s'était donnée elle n'était plus maîtresse
-d'elle-même, et qu'elle se pardonnait tout. Sa conscience était en repos
-lorsqu'elle se sentait pour son amant la même préférence, la même
-tendresse exclusive. Du Boulay aurait pu la retenir dans les doux liens
-d'un mutuel amour s'il ne l'avait pas quittée; s'il avait pu, en les
-partageant, se livrer avec elle aux joies et aux distractions du monde;
-si aux prévenances et aux complaisances de l'amant il avait joint les
-facilités et les droits de l'époux. Mais il était obligé, par ses devoirs
-de militaire, de résider longtemps loin de celle qu'il aimait; et pendant
-ses absences Sidonia eut plusieurs intrigues galantes, qu'elle s'efforça
-d'envelopper d'un profond mystère.
-
- [454] COURCELLES, lettre IV, p. 90; lettre II de LETI, p. 187.
- (Le nom de la Fayette se trouve en toutes lettres dans le
- manuscrit de cette vie, collationné par M. Monmerqué.)
-
- [455] COURCELLES, _Vie_, p. 2.
-
- [456] J. CONVENENT, _Histoire abrégée des dernières révolutions
- arrivées dans la principauté d'Orange_; Londres, rue
- Robert-Roger, 1704, in-12, p. 8.--_Sur le rasement de la ville
- d'Orange_, p. 451, mss.
-
-Il lui fut impossible d'échapper sans cesse à la surveillance de du
-Boulay; et alors les fureurs jalouses, les reproches amers convertirent
-les délices de leur union en un supplice continuel. Du Boulay l'aimait
-encore avec passion, malgré ses déréglements; et elle lui était toujours
-de plus en plus attachée par l'estime, par la reconnaissance, par les
-preuves qu'il lui donnait tour à tour de son désintéressement, de sa
-loyauté, de la bonté de son cœur. Il n'est pas même jusqu'à ses fureurs
-jalouses qui ne fussent pour elle un lien de plus; car elles étaient une
-preuve de l'amour violent et délicat qu'elle lui inspirait et dont sa vie
-de cour ne lui avait fourni aucun exemple. Ainsi ces deux êtres,
-fortement attirés l'un vers l'autre et violemment tourmentés l'un par
-l'autre, ne pouvaient ni se séparer ni rester unis.
-
-Du Boulay avait une sœur d'une raison supérieure, qu'il chérissait, à
-laquelle il ne cachait rien et dont il suivait presque toujours les
-conseils. Elle avait en vain combattu sa passion pour Sidonia; mais quand
-elle vit que cette passion était devenue pour lui un sujet continuel de
-tourments sans aucune compensation, elle chercha à profiter des preuves
-qu'elle avait acquises de l'inconstance de Sidonia pour arracher son
-frère aux séductions de cette femme. Elle l'exhortait continuellement à
-avoir le courage de rompre tout à fait une liaison si fatale à son repos.
-N'avait-il pas, toujours occupé des affaires de cette perfide maîtresse,
-négligé les siennes, sacrifié son temps, sa fortune, son état, ses
-projets d'ambition? N'avait-il pas, pour la rejoindre, quitté amis,
-parents, résisté aux conseils, aux instances d'une sœur? N'avait-il pas
-renoncé à toute autre liaison, renoncé à l'espoir d'épouser une riche
-héritière? Ne s'était-il pas privé des plaisirs de Paris et des sociétés
-brillantes où on aimait à le voir? Jusqu'où voulait-il pousser le pardon
-des ruses, des mensonges, des infidélités répétées d'une femme à laquelle
-il se sacrifiait? Jusqu'à quand enfin cesserait-il de supporter la honte
-et le ridicule d'un tel attachement? Du Boulay reconnaissait la vérité de
-ces reproches, et était convaincu de l'excellence de ces conseils; mais
-l'empire qu'exerçaient sur lui les caresses de Sidonia, ses tendres
-protestations l'empêchaient de prendre la résolution de l'abandonner et
-de l'oublier pour toujours[457].
-
- [457] _Lettres de la marquise_ DE COURCELLES, p. 100 et 104,
- lettre IX, p. 108, 124, 128, 149, 152, 153.
-
-Enfin Sidonia se livra aux caprices de ses penchants jusqu'à perdre le
-sentiment de sa dignité; et, suivant ce que dit Gregorio Leti[458], du
-Boulay l'aurait surprise entre les bras d'un homme trop inférieur par sa
-condition pour qu'il pût supporter sans honte un tel rival. Il écrivit au
-comte Dhona et à toutes les personnes de Genève qui protégeaient la
-marquise de Courcelles des lettres diffamantes. Ces lettres produisirent
-leur effet. Gregorio Leti, qui en eut des copies, exprime son étonnement
-que, dans un siècle où la galanterie était de mode, un chevalier français
-prudent et homme d'esprit, tel qu'était du Boulay, se soit laissé
-emporter par la colère au point de dire tout ce qu'il était possible
-d'imaginer de plus piquant et de plus outrageant contre l'honneur d'une
-femme qu'il avait aimée[459].
-
- [458] Note manuscrite de Gregorio Leti sur le billet de la
- marquise de Courcelles, qui est à la page 153.
-
- [459] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. XVI de
- l'avant-propos.--GREGORIO LETI, _Storia Ginevrina_, t. V, p. 133.
-
-C'était l'excès de l'amour et de la jalousie qui avait porté du Boulay à
-se venger d'une manière si cruelle et si opposée à son caractère. Il en
-eut un profond regret; et la lettre touchante et noble que Sidonia lui
-écrivit en quittant l'asile que, par lui, elle était forcée de fuir,
-malheureuse et abandonnée, accrut encore le douloureux repentir de celui
-qui, malgré ses torts, l'aimait encore. «Toutes vos injures et tous vos
-emportements, lui dit-elle, ne me peuvent faire oublier que vous êtes
-l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligations; et tout le mal que
-vous m'avez fait, à l'avenir, n'empêchera pas que vous ne m'ayez rendu
-les derniers services. Ne vous laissez donc point surprendre, en lisant
-ce billet, à cette horreur qu'on sent pour les caractères de ses ennemis:
-songez seulement que ce sont les marques de la reconnaissance d'une
-personne que vous avez aimée et qui vous regardera éternellement comme le
-plus honnête homme du monde, si vous ne voulez pas que ce soit comme le
-meilleur de ses amis. Si la passion que vous avez eue pour moi ne vous
-avait coûté que des soins et des soupirs, je ne vous laisserais point
-rompre avec moi présentement, ma justification étant la chose du monde la
-plus facile; mais puisque vous la pourriez soupçonner de quelque sorte
-d'intérêt, je la remets à un temps où vous m'en saurez plus de gré par le
-peu de besoin que j'aurai de vous. Cependant, monsieur, soyez très-assuré
-que je vous estimerai toute ma vie. Adieu. Je pars demain pour Annecy, où
-j'attendrai les réponses de Chambéry, et que j'aie mis ordre à mes
-affaires. Adieu encore une fois. Je n'ai point d'autre crime auprès de
-vous que celui de ne vous avoir pas aimé autant que le méritait votre
-attachement[460].»
-
- [460] COURCELLES, _Lettres_, p. 156 et 157, mais avec quelques
- corrections faites d'après le manuscrit de Millin, collationné
- par M. Monmerqué.
-
-La marquise de Courcelles se retira en Savoie et y resta cachée, tandis
-que son procès en appel se poursuivait à Paris. Par les démarches de du
-Boulay et de ses autres amis de Paris, elle obtint, quoique contumace,
-que le parlement réformât la sentence du juge de Château-du-Loir. Par
-l'arrêt rendu le 17 juin 1673, elle ne fut plus privée de ses biens; on
-adjugea seulement à son mari, à titre de dommages et intérêts, une somme
-de cent mille livres qu'elle avait mise dans la communauté par son
-contrat de mariage; mais le même arrêt ordonnait qu'elle serait enfermée
-dans un couvent. C'est pour obtenir la réforme de cette disposition et sa
-séparation de corps d'avec son mari qu'elle en appelait. Pour avoir
-droit à un jugement favorable il eût fallu qu'elle fît purger la
-contumace et qu'elle se remît en prison; mais elle redoutait d'être
-condamnée à rentrer sous la puissance maritale, ou à être renfermée dans
-un couvent. Heureusement pour elle, son mari mourut; et c'est encore
-madame de Sévigné qui nous apprend la date de sa mort. Dans sa lettre du
-18 septembre 1678, elle parle du procès intenté à Lameth au sujet du
-meurtre du marquis d'Albret, et des témoins qui ont déposé dans cette
-affaire; puis elle ajoute: «On y attendait encore M. de Courcelles; mais
-il n'y vint pas, parce qu'il mourut ce jour-là d'une maladie dont sa
-femme se porte bien[461].»
-
- [461] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1678), t. VI, p. 33, édit.
- G.; t. V, p. 363, édit. M.
-
-En effet, aussitôt que la marquise de Courcelles eut appris qu'elle était
-veuve, elle se crut libre, et se hâta de revenir à Paris, pour y vivre en
-femme uniquement occupée de ses plaisirs. Mais son beau-frère Camille de
-Champlais, connu dans le monde sous le nom de chevalier de
-Courcelles[462], unique héritier de son mari, la fit arrêter et conduire
-à la Conciergerie. Lors des premiers jours de sa réclusion, un de ses
-pages, qui l'avait servie à Genève et qui y avait vu Gregorio Leti, le
-reconnut dans Paris, où il était arrivé depuis huit jours, et le dit à sa
-maîtresse, qui écrivit de sa prison à l'illustre auteur, pour l'inviter à
-venir la voir. Les visites de Gregorio Leti, les lettres qu'elle lui
-écrivit en italien, les réponses qu'elle recevait de lui, et que Gregorio
-Leti à fait imprimer, contribuèrent à dissiper l'ennui de sa prison.
-Chardon de la Rochette remarque que les lettres de l'illustre auteur de
-la Vie de Sixte-Quint, adressées à la marquise de Courcelles, sont les
-meilleures qu'il ait écrites et les plus naturelles. Sur quoi il fait
-cette réflexion judicieuse: «Les lettres de la marquise, auxquelles les
-siennes servent de réponses, sont pleines d'esprit et de grâce; et on
-prend ordinairement le ton de son correspondant, comme on prend celui de
-son interlocuteur[463].»
-
- [462] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. V, p. 103.
-
- [463] _Vie de madame_ DE COURCELLES, p. XIX, p. 210 à
- 239.--GREGORIO LETI, _Lettere sopra differenti materie_;
- Amsterdam, 1701, 2 vol. in-8º, lettre XLIII du recueil.
-
-Ces lettres nous prouvent que la marquise avait répudié son nom de
-Courcelles, et qu'elle se regardait comme n'ayant plus rien de commun
-avec son mari, car elle signe toujours _Sidonia de Lenoncourt_. Son
-procès ne se termina pas aussi heureusement qu'elle le supposait. Devant
-ses juges, elle prétendait qu'en se représentant l'arrêt rendu contre
-elle par contumace avait été anéanti, et qu'on ne pouvait plus la
-poursuivre comme adultère, parce que cette action était éteinte par la
-mort de son mari, d'où elle concluait que les jugements intervenus dans
-ce procès ne pouvaient lui être opposés.
-
-Le chevalier de Courcelles répondait que l'accusée n'était plus recevable
-à purger la contumace, parce que, depuis le 17 juin 1673 jusqu'au jour où
-elle s'était représentée à la justice, il s'était écoulé plus de cinq
-ans, ce qui donnait à ce jugement la même force que s'il avait été rendu
-contradictoirement. Elle opposait à cela quelques défauts de formalité
-dans la signification de l'arrêt; mais ses moyens les plus puissants
-étaient l'intérêt qu'on prenait à sa personne et la séduction dont on ne
-pouvait se garantir quand on la voyait. On connaissait ses malheurs et
-les persécutions qu'elle avait éprouvées, mais l'on ne savait qu'une
-partie de ses désordres. Il courut alors des pièces de vers en sa faveur,
-où l'on suppliait messieurs du parlement d'en user avec elle comme
-Jésus-Christ en usa envers Madeleine:
-
- Il savait qu'en amour la faute est si commune
- Qu'il faudrait assommer et la blonde et la brune:
- Or, il était venu pour sauver les pécheurs[464].
-
- [464] _Requeste à messieurs du parlement, présentée par_ madame
- de C***, à la suite du _Voyage de messieurs_ DE BACHAUMONT et LA
- CHAPELLE; 1698, in-12, p. 137.--BUSSY, _Lettres_ du 2 mars 1673
- (t. IV, p. 37), édit. 1737.
-
-Mais ces messieurs du parlement comprirent très-bien qu'à eux appartenait
-de juger les coupables, et non de les sauver et de leur pardonner. Un
-arrêt définitif du 5 janvier 1680 condamna Sidonia de Lenoncourt,
-marquise de Courcelles, pour adultère commis avec le sieur de Rostaing, à
-soixante mille francs de dommages et intérêts, à deux mille livres
-d'aumône, à cinq cents livres d'amende et aux dépens. Le même arrêt la
-déclara déchue de ses conventions matrimoniales, douaires, préciput; mais
-elle ne subit point la peine de la réclusion, à laquelle les héritiers
-n'avaient pas le droit de conclure[465].
-
- [465] CHARDON DE LA ROCHETTE, dans la _Vie de la marquise de
- Courcelles_, p. 77; il cite le _Traité des adultères_, par
- Fournel; 1783, in-12, p. 41.
-
-Sidonia se trouva donc enfin en possession de cette liberté qu'elle avait
-tant désirée et maîtresse d'une fortune qui, malgré les dépenses faites
-par son mari et la perte de son procès, était encore considérable.
-
-Nonobstant ses richesses, après l'arrêt qui la condamnait et la conduite
-qu'elle avait tenue, elle se trouvait bannie de la société des femmes de
-son rang les moins scrupuleuses. La fille aînée du comte de Bussy, la
-marquise de Coligny, dont nous aurons à faire connaître plus tard la
-conduite imprudente et le scandaleux procès, ne voulait pas (elle veuve)
-admettre que madame de Courcelles pût être considérée comme faisant
-partie du corps respectable des veuves; et elle désapprouve madame de
-Sévigné, qui lui donne ce titre[466]. Entrer au couvent au sortir de
-prison et aller passer une année ou deux à Orléans chez l'abbesse de
-Lenoncourt eût été pour Sidonia le seul moyen de se réhabiliter dans le
-monde; mais il paraît qu'elle ne le voulut pas; car celui qui a terminé,
-d'après les notes du président Bouhier, les mémoires qu'elle a écrits et
-laissés incomplets nous dit en finissant: «On ne connaît pas les autres
-circonstances de sa vie, on sait seulement qu'étant sortie de prison, et
-après avoir eu plusieurs aventures, elle devint amoureuse d'un officier,
-qu'elle épousa par belle passion et avec qui elle vécut peu
-heureuse[467].» C'était une mésalliance et une faute qui, dans l'esprit
-de ce temps, la rendait plus coupable que tous les déréglements de ses
-années antérieures.
-
- [466] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 septembre 1678), t. VI, p. 35, édit.
- G. (C'est une lettre de Bussy à Corbinelli, où il y a quelques
- lignes de madame de Coligny adressées à madame de Sévigné.)
-
- [467] _Vie de la marquise_ DE COURCELLES, p. 78.
-
-L'officier qu'elle épousa était capitaine de dragons, et se nommait le
-Tilleuf[468]; elle lui avait fait une donation de cent cinquante mille
-écus. Elle vécut peu de temps dans ces nouveaux liens. Cinq ans après
-être sortie de prison, en décembre 1685, elle mourut à l'âge de
-trente-quatre ans, laissant cette preuve, ajoutée à tant d'autres, que le
-seul fondement certain du bonheur est en nous-même; et que la naissance,
-la richesse, la beauté, les grâces, l'esprit, tout ce qu'on ambitionne,
-tout ce qu'on désire sont non-seulement des dons impuissants pour nous
-rendre heureux, mais peuvent être les plus fortes et quelquefois les
-seules causes de notre malheur. Otez à Sidonia un seul des avantages dont
-elle avait été dotée par la nature, par la fortune, par la famille, et
-aussitôt vous verrez disparaître une partie des dangers qui
-l'assaillirent à peine au sortir de l'enfance. Ses destinées alors
-eussent été tout autres, soit que ses jours se fussent écoulés dans la
-tranquille obscurité du cloître ou dans l'heureuse activité du toit
-domestique, soit qu'elle eût passé sa vie dans la brillante sphère de la
-cour, au milieu des luttes et des agitations du monde.
-
- [468] DANGEAU, _Journal manuscrit_ (25 décembre), cité par M.
- Monmerqué dans son édition des _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, V,
- 263.--Conférez encore, dans le même, I, 260; II, 263, 339, 357,
- 363; IV, 147.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-1672.
-
- Mort de la tante de madame de Sévigné.--Préparatifs de départ pour
- la Provence.--Madame de Sévigné fait ses adieux à ses amies.--Ramène
- sa petite-fille Blanche de Livry à Paris.--Part ensuite pour se
- rendre à Grignan.--Détails sur sa manière de voyager.--Elle couche à
- Melun, arrive à Auxerre, s'arrête à Montjeu trois jours.--Détails
- sur ce lieu et sur Jeannin de Castille.--Souvenirs que le séjour à
- Montjeu rappelle à madame de Sévigné.--Elle y avait été en
- 1656.--Madame de Toulongeon sa tante, madame de Toulongeon la
- jeune, madame de Senneterre viennent voir madame de Sévigné à
- Montjeu.--Détails sur ces personnes.--Réconciliation de Jeannin
- de Castille et de Bussy.--Correspondance entre Bussy et la
- jeune comtesse de Toulongeon.--Madame de Sévigné va coucher à
- Châlon.--Arrive à Lyon.--Soins et attentions dont elle est l'objet
- de la part de l'intendant et de madame de Coulanges.--Pourquoi
- madame de Coulanges et son mari s'étaient rendus à Lyon.--Date du
- mariage du fils de M. du Gué-Bagnols avec mademoiselle de Bagnols,
- sa cousine.--Madame de Sévigné loge chez un beau-frère de M.
- de Grignan.--Elle fait connaissance avec la comtesse de
- Rochebonne.--Voit madame de Senneterre.--Détails sur le deuil
- de celle-ci et sur la fin tragique de son mari.--Madame de
- Sévigné part de Lyon, et va coucher à Valence.--Elle arrive à
- Montélimart.--Madame de Grignan vient la chercher dans ce lieu, et
- la conduit à Grignan.--Calculs sur la durée du voyage de madame de
- Sévigné et sur le temps de sa séparation d'avec madame de Grignan.
-
-
-Qu'on ne s'y trompe pas, toute cette jeune noblesse, qui paraissait si
-fort occupée de ses plaisirs, de ses intrigues amoureuses, était prodigue
-de ses veilles et de son sang quand il s'agissait des intérêts et de la
-gloire du monarque et de celle de la France. En cela comme en toutes
-choses, dans ce qui était digne de louange comme dans ce que réprouvait
-une morale sévère, elle suivait l'exemple de son roi. A l'époque où l'on
-jugeait à la Tournelle le procès de Sidonia de Lenoncourt, le marquis de
-Courcelles son mari, Colbert de Maulevrier qu'on avait voulu lui faire
-épouser, Louvois et Villeroi, Cavoye son amant, Castelnau, Lavardin,
-d'Uxelles, la Rochefoucauld, prince de Marsillac, Choiseul-Pradelle, du
-Plessis-Praslin, du Lude et tant d'autres connus de madame de Sévigné
-donnaient des preuves de leur valeur, et secondaient Louis XIV dans la
-conquête de la Hollande[469]. Madame de Sévigné, tranquille sur son fils,
-qui lui avait écrit que la campagne était terminée, que toute la Hollande
-se rendait sans résistance, annonçait à madame de Grignan[470] qu'elle
-faisait ses préparatifs pour ce voyage de Provence projeté depuis si
-longtemps, depuis si longtemps différé, et dont elle n'osait plus parler:
-«car, dit-elle, les longues espérances usent la joie, comme les longues
-maladies usent la douleur[471].»
-
- [469] DU LONDEL, _Fastes des rois de la maison d'Orléans et de
- celle des Bourbons_, 1697, in-8º, p. 207-209.
-
- [470] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juin 1672), t. III, p. 82, édit. G.;
- p. 17, édit. M.
-
- [471] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672), t. III, p. 101, édit.
- G.; t. III, p. 34, édit. M.
-
-Rien ne la retenait. Sa tante la Trousse, qu'elle n'avait pas quittée
-durant sa maladie, était morte le 30 juin. Après avoir donné à
-mademoiselle de la Trousse et à toute la famille les consolations
-d'usage; après avoir écrit à la comtesse de Bussy pour s'excuser de ne
-pas céder à son invitation d'aller la voir, madame de Sévigné fixa enfin
-le jour de son départ, et fit ses adieux à d'Andilly, à madame de la
-Fayette et à M. de la Rochefoucauld, alors au château de Saint-Maur, dont
-Gourville[472] avait acheté l'usufruit au prince de Condé. Madame de
-Sévigné y fut retenue à souper, et y coucha. Elle avait ramené de Livry
-ses _petites entrailles_[473], Blanche sa petite-fille, parce qu'elle
-craignait que la nourrice ne s'ennuyât à la campagne. Madame du Puy du
-Fou, madame de Sanzei[474], madame de Coulanges et le petit Pecquet, son
-médecin, devaient donner des soins à l'enfant, et lui en répondre[475].
-
- [472] GOURVILLE, _Mémoires_, t. LII, p. 454 et 455.
-
- [473] Voyez ci-dessus, 3e partie, chap. XVI, p. 311.
-
- [474] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672).
-
- [475] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 16 juillet 1672), t. III, p.
- 84-86, édit. G.; t. III, p. 19, édit. M.
-
-Tous ses préparatifs achevés le mercredi 13 juillet, elle se mit en route
-dans un carrosse de campagne acheté pour ce voyage et attelé de six
-chevaux[476]. Elle avait avec elle deux femmes de chambre, l'abbé de
-Coulanges, qui malgré son âge ne voulait pas la quitter, et l'abbé de la
-Mousse, qui hésita à se mettre en route parce qu'il redoutait les
-fatigues d'un si long voyage, et craignait les scorpions, les puces et
-les punaises[477]. Cependant, si l'on en croit les révélateurs indiscrets
-des secrètes généalogies de ces temps, l'abbé de la Mousse avait un
-intérêt tout particulier pour désirer faire ce voyage, puisqu'il devait
-retrouver à Lyon, dans M. du Gué l'intendant et dans madame de Coulanges,
-un père et une sœur[478].
-
- [476] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 8 juillet 1672), t. III, p. 93-95,
- édit. G.; t. III, p. 27-29, édit. M.
-
- [477] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (13 avril 1672), t. II, p. 456, édit.
- G.; t. II, p. 385, édit. M.
-
- [478] _Recueil de chansons historiques_, mss de la Biblioth.
- royale, in-folio, t. IV, p. 61.
-
-
-Madame de Sévigné avait emporté pour tout livre un Virgile: «non pas
-_travesti_, dit-elle, mais dans toute la majesté du latin et de
-l'italien.» Elle dut coucher le premier jour à Essonne ou à Melun. Le
-samedi 16, elle arriva à Auxerre[479]. Elle parcourut donc en quatre
-jours 166 kilomètres (41 lieues et demie), ou 11 à 12 lieues de poste par
-jour. Le voyage fut sérieux; elle regretta la compagnie de son cousin de
-Coulanges: «Pour avoir de la joie, écrit-elle, il faut être avec des gens
-réjouis. Vous savez que je suis comme on veut; mais je n'invente rien.»
-
- [479] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 et 27 juillet 1672), p. 101 et
- 111-113, édit. G.; p. 34 et 42, édit. M.--(16 juillet 1672), t.
- III, p. 104, édit. G.; t. III, p. 37, édit. M.
-
-Six jours après, nous la trouvons, non pas à Autun, mais à deux lieues au
-delà, hors de la route qui conduit à Lyon, où elle tendait, dans le beau
-château de Montjeu, sur le sommet de ce _mons Jovis_ qui domine la ville
-moderne d'Autun et les ruines de l'antique Bibracte. De là elle écrit à
-Bussy une lettre datée du 22 juillet, c'est-à-dire six jours après son
-départ d'Auxerre; mais comme sa lettre nous prouve qu'elle était déjà
-depuis cinq jours installée dans ce château[480], il en résulte qu'elle a
-mis trois jours à faire ce trajet, qui est de 128 kilomètres (32 lieues).
-Ainsi, quoique cette route soit même encore aujourd'hui montueuse et
-difficile en approchant d'Autun, madame de Sévigné fit par jour dix à
-onze lieues, comme dans son voyage en Bretagne. Mais quel motif,
-dira-t-on, madame de Sévigné, désireuse d'arriver à Grignan et de revoir
-sa fille, avait-elle pour se détourner de sa route et s'arrêter quatre
-jours à Montjeu? Nous allons l'expliquer.
-
- [480] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 108, édit.
- G.; t. III, p. 40, édit. M.
-
-Elle dit à Bussy: «M. Jeannin m'a priée si instamment de venir ici que je
-n'ai pu lui refuser. Il me fait gagner le jour que je lui donne par un
-relais qui me mènera demain coucher à Châlon, comme je l'avais résolu.»
-
-D'après le calcul que nous venons de faire, on s'aperçoit que ce qu'elle
-dit n'était pas tout à fait exact, et qu'elle perdait plus d'un jour;
-mais il fallait qu'elle s'excusât auprès de son cousin, alors à Dijon
-pour affaires et non encore réconcilié avec le seigneur de Montjeu[481].
-Si elle avait dirigé sa route par la capitale de la Bourgogne, elle eût
-pu voir en passant son cousin, avec lequel sa correspondance était
-redevenue fort active et fort aimable[482]. Si Bussy avait été à Chaseu
-lors de son passage par Autun, nul doute qu'elle ne se fût arrêtée chez
-lui; mais comme il était absent, il en résulta que dans cette Bourgogne,
-dans cette patrie de ses aïeux, où elle avait ses biens, ses parents, ses
-alliés, elle céda plutôt aux prières d'un étranger qu'aux instances de
-famille qui lui étaient faites de toutes parts. C'est que cet étranger
-était un ami, un ami de sa jeunesse, un ami que l'adversité avait frappé;
-et nul n'avait plus qu'elle la mémoire du cœur, nul n'avait un sentiment
-plus vif des preuves de tendresse et d'attachement qu'a droit de réclamer
-la constance en amitié. Le seigneur de Montjeu était ce Jeannin de
-Castille, trésorier des ordres du roi et un des trésoriers de l'épargne
-sous l'administration de Fouquet. Jeannin, ainsi que Duplessis Guénégaud,
-cet autre ami de madame de Sévigné, avait été une de ces grandes
-existences financières que Colbert avait brisées en parvenant au pouvoir.
-Entraîné dans la disgrâce et le procès du surintendant[483], Jeannin
-paya, par la perte de ses places et d'une partie de sa fortune, son trop
-complaisant concours aux immenses opérations financières de Fouquet.
-Comme celui-ci, dans son temps de prospérité il avait profité du crédit
-et de la puissance dont il jouissait pour obtenir les faveurs de belles
-femmes de la cour, connues par la facilité de leurs mœurs; mais il avait
-sur Fouquet l'avantage d'une très-belle figure. Il ne fut pas épargné par
-l'esprit satirique de Bussy-Rabutin, qui, dans ses _Amours des Gaules_,
-en parle comme d'un des rivaux heureux du duc de Candale auprès de la
-comtesse d'Olonne[484]. Il avait aussi, par ses fêtes, ses magnificences,
-contribué aux plaisirs des belles années de madame de Sévigné, alors que,
-jeune veuve et n'ayant pas encore à s'occuper de l'éducation de ses
-enfants, elle s'abandonnait à la gaieté de son caractère, lorsqu'elle
-aimait à s'entourer de courtisans et d'admirateurs, et qu'elle présentait
-ce singulier contraste d'une piété sincère, d'une invincible vertu unies
-à un grand penchant à la coquetterie, à une extrême indulgence pour les
-faiblesses où l'amour précipite les personnes de son sexe, et au libre
-langage d'une imagination peu chaste et peu scrupuleuse.
-
- [481] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672), t. III, p. 101, édit.
- G.; t. III, p. 34, édit. M.
-
- [482] BUSSY, _Lettres_ t. I, p. 94-116.
-
- [483] FOUQUET, _Défenses_, t. X (t. V de la suite), p. 24 et 25;
- t. I, p. 144 et 141.--_Ibid._, _Conclusions des défenses_, p. 69
- et 70, édit. in-18.--GUY-PATIN, _Lettres_, t. II, p. 471; t. III,
- p. 415, édit. 1846, in-8º.
-
- [484] BUSSY, _Histoire ancienne des Gaules_, p. 18, 20 et 22,
- édit. in-18, 1666, avec frontispice gravé.--_Histoire amoureuse
- de France_, dans le _Recueil des histoires galantes_; Cologne,
- chez Jean le Blanc, p. 18.--_Histoire amoureuse de France_; 1710,
- in-12, p. 26.
-
-Si le nom de Jeannin de Castille n'a pas encore paru dans ces Mémoires,
-c'est que nous n'avons pu faire mention d'un voyage que madame de Sévigné
-fit en Bourgogne, parce que nous en ignorions l'époque. La lettre que
-madame de Sévigné écrit de Montjeu à son cousin nous donne la date de ce
-voyage. Ce fut en 1656, année où Bussy quitta l'armée pour se rendre
-aussi en Bourgogne[485], la même année où Jeannin de Castille eut assez
-de crédit pour faire ériger en marquisat la baronnie de Montjeu, qu'il
-avait héritée de son père[486]. Madame de Sévigné s'y rendit alors. Ce ne
-fut donc pas pour la première fois qu'en allant en Provence elle admira
-ce château, ces eaux limpides jaillissant de terre à une grande hauteur,
-alimentant toutes les fontaines et les usines de la ville d'Autun;
-qu'elle parcourut ces belles allées, ces bosquets, ces vergers, ces
-parterres de fleurs placés au milieu d'un parc de quatre à cinq lieues de
-tour, fermé de murailles et peuplé de cerfs, de daims, de biches et de
-toutes sortes de gibier[487]. Jeannin, qui faisait de ce lieu sa
-principale résidence, y avait ajouté de nouveaux embellissements. «J'ai
-trouvé, dit madame de Sévigné en écrivant à Bussy, cette maison embellie
-de la moitié depuis seize ans que j'y étais venue; mais je ne suis pas de
-même, et le temps, qui a donné de grandes beautés à ces jardins, m'a ôté
-un air de jeunesse que je ne pense pas que je recouvre jamais [elle avait
-quarante-six ans]. Vous m'en eussiez rendu plus que personne par la joie
-que j'aurais eue de vous voir, et par les épanouissements de la rate, à
-quoi nous sommes fort sujets quand nous sommes ensemble. Mais Dieu ne l'a
-pas voulu, ou le grand Jupiter, qui s'est contenté de me mettre sur sa
-montagne, sans vouloir me faire voir ma famille entière[488].»
-
- [485] Voyez ci-dessus, 2e partie, chap. VII, p. 73.
-
- [486] EXPILLY, _Dictionnaire des Gaules et de la France_, t. IV,
- p. 855, au mot _Montjeu_.
-
- [487] GARREAU, _Description du gouvernement de Bourgogne_, p.
- 541, 2e édit., 1734, in-8º.--_Ibid._, 1re édit., 1717, p. 291.
-
- [488] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672).--(11 juillet 1672),
- t. III, p. 34, édit. M.--(13 octobre 1677), t. V, p. 432.--BUSSY,
- _Mémoires_, édit. d'Amst., 1721, t. I, p. 93 et 125.--Voyez
- ci-dessus, t. I, p. 119 de ces _Mémoires_.
-
-Cependant une grande partie de cette famille, prévenue de son arrivée,
-s'empressa de lui rendre visite à Montjeu. La première qui y vint fut
-Françoise de Rabutin, veuve du comte Antoine de Toulongeon, sœur du
-baron de Chantal, père de madame de Sévigné, et belle-mère de Bussy par
-sa fille Gabrielle, qu'elle avait perdue en 1646. Quoique alliée à leur
-famille par tant de titres, cette comtesse de Toulongeon n'était point
-aimée de madame de Sévigné ni de Bussy. Elle était fort avare, mais
-cependant charitable envers les pauvres[489]. Madame de Sévigné avait
-considéré comme un devoir indispensable de s'arrêter chez elle quelques
-jours[490]. Pour éviter la dépense que lui aurait occasionnée une telle
-réception, elle se hâta de prévenir madame de Sévigné. Cette tante de
-Toulongeon résidait à Autun. Son fils possédait la terre d'Alonne, du
-bailliage de Montcenis; il la fit par la suite ériger en comté de son
-nom, et, par ordre du roi, _Alonne_ se nomma _Toulongeon_. Ce lieu,
-voisin d'Autun, devint, par les embellissements qu'y fit le comte de
-Toulongeon, un des plus agréables séjours de la Bourgogne[491]. Chazeu,
-dont madame de Sévigné admirait tant la pureté de l'air, la belle
-situation et la vue riante, était aussi du bailliage d'Autun, dans la
-paroisse de Laizy, et très-rapproché de Toulongeon, de Montjeu, aussi
-bien que d'Autun; de sorte que lorsque Bussy allait se fixer dans cette
-demeure favorite, il ne manquait pas de société[492].
-
- [489] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672, 4 juin 1687, 5 mars
- 1690), t. III, p. 41; t. VII, p. 449; t. VIII, p. 435; t. IX, p.
- 338.--BUSSY, _Lettres_, t. I, p. 306.
-
- [490] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (31 décembre 1684), t. VII, p. 505,
- édit. G.[**;] t. VII, p. 222, édit. M.--(30 mai 1687), t. VII, p. 446,
- édit. M.
-
- [491] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1685), t. VIII, p. 90, édit.
- G.--(18 janvier 1687), t. VII, p. 414, édit. M.; t. VIII, p. 208,
- édit. G.--GARREAU, _Description du gouvernement de Bourgogne_, 2e
- édit., 1734, in-8º, p. 641; 1re édit., p. 320.
-
- [492] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 septembre 1677), t. V, p. 215, édit.
- M., t. V, p. 379, édit. G.--GARREAU, _Description de la
- Bourgogne_, p. 416; il écrit _Chaseul_.
-
-Madame de Toulongeon s'empressa d'aller à Montjeu rendre visite à sa
-cousine; madame de Sévigné, qui la voyait pour la première fois, fut
-charmée de la trouver si jolie et si aimable. Bussy, dont elle était la
-belle-sœur, regrettait auprès d'elle tout ce que l'âge lui avait fait
-perdre[493]. Il disait qu'il lui avait donné de l'esprit, mais qu'elle le
-lui avait rendu avec usure: et, en effet, les vers les plus agréables
-qu'il ait faits sont ceux qu'elle lui a inspirés[494]. Elle était un des
-ornements de la société qui se réunissait à Montjeu, et il est probable
-qu'elle contribua beaucoup, ainsi que madame de Sévigné, à la
-réconciliation de Bussy avec Jeannin de Castille, qui eut lieu l'année
-suivante[495]. Cette réconciliation fut sincère; et le nom du seigneur de
-Montjeu revient assez fréquemment dans les lettres de madame de Sévigné
-et dans celles de Bussy[496]. Jeannin de Castille, plus heureux que
-Bussy, obtint plus tôt que lui la permission de se présenter devant Louis
-XIV, et termina heureusement ses affaires[497]. Si son fils, qui mourut
-avant lui, ne répondit pas à ses espérances, il eut la consolation de
-voir sa petite-fille épouser un prince d'Harcourt. Cette princesse
-d'Harcourt donna le jour à deux filles, qui furent la duchesse de
-Bouillon et la duchesse de Richelieu.
-
- [493] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 juillet 1672), t. III, édit. G.; t.
- III, p. 40, édit. M.--XAVIER GIRAULT, _Détails historiques sur
- les ancêtres, les possessions et les descendants de madame de
- Sévigné_, dans les _Lettres inédites de madame de Sévigné_, 1819,
- in-12, p. XLIV; dans les _Lettres de Sévigné_, édit. G., t. I, p.
- XCIII.
-
- [494] BUSSY DE RABUTIN, _Lettres_ (10 et 21 juillet 1686 et 27
- août 1687), t. VI, p. 180, 251, 254, édit. 1727, in-12.--(19 et
- 28 mars 1688), t. VI, p. 275 et 277.--(18 janvier, 3 mai 1690),
- t. VII, p. 119.--(5 septembre 1690), t. VII, p. 148.
-
- [495] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 octobre 1673), t. III, p. 115, édit.
- M.; t. III, p. 195, édit. G.
-
- [496] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 septembre, 13 octobre 1677, 27 juin
- 1678), t. V, p. 257, 261, 341.--_Ibid._ (9 décembre 1638), t.
- VIII, p. 201, édit. M.--_Ibid._ (14 août 1691), t. IX, p.
- 471.--BUSSY, _Lettres_ (20 février 1687), t. VI, p. 218.
-
- [497] BUSSY, _Lettres_ (9 mars et 11 juillet 1687), t. VI, p. 224
- et 250.--(28 avril 1690), t. VII, p. 114 à 119.
-
-Madame de Sévigné s'arrêta cinq jours à Autun, et n'en partit que le
-samedi 23 juillet. Après un trajet de 51 kilomètres ou 12 lieues depuis
-Autun, madame de Sévigné arriva à Châlon-sur-Saône, où elle coucha. Elle
-s'embarqua le lendemain, dimanche 24, pour Lyon; et quoiqu'elle n'eût que
-125 kilomètres ou 32 lieues à parcourir, elle n'arriva le jour suivant
-qu'à six heures du soir[498]. «M. l'intendant de Lyon (du Gué-Bagnols),
-sa femme et madame de Coulanges vinrent me prendre au sortir du bateau
-de midi (25 juillet). Je soupai chez eux; j'y dînai hier.»
-
- [498] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 109, édit.
- G.; t. III, p. 42, édit. M.--RICHARD, _Guide classique du
- voyageur en France_, p. 15, édit. 1833, in-12, p. 241.
-
-Madame de Coulanges s'était rendue avec son mari à Lyon, immédiatement
-après Pâques[499], pour le mariage de sa sœur, mademoiselle du Gué, avec
-Bagnols, cousin issu de germain[500], riche de 45,000 livres de rente.
-Bagnols devint depuis intendant de Flandre; et le jeune baron de Sévigné
-nous forcera bientôt d'occuper nos lecteurs de sa femme. Elle ne plut
-guère à madame de Sévigné, qui fut bien aise que les nouveaux mariés se
-proposassent d'aller à Paris, plutôt que de céder aux invitations plus
-polies que sincères qu'elle était obligée de leur faire. Madame de
-Coulanges, bien autrement engagée aussi à faire ce voyage, promit de
-l'accompagner à Grignan, à condition que madame de Sévigné ne se hâterait
-pas trop de quitter Lyon. Le plaisir que toute cette famille de Bagnols
-eut à jouir pendant quelques jours de la société de madame de Sévigné fit
-qu'on ne crut jamais lui prodiguer assez de soins, assez d'attentions.
-«On me promène, on me montre, je reçois mille civilités. J'en suis
-honteuse; je ne sais ce qu'on a à me tant estimer[501].»
-
- [499] Pâques, en l'année 1672, était le 17 avril.
-
- [500] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (17 février 1672), t. II, p. 391, édit.
- G.; t. II, p. 332, édit. M.
-
- [501] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1672), t. III, p. 109, édit.
- G.; t. III, p. 43, édit. M.
-
-Elle alla dans une des deux bastilles de Lyon, celle de Pierre-Encise,
-rendre visite à un ami prisonnier, dont il est difficile de deviner le
-nom par la seule lettre initiale F. Il n'en est pas de même d'un monsieur
-M., chez lequel elle dit qu'on doit la mener pour voir «son cabinet et
-ses antiquailles.» Nul doute qu'il ne soit ici question de M. Mey, riche
-amateur des beaux-arts, Italien d'origine, dont les étrangers qui
-passaient à Lyon allaient visiter la maison, située à la montée des
-Capucins, célèbre par sa belle vue, la magnifique collection de tableaux
-et les beaux objets d'antiquité qu'elle renfermait. On y admirait surtout
-alors ce beau disque antique en argent connu sous le nom de _bouclier de
-Scipion_, qui fut acheté par Louis XIV après la mort de M. Mey et qui est
-aujourd'hui un des ornements du cabinet des médailles de la Bibliothèque
-nationale[502].
-
- [502] SPON, _Recherches des antiquités et curiosités de la ville
- de Lyon_; 1675, in-8º, p. 196, pl.--MARION DUMERSAN, _Histoire du
- Cabinet des médailles_; 1838, in-8º, p. 12.
-
-Cependant ce ne fut pas chez l'intendant que logea madame de Sévigné,
-mais chez un beau-frère de M. de Grignan, Charles de Châteauneuf,
-chanoine-comte et chamarier de l'église de Saint-Jean de Lyon: «C'est,
-dit-elle, un homme qui emporte le cœur, une facilité et une liberté
-d'esprit qui me convient et qui me charme.» Elle fut aussi
-très-satisfaite de faire connaissance avec la sœur de M. de Grignan, la
-comtesse de Rochebonne, qui ressemblait à son frère d'une manière
-étonnante. Elle était veuve du comte de Rochebonne, commandant du
-Lyonnais. Madame de Sévigné reçut la visite d'une autre veuve parente de
-Bussy-Rabutin, Anne de Longueval, veuve de Henri de Senneterre, marquis
-de Châteauneuf, que sa mère fut accusée d'avoir fait assassiner[503]. La
-marquise de Senneterre porta longtemps le deuil, et sembla regretter son
-mari, mais elle trouvait peu de personnes disposées à sympathiser aux
-marques de sa douleur, et même à croire à leur sincérité[504].
-
- [503] _Lettres de madame_ DE RABUTIN-CHANTAL, édit. de La Haye,
- 1726, in-12, t. I, p. 260. Le nom du marquis de Senneterre est en
- toutes lettres dans cette édition.
-
- [504] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 mai, 28 octobre, 26 décembre 1671),
- t. II, p. 78, 273 et 290, édit. G.--(19 août 1676), t. V, p.
- 83.--(17 janvier 1680.)
-
-Après les trois jours donnés à madame de Coulanges, madame de Sévigné
-partit de Lyon, s'embarqua le vendredi 29 juillet au matin, et alla
-coucher à Valence. Puis elle fut confiée aux soins des patrons de barque
-choisis par l'intendant. «J'ai de bons patrons, dit-elle dans sa lettre à
-madame de Grignan; surtout j'ai prié qu'on ne me donnât pas les vôtres,
-qui sont de francs coquins: on me recommande comme une princesse.» Le
-trajet qu'elle avait parcouru dans cette journée était de 99 kilomètres,
-ou 24 lieues trois quarts. Le lendemain, samedi 30 juillet, elle était, à
-une heure après midi, à Robinet sur le Robion, lieu où l'on débarque pour
-se rendre à Montélimart. Madame de Grignan vint la prendre dans sa
-voiture; et, après avoir franchi les quatre lieues qui séparent le
-château de Grignan de Montélimart, la mère et la fille se trouvèrent
-enfin réunies sous le même toit. Leur séparation avait duré un an et sept
-mois[505]. La distance parcourue par madame de Sévigné depuis Paris était
-de 620 kilomètres ou 150 lieues de poste. Dix-sept jours avaient été
-employés pour faire ce trajet; mais on doit en retrancher huit pour les
-séjours à Montjeu et à Lyon; il en résulte que la journée moyenne était
-de 67 kilomètres ou de 16 lieues par jour. La durée de ce trajet eût été
-plus longue si une partie n'en avait pas été faite par eau. Rendue à
-Grignan sans autre accident que la perte d'un de ses chevaux qui se noya,
-madame de Sévigné, ainsi que son oncle, ses femmes de chambre et son abbé
-de la Mousse, arrivèrent en parfaite santé, quoiqu'elle annonce
-malignement que ce dernier, dès son entrée à Lyon, était tout étonné de
-se trouver encore en vie après un si grand et si périlleux voyage.
-
- [505] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 février 1671), t. I, p. 305, édit.
- G.; t. I, p. 231, édit. M.--_Ibid._ (27 juillet 1672), t. III, p.
- 110, édit. G.; t. III, p. 42, édit. M. Conférez ci-dessus la 3e
- partie de ces _Mémoires_, p. 320.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-1672.
-
- Le court séjour de madame de Sévigné à Lyon accroît son intimité
- avec madame de Coulanges.--Dans les lettres que celle-ci lui écrit à
- Grignan, elle lui annonce l'arrivée de Villeroi à Lyon.--Cet exil
- est la cause du rappel du chevalier de Lorraine.--Fâcheux effets de
- ce rappel.--Débauche chez M. le duc d'Enghien.--Le chevalier de
- Lorraine habile à séduire les femmes.--Le marquis de Villeroi plus
- séduisant encore.--Il est nommé le _charmant_.--Aveu singulier de
- madame de Sévigné.--Son explication.--Conjectures sur la cause de
- l'exil de Villeroi.--Il se rend à l'armée de l'électeur de
- Cologne.--Le roi le force de retourner à Lyon.--Ses intrigues
- d'amour à Lyon.--Il se retire à sa terre de Neufville, désespéré de
- l'infidélité d'une maîtresse de la cour, désignée dans les lettres
- sous le nom d'_Alcine_.--Les indiscrétions de Villeroi sur cette
- liaison ont été la cause de son exil.--Alcine n'est point la
- comtesse de Soissons.--Détails sur cette comtesse et sur sa liaison
- avec Villeroi.--Le _gros cousin_ de madame de Coulanges n'est point
- Louvois, mais son frère l'archevêque de Reims.--Portrait de cet
- archevêque et détails sur ses liaisons avec la duchesse
- d'Aumont.--Il suit le roi à l'armée, et inaugure, dans la cathédrale
- de Reims, des drapeaux pris sur les Hollandais.--_Alcine_ est la
- duchesse d'Aumont.--Détails sur cette duchesse.--Son caractère, sa
- vie décente.--Ses liaisons amoureuses.--Dévote dans l'âge
- avancé.--Son genre de dévotion.--Contraste entre certaines
- dévotes.--Liaisons amoureuses de la duchesse d'Aumont, avant sa
- conversion, avec Caderousse, le marquis de Biran et le marquis de
- Villeroi.--Le mystère de sa liaison avec l'archevêque de Reims est
- dévoilé par le beau-fils de la duchesse d'Aumont, le marquis de
- Villequier.--On n'ajoute pas foi à ses révélations.--La comtesse de
- Soissons reprend son ascendant sur le marquis de Villeroi.--On
- s'intéressait aux intrigues amoureuses des hommes renommés par
- leurs séductions.--Cause de l'indulgence générale pour les fautes
- que l'amour fait commettre.--Vardes séduit mademoiselle de
- Toiras.--Scène de désespoir entre ces deux amants, jouée par madame
- de Coulanges et par Barillon.--Madame de Sévigné redoute la visite
- de Villeroi à Grignan.--Bruit qui court à Paris sur Vardes et
- Villeroi.--Madame de Coulanges part pour Lyon, et se rend à Paris.
-
-
-Le court séjour de madame de Sévigné à Lyon et le peu de temps passé dans
-la société de madame de Coulanges accrurent encore leur attachement
-mutuel. Ces deux amies ne pouvaient se passer l'une de l'autre; toutes
-deux, connaissant parfaitement le monde et la cour, s'intéressaient plus
-vivement à tout ce qui s'y passait; toutes deux aimaient à railler et à
-médire[506], non par haine, non par malice, non par envie, mais pour
-exercer leur esprit, pour s'amuser et s'instruire mutuellement de ce qui
-se passait autour d'elles. Quand elles ne pouvaient converser ensemble,
-elles s'écrivaient. Madame de Sévigné, le jour même de son départ de
-Lyon, écrivit à madame de Coulanges, et puis encore le lendemain en
-arrivant à Grignan[507].
-
- [506] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 397-400.
-
- [507] COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III,
- p. 112, édit. G.; t. III, p. 44, édit. M.
-
-Une des réponses de madame de Coulanges roule presque en entier sur le
-marquis de Villeroi, gouverneur de Lyon, et qui venait d'y arriver; il
-regrettait beaucoup de n'y plus retrouver madame de Sévigné. Celle-ci,
-avant son départ de Paris, avait su que le marquis de Villeroi était
-exilé à Lyon, et elle avait mandé cette nouvelle à sa fille. Le motif de
-cette sévérité de Louis XIV envers un de ses courtisans qu'il aimait le
-mieux, et qui avait été le compagnon de son enfance, était inconnu. On
-savait seulement qu'il était le résultat d'une indiscrétion et de paroles
-imprudentes prononcées chez la comtesse de Soissons[508]. C'est cet exil
-qui donna occasion à MONSIEUR de demander au roi le rappel du chevalier
-de Lorraine. Ce rappel ne surprit pas moins que la défense faite à
-Villeroi d'accompagner Louis XIV à l'armée et l'ordre qu'il reçut de se
-rendre à Lyon. Au milieu des grands événements de la guerre, on s'en
-préoccupa à la cour. Les détails de l'entretien des deux frères au sujet
-de ce rappel nous prouvent combien était grand l'effet du despotisme de
-Louis XIV sur sa famille, la crainte qu'il inspirait à tout ce qui
-l'entourait et la profonde humiliation de MONSIEUR. Il faut que les
-singulières particularités de cet entretien aient été racontées par le
-roi lui-même ou par Monsieur, pour que madame de Sévigné, en les
-transmettant à sa fille, puisse lui écrire: «Vous pouvez vous assurer que
-tout ceci est vrai: c'est mon aversion que les faux détails, mais j'aime
-les vrais. Si vous n'êtes de mon goût, vous êtes perdue, car en voici
-d'infinis[509].» Il est difficile d'admettre qu'il y ait eu un seul
-témoin de cette étrange scène.
-
- [508] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1671), t. II, p. 451, édit.
- G.--(24 juin 1672), t. III, p. 79, édit. G.; t. III, p. 15, édit.
- M.--(10 février 1672), t. II, p. 378, 380, édit. G.; t. II, p.
- 321, édit. M.
-
- [509] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1672), t. II, p. 379.
-
-Ce retour du chevalier de Lorraine produisit, parmi les courtisans de
-MONSIEUR, un redoublement de débauche qui scandalisait cette cour galante
-et si peu scrupuleuse. C'est alors que les lettres de madame de Sévigné
-et les libelles du temps nous signalent un honteux libertinage, des
-fêtes, des parties de chasse et des repas splendides faits à Saint-Maur
-au milieu de la nuit, sans aucun égard pour les prescriptions du carême
-ou plutôt avec la coupable intention d'assaisonner la débauche par
-l'impiété. Le duc d'Enghien, fils du prince de Condé, était un des grands
-promoteurs de ces orgies; et madame de Sévigné figura dans une de ces
-parties, où se trouvaient les deux filles de la maréchale de Grancey,
-qu'on appelait les _anges_ (l'une, mademoiselle de Grancey, avait le
-titre de madame, parce qu'elle était chanoinesse; l'autre était madame de
-Marey), et avec elles mesdames de Coëtquen et de Bordeaux, et la comtesse
-de Soissons[510]. La présence à la cour du chevalier de Lorraine, qui
-était l'indispensable acteur dans toutes ces parties, fournit aussi à
-madame de Sévigné[511] l'occasion d'entretenir madame de Grignan d'une
-des filles d'honneur de la reine, mademoiselle de Fiennes. Elle avait été
-enlevée par le chevalier de Lorraine avant qu'il fût exilé; il la
-délaissa, quoiqu'il en eût eu un fils qui fut élevé avec les enfants de
-la comtesse d'Armagnac, à la vue du public, dit madame de Sévigné. Après
-son retour, il reconnut cet enfant.
-
- [510] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 avril 1672), t. II, p. 449, édit. G.;
- t. II, p. 379, édit. M.--_La France galante, ou Histoire
- amoureuse de la cour_, nouv. édit., à Cologne, chez Pierre
- Marteau, 1695, in-18, p. 287, 355, 356, 357.--_Ibid._, p. 304,
- 385.
-
- [511] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars, 1er et 20 avril 1672), t. II,
- p. 442, 446 et 447, édit. G.; t. II. p. 377, édit. M. Conférez
- ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, chap. XII, p. 221.
-
-Le chevalier de Lorraine, profondément dissimulé, avait cependant une
-physionomie ouverte et enjouée, qui convenait à madame de Sévigné; il
-déplaisait à sa fille, probablement meilleure physionomiste. Lui, Vardes
-et Villeroi étaient considérés comme les plus dangereux séducteurs; mais
-Villeroi l'emportait alors sur ses deux rivaux par sa jeunesse, par les
-agréments de sa personne, par la magnificence et le goût de sa parure, la
-grâce de ses belles manières, son habileté et son adresse dans tous les
-exercices du corps, sa force et sa belle santé, qui le rendaient en tout
-infatigable[512].
-
- [512] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (7 et 28 juillet 1680), t. IV, p. 362 et
- 392, édit. M.; t. VII, p. 92 et 131, édit. G.--SAINT-SIMON,
- _Mémoires authentiques_, t. XII, p. 235, 238, édit. 1829,
- in-8º.--_OEuvres complètes de Louis de Saint-Simon_, t. XII, p.
- 155, édit. 1791, in-8º.
-
-Madame de Coulanges ne tarit pas dans ses lettres sur les louanges
-qu'elle donne au _charmant_. Madame de Sévigné témoigne pour son amie,
-sur l'effet de cet engouement, des craintes qui paraissent sérieuses; et,
-à ce sujet, elle fait un aveu trop important pour que son biographe le
-laisse passer inaperçu.
-
-Elle était à Livry, où son cousin Coulanges vint la voir; et elle écrivit
-à sa fille le 2 juin, alors qu'elle se disposait à se rendre à Lyon et en
-Provence: «M. de Coulanges, dit-elle, est charmé du marquis de Villeroi.
-Il (Coulanges) arriva hier au soir. Sa femme, comme vous dites, a donné
-tout au travers des louanges et des approbations de ce marquis. Cela est
-naturel; il faut avoir trop d'application pour s'en garantir. Je me suis
-mirée dans sa lettre, mais je l'excuse mieux qu'on ne m'excusait[513].»
-Le marquis de Villeroi n'était alors âgé que de vingt-neuf ans, et madame
-de Sévigné en avait quarante-six. Dans ce retour qu'elle fait sur
-elle-même, elle ne pouvait penser au temps présent; elle fait allusion à
-l'époque de sa jeunesse, alors que, compromise par la publication du
-perfide ouvrage de Bussy, elle ne trouva personne qui voulût l'excuser de
-s'être trop complue aux louanges que lui donnait son cousin, et de ne
-s'être pas assez refusée au plaisir que lui faisaient éprouver ses
-spirituelles saillies et sa réjouissante conversation[514].
-
- [513] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (2 juin 1672), t. III, p. 50, édit. G.;
- t. II, p. 458, édit. M.
-
- [514] Conférez la 2e partie de ces _Mémoires_, chap. XXV, p. 360.
-
-Le marquis de Villeroi alla d'abord à Lyon, pour obéir aux ordres du roi;
-mais il s'en écarta presque aussitôt, et partit pour se rendre près de
-l'électeur de Cologne, voulant servir Louis XIV au moins dans l'armée de
-ses alliés[515]. Ce zèle ne réussit pas, et le roi lui ordonna de
-retourner à Lyon[516].
-
- [515] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 juin 1672), t. II, p. 463, édit. M.;
- t. III, p. 56, édit. G.
-
- [516] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 juin 1672), t. III, p. 15, édit. M.;
- t. III, p. 79, édit. G.
-
-A cette époque, le marquis de Villeroi était réellement amoureux d'une
-femme de la cour. Il avait retrouvé à Lyon une madame Salus, femme d'un
-financier, qu'il avait séduite. Quand il la revit après un assez long
-intervalle, il trouva chez elle une madame Carles, qui lui parut plus
-belle, et les attentions qu'il eut pour celle-ci divisèrent les deux
-amies[517]; mais ni l'une ni l'autre ne purent le distraire d'une passion
-où, contre son ordinaire, son cœur était engagé. Nous avons vu, par
-l'exemple de Sidonia, que, bien différent de Vardes, le marquis de
-Villeroi, quand il était véritablement épris d'une femme, ne gardait plus
-ni discrétion ni mesure. Il est probable que les paroles qu'il prononça
-chez la comtesse de Soissons et qui furent la cause de son exil avaient
-trait à cette passion. L'inconduite fut le seul motif qu'allégua Louis
-XIV pour justifier sa rigueur envers le jeune Villeroi; et le vieux
-maréchal duc, son père, reçut de la bouche royale l'assurance que la
-pénitence ne serait pas de longue durée[518]. Mais Villeroi, à la fois
-dévoré par l'amour et par l'ambition, était désespéré de se voir condamné
-à un honteux repos quand il aurait pu se distinguer à la conquête de la
-Hollande par des actions d'éclat, et gagner des grades à l'armée. Il
-était désolé surtout que son exil à Lyon l'éloignât d'une maîtresse
-adorée. Très-peu disposé à se prévaloir des liaisons qu'il avait formées
-ou à en chercher de nouvelles, il se retira dans sa terre de Neufville, à
-quatre lieues de Lyon, n'y recevant personne. Madame de Coulanges écrit à
-madame de Sévigné: «Écoutez, madame, le procédé du _charmant_. Il y a un
-mois que je ne l'ai vu; il est à Neufville, outré de tristesse; et quand
-on prend la liberté de lui en parler, il dit que son exil est long; et
-voilà les seules paroles qu'il ait proférées depuis l'infidélité de son
-_Alcine_[519]. Il hait mortellement la chasse, et il ne fait que chasser;
-il ne lit plus, ou du moins il ne sait ce qu'il lit; plus de Salus, plus
-d'amusement: il a un mépris pour les femmes qui empêche de croire qu'il
-méprise celle qui outrage son amour et sa gloire..... Je suis de votre
-avis, madame, je ne comprends pas qu'un amant ait tort, parce qu'il est
-absent; mais qu'il ait tort étant présent, je le comprends mieux. Il me
-paraît plus aisé de conserver son idée sans défauts pendant l'absence;
-Alcine n'est pas de ce goût; le _charmant_ l'aime de bien bonne foi:
-c'est la seule personne qui m'ait fait croire à l'inclination naturelle;
-j'ai été surprise de ce que je lui ai entendu dire là-dessus..... Le
-bruit de la reconnaissance que l'on a pour l'amour de mon gros cousin se
-confirme. Je ne crois que médiocrement aux méchantes langues; mais mon
-cousin, tout gros qu'il est, a été préféré à des tailles plus fines; et
-puis, après un petit un grand. Pourquoi ne voulez-vous pas qu'un gros
-trouve sa place[520]?»
-
- [517] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III, p. 112, 114.
-
- [518] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (12 février 1672), t. II, p. 384 et 386,
- édit. G.; t. II, p. 325, édit. M.
-
- [519] Allusion au septième chant de l'_Orlando furioso_, qui
- contient l'histoire de _Ruggiero_ et d'_Alcina_.
-
- [520] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 octobre
- 1672), t. III, p. 122, édit. G.; t. III, p. 52. édit. M.
-
-Et quatre mois après, de retour à Paris ainsi que Villeroi[521], madame
-de Coulanges écrit encore à son amie: «Le marquis de Villeroi est si
-amoureux qu'on lui fait voir ce que l'on veut. Jamais aveuglement ne fut
-pareil au sien; tout le monde le trouve digne de pitié, et il me paraît
-digne d'envie: il est plus charmé qu'il n'est _charmant_; il ne compte
-pour rien sa fortune, mais la belle compte Caderousse pour quelque chose,
-et puis un autre pour quelque chose encore: un, deux, trois, c'est la
-pure vérité! Fi! je hais les médisances.»
-
- [521] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février
- 1673), t. III, p. 143 et 144, édit. G.; t. III, p. 73, édit. M.
-
-Madame de Coulanges, toujours préoccupée et en quelque sorte tourmentée
-de l'illusion de Villeroi et de la ruse dont il est la dupe, dit encore:
-«L'histoire du _charmant_ est pitoyable; je la sais..... Orondate était
-peu amoureux auprès de lui: c'est le plus joli homme, et son _Alcine_ la
-plus indigne femme[522].»
-
- [522] MADAME DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars
- 1673), t. III, p. 149, édit. G.; t. III, p. 53, édit. M.
-
-Ni ces dernières paroles ni celles qui les précèdent ne peuvent, sous la
-plume de madame de Coulanges, s'appliquer, ainsi qu'on l'a prétendu[523],
-à madame Dufresnoy. C'est dans cette même lettre, où madame de Coulanges
-parle de l'_indigne femme_, qu'elle apprend à madame de Sévigné
-l'admiration qu'excita madame Dufresnoy, dont la beauté, dit-elle,
-«efface sans miséricorde celle de mademoiselle S****[524], réputée si
-belle.» Madame de Coulanges ne tarda pas à se lier intimement avec madame
-Dufresnoy[525]. Elle ne parle jamais que favorablement de l'_amie intime_
-de son cousin ministre. _Alcine_ n'est pas plus la comtesse de Soissons
-que le gros cousin n'est Louvois. Il est bien vrai que le marquis de
-Villeroi était alors (avec plusieurs autres) engagé dans les liens de la
-comtesse[526], et qu'il eut du regret de les voir rompre, lorsque des
-soupçons trop fondés forcèrent cette femme criminelle à s'exiler[527]. De
-toutes les nièces du cardinal Mazarin dont Louis XIV adolescent fut
-entouré, Olympe Mancini fut celle qu'il parut d'abord préférer; et comme
-les effets de la première effervescence de l'âge sur lui étaient un
-secret maternel soigneusement gardé[528], son inclination naissante pour
-Olympe Mancini, qui le révéla à toute la cour, devint l'objet de
-l'attention générale. Fouquet obtint alors de son poëte favori un joli
-madrigal pour célébrer cette première victoire de l'amour, remportée par
-les yeux d'Olympe sur le cœur du jeune monarque[529]. Ambitieuse,
-sensuelle, Olympe Mancini comprit les obstacles que pourrait mettre à son
-établissement la préférence que lui donnait le roi; et elle chercha à
-diriger sur sa sœur Marie, plus sensible, plus capable d'un attachement
-sincère, les mouvements de ce cœur que tourmentait le besoin d'aimer et
-d'être aimé.
-
- [523] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1672), t. III, p. 198, édit.
- 1811, de Grouvelle. Cet éditeur est le premier auteur des notes
- de cette lettre; ces notes ne se trouvent pas dans les deux
- éditions du chevalier Perrin: c'est à tort que M. G. de
- Saint-Germain les lui attribue. Voyez t. III, p. 123; et dans
- l'édit. de M. t. III, p. 53.
-
- [524] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 148.
- L'initiale S désigne peut-être mademoiselle d'Usa de Salusse,
- inscrite la première dans la liste des filles d'honneur de la
- reine. Voyez _État de la France_, 1669, in-12, p. 361.
-
- [525] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p.
- 142.--L'_État de la France_, 1678, p. 376.--La charge de dame du
- lit fut créée le 2 avril 1673.
-
- [526] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, p.
- 205.
-
- [527] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 janvier 1680), t. VI, p. 331, édit.
- G.; t. VI, p. 133, édit. M.
-
- [528] Voyez ci-dessus, 3e partie de ces _Mémoires_, chap. IX, p.
- 104 et suiv.
-
- [529] LA FONTAINE, _OEuvres_, t. VI, p. 187 de l'édit. 1826,
- in-8º; p. 264 de l'édit. 1827; 580 de l'édit. 1835, in-8º, 1
- vol., _Sixain pour le roi_.
-
-Olympe Mancini obtint plus d'ascendant sur Louis XIV en servant sa
-passion qu'en la partageant: en facilitant ses rendez-vous, en
-l'entourant de tous les agréments de sa jeune société, qu'elle animait
-par son esprit, elle sut se rendre indispensable. Elle voulait que la
-faveur dont elle jouissait servît à lui assurer un établissement
-proportionné à ses ambitieux désirs. Sa sœur Louise-Victoire avait
-épousé le duc de Mercœur[530]. Lorsque le prince de Conti se décida à
-prendre pour femme une des nièces de Mazarin, il choisit la belle et
-vertueuse Martinozzi. Olympe ne dissimula point le dépit qu'elle
-ressentait de n'avoir pas été préférée à sa cousine germaine[531].
-Offerte au grand maître, fils du maréchal de la Meilleraye, Olympe fut
-refusée; mais ce fut un bonheur pour son orgueil et son ambition,
-puisqu'elle épousa le prince Eugène de Savoie, comte de Soissons[532]; et
-la charge de surintendante de la maison de la reine, que Mazarin fit
-alors créer pour elle, la plaçait dans un rang élevé, ajoutait à sa
-fortune et lui donnait de grandes prérogatives.
-
- [530] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 20.
-
- [531] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. IV, p. 368.
-
- [532] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. IV, p. 398.
-
-«Rien n'est pareil, dit Saint-Simon, à la splendeur de la comtesse de
-Soissons, de chez qui le roi ne bougeait avant et après son mariage, et
-qui était la maîtresse de la cour et des grâces, jusqu'à ce que la
-crainte d'en partager l'empire avec les maîtresses la jeta dans une folie
-qui la fit chasser avec Vardes et le comte de Guiche. La comtesse de
-Soissons fit la paix, et obtint son retour par la démission de sa charge,
-qui fut donnée à madame de Montespan[533].»
-
- [533] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. IV, p.
- 394 et 395.
-
-Cette folie dont parle Saint-Simon est, on le sait, l'intrigue ourdie par
-la comtesse de Soissons, Vardes et mademoiselle de Montalais, pour faire
-chasser la Vallière[534]. Après son retour, la comtesse de Soissons
-perpétua son pouvoir par ses liaisons, ses intrigues et ce charme magique
-que donne à la femme sans pudeur l'expérience de la faiblesse de l'homme.
-L'ambition et la volupté étaient les enchantements qu'employait cette
-Circé de la cour pour inspirer à ses amants le désir de ne pas se séparer
-d'elle; mais, avec ses appas surannés et ses habitudes volages, il ne
-pouvait subsister entre elle et eux de sentiments passionnés ni une
-constance qu'elle ne s'imposait pas à elle-même. Aussi Villeroi, qui
-avait succédé à Vardes dans ses bonnes grâces, avait pu céder aux charmes
-attrayants de madame de Monaco et à la passion que lui inspira ensuite la
-marquise de Courcelles, sans exciter le ressentiment de la comtesse de
-Soissons, sans faire cesser les habitudes d'une liaison que renouaient
-par intervalle les calculs de l'intérêt et les caprices des sens. La
-comtesse de Soissons ne pouvait s'empêcher d'accorder à Villeroi cette
-large part d'indulgence qu'elle réclamait pour elle-même.
-
- [534] Conférez partie II, chap. XX de ces _Mémoires_, p. 299 à
- 301.
-
-Tel n'est point le caractère de la passion qui subjuguait alors le
-marquis de Villeroi, telle n'est point l'idée que nous en donne l'amie de
-madame de Sévigné et madame de Sévigné elle-même. C'est un amour récent,
-dont la violence et l'aveuglement étonnent surtout madame de Coulanges.
-C'est donc une jeune femme, dont les déréglements, s'ils étaient réels,
-sont encore enveloppés de mystère, puisque Villeroi se refuse à y croire.
-Mais il y avait peu de mystères de ce genre pour madame de Coulanges: sa
-vie dissipée et toute mondaine, sa parenté avec un ministre, sa
-familiarité avec les plus hauts personnages de la cour lui donnaient les
-moyens, dont elle usait amplement, de surprendre les secrets des
-intrigues les plus cachées, même celles des femmes qui, succombant aux
-séductions qui les assiégeaient, tenaient assez à leur réputation pour
-conserver les apparences d'une conduite régulière. Telle était celle qui
-avait fasciné le marquis de Villeroi. En tout temps soumise aux pratiques
-extérieures de la religion, il lui était facile de dissimuler l'intimité
-d'une liaison coupable avec un ecclésiastique. Cet ecclésiastique, ce
-rival heureux de Villeroi, était ce gros abbé auquel, lorsque, par
-l'effet d'une faveur inouïe, il fut nommé à l'un des premiers siéges
-épiscopaux de France[535], madame de Coulanges disait: «Quelle folie
-d'aller à Reims! Et qu'allez-vous faire là? vous vous ennuierez comme un
-chien. Demeurez ici, nous nous promènerons[536].»
-
- [535] CHOISY, _Mémoires_, t. LXIII, p. 458 et suiv. Reçu alors
- seulement comme coadjuteur; mais cela lui assurait le siége à
- vingt-sept ans.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. II, p.
- 279.
-
- [536] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1671), t. II, p. 386, édit. G.;
- t. I, p. 298, édit. M.
-
-Oui! l'amant d'_Alcine_ ne peut être que cet abbé le Tellier, que cet
-autre cousin de madame de Coulanges, avec lequel madame de Grignan
-n'avait cessé, depuis sa jeunesse[537], d'être en correspondance, à qui
-elle négligeait de répondre, même après qu'il lui avait écrit deux
-lettres consécutives; cet abbé que ni sa mère, ni elle, ni madame de
-Coulanges, toutes les fois qu'elles en parlaient[538], ne pouvaient se
-résoudre à prendre au sérieux, quoiqu'il fût l'un des princes de l'Église
-de France; spirituel, instruit, habile administrateur; cachant sous des
-manières brusques l'adresse du courtisan; mais présomptueux, arrogant,
-aimant le luxe, la magnificence et la bonne chère, et, par ses allures
-décidées et tranchantes, ressemblant plus à un colonel de dragons qu'à un
-prélat[539].
-
- [537] Voyez, ci-dessus, la 3e partie de ces _Mémoires_, t. I, p.
- 80, 386 et 407.
-
- [538] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (8 décembre 1673), t. III, p. 164, édit.
- M.; t. III, p. 254, édit. G.--_Ibid._ (19 janvier 1674), t. III,
- p. 220, édit. M.; t. III, p. 319, édit. G.--_Ibid._ (5 février
- 1674), t. III, p. 324, édit. M.; t. III, p. 336, édit. G. (Récit
- de l'homme renversé.)--(12 août 1675), t. III, p. 394, édit. M.;
- t. IV, p. 16, édit. G.--(22 février 1695), t. X, p. 60, édit. M.;
- t. XI, p. 135, édit. G.; et ci-dessus, 3e partie de ces
- _Mémoires_, p. 78.
-
- [539] SAINT-SIMON, _Mémoires_, chap. VIII, t. II, p. 85.
-
-Il y a lieu de croire que quelques paroles prononcées chez la comtesse de
-Soissons par Villeroi, et qui occasionnèrent son exil, étaient de nature
-à blesser la réputation de cet archevêque de Reims, alors en grande
-faveur à la cour. Ce qui est certain, c'est que pour cette campagne, qui
-fut la plus glorieuse de toutes celles de son règne, Louis XIV écarta de
-l'armée et condamna à un honteux repos un jeune guerrier compagnon de sa
-jeunesse, dont il devait faire un jour un maréchal de France[540], et
-qu'il permit à un archevêque, qui n'était point alors son grand
-aumônier[541] et que le devoir obligeait à résider dans son diocèse, de
-l'accompagner. Tandis que Villeroi, retiré à Neufville, s'indignait de
-son oisiveté, le Tellier, de retour de sa guerrière excursion, le samedi
-15 octobre (1672), arborait triomphalement, dans la nef de l'église de
-Notre-Dame de Reims, dix-neuf enseignes d'infanterie prises sur les
-Hollandais[542].
-
- [540] BUSSY, _Lettres_ (avril 1672), t. I, p. 110 (supplément).
-
- [541] C'était alors le cardinal de Bouillon, depuis le 10
- décembre 1671. Voyez l'_État de la France_, p. 12.
-
- [542] _Mémoires de M._ FR. DE MAUCROIX, _chanoine et sénéchal de
- l'église de Reims_; 1842, in-12, 2e partie, p. 41.
-
-La femme que madame de Coulanges et madame de Sévigné désignent sous le
-nom d'_Alcine_ est la duchesse d'Aumont. Des trois filles de la maréchale
-de la Mothe, toutes trois belles, toutes trois mariées fort jeunes à des
-hommes d'une haute naissance qu'elles ne purent aimer, la duchesse
-d'Aumont était l'aînée et la plus belle: ce fut aussi celle qui mit le
-plus de discrétion dans le nombre et le choix de ses amants. Le duc
-d'Aumont, beaucoup plus âgé qu'elle, avait, lorsqu'il l'épousa, deux fils
-et deux filles de sa première femme, Madeleine le Tellier, sœur de
-Louvois et de l'archevêque de Reims; de sorte que la duchesse d'Aumont
-se trouvait apparentée avec le Tellier et par conséquent aussi avec
-madame de Coulanges[543].
-
- [543] L'_État de la France_; 1677, in-12, p. 78.--SAINT-SIMON,
- _Mémoires authentiques_, t. VI, p. 4-6; t. VII, p. 127, et t. IX,
- p. 142.
-
-La duchesse d'Aumont, dans son âge avancé, compta parmi les femmes qui,
-après avoir été célèbres par leurs aventures galantes, se faisaient
-remarquer par leur grande dévotion; mais c'était de cette dévotion
-fastueuse qui s'annonçait à tous par l'absence de rouge, par de grandes
-manches et une mise particulière, par une affectation de pratiques
-rigoureuses, par un grand renfort de directeurs et de confesseurs. Madame
-de Sévigné, dans les lettres toutes confidentielles qu'elle écrit à sa
-fille, exerce souvent sur ces femmes sa spirituelle malice; et ses éloges
-railleurs font présumer qu'elle croyait peu à la sincérité de leur foi.
-Nous pensons qu'elle se trompait: la vanité est un défaut tellement
-inhérent à notre nature que le plus grand triomphe du christianisme est
-d'empêcher que ce méprisable sentiment ne se glisse involontairement
-jusque dans l'exercice des actions les plus vertueuses. La foi la plus
-sincère ne nous garantit pas toujours de ce danger. Ce qui faisait naître
-la défiance de madame de Sévigné sur les femmes qui restaient dans le
-monde après leur conversion, et qui semblaient aspirer à la gloire de lui
-servir d'exemple et de modèle, c'est la comparaison qu'elle faisait
-d'elles avec ces grandes pécheresses dont la subite transformation,
-opérée par une grâce toute divine, excitait à la fois sa surprise et son
-admiration. Si humbles, si douces, si bonnes, si retirées, si entièrement
-dévouées aux bonnes œuvres, à la pénitence, au repentir, si complétement
-absorbées par le saint amour de Dieu, et en même temps si calmes, si
-contentes, si réjouies de leur état, elles étaient les premières à
-condamner et à flétrir la folie de leur vie passée; elles en parlaient
-sans exagération et sans vains détours, avec une joyeuse pitié, comme
-d'un désir maladif dont on est heureusement guéri[544]; et tout cela sans
-avoir besoin de conseils, d'exhortations, d'éloquents sermons; n'aimant
-le prêtre qu'à l'autel et au confessionnal, n'implorant de lui que le
-pain céleste, l'absolution et la prière. Telle alors se montra, après le
-brisement de cœur causé par la mort du chevalier de Longueville, la
-comtesse de Marans, cette _Mélusine_ envers laquelle madame de Sévigné
-s'était longtemps montrée si cruelle et dont, par une sorte d'amende
-honorable, elle trace à sa fille une admirable peinture, bien propre à
-faire envier à celle-ci, au milieu des grandeurs du monde, de ses
-agitations et de ses tourments, l'oubli de toutes les peines, de toutes
-les passions et le calme bonheur de cette nouvelle convertie.
-
- [544] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672, 14 juillet 1673).
- (Lettre de madame de la Fayette: «La Marans est une sainte; il
- n'y a point de raillerie, cela me paraît un miracle.»)--(1er, 5
- et 15 janvier 1674), t. III, p. 67, 70, 100, 195, 197, 211, édit.
- M.; t. III, p. 72, 137, 309, édit. G. Voyez aussi sur madame de
- la Sablière, _ibid._, _Lettres_ (8 novembre 1679, 21 juin et 14
- juillet, 4 août 1680), t. VI, p. 335, 373, 405, édit.
- M.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XV, p. 434, trace un portrait
- semblable de la marquise de Créquy.
-
-Il n'est pas impossible que la religion, qui domina la duchesse d'Aumont
-dans son âge mûr, ne lui ait inspiré dans sa jeunesse assez de crainte et
-de respect pour qu'elle se soumît à ses prescriptions, mais sans lui
-donner la force suffisante pour résister à la violence des penchants qui
-l'entraînaient. Dans ce siècle, les exemples de ce genre sont fréquents,
-sans compter celui de Louis XIV. Alors s'explique comment une certaine
-exactitude à remplir ses devoirs religieux aurait donné à la duchesse
-d'Aumont plus de retenue[545], et comment ses liaisons amoureuses furent
-plus cachées et causèrent moins de scandale que celles de ses deux
-sœurs, la duchesse de la Ferté et la duchesse de Ventadour.
-
- [545] _La France galante_; Cologne, 1695, in-12, p. 345, 380 et
- 385.--_Histoire amoureuse des Gaules_, 1754, in-12, t. V, p. 106
- et 175.
-
-Cependant le secret des amours de la duchesse d'Aumont fut assez connu
-pour fournir, quand elle vivait, le sujet d'un de ces romans où l'auteur,
-comme Bussy dans son libelle, montre une trop grande connaissance des
-noms, des qualités, des caractères et de l'âge des personnages qu'il met
-en scène pour que les faits principaux qu'il leur attribue ne soient pas
-le résultat de ce qui se disait, à tort ou à raison, à la cour et dans le
-grand monde. Nous avons encore une autre preuve de la vérité des
-assertions du romancier: c'est que lorsque parurent les Caractères de la
-Bruyère, toutes les clefs écrites et mises en marge de ce livre par les
-personnes du temps portaient le nom de la duchesse d'Aumont auprès des
-caractères qui peignent les femmes à la fois galantes et dévotes[546].
-
- [546] LA BRUYÈRE, _Des femmes_, nos 35, 43, 46; t. I, p. 204,
- 207, 209; t. II, p. 672, 673, 674, 689, édit. 1845, in-8º.
-
-Les faits énoncés sous la forme d'un roman acquièrent une valeur
-historique lorsqu'ils ont été sérieusement avancés par des personnes
-placées de manière à en être bien informées. Or, dans les libelles
-diffamatoires du genre des _Amours des Gaules_, publiés en Hollande du
-vivant de la duchesse d'Aumont, dans les chansons du temps et dans les
-notes historiques de ces chansons, les deux derniers amants qu'on lui
-prête sont précisément ceux que nomme madame de Coulanges: Caderousse et
-l'archevêque de Reims[547]; et ils dépeignent ce dernier comme ayant un
-embonpoint remarquable. Cet archevêque, dans tous ces libelles, ne se
-trouve mêlé à aucune autre intrigue de ce genre: la séduction de la
-duchesse d'Aumont est le seul méfait qu'on lui attribue; ce qui prouve
-que ces auteurs ont écrit avant les préférences marquées qu'il eut pour
-la marquise de Créquy, sa nièce, fille de Madeleine le Tellier et du duc
-d'Aumont[548]. Par la même raison, ils n'ont pu ajouter la belle-fille à
-la belle-mère dans la scandaleuse histoire du _gros cousin_ de madame de
-Coulanges. Ce surnom de _gros cousin_ était au moins aussi applicable à
-l'archevêque de Reims qu'à son frère le ministre Louvois. Si dans les
-répertoires des intrigues de l'époque il n'est pas fait mention de
-Villeroi, c'est que, relativement à lui, le secret de cette liaison, par
-suite de la sévérité du roi, aura été mieux gardé.
-
- [547] _Chansons historiques_, t. VII, p. 87, Mss. de la Biblioth.
- royale, collection Maurepas.
-
- [548] _La France galante, ou Histoire amoureuse de la cour_,
- nouvelle édition, augmentée de pièces curieuses; Cologne, chez
- Pierre Marteau, p. 295 à 385, 394, 414 et 415. Voir le recueil
- intitulé _Histoire amoureuse des Gaules, par_ BUSSY-RABUTIN;
- 1754, in-12, t. V, p. 79, 172, 174, 216.
-
-La duchesse d'Aumont fut mariée à l'âge de dix-neuf ans. Villeroi en
-avait vingt-neuf et elle vingt-deux[549] lorsqu'il en fut épris; mais ils
-se connaissaient dès leur première jeunesse. Sous le nom de mademoiselle
-de Toucy, qu'elle portait alors, la duchesse d'Aumont, à l'âge de treize
-ans, avait, ainsi que le duc de Villeroi, et en compagnie de mademoiselle
-de Sévigné, figuré dans les _ballets_ dansés par le roi. Lorsque
-mademoiselle de Toucy parut sur ce dangereux théâtre en 1666, âgée de
-seize ans, dans le _ballet_ des _Muses_ (Molière y figura, personnifiant
-la Comédie), elle représentait avec Villeroi une scène de bergère avec
-son berger[550]. Ces souvenirs de jeunesse ont pu contribuer, quelques
-années après, à l'attrait qui les unit. Il est probable que la duchesse
-d'Aumont sacrifia Caderousse à Villeroi[551]; peut-être le marquis de
-Biran (depuis duc de Roquelaure) succéda-t-il à Caderousse, comme le
-disent les libellistes. Villeroi ne crut pas qu'elle le trahissait pour
-l'archevêque de Reims. Mais madame de Coulanges, qui connaissait bien son
-_gros cousin_ et de quoi il était capable, pensait tout différemment; et,
-comme de fréquents et solitaires entretiens avec un archevêque qui
-affectait de prendre parti pour les jansénistes contre les jésuites[552]
-n'avaient rien qui pût porter ombrage, madame de Coulanges ne connaissait
-aucun moyen de dessiller les yeux de Villeroi. Son amour paraissait
-devoir durer longtemps, et madame de Sévigné s'en étonne. Elle n'y voit
-de remède que par la comtesse de Soissons, habile, quand la fantaisie lui
-en prenait, à ressaisir ses jeunes amants trop longtemps écartés d'elle
-et à semer la division entre eux et ses rivales.
-
- [549] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. IX, p. 142 et
- 143.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 124 et 129.
-
- [550] BENSERADE, _OEuvres_, 1697, in-12, t. II., p. 364.--_État
- de la France_, 1677, p. 78.--SAINT-SIMON, _Mémoires_. Conférez
- BUSSY, LETTRES, t. V, p. 124 et 129. Voyez MONMERQUÉ, _Lettres de
- Sévigné_, t. IV, p. 151, note.--_La France galante_, édit. 1695,
- in-12, p. 287, 290.--BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 125 et 129.
-
- [551] _La France galante_, 1695, in-12, p. 348, 414,
- 415.--_Histoire amoureuse des Gaules_, 1654, in-12, t. V, p. 79,
- 166, 173, 174, 218, et _madame_ DE COULANGES, dans SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 149, édit. G.; t. III, p.
- 53, édit. M.
-
- [552] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, chap. VII, t. II, p.
- 84.
-
-Comme la duchesse d'Aumont avait beaucoup d'embonpoint[553] et peu
-d'esprit, madame de Sévigné écrivait à sa fille: «Je ne puis comprendre
-la nouvelle passion du _charmant_; je ne me représente pas qu'on puisse
-parler de deux choses avec cette matérielle Chimène. On dit que son mari
-lui défend toute autre société que celle de madame d'Armagnac. Je suis
-comme vous, mon enfant; je crois toujours voir la vieille _Médée_, avec
-sa baguette, faire fuir, quand elle voudra, tous ces vains fantômes
-matériels[554].»
-
- [553] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. IX, p. 142: «La
- duchesse douairière d'Aumont mourut; c'était une grande et grosse
- femme.»
-
- [554] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (29 décembre 1675), t. IV, p. 281, édit.
- G.; t. IV, p. 154, édit. M.
-
-La défense faite à _Alcine_ prouve que le duc d'Aumont avait des soupçons
-sur sa femme. La duchesse d'Armagnac, amie de M. et de madame de
-Coulanges, était une précieuse sévère et d'une réputation intacte. Cette
-défense prouve encore que la liaison de Villeroi et de la duchesse
-d'Aumont fut tenue secrète, et que le duc d'Aumont était loin de la
-soupçonner. La duchesse d'Armagnac, sœur du maréchal de Villeroi, était
-la tante du marquis de Villeroi, qui avait, par cette parenté, de faciles
-occasions de voir plus souvent son _Alcine_[555].
-
- [555] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. VI, p.
- 75.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 janvier 1695), t. XI, p. 124, édit.
- G.; t. X, p. 50, édit. M.
-
-Ce qui peut avoir servi à donner le change à l'opinion, c'est qu'il
-paraît qu'à cette époque le marquis de Villequier, fils unique du duc
-d'Aumont, revenu des voyages entrepris pour achever son éducation,
-aurait, par le moyen d'une femme de chambre, acquis la preuve du commerce
-de son oncle l'archevêque avec la duchesse d'Aumont: mais l'inconduite de
-Villequier et la haine[556] qu'on lui connaissait pour sa belle-mère la
-défendirent contre les imprudentes révélations de ce jeune étourdi. Elles
-ne firent tort qu'à lui-même, et lui attirèrent le blâme de Louis XIV.
-Villeroi refusa d'y croire. C'est ce qui fit dire à madame de Coulanges
-que «rien ne pouvait lui dessiller les yeux.»
-
- [556] _La France galante, ou Histoire amoureuse de la cour_;
- Cologne, chez Pierre Marteau, 1695, in-12, p. 416 et
- 417.--_Histoire amoureuse des Gaules_, édit. 1754, t. V, p. 213
- et suiv.
-
-Madame de Sévigné et madame de Grignan ne se trompaient pas dans leurs
-prévisions sur la comtesse de Soissons. La baguette de la vieille _Médée_
-(c'est ainsi qu'elles la désignaient) exerça sa magique et salutaire
-influence sur l'amant abusé de la trompeuse _Alcine_. Au lieu de
-s'absorber tout entier dans un seul amour, Villeroi redevint aimable pour
-toutes les femmes qui, par leur esprit, les agréments de leurs personnes,
-lui semblaient dignes de ses soins; et, en cherchant à plaire à toutes,
-il mérita de nouveau pour toutes le surnom de _charmant_, que lui avait
-donné madame de Coulanges. Vardes, qui avait été le rival de Villeroi
-auprès de la comtesse de Soissons et de beaucoup d'autres; Vardes, son
-maître dans la carrière de la galanterie, au lieu de s'abandonner dans
-son exil à la tristesse et au découragement, cherchait à se distraire par
-ses triomphes en province sur des beautés qui valaient bien celles de la
-cour. A cette époque, les femmes du grand monde les moins capables de
-faiblesse s'intéressaient aux aventures de ces séducteurs célèbres, comme
-elles s'intéressent aujourd'hui à la lecture d'un roman.
-
-La destinée que l'état social imposait en France aux filles de grande
-naissance explique l'indulgence générale pour les fautes que l'amour leur
-faisait commettre. Comme tout était sacrifié à la perpétuité des familles
-et à leur élévation, les filles n'étaient considérées que comme des
-moyens d'alliance entre ceux que l'intérêt rapprochait. Le devoir le plus
-impérieux de ces jeunes innocentes était de se soumettre aux volontés de
-leurs parents pour le choix d'un époux; ou, si on ne les mariait pas, de
-se laisser mettre en religion, c'est-à-dire de se condamner à la
-réclusion du cloître. Celles qui étaient malheureuses avec leurs maris
-protestaient parfois ouvertement contre la tyrannie sociale par le
-scandale de leur conduite, et rendaient presque respectables les femmes
-qui, dans le vice, conservaient les apparences de la vertu. On attribuait
-leurs égarements passagers à la violence d'un sentiment avec lequel on se
-savait gré de sympathiser.
-
-Ainsi on sut à Paris que Vardes avait séduit mademoiselle de Toiras, la
-fille du gouverneur de Montpellier; et, d'après le récit de cet amour et
-de sa fin, on en forma une espèce de drame attendrissant, que l'on se
-plaisait à jouer en société. Madame de Sévigné écrivit alors à sa
-fille[557]: «Madame de Coulanges et M. de Barillon jouèrent hier la scène
-de Vardes et de mademoiselle de Toiras. Nous avions tous envie de
-pleurer: ils se surpassèrent eux-mêmes.» L'éloge de la grande actrice,
-la Champmêlé, suit immédiatement l'éloge de Barillon comme acteur; et
-cependant Barillon était un personnage important, qui devait partir trois
-semaines après pour l'Angleterre, où il fut nommé ambassadeur[558].
-Peut-être parut-il propre à cet emploi parce qu'il jouait bien la comédie
-et qu'il réussissait auprès des femmes.
-
- [557] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 mars et 1er avril 1672), t. II, p.
- 443 et 446, édit. G.--_Ibid._, t. II, p. 374, 376, édit.
- M.--_Ibid._ (28 juin 1671), t. II, p. 93, édit. M.; et t. II, p.
- 113, édit. G.
-
- [558] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 avril 1672), t. II, p. 467, édit.
- G.--_Ibid._, t. II, p. 394, édit M.
-
-Madame de Coulanges termine sa première lettre de Lyon à madame de
-Sévigné en lui apprenant que l'on dit à Paris que Vardes et Villeroi se
-sont rencontrés; puis elle termine par ces mots: «Devinez où?» Madame de
-Sévigné n'avait pas de peine à deviner que c'était chez madame de
-Coulanges. Cette nouvelle était fausse; mais elle était vraisemblable et
-pouvait avoir acquis quelque crédit, parce qu'on savait que Vardes et
-Villeroi avaient toujours recherché la société de madame de Coulanges.
-Elle se montrait alors très-occupée de ce dernier. Elle annonce à madame
-de Sévigné que Villeroi se propose de l'aller voir à Grignan avec le
-comte de Rochebonne; mais en même temps elle ne souhaite pas qu'il
-l'accompagne, et elle indique le motif de cette répulsion: «J'ai peur,
-lui écrit-elle, que vous ne traitiez mal notre gouverneur; vos manières
-m'ont toujours paru différentes de celles de madame de Salus[559].»
-
- [559] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (1er août 1672), t. III, p. 112 et 114,
- édit. G.; t. III, p. 46, édit. M.
-
-Madame de Sévigné avait une raison grave pour ne pas désirer la visite de
-Villeroi. Ce séducteur de femmes avait, par ses assiduités auprès de sa
-fille, avant qu'elle fût madame de Grignan, donné occasion à la calomnie
-de s'exercer par de malins vaudevilles[560].
-
- [560] Conférez le _Recueil de chansons, vaudevilles, épigrammes,
- épitaphes et autres pièces satiriques, historiques, avec des
- remarques curieuses_, Mss. de la Biblot. royale, t. III, depuis
- 1666 jusqu'à 1672.
-
-Ni Villeroi ni même madame de Coulanges ne vinrent à Grignan. Madame de
-Coulanges quitta Lyon le 1er novembre, pour s'en retourner à Paris,
-exprimant à madame de Sévigné le regret de s'éloigner d'elle, et disant à
-Corbinelli, qui de Grignan lui avait écrit qu'il voulait être _son
-confident_: «Venez vous faire refuser à Paris[561].»
-
- [561] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1672), t. III, p. 123, édit.
- G.--_Ibid._, t. III, p. 53.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-1673.
-
- Séjour de madame de Sévigné et de sa fille à Grignan.--La présence
- de madame de Sévigné en Provence a un intérêt politique.--Pourquoi
- la Provence était difficile à administrer.--Révolte de cette
- province sous Louis XIV.--Puissance des états, des parlements, des
- magistrats municipaux restreinte par la création des intendants.--En
- 1639, on substitue l'assemblée des communautés à l'assemblée des
- états.--Le parlement de Provence s'unit à celui de Paris pendant la
- Fronde.--Le comte d'Alais est gouverneur, ensuite le duc de
- Mercœur.--Mazarin conduit le roi à Aix en 1660.--Mesures de
- rigueur.--Mesures plus douces.--Influence de Forbin-Janson dans
- l'assemblée des communautés, dans la ville d'Aix sur le clergé, le
- parlement.--Il s'établit une rivalité entre les deux familles les
- plus notables de la province, celle de Forbin-Janson, évêque de
- Marseille, celle de Grignan, lieutenant général gouverneur.--Quels
- étaient à la cour les appuis de l'une et de l'autre.--Madame de
- Grignan se met en hostilité avec Forbin-Janson malgré les conseils
- de sa mère.--Pourquoi le premier président Forbin d'Oppède ne
- lui était pas contraire.--Elle reste à Grignan à cause de sa
- grossesse; madame de Sévigné se rend à Aix et ensuite à Lambesc
- avec M. de Grignan.--Ouverture de l'assemblée des communautés.--Leur
- composition.--Discours de l'assesseur.--Vigueur des remontrances.--Le
- don gratuit est accordé.--On refuse au lieutenant général gouverneur
- l'entretien de ses gardes.--Cinq mille francs lui sont donnés
- à titre de gratification.--On lui refuse de l'indemniser pour les
- frais du courrier qui doit porter les cahiers de l'assemblée.--De
- la Barben offre de les porter en cour à ses frais.--On
- accepte.--L'évêque de Marseille, l'année précédente, avait porté
- gratuitement ces cahiers, et discuté avec Colbert.--L'assemblée
- ne tenait que trois jours pour les affaires générales.--Madame
- de Grignan et madame de Sévigné quittent Lambesc pour aller visiter
- Marseille.--Madame de Sévigné est désirée à Marseille.--Elle
- est mécontente de Forbin-Janson.--Ce prélat, évêque de Marseille,
- justifié.--Madame de Sévigné écrit à Arnauld d'Andilly, avec
- l'intention de le déprécier dans l'esprit de Pomponne.--Comparaison
- de l'évêque de Marseille et de M. de Grignan.--Talents et
- capacités de l'évêque de Marseille.--Il devient successivement
- évêque de Beauvais, cardinal, grand aumônier.--Son portrait et
- son beau caractère.--Comment il reçoit madame de Sévigné
- à Marseille.--Il l'accompagne partout, lui donne des dîners et des
- fêtes.--Elle lui fait de vive voix d'injustes reproches.--Elle est
- ingrate à son égard.--Elle est enchantée de Marseille.--Après trois
- jours de voyage, elle retourne à Grignan.--Couches malheureuses de
- madame de Grignan.--Madame de Sévigné et sa fille reviennent à Aix,
- et y séjournent.
-
-
-Le besoin de faire cesser le déchirement de cœur qu'elle éprouvait
-lorsqu'elle était séparée de sa fille chérie, le désir de jouir de sa
-société, de lui épargner des fatigues pendant sa grossesse, de l'assister
-dans ses couches avaient été les seuls motifs du long voyage que madame
-de Sévigné venait d'achever[562]. Mais l'état des affaires, la division
-qui régnait entre deux familles rivales donnaient à son arrivée en
-Provence et au séjour qu'elle devait y faire une assez grande importance
-politique. Sa présence dans ce pays semblait être le signal d'un accord
-que, dans l'intérêt public, les uns désiraient, et que les autres
-redoutaient.
-
- [562] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 et 27 juillet 1673), t. III, p. 164
- et 168, édit. G.; t. III, p. 80 et 94, édit. M.--(11 septembre
- 1672), t. III, p. 120, édit. G.; t. III, p. 51, édit. M. Lettre
- de madame de Coulanges: «Le bruit court que vous ne travaillez
- pas à patrons, etc.»
-
-De tous les pays qui, par des traités, des alliances, la ruine des grands
-feudataires, avaient été annexés plutôt qu'incorporés à la France, la
-Provence était celui qui avait été le plus difficile à réduire sous le
-niveau du sceptre royal, et il était encore celui qui exigeait le plus
-d'habileté et de discernement dans le maniement des affaires et dans le
-choix des hommes.
-
-Il y avait à cela plusieurs causes. La Provence avait été, dès les
-siècles les plus reculés, séparée du reste de la Gaule sauvage. Par la
-civilisation grecque et romaine, elle était restée le pays le plus
-prospère, le plus éclairé et le plus riche. La féodalité n'y avait pas,
-autant que dans le reste de la France, appesanti son joug asservissant.
-Dans les grandes villes, les franchises municipales dataient, pour
-plusieurs, du temps des Romains; elles avaient formé dans le moyen âge
-des espèces de républiques presque indépendantes. Alors que toute la
-navigation des peuples de l'Europe se concentrait dans la Méditerranée,
-Marseille, enrichie par le génie actif de ses habitants, était devenue
-une des premières villes du monde. Comme ce pays avait été chrétien bien
-avant l'invasion des barbares, et qu'Arles était, dans les derniers temps
-de l'empire romain en Occident, la capitale de toute la Gaule, la
-Provence renfermait deux archevêchés, et elle comptait un plus grand
-nombre d'évêchés qu'aucune autre portion de territoire français aussi
-circonscrite. Enfin, c'est par cette contrée qu'après la nuit des siècles
-d'invasion avaient commencé à reparaître les sciences, la poésie, la
-littérature et les arts. Il résultait de toutes ces causes, pour la
-Provence, une forte nationalité, qui avait d'autant plus de peine à se
-fondre dans la nationalité française que le peuple parlait une langue
-riche, harmonieuse, pittoresque et plus propre à exprimer les doux
-sentiments du cœur que les dialectes franco-germaniques du nord de la
-Loire.
-
-La langue provençale, la langue des _troubadours_, n'était pas celle que
-parlaient, dans le nord de la France, les _trouvères_, le roi et sa cour:
-ainsi les origines, la législation, les mœurs tendaient à faire de la
-Provence un pays distinct et séparé de la France. Il en était de même du
-gouvernement et de l'administration. La Provence possédait ce qui n'avait
-pu s'établir chez nous, des assemblées régulières d'états généraux,
-c'est-à-dire une assemblée législative qui se réunissait tous les ans et
-où les trois ordres, celui des ecclésiastiques, ceux de la noblesse et du
-tiers état, étaient parfaitement représentés par les grandes notabilités,
-qui délibéraient en commun sur les affaires communes. Pour les affaires
-particulières de chaque partie du territoire, il y avait encore des
-assemblées de communautés, qui se réunissaient toutes les fois que le
-besoin le requérait. Arles et Marseille, terres adjacentes, villes
-impériales, n'étaient point comprises dans cette organisation; elles
-avaient leurs priviléges, leur constitution municipale, leur législation
-à part, et étaient plus démocratiquement organisées. Un parlement, cour
-suprême de justice, toujours composé d'hommes habiles et éclairés, chargé
-de l'exécution des lois faites par le pays et pour le pays, maintenait
-sous sa puissante juridiction les villes, les communautés, les
-seigneuries.
-
-De l'assemblage de ces classes, de ces corporations, de ces associations
-diverses résultaient sans doute des dissidences que des intérêts
-différents ou opposés faisaient naître; l'harmonie ne régnait pas
-toujours entre le parlement, les états et les villes; mais quand il
-s'agissait de défendre contre l'autorité les priviléges et les droits de
-la Provence, ils se réunissaient et agissaient en commun. Ainsi la
-Provence était habituée à se considérer comme un petit État à part, ayant
-des intérêts distincts de ceux de la France. Sous Henri IV, il fallut
-employer beaucoup d'habileté et d'énergie pour empêcher ce pays de se
-donner à l'Espagne; et Sully déclare que la réduction de Marseille par le
-duc de Guise est une des plus belles actions militaires et politiques qui
-se soient passées de son temps[563].
-
- [563] SULLY, _OEconomies royales_ (1594), t. II, p. 253 de la
- collection des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, édit.
- de Petitot, 1820, in-8º.
-
-Pour pouvoir gouverner ce pays, il fallait donc, sinon anéantir, au moins
-affaiblir l'autorité du parlement, celle des états et celle des
-magistrats des villes. C'est ce que fit Richelieu, non-seulement en
-Provence, mais dans toute la France. Il créa les intendants de lois et de
-finances, et, par cette despotique institution, il ôta aux parlements
-toute action sur la levée des impôts et sur les mesures d'ordre public.
-Il rendit ainsi ces grands corps complétement étrangers à
-l'administration financière et à la police du royaume. Il fut le premier
-auteur de la séparation salutaire du pouvoir judiciaire et du pouvoir
-civil.
-
-Richelieu fit plus encore contre la Provence. En 1639, pour faire voter
-le don gratuit et la répartition des impôts et pour le règlement des
-affaires du pays, il assembla les _communautés_, mais non les _états_,
-malgré l'usage constamment suivi jusqu'alors. Comme l'assemblée des
-communautés était composée à peu près des mêmes personnes que celles qui
-siégeaient aux états, ce changement était peu de chose au fond; mais les
-nouvelles attributions qu'il fallut donner à l'assemblée des communautés
-anéantissaient de fait les priviléges de l'une et l'autre assemblée,
-puisqu'elles ne semblaient plus qu'une concession royale, qui pouvait
-être supprimée à volonté.
-
-De plus en plus mécontents des mesures illégales prises pour les
-soumettre au sceptre royal, les Provençaux se révoltèrent au temps de la
-Fronde, en 1649[564], et ils firent prisonniers le comte d'Alais, leur
-gouverneur, et le duc de Richelieu, général des galères. Le parlement
-d'Aix, présidé par le baron d'Oppède, s'unit au parlement de Paris,
-auquel il envoya une députation pour lui offrir une armée de quinze mille
-hommes prête à marcher et tout l'argent nécessaire à sa subsistance[565].
-
- [564] Le 20 janvier 1649. Conférez l'opuscule intitulé _Les
- emplois de M. le président Gaufredi_ (sans titre, sans nom
- d'imprimeur, ni date, ni frontispice, de 100 pages), p. 86.
-
- [565] PAPON, _Histoire de Provence_, t. IV, p. 501 et 601. En
- 1543, un Adhémar de Grignan figure dans les affaires de ce temps,
- p. 110 et 117.
-
-Des concessions faites au parlement de Paris comme au parlement de
-Provence produisirent un calme momentané. Le comte d'Alais fut mis en
-liberté, et ressaisit le pouvoir; mais, de même que le prince de Condé,
-par son orgueil et ses prétentions il ralluma la guerre civile. Le comte
-d'Alais, devenu duc d'Angoulême par la mort de son père, voulut se venger
-du parlement d'Aix, et traiter les Provençaux comme des rebelles[566]. Le
-parlement (en 1652) leva des troupes pour lui résister, et en donna le
-commandement au comte de Carces, lieutenant général. Ces nouvelles
-recrues auraient infailliblement succombé contre les soldats exercés du
-comte d'Alais si la cour n'était pas intervenue, et n'avait pas envoyé
-le comte de Saint-Aignan avec un traité de paix, qu'il fit signer aux
-deux partis[567].
-
- [566] REBOULET, _Histoire du règne de Louis XIV_; Avignon, 1744,
- in-4º, t. I, p. 189.--MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 153-154.
-
- [567] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 243 et 391.--REBOULET,
- _Histoire du siècle de Louis XIV_, t. I, p. 202.
-
-Mais Marseille et plusieurs autres villes n'avaient pas pris part à
-l'insurrection contre le duc d'Angoulême, parce que celui-ci avait
-respecté leurs priviléges, en même temps qu'il attentait à ceux du
-parlement et de la ville d'Aix. Il résulta de cette division qu'il y eut
-deux partis en Provence, le parti du parlement de Provence et le parti de
-la ville de Marseille; le parti de ceux qui s'étaient joints à la révolte
-et le parti de ceux qui étaient pour la paix et avaient aidé Mazarin à la
-rétablir. Ces derniers étaient en faveur auprès de la cour; les autres,
-et surtout le comte de Carces et le premier président Forbin d'Oppède,
-étaient en disgrâce. Mais l'ambition et l'orgueil du prince de Condé
-donna une tout autre face aux affaires de la Provence, comme à celles de
-toute la France. Lorsque Mazarin se décida à faire emprisonner ce prince,
-il fut forcé de changer le gouverneur de la Provence, le duc d'Angoulême,
-qui, comme cousin germain de Condé, tenait pour lui et était contre le
-ministre. Mazarin envoya pour commander à sa place le duc de Mercœur,
-qui avait épousé la nièce aînée des Mancini. Le duc d'Angoulême voulut se
-maintenir par la force dans son gouvernement[568]. Il y eut conflit entre
-le gouverneur destitué et le gouverneur nouvellement nommé. Le président
-d'Oppède et le comte de Carces, et avec eux la ville d'Aix, ennemis du
-duc d'Angoulême, se déclarèrent pour le duc de Mercœur. La guerre se
-fit. Mercœur assiégea et prit Tarascon, Saint-Tropez, et bloqua Toulon.
-Les villes de Marseille et d'Arles intervinrent pour pacifier le pays;
-mais le duc d'Angoulême, ayant appris que le prince de Condé s'était
-retiré en Flandre, profita de l'amnistie, et laissa le champ libre au duc
-de Mercœur[569].
-
- [568] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 391.
-
- [569] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 391.
-
-Les partis cèdent à la nécessité, mais ils subsistent. En Provence, ils
-s'étaient aigris par de longues dissensions. Le duc de Mercœur s'appuya
-sur le parlement, qui l'avait soutenu, et accorda toute sa confiance au
-premier président d'Oppède, qui, de chef du parti des rebelles, était
-devenu, par un revirement commun dans les temps de dissensions civiles,
-un des soutiens de la cause royale.
-
-Le joug du gouverneur s'appesantit sur la noblesse, qui s'était déclarée
-du parti de Condé ou du duc d'Angoulême. Mais le plus désastreux fut que
-d'Oppède, pour se venger des Marseillais, détermina le duc de Mercœur à
-restreindre les libertés municipales et à s'arroger le droit de nommer
-les magistrats de cette ville. Le mécontentement fut extrême,
-non-seulement dans Marseille, mais dans toute la Provence; il n'y eut
-point de révolte ouverte, mais des oppositions, des désobéissances
-continuelles aux ordres de l'autorité.
-
-Ce fut dans le dessein de faire cesser cette espèce d'anarchie et
-d'établir en Provence l'autorité souveraine qu'en 1660 Mazarin conduisit
-à Aix le jeune roi, dont l'arrivée avait été précédée par six mille
-hommes de troupes. Mazarin, comme le duc de Mercœur, s'abandonna aux
-conseils du président d'Oppède, et sévit avec violence contre ceux qui
-s'étaient montrés les plus rebelles aux ordres de Louis XIV. «Pendant que
-l'on fut à Aix, dit MADEMOISELLE dans ses Mémoires, l'on en châtia, l'on
-en fit pendre, l'on en envoya aux galères, l'on en exila quelques-uns des
-principaux du parlement dans des pays fort éloignés.» Après tous ces
-châtiments, l'on chanta le _Te Deum_ pour la paix[570].
-
- [570] MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLII, p. 449 et 450.--REBOULET,
- _Histoire du règne de Louis XIV_, t. I, p. 524.--HENRI MARTIN,
- _Histoire de France_, t. XIV, p. 480.
-
-Marseille fut traitée avec encore plus de rigueur: le roi y entra par une
-brèche faite à ses remparts, comme dans une ville conquise. Une des
-portes sur laquelle était une image de Henri IV fut abattue, parce que
-sur le cadre de ce bas-relief on avait gravé cette inscription, qu'on
-trouva séditieuse[571]:
-
- SUB CUJUS IMPERIO SUMMA LIBERTAS.
-
- [571] MONGLAT, _Mémoires_, t. LI, p. 97 et 98.
-
-On fit dresser le plan d'une citadelle à l'entrée du port, pour dominer
-la ville.
-
-C'est à Aix que le prince de Condé, après sa rentrée en France, vint se
-présenter au roi et faire sa soumission. Il ne resta donc plus de traces
-du parti qu'il avait en Provence. Mais ce pays, quoique soumis, n'en
-regrettait pas moins ses libertés perdues; et ce fut pour adoucir les
-esprits et dissiper autant que possible la haine contre le gouvernement
-qu'on fit succéder aux mesures de rigueur une administration bienfaisante
-et les formes légales aux décisions arbitraires. On s'abstint, à
-l'exemple de Richelieu, de réunir les états; mais les assemblées des
-communautés furent exactement convoquées tous les ans. Toutefois, ces
-assemblées, lorsqu'on les forçait d'accomplir des actes qui n'étaient pas
-de leur compétence, mais de celle des états, avaient bien soin de
-rappeler les droits et les prérogatives de ceux-ci. Lorsqu'on leur
-demanda de nommer un procureur du pays-joint, elles ne s'y refusèrent
-pas; mais dans le procès-verbal de nomination elles insérèrent ces mots:
-«Le tout sous le bon plaisir des prochains états[572].» Prochains états
-dont la convocation ne se fit jamais.
-
- [572] _Abrégé des délibérations de l'assemblée générale des
- communautés du pays de Provence, convoquée à Lambesc_ le 25 août
- 1668, p. 2.
-
-Cependant le président du parlement, Forbin d'Oppède, qui n'avait plus de
-vengeance à exercer et qui rendait justice à tous avec conscience et
-impartialité, assurait le maintien de l'autorité par son influence sur le
-parlement et sur la ville d'Aix; mais il s'était fait trop d'ennemis à
-Marseille, et durant les troubles, pour pouvoir administrer la province.
-Forbin-Janson, évêque de Digne, et ensuite évêque de Marseille en 1668,
-homme d'une capacité supérieure, se faisait chérir des Marseillais, et
-avait dans l'assemblée des communautés, où il était procureur-joint, une
-prépondérance qui déterminait les décisions[573].
-
- [573] Voyez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 303-304.
-
-Lorsqu'on nomma un lieutenant général gouverneur, les ministres de Louis
-XIV durent se féliciter de voir placer à la tête du gouvernement de cette
-province les deux familles les plus notables par l'antiquité de leur
-noblesse, par leurs grands domaines, par le nombre des places éminentes
-dont elles étaient en possession dans l'Église, dans l'armée, dans la
-magistrature. Les familles des Grignan et des Forbin-Janson, si elles
-avaient été unies, auraient donné au gouvernement du roi des moyens
-puissants pour administrer ce pays et pour effacer tous les souvenirs
-fâcheux des révolutions et des crimes des partis. Mais les chefs de ces
-deux familles, par la nature de leurs fonctions et des devoirs qu'elles
-leur imposaient, par l'origine de leur pouvoir et les causes de leur
-influence, ne pouvaient marcher d'accord. Comme hommes privés, ils
-pouvaient s'estimer, s'aimer même; mais, comme hommes publics, ils se
-trouvaient divisés. En effet, M. de Grignan, obligé d'assurer l'autorité
-du roi, de maintenir les usurpations faites sur la liberté du pays et de
-le forcer à supporter le poids accablant des impôts, ne pouvait avoir ni
-le même ascendant sur les esprits ni la même popularité que
-Forbin-Janson, l'évêque de Marseille, qui défendait contre les
-prétentions des états les intérêts de cette ville, et cependant appuyait
-de son autorité épiscopale et de son crédit les réclamations que les
-états renouvelaient en vain chaque année. En apparence opposé à
-l'autorité royale, mais dans le fait son partisan et son plus utile
-appui; bruyant et hardi quand il fallait faire connaître au roi les abus
-de l'administration, les besoins et la détresse de la province; concluant
-toujours à l'adoption des demandes du monarque lorsque celui-ci, pour
-répondre aux représentations de l'assemblée des communes, exprimait ses
-volontés directement et itérativement, mais résistant lorsque ces
-demandes étaient transmises de prime abord à cette assemblée par l'organe
-du lieutenant général gouverneur, c'est ainsi que l'évêque de Marseille
-parvenait à substituer son influence et son autorité à celle du
-lieutenant général gouverneur, et se rendait puissant dans le pays et
-nécessaire au pouvoir. Par les places qu'occupaient ses parents, le
-bailli de Forbin, Forbin-Moquier, marquis d'Oppède, Forbin-Soliers[574],
-et aussi par les amis personnels qu'il s'était faits, Forbin-Janson avait
-de puissants appuis auprès des ministres; il était bien en cour, où
-d'ailleurs il se montrait souvent. M. de Grignan y était appuyé par sa
-famille et par madame de Sévigné. Les ministres n'étaient contraires à
-aucune des deux familles; mais le conflit continuel que cet antagonisme
-occasionnait dans les affaires de Provence produisait une division dans
-les conseils du roi; chacun des ministres suivait ses inclinations
-personnelles, et subissait les influences de M. de Forbin-Janson ou de M.
-de Grignan, ainsi que celles de leurs amis.
-
- [574] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 novembre 1673), t. III, p. 227.
-
-Pomponne, alors à l'apogée de la faveur, était dévoué à madame de
-Sévigné. Par madame de Coulanges et les amis et parents des Adhémar,
-madame de Sévigné agissait sur Louvois et par conséquent sur le Tellier,
-qui inclinait pour Grignan. Cette raison seule eût pu amener Colbert à se
-tourner aussi contre ce dernier; mais un puissant motif, et plus digne de
-lui, le portait à être favorable à Forbin-Janson. Pour Colbert, qui avait
-toujours les yeux ouverts sur la prospérité du commerce de la France,
-Marseille était toute la Provence, et ce qui intéressait cette ville
-attirait au plus haut point son attention. Il trouvait chez l'évêque de
-Marseille tant de lumières, une si grande habileté à manier les esprits
-qu'il avait avec raison bien plus de confiance dans cet homme d'Église
-que dans un brave et honnête militaire, dissipateur, aimant le jeu, la
-musique, ennemi de toute grande contention d'esprit, et qui dans toutes
-les affaires se laissait guider par sa femme.
-
-Aussi madame de Sévigné trouve-t-elle toujours Colbert insensible à ses
-moyens de persuasion. Son abord la glaçait comme le _vent du nord_,
-qu'elle lui donnait pour surnom. D'ailleurs, celle qui était restée
-l'amie de Fouquet et de tous ceux de sa famille, dans le malheur qui les
-accablait, inspirait nécessairement de la défiance à Colbert, et ne
-pouvait lui agréer. Les dispositions de ce ministre envers madame de
-Sévigné la contrariaient d'autant plus que c'était principalement de lui
-que ressortait la tenue des états et tout ce qu'il y avait de plus
-important dans le gouvernement de la Provence. Il n'en était pas de même
-pour madame de Sévigné de l'évêque de Marseille, du président d'Oppède,
-du bailli de Forbin et de tous les Forbin. Avec ce tact fin dont elle
-était douée, elle avait très-bien vu que le succès de son gendre et de sa
-fille en Provence tenait à faire cesser la rivalité qui existait entre la
-famille des Grignan et celle des Forbin et à l'accord entre M. de Grignan
-et l'évêque de Marseille. Elle eut envers celui-ci, lorsqu'il était à
-Paris, les plus aimables procédés, et parvint à lui plaire, ainsi qu'à
-Forbin d'Oppède et à tous ceux de cette famille. Elle aurait bien voulu
-faire entrer madame de Grignan dans cette voie, mais elle ne put y
-parvenir. Madame de Grignan, jeune, belle et flattée, qui ne connaissait
-ni le pays ni les hommes lorsqu'elle arriva en Provence, fut très-choquée
-de voir que l'autorité de l'évêque de Marseille balançait celle d'un
-Adhémar gouverneur, dont l'oncle était archevêque d'Arles. Par ses
-hauteurs et par ses intrigues, contraires à tout ce que désirait
-Forbin-Janson, par son obstination à se refuser à toute concession, elle
-se fit un adversaire redoutable d'un homme qui n'aurait pas demandé mieux
-que de se servir de son influence pour arriver à ses fins, et se rendre
-encore plus utile à la ville de Marseille, dont il était le pasteur. En
-vain madame de Sévigné écrivait à sa fille qu'elle était injuste envers
-l'évêque; «que rien n'est plus capable d'ôter tous les bons sentiments
-que de marquer de la défiance; qu'il suffit souvent d'être soupçonné
-comme ennemi pour le devenir[575];» en vain elle l'exhortait «à desserrer
-son cœur;» en vain elle lui disait: «_Point d'ennemis_, ma chère enfant!
-faites-vous une maxime de cette pensée, qui est aussi chrétienne que
-politique; je dis non-seulement _point d'ennemis_, mais _beaucoup
-d'amis_[576]:» ce précepte, si bien pratiqué par madame de Sévigné, ne
-fut jamais à l'usage de madame de Grignan. Elle mettait si peu de
-discernement et tant d'empressement dans ses haines qu'en arrivant en
-Provence elle se persuada que le premier président d'Oppède faisait cause
-commune avec l'évêque de Marseille, parce qu'il était un Forbin et parce
-que la nomination de M. de Grignan lui enlevait l'autorité de gouverneur
-de la province, qu'il exerçait au nom du parlement. Mais le président
-d'Oppède était depuis longtemps acquis aux volontés du pouvoir. Avant que
-son parent Forbin-Janson eût été nommé évêque de Marseille, il avait fait
-trop de mal à cette ville pour ne pas se ranger du parti du lieutenant
-général; et madame de Grignan, qui d'abord avait résisté à ce sujet aux
-assurances de sa mère, fut obligée de reconnaître que d'Oppède, bien loin
-de lui être opposé, lui était favorable. Il devint un de ses plus fidèles
-amis; et, lorsqu'il mourut (le 14 novembre 1671), elle le regretta
-d'autant plus vivement que son influence dans le parlement était
-très-utile à M. de Grignan[577].
-
- [575] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1671), t. I, p, 276, édit.
- G.; t. I, p. 206, édit. M.
-
- [576] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 février 1690), t. X, p. 273, édit.
- G.; t. IX, p. 317.
-
- [577] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 novembre 1670, 18, 22 et 25 novembre
- 1671), t. I, p. 277, édit. G.; t. I, p. 206, édit. M.; t. II, p.
- 277 et 295, édit. G.; t. II, p. 240 et 251, édit. M.
-
-Depuis la mort du président d'Oppède, madame de Grignan eut plus souvent
-à se plaindre de l'évêque de Marseille;[578] et jamais leur mutuelle
-aversion n'avait été plus forte qu'à l'époque de l'arrivée de madame de
-Sévigné en Provence. Cette inimitié était d'autant plus redoutable que,
-de la part de Forbin-Janson, elle se voilait sous les dehors d'une
-bienveillance simulée et d'une exquise politesse.
-
- [578] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Aix, 11 décembre 1672), t. III, p. 59,
- édit. M.; t. III, p. 129, édit. G.--_Ibid._ (30 décembre 1672),
- t. III. p. 66, édit. M.
-
-Madame de Sévigné, qui n'avait cessé d'entretenir avec l'évêque de
-Marseille des relations amicales, espérait profiter de son séjour en
-Provence pour faire cesser des divisions dont, à Versailles et à
-Saint-Germain, elle avait tant de peine à prévenir les suites.
-
-Une occasion allait se présenter de mettre à l'épreuve l'évêque de
-Marseille, et de lui demander la réalisation des promesses et des
-protestations d'attachement qu'il n'avait cessé de faire à madame de
-Sévigné.
-
-Après trois mois de séjour à Grignan, où elle avait joui délicieusement
-de la vue de sa fille, en compagnie de son gendre, de son ami Corbinelli
-et de presque toute la famille des Grignan, l'époque de la tenue de
-l'assemblée des communautés arriva; et madame de Grignan ne pouvant
-suivre son mari d'abord à Aix, et ensuite à Lambesc, ce fut madame de
-Sévigné qui dut accompagner M. de Grignan. Les affaires de la Provence
-étaient dans un état de crise qui devait donner beaucoup d'inquiétude au
-lieutenant général gouverneur. L'année précédente, il avait été obligé
-d'écrire à Colbert pour solliciter des lettres de cachet contre les plus
-récalcitrants des députés de l'assemblée des communautés, qui
-refusaient[579] de voter le don gratuit; et, non-seulement Colbert lui en
-avait envoyé dix, mais il lui avait écrit qu'après avoir exilé ces
-députés à Grandville, à Saint-Malo, à Cherbourg et à Concarneau il
-fallait dissoudre l'assemblée, et se passer d'elle pour la levée de
-l'impôt. Nous avons déjà dit comment, par le vote de l'assemblée d'une
-somme un peu moindre que celle qui avait été demandée, et par les bons
-offices, les démarches et les excellents conseils de madame de Sévigné,
-on avait évité de faire usage des lettres de cachet, et d'exaspérer le
-parlement et tout le pays[580]. Colbert, en annonçant à M. de Grignan que
-le roi acceptait l'offre de 450,000 fr. pour le don gratuit, persistait
-pour les mesures de rigueur et l'exil des dix députés; il terminait sa
-lettre en disant: «Quant à réunir encore cette assemblée, il n'est pas
-probable que le roi s'y décide de longtemps[581].»
-
- [579] _Lettre de M._ DE GRIGNAN _à Colbert_, du 22 décembre 1671,
- Biblioth. nationale, Mss., donnée dans l'ouvrage de M. CLÉMENT,
- _Histoire de la vie et de l'administration de Colbert_, 1846,
- in-8º, p. 382.
-
- [580] Conférez ci-dessus la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 443.
-
- [581] _Lettre de_ COLBERT _à M. de Grignan_, du 31 décembre 1671,
- citée par M. CLÉMENT, _Histoire de la vie et de l'administration
- de Colbert_, 1846, in-8º, p. 352.
-
-M. de Grignan se serait rendu odieux à toute la Provence s'il eût laissé
-anéantir les restes de sa liberté; et il est probable que les troubles
-qui avaient eu lieu sous le gouvernement du duc d'Angoulême se seraient
-renouvelés si on l'avait forcé à lever l'impôt du don gratuit sans qu'il
-eût été voté par l'assemblée des communautés.
-
-Il obtint donc que l'avis de Colbert ne serait point suivi, et que les
-états communaux seraient rassemblés cette année comme de coutume. Les
-lettres de commissions du roi, datées du 10 septembre, lui furent
-envoyées pour autoriser la convocation de l'assemblée, qui fut fixée au
-mois de décembre.
-
-Lambesc, petite ville, n'est qu'à cinq lieues d'Aix, où résidait le
-lieutenant général gouverneur. Madame de Grignan se trouvait trop avancée
-dans sa grossesse pour pouvoir se déplacer; elle resta donc à Grignan; et
-madame de Sévigné, avec son gendre, se transportèrent à Aix dans le
-commencement de décembre. M. de Grignan s'occupa des préparatifs de la
-tenue de l'assemblée des communautés, qui devait s'ouvrir le 17 du mois.
-
-Le séjour de madame de Sévigné à Aix et ensuite à Lambesc, pendant la
-tenue de l'assemblée des communautés, nous autorise à entrer dans
-quelques détails sur ce qui se passa dans cette assemblée, lors même que
-ces détails n'auraient pas une grande importance historique, pour
-éclairer d'un jour très-vif le mode d'administration des provinces
-privilégiées sous le règne de Louis XIV.
-
-On commença par la lecture des règlements contenant des défenses de
-faire des dons et gratifications, ordonnant qu'il sera dit une messe tous
-les jours au nom du Saint-Esprit, en laquelle tous les députés
-assisteront; qu'ils prêteront ès mains de messieurs les commissaires des
-états le serment de tenir les propositions secrètes, et de ne pas révéler
-ce qui se passerait dans l'assemblée ni les opinions émises; de plus, ils
-promettaient de se trouver aux séances aux heures assignées, sous les
-peines déterminées par les règlements.
-
-Ceux qui étaient présents comme ayant droit de siéger, d'opiner et de
-voter dans cette assemblée étaient, pour le clergé, l'archevêque d'Aix,
-les deux évêques nommés procureurs-joints du clergé, et l'évêque de
-Marseille: celui-ci était toujours nommé. Pour la noblesse, deux
-gentilshommes nommés procureurs-joints de la noblesse, les consuls d'Aix,
-procureurs-nés du pays, les députés des trente-sept principales
-communautés et leurs syndics, et ceux des vingt vigueries. Arles et
-Marseille n'étaient appelées aux assemblées générales de la province que
-par honneur et alternativement, et n'y avaient point voix délibérative;
-ce qui était juste, puisque ces villes ne contribuaient en rien aux
-impositions ordinaires votées par les états, par la raison que leur
-territoire appartenait autrefois à des seigneurs particuliers qui ne
-reconnaissaient que l'Empire. L'agent et le trésorier général du pays,
-les deux greffiers faisaient aussi, de droit, partie de l'assemblée. Le
-lieutenant général gouverneur pouvait faire le discours d'ouverture; mais
-après il n'entrait plus dans l'assemblée, afin de ne pas gêner les
-votes[582]. Ces votes étaient donnés à haute voix.
-
- [582] PIGANIOL DE LA FORCE, _Nouvelle description de la France_,
- 3e édit., t. V, p. 99; et EXPILLY, le _Dictionnaire des Gaules et
- de la France_, au mot _Provence_.
-
-Le roi nommait un commissaire pour présider l'assemblée, et son choix
-tombait toujours sur l'intendant de la province. Selon l'usage constant
-qui subsista jusqu'à la révolution de 1789, l'assemblée générale des
-communautés de Provence, agissant comme les états pour voter le don
-gratuit et rédiger ses réclamations ou remontrances, ne devait durer que
-trois jours: les affaires qui, pour être traitées dans ces trois jours,
-exigeaient de plus longues discussions étaient examinées dans des
-assemblées particulières d'un petit nombre de membres, qui n'étaient que
-les représentants de l'assemblée générale, les exécuteurs de sa volonté,
-et qui ne statuaient que sous son bon plaisir et sauf rectification. Les
-jours de la réunion de ces assemblées particulières, qui peuvent être
-considérées comme la continuation de l'assemblée générale, étaient
-déterminés par le président. Ce président était alors, de droit,
-l'archevêque d'Aix, ou son vicaire; mais les fréquentes absences du
-cardinal de Grimaldi, alors archevêque d'Aix, avaient forcé de lui donner
-un remplaçant, qui était l'évêque de Marseille.
-
-Le crédit dont jouissait Forbin-Janson, comme procureur-adjoint du pays,
-lui assurait la principale influence sur l'assemblée des communautés.
-D'après les règlements, les députés ne pouvaient rien soumettre à la
-délibération sans l'avoir prévenu: il opinait le premier, proposait
-toutes les grâces; il présentait à la nomination de l'assemblée ceux qui
-devaient remplir les places vacantes dans les offices du pays, et avait
-encore beaucoup d'autres prérogatives[583].
-
- [583] PAPON, _Voyage littéraire de Provence_, 1780,
- in-12.--PIGANIOL DE LA FORCE, _Nouvelle description de la
- France_, 3e édit., 1783, t. V, p. 92-180.--EXPILLY, _Diction. des
- Gaules et de la France_, aux mots _Provence_, _Aix_ et
- _Marseille_.
-
-L'assemblée s'était ouverte cette année, le 16 décembre 1672, par les
-préliminaires d'usage. Dans la séance du 17, de Rouillé, comte de Melay,
-intendant de la province, nommé commissaire du roi, demanda aux députés
-des trois états qu'une somme de cinq cent mille livres de don gratuit fût
-imposée sur tous les contribuables de la province, sans y comprendre les
-villes de Marseille et d'Arles, terres adjacentes, cotisées séparément.
-Cette somme devait être employée aux armements de mer pendant la présente
-année.
-
-L'évêque de Marseille prononça ensuite un discours au nom du pays pour
-appuyer la demande du don gratuit; puis un sieur Barral prit la parole en
-sa qualité d'_assesseur_, De même que l'intendant était l'homme du roi,
-l'assesseur était l'homme de l'assemblée, celui qui devait proposer
-toutes les matières en délibération, et diriger les débats; c'était
-toujours un des procureurs du pays. Barral exposa que la guerre contre
-les Hollandais motivait suffisamment la demande du roi; que cette guerre
-était entreprise dans les intérêts de la religion, et que la Provence,
-toujours fidèle aux décisions de l'Église et dépositaire d'un si grand
-nombre de reliques saintes, était plus intéressée à cette guerre
-qu'aucune autre province du royaume. «Il est de l'honneur de la France,
-dit-il, de conserver le nombre surprenant de ses conquêtes, ce qui ne
-peut se faire qu'à grands frais. Une partie de ce don gratuit doit être
-employée à l'entretien des vaisseaux et galères qui défendent nos côtes,
-et à purger les mers des pirates et des ennemis du commerce. Par ses
-conquêtes le roi a donné le moyen à tous ses sujets de s'enrichir par le
-commerce, que les peuples des Pays-Bas ont de tout temps cherché à
-accaparer au détriment de cette province.»
-
-Après l'éloge du roi et de son gouvernement et l'exposé assez exact des
-considérations qui sont favorables au vote de l'impôt, Barral passa aux
-développements des motifs que l'assemblée pouvait faire valoir pour le
-refuser, et ce fut dans un langage bien autrement énergique. Sauf les
-conclusions, l'assesseur montre, par cette partie de son discours, la
-sincérité, la rudesse (sinon l'éloquence) du paysan du Danube.
-
-Le roi a oublié «les tendresses et les avantages» dont sa libéralité
-avait voulu gratifier le pays. Lorsqu'en août 1661 l'assemblée accorda le
-don gratuit, Sa Majesté déclara que, tant qu'elle jouirait de
-l'augmentation de l'impôt du sel, la province serait affranchie de
-l'entretien des troupes en quartier d'hiver et soulagée d'une partie des
-charges qui résultaient de leur passage; et cependant jamais depuis lors
-un plus grand nombre de troupes n'a prolongé son séjour dans la province;
-jamais les lieux placés sur les routes où elles passent n'ont été plus
-accablés par la nécessité de les loger et de les nourrir. Les populations
-en ont été écrasées, et n'ont éprouvé ni soulagement ni repos. La cherté
-du sel a détruit les bergeries et le ménage. Les cultivateurs, ne pouvant
-acheter du sel pour engraisser les bestiaux, n'en élèvent plus; privées
-d'engrais, les terres, sèches et arides, ne produisent presque rien. Le
-commerce des suifs, des cuirs est anéanti; les oliviers ont été détruits
-par les gelées, et la récolte d'huile a manqué. La profonde misère des
-propriétaires leur ôte les moyens de réparer les fermes, d'entretenir
-les digues qui s'opposent au ravage des eaux; de sorte que les familles,
-et le sol même qui les alimentait, se détruisent de jour en jour. Les
-impôts qui ont été mis sur la farine, la viande, le vin, le poisson font
-que la plus grande partie des taillables ne peuvent pas suffire au
-payement des tailles, tellement que les fermiers des taxes sont
-contraints d'abandonner leurs prétentions sur les débiteurs insolvables;
-et, forçant les termes des édits, ils dépouillent injustement ceux à qui
-il reste encore un peu de bien, et qui craignent de le perdre en frais de
-justice, s'ils résistent à leurs injustes concussions. «Enfin il semble
-encore qu'on veuille ôter aux particuliers de cette province toutes les
-occasions qu'ils avaient de gagner leur vie, les muletiers étant troublés
-en la conduite des litières et au louage de leurs mulets pour les porter,
-à cause que M. le comte d'Armagnac, grand écuyer de France (madame de
-Sévigné en parle souvent sous le nom de M. le Grand[584]), a obtenu le
-droit de louer des litières et de les faire porter, à l'exclusion de tous
-les habitants de la province. Ceux qui louaient des chevaux sont
-interdits, à moins de donner chaque année une somme considérable qui
-emporte les profits. Les maîtres de poste et courriers empêchent les
-habitants de porter d'un lieu à un autre les lettres, hardes et papiers;
-de cette façon, le commerce qui s'entretenait par les amis est détruit.
-Les mesures même prises par Sa Majesté pour l'encouragement du commerce,
-en affranchissant le port de Marseille, tournent contre le commerce de la
-province, qu'elles contribuent encore à appauvrir. Les huiles, les
-savons et toutes les denrées que l'on veut exporter à l'étranger de
-Toulon et de tous les ports du pays doivent payer un droit forain, dont
-Marseille est exempt. Ce qui est expédié de Toulon et des autres ports,
-et de l'intérieur pour Marseille, paye le même droit, tandis que les
-marchandises peuvent entrer et sortir de Marseille, et ne sont
-assujetties à aucun droit; de sorte que tout le commerce se concentre
-dans cette ville, et que les étrangers sont favorisés aux dépens des
-nationaux.» Telles furent ces remontrances.
-
- [584] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 novembre 1670), t. I, p. 275, édit.
- G.--(13 janvier 1672), t. II, p. 346.--MONTPENSIER, _Mémoires_,
- t. XLIII, p. 60.--LA FAYETTE, _Mém._, t. LXIV, p. 381.--LOUIS
- XIV, _OEuvres_, t. V, p. 131-138 (_Lettres_).--BUSSY, _Lettres_,
- t. VI, p. 46.
-
-L'assemblée vota le don gratuit des 500,000 livres, mais à la condition
-que Sa Majesté serait suppliée de remédier à tous les abus, et de faire
-droit à toutes les réclamations dont l'assesseur avait parlé dans son
-discours, plus longuement énumérées et mieux précisées dans le
-procès-verbal de la délibération et dans les cahiers. Le lieutenant
-général et l'intendant acceptèrent cette délibération, et promirent
-d'appuyer de tout leur pouvoir «les très-humbles remontrances de
-l'assemblée[585].»
-
- [585] _Abrégé des délibérations prises dans l'assemblée générale
- des communautés du pays de Provence_, tenue à Lambesc les mois de
- décembre 1672 et janvier 1673, p. 1 à 12, Mss. Dans le recueil de
- ces délibérations, que je possède, celles de cette année sont
- manuscrites, tandis que celles qui suivent et qui précèdent sont
- imprimées. Il est probable que la vigueur des remontrances en
- empêcha cette fois l'impression.
-
-Toutes les affaires générales ayant été délibérées dans les trois jours
-et dans la journée du 18 décembre, Forbin-Janson, qui voulait se rendre à
-Marseille pour y recevoir madame de Sévigné, ajourna l'assemblée jusqu'à
-son retour, qui eut lieu le 23 décembre. Ce fut dans la séance de ce jour
-que l'assesseur, au nom de M. le comte de Grignan, renouvela la demande
-qu'il avait faite l'année dernière pour que des gardes lui fussent
-donnés, comme on en donnait au gouverneur. M. le duc de Vendôme,
-gouverneur, n'était jamais venu dans la province; il ne le pouvait pas,
-puisqu'il servait dans l'armée du roi. Le comte de Grignan en faisait les
-fonctions; il était donc juste qu'on lui donnât les moyens de subvenir à
-cette dépense. Mais l'assesseur observait que les édits de 1560, de 1635
-et de 1639, qui avaient réglé les appointements du gouverneur et du
-lieutenant général, s'opposaient à ce que l'assemblée cédât à cette
-demande du lieutenant général. «L'édit du 7 juin 1639 fixe définitivement
-à 18,000 livres la somme que la province paye tous les ans à monseigneur
-le lieutenant du roi. Il n'est donc pas juste de lui accorder aucune
-autre somme, encore moins sous le prétexte des gardes, attendu que la
-province compte annuellement 15,000 livres pour une compagnie de gardes,
-sans qu'elle en retire aucun avantage[586].»
-
- [586] _Abrégé des délibérations, etc._, Mss., p. 14.
-
-Oui; mais il eût été juste d'ôter ces 15,000 livres au duc de Vendôme et
-de les donner au comte de Grignan, dont les gardes auraient pu faire un
-service utile. C'était au comte de Grignan à proposer cette mesure au
-roi, et même à demander que la province fût soulagée du payement annuel
-de 36,000 livres qu'elle donnait pour les appointements d'un gouverneur
-qui ne se montrait jamais, et ne rendait à la province aucun service;
-mais le comte de Grignan eût été mal reçu à la cour s'il en avait agi
-ainsi. Ce qui se supprime le moins, ce sont les dépenses inutiles. On
-permettait bien au comte de Grignan d'imposer, s'il pouvait y parvenir,
-une double taxe sur la province, pour le payement des gardes du
-gouverneur, mais non de faire cesser l'abus d'une sinécure dont profitait
-un prince du sang. On voulait bien que le comte de Grignan, lieutenant
-général, eût toute la puissance et tous les honneurs d'un gouverneur,
-afin qu'il pût en remplir les fonctions, pourvu que le prince qui en
-était titulaire en pût toucher le salaire; et telle fut la cause des
-grandes dépenses du comte de Grignan, que madame de Sévigné déplore si
-souvent[587]. Cette haute dignité, dans laquelle l'orgueilleuse madame de
-Grignan se complaisait, au lieu de porter à une plus grande élévation
-l'illustre maison des Adhémar de Grignan, amena sa décadence et sa ruine.
-
- [587] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (21 août 1680), t. VII, p. 171 et 172,
- édit. G.--(26 octobre et 13 novembre 1689, 26 février 1690), t.
- X, p. 56, 87, 245, 274.
-
-Cependant l'assesseur ajouta «que toutes les lois avaient leurs
-exceptions, et les règlements leurs limites; et que l'équité voulait
-qu'en raison des bons services rendus par M. le comte de Grignan il lui
-fût accordé une somme de 5,000 livres, comme témoignage de gratitude,
-mais non pour le payement d'une seconde compagnie de gardes.» Ces 5,000
-livres furent accordées; et l'assemblée s'occupa ensuite, dans la séance
-du 31 janvier 1673, à régler tout ce qui concernait les autres affaires
-particulières de la province, qui étaient nombreuses et compliquées.
-
-Lorsque ce travail eut été terminé, l'assesseur exposa une nouvelle
-demande du comte de Grignan: c'était de réformer la délibération du 23
-décembre en ce qui concernait le payement des gardes et les dépenses du
-lieutenant général gouverneur. Le comte de Grignan insistait surtout pour
-qu'il lui fût alloué une somme pour les frais du courrier qui portait au
-roi les délibérations de l'assemblée. Les frais de ce courrier étaient
-assez considérables, parce que celui qu'on envoyait en cette qualité
-était un personnage notable, un avocat ou un autre homme de robe, capable
-de plaider les intérêts de la province auprès des ministres. Madame de
-Sévigné s'était surtout flattée que l'évêque de Marseille ferait accorder
-à son gendre une somme plus que suffisante pour cette dépense. Mais,
-avant de partir de Lambesc, elle avait su que Forbin-Janson s'opposerait
-à cette demande: l'assesseur, qui agissait par ses inspirations, invoqua
-les règlements, qui ne permettaient pas de mettre deux fois la même
-affaire en délibération, et proposa de passer outre. L'évêque de
-Marseille prit la parole, et ôta tout prétexte à la demande du comte de
-Grignan en proposant d'envoyer M. de la Barben, premier consul de la
-ville d'Aix et procureur du pays, porter le cahier des remontrances de la
-province à la cour, où il avait à se rendre pour ses propres affaires. M.
-de la Barben offrit non-seulement de faire le voyage à ses dépens, mais,
-pendant son séjour à la cour, de prendre soin des affaires de la
-province, et de poursuivre les réponses aux remontrances, sans prétendre
-jamais à aucun subside ni à aucun frais de vacation. L'offre fut
-acceptée; «et monseigneur le comte de Grignan et le seigneur intendant
-furent suppliés de donner leurs lettres de faveur, et d'appuyer de leur
-protection les poursuites dudit sieur de la Barben; et l'évêque de
-Marseille, au nom de l'assemblée, remercia celui-ci du zèle désintéressé
-qu'il montrait pour la province.»
-
-L'année précédente, c'était l'évêque de Marseille lui-même, procureur du
-clergé, le marquis de Maillane, procureur du pays pour la noblesse, et le
-marquis de Soliers, premier consul d'Aix et procureur du pays, qui
-s'étaient chargés de porter à la cour le cahier des remontrances de
-l'assemblée, et qui en avaient délibéré avec Colbert. L'évêque de
-Marseille à son retour, en rendant compte de sa mission, avait déclaré
-«qu'il renonçait au payement des vacations ordinaires de 18 livres par
-jour, que la province accordait aux personnes de son rang[588].»
-
- [588] _Abrégé des délibérations faites en l'assemblée générale
- des communautés du pays de Provence_, p. 6, tenue à Lambesc en
- décembre 1670, janvier, février et mars 1671; Aix, chez Charles
- David, 1671, in-8º.
-
-Cette fois, dans la séance du 12 janvier, de Rouillé, intendant, lut une
-lettre de M. de Pomponne, qui annonçait que Sa Majesté avait approuvé les
-délibérations de l'assemblée, et qu'elle donnerait à la province des
-marques de la satisfaction qu'elle en avait reçue.
-
-Le roi, en effet, avait lieu d'être satisfait. Il y avait eu quatre
-séances solennelles, pour débattre en assemblée générale ce qui avait été
-déterminé dans les assemblées particulières des ordres. Ces séances
-avaient eu lieu les 17 et 23 décembre, les 3 et 12 janvier[589]; et dès
-la première séance, malgré l'amertume des plaintes et la sévérité des
-remontrances, l'assemblée avait voté la totalité du don gratuit,
-non-seulement sans que personne eût proposé le moindre retranchement,
-mais en décidant «que monseigneur comte de Grignan, et le seigneur de
-Rouillé, comte de Melay, intendant, seraient suppliés d'écrire au roi la
-manière soumise et respectueuse avec laquelle l'assemblée s'est portée
-d'accorder à Sa Majesté la somme de 500,000 livres qui lui a été demandée
-de sa part, pour lui donner des preuves du zèle et de la fidélité qu'elle
-a pour son service, au temps même de sa plus grande nécessité[590].»
-
- [589] _Abrégé des délibérations_, Mss., pour 1672-1673, p. 1, 12,
- 15, 39.
-
- [590] _Abrégé des délibérations de l'assemblée des communautés du
- pays de Provence, tenue à Lambesc dans les mois de décembre 1672
- et janvier 1673._ Mss., p. 11.
-
-Ainsi fut terminée définitivement l'assemblée des états et communautés de
-Provence. Tout était fini pour M. de Grignan après les trois premiers
-jours. Ce qu'il y avait d'important pour lui était l'obtention du don
-gratuit et ce qui concernait les finances: le reste regardait
-particulièrement l'évêque de Marseille, l'assesseur et les hommes
-d'affaires du pays. Il connaissait quel serait le sort des demandes qu'il
-renouvelait chaque année, pour prescrire contre l'usage; et il savait que
-sa demande pour les frais de courrier, qu'il avait fallu communiquer
-d'avance à l'évêque de Marseille, serait rejetée. Il était donc de sa
-dignité de ne pas rester plus longtemps à Lambesc. Mais entre la journée
-du 19 décembre, où se trouvait terminée la régulière assemblée des
-communautés, et celle du 23, où cette assemblée devait tenir ses séances
-particulières, viennent se placer le voyage de madame de Sévigné à
-Marseille et la réception que lui fit Forbin-Janson. Cet incident est,
-pour notre objet, la partie la plus intéressante de la narration du
-voyage de madame de Sévigné, parce que c'est celle qui jette le plus de
-lumière sur une grande partie de sa correspondance.
-
-Les mêmes motifs qui déterminaient M. de Grignan à quitter Lambesc
-agissaient encore plus fortement sur l'esprit de madame de Sévigné, qui
-ne s'était déterminée à se rendre dans cette petite ville que pour y
-accompagner son gendre. Madame de Sévigné était très-connue et très-aimée
-en Provence, où presque tous ceux qui y occupaient de hauts emplois
-étaient au nombre de ses amis ou de ses connaissances. Tous les
-Provençaux qui avaient eu l'occasion de s'entretenir avec elle à Paris
-faisaient, à leur retour en Provence, l'éloge de son esprit, de son
-amabilité; on désirait donc vivement la voir. Comme sa passion pour sa
-fille était connue, l'on comprit son séjour à Grignan pendant quatre mois
-de suite. Mais quand on sut qu'elle était à Aix pour la tenue des états,
-elle fut fortement invitée à accompagner à Marseille M. de Grignan, qui
-devait, pour les affaires de son gouvernement, se rendre dans cette
-ville. Aux instances du comte de Grignan et de toutes les autorités de
-Marseille se joignaient les pressantes invitations de Forbin-Janson; mais
-madame de Sévigné était mécontente de ce que cet évêque s'était montré
-contraire aux intérêts de son gendre, et elle ne voulait pas céder à ses
-invitations. Le lendemain du jour de la clôture des délibérations de
-l'assemblée (lundi 19 décembre), elle annonça qu'elle retournerait à
-Grignan, et fit ses préparatifs de départ. Le jour suivant (mardi 20
-décembre)[591], elle était prête à se mettre en route à huit heures du
-matin, quand une pluie diluvienne vint fondre sur Lambesc. M. de Grignan
-lui représenta le danger qu'elle courait à se hasarder dans de mauvaises
-routes; il lui montra combien il était plus facile, même après une
-pareille pluie, de faire leur retraite de Lambesc sur Aix et Marseille,
-et que cette excursion retarderait seulement de trois ou quatre jours son
-retour à Grignan. Madame de Sévigné céda, et écrivit à sa fille sa
-lettre datée de Lambesc[592] le mardi matin, 20 décembre: «M. de Grignan,
-en robe de chambre d'omelette, m'a parlé sérieusement de la témérité de
-mon entreprise... J'ai changé d'avis; j'ai cédé entièrement à ses sages
-remontrances... Ainsi, ma fille, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on
-dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir seulement traversé
-la cour, et messager que l'on vous envoie... Il arrivera à Grignan jeudi
-au soir; et moi je partirai bien véritablement quand il plaira au ciel et
-à M. de Grignan, qui me gouverne de bonne foi, et comprend toutes les
-raisons qui me font désirer passionnément d'être à Grignan.» On voit, par
-la suite de cette lettre, qu'elle hésitait encore et qu'elle fait espérer
-à sa fille, comme elle l'espérait elle-même, qu'elle retournerait à
-Grignan. Cependant elle dit: «Ne m'attendez plus.» Mais une lettre écrite
-après l'envoi du messager dut instruire madame de Grignan que sa mère
-allait à Marseille; elle y arriva le jour même de son départ (mardi 20
-décembre[593]); et le soir, aussitôt son arrivée, l'évêque vint la voir.
-Il l'invita à dîner pour le lendemain. Elle accepta; mais comme pendant
-son séjour à Aix elle n'avait pu réussir à le faire changer de
-détermination, et qu'elle était animée par les plaintes que madame de
-Grignan faisait de lui, elle avait écrit une lettre à d'Hacqueville[594],
-pour qu'il fît agir madame de la Fayette, Langlade et tous ses amis
-contre ce prélat. Elle écrivit aussi à Arnauld d'Andilly pour le
-desservir dans l'esprit de Pomponne, à qui elle savait que la lettre
-serait communiquée. Cette lettre, où il n'est question que de dévotion,
-de prière et de charité (datée du dimanche)[595], contient ces
-insinuations peu charitables: «Tout ce que vous saurez entre ci et là,
-c'est que, si le prélat qui a le don de gouverner les provinces avait la
-conscience aussi délicate que M. de Grignan, il serait un très-bon
-évêque; _ma basta_.» Madame de Sévigné n'ignorait pas que M. de Pomponne
-avait une haute idée de la capacité de Forbin-Janson; et elle cherchait à
-lui nuire dans l'esprit du ministre en insinuant qu'il était sans
-conscience et dépourvu des vertus ecclésiastiques, ce qui était
-parfaitement faux. Les éditeurs de madame de Sévigné ont cru l'excuser en
-disant que l'évêque de Marseille empiétait sur les fonctions de M. de
-Grignan comme gouverneur. Ils se trompent: l'évêque de Marseille, comme
-un des procureurs du pays, usait de son droit et remplissait un devoir en
-s'immisçant dans les affaires de l'administration de la Provence, en
-s'opposant aux actes de l'autorité usurpatrice du gouverneur ou de celui
-qui le remplaçait; en réclamant, chaque année, contre l'illégalité des
-délibérations de l'assemblée des communautés, qui, pour être valides,
-auraient dû être confirmées par l'assemblée des états, qu'on ne
-réunissait jamais. Il montrait ainsi le courage d'un bon citoyen; et,
-lorsqu'il usait de son esprit et de l'influence que lui donnaient son
-savoir et ses talents pour se concilier la faveur du roi et de ses
-ministres, afin d'être utile à son diocèse et à sa province, il agissait
-en politique éclairé et en bon évêque.
-
- [591] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (A Lambesc, 20 décembre 1672, à dix
- heures du matin), t. III, p. 131, édit. G.; t. III, p. 61, édit.
- M.; t. III, p. 205, édit. Grouvelle, in-12, stéréotype d'Herhan.
-
- [592] _Recueil des lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ _à madame de
- Grignan, sa fille_; 1734, in-12, t. II, p. 222 (la date y est
- entière), édit. 1754, t. II, p. 325.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III,
- p. 51, édit., M.; t. III, p. 131, édit. G. (20 décembre 1672).
-
- [593] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (mercredi 21 décembre 1672), t. III, p.
- 54, édit. M.; t. III, p. 124, édit. G.
-
- [594] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 66, édit.
- M.; t. III, p. 136, édit. M. Conférez la 3e partie de ces
- _Mémoires_, 2e édit., p. 369, chap. XVIII.
-
- [595] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Aix, 11 décembre 1672), t. III, p. 59,
- édit. M.; t. III, p. 130, édit. G.
-
-M. de Grignan était un brave et honnête gentilhomme, qui, durant le cours
-de sa longue administration, se fit aimer des Provençaux. La noblesse
-surtout lui était dévouée, puisque deux fois elle répondit à son appel,
-et s'arma pour la gloire du roi et la défense du pays; mais toute sa vie
-il fut joueur et dissipateur, et ne se fit aucun scrupule de ne pas payer
-ses dettes[596]. On ne devine pas par quel côté Forbin-Janson, qui a
-fourni une si longue, si honorable et si brillante carrière, pourrait
-mériter le reproche grave que lui fait madame de Sévigné, de ne pas avoir
-une conscience au moins aussi délicate que celle de M. de Grignan. Mais
-si Marie de Rabutin-Chantal n'eût point eu toutes les susceptibilités,
-tous les travers, toutes les préventions, tous les entraînements de
-l'amour maternel, elle n'eût point été madame de Sévigné.
-
- [596] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, t. XII, p.
- 59-60.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 octobre 1689), t. X, p. 53, édit.
- M. (24 novembre et 8 décembre 1673), t. III, p. 226 et 246, édit.
- G.
-
-Forbin-Janson fut un des plus habiles négociateurs, un des plus vertueux
-prélats que la France ait possédés. Né pauvre et étant cadet de famille,
-il s'éleva successivement du petit prieuré de Laigle à l'évêché de
-Marseille. Les preuves qu'il donna alors de sa capacité le firent envoyer
-comme ambassadeur en Pologne, et ensuite à Rome. Il fut évêque de
-Beauvais, comte et pair de France, puis cardinal et grand aumônier: tout
-cela par la seule confiance qu'il inspirait au clergé, aux ministres et
-au roi, auquel il résista pourtant avec fermeté quand le monarque, mal
-conseillé, voulut s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques de son
-diocèse. Il y était adoré, surtout des pauvres; il s'y plaisait plus
-qu'à la cour, où cependant il se montrait avec la magnificence et les
-manières d'un grand seigneur; désintéressé, mais avec mesure; poli avec
-bonté, mais avec choix et dignité; naturellement obligeant et d'une
-fidélité inébranlable. Quand il mourut dans un âge avancé, il fut
-regretté universellement[597]. Son nom, honoré de tous, ne se trouve dans
-aucun libelle du temps, et fut respecté par la calomnie. Tel a été
-l'homme qui déplaisait tant à madame de Grignan, avec lequel elle eut la
-maladresse de se mettre en hostilité malgré les conseils de sa mère[598].
-
- [597] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. V, p. 22, 110; t. VIII, p. 364;
- t. IX, p. 3 et 4; t. X, p. 484, 485-487.
-
- [598] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 303, chap. XVI.
-
-Cette mère était bien connue à Paris comme à la cour, en Bretagne comme
-en Bourgogne, comme en Provence. Personne n'ignorait jusqu'à quel degré
-de faiblesse elle s'abandonnait à l'amour maternel. Elle ne s'en cachait
-pas; au contraire, elle en fatiguait ses amis; mais, comme elle était
-véritablement aimée, et que pour sa fille on n'éprouvait pas le même
-sentiment, cette extravagante passion soulevait plutôt la jalousie que la
-sympathie, et nuisait à ses sollicitations pour madame de Grignan, au
-lieu de lui être utile. Les amis de madame de Sévigné, pour ne pas la
-frapper au cœur dans l'endroit le plus sensible, n'avaient donc d'autre
-ressource que de dissimuler leurs pensées, lorsqu'ils ne voulaient pas
-céder à l'influence que sa fille faisait peser sur eux. Il manquait à
-madame de Sévigné, pour ses négociations sur les affaires de Provence, ce
-qu'il y a de plus essentiel à tout négociateur: c'est de bien pénétrer,
-sous des apparences souvent contraires, les intentions et les
-inclinations réelles de ceux avec qui l'on traite; et madame de Sévigné
-aurait plus habilement, et avec plus de succès peut-être, atteint le but
-de ses sollicitations si elle s'était défiée de ses amis, et si elle
-avait eu confiance en ceux qu'elle considérait comme ses ennemis, qui
-n'étaient pas les siens, mais ceux de madame de Grignan. Elle admirait
-tant sa fille qu'il ne pouvait pas lui entrer dans la pensée qu'elle pût
-avoir des ennemis; et en effet on peut dire qu'elle avait plutôt des
-adversaires. Tout ce que madame de Sévigné écrivit en cette circonstance
-contre l'évêque de Marseille ne nuisit point à ce prélat, et n'altéra
-nullement la bonne opinion qu'on avait de lui. On n'ignorait pas que
-madame de Sévigné était complétement abusée, et que ses paroles n'étaient
-en quelque sorte que les échos de celles de M. de Grignan. C'est ce que
-son amie madame de la Fayette cherche à lui insinuer avec autant de
-ménagement que de finesse dans sa lettre datée de Paris du 30 décembre,
-qu'elle commence ainsi:
-
-«J'ai vu votre grande lettre à d'Hacqueville; je comprends fort bien tout
-ce que vous lui mandez sur l'évêque: il faut que le prélat ait tort,
-puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre lettre à Langlade, et
-j'ai bien envie de la faire voir à madame du Plessis, car elle est
-très-prévenue en faveur de l'évêque. Les Provençaux sont des gens d'un
-caractère tout particulier[599].»
-
- [599] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 66, édit.
- M.; t. III, p. 136, édit. G.--(19 mai 1673), t. III, p. 152,
- édit. G. (Lettres de madame de la Fayette.)
-
-Madame du Plessis avait un fils en Provence, et par lui pouvait éclairer
-les amis de madame de Sévigné sur ce qu'on devait penser de l'évêque de
-Marseille. Lorsque madame de Sévigné était à Paris, elle voyait tout
-différemment. Ces haines et ces rivalités de province lui paraissaient
-bien mesquines, et elle écrivait à sa fille: «Adhémar m'aime assez, mais
-il hait trop l'évêque et vous le haïssez trop aussi: l'oisiveté vous
-jette dans cet amusement; vous n'auriez pas tant de loisir si vous étiez
-ici[600].» Mais à l'époque dont nous nous occupons, madame de Sévigné
-était fort animée contre Forbin-Janson, et ne pouvait lui pardonner une
-conduite qu'elle eût trouvée fort légitime si elle n'avait nui qu'à ses
-seuls intérêts. Cette fois, son amour pour sa fille la rendit
-non-seulement injuste, mais ingrate. Ce fut lui, ce fut Forbin-Janson
-qui, dans les trois jours de son voyage à Marseille, lui fit les honneurs
-de la Provence avec un éclat, une grâce, une complaisance qu'elle ne peut
-s'empêcher de reconnaître dans ses lettres, et qui prouvent qu'il avait
-pour elle autant d'amitié que d'estime. Peut-être aussi le désir de se
-rendre agréable à l'amie de M. de Pomponne, qui, sans aucun doute, la lui
-avait recommandée, contribua-t-il à la conduite qu'il tint en cette
-circonstance. Elle fut flattée, mais non satisfaite, des prévenances dont
-elle était l'objet; elle y voyait de la duplicité; elle eut le tort de ne
-rien déguiser de ce qu'elle pensait. L'aigreur de ses paroles ne changea
-en rien les manières de l'évêque, et ne parut pas avoir altéré ses bons
-sentiments pour elle. Elle était femme, elle était mère; il la plaignit,
-et lui pardonna ses reproches. Du reste, elle peint vivement les plaisirs
-qu'elle éprouva pendant ce petit voyage. Elle fut enchantée de voir
-Marseille par un beau temps, mais qui ne dura guère. Avant d'y arriver,
-du haut de cette colline qu'on nomme _la Vista_, elle contemple avec
-admiration la ville, le port, la multitude des _bastides_ qui
-l'environnent, et la mer. «Je suis ravie, dit-elle, de la beauté
-singulière de cette ville. Je demande pardon à Aix, mais Marseille est
-bien plus joli, et plus peuplé que Paris à proportion; il y a cent mille
-âmes au moins: et de vous dire combien il y en a de belles, c'est ce que
-je n'ai pas le loisir de compter[601].»
-
- [600] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 353, édit. M.;
- t. II, p. 416, édit. G.--Sur Adhémar, le beau-frère de madame de
- Grignan, qui prit le nom de chevalier de Grignan, voyez la lettre
- du jeudi 22 décembre à midi, t. III, p. 127, édit. G.
-
- [601] _Lettres de madame_ RABUTIN-CHANTAL, _marquise_ DE SÉVIGNÉ,
- _à madame la comtesse de Grignan_, édit. de la Haye, 1726, t. I,
- p. 311. La date est: A Marseille, mercredi 1672; ajoutez 21
- décembre; t. III, p. 124, édit. G.; édit. 1734, t. II, p.
- 216.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 124, édit. G.; t. III, p.
- 54, édit. M. (Dans toutes ces éditions il faut compléter la date,
- et mettre Mercredi 21 décembre 1672, et transposer la lettre.)
-
-Elle paraît surtout charmée de ce mélange de costumes et de populations
-qui, pour une Parisienne et une femme de la cour, était en effet neuf et
-surprenant. «La foule des chevaliers qui vinrent hier voir M. de Grignan
-à son arrivée fut grande; des noms connus, des Saint-Herem, etc., des
-aventuriers, des épées, des chapeaux du bel air, une idée de guerre, de
-romans, d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers, d'esclaves, de
-servitude, de captivité: moi qui aime les romans, je suis transportée. M.
-de Marseille vint hier au soir; nous dînons chez lui; c'est l'affaire des
-deux doigts de la main[602].»
-
- [602] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 125, édit. G.; t. III, p.
- 55, édit. M.; édit. de la Haye, 1726, t. I, p. 311 (mercredi 21
- décembre). Dans toutes ces éditions la date est: Marseille,
- mercredi... 1672; ajoutez 21 décembre.
-
-Le lendemain jeudi, 22 décembre, elle écrit à sa fille deux fois dans la
-journée, à midi[603] et à minuit; et toujours l'évêque de Marseille
-l'accompagne. «Nous dînâmes hier chez M. de Marseille; ce fut un très-bon
-repas. Il me mena l'après-dîner faire les visites nécessaires, et me
-laissa le soir ici. Le gouverneur me donna des violons, que je trouvai
-très-bons; il vint des masques plaisants: il y avait une petite Grecque
-fort jolie: votre mari tournait autour. Ma fille, c'est un fripon. Si
-vous étiez bien glorieuse, vous ne le regarderiez jamais. Il y a un
-chevalier de Saint-Mesmes qui danse bien, à mon gré; il était en Turc; il
-ne hait pas la Grecque, à ce qu'on dit... Si tantôt il fait un moment de
-soleil, M. de Marseille me mènera _béer_.» Et dans la lettre écrite à
-minuit: «J'ai été à la messe à Saint-Victor avec l'évêque; de là, par
-mer, voir la Réale et l'exercice, et toutes les banderoles, et des coups
-de canon, et des sauts périlleux d'un Turc. Enfin on dîne, et après dîner
-me revoilà, sur le poing de l'évêque de Marseille, à voir la citadelle et
-la vue qu'on y découvre; et puis à l'arsenal voir tous les magasins et
-l'hôpital, et puis sur le port, et puis souper chez ce prélat, où il y
-avait toutes les sortes de musique.» Et c'est à la suite de cette petite
-fête qu'il lui avait donnée qu'elle eut le courage de lui faire des
-reproches sur l'affaire du courrier. «Il n'y a point de réponse,
-dit-elle, à ne pas me vouloir obliger dans une bagatelle, où lui-même,
-s'il m'avait véritablement estimée, aurait trouvé vingt expédients au
-lieu d'un.» Elle termine cependant en disant: «Soyez certaine que, quand
-je serais en faveur, il ne m'aurait pas mieux reçue ici[604].»
-
- [603] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, 1726,
- t. I, p. 313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1734, t. II, p. 218,
- édit. 1754, t. II, p. 321; t. III, p. 56, édit. M.; t. III, p.
- 126, édit. G. (Jeudi 22 décembre 1672).
-
- [604] _Lettres de_ MARIE RABUTIN-CHANTAL, édit. de la Haye, 1726,
- t. I, p. 315.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1734, t. II, p. 220;
- édit. 1754, t. III, p. 323; t. III, p. 58, édit. M.; t. III, p.
- 128, édit. G. Dans toutes ces éditions, la date est: A Marseille,
- jeudi à minuit 1672; il faut la compléter, et mettre Jeudi 22
- décembre, et transposer les deux lettres.
-
-Madame de Sévigné partit le lendemain vendredi, 23 décembre, à cinq
-heures du matin, pour se rendre à Grignan[605]. Elle revint à Aix avec sa
-fille, qui faillit de mourir en accouchant. On peut juger des angoisses
-de madame de Sévigné tant que dura le danger[606]. Probablement l'enfant
-ne vécut point, il n'en est nulle part fait mention.
-
- [605] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673), t. III, p. 149, édit.
- G.; t. III, p. 77, édit. M. C'est une lettre de madame de
- Coulanges. Conférez encore celle du 24 février, t. III, p. 73,
- édit. M.; t. III, p. 144, édit. G.
-
- [606] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 et 27 juillet 1673), t. III, p. 164
- et 168, édit. G.; t. III, p. 90 et 94, édit. M.--BUSSY-RABUTIN,
- _Lettres_, édit. 1737, t. I, p. 117, 118 et 121.
-
-Madame de Grignan fut cependant promptement rétablie, puisque, ayant
-accouché en mars, elle n'éprouvait plus au commencement d'avril, du mal
-qu'elle avait ressenti, qu'une grande lassitude[607].
-
- [607] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (10 avril 1673), t. III, p. 149 et 150,
- édit. G.; t. III, p. 78, édit. M.
-
-Madame de Sévigné passa à Aix, chez son gendre, tout l'hiver et une
-partie de l'été suivant.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-1673.
-
- Séjour de madame de Sévigné en Provence.--Des lettres qu'elle écrit
- à ses amis de Paris.--Des lettres qu'elle reçoit.--Nouvelles qui
- lui sont données par M. de la Rochefoucauld, madame de Coulanges,
- madame de la Fayette.--Levée du siége de Charleroi.--Crédit
- de madame Dufresnoy.--Occupations nombreuses de Louis XIV.--Ses
- égards pour la reine.--Il laisse madame de Montespan à
- Courtray.--Habileté de sa politique.--Il fait à cheval toute la
- campagne de 1673.--Madame de Coulanges se fait peindre.--Voit
- en secret madame Scarron.--Rendez-vous du beau monde chez la
- maréchale d'Estrées.--Détails sur cette dame,--sur madame de
- Marans,--la comtesse du Plessis, de Clérambault,--M. de
- Mecklembourg.--Congrès pour la pacification.--De madame de Monaco
- et du comte de Tott.--De l'abbé de Choisy en Bourgogne.--L'abbé
- Têtu déplaît à madame de Coulanges.--Madame de la Fayette.--De
- sa paresse à écrire.--Ses vapeurs, ses prétentions à dominer la
- société parisienne.--Le roi donne une rente à son fils.--Recherchée
- par le fils du prince de Condé.--Sa correspondance avec Briord
- quand M. le Duc est à l'armée.--Madame de la Fayette et sa société
- vont dîner à Livry.--Chez qui.--Nouvelles de conversions et
- d'aventures galantes.--Du marquis d'Ambres.--Sur le titre de
- _monseigneur_.--Influence personnelle de Louis XIV sur la politique
- et les destinées de l'Europe.--Alliance intime de Louis XIV et de
- Charles II.--On s'occupait dans le monde de ce qui se passait dans
- les deux cours.--De Montaigu.--De sa liaison avec la duchesse de
- Brissac.--De son mariage avec la comtesse de Northumberland.--Le roi
- prend Maëstricht.--La Trousse est envoyé en Bourgogne.--Sévigné
- reste à Paris.--Il obtient un congé.--Il devient amoureux de madame
- du Ludres.--Il a besoin d'argent.--Madame de la Fayette en demande
- pour lui à sa mère.--Question entre deux maximes, faite par madame
- de la Fayette à madame de Sévigné.--Détails sur la Rochefoucauld et
- sur son livre des _Maximes_.--Corneille donne _Pulchérie_, et Racine
- _Mithridate_.--Mort de Molière.
-
-
-Durant les quatorze mois des années 1672 et 1673, que madame de Sévigné
-se trouva réunie avec sa fille en Provence[608], on est privé du journal
-presque quotidien qu'elle lui transmettait, et qui nous instruit d'une
-foule de particularités importantes pour l'histoire de son siècle.
-
- [608] Quatorze mois et six jours. Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (mercredi 27 juillet 1672, jeudi 5 octobre 1673), t. III, p. 109
- et 176, édit. G.
-
-Mais l'âge n'avait rien fait perdre à madame de Sévigné de sa vive
-imagination et de la faculté qu'elle avait de se rendre présente à ses
-amis même lorsqu'elle en était séparée par de grandes distances, et de
-les intéresser à tout ce qui se passait autour d'elle. Aussi aimait-on à
-recevoir de ses lettres, et c'est une grande perte pour la littérature et
-l'histoire que la disparition de celles qu'elle écrivit, pendant son
-séjour en Provence, à son fils, à son cousin de Coulanges, à madame de la
-Fayette, à madame de Coulanges, à mademoiselle de Meri, sa cousine, sœur
-du marquis de la Trousse, qui transmettait les nouvelles de l'armée
-qu'elle recevait de son frère[609], et enfin au duc de la Rochefoucauld.
-Celui-ci, dont la réputation était grande comme bon juge des ouvrages
-d'esprit, auquel les Boileau, les la Fontaine, les Molière soumettaient
-leurs écrits, était plus charmé que tout autre à la lecture des lettres
-de madame de Sévigné, parce que, comme homme de cour, comme bel esprit,
-il appréciait mieux que tout autre le talent qui s'y montrait. Il
-commence ainsi la réponse à la première lettre qu'il reçut d'elle de
-Provence: «Vous ne sauriez croire le plaisir que vous m'avez fait de
-m'envoyer la plus agréable lettre qui ait jamais été écrite: elle a été
-lue et admirée comme vous le pouvez souhaiter; il me serait difficile de
-vous rien envoyer de ce prix-là[610].» Et madame de Coulanges lui écrit:
-«J'ai vu une lettre admirable que vous avez écrite à M. de Coulanges;
-elle est si pleine de bon sens et de raison que je suis persuadée que ce
-serait méchant signe à qui trouverait à y répondre. Je promis hier à
-madame de la Fayette qu'elle la verrait; je la trouvai tête à tête avec
-un appelé M. le duc d'Enghien [le fils du grand Condé]. On regretta le
-temps que vous étiez à Paris, on vous y souhaita: mais, hélas! ils sont
-inutiles les souhaits! et cependant on ne saurait s'empêcher d'en
-faire[611].»
-
- [609] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 133,
- édit. G.; t. III, p. 63, édit. M.
-
- [610] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 139, édit.
- G.; t. III, p. 69, édit. M.
-
- [611] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (20 mars 1673).
-
-Heureusement que l'on possède quelques-unes des réponses qui ont été
-faites aux lettres qu'elle écrivit de Provence à ses amis, et qu'on peut,
-par ces réponses, suppléer en partie aux lettres qu'elle aurait écrites à
-sa fille si elle n'avait pas été en Provence.
-
-Ces réponses sont de M. de la Rochefoucauld, de madame de Coulanges et de
-madame de la Fayette en dernier.
-
-Madame de Coulanges était la mieux placée pour donner des nouvelles. Son
-oncle le Tellier était malade: c'est chez lui que les courriers
-descendaient. C'est elle qui apprend à madame de Sévigné la levée du
-siége de Charleroi[612], qui valut à Montal une belle récompense, une
-lettre flatteuse de Louis XIV[613], et des lettres de félicitations de
-Bussy, qui, pour rentrer en grâce, ne laissait échapper aucune occasion
-de flatter les généraux en faveur[614].
-
- [612] Le 22 décembre 1672. Conférez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26
- décembre 1672), t. III, p. 133, édit. G.; t. III, p. 63, édit. M.
-
- [613] LOUIS XIV, _Mémoires militaires_ (Lettre de Compiègne, du
- 26 décembre 1672, au comte de Montal), t. III, p. 292.
-
- [614] BUSSY, lettre à Montal, datée de Chaseu le 6 janvier 1673,
- dans la suite des _Mémoires de_ BUSSY. Manuscrit (biblioth. de
- l'Institut), p. 1. Ce ms. renferme les années 1673-1676,
- inédites.
-
-Elle lui dit: «Nous avons ici madame de Richelieu; j'y soupe ce soir avec
-madame Dufresnoy; il y a grande presse chez cette dernière à la cour.»
-
-Il n'est pas étonnant qu'on se montrât très-empressé auprès de cette
-maîtresse de Louvois: le ministre était à l'apogée de sa puissance et de
-sa faveur. Louis XIV avait quitté le théâtre de la guerre, et y avait
-laissé Louvois, auquel il transmettait ses ordres de Compiègne et ensuite
-de Saint-Germain. Le roi continuait à diriger l'ensemble des opérations
-militaires et des négociations auxquelles elles donnaient lieu, et il
-entretenait personnellement et sans aucun intermédiaire une
-correspondance très-active avec son ministre, avec Turenne et avec Condé.
-Il se relevait souvent la nuit pour répondre à de longues dépêches de
-Louvois, écrites en chiffres; et il dictait ses réponses à mesure qu'on
-les déchiffrait. Il ne lui cachait rien; il lui donnait les instructions
-les plus étendues et un pouvoir absolu pour l'exécution de ses
-ordres[615]. La maladie de le Tellier lui occasionna un surcroît de
-travail, parce qu'il ne voulut confier à personne le secret des lettres
-que le courrier portait à ce ministre; et il se les faisait remettre pour
-y répondre lui-même.
-
- [615] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 261, 302. _Lettres de
- Louis XIV, relatives à la fin de la campagne de 1672._ (Du 19 au
- 30 décembre.)
-
-Charles II, son allié, lui était dévoué, et se conduisait par ses
-conseils. Louis XIV comprenait mieux que les ministres du roi
-d'Angleterre la constitution anglaise et la tactique parlementaire; ce
-fut lui qui empêcha Charles II de casser son parlement, et qui lui fit
-sentir la nécessité de le satisfaire. Ce fut lui qui donna à ce roi
-faible et dominé par la volupté une maîtresse française, mademoiselle de
-Kerouel, que Charles II fit duchesse de Portsmouth: Louis XIV la dota de
-la terre d'Aubigny-sur-Nière, et fixa d'avance le sort des enfants que le
-roi d'Angleterre pourrait en avoir, comme il aurait fait des siens
-propres[616].
-
- [616] _Lettre de_ COLBERT _à Louis XIV_ (mars 1673). _Lettres
- patentes du mois de décembre 1673_, portant donation de la terre
- d'Aubigny-sur-Nière à mademoiselle de Kerouel.--LOUIS XIV,
- _OEuvres_, t. VI, p. 451-456.
-
-Les historiens se sont mépris quand ils ont accusé Louis XIV d'avoir
-quitté l'armée par amour pour Montespan. Il crut que la reine était
-enceinte[617]; il la rejoignit et ne la quitta pas, soumettant même ses
-départs et le transport de sa cour d'un lieu dans un autre aux exigences
-de sa dévotion[618]. Lui-même aussi donna l'exemple de l'accomplissement
-des devoirs religieux. Le 1er avril (la veille du jour de Pâques en
-1673), il communia solennellement dans l'église paroissiale de
-Saint-Germain en Laye: dans le jardin des Récollets il toucha 800
-malades, et termina, à pied, ses stations du jubilé dans l'église des
-Augustins de la forêt[619]. Il avait laissé madame de Montespan à
-Courtray[620], et ne prenait d'autres distractions que celles de la
-chasse, le plus souvent dans les bois de Versailles. Aussitôt son arrivée
-à Saint-Germain, il écrivit à Louvois ces mots: «Il serait d'éclat d'agir
-pendant l'hiver[621];» et il donna des ordres pour attaquer en Flandre
-les Espagnols, qui avaient fourni au prince d'Orange des troupes et des
-canons[622]. Il était arrivé le 2 décembre (1672) à Saint-Germain, et il
-en repartit le 1er mai, accompagné de la reine, voyageant à cause d'elle
-à petites journées. Un heureux accouchement était pour lui d'un intérêt
-politique, et à cette considération il subordonnait toutes choses, même
-ses passions. Il n'arriva que le 15 à Courtray[623]. Il fit à cheval
-toute cette glorieuse campagne de 1673, dont il s'est complu à écrire
-lui-même l'histoire, comme la plus glorieuse de toutes celles qu'il ait
-faites.
-
- [617] _Lettre de madame_ DE LA ROCHE _au comte de Bussy, en date
- du 8 janvier 1673_. Dans la suite des _Mémoires de_ BUSSY (Mss.
- de la biblioth. de l'Institut), p. 8.
-
- [618] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 271, 273, 274, 299, 300 et
- 301.
-
- [619] _Gazettes_, année 1673; Paris, in-4º, 1674, p. 314.
-
- [620] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 15, édit. G.
-
- [621] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 262.
-
- [622] LOUIS XIV, _OEuvres_. Lettres à Louvois, datées de Verberie
- des 22 et 23 décembre, t. III, p. 271, 273, 274, 276.
-
- [623] LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 300, 301, 307.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 156, édit. G.; t. III, p. 84,
- édit. M.
-
-Madame de Coulanges donne à madame de Sévigné toutes les nouvelles qui
-peuvent l'intéresser; elle se fait peindre, pour envoyer son portrait à
-M. de Grignan, qui le lui avait demandé. Elle n'oublie pas de parler à
-madame de Sévigné de leur amie commune, madame Scarron, dont la vie
-mystérieuse occupait vivement la cour. «Aucun mortel, dit madame de
-Coulanges, n'a commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres; mais je
-me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela
-m'attire[624].»
-
- [624] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 134.
-
-Madame de Coulanges dit encore dans cette lettre: «Le rendez-vous du beau
-monde est les soirs chez la maréchale d'Estrées.» C'était la sœur du
-marquis de Longueval de Manicamp, la veuve de François-Annibal d'Estrées,
-frère de Gabrielle d'Estrées, la maîtresse de Henri IV. Ce fut à l'âge de
-quatre-vingt-treize ans que François-Annibal épousa en troisièmes noces
-mademoiselle de Manicamp. On ne doit pas confondre cette maréchale
-d'Estrées, dont parle madame de Coulanges, avec la fille de Morin le
-financier, laquelle fut aussi maréchale d'Estrées par son mariage avec le
-comte d'Estrées, fils d'Annibal. L'hôtel de celle-ci fut, plus longtemps
-encore que celui de sa belle-mère, le rendez-vous du beau monde à
-Paris[625].
-
- [625] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 64, édit.
- M.--_Ibid._ (6 mai 1676), t. IV, p. 280; il est fait mention de
- madame de Longueval, chanoinesse, sœur de la maréchale.--_Ibid._
- (14 février 1687), t. VII, p. 419, édit. G. Françoise de
- Longueval, chanoinesse de Remiremont, était aussi sa sœur.
- (Mardi, 9 avril 1689), t. VII, p. 69, édit. M. La femme du fils
- du maréchal d'Estrées le marin: c'est Marie-Marguerite Morin.
- Voyez SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, année 1714, t. XI, p.
- 176; et sur Morin, conférez Saint-Évremond, édit. 1753, in-12, t.
- I, p. 164; t. V, p. 70.
-
-De toutes les lettres adressées à madame de Sévigné pendant son séjour en
-Provence, celles de madame de la Fayette ressemblent le plus à celles de
-madame de Coulanges par la facilité du style et par l'intérêt des
-nouvelles qu'elles renferment. Madame de Coulanges et madame de la
-Fayette étaient très-liées, et faisaient leurs visites ensemble. Madame
-de Coulanges annonce que madame la princesse d'Harcourt, comme madame de
-Marans, tourne à la dévotion, et a paru sans rouge à la cour. Puis vient
-le mariage de la comtesse du Plessis, récemment veuve, avec le marquis de
-Clérambault, dont elle était amoureuse[626]. Cette comtesse du Plessis
-est cette petite-cousine de Bussy, dont mademoiselle d'Armentières et le
-comte de Choiseul font mention dans leurs lettres[627]. Elle suivit
-MADAME HENRIETTE en Angleterre, et était de retour de ce pays au 30 juin
-1670. Madame de Coulanges raconte encore sa visite au Palais-Royal, en
-compagnie avec madame de Monaco, chez MONSIEUR, qui lui fit beaucoup de
-caresses en présence de la maréchale de Clérambault. Cette dernière était
-gouvernante des enfants de MONSIEUR et une des plus singulières personnes
-de la cour: dans le tête-à-tête pleine d'esprit naturel, causant
-délicieusement; en société silencieuse par dédain du monde et par
-ménagement pour sa poitrine; aimant à jouer sans risquer de grosses
-sommes; riche et avare, dédaignant les modes, toujours en grand habit, et
-la dernière qui ait conservé l'usage du masque de velours noir pour
-conserver son teint, qui était fort beau[628]. Elle fut regrettée de
-MADAME lorsqu'elle perdit sa charge, et qu'on la sacrifia à madame de
-Fiennes, à madame de Grancey, au chevalier de Lorraine et à tous ces gens
-avides et corrompus qui gouvernaient et entouraient MONSIEUR; ce qui
-justifia bien son mépris pour le genre humain, dont l'accuse madame de
-Sévigné[629]. Quant à madame de Monaco, toujours belle et blanche, elle
-est, dit madame de la Fayette, «engouée de cette MADAME-ci comme de
-l'autre, et sa favorite[630].» Madame de la Fayette ridiculisait M. de
-Mecklembourg de ce qu'il était à Paris lorsque tout le monde était à
-l'armée[631]. Un congrès de toutes les puissances de l'Europe s'était
-formé pour parvenir à la pacification générale. La Suède, qui recevait
-des subsides de la France, avait été admise comme médiatrice. Elle envoya
-pour ambassadeur extraordinaire le comte de Tott, qui fut reçu avec
-beaucoup de distinction par Louis XIV. Sur le point de retourner dans son
-pays, le comte de Tott venait tous les jours voir madame de la Fayette et
-madame de Coulanges; tous les jours il parlait de madame de Sévigné, et
-des regrets qu'il avait de quitter Paris sans la voir[632]. Jeune, beau,
-noble dans ses manières, parlant français aussi facilement, aussi
-élégamment qu'aucun des courtisans de Louis XIV; grand joueur,
-dissipateur, galant et spirituel, de Tott, dit l'abbé de Choisy, était
-adoré et flatté par toutes les femmes[633]. Il revint à Paris l'année
-suivante, mais ce fut pour y mourir le dernier de sa noble race. M. de
-Chaulnes part, Langlade va en Poitou, Marsillac à Barréges. Madame de
-Coulanges annonce à madame de Sévigné tous ces départs, et aussi ceux de
-Vaubrun et de la Trousse; celui-ci est envoyé pour commander en
-Franche-Comté, sur la nouvelle qu'a eue le roi d'une révolte en ce pays.
-La Trousse s'afflige de n'avoir pu consoler madame de Coulanges de
-l'absence de tous ses amis; et comme elle n'a ni madame de Sévigné ni
-madame Scarron, elle ajoute plaisamment: «Je n'ai rien cette année de
-tout ce que j'aime; l'abbé Têtu et moi nous sommes contraints de nous
-aimer[634].» Ce vaporeux abbé, académicien, prédicateur, poëte, rimant
-des madrigaux et des poésies chrétiennes[635], recherchait trop les
-femmes pour que Louis XIV voulût consentir à en faire un évêque, malgré
-les instances qui lui furent faites à cet égard par les grandes dames de
-sa cour. Têtu fut surtout longtemps et fortement occupé de madame de
-Coulanges, qui se jouait de son amour et avec laquelle il rompit avec une
-sorte d'éclat[636].
-
- [626] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. XX, p. 341.
-
- [627] BUSSY, _Lettres_, t. III, p. 296; t. V, p. 87, 157, 160.
-
- [628] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 138,
- édit. G.
-
- [629] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 décembre 1679), t. VI, p. 238, édit.
- G.--DUCHESSE D'ORLÉANS, _Mémoires et fragments historiques_,
- 1832, in-8º, p. 18. Madame de Clérambault mourut en 1722.
-
- [630] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit.
- G.--_Ibid._, t. III, p. 88, édit. M.
-
- [631] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 138.
-
- [632] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février et 15 avril 1673), t. III,
- p. 142 et 151, édit. G.; t. III, p. 71 et 80, édit. M.--CHOISY,
- _Mémoires_, liv. IV, t. LXIII, p. 266.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t.
- III, p. 275.--_Gazettes_ de 1673; Paris, 1674, in-4º, p. 394. (Le
- 13 avril, le comte de Tott eut son audience de congé à
- Saint-Germain.)--MIGNET, _Négociations sous Louis XIV_, t. IV, p.
- 146.
-
- [633] _Recueil de gazettes nouvelles et extraordinaires_, 1675,
- in-4º, p. 712 (8 juillet 1674).--CHOISY, _Mémoires_, liv. IV, t.
- LXIII, p. 286.
-
- [634] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 142.
-
- [635] _Stances chrétiennes sur divers passages de l'Écriture
- sainte et des Pères_, 2e édit.; Paris, 1675, in-12 (173
- pages).--Cette seconde édition est anonyme sur le titre; mais
- l'auteur est nommé sur le titre de la 5e édition; Paris, 1703,
- in-12;--Recueil de gazettes nouvelles, ordinaires et
- extraordinaires; 1675, in-4º, p. 712, etc. (8 juillet 1674). Un
- musicien, nommé Oudot, mettait en musique les stances de l'abbé
- Têtu. Voyez le _Recueil des chansons historiques_ (Mss.
- Maurepas), t. VII, p. 83, et t. IV, p. 167.
-
- [636] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (28 juillet 1680), t. VII, p. 133, édit.
- G.; t. VI, p. 394, édit. M.--_Ibid._ (26 mai 1673), t. III, p.
- 156, édit. G.; t. III, p. 83, édit. M.
-
-Quoique madame de Sévigné se plaigne beaucoup de la paresse que madame de
-la Fayette met à lui répondre, cependant les lettres qui nous restent de
-celle-ci pendant le séjour de madame de Sévigné en Provence sont en plus
-grand nombre que celles de madame de Coulanges, et elles suffisent pour
-nous peindre l'existence de l'auteur de _Zaïde_ et de _la Princesse de
-Clèves_, sujette aux vapeurs, aux fièvres, à la migraine. On la voit sans
-cesse tourmentée par le désir de jouer un rôle brillant; elle s'y croyait
-appelée par son esprit et par ses liaisons avec les grands personnages
-auxquels elle plaisait. Elle aurait aussi voulu tenir le haut bout de la
-société dans Paris, remplacer les Rambouillet, les Sablé, les Choisy,
-précieuses nullement ridicules, qui avaient disparu de la scène du monde;
-mais sa déplorable santé et plus encore l'instabilité de son humeur s'y
-opposaient. Bien vue de Louis XIV, il fallait qu'elle parût de temps en
-temps à la cour, ce qui était pour elle une grande fatigue. M. de la
-Rochefoucauld annonce à madame de Sévigné que madame de la Fayette ne
-peut lui répondre, parce qu'elle était allée le matin à Saint-Germain
-pour remercier le roi d'une pension de cinq cents écus qu'on lui a donnée
-sur une abbaye[637], pension qui lui en vaudra mille avec le temps. «Le
-roi a même accompagné ce présent de tant de paroles agréables qu'il y a
-lieu d'attendre de plus grandes grâces.»
-
- [637] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673), t. III, p. 140, édit.
- G.; et t. III, p. 69, édit. M.--Conférez ci-dessus la 3e partie
- de ces _Mémoires_, chap. XIX, p. 391 à 393.
-
-M. le Duc, fils du prince de Condé, se plaisait beaucoup dans la société
-de madame de la Fayette: il allait fréquemment la voir; et quand il était
-à l'armée, elle entretenait une correspondance avec Briord, son premier
-écuyer, qui devint ambassadeur à Turin, fut envoyé à la Haye, et fait
-conseiller d'État d'épée. C'est par lui qu'elle apprend le plaisant trait
-de ce bourgeois d'Utrecht qui, voyant M. le Duc prendre, en sa présence,
-des familiarités un peu trop grandes avec sa femme jeune et jolie, lui
-dit: «Pour Dieu! monseigneur, Votre Altesse a la bonté d'être trop
-insolente[638].»
-
- [638] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 156, édit. G.;
- t. III, p. 84, édit. M. Toutes les éditions ont mis à tort
- _Briole_. L'éditeur des _Lettres de la Fayette_, collection de
- Léopold Collin, 3e édit., t. III, p. 23, a copié les éditeurs de
- Sévigné.--SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques_, édit. in-8º,
- 1829, t. I, p. 455; t. II, p. 364; t. III, p. 184; t. IV, p.
- 113.--LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 378. (Lettre du roi à
- Louvois, le 23 décembre 1672. Louis XIV envoie Briord au prince
- de Condé.)--Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 février 1674), t. III,
- p. 337.
-
-J'ai dit ailleurs combien le fils du grand Condé avait de goût pour
-embellir Chantilly, cette magnifique et royale demeure, et pour y
-organiser des fêtes[639]. Madame de la Fayette était invitée à toutes les
-fêtes que donnait M. le Duc. Elle alla à une de ses chasses en carrosse
-vitré, et la migraine l'empêcha de rendre compte à madame de Sévigné de
-ce _voyage de Chantilly_, qu'elle avait, dit-elle, commencé l'année
-passée, mais qu'elle ne put continuer, parce que la fièvre la prit sur le
-Pont-Neuf[640]. Mais, selon elle, «de tous les lieux que le soleil
-éclaire, il n'y en a point de pareil à celui-là;» et quand, par le triste
-bénéfice de l'âge, on a vu, au milieu de cette magnifique forêt, ce
-château, ces belles eaux, ces bosquets dans toute leur splendeur, on ne
-trouve rien là d'exagéré. Elle y resta six jours, et dit à madame de
-Sévigné: «Nous vous y avons extrêmement souhaitée, non-seulement par
-amitié, mais parce que vous êtes plus digne que personne du monde
-d'admirer ces beautés-là.» Le jour où madame de la Fayette écrivait cette
-phrase, qui n'était pas une flatterie[641], elle allait dîner à Livry
-avec MM. de la Rochefoucauld, Morangiès et Coulanges; il lui paraît
-étrange d'aller dans ce lieu sans madame de Sévigné. Le plus grand nombre
-des lecteurs doivent être également surpris que madame de la Fayette et
-ceux qui l'accompagnaient aillent dîner à Livry lorsque madame de Sévigné
-et son oncle en sont absents. Mais il faut se rappeler que l'abbaye de
-Livry n'était pas alors la seule maison où l'on dînât bien: Claude de
-Sanguin, seigneur de Livry, dont la terre fut par la suite érigée en
-marquisat, possédait au milieu de la forêt un très-beau château[642]; et,
-vu sa qualité de premier maître d'hôtel du roi, il devait avoir la
-prétention de donner au moins d'aussi bons dîners que l'abbé de
-Coulanges. Ce fut, à n'en pas douter, chez ce personnage que, vers la fin
-du mois de mai, lorsque les arbres de la forêt couvraient le sol de leurs
-ombres printanières, se rendirent tous ces amis de madame de Sévigné. Ils
-durent penser au temps où, jeunes, ils l'avaient vue dans ce même
-château, sous ces mêmes ombrages, avec son poëte Sanguin de
-Saint-Pavin[643].
-
- [639] LA BRUYÈRE, 1re édit. complète, 1845, p. 658, 659.
-
- [640] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 26 mai 1673), t. III, p. 152 et
- 154.
-
- [641] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 26 mai 1673), t. III, p. 156.
-
- [642] L'abbé LE BOEUF, _Hist. du diocèse de Paris_, t. VI, p.
- 204; _État de la France_, année 1678, p. 35.
-
- [643] _Poésies de Saint-Pavin et de Charleval_, 1769, p. 4 et
- 68.--Conférez le chap. VI de la 1re partie de ces _Mémoires_, 2e
- édit., p. 76-77.
-
-Cette même année (1673) la fête de Livry fut célébrée; on rendit le pain
-bénit, et sur ce sujet l'intarissable Coulanges chanta, pendant le repas,
-une longue chanson intitulée _le Pain bénit de Livry_, qu'il avait
-composée sur l'air populaire _Allons-nous à quatre_. Il y parle de madame
-de Sévigné, de son absence, prolongée par le plaisir qu'elle éprouve en
-contemplant sa fille, plaisir pareil à celui de la Niquée du roman
-d'_Amadis des Gaules_, qui fut enchantée en voyant Fleurize son amant.
-
- . . . . . . . . .
- Certaine marquise,
- Dit un garde-bois,
- Qu'on voyait tant autrefois,
- Où s'est-elle mise
- Depuis treize mois?
- Un moine s'avance,
- Qui répond: Hélas!
- Ne savez-vous pas
- Qu'elle est en Provence,
- Elle et ses appas?
- Elle est enchantée
- Auprès de Grignan,
- Et se plaît en la voyant
- Tout comme Niquée
- Voyant son amant[644].
-
-Madame de la Fayette et madame de Coulanges n'oublient ni l'une ni
-l'autre, dans leurs lettres, aucune de ces anecdotes satiriques ou
-galantes qui peignent les mœurs de la cour à cette époque. Dans les
-lettres de madame de Coulanges, c'est la princesse d'Harcourt qui a paru
-à la cour par pure dévotion. Nouvelle qui efface toutes les autres;
-Brancas (son père) en est ravi[645]. Dans les lettres de madame de la
-Fayette, c'est la Bonnetot dévote[646] qui ôte son œil de verre et ne
-met plus de rouge ni de boucles. Madame de Sévigné était au reste fort
-curieuse de ces sortes de nouvelles, et les provoquait par ses demandes.
-«Pour répondre à vos questions, lui écrit madame de la Fayette, je vous
-dirai que madame de Brissac [Gabrielle-Louise de Saint-Simon] est
-toujours à l'hôtel de Conti, environnée de peu d'amants, et d'amants peu
-propres à faire du bruit. Le premier président de Bordeaux est amoureux
-d'elle comme un fou. M. le Premier et ses enfants sont aussi fort assidus
-auprès d'elle[647].»
-
- [644] _Recueil de chansons choisies_, 1694, in-12, p.
- 16.--Seconde édit., 1698, t. I, p. 33; et _Chansons historiques_
- (Mss. de Maurepas), t. IV, p. 67 (année 1673).
-
- [645] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 décembre 1672), t. III, p. 135,
- édit. G.; t. III, p. 65, édit. M.
-
- [646] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit.
- G.
-
- [647] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 155, édit.
- G.--_Chansons historiques_ (Mss. Maurepas, Bibliot. royale), t.
- IV, p. 67 (année 1673).
-
-Puis après vient le scandaleux procès du marquis d'Ambres: «Je dois voir
-demain madame du Vill....; c'est une certaine ridicule à qui M. d'Ambres
-a fait un enfant; elle l'a plaidé, et a perdu son procès; elle conte
-toutes les circonstances de son aventure; il n'y a rien au monde de
-pareil; elle prétend avoir été forcée: vous jugez bien que cela conduit à
-de beaux détails[648].»
-
- [648] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161, édit.
- G.
-
-Ce n'est pas seulement le nom, mais toute l'existence de François Gelas
-de Voisin, marquis d'Ambres, qui se rattache à un changement de
-cérémonial et d'étiquette très-prononcé et à des modifications que le
-despotisme de Louis XIV introduisait dans les habitudes, sinon plus
-serviles, au moins plus respectueuses du langage. On écrivait
-_monseigneur le Dauphin_; mais en parlant de lui on ne disait jamais que
-_M. le Dauphin_; et ainsi pour les autres fils de France et princes du
-sang, ou les personnages moins élevés en dignité. Louis XIV décida qu'on
-dirait _monseigneur_ en parlant au Dauphin[649]. Cette innovation (à
-laquelle Montausier et quelques autres ne se conformèrent jamais) en
-amena beaucoup d'autres: d'abord pour les princes de la famille royale;
-puis, dans une assemblée du clergé, les évêques prirent une délibération
-par laquelle ils convinrent qu'en s'écrivant ils se donneraient
-mutuellement le titre de _monseigneur_[650]. Ils ne réussirent d'abord à
-se le faire donner que par le clergé séculier et subalterne; mais le
-temps, ce grand maître de l'usage, fit accorder généralement ce titre aux
-évêques. Ensuite, et successivement, les ducs, les maréchaux, les
-ministres secrétaires d'État[651], les intendants même prétendirent au
-titre de _monseigneur_; mais ceux auxquels l'ancienneté de la naissance,
-le grade ou la fierté naturelle du caractère donnaient de la répugnance
-pour cette exigence de l'usage refusaient de s'y conformer. A une époque
-où ce point d'étiquette était fixé, où personne ne songeait à s'en
-écarter, Saint-Simon se vante[652] de ne s'y être jamais conformé, même
-en parlant au duc d'Orléans régent, dont il était l'ami et le partisan,
-et d'avoir été le seul qui lui dît _Monsieur_.
-
- [649] Voyez la note de RICHELET sur l'épître dédicatoire des
- fables de LA FONTAINE au Dauphin, t. I, p. 2 de mon édit. des
- _OEuvres de la Fontaine_, édit. 1827.
-
- [650] SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. VII, p. 151, 152.
-
- [651] _Id._, _Mémoires_, t. II, p. 284-286.
-
- [652] _Id._, _Mémoires_, t. VII, p. 154.
-
-Le marquis d'Ambres, dont Saint-Simon blâme la hauteur, était de la même
-humeur que lui. Le père de ce marquis avait été fait chevalier des ordres
-du roi en 1633[653]. Colonel du régiment de Champagne en 1657, il fut
-ensuite, au moyen d'un payement de 200,000 francs, nommé lieutenant
-général pour le roi dans le gouvernement de Guyenne[654]. D'Albret, comte
-de Miossens, maréchal de France, était gouverneur de cette province.
-C'était à l'époque où les militaires d'un haut grade hésitaient à donner
-le _monseigneur_ aux maréchaux de France. Grignan, Lavardin, Beuvron et
-autres évitaient la difficulté en faisant écrire leurs femmes, leurs
-mères, leurs sœurs. Le marquis d'Ambres, plus franc ou plus fier, refusa
-net le _monseigneur_ au maréchal d'Albret[655]; et tous deux en
-appelèrent au jugement du roi sur ce différend. Le roi ordonna à d'Ambres
-de donner le titre de _monseigneur_ à d'Albret. Cette décision fut la loi
-à laquelle tout le monde se soumit. D'Ambres, dont elle choquait
-l'orgueil, en s'y conformant, écrivit à d'Albret une lettre insolente,
-qui lui attira une réponse de même sorte. Le résultat de cette querelle
-fut que d'Ambres quitta le service[656]. C'était, dit Saint-Simon, un
-«grand homme très-bien fait, très-brave homme, avec de l'esprit et de la
-dignité dans les manières.» Il fut despote dans ses domaines et à la
-cour, où il paraissait souvent, quoique froidement accueilli par le roi,
-auquel il survécut, ayant prolongé sa carrière jusqu'à l'âge de
-quatre-vingt-un ans[657].
-
- [653] _Id._, _Mémoires authent._, t. XVIII, p. 346.
-
- [654] ROUX DE ROCHELLE, _Histoire du régiment de Champagne_;
- Paris, Didot, 1839, in-8º, p. 411.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril
- 1671), t. I, p. 319, édit. M.
-
- [655] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (3 avril 1671), t. I, p. 411, édit. G.;
- t. I, p. 319, édit. M.
-
- [656] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 et 27 août 1675), t. IV, p. 29 et
- 69, édit. G.; t. III, p. 406, 433 et 434, édit. M.
-
- [657] Il mourut en 1721, sa femme en 1693.--SÉVIGNÉ, _Lettres_
- (1693), t. X, p. 446, édit. G.
-
-Ce n'était pas seulement par ses victoires, par la bravoure de ses
-troupes, par le génie de ses généraux et de ses marins que Louis XIV
-agitait toutes les puissances de l'Europe et pesait sur elles; c'était
-encore par l'activité de ses négociations, l'adresse et l'habileté de ses
-diplomates. Jamais toutes ces causes de succès n'agirent avec plus
-d'évidence et de force que durant les conférences de Cologne et dans tout
-le temps qui précéda la paix de Nimègue. Jamais monarque ne sut plus que
-Louis XIV profiter avec habileté de la bonne fortune; ce qui est
-peut-être plus rare que de savoir trouver des ressources contre la
-mauvaise. C'est bien à tort qu'en s'emparant des fautes de la vieillesse
-de Louis XIV on a voulu lui ravir la gloire due à ses belles années, et
-attribuer l'éclat de cette partie de son règne aux seuls grands hommes
-dont il savait s'entourer. Aujourd'hui que tout ce qu'il y a d'important
-à connaître de cette grande époque de notre histoire a été mis au jour,
-nous savons que tout aboutissait à ce roi; et si Condé, Turenne, Louvois
-lui soumettaient leurs idées pour la guerre; si Colbert, Louvois,
-Pomponne, le Tellier traitaient et préparaient les grandes affaires de
-l'intérieur et de l'extérieur, c'était lui seul qui ordonnait; lui seul
-répartissait le travail entre ses ministres, ses commandeurs, ses
-guerriers, ses chefs d'escadre; de sorte qu'aucun conflit d'autorité ne
-pouvait nuire à l'action du gouvernement. Il saisissait avec un coup
-d'œil d'aigle l'ensemble et les résultats des opérations militaires, les
-intérêts compliqués des différents États, s'attachant à connaître et à
-influencer les personnages qui les gouvernaient. Il ne confiait de ses
-secrets, de ses pensées, à ses serviteurs les plus dévoués, que ce qui
-leur était strictement nécessaire pour bien opérer dans les différentes
-affaires dont ils étaient chargés. Les deux puissances qu'il avait eu le
-talent d'enchaîner aux intérêts de la France étaient la Suède et
-l'Angleterre. Pour ce dernier pays, il avait employé toutes les
-ressources de l'intrigue, de la corruption; et il était parvenu à
-entraîner Charles II, ses ministres et ses ambassadeurs dans la sphère
-de son ambitieuse politique, contre les intérêts de l'Angleterre, contre
-la volonté du parlement anglais, affaibli dans son opposition à la
-couronne par le souvenir récent des dernières révolutions et dominé par
-la crainte d'en produire encore une nouvelle. Il résultait de cette
-situation des deux États une sorte d'alliance et de confraternité entre
-la cour de France et celle d'Angleterre; et la seconde imitait la
-première, beaucoup plus brillante et plus riche.
-
-Charles II, qui pendant l'usurpation de Cromwell avait passé en France sa
-jeunesse, conservait sur le trône ses inclinations pour les mœurs
-faciles, élégantes de ce pays. Sa cour, comme celle de Louis XIV, fut
-brillante, polie, remarquable par l'éclat des fêtes, des beautés qui y
-brillèrent; et elle fut aussi le théâtre de beaucoup d'intrigues
-amoureuses, auxquelles les courtisans se complaisaient, à l'exemple du
-monarque. Ces rapports de goûts, d'occupations, de divertissements
-contribuèrent à former les liens qui unissaient les souverains et la
-noblesse des deux pays: on s'occupait en France des aventures, des
-intrigues galantes d'Angleterre, comme en Angleterre de celles de France.
-
-Une des femmes qui avaient fait le plus de bruit à Paris, pour sa beauté,
-était la comtesse de Northumberland.
-
-Madame de la Fayette envoya, le 30 septembre 1672, à madame de Sévigné, à
-Aix, une lettre du comte de Sunderland, la chargeant de la faire remettre
-à la comtesse de Northumberland, à Aix. «M. de la Rochefoucauld, que le
-comte de Sunderland voit très-souvent, s'est chargé de lui remettre ce
-paquet. Comme vous n'êtes plus à Aix, ajoute-t-elle, je vous supplie
-d'écrire un mot à madame de Northumberland, afin qu'elle fasse réponse,
-et qu'elle vous mande qu'elle l'a reçu: vous m'enverrez sa réponse. On
-dit ici que si M. de Montaigu n'a pas un heureux succès de son voyage; il
-passera en Italie, pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux
-de madame de Northumberland qu'il court le pays. Mandez-moi un peu ce que
-vous verrez de cette affaire, et comme quoi il sera traité[658].»
-
- [658] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 décembre 1672), t. III, p. 137,
- édit. G.; t. III, p. 66, édit. M.
-
-Montaigu était alors l'amant de la duchesse de Brissac; il la négligea
-dès qu'il commença à faire sa cour à la comtesse de Northumberland[659].
-
- [659] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), t. III, p. 155, édit. G.;
- t. III, p. 83, édit. M.
-
-D'après ce que nous venons de dire des cours de France et d'Angleterre,
-on serait tenté de croire que le mystérieux paquet de l'ambassadeur
-anglais était relatif à une intrigue d'amour, et que le comte de
-Sunderland, qui avait succédé à Montaigu en qualité d'ambassadeur en
-France, était encore son rival à l'égard de la comtesse de
-Northumberland.
-
-Ces apparences n'avaient rien de réel. La réputation de la comtesse de
-Northumberland fut toujours intacte; et Robert Spencer, second comte de
-Sunderland, qui fut deux fois ambassadeur en France et deux fois premier
-ministre d'Angleterre, avait épousé une très-belle femme: c'était Anne
-Digby, fille du fameux lord Digby, comte de Bristol, dont Bussy a
-raconté, dans son libelle, les amours avec la duchesse de Châtillon[660].
-
- [660] _Madame de Sévigné and her contemporaries_; London, 1841,
- in-12, t. II, p. 236.--BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, p.
- 142 et 149, édit. avec l'estampe du salon de la Bastille, in-18
- de 258 pages.--HAMILTON, _Mémoires de Gramont_, t. I, p. 201 des
- _OEuvres_, édit. de Renouard, in-8º, 1802.
-
-Lord Digby, dont la vie si remplie d'aventures fut, selon l'expression
-d'Horace Walpole, une contradiction perpétuelle, avait été fort lié, au
-temps de la Fronde, avec le duc de la Rochefoucauld, et il ne manqua pas
-de lui recommander son gendre et sa fille. Celle-ci fut présentée à la
-cour de Louis XIV, où, parmi tant de femmes remarquables, sa beauté fit
-sensation[661].
-
- [661] _Recueil des gazettes de 1673_, p. 100 et 292, 28 janvier
- et 27 mai 1673.
-
-Il n'en fut pas ainsi de lady Northumberland, au jugement de madame de la
-Fayette, dont les appréciations, il faut le dire, sont presque toujours
-sévères et souvent peu bienveillantes quand il s'agit des personnes de
-son sexe. Dans sa lettre du 15 avril 1673, elle écrit à madame de
-Sévigné: «Madame de Northumberland me vint voir hier; j'avais été la
-chercher avec madame de Coulanges. Elle me parut une femme qui a été fort
-belle, mais qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne ni où
-il soit resté le moindre air de jeunesse: j'en fus surprise. Elle est
-assez mal habillée, point de grâce: enfin, je n'en fus point du tout
-éblouie. Elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit, ou, pour
-mieux dire, ce que je dis; car j'étais seule. M. de la Rochefoucauld et
-madame de Thianges, qui avaient envie de la voir, ne vinrent que comme
-elle sortait. Montaigu m'avait mandé qu'elle viendrait me voir; je lui ai
-fort parlé d'elle; il ne fait aucune façon d'être embarqué à son service,
-et paraît très-rempli d'espérance[662].»
-
- [662] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 avril 1673), t. III, p. 151, édit.
- G.; t. III, p. 79, édit. M.
-
-En effet, Montaigu partit le 24 mai, pour se rendre en Angleterre; lady
-Northumberland, deux jours après[663]. Elle le rejoignit à Titchefield,
-au château de Wriothesley, dans le Hampshire, où le mariage se fit.
-C'était le château de la famille de lady Northumberland, ou d'Élisabeth
-Wriothesley. Elle était la plus jeune des filles du lord trésorier
-Southampton, et sœur de l'héroïque épouse de ce Russell dont la mort fut
-un des crimes et une des plus grandes fautes du règne de Charles II.
-Ainsi, par les Russell lady Northumberland se trouvait alliée au marquis
-de Ruvigny, calviniste et mandataire des Églises réformées en mission,
-qui lui permit de rendre de grands services comme diplomate, lorsque
-Louis XIV n'était pas encore devenu intolérant et persécuteur. Élisabeth
-Wriothesley avait hérité des grands biens de son aïeul maternel; elle fut
-mariée très-jeune à Josselyn Percy, onzième comte de Northumberland. Les
-deux époux se rendirent à Paris pour raison de santé, accompagnés de
-Locke, leur médecin, devenu depuis si célèbre par ses ouvrages de
-métaphysique. Le comte continua son voyage jusqu'en Italie, et mourut à
-Turin de la fièvre, en 1670. Sa femme, restée à Paris, avait été confiée
-par lui aux soins de Locke et à Montaigu, alors ambassadeur d'Angleterre.
-Celui-ci mit toute son application à consoler la jeune et riche veuve,
-et, par ses assiduités et sa constance, parvint à se faire agréer d'elle
-comme époux. Elle mourut à quarante-quatre ans, en 1690. Montaigu fit un
-second mariage plus riche encore, et surtout plus extraordinaire. Il
-épousa la folle duchesse d'Albermale, dont il ne put obtenir le
-consentement qu'en lui faisant croire qu'il était l'empereur de la
-Chine[664]. Il lui fit rendre tous les honneurs comme à une véritable
-impératrice de Chine, et la retint renfermée dans ce même hôtel de
-Montaigu, si célèbre depuis qu'il est devenu le Musée britannique[665]
-(_British Museum_).
-
- [663] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (26 mai 1673), tom. III, p. 155, édit.
- G.--MIGNET, _Négociations sous Louis XIV_, t. IV, p.
- 238.--LALLY-TOLENDAL, _Biographie universelle_, t. XXXIX, p. 343,
- article _Bussy_.
-
- [664] _Madame de Sévigné and her contemporaries_; London, t. II,
- p. 219-222-229.
-
- [665] Sur Ralph Montaigu, conférez encore BUSSY, _Amours des
- Gaules_, et les _Mémoires de Gramont_, t. I, p. 132 et 341 des
- _OEuvres d'_HAMILTON, édition in-8º; Paris, Renouard, 1812.
- _Memoirs of count Gramont_; London, 1809, in-8º, t. I, p. 209,
- 277; t. III, p. 131.
-
-Que faisait Sévigné tandis que sa mère était en Provence; que son parent
-le marquis de la Trousse quittait Paris pour commander en Bourgogne; que
-Louis XIV laissait Saint-Germain et Versailles, allait sans Turenne ni
-Condé, mais assisté de Vauban, assiéger et prendre la forte place de
-Maëstricht[666]? Sévigné, ennuyé des fatigues de la guerre, demandait un
-congé qu'il était bien sûr d'obtenir, puisqu'il employait, pour le
-solliciter, l'intermédiaire de madame de Coulanges, très-désireuse de
-conserver auprès d'elle ce jeune et aimable _guidon_[667]. Avec elle, il
-allait dîner chez la duchesse de Richelieu; il allait voir les nouvelles
-pièces au théâtre: _Mithridate_, _Pulchérie_; il l'accompagnait à
-Saint-Germain, ainsi que madame de la Fayette; et toutes deux,
-très-satisfaites de pouvoir disposer d'un tel cavalier, donnent de ses
-nouvelles à sa mère, et font son éloge. Et comme il lui fallait toujours
-un attachement de cœur, ce n'était plus d'une actrice ou d'une femme
-philosophe, aux appas surannés, qu'il était épris, mais de la belle
-madame du Ludres, cette chanoinesse de Poussay, si affectée dans son
-parler, si coquette, dame d'honneur de la reine et amie de madame de
-Coulanges. Elle n'avait pas encore attiré les regards du roi[668], et le
-chevalier de Vivonne et le chevalier de Vendôme se disputaient alors ses
-faveurs. Mais madame de la Fayette jugeait de Sévigné comme Ninon: «Votre
-fils, écrit-elle à sa mère, est amoureux comme un perdu de mademoiselle
-de Poussay; il n'aspire qu'à être aussi transi que la Fare[669].» M. de
-la Rochefoucauld dit que l'ambition de Sévigné est de mourir d'un amour
-qu'il n'a pas, «car nous ne le tenons pas, ajoute-t-il, du bois dont on
-fait les passions[670].»
-
- [666] _Campagne de Louis XIV en 1673, écrite par lui-même_, dans
- les _OEuvres_, III, p. 339, 392. Cette place fut prise le 30
- juin.
-
- [667] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février 1673), t. III, p. 143, édit.
- G.; t. III, p. 72, édit. M.--_Ibid._ (20 mars 1673), t. III, p.
- 147, édit. G.; t. III, p. 76, édit. M.
-
- [668] _Recueil de chansons historiques_ (Mss. Maurepas), vol. IV,
- p. 57.
-
- [669] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 février 1673, _post-scriptum_ de
- madame de la Fayette dans une lettre de la Rochefoucauld), t.
- III, p. 141, édit. G.; t. III, p. 71, édit. M.--LA FARE,
- _Mémoires_, p. 125, dans la notice par M. Monmerqué.
-
- [670] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (19 mai 1673), t. III, p. 153, édit. G.;
- t. III, p. 81, édit. M. (Lettre de madame de la Fayette.)
-
-Cependant un autre motif que son amour pour madame du Ludres retenait
-Sévigné dans la capitale plus longtemps peut-être qu'il ne l'aurait
-voulu: c'était le besoin d'argent. Sans avoir aucun vice ou aucun goût
-ruineux, il avait peu d'ordre; et sa mère lui ayant déjà avancé de fortes
-sommes pour l'acquisition de sa charge de _guidon_ et pour ses équipages,
-il n'osait plus rien réclamer. Aussi, malgré l'intimité qui régnait entre
-elle et lui, il crut devoir lui faire cette demande par l'intermédiaire
-de madame de la Fayette et de d'Hacqueville. La manière un peu sévère
-dont madame de la Fayette rappelle à son amie qu'elle est beaucoup plus
-prodigue pour sa fille que pour son fils prouve que l'on aimait moins la
-sœur que le frère, et que, comme tous les amis de madame de Sévigné,
-madame de la Fayette désapprouvait l'excessive faiblesse et la
-continuelle admiration de son amie pour madame de Grignan:
-
-«Je ne vous puis dire que deux mots de votre fils: il sort d'ici; il
-m'est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses raisons sur
-l'argent: elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de les expliquer
-fort au long, car vous voyez, d'où vous êtes, la dépense d'une campagne
-qui ne finit point. Tout le monde est au désespoir et se ruine: il est
-impossible que votre fils ne fasse pas un peu comme les autres; et, de
-plus, la grande amitié que vous avez pour madame de Grignan fait qu'il en
-faut témoigner à son frère. Je laisse au grand d'Hacqueville à vous en
-dire davantage[671].»
-
- [671] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 février 1673), t. III, p. 145, édit.
- G.; t. III, p, 74, édit. M. (Lettres de madame de la Fayette.)
-
-Madame de la Fayette gourmande aussi sur ses exigences madame de Sévigné,
-qui mettait en doute son amitié, parce qu'en raison de sa paresse
-naturelle elle négligeait de lui répondre. «Je suis très-aise, lui écrit
-madame de la Fayette, d'aimer madame de Coulanges à cause de vous.
-Résolvez-vous, ma belle, de me voir soutenir toute ma vie, de toute la
-pointe de mon éloquence, que je vous aime plus encore que vous ne
-m'aimez. J'en ferais convenir Corbinelli en un quart d'heure[672]; et vos
-défiances seules composent votre unique défaut et la seule chose qui peut
-me déplaire en vous. M. de la Rochefoucauld vous écrira[673].»
-
- [672] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 160, édit.
- G.
-
- [673] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 juin 1673), t. III, p. 159, édit G.;
- t, III, p. 86, édit. M.
-
-La Rochefoucauld n'écrivit pas aussitôt qu'il l'avait promis; car il se
-sert encore de la plume de madame de la Fayette pour consulter madame de
-Sévigné et aussi Corbinelli, sur une pensée qu'il avait probablement le
-projet d'insérer dans son livre de _Réflexions ou Sentences et Maximes
-morales_. Il en avait déjà publié trois éditions: la seconde, avec des
-corrections et des retranchements; la troisième, corrigée et
-augmentée[674]; il en fut de même des trois éditions qui suivirent. La
-Rochefoucauld avait fait de la composition de ce petit livre l'amusement
-des loisirs de sa vieillesse; il y faisait participer sa société intime,
-et surtout madame de la Fayette. N'ayant reçu durant les guerres civiles
-qu'une éducation imparfaite[675], il était beaucoup moins lettré que son
-amie; mais, par la tournure de son esprit et par son expérience du monde,
-il était plus capable de peindre l'homme corrompu des cours et de rédiger
-avec concision et finesse le code honteux de leur morale que tous les
-gens de lettres et toutes les femmes spirituelles dont il était entouré.
-Il craignait toujours de trop grossir son recueil; et il essayait en
-quelque sorte l'effet de ses réflexions sur le public de son choix. Il
-acceptait différentes rédactions des mêmes pensées avant de les admettre
-à la publication. Segrais, auquel il soumettait la copie de chacune des
-éditions, dit qu'il y a des maximes qui ont été changées plus de trente
-fois[676].
-
- [674] _Réflexions ou Sentences et Maximes morales_; à Paris, chez
- Claude Barbin, 1665, in-12 (150 pages, 316 maximes).--_Ibid._,
- 1666, in-12 (118 pages, 302 maximes).--_Ibid._, 1671 (132 pages,
- 341 maximes), 3e édition, revue, corrigée et augmentée.
-
- [675] SEGRAIS, _Mém. et anecdotes_, dans les _OEuvres diverses_;
- Amsterdam, 1723, in-12, t. I, p. 12.--_Ibid._, Paris, 1755, t.
- II, p. 12.
-
- [676] SEGRAIS, _OEuvres diverses_; Amsterdam, 1723, in-12, t. I,
- p. 121.--_Ibid._, Paris, 1755, t. II, p. 111 et 112.--HUET,
- _Commentarius de rebus ad eum pertinentibus_, lib. V, p. 316.
-
-Madame de la Fayette termine ainsi une de ses lettres à madame de
-Sévigné: «M. de la Rochefoucauld se porte très-bien; il vous fait mille
-et mille compliments, et à Corbinelli. Voici une question entre deux
-maximes:
-
- On pardonne les infidélités, mais on ne les oublie pas.
- On oublie les infidélités, mais on ne les pardonne pas.
-
-«Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous aimez
-pourtant toujours, ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous aime
-toujours[677]?» Et pour expliquer le sens de cette question entre deux
-maximes, question pourtant assez claire, madame de la Fayette dit qu'il
-s'agit ici d'infidélités passagères. Quant aux deux maximes, le choix de
-madame de Sévigné ne pouvait être douteux; mais, pour répondre à la
-subtile question que lui pose madame de la Fayette, une chose lui
-manquait, l'expérience; et elle pouvait, je pense, en renvoyer la
-décision à son amie. La Rochefoucauld avait déjà inséré dans la troisième
-édition cette maxime: «On pardonne tant que l'on aime[678].» Il ne
-parlait nulle part, dans cette édition, de l'infidélité entre amants.
-Dans la quatrième, il n'inséra aucune des deux maximes que rapporte ici
-madame de la Fayette; mais il en ajouta quatre nouvelles qui concernent
-«cette faute considérable en amour,» pour nous servir de l'expression
-qu'emploie madame de la Fayette dans sa lettre[679].
-
- [677] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 161-162,
- édit. G.; t. III, p. 88 et 89, édit. M.
-
- [678] LA ROCHEFOUCAULD, _Réflexions ou Sentences et Maximes
- morales_; Paris, Claude Barbin, 1671, p. 123, no 330.
-
- [679] LA ROCHEFOUCAULD, _Réflexions ou Sentences et Maximes
- morales_, 4e édition, revue, corrigée et augmentée depuis la
- troisième; Paris, Claude Barbin, 1675, in-12, p. 131, 132, 139,
- nos 359, 360, 381.
-
-Les deux correspondantes de madame de Sévigné ne pouvaient, en
-l'instruisant des nouvelles du grand monde, lui laisser ignorer celles
-qui intéressaient la littérature. Au théâtre, deux pièces nouvelles
-avaient été jouées, et formaient événement; elles étaient de deux grands
-auteurs, entre lesquels se partageaient alors le public, la cour et
-l'Académie. Corneille avait fait jouer _Pulchérie_, et Racine
-_Mithridate_[680]; alors madame de Coulanges écrit à madame de Sévigné:
-«_Mithridate_ est une pièce charmante: on y pleure; on y est dans une
-continuelle admiration; on la voit trente fois, on la trouve plus belle
-la trentième fois que la première. _Pulchérie_ n'a point réussi[681];» et
-madame de la Fayette: «M. de Coulanges m'a assuré qu'il vous enverrait
-_Mithridate_.» Madame de Sévigné, avant d'aller rejoindre madame de
-Grignan, sept mois avant la représentation de _Pulchérie_, lui avait
-écrit, en lui envoyant la tragédie de _Bajazet_: «Je suis folle de
-Corneille; il nous donnera encore _Pulchérie_, où l'on reverra
-
- La main qui crayonna
- La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna.
-
-Il faut que tout cède à son génie[682].» Madame de Sévigné, lorsqu'elle
-écrivait ces lignes, avait-elle entendu une lecture de _Pulchérie_? Je le
-crois. Quoique Voltaire assure que cette tragédie est inférieure à ce que
-Coras, Bonnecorse et Pradon ont jamais fait de plus plat, il n'est pas
-moins vrai que Corneille a laissé dans cette pièce de nombreuses traces
-de son génie mourant. Il a su, dans le rôle de _Pulchérie_, faire parler
-l'amour avec cette élévation de sentiment et de fierté héroïque qui
-plaisait tant aux dames de l'hôtel de Rambouillet et aux héroïnes de la
-Fronde, tandis que Racine avait affadi, par le langage doucereux et
-galant de la cour de Louis XIV, le rôle de Mithridate, tracé par lui avec
-une admirable vigueur[683]. _Pulchérie_ néanmoins n'eut pas un grand
-succès. Racine, qui venait d'être reçu à l'Académie française, avait pu
-faire représenter sa tragédie par les excellents comédiens de l'hôtel de
-Bourgogne, tandis que Corneille fut obligé de confier la sienne à des
-acteurs médiocres, sur le théâtre du Marais, situé dans un quartier qui
-avait passé de mode. Mais comme ce quartier était habité par beaucoup de
-personnes de l'ancienne société, qui, de même que madame de Sévigné, y
-avaient passé leur jeunesse, Corneille devait y conserver beaucoup de
-partisans; ceux de Racine, au contraire, étaient principalement dans le
-faubourg Saint-Germain et le quartier du Louvre. La pièce de Corneille
-se soutint pendant quelque temps au théâtre, et même s'y maintint
-quelques années encore après la nouveauté[684]. _Pulchérie_ aurait pu
-dire aux spectateurs qui l'avaient applaudie et aux critiques qui en ont
-parlé avec tant de mépris:
-
- . . . . . . . Je n'ai pas mérité
- Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
-
- [680] Les frères PARFAICT, _Hist. du théâtre françois_, t. XI, p.
- 243 et 253.
-
- [681] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 février et 20 mars 1673), t. III, p.
- 143 et 149, édit. G.; t. III, p. 72 et 77, édit. M.--_Pulchérie_
- fut jouée en novembre 1672, _Mithridate_ en janvier 1673.
- _Mithridate_, tragédie par M. Racine; Paris, Claude Barbin, 1673,
- in-12; achevé d'imprimer le 16 mars 1673 (81 pages). Les deux
- pièces parurent imprimées presque en même temps. _Pulchérie_,
- comédie héroïque, 1673, in-12 (72 pages).
-
- [682] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (9 mars 1672), t. II, p. 420, édit. G.;
- t. II, p. 356, édit. M.
-
- [683] RACINE, _Mithridate_, act. II, scène IV, t. II, p. 186,
- édit. 1687, in-12. _Mithridate_, tragédie de M. RACINE; Paris,
- Claude Barbin, 1673 (81 pages, sans la _Préface_ de sa vie,
- achevée d'imprimer le 15 mars 1673), p. 26.--CORNEILLE,
- _Pulchérie_, acte I, scène I, t. V du _Théâtre de Corneille_, p.
- 325 de l'édition de 1692, la seule bonne.
-
- [684] Les frères PARFAICT, _Hist. du théâtre françois_, t. XI, p.
- 246; FRANÇOIS DE NEUFCHATEAU, _l'Esprit du grand Corneille_,
- 1819, in-8º, p. 370 et 371.
-
-Mais dans les lettres que madame de Coulanges et madame de la Fayette
-adressèrent à madame de Sévigné tandis qu'elle était à Aix, nous
-cherchons en vain la mention de l'événement le plus désastreux pour la
-littérature et le théâtre, mention qui aurait dû précéder la lettre sur
-la représentation de _Pulchérie_. Le haut justicier, le hardi
-flagellateur des travers et des ridicules de son temps, le grand amuseur
-du grand roi, Molière, n'était plus; il avait succombé, à l'âge de
-cinquante et un ans, à la double passion d'auteur et d'acteur comique,
-dont l'attrait invincible l'avait, dès l'âge de puberté, entraîné loin du
-toit paternel.
-
-La littérature et le théâtre ne firent jamais une perte plus grande et
-plus généralement sentie; il semblait que ce fin discernement, ce
-spirituel bon sens, cette humeur joviale, satirique et bouffonne qui
-distinguent le peuple français s'ensevelissaient dans la tombe où était
-renfermé cet homme.
-
-Louis XIV rendit une ordonnance spéciale pour protéger contre la rapacité
-des comédiens de campagne la dernière œuvre de Molière, _le Malade
-imaginaire_[685], et versa ses bienfaits sur sa troupe, qui par cette
-mort fut menacée de désorganisation; mais elle se reforma, et se
-transporta du Palais-Royal dans la rue Mazarine[686]. Cependant Louis XIV
-ne voulut pas user de son autorité pour protéger contre les ressentiments
-de l'Église les restes mortels d'un homme qu'il regretta toute sa vie. La
-voix imposante de Bourdaloue se faisait entendre fréquemment dans la
-chaire de Saint-Germain en Laye[687], et le clergé s'opposait aux
-amusements du théâtre, comme contraires aux bonnes mœurs. Molière était
-nommément l'objet de ses attaques, parce que, par son génie, il était
-parvenu à inspirer au monarque et à toutes les classes de la nation (car
-il écrivit pour tous) le goût le plus vif pour la comédie. En cela le
-clergé remplissait un devoir, et Louis XIV le sentait bien; mais il ne
-put jamais faire ce sacrifice à sa conscience: il aima toujours le
-spectacle et la musique; et Molière et Lulli furent les deux hommes dont
-il ressentit le plus vivement la perte[688].
-
- [685] J. TASCHEREAU, _Hist. de la vie et des ouvrages de
- Molière_, 3e édit., 1844, in-12, p. II de la Préface.
-
- [686] Les frères PARFAICT, _Histoire du théâtre françois_, 1747,
- in-12, p. 284.
-
- [687] _Sermons du P._ BOURDALOUE _pour l'Avent_, 6e édition,
- 1733, in-12. Ce volume contient deux _Avents_, tous deux prêchés
- devant le roi.
-
- [688] LE GALLOIS DE GRIMAREST, _Addition à la vie de Molière_,
- 1706, in-12, p. 62, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie
- et des œuvres de Molière_, 3e édit., p. 203.
-
-L'abbé d'Aubignac, docteur en droit canonique, fit un livre pour réfuter
-l'écrit que Nicole, en 1659, avait publié contre les théâtres; mais
-l'abbé d'Aubignac composait lui-même des pièces, et d'ailleurs il
-n'avait, pour défendre une telle cause, ni l'éloquence de Bourdaloue ni
-le savoir de Bossuet[689]. Aux ministres de la religion est venu se
-joindre, comme antagoniste de Molière et de la comédie, le plus éloquent,
-le plus dialecticien des sophistes du XVIIIe siècle et le plus dangereux
-ennemi du christianisme. Jean-Jacques Rousseau a été plus loin peut-être,
-dans ses attaques contre Molière et la comédie, que Nicole, Bourdaloue et
-Bossuet; et cependant l'admiration pour le génie de Molière n'a cessé de
-s'accroître; jamais nous n'avons été plus généralement, plus constamment,
-plus fortement dominés par la passion du théâtre. Les licences contre les
-bonnes mœurs, si justement reprochées à Molière, n'ont fait depuis,
-malgré les efforts des pasteurs de l'Église, des moralistes et
-quelquefois des gouvernements, qu'usurper une large part sur la scène
-française: ces licences sont parvenues à un degré de dévergondage tel
-qu'il faut, dans les temps qui ont précédé la renaissance des lettres en
-Europe, reculer jusqu'au siècle d'Aristophane pour trouver des exemples
-qui les égalent.
-
- [689] L'abbé D'AUBIGNAC, _Dissertation sur la condamnation des
- théâtres_; Paris, 1666, in-12.--BOSSUET, _Maximes et réflexions
- sur la comédie_; 1694, in-12, p. 18 et 19.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-1673.
-
- Séjour de madame de Sévigné à Grignan.--Fête donnée à Grignan le 23
- juillet, en réjouissance de la prise de Maëstricht par Louis
- XIV.--Causes de l'interruption de la correspondance entre Bussy et
- madame de Sévigné.--Bussy continue toujours à solliciter sa rentrée
- au service.--Sa liaison avec l'abbé de Choisy.--Liaison de l'abbé de
- Choisy avec madame Bossuet.--Bruit auquel cette correspondance donne
- lieu.--Elle cesse par la faute de Bussy.--Bussy cherche à marier sa
- fille aînée; le marquis de Coligny et le comte de Limoges se
- présentent.--Correspondance du comte de Limoges avec Bussy.--Bussy
- obtient la permission d'aller à Paris pour ses affaires.--Il renoue
- sa correspondance avec madame de Sévigné, avec la marquise de
- Courcelles et avec Corbinelli.--Attachement de Corbinelli
- pour madame de Sévigné.--Des personnes qui s'intéressent à
- Corbinelli.--Pourquoi il ne pouvait parvenir à rien.--Sa
- philosophie.--Ses sentiments religieux.--Ouvrage qu'il avait
- composé.--Il s'applique à l'étude de la philosophie de
- Descartes.--Proposition de madame de Grignan sur la liberté de
- l'âme.--Bien démontrée, selon Corbinelli, dans le traité de
- Louis de la Forge sur _l'esprit de l'homme_.--Détails sur ce
- traité.--Influence de la philosophie de Descartes à cette
- époque.--Caractère de cette philosophie. Elle se perd dans le
- mysticisme, et prépare le règne de la philosophie sensualiste.--De
- ses partisans et de ses adversaires.--Les femmes prennent part à ces
- hautes discussions.--De mademoiselle du Pré et de madame de la
- Vigne, et de leur correspondance avec Bussy.--Arrêt burlesque de
- Boileau.--Jugement sur le livre de Louis de la Forge.--Philosophie
- de madame de Sévigné.--Ses opinions religieuses sont puisées dans
- saint Augustin et dans les écrits des jansénistes.--Ses objections
- contre le cartésianisme.--Résultat des conférences tenues à Grignan
- sur ces graves matières.--Madame de Sévigné se confirme dans ses
- croyances.--Madame de Grignan devient sceptique;--Corbinelli, dévot
- mystique.--Le livre des maximes de Corbinelli.--Sa liaison avec
- madame le Maistre.--Le séjour de Grignan devait peu plaire à madame
- de Sévigné.--Elle se prépare à partir, et à retourner à Paris.
-
-
-Madame de Sévigné avait tout le loisir de s'intéresser aux nouvelles du
-monde, de la littérature et du théâtre. Lorsqu'elle reçut les lettres de
-madame de Coulanges et de madame de la Fayette dont nous avons parlé,
-elle ne voyageait plus, elle ne s'occupait plus de la Provence ni des
-Provençaux; elle n'était plus à Aix, elle était à Grignan. Le lieutenant
-général gouverneur s'y était transporté pour y passer la belle saison, et
-madame de Sévigné jouissait encore, sans aucune jalouse distraction, du
-bonheur de s'entretenir avec sa fille à tout instant du jour, de la voir
-agir et commander dans son château, entourée de ses vassaux et de sa
-noble famille.
-
-Après la prise de Maëstricht par Louis XIV, la joie fut telle à Paris que
-l'on alluma des feux et qu'on chanta le _Te Deum_ sans aucun ordre de
-l'autorité. Ces démonstrations d'enthousiasme pour le succès des armes
-françaises furent imitées dans presque toutes les villes du royaume[690].
-Dans une des gazettes du mois d'août, on lit l'article suivant[691]:
-
-«A GRIGNAN, en Provence, le 23 juillet, le comte de Grignan fit chanter
-le _Te Deum_, par deux chœurs de musique, dans l'église collégiale, où
-il se trouva avec plusieurs personnes de qualité; et sur le soir il
-alluma dans la place publique un grand feu qu'il avait fait préparer, et
-qui fut exécuté aux fanfares des trompettes et avec décharge de canons.»
-
- [690] _Lettre de_ COLBERT _à Louis XIV_, Paris, 4 juillet 1673,
- dans LOUIS XIV, _OEuvres_, t. III, p. 413.
-
- [691] _Gazettes_, _Recueil de l'année 1673_, in-4º, 1674, p. 755
- et 756.
-
-Madame de Sévigné assista à cette fête avec tous les habitants de
-Grignan: huit jours auparavant elle avait, par une lettre datée de ce
-lieu, renoué sa correspondance avec Bussy, interrompue depuis un an[692].
-
- [692] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet 1673), t. III, p. 164, édit.
- G.; t. III, p. 90, édit. M.
-
-Cette interruption s'explique facilement. Les guerres interminables dans
-lesquelles Louis XIV se trouvait engagé par ses ambitieux desseins
-avaient persuadé à Bussy que tôt ou tard on aurait besoin des talents
-militaires et de la bravoure qu'on lui connaissait, et que, s'il ne
-revenait pas en faveur, on se trouverait en quelque sorte forcé, par le
-manque de bons généraux, de l'employer à son grade. Aussi cherchait-il à
-se mettre en état que le roi le fît sans répugnance; il tâchait de se
-faire des appuis parmi ceux qui entouraient le monarque, et il
-entretenait pour cet effet une nombreuse correspondance[693]. Des
-fragments de ses Mémoires à la louange du roi, des sonnets, des rondeaux,
-des madrigaux étaient surtout envoyés par lui au duc de Saint-Aignan, qui
-aimait et admirait les productions de son esprit et qui lui-même
-composait des vers plus médiocres que les siens[694]. Dans la galerie de
-son château Bussy avait un grand portrait de Louis XIV à cheval,
-au-dessous duquel il avait mis cette inscription:
-
- LOUIS QUATORZIÈME, ROY DE FRANCE,
- ARBITRE DE L'EUROPE,
- FORT CONSIDÉRÉ ET MÊME CRAINT
- DANS LES AUTRES PARTIES DU MONDE,
- AIMABLE ET TERRIBLE,
- LE PLUS BRAVE ET LE PLUS GALANT
- PRINCE DE LA TERRE[695].
-
- [693] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, t. IV et V; Paris, 1737, _Suite
- des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, Mss. de la biblioth. de
- l'Institut.
-
- [694] BUSSY, _Mém. mss._ (25 mars 1673), p. 21 verso (4 avril
- 1674), t. V, p. 331.
-
-La correspondance qu'il avait continuée assidûment avec sa cousine lui
-était doublement intéressante, non-seulement parce qu'il n'avait jamais
-cessé d'être charmé de sa personne et de son esprit, mais aussi parce
-que, par le grand nombre d'amis qu'il lui connaissait et par ses liaisons
-avec de Pomponne, il espérait bien employer le secours de sa parenté pour
-la réussite de ses projets. Mais, sous ce dernier rapport, ce n'était que
-lorsque madame de Sévigné habitait Paris que les lettres qu'il recevait
-d'elle pouvaient intéresser son ambition. Aussi, quand elle était aux
-Rochers, lui écrivait-il moins souvent. Cependant les relations de madame
-de Sévigné avec le duc de Chaulnes et d'autres personnages puissants de
-Bretagne étaient une considération qui lui faisait mettre quelque
-régularité dans sa correspondance. Il en fut tout autrement quand elle
-s'en alla voir sa fille; son éloignement de Paris faisait disparaître
-pour Bussy la possibilité de la faire intervenir en sa faveur, et le
-séjour en Provence lui ôtait l'espoir de recevoir des lettres d'elle
-utiles à ses projets, et lui donnait la crainte d'y trouver des motifs de
-contrariété. Il détestait les Grignan, et les Grignan ne l'aimaient pas;
-de sorte que, hormis ce qui avait trait à madame de Sévigné et à sa
-fille, il ne désirait rien savoir de ce qui se passait autour d'elles.
-Voilà sans doute le motif qui fit que Bussy interrompit pendant plus
-d'un an sa correspondance avec sa cousine[696]. Mais si pourtant il
-négligea de correspondre avec elle pendant le cours d'une année (depuis
-juillet 1672 jusqu'en juillet 1673), jamais il n'écrivit et ne reçut
-d'autres personnes un plus grand nombre de lettres; jamais, quoique ayant
-cinquante-cinq ans, il ne montra un plus grand désir de braver les
-fatigues et les périls de la guerre, et de faire oublier son âge par ses
-succès en amour. Ces passions surannées l'avaient lié avec un jeune
-homme, l'abbé de Choisy, qui n'est plus connu heureusement aujourd'hui
-que par de nombreux écrits non dépourvus d'agréments et d'instruction et
-irréprochables sous le rapport de la religion et des mœurs. L'abbé de
-Choisy avait quitté le nom de comtesse de Saincy ou des Barres; il ne
-portait plus d'habits de femme, et, après un voyage fait en Italie, il
-avait obtenu en 1663, par le crédit de sa mère, l'abbaye de Saint-Seine
-en Bourgogne[697], ce qui le forçait à résider souvent dans ce pays. Il
-avait à peine trente ans. Le temps de ses métamorphoses en jeune et jolie
-fille était passé, mais non pas les penchants qui y avaient donné lieu:
-seulement ils s'étaient affaiblis. Il aimait toujours le jeu et les
-femmes. Lorsque le sort lui avait été contraire, et qu'il était las de
-ses maîtresses, il quittait Paris, et allait en Bourgogne se renfermer
-dans son abbaye avec la résolution d'y résider pour faire des économies,
-et payer ses dettes. L'ennui le prenait, et il allait continuellement à
-Paris et à Dijon[698]. Ses traits étaient restés délicats et mignards;
-mais l'âge et le soleil d'Italie avaient donné à son charmant visage une
-apparence plus mâle[699]. Il obtint sans artifice, sans aucun perfide
-déguisement de nombreux succès auprès des femmes livrées à la
-galanterie[700]. A Dijon, il en rencontra une à laquelle il rendit des
-soins, et il s'en fit aimer; conquête plus facile à faire qu'à conserver:
-jeune, jolie, spirituelle, elle avait en outre la réputation d'écrire
-très-bien des lettres. Ce mérite était alors prisé dans la société et
-dans le monde comme aujourd'hui celui de la musique: l'abbé de Choisy le
-possédait, mais Bussy plus que personne.
-
- [695] BUSSY, _Suite des Mém. mss._, p. 22 et 23 (30 mars 1673).
- C'est une réponse à l'abbé Fléchier, qui venait d'être reçu de
- l'Académie.
-
- [696] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672), t. III, p. 106, édit.
- G.; t. III, p. 38, édit. M.--_Ibid._ (1er juillet 1673), t. III,
- p. 164, édit. G., t. III, p. 90, édit. M.
-
- [697] _Histoire de madame la comtesse des Barres_, 1736, in-12,
- p. 136.
-
- [698] D'OLIVET, _Vie de M. l'abbé de Choisy_, 1742, in-8º, p. 73.
-
- [699] MONMERQUÉ, _Notice sur l'abbé de Choisy_, t. LXIII des
- _Mém. sur l'hist. de France_, p. 132 et 137.--_Histoire de la
- comtesse des Barres_, p. 13 et 14.--D'OLIVET, _Vie de l'abbé de
- Choisy_, p. 1 à 70.
-
- [700] _Lettres de mademoiselle de Montpensier, de mesdames de
- Motteville et de Montmorency_, etc.; Paris, Léopold Collin, 1806,
- in-12, p. 128. (Lettre de madame de Montmorency à Bussy-Rabutin,
- du 5 novembre.)
-
-La nouvelle maîtresse de l'abbé de Choisy était madame Bossuet[701],
-femme de Bossuet, trésorier général des états de Bourgogne, frère aîné de
-Jacques-Bénigne Bossuet. Elle était la fille de Nicolas Dumont,
-gentilhomme de Bourgogne, et d'Anne-Catherine de Hautoy, d'une maison
-distinguée de Lorraine. Nicolas Dumont s'était attaché avec trois de ses
-frères à la fortune de Condé; il avait suivi ce prince dans l'exil, et ce
-fut Condé qui, après sa rentrée en France, maria la jeune et belle fille
-de Dumont, et procura à son mari la place de trésorier général des états
-de Bourgogne. Ce mariage eut lieu le 26 avril 1662; et, lors de la mort
-du père des Bossuet, en 1667, madame Bossuet avait déjà deux fils. A
-l'époque de son mariage, son mari était le personnage le plus notable de
-la famille des Bossuet; il fut depuis intendant de Soissons et maître des
-requêtes; mais, lors de sa liaison avec l'abbé de Choisy, le beau-frère
-de madame Bossuet était l'évêque de Condom, le précepteur du Dauphin, le
-grand Bossuet, alors à l'apogée de sa gloire et de sa fortune[702].
-
- [701] Renée-Marie-Madeleine de Gaureau-Dumont.
-
- [702] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, liv. II, p. 22 et 24; t.
- I, p. 168 et 171 de l'édit. in-12.
-
-Madame Bossuet désira entrer en correspondance avec Bussy, et faire
-connaissance avec ce personnage célèbre dans toute la Bourgogne. Elle
-manifesta ce désir à l'abbé de Choisy, qui mit d'autant plus
-d'empressement[703] à la satisfaire que nulle pensée jalouse ne le
-tourmentait à l'égard d'un rival dont l'âge était si fort disproportionné
-avec le sien. Il écrivit à ce sujet à Bussy, qui, toujours avide des
-louanges qu'on donnait à son esprit, ne manqua pas, dans un voyage qu'il
-fit à Dijon pour ses affaires, de rendre visite à madame Bossuet. Au
-moment de son départ ne l'ayant pas trouvée chez elle, il lui fit ses
-adieux par une lettre où il lui demandait son amitié[704]. Craignant sans
-doute le ridicule de se commettre avec une si jeune et si belle femme, il
-mit peu d'empressement à lui écrire; mais elle lui envoya la tragédie de
-_Bérénice_ de Racine, qui venait de paraître; et, à propos et sur le
-sujet de cette pièce[705], il engagea avec elle une correspondance
-suivie; de telle sorte que, peu à peu séduit par les louanges qu'elle lui
-donnait, il finit par lui parler le langage de la galanterie et de
-l'amour. C'est où elle avait voulu l'amener. L'abbé de Choisy était
-retourné à Paris, et c'est à elle qu'il adressait les lettres qu'il
-écrivait à Bussy, et qui de Dijon étaient transmises à ce dernier dans le
-lieu de la Bourgogne où il se trouvait. De même Bussy faisait passer à
-madame Bossuet les lettres qu'il écrivait à l'abbé de Choisy[706],
-principalement pour qu'elle se procurât le plaisir d'en prendre lecture,
-et qu'elles lui valussent de nouveaux éloges[707].
-
- [703] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_, édit. 1737, in-12 (10, 20, 28 et
- 30 juillet 1671), t. III, p. 375, 376, 377.--Lettres de
- mademoiselle de Montpensier, de mesdames de Motteville,
- etc.--Lettre de madame de Montmorency (5 novembre), dans le
- recueil de Léopold Collin, 1806, in-12, p. 128.
-
- [704] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (10 juillet 1671), t. III, p.
- 367.--(10 septembre 1671), t. III, p. 417.
-
- [705] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (1er, 3, 5 et 13 août 1671), t.
- III, p. 387, 389.
-
- [706] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (24, 26, 29, 30 août, et 2
- septembre 1671), t. III, p. 400 à 412.--_Ibid._ (10 septembre, 6
- novembre, 19 et 22 décembre 1671), t. III, p. 436 à 445.
-
- [707] BUSSY-RABUTIN, _Lettres_ (4 mars, 12 et 15 avril, 6 et 9
- mai 1672), édit. 1737, in-12, t. III, p. 470, 481-483, 495-497.
-
-Comme madame Bossuet ne faisait aucun mystère des lettres que lui
-écrivait Bussy, qu'elle en tirait même vanité, on sut dans toute la
-Bourgogne, et même à Paris[708], que le comte de Bussy-Rabutin
-entretenait une correspondance avec elle; et l'historien des Amours des
-Gaules fut mis au nombre des amants de cette belle-sœur de l'évêque de
-Condom. Madame de Montmorency, madame la comtesse de la Roche et
-mademoiselle de Scudéry, qui recevait chez elle l'abbé de Choisy,
-apprirent à Bussy que cela se disait à Paris[709].
-
- [708] BUSSY, _Lettres_ (15 février 1673), t. V, p. 292.--Lettre
- de madame de Montmorency (8 avril 1673), t. V, p. 293.--Lettre de
- la comtesse de la Roche.
-
- [709] BUSSY-RABUTIN (14 et 16 septembre 1672), t. III, p. 525 et
- 528.
-
-Le 17 février 1673, madame de Scudéry écrivait[710]: «On dit que madame
-Bossuet est cachée à Paris, et qu'on la fait chercher pour l'enfermer
-dans un couvent. M. de Condom, son beau-frère, me loua l'autre jour sa
-beauté et son esprit; mais je vois bien qu'il n'est pas content de sa
-conduite. Est-il vrai, ne vous déplaise, que c'est vous qui l'avez amenée
-à trois ou quatre lieues de Paris? Notre ami l'abbé de Choisy a, dit-on,
-de grands soins d'elle. Il y a trois mois que je ne l'ai vu: l'amour
-démonte extrêmement la cervelle.»
-
- [710] _Lettres de mesdames_ SCUDÉRY, DE SOLIAN, DE SALIEZ, etc.
- (17 février 1673); 1806, in-12, p. 104. (Le nom de Bossuet est en
- toutes lettres dans cette édition, et aussi dans la _Suite des
- Mémoires de_ BUSSY-RABUTIN, mss. 221 de l'Institut, p.
- 10.)--BUSSY, _Lettres_, t. IV, p. 27.
-
-On pourrait croire que la beauté de madame Bossuet était connue du roi,
-car madame de Scudéry termine sa lettre ainsi: «Vous me deviez bien venir
-voir quand vous amenâtes madame Bossuet à Paris. Je ne prétends pas que
-vous me veniez visiter malgré les défenses du roi. Il ne pardonnerait pas
-un voyage qu'on ne ferait que par amitié; mais je crois qu'il vous
-pardonnerait celui que vous avez fait pour madame Bossuet, s'il
-le savait; car le tyran qui vous a fait marcher est de sa
-connaissance[711].»
-
- [711] BUSSY, _Lettres_ (17 février 1673), t. IV, p. 28.--SCUDÉRY,
- _Lettres_, p. 105 et 106.--_Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss.,
- p. 10 v{o}.
-
-Mais en examinant cette correspondance avec attention, on s'aperçoit
-qu'un certain marquis, amoureux de madame Bossuet, s'était offert à elle
-pour servir d'intermédiaire entre elle et le roi, ce qu'elle refusa,
-craignant des indiscrétions[712]. Bussy, qui n'était point allé à Paris,
-répondit à mademoiselle Scudéry: «M. de Condom a raison de vous louer la
-beauté et l'esprit de madame Bossuet, mais surtout son esprit: personne
-ne l'a plus agréable qu'elle. Pour sa conduite, ce n'est pas la même
-chose: elle ne plaît à personne, pas même à ses amants en faveur, à qui
-elle est si mauvaise; et ce n'est pas seulement comme beau-frère ou comme
-évêque que M. de Condom y trouve à redire. Il a eu d'autres raisons; je
-ne sais si elles durent encore.»
-
- [712] BUSSY, _Lettres_ (26 et 30 août 1671), t. III, p. 402 à
- 407.--(9 novembre 1671), t. III, p. 440-442.
-
-Cette perfide insinuation caractérise bien l'envie et la méchanceté de
-Bussy. Il détestait Bossuet, non-seulement alors une des gloires de la
-France, mais aussi une puissance en Bourgogne, par l'amitié intime qui le
-liait au grand Condé, gouverneur de cette province et ennemi déclaré de
-Bussy. L'amitié qui unissait Condé et Bossuet était ancienne, et datait
-de la jeunesse de tous les deux. Lorsqu'âgé de vingt et un ans Bossuet
-soutint sa thèse de bachelier, Condé, qui n'en avait que vingt-six et
-qu'illustraient déjà les victoires de Fribourg, de Nordlingue et de
-Dunkerque, avait assisté, avec tout son état-major et les seigneurs de sa
-suite, au triomphe du jeune théologien. Depuis lors il était resté son
-ami et son admirateur, et il fut en toute occasion le protecteur de sa
-famille. Bussy avait des moyens de donner de la consistance à ses
-calomnies sur l'évêque de Condom. Il avait vu Bossuet très-jeune, avant
-qu'il fût entré dans les ordres, présenté chez Fouquet par madame
-Duplessis-Guénégaud, qui fut une de ses premières protectrices. Madame de
-Sévigné, dès le commencement de son mariage, avait fait connaissance avec
-Bossuet à l'hôtel de Rambouillet; et, depuis, elle eut des occasions plus
-fréquentes encore de se lier plus familièrement avec lui, lorsqu'il était
-un habitué de l'hôtel de Nevers[713]. L'historien du prélat est obligé
-d'avouer qu'à cette époque le jeune Bossuet n'avait pas cette sévérité de
-mœurs, cette répulsion pour les amusements mondains qu'il manifesta
-depuis; qu'il fréquentait les spectacles et aimait la comédie, bien qu'il
-la proscrivit depuis dans un de ses meilleurs écrits. De dix enfants
-qu'avait eus le père Bossuet, Bénigne était le septième; par conséquent
-son frère aîné était beaucoup plus âgé que lui. Bénigne Bossuet était
-fort bel homme, et n'avait que trente-quatre ans lors du mariage de sa
-belle-sœur. Mais, nonobstant ces faits, les perfides insinuations de
-Bussy ne nuisaient alors qu'à lui-même quand elles s'attaquaient à
-Bossuet[714]. La calomnie respecta ce grand homme tant qu'il vécut, et
-elle n'osa essayer de noircir sa vie que quand il fut descendu dans la
-tombe. Bussy, continuant sa lettre, dit: «Où avez-vous appris cette belle
-nouvelle, que j'ai mené madame Bossuet à Paris? Je vous assure qu'il n'y
-a rien de si faux.
-
- [713] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 16-29,
- chap. I.
-
- [714] DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, liv. I, p. 10, 11, 12,
- 13; liv. II, p. 22, 24; Pièces justificatives, no 1, t. I, p. 3,
- 18, 19, 22, 168, 171-359, 4e édit., 1824, in-12.
-
- Pour conduire un objet charmant,
- Au hasard de déplaire au maître,
- Il faudrait être son amant,
- Et je n'ai pas l'honneur de l'être[715].
-
- [715] BUSSY, _Suite des Mémoires_, mss., p. 11 (22 février
- 1673).--_Ibid._, _Lettres_, t. IV, p. 29; mais dans l'imprimé il
- n'y a que les initiales des noms, et ces mots de la citation (p.
- 305), _ou comme évêque_, sont retranchés.
-
-«La vérité est que je ne l'ai pas vue depuis l'année passée, au mois
-d'août, que je l'ai quittée à Dijon; et quoiqu'elle fût assez de mes
-amies, je n'ai appris de ses nouvelles que par le bruit public. Elle a
-été à Paris et puis en Lorraine, et puis est retournée à Paris, où elle
-est (dites-vous) cachée, et l'abbé de Choisy avec elle[716].»
-
- [716] BUSSY, _Suite de ses Mémoires_, mss., p. 12. Tout ce
- paragraphe a été retranché dans l'édit. des lettres.
-
-Dans une de ses lettres, Bussy dépeint ainsi madame Bossuet: «C'est une
-des plus jolies femmes que j'aie jamais vues, de quelque côté qu'on la
-regarde.» Il en parle aussi comme aimant à exciter la passion sans la
-partager: ce qui était vrai pour lui, mais non pour l'abbé de
-Choisy[717].
-
- [717] BUSSY, _Lettres_ (9 avril 1672), t. III, p. 479.
-
-Les flatteries que Bussy adressait à madame Bossuet dans les lettres
-qu'il lui écrivait prouvent qu'il n'eût pas demandé mieux que d'être son
-amant: s'il en fut autrement, c'est que madame Bossuet, entourée de plus
-jeunes galants, ne voulait pas pousser sa correspondance romanesque avec
-Bussy jusqu'au dénoûment[718]. Cette correspondance était pour elle un
-exercice d'esprit et un agréable entretien de confiance amicale; mais
-Bussy avait voulu donner à ses flatteries et à ses lettres un sens plus
-prononcé, qui tendit plus directement au but qu'il désirait atteindre; et
-il lui écrivit: «On ne peut longtemps avoir de l'amitié pour vous sans
-trouver que Patry avait raison de dire
-
- Qu'il est malaisé
- Que l'ami d'une jeune dame
- Ne soit un amant déguisé[719].»
-
-Elle répondit:
-
-«Si Patry avait fait pour moi les vers que vous m'avez adressés, je lui
-aurais répondu:
-
- Soyez amant, si vous voulez;
- Je ne le défends à personne;
- Brûlez, parlez, persévérez;
- Mais sachez que mon cœur se donne
- Moins aisément qu'une couronne[720].»
-
- [718] Conférez BUSSY, _Lettres_ (13, 26 et 30 août 1671), t. III,
- p. 370, 401, 403, 407.--(6 novembre 1671), t. III, p. 436.--(19
- décembre 1671), t. III, p. 446.--(12 et 15 avril 1672), t. III,
- p. 481 et 482.--(6 et 9 mai 1672), t. III, p. 495 à 497.
-
- [719] BUSSY, _Lettres_ (2 octobre 1671), t. V, p. 207.
-
- [720] BUSSY, _Lettres_ (3 octobre 1671), t. V, p. 210.
-
-Piqué au vif de se voir traité si lestement, Bussy se vengea de madame
-Bossuet par les propos indiscrets qu'il tint sur son compte, et leur
-correspondance cessa. Mais Bussy en eut regret; il reconnut ses torts, et
-écrivit pour réparer sa faute à madame Bossuet, qui n'avait pas, comme
-autrefois madame de Sévigné, des motifs de parenté et de tendre affection
-pour lui pardonner. Elle lui répondit de manière à le convaincre que leur
-rupture était définitive[721]. Il avait donc cessé depuis quelque temps
-toute correspondance avec elle, lorsqu'elle disparut de Dijon. On la fit
-chercher dans Paris, où l'on crut que Bussy, rompant son ban, l'avait
-secrètement conduite. Sa lettre à madame de Scudéry était donc sur cela
-en tout point, conforme à la vérité. Bussy ne cacha pas même à cette
-amie qu'il avait été fortement épris de madame Bossuet. «Il n'est pas
-vrai, lui écrivait-il, que je sois fâché que la conduite de madame
-Bossuet m'ait empêché de l'aimer, car je ne veux plus avoir de passions;
-mais il est certain que, si du temps que j'en voulais, j'eusse trouvé une
-femme faite comme elle, fidèle et tendre, je l'eusse aimée plus que ma
-vie[722].»
-
- [721] BUSSY, _Lettres_ (30 juillet et 2 août 1672), t. V, p. 261
- et 262.
-
- [722] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss., p. 20 v{o}. (Lettre de
- Bussy, datée de Chaseu, à madame de Scudéry, du 23 mars 1673.)
-
-Alors que Bussy permettait à son imagination de s'arrêter sur la folie de
-passions si peu faites pour son âge, il cherchait à marier sa fille
-aînée, celle qu'il avait eue de sa première femme. Privée de sa mère dès
-son bas âge, mademoiselle de Rabutin fut élevée chez la comtesse de
-Toulongeon, son aïeule, et ensuite au couvent des sœurs de Sainte-Marie.
-Lors de son exil, Bussy l'emmena avec lui en Bourgogne, où, dit-il, «je
-lui ai plus appris à vivre que toute autre chose.» Avec lui, en effet,
-son esprit se développa, son goût se forma; elle apprit à bien réciter
-des vers et même à en faire; elle jouait la comédie avec grâce et avec
-naturel; enfin, elle faisait le charme de la société que Bussy réunissait
-dans ses deux châteaux[723]. C'était à elle que le P. Rapin envoyait les
-nouveautés littéraires qu'il jugeait dignes d'être lues par elle et par
-son père. Il lui fit parvenir surtout la comédie des _Femmes savantes_,
-de Molière, qui lui plaisait plus que toute autre pièce de cet inimitable
-auteur[724]. Parmi les divers partis qui se présentèrent, le marquis de
-Coligny[725], qui devait par la suite obtenir sa main, fut d'abord écarté
-par Bussy, qui donna la préférence au comte de Limoges, fils du marquis
-de Chandenier, capitaine des gardes du corps[726]. Bussy lui trouvait
-assez de noblesse, mais pas assez de bien; et il voulait transmettre en
-héritage ce qu'il possédait à son fils aîné, et ne donner qu'une faible
-dot à sa fille.
-
- [723] BUSSY, _Lettres_ (18 et 22 janvier 1673), t. IV, p. 7 et
- 10.--_Ibid._ (8 septembre 1669), t. V, p. 93.
-
- [724] BUSSY, _Lettres_ (18 janvier, 14 février et 25 mars 1673),
- t. IV, p. 8, 25 et 63.
-
- [725] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss., p. 118.
-
- [726] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, p.
- 23.--SÉVIGNÉ, _Lettres_ (22 juillet 1672; 15 décembre 1673), t.
- III, p. 107 et 165, édit. G.; _ibid._, t. III, p. 40, 173, édit.
- M.--Le comte de Limoges était Charles-François de Rochechouart.
-
-Le jeune homme, dans l'espoir d'épouser mademoiselle de Rabutin, dont il
-était amoureux, s'embarqua sur l'escadre du comte d'Estrées, pour gagner
-un grade à la guerre, et y fut tué[727]. Mais alors il avait été refusé
-par mademoiselle de Bussy, qui épousa le marquis de Coligny. Elle, ainsi
-que sa tante madame de Sévigné, parlent avec dédain de ce comte de
-Limoges[728]. Cependant, tant qu'il fut question de ce mariage, Bussy y
-gagna un correspondant de plus; et quoiqu'il en eût de bien zélés et de
-bien notables, et que le nombre eût été augmenté de l'abbé Fléchier, qui
-venait d'être reçu de l'Académie française, et de Despréaux, qui ne
-devait y entrer que dix ans plus tard, cependant les lettres qu'il reçut
-alors du jeune comte de Limoges surpassent en importance historique
-toutes celles de cette époque contenues dans le recueil de Bussy. Ce
-jeune homme s'était trouvé au célèbre combat des flottes combinées
-d'Angleterre et de France contre celles de Hollande, où, malgré la
-grande inégalité des forces, Tromp et Ruyter parvinrent à sauver leur
-patrie d'une ruine entière[729]. Les lettres du comte de Limoges, écrites
-de Londres et des côtes de la Grande-Bretagne[730], renferment sur nos
-voisins alliés, et alors alliés très-dévoués, des détails piquants et
-curieux qui devaient beaucoup plaire à Bussy. Elles lui valurent aussi
-des lettres du comte d'Estrées, qui commandait en chef la flotte. Le
-comte d'Estrées s'intéressait au comte de Limoges, à cause de sa
-bravoure. Il était brave en effet celui dont Villeroy disait que, dans
-les siéges, il n'avait d'autre lit que la tranchée[731]!
-
- [727] BUSSY, _Lettres_ (25 avril 1678), t. VI, p. 22.
-
- [728] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (24 janvier 1675), t. III, p. 368, édit.
- G.; t. III, p. 252, édit. M.
-
- [729] BUSSY, _Suite des Mémoires manuscrits_ (29 mai, 8 et 25
- juin 1673), t. IV, p. 25, 27, 28.
-
- [730] BUSSY, _Lettres_ (30 mai, 23 juin, 7 juillet 1673), t. IV,
- p. 71, 79.--_Ibid._ (2 et 15 novembre 1671, 30 août 1675), t. V,
- p. 212, 213, 364 et 365.
-
- [731] BUSSY, _Lettres_ (15 avril 1678), t. VI, p. 22.
-
-Bussy ne cessait de solliciter des services et d'adresser au roi des
-plaintes sur son exil, demandant qu'il lui fût permis au moins d'aller à
-Paris, pour vaquer à des procès d'où dépendait une grande partie de sa
-fortune. Il ne recevait point de réponse, et il se désespérait, lorsque
-tout à coup la permission de se rendre dans la capitale lui fut accordée
-sur une demande qu'il n'avait point écrite, dont il n'avait aucune
-connaissance. C'était cette excellente amie madame de Scudéry qui,
-sachant ses projets, ses désirs, l'urgence des affaires qui lui
-commandaient de se rendre à Paris, avait intéressé en sa faveur la
-duchesse de Noailles. Celle-ci avait sollicité son mari, et son mari le
-roi. Madame de Scudéry avait elle-même dressé la requête au nom de Bussy;
-elle l'avait signée et fait présenter comme de lui, sans lui en parler.
-Lorsqu'elle eut réussi, elle lui envoya la lettre du duc de Noailles, qui
-lui notifiait la permission du roi[732].
-
- [732] _Suite des Mémoires de_ BUSSY, mss. autogr. de l'Institut,
- in-4º, p. 33-35 (7, 8 et 12 juillet 1673).--BUSSY, _Lettres_,
- édit. 1737, t. IV, p. 74-78 (7 et 10 juillet 1673).--_Madame_ DE
- SCUDÉRY, édit. de Léopold Collin, 1806, in-12, p. III.
-
-Bussy alors se ressouvint qu'il avait négligé d'écrire à madame de
-Sévigné depuis qu'elle était en Provence[733]. Il savait que l'époque de
-son retour à Paris approchait, et qu'il aurait besoin de son intervention
-pour se réconcilier avec ses ennemis, et obtenir son rappel à la cour. Il
-y croyait, il était gonflé d'espérance[734]. Déjà en effet la _Gazette de
-Hollande_[735], instruite de son prochain voyage à Paris, avait annoncé
-qu'il allait avoir un commandement dans l'armée. Il avait négligé la
-marquise de Gouville autant que madame de Sévigné; et, en arrivant dans
-la capitale, il ne pouvait se dispenser d'aller lui rendre visite. Il
-résolut de renouer ces deux correspondances, dont il avait été autrefois
-si fortement préoccupé[736]. La lettre que Bussy adresse à madame de
-Sévigné est courte, et telle qu'il la fallait pour provoquer une réponse
-plus longue. Bussy promet d'envoyer de nouveaux projets de généalogie des
-Rabutin, sur lesquels il serait bien aise d'avoir l'avis de l'abbé de
-Coulanges[737]. Comme il regrettait de ne plus recevoir aucune lettre de
-Corbinelli, il termine ainsi la sienne: «Madame, mandez-moi de vos
-nouvelles; je suis en peine aussi de n'en avoir aucune de notre ami.
-Quelqu'un m'a dit qu'il était dans une dévotion extrême. Si c'était cela
-qui l'empêchât d'avoir commerce avec moi, j'aimerais autant qu'il fût
-déjà en paradis.»
-
- [733] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1672), édit. G., t. III,
- p. 115; _ibid._, t. III, p. 46, édit. M.--BUSSY, _Lettres_, t. I,
- p. 112 et 113.
-
- [734] BUSSY, _Lettres_ (11 juillet 1673), t. IV, p. 304.
-
- [735] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 168, édit.
- G.; t. III, p. 94, édit. M.
-
- [736] BUSSY, _Lettres_ (26 juin 1673), t. IV, p. 300. Conférez la
- 2e partie de ces _Mémoires_, 2e édit., chap. III et V, p. 30 et 48.
-
- [737] _Suite des Mémoires du comte_ DE BUSSY-RABUTIN, mss. de
- l'Institut, p. 33 (30 juin 1673); dans les éditions, 26 juin
- 1673.--BUSSY, _Lettres_, édit. 1737, t. I, p. 116.--SÉVIGNÉ,
- _Lettres_, t. III, p. 163, édit. G.; t. III, p. 89, édit. M.
-
-Bussy ne tarda pas à recevoir de madame de Sévigné une lettre
-très-amicale. Elle lui disait: «Au mois de septembre j'irai à Bourbilly,
-où je prétends que vous viendrez me trouver[738].»
-
- [738] Texte du manuscrit.--_Suite des Mémoires du comte_ DE
- BUSSY-RABUTIN, p. 37 v{o} (15 juillet 1673), et 38 (la lettre de
- Corbinelli).--BUSSY, _Lettres_ (t. I, p. 125, édit.
- 1837).--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. III, p. 165, édit. G.; t. III, p.
- 90, édit. M.
-
-Corbinelli fit une plus longue lettre. Son attachement pour madame de
-Sévigné augmentait à mesure qu'il la voyait plus souvent, et sa société
-était pour lui un besoin de tous les jours[739]. Allait-elle à Grignan,
-il se rendait à Grignan; retournait-elle à Paris, il revenait à Paris.
-Dans la conversation de ce savant, de cet érudit homme du monde, madame
-de Sévigné trouvait des distractions sans nombre, une intarissable source
-d'instruction, un empressement bien doux à lui rendre service et à la
-consoler dans les chagrins qu'elle-même se créait. Corbinelli, en effet,
-naturellement sensible et affectionné, s'occupait toujours des amis qu'il
-s'était faits, et tous ses amis s'occupaient de lui. Madame de la Fayette
-avait alors écrit à son sujet à madame de Sévigné[740]: «Mandez-moi de
-ses nouvelles: tant de bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à
-ce pauvre homme? Pour moi, je crois que c'est son mérite qui lui porte
-malheur; Segrais porte aussi guignon. Madame de Thianges est des amies de
-Corbinelli, madame Scarron, mille personnes, et je ne lui vois plus
-aucune espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux
-beaux esprits; c'est un fonds abandonné à cela: il en mérite mieux que
-ceux qui en ont. Point de nouvelles; on ne peut rien obtenir pour lui.»
-
- [739] Conférez la 3e partie de ces _Mémoires_, t. III, p. 390.
-
- [740] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (14 juillet 1673), t. III, p. 160, édit.
- G.; _ibid._, p. 87, édit. M.
-
-Les causes qui empêchaient Corbinelli d'augmenter sa trop modique fortune
-étaient faciles à deviner, et sans doute madame de la Fayette avait trop
-de pénétration pour ne pas les reconnaître; mais il devait lui convenir
-de feindre l'ignorance sur ce point. La Rochefoucauld, Marsillac, dont
-elle disposait, madame Scarron, madame de Thianges, Segrais et tant
-d'autres avaient à la cour d'autres choses à faire qu'à user leur crédit
-pour obtenir des grâces en faveur d'un ami qui ne les sollicitait pas,
-qui ne flattait personne, qui restait attaché aux grands dont il était
-l'ami, même lorsqu'ils étaient exilés, comme Vardes et comme Bussy. En ne
-se montrant pas plus empressés que lui de changer pour un peu d'argent
-son heureuse existence, ne lui rendait-on pas service? Pouvait-on lui
-donner des fonctions lucratives sans lui imposer en même temps des
-devoirs à remplir, sans lui ôter l'admirable emploi qu'il faisait de ses
-loisirs indépendants? Lui qui avait toujours vécu libre et heureux, lui
-qui donnait tous ses moments à la satisfaction de son cœur et de son
-esprit, comment eût-il pu supporter le supplice d'avoir pour pensée
-principale le soin d'amasser de l'argent? Comment eût-il pu subir la
-torture d'assujettir toutes ses actions à ce but unique? Un si dur
-esclavage eût été incompatible avec le bonheur dont il a joui pendant sa
-vie séculaire. Son calme philosophique se peint tout entier dans cette
-réponse à Bussy:
-
-«J'aurais un fort grand besoin, Monsieur, que le bruit de ma dévotion
-continuât: il y a si longtemps que le contraire dure que ce changement en
-ferait peut-être un dans ma fortune. Ce n'est pas que je ne sois
-pleinement convaincu que le bonheur et le malheur de ce monde ne soit le
-pur et unique effet de la Providence, où la fortune et le caprice des
-rois n'ont aucune part. Je parle si souvent sur ce ton-là qu'on l'a pris
-pour le sentiment d'un bon chrétien, quoiqu'il ne soit que celui d'un bon
-philosophe.» Il informe ensuite Bussy qu'avec madame de Sévigné et madame
-de Grignan ils ont lu Tacite tout l'hiver; «et, ajoute-t-il, je vous
-assure que nous le traduisons très-bien[741].» Ce _nous_ s'applique moins
-à lui qu'à ses compagnes, qui n'auraient pas entrepris de traduire Tacite
-sans son secours. Il apprend de même à Bussy qu'il a fait un gros traité
-de rhétorique en français, un autre de l'art historique, et un gros
-commentaire sur l'_Art poétique_ d'Horace. Mais il lui parle surtout de
-la philosophie de Descartes, à l'étude de laquelle il s'est plus
-particulièrement adonné depuis un an: «Sa métaphysique me plaît; ses
-principes sont aisés et ses déductions naturelles. Que ne l'étudiez-vous?
-Elle vous divertirait avec mesdemoiselles de Bussy (Bussy avait ses deux
-filles avec lui). Madame de Grignan la sait à miracle, et en parle
-divinement. Elle me soutenait l'autre jour que plus il y a d'indifférence
-dans l'âme, et moins il y a de liberté. C'est une proposition que
-soutient agréablement M. de la Forge dans un traité de l'_Esprit de
-l'homme_, qu'il a fait en français et qui m'a paru admirable[742].»
-Bussy, qui ne comprend rien à la philosophie de Descartes, qui n'a pas lu
-le traité de la Forge, répond spirituellement: «Puisque madame de Grignan
-vous soutient que plus il y a d'indifférence dans une âme, moins il y a
-de liberté, je crois qu'elle peut soutenir qu'on est extrêmement libre
-quand on est passionnément amoureux[743].» Bussy avait raison de se
-railler de cette proposition, parce qu'il entendait par indifférence
-cette faculté positive que nous avons de nous déterminer à choisir entre
-deux contraires, c'est-à-dire à affirmer ou à nier une même chose[744].
-Mais Descartes entendait par indifférence cet état neutre de l'âme dans
-lequel elle se trouve quand elle ne sait à quoi se déterminer; «de sorte,
-disait-il, que cette indifférence que je sens lorsque je ne suis point
-emporté vers un côté plutôt que vers un autre, par le poids d'aucune
-raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt un défaut ou
-un manquement dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté; car
-si je voyais toujours clairement ce qui est vrai, ce qui est bon, je ne
-serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je
-devrais faire; et ainsi je serais entièrement libre sans jamais être
-indifférent[745].» Et, à l'aide du copieux commentaire de Louis de la
-Forge sur ce texte de Descartes, madame de Grignan prouvait
-victorieusement la vérité de son prétendu paradoxe.
-
- [741] BUSSY, _Suite des Mémoires manuscrits_, p. 38 et 39 (15
- juillet 1673), t. III, p. 166, édit. G.; _ibid._, t. III, p. 96,
- édit. M.
-
- [742] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 juillet 1673), t. III, p. 167, édit.
- G.
-
- [743] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 173, édit.
- G.--_Ibid._, t. III, p. 96.
-
- [744] _Traité de l'esprit de l'homme, de ses facultés et
- fonctions et de son union avec le corps, suivant les principes de
- René Descartes_, par LOUIS DE LA FORGE, docteur en médecine,
- demeurant à Saumur; Paris, Michel Robin, 1666, in-4º, p. 144-148.
-
- [745] LOUIS DE LA FORGE, _De l'esprit de l'homme_, 1666, in-4º,
- p. 145-147-156, chap. XI, _De la Volonté_.
-
-Descartes avait rouvert chez les modernes le champ de bataille, fermé
-depuis des siècles, à cet antagonisme philosophique qui résulte de la
-double nature de l'homme spiritualiste et sensualiste; il avait renouvelé
-le combat entre l'idée et la sensation, entre l'esprit et la matière.
-L'intelligence de l'homme est-elle pourvue d'une force inhérente à son
-essence? est-elle douée de la faculté de percevoir, ou n'est-elle que le
-miroir sur lequel s'empreint la perception? L'idée pure existe-t-elle par
-elle-même, ou n'est-elle que la sensation transformée? Ces doctrines
-opposées s'étaient autrefois personnifiées chez les Grecs dans Aristote
-et dans Platon. Descartes, en se plaçant dans le camp de ce dernier,
-étonna le monde par la hardiesse des sublimes efforts de son génie
-scrutateur et par la manière décisive, absolue avec laquelle il paraît
-résoudre les plus difficiles problèmes de la pensée humaine. Par
-l'enchaînement serré de ses idées, il semble vouloir toujours démontrer,
-comme a dit son disciple de la Forge, «qu'il en est des vérités comme des
-êtres: elles dépendent toutes les unes des autres; elles sont toutes
-jointes, ou comme des effets à leurs causes, ou comme des causes à leurs
-effets, ou comme des propriétés à leur essence[746].»
-
- [746] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 350.
-
-Près d'un quart de siècle s'était écoulé depuis la mort de Descartes, et
-les partisans de ses doctrines n'avaient cessé de s'accroître parmi ceux
-que recommandaient la profondeur de leur esprit, l'universalité de leur
-savoir et la pratique des plus hautes vertus. Les théologiens surtout, en
-adoptant cette philosophie, la complétèrent; ils ajoutèrent le sentiment
-à l'idée, l'amour à la raison. Ainsi modifiée, cette philosophie n'était
-nullement contraire à la foi et aux décisions de l'Église, que Descartes
-respecta toujours, mais en plaçant le doute comme sentinelle impitoyable
-aux portes de l'intelligence, et en n'y admettant que l'absolu. Ce
-système tendait à accroître l'orgueil de l'homme et sa confiance dans son
-intelligence, et, par l'abus de la raison, à faire tomber l'esprit humain
-dans les abîmes sans fond du scepticisme; ou, par l'excès de l'exaltation
-religieuse, à vaporiser ses forces dans les nuages du mysticisme. Ce
-double danger, auquel le cartésianisme ne put échapper, le discrédita, et
-prépara le succès de la philosophie sensualiste du siècle suivant. Mais,
-à l'époque qui nous occupe, le cartésianisme était en progrès; et ses
-partisans avaient, pour le défendre contre ses antagonistes, toute
-l'ardeur des néophytes. Ce qui caractérise ce siècle si différent du
-nôtre, c'est que ce fut à des femmes que s'était adressé Descartes pour
-hâter le succès de ses méditations ardues. La palatine princesse
-Élisabeth et la reine Christine avaient été ses disciples et ses
-protectrices; et, après sa mort, nombre de femmes se glorifiaient
-d'apprécier sa philosophie, et se déclaraient cartésiennes. Dans cette
-lettre à Corbinelli, où Bussy exprime, pour lui et pour sa fille, le
-regret de n'avoir personne pour les mettre en train sur la nouvelle
-philosophie, il manifeste le désir de l'apprendre, et il ajoute: «Mais, à
-propos de Descartes, je vous envoie des vers qu'une de mes amies a faits
-sur sa philosophie; vous les trouverez de bon sens, à mon avis[747].»
-Cette pièce de vers, de l'une des plus savantes et des plus spirituelles
-correspondantes de Bussy, mademoiselle Dupré, fut imprimée dans le
-recueil du P. Bouhours, avec ce titre: _l'Ombre de Descartes_[748]. Dans
-ces vers, l'ombre de Descartes s'adresse à mademoiselle de la Vigne,
-comme elle cartésienne, comme elle aussi connue par son talent pour la
-poésie. Mademoiselle de la Vigne, fille d'un médecin et fort belle, pour
-se livrer avec plus de liberté à ses goûts pour l'étude, ne se maria
-point: elle était alors âgée de trente-neuf ans, et il paraît que ses
-savants entretiens sur la philosophie cartésienne lui avaient acquis une
-assez grande réputation pour que (même en accordant toute licence à
-l'hyperbole poétique) mademoiselle Dupré ait osé faire parler de la
-manière suivante l'ombre de Descartes:
-
- Par vos illustres soins mes écrits à leur tour
- De tous les vrais savants vont devenir l'amour;
- J'aperçois nos deux noms, toujours joints l'un à l'autre,
- Porter chez nos neveux ma gloire avec la vôtre,
- Et j'entends déjà dire en cent climats divers:
- Descartes et la Vigne ont instruit l'univers.
-
- [747] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (27 juillet 1673), t. III, p. 171, édit.
- G.; t. III, p. 96, édit. M.
-
- [748] _Recueil de vers choisis_, 1693, in-12, p. 25, édit. de
- Hollande, p. 27.--_Ibid._, édit. de Paris, 1701, p. 34 et 38.
-
-L'épître à mademoiselle de la Vigne, dont Bussy envoya une copie aux
-hôtes du château de Grignan, dut y être lue avec plaisir. Alors, comme
-nous l'apprend Corbinelli, on s'occupait à Grignan de l'étude de la
-philosophie de Descartes. Elle était le seul aliment à ce besoin de
-discussion qui semble inhérent à l'esprit humain et sans lequel il
-tomberait dans une ennuyeuse torpeur. Les bulles, les querelles des
-jansénistes et des jésuites paraissaient suspendues, et les réguliers de
-Port-Royal avaient été réintégrés dans leurs couvents. Dès l'année 1668,
-le grand Arnauld avait obtenu la permission de reparaître. Boileau, qui
-l'avait souvent rencontré chez le premier président M. de Lamoignon, et
-s'était lié d'amitié avec ce grand docteur de Sorbonne, lui avait
-courageusement adressé sa nouvelle épître[749] sur la fausse honte qui
-nous empêche d'avouer que nous sommes convaincus des vérités que nous
-avions repoussées: le satirique se disposait à faire imprimer l'arrêt
-burlesque en faveur des nouveautés philosophiques de Descartes, Gassendi
-et autres, qu'il avait composé pour prévenir un arrêt sérieux que
-l'Université songeait à obtenir du parlement contre ceux qui
-enseigneraient dans les écoles d'autres principes que les principes
-d'Aristote. Madame de Sévigné en avait reçu (en septembre 1671) une copie
-manuscrite, tandis qu'elle était en Bretagne[750]. Cette pièce, qu'elle
-avait d'abord trouvée parfaite et pleine d'esprit[751], devint pour elle
-admirable quand sa fille, à laquelle elle l'avait envoyée, l'eut
-approuvée.
-
- [749] _OEuvres de_ BOILEAU DESPRÉAUX, édit. de Saint-Marc, 1744,
- in-8º, t. I, p. 185 et 186. Cette épître fut écrite en 1673, et
- était la cinquième dans l'ordre de la composition. Voyez BOILEAU,
- t. II, p. 28, édit. de Berriat Saint-Prix.
-
- [750] _Ibid._, t. IV, p. 108-143-144.--Édit. Saint-Marc, t. III,
- p. 98.--3e édit. de Berriat Saint-Prix.
-
- [751] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (6 et 20 septembre 1671), t. II, p. 217,
- 218 et 233, édit. G.; t. II, p. 182-195, édit. M.--L'arrêt fut
- composé le 12 août 1671; il en circula des copies; il ne fut
- imprimé qu'en 1674.
-
-Ainsi madame de Sévigné se trouvait bien disposée pour recevoir les
-leçons de Corbinelli et de sa fille, qui voulaient faire d'elle une
-prosélyte de Descartes. Le livre de Louis de la Forge était
-merveilleusement choisi comme moyen d'instruction: c'était un excellent
-ouvrage d'exposition cartésienne; il ne contenait rien de neuf, rien qui
-ne fût déjà dans Descartes, dans ses Méditations, dans ses réponses aux
-objections, ses principes, son traité des passions, ses lettres; mais
-tout cela était recueilli et commenté avec méthode et clarté; et, de nos
-jours, le savant et véridique historien de la philosophie du XVIIe siècle
-a jugé que, même après la lecture des œuvres du maître, ce traité d'un
-de ses meilleurs disciples méritait d'être connu pour lui-même et
-complétait sa doctrine psychologique en quelques points secondaires[752].
-La longue préface du docteur de Saumur est peut-être la meilleure et la
-plus importante partie de son ouvrage; elle en est certainement la plus
-adroite. Il savait que les plus grands obstacles qui s'opposaient à
-l'établissement du cartésianisme dans les écoles et dans les séminaires
-étaient les doctrines d'Aristote et de saint Augustin, qui y dominaient
-depuis longtemps; et il s'attache à démontrer que les points fondamentaux
-de la philosophie cartésienne se retrouvent dans Aristote et dans saint
-Augustin, et surtout que ce dernier «ne pensait pas autrement que M.
-Descartes touchant la nature de l'âme[753].»
-
- [752] DAMIRON, _Histoire de la philosophie au XVIIe siècle_;
- 1846, t. II, p. 24 à 29.
-
- [753] _Traité de l'esprit de l'homme, par_ LOUIS DE LA FORGE,
- _docteur en médecine à Saumur_; Préface, p. 9-40.
-
-Pour Aristote, madame de Sévigné en faisait bon marché: elle ne l'avait
-pas lu. Mais quant à saint Augustin, c'était tout différent: elle
-connaissait et comprenait très-bien la doctrine de ce premier des
-métaphysiciens de la chrétienté, et elle y adhérait fortement. Les
-lectures qu'elle avait faites de Nicole, de Pascal, les sermons de
-Bourdaloue, ses entretiens avec les Arnauld, avec Bossuet, Mascaron
-l'avaient rendue très-forte en théologie.
-
-En arrivant en Provence, elle dit à Arnauld d'Andilly: «Vous seriez bien
-étonné si j'allais devenir bonne à Aix! Je m'y sens quelquefois portée
-par un esprit de contradiction; et voyant combien Dieu y est peu aimé, je
-me trouve chargée d'en faire mon devoir... Je suis plus coupable que les
-autres, _car j'en sais beaucoup_[754].»
-
- [754] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 décembre 1672), t. III, p. 130,
- édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 59 et 60, édit. M.
-
-Elle faisait cet aveu à Arnauld d'Andilly plutôt par humilité que par
-vanité, et pour montrer qu'elle ne voulait pas s'excuser sur ses
-manquements à la religion par l'ignorance de ses devoirs. Nous savons
-qu'elle cachait sa science, sous ce rapport bien différente de sa
-fille[755]. On ne peut douter que, dans les entretiens qu'elle eut à
-Grignan avec elle et avec Corbinelli, elle n'ait opposé de fortes
-objections aux raisonnements qu'on lui produisait et qu'on puisait dans
-le traité du docteur de Saumur.
-
- [755] Voyez 3e partie de ces _Mémoires_, p. 421-429-435.
-
-Dans ces intéressants et sérieux débats, madame de Sévigné n'aura pas
-oublié de faire remarquer que de la Forge dit, au début de son ouvrage,
-qu'il ne prétend se servir, dans ses démonstrations, d'aucune des vérités
-que la foi nous a révélées, parce que de tels arguments ne sont pas bons
-à employer en philosophie, «dont le principal but est, dit-il, de
-découvrir les vérités où la seule lumière naturelle peut
-atteindre[756];» mais qu'ensuite, lorsqu'il veut démontrer l'immortalité
-de l'âme, il n'en peut trouver d'autre preuve certaine que les promesses
-de Dieu faites à l'homme par la révélation; car Dieu, dont toutes les
-âmes émanent, peut, dans sa toute-puissance, anéantir ce qu'il a lui-même
-créé[757].
-
- [756] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 5,
- ch. I. Dessein et division du traité.
-
- [757] _Ibid._, p. 67, chap. VII, _Que l'esprit est immortel_.
-
-Madame de Sévigné dut surtout faire observer que les philosophes
-cartésiens, qui prétendent ne procéder que selon une méthode rigoureuse,
-et avoir constamment en main la pierre de touche du doute pour éprouver
-la réalité et le degré de pureté de chaque vérité, sont, au contraire,
-dans leurs spéculations hardies, les plus téméraires, les plus
-dogmatiques de tous les philosophes; qu'ils étaient souvent fort obscurs
-dans leurs démonstrations et dangereux pour les vérités de la foi[758];
-et que surtout ils avaient le grand défaut d'abuser du raisonnement et de
-fatiguer en vain l'attention, en la fixant sur des matières qui sortent
-des limites imposées à l'entendement humain et à la nature périssable de
-l'homme, comme, par exemple, lorsque de la Forge entreprend d'examiner
-quel sera l'état de l'âme après la mort[759]. Quels furent les résultats
-des conférences tenues à Grignan sur ces graves sujets entre madame de
-Sévigné, madame de Grignan et Corbinelli? Nous les connaissons par les
-lettres subséquentes de madame de Sévigné; nous les avons déjà fait
-entrevoir à nos lecteurs par des citations extraites de quelques-unes de
-ces lettres, mais nous ne les avons pas résumés d'une manière assez
-précise. Ces résultats furent que madame de Sévigné demeura plus que
-jamais convaincue de l'inanité de la philosophie cartésienne pour prouver
-la vérité de la foi. Cela se montre évidemment dans ses lettres, par
-quelques railleries qu'elle et sa fille s'adressent[760], et par le
-besoin qu'elles manifestent de se convaincre mutuellement et de
-s'entretenir sur ces matières. Madame de Sévigné parle plus souvent
-qu'avant son séjour à Grignan de son _père Descartes_; elle se dit de
-plus en plus _bête_ pour comprendre les grandes vérités de sa doctrine;
-et sa fille, pour la provoquer à son tour, lui demande si elle est
-toujours «cette petite dévote qui ne vaut guère[761].»
-
- [758] Voyez les passages de BOSSUET cités par M. JULES SIMON dans
- son _Introduction aux OEuvres philosophiques de_ BOSSUET; Paris,
- Charpentier, 1843, p. V et VI.
-
- [759] LOUIS DE LA FORGE, _Traité de l'esprit de l'homme_, p. 403,
- chapitre XXV, _De l'état de l'âme après la mort_.
-
- [760] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 422-429. Les
- lettres citées suffisent, mais elles n'y sont pas toutes.
-
- [761] Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p. 423.
-
-Mais, chose remarquable, les effets de ces conférences furent tout autres
-pour Corbinelli. Dans ses lettres à Bussy, il nous apprend qu'il est
-philosophe; peu après, madame de Sévigné se vante que Corbinelli ne
-négligera plus la religion, depuis qu'il a appris à la connaître. En
-effet, il s'était converti; mais en se convertissant il resta cartésien;
-et sa foi, exaltée par l'effet de ses opinions philosophiques, le
-transporta dans la région du mysticisme. Madame de Grignan fut
-très-mécontente de ce changement qui s'était opéré dans l'esprit de
-Corbinelli; elle se permit de l'appeler _le mystique du diable_[762].
-
- [762] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 454,
- édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 109, édit. M.
-
-«Mais je vous gronde, répondit madame de Sévigné, de trouver notre
-Corbinelli _le mystique du diable_. Votre frère en pâme de rire [ce
-frère, à la fin de sa vie, devint plus mystique que Corbinelli]; je le
-gronde comme vous. Comment! _mystique du diable_, un homme qui ne songe
-qu'à détruire son empire, qui ne cesse d'avoir commerce avec les ennemis
-du diable, qui sont les saints et les saintes de l'Église! un homme qui
-ne compte pour rien son chien de corps, qui souffre la pauvreté
-_chrétiennement_, vous direz _philosophiquement_; qui ne cesse de
-célébrer les perfections et l'existence de Dieu!... Et vous appelez cela
-_le mystique du diable_!... Il y a dans ce mot un air de plaisanterie qui
-fait rire d'abord et qui pourrait surprendre les simples. Mais je
-résiste, comme vous voyez; et je soutiens le fidèle admirateur de sainte
-Thérèse, de ma grand'mère et du bienheureux Jean de la Croix[763].»
-Yupez, ou Jean de la Croix, qui fut avec sainte Thérèse le législateur
-des carmes déchaussés, est un des auteurs mystiques dont les ouvrages ont
-été le plus répandus; et Corbinelli devait d'autant mieux se plaire à
-leur lecture qu'il était familiarisé avec la langue espagnole, si
-harmonieuse, si expressive, si bien adaptée à la sensation de la vive
-flamme de l'amour de Dieu et des angoisses de l'âme, délices et tourments
-du solitaire voué à la vie contemplative.
-
- [763] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (15 janvier 1690), t. X, p. 197 et 198,
- édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 305 et 306, édit. M.--Remarquez que
- madame de Sévigné ne dit pas _saint_ Jean de la Croix, parce
- qu'il ne fut canonisé que longtemps après (en 1726); mais elle
- dit le _bienheureux_, parce qu'il avait été béatifié en 1675.
-
-Cependant la mysticité de Corbinelli n'a jamais affaibli son attachement
-pour ses amis, ni même diminué son estime pour la philosophie
-cartésienne. Le savant Huet s'était montré, dans sa jeunesse, partisan
-de Descartes; mais longtemps après il combattit sa doctrine, et voulut
-jeter du ridicule sur son auteur quand ce grand homme abandonna sa patrie
-pour devenir le courtisan d'une reine de Suède[764]. Corbinelli prit à
-cette occasion la défense de Descartes; et ses amis, auxquels il lut son
-écrit, l'engagèrent à le terminer et à le publier; mais il n'en fit rien.
-Jamais il ne put se résoudre à faire imprimer aucun de ses ouvrages; et
-madame de Sévigné nous en donne la raison quand elle dit de lui: «Vous le
-connaissez, il brûle tout ce qu'il griffonne: toujours vide de lui-même
-et plein des autres, son amour-propre est l'intime ami de leur
-orgueil[765].» C'est par cette raison que des nombreux ouvrages de
-Corbinelli dont il est fait mention dans ses lettres, aucun n'a été
-imprimé, et qu'on a seulement publié cinq petits volumes qui ne
-contiennent que des extraits de livres de littérature légère[766]. On n'y
-a point admis les extraits de livres composés sur des sujets pieux, les
-seuls auxquels il se complaisait dans sa vieillesse. «Il a, dit madame de
-Sévigné, un Malaval qui le charme; il a trouvé que ma grand'mère et
-l'amour de Dieu de notre _grand-père_ saint François de Sales étaient
-aussi spirituels que sainte Thérèse. Il a tiré de ces livres cinq cents
-maximes d'une beauté parfaite; il va tous les jours chez madame le
-Maigre, très-jolie femme, où l'on ne parle que de Dieu, de la morale
-chrétienne, de l'évangile du jour: cela s'appelle des conversations
-saintes; il en est charmé, il y brille; il est insensible à tout le
-reste[767].» Ceci se rapporte à une époque postérieure à celle dont nous
-traitons. Lorsque Corbinelli était à Grignan avec madame de Sévigné et sa
-fille, il s'entretenait alors du Tasse avec la première et des
-_Méditations_ de Descartes avec la seconde[768]; mais il ne se
-préoccupait nullement de la _Pratique facile pour élever l'âme à la
-contemplation_, de François Malaval.
-
- [764] Dans un petit écrit malin, intitulé _Nouveaux mémoires pour
- servir à l'histoire du cartésianisme_, par M. G. de l'A., 1692
- (75 pages). Ces initiales sont celles de Gilles de l'Aunais; mais
- cet ouvrage n'est pas de lui; il prêta son nom à Huet, qui ne
- voulut pas s'avouer l'auteur de cet écrit. Tout le monde sut
- qu'il était de l'évêque d'Avranches. D'Olivet, bien instruit, l'a
- inscrit dans la liste des ouvrages de ce dernier. Voyez
- _Huetiana_, 1722, in-12, _Éloge de Huet_, p. XXIII.
-
- [765] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 455,
- édit. G.--_Ibid._, t. IX, p. 110, édit. M.
-
- [766] _Recueil de tous les beaux endroits des ouvrages des plus
- célèbres auteurs de ce temps_, divisés en cinq tomes; 1696 (5
- vol. in-18).
-
- [767] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (11 septembre 1689), t. IX, p. 455,
- édit. G.; t. IX, p. 110, édit. M.
-
- [768] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (18 septembre 1672), t. III, p. 116,
- édit. G.--_Ibid._, t. III, p. 46, édit. M.
-
-Quand une grande ferveur de dévotion inspira à Corbinelli un goût
-exclusif pour les écrits des mystiques, madame de Sévigné fut la première
-qui en fut instruite; mais cette confidence d'un ami qu'elle estimait
-tant n'eut sur elle qu'une faible influence. Madame de Sévigné aimait
-trop ses enfants, ses amis, le monde pour aimer Dieu à la manière de sa
-grand'mère et du saint évêque de Genève, qu'elle appelle son grand-père,
-ne se faisant aucun scrupule de badiner plaisamment sur l'usage qui avait
-prévalu de ne pas séparer les noms vénérés de Frémyot de Chantal et de
-François de Sales.
-
-Lorsqu'il fallut se résoudre à quitter Grignan, madame de Sévigné ne
-pensait plus qu'avec effroi à l'instant fatal où elle se séparerait de sa
-fille. Dans la Provence, elle n'avait vu qu'elle, elle ne regrettait
-qu'elle; et elle n'eût pu surmonter sa douleur sans la promesse que lui
-fit madame de Grignan de venir la rejoindre. La diplomatie d'une
-assemblée de députés des villes et des communautés, les intrigues du
-palais d'un gouverneur de province n'intéressaient que médiocrement une
-femme habituée aux agitations d'une cour où luttaient les ambitions les
-plus élevées, où se décidait la fortune de tant de hauts personnages,
-d'une cour dont l'éclat et la splendeur s'accroissaient chaque jour par
-la gloire du monarque qui y régnait. Le pays où madame de Grignan se
-trouvait heureuse de dominer plaisait peu à madame de Sévigné: la pâle
-verdure des oliviers, le sombre aspect des cyprès, l'ardeur desséchante
-d'un ciel d'azur fatiguaient ou attristaient ses regards. Ce château de
-Grignan, exposé à tous les vents, sans abri contre les rayons brûlants du
-soleil, d'où l'œil plane orgueilleusement sur des champs pierreux et
-infertiles, lui faisait regretter les beaux ombrages de Livry. A cette
-Provence si vantée elle préférait sa verte Bourgogne et sa Bretagne
-inculte. Lyon, Aix, Marseille, Toulon avaient charmé sa curiosité, mais
-ne pouvaient lui faire oublier Paris, Versailles, Saint-Germain. La
-nouveauté des aspects et des objets qui s'offraient à ses regards lui
-rendait plus chers encore les endroits où elle avait passé son enfance,
-sa jeunesse, les plus belles années de sa vie. C'est dans ces lieux si
-pleins de ses souvenirs et de ses vives émotions que nous allons la
-suivre.
-
-
-
-
-NOTES
-
-ET
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-
-
-NOTES
-
-ET
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-Chapitre I, page 1, et chapitre III, p. 67.
-
-_Sur les voyages de madame de Sévigné de Paris aux Rochers et des Rochers
-à Paris._
-
-
-Madame de Sévigné mit exactement le même temps pour se rendre de Paris
-aux Rochers que pour retourner des Rochers à Paris; dans ces deux fois,
-elle n'arriva au lieu de sa destination que le dixième jour. Partie le
-lundi matin, 18 mai, de Paris (lettre du lundi 18 mai 1671 en partant, t.
-II, p. 76, édit. G.), elle n'arriva aux Rochers que le mercredi de la
-semaine suivante (t. II, p. 85, édit. G.).
-
-Pour retourner à Paris, elle partit le mercredi 9 décembre 1671 (t. II,
-p. 307, édit. G.), et elle n'arriva que le vendredi 18 décembre de la
-semaine suivante. Dans les deux fois, le calcul des distances nous donne
-le même nombre de lieues: quatre-vingt-trois lieues et demie. Elle
-faisait donc environ huit lieues et un quart par jour, et, en retranchant
-le jour de repos, neuf lieues et un quart.
-
-La première fois, elle ne s'était arrêtée pour séjourner qu'après un
-trajet de soixante lieues, à Malicorne, chez le marquis de Lavardin. La
-seconde fois, à son retour à Paris, elle part des Rochers le mercredi;
-et, pour éviter le pavé de Laval, elle va coucher chez madame de Loresse,
-parente de madame de Grignan (lettres des 9 et 13 décembre 1671, t. II,
-p. 308 et 310, édit. G.), où elle paraît avoir séjourné. Là on la fait
-consentir à prendre deux chevaux de plus, et chacune de ses deux calèches
-est attelée de quatre chevaux. Loresse est un domaine situé à la gauche
-de la route de Vitré ou des Rochers, à mille ou douze cents toises de
-Beaulieu et de Montjean, près de trois autres lieux nommés la
-Brianterie, le Rocher, les Loges (voyez carte de Cassini, no 97). Ainsi
-madame de Sévigné, pour éviter le pavé de Laval, au lieu de continuer
-droit vers l'est, se dirigea au sud. Arrivée par Argentré à Loresse, où
-elle coucha, elle avait fait seulement le premier jour dix mille toises
-ou cinq lieues. De Loresse, il est probable qu'elle prit la route tracée
-dans Cassini, qui se dirigeait au nord-est depuis Montjean sur
-Saint-Berthevin, où elle rejoignit, après avoir traversé une partie de la
-forêt de Concise, la route de Laval. Ce trajet jusqu'à Laval est de neuf
-mille toises, quatre lieues et demie; mais nous voyons, dans la lettre du
-13 décembre, que madame de Sévigné ne s'arrêta à Laval que pour prendre à
-la poste les lettres de sa fille: ainsi elle alla ce jour-là coucher à
-Mêlay.
-
-De Laval à Mêlay on compte dix mille sept cents toises, ou cinq lieues de
-poste et un quart. Ainsi madame de Sévigné, en partant de Loresse, avait
-fait dix lieues de poste, ou quarante kilomètres. Par ces détours, elle
-allongea sa route de quatre lieues au moins entre les Rochers et Mêlay.
-
-De Mêlay à Malicorne (lettre du dimanche 13 décembre 1671, t. II, p.
-309), où madame de Sévigné alla probablement coucher, la distance (par
-Sablé) est de vingt mille toises, ou dix lieues de poste; de Malicorne au
-Mans, quinze mille cinq cents toises, ou sept lieues et un quart de
-poste; et du Mans à Paris, en passant par Chartres, d'après le livre de
-poste (les autres distances ont été mesurées par nous sur les cartes de
-Cassini), on compte cinquante-trois lieues de poste (lettre du vendredi
-18, t. II, p. 313). Madame de Sévigné ne mentionne aucun lieu dans cet
-intervalle; il est probable qu'elle coucha à Chartres et à Bonnelle:
-ainsi elle avait mis dix jours à faire ces quatre-vingt-sept lieues.
-
-J'apprends par une lettre de M. Grille, le savant bibliothécaire de la
-ville d'Angers, que l'ancienne famille de Loresse existe encore dans le
-département de la Mayenne. Une demoiselle de Loresse habite Laval, où
-elle a fondé une maison de refuge pour les orphelins. Sa terre est située
-dans la commune de Montjean, à dix-huit kilomètres au sud-ouest de Laval,
-sur la route stratégique, et sur l'ancien chemin de Vitré à Malicorne. Le
-château, qui remonte au XVIe siècle, avec des reconstructions et
-réparations des XVIIe et XVIIIe, est de fort belle apparence; il est
-entouré de bois, et on y arrive par de longues avenues. Tout annonce que
-la race des Loresse était de haut parage et possédait une grande fortune.
-
-
-Page 37, ligne 7: Une maison avec cour et jardin, qu'on appelait _la Tour
-de Sévigné_.
-
-Il paraît que cette maison de Vitré a été aliénée du vivant de madame de
-Sévigné, ou peu de temps après sa mort; car il n'en est pas fait mention
-dans l'état des biens-fonds de la maison de Sévigné, donné à la suite de
-la lettre du marquis de Sévigné, publiée pour la première fois en 1847,
-par M. Monmerqué. Dans cet état, il n'est parlé que des biens-fonds qui
-suivent, avec leur évaluation (p. 21):
-
- LA TERRE DES ROCHERS 120,000 fr.
- LA TERRE DE BODEGAT 120,000
- LA TERRE DE SÉVIGNÉ 18,000
- LES TERRES DONNÉES PAR MADAME D'ACIGNÉ A
- MADAME DE SÉVIGNÉ 60,000
- LA TERRE DE BURON 100,000
-
-Cependant, comme dans son acte mortuaire, daté du 28 mars 1713 (il mourut
-le 26), le marquis de Sévigné est qualifié de seigneur des Rochers, de
-Bodegat, _d'Estrelles, de Lestremeur, de Lanroz et autres lieux_, il est
-possible qu'à cause de leur peu de valeur, ou parce qu'elles étaient
-grevées de charges et d'hypothèques, il ait négligé de faire mention de
-la _Tour de Sévigné_ aussi bien que des terres _d'Estrelles, de
-Lestremeur, de Lanroz_ et autres lieux.
-
-
-CHAPITRE II.
-
-
-Page 48, ligne 17: Ce noble et grand édifice.
-
-Pour juger ce qu'était le château de Grignan avec ses tourelles gothiques
-et l'élégance italienne de sa façade moderne, il faut voir les dessins
-qui en ont été faits dans le temps où il n'était point encore dégradé, et
-qui se trouvent dans le tome LXIX du grand recueil intitulé _France_
-(_département de la Drôme_), qui est au cabinet des estampes de la
-Bibliothèque nationale. Les gravures de ce château, qu'on a publiées
-depuis, n'en donnent qu'une idée imparfaite. Les vues, dans le volume
-indiqué, sont au nombre de trois: l'une représente la façade sur le
-chemin de Valréas; une autre, la façade du côté du potager, et enfin
-cette même vue moins étendue, mais plus en grand, pour ce qui concerne
-l'édifice seul. Il existe une bonne lithographie des ruines de ce
-château, dessinée par Sabattier, lithographiée par Eugène Ciceri, une
-autre plus petite dessinée par Veyran et gravée par Bonjan.
-
-
-CHAPITRE III.
-
-
-Page 68, ligne 12: Elle y coucha, pour la première fois, le 7 mai 1672.
-
-J'apprends par M. Monmerqué qu'une quittance de Coulanges semble prouver
-que madame de Sévigné se trouvait dans cette maison le 7 avril, ce qui
-n'est pas en contradiction avec ses lettres, vu la proximité de la maison
-qu'elle devait quitter et de celle qu'elle devait occuper.
-
-«Transaction signée par Philippe de Coulanges, abbé de Livry, demeurant
-rue Sainte-Anastase, paroisse Saint-Gervais, devant Gabillon, notaire, le
-7 avril 1672.»
-
-Un autre acte démontre que, le 18 avril 1671, elle demeurait rue de
-Thorigny.
-
-«Acte de vente par dame Marie de Rabutin-Chantal, veuve de Henri, marquis
-de Sévigné, demeurant à Paris, en son _hôtel, rue de Thorigny_, paroisse
-Saint-Gervais, comme ayant les droits cédés de Françoise-Marguerite, dame
-de Grignan, sa fille, et se portant fort de son fils mineur, émancipé, à
-Jean Boisgelin, vicomte de Meneuf, président à mortier du parlement de
-Rennes, propre audit marquis de Sévigné, de la terre de la Baudière,
-située paroisse Saint-Didier, évêché de Rennes, moyennant quarante mille
-livres; cette vente passée, le 18 avril 1671, chez Gabillon, notaire à
-Paris, et ses collègues.»
-
-
-Page 75, ligne 8: Et il fit insérer le programme de ce prix dans la
-Gazette.
-
-Dans ce programme, il est dit que «c'est pour mettre au-dessus du
-corinthien et du composite qui est au dedans de la cour du Louvre; et que
-si quelqu'un a trouvé quelque belle pensée qu'il ne puisse modeler, il
-sera reçu à en apporter le dessin pour être modelé par les sculpteurs de
-Sa Majesté, s'il se trouve le mériter.» On ne songeait pas alors à
-revenir au gothique.
-
-
-Page 81, ligne 5: Un grand nombre d'ouvrages.
-
-D'Olivet a donné une liste des ouvrages de l'abbé Cotin, qui paraît
-complète; cependant il donne à ses Poésies chrétiennes la date de 1657,
-et j'ai un volume intitulé _Poésies chrétiennes_ de l'abbé COTIN, à
-Paris, chez Pierre le Petit, M DC LXVIII. Le privilége porte: «Achevé
-d'imprimer, pour la première fois, le 15 mars 1668.» Ce volume commence
-par un poëme intitulé _la Madeleine au sépulchre de Jésus-Christ_, et il
-se termine par des _Vers au roi sur son retour de la Franche-Comté_, qui
-sont nécessairement postérieurs à 1657.--D'Olivet ni l'auteur de
-l'article _Cotin_ dans la _Biographie universelle_ n'ont point connu ce
-volume.
-
-
-Page 82, ligne 2: Humilier son sot et insolent orgueil.
-
-Pour donner une idée de la fatuité de Cotin, il suffira de citer un
-passage de ses _OEuvres galantes_, t. I, p. 14.
-
-«Mon chiffre, c'est deux CC entrelacés, qui, retournés et joints
-ensemble, feraient un cercle. Je m'appelle Charles, comme vous savez; et
-parce que mes énigmes ont été traduits[769] en italien et en espagnol, et
-que mon _Cantique des cantiques_ a été envoyé par toute la terre, à ce
-qu'a dit un deviseur du temps, ou, si vous voulez, un faiseur de devises,
-il m'a bien voulu, de sa grâce, appliquer ce mot des deux chiffres d'un
-grand prince et d'une grande princesse, Charles, duc de Savoie, et
-Catherine d'Autriche:
-
- _Juncta orbem implent._
-
-Cela veut dire un peu mystiquement que mes œuvres rempliront le rond de
-la terre, quand elles seront toutes reliées ensemble.» Nous pourrions
-transcrire beaucoup d'autres passages de ce genre qui justifient ce que
-Molière a dit de lui:
-
- Je vis, dans le fatras des écrits qu'il nous donne,
- Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne,
- La constante hauteur de sa présomption,
- Cette intrépidité de bonne opinion,
- Cet indolent état de confiance extrême,
- Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
- Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit,
- Qu'il se sait si bon gré de tout ce qu'il écrit,
- Et qu'il ne voudrait pas changer sa renommée
- Contre tous les honneurs d'un général d'armée.
-
- (_Les Femmes savantes_, act. I, sc. III, t. VI, p. 111 et 112,
- édit. de 1676.)
-
- [769] Cotin fait le mot _énigme_ masculin, et on était partagé
- alors sur le genre de ce mot; on le faisait assez indifféremment
- masculin ou féminin. (Voyez RICHELET, _Dictionnaire_, 1680, t. I,
- p. 286, au mot _Énigme_.)
-
-Que dire de M. Rœderer, qui, dans son _Mémoire pour servir à l'histoire
-de la société polie_, p. 314, prétend que Molière n'a pas eu en vue Cotin
-dans le rôle de Trissotin, parce que Trissotin est un homme marié et non
-un prêtre, et parce que Boscheron, l'auteur de l'insipide recueil
-intitulé _le Carpenteriana_, a rapporté une anecdote évidemment fausse
-sur _les Femmes savantes_, qu'à tort a copiée l'exact auteur de la vie de
-Molière? M. Rœderer croit que cette application de Trissotin à Cotin est
-une supposition gratuite des commentateurs de Molière. M. Rœderer ignore
-donc que le sonnet et le madrigal ridiculisés dans _les Femmes savantes_
-se trouvent textuellement dans les _OEuvres de Cotin_; que Visé, en
-rendant compte dans le _Mercure galant_ (t. I, lettre du 12 mars 1672) de
-la première représentation des _Femmes savantes_, nous apprend que
-Molière lui-même, pour prévenir les suites que pouvait avoir l'outrage
-qu'il allait se permettre contre un homme de lettres, un prêtre ridicule,
-mais estimé, crut devoir faire au public, avant la représentation de sa
-pièce, une déclaration pour désavouer l'intention d'aucune application
-qu'on pourrait en faire? Visé prétend que l'idée de cette application du
-personnage de Trissotin à Cotin est due à une querelle que Molière avait
-eue avec ce dernier huit ans avant la représentation des _Femmes
-savantes_; il termine en faisant l'éloge de Cotin, et en disant qu'un
-homme de son mérite ne doit pas se mettre en peine d'une telle
-application. Enfin M. Rœderer oublie l'épigramme qui fut composée sur
-Trissotin et Cotin en 1682, et ce qu'ont dit et écrit sur ce sujet
-Boileau, Brossette, son commentateur, le P. Niceron, d'Olivet, Bayle,
-Baillet et tous ceux qui ont le mieux connu l'histoire de ces temps.
-Contre l'usage, un silence absolu sur Cotin paraît avoir été gardé par
-l'abbé Dangeau lorsqu'il lui succéda à l'Académie française, et aussi par
-le directeur de l'Académie, chargé de répondre au récipiendaire. Cotin
-mourut en janvier 1682; et l'obscurité où il vécut dans ses dernières
-années fut telle que des hommes comme Richelet et Baillet ont ignoré
-l'époque de sa mort et ont commis des erreurs qui ont été reproduites
-dans plusieurs ouvrages.
-
-
-Page 84, ligne 18: Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, mourut
-trois mois avant la première représentation des _Femmes savantes_.
-
-La duchesse de Montausier n'était pas non plus à la première
-représentation des _Précieuses ridicules_, qui eut lieu le 18 novembre
-1659; car alors elle se trouvait à Angoulême, soignant sa fille, malade
-de la petite vérole. (_Mémoires sur la vie de M. le duc de Montausier_,
-t. I, p. 142.)
-
-Ceci n'infirme en rien, mais plutôt confirme ce qu'on fait dire à Ménage
-dans le _Ménagiana_, t. II, p. 65, que mademoiselle de Rambouillet,
-madame de Grignan et tout l'hôtel de Rambouillet étaient à cette première
-représentation des _Précieuses ridicules_. «Nous remarquons, dit un
-auteur, de _singulières bévues_ sur les personnages accessoires, qui
-ôtent toute autorité à ce récit. A cette époque, mademoiselle de
-Rambouillet était, depuis quatorze ans, madame de Montausier, et elle
-n'avait pas manqué de se rendre à Angoulême avec son mari. Madame de
-Grignan avait suivi le sien en Provence.» Ces lignes, écrites par un
-historien sérieux et de beaucoup de mérite, sont vraiment _singulières_.
-Les paroles prêtées à Ménage ou dites par lui (peu importe) prouvent
-qu'il n'y avait que deux des filles de madame de Rambouillet à la
-représentation des _Précieuses ridicules_. Celle qui était mariée (madame
-de Grignan) ne pouvait avoir été rejoindre son mari en Provence,
-puisqu'il n'y était pas, et qu'il n'avait rien à y faire; mademoiselle de
-Rambouillet n'était pas non plus avec son mari, puisqu'elle n'en avait
-pas et qu'elle était mademoiselle de Rambouillet, et non madame de
-Montausier. Le même auteur dit qu'il est las de lire cette anecdote, tant
-elle lui paraît suspecte. Nous croyons pouvoir assurer que cette
-anecdote, en ce qui concerne la présence des personnes désignées, quand
-elle aurait été avancée sans autorité, n'en est pas moins véritable. En
-effet, elle n'est pas seulement vraisemblable, mais il nous paraît
-impossible qu'elle ne soit pas vraie. Qu'on se reporte à cette époque où,
-dans la haute société, il n'existait pas un seul mari, un seul père qui
-ne fût flatté d'entendre mettre sa femme ou sa fille au rang des
-_précieuses_, au rang des femmes qui fréquentaient l'hôtel de
-Rambouillet; qu'on juge de l'effet que dut produire sur un tel public
-cette simple annonce des comédiens: _Première représentation des
-Précieuses ridicules!_ Pas une seule des personnes qui étaient admises
-chez madame de Rambouillet, si elle n'était empêchée, ne dut manquer à
-cette représentation.
-
-
-Page 89, ligne 7: Et que madame de Montespan jeûnait austèrement tous
-les carêmes.
-
-Ce ne fut point cette année (1671), comme le prétend M. Rœderer dans son
-_Histoire de la société polie_, p. 299, ch. XXVII, que, par des scrupules
-de religion, Louis XIV fut sur le point de se séparer de madame de
-Montespan, mais à la fin de l'année 1675. M. Rœderer a été trompé par la
-mauvaise édition qu'a donnée la Beaumelle des _Lettres de madame de
-Maintenon_, t. II, p. 100, lettre 2e à madame de Saint-Géran. Les
-dernières lignes n'appartiennent pas à cette lettre, qui est bien donnée,
-d'après l'autographe, par Sautereau de Marcy dans son édition des
-_Lettres de Maintenon_, t. II, p. 110. Dans cette édition, le passage sur
-lequel s'appuie M. Rœderer et les lignes qui suivent ne s'y trouvent
-pas. L'_Histoire de Bossuet_ par le cardinal de Bausset (liv. V, VIII, t.
-II, p. 44, 4e édit., 1824, in-12) et les lettres de Bossuet (20 juillet
-1675, t. XXXVII des _OEuvres_) ne laissent aucun doute sur l'époque et
-les circonstances de cette tentative infructueuse pour engager le roi à
-répudier sa maîtresse.
-
-
-Page 90, ligne 5: La place d'honneur était réservée à la Vallière.
-
-Les Mémoires de Maucroix, que je cite en note, ont été publiés par la
-Société des bibliophiles de Reims, et tirés à un très-petit nombre
-d'exemplaires. De Maucroix fut député par le chapitre de Reims pour
-complimenter le Tellier, qui, de coadjuteur, avait été nommé archevêque.
-De Maucroix se rendit pour cet objet, en août 1671, avec trois autres
-chanoines ses collègues, à Fontainebleau, où la cour était alors; et
-voici comme il raconte ce qu'il vit, en attendant qu'il pût être reçu par
-l'archevêque:
-
-«M. Barrois et moi, ayant vu les carrosses de S. M. qui étaient dans la
-cour de l'Ovale, nous attendîmes près d'une heure; et enfin nous vîmes le
-roi monter en calèche, madame la Vallière placée la première, le roi
-après, et ensuite madame de Montespan, tous trois sur un même siége, car
-la calèche était fort large. Le roi était fort bien vêtu, d'une étoffe
-brune avec beaucoup de passements d'or; son chapeau en était bordé. Il
-avait le visage assez rouge. La Vallière me parut fort jolie, et avec
-plus d'embonpoint qu'on ne me l'avait figurée. Je trouvai madame de
-Montespan fort belle; surtout elle avait le teint admirable. Tout
-disparut en un moment. Le roi, étant assis, dit au cocher: Marche! Ils
-allaient à la chasse du sanglier.» _Mémoires de_ M. FR. DE MAUCROIX, ch.
-XX, 2e fascicule, p. 33.
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-
-Page 107, lignes 5 et 9: Madame de Brancas avait été une des femmes les
-plus compromises... On crut que la beauté de mademoiselle de Brancas...
-
-La femme du comte de Brancas se nommait Suzanne Garnier. Au volume III,
-p. 217, du Recueil de chansons historiques, mss. de la Bibliothèque
-nationale, un des couplets porte:
-
- Brancas vend sa fille au roy,
- Et sa femme au gros Louvoy.
-
-Ménage disait que l'on ne pouvait faire l'histoire de son temps sans un
-recueil de vaudevilles; mais dans ces recueils, si pleins d'impureté,
-toujours les faits vrais et scandaleux sont exagérés, et ils en
-renferment un grand nombre évidemment calomnieux. Il est cependant
-remarquable qu'on ne trouve pas un seul couplet qui inculpe madame de
-Sévigné, et ils en renferment plusieurs qui font son éloge. Quant à
-Suzanne Garnier, comtesse de Brancas, ces recueils en font presque une
-autre comtesse d'Olonne, et il y est dit (t. III, p. 195, année 1668):
-
- Brancas, depuis vingt ans,
- A fait plus de cent amants.
-
-Dans le nombre de ces amants, l'annotateur cite d'Elbœuf, Beaufort,
-d'Albret, Lauzun, Bourdeilles, comte de Matha, Monnerot, Partisan,
-Fouquet.
-
-
-Page 112, ligne 18: On sut d'autant plus gré à mademoiselle de Lenclos
-d'en prendre la peine.
-
-En 1672, on fit sur Ninon un couplet qui ne peut être cité en entier, car
-les muses des chansonniers de cette époque étaient presque toujours
-ordurières, même lorsque le sujet semblait appeler d'autres idées et
-d'autres expressions:
-
- On ne reverra, de cent lustres,
- Ce que de notre temps nous a fait voir Ninon,
- Qui s'est mise, en dépit.....,
- Au nombre des hommes illustres.
-
- (_Recueil de chansons historiques_, mss. de
- la Biblioth. nationale, vol. III, p. 551.)
-
-
-Page 117, lig. 22: A un bon mot de Ninon sur la comtesse de Choiseul.
-
-Le passage de madame de Sévigné est ainsi: «La Choiseul ressemblait,
-comme dit Ninon, à un printemps d'hôtellerie. La comparaison est
-excellente.»
-
-Ce passage de la lettre de madame de Sévigné a été mal compris. On a cru
-qu'il s'agissait de mauvais tableaux représentant le Printemps, exposés
-dans les cabarets. Nullement. D'assez bons artistes de cette époque
-avaient fait graver des têtes de femmes d'une beauté idéale, pour
-représenter toutes les expressions et toutes les formes que la beauté
-peut revêtir; ils désignaient ces têtes par un titre qui indiquait leurs
-intentions allégoriques: c'était la _Langueur_, le _Désir_, la
-_Dévotion_, les _Muses_, les _Grâces_, le _Printemps_, l'_Été_, etc. Des
-copistes imitèrent ces gravures d'une manière grossière, et les
-enluminèrent de couleurs fortes, pour les cabarets, les hôtelleries de
-passage et les gens du peuple; et c'étaient là les seules gravures qu'on
-y voyait, comme aujourd'hui des _Bonaparte_ et des scènes de la
-révolution. Comparer une femme à l'élégante et gracieuse figure nommée
-_le Printemps_ était en faire un grand éloge et dire qu'elle était fort
-belle; mais dire qu'elle ressemblait à la caricature de cette gravure,
-beaucoup plus connue que l'original, c'était la rendre ridicule, c'était
-exciter le rire, et faire, comme dit madame de Sévigné, une excellente
-comparaison.»
-
-
-CHAPITRE V.
-
-
-Page 123, ligne 16: On ouvrit à Cologne des conférences.
-
-Charles-Albert, dit d'Ailly, duc de Chaulnes, conduisait ces conférences.
-Dans le _Recueil de chansons historiques_ (mss. de la Bibl. nationale,
-1673, vol. IV, p. 73), on trouve une chanson qui prouve que le sérieux
-des négociations n'empêchait pas les intrigues amoureuses des
-personnages français réunis à Cologne. Élisabeth Férou, femme du duc de
-Chaulnes, avait avec elle, comme demoiselle de compagnie, une très-belle
-personne nommée mademoiselle Auffroy, qu'on appelait par plaisanterie _la
-Princesse_. Elle fut aimée de Berthault et par Anne Tristan de la Baume;
-mais, selon l'annotateur de la chanson, un certain abbé de Suze parvint à
-supplanter tous ses rivaux.
-
-
-Page 124, ligne 10: La duchesse de Verneuil.
-
-La duchesse de Verneuil était cette Charlotte Seguier, fille du
-chancelier Seguier, qui, d'abord duchesse de Sully, avait épousé en
-secondes noces Henri, duc de Verneuil, fils naturel de Henri IV et
-d'Henriette de Balzac, comtesse d'Entragues. Par ce mariage, les Seguier
-avaient l'honneur de se trouver alliés à une princesse du sang. Quand la
-duchesse de Verneuil mourut en 1704, Louis XIV, qui voulait élever à un
-haut rang ses enfants naturels, porta quinze jours le deuil, comme pour
-une princesse du sang. (SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. IV, p. 311.) Elle
-était, par son premier mariage, la mère du duc de Sully et de la
-princesse de Lude. (SÉVIGNÉ, _Lettres_, 3 et 9 février 1672, 26 mars
-1680, t. I, p. 311; t. II, p. 372; t. VI, p. 416; t. IX, p. 295, édit.
-G.; t. I, p. 236; t. II, p. 311; t. VI, p. 210; t. VIII, p. 457, édit.
-M.)
-
-
-Page 124, ligne 14: Et Barillon.
-
-Barillon, qui joua comme ambassadeur un si malheureux rôle en Angleterre,
-était petit, vif, empressé auprès des femmes. Fort riche, il n'épargnait
-pas l'argent pour réussir auprès d'elles: c'est ce que nous apprend une
-des plus intéressantes historiettes de Tallemant des Réaux, qui nous fait
-connaître une madame de Marguenat. Cette madame de Courcelles-Marguenat
-était une coquette aussi habile et aussi séduisante que Ninon et qui
-aurait pu être aussi célèbre, «puisqu'on disait qu'elle avait Brancas
-pour brave, le chevalier de Gramont pour plaisant, Charleval et le petit
-Barillon pour payeurs.» Brancas et Gramont sont bien connus des lecteurs
-de madame de Sévigné et d'Hamilton; Charleval l'est par ses poésies, et
-Barillon par l'histoire et divers mémoires. Assurément cette femme, qui
-finit par se faire épouser par Bachaumont, son dernier amant[770], savait
-se bien pourvoir.
-
- [770] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VI, p. 152, édit.
- in-12; t. IV, p. 236, édit. in-8º.
-
-
-Page 126, ligne 11: Sa tante de la Troche.
-
-Cette dame était amie et non tante de madame de Sévigné; et dans la 3e
-partie, 2e édition de ces _Mémoires_, p. 376, ligne 9, il y a une faute
-de copiste, et, au lieu de la Troche, il faut lire la Trousse.
-
-
-Page 130, ligne 28: En s'adressant à sa fille.
-
-Je m'étonne que les éditeurs de madame de Sévigné ne se soient pas
-aperçus que ce paragraphe avait été transposé, et à tort intercalé dans
-le _post-scriptum_ du comte de Grignan, qui, après ces mots, _ne vient
-pas de moi_, doit continuer par ceux-ci: _vous avez fait faire à ma fille
-le plus beau voyage_.
-
-Le comte de Grignan savait la musique, puisque madame de Sévigné lui
-envoya des motets; mais son âge et sa position prouvent assez que ce
-qu'elle dit ici ne peut s'appliquer à lui.
-
-
-Page 133, lignes 5 et 12: La comtesse de Saint-Géran.
-
-L'annotateur des _Chansons historiques_ dit que la comtesse de
-Saint-Géran (1673) passait sa vie aux Feuillants. Sa liaison avec
-Seignelay est postérieure à cette époque.
-
-
-Page 134, ligne 3: Le marquis d'Harcourt.
-
-Le marquis Henri d'Harcourt était colonel du régiment de Picardie.
-L'annotateur des _Chansons historiques_, selon son usage, ajoute à cette
-liste des amants de la duchesse de Brissac et lui donne pour amant payant
-un riche financier nommé Louis Béchameil, secrétaire du roi.
-
-
-Page 139, ligne 13: Était due à sa jeune et jolie femme.
-
-C'est ici le lieu de rectifier une faute de copiste qui s'est glissée
-dans la 3e partie de ces _Mémoires_, 2e édition (p. 213, lig. 11). Il
-faut substituer dans cette ligne la princesse de Soubise à la duchesse de
-Sully. Jamais l'on n'accusa celle-ci d'intrigues galantes avec Louis XIV
-ni avec aucun autre.
-
-
-Page 140, ligne 7: Un propos fort graveleux du prince d'Orange.
-
-Bussy lui écrit: «Et sur cela, madame, il faut que je vous dise ce que
-M. de Turenne m'a conté avoir ouï dire au frère du prince d'Orange,
-Guillaume: que les jeunes filles croyaient que les hommes étaient
-toujours en état, et que les moines croyaient que les gens de guerre
-avaient toujours, à l'armée, l'épée à la main.» A quoi madame de Sévigné
-répond fort gaillardement: Votre conte du prince d'Orange m'a réjouie. Je
-crois, ma foi, qu'il disait vrai, et que la plupart des filles se
-flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout à fait comme eux; mais
-il ne s'en fallait guère. Vous m'avez fait plaisir de me désabuser.»
-
-
-Page 143, ligne 12: Le Genitoy est un château, etc., etc.
-
-Sur quelques cartes des environs de Paris, ce lieu est écrit _le
-Génitoire_; il est situé entre Bussy-Saint-George et Jossigny, à deux
-kilomètres de l'un et de l'autre (voyez la feuille 11 des environs de
-Paris, de dom Coutans); le _Dictionnaire universel de la France_ (1804,
-in-4º, t. II, p. 549) place ce château dans la commune de Jossigny; et le
-_Dictionnaire de la poste aux lettres_, publié par l'administration des
-postes, 1837, in-folio, dans la commune de Bussy-Saint-George, dont il
-est plus éloigné. Avant la révolution, il était de cette dernière
-paroisse. Le vrai nom est Genestay; et l'abbé le Bœuf donne l'histoire
-de cette seigneurie sans interruption, depuis Aubert de _Genestay_,
-_miles_, mort le 30 septembre 1246. Lorsque l'abbé le Bœuf écrivait (en
-1754), la maison de Livry était encore en possession de cette terre.
-L'abbé le Bœuf termine en disant: «L'antiquité du nom de Genestay me
-dispense de réfuter ceux qui s'étaient imaginé que le vrai nom est
-Génitoire, qui lui serait venu, selon eux, de l'accouchement d'une dame
-d'importance.» (LE BOEUF, _Histoire du diocèse de Paris_, t. XV, p. 97 à
-99.)
-
-Les éditeurs de madame de Sévigné ont ignoré ce qu'avait écrit l'abbé le
-Bœuf sur le Genitoy; et l'un d'eux a cru que madame de Sévigné faisait
-un calembour sur le mot italien _Genitorio_ ou _Genitoio_, et qu'aucune
-maison ou château de ce nom n'existait. (MONMERQUÉ, édit. de Sévigné,
-1820, in-8º, t. II, p. 419; GAULT DE SAINT-GERMAIN, t. II, p. 4 et 5;
-GROUVELLE, édit. in-12, 1812, t. III, p. 83.)
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-
-Page 147, ligne 4 du texte: Sa mère, etc.
-
-Elle vivait encore lorsque Sidonia était en prison à la Conciergerie, et
-peut-être lui a-t-elle survécu; elle avait épousé un nommé Bunel, dont on
-ne sait rien.
-
-
-Page 152, ligne 27: S'introduisit subitement dans sa chambre.
-
-Par le moyen d'une fille d'honneur de la princesse de Carignan, qui se
-nommait madame Desfontaines et depuis fut madame Stoup et non Stoute,
-comme il est écrit dans la Vie de madame de Courcelles.
-
-
-Page 154, ligne 8: A peine âgée de seize ans.
-
-Le mariage de la marquise de Courcelles a dû avoir lieu lors du premier
-voyage de Louvois en Flandre, à la fin de 1666 ou au commencement de
-1667. Gregorio Leti dit qu'elle s'est mariée à treize ans, ce qui n'est
-pas, puisqu'elle-même dit qu'elle avait treize ou quatorze ans
-lorsqu'elle sortit du couvent. Il faut bien accorder deux ans pour les
-démarches interventives faites pour la marier d'abord avec Maulevrier,
-alors en Espagne, et ensuite avec Courcelles, qui voyageait en pays
-étranger quand on forma le projet de le marier avec Sidonia: morte en
-décembre 1685, à l'âge de trente-quatre ans, madame de Courcelles, qui
-avait seize ans à la fin de 1666, était donc née en 1650, et non en 1659,
-comme il est dit à son article dans la _Biographie universelle_. (_Vie de
-madame de Courcelles_, p. 14.)
-
-
-Page 156, lig. 17: La marquise de la Baume, cette maîtresse de Bussy.
-
-Au volume III, page 67 du _Recueil de chansons historiques_, on trouve un
-couplet intitulé «Sur la.... femme de HOSTUN, marquis DE LA BAUME.»
-
-Ce couplet commence par ce vers:
-
- «La Baume, maigre beauté;»
-
-et à la suite du couplet se trouve, sur madame de la Baume, la note
-suivante:
-
-«Elle était grande, friponne, espionne, rediseuse, aimant à brouiller
-tout le monde et ses plus proches pour le seul plaisir de faire du mal.
-D'ailleurs infidèle et fourbe à ses amants, qu'elle n'aimait que par
-lubricité, en ayant toujours plusieurs à la fois, qu'elle jouait et
-desquels elle se souciait peu.»
-
-
-Page 161, ligne dernière: L'abbé d'Effiat.
-
-L'abbé d'Effiat possédait l'abbaye Saint-Germain de Toulouse et celle de
-Trois-Fontaines.
-
-
-Page 166, ligne 19: Avec la comtesse de Castelnau.
-
-La comtesse de Castelnau était devenue veuve du maréchal de Castelnau en
-1658, et mourut le 16 juillet 1696, âgée de quatre-vingts ans. (Voyez
-Dangeau.) Elle fut du nombre de ces femmes qui acquirent une scandaleuse
-célébrité par leurs intrigues galantes. Elle eut pour amants Villarceaux,
-le marquis de Tavannes, Jeannin de Castille.
-
-
-Page 168, ligne 8: M. de Marsan.
-
-Peut-être cette aventure de bal avec Charles de Lorraine, comte de
-Marsan, que madame de Sévigné, dans ses _Lettres_, nomme le petit Marsan,
-contribua-t-elle, quelques années plus tard, à la rupture de son mariage
-avec la maréchale d'Aumont, qui eut lieu par l'opposition du chancelier
-le Tellier, père de Louvois. (Voyez SÉVIGNÉ, _Lettres_, 24 novembre 1675,
-t. IV, p. 118, édit. G.; t. IV, p. 97, édit. M.)
-
-
-Page 168, ligne 19: La marquise de Courcelles se lia avec la duchesse de
-Mazarin.
-
-On composa dans ce temps plusieurs couplets sur la duchesse de Mazarin et
-la marquise de Courcelles: nous nous contenterons de citer celui sur
-Hortense Mancini, duchesse de Mazarin, et madame de Marolles, marquise de
-Courcelles, que le duc de Mazarin avait fait enfermer dans un couvent
-pour leurs galanteries:
-
- Mazarin et Courcelles
- Sont dedans un couvent;
- Mais elles sont trop belles
- Pour y rester longtemps.
- Si l'on ne les retire,
- On ne verra plus rire
- De dame assurément.
-
-
-Page 175, ligne 4: S'enferme dans le château d'Athée, près d'Auxonne.
-
-Athée, petit hameau de 500 âmes, est dans le département de la Côte-d'Or,
-arrondissement de Dijon, canton d'Auxonne, à 11 kilomètres de Saint-Jean
-de Loos. C'est un lieu fort ancien, dont il est fait mention en 880 dans
-le cartulaire de Saint-Bénigne de Dijon, sous le nom d'_Atéias_; il était
-du diocèse de Châlon et de l'archidiaconé d'Oscheret. (Voyez J. Garnier,
-_Chartes bourguignonnes_, p. 69 et 70.)
-
-
-Page 175, ligne 23: De M. le comte d'Hona.
-
-L'auteur de la lettre qui est dans le manuscrit de M. Aubenas avait un
-oncle dans les bureaux de la chancellerie, sous le ministre le Tellier;
-il donne une relation très-détaillée de ce qui concerne le rasement du
-château d'Orange. Sa lettre (p. 239 du manuscrit) est intitulée _Lettre
-écrite d'Orange_, le 25 juillet 1712, à M. le baron de Roays, pour M.
-l'abbé de ***, chanoine de la cathédrale; puis après est une seconde
-lettre du même au même, datée du 3 août.
-
-Dans la première (p. 250), il fait du comte d'Hona le portrait suivant:
-Il était de belle taille; il avait le visage en ovale, le nez aquilin,
-les joues couvertes d'une petite rougeur naturelle, le teint blanc, les
-cheveux noirs, les yeux de la même couleur, bien fendus. Il avait encore
-de très-belles qualités de corps, beaucoup d'esprit, robuste,
-infatigable, sage, assez éloquent à bien parler, bon ami, assez libéral,
-magnifique quand il donnait à manger. Il était beaucoup aimé des
-catholiques et des huguenots de la ville et de toute cette principauté,
-ce qui aurait fait le comble de toutes ces belles vertus qu'il possédait,
-n'eût été l'hérésie de Calvin qu'il professait.» Le comte Frédéric d'Hona
-eut Bayle pour gouverneur de son fils, et il résidait alors à Copet. La
-célèbre _aventurière_ dont il est fait mention dans la lettre de Bayle à
-M. Minutoli, datée de Copet le 8 mars 1674 (_Lettres choisies de M.
-Bayle_; Rotterdam, 1714, t. I, p. 30), est la marquise de Courcelles,
-dont Bayle ignorait alors le nom.
-
-
-Page 177, ligne 21: C'est de ce lieu qu'il a écrit à Manicamp.
-
-Longueval de Manicamp, dont parle ici madame de Sévigné, était cousin
-germain de Bussy (voyez la lettre de Corbinelli, du 10 février 1652, t.
-I, p. 230, édit. Amst., 1721), et par conséquent aussi parent de madame
-de Sévigné. Il est souvent fait mention de lui dans l'_Histoire amoureuse
-des Gaules_ de Bussy; nous y voyons que Manicamp était du nombre de ceux
-qui firent la fameuse partie de débauche au château de Roissy. C'est
-Manicamp qui, dans l'_Histoire amoureuse des Gaules_, introduit, par les
-questions qu'il fait à Bussy, l'histoire de madame de Sévigné. «Je
-m'étonne, dit Manicamp, que vous parliez comme vous faites, et que madame
-de Sévigny ne vous ait pas rebuté d'aimer les femmes.» (_Recueil des
-histoires galantes_; à Cologne, chez Jean le Blanc, p. 180.) Je cite ce
-livre de préférence, parce qu'il contient une édition de l'_Histoire
-amoureuse de France_, dont je n'ai point encore parlé. Ce volume sans
-date a 545 pages numérotées et 4 pages non numérotées; il est ancien, et
-en mauvais type elzévirien; il contient: 1º l'Histoire amoureuse de
-France; 2º Recueil de quelques pièces curieuses, servant
-d'éclaircissement à l'histoire de la vie de la reine Christine; 3º
-l'Histoire du Palais-Royal; 4º l'Histoire galante de M. le comte G.
-[Guiche] et de M. [Madame, duchesse d'Orléans]; 5º la Relation de la cour
-de Savoye ou des Amours de Madame Royale; 6º Comédie galante de M. de
-Bussy; 7º la Déroute et l'Adieu des filles de joye de la ville et des
-fauxbourgs de Paris.
-
-La sixième pièce, la _Comédie galante de M. de Bussy_, est la plus
-curieuse du volume. C'est une pièce infâme, semblable au fameux Cantique
-qu'on a si faussement attribué à Bussy: elle est écrite dans un style
-ordurier et stupide, tel que celui de portiers ou de domestiques de
-mauvais lieux; avec cette différence que le nom de Bussy qu'on lit en
-tête de cette composition, écrit en toutes lettres ainsi que les mots
-obscènes, ne se retrouve plus dans ce volume comme auteur des autres
-pièces, pas même à l'_Histoire amoureuse de France_. Le _Cantique_, dans
-cette édition, est à la page 178; l'_Histoire de madame de Sévigny_
-commence à la page 182, celle de madame de Monglas à la page 198.
-
-
-Page 181, ligne 2: Entre les bras d'un homme.
-
-En marge d'une copie des Mémoires de la marquise de Courcelles, M.
-Monmerqué a trouvé, à côté du billet qui est à la page 153, ces mots en
-italien, qui sont probablement de Gregorio Leti: «_Lei s'era imbertonata
-d'un palafreniere inglese, col quale venne sorpresa dal Boulay._»
-
-
-Page 181, ligne 24: Le mal que vous m'avez fait à l'avenir m'empêchera,
-etc.
-
-Il y a là une forte ellipse, mais l'on en saisit bien la raison et le
-sens; la phrase est claire pour celui qui sait lire. Les grammairiens et
-le prote, ou peut-être Chardon de la Rochette lui-même, n'ont pas compris
-cette phrase, et, pour la rendre plus régulière et plus claire, ils ont
-corrigé ainsi: «Le mal que vous me ferez à l'avenir,» sans s'apercevoir
-qu'ils changeaient un reproche en injure.
-
-
-Page 182, ligne 17: La marquise de Courcelles se retira en Savoie, et y
-resta cachée.
-
-Je crois que la marquise de Courcelles rejoignit à Chambéry la duchesse
-de Mazarin, qui y tenait une petite cour, et s'occupait à dicter ses
-Mémoires à l'abbé de Saint-Réal; et que ce fut sous la protection de
-cette duchesse qu'elle y résida. Mais je n'ai rien trouvé de positif à
-cet égard. (Voyez SAINT-ÉVREMOND, _OEuvres_, t. VIII, p. 249, édit. 1753,
-petit in-12; t. IV, p. 272, édit. 1739.)
-
-
-Page 185, note 1, ligne 2: A la suite du _Voyage de MM. de Bachaumont et
-Chapelle_.
-
-Une de ces pièces fut composée lors de la première phase du procès,
-pendant le temps de la première captivité de madame de Courcelles et
-lorsque son mari vivait. Dans cette pièce, on la suppose aux pieds de ses
-juges, et on lui fait dire:
-
- Pour un crime d'amour, dont je ne suis coupable
- Que pour avoir le cœur trop sensible et trop doux,
- Dois-je prendre un tyran sous le nom d'un époux?
- Arbitres souverains de mon sort déplorable,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Ah! consultez, de grâce, et vos yeux et vos cœurs;
- Ils vous inspireront d'être mes protecteurs.
- Tout ce que l'amour fait n'est-il pas légitime?
-
- Et vous qui tempérez la sévère Thémis,
- Pourrez-vous vous résoudre à châtier un crime
- Que la plupart de vous voudrait avoir commis?
-
-Ce sonnet sur madame de Courcelles fut envoyé à Bussy par le comte de
-L*** (Limoges?), et Bussy le trouva fort beau. (BUSSY, _Lettres_, 3 mars
-1673; t. IV, p. 38, édit. 1738.)
-
-Je remarque qu'il y a dans ce singulier Recueil de 1698 cité dans la
-note, qui fut imprimé en France et non en Hollande, le _Chapelain
-décoiffé_ (p. 60-63), qui n'est point attribué à Boileau dans ce
-livre.--Ce volume, qui porte une sphère sur le frontispice, a 164 pages,
-et se termine par des _Centuries du style de Nostradamus, faites par
-monseigneur le duc et envoyées à madame de la Fayette, qui les a
-expliquées_.
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-
-Page 190, ligne dernière: Un père et une sœur.
-
-Je transcrirai le couplet qui se trouve dans les _Chansons curieuses_,
-avec le préambule et les notes qui l'accompagnent.
-
-
-_Chansons historiques_ (1673), vol. IV, p. 61.
-
-Sur l'air: _Amants, ainsi vos chaînes_.
-
-«Chanson dans laquelle l'auteur fait parler Philippe de Coulanges, maître
-des requêtes, sur toute la famille.
-
-«Cette chanson fut faite par de Guilleragues, secrétaire du cabinet du
-roi, lequel était à l'abbaye de Livry avec le sieur de Coulanges. Elle
-fut cause de la ruine de Coulanges, parce que Michel le Tellier,
-chancelier de France, crut que cette chanson était de lui, et qu'il
-s'opposa toujours à ce qu'il obtînt une intendance.» (Cela est peu
-vraisemblable. Ce fut l'éloignement de Coulanges pour les affaires qui
-l'empêcha de pouvoir obtenir aucun emploi.)
-
- «J'aime mon beau-frère
- Le comte de Sanzei[771],
- J'aime ma belle-mère[772],
- Mon beau-père du Gué[773],
- Mon cousin de la Trousse[774],
- Mon frère de la Mousse[775],
- Mon oncle le Tellier[776];
- Mais j'aime mieux Gautier[777].»
-
-
-Page 191, ligne 2: Un Virgile, non pas travaillé, mais dans toute la
-majesté du latin et de l'italien.
-
- [771] «Turpin de Crissé, comte de Sanzei, colonel d'un régiment
- de cavalerie; il avait épousé de Coulanges, sœur de
- Philippe-Emmanuel de Coulanges.»
-
- [772] «Turpin du Gué, femme de François du Gué, lors maître des
- requêtes et intendant à Lyon.»
-
- [773] «François du Gué, maître des requêtes et intendant à Lyon,
- père de madame de Coulanges.»
-
- [774] «Philippe le Hardy, marquis de la Trousse, capitaine
- lieutenant des gendarmes de monseigneur le Dauphin, cousin
- germain de madame de Coulanges.»
-
- [775] «_Mon frère de la Mousse_: c'était un frère bâtard de
- madame de Coulanges, qui était prêtre.»
-
- [776] «Michel le Tellier, qui avait épousé Élisabeth Turpin,
- sœur de madame du Gué.»
-
- [777] «Marchand de Paris, avec lequel M. de Coulanges avait dîné
- dans une maison auprès de Livry le jour que cette chanson fut
- faite.»
-
-L'abbé Faydit nous a conservé un fragment de lettres de Ménage qui prouve
-bien que madame de Sévigné n'était pas indigne de la majesté du latin, si
-ce passage (extrait des _Remarques sur Virgile et sur Homère, et sur le
-style poétique de l'Écriture sainte_; Paris, 1705, in-8º, p. 168, § III)
-est authentique.
-
-«M. Ménage écrivant à madame la marquise de Sévigné, en cour, pendant un
-carnaval où l'on se divertit beaucoup et où il y eut de grandes fêtes et
-quantité de bals et de mascarades, lui dit: «Ce sont des jeux et des
-bourdonnements d'abeilles que tous ces grands mouvements que vous vous
-donnez dans le carnaval. Un peu de poussière jetée sur la tête des
-abeilles fait cesser tous leurs combats, et les oblige de se retirer dans
-leurs trous. Je vous attends au mercredi des Cendres. Celles que l'on
-vous mettra sur la tête et sur celle de vos jeunes seigneurs feront
-cesser tous les divertissements de la cour, et vous ramèneront ici, selon
-la prophétie de Virgile, liv. IV, v. 86:
-
- _Hi motus animorum atque hæc certamina tanta
- Pulveris exigui jactu compressa quiescunt._»
-
-Cette application des vers de Virgile au jour des Cendres se trouve dans
-le _Ménagiana_, mais sans aucune mention de madame de Sévigné ni de la
-lettre que lui a adressée Ménage; et cependant la Monnoye, qui a fort
-allongé cet article du _Ménagiana_, cite l'ouvrage de Faydit sans faire
-non plus mention du fragment de lettres. S'il ne croyait pas à son
-authenticité, il fallait le dire; s'il y croyait, il devait transcrire le
-fragment de Ménage. (_Ménagiana_, 3e édit., 1715, t. II, p. 308.)
-
-
-Page 191, ligne 13: Dans le beau château de Montjeu.
-
-La terre et la seigneurie de Montjeu est une ancienne baronnie, que
-Charlotte Jeannin, fille du célèbre Pierre Jeannin, président à mortier
-au parlement de Bourgogne, apporta en mariage, avec celle de Dracy et de
-Chailly, à Pierre de Castille, contrôleur et intendant des finances,
-ambassadeur en Suisse, décédé en 1629. Le fils de ce dernier, Nicolas,
-joignit à son nom le nom plus illustre de sa mère, et se nomma Nicolas
-Jeannin de Castille, et le plus souvent Jeannin. Il obtint, ainsi que je
-l'ai dit dans le texte, que sa baronnie serait érigée en marquisat, ce
-qui se fit par lettres patentes en 1655, registrées à la chambre des
-comptes de Dijon le 30 mars 1656. Il ne prit pas le titre de marquis de
-Montjeu, qui lui appartenait; son fils fut ainsi nommé, et le marquisat
-de Montjeu appartint au prince d'Harcourt, qui avait épousé la fille
-unique du fils de Jeannin. Les biens du prince d'Harcourt et de Guise sur
-Moselle ayant été mis en direction, la présidente d'Aligre acheta, en
-1748, le marquisat de Montjeu. En 1734, lorsque Garreau publiait sa
-seconde édition de la _Description de la Bourgogne_, Montjeu appartenait
-encore à madame Jeannin de Castille, princesse de Guise. Il y a une vue
-de ce château dans le _Voyage pittoresque de Bourgogne_, in-fol., 1835,
-feuille 7, no 25.
-
-
-Page 193, ligne 12: Auprès de la comtesse d'Olonne, et note 2.
-
-Je cite deux éditions du célèbre libelle de Bussy, qui sont peu connues,
-que je possède, et que je n'ai pas encore eu occasion de mentionner. La
-première est un in-18 de 258 pages, qui offre au frontispice une gravure
-finement exécutée, où il a trois hommes et trois femmes sur le premier
-plan, et un homme et une femme sur le second plan, dont on ne voit que
-les têtes: en haut, sont deux Amours lançant des flèches. Au bas de cette
-gravure-frontispice sont écrits ces mots: HISTOIRE AMOUREUSE DES GAULES,
-P. M. DE BUSSY S{n} (_Salon?_) _de la Bastille_; mais l'intitulé de la
-page 1 porte: HISTOIRE AMOUREUSE DE FRANCE. Les noms, loin d'être
-déguisés, sont en toutes lettres; ainsi Jeannin, qui se nomme
-_Castillante_ dans les éditions ordinaires, est nommé ici Jeannin. Les
-_Maximes d'amour_ et la lettre de Bussy au duc de Saint-Aignan (p. 239 et
-247) s'y trouvent; le fameux _Cantique_ est à la page 196; l'_Histoire de
-madame de Sévigny_, à la page 200; celle de madame _de Monglas_ et _de
-Bussy_, p. 218. L'autre édition est intitulée _Recueil des histoires
-galantes_; à Cologne, chez Jean le Blanc, sans date. Ce volume in-18,
-carré, a 545 pages paginées, et de plus trois pages non paginées; j'en ai
-déjà parlé.
-
-Je dirai, à l'occasion de ces libelles, que, dans la 3e partie de ces
-_Mémoires_, p. 9, ch. 1, on lit: «Deux femmes d'un haut rang étaient
-diffamées.» Il fallait ajouter en note, comme citation, VILLEFORT, _Vie
-de madame de Longueville_; Amsterdam, 1729, in-12, t. II, p. 161, ou
-Paris, 1738, p. 169.
-
-Le passage est important, et confirme par un témoignage si formel ce que
-nous avons dit de Bussy et de son libelle que nous allons le transcrire
-d'après l'édition de Hollande, où le nom du comte de Bussy-Rabutin est en
-toutes lettres, tandis qu'il n'y a que les initiales (C. de B. R.) dans
-l'édition de Paris.
-
-«Le comte de Bussy-Rabutin, dans son ouvrage satirique contre tout ce
-qu'il y avait à la cour de personnes distinguées par leur mérite, avait
-osé s'attaquer à M. le Prince, lequel, indigné de son insolence, en
-témoigna publiquement sa surprise. Un gentilhomme, plein de zèle pour son
-maître, proposa de le venger, et fit armer tous les bas domestiques de
-l'hôtel de Condé, dans le dessein de se mettre à leur tête pour aller
-assommer Bussy. Madame de Longueville, qu'il n'avait pas plus épargnée
-dans son libelle, fortuitement avertie de cette conspiration, vint en
-hâte trouver son frère, et se jeta à ses genoux, et, les larmes aux yeux,
-le conjura de sauver la vie au coupable.»
-
-
-Page 195, ligne 19: Son fils possédait la terre d'Alonne.
-
-Bussy nous apprend qu'il s'était marié avec Gabrielle de Toulongeon, à la
-terre d'Alonne, près d'Autun, le 28 avril 1643. (BUSSY, _Mémoires_, édit.
-1721, p. 93.) Elle mourut le 26 décembre 1646: il en eut trois filles:
-Diane, Charlotte et Louis-Françoise. Ainsi, dans l'espace de trois ans et
-huit mois, il eut trois enfants de sa première femme; aussi dit-il que
-l'aîné n'avait que deux ans lorsqu'il perdit sa femme. (BUSSY,
-_Mémoires_, t. I, p. 125, édit. d'Amsterdam, 1721.)
-
-
-Page 195, ligne 22: Toulongeon.--Page 196, ligne 1: Chazeul.
-
-Chazeul ou Chazeu fut acquis en 1641, par le comte Roger de Rabutin, de
-Catherine de Chissey (voyez GIRAULT, _Détails historiques_, dans les
-_Lettres inédites de madame de Sévigné_, 1819, in-12, p. LIV). Garreau,
-dans sa 2e édition seulement, dit: «Chazeul, dans la paroisse de Laizy,
-seigneurie du bailliage d'Autun.»
-
-Lors de la première édition de l'ouvrage de Garreau (Dijon, 1717, in-12,
-p. 320), Toulongeon appartenait encore à un Toulongeon. Lors de la 2e
-édition de ce livre, in-8º, 1734, p. 641, cette terre était la propriété
-de madame de Longhal, épouse du marquis de Dampierre.
-
-
-Page 197, ligne 20: Elle n'arriva, le jour suivant, qu'à six heures du
-soir.
-
-L'exactitude de ces détails résulte de la lettre même de madame de
-Sévigné et du mode de voyager pratiqué encore en 1833, quoiqu'il y eût
-déjà un bateau à vapeur. A neuf heures du soir, les patrons de la
-diligence (coches d'eau) appelaient les voyageurs après que les paquets,
-chevaux, voitures, bestiaux avaient été embarqués. Le bateau était traîné
-par des chevaux, et ne faisait qu'une lieue et demie à l'heure: cela
-était bien lent. A cette même époque de 1833, nous fîmes ce trajet avec
-des chevaux de poste beaucoup plus rapidement; mais madame de Sévigné
-voyageait avec ses chevaux, et, en suivant la marche ordinaire de onze
-lieues par jour, elle eût mis trois jours.
-
-
-Page 198, ligne 1: Je soupai chez eux.
-
-On voit, par la satire III de Boileau, que l'on dînait alors entre midi
-et une heure, immédiatement après la messe; le souper devait être de six
-à sept heures du soir.
-
- J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe,
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Le couvert était mis dans ce lieu de plaisance...
- . . . . . . . Cependant on apporte un potage.
-
- (_Satire du sieur D**_, 1666, in-12, p. 20.)
-
-
-Page 198, ligne 25: Il n'en est pas de même d'un monsieur M.
-
-Une autre maison qu'on admirait alors à Lyon, bâtie sur la place de
-Bellecour par un architecte italien, était celle de M. Cazes.--Madame
-Deshoulières a adressé plusieurs pièces de vers à ce M. Cazes, avec
-lequel elle avait sans doute fait connaissance lorsqu'au printemps de
-l'année 1672, et environ six mois avant le voyage de madame de Sévigné,
-cette femme poëte fit un voyage à Lyon. C'est dans cette année que
-furent aussi imprimés ses premiers vers, dans le tome I du _Mercure
-galant_. (Voyez l'_Éloge historique de madame Deshoulières_, t. I, p. XIX
-des _OEuvres_, édit. 1764, in-12.) Elle se rendit dans le Forez, et
-ensuite en Dauphiné, et après chez la marquise de la Charce, près de la
-ville de Nyons, où elle séjourna trois ans. La première édition de ses
-poésies parut en 1668, en un vol. in-8º, chez Sébastien Cramoisy. On y
-trouve, p. 33, des vers adressés à mademoiselle de la Charce (Philis de
-la Tour du Pin de la Charce, qui combattit vaillamment, le pistolet au
-poing, sous les ordres de Catinat), pour la fontaine de Vaucluse. Mais
-les vers à M. Cazes et les réponses de celui-ci ne parurent que dans la
-seconde édition des _Poésies_ de madame Deshoulières, en deux volumes,
-1693, in-8º, avec un beau portrait dessiné par mademoiselle Chéron et
-gravé par Van Schuppen. Les vers de M. Cazes à madame Deshoulières et les
-réponses de celle-ci sont dans le t. II, p. 257 à 266, de cette édition.
-Dans une autre édition il y a une lettre de M. Cazes, datée de
-Bois-le-Vicomte le 24 octobre 1689, dans laquelle on dit qu'on célèbre en
-ce jour la fête de madame d'Hervart. Il en résulte que ce M. Cazes, qui
-faisait facilement des vers, a aussi connu la Fontaine, et a dû se
-trouver avec lui à Bois-le-Vicomte et avec le poëte Vergier. Les stances
-que fit madame Deshoulières après la mort de M. Cazes et qui commencent
-ainsi,
-
- J'ai perdu ce que j'aime, et je respire encor
-
-prouvent, ainsi que d'autres pièces imprimées dans la dernière édition,
-que la liaison de madame Deshoulières avec M. Cazes fut très-intime et de
-longue durée.
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-
-Page 205, note 510.
-
-_La France galante, ou Histoire amoureuse de la cour; nouvelle édition,
-augmentée de pièces curieuses_, chez Pierre Marteau, 1695. Ce n'est pas
-la première édition de ce recueil impur, qu'il faut lire malgré soi.
-
-
-Page 209, ligne 20: Fi! je hais les médisances.
-
-Ce trait est joli après ce qu'elle vient de dire. Voilà un exemple de ces
-mots vifs et piquants, fins et imprévus, que les contemporains appelaient
-les épigrammes de madame de Coulanges et qui faisaient dire à l'abbé
-Gobelin, après avoir entendu d'elle une confession générale: «Chaque
-péché de cette dame est une épigramme.»
-
-
-Page 210, note 1: SÉVIGNÉ, _Lettres_ (30 octobre 1672).
-
-Grouvelle est le premier auteur des notes sur cette lettre (30 octobre
-1672); du moins je n'ai point trouvé cette lettre dans les deux éditions
-de 1726, ni dans celles de 1734 et de 1754, publiées par le chevalier
-Perrin. C'est donc à tort que M. G. de S.-G. a supposé que ces notes
-étaient de Perrin; mais je n'ai point consulté les éditions
-intermédiaires entre les éditions de Perrin et leurs Suppléments et
-l'édition de Grouvelle. Les suppositions de cet éditeur, qui dit que le
-gros cousin de madame de Coulanges est Louvois, et Alcine la comtesse de
-Soissons, mais qui se trouve démenti formellement par la lettre où madame
-de Sévigné la traite de vieille Médée, ont passé comme des faits non
-contestés dans toutes les éditions de madame de Sévigné faites depuis
-Grouvelle, et ensuite dans le _Recueil de Lettres de madame de
-Coulanges_, données par Auger (Lettres de madame de Villars, Coulanges,
-etc.; Paris, 1805, in-12, 2e édition, t. I, p. 69), et dans l'article du
-maréchal de Villeroi de la _Biographie universelle_ (t. XLI, p. 59, etc.,
-etc.).
-
-
-Page 216, ligne 2: Apparenté avec les le Tellier.
-
-Les deux fils du duc d'Aumont, l'un, qui devint duc d'Aumont, l'aîné,
-était fils de la sœur de l'archevêque de Reims; l'autre fut duc
-d'Humières: ils étaient seulement frères de père.
-
-
-Page 219, ligne 1: Dans les chansons du temps et dans les notes
-historiques de ces chansons.
-
-Ce fut surtout lorsque, dans un âge avancé, la duchesse d'Aumont eut
-réellement tourné à la grande dévotion qu'elle se trouva le plus en butte
-aux traits satiriques des faiseurs de vaudevilles. Les persécutions
-contre les protestants et l'extrême dévotion du roi avaient animé la
-jeune cour et l'opinion publique contre les prêtres et contre les
-jésuites, et l'on cherchait à rendre suspects et à flétrir les directeurs
-spirituels. Voici ce qu'on trouve dans le _Recueil des chansons
-historiques_, sur la duchesse d'Aumont (1691):
-
- CHANSON HISTORIQUE _sur Françoise-Angélique de la Mothe-Houdancourt,
- seconde femme de Louis-Marie, duc d'Aumont, pair de France,
- chevalier des ordres du roi, premier gentilhomme de sa chambre,
- gouverneur de Bretagne et du pays de Bolonois_.
-
-Sur l'air: _Je ne saurois_.
-
- Seras-tu toujours éprise
- De toutes sortes de gens?
- A ton âge est-on de mise?
- D'Aumont quitte tes galants.--
- Je ne saurois.--
- Quitte au moins les gens d'Église.--
- J'en mourrois.
-
-«La duchesse d'Aumont étoit dévote de profession; et comme elle avoit
-toujours eu quelque directeur en affection, qu'étant fort vive elle étoit
-souvent avec lui et en parloit sans cesse, on avoit toujours médit d'elle
-et de ses directeurs. Les deux plus fameux qu'elle eût eus jusqu'à cette
-présente année 1691 étoient le P. Gaillard, jésuite, qu'elle quitta pour
-un prêtre de l'Oratoire, appelé le P. de la Roche. Mais ce qui avoit
-encore, plus que tout cela, donné lieu à la médisance, c'est que
-Charles-Maurice le Tellier, archevêque-duc de Reims, pair de France,
-etc., prélat très-décrié du côté de la continence, avoit été
-très-longtemps amoureux d'elle. Cette passion avoit d'autant plus fait de
-bruit que la duchesse d'Aumont ayant aigri contre elle, quelques années
-auparavant, le marquis de Villequier son beau-fils, celui-ci parloit
-publiquement contre le commerce de sa belle-mère avec l'archevêque de
-Reims. Le public renchérit encore là-dessus, et n'épargna pas les
-directeurs; et peut-être avoit-il raison, car il faut toujours se défier
-des femmes, et surtout des dévotes.»
-
-
-Page 219, ligne 10: Pour la marquise de Créquy, sa nièce.
-
-Le Tellier l'archevêque défrayait sa maison, et lui laissa ses biens.
-Saint-Simon donne ensuite pour amant à la marquise de Créquy l'abbé
-d'Estrées; mais la conversion de la marquise de Créquy fut entière et de
-la bonne espèce, comme celle des la Vallière, des la Sablière, des
-comtesse de Marans et de tant d'autres femmes de ce siècle, si fécond en
-singuliers contrastes.
-
-
-Page 220, ligne 1: Sous le nom de _mademoiselle de Toucy_.
-
-La maréchale de la Mothe était la seconde fille de Louis de Brie, marquis
-de Toucy; de là le nom que portait sa fille aînée. (Voyez SAINT-SIMON,
-_Mémoires authentiques_, t. VII, p. 4.) Le duc d'Aumont était pair de
-France, et avait prêté serment pour la charge de premier gentilhomme de
-la chambre (ils étaient quatre gentilshommes de la chambre) le 11 mars
-1669. Lorsque, huit mois après, en décembre 1669, il épousa mademoiselle
-de Toucy, âgée de dix-neuf ans, lui, né le 9 décembre 1632, avait
-trente-sept ans. Il avait épousé, le 21 novembre 1660, Madeleine-Fare le
-Tellier, morte le 22 juin 1668, dont il avait eu deux filles et deux
-fils.
-
-
-Page 220, lignes 1 et 3: Mademoiselle de Toucy,... ainsi que le duc de
-Villeroi.
-
-Villeroi, comme compagnon d'enfance du roi et à cause de sa jolie figure,
-jouait dans presque tous les ballets.
-
-En 1655, il représentait avec M. de Rassant, dans le _Ballet des
-Plaisirs_, deux garçons baigneurs; et voici les vers que l'on chantait à
-leur entrée sur la scène:
-
- Nous ne connaissons point l'Amour ni ses trophées,
- Et sommes seulement jolis aux yeux de tous;
- Mais quand nous serons grands, toutes les mieux coiffées
- Pourraient bien se coiffer de nous.
-
-Louis XIV avait dix-sept ans quand il dansa dans ce _Ballet des
-Plaisirs_. Dans la première partie, ce ballet représentait les
-divertissements de la campagne, et dans la seconde les divertissements de
-la ville; le roi figurait, dans la première entrée de la seconde partie,
-un débauché, et voici les vers que, tandis qu'il dansait, Vénus lui
-adressait:
-
- Il n'est ni censeur ni régent
- Qui ne soit assez indulgent
- Aux vœux d'une jeunesse extrême,
- Et, pour embellir votre cour,
- Qui ne trouve excusable même
- Que vous ayez un peu d'amour.
-
- Mais d'en user comme cela,
- Et de courre par ci, par là,
- Sans vous arrêter à quelqu'une;
- Que tout vous soit bon, tout égal,
- La blonde autant comme la brune,
- Ah! sire, c'est un fort grand mal.
-
-Et cela s'imprimait pour la première fois en 1696, avec privilége du roi
-(alors âgé de cinquante-huit ans), et se vendait au Palais, chez Charles
-de Sercy, au 6e pilier de la grand'salle, vis-à-vis la montée de la cour
-des aydes, à la Bonne Foi couronnée. (Voyez BENSERADE, _OEuvres_, 1697,
-t. II, p. 130 et 138.) Les _Contes de la Fontaine_ étaient alors
-proscrits par sentence de police.
-
-En 1656, dans le ballet de _Psyché_, Villeroi représentait _Cupidon_, et
-madame de Bonneuil _Alcine_. (Benserade, p. 150 et 157.)
-
-En 1658, dans le ballet d'_Alcidiane_, Villeroi était en femme, et jouait
-une _Bergère_ et ensuite un _Amour_. (Id., p, 200 et 204.) Il avait alors
-quinze ans.
-
-En 1659, dans le ballet de _la Raillerie_, il représentait une fille de
-village (p. 212); en 1661, dans le ballet des _Saisons_, un masque (p.
-226); et cette année, dans le ballet de _l'Impatience_, il représentait
-un grand amoureux. C'est à lui que Benserade prête les plus jolis vers de
-cette scène (p. 235); et, dans le même ballet, Villeroi figurait dans la
-danse un jeune débauché. Dans les vers qu'on lui chantait, on suppose le
-cas où son père pourrait lui refuser de l'argent pour la satisfaction de
-ses plaisirs, et l'on termine ainsi:
-
- Et comme il ne s'agit, auprès de la plus chiche,
- Que de gagner son cœur pour avoir son argent,
- Que vous allez devenir riche!
-
-En 1662, dans le ballet d'_Hercule amoureux_, le roi et la reine
-dansaient; la comtesse de Soissons et mademoiselle de Toucy dansaient;
-Villeroi n'y figure pas. Benserade, dans les vers qu'on chantait pour la
-comtesse de Soissons, fait allusion à son amour avec le roi, malgré la
-présence de la reine dans ce ballet.
-
- Ces aimables vainqueurs, vos yeux, ces fiers Romains,
- Semblent n'en vouloir pas aux vulgaires humains,
- Mais des plus élevés permettre la souffrance:
- Et ces grands cheveux noirs, alors qu'ils sont épars,
- Ont un air de triomphe et toute l'apparence
- De savoir comme il faut enchaîner les Césars.
-
-Et à mademoiselle de Toucy (depuis duchesse d'Aumont), qui représentait
-une étoile, on chantait:
-
- Dirait-on pas que c'est l'Amour
- Qui ne fait encor que de naître?
- Ou l'étoile du point du jour
- Qui déjà commence à paraître?
-
-Elle n'avait alors que douze ans; elle naquit en 1650, et mourut en 1711.
-(Voyez BENSERADE, t. II, p. 258 et 279.)
-
-Le marquis de Villeroi joua encore dans le ballet de _la Naissance de
-Vénus_, en 1665, et représentait un dieu marin et aussi Achille (p. 339
-et 352). C'est dans ce ballet que mademoiselle de Sévigné (madame de
-Grignan) joua le rôle d'_Omphale_. (Voyez 2e partie de ces _Mémoires_, p.
-333.)
-
-Dans la _Mascarade royale_ de 1668, le marquis de Villeroi, à côté du
-roi, comme lui figura le _Plaisir_.
-
-Dans le dernier ballet composé par Benserade en 1681, joué en imitation
-de ceux de Louis XIV pour divertir le Dauphin, et qui fut non dansé par
-le roi, mais devant le roi, c'était une autre génération de beautés; ce
-n'est plus, dans ce _Triomphe de l'Amour_, alors le marquis de Villeroi
-qui représentait l'Amour, mais c'était son fils, le marquis d'Arlincourt.
-Je remarque que la sœur de la duchesse d'Aumont, la duchesse de la
-Ferté, plus jeune qu'elle, figure encore dans ce ballet. Le monarque
-était vieux; la muse du poëte a changé de ton et est beaucoup plus
-réservée. (BENSERADE, t. II, p. 412 et 425.)
-
-
-Page 210, ligne 30, note 2: _Histoire amoureuse des Gaules_, 1754, in-12.
-
-Ce recueil, qui est en cinq volumes, contient, sous le nom de Bussy, une
-grande partie des libelles qui ont paru à différents temps. L'éditeur
-n'indique pas la date de la publication de ces divers opuscules, si
-importants à connaître pour la critique historique; et il n'a pas connu
-les premières éditions ni celles qui sont les meilleures.
-
-J'ai parlé des diverses éditions de l'_Histoire amoureuse des Gaules_ ou
-de l'_Histoire amoureuse de France_ de Bussy, par où commence le recueil
-de 1754. J'ai fait connaître aussi le recueil des _Histoires galantes_, à
-Cologne, chez Jean le Blanc, qui contient les ignobles scènes intitulées
-_Comédie galante de Bussy_. Dans les recueils suivants, rien n'est
-attribué à Bussy.
-
-I. La _France galante_, ou _histoires amoureuses de la cour_, in-12 de
-492 pages, contenant: 1º la France galante, ou histoires amoureuses de la
-cour; 2º les Vieilles amoureuses; 3º la France devenue italienne; 4º le
-Divorce royal, ou la Guerre civile dans la famille du grand Alexandre; 5º
-les Amours de monseigneur le Dauphin et de la comtesse du Roure.
-
-II. _Amours des dames illustres de notre siècle_, 1680, in-12; à Cologne,
-chez Jean le Blanc, 384 pages de pagination suivie; puis, le Passe-temps
-royal, ou les Amours de mademoiselle de Fontanges, 71 pages; le
-frontispice gravé, qui est un Amour ailé, est daté de 1681. La première
-partie, de 384 pages, renferme: 1º Aosie, ou les Amours de _M. T. P._
-(Montespan); 2º le Palais-Royal, ou les Amours de madame de la Vallière;
-3º Histoire de l'amour feinte du roi pour Madame; 4º la Princesse, ou les
-Amours de Madame; 5º le Perroquet ou les Amours de Mademoiselle; 6º
-Junonie, ou les Amours de madame de Bagneux; 7º les Fausses Prudes, ou
-les Amours de madame de Brancas; 8º la Déroute, ou l'Adieu des filles de
-joie (il y a une édition séparée de cet opuscule; Elzév., 1667). On
-attribue ces libelles à Sandraz de Courtils.
-
-Dans le même genre sont: le _Tombeau des amours de Louis le Grand et ses
-dernières galanteries_; à Cologne, chez Pierre Marteau, 1695, in-18, avec
-un titre gravé.--La _Vie de la duchesse de la Vallière_, par ***; à
-Cologne, chez Jean de la Vérité, 1695, in-12, 321 pages.--La _Chasse au
-loup de monseigneur le Dauphin_; à Cologne, chez Pierre Marteau, 1695,
-in-12, avec un frontispice gravé; 312 pages in-12.
-
-J'ai un recueil en deux volumes in-12, avec des gravures assez bien
-exécutées, intitulé _la France galante, ou Histoire amoureuse de la cour
-sous le règne de Louis XIV_; à Cologne, chez Pierre Marteau (sans date);
-mais un joli frontispice, gravé par P. Yvert, donne la date de 1736. Ce
-recueil est en partie la traduction de ceux dont on vient de donner les
-titres.
-
-Le tome 1er, qui a 366 pages, renferme: 1º la France galante, ou Histoire
-amoureuse de la cour; 2º Suite de la France galante, ou les Derniers
-déréglements de la cour; 3º les Vieilles amoureuses.
-
-Le tome II a 472 pages, et renferme: 1º le Perroquet, ou les Amours de
-Mademoiselle; 2º _Junonie_, ou les Amours de madame de Bagneux; 3º les
-Fausses Prudes, ou les Amours de madame de Brancas et autres dames de la
-cour; 4º la Déroute et l'Adieu des filles de joie; 5º le Passe-temps
-royal, ou les Amours de madame de Fontanges; 6º les Amours de madame de
-Maintenon, sur de nouveaux mémoires très-curieux; 7º les Amours de
-monseigneur le Dauphin avec la comtesse du Roure.
-
-On est surpris de ne pas trouver dans aucun de ces recueils le curieux
-libelle de Sandraz de Courtils, intitulé _les Conquestes amoureuses du
-grand Alcandre dans les Pays-Bas, avec les intrigues de la cour_;
-Cologne, chez Pierre Bernard, 1685, in-12 de 144 pages.
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-
-Page 254, note: SÉVIGNÉ, _Lettres_ (Lambesc, le mardi 20 décembre à dix
-heures du matin).
-
-La date de cette lettre est certaine, car elle s'accorde avec l'extrait
-manuscrit des délibérations de l'assemblée des communautés, qui
-commencèrent le 17; mais on s'aperçoit en lisant les quatre lettres qui
-précèdent celle-ci qu'elles ont besoin d'être replacées dans leur ordre,
-et qu'il est nécessaire de rétablir leur date. Aix étant sur le chemin de
-Lambesc à Marseille, il était naturel de supposer que la date du 11
-décembre devait être convertie en celle du 21; mais deux considérations
-démontrent que cette lettre est bien datée du 11 décembre, qui, en
-l'année 1672, tombe un dimanche. C'est dans ce jour que madame de
-Sévigné, lorsqu'elle était à Livry, avait coutume d'aller à Pomponne
-rendre visite à Arnauld d'Andilly, ce qui explique les premiers mots de
-la lettre. En outre, ces mots, «Vous seriez bien étonné si j'allais
-devenir bonne à Aix; je m'y sens quelquefois portée par esprit de
-contradiction,» indiquent un séjour de près d'une semaine, ou plus, à Aix
-avant la tenue de l'assemblée, en compagnie avec M. de Grignan.
-D'ailleurs, si cette lettre avait été écrite en passant à Aix pour aller
-à Marseille, elle devrait être datée du mardi 20, puisqu'il résulte de ce
-qui est dit dans la lettre datée de Marseille le mercredi que madame de
-Sévigné et M. de Grignan reçurent à Marseille des visites aussitôt leur
-arrivée, le mardi soir (t. III, p. 124 et 125, 5e édit. G.). Une autre
-preuve du séjour, pendant une semaine ou deux, de madame de Sévigné à Aix
-avant la tenue des assemblées, résulte de ces mots contenus dans une
-lettre que lui adresse madame de la Fayette, en lui demandant de faire
-remettre une lettre à la duchesse de Northumberland, lettre datée du 30
-décembre: «Je vous supplie donc, comme vous n'êtes plus à Aix...» (t.
-III, p. 137, édit. G.). Donc madame de Sévigné était restée quelque temps
-à Aix, et ce séjour ne peut trouver sa place qu'avant l'ouverture de
-l'assemblée. Madame de la Fayette savait qu'au 30 décembre madame de
-Sévigné était retournée à Grignan. D'après ces observations, les lettres
-se classent de la manière suivante:
-
-1º Lettre du dimanche 11 décembre, à Arnauld d'Andilly (d'Aix), t. III,
-p. 129, édit. G.;
-
-2º Lettre du mardi 20 décembre (de Lambesc), t. III, p. 121, édit. G.;
-
-3º -- du mercredi 21 décembre (de Marseille), t. III, p. 124, id.;
-
-4º -- du jeudi 22 déc., à midi (de Marseille), t. III, p. 126, id.;
-
-5º -- du jeudi 22 déc., à minuit (de Marseille), t. III, p. 128, id.
-
-
-Page 259, ligne 23: J'ai bien envie de la faire voir à madame du Plessis.
-
-Madame de Sévigné a connu plusieurs dames du Plessis. D'abord madame du
-Plessis-Bellière, la courageuse amie de Fouquet, la belle-mère du
-maréchal de Créqui, Susanne de Buc; mais ce n'est point de celle-là qu'il
-est ici question. Ce ne peut être non plus la comtesse du Plessis, dont
-madame de la Fayette parle dans cette même lettre, puisqu'elle les
-distingue non-seulement dans cette lettre, mais dans celle du 19 mai
-1673; celle-ci était Marie-Louise le Loup de Bellenave, veuve d'Alexandre
-de Choiseul, comte du Plessis, tué au siége d'Arnheim en juin 1672, à
-l'âge de trente-huit ans. (SÉVIGNÉ, _Lettres_ [20 juin 1672], t. III, p.
-71; SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. III, p. 332.) Ce
-Choiseul, comte du Plessis, était fils de César, duc de Choiseul,
-maréchal de France; il était cousin de la femme de Bussy, et il y a
-plusieurs lettres de lui et de sa femme dans le _Recueil des lettres de_
-BUSSY (t. V, p. 157, 162, 131 et 230; t. III, p. 196); il mourut trois
-ans avant son père, et laissa un fils unique, qui devint duc et pair et
-fut tué devant Luxembourg sans avoir contracté d'alliance. La veuve du
-comte du Plessis devint amoureuse de Clérembault, l'écuyer de Madame, et
-l'épousa; elle n'avait cependant que trente ans, et lui en avait
-cinquante. (_Suite des Mémoires de_ BUSSY, p. 25, mss. de l'Institut.)
-Madame du Plessis que nous cherchons n'est pas madame du
-Plessis-Guénégaud retirée du monde et faisant son séjour à Moulins. La
-madame du Plessis de cette lettre du 30 décembre 1672 et du 19 mai 1673
-est donc madame du Plessis-d'Argentré, la mère de cette demoiselle du
-Plessis qui aimait tant madame de Sévigné, dont elle était la bête noire
-par ses ridicules et ses importunités. Madame de Sévigné écrivit à cette
-madame du Plessis lorsqu'elle était en Provence; et madame de la Fayette
-lui mande, le 19 mai 1673: «Madame du Plessis est si charmée de votre
-lettre qu'elle me l'a envoyée; elle est enfin partie pour la Bretagne.»
-Madame de la Fayette, malgré sa paresse, correspondait avec madame du
-Plessis, comme on le voit par ce passage d'une de ses lettres à madame de
-Sévigné: «J'ai mandé à madame du Plessis que vous m'aviez écrit des
-merveilles de son fils.» Ainsi, madame du Plessis avait un fils en
-Provence, ce qui explique ses relations avec l'évêque de Marseille, et
-pourquoi madame de la Fayette voulait lui montrer la lettre de madame de
-Sévigné. Je crois que madame du Plessis était pour madame de la Fayette
-une connaissance de sa jeunesse, lorsque, étant demoiselle de la Vergne,
-elle passait une partie de la belle saison à Champiré, dans la terre de
-son beau-père Renaud de Sévigné. Madame du Plessis-d'Argentré mourut en
-avril ou mai 1680. (Voyez SÉVIGNÉ, lettre du 6 mai 1680, t. VI, p. 474,
-édit. G.; t. VI, p. 255, édit. M.)
-
-
-CHAPITRE X.
-
-
-Page 268, ligne 9: Louis la dota de la terre d'Aubigny-sur-Nière.
-
-Cette terre était en Berry, actuellement dans le département du Cher; le
-village est chef-lieu de canton dans l'arrondissement de Sancerre, et la
-forêt, qui en formait probablement la principale partie, a trois lieues
-de long sur une lieue de large. C'est un apanage du duc de Richmond, et
-la mort du duc de Richmond, sans enfant mâle, avait fait retourner cette
-terre à la couronne de France. Le fils aîné de la duchesse de Portsmouth
-devint ainsi la tige des nouveaux ducs de Richmond.
-
-Je crois devoir donner ici une lettre de Louis XIV, assez importante, que
-M. de Cherrier, le savant historien de la maison de Souabe, a lui-même
-transcrite sur l'autographe qui est en la possession de la famille de
-Trogoff.
-
-_Lettre de Louis XIV à M. de Kérouet_ (sic), _pour essayer de lui faire
- retirer sa malédiction donnée à sa fille mademoiselle de Kérouet,
- nommée duchesse de Portsmouth et reconnue maîtresse du roi
- Charles II_.--(M. de Kérouet était frère du grand-père de madame de
- Trogoff.)
-
-«Mon féal et cher sujet, les services importants que la duchesse de
-Portsmouth a rendus à la France m'ont décidé à la créer pairesse, sous le
-titre de duchesse d'Aubigny, pour elle et toute sa descendance.
-
-«J'espère que vous ne serez pas plus sévère que votre roi, et que vous
-retirerez la malédiction que vous avez cru devoir faire peser sur votre
-malheureuse fille. Je vous en prie en ami, mon féal sujet, et vous le
-demande en roi.
-
- «LOUIS.»
-
-
-Page 268, ligne 17: Selon les exigences de sa dévotion.
-
-Le 29 décembre 1672 (c'était un jeudi), Louis XIV, dans sa lettre datée
-de Compiègne, écrit à Louvois: «Je ne partirai que dimanche (c'était le
-1er janvier 1673), la reine m'ayant prié d'attendre ce jour-là pour
-qu'elle fît ses dévotions avant de partir. Je serai mardi à
-Saint-Germain.» Puis, à la fin de la lettre, il dit: «Depuis ma lettre
-écrite, j'ai résolu de partir samedi pour arriver lundi à Saint-Germain,
-la reine ayant changé de sentiment depuis ce que je vous ai marqué
-ci-dessus.»
-
-Le 23 avril (c'était un dimanche), Louis XIV alla, ainsi que la reine,
-rendre visite à l'abbesse de Montmartre, et retourna en chassant jusqu'à
-Saint-Germain par la plaine Saint-Denis. (_Gazette_, 1673; Paris, in-4º,
-1674, p. 388.)
-
-
-Page 272, ligne 3: Madame de la Fayette ridiculisait M. de Mecklenbourg.
-
-Je présume que ce M. de Mecklenbourg, dont il est fait mention dans
-cette lettre de madame de la Fayette, est le même personnage qu'on trouve
-mentionné dans la _Gazette_ du 13 juillet, p. 691, dans ce curieux
-article:
-
- «Paris, 13 juillet 1673.
-
-«La duchesse de Mecklenbourg est arrivée à Paris, et est logée à l'hôtel
-Longueville. Le duc l'a vue pour la première fois chez la duchesse de
-Longueville, en son logement des Carmélites au faubourg Saint-Jacques, où
-ils eurent, en présence de cette princesse, une conversation de laquelle
-ils furent tous deux fort satisfaits.»
-
-Dans les deux éditions de la Vie de madame de Longueville et ailleurs,
-j'ai en vain cherché sur ce fait des éclaircissements qui, sans aucun
-doute, donneraient lieu à d'intéressants détails sur les mœurs de cette
-époque.
-
-
-Page 272, ligne 17: Grand joueur, dissipateur, galant et spirituel, de
-Tott....
-
-L'abbé de Choisy (_Mémoires_, t. LXIII, p. 268) l'accuse d'avoir dépensé
-et mangé pour son compte personnel les premiers payements des six cent
-mille écus du subside annuel que la France s'était engagée à payer à la
-Suède. M. Mignet, dans son Analyse des documents des _Négociations
-relatives à la succession d'Espagne_, t. IV, p. 140, dit que Louis XIV
-fit payer au comte de Tott cent mille écus sur le subside dû à la Suède.
-
-
-Page 279, ligne 21: Le père du marquis d'Ambres, colonel au régiment de
-Champagne.
-
-Les colonels qui précédèrent le marquis d'Ambres dans le commandement du
-régiment de Champagne furent deux Grignan, Gaucher de Grignan en 1656 et
-le comte de Grignan en 1654.
-
-
-Page 280, ligne 6: il refusa net le titre de _monseigneur_ au maréchal
-d'Albret.
-
-Saint-Simon n'a pas connu les lettres de madame de Sévigné, et était fort
-mal instruit des détails de cette affaire lorsqu'il dit que d'Ambres
-s'est retiré du service pour avoir refusé le _monseigneur_ au ministre
-Louvois.
-
-
-Page 287, ligne 7: Aussi transi que la Fare.
-
-Madame de la Fayette fait ici allusion aux soins passionnés que la Fare
-rendait alors à la marquise de Rochefort, qui fut peu après madame la
-maréchale de Rochefort. La Fare lui-même avoue qu'il y avait plus de
-coquetterie de sa part et de la sienne que de véritable attachement; et
-il ajoute que cela lui attira l'inimitié de Louvois, qui, lorsque cette
-dame devint veuve, fut son consolateur. Une faute de copiste, qui est
-dans la notice sur la Fare par M. Monmerqué, attribue à tort cette lettre
-du 19 mai 1673 à madame de Sévigné, tandis que c'est une lettre qui lui
-est adressée par madame de la Fayette. L'amour de la Fare pour madame de
-la Sablière fut tout autre que pour la marquise de Rochefort. La Fare ne
-fait pas difficulté d'avouer qu'il fut éperdument amoureux de madame de
-la Sablière. (LA FARE, _Mémoires_, t. LXV, p. 184.)
-
-
-Page 291, ligne 12: «Pulchérie n'a point réussi.»
-
-L'auteur de l'_Histoire de la Vie et des Ouvrages de Corneille_, Paris,
-1829, in-8º, p. 239, attribue ces mots, «Pulchérie n'a point réussi,» à
-madame de Sévigné, ne faisant point attention que la lettre qui les
-contient lui est adressée, mais n'est pas d'elle.
-
-
-Page 291, ligne 20: La main qui crayonna, etc.
-
-Ces vers sont de Corneille, dans son _Remercîment à Fouquet_.
-
-
-Page 292, ligne 11: Tandis que Racine avait affadi.
-
-A une telle assertion il faut des preuves. Je me bornerai à une simple
-citation, et le lecteur en jugera.
-
-Dans Corneille, Pulchérie, impératrice d'Orient, ouvre la scène avec Léon
-son amant par une déclaration d'amour:
-
- Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère;
- Des feux tels que les miens n'ont rien qu'il faille taire.
- Je vous aime, et non point de cette folle ardeur
- Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur;
- Non d'un amour conçu par les sens en tumulte,
- A qui l'âme applaudit sans qu'elle se consulte,
- Et qui, ne concevant que d'aveugles désirs,
- Languit dans les faveurs, et meurt dans les plaisirs:
- Ma passion pour vous, généreuse et solide,
- A la vertu pour âme et la raison pour guide,
- La gloire pour objet, et veut sous votre loi
- Mettre, en ce jour illustre, et l'univers et moi.
-
-Passons à Racine. Mithridate, le fier et féroce Mithridate, obligé de
-fuir, a fait courir le bruit de sa mort; il arrive, et ouvre la scène
-avec Monime par une déclaration d'amour:
-
- Je ne m'attendais pas que de notre hyménée
- Je pusse voir si tard arriver la journée,
- Ni qu'en vous retrouvant mon funeste retour
- Fît voir mon infortune, et non pas mon amour.
- C'est pourtant cet amour qui, de tant de retraites,
- Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes;
- Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux
- Si ma présence ici n'en est point un pour vous.
-
-
-Page 293, ligne 16: Avait succombé à l'entraînement de cette vie animée,
-mais trop laborieuse, âgé seulement de cinquante-un ans.
-
- QUE SAIT-ON SUR LA VIE DE MOLIÈRE?
-
-Reprenons cette question, si souvent agitée dans ces derniers temps.
-
-Du vivant même de Molière, lorsque sa réputation fit explosion dans le
-monde par les représentations des _Précieuses_, on chercha à connaître
-les aventures de sa jeunesse déjà écoulée, car il avait alors trente-sept
-ans. Avant, «ce garçon nommé Molière,» ainsi que nous le dit Tallemant,
-n'était connu que comme le chef d'une troupe de comédiens de campagne,
-pour laquelle il composait des pièces, «où, dit encore Tallemant, il y a
-de l'esprit, et qui sont comiques[778].» Cette troupe avait joué un
-instant à Paris, et s'était fait remarquer par le talent supérieur d'une
-actrice nommée Madeleine Béjart, sublime dans le rôle «d'_Épicharis_, à
-qui Néron venait de donner la question.»
-
- [778] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. X, p. 51, édit.
- 1840, in-12.
-
-A Paris et dans la société, on sut bien ce qu'était la famille de Molière
-et la vie qu'il avait menée avant que sa troupe vînt s'établir à Paris.
-Mais le premier qui ait entretenu le public de la vie de cet auteur
-d'une farce célèbre, de ce comédien devenu tout à coup illustre, fut un
-de ses critiques, un de ses détracteurs. Dès l'année 1663, il donna une
-vie abrégée de Molière[779], qui n'était pas encore le Molière du
-_Misanthrope_ et du _Tartuffe_, de _l'École des Femmes_ et de _l'École
-des Maris_. Il est curieux de voir de quelle manière un critique
-malveillant parlait alors d'un auteur que Boileau, par un louable
-sentiment d'indignation de ce qui s'était passé à sa mort, prétend, dans
-de beaux vers, n'avoir pas été apprécié de son vivant.
-
- [779] DE VISÉ, _Nouvelles nouvelles_, 3e partie, p. 217 et suiv.,
- cité dans l'_Histoire du Théâtre françois_, par les frères
- PARFAICT, t. VIII, p. 315.
-
-«Comme il (Molière) peut passer pour le Térence de notre siècle, qu'il
-est grand auteur et grand comédien quand il joue ses pièces et que ceux
-qui ont excellé dans ces deux choses ont eu place en l'histoire, je puis
-bien vous faire ici un abrégé de sa vie, et vous entretenir de celui dont
-l'on s'entretient presque dans toute l'Europe, et qui fait si souvent
-retourner à l'école tout ce qu'il y a de gens d'esprit à Paris.» Tout ce
-que dit Visé sur la vie de Molière, sauf ce qui concerne la critique des
-_Précieuses_, est parfaitement vrai et convenable. Visé ne parlait pas de
-sa famille; mais il eut soin d'apprendre «que, si ce fameux auteur
-s'était jeté dans la comédie, c'était par une inclination toute
-particulière pour le théâtre; car il avait assez de bien pour se passer
-de cette occupation et pour vivre honorablement dans le monde.»
-
-Comme le père de Molière vivait alors, et avait un grand nombre d'enfants
-de sa première femme, ceci prouve que son fils aîné avait eu sa part de
-l'héritage de sa mère, morte en 1632, et que cette part était
-considérable.
-
-Ces détails sur la vie de Molière ne suffisant pas à la curiosité
-publique, on interrogea ses camarades, et alors ils firent à leur manière
-le roman de sa jeunesse. Les _ana_ faux, absurdes et ridicules se
-multiplièrent, et accrurent le magasin des anecdotes dramatiques. C'est
-avec ces _ana_ qu'en 1670 un pauvre versificateur composa sa pièce
-d'_Élomire hypocondre_, ou _les Médecins vengés_, qui est une satire
-contre Molière, mais qui paraît avoir été supprimée par sentence de
-police[780]. C'est avec ces _ana_, qui allaient altérant la vérité à
-mesure qu'ils passaient par un plus grand nombre de bouches, que
-Grimarest composa un volume sur la vie de Molière, trente ans après sa
-mort. Boileau dit, en parlant de cette vie, que l'auteur avait ignoré sur
-Molière ce que tout le monde savait, et qu'il se trompait dans tout.
-C'était, de la part de Boileau, une vérité poétique, c'est-à-dire fort
-exagérée et en partie fausse.
-
- [780] P. L. JACOB, _Catalogue de la bibliothèque de M. de
- Soleinne_, t. II, p. 18.
-
-La préface de l'édition des _OEuvres de Molière_ de 1682, écrite par deux
-acteurs ses camarades, contenait une vie abrégée, mais très-exacte et
-complète pour les faits principaux: il eût fallu la placer comme notice
-dans toutes les éditions qu'on a données de notre grand comique. Ce n'est
-pas ainsi qu'on a cru devoir procéder, et les éditeurs ont mis en tête de
-leurs éditions de longues vies de Molière, et ont ajouté de nouveaux
-_ana_ à ceux qu'on avait entassés précédemment. Un auteur récent a
-recueilli avec un laborieux soin tout ce qu'il a pu trouver sur Molière,
-et en a recomposé une vie qui a eu trois éditions et qui méritait son
-succès par l'abondance des recherches. En profitant de ce travail,
-exécuté avec conscience, on a pensé qu'il restait encore à la critique un
-rôle à remplir: c'était d'écarter des témoignages qu'on avait recueillis
-sur Molière tout ce qui n'a aucune valeur historique, et, en s'en tenant
-à ceux qui en ont, de donner une idée précise et exacte de ce qu'on sait
-de sa vie, jusqu'à l'époque où elle se confond avec l'histoire de ses
-pièces et du théâtre français. L'explication d'un fait important dans la
-vie de Molière, qu'on n'a pas remarqué et d'où dépend l'intelligence
-complète de cette vie, manque, suivant nous, dans tout ce qu'on a écrit
-sur ce sujet, et nous allons tâcher d'y suppléer.
-
-D'abord, que l'on se rappelle bien toutes les découvertes faites de notre
-temps, par des recherches obstinées dans les actes de l'état civil sur la
-famille des Poquelin, sur le mariage et la naissance de Molière; que l'on
-ait présent à la pensée les mœurs et les habitudes de ces temps; que
-l'on combine ces données avec les seules assertions des contemporains qui
-méritent confiance, c'est-à-dire celles de Donau de Visé dans les
-_Nouvelles nouvelles_; de Lagrange et de Vinot, dans la préface des
-_OEuvres_ de Molière, et de Tallemant, le premier en date, dans ses
-_Historiettes_, on trouvera que les faits suivants ressortent seuls avec
-certitude de toutes ces autorités.
-
-Molière était le fils aîné d'un bourgeois de Paris qui exerçait une
-profession lucrative et dont les chefs, depuis Louis XIII, avaient la
-charge de tapissiers valets de chambre du roi. Cette continuité de la
-même profession et de la même charge, donnée toujours en survivance à
-l'aîné comme une chose héréditaire, nous montre que cette famille avait
-conservé l'austérité de mœurs de l'ancienne bourgeoisie parisienne et
-l'ordre et l'économie qui la distinguaient; enfin, que cette famille
-était dans l'aisance, et jouissait de l'estime publique.
-
-Il ne s'ensuit pas, comme on l'a très-bien observé, de ce que le père de
-Molière avait, avec la charge de tapissier valet de chambre du roi, la
-survivance pour son fils aîné, qu'il eût résolu invariablement de
-transmettre cette charge exclusivement à ce fils: il devait désirer que
-cette charge fût d'avance, après lui, maintenue dans sa famille, soit
-pour pouvoir la vendre, soit pour en disposer en faveur d'un de ses
-autres enfants, si celui auquel elle était conférée y renonçait.
-
-Il est certain que le père de Molière ne destinait pas son fils aîné à
-l'exercice de la profession de tapissier, puisqu'il le mit au fameux
-collége de Clermont, tenu à Paris par les jésuites, et qui portait de nos
-jours le nom de _Collége de Louis le Grand_. On sait que l'on y élevait
-tous les enfants de la plus haute noblesse et des plus riches familles
-bourgeoises.
-
-Molière y fit des études complètes; «il s'y distingua, dit son camarade
-la Grange, et il eut l'avantage de suivre feu M. le prince de Conti _dans
-toutes ses classes_. La vivacité d'esprit qui le distinguait de tous les
-autres lui fit acquérir l'estime et les bonnes grâces de ce prince[781].»
-Ce frère du grand Condé, protecteur de Molière et de sa troupe avant
-Louis XIV, était spirituel et malin. Très-pieux dans sa vieillesse, il
-faisait des livres pieux; mais dans sa jeunesse il faisait tout autre
-chose, et avait des inclinations toutes différentes. Comme il était
-contrefait, on l'avait destiné à l'Église: les jésuites du collége de
-Clermont durent donc diriger ses études vers la théologie. Poquelin fut
-son condisciple dans cette étude, puisqu'on nous assure «qu'il eut
-l'avantage de suivre M. le prince de Conti _dans toutes ses classes_;» et
-cela ne peut s'appliquer qu'aux hautes classes, puisque, le prince étant
-né en 1629, Molière avait sept ans plus que lui. On dut faire franchir
-rapidement à Conti les classes élémentaires (si toutefois il les fit au
-collége). Ce prince soutint ses thèses de philosophie au collége des
-jésuites le 18 juillet 1644; puis il sortit de ce collége pour aller à
-Bourges faire un cours de théologie, et revint à Paris soutenir ses
-thèses de théologie le 10 juillet 1646.
-
- [781] LA GRANGE, _Préface_ des OEuvres de Molière, 1682, t. I, p. 2.
-
-Qu'était devenu son condisciple, le jeune Poquelin, dans cet intervalle?
-Le souvenir des études théologiques qu'il avait faites avec le prince de
-Conti s'était conservé. La Grange dit dans sa _Préface_: «Le succès de
-ses études fut tel qu'on pouvait l'attendre d'un génie aussi heureux que
-le sien: s'il fut fort bon humaniste, il devint encore plus _grand
-philosophe_,» c'est-à-dire qu'il brilla comme écolier en philosophie. Or,
-la philosophie, dans un collége de jésuites, devait se distinguer peu de
-la théologie; et le père de Molière, après les succès obtenus par son
-fils au collége, dut nécessairement penser à lui faire embrasser la
-carrière qui ouvrait le plus de chances à ses talents et à son ambition;
-et comme les le Camus, marchands drapiers, qui avaient leurs boutiques à
-l'enseigne du _Pélican_ et dont la postérité occupa les plus belles
-places dans la magistrature et dans l'Église, Jean Poquelin, riche
-bourgeois de Paris et tapissier valet de chambre du roi, estimé pour ses
-mœurs et sa probité, avait fondé de grandes espérances sur Jean-Baptiste
-Poquelin, son fils aîné. Les services que, comme condisciple plus âgé et
-plus instruit, il avait pu rendre au prince de Conti dans sa classe de
-philosophie le confirmaient dans l'idée de lui faire embrasser la
-carrière ecclésiastique. Jean Poquelin, s'étant vu frustré dans ses
-projets relativement à ce fils aîné, les réalisa plus tard par un autre
-de ses fils, Robert Poquelin, qui mourut docteur en théologie de la
-maison et société de Navarre et doyen de la faculté de Paris.
-
-Quant à Jean-Baptiste Poquelin, il fut impossible de songer à lui faire
-prendre ce parti, parce que, né avec des passions ardentes pour les
-femmes et pour le théâtre, il devint amoureux de Madeleine Béjart, alors
-que, bien jeune encore, il siégeait souvent sur les bancs de la Sorbonne
-pour assister, dans les jours solennels, aux thèses qu'on y soutenait.
-Cette circonstance de sa vie fut celle que lui, sa famille et ses maîtres
-étaient les plus intéressés à cacher. Mais Tallemant et d'autres la
-connurent; on le voit clairement par ce passage de Grimarest, qui dit, en
-finissant sa _Vie de Molière_[782]: «On s'étonnera peut-être que je n'aie
-point fait M. de Molière avocat. Mais ce fait m'avait été absolument
-contesté par des personnes que je devais supposer en savoir mieux la
-vérité que le public, et je devais me rendre à leurs bonnes raisons.
-Cependant sa famille m'a si positivement assuré du contraire que je me
-crois obligé de dire que Molière fit son droit.» Jusque-là tout est bien;
-mais vient ensuite une historiette absurde, et qu'il est d'autant plus
-étonnant que Grimarest ait adoptée qu'elle est en quelque sorte la
-contrefaçon de celle qui a été rapportée par Perrault[783]. J'ai donc dû
-m'arrêter à ces mots, «Molière fit son droit,» parce qu'en effet le même
-fait se trouve attesté par la Grange et Vinot, dans leur _Préface_[784]:
-«Au sortir des écoles de droit, il choisit la profession de comédien par
-l'invincible penchant qu'il se sentait pour la profession de comédien:
-toute son étude et son application ne furent que pour le théâtre.» Ainsi
-la Grange et Vinot ne disent pas que Molière se fit avocat, mais qu'il
-fit son droit. Ce témoignage n'est nullement opposé à celui de Tallemant;
-il le corrobore au contraire. Pour être d'Église, s'avancer et faire
-fortune dans l'état ecclésiastique, l'étude du droit canonique était
-nécessaire. L'abbé d'Aubignac, qui composa des pièces de théâtre, était
-docteur en droit canonique.
-
- [782] GRIMAREST, _Vie de M. de Molière_; Paris 1705, in-12.
-
- [783] PERRAULT, _les Hommes illustres qui ont paru en France
- pendant ce siècle, avec leurs portraits au naturel_; 1697,
- in-folio, p. 70; édit. in-12, 1698, p. 190.--JEAN-LÉONOR LE
- GALLOIS, sieur DE GRIMAREST, _la Vie de M. de Molière_, p. 18 et
- 313.
-
- [784] Les _OEuvres de_ M. DE MOLIÈRE, 1682, p. 3 de la _Préface_,
- non paginée.
-
-Le droit canonique était même alors le seul qu'on enseignât à Paris.
-L'étude du droit civil, rétablie par Philippe le Bel à Orléans, ne le fut
-à Paris qu'en 1679[785]. Voilà pourquoi ceux qui surent que Molière avait
-étudié en droit et qui écrivaient postérieurement à cette époque, sachant
-qu'il n'avait pu alors étudier le droit civil à Paris, qu'on n'y
-enseignait pas de son temps, l'ont fait étudier à Orléans; et c'est sur
-cette supposition qu'a été bâtie la pièce d'_Élomire_, vingt-cinq ans
-après que le jeune Jean-Baptiste Poquelin abandonna l'école de droit et
-celle de la Sorbonne. Il fréquenta l'une et l'autre; Tallemant et la
-Grange sont unanimes sur ce point, mais ils ne disent rien de plus: par
-conséquent, ils s'accordent à prouver qu'il ne fut ni séminariste ni
-avocat; et ce dernier rectifie tous les biographes de Molière, dont aucun
-n'a apprécié avec assez de justesse les matériaux dont ils faisaient
-usage.
-
- [785] MONMERQUÉ, dans la 2e édition de Tallemant des Réaux, t. X,
- p. 51.
-
-Continuons de recueillir le témoignage de Tallemant, qui est le plus
-ancien, et qui n'avait rien à déguiser: «Donc Jean-Baptiste Poquelin
-quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre (Madeleine Béjart): il en
-fut longtemps amoureux....»
-
-C'est dans les premiers temps de cette liaison qu'il faut placer ce que
-dit Perrault, qui, chef de service dans la maison du roi, devait être
-bien instruit de ce qui concernait l'estimable Jean Poquelin, tapissier
-du roi et de sa famille. «Jean-Baptiste Poquelin, dit Perrault, prit la
-résolution de former une troupe de comédiens pour aller dans les
-provinces jouer la comédie. Son père, bon bourgeois de Paris et tapissier
-du roi, fâché du parti que son fils avait pris, le fit solliciter, par
-tout ce qu'il avait d'amis, de quitter cette pensée, promettant, s'il
-voulait revenir chez lui, de lui _acheter une charge telle qu'il la
-souhaiterait_, pourvu qu'elle n'excédât pas ses forces. Ni les prières ni
-les remontrances de ses amis, soutenues de ces promesses, ne purent rien
-sur son esprit[786].» Cela était trop simple et trop vrai; et il faut que
-Perrault y ajoute sur le grand comique une de ces mille historiettes qui
-couraient les rues.--Laissons-la, et continuons Tallemant: «...Il en fut
-longtemps amoureux, donnait des avis à la troupe, et enfin s'en mit, et
-l'épousa.» Il n'y a pas là l'erreur ni la confusion qu'on a cru y voir.
-Tallemant écrivait ces lignes lorsque aucune pièce de Molière n'était
-encore connue à Paris; Molière était alors dans le midi de la France;
-l'on savait que c'était la Béjart qui l'avait enlevé à sa famille, et
-qu'ils faisaient ménage ensemble. Entre comédiens, cela suffisait pour
-les considérer comme mari et femme. Et ce _mariage_ dura longtemps,
-puisqu'on a la preuve que, plus de quatorze ans après l'origine de leur
-liaison, c'était Madeleine Béjart qui tenait la caisse et touchait
-l'argent qui revenait à Molière[787]. Lorsqu'il épousa Armande Béjart,
-elle était si jeune qu'on crut qu'elle était la fille de sa sœur
-Madeleine Béjart, qui l'avait élevée; et comme l'_union_ de Madeleine
-avec Molière était déjà ancienne, on l'accusa d'avoir épousé sa propre
-fille. On a récemment trouvé un document[788] qui prouve que Madeleine
-Béjart était réellement considérée comme le personnage principal de la
-troupe de comédiens où se mit Molière, et que Tallemant avait raison
-lorsqu'il en parlait ainsi. Dans un recueil de vers imprimé en 1646, on
-apprend que lorsque le duc de Guise partit pour Naples, il fit présent de
-ses habits aux comédiens de toutes les troupes de Paris, dont les noms se
-trouvent dans ce livre avec ceux des principaux acteurs qui les
-dirigeaient, à savoir: la troupe du Marais, Floridor; celle du
-Petit-Bourbon, le Capitan; celle de l'hôtel de Bourgogne, Beauchâteau; et
-enfin une quatrième troupe qui n'est pas autrement désignée que par les
-noms de la Béjart, de Beys et de Molière.
-
- [786] PERRAULT, _Hommes illustres_, 1692, in-folio, p. 79; édit.
- 1698, in-12, p. 190.
-
- [787] Registre de la Grange, cité par M. Taschereau, _Hist. de la
- vie et des ouvrages de Molière_, 3e édit., p. 228.
-
- [788] PAULIN PARIS, cité par M. BAZIN dans la _Revue des Deux
- Mondes_, 15 juillet 1847;--les _Commencements de la vie de
- Molière_, p. 6 du tirage à part.--Le recueil indiqué par M.
- Paulin Paris est l'_Eslite des bons vers choisis dans les
- ouvrages des plus excellents poëtes de ce temps_; Paris, chez
- Cardin-Besongne, 1653, 2e partie, _Recueil de diverses poésies_,
- p. 15.
-
-De ces trois personnes qui sont ici nommées comme chefs d'une quatrième
-troupe, deux étaient connues comme auteurs: c'étaient Madeleine Béjart et
-Charles Beys; ils faisaient des pièces de théâtre; Molière se contentait
-d'en jouer[789].
-
- [789] Voyez le _Catalogue_ des pièces de Charles Beys, dans le
- Catalogue de la bibliothèque de M. de Soleinne, par le
- bibliophile Jacob, p. 243, no 119, à savoir: _le Jaloux sans
- sujet_, tragi-comédie, 5 actes; _l'Hospital des fous_, 5 actes;
- _Aline, ou les Frères rivaux_, 5 actes. Toutes ces pièces ont été
- imprimées en 1637; _les Illustres fous_, en 1653. Aucun historien
- ou éditeur de Molière n'a connu la liaison de Beys avec Molière.
-
-Ceci, et ce que dit Tallemant, que la Béjart avait joué à Paris avec une
-troupe qui n'y fut que quelque temps, se trouve confirmé par ce
-paragraphe important de la _Préface_ de la Grange et Vinot:
-
-«Il tâcha, dans les premières années, de s'établir à Paris avec plusieurs
-enfants de famille qui, par son exemple, s'engagèrent comme lui dans la
-partie de la comédie, sous le titre de _l'Illustre théâtre_; mais ce
-dessein ayant manqué de succès (ce qui arrive à beaucoup de nouveautés),
-il fut obligé de courir les provinces du royaume, où il commença de
-s'acquérir une fort grande réputation[790].»
-
- [790] Les _OEuvres de_ M. DE MOLIÈRE, 1682, in-12, p. 3 de la
- préface.
-
-La première mention de _l'Illustre théâtre_ serait bien plus ancienne,
-s'il est vrai qu'une pièce de Magnon, imprimée en 1645, porte, sur le
-titre, qu'elle y a été représentée[791].
-
- [791] _Catalogue_ de la bibliothèque de M. de Soleinne, 1843,
- in-8º, p. 271, no 121.--_Histoire de la vie et des ouvrages de
- Molière, par_ TASCHEREAU; 3e édition, p. 8. Dans ces deux
- ouvrages, le titre de la pièce de Magnon est ainsi: _Artaxerce_,
- tragédie (5 a. v.), par Magnon, représentée sur _l'Illustre
- théâtre_; Paris, Cardin-Besongne, 1645. C'est l'éditeur des
- OEuvres de Molière de 1734 qui, le premier a dit que cette pièce
- de Magnon avait été représentée sur _l'Illustre théâtre_ mais il
- ne dit pas qu'il tire ce fait du titre; ce qu'il dit à cet égard
- a été accepté par les frères Parfaict (_Histoire du Théâtre
- françois_, t. VI, p. 376); et il n'y a pas d'autre objection à ce
- fait. Cependant ce qui m'oblige à ne l'admettre qu'avec
- précaution, c'est que Beauchamps seul a donné le titre entier de
- cette tragédie; que ce titre ne porte pas qu'elle a été
- représentée sur _l'Illustre théâtre_, et que Beauchamps ne le dit
- pas. (_Recherches sur les théâtres de France_, 1735, in-8º, p. 217.)
-
-Voilà tout ce qu'on sait de certain pour les premières années de la vie
-de Molière. Résumons. En 1632 il avait perdu sa mère; et lorsque la
-Béjart l'emmena en province, majeur, maître de ses actions et de sa part
-de bien maternel, il n'est plus Poquelin, il est Molière; il n'appartient
-plus à sa famille, et sa famille ne lui appartient plus; il appartient
-tout entier à sa troupe: sa troupe, c'est sa famille; sa troupe, c'est
-l'instrument de sa gloire; en elle est la source de ses jouissances, les
-objets de ses plus chères affections: c'est par elle enfin qu'il
-satisfait sa triple passion de comédien, de poëte et d'amant; car il fut
-tout cela toute sa vie. Si vous voulez la connaître, cette vie; si vous
-voulez savoir quels sont les labeurs, les succès, les jouissances, les
-tristesses qu'elle a accumulés dans le court espace de quinze ans, lisez
-cette _Préface_, dont je ne vous ai rapporté que ce qui concerne
-Poquelin, et non Molière; relisez ses œuvres; relisez les _OEuvres de
-madame de Sévigné_ et les _OEuvres de Boileau_, annotées par Brossette de
-Saint-Marc; surtout n'oubliez pas que Molière n'est plus Poquelin, et que
-tout ce qui se trouve rapporté dans les biographies sur ses relations
-avec son père et avec sa famille est faux et controuvé. Son père et sa
-famille, dès qu'il eut pris le nom de Molière, dès qu'il fut comédien,
-n'eurent plus rien de commun avec lui; et cela dura jusqu'à sa mort, et
-après sa mort.
-
-Mais le mot de Belloc, et le voyage de Narbonne, et cette assistance que
-Molière prêtait à son père dans ses fonctions de valet de chambre du roi;
-mais cette cession que Poquelin le père fit à son fils de sa charge de
-valet de chambre, qu'il ne pouvait plus exercer à cause de son grand âge,
-et tant d'autres faits si singuliers, si amusants, qui nous montrent
-Molière s'élevant des occupations manuelles de simple ouvrier jusque sur
-les hauteurs où son génie l'a placé; qu'en faites-vous?--Tout cela est
-faux, controuvé; ce sont des contes populaires inventés pour l'amusement
-des oisifs et dont tous ceux qui étaient bien instruits de la vie de
-Molière, la Grange et Vinot, de Visé, Tallemant, n'ont pas dit un mot. Ce
-qu'ils ont dit prouve que tout cela ne pouvait être vrai. Tout cela a été
-dit seulement par les collecteurs d'_ana_, par les Grimarest, les de Bret
-et autres, et répété ensuite par tous les biographes, qui n'ont voulu
-rien laisser échapper de ce qui avait été imprimé avant eux.
-
-En voulez-vous la preuve? c'est que ce père de notre grand comique, ce
-Jean Poquelin, mort le 27 février 1669, se trouve porté sur tous les
-_états de la France_ comme exerçant la charge de tapissier valet de
-chambre du roi, depuis celui qui a été rédigé par de la Marinière,
-d'après les _Mémoires de M. de Saintot, maître des cérémonies_, le 16
-août 1657 (p. 84, lig. 11), jusqu'à celui de M. N. de Besongne, _dressé
-suivant les états portés à la cour des aides_, qui parut au commencement
-de l'année 1669, c'est-à-dire un mois avant la mort de Jean Poquelin,
-père de Molière (p. 86). Jean Poquelin est inscrit dans le livre de
-Besongne non-seulement comme possesseur du titre et de la charge, mais
-comme étant encore en exercice pour le quartier de janvier en avril 1669,
-concurremment avec Nauroy, son collègue: ils servaient à deux par
-quartier.
-
-Jean Poquelin, comme «sa défunte honorable femme, Marie Cressé (mère de
-Molière),» fut enterré avec pompe, ainsi que le constate son acte de
-décès inscrit dans les registres de la paroisse Saint-Eustache[792]:
-
-«Convoi de 42, service complet.--Assistance de M. le curé, quatre
-prêtres-porteurs, pour défunt Jean Poquelin, tapissier du roy, bourgeois
-de Paris, demeurant sous les piliers des Halles, devant la fontaine.»
-
- [792] _Dissertation sur Molière_, par BEFFARA, p. 25 et
- 26.--TASCHEREAU, _Hist. de la vie et des ouvrages de Molière_, p.
- 203 à 211.
-
-Ceux qui voudraient faire une objection contre la preuve ici donnée de
-l'époque où Molière a pu commencer à exercer la charge de valet de
-chambre du roi et du peu de temps qu'il a exercé cette charge diront
-qu'il est prouvé que le titre lui en a été donné dans l'acte de baptême
-de Madeleine Grésinde, dont il fut le parrain le 29 novembre 1661[793].
-Mais ces critiques oublient avec quelle facilité on prenait alors
-d'avance les titres dont on devait hériter. Depuis les ordonnances de
-Charles IX et de ses successeurs[794], ceux qui se trouvaient attachés à
-la maison du roi étaient, comme les nobles, exempts de certaines charges,
-et avaient de certains priviléges dont ne jouissait pas la bourgeoisie.
-Il en était de même de ceux qui possédaient le premier degré de noblesse
-et avaient le titre d'écuyer. Ce titre est donné à Molière par sa femme,
-dans un acte de baptême où elle figure comme marraine (23 juin 1663); et
-cependant Molière n'avait assurément aucun droit de le prendre. Pour
-s'être laissé ainsi titrer indûment dans des actes authentiques, la
-Fontaine fut condamné à 4,000 francs d'amende. Comme lui, Boileau prit
-aussi ce titre, et fut également poursuivi par le fisc; mais il gagna son
-procès, et prouva qu'il possédait ce premier degré de noblesse. L'acte du
-29 novembre 1661 ne prouve donc rien contre ce que nous avons avancé.
-
- [793] BAZIN, _les Dernières années de la vie de Molière_, extrait
- de la _Revue des Deux Mondes_, 15 Janvier 1848, p. 7 et 9.
-
- [794] Elles sont rapportées à la fin de l'_État général des
- officiers, domestiques et commensaux de la maison du Roy_; mis en
- ordre par M. de la Marinière, 1660, in-8º.
-
-Jean Poquelin avait eu dix enfants de deux mariages différents: de ces
-neuf frères et sœurs de Molière, plusieurs, au moment de son décès,
-étaient mariés, et ils eurent tous un grand nombre d'enfants: son second
-frère en eut seize; Robert Poquelin, son proche parent, en eut vingt; et,
-de cette nombreuse famille, pas un seul ne parut lorsqu'il fallut
-réclamer pour Molière une sépulture décente et les prières de l'Église,
-ni pour protéger son domicile contre les égarements fanatiques d'une
-populace hostile[795]. C'est que tous voulaient être bien avec leurs
-curés, et enterrés honorablement. Aucun Poquelin ne signa ni n'appuya la
-requête que la veuve de Molière adressa au roi; et dans cette requête on
-ne parle ni de son père ni de sa parenté avec les Poquelin. Personne,
-dans les Poquelin ni dans leurs descendants, ne voulut alors, ni après,
-être beau-frère, belle-sœur, nièce ou neveu, parent ou allié des Béjart,
-ni même de M. de Molière. On n'a pas trouvé un seul acte, une seule
-lettre, un seul écrit qui établissent quelque rapport entre Jean Poquelin
-et Jean-Baptiste Poquelin dès que celui-ci eut pris le nom de Molière; et
-aucun de ceux qui ont parlé de lui, et dont le témoignage doit compter,
-ne constate qu'il y eut de leur temps aucune liaison entre le père et le
-fils, ou entre ce fils et ses frères, ses sœurs et ses parents. Pas un
-seul Poquelin ne contribua à grossir le cortége nombreux qui, à la lueur
-des flambeaux, conduisit à leur dernier asile les restes de l'immortel
-auteur du _Misanthrope_. Molière ne paraît avoir eu d'autre part à
-l'héritage paternel que la survivance de la charge de tapissier valet de
-chambre du roi, que son père ne pouvait lui ôter et que notre poëte, aux
-termes où il en était avec Louis XIV, se serait bien gardé de dédaigner.
-Il exerça donc cette charge; la Grange et Vinot n'ont pas manqué de
-constater ce fait, page 2 de la _Préface_.
-
- [795] TASCHEREAU, _Hist. de la vie et des ouvrages de Molière_,
- 3e édit., p. 181 et 260, 208 et 211.--BEFFARA, _Dissertation sur
- Molière_, p. 25 et 26.
-
-«Son nom fut Jean-Baptiste Poquelin; il était Parisien, fils d'un valet
-de chambre tapissier du roi, et avait été reçu dès son bas âge en
-survivance de cette charge, qu'il a depuis exercée dans son quartier
-jusqu'à sa mort.»
-
-Il ne l'exerça pas longtemps. Entré en fonctions après la mort de son
-père, en février 1669, avec Nauroy, son collègue pour le premier
-quartier, il dut n'exercer que pendant un mois. Dans les trois années qui
-suivirent, il exerça chaque année pendant six semaines seulement, car ils
-étaient huit tapissiers valets de chambre, servant à deux par quartier.
-Ainsi, Molière n'a pu exercer que par intervalle (en tout dix mois) sa
-charge de valet de chambre du roi, en supposant qu'il n'en fût jamais
-dispensé. Ce service, dans ce qui avait rapport à aider à faire le lit du
-roi, était pour la forme[796]: c'était plutôt un privilége qu'un emploi,
-car il y avait, outre les huit tapissiers valets de chambre, huit valets
-de chambre et barbiers, qui étaient appointés au double des
-tapissiers[797]. Mais Louis XIV avait accordé à Molière une pension de
-mille francs en 1663, c'est-à-dire six ans avant que son père, en
-mourant, lui eût transmis la survivance de la charge de valet de chambre,
-ce qui a fait croire à tort que ce fut en 1663 que Molière eut cette
-charge.
-
- [796] Voyez sur ce sujet l'_État de la France en 1749_, t. I, p.
- 255.
-
- [797] L'_État de la France_, etc.; dédié au roy, par M. N.
- Besongne, C. et A. du roy, B. en théologie et clerc de chapelle
- et d'oratoire de Sa Majesté; 1669, p. a5.
-
-Aucun Poquelin ne prétendit à la survivance de Molière comme tapissier
-valet de chambre du roi; Jean Poquelin, et après lui Jean-Baptiste
-Poquelin, son fils, furent successivement inscrits en tête de la liste
-des tapissiers valets de chambre dans leur quartier; mais, après eux,
-c'est le sieur Nauroy qu'on trouve inscrit le premier[798].
-
- [798] Voyez, l'_État de la France en 1677_, t. I, p. 100.
-
-J'ajouterai à cette longue note sur Molière une dernière observation qui
-concerne ses éditeurs. J'ai dit ailleurs que lorsqu'un auteur avait
-lui-même donné une édition de ses _OEuvres_, il était du devoir des
-éditeurs de conserver l'ordre que l'auteur a établi, parce que cet ordre
-fait partie de ses pensées, et repose toujours sur une idée principale.
-La Grange et Vinot ont manqué à cette règle dans leur édition de 1682, et
-ils ont été à tort imités par tous les éditeurs subséquents. Molière a
-donné, en 1666, une édition de ses _OEuvres_; il en avait commencé une
-autre lorsqu'il mourut en 1673, puisque le privilége est daté du 16 mars
-1671, et la continuation du 20 avril 1673[799]. Dans ces deux éditions
-(1666 et 1673), Molière s'est écarté, pour une seule pièce, de l'ordre
-qu'il a suivi pour toutes les autres, qui est de les ranger selon les
-dates de leur représentation. D'après cet ordre, la comédie des
-_Précieuses_ doit être placée après _l'Étourdi_ et _le Dépit amoureux_,
-comme elle se trouve en effet dans l'édition de 1682. Mais Molière, dans
-les deux éditions qu'il a données, a placé cette pièce la première; et
-cette dérogation à l'ordre chronologique qu'il avait adopté est assez
-significative pour qu'elle fût respectée par ses éditeurs. Il est évident
-qu'il a voulu montrer que de cette pièce des _Précieuses_ dataient pour
-lui les faveurs du public et cette espèce d'alliance qui s'était
-contractée entre lui et tous ceux qui fréquentaient son spectacle. Ce
-n'est pas tout: en 1663 il avait été gratifié d'une pension du roi, et il
-saisit l'occasion de la représentation des _Plaisirs de l'Ile enchantée_,
-le 16 mai 1664, pour lui adresser un remercîment en vers. Cette pièce,
-qui n'a rien de fade comme toutes celles de cette nature, mais qui est,
-au contraire, à elle seule une excellente scène de comédie, est, dans
-l'édition de 1682, placée à sa date et avant la pièce des _Plaisirs de
-l'Ile enchantée_ (t. II, p. 289 à 292 de l'édit.), tandis que, dans les
-deux éditions données par Molière (1666 et 1673), elle commence le
-premier volume, et se trouve avant la Préface. Évidemment Molière avait
-eu l'intention de convertir ce remercîment en une réjouissante et joviale
-dédicace de toutes ses _OEuvres_, une dédicace à Louis XIV. En replaçant
-cette pièce à sa date, les éditeurs lui ont ôté la plus grande partie de
-sa valeur, et ont ainsi frustré les intentions de l'auteur.
-
- [799] Les volumes premiers de cette édition portant tantôt la
- date de 1673, tantôt celle de 1674; et les derniers celles de
- 1675 et 1676.
-
-Page 295, ligne 7: Les attaques contre Molière et la comédie, que Nicole,
-Bourdaloue et Bossuet, etc.
-
-Les reproches de Bossuet contre la comédie et Molière sont sévères, mais
-d'une vérité incontestable:
-
-«... On répond que, pour prévenir le péché, le théâtre purifie l'amour...
-Ce n'est, après tout, qu'une innocente inclination pour la beauté, qui se
-termine au nœud conjugal. Du moins donc, selon ces principes, il faudra
-bannir du milieu des chrétiens les prostitutions dont les comédies
-italiennes ont été remplies, même de nos jours, et que l'on voit encore
-toutes crues dans les pièces de Molière; on réprouvera les discours où ce
-rigoureux censeur des grands canons, ce grave réformateur des mines et
-des expressions de nos précieuses étale cependant au plus grand jour les
-avantages d'une infâme tolérance dans les maris, et sollicite les femmes
-à de honteuses vengeances contre leurs jaloux. Il a fait voir à notre
-siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre, qui n'attaque
-que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption.»
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-
-Page 300, ligne 19: Le temps de ses métamorphoses en jeune et jolie fille
-était passé.
-
-Dans l'_Histoire de la comtesse des Barres_, Choisy nous apprend que ce
-fut madame de la Fayette qui lui donna l'idée de se déguiser en femme (p.
-12-14).
-
-«Je n'étais donc contraint par personne, et je m'abandonnai à mon
-penchant. Il arriva même que madame de la Fayette, que je voyais fort
-souvent, me voyant toujours fort ajusté avec des pendants d'oreille et
-des mouches, me dit, en bonne amie, que ce n'était point la mode pour les
-hommes, et que je ferais bien mieux de m'habiller tout à fait en femme.
-Sur une si grande autorité, je me fis couper les cheveux, pour être mieux
-coiffé. J'en avais prodigieusement; il en fallait beaucoup en ce
-temps-là, quand on ne voulait rien emprunter. On portait sur le front de
-petites boucles, de grosses aux deux côtés du visage, et tout autour de
-la tête un gros bourrelet de cheveux cordonné avec des rubans ou des
-perles, qui en avait. J'avais assez d'habits de femme: je pris le plus
-beau, et j'allai rendre visite à madame de la Fayette avec mes pendants
-d'oreille, ma croix de diamants et mes bagues, et dix ou douze mouches.
-Elle s'écria en me voyant: «Ah! la belle femme! Vous avez donc suivi mon
-avis? et vous avez bien fait. Demandez plutôt à M. de la Rochefoucauld.»
-Il était alors dans sa chambre. Ils me tournèrent et retournèrent, et
-furent contents. Les femmes aiment qu'on suive leur avis; et madame de la
-Fayette se crut engagée à faire approuver dans le monde ce qu'elle
-m'avait conseillé peut-être un peu légèrement. Cela me donna courage, et
-je continuai, pendant deux mois, à m'habiller tous les jours en femme.
-J'allai partout faire des visites, à l'église, au sermon, à l'Opéra, à la
-Comédie, et il me semblait qu'on s'y était accoutumé. Je me faisais
-nommer, par mes laquais, _madame de Sanzy_. Je me fis peindre par
-Ferdinand, fameux peintre italien, qui fit de moi un portrait qu'on
-allait voir. Enfin, je contentai pleinement mon goût. J'allais à la cour
-d'un grand prince.... Il eût bien souhaité s'habiller aussi en femme.» Ce
-grand prince était le duc d'Orléans, le frère de Louis XIV, alors fort
-jeune.
-
-
-Page 312, ligne dernière: L'avis de l'abbé de Coulanges, et la note 6.
-
-Outre la date, qui est différente dans le manuscrit de l'Institut et dans
-les imprimés, et la généalogie des Rabutin, qui ne se trouve pas dans ces
-imprimés, je remarque aussi une différence dans la rédaction entre ce
-manuscrit et les imprimés, pour les premières phrases de cette lettre. Ce
-texte, dans le manuscrit, est plus semblable à l'édition de 1735, et
-doit, je crois, être préféré à celui des éditions modernes, comme étant
-conforme à ce qu'avait écrit Bussy.
-
-
-Page 325, ligne 15: Ma grand'mère.
-
-Comme Jean de la Croix, Françoise Fremyot de Chantal fut seulement
-béatifiée du vivant de madame de Sévigné, et ne fut canonisée que
-longtemps après la mort de sa petite-fille.
-
-
-Page 328, ligne 23: Sa jeunesse, les plus belles années de sa vie.
-
-J'ai essayé, dans les chapitres III à XVI de la première partie de cet
-ouvrage, de retracer ces temps de la brillante jeunesse de madame de
-Sévigné. Malgré la disette de renseignements historiques pour ce qui la
-concerne, on a pu voir, par les extraits de la _Gazette de Loret_, du
-_Dictionnaire des Précieuses_, des _Miscellanea_ de Ménage (1652, p.
-105), que sa réputation de femme d'esprit, belle, aimable, gracieuse
-était grande et bien établie, non-seulement dans la société, mais dans le
-public, puisqu'elle était l'objet des éloges donnés par les écrivains de
-ce temps dans des ouvrages imprimés et alors fort répandus. Il en est un
-de ce genre que je n'ai pas cité, parce qu'alors je ne le connaissais
-pas. C'est celui d'un sieur DE SAINT-GABRIEL, conseiller du roi et
-ci-devant avocat à la cour des aides de Normandie, qui, dans un livre
-bizarre destiné, comme le _Dictionnaire des Précieuses_, à célébrer
-toutes les beautés de l'époque (LE MÉRITE DES DAMES; Paris, 1660, in-12),
-surpasse tous les autres auteurs par l'excès de son admiration pour
-madame de Sévigné. Voici la transcription du court article qu'il lui a
-consacré:
-
-
-Page 310 de la 3e édition, article 85: «MADAME DE SÉVIGNY LA SUBLIME, UNE
-ANGE EN TERRE, LA GLOIRE DU MONDE.»
-
-D'après une note manuscrite mise à un exemplaire de ce livre de
-Saint-Gabriel, la seconde édition porterait la date de 1657. Je n'ai
-aucun renseignement sur la date de la première; lors de la seconde,
-madame de Sévigné avait vingt-huit à vingt-neuf ans.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES SOMMAIRE DES CHAPITRES DE CE VOLUME.
-
-
- CHAPITRE PREMIER.--1671.
-
- Pages
-
- Voyage de madame de Sévigné à sa terre des Rochers.--Son
- séjour.--Ses occupations dans ce lieu.--Visites qu'elle y
- reçoit.--Détails sur Pomenars, Tonquedec, Montigny, etc. 1
-
- CHAPITRE II.--1671.
-
- Détails sur madame de Grignan et la famille de Grignan pendant
- le séjour de madame de Sévigné aux Rochers.--La
- Bohémienne. 43
-
- CHAPITRE III.--1671-1672.
-
- Madame de Sévigné retourne à Paris.--Louis XIV se prépare
- à la guerre.--Publications littéraires.--_Les Femmes savantes_
- de Molière.--Détails sur madame Scarron et madame
- de Montespan. 66
-
- CHAPITRE IV.--1671-1672.
-
- Inclinations du marquis de Sévigné.--Ses intrigues amoureuses
- avec la Champmeslé, avec Ninon.--La guerre contre la
- Hollande est déclarée.--Sévigné part pour l'armée. 97
-
- CHAPITRE V.--1672.
-
- Des commencements et de la fin de la guerre de Louis XIV contre
- la Hollande.--Préparatifs de Louvois.--Passage du
- Rhin.--Mort du comte de Saint-Paul.--De la société que
- fréquentait alors madame de Sévigné.--Détails sur la Vallière
- et Montespan.--Nécessité de faire connaître les dangers
- qui assiégeaient alors les femmes jeunes et belles de
- la cour. 120
-
- CHAPITRE VI.--1672.
-
- Histoire de la marquise de Courcelles (1651-1685). 146
-
- CHAPITRE VII.--1672.
-
- Madame de Sévigné part pour aller en Provence.--Détails
- sur son voyage.--Sur Jeannin de Castille,--sur Bussy,--sur
- la famille de Dugué-Bagnols. 188
-
- CHAPITRE VIII.--1672.
-
- Séjour de madame de Sévigné à Lyon.--Lettres que lui adresse
- madame de Coulanges.--Détails qu'elle donne sur les intrigues
- amoureuses de Villeroi.--Quelle était la personne
- qu'elle désigne sous le nom d'_Alcine_.--Détails sur Vardes,
- Barillon, etc. 202
-
- CHAPITRE IX.--1673.
-
- Madame de Sévigné en Provence.--Histoire des états de
- Provence.--Assemblée des communautés.--Rivalité de M. de
- Grignan et de l'archevêque de Marseille.--Madame de Sévigné
- va à Lambesc et à Marseille. 226
-
- CHAPITRE X.--1673.
-
- Continuation du séjour de madame de Sévigné en Provence.--Nouvelles
- qu'elle reçoit de Paris et de l'armée.--Prise de
- Charleroi.--L'abbé de Choisy en Bourgogne.--Prise de
- Maëstricht.--Détails sur les cours de Louis XIV et de Charles
- II.--Sur le marquis d'Ambres et le titre de _monseigneur_.--Sur
- madame de la Fayette et la Rochefoucauld.--Sur
- Corneille et Racine.--Mort de Molière. 264
-
-
- CHAPITRE XI.--1673.
-
-
- Séjour de madame de Sévigné au château de Grignan.--Liaison
- de l'abbé de Choisy et de Bussy avec madame Bossuet.--Détails
- sur le comte de Limoges.--Des études sur la philosophie
- de Descartes et sur le traité de Louis de la Forge.--De
- l'influence de ces études sur Corbinelli, sur madame de
- Sévigné, sur madame de Grignan. 296
-
-
-FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.
-
-
-
-
-TABLE SOMMAIRE
-
-DES
-
-MATIÈRES PRINCIPALES DES NOTES ET ECLAIRCISSEMENTS CONTENUS DANS CE
-VOLUME.
-
-
- Pages
-
- Sur les voyages de madame de Sévigné. 331
-
- Sur la Tour de Sévigné. 333
-
- Sur le changement de domicile de madame de Sévigné. 334
-
- Sur Cotin. 335
-
- Sur la représentation des _Femmes savantes_. 337
-
- Extrait des Mémoires de Fr. de Maucroix. 338
-
- Sur madame de Brancas et sur Ninon. 339
-
- Sur le printemps d'hôtellerie. 340
-
- Sur Barillon et la duchesse de Verneuil. 341
-
- Sur le château nommé _le Genitoy_. 343
-
- Sur le recueil qui contient le sonnet sur la marquise
- de Courcelles. 345
-
- Portrait du comte d'Hona. 346
-
- Chanson de Guilleragues sur la famille de Coulanges et sur la
- Trousse. 349
-
- Sur les éditions du libelle de Bussy. 351
-
- Sur la maison de M. Cazes à Lyon et sur madame Deshoulières. 354
-
- Sur les divers ballets dans lesquels Louis XIV a figuré. 357
-
- Sur les éditions des libelles de Bussy et d'autres libelles du
- même genre. 360
-
- Sur la dame du nom de du Plessis, connue de madame de Sévigné. 362
-
- Lettre de Louis XIV sur la duchesse de Portsmouth. 364
-
- Comparaison de Corneille et de Racine. 366
-
- Dissertation sur cette question: _Que sait-on sur la vie de
- Molière?_ 367
-
- Sur Choisy, comtesse des Barres. 380
-
- Louange de madame de Sévigné par Saint-Gabriel. 382
-
-
-FIN DE LA TABLE DES NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires touchant la vie et les ecrit
- de Marie de Rabutin-Chantal, by Charles Athanase Walckenaer
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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