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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Les moments perdus de John Shag - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: May 14, 2016 [EBook #52065] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - Les Moments perdus - de John Shag - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - =La Petite Angoisse=, _roman_. - =Pour l'Amour du Laurier=, _roman_. - =Sentiments=, _essais_. - =Le Démon Secret=, _roman_. - - -EN PRÉPARATION - - =Le Bar de la Fourche.= - =L'Esprit Impur.= - - - - -GILBERT DE VOISINS - -Les Moments perdus de John Shag - -PARIS -BERNARD GRASSET -ÉDITEUR - -7, Rue Corneille, 7 - -1909 - - _Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur Hollande - numérotés de 1 à 15 et un exemplaire unique sur Chine_ - - - - -MON AMI JOHN SHAG - - -Si les quelques gens de qualité qui fréquentèrent mon ami -John Shag fournissent de lui, par leurs anecdotes, une image -singulière, il ne faut pas s'en étonner, car, pour aimable que -fût son apparence, qui était celle d'un honnête homme, toutefois, -par ses façons de penser, de sentir et d'exprimer la saveur de -ses réflexions, John Shag tenait souvent le personnage biscornu -du misanthrope qui ne veut rien entendre ou, du moins, qui veut -n'entendre qu'à bon escient. - -Il avait la taille bien prise, le teint vif. Cela donnait à ses -quarante ans un air d'adolescence. - -Je connais de lui un portrait qui le montre rasé et portant le -monocle, simple vitre, mais qui lui permettait d'avoir deux -regards: l'un, à l'abri, pour considérer le monde; l'autre, à -découvert, pour exprimer quelques émotions choisies.--De chacun, -il se servait avec discernement.--Quand j'aurai ajouté que son -poil était roux, ses mains fines et son vêtement strict, j'en -aurai assez dit, ne voulant pas charger une esquisse. - -Il était plus notable pour sa physionomie morale, et, dès l'abord, -je tiens à marquer un trait essentiel qui le distinguait. -Il détestait, avec l'élan d'une âme pure, le commerce de la -démocratie. A la plus faible invite, il s'élevait au-dessus de -ce concours de médiocrités qu'il tenait pour avilissant. Une -atmosphère commune à trop de bouches lui répugnait. Sans, pour -cela, gagner un ermitage, comme Timon, et, tout en laissant sa -personne physique parler, sourire et disputer sur terre, John -Shag repoussait le sol d'un pied chaussé d'ailes et s'enfuyait -allègrement vers des nuages d'où il ne descendait plus que -sollicité par des arguments d'un grand poids. - -C'est là ce que d'autres appellent rêver.--Rêver!... occupation -qui, pour certains, est un passe-temps, mais qui avait, dans son -cas, tous les caractères coercitifs d'une servitude. - -La fréquentation d'un même cercle nous lia. Je partageais la -plupart de ses goûts: son furieux penchant pour la couleur des -eaux mortes et celle, si diverse, des pourritures d'automne, le -transport d'aise qu'il manifestait à voir le soleil dans sa plus -grande ardeur, son amour, enfin, des paysages tout simples où il -trouvait matière à divaguer beaucoup. La passion qu'il mettait à -vanter ou à mépriser n'était point non plus pour me déplaire. - -De l'humanité il distrayait parfois une figure, un geste, une -inflexion de voix, et la considérait longuement, avec son bel œil -protégé, puis il se défaisait de la chose, comme l'on jette un -citron sec. - -Nous nous aperçûmes, bientôt, qu'une vive amitié nous rendait -utiles l'un à l'autre. Dès lors, on nous vit souvent ensemble. -Nous parcourûmes de conserve l'Allemagne et la Hollande, les -villes du Piémont et de la Vénétie, certains cantons algériens et -la côte occidentale d'Afrique où nous n'en finîmes plus de nous -attarder. - -Des femmes nous suivaient dans ces déplacements. Nous les -changions au gré du paysage, suivant qu'il commandait une -chevelure blonde ou brune, un excès de vêtements ou des seins nus. - -Je garde, communément, avec les jeunesses auxquelles je me -confie, un ton d'indulgente amabilité: c'est que le soin de mon -ataraxie m'importe avant toutes choses, mais John Shag réglait les -mouvements de sa cour suivant une autre loi.--Dans le commerce des -femmes, il montrait une bizarrerie excessive qui le poussait à -des blasphèmes brusques et surprenants, voire à des colères tout -à fait sans excuse, car on ne saurait reprocher sérieusement à -sa maîtresse de n'être pas toujours dans le plan de votre songe. -Il se justifiait de cela, comme de mille autres incartades, en -alléguant les soucis de sa gestation. - -Je pense qu'il souffrait de quelque affection nerveuse, car la -sensibilité d'un homme sain n'oserait être, que je sache, aussi -constamment en éveil. Il se comparait volontiers à Bragadin, doge -vénitien, par allusion à ce passage d'un livre de M. Maurice -Barrès: - -«Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme, consentit à être -écorché vif; et, parfois, je songe que je me suis fait un sort -analogue.» - -Comme l'on passe un caprice, même absurde, aux jeunes femmes -alourdies, j'ai passé à John Shag plus d'une excentricité. Je le -savais occupé par une œuvre longue et difficile, à laquelle il se -donnait tout entier et, quand il me quittait soudain pour planer -dans ces régions supérieures où, suivant son expression, il allait -prendre l'air du génie, je me consolais de son absence spirituelle -en méditant sur les prestiges de la solitude. - -John Shag travaillait beaucoup. Chaque jour, je voyais de -nouvelles feuilles rejoindre un manuscrit volumineux. Hélas! je ne -devais connaître de cet ouvrage que le titre: - -_Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques problèmes de -métaphysique et de morale._ - -Il avait aussi mille projets littéraires dont il parlait comme -un autre parlerait d'une œuvre achevée, projets de romans, de -féeries, de biographies imaginaires, de satires anachroniques -(entendez de satires des vices futurs ou bien abolis); projets -d'études religieuses, de pamphlets, de parades... que sais-je -encore! - -Et, lorsque je lui disais: - -«Pourquoi donc ne réalisez-vous pas ce projet de livre?» - -John Shag, haussant dédaigneusement les épaules, répondait: - -«J'ai fini d'y songer... Il ne reste plus qu'à l'écrire!» - -Un sujet, pourtant, le requérait fort, et je pense qu'il s'en fût -occupé, si le Destin l'avait permis.--C'était la toute simple -histoire d'une jeune fille parisienne, le récit de ses amours, -de ses conversations et de ses défaillances que terminait une -défaillance dernière qui la faisait mourir entre les bras d'un -beau jeune homme. Mais la singularité de ce roman se révélait -en ceci qu'il était coupé par des divertissements, des entrées -de ballet, mille intermèdes chorégraphiques où l'on voyait des -comparses, vêtus de façon appropriée, illustrer, en quelque -sorte, l'action romanesque par des jetés-battus et des ronds -de jambe. A ce propos, je me souviens que la mort de l'héroïne -était immédiatement suivie d'une «entrée de fossoyeurs» où des -figurants, habillés en Scaramouche, dansaient de funèbre manière -et brandissaient des attributs symboliques. - -J'imagine mal ce qu'eût été cette _Histoire de Radegonde_, et, si -ferme que fût son intention d'y travailler, John Shag n'en eut pas -le loisir. - -Vers la fin du séjour que nous fîmes à Venise, mon ami dut -s'aliter. Il souffrait des fièvres. Son état s'aggrava de façon -rapide. Vous pensez si je l'entourai d'attentions et de soins! -Rien n'y fit, et je n'eus bientôt qu'à désespérer. - -Le 7 mai, à huit heures et demie du matin, John Reginald Shag, -ancien élève de l'Ecole Normale supérieure, membre correspondant -de plusieurs académies, mourut après avoir succinctement agonisé. - -Un testament confiait le manuscrit de son _Essai_ à Mlle Jeanne -Heurtance, une cousine éloignée, demeurant à Pithiviers, 76, rue -du Chapeau-Rouge. Jusqu'à ce jour, elle a cru ne rien devoir -publier de cet ouvrage, certains paragraphes lui ayant paru -hétérodoxes. Aucune des démarches que je tentai pour la fléchir -n'a abouti. - -Des projets de John Shag, il ne reste que des notes illisibles -et les titres: _La Mésange apprivoisée_, pastorale lyrique dans -le goût des bergeries du XVIe siècle; la _Vie d'Apollonius -de Thyane_, pour laquelle il amassait des documents; _Etude -sur un Cas de Polygamie austère_, qui traitait, je crois, de -l'histoire des Mormons; _Les Manières du Prince de Danemark_, où -l'interprétation du rôle d'Hamlet était analysée; _Les Chiens -écrasés_, roman en vue duquel il collectionnait les opinions de -portières; _Le Regard à travers l'Onde_, recueil de poèmes; -_Notes sur la Lycanthropie_, dont je possède un fragment, trop -court pour être publié en volume; _Nib de Neuville_, roman dont -j'oublie le sujet, et bien d'autres encore. - -Une fantaisie inlassable, une curiosité jamais satisfaite, -le poussaient à commencer avec ardeur des œuvres qu'il -délaissait pour le motif le plus futile. Sa passion de savoir -touchait à tout. Tout l'intriguait, tout le sollicitait, tout -l'émouvait,--mais tout savait le distraire. - -Un jour que, dans le bureau de sa maison de campagne, il étudiait -certaine discussion du concile de Trente, un papillon vola devant -la fenêtre. Mon ami se dressa, posa sa plume et, aussitôt, s'en -fut le poursuivre jusqu'au fond du jardin. - -Je ne saurais mieux faire que de citer ici une page de John Shag, -écrite sans doute pour le panier à papier, mais que je sauvai de -la destruction et qui nous donne, en son beau, cette influence, -peut-être néfaste, du petit démon qui le tourmentait sans cesse -et qu'il appelait: son «compère». Ce fragment (dirai-je: ce -poème en prose?) était griffonné, au crayon, sur une feuille de -papier écolier du format courant. Le voici, tel que j'ai pu le -déchiffrer, à grand'peine, car l'écriture hâtive manquait de -netteté: - - * * * * * - -_C'est encore toi, mon compère! Inutile de feindre! je t'ai déjà -vu, caché sous ma table, et jouant à te chatouiller les narines -avec une plume enlevée à la queue d'un rouge-gorge!_ - -_Allons! sors! approche-toi! Ne pleurniche pas! je ne te ferai -aucun mal!_ - -_D'où viens-tu? Quelle fleur as-tu chiffonnée cette nuit? Pourquoi -ce rire soudain et que signifient donc ces gambades?_ - -_As-tu suivi les souris grises dans le tronc des saules? Dis-moi -leurs coutumes. Se réunissent-elles vraiment, le treize de chaque -mois, autour d'un fromage de Hollande, volé à la fée Carabosse?_ - -_Je n'entends pas!... Tu dis?... Parle plus haut!... Comment! -Trilby a cueilli le lys où tu te lavais, tous les soirs, la -figure? Quel maraud!..._ - -Ici, quatre lignes vraiment indéchiffrables. - -_Et Viviane, qu'a-t-elle fait?... Non!... tu plaisantes!... Elle -se serait prostituée à deux rayons de lune en même temps!... Nous -ne qualifierons pas sa conduite!_ - -_Maintenant, va-t'en! Il faut que j'achève mon «Essai sur les -raisonnements inductifs dans quelques problèmes de métaphysique et -de morale»._ - -_Va-t-en! je n'ai pas le loisir de faire des cocottes en papier de -soie!... non!... ni de composer un acrostiche!_ - -_Va-t'en! vilain démon de la fantaisie!_ - -Parfois, durant ses heures de paresse, mon ami griffonnait -ainsi quelques lignes que lui avaient inspirées une émotion de -passage, un vol d'oiseau, quelques accords, un souvenir. Souvent -même, je le vis s'interrompre dans un travail auquel il semblait -donner tous ses soins et noter, en hâte, avec mille abréviations -compliquées, le petit paysage surgi dans sa mémoire, la pensée -fugitive ou le rapport inattendu. - -Aussitôt écrites, il jetait ces feuilles au panier.--On me sera -reconnaissant d'en avoir sauvé un assez grand nombre. Je m'en -sépare à regret. John Shag les appelait ses «Moments perdus» et, -sans doute eût-il été fort irrité, s'il avait su que, par ma -faute, elles n'étaient point détruites. - -J'en donne, ici, quelques-unes, sans retouches. Tout au plus, -les ai-je divisées en cinq livres, pour en faciliter la lecture. -Le respect que je voue à la mémoire de John Shag m'a interdit de -corriger, si peu que ce fût, des pages qu'il dédaignait pourtant. -J'aurais le même scrupule dans le cas où il me serait permis de -réunir sa correspondance, si instructive à plus d'un point de vue. -J'espère, sans beaucoup y croire, que les éditeurs de son essai -philosophique seront dirigés par un sentiment pareil, si ce beau -livre paraît, un jour. Certes, il donnera du talent de John Shag -une idée plus complète, mais ces _Moments perdus_ commenceront -du moins à le présenter au public avec son esprit inquiet, ses -sautes d'humeur et sa singulière sensibilité. - -Puisse mon ami, dans les jardins lumineux et paisibles où son -ombre doit goûter d'ineffables heures, ne point m'en vouloir si -j'ai tâché de perpétuer son souvenir en publiant une œuvre qu'il -eût, peut-être, tenue pour indigne de lui. - - Gilbert de Voisins - -_Note._--Je me suis permis d'inscrire, au titre de chacune des -cinq parties de ce livre, le nom d'un ami de John Shag. - - G. V. - - A FERNAND DROGOUL - - - - -Livre Premier - - Que chacun garde avec soin les singularités qui lui sont propres. - - J. J. - - - - -1 - -LE JUGEMENT DE PÂRIS - - -Ces trois petites Espagnoles sont ravissantes. - -La première, vêtue de bleu, coiffée en torsades basses, un peu -maigre, a la peau mate, des yeux ardents, des regards qui parlent. - -La seconde, vêtue de rouge, coiffée en petit chignon, grasse déjà, -mais qui promet d'engraisser encore, a des yeux tranquilles de -ruminant et des regards qui restent posés. - -La troisième, vêtue de vert, coiffée en frisons et en bouclettes, -blanche de peau, fine par l'allure, modeste par le maintien, a des -yeux qui rêvent et des regards sentimentaux. - -Toutes trois sont mal chaussées. - -Toutes trois sont jeunes. - -Toutes trois sont ravissantes. - -Et toutes trois contemplent un magnifique ouvrier espagnol qui -fume son cigare, paresseusement, à la terrasse d'une buvette. - -Il mérite vraiment l'admiration des foules. De son béret, ses -cheveux débordent, luisants, bouclés, bleuâtres, et l'échancrure -du tricot laisse voir des tatouages. Ses bras secs sont bien -musclés. Il est crasseux, il a l'air louche. Qu'importe! ses yeux -humides ont toujours une expression amoureuse. - -Arrêtées au milieu de la ruelle et se tenant par la taille, les -trois petites Espagnoles contemplent le beau mâle.--Celle de -gauche s'évente, de sa main libre, avec un grand éventail en -papier. Celle de droite, possédée d'une égale fièvre, fait de même. - -Et les deux éventails battent l'air. - -Mais le bel ouvrier sourit avantageusement à une vieille -prostituée, visiblement malsaine, couverte de plâtre et qui a dû -satisfaire des générations de matelots.--Roulant comme une barque, -elle s'approche et s'assied à ses côtés. - -Alors les trois petites Espagnoles, qui se tiennent toujours -enlacées, s'éloignent, d'un air triste et dansant, tandis qu'un -jeune juif au profil fin, à l'expression ambiguë, vêtu d'une -longue robe noire, les suit de l'œil. - -Et les deux grands éventails en papier battent avec mélancolie. - - Tanger. - - - - -2 - -LA JETÉE-PROMENADE - - -Elle avance dans la Manche, elle est toute en fer, elle est fort -laide. Le poisson s'égare dans le labyrinthe de ses pilotis.--On -paie quatre _pence_ à l'entrée où il y a des pancartes et -des affiches, des avis et des interdictions, des conseils -et des admonestations, et quelques textes aussi, tirés de -l'Evangile.--Tout cela est placardé en face, à droite et à gauche -de l'entrée où l'on paie quatre _pence_. - -Debout devant une toile tendue, comme de pauvres rosiers devant un -mur, des vierges à chapeau fermé mettent dans la main du promeneur -de petits livres bleus. Ils tendent à proscrire les boissons -alcooliques et conseillent l'usage illimité de la Bible. - -Plus loin, un missionnaire nègre enseigne, à qui veut l'entendre, -l'art de gagner le ciel à peu de frais.--Il était aveugle, -il y voit clair; il était sourd, il perçoit, aujourd'hui, le -concert des anges. Poussez-le, il vous avouera peut-être qu'il -fut anthropophage.--Il fait des gestes nombreux et maladroits. -Il se donne beaucoup de mal.--A la fin de la journée, cela -lui rapporte un _shilling_, mais il peut croire (supplément -de son austère paye) qu'il a sauvé une âme.--Il ne manque pas -d'auditeurs.--Passons. - -Voici une courtisane repentie. On l'écoute avec plaisir. Elle -a connu tout le péché. Elle seule a touché le fond de l'abîme. -Elle tient beaucoup à être une pécheresse inégalable. C'est là sa -raison d'exister. Elle décrit ses rapports avec Satan. Elle l'a -vu. Elle lui a parlé. Elle montre à chacun son corps séduit, ses -mains impures, sa bouche baisée. Un jour, elle a entendu des voix -mystérieuses qui l'enjoignaient de choisir une autre route. Elle a -obéi. Maintenant, le ciel lui est ouvert. - -Et, tandis que le peuple s'écoule, moi, dont l'âme fut salie et -foulée, je me demande, en regardant un étalage de boutiquier où -des idoles indiennes grimacent dans l'ivoire, si je ne vais point -offrir, par imitation du nègre et de la courtisane, cette âme tout -entière au petit dieu de gauche qui brandit douze têtes coupées, -au bout de ses douze bras, ou à celui de droite qui porte, en -guise de nez, une bien belle trompe. - - Brighton. - - - - -3 - -LE VIEUX CITRON - - -Seule l'affection rend plaisante une compagnie prolongée; seule -l'affection la rend supportable. Un indifférent veut-il vous -offrir la comédie de lui-même, jouissez du spectacle, mais évitez -qu'il dure. Le plus beau paysage ne laisse pas que de fatiguer, -s'il ne touche secrètement quelque point sentimental; l'art ne -séduit qu'un temps, si le cœur ne s'y mêle, et le camarade qui -vous arrêta dans la rue se change vite en fâcheux, revînt-il -d'Eldorado ou de Thulé. - -C'est pour avoir souffert de l'impudeur des fâcheux, pour les -avoir vus, rongeant sans vergogne ce peu d'heures vouées au -loisir, pour s'être senti pauvre, après leur départ, que tel de -mes amis ne sort plus d'une façon de thébaïde spirituelle et fuit -l'ombre même de l'homme.--J'estime qu'il a grand tort. - -Il faut goûter tout l'instant qui passe, entendre toute son -harmonie, respirer tout son parfum, se repaître, mais ne jamais -rien donner en échange. Une femme, rencontrée dans le monde, un -camarade, une connaissance de huit jours sont des ennemis qui -vous mangeront si vous ne les mangez d'abord.--Mangez-les donc. - -Le repas peut, d'ailleurs, être succulent.--Mettez votre sujet -en une posture morale où il devra penser par lui-même, agir sans -aide, s'exprimer, se taire, souffrir, douter, prendre parti. -Ouvrez les yeux, écoutez bien. Cela vaut, parfois, les plus doux -spectacles, les plus belles musiques. Comme disent les prospectus -des livres pour la jeunesse: «on s'instruit en s'amusant,» et je -ne sais de vaudeville où l'on se récrée à si bon compte. - -Ainsi, faites rendre à votre sujet ce qu'il peut donner, videz-le, -séchez bien le vase et ne vous en occupez plus. Vous avez ri, vous -avez appris quelque chose, vous vous êtes augmenté--tout est là. -Sauf la rencontre qui transforme votre sujet en ami, en maîtresse, -en idole, soyez persuadé que vous ne devez rien. - -Un être usé devient hostile. Son influence est pareille à celle de -cet ornement banal que vous avez jadis pendu au mur et que vous -n'osez pas jeter.--Il exaspère.--Défaites-vous des êtres que vous -connaissez bien et que vous n'aimez pas. Quand on a savouré son -jus, on ne garde pas un vieux citron. - -Il est regrettable que le respect humain soit une si forte -effusion du cœur. Il exagère de prodigieuse manière la notion de -la dette sentimentale. Parce que X nous a divertis, nous pensons, -sincèrement, lui devoir quelque chose.--Soit!--Alors, payez-le -avec de la monnaie, comme l'on paie, au théâtre, le prix d'un -fauteuil, mais, pour Dieu! ne lui donnez rien de vous-même! - -Notre trésor intérieur est trop précieux, trop rare, trop vite -épuisé, pour que, sans folie, l'on puisse en être généreux. -Cette générosité-là devient de la prodigalité,--la pire: du -gaspillage.--Si l'Enfant Prodigue avait été prodigue de lui-même, -au lieu de l'être de ses richesses, on n'eût certes point tué le -veau gras, à son retour, car il n'eût point conservé de quoi se -faire reconnaître par ses parents. - -Gardez-vous donc! thésaurisez! Prenez ce que vous donne l'instant -qui passe, prenez, ne rendez pas! Il ne faut se dépenser qu'en -aimant. - - - - -4 - -PROJET POUR DEMAIN SOIR - - -Nous parlementerons avec les douze dragons d'or accroupis à -la lisière du bois, et, à chacun, nous raconterons une belle -histoire, afin qu'il nous laisse passer,--puis, nous entrerons -sous le toit vert. - -L'atmosphère y sera lourde, à cause des parfums de fleurs. Une -biche au doux regard viendra te considérer, et je pense qu'il lui -plaira de t'offrir le bouquet de rue qu'elle tient entre ses dents. - -Avec civilité tu la remercieras, et nous poursuivrons notre route. - -Dans la région des hautes branches, il y aura des chants -d'oiseaux, plus persuasifs que ceux de nos contrées.--Au-dessus, -dans l'air libre, de grandes oriflammes jaunes et rouges, brodées -d'argent, flotteront sur la brise, et ce sera comme pour une -grande fête. - -Des singes, suspendus par une patte, nous jetteront des roses -couleur safran, et tu t'effraieras du miaulement d'une panthère -qui, couchée sur le dos, jouera avec un globe de cristal. - -Alentour, les bambous auront de frais murmures. Sous leurs -rameaux fins, le phénix, construisant son bûcher, assemblera des -brindilles. Vers la chute du crépuscule, tout sera prêt. Sans -doute, le bel oiseau nous invitera-t-il à la cérémonie. Pour -l'heure, il travaille à sa mort d'aujourd'hui, en vue de sa gloire -prochaine. - -Devant nous, très loin, une clochette, de temps en temps, tintera -clair. C'est elle qui sera notre guide, et nous atteindrons enfin -le temple biscornu, couvert de tuiles bleues, qui reflète le -soleil. - -Au seuil, et surveillé par douze cigognes ironiques, se tient un -mendiant qui représente toute la misère. Nous pleurerons sur lui, -harmonieusement, moi comme un empereur et toi comme un ange. - -Par la porte de jade qui toujours reste ouverte, nous pénétrerons -dans le temple, et les prêtres agenouillés méneront, aussitôt, -grand train de gongs et de sonnailles. - -Tu danseras un pas religieux, après avoir ôté tes sandales, puis -je m'avancerai, ayant détruit en moi l'horreur sacrée, vers la -grande idole, le somptueux Bouddha de porcelaine qui remplit tout -le fond du sanctuaire. Je grimperai le long de ses pieds obscurs, -j'escaladerai les colonnes de ses jambes et me dresserai, enfin, -sur le piédestal de sa main tendue. - -Compris tout entier dans la paume du Dieu, peut-être entendrai-je, -alors, tomber de ses lèvres précieuses les paroles de la sagesse, -ou, peut-être, me fera-t-il des récits plus beaux encore que ceux -de mes songes: récits de fleuves, de vents, de flammes et de -gouffres, récits d'un parfum si puissant qu'à eux je voudrai me -mélanger. - -Nous ferons tout cela demain soir. - - - - -5 - -L'INSOMNIE DES MORTS - - -Promenez-vous dans un cimetière, quand la nuit descend, quand -les grilles sont fermées: vous n'y verrez point de fantômes, ni -d'ombres malheureuses, mais, je vous le jure! vous entendrez se -lamenter les morts. - -La chair des morts se plaint tant qu'elle existe: elle se plaint -de ne plus vivre, elle ne peut se décider à n'être plus, et, -de chaque sépulture, monte une voix impatiente de son sommeil, -inapaisée, même par ce sommeil-là, et qui gémit et qui perpétue -son infatigable déploration. - -Les hommes d'hier se désolent d'une voix profonde, les femmes -d'hier d'une voix qui se brise, et les enfants d'hier ont -l'horrible accent des flûtes éraillées. Mais la voix de tous -ces cadavres s'amincit au cours des jours, leurs paroles se -décomposent avec leurs bouches; bientôt, ils ne pourront presque -plus se plaindre, bientôt, leurs ossements ne donneront plus qu'un -murmure. - -Et tous ces cadavres disent les mêmes paroles. Tous regrettent de -n'avoir pu vivre leur lendemain. Chacun projetait quelque chose -qu'il n'a pu faire, chacun voulait agir, chacun voulait créer, -chacun mûrissait un dessein, tramait une utopie, chacun voulait -vivre un jour de plus, non pour la joie de vivre ce jour, mais -pour le plaisir de préméditer la joie du jour d'après. - -Et, seules, dans ce tumulte, certaines voix se taisent: celle des -suicidés. - - - - -6 - -PARFUMS - - -La nuit est toute bleue. - -Je me promène, seul, dans une rue ancienne, aux murs tièdes. -D'étranges odeurs viennent à moi. Je ne puis ni songer, ni -regarder, ni jouir de l'ombre. Je me sens occupé par ces odeurs. -Elles s'insinuent en moi. Je les écoute, en quelque sorte. - -Ce ne sont ni des parfums, ni des puanteurs. On ne sait, au juste, -si elles déplaisent ou si elles attirent. Je suis loin des relents -affreux qui empestent les villages nègres, loin des odeurs du -Paris nocturne, loin des émanations orientales. C'est indigène. -C'est singulier.--Fuyantes, nombreuses, colorées, les odeurs de -cette nuit provençale m'intéressent. - -Sur le fond d'huile chaude, je perçois des souvenirs de poisson -frais. J'ai respiré cela dans plus d'un port... Une odeur -pareille, jadis, je me souviens... à Héligoland, devant la mer du -Nord, grise et dure. - -Une lampe a dû filer quelque part... oui, c'est bien une lampe -qui file, comme à l'époque où j'habitais ce petit entresol au -quartier latin.--Tiens! de l'ail... et, presque aussitôt, un -rappel de fruits mûrs. - -Je m'approche d'une maison. La boutique d'un herboriste -assurément... parfum médicinal de vieille prairie... parfum de -fenaison conservée. Les bottes de verdure sont pendues au plafond, -je pense. On doit vendre, là, des onguents, des drogues brevetées, -du papier gommé pour tuer les mouches... Sans doute la patronne -est-elle sage-femme... Et voici une odeur matinale de linge humide. - -Je me déplace à travers ces odeurs. Chaque pas que je fais m'en -livre une nouvelle. Il me semble que je les rencontre, comme l'on -rencontre des personnes.--Je tiens certaines d'entre elles pour -des amies, certaines ont seulement des traits connus,--certaines -sont étrangères et me surprennent. - -Ce parfum violent! je l'ai respiré, il y a quelque temps, sur la -gorge d'une fille du port. Cela s'achète au bazar... cinq sous -le flacon... C'est un peu graisseux.--La fille s'achète aussi, -quelques pas plus loin, à prix modique. - -Oh! les fruits, encore! les fruits de tout à l'heure! Un étalage -s'ouvrait là durant le jour. - -Tandis que je change ainsi d'odeurs, ma mémoire va et vient, me -rapportant des analogies, me rappelant des odeurs de même vertu, -de même couleur,--des odeurs parentes. - -Vous connaissez l'enivrante odeur de feuilles mortes et mouillées -que l'on découvre parfois en forêt? Je l'aime. Sous les branches, -elle croupit, chargée d'éther, s'exhalant lourdement, lente et -génératrice. Elle s'attache aux mousses d'alentour et les brises -la portent mal... Je viens de la rencontrer. Que fait-elle ici?... -Un rat énorme sortait d'une bouche d'égout, à mes pieds, quand, -soudain, l'odeur aimée me toucha. - -Tout à fait la même?... peut-être pas... mais si semblable!... -Dans la fraîche forêt d'Ecosse, te rappelles-tu le beau -crépuscule?... nous rôdions ensemble, écoutant le chant d'une -source, quand nous devinâmes le parfum tout proche. Alors nous -nous tûmes, afin de ne point l'effaroucher... comme nous l'aurions -fait pour un rayon de lune ou pour le rossignol. - -Mais l'odeur est courte, elle vient de se dissiper, et cette -ruelle m'apporte déjà la senteur de la mer.--Marchons encore... Il -est tôt... l'air fraîchit... - -Halte! halte! Voici la surprise!... Derrière ces volets, je vois -une très faible lumière rouge. Ils ont laissé leurs fenêtres -ouvertes... Respirons bien l'odeur! goûtons-la tout entière!--Ah! -les sampans qui se balancent... et la chute du soleil à l'horizon -du Faï-tsi-loung... et le bruit de cuivre d'un gong... C'est de -l'opium qui s'exhale d'une fumerie... c'est de la fumée secrète et -grise qui fuit... avec un peu de l'odeur d'un corps de femme. - - Toulon. - - - - -7 - -POUR LA LUNE - - -Je voudrais bien chanter une louange qui te fût agréable! mais -tant d'autres l'ont fait avant moi! Tant d'autres ont composé des -litanies, des ballades, des sonnets et des centons de pauvres -vers, afin de te célébrer, bel astre orphelin, fille plâtrée, -céleste assiette, odalisque pour jeunes gens pâles! - -Tu m'intéresses, car je sais que tu me comprends; je t'aime, -parce que tu m'écoutes, même lorsque je divague, même lorsque tu -ne me réponds pas. Tu as une façon plaisante et polie de prêter -l'oreille à mes effusions. Je t'ai lu de nombreuses poésies et -jamais tu n'as fait une critique; cela me fut très doux. - -Je souffre de ne point te témoigner dignement ma tendresse, mais, -pour qu'une ode, fût-elle en prose, te satisfît, il faudrait que -j'eusse à ma disposition tout un lot d'adjectifs, de substantifs -et de verbes frais, or je t'assure qu'il n'y en a plus! Tout est -rance, tout est connu, tout a servi! Je tomberais dans le plagiat -dès la première ligne! - -Et pourtant, je voudrais parler de toi, belle médaille sans -revers, pièce d'argent mat, chère incuse! Je voudrais connaître -l'artiste qui te frappa, les dieux qui te manièrent, avant de te -placer dans l'azur, et les longues nuits qui t'ont donné la patine -qui te singularise. - -J'aime ta couleur, où l'on retrouve des reflets d'infusions -aromatiques; j'aime le profil qui sourit sur ta face, si l'on veut -bien y regarder de près; j'aime tes fantaisies et les fantaisies -que tu m'inspires, et les rêves que tu conduis dans ma pauvre -cervelle... - -Je t'aime tout entière et de tout mon amour! - - - - -8 - -LE VOYAGEUR - - -Il sortait de la taverne accroupie près de ma petite maison, -quand, se tournant vers moi qui rentrais, il me regarda.--Son -front était couvert de poussière, ses habits étaient misérables. -A la main, il portait un bâton, à la ceinture, une gourde qu'il -venait sans doute de remplir. Il paraissait heureux. Dans le fond -de ses prunelles grises, on voyait des vagues et des nuages.--Bien -que ne le connaissant pas, je pensai l'avoir vu, aux heures où le -crépuscule repousse doucement les arbres vers la nuit. - -Il me dit: - -«Savoures-tu les délices d'une halte? Sais-tu si la fille -d'auberge sourit toujours, comme autrefois? Comprends-tu le chant -des oiseaux et celui des ondes? As-tu cultivé l'espérance et le -regret?» - -Je répondis: - -«Non! je ne connais que les grillons de mon âtre et le chant du -coq d'or qui perche sur mon clocher. On m'a beaucoup parlé du -regret et de l'espérance, mais je ne comprends bien que la facile -vertu de vivre sans tourner la tête, et j'attendrai la mort sans -lever le front.--Il est bon de rester près de soi-même, en sa -maison. - ---Ne parle pas ainsi, me dit le voyageur. Les assiettes de faïence -pendues à tes murs ne sont guère que des ornements... Ecoute-moi! -La source très lointaine que je rappelle à mon souvenir, jadis, -j'y fus plonger ma face. La source était fraîche... elle n'a rien -perdu de sa fraîcheur. Quitte tes assiettes de faïence: elles -gagneront en beauté.--Une heure fait un souvenir que l'absence -rend plus cher. - ---Ne puis-je donc imaginer? - ---Non, puisque tu n'as rien vu. - ---Ne puis-je sentir sur ma joue le souffle des palmes balancées? - ---Non, car jamais elles ne t'éventèrent.--On rêve des seules -choses que l'on a pu toucher ou de celles, trop distantes pour -être atteintes, mais que l'on aperçut. - ---Pourquoi partir, si l'ennui me ramène? - ---L'ennui trébuche, dès que je ferme les yeux, car, aussitôt, -dans l'ombre, je vois une féerie, comme font les spirites dans un -cristal.--Et toi? quels sont tes souvenirs? - ---Je ne me souviens que de moi-même ou d'histoires inventées. - ---Alors, viens avec moi! Je te montrerai de vivantes oasis, la -lune rouge qui s'élève des sables, une fille nue avec des sources -bouillonnant autour, des flamants, ces grandes fleurs de l'air, -aux tiges élancées, le doigt de l'aurore sur la dune, et tu -respireras tous les jasmins du soir. - ---Ne me perdrai-je pas entre tant de choses nouvelles? Ne -regretterai-je pas? - ---Non, car nous reviendrons emplir ici nos gourdes et boirons -l'eau natale avant de repartir.» - -Les hirondelles de mon toit vinrent en piaillant m'entourer d'un -cercle d'ailes, mais je pus m'évader et je suivis le Voyageur. - - - - -9 - -CORINNE - - -Je fus présenté à Corinne, aujourd'hui même, à l'heure où elle -mange des gâteaux et boit du thé. - -Corinne est une femme exquise.--Dès le premier instant, elle -m'avoua qu'elle ne vivait plus que dans l'attente de ma visite, -puis, ayant sucré les tasses des autres invités, elle m'entraîna -dans un coin du salon où une lampe voilée de mauve donnait de la -pénombre, et m'entreprit sur mon dernier voyage. - -Elle m'assura que son plus cher désir était de voir une forêt de -palétuviers, que son âme se sentait prisonnière dans ce grand -Paris ennemi, que j'avais compris le tourment de sa solitude, les -nuances de sa tristesse, la qualité de ses plaisirs, et qu'enfin -mon dernier livre, d'une forme incomparable, souverain par -l'inspiration, l'émouvait de façon prodigieuse. - -Je feignis d'être flatté, bien que le volume dont elle parlait -avec un enthousiasme si convaincu, traitât de la mévente des -céréales en Egypte. - -Corinne me dit, aussitôt après, que le mariage précoce de sa -fille l'inquiétait fort, que le décès de son oncle la désolait, -que l'art contemporain ne pouvait être compris que par elle et par -moi, qu'elle devinait, sous mon apparente froideur, une blessure -(mais que certains baumes dont elle avait le secret...) que le -temps menaçait de tourner à l'orage et que l'expression de mes -yeux était inoubliable. - -Corinne s'interrompit, un moment, pour recevoir deux sénateurs, -une vieille actrice, un poète et un attaché d'ambassade, puis, -elle me demanda qui j'aimais, me dit le nom de son amant, m'assura -que sa chance au jeu faiblissait, que le parfum de son mouchoir -résultait d'un mélange et qu'elle croyait en Dieu. - -Corinne se confie ainsi à chacun. Elle se montre par besoin. Elle -ne peut faire autrement. - -Corinne a les défauts de l'exhibitionniste. - -Demain, sans doute, elle m'avouera qu'elle porte un signe à la -cuisse gauche. - - - - -10 - -LE PRIAPE - - -Le vieux priape était debout au coin du champ de Flaccus, et -depuis si longtemps que nul ne se souvenait du jour où il ne s'y -trouvait pas. - -Indécent et monstrueux, avec des coquelicots à ses pieds et un -nid d'oiseau sur sa tête, il voyait, tous les matins, le soleil -se lever au-dessus de la colline, à sa droite, et, chaque soir, à -sa gauche, un dernier rayon frapper le marbre éternel du temple -consacré à Diane. - -Le vieux priape était vénérable par sa figure, s'il ne l'était -point par son geste. Une belle barbiche ornait son menton de -boucles drues, ses joues étaient ornées de mousses qui rendaient -velues et grises sa poitrine et ses épaules. Dans ses oreilles -pointues, des graines avaient germé et cela lui mettait, de chaque -côté du visage, une parure de touffes vertes. Ses yeux, petits et -bridés, souriaient sans cesse. Il était connu à la ronde pour sa -grande bonté, et nul, jamais, ne l'invoqua sans être exaucé, à -moins que la prière ne fût sacrilège, ou cynique, ou démesurée, -ce qui arrivait souvent. - -Or, bien que l'agreste dieu eût les hommages de tous les passants, -il s'ennuyait quelquefois. Depuis si longtemps qu'il était seul, -montrant sa fièvre à chacun, il n'avait encore pu la prouver à -personne. - -Un jour, la fille de l'esclave qui nettoyait le temple de Diane -passa près du vieux priape, s'arrêta court, et... - -Non, elle ne lui fit pas l'offrande d'une couronne de fleurs ni -d'une grappe de raisins; elle ne lui dit pas ces paroles naïves et -bien rythmées qui font toujours plaisir à un dieu bienveillant, -elle n'articula même pas une prière, mais, les pieds en dedans, -les cheveux défaits, un doigt dans le nez et les yeux mi-clos, -elle éclata de rire. - -«Pourquoi ris-tu, petite bête? dit le vieux priape, courroucé. -Ne m'as-tu pas vu, chaque jour, quand tu rentrais du temple? Et -qu'ai-je donc de si étrange, à cette heure?» - -Mais, devant le priape indécent et monstrueux, sur l'oreille -duquel un rouge-gorge venait de se poser, la petite fille riait -toujours, immobile, les pieds en dedans. - -Alors, le dieu, s'animant, jaillit de la gaine de bois qui le -retenait au coin du champ de Flaccus, emporta la petite fille -dans un fourré, et, vivement, abondamment, joyeusement, la viola, -sans reprendre haleine, à la façon fréquente et valeureuse -qui singularise les dieux pastoraux, puis il regagna sa place -ancienne, reprit son ancienne posture, et le berger de Flaccus -reçut le fouet pour avoir violé la petite fille. Même, pris de -peur, il avoua. - - - - -11 - -L'ESCALIER ROSE - - -D'où vient donc le mystère, le mystère charmant de cet escalier -rose? - -C'est un petit escalier, tout simplement, un petit escalier rose. -Sa première marche a pour palier le ras du trottoir, puis il -monte tout droit dans la maison. Il est rose. Il est très rose. -Sa pierre est ornée de faïences roses. Assis sur l'une des plus -hautes marches, un chat se lèche pensivement la patte. Ce doit -être le gardien du lieu, le génie, le dieu lare. - -Chat! beau chat couleur de nuit! parle-moi de l'escalier rose! Tu -dois en savoir long sur la demeure, sur les secrets de la demeure -et sur les habitants. Mais, avant, parle-moi de l'escalier rose! - -Ah! que se passe-t-il donc là? D'où vient le mystère charmant de -cet escalier rose! - - Tanger. - - - - -12 - -PRIÈRE AU VENT - - -Oh! tais-toi! tais-toi!... Je t'ai entendu, toute la nuit, depuis -l'heure où j'ai commencé à me promener, comme une bête, dans ma -chambre froide, jusqu'à l'heure où le soleil est venu me dire que -la nuit était enfin close! Tais-toi! je t'en supplie! laisse-moi -au moins le jour! permets que je vive durant ce jour! que je -vive comme tout le monde, sans souffrir à chaque minute de ta -lamentable déclamation, de tes plaintes et de tes sanglots! - -Le crépuscule bleuissait quand je suis rentré chez moi, et, tout -de suite, je t'ai entendu: tu faisais bruire un arbre devant ma -fenêtre... cela me parut mélodieux, et je voulus écouter. Je -croyais que ce bruissement léger saurait me distraire, mais, -bientôt, j'y découvris un petit sifflet ironique et fin qui -terminait chacun de tes souffles, et je compris que tu te moquais -de moi... Oui, j'avais pleuré durant le jour! oui, j'avais -souffert amèrement! pourquoi m'en défendre? c'est là le commun -destin des hommes!... mais toi, pourquoi m'as-tu raillé? car tu -m'as raillé cruellement et ton petit sifflet, qui recommençait -toujours, était, en vérité, trop peu charitable! - -«Tu souffres mal!» disait ta voix de flageolet «Tu souffres -mal!»... Eh quoi! je souffrais à ma façon! Je souffre avec les -forces dont je dispose, sans affectation, je te le jure! et, -toujours, le flageolet répétait: «Tu souffres mal!» - -Alors, j'ai commencé à marcher de droite et de gauche, dans ma -chambre, et toi, au dehors, tu ne cessais pas, mais, bientôt, -tu changeas de manière: tu te mis à me plaindre... non pas -fraternellement, comme un ami, mais d'une voix plus humaine que ma -voix. - -Oh! quelles affreuses plaintes tu sus inventer! oh! les cruelles -trouvailles!... Je reconnaissais, dans tes gémissements, les -sanglots de ceux que j'ai le plus aimés, les déplorations de mes -morts les plus chers... et c'était horrible, ces souvenirs qui -m'assaillaient, car tu avais soin, par un raffinement dans la -torture, de ridiculiser ces précieuses voix! Tu les salissais, tu -les avilissais d'odieuse façon... Oh! l'injurieux outrage!... oh! -vent cruel! - -Et puis enfin, lassé de ton jeu, tu te mis à hurler!... Alors!... -alors!... je sentis bien que je ne pouvais souffrir davantage et -je me bouchai les oreilles, mais tes cris étaient les plus forts, -ils m'atteignaient toujours! Tu criais dans ma cervelle et mon -crâne résonnait comme une cloche! - -Tu te faisais l'écho de tous les hurlements que l'on prête aux -damnés, aux damnés les plus malheureux: à ceux qui ont gardé un -peu d'espoir! Tu beuglais, tu rugissais, tu hennissais, et ces -hennissements étaient aussi des râles... puis, soudain, tu coupais -le tumulte par un petit sanglot, un tout petit sanglot d'enfant -malade et qui ne veut pas mourir. - -Va-t'en! va-t'en! va souffler dans les forêts, sur la mer ou -sur la montagne, mais laisse cette ville où je suis! Va-t'en! -laisse-moi! laisse-moi en paix! je t'en supplie!... Il me semble, -maintenant que tu t'es attaqué à moi, que jamais tu ne me -quitteras plus, et j'ai terriblement peur qu'à mon dernier soir, -tu ne viennes, dans la chambre où je reposerai, agiter vaguement -mon linceul, pour que les assistants de ma veillée funèbre pensent -qu'il reste en moi un peu de vie encore et tardent, quelques -instants de plus, à m'ensevelir! - - Marseille. - - - - -13 - -DANSE CHANTÉE - - -Une toile jaune couvre la cour et l'abrite du ciel. - -C'est là, c'est entre une fontaine et un figuier, que tu vas -apparaître.--Te voici, portant une écharpe rouge; te voici tout -à fait nue.--Déjà tu marches comme un faunillon et tu bondis -comme une chatte.--Tu t'arrêtes, semblant d'abord écouter les -échos, puis tu regardes autour de toi.--Il n'y a rien qui te -blesse, et l'on ne voit ni la lune, ni les étoiles, sans cela tu -me les demanderais.--Alors, tu danses: tu secoues tes bras aux -clinquants d'or et ta tête échevelée; tes pas sont de velours: -tu vas surprendre une libellule; ta bouche devient narquoise: -tu te moques d'un rossignol, et, tout soudain, tandis que tes -bras retombent, tu te dresses en figure de jet d'eau.--Mais, -particulièrement, ta jambe est émouvante. Je la vois, souple -et brune. Je la considère, je la respecte, je l'aime comme une -personne. Je t'assure que ta jambe est plus vivante que toi; deux -ailes invisibles y sont greffées, car, maintenant, tu voles et -tournoies, ainsi qu'un bel oiseau.--Ton voile est déplié, tu te -blottis sous lui, et le voile semble une flamme, une flamme dans -la nuit.--Ta jambe esquisse un geste dans l'air; tu pointes un -pied nu, tu le retires... Tout à coup, sur ce pied, ton corps -s'effondre et la flamme rouge se pose sur toi et t'ensevelit.--Tu -n'es plus qu'un tas léger de choses agonisantes, bientôt mortes, -mais ta jambe dépasse, ta jambe vit encore! - -Ah! tu as été belle! et, de quinze jours, je ne te battrai plus, -comme je fais, chaque soir, pour te donner une âme! - - - - -14 - -NOCTURNE - - -Je tâche de distinguer avec précision, comme je distinguerais les -qualités d'un insecte, le bruit, le geste, le parfum nombreux qui -composent l'agrément de cette salle de restaurant. - -Après le théâtre, où je ne sus me plaire, j'y suis venu passer une -heure joyeuse. Je veux donc participer au plaisir qui m'environne, -me mettre d'accord avec lui, trouver enfin des raisons pour -rire, au milieu de ces gens qui finissent par rire sans raison, -vaguement, aux anges, à la manière des petits enfants. - -Alentour, il y a un grand frisson de voix. On dirait, sous un vent -continu, le frisson des feuilles mortes. Cette harmonie n'a plus -de sens: elle est un murmure naturel et je voudrais m'y plaire, -comme je me plais aux paroles de la forêt, où, s'il ne se trouve -plus de dryades vivantes, du moins peut-on surprendre l'écho -lointain de leurs chansons dans le soupir que les feuilles ont -retenu. - -De même que certains soleils couchants, malgré leur excès de -coloris, plaisent au regard et ne lassent point, de même, dans -cette salle basse, les lampes forment un fond de clarté auquel on -s'habitue. Leur éclat rose concerte avec le blanc des nappes en -vue d'un agréable effet, et l'imprévu du clinquant d'un bijou, -de l'étoile née soudain sur un bracelet de femme, la clarté -vive d'une allumette, la note fine d'un verre que l'on brise, -étonnent sans déplaire. Il en va pareillement du bruit des voix, -pareillement du parfum lourd qui plane, où se mêlent les odeurs de -mille végétaux inconnus. - -Tout cela est anonyme. Une voix personnelle, le piquant -d'une senteur vinaigrée sont les parties de solo dans cette -orchestration composite: chant d'un hautbois, d'une clarinette, ou -brusque appel de cuivre qui va bientôt se fondre dans le cliquetis -et le gazouillis général. - -Et, tout en buvant, je me laisse prendre par cette marée de -parfums et de sons. Je perds pied. Je vogue et je flotte. Les -beaux chapeaux des femmes semblent d'immenses fleurs marines, -écloses au ras de la houle, et les garçons qui s'empressent -avec de rapides plongeons sont les dauphins noirs de cette mer -tropicale. - -Les fleurs s'agitent... les vagues s'ouvrent... la mer moutonne... -Un invraisemblable soleil blanc éclaire tout cela... Une brise -tzigane nous évente... - -Je crois... oui... je crois que je suis ivre. - - Maxim. - - - - -15 - -INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN VIEUX MUR - - -En me voyant composer un poème où je chantais votre beauté, le -rossignol s'est moqué de moi: - -«Pourquoi célébrer ton amour, me dit-il, puisque celle que tu -chéris habite une contrée lointaine et ne pense pas à toi? - ---Pourquoi, lui répondis-je, ô rossignol! chantes-tu plus clair -quand tu vois le reflet de la lune dans l'eau?» - - - - -16 - -CAPRIPÈDES AFRICAINS - - -Ils trottent, tous en file, autour d'une pierre que le berger -nomade a levée, l'an dernier, pour marquer le lieu où il vit, avec -le crépuscule, descendre, dans l'oasis, la femme qu'il chérit et -que possède un seigneur opulent. - -Ils trottent, tous en file, autour de cette pierre levée, et leurs -petits pas font quatorze empreintes sur le sable sans poussière, -car ils sont sept qui s'amusent dans la nuit et jouent avec le -clair de lune. - -A leurs oreilles ne pousse qu'un fin duvet, mais ne te fie pas à -leurs façons puériles, bergère qui te plais à compter les étoiles! -ils t'assailliraient sans vergogne, avec des gestes gourmands et -malicieux. - -Ils ne s'effraient pas de moi; autant qu'un arbre je leur suis -familier. Fatigué par sa course, l'un d'eux quitte parfois la -danse, vient s'accroupir à mes pieds et me fait des grimaces, en -se pinçant la pointe de l'oreille. - -Alors je lui conte l'histoire antique et précieuse de Pan -poursuivant Syrinx, et le satyreau sourit et considère la lune -d'un œil rêveur. Cette histoire lui paraît d'un bon exemple et il -ne se fâche point si j'en varie souvent le détail. - -N'ayant point de Syrinx à poursuivre, ils trottent en rond, mais, -soudain, ils tournent à contre-sens, parce que la brise a changé -de souffle, et maintenant, un peu étourdis, ils jouent et fuient -dans la palmeraie. - -Je les regarde avec complaisance; ils s'évitent et se cherchent, -et se dérobent, le dos courbé, et se perdent, et se retrouvent. -Ils poussent de petits cris et certains gémissements de plaisir. -Ils troublent, au passage, les vols de moucherons. - -Celui qui m'écoutait s'impatiente. Il esquisse une moue et laisse -tomber sa lèvre inférieure, faite pour boire aux sources. Tout à -coup, il saisit sa flûte, s'évade et va joindre ses compagnons. - -Ils dansent sous la lune qui les regarde; le ruisseau mêle son -chant à leurs minces musiques, et les petits sabots laissent -quatorze empreintes fines sur le sable mouillé par la pluie de ce -soir. - -Et, quand le berger nomade viendra chercher, autour de la pierre -qu'il leva, l'an dernier, le souvenir de Miriem, il s'émerveillera -de ces quatorze traces insolites, et, seule, une odeur de bouc, -répandue par la brise, flattera ses narines. - - - - -17 - -LES CLOCHES - - -Le vieux venait de mourir.--C'était prévu. - -Depuis longtemps, il se plaignait de cette grosse bête qui faisait -du bruit dans sa poitrine et qui lui mordait le cœur. Il avait -lutté tant qu'il avait pu. La grosse bête s'était choisie un -adversaire de qualité. - -Ces vieux marins sont si imprégnés de sel que leur chair doit être -immangeable. La bête n'avait pu se nourrir qu'à petites bouchées, -et, parfois, dégoûtée par cette saumure, elle jeûnait quelques -semaines. De ce temps de répit, le vieux se servait pour faire un -enfant à sa femme. - -Il y avait déjà six mioches dans la petite maison du bord de -l'eau, six mioches qui se roulaient dans la poussière, se -trempaient dans les dernières vagues, jacassaient, pleuraient, -riaient, se querellaient, tout cela, en italien mâtiné d'arabe, -avec, de ci, de là, quelques mots français. - -Quand le septième mioche vint au monde, la grosse bête, outrée -sans doute que le vieux eut encore assez de sang pour animer -un nouvel être, se remit au travail et finit par prendre le -dessus.--Durant deux mois, elle fourragea dans la poitrine du -vieux, mordit, dépeça, déchira, creva et fit si bien qu'un soir -les prunelles du vieux chavirèrent. Alors sa femme fit un signe de -croix et se mit à genoux. - -L'aîné des mioches, comprenant ce qui venait de se passer, poussa -un long hurlement. Les cinq qui jouaient par terre avec un lambeau -de filet firent de même, par imitation, et le petit, dans sa -barcelonnette, ayant craché son pouce qu'il suçait, se joignit au -chœur funèbre, du mieux qu'il put. - -La mère sanglotait au pied du lit. - -Le mort se composait lentement une figure de cercueil. - -Les enfants beuglaient à l'envi. - -Par la fenêtre, on voyait le soleil qui tombait sur Carthage en -averses d'or, et sur les flots en rafales d'argent.--C'était -dimanche, un dimanche d'Afrique, fait d'éclats, de feux et -d'ombres chaudes. - -Soudain, dans l'air que nul vent n'agitait, une musique prit -l'essor.--Les notes s'envolaient, l'une après l'autre, claires ou -graves, tristes ou gaies, toutes divines, et le ciel entier fut -bientôt plein de leur harmonie. - -Dans la chambre du mort, le chœur funèbre se désorganisa.--La mère -arrêta ses sanglots, les mioches, peut-être à bout de souffle, -se turent, et le tout petit changea sa clameur aiguë en un -roucoulement.--La musique divine venait d'entrer. Elle flottait -au-dessus du mort, émouvante, à la fois austère et limpide, mêlant -les accords d'une harpe de séraphin à la voix naïve des angelots, -unissant des pluies de perles à des chants d'airain. - -La mère se tourna et sourit, le tout petit eut une espèce de -grognement joyeux, et l'aîné des mioches, prenant un de ses frères -par l'épaule, lui montra les dehors d'un geste vague, puis, la -voix pleine d'extase, murmura: - -«Senti che belle campane!» - - Carthage. - - - - -18 - -BONHEUR PARFAIT - - -C'est l'heure paisible où l'ombre descend. - -Le père médite, au coin du feu la mère tricote, attentive, -la fille rêve au jour qui meurt, le fils fume, d'un air -satisfait.--Dans quelques instants, ils mangeront en commun, puis, -chacun s'en ira dormir, pour trouver des rêves à sa mesure. - -Bonheur parfait! bonheur parfait!... bonheur épanoui, plutôt, et -qui se fanera! belle union qui va se dissocier!--Ils sont heureux -depuis trop longtemps. Je cherche le point qui menace de pourrir, -qui, sans doute, au sein de ce fruit mûr, pourrit déjà.--Se -trouve-t-il dans la méditation du père? (un souci d'argent qu'il -ne laisse point voir?) dans le travail attentif de la mère? -(quelque douleur secrète qui l'épuise?) dans la rêverie de la -jeune fille? dans l'air satisfait du jeune homme? au plâtre du -plafond qui s'écaille peut-être?... Ah! découvrir la lézarde avant -qu'elle ne soit évidente! - -Je vous dis que ce bonheur est trop mûr! - - - - -19 - -TROIS STROPHES - - -A tes pieds se dresse une rose qui palpite faiblement. Ne la -cueille pas, laisse-la vivre. Les roses ont leurs voluptés: quand -le soir descend sur elles, ainsi que nous elles soupirent; quand -le soleil paraît, elles s'ouvrent à lui, ainsi qu'au vent s'ouvre -l'oiseau. Respecte cette rose riante, ronde et radieuse. - -Pourquoi gémis-tu, puisque je t'aime encore, et pourquoi imiter -les cris de la palombe? Ne t'attriste pas sur les étangs qui -dorment; ils sont heureux: ils rêvent de toi. N'écoute rien, -souris et passe, avec, pour seul emblême de puissance, une -couronne de fleurs à ton front, et n'imite plus cette palombe -plaintive, pure et pérégrine. - -Reste ainsi sans bouger, mais ne me regarde point; regarde la mer -d'un long regard de tes longs yeux. Contemple les bateaux qui vont -partir. Ils ne seront pas les mêmes au retour. Dis-leur adieu, -par un faible abaissement de tes paupières, cependant que, de ma -cigarette, se détord une fumée fuyante, fine et fuselée. - - - - -20 - -L'EXODE - - -L'ombre était noire. - -Les cyprès qui bordent la route faisaient des panaches funèbres, -et, de la frondaison d'un noyer, trois corneilles jaillissaient, -à chaque instant, pour tournoyer un peu, en poussant des cris. -Les peupliers du cimetière se tenaient encore plus droits que de -coutume et semblaient vraiment des flammes obscures. Le petit lac -rond, que fréquentent mille grenouilles, brillait comme un disque -d'étain bleu. Au fond de cette onde métallique, paraissait, avec -quelques étoiles, une lune d'argent dont le reflet se voyait -aussi dans le ciel. La brise était triste. L'air était couleur de -cendre. Des parfums gras montaient de la terre. - -L'ombre était noire. - -Je m'étais mis en observation au petit œil de bœuf de ma chambre. -De là, je regarde souvent passer les oiseaux de nuit, volant bas -au-dessus des labours, ou les nuages, glissant très loin au-dessus -des arbres. Je puis voir aussi les jeux des averses, l'effort -patient des pluies, toutes les émotions de l'azur et l'ornement -varié de la terre et des bois. - -Cette contemplation, dont je cherche à faire ma seule volupté, me -permet de vivre humblement, sous le regard des dieux supérieurs. - -Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux prestiges -de l'heure tardive, ni aux spéculations de la philosophie. Le -problème le plus obscur me laissait insensible et je n'avais, -auprès de moi, nul rêve qui voulût me ravir.--Quelque chose -m'inquiétait. Ce jaillissement, hors d'un noyer, de trois -corneilles, qui auraient dû être depuis longtemps endormies, ne -présageait rien de bon. - -Cependant, sur la route qui se prolongeait comme un ruban grisâtre -jusqu'à la ferme de mon voisin, où elle tourne dans un petit bois, -des points brillants parurent, l'un après l'autre, en cortège, -de couleur et d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement -balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on marche -vite. - -Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres inoccupées -de mon esprit, les erreurs de raisonnement qui avaient engagé -ces promeneurs inconnus à se munir de falots, une nuit où la -lune était le meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les -points de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air cendré, -j'aperçus, jetant sur la route des ombres tout à fait noires, la -plus étrange des processions. - -C'était des gens en habits de fête. Chacun portait une lanterne en -papier, chacun avait un visage triste et gardait un peu de rêve -dans le regard.--Je les connaissais bien!--Ils parlaient tous -entre haut et bas, mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois -surprendre leurs paroles. - -En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu follet, venait -Arlequin. - -Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds eussent, -semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin bondissait par -habitude de bondir, parce que son père avait bondi et que c'était -une tradition de famille. Le costume tout neuf brillait à chaque -geste et la lanterne (losangée, comme le bicorne et le vêtement) -était accrochée au bout de la batte. - -Et Arlequin murmurait: - -«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je mets à -toujours changer de place? Qu'allai-je donc faire en Sicile? et -quelle idée de ne point rester chez moi! Pourquoi m'être laissé -prendre par des pirates barbaresques? Qu'était-il besoin de -connaître l'Andalousie? Que me sert d'avoir vu le Commandeur des -Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à travers les -Flandres?--L'Angleterre est pleine de brumes, l'Espagne est toute -pouilleuse, Naples sent la cuisine, Venise me fut malsaine, on -gèle en Allemagne, on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est -peuplée que de moulins!--Ne pouvais-je vieillir paisiblement et -fumer une pipe au seuil de ma maison, en regardant les yeux des -passantes?» - -Et le svelte Arlequin se tut. - -Venait ensuite la fille de l'Herboriste. Son humeur paraissait -tragique. Elle avait le teint pâle et l'œil noir. Sa robe tombait -en lambeaux. Parfois, elle arrachait un de ses haillons et s'en -défaisait, avec un beau geste. Tout en marchant d'un pas saccadé, -la fille de l'herboriste disait à mi-voix: - -«Je l'avais nourri de mon lait! Je l'avais soigné mieux qu'un -fils de prince! Il ressemblait à Scaramouche comme une étoile -ressemble à une autre étoile, et je l'aimais parce qu'il m'avait -fait souffrir autant que son père!... Et c'est alors que j'ai -vu Scaramouche embrasser la princesse Ariane, derrière un des -bosquets du parc... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!... -Mais j'ai pris l'enfant et je lui ai serré le cou jusqu'au moment -où la petite figure est devenue bleue... et puis je l'ai jeté -au fond de la mare... Maintenant, c'est fini!... Ah! Ah! il -l'embrassait à pleines lèvres!... et je crois qu'elle lui suçait -la langue... Oh!... Oh! les gendarmes!» - -Et la fille de l'herboriste s'enfuit. - -Venait ensuite le coiffeur de la marquise. - -Il se souriait à lui-même et, de ses longs doigts de violoniste -ou de tricheur au jeu, édifiait, en rêve, toute une architecture -capillaire. Il portait douze peignes dans ses cheveux et un bâton -de cosmétique derrière l'oreille. - -«Cette coque tombera, disait-il, mais je la retiens par ce ruban -céladon; cette mèche blonde, je la tords et la relève avec une -fleur; pour la frisure, elle aura l'air léger d'une écume, et ces -boucles... ces boucles...» - -Il était parti. - -Venait ensuite Polichinelle. - -Il songeait tout haut, en secouant ses deux bosses chamarrées, -mais ses paroles n'avaient aucun sens. De temps en temps, -on percevait bien le nom d'une sauce, d'un plat, d'un fruit -succulent, d'une liqueur... puis, plus rien, rien qu'une vague -rumination. - -Un instant, il fit halte pour épousseter les bouffettes de ses -souliers--et passa. - -Je vis alors Colombine qui marchait en se pressant le sein gauche. - -«N'aurais-je point de cœur? disait-elle; n'aurais-je point de -cœur?» - -Cela semblait l'inquiéter fort. - -Et je vis Covielle, fier et pointant ses moustaches, la jambe -battue par une longue rapière embarrassée de toiles d'araignée. - -Et je vis Lucinde larmoyante et Lélio qui larmoyait aussi. - -Et je vis la vieille marquise, avec sa perruche sur le poing, à -son bras un petit griffon dans un panier, et sur l'épaule un singe -inconvenant. - -Et je vis Cassandre qui reniflait une prise,--et Clélie qui -balançait sur sa tête un trophée en plumes d'autruche,--et -Scaramouche qui chantait un air de fête,--et cette princesse, née -en Utopie et qui régna sur Thulé, la princesse Ariane, couverte de -fards et de bijoux. - -Et je vis le magicien de Mysore qui faisait, à droite et à gauche, -de petits gestes mystérieux pour confier à la nuit les secrets de -Polichinelle. - -Et je vis celui-ci. - -Et je vis celui-là. - -Et je vis enfin Pierrot qui fermait le cortège et souriait -tristement, candide, comme à son ordinaire, par l'expression et -par l'habit. - -Alors, n'y pouvant plus tenir, je me penchai hors de la lucarne et -j'appelai Pierrot, par trois fois: - -«Pierrot!... Pierrot!... Pierrot!...» d'une voix très douce. - -Il se retourna, me reconnut et, sur le ton le plus simple: - -«C'est vous, mon ami? dit-il. Je pense que vous désirez savoir où -nous allons en si bel appareil? Ne le confiez à personne! c'est un -secret... Notre temps est fini. Nous nous rendons à l'hôpital. On -affirme que c'est, au bout du monde, une grande bâtisse blanche -sur le bord de la mer, très loin d'ici. On y respire la senteur -des pins; on y peut suivre le développement des nuages. Les brises -nous apporteront du large la voix des sirènes. Mais je pense qu'il -faudra marcher longtemps avant d'arriver à ce bout du monde, -marcher longtemps et se reposer peu.--Au revoir, mon ami! Les -premières lueurs de l'aube ne tarderont guère. Je vais souffler ma -lanterne.--Au revoir! ou plutôt, adieu!» - -Il essuya une larme. - -Bientôt, on ne les vit plus, ni lui ni ses compagnons d'infortune. - -Quelques instants, je crus percevoir encore les cris du perroquet -de la marquise, puis ce fut le silence, le silence pur. - -Les trois corneilles étaient rentrées dans leur noyer; les -cyprès qui bordent la route semblaient de plus en plus funèbres; -il flottait dans l'air un peu de poussière odorante; le petit -lac n'avait plus de lune en ses profondeurs et la lune du ciel -rougissait l'horizon. - -L'ombre était noire. - - A CLAUDE FARRÈRE - - - - -Livre Deuxième - - Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris - de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des - carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas. - - C. B. - - - - -21 - -DANS LE MARCHÉ - - -J'entre dans le marché par un petit porche blanc. - -Des mouches! une abondance horrible de mouches! Sur les viandes, -sur les poissons, sur les fruits, sur les hommes, des mouches! des -mouches noires, vertes, bleues! des mouches! - -Tout cela est sombre, garé du soleil par de la toile à sac. C'est -le palais des mouches. - -Elles se posent sur les viandes pourpres, tachées, puantes, qui -semblent saigner encore; viandes chaudes, poussiéreuses, viandes -malsaines, brochettes de viandes, déchets de viande, viandes en -guenilles; elles se posent sur les poissons: maquereaux, loups, -poulpes, seiches; sur les fruits: raisins et figues; sur les -légumes: citrouilles, aubergines, poivrons rouges, poivrons verts, -choux violets. - -Oh! la sombre, la riche horreur! Cela chante, cela pue. Le soleil -dessine de longues flèches dans la poussière grise et bleue, par -les trous de la toile à sac. - -Une Anglaise de caricature, montée sur un ânon pâle, et voilée -d'un voile vert, passe, son kodak à la main, entre les petits -Arabes qui jouent au bouchon. Ils grouillent, à peine vêtus, -coiffés de chéchias ou de la seule touffe de cheveux longs au -milieu du crâne ras, et quittent soudain leur jeu afin de gagner -un sou, en suivant la vieille Anglaise. - -Et les mouches bourdonnent toujours. Elles volent d'un ulcère de -mendiant à un beau fruit crevé, du garot de l'âne au jasmin que -cet Arabe porte derrière l'oreille. Leur bourdonnement grandit, -les sombres couleurs gagnent en richesse, la puanteur augmente. - -Je n'en puis plus. Je fuis. - - Tanger. - - - - -22 - -UN MONDE MEILLEUR - - -Un monde meilleur?--Je veux parler du monde où vivent les -acrobates américains, _les excentriques_, comme dit le -programme.--J'aime la composition de ce monde nouveau. Tout ce -peuple de souples gens qui l'habite a créé par sa fantaisie, par -sa patiente fantaisie, un rêve fou que je prise extrêmement. - -Ce monde, dont l'horizon est de toile peinte, s'ouvre, comme -une caverne, sur un grand espace lumineux, peuplé de femmes et -d'hommes assis qui, parfois, battent des mains, parfois sifflent -des lèvres, ou bâillent, le plus souvent.--Dans ce monde bien -ordonné, les lois sont sévères et précises, les fautes, jusqu'aux -moindres, cruellement punies par mille tortures physiques et -morales. Je ne saurais trop vanter la logique de ce monde, logique -sûre, mais inattendue. - -Dans ce monde, où ne sont admis que des êtres dont les -articulations jouent en tous sens, la vie ne laisse pas que -d'offrir un spectacle charmant à l'observateur attentif et -sympathique.--On entre dans une maison par la fenêtre, on en sort, -à l'ordinaire, par le toit; on ne s'assied sur une chaise qu'après -l'avoir franchie, d'abord, par un saut périlleux; on se gratte -volontiers le nez avec l'orteil; on fait mille jongleries, on -hurle, on se roule, on piaille, on bondit, et l'on encercle le cou -de sa bien-aimée d'un geste de la cuisse, publiquement. - -Il faut admettre cela. - -... Et puis, à la fin, l'acrobate, chaussé de souliers troués, -couvert d'un chapeau noir qui sourit, l'acrobate, vêtu de haillons -bizarres, enlève son faux nez, sa fausse barbe, sa perruque, pour -venir saluer... et l'on voit un homme semblable aux autres, un peu -plus las que vous ou moi, un peu plus suant, un peu plus hâve, -mais citoyen de ce monde-ci, de ce triste monde-ci. - - Folies-Bergère. - - - - -23 - -LES YEUX - - -Le soleil se couche. Sur la place, plantée de pauvres arbres -poussiéreux, des nègres mahométans font leurs dévotions. Ils -se prosternent sans bruit, et leurs prières s'exhalent par un -mouvement dévot des lèvres. - -Quelques aveugles se promènent, psalmodiant d'une voix mince -et dure. Ils portent leur cécité de façon plus ouverte que les -aveugles de France. Ils ont l'orbite vide ou la prunelle blanche -comme une bille de marbre. Ils marchent de ci de là, et se -dirigent avec un gourdin. - -Nos aveugles ne sont pas privés de tout regard: il semble, à -l'ordinaire, qu'ils regardent en eux-mêmes. Ils ne voient plus, -mais ils pensent encore... on dirait qu'ils pensent davantage. - -Ici, l'homme ne manifeste sa pensée que par le regard, par -l'étonnement, ou la ruse, ou la servilité du regard. Aveugle, le -nègre devient un automate, un mort mal ressuscité, une grande -poupée de bronze dont le mécanisme est rudimentaire. - -Et l'on souffre de voir ces gens n'être plus que des mannequins -animés qui agitent leurs bâtons avec des gestes durs en chantant -une complainte, toujours la même complainte,--infatigablement. - -A la longue, cela fait peur. - - Dakar. - - - - -24 - -UN TESTAMENT - - -Il n'est point de bon testament, ou, s'il s'en trouve un, par -le monde, je gage qu'il est fils du hasard. Faire son testament -est une absurde entreprise, car elle suppose un effort que -l'intelligence ne peut donner. Tu ne saurais t'imaginer dans le -sein de ta mère. Tu ne saurais pas plus t'imaginer dans les plis -du linceul, couché sous une dalle blanche. - -Les seuls témoins que nous ayons de nous-mêmes sont les miroirs, -les yeux et les effets de nos actions; or les miroirs, fussent-ils -pleins de bonne volonté, ne peuvent nous présenter qu'une image -vivante; les yeux de la plus tendre maîtresse, du meilleur des -amis, de l'indifférent radical, ne peuvent voir et, par réflexion, -nous laisser voir que le corps animé qui respire, qui souffre, le -corps en vie; et, pour tes actions, comment témoigneraient-elles -de ta pourriture? - -Tout miroir est quotidien, il n'est point de regard fatidique, et -je ne sais d'action prévoyante. - -C'est encore un essai superflu que de tâcher à s'imaginer le -monde privé de soi. Dès que nous pensons au moyen âge, nous -nous y plaçons; dès que nous pensons à une comédie, nous nous -asseyons dans la salle; dès que nous imaginons l'avenir, nous nous -transportons vers lui.--Jamais romancier n'écrivit une Utopie sans -présenter d'abord un contemporain et le faire naître à nouveau, -par quelque subterfuge, machine, rêve ou sorcellerie, dans cet âge -futur. - -Or, un bon testament ne suppose-t-il pas que son auteur, effacé de -ce monde, continue, toutefois, à y vivre quelques instants, pour -distribuer ses richesses? Si tu veux faire un bon testament, lègue -ta fortune aux insulaires d'un récif du Pacifique, ou dis qu'on -l'abandonne sur un radeau, comme après un naufrage. Elle trouvera -ses héritiers, sois-en sûr! et, de ce choix, tu ne seras pas -responsable. Mais, surtout, ne laisse rien à tes parents, à tes -amis, aux pauvres qui t'intéressent! Ta dépouille souffrirait trop -des complications, des regrets, des crimes dont serait fauteur ce -papier que garde ton notaire! - -Quand les pauvres morts sont allés dormir, la bouche close, ils -dorment pour de bon, mais, à ceux qui ont voulu se survivre, les -paroles posthumes donnent de mauvais rêves. - -Tu te sens mourir? - -Sème ton or dans les sillons! cache-le dans une caverne! et puis -meurs! meurs _intestat_! - - - - -25 - -LE CERISIER - - -L'arbre sous lequel vous êtes assise laisse tomber des fleurs -roses dans vos cheveux noirs. - -Le soleil qui vous regarde caresse votre joue de ses plus chauds -rayons. - -L'air parfumé de miel vient de poser sur votre robe une libellule. - -Et tout le printemps sourit à votre grâce. - -Quelle offrande accepterez-vous de moi, précieuse dame que je -courtise, quel symbole de ma fidèle flamme, quel truchement de mon -amour?... - -J'ai si peur d'un refus! - -... Pour l'instant, je vous supplie d'agréer ce pauvre baiser de -ma bouche, ou bien, entre tous mes regards, le plus doux--et cette -révérence profonde. - - - - -26 - -CLITANDRE - - -Clitandre est un homme, si l'on veut, mais il a les qualités de -certaines bêtes et leurs vices; il les a même si fort, la bête -est, en lui, tellement à fleur de peau, son âme féline est si -évidente, que l'on oublie de voir l'homme pour voir d'abord, pour -admirer, pour craindre la bête, la bête souple, indifférente, bien -élevée, subtile, capricieuse: le chat.--Clitandre est un chat. -Clitandre n'est qu'un chat.--Vous savez déjà qu'il a l'œil vert. - -Clitandre ne sait pas serrer la main qu'on lui tend. Il caresse -ou bien il griffe et, ce faisant, l'on dirait qu'il pense à autre -chose. Sa main vous échappe. Les hommes, les vrais, craignent -cela; les femmes l'aiment, car la caresse ou le coup de griffe -promettent également le baiser. Elles regardent Clitandre avec une -affection où il y a toujours un peu de crainte. Elles disent qu'il -est «séduisant». Alors, elles ont tout dit. Elles se souviennent -de Clitandre. Le soir, elles songent à lui et, dans cette -songerie, il y a déjà de l'adultère. - -Cet homme-chat n'a point ce qu'on nomme une moustache de chat. -Blonde, elle suit les sinuosités de la lèvre, elle sourit avec -le sourire et s'attriste aux instants de mélancolie. Clitandre -a les cheveux souples. Clitandre a le teint clair, de vives -couleurs, une mâchoire forte, le cou un peu long. L'ensemble de -sa figure est mince, ou, du moins, le paraît. Quand il marche, -il ne presse guère la laine des tapis. A chaque pas, il se pose, -avec délicatesse. Bien qu'il soit gourmand, Clitandre ne mange que -du bout des lèvres et du bout des doigts. Il regarde souvent ses -mains qui sont presque trop soignées... et je songe encore au chat -qui se lèche les pattes. - -Je n'imagine pas Clitandre dans la gêne: il prendrait vite -l'air galeux du chat de gouttière. Il lui faut un tailleur, -un chapelier, un bottier, un coiffeur sans reproche. Il n'est -Clitandre, il n'est tout Clitandre qu'avec leur aide. Sa mise est -simple, elle n'a rien d'affecté, mais elle semble soyeuse. Chacun -vous dira que Clitandre s'habille bien. - -Clitandre ne s'attache pas. Clitandre n'est pas reconnaissant. -Clitandre manque d'indulgence. Clitandre méprise volontiers. Il -n'a pas d'amis, que je sache, mais il connaît la ville entière. -Clitandre médit beaucoup; il médit surtout des femmes, mais sa -médisance a toujours quelque chose d'incertain. Est-ce même de la -médisance? Sa voix est douce; elle n'est pas agréable; elle manque -d'ampleur et j'y perçois comme le souvenir d'un miaulement. - -J'entends un homme dire de Clitandre qu'il a une «tête à gifles». -Oui, mais il le dit tout bas et devant des gens sûrs: Clitandre -sait tenir une épée de façon très experte. D'ailleurs Clitandre -est brave. Il est brave avec grâce. Il doit mieux aimer être brave -la nuit. Je n'ai jamais entendu dire que Clitandre fût un homme -d'honneur. - -Que sera Clitandre vieux? Peut-être engraissera-t-il, au coin de -son feu, en ronronnant. Peut-être maigrira-t-il et le verrons-nous -courir, de son pas élastique, dans le sillage des petites filles; -mais je gage que sa jeunesse sera longue, et, ce soir, je -l'imagine assez bien, rampant sur les toitures bleues et miaulant -à la jeune lune. - - - - -27 - -ALTERNANCE - - -Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier -fleurissant. - -Leur maître est mort l'avant-veille, aussi pleurent-elles et, -parfois même, elles poussent un cri. Mais Achmet était injuste -et fourbe, aussi bien sourient-elles et, parfois même, on voit -briller leurs dents. - -Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier -fleurissant. - -Quand on peut les entendre, elles pleurent, mais, restées seules, -elles sourient, en relevant un coin du voile, et le sourire est -sincère, si les pleurs étaient décevants. - -Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier -fleurissant. - -Elles sourient parce qu'elles s'aiment et pleurent parce que c'est -l'usage, et maintenant, comme une brise défleurit l'amandier, -elles restent bien sages, elles ne pleurent ni se sourient, elles -rêvent sous les corolles, elles rêvent, vous dis-je, ensevelies. - - - - -28 - -LA LEÇON DE MUSIQUE - - -Les murmures du parc s'apaisaient avec le soir, le flot chantant -des fontaines faiblissait, et les bosquets avaient cessé de -ramager pour bruire.--La lune se leva sur un monde presque -silencieux. - -Je soufflai ma lampe et gagnai cette allée où, toutes les nuits, -je vais écouter le chant du rossignol. Dans le parc, chaque chose -m'est, à cette heure, familière jusqu'au détail. Je connais la -nuance du marbre des vasques et le ton mélodieux des feuillages; -les jets d'eau me font leurs confidences et je goûte les plus -subtiles caresses de l'air.--Peu à peu, je sens monter de mon -cœur certaine mélancolie onctueuse qui se glisse vers le bout de -mes doigts, circule dans tout mon être, me vivifie et qui est, -proprement, le sang de mes rêves. - -Soudain, le rossignol préluda.--Il avait changé d'arbre et je me -mis en quête du nouveau belvédère qu'il s'était choisi, près d'un -bassin, me semblait-il, au centre duquel s'effrite une Léda, ce -qui reste d'une pauvre Léda sans tête, sans pied gauche, et dont -le cygne fut, par un orage, décapité. - -Je me cachai derrière un buisson, et, retenant mon souffle, je -m'apprêtais à jouir du merveilleux concert, quand un second chant -vint doubler le trille du rossignol.--C'était la voix rustique -d'une flûte, parfois assez pure, mais fort hésitante. Elle -s'arrêtait, reprenait une phrase, s'arrêtait encore et, de temps à -autre, chantait faux, tandis que le rossignol, enivré de lui-même, -perpétuait une roulade à mille inflexions. - -Je risquai un regard et vis, sous la lune qui versait des rayons -bleuâtres, un spectacle bien singulier. - -Un jeune faune était accroupi contre la margelle du bassin. Il -se tenait penché sur sa flûte, et toute son attitude disait une -passion de bien faire, comme aussi les coups d'œil éperdus et -vraiment désespérés qu'il lançait au rossignol, car le rossignol -s'était perché, non loin de lui, sur l'épaule de Léda. - -Ah! ce fut une belle leçon de musique!--Le rossignol était -patient, recommençait les phrases, détachait les roulades, -s'arrêtait, ralentissait son chant, et fit même une gamme que, -note à note, perle à perle, le faunillon répéta, mais, si grande -que fût l'attention de l'élève, quelque ardeur qu'il mît à -rivaliser et pour modeste qu'il se fût montré, il n'en comprit pas -moins l'inutilité de son effort... - -Alors, il brisa sa flûte, et le rossignol s'envola. - - - - -29 - -DON DE LA GRENADE - - -Toi qui te penches à la fenêtre et caches d'un voile ton visage, -tout ton visage, hormis ton œil droit, jettes, pour apaiser ma -soif, cette grenade que tu retiens dans la corbeille de tes -petites mains de singe. - -Son seul aspect me désaltère. Je crois l'avoir mangée (les grains -pâles comme ceux d'un beau sang), et, plus tard, je l'emporterai, -savoureux viatique, partout où me méneront les foucades de mon -désir. - -Toutefois, quand elle sera très vieille et n'aura vraiment plus -forme de grenade, quand le cuir de ma valise l'aura opprimée et -les hasards de la route salie, il faudra bien que je m'en défasse. - -Je la jetterai sur une route, ou vers le ciel, ou dans les flots, -ou bien encore entre les seins de mon amie... mais je la jetterai, -car on ne saurait garder un fruit, même cher, lorsqu'il a mauvaise -figure. - -Il se peut qu'alors je pense à toi, et que, me tournant vers -Alger où tu traînes paresseusement tes jours, je te sourie d'une -bourgade lointaine, ou d'un village que jamais des palmiers -n'ombragèrent. - -Aïscha! Ferida! Zobeïda! Miriem! quelle que soit l'harmonie qui te -nomme, il me plairait détacher de ta vie ce seul souvenir... Et ne -t'ébahis pas que ma demande soit à ce point discrète. - -Comme je devine ta face entière par ce bel œil droit que tu livres -au passant, je veux deviner le goût et la saveur et la senteur de -tout ton corps par le parfum de cette grenade, mûre à demi. - -O délicieuse! ô troublante! laisse tomber la grenade avant que -tes ongles rouges n'en dépècent l'écorce et que tes dents ne s'y -impriment! - -Voici mes deux mains tendues... Jette le fruit! - -Ah! je comprends, frivole que tu es! la raison de ta prudence! -c'est qu'à l'angle de la rue, trois narcisses à la main, un jeune -Arabe aux yeux louches te considère, et qu'il te paraît beau! - - Alger. - - - - -30 - -DEUX CANDEURS - - -La neige tombe depuis hier, plus blanche, dirait-on, qu'elle ne -le fut jamais, blanche comme les lys d'un poème, blanche comme -un cygne de Suède, presque aussi blanche, en vérité, que de la -neige vue à travers un rêve.--Elle a couvert tout le jardin de -Colombine, et Pierrot qui grelotte, caché derrière un bosquet de -roses, regarde depuis une heure tomber la neige blanche. - -Sous le ciel gris où transparaît un semblant de lune, Pierrot -ne voit que du blanc: la maison blanche de Colombine, la terre -blanche, quelques arbres en manteaux blancs, le bosquet de roses -qui, plus tard (l'été viendra-t-il jamais?), portera des roses -blanches, enfin lui-même, pâle et blanc. - -Au crépuscule, Arlequin est entré dans la maison de Colombine. Il -n'est plus ressorti. Longtemps, la fenêtre de Colombine est restée -lumineuse (sans doute ces malheureux voulaient-ils voir tout leur -péché), puis elle s'est obscurcie et Pierrot, dans la neige, -songe que Colombine et Arlequin, fatigués de faire des choses -impures, doivent dormir dans les bras l'un de l'autre et murmurer, -comme font les petits enfants, des paroles vagues et chimériques -où, peut-être, par ironie, se devine le nom de Pierrot. - -Mais, attention! une lumière passe derrière les vitres et la -porte de la maison vient de s'ouvrir. Par l'entrebâillement, -Arlequin s'échappe. Il se retourne pour baiser une main, sourit, -s'incline,--et voici la porte fermée. - -Afin de s'habituer au froid, Arlequin danse quelques instants -sous la lune: il gambade, il fait des entre-chats; on le croirait -poursuivant son ombre ou, mieux, par elle poursuivi. - -Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très imprévu, ce -danseur losangé dont la main porte une batte et la face un masque -de soie.--Il danse, souple, léger, spirituel... Il n'a point vu -Pierrot... Il danse encore,--puis il s'en va. - -Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il heurter -bravement à cette porte? dire son fait à Colombine, et lui -demander, en réparation d'injures, ce qu'elle peut encore offrir -de volupté?--Il hésite, il tremble, il pèse sa honte et son désir -(mais la balance est fausse), il regarde le ciel où se promène une -lune voilée... il se décide enfin. - -Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il va jouer sa -vie, il aperçoit, non loin, contre le mur, une échelle dressée... -Qu'aperçoit-il encore! Au bas de l'échelle, un pied sur le premier -barreau, le docteur Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par -escalade, vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la fenêtre -de Colombine qui, déjà, s'éclaire. - -Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini, que les yeux -de Colombine sont des miroirs où l'on ne se reflète qu'un jour, -que le monde est triste et que Dieu habite loin, retourne dans -la prairie livide et, là, prenant la neige à pleines mains, -il façonne laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa -ressemblance, la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants, -comme lui désespéré,--blanc comme lui. - -Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux Pierrots, -à son premier rayon, se reconnurent si semblables par l'attitude -et par la douleur, que, l'un devant l'autre, l'un et l'autre se -mirent à pleurer. - - - - -31 - -LE MIROIR - - -Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre m'invite -à la terreur, comme de toute part. On dirait que ma chambre est -morte. Cette vie que tu lui donnais en l'habitant, que, moi-même, -j'avais donné à chaque objet en m'intéressant à ses aventures, -en le soignant avec amour, en lui racontant des histoires, s'est -éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes se tiennent -coites. Les fleurs des vases sont fanées, et les miniatures de ma -vitrine redeviennent de faux visages.--Pour allumer les lampes, -qui vivent toujours un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà -trop tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je suis seul. - -A qui parler?--Je n'ose même étendre la main. Je n'ose fumer, tant -cela semblerait étrange de trop vivre dans une chambre morte... -Etrange... oui... et presque sacrilège... On ne danse pas dans -les cimetières.--Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il soit, à -l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtes à s'envoler: je -crains que mon piano ne rende plus de sons, qu'il ait renoncé, lui -aussi. - -Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un petit -miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car j'ai souvent peur -de ces lacs minuscules qui dorment dans leurs cadres de bois. Je -vais me retourner, tout doucement, sans bruit, sans que ma chambre -s'en aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte... peut-être -simule-t-elle la mort, afin de m'observer!) Je regarderai dans le -miroir, et, pour me distraire, pour n'être plus seul vivant, dans -cette chambre, je ferai des grimaces à mon reflet! - -Non! non! il ne faut pas!--Quelle épouvante si mon reflet se -mettait à rire, à l'instant où je lui faisais une grimace triste! -Quelle épouvante! Alors, nous serions deux, deux vivants! mais ce -serait plus horrible que d'être seul! - - - - -32 - -A LA FENÊTRE - - -La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de grisaille, -dévalent vers la mer. Quelques vieux canons regardent le large, -sinistrement. La rade est noire. Là-bas, les cuirassés trouent -l'ombre, par des points de feu. - -Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un figuier pousse, on -ne sait comment, au centre de ce toit. Fantoches incertains, deux -gamins grapillent ses fruits. - -Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire, on entend -la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah, des sonneries de -clairon ajoutent une aile au vent. - - Tanger. - - - - -33 - -LE FAUNE MORT - - -Portée par le renard qui est un bon messager, la nouvelle s'était -vite répandue. Toute la forêt avait pris le deuil. Le corbeau, -pour se donner l'air plus sinistre, avait ébouriffé son plumage, -une source pleurait à larmes vives, et les roseaux du bord de la -mare concertaient un gémissement tout à fait douloureux. - -Chacun se rappelait avec tristesse le vieux faune. Il habitait -une grotte assez mal entretenue et quelque peu marécageuse où du -cresson verdoyait et que tapissaient des fougères.--Une famille de -corneilles, qui voisinait avec le défunt, s'était chargée de la -toilette. - -On l'avait couché sur un lit de feuilles. Ses cornes, si vieilles -qu'un soupçon de mousse les couvrait, étaient ornées d'une tiare -de vigne. Les tortillons tombaient le long de ses joues, comme des -boucles dans une coiffure de douairière. Des fleurs, habilement -disposées, cachaient les endroits chauves du pelage. - -La cérémonie commença au lever du jour. - -Une perruche, évadée du chef-lieu, fit une fort belle allocution. -Avec un léger accent exotique, elle célébra les vertus du faune, -sa charité naturelle, son aimable commerce et la discrétion qui -lui faisait taire ses nombreuses bonnes fortunes. Elle rappela -brièvement la vie aventureuse du défunt, ses jeunes années dans -les bois de l'Attique, son âge mûr en Sicile et les jours sereins -de sa vieillesse.--Une vive émotion régnait dans l'assistance. Un -pinson dit encore quelques paroles empreintes d'un grand charme et -l'on procéda au défilé. - -Il y eut d'abord un martin-pêcheur qui apporta les excuses des -poissons du ruisseau, toujours indisponibles, et la famille des -lièvres ne fit que passer, appelée au loin par des soins urgents. - -Vinrent ensuite, deux par deux, les blaireaux et les lapins, puis -les rossignols et les merles qui sifflèrent une lamentation. Un -cerf complaisant, suivi par douze biches, avait chargé sur ses -cornes une tribu de fourmis qui voulait voir le mort et ne pouvait -pas courir assez vite. Les écureuils saluèrent du panache et les -papillons arrivèrent en dansant. - -On entrait par la droite, on sortait par la gauche; on se hâtait, -car une cigogne, d'un coup de son bec pointu, éperonnait les -retardataires. - -Toute la forêt défila en bon ordre devant la couche du vieux faune -et, en queue du cortège, on pouvait voir, marchant tout seul, un -petit enfant nu. - - - - -34 - -CIEL GRIS - - -Le ciel est gris; ma bien-aimée s'est éloignée brusquement. Je -ne la verrai plus que demain soir. Demain soir, je pense, elle -sourira; mais, aujourd'hui, ses lèvres closes ne promettaient ni -la joie, ni le baiser. - -Le ciel est gris; je regarde, sur le toit pointu qui me fait -face, deux cigognes construisant leur nid. Laborieusement, elles -emménagent. Tous les jours, je les verrai; tous les jours, elles -me sembleront pareilles. La teinte de leurs plumes, l'harmonie de -leurs occupations, l'état de leur humeur n'auront point varié.--Je -ne saurais en dire autant de ma bien-aimée. - -Le ciel est gris; je fais ma tâche selon les commandements que -le hasard me donne, car je n'ai pas de sujet qui vaille la peine -d'être traité. Alors je parle de n'importe quoi, ou bien de la -première chose venue, ou bien encore de ce très inutile petit rien -qui vient de passer et de fuir. - -Le ciel est gris; je loge trop bas pour que les nuages me fassent -des confidences; je loge trop haut pour que les passants de la rue -m'intéressent, et le vent, qui déclame parfois des odes vagues -dans ma cheminée, radote un peu trop, depuis le temps qu'il -souffle. Quant à mes ennuis... j'ai si souvent parlé d'eux! - -Le ciel est gris; sans doute va-t-il pleuvoir, ce qui ne manquera -pas de me fournir la matière d'un poème... Bonne pluie! douce -pluie! j'appellerai ce poème composé en ton honneur: - -«Eloge ordinaire de la bonne pluie.» - - - - -35 - -LA DOUZAINE - - -Je crois que je vous aime toutes les douze: Kitty, Mary, Nelly, -Dolly, Susy, Lucy, Polly, Flory, Ann, les deux Jenny, et Grace qui -ne cesse de rire! oui, toutes les douze, avec vos douze perruques -blondes et vos vingt-quatre pieds dansants! - -Douze fleurs roses, mais qui se renversaient pour devenir soudain -douze fleurs vertes... et tout cela formait des parterres, puis -des gerbes, puis des bouquets mouvants,--et le cœur me battait à -les voir! - -Roses, vous dansiez dans des rayons roses, et vous leviez la jambe -droite en vous penchant sur elle, tandis que les douze pieds -droits faisaient de mystérieux petits signes aériens et que les -vingt-quatre mains troussaient le bord des calices. - -Et vous avez chanté d'incompréhensibles choses, dans la langue -de votre pays, mais, sans doute, ces chansons parlaient-elles -d'amour, car il m'a bien semblé que vos regards s'attristaient un -peu, comme font les regards passionnés. - -Et vous avez encore dansé avec douze parasols, puis avec douze -flots de rubans, puis avec douze lanternes chinoises et vous -cherchiez quelqu'un d'un air affecté, et vous ne le cherchiez -bientôt plus, et, quand les cymbales de l'orchestre battirent, -toutes, vous vous êtes assises dans vos jupes. - -Enfin, vous êtes parties, en souriant du coin des yeux, joyeuses, -charmantes, impondérables, sans savoir que vous m'aviez fait au -cœur une blessure, car je vous aime toutes les douze! toutes les -douze! oui! toutes les douze en même temps! - - Folies-Bergère. - - - - -36 - -VOCABLES - - -Connais-tu la source d'Aïn-el-Hout dont le délice est infini? - -Elle sourd au fond d'une vallée. Par son épanchement, elle forme -un petit lac, au bord duquel, la lyre aux doigts, je vais souvent -m'asseoir.--Non point que je chante! (rêvez-vous?) mais une nymphe -habite les eaux secrètes de ce lieu, et ma lyre, que je tends à la -brise, donne à sa voix un accompagnement. - -C'est la nuit et c'est l'automne (bien entendu), un automne roux, -comme il convient, une nuit transparente.--Et la nymphe chante son -chant. - -Elle ne m'a guère parlé encore que des étoiles, mais elle les -connaît mieux que moi et me les nomme par des noms inventés que je -tâche de retenir.--L'une, que je crois être le Cygne, s'appelle, -en vérité, la Prestigieuse; une autre, que le commun nomme -Aldébaran, se nomme le Regard de la Fournaise, et cette autre qui -brille d'un feu vert, savez-vous son vrai nom? Elle se nomme le -Regard à travers l'Onde. - -Maintenant, je connais beaucoup d'étoiles: le Ver-Luisant, les -Prunelles de la Bergère, Daïda surprise et Daïda délaissée, le -Puits, l'Œil de Nacre, la Fumée d'Argent qui traverse, route -divine, le ciel entier. - -Je sais aussi qu'un certain nuage se nomme l'Aile en Fuite, un -autre, l'Aile sur la Brise, un autre, enfin, l'Aile perdue, et -celui-là est le frère du Soupir de Neige. - -Pourtant, j'aime mieux les étoiles. Il me semble que je les -connais toutes, et, de la plus vieille qui est la Lanterne -obscure, jusqu'à la plus jeune, qui vagit encore, je pourrais vous -les énumérer, mais cela serait long comme une nuit d'hiver. - -Plus tard, la nymphe me parlera des plantes (elle me l'a promis), -une autre fois, elle me nommera par des noms nouveaux toutes les -fleurs, puis tous les oiseaux, puis toutes les ceintures défaites, -puis toutes les vapeurs, puis toutes les petites filles nues; un -jour, enfin, elle me nommera moi-même, et, déjà, je connais ce -nom; elle me nommera: le Jeune Homme au Linceul. - - Tlemcen. - - - - -37 - -LA VISITE - - -«C'est par ici? - ---Oui, madame, dit le faunillon, qui tenait au coin de sa bouche -un coquelicot. Tout droit, et puis à gauche. La gueule de l'antre -est un peu obstruée par le lierre, mais, en écartant les branches, -on pénètre facilement... et, d'ailleurs, je puis, tout aussi bien, -vous accompagner jusque-là. - ---Merci, dit la dame d'une voix un peu hésitante. Souffrez -seulement que je répare, au creux de cette source, le désordre de -ma toilette. Je ne suis pas habituée à marcher en forêt. J'aurais -dû mettre un voile, car la brise m'ébouriffe.» - -Elle fit quelques pas sur l'herbe et se mira dans les ondes -limpides qui s'épanchaient au pied d'un chêne. D'abord, elle -glissa deux doigts dans ses cheveux sombres, rectifia la pose -de son grand chapeau noir, autour duquel s'enroulait une très -blanche plume d'autruche, mesura sa taille précise en la serrant -des mains, puis cingla ses bottes d'un coup de badine. Un sourire -passa dans son regard. Oui, ce costume d'amazone avait de la -grâce, et l'harmonie en noir était bien concertée. Pas un bijou; -rien qui brillât... un fourreau d'ombre... et l'éclatante plume -touchait presque l'épaule mate. - -«Cher faune! dit-elle, donnez-moi mon réticule.» - -Le satyreau le lui tendit et elle aviva ses lèvres avec un bâton -de rouge. - -«Madame, vous semblez un peu pâle... - ---Ce n'est rien...» - -Et, tout aussitôt: - -«Voilà... je suis prête», dit-elle. - -Ils marchèrent, quelque temps encore, sous bois. La brise -chantait agréablement, les oiseaux se dépensaient beaucoup et les -grenouilles firent de leur mieux au passage de la belle amazone. - -Soudain, montrant du doigt un monceau de roches pourprées où -grimpaient du lierre et de la vigne: - -«Nous sommes arrivés! déclara le satyreau. - ---Ah! mon Dieu! dit la belle amazone... déjà!» - -Puis, retrouvant son calme: - -«Pensez-vous qu'il pourra me recevoir. - ---Je le pense», dit le satyreau. - -Et il courut en avant. - -Il ne tarda pas à revenir, conduisit la dame vers le monceau de -roches, et là, écartant le rideau du lierre, démasqua rentrée -d'une vaste grotte d'où fuyait un ruisselet. - -«Entrez, madame!» fit-il en saluant. - -Or, dans cette grotte, habitait un centaure, un beau centaure -chenu, blanc de neige par le poil et la chevelure. Il était occupé -à cueillir un bouquet de misérables fleurs et l'offrit à la dame. - -«Vous m'excuserez, madame, dit-il avec un bon sourire triste, de -vous présenter un si pauvre sélam, mais la flore des cavernes est, -comme vous le savez sans doute, à la fois malingre et tardive. De -grâce, prenez un siège». - -Elle s'assit, et il y eut un moment de silence. Le centaure ne -savait au juste que dire à sa visiteuse et la visiteuse ne savait -au juste comment s'adresser à un demi-dieu. - -«Votre aimable accueil, dit enfin l'amazone, me rend assez hardie -pour... - ---Certainement!... oh! certainement!...» interrompit le centaure... - -Et il y eut un second silence. - -«Faunillon! dit la dame, attendez-moi dehors, je vous prie. Je -dois avoir, avec monsieur le centaure, une conversation toute -personnelle. - ---Il peut même regagner ses pénates, dit le centaure. Je me ferai -un plaisir, madame, de vous reconduire jusqu'à la frontière des -temps modernes. - ---Vous êtes très aimable, monsieur le centaure», fit la dame en -rougissant quelque peu. - -Le faune sortit à regret, et comme le centaure ni la dame ne -disaient mot, il se lassa vite d'écouter au rideau de lierre et -s'en retourna chez lui. - -«Je crois que nous sommes seuls, dit enfin le centaure. Si vous -vous intéressez, madame, aux gravures en taille douce, j'ai, là, -dans mon arrière-grotte, quelques petits livres qui sauront, je -pense, vous divertir. - ---Je... je veux bien», dit la dame. - -Et ils disparurent tous deux. - - - - -38 - -L'INCONSTANT - - -Je demandais au rossignol de m'enseigner une chanson. - -Quand il me répondit, déjà, je parlais à la rose. - -Je demandais à la rose de me confier ses parfums du soir. - -Quand elle me répondit, déjà, je parlais au nuage. - -Je demandais au nuage de me présenter à une étoile. - -Quand il me répondit, déjà je vous parlais, mon amie... - -Mais vous m'avez répondu tout aussitôt, et vous m'avez tendu vos -lèvres, pour que je n'eusse pas le temps de parler au papillon. - - - - -39 - -LA TRAGÉDIENNE - - -Pierrot travaille dans sa mansarde. Il est seul. La lune même -s'est cachée derrière un toit. Je gage qu'elle se prostitue, -près d'une cheminée, à l'un des chats qui menait grand train de -miaulements, tout à l'heure. - -Colombine ne viendra pas, ce soir. Pierrot pense qu'elle est allée -joindre Arlequin, ce qui prête tout de suite à des suppositions -inconvenantes, et Pierrot, gêné par les images qui se déplacent -devant ses yeux et ne trouvant rien qui l'en éloigne, est plus -triste qu'un poète à qui échappe l'envoi de sa ballade. Il -mordille le bout de cette plume qu'il dit avoir enlevée, au -passage, à l'aile d'un cygne, mais qui, jadis, faisait partie -intégrante d'une oie de Toulouse. - -Soudain, la porte de la mansarde s'entr'ouvre et une femme entre, -admirablement belle et mieux parée qu'un soleil d'automne qui -se couche. Elle pose sa main, où il y a des tas de bagues, sur -l'épaule de Pierrot, et, d'une voix un peu théâtrale, mais qui -semble bien sincère, murmure: - -«Monsieur Pierrot, je vous aime de tout mon cœur.» - -Et Pierrot, se retournant, voit Lucrèce, la tragédienne, pour qui, -avant d'aimer Colombine, il brûla de si beaux feux. - -Il est ému, mais tâche de ne point le laisser paraître, et répond, -d'une voix posée: - -«Madame, vous êtes fort aimable. Viendriez-vous me consoler? -J'aime Colombine qui, à cette heure même, doit aimer Arlequin, -et je suis très malheureux. Je vous sais gré d'avoir pensé à -moi. Asseyez-vous sur mon lit de sangle, car il n'y a ici qu'une -chaise, et je l'occupe en ce moment.» - -Alors la tragédienne, qui était bonne fille, s'assit sur le lit de -sangle, et, jusqu'aux petites heures du matin, dit à Pierrot de -belles histoires enflammées. Elle allait en commencer une nouvelle -quand le docteur Bolonais, qui sortait du lit de sa maîtresse, -monta chez Pierrot, ayant vu de la lumière à sa lucarne, et, comme -Pierrot le priait de s'en aller, il s'en fut, mais emmena Lucrèce, -la tragédienne... - -Et je ne sais plus du tout ce qui advint ensuite. - - - - -40 - -UN PETIT MONDE - - -Il y avait là trois brins d'herbe, un champignon, une escouade -de fourmis, la trace d'une patte de gerboise, quelques graines -tombées, un narcisse neuf et bien verni. - -Alentour, un papillon vint faire des coquetteries japonaises, puis -de sa trompe, il toucha la fleur. - -Les fourmis se livrèrent un terrible combat. - -Une coccinelle, qui méditait depuis quelque temps sans bouger, -voulut atteindre les pétales du narcisse. Elle fit l'ascension de -la haute tige, dépassa le champignon, les trois brins d'herbe, et -se trouva dans le vent du matin.--Elle lui ouvrit ses ailes... - -Il chut une goutte de rosée, et, soudain, tout le grand ciel se -mit à sourire. - - Biskra. - - A PAUL FOUQUIAU - - - - -Livre Troisième - - Les cygnes et les poètes déçoivent de près. - - A. S - - - - -41 - -A UN BARRISTE - - -Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour de cette -barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable saut, vous -la retrouviez sans effort, de façon toujours aventureuse et -toujours imprévue. En vérité, vous vous jouiiez et les détentes -de vos muscles avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez -la sauterelle.--Bravo! mon ami! Soufflez un peu, reposez-vous en -ayant l'air d'essayer les fils de votre barre, mettez sur vos -mains un rien de colophane, et faites-moi rêver encore. - -De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille, ce sourire -supérieur, cette manière d'être que je ne saurais exactement -définir, mais qui nous laisse entendre que la voltige où vous -vous complaisez n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le -fin mot de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux -encore.--Voler autour d'une barre flexible et qui semble devoir -céder, mais ne cédera pas, culbuter périlleusement, les reins -cambrés, tomber dans le vide et se raccrocher à du vide pour se -trouver enfin debout devant la rampe et toujours souriant, ce -serait donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête homme?--Je -le veux bien, mais il faut que ce soit vous! - -Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre public qui vous -applaudit si fort et ne jouit pourtant pas, et n'a pas le temps de -jouir de ce festin de beaux gestes.--Excusez-le! ne le méprisez -pas avec trop d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue -hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a vu les -maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner en l'air quelques -arabesques, et un homme gras, trop musclé, trop bête et trop -blond, a soulevé devant lui des masses de fer d'un poids peut-être -prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre public, à la -fête où vous nous conviez?... - -Dix minutes,--dix minutes à peine! si vite passées! Hélas! c'est -déjà fini!--Vous venez de tourbillonner autour de votre barre, -follement, fantaisistement, en poète!... La musique s'était tue. -Le public se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et -enfumée, on n'entendait que le grincement mince de vos paumes -contre le bois de la barre... Puis il y eut une admirable culbute -finale, la signature, le paraphe, si j'ose dire, de votre -acrobatie... et le rideau se ferma.--Par son entre-bâillement, -vous êtes venu reconnaître notre enthousiasme. Ce fut -tout.--Bravo! mon ami! Vous êtes un parfait artiste!... - -Une critique, cependant, si vous le permettez,--une seule: vous -portez, sur votre maillot, des paillettes d'un trop vif éclat. - - Folies-Bergère. - - - - -42 - -NARCISSE DISSIMULÉ - - -Oui, je sais où tu l'as placé, le narcisse que je t'avais mis à -l'oreille, mais je ne le chercherai pas. - -J'ai vu, sur la route qui descend vers la mer, près de la villa -mi-construite où les maçons siciliens chantent ou content des -contes, une jeune femme de mon pays qui tenait un bouquet de roses. - -Mieux que l'odeur musquée de ta belle peau, mieux que ta senteur -de bête libre et mieux que l'encens lourd du narcisse, j'aime -l'encens de ces roses que serrait une pâle main. - -Et, que veux-tu! je songe au ciel natal, à ma petite fiancée qui -s'éprit d'un lieutenant de hussards, et je ne chercherai pas le -narcisse. - -Tu me fais signe?... Tu m'appelles? - -Roses d'Europe! seriez-vous donc fanées? ne respirerais-je en vous -qu'une agonie de roses? - -Viens t'étendre sur mon lit! Viens! Je veux perdre en ta chair mes -souvenirs de jouvenceau qu'un chaste amour fit pleurer sous la -lune et... et je trouverai le narcisse! - - Biskra. - - - - -43 - -UN ANCIEN REGARD - - -La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours. Il -tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et c'était un juste -accompagnement pour mon songe que, dans l'eau du fossé, le bruit -de cette incessante pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée -comme l'est notre si grand amour. - -Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu me regardas -fixement... La pendule tintait des heures improbables, en manière -de raillerie... Ton regard se posa au plus profond de moi et, -depuis, il n'est plus sorti. - -Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres yeux, sans -doute parce qu'on est de chair et qu'aussi bien il faut vivre, -mais ton regard demeure en moi, dans l'obscurité sourde qui est le -for de mon être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent de -hanter les caves où elles sont nées. - -Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient plus -beau, plus riche et plus enivrant, comme le vin de ma folie qui -se change peu à peu en vin de sagesse... sagesse un peu triste, à -coup sûr, oui, et moins colorée que les raisins du coteau, mais -douce et savoureuse, chaque jour davantage. - - - - -44 - -LETTRES D'AMOUR - - -Oh! comme on voudrait savoir que ce sont là des lettres d'amour! - -Je les ai trouvées dans une maison presque entièrement détruite. -Le feu et les obus avaient fait leur devoir. Elles étaient sous -une pierre, au milieu des décombres. En passant, je poussai la -pierre et les aperçus. Le papier était bien un peu roussi, un peu -sali, un peu taché, mais l'invention du plus lourd trésor m'eût -donné moins de joie. Des lettres! des lettres dans les ruines -d'une maison arabe! - -Je regardais ces signes bleus que je ne comprenais point, et -le cœur me battait avec violence. La belle écriture dessinée -faiblissait parfois au bas des pages, comme pour un aveu... et -j'imaginais tant de choses en m'aidant des _Mille et une Nuits_ -«Mille et une Nuits» et du souvenir des promenades imaginaires -que, si souvent, je fais sous les palmes. - -Des lettres d'amour! à coup sûr! des lettres d'amour écrites dans -le plus grand secret et transmises en fraude à l'amant; des -lettres où l'on parlerait de fleurs et d'oiseaux, où le personnage -d'Achmet répugnerait par sa fourberie, où Daïda se montrerait -délicieuse, El Hadj sévère et Bou Aziz séduisant, où les gennis du -mal occuperaient l'air noir de la nuit, où le voile de Doniazade -se lèverait furtivement, où les baisers auraient le goût du miel, -où des jasmins embaumeraient la brise! - -Et, depuis lors, je n'ose demander à un arabe de me traduire -ces lettres, par crainte de savoir que ce sont là des papiers -d'affaires. - - Casablanca. - - - - -45 - -LE NOM - - -J'ai demandé votre nom aux rayons de la lune, mais ils n'ont su -que frissonner. - -Je l'ai demandé aux fleurs d'un cerisier, mais il a secoué ses -branches. - -Je l'ai demandé au ruisseau qui passait, mais il n'a pas -interrompu sa chanson. - -Alors j'ai demandé votre nom à l'écho de la montagne et il me l'a -répété, car vous veniez de le lui dire. - - - - -46 - -LE SERPENT BLEU - - -Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et m'avait demandé -de lui conter un conte. - -Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin, quand elle -prit sa place habituelle et me serra la jambe de ses petites -cuisses, j'avais tout à fait oublié pourquoi la vieille femme -s'était métamorphosée en œuf, pourquoi l'œuf avait été couvé par -la cigogne querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la -digression du jeune homme blond qui perdait toujours son œil. - -Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser à une fiction -nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la main et se prit à écouter -mon histoire. - -Je contai: - -«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient pas encore, -un puits, profond comme le trou dans lequel, chaque soir, le -soleil s'enfonce, et, tout au fond du puits, vivait un serpent -bleu. - -«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu. C'était ainsi. - -«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes épineuses -et d'autres verdures piquantes, ce qui rendait toute approche -malaisée. La très haute margelle de marbre lisse et blanc -éblouissait un peu, car jamais on n'y avait frotté de cordes. - -«Or, il advint que des hommes voulurent considérer ce puits -et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des vieillards fort -respectables, et des femmes fort bien habillées, et des rois dont -la couronne était un plaisir pour les yeux, et des princes montés -sur des chevaux couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à la -margelle de marbre, ils eurent à se battre contre les ronces qui -les déchirèrent. Leurs vêtements de pourpre tombaient en loques, -les branches découronnaient leurs têtes et les beaux vieillards -laissaient leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec -l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les petits -jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes opulentes, -dont le prestige était bien établi, s'enfuyaient, montrant leurs -blessures et se plaignant d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa -chacun retourner en son pays, mais sans donner les marques du -respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes. Quand ils -furent tous rentrés chez eux, les pauvres gens s'étonnèrent que de -si grands seigneurs, de si belles princesses, des sages de si haut -renom se fussent ainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant -les veillées. - -«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils allèrent plus loin -que les autres, leurs robes de toile épaisse les garantissant -mieux. Quelques-uns parvinrent même jusqu'à la margelle, mais ils -ne purent voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je -l'ai dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent, pour -la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant même pas -les cris et les huées qui marquaient leur passage, mais il en fut -qui, près de la margelle, restèrent en songerie, et, bien qu'ils -n'eussent rien vu, ni rien appris de plus que les autres, ils -affirmèrent, à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi -que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent -sa forme et ses coutumes, tout en se traitant, l'un l'autre, -d'imposteur, de faux prophète, voire de charlatan. Le plus jeune -eut même l'âme assez impudente pour dire que le serpent bleu -n'était qu'un serpent rouge. - -«A cause de ces récits, certains furent mis sur un trône et tout -le peuple se rassembla pour assister à leur triomphe, d'autres -furent mis à la torture, et le peuple se rassembla pareillement, -mais cela ne différa guère au point de vue de la justice, puisque -l'on n'a point encore découvert de substance assez fine pour -distinguer les faux prophètes d'avec les vrais. - -«Depuis lors, personne ne s'est aperçu que le puits était si -profond, si profond, que, même en franchissant la margelle, on ne -saurait voir le serpent bleu, et que, d'ailleurs, le serpent bleu -ne sort sa merveilleuse tête qu'aux nuits sans lune, à l'instant -où nul homme ne serait assez fou pour tâcher de le découvrir.... -et si quelqu'un l'aperçoit jamais, ce sera, sans doute, une -fillette aveugle et sentimentale.» - -Mais ma petite amie, peu contente de mon histoire, avait sauté de -mes genoux et touchait et considérait longuement sa poitrine, où -naissait presque une espérance de seins. - - Biskra. - - - - -47 - -LA VALEUR DES MAXIMES - - -Ton livre de maximes et d'aphorismes moraux n'est, à tout prendre, -que ta louange posthume en son résumé. Tu crois songer au bien, à -la vérité, à l'avenir! Quelle erreur! Tu ne songes qu'à toi-même; -tu te dépeins tel que tu voudrais être, et chaque ligne de ce -petit ouvrage si bien écrit offre un conseil discret à ton -apologiste. Ainsi, tu prépares sa pensée, tu lui inspires un éloge -funèbre, tu règles tes funérailles. - -Enseigner l'humanité, prêcher le bien, indiquer une voie nouvelle -pour atteindre au bonheur, et cela en maximes strictes, profite -au seul moraliste. Un tribun pourra convaincre, un prédicateur -attirer les âmes, un poète enchanter... pour toi, tu ne fais que -dessiner une flatteuse image de toi-même, avec des contours cernés -et de riches couleurs. - -Les lettres d'une maxime sont des lettres mortes, or l'homme -n'écoute que les paroles vivantes. Un romancier de génie crée -de beaux êtres qui chanteront sa pensée par des trompettes -immortelles. Un moraliste passe sa vie à composer des épitaphes. -Si tu veux toucher après ta mort le cœur des hommes, fais sortir -de la terre d'autres hommes qui leur parleront toujours. Il vaut -mieux modeler une statue que de graver une inscription, fût-ce en -lettres d'or. - - - - -48 - -HYMNE - - -Je vais t'abattre d'une gifle si tu pointes ainsi tes ongles, si -tu montres ainsi tes dents. - -Chienne! Tu fus élevée dans une masure puante où des odeurs de -kief, de friture et de tabac se combattaient toute la nuit. -Je sais qu'un vieil Arabe te viola sur le sable, derrière ta -maison... et tu riais déjà! - -Depuis lors, tu t'es ouverte au passant comme un bouge; tu t'es -accouplée avec des matelots, des portefaix, des nègres, des -mendiants ivres, et les gens de ta tribu ne veulent plus de toi. - -Rien qu'à t'entendre, je connais ta naissance basse; rien qu'aux -éclats de ta voix, je comprends d'où tu es sortie. - -Tu n'as même pas attendu que ta mère ou quelque vieille te -prostituât, car, dès ta petite enfance, tu faisais signe à chacun, -et tu regardais, en égratignant tes cuisses maigres, les garçons -nus, durant la baignade. - -La nuit, tu courais comme une bête, dans le petit bois de -palmiers, en jappant ton amour, et l'arbre devenait ton amant, et -la plante, et la terre. - -Je te déteste, car ton âme est une ordure, ton corps est un fléau! - -Te souviens-tu de ce Kabyle qui se pendit devant ta fenêtre parce -qu'il t'aimait trop, et se balançait au matin, marchant sur l'air? - -Tu pleuras tout un jour; le remords ne te quittait plus! mais -comme tu sus bien le chasser, en attirant sur ton lit le fils de -cet homme, un bel enfant qui lui ressemblait! - -Et c'est pour toutes ces choses que je te jette hors de moi! que -je te crache! et que je cherche une fontaine assez fraîche pour me -laver de tes impuretés. - -Tu souris!... Oh! pardon! pardon!... Vois, je t'embrasse, je te -caresse... Déjà ton ventre s'émeut et, dans ta gorge, se gonfle un -soupir qui est aussi un roucoulement. - -Viens! viens! la lune est presque éteinte, je sais un bosquet -sombre, de moi seul connu, où je te pénétrerai. - - - - -49 - -DANS LA RIVIÈRE - - -Ma seule amie est la rivière. Je la chéris comme une personne. Je -me suis livré à elle, aujourd'hui. Elle m'entraînait ainsi qu'une -paille dans le vent, et je me sentais moi-même, je veux dire que -je sentais avec précision mes frontières individuelles, car elle -m'enveloppait et me caressait tout entier. - -Il y avait des branches penchées qui fuyaient au-dessus de mes -yeux, et de grandes libellules vertes me suivaient en faisant des -cercles, brisés soudain, à la façon, mais plus vive, de l'essor -des chauves-souris. Pour me servir d'escorte, il y avait aussi un -peuple de choses floconneuses, et chacune transportait un germe, -comme dans les poèmes philosophiques. - -Je me trouvais donc tout nu dans la rivière, dans la rivière -toute nue, elle aussi, et cela ressemblait un peu à l'amour, un -amour sans lutte et qui ne finissait point par un spasme, mais -permettait qu'on l'espérât toujours. - -Mon corps tiède se glaçait par un frôlement. J'avais, le long de -la moelle, un sillage de fraîcheur, et je regardais l'air avec -satisfaction. - -Alentour, la campagne était vide,--le ciel aussi. J'étais seul -avec la rivière qui m'entourait en riant, car elle riait de -toutes ses petites bouches fleuries en trois secondes. Des -bouches parfaites, c'est-à-dire créées uniquement pour le rire et -le baiser, puis closes... et pourtant, elles s'ouvraient aussi -(comme des bouches humaines) pour se nourrir... pour se nourrir de -papillons sur elle posés... engloutis bientôt. - -Hier, je trouvai la rivière calme et lasse. J'entrai en elle -sans l'émouvoir et, dans sa froide chair, je cachai ma figure. -Longtemps, nous fûmes indifférents l'un à l'autre, ainsi que deux -amants qui se connaissent trop. Tout à coup, un frisson me fit -souvenir de sa perfidie et j'allai rejoindre le soleil. Il me -frappa de ses rayons, et j'étais tout stupéfait de voir l'autre, -en qui j'avais eu confiance, paraître si mauvaise et de teint si -plombé. Je la touchai du pied pour briser son fard, mais, déjà, -elle m'avait mordu l'orteil et je dus le tendre à la lumière afin -qu'il fût guéri. - -L'onde est perfide comme une femme, pourtant, l'onde qui passe est -ma seule amie. - - Mussidan. - - - - -50 - -VOIX QUI MONTENT - - -«Et, maintenant, vous me parlerez des alouettes... Pourquoi -s'élèvent-elles si brusquement? Pourquoi vont-elles chanter si -haut? - ---Je vais vous le dire... Les alouettes ont de petites âmes vives -qui les quittent à tout instant. Elles prennent l'essor afin de -les rejoindre; elles les poursuivent dans l'air; elles chantent -pour les rappeler; elles montent, elles montent, elles montent -toujours plus haut; elles les atteignent enfin. Elles chantent -encore quelque temps pour témoigner de leur allégresse, puis elles -se jettent vers la terre... mais les petites âmes s'échappent de -nouveau, et voilà les alouettes reparties. - ---Elles sont donc très malheureuses? - ---Oh! non! point du tout! car les alouettes savent qu'un jour -leurs âmes monteront si haut que, pour les atteindre, il leur -faudra toucher ces lieux supérieurs où toutes les joies sont -rassemblées. Là, baignées par les ruisseaux des brises, elles -pourront lancer leur tirelis mélodieux et grisoller jusqu'à -l'heure où s'ouvrira la Grande Nuit. - ---Ah!...» - - - - -51 - -BOHÉMIENNE - - -Je m'en vais, clopin-clopant, le long de la route clopinant... Je -mange les baies des buissons, je bois l'air qui passe, et, quand -un couple d'amoureux se promène dans un pré, je lui dis: «Salut!» -car il faut être courtois. - -J'ai marché depuis si longtemps que je ne sais d'où je suis -partie, et voilà belle lurette que je ne sais plus où je vais; -mais les oiseaux me le diront! n'est-ce pas, bouvreuil?... et les -insectes aussi! n'est-ce pas, grillon? - -Je fais de grands festins, au bord des ruisseaux, sur un tapis de -mousse fraîche. Assise en face d'un plant de muguet, je goûte à -des friandises, et les poissons viennent me regarder d'un air un -peu bête, mais plein de bonne volonté. - -Je sais l'art de guérir les filles avec des herbes que l'on -cueille, la nuit, sous un chêne, quand la lune est ronde, et je -sais délivrer les garçons des liens si doux qui désespèrent leurs -parents. - -Pour trois sous, je donne le bonheur facile, pour quinze sous, -le bonheur durable, et, pour vingt-cinq sous... pour vingt-cinq -sous... écoutez bien! je rends l'espoir! - -Je m'en vais, clopin-clopant.... - - - - -52 - -LE PASSÉ - - -Grasse, pâteuse, déformée, elle entre en scène avec assurance et, -tout aussitôt, le bruit des cuivres annonciateurs est noyé dans le -plus grand fracas des mains qui battent. - -Elle est vêtue de soie rose; elle montre des bras excessifs, des -seins qui tremblent. On dirait la caissière d'un café de province, -en robe de bal. - -Jamais elle n'a su chanter, jamais un geste spirituel n'excusa les -défaillances de sa voix. Elle chante sottement, sans grâce, sans -vigueur. Elle chante ainsi depuis vingt-cinq ans. - -A la fin de chaque couplet, elle sourit avec une bouche détruite -et le public applaudit toujours. Il ne se lasse pas de l'entendre, -de la voir. Il ne veut pas qu'elle s'en aille. - -Elle vient saluer, une dernière fois, et, des fauteuils aux -galeries, chacun l'acclame d'assourdissante façon. - -Pourquoi ce délire?--Pourquoi? - -Elle a été belle! - - Eden-Concert. - - - - -53 - -LES GRANDS SERMENTS - - -Les nègres musulmans ont fini de marmotter leurs prières. Après -un crépuscule bref, l'ombre est venue. Au centre de la place, le -hangar où, ce matin, pendaient les quartiers de viande pourpre, -a l'air désolé d'une halle. Dans un coin, le gardien dort, -roulé dans de la toile bleue. Chacun est rentré chez soi. A -l'activité, au bruit, au va-et-vient, aux disputes, succèdent les -rumeurs paisibles de la nuit, et l'on n'entendrait bientôt plus -que le susurrement de la brise concertant avec la mer au doux -murmure, n'était que, soudain, des cris affreux déchirent l'air, -l'occupent, s'y entrecroisent et semblent se le disputer, tandis -que s'affirment au ciel de nouveaux feux d'étoiles. - -C'est l'heure du phonographe.--De toutes les fenêtres, des cornets -vociférants déversent un flot de musique, et l'on dirait que -ces voix dures, agressives et cependant mal assurées, sortent -de gosiers trop étroits. Ce sont des clameurs étriquées, des -beuglements que l'on étrangle.--C'est, vous dis-je, l'heure du -phonographe. - -Et l'on se jure d'effarantes choses! L'amour et la haine sont à -leur paroxysme. Chacun se dévoue à son rêve, à la France, à la -bien-aimée. On parle de répandre son sang, de s'immoler, d'immoler -autrui. On se déclare prêt à subir mille tourments. On appelle la -main du bourreau. Samson se plaint de Dalila; Faust évoque les -divinités infernales; la passion de Fernand pour Léonore «brave -l'Univers et Dieu»; Carmen affirme que «l'amour est enfant de -Bohème» et don José, à vingt mètres de là, lui dit qu'«il en est -temps encore»; Marguerite rit «de se voir si belle»; des Grieux -demande à Manon si ce n'est plus sa main qu'il presse, et Lucie -de Lamermoor devient folle à grands cris.--L'histoire sainte et -l'histoire profane, la légende, la fantaisie expriment ce qu'elles -ont de plus vif à dire. C'est Babel, une Babel mécanique, peuplée -de héros.... - -Et les quelques noirs qui se promènent dans l'ombre, en égrenant -leurs chapelets, attendent, avec une indifférence profonde, que -les blancs aient fini de faire les enfants. - - Dakar. - - - - -54 - -CONSEIL - - -Ma chère amie, je vous en conjure, ne dites plus d'obscénités! -Vous ne savez pas! - -Vous êtes charmante, vous me plaisez, vous avez un sourire rêveur -qui séduit par sa mélancolie de fin d'automne, mais vous ne savez -pas être obscène! Vous ne savez pas! - -Vos amies peuvent évoquer les images les plus singulières sans -me choquer le moins du monde; elles ont la tradition, elles -sourient au bon moment, quand il faut et tout juste ce qu'il faut; -leurs gestes rapides décrivent d'autres gestes et sous-entendent -d'autres gestes encore, au lieu que vous, mon amie, vous vous -attardez ou bien vous coupez court, imprudemment. - -Dites tristement des choses tristes, puisque c'est là votre -rôle, parlez de la mélancolie, ressentez-la, communiquez-la, -perpétuez-la. Décrivez-nous, avec des larmes dans la voix, de -tristes choses, mais ne vous prostituez plus en paroles, si -tristement! - -Vous savez pleurer, vous savez rire, parfois, vous savez aimer, -vous saurez mourir, je pense, mais être obscène n'est pas de votre -fait,--non, ma chère amie, pas du tout. - - - - -55 - -FEHL YASMÎN - - -Pétale du soleil! âme des palmes! grain d'ombre musquée! délice -de mon œil! pourquoi tordre tes bras et pourquoi verser tant de -pleurs? - -Oui, je te quitte, mais puis-je croire que tes regrets dureront -plus d'un jour? Demain matin, je gage que tu te réveilleras en -riant! - -N'imite pas les dames françaises qui font des manières pour -célébrer un amour qui naît, qui meurt ou qui s'interrompt! -«Baise m'encor, rebaise-moi et baise», comme disait Louize Labé, -lionnoise... (ne te soucie pas d'elle: je ne l'ai point connue)... -et, maintenant, quittons-nous! - -Tout là-bas, je sais une autre face dont la pâleur m'inquiète. -Pour elle, je renonce à voir les fêtes du soleil, et le mouvement -des palmes, et tes danses, ma brune amie! La rose amoureuse, -lointaine et délaissée, dont je chéris le doux éclat, risquerait -de mourir, au lieu qu'un jasmin refleurit toujours. - -Ne sois point jalouse, maîtresse des siestes chaudes et des trop -courtes nuits!... auprès de celle que j'invoque et vais rejoindre, -tu paraîtrais, petite, un peu noiraude! - -«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!» - -Un marchand de jasmins passe près de nous. - -«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!» - -Voici le dernier jasmin que je te donnerai... Adieu!... La nef -du jour a chaviré sur l'horizon et toutes ses fleurs se sont -répandues... Adieu! Il faut partir... mais... mais, crois-moi, -chère, je t'ai beaucoup aimée! - - Biskra. - - - - -56 - -VIEILLE HISTOIRE - - -C'était un soir de jadis où la nature conspirait. Les bouleaux, -qui sont fils de la lune, et les saules, qui sont des coffrets -d'ombre, et les pierres, dont j'entends bien les murmures, -tramaient de secrètes choses. - -Leurs petites paroles couraient avec le ruisseau, volaient sur la -brise, sautaient de ci, de là, suivant les sauts d'un feu follet, -tandis que certaines passaient dans l'herbe, en tapinois. - -Bientôt, tout fut conclu: l'herbe forma des lacs d'amour, le -feu follet brûla comme le cœur d'un amant, la brise se chargea -de parfums si subtils qu'on se pâmait à les prendre en soi, et -le ruisseau polit ses ondes pour être le miroir d'une flamme -couronnée. - -Les bouleaux, qui sont fils de la lune, secouèrent leurs feuilles, -et l'on eût dit qu'ils offraient des richesses; les saules, en -leurs coffrets, gardaient des joyaux sans prix, et les pierres se -couvrirent de leurs manteaux de mousse pour ne risquer plus qu'un -œil pâle, un œil pâle et doux. - -C'est alors que la princesse de Golconde sortit de son palais et -congédia ses suivantes, car elle voulait se promener seule, ce -soir-là, dans le parc où descendait une pénombre poétique. - -Elle rêvait aux choses dont parlent les ballades, aux chevaliers -beaux comme le jour et que des cygnes traînent, aux aventures -en pays lointain, aux caresses enfin, longtemps attendues, aux -caresses surtout. - -Le prince de Bagdad se tenait non loin de là, sous la protection -d'un orme, opulent par sa frondaison et vénérable par le nombre -de ses années. Le prince était un jeune homme de haut parage, de -vertu souveraine et d'une éducation tout à fait bien comprise. - -Il s'en fallut de peu que son cœur se rompît lorsque, dans la -lumière du soir, la princesse apparut. Le prince de Bagdad -souffrait en effet d'une blessure d'amour sanglante et profonde, -mais, comme il avait résolu de gagner la princesse par son seul -mérite, il portait un costume qui, tout précieux qu'il fût, n'en -imitait pas moins les oripeaux, guenilles et pauvres hardes d'un -mendiant espagnol. - -Affublé de cette défroque étrange, il se présenta. - -La princesse de Golconde abaissa son regard et, au même instant, -les pierres, l'herbe, les saules, les bouleaux, la brise et le -feu follet tâchèrent de faire comprendre à la jeune fille la -qualité singulière de ce jeune homme survenu; mais elle ne devina -point la vertu sous son vêtement d'emprunt, ni l'amour sous le -masque.--Elle passa, et, bien que le bouleau lui tendît une de ses -feuilles, qui semblait une pièce d'argent, elle ne fit même point -l'aumône à ce pauvre qui la suppliait. - -Le prince mourut de désespoir, et la princesse, quand le vrai -personnage du mendiant lui fut révélé, creva de dépit; ce qui -prouve qu'un amant doit toujours paraître en son plus bel appareil -aux yeux de celle qu'il prétend séduire, et qu'une jeune fille -doit toujours agréer un hommage, quel qu'il soit, voire y répondre -discrètement, de peur d'en repousser un, par aventure, inestimable. - -C'était un soir de jadis. - - - - -57 - -CLÉONICE - - -Cléonice n'a ni intelligence, ni cœur, ni esprit, ni bonté. Elle -n'a pu être épouse, maîtresse ni mère, bien qu'elle ait fait -tous les gestes de ces rôles, car elle a un mari, un amant et -un fils.--Elle n'existe que devant trois ou quatre personnes. -Laissée seule, elle devient une ombre, moins que cela: une valeur -négative. On dirait que ses spectateurs lui insufflent de la vie. -Quand ils la quittent, elle crève, comme une bulle.--Elle ne -sait pas aimer; à peine sait-elle haïr: d'ailleurs, sa haine a -pauvre figure et semble mal venue. Cléonice médit, mais n'accuse -pas; accuser serait affirmer son personnage, or elle n'est pas -un personnage, elle en joue le rôle.--Belle, un peu fardée, -souriante, merveilleusement vêtue, Cléonice n'a pourtant rien -d'une femme; elle n'est pas une femme... - -Cléonice est une «femme du monde». - - - - -58 - -UNE AGONIE - - -Elle n'en finit pas de mourir. - -Voilà trois heures qu'elle agonise. - -La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier -le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait -part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange, -aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le -rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la -fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des -cheminées.--Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la -soie de son ventre, comme si de rien n'était. - -Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on -ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours -pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au -bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour -un moment émue redevient silencieuse. - -Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire avec -difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et -le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en -avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des -apôtres dans les toiles de Rembrandt. - -Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route, -des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux -tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la -rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des -flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit -pas de mourir. - -C'est alors que la Mort apparaît. - -On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route -fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné -le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle -a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le -chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de -mal aux souris, aujourd'hui. - -Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise à califourchon -sur un cheval noir. Un grand manteau de cérémonie la couvre tout -entière, hormis le nez camard. Trois plumes d'autruches blanches -sont piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle tousse -d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte de la grange -grince et la chaîne du puits gémit. - -Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs, montés sur -trois ânes. - -Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille, est le -médecin; il tient à la main une girouette et des cymbales. - -Le second, assis sur un âne à qui manque une patte, est le -philosophe; il tient à la main une démonstration longue comme un -carême et qui se tortille derrière lui. - -Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le bouffon; il -tient à la main une plaisanterie toujours tintante par ses grelots -et qui fait pleurer chacun. - -Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent pied à terre, en -même temps que leur maîtresse, et sans plus qu'elle dire un mot. - -La Mort pousse la porte. - -Elle entre. - -Elle ressort. - -Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses dans la maison. -Contre les draps blancs, la petite Lucie est toute blanche. La -mère s'est relevée de son fauteuil et pleure en secouant ses -seins, et le père, qui fait toujours la lippe, se frotte le front -avec l'index et dit: - -«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.» - - - - -59 - -SUR UNE PLAGE - - -La libellule, la guêpe et le fourmi-lion vinrent te surveiller, -durant que je te faisais ma cour et te chantais des vers écrits à -ta louange. - -La libellule tourbillonna sur ta chevelure lustrée, la guêpe -bourdonna près de ta petite oreille, et le fourmi-lion se contenta -de te regarder d'un œil sévère. - -J'avais à peine fini ma chanson d'amour que tu te levas, -légère comme une feuille emportée et plus rapide que l'eau des -torrents.--L'ombre de ton sourcil froncé prévenait d'un orage... - -Et d'abord tu me dis que tu ne m'aimais plus, que tu t'envolerais -ailleurs,--puis, tu bourdonnas mille reproches d'un air turbulent -que je ne te connaissais pas,--enfin, tu t'enfuis, mais ton -dernier regard était si cruel que j'en garde encore la blessure. - - - - -60 - -MONOLOGUE DRAMATIQUE - - -Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le ferai plus! je -vous le jure par Dieu qui vit seul dans le ciel! je vous le jure -sur les petites têtes de mes sœurs dont la cadette sort à peine du -berceau. - -Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous! on est jeune! -on ne sait pas!... et, quand je vous ai vu passer sur la route, -vêtu de votre bel habit dont les morceaux semblent découpés dans -des robes de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus -fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je fermais -les yeux, puis je vous regardais encore, et, à chaque regard, vous -paraissiez plus joli! - -Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau monsieur! Le -chapeau à deux cornes, et sa plume que vous avez dû arracher à -l'oiseau qui ouvre, au coucher du soleil, ses grandes ailes. - -Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!... il ressemble à -une chauve-souris déployée, à une chauve-souris douce et qui ne -ferait point de mal aux gens! - -Et l'œillet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous cueilli? - -Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous l'a donnée? -oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait tout en haut d'une -tour et que vous avez réveillée par un baiser?... L'heureuse femme! - -Et l'anneau que vous portez à votre main gauche! Laissez-moi le -regarder! Non! non! je ne le prendrai pas! Oh! mon Dieu! il est -brisé! le saviez-vous? - -Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent même à -travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui, laissez! je les -essuie avec mes cheveux! Le valet de l'herboriste dit que mes -cheveux sont beaux. Voilà! vos souliers brillent, maintenant! ils -brillent comme deux carpes au soleil! - -Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur votre batte, -votre batte en bois précieux! Quels curieux dessins!... un cœur -percé d'une flèche... une étoile... et ceci? des lettres?... Je -ne sais pas lire! Le maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à -garder les vaches!... - -Ohé! Brunette! ne t'en va pas! - -Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais! je serais -fessée! oui, monsieur!... - -Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils doivent -vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Ça ressemble à des -lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un matelot qui a passé par -ici, il y a deux ans. Il rentrait dans son pays... Elles étaient -écrites en bleu sur la cuisse gauche... Il me les a montrées, et, -pour le remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un coin -de la grange... - -Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous qui êtes joli! -Vous avez l'air d'être toujours couvert de fleurs, et, quand vous -marchez, on dirait que des clochettes tintent dans le ciel! - -Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti que jamais, -jamais je ne vous embrasserais! que vous alliez passer! que -c'était fini!... et, furieuse, (vous l'avez vu!) j'ai pris cette -poignée de mûres... (on fait des choses méchantes, Monsieur, sans -y penser!) et j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très -abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur, pour me punir, si -vous voulez me fesser, je suis prête! - -Venez de ce côté-ci de la haie! - -Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas! je -chanterai! - -Venez! fessez-moi, Monsieur! - -Attendez! je vais attacher Brunette! - -Ne bouge pas, ma fille! - -Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez! l'herbe est -chaude! - - A EDMOND JALOUX - - - - -Livre Quatrième - - Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur - lesquels elle trouvera des airs. - - H. T. - - - - -61 - -LE PRIX DE LA JEUNESSE - - -La grande précaution est de ne jamais renoncer au rêve que l'on -fit à vingt ans. - -Si le roi de Chine t'offre ses plus beaux trésors, donne en -échange ton sang, mais ne lui donne pas ce rêve-là. - -Si la reine de Saba t'offre son baiser, donne en échange ta -raison, mais ne lui donne pas ce rêve-là. - -Malgré les orages et la boue qui les suivit, malgré nos frères les -hommes, malgré l'horreur des cauchemars et l'ennui des veilles, -il faut garder toujours vivant cet ancien rêve, le visiter chaque -matin, le réconforter, lui parler avec douceur, lui parler encore -avant de s'endormir et, quelquefois, s'interrompre de vivre pour -le surprendre à l'improviste. - -La jeunesse qui nous fait mourir, un sourire sur les lèvres, un -immortel espoir au fond des yeux, la jeunesse que ne sauraient -toucher les heures ni les larmes, la vraie jeunesse est à ce prix. - -Les dieux eux-mêmes ne meurent que d'avoir renoncé à leur premier -rêve. - - - - -62 - -APAISEMENT - - -Une brise parle tout bas à mon oreille. Dans l'ombre, quelques -points de feu s'allument, s'éteignent, se rallument, comme des -regards. - -Une grande phalène veloutée tourne autour de ma tête. Le pas nu -des nègres ne fait qu'un bruit mat. Cette lente respiration, -là-bas, c'est la mer. - -Dans ce pays, je suis tranquille. Je me sens loin des disputes de -la rue, des criailleries. On ne récrimine pas. On dort. - -Une voix d'homme, un chant de flûte s'enlacent, faiblissent, -tremblent en se dénouant... puis je sens à mes lèvres la saveur du -silence. Je songe. - -Ecoutez! un chien hurle. L'âme d'un mort a dû passer. - - Cotonou. - - - - -63 - -L'ABSENTE - - -La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches -mènent au seuil. - -Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien -sagement épanouies et très droites. - -Le ruisseau roule des morceaux d'orange. - -Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil. - -C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi -bleue que dans les tableaux. - -Le vent qui passe sent la saumure. - -Il est six heures du soir. - -A l'intérieur, une salle pleine. - -Des tables, des verres, du vin. - -Un rire, puis un cri, puis un juron.--Beaucoup de gestes, point de -discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire -des constructions malaisées.--Syntaxe simple d'une simple joie! -vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre! - -Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.--On -fraternise.--C'est le premier jour de franche bordée après la -campagne. - -«Lina est morte. - ---Et Jeanne? - ---Elle a quitté la maison, mais voici Carmen. - ---Elle a forci!» - -On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité. - -«Qui est celle-là? - ---Charlotte, une nouvelle.» - -Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean -l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait. -La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier -tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît. - -C'est l'amour. - -Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie. -Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de -Mireille, vraiment prodigieux. - -Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune, -elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est -tordue. Elle boite. - -«Enlève ta robe! - ---Montre-toi!» - -Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte, -mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise. - -Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras un superbe -tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq -chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un -poignard, une ancre, et divers autres attributs. - -Il regarde Fathma. - -«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!» - -Fathma ne souffle mot. - -Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses! -valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!... - -La fête est complète. - -On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie. - -Le vin coule. - -Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance, -s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.--Yves le remplacera, dans un -instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche, -elle se voue, tout entière. - -Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et -de l'homme. - -... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est -tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le -dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages -de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regarde _plus loin_, -absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très -triste, tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit -se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts -distraits, Fathma tourne une fleur rouge. - - Toulon. - - - - -64 - -ÉDITION EXPURGÉE - - -Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre le mur jaune, -chargé de soleil. Le soleil s'accroche à toutes les crevasses, -coule contre les parois lisses, se blottit dans les trous. - -Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte des prières. Ce -vieillard a une tête superbe. Vraiment, il paraît, pour l'instant, -occupé par sa seule oraison, et les ânes ne bougent pas plus que -s'ils étaient empaillés. - -Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de ces brusques -souvenirs qui jaillissent hors du passé, ridicules et bouffons: -je me souviens de la manière dont fut corrigée, récemment, la -grammaire Noël et Chapsal. - -Les anciennes éditions portaient, comme exemple du verbe _être_: - -«Dieu _est_ grand.--L'âme _est_ immortelle.» - -Maintenant on lit: - -«Paris _est_ grand.--L'âne _est_ patient.» - -Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène le long du -quai. Sans doute a-t-il voulu contempler la mer et les bateaux... -Et le Marocain pieux, interrompant son oraison, court aussitôt -après la bête, en vociférant. - - Casablanca. - - - - -65 - -SPLEEN AU CAFÉ - - -Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer. - -J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant les murs -de ma chambre se refermer sur moi, j'ai gagné la rue. - -Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire. Moi-même, en -ce lieu qui est presque un mauvais lieu, j'ai parfois trouvé de -l'agrément. - -Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées comme, sur une -litière de paille, des nèfles véreuses. Elles achèvent de pourrir -afin d'être tout à fait comestibles. - -Des jeunes gens les regardent et pensent à autre chose.--Ils -sont glabres et rubiconds, ou bien pâles, avec une moustache -malheureuse, mais tous portent, en place de tunique bien drapée, -un vêtement strict, frotté de suie et dont le plastron, les -manchettes et le col sont crayeux.--Ils ne s'amusent pas plus -que moi, je pense.--En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient -honteusement et cachent cette honte dans de grands verres où leur -nez s'abîme.--Une odeur fade s'exhale des tables servies; poudre -de riz, sauces, vieilles dentelles.--C'est l'encens de cette -pauvre idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir. - -Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur coutume, les -objets qui les confrontent.--Cela est cruel, car je ne puis -m'échapper de ce spectacle, et, partout, partout, je vois, -accoudés sur les nappes, ces pierrots blancs et noirs, en -compagnie de ces femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent -avec des fourchettes leur pâtée de la nuit. - -Si cela continue, je vais m'enivrer. - -Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie la déchéance de -leur race, par des airs lugubres où le violon piaille, le cymbalum -résonne, puis ils saluent, d'un air domestique et bas, afin de -recueillir un encouragement, un encouragement monnayé, puis ils -recommencent. - -... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je murmure, caché -derrière une bouteille de champagne, ces vers de Heine où un sapin -des forêts du Hartz songe à une palme d'Orient. - - Maxim. - - - - -66 - -INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN CHÊNE - - -Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le ciel est d'un -bleu trop pur. - -Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet iris a de trop -fines senteurs. - -Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les feux des étoiles -brûlent trop clair... - -Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine, et, dans le -grand silence, vous serez émue par ses battements. - - - - -67 - -A PROPOS DE PIERROT - - -Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour y faire -des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire de son -jeu.--Parfois, il suivait, du coin de l'œil, un vol de ramiers, -mais, vite, il ramenait son regard à la contemplation des eaux -dormantes qu'il éveillait en y créant des cercles éphémères. - -Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près du palais de -Climène; le Nécromant arabe loge non loin de là; tout contre, il -y a le champ de l'Herboriste, et, sur le bord même, la grotte -d'Ariane, princesse très répandue. - -Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres méprisent: -les insectes en équilibre sur les brins d'herbe, les plantes -médicinales, la poudre de riz des papillons et, surtout, d'un -ardent amour, les lunules qu'un rais de lumière, filtré par le -feuillage, pose sur les gazons. - -Cependant, il revenait toujours à cette mare, témoin de ses -premiers jeux. Du fond verdâtre de l'eau, montait parfois une -bulle qui crevait à la surface... et Pierrot retenait son souffle, -car il lui semblait toujours que la mare allait parler. - -Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir se mêler à leurs -entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait par son nom, il -répondait d'une voix triste, pour expliquer sa présence sur terre: - -«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être enchaîné -ici-bas! mais, un jour, mes manches trop larges s'élargiront -encore jusqu'à former de grandes ailes, et, comme un cygne, vers -vous je m'envolerai!» - -La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent: il y eut -Suzanne et Clorinde et Fanchon, dont le rire avait un son de -clochette, et Lucrèce, la tragédienne, et Clélie et l'admirable -Eléonore, mais, durant qu'elles l'aimaient, il songeait à -Colombine. - -Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père, de blanc -pur! et, si son cœur saignait, c'était spirituellement, sans -jamais tacher la belle toile, de sorte qu'à toute heure, il -semblait endimanché. - -Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea dans un cirque -forain qui visitait les cours d'Europe. Toujours de blanc vêtu, -toujours de blanc poudré, toujours d'âme aussi blanche, il savait -balancer sur sa tête une plume flexible, jongler avec divers -objets: une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler -enfin, mieux que personne, des bulles de savon. - -Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il traversait les -cercles de papier, mourut d'avoir trouvé, derrière ce mur fragile -et rose, un monde qu'il connaissait déjà. - -Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de créer des ondes -concentriques dans les mares dormantes. - -Tout le monde sait qu'il aima Colombine. - -C'était Pierrot. - - - - -68 - -EN ATTENDANT L'AMOUR - - -Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous l'accueillerions -avec de bonnes paroles, pour le persuader de rester entre nous! - -La place est libre. Viendra-t-il? - -Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si longtemps tu -restes assise sur ta chaise, les mains sagement occupées par un -travail de tapisserie! Parfois, tu me regardes avec affection. De -ce regard, je te remercie par un battement des paupières. Alors, -tranquilles et presque heureux, nous soupirons, l'un et l'autre, -en attendant l'amour. - -Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais mon gros -livre. Je m'interrompais, au milieu d'un paragraphe, pour te -contempler, avec cette expression quémandeuse que l'on trouve sur -la face des chiens battus et de certains pauvres qui ont vraiment -très faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par un baiser, -et c'est ainsi que nous avons traversé une partie de notre vie, en -attendant l'amour. - -Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il y a la neige -tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune ronde. Sans le dire, -nous envierons les amants qui regardent cet astre pâle avec une -exaltation qui les secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un -peu. Nous nous témoignerons une amicale tendresse en nous serrant -les mains. - -Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive, nous nous -lèverons et nous échangerons un baiser avant d'aller dormir. - -Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier, comme depuis le -jour déjà lointain où nous avons commencé d'attendre l'amour. - -Et, demain, ce sera de même, et... - -Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons personne!... - -Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!... - -C'est Lui! - - - - -69 - -BAIGNEUSE - - -Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues -doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque, -une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et -va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un -frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te -plaît. - -Que les palmes soupirent sous une brise, que de longues -sauterelles se détendent près de toi, qu'un parfum de narcisses -foulées monte de l'herbe, peu t'importe. Phébé (dont tu m'as dit -le nom arabe) se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans -t'émouvoir davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon. - -Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui, du tréfond de -mon être, consacre à ta beauté un hymne extraordinaire. Sans te -soucier de mon amour, tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de -me faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque pas le -moins du monde. - -Je voudrais t'emmener captive dans un pays du nord et que, -saisie par le froid, tu te suspendisses passionnément à mon cou; -je voudrais, femme brûlée, t'aiguiser au fil cruel d'une bise, -inspirer de la fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton cœur -un glaçon, pour que tressaille enfin ce cœur indifférent. - -Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi! regarde!... -Le fleuve onctueux se gonfle sous les ponts et des arbres agitent -quelques feuilles de bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois -nuages, où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet, le -si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux. - -Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit entrebâille sa -porte noire. De cet abri, où je vais te conduire, nous pourrons -contempler, durant que la pluie hache obliquement le paysage, la -file des passants pressés qui semblent, avec leurs parapluies et -leur démarche peureuse, traverser un conte fantastique. - -Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu n'as de bijoux -sur ta chair, et, près des fortifications disposées en une -architecture de stratégie, un vire-vire, posé sur l'herbe luisante -comme une émeraude inondée, te présentera son cercle de chevaux de -bois qui se désolent, fatidiques et hargneux. - -Il y aura aussi des cheminées sans panache et des chalands, qui, -poussant l'eau de leur robuste poitrine, paraîtront toujours -suivre la même vague... et peut-être plaira-t-il à une promeneuse -rêvant d'amour, malgré l'averse, de tenter une vocalise qui -frissonnera dans l'air mouillé, délicieusement. - -La chanson déploie sa dentelle, la chanson rit, et, parce que les -heures joyeuses ont leurs mauvaises minutes, nous nous sentirons, -à travers la pluie, flattés soudain par un souffle étrange, par un -souffle épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un jour, -jusqu'à t'incliner vers une tombe. - -Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on pourrait, -avec un peu de patience, habiller de belles phrases.--Toi, tu ne -t'imagineras rien du tout, tu ouvriras tes grands yeux, et je me -demanderai si, vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce -corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir. - -Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu viens de me -toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta flamme? Non: tu crois avoir -un caprice. Tu veux rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au -seuil de ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la nuit de -l'eau, dans l'ombre aquatique et froide. - - - - -70 - -LE SOMBRE VISAGE - - -Pour mieux se plaire à vivre, pour vivre plus vite, les hommes -se réunissent, un temps. Ils se réunissent quelques heures pour -danser au soleil, pour changer de monarque, pour écouter une voix -de femme, puis, ils rentrent chez eux. Mais, s'ils restent réunis, -s'ils ne se quittent plus, si le même toit les abrite, c'est pour -considérer le visage de la mort. - -Au collège, ils se défendent contre la mort en essayant une -cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage de mourir, devant -une épée; désarmés, à l'hôpital, ils attendent de mourir, et, dans -un monastère, ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés -sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière fois, -pour attendre le dernier réveil. - - - - -71 - -LICASTE - - -Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la main tendue -et vais murmurer les banalités nécessaires, quand Licaste me -rappelle, de l'air humble de celui qui a beaucoup à se faire -pardonner, s'être déjà fort souvent rencontré avec moi. - -Il ne se trompe point. - -Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni même -étourderie.--Il ne m'en tiendra pas rigueur: pareille aventure lui -est trop habituelle. Il rappelle tout le monde et ne ressemble à -personne. Voulant citer un homme qui n'a point de singularité, -qui ne se distingue de son voisin que par un trait en moins, je -songerais à Licaste. - -Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu réel, qui -existe comme vous et moi, qui respire, qui mange, qui dort, -mais qui, néanmoins, ne cesse jamais d'être n'importe qui.--Ses -premières années furent, je pense, celles de beaucoup d'enfants: -ni prodigieuses, ni diaboliques, simplement celles d'un petit -garçon dont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands -éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela parût -naturel, et qui passait inaperçu. - -Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis lors.--Il a de -l'amabilité dans la voix et le geste, un certain goût et quelque -bon sens. Il donne rarement son avis, car on l'écoute peu. Il -s'habille sans recherche et sans incurie. Il est blond, de ce -blond faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son excuse, -bien plutôt. Il ne fait point tache dans un salon. Il n'y brille -pas. Il augmente, d'une unité, le groupe d'invités qui s'y trouve. - -On m'assure que sa mère le nommait toujours en fin de liste, quand -on lui parlait de ses enfants. Cela devenait presque un oubli. - -Et je me demande si Licaste a jamais souffert de l'état moyen, -essentiellement moyen, où il se trouve. A-t-il souffert d'être -le passant, l'oublié, le négligé, l'inutile, la doublure, le -treizième de la douzaine?... - -Mais... au fait... cet homme qui n'a jamais su se distinguer, -sait-il souffrir? - - - - -72 - -LA MORT DU MAGICIEN - - -Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment très vieux. - -Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté le ventre -et la poitrine pour ramener un peu de sang sous cette peau -parcheminée, mais rien n'y fait. Le magicien se refroidit peu à -peu. - -Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il tient d'un -nécromant de ses amis, mais l'éternité que procurait la précieuse -liqueur ne durait, hélas! qu'un temps.--Les qualités se modèlent -sur la personne qui les possède et l'immortalité que l'on saurait -avoir reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les dieux -seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre et, même dans leur -cas, la série arrive souvent à son dernier chiffre. - -Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques herbes -d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par deux vierges, sous -une éclipse. C'est là un remède approuvé pour les vieux sages, -mais qui ne parvient pas à le réchauffer. Il ne sent plus le -feu de ses lentilles, ni celui de la grande flamme qui brûle -dans l'âtre, et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne -sentira même pas les feux de l'enfer et continuera à se refroidir, -jusqu'au jugement. - -Avec lui, tout semble s'éteindre. - -Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation a vomi sa -nourriture et ses côtes percent son pelage; Anaximène, l'un des -trois hiboux, vient de tomber du perchoir; le second, Anaxagore, -est devenu aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes -droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de mauvais -augure. - -Chacun des animaux familiers se porte mal. - -Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse, a craché sa -dernière dent; le griffon tremble de froid, et la chauve-souris, -prise de nostalgie, a fui. Même les petites poupées de cire brune, -qui envoûtent si bien leur correspondant et fondent au soleil avec -tant d'aise, craquent comme du bois gelé. - -Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant pleurer, -car il n'a depuis longtemps plus de larmes, sanglote à la façon -des arbres sous la bise. Sa main est si tremblante qu'il ne -peut dessiner correctement le carré magique, ni feuilleter _la -Clavicule de Salomon_; sa voix ne forme qu'avec peine les noms de -Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles à prononcer en -cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge d'Aaron, autant dire son -bâton de vieillesse. - -Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et se prend à -attendre la mort, misérablement, comme font les galefretiers, -claquedents, gredins, coquefredouilles et autres frères de -pouillerie dont la condition est calamiteuse et qui trépassent, la -faim au ventre, dans l'étroite couche du fossé.--Pourtant, il a -encore un moment d'espoir. - -Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an 638, sur une -des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas, en reconnaissance de -quelque petit service rendu sur le plan astral, une pierre pleine -de vertu? Jamais il n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le -moment est venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la -découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire du _Parfait -Thaumaturge_, sous un tas de cornues brisées.--C'est un cristal -cubique, sans inscription ni ornements d'aucune sorte. - -Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent araignées y ont, -depuis un siècle, tissées, après avoir purgé un rayon de soleil -de toute poussière, en le réfléchissant sur un miroir spécial, le -magicien pose le talisman dans la lumière et prononce, le plus -distinctement qu'il peut, sans manger aucune syllabe, certaine -phrase de très vive incantation qui commence par: «Non videbis -annos Petri...» et se termine en hébreu. - -Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal, pareil à ceux -qui se lèvent sur les prairies, vers la première visite du jour. -Peu à peu, le voile se dissipe et, dans la pierre limpide, le -magicien voit une merveilleuse figure de jeune fille, presque -d'enfant, qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche est -mélancolique. - -Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont amples, un peu -forts, peut-être. Le magicien sent son cœur battre selon un rythme -plus fréquent; ses poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège. - -Il considère les seins de l'apparition: c'est une poitrine -honorable de femme mûre ou qui aurait beaucoup aimé. Le ventre est -enlaidi par une graisse malsaine: ventre triste, ventre fatigué, -ventre répréhensible... mais c'est peu de chose encore et le vieux -magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant les cuisses de -cette femme. - -Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont s'amincissant -jusqu'à un genou tout à fait pointu où la rotule roule comme un -galet de plage... - -Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand les mollets -lui apparaissent, il ne doute plus de sa défaite. Il n'y a là que -des os, où quelques pauvres tendons s'accrochent avec peine,--et -les pieds sont parfaitement décharnés. - -Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal et se met à -courir dans la chambre, sur la pointe de ses osselets, en agitant -de façon folâtre sa chevelure d'enfant blonde. Elle saisit le chat -par la peau du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale -le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix puérile: - -«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!» - -Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux magicien, se -sentant tout à fait las de vivre, crache dans les cendres et se -couche devant l'âtre, pour mourir. - - - - -73 - -CONVERSATION - - -Nous parlerons de nous comme si rien n'était arrivé des mille -accidents de la vie, nous parlerons de nous comme si les -pulsations du monde avaient toujours suivi les pulsations de notre -cœur, comme si notre amour n'avait cessé de rayonner. - -Nous parlerons de ce soir merveilleux où nous regardions les -brises lentes se jouer sur la plaine, où je tenais tes mains dans -mes mains, où chaque fois que les dehors avaient un beau moment de -lumière ou d'harmonie, nous mêlions nos regards. - -Nous parlerons des nuits muettes et du clair de lune, nous -parlerons de nous-mêmes et du clair de lune, nous parlerons de -nous-mêmes qui n'étions plus toi ni moi, mais seulement nous-mêmes -devant le clair de lune, et nous croirons que ces moments durent -encore. - -Nous parlerons de tes cheveux contre mes lèvres et de tes doigts -contre mes lèvres et de ta bouche contre mes lèvres et de ce -verre en cristal pur que nous brisâmes en mémoire du premier -baiser. - -Et le monde disparaîtra et nous ne verrons plus que nous-mêmes, et -nous croirons être morts de notre premier baiser. - - - - -74 - -UN HOMME HEUREUX - - -Cet homme vivait dans un palais bâti devant le plus beau des -paysages. Chaque matin, le soleil se levait, en grand appareil de -pourpre et de brocart, et, chaque soir, se couchait, sans lésiner -avec les diaprures et les artifices de lumière. Puis, c'était la -lune qui se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les -feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons. De leur -côté, les étoiles clignaient de l'œil comme de petites folles. - -A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un divan, au milieu -de la grande salle du palais. Sur un guéridon, était posée -une pipe chargée d'opium. Des pilules de haschich étaient à -portée de sa main, non loin d'un flacon d'éther. Des musiciens, -choisis entre les plus savants et les plus suaves, jouaient, -pour l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait de -beaux vers, d'une voix dont le pathétique était inoubliable, et -ses paroles trouvaient leur accompagnement dans le chant d'un -ruisselet, auprès duquel tout cristal tintait faux. - -Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient -sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles, qui -bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager un rêve de -nature agreste, ni des joyaux (perles, rubis, saphirs, tous les -trésors de la reine de Saba, toutes les cassettes de Salomon) qui -gisaient, un peu partout, comme des étoiles tombées... - -Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses, patiemment, -exactement, avec méthode, sans hâte ni fièvre, mais sans arrêt, -disputait avec son épouse. - - - - -75 - -SÉMITISME - - -Je me promenais, hier, à cette heure accablante du jour où -l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les Français» -quand la composition d'un coin du paysage me séduisit jusqu'au -ravissement.--Le soleil ajoute à l'intérêt d'une foule bruyante; -j'aime la joie du peuple à midi, les tourbillons de poussière et -les oripeaux rouges agités, mais combien une dure lumière rend -plus précieuse encore la valeur de la solitude et du silence! - -Pas un souffle, pas une parole, pas un bruissement. Sauf les murs, -teints d'un jaune extraordinaire, et qui vivaient, en vérité, de -leur ignition, tout semblait mort: la terre sèche, le ciel d'un -incorruptible azur, et l'air incendié, mais immobile.--C'était la -paix d'un cimetière. - -Pourtant je ne ressentais aucune tristesse. La flamboyante façade, -la palme dressée au-dessus d'un mur, et, couché au pied de ce -mur, le mendiant qui reposait près d'une outre à demi vide et -d'une citrouille d'or, tout cela donnait plutôt une impression -d'attente, comme d'un moment d'arrêt, d'une halte dans la vie. Ce -tableau presque métallique dont l'ardeur insupportable fatiguait -le regard, on eût dit qu'il approchait de son point de fusion, que -tout allait couler à l'improviste, se liquéfier, se résoudre, et -qu'un ruisseau de feu emporterait les derniers débris. - -Soudain, de la maison juive qui me faisait face, partit la fusée -d'un rire, d'un rire féminin, juvénile, aéré. Derrière le mur -éclatant de chaleur, ce rire avait le charme frais d'un jet d'eau. -Cela faisait rêver de salles froides où la vie serait douce à -vivre, de boissons glacées, d'éventails, des mille plaisirs d'un -paradis fermé où je ne pénétrerais pas, de joies bien cachées et -dont la singulière vertu gagnait encore à rester secrète. - -Ah! les joies d'un juif doivent, dans ce pays, avoir une -effrayante figure. La race exilée rit à l'écart. Ces êtres aux -cheveux gras et bouclés qui portent leur calotte noire comme un -signe d'infamie, comme la marque de leur servitude, ont l'air -triste des bêtes de somme. Jamais on ne les voit rire. Ils -enferment leur joie entre quatre murs, mais qu'elle doit être -éblouissante! combien son prix en est accru! Le rire prend alors -la valeur d'un mystère. Je me souviens des hymnes chrétiennes, -alors qu'on les chantait au fond des catacombes, et cela m'impose -comme une cérémonie... - -N'écoutons plus un rire aussi précieux... Eloignons-nous... il ne -faut pas être sacrilège. - - Tanger. - - - - -76 - -LES MESSAGES - - -Quand est venu le soir, je me suis couché dans l'herbe du bord -de l'eau et, sous la garde des grands arbres, j'ai respiré le -savoureux parfum de l'heure, de l'heure tardive que baignait la -lune. - -En me penchant un peu, je pouvais admirer l'eau courante, tout -de même qu'en levant un peu la tête, je pouvais sentir l'air -mobile qui passe sous les frondaisons.--Cela formait deux frais -ruisseaux, deux ruisseaux délicieux et paisibles, de même rythme -et de cours égal, qui traversaient l'été. - -L'air migrateur et l'eau qui fuit suivaient la même route, entre -les bords faits d'herbes ou de feuilles, et l'un comme l'autre -chantait, à mi-voix, une chanson mollement continuelle, et tous -deux portaient des messages. - -Car tous deux portaient des messages. L'eau courante portait des -brins de paille, des insectes bleus, des pétales de fleurs,--l'air -mobile, d'impalpables duvets.--Certains messages s'arrêtaient -en route; une herbe entravait les brins de paille, une branche -arrêtait les duvets et, parfois, les insectes bleus se noyaient -dans un tourbillon. Mais certains autres suivaient l'onde et la -brise, heureusement, comme de sûrs messages. - -Vers qui donc allaient-ils? - -A travers les frondaisons qui filtrent l'air, contre les cailloux -qui coupent l'eau, ces pétales et ces duvets, ces insectes bleus -et ces brins de paille, vers qui donc allaient-ils?... - -Et, malgré l'ombre de la nuit, je me suis levé pour commencer -de chercher, sur la vaste terre, l'enfant silencieuse à qui ce -certain inconnu, dont je suis vaguement jaloux, envoyait des -messages d'amour. - - - - -77 - -COUP DE SOLEIL - - -Grand et gros, vieux, couvert d'ulcères, coiffé d'un turban fait -de chiffons crasseux et multicolores, vêtu de loques vermineuses, -ce mendiant nègre m'a plu. - -Il porte, au pied droit, une chaussette noire; le haut d'une -chaussette rouge lui encercle le mollet gauche. Il tient à la -main et brandit un étrange objet: sceptre, bâton, fusil, canne, -ou bien hochet, peut-être.--Je m'approche.--C'est un canon de -fusil, auquel un os de bœuf est adapté, auquel sont pendues -des clochettes, des rubans jaunes, des bagues de cuivre, des -coquillages et de petits plumets. En outre, il est couronné d'une -boîte à sardines.--L'ensemble a la figure d'un thyrse. - -Le mendiant chante et s'interrompt pour claquer vivement de -la langue; le thyrse scande, avec ardeur, les gestes de son -délire.--Cet homme ne s'appartient plus: il est possédé par un -dieu. - -A quelques pas, trois Arabes et deux nègres sont accroupis, au -pied d'un mur que dore le soleil. Ils écoutent, ils regardent le -chanteur qui danse et qui claque de la langue, puis, tout soudain, -ils se mettent à rire. Ils rient aux éclats, ils rient sans -mesure, ils ne pourraient rire davantage. Les voici qui se lèvent. -Ils chantent à mi-voix, comme accompagnement... Ils dansent un -peu, suivant le rythme du danseur... Ils chantent plus fort... Ils -hurleront bientôt... Ils dansent de toutes leurs forces vives! - -Et le vieux nègre, que ce concours stimule, hennit, piaffe et se -cabre. Sans doute atteindra-t-il à l'extase qu'il cherche. Le -thyrse cravache l'air, les sonnettes tintent, les rubans flottent, -et, dans le cliquetis des coquillages, la boîte à sardines, où -tressautent des pierres, donne un son de grelot. - -On n'entend plus le tambour qui roulait au loin, on n'entend plus -la psalmodie des enfants de la Medersah. Quelques gamins, un -portefaix, une mendiante espagnole sont entrés dans la danse. Un -marchand d'eau qui passe, portant son outre poilue, en peau de -chèvre, s'y joint de même. Si l'on n'intervient pas, la contagion -s'étendra, de ce coin de rue que le soleil dore, à la ville -entière... Et, devant cette étrange dyonisie, je quitte la place, -par crainte d'être entraîné. - - Tanger. - - - - -78 - -PENSÉE SUBITE - - -J'ai vu, dans mon rêve, une anémone mauve qui se penchait sur un -lac bleu. C'était la nuit. Le ciel noir n'avait point d'étoiles et -ma lanterne n'éclairait que l'anémone au tendre visage et un petit -coin du lac bleu. La brise chantait de sa voix douce une chanson -bien composée et l'anémone balançait son visage, devant le bleu -miroir. - -Soudain, la brise devint plus forte. L'anémone se pencha vers -l'eau de saphir, lui donna le plus doux baiser et laissa tomber -un de ses pétales. Il vogua sur l'eau comme une petite barque et, -vite, je soufflai ma lanterne pour mieux penser à vous. - - - - -79 - -CELA - - -La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe dans ma tente, -car il monte du sol une chaleur insupportable, (tout le soleil du -jour qui s'était, dirait-on, terré, et qui, maintenant, s'exhale -dans le noir d'en haut), mais les étoiles sont magnifiques. - -Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante paresse m'accable, -dès le premier pas. Cependant, je me traîne, en faisant parfois -de longues haltes, vers une petite citerne que j'ai aperçue, -avant-hier. Elle brillait dans la lumière jaune. Cette nuit, -elle est tout à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à -l'improviste: je la sais entourée de buissons. - -Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à mieux -entendre les vieilles comparaisons que l'on fait sur elles et qui -me paraissent inexactes. Mais non! le ciel est vraiment de velours -et, sans aucun doute, les étoiles sont des diamants. - -Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum me servira de -compagnon. Je suis trop seul. Il n'y a même pas de vent. L'air -est immobile, un air de cathédrale. Pourtant, certaine présence -mal définie m'inquiète. - -C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée, me frôle -presque, puis s'éloigne, mais pour revenir. Ce n'est pas tangible, -cela ne se voit pas, cela ne s'entend pas, cela ne se respire -pas, cependant, cela existe. C'est comme une forme idéale de la -désolation. A la rigueur, cela s'imagine. - -Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me suit. J'ai, tout -à coup, affreusement peur que cela ne veuille tourner autour de -moi, m'étourdir et, soudain, entrer en moi à la façon des rêves. -Je connais un homme (pas un fou, un homme comme les autres) qui -est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.--C'est terrible! - -Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La voici... Oh!... -oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est douce, l'eau est chaude, -mais elle est tout à fait noire!... Oserai-je jamais me jeter -là-dedans? - -Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes peuvent -venir me mordre les pieds, pendant que je nage. Mon domestique ne -m'entendrait pas, si je criais. Il dort à poings fermés, près de -mon cheval. Vais-je plonger? - -Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu peur de ne -point les voir! L'horrible idée! Une eau calme et sombre qui ne -reflèterait plus... qui ne voudrait plus refléter! - -Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est plus fraîche -que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup de bruit en -nageant, mais j'en fais tout de même assez pour me rassurer. C'est -délicieux... c'est délicieux... oui... jusqu'à un certain point, -car, je l'avoue, j'ai encore très peur! - -Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me noyer!... -Demain, on me trouvera vert et tout convulsé... - -Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh bien! cela -flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de sortir! Cela m'interdit -de sortir à moins que je ne m'unisse à lui, à moins que je ne le -laisse occuper tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre par -mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par mes yeux!... - -Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!... - - Temacin. - - - - -80 - -LA PLUIE AU SOLEIL - - -Un instant, des rayons de soleil ont traversé la pluie, et le -monde en a été charmé jusqu'à l'extase, - -Il pleuvait, sous le ciel gris, une pluie grise, pluie douce, -agréable au regard, mais pluie triste,--pluie d'avril, mais sœur -d'une pluie d'automne. - -Balancée par des souffles d'air, il pleuvait une impondérable -pluie, mélancolique et fine, qui venait caresser les fleurs de ce -printemps et lustrait sa verdure. - -Il pleuvait une pluie obscure qui coulait sur les frondaisons, et, -parfois, une grosse goutte tombait du haut des branches, faisant -plier une feuille, et, parfois, un calice trop plein se vidait -tout d'un coup. - -Soudain, le soleil parut. - -Dès lors, il plut une pluie de verre, une pluie joyeuse, une -pluie étincelante. Un oiseau chanta ses plus belles chansons à -boire, un autre s'y joignit, durant que la pluie ensoleillée -allait s'éteindre dans la nuit du feuillage et que, dans l'air, il -restait un lambeau d'arc-en-ciel. - - Dobitschen. - - A CONSTANTIN PHOTIADÈS - - - - -Livre Cinquième - - Toutes les idées sont justes. Toutes les bouches sont fausses. - - H. B. - - - - -81 - -UN AMATEUR - - -Je me trouvais dans une très vieille ville de province, avec -mon ami le peintre R... Il disait bien connaître les détours de -ces rues grises et voulait me montrer d'anciens hôtels. Nous -marchions, côte à côte, depuis longtemps déjà. Il me semblait -que les rues devenaient de plus en plus désertes. Aucun passant, -aucune devanture. Les fenêtres étaient closes. Une cité morte. Des -maisons, puis encore des maisons. Toutes semblaient pareilles. -Quelquefois, sur une porte sombre, des ferrures brillaient -vaguement. Depuis quand les seuils de pierre n'avaient-ils plus -été foulés? - -Nous passâmes par d'étranges ruelles, sur des places où l'eau des -fontaines ne pleurait plus. Soudain mon ami s'arrêta net devant -une façade et me dit: - -«Nous sommes arrivés. Je reconnais la maison.» - -Sur le vantail de droite, il frappa trois coups qui résonnèrent. -Bientôt la porte s'ouvrit avec lenteur et je vis un vieux laquais -poudré, en culottes, qui nous salua profondément et, d'une voix -grave, assourdie par le temps, demanda la raison de notre visite. - -Mon ami chuchota quelques mots à son oreille et le laquais, après -avoir salué encore, nous introduisit. - -Ayant traversé une antichambre nue, nous montâmes par un escalier -dont la rampe était couverte de rouille. Au premier palier, orné -de vases monumentaux, mon ami poussa une porte. Je le suivis dans -un grand salon vide et froid, sans tapis, sans tentures, démeublé, -très sombre, car les filets de lumière, filtrant par les fentes -des volets, ne faisaient que des flèches grises. - -Mais, tout au fond du salon, je vis une estrade éclairée par -des candélabres à vingt chandelles. Nous nous approchâmes. Deux -fauteuils occupaient cette estrade. Or, dans le fauteuil de -droite, une très vieille dame, au regard fixe, était assise, -vêtue d'une robe de cour en soie fleurie, coiffée d'une perruque, -fardée, poudrée, chaussée de petites mules. Elle tenait ses mains -croisées sur ces genoux. - -Oui, cette dame était très vieille, vieille de deux siècles, pour -le moins, et je n'aurais su trouver en elle nulle apparence de -vie, si sa tête n'avait un peu branlé. - -Et, dans le fauteuil de gauche, tout à côté, je vis une autre -vieille dame, pareillement vêtue, pareillement coiffée, assise en -pareille posture, mais cette seconde vieille dame était en cire, -et l'une de ses mains, trop rapprochée d'un candélabre, fondait -quelque peu. - -De temps en temps, le vieux laquais entrait, pour moucher les -chandelles, puis ressortait aussitôt. - -Et la vieille dame vivante qui branlait de la tête, et la vieille -dame en cire dont l'annulaire était presque fondu, regardaient, -du même regard mort, le troisième occupant de ce vaste salon: -un jeune homme de nos jours, assis sur une chaise, au pied de -l'estrade, vêtu d'un habit noir moderne, et qui, les jambes -croisées, fumait une cigarette, en considérant d'un œil passionné -ses deux idoles, tandis qu'à petit bruit, s'égouttait sur -l'estrade l'annulaire de la dame en cire. - - - - -82 - -FUMÉE INTERDITE - - -Ils fument, secrètement, auprès de trois palmiers et d'une -broussaille. Je les observe, de ce mur en boue dont une récente -rafale a démoli un pan. Ils dispersent du geste la fumée, quand un -passant s'approche, mais ils gardent par devers eux celle qu'ils -ont en bouche. Ils la soufflent, quand l'intrus s'est éloigné, -puis, ils reprennent leur plaisir. - -L'un, presque nu, est assis par terre; pour aspirer une bouffée, -il baisse la tête jusqu'à ses mains, sourit et remue ses doigts -de pied. L'autre, couché sur le dos, se drape d'un reste de -gandourah. Il est plus âgé. Je pense qu'il a quinze ans. Lorsque -des pas heurtent la route, il se replie brusquement sur sa -cigarette. D'ailleurs, aucune émotion ne marque ses traits. - -Le soleil éclaire déjà l'envers des palmes, mais il doit -allonger encore des ombres durant une lente demi-heure avant de -disparaître, pour laisser manger et jouir des bienfaits de la vie -l'Arabe, affamé depuis l'aube. Ramadan n'atteint qu'à son dixième -jour!... Oui!... oui!... cependant la tentation est si forte -de connaître, avant la nuit, le délice de fumer! Les narcisses -sentent bon, eux aussi, et propagent un rêve, mais la saison en -est flétrie. - -Les deux enfants attendent, l'un regardant le ciel, l'autre sa -cigarette. Soudain, l'aîné se dresse et raconte une histoire: ses -yeux brillent, ses bras, ses mains, ses pieds même, décrivent la -belle princesse accompagnée de deux nègres, l'effrit répréhensible -et l'eunuque malfaisant... et le plus jeune rit aux éclats, -frémit, s'exalte ou bien s'épouvante et tremble... Mais ils ont -oublié de cacher leur faute, et chacun d'eux agite sa cigarette, -imprudemment. - -C'est alors que le vieux berger survenu se hâte, boiteux et -borgne, et les invective... Les gamins sont debout, et l'on ne -voit bientôt plus, sur le sable, hors d'atteinte, que quatre -jambes nues, gambadantes, surmontées d'un peu d'étoffe. - - Tougourt. - - - - -83 - -PAROLES DE FANCHON - - -Il m'a pris les seins; il a baisé ma bouche, puis, il m'a laissée -là.--Je me suis couchée pour l'attendre. Il n'aura même pas à -faire plier mes reins.--Pour hâter l'heure, je songe, froide et -chaude, heureuse et inquiète,--divisée. - -Le soleil me caresse, car il est mon ami; l'ombre me caresse, -car elle est mon amie. L'air danse sur toute la plaine; les -moissonneurs s'en vont à leur collation.--Moi, je reste étendue, -les jambes au soleil, la tête dans l'ombre, et je me brûle, et je -me glace, et je songe à Zéphyrin. - -Il reviendra, dans une heure, mâchonnant encore son pain trempé. -Ah! comme je saurai sourire quand il reviendra!... et je cacherai -mon regard avec mes mains, et je ferai semblant de dormir, tandis -que le jour, autour de moi, continuera sa danse et que les -oiseaux, un instant, se tairont. - -Il est midi. Je me prépare pour Zéphyrin. Il faut que mes lèvres -soient dures et glacées comme les pierres de la source. Il faut -que mes jambes et mon ventre soient chauds comme les meules de -foin.--Il croira que je dors... mais je regarderai entre mes -doigts. - -Zéphyrin ne saurait tarder.--Mes jambes chaudes l'étreindront, et, -contre le bouclier de mon ventre, il se brûlera jusqu'à défaillir; -mais j'ai des bras plus froids que le ruisseau, plus souples que -le ruisseau, plus agiles que le ruisseau, et de mes bras frais je -l'envelopperai, et, dans mes fraîches mains, je prendrai sa tête, -pour la caresser avec mes frais regards. - -Il viendra! Saints du Paradis! Il va venir! Il vient! Je -l'entends! Il est rouge de soleil; il est tout en sueur; il marche -vite... et les oiseaux se remettent à chanter. - -Soudain, mon ventre se glace et mes jambes, cependant que mes -lèvres semblent avoir déjà bu toute la chaleur du jour. - -Oh! voyez comme il m'aime!... - -Pourrai-je masquer mes yeux? - - - - -84 - -L'ÉTANG MORT - - -Les eaux de l'étang étaient si lourdes que la brise ne pouvait -les rider, mais un grand nénuphar a fleuri, cette nuit, au centre -des eaux vertes et, maintenant, la moindre brise fait trembler la -fleur et frémir l'étang. - -Ton cœur était insensible à mes prières et je ne pouvais -l'émouvoir, mais l'amour a fleuri en toi, cette nuit, et, -maintenant, tu souris à mes moindres paroles, et, si je fais un -geste, aussitôt, tu me tends les bras. - - - - -85 - -EUTERPE - - -C'est l'immonde mandoliniste. - -Elle se tient sur une estrade, au fond de ce café que hantent -les matelots du port, quelques boutiquiers de qualité médiocre, -quelques zouaves et les marchandes de poisson. - -Elle se vêt de couleurs qui fatiguent l'œil, et son corsage rouge -est tendu, extrêmement, sur une poitrine de matrone. Trois roses, -dont la teinte est celle du cinabre, fleurissent toujours l'ombre -grasse de ses cheveux. - -Par des romances qu'elle chante et joue, son rôle est d'élever les -consommateurs jusqu'à cette extase dionysiaque où l'on dédaigne -l'économie au profit de la boisson. Elle est, au juste, une -bacchante assise. - -Immense, comme doit l'être un personnage aussi représentatif, elle -fait, parfois, crouler une chaise sous elle, Alors on lui apporte -un autre siège, et, calme, elle poursuit la chanson interrompue. - -Les hymnes qu'elle sait sont au nombre de cinq: l'un est -pastoral, l'autre militaire, le troisième élégiaque, le quatrième -égrillard... je ne parlerai pas du cinquième, et, pourtant, c'est -une bien belle poésie. - -La voix de la mandoliniste éclate comme son corsage. Il est -doux d'entendre cette femme, dans l'hymne guerrier (nº 2) où -elle excelle, dire les ardeurs du combat et le souvenir de la -bien-aimée. - -Dieu la créa laide et sans grâce, afin que ses auditeurs fussent -troublés par la seule harmonie qu'elle répand. Toutefois, -quelques-uns la convoitent. Ce n'est point par luxure, mais pour -se remplir les bras. - -A la plus humble sommation, elle se livre, ainsi qu'on livre un -objet sans valeur, car, détachée du monde et vouée tout entière -aux joies célestes que dispense la mandoline, elle n'estime plus -que les plaisirs de l'esprit. - -Ainsi qu'une idole qu'on encense, elle vit dans un perpétuel -nuage de fumée, et, vers son nez difforme, les parfums les plus -vils montent, comme des implorations. De la rue, les mendiants la -contemplent. - -Un petit Arabe est presque toujours étendu à ses pieds. Il ne -boit pas. Il ne mange pas. Il regarde la déesse, penchée sur sa -mandoline dont les notes, vives comme des étincelles, le font -rêver de paradis. - -Ne méprisez pas cette femme. Sa voix apaise les rixes par un -bruit retentissant de caresse; il y passe des rugissements et des -orages, de sonores prières et le chant des clairons. Chacun y -trouve son compte. - -Le vent de la mer lointaine plaît aux amateurs d'aventures; le -carillon du clocher natal mouille la paupière des jeunes exilés, -et la louange des armées permanentes incite les soldats à la -discipline. - -Ce n'est plus simplement une mandoliniste. Efforçons-nous de voir -en elle une muse pour le commun, et, quand viendra l'heure de la -quête, donnez-lui dix centimes,--elle vous sourira. - - Oran. - - - - -86 - -UN MONTICELLI - - -Le parc est éclairé par une lanterne ronde, couleur de miel, -pendue à l'horizon, tout au fond d'une allée.--Des princesses, -vêtues d'étoffes d'or, se promènent au bras de cavaliers à -manteaux rouges. Deux par deux, ils errent sous le feuillage et -leurs atours se fondent dans un vague chatoiement quand ils sont -pris par l'ombre.--Deux cygnes nagent, côte à côte, sans troubler -l'eau bleue. On dirait que, par un caprice singulier, la brise -penche les jets d'eau l'un vers l'autre. Des biches, un peu -effarouchées, se rassemblent sous un chêne, et des paons font la -roue avec un air de provocation. Une large coulée de sang tache le -rebord d'un bassin. Deux nègres haussent des flambeaux. Un fichu -de dentelle, un petit masque noir et une épée traînent sur un banc -de pierre. On entend passer de tendres paroles, des serments, des -soupirs, des baisers et des babillages, tandis qu'un petit Eros, -tout nu, accoté au fût d'une colonne et n'ayant rien à faire -dans ce parc où règne déjà l'amour, tire vers le ciel sombre ses -flèches inutiles. - - - - -87 - -EN SOMMEIL - - -Il fera un excellent soldat, enfreindra toutes les lois du Coran, -mangera du porc, boira de l'alcool, n'observera point le Ramadan. -Il n'observe plus que les conditions de son contrat, car il s'est -loué à la France. Sa religion peut en souffrir. Tant pis. La -religion sait attendre. Elle aura son heure. - -Tout à coup, le jour où il a fini son temps, il se réveille. Et -il sera repris par la vie arabe, complètement, profondément. En -revêtant l'ancien burnous, il retrouve son âme ancienne, son -ancien jugement, des haines oubliées.--Il sommeillait. - -Ne vous semble-t-il pas que cette transformation est d'une beauté -assez singulière? J'admire la puissance d'un contrat sur cet -homme, comme aussi la puissance de sa première nature qui détruit -une si longue habitude.--Et, d'ailleurs, chacun de nous a des -périodes où il sommeille pareillement, sans presque se rendre un -compte exact de son état, mais la volonté y joue un moindre rôle. - -Celui-ci, bourgeois paisible, sera pris par l'aventure, s'y -livrera tout entier, puis, un jour, sans avertissement, sans -réflexion, redeviendra ce qu'il était avant.--Il s'est réveillé. - -Cet autre, né pour l'aventure, se trouvera mêlé à la vie -bourgeoise, paraîtra fait pour elle et s'y plaira, quand -brusquement, sa première nature l'ayant repris, il se jettera vers -la grand'route, et ce sera parce qu'il a feuilleté un livre de -voyages, parce qu'une femme passait dans un rayon de soleil.--Il -s'est réveillé. - -Mais toi? Mais moi? Quel est notre état présent? Vivons-nous une -vie apprêtée ou notre vie native? Jouons-nous un personnage de -comédie ou notre vrai personnage? Notre figure est-elle un masque -ou un visage? Où en sommes-nous?--Comment le savoir! - - - - -88 - -LES MAISONS DE RETRAITE - - -Il y a quelque temps, je vis, près d'une gare, un enclos où l'on -avait réuni de vieilles locomotives déconsidérées.--Ces dames de -fer étaient logées là, comme dans un asile. On les y laissait -mourir sur des rails hors d'usage, loin des routes enivrantes, -loin du peuple fuyard des poteaux télégraphiques, loin des -bifurcations, des ponts et des tunnels.--Leur aspect ruineux -me faisait pitié à tel point que je pris bientôt l'habitude de -leur tenir compagnie durant les chaudes après-midi où le soleil -leur rendait un semblant de gloire, en allumant sur leurs flancs -quelques rayons d'or,--et nous causions savoureusement du passé, -du cher temps passé dont le prestige est innombrable. - -Parfois, le passage bruyant d'une jeune locomotive troublait -un instant notre bavardage. On la voyait faisant l'importante, -pressée de se montrer au monde, luisante, empanachée de noir ou -de blanc, parée comme pour un bal... et c'était alors, chez mes -vieilles amies, toute une effusion de plaintes, de regrets, -de souvenirs.--Comme l'eussent fait des êtres humains, elles -goûtaient peu le temps présent. Leurs récits, où revivaient -d'anciens jours, avaient ce ton d'aigreur fatiguée que l'on relève -dans la conversation et les petites confidences des personnes -blessées par l'âge et qui achèvent de mourir dans une maison de -retraite. - -Il doit y avoir ainsi des refuges pour tout ce qui a cessé de -plaire.--J'imagine volontiers une ville italienne, blanche et -rose, entourée de vastes jardins, au bord de la Méditerranée, où -les vieux jouets, mis au rancart, seraient réunis. Les charrettes -et les chevaux de bois y trouveraient des roules où s'exercer. -Les soldats de plomb auraient une caserne peinte à la chaux, un -champ de manœuvres et un hôpital dont la cour, plantée d'arbres -ronds, serait pour les invalides, pour les éclopés et pour ceux -dont le vernis s'écaille, un lieu de repos.--Des parcs, destinés -aux moutons frisés, des étables, une forêt où rôderaient les -bêtes carnassières, les tigres aux entrailles de bourre, les -lions à crinière pauvre, complèteraient le paysage. Au sein des -frondaisons un peu trop vertes, mille singes cotonneux prendraient -leurs ébats et, dans l'air, les oiseaux mécaniques, échappés de -leurs cages et de leurs horloges, chanteraient de doux chants et -marqueraient l'heure, d'après les indications d'un vieux cadran -couvert de mousse. - -Dans les faubourgs de la ville, quelques grands hangars -abriteraient les jouets dont l'humanité n'eut besoin qu'une -fois: les jouets de circonstance, les jouets démesurés, les -jouets-monstres.--Là vieilliraient, dans le calme et le bien-être, -la Tour de Babel, l'Arche de Noé, le Cheval de Troie, et celui-ci, -par les beaux soirs piqués d'étoiles, s'en irait faire sur les -vagues bleues un temps de galop en rêvant au grand incendie... -Ah! la pauvre bête! que je la plains, pour glorieuse qu'elle soit -dans nos mémoires! Être condamné à un célibat éternel! ne pouvoir -même espérer une jument! n'avoir aucun ami de son espèce ou de sa -taille et devoir rester toujours singulier!... Quel destin!--Cela -m'inspire une mélancolie si profonde que je retourne auprès de mes -locomotives, pour causer des petits événements passés. - -Je crois avoir su gagner la sympathie de ces charmantes dames, si -proprettes malgré leur délaissement.--Peut-être me diront-elles -un jour, que les asiles de l'univers sont innombrables. Oui! je -gage qu'il s'en trouve pour les métaphores décriées, pour les -vieilles images poétiques, les légendes qu'on oublia, les paroles -superflues, les rimes pauvres... et même, il se peut qu'il y ait, -dans un point du ciel que j'imagine mal, mais qui doit être très -supérieur, un refuge pour les prières qui n'ont pas touché Dieu. - - - - -89 - -ELLE ET SON ENFANT TRISTE - - -Madame, il ne faut pas vous promener, toute seule, dans le square, -quand la musique joue et que les zouaves vous regardent... Il -ne faut pas vous promener, avec votre enfant, dans les rues où -les bijoux des étalages clignent de l'œil. L'autre jour, j'ai vu -certaine dentelle d'araignée qui voulait se poser sur le bord de -votre épaule... et vous avez souri... - -Madame, croyez-moi! il ne faut pas vous promener dans les rues, -avec votre enfant, car vos paupières sont toujours bleues et -votre enfant est toujours triste. Les Arabes, et les zouaves, et -jusqu'aux petits gamins tout nus l'observent avec compassion... -Pour vous, cela est peu honorable... - -Aujourd'hui, en me rencontrant, vous tordîtes votre petit -mouchoir, bon, tout au plus, à moucher des moucherons, puis, -vous regardâtes... puis, tu regardas un bracelet en or... (tant -d'or pour un seul petit poignet!)--Que veux-tu que je fasse, -chère? Non! crois-moi! ton enfant aux longues boucles paraît trop -triste... il va pleurer... J'embrasse l'enfant. - - - - -90 - -IMITÉ DU PERSAN - - -J'étais seul dans mon jardin; je regardais avec tristesse ma coupe -vide près de laquelle se fanait une gerbe de roses et je songeais -au départ prochain de la jeune femme que j'aime présentement, -quand le rossignol, qui me ravit chaque soir, vint se poser sur -mon épaule. - -«A quoi sert de pleurer? me dit-il à l'oreille. Ta coupe est vide, -mais les cruches de ton cellier sont toutes pleines; ces fleurs -se fanent, mais, autour de toi, vingt bosquets te tendent leurs -roses; ta bien-aimée partira demain, mais, à cette heure, elle -dort dans l'ombre fraîche de ta chambre, et rêve peut-être de ton -regard. Va baiser sa bouche rouge! va chercher du vin vieux dans -ton cellier! va cueillir des corolles neuves! Goûte le sang des -lèvres, le sang des vignes et le sang des roses... Tu pleureras -demain!» - - - - -91 - -SPLEEN ORIENTAL - - -Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un dieu. Il n'a -point osé venir quand ma brune amie était auprès de moi, mais ma -brune amie s'en est allée, son haïk s'est fondu peu à peu dans le -crépuscule, et, bientôt, l'ombre l'a prise tout entière.--Alors, -je l'ai entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant il -est auprès de moi; il s'est emparé de mon escabeau et je ne sais -plus où m'asseoir. - -Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me suivre!... -Il me suit... Il vient de toucher mes paupières et je revois la -vie comme elle est, sans doute, véritablement. - -Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil! plus -d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de palmiers qui parlent -d'extase, laissant mollement tomber leurs ombres sur les puits, et -point d'eau fraîche où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un -miroir! - -Je me trouve dans une cave chaude et puante où, sans trêve, se -promènent des couleuvres et des rats. J'écrase, en marchant, des -insectes immondes qui distillent de puantes liqueurs. - -Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle dans mon -esprit... ou bien au dehors... je ne sais plus. - -J'entends! Le Simoun s'empare du ciel. Il vole comme le Grand -Oiseau des Contes; il surgit d'ici, de là et d'ailleurs, comme un -rêve mauvais; il dit d'effrayantes paroles; il chante d'horribles -chants, et toutes les roses, par lui, seront blessées. - -Un taureau beugle, au loin... et je n'espère plus du tout que de -belles filles viendront me surprendre aux sons du fifre et du -tambour. - -Femme! regarde à tes pieds!... Ton collier de perles s'est brisé! -Rêveur! ne considère plus ton rêve, car il est mort! et toi! -n'espère rien de la couronne si fraîchement fleurie qui flotte -au-dessus de ta tête... avant que de toucher ton front, elle ne -sera plus que poussière... Oh! le plaisant roi! le plaisant roi, -qu'un roi couronné de cendres! - -Et vous ai-je dit que mon corps brûlait? Il brûle comme un myrte -au soleil! Dans ma tête, une lourde goutte de mercure se déplace -et danse. Des verres, à demi transparents, obscurcissent l'univers -que je voyais jadis, et... et je me sens poursuivi par une odeur -de poivrons, de vieilles courges et de concombres cuits. - -Oh! que je suis seul! bien qu'il frémisse et respire jusque sur -mes lèvres! Je suis vraiment trop seul! Je crains que, pour -satisfaire ce besoin d'être deux, mon âme ne se prenne à voltiger -autour de moi, ainsi qu'une mouche, et que mon corps ne s'effondre -dans un trou! - -Ah! Dieu! où parle-t-on de l'incessante fontaine de larmes dont -les anges nous rafraîchissent? - -Y a-t-il des hommes drapés de blanc qui marchent, gravement bercés -par une mélopée? - -Y a-t-il des femmes, douces à la caresse et au baiser, dont les -bras repliés sont faits pour soutenir la tête? - -Non pas! Tout ciel est sombre! Tout arbre se meurt! Tout homme -s'apprête à se vêtir du linceul et toute femme est pourrie! je -veux dire qu'il y a des vers dans son corps... Ils pointent -parfois leurs têtes roses par un trou de la peau. - -C'est lui! c'est lui seul qui me fait voir tout cela! - -Quand donc les chameaux auront-ils fini de glousser, près de la -source? - -Quand donc ce narcisse aura-il achevé de se flétrir? - - Aïn-Sefra. - - - - -92 - -CORNÉLIE - - -Prédire est un besoin pour Cornélie. Jadis, elle eût tenu son -personnage au fond d'une antre thessalienne et fait figure à côté -d'un trépied; maintenant, elle se trouve réduite à des extases -plus modestes. Toute jeune, Cornélie tira les cartes et dit la -bonne aventure dans les foires de province, sous la surveillance -de sa mère, jongleuse de profession; plus tard, ayant gagné la -confiance d'un vieillard amoureux et libéral, elle ouvrit, à -Montmartre, un petit bureau de divination où l'on se renseignait à -peu de frais sur l'avenir; aujourd'hui, elle est chiromancienne, -astrologue et un peu prêtresse, fait tourner les tables, évoque -les esprits et s'entretient avec les morts. - -Cornélie paraît, à la fin des soirées mondaines, vêtue de noir -et portant autour du cou tout un arsenal de bijoux cabalistiques -à vertus diverses, mais, si répandue que soit Cornélie, ne -pensez pas qu'elle dédaigne les anciennes formes de son métier. -Elle prophétisera aussi bien en écoutant le récit d'un songe -qu'en lisant dans une main; elle fera le petit jeu avec le même -zèle qu'un horoscope, et le marc de café ne l'inspire pas moins -sûrement que le vol des oiseaux. Les nuées, les astres, les -éclairs, les mille petits incidents de la vie, la couleur des yeux -et les esprits des tables lui sont d'un usage aussi familier. -Prophétesse, elle l'est continûment. Cornélie prophétise comme -elle respire. Les fiançailles, les unions, les ruptures, les -réconciliations, les maladies et les morts sont toutes de son -domaine. Elle vous dira le billet qu'il faut choisir à la loterie, -le numéro gagnant de la roulette, le prénom de votre femme si vous -êtes célibataire, et le temps qu'il fera demain si l'agriculture -vous intéresse. Les rois n'ont aucun secret pour Cornélie; elle -annonce les guerres et flaire de loin le sang d'un crime. - -On rétribue largement ses services. Elle a déjà sa voiture, et les -bijoux qu'elle porte ne sont point de pacotille. Son amant est un -petit jeune homme à gages. Elle lui dit la bonne aventure, chaque -soir avant de se coucher, pour fixer la nature de ses songes. - -Vraiment, Cornélie croit en elle-même. Pas un instant elle n'a -douté de son magique pouvoir. Elle le prouve par mille traits. A -tout moment elle consulte les cartes et, quand elle est contente -du service, elle les tire à sa femme de chambre. - - - - -93 - -PROBLÈME - - -Sur la dune, un problème m'a, quelques instants, confondu. Ce -petit hiéroglyphe, dessiné à mes pieds, m'intrigua fort: quelques -minces lignes en creux, lignes fines et curieusement disposées. - -Lignes minces! lignes en creux! lignes fines! seriez-vous un -cryptogramme, une amoureuse correspondance qui marquerait des -rendez-vous? - -Petites rides! vous ressemblez à des rides de jeune vieille. -Seriez-vous l'empreinte d'une corolle de narcisse que les brises -auraient tourmentée? - -Nervures grêles d'une feuille! on dirait que de sa baguette, une -fée a touché le sable et que sa main tremblait un peu, ou qu'une -étoile du ciel, la nuit dernière, s'est mirée en ce lieu, trop -longuement. - -J'étudie, je considère, je songe, et, même en songeant, je ne -trouve rien... - -Suis-je sot!... Avant que je n'eusse passé, sans doute que... -pfuitt!... une gerboise avait fui. - - - - -94 - -LES VRAIS SOUVENIRS - - -Pourquoi rêver toujours de l'avenir, pourquoi se composer un -lendemain quand, à si peu de frais, il t'est permis de te composer -un beau passé?--Présumer au lieu de revivre!... Quelle folie! Se -fier à l'espoir en place d'évoquer!... Oh! la naïve impertinence! -Tu rêves d'ivresses futures... Que ne rêves-tu de l'ivresse -autrefois ressentie? Les sillons d'hier enferment leur semence... -que sais-tu des sillons de demain? D'ailleurs... expliquons-nous. - -Un souvenir n'est pas, comme on l'entend à l'ordinaire, le -reflet d'une aventure échue, mais bien un rêve que l'on place -dans son passé. Or un fait du passé peut toujours être arrangé, -complété, drapé, fardé; un fait historique peut toujours devenir -légendaire. Faisons ainsi pour le souvenir. Donne-lui bonne -figure, habille-le, couvre-le de bijoux et de broderies, rends-le -brillant, pur, somptueux et beau. - -Certes, il ne faut pas l'inventer de toutes pièces, car il -risquerait alors de s'effondrer comme une maison bâtie avec -des matériaux de fortune, mais si tu prends des actes de ta -vie dont tu penses être certain, transforme-les, à ton gré, en -œuvres d'art, éclaire-les de mille façons diverses, rajeunis-les, -donne-leur un visage plaisant et fais-les sourire.--Ainsi tu -te composeras d'anciennes douleurs, des douleurs nobles et -bienfaisantes, avec d'anciens petits chagrins et les médiocres -plaisirs passés deviendront de magnifiques joies. Et ce sera pour -ta vieillesse un précieux trésor. - -Qu'importe la vérité d'une aventure si elle nous console mieux -sous le masque! La vie ne suffit pas à nourrir richement notre -mémoire. Il faut encore la fertiliser, l'embellir, imaginer ce que -l'on a déjà vécu et bâtir ainsi un palais pour y vieillir plus -tard. Cette œuvre a des chances de durer au lieu qu'un souvenir nu -est éphémère. - -Les faits du passé ne sont que les moellons grossiers de -l'édifice... Travaille! va construire le palais de tes vieux -jours! - - - - -95 - -UN POINT DE VUE - - -«C'était à l'époque où toutes les femmes de la terre étaient -encore noires. - -«Un jour, Mahou, le grand dieu, s'ennuyait tellement qu'il eût -donné le tonnerre même pour s'ennuyer moins. Il tâcha donc de se -distraire. D'abord, il fit crever un affreux orage, mais cela ne -fut d'aucun bénéfice; puis il fit déborder une rivière, mais, -lorsqu'enfin elle fut rentrée dans son lit, Mahou s'ennuyait -tout autant. Alors il voulut regarder des femmes, et, pour mieux -les voir, il donna l'ordre à toutes les femmes de la terre de se -rassembler, puis de se tenir côte à côte, sur une même ligne, -devant lui. Il y en avait là de belles qui plaisaient par leurs -fesses charnues et leurs seins lourds, et il y en avait aussi de -laides, toutes maigres et toutes plates. - -«Cela m'ennuie, leur dit-il, de vous voir si semblables par la -couleur. Ecoutez-moi bien. Il se trouve, au bout de la plaine, un -petit lac. Celles de vous qui pourront s'y baigner deviendront -blanches aussitôt. Vous partirez donc au signal que je vous -donnerai, en rivalisant de vitesse.» - -«Or, il advint ceci, que les belles femmes, qui avaient des fesses -charnues et de gros seins, ne purent, au signal que leur donna -Mahou par un coup de tonnerre, courir aussi vite que les femmes -maigres, anguleuses et laides. Celles-ci gagnèrent la course. -Elles se trempèrent dans les eaux du lac et devinrent blanches, -mais elles se trempèrent si complètement et en si grand nombre -que le lac déborda et, quand arrivèrent les belles femmes, un peu -essoufflées d'avoir tant couru, il ne restait plus d'eau du tout. -Elles ne purent que poser les paumes de leurs mains et les plantes -de leurs pieds sur la boue qui restait au fond; c'est pour cela -que cette partie de leur corps est plus claire... Cependant les -femmes blanches savent bien qu'elles sont maigres et laides, car, -depuis lors, elles n'osent plus se promener toutes nues et, pour -trouver un mari, elles doivent faire mille grimaces, au lieu que -la femme noire n'a qu'à se montrer.» - -Tel est à peu près le récit que me fit, hier, Moussa, mon -domestique nègre. Quand il eut achevé, il s'en fut graisser -mes bottes dans un coin de la pièce, mais il se retournait, de -temps en temps, et me regardait, avec un petit sourire à la fois -ironique et puéril. - - Konakry. - - - - -96 - -MATIN - - -J'ouvre ma fenêtre, et tout le matin entre chez moi. La rue -m'offre sa fièvre, la brise sa caresse, et le ciel son azur. L'air -chante, l'air m'appelle. Je sens qu'il faut me donner au monde en -un don joyeux... Pourtant je n'ose. - -Ne puis-je donc sortir? Ne puis-je me mêler à tout cela qui vit, -se passionne, et se hâte toujours de désirer? Ne puis-je me perdre -dans la foule des passants? respirer avec eux, partager leurs -plaisirs, pleurer de leurs douleurs? - -C'est inutile. Résignons-nous. Il est superflu d'ébaucher même une -tentative. Renonçons. Jamais je ne pourrai. Le vieux cauchemar -qui habite à mes côtés, qui m'habite aux mauvaises minutes, m'en -empêchera toujours. J'ai peur que les passants de la rue ne me -reconnaissent pas pour un des leurs, qu'ils ne se détournent, -qu'ils ne m'aperçoivent même pas. - -Non, aujourd'hui encore, je ne sortirai qu'un instant, lorsque -la nuit sera tout à fait close, pour acheter un paquet de -cigarettes, au coin de la rue, et je vivrai, un jour de plus, -entre mon bureau et ma fenêtre, mon bureau où dort, dans sa gaine -de drap, un petit revolver chargé que je nettoie chaque matin, -et ma fenêtre qui me fait un cadre et me présente au monde comme -une image peinte, une image fortement peinte sur sa toile et qui -jamais ne s'échappera. - - - - -97 - -LA CONNAISSANCE DE DIEU - - -C'était un soir des temps à venir. - -L'homme avait, depuis des siècles, conquis les flots de la mer, -asservi les courants du ciel, fait résonner de sa voix les plus -profondes cavernes et déchiré la robe, réputée intangible, des -flammes toujours mouvantes.--Voici qu'il entreprenait de connaître -Dieu. - -Or Simon, tenu pour le plus sage d'entre les sages, s'était -arrêté, un instant, dans sa recherche et regardait le -chemin parcouru depuis que, petit enfant, il balbutiait les -premières sciences, avant de s'endormir sous le regard des -constellations.--Il touchait au but que s'était proposé la nature -humaine, et, saisi par une façon de lâcheté métaphysique, il -voulait retarder encore ce geste qui dévoilerait l'inconnaissable. - -Le Temps pouvait briser son attribut, la faux, ancien effroi de -l'homme, et retenir la minute prête à prendre son vol, car Simon -allait forcer le coffret du rêve où Dieu se tient enclos.--Il -hésitait cependant. - -Par la fenêtre ouverte, il pouvait voir une prairie que la lune -rendait blanche et quelques beaux arbres qui échangeaient des -murmures. - -La plainte monotone d'un oiseau de nuit passait et repassait, sans -qu'on vît l'oiseau. - -Vers le milieu du ciel, des nuages se fondaient dans l'azur -scintillant d'alentour et, bientôt, on ne les apercevait plus. - -Ces tendres brises qui suivent le crépuscule pénétraient la -frondaison d'un tremble, et tout le tremble chuchotait des paroles -mystérieuses, comme une femme que visite le regard de son enfant. - -Simon soupira. - -Lui serait-il permis, plus tard, de contempler les choses de la -terre avec une aussi paisible joie? Leur influence consolatrice -n'était-elle point due à leur mystère même? Il reprochait à la -divinité de s'être ainsi laissé traquer en un dernier repaire, -comme, jadis, le dernier fauve en sa dernière forêt. - -Et, d'un sourire triste, Simon souriait au tremble frissonnant, -des feuilles duquel s'évaporait une exquise mélodie qui l'émouvait -bien, mais qu'il ne savait comprendre. - -Tout cela lui était inconnu. - -Les arbres, les flammes, les ruisseaux n'étaient pas de son -domaine, car, dès son plus jeune âge, Simon avait été voué à la -seule connaissance de Dieu. - -Ces mille problèmes qui servaient de fondement au sien, il n'en -savait ni les facteurs, ni l'énoncé, ni la méthode de résolution. -D'autres hommes avaient assumé cette tâche et l'avaient menée à -sa fin; d'autres hommes avaient usé leur vie à définir les objets -réels, leurs premiers rapports et leurs rapports secondaires, mais -Simon, étant la dernière pierre de la pyramide, ignorait le granit -de sa base et n'avait jamais manié que les suprêmes connaissances, -puisqu'il était voué à la seule connaissance de Dieu. - -Et, tandis qu'il admirait en profane le tremble musical, Simon se -sentait parcouru d'un tumultueux désir, désir de savoir les choses -simples de la nature, qui étaient tombées depuis longtemps dans le -gouffre du connu, et pourquoi les abeilles butinent, et pourquoi -les étoiles ressemblent à des yeux qui sourient. Mais tout cela, -et d'autres perfections encore, n'était point de son royaume. - -Il ne pourrait apprécier justement la qualité des brises, ni -la plainte obscure du feuillage qu'un trouble agite. L'aube, -dans laquelle il sentait parfois, après les longues veillées, -la récompense d'une attente dans l'ombre, n'aurait jamais pour -lui qu'une douceur indéterminée, et quelle ironie de penser que -l'homme qui allait faire rendre gorge au dernier mystère se -servait d'un gantelet fourbi par d'autres et qu'il ignorait la -façon dont cette arme avait été forgée! - -Ainsi, comme grandissait son orgueil, le plus grand orgueil qu'un -homme eût ressenti, Simon était tout pénétré de mélancolie -en songeant à son indignité. De cette indignité, il n'était -point responsable, puisque son destin lui avait été imposé, et -sa douleur n'en devenait que plus vive lorsqu'il se regardait -lui-même, lui, Simon, l'homme qui allait connaître l'infini -de Dieu et qui ne connaissait rien du monde innombrable de la -création. - -L'immense humanité qui pourrissait et se desséchait dans les -tombes l'avait choisi comme gladiateur. Elle l'avait pris d'une -belle carrure, d'un courage éprouvé; elle l'avait bien nourri de -l'idée de son devoir, elle l'avait bien équipé et, maintenant, -elle lui disait: - -«Marche en avant! va combattre la Bête! saisis-la d'une étreinte -forte et fais-lui cracher son énigme! Ne pense plus! Agis comme un -esclave, l'esclave d'un peuple d'ossements!» - -A cette minute, Simon fut près de la révolte, mais dans le temps -qu'une ancienne légende, jadis célèbre, revenait à son esprit, il -songea que chaque révélation nouvelle implique un sacrifice et -qu'il faut s'immoler comme première victime aux vérités que l'on -veut concevoir. Tout de même que le hurlement de nos mères nous a -rendus forts, c'est l'effusion du sang des prophètes qui a fécondé -la parole des dieux, car le rêve vient puiser sa vie aux plaies de -la douleur. - -De nouveau, Simon étendit la main vers ce coffret où Dieu était -pris au piège. Encore une fois, il s'arrêta. Un rayon venait de -l'éblouir, un rayon mince et blanc qui partait de la rivière comme -un trait d'argent. - -Simon pensa: - -«Sans doute, un objet brillant est-il tombé dans l'eau. Ce n'est -rien... ce n'est qu'un objet brillant qui est tombé dans l'eau, et -qui m'a ébloui!» - -Puis, se reprenant, il pensa que, la réflexion d'un rayon de lune -eût été pareille. Sa main tendue vers le coffret retomba et Simon -fut abattu par une soudaine inquiétude. - -Il ne savait donc pas la cause du plus simple accident naturel! Le -problème suscité par ce rayon blanc, il l'avait aussitôt résolu, -mais peut-être inexactement. Alors, de quel droit pouvait-il -révéler la connaissance de Dieu? - -Si, dans les temps anciens, une seule, la plus négligeable, la -plus infime des choses avait été mal observée, si, tout au début -du monde, l'enfant qui déduisit le premier rapport s'était leurré -d'une apparence, pouvait-il, lui, Simon, résoudre ce problème dont -des peuples d'hommes avaient peut-être élaboré faussement l'énoncé? - -La multitude silencieuse des morts l'avait chargé de traquer Dieu -dans son dernier repaire. Trouverait-il Dieu, ou bien, en place de -Dieu, une petite erreur devenue monstrueuse, hydre aux cent têtes -que les légendes annoncèrent? - -Et Simon, après le suprême orgueil et le suprême abattement, -connut une angoisse plus grande que celle de Dieu même, lorsque -son fils agonisait sur la croix. - -Alors, il ferma les yeux, saisit le coffret, l'ouvrit, et, -laissant l'idée divine s'échapper de nouveau dans l'univers pour -repaître de rêves les siècles à venir, il cria dans la nuit aux -peuples qui attendaient. - -«Non! la connaissance de Dieu ne peut être atteinte! Les prémisses -sont fausses. - -«Recommencez!» - - - - -98 - -SOUS LA PLUIE - - -Il pleut et je te regarde, tendrement, jusqu'au fond des yeux. -Les gouttes ont noyé la poussière et lavé les frondaisons. Elles -frappent, avec une persévérance inlassable, le toit du petit -kiosque où nous nous sommes réfugiés. De temps en temps, un -oiseau rappelle sa présence par une petite plainte mouillée. -Quelques mouches vertes bourdonnent autour de nous. Entre deux -poutrelles, une araignée tisse à nouveau sa toile qu'un vent -coulis endommagea.--Nous nous regardons toujours, et parfois tu -me souris. La belle pluie crée une façon de silence autour de -notre amour. Nous sommes heureux. Nous voulons être heureux... -mais, soudain, tu as pensé que, si je n'étais auprès de toi, -en ce moment, je pourrais souffrir de la pluie bienveillante, -là-bas, tout au loin, sur le bord d'une rizière désolée, et que -je grelotterais dans ma solitude, sans fleurs, sans opium, sans -soleil, sans amis... Alors, une tristesse si vive s'est épanchée -en toi que je l'ai vue sourdre, au bord de tes paupières, par deux -larmes. - - - - -99 - -LISBETH ET COCO - - -Comment sont-ils venus s'échouer ici? - -Je les ai trouvés dans un café-concert en plein vent où les -badauds de la ville se réunissent. Cela est mal éclairé par -quelques lumignons, mais, quand la lune est pleine, on y voit -clair. Sous les arbres, des boutiquiers, de petits employés, -quelques mulâtres, boivent des bocks et des menthes à l'eau. Un -garçon sale, mal rasé, fait le service et affecte un empressement -inutile. Des enfants nègres grouillent par terre. Trois femmes -sont attablées avec des officiers qui demain rentreront en France. -Elles représentent Cythère. Soudain, un piano prélude, et, tout -aussitôt, on applaudit. - -Sur la petite scène en planches, une femme vient de paraître. Je -la regarde, un peu étonné. Ce n'est plus la chanteuse qui hurlait -des obscénités, il y a quelques instants, en relevant un jupon -mauve sur des cuisses pénibles à voir. C'est tout autre chose. - -Quarante ans, je pense. Un corps quelque peu lourd, en robe de -ville; un joli visage frais, un délicieux sourire. Elle chante. Sa -voix n'est pas éraillée, mais j'y sens de la fatigue. Cette femme -a su chanter. Elle nous dit, de façon vive, presque sans gestes, -délicatement, une chanson fort plaisante. Elle fait rire... mieux: -elle fait sourire. Le public se réveille. On l'applaudit parce -qu'on l'aime. Les consommateurs sont debout et chacun crie: - -«Coco! Coco!» - -Alors le pianiste se lève. Il est l'auteur des paroles et de -la musique. La femme chante encore deux fois, puis elle vient -s'asseoir dans le café et, bientôt, le pianiste la rejoint. - -Ils m'intriguent. Il y a chez ces deux êtres une manière de -propreté, de décence, qui m'étonne. Un officier que je connais va -causer avec eux. Cet homme qui rentre du Soudan après trois ans -de campagne, qu'une femme blanche affole et qui ne peut voir de -la chair nue sans y poser sa bouche, parle au pianiste et à la -chanteuse avec une politesse scrupuleuse qui me plaît. Je me fais -présenter à Coco et à Lisbeth; tels sont leurs noms «au théâtre». -Nous causons, et, peu à peu, tout un petit drame se dévoile. - -Lisbeth et Coco sont mariés depuis longtemps. Ils tinrent jadis un -«cabaret artistique» à Montmartre. Coco écrivait des chansons et -des mélodies que chantait Lisbeth. Puis, tout soudain, ce fut la -ruine. Ils partirent. De colonie en colonie, ils ont fini par se -fixer ici. Jamais ils ne se sont séparés. Coco ne peut vivre sans -Lisbeth, ni Lisbeth sans Coco. Ils s'accordent, ils se complètent, -ils sont une dualité. Coco s'est usé à jouer des ritournelles. -Lisbeth a perdu sa voix. Qu'importe! ils vieilliront ensemble. - -Peut-être les verra-t-on rentrer, un jour, à Paris. Ils font des -économies, dans ce seul but: revoir Montmartre, les camarades, -les brasseries, les rues familières. Ils s'aiment. Ils doivent -s'être toujours aimés. Coco regarde Lisbeth avec une tendresse -indubitable et Lisbeth sourit pour répondre au sourire. Elle -soigne beaucoup ce corps presque détruit et jadis tant convoité, -dont Coco ne fut jamais las, et il reste à ce corps je ne sais -quoi d'émouvant. Ils s'aiment. Ce sont deux âmes nettes et propres. - -La représentation est finie. Le jardin se vide. Nous restons -encore, parlant de Paris, et, comme je leur dis mon désir -d'entendre un peu de musique, Lisbeth et Coco veulent me remercier -de ce désir, et Coco me joue une étude de Chopin qu'il préfère à -toutes les autres et, dans l'ombre bleue du jardin désert, Lisbeth -me chante des chansons de Verlaine. - - Dakar. - - - - -100 - -AU CIMETIÈRE - - -Oui, c'est bien moi.--Reconnais-moi; je suis comme il y a dix ans, -tout à fait le même, du moins, il me semble.--Voici, je te salue, -mon ami. Ne pense pas qu'un étranger se soit arrêté devant ta -tombe! - -O mon vieux! je t'en prie! comprends bien que c'est moi! - -Je ne suis pas venu te voir, l'année dernière, mais il faut me -pardonner. J'avais, en somme, beaucoup d'affaires. Toi qui es mort -et qui jouis de cette belle suspension d'hostilités, tu ne te -doutes plus de la quantité d'actions inutiles qui mangent la vie -de nous autres vivants... et, dans cette vie, les morts, les morts -les plus chers, tiennent si peu de place! - -Ma dernière visite, je te l'ai faite pendant l'hiver de... je -ne sais plus au juste... enfin... il y a déjà quelque temps. -Il faisait froid, très froid, et bien que j'eusse mis un gros -manteau, je grelottais, debout devant ce marbre où le jour de -ta mort est inscrit. Je tremblais tellement que mes souvenirs -eux-mêmes semblaient gelés et que je me rappelais à peine les -heures où, devant moi, tu avais vécu ta belle existence. - -Aujourd'hui, mon pauvre ami, il fait un merveilleux temps -d'arrière-saison, un temps clair, tendrement aéré par des souffles -qui nous apportent, qui m'apportent, devrais-je dire, une érotique -et somnifère senteur de pin.--C'est un splendide jour. - -Parlons de toi, veux-tu? - -Te doutes-tu que la brise est libre comme l'était ton rire?... te -doutes-tu?... Ah! Dieu pitoyable! - -Je ne sais pas si tu m'écoutes, si tu m'entends--non, je ne le -sais pas avec certitude, mais qu'importe, puisque je te parle et -que, peut-être, tu me réponds! - -Dans le temps, lorsque nous nous promenions dans la colline et que -tu causais avec les arbres, puérilement, les passants pouvaient -croire que tu agissais comme un fou, mais je gage bien que celles -des branches auxquelles tu t'adressais et qui vivent encore, -te sont reconnaissantes du bruit de tes paroles, et c'est pour -cela qu'au-dessus de ta tombe, semble toujours flotter un peu de -musique. - -Oui, mon ami, il fait beau, tu étais bon, et je sais que, l'un à -l'autre, nous nous manquons beaucoup. - -Je ne te dédie pas cette page de prose, car tu sens bien qu'elle -est écrite pour toi seul. Que les autres ne le sachent pas, cela -me fait plutôt plaisir. - -Allons! assez causé, mon ami! - -Mais, crois-moi! ne regrette pas trop le monde, ce monde des -vivants. Il est tout aussi sale qu'au jour où tu l'as quitté si -subitement.--Rien ne s'est amélioré: ni les hommes, ni les choses. -Quant aux bêtes, je ne sais pas! Seuls quelques morts ont gagné un -peu de gloire, dans nos souvenirs. Toi dont la dépouille participe -maintenant à la vie inconsciente de la terre, tu as peut-être -réalisé ce que notre vie a su jusqu'à présent donner de mieux: une -promesse. - -Malheureux corps réduit de mon meilleur ami! je ne viendrai plus -ici avant longtemps. On s'habitue aux pires choses et je veux, -lorsque je rends visite à tes ossements blancs, conserver cette -sensation étrange de descendre vers toi jusque dans la farouche -mort. - - Marseille. - - - - -TABLE - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Mon ami John Shag 1 - - -LIVRE PREMIER - - 1.--Le jugement de Pâris 3 - - 2.--La jetée-promenade 5 - - 3.--Le vieux citron 7 - - 4.--Projet pour demain soir 10 - - 5.--L'insomnie des morts 13 - - 6.--Parfums 15 - - 7.--Pour la lune 18 - - 8.--Le Voyageur 20 - - 9.--Corinne 23 - - 10.--Le priape 25 - - 11.--L'escalier rose 28 - - 12.--Prière au vent 29 - - 13.--Danse chantée 32 - - 14.--Nocturne 34 - - 15.--Inscription trouvée sur un vieux mur 36 - - 16.--Capripèdes africains 37 - - 17.--Les cloches 39 - - 18.--Bonheur parfait 42 - - 19.--Trois strophes 43 - - 20.--L'exode 44 - - -LIVRE DEUXIÈME - - 21.--Dans le marché 53 - - 22.--Un monde meilleur 55 - - 23.--Les yeux 57 - - 24.--Un testament 59 - - 25.--Le cerisier 61 - - 26.--Clitandre 62 - - 27.--Alternance 65 - - 28.--La leçon de musique 66 - - 29.--Don de la grenade 68 - - 30.--Deux candeurs 70 - - 31.--Le miroir 73 - - 32.--A la fenêtre 75 - - 33.--Le faune mort 76 - - 34.--Ciel gris 79 - - 35.--La douzaine 81 - - 36.--Vocables 83 - - 37.--La visite 85 - - 38.--L'inconstant 89 - - 39.--La tragédienne 90 - - 40.--Un petit monde 92 - - -LIVRE TROISIÈME - - 41.--A un barriste 95 - - 42.--Narcisse dissimulé 98 - - 43.--Un ancien regard 99 - - 44.--Lettres d'amour 101 - - 45.--Le nom 103 - - 46.--Le serpent bleu 104 - - 47.--La valeur des maximes 108 - - 48.--Hymne 110 - - 49.--Dans la rivière 112 - - 50.--Voix qui montent 114 - - 51.--Bohémienne 116 - - 52.--Le passé 118 - - 53.--Les grands serments 119 - - 54.--Conseil 121 - - 55.--Fehl Yasmîn 122 - - 56.--Vieille histoire 124 - - 57.--Cléonice 127 - - 58.--Une agonie 128 - - 59.--Sur une plage 131 - - 60.--Monologue dramatique 132 - - -LIVRE QUATRIÈME - - 61.--Le prix de la jeunesse 137 - - 62.--Apaisement 138 - - 63.--L'absente 139 - - 64.--Edition expurgée 143 - - 65.--Spleen au café 145 - - 66.--Inscription trouvée sur un chêne 147 - - 67.--A propos de Pierrot 148 - - 68.--En attendant l'amour 151 - - 69.--Baigneuse 153 - - 70.--Le sombre visage 156 - - 71.--Licaste 157 - - 72.--La mort du magicien 159 - - 73.--Conversation 164 - - 74.--Un homme heureux 166 - - 75.--Sémitisme 168 - - 76.--Les messages 171 - - 77.--Coup de soleil 173 - - 78.--Pensée subite 175 - - 79.--Cela 176 - - 80.--La pluie au soleil 179 - - -LIVRE CINQUIÈME - - 81.--Un amateur 183 - - 82.--Fumée interdite 186 - - 83.--Paroles de Fanchon 188 - - 84.--L'étang mort 190 - - 85.--Euterpe 191 - - 86.--Un Monticelli 194 - - 87.--En sommeil 195 - - 88.--Les maisons de retraite 197 - - 89.--Elle et son enfant triste 200 - - 90.--Imité du persan 201 - - 91.--Spleen oriental 202 - - 92.--Cornélie 205 - - 93.--Problème 207 - - 94.--Les vrais souvenirs 208 - - 95.--Un point de vue 210 - - 96.--Matin 212 - - 97.--La connaissance de Dieu 214 - - 98.--Sous la pluie 220 - - 99.--Lisbeth et Coco 221 - - 100.--Au cimetière 224 - - Imp. Henri Jouve, 15, rue Racine, Paris. - -=BERNARD GRASSET, éditeur, 7 rue Corneille.--PARIS= - - - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - - Émile Baumann.--=L'Immolé=: 1 vol. in-16.--Prix. 3 fr. 50 - - Célestin Pontier.--=Les Pourpres=, roman: 1 vol. - in-16.--Prix. 3 fr. 50 - - Claude Lorris.--=Les nuages s'amoncellent=: 1 vol. - in-16.--Prix. 3 fr. 50 - - Pierre Grasset.--=Un Conte Bleu=, roman: un vol. - in-16.--Prix. 3 fr. 50 - - Didier de Roulx.--=Roosje=, roman: 1 vol. in-18. - Illustrations et couverture de F. Front.--Prix. 3 fr. 50 - - Léon Lafage.--=Par Aventure=, roman: 1 vol. - in-16.--Prix. 3 fr. 50 - - Henri Hertz.--=Les Mécréants=, mystère civil - en 4 actes. 1 vol. in-16.--Prix. 2 fr. » - - * * * * * - - Georges Deherme =La Démocratie Vivante=: 1 vol. - in-8 carré.--Prix. 4 fr. 50 - -IMP. RENAUDIE, 13, RUE DE SEVRES.--PARIS. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les moments perdus de John Shag, by -Auguste Gilbert de Voisins - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG *** - -***** This file should be named 52065-0.txt or 52065-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/0/6/52065/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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