summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/52065-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/52065-0.txt')
-rw-r--r--old/52065-0.txt6204
1 files changed, 0 insertions, 6204 deletions
diff --git a/old/52065-0.txt b/old/52065-0.txt
deleted file mode 100644
index b246d9d..0000000
--- a/old/52065-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,6204 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Les moments perdus de John Shag, by
-Auguste Gilbert de Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Les moments perdus de John Shag
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: May 14, 2016 [EBook #52065]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
- Les Moments perdus
- de John Shag
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- =La Petite Angoisse=, _roman_.
- =Pour l'Amour du Laurier=, _roman_.
- =Sentiments=, _essais_.
- =Le Démon Secret=, _roman_.
-
-
-EN PRÉPARATION
-
- =Le Bar de la Fourche.=
- =L'Esprit Impur.=
-
-
-
-
-GILBERT DE VOISINS
-
-Les Moments perdus de John Shag
-
-PARIS
-BERNARD GRASSET
-ÉDITEUR
-
-7, Rue Corneille, 7
-
-1909
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur Hollande
- numérotés de 1 à 15 et un exemplaire unique sur Chine_
-
-
-
-
-MON AMI JOHN SHAG
-
-
-Si les quelques gens de qualité qui fréquentèrent mon ami
-John Shag fournissent de lui, par leurs anecdotes, une image
-singulière, il ne faut pas s'en étonner, car, pour aimable que
-fût son apparence, qui était celle d'un honnête homme, toutefois,
-par ses façons de penser, de sentir et d'exprimer la saveur de
-ses réflexions, John Shag tenait souvent le personnage biscornu
-du misanthrope qui ne veut rien entendre ou, du moins, qui veut
-n'entendre qu'à bon escient.
-
-Il avait la taille bien prise, le teint vif. Cela donnait à ses
-quarante ans un air d'adolescence.
-
-Je connais de lui un portrait qui le montre rasé et portant le
-monocle, simple vitre, mais qui lui permettait d'avoir deux
-regards: l'un, à l'abri, pour considérer le monde; l'autre, à
-découvert, pour exprimer quelques émotions choisies.--De chacun,
-il se servait avec discernement.--Quand j'aurai ajouté que son
-poil était roux, ses mains fines et son vêtement strict, j'en
-aurai assez dit, ne voulant pas charger une esquisse.
-
-Il était plus notable pour sa physionomie morale, et, dès l'abord,
-je tiens à marquer un trait essentiel qui le distinguait.
-Il détestait, avec l'élan d'une âme pure, le commerce de la
-démocratie. A la plus faible invite, il s'élevait au-dessus de
-ce concours de médiocrités qu'il tenait pour avilissant. Une
-atmosphère commune à trop de bouches lui répugnait. Sans, pour
-cela, gagner un ermitage, comme Timon, et, tout en laissant sa
-personne physique parler, sourire et disputer sur terre, John
-Shag repoussait le sol d'un pied chaussé d'ailes et s'enfuyait
-allègrement vers des nuages d'où il ne descendait plus que
-sollicité par des arguments d'un grand poids.
-
-C'est là ce que d'autres appellent rêver.--Rêver!... occupation
-qui, pour certains, est un passe-temps, mais qui avait, dans son
-cas, tous les caractères coercitifs d'une servitude.
-
-La fréquentation d'un même cercle nous lia. Je partageais la
-plupart de ses goûts: son furieux penchant pour la couleur des
-eaux mortes et celle, si diverse, des pourritures d'automne, le
-transport d'aise qu'il manifestait à voir le soleil dans sa plus
-grande ardeur, son amour, enfin, des paysages tout simples où il
-trouvait matière à divaguer beaucoup. La passion qu'il mettait à
-vanter ou à mépriser n'était point non plus pour me déplaire.
-
-De l'humanité il distrayait parfois une figure, un geste, une
-inflexion de voix, et la considérait longuement, avec son bel œil
-protégé, puis il se défaisait de la chose, comme l'on jette un
-citron sec.
-
-Nous nous aperçûmes, bientôt, qu'une vive amitié nous rendait
-utiles l'un à l'autre. Dès lors, on nous vit souvent ensemble.
-Nous parcourûmes de conserve l'Allemagne et la Hollande, les
-villes du Piémont et de la Vénétie, certains cantons algériens et
-la côte occidentale d'Afrique où nous n'en finîmes plus de nous
-attarder.
-
-Des femmes nous suivaient dans ces déplacements. Nous les
-changions au gré du paysage, suivant qu'il commandait une
-chevelure blonde ou brune, un excès de vêtements ou des seins nus.
-
-Je garde, communément, avec les jeunesses auxquelles je me
-confie, un ton d'indulgente amabilité: c'est que le soin de mon
-ataraxie m'importe avant toutes choses, mais John Shag réglait les
-mouvements de sa cour suivant une autre loi.--Dans le commerce des
-femmes, il montrait une bizarrerie excessive qui le poussait à
-des blasphèmes brusques et surprenants, voire à des colères tout
-à fait sans excuse, car on ne saurait reprocher sérieusement à
-sa maîtresse de n'être pas toujours dans le plan de votre songe.
-Il se justifiait de cela, comme de mille autres incartades, en
-alléguant les soucis de sa gestation.
-
-Je pense qu'il souffrait de quelque affection nerveuse, car la
-sensibilité d'un homme sain n'oserait être, que je sache, aussi
-constamment en éveil. Il se comparait volontiers à Bragadin, doge
-vénitien, par allusion à ce passage d'un livre de M. Maurice
-Barrès:
-
-«Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme, consentit à être
-écorché vif; et, parfois, je songe que je me suis fait un sort
-analogue.»
-
-Comme l'on passe un caprice, même absurde, aux jeunes femmes
-alourdies, j'ai passé à John Shag plus d'une excentricité. Je le
-savais occupé par une œuvre longue et difficile, à laquelle il se
-donnait tout entier et, quand il me quittait soudain pour planer
-dans ces régions supérieures où, suivant son expression, il allait
-prendre l'air du génie, je me consolais de son absence spirituelle
-en méditant sur les prestiges de la solitude.
-
-John Shag travaillait beaucoup. Chaque jour, je voyais de
-nouvelles feuilles rejoindre un manuscrit volumineux. Hélas! je ne
-devais connaître de cet ouvrage que le titre:
-
-_Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques problèmes de
-métaphysique et de morale._
-
-Il avait aussi mille projets littéraires dont il parlait comme
-un autre parlerait d'une œuvre achevée, projets de romans, de
-féeries, de biographies imaginaires, de satires anachroniques
-(entendez de satires des vices futurs ou bien abolis); projets
-d'études religieuses, de pamphlets, de parades... que sais-je
-encore!
-
-Et, lorsque je lui disais:
-
-«Pourquoi donc ne réalisez-vous pas ce projet de livre?»
-
-John Shag, haussant dédaigneusement les épaules, répondait:
-
-«J'ai fini d'y songer... Il ne reste plus qu'à l'écrire!»
-
-Un sujet, pourtant, le requérait fort, et je pense qu'il s'en fût
-occupé, si le Destin l'avait permis.--C'était la toute simple
-histoire d'une jeune fille parisienne, le récit de ses amours,
-de ses conversations et de ses défaillances que terminait une
-défaillance dernière qui la faisait mourir entre les bras d'un
-beau jeune homme. Mais la singularité de ce roman se révélait
-en ceci qu'il était coupé par des divertissements, des entrées
-de ballet, mille intermèdes chorégraphiques où l'on voyait des
-comparses, vêtus de façon appropriée, illustrer, en quelque
-sorte, l'action romanesque par des jetés-battus et des ronds
-de jambe. A ce propos, je me souviens que la mort de l'héroïne
-était immédiatement suivie d'une «entrée de fossoyeurs» où des
-figurants, habillés en Scaramouche, dansaient de funèbre manière
-et brandissaient des attributs symboliques.
-
-J'imagine mal ce qu'eût été cette _Histoire de Radegonde_, et, si
-ferme que fût son intention d'y travailler, John Shag n'en eut pas
-le loisir.
-
-Vers la fin du séjour que nous fîmes à Venise, mon ami dut
-s'aliter. Il souffrait des fièvres. Son état s'aggrava de façon
-rapide. Vous pensez si je l'entourai d'attentions et de soins!
-Rien n'y fit, et je n'eus bientôt qu'à désespérer.
-
-Le 7 mai, à huit heures et demie du matin, John Reginald Shag,
-ancien élève de l'Ecole Normale supérieure, membre correspondant
-de plusieurs académies, mourut après avoir succinctement agonisé.
-
-Un testament confiait le manuscrit de son _Essai_ à Mlle Jeanne
-Heurtance, une cousine éloignée, demeurant à Pithiviers, 76, rue
-du Chapeau-Rouge. Jusqu'à ce jour, elle a cru ne rien devoir
-publier de cet ouvrage, certains paragraphes lui ayant paru
-hétérodoxes. Aucune des démarches que je tentai pour la fléchir
-n'a abouti.
-
-Des projets de John Shag, il ne reste que des notes illisibles
-et les titres: _La Mésange apprivoisée_, pastorale lyrique dans
-le goût des bergeries du XVIe siècle; la _Vie d'Apollonius
-de Thyane_, pour laquelle il amassait des documents; _Etude
-sur un Cas de Polygamie austère_, qui traitait, je crois, de
-l'histoire des Mormons; _Les Manières du Prince de Danemark_, où
-l'interprétation du rôle d'Hamlet était analysée; _Les Chiens
-écrasés_, roman en vue duquel il collectionnait les opinions de
-portières; _Le Regard à travers l'Onde_, recueil de poèmes;
-_Notes sur la Lycanthropie_, dont je possède un fragment, trop
-court pour être publié en volume; _Nib de Neuville_, roman dont
-j'oublie le sujet, et bien d'autres encore.
-
-Une fantaisie inlassable, une curiosité jamais satisfaite,
-le poussaient à commencer avec ardeur des œuvres qu'il
-délaissait pour le motif le plus futile. Sa passion de savoir
-touchait à tout. Tout l'intriguait, tout le sollicitait, tout
-l'émouvait,--mais tout savait le distraire.
-
-Un jour que, dans le bureau de sa maison de campagne, il étudiait
-certaine discussion du concile de Trente, un papillon vola devant
-la fenêtre. Mon ami se dressa, posa sa plume et, aussitôt, s'en
-fut le poursuivre jusqu'au fond du jardin.
-
-Je ne saurais mieux faire que de citer ici une page de John Shag,
-écrite sans doute pour le panier à papier, mais que je sauvai de
-la destruction et qui nous donne, en son beau, cette influence,
-peut-être néfaste, du petit démon qui le tourmentait sans cesse
-et qu'il appelait: son «compère». Ce fragment (dirai-je: ce
-poème en prose?) était griffonné, au crayon, sur une feuille de
-papier écolier du format courant. Le voici, tel que j'ai pu le
-déchiffrer, à grand'peine, car l'écriture hâtive manquait de
-netteté:
-
- * * * * *
-
-_C'est encore toi, mon compère! Inutile de feindre! je t'ai déjà
-vu, caché sous ma table, et jouant à te chatouiller les narines
-avec une plume enlevée à la queue d'un rouge-gorge!_
-
-_Allons! sors! approche-toi! Ne pleurniche pas! je ne te ferai
-aucun mal!_
-
-_D'où viens-tu? Quelle fleur as-tu chiffonnée cette nuit? Pourquoi
-ce rire soudain et que signifient donc ces gambades?_
-
-_As-tu suivi les souris grises dans le tronc des saules? Dis-moi
-leurs coutumes. Se réunissent-elles vraiment, le treize de chaque
-mois, autour d'un fromage de Hollande, volé à la fée Carabosse?_
-
-_Je n'entends pas!... Tu dis?... Parle plus haut!... Comment!
-Trilby a cueilli le lys où tu te lavais, tous les soirs, la
-figure? Quel maraud!..._
-
-Ici, quatre lignes vraiment indéchiffrables.
-
-_Et Viviane, qu'a-t-elle fait?... Non!... tu plaisantes!... Elle
-se serait prostituée à deux rayons de lune en même temps!... Nous
-ne qualifierons pas sa conduite!_
-
-_Maintenant, va-t'en! Il faut que j'achève mon «Essai sur les
-raisonnements inductifs dans quelques problèmes de métaphysique et
-de morale»._
-
-_Va-t-en! je n'ai pas le loisir de faire des cocottes en papier de
-soie!... non!... ni de composer un acrostiche!_
-
-_Va-t'en! vilain démon de la fantaisie!_
-
-Parfois, durant ses heures de paresse, mon ami griffonnait
-ainsi quelques lignes que lui avaient inspirées une émotion de
-passage, un vol d'oiseau, quelques accords, un souvenir. Souvent
-même, je le vis s'interrompre dans un travail auquel il semblait
-donner tous ses soins et noter, en hâte, avec mille abréviations
-compliquées, le petit paysage surgi dans sa mémoire, la pensée
-fugitive ou le rapport inattendu.
-
-Aussitôt écrites, il jetait ces feuilles au panier.--On me sera
-reconnaissant d'en avoir sauvé un assez grand nombre. Je m'en
-sépare à regret. John Shag les appelait ses «Moments perdus» et,
-sans doute eût-il été fort irrité, s'il avait su que, par ma
-faute, elles n'étaient point détruites.
-
-J'en donne, ici, quelques-unes, sans retouches. Tout au plus,
-les ai-je divisées en cinq livres, pour en faciliter la lecture.
-Le respect que je voue à la mémoire de John Shag m'a interdit de
-corriger, si peu que ce fût, des pages qu'il dédaignait pourtant.
-J'aurais le même scrupule dans le cas où il me serait permis de
-réunir sa correspondance, si instructive à plus d'un point de vue.
-J'espère, sans beaucoup y croire, que les éditeurs de son essai
-philosophique seront dirigés par un sentiment pareil, si ce beau
-livre paraît, un jour. Certes, il donnera du talent de John Shag
-une idée plus complète, mais ces _Moments perdus_ commenceront
-du moins à le présenter au public avec son esprit inquiet, ses
-sautes d'humeur et sa singulière sensibilité.
-
-Puisse mon ami, dans les jardins lumineux et paisibles où son
-ombre doit goûter d'ineffables heures, ne point m'en vouloir si
-j'ai tâché de perpétuer son souvenir en publiant une œuvre qu'il
-eût, peut-être, tenue pour indigne de lui.
-
- Gilbert de Voisins
-
-_Note._--Je me suis permis d'inscrire, au titre de chacune des
-cinq parties de ce livre, le nom d'un ami de John Shag.
-
- G. V.
-
- A FERNAND DROGOUL
-
-
-
-
-Livre Premier
-
- Que chacun garde avec soin les singularités qui lui sont propres.
-
- J. J.
-
-
-
-
-1
-
-LE JUGEMENT DE PÂRIS
-
-
-Ces trois petites Espagnoles sont ravissantes.
-
-La première, vêtue de bleu, coiffée en torsades basses, un peu
-maigre, a la peau mate, des yeux ardents, des regards qui parlent.
-
-La seconde, vêtue de rouge, coiffée en petit chignon, grasse déjà,
-mais qui promet d'engraisser encore, a des yeux tranquilles de
-ruminant et des regards qui restent posés.
-
-La troisième, vêtue de vert, coiffée en frisons et en bouclettes,
-blanche de peau, fine par l'allure, modeste par le maintien, a des
-yeux qui rêvent et des regards sentimentaux.
-
-Toutes trois sont mal chaussées.
-
-Toutes trois sont jeunes.
-
-Toutes trois sont ravissantes.
-
-Et toutes trois contemplent un magnifique ouvrier espagnol qui
-fume son cigare, paresseusement, à la terrasse d'une buvette.
-
-Il mérite vraiment l'admiration des foules. De son béret, ses
-cheveux débordent, luisants, bouclés, bleuâtres, et l'échancrure
-du tricot laisse voir des tatouages. Ses bras secs sont bien
-musclés. Il est crasseux, il a l'air louche. Qu'importe! ses yeux
-humides ont toujours une expression amoureuse.
-
-Arrêtées au milieu de la ruelle et se tenant par la taille, les
-trois petites Espagnoles contemplent le beau mâle.--Celle de
-gauche s'évente, de sa main libre, avec un grand éventail en
-papier. Celle de droite, possédée d'une égale fièvre, fait de même.
-
-Et les deux éventails battent l'air.
-
-Mais le bel ouvrier sourit avantageusement à une vieille
-prostituée, visiblement malsaine, couverte de plâtre et qui a dû
-satisfaire des générations de matelots.--Roulant comme une barque,
-elle s'approche et s'assied à ses côtés.
-
-Alors les trois petites Espagnoles, qui se tiennent toujours
-enlacées, s'éloignent, d'un air triste et dansant, tandis qu'un
-jeune juif au profil fin, à l'expression ambiguë, vêtu d'une
-longue robe noire, les suit de l'œil.
-
-Et les deux grands éventails en papier battent avec mélancolie.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-2
-
-LA JETÉE-PROMENADE
-
-
-Elle avance dans la Manche, elle est toute en fer, elle est fort
-laide. Le poisson s'égare dans le labyrinthe de ses pilotis.--On
-paie quatre _pence_ à l'entrée où il y a des pancartes et
-des affiches, des avis et des interdictions, des conseils
-et des admonestations, et quelques textes aussi, tirés de
-l'Evangile.--Tout cela est placardé en face, à droite et à gauche
-de l'entrée où l'on paie quatre _pence_.
-
-Debout devant une toile tendue, comme de pauvres rosiers devant un
-mur, des vierges à chapeau fermé mettent dans la main du promeneur
-de petits livres bleus. Ils tendent à proscrire les boissons
-alcooliques et conseillent l'usage illimité de la Bible.
-
-Plus loin, un missionnaire nègre enseigne, à qui veut l'entendre,
-l'art de gagner le ciel à peu de frais.--Il était aveugle,
-il y voit clair; il était sourd, il perçoit, aujourd'hui, le
-concert des anges. Poussez-le, il vous avouera peut-être qu'il
-fut anthropophage.--Il fait des gestes nombreux et maladroits.
-Il se donne beaucoup de mal.--A la fin de la journée, cela
-lui rapporte un _shilling_, mais il peut croire (supplément
-de son austère paye) qu'il a sauvé une âme.--Il ne manque pas
-d'auditeurs.--Passons.
-
-Voici une courtisane repentie. On l'écoute avec plaisir. Elle
-a connu tout le péché. Elle seule a touché le fond de l'abîme.
-Elle tient beaucoup à être une pécheresse inégalable. C'est là sa
-raison d'exister. Elle décrit ses rapports avec Satan. Elle l'a
-vu. Elle lui a parlé. Elle montre à chacun son corps séduit, ses
-mains impures, sa bouche baisée. Un jour, elle a entendu des voix
-mystérieuses qui l'enjoignaient de choisir une autre route. Elle a
-obéi. Maintenant, le ciel lui est ouvert.
-
-Et, tandis que le peuple s'écoule, moi, dont l'âme fut salie et
-foulée, je me demande, en regardant un étalage de boutiquier où
-des idoles indiennes grimacent dans l'ivoire, si je ne vais point
-offrir, par imitation du nègre et de la courtisane, cette âme tout
-entière au petit dieu de gauche qui brandit douze têtes coupées,
-au bout de ses douze bras, ou à celui de droite qui porte, en
-guise de nez, une bien belle trompe.
-
- Brighton.
-
-
-
-
-3
-
-LE VIEUX CITRON
-
-
-Seule l'affection rend plaisante une compagnie prolongée; seule
-l'affection la rend supportable. Un indifférent veut-il vous
-offrir la comédie de lui-même, jouissez du spectacle, mais évitez
-qu'il dure. Le plus beau paysage ne laisse pas que de fatiguer,
-s'il ne touche secrètement quelque point sentimental; l'art ne
-séduit qu'un temps, si le cœur ne s'y mêle, et le camarade qui
-vous arrêta dans la rue se change vite en fâcheux, revînt-il
-d'Eldorado ou de Thulé.
-
-C'est pour avoir souffert de l'impudeur des fâcheux, pour les
-avoir vus, rongeant sans vergogne ce peu d'heures vouées au
-loisir, pour s'être senti pauvre, après leur départ, que tel de
-mes amis ne sort plus d'une façon de thébaïde spirituelle et fuit
-l'ombre même de l'homme.--J'estime qu'il a grand tort.
-
-Il faut goûter tout l'instant qui passe, entendre toute son
-harmonie, respirer tout son parfum, se repaître, mais ne jamais
-rien donner en échange. Une femme, rencontrée dans le monde, un
-camarade, une connaissance de huit jours sont des ennemis qui
-vous mangeront si vous ne les mangez d'abord.--Mangez-les donc.
-
-Le repas peut, d'ailleurs, être succulent.--Mettez votre sujet
-en une posture morale où il devra penser par lui-même, agir sans
-aide, s'exprimer, se taire, souffrir, douter, prendre parti.
-Ouvrez les yeux, écoutez bien. Cela vaut, parfois, les plus doux
-spectacles, les plus belles musiques. Comme disent les prospectus
-des livres pour la jeunesse: «on s'instruit en s'amusant,» et je
-ne sais de vaudeville où l'on se récrée à si bon compte.
-
-Ainsi, faites rendre à votre sujet ce qu'il peut donner, videz-le,
-séchez bien le vase et ne vous en occupez plus. Vous avez ri, vous
-avez appris quelque chose, vous vous êtes augmenté--tout est là.
-Sauf la rencontre qui transforme votre sujet en ami, en maîtresse,
-en idole, soyez persuadé que vous ne devez rien.
-
-Un être usé devient hostile. Son influence est pareille à celle de
-cet ornement banal que vous avez jadis pendu au mur et que vous
-n'osez pas jeter.--Il exaspère.--Défaites-vous des êtres que vous
-connaissez bien et que vous n'aimez pas. Quand on a savouré son
-jus, on ne garde pas un vieux citron.
-
-Il est regrettable que le respect humain soit une si forte
-effusion du cœur. Il exagère de prodigieuse manière la notion de
-la dette sentimentale. Parce que X nous a divertis, nous pensons,
-sincèrement, lui devoir quelque chose.--Soit!--Alors, payez-le
-avec de la monnaie, comme l'on paie, au théâtre, le prix d'un
-fauteuil, mais, pour Dieu! ne lui donnez rien de vous-même!
-
-Notre trésor intérieur est trop précieux, trop rare, trop vite
-épuisé, pour que, sans folie, l'on puisse en être généreux.
-Cette générosité-là devient de la prodigalité,--la pire: du
-gaspillage.--Si l'Enfant Prodigue avait été prodigue de lui-même,
-au lieu de l'être de ses richesses, on n'eût certes point tué le
-veau gras, à son retour, car il n'eût point conservé de quoi se
-faire reconnaître par ses parents.
-
-Gardez-vous donc! thésaurisez! Prenez ce que vous donne l'instant
-qui passe, prenez, ne rendez pas! Il ne faut se dépenser qu'en
-aimant.
-
-
-
-
-4
-
-PROJET POUR DEMAIN SOIR
-
-
-Nous parlementerons avec les douze dragons d'or accroupis à
-la lisière du bois, et, à chacun, nous raconterons une belle
-histoire, afin qu'il nous laisse passer,--puis, nous entrerons
-sous le toit vert.
-
-L'atmosphère y sera lourde, à cause des parfums de fleurs. Une
-biche au doux regard viendra te considérer, et je pense qu'il lui
-plaira de t'offrir le bouquet de rue qu'elle tient entre ses dents.
-
-Avec civilité tu la remercieras, et nous poursuivrons notre route.
-
-Dans la région des hautes branches, il y aura des chants
-d'oiseaux, plus persuasifs que ceux de nos contrées.--Au-dessus,
-dans l'air libre, de grandes oriflammes jaunes et rouges, brodées
-d'argent, flotteront sur la brise, et ce sera comme pour une
-grande fête.
-
-Des singes, suspendus par une patte, nous jetteront des roses
-couleur safran, et tu t'effraieras du miaulement d'une panthère
-qui, couchée sur le dos, jouera avec un globe de cristal.
-
-Alentour, les bambous auront de frais murmures. Sous leurs
-rameaux fins, le phénix, construisant son bûcher, assemblera des
-brindilles. Vers la chute du crépuscule, tout sera prêt. Sans
-doute, le bel oiseau nous invitera-t-il à la cérémonie. Pour
-l'heure, il travaille à sa mort d'aujourd'hui, en vue de sa gloire
-prochaine.
-
-Devant nous, très loin, une clochette, de temps en temps, tintera
-clair. C'est elle qui sera notre guide, et nous atteindrons enfin
-le temple biscornu, couvert de tuiles bleues, qui reflète le
-soleil.
-
-Au seuil, et surveillé par douze cigognes ironiques, se tient un
-mendiant qui représente toute la misère. Nous pleurerons sur lui,
-harmonieusement, moi comme un empereur et toi comme un ange.
-
-Par la porte de jade qui toujours reste ouverte, nous pénétrerons
-dans le temple, et les prêtres agenouillés méneront, aussitôt,
-grand train de gongs et de sonnailles.
-
-Tu danseras un pas religieux, après avoir ôté tes sandales, puis
-je m'avancerai, ayant détruit en moi l'horreur sacrée, vers la
-grande idole, le somptueux Bouddha de porcelaine qui remplit tout
-le fond du sanctuaire. Je grimperai le long de ses pieds obscurs,
-j'escaladerai les colonnes de ses jambes et me dresserai, enfin,
-sur le piédestal de sa main tendue.
-
-Compris tout entier dans la paume du Dieu, peut-être entendrai-je,
-alors, tomber de ses lèvres précieuses les paroles de la sagesse,
-ou, peut-être, me fera-t-il des récits plus beaux encore que ceux
-de mes songes: récits de fleuves, de vents, de flammes et de
-gouffres, récits d'un parfum si puissant qu'à eux je voudrai me
-mélanger.
-
-Nous ferons tout cela demain soir.
-
-
-
-
-5
-
-L'INSOMNIE DES MORTS
-
-
-Promenez-vous dans un cimetière, quand la nuit descend, quand
-les grilles sont fermées: vous n'y verrez point de fantômes, ni
-d'ombres malheureuses, mais, je vous le jure! vous entendrez se
-lamenter les morts.
-
-La chair des morts se plaint tant qu'elle existe: elle se plaint
-de ne plus vivre, elle ne peut se décider à n'être plus, et,
-de chaque sépulture, monte une voix impatiente de son sommeil,
-inapaisée, même par ce sommeil-là, et qui gémit et qui perpétue
-son infatigable déploration.
-
-Les hommes d'hier se désolent d'une voix profonde, les femmes
-d'hier d'une voix qui se brise, et les enfants d'hier ont
-l'horrible accent des flûtes éraillées. Mais la voix de tous
-ces cadavres s'amincit au cours des jours, leurs paroles se
-décomposent avec leurs bouches; bientôt, ils ne pourront presque
-plus se plaindre, bientôt, leurs ossements ne donneront plus qu'un
-murmure.
-
-Et tous ces cadavres disent les mêmes paroles. Tous regrettent de
-n'avoir pu vivre leur lendemain. Chacun projetait quelque chose
-qu'il n'a pu faire, chacun voulait agir, chacun voulait créer,
-chacun mûrissait un dessein, tramait une utopie, chacun voulait
-vivre un jour de plus, non pour la joie de vivre ce jour, mais
-pour le plaisir de préméditer la joie du jour d'après.
-
-Et, seules, dans ce tumulte, certaines voix se taisent: celle des
-suicidés.
-
-
-
-
-6
-
-PARFUMS
-
-
-La nuit est toute bleue.
-
-Je me promène, seul, dans une rue ancienne, aux murs tièdes.
-D'étranges odeurs viennent à moi. Je ne puis ni songer, ni
-regarder, ni jouir de l'ombre. Je me sens occupé par ces odeurs.
-Elles s'insinuent en moi. Je les écoute, en quelque sorte.
-
-Ce ne sont ni des parfums, ni des puanteurs. On ne sait, au juste,
-si elles déplaisent ou si elles attirent. Je suis loin des relents
-affreux qui empestent les villages nègres, loin des odeurs du
-Paris nocturne, loin des émanations orientales. C'est indigène.
-C'est singulier.--Fuyantes, nombreuses, colorées, les odeurs de
-cette nuit provençale m'intéressent.
-
-Sur le fond d'huile chaude, je perçois des souvenirs de poisson
-frais. J'ai respiré cela dans plus d'un port... Une odeur
-pareille, jadis, je me souviens... à Héligoland, devant la mer du
-Nord, grise et dure.
-
-Une lampe a dû filer quelque part... oui, c'est bien une lampe
-qui file, comme à l'époque où j'habitais ce petit entresol au
-quartier latin.--Tiens! de l'ail... et, presque aussitôt, un
-rappel de fruits mûrs.
-
-Je m'approche d'une maison. La boutique d'un herboriste
-assurément... parfum médicinal de vieille prairie... parfum de
-fenaison conservée. Les bottes de verdure sont pendues au plafond,
-je pense. On doit vendre, là, des onguents, des drogues brevetées,
-du papier gommé pour tuer les mouches... Sans doute la patronne
-est-elle sage-femme... Et voici une odeur matinale de linge humide.
-
-Je me déplace à travers ces odeurs. Chaque pas que je fais m'en
-livre une nouvelle. Il me semble que je les rencontre, comme l'on
-rencontre des personnes.--Je tiens certaines d'entre elles pour
-des amies, certaines ont seulement des traits connus,--certaines
-sont étrangères et me surprennent.
-
-Ce parfum violent! je l'ai respiré, il y a quelque temps, sur la
-gorge d'une fille du port. Cela s'achète au bazar... cinq sous
-le flacon... C'est un peu graisseux.--La fille s'achète aussi,
-quelques pas plus loin, à prix modique.
-
-Oh! les fruits, encore! les fruits de tout à l'heure! Un étalage
-s'ouvrait là durant le jour.
-
-Tandis que je change ainsi d'odeurs, ma mémoire va et vient, me
-rapportant des analogies, me rappelant des odeurs de même vertu,
-de même couleur,--des odeurs parentes.
-
-Vous connaissez l'enivrante odeur de feuilles mortes et mouillées
-que l'on découvre parfois en forêt? Je l'aime. Sous les branches,
-elle croupit, chargée d'éther, s'exhalant lourdement, lente et
-génératrice. Elle s'attache aux mousses d'alentour et les brises
-la portent mal... Je viens de la rencontrer. Que fait-elle ici?...
-Un rat énorme sortait d'une bouche d'égout, à mes pieds, quand,
-soudain, l'odeur aimée me toucha.
-
-Tout à fait la même?... peut-être pas... mais si semblable!...
-Dans la fraîche forêt d'Ecosse, te rappelles-tu le beau
-crépuscule?... nous rôdions ensemble, écoutant le chant d'une
-source, quand nous devinâmes le parfum tout proche. Alors nous
-nous tûmes, afin de ne point l'effaroucher... comme nous l'aurions
-fait pour un rayon de lune ou pour le rossignol.
-
-Mais l'odeur est courte, elle vient de se dissiper, et cette
-ruelle m'apporte déjà la senteur de la mer.--Marchons encore... Il
-est tôt... l'air fraîchit...
-
-Halte! halte! Voici la surprise!... Derrière ces volets, je vois
-une très faible lumière rouge. Ils ont laissé leurs fenêtres
-ouvertes... Respirons bien l'odeur! goûtons-la tout entière!--Ah!
-les sampans qui se balancent... et la chute du soleil à l'horizon
-du Faï-tsi-loung... et le bruit de cuivre d'un gong... C'est de
-l'opium qui s'exhale d'une fumerie... c'est de la fumée secrète et
-grise qui fuit... avec un peu de l'odeur d'un corps de femme.
-
- Toulon.
-
-
-
-
-7
-
-POUR LA LUNE
-
-
-Je voudrais bien chanter une louange qui te fût agréable! mais
-tant d'autres l'ont fait avant moi! Tant d'autres ont composé des
-litanies, des ballades, des sonnets et des centons de pauvres
-vers, afin de te célébrer, bel astre orphelin, fille plâtrée,
-céleste assiette, odalisque pour jeunes gens pâles!
-
-Tu m'intéresses, car je sais que tu me comprends; je t'aime,
-parce que tu m'écoutes, même lorsque je divague, même lorsque tu
-ne me réponds pas. Tu as une façon plaisante et polie de prêter
-l'oreille à mes effusions. Je t'ai lu de nombreuses poésies et
-jamais tu n'as fait une critique; cela me fut très doux.
-
-Je souffre de ne point te témoigner dignement ma tendresse, mais,
-pour qu'une ode, fût-elle en prose, te satisfît, il faudrait que
-j'eusse à ma disposition tout un lot d'adjectifs, de substantifs
-et de verbes frais, or je t'assure qu'il n'y en a plus! Tout est
-rance, tout est connu, tout a servi! Je tomberais dans le plagiat
-dès la première ligne!
-
-Et pourtant, je voudrais parler de toi, belle médaille sans
-revers, pièce d'argent mat, chère incuse! Je voudrais connaître
-l'artiste qui te frappa, les dieux qui te manièrent, avant de te
-placer dans l'azur, et les longues nuits qui t'ont donné la patine
-qui te singularise.
-
-J'aime ta couleur, où l'on retrouve des reflets d'infusions
-aromatiques; j'aime le profil qui sourit sur ta face, si l'on veut
-bien y regarder de près; j'aime tes fantaisies et les fantaisies
-que tu m'inspires, et les rêves que tu conduis dans ma pauvre
-cervelle...
-
-Je t'aime tout entière et de tout mon amour!
-
-
-
-
-8
-
-LE VOYAGEUR
-
-
-Il sortait de la taverne accroupie près de ma petite maison,
-quand, se tournant vers moi qui rentrais, il me regarda.--Son
-front était couvert de poussière, ses habits étaient misérables.
-A la main, il portait un bâton, à la ceinture, une gourde qu'il
-venait sans doute de remplir. Il paraissait heureux. Dans le fond
-de ses prunelles grises, on voyait des vagues et des nuages.--Bien
-que ne le connaissant pas, je pensai l'avoir vu, aux heures où le
-crépuscule repousse doucement les arbres vers la nuit.
-
-Il me dit:
-
-«Savoures-tu les délices d'une halte? Sais-tu si la fille
-d'auberge sourit toujours, comme autrefois? Comprends-tu le chant
-des oiseaux et celui des ondes? As-tu cultivé l'espérance et le
-regret?»
-
-Je répondis:
-
-«Non! je ne connais que les grillons de mon âtre et le chant du
-coq d'or qui perche sur mon clocher. On m'a beaucoup parlé du
-regret et de l'espérance, mais je ne comprends bien que la facile
-vertu de vivre sans tourner la tête, et j'attendrai la mort sans
-lever le front.--Il est bon de rester près de soi-même, en sa
-maison.
-
---Ne parle pas ainsi, me dit le voyageur. Les assiettes de faïence
-pendues à tes murs ne sont guère que des ornements... Ecoute-moi!
-La source très lointaine que je rappelle à mon souvenir, jadis,
-j'y fus plonger ma face. La source était fraîche... elle n'a rien
-perdu de sa fraîcheur. Quitte tes assiettes de faïence: elles
-gagneront en beauté.--Une heure fait un souvenir que l'absence
-rend plus cher.
-
---Ne puis-je donc imaginer?
-
---Non, puisque tu n'as rien vu.
-
---Ne puis-je sentir sur ma joue le souffle des palmes balancées?
-
---Non, car jamais elles ne t'éventèrent.--On rêve des seules
-choses que l'on a pu toucher ou de celles, trop distantes pour
-être atteintes, mais que l'on aperçut.
-
---Pourquoi partir, si l'ennui me ramène?
-
---L'ennui trébuche, dès que je ferme les yeux, car, aussitôt,
-dans l'ombre, je vois une féerie, comme font les spirites dans un
-cristal.--Et toi? quels sont tes souvenirs?
-
---Je ne me souviens que de moi-même ou d'histoires inventées.
-
---Alors, viens avec moi! Je te montrerai de vivantes oasis, la
-lune rouge qui s'élève des sables, une fille nue avec des sources
-bouillonnant autour, des flamants, ces grandes fleurs de l'air,
-aux tiges élancées, le doigt de l'aurore sur la dune, et tu
-respireras tous les jasmins du soir.
-
---Ne me perdrai-je pas entre tant de choses nouvelles? Ne
-regretterai-je pas?
-
---Non, car nous reviendrons emplir ici nos gourdes et boirons
-l'eau natale avant de repartir.»
-
-Les hirondelles de mon toit vinrent en piaillant m'entourer d'un
-cercle d'ailes, mais je pus m'évader et je suivis le Voyageur.
-
-
-
-
-9
-
-CORINNE
-
-
-Je fus présenté à Corinne, aujourd'hui même, à l'heure où elle
-mange des gâteaux et boit du thé.
-
-Corinne est une femme exquise.--Dès le premier instant, elle
-m'avoua qu'elle ne vivait plus que dans l'attente de ma visite,
-puis, ayant sucré les tasses des autres invités, elle m'entraîna
-dans un coin du salon où une lampe voilée de mauve donnait de la
-pénombre, et m'entreprit sur mon dernier voyage.
-
-Elle m'assura que son plus cher désir était de voir une forêt de
-palétuviers, que son âme se sentait prisonnière dans ce grand
-Paris ennemi, que j'avais compris le tourment de sa solitude, les
-nuances de sa tristesse, la qualité de ses plaisirs, et qu'enfin
-mon dernier livre, d'une forme incomparable, souverain par
-l'inspiration, l'émouvait de façon prodigieuse.
-
-Je feignis d'être flatté, bien que le volume dont elle parlait
-avec un enthousiasme si convaincu, traitât de la mévente des
-céréales en Egypte.
-
-Corinne me dit, aussitôt après, que le mariage précoce de sa
-fille l'inquiétait fort, que le décès de son oncle la désolait,
-que l'art contemporain ne pouvait être compris que par elle et par
-moi, qu'elle devinait, sous mon apparente froideur, une blessure
-(mais que certains baumes dont elle avait le secret...) que le
-temps menaçait de tourner à l'orage et que l'expression de mes
-yeux était inoubliable.
-
-Corinne s'interrompit, un moment, pour recevoir deux sénateurs,
-une vieille actrice, un poète et un attaché d'ambassade, puis,
-elle me demanda qui j'aimais, me dit le nom de son amant, m'assura
-que sa chance au jeu faiblissait, que le parfum de son mouchoir
-résultait d'un mélange et qu'elle croyait en Dieu.
-
-Corinne se confie ainsi à chacun. Elle se montre par besoin. Elle
-ne peut faire autrement.
-
-Corinne a les défauts de l'exhibitionniste.
-
-Demain, sans doute, elle m'avouera qu'elle porte un signe à la
-cuisse gauche.
-
-
-
-
-10
-
-LE PRIAPE
-
-
-Le vieux priape était debout au coin du champ de Flaccus, et
-depuis si longtemps que nul ne se souvenait du jour où il ne s'y
-trouvait pas.
-
-Indécent et monstrueux, avec des coquelicots à ses pieds et un
-nid d'oiseau sur sa tête, il voyait, tous les matins, le soleil
-se lever au-dessus de la colline, à sa droite, et, chaque soir, à
-sa gauche, un dernier rayon frapper le marbre éternel du temple
-consacré à Diane.
-
-Le vieux priape était vénérable par sa figure, s'il ne l'était
-point par son geste. Une belle barbiche ornait son menton de
-boucles drues, ses joues étaient ornées de mousses qui rendaient
-velues et grises sa poitrine et ses épaules. Dans ses oreilles
-pointues, des graines avaient germé et cela lui mettait, de chaque
-côté du visage, une parure de touffes vertes. Ses yeux, petits et
-bridés, souriaient sans cesse. Il était connu à la ronde pour sa
-grande bonté, et nul, jamais, ne l'invoqua sans être exaucé, à
-moins que la prière ne fût sacrilège, ou cynique, ou démesurée,
-ce qui arrivait souvent.
-
-Or, bien que l'agreste dieu eût les hommages de tous les passants,
-il s'ennuyait quelquefois. Depuis si longtemps qu'il était seul,
-montrant sa fièvre à chacun, il n'avait encore pu la prouver à
-personne.
-
-Un jour, la fille de l'esclave qui nettoyait le temple de Diane
-passa près du vieux priape, s'arrêta court, et...
-
-Non, elle ne lui fit pas l'offrande d'une couronne de fleurs ni
-d'une grappe de raisins; elle ne lui dit pas ces paroles naïves et
-bien rythmées qui font toujours plaisir à un dieu bienveillant,
-elle n'articula même pas une prière, mais, les pieds en dedans,
-les cheveux défaits, un doigt dans le nez et les yeux mi-clos,
-elle éclata de rire.
-
-«Pourquoi ris-tu, petite bête? dit le vieux priape, courroucé.
-Ne m'as-tu pas vu, chaque jour, quand tu rentrais du temple? Et
-qu'ai-je donc de si étrange, à cette heure?»
-
-Mais, devant le priape indécent et monstrueux, sur l'oreille
-duquel un rouge-gorge venait de se poser, la petite fille riait
-toujours, immobile, les pieds en dedans.
-
-Alors, le dieu, s'animant, jaillit de la gaine de bois qui le
-retenait au coin du champ de Flaccus, emporta la petite fille
-dans un fourré, et, vivement, abondamment, joyeusement, la viola,
-sans reprendre haleine, à la façon fréquente et valeureuse
-qui singularise les dieux pastoraux, puis il regagna sa place
-ancienne, reprit son ancienne posture, et le berger de Flaccus
-reçut le fouet pour avoir violé la petite fille. Même, pris de
-peur, il avoua.
-
-
-
-
-11
-
-L'ESCALIER ROSE
-
-
-D'où vient donc le mystère, le mystère charmant de cet escalier
-rose?
-
-C'est un petit escalier, tout simplement, un petit escalier rose.
-Sa première marche a pour palier le ras du trottoir, puis il
-monte tout droit dans la maison. Il est rose. Il est très rose.
-Sa pierre est ornée de faïences roses. Assis sur l'une des plus
-hautes marches, un chat se lèche pensivement la patte. Ce doit
-être le gardien du lieu, le génie, le dieu lare.
-
-Chat! beau chat couleur de nuit! parle-moi de l'escalier rose! Tu
-dois en savoir long sur la demeure, sur les secrets de la demeure
-et sur les habitants. Mais, avant, parle-moi de l'escalier rose!
-
-Ah! que se passe-t-il donc là? D'où vient le mystère charmant de
-cet escalier rose!
-
- Tanger.
-
-
-
-
-12
-
-PRIÈRE AU VENT
-
-
-Oh! tais-toi! tais-toi!... Je t'ai entendu, toute la nuit, depuis
-l'heure où j'ai commencé à me promener, comme une bête, dans ma
-chambre froide, jusqu'à l'heure où le soleil est venu me dire que
-la nuit était enfin close! Tais-toi! je t'en supplie! laisse-moi
-au moins le jour! permets que je vive durant ce jour! que je
-vive comme tout le monde, sans souffrir à chaque minute de ta
-lamentable déclamation, de tes plaintes et de tes sanglots!
-
-Le crépuscule bleuissait quand je suis rentré chez moi, et, tout
-de suite, je t'ai entendu: tu faisais bruire un arbre devant ma
-fenêtre... cela me parut mélodieux, et je voulus écouter. Je
-croyais que ce bruissement léger saurait me distraire, mais,
-bientôt, j'y découvris un petit sifflet ironique et fin qui
-terminait chacun de tes souffles, et je compris que tu te moquais
-de moi... Oui, j'avais pleuré durant le jour! oui, j'avais
-souffert amèrement! pourquoi m'en défendre? c'est là le commun
-destin des hommes!... mais toi, pourquoi m'as-tu raillé? car tu
-m'as raillé cruellement et ton petit sifflet, qui recommençait
-toujours, était, en vérité, trop peu charitable!
-
-«Tu souffres mal!» disait ta voix de flageolet «Tu souffres
-mal!»... Eh quoi! je souffrais à ma façon! Je souffre avec les
-forces dont je dispose, sans affectation, je te le jure! et,
-toujours, le flageolet répétait: «Tu souffres mal!»
-
-Alors, j'ai commencé à marcher de droite et de gauche, dans ma
-chambre, et toi, au dehors, tu ne cessais pas, mais, bientôt,
-tu changeas de manière: tu te mis à me plaindre... non pas
-fraternellement, comme un ami, mais d'une voix plus humaine que ma
-voix.
-
-Oh! quelles affreuses plaintes tu sus inventer! oh! les cruelles
-trouvailles!... Je reconnaissais, dans tes gémissements, les
-sanglots de ceux que j'ai le plus aimés, les déplorations de mes
-morts les plus chers... et c'était horrible, ces souvenirs qui
-m'assaillaient, car tu avais soin, par un raffinement dans la
-torture, de ridiculiser ces précieuses voix! Tu les salissais, tu
-les avilissais d'odieuse façon... Oh! l'injurieux outrage!... oh!
-vent cruel!
-
-Et puis enfin, lassé de ton jeu, tu te mis à hurler!... Alors!...
-alors!... je sentis bien que je ne pouvais souffrir davantage et
-je me bouchai les oreilles, mais tes cris étaient les plus forts,
-ils m'atteignaient toujours! Tu criais dans ma cervelle et mon
-crâne résonnait comme une cloche!
-
-Tu te faisais l'écho de tous les hurlements que l'on prête aux
-damnés, aux damnés les plus malheureux: à ceux qui ont gardé un
-peu d'espoir! Tu beuglais, tu rugissais, tu hennissais, et ces
-hennissements étaient aussi des râles... puis, soudain, tu coupais
-le tumulte par un petit sanglot, un tout petit sanglot d'enfant
-malade et qui ne veut pas mourir.
-
-Va-t'en! va-t'en! va souffler dans les forêts, sur la mer ou
-sur la montagne, mais laisse cette ville où je suis! Va-t'en!
-laisse-moi! laisse-moi en paix! je t'en supplie!... Il me semble,
-maintenant que tu t'es attaqué à moi, que jamais tu ne me
-quitteras plus, et j'ai terriblement peur qu'à mon dernier soir,
-tu ne viennes, dans la chambre où je reposerai, agiter vaguement
-mon linceul, pour que les assistants de ma veillée funèbre pensent
-qu'il reste en moi un peu de vie encore et tardent, quelques
-instants de plus, à m'ensevelir!
-
- Marseille.
-
-
-
-
-13
-
-DANSE CHANTÉE
-
-
-Une toile jaune couvre la cour et l'abrite du ciel.
-
-C'est là, c'est entre une fontaine et un figuier, que tu vas
-apparaître.--Te voici, portant une écharpe rouge; te voici tout
-à fait nue.--Déjà tu marches comme un faunillon et tu bondis
-comme une chatte.--Tu t'arrêtes, semblant d'abord écouter les
-échos, puis tu regardes autour de toi.--Il n'y a rien qui te
-blesse, et l'on ne voit ni la lune, ni les étoiles, sans cela tu
-me les demanderais.--Alors, tu danses: tu secoues tes bras aux
-clinquants d'or et ta tête échevelée; tes pas sont de velours:
-tu vas surprendre une libellule; ta bouche devient narquoise:
-tu te moques d'un rossignol, et, tout soudain, tandis que tes
-bras retombent, tu te dresses en figure de jet d'eau.--Mais,
-particulièrement, ta jambe est émouvante. Je la vois, souple
-et brune. Je la considère, je la respecte, je l'aime comme une
-personne. Je t'assure que ta jambe est plus vivante que toi; deux
-ailes invisibles y sont greffées, car, maintenant, tu voles et
-tournoies, ainsi qu'un bel oiseau.--Ton voile est déplié, tu te
-blottis sous lui, et le voile semble une flamme, une flamme dans
-la nuit.--Ta jambe esquisse un geste dans l'air; tu pointes un
-pied nu, tu le retires... Tout à coup, sur ce pied, ton corps
-s'effondre et la flamme rouge se pose sur toi et t'ensevelit.--Tu
-n'es plus qu'un tas léger de choses agonisantes, bientôt mortes,
-mais ta jambe dépasse, ta jambe vit encore!
-
-Ah! tu as été belle! et, de quinze jours, je ne te battrai plus,
-comme je fais, chaque soir, pour te donner une âme!
-
-
-
-
-14
-
-NOCTURNE
-
-
-Je tâche de distinguer avec précision, comme je distinguerais les
-qualités d'un insecte, le bruit, le geste, le parfum nombreux qui
-composent l'agrément de cette salle de restaurant.
-
-Après le théâtre, où je ne sus me plaire, j'y suis venu passer une
-heure joyeuse. Je veux donc participer au plaisir qui m'environne,
-me mettre d'accord avec lui, trouver enfin des raisons pour
-rire, au milieu de ces gens qui finissent par rire sans raison,
-vaguement, aux anges, à la manière des petits enfants.
-
-Alentour, il y a un grand frisson de voix. On dirait, sous un vent
-continu, le frisson des feuilles mortes. Cette harmonie n'a plus
-de sens: elle est un murmure naturel et je voudrais m'y plaire,
-comme je me plais aux paroles de la forêt, où, s'il ne se trouve
-plus de dryades vivantes, du moins peut-on surprendre l'écho
-lointain de leurs chansons dans le soupir que les feuilles ont
-retenu.
-
-De même que certains soleils couchants, malgré leur excès de
-coloris, plaisent au regard et ne lassent point, de même, dans
-cette salle basse, les lampes forment un fond de clarté auquel on
-s'habitue. Leur éclat rose concerte avec le blanc des nappes en
-vue d'un agréable effet, et l'imprévu du clinquant d'un bijou,
-de l'étoile née soudain sur un bracelet de femme, la clarté
-vive d'une allumette, la note fine d'un verre que l'on brise,
-étonnent sans déplaire. Il en va pareillement du bruit des voix,
-pareillement du parfum lourd qui plane, où se mêlent les odeurs de
-mille végétaux inconnus.
-
-Tout cela est anonyme. Une voix personnelle, le piquant
-d'une senteur vinaigrée sont les parties de solo dans cette
-orchestration composite: chant d'un hautbois, d'une clarinette, ou
-brusque appel de cuivre qui va bientôt se fondre dans le cliquetis
-et le gazouillis général.
-
-Et, tout en buvant, je me laisse prendre par cette marée de
-parfums et de sons. Je perds pied. Je vogue et je flotte. Les
-beaux chapeaux des femmes semblent d'immenses fleurs marines,
-écloses au ras de la houle, et les garçons qui s'empressent
-avec de rapides plongeons sont les dauphins noirs de cette mer
-tropicale.
-
-Les fleurs s'agitent... les vagues s'ouvrent... la mer moutonne...
-Un invraisemblable soleil blanc éclaire tout cela... Une brise
-tzigane nous évente...
-
-Je crois... oui... je crois que je suis ivre.
-
- Maxim.
-
-
-
-
-15
-
-INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN VIEUX MUR
-
-
-En me voyant composer un poème où je chantais votre beauté, le
-rossignol s'est moqué de moi:
-
-«Pourquoi célébrer ton amour, me dit-il, puisque celle que tu
-chéris habite une contrée lointaine et ne pense pas à toi?
-
---Pourquoi, lui répondis-je, ô rossignol! chantes-tu plus clair
-quand tu vois le reflet de la lune dans l'eau?»
-
-
-
-
-16
-
-CAPRIPÈDES AFRICAINS
-
-
-Ils trottent, tous en file, autour d'une pierre que le berger
-nomade a levée, l'an dernier, pour marquer le lieu où il vit, avec
-le crépuscule, descendre, dans l'oasis, la femme qu'il chérit et
-que possède un seigneur opulent.
-
-Ils trottent, tous en file, autour de cette pierre levée, et leurs
-petits pas font quatorze empreintes sur le sable sans poussière,
-car ils sont sept qui s'amusent dans la nuit et jouent avec le
-clair de lune.
-
-A leurs oreilles ne pousse qu'un fin duvet, mais ne te fie pas à
-leurs façons puériles, bergère qui te plais à compter les étoiles!
-ils t'assailliraient sans vergogne, avec des gestes gourmands et
-malicieux.
-
-Ils ne s'effraient pas de moi; autant qu'un arbre je leur suis
-familier. Fatigué par sa course, l'un d'eux quitte parfois la
-danse, vient s'accroupir à mes pieds et me fait des grimaces, en
-se pinçant la pointe de l'oreille.
-
-Alors je lui conte l'histoire antique et précieuse de Pan
-poursuivant Syrinx, et le satyreau sourit et considère la lune
-d'un œil rêveur. Cette histoire lui paraît d'un bon exemple et il
-ne se fâche point si j'en varie souvent le détail.
-
-N'ayant point de Syrinx à poursuivre, ils trottent en rond, mais,
-soudain, ils tournent à contre-sens, parce que la brise a changé
-de souffle, et maintenant, un peu étourdis, ils jouent et fuient
-dans la palmeraie.
-
-Je les regarde avec complaisance; ils s'évitent et se cherchent,
-et se dérobent, le dos courbé, et se perdent, et se retrouvent.
-Ils poussent de petits cris et certains gémissements de plaisir.
-Ils troublent, au passage, les vols de moucherons.
-
-Celui qui m'écoutait s'impatiente. Il esquisse une moue et laisse
-tomber sa lèvre inférieure, faite pour boire aux sources. Tout à
-coup, il saisit sa flûte, s'évade et va joindre ses compagnons.
-
-Ils dansent sous la lune qui les regarde; le ruisseau mêle son
-chant à leurs minces musiques, et les petits sabots laissent
-quatorze empreintes fines sur le sable mouillé par la pluie de ce
-soir.
-
-Et, quand le berger nomade viendra chercher, autour de la pierre
-qu'il leva, l'an dernier, le souvenir de Miriem, il s'émerveillera
-de ces quatorze traces insolites, et, seule, une odeur de bouc,
-répandue par la brise, flattera ses narines.
-
-
-
-
-17
-
-LES CLOCHES
-
-
-Le vieux venait de mourir.--C'était prévu.
-
-Depuis longtemps, il se plaignait de cette grosse bête qui faisait
-du bruit dans sa poitrine et qui lui mordait le cœur. Il avait
-lutté tant qu'il avait pu. La grosse bête s'était choisie un
-adversaire de qualité.
-
-Ces vieux marins sont si imprégnés de sel que leur chair doit être
-immangeable. La bête n'avait pu se nourrir qu'à petites bouchées,
-et, parfois, dégoûtée par cette saumure, elle jeûnait quelques
-semaines. De ce temps de répit, le vieux se servait pour faire un
-enfant à sa femme.
-
-Il y avait déjà six mioches dans la petite maison du bord de
-l'eau, six mioches qui se roulaient dans la poussière, se
-trempaient dans les dernières vagues, jacassaient, pleuraient,
-riaient, se querellaient, tout cela, en italien mâtiné d'arabe,
-avec, de ci, de là, quelques mots français.
-
-Quand le septième mioche vint au monde, la grosse bête, outrée
-sans doute que le vieux eut encore assez de sang pour animer
-un nouvel être, se remit au travail et finit par prendre le
-dessus.--Durant deux mois, elle fourragea dans la poitrine du
-vieux, mordit, dépeça, déchira, creva et fit si bien qu'un soir
-les prunelles du vieux chavirèrent. Alors sa femme fit un signe de
-croix et se mit à genoux.
-
-L'aîné des mioches, comprenant ce qui venait de se passer, poussa
-un long hurlement. Les cinq qui jouaient par terre avec un lambeau
-de filet firent de même, par imitation, et le petit, dans sa
-barcelonnette, ayant craché son pouce qu'il suçait, se joignit au
-chœur funèbre, du mieux qu'il put.
-
-La mère sanglotait au pied du lit.
-
-Le mort se composait lentement une figure de cercueil.
-
-Les enfants beuglaient à l'envi.
-
-Par la fenêtre, on voyait le soleil qui tombait sur Carthage en
-averses d'or, et sur les flots en rafales d'argent.--C'était
-dimanche, un dimanche d'Afrique, fait d'éclats, de feux et
-d'ombres chaudes.
-
-Soudain, dans l'air que nul vent n'agitait, une musique prit
-l'essor.--Les notes s'envolaient, l'une après l'autre, claires ou
-graves, tristes ou gaies, toutes divines, et le ciel entier fut
-bientôt plein de leur harmonie.
-
-Dans la chambre du mort, le chœur funèbre se désorganisa.--La mère
-arrêta ses sanglots, les mioches, peut-être à bout de souffle,
-se turent, et le tout petit changea sa clameur aiguë en un
-roucoulement.--La musique divine venait d'entrer. Elle flottait
-au-dessus du mort, émouvante, à la fois austère et limpide, mêlant
-les accords d'une harpe de séraphin à la voix naïve des angelots,
-unissant des pluies de perles à des chants d'airain.
-
-La mère se tourna et sourit, le tout petit eut une espèce de
-grognement joyeux, et l'aîné des mioches, prenant un de ses frères
-par l'épaule, lui montra les dehors d'un geste vague, puis, la
-voix pleine d'extase, murmura:
-
-«Senti che belle campane!»
-
- Carthage.
-
-
-
-
-18
-
-BONHEUR PARFAIT
-
-
-C'est l'heure paisible où l'ombre descend.
-
-Le père médite, au coin du feu la mère tricote, attentive,
-la fille rêve au jour qui meurt, le fils fume, d'un air
-satisfait.--Dans quelques instants, ils mangeront en commun, puis,
-chacun s'en ira dormir, pour trouver des rêves à sa mesure.
-
-Bonheur parfait! bonheur parfait!... bonheur épanoui, plutôt, et
-qui se fanera! belle union qui va se dissocier!--Ils sont heureux
-depuis trop longtemps. Je cherche le point qui menace de pourrir,
-qui, sans doute, au sein de ce fruit mûr, pourrit déjà.--Se
-trouve-t-il dans la méditation du père? (un souci d'argent qu'il
-ne laisse point voir?) dans le travail attentif de la mère?
-(quelque douleur secrète qui l'épuise?) dans la rêverie de la
-jeune fille? dans l'air satisfait du jeune homme? au plâtre du
-plafond qui s'écaille peut-être?... Ah! découvrir la lézarde avant
-qu'elle ne soit évidente!
-
-Je vous dis que ce bonheur est trop mûr!
-
-
-
-
-19
-
-TROIS STROPHES
-
-
-A tes pieds se dresse une rose qui palpite faiblement. Ne la
-cueille pas, laisse-la vivre. Les roses ont leurs voluptés: quand
-le soir descend sur elles, ainsi que nous elles soupirent; quand
-le soleil paraît, elles s'ouvrent à lui, ainsi qu'au vent s'ouvre
-l'oiseau. Respecte cette rose riante, ronde et radieuse.
-
-Pourquoi gémis-tu, puisque je t'aime encore, et pourquoi imiter
-les cris de la palombe? Ne t'attriste pas sur les étangs qui
-dorment; ils sont heureux: ils rêvent de toi. N'écoute rien,
-souris et passe, avec, pour seul emblême de puissance, une
-couronne de fleurs à ton front, et n'imite plus cette palombe
-plaintive, pure et pérégrine.
-
-Reste ainsi sans bouger, mais ne me regarde point; regarde la mer
-d'un long regard de tes longs yeux. Contemple les bateaux qui vont
-partir. Ils ne seront pas les mêmes au retour. Dis-leur adieu,
-par un faible abaissement de tes paupières, cependant que, de ma
-cigarette, se détord une fumée fuyante, fine et fuselée.
-
-
-
-
-20
-
-L'EXODE
-
-
-L'ombre était noire.
-
-Les cyprès qui bordent la route faisaient des panaches funèbres,
-et, de la frondaison d'un noyer, trois corneilles jaillissaient,
-à chaque instant, pour tournoyer un peu, en poussant des cris.
-Les peupliers du cimetière se tenaient encore plus droits que de
-coutume et semblaient vraiment des flammes obscures. Le petit lac
-rond, que fréquentent mille grenouilles, brillait comme un disque
-d'étain bleu. Au fond de cette onde métallique, paraissait, avec
-quelques étoiles, une lune d'argent dont le reflet se voyait
-aussi dans le ciel. La brise était triste. L'air était couleur de
-cendre. Des parfums gras montaient de la terre.
-
-L'ombre était noire.
-
-Je m'étais mis en observation au petit œil de bœuf de ma chambre.
-De là, je regarde souvent passer les oiseaux de nuit, volant bas
-au-dessus des labours, ou les nuages, glissant très loin au-dessus
-des arbres. Je puis voir aussi les jeux des averses, l'effort
-patient des pluies, toutes les émotions de l'azur et l'ornement
-varié de la terre et des bois.
-
-Cette contemplation, dont je cherche à faire ma seule volupté, me
-permet de vivre humblement, sous le regard des dieux supérieurs.
-
-Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux prestiges
-de l'heure tardive, ni aux spéculations de la philosophie. Le
-problème le plus obscur me laissait insensible et je n'avais,
-auprès de moi, nul rêve qui voulût me ravir.--Quelque chose
-m'inquiétait. Ce jaillissement, hors d'un noyer, de trois
-corneilles, qui auraient dû être depuis longtemps endormies, ne
-présageait rien de bon.
-
-Cependant, sur la route qui se prolongeait comme un ruban grisâtre
-jusqu'à la ferme de mon voisin, où elle tourne dans un petit bois,
-des points brillants parurent, l'un après l'autre, en cortège,
-de couleur et d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement
-balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on marche
-vite.
-
-Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres inoccupées
-de mon esprit, les erreurs de raisonnement qui avaient engagé
-ces promeneurs inconnus à se munir de falots, une nuit où la
-lune était le meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les
-points de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air cendré,
-j'aperçus, jetant sur la route des ombres tout à fait noires, la
-plus étrange des processions.
-
-C'était des gens en habits de fête. Chacun portait une lanterne en
-papier, chacun avait un visage triste et gardait un peu de rêve
-dans le regard.--Je les connaissais bien!--Ils parlaient tous
-entre haut et bas, mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois
-surprendre leurs paroles.
-
-En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu follet, venait
-Arlequin.
-
-Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds eussent,
-semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin bondissait par
-habitude de bondir, parce que son père avait bondi et que c'était
-une tradition de famille. Le costume tout neuf brillait à chaque
-geste et la lanterne (losangée, comme le bicorne et le vêtement)
-était accrochée au bout de la batte.
-
-Et Arlequin murmurait:
-
-«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je mets à
-toujours changer de place? Qu'allai-je donc faire en Sicile? et
-quelle idée de ne point rester chez moi! Pourquoi m'être laissé
-prendre par des pirates barbaresques? Qu'était-il besoin de
-connaître l'Andalousie? Que me sert d'avoir vu le Commandeur des
-Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à travers les
-Flandres?--L'Angleterre est pleine de brumes, l'Espagne est toute
-pouilleuse, Naples sent la cuisine, Venise me fut malsaine, on
-gèle en Allemagne, on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est
-peuplée que de moulins!--Ne pouvais-je vieillir paisiblement et
-fumer une pipe au seuil de ma maison, en regardant les yeux des
-passantes?»
-
-Et le svelte Arlequin se tut.
-
-Venait ensuite la fille de l'Herboriste. Son humeur paraissait
-tragique. Elle avait le teint pâle et l'œil noir. Sa robe tombait
-en lambeaux. Parfois, elle arrachait un de ses haillons et s'en
-défaisait, avec un beau geste. Tout en marchant d'un pas saccadé,
-la fille de l'herboriste disait à mi-voix:
-
-«Je l'avais nourri de mon lait! Je l'avais soigné mieux qu'un
-fils de prince! Il ressemblait à Scaramouche comme une étoile
-ressemble à une autre étoile, et je l'aimais parce qu'il m'avait
-fait souffrir autant que son père!... Et c'est alors que j'ai
-vu Scaramouche embrasser la princesse Ariane, derrière un des
-bosquets du parc... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!...
-Mais j'ai pris l'enfant et je lui ai serré le cou jusqu'au moment
-où la petite figure est devenue bleue... et puis je l'ai jeté
-au fond de la mare... Maintenant, c'est fini!... Ah! Ah! il
-l'embrassait à pleines lèvres!... et je crois qu'elle lui suçait
-la langue... Oh!... Oh! les gendarmes!»
-
-Et la fille de l'herboriste s'enfuit.
-
-Venait ensuite le coiffeur de la marquise.
-
-Il se souriait à lui-même et, de ses longs doigts de violoniste
-ou de tricheur au jeu, édifiait, en rêve, toute une architecture
-capillaire. Il portait douze peignes dans ses cheveux et un bâton
-de cosmétique derrière l'oreille.
-
-«Cette coque tombera, disait-il, mais je la retiens par ce ruban
-céladon; cette mèche blonde, je la tords et la relève avec une
-fleur; pour la frisure, elle aura l'air léger d'une écume, et ces
-boucles... ces boucles...»
-
-Il était parti.
-
-Venait ensuite Polichinelle.
-
-Il songeait tout haut, en secouant ses deux bosses chamarrées,
-mais ses paroles n'avaient aucun sens. De temps en temps,
-on percevait bien le nom d'une sauce, d'un plat, d'un fruit
-succulent, d'une liqueur... puis, plus rien, rien qu'une vague
-rumination.
-
-Un instant, il fit halte pour épousseter les bouffettes de ses
-souliers--et passa.
-
-Je vis alors Colombine qui marchait en se pressant le sein gauche.
-
-«N'aurais-je point de cœur? disait-elle; n'aurais-je point de
-cœur?»
-
-Cela semblait l'inquiéter fort.
-
-Et je vis Covielle, fier et pointant ses moustaches, la jambe
-battue par une longue rapière embarrassée de toiles d'araignée.
-
-Et je vis Lucinde larmoyante et Lélio qui larmoyait aussi.
-
-Et je vis la vieille marquise, avec sa perruche sur le poing, à
-son bras un petit griffon dans un panier, et sur l'épaule un singe
-inconvenant.
-
-Et je vis Cassandre qui reniflait une prise,--et Clélie qui
-balançait sur sa tête un trophée en plumes d'autruche,--et
-Scaramouche qui chantait un air de fête,--et cette princesse, née
-en Utopie et qui régna sur Thulé, la princesse Ariane, couverte de
-fards et de bijoux.
-
-Et je vis le magicien de Mysore qui faisait, à droite et à gauche,
-de petits gestes mystérieux pour confier à la nuit les secrets de
-Polichinelle.
-
-Et je vis celui-ci.
-
-Et je vis celui-là.
-
-Et je vis enfin Pierrot qui fermait le cortège et souriait
-tristement, candide, comme à son ordinaire, par l'expression et
-par l'habit.
-
-Alors, n'y pouvant plus tenir, je me penchai hors de la lucarne et
-j'appelai Pierrot, par trois fois:
-
-«Pierrot!... Pierrot!... Pierrot!...» d'une voix très douce.
-
-Il se retourna, me reconnut et, sur le ton le plus simple:
-
-«C'est vous, mon ami? dit-il. Je pense que vous désirez savoir où
-nous allons en si bel appareil? Ne le confiez à personne! c'est un
-secret... Notre temps est fini. Nous nous rendons à l'hôpital. On
-affirme que c'est, au bout du monde, une grande bâtisse blanche
-sur le bord de la mer, très loin d'ici. On y respire la senteur
-des pins; on y peut suivre le développement des nuages. Les brises
-nous apporteront du large la voix des sirènes. Mais je pense qu'il
-faudra marcher longtemps avant d'arriver à ce bout du monde,
-marcher longtemps et se reposer peu.--Au revoir, mon ami! Les
-premières lueurs de l'aube ne tarderont guère. Je vais souffler ma
-lanterne.--Au revoir! ou plutôt, adieu!»
-
-Il essuya une larme.
-
-Bientôt, on ne les vit plus, ni lui ni ses compagnons d'infortune.
-
-Quelques instants, je crus percevoir encore les cris du perroquet
-de la marquise, puis ce fut le silence, le silence pur.
-
-Les trois corneilles étaient rentrées dans leur noyer; les
-cyprès qui bordent la route semblaient de plus en plus funèbres;
-il flottait dans l'air un peu de poussière odorante; le petit
-lac n'avait plus de lune en ses profondeurs et la lune du ciel
-rougissait l'horizon.
-
-L'ombre était noire.
-
- A CLAUDE FARRÈRE
-
-
-
-
-Livre Deuxième
-
- Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris
- de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des
- carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.
-
- C. B.
-
-
-
-
-21
-
-DANS LE MARCHÉ
-
-
-J'entre dans le marché par un petit porche blanc.
-
-Des mouches! une abondance horrible de mouches! Sur les viandes,
-sur les poissons, sur les fruits, sur les hommes, des mouches! des
-mouches noires, vertes, bleues! des mouches!
-
-Tout cela est sombre, garé du soleil par de la toile à sac. C'est
-le palais des mouches.
-
-Elles se posent sur les viandes pourpres, tachées, puantes, qui
-semblent saigner encore; viandes chaudes, poussiéreuses, viandes
-malsaines, brochettes de viandes, déchets de viande, viandes en
-guenilles; elles se posent sur les poissons: maquereaux, loups,
-poulpes, seiches; sur les fruits: raisins et figues; sur les
-légumes: citrouilles, aubergines, poivrons rouges, poivrons verts,
-choux violets.
-
-Oh! la sombre, la riche horreur! Cela chante, cela pue. Le soleil
-dessine de longues flèches dans la poussière grise et bleue, par
-les trous de la toile à sac.
-
-Une Anglaise de caricature, montée sur un ânon pâle, et voilée
-d'un voile vert, passe, son kodak à la main, entre les petits
-Arabes qui jouent au bouchon. Ils grouillent, à peine vêtus,
-coiffés de chéchias ou de la seule touffe de cheveux longs au
-milieu du crâne ras, et quittent soudain leur jeu afin de gagner
-un sou, en suivant la vieille Anglaise.
-
-Et les mouches bourdonnent toujours. Elles volent d'un ulcère de
-mendiant à un beau fruit crevé, du garot de l'âne au jasmin que
-cet Arabe porte derrière l'oreille. Leur bourdonnement grandit,
-les sombres couleurs gagnent en richesse, la puanteur augmente.
-
-Je n'en puis plus. Je fuis.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-22
-
-UN MONDE MEILLEUR
-
-
-Un monde meilleur?--Je veux parler du monde où vivent les
-acrobates américains, _les excentriques_, comme dit le
-programme.--J'aime la composition de ce monde nouveau. Tout ce
-peuple de souples gens qui l'habite a créé par sa fantaisie, par
-sa patiente fantaisie, un rêve fou que je prise extrêmement.
-
-Ce monde, dont l'horizon est de toile peinte, s'ouvre, comme
-une caverne, sur un grand espace lumineux, peuplé de femmes et
-d'hommes assis qui, parfois, battent des mains, parfois sifflent
-des lèvres, ou bâillent, le plus souvent.--Dans ce monde bien
-ordonné, les lois sont sévères et précises, les fautes, jusqu'aux
-moindres, cruellement punies par mille tortures physiques et
-morales. Je ne saurais trop vanter la logique de ce monde, logique
-sûre, mais inattendue.
-
-Dans ce monde, où ne sont admis que des êtres dont les
-articulations jouent en tous sens, la vie ne laisse pas que
-d'offrir un spectacle charmant à l'observateur attentif et
-sympathique.--On entre dans une maison par la fenêtre, on en sort,
-à l'ordinaire, par le toit; on ne s'assied sur une chaise qu'après
-l'avoir franchie, d'abord, par un saut périlleux; on se gratte
-volontiers le nez avec l'orteil; on fait mille jongleries, on
-hurle, on se roule, on piaille, on bondit, et l'on encercle le cou
-de sa bien-aimée d'un geste de la cuisse, publiquement.
-
-Il faut admettre cela.
-
-... Et puis, à la fin, l'acrobate, chaussé de souliers troués,
-couvert d'un chapeau noir qui sourit, l'acrobate, vêtu de haillons
-bizarres, enlève son faux nez, sa fausse barbe, sa perruque, pour
-venir saluer... et l'on voit un homme semblable aux autres, un peu
-plus las que vous ou moi, un peu plus suant, un peu plus hâve,
-mais citoyen de ce monde-ci, de ce triste monde-ci.
-
- Folies-Bergère.
-
-
-
-
-23
-
-LES YEUX
-
-
-Le soleil se couche. Sur la place, plantée de pauvres arbres
-poussiéreux, des nègres mahométans font leurs dévotions. Ils
-se prosternent sans bruit, et leurs prières s'exhalent par un
-mouvement dévot des lèvres.
-
-Quelques aveugles se promènent, psalmodiant d'une voix mince
-et dure. Ils portent leur cécité de façon plus ouverte que les
-aveugles de France. Ils ont l'orbite vide ou la prunelle blanche
-comme une bille de marbre. Ils marchent de ci de là, et se
-dirigent avec un gourdin.
-
-Nos aveugles ne sont pas privés de tout regard: il semble, à
-l'ordinaire, qu'ils regardent en eux-mêmes. Ils ne voient plus,
-mais ils pensent encore... on dirait qu'ils pensent davantage.
-
-Ici, l'homme ne manifeste sa pensée que par le regard, par
-l'étonnement, ou la ruse, ou la servilité du regard. Aveugle, le
-nègre devient un automate, un mort mal ressuscité, une grande
-poupée de bronze dont le mécanisme est rudimentaire.
-
-Et l'on souffre de voir ces gens n'être plus que des mannequins
-animés qui agitent leurs bâtons avec des gestes durs en chantant
-une complainte, toujours la même complainte,--infatigablement.
-
-A la longue, cela fait peur.
-
- Dakar.
-
-
-
-
-24
-
-UN TESTAMENT
-
-
-Il n'est point de bon testament, ou, s'il s'en trouve un, par
-le monde, je gage qu'il est fils du hasard. Faire son testament
-est une absurde entreprise, car elle suppose un effort que
-l'intelligence ne peut donner. Tu ne saurais t'imaginer dans le
-sein de ta mère. Tu ne saurais pas plus t'imaginer dans les plis
-du linceul, couché sous une dalle blanche.
-
-Les seuls témoins que nous ayons de nous-mêmes sont les miroirs,
-les yeux et les effets de nos actions; or les miroirs, fussent-ils
-pleins de bonne volonté, ne peuvent nous présenter qu'une image
-vivante; les yeux de la plus tendre maîtresse, du meilleur des
-amis, de l'indifférent radical, ne peuvent voir et, par réflexion,
-nous laisser voir que le corps animé qui respire, qui souffre, le
-corps en vie; et, pour tes actions, comment témoigneraient-elles
-de ta pourriture?
-
-Tout miroir est quotidien, il n'est point de regard fatidique, et
-je ne sais d'action prévoyante.
-
-C'est encore un essai superflu que de tâcher à s'imaginer le
-monde privé de soi. Dès que nous pensons au moyen âge, nous
-nous y plaçons; dès que nous pensons à une comédie, nous nous
-asseyons dans la salle; dès que nous imaginons l'avenir, nous nous
-transportons vers lui.--Jamais romancier n'écrivit une Utopie sans
-présenter d'abord un contemporain et le faire naître à nouveau,
-par quelque subterfuge, machine, rêve ou sorcellerie, dans cet âge
-futur.
-
-Or, un bon testament ne suppose-t-il pas que son auteur, effacé de
-ce monde, continue, toutefois, à y vivre quelques instants, pour
-distribuer ses richesses? Si tu veux faire un bon testament, lègue
-ta fortune aux insulaires d'un récif du Pacifique, ou dis qu'on
-l'abandonne sur un radeau, comme après un naufrage. Elle trouvera
-ses héritiers, sois-en sûr! et, de ce choix, tu ne seras pas
-responsable. Mais, surtout, ne laisse rien à tes parents, à tes
-amis, aux pauvres qui t'intéressent! Ta dépouille souffrirait trop
-des complications, des regrets, des crimes dont serait fauteur ce
-papier que garde ton notaire!
-
-Quand les pauvres morts sont allés dormir, la bouche close, ils
-dorment pour de bon, mais, à ceux qui ont voulu se survivre, les
-paroles posthumes donnent de mauvais rêves.
-
-Tu te sens mourir?
-
-Sème ton or dans les sillons! cache-le dans une caverne! et puis
-meurs! meurs _intestat_!
-
-
-
-
-25
-
-LE CERISIER
-
-
-L'arbre sous lequel vous êtes assise laisse tomber des fleurs
-roses dans vos cheveux noirs.
-
-Le soleil qui vous regarde caresse votre joue de ses plus chauds
-rayons.
-
-L'air parfumé de miel vient de poser sur votre robe une libellule.
-
-Et tout le printemps sourit à votre grâce.
-
-Quelle offrande accepterez-vous de moi, précieuse dame que je
-courtise, quel symbole de ma fidèle flamme, quel truchement de mon
-amour?...
-
-J'ai si peur d'un refus!
-
-... Pour l'instant, je vous supplie d'agréer ce pauvre baiser de
-ma bouche, ou bien, entre tous mes regards, le plus doux--et cette
-révérence profonde.
-
-
-
-
-26
-
-CLITANDRE
-
-
-Clitandre est un homme, si l'on veut, mais il a les qualités de
-certaines bêtes et leurs vices; il les a même si fort, la bête
-est, en lui, tellement à fleur de peau, son âme féline est si
-évidente, que l'on oublie de voir l'homme pour voir d'abord, pour
-admirer, pour craindre la bête, la bête souple, indifférente, bien
-élevée, subtile, capricieuse: le chat.--Clitandre est un chat.
-Clitandre n'est qu'un chat.--Vous savez déjà qu'il a l'œil vert.
-
-Clitandre ne sait pas serrer la main qu'on lui tend. Il caresse
-ou bien il griffe et, ce faisant, l'on dirait qu'il pense à autre
-chose. Sa main vous échappe. Les hommes, les vrais, craignent
-cela; les femmes l'aiment, car la caresse ou le coup de griffe
-promettent également le baiser. Elles regardent Clitandre avec une
-affection où il y a toujours un peu de crainte. Elles disent qu'il
-est «séduisant». Alors, elles ont tout dit. Elles se souviennent
-de Clitandre. Le soir, elles songent à lui et, dans cette
-songerie, il y a déjà de l'adultère.
-
-Cet homme-chat n'a point ce qu'on nomme une moustache de chat.
-Blonde, elle suit les sinuosités de la lèvre, elle sourit avec
-le sourire et s'attriste aux instants de mélancolie. Clitandre
-a les cheveux souples. Clitandre a le teint clair, de vives
-couleurs, une mâchoire forte, le cou un peu long. L'ensemble de
-sa figure est mince, ou, du moins, le paraît. Quand il marche,
-il ne presse guère la laine des tapis. A chaque pas, il se pose,
-avec délicatesse. Bien qu'il soit gourmand, Clitandre ne mange que
-du bout des lèvres et du bout des doigts. Il regarde souvent ses
-mains qui sont presque trop soignées... et je songe encore au chat
-qui se lèche les pattes.
-
-Je n'imagine pas Clitandre dans la gêne: il prendrait vite
-l'air galeux du chat de gouttière. Il lui faut un tailleur,
-un chapelier, un bottier, un coiffeur sans reproche. Il n'est
-Clitandre, il n'est tout Clitandre qu'avec leur aide. Sa mise est
-simple, elle n'a rien d'affecté, mais elle semble soyeuse. Chacun
-vous dira que Clitandre s'habille bien.
-
-Clitandre ne s'attache pas. Clitandre n'est pas reconnaissant.
-Clitandre manque d'indulgence. Clitandre méprise volontiers. Il
-n'a pas d'amis, que je sache, mais il connaît la ville entière.
-Clitandre médit beaucoup; il médit surtout des femmes, mais sa
-médisance a toujours quelque chose d'incertain. Est-ce même de la
-médisance? Sa voix est douce; elle n'est pas agréable; elle manque
-d'ampleur et j'y perçois comme le souvenir d'un miaulement.
-
-J'entends un homme dire de Clitandre qu'il a une «tête à gifles».
-Oui, mais il le dit tout bas et devant des gens sûrs: Clitandre
-sait tenir une épée de façon très experte. D'ailleurs Clitandre
-est brave. Il est brave avec grâce. Il doit mieux aimer être brave
-la nuit. Je n'ai jamais entendu dire que Clitandre fût un homme
-d'honneur.
-
-Que sera Clitandre vieux? Peut-être engraissera-t-il, au coin de
-son feu, en ronronnant. Peut-être maigrira-t-il et le verrons-nous
-courir, de son pas élastique, dans le sillage des petites filles;
-mais je gage que sa jeunesse sera longue, et, ce soir, je
-l'imagine assez bien, rampant sur les toitures bleues et miaulant
-à la jeune lune.
-
-
-
-
-27
-
-ALTERNANCE
-
-
-Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier
-fleurissant.
-
-Leur maître est mort l'avant-veille, aussi pleurent-elles et,
-parfois même, elles poussent un cri. Mais Achmet était injuste
-et fourbe, aussi bien sourient-elles et, parfois même, on voit
-briller leurs dents.
-
-Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier
-fleurissant.
-
-Quand on peut les entendre, elles pleurent, mais, restées seules,
-elles sourient, en relevant un coin du voile, et le sourire est
-sincère, si les pleurs étaient décevants.
-
-Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier
-fleurissant.
-
-Elles sourient parce qu'elles s'aiment et pleurent parce que c'est
-l'usage, et maintenant, comme une brise défleurit l'amandier,
-elles restent bien sages, elles ne pleurent ni se sourient, elles
-rêvent sous les corolles, elles rêvent, vous dis-je, ensevelies.
-
-
-
-
-28
-
-LA LEÇON DE MUSIQUE
-
-
-Les murmures du parc s'apaisaient avec le soir, le flot chantant
-des fontaines faiblissait, et les bosquets avaient cessé de
-ramager pour bruire.--La lune se leva sur un monde presque
-silencieux.
-
-Je soufflai ma lampe et gagnai cette allée où, toutes les nuits,
-je vais écouter le chant du rossignol. Dans le parc, chaque chose
-m'est, à cette heure, familière jusqu'au détail. Je connais la
-nuance du marbre des vasques et le ton mélodieux des feuillages;
-les jets d'eau me font leurs confidences et je goûte les plus
-subtiles caresses de l'air.--Peu à peu, je sens monter de mon
-cœur certaine mélancolie onctueuse qui se glisse vers le bout de
-mes doigts, circule dans tout mon être, me vivifie et qui est,
-proprement, le sang de mes rêves.
-
-Soudain, le rossignol préluda.--Il avait changé d'arbre et je me
-mis en quête du nouveau belvédère qu'il s'était choisi, près d'un
-bassin, me semblait-il, au centre duquel s'effrite une Léda, ce
-qui reste d'une pauvre Léda sans tête, sans pied gauche, et dont
-le cygne fut, par un orage, décapité.
-
-Je me cachai derrière un buisson, et, retenant mon souffle, je
-m'apprêtais à jouir du merveilleux concert, quand un second chant
-vint doubler le trille du rossignol.--C'était la voix rustique
-d'une flûte, parfois assez pure, mais fort hésitante. Elle
-s'arrêtait, reprenait une phrase, s'arrêtait encore et, de temps à
-autre, chantait faux, tandis que le rossignol, enivré de lui-même,
-perpétuait une roulade à mille inflexions.
-
-Je risquai un regard et vis, sous la lune qui versait des rayons
-bleuâtres, un spectacle bien singulier.
-
-Un jeune faune était accroupi contre la margelle du bassin. Il
-se tenait penché sur sa flûte, et toute son attitude disait une
-passion de bien faire, comme aussi les coups d'œil éperdus et
-vraiment désespérés qu'il lançait au rossignol, car le rossignol
-s'était perché, non loin de lui, sur l'épaule de Léda.
-
-Ah! ce fut une belle leçon de musique!--Le rossignol était
-patient, recommençait les phrases, détachait les roulades,
-s'arrêtait, ralentissait son chant, et fit même une gamme que,
-note à note, perle à perle, le faunillon répéta, mais, si grande
-que fût l'attention de l'élève, quelque ardeur qu'il mît à
-rivaliser et pour modeste qu'il se fût montré, il n'en comprit pas
-moins l'inutilité de son effort...
-
-Alors, il brisa sa flûte, et le rossignol s'envola.
-
-
-
-
-29
-
-DON DE LA GRENADE
-
-
-Toi qui te penches à la fenêtre et caches d'un voile ton visage,
-tout ton visage, hormis ton œil droit, jettes, pour apaiser ma
-soif, cette grenade que tu retiens dans la corbeille de tes
-petites mains de singe.
-
-Son seul aspect me désaltère. Je crois l'avoir mangée (les grains
-pâles comme ceux d'un beau sang), et, plus tard, je l'emporterai,
-savoureux viatique, partout où me méneront les foucades de mon
-désir.
-
-Toutefois, quand elle sera très vieille et n'aura vraiment plus
-forme de grenade, quand le cuir de ma valise l'aura opprimée et
-les hasards de la route salie, il faudra bien que je m'en défasse.
-
-Je la jetterai sur une route, ou vers le ciel, ou dans les flots,
-ou bien encore entre les seins de mon amie... mais je la jetterai,
-car on ne saurait garder un fruit, même cher, lorsqu'il a mauvaise
-figure.
-
-Il se peut qu'alors je pense à toi, et que, me tournant vers
-Alger où tu traînes paresseusement tes jours, je te sourie d'une
-bourgade lointaine, ou d'un village que jamais des palmiers
-n'ombragèrent.
-
-Aïscha! Ferida! Zobeïda! Miriem! quelle que soit l'harmonie qui te
-nomme, il me plairait détacher de ta vie ce seul souvenir... Et ne
-t'ébahis pas que ma demande soit à ce point discrète.
-
-Comme je devine ta face entière par ce bel œil droit que tu livres
-au passant, je veux deviner le goût et la saveur et la senteur de
-tout ton corps par le parfum de cette grenade, mûre à demi.
-
-O délicieuse! ô troublante! laisse tomber la grenade avant que
-tes ongles rouges n'en dépècent l'écorce et que tes dents ne s'y
-impriment!
-
-Voici mes deux mains tendues... Jette le fruit!
-
-Ah! je comprends, frivole que tu es! la raison de ta prudence!
-c'est qu'à l'angle de la rue, trois narcisses à la main, un jeune
-Arabe aux yeux louches te considère, et qu'il te paraît beau!
-
- Alger.
-
-
-
-
-30
-
-DEUX CANDEURS
-
-
-La neige tombe depuis hier, plus blanche, dirait-on, qu'elle ne
-le fut jamais, blanche comme les lys d'un poème, blanche comme
-un cygne de Suède, presque aussi blanche, en vérité, que de la
-neige vue à travers un rêve.--Elle a couvert tout le jardin de
-Colombine, et Pierrot qui grelotte, caché derrière un bosquet de
-roses, regarde depuis une heure tomber la neige blanche.
-
-Sous le ciel gris où transparaît un semblant de lune, Pierrot
-ne voit que du blanc: la maison blanche de Colombine, la terre
-blanche, quelques arbres en manteaux blancs, le bosquet de roses
-qui, plus tard (l'été viendra-t-il jamais?), portera des roses
-blanches, enfin lui-même, pâle et blanc.
-
-Au crépuscule, Arlequin est entré dans la maison de Colombine. Il
-n'est plus ressorti. Longtemps, la fenêtre de Colombine est restée
-lumineuse (sans doute ces malheureux voulaient-ils voir tout leur
-péché), puis elle s'est obscurcie et Pierrot, dans la neige,
-songe que Colombine et Arlequin, fatigués de faire des choses
-impures, doivent dormir dans les bras l'un de l'autre et murmurer,
-comme font les petits enfants, des paroles vagues et chimériques
-où, peut-être, par ironie, se devine le nom de Pierrot.
-
-Mais, attention! une lumière passe derrière les vitres et la
-porte de la maison vient de s'ouvrir. Par l'entrebâillement,
-Arlequin s'échappe. Il se retourne pour baiser une main, sourit,
-s'incline,--et voici la porte fermée.
-
-Afin de s'habituer au froid, Arlequin danse quelques instants
-sous la lune: il gambade, il fait des entre-chats; on le croirait
-poursuivant son ombre ou, mieux, par elle poursuivi.
-
-Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très imprévu, ce
-danseur losangé dont la main porte une batte et la face un masque
-de soie.--Il danse, souple, léger, spirituel... Il n'a point vu
-Pierrot... Il danse encore,--puis il s'en va.
-
-Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il heurter
-bravement à cette porte? dire son fait à Colombine, et lui
-demander, en réparation d'injures, ce qu'elle peut encore offrir
-de volupté?--Il hésite, il tremble, il pèse sa honte et son désir
-(mais la balance est fausse), il regarde le ciel où se promène une
-lune voilée... il se décide enfin.
-
-Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il va jouer sa
-vie, il aperçoit, non loin, contre le mur, une échelle dressée...
-Qu'aperçoit-il encore! Au bas de l'échelle, un pied sur le premier
-barreau, le docteur Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par
-escalade, vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la fenêtre
-de Colombine qui, déjà, s'éclaire.
-
-Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini, que les yeux
-de Colombine sont des miroirs où l'on ne se reflète qu'un jour,
-que le monde est triste et que Dieu habite loin, retourne dans
-la prairie livide et, là, prenant la neige à pleines mains,
-il façonne laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa
-ressemblance, la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants,
-comme lui désespéré,--blanc comme lui.
-
-Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux Pierrots,
-à son premier rayon, se reconnurent si semblables par l'attitude
-et par la douleur, que, l'un devant l'autre, l'un et l'autre se
-mirent à pleurer.
-
-
-
-
-31
-
-LE MIROIR
-
-
-Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre m'invite
-à la terreur, comme de toute part. On dirait que ma chambre est
-morte. Cette vie que tu lui donnais en l'habitant, que, moi-même,
-j'avais donné à chaque objet en m'intéressant à ses aventures,
-en le soignant avec amour, en lui racontant des histoires, s'est
-éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes se tiennent
-coites. Les fleurs des vases sont fanées, et les miniatures de ma
-vitrine redeviennent de faux visages.--Pour allumer les lampes,
-qui vivent toujours un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà
-trop tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je suis seul.
-
-A qui parler?--Je n'ose même étendre la main. Je n'ose fumer, tant
-cela semblerait étrange de trop vivre dans une chambre morte...
-Etrange... oui... et presque sacrilège... On ne danse pas dans
-les cimetières.--Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il soit, à
-l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtes à s'envoler: je
-crains que mon piano ne rende plus de sons, qu'il ait renoncé, lui
-aussi.
-
-Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un petit
-miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car j'ai souvent peur
-de ces lacs minuscules qui dorment dans leurs cadres de bois. Je
-vais me retourner, tout doucement, sans bruit, sans que ma chambre
-s'en aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte... peut-être
-simule-t-elle la mort, afin de m'observer!) Je regarderai dans le
-miroir, et, pour me distraire, pour n'être plus seul vivant, dans
-cette chambre, je ferai des grimaces à mon reflet!
-
-Non! non! il ne faut pas!--Quelle épouvante si mon reflet se
-mettait à rire, à l'instant où je lui faisais une grimace triste!
-Quelle épouvante! Alors, nous serions deux, deux vivants! mais ce
-serait plus horrible que d'être seul!
-
-
-
-
-32
-
-A LA FENÊTRE
-
-
-La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de grisaille,
-dévalent vers la mer. Quelques vieux canons regardent le large,
-sinistrement. La rade est noire. Là-bas, les cuirassés trouent
-l'ombre, par des points de feu.
-
-Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un figuier pousse, on
-ne sait comment, au centre de ce toit. Fantoches incertains, deux
-gamins grapillent ses fruits.
-
-Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire, on entend
-la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah, des sonneries de
-clairon ajoutent une aile au vent.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-33
-
-LE FAUNE MORT
-
-
-Portée par le renard qui est un bon messager, la nouvelle s'était
-vite répandue. Toute la forêt avait pris le deuil. Le corbeau,
-pour se donner l'air plus sinistre, avait ébouriffé son plumage,
-une source pleurait à larmes vives, et les roseaux du bord de la
-mare concertaient un gémissement tout à fait douloureux.
-
-Chacun se rappelait avec tristesse le vieux faune. Il habitait
-une grotte assez mal entretenue et quelque peu marécageuse où du
-cresson verdoyait et que tapissaient des fougères.--Une famille de
-corneilles, qui voisinait avec le défunt, s'était chargée de la
-toilette.
-
-On l'avait couché sur un lit de feuilles. Ses cornes, si vieilles
-qu'un soupçon de mousse les couvrait, étaient ornées d'une tiare
-de vigne. Les tortillons tombaient le long de ses joues, comme des
-boucles dans une coiffure de douairière. Des fleurs, habilement
-disposées, cachaient les endroits chauves du pelage.
-
-La cérémonie commença au lever du jour.
-
-Une perruche, évadée du chef-lieu, fit une fort belle allocution.
-Avec un léger accent exotique, elle célébra les vertus du faune,
-sa charité naturelle, son aimable commerce et la discrétion qui
-lui faisait taire ses nombreuses bonnes fortunes. Elle rappela
-brièvement la vie aventureuse du défunt, ses jeunes années dans
-les bois de l'Attique, son âge mûr en Sicile et les jours sereins
-de sa vieillesse.--Une vive émotion régnait dans l'assistance. Un
-pinson dit encore quelques paroles empreintes d'un grand charme et
-l'on procéda au défilé.
-
-Il y eut d'abord un martin-pêcheur qui apporta les excuses des
-poissons du ruisseau, toujours indisponibles, et la famille des
-lièvres ne fit que passer, appelée au loin par des soins urgents.
-
-Vinrent ensuite, deux par deux, les blaireaux et les lapins, puis
-les rossignols et les merles qui sifflèrent une lamentation. Un
-cerf complaisant, suivi par douze biches, avait chargé sur ses
-cornes une tribu de fourmis qui voulait voir le mort et ne pouvait
-pas courir assez vite. Les écureuils saluèrent du panache et les
-papillons arrivèrent en dansant.
-
-On entrait par la droite, on sortait par la gauche; on se hâtait,
-car une cigogne, d'un coup de son bec pointu, éperonnait les
-retardataires.
-
-Toute la forêt défila en bon ordre devant la couche du vieux faune
-et, en queue du cortège, on pouvait voir, marchant tout seul, un
-petit enfant nu.
-
-
-
-
-34
-
-CIEL GRIS
-
-
-Le ciel est gris; ma bien-aimée s'est éloignée brusquement. Je
-ne la verrai plus que demain soir. Demain soir, je pense, elle
-sourira; mais, aujourd'hui, ses lèvres closes ne promettaient ni
-la joie, ni le baiser.
-
-Le ciel est gris; je regarde, sur le toit pointu qui me fait
-face, deux cigognes construisant leur nid. Laborieusement, elles
-emménagent. Tous les jours, je les verrai; tous les jours, elles
-me sembleront pareilles. La teinte de leurs plumes, l'harmonie de
-leurs occupations, l'état de leur humeur n'auront point varié.--Je
-ne saurais en dire autant de ma bien-aimée.
-
-Le ciel est gris; je fais ma tâche selon les commandements que
-le hasard me donne, car je n'ai pas de sujet qui vaille la peine
-d'être traité. Alors je parle de n'importe quoi, ou bien de la
-première chose venue, ou bien encore de ce très inutile petit rien
-qui vient de passer et de fuir.
-
-Le ciel est gris; je loge trop bas pour que les nuages me fassent
-des confidences; je loge trop haut pour que les passants de la rue
-m'intéressent, et le vent, qui déclame parfois des odes vagues
-dans ma cheminée, radote un peu trop, depuis le temps qu'il
-souffle. Quant à mes ennuis... j'ai si souvent parlé d'eux!
-
-Le ciel est gris; sans doute va-t-il pleuvoir, ce qui ne manquera
-pas de me fournir la matière d'un poème... Bonne pluie! douce
-pluie! j'appellerai ce poème composé en ton honneur:
-
-«Eloge ordinaire de la bonne pluie.»
-
-
-
-
-35
-
-LA DOUZAINE
-
-
-Je crois que je vous aime toutes les douze: Kitty, Mary, Nelly,
-Dolly, Susy, Lucy, Polly, Flory, Ann, les deux Jenny, et Grace qui
-ne cesse de rire! oui, toutes les douze, avec vos douze perruques
-blondes et vos vingt-quatre pieds dansants!
-
-Douze fleurs roses, mais qui se renversaient pour devenir soudain
-douze fleurs vertes... et tout cela formait des parterres, puis
-des gerbes, puis des bouquets mouvants,--et le cœur me battait à
-les voir!
-
-Roses, vous dansiez dans des rayons roses, et vous leviez la jambe
-droite en vous penchant sur elle, tandis que les douze pieds
-droits faisaient de mystérieux petits signes aériens et que les
-vingt-quatre mains troussaient le bord des calices.
-
-Et vous avez chanté d'incompréhensibles choses, dans la langue
-de votre pays, mais, sans doute, ces chansons parlaient-elles
-d'amour, car il m'a bien semblé que vos regards s'attristaient un
-peu, comme font les regards passionnés.
-
-Et vous avez encore dansé avec douze parasols, puis avec douze
-flots de rubans, puis avec douze lanternes chinoises et vous
-cherchiez quelqu'un d'un air affecté, et vous ne le cherchiez
-bientôt plus, et, quand les cymbales de l'orchestre battirent,
-toutes, vous vous êtes assises dans vos jupes.
-
-Enfin, vous êtes parties, en souriant du coin des yeux, joyeuses,
-charmantes, impondérables, sans savoir que vous m'aviez fait au
-cœur une blessure, car je vous aime toutes les douze! toutes les
-douze! oui! toutes les douze en même temps!
-
- Folies-Bergère.
-
-
-
-
-36
-
-VOCABLES
-
-
-Connais-tu la source d'Aïn-el-Hout dont le délice est infini?
-
-Elle sourd au fond d'une vallée. Par son épanchement, elle forme
-un petit lac, au bord duquel, la lyre aux doigts, je vais souvent
-m'asseoir.--Non point que je chante! (rêvez-vous?) mais une nymphe
-habite les eaux secrètes de ce lieu, et ma lyre, que je tends à la
-brise, donne à sa voix un accompagnement.
-
-C'est la nuit et c'est l'automne (bien entendu), un automne roux,
-comme il convient, une nuit transparente.--Et la nymphe chante son
-chant.
-
-Elle ne m'a guère parlé encore que des étoiles, mais elle les
-connaît mieux que moi et me les nomme par des noms inventés que je
-tâche de retenir.--L'une, que je crois être le Cygne, s'appelle,
-en vérité, la Prestigieuse; une autre, que le commun nomme
-Aldébaran, se nomme le Regard de la Fournaise, et cette autre qui
-brille d'un feu vert, savez-vous son vrai nom? Elle se nomme le
-Regard à travers l'Onde.
-
-Maintenant, je connais beaucoup d'étoiles: le Ver-Luisant, les
-Prunelles de la Bergère, Daïda surprise et Daïda délaissée, le
-Puits, l'Œil de Nacre, la Fumée d'Argent qui traverse, route
-divine, le ciel entier.
-
-Je sais aussi qu'un certain nuage se nomme l'Aile en Fuite, un
-autre, l'Aile sur la Brise, un autre, enfin, l'Aile perdue, et
-celui-là est le frère du Soupir de Neige.
-
-Pourtant, j'aime mieux les étoiles. Il me semble que je les
-connais toutes, et, de la plus vieille qui est la Lanterne
-obscure, jusqu'à la plus jeune, qui vagit encore, je pourrais vous
-les énumérer, mais cela serait long comme une nuit d'hiver.
-
-Plus tard, la nymphe me parlera des plantes (elle me l'a promis),
-une autre fois, elle me nommera par des noms nouveaux toutes les
-fleurs, puis tous les oiseaux, puis toutes les ceintures défaites,
-puis toutes les vapeurs, puis toutes les petites filles nues; un
-jour, enfin, elle me nommera moi-même, et, déjà, je connais ce
-nom; elle me nommera: le Jeune Homme au Linceul.
-
- Tlemcen.
-
-
-
-
-37
-
-LA VISITE
-
-
-«C'est par ici?
-
---Oui, madame, dit le faunillon, qui tenait au coin de sa bouche
-un coquelicot. Tout droit, et puis à gauche. La gueule de l'antre
-est un peu obstruée par le lierre, mais, en écartant les branches,
-on pénètre facilement... et, d'ailleurs, je puis, tout aussi bien,
-vous accompagner jusque-là.
-
---Merci, dit la dame d'une voix un peu hésitante. Souffrez
-seulement que je répare, au creux de cette source, le désordre de
-ma toilette. Je ne suis pas habituée à marcher en forêt. J'aurais
-dû mettre un voile, car la brise m'ébouriffe.»
-
-Elle fit quelques pas sur l'herbe et se mira dans les ondes
-limpides qui s'épanchaient au pied d'un chêne. D'abord, elle
-glissa deux doigts dans ses cheveux sombres, rectifia la pose
-de son grand chapeau noir, autour duquel s'enroulait une très
-blanche plume d'autruche, mesura sa taille précise en la serrant
-des mains, puis cingla ses bottes d'un coup de badine. Un sourire
-passa dans son regard. Oui, ce costume d'amazone avait de la
-grâce, et l'harmonie en noir était bien concertée. Pas un bijou;
-rien qui brillât... un fourreau d'ombre... et l'éclatante plume
-touchait presque l'épaule mate.
-
-«Cher faune! dit-elle, donnez-moi mon réticule.»
-
-Le satyreau le lui tendit et elle aviva ses lèvres avec un bâton
-de rouge.
-
-«Madame, vous semblez un peu pâle...
-
---Ce n'est rien...»
-
-Et, tout aussitôt:
-
-«Voilà... je suis prête», dit-elle.
-
-Ils marchèrent, quelque temps encore, sous bois. La brise
-chantait agréablement, les oiseaux se dépensaient beaucoup et les
-grenouilles firent de leur mieux au passage de la belle amazone.
-
-Soudain, montrant du doigt un monceau de roches pourprées où
-grimpaient du lierre et de la vigne:
-
-«Nous sommes arrivés! déclara le satyreau.
-
---Ah! mon Dieu! dit la belle amazone... déjà!»
-
-Puis, retrouvant son calme:
-
-«Pensez-vous qu'il pourra me recevoir.
-
---Je le pense», dit le satyreau.
-
-Et il courut en avant.
-
-Il ne tarda pas à revenir, conduisit la dame vers le monceau de
-roches, et là, écartant le rideau du lierre, démasqua rentrée
-d'une vaste grotte d'où fuyait un ruisselet.
-
-«Entrez, madame!» fit-il en saluant.
-
-Or, dans cette grotte, habitait un centaure, un beau centaure
-chenu, blanc de neige par le poil et la chevelure. Il était occupé
-à cueillir un bouquet de misérables fleurs et l'offrit à la dame.
-
-«Vous m'excuserez, madame, dit-il avec un bon sourire triste, de
-vous présenter un si pauvre sélam, mais la flore des cavernes est,
-comme vous le savez sans doute, à la fois malingre et tardive. De
-grâce, prenez un siège».
-
-Elle s'assit, et il y eut un moment de silence. Le centaure ne
-savait au juste que dire à sa visiteuse et la visiteuse ne savait
-au juste comment s'adresser à un demi-dieu.
-
-«Votre aimable accueil, dit enfin l'amazone, me rend assez hardie
-pour...
-
---Certainement!... oh! certainement!...» interrompit le centaure...
-
-Et il y eut un second silence.
-
-«Faunillon! dit la dame, attendez-moi dehors, je vous prie. Je
-dois avoir, avec monsieur le centaure, une conversation toute
-personnelle.
-
---Il peut même regagner ses pénates, dit le centaure. Je me ferai
-un plaisir, madame, de vous reconduire jusqu'à la frontière des
-temps modernes.
-
---Vous êtes très aimable, monsieur le centaure», fit la dame en
-rougissant quelque peu.
-
-Le faune sortit à regret, et comme le centaure ni la dame ne
-disaient mot, il se lassa vite d'écouter au rideau de lierre et
-s'en retourna chez lui.
-
-«Je crois que nous sommes seuls, dit enfin le centaure. Si vous
-vous intéressez, madame, aux gravures en taille douce, j'ai, là,
-dans mon arrière-grotte, quelques petits livres qui sauront, je
-pense, vous divertir.
-
---Je... je veux bien», dit la dame.
-
-Et ils disparurent tous deux.
-
-
-
-
-38
-
-L'INCONSTANT
-
-
-Je demandais au rossignol de m'enseigner une chanson.
-
-Quand il me répondit, déjà, je parlais à la rose.
-
-Je demandais à la rose de me confier ses parfums du soir.
-
-Quand elle me répondit, déjà, je parlais au nuage.
-
-Je demandais au nuage de me présenter à une étoile.
-
-Quand il me répondit, déjà je vous parlais, mon amie...
-
-Mais vous m'avez répondu tout aussitôt, et vous m'avez tendu vos
-lèvres, pour que je n'eusse pas le temps de parler au papillon.
-
-
-
-
-39
-
-LA TRAGÉDIENNE
-
-
-Pierrot travaille dans sa mansarde. Il est seul. La lune même
-s'est cachée derrière un toit. Je gage qu'elle se prostitue,
-près d'une cheminée, à l'un des chats qui menait grand train de
-miaulements, tout à l'heure.
-
-Colombine ne viendra pas, ce soir. Pierrot pense qu'elle est allée
-joindre Arlequin, ce qui prête tout de suite à des suppositions
-inconvenantes, et Pierrot, gêné par les images qui se déplacent
-devant ses yeux et ne trouvant rien qui l'en éloigne, est plus
-triste qu'un poète à qui échappe l'envoi de sa ballade. Il
-mordille le bout de cette plume qu'il dit avoir enlevée, au
-passage, à l'aile d'un cygne, mais qui, jadis, faisait partie
-intégrante d'une oie de Toulouse.
-
-Soudain, la porte de la mansarde s'entr'ouvre et une femme entre,
-admirablement belle et mieux parée qu'un soleil d'automne qui
-se couche. Elle pose sa main, où il y a des tas de bagues, sur
-l'épaule de Pierrot, et, d'une voix un peu théâtrale, mais qui
-semble bien sincère, murmure:
-
-«Monsieur Pierrot, je vous aime de tout mon cœur.»
-
-Et Pierrot, se retournant, voit Lucrèce, la tragédienne, pour qui,
-avant d'aimer Colombine, il brûla de si beaux feux.
-
-Il est ému, mais tâche de ne point le laisser paraître, et répond,
-d'une voix posée:
-
-«Madame, vous êtes fort aimable. Viendriez-vous me consoler?
-J'aime Colombine qui, à cette heure même, doit aimer Arlequin,
-et je suis très malheureux. Je vous sais gré d'avoir pensé à
-moi. Asseyez-vous sur mon lit de sangle, car il n'y a ici qu'une
-chaise, et je l'occupe en ce moment.»
-
-Alors la tragédienne, qui était bonne fille, s'assit sur le lit de
-sangle, et, jusqu'aux petites heures du matin, dit à Pierrot de
-belles histoires enflammées. Elle allait en commencer une nouvelle
-quand le docteur Bolonais, qui sortait du lit de sa maîtresse,
-monta chez Pierrot, ayant vu de la lumière à sa lucarne, et, comme
-Pierrot le priait de s'en aller, il s'en fut, mais emmena Lucrèce,
-la tragédienne...
-
-Et je ne sais plus du tout ce qui advint ensuite.
-
-
-
-
-40
-
-UN PETIT MONDE
-
-
-Il y avait là trois brins d'herbe, un champignon, une escouade
-de fourmis, la trace d'une patte de gerboise, quelques graines
-tombées, un narcisse neuf et bien verni.
-
-Alentour, un papillon vint faire des coquetteries japonaises, puis
-de sa trompe, il toucha la fleur.
-
-Les fourmis se livrèrent un terrible combat.
-
-Une coccinelle, qui méditait depuis quelque temps sans bouger,
-voulut atteindre les pétales du narcisse. Elle fit l'ascension de
-la haute tige, dépassa le champignon, les trois brins d'herbe, et
-se trouva dans le vent du matin.--Elle lui ouvrit ses ailes...
-
-Il chut une goutte de rosée, et, soudain, tout le grand ciel se
-mit à sourire.
-
- Biskra.
-
- A PAUL FOUQUIAU
-
-
-
-
-Livre Troisième
-
- Les cygnes et les poètes déçoivent de près.
-
- A. S
-
-
-
-
-41
-
-A UN BARRISTE
-
-
-Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour de cette
-barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable saut, vous
-la retrouviez sans effort, de façon toujours aventureuse et
-toujours imprévue. En vérité, vous vous jouiiez et les détentes
-de vos muscles avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez
-la sauterelle.--Bravo! mon ami! Soufflez un peu, reposez-vous en
-ayant l'air d'essayer les fils de votre barre, mettez sur vos
-mains un rien de colophane, et faites-moi rêver encore.
-
-De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille, ce sourire
-supérieur, cette manière d'être que je ne saurais exactement
-définir, mais qui nous laisse entendre que la voltige où vous
-vous complaisez n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le
-fin mot de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux
-encore.--Voler autour d'une barre flexible et qui semble devoir
-céder, mais ne cédera pas, culbuter périlleusement, les reins
-cambrés, tomber dans le vide et se raccrocher à du vide pour se
-trouver enfin debout devant la rampe et toujours souriant, ce
-serait donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête homme?--Je
-le veux bien, mais il faut que ce soit vous!
-
-Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre public qui vous
-applaudit si fort et ne jouit pourtant pas, et n'a pas le temps de
-jouir de ce festin de beaux gestes.--Excusez-le! ne le méprisez
-pas avec trop d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue
-hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a vu les
-maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner en l'air quelques
-arabesques, et un homme gras, trop musclé, trop bête et trop
-blond, a soulevé devant lui des masses de fer d'un poids peut-être
-prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre public, à la
-fête où vous nous conviez?...
-
-Dix minutes,--dix minutes à peine! si vite passées! Hélas! c'est
-déjà fini!--Vous venez de tourbillonner autour de votre barre,
-follement, fantaisistement, en poète!... La musique s'était tue.
-Le public se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et
-enfumée, on n'entendait que le grincement mince de vos paumes
-contre le bois de la barre... Puis il y eut une admirable culbute
-finale, la signature, le paraphe, si j'ose dire, de votre
-acrobatie... et le rideau se ferma.--Par son entre-bâillement,
-vous êtes venu reconnaître notre enthousiasme. Ce fut
-tout.--Bravo! mon ami! Vous êtes un parfait artiste!...
-
-Une critique, cependant, si vous le permettez,--une seule: vous
-portez, sur votre maillot, des paillettes d'un trop vif éclat.
-
- Folies-Bergère.
-
-
-
-
-42
-
-NARCISSE DISSIMULÉ
-
-
-Oui, je sais où tu l'as placé, le narcisse que je t'avais mis à
-l'oreille, mais je ne le chercherai pas.
-
-J'ai vu, sur la route qui descend vers la mer, près de la villa
-mi-construite où les maçons siciliens chantent ou content des
-contes, une jeune femme de mon pays qui tenait un bouquet de roses.
-
-Mieux que l'odeur musquée de ta belle peau, mieux que ta senteur
-de bête libre et mieux que l'encens lourd du narcisse, j'aime
-l'encens de ces roses que serrait une pâle main.
-
-Et, que veux-tu! je songe au ciel natal, à ma petite fiancée qui
-s'éprit d'un lieutenant de hussards, et je ne chercherai pas le
-narcisse.
-
-Tu me fais signe?... Tu m'appelles?
-
-Roses d'Europe! seriez-vous donc fanées? ne respirerais-je en vous
-qu'une agonie de roses?
-
-Viens t'étendre sur mon lit! Viens! Je veux perdre en ta chair mes
-souvenirs de jouvenceau qu'un chaste amour fit pleurer sous la
-lune et... et je trouverai le narcisse!
-
- Biskra.
-
-
-
-
-43
-
-UN ANCIEN REGARD
-
-
-La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours. Il
-tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et c'était un juste
-accompagnement pour mon songe que, dans l'eau du fossé, le bruit
-de cette incessante pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée
-comme l'est notre si grand amour.
-
-Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu me regardas
-fixement... La pendule tintait des heures improbables, en manière
-de raillerie... Ton regard se posa au plus profond de moi et,
-depuis, il n'est plus sorti.
-
-Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres yeux, sans
-doute parce qu'on est de chair et qu'aussi bien il faut vivre,
-mais ton regard demeure en moi, dans l'obscurité sourde qui est le
-for de mon être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent de
-hanter les caves où elles sont nées.
-
-Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient plus
-beau, plus riche et plus enivrant, comme le vin de ma folie qui
-se change peu à peu en vin de sagesse... sagesse un peu triste, à
-coup sûr, oui, et moins colorée que les raisins du coteau, mais
-douce et savoureuse, chaque jour davantage.
-
-
-
-
-44
-
-LETTRES D'AMOUR
-
-
-Oh! comme on voudrait savoir que ce sont là des lettres d'amour!
-
-Je les ai trouvées dans une maison presque entièrement détruite.
-Le feu et les obus avaient fait leur devoir. Elles étaient sous
-une pierre, au milieu des décombres. En passant, je poussai la
-pierre et les aperçus. Le papier était bien un peu roussi, un peu
-sali, un peu taché, mais l'invention du plus lourd trésor m'eût
-donné moins de joie. Des lettres! des lettres dans les ruines
-d'une maison arabe!
-
-Je regardais ces signes bleus que je ne comprenais point, et
-le cœur me battait avec violence. La belle écriture dessinée
-faiblissait parfois au bas des pages, comme pour un aveu... et
-j'imaginais tant de choses en m'aidant des _Mille et une Nuits_
-«Mille et une Nuits» et du souvenir des promenades imaginaires
-que, si souvent, je fais sous les palmes.
-
-Des lettres d'amour! à coup sûr! des lettres d'amour écrites dans
-le plus grand secret et transmises en fraude à l'amant; des
-lettres où l'on parlerait de fleurs et d'oiseaux, où le personnage
-d'Achmet répugnerait par sa fourberie, où Daïda se montrerait
-délicieuse, El Hadj sévère et Bou Aziz séduisant, où les gennis du
-mal occuperaient l'air noir de la nuit, où le voile de Doniazade
-se lèverait furtivement, où les baisers auraient le goût du miel,
-où des jasmins embaumeraient la brise!
-
-Et, depuis lors, je n'ose demander à un arabe de me traduire
-ces lettres, par crainte de savoir que ce sont là des papiers
-d'affaires.
-
- Casablanca.
-
-
-
-
-45
-
-LE NOM
-
-
-J'ai demandé votre nom aux rayons de la lune, mais ils n'ont su
-que frissonner.
-
-Je l'ai demandé aux fleurs d'un cerisier, mais il a secoué ses
-branches.
-
-Je l'ai demandé au ruisseau qui passait, mais il n'a pas
-interrompu sa chanson.
-
-Alors j'ai demandé votre nom à l'écho de la montagne et il me l'a
-répété, car vous veniez de le lui dire.
-
-
-
-
-46
-
-LE SERPENT BLEU
-
-
-Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et m'avait demandé
-de lui conter un conte.
-
-Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin, quand elle
-prit sa place habituelle et me serra la jambe de ses petites
-cuisses, j'avais tout à fait oublié pourquoi la vieille femme
-s'était métamorphosée en œuf, pourquoi l'œuf avait été couvé par
-la cigogne querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la
-digression du jeune homme blond qui perdait toujours son œil.
-
-Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser à une fiction
-nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la main et se prit à écouter
-mon histoire.
-
-Je contai:
-
-«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient pas encore,
-un puits, profond comme le trou dans lequel, chaque soir, le
-soleil s'enfonce, et, tout au fond du puits, vivait un serpent
-bleu.
-
-«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu. C'était ainsi.
-
-«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes épineuses
-et d'autres verdures piquantes, ce qui rendait toute approche
-malaisée. La très haute margelle de marbre lisse et blanc
-éblouissait un peu, car jamais on n'y avait frotté de cordes.
-
-«Or, il advint que des hommes voulurent considérer ce puits
-et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des vieillards fort
-respectables, et des femmes fort bien habillées, et des rois dont
-la couronne était un plaisir pour les yeux, et des princes montés
-sur des chevaux couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à la
-margelle de marbre, ils eurent à se battre contre les ronces qui
-les déchirèrent. Leurs vêtements de pourpre tombaient en loques,
-les branches découronnaient leurs têtes et les beaux vieillards
-laissaient leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec
-l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les petits
-jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes opulentes,
-dont le prestige était bien établi, s'enfuyaient, montrant leurs
-blessures et se plaignant d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa
-chacun retourner en son pays, mais sans donner les marques du
-respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes. Quand ils
-furent tous rentrés chez eux, les pauvres gens s'étonnèrent que de
-si grands seigneurs, de si belles princesses, des sages de si haut
-renom se fussent ainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant
-les veillées.
-
-«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils allèrent plus loin
-que les autres, leurs robes de toile épaisse les garantissant
-mieux. Quelques-uns parvinrent même jusqu'à la margelle, mais ils
-ne purent voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je
-l'ai dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent, pour
-la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant même pas
-les cris et les huées qui marquaient leur passage, mais il en fut
-qui, près de la margelle, restèrent en songerie, et, bien qu'ils
-n'eussent rien vu, ni rien appris de plus que les autres, ils
-affirmèrent, à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi
-que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent
-sa forme et ses coutumes, tout en se traitant, l'un l'autre,
-d'imposteur, de faux prophète, voire de charlatan. Le plus jeune
-eut même l'âme assez impudente pour dire que le serpent bleu
-n'était qu'un serpent rouge.
-
-«A cause de ces récits, certains furent mis sur un trône et tout
-le peuple se rassembla pour assister à leur triomphe, d'autres
-furent mis à la torture, et le peuple se rassembla pareillement,
-mais cela ne différa guère au point de vue de la justice, puisque
-l'on n'a point encore découvert de substance assez fine pour
-distinguer les faux prophètes d'avec les vrais.
-
-«Depuis lors, personne ne s'est aperçu que le puits était si
-profond, si profond, que, même en franchissant la margelle, on ne
-saurait voir le serpent bleu, et que, d'ailleurs, le serpent bleu
-ne sort sa merveilleuse tête qu'aux nuits sans lune, à l'instant
-où nul homme ne serait assez fou pour tâcher de le découvrir....
-et si quelqu'un l'aperçoit jamais, ce sera, sans doute, une
-fillette aveugle et sentimentale.»
-
-Mais ma petite amie, peu contente de mon histoire, avait sauté de
-mes genoux et touchait et considérait longuement sa poitrine, où
-naissait presque une espérance de seins.
-
- Biskra.
-
-
-
-
-47
-
-LA VALEUR DES MAXIMES
-
-
-Ton livre de maximes et d'aphorismes moraux n'est, à tout prendre,
-que ta louange posthume en son résumé. Tu crois songer au bien, à
-la vérité, à l'avenir! Quelle erreur! Tu ne songes qu'à toi-même;
-tu te dépeins tel que tu voudrais être, et chaque ligne de ce
-petit ouvrage si bien écrit offre un conseil discret à ton
-apologiste. Ainsi, tu prépares sa pensée, tu lui inspires un éloge
-funèbre, tu règles tes funérailles.
-
-Enseigner l'humanité, prêcher le bien, indiquer une voie nouvelle
-pour atteindre au bonheur, et cela en maximes strictes, profite
-au seul moraliste. Un tribun pourra convaincre, un prédicateur
-attirer les âmes, un poète enchanter... pour toi, tu ne fais que
-dessiner une flatteuse image de toi-même, avec des contours cernés
-et de riches couleurs.
-
-Les lettres d'une maxime sont des lettres mortes, or l'homme
-n'écoute que les paroles vivantes. Un romancier de génie crée
-de beaux êtres qui chanteront sa pensée par des trompettes
-immortelles. Un moraliste passe sa vie à composer des épitaphes.
-Si tu veux toucher après ta mort le cœur des hommes, fais sortir
-de la terre d'autres hommes qui leur parleront toujours. Il vaut
-mieux modeler une statue que de graver une inscription, fût-ce en
-lettres d'or.
-
-
-
-
-48
-
-HYMNE
-
-
-Je vais t'abattre d'une gifle si tu pointes ainsi tes ongles, si
-tu montres ainsi tes dents.
-
-Chienne! Tu fus élevée dans une masure puante où des odeurs de
-kief, de friture et de tabac se combattaient toute la nuit.
-Je sais qu'un vieil Arabe te viola sur le sable, derrière ta
-maison... et tu riais déjà!
-
-Depuis lors, tu t'es ouverte au passant comme un bouge; tu t'es
-accouplée avec des matelots, des portefaix, des nègres, des
-mendiants ivres, et les gens de ta tribu ne veulent plus de toi.
-
-Rien qu'à t'entendre, je connais ta naissance basse; rien qu'aux
-éclats de ta voix, je comprends d'où tu es sortie.
-
-Tu n'as même pas attendu que ta mère ou quelque vieille te
-prostituât, car, dès ta petite enfance, tu faisais signe à chacun,
-et tu regardais, en égratignant tes cuisses maigres, les garçons
-nus, durant la baignade.
-
-La nuit, tu courais comme une bête, dans le petit bois de
-palmiers, en jappant ton amour, et l'arbre devenait ton amant, et
-la plante, et la terre.
-
-Je te déteste, car ton âme est une ordure, ton corps est un fléau!
-
-Te souviens-tu de ce Kabyle qui se pendit devant ta fenêtre parce
-qu'il t'aimait trop, et se balançait au matin, marchant sur l'air?
-
-Tu pleuras tout un jour; le remords ne te quittait plus! mais
-comme tu sus bien le chasser, en attirant sur ton lit le fils de
-cet homme, un bel enfant qui lui ressemblait!
-
-Et c'est pour toutes ces choses que je te jette hors de moi! que
-je te crache! et que je cherche une fontaine assez fraîche pour me
-laver de tes impuretés.
-
-Tu souris!... Oh! pardon! pardon!... Vois, je t'embrasse, je te
-caresse... Déjà ton ventre s'émeut et, dans ta gorge, se gonfle un
-soupir qui est aussi un roucoulement.
-
-Viens! viens! la lune est presque éteinte, je sais un bosquet
-sombre, de moi seul connu, où je te pénétrerai.
-
-
-
-
-49
-
-DANS LA RIVIÈRE
-
-
-Ma seule amie est la rivière. Je la chéris comme une personne. Je
-me suis livré à elle, aujourd'hui. Elle m'entraînait ainsi qu'une
-paille dans le vent, et je me sentais moi-même, je veux dire que
-je sentais avec précision mes frontières individuelles, car elle
-m'enveloppait et me caressait tout entier.
-
-Il y avait des branches penchées qui fuyaient au-dessus de mes
-yeux, et de grandes libellules vertes me suivaient en faisant des
-cercles, brisés soudain, à la façon, mais plus vive, de l'essor
-des chauves-souris. Pour me servir d'escorte, il y avait aussi un
-peuple de choses floconneuses, et chacune transportait un germe,
-comme dans les poèmes philosophiques.
-
-Je me trouvais donc tout nu dans la rivière, dans la rivière
-toute nue, elle aussi, et cela ressemblait un peu à l'amour, un
-amour sans lutte et qui ne finissait point par un spasme, mais
-permettait qu'on l'espérât toujours.
-
-Mon corps tiède se glaçait par un frôlement. J'avais, le long de
-la moelle, un sillage de fraîcheur, et je regardais l'air avec
-satisfaction.
-
-Alentour, la campagne était vide,--le ciel aussi. J'étais seul
-avec la rivière qui m'entourait en riant, car elle riait de
-toutes ses petites bouches fleuries en trois secondes. Des
-bouches parfaites, c'est-à-dire créées uniquement pour le rire et
-le baiser, puis closes... et pourtant, elles s'ouvraient aussi
-(comme des bouches humaines) pour se nourrir... pour se nourrir de
-papillons sur elle posés... engloutis bientôt.
-
-Hier, je trouvai la rivière calme et lasse. J'entrai en elle
-sans l'émouvoir et, dans sa froide chair, je cachai ma figure.
-Longtemps, nous fûmes indifférents l'un à l'autre, ainsi que deux
-amants qui se connaissent trop. Tout à coup, un frisson me fit
-souvenir de sa perfidie et j'allai rejoindre le soleil. Il me
-frappa de ses rayons, et j'étais tout stupéfait de voir l'autre,
-en qui j'avais eu confiance, paraître si mauvaise et de teint si
-plombé. Je la touchai du pied pour briser son fard, mais, déjà,
-elle m'avait mordu l'orteil et je dus le tendre à la lumière afin
-qu'il fût guéri.
-
-L'onde est perfide comme une femme, pourtant, l'onde qui passe est
-ma seule amie.
-
- Mussidan.
-
-
-
-
-50
-
-VOIX QUI MONTENT
-
-
-«Et, maintenant, vous me parlerez des alouettes... Pourquoi
-s'élèvent-elles si brusquement? Pourquoi vont-elles chanter si
-haut?
-
---Je vais vous le dire... Les alouettes ont de petites âmes vives
-qui les quittent à tout instant. Elles prennent l'essor afin de
-les rejoindre; elles les poursuivent dans l'air; elles chantent
-pour les rappeler; elles montent, elles montent, elles montent
-toujours plus haut; elles les atteignent enfin. Elles chantent
-encore quelque temps pour témoigner de leur allégresse, puis elles
-se jettent vers la terre... mais les petites âmes s'échappent de
-nouveau, et voilà les alouettes reparties.
-
---Elles sont donc très malheureuses?
-
---Oh! non! point du tout! car les alouettes savent qu'un jour
-leurs âmes monteront si haut que, pour les atteindre, il leur
-faudra toucher ces lieux supérieurs où toutes les joies sont
-rassemblées. Là, baignées par les ruisseaux des brises, elles
-pourront lancer leur tirelis mélodieux et grisoller jusqu'à
-l'heure où s'ouvrira la Grande Nuit.
-
---Ah!...»
-
-
-
-
-51
-
-BOHÉMIENNE
-
-
-Je m'en vais, clopin-clopant, le long de la route clopinant... Je
-mange les baies des buissons, je bois l'air qui passe, et, quand
-un couple d'amoureux se promène dans un pré, je lui dis: «Salut!»
-car il faut être courtois.
-
-J'ai marché depuis si longtemps que je ne sais d'où je suis
-partie, et voilà belle lurette que je ne sais plus où je vais;
-mais les oiseaux me le diront! n'est-ce pas, bouvreuil?... et les
-insectes aussi! n'est-ce pas, grillon?
-
-Je fais de grands festins, au bord des ruisseaux, sur un tapis de
-mousse fraîche. Assise en face d'un plant de muguet, je goûte à
-des friandises, et les poissons viennent me regarder d'un air un
-peu bête, mais plein de bonne volonté.
-
-Je sais l'art de guérir les filles avec des herbes que l'on
-cueille, la nuit, sous un chêne, quand la lune est ronde, et je
-sais délivrer les garçons des liens si doux qui désespèrent leurs
-parents.
-
-Pour trois sous, je donne le bonheur facile, pour quinze sous,
-le bonheur durable, et, pour vingt-cinq sous... pour vingt-cinq
-sous... écoutez bien! je rends l'espoir!
-
-Je m'en vais, clopin-clopant....
-
-
-
-
-52
-
-LE PASSÉ
-
-
-Grasse, pâteuse, déformée, elle entre en scène avec assurance et,
-tout aussitôt, le bruit des cuivres annonciateurs est noyé dans le
-plus grand fracas des mains qui battent.
-
-Elle est vêtue de soie rose; elle montre des bras excessifs, des
-seins qui tremblent. On dirait la caissière d'un café de province,
-en robe de bal.
-
-Jamais elle n'a su chanter, jamais un geste spirituel n'excusa les
-défaillances de sa voix. Elle chante sottement, sans grâce, sans
-vigueur. Elle chante ainsi depuis vingt-cinq ans.
-
-A la fin de chaque couplet, elle sourit avec une bouche détruite
-et le public applaudit toujours. Il ne se lasse pas de l'entendre,
-de la voir. Il ne veut pas qu'elle s'en aille.
-
-Elle vient saluer, une dernière fois, et, des fauteuils aux
-galeries, chacun l'acclame d'assourdissante façon.
-
-Pourquoi ce délire?--Pourquoi?
-
-Elle a été belle!
-
- Eden-Concert.
-
-
-
-
-53
-
-LES GRANDS SERMENTS
-
-
-Les nègres musulmans ont fini de marmotter leurs prières. Après
-un crépuscule bref, l'ombre est venue. Au centre de la place, le
-hangar où, ce matin, pendaient les quartiers de viande pourpre,
-a l'air désolé d'une halle. Dans un coin, le gardien dort,
-roulé dans de la toile bleue. Chacun est rentré chez soi. A
-l'activité, au bruit, au va-et-vient, aux disputes, succèdent les
-rumeurs paisibles de la nuit, et l'on n'entendrait bientôt plus
-que le susurrement de la brise concertant avec la mer au doux
-murmure, n'était que, soudain, des cris affreux déchirent l'air,
-l'occupent, s'y entrecroisent et semblent se le disputer, tandis
-que s'affirment au ciel de nouveaux feux d'étoiles.
-
-C'est l'heure du phonographe.--De toutes les fenêtres, des cornets
-vociférants déversent un flot de musique, et l'on dirait que
-ces voix dures, agressives et cependant mal assurées, sortent
-de gosiers trop étroits. Ce sont des clameurs étriquées, des
-beuglements que l'on étrangle.--C'est, vous dis-je, l'heure du
-phonographe.
-
-Et l'on se jure d'effarantes choses! L'amour et la haine sont à
-leur paroxysme. Chacun se dévoue à son rêve, à la France, à la
-bien-aimée. On parle de répandre son sang, de s'immoler, d'immoler
-autrui. On se déclare prêt à subir mille tourments. On appelle la
-main du bourreau. Samson se plaint de Dalila; Faust évoque les
-divinités infernales; la passion de Fernand pour Léonore «brave
-l'Univers et Dieu»; Carmen affirme que «l'amour est enfant de
-Bohème» et don José, à vingt mètres de là, lui dit qu'«il en est
-temps encore»; Marguerite rit «de se voir si belle»; des Grieux
-demande à Manon si ce n'est plus sa main qu'il presse, et Lucie
-de Lamermoor devient folle à grands cris.--L'histoire sainte et
-l'histoire profane, la légende, la fantaisie expriment ce qu'elles
-ont de plus vif à dire. C'est Babel, une Babel mécanique, peuplée
-de héros....
-
-Et les quelques noirs qui se promènent dans l'ombre, en égrenant
-leurs chapelets, attendent, avec une indifférence profonde, que
-les blancs aient fini de faire les enfants.
-
- Dakar.
-
-
-
-
-54
-
-CONSEIL
-
-
-Ma chère amie, je vous en conjure, ne dites plus d'obscénités!
-Vous ne savez pas!
-
-Vous êtes charmante, vous me plaisez, vous avez un sourire rêveur
-qui séduit par sa mélancolie de fin d'automne, mais vous ne savez
-pas être obscène! Vous ne savez pas!
-
-Vos amies peuvent évoquer les images les plus singulières sans
-me choquer le moins du monde; elles ont la tradition, elles
-sourient au bon moment, quand il faut et tout juste ce qu'il faut;
-leurs gestes rapides décrivent d'autres gestes et sous-entendent
-d'autres gestes encore, au lieu que vous, mon amie, vous vous
-attardez ou bien vous coupez court, imprudemment.
-
-Dites tristement des choses tristes, puisque c'est là votre
-rôle, parlez de la mélancolie, ressentez-la, communiquez-la,
-perpétuez-la. Décrivez-nous, avec des larmes dans la voix, de
-tristes choses, mais ne vous prostituez plus en paroles, si
-tristement!
-
-Vous savez pleurer, vous savez rire, parfois, vous savez aimer,
-vous saurez mourir, je pense, mais être obscène n'est pas de votre
-fait,--non, ma chère amie, pas du tout.
-
-
-
-
-55
-
-FEHL YASMÎN
-
-
-Pétale du soleil! âme des palmes! grain d'ombre musquée! délice
-de mon œil! pourquoi tordre tes bras et pourquoi verser tant de
-pleurs?
-
-Oui, je te quitte, mais puis-je croire que tes regrets dureront
-plus d'un jour? Demain matin, je gage que tu te réveilleras en
-riant!
-
-N'imite pas les dames françaises qui font des manières pour
-célébrer un amour qui naît, qui meurt ou qui s'interrompt!
-«Baise m'encor, rebaise-moi et baise», comme disait Louize Labé,
-lionnoise... (ne te soucie pas d'elle: je ne l'ai point connue)...
-et, maintenant, quittons-nous!
-
-Tout là-bas, je sais une autre face dont la pâleur m'inquiète.
-Pour elle, je renonce à voir les fêtes du soleil, et le mouvement
-des palmes, et tes danses, ma brune amie! La rose amoureuse,
-lointaine et délaissée, dont je chéris le doux éclat, risquerait
-de mourir, au lieu qu'un jasmin refleurit toujours.
-
-Ne sois point jalouse, maîtresse des siestes chaudes et des trop
-courtes nuits!... auprès de celle que j'invoque et vais rejoindre,
-tu paraîtrais, petite, un peu noiraude!
-
-«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»
-
-Un marchand de jasmins passe près de nous.
-
-«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»
-
-Voici le dernier jasmin que je te donnerai... Adieu!... La nef
-du jour a chaviré sur l'horizon et toutes ses fleurs se sont
-répandues... Adieu! Il faut partir... mais... mais, crois-moi,
-chère, je t'ai beaucoup aimée!
-
- Biskra.
-
-
-
-
-56
-
-VIEILLE HISTOIRE
-
-
-C'était un soir de jadis où la nature conspirait. Les bouleaux,
-qui sont fils de la lune, et les saules, qui sont des coffrets
-d'ombre, et les pierres, dont j'entends bien les murmures,
-tramaient de secrètes choses.
-
-Leurs petites paroles couraient avec le ruisseau, volaient sur la
-brise, sautaient de ci, de là, suivant les sauts d'un feu follet,
-tandis que certaines passaient dans l'herbe, en tapinois.
-
-Bientôt, tout fut conclu: l'herbe forma des lacs d'amour, le
-feu follet brûla comme le cœur d'un amant, la brise se chargea
-de parfums si subtils qu'on se pâmait à les prendre en soi, et
-le ruisseau polit ses ondes pour être le miroir d'une flamme
-couronnée.
-
-Les bouleaux, qui sont fils de la lune, secouèrent leurs feuilles,
-et l'on eût dit qu'ils offraient des richesses; les saules, en
-leurs coffrets, gardaient des joyaux sans prix, et les pierres se
-couvrirent de leurs manteaux de mousse pour ne risquer plus qu'un
-œil pâle, un œil pâle et doux.
-
-C'est alors que la princesse de Golconde sortit de son palais et
-congédia ses suivantes, car elle voulait se promener seule, ce
-soir-là, dans le parc où descendait une pénombre poétique.
-
-Elle rêvait aux choses dont parlent les ballades, aux chevaliers
-beaux comme le jour et que des cygnes traînent, aux aventures
-en pays lointain, aux caresses enfin, longtemps attendues, aux
-caresses surtout.
-
-Le prince de Bagdad se tenait non loin de là, sous la protection
-d'un orme, opulent par sa frondaison et vénérable par le nombre
-de ses années. Le prince était un jeune homme de haut parage, de
-vertu souveraine et d'une éducation tout à fait bien comprise.
-
-Il s'en fallut de peu que son cœur se rompît lorsque, dans la
-lumière du soir, la princesse apparut. Le prince de Bagdad
-souffrait en effet d'une blessure d'amour sanglante et profonde,
-mais, comme il avait résolu de gagner la princesse par son seul
-mérite, il portait un costume qui, tout précieux qu'il fût, n'en
-imitait pas moins les oripeaux, guenilles et pauvres hardes d'un
-mendiant espagnol.
-
-Affublé de cette défroque étrange, il se présenta.
-
-La princesse de Golconde abaissa son regard et, au même instant,
-les pierres, l'herbe, les saules, les bouleaux, la brise et le
-feu follet tâchèrent de faire comprendre à la jeune fille la
-qualité singulière de ce jeune homme survenu; mais elle ne devina
-point la vertu sous son vêtement d'emprunt, ni l'amour sous le
-masque.--Elle passa, et, bien que le bouleau lui tendît une de ses
-feuilles, qui semblait une pièce d'argent, elle ne fit même point
-l'aumône à ce pauvre qui la suppliait.
-
-Le prince mourut de désespoir, et la princesse, quand le vrai
-personnage du mendiant lui fut révélé, creva de dépit; ce qui
-prouve qu'un amant doit toujours paraître en son plus bel appareil
-aux yeux de celle qu'il prétend séduire, et qu'une jeune fille
-doit toujours agréer un hommage, quel qu'il soit, voire y répondre
-discrètement, de peur d'en repousser un, par aventure, inestimable.
-
-C'était un soir de jadis.
-
-
-
-
-57
-
-CLÉONICE
-
-
-Cléonice n'a ni intelligence, ni cœur, ni esprit, ni bonté. Elle
-n'a pu être épouse, maîtresse ni mère, bien qu'elle ait fait
-tous les gestes de ces rôles, car elle a un mari, un amant et
-un fils.--Elle n'existe que devant trois ou quatre personnes.
-Laissée seule, elle devient une ombre, moins que cela: une valeur
-négative. On dirait que ses spectateurs lui insufflent de la vie.
-Quand ils la quittent, elle crève, comme une bulle.--Elle ne
-sait pas aimer; à peine sait-elle haïr: d'ailleurs, sa haine a
-pauvre figure et semble mal venue. Cléonice médit, mais n'accuse
-pas; accuser serait affirmer son personnage, or elle n'est pas
-un personnage, elle en joue le rôle.--Belle, un peu fardée,
-souriante, merveilleusement vêtue, Cléonice n'a pourtant rien
-d'une femme; elle n'est pas une femme...
-
-Cléonice est une «femme du monde».
-
-
-
-
-58
-
-UNE AGONIE
-
-
-Elle n'en finit pas de mourir.
-
-Voilà trois heures qu'elle agonise.
-
-La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier
-le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait
-part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange,
-aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le
-rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la
-fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des
-cheminées.--Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la
-soie de son ventre, comme si de rien n'était.
-
-Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on
-ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours
-pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au
-bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour
-un moment émue redevient silencieuse.
-
-Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire avec
-difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et
-le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en
-avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des
-apôtres dans les toiles de Rembrandt.
-
-Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route,
-des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux
-tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la
-rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des
-flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit
-pas de mourir.
-
-C'est alors que la Mort apparaît.
-
-On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route
-fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné
-le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle
-a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le
-chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de
-mal aux souris, aujourd'hui.
-
-Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise à califourchon
-sur un cheval noir. Un grand manteau de cérémonie la couvre tout
-entière, hormis le nez camard. Trois plumes d'autruches blanches
-sont piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle tousse
-d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte de la grange
-grince et la chaîne du puits gémit.
-
-Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs, montés sur
-trois ânes.
-
-Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille, est le
-médecin; il tient à la main une girouette et des cymbales.
-
-Le second, assis sur un âne à qui manque une patte, est le
-philosophe; il tient à la main une démonstration longue comme un
-carême et qui se tortille derrière lui.
-
-Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le bouffon; il
-tient à la main une plaisanterie toujours tintante par ses grelots
-et qui fait pleurer chacun.
-
-Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent pied à terre, en
-même temps que leur maîtresse, et sans plus qu'elle dire un mot.
-
-La Mort pousse la porte.
-
-Elle entre.
-
-Elle ressort.
-
-Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses dans la maison.
-Contre les draps blancs, la petite Lucie est toute blanche. La
-mère s'est relevée de son fauteuil et pleure en secouant ses
-seins, et le père, qui fait toujours la lippe, se frotte le front
-avec l'index et dit:
-
-«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.»
-
-
-
-
-59
-
-SUR UNE PLAGE
-
-
-La libellule, la guêpe et le fourmi-lion vinrent te surveiller,
-durant que je te faisais ma cour et te chantais des vers écrits à
-ta louange.
-
-La libellule tourbillonna sur ta chevelure lustrée, la guêpe
-bourdonna près de ta petite oreille, et le fourmi-lion se contenta
-de te regarder d'un œil sévère.
-
-J'avais à peine fini ma chanson d'amour que tu te levas,
-légère comme une feuille emportée et plus rapide que l'eau des
-torrents.--L'ombre de ton sourcil froncé prévenait d'un orage...
-
-Et d'abord tu me dis que tu ne m'aimais plus, que tu t'envolerais
-ailleurs,--puis, tu bourdonnas mille reproches d'un air turbulent
-que je ne te connaissais pas,--enfin, tu t'enfuis, mais ton
-dernier regard était si cruel que j'en garde encore la blessure.
-
-
-
-
-60
-
-MONOLOGUE DRAMATIQUE
-
-
-Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le ferai plus! je
-vous le jure par Dieu qui vit seul dans le ciel! je vous le jure
-sur les petites têtes de mes sœurs dont la cadette sort à peine du
-berceau.
-
-Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous! on est jeune!
-on ne sait pas!... et, quand je vous ai vu passer sur la route,
-vêtu de votre bel habit dont les morceaux semblent découpés dans
-des robes de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus
-fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je fermais
-les yeux, puis je vous regardais encore, et, à chaque regard, vous
-paraissiez plus joli!
-
-Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau monsieur! Le
-chapeau à deux cornes, et sa plume que vous avez dû arracher à
-l'oiseau qui ouvre, au coucher du soleil, ses grandes ailes.
-
-Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!... il ressemble à
-une chauve-souris déployée, à une chauve-souris douce et qui ne
-ferait point de mal aux gens!
-
-Et l'œillet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous cueilli?
-
-Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous l'a donnée?
-oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait tout en haut d'une
-tour et que vous avez réveillée par un baiser?... L'heureuse femme!
-
-Et l'anneau que vous portez à votre main gauche! Laissez-moi le
-regarder! Non! non! je ne le prendrai pas! Oh! mon Dieu! il est
-brisé! le saviez-vous?
-
-Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent même à
-travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui, laissez! je les
-essuie avec mes cheveux! Le valet de l'herboriste dit que mes
-cheveux sont beaux. Voilà! vos souliers brillent, maintenant! ils
-brillent comme deux carpes au soleil!
-
-Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur votre batte,
-votre batte en bois précieux! Quels curieux dessins!... un cœur
-percé d'une flèche... une étoile... et ceci? des lettres?... Je
-ne sais pas lire! Le maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à
-garder les vaches!...
-
-Ohé! Brunette! ne t'en va pas!
-
-Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais! je serais
-fessée! oui, monsieur!...
-
-Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils doivent
-vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Ça ressemble à des
-lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un matelot qui a passé par
-ici, il y a deux ans. Il rentrait dans son pays... Elles étaient
-écrites en bleu sur la cuisse gauche... Il me les a montrées, et,
-pour le remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un coin
-de la grange...
-
-Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous qui êtes joli!
-Vous avez l'air d'être toujours couvert de fleurs, et, quand vous
-marchez, on dirait que des clochettes tintent dans le ciel!
-
-Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti que jamais,
-jamais je ne vous embrasserais! que vous alliez passer! que
-c'était fini!... et, furieuse, (vous l'avez vu!) j'ai pris cette
-poignée de mûres... (on fait des choses méchantes, Monsieur, sans
-y penser!) et j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très
-abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur, pour me punir, si
-vous voulez me fesser, je suis prête!
-
-Venez de ce côté-ci de la haie!
-
-Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas! je
-chanterai!
-
-Venez! fessez-moi, Monsieur!
-
-Attendez! je vais attacher Brunette!
-
-Ne bouge pas, ma fille!
-
-Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez! l'herbe est
-chaude!
-
- A EDMOND JALOUX
-
-
-
-
-Livre Quatrième
-
- Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur
- lesquels elle trouvera des airs.
-
- H. T.
-
-
-
-
-61
-
-LE PRIX DE LA JEUNESSE
-
-
-La grande précaution est de ne jamais renoncer au rêve que l'on
-fit à vingt ans.
-
-Si le roi de Chine t'offre ses plus beaux trésors, donne en
-échange ton sang, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
-
-Si la reine de Saba t'offre son baiser, donne en échange ta
-raison, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
-
-Malgré les orages et la boue qui les suivit, malgré nos frères les
-hommes, malgré l'horreur des cauchemars et l'ennui des veilles,
-il faut garder toujours vivant cet ancien rêve, le visiter chaque
-matin, le réconforter, lui parler avec douceur, lui parler encore
-avant de s'endormir et, quelquefois, s'interrompre de vivre pour
-le surprendre à l'improviste.
-
-La jeunesse qui nous fait mourir, un sourire sur les lèvres, un
-immortel espoir au fond des yeux, la jeunesse que ne sauraient
-toucher les heures ni les larmes, la vraie jeunesse est à ce prix.
-
-Les dieux eux-mêmes ne meurent que d'avoir renoncé à leur premier
-rêve.
-
-
-
-
-62
-
-APAISEMENT
-
-
-Une brise parle tout bas à mon oreille. Dans l'ombre, quelques
-points de feu s'allument, s'éteignent, se rallument, comme des
-regards.
-
-Une grande phalène veloutée tourne autour de ma tête. Le pas nu
-des nègres ne fait qu'un bruit mat. Cette lente respiration,
-là-bas, c'est la mer.
-
-Dans ce pays, je suis tranquille. Je me sens loin des disputes de
-la rue, des criailleries. On ne récrimine pas. On dort.
-
-Une voix d'homme, un chant de flûte s'enlacent, faiblissent,
-tremblent en se dénouant... puis je sens à mes lèvres la saveur du
-silence. Je songe.
-
-Ecoutez! un chien hurle. L'âme d'un mort a dû passer.
-
- Cotonou.
-
-
-
-
-63
-
-L'ABSENTE
-
-
-La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches
-mènent au seuil.
-
-Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien
-sagement épanouies et très droites.
-
-Le ruisseau roule des morceaux d'orange.
-
-Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.
-
-C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi
-bleue que dans les tableaux.
-
-Le vent qui passe sent la saumure.
-
-Il est six heures du soir.
-
-A l'intérieur, une salle pleine.
-
-Des tables, des verres, du vin.
-
-Un rire, puis un cri, puis un juron.--Beaucoup de gestes, point de
-discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire
-des constructions malaisées.--Syntaxe simple d'une simple joie!
-vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre!
-
-Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.--On
-fraternise.--C'est le premier jour de franche bordée après la
-campagne.
-
-«Lina est morte.
-
---Et Jeanne?
-
---Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.
-
---Elle a forci!»
-
-On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.
-
-«Qui est celle-là?
-
---Charlotte, une nouvelle.»
-
-Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean
-l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait.
-La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier
-tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît.
-
-C'est l'amour.
-
-Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie.
-Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de
-Mireille, vraiment prodigieux.
-
-Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune,
-elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est
-tordue. Elle boite.
-
-«Enlève ta robe!
-
---Montre-toi!»
-
-Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte,
-mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise.
-
-Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras un superbe
-tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq
-chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un
-poignard, une ancre, et divers autres attributs.
-
-Il regarde Fathma.
-
-«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!»
-
-Fathma ne souffle mot.
-
-Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses!
-valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!...
-
-La fête est complète.
-
-On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.
-
-Le vin coule.
-
-Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance,
-s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.--Yves le remplacera, dans un
-instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche,
-elle se voue, tout entière.
-
-Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et
-de l'homme.
-
-... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est
-tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le
-dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages
-de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regarde _plus loin_,
-absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très
-triste, tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit
-se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts
-distraits, Fathma tourne une fleur rouge.
-
- Toulon.
-
-
-
-
-64
-
-ÉDITION EXPURGÉE
-
-
-Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre le mur jaune,
-chargé de soleil. Le soleil s'accroche à toutes les crevasses,
-coule contre les parois lisses, se blottit dans les trous.
-
-Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte des prières. Ce
-vieillard a une tête superbe. Vraiment, il paraît, pour l'instant,
-occupé par sa seule oraison, et les ânes ne bougent pas plus que
-s'ils étaient empaillés.
-
-Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de ces brusques
-souvenirs qui jaillissent hors du passé, ridicules et bouffons:
-je me souviens de la manière dont fut corrigée, récemment, la
-grammaire Noël et Chapsal.
-
-Les anciennes éditions portaient, comme exemple du verbe _être_:
-
-«Dieu _est_ grand.--L'âme _est_ immortelle.»
-
-Maintenant on lit:
-
-«Paris _est_ grand.--L'âne _est_ patient.»
-
-Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène le long du
-quai. Sans doute a-t-il voulu contempler la mer et les bateaux...
-Et le Marocain pieux, interrompant son oraison, court aussitôt
-après la bête, en vociférant.
-
- Casablanca.
-
-
-
-
-65
-
-SPLEEN AU CAFÉ
-
-
-Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer.
-
-J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant les murs
-de ma chambre se refermer sur moi, j'ai gagné la rue.
-
-Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire. Moi-même, en
-ce lieu qui est presque un mauvais lieu, j'ai parfois trouvé de
-l'agrément.
-
-Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées comme, sur une
-litière de paille, des nèfles véreuses. Elles achèvent de pourrir
-afin d'être tout à fait comestibles.
-
-Des jeunes gens les regardent et pensent à autre chose.--Ils
-sont glabres et rubiconds, ou bien pâles, avec une moustache
-malheureuse, mais tous portent, en place de tunique bien drapée,
-un vêtement strict, frotté de suie et dont le plastron, les
-manchettes et le col sont crayeux.--Ils ne s'amusent pas plus
-que moi, je pense.--En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient
-honteusement et cachent cette honte dans de grands verres où leur
-nez s'abîme.--Une odeur fade s'exhale des tables servies; poudre
-de riz, sauces, vieilles dentelles.--C'est l'encens de cette
-pauvre idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir.
-
-Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur coutume, les
-objets qui les confrontent.--Cela est cruel, car je ne puis
-m'échapper de ce spectacle, et, partout, partout, je vois,
-accoudés sur les nappes, ces pierrots blancs et noirs, en
-compagnie de ces femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent
-avec des fourchettes leur pâtée de la nuit.
-
-Si cela continue, je vais m'enivrer.
-
-Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie la déchéance de
-leur race, par des airs lugubres où le violon piaille, le cymbalum
-résonne, puis ils saluent, d'un air domestique et bas, afin de
-recueillir un encouragement, un encouragement monnayé, puis ils
-recommencent.
-
-... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je murmure, caché
-derrière une bouteille de champagne, ces vers de Heine où un sapin
-des forêts du Hartz songe à une palme d'Orient.
-
- Maxim.
-
-
-
-
-66
-
-INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN CHÊNE
-
-
-Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le ciel est d'un
-bleu trop pur.
-
-Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet iris a de trop
-fines senteurs.
-
-Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les feux des étoiles
-brûlent trop clair...
-
-Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine, et, dans le
-grand silence, vous serez émue par ses battements.
-
-
-
-
-67
-
-A PROPOS DE PIERROT
-
-
-Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour y faire
-des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire de son
-jeu.--Parfois, il suivait, du coin de l'œil, un vol de ramiers,
-mais, vite, il ramenait son regard à la contemplation des eaux
-dormantes qu'il éveillait en y créant des cercles éphémères.
-
-Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près du palais de
-Climène; le Nécromant arabe loge non loin de là; tout contre, il
-y a le champ de l'Herboriste, et, sur le bord même, la grotte
-d'Ariane, princesse très répandue.
-
-Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres méprisent:
-les insectes en équilibre sur les brins d'herbe, les plantes
-médicinales, la poudre de riz des papillons et, surtout, d'un
-ardent amour, les lunules qu'un rais de lumière, filtré par le
-feuillage, pose sur les gazons.
-
-Cependant, il revenait toujours à cette mare, témoin de ses
-premiers jeux. Du fond verdâtre de l'eau, montait parfois une
-bulle qui crevait à la surface... et Pierrot retenait son souffle,
-car il lui semblait toujours que la mare allait parler.
-
-Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir se mêler à leurs
-entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait par son nom, il
-répondait d'une voix triste, pour expliquer sa présence sur terre:
-
-«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être enchaîné
-ici-bas! mais, un jour, mes manches trop larges s'élargiront
-encore jusqu'à former de grandes ailes, et, comme un cygne, vers
-vous je m'envolerai!»
-
-La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent: il y eut
-Suzanne et Clorinde et Fanchon, dont le rire avait un son de
-clochette, et Lucrèce, la tragédienne, et Clélie et l'admirable
-Eléonore, mais, durant qu'elles l'aimaient, il songeait à
-Colombine.
-
-Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père, de blanc
-pur! et, si son cœur saignait, c'était spirituellement, sans
-jamais tacher la belle toile, de sorte qu'à toute heure, il
-semblait endimanché.
-
-Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea dans un cirque
-forain qui visitait les cours d'Europe. Toujours de blanc vêtu,
-toujours de blanc poudré, toujours d'âme aussi blanche, il savait
-balancer sur sa tête une plume flexible, jongler avec divers
-objets: une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler
-enfin, mieux que personne, des bulles de savon.
-
-Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il traversait les
-cercles de papier, mourut d'avoir trouvé, derrière ce mur fragile
-et rose, un monde qu'il connaissait déjà.
-
-Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de créer des ondes
-concentriques dans les mares dormantes.
-
-Tout le monde sait qu'il aima Colombine.
-
-C'était Pierrot.
-
-
-
-
-68
-
-EN ATTENDANT L'AMOUR
-
-
-Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous l'accueillerions
-avec de bonnes paroles, pour le persuader de rester entre nous!
-
-La place est libre. Viendra-t-il?
-
-Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si longtemps tu
-restes assise sur ta chaise, les mains sagement occupées par un
-travail de tapisserie! Parfois, tu me regardes avec affection. De
-ce regard, je te remercie par un battement des paupières. Alors,
-tranquilles et presque heureux, nous soupirons, l'un et l'autre,
-en attendant l'amour.
-
-Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais mon gros
-livre. Je m'interrompais, au milieu d'un paragraphe, pour te
-contempler, avec cette expression quémandeuse que l'on trouve sur
-la face des chiens battus et de certains pauvres qui ont vraiment
-très faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par un baiser,
-et c'est ainsi que nous avons traversé une partie de notre vie, en
-attendant l'amour.
-
-Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il y a la neige
-tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune ronde. Sans le dire,
-nous envierons les amants qui regardent cet astre pâle avec une
-exaltation qui les secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un
-peu. Nous nous témoignerons une amicale tendresse en nous serrant
-les mains.
-
-Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive, nous nous
-lèverons et nous échangerons un baiser avant d'aller dormir.
-
-Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier, comme depuis le
-jour déjà lointain où nous avons commencé d'attendre l'amour.
-
-Et, demain, ce sera de même, et...
-
-Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons personne!...
-
-Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!...
-
-C'est Lui!
-
-
-
-
-69
-
-BAIGNEUSE
-
-
-Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues
-doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque,
-une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et
-va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un
-frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te
-plaît.
-
-Que les palmes soupirent sous une brise, que de longues
-sauterelles se détendent près de toi, qu'un parfum de narcisses
-foulées monte de l'herbe, peu t'importe. Phébé (dont tu m'as dit
-le nom arabe) se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans
-t'émouvoir davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon.
-
-Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui, du tréfond de
-mon être, consacre à ta beauté un hymne extraordinaire. Sans te
-soucier de mon amour, tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de
-me faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque pas le
-moins du monde.
-
-Je voudrais t'emmener captive dans un pays du nord et que,
-saisie par le froid, tu te suspendisses passionnément à mon cou;
-je voudrais, femme brûlée, t'aiguiser au fil cruel d'une bise,
-inspirer de la fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton cœur
-un glaçon, pour que tressaille enfin ce cœur indifférent.
-
-Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi! regarde!...
-Le fleuve onctueux se gonfle sous les ponts et des arbres agitent
-quelques feuilles de bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois
-nuages, où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet, le
-si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux.
-
-Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit entrebâille sa
-porte noire. De cet abri, où je vais te conduire, nous pourrons
-contempler, durant que la pluie hache obliquement le paysage, la
-file des passants pressés qui semblent, avec leurs parapluies et
-leur démarche peureuse, traverser un conte fantastique.
-
-Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu n'as de bijoux
-sur ta chair, et, près des fortifications disposées en une
-architecture de stratégie, un vire-vire, posé sur l'herbe luisante
-comme une émeraude inondée, te présentera son cercle de chevaux de
-bois qui se désolent, fatidiques et hargneux.
-
-Il y aura aussi des cheminées sans panache et des chalands, qui,
-poussant l'eau de leur robuste poitrine, paraîtront toujours
-suivre la même vague... et peut-être plaira-t-il à une promeneuse
-rêvant d'amour, malgré l'averse, de tenter une vocalise qui
-frissonnera dans l'air mouillé, délicieusement.
-
-La chanson déploie sa dentelle, la chanson rit, et, parce que les
-heures joyeuses ont leurs mauvaises minutes, nous nous sentirons,
-à travers la pluie, flattés soudain par un souffle étrange, par un
-souffle épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un jour,
-jusqu'à t'incliner vers une tombe.
-
-Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on pourrait,
-avec un peu de patience, habiller de belles phrases.--Toi, tu ne
-t'imagineras rien du tout, tu ouvriras tes grands yeux, et je me
-demanderai si, vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce
-corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir.
-
-Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu viens de me
-toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta flamme? Non: tu crois avoir
-un caprice. Tu veux rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au
-seuil de ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la nuit de
-l'eau, dans l'ombre aquatique et froide.
-
-
-
-
-70
-
-LE SOMBRE VISAGE
-
-
-Pour mieux se plaire à vivre, pour vivre plus vite, les hommes
-se réunissent, un temps. Ils se réunissent quelques heures pour
-danser au soleil, pour changer de monarque, pour écouter une voix
-de femme, puis, ils rentrent chez eux. Mais, s'ils restent réunis,
-s'ils ne se quittent plus, si le même toit les abrite, c'est pour
-considérer le visage de la mort.
-
-Au collège, ils se défendent contre la mort en essayant une
-cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage de mourir, devant
-une épée; désarmés, à l'hôpital, ils attendent de mourir, et, dans
-un monastère, ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés
-sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière fois,
-pour attendre le dernier réveil.
-
-
-
-
-71
-
-LICASTE
-
-
-Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la main tendue
-et vais murmurer les banalités nécessaires, quand Licaste me
-rappelle, de l'air humble de celui qui a beaucoup à se faire
-pardonner, s'être déjà fort souvent rencontré avec moi.
-
-Il ne se trompe point.
-
-Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni même
-étourderie.--Il ne m'en tiendra pas rigueur: pareille aventure lui
-est trop habituelle. Il rappelle tout le monde et ne ressemble à
-personne. Voulant citer un homme qui n'a point de singularité,
-qui ne se distingue de son voisin que par un trait en moins, je
-songerais à Licaste.
-
-Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu réel, qui
-existe comme vous et moi, qui respire, qui mange, qui dort,
-mais qui, néanmoins, ne cesse jamais d'être n'importe qui.--Ses
-premières années furent, je pense, celles de beaucoup d'enfants:
-ni prodigieuses, ni diaboliques, simplement celles d'un petit
-garçon dont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands
-éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela parût
-naturel, et qui passait inaperçu.
-
-Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis lors.--Il a de
-l'amabilité dans la voix et le geste, un certain goût et quelque
-bon sens. Il donne rarement son avis, car on l'écoute peu. Il
-s'habille sans recherche et sans incurie. Il est blond, de ce
-blond faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son excuse,
-bien plutôt. Il ne fait point tache dans un salon. Il n'y brille
-pas. Il augmente, d'une unité, le groupe d'invités qui s'y trouve.
-
-On m'assure que sa mère le nommait toujours en fin de liste, quand
-on lui parlait de ses enfants. Cela devenait presque un oubli.
-
-Et je me demande si Licaste a jamais souffert de l'état moyen,
-essentiellement moyen, où il se trouve. A-t-il souffert d'être
-le passant, l'oublié, le négligé, l'inutile, la doublure, le
-treizième de la douzaine?...
-
-Mais... au fait... cet homme qui n'a jamais su se distinguer,
-sait-il souffrir?
-
-
-
-
-72
-
-LA MORT DU MAGICIEN
-
-
-Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment très vieux.
-
-Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté le ventre
-et la poitrine pour ramener un peu de sang sous cette peau
-parcheminée, mais rien n'y fait. Le magicien se refroidit peu à
-peu.
-
-Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il tient d'un
-nécromant de ses amis, mais l'éternité que procurait la précieuse
-liqueur ne durait, hélas! qu'un temps.--Les qualités se modèlent
-sur la personne qui les possède et l'immortalité que l'on saurait
-avoir reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les dieux
-seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre et, même dans leur
-cas, la série arrive souvent à son dernier chiffre.
-
-Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques herbes
-d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par deux vierges, sous
-une éclipse. C'est là un remède approuvé pour les vieux sages,
-mais qui ne parvient pas à le réchauffer. Il ne sent plus le
-feu de ses lentilles, ni celui de la grande flamme qui brûle
-dans l'âtre, et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne
-sentira même pas les feux de l'enfer et continuera à se refroidir,
-jusqu'au jugement.
-
-Avec lui, tout semble s'éteindre.
-
-Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation a vomi sa
-nourriture et ses côtes percent son pelage; Anaximène, l'un des
-trois hiboux, vient de tomber du perchoir; le second, Anaxagore,
-est devenu aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes
-droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de mauvais
-augure.
-
-Chacun des animaux familiers se porte mal.
-
-Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse, a craché sa
-dernière dent; le griffon tremble de froid, et la chauve-souris,
-prise de nostalgie, a fui. Même les petites poupées de cire brune,
-qui envoûtent si bien leur correspondant et fondent au soleil avec
-tant d'aise, craquent comme du bois gelé.
-
-Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant pleurer,
-car il n'a depuis longtemps plus de larmes, sanglote à la façon
-des arbres sous la bise. Sa main est si tremblante qu'il ne
-peut dessiner correctement le carré magique, ni feuilleter _la
-Clavicule de Salomon_; sa voix ne forme qu'avec peine les noms de
-Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles à prononcer en
-cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge d'Aaron, autant dire son
-bâton de vieillesse.
-
-Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et se prend à
-attendre la mort, misérablement, comme font les galefretiers,
-claquedents, gredins, coquefredouilles et autres frères de
-pouillerie dont la condition est calamiteuse et qui trépassent, la
-faim au ventre, dans l'étroite couche du fossé.--Pourtant, il a
-encore un moment d'espoir.
-
-Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an 638, sur une
-des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas, en reconnaissance de
-quelque petit service rendu sur le plan astral, une pierre pleine
-de vertu? Jamais il n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le
-moment est venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la
-découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire du _Parfait
-Thaumaturge_, sous un tas de cornues brisées.--C'est un cristal
-cubique, sans inscription ni ornements d'aucune sorte.
-
-Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent araignées y ont,
-depuis un siècle, tissées, après avoir purgé un rayon de soleil
-de toute poussière, en le réfléchissant sur un miroir spécial, le
-magicien pose le talisman dans la lumière et prononce, le plus
-distinctement qu'il peut, sans manger aucune syllabe, certaine
-phrase de très vive incantation qui commence par: «Non videbis
-annos Petri...» et se termine en hébreu.
-
-Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal, pareil à ceux
-qui se lèvent sur les prairies, vers la première visite du jour.
-Peu à peu, le voile se dissipe et, dans la pierre limpide, le
-magicien voit une merveilleuse figure de jeune fille, presque
-d'enfant, qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche est
-mélancolique.
-
-Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont amples, un peu
-forts, peut-être. Le magicien sent son cœur battre selon un rythme
-plus fréquent; ses poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège.
-
-Il considère les seins de l'apparition: c'est une poitrine
-honorable de femme mûre ou qui aurait beaucoup aimé. Le ventre est
-enlaidi par une graisse malsaine: ventre triste, ventre fatigué,
-ventre répréhensible... mais c'est peu de chose encore et le vieux
-magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant les cuisses de
-cette femme.
-
-Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont s'amincissant
-jusqu'à un genou tout à fait pointu où la rotule roule comme un
-galet de plage...
-
-Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand les mollets
-lui apparaissent, il ne doute plus de sa défaite. Il n'y a là que
-des os, où quelques pauvres tendons s'accrochent avec peine,--et
-les pieds sont parfaitement décharnés.
-
-Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal et se met à
-courir dans la chambre, sur la pointe de ses osselets, en agitant
-de façon folâtre sa chevelure d'enfant blonde. Elle saisit le chat
-par la peau du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale
-le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix puérile:
-
-«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!»
-
-Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux magicien, se
-sentant tout à fait las de vivre, crache dans les cendres et se
-couche devant l'âtre, pour mourir.
-
-
-
-
-73
-
-CONVERSATION
-
-
-Nous parlerons de nous comme si rien n'était arrivé des mille
-accidents de la vie, nous parlerons de nous comme si les
-pulsations du monde avaient toujours suivi les pulsations de notre
-cœur, comme si notre amour n'avait cessé de rayonner.
-
-Nous parlerons de ce soir merveilleux où nous regardions les
-brises lentes se jouer sur la plaine, où je tenais tes mains dans
-mes mains, où chaque fois que les dehors avaient un beau moment de
-lumière ou d'harmonie, nous mêlions nos regards.
-
-Nous parlerons des nuits muettes et du clair de lune, nous
-parlerons de nous-mêmes et du clair de lune, nous parlerons de
-nous-mêmes qui n'étions plus toi ni moi, mais seulement nous-mêmes
-devant le clair de lune, et nous croirons que ces moments durent
-encore.
-
-Nous parlerons de tes cheveux contre mes lèvres et de tes doigts
-contre mes lèvres et de ta bouche contre mes lèvres et de ce
-verre en cristal pur que nous brisâmes en mémoire du premier
-baiser.
-
-Et le monde disparaîtra et nous ne verrons plus que nous-mêmes, et
-nous croirons être morts de notre premier baiser.
-
-
-
-
-74
-
-UN HOMME HEUREUX
-
-
-Cet homme vivait dans un palais bâti devant le plus beau des
-paysages. Chaque matin, le soleil se levait, en grand appareil de
-pourpre et de brocart, et, chaque soir, se couchait, sans lésiner
-avec les diaprures et les artifices de lumière. Puis, c'était la
-lune qui se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les
-feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons. De leur
-côté, les étoiles clignaient de l'œil comme de petites folles.
-
-A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un divan, au milieu
-de la grande salle du palais. Sur un guéridon, était posée
-une pipe chargée d'opium. Des pilules de haschich étaient à
-portée de sa main, non loin d'un flacon d'éther. Des musiciens,
-choisis entre les plus savants et les plus suaves, jouaient,
-pour l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait de
-beaux vers, d'une voix dont le pathétique était inoubliable, et
-ses paroles trouvaient leur accompagnement dans le chant d'un
-ruisselet, auprès duquel tout cristal tintait faux.
-
-Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient
-sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles, qui
-bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager un rêve de
-nature agreste, ni des joyaux (perles, rubis, saphirs, tous les
-trésors de la reine de Saba, toutes les cassettes de Salomon) qui
-gisaient, un peu partout, comme des étoiles tombées...
-
-Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses, patiemment,
-exactement, avec méthode, sans hâte ni fièvre, mais sans arrêt,
-disputait avec son épouse.
-
-
-
-
-75
-
-SÉMITISME
-
-
-Je me promenais, hier, à cette heure accablante du jour où
-l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les Français»
-quand la composition d'un coin du paysage me séduisit jusqu'au
-ravissement.--Le soleil ajoute à l'intérêt d'une foule bruyante;
-j'aime la joie du peuple à midi, les tourbillons de poussière et
-les oripeaux rouges agités, mais combien une dure lumière rend
-plus précieuse encore la valeur de la solitude et du silence!
-
-Pas un souffle, pas une parole, pas un bruissement. Sauf les murs,
-teints d'un jaune extraordinaire, et qui vivaient, en vérité, de
-leur ignition, tout semblait mort: la terre sèche, le ciel d'un
-incorruptible azur, et l'air incendié, mais immobile.--C'était la
-paix d'un cimetière.
-
-Pourtant je ne ressentais aucune tristesse. La flamboyante façade,
-la palme dressée au-dessus d'un mur, et, couché au pied de ce
-mur, le mendiant qui reposait près d'une outre à demi vide et
-d'une citrouille d'or, tout cela donnait plutôt une impression
-d'attente, comme d'un moment d'arrêt, d'une halte dans la vie. Ce
-tableau presque métallique dont l'ardeur insupportable fatiguait
-le regard, on eût dit qu'il approchait de son point de fusion, que
-tout allait couler à l'improviste, se liquéfier, se résoudre, et
-qu'un ruisseau de feu emporterait les derniers débris.
-
-Soudain, de la maison juive qui me faisait face, partit la fusée
-d'un rire, d'un rire féminin, juvénile, aéré. Derrière le mur
-éclatant de chaleur, ce rire avait le charme frais d'un jet d'eau.
-Cela faisait rêver de salles froides où la vie serait douce à
-vivre, de boissons glacées, d'éventails, des mille plaisirs d'un
-paradis fermé où je ne pénétrerais pas, de joies bien cachées et
-dont la singulière vertu gagnait encore à rester secrète.
-
-Ah! les joies d'un juif doivent, dans ce pays, avoir une
-effrayante figure. La race exilée rit à l'écart. Ces êtres aux
-cheveux gras et bouclés qui portent leur calotte noire comme un
-signe d'infamie, comme la marque de leur servitude, ont l'air
-triste des bêtes de somme. Jamais on ne les voit rire. Ils
-enferment leur joie entre quatre murs, mais qu'elle doit être
-éblouissante! combien son prix en est accru! Le rire prend alors
-la valeur d'un mystère. Je me souviens des hymnes chrétiennes,
-alors qu'on les chantait au fond des catacombes, et cela m'impose
-comme une cérémonie...
-
-N'écoutons plus un rire aussi précieux... Eloignons-nous... il ne
-faut pas être sacrilège.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-76
-
-LES MESSAGES
-
-
-Quand est venu le soir, je me suis couché dans l'herbe du bord
-de l'eau et, sous la garde des grands arbres, j'ai respiré le
-savoureux parfum de l'heure, de l'heure tardive que baignait la
-lune.
-
-En me penchant un peu, je pouvais admirer l'eau courante, tout
-de même qu'en levant un peu la tête, je pouvais sentir l'air
-mobile qui passe sous les frondaisons.--Cela formait deux frais
-ruisseaux, deux ruisseaux délicieux et paisibles, de même rythme
-et de cours égal, qui traversaient l'été.
-
-L'air migrateur et l'eau qui fuit suivaient la même route, entre
-les bords faits d'herbes ou de feuilles, et l'un comme l'autre
-chantait, à mi-voix, une chanson mollement continuelle, et tous
-deux portaient des messages.
-
-Car tous deux portaient des messages. L'eau courante portait des
-brins de paille, des insectes bleus, des pétales de fleurs,--l'air
-mobile, d'impalpables duvets.--Certains messages s'arrêtaient
-en route; une herbe entravait les brins de paille, une branche
-arrêtait les duvets et, parfois, les insectes bleus se noyaient
-dans un tourbillon. Mais certains autres suivaient l'onde et la
-brise, heureusement, comme de sûrs messages.
-
-Vers qui donc allaient-ils?
-
-A travers les frondaisons qui filtrent l'air, contre les cailloux
-qui coupent l'eau, ces pétales et ces duvets, ces insectes bleus
-et ces brins de paille, vers qui donc allaient-ils?...
-
-Et, malgré l'ombre de la nuit, je me suis levé pour commencer
-de chercher, sur la vaste terre, l'enfant silencieuse à qui ce
-certain inconnu, dont je suis vaguement jaloux, envoyait des
-messages d'amour.
-
-
-
-
-77
-
-COUP DE SOLEIL
-
-
-Grand et gros, vieux, couvert d'ulcères, coiffé d'un turban fait
-de chiffons crasseux et multicolores, vêtu de loques vermineuses,
-ce mendiant nègre m'a plu.
-
-Il porte, au pied droit, une chaussette noire; le haut d'une
-chaussette rouge lui encercle le mollet gauche. Il tient à la
-main et brandit un étrange objet: sceptre, bâton, fusil, canne,
-ou bien hochet, peut-être.--Je m'approche.--C'est un canon de
-fusil, auquel un os de bœuf est adapté, auquel sont pendues
-des clochettes, des rubans jaunes, des bagues de cuivre, des
-coquillages et de petits plumets. En outre, il est couronné d'une
-boîte à sardines.--L'ensemble a la figure d'un thyrse.
-
-Le mendiant chante et s'interrompt pour claquer vivement de
-la langue; le thyrse scande, avec ardeur, les gestes de son
-délire.--Cet homme ne s'appartient plus: il est possédé par un
-dieu.
-
-A quelques pas, trois Arabes et deux nègres sont accroupis, au
-pied d'un mur que dore le soleil. Ils écoutent, ils regardent le
-chanteur qui danse et qui claque de la langue, puis, tout soudain,
-ils se mettent à rire. Ils rient aux éclats, ils rient sans
-mesure, ils ne pourraient rire davantage. Les voici qui se lèvent.
-Ils chantent à mi-voix, comme accompagnement... Ils dansent un
-peu, suivant le rythme du danseur... Ils chantent plus fort... Ils
-hurleront bientôt... Ils dansent de toutes leurs forces vives!
-
-Et le vieux nègre, que ce concours stimule, hennit, piaffe et se
-cabre. Sans doute atteindra-t-il à l'extase qu'il cherche. Le
-thyrse cravache l'air, les sonnettes tintent, les rubans flottent,
-et, dans le cliquetis des coquillages, la boîte à sardines, où
-tressautent des pierres, donne un son de grelot.
-
-On n'entend plus le tambour qui roulait au loin, on n'entend plus
-la psalmodie des enfants de la Medersah. Quelques gamins, un
-portefaix, une mendiante espagnole sont entrés dans la danse. Un
-marchand d'eau qui passe, portant son outre poilue, en peau de
-chèvre, s'y joint de même. Si l'on n'intervient pas, la contagion
-s'étendra, de ce coin de rue que le soleil dore, à la ville
-entière... Et, devant cette étrange dyonisie, je quitte la place,
-par crainte d'être entraîné.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-78
-
-PENSÉE SUBITE
-
-
-J'ai vu, dans mon rêve, une anémone mauve qui se penchait sur un
-lac bleu. C'était la nuit. Le ciel noir n'avait point d'étoiles et
-ma lanterne n'éclairait que l'anémone au tendre visage et un petit
-coin du lac bleu. La brise chantait de sa voix douce une chanson
-bien composée et l'anémone balançait son visage, devant le bleu
-miroir.
-
-Soudain, la brise devint plus forte. L'anémone se pencha vers
-l'eau de saphir, lui donna le plus doux baiser et laissa tomber
-un de ses pétales. Il vogua sur l'eau comme une petite barque et,
-vite, je soufflai ma lanterne pour mieux penser à vous.
-
-
-
-
-79
-
-CELA
-
-
-La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe dans ma tente,
-car il monte du sol une chaleur insupportable, (tout le soleil du
-jour qui s'était, dirait-on, terré, et qui, maintenant, s'exhale
-dans le noir d'en haut), mais les étoiles sont magnifiques.
-
-Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante paresse m'accable,
-dès le premier pas. Cependant, je me traîne, en faisant parfois
-de longues haltes, vers une petite citerne que j'ai aperçue,
-avant-hier. Elle brillait dans la lumière jaune. Cette nuit,
-elle est tout à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à
-l'improviste: je la sais entourée de buissons.
-
-Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à mieux
-entendre les vieilles comparaisons que l'on fait sur elles et qui
-me paraissent inexactes. Mais non! le ciel est vraiment de velours
-et, sans aucun doute, les étoiles sont des diamants.
-
-Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum me servira de
-compagnon. Je suis trop seul. Il n'y a même pas de vent. L'air
-est immobile, un air de cathédrale. Pourtant, certaine présence
-mal définie m'inquiète.
-
-C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée, me frôle
-presque, puis s'éloigne, mais pour revenir. Ce n'est pas tangible,
-cela ne se voit pas, cela ne s'entend pas, cela ne se respire
-pas, cependant, cela existe. C'est comme une forme idéale de la
-désolation. A la rigueur, cela s'imagine.
-
-Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me suit. J'ai, tout
-à coup, affreusement peur que cela ne veuille tourner autour de
-moi, m'étourdir et, soudain, entrer en moi à la façon des rêves.
-Je connais un homme (pas un fou, un homme comme les autres) qui
-est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.--C'est terrible!
-
-Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La voici... Oh!...
-oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est douce, l'eau est chaude,
-mais elle est tout à fait noire!... Oserai-je jamais me jeter
-là-dedans?
-
-Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes peuvent
-venir me mordre les pieds, pendant que je nage. Mon domestique ne
-m'entendrait pas, si je criais. Il dort à poings fermés, près de
-mon cheval. Vais-je plonger?
-
-Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu peur de ne
-point les voir! L'horrible idée! Une eau calme et sombre qui ne
-reflèterait plus... qui ne voudrait plus refléter!
-
-Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est plus fraîche
-que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup de bruit en
-nageant, mais j'en fais tout de même assez pour me rassurer. C'est
-délicieux... c'est délicieux... oui... jusqu'à un certain point,
-car, je l'avoue, j'ai encore très peur!
-
-Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me noyer!...
-Demain, on me trouvera vert et tout convulsé...
-
-Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh bien! cela
-flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de sortir! Cela m'interdit
-de sortir à moins que je ne m'unisse à lui, à moins que je ne le
-laisse occuper tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre par
-mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par mes yeux!...
-
-Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!...
-
- Temacin.
-
-
-
-
-80
-
-LA PLUIE AU SOLEIL
-
-
-Un instant, des rayons de soleil ont traversé la pluie, et le
-monde en a été charmé jusqu'à l'extase,
-
-Il pleuvait, sous le ciel gris, une pluie grise, pluie douce,
-agréable au regard, mais pluie triste,--pluie d'avril, mais sœur
-d'une pluie d'automne.
-
-Balancée par des souffles d'air, il pleuvait une impondérable
-pluie, mélancolique et fine, qui venait caresser les fleurs de ce
-printemps et lustrait sa verdure.
-
-Il pleuvait une pluie obscure qui coulait sur les frondaisons, et,
-parfois, une grosse goutte tombait du haut des branches, faisant
-plier une feuille, et, parfois, un calice trop plein se vidait
-tout d'un coup.
-
-Soudain, le soleil parut.
-
-Dès lors, il plut une pluie de verre, une pluie joyeuse, une
-pluie étincelante. Un oiseau chanta ses plus belles chansons à
-boire, un autre s'y joignit, durant que la pluie ensoleillée
-allait s'éteindre dans la nuit du feuillage et que, dans l'air, il
-restait un lambeau d'arc-en-ciel.
-
- Dobitschen.
-
- A CONSTANTIN PHOTIADÈS
-
-
-
-
-Livre Cinquième
-
- Toutes les idées sont justes. Toutes les bouches sont fausses.
-
- H. B.
-
-
-
-
-81
-
-UN AMATEUR
-
-
-Je me trouvais dans une très vieille ville de province, avec
-mon ami le peintre R... Il disait bien connaître les détours de
-ces rues grises et voulait me montrer d'anciens hôtels. Nous
-marchions, côte à côte, depuis longtemps déjà. Il me semblait
-que les rues devenaient de plus en plus désertes. Aucun passant,
-aucune devanture. Les fenêtres étaient closes. Une cité morte. Des
-maisons, puis encore des maisons. Toutes semblaient pareilles.
-Quelquefois, sur une porte sombre, des ferrures brillaient
-vaguement. Depuis quand les seuils de pierre n'avaient-ils plus
-été foulés?
-
-Nous passâmes par d'étranges ruelles, sur des places où l'eau des
-fontaines ne pleurait plus. Soudain mon ami s'arrêta net devant
-une façade et me dit:
-
-«Nous sommes arrivés. Je reconnais la maison.»
-
-Sur le vantail de droite, il frappa trois coups qui résonnèrent.
-Bientôt la porte s'ouvrit avec lenteur et je vis un vieux laquais
-poudré, en culottes, qui nous salua profondément et, d'une voix
-grave, assourdie par le temps, demanda la raison de notre visite.
-
-Mon ami chuchota quelques mots à son oreille et le laquais, après
-avoir salué encore, nous introduisit.
-
-Ayant traversé une antichambre nue, nous montâmes par un escalier
-dont la rampe était couverte de rouille. Au premier palier, orné
-de vases monumentaux, mon ami poussa une porte. Je le suivis dans
-un grand salon vide et froid, sans tapis, sans tentures, démeublé,
-très sombre, car les filets de lumière, filtrant par les fentes
-des volets, ne faisaient que des flèches grises.
-
-Mais, tout au fond du salon, je vis une estrade éclairée par
-des candélabres à vingt chandelles. Nous nous approchâmes. Deux
-fauteuils occupaient cette estrade. Or, dans le fauteuil de
-droite, une très vieille dame, au regard fixe, était assise,
-vêtue d'une robe de cour en soie fleurie, coiffée d'une perruque,
-fardée, poudrée, chaussée de petites mules. Elle tenait ses mains
-croisées sur ces genoux.
-
-Oui, cette dame était très vieille, vieille de deux siècles, pour
-le moins, et je n'aurais su trouver en elle nulle apparence de
-vie, si sa tête n'avait un peu branlé.
-
-Et, dans le fauteuil de gauche, tout à côté, je vis une autre
-vieille dame, pareillement vêtue, pareillement coiffée, assise en
-pareille posture, mais cette seconde vieille dame était en cire,
-et l'une de ses mains, trop rapprochée d'un candélabre, fondait
-quelque peu.
-
-De temps en temps, le vieux laquais entrait, pour moucher les
-chandelles, puis ressortait aussitôt.
-
-Et la vieille dame vivante qui branlait de la tête, et la vieille
-dame en cire dont l'annulaire était presque fondu, regardaient,
-du même regard mort, le troisième occupant de ce vaste salon:
-un jeune homme de nos jours, assis sur une chaise, au pied de
-l'estrade, vêtu d'un habit noir moderne, et qui, les jambes
-croisées, fumait une cigarette, en considérant d'un œil passionné
-ses deux idoles, tandis qu'à petit bruit, s'égouttait sur
-l'estrade l'annulaire de la dame en cire.
-
-
-
-
-82
-
-FUMÉE INTERDITE
-
-
-Ils fument, secrètement, auprès de trois palmiers et d'une
-broussaille. Je les observe, de ce mur en boue dont une récente
-rafale a démoli un pan. Ils dispersent du geste la fumée, quand un
-passant s'approche, mais ils gardent par devers eux celle qu'ils
-ont en bouche. Ils la soufflent, quand l'intrus s'est éloigné,
-puis, ils reprennent leur plaisir.
-
-L'un, presque nu, est assis par terre; pour aspirer une bouffée,
-il baisse la tête jusqu'à ses mains, sourit et remue ses doigts
-de pied. L'autre, couché sur le dos, se drape d'un reste de
-gandourah. Il est plus âgé. Je pense qu'il a quinze ans. Lorsque
-des pas heurtent la route, il se replie brusquement sur sa
-cigarette. D'ailleurs, aucune émotion ne marque ses traits.
-
-Le soleil éclaire déjà l'envers des palmes, mais il doit
-allonger encore des ombres durant une lente demi-heure avant de
-disparaître, pour laisser manger et jouir des bienfaits de la vie
-l'Arabe, affamé depuis l'aube. Ramadan n'atteint qu'à son dixième
-jour!... Oui!... oui!... cependant la tentation est si forte
-de connaître, avant la nuit, le délice de fumer! Les narcisses
-sentent bon, eux aussi, et propagent un rêve, mais la saison en
-est flétrie.
-
-Les deux enfants attendent, l'un regardant le ciel, l'autre sa
-cigarette. Soudain, l'aîné se dresse et raconte une histoire: ses
-yeux brillent, ses bras, ses mains, ses pieds même, décrivent la
-belle princesse accompagnée de deux nègres, l'effrit répréhensible
-et l'eunuque malfaisant... et le plus jeune rit aux éclats,
-frémit, s'exalte ou bien s'épouvante et tremble... Mais ils ont
-oublié de cacher leur faute, et chacun d'eux agite sa cigarette,
-imprudemment.
-
-C'est alors que le vieux berger survenu se hâte, boiteux et
-borgne, et les invective... Les gamins sont debout, et l'on ne
-voit bientôt plus, sur le sable, hors d'atteinte, que quatre
-jambes nues, gambadantes, surmontées d'un peu d'étoffe.
-
- Tougourt.
-
-
-
-
-83
-
-PAROLES DE FANCHON
-
-
-Il m'a pris les seins; il a baisé ma bouche, puis, il m'a laissée
-là.--Je me suis couchée pour l'attendre. Il n'aura même pas à
-faire plier mes reins.--Pour hâter l'heure, je songe, froide et
-chaude, heureuse et inquiète,--divisée.
-
-Le soleil me caresse, car il est mon ami; l'ombre me caresse,
-car elle est mon amie. L'air danse sur toute la plaine; les
-moissonneurs s'en vont à leur collation.--Moi, je reste étendue,
-les jambes au soleil, la tête dans l'ombre, et je me brûle, et je
-me glace, et je songe à Zéphyrin.
-
-Il reviendra, dans une heure, mâchonnant encore son pain trempé.
-Ah! comme je saurai sourire quand il reviendra!... et je cacherai
-mon regard avec mes mains, et je ferai semblant de dormir, tandis
-que le jour, autour de moi, continuera sa danse et que les
-oiseaux, un instant, se tairont.
-
-Il est midi. Je me prépare pour Zéphyrin. Il faut que mes lèvres
-soient dures et glacées comme les pierres de la source. Il faut
-que mes jambes et mon ventre soient chauds comme les meules de
-foin.--Il croira que je dors... mais je regarderai entre mes
-doigts.
-
-Zéphyrin ne saurait tarder.--Mes jambes chaudes l'étreindront, et,
-contre le bouclier de mon ventre, il se brûlera jusqu'à défaillir;
-mais j'ai des bras plus froids que le ruisseau, plus souples que
-le ruisseau, plus agiles que le ruisseau, et de mes bras frais je
-l'envelopperai, et, dans mes fraîches mains, je prendrai sa tête,
-pour la caresser avec mes frais regards.
-
-Il viendra! Saints du Paradis! Il va venir! Il vient! Je
-l'entends! Il est rouge de soleil; il est tout en sueur; il marche
-vite... et les oiseaux se remettent à chanter.
-
-Soudain, mon ventre se glace et mes jambes, cependant que mes
-lèvres semblent avoir déjà bu toute la chaleur du jour.
-
-Oh! voyez comme il m'aime!...
-
-Pourrai-je masquer mes yeux?
-
-
-
-
-84
-
-L'ÉTANG MORT
-
-
-Les eaux de l'étang étaient si lourdes que la brise ne pouvait
-les rider, mais un grand nénuphar a fleuri, cette nuit, au centre
-des eaux vertes et, maintenant, la moindre brise fait trembler la
-fleur et frémir l'étang.
-
-Ton cœur était insensible à mes prières et je ne pouvais
-l'émouvoir, mais l'amour a fleuri en toi, cette nuit, et,
-maintenant, tu souris à mes moindres paroles, et, si je fais un
-geste, aussitôt, tu me tends les bras.
-
-
-
-
-85
-
-EUTERPE
-
-
-C'est l'immonde mandoliniste.
-
-Elle se tient sur une estrade, au fond de ce café que hantent
-les matelots du port, quelques boutiquiers de qualité médiocre,
-quelques zouaves et les marchandes de poisson.
-
-Elle se vêt de couleurs qui fatiguent l'œil, et son corsage rouge
-est tendu, extrêmement, sur une poitrine de matrone. Trois roses,
-dont la teinte est celle du cinabre, fleurissent toujours l'ombre
-grasse de ses cheveux.
-
-Par des romances qu'elle chante et joue, son rôle est d'élever les
-consommateurs jusqu'à cette extase dionysiaque où l'on dédaigne
-l'économie au profit de la boisson. Elle est, au juste, une
-bacchante assise.
-
-Immense, comme doit l'être un personnage aussi représentatif, elle
-fait, parfois, crouler une chaise sous elle, Alors on lui apporte
-un autre siège, et, calme, elle poursuit la chanson interrompue.
-
-Les hymnes qu'elle sait sont au nombre de cinq: l'un est
-pastoral, l'autre militaire, le troisième élégiaque, le quatrième
-égrillard... je ne parlerai pas du cinquième, et, pourtant, c'est
-une bien belle poésie.
-
-La voix de la mandoliniste éclate comme son corsage. Il est
-doux d'entendre cette femme, dans l'hymne guerrier (nº 2) où
-elle excelle, dire les ardeurs du combat et le souvenir de la
-bien-aimée.
-
-Dieu la créa laide et sans grâce, afin que ses auditeurs fussent
-troublés par la seule harmonie qu'elle répand. Toutefois,
-quelques-uns la convoitent. Ce n'est point par luxure, mais pour
-se remplir les bras.
-
-A la plus humble sommation, elle se livre, ainsi qu'on livre un
-objet sans valeur, car, détachée du monde et vouée tout entière
-aux joies célestes que dispense la mandoline, elle n'estime plus
-que les plaisirs de l'esprit.
-
-Ainsi qu'une idole qu'on encense, elle vit dans un perpétuel
-nuage de fumée, et, vers son nez difforme, les parfums les plus
-vils montent, comme des implorations. De la rue, les mendiants la
-contemplent.
-
-Un petit Arabe est presque toujours étendu à ses pieds. Il ne
-boit pas. Il ne mange pas. Il regarde la déesse, penchée sur sa
-mandoline dont les notes, vives comme des étincelles, le font
-rêver de paradis.
-
-Ne méprisez pas cette femme. Sa voix apaise les rixes par un
-bruit retentissant de caresse; il y passe des rugissements et des
-orages, de sonores prières et le chant des clairons. Chacun y
-trouve son compte.
-
-Le vent de la mer lointaine plaît aux amateurs d'aventures; le
-carillon du clocher natal mouille la paupière des jeunes exilés,
-et la louange des armées permanentes incite les soldats à la
-discipline.
-
-Ce n'est plus simplement une mandoliniste. Efforçons-nous de voir
-en elle une muse pour le commun, et, quand viendra l'heure de la
-quête, donnez-lui dix centimes,--elle vous sourira.
-
- Oran.
-
-
-
-
-86
-
-UN MONTICELLI
-
-
-Le parc est éclairé par une lanterne ronde, couleur de miel,
-pendue à l'horizon, tout au fond d'une allée.--Des princesses,
-vêtues d'étoffes d'or, se promènent au bras de cavaliers à
-manteaux rouges. Deux par deux, ils errent sous le feuillage et
-leurs atours se fondent dans un vague chatoiement quand ils sont
-pris par l'ombre.--Deux cygnes nagent, côte à côte, sans troubler
-l'eau bleue. On dirait que, par un caprice singulier, la brise
-penche les jets d'eau l'un vers l'autre. Des biches, un peu
-effarouchées, se rassemblent sous un chêne, et des paons font la
-roue avec un air de provocation. Une large coulée de sang tache le
-rebord d'un bassin. Deux nègres haussent des flambeaux. Un fichu
-de dentelle, un petit masque noir et une épée traînent sur un banc
-de pierre. On entend passer de tendres paroles, des serments, des
-soupirs, des baisers et des babillages, tandis qu'un petit Eros,
-tout nu, accoté au fût d'une colonne et n'ayant rien à faire
-dans ce parc où règne déjà l'amour, tire vers le ciel sombre ses
-flèches inutiles.
-
-
-
-
-87
-
-EN SOMMEIL
-
-
-Il fera un excellent soldat, enfreindra toutes les lois du Coran,
-mangera du porc, boira de l'alcool, n'observera point le Ramadan.
-Il n'observe plus que les conditions de son contrat, car il s'est
-loué à la France. Sa religion peut en souffrir. Tant pis. La
-religion sait attendre. Elle aura son heure.
-
-Tout à coup, le jour où il a fini son temps, il se réveille. Et
-il sera repris par la vie arabe, complètement, profondément. En
-revêtant l'ancien burnous, il retrouve son âme ancienne, son
-ancien jugement, des haines oubliées.--Il sommeillait.
-
-Ne vous semble-t-il pas que cette transformation est d'une beauté
-assez singulière? J'admire la puissance d'un contrat sur cet
-homme, comme aussi la puissance de sa première nature qui détruit
-une si longue habitude.--Et, d'ailleurs, chacun de nous a des
-périodes où il sommeille pareillement, sans presque se rendre un
-compte exact de son état, mais la volonté y joue un moindre rôle.
-
-Celui-ci, bourgeois paisible, sera pris par l'aventure, s'y
-livrera tout entier, puis, un jour, sans avertissement, sans
-réflexion, redeviendra ce qu'il était avant.--Il s'est réveillé.
-
-Cet autre, né pour l'aventure, se trouvera mêlé à la vie
-bourgeoise, paraîtra fait pour elle et s'y plaira, quand
-brusquement, sa première nature l'ayant repris, il se jettera vers
-la grand'route, et ce sera parce qu'il a feuilleté un livre de
-voyages, parce qu'une femme passait dans un rayon de soleil.--Il
-s'est réveillé.
-
-Mais toi? Mais moi? Quel est notre état présent? Vivons-nous une
-vie apprêtée ou notre vie native? Jouons-nous un personnage de
-comédie ou notre vrai personnage? Notre figure est-elle un masque
-ou un visage? Où en sommes-nous?--Comment le savoir!
-
-
-
-
-88
-
-LES MAISONS DE RETRAITE
-
-
-Il y a quelque temps, je vis, près d'une gare, un enclos où l'on
-avait réuni de vieilles locomotives déconsidérées.--Ces dames de
-fer étaient logées là, comme dans un asile. On les y laissait
-mourir sur des rails hors d'usage, loin des routes enivrantes,
-loin du peuple fuyard des poteaux télégraphiques, loin des
-bifurcations, des ponts et des tunnels.--Leur aspect ruineux
-me faisait pitié à tel point que je pris bientôt l'habitude de
-leur tenir compagnie durant les chaudes après-midi où le soleil
-leur rendait un semblant de gloire, en allumant sur leurs flancs
-quelques rayons d'or,--et nous causions savoureusement du passé,
-du cher temps passé dont le prestige est innombrable.
-
-Parfois, le passage bruyant d'une jeune locomotive troublait
-un instant notre bavardage. On la voyait faisant l'importante,
-pressée de se montrer au monde, luisante, empanachée de noir ou
-de blanc, parée comme pour un bal... et c'était alors, chez mes
-vieilles amies, toute une effusion de plaintes, de regrets,
-de souvenirs.--Comme l'eussent fait des êtres humains, elles
-goûtaient peu le temps présent. Leurs récits, où revivaient
-d'anciens jours, avaient ce ton d'aigreur fatiguée que l'on relève
-dans la conversation et les petites confidences des personnes
-blessées par l'âge et qui achèvent de mourir dans une maison de
-retraite.
-
-Il doit y avoir ainsi des refuges pour tout ce qui a cessé de
-plaire.--J'imagine volontiers une ville italienne, blanche et
-rose, entourée de vastes jardins, au bord de la Méditerranée, où
-les vieux jouets, mis au rancart, seraient réunis. Les charrettes
-et les chevaux de bois y trouveraient des roules où s'exercer.
-Les soldats de plomb auraient une caserne peinte à la chaux, un
-champ de manœuvres et un hôpital dont la cour, plantée d'arbres
-ronds, serait pour les invalides, pour les éclopés et pour ceux
-dont le vernis s'écaille, un lieu de repos.--Des parcs, destinés
-aux moutons frisés, des étables, une forêt où rôderaient les
-bêtes carnassières, les tigres aux entrailles de bourre, les
-lions à crinière pauvre, complèteraient le paysage. Au sein des
-frondaisons un peu trop vertes, mille singes cotonneux prendraient
-leurs ébats et, dans l'air, les oiseaux mécaniques, échappés de
-leurs cages et de leurs horloges, chanteraient de doux chants et
-marqueraient l'heure, d'après les indications d'un vieux cadran
-couvert de mousse.
-
-Dans les faubourgs de la ville, quelques grands hangars
-abriteraient les jouets dont l'humanité n'eut besoin qu'une
-fois: les jouets de circonstance, les jouets démesurés, les
-jouets-monstres.--Là vieilliraient, dans le calme et le bien-être,
-la Tour de Babel, l'Arche de Noé, le Cheval de Troie, et celui-ci,
-par les beaux soirs piqués d'étoiles, s'en irait faire sur les
-vagues bleues un temps de galop en rêvant au grand incendie...
-Ah! la pauvre bête! que je la plains, pour glorieuse qu'elle soit
-dans nos mémoires! Être condamné à un célibat éternel! ne pouvoir
-même espérer une jument! n'avoir aucun ami de son espèce ou de sa
-taille et devoir rester toujours singulier!... Quel destin!--Cela
-m'inspire une mélancolie si profonde que je retourne auprès de mes
-locomotives, pour causer des petits événements passés.
-
-Je crois avoir su gagner la sympathie de ces charmantes dames, si
-proprettes malgré leur délaissement.--Peut-être me diront-elles
-un jour, que les asiles de l'univers sont innombrables. Oui! je
-gage qu'il s'en trouve pour les métaphores décriées, pour les
-vieilles images poétiques, les légendes qu'on oublia, les paroles
-superflues, les rimes pauvres... et même, il se peut qu'il y ait,
-dans un point du ciel que j'imagine mal, mais qui doit être très
-supérieur, un refuge pour les prières qui n'ont pas touché Dieu.
-
-
-
-
-89
-
-ELLE ET SON ENFANT TRISTE
-
-
-Madame, il ne faut pas vous promener, toute seule, dans le square,
-quand la musique joue et que les zouaves vous regardent... Il
-ne faut pas vous promener, avec votre enfant, dans les rues où
-les bijoux des étalages clignent de l'œil. L'autre jour, j'ai vu
-certaine dentelle d'araignée qui voulait se poser sur le bord de
-votre épaule... et vous avez souri...
-
-Madame, croyez-moi! il ne faut pas vous promener dans les rues,
-avec votre enfant, car vos paupières sont toujours bleues et
-votre enfant est toujours triste. Les Arabes, et les zouaves, et
-jusqu'aux petits gamins tout nus l'observent avec compassion...
-Pour vous, cela est peu honorable...
-
-Aujourd'hui, en me rencontrant, vous tordîtes votre petit
-mouchoir, bon, tout au plus, à moucher des moucherons, puis,
-vous regardâtes... puis, tu regardas un bracelet en or... (tant
-d'or pour un seul petit poignet!)--Que veux-tu que je fasse,
-chère? Non! crois-moi! ton enfant aux longues boucles paraît trop
-triste... il va pleurer... J'embrasse l'enfant.
-
-
-
-
-90
-
-IMITÉ DU PERSAN
-
-
-J'étais seul dans mon jardin; je regardais avec tristesse ma coupe
-vide près de laquelle se fanait une gerbe de roses et je songeais
-au départ prochain de la jeune femme que j'aime présentement,
-quand le rossignol, qui me ravit chaque soir, vint se poser sur
-mon épaule.
-
-«A quoi sert de pleurer? me dit-il à l'oreille. Ta coupe est vide,
-mais les cruches de ton cellier sont toutes pleines; ces fleurs
-se fanent, mais, autour de toi, vingt bosquets te tendent leurs
-roses; ta bien-aimée partira demain, mais, à cette heure, elle
-dort dans l'ombre fraîche de ta chambre, et rêve peut-être de ton
-regard. Va baiser sa bouche rouge! va chercher du vin vieux dans
-ton cellier! va cueillir des corolles neuves! Goûte le sang des
-lèvres, le sang des vignes et le sang des roses... Tu pleureras
-demain!»
-
-
-
-
-91
-
-SPLEEN ORIENTAL
-
-
-Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un dieu. Il n'a
-point osé venir quand ma brune amie était auprès de moi, mais ma
-brune amie s'en est allée, son haïk s'est fondu peu à peu dans le
-crépuscule, et, bientôt, l'ombre l'a prise tout entière.--Alors,
-je l'ai entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant il
-est auprès de moi; il s'est emparé de mon escabeau et je ne sais
-plus où m'asseoir.
-
-Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me suivre!...
-Il me suit... Il vient de toucher mes paupières et je revois la
-vie comme elle est, sans doute, véritablement.
-
-Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil! plus
-d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de palmiers qui parlent
-d'extase, laissant mollement tomber leurs ombres sur les puits, et
-point d'eau fraîche où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un
-miroir!
-
-Je me trouve dans une cave chaude et puante où, sans trêve, se
-promènent des couleuvres et des rats. J'écrase, en marchant, des
-insectes immondes qui distillent de puantes liqueurs.
-
-Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle dans mon
-esprit... ou bien au dehors... je ne sais plus.
-
-J'entends! Le Simoun s'empare du ciel. Il vole comme le Grand
-Oiseau des Contes; il surgit d'ici, de là et d'ailleurs, comme un
-rêve mauvais; il dit d'effrayantes paroles; il chante d'horribles
-chants, et toutes les roses, par lui, seront blessées.
-
-Un taureau beugle, au loin... et je n'espère plus du tout que de
-belles filles viendront me surprendre aux sons du fifre et du
-tambour.
-
-Femme! regarde à tes pieds!... Ton collier de perles s'est brisé!
-Rêveur! ne considère plus ton rêve, car il est mort! et toi!
-n'espère rien de la couronne si fraîchement fleurie qui flotte
-au-dessus de ta tête... avant que de toucher ton front, elle ne
-sera plus que poussière... Oh! le plaisant roi! le plaisant roi,
-qu'un roi couronné de cendres!
-
-Et vous ai-je dit que mon corps brûlait? Il brûle comme un myrte
-au soleil! Dans ma tête, une lourde goutte de mercure se déplace
-et danse. Des verres, à demi transparents, obscurcissent l'univers
-que je voyais jadis, et... et je me sens poursuivi par une odeur
-de poivrons, de vieilles courges et de concombres cuits.
-
-Oh! que je suis seul! bien qu'il frémisse et respire jusque sur
-mes lèvres! Je suis vraiment trop seul! Je crains que, pour
-satisfaire ce besoin d'être deux, mon âme ne se prenne à voltiger
-autour de moi, ainsi qu'une mouche, et que mon corps ne s'effondre
-dans un trou!
-
-Ah! Dieu! où parle-t-on de l'incessante fontaine de larmes dont
-les anges nous rafraîchissent?
-
-Y a-t-il des hommes drapés de blanc qui marchent, gravement bercés
-par une mélopée?
-
-Y a-t-il des femmes, douces à la caresse et au baiser, dont les
-bras repliés sont faits pour soutenir la tête?
-
-Non pas! Tout ciel est sombre! Tout arbre se meurt! Tout homme
-s'apprête à se vêtir du linceul et toute femme est pourrie! je
-veux dire qu'il y a des vers dans son corps... Ils pointent
-parfois leurs têtes roses par un trou de la peau.
-
-C'est lui! c'est lui seul qui me fait voir tout cela!
-
-Quand donc les chameaux auront-ils fini de glousser, près de la
-source?
-
-Quand donc ce narcisse aura-il achevé de se flétrir?
-
- Aïn-Sefra.
-
-
-
-
-92
-
-CORNÉLIE
-
-
-Prédire est un besoin pour Cornélie. Jadis, elle eût tenu son
-personnage au fond d'une antre thessalienne et fait figure à côté
-d'un trépied; maintenant, elle se trouve réduite à des extases
-plus modestes. Toute jeune, Cornélie tira les cartes et dit la
-bonne aventure dans les foires de province, sous la surveillance
-de sa mère, jongleuse de profession; plus tard, ayant gagné la
-confiance d'un vieillard amoureux et libéral, elle ouvrit, à
-Montmartre, un petit bureau de divination où l'on se renseignait à
-peu de frais sur l'avenir; aujourd'hui, elle est chiromancienne,
-astrologue et un peu prêtresse, fait tourner les tables, évoque
-les esprits et s'entretient avec les morts.
-
-Cornélie paraît, à la fin des soirées mondaines, vêtue de noir
-et portant autour du cou tout un arsenal de bijoux cabalistiques
-à vertus diverses, mais, si répandue que soit Cornélie, ne
-pensez pas qu'elle dédaigne les anciennes formes de son métier.
-Elle prophétisera aussi bien en écoutant le récit d'un songe
-qu'en lisant dans une main; elle fera le petit jeu avec le même
-zèle qu'un horoscope, et le marc de café ne l'inspire pas moins
-sûrement que le vol des oiseaux. Les nuées, les astres, les
-éclairs, les mille petits incidents de la vie, la couleur des yeux
-et les esprits des tables lui sont d'un usage aussi familier.
-Prophétesse, elle l'est continûment. Cornélie prophétise comme
-elle respire. Les fiançailles, les unions, les ruptures, les
-réconciliations, les maladies et les morts sont toutes de son
-domaine. Elle vous dira le billet qu'il faut choisir à la loterie,
-le numéro gagnant de la roulette, le prénom de votre femme si vous
-êtes célibataire, et le temps qu'il fera demain si l'agriculture
-vous intéresse. Les rois n'ont aucun secret pour Cornélie; elle
-annonce les guerres et flaire de loin le sang d'un crime.
-
-On rétribue largement ses services. Elle a déjà sa voiture, et les
-bijoux qu'elle porte ne sont point de pacotille. Son amant est un
-petit jeune homme à gages. Elle lui dit la bonne aventure, chaque
-soir avant de se coucher, pour fixer la nature de ses songes.
-
-Vraiment, Cornélie croit en elle-même. Pas un instant elle n'a
-douté de son magique pouvoir. Elle le prouve par mille traits. A
-tout moment elle consulte les cartes et, quand elle est contente
-du service, elle les tire à sa femme de chambre.
-
-
-
-
-93
-
-PROBLÈME
-
-
-Sur la dune, un problème m'a, quelques instants, confondu. Ce
-petit hiéroglyphe, dessiné à mes pieds, m'intrigua fort: quelques
-minces lignes en creux, lignes fines et curieusement disposées.
-
-Lignes minces! lignes en creux! lignes fines! seriez-vous un
-cryptogramme, une amoureuse correspondance qui marquerait des
-rendez-vous?
-
-Petites rides! vous ressemblez à des rides de jeune vieille.
-Seriez-vous l'empreinte d'une corolle de narcisse que les brises
-auraient tourmentée?
-
-Nervures grêles d'une feuille! on dirait que de sa baguette, une
-fée a touché le sable et que sa main tremblait un peu, ou qu'une
-étoile du ciel, la nuit dernière, s'est mirée en ce lieu, trop
-longuement.
-
-J'étudie, je considère, je songe, et, même en songeant, je ne
-trouve rien...
-
-Suis-je sot!... Avant que je n'eusse passé, sans doute que...
-pfuitt!... une gerboise avait fui.
-
-
-
-
-94
-
-LES VRAIS SOUVENIRS
-
-
-Pourquoi rêver toujours de l'avenir, pourquoi se composer un
-lendemain quand, à si peu de frais, il t'est permis de te composer
-un beau passé?--Présumer au lieu de revivre!... Quelle folie! Se
-fier à l'espoir en place d'évoquer!... Oh! la naïve impertinence!
-Tu rêves d'ivresses futures... Que ne rêves-tu de l'ivresse
-autrefois ressentie? Les sillons d'hier enferment leur semence...
-que sais-tu des sillons de demain? D'ailleurs... expliquons-nous.
-
-Un souvenir n'est pas, comme on l'entend à l'ordinaire, le
-reflet d'une aventure échue, mais bien un rêve que l'on place
-dans son passé. Or un fait du passé peut toujours être arrangé,
-complété, drapé, fardé; un fait historique peut toujours devenir
-légendaire. Faisons ainsi pour le souvenir. Donne-lui bonne
-figure, habille-le, couvre-le de bijoux et de broderies, rends-le
-brillant, pur, somptueux et beau.
-
-Certes, il ne faut pas l'inventer de toutes pièces, car il
-risquerait alors de s'effondrer comme une maison bâtie avec
-des matériaux de fortune, mais si tu prends des actes de ta
-vie dont tu penses être certain, transforme-les, à ton gré, en
-œuvres d'art, éclaire-les de mille façons diverses, rajeunis-les,
-donne-leur un visage plaisant et fais-les sourire.--Ainsi tu
-te composeras d'anciennes douleurs, des douleurs nobles et
-bienfaisantes, avec d'anciens petits chagrins et les médiocres
-plaisirs passés deviendront de magnifiques joies. Et ce sera pour
-ta vieillesse un précieux trésor.
-
-Qu'importe la vérité d'une aventure si elle nous console mieux
-sous le masque! La vie ne suffit pas à nourrir richement notre
-mémoire. Il faut encore la fertiliser, l'embellir, imaginer ce que
-l'on a déjà vécu et bâtir ainsi un palais pour y vieillir plus
-tard. Cette œuvre a des chances de durer au lieu qu'un souvenir nu
-est éphémère.
-
-Les faits du passé ne sont que les moellons grossiers de
-l'édifice... Travaille! va construire le palais de tes vieux
-jours!
-
-
-
-
-95
-
-UN POINT DE VUE
-
-
-«C'était à l'époque où toutes les femmes de la terre étaient
-encore noires.
-
-«Un jour, Mahou, le grand dieu, s'ennuyait tellement qu'il eût
-donné le tonnerre même pour s'ennuyer moins. Il tâcha donc de se
-distraire. D'abord, il fit crever un affreux orage, mais cela ne
-fut d'aucun bénéfice; puis il fit déborder une rivière, mais,
-lorsqu'enfin elle fut rentrée dans son lit, Mahou s'ennuyait
-tout autant. Alors il voulut regarder des femmes, et, pour mieux
-les voir, il donna l'ordre à toutes les femmes de la terre de se
-rassembler, puis de se tenir côte à côte, sur une même ligne,
-devant lui. Il y en avait là de belles qui plaisaient par leurs
-fesses charnues et leurs seins lourds, et il y en avait aussi de
-laides, toutes maigres et toutes plates.
-
-«Cela m'ennuie, leur dit-il, de vous voir si semblables par la
-couleur. Ecoutez-moi bien. Il se trouve, au bout de la plaine, un
-petit lac. Celles de vous qui pourront s'y baigner deviendront
-blanches aussitôt. Vous partirez donc au signal que je vous
-donnerai, en rivalisant de vitesse.»
-
-«Or, il advint ceci, que les belles femmes, qui avaient des fesses
-charnues et de gros seins, ne purent, au signal que leur donna
-Mahou par un coup de tonnerre, courir aussi vite que les femmes
-maigres, anguleuses et laides. Celles-ci gagnèrent la course.
-Elles se trempèrent dans les eaux du lac et devinrent blanches,
-mais elles se trempèrent si complètement et en si grand nombre
-que le lac déborda et, quand arrivèrent les belles femmes, un peu
-essoufflées d'avoir tant couru, il ne restait plus d'eau du tout.
-Elles ne purent que poser les paumes de leurs mains et les plantes
-de leurs pieds sur la boue qui restait au fond; c'est pour cela
-que cette partie de leur corps est plus claire... Cependant les
-femmes blanches savent bien qu'elles sont maigres et laides, car,
-depuis lors, elles n'osent plus se promener toutes nues et, pour
-trouver un mari, elles doivent faire mille grimaces, au lieu que
-la femme noire n'a qu'à se montrer.»
-
-Tel est à peu près le récit que me fit, hier, Moussa, mon
-domestique nègre. Quand il eut achevé, il s'en fut graisser
-mes bottes dans un coin de la pièce, mais il se retournait, de
-temps en temps, et me regardait, avec un petit sourire à la fois
-ironique et puéril.
-
- Konakry.
-
-
-
-
-96
-
-MATIN
-
-
-J'ouvre ma fenêtre, et tout le matin entre chez moi. La rue
-m'offre sa fièvre, la brise sa caresse, et le ciel son azur. L'air
-chante, l'air m'appelle. Je sens qu'il faut me donner au monde en
-un don joyeux... Pourtant je n'ose.
-
-Ne puis-je donc sortir? Ne puis-je me mêler à tout cela qui vit,
-se passionne, et se hâte toujours de désirer? Ne puis-je me perdre
-dans la foule des passants? respirer avec eux, partager leurs
-plaisirs, pleurer de leurs douleurs?
-
-C'est inutile. Résignons-nous. Il est superflu d'ébaucher même une
-tentative. Renonçons. Jamais je ne pourrai. Le vieux cauchemar
-qui habite à mes côtés, qui m'habite aux mauvaises minutes, m'en
-empêchera toujours. J'ai peur que les passants de la rue ne me
-reconnaissent pas pour un des leurs, qu'ils ne se détournent,
-qu'ils ne m'aperçoivent même pas.
-
-Non, aujourd'hui encore, je ne sortirai qu'un instant, lorsque
-la nuit sera tout à fait close, pour acheter un paquet de
-cigarettes, au coin de la rue, et je vivrai, un jour de plus,
-entre mon bureau et ma fenêtre, mon bureau où dort, dans sa gaine
-de drap, un petit revolver chargé que je nettoie chaque matin,
-et ma fenêtre qui me fait un cadre et me présente au monde comme
-une image peinte, une image fortement peinte sur sa toile et qui
-jamais ne s'échappera.
-
-
-
-
-97
-
-LA CONNAISSANCE DE DIEU
-
-
-C'était un soir des temps à venir.
-
-L'homme avait, depuis des siècles, conquis les flots de la mer,
-asservi les courants du ciel, fait résonner de sa voix les plus
-profondes cavernes et déchiré la robe, réputée intangible, des
-flammes toujours mouvantes.--Voici qu'il entreprenait de connaître
-Dieu.
-
-Or Simon, tenu pour le plus sage d'entre les sages, s'était
-arrêté, un instant, dans sa recherche et regardait le
-chemin parcouru depuis que, petit enfant, il balbutiait les
-premières sciences, avant de s'endormir sous le regard des
-constellations.--Il touchait au but que s'était proposé la nature
-humaine, et, saisi par une façon de lâcheté métaphysique, il
-voulait retarder encore ce geste qui dévoilerait l'inconnaissable.
-
-Le Temps pouvait briser son attribut, la faux, ancien effroi de
-l'homme, et retenir la minute prête à prendre son vol, car Simon
-allait forcer le coffret du rêve où Dieu se tient enclos.--Il
-hésitait cependant.
-
-Par la fenêtre ouverte, il pouvait voir une prairie que la lune
-rendait blanche et quelques beaux arbres qui échangeaient des
-murmures.
-
-La plainte monotone d'un oiseau de nuit passait et repassait, sans
-qu'on vît l'oiseau.
-
-Vers le milieu du ciel, des nuages se fondaient dans l'azur
-scintillant d'alentour et, bientôt, on ne les apercevait plus.
-
-Ces tendres brises qui suivent le crépuscule pénétraient la
-frondaison d'un tremble, et tout le tremble chuchotait des paroles
-mystérieuses, comme une femme que visite le regard de son enfant.
-
-Simon soupira.
-
-Lui serait-il permis, plus tard, de contempler les choses de la
-terre avec une aussi paisible joie? Leur influence consolatrice
-n'était-elle point due à leur mystère même? Il reprochait à la
-divinité de s'être ainsi laissé traquer en un dernier repaire,
-comme, jadis, le dernier fauve en sa dernière forêt.
-
-Et, d'un sourire triste, Simon souriait au tremble frissonnant,
-des feuilles duquel s'évaporait une exquise mélodie qui l'émouvait
-bien, mais qu'il ne savait comprendre.
-
-Tout cela lui était inconnu.
-
-Les arbres, les flammes, les ruisseaux n'étaient pas de son
-domaine, car, dès son plus jeune âge, Simon avait été voué à la
-seule connaissance de Dieu.
-
-Ces mille problèmes qui servaient de fondement au sien, il n'en
-savait ni les facteurs, ni l'énoncé, ni la méthode de résolution.
-D'autres hommes avaient assumé cette tâche et l'avaient menée à
-sa fin; d'autres hommes avaient usé leur vie à définir les objets
-réels, leurs premiers rapports et leurs rapports secondaires, mais
-Simon, étant la dernière pierre de la pyramide, ignorait le granit
-de sa base et n'avait jamais manié que les suprêmes connaissances,
-puisqu'il était voué à la seule connaissance de Dieu.
-
-Et, tandis qu'il admirait en profane le tremble musical, Simon se
-sentait parcouru d'un tumultueux désir, désir de savoir les choses
-simples de la nature, qui étaient tombées depuis longtemps dans le
-gouffre du connu, et pourquoi les abeilles butinent, et pourquoi
-les étoiles ressemblent à des yeux qui sourient. Mais tout cela,
-et d'autres perfections encore, n'était point de son royaume.
-
-Il ne pourrait apprécier justement la qualité des brises, ni
-la plainte obscure du feuillage qu'un trouble agite. L'aube,
-dans laquelle il sentait parfois, après les longues veillées,
-la récompense d'une attente dans l'ombre, n'aurait jamais pour
-lui qu'une douceur indéterminée, et quelle ironie de penser que
-l'homme qui allait faire rendre gorge au dernier mystère se
-servait d'un gantelet fourbi par d'autres et qu'il ignorait la
-façon dont cette arme avait été forgée!
-
-Ainsi, comme grandissait son orgueil, le plus grand orgueil qu'un
-homme eût ressenti, Simon était tout pénétré de mélancolie
-en songeant à son indignité. De cette indignité, il n'était
-point responsable, puisque son destin lui avait été imposé, et
-sa douleur n'en devenait que plus vive lorsqu'il se regardait
-lui-même, lui, Simon, l'homme qui allait connaître l'infini
-de Dieu et qui ne connaissait rien du monde innombrable de la
-création.
-
-L'immense humanité qui pourrissait et se desséchait dans les
-tombes l'avait choisi comme gladiateur. Elle l'avait pris d'une
-belle carrure, d'un courage éprouvé; elle l'avait bien nourri de
-l'idée de son devoir, elle l'avait bien équipé et, maintenant,
-elle lui disait:
-
-«Marche en avant! va combattre la Bête! saisis-la d'une étreinte
-forte et fais-lui cracher son énigme! Ne pense plus! Agis comme un
-esclave, l'esclave d'un peuple d'ossements!»
-
-A cette minute, Simon fut près de la révolte, mais dans le temps
-qu'une ancienne légende, jadis célèbre, revenait à son esprit, il
-songea que chaque révélation nouvelle implique un sacrifice et
-qu'il faut s'immoler comme première victime aux vérités que l'on
-veut concevoir. Tout de même que le hurlement de nos mères nous a
-rendus forts, c'est l'effusion du sang des prophètes qui a fécondé
-la parole des dieux, car le rêve vient puiser sa vie aux plaies de
-la douleur.
-
-De nouveau, Simon étendit la main vers ce coffret où Dieu était
-pris au piège. Encore une fois, il s'arrêta. Un rayon venait de
-l'éblouir, un rayon mince et blanc qui partait de la rivière comme
-un trait d'argent.
-
-Simon pensa:
-
-«Sans doute, un objet brillant est-il tombé dans l'eau. Ce n'est
-rien... ce n'est qu'un objet brillant qui est tombé dans l'eau, et
-qui m'a ébloui!»
-
-Puis, se reprenant, il pensa que, la réflexion d'un rayon de lune
-eût été pareille. Sa main tendue vers le coffret retomba et Simon
-fut abattu par une soudaine inquiétude.
-
-Il ne savait donc pas la cause du plus simple accident naturel! Le
-problème suscité par ce rayon blanc, il l'avait aussitôt résolu,
-mais peut-être inexactement. Alors, de quel droit pouvait-il
-révéler la connaissance de Dieu?
-
-Si, dans les temps anciens, une seule, la plus négligeable, la
-plus infime des choses avait été mal observée, si, tout au début
-du monde, l'enfant qui déduisit le premier rapport s'était leurré
-d'une apparence, pouvait-il, lui, Simon, résoudre ce problème dont
-des peuples d'hommes avaient peut-être élaboré faussement l'énoncé?
-
-La multitude silencieuse des morts l'avait chargé de traquer Dieu
-dans son dernier repaire. Trouverait-il Dieu, ou bien, en place de
-Dieu, une petite erreur devenue monstrueuse, hydre aux cent têtes
-que les légendes annoncèrent?
-
-Et Simon, après le suprême orgueil et le suprême abattement,
-connut une angoisse plus grande que celle de Dieu même, lorsque
-son fils agonisait sur la croix.
-
-Alors, il ferma les yeux, saisit le coffret, l'ouvrit, et,
-laissant l'idée divine s'échapper de nouveau dans l'univers pour
-repaître de rêves les siècles à venir, il cria dans la nuit aux
-peuples qui attendaient.
-
-«Non! la connaissance de Dieu ne peut être atteinte! Les prémisses
-sont fausses.
-
-«Recommencez!»
-
-
-
-
-98
-
-SOUS LA PLUIE
-
-
-Il pleut et je te regarde, tendrement, jusqu'au fond des yeux.
-Les gouttes ont noyé la poussière et lavé les frondaisons. Elles
-frappent, avec une persévérance inlassable, le toit du petit
-kiosque où nous nous sommes réfugiés. De temps en temps, un
-oiseau rappelle sa présence par une petite plainte mouillée.
-Quelques mouches vertes bourdonnent autour de nous. Entre deux
-poutrelles, une araignée tisse à nouveau sa toile qu'un vent
-coulis endommagea.--Nous nous regardons toujours, et parfois tu
-me souris. La belle pluie crée une façon de silence autour de
-notre amour. Nous sommes heureux. Nous voulons être heureux...
-mais, soudain, tu as pensé que, si je n'étais auprès de toi,
-en ce moment, je pourrais souffrir de la pluie bienveillante,
-là-bas, tout au loin, sur le bord d'une rizière désolée, et que
-je grelotterais dans ma solitude, sans fleurs, sans opium, sans
-soleil, sans amis... Alors, une tristesse si vive s'est épanchée
-en toi que je l'ai vue sourdre, au bord de tes paupières, par deux
-larmes.
-
-
-
-
-99
-
-LISBETH ET COCO
-
-
-Comment sont-ils venus s'échouer ici?
-
-Je les ai trouvés dans un café-concert en plein vent où les
-badauds de la ville se réunissent. Cela est mal éclairé par
-quelques lumignons, mais, quand la lune est pleine, on y voit
-clair. Sous les arbres, des boutiquiers, de petits employés,
-quelques mulâtres, boivent des bocks et des menthes à l'eau. Un
-garçon sale, mal rasé, fait le service et affecte un empressement
-inutile. Des enfants nègres grouillent par terre. Trois femmes
-sont attablées avec des officiers qui demain rentreront en France.
-Elles représentent Cythère. Soudain, un piano prélude, et, tout
-aussitôt, on applaudit.
-
-Sur la petite scène en planches, une femme vient de paraître. Je
-la regarde, un peu étonné. Ce n'est plus la chanteuse qui hurlait
-des obscénités, il y a quelques instants, en relevant un jupon
-mauve sur des cuisses pénibles à voir. C'est tout autre chose.
-
-Quarante ans, je pense. Un corps quelque peu lourd, en robe de
-ville; un joli visage frais, un délicieux sourire. Elle chante. Sa
-voix n'est pas éraillée, mais j'y sens de la fatigue. Cette femme
-a su chanter. Elle nous dit, de façon vive, presque sans gestes,
-délicatement, une chanson fort plaisante. Elle fait rire... mieux:
-elle fait sourire. Le public se réveille. On l'applaudit parce
-qu'on l'aime. Les consommateurs sont debout et chacun crie:
-
-«Coco! Coco!»
-
-Alors le pianiste se lève. Il est l'auteur des paroles et de
-la musique. La femme chante encore deux fois, puis elle vient
-s'asseoir dans le café et, bientôt, le pianiste la rejoint.
-
-Ils m'intriguent. Il y a chez ces deux êtres une manière de
-propreté, de décence, qui m'étonne. Un officier que je connais va
-causer avec eux. Cet homme qui rentre du Soudan après trois ans
-de campagne, qu'une femme blanche affole et qui ne peut voir de
-la chair nue sans y poser sa bouche, parle au pianiste et à la
-chanteuse avec une politesse scrupuleuse qui me plaît. Je me fais
-présenter à Coco et à Lisbeth; tels sont leurs noms «au théâtre».
-Nous causons, et, peu à peu, tout un petit drame se dévoile.
-
-Lisbeth et Coco sont mariés depuis longtemps. Ils tinrent jadis un
-«cabaret artistique» à Montmartre. Coco écrivait des chansons et
-des mélodies que chantait Lisbeth. Puis, tout soudain, ce fut la
-ruine. Ils partirent. De colonie en colonie, ils ont fini par se
-fixer ici. Jamais ils ne se sont séparés. Coco ne peut vivre sans
-Lisbeth, ni Lisbeth sans Coco. Ils s'accordent, ils se complètent,
-ils sont une dualité. Coco s'est usé à jouer des ritournelles.
-Lisbeth a perdu sa voix. Qu'importe! ils vieilliront ensemble.
-
-Peut-être les verra-t-on rentrer, un jour, à Paris. Ils font des
-économies, dans ce seul but: revoir Montmartre, les camarades,
-les brasseries, les rues familières. Ils s'aiment. Ils doivent
-s'être toujours aimés. Coco regarde Lisbeth avec une tendresse
-indubitable et Lisbeth sourit pour répondre au sourire. Elle
-soigne beaucoup ce corps presque détruit et jadis tant convoité,
-dont Coco ne fut jamais las, et il reste à ce corps je ne sais
-quoi d'émouvant. Ils s'aiment. Ce sont deux âmes nettes et propres.
-
-La représentation est finie. Le jardin se vide. Nous restons
-encore, parlant de Paris, et, comme je leur dis mon désir
-d'entendre un peu de musique, Lisbeth et Coco veulent me remercier
-de ce désir, et Coco me joue une étude de Chopin qu'il préfère à
-toutes les autres et, dans l'ombre bleue du jardin désert, Lisbeth
-me chante des chansons de Verlaine.
-
- Dakar.
-
-
-
-
-100
-
-AU CIMETIÈRE
-
-
-Oui, c'est bien moi.--Reconnais-moi; je suis comme il y a dix ans,
-tout à fait le même, du moins, il me semble.--Voici, je te salue,
-mon ami. Ne pense pas qu'un étranger se soit arrêté devant ta
-tombe!
-
-O mon vieux! je t'en prie! comprends bien que c'est moi!
-
-Je ne suis pas venu te voir, l'année dernière, mais il faut me
-pardonner. J'avais, en somme, beaucoup d'affaires. Toi qui es mort
-et qui jouis de cette belle suspension d'hostilités, tu ne te
-doutes plus de la quantité d'actions inutiles qui mangent la vie
-de nous autres vivants... et, dans cette vie, les morts, les morts
-les plus chers, tiennent si peu de place!
-
-Ma dernière visite, je te l'ai faite pendant l'hiver de... je
-ne sais plus au juste... enfin... il y a déjà quelque temps.
-Il faisait froid, très froid, et bien que j'eusse mis un gros
-manteau, je grelottais, debout devant ce marbre où le jour de
-ta mort est inscrit. Je tremblais tellement que mes souvenirs
-eux-mêmes semblaient gelés et que je me rappelais à peine les
-heures où, devant moi, tu avais vécu ta belle existence.
-
-Aujourd'hui, mon pauvre ami, il fait un merveilleux temps
-d'arrière-saison, un temps clair, tendrement aéré par des souffles
-qui nous apportent, qui m'apportent, devrais-je dire, une érotique
-et somnifère senteur de pin.--C'est un splendide jour.
-
-Parlons de toi, veux-tu?
-
-Te doutes-tu que la brise est libre comme l'était ton rire?... te
-doutes-tu?... Ah! Dieu pitoyable!
-
-Je ne sais pas si tu m'écoutes, si tu m'entends--non, je ne le
-sais pas avec certitude, mais qu'importe, puisque je te parle et
-que, peut-être, tu me réponds!
-
-Dans le temps, lorsque nous nous promenions dans la colline et que
-tu causais avec les arbres, puérilement, les passants pouvaient
-croire que tu agissais comme un fou, mais je gage bien que celles
-des branches auxquelles tu t'adressais et qui vivent encore,
-te sont reconnaissantes du bruit de tes paroles, et c'est pour
-cela qu'au-dessus de ta tombe, semble toujours flotter un peu de
-musique.
-
-Oui, mon ami, il fait beau, tu étais bon, et je sais que, l'un à
-l'autre, nous nous manquons beaucoup.
-
-Je ne te dédie pas cette page de prose, car tu sens bien qu'elle
-est écrite pour toi seul. Que les autres ne le sachent pas, cela
-me fait plutôt plaisir.
-
-Allons! assez causé, mon ami!
-
-Mais, crois-moi! ne regrette pas trop le monde, ce monde des
-vivants. Il est tout aussi sale qu'au jour où tu l'as quitté si
-subitement.--Rien ne s'est amélioré: ni les hommes, ni les choses.
-Quant aux bêtes, je ne sais pas! Seuls quelques morts ont gagné un
-peu de gloire, dans nos souvenirs. Toi dont la dépouille participe
-maintenant à la vie inconsciente de la terre, tu as peut-être
-réalisé ce que notre vie a su jusqu'à présent donner de mieux: une
-promesse.
-
-Malheureux corps réduit de mon meilleur ami! je ne viendrai plus
-ici avant longtemps. On s'habitue aux pires choses et je veux,
-lorsque je rends visite à tes ossements blancs, conserver cette
-sensation étrange de descendre vers toi jusque dans la farouche
-mort.
-
- Marseille.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Mon ami John Shag 1
-
-
-LIVRE PREMIER
-
- 1.--Le jugement de Pâris 3
-
- 2.--La jetée-promenade 5
-
- 3.--Le vieux citron 7
-
- 4.--Projet pour demain soir 10
-
- 5.--L'insomnie des morts 13
-
- 6.--Parfums 15
-
- 7.--Pour la lune 18
-
- 8.--Le Voyageur 20
-
- 9.--Corinne 23
-
- 10.--Le priape 25
-
- 11.--L'escalier rose 28
-
- 12.--Prière au vent 29
-
- 13.--Danse chantée 32
-
- 14.--Nocturne 34
-
- 15.--Inscription trouvée sur un vieux mur 36
-
- 16.--Capripèdes africains 37
-
- 17.--Les cloches 39
-
- 18.--Bonheur parfait 42
-
- 19.--Trois strophes 43
-
- 20.--L'exode 44
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
- 21.--Dans le marché 53
-
- 22.--Un monde meilleur 55
-
- 23.--Les yeux 57
-
- 24.--Un testament 59
-
- 25.--Le cerisier 61
-
- 26.--Clitandre 62
-
- 27.--Alternance 65
-
- 28.--La leçon de musique 66
-
- 29.--Don de la grenade 68
-
- 30.--Deux candeurs 70
-
- 31.--Le miroir 73
-
- 32.--A la fenêtre 75
-
- 33.--Le faune mort 76
-
- 34.--Ciel gris 79
-
- 35.--La douzaine 81
-
- 36.--Vocables 83
-
- 37.--La visite 85
-
- 38.--L'inconstant 89
-
- 39.--La tragédienne 90
-
- 40.--Un petit monde 92
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
- 41.--A un barriste 95
-
- 42.--Narcisse dissimulé 98
-
- 43.--Un ancien regard 99
-
- 44.--Lettres d'amour 101
-
- 45.--Le nom 103
-
- 46.--Le serpent bleu 104
-
- 47.--La valeur des maximes 108
-
- 48.--Hymne 110
-
- 49.--Dans la rivière 112
-
- 50.--Voix qui montent 114
-
- 51.--Bohémienne 116
-
- 52.--Le passé 118
-
- 53.--Les grands serments 119
-
- 54.--Conseil 121
-
- 55.--Fehl Yasmîn 122
-
- 56.--Vieille histoire 124
-
- 57.--Cléonice 127
-
- 58.--Une agonie 128
-
- 59.--Sur une plage 131
-
- 60.--Monologue dramatique 132
-
-
-LIVRE QUATRIÈME
-
- 61.--Le prix de la jeunesse 137
-
- 62.--Apaisement 138
-
- 63.--L'absente 139
-
- 64.--Edition expurgée 143
-
- 65.--Spleen au café 145
-
- 66.--Inscription trouvée sur un chêne 147
-
- 67.--A propos de Pierrot 148
-
- 68.--En attendant l'amour 151
-
- 69.--Baigneuse 153
-
- 70.--Le sombre visage 156
-
- 71.--Licaste 157
-
- 72.--La mort du magicien 159
-
- 73.--Conversation 164
-
- 74.--Un homme heureux 166
-
- 75.--Sémitisme 168
-
- 76.--Les messages 171
-
- 77.--Coup de soleil 173
-
- 78.--Pensée subite 175
-
- 79.--Cela 176
-
- 80.--La pluie au soleil 179
-
-
-LIVRE CINQUIÈME
-
- 81.--Un amateur 183
-
- 82.--Fumée interdite 186
-
- 83.--Paroles de Fanchon 188
-
- 84.--L'étang mort 190
-
- 85.--Euterpe 191
-
- 86.--Un Monticelli 194
-
- 87.--En sommeil 195
-
- 88.--Les maisons de retraite 197
-
- 89.--Elle et son enfant triste 200
-
- 90.--Imité du persan 201
-
- 91.--Spleen oriental 202
-
- 92.--Cornélie 205
-
- 93.--Problème 207
-
- 94.--Les vrais souvenirs 208
-
- 95.--Un point de vue 210
-
- 96.--Matin 212
-
- 97.--La connaissance de Dieu 214
-
- 98.--Sous la pluie 220
-
- 99.--Lisbeth et Coco 221
-
- 100.--Au cimetière 224
-
- Imp. Henri Jouve, 15, rue Racine, Paris.
-
-=BERNARD GRASSET, éditeur, 7 rue Corneille.--PARIS=
-
-
-
-
-DERNIÈRES PUBLICATIONS
-
-
- Émile Baumann.--=L'Immolé=: 1 vol. in-16.--Prix. 3 fr. 50
-
- Célestin Pontier.--=Les Pourpres=, roman: 1 vol.
- in-16.--Prix. 3 fr. 50
-
- Claude Lorris.--=Les nuages s'amoncellent=: 1 vol.
- in-16.--Prix. 3 fr. 50
-
- Pierre Grasset.--=Un Conte Bleu=, roman: un vol.
- in-16.--Prix. 3 fr. 50
-
- Didier de Roulx.--=Roosje=, roman: 1 vol. in-18.
- Illustrations et couverture de F. Front.--Prix. 3 fr. 50
-
- Léon Lafage.--=Par Aventure=, roman: 1 vol.
- in-16.--Prix. 3 fr. 50
-
- Henri Hertz.--=Les Mécréants=, mystère civil
- en 4 actes. 1 vol. in-16.--Prix. 2 fr. »
-
- * * * * *
-
- Georges Deherme =La Démocratie Vivante=: 1 vol.
- in-8 carré.--Prix. 4 fr. 50
-
-IMP. RENAUDIE, 13, RUE DE SEVRES.--PARIS.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les moments perdus de John Shag, by
-Auguste Gilbert de Voisins
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG ***
-
-***** This file should be named 52065-0.txt or 52065-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/2/0/6/52065/
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-