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-The Project Gutenberg EBook of Les moments perdus de John Shag, by
-Auguste Gilbert de Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Les moments perdus de John Shag
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: May 14, 2016 [EBook #52065]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- Les Moments perdus
- de John Shag
-
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-DU MÊME AUTEUR
-
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- =La Petite Angoisse=, _roman_.
- =Pour l'Amour du Laurier=, _roman_.
- =Sentiments=, _essais_.
- =Le Démon Secret=, _roman_.
-
-
-EN PRÉPARATION
-
- =Le Bar de la Fourche.=
- =L'Esprit Impur.=
-
-
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-
-GILBERT DE VOISINS
-
-Les Moments perdus de John Shag
-
-PARIS
-BERNARD GRASSET
-ÉDITEUR
-
-7, Rue Corneille, 7
-
-1909
-
- _Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur Hollande
- numérotés de 1 à 15 et un exemplaire unique sur Chine_
-
-
-
-
-MON AMI JOHN SHAG
-
-
-Si les quelques gens de qualité qui fréquentèrent mon ami
-John Shag fournissent de lui, par leurs anecdotes, une image
-singulière, il ne faut pas s'en étonner, car, pour aimable que
-fût son apparence, qui était celle d'un honnête homme, toutefois,
-par ses façons de penser, de sentir et d'exprimer la saveur de
-ses réflexions, John Shag tenait souvent le personnage biscornu
-du misanthrope qui ne veut rien entendre ou, du moins, qui veut
-n'entendre qu'à bon escient.
-
-Il avait la taille bien prise, le teint vif. Cela donnait à ses
-quarante ans un air d'adolescence.
-
-Je connais de lui un portrait qui le montre rasé et portant le
-monocle, simple vitre, mais qui lui permettait d'avoir deux
-regards: l'un, à l'abri, pour considérer le monde; l'autre, à
-découvert, pour exprimer quelques émotions choisies.--De chacun,
-il se servait avec discernement.--Quand j'aurai ajouté que son
-poil était roux, ses mains fines et son vêtement strict, j'en
-aurai assez dit, ne voulant pas charger une esquisse.
-
-Il était plus notable pour sa physionomie morale, et, dès l'abord,
-je tiens à marquer un trait essentiel qui le distinguait.
-Il détestait, avec l'élan d'une âme pure, le commerce de la
-démocratie. A la plus faible invite, il s'élevait au-dessus de
-ce concours de médiocrités qu'il tenait pour avilissant. Une
-atmosphère commune à trop de bouches lui répugnait. Sans, pour
-cela, gagner un ermitage, comme Timon, et, tout en laissant sa
-personne physique parler, sourire et disputer sur terre, John
-Shag repoussait le sol d'un pied chaussé d'ailes et s'enfuyait
-allègrement vers des nuages d'où il ne descendait plus que
-sollicité par des arguments d'un grand poids.
-
-C'est là ce que d'autres appellent rêver.--Rêver!... occupation
-qui, pour certains, est un passe-temps, mais qui avait, dans son
-cas, tous les caractères coercitifs d'une servitude.
-
-La fréquentation d'un même cercle nous lia. Je partageais la
-plupart de ses goûts: son furieux penchant pour la couleur des
-eaux mortes et celle, si diverse, des pourritures d'automne, le
-transport d'aise qu'il manifestait à voir le soleil dans sa plus
-grande ardeur, son amour, enfin, des paysages tout simples où il
-trouvait matière à divaguer beaucoup. La passion qu'il mettait à
-vanter ou à mépriser n'était point non plus pour me déplaire.
-
-De l'humanité il distrayait parfois une figure, un geste, une
-inflexion de voix, et la considérait longuement, avec son bel œil
-protégé, puis il se défaisait de la chose, comme l'on jette un
-citron sec.
-
-Nous nous aperçûmes, bientôt, qu'une vive amitié nous rendait
-utiles l'un à l'autre. Dès lors, on nous vit souvent ensemble.
-Nous parcourûmes de conserve l'Allemagne et la Hollande, les
-villes du Piémont et de la Vénétie, certains cantons algériens et
-la côte occidentale d'Afrique où nous n'en finîmes plus de nous
-attarder.
-
-Des femmes nous suivaient dans ces déplacements. Nous les
-changions au gré du paysage, suivant qu'il commandait une
-chevelure blonde ou brune, un excès de vêtements ou des seins nus.
-
-Je garde, communément, avec les jeunesses auxquelles je me
-confie, un ton d'indulgente amabilité: c'est que le soin de mon
-ataraxie m'importe avant toutes choses, mais John Shag réglait les
-mouvements de sa cour suivant une autre loi.--Dans le commerce des
-femmes, il montrait une bizarrerie excessive qui le poussait à
-des blasphèmes brusques et surprenants, voire à des colères tout
-à fait sans excuse, car on ne saurait reprocher sérieusement à
-sa maîtresse de n'être pas toujours dans le plan de votre songe.
-Il se justifiait de cela, comme de mille autres incartades, en
-alléguant les soucis de sa gestation.
-
-Je pense qu'il souffrait de quelque affection nerveuse, car la
-sensibilité d'un homme sain n'oserait être, que je sache, aussi
-constamment en éveil. Il se comparait volontiers à Bragadin, doge
-vénitien, par allusion à ce passage d'un livre de M. Maurice
-Barrès:
-
-«Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme, consentit à être
-écorché vif; et, parfois, je songe que je me suis fait un sort
-analogue.»
-
-Comme l'on passe un caprice, même absurde, aux jeunes femmes
-alourdies, j'ai passé à John Shag plus d'une excentricité. Je le
-savais occupé par une œuvre longue et difficile, à laquelle il se
-donnait tout entier et, quand il me quittait soudain pour planer
-dans ces régions supérieures où, suivant son expression, il allait
-prendre l'air du génie, je me consolais de son absence spirituelle
-en méditant sur les prestiges de la solitude.
-
-John Shag travaillait beaucoup. Chaque jour, je voyais de
-nouvelles feuilles rejoindre un manuscrit volumineux. Hélas! je ne
-devais connaître de cet ouvrage que le titre:
-
-_Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques problèmes de
-métaphysique et de morale._
-
-Il avait aussi mille projets littéraires dont il parlait comme
-un autre parlerait d'une œuvre achevée, projets de romans, de
-féeries, de biographies imaginaires, de satires anachroniques
-(entendez de satires des vices futurs ou bien abolis); projets
-d'études religieuses, de pamphlets, de parades... que sais-je
-encore!
-
-Et, lorsque je lui disais:
-
-«Pourquoi donc ne réalisez-vous pas ce projet de livre?»
-
-John Shag, haussant dédaigneusement les épaules, répondait:
-
-«J'ai fini d'y songer... Il ne reste plus qu'à l'écrire!»
-
-Un sujet, pourtant, le requérait fort, et je pense qu'il s'en fût
-occupé, si le Destin l'avait permis.--C'était la toute simple
-histoire d'une jeune fille parisienne, le récit de ses amours,
-de ses conversations et de ses défaillances que terminait une
-défaillance dernière qui la faisait mourir entre les bras d'un
-beau jeune homme. Mais la singularité de ce roman se révélait
-en ceci qu'il était coupé par des divertissements, des entrées
-de ballet, mille intermèdes chorégraphiques où l'on voyait des
-comparses, vêtus de façon appropriée, illustrer, en quelque
-sorte, l'action romanesque par des jetés-battus et des ronds
-de jambe. A ce propos, je me souviens que la mort de l'héroïne
-était immédiatement suivie d'une «entrée de fossoyeurs» où des
-figurants, habillés en Scaramouche, dansaient de funèbre manière
-et brandissaient des attributs symboliques.
-
-J'imagine mal ce qu'eût été cette _Histoire de Radegonde_, et, si
-ferme que fût son intention d'y travailler, John Shag n'en eut pas
-le loisir.
-
-Vers la fin du séjour que nous fîmes à Venise, mon ami dut
-s'aliter. Il souffrait des fièvres. Son état s'aggrava de façon
-rapide. Vous pensez si je l'entourai d'attentions et de soins!
-Rien n'y fit, et je n'eus bientôt qu'à désespérer.
-
-Le 7 mai, à huit heures et demie du matin, John Reginald Shag,
-ancien élève de l'Ecole Normale supérieure, membre correspondant
-de plusieurs académies, mourut après avoir succinctement agonisé.
-
-Un testament confiait le manuscrit de son _Essai_ à Mlle Jeanne
-Heurtance, une cousine éloignée, demeurant à Pithiviers, 76, rue
-du Chapeau-Rouge. Jusqu'à ce jour, elle a cru ne rien devoir
-publier de cet ouvrage, certains paragraphes lui ayant paru
-hétérodoxes. Aucune des démarches que je tentai pour la fléchir
-n'a abouti.
-
-Des projets de John Shag, il ne reste que des notes illisibles
-et les titres: _La Mésange apprivoisée_, pastorale lyrique dans
-le goût des bergeries du XVIe siècle; la _Vie d'Apollonius
-de Thyane_, pour laquelle il amassait des documents; _Etude
-sur un Cas de Polygamie austère_, qui traitait, je crois, de
-l'histoire des Mormons; _Les Manières du Prince de Danemark_, où
-l'interprétation du rôle d'Hamlet était analysée; _Les Chiens
-écrasés_, roman en vue duquel il collectionnait les opinions de
-portières; _Le Regard à travers l'Onde_, recueil de poèmes;
-_Notes sur la Lycanthropie_, dont je possède un fragment, trop
-court pour être publié en volume; _Nib de Neuville_, roman dont
-j'oublie le sujet, et bien d'autres encore.
-
-Une fantaisie inlassable, une curiosité jamais satisfaite,
-le poussaient à commencer avec ardeur des œuvres qu'il
-délaissait pour le motif le plus futile. Sa passion de savoir
-touchait à tout. Tout l'intriguait, tout le sollicitait, tout
-l'émouvait,--mais tout savait le distraire.
-
-Un jour que, dans le bureau de sa maison de campagne, il étudiait
-certaine discussion du concile de Trente, un papillon vola devant
-la fenêtre. Mon ami se dressa, posa sa plume et, aussitôt, s'en
-fut le poursuivre jusqu'au fond du jardin.
-
-Je ne saurais mieux faire que de citer ici une page de John Shag,
-écrite sans doute pour le panier à papier, mais que je sauvai de
-la destruction et qui nous donne, en son beau, cette influence,
-peut-être néfaste, du petit démon qui le tourmentait sans cesse
-et qu'il appelait: son «compère». Ce fragment (dirai-je: ce
-poème en prose?) était griffonné, au crayon, sur une feuille de
-papier écolier du format courant. Le voici, tel que j'ai pu le
-déchiffrer, à grand'peine, car l'écriture hâtive manquait de
-netteté:
-
- * * * * *
-
-_C'est encore toi, mon compère! Inutile de feindre! je t'ai déjà
-vu, caché sous ma table, et jouant à te chatouiller les narines
-avec une plume enlevée à la queue d'un rouge-gorge!_
-
-_Allons! sors! approche-toi! Ne pleurniche pas! je ne te ferai
-aucun mal!_
-
-_D'où viens-tu? Quelle fleur as-tu chiffonnée cette nuit? Pourquoi
-ce rire soudain et que signifient donc ces gambades?_
-
-_As-tu suivi les souris grises dans le tronc des saules? Dis-moi
-leurs coutumes. Se réunissent-elles vraiment, le treize de chaque
-mois, autour d'un fromage de Hollande, volé à la fée Carabosse?_
-
-_Je n'entends pas!... Tu dis?... Parle plus haut!... Comment!
-Trilby a cueilli le lys où tu te lavais, tous les soirs, la
-figure? Quel maraud!..._
-
-Ici, quatre lignes vraiment indéchiffrables.
-
-_Et Viviane, qu'a-t-elle fait?... Non!... tu plaisantes!... Elle
-se serait prostituée à deux rayons de lune en même temps!... Nous
-ne qualifierons pas sa conduite!_
-
-_Maintenant, va-t'en! Il faut que j'achève mon «Essai sur les
-raisonnements inductifs dans quelques problèmes de métaphysique et
-de morale»._
-
-_Va-t-en! je n'ai pas le loisir de faire des cocottes en papier de
-soie!... non!... ni de composer un acrostiche!_
-
-_Va-t'en! vilain démon de la fantaisie!_
-
-Parfois, durant ses heures de paresse, mon ami griffonnait
-ainsi quelques lignes que lui avaient inspirées une émotion de
-passage, un vol d'oiseau, quelques accords, un souvenir. Souvent
-même, je le vis s'interrompre dans un travail auquel il semblait
-donner tous ses soins et noter, en hâte, avec mille abréviations
-compliquées, le petit paysage surgi dans sa mémoire, la pensée
-fugitive ou le rapport inattendu.
-
-Aussitôt écrites, il jetait ces feuilles au panier.--On me sera
-reconnaissant d'en avoir sauvé un assez grand nombre. Je m'en
-sépare à regret. John Shag les appelait ses «Moments perdus» et,
-sans doute eût-il été fort irrité, s'il avait su que, par ma
-faute, elles n'étaient point détruites.
-
-J'en donne, ici, quelques-unes, sans retouches. Tout au plus,
-les ai-je divisées en cinq livres, pour en faciliter la lecture.
-Le respect que je voue à la mémoire de John Shag m'a interdit de
-corriger, si peu que ce fût, des pages qu'il dédaignait pourtant.
-J'aurais le même scrupule dans le cas où il me serait permis de
-réunir sa correspondance, si instructive à plus d'un point de vue.
-J'espère, sans beaucoup y croire, que les éditeurs de son essai
-philosophique seront dirigés par un sentiment pareil, si ce beau
-livre paraît, un jour. Certes, il donnera du talent de John Shag
-une idée plus complète, mais ces _Moments perdus_ commenceront
-du moins à le présenter au public avec son esprit inquiet, ses
-sautes d'humeur et sa singulière sensibilité.
-
-Puisse mon ami, dans les jardins lumineux et paisibles où son
-ombre doit goûter d'ineffables heures, ne point m'en vouloir si
-j'ai tâché de perpétuer son souvenir en publiant une œuvre qu'il
-eût, peut-être, tenue pour indigne de lui.
-
- Gilbert de Voisins
-
-_Note._--Je me suis permis d'inscrire, au titre de chacune des
-cinq parties de ce livre, le nom d'un ami de John Shag.
-
- G. V.
-
- A FERNAND DROGOUL
-
-
-
-
-Livre Premier
-
- Que chacun garde avec soin les singularités qui lui sont propres.
-
- J. J.
-
-
-
-
-1
-
-LE JUGEMENT DE PÂRIS
-
-
-Ces trois petites Espagnoles sont ravissantes.
-
-La première, vêtue de bleu, coiffée en torsades basses, un peu
-maigre, a la peau mate, des yeux ardents, des regards qui parlent.
-
-La seconde, vêtue de rouge, coiffée en petit chignon, grasse déjà,
-mais qui promet d'engraisser encore, a des yeux tranquilles de
-ruminant et des regards qui restent posés.
-
-La troisième, vêtue de vert, coiffée en frisons et en bouclettes,
-blanche de peau, fine par l'allure, modeste par le maintien, a des
-yeux qui rêvent et des regards sentimentaux.
-
-Toutes trois sont mal chaussées.
-
-Toutes trois sont jeunes.
-
-Toutes trois sont ravissantes.
-
-Et toutes trois contemplent un magnifique ouvrier espagnol qui
-fume son cigare, paresseusement, à la terrasse d'une buvette.
-
-Il mérite vraiment l'admiration des foules. De son béret, ses
-cheveux débordent, luisants, bouclés, bleuâtres, et l'échancrure
-du tricot laisse voir des tatouages. Ses bras secs sont bien
-musclés. Il est crasseux, il a l'air louche. Qu'importe! ses yeux
-humides ont toujours une expression amoureuse.
-
-Arrêtées au milieu de la ruelle et se tenant par la taille, les
-trois petites Espagnoles contemplent le beau mâle.--Celle de
-gauche s'évente, de sa main libre, avec un grand éventail en
-papier. Celle de droite, possédée d'une égale fièvre, fait de même.
-
-Et les deux éventails battent l'air.
-
-Mais le bel ouvrier sourit avantageusement à une vieille
-prostituée, visiblement malsaine, couverte de plâtre et qui a dû
-satisfaire des générations de matelots.--Roulant comme une barque,
-elle s'approche et s'assied à ses côtés.
-
-Alors les trois petites Espagnoles, qui se tiennent toujours
-enlacées, s'éloignent, d'un air triste et dansant, tandis qu'un
-jeune juif au profil fin, à l'expression ambiguë, vêtu d'une
-longue robe noire, les suit de l'œil.
-
-Et les deux grands éventails en papier battent avec mélancolie.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-2
-
-LA JETÉE-PROMENADE
-
-
-Elle avance dans la Manche, elle est toute en fer, elle est fort
-laide. Le poisson s'égare dans le labyrinthe de ses pilotis.--On
-paie quatre _pence_ à l'entrée où il y a des pancartes et
-des affiches, des avis et des interdictions, des conseils
-et des admonestations, et quelques textes aussi, tirés de
-l'Evangile.--Tout cela est placardé en face, à droite et à gauche
-de l'entrée où l'on paie quatre _pence_.
-
-Debout devant une toile tendue, comme de pauvres rosiers devant un
-mur, des vierges à chapeau fermé mettent dans la main du promeneur
-de petits livres bleus. Ils tendent à proscrire les boissons
-alcooliques et conseillent l'usage illimité de la Bible.
-
-Plus loin, un missionnaire nègre enseigne, à qui veut l'entendre,
-l'art de gagner le ciel à peu de frais.--Il était aveugle,
-il y voit clair; il était sourd, il perçoit, aujourd'hui, le
-concert des anges. Poussez-le, il vous avouera peut-être qu'il
-fut anthropophage.--Il fait des gestes nombreux et maladroits.
-Il se donne beaucoup de mal.--A la fin de la journée, cela
-lui rapporte un _shilling_, mais il peut croire (supplément
-de son austère paye) qu'il a sauvé une âme.--Il ne manque pas
-d'auditeurs.--Passons.
-
-Voici une courtisane repentie. On l'écoute avec plaisir. Elle
-a connu tout le péché. Elle seule a touché le fond de l'abîme.
-Elle tient beaucoup à être une pécheresse inégalable. C'est là sa
-raison d'exister. Elle décrit ses rapports avec Satan. Elle l'a
-vu. Elle lui a parlé. Elle montre à chacun son corps séduit, ses
-mains impures, sa bouche baisée. Un jour, elle a entendu des voix
-mystérieuses qui l'enjoignaient de choisir une autre route. Elle a
-obéi. Maintenant, le ciel lui est ouvert.
-
-Et, tandis que le peuple s'écoule, moi, dont l'âme fut salie et
-foulée, je me demande, en regardant un étalage de boutiquier où
-des idoles indiennes grimacent dans l'ivoire, si je ne vais point
-offrir, par imitation du nègre et de la courtisane, cette âme tout
-entière au petit dieu de gauche qui brandit douze têtes coupées,
-au bout de ses douze bras, ou à celui de droite qui porte, en
-guise de nez, une bien belle trompe.
-
- Brighton.
-
-
-
-
-3
-
-LE VIEUX CITRON
-
-
-Seule l'affection rend plaisante une compagnie prolongée; seule
-l'affection la rend supportable. Un indifférent veut-il vous
-offrir la comédie de lui-même, jouissez du spectacle, mais évitez
-qu'il dure. Le plus beau paysage ne laisse pas que de fatiguer,
-s'il ne touche secrètement quelque point sentimental; l'art ne
-séduit qu'un temps, si le cœur ne s'y mêle, et le camarade qui
-vous arrêta dans la rue se change vite en fâcheux, revînt-il
-d'Eldorado ou de Thulé.
-
-C'est pour avoir souffert de l'impudeur des fâcheux, pour les
-avoir vus, rongeant sans vergogne ce peu d'heures vouées au
-loisir, pour s'être senti pauvre, après leur départ, que tel de
-mes amis ne sort plus d'une façon de thébaïde spirituelle et fuit
-l'ombre même de l'homme.--J'estime qu'il a grand tort.
-
-Il faut goûter tout l'instant qui passe, entendre toute son
-harmonie, respirer tout son parfum, se repaître, mais ne jamais
-rien donner en échange. Une femme, rencontrée dans le monde, un
-camarade, une connaissance de huit jours sont des ennemis qui
-vous mangeront si vous ne les mangez d'abord.--Mangez-les donc.
-
-Le repas peut, d'ailleurs, être succulent.--Mettez votre sujet
-en une posture morale où il devra penser par lui-même, agir sans
-aide, s'exprimer, se taire, souffrir, douter, prendre parti.
-Ouvrez les yeux, écoutez bien. Cela vaut, parfois, les plus doux
-spectacles, les plus belles musiques. Comme disent les prospectus
-des livres pour la jeunesse: «on s'instruit en s'amusant,» et je
-ne sais de vaudeville où l'on se récrée à si bon compte.
-
-Ainsi, faites rendre à votre sujet ce qu'il peut donner, videz-le,
-séchez bien le vase et ne vous en occupez plus. Vous avez ri, vous
-avez appris quelque chose, vous vous êtes augmenté--tout est là.
-Sauf la rencontre qui transforme votre sujet en ami, en maîtresse,
-en idole, soyez persuadé que vous ne devez rien.
-
-Un être usé devient hostile. Son influence est pareille à celle de
-cet ornement banal que vous avez jadis pendu au mur et que vous
-n'osez pas jeter.--Il exaspère.--Défaites-vous des êtres que vous
-connaissez bien et que vous n'aimez pas. Quand on a savouré son
-jus, on ne garde pas un vieux citron.
-
-Il est regrettable que le respect humain soit une si forte
-effusion du cœur. Il exagère de prodigieuse manière la notion de
-la dette sentimentale. Parce que X nous a divertis, nous pensons,
-sincèrement, lui devoir quelque chose.--Soit!--Alors, payez-le
-avec de la monnaie, comme l'on paie, au théâtre, le prix d'un
-fauteuil, mais, pour Dieu! ne lui donnez rien de vous-même!
-
-Notre trésor intérieur est trop précieux, trop rare, trop vite
-épuisé, pour que, sans folie, l'on puisse en être généreux.
-Cette générosité-là devient de la prodigalité,--la pire: du
-gaspillage.--Si l'Enfant Prodigue avait été prodigue de lui-même,
-au lieu de l'être de ses richesses, on n'eût certes point tué le
-veau gras, à son retour, car il n'eût point conservé de quoi se
-faire reconnaître par ses parents.
-
-Gardez-vous donc! thésaurisez! Prenez ce que vous donne l'instant
-qui passe, prenez, ne rendez pas! Il ne faut se dépenser qu'en
-aimant.
-
-
-
-
-4
-
-PROJET POUR DEMAIN SOIR
-
-
-Nous parlementerons avec les douze dragons d'or accroupis à
-la lisière du bois, et, à chacun, nous raconterons une belle
-histoire, afin qu'il nous laisse passer,--puis, nous entrerons
-sous le toit vert.
-
-L'atmosphère y sera lourde, à cause des parfums de fleurs. Une
-biche au doux regard viendra te considérer, et je pense qu'il lui
-plaira de t'offrir le bouquet de rue qu'elle tient entre ses dents.
-
-Avec civilité tu la remercieras, et nous poursuivrons notre route.
-
-Dans la région des hautes branches, il y aura des chants
-d'oiseaux, plus persuasifs que ceux de nos contrées.--Au-dessus,
-dans l'air libre, de grandes oriflammes jaunes et rouges, brodées
-d'argent, flotteront sur la brise, et ce sera comme pour une
-grande fête.
-
-Des singes, suspendus par une patte, nous jetteront des roses
-couleur safran, et tu t'effraieras du miaulement d'une panthère
-qui, couchée sur le dos, jouera avec un globe de cristal.
-
-Alentour, les bambous auront de frais murmures. Sous leurs
-rameaux fins, le phénix, construisant son bûcher, assemblera des
-brindilles. Vers la chute du crépuscule, tout sera prêt. Sans
-doute, le bel oiseau nous invitera-t-il à la cérémonie. Pour
-l'heure, il travaille à sa mort d'aujourd'hui, en vue de sa gloire
-prochaine.
-
-Devant nous, très loin, une clochette, de temps en temps, tintera
-clair. C'est elle qui sera notre guide, et nous atteindrons enfin
-le temple biscornu, couvert de tuiles bleues, qui reflète le
-soleil.
-
-Au seuil, et surveillé par douze cigognes ironiques, se tient un
-mendiant qui représente toute la misère. Nous pleurerons sur lui,
-harmonieusement, moi comme un empereur et toi comme un ange.
-
-Par la porte de jade qui toujours reste ouverte, nous pénétrerons
-dans le temple, et les prêtres agenouillés méneront, aussitôt,
-grand train de gongs et de sonnailles.
-
-Tu danseras un pas religieux, après avoir ôté tes sandales, puis
-je m'avancerai, ayant détruit en moi l'horreur sacrée, vers la
-grande idole, le somptueux Bouddha de porcelaine qui remplit tout
-le fond du sanctuaire. Je grimperai le long de ses pieds obscurs,
-j'escaladerai les colonnes de ses jambes et me dresserai, enfin,
-sur le piédestal de sa main tendue.
-
-Compris tout entier dans la paume du Dieu, peut-être entendrai-je,
-alors, tomber de ses lèvres précieuses les paroles de la sagesse,
-ou, peut-être, me fera-t-il des récits plus beaux encore que ceux
-de mes songes: récits de fleuves, de vents, de flammes et de
-gouffres, récits d'un parfum si puissant qu'à eux je voudrai me
-mélanger.
-
-Nous ferons tout cela demain soir.
-
-
-
-
-5
-
-L'INSOMNIE DES MORTS
-
-
-Promenez-vous dans un cimetière, quand la nuit descend, quand
-les grilles sont fermées: vous n'y verrez point de fantômes, ni
-d'ombres malheureuses, mais, je vous le jure! vous entendrez se
-lamenter les morts.
-
-La chair des morts se plaint tant qu'elle existe: elle se plaint
-de ne plus vivre, elle ne peut se décider à n'être plus, et,
-de chaque sépulture, monte une voix impatiente de son sommeil,
-inapaisée, même par ce sommeil-là, et qui gémit et qui perpétue
-son infatigable déploration.
-
-Les hommes d'hier se désolent d'une voix profonde, les femmes
-d'hier d'une voix qui se brise, et les enfants d'hier ont
-l'horrible accent des flûtes éraillées. Mais la voix de tous
-ces cadavres s'amincit au cours des jours, leurs paroles se
-décomposent avec leurs bouches; bientôt, ils ne pourront presque
-plus se plaindre, bientôt, leurs ossements ne donneront plus qu'un
-murmure.
-
-Et tous ces cadavres disent les mêmes paroles. Tous regrettent de
-n'avoir pu vivre leur lendemain. Chacun projetait quelque chose
-qu'il n'a pu faire, chacun voulait agir, chacun voulait créer,
-chacun mûrissait un dessein, tramait une utopie, chacun voulait
-vivre un jour de plus, non pour la joie de vivre ce jour, mais
-pour le plaisir de préméditer la joie du jour d'après.
-
-Et, seules, dans ce tumulte, certaines voix se taisent: celle des
-suicidés.
-
-
-
-
-6
-
-PARFUMS
-
-
-La nuit est toute bleue.
-
-Je me promène, seul, dans une rue ancienne, aux murs tièdes.
-D'étranges odeurs viennent à moi. Je ne puis ni songer, ni
-regarder, ni jouir de l'ombre. Je me sens occupé par ces odeurs.
-Elles s'insinuent en moi. Je les écoute, en quelque sorte.
-
-Ce ne sont ni des parfums, ni des puanteurs. On ne sait, au juste,
-si elles déplaisent ou si elles attirent. Je suis loin des relents
-affreux qui empestent les villages nègres, loin des odeurs du
-Paris nocturne, loin des émanations orientales. C'est indigène.
-C'est singulier.--Fuyantes, nombreuses, colorées, les odeurs de
-cette nuit provençale m'intéressent.
-
-Sur le fond d'huile chaude, je perçois des souvenirs de poisson
-frais. J'ai respiré cela dans plus d'un port... Une odeur
-pareille, jadis, je me souviens... à Héligoland, devant la mer du
-Nord, grise et dure.
-
-Une lampe a dû filer quelque part... oui, c'est bien une lampe
-qui file, comme à l'époque où j'habitais ce petit entresol au
-quartier latin.--Tiens! de l'ail... et, presque aussitôt, un
-rappel de fruits mûrs.
-
-Je m'approche d'une maison. La boutique d'un herboriste
-assurément... parfum médicinal de vieille prairie... parfum de
-fenaison conservée. Les bottes de verdure sont pendues au plafond,
-je pense. On doit vendre, là, des onguents, des drogues brevetées,
-du papier gommé pour tuer les mouches... Sans doute la patronne
-est-elle sage-femme... Et voici une odeur matinale de linge humide.
-
-Je me déplace à travers ces odeurs. Chaque pas que je fais m'en
-livre une nouvelle. Il me semble que je les rencontre, comme l'on
-rencontre des personnes.--Je tiens certaines d'entre elles pour
-des amies, certaines ont seulement des traits connus,--certaines
-sont étrangères et me surprennent.
-
-Ce parfum violent! je l'ai respiré, il y a quelque temps, sur la
-gorge d'une fille du port. Cela s'achète au bazar... cinq sous
-le flacon... C'est un peu graisseux.--La fille s'achète aussi,
-quelques pas plus loin, à prix modique.
-
-Oh! les fruits, encore! les fruits de tout à l'heure! Un étalage
-s'ouvrait là durant le jour.
-
-Tandis que je change ainsi d'odeurs, ma mémoire va et vient, me
-rapportant des analogies, me rappelant des odeurs de même vertu,
-de même couleur,--des odeurs parentes.
-
-Vous connaissez l'enivrante odeur de feuilles mortes et mouillées
-que l'on découvre parfois en forêt? Je l'aime. Sous les branches,
-elle croupit, chargée d'éther, s'exhalant lourdement, lente et
-génératrice. Elle s'attache aux mousses d'alentour et les brises
-la portent mal... Je viens de la rencontrer. Que fait-elle ici?...
-Un rat énorme sortait d'une bouche d'égout, à mes pieds, quand,
-soudain, l'odeur aimée me toucha.
-
-Tout à fait la même?... peut-être pas... mais si semblable!...
-Dans la fraîche forêt d'Ecosse, te rappelles-tu le beau
-crépuscule?... nous rôdions ensemble, écoutant le chant d'une
-source, quand nous devinâmes le parfum tout proche. Alors nous
-nous tûmes, afin de ne point l'effaroucher... comme nous l'aurions
-fait pour un rayon de lune ou pour le rossignol.
-
-Mais l'odeur est courte, elle vient de se dissiper, et cette
-ruelle m'apporte déjà la senteur de la mer.--Marchons encore... Il
-est tôt... l'air fraîchit...
-
-Halte! halte! Voici la surprise!... Derrière ces volets, je vois
-une très faible lumière rouge. Ils ont laissé leurs fenêtres
-ouvertes... Respirons bien l'odeur! goûtons-la tout entière!--Ah!
-les sampans qui se balancent... et la chute du soleil à l'horizon
-du Faï-tsi-loung... et le bruit de cuivre d'un gong... C'est de
-l'opium qui s'exhale d'une fumerie... c'est de la fumée secrète et
-grise qui fuit... avec un peu de l'odeur d'un corps de femme.
-
- Toulon.
-
-
-
-
-7
-
-POUR LA LUNE
-
-
-Je voudrais bien chanter une louange qui te fût agréable! mais
-tant d'autres l'ont fait avant moi! Tant d'autres ont composé des
-litanies, des ballades, des sonnets et des centons de pauvres
-vers, afin de te célébrer, bel astre orphelin, fille plâtrée,
-céleste assiette, odalisque pour jeunes gens pâles!
-
-Tu m'intéresses, car je sais que tu me comprends; je t'aime,
-parce que tu m'écoutes, même lorsque je divague, même lorsque tu
-ne me réponds pas. Tu as une façon plaisante et polie de prêter
-l'oreille à mes effusions. Je t'ai lu de nombreuses poésies et
-jamais tu n'as fait une critique; cela me fut très doux.
-
-Je souffre de ne point te témoigner dignement ma tendresse, mais,
-pour qu'une ode, fût-elle en prose, te satisfît, il faudrait que
-j'eusse à ma disposition tout un lot d'adjectifs, de substantifs
-et de verbes frais, or je t'assure qu'il n'y en a plus! Tout est
-rance, tout est connu, tout a servi! Je tomberais dans le plagiat
-dès la première ligne!
-
-Et pourtant, je voudrais parler de toi, belle médaille sans
-revers, pièce d'argent mat, chère incuse! Je voudrais connaître
-l'artiste qui te frappa, les dieux qui te manièrent, avant de te
-placer dans l'azur, et les longues nuits qui t'ont donné la patine
-qui te singularise.
-
-J'aime ta couleur, où l'on retrouve des reflets d'infusions
-aromatiques; j'aime le profil qui sourit sur ta face, si l'on veut
-bien y regarder de près; j'aime tes fantaisies et les fantaisies
-que tu m'inspires, et les rêves que tu conduis dans ma pauvre
-cervelle...
-
-Je t'aime tout entière et de tout mon amour!
-
-
-
-
-8
-
-LE VOYAGEUR
-
-
-Il sortait de la taverne accroupie près de ma petite maison,
-quand, se tournant vers moi qui rentrais, il me regarda.--Son
-front était couvert de poussière, ses habits étaient misérables.
-A la main, il portait un bâton, à la ceinture, une gourde qu'il
-venait sans doute de remplir. Il paraissait heureux. Dans le fond
-de ses prunelles grises, on voyait des vagues et des nuages.--Bien
-que ne le connaissant pas, je pensai l'avoir vu, aux heures où le
-crépuscule repousse doucement les arbres vers la nuit.
-
-Il me dit:
-
-«Savoures-tu les délices d'une halte? Sais-tu si la fille
-d'auberge sourit toujours, comme autrefois? Comprends-tu le chant
-des oiseaux et celui des ondes? As-tu cultivé l'espérance et le
-regret?»
-
-Je répondis:
-
-«Non! je ne connais que les grillons de mon âtre et le chant du
-coq d'or qui perche sur mon clocher. On m'a beaucoup parlé du
-regret et de l'espérance, mais je ne comprends bien que la facile
-vertu de vivre sans tourner la tête, et j'attendrai la mort sans
-lever le front.--Il est bon de rester près de soi-même, en sa
-maison.
-
---Ne parle pas ainsi, me dit le voyageur. Les assiettes de faïence
-pendues à tes murs ne sont guère que des ornements... Ecoute-moi!
-La source très lointaine que je rappelle à mon souvenir, jadis,
-j'y fus plonger ma face. La source était fraîche... elle n'a rien
-perdu de sa fraîcheur. Quitte tes assiettes de faïence: elles
-gagneront en beauté.--Une heure fait un souvenir que l'absence
-rend plus cher.
-
---Ne puis-je donc imaginer?
-
---Non, puisque tu n'as rien vu.
-
---Ne puis-je sentir sur ma joue le souffle des palmes balancées?
-
---Non, car jamais elles ne t'éventèrent.--On rêve des seules
-choses que l'on a pu toucher ou de celles, trop distantes pour
-être atteintes, mais que l'on aperçut.
-
---Pourquoi partir, si l'ennui me ramène?
-
---L'ennui trébuche, dès que je ferme les yeux, car, aussitôt,
-dans l'ombre, je vois une féerie, comme font les spirites dans un
-cristal.--Et toi? quels sont tes souvenirs?
-
---Je ne me souviens que de moi-même ou d'histoires inventées.
-
---Alors, viens avec moi! Je te montrerai de vivantes oasis, la
-lune rouge qui s'élève des sables, une fille nue avec des sources
-bouillonnant autour, des flamants, ces grandes fleurs de l'air,
-aux tiges élancées, le doigt de l'aurore sur la dune, et tu
-respireras tous les jasmins du soir.
-
---Ne me perdrai-je pas entre tant de choses nouvelles? Ne
-regretterai-je pas?
-
---Non, car nous reviendrons emplir ici nos gourdes et boirons
-l'eau natale avant de repartir.»
-
-Les hirondelles de mon toit vinrent en piaillant m'entourer d'un
-cercle d'ailes, mais je pus m'évader et je suivis le Voyageur.
-
-
-
-
-9
-
-CORINNE
-
-
-Je fus présenté à Corinne, aujourd'hui même, à l'heure où elle
-mange des gâteaux et boit du thé.
-
-Corinne est une femme exquise.--Dès le premier instant, elle
-m'avoua qu'elle ne vivait plus que dans l'attente de ma visite,
-puis, ayant sucré les tasses des autres invités, elle m'entraîna
-dans un coin du salon où une lampe voilée de mauve donnait de la
-pénombre, et m'entreprit sur mon dernier voyage.
-
-Elle m'assura que son plus cher désir était de voir une forêt de
-palétuviers, que son âme se sentait prisonnière dans ce grand
-Paris ennemi, que j'avais compris le tourment de sa solitude, les
-nuances de sa tristesse, la qualité de ses plaisirs, et qu'enfin
-mon dernier livre, d'une forme incomparable, souverain par
-l'inspiration, l'émouvait de façon prodigieuse.
-
-Je feignis d'être flatté, bien que le volume dont elle parlait
-avec un enthousiasme si convaincu, traitât de la mévente des
-céréales en Egypte.
-
-Corinne me dit, aussitôt après, que le mariage précoce de sa
-fille l'inquiétait fort, que le décès de son oncle la désolait,
-que l'art contemporain ne pouvait être compris que par elle et par
-moi, qu'elle devinait, sous mon apparente froideur, une blessure
-(mais que certains baumes dont elle avait le secret...) que le
-temps menaçait de tourner à l'orage et que l'expression de mes
-yeux était inoubliable.
-
-Corinne s'interrompit, un moment, pour recevoir deux sénateurs,
-une vieille actrice, un poète et un attaché d'ambassade, puis,
-elle me demanda qui j'aimais, me dit le nom de son amant, m'assura
-que sa chance au jeu faiblissait, que le parfum de son mouchoir
-résultait d'un mélange et qu'elle croyait en Dieu.
-
-Corinne se confie ainsi à chacun. Elle se montre par besoin. Elle
-ne peut faire autrement.
-
-Corinne a les défauts de l'exhibitionniste.
-
-Demain, sans doute, elle m'avouera qu'elle porte un signe à la
-cuisse gauche.
-
-
-
-
-10
-
-LE PRIAPE
-
-
-Le vieux priape était debout au coin du champ de Flaccus, et
-depuis si longtemps que nul ne se souvenait du jour où il ne s'y
-trouvait pas.
-
-Indécent et monstrueux, avec des coquelicots à ses pieds et un
-nid d'oiseau sur sa tête, il voyait, tous les matins, le soleil
-se lever au-dessus de la colline, à sa droite, et, chaque soir, à
-sa gauche, un dernier rayon frapper le marbre éternel du temple
-consacré à Diane.
-
-Le vieux priape était vénérable par sa figure, s'il ne l'était
-point par son geste. Une belle barbiche ornait son menton de
-boucles drues, ses joues étaient ornées de mousses qui rendaient
-velues et grises sa poitrine et ses épaules. Dans ses oreilles
-pointues, des graines avaient germé et cela lui mettait, de chaque
-côté du visage, une parure de touffes vertes. Ses yeux, petits et
-bridés, souriaient sans cesse. Il était connu à la ronde pour sa
-grande bonté, et nul, jamais, ne l'invoqua sans être exaucé, à
-moins que la prière ne fût sacrilège, ou cynique, ou démesurée,
-ce qui arrivait souvent.
-
-Or, bien que l'agreste dieu eût les hommages de tous les passants,
-il s'ennuyait quelquefois. Depuis si longtemps qu'il était seul,
-montrant sa fièvre à chacun, il n'avait encore pu la prouver à
-personne.
-
-Un jour, la fille de l'esclave qui nettoyait le temple de Diane
-passa près du vieux priape, s'arrêta court, et...
-
-Non, elle ne lui fit pas l'offrande d'une couronne de fleurs ni
-d'une grappe de raisins; elle ne lui dit pas ces paroles naïves et
-bien rythmées qui font toujours plaisir à un dieu bienveillant,
-elle n'articula même pas une prière, mais, les pieds en dedans,
-les cheveux défaits, un doigt dans le nez et les yeux mi-clos,
-elle éclata de rire.
-
-«Pourquoi ris-tu, petite bête? dit le vieux priape, courroucé.
-Ne m'as-tu pas vu, chaque jour, quand tu rentrais du temple? Et
-qu'ai-je donc de si étrange, à cette heure?»
-
-Mais, devant le priape indécent et monstrueux, sur l'oreille
-duquel un rouge-gorge venait de se poser, la petite fille riait
-toujours, immobile, les pieds en dedans.
-
-Alors, le dieu, s'animant, jaillit de la gaine de bois qui le
-retenait au coin du champ de Flaccus, emporta la petite fille
-dans un fourré, et, vivement, abondamment, joyeusement, la viola,
-sans reprendre haleine, à la façon fréquente et valeureuse
-qui singularise les dieux pastoraux, puis il regagna sa place
-ancienne, reprit son ancienne posture, et le berger de Flaccus
-reçut le fouet pour avoir violé la petite fille. Même, pris de
-peur, il avoua.
-
-
-
-
-11
-
-L'ESCALIER ROSE
-
-
-D'où vient donc le mystère, le mystère charmant de cet escalier
-rose?
-
-C'est un petit escalier, tout simplement, un petit escalier rose.
-Sa première marche a pour palier le ras du trottoir, puis il
-monte tout droit dans la maison. Il est rose. Il est très rose.
-Sa pierre est ornée de faïences roses. Assis sur l'une des plus
-hautes marches, un chat se lèche pensivement la patte. Ce doit
-être le gardien du lieu, le génie, le dieu lare.
-
-Chat! beau chat couleur de nuit! parle-moi de l'escalier rose! Tu
-dois en savoir long sur la demeure, sur les secrets de la demeure
-et sur les habitants. Mais, avant, parle-moi de l'escalier rose!
-
-Ah! que se passe-t-il donc là? D'où vient le mystère charmant de
-cet escalier rose!
-
- Tanger.
-
-
-
-
-12
-
-PRIÈRE AU VENT
-
-
-Oh! tais-toi! tais-toi!... Je t'ai entendu, toute la nuit, depuis
-l'heure où j'ai commencé à me promener, comme une bête, dans ma
-chambre froide, jusqu'à l'heure où le soleil est venu me dire que
-la nuit était enfin close! Tais-toi! je t'en supplie! laisse-moi
-au moins le jour! permets que je vive durant ce jour! que je
-vive comme tout le monde, sans souffrir à chaque minute de ta
-lamentable déclamation, de tes plaintes et de tes sanglots!
-
-Le crépuscule bleuissait quand je suis rentré chez moi, et, tout
-de suite, je t'ai entendu: tu faisais bruire un arbre devant ma
-fenêtre... cela me parut mélodieux, et je voulus écouter. Je
-croyais que ce bruissement léger saurait me distraire, mais,
-bientôt, j'y découvris un petit sifflet ironique et fin qui
-terminait chacun de tes souffles, et je compris que tu te moquais
-de moi... Oui, j'avais pleuré durant le jour! oui, j'avais
-souffert amèrement! pourquoi m'en défendre? c'est là le commun
-destin des hommes!... mais toi, pourquoi m'as-tu raillé? car tu
-m'as raillé cruellement et ton petit sifflet, qui recommençait
-toujours, était, en vérité, trop peu charitable!
-
-«Tu souffres mal!» disait ta voix de flageolet «Tu souffres
-mal!»... Eh quoi! je souffrais à ma façon! Je souffre avec les
-forces dont je dispose, sans affectation, je te le jure! et,
-toujours, le flageolet répétait: «Tu souffres mal!»
-
-Alors, j'ai commencé à marcher de droite et de gauche, dans ma
-chambre, et toi, au dehors, tu ne cessais pas, mais, bientôt,
-tu changeas de manière: tu te mis à me plaindre... non pas
-fraternellement, comme un ami, mais d'une voix plus humaine que ma
-voix.
-
-Oh! quelles affreuses plaintes tu sus inventer! oh! les cruelles
-trouvailles!... Je reconnaissais, dans tes gémissements, les
-sanglots de ceux que j'ai le plus aimés, les déplorations de mes
-morts les plus chers... et c'était horrible, ces souvenirs qui
-m'assaillaient, car tu avais soin, par un raffinement dans la
-torture, de ridiculiser ces précieuses voix! Tu les salissais, tu
-les avilissais d'odieuse façon... Oh! l'injurieux outrage!... oh!
-vent cruel!
-
-Et puis enfin, lassé de ton jeu, tu te mis à hurler!... Alors!...
-alors!... je sentis bien que je ne pouvais souffrir davantage et
-je me bouchai les oreilles, mais tes cris étaient les plus forts,
-ils m'atteignaient toujours! Tu criais dans ma cervelle et mon
-crâne résonnait comme une cloche!
-
-Tu te faisais l'écho de tous les hurlements que l'on prête aux
-damnés, aux damnés les plus malheureux: à ceux qui ont gardé un
-peu d'espoir! Tu beuglais, tu rugissais, tu hennissais, et ces
-hennissements étaient aussi des râles... puis, soudain, tu coupais
-le tumulte par un petit sanglot, un tout petit sanglot d'enfant
-malade et qui ne veut pas mourir.
-
-Va-t'en! va-t'en! va souffler dans les forêts, sur la mer ou
-sur la montagne, mais laisse cette ville où je suis! Va-t'en!
-laisse-moi! laisse-moi en paix! je t'en supplie!... Il me semble,
-maintenant que tu t'es attaqué à moi, que jamais tu ne me
-quitteras plus, et j'ai terriblement peur qu'à mon dernier soir,
-tu ne viennes, dans la chambre où je reposerai, agiter vaguement
-mon linceul, pour que les assistants de ma veillée funèbre pensent
-qu'il reste en moi un peu de vie encore et tardent, quelques
-instants de plus, à m'ensevelir!
-
- Marseille.
-
-
-
-
-13
-
-DANSE CHANTÉE
-
-
-Une toile jaune couvre la cour et l'abrite du ciel.
-
-C'est là, c'est entre une fontaine et un figuier, que tu vas
-apparaître.--Te voici, portant une écharpe rouge; te voici tout
-à fait nue.--Déjà tu marches comme un faunillon et tu bondis
-comme une chatte.--Tu t'arrêtes, semblant d'abord écouter les
-échos, puis tu regardes autour de toi.--Il n'y a rien qui te
-blesse, et l'on ne voit ni la lune, ni les étoiles, sans cela tu
-me les demanderais.--Alors, tu danses: tu secoues tes bras aux
-clinquants d'or et ta tête échevelée; tes pas sont de velours:
-tu vas surprendre une libellule; ta bouche devient narquoise:
-tu te moques d'un rossignol, et, tout soudain, tandis que tes
-bras retombent, tu te dresses en figure de jet d'eau.--Mais,
-particulièrement, ta jambe est émouvante. Je la vois, souple
-et brune. Je la considère, je la respecte, je l'aime comme une
-personne. Je t'assure que ta jambe est plus vivante que toi; deux
-ailes invisibles y sont greffées, car, maintenant, tu voles et
-tournoies, ainsi qu'un bel oiseau.--Ton voile est déplié, tu te
-blottis sous lui, et le voile semble une flamme, une flamme dans
-la nuit.--Ta jambe esquisse un geste dans l'air; tu pointes un
-pied nu, tu le retires... Tout à coup, sur ce pied, ton corps
-s'effondre et la flamme rouge se pose sur toi et t'ensevelit.--Tu
-n'es plus qu'un tas léger de choses agonisantes, bientôt mortes,
-mais ta jambe dépasse, ta jambe vit encore!
-
-Ah! tu as été belle! et, de quinze jours, je ne te battrai plus,
-comme je fais, chaque soir, pour te donner une âme!
-
-
-
-
-14
-
-NOCTURNE
-
-
-Je tâche de distinguer avec précision, comme je distinguerais les
-qualités d'un insecte, le bruit, le geste, le parfum nombreux qui
-composent l'agrément de cette salle de restaurant.
-
-Après le théâtre, où je ne sus me plaire, j'y suis venu passer une
-heure joyeuse. Je veux donc participer au plaisir qui m'environne,
-me mettre d'accord avec lui, trouver enfin des raisons pour
-rire, au milieu de ces gens qui finissent par rire sans raison,
-vaguement, aux anges, à la manière des petits enfants.
-
-Alentour, il y a un grand frisson de voix. On dirait, sous un vent
-continu, le frisson des feuilles mortes. Cette harmonie n'a plus
-de sens: elle est un murmure naturel et je voudrais m'y plaire,
-comme je me plais aux paroles de la forêt, où, s'il ne se trouve
-plus de dryades vivantes, du moins peut-on surprendre l'écho
-lointain de leurs chansons dans le soupir que les feuilles ont
-retenu.
-
-De même que certains soleils couchants, malgré leur excès de
-coloris, plaisent au regard et ne lassent point, de même, dans
-cette salle basse, les lampes forment un fond de clarté auquel on
-s'habitue. Leur éclat rose concerte avec le blanc des nappes en
-vue d'un agréable effet, et l'imprévu du clinquant d'un bijou,
-de l'étoile née soudain sur un bracelet de femme, la clarté
-vive d'une allumette, la note fine d'un verre que l'on brise,
-étonnent sans déplaire. Il en va pareillement du bruit des voix,
-pareillement du parfum lourd qui plane, où se mêlent les odeurs de
-mille végétaux inconnus.
-
-Tout cela est anonyme. Une voix personnelle, le piquant
-d'une senteur vinaigrée sont les parties de solo dans cette
-orchestration composite: chant d'un hautbois, d'une clarinette, ou
-brusque appel de cuivre qui va bientôt se fondre dans le cliquetis
-et le gazouillis général.
-
-Et, tout en buvant, je me laisse prendre par cette marée de
-parfums et de sons. Je perds pied. Je vogue et je flotte. Les
-beaux chapeaux des femmes semblent d'immenses fleurs marines,
-écloses au ras de la houle, et les garçons qui s'empressent
-avec de rapides plongeons sont les dauphins noirs de cette mer
-tropicale.
-
-Les fleurs s'agitent... les vagues s'ouvrent... la mer moutonne...
-Un invraisemblable soleil blanc éclaire tout cela... Une brise
-tzigane nous évente...
-
-Je crois... oui... je crois que je suis ivre.
-
- Maxim.
-
-
-
-
-15
-
-INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN VIEUX MUR
-
-
-En me voyant composer un poème où je chantais votre beauté, le
-rossignol s'est moqué de moi:
-
-«Pourquoi célébrer ton amour, me dit-il, puisque celle que tu
-chéris habite une contrée lointaine et ne pense pas à toi?
-
---Pourquoi, lui répondis-je, ô rossignol! chantes-tu plus clair
-quand tu vois le reflet de la lune dans l'eau?»
-
-
-
-
-16
-
-CAPRIPÈDES AFRICAINS
-
-
-Ils trottent, tous en file, autour d'une pierre que le berger
-nomade a levée, l'an dernier, pour marquer le lieu où il vit, avec
-le crépuscule, descendre, dans l'oasis, la femme qu'il chérit et
-que possède un seigneur opulent.
-
-Ils trottent, tous en file, autour de cette pierre levée, et leurs
-petits pas font quatorze empreintes sur le sable sans poussière,
-car ils sont sept qui s'amusent dans la nuit et jouent avec le
-clair de lune.
-
-A leurs oreilles ne pousse qu'un fin duvet, mais ne te fie pas à
-leurs façons puériles, bergère qui te plais à compter les étoiles!
-ils t'assailliraient sans vergogne, avec des gestes gourmands et
-malicieux.
-
-Ils ne s'effraient pas de moi; autant qu'un arbre je leur suis
-familier. Fatigué par sa course, l'un d'eux quitte parfois la
-danse, vient s'accroupir à mes pieds et me fait des grimaces, en
-se pinçant la pointe de l'oreille.
-
-Alors je lui conte l'histoire antique et précieuse de Pan
-poursuivant Syrinx, et le satyreau sourit et considère la lune
-d'un œil rêveur. Cette histoire lui paraît d'un bon exemple et il
-ne se fâche point si j'en varie souvent le détail.
-
-N'ayant point de Syrinx à poursuivre, ils trottent en rond, mais,
-soudain, ils tournent à contre-sens, parce que la brise a changé
-de souffle, et maintenant, un peu étourdis, ils jouent et fuient
-dans la palmeraie.
-
-Je les regarde avec complaisance; ils s'évitent et se cherchent,
-et se dérobent, le dos courbé, et se perdent, et se retrouvent.
-Ils poussent de petits cris et certains gémissements de plaisir.
-Ils troublent, au passage, les vols de moucherons.
-
-Celui qui m'écoutait s'impatiente. Il esquisse une moue et laisse
-tomber sa lèvre inférieure, faite pour boire aux sources. Tout à
-coup, il saisit sa flûte, s'évade et va joindre ses compagnons.
-
-Ils dansent sous la lune qui les regarde; le ruisseau mêle son
-chant à leurs minces musiques, et les petits sabots laissent
-quatorze empreintes fines sur le sable mouillé par la pluie de ce
-soir.
-
-Et, quand le berger nomade viendra chercher, autour de la pierre
-qu'il leva, l'an dernier, le souvenir de Miriem, il s'émerveillera
-de ces quatorze traces insolites, et, seule, une odeur de bouc,
-répandue par la brise, flattera ses narines.
-
-
-
-
-17
-
-LES CLOCHES
-
-
-Le vieux venait de mourir.--C'était prévu.
-
-Depuis longtemps, il se plaignait de cette grosse bête qui faisait
-du bruit dans sa poitrine et qui lui mordait le cœur. Il avait
-lutté tant qu'il avait pu. La grosse bête s'était choisie un
-adversaire de qualité.
-
-Ces vieux marins sont si imprégnés de sel que leur chair doit être
-immangeable. La bête n'avait pu se nourrir qu'à petites bouchées,
-et, parfois, dégoûtée par cette saumure, elle jeûnait quelques
-semaines. De ce temps de répit, le vieux se servait pour faire un
-enfant à sa femme.
-
-Il y avait déjà six mioches dans la petite maison du bord de
-l'eau, six mioches qui se roulaient dans la poussière, se
-trempaient dans les dernières vagues, jacassaient, pleuraient,
-riaient, se querellaient, tout cela, en italien mâtiné d'arabe,
-avec, de ci, de là, quelques mots français.
-
-Quand le septième mioche vint au monde, la grosse bête, outrée
-sans doute que le vieux eut encore assez de sang pour animer
-un nouvel être, se remit au travail et finit par prendre le
-dessus.--Durant deux mois, elle fourragea dans la poitrine du
-vieux, mordit, dépeça, déchira, creva et fit si bien qu'un soir
-les prunelles du vieux chavirèrent. Alors sa femme fit un signe de
-croix et se mit à genoux.
-
-L'aîné des mioches, comprenant ce qui venait de se passer, poussa
-un long hurlement. Les cinq qui jouaient par terre avec un lambeau
-de filet firent de même, par imitation, et le petit, dans sa
-barcelonnette, ayant craché son pouce qu'il suçait, se joignit au
-chœur funèbre, du mieux qu'il put.
-
-La mère sanglotait au pied du lit.
-
-Le mort se composait lentement une figure de cercueil.
-
-Les enfants beuglaient à l'envi.
-
-Par la fenêtre, on voyait le soleil qui tombait sur Carthage en
-averses d'or, et sur les flots en rafales d'argent.--C'était
-dimanche, un dimanche d'Afrique, fait d'éclats, de feux et
-d'ombres chaudes.
-
-Soudain, dans l'air que nul vent n'agitait, une musique prit
-l'essor.--Les notes s'envolaient, l'une après l'autre, claires ou
-graves, tristes ou gaies, toutes divines, et le ciel entier fut
-bientôt plein de leur harmonie.
-
-Dans la chambre du mort, le chœur funèbre se désorganisa.--La mère
-arrêta ses sanglots, les mioches, peut-être à bout de souffle,
-se turent, et le tout petit changea sa clameur aiguë en un
-roucoulement.--La musique divine venait d'entrer. Elle flottait
-au-dessus du mort, émouvante, à la fois austère et limpide, mêlant
-les accords d'une harpe de séraphin à la voix naïve des angelots,
-unissant des pluies de perles à des chants d'airain.
-
-La mère se tourna et sourit, le tout petit eut une espèce de
-grognement joyeux, et l'aîné des mioches, prenant un de ses frères
-par l'épaule, lui montra les dehors d'un geste vague, puis, la
-voix pleine d'extase, murmura:
-
-«Senti che belle campane!»
-
- Carthage.
-
-
-
-
-18
-
-BONHEUR PARFAIT
-
-
-C'est l'heure paisible où l'ombre descend.
-
-Le père médite, au coin du feu la mère tricote, attentive,
-la fille rêve au jour qui meurt, le fils fume, d'un air
-satisfait.--Dans quelques instants, ils mangeront en commun, puis,
-chacun s'en ira dormir, pour trouver des rêves à sa mesure.
-
-Bonheur parfait! bonheur parfait!... bonheur épanoui, plutôt, et
-qui se fanera! belle union qui va se dissocier!--Ils sont heureux
-depuis trop longtemps. Je cherche le point qui menace de pourrir,
-qui, sans doute, au sein de ce fruit mûr, pourrit déjà.--Se
-trouve-t-il dans la méditation du père? (un souci d'argent qu'il
-ne laisse point voir?) dans le travail attentif de la mère?
-(quelque douleur secrète qui l'épuise?) dans la rêverie de la
-jeune fille? dans l'air satisfait du jeune homme? au plâtre du
-plafond qui s'écaille peut-être?... Ah! découvrir la lézarde avant
-qu'elle ne soit évidente!
-
-Je vous dis que ce bonheur est trop mûr!
-
-
-
-
-19
-
-TROIS STROPHES
-
-
-A tes pieds se dresse une rose qui palpite faiblement. Ne la
-cueille pas, laisse-la vivre. Les roses ont leurs voluptés: quand
-le soir descend sur elles, ainsi que nous elles soupirent; quand
-le soleil paraît, elles s'ouvrent à lui, ainsi qu'au vent s'ouvre
-l'oiseau. Respecte cette rose riante, ronde et radieuse.
-
-Pourquoi gémis-tu, puisque je t'aime encore, et pourquoi imiter
-les cris de la palombe? Ne t'attriste pas sur les étangs qui
-dorment; ils sont heureux: ils rêvent de toi. N'écoute rien,
-souris et passe, avec, pour seul emblême de puissance, une
-couronne de fleurs à ton front, et n'imite plus cette palombe
-plaintive, pure et pérégrine.
-
-Reste ainsi sans bouger, mais ne me regarde point; regarde la mer
-d'un long regard de tes longs yeux. Contemple les bateaux qui vont
-partir. Ils ne seront pas les mêmes au retour. Dis-leur adieu,
-par un faible abaissement de tes paupières, cependant que, de ma
-cigarette, se détord une fumée fuyante, fine et fuselée.
-
-
-
-
-20
-
-L'EXODE
-
-
-L'ombre était noire.
-
-Les cyprès qui bordent la route faisaient des panaches funèbres,
-et, de la frondaison d'un noyer, trois corneilles jaillissaient,
-à chaque instant, pour tournoyer un peu, en poussant des cris.
-Les peupliers du cimetière se tenaient encore plus droits que de
-coutume et semblaient vraiment des flammes obscures. Le petit lac
-rond, que fréquentent mille grenouilles, brillait comme un disque
-d'étain bleu. Au fond de cette onde métallique, paraissait, avec
-quelques étoiles, une lune d'argent dont le reflet se voyait
-aussi dans le ciel. La brise était triste. L'air était couleur de
-cendre. Des parfums gras montaient de la terre.
-
-L'ombre était noire.
-
-Je m'étais mis en observation au petit œil de bœuf de ma chambre.
-De là, je regarde souvent passer les oiseaux de nuit, volant bas
-au-dessus des labours, ou les nuages, glissant très loin au-dessus
-des arbres. Je puis voir aussi les jeux des averses, l'effort
-patient des pluies, toutes les émotions de l'azur et l'ornement
-varié de la terre et des bois.
-
-Cette contemplation, dont je cherche à faire ma seule volupté, me
-permet de vivre humblement, sous le regard des dieux supérieurs.
-
-Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux prestiges
-de l'heure tardive, ni aux spéculations de la philosophie. Le
-problème le plus obscur me laissait insensible et je n'avais,
-auprès de moi, nul rêve qui voulût me ravir.--Quelque chose
-m'inquiétait. Ce jaillissement, hors d'un noyer, de trois
-corneilles, qui auraient dû être depuis longtemps endormies, ne
-présageait rien de bon.
-
-Cependant, sur la route qui se prolongeait comme un ruban grisâtre
-jusqu'à la ferme de mon voisin, où elle tourne dans un petit bois,
-des points brillants parurent, l'un après l'autre, en cortège,
-de couleur et d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement
-balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on marche
-vite.
-
-Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres inoccupées
-de mon esprit, les erreurs de raisonnement qui avaient engagé
-ces promeneurs inconnus à se munir de falots, une nuit où la
-lune était le meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les
-points de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air cendré,
-j'aperçus, jetant sur la route des ombres tout à fait noires, la
-plus étrange des processions.
-
-C'était des gens en habits de fête. Chacun portait une lanterne en
-papier, chacun avait un visage triste et gardait un peu de rêve
-dans le regard.--Je les connaissais bien!--Ils parlaient tous
-entre haut et bas, mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois
-surprendre leurs paroles.
-
-En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu follet, venait
-Arlequin.
-
-Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds eussent,
-semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin bondissait par
-habitude de bondir, parce que son père avait bondi et que c'était
-une tradition de famille. Le costume tout neuf brillait à chaque
-geste et la lanterne (losangée, comme le bicorne et le vêtement)
-était accrochée au bout de la batte.
-
-Et Arlequin murmurait:
-
-«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je mets à
-toujours changer de place? Qu'allai-je donc faire en Sicile? et
-quelle idée de ne point rester chez moi! Pourquoi m'être laissé
-prendre par des pirates barbaresques? Qu'était-il besoin de
-connaître l'Andalousie? Que me sert d'avoir vu le Commandeur des
-Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à travers les
-Flandres?--L'Angleterre est pleine de brumes, l'Espagne est toute
-pouilleuse, Naples sent la cuisine, Venise me fut malsaine, on
-gèle en Allemagne, on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est
-peuplée que de moulins!--Ne pouvais-je vieillir paisiblement et
-fumer une pipe au seuil de ma maison, en regardant les yeux des
-passantes?»
-
-Et le svelte Arlequin se tut.
-
-Venait ensuite la fille de l'Herboriste. Son humeur paraissait
-tragique. Elle avait le teint pâle et l'œil noir. Sa robe tombait
-en lambeaux. Parfois, elle arrachait un de ses haillons et s'en
-défaisait, avec un beau geste. Tout en marchant d'un pas saccadé,
-la fille de l'herboriste disait à mi-voix:
-
-«Je l'avais nourri de mon lait! Je l'avais soigné mieux qu'un
-fils de prince! Il ressemblait à Scaramouche comme une étoile
-ressemble à une autre étoile, et je l'aimais parce qu'il m'avait
-fait souffrir autant que son père!... Et c'est alors que j'ai
-vu Scaramouche embrasser la princesse Ariane, derrière un des
-bosquets du parc... Ah! Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!...
-Mais j'ai pris l'enfant et je lui ai serré le cou jusqu'au moment
-où la petite figure est devenue bleue... et puis je l'ai jeté
-au fond de la mare... Maintenant, c'est fini!... Ah! Ah! il
-l'embrassait à pleines lèvres!... et je crois qu'elle lui suçait
-la langue... Oh!... Oh! les gendarmes!»
-
-Et la fille de l'herboriste s'enfuit.
-
-Venait ensuite le coiffeur de la marquise.
-
-Il se souriait à lui-même et, de ses longs doigts de violoniste
-ou de tricheur au jeu, édifiait, en rêve, toute une architecture
-capillaire. Il portait douze peignes dans ses cheveux et un bâton
-de cosmétique derrière l'oreille.
-
-«Cette coque tombera, disait-il, mais je la retiens par ce ruban
-céladon; cette mèche blonde, je la tords et la relève avec une
-fleur; pour la frisure, elle aura l'air léger d'une écume, et ces
-boucles... ces boucles...»
-
-Il était parti.
-
-Venait ensuite Polichinelle.
-
-Il songeait tout haut, en secouant ses deux bosses chamarrées,
-mais ses paroles n'avaient aucun sens. De temps en temps,
-on percevait bien le nom d'une sauce, d'un plat, d'un fruit
-succulent, d'une liqueur... puis, plus rien, rien qu'une vague
-rumination.
-
-Un instant, il fit halte pour épousseter les bouffettes de ses
-souliers--et passa.
-
-Je vis alors Colombine qui marchait en se pressant le sein gauche.
-
-«N'aurais-je point de cœur? disait-elle; n'aurais-je point de
-cœur?»
-
-Cela semblait l'inquiéter fort.
-
-Et je vis Covielle, fier et pointant ses moustaches, la jambe
-battue par une longue rapière embarrassée de toiles d'araignée.
-
-Et je vis Lucinde larmoyante et Lélio qui larmoyait aussi.
-
-Et je vis la vieille marquise, avec sa perruche sur le poing, à
-son bras un petit griffon dans un panier, et sur l'épaule un singe
-inconvenant.
-
-Et je vis Cassandre qui reniflait une prise,--et Clélie qui
-balançait sur sa tête un trophée en plumes d'autruche,--et
-Scaramouche qui chantait un air de fête,--et cette princesse, née
-en Utopie et qui régna sur Thulé, la princesse Ariane, couverte de
-fards et de bijoux.
-
-Et je vis le magicien de Mysore qui faisait, à droite et à gauche,
-de petits gestes mystérieux pour confier à la nuit les secrets de
-Polichinelle.
-
-Et je vis celui-ci.
-
-Et je vis celui-là.
-
-Et je vis enfin Pierrot qui fermait le cortège et souriait
-tristement, candide, comme à son ordinaire, par l'expression et
-par l'habit.
-
-Alors, n'y pouvant plus tenir, je me penchai hors de la lucarne et
-j'appelai Pierrot, par trois fois:
-
-«Pierrot!... Pierrot!... Pierrot!...» d'une voix très douce.
-
-Il se retourna, me reconnut et, sur le ton le plus simple:
-
-«C'est vous, mon ami? dit-il. Je pense que vous désirez savoir où
-nous allons en si bel appareil? Ne le confiez à personne! c'est un
-secret... Notre temps est fini. Nous nous rendons à l'hôpital. On
-affirme que c'est, au bout du monde, une grande bâtisse blanche
-sur le bord de la mer, très loin d'ici. On y respire la senteur
-des pins; on y peut suivre le développement des nuages. Les brises
-nous apporteront du large la voix des sirènes. Mais je pense qu'il
-faudra marcher longtemps avant d'arriver à ce bout du monde,
-marcher longtemps et se reposer peu.--Au revoir, mon ami! Les
-premières lueurs de l'aube ne tarderont guère. Je vais souffler ma
-lanterne.--Au revoir! ou plutôt, adieu!»
-
-Il essuya une larme.
-
-Bientôt, on ne les vit plus, ni lui ni ses compagnons d'infortune.
-
-Quelques instants, je crus percevoir encore les cris du perroquet
-de la marquise, puis ce fut le silence, le silence pur.
-
-Les trois corneilles étaient rentrées dans leur noyer; les
-cyprès qui bordent la route semblaient de plus en plus funèbres;
-il flottait dans l'air un peu de poussière odorante; le petit
-lac n'avait plus de lune en ses profondeurs et la lune du ciel
-rougissait l'horizon.
-
-L'ombre était noire.
-
- A CLAUDE FARRÈRE
-
-
-
-
-Livre Deuxième
-
- Ce monde a acquis une épaisseur de vulgarité qui donne au mépris
- de l'homme spirituel la violence d'une passion. Mais il est des
- carapaces heureuses que le poison lui-même n'entamerait pas.
-
- C. B.
-
-
-
-
-21
-
-DANS LE MARCHÉ
-
-
-J'entre dans le marché par un petit porche blanc.
-
-Des mouches! une abondance horrible de mouches! Sur les viandes,
-sur les poissons, sur les fruits, sur les hommes, des mouches! des
-mouches noires, vertes, bleues! des mouches!
-
-Tout cela est sombre, garé du soleil par de la toile à sac. C'est
-le palais des mouches.
-
-Elles se posent sur les viandes pourpres, tachées, puantes, qui
-semblent saigner encore; viandes chaudes, poussiéreuses, viandes
-malsaines, brochettes de viandes, déchets de viande, viandes en
-guenilles; elles se posent sur les poissons: maquereaux, loups,
-poulpes, seiches; sur les fruits: raisins et figues; sur les
-légumes: citrouilles, aubergines, poivrons rouges, poivrons verts,
-choux violets.
-
-Oh! la sombre, la riche horreur! Cela chante, cela pue. Le soleil
-dessine de longues flèches dans la poussière grise et bleue, par
-les trous de la toile à sac.
-
-Une Anglaise de caricature, montée sur un ânon pâle, et voilée
-d'un voile vert, passe, son kodak à la main, entre les petits
-Arabes qui jouent au bouchon. Ils grouillent, à peine vêtus,
-coiffés de chéchias ou de la seule touffe de cheveux longs au
-milieu du crâne ras, et quittent soudain leur jeu afin de gagner
-un sou, en suivant la vieille Anglaise.
-
-Et les mouches bourdonnent toujours. Elles volent d'un ulcère de
-mendiant à un beau fruit crevé, du garot de l'âne au jasmin que
-cet Arabe porte derrière l'oreille. Leur bourdonnement grandit,
-les sombres couleurs gagnent en richesse, la puanteur augmente.
-
-Je n'en puis plus. Je fuis.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-22
-
-UN MONDE MEILLEUR
-
-
-Un monde meilleur?--Je veux parler du monde où vivent les
-acrobates américains, _les excentriques_, comme dit le
-programme.--J'aime la composition de ce monde nouveau. Tout ce
-peuple de souples gens qui l'habite a créé par sa fantaisie, par
-sa patiente fantaisie, un rêve fou que je prise extrêmement.
-
-Ce monde, dont l'horizon est de toile peinte, s'ouvre, comme
-une caverne, sur un grand espace lumineux, peuplé de femmes et
-d'hommes assis qui, parfois, battent des mains, parfois sifflent
-des lèvres, ou bâillent, le plus souvent.--Dans ce monde bien
-ordonné, les lois sont sévères et précises, les fautes, jusqu'aux
-moindres, cruellement punies par mille tortures physiques et
-morales. Je ne saurais trop vanter la logique de ce monde, logique
-sûre, mais inattendue.
-
-Dans ce monde, où ne sont admis que des êtres dont les
-articulations jouent en tous sens, la vie ne laisse pas que
-d'offrir un spectacle charmant à l'observateur attentif et
-sympathique.--On entre dans une maison par la fenêtre, on en sort,
-à l'ordinaire, par le toit; on ne s'assied sur une chaise qu'après
-l'avoir franchie, d'abord, par un saut périlleux; on se gratte
-volontiers le nez avec l'orteil; on fait mille jongleries, on
-hurle, on se roule, on piaille, on bondit, et l'on encercle le cou
-de sa bien-aimée d'un geste de la cuisse, publiquement.
-
-Il faut admettre cela.
-
-... Et puis, à la fin, l'acrobate, chaussé de souliers troués,
-couvert d'un chapeau noir qui sourit, l'acrobate, vêtu de haillons
-bizarres, enlève son faux nez, sa fausse barbe, sa perruque, pour
-venir saluer... et l'on voit un homme semblable aux autres, un peu
-plus las que vous ou moi, un peu plus suant, un peu plus hâve,
-mais citoyen de ce monde-ci, de ce triste monde-ci.
-
- Folies-Bergère.
-
-
-
-
-23
-
-LES YEUX
-
-
-Le soleil se couche. Sur la place, plantée de pauvres arbres
-poussiéreux, des nègres mahométans font leurs dévotions. Ils
-se prosternent sans bruit, et leurs prières s'exhalent par un
-mouvement dévot des lèvres.
-
-Quelques aveugles se promènent, psalmodiant d'une voix mince
-et dure. Ils portent leur cécité de façon plus ouverte que les
-aveugles de France. Ils ont l'orbite vide ou la prunelle blanche
-comme une bille de marbre. Ils marchent de ci de là, et se
-dirigent avec un gourdin.
-
-Nos aveugles ne sont pas privés de tout regard: il semble, à
-l'ordinaire, qu'ils regardent en eux-mêmes. Ils ne voient plus,
-mais ils pensent encore... on dirait qu'ils pensent davantage.
-
-Ici, l'homme ne manifeste sa pensée que par le regard, par
-l'étonnement, ou la ruse, ou la servilité du regard. Aveugle, le
-nègre devient un automate, un mort mal ressuscité, une grande
-poupée de bronze dont le mécanisme est rudimentaire.
-
-Et l'on souffre de voir ces gens n'être plus que des mannequins
-animés qui agitent leurs bâtons avec des gestes durs en chantant
-une complainte, toujours la même complainte,--infatigablement.
-
-A la longue, cela fait peur.
-
- Dakar.
-
-
-
-
-24
-
-UN TESTAMENT
-
-
-Il n'est point de bon testament, ou, s'il s'en trouve un, par
-le monde, je gage qu'il est fils du hasard. Faire son testament
-est une absurde entreprise, car elle suppose un effort que
-l'intelligence ne peut donner. Tu ne saurais t'imaginer dans le
-sein de ta mère. Tu ne saurais pas plus t'imaginer dans les plis
-du linceul, couché sous une dalle blanche.
-
-Les seuls témoins que nous ayons de nous-mêmes sont les miroirs,
-les yeux et les effets de nos actions; or les miroirs, fussent-ils
-pleins de bonne volonté, ne peuvent nous présenter qu'une image
-vivante; les yeux de la plus tendre maîtresse, du meilleur des
-amis, de l'indifférent radical, ne peuvent voir et, par réflexion,
-nous laisser voir que le corps animé qui respire, qui souffre, le
-corps en vie; et, pour tes actions, comment témoigneraient-elles
-de ta pourriture?
-
-Tout miroir est quotidien, il n'est point de regard fatidique, et
-je ne sais d'action prévoyante.
-
-C'est encore un essai superflu que de tâcher à s'imaginer le
-monde privé de soi. Dès que nous pensons au moyen âge, nous
-nous y plaçons; dès que nous pensons à une comédie, nous nous
-asseyons dans la salle; dès que nous imaginons l'avenir, nous nous
-transportons vers lui.--Jamais romancier n'écrivit une Utopie sans
-présenter d'abord un contemporain et le faire naître à nouveau,
-par quelque subterfuge, machine, rêve ou sorcellerie, dans cet âge
-futur.
-
-Or, un bon testament ne suppose-t-il pas que son auteur, effacé de
-ce monde, continue, toutefois, à y vivre quelques instants, pour
-distribuer ses richesses? Si tu veux faire un bon testament, lègue
-ta fortune aux insulaires d'un récif du Pacifique, ou dis qu'on
-l'abandonne sur un radeau, comme après un naufrage. Elle trouvera
-ses héritiers, sois-en sûr! et, de ce choix, tu ne seras pas
-responsable. Mais, surtout, ne laisse rien à tes parents, à tes
-amis, aux pauvres qui t'intéressent! Ta dépouille souffrirait trop
-des complications, des regrets, des crimes dont serait fauteur ce
-papier que garde ton notaire!
-
-Quand les pauvres morts sont allés dormir, la bouche close, ils
-dorment pour de bon, mais, à ceux qui ont voulu se survivre, les
-paroles posthumes donnent de mauvais rêves.
-
-Tu te sens mourir?
-
-Sème ton or dans les sillons! cache-le dans une caverne! et puis
-meurs! meurs _intestat_!
-
-
-
-
-25
-
-LE CERISIER
-
-
-L'arbre sous lequel vous êtes assise laisse tomber des fleurs
-roses dans vos cheveux noirs.
-
-Le soleil qui vous regarde caresse votre joue de ses plus chauds
-rayons.
-
-L'air parfumé de miel vient de poser sur votre robe une libellule.
-
-Et tout le printemps sourit à votre grâce.
-
-Quelle offrande accepterez-vous de moi, précieuse dame que je
-courtise, quel symbole de ma fidèle flamme, quel truchement de mon
-amour?...
-
-J'ai si peur d'un refus!
-
-... Pour l'instant, je vous supplie d'agréer ce pauvre baiser de
-ma bouche, ou bien, entre tous mes regards, le plus doux--et cette
-révérence profonde.
-
-
-
-
-26
-
-CLITANDRE
-
-
-Clitandre est un homme, si l'on veut, mais il a les qualités de
-certaines bêtes et leurs vices; il les a même si fort, la bête
-est, en lui, tellement à fleur de peau, son âme féline est si
-évidente, que l'on oublie de voir l'homme pour voir d'abord, pour
-admirer, pour craindre la bête, la bête souple, indifférente, bien
-élevée, subtile, capricieuse: le chat.--Clitandre est un chat.
-Clitandre n'est qu'un chat.--Vous savez déjà qu'il a l'œil vert.
-
-Clitandre ne sait pas serrer la main qu'on lui tend. Il caresse
-ou bien il griffe et, ce faisant, l'on dirait qu'il pense à autre
-chose. Sa main vous échappe. Les hommes, les vrais, craignent
-cela; les femmes l'aiment, car la caresse ou le coup de griffe
-promettent également le baiser. Elles regardent Clitandre avec une
-affection où il y a toujours un peu de crainte. Elles disent qu'il
-est «séduisant». Alors, elles ont tout dit. Elles se souviennent
-de Clitandre. Le soir, elles songent à lui et, dans cette
-songerie, il y a déjà de l'adultère.
-
-Cet homme-chat n'a point ce qu'on nomme une moustache de chat.
-Blonde, elle suit les sinuosités de la lèvre, elle sourit avec
-le sourire et s'attriste aux instants de mélancolie. Clitandre
-a les cheveux souples. Clitandre a le teint clair, de vives
-couleurs, une mâchoire forte, le cou un peu long. L'ensemble de
-sa figure est mince, ou, du moins, le paraît. Quand il marche,
-il ne presse guère la laine des tapis. A chaque pas, il se pose,
-avec délicatesse. Bien qu'il soit gourmand, Clitandre ne mange que
-du bout des lèvres et du bout des doigts. Il regarde souvent ses
-mains qui sont presque trop soignées... et je songe encore au chat
-qui se lèche les pattes.
-
-Je n'imagine pas Clitandre dans la gêne: il prendrait vite
-l'air galeux du chat de gouttière. Il lui faut un tailleur,
-un chapelier, un bottier, un coiffeur sans reproche. Il n'est
-Clitandre, il n'est tout Clitandre qu'avec leur aide. Sa mise est
-simple, elle n'a rien d'affecté, mais elle semble soyeuse. Chacun
-vous dira que Clitandre s'habille bien.
-
-Clitandre ne s'attache pas. Clitandre n'est pas reconnaissant.
-Clitandre manque d'indulgence. Clitandre méprise volontiers. Il
-n'a pas d'amis, que je sache, mais il connaît la ville entière.
-Clitandre médit beaucoup; il médit surtout des femmes, mais sa
-médisance a toujours quelque chose d'incertain. Est-ce même de la
-médisance? Sa voix est douce; elle n'est pas agréable; elle manque
-d'ampleur et j'y perçois comme le souvenir d'un miaulement.
-
-J'entends un homme dire de Clitandre qu'il a une «tête à gifles».
-Oui, mais il le dit tout bas et devant des gens sûrs: Clitandre
-sait tenir une épée de façon très experte. D'ailleurs Clitandre
-est brave. Il est brave avec grâce. Il doit mieux aimer être brave
-la nuit. Je n'ai jamais entendu dire que Clitandre fût un homme
-d'honneur.
-
-Que sera Clitandre vieux? Peut-être engraissera-t-il, au coin de
-son feu, en ronronnant. Peut-être maigrira-t-il et le verrons-nous
-courir, de son pas élastique, dans le sillage des petites filles;
-mais je gage que sa jeunesse sera longue, et, ce soir, je
-l'imagine assez bien, rampant sur les toitures bleues et miaulant
-à la jeune lune.
-
-
-
-
-27
-
-ALTERNANCE
-
-
-Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier
-fleurissant.
-
-Leur maître est mort l'avant-veille, aussi pleurent-elles et,
-parfois même, elles poussent un cri. Mais Achmet était injuste
-et fourbe, aussi bien sourient-elles et, parfois même, on voit
-briller leurs dents.
-
-Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier
-fleurissant.
-
-Quand on peut les entendre, elles pleurent, mais, restées seules,
-elles sourient, en relevant un coin du voile, et le sourire est
-sincère, si les pleurs étaient décevants.
-
-Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le bel amandier
-fleurissant.
-
-Elles sourient parce qu'elles s'aiment et pleurent parce que c'est
-l'usage, et maintenant, comme une brise défleurit l'amandier,
-elles restent bien sages, elles ne pleurent ni se sourient, elles
-rêvent sous les corolles, elles rêvent, vous dis-je, ensevelies.
-
-
-
-
-28
-
-LA LEÇON DE MUSIQUE
-
-
-Les murmures du parc s'apaisaient avec le soir, le flot chantant
-des fontaines faiblissait, et les bosquets avaient cessé de
-ramager pour bruire.--La lune se leva sur un monde presque
-silencieux.
-
-Je soufflai ma lampe et gagnai cette allée où, toutes les nuits,
-je vais écouter le chant du rossignol. Dans le parc, chaque chose
-m'est, à cette heure, familière jusqu'au détail. Je connais la
-nuance du marbre des vasques et le ton mélodieux des feuillages;
-les jets d'eau me font leurs confidences et je goûte les plus
-subtiles caresses de l'air.--Peu à peu, je sens monter de mon
-cœur certaine mélancolie onctueuse qui se glisse vers le bout de
-mes doigts, circule dans tout mon être, me vivifie et qui est,
-proprement, le sang de mes rêves.
-
-Soudain, le rossignol préluda.--Il avait changé d'arbre et je me
-mis en quête du nouveau belvédère qu'il s'était choisi, près d'un
-bassin, me semblait-il, au centre duquel s'effrite une Léda, ce
-qui reste d'une pauvre Léda sans tête, sans pied gauche, et dont
-le cygne fut, par un orage, décapité.
-
-Je me cachai derrière un buisson, et, retenant mon souffle, je
-m'apprêtais à jouir du merveilleux concert, quand un second chant
-vint doubler le trille du rossignol.--C'était la voix rustique
-d'une flûte, parfois assez pure, mais fort hésitante. Elle
-s'arrêtait, reprenait une phrase, s'arrêtait encore et, de temps à
-autre, chantait faux, tandis que le rossignol, enivré de lui-même,
-perpétuait une roulade à mille inflexions.
-
-Je risquai un regard et vis, sous la lune qui versait des rayons
-bleuâtres, un spectacle bien singulier.
-
-Un jeune faune était accroupi contre la margelle du bassin. Il
-se tenait penché sur sa flûte, et toute son attitude disait une
-passion de bien faire, comme aussi les coups d'œil éperdus et
-vraiment désespérés qu'il lançait au rossignol, car le rossignol
-s'était perché, non loin de lui, sur l'épaule de Léda.
-
-Ah! ce fut une belle leçon de musique!--Le rossignol était
-patient, recommençait les phrases, détachait les roulades,
-s'arrêtait, ralentissait son chant, et fit même une gamme que,
-note à note, perle à perle, le faunillon répéta, mais, si grande
-que fût l'attention de l'élève, quelque ardeur qu'il mît à
-rivaliser et pour modeste qu'il se fût montré, il n'en comprit pas
-moins l'inutilité de son effort...
-
-Alors, il brisa sa flûte, et le rossignol s'envola.
-
-
-
-
-29
-
-DON DE LA GRENADE
-
-
-Toi qui te penches à la fenêtre et caches d'un voile ton visage,
-tout ton visage, hormis ton œil droit, jettes, pour apaiser ma
-soif, cette grenade que tu retiens dans la corbeille de tes
-petites mains de singe.
-
-Son seul aspect me désaltère. Je crois l'avoir mangée (les grains
-pâles comme ceux d'un beau sang), et, plus tard, je l'emporterai,
-savoureux viatique, partout où me méneront les foucades de mon
-désir.
-
-Toutefois, quand elle sera très vieille et n'aura vraiment plus
-forme de grenade, quand le cuir de ma valise l'aura opprimée et
-les hasards de la route salie, il faudra bien que je m'en défasse.
-
-Je la jetterai sur une route, ou vers le ciel, ou dans les flots,
-ou bien encore entre les seins de mon amie... mais je la jetterai,
-car on ne saurait garder un fruit, même cher, lorsqu'il a mauvaise
-figure.
-
-Il se peut qu'alors je pense à toi, et que, me tournant vers
-Alger où tu traînes paresseusement tes jours, je te sourie d'une
-bourgade lointaine, ou d'un village que jamais des palmiers
-n'ombragèrent.
-
-Aïscha! Ferida! Zobeïda! Miriem! quelle que soit l'harmonie qui te
-nomme, il me plairait détacher de ta vie ce seul souvenir... Et ne
-t'ébahis pas que ma demande soit à ce point discrète.
-
-Comme je devine ta face entière par ce bel œil droit que tu livres
-au passant, je veux deviner le goût et la saveur et la senteur de
-tout ton corps par le parfum de cette grenade, mûre à demi.
-
-O délicieuse! ô troublante! laisse tomber la grenade avant que
-tes ongles rouges n'en dépècent l'écorce et que tes dents ne s'y
-impriment!
-
-Voici mes deux mains tendues... Jette le fruit!
-
-Ah! je comprends, frivole que tu es! la raison de ta prudence!
-c'est qu'à l'angle de la rue, trois narcisses à la main, un jeune
-Arabe aux yeux louches te considère, et qu'il te paraît beau!
-
- Alger.
-
-
-
-
-30
-
-DEUX CANDEURS
-
-
-La neige tombe depuis hier, plus blanche, dirait-on, qu'elle ne
-le fut jamais, blanche comme les lys d'un poème, blanche comme
-un cygne de Suède, presque aussi blanche, en vérité, que de la
-neige vue à travers un rêve.--Elle a couvert tout le jardin de
-Colombine, et Pierrot qui grelotte, caché derrière un bosquet de
-roses, regarde depuis une heure tomber la neige blanche.
-
-Sous le ciel gris où transparaît un semblant de lune, Pierrot
-ne voit que du blanc: la maison blanche de Colombine, la terre
-blanche, quelques arbres en manteaux blancs, le bosquet de roses
-qui, plus tard (l'été viendra-t-il jamais?), portera des roses
-blanches, enfin lui-même, pâle et blanc.
-
-Au crépuscule, Arlequin est entré dans la maison de Colombine. Il
-n'est plus ressorti. Longtemps, la fenêtre de Colombine est restée
-lumineuse (sans doute ces malheureux voulaient-ils voir tout leur
-péché), puis elle s'est obscurcie et Pierrot, dans la neige,
-songe que Colombine et Arlequin, fatigués de faire des choses
-impures, doivent dormir dans les bras l'un de l'autre et murmurer,
-comme font les petits enfants, des paroles vagues et chimériques
-où, peut-être, par ironie, se devine le nom de Pierrot.
-
-Mais, attention! une lumière passe derrière les vitres et la
-porte de la maison vient de s'ouvrir. Par l'entrebâillement,
-Arlequin s'échappe. Il se retourne pour baiser une main, sourit,
-s'incline,--et voici la porte fermée.
-
-Afin de s'habituer au froid, Arlequin danse quelques instants
-sous la lune: il gambade, il fait des entre-chats; on le croirait
-poursuivant son ombre ou, mieux, par elle poursuivi.
-
-Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très imprévu, ce
-danseur losangé dont la main porte une batte et la face un masque
-de soie.--Il danse, souple, léger, spirituel... Il n'a point vu
-Pierrot... Il danse encore,--puis il s'en va.
-
-Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il heurter
-bravement à cette porte? dire son fait à Colombine, et lui
-demander, en réparation d'injures, ce qu'elle peut encore offrir
-de volupté?--Il hésite, il tremble, il pèse sa honte et son désir
-(mais la balance est fausse), il regarde le ciel où se promène une
-lune voilée... il se décide enfin.
-
-Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il va jouer sa
-vie, il aperçoit, non loin, contre le mur, une échelle dressée...
-Qu'aperçoit-il encore! Au bas de l'échelle, un pied sur le premier
-barreau, le docteur Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par
-escalade, vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la fenêtre
-de Colombine qui, déjà, s'éclaire.
-
-Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini, que les yeux
-de Colombine sont des miroirs où l'on ne se reflète qu'un jour,
-que le monde est triste et que Dieu habite loin, retourne dans
-la prairie livide et, là, prenant la neige à pleines mains,
-il façonne laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa
-ressemblance, la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants,
-comme lui désespéré,--blanc comme lui.
-
-Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux Pierrots,
-à son premier rayon, se reconnurent si semblables par l'attitude
-et par la douleur, que, l'un devant l'autre, l'un et l'autre se
-mirent à pleurer.
-
-
-
-
-31
-
-LE MIROIR
-
-
-Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre m'invite
-à la terreur, comme de toute part. On dirait que ma chambre est
-morte. Cette vie que tu lui donnais en l'habitant, que, moi-même,
-j'avais donné à chaque objet en m'intéressant à ses aventures,
-en le soignant avec amour, en lui racontant des histoires, s'est
-éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes se tiennent
-coites. Les fleurs des vases sont fanées, et les miniatures de ma
-vitrine redeviennent de faux visages.--Pour allumer les lampes,
-qui vivent toujours un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà
-trop tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je suis seul.
-
-A qui parler?--Je n'ose même étendre la main. Je n'ose fumer, tant
-cela semblerait étrange de trop vivre dans une chambre morte...
-Etrange... oui... et presque sacrilège... On ne danse pas dans
-les cimetières.--Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il soit, à
-l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtes à s'envoler: je
-crains que mon piano ne rende plus de sons, qu'il ait renoncé, lui
-aussi.
-
-Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un petit
-miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car j'ai souvent peur
-de ces lacs minuscules qui dorment dans leurs cadres de bois. Je
-vais me retourner, tout doucement, sans bruit, sans que ma chambre
-s'en aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte... peut-être
-simule-t-elle la mort, afin de m'observer!) Je regarderai dans le
-miroir, et, pour me distraire, pour n'être plus seul vivant, dans
-cette chambre, je ferai des grimaces à mon reflet!
-
-Non! non! il ne faut pas!--Quelle épouvante si mon reflet se
-mettait à rire, à l'instant où je lui faisais une grimace triste!
-Quelle épouvante! Alors, nous serions deux, deux vivants! mais ce
-serait plus horrible que d'être seul!
-
-
-
-
-32
-
-A LA FENÊTRE
-
-
-La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de grisaille,
-dévalent vers la mer. Quelques vieux canons regardent le large,
-sinistrement. La rade est noire. Là-bas, les cuirassés trouent
-l'ombre, par des points de feu.
-
-Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un figuier pousse, on
-ne sait comment, au centre de ce toit. Fantoches incertains, deux
-gamins grapillent ses fruits.
-
-Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire, on entend
-la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah, des sonneries de
-clairon ajoutent une aile au vent.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-33
-
-LE FAUNE MORT
-
-
-Portée par le renard qui est un bon messager, la nouvelle s'était
-vite répandue. Toute la forêt avait pris le deuil. Le corbeau,
-pour se donner l'air plus sinistre, avait ébouriffé son plumage,
-une source pleurait à larmes vives, et les roseaux du bord de la
-mare concertaient un gémissement tout à fait douloureux.
-
-Chacun se rappelait avec tristesse le vieux faune. Il habitait
-une grotte assez mal entretenue et quelque peu marécageuse où du
-cresson verdoyait et que tapissaient des fougères.--Une famille de
-corneilles, qui voisinait avec le défunt, s'était chargée de la
-toilette.
-
-On l'avait couché sur un lit de feuilles. Ses cornes, si vieilles
-qu'un soupçon de mousse les couvrait, étaient ornées d'une tiare
-de vigne. Les tortillons tombaient le long de ses joues, comme des
-boucles dans une coiffure de douairière. Des fleurs, habilement
-disposées, cachaient les endroits chauves du pelage.
-
-La cérémonie commença au lever du jour.
-
-Une perruche, évadée du chef-lieu, fit une fort belle allocution.
-Avec un léger accent exotique, elle célébra les vertus du faune,
-sa charité naturelle, son aimable commerce et la discrétion qui
-lui faisait taire ses nombreuses bonnes fortunes. Elle rappela
-brièvement la vie aventureuse du défunt, ses jeunes années dans
-les bois de l'Attique, son âge mûr en Sicile et les jours sereins
-de sa vieillesse.--Une vive émotion régnait dans l'assistance. Un
-pinson dit encore quelques paroles empreintes d'un grand charme et
-l'on procéda au défilé.
-
-Il y eut d'abord un martin-pêcheur qui apporta les excuses des
-poissons du ruisseau, toujours indisponibles, et la famille des
-lièvres ne fit que passer, appelée au loin par des soins urgents.
-
-Vinrent ensuite, deux par deux, les blaireaux et les lapins, puis
-les rossignols et les merles qui sifflèrent une lamentation. Un
-cerf complaisant, suivi par douze biches, avait chargé sur ses
-cornes une tribu de fourmis qui voulait voir le mort et ne pouvait
-pas courir assez vite. Les écureuils saluèrent du panache et les
-papillons arrivèrent en dansant.
-
-On entrait par la droite, on sortait par la gauche; on se hâtait,
-car une cigogne, d'un coup de son bec pointu, éperonnait les
-retardataires.
-
-Toute la forêt défila en bon ordre devant la couche du vieux faune
-et, en queue du cortège, on pouvait voir, marchant tout seul, un
-petit enfant nu.
-
-
-
-
-34
-
-CIEL GRIS
-
-
-Le ciel est gris; ma bien-aimée s'est éloignée brusquement. Je
-ne la verrai plus que demain soir. Demain soir, je pense, elle
-sourira; mais, aujourd'hui, ses lèvres closes ne promettaient ni
-la joie, ni le baiser.
-
-Le ciel est gris; je regarde, sur le toit pointu qui me fait
-face, deux cigognes construisant leur nid. Laborieusement, elles
-emménagent. Tous les jours, je les verrai; tous les jours, elles
-me sembleront pareilles. La teinte de leurs plumes, l'harmonie de
-leurs occupations, l'état de leur humeur n'auront point varié.--Je
-ne saurais en dire autant de ma bien-aimée.
-
-Le ciel est gris; je fais ma tâche selon les commandements que
-le hasard me donne, car je n'ai pas de sujet qui vaille la peine
-d'être traité. Alors je parle de n'importe quoi, ou bien de la
-première chose venue, ou bien encore de ce très inutile petit rien
-qui vient de passer et de fuir.
-
-Le ciel est gris; je loge trop bas pour que les nuages me fassent
-des confidences; je loge trop haut pour que les passants de la rue
-m'intéressent, et le vent, qui déclame parfois des odes vagues
-dans ma cheminée, radote un peu trop, depuis le temps qu'il
-souffle. Quant à mes ennuis... j'ai si souvent parlé d'eux!
-
-Le ciel est gris; sans doute va-t-il pleuvoir, ce qui ne manquera
-pas de me fournir la matière d'un poème... Bonne pluie! douce
-pluie! j'appellerai ce poème composé en ton honneur:
-
-«Eloge ordinaire de la bonne pluie.»
-
-
-
-
-35
-
-LA DOUZAINE
-
-
-Je crois que je vous aime toutes les douze: Kitty, Mary, Nelly,
-Dolly, Susy, Lucy, Polly, Flory, Ann, les deux Jenny, et Grace qui
-ne cesse de rire! oui, toutes les douze, avec vos douze perruques
-blondes et vos vingt-quatre pieds dansants!
-
-Douze fleurs roses, mais qui se renversaient pour devenir soudain
-douze fleurs vertes... et tout cela formait des parterres, puis
-des gerbes, puis des bouquets mouvants,--et le cœur me battait à
-les voir!
-
-Roses, vous dansiez dans des rayons roses, et vous leviez la jambe
-droite en vous penchant sur elle, tandis que les douze pieds
-droits faisaient de mystérieux petits signes aériens et que les
-vingt-quatre mains troussaient le bord des calices.
-
-Et vous avez chanté d'incompréhensibles choses, dans la langue
-de votre pays, mais, sans doute, ces chansons parlaient-elles
-d'amour, car il m'a bien semblé que vos regards s'attristaient un
-peu, comme font les regards passionnés.
-
-Et vous avez encore dansé avec douze parasols, puis avec douze
-flots de rubans, puis avec douze lanternes chinoises et vous
-cherchiez quelqu'un d'un air affecté, et vous ne le cherchiez
-bientôt plus, et, quand les cymbales de l'orchestre battirent,
-toutes, vous vous êtes assises dans vos jupes.
-
-Enfin, vous êtes parties, en souriant du coin des yeux, joyeuses,
-charmantes, impondérables, sans savoir que vous m'aviez fait au
-cœur une blessure, car je vous aime toutes les douze! toutes les
-douze! oui! toutes les douze en même temps!
-
- Folies-Bergère.
-
-
-
-
-36
-
-VOCABLES
-
-
-Connais-tu la source d'Aïn-el-Hout dont le délice est infini?
-
-Elle sourd au fond d'une vallée. Par son épanchement, elle forme
-un petit lac, au bord duquel, la lyre aux doigts, je vais souvent
-m'asseoir.--Non point que je chante! (rêvez-vous?) mais une nymphe
-habite les eaux secrètes de ce lieu, et ma lyre, que je tends à la
-brise, donne à sa voix un accompagnement.
-
-C'est la nuit et c'est l'automne (bien entendu), un automne roux,
-comme il convient, une nuit transparente.--Et la nymphe chante son
-chant.
-
-Elle ne m'a guère parlé encore que des étoiles, mais elle les
-connaît mieux que moi et me les nomme par des noms inventés que je
-tâche de retenir.--L'une, que je crois être le Cygne, s'appelle,
-en vérité, la Prestigieuse; une autre, que le commun nomme
-Aldébaran, se nomme le Regard de la Fournaise, et cette autre qui
-brille d'un feu vert, savez-vous son vrai nom? Elle se nomme le
-Regard à travers l'Onde.
-
-Maintenant, je connais beaucoup d'étoiles: le Ver-Luisant, les
-Prunelles de la Bergère, Daïda surprise et Daïda délaissée, le
-Puits, l'Œil de Nacre, la Fumée d'Argent qui traverse, route
-divine, le ciel entier.
-
-Je sais aussi qu'un certain nuage se nomme l'Aile en Fuite, un
-autre, l'Aile sur la Brise, un autre, enfin, l'Aile perdue, et
-celui-là est le frère du Soupir de Neige.
-
-Pourtant, j'aime mieux les étoiles. Il me semble que je les
-connais toutes, et, de la plus vieille qui est la Lanterne
-obscure, jusqu'à la plus jeune, qui vagit encore, je pourrais vous
-les énumérer, mais cela serait long comme une nuit d'hiver.
-
-Plus tard, la nymphe me parlera des plantes (elle me l'a promis),
-une autre fois, elle me nommera par des noms nouveaux toutes les
-fleurs, puis tous les oiseaux, puis toutes les ceintures défaites,
-puis toutes les vapeurs, puis toutes les petites filles nues; un
-jour, enfin, elle me nommera moi-même, et, déjà, je connais ce
-nom; elle me nommera: le Jeune Homme au Linceul.
-
- Tlemcen.
-
-
-
-
-37
-
-LA VISITE
-
-
-«C'est par ici?
-
---Oui, madame, dit le faunillon, qui tenait au coin de sa bouche
-un coquelicot. Tout droit, et puis à gauche. La gueule de l'antre
-est un peu obstruée par le lierre, mais, en écartant les branches,
-on pénètre facilement... et, d'ailleurs, je puis, tout aussi bien,
-vous accompagner jusque-là.
-
---Merci, dit la dame d'une voix un peu hésitante. Souffrez
-seulement que je répare, au creux de cette source, le désordre de
-ma toilette. Je ne suis pas habituée à marcher en forêt. J'aurais
-dû mettre un voile, car la brise m'ébouriffe.»
-
-Elle fit quelques pas sur l'herbe et se mira dans les ondes
-limpides qui s'épanchaient au pied d'un chêne. D'abord, elle
-glissa deux doigts dans ses cheveux sombres, rectifia la pose
-de son grand chapeau noir, autour duquel s'enroulait une très
-blanche plume d'autruche, mesura sa taille précise en la serrant
-des mains, puis cingla ses bottes d'un coup de badine. Un sourire
-passa dans son regard. Oui, ce costume d'amazone avait de la
-grâce, et l'harmonie en noir était bien concertée. Pas un bijou;
-rien qui brillât... un fourreau d'ombre... et l'éclatante plume
-touchait presque l'épaule mate.
-
-«Cher faune! dit-elle, donnez-moi mon réticule.»
-
-Le satyreau le lui tendit et elle aviva ses lèvres avec un bâton
-de rouge.
-
-«Madame, vous semblez un peu pâle...
-
---Ce n'est rien...»
-
-Et, tout aussitôt:
-
-«Voilà... je suis prête», dit-elle.
-
-Ils marchèrent, quelque temps encore, sous bois. La brise
-chantait agréablement, les oiseaux se dépensaient beaucoup et les
-grenouilles firent de leur mieux au passage de la belle amazone.
-
-Soudain, montrant du doigt un monceau de roches pourprées où
-grimpaient du lierre et de la vigne:
-
-«Nous sommes arrivés! déclara le satyreau.
-
---Ah! mon Dieu! dit la belle amazone... déjà!»
-
-Puis, retrouvant son calme:
-
-«Pensez-vous qu'il pourra me recevoir.
-
---Je le pense», dit le satyreau.
-
-Et il courut en avant.
-
-Il ne tarda pas à revenir, conduisit la dame vers le monceau de
-roches, et là, écartant le rideau du lierre, démasqua rentrée
-d'une vaste grotte d'où fuyait un ruisselet.
-
-«Entrez, madame!» fit-il en saluant.
-
-Or, dans cette grotte, habitait un centaure, un beau centaure
-chenu, blanc de neige par le poil et la chevelure. Il était occupé
-à cueillir un bouquet de misérables fleurs et l'offrit à la dame.
-
-«Vous m'excuserez, madame, dit-il avec un bon sourire triste, de
-vous présenter un si pauvre sélam, mais la flore des cavernes est,
-comme vous le savez sans doute, à la fois malingre et tardive. De
-grâce, prenez un siège».
-
-Elle s'assit, et il y eut un moment de silence. Le centaure ne
-savait au juste que dire à sa visiteuse et la visiteuse ne savait
-au juste comment s'adresser à un demi-dieu.
-
-«Votre aimable accueil, dit enfin l'amazone, me rend assez hardie
-pour...
-
---Certainement!... oh! certainement!...» interrompit le centaure...
-
-Et il y eut un second silence.
-
-«Faunillon! dit la dame, attendez-moi dehors, je vous prie. Je
-dois avoir, avec monsieur le centaure, une conversation toute
-personnelle.
-
---Il peut même regagner ses pénates, dit le centaure. Je me ferai
-un plaisir, madame, de vous reconduire jusqu'à la frontière des
-temps modernes.
-
---Vous êtes très aimable, monsieur le centaure», fit la dame en
-rougissant quelque peu.
-
-Le faune sortit à regret, et comme le centaure ni la dame ne
-disaient mot, il se lassa vite d'écouter au rideau de lierre et
-s'en retourna chez lui.
-
-«Je crois que nous sommes seuls, dit enfin le centaure. Si vous
-vous intéressez, madame, aux gravures en taille douce, j'ai, là,
-dans mon arrière-grotte, quelques petits livres qui sauront, je
-pense, vous divertir.
-
---Je... je veux bien», dit la dame.
-
-Et ils disparurent tous deux.
-
-
-
-
-38
-
-L'INCONSTANT
-
-
-Je demandais au rossignol de m'enseigner une chanson.
-
-Quand il me répondit, déjà, je parlais à la rose.
-
-Je demandais à la rose de me confier ses parfums du soir.
-
-Quand elle me répondit, déjà, je parlais au nuage.
-
-Je demandais au nuage de me présenter à une étoile.
-
-Quand il me répondit, déjà je vous parlais, mon amie...
-
-Mais vous m'avez répondu tout aussitôt, et vous m'avez tendu vos
-lèvres, pour que je n'eusse pas le temps de parler au papillon.
-
-
-
-
-39
-
-LA TRAGÉDIENNE
-
-
-Pierrot travaille dans sa mansarde. Il est seul. La lune même
-s'est cachée derrière un toit. Je gage qu'elle se prostitue,
-près d'une cheminée, à l'un des chats qui menait grand train de
-miaulements, tout à l'heure.
-
-Colombine ne viendra pas, ce soir. Pierrot pense qu'elle est allée
-joindre Arlequin, ce qui prête tout de suite à des suppositions
-inconvenantes, et Pierrot, gêné par les images qui se déplacent
-devant ses yeux et ne trouvant rien qui l'en éloigne, est plus
-triste qu'un poète à qui échappe l'envoi de sa ballade. Il
-mordille le bout de cette plume qu'il dit avoir enlevée, au
-passage, à l'aile d'un cygne, mais qui, jadis, faisait partie
-intégrante d'une oie de Toulouse.
-
-Soudain, la porte de la mansarde s'entr'ouvre et une femme entre,
-admirablement belle et mieux parée qu'un soleil d'automne qui
-se couche. Elle pose sa main, où il y a des tas de bagues, sur
-l'épaule de Pierrot, et, d'une voix un peu théâtrale, mais qui
-semble bien sincère, murmure:
-
-«Monsieur Pierrot, je vous aime de tout mon cœur.»
-
-Et Pierrot, se retournant, voit Lucrèce, la tragédienne, pour qui,
-avant d'aimer Colombine, il brûla de si beaux feux.
-
-Il est ému, mais tâche de ne point le laisser paraître, et répond,
-d'une voix posée:
-
-«Madame, vous êtes fort aimable. Viendriez-vous me consoler?
-J'aime Colombine qui, à cette heure même, doit aimer Arlequin,
-et je suis très malheureux. Je vous sais gré d'avoir pensé à
-moi. Asseyez-vous sur mon lit de sangle, car il n'y a ici qu'une
-chaise, et je l'occupe en ce moment.»
-
-Alors la tragédienne, qui était bonne fille, s'assit sur le lit de
-sangle, et, jusqu'aux petites heures du matin, dit à Pierrot de
-belles histoires enflammées. Elle allait en commencer une nouvelle
-quand le docteur Bolonais, qui sortait du lit de sa maîtresse,
-monta chez Pierrot, ayant vu de la lumière à sa lucarne, et, comme
-Pierrot le priait de s'en aller, il s'en fut, mais emmena Lucrèce,
-la tragédienne...
-
-Et je ne sais plus du tout ce qui advint ensuite.
-
-
-
-
-40
-
-UN PETIT MONDE
-
-
-Il y avait là trois brins d'herbe, un champignon, une escouade
-de fourmis, la trace d'une patte de gerboise, quelques graines
-tombées, un narcisse neuf et bien verni.
-
-Alentour, un papillon vint faire des coquetteries japonaises, puis
-de sa trompe, il toucha la fleur.
-
-Les fourmis se livrèrent un terrible combat.
-
-Une coccinelle, qui méditait depuis quelque temps sans bouger,
-voulut atteindre les pétales du narcisse. Elle fit l'ascension de
-la haute tige, dépassa le champignon, les trois brins d'herbe, et
-se trouva dans le vent du matin.--Elle lui ouvrit ses ailes...
-
-Il chut une goutte de rosée, et, soudain, tout le grand ciel se
-mit à sourire.
-
- Biskra.
-
- A PAUL FOUQUIAU
-
-
-
-
-Livre Troisième
-
- Les cygnes et les poètes déçoivent de près.
-
- A. S
-
-
-
-
-41
-
-A UN BARRISTE
-
-
-Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour de cette
-barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable saut, vous
-la retrouviez sans effort, de façon toujours aventureuse et
-toujours imprévue. En vérité, vous vous jouiiez et les détentes
-de vos muscles avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez
-la sauterelle.--Bravo! mon ami! Soufflez un peu, reposez-vous en
-ayant l'air d'essayer les fils de votre barre, mettez sur vos
-mains un rien de colophane, et faites-moi rêver encore.
-
-De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille, ce sourire
-supérieur, cette manière d'être que je ne saurais exactement
-définir, mais qui nous laisse entendre que la voltige où vous
-vous complaisez n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le
-fin mot de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux
-encore.--Voler autour d'une barre flexible et qui semble devoir
-céder, mais ne cédera pas, culbuter périlleusement, les reins
-cambrés, tomber dans le vide et se raccrocher à du vide pour se
-trouver enfin debout devant la rampe et toujours souriant, ce
-serait donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête homme?--Je
-le veux bien, mais il faut que ce soit vous!
-
-Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre public qui vous
-applaudit si fort et ne jouit pourtant pas, et n'a pas le temps de
-jouir de ce festin de beaux gestes.--Excusez-le! ne le méprisez
-pas avec trop d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue
-hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a vu les
-maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner en l'air quelques
-arabesques, et un homme gras, trop musclé, trop bête et trop
-blond, a soulevé devant lui des masses de fer d'un poids peut-être
-prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre public, à la
-fête où vous nous conviez?...
-
-Dix minutes,--dix minutes à peine! si vite passées! Hélas! c'est
-déjà fini!--Vous venez de tourbillonner autour de votre barre,
-follement, fantaisistement, en poète!... La musique s'était tue.
-Le public se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et
-enfumée, on n'entendait que le grincement mince de vos paumes
-contre le bois de la barre... Puis il y eut une admirable culbute
-finale, la signature, le paraphe, si j'ose dire, de votre
-acrobatie... et le rideau se ferma.--Par son entre-bâillement,
-vous êtes venu reconnaître notre enthousiasme. Ce fut
-tout.--Bravo! mon ami! Vous êtes un parfait artiste!...
-
-Une critique, cependant, si vous le permettez,--une seule: vous
-portez, sur votre maillot, des paillettes d'un trop vif éclat.
-
- Folies-Bergère.
-
-
-
-
-42
-
-NARCISSE DISSIMULÉ
-
-
-Oui, je sais où tu l'as placé, le narcisse que je t'avais mis à
-l'oreille, mais je ne le chercherai pas.
-
-J'ai vu, sur la route qui descend vers la mer, près de la villa
-mi-construite où les maçons siciliens chantent ou content des
-contes, une jeune femme de mon pays qui tenait un bouquet de roses.
-
-Mieux que l'odeur musquée de ta belle peau, mieux que ta senteur
-de bête libre et mieux que l'encens lourd du narcisse, j'aime
-l'encens de ces roses que serrait une pâle main.
-
-Et, que veux-tu! je songe au ciel natal, à ma petite fiancée qui
-s'éprit d'un lieutenant de hussards, et je ne chercherai pas le
-narcisse.
-
-Tu me fais signe?... Tu m'appelles?
-
-Roses d'Europe! seriez-vous donc fanées? ne respirerais-je en vous
-qu'une agonie de roses?
-
-Viens t'étendre sur mon lit! Viens! Je veux perdre en ta chair mes
-souvenirs de jouvenceau qu'un chaste amour fit pleurer sous la
-lune et... et je trouverai le narcisse!
-
- Biskra.
-
-
-
-
-43
-
-UN ANCIEN REGARD
-
-
-La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours. Il
-tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et c'était un juste
-accompagnement pour mon songe que, dans l'eau du fossé, le bruit
-de cette incessante pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée
-comme l'est notre si grand amour.
-
-Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu me regardas
-fixement... La pendule tintait des heures improbables, en manière
-de raillerie... Ton regard se posa au plus profond de moi et,
-depuis, il n'est plus sorti.
-
-Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres yeux, sans
-doute parce qu'on est de chair et qu'aussi bien il faut vivre,
-mais ton regard demeure en moi, dans l'obscurité sourde qui est le
-for de mon être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent de
-hanter les caves où elles sont nées.
-
-Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient plus
-beau, plus riche et plus enivrant, comme le vin de ma folie qui
-se change peu à peu en vin de sagesse... sagesse un peu triste, à
-coup sûr, oui, et moins colorée que les raisins du coteau, mais
-douce et savoureuse, chaque jour davantage.
-
-
-
-
-44
-
-LETTRES D'AMOUR
-
-
-Oh! comme on voudrait savoir que ce sont là des lettres d'amour!
-
-Je les ai trouvées dans une maison presque entièrement détruite.
-Le feu et les obus avaient fait leur devoir. Elles étaient sous
-une pierre, au milieu des décombres. En passant, je poussai la
-pierre et les aperçus. Le papier était bien un peu roussi, un peu
-sali, un peu taché, mais l'invention du plus lourd trésor m'eût
-donné moins de joie. Des lettres! des lettres dans les ruines
-d'une maison arabe!
-
-Je regardais ces signes bleus que je ne comprenais point, et
-le cœur me battait avec violence. La belle écriture dessinée
-faiblissait parfois au bas des pages, comme pour un aveu... et
-j'imaginais tant de choses en m'aidant des _Mille et une Nuits_
-«Mille et une Nuits» et du souvenir des promenades imaginaires
-que, si souvent, je fais sous les palmes.
-
-Des lettres d'amour! à coup sûr! des lettres d'amour écrites dans
-le plus grand secret et transmises en fraude à l'amant; des
-lettres où l'on parlerait de fleurs et d'oiseaux, où le personnage
-d'Achmet répugnerait par sa fourberie, où Daïda se montrerait
-délicieuse, El Hadj sévère et Bou Aziz séduisant, où les gennis du
-mal occuperaient l'air noir de la nuit, où le voile de Doniazade
-se lèverait furtivement, où les baisers auraient le goût du miel,
-où des jasmins embaumeraient la brise!
-
-Et, depuis lors, je n'ose demander à un arabe de me traduire
-ces lettres, par crainte de savoir que ce sont là des papiers
-d'affaires.
-
- Casablanca.
-
-
-
-
-45
-
-LE NOM
-
-
-J'ai demandé votre nom aux rayons de la lune, mais ils n'ont su
-que frissonner.
-
-Je l'ai demandé aux fleurs d'un cerisier, mais il a secoué ses
-branches.
-
-Je l'ai demandé au ruisseau qui passait, mais il n'a pas
-interrompu sa chanson.
-
-Alors j'ai demandé votre nom à l'écho de la montagne et il me l'a
-répété, car vous veniez de le lui dire.
-
-
-
-
-46
-
-LE SERPENT BLEU
-
-
-Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et m'avait demandé
-de lui conter un conte.
-
-Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin, quand elle
-prit sa place habituelle et me serra la jambe de ses petites
-cuisses, j'avais tout à fait oublié pourquoi la vieille femme
-s'était métamorphosée en œuf, pourquoi l'œuf avait été couvé par
-la cigogne querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la
-digression du jeune homme blond qui perdait toujours son œil.
-
-Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser à une fiction
-nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la main et se prit à écouter
-mon histoire.
-
-Je contai:
-
-«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient pas encore,
-un puits, profond comme le trou dans lequel, chaque soir, le
-soleil s'enfonce, et, tout au fond du puits, vivait un serpent
-bleu.
-
-«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu. C'était ainsi.
-
-«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes épineuses
-et d'autres verdures piquantes, ce qui rendait toute approche
-malaisée. La très haute margelle de marbre lisse et blanc
-éblouissait un peu, car jamais on n'y avait frotté de cordes.
-
-«Or, il advint que des hommes voulurent considérer ce puits
-et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des vieillards fort
-respectables, et des femmes fort bien habillées, et des rois dont
-la couronne était un plaisir pour les yeux, et des princes montés
-sur des chevaux couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à la
-margelle de marbre, ils eurent à se battre contre les ronces qui
-les déchirèrent. Leurs vêtements de pourpre tombaient en loques,
-les branches découronnaient leurs têtes et les beaux vieillards
-laissaient leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec
-l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les petits
-jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes opulentes,
-dont le prestige était bien établi, s'enfuyaient, montrant leurs
-blessures et se plaignant d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa
-chacun retourner en son pays, mais sans donner les marques du
-respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes. Quand ils
-furent tous rentrés chez eux, les pauvres gens s'étonnèrent que de
-si grands seigneurs, de si belles princesses, des sages de si haut
-renom se fussent ainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant
-les veillées.
-
-«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils allèrent plus loin
-que les autres, leurs robes de toile épaisse les garantissant
-mieux. Quelques-uns parvinrent même jusqu'à la margelle, mais ils
-ne purent voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je
-l'ai dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent, pour
-la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant même pas
-les cris et les huées qui marquaient leur passage, mais il en fut
-qui, près de la margelle, restèrent en songerie, et, bien qu'ils
-n'eussent rien vu, ni rien appris de plus que les autres, ils
-affirmèrent, à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi
-que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent
-sa forme et ses coutumes, tout en se traitant, l'un l'autre,
-d'imposteur, de faux prophète, voire de charlatan. Le plus jeune
-eut même l'âme assez impudente pour dire que le serpent bleu
-n'était qu'un serpent rouge.
-
-«A cause de ces récits, certains furent mis sur un trône et tout
-le peuple se rassembla pour assister à leur triomphe, d'autres
-furent mis à la torture, et le peuple se rassembla pareillement,
-mais cela ne différa guère au point de vue de la justice, puisque
-l'on n'a point encore découvert de substance assez fine pour
-distinguer les faux prophètes d'avec les vrais.
-
-«Depuis lors, personne ne s'est aperçu que le puits était si
-profond, si profond, que, même en franchissant la margelle, on ne
-saurait voir le serpent bleu, et que, d'ailleurs, le serpent bleu
-ne sort sa merveilleuse tête qu'aux nuits sans lune, à l'instant
-où nul homme ne serait assez fou pour tâcher de le découvrir....
-et si quelqu'un l'aperçoit jamais, ce sera, sans doute, une
-fillette aveugle et sentimentale.»
-
-Mais ma petite amie, peu contente de mon histoire, avait sauté de
-mes genoux et touchait et considérait longuement sa poitrine, où
-naissait presque une espérance de seins.
-
- Biskra.
-
-
-
-
-47
-
-LA VALEUR DES MAXIMES
-
-
-Ton livre de maximes et d'aphorismes moraux n'est, à tout prendre,
-que ta louange posthume en son résumé. Tu crois songer au bien, à
-la vérité, à l'avenir! Quelle erreur! Tu ne songes qu'à toi-même;
-tu te dépeins tel que tu voudrais être, et chaque ligne de ce
-petit ouvrage si bien écrit offre un conseil discret à ton
-apologiste. Ainsi, tu prépares sa pensée, tu lui inspires un éloge
-funèbre, tu règles tes funérailles.
-
-Enseigner l'humanité, prêcher le bien, indiquer une voie nouvelle
-pour atteindre au bonheur, et cela en maximes strictes, profite
-au seul moraliste. Un tribun pourra convaincre, un prédicateur
-attirer les âmes, un poète enchanter... pour toi, tu ne fais que
-dessiner une flatteuse image de toi-même, avec des contours cernés
-et de riches couleurs.
-
-Les lettres d'une maxime sont des lettres mortes, or l'homme
-n'écoute que les paroles vivantes. Un romancier de génie crée
-de beaux êtres qui chanteront sa pensée par des trompettes
-immortelles. Un moraliste passe sa vie à composer des épitaphes.
-Si tu veux toucher après ta mort le cœur des hommes, fais sortir
-de la terre d'autres hommes qui leur parleront toujours. Il vaut
-mieux modeler une statue que de graver une inscription, fût-ce en
-lettres d'or.
-
-
-
-
-48
-
-HYMNE
-
-
-Je vais t'abattre d'une gifle si tu pointes ainsi tes ongles, si
-tu montres ainsi tes dents.
-
-Chienne! Tu fus élevée dans une masure puante où des odeurs de
-kief, de friture et de tabac se combattaient toute la nuit.
-Je sais qu'un vieil Arabe te viola sur le sable, derrière ta
-maison... et tu riais déjà!
-
-Depuis lors, tu t'es ouverte au passant comme un bouge; tu t'es
-accouplée avec des matelots, des portefaix, des nègres, des
-mendiants ivres, et les gens de ta tribu ne veulent plus de toi.
-
-Rien qu'à t'entendre, je connais ta naissance basse; rien qu'aux
-éclats de ta voix, je comprends d'où tu es sortie.
-
-Tu n'as même pas attendu que ta mère ou quelque vieille te
-prostituât, car, dès ta petite enfance, tu faisais signe à chacun,
-et tu regardais, en égratignant tes cuisses maigres, les garçons
-nus, durant la baignade.
-
-La nuit, tu courais comme une bête, dans le petit bois de
-palmiers, en jappant ton amour, et l'arbre devenait ton amant, et
-la plante, et la terre.
-
-Je te déteste, car ton âme est une ordure, ton corps est un fléau!
-
-Te souviens-tu de ce Kabyle qui se pendit devant ta fenêtre parce
-qu'il t'aimait trop, et se balançait au matin, marchant sur l'air?
-
-Tu pleuras tout un jour; le remords ne te quittait plus! mais
-comme tu sus bien le chasser, en attirant sur ton lit le fils de
-cet homme, un bel enfant qui lui ressemblait!
-
-Et c'est pour toutes ces choses que je te jette hors de moi! que
-je te crache! et que je cherche une fontaine assez fraîche pour me
-laver de tes impuretés.
-
-Tu souris!... Oh! pardon! pardon!... Vois, je t'embrasse, je te
-caresse... Déjà ton ventre s'émeut et, dans ta gorge, se gonfle un
-soupir qui est aussi un roucoulement.
-
-Viens! viens! la lune est presque éteinte, je sais un bosquet
-sombre, de moi seul connu, où je te pénétrerai.
-
-
-
-
-49
-
-DANS LA RIVIÈRE
-
-
-Ma seule amie est la rivière. Je la chéris comme une personne. Je
-me suis livré à elle, aujourd'hui. Elle m'entraînait ainsi qu'une
-paille dans le vent, et je me sentais moi-même, je veux dire que
-je sentais avec précision mes frontières individuelles, car elle
-m'enveloppait et me caressait tout entier.
-
-Il y avait des branches penchées qui fuyaient au-dessus de mes
-yeux, et de grandes libellules vertes me suivaient en faisant des
-cercles, brisés soudain, à la façon, mais plus vive, de l'essor
-des chauves-souris. Pour me servir d'escorte, il y avait aussi un
-peuple de choses floconneuses, et chacune transportait un germe,
-comme dans les poèmes philosophiques.
-
-Je me trouvais donc tout nu dans la rivière, dans la rivière
-toute nue, elle aussi, et cela ressemblait un peu à l'amour, un
-amour sans lutte et qui ne finissait point par un spasme, mais
-permettait qu'on l'espérât toujours.
-
-Mon corps tiède se glaçait par un frôlement. J'avais, le long de
-la moelle, un sillage de fraîcheur, et je regardais l'air avec
-satisfaction.
-
-Alentour, la campagne était vide,--le ciel aussi. J'étais seul
-avec la rivière qui m'entourait en riant, car elle riait de
-toutes ses petites bouches fleuries en trois secondes. Des
-bouches parfaites, c'est-à-dire créées uniquement pour le rire et
-le baiser, puis closes... et pourtant, elles s'ouvraient aussi
-(comme des bouches humaines) pour se nourrir... pour se nourrir de
-papillons sur elle posés... engloutis bientôt.
-
-Hier, je trouvai la rivière calme et lasse. J'entrai en elle
-sans l'émouvoir et, dans sa froide chair, je cachai ma figure.
-Longtemps, nous fûmes indifférents l'un à l'autre, ainsi que deux
-amants qui se connaissent trop. Tout à coup, un frisson me fit
-souvenir de sa perfidie et j'allai rejoindre le soleil. Il me
-frappa de ses rayons, et j'étais tout stupéfait de voir l'autre,
-en qui j'avais eu confiance, paraître si mauvaise et de teint si
-plombé. Je la touchai du pied pour briser son fard, mais, déjà,
-elle m'avait mordu l'orteil et je dus le tendre à la lumière afin
-qu'il fût guéri.
-
-L'onde est perfide comme une femme, pourtant, l'onde qui passe est
-ma seule amie.
-
- Mussidan.
-
-
-
-
-50
-
-VOIX QUI MONTENT
-
-
-«Et, maintenant, vous me parlerez des alouettes... Pourquoi
-s'élèvent-elles si brusquement? Pourquoi vont-elles chanter si
-haut?
-
---Je vais vous le dire... Les alouettes ont de petites âmes vives
-qui les quittent à tout instant. Elles prennent l'essor afin de
-les rejoindre; elles les poursuivent dans l'air; elles chantent
-pour les rappeler; elles montent, elles montent, elles montent
-toujours plus haut; elles les atteignent enfin. Elles chantent
-encore quelque temps pour témoigner de leur allégresse, puis elles
-se jettent vers la terre... mais les petites âmes s'échappent de
-nouveau, et voilà les alouettes reparties.
-
---Elles sont donc très malheureuses?
-
---Oh! non! point du tout! car les alouettes savent qu'un jour
-leurs âmes monteront si haut que, pour les atteindre, il leur
-faudra toucher ces lieux supérieurs où toutes les joies sont
-rassemblées. Là, baignées par les ruisseaux des brises, elles
-pourront lancer leur tirelis mélodieux et grisoller jusqu'à
-l'heure où s'ouvrira la Grande Nuit.
-
---Ah!...»
-
-
-
-
-51
-
-BOHÉMIENNE
-
-
-Je m'en vais, clopin-clopant, le long de la route clopinant... Je
-mange les baies des buissons, je bois l'air qui passe, et, quand
-un couple d'amoureux se promène dans un pré, je lui dis: «Salut!»
-car il faut être courtois.
-
-J'ai marché depuis si longtemps que je ne sais d'où je suis
-partie, et voilà belle lurette que je ne sais plus où je vais;
-mais les oiseaux me le diront! n'est-ce pas, bouvreuil?... et les
-insectes aussi! n'est-ce pas, grillon?
-
-Je fais de grands festins, au bord des ruisseaux, sur un tapis de
-mousse fraîche. Assise en face d'un plant de muguet, je goûte à
-des friandises, et les poissons viennent me regarder d'un air un
-peu bête, mais plein de bonne volonté.
-
-Je sais l'art de guérir les filles avec des herbes que l'on
-cueille, la nuit, sous un chêne, quand la lune est ronde, et je
-sais délivrer les garçons des liens si doux qui désespèrent leurs
-parents.
-
-Pour trois sous, je donne le bonheur facile, pour quinze sous,
-le bonheur durable, et, pour vingt-cinq sous... pour vingt-cinq
-sous... écoutez bien! je rends l'espoir!
-
-Je m'en vais, clopin-clopant....
-
-
-
-
-52
-
-LE PASSÉ
-
-
-Grasse, pâteuse, déformée, elle entre en scène avec assurance et,
-tout aussitôt, le bruit des cuivres annonciateurs est noyé dans le
-plus grand fracas des mains qui battent.
-
-Elle est vêtue de soie rose; elle montre des bras excessifs, des
-seins qui tremblent. On dirait la caissière d'un café de province,
-en robe de bal.
-
-Jamais elle n'a su chanter, jamais un geste spirituel n'excusa les
-défaillances de sa voix. Elle chante sottement, sans grâce, sans
-vigueur. Elle chante ainsi depuis vingt-cinq ans.
-
-A la fin de chaque couplet, elle sourit avec une bouche détruite
-et le public applaudit toujours. Il ne se lasse pas de l'entendre,
-de la voir. Il ne veut pas qu'elle s'en aille.
-
-Elle vient saluer, une dernière fois, et, des fauteuils aux
-galeries, chacun l'acclame d'assourdissante façon.
-
-Pourquoi ce délire?--Pourquoi?
-
-Elle a été belle!
-
- Eden-Concert.
-
-
-
-
-53
-
-LES GRANDS SERMENTS
-
-
-Les nègres musulmans ont fini de marmotter leurs prières. Après
-un crépuscule bref, l'ombre est venue. Au centre de la place, le
-hangar où, ce matin, pendaient les quartiers de viande pourpre,
-a l'air désolé d'une halle. Dans un coin, le gardien dort,
-roulé dans de la toile bleue. Chacun est rentré chez soi. A
-l'activité, au bruit, au va-et-vient, aux disputes, succèdent les
-rumeurs paisibles de la nuit, et l'on n'entendrait bientôt plus
-que le susurrement de la brise concertant avec la mer au doux
-murmure, n'était que, soudain, des cris affreux déchirent l'air,
-l'occupent, s'y entrecroisent et semblent se le disputer, tandis
-que s'affirment au ciel de nouveaux feux d'étoiles.
-
-C'est l'heure du phonographe.--De toutes les fenêtres, des cornets
-vociférants déversent un flot de musique, et l'on dirait que
-ces voix dures, agressives et cependant mal assurées, sortent
-de gosiers trop étroits. Ce sont des clameurs étriquées, des
-beuglements que l'on étrangle.--C'est, vous dis-je, l'heure du
-phonographe.
-
-Et l'on se jure d'effarantes choses! L'amour et la haine sont à
-leur paroxysme. Chacun se dévoue à son rêve, à la France, à la
-bien-aimée. On parle de répandre son sang, de s'immoler, d'immoler
-autrui. On se déclare prêt à subir mille tourments. On appelle la
-main du bourreau. Samson se plaint de Dalila; Faust évoque les
-divinités infernales; la passion de Fernand pour Léonore «brave
-l'Univers et Dieu»; Carmen affirme que «l'amour est enfant de
-Bohème» et don José, à vingt mètres de là, lui dit qu'«il en est
-temps encore»; Marguerite rit «de se voir si belle»; des Grieux
-demande à Manon si ce n'est plus sa main qu'il presse, et Lucie
-de Lamermoor devient folle à grands cris.--L'histoire sainte et
-l'histoire profane, la légende, la fantaisie expriment ce qu'elles
-ont de plus vif à dire. C'est Babel, une Babel mécanique, peuplée
-de héros....
-
-Et les quelques noirs qui se promènent dans l'ombre, en égrenant
-leurs chapelets, attendent, avec une indifférence profonde, que
-les blancs aient fini de faire les enfants.
-
- Dakar.
-
-
-
-
-54
-
-CONSEIL
-
-
-Ma chère amie, je vous en conjure, ne dites plus d'obscénités!
-Vous ne savez pas!
-
-Vous êtes charmante, vous me plaisez, vous avez un sourire rêveur
-qui séduit par sa mélancolie de fin d'automne, mais vous ne savez
-pas être obscène! Vous ne savez pas!
-
-Vos amies peuvent évoquer les images les plus singulières sans
-me choquer le moins du monde; elles ont la tradition, elles
-sourient au bon moment, quand il faut et tout juste ce qu'il faut;
-leurs gestes rapides décrivent d'autres gestes et sous-entendent
-d'autres gestes encore, au lieu que vous, mon amie, vous vous
-attardez ou bien vous coupez court, imprudemment.
-
-Dites tristement des choses tristes, puisque c'est là votre
-rôle, parlez de la mélancolie, ressentez-la, communiquez-la,
-perpétuez-la. Décrivez-nous, avec des larmes dans la voix, de
-tristes choses, mais ne vous prostituez plus en paroles, si
-tristement!
-
-Vous savez pleurer, vous savez rire, parfois, vous savez aimer,
-vous saurez mourir, je pense, mais être obscène n'est pas de votre
-fait,--non, ma chère amie, pas du tout.
-
-
-
-
-55
-
-FEHL YASMÃŽN
-
-
-Pétale du soleil! âme des palmes! grain d'ombre musquée! délice
-de mon œil! pourquoi tordre tes bras et pourquoi verser tant de
-pleurs?
-
-Oui, je te quitte, mais puis-je croire que tes regrets dureront
-plus d'un jour? Demain matin, je gage que tu te réveilleras en
-riant!
-
-N'imite pas les dames françaises qui font des manières pour
-célébrer un amour qui naît, qui meurt ou qui s'interrompt!
-«Baise m'encor, rebaise-moi et baise», comme disait Louize Labé,
-lionnoise... (ne te soucie pas d'elle: je ne l'ai point connue)...
-et, maintenant, quittons-nous!
-
-Tout là-bas, je sais une autre face dont la pâleur m'inquiète.
-Pour elle, je renonce à voir les fêtes du soleil, et le mouvement
-des palmes, et tes danses, ma brune amie! La rose amoureuse,
-lointaine et délaissée, dont je chéris le doux éclat, risquerait
-de mourir, au lieu qu'un jasmin refleurit toujours.
-
-Ne sois point jalouse, maîtresse des siestes chaudes et des trop
-courtes nuits!... auprès de celle que j'invoque et vais rejoindre,
-tu paraîtrais, petite, un peu noiraude!
-
-«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»
-
-Un marchand de jasmins passe près de nous.
-
-«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»
-
-Voici le dernier jasmin que je te donnerai... Adieu!... La nef
-du jour a chaviré sur l'horizon et toutes ses fleurs se sont
-répandues... Adieu! Il faut partir... mais... mais, crois-moi,
-chère, je t'ai beaucoup aimée!
-
- Biskra.
-
-
-
-
-56
-
-VIEILLE HISTOIRE
-
-
-C'était un soir de jadis où la nature conspirait. Les bouleaux,
-qui sont fils de la lune, et les saules, qui sont des coffrets
-d'ombre, et les pierres, dont j'entends bien les murmures,
-tramaient de secrètes choses.
-
-Leurs petites paroles couraient avec le ruisseau, volaient sur la
-brise, sautaient de ci, de là, suivant les sauts d'un feu follet,
-tandis que certaines passaient dans l'herbe, en tapinois.
-
-Bientôt, tout fut conclu: l'herbe forma des lacs d'amour, le
-feu follet brûla comme le cœur d'un amant, la brise se chargea
-de parfums si subtils qu'on se pâmait à les prendre en soi, et
-le ruisseau polit ses ondes pour être le miroir d'une flamme
-couronnée.
-
-Les bouleaux, qui sont fils de la lune, secouèrent leurs feuilles,
-et l'on eût dit qu'ils offraient des richesses; les saules, en
-leurs coffrets, gardaient des joyaux sans prix, et les pierres se
-couvrirent de leurs manteaux de mousse pour ne risquer plus qu'un
-œil pâle, un œil pâle et doux.
-
-C'est alors que la princesse de Golconde sortit de son palais et
-congédia ses suivantes, car elle voulait se promener seule, ce
-soir-là, dans le parc où descendait une pénombre poétique.
-
-Elle rêvait aux choses dont parlent les ballades, aux chevaliers
-beaux comme le jour et que des cygnes traînent, aux aventures
-en pays lointain, aux caresses enfin, longtemps attendues, aux
-caresses surtout.
-
-Le prince de Bagdad se tenait non loin de là, sous la protection
-d'un orme, opulent par sa frondaison et vénérable par le nombre
-de ses années. Le prince était un jeune homme de haut parage, de
-vertu souveraine et d'une éducation tout à fait bien comprise.
-
-Il s'en fallut de peu que son cœur se rompît lorsque, dans la
-lumière du soir, la princesse apparut. Le prince de Bagdad
-souffrait en effet d'une blessure d'amour sanglante et profonde,
-mais, comme il avait résolu de gagner la princesse par son seul
-mérite, il portait un costume qui, tout précieux qu'il fût, n'en
-imitait pas moins les oripeaux, guenilles et pauvres hardes d'un
-mendiant espagnol.
-
-Affublé de cette défroque étrange, il se présenta.
-
-La princesse de Golconde abaissa son regard et, au même instant,
-les pierres, l'herbe, les saules, les bouleaux, la brise et le
-feu follet tâchèrent de faire comprendre à la jeune fille la
-qualité singulière de ce jeune homme survenu; mais elle ne devina
-point la vertu sous son vêtement d'emprunt, ni l'amour sous le
-masque.--Elle passa, et, bien que le bouleau lui tendît une de ses
-feuilles, qui semblait une pièce d'argent, elle ne fit même point
-l'aumône à ce pauvre qui la suppliait.
-
-Le prince mourut de désespoir, et la princesse, quand le vrai
-personnage du mendiant lui fut révélé, creva de dépit; ce qui
-prouve qu'un amant doit toujours paraître en son plus bel appareil
-aux yeux de celle qu'il prétend séduire, et qu'une jeune fille
-doit toujours agréer un hommage, quel qu'il soit, voire y répondre
-discrètement, de peur d'en repousser un, par aventure, inestimable.
-
-C'était un soir de jadis.
-
-
-
-
-57
-
-CLÉONICE
-
-
-Cléonice n'a ni intelligence, ni cœur, ni esprit, ni bonté. Elle
-n'a pu être épouse, maîtresse ni mère, bien qu'elle ait fait
-tous les gestes de ces rôles, car elle a un mari, un amant et
-un fils.--Elle n'existe que devant trois ou quatre personnes.
-Laissée seule, elle devient une ombre, moins que cela: une valeur
-négative. On dirait que ses spectateurs lui insufflent de la vie.
-Quand ils la quittent, elle crève, comme une bulle.--Elle ne
-sait pas aimer; à peine sait-elle haïr: d'ailleurs, sa haine a
-pauvre figure et semble mal venue. Cléonice médit, mais n'accuse
-pas; accuser serait affirmer son personnage, or elle n'est pas
-un personnage, elle en joue le rôle.--Belle, un peu fardée,
-souriante, merveilleusement vêtue, Cléonice n'a pourtant rien
-d'une femme; elle n'est pas une femme...
-
-Cléonice est une «femme du monde».
-
-
-
-
-58
-
-UNE AGONIE
-
-
-Elle n'en finit pas de mourir.
-
-Voilà trois heures qu'elle agonise.
-
-La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce que le bouvier
-le lui avait dit, et, comme un grillon rôdait non loin, il a fait
-part de la nouvelle aux papillons qui volent dans la grange,
-aux deux lézards du vieux mur et au crapaud qui loge sous le
-rosier. L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la
-fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles des
-cheminées.--Seule, l'araignée n'a point de chagrin et répand la
-soie de son ventre, comme si de rien n'était.
-
-Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir et qu'on
-ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses petits pieds toujours
-pressés, ni sa natte jaune qui voltigeait avec un nœud de ruban au
-bout. Déjà le curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour
-un moment émue redevient silencieuse.
-
-Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire avec
-difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le fauteuil, et
-le père, debout près de la petite, et qui la regarde mourir en
-avançant la lèvre d'un air de mauvaise humeur, à la façon des
-apôtres dans les toiles de Rembrandt.
-
-Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées. Sur la route,
-des rayons de soleil sautillent pour passer le temps. Des oiseaux
-tournoient dans l'air, comme s'ils cherchaient leur chemin, et la
-rivière murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement des
-flûtes de ses roseaux, pour bercer la petite Lucie qui n'en finit
-pas de mourir.
-
-C'est alors que la Mort apparaît.
-
-On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit où la route
-fait un coude, et le coq du clocher, en l'apercevant, lui a tourné
-le dos. Elle a passé dans l'ombre de la grande meule, puis elle
-a cueilli des mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le
-chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera pas de
-mal aux souris, aujourd'hui.
-
-Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise à califourchon
-sur un cheval noir. Un grand manteau de cérémonie la couvre tout
-entière, hormis le nez camard. Trois plumes d'autruches blanches
-sont piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle tousse
-d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte de la grange
-grince et la chaîne du puits gémit.
-
-Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs, montés sur
-trois ânes.
-
-Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille, est le
-médecin; il tient à la main une girouette et des cymbales.
-
-Le second, assis sur un âne à qui manque une patte, est le
-philosophe; il tient à la main une démonstration longue comme un
-carême et qui se tortille derrière lui.
-
-Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le bouffon; il
-tient à la main une plaisanterie toujours tintante par ses grelots
-et qui fait pleurer chacun.
-
-Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent pied à terre, en
-même temps que leur maîtresse, et sans plus qu'elle dire un mot.
-
-La Mort pousse la porte.
-
-Elle entre.
-
-Elle ressort.
-
-Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses dans la maison.
-Contre les draps blancs, la petite Lucie est toute blanche. La
-mère s'est relevée de son fauteuil et pleure en secouant ses
-seins, et le père, qui fait toujours la lippe, se frotte le front
-avec l'index et dit:
-
-«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.»
-
-
-
-
-59
-
-SUR UNE PLAGE
-
-
-La libellule, la guêpe et le fourmi-lion vinrent te surveiller,
-durant que je te faisais ma cour et te chantais des vers écrits à
-ta louange.
-
-La libellule tourbillonna sur ta chevelure lustrée, la guêpe
-bourdonna près de ta petite oreille, et le fourmi-lion se contenta
-de te regarder d'un œil sévère.
-
-J'avais à peine fini ma chanson d'amour que tu te levas,
-légère comme une feuille emportée et plus rapide que l'eau des
-torrents.--L'ombre de ton sourcil froncé prévenait d'un orage...
-
-Et d'abord tu me dis que tu ne m'aimais plus, que tu t'envolerais
-ailleurs,--puis, tu bourdonnas mille reproches d'un air turbulent
-que je ne te connaissais pas,--enfin, tu t'enfuis, mais ton
-dernier regard était si cruel que j'en garde encore la blessure.
-
-
-
-
-60
-
-MONOLOGUE DRAMATIQUE
-
-
-Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le ferai plus! je
-vous le jure par Dieu qui vit seul dans le ciel! je vous le jure
-sur les petites têtes de mes sœurs dont la cadette sort à peine du
-berceau.
-
-Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous! on est jeune!
-on ne sait pas!... et, quand je vous ai vu passer sur la route,
-vêtu de votre bel habit dont les morceaux semblent découpés dans
-des robes de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus
-fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je fermais
-les yeux, puis je vous regardais encore, et, à chaque regard, vous
-paraissiez plus joli!
-
-Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau monsieur! Le
-chapeau à deux cornes, et sa plume que vous avez dû arracher à
-l'oiseau qui ouvre, au coucher du soleil, ses grandes ailes.
-
-Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!... il ressemble à
-une chauve-souris déployée, à une chauve-souris douce et qui ne
-ferait point de mal aux gens!
-
-Et l'œillet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous cueilli?
-
-Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous l'a donnée?
-oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait tout en haut d'une
-tour et que vous avez réveillée par un baiser?... L'heureuse femme!
-
-Et l'anneau que vous portez à votre main gauche! Laissez-moi le
-regarder! Non! non! je ne le prendrai pas! Oh! mon Dieu! il est
-brisé! le saviez-vous?
-
-Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent même à
-travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui, laissez! je les
-essuie avec mes cheveux! Le valet de l'herboriste dit que mes
-cheveux sont beaux. Voilà! vos souliers brillent, maintenant! ils
-brillent comme deux carpes au soleil!
-
-Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur votre batte,
-votre batte en bois précieux! Quels curieux dessins!... un cœur
-percé d'une flèche... une étoile... et ceci? des lettres?... Je
-ne sais pas lire! Le maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à
-garder les vaches!...
-
-Ohé! Brunette! ne t'en va pas!
-
-Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais! je serais
-fessée! oui, monsieur!...
-
-Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils doivent
-vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Ça ressemble à des
-lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un matelot qui a passé par
-ici, il y a deux ans. Il rentrait dans son pays... Elles étaient
-écrites en bleu sur la cuisse gauche... Il me les a montrées, et,
-pour le remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un coin
-de la grange...
-
-Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous qui êtes joli!
-Vous avez l'air d'être toujours couvert de fleurs, et, quand vous
-marchez, on dirait que des clochettes tintent dans le ciel!
-
-Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti que jamais,
-jamais je ne vous embrasserais! que vous alliez passer! que
-c'était fini!... et, furieuse, (vous l'avez vu!) j'ai pris cette
-poignée de mûres... (on fait des choses méchantes, Monsieur, sans
-y penser!) et j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très
-abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur, pour me punir, si
-vous voulez me fesser, je suis prête!
-
-Venez de ce côté-ci de la haie!
-
-Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas! je
-chanterai!
-
-Venez! fessez-moi, Monsieur!
-
-Attendez! je vais attacher Brunette!
-
-Ne bouge pas, ma fille!
-
-Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez! l'herbe est
-chaude!
-
- A EDMOND JALOUX
-
-
-
-
-Livre Quatrième
-
- Traitez votre âme comme un violon, et donnez-lui des motifs sur
- lesquels elle trouvera des airs.
-
- H. T.
-
-
-
-
-61
-
-LE PRIX DE LA JEUNESSE
-
-
-La grande précaution est de ne jamais renoncer au rêve que l'on
-fit à vingt ans.
-
-Si le roi de Chine t'offre ses plus beaux trésors, donne en
-échange ton sang, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
-
-Si la reine de Saba t'offre son baiser, donne en échange ta
-raison, mais ne lui donne pas ce rêve-là.
-
-Malgré les orages et la boue qui les suivit, malgré nos frères les
-hommes, malgré l'horreur des cauchemars et l'ennui des veilles,
-il faut garder toujours vivant cet ancien rêve, le visiter chaque
-matin, le réconforter, lui parler avec douceur, lui parler encore
-avant de s'endormir et, quelquefois, s'interrompre de vivre pour
-le surprendre à l'improviste.
-
-La jeunesse qui nous fait mourir, un sourire sur les lèvres, un
-immortel espoir au fond des yeux, la jeunesse que ne sauraient
-toucher les heures ni les larmes, la vraie jeunesse est à ce prix.
-
-Les dieux eux-mêmes ne meurent que d'avoir renoncé à leur premier
-rêve.
-
-
-
-
-62
-
-APAISEMENT
-
-
-Une brise parle tout bas à mon oreille. Dans l'ombre, quelques
-points de feu s'allument, s'éteignent, se rallument, comme des
-regards.
-
-Une grande phalène veloutée tourne autour de ma tête. Le pas nu
-des nègres ne fait qu'un bruit mat. Cette lente respiration,
-là-bas, c'est la mer.
-
-Dans ce pays, je suis tranquille. Je me sens loin des disputes de
-la rue, des criailleries. On ne récrimine pas. On dort.
-
-Une voix d'homme, un chant de flûte s'enlacent, faiblissent,
-tremblent en se dénouant... puis je sens à mes lèvres la saveur du
-silence. Je songe.
-
-Ecoutez! un chien hurle. L'âme d'un mort a dû passer.
-
- Cotonou.
-
-
-
-
-63
-
-L'ABSENTE
-
-
-La maison est peinte en rose, ses volets en vert; trois marches
-mènent au seuil.
-
-Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se tiennent bien
-sagement épanouies et très droites.
-
-Le ruisseau roule des morceaux d'orange.
-
-Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.
-
-C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la mer, aussi
-bleue que dans les tableaux.
-
-Le vent qui passe sent la saumure.
-
-Il est six heures du soir.
-
-A l'intérieur, une salle pleine.
-
-Des tables, des verres, du vin.
-
-Un rire, puis un cri, puis un juron.--Beaucoup de gestes, point de
-discours: le matelot s'amuse en phrases courtes; il n'a que faire
-des constructions malaisées.--Syntaxe simple d'une simple joie!
-vous dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à vivre!
-
-Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.--On
-fraternise.--C'est le premier jour de franche bordée après la
-campagne.
-
-«Lina est morte.
-
---Et Jeanne?
-
---Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.
-
---Elle a forci!»
-
-On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.
-
-«Qui est celle-là?
-
---Charlotte, une nouvelle.»
-
-Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise. Jean
-l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse. Jean est satisfait.
-La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne vers le petit escalier
-tournant qui débouche au coin de la salle. Le couple disparaît.
-
-C'est l'amour.
-
-Les autres veulent rire encore et consommer toute leur joie.
-Et l'on discute, en paroles précises, la qualité des seins de
-Mireille, vraiment prodigieux.
-
-Personne ne fait attention à Fathma, la négresse. Elle est jeune,
-elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée. Sa jambe gauche est
-tordue. Elle boite.
-
-«Enlève ta robe!
-
---Montre-toi!»
-
-Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent, puis, svelte,
-mince, à la fois élégante et maladroite, s'assied sur une chaise.
-
-Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras un superbe
-tatouage qui représente deux cœurs unis, un palmier, un coq
-chantant, une devise sentimentale, un astre qui rayonne, un
-poignard, une ancre, et divers autres attributs.
-
-Il regarde Fathma.
-
-«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois être méchante!»
-
-Fathma ne souffle mot.
-
-Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique... O valses!
-valses larmoyantes! et vous, polkas martelées!...
-
-La fête est complète.
-
-On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.
-
-Le vin coule.
-
-Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance,
-s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.--Yves le remplacera, dans un
-instant, à moins que Carmen n'achève de le séduire. A cette tâche,
-elle se voue, tout entière.
-
-Une poussière fine monte avec les odeurs unies du tabac, du vin et
-de l'homme.
-
-... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa jambe est
-tordue, semble regarder tout cela, mais, en vérité, je vous le
-dis, de ses grands yeux, où l'on peut voir passer des mirages
-de grèves, de flots et d'aréquiers, elle regarde _plus loin_,
-absente, le buste droit, les mains aux genoux, très noire, très
-triste, tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit
-se prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses doigts
-distraits, Fathma tourne une fleur rouge.
-
- Toulon.
-
-
-
-
-64
-
-ÉDITION EXPURGÉE
-
-
-Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre le mur jaune,
-chargé de soleil. Le soleil s'accroche à toutes les crevasses,
-coule contre les parois lisses, se blottit dans les trous.
-
-Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte des prières. Ce
-vieillard a une tête superbe. Vraiment, il paraît, pour l'instant,
-occupé par sa seule oraison, et les ânes ne bougent pas plus que
-s'ils étaient empaillés.
-
-Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de ces brusques
-souvenirs qui jaillissent hors du passé, ridicules et bouffons:
-je me souviens de la manière dont fut corrigée, récemment, la
-grammaire Noël et Chapsal.
-
-Les anciennes éditions portaient, comme exemple du verbe _être_:
-
-«Dieu _est_ grand.--L'âme _est_ immortelle.»
-
-Maintenant on lit:
-
-«Paris _est_ grand.--L'âne _est_ patient.»
-
-Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène le long du
-quai. Sans doute a-t-il voulu contempler la mer et les bateaux...
-Et le Marocain pieux, interrompant son oraison, court aussitôt
-après la bête, en vociférant.
-
- Casablanca.
-
-
-
-
-65
-
-SPLEEN AU CAFÉ
-
-
-Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer.
-
-J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant les murs
-de ma chambre se refermer sur moi, j'ai gagné la rue.
-
-Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire. Moi-même, en
-ce lieu qui est presque un mauvais lieu, j'ai parfois trouvé de
-l'agrément.
-
-Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées comme, sur une
-litière de paille, des nèfles véreuses. Elles achèvent de pourrir
-afin d'être tout à fait comestibles.
-
-Des jeunes gens les regardent et pensent à autre chose.--Ils
-sont glabres et rubiconds, ou bien pâles, avec une moustache
-malheureuse, mais tous portent, en place de tunique bien drapée,
-un vêtement strict, frotté de suie et dont le plastron, les
-manchettes et le col sont crayeux.--Ils ne s'amusent pas plus
-que moi, je pense.--En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient
-honteusement et cachent cette honte dans de grands verres où leur
-nez s'abîme.--Une odeur fade s'exhale des tables servies; poudre
-de riz, sauces, vieilles dentelles.--C'est l'encens de cette
-pauvre idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir.
-
-Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur coutume, les
-objets qui les confrontent.--Cela est cruel, car je ne puis
-m'échapper de ce spectacle, et, partout, partout, je vois,
-accoudés sur les nappes, ces pierrots blancs et noirs, en
-compagnie de ces femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent
-avec des fourchettes leur pâtée de la nuit.
-
-Si cela continue, je vais m'enivrer.
-
-Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie la déchéance de
-leur race, par des airs lugubres où le violon piaille, le cymbalum
-résonne, puis ils saluent, d'un air domestique et bas, afin de
-recueillir un encouragement, un encouragement monnayé, puis ils
-recommencent.
-
-... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je murmure, caché
-derrière une bouteille de champagne, ces vers de Heine où un sapin
-des forêts du Hartz songe à une palme d'Orient.
-
- Maxim.
-
-
-
-
-66
-
-INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN CHÊNE
-
-
-Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le ciel est d'un
-bleu trop pur.
-
-Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet iris a de trop
-fines senteurs.
-
-Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les feux des étoiles
-brûlent trop clair...
-
-Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine, et, dans le
-grand silence, vous serez émue par ses battements.
-
-
-
-
-67
-
-A PROPOS DE PIERROT
-
-
-Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour y faire
-des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire de son
-jeu.--Parfois, il suivait, du coin de l'œil, un vol de ramiers,
-mais, vite, il ramenait son regard à la contemplation des eaux
-dormantes qu'il éveillait en y créant des cercles éphémères.
-
-Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près du palais de
-Climène; le Nécromant arabe loge non loin de là; tout contre, il
-y a le champ de l'Herboriste, et, sur le bord même, la grotte
-d'Ariane, princesse très répandue.
-
-Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres méprisent:
-les insectes en équilibre sur les brins d'herbe, les plantes
-médicinales, la poudre de riz des papillons et, surtout, d'un
-ardent amour, les lunules qu'un rais de lumière, filtré par le
-feuillage, pose sur les gazons.
-
-Cependant, il revenait toujours à cette mare, témoin de ses
-premiers jeux. Du fond verdâtre de l'eau, montait parfois une
-bulle qui crevait à la surface... et Pierrot retenait son souffle,
-car il lui semblait toujours que la mare allait parler.
-
-Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir se mêler à leurs
-entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait par son nom, il
-répondait d'une voix triste, pour expliquer sa présence sur terre:
-
-«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être enchaîné
-ici-bas! mais, un jour, mes manches trop larges s'élargiront
-encore jusqu'à former de grandes ailes, et, comme un cygne, vers
-vous je m'envolerai!»
-
-La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent: il y eut
-Suzanne et Clorinde et Fanchon, dont le rire avait un son de
-clochette, et Lucrèce, la tragédienne, et Clélie et l'admirable
-Eléonore, mais, durant qu'elles l'aimaient, il songeait à
-Colombine.
-
-Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père, de blanc
-pur! et, si son cœur saignait, c'était spirituellement, sans
-jamais tacher la belle toile, de sorte qu'à toute heure, il
-semblait endimanché.
-
-Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea dans un cirque
-forain qui visitait les cours d'Europe. Toujours de blanc vêtu,
-toujours de blanc poudré, toujours d'âme aussi blanche, il savait
-balancer sur sa tête une plume flexible, jongler avec divers
-objets: une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler
-enfin, mieux que personne, des bulles de savon.
-
-Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il traversait les
-cercles de papier, mourut d'avoir trouvé, derrière ce mur fragile
-et rose, un monde qu'il connaissait déjà.
-
-Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de créer des ondes
-concentriques dans les mares dormantes.
-
-Tout le monde sait qu'il aima Colombine.
-
-C'était Pierrot.
-
-
-
-
-68
-
-EN ATTENDANT L'AMOUR
-
-
-Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous l'accueillerions
-avec de bonnes paroles, pour le persuader de rester entre nous!
-
-La place est libre. Viendra-t-il?
-
-Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si longtemps tu
-restes assise sur ta chaise, les mains sagement occupées par un
-travail de tapisserie! Parfois, tu me regardes avec affection. De
-ce regard, je te remercie par un battement des paupières. Alors,
-tranquilles et presque heureux, nous soupirons, l'un et l'autre,
-en attendant l'amour.
-
-Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais mon gros
-livre. Je m'interrompais, au milieu d'un paragraphe, pour te
-contempler, avec cette expression quémandeuse que l'on trouve sur
-la face des chiens battus et de certains pauvres qui ont vraiment
-très faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par un baiser,
-et c'est ainsi que nous avons traversé une partie de notre vie, en
-attendant l'amour.
-
-Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il y a la neige
-tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune ronde. Sans le dire,
-nous envierons les amants qui regardent cet astre pâle avec une
-exaltation qui les secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un
-peu. Nous nous témoignerons une amicale tendresse en nous serrant
-les mains.
-
-Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive, nous nous
-lèverons et nous échangerons un baiser avant d'aller dormir.
-
-Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier, comme depuis le
-jour déjà lointain où nous avons commencé d'attendre l'amour.
-
-Et, demain, ce sera de même, et...
-
-Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons personne!...
-
-Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!...
-
-C'est Lui!
-
-
-
-
-69
-
-BAIGNEUSE
-
-
-Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu les remues
-doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse, dans la vasque,
-une onde évasive, circulaire, lumineuse, qui s'agrandit et
-va s'éteindre, enfin, contre le bord obscur. Alors, par un
-frémissement de l'orteil, tu en propages une autre, car ce jeu te
-plaît.
-
-Que les palmes soupirent sous une brise, que de longues
-sauterelles se détendent près de toi, qu'un parfum de narcisses
-foulées monte de l'herbe, peu t'importe. Phébé (dont tu m'as dit
-le nom arabe) se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans
-t'émouvoir davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon.
-
-Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui, du tréfond de
-mon être, consacre à ta beauté un hymne extraordinaire. Sans te
-soucier de mon amour, tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de
-me faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque pas le
-moins du monde.
-
-Je voudrais t'emmener captive dans un pays du nord et que,
-saisie par le froid, tu te suspendisses passionnément à mon cou;
-je voudrais, femme brûlée, t'aiguiser au fil cruel d'une bise,
-inspirer de la fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton cœur
-un glaçon, pour que tressaille enfin ce cœur indifférent.
-
-Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi! regarde!...
-Le fleuve onctueux se gonfle sous les ponts et des arbres agitent
-quelques feuilles de bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois
-nuages, où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet, le
-si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux.
-
-Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit entrebâille sa
-porte noire. De cet abri, où je vais te conduire, nous pourrons
-contempler, durant que la pluie hache obliquement le paysage, la
-file des passants pressés qui semblent, avec leurs parapluies et
-leur démarche peureuse, traverser un conte fantastique.
-
-Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu n'as de bijoux
-sur ta chair, et, près des fortifications disposées en une
-architecture de stratégie, un vire-vire, posé sur l'herbe luisante
-comme une émeraude inondée, te présentera son cercle de chevaux de
-bois qui se désolent, fatidiques et hargneux.
-
-Il y aura aussi des cheminées sans panache et des chalands, qui,
-poussant l'eau de leur robuste poitrine, paraîtront toujours
-suivre la même vague... et peut-être plaira-t-il à une promeneuse
-rêvant d'amour, malgré l'averse, de tenter une vocalise qui
-frissonnera dans l'air mouillé, délicieusement.
-
-La chanson déploie sa dentelle, la chanson rit, et, parce que les
-heures joyeuses ont leurs mauvaises minutes, nous nous sentirons,
-à travers la pluie, flattés soudain par un souffle étrange, par un
-souffle épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un jour,
-jusqu'à t'incliner vers une tombe.
-
-Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on pourrait,
-avec un peu de patience, habiller de belles phrases.--Toi, tu ne
-t'imagineras rien du tout, tu ouvriras tes grands yeux, et je me
-demanderai si, vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce
-corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir.
-
-Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu viens de me
-toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta flamme? Non: tu crois avoir
-un caprice. Tu veux rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au
-seuil de ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la nuit de
-l'eau, dans l'ombre aquatique et froide.
-
-
-
-
-70
-
-LE SOMBRE VISAGE
-
-
-Pour mieux se plaire à vivre, pour vivre plus vite, les hommes
-se réunissent, un temps. Ils se réunissent quelques heures pour
-danser au soleil, pour changer de monarque, pour écouter une voix
-de femme, puis, ils rentrent chez eux. Mais, s'ils restent réunis,
-s'ils ne se quittent plus, si le même toit les abrite, c'est pour
-considérer le visage de la mort.
-
-Au collège, ils se défendent contre la mort en essayant une
-cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage de mourir, devant
-une épée; désarmés, à l'hôpital, ils attendent de mourir, et, dans
-un monastère, ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés
-sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière fois,
-pour attendre le dernier réveil.
-
-
-
-
-71
-
-LICASTE
-
-
-Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la main tendue
-et vais murmurer les banalités nécessaires, quand Licaste me
-rappelle, de l'air humble de celui qui a beaucoup à se faire
-pardonner, s'être déjà fort souvent rencontré avec moi.
-
-Il ne se trompe point.
-
-Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni même
-étourderie.--Il ne m'en tiendra pas rigueur: pareille aventure lui
-est trop habituelle. Il rappelle tout le monde et ne ressemble à
-personne. Voulant citer un homme qui n'a point de singularité,
-qui ne se distingue de son voisin que par un trait en moins, je
-songerais à Licaste.
-
-Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu réel, qui
-existe comme vous et moi, qui respire, qui mange, qui dort,
-mais qui, néanmoins, ne cesse jamais d'être n'importe qui.--Ses
-premières années furent, je pense, celles de beaucoup d'enfants:
-ni prodigieuses, ni diaboliques, simplement celles d'un petit
-garçon dont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands
-éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela parût
-naturel, et qui passait inaperçu.
-
-Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis lors.--Il a de
-l'amabilité dans la voix et le geste, un certain goût et quelque
-bon sens. Il donne rarement son avis, car on l'écoute peu. Il
-s'habille sans recherche et sans incurie. Il est blond, de ce
-blond faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son excuse,
-bien plutôt. Il ne fait point tache dans un salon. Il n'y brille
-pas. Il augmente, d'une unité, le groupe d'invités qui s'y trouve.
-
-On m'assure que sa mère le nommait toujours en fin de liste, quand
-on lui parlait de ses enfants. Cela devenait presque un oubli.
-
-Et je me demande si Licaste a jamais souffert de l'état moyen,
-essentiellement moyen, où il se trouve. A-t-il souffert d'être
-le passant, l'oublié, le négligé, l'inutile, la doublure, le
-treizième de la douzaine?...
-
-Mais... au fait... cet homme qui n'a jamais su se distinguer,
-sait-il souffrir?
-
-
-
-
-72
-
-LA MORT DU MAGICIEN
-
-
-Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment très vieux.
-
-Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté le ventre
-et la poitrine pour ramener un peu de sang sous cette peau
-parcheminée, mais rien n'y fait. Le magicien se refroidit peu à
-peu.
-
-Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il tient d'un
-nécromant de ses amis, mais l'éternité que procurait la précieuse
-liqueur ne durait, hélas! qu'un temps.--Les qualités se modèlent
-sur la personne qui les possède et l'immortalité que l'on saurait
-avoir reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les dieux
-seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre et, même dans leur
-cas, la série arrive souvent à son dernier chiffre.
-
-Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques herbes
-d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par deux vierges, sous
-une éclipse. C'est là un remède approuvé pour les vieux sages,
-mais qui ne parvient pas à le réchauffer. Il ne sent plus le
-feu de ses lentilles, ni celui de la grande flamme qui brûle
-dans l'âtre, et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne
-sentira même pas les feux de l'enfer et continuera à se refroidir,
-jusqu'au jugement.
-
-Avec lui, tout semble s'éteindre.
-
-Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation a vomi sa
-nourriture et ses côtes percent son pelage; Anaximène, l'un des
-trois hiboux, vient de tomber du perchoir; le second, Anaxagore,
-est devenu aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes
-droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de mauvais
-augure.
-
-Chacun des animaux familiers se porte mal.
-
-Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse, a craché sa
-dernière dent; le griffon tremble de froid, et la chauve-souris,
-prise de nostalgie, a fui. Même les petites poupées de cire brune,
-qui envoûtent si bien leur correspondant et fondent au soleil avec
-tant d'aise, craquent comme du bois gelé.
-
-Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant pleurer,
-car il n'a depuis longtemps plus de larmes, sanglote à la façon
-des arbres sous la bise. Sa main est si tremblante qu'il ne
-peut dessiner correctement le carré magique, ni feuilleter _la
-Clavicule de Salomon_; sa voix ne forme qu'avec peine les noms de
-Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles à prononcer en
-cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge d'Aaron, autant dire son
-bâton de vieillesse.
-
-Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et se prend à
-attendre la mort, misérablement, comme font les galefretiers,
-claquedents, gredins, coquefredouilles et autres frères de
-pouillerie dont la condition est calamiteuse et qui trépassent, la
-faim au ventre, dans l'étroite couche du fossé.--Pourtant, il a
-encore un moment d'espoir.
-
-Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an 638, sur une
-des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas, en reconnaissance de
-quelque petit service rendu sur le plan astral, une pierre pleine
-de vertu? Jamais il n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le
-moment est venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la
-découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire du _Parfait
-Thaumaturge_, sous un tas de cornues brisées.--C'est un cristal
-cubique, sans inscription ni ornements d'aucune sorte.
-
-Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent araignées y ont,
-depuis un siècle, tissées, après avoir purgé un rayon de soleil
-de toute poussière, en le réfléchissant sur un miroir spécial, le
-magicien pose le talisman dans la lumière et prononce, le plus
-distinctement qu'il peut, sans manger aucune syllabe, certaine
-phrase de très vive incantation qui commence par: «Non videbis
-annos Petri...» et se termine en hébreu.
-
-Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal, pareil à ceux
-qui se lèvent sur les prairies, vers la première visite du jour.
-Peu à peu, le voile se dissipe et, dans la pierre limpide, le
-magicien voit une merveilleuse figure de jeune fille, presque
-d'enfant, qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche est
-mélancolique.
-
-Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont amples, un peu
-forts, peut-être. Le magicien sent son cœur battre selon un rythme
-plus fréquent; ses poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège.
-
-Il considère les seins de l'apparition: c'est une poitrine
-honorable de femme mûre ou qui aurait beaucoup aimé. Le ventre est
-enlaidi par une graisse malsaine: ventre triste, ventre fatigué,
-ventre répréhensible... mais c'est peu de chose encore et le vieux
-magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant les cuisses de
-cette femme.
-
-Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont s'amincissant
-jusqu'à un genou tout à fait pointu où la rotule roule comme un
-galet de plage...
-
-Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand les mollets
-lui apparaissent, il ne doute plus de sa défaite. Il n'y a là que
-des os, où quelques pauvres tendons s'accrochent avec peine,--et
-les pieds sont parfaitement décharnés.
-
-Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal et se met à
-courir dans la chambre, sur la pointe de ses osselets, en agitant
-de façon folâtre sa chevelure d'enfant blonde. Elle saisit le chat
-par la peau du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale
-le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix puérile:
-
-«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!»
-
-Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux magicien, se
-sentant tout à fait las de vivre, crache dans les cendres et se
-couche devant l'âtre, pour mourir.
-
-
-
-
-73
-
-CONVERSATION
-
-
-Nous parlerons de nous comme si rien n'était arrivé des mille
-accidents de la vie, nous parlerons de nous comme si les
-pulsations du monde avaient toujours suivi les pulsations de notre
-cœur, comme si notre amour n'avait cessé de rayonner.
-
-Nous parlerons de ce soir merveilleux où nous regardions les
-brises lentes se jouer sur la plaine, où je tenais tes mains dans
-mes mains, où chaque fois que les dehors avaient un beau moment de
-lumière ou d'harmonie, nous mêlions nos regards.
-
-Nous parlerons des nuits muettes et du clair de lune, nous
-parlerons de nous-mêmes et du clair de lune, nous parlerons de
-nous-mêmes qui n'étions plus toi ni moi, mais seulement nous-mêmes
-devant le clair de lune, et nous croirons que ces moments durent
-encore.
-
-Nous parlerons de tes cheveux contre mes lèvres et de tes doigts
-contre mes lèvres et de ta bouche contre mes lèvres et de ce
-verre en cristal pur que nous brisâmes en mémoire du premier
-baiser.
-
-Et le monde disparaîtra et nous ne verrons plus que nous-mêmes, et
-nous croirons être morts de notre premier baiser.
-
-
-
-
-74
-
-UN HOMME HEUREUX
-
-
-Cet homme vivait dans un palais bâti devant le plus beau des
-paysages. Chaque matin, le soleil se levait, en grand appareil de
-pourpre et de brocart, et, chaque soir, se couchait, sans lésiner
-avec les diaprures et les artifices de lumière. Puis, c'était la
-lune qui se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les
-feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons. De leur
-côté, les étoiles clignaient de l'œil comme de petites folles.
-
-A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un divan, au milieu
-de la grande salle du palais. Sur un guéridon, était posée
-une pipe chargée d'opium. Des pilules de haschich étaient à
-portée de sa main, non loin d'un flacon d'éther. Des musiciens,
-choisis entre les plus savants et les plus suaves, jouaient,
-pour l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait de
-beaux vers, d'une voix dont le pathétique était inoubliable, et
-ses paroles trouvaient leur accompagnement dans le chant d'un
-ruisselet, auprès duquel tout cristal tintait faux.
-
-Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient
-sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles, qui
-bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager un rêve de
-nature agreste, ni des joyaux (perles, rubis, saphirs, tous les
-trésors de la reine de Saba, toutes les cassettes de Salomon) qui
-gisaient, un peu partout, comme des étoiles tombées...
-
-Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses, patiemment,
-exactement, avec méthode, sans hâte ni fièvre, mais sans arrêt,
-disputait avec son épouse.
-
-
-
-
-75
-
-SÉMITISME
-
-
-Je me promenais, hier, à cette heure accablante du jour où
-l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les Français»
-quand la composition d'un coin du paysage me séduisit jusqu'au
-ravissement.--Le soleil ajoute à l'intérêt d'une foule bruyante;
-j'aime la joie du peuple à midi, les tourbillons de poussière et
-les oripeaux rouges agités, mais combien une dure lumière rend
-plus précieuse encore la valeur de la solitude et du silence!
-
-Pas un souffle, pas une parole, pas un bruissement. Sauf les murs,
-teints d'un jaune extraordinaire, et qui vivaient, en vérité, de
-leur ignition, tout semblait mort: la terre sèche, le ciel d'un
-incorruptible azur, et l'air incendié, mais immobile.--C'était la
-paix d'un cimetière.
-
-Pourtant je ne ressentais aucune tristesse. La flamboyante façade,
-la palme dressée au-dessus d'un mur, et, couché au pied de ce
-mur, le mendiant qui reposait près d'une outre à demi vide et
-d'une citrouille d'or, tout cela donnait plutôt une impression
-d'attente, comme d'un moment d'arrêt, d'une halte dans la vie. Ce
-tableau presque métallique dont l'ardeur insupportable fatiguait
-le regard, on eût dit qu'il approchait de son point de fusion, que
-tout allait couler à l'improviste, se liquéfier, se résoudre, et
-qu'un ruisseau de feu emporterait les derniers débris.
-
-Soudain, de la maison juive qui me faisait face, partit la fusée
-d'un rire, d'un rire féminin, juvénile, aéré. Derrière le mur
-éclatant de chaleur, ce rire avait le charme frais d'un jet d'eau.
-Cela faisait rêver de salles froides où la vie serait douce à
-vivre, de boissons glacées, d'éventails, des mille plaisirs d'un
-paradis fermé où je ne pénétrerais pas, de joies bien cachées et
-dont la singulière vertu gagnait encore à rester secrète.
-
-Ah! les joies d'un juif doivent, dans ce pays, avoir une
-effrayante figure. La race exilée rit à l'écart. Ces êtres aux
-cheveux gras et bouclés qui portent leur calotte noire comme un
-signe d'infamie, comme la marque de leur servitude, ont l'air
-triste des bêtes de somme. Jamais on ne les voit rire. Ils
-enferment leur joie entre quatre murs, mais qu'elle doit être
-éblouissante! combien son prix en est accru! Le rire prend alors
-la valeur d'un mystère. Je me souviens des hymnes chrétiennes,
-alors qu'on les chantait au fond des catacombes, et cela m'impose
-comme une cérémonie...
-
-N'écoutons plus un rire aussi précieux... Eloignons-nous... il ne
-faut pas être sacrilège.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-76
-
-LES MESSAGES
-
-
-Quand est venu le soir, je me suis couché dans l'herbe du bord
-de l'eau et, sous la garde des grands arbres, j'ai respiré le
-savoureux parfum de l'heure, de l'heure tardive que baignait la
-lune.
-
-En me penchant un peu, je pouvais admirer l'eau courante, tout
-de même qu'en levant un peu la tête, je pouvais sentir l'air
-mobile qui passe sous les frondaisons.--Cela formait deux frais
-ruisseaux, deux ruisseaux délicieux et paisibles, de même rythme
-et de cours égal, qui traversaient l'été.
-
-L'air migrateur et l'eau qui fuit suivaient la même route, entre
-les bords faits d'herbes ou de feuilles, et l'un comme l'autre
-chantait, à mi-voix, une chanson mollement continuelle, et tous
-deux portaient des messages.
-
-Car tous deux portaient des messages. L'eau courante portait des
-brins de paille, des insectes bleus, des pétales de fleurs,--l'air
-mobile, d'impalpables duvets.--Certains messages s'arrêtaient
-en route; une herbe entravait les brins de paille, une branche
-arrêtait les duvets et, parfois, les insectes bleus se noyaient
-dans un tourbillon. Mais certains autres suivaient l'onde et la
-brise, heureusement, comme de sûrs messages.
-
-Vers qui donc allaient-ils?
-
-A travers les frondaisons qui filtrent l'air, contre les cailloux
-qui coupent l'eau, ces pétales et ces duvets, ces insectes bleus
-et ces brins de paille, vers qui donc allaient-ils?...
-
-Et, malgré l'ombre de la nuit, je me suis levé pour commencer
-de chercher, sur la vaste terre, l'enfant silencieuse à qui ce
-certain inconnu, dont je suis vaguement jaloux, envoyait des
-messages d'amour.
-
-
-
-
-77
-
-COUP DE SOLEIL
-
-
-Grand et gros, vieux, couvert d'ulcères, coiffé d'un turban fait
-de chiffons crasseux et multicolores, vêtu de loques vermineuses,
-ce mendiant nègre m'a plu.
-
-Il porte, au pied droit, une chaussette noire; le haut d'une
-chaussette rouge lui encercle le mollet gauche. Il tient à la
-main et brandit un étrange objet: sceptre, bâton, fusil, canne,
-ou bien hochet, peut-être.--Je m'approche.--C'est un canon de
-fusil, auquel un os de bœuf est adapté, auquel sont pendues
-des clochettes, des rubans jaunes, des bagues de cuivre, des
-coquillages et de petits plumets. En outre, il est couronné d'une
-boîte à sardines.--L'ensemble a la figure d'un thyrse.
-
-Le mendiant chante et s'interrompt pour claquer vivement de
-la langue; le thyrse scande, avec ardeur, les gestes de son
-délire.--Cet homme ne s'appartient plus: il est possédé par un
-dieu.
-
-A quelques pas, trois Arabes et deux nègres sont accroupis, au
-pied d'un mur que dore le soleil. Ils écoutent, ils regardent le
-chanteur qui danse et qui claque de la langue, puis, tout soudain,
-ils se mettent à rire. Ils rient aux éclats, ils rient sans
-mesure, ils ne pourraient rire davantage. Les voici qui se lèvent.
-Ils chantent à mi-voix, comme accompagnement... Ils dansent un
-peu, suivant le rythme du danseur... Ils chantent plus fort... Ils
-hurleront bientôt... Ils dansent de toutes leurs forces vives!
-
-Et le vieux nègre, que ce concours stimule, hennit, piaffe et se
-cabre. Sans doute atteindra-t-il à l'extase qu'il cherche. Le
-thyrse cravache l'air, les sonnettes tintent, les rubans flottent,
-et, dans le cliquetis des coquillages, la boîte à sardines, où
-tressautent des pierres, donne un son de grelot.
-
-On n'entend plus le tambour qui roulait au loin, on n'entend plus
-la psalmodie des enfants de la Medersah. Quelques gamins, un
-portefaix, une mendiante espagnole sont entrés dans la danse. Un
-marchand d'eau qui passe, portant son outre poilue, en peau de
-chèvre, s'y joint de même. Si l'on n'intervient pas, la contagion
-s'étendra, de ce coin de rue que le soleil dore, à la ville
-entière... Et, devant cette étrange dyonisie, je quitte la place,
-par crainte d'être entraîné.
-
- Tanger.
-
-
-
-
-78
-
-PENSÉE SUBITE
-
-
-J'ai vu, dans mon rêve, une anémone mauve qui se penchait sur un
-lac bleu. C'était la nuit. Le ciel noir n'avait point d'étoiles et
-ma lanterne n'éclairait que l'anémone au tendre visage et un petit
-coin du lac bleu. La brise chantait de sa voix douce une chanson
-bien composée et l'anémone balançait son visage, devant le bleu
-miroir.
-
-Soudain, la brise devint plus forte. L'anémone se pencha vers
-l'eau de saphir, lui donna le plus doux baiser et laissa tomber
-un de ses pétales. Il vogua sur l'eau comme une petite barque et,
-vite, je soufflai ma lanterne pour mieux penser à vous.
-
-
-
-
-79
-
-CELA
-
-
-La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe dans ma tente,
-car il monte du sol une chaleur insupportable, (tout le soleil du
-jour qui s'était, dirait-on, terré, et qui, maintenant, s'exhale
-dans le noir d'en haut), mais les étoiles sont magnifiques.
-
-Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante paresse m'accable,
-dès le premier pas. Cependant, je me traîne, en faisant parfois
-de longues haltes, vers une petite citerne que j'ai aperçue,
-avant-hier. Elle brillait dans la lumière jaune. Cette nuit,
-elle est tout à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à
-l'improviste: je la sais entourée de buissons.
-
-Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à mieux
-entendre les vieilles comparaisons que l'on fait sur elles et qui
-me paraissent inexactes. Mais non! le ciel est vraiment de velours
-et, sans aucun doute, les étoiles sont des diamants.
-
-Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum me servira de
-compagnon. Je suis trop seul. Il n'y a même pas de vent. L'air
-est immobile, un air de cathédrale. Pourtant, certaine présence
-mal définie m'inquiète.
-
-C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée, me frôle
-presque, puis s'éloigne, mais pour revenir. Ce n'est pas tangible,
-cela ne se voit pas, cela ne s'entend pas, cela ne se respire
-pas, cependant, cela existe. C'est comme une forme idéale de la
-désolation. A la rigueur, cela s'imagine.
-
-Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me suit. J'ai, tout
-à coup, affreusement peur que cela ne veuille tourner autour de
-moi, m'étourdir et, soudain, entrer en moi à la façon des rêves.
-Je connais un homme (pas un fou, un homme comme les autres) qui
-est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.--C'est terrible!
-
-Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La voici... Oh!...
-oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est douce, l'eau est chaude,
-mais elle est tout à fait noire!... Oserai-je jamais me jeter
-là-dedans?
-
-Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes peuvent
-venir me mordre les pieds, pendant que je nage. Mon domestique ne
-m'entendrait pas, si je criais. Il dort à poings fermés, près de
-mon cheval. Vais-je plonger?
-
-Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu peur de ne
-point les voir! L'horrible idée! Une eau calme et sombre qui ne
-reflèterait plus... qui ne voudrait plus refléter!
-
-Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est plus fraîche
-que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup de bruit en
-nageant, mais j'en fais tout de même assez pour me rassurer. C'est
-délicieux... c'est délicieux... oui... jusqu'à un certain point,
-car, je l'avoue, j'ai encore très peur!
-
-Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me noyer!...
-Demain, on me trouvera vert et tout convulsé...
-
-Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh bien! cela
-flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de sortir! Cela m'interdit
-de sortir à moins que je ne m'unisse à lui, à moins que je ne le
-laisse occuper tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre par
-mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par mes yeux!...
-
-Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!...
-
- Temacin.
-
-
-
-
-80
-
-LA PLUIE AU SOLEIL
-
-
-Un instant, des rayons de soleil ont traversé la pluie, et le
-monde en a été charmé jusqu'à l'extase,
-
-Il pleuvait, sous le ciel gris, une pluie grise, pluie douce,
-agréable au regard, mais pluie triste,--pluie d'avril, mais sœur
-d'une pluie d'automne.
-
-Balancée par des souffles d'air, il pleuvait une impondérable
-pluie, mélancolique et fine, qui venait caresser les fleurs de ce
-printemps et lustrait sa verdure.
-
-Il pleuvait une pluie obscure qui coulait sur les frondaisons, et,
-parfois, une grosse goutte tombait du haut des branches, faisant
-plier une feuille, et, parfois, un calice trop plein se vidait
-tout d'un coup.
-
-Soudain, le soleil parut.
-
-Dès lors, il plut une pluie de verre, une pluie joyeuse, une
-pluie étincelante. Un oiseau chanta ses plus belles chansons à
-boire, un autre s'y joignit, durant que la pluie ensoleillée
-allait s'éteindre dans la nuit du feuillage et que, dans l'air, il
-restait un lambeau d'arc-en-ciel.
-
- Dobitschen.
-
- A CONSTANTIN PHOTIADÈS
-
-
-
-
-Livre Cinquième
-
- Toutes les idées sont justes. Toutes les bouches sont fausses.
-
- H. B.
-
-
-
-
-81
-
-UN AMATEUR
-
-
-Je me trouvais dans une très vieille ville de province, avec
-mon ami le peintre R... Il disait bien connaître les détours de
-ces rues grises et voulait me montrer d'anciens hôtels. Nous
-marchions, côte à côte, depuis longtemps déjà. Il me semblait
-que les rues devenaient de plus en plus désertes. Aucun passant,
-aucune devanture. Les fenêtres étaient closes. Une cité morte. Des
-maisons, puis encore des maisons. Toutes semblaient pareilles.
-Quelquefois, sur une porte sombre, des ferrures brillaient
-vaguement. Depuis quand les seuils de pierre n'avaient-ils plus
-été foulés?
-
-Nous passâmes par d'étranges ruelles, sur des places où l'eau des
-fontaines ne pleurait plus. Soudain mon ami s'arrêta net devant
-une façade et me dit:
-
-«Nous sommes arrivés. Je reconnais la maison.»
-
-Sur le vantail de droite, il frappa trois coups qui résonnèrent.
-Bientôt la porte s'ouvrit avec lenteur et je vis un vieux laquais
-poudré, en culottes, qui nous salua profondément et, d'une voix
-grave, assourdie par le temps, demanda la raison de notre visite.
-
-Mon ami chuchota quelques mots à son oreille et le laquais, après
-avoir salué encore, nous introduisit.
-
-Ayant traversé une antichambre nue, nous montâmes par un escalier
-dont la rampe était couverte de rouille. Au premier palier, orné
-de vases monumentaux, mon ami poussa une porte. Je le suivis dans
-un grand salon vide et froid, sans tapis, sans tentures, démeublé,
-très sombre, car les filets de lumière, filtrant par les fentes
-des volets, ne faisaient que des flèches grises.
-
-Mais, tout au fond du salon, je vis une estrade éclairée par
-des candélabres à vingt chandelles. Nous nous approchâmes. Deux
-fauteuils occupaient cette estrade. Or, dans le fauteuil de
-droite, une très vieille dame, au regard fixe, était assise,
-vêtue d'une robe de cour en soie fleurie, coiffée d'une perruque,
-fardée, poudrée, chaussée de petites mules. Elle tenait ses mains
-croisées sur ces genoux.
-
-Oui, cette dame était très vieille, vieille de deux siècles, pour
-le moins, et je n'aurais su trouver en elle nulle apparence de
-vie, si sa tête n'avait un peu branlé.
-
-Et, dans le fauteuil de gauche, tout à côté, je vis une autre
-vieille dame, pareillement vêtue, pareillement coiffée, assise en
-pareille posture, mais cette seconde vieille dame était en cire,
-et l'une de ses mains, trop rapprochée d'un candélabre, fondait
-quelque peu.
-
-De temps en temps, le vieux laquais entrait, pour moucher les
-chandelles, puis ressortait aussitôt.
-
-Et la vieille dame vivante qui branlait de la tête, et la vieille
-dame en cire dont l'annulaire était presque fondu, regardaient,
-du même regard mort, le troisième occupant de ce vaste salon:
-un jeune homme de nos jours, assis sur une chaise, au pied de
-l'estrade, vêtu d'un habit noir moderne, et qui, les jambes
-croisées, fumait une cigarette, en considérant d'un œil passionné
-ses deux idoles, tandis qu'à petit bruit, s'égouttait sur
-l'estrade l'annulaire de la dame en cire.
-
-
-
-
-82
-
-FUMÉE INTERDITE
-
-
-Ils fument, secrètement, auprès de trois palmiers et d'une
-broussaille. Je les observe, de ce mur en boue dont une récente
-rafale a démoli un pan. Ils dispersent du geste la fumée, quand un
-passant s'approche, mais ils gardent par devers eux celle qu'ils
-ont en bouche. Ils la soufflent, quand l'intrus s'est éloigné,
-puis, ils reprennent leur plaisir.
-
-L'un, presque nu, est assis par terre; pour aspirer une bouffée,
-il baisse la tête jusqu'à ses mains, sourit et remue ses doigts
-de pied. L'autre, couché sur le dos, se drape d'un reste de
-gandourah. Il est plus âgé. Je pense qu'il a quinze ans. Lorsque
-des pas heurtent la route, il se replie brusquement sur sa
-cigarette. D'ailleurs, aucune émotion ne marque ses traits.
-
-Le soleil éclaire déjà l'envers des palmes, mais il doit
-allonger encore des ombres durant une lente demi-heure avant de
-disparaître, pour laisser manger et jouir des bienfaits de la vie
-l'Arabe, affamé depuis l'aube. Ramadan n'atteint qu'à son dixième
-jour!... Oui!... oui!... cependant la tentation est si forte
-de connaître, avant la nuit, le délice de fumer! Les narcisses
-sentent bon, eux aussi, et propagent un rêve, mais la saison en
-est flétrie.
-
-Les deux enfants attendent, l'un regardant le ciel, l'autre sa
-cigarette. Soudain, l'aîné se dresse et raconte une histoire: ses
-yeux brillent, ses bras, ses mains, ses pieds même, décrivent la
-belle princesse accompagnée de deux nègres, l'effrit répréhensible
-et l'eunuque malfaisant... et le plus jeune rit aux éclats,
-frémit, s'exalte ou bien s'épouvante et tremble... Mais ils ont
-oublié de cacher leur faute, et chacun d'eux agite sa cigarette,
-imprudemment.
-
-C'est alors que le vieux berger survenu se hâte, boiteux et
-borgne, et les invective... Les gamins sont debout, et l'on ne
-voit bientôt plus, sur le sable, hors d'atteinte, que quatre
-jambes nues, gambadantes, surmontées d'un peu d'étoffe.
-
- Tougourt.
-
-
-
-
-83
-
-PAROLES DE FANCHON
-
-
-Il m'a pris les seins; il a baisé ma bouche, puis, il m'a laissée
-là.--Je me suis couchée pour l'attendre. Il n'aura même pas à
-faire plier mes reins.--Pour hâter l'heure, je songe, froide et
-chaude, heureuse et inquiète,--divisée.
-
-Le soleil me caresse, car il est mon ami; l'ombre me caresse,
-car elle est mon amie. L'air danse sur toute la plaine; les
-moissonneurs s'en vont à leur collation.--Moi, je reste étendue,
-les jambes au soleil, la tête dans l'ombre, et je me brûle, et je
-me glace, et je songe à Zéphyrin.
-
-Il reviendra, dans une heure, mâchonnant encore son pain trempé.
-Ah! comme je saurai sourire quand il reviendra!... et je cacherai
-mon regard avec mes mains, et je ferai semblant de dormir, tandis
-que le jour, autour de moi, continuera sa danse et que les
-oiseaux, un instant, se tairont.
-
-Il est midi. Je me prépare pour Zéphyrin. Il faut que mes lèvres
-soient dures et glacées comme les pierres de la source. Il faut
-que mes jambes et mon ventre soient chauds comme les meules de
-foin.--Il croira que je dors... mais je regarderai entre mes
-doigts.
-
-Zéphyrin ne saurait tarder.--Mes jambes chaudes l'étreindront, et,
-contre le bouclier de mon ventre, il se brûlera jusqu'à défaillir;
-mais j'ai des bras plus froids que le ruisseau, plus souples que
-le ruisseau, plus agiles que le ruisseau, et de mes bras frais je
-l'envelopperai, et, dans mes fraîches mains, je prendrai sa tête,
-pour la caresser avec mes frais regards.
-
-Il viendra! Saints du Paradis! Il va venir! Il vient! Je
-l'entends! Il est rouge de soleil; il est tout en sueur; il marche
-vite... et les oiseaux se remettent à chanter.
-
-Soudain, mon ventre se glace et mes jambes, cependant que mes
-lèvres semblent avoir déjà bu toute la chaleur du jour.
-
-Oh! voyez comme il m'aime!...
-
-Pourrai-je masquer mes yeux?
-
-
-
-
-84
-
-L'ÉTANG MORT
-
-
-Les eaux de l'étang étaient si lourdes que la brise ne pouvait
-les rider, mais un grand nénuphar a fleuri, cette nuit, au centre
-des eaux vertes et, maintenant, la moindre brise fait trembler la
-fleur et frémir l'étang.
-
-Ton cœur était insensible à mes prières et je ne pouvais
-l'émouvoir, mais l'amour a fleuri en toi, cette nuit, et,
-maintenant, tu souris à mes moindres paroles, et, si je fais un
-geste, aussitôt, tu me tends les bras.
-
-
-
-
-85
-
-EUTERPE
-
-
-C'est l'immonde mandoliniste.
-
-Elle se tient sur une estrade, au fond de ce café que hantent
-les matelots du port, quelques boutiquiers de qualité médiocre,
-quelques zouaves et les marchandes de poisson.
-
-Elle se vêt de couleurs qui fatiguent l'œil, et son corsage rouge
-est tendu, extrêmement, sur une poitrine de matrone. Trois roses,
-dont la teinte est celle du cinabre, fleurissent toujours l'ombre
-grasse de ses cheveux.
-
-Par des romances qu'elle chante et joue, son rôle est d'élever les
-consommateurs jusqu'à cette extase dionysiaque où l'on dédaigne
-l'économie au profit de la boisson. Elle est, au juste, une
-bacchante assise.
-
-Immense, comme doit l'être un personnage aussi représentatif, elle
-fait, parfois, crouler une chaise sous elle, Alors on lui apporte
-un autre siège, et, calme, elle poursuit la chanson interrompue.
-
-Les hymnes qu'elle sait sont au nombre de cinq: l'un est
-pastoral, l'autre militaire, le troisième élégiaque, le quatrième
-égrillard... je ne parlerai pas du cinquième, et, pourtant, c'est
-une bien belle poésie.
-
-La voix de la mandoliniste éclate comme son corsage. Il est
-doux d'entendre cette femme, dans l'hymne guerrier (nº 2) où
-elle excelle, dire les ardeurs du combat et le souvenir de la
-bien-aimée.
-
-Dieu la créa laide et sans grâce, afin que ses auditeurs fussent
-troublés par la seule harmonie qu'elle répand. Toutefois,
-quelques-uns la convoitent. Ce n'est point par luxure, mais pour
-se remplir les bras.
-
-A la plus humble sommation, elle se livre, ainsi qu'on livre un
-objet sans valeur, car, détachée du monde et vouée tout entière
-aux joies célestes que dispense la mandoline, elle n'estime plus
-que les plaisirs de l'esprit.
-
-Ainsi qu'une idole qu'on encense, elle vit dans un perpétuel
-nuage de fumée, et, vers son nez difforme, les parfums les plus
-vils montent, comme des implorations. De la rue, les mendiants la
-contemplent.
-
-Un petit Arabe est presque toujours étendu à ses pieds. Il ne
-boit pas. Il ne mange pas. Il regarde la déesse, penchée sur sa
-mandoline dont les notes, vives comme des étincelles, le font
-rêver de paradis.
-
-Ne méprisez pas cette femme. Sa voix apaise les rixes par un
-bruit retentissant de caresse; il y passe des rugissements et des
-orages, de sonores prières et le chant des clairons. Chacun y
-trouve son compte.
-
-Le vent de la mer lointaine plaît aux amateurs d'aventures; le
-carillon du clocher natal mouille la paupière des jeunes exilés,
-et la louange des armées permanentes incite les soldats à la
-discipline.
-
-Ce n'est plus simplement une mandoliniste. Efforçons-nous de voir
-en elle une muse pour le commun, et, quand viendra l'heure de la
-quête, donnez-lui dix centimes,--elle vous sourira.
-
- Oran.
-
-
-
-
-86
-
-UN MONTICELLI
-
-
-Le parc est éclairé par une lanterne ronde, couleur de miel,
-pendue à l'horizon, tout au fond d'une allée.--Des princesses,
-vêtues d'étoffes d'or, se promènent au bras de cavaliers à
-manteaux rouges. Deux par deux, ils errent sous le feuillage et
-leurs atours se fondent dans un vague chatoiement quand ils sont
-pris par l'ombre.--Deux cygnes nagent, côte à côte, sans troubler
-l'eau bleue. On dirait que, par un caprice singulier, la brise
-penche les jets d'eau l'un vers l'autre. Des biches, un peu
-effarouchées, se rassemblent sous un chêne, et des paons font la
-roue avec un air de provocation. Une large coulée de sang tache le
-rebord d'un bassin. Deux nègres haussent des flambeaux. Un fichu
-de dentelle, un petit masque noir et une épée traînent sur un banc
-de pierre. On entend passer de tendres paroles, des serments, des
-soupirs, des baisers et des babillages, tandis qu'un petit Eros,
-tout nu, accoté au fût d'une colonne et n'ayant rien à faire
-dans ce parc où règne déjà l'amour, tire vers le ciel sombre ses
-flèches inutiles.
-
-
-
-
-87
-
-EN SOMMEIL
-
-
-Il fera un excellent soldat, enfreindra toutes les lois du Coran,
-mangera du porc, boira de l'alcool, n'observera point le Ramadan.
-Il n'observe plus que les conditions de son contrat, car il s'est
-loué à la France. Sa religion peut en souffrir. Tant pis. La
-religion sait attendre. Elle aura son heure.
-
-Tout à coup, le jour où il a fini son temps, il se réveille. Et
-il sera repris par la vie arabe, complètement, profondément. En
-revêtant l'ancien burnous, il retrouve son âme ancienne, son
-ancien jugement, des haines oubliées.--Il sommeillait.
-
-Ne vous semble-t-il pas que cette transformation est d'une beauté
-assez singulière? J'admire la puissance d'un contrat sur cet
-homme, comme aussi la puissance de sa première nature qui détruit
-une si longue habitude.--Et, d'ailleurs, chacun de nous a des
-périodes où il sommeille pareillement, sans presque se rendre un
-compte exact de son état, mais la volonté y joue un moindre rôle.
-
-Celui-ci, bourgeois paisible, sera pris par l'aventure, s'y
-livrera tout entier, puis, un jour, sans avertissement, sans
-réflexion, redeviendra ce qu'il était avant.--Il s'est réveillé.
-
-Cet autre, né pour l'aventure, se trouvera mêlé à la vie
-bourgeoise, paraîtra fait pour elle et s'y plaira, quand
-brusquement, sa première nature l'ayant repris, il se jettera vers
-la grand'route, et ce sera parce qu'il a feuilleté un livre de
-voyages, parce qu'une femme passait dans un rayon de soleil.--Il
-s'est réveillé.
-
-Mais toi? Mais moi? Quel est notre état présent? Vivons-nous une
-vie apprêtée ou notre vie native? Jouons-nous un personnage de
-comédie ou notre vrai personnage? Notre figure est-elle un masque
-ou un visage? Où en sommes-nous?--Comment le savoir!
-
-
-
-
-88
-
-LES MAISONS DE RETRAITE
-
-
-Il y a quelque temps, je vis, près d'une gare, un enclos où l'on
-avait réuni de vieilles locomotives déconsidérées.--Ces dames de
-fer étaient logées là, comme dans un asile. On les y laissait
-mourir sur des rails hors d'usage, loin des routes enivrantes,
-loin du peuple fuyard des poteaux télégraphiques, loin des
-bifurcations, des ponts et des tunnels.--Leur aspect ruineux
-me faisait pitié à tel point que je pris bientôt l'habitude de
-leur tenir compagnie durant les chaudes après-midi où le soleil
-leur rendait un semblant de gloire, en allumant sur leurs flancs
-quelques rayons d'or,--et nous causions savoureusement du passé,
-du cher temps passé dont le prestige est innombrable.
-
-Parfois, le passage bruyant d'une jeune locomotive troublait
-un instant notre bavardage. On la voyait faisant l'importante,
-pressée de se montrer au monde, luisante, empanachée de noir ou
-de blanc, parée comme pour un bal... et c'était alors, chez mes
-vieilles amies, toute une effusion de plaintes, de regrets,
-de souvenirs.--Comme l'eussent fait des êtres humains, elles
-goûtaient peu le temps présent. Leurs récits, où revivaient
-d'anciens jours, avaient ce ton d'aigreur fatiguée que l'on relève
-dans la conversation et les petites confidences des personnes
-blessées par l'âge et qui achèvent de mourir dans une maison de
-retraite.
-
-Il doit y avoir ainsi des refuges pour tout ce qui a cessé de
-plaire.--J'imagine volontiers une ville italienne, blanche et
-rose, entourée de vastes jardins, au bord de la Méditerranée, où
-les vieux jouets, mis au rancart, seraient réunis. Les charrettes
-et les chevaux de bois y trouveraient des roules où s'exercer.
-Les soldats de plomb auraient une caserne peinte à la chaux, un
-champ de manœuvres et un hôpital dont la cour, plantée d'arbres
-ronds, serait pour les invalides, pour les éclopés et pour ceux
-dont le vernis s'écaille, un lieu de repos.--Des parcs, destinés
-aux moutons frisés, des étables, une forêt où rôderaient les
-bêtes carnassières, les tigres aux entrailles de bourre, les
-lions à crinière pauvre, complèteraient le paysage. Au sein des
-frondaisons un peu trop vertes, mille singes cotonneux prendraient
-leurs ébats et, dans l'air, les oiseaux mécaniques, échappés de
-leurs cages et de leurs horloges, chanteraient de doux chants et
-marqueraient l'heure, d'après les indications d'un vieux cadran
-couvert de mousse.
-
-Dans les faubourgs de la ville, quelques grands hangars
-abriteraient les jouets dont l'humanité n'eut besoin qu'une
-fois: les jouets de circonstance, les jouets démesurés, les
-jouets-monstres.--Là vieilliraient, dans le calme et le bien-être,
-la Tour de Babel, l'Arche de Noé, le Cheval de Troie, et celui-ci,
-par les beaux soirs piqués d'étoiles, s'en irait faire sur les
-vagues bleues un temps de galop en rêvant au grand incendie...
-Ah! la pauvre bête! que je la plains, pour glorieuse qu'elle soit
-dans nos mémoires! Être condamné à un célibat éternel! ne pouvoir
-même espérer une jument! n'avoir aucun ami de son espèce ou de sa
-taille et devoir rester toujours singulier!... Quel destin!--Cela
-m'inspire une mélancolie si profonde que je retourne auprès de mes
-locomotives, pour causer des petits événements passés.
-
-Je crois avoir su gagner la sympathie de ces charmantes dames, si
-proprettes malgré leur délaissement.--Peut-être me diront-elles
-un jour, que les asiles de l'univers sont innombrables. Oui! je
-gage qu'il s'en trouve pour les métaphores décriées, pour les
-vieilles images poétiques, les légendes qu'on oublia, les paroles
-superflues, les rimes pauvres... et même, il se peut qu'il y ait,
-dans un point du ciel que j'imagine mal, mais qui doit être très
-supérieur, un refuge pour les prières qui n'ont pas touché Dieu.
-
-
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-89
-
-ELLE ET SON ENFANT TRISTE
-
-
-Madame, il ne faut pas vous promener, toute seule, dans le square,
-quand la musique joue et que les zouaves vous regardent... Il
-ne faut pas vous promener, avec votre enfant, dans les rues où
-les bijoux des étalages clignent de l'œil. L'autre jour, j'ai vu
-certaine dentelle d'araignée qui voulait se poser sur le bord de
-votre épaule... et vous avez souri...
-
-Madame, croyez-moi! il ne faut pas vous promener dans les rues,
-avec votre enfant, car vos paupières sont toujours bleues et
-votre enfant est toujours triste. Les Arabes, et les zouaves, et
-jusqu'aux petits gamins tout nus l'observent avec compassion...
-Pour vous, cela est peu honorable...
-
-Aujourd'hui, en me rencontrant, vous tordîtes votre petit
-mouchoir, bon, tout au plus, à moucher des moucherons, puis,
-vous regardâtes... puis, tu regardas un bracelet en or... (tant
-d'or pour un seul petit poignet!)--Que veux-tu que je fasse,
-chère? Non! crois-moi! ton enfant aux longues boucles paraît trop
-triste... il va pleurer... J'embrasse l'enfant.
-
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-
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-90
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-IMITÉ DU PERSAN
-
-
-J'étais seul dans mon jardin; je regardais avec tristesse ma coupe
-vide près de laquelle se fanait une gerbe de roses et je songeais
-au départ prochain de la jeune femme que j'aime présentement,
-quand le rossignol, qui me ravit chaque soir, vint se poser sur
-mon épaule.
-
-«A quoi sert de pleurer? me dit-il à l'oreille. Ta coupe est vide,
-mais les cruches de ton cellier sont toutes pleines; ces fleurs
-se fanent, mais, autour de toi, vingt bosquets te tendent leurs
-roses; ta bien-aimée partira demain, mais, à cette heure, elle
-dort dans l'ombre fraîche de ta chambre, et rêve peut-être de ton
-regard. Va baiser sa bouche rouge! va chercher du vin vieux dans
-ton cellier! va cueillir des corolles neuves! Goûte le sang des
-lèvres, le sang des vignes et le sang des roses... Tu pleureras
-demain!»
-
-
-
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-91
-
-SPLEEN ORIENTAL
-
-
-Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un dieu. Il n'a
-point osé venir quand ma brune amie était auprès de moi, mais ma
-brune amie s'en est allée, son haïk s'est fondu peu à peu dans le
-crépuscule, et, bientôt, l'ombre l'a prise tout entière.--Alors,
-je l'ai entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant il
-est auprès de moi; il s'est emparé de mon escabeau et je ne sais
-plus où m'asseoir.
-
-Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me suivre!...
-Il me suit... Il vient de toucher mes paupières et je revois la
-vie comme elle est, sans doute, véritablement.
-
-Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil! plus
-d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de palmiers qui parlent
-d'extase, laissant mollement tomber leurs ombres sur les puits, et
-point d'eau fraîche où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un
-miroir!
-
-Je me trouve dans une cave chaude et puante où, sans trêve, se
-promènent des couleuvres et des rats. J'écrase, en marchant, des
-insectes immondes qui distillent de puantes liqueurs.
-
-Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle dans mon
-esprit... ou bien au dehors... je ne sais plus.
-
-J'entends! Le Simoun s'empare du ciel. Il vole comme le Grand
-Oiseau des Contes; il surgit d'ici, de là et d'ailleurs, comme un
-rêve mauvais; il dit d'effrayantes paroles; il chante d'horribles
-chants, et toutes les roses, par lui, seront blessées.
-
-Un taureau beugle, au loin... et je n'espère plus du tout que de
-belles filles viendront me surprendre aux sons du fifre et du
-tambour.
-
-Femme! regarde à tes pieds!... Ton collier de perles s'est brisé!
-Rêveur! ne considère plus ton rêve, car il est mort! et toi!
-n'espère rien de la couronne si fraîchement fleurie qui flotte
-au-dessus de ta tête... avant que de toucher ton front, elle ne
-sera plus que poussière... Oh! le plaisant roi! le plaisant roi,
-qu'un roi couronné de cendres!
-
-Et vous ai-je dit que mon corps brûlait? Il brûle comme un myrte
-au soleil! Dans ma tête, une lourde goutte de mercure se déplace
-et danse. Des verres, à demi transparents, obscurcissent l'univers
-que je voyais jadis, et... et je me sens poursuivi par une odeur
-de poivrons, de vieilles courges et de concombres cuits.
-
-Oh! que je suis seul! bien qu'il frémisse et respire jusque sur
-mes lèvres! Je suis vraiment trop seul! Je crains que, pour
-satisfaire ce besoin d'être deux, mon âme ne se prenne à voltiger
-autour de moi, ainsi qu'une mouche, et que mon corps ne s'effondre
-dans un trou!
-
-Ah! Dieu! où parle-t-on de l'incessante fontaine de larmes dont
-les anges nous rafraîchissent?
-
-Y a-t-il des hommes drapés de blanc qui marchent, gravement bercés
-par une mélopée?
-
-Y a-t-il des femmes, douces à la caresse et au baiser, dont les
-bras repliés sont faits pour soutenir la tête?
-
-Non pas! Tout ciel est sombre! Tout arbre se meurt! Tout homme
-s'apprête à se vêtir du linceul et toute femme est pourrie! je
-veux dire qu'il y a des vers dans son corps... Ils pointent
-parfois leurs têtes roses par un trou de la peau.
-
-C'est lui! c'est lui seul qui me fait voir tout cela!
-
-Quand donc les chameaux auront-ils fini de glousser, près de la
-source?
-
-Quand donc ce narcisse aura-il achevé de se flétrir?
-
- Aïn-Sefra.
-
-
-
-
-92
-
-CORNÉLIE
-
-
-Prédire est un besoin pour Cornélie. Jadis, elle eût tenu son
-personnage au fond d'une antre thessalienne et fait figure à côté
-d'un trépied; maintenant, elle se trouve réduite à des extases
-plus modestes. Toute jeune, Cornélie tira les cartes et dit la
-bonne aventure dans les foires de province, sous la surveillance
-de sa mère, jongleuse de profession; plus tard, ayant gagné la
-confiance d'un vieillard amoureux et libéral, elle ouvrit, à
-Montmartre, un petit bureau de divination où l'on se renseignait à
-peu de frais sur l'avenir; aujourd'hui, elle est chiromancienne,
-astrologue et un peu prêtresse, fait tourner les tables, évoque
-les esprits et s'entretient avec les morts.
-
-Cornélie paraît, à la fin des soirées mondaines, vêtue de noir
-et portant autour du cou tout un arsenal de bijoux cabalistiques
-à vertus diverses, mais, si répandue que soit Cornélie, ne
-pensez pas qu'elle dédaigne les anciennes formes de son métier.
-Elle prophétisera aussi bien en écoutant le récit d'un songe
-qu'en lisant dans une main; elle fera le petit jeu avec le même
-zèle qu'un horoscope, et le marc de café ne l'inspire pas moins
-sûrement que le vol des oiseaux. Les nuées, les astres, les
-éclairs, les mille petits incidents de la vie, la couleur des yeux
-et les esprits des tables lui sont d'un usage aussi familier.
-Prophétesse, elle l'est continûment. Cornélie prophétise comme
-elle respire. Les fiançailles, les unions, les ruptures, les
-réconciliations, les maladies et les morts sont toutes de son
-domaine. Elle vous dira le billet qu'il faut choisir à la loterie,
-le numéro gagnant de la roulette, le prénom de votre femme si vous
-êtes célibataire, et le temps qu'il fera demain si l'agriculture
-vous intéresse. Les rois n'ont aucun secret pour Cornélie; elle
-annonce les guerres et flaire de loin le sang d'un crime.
-
-On rétribue largement ses services. Elle a déjà sa voiture, et les
-bijoux qu'elle porte ne sont point de pacotille. Son amant est un
-petit jeune homme à gages. Elle lui dit la bonne aventure, chaque
-soir avant de se coucher, pour fixer la nature de ses songes.
-
-Vraiment, Cornélie croit en elle-même. Pas un instant elle n'a
-douté de son magique pouvoir. Elle le prouve par mille traits. A
-tout moment elle consulte les cartes et, quand elle est contente
-du service, elle les tire à sa femme de chambre.
-
-
-
-
-93
-
-PROBLÈME
-
-
-Sur la dune, un problème m'a, quelques instants, confondu. Ce
-petit hiéroglyphe, dessiné à mes pieds, m'intrigua fort: quelques
-minces lignes en creux, lignes fines et curieusement disposées.
-
-Lignes minces! lignes en creux! lignes fines! seriez-vous un
-cryptogramme, une amoureuse correspondance qui marquerait des
-rendez-vous?
-
-Petites rides! vous ressemblez à des rides de jeune vieille.
-Seriez-vous l'empreinte d'une corolle de narcisse que les brises
-auraient tourmentée?
-
-Nervures grêles d'une feuille! on dirait que de sa baguette, une
-fée a touché le sable et que sa main tremblait un peu, ou qu'une
-étoile du ciel, la nuit dernière, s'est mirée en ce lieu, trop
-longuement.
-
-J'étudie, je considère, je songe, et, même en songeant, je ne
-trouve rien...
-
-Suis-je sot!... Avant que je n'eusse passé, sans doute que...
-pfuitt!... une gerboise avait fui.
-
-
-
-
-94
-
-LES VRAIS SOUVENIRS
-
-
-Pourquoi rêver toujours de l'avenir, pourquoi se composer un
-lendemain quand, à si peu de frais, il t'est permis de te composer
-un beau passé?--Présumer au lieu de revivre!... Quelle folie! Se
-fier à l'espoir en place d'évoquer!... Oh! la naïve impertinence!
-Tu rêves d'ivresses futures... Que ne rêves-tu de l'ivresse
-autrefois ressentie? Les sillons d'hier enferment leur semence...
-que sais-tu des sillons de demain? D'ailleurs... expliquons-nous.
-
-Un souvenir n'est pas, comme on l'entend à l'ordinaire, le
-reflet d'une aventure échue, mais bien un rêve que l'on place
-dans son passé. Or un fait du passé peut toujours être arrangé,
-complété, drapé, fardé; un fait historique peut toujours devenir
-légendaire. Faisons ainsi pour le souvenir. Donne-lui bonne
-figure, habille-le, couvre-le de bijoux et de broderies, rends-le
-brillant, pur, somptueux et beau.
-
-Certes, il ne faut pas l'inventer de toutes pièces, car il
-risquerait alors de s'effondrer comme une maison bâtie avec
-des matériaux de fortune, mais si tu prends des actes de ta
-vie dont tu penses être certain, transforme-les, à ton gré, en
-œuvres d'art, éclaire-les de mille façons diverses, rajeunis-les,
-donne-leur un visage plaisant et fais-les sourire.--Ainsi tu
-te composeras d'anciennes douleurs, des douleurs nobles et
-bienfaisantes, avec d'anciens petits chagrins et les médiocres
-plaisirs passés deviendront de magnifiques joies. Et ce sera pour
-ta vieillesse un précieux trésor.
-
-Qu'importe la vérité d'une aventure si elle nous console mieux
-sous le masque! La vie ne suffit pas à nourrir richement notre
-mémoire. Il faut encore la fertiliser, l'embellir, imaginer ce que
-l'on a déjà vécu et bâtir ainsi un palais pour y vieillir plus
-tard. Cette œuvre a des chances de durer au lieu qu'un souvenir nu
-est éphémère.
-
-Les faits du passé ne sont que les moellons grossiers de
-l'édifice... Travaille! va construire le palais de tes vieux
-jours!
-
-
-
-
-95
-
-UN POINT DE VUE
-
-
-«C'était à l'époque où toutes les femmes de la terre étaient
-encore noires.
-
-«Un jour, Mahou, le grand dieu, s'ennuyait tellement qu'il eût
-donné le tonnerre même pour s'ennuyer moins. Il tâcha donc de se
-distraire. D'abord, il fit crever un affreux orage, mais cela ne
-fut d'aucun bénéfice; puis il fit déborder une rivière, mais,
-lorsqu'enfin elle fut rentrée dans son lit, Mahou s'ennuyait
-tout autant. Alors il voulut regarder des femmes, et, pour mieux
-les voir, il donna l'ordre à toutes les femmes de la terre de se
-rassembler, puis de se tenir côte à côte, sur une même ligne,
-devant lui. Il y en avait là de belles qui plaisaient par leurs
-fesses charnues et leurs seins lourds, et il y en avait aussi de
-laides, toutes maigres et toutes plates.
-
-«Cela m'ennuie, leur dit-il, de vous voir si semblables par la
-couleur. Ecoutez-moi bien. Il se trouve, au bout de la plaine, un
-petit lac. Celles de vous qui pourront s'y baigner deviendront
-blanches aussitôt. Vous partirez donc au signal que je vous
-donnerai, en rivalisant de vitesse.»
-
-«Or, il advint ceci, que les belles femmes, qui avaient des fesses
-charnues et de gros seins, ne purent, au signal que leur donna
-Mahou par un coup de tonnerre, courir aussi vite que les femmes
-maigres, anguleuses et laides. Celles-ci gagnèrent la course.
-Elles se trempèrent dans les eaux du lac et devinrent blanches,
-mais elles se trempèrent si complètement et en si grand nombre
-que le lac déborda et, quand arrivèrent les belles femmes, un peu
-essoufflées d'avoir tant couru, il ne restait plus d'eau du tout.
-Elles ne purent que poser les paumes de leurs mains et les plantes
-de leurs pieds sur la boue qui restait au fond; c'est pour cela
-que cette partie de leur corps est plus claire... Cependant les
-femmes blanches savent bien qu'elles sont maigres et laides, car,
-depuis lors, elles n'osent plus se promener toutes nues et, pour
-trouver un mari, elles doivent faire mille grimaces, au lieu que
-la femme noire n'a qu'à se montrer.»
-
-Tel est à peu près le récit que me fit, hier, Moussa, mon
-domestique nègre. Quand il eut achevé, il s'en fut graisser
-mes bottes dans un coin de la pièce, mais il se retournait, de
-temps en temps, et me regardait, avec un petit sourire à la fois
-ironique et puéril.
-
- Konakry.
-
-
-
-
-96
-
-MATIN
-
-
-J'ouvre ma fenêtre, et tout le matin entre chez moi. La rue
-m'offre sa fièvre, la brise sa caresse, et le ciel son azur. L'air
-chante, l'air m'appelle. Je sens qu'il faut me donner au monde en
-un don joyeux... Pourtant je n'ose.
-
-Ne puis-je donc sortir? Ne puis-je me mêler à tout cela qui vit,
-se passionne, et se hâte toujours de désirer? Ne puis-je me perdre
-dans la foule des passants? respirer avec eux, partager leurs
-plaisirs, pleurer de leurs douleurs?
-
-C'est inutile. Résignons-nous. Il est superflu d'ébaucher même une
-tentative. Renonçons. Jamais je ne pourrai. Le vieux cauchemar
-qui habite à mes côtés, qui m'habite aux mauvaises minutes, m'en
-empêchera toujours. J'ai peur que les passants de la rue ne me
-reconnaissent pas pour un des leurs, qu'ils ne se détournent,
-qu'ils ne m'aperçoivent même pas.
-
-Non, aujourd'hui encore, je ne sortirai qu'un instant, lorsque
-la nuit sera tout à fait close, pour acheter un paquet de
-cigarettes, au coin de la rue, et je vivrai, un jour de plus,
-entre mon bureau et ma fenêtre, mon bureau où dort, dans sa gaine
-de drap, un petit revolver chargé que je nettoie chaque matin,
-et ma fenêtre qui me fait un cadre et me présente au monde comme
-une image peinte, une image fortement peinte sur sa toile et qui
-jamais ne s'échappera.
-
-
-
-
-97
-
-LA CONNAISSANCE DE DIEU
-
-
-C'était un soir des temps à venir.
-
-L'homme avait, depuis des siècles, conquis les flots de la mer,
-asservi les courants du ciel, fait résonner de sa voix les plus
-profondes cavernes et déchiré la robe, réputée intangible, des
-flammes toujours mouvantes.--Voici qu'il entreprenait de connaître
-Dieu.
-
-Or Simon, tenu pour le plus sage d'entre les sages, s'était
-arrêté, un instant, dans sa recherche et regardait le
-chemin parcouru depuis que, petit enfant, il balbutiait les
-premières sciences, avant de s'endormir sous le regard des
-constellations.--Il touchait au but que s'était proposé la nature
-humaine, et, saisi par une façon de lâcheté métaphysique, il
-voulait retarder encore ce geste qui dévoilerait l'inconnaissable.
-
-Le Temps pouvait briser son attribut, la faux, ancien effroi de
-l'homme, et retenir la minute prête à prendre son vol, car Simon
-allait forcer le coffret du rêve où Dieu se tient enclos.--Il
-hésitait cependant.
-
-Par la fenêtre ouverte, il pouvait voir une prairie que la lune
-rendait blanche et quelques beaux arbres qui échangeaient des
-murmures.
-
-La plainte monotone d'un oiseau de nuit passait et repassait, sans
-qu'on vît l'oiseau.
-
-Vers le milieu du ciel, des nuages se fondaient dans l'azur
-scintillant d'alentour et, bientôt, on ne les apercevait plus.
-
-Ces tendres brises qui suivent le crépuscule pénétraient la
-frondaison d'un tremble, et tout le tremble chuchotait des paroles
-mystérieuses, comme une femme que visite le regard de son enfant.
-
-Simon soupira.
-
-Lui serait-il permis, plus tard, de contempler les choses de la
-terre avec une aussi paisible joie? Leur influence consolatrice
-n'était-elle point due à leur mystère même? Il reprochait à la
-divinité de s'être ainsi laissé traquer en un dernier repaire,
-comme, jadis, le dernier fauve en sa dernière forêt.
-
-Et, d'un sourire triste, Simon souriait au tremble frissonnant,
-des feuilles duquel s'évaporait une exquise mélodie qui l'émouvait
-bien, mais qu'il ne savait comprendre.
-
-Tout cela lui était inconnu.
-
-Les arbres, les flammes, les ruisseaux n'étaient pas de son
-domaine, car, dès son plus jeune âge, Simon avait été voué à la
-seule connaissance de Dieu.
-
-Ces mille problèmes qui servaient de fondement au sien, il n'en
-savait ni les facteurs, ni l'énoncé, ni la méthode de résolution.
-D'autres hommes avaient assumé cette tâche et l'avaient menée à
-sa fin; d'autres hommes avaient usé leur vie à définir les objets
-réels, leurs premiers rapports et leurs rapports secondaires, mais
-Simon, étant la dernière pierre de la pyramide, ignorait le granit
-de sa base et n'avait jamais manié que les suprêmes connaissances,
-puisqu'il était voué à la seule connaissance de Dieu.
-
-Et, tandis qu'il admirait en profane le tremble musical, Simon se
-sentait parcouru d'un tumultueux désir, désir de savoir les choses
-simples de la nature, qui étaient tombées depuis longtemps dans le
-gouffre du connu, et pourquoi les abeilles butinent, et pourquoi
-les étoiles ressemblent à des yeux qui sourient. Mais tout cela,
-et d'autres perfections encore, n'était point de son royaume.
-
-Il ne pourrait apprécier justement la qualité des brises, ni
-la plainte obscure du feuillage qu'un trouble agite. L'aube,
-dans laquelle il sentait parfois, après les longues veillées,
-la récompense d'une attente dans l'ombre, n'aurait jamais pour
-lui qu'une douceur indéterminée, et quelle ironie de penser que
-l'homme qui allait faire rendre gorge au dernier mystère se
-servait d'un gantelet fourbi par d'autres et qu'il ignorait la
-façon dont cette arme avait été forgée!
-
-Ainsi, comme grandissait son orgueil, le plus grand orgueil qu'un
-homme eût ressenti, Simon était tout pénétré de mélancolie
-en songeant à son indignité. De cette indignité, il n'était
-point responsable, puisque son destin lui avait été imposé, et
-sa douleur n'en devenait que plus vive lorsqu'il se regardait
-lui-même, lui, Simon, l'homme qui allait connaître l'infini
-de Dieu et qui ne connaissait rien du monde innombrable de la
-création.
-
-L'immense humanité qui pourrissait et se desséchait dans les
-tombes l'avait choisi comme gladiateur. Elle l'avait pris d'une
-belle carrure, d'un courage éprouvé; elle l'avait bien nourri de
-l'idée de son devoir, elle l'avait bien équipé et, maintenant,
-elle lui disait:
-
-«Marche en avant! va combattre la Bête! saisis-la d'une étreinte
-forte et fais-lui cracher son énigme! Ne pense plus! Agis comme un
-esclave, l'esclave d'un peuple d'ossements!»
-
-A cette minute, Simon fut près de la révolte, mais dans le temps
-qu'une ancienne légende, jadis célèbre, revenait à son esprit, il
-songea que chaque révélation nouvelle implique un sacrifice et
-qu'il faut s'immoler comme première victime aux vérités que l'on
-veut concevoir. Tout de même que le hurlement de nos mères nous a
-rendus forts, c'est l'effusion du sang des prophètes qui a fécondé
-la parole des dieux, car le rêve vient puiser sa vie aux plaies de
-la douleur.
-
-De nouveau, Simon étendit la main vers ce coffret où Dieu était
-pris au piège. Encore une fois, il s'arrêta. Un rayon venait de
-l'éblouir, un rayon mince et blanc qui partait de la rivière comme
-un trait d'argent.
-
-Simon pensa:
-
-«Sans doute, un objet brillant est-il tombé dans l'eau. Ce n'est
-rien... ce n'est qu'un objet brillant qui est tombé dans l'eau, et
-qui m'a ébloui!»
-
-Puis, se reprenant, il pensa que, la réflexion d'un rayon de lune
-eût été pareille. Sa main tendue vers le coffret retomba et Simon
-fut abattu par une soudaine inquiétude.
-
-Il ne savait donc pas la cause du plus simple accident naturel! Le
-problème suscité par ce rayon blanc, il l'avait aussitôt résolu,
-mais peut-être inexactement. Alors, de quel droit pouvait-il
-révéler la connaissance de Dieu?
-
-Si, dans les temps anciens, une seule, la plus négligeable, la
-plus infime des choses avait été mal observée, si, tout au début
-du monde, l'enfant qui déduisit le premier rapport s'était leurré
-d'une apparence, pouvait-il, lui, Simon, résoudre ce problème dont
-des peuples d'hommes avaient peut-être élaboré faussement l'énoncé?
-
-La multitude silencieuse des morts l'avait chargé de traquer Dieu
-dans son dernier repaire. Trouverait-il Dieu, ou bien, en place de
-Dieu, une petite erreur devenue monstrueuse, hydre aux cent têtes
-que les légendes annoncèrent?
-
-Et Simon, après le suprême orgueil et le suprême abattement,
-connut une angoisse plus grande que celle de Dieu même, lorsque
-son fils agonisait sur la croix.
-
-Alors, il ferma les yeux, saisit le coffret, l'ouvrit, et,
-laissant l'idée divine s'échapper de nouveau dans l'univers pour
-repaître de rêves les siècles à venir, il cria dans la nuit aux
-peuples qui attendaient.
-
-«Non! la connaissance de Dieu ne peut être atteinte! Les prémisses
-sont fausses.
-
-«Recommencez!»
-
-
-
-
-98
-
-SOUS LA PLUIE
-
-
-Il pleut et je te regarde, tendrement, jusqu'au fond des yeux.
-Les gouttes ont noyé la poussière et lavé les frondaisons. Elles
-frappent, avec une persévérance inlassable, le toit du petit
-kiosque où nous nous sommes réfugiés. De temps en temps, un
-oiseau rappelle sa présence par une petite plainte mouillée.
-Quelques mouches vertes bourdonnent autour de nous. Entre deux
-poutrelles, une araignée tisse à nouveau sa toile qu'un vent
-coulis endommagea.--Nous nous regardons toujours, et parfois tu
-me souris. La belle pluie crée une façon de silence autour de
-notre amour. Nous sommes heureux. Nous voulons être heureux...
-mais, soudain, tu as pensé que, si je n'étais auprès de toi,
-en ce moment, je pourrais souffrir de la pluie bienveillante,
-là-bas, tout au loin, sur le bord d'une rizière désolée, et que
-je grelotterais dans ma solitude, sans fleurs, sans opium, sans
-soleil, sans amis... Alors, une tristesse si vive s'est épanchée
-en toi que je l'ai vue sourdre, au bord de tes paupières, par deux
-larmes.
-
-
-
-
-99
-
-LISBETH ET COCO
-
-
-Comment sont-ils venus s'échouer ici?
-
-Je les ai trouvés dans un café-concert en plein vent où les
-badauds de la ville se réunissent. Cela est mal éclairé par
-quelques lumignons, mais, quand la lune est pleine, on y voit
-clair. Sous les arbres, des boutiquiers, de petits employés,
-quelques mulâtres, boivent des bocks et des menthes à l'eau. Un
-garçon sale, mal rasé, fait le service et affecte un empressement
-inutile. Des enfants nègres grouillent par terre. Trois femmes
-sont attablées avec des officiers qui demain rentreront en France.
-Elles représentent Cythère. Soudain, un piano prélude, et, tout
-aussitôt, on applaudit.
-
-Sur la petite scène en planches, une femme vient de paraître. Je
-la regarde, un peu étonné. Ce n'est plus la chanteuse qui hurlait
-des obscénités, il y a quelques instants, en relevant un jupon
-mauve sur des cuisses pénibles à voir. C'est tout autre chose.
-
-Quarante ans, je pense. Un corps quelque peu lourd, en robe de
-ville; un joli visage frais, un délicieux sourire. Elle chante. Sa
-voix n'est pas éraillée, mais j'y sens de la fatigue. Cette femme
-a su chanter. Elle nous dit, de façon vive, presque sans gestes,
-délicatement, une chanson fort plaisante. Elle fait rire... mieux:
-elle fait sourire. Le public se réveille. On l'applaudit parce
-qu'on l'aime. Les consommateurs sont debout et chacun crie:
-
-«Coco! Coco!»
-
-Alors le pianiste se lève. Il est l'auteur des paroles et de
-la musique. La femme chante encore deux fois, puis elle vient
-s'asseoir dans le café et, bientôt, le pianiste la rejoint.
-
-Ils m'intriguent. Il y a chez ces deux êtres une manière de
-propreté, de décence, qui m'étonne. Un officier que je connais va
-causer avec eux. Cet homme qui rentre du Soudan après trois ans
-de campagne, qu'une femme blanche affole et qui ne peut voir de
-la chair nue sans y poser sa bouche, parle au pianiste et à la
-chanteuse avec une politesse scrupuleuse qui me plaît. Je me fais
-présenter à Coco et à Lisbeth; tels sont leurs noms «au théâtre».
-Nous causons, et, peu à peu, tout un petit drame se dévoile.
-
-Lisbeth et Coco sont mariés depuis longtemps. Ils tinrent jadis un
-«cabaret artistique» à Montmartre. Coco écrivait des chansons et
-des mélodies que chantait Lisbeth. Puis, tout soudain, ce fut la
-ruine. Ils partirent. De colonie en colonie, ils ont fini par se
-fixer ici. Jamais ils ne se sont séparés. Coco ne peut vivre sans
-Lisbeth, ni Lisbeth sans Coco. Ils s'accordent, ils se complètent,
-ils sont une dualité. Coco s'est usé à jouer des ritournelles.
-Lisbeth a perdu sa voix. Qu'importe! ils vieilliront ensemble.
-
-Peut-être les verra-t-on rentrer, un jour, à Paris. Ils font des
-économies, dans ce seul but: revoir Montmartre, les camarades,
-les brasseries, les rues familières. Ils s'aiment. Ils doivent
-s'être toujours aimés. Coco regarde Lisbeth avec une tendresse
-indubitable et Lisbeth sourit pour répondre au sourire. Elle
-soigne beaucoup ce corps presque détruit et jadis tant convoité,
-dont Coco ne fut jamais las, et il reste à ce corps je ne sais
-quoi d'émouvant. Ils s'aiment. Ce sont deux âmes nettes et propres.
-
-La représentation est finie. Le jardin se vide. Nous restons
-encore, parlant de Paris, et, comme je leur dis mon désir
-d'entendre un peu de musique, Lisbeth et Coco veulent me remercier
-de ce désir, et Coco me joue une étude de Chopin qu'il préfère à
-toutes les autres et, dans l'ombre bleue du jardin désert, Lisbeth
-me chante des chansons de Verlaine.
-
- Dakar.
-
-
-
-
-100
-
-AU CIMETIÈRE
-
-
-Oui, c'est bien moi.--Reconnais-moi; je suis comme il y a dix ans,
-tout à fait le même, du moins, il me semble.--Voici, je te salue,
-mon ami. Ne pense pas qu'un étranger se soit arrêté devant ta
-tombe!
-
-O mon vieux! je t'en prie! comprends bien que c'est moi!
-
-Je ne suis pas venu te voir, l'année dernière, mais il faut me
-pardonner. J'avais, en somme, beaucoup d'affaires. Toi qui es mort
-et qui jouis de cette belle suspension d'hostilités, tu ne te
-doutes plus de la quantité d'actions inutiles qui mangent la vie
-de nous autres vivants... et, dans cette vie, les morts, les morts
-les plus chers, tiennent si peu de place!
-
-Ma dernière visite, je te l'ai faite pendant l'hiver de... je
-ne sais plus au juste... enfin... il y a déjà quelque temps.
-Il faisait froid, très froid, et bien que j'eusse mis un gros
-manteau, je grelottais, debout devant ce marbre où le jour de
-ta mort est inscrit. Je tremblais tellement que mes souvenirs
-eux-mêmes semblaient gelés et que je me rappelais à peine les
-heures où, devant moi, tu avais vécu ta belle existence.
-
-Aujourd'hui, mon pauvre ami, il fait un merveilleux temps
-d'arrière-saison, un temps clair, tendrement aéré par des souffles
-qui nous apportent, qui m'apportent, devrais-je dire, une érotique
-et somnifère senteur de pin.--C'est un splendide jour.
-
-Parlons de toi, veux-tu?
-
-Te doutes-tu que la brise est libre comme l'était ton rire?... te
-doutes-tu?... Ah! Dieu pitoyable!
-
-Je ne sais pas si tu m'écoutes, si tu m'entends--non, je ne le
-sais pas avec certitude, mais qu'importe, puisque je te parle et
-que, peut-être, tu me réponds!
-
-Dans le temps, lorsque nous nous promenions dans la colline et que
-tu causais avec les arbres, puérilement, les passants pouvaient
-croire que tu agissais comme un fou, mais je gage bien que celles
-des branches auxquelles tu t'adressais et qui vivent encore,
-te sont reconnaissantes du bruit de tes paroles, et c'est pour
-cela qu'au-dessus de ta tombe, semble toujours flotter un peu de
-musique.
-
-Oui, mon ami, il fait beau, tu étais bon, et je sais que, l'un à
-l'autre, nous nous manquons beaucoup.
-
-Je ne te dédie pas cette page de prose, car tu sens bien qu'elle
-est écrite pour toi seul. Que les autres ne le sachent pas, cela
-me fait plutôt plaisir.
-
-Allons! assez causé, mon ami!
-
-Mais, crois-moi! ne regrette pas trop le monde, ce monde des
-vivants. Il est tout aussi sale qu'au jour où tu l'as quitté si
-subitement.--Rien ne s'est amélioré: ni les hommes, ni les choses.
-Quant aux bêtes, je ne sais pas! Seuls quelques morts ont gagné un
-peu de gloire, dans nos souvenirs. Toi dont la dépouille participe
-maintenant à la vie inconsciente de la terre, tu as peut-être
-réalisé ce que notre vie a su jusqu'à présent donner de mieux: une
-promesse.
-
-Malheureux corps réduit de mon meilleur ami! je ne viendrai plus
-ici avant longtemps. On s'habitue aux pires choses et je veux,
-lorsque je rends visite à tes ossements blancs, conserver cette
-sensation étrange de descendre vers toi jusque dans la farouche
-mort.
-
- Marseille.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Mon ami John Shag 1
-
-
-LIVRE PREMIER
-
- 1.--Le jugement de Pâris 3
-
- 2.--La jetée-promenade 5
-
- 3.--Le vieux citron 7
-
- 4.--Projet pour demain soir 10
-
- 5.--L'insomnie des morts 13
-
- 6.--Parfums 15
-
- 7.--Pour la lune 18
-
- 8.--Le Voyageur 20
-
- 9.--Corinne 23
-
- 10.--Le priape 25
-
- 11.--L'escalier rose 28
-
- 12.--Prière au vent 29
-
- 13.--Danse chantée 32
-
- 14.--Nocturne 34
-
- 15.--Inscription trouvée sur un vieux mur 36
-
- 16.--Capripèdes africains 37
-
- 17.--Les cloches 39
-
- 18.--Bonheur parfait 42
-
- 19.--Trois strophes 43
-
- 20.--L'exode 44
-
-
-LIVRE DEUXIÈME
-
- 21.--Dans le marché 53
-
- 22.--Un monde meilleur 55
-
- 23.--Les yeux 57
-
- 24.--Un testament 59
-
- 25.--Le cerisier 61
-
- 26.--Clitandre 62
-
- 27.--Alternance 65
-
- 28.--La leçon de musique 66
-
- 29.--Don de la grenade 68
-
- 30.--Deux candeurs 70
-
- 31.--Le miroir 73
-
- 32.--A la fenêtre 75
-
- 33.--Le faune mort 76
-
- 34.--Ciel gris 79
-
- 35.--La douzaine 81
-
- 36.--Vocables 83
-
- 37.--La visite 85
-
- 38.--L'inconstant 89
-
- 39.--La tragédienne 90
-
- 40.--Un petit monde 92
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
- 41.--A un barriste 95
-
- 42.--Narcisse dissimulé 98
-
- 43.--Un ancien regard 99
-
- 44.--Lettres d'amour 101
-
- 45.--Le nom 103
-
- 46.--Le serpent bleu 104
-
- 47.--La valeur des maximes 108
-
- 48.--Hymne 110
-
- 49.--Dans la rivière 112
-
- 50.--Voix qui montent 114
-
- 51.--Bohémienne 116
-
- 52.--Le passé 118
-
- 53.--Les grands serments 119
-
- 54.--Conseil 121
-
- 55.--Fehl Yasmîn 122
-
- 56.--Vieille histoire 124
-
- 57.--Cléonice 127
-
- 58.--Une agonie 128
-
- 59.--Sur une plage 131
-
- 60.--Monologue dramatique 132
-
-
-LIVRE QUATRIÈME
-
- 61.--Le prix de la jeunesse 137
-
- 62.--Apaisement 138
-
- 63.--L'absente 139
-
- 64.--Edition expurgée 143
-
- 65.--Spleen au café 145
-
- 66.--Inscription trouvée sur un chêne 147
-
- 67.--A propos de Pierrot 148
-
- 68.--En attendant l'amour 151
-
- 69.--Baigneuse 153
-
- 70.--Le sombre visage 156
-
- 71.--Licaste 157
-
- 72.--La mort du magicien 159
-
- 73.--Conversation 164
-
- 74.--Un homme heureux 166
-
- 75.--Sémitisme 168
-
- 76.--Les messages 171
-
- 77.--Coup de soleil 173
-
- 78.--Pensée subite 175
-
- 79.--Cela 176
-
- 80.--La pluie au soleil 179
-
-
-LIVRE CINQUIÈME
-
- 81.--Un amateur 183
-
- 82.--Fumée interdite 186
-
- 83.--Paroles de Fanchon 188
-
- 84.--L'étang mort 190
-
- 85.--Euterpe 191
-
- 86.--Un Monticelli 194
-
- 87.--En sommeil 195
-
- 88.--Les maisons de retraite 197
-
- 89.--Elle et son enfant triste 200
-
- 90.--Imité du persan 201
-
- 91.--Spleen oriental 202
-
- 92.--Cornélie 205
-
- 93.--Problème 207
-
- 94.--Les vrais souvenirs 208
-
- 95.--Un point de vue 210
-
- 96.--Matin 212
-
- 97.--La connaissance de Dieu 214
-
- 98.--Sous la pluie 220
-
- 99.--Lisbeth et Coco 221
-
- 100.--Au cimetière 224
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- The Project Gutenberg eBook of Les moments perdus de John Shag, by Auguste Gilbert de Voisins.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les moments perdus de John Shag, by
-Auguste Gilbert de Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-
-
-Title: Les moments perdus de John Shag
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: May 14, 2016 [EBook #52065]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-
-<h1>
-Les Moments perdus
-de John Shag
-</h1>
-
-
-
-
-<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</a></h2>
-
-
-<p>
-<b>La Petite Angoisse</b>, <em>roman</em>.<br />
-<b>Pour l'Amour du Laurier</b>, <em>roman</em>.<br />
-<b>Sentiments</b>, <em>essais</em>.<br />
-<b>Le Démon Secret</b>, <em>roman</em>.<br />
-</p>
-
-
-<h3>EN PRÉPARATION</h3>
-
-<p>
-<b>Le Bar de la Fourche.</b><br />
-<b>L'Esprit Impur.</b><br />
-</p>
-
-
-
-
-<h2><a name="GILBERT_DE_VOISINS" id="GILBERT_DE_VOISINS">GILBERT DE VOISINS</a></h2>
-
-<h1>Les
-Moments perdus
-de John Shag</h1>
-
-<h3>PARIS
-BERNARD GRASSET
-ÉDITEUR</h3>
-
-<h4>7, Rue Corneille, 7</h4>
-
-<h4>1909</h4>
-
-<blockquote>
-
-<p><em>Il a été tiré de cet ouvrage
-quinze exemplaires sur Hollande
-numérotés de 1 à 15
-et un exemplaire unique sur Chine</em></p></blockquote>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[Pg i]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="MON_AMI_JOHN_SHAG" id="MON_AMI_JOHN_SHAG">MON AMI JOHN SHAG</a></h2>
-
-
-<p>Si les quelques gens de qualité qui fréquentèrent
-mon ami John Shag fournissent de lui, par leurs anecdotes,
-une image singulière, il ne faut pas s'en étonner,
-car, pour aimable que fût son apparence, qui
-était celle d'un honnête homme, toutefois, par ses
-façons de penser, de sentir et d'exprimer la saveur
-de ses réflexions, John Shag tenait souvent le personnage
-biscornu du misanthrope qui ne veut rien
-entendre ou, du moins, qui veut n'entendre qu'à bon
-escient.</p>
-
-<p>Il avait la taille bien prise, le teint vif. Cela donnait
-à ses quarante ans un air d'adolescence.</p>
-
-<p>Je connais de lui un portrait qui le montre rasé et
-portant le monocle, simple vitre, mais qui lui permettait
-d'avoir deux regards: l'un, à l'abri, pour considérer
-le monde; l'autre, à découvert, pour exprimer
-quelques émotions choisies.&mdash;De chacun, il se servait
-avec discernement.&mdash;Quand j'aurai ajouté que son
-poil était roux, ses mains fines et son vêtement strict,<span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[Pg ii]</a></span>
-j'en aurai assez dit, ne voulant pas charger une
-esquisse.</p>
-
-<p>Il était plus notable pour sa physionomie morale,
-et, dès l'abord, je tiens à marquer un trait essentiel
-qui le distinguait. Il détestait, avec l'élan d'une âme
-pure, le commerce de la démocratie. A la plus faible
-invite, il s'élevait au-dessus de ce concours de médiocrités
-qu'il tenait pour avilissant. Une atmosphère
-commune à trop de bouches lui répugnait. Sans,
-pour cela, gagner un ermitage, comme Timon, et,
-tout en laissant sa personne physique parler, sourire
-et disputer sur terre, John Shag repoussait le sol d'un
-pied chaussé d'ailes et s'enfuyait allègrement vers des
-nuages d'où il ne descendait plus que sollicité par
-des arguments d'un grand poids.</p>
-
-<p>C'est là ce que d'autres appellent rêver.&mdash;Rêver!...
-occupation qui, pour certains, est un passe-temps,
-mais qui avait, dans son cas, tous les caractères
-coercitifs d'une servitude.</p>
-
-<p>La fréquentation d'un même cercle nous lia. Je partageais
-la plupart de ses goûts: son furieux penchant
-pour la couleur des eaux mortes et celle, si diverse,
-des pourritures d'automne, le transport d'aise qu'il
-manifestait à voir le soleil dans sa plus grande
-ardeur, son amour, enfin, des paysages tout simples
-où il trouvait matière à divaguer beaucoup. La
-passion qu'il mettait à vanter ou à mépriser n'était
-point non plus pour me déplaire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[Pg iii]</a></span></p>
-
-<p>De l'humanité il distrayait parfois une figure, un
-geste, une inflexion de voix, et la considérait longuement,
-avec son bel &oelig;il protégé, puis il se défaisait de
-la chose, comme l'on jette un citron sec.</p>
-
-<p>Nous nous aperçûmes, bientôt, qu'une vive amitié
-nous rendait utiles l'un à l'autre. Dès lors, on nous
-vit souvent ensemble. Nous parcourûmes de conserve
-l'Allemagne et la Hollande, les villes du Piémont
-et de la Vénétie, certains cantons algériens et la
-côte occidentale d'Afrique où nous n'en finîmes plus
-de nous attarder.</p>
-
-<p>Des femmes nous suivaient dans ces déplacements.
-Nous les changions au gré du paysage, suivant qu'il
-commandait une chevelure blonde ou brune, un
-excès de vêtements ou des seins nus.</p>
-
-<p>Je garde, communément, avec les jeunesses auxquelles
-je me confie, un ton d'indulgente amabilité:
-c'est que le soin de mon ataraxie m'importe avant
-toutes choses, mais John Shag réglait les mouvements
-de sa cour suivant une autre loi.&mdash;Dans le commerce
-des femmes, il montrait une bizarrerie excessive qui le
-poussait à des blasphèmes brusques et surprenants,
-voire à des colères tout à fait sans excuse, car on ne
-saurait reprocher sérieusement à sa maîtresse de n'être
-pas toujours dans le plan de votre songe. Il se justifiait
-de cela, comme de mille autres incartades, en
-alléguant les soucis de sa gestation.</p>
-
-<p>Je pense qu'il souffrait de quelque affection nerveuse,<span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[Pg iv]</a></span>
-car la sensibilité d'un homme sain n'oserait
-être, que je sache, aussi constamment en éveil. Il se
-comparait volontiers à Bragadin, doge vénitien, par
-allusion à ce passage d'un livre de M. Maurice Barrès:</p>
-
-<p>«Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme,
-consentit à être écorché vif; et, parfois, je songe que
-je me suis fait un sort analogue.»</p>
-
-<p>Comme l'on passe un caprice, même absurde, aux
-jeunes femmes alourdies, j'ai passé à John Shag plus
-d'une excentricité. Je le savais occupé par une &oelig;uvre
-longue et difficile, à laquelle il se donnait tout
-entier et, quand il me quittait soudain pour planer
-dans ces régions supérieures où, suivant son expression,
-il allait prendre l'air du génie, je me consolais
-de son absence spirituelle en méditant sur les prestiges
-de la solitude.</p>
-
-<p>John Shag travaillait beaucoup. Chaque jour, je
-voyais de nouvelles feuilles rejoindre un manuscrit
-volumineux. Hélas! je ne devais connaître de cet ouvrage
-que le titre:</p>
-
-<p><em>Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques
-problèmes de métaphysique et de morale.</em></p>
-
-<p>Il avait aussi mille projets littéraires dont il parlait
-comme un autre parlerait d'une &oelig;uvre achevée, projets
-de romans, de féeries, de biographies imaginaires,
-de satires anachroniques (entendez de satires
-des vices futurs ou bien abolis); projets d'études<span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[Pg v]</a></span>
-religieuses, de pamphlets, de parades... que sais-je
-encore!</p>
-
-<p>Et, lorsque je lui disais:</p>
-
-<p>«Pourquoi donc ne réalisez-vous pas ce projet de
-livre?»</p>
-
-<p>John Shag, haussant dédaigneusement les épaules,
-répondait:</p>
-
-<p>«J'ai fini d'y songer... Il ne reste plus qu'à l'écrire!»</p>
-
-<p>Un sujet, pourtant, le requérait fort, et je pense
-qu'il s'en fût occupé, si le Destin l'avait permis.&mdash;C'était
-la toute simple histoire d'une jeune fille parisienne,
-le récit de ses amours, de ses conversations
-et de ses défaillances que terminait une défaillance
-dernière qui la faisait mourir entre les bras d'un beau
-jeune homme. Mais la singularité de ce roman se
-révélait en ceci qu'il était coupé par des divertissements,
-des entrées de ballet, mille intermèdes chorégraphiques
-où l'on voyait des comparses, vêtus de
-façon appropriée, illustrer, en quelque sorte, l'action
-romanesque par des jetés-battus et des ronds de
-jambe. A ce propos, je me souviens que la mort
-de l'héroïne était immédiatement suivie d'une «entrée
-de fossoyeurs» où des figurants, habillés en Scaramouche,
-dansaient de funèbre manière et brandissaient
-des attributs symboliques.</p>
-
-<p>J'imagine mal ce qu'eût été cette <em>Histoire de Radegonde</em>,<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[Pg vi]</a></span>
-et, si ferme que fût son intention d'y travailler,
-John Shag n'en eut pas le loisir.</p>
-
-<p>Vers la fin du séjour que nous fîmes à Venise,
-mon ami dut s'aliter. Il souffrait des fièvres. Son état
-s'aggrava de façon rapide. Vous pensez si je l'entourai
-d'attentions et de soins! Rien n'y fit, et je n'eus
-bientôt qu'à désespérer.</p>
-
-<p>Le 7 mai, à huit heures et demie du matin, John Reginald
-Shag, ancien élève de l'Ecole Normale supérieure,
-membre correspondant de plusieurs académies,
-mourut après avoir succinctement agonisé.</p>
-
-<p>Un testament confiait le manuscrit de son <em>Essai</em> à
-M<sup>lle</sup> Jeanne Heurtance, une cousine éloignée, demeurant
-à Pithiviers, 76, rue du Chapeau-Rouge. Jusqu'à
-ce jour, elle a cru ne rien devoir publier de cet
-ouvrage, certains paragraphes lui ayant paru hétérodoxes.
-Aucune des démarches que je tentai pour la
-fléchir n'a abouti.</p>
-
-<p>Des projets de John Shag, il ne reste que des notes
-illisibles et les titres: <em>La Mésange apprivoisée</em>, pastorale
-lyrique dans le goût des bergeries du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle;
-la <em>Vie d'Apollonius de Thyane</em>, pour laquelle il amassait
-des documents; <em>Etude sur un Cas de Polygamie austère</em>,
-qui traitait, je crois, de l'histoire des Mormons;
-<em>Les Manières du Prince de Danemark</em>, où l'interprétation
-du rôle d'Hamlet était analysée; <em>Les
-Chiens écrasés</em>, roman en vue duquel il collectionnait
-les opinions de portières; <em>Le Regard à travers<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[Pg vii]</a></span>
-l'Onde</em>, recueil de poèmes; <em>Notes sur la Lycanthropie</em>,
-dont je possède un fragment, trop court pour être
-publié en volume; <em>Nib de Neuville</em>, roman dont j'oublie
-le sujet, et bien d'autres encore.</p>
-
-<p>Une fantaisie inlassable, une curiosité jamais satisfaite,
-le poussaient à commencer avec ardeur des
-&oelig;uvres qu'il délaissait pour le motif le plus futile. Sa
-passion de savoir touchait à tout. Tout l'intriguait,
-tout le sollicitait, tout l'émouvait,&mdash;mais tout savait
-le distraire.</p>
-
-<p>Un jour que, dans le bureau de sa maison de campagne,
-il étudiait certaine discussion du concile de
-Trente, un papillon vola devant la fenêtre. Mon ami
-se dressa, posa sa plume et, aussitôt, s'en fut le
-poursuivre jusqu'au fond du jardin.</p>
-
-<p>Je ne saurais mieux faire que de citer ici une page
-de John Shag, écrite sans doute pour le panier à papier,
-mais que je sauvai de la destruction et qui nous
-donne, en son beau, cette influence, peut-être néfaste,
-du petit démon qui le tourmentait sans cesse et qu'il
-appelait: son «compère». Ce fragment (dirai-je: ce
-poème en prose?) était griffonné, au crayon, sur une
-feuille de papier écolier du format courant. Le voici,
-tel que j'ai pu le déchiffrer, à grand'peine, car l'écriture
-hâtive manquait de netteté:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p><em>C'est encore toi, mon compère! Inutile de feindre!
-je t'ai déjà vu, caché sous ma table, et jouant à te<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[Pg viii]</a></span>
-chatouiller les narines avec une plume enlevée à la
-queue d'un rouge-gorge!</em></p>
-
-<p><em>Allons! sors! approche-toi! Ne pleurniche pas! je
-ne te ferai aucun mal!</em></p>
-
-<p><em>D'où viens-tu? Quelle fleur as-tu chiffonnée cette
-nuit? Pourquoi ce rire soudain et que signifient donc
-ces gambades?</em></p>
-
-<p><em>As-tu suivi les souris grises dans le tronc des saules?
-Dis-moi leurs coutumes. Se réunissent-elles vraiment,
-le treize de chaque mois, autour d'un fromage
-de Hollande, volé à la fée Carabosse?</em></p>
-
-<p><em>Je n'entends pas!... Tu dis?... Parle plus haut!...
-Comment! Trilby a cueilli le lys où tu te lavais, tous
-les soirs, la figure? Quel maraud!...</em></p>
-
-<p>Ici, quatre lignes vraiment indéchiffrables.</p>
-
-<p><em>Et Viviane, qu'a-t-elle fait?... Non!... tu plaisantes!...
-Elle se serait prostituée à deux rayons de lune
-en même temps!... Nous ne qualifierons pas sa conduite!</em></p>
-
-<p><em>Maintenant, va-t'en! Il faut que j'achève mon
-«Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques
-problèmes de métaphysique et de morale».</em></p>
-
-<p><em>Va-t-en! je n'ai pas le loisir de faire des cocottes en
-papier de soie!... non!... ni de composer un acrostiche!</em></p>
-
-<p><em>Va-t'en! vilain démon de la fantaisie!</em></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[Pg ix]</a></span></p>
-
-<p>Parfois, durant ses heures de paresse, mon ami
-griffonnait ainsi quelques lignes que lui avaient inspirées
-une émotion de passage, un vol d'oiseau, quelques
-accords, un souvenir. Souvent même, je le vis
-s'interrompre dans un travail auquel il semblait donner
-tous ses soins et noter, en hâte, avec mille abréviations
-compliquées, le petit paysage surgi dans
-sa mémoire, la pensée fugitive ou le rapport inattendu.</p>
-
-<p>Aussitôt écrites, il jetait ces feuilles au panier.&mdash;On
-me sera reconnaissant d'en avoir sauvé un assez
-grand nombre. Je m'en sépare à regret. John Shag
-les appelait ses «Moments perdus» et, sans doute
-eût-il été fort irrité, s'il avait su que, par ma faute,
-elles n'étaient point détruites.</p>
-
-<p>J'en donne, ici, quelques-unes, sans retouches. Tout
-au plus, les ai-je divisées en cinq livres, pour en faciliter
-la lecture. Le respect que je voue à la mémoire
-de John Shag m'a interdit de corriger, si peu que ce
-fût, des pages qu'il dédaignait pourtant. J'aurais le
-même scrupule dans le cas où il me serait permis de
-réunir sa correspondance, si instructive à plus d'un
-point de vue. J'espère, sans beaucoup y croire, que
-les éditeurs de son essai philosophique seront dirigés
-par un sentiment pareil, si ce beau livre paraît, un
-jour. Certes, il donnera du talent de John Shag une
-idée plus complète, mais ces <em>Moments perdus</em> commenceront
-du moins à le présenter au public avec<span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[Pg x]</a></span>
-son esprit inquiet, ses sautes d'humeur et sa singulière
-sensibilité.</p>
-
-<p>Puisse mon ami, dans les jardins lumineux et paisibles
-où son ombre doit goûter d'ineffables heures,
-ne point m'en vouloir si j'ai tâché de perpétuer son
-souvenir en publiant une &oelig;uvre qu'il eût, peut-être,
-tenue pour indigne de lui.</p>
-
-<p>
-<span class="smcap">Gilbert de Voisins</span><br />
-</p>
-
-<p><em>Note.</em>&mdash;Je me suis permis d'inscrire, au titre de
-chacune des cinq parties de ce livre, le nom d'un ami
-de John Shag.</p>
-
-<p>
-G. V.<br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-<p class="center">
-A FERNAND DROGOUL
-</p>
-
-
-
-
-<h2><a name="Livre_Premier" id="Livre_Premier">Livre Premier</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p>Que chacun garde avec
-soin les singularités qui
-lui sont propres.</p>
-
-<p>J. J.</p></blockquote>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="1" id="Poem1">1</a></h2>
-
-<h2>LE JUGEMENT DE PÂRIS</h2>
-
-
-<p>Ces trois petites Espagnoles sont ravissantes.</p>
-
-<p>La première, vêtue de bleu, coiffée en torsades basses,
-un peu maigre, a la peau mate, des yeux ardents,
-des regards qui parlent.</p>
-
-<p>La seconde, vêtue de rouge, coiffée en petit chignon,
-grasse déjà, mais qui promet d'engraisser
-encore, a des yeux tranquilles de ruminant et des
-regards qui restent posés.</p>
-
-<p>La troisième, vêtue de vert, coiffée en frisons et en
-bouclettes, blanche de peau, fine par l'allure, modeste
-par le maintien, a des yeux qui rêvent et des regards
-sentimentaux.</p>
-
-<p>Toutes trois sont mal chaussées.</p>
-
-<p>Toutes trois sont jeunes.</p>
-
-<p>Toutes trois sont ravissantes.</p>
-
-<p>Et toutes trois contemplent un magnifique ouvrier
-espagnol qui fume son cigare, paresseusement, à la
-terrasse d'une buvette.</p>
-
-<p>Il mérite vraiment l'admiration des foules. De son<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>
-béret, ses cheveux débordent, luisants, bouclés,
-bleuâtres, et l'échancrure du tricot laisse voir des
-tatouages. Ses bras secs sont bien musclés. Il est crasseux,
-il a l'air louche. Qu'importe! ses yeux humides
-ont toujours une expression amoureuse.</p>
-
-<p>Arrêtées au milieu de la ruelle et se tenant par la
-taille, les trois petites Espagnoles contemplent le beau
-mâle.&mdash;Celle de gauche s'évente, de sa main libre, avec
-un grand éventail en papier. Celle de droite, possédée
-d'une égale fièvre, fait de même.</p>
-
-<p>Et les deux éventails battent l'air.</p>
-
-<p>Mais le bel ouvrier sourit avantageusement à une
-vieille prostituée, visiblement malsaine, couverte de
-plâtre et qui a dû satisfaire des générations de matelots.&mdash;Roulant
-comme une barque, elle s'approche
-et s'assied à ses côtés.</p>
-
-<p>Alors les trois petites Espagnoles, qui se tiennent
-toujours enlacées, s'éloignent, d'un air triste et dansant,
-tandis qu'un jeune juif au profil fin, à l'expression
-ambiguë, vêtu d'une longue robe noire, les suit
-de l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Et les deux grands éventails en papier battent avec
-mélancolie.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Tanger.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="2" id="Poem2">2</a></h2>
-
-<h2>LA JETÉE-PROMENADE</h2>
-
-
-<p>Elle avance dans la Manche, elle est toute en fer,
-elle est fort laide. Le poisson s'égare dans le labyrinthe
-de ses pilotis.&mdash;On paie quatre <em>pence</em> à l'entrée
-où il y a des pancartes et des affiches, des avis et des
-interdictions, des conseils et des admonestations, et
-quelques textes aussi, tirés de l'Evangile.&mdash;Tout cela
-est placardé en face, à droite et à gauche de l'entrée
-où l'on paie quatre <em>pence</em>.</p>
-
-<p>Debout devant une toile tendue, comme de pauvres
-rosiers devant un mur, des vierges à chapeau
-fermé mettent dans la main du promeneur de petits
-livres bleus. Ils tendent à proscrire les boissons alcooliques
-et conseillent l'usage illimité de la Bible.</p>
-
-<p>Plus loin, un missionnaire nègre enseigne, à qui veut
-l'entendre, l'art de gagner le ciel à peu de frais.&mdash;Il était
-aveugle, il y voit clair; il était sourd, il perçoit,
-aujourd'hui, le concert des anges. Poussez-le, il vous
-avouera peut-être qu'il fut anthropophage.&mdash;Il fait des
-gestes nombreux et maladroits. Il se donne beaucoup<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>
-de mal.&mdash;A la fin de la journée, cela lui rapporte un
-<em>shilling</em>, mais il peut croire (supplément de son austère
-paye) qu'il a sauvé une âme.&mdash;Il ne manque pas
-d'auditeurs.&mdash;Passons.</p>
-
-<p>Voici une courtisane repentie. On l'écoute avec
-plaisir. Elle a connu tout le péché. Elle seule a touché
-le fond de l'abîme. Elle tient beaucoup à être une
-pécheresse inégalable. C'est là sa raison d'exister.
-Elle décrit ses rapports avec Satan. Elle l'a vu. Elle lui
-a parlé. Elle montre à chacun son corps séduit, ses
-mains impures, sa bouche baisée. Un jour, elle a
-entendu des voix mystérieuses qui l'enjoignaient de
-choisir une autre route. Elle a obéi. Maintenant, le
-ciel lui est ouvert.</p>
-
-<p>Et, tandis que le peuple s'écoule, moi, dont l'âme fut
-salie et foulée, je me demande, en regardant un étalage
-de boutiquier où des idoles indiennes grimacent
-dans l'ivoire, si je ne vais point offrir, par imitation
-du nègre et de la courtisane, cette âme tout entière
-au petit dieu de gauche qui brandit douze têtes coupées,
-au bout de ses douze bras, ou à celui de droite
-qui porte, en guise de nez, une bien belle trompe.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Brighton.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="3" id="Poem3">3</a></h2>
-
-<h2>LE VIEUX CITRON</h2>
-
-
-<p>Seule l'affection rend plaisante une compagnie prolongée;
-seule l'affection la rend supportable. Un
-indifférent veut-il vous offrir la comédie de lui-même,
-jouissez du spectacle, mais évitez qu'il dure. Le plus
-beau paysage ne laisse pas que de fatiguer, s'il ne
-touche secrètement quelque point sentimental; l'art
-ne séduit qu'un temps, si le c&oelig;ur ne s'y mêle, et le
-camarade qui vous arrêta dans la rue se change vite
-en fâcheux, revînt-il d'Eldorado ou de Thulé.</p>
-
-<p>C'est pour avoir souffert de l'impudeur des fâcheux,
-pour les avoir vus, rongeant sans vergogne ce peu
-d'heures vouées au loisir, pour s'être senti pauvre,
-après leur départ, que tel de mes amis ne sort plus
-d'une façon de thébaïde spirituelle et fuit l'ombre
-même de l'homme.&mdash;J'estime qu'il a grand tort.</p>
-
-<p>Il faut goûter tout l'instant qui passe, entendre
-toute son harmonie, respirer tout son parfum, se
-repaître, mais ne jamais rien donner en échange. Une
-femme, rencontrée dans le monde, un camarade, une<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-connaissance de huit jours sont des ennemis qui
-vous mangeront si vous ne les mangez d'abord.&mdash;Mangez-les
-donc.</p>
-
-<p>Le repas peut, d'ailleurs, être succulent.&mdash;Mettez
-votre sujet en une posture morale où il devra penser
-par lui-même, agir sans aide, s'exprimer, se taire, souffrir,
-douter, prendre parti. Ouvrez les yeux, écoutez
-bien. Cela vaut, parfois, les plus doux spectacles, les
-plus belles musiques. Comme disent les prospectus
-des livres pour la jeunesse: «on s'instruit en s'amusant,»
-et je ne sais de vaudeville où l'on se récrée
-à si bon compte.</p>
-
-<p>Ainsi, faites rendre à votre sujet ce qu'il peut donner,
-videz-le, séchez bien le vase et ne vous en occupez
-plus. Vous avez ri, vous avez appris quelque
-chose, vous vous êtes augmenté&mdash;tout est là. Sauf
-la rencontre qui transforme votre sujet en ami, en
-maîtresse, en idole, soyez persuadé que vous ne devez
-rien.</p>
-
-<p>Un être usé devient hostile. Son influence est
-pareille à celle de cet ornement banal que vous avez
-jadis pendu au mur et que vous n'osez pas jeter.&mdash;Il
-exaspère.&mdash;Défaites-vous des êtres que vous
-connaissez bien et que vous n'aimez pas. Quand on
-a savouré son jus, on ne garde pas un vieux citron.</p>
-
-<p>Il est regrettable que le respect humain soit une si
-forte effusion du c&oelig;ur. Il exagère de prodigieuse
-manière la notion de la dette sentimentale. Parce que<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-X nous a divertis, nous pensons, sincèrement, lui
-devoir quelque chose.&mdash;Soit!&mdash;Alors, payez-le avec
-de la monnaie, comme l'on paie, au théâtre, le prix
-d'un fauteuil, mais, pour Dieu! ne lui donnez rien de
-vous-même!</p>
-
-<p>Notre trésor intérieur est trop précieux, trop rare,
-trop vite épuisé, pour que, sans folie, l'on puisse en
-être généreux. Cette générosité-là devient de la prodigalité,&mdash;la
-pire: du gaspillage.&mdash;Si l'Enfant Prodigue
-avait été prodigue de lui-même, au lieu de l'être
-de ses richesses, on n'eût certes point tué le veau gras,
-à son retour, car il n'eût point conservé de quoi se
-faire reconnaître par ses parents.</p>
-
-<p>Gardez-vous donc! thésaurisez! Prenez ce que
-vous donne l'instant qui passe, prenez, ne rendez
-pas! Il ne faut se dépenser qu'en aimant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="4" id="Poem4">4</a></h2>
-
-<h2>PROJET POUR DEMAIN SOIR</h2>
-
-
-<p>Nous parlementerons avec les douze dragons d'or
-accroupis à la lisière du bois, et, à chacun, nous
-raconterons une belle histoire, afin qu'il nous laisse
-passer,&mdash;puis, nous entrerons sous le toit vert.</p>
-
-<p>L'atmosphère y sera lourde, à cause des parfums de
-fleurs. Une biche au doux regard viendra te considérer,
-et je pense qu'il lui plaira de t'offrir le bouquet de
-rue qu'elle tient entre ses dents.</p>
-
-<p>Avec civilité tu la remercieras, et nous poursuivrons
-notre route.</p>
-
-<p>Dans la région des hautes branches, il y aura des
-chants d'oiseaux, plus persuasifs que ceux de nos
-contrées.&mdash;Au-dessus, dans l'air libre, de grandes
-oriflammes jaunes et rouges, brodées d'argent, flotteront
-sur la brise, et ce sera comme pour une grande
-fête.</p>
-
-<p>Des singes, suspendus par une patte, nous jetteront
-des roses couleur safran, et tu t'effraieras du<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-miaulement d'une panthère qui, couchée sur le dos,
-jouera avec un globe de cristal.</p>
-
-<p>Alentour, les bambous auront de frais murmures.
-Sous leurs rameaux fins, le phénix, construisant son
-bûcher, assemblera des brindilles. Vers la chute du
-crépuscule, tout sera prêt. Sans doute, le bel oiseau
-nous invitera-t-il à la cérémonie. Pour l'heure, il travaille
-à sa mort d'aujourd'hui, en vue de sa gloire
-prochaine.</p>
-
-<p>Devant nous, très loin, une clochette, de temps en
-temps, tintera clair. C'est elle qui sera notre guide, et
-nous atteindrons enfin le temple biscornu, couvert de
-tuiles bleues, qui reflète le soleil.</p>
-
-<p>Au seuil, et surveillé par douze cigognes ironiques,
-se tient un mendiant qui représente toute la misère.
-Nous pleurerons sur lui, harmonieusement, moi
-comme un empereur et toi comme un ange.</p>
-
-<p>Par la porte de jade qui toujours reste ouverte, nous
-pénétrerons dans le temple, et les prêtres agenouillés
-méneront, aussitôt, grand train de gongs et de sonnailles.</p>
-
-<p>Tu danseras un pas religieux, après avoir ôté tes
-sandales, puis je m'avancerai, ayant détruit en moi
-l'horreur sacrée, vers la grande idole, le somptueux
-Bouddha de porcelaine qui remplit tout le fond du
-sanctuaire. Je grimperai le long de ses pieds obscurs,
-j'escaladerai les colonnes de ses jambes et me dresserai,
-enfin, sur le piédestal de sa main tendue.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span></p>
-
-<p>Compris tout entier dans la paume du Dieu, peut-être
-entendrai-je, alors, tomber de ses lèvres précieuses
-les paroles de la sagesse, ou, peut-être, me fera-t-il des
-récits plus beaux encore que ceux de mes songes:
-récits de fleuves, de vents, de flammes et de gouffres,
-récits d'un parfum si puissant qu'à eux je voudrai
-me mélanger.</p>
-
-<p>Nous ferons tout cela demain soir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="5" id="Poem5">5</a></h2>
-
-<h2>L'INSOMNIE DES MORTS</h2>
-
-
-<p>Promenez-vous dans un cimetière, quand la nuit
-descend, quand les grilles sont fermées: vous n'y
-verrez point de fantômes, ni d'ombres malheureuses,
-mais, je vous le jure! vous entendrez se lamenter les
-morts.</p>
-
-<p>La chair des morts se plaint tant qu'elle existe: elle
-se plaint de ne plus vivre, elle ne peut se décider à
-n'être plus, et, de chaque sépulture, monte une voix
-impatiente de son sommeil, inapaisée, même par ce
-sommeil-là, et qui gémit et qui perpétue son infatigable
-déploration.</p>
-
-<p>Les hommes d'hier se désolent d'une voix profonde,
-les femmes d'hier d'une voix qui se brise,
-et les enfants d'hier ont l'horrible accent des flûtes
-éraillées. Mais la voix de tous ces cadavres s'amincit
-au cours des jours, leurs paroles se décomposent
-avec leurs bouches; bientôt, ils ne pourront presque
-plus se plaindre, bientôt, leurs ossements ne
-donneront plus qu'un murmure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p>
-
-<p>Et tous ces cadavres disent les mêmes paroles.
-Tous regrettent de n'avoir pu vivre leur lendemain.
-Chacun projetait quelque chose qu'il n'a pu faire,
-chacun voulait agir, chacun voulait créer, chacun
-mûrissait un dessein, tramait une utopie, chacun
-voulait vivre un jour de plus, non pour la joie de
-vivre ce jour, mais pour le plaisir de préméditer la
-joie du jour d'après.</p>
-
-<p>Et, seules, dans ce tumulte, certaines voix se taisent:
-celle des suicidés.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="6" id="Poem6">6</a></h2>
-
-<h2>PARFUMS</h2>
-
-
-<p>La nuit est toute bleue.</p>
-
-<p>Je me promène, seul, dans une rue ancienne, aux
-murs tièdes. D'étranges odeurs viennent à moi. Je ne
-puis ni songer, ni regarder, ni jouir de l'ombre. Je
-me sens occupé par ces odeurs. Elles s'insinuent en
-moi. Je les écoute, en quelque sorte.</p>
-
-<p>Ce ne sont ni des parfums, ni des puanteurs. On
-ne sait, au juste, si elles déplaisent ou si elles attirent.
-Je suis loin des relents affreux qui empestent les
-villages nègres, loin des odeurs du Paris nocturne,
-loin des émanations orientales. C'est indigène. C'est
-singulier.&mdash;Fuyantes, nombreuses, colorées, les
-odeurs de cette nuit provençale m'intéressent.</p>
-
-<p>Sur le fond d'huile chaude, je perçois des souvenirs
-de poisson frais. J'ai respiré cela dans plus d'un
-port... Une odeur pareille, jadis, je me souviens... à
-Héligoland, devant la mer du Nord, grise et dure.</p>
-
-<p>Une lampe a dû filer quelque part... oui, c'est bien
-une lampe qui file, comme à l'époque où j'habitais ce<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-petit entresol au quartier latin.&mdash;Tiens! de l'ail... et,
-presque aussitôt, un rappel de fruits mûrs.</p>
-
-<p>Je m'approche d'une maison. La boutique d'un
-herboriste assurément... parfum médicinal de vieille
-prairie... parfum de fenaison conservée. Les bottes de
-verdure sont pendues au plafond, je pense. On doit
-vendre, là, des onguents, des drogues brevetées, du
-papier gommé pour tuer les mouches... Sans doute
-la patronne est-elle sage-femme... Et voici une odeur
-matinale de linge humide.</p>
-
-<p>Je me déplace à travers ces odeurs. Chaque pas que
-je fais m'en livre une nouvelle. Il me semble que je les
-rencontre, comme l'on rencontre des personnes.&mdash;Je
-tiens certaines d'entre elles pour des amies, certaines
-ont seulement des traits connus,&mdash;certaines sont
-étrangères et me surprennent.</p>
-
-<p>Ce parfum violent! je l'ai respiré, il y a quelque
-temps, sur la gorge d'une fille du port. Cela s'achète
-au bazar... cinq sous le flacon... C'est un peu graisseux.&mdash;La
-fille s'achète aussi, quelques pas plus
-loin, à prix modique.</p>
-
-<p>Oh! les fruits, encore! les fruits de tout à l'heure!
-Un étalage s'ouvrait là durant le jour.</p>
-
-<p>Tandis que je change ainsi d'odeurs, ma mémoire
-va et vient, me rapportant des analogies, me rappelant
-des odeurs de même vertu, de même couleur,&mdash;des
-odeurs parentes.</p>
-
-<p>Vous connaissez l'enivrante odeur de feuilles mortes<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-et mouillées que l'on découvre parfois en forêt?
-Je l'aime. Sous les branches, elle croupit, chargée
-d'éther, s'exhalant lourdement, lente et génératrice.
-Elle s'attache aux mousses d'alentour et les brises la
-portent mal... Je viens de la rencontrer. Que fait-elle
-ici?... Un rat énorme sortait d'une bouche d'égout, à
-mes pieds, quand, soudain, l'odeur aimée me toucha.</p>
-
-<p>Tout à fait la même?... peut-être pas... mais si
-semblable!... Dans la fraîche forêt d'Ecosse, te rappelles-tu
-le beau crépuscule?... nous rôdions ensemble,
-écoutant le chant d'une source, quand nous
-devinâmes le parfum tout proche. Alors nous nous
-tûmes, afin de ne point l'effaroucher... comme nous
-l'aurions fait pour un rayon de lune ou pour le rossignol.</p>
-
-<p>Mais l'odeur est courte, elle vient de se dissiper, et
-cette ruelle m'apporte déjà la senteur de la mer.&mdash;Marchons
-encore... Il est tôt... l'air fraîchit...</p>
-
-<p>Halte! halte! Voici la surprise!... Derrière ces
-volets, je vois une très faible lumière rouge. Ils ont
-laissé leurs fenêtres ouvertes... Respirons bien l'odeur!
-goûtons-la tout entière!&mdash;Ah! les sampans
-qui se balancent... et la chute du soleil à l'horizon
-du Faï-tsi-loung... et le bruit de cuivre d'un gong...
-C'est de l'opium qui s'exhale d'une fumerie... c'est
-de la fumée secrète et grise qui fuit... avec un peu de
-l'odeur d'un corps de femme.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Toulon.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="7" id="Poem7">7</a></h2>
-
-<h2>POUR LA LUNE</h2>
-
-
-<p>Je voudrais bien chanter une louange qui te fût
-agréable! mais tant d'autres l'ont fait avant moi!
-Tant d'autres ont composé des litanies, des ballades,
-des sonnets et des centons de pauvres vers, afin de te
-célébrer, bel astre orphelin, fille plâtrée, céleste
-assiette, odalisque pour jeunes gens pâles!</p>
-
-<p>Tu m'intéresses, car je sais que tu me comprends;
-je t'aime, parce que tu m'écoutes, même lorsque je
-divague, même lorsque tu ne me réponds pas. Tu as
-une façon plaisante et polie de prêter l'oreille à mes
-effusions. Je t'ai lu de nombreuses poésies et jamais
-tu n'as fait une critique; cela me fut très doux.</p>
-
-<p>Je souffre de ne point te témoigner dignement ma
-tendresse, mais, pour qu'une ode, fût-elle en prose,
-te satisfît, il faudrait que j'eusse à ma disposition tout
-un lot d'adjectifs, de substantifs et de verbes frais, or
-je t'assure qu'il n'y en a plus! Tout est rance, tout est
-connu, tout a servi! Je tomberais dans le plagiat dès
-la première ligne!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p>
-
-<p>Et pourtant, je voudrais parler de toi, belle médaille
-sans revers, pièce d'argent mat, chère incuse! Je voudrais
-connaître l'artiste qui te frappa, les dieux qui te
-manièrent, avant de te placer dans l'azur, et les longues
-nuits qui t'ont donné la patine qui te singularise.</p>
-
-<p>J'aime ta couleur, où l'on retrouve des reflets
-d'infusions aromatiques; j'aime le profil qui sourit
-sur ta face, si l'on veut bien y regarder de près; j'aime
-tes fantaisies et les fantaisies que tu m'inspires, et
-les rêves que tu conduis dans ma pauvre cervelle...</p>
-
-<p>Je t'aime tout entière et de tout mon amour!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="8" id="Poem8">8</a></h2>
-
-<h2>LE VOYAGEUR</h2>
-
-
-<p>Il sortait de la taverne accroupie près de ma petite
-maison, quand, se tournant vers moi qui rentrais, il
-me regarda.&mdash;Son front était couvert de poussière,
-ses habits étaient misérables. A la main, il portait un
-bâton, à la ceinture, une gourde qu'il venait sans
-doute de remplir. Il paraissait heureux. Dans le fond
-de ses prunelles grises, on voyait des vagues et des
-nuages.&mdash;Bien que ne le connaissant pas, je pensai
-l'avoir vu, aux heures où le crépuscule repousse doucement
-les arbres vers la nuit.</p>
-
-<p>Il me dit:</p>
-
-<p>«Savoures-tu les délices d'une halte? Sais-tu si la
-fille d'auberge sourit toujours, comme autrefois?
-Comprends-tu le chant des oiseaux et celui des
-ondes? As-tu cultivé l'espérance et le regret?»</p>
-
-<p>Je répondis:</p>
-
-<p>«Non! je ne connais que les grillons de mon âtre
-et le chant du coq d'or qui perche sur mon clocher.
-On m'a beaucoup parlé du regret et de l'espérance,<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
-mais je ne comprends bien que la facile vertu de vivre
-sans tourner la tête, et j'attendrai la mort sans lever
-le front.&mdash;Il est bon de rester près de soi-même, en
-sa maison.</p>
-
-<p>&mdash;Ne parle pas ainsi, me dit le voyageur. Les
-assiettes de faïence pendues à tes murs ne sont guère
-que des ornements... Ecoute-moi! La source très lointaine
-que je rappelle à mon souvenir, jadis, j'y fus
-plonger ma face. La source était fraîche... elle n'a
-rien perdu de sa fraîcheur. Quitte tes assiettes de
-faïence: elles gagneront en beauté.&mdash;Une heure fait
-un souvenir que l'absence rend plus cher.</p>
-
-<p>&mdash;Ne puis-je donc imaginer?</p>
-
-<p>&mdash;Non, puisque tu n'as rien vu.</p>
-
-<p>&mdash;Ne puis-je sentir sur ma joue le souffle des palmes
-balancées?</p>
-
-<p>&mdash;Non, car jamais elles ne t'éventèrent.&mdash;On rêve
-des seules choses que l'on a pu toucher ou de celles,
-trop distantes pour être atteintes, mais que l'on aperçut.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi partir, si l'ennui me ramène?</p>
-
-<p>&mdash;L'ennui trébuche, dès que je ferme les yeux, car,
-aussitôt, dans l'ombre, je vois une féerie, comme font
-les spirites dans un cristal.&mdash;Et toi? quels sont tes
-souvenirs?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me souviens que de moi-même ou d'histoires
-inventées.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, viens avec moi! Je te montrerai de vivantes<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-oasis, la lune rouge qui s'élève des sables, une
-fille nue avec des sources bouillonnant autour, des
-flamants, ces grandes fleurs de l'air, aux tiges élancées,
-le doigt de l'aurore sur la dune, et tu respireras
-tous les jasmins du soir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne me perdrai-je pas entre tant de choses nouvelles?
-Ne regretterai-je pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non, car nous reviendrons emplir ici nos gourdes
-et boirons l'eau natale avant de repartir.»</p>
-
-<p>Les hirondelles de mon toit vinrent en piaillant
-m'entourer d'un cercle d'ailes, mais je pus m'évader
-et je suivis le Voyageur.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="9" id="Poem9">9</a></h2>
-
-<h2>CORINNE</h2>
-
-
-<p>Je fus présenté à Corinne, aujourd'hui même, à
-l'heure où elle mange des gâteaux et boit du thé.</p>
-
-<p>Corinne est une femme exquise.&mdash;Dès le premier
-instant, elle m'avoua qu'elle ne vivait plus que dans
-l'attente de ma visite, puis, ayant sucré les tasses des
-autres invités, elle m'entraîna dans un coin du salon
-où une lampe voilée de mauve donnait de la pénombre,
-et m'entreprit sur mon dernier voyage.</p>
-
-<p>Elle m'assura que son plus cher désir était de voir
-une forêt de palétuviers, que son âme se sentait prisonnière
-dans ce grand Paris ennemi, que j'avais compris
-le tourment de sa solitude, les nuances de sa
-tristesse, la qualité de ses plaisirs, et qu'enfin mon
-dernier livre, d'une forme incomparable, souverain
-par l'inspiration, l'émouvait de façon prodigieuse.</p>
-
-<p>Je feignis d'être flatté, bien que le volume dont elle
-parlait avec un enthousiasme si convaincu, traitât de
-la mévente des céréales en Egypte.</p>
-
-<p>Corinne me dit, aussitôt après, que le mariage précoce<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-de sa fille l'inquiétait fort, que le décès de son
-oncle la désolait, que l'art contemporain ne pouvait
-être compris que par elle et par moi, qu'elle devinait,
-sous mon apparente froideur, une blessure (mais que
-certains baumes dont elle avait le secret...) que le
-temps menaçait de tourner à l'orage et que l'expression
-de mes yeux était inoubliable.</p>
-
-<p>Corinne s'interrompit, un moment, pour recevoir
-deux sénateurs, une vieille actrice, un poète et un
-attaché d'ambassade, puis, elle me demanda qui j'aimais,
-me dit le nom de son amant, m'assura que sa
-chance au jeu faiblissait, que le parfum de son mouchoir
-résultait d'un mélange et qu'elle croyait en
-Dieu.</p>
-
-<p>Corinne se confie ainsi à chacun. Elle se montre par
-besoin. Elle ne peut faire autrement.</p>
-
-<p>Corinne a les défauts de l'exhibitionniste.</p>
-
-<p>Demain, sans doute, elle m'avouera qu'elle porte
-un signe à la cuisse gauche.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="10" id="Poem10">10</a></h2>
-
-<h2>LE PRIAPE</h2>
-
-
-<p>Le vieux priape était debout au coin du champ de
-Flaccus, et depuis si longtemps que nul ne se souvenait
-du jour où il ne s'y trouvait pas.</p>
-
-<p>Indécent et monstrueux, avec des coquelicots à ses
-pieds et un nid d'oiseau sur sa tête, il voyait, tous les
-matins, le soleil se lever au-dessus de la colline, à sa
-droite, et, chaque soir, à sa gauche, un dernier rayon
-frapper le marbre éternel du temple consacré à Diane.</p>
-
-<p>Le vieux priape était vénérable par sa figure, s'il ne
-l'était point par son geste. Une belle barbiche ornait
-son menton de boucles drues, ses joues étaient ornées
-de mousses qui rendaient velues et grises sa poitrine
-et ses épaules. Dans ses oreilles pointues, des graines
-avaient germé et cela lui mettait, de chaque côté du
-visage, une parure de touffes vertes. Ses yeux, petits
-et bridés, souriaient sans cesse. Il était connu à la
-ronde pour sa grande bonté, et nul, jamais, ne l'invoqua
-sans être exaucé, à moins que la prière ne fût<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-sacrilège, ou cynique, ou démesurée, ce qui arrivait
-souvent.</p>
-
-<p>Or, bien que l'agreste dieu eût les hommages de
-tous les passants, il s'ennuyait quelquefois. Depuis
-si longtemps qu'il était seul, montrant sa fièvre à
-chacun, il n'avait encore pu la prouver à personne.</p>
-
-<p>Un jour, la fille de l'esclave qui nettoyait le temple
-de Diane passa près du vieux priape, s'arrêta court,
-et...</p>
-
-<p>Non, elle ne lui fit pas l'offrande d'une couronne
-de fleurs ni d'une grappe de raisins; elle ne lui dit pas
-ces paroles naïves et bien rythmées qui font toujours
-plaisir à un dieu bienveillant, elle n'articula même pas
-une prière, mais, les pieds en dedans, les cheveux
-défaits, un doigt dans le nez et les yeux mi-clos, elle
-éclata de rire.</p>
-
-<p>«Pourquoi ris-tu, petite bête? dit le vieux priape,
-courroucé. Ne m'as-tu pas vu, chaque jour, quand tu
-rentrais du temple? Et qu'ai-je donc de si étrange, à
-cette heure?»</p>
-
-<p>Mais, devant le priape indécent et monstrueux, sur
-l'oreille duquel un rouge-gorge venait de se poser, la
-petite fille riait toujours, immobile, les pieds en
-dedans.</p>
-
-<p>Alors, le dieu, s'animant, jaillit de la gaine de bois
-qui le retenait au coin du champ de Flaccus, emporta
-la petite fille dans un fourré, et, vivement, abondamment,
-joyeusement, la viola, sans reprendre haleine,<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-à la façon fréquente et valeureuse qui singularise les
-dieux pastoraux, puis il regagna sa place ancienne,
-reprit son ancienne posture, et le berger de Flaccus
-reçut le fouet pour avoir violé la petite fille. Même,
-pris de peur, il avoua.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="11" id="Poem11">11</a></h2>
-
-<h2>L'ESCALIER ROSE</h2>
-
-
-<p>D'où vient donc le mystère, le mystère charmant
-de cet escalier rose?</p>
-
-<p>C'est un petit escalier, tout simplement, un petit
-escalier rose. Sa première marche a pour palier le ras
-du trottoir, puis il monte tout droit dans la maison.
-Il est rose. Il est très rose. Sa pierre est ornée de
-faïences roses. Assis sur l'une des plus hautes marches,
-un chat se lèche pensivement la patte. Ce
-doit être le gardien du lieu, le génie, le dieu lare.</p>
-
-<p>Chat! beau chat couleur de nuit! parle-moi de l'escalier
-rose! Tu dois en savoir long sur la demeure,
-sur les secrets de la demeure et sur les habitants.
-Mais, avant, parle-moi de l'escalier rose!</p>
-
-<p>Ah! que se passe-t-il donc là? D'où vient le mystère
-charmant de cet escalier rose!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Tanger.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="12" id="Poem12">12</a></h2>
-
-<h2>PRIÈRE AU VENT</h2>
-
-
-<p>Oh! tais-toi! tais-toi!... Je t'ai entendu, toute la
-nuit, depuis l'heure où j'ai commencé à me promener,
-comme une bête, dans ma chambre froide, jusqu'à
-l'heure où le soleil est venu me dire que la nuit
-était enfin close! Tais-toi! je t'en supplie! laisse-moi
-au moins le jour! permets que je vive durant ce
-jour! que je vive comme tout le monde, sans souffrir
-à chaque minute de ta lamentable déclamation,
-de tes plaintes et de tes sanglots!</p>
-
-<p>Le crépuscule bleuissait quand je suis rentré chez
-moi, et, tout de suite, je t'ai entendu: tu faisais
-bruire un arbre devant ma fenêtre... cela me parut
-mélodieux, et je voulus écouter. Je croyais que ce
-bruissement léger saurait me distraire, mais, bientôt,
-j'y découvris un petit sifflet ironique et fin qui terminait
-chacun de tes souffles, et je compris que tu te
-moquais de moi... Oui, j'avais pleuré durant le jour!
-oui, j'avais souffert amèrement! pourquoi m'en
-défendre? c'est là le commun destin des hommes!...<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-mais toi, pourquoi m'as-tu raillé? car tu m'as raillé
-cruellement et ton petit sifflet, qui recommençait
-toujours, était, en vérité, trop peu charitable!</p>
-
-<p>«Tu souffres mal!» disait ta voix de flageolet «Tu
-souffres mal!»... Eh quoi! je souffrais à ma façon!
-Je souffre avec les forces dont je dispose, sans affectation,
-je te le jure! et, toujours, le flageolet répétait:
-«Tu souffres mal!»</p>
-
-<p>Alors, j'ai commencé à marcher de droite et de
-gauche, dans ma chambre, et toi, au dehors, tu ne
-cessais pas, mais, bientôt, tu changeas de manière:
-tu te mis à me plaindre... non pas fraternellement,
-comme un ami, mais d'une voix plus humaine que
-ma voix.</p>
-
-<p>Oh! quelles affreuses plaintes tu sus inventer!
-oh! les cruelles trouvailles!... Je reconnaissais, dans
-tes gémissements, les sanglots de ceux que j'ai le
-plus aimés, les déplorations de mes morts les plus
-chers... et c'était horrible, ces souvenirs qui m'assaillaient,
-car tu avais soin, par un raffinement dans
-la torture, de ridiculiser ces précieuses voix! Tu les
-salissais, tu les avilissais d'odieuse façon... Oh! l'injurieux
-outrage!... oh! vent cruel!</p>
-
-<p>Et puis enfin, lassé de ton jeu, tu te mis à hurler!...
-Alors!... alors!... je sentis bien que je ne
-pouvais souffrir davantage et je me bouchai les oreilles,
-mais tes cris étaient les plus forts, ils m'atteignaient<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-toujours! Tu criais dans ma cervelle et mon
-crâne résonnait comme une cloche!</p>
-
-<p>Tu te faisais l'écho de tous les hurlements que l'on
-prête aux damnés, aux damnés les plus malheureux:
-à ceux qui ont gardé un peu d'espoir! Tu beuglais,
-tu rugissais, tu hennissais, et ces hennissements
-étaient aussi des râles... puis, soudain, tu coupais le
-tumulte par un petit sanglot, un tout petit sanglot
-d'enfant malade et qui ne veut pas mourir.</p>
-
-<p>Va-t'en! va-t'en! va souffler dans les forêts, sur la
-mer ou sur la montagne, mais laisse cette ville où je
-suis! Va-t'en! laisse-moi! laisse-moi en paix! je
-t'en supplie!... Il me semble, maintenant que tu t'es
-attaqué à moi, que jamais tu ne me quitteras plus, et
-j'ai terriblement peur qu'à mon dernier soir, tu ne
-viennes, dans la chambre où je reposerai, agiter
-vaguement mon linceul, pour que les assistants de ma
-veillée funèbre pensent qu'il reste en moi un peu de
-vie encore et tardent, quelques instants de plus, à
-m'ensevelir!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Marseille.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="13" id="Poem13">13</a></h2>
-
-<h2>DANSE CHANTÉE</h2>
-
-
-<p>Une toile jaune couvre la cour et l'abrite du ciel.</p>
-
-<p>C'est là, c'est entre une fontaine et un figuier, que
-tu vas apparaître.&mdash;Te voici, portant une écharpe
-rouge; te voici tout à fait nue.&mdash;Déjà tu marches
-comme un faunillon et tu bondis comme une chatte.&mdash;Tu
-t'arrêtes, semblant d'abord écouter les échos,
-puis tu regardes autour de toi.&mdash;Il n'y a rien qui te
-blesse, et l'on ne voit ni la lune, ni les étoiles, sans
-cela tu me les demanderais.&mdash;Alors, tu danses: tu
-secoues tes bras aux clinquants d'or et ta tête échevelée;
-tes pas sont de velours: tu vas surprendre
-une libellule; ta bouche devient narquoise: tu te
-moques d'un rossignol, et, tout soudain, tandis que
-tes bras retombent, tu te dresses en figure de jet
-d'eau.&mdash;Mais, particulièrement, ta jambe est émouvante.
-Je la vois, souple et brune. Je la considère,
-je la respecte, je l'aime comme une personne. Je t'assure
-que ta jambe est plus vivante que toi; deux
-ailes invisibles y sont greffées, car, maintenant, tu<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-voles et tournoies, ainsi qu'un bel oiseau.&mdash;Ton
-voile est déplié, tu te blottis sous lui, et le voile semble
-une flamme, une flamme dans la nuit.&mdash;Ta
-jambe esquisse un geste dans l'air; tu pointes un
-pied nu, tu le retires... Tout à coup, sur ce pied, ton
-corps s'effondre et la flamme rouge se pose sur toi
-et t'ensevelit.&mdash;Tu n'es plus qu'un tas léger de
-choses agonisantes, bientôt mortes, mais ta jambe
-dépasse, ta jambe vit encore!</p>
-
-<p>Ah! tu as été belle! et, de quinze jours, je ne te
-battrai plus, comme je fais, chaque soir, pour te
-donner une âme!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="14" id="Poem14">14</a></h2>
-
-<h2>NOCTURNE</h2>
-
-
-<p>Je tâche de distinguer avec précision, comme je
-distinguerais les qualités d'un insecte, le bruit, le geste,
-le parfum nombreux qui composent l'agrément de
-cette salle de restaurant.</p>
-
-<p>Après le théâtre, où je ne sus me plaire, j'y suis
-venu passer une heure joyeuse. Je veux donc participer
-au plaisir qui m'environne, me mettre d'accord
-avec lui, trouver enfin des raisons pour rire, au milieu
-de ces gens qui finissent par rire sans raison, vaguement,
-aux anges, à la manière des petits enfants.</p>
-
-<p>Alentour, il y a un grand frisson de voix. On dirait,
-sous un vent continu, le frisson des feuilles mortes.
-Cette harmonie n'a plus de sens: elle est un murmure
-naturel et je voudrais m'y plaire, comme je me
-plais aux paroles de la forêt, où, s'il ne se trouve plus
-de dryades vivantes, du moins peut-on surprendre
-l'écho lointain de leurs chansons dans le soupir que
-les feuilles ont retenu.</p>
-
-<p>De même que certains soleils couchants, malgré<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-leur excès de coloris, plaisent au regard et ne lassent
-point, de même, dans cette salle basse, les lampes
-forment un fond de clarté auquel on s'habitue. Leur
-éclat rose concerte avec le blanc des nappes en vue
-d'un agréable effet, et l'imprévu du clinquant d'un
-bijou, de l'étoile née soudain sur un bracelet de
-femme, la clarté vive d'une allumette, la note fine
-d'un verre que l'on brise, étonnent sans déplaire. Il
-en va pareillement du bruit des voix, pareillement
-du parfum lourd qui plane, où se mêlent les odeurs
-de mille végétaux inconnus.</p>
-
-<p>Tout cela est anonyme. Une voix personnelle, le
-piquant d'une senteur vinaigrée sont les parties de
-solo dans cette orchestration composite: chant d'un
-hautbois, d'une clarinette, ou brusque appel de cuivre
-qui va bientôt se fondre dans le cliquetis et le
-gazouillis général.</p>
-
-<p>Et, tout en buvant, je me laisse prendre par cette
-marée de parfums et de sons. Je perds pied. Je vogue
-et je flotte. Les beaux chapeaux des femmes semblent
-d'immenses fleurs marines, écloses au ras de la houle,
-et les garçons qui s'empressent avec de rapides plongeons
-sont les dauphins noirs de cette mer tropicale.</p>
-
-<p>Les fleurs s'agitent... les vagues s'ouvrent... la
-mer moutonne... Un invraisemblable soleil blanc
-éclaire tout cela... Une brise tzigane nous évente...</p>
-
-<p>Je crois... oui... je crois que je suis ivre.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span>Maxim.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="15" id="Poem15">15</a></h2>
-
-<h2>INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN VIEUX MUR</h2>
-
-
-<p>En me voyant composer un poème où je chantais
-votre beauté, le rossignol s'est moqué de moi:</p>
-
-<p>«Pourquoi célébrer ton amour, me dit-il, puisque
-celle que tu chéris habite une contrée lointaine et ne
-pense pas à toi?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi, lui répondis-je, ô rossignol! chantes-tu
-plus clair quand tu vois le reflet de la lune dans
-l'eau?»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="16" id="Poem16">16</a></h2>
-
-<h2>CAPRIPÈDES AFRICAINS</h2>
-
-
-<p>Ils trottent, tous en file, autour d'une pierre que le
-berger nomade a levée, l'an dernier, pour marquer le
-lieu où il vit, avec le crépuscule, descendre, dans l'oasis,
-la femme qu'il chérit et que possède un seigneur
-opulent.</p>
-
-<p>Ils trottent, tous en file, autour de cette pierre
-levée, et leurs petits pas font quatorze empreintes
-sur le sable sans poussière, car ils sont sept qui
-s'amusent dans la nuit et jouent avec le clair de
-lune.</p>
-
-<p>A leurs oreilles ne pousse qu'un fin duvet, mais ne
-te fie pas à leurs façons puériles, bergère qui te plais
-à compter les étoiles! ils t'assailliraient sans vergogne,
-avec des gestes gourmands et malicieux.</p>
-
-<p>Ils ne s'effraient pas de moi; autant qu'un arbre je
-leur suis familier. Fatigué par sa course, l'un d'eux
-quitte parfois la danse, vient s'accroupir à mes pieds
-et me fait des grimaces, en se pinçant la pointe de
-l'oreille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span></p>
-
-<p>Alors je lui conte l'histoire antique et précieuse de
-Pan poursuivant Syrinx, et le satyreau sourit et considère
-la lune d'un &oelig;il rêveur. Cette histoire lui paraît
-d'un bon exemple et il ne se fâche point si j'en varie
-souvent le détail.</p>
-
-<p>N'ayant point de Syrinx à poursuivre, ils trottent
-en rond, mais, soudain, ils tournent à contre-sens,
-parce que la brise a changé de souffle, et maintenant,
-un peu étourdis, ils jouent et fuient dans la palmeraie.</p>
-
-<p>Je les regarde avec complaisance; ils s'évitent et se
-cherchent, et se dérobent, le dos courbé, et se perdent,
-et se retrouvent. Ils poussent de petits cris et
-certains gémissements de plaisir. Ils troublent, au
-passage, les vols de moucherons.</p>
-
-<p>Celui qui m'écoutait s'impatiente. Il esquisse une
-moue et laisse tomber sa lèvre inférieure, faite pour
-boire aux sources. Tout à coup, il saisit sa flûte, s'évade
-et va joindre ses compagnons.</p>
-
-<p>Ils dansent sous la lune qui les regarde; le ruisseau
-mêle son chant à leurs minces musiques, et les petits
-sabots laissent quatorze empreintes fines sur le sable
-mouillé par la pluie de ce soir.</p>
-
-<p>Et, quand le berger nomade viendra chercher,
-autour de la pierre qu'il leva, l'an dernier, le souvenir
-de Miriem, il s'émerveillera de ces quatorze traces insolites,
-et, seule, une odeur de bouc, répandue par la
-brise, flattera ses narines.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="17" id="Poem17">17</a></h2>
-
-<h2>LES CLOCHES</h2>
-
-
-<p>Le vieux venait de mourir.&mdash;C'était prévu.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, il se plaignait de cette grosse
-bête qui faisait du bruit dans sa poitrine et qui lui
-mordait le c&oelig;ur. Il avait lutté tant qu'il avait pu. La
-grosse bête s'était choisie un adversaire de qualité.</p>
-
-<p>Ces vieux marins sont si imprégnés de sel que
-leur chair doit être immangeable. La bête n'avait pu
-se nourrir qu'à petites bouchées, et, parfois, dégoûtée
-par cette saumure, elle jeûnait quelques semaines.
-De ce temps de répit, le vieux se servait pour
-faire un enfant à sa femme.</p>
-
-<p>Il y avait déjà six mioches dans la petite maison du
-bord de l'eau, six mioches qui se roulaient dans la
-poussière, se trempaient dans les dernières vagues,
-jacassaient, pleuraient, riaient, se querellaient, tout
-cela, en italien mâtiné d'arabe, avec, de ci, de là,
-quelques mots français.</p>
-
-<p>Quand le septième mioche vint au monde, la
-grosse bête, outrée sans doute que le vieux eut<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-encore assez de sang pour animer un nouvel être, se
-remit au travail et finit par prendre le dessus.&mdash;Durant
-deux mois, elle fourragea dans la poitrine du
-vieux, mordit, dépeça, déchira, creva et fit si bien
-qu'un soir les prunelles du vieux chavirèrent. Alors
-sa femme fit un signe de croix et se mit à genoux.</p>
-
-<p>L'aîné des mioches, comprenant ce qui venait de
-se passer, poussa un long hurlement. Les cinq qui
-jouaient par terre avec un lambeau de filet firent de
-même, par imitation, et le petit, dans sa barcelonnette,
-ayant craché son pouce qu'il suçait, se joignit
-au ch&oelig;ur funèbre, du mieux qu'il put.</p>
-
-<p>La mère sanglotait au pied du lit.</p>
-
-<p>Le mort se composait lentement une figure de cercueil.</p>
-
-<p>Les enfants beuglaient à l'envi.</p>
-
-<p>Par la fenêtre, on voyait le soleil qui tombait sur
-Carthage en averses d'or, et sur les flots en rafales
-d'argent.&mdash;C'était dimanche, un dimanche d'Afrique,
-fait d'éclats, de feux et d'ombres chaudes.</p>
-
-<p>Soudain, dans l'air que nul vent n'agitait, une
-musique prit l'essor.&mdash;Les notes s'envolaient, l'une
-après l'autre, claires ou graves, tristes ou gaies, toutes
-divines, et le ciel entier fut bientôt plein de leur
-harmonie.</p>
-
-<p>Dans la chambre du mort, le ch&oelig;ur funèbre se
-désorganisa.&mdash;La mère arrêta ses sanglots, les mioches,
-peut-être à bout de souffle, se turent, et le tout<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-petit changea sa clameur aiguë en un roucoulement.&mdash;La
-musique divine venait d'entrer. Elle flottait au-dessus
-du mort, émouvante, à la fois austère et limpide,
-mêlant les accords d'une harpe de séraphin à
-la voix naïve des angelots, unissant des pluies de
-perles à des chants d'airain.</p>
-
-<p>La mère se tourna et sourit, le tout petit eut une
-espèce de grognement joyeux, et l'aîné des mioches,
-prenant un de ses frères par l'épaule, lui montra les
-dehors d'un geste vague, puis, la voix pleine d'extase,
-murmura:</p>
-
-<p>«Senti che belle campane!»</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span>Carthage.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="18" id="Poem18">18</a></h2>
-
-<h2>BONHEUR PARFAIT</h2>
-
-
-<p>C'est l'heure paisible où l'ombre descend.</p>
-
-<p>Le père médite, au coin du feu la mère tricote, attentive,
-la fille rêve au jour qui meurt, le fils fume,
-d'un air satisfait.&mdash;Dans quelques instants, ils mangeront
-en commun, puis, chacun s'en ira dormir, pour
-trouver des rêves à sa mesure.</p>
-
-<p>Bonheur parfait! bonheur parfait!... bonheur épanoui,
-plutôt, et qui se fanera! belle union qui va se
-dissocier!&mdash;Ils sont heureux depuis trop longtemps.
-Je cherche le point qui menace de pourrir, qui, sans
-doute, au sein de ce fruit mûr, pourrit déjà.&mdash;Se
-trouve-t-il dans la méditation du père? (un souci
-d'argent qu'il ne laisse point voir?) dans le travail
-attentif de la mère? (quelque douleur secrète qui l'épuise?)
-dans la rêverie de la jeune fille? dans l'air
-satisfait du jeune homme? au plâtre du plafond qui
-s'écaille peut-être?... Ah! découvrir la lézarde avant
-qu'elle ne soit évidente!</p>
-
-<p>Je vous dis que ce bonheur est trop mûr!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="19" id="Poem19">19</a></h2>
-
-<h2>TROIS STROPHES</h2>
-
-
-<p>A tes pieds se dresse une rose qui palpite faiblement.
-Ne la cueille pas, laisse-la vivre. Les roses ont
-leurs voluptés: quand le soir descend sur elles, ainsi
-que nous elles soupirent; quand le soleil paraît, elles
-s'ouvrent à lui, ainsi qu'au vent s'ouvre l'oiseau. Respecte
-cette rose riante, ronde et radieuse.</p>
-
-<p>Pourquoi gémis-tu, puisque je t'aime encore, et
-pourquoi imiter les cris de la palombe? Ne t'attriste
-pas sur les étangs qui dorment; ils sont heureux:
-ils rêvent de toi. N'écoute rien, souris et passe, avec,
-pour seul emblême de puissance, une couronne de
-fleurs à ton front, et n'imite plus cette palombe plaintive,
-pure et pérégrine.</p>
-
-<p>Reste ainsi sans bouger, mais ne me regarde point;
-regarde la mer d'un long regard de tes longs yeux.
-Contemple les bateaux qui vont partir. Ils ne seront
-pas les mêmes au retour. Dis-leur adieu, par un faible
-abaissement de tes paupières, cependant que, de ma
-cigarette, se détord une fumée fuyante, fine et fuselée.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="20" id="Poem20">20</a></h2>
-
-<h2>L'EXODE</h2>
-
-
-<p>L'ombre était noire.</p>
-
-<p>Les cyprès qui bordent la route faisaient des panaches
-funèbres, et, de la frondaison d'un noyer, trois
-corneilles jaillissaient, à chaque instant, pour tournoyer
-un peu, en poussant des cris. Les peupliers du
-cimetière se tenaient encore plus droits que de coutume
-et semblaient vraiment des flammes obscures.
-Le petit lac rond, que fréquentent mille grenouilles,
-brillait comme un disque d'étain bleu. Au fond de
-cette onde métallique, paraissait, avec quelques étoiles,
-une lune d'argent dont le reflet se voyait aussi
-dans le ciel. La brise était triste. L'air était couleur de
-cendre. Des parfums gras montaient de la terre.</p>
-
-<p>L'ombre était noire.</p>
-
-<p>Je m'étais mis en observation au petit &oelig;il de b&oelig;uf
-de ma chambre. De là, je regarde souvent passer les
-oiseaux de nuit, volant bas au-dessus des labours, ou
-les nuages, glissant très loin au-dessus des arbres.
-Je puis voir aussi les jeux des averses, l'effort patient<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>
-des pluies, toutes les émotions de l'azur et l'ornement
-varié de la terre et des bois.</p>
-
-<p>Cette contemplation, dont je cherche à faire ma
-seule volupté, me permet de vivre humblement, sous
-le regard des dieux supérieurs.</p>
-
-<p>Mais, cette nuit-là, je n'avais su me plaire ni aux
-prestiges de l'heure tardive, ni aux spéculations de la
-philosophie. Le problème le plus obscur me laissait
-insensible et je n'avais, auprès de moi, nul rêve qui
-voulût me ravir.&mdash;Quelque chose m'inquiétait. Ce
-jaillissement, hors d'un noyer, de trois corneilles, qui
-auraient dû être depuis longtemps endormies, ne
-présageait rien de bon.</p>
-
-<p>Cependant, sur la route qui se prolongeait comme
-un ruban grisâtre jusqu'à la ferme de mon voisin, où
-elle tourne dans un petit bois, des points brillants
-parurent, l'un après l'autre, en cortège, de couleur et
-d'éclat divers, mystérieux, un peu, et doucement
-balancés, à la façon des feux de lanterne, lorsque l'on
-marche vite.</p>
-
-<p>Alors, je me pris à supputer, dans l'une des chambres
-inoccupées de mon esprit, les erreurs de raisonnement
-qui avaient engagé ces promeneurs inconnus
-à se munir de falots, une nuit où la lune était le
-meilleur guide, mais, durant ces réflexions, les points
-de lumière s'approchaient. Et, bientôt, dans l'air
-cendré, j'aperçus, jetant sur la route des ombres
-tout à fait noires, la plus étrange des processions.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
-
-<p>C'était des gens en habits de fête. Chacun portait
-une lanterne en papier, chacun avait un visage triste
-et gardait un peu de rêve dans le regard.&mdash;Je les connaissais
-bien!&mdash;Ils parlaient tous entre haut et bas,
-mais seulement à eux-mêmes. Je pouvais parfois
-surprendre leurs paroles.</p>
-
-<p>En tête du cortège, et se déplaçant comme un feu
-follet, venait Arlequin.</p>
-
-<p>Il bondissait encore, de ci, de là, bien que ses bonds
-eussent, semblait-il, perdu de leur souplesse. Arlequin
-bondissait par habitude de bondir, parce que son père
-avait bondi et que c'était une tradition de famille. Le
-costume tout neuf brillait à chaque geste et la lanterne
-(losangée, comme le bicorne et le vêtement)
-était accrochée au bout de la batte.</p>
-
-<p>Et Arlequin murmurait:</p>
-
-<p>«Dieux de la Grèce! d'où vient cette ardeur que je
-mets à toujours changer de place? Qu'allai-je donc
-faire en Sicile? et quelle idée de ne point rester chez
-moi! Pourquoi m'être laissé prendre par des pirates
-barbaresques? Qu'était-il besoin de connaître l'Andalousie?
-Que me sert d'avoir vu le Commandeur des
-Croyants? Quel agrément ai-je tiré de mon voyage à
-travers les Flandres?&mdash;L'Angleterre est pleine de
-brumes, l'Espagne est toute pouilleuse, Naples sent
-la cuisine, Venise me fut malsaine, on gèle en Allemagne,
-on s'ennuie en Autriche et la Hollande n'est peuplée
-que de moulins!&mdash;Ne pouvais-je vieillir paisiblement<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-et fumer une pipe au seuil de ma maison, en
-regardant les yeux des passantes?»</p>
-
-<p>Et le svelte Arlequin se tut.</p>
-
-<p>Venait ensuite la fille de l'Herboriste. Son humeur
-paraissait tragique. Elle avait le teint pâle et l'&oelig;il
-noir. Sa robe tombait en lambeaux. Parfois, elle
-arrachait un de ses haillons et s'en défaisait, avec
-un beau geste. Tout en marchant d'un pas saccadé,
-la fille de l'herboriste disait à mi-voix:</p>
-
-<p>«Je l'avais nourri de mon lait! Je l'avais soigné
-mieux qu'un fils de prince! Il ressemblait à Scaramouche
-comme une étoile ressemble à une autre
-étoile, et je l'aimais parce qu'il m'avait fait souffrir
-autant que son père!... Et c'est alors que j'ai vu Scaramouche
-embrasser la princesse Ariane, derrière
-un des bosquets du parc... Ah! Ah! il l'embrassait
-à pleines lèvres!... Mais j'ai pris l'enfant et
-je lui ai serré le cou jusqu'au moment où la petite
-figure est devenue bleue... et puis je l'ai jeté au
-fond de la mare... Maintenant, c'est fini!... Ah!
-Ah! il l'embrassait à pleines lèvres!... et je crois
-qu'elle lui suçait la langue... Oh!... Oh! les gendarmes!»</p>
-
-<p>Et la fille de l'herboriste s'enfuit.</p>
-
-<p>Venait ensuite le coiffeur de la marquise.</p>
-
-<p>Il se souriait à lui-même et, de ses longs doigts de
-violoniste ou de tricheur au jeu, édifiait, en rêve, toute
-une architecture capillaire. Il portait douze peignes<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-dans ses cheveux et un bâton de cosmétique derrière
-l'oreille.</p>
-
-<p>«Cette coque tombera, disait-il, mais je la retiens
-par ce ruban céladon; cette mèche blonde, je la tords
-et la relève avec une fleur; pour la frisure, elle aura
-l'air léger d'une écume, et ces boucles... ces boucles...»</p>
-
-<p>Il était parti.</p>
-
-<p>Venait ensuite Polichinelle.</p>
-
-<p>Il songeait tout haut, en secouant ses deux bosses
-chamarrées, mais ses paroles n'avaient aucun sens.
-De temps en temps, on percevait bien le nom
-d'une sauce, d'un plat, d'un fruit succulent, d'une
-liqueur... puis, plus rien, rien qu'une vague rumination.</p>
-
-<p>Un instant, il fit halte pour épousseter les bouffettes
-de ses souliers&mdash;et passa.</p>
-
-<p>Je vis alors Colombine qui marchait en se pressant
-le sein gauche.</p>
-
-<p>«N'aurais-je point de c&oelig;ur? disait-elle; n'aurais-je
-point de c&oelig;ur?»</p>
-
-<p>Cela semblait l'inquiéter fort.</p>
-
-<p>Et je vis Covielle, fier et pointant ses moustaches,
-la jambe battue par une longue rapière embarrassée
-de toiles d'araignée.</p>
-
-<p>Et je vis Lucinde larmoyante et Lélio qui larmoyait
-aussi.</p>
-
-<p>Et je vis la vieille marquise, avec sa perruche sur le<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-poing, à son bras un petit griffon dans un panier, et
-sur l'épaule un singe inconvenant.</p>
-
-<p>Et je vis Cassandre qui reniflait une prise,&mdash;et
-Clélie qui balançait sur sa tête un trophée en plumes
-d'autruche,&mdash;et Scaramouche qui chantait un air de
-fête,&mdash;et cette princesse, née en Utopie et qui régna
-sur Thulé, la princesse Ariane, couverte de fards et
-de bijoux.</p>
-
-<p>Et je vis le magicien de Mysore qui faisait, à droite
-et à gauche, de petits gestes mystérieux pour confier
-à la nuit les secrets de Polichinelle.</p>
-
-<p>Et je vis celui-ci.</p>
-
-<p>Et je vis celui-là.</p>
-
-<p>Et je vis enfin Pierrot qui fermait le cortège et souriait
-tristement, candide, comme à son ordinaire,
-par l'expression et par l'habit.</p>
-
-<p>Alors, n'y pouvant plus tenir, je me penchai hors
-de la lucarne et j'appelai Pierrot, par trois fois:</p>
-
-<p>«Pierrot!... Pierrot!... Pierrot!...» d'une voix très
-douce.</p>
-
-<p>Il se retourna, me reconnut et, sur le ton le plus
-simple:</p>
-
-<p>«C'est vous, mon ami? dit-il. Je pense que vous
-désirez savoir où nous allons en si bel appareil? Ne
-le confiez à personne! c'est un secret... Notre temps
-est fini. Nous nous rendons à l'hôpital. On affirme
-que c'est, au bout du monde, une grande bâtisse blanche
-sur le bord de la mer, très loin d'ici. On y respire<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-la senteur des pins; on y peut suivre le développement
-des nuages. Les brises nous apporteront du
-large la voix des sirènes. Mais je pense qu'il faudra
-marcher longtemps avant d'arriver à ce bout du monde,
-marcher longtemps et se reposer peu.&mdash;Au revoir,
-mon ami! Les premières lueurs de l'aube ne tarderont
-guère. Je vais souffler ma lanterne.&mdash;Au revoir! ou
-plutôt, adieu!»</p>
-
-<p>Il essuya une larme.</p>
-
-<p>Bientôt, on ne les vit plus, ni lui ni ses compagnons
-d'infortune.</p>
-
-<p>Quelques instants, je crus percevoir encore les cris
-du perroquet de la marquise, puis ce fut le silence,
-le silence pur.</p>
-
-<p>Les trois corneilles étaient rentrées dans leur noyer;
-les cyprès qui bordent la route semblaient de plus en
-plus funèbres; il flottait dans l'air un peu de poussière
-odorante; le petit lac n'avait plus de lune en
-ses profondeurs et la lune du ciel rougissait l'horizon.</p>
-
-<p>L'ombre était noire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span></p>
-
-<p class="center">
-A CLAUDE FARRÈRE
-</p>
-
-
-
-
-<h2><a name="Livre_Deuxieme" id="Livre_Deuxieme">Livre Deuxième</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p>Ce monde a acquis une épaisseur
-de vulgarité qui donne au
-mépris de l'homme spirituel la
-violence d'une passion. Mais il
-est des carapaces heureuses que
-le poison lui-même n'entamerait
-pas.</p>
-
-<p>C. B.</p></blockquote>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="21" id="Poem21">21</a></h2>
-
-<h2>DANS LE MARCHÉ</h2>
-
-
-<p>J'entre dans le marché par un petit porche blanc.</p>
-
-<p>Des mouches! une abondance horrible de mouches!
-Sur les viandes, sur les poissons, sur les fruits,
-sur les hommes, des mouches! des mouches noires,
-vertes, bleues! des mouches!</p>
-
-<p>Tout cela est sombre, garé du soleil par de la toile
-à sac. C'est le palais des mouches.</p>
-
-<p>Elles se posent sur les viandes pourpres, tachées,
-puantes, qui semblent saigner encore; viandes chaudes,
-poussiéreuses, viandes malsaines, brochettes de
-viandes, déchets de viande, viandes en guenilles;
-elles se posent sur les poissons: maquereaux, loups,
-poulpes, seiches; sur les fruits: raisins et figues; sur
-les légumes: citrouilles, aubergines, poivrons rouges,
-poivrons verts, choux violets.</p>
-
-<p>Oh! la sombre, la riche horreur! Cela chante, cela
-pue. Le soleil dessine de longues flèches dans la poussière
-grise et bleue, par les trous de la toile à sac.</p>
-
-<p>Une Anglaise de caricature, montée sur un ânon<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-pâle, et voilée d'un voile vert, passe, son kodak à la
-main, entre les petits Arabes qui jouent au bouchon.
-Ils grouillent, à peine vêtus, coiffés de chéchias ou de
-la seule touffe de cheveux longs au milieu du crâne
-ras, et quittent soudain leur jeu afin de gagner un
-sou, en suivant la vieille Anglaise.</p>
-
-<p>Et les mouches bourdonnent toujours. Elles volent
-d'un ulcère de mendiant à un beau fruit crevé, du
-garot de l'âne au jasmin que cet Arabe porte derrière
-l'oreille. Leur bourdonnement grandit, les sombres
-couleurs gagnent en richesse, la puanteur augmente.</p>
-
-<p>Je n'en puis plus. Je fuis.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Tanger.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="22" id="Poem22">22</a></h2>
-
-<h2>UN MONDE MEILLEUR</h2>
-
-
-<p>Un monde meilleur?&mdash;Je veux parler du monde où
-vivent les acrobates américains, <em>les excentriques</em>,
-comme dit le programme.&mdash;J'aime la composition de
-ce monde nouveau. Tout ce peuple de souples gens
-qui l'habite a créé par sa fantaisie, par sa patiente
-fantaisie, un rêve fou que je prise extrêmement.</p>
-
-<p>Ce monde, dont l'horizon est de toile peinte, s'ouvre,
-comme une caverne, sur un grand espace
-lumineux, peuplé de femmes et d'hommes assis qui,
-parfois, battent des mains, parfois sifflent des lèvres,
-ou bâillent, le plus souvent.&mdash;Dans ce monde bien
-ordonné, les lois sont sévères et précises, les fautes,
-jusqu'aux moindres, cruellement punies par mille
-tortures physiques et morales. Je ne saurais trop
-vanter la logique de ce monde, logique sûre, mais
-inattendue.</p>
-
-<p>Dans ce monde, où ne sont admis que des êtres
-dont les articulations jouent en tous sens, la vie ne
-laisse pas que d'offrir un spectacle charmant à l'observateur<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-attentif et sympathique.&mdash;On entre dans
-une maison par la fenêtre, on en sort, à l'ordinaire, par
-le toit; on ne s'assied sur une chaise qu'après l'avoir
-franchie, d'abord, par un saut périlleux; on se gratte
-volontiers le nez avec l'orteil; on fait mille jongleries,
-on hurle, on se roule, on piaille, on bondit, et l'on
-encercle le cou de sa bien-aimée d'un geste de la
-cuisse, publiquement.</p>
-
-<p>Il faut admettre cela.</p>
-
-<p>... Et puis, à la fin, l'acrobate, chaussé de souliers
-troués, couvert d'un chapeau noir qui sourit, l'acrobate,
-vêtu de haillons bizarres, enlève son faux nez,
-sa fausse barbe, sa perruque, pour venir saluer... et
-l'on voit un homme semblable aux autres, un peu
-plus las que vous ou moi, un peu plus suant, un peu
-plus hâve, mais citoyen de ce monde-ci, de ce triste
-monde-ci.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Folies-Bergère.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="23" id="Poem23">23</a></h2>
-
-<h2>LES YEUX</h2>
-
-
-<p>Le soleil se couche. Sur la place, plantée de pauvres
-arbres poussiéreux, des nègres mahométans font
-leurs dévotions. Ils se prosternent sans bruit, et
-leurs prières s'exhalent par un mouvement dévot des
-lèvres.</p>
-
-<p>Quelques aveugles se promènent, psalmodiant
-d'une voix mince et dure. Ils portent leur cécité de
-façon plus ouverte que les aveugles de France. Ils ont
-l'orbite vide ou la prunelle blanche comme une bille
-de marbre. Ils marchent de ci de là, et se dirigent
-avec un gourdin.</p>
-
-<p>Nos aveugles ne sont pas privés de tout regard: il
-semble, à l'ordinaire, qu'ils regardent en eux-mêmes.
-Ils ne voient plus, mais ils pensent encore... on dirait
-qu'ils pensent davantage.</p>
-
-<p>Ici, l'homme ne manifeste sa pensée que par le
-regard, par l'étonnement, ou la ruse, ou la servilité
-du regard. Aveugle, le nègre devient un automate,<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-un mort mal ressuscité, une grande poupée de bronze
-dont le mécanisme est rudimentaire.</p>
-
-<p>Et l'on souffre de voir ces gens n'être plus que des
-mannequins animés qui agitent leurs bâtons avec des
-gestes durs en chantant une complainte, toujours la
-même complainte,&mdash;infatigablement.</p>
-
-<p>A la longue, cela fait peur.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Dakar.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="24" id="Poem24">24</a></h2>
-
-<h2>UN TESTAMENT</h2>
-
-
-<p>Il n'est point de bon testament, ou, s'il s'en trouve
-un, par le monde, je gage qu'il est fils du hasard.
-Faire son testament est une absurde entreprise, car
-elle suppose un effort que l'intelligence ne peut donner.
-Tu ne saurais t'imaginer dans le sein de ta mère.
-Tu ne saurais pas plus t'imaginer dans les plis du
-linceul, couché sous une dalle blanche.</p>
-
-<p>Les seuls témoins que nous ayons de nous-mêmes
-sont les miroirs, les yeux et les effets de nos actions;
-or les miroirs, fussent-ils pleins de bonne volonté, ne
-peuvent nous présenter qu'une image vivante; les
-yeux de la plus tendre maîtresse, du meilleur des
-amis, de l'indifférent radical, ne peuvent voir et, par
-réflexion, nous laisser voir que le corps animé qui
-respire, qui souffre, le corps en vie; et, pour tes actions,
-comment témoigneraient-elles de ta pourriture?</p>
-
-<p>Tout miroir est quotidien, il n'est point de regard
-fatidique, et je ne sais d'action prévoyante.</p>
-
-<p>C'est encore un essai superflu que de tâcher à s'imaginer<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-le monde privé de soi. Dès que nous pensons
-au moyen âge, nous nous y plaçons; dès que
-nous pensons à une comédie, nous nous asseyons
-dans la salle; dès que nous imaginons l'avenir, nous
-nous transportons vers lui.&mdash;Jamais romancier n'écrivit
-une Utopie sans présenter d'abord un contemporain
-et le faire naître à nouveau, par quelque subterfuge,
-machine, rêve ou sorcellerie, dans cet âge
-futur.</p>
-
-<p>Or, un bon testament ne suppose-t-il pas que son
-auteur, effacé de ce monde, continue, toutefois, à y
-vivre quelques instants, pour distribuer ses richesses?
-Si tu veux faire un bon testament, lègue ta fortune
-aux insulaires d'un récif du Pacifique, ou dis
-qu'on l'abandonne sur un radeau, comme après un
-naufrage. Elle trouvera ses héritiers, sois-en sûr! et,
-de ce choix, tu ne seras pas responsable. Mais, surtout,
-ne laisse rien à tes parents, à tes amis, aux
-pauvres qui t'intéressent! Ta dépouille souffrirait
-trop des complications, des regrets, des crimes dont
-serait fauteur ce papier que garde ton notaire!</p>
-
-<p>Quand les pauvres morts sont allés dormir, la bouche
-close, ils dorment pour de bon, mais, à ceux qui
-ont voulu se survivre, les paroles posthumes donnent
-de mauvais rêves.</p>
-
-<p>Tu te sens mourir?</p>
-
-<p>Sème ton or dans les sillons! cache-le dans une
-caverne! et puis meurs! meurs <em>intestat</em>!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="25" id="Poem25">25</a></h2>
-
-<h2>LE CERISIER</h2>
-
-
-<p>L'arbre sous lequel vous êtes assise laisse tomber
-des fleurs roses dans vos cheveux noirs.</p>
-
-<p>Le soleil qui vous regarde caresse votre joue de ses
-plus chauds rayons.</p>
-
-<p>L'air parfumé de miel vient de poser sur votre robe
-une libellule.</p>
-
-<p>Et tout le printemps sourit à votre grâce.</p>
-
-<p>Quelle offrande accepterez-vous de moi, précieuse
-dame que je courtise, quel symbole de ma fidèle
-flamme, quel truchement de mon amour?...</p>
-
-<p>J'ai si peur d'un refus!</p>
-
-<p>... Pour l'instant, je vous supplie d'agréer ce pauvre
-baiser de ma bouche, ou bien, entre tous mes
-regards, le plus doux&mdash;et cette révérence profonde.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="26" id="Poem26">26</a></h2>
-
-<h2>CLITANDRE</h2>
-
-
-<p>Clitandre est un homme, si l'on veut, mais il a les
-qualités de certaines bêtes et leurs vices; il les a
-même si fort, la bête est, en lui, tellement à fleur de
-peau, son âme féline est si évidente, que l'on oublie
-de voir l'homme pour voir d'abord, pour admirer,
-pour craindre la bête, la bête souple, indifférente,
-bien élevée, subtile, capricieuse: le chat.&mdash;Clitandre
-est un chat. Clitandre n'est qu'un chat.&mdash;Vous
-savez déjà qu'il a l'&oelig;il vert.</p>
-
-<p>Clitandre ne sait pas serrer la main qu'on lui tend.
-Il caresse ou bien il griffe et, ce faisant, l'on dirait
-qu'il pense à autre chose. Sa main vous échappe.
-Les hommes, les vrais, craignent cela; les femmes
-l'aiment, car la caresse ou le coup de griffe promettent
-également le baiser. Elles regardent Clitandre
-avec une affection où il y a toujours un peu de
-crainte. Elles disent qu'il est «séduisant». Alors, elles
-ont tout dit. Elles se souviennent de Clitandre. Le<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-soir, elles songent à lui et, dans cette songerie, il y a
-déjà de l'adultère.</p>
-
-<p>Cet homme-chat n'a point ce qu'on nomme une
-moustache de chat. Blonde, elle suit les sinuosités de
-la lèvre, elle sourit avec le sourire et s'attriste aux
-instants de mélancolie. Clitandre a les cheveux souples.
-Clitandre a le teint clair, de vives couleurs, une
-mâchoire forte, le cou un peu long. L'ensemble de sa
-figure est mince, ou, du moins, le paraît. Quand il
-marche, il ne presse guère la laine des tapis. A chaque
-pas, il se pose, avec délicatesse. Bien qu'il soit
-gourmand, Clitandre ne mange que du bout des
-lèvres et du bout des doigts. Il regarde souvent ses
-mains qui sont presque trop soignées... et je songe
-encore au chat qui se lèche les pattes.</p>
-
-<p>Je n'imagine pas Clitandre dans la gêne: il prendrait
-vite l'air galeux du chat de gouttière. Il lui faut
-un tailleur, un chapelier, un bottier, un coiffeur
-sans reproche. Il n'est Clitandre, il n'est tout Clitandre
-qu'avec leur aide. Sa mise est simple, elle n'a rien
-d'affecté, mais elle semble soyeuse. Chacun vous dira
-que Clitandre s'habille bien.</p>
-
-<p>Clitandre ne s'attache pas. Clitandre n'est pas
-reconnaissant. Clitandre manque d'indulgence. Clitandre
-méprise volontiers. Il n'a pas d'amis, que je
-sache, mais il connaît la ville entière. Clitandre médit
-beaucoup; il médit surtout des femmes, mais sa
-médisance a toujours quelque chose d'incertain. Est-ce<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-même de la médisance? Sa voix est douce; elle
-n'est pas agréable; elle manque d'ampleur et j'y
-perçois comme le souvenir d'un miaulement.</p>
-
-<p>J'entends un homme dire de Clitandre qu'il a une
-«tête à gifles». Oui, mais il le dit tout bas et devant
-des gens sûrs: Clitandre sait tenir une épée de façon
-très experte. D'ailleurs Clitandre est brave. Il est
-brave avec grâce. Il doit mieux aimer être brave la
-nuit. Je n'ai jamais entendu dire que Clitandre fût
-un homme d'honneur.</p>
-
-<p>Que sera Clitandre vieux? Peut-être engraissera-t-il,
-au coin de son feu, en ronronnant. Peut-être maigrira-t-il
-et le verrons-nous courir, de son pas élastique,
-dans le sillage des petites filles; mais je gage que
-sa jeunesse sera longue, et, ce soir, je l'imagine assez
-bien, rampant sur les toitures bleues et miaulant à la
-jeune lune.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="27" id="Poem27">27</a></h2>
-
-<h2>ALTERNANCE</h2>
-
-
-<p>Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le
-bel amandier fleurissant.</p>
-
-<p>Leur maître est mort l'avant-veille, aussi pleurent-elles
-et, parfois même, elles poussent un cri. Mais
-Achmet était injuste et fourbe, aussi bien sourient-elles
-et, parfois même, on voit briller leurs dents.</p>
-
-<p>Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous
-le bel amandier fleurissant.</p>
-
-<p>Quand on peut les entendre, elles pleurent, mais,
-restées seules, elles sourient, en relevant un coin du
-voile, et le sourire est sincère, si les pleurs étaient
-décevants.</p>
-
-<p>Elles sont deux qui pleurent et qui sourient, sous le
-bel amandier fleurissant.</p>
-
-<p>Elles sourient parce qu'elles s'aiment et pleurent
-parce que c'est l'usage, et maintenant, comme une
-brise défleurit l'amandier, elles restent bien sages,
-elles ne pleurent ni se sourient, elles rêvent sous les
-corolles, elles rêvent, vous dis-je, ensevelies.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="28" id="Poem28">28</a></h2>
-
-<h2>LA LEÇON DE MUSIQUE</h2>
-
-
-<p>Les murmures du parc s'apaisaient avec le soir, le
-flot chantant des fontaines faiblissait, et les bosquets
-avaient cessé de ramager pour bruire.&mdash;La lune se
-leva sur un monde presque silencieux.</p>
-
-<p>Je soufflai ma lampe et gagnai cette allée où, toutes
-les nuits, je vais écouter le chant du rossignol. Dans
-le parc, chaque chose m'est, à cette heure, familière
-jusqu'au détail. Je connais la nuance du marbre des
-vasques et le ton mélodieux des feuillages; les jets
-d'eau me font leurs confidences et je goûte les plus
-subtiles caresses de l'air.&mdash;Peu à peu, je sens monter
-de mon c&oelig;ur certaine mélancolie onctueuse qui se
-glisse vers le bout de mes doigts, circule dans tout
-mon être, me vivifie et qui est, proprement, le sang
-de mes rêves.</p>
-
-<p>Soudain, le rossignol préluda.&mdash;Il avait changé
-d'arbre et je me mis en quête du nouveau belvédère
-qu'il s'était choisi, près d'un bassin, me semblait-il,
-au centre duquel s'effrite une Léda, ce qui reste d'une<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-pauvre Léda sans tête, sans pied gauche, et dont le
-cygne fut, par un orage, décapité.</p>
-
-<p>Je me cachai derrière un buisson, et, retenant mon
-souffle, je m'apprêtais à jouir du merveilleux concert,
-quand un second chant vint doubler le trille du rossignol.&mdash;C'était
-la voix rustique d'une flûte, parfois
-assez pure, mais fort hésitante. Elle s'arrêtait, reprenait
-une phrase, s'arrêtait encore et, de temps à autre,
-chantait faux, tandis que le rossignol, enivré de lui-même,
-perpétuait une roulade à mille inflexions.</p>
-
-<p>Je risquai un regard et vis, sous la lune qui versait
-des rayons bleuâtres, un spectacle bien singulier.</p>
-
-<p>Un jeune faune était accroupi contre la margelle
-du bassin. Il se tenait penché sur sa flûte, et toute
-son attitude disait une passion de bien faire, comme
-aussi les coups d'&oelig;il éperdus et vraiment désespérés
-qu'il lançait au rossignol, car le rossignol s'était perché,
-non loin de lui, sur l'épaule de Léda.</p>
-
-<p>Ah! ce fut une belle leçon de musique!&mdash;Le rossignol
-était patient, recommençait les phrases, détachait
-les roulades, s'arrêtait, ralentissait son chant, et fit
-même une gamme que, note à note, perle à perle, le
-faunillon répéta, mais, si grande que fût l'attention
-de l'élève, quelque ardeur qu'il mît à rivaliser et pour
-modeste qu'il se fût montré, il n'en comprit pas
-moins l'inutilité de son effort...</p>
-
-<p>Alors, il brisa sa flûte, et le rossignol s'envola.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="29" id="Poem29">29</a></h2>
-
-<h2>DON DE LA GRENADE</h2>
-
-
-<p>Toi qui te penches à la fenêtre et caches d'un voile
-ton visage, tout ton visage, hormis ton &oelig;il droit,
-jettes, pour apaiser ma soif, cette grenade que tu
-retiens dans la corbeille de tes petites mains de
-singe.</p>
-
-<p>Son seul aspect me désaltère. Je crois l'avoir mangée
-(les grains pâles comme ceux d'un beau sang),
-et, plus tard, je l'emporterai, savoureux viatique,
-partout où me méneront les foucades de mon désir.</p>
-
-<p>Toutefois, quand elle sera très vieille et n'aura
-vraiment plus forme de grenade, quand le cuir de
-ma valise l'aura opprimée et les hasards de la route
-salie, il faudra bien que je m'en défasse.</p>
-
-<p>Je la jetterai sur une route, ou vers le ciel, ou dans
-les flots, ou bien encore entre les seins de mon
-amie... mais je la jetterai, car on ne saurait garder un
-fruit, même cher, lorsqu'il a mauvaise figure.</p>
-
-<p>Il se peut qu'alors je pense à toi, et que, me tournant
-vers Alger où tu traînes paresseusement tes<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-jours, je te sourie d'une bourgade lointaine, ou d'un
-village que jamais des palmiers n'ombragèrent.</p>
-
-<p>Aïscha! Ferida! Zobeïda! Miriem! quelle que soit
-l'harmonie qui te nomme, il me plairait détacher de
-ta vie ce seul souvenir... Et ne t'ébahis pas que ma
-demande soit à ce point discrète.</p>
-
-<p>Comme je devine ta face entière par ce bel &oelig;il
-droit que tu livres au passant, je veux deviner le
-goût et la saveur et la senteur de tout ton corps par
-le parfum de cette grenade, mûre à demi.</p>
-
-<p>O délicieuse! ô troublante! laisse tomber la grenade
-avant que tes ongles rouges n'en dépècent l'écorce
-et que tes dents ne s'y impriment!</p>
-
-<p>Voici mes deux mains tendues... Jette le fruit!</p>
-
-<p>Ah! je comprends, frivole que tu es! la raison de
-ta prudence! c'est qu'à l'angle de la rue, trois narcisses
-à la main, un jeune Arabe aux yeux louches te
-considère, et qu'il te paraît beau!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Alger.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="30" id="Poem30">30</a></h2>
-
-<h2>DEUX CANDEURS</h2>
-
-
-<p>La neige tombe depuis hier, plus blanche, dirait-on,
-qu'elle ne le fut jamais, blanche comme les lys
-d'un poème, blanche comme un cygne de Suède,
-presque aussi blanche, en vérité, que de la neige vue
-à travers un rêve.&mdash;Elle a couvert tout le jardin de
-Colombine, et Pierrot qui grelotte, caché derrière un
-bosquet de roses, regarde depuis une heure tomber
-la neige blanche.</p>
-
-<p>Sous le ciel gris où transparaît un semblant de
-lune, Pierrot ne voit que du blanc: la maison blanche
-de Colombine, la terre blanche, quelques arbres
-en manteaux blancs, le bosquet de roses qui, plus
-tard (l'été viendra-t-il jamais?), portera des roses
-blanches, enfin lui-même, pâle et blanc.</p>
-
-<p>Au crépuscule, Arlequin est entré dans la maison
-de Colombine. Il n'est plus ressorti. Longtemps, la
-fenêtre de Colombine est restée lumineuse (sans
-doute ces malheureux voulaient-ils voir tout leur
-péché), puis elle s'est obscurcie et Pierrot, dans la<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-neige, songe que Colombine et Arlequin, fatigués de
-faire des choses impures, doivent dormir dans les
-bras l'un de l'autre et murmurer, comme font les
-petits enfants, des paroles vagues et chimériques où,
-peut-être, par ironie, se devine le nom de Pierrot.</p>
-
-<p>Mais, attention! une lumière passe derrière les
-vitres et la porte de la maison vient de s'ouvrir. Par
-l'entrebâillement, Arlequin s'échappe. Il se retourne
-pour baiser une main, sourit, s'incline,&mdash;et voici la
-porte fermée.</p>
-
-<p>Afin de s'habituer au froid, Arlequin danse quelques
-instants sous la lune: il gambade, il fait des
-entre-chats; on le croirait poursuivant son ombre
-ou, mieux, par elle poursuivi.</p>
-
-<p>Sur le fond blanc de la neige, il est, en vérité, très
-imprévu, ce danseur losangé dont la main porte une
-batte et la face un masque de soie.&mdash;Il danse, souple,
-léger, spirituel... Il n'a point vu Pierrot... Il danse
-encore,&mdash;puis il s'en va.</p>
-
-<p>Et Pierrot reste seul, grelottant toujours. Va-t-il
-heurter bravement à cette porte? dire son fait à
-Colombine, et lui demander, en réparation d'injures,
-ce qu'elle peut encore offrir de volupté?&mdash;Il hésite,
-il tremble, il pèse sa honte et son désir (mais la
-balance est fausse), il regarde le ciel où se promène
-une lune voilée... il se décide enfin.</p>
-
-<p>Ses doigts sont sur la porte, mais, à l'instant qu'il
-va jouer sa vie, il aperçoit, non loin, contre le mur,<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-une échelle dressée... Qu'aperçoit-il encore! Au bas
-de l'échelle, un pied sur le premier barreau, le docteur
-Bolonais qui, romantiquement, veut entrer par escalade,
-vêtu de sa plus belle robe, et, tout en haut, la
-fenêtre de Colombine qui, déjà, s'éclaire.</p>
-
-<p>Alors Pierrot, comprenant que tout est bien fini,
-que les yeux de Colombine sont des miroirs où l'on
-ne se reflète qu'un jour, que le monde est triste et
-que Dieu habite loin, retourne dans la prairie livide
-et, là, prenant la neige à pleines mains, il façonne
-laborieusement un Pierrot de sa taille et de sa ressemblance,
-la tête penchée sur l'épaule, les bras ballants,
-comme lui désespéré,&mdash;blanc comme lui.</p>
-
-<p>Et, quand le soleil vint éclairer ces choses, les deux
-Pierrots, à son premier rayon, se reconnurent si
-semblables par l'attitude et par la douleur, que,
-l'un devant l'autre, l'un et l'autre se mirent à pleurer.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="31" id="Poem31">31</a></h2>
-
-<h2>LE MIROIR</h2>
-
-
-<p>Depuis que tu es sortie, le petit univers de ma chambre
-m'invite à la terreur, comme de toute part. On dirait
-que ma chambre est morte. Cette vie que tu lui
-donnais en l'habitant, que, moi-même, j'avais donné
-à chaque objet en m'intéressant à ses aventures, en le
-soignant avec amour, en lui racontant des histoires,
-s'est éteinte. Les rideaux restent muets, les statuettes
-se tiennent coites. Les fleurs des vases sont fanées,
-et les miniatures de ma vitrine redeviennent de faux
-visages.&mdash;Pour allumer les lampes, qui vivent toujours
-un peu, il fait encore trop clair. Il est déjà trop
-tard pour que le soleil vienne me rendre visite. Je
-suis seul.</p>
-
-<p>A qui parler?&mdash;Je n'ose même étendre la main.
-Je n'ose fumer, tant cela semblerait étrange de trop
-vivre dans une chambre morte... Etrange... oui...
-et presque sacrilège... On ne danse pas dans les
-cimetières.&mdash;Je n'ouvrirai pas mon piano, bien qu'il
-soit, à l'ordinaire, bondé de mélodies toujours prêtes<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-à s'envoler: je crains que mon piano ne rende plus
-de sons, qu'il ait renoncé, lui aussi.</p>
-
-<p>Mais, sur la table, derrière moi, je sais qu'il y a un
-petit miroir. Je ne possède point d'autre miroir, car
-j'ai souvent peur de ces lacs minuscules qui dorment
-dans leurs cadres de bois. Je vais me retourner, tout
-doucement, sans bruit, sans que ma chambre s'en
-aperçoive... (Car peut-être n'est-elle pas morte...
-peut-être simule-t-elle la mort, afin de m'observer!)
-Je regarderai dans le miroir, et, pour me distraire,
-pour n'être plus seul vivant, dans cette chambre, je
-ferai des grimaces à mon reflet!</p>
-
-<p>Non! non! il ne faut pas!&mdash;Quelle épouvante si
-mon reflet se mettait à rire, à l'instant où je lui faisais
-une grimace triste! Quelle épouvante! Alors, nous
-serions deux, deux vivants! mais ce serait plus horrible
-que d'être seul!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="32" id="Poem32">32</a></h2>
-
-<h2>A LA FENÊTRE</h2>
-
-
-<p>La lune bleuit les toits. Les remparts, couleur de
-grisaille, dévalent vers la mer. Quelques vieux canons
-regardent le large, sinistrement. La rade est noire.
-Là-bas, les cuirassés trouent l'ombre, par des points
-de feu.</p>
-
-<p>Ma fenêtre donne sur le toit d'un entrepôt. Un
-figuier pousse, on ne sait comment, au centre de ce
-toit. Fantoches incertains, deux gamins grapillent
-ses fruits.</p>
-
-<p>Soudain, les feuilles du figuier se mettent à bruire,
-on entend la rumeur de la mer, et, venant de la khasbah,
-des sonneries de clairon ajoutent une aile au
-vent.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Tanger.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="33" id="Poem33">33</a></h2>
-
-<h2>LE FAUNE MORT</h2>
-
-
-<p>Portée par le renard qui est un bon messager, la
-nouvelle s'était vite répandue. Toute la forêt avait
-pris le deuil. Le corbeau, pour se donner l'air plus
-sinistre, avait ébouriffé son plumage, une source
-pleurait à larmes vives, et les roseaux du bord de la
-mare concertaient un gémissement tout à fait douloureux.</p>
-
-<p>Chacun se rappelait avec tristesse le vieux faune.
-Il habitait une grotte assez mal entretenue et quelque
-peu marécageuse où du cresson verdoyait et que
-tapissaient des fougères.&mdash;Une famille de corneilles,
-qui voisinait avec le défunt, s'était chargée de la toilette.</p>
-
-<p>On l'avait couché sur un lit de feuilles. Ses cornes, si
-vieilles qu'un soupçon de mousse les couvrait, étaient
-ornées d'une tiare de vigne. Les tortillons tombaient
-le long de ses joues, comme des boucles dans une<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-coiffure de douairière. Des fleurs, habilement disposées,
-cachaient les endroits chauves du pelage.</p>
-
-<p>La cérémonie commença au lever du jour.</p>
-
-<p>Une perruche, évadée du chef-lieu, fit une fort belle
-allocution. Avec un léger accent exotique, elle célébra
-les vertus du faune, sa charité naturelle, son aimable
-commerce et la discrétion qui lui faisait taire
-ses nombreuses bonnes fortunes. Elle rappela brièvement
-la vie aventureuse du défunt, ses jeunes années
-dans les bois de l'Attique, son âge mûr en Sicile et
-les jours sereins de sa vieillesse.&mdash;Une vive émotion
-régnait dans l'assistance. Un pinson dit encore quelques
-paroles empreintes d'un grand charme et l'on
-procéda au défilé.</p>
-
-<p>Il y eut d'abord un martin-pêcheur qui apporta les
-excuses des poissons du ruisseau, toujours indisponibles,
-et la famille des lièvres ne fit que passer, appelée
-au loin par des soins urgents.</p>
-
-<p>Vinrent ensuite, deux par deux, les blaireaux et
-les lapins, puis les rossignols et les merles qui sifflèrent
-une lamentation. Un cerf complaisant, suivi par
-douze biches, avait chargé sur ses cornes une tribu
-de fourmis qui voulait voir le mort et ne pouvait pas
-courir assez vite. Les écureuils saluèrent du panache
-et les papillons arrivèrent en dansant.</p>
-
-<p>On entrait par la droite, on sortait par la gauche;
-on se hâtait, car une cigogne, d'un coup de son bec
-pointu, éperonnait les retardataires.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span></p>
-
-<p>Toute la forêt défila en bon ordre devant la couche
-du vieux faune et, en queue du cortège, on pouvait
-voir, marchant tout seul, un petit enfant nu.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="34" id="Poem34">34</a></h2>
-
-<h2>CIEL GRIS</h2>
-
-
-<p>Le ciel est gris; ma bien-aimée s'est éloignée brusquement.
-Je ne la verrai plus que demain soir. Demain
-soir, je pense, elle sourira; mais, aujourd'hui, ses
-lèvres closes ne promettaient ni la joie, ni le baiser.</p>
-
-<p>Le ciel est gris; je regarde, sur le toit pointu qui
-me fait face, deux cigognes construisant leur nid.
-Laborieusement, elles emménagent. Tous les jours,
-je les verrai; tous les jours, elles me sembleront
-pareilles. La teinte de leurs plumes, l'harmonie de
-leurs occupations, l'état de leur humeur n'auront
-point varié.&mdash;Je ne saurais en dire autant de ma bien-aimée.</p>
-
-<p>Le ciel est gris; je fais ma tâche selon les commandements
-que le hasard me donne, car je n'ai pas de
-sujet qui vaille la peine d'être traité. Alors je parle de
-n'importe quoi, ou bien de la première chose venue,
-ou bien encore de ce très inutile petit rien qui vient
-de passer et de fuir.</p>
-
-<p>Le ciel est gris; je loge trop bas pour que les nuages<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-me fassent des confidences; je loge trop haut
-pour que les passants de la rue m'intéressent, et le
-vent, qui déclame parfois des odes vagues dans ma
-cheminée, radote un peu trop, depuis le temps qu'il
-souffle. Quant à mes ennuis... j'ai si souvent parlé
-d'eux!</p>
-
-<p>Le ciel est gris; sans doute va-t-il pleuvoir, ce qui
-ne manquera pas de me fournir la matière d'un
-poème... Bonne pluie! douce pluie! j'appellerai ce
-poème composé en ton honneur:</p>
-
-<p>«Eloge ordinaire de la bonne pluie.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="35" id="Poem35">35</a></h2>
-
-<h2>LA DOUZAINE</h2>
-
-
-<p>Je crois que je vous aime toutes les douze: Kitty,
-Mary, Nelly, Dolly, Susy, Lucy, Polly, Flory, Ann,
-les deux Jenny, et Grace qui ne cesse de rire! oui,
-toutes les douze, avec vos douze perruques blondes
-et vos vingt-quatre pieds dansants!</p>
-
-<p>Douze fleurs roses, mais qui se renversaient pour
-devenir soudain douze fleurs vertes... et tout cela
-formait des parterres, puis des gerbes, puis des
-bouquets mouvants,&mdash;et le c&oelig;ur me battait à les
-voir!</p>
-
-<p>Roses, vous dansiez dans des rayons roses, et vous
-leviez la jambe droite en vous penchant sur elle, tandis
-que les douze pieds droits faisaient de mystérieux
-petits signes aériens et que les vingt-quatre mains
-troussaient le bord des calices.</p>
-
-<p>Et vous avez chanté d'incompréhensibles choses,
-dans la langue de votre pays, mais, sans doute, ces
-chansons parlaient-elles d'amour, car il m'a bien<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-semblé que vos regards s'attristaient un peu, comme
-font les regards passionnés.</p>
-
-<p>Et vous avez encore dansé avec douze parasols,
-puis avec douze flots de rubans, puis avec douze lanternes
-chinoises et vous cherchiez quelqu'un d'un air
-affecté, et vous ne le cherchiez bientôt plus, et, quand
-les cymbales de l'orchestre battirent, toutes, vous
-vous êtes assises dans vos jupes.</p>
-
-<p>Enfin, vous êtes parties, en souriant du coin des
-yeux, joyeuses, charmantes, impondérables, sans
-savoir que vous m'aviez fait au c&oelig;ur une blessure,
-car je vous aime toutes les douze! toutes les douze!
-oui! toutes les douze en même temps!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Folies-Bergère.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="36" id="Poem36">36</a></h2>
-
-<h2>VOCABLES</h2>
-
-
-<p>Connais-tu la source d'Aïn-el-Hout dont le délice
-est infini?</p>
-
-<p>Elle sourd au fond d'une vallée. Par son épanchement,
-elle forme un petit lac, au bord duquel, la lyre
-aux doigts, je vais souvent m'asseoir.&mdash;Non point
-que je chante! (rêvez-vous?) mais une nymphe
-habite les eaux secrètes de ce lieu, et ma lyre, que je
-tends à la brise, donne à sa voix un accompagnement.</p>
-
-<p>C'est la nuit et c'est l'automne (bien entendu), un
-automne roux, comme il convient, une nuit transparente.&mdash;Et
-la nymphe chante son chant.</p>
-
-<p>Elle ne m'a guère parlé encore que des étoiles, mais
-elle les connaît mieux que moi et me les nomme par
-des noms inventés que je tâche de retenir.&mdash;L'une,
-que je crois être le Cygne, s'appelle, en vérité, la Prestigieuse;
-une autre, que le commun nomme Aldébaran,
-se nomme le Regard de la Fournaise, et cette
-autre qui brille d'un feu vert, savez-vous son vrai
-nom? Elle se nomme le Regard à travers l'Onde.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span></p>
-
-<p>Maintenant, je connais beaucoup d'étoiles: le Ver-Luisant,
-les Prunelles de la Bergère, Daïda surprise et
-Daïda délaissée, le Puits, l'&OElig;il de Nacre, la Fumée
-d'Argent qui traverse, route divine, le ciel entier.</p>
-
-<p>Je sais aussi qu'un certain nuage se nomme l'Aile
-en Fuite, un autre, l'Aile sur la Brise, un autre, enfin,
-l'Aile perdue, et celui-là est le frère du Soupir de
-Neige.</p>
-
-<p>Pourtant, j'aime mieux les étoiles. Il me semble
-que je les connais toutes, et, de la plus vieille qui est
-la Lanterne obscure, jusqu'à la plus jeune, qui vagit
-encore, je pourrais vous les énumérer, mais cela serait
-long comme une nuit d'hiver.</p>
-
-<p>Plus tard, la nymphe me parlera des plantes (elle
-me l'a promis), une autre fois, elle me nommera par
-des noms nouveaux toutes les fleurs, puis tous les
-oiseaux, puis toutes les ceintures défaites, puis toutes
-les vapeurs, puis toutes les petites filles nues; un
-jour, enfin, elle me nommera moi-même, et, déjà,
-je connais ce nom; elle me nommera: le Jeune
-Homme au Linceul.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Tlemcen.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="37" id="Poem37">37</a></h2>
-
-<h2>LA VISITE</h2>
-
-
-<p>«C'est par ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, dit le faunillon, qui tenait au
-coin de sa bouche un coquelicot. Tout droit, et puis
-à gauche. La gueule de l'antre est un peu obstruée
-par le lierre, mais, en écartant les branches, on pénètre
-facilement... et, d'ailleurs, je puis, tout aussi
-bien, vous accompagner jusque-là.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit la dame d'une voix un peu hésitante.
-Souffrez seulement que je répare, au creux de cette
-source, le désordre de ma toilette. Je ne suis pas
-habituée à marcher en forêt. J'aurais dû mettre un
-voile, car la brise m'ébouriffe.»</p>
-
-<p>Elle fit quelques pas sur l'herbe et se mira dans les
-ondes limpides qui s'épanchaient au pied d'un chêne.
-D'abord, elle glissa deux doigts dans ses cheveux
-sombres, rectifia la pose de son grand chapeau noir,
-autour duquel s'enroulait une très blanche plume
-d'autruche, mesura sa taille précise en la serrant des
-mains, puis cingla ses bottes d'un coup de badine.<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-Un sourire passa dans son regard. Oui, ce costume
-d'amazone avait de la grâce, et l'harmonie en noir
-était bien concertée. Pas un bijou; rien qui brillât...
-un fourreau d'ombre... et l'éclatante plume touchait
-presque l'épaule mate.</p>
-
-<p>«Cher faune! dit-elle, donnez-moi mon réticule.»</p>
-
-<p>Le satyreau le lui tendit et elle aviva ses lèvres
-avec un bâton de rouge.</p>
-
-<p>«Madame, vous semblez un peu pâle...</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien...»</p>
-
-<p>Et, tout aussitôt:</p>
-
-<p>«Voilà... je suis prête», dit-elle.</p>
-
-<p>Ils marchèrent, quelque temps encore, sous bois.
-La brise chantait agréablement, les oiseaux se dépensaient
-beaucoup et les grenouilles firent de leur
-mieux au passage de la belle amazone.</p>
-
-<p>Soudain, montrant du doigt un monceau de
-roches pourprées où grimpaient du lierre et de la
-vigne:</p>
-
-<p>«Nous sommes arrivés! déclara le satyreau.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit la belle amazone... déjà!»</p>
-
-<p>Puis, retrouvant son calme:</p>
-
-<p>«Pensez-vous qu'il pourra me recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Je le pense», dit le satyreau.</p>
-
-<p>Et il courut en avant.</p>
-
-<p>Il ne tarda pas à revenir, conduisit la dame vers le
-monceau de roches, et là, écartant le rideau du<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-lierre, démasqua rentrée d'une vaste grotte d'où
-fuyait un ruisselet.</p>
-
-<p>«Entrez, madame!» fit-il en saluant.</p>
-
-<p>Or, dans cette grotte, habitait un centaure, un beau
-centaure chenu, blanc de neige par le poil et la chevelure.
-Il était occupé à cueillir un bouquet de misérables
-fleurs et l'offrit à la dame.</p>
-
-<p>«Vous m'excuserez, madame, dit-il avec un bon
-sourire triste, de vous présenter un si pauvre sélam,
-mais la flore des cavernes est, comme vous le savez
-sans doute, à la fois malingre et tardive. De grâce,
-prenez un siège».</p>
-
-<p>Elle s'assit, et il y eut un moment de silence. Le
-centaure ne savait au juste que dire à sa visiteuse
-et la visiteuse ne savait au juste comment s'adresser
-à un demi-dieu.</p>
-
-<p>«Votre aimable accueil, dit enfin l'amazone, me
-rend assez hardie pour...</p>
-
-<p>&mdash;Certainement!... oh! certainement!...» interrompit
-le centaure...</p>
-
-<p>Et il y eut un second silence.</p>
-
-<p>«Faunillon! dit la dame, attendez-moi dehors, je
-vous prie. Je dois avoir, avec monsieur le centaure,
-une conversation toute personnelle.</p>
-
-<p>&mdash;Il peut même regagner ses pénates, dit le centaure.
-Je me ferai un plaisir, madame, de vous reconduire
-jusqu'à la frontière des temps modernes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes très aimable, monsieur le centaure»,
-fit la dame en rougissant quelque peu.</p>
-
-<p>Le faune sortit à regret, et comme le centaure ni la
-dame ne disaient mot, il se lassa vite d'écouter au
-rideau de lierre et s'en retourna chez lui.</p>
-
-<p>«Je crois que nous sommes seuls, dit enfin le centaure.
-Si vous vous intéressez, madame, aux gravures
-en taille douce, j'ai, là, dans mon arrière-grotte,
-quelques petits livres qui sauront, je pense, vous
-divertir.</p>
-
-<p>&mdash;Je... je veux bien», dit la dame.</p>
-
-<p>Et ils disparurent tous deux.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="38" id="Poem38">38</a></h2>
-
-<h2>L'INCONSTANT</h2>
-
-
-<p>Je demandais au rossignol de m'enseigner une
-chanson.</p>
-
-<p>Quand il me répondit, déjà, je parlais à la rose.</p>
-
-<p>Je demandais à la rose de me confier ses parfums
-du soir.</p>
-
-<p>Quand elle me répondit, déjà, je parlais au nuage.</p>
-
-<p>Je demandais au nuage de me présenter à une étoile.</p>
-
-<p>Quand il me répondit, déjà je vous parlais, mon
-amie...</p>
-
-<p>Mais vous m'avez répondu tout aussitôt, et vous
-m'avez tendu vos lèvres, pour que je n'eusse pas le
-temps de parler au papillon.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="39" id="Poem39">39</a></h2>
-
-<h2>LA TRAGÉDIENNE</h2>
-
-
-<p>Pierrot travaille dans sa mansarde. Il est seul. La
-lune même s'est cachée derrière un toit. Je gage qu'elle
-se prostitue, près d'une cheminée, à l'un des chats
-qui menait grand train de miaulements, tout à l'heure.</p>
-
-<p>Colombine ne viendra pas, ce soir. Pierrot pense
-qu'elle est allée joindre Arlequin, ce qui prête tout de
-suite à des suppositions inconvenantes, et Pierrot,
-gêné par les images qui se déplacent devant ses yeux
-et ne trouvant rien qui l'en éloigne, est plus triste
-qu'un poète à qui échappe l'envoi de sa ballade. Il
-mordille le bout de cette plume qu'il dit avoir enlevée,
-au passage, à l'aile d'un cygne, mais qui, jadis, faisait
-partie intégrante d'une oie de Toulouse.</p>
-
-<p>Soudain, la porte de la mansarde s'entr'ouvre et une
-femme entre, admirablement belle et mieux parée
-qu'un soleil d'automne qui se couche. Elle pose sa
-main, où il y a des tas de bagues, sur l'épaule de
-Pierrot, et, d'une voix un peu théâtrale, mais qui
-semble bien sincère, murmure:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p>
-
-<p>«Monsieur Pierrot, je vous aime de tout mon
-c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Et Pierrot, se retournant, voit Lucrèce, la tragédienne,
-pour qui, avant d'aimer Colombine, il brûla
-de si beaux feux.</p>
-
-<p>Il est ému, mais tâche de ne point le laisser paraître,
-et répond, d'une voix posée:</p>
-
-<p>«Madame, vous êtes fort aimable. Viendriez-vous
-me consoler? J'aime Colombine qui, à cette heure
-même, doit aimer Arlequin, et je suis très malheureux.
-Je vous sais gré d'avoir pensé à moi. Asseyez-vous
-sur mon lit de sangle, car il n'y a ici qu'une
-chaise, et je l'occupe en ce moment.»</p>
-
-<p>Alors la tragédienne, qui était bonne fille, s'assit
-sur le lit de sangle, et, jusqu'aux petites heures du
-matin, dit à Pierrot de belles histoires enflammées.
-Elle allait en commencer une nouvelle quand le docteur
-Bolonais, qui sortait du lit de sa maîtresse, monta
-chez Pierrot, ayant vu de la lumière à sa lucarne, et,
-comme Pierrot le priait de s'en aller, il s'en fut, mais
-emmena Lucrèce, la tragédienne...</p>
-
-<p>Et je ne sais plus du tout ce qui advint ensuite.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="40" id="Poem40">40</a></h2>
-
-<h2>UN PETIT MONDE</h2>
-
-
-<p>Il y avait là trois brins d'herbe, un champignon,
-une escouade de fourmis, la trace d'une patte de
-gerboise, quelques graines tombées, un narcisse neuf
-et bien verni.</p>
-
-<p>Alentour, un papillon vint faire des coquetteries
-japonaises, puis de sa trompe, il toucha la fleur.</p>
-
-<p>Les fourmis se livrèrent un terrible combat.</p>
-
-<p>Une coccinelle, qui méditait depuis quelque temps
-sans bouger, voulut atteindre les pétales du narcisse.
-Elle fit l'ascension de la haute tige, dépassa le champignon,
-les trois brins d'herbe, et se trouva dans le
-vent du matin.&mdash;Elle lui ouvrit ses ailes...</p>
-
-<p>Il chut une goutte de rosée, et, soudain, tout le
-grand ciel se mit à sourire.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Biskra.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span></p>
-
-<p class="center">
-A PAUL FOUQUIAU<br />
-</p>
-
-
-
-
-<h2><a name="Livre_Troisieme" id="Livre_Troisieme">Livre Troisième</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p>Les cygnes et les poètes déçoivent
-de près.</p>
-
-<p>A. S</p></blockquote>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="41" id="Poem41">41</a></h2>
-
-<h2>A UN BARRISTE</h2>
-
-
-<p>Mon ami, je vous enviais, ce soir. Vous voliez autour
-de cette barre fixe, vous la quittiez par un invraisemblable
-saut, vous la retrouviez sans effort, de façon
-toujours aventureuse et toujours imprévue. En vérité,
-vous vous jouiiez et les détentes de vos muscles
-avaient l'impétuosité subite qui nous étonne chez la
-sauterelle.&mdash;Bravo! mon ami! Soufflez un peu,
-reposez-vous en ayant l'air d'essayer les fils de votre
-barre, mettez sur vos mains un rien de colophane, et
-faites-moi rêver encore.</p>
-
-<p>De grâce, ne perdez pas cet air d'insolence tranquille,
-ce sourire supérieur, cette manière d'être que
-je ne saurais exactement définir, mais qui nous laisse
-entendre que la voltige où vous vous complaisez
-n'est point, pour ardue qu'elle paraisse, le fin mot
-de votre talent et que vous feriez, à l'occasion, mieux
-encore.&mdash;Voler autour d'une barre flexible et qui
-semble devoir céder, mais ne cédera pas, culbuter<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-périlleusement, les reins cambrés, tomber dans le
-vide et se raccrocher à du vide pour se trouver enfin
-debout devant la rampe et toujours souriant, ce serait
-donc là l'ordinaire divertissement d'un honnête
-homme?&mdash;Je le veux bien, mais il faut que ce soit
-vous!</p>
-
-<p>Et j'aime aussi votre façon de saluer le pauvre
-public qui vous applaudit si fort et ne jouit pourtant
-pas, et n'a pas le temps de jouir de ce festin de beaux
-gestes.&mdash;Excusez-le! ne le méprisez pas avec trop
-d'amertume! Il vient d'entendre une dame charnue
-hurler la louange du printemps et des hirondelles, il a
-vu les maigres jambes d'une maigre Américaine dessiner
-en l'air quelques arabesques, et un homme
-gras, trop musclé, trop bête et trop blond, a soulevé
-devant lui des masses de fer d'un poids peut-être
-prodigieux... N'était-il pas mal préparé, ce pauvre
-public, à la fête où vous nous conviez?...</p>
-
-<p>Dix minutes,&mdash;dix minutes à peine! si vite passées!
-Hélas! c'est déjà fini!&mdash;Vous venez de tourbillonner
-autour de votre barre, follement, fantaisistement,
-en poète!... La musique s'était tue. Le public
-se tenait coi... Dans la grande salle lumineuse et enfumée,
-on n'entendait que le grincement mince de vos
-paumes contre le bois de la barre... Puis il y eut une
-admirable culbute finale, la signature, le paraphe, si
-j'ose dire, de votre acrobatie... et le rideau se ferma.&mdash;Par
-son entre-bâillement, vous êtes venu reconnaître<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-notre enthousiasme. Ce fut tout.&mdash;Bravo! mon
-ami! Vous êtes un parfait artiste!...</p>
-
-<p>Une critique, cependant, si vous le permettez,&mdash;une
-seule: vous portez, sur votre maillot, des paillettes
-d'un trop vif éclat.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Folies-Bergère.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="42" id="Poem42">42</a></h2>
-
-<h2>NARCISSE DISSIMULÉ</h2>
-
-
-<p>Oui, je sais où tu l'as placé, le narcisse que je t'avais
-mis à l'oreille, mais je ne le chercherai pas.</p>
-
-<p>J'ai vu, sur la route qui descend vers la mer, près de
-la villa mi-construite où les maçons siciliens chantent
-ou content des contes, une jeune femme de mon pays
-qui tenait un bouquet de roses.</p>
-
-<p>Mieux que l'odeur musquée de ta belle peau, mieux
-que ta senteur de bête libre et mieux que l'encens
-lourd du narcisse, j'aime l'encens de ces roses que
-serrait une pâle main.</p>
-
-<p>Et, que veux-tu! je songe au ciel natal, à ma petite
-fiancée qui s'éprit d'un lieutenant de hussards, et je
-ne chercherai pas le narcisse.</p>
-
-<p>Tu me fais signe?... Tu m'appelles?</p>
-
-<p>Roses d'Europe! seriez-vous donc fanées? ne respirerais-je
-en vous qu'une agonie de roses?</p>
-
-<p>Viens t'étendre sur mon lit! Viens! Je veux perdre
-en ta chair mes souvenirs de jouvenceau qu'un
-chaste amour fit pleurer sous la lune et... et je trouverai
-le narcisse!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Biskra.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="43" id="Poem43">43</a></h2>
-
-<h2>UN ANCIEN REGARD</h2>
-
-
-<p>La pluie tombait comme s'il pleuvait depuis toujours.
-Il tombait, ce soir-là, une pluie immortelle, et
-c'était un juste accompagnement pour mon songe
-que, dans l'eau du fossé, le bruit de cette incessante
-pluie, grise comme mes pensées, mais obstinée
-comme l'est notre si grand amour.</p>
-
-<p>Et, me prenant la main d'un geste très tendre, tu
-me regardas fixement... La pendule tintait des heures
-improbables, en manière de raillerie... Ton regard se
-posa au plus profond de moi et, depuis, il n'est plus
-sorti.</p>
-
-<p>Oui! d'autres yeux m'ont souri et j'ai souri à d'autres
-yeux, sans doute parce qu'on est de chair et
-qu'aussi bien il faut vivre, mais ton regard demeure
-en moi, dans l'obscurité sourde qui est le for de mon
-être, ainsi que ces humidités tenaces qui ne cessent
-de hanter les caves où elles sont nées.</p>
-
-<p>Et ton regard vieillit, ton regard s'améliore; il devient
-plus beau, plus riche et plus enivrant, comme<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-le vin de ma folie qui se change peu à peu en vin de
-sagesse... sagesse un peu triste, à coup sûr, oui, et
-moins colorée que les raisins du coteau, mais douce
-et savoureuse, chaque jour davantage.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="44" id="Poem44">44</a></h2>
-
-<h2>LETTRES D'AMOUR</h2>
-
-
-<p>Oh! comme on voudrait savoir que ce sont là des
-lettres d'amour!</p>
-
-<p>Je les ai trouvées dans une maison presque entièrement
-détruite. Le feu et les obus avaient fait leur
-devoir. Elles étaient sous une pierre, au milieu des
-décombres. En passant, je poussai la pierre et les
-aperçus. Le papier était bien un peu roussi, un peu
-sali, un peu taché, mais l'invention du plus lourd trésor
-m'eût donné moins de joie. Des lettres! des lettres
-dans les ruines d'une maison arabe!</p>
-
-<p>Je regardais ces signes bleus que je ne comprenais
-point, et le c&oelig;ur me battait avec violence. La belle
-écriture dessinée faiblissait parfois au bas des pages,
-comme pour un aveu... et j'imaginais tant de choses
-en m'aidant des <em>Mille et une Nuits</em> «Mille et une
-Nuits» et du souvenir des promenades imaginaires
-que, si souvent, je fais sous les palmes.</p>
-
-<p>Des lettres d'amour! à coup sûr! des lettres d'amour
-écrites dans le plus grand secret et transmises en<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-fraude à l'amant; des lettres où l'on parlerait de
-fleurs et d'oiseaux, où le personnage d'Achmet répugnerait
-par sa fourberie, où Daïda se montrerait délicieuse,
-El Hadj sévère et Bou Aziz séduisant, où les
-gennis du mal occuperaient l'air noir de la nuit, où le
-voile de Doniazade se lèverait furtivement, où les baisers
-auraient le goût du miel, où des jasmins embaumeraient
-la brise!</p>
-
-<p>Et, depuis lors, je n'ose demander à un arabe de me
-traduire ces lettres, par crainte de savoir que ce sont
-là des papiers d'affaires.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Casablanca.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="45" id="Poem45">45</a></h2>
-
-<h2>LE NOM</h2>
-
-
-<p>J'ai demandé votre nom aux rayons de la lune,
-mais ils n'ont su que frissonner.</p>
-
-<p>Je l'ai demandé aux fleurs d'un cerisier, mais il a
-secoué ses branches.</p>
-
-<p>Je l'ai demandé au ruisseau qui passait, mais il n'a
-pas interrompu sa chanson.</p>
-
-<p>Alors j'ai demandé votre nom à l'écho de la montagne
-et il me l'a répété, car vous veniez de le lui dire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="46" id="Poem46">46</a></h2>
-
-<h2>LE SERPENT BLEU</h2>
-
-
-<p>Elle s'était assise, toute nue, sur mes genoux et
-m'avait demandé de lui conter un conte.</p>
-
-<p>Le conte en était à son quinzième jour, et, ce matin,
-quand elle prit sa place habituelle et me serra la
-jambe de ses petites cuisses, j'avais tout à fait oublié
-pourquoi la vieille femme s'était métamorphosée en
-&oelig;uf, pourquoi l'&oelig;uf avait été couvé par la cigogne
-querelleuse, et, particulièrement, où se rattachait la
-digression du jeune homme blond qui perdait toujours
-son &oelig;il.</p>
-
-<p>Je priai donc mon amie de vouloir bien s'intéresser
-à une fiction nouvelle. Elle s'y résigna, me baisa la
-main et se prit à écouter mon histoire.</p>
-
-<p>Je contai:</p>
-
-<p>«Il était une fois, au temps où les bêtes ne parlaient
-pas encore, un puits, profond comme le trou
-dans lequel, chaque soir, le soleil s'enfonce, et, tout
-au fond du puits, vivait un serpent bleu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span></p>
-
-<p>«L'eau du puits était verte. Le serpent était bleu.
-C'était ainsi.</p>
-
-<p>«Autour du puits, poussaient des cactus, des plantes
-épineuses et d'autres verdures piquantes, ce qui
-rendait toute approche malaisée. La très haute margelle
-de marbre lisse et blanc éblouissait un peu, car
-jamais on n'y avait frotté de cordes.</p>
-
-<p>«Or, il advint que des hommes voulurent considérer
-ce puits et tâchèrent de l'atteindre. Il y eut des
-vieillards fort respectables, et des femmes fort bien
-habillées, et des rois dont la couronne était un plaisir
-pour les yeux, et des princes montés sur des chevaux
-couleur d'aurore. Mais, avant que de toucher à
-la margelle de marbre, ils eurent à se battre contre
-les ronces qui les déchirèrent. Leurs vêtements de
-pourpre tombaient en loques, les branches découronnaient
-leurs têtes et les beaux vieillards laissaient
-leur barbe aux épines, de sorte qu'ils revenaient avec
-l'allure déconfite et un peu niaise qu'ont parfois les
-petits jeunes gens. En conséquence, toutes ces personnes
-opulentes, dont le prestige était bien établi,
-s'enfuyaient, montrant leurs blessures et se plaignant
-d'avoir perdu leurs joyaux. On laissa chacun retourner
-en son pays, mais sans donner les marques du
-respect, et l'on rit beaucoup des vieillards imberbes.
-Quand ils furent tous rentrés chez eux, les pauvres
-gens s'étonnèrent que de si grands seigneurs, de si
-belles princesses, des sages de si haut renom se fussent<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-ainsi laissé défaire, et l'on en parlait durant les
-veillées.</p>
-
-<p>«Alors des mendiants tentèrent l'aventure. Ils
-allèrent plus loin que les autres, leurs robes de toile
-épaisse les garantissant mieux. Quelques-uns parvinrent
-même jusqu'à la margelle, mais ils ne purent
-voir l'eau verte, car la margelle, était, ainsi que je l'ai
-dit plus haut, fort lisse et fort élevée. Ils revinrent,
-pour la plupart, et ceux-là pleurèrent toujours, n'écoutant
-même pas les cris et les huées qui marquaient
-leur passage, mais il en fut qui, près de la margelle,
-restèrent en songerie, et, bien qu'ils n'eussent rien vu,
-ni rien appris de plus que les autres, ils affirmèrent,
-à leur retour, qu'ils connaissaient l'eau verte ainsi
-que le serpent bleu. Suivant leur imagination, ils décrivirent
-sa forme et ses coutumes, tout en se traitant,
-l'un l'autre, d'imposteur, de faux prophète, voire
-de charlatan. Le plus jeune eut même l'âme assez
-impudente pour dire que le serpent bleu n'était qu'un
-serpent rouge.</p>
-
-<p>«A cause de ces récits, certains furent mis sur un
-trône et tout le peuple se rassembla pour assister
-à leur triomphe, d'autres furent mis à la torture,
-et le peuple se rassembla pareillement, mais cela
-ne différa guère au point de vue de la justice, puisque
-l'on n'a point encore découvert de substance
-assez fine pour distinguer les faux prophètes d'avec
-les vrais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p>
-
-<p>«Depuis lors, personne ne s'est aperçu que le
-puits était si profond, si profond, que, même en franchissant
-la margelle, on ne saurait voir le serpent
-bleu, et que, d'ailleurs, le serpent bleu ne sort sa merveilleuse
-tête qu'aux nuits sans lune, à l'instant où nul
-homme ne serait assez fou pour tâcher de le découvrir....
-et si quelqu'un l'aperçoit jamais, ce sera, sans
-doute, une fillette aveugle et sentimentale.»</p>
-
-<p>Mais ma petite amie, peu contente de mon histoire,
-avait sauté de mes genoux et touchait et considérait
-longuement sa poitrine, où naissait presque
-une espérance de seins.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Biskra.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="47" id="Poem47">47</a></h2>
-
-<h2>LA VALEUR DES MAXIMES</h2>
-
-
-<p>Ton livre de maximes et d'aphorismes moraux
-n'est, à tout prendre, que ta louange posthume en son
-résumé. Tu crois songer au bien, à la vérité, à l'avenir!
-Quelle erreur! Tu ne songes qu'à toi-même; tu
-te dépeins tel que tu voudrais être, et chaque ligne de
-ce petit ouvrage si bien écrit offre un conseil discret à
-ton apologiste. Ainsi, tu prépares sa pensée, tu lui
-inspires un éloge funèbre, tu règles tes funérailles.</p>
-
-<p>Enseigner l'humanité, prêcher le bien, indiquer une
-voie nouvelle pour atteindre au bonheur, et cela en
-maximes strictes, profite au seul moraliste. Un tribun
-pourra convaincre, un prédicateur attirer les âmes,
-un poète enchanter... pour toi, tu ne fais que dessiner
-une flatteuse image de toi-même, avec des contours
-cernés et de riches couleurs.</p>
-
-<p>Les lettres d'une maxime sont des lettres mortes,
-or l'homme n'écoute que les paroles vivantes. Un
-romancier de génie crée de beaux êtres qui chanteront
-sa pensée par des trompettes immortelles. Un moraliste<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-passe sa vie à composer des épitaphes. Si tu veux
-toucher après ta mort le c&oelig;ur des hommes, fais sortir
-de la terre d'autres hommes qui leur parleront toujours.
-Il vaut mieux modeler une statue que de graver
-une inscription, fût-ce en lettres d'or.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="48" id="Poem48">48</a></h2>
-
-<h2>HYMNE</h2>
-
-
-<p>Je vais t'abattre d'une gifle si tu pointes ainsi tes
-ongles, si tu montres ainsi tes dents.</p>
-
-<p>Chienne! Tu fus élevée dans une masure puante
-où des odeurs de kief, de friture et de tabac se combattaient
-toute la nuit. Je sais qu'un vieil Arabe te viola
-sur le sable, derrière ta maison... et tu riais déjà!</p>
-
-<p>Depuis lors, tu t'es ouverte au passant comme un
-bouge; tu t'es accouplée avec des matelots, des portefaix,
-des nègres, des mendiants ivres, et les gens de
-ta tribu ne veulent plus de toi.</p>
-
-<p>Rien qu'à t'entendre, je connais ta naissance basse;
-rien qu'aux éclats de ta voix, je comprends d'où tu es
-sortie.</p>
-
-<p>Tu n'as même pas attendu que ta mère ou quelque
-vieille te prostituât, car, dès ta petite enfance, tu faisais
-signe à chacun, et tu regardais, en égratignant
-tes cuisses maigres, les garçons nus, durant la baignade.</p>
-
-<p>La nuit, tu courais comme une bête, dans le petit<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-bois de palmiers, en jappant ton amour, et l'arbre
-devenait ton amant, et la plante, et la terre.</p>
-
-<p>Je te déteste, car ton âme est une ordure, ton corps
-est un fléau!</p>
-
-<p>Te souviens-tu de ce Kabyle qui se pendit devant
-ta fenêtre parce qu'il t'aimait trop, et se balançait au
-matin, marchant sur l'air?</p>
-
-<p>Tu pleuras tout un jour; le remords ne te quittait
-plus! mais comme tu sus bien le chasser, en attirant
-sur ton lit le fils de cet homme, un bel enfant qui lui
-ressemblait!</p>
-
-<p>Et c'est pour toutes ces choses que je te jette hors
-de moi! que je te crache! et que je cherche une fontaine
-assez fraîche pour me laver de tes impuretés.</p>
-
-<p>Tu souris!... Oh! pardon! pardon!... Vois, je t'embrasse,
-je te caresse... Déjà ton ventre s'émeut et, dans
-ta gorge, se gonfle un soupir qui est aussi un roucoulement.</p>
-
-<p>Viens! viens! la lune est presque éteinte, je sais un
-bosquet sombre, de moi seul connu, où je te pénétrerai.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="49" id="Poem49">49</a></h2>
-
-<h2>DANS LA RIVIÈRE</h2>
-
-
-<p>Ma seule amie est la rivière. Je la chéris comme
-une personne. Je me suis livré à elle, aujourd'hui.
-Elle m'entraînait ainsi qu'une paille dans le vent, et
-je me sentais moi-même, je veux dire que je sentais
-avec précision mes frontières individuelles, car elle
-m'enveloppait et me caressait tout entier.</p>
-
-<p>Il y avait des branches penchées qui fuyaient au-dessus
-de mes yeux, et de grandes libellules vertes
-me suivaient en faisant des cercles, brisés soudain,
-à la façon, mais plus vive, de l'essor des chauves-souris.
-Pour me servir d'escorte, il y avait aussi un
-peuple de choses floconneuses, et chacune transportait
-un germe, comme dans les poèmes philosophiques.</p>
-
-<p>Je me trouvais donc tout nu dans la rivière, dans
-la rivière toute nue, elle aussi, et cela ressemblait un
-peu à l'amour, un amour sans lutte et qui ne finissait
-point par un spasme, mais permettait qu'on l'espérât
-toujours.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p>
-
-<p>Mon corps tiède se glaçait par un frôlement. J'avais,
-le long de la moelle, un sillage de fraîcheur, et
-je regardais l'air avec satisfaction.</p>
-
-<p>Alentour, la campagne était vide,&mdash;le ciel aussi.
-J'étais seul avec la rivière qui m'entourait en riant, car
-elle riait de toutes ses petites bouches fleuries en
-trois secondes. Des bouches parfaites, c'est-à-dire
-créées uniquement pour le rire et le baiser, puis closes...
-et pourtant, elles s'ouvraient aussi (comme
-des bouches humaines) pour se nourrir... pour se
-nourrir de papillons sur elle posés... engloutis
-bientôt.</p>
-
-<p>Hier, je trouvai la rivière calme et lasse. J'entrai en
-elle sans l'émouvoir et, dans sa froide chair, je cachai
-ma figure. Longtemps, nous fûmes indifférents l'un
-à l'autre, ainsi que deux amants qui se connaissent
-trop. Tout à coup, un frisson me fit souvenir de sa
-perfidie et j'allai rejoindre le soleil. Il me frappa de
-ses rayons, et j'étais tout stupéfait de voir l'autre, en
-qui j'avais eu confiance, paraître si mauvaise et de
-teint si plombé. Je la touchai du pied pour briser son
-fard, mais, déjà, elle m'avait mordu l'orteil et je dus
-le tendre à la lumière afin qu'il fût guéri.</p>
-
-<p>L'onde est perfide comme une femme, pourtant,
-l'onde qui passe est ma seule amie.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Mussidan.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="50" id="Poem50">50</a></h2>
-
-<h2>VOIX QUI MONTENT</h2>
-
-
-<p>«Et, maintenant, vous me parlerez des alouettes...
-Pourquoi s'élèvent-elles si brusquement? Pourquoi
-vont-elles chanter si haut?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous le dire... Les alouettes ont de
-petites âmes vives qui les quittent à tout instant.
-Elles prennent l'essor afin de les rejoindre; elles les
-poursuivent dans l'air; elles chantent pour les rappeler;
-elles montent, elles montent, elles montent
-toujours plus haut; elles les atteignent enfin. Elles
-chantent encore quelque temps pour témoigner de
-leur allégresse, puis elles se jettent vers la terre...
-mais les petites âmes s'échappent de nouveau, et
-voilà les alouettes reparties.</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont donc très malheureuses?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non! point du tout! car les alouettes
-savent qu'un jour leurs âmes monteront si haut
-que, pour les atteindre, il leur faudra toucher ces
-lieux supérieurs où toutes les joies sont rassemblées.<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-Là, baignées par les ruisseaux des brises, elles pourront
-lancer leur tirelis mélodieux et grisoller jusqu'à
-l'heure où s'ouvrira la Grande Nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="51" id="Poem51">51</a></h2>
-
-<h2>BOHÉMIENNE</h2>
-
-
-<p>Je m'en vais, clopin-clopant, le long de la route clopinant...
-Je mange les baies des buissons, je bois
-l'air qui passe, et, quand un couple d'amoureux se
-promène dans un pré, je lui dis: «Salut!» car il faut
-être courtois.</p>
-
-<p>J'ai marché depuis si longtemps que je ne sais d'où
-je suis partie, et voilà belle lurette que je ne sais plus
-où je vais; mais les oiseaux me le diront! n'est-ce
-pas, bouvreuil?... et les insectes aussi! n'est-ce pas,
-grillon?</p>
-
-<p>Je fais de grands festins, au bord des ruisseaux,
-sur un tapis de mousse fraîche. Assise en face d'un
-plant de muguet, je goûte à des friandises, et les
-poissons viennent me regarder d'un air un peu bête,
-mais plein de bonne volonté.</p>
-
-<p>Je sais l'art de guérir les filles avec des herbes que
-l'on cueille, la nuit, sous un chêne, quand la lune est
-ronde, et je sais délivrer les garçons des liens si doux
-qui désespèrent leurs parents.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span></p>
-
-<p>Pour trois sous, je donne le bonheur facile, pour
-quinze sous, le bonheur durable, et, pour vingt-cinq
-sous... pour vingt-cinq sous... écoutez bien! je rends
-l'espoir!</p>
-
-<p>Je m'en vais, clopin-clopant....</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="52" id="Poem52">52</a></h2>
-
-<h2>LE PASSÉ</h2>
-
-
-<p>Grasse, pâteuse, déformée, elle entre en scène avec
-assurance et, tout aussitôt, le bruit des cuivres
-annonciateurs est noyé dans le plus grand fracas des
-mains qui battent.</p>
-
-<p>Elle est vêtue de soie rose; elle montre des bras
-excessifs, des seins qui tremblent. On dirait la caissière
-d'un café de province, en robe de bal.</p>
-
-<p>Jamais elle n'a su chanter, jamais un geste spirituel
-n'excusa les défaillances de sa voix. Elle chante sottement,
-sans grâce, sans vigueur. Elle chante ainsi
-depuis vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>A la fin de chaque couplet, elle sourit avec une
-bouche détruite et le public applaudit toujours. Il ne
-se lasse pas de l'entendre, de la voir. Il ne veut pas
-qu'elle s'en aille.</p>
-
-<p>Elle vient saluer, une dernière fois, et, des fauteuils
-aux galeries, chacun l'acclame d'assourdissante
-façon.</p>
-
-<p>Pourquoi ce délire?&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>Elle a été belle!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Eden-Concert.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="53" id="Poem53">53</a></h2>
-
-<h2>LES GRANDS SERMENTS</h2>
-
-
-<p>Les nègres musulmans ont fini de marmotter leurs
-prières. Après un crépuscule bref, l'ombre est venue.
-Au centre de la place, le hangar où, ce matin, pendaient
-les quartiers de viande pourpre, a l'air désolé
-d'une halle. Dans un coin, le gardien dort, roulé dans
-de la toile bleue. Chacun est rentré chez soi. A l'activité,
-au bruit, au va-et-vient, aux disputes, succèdent les
-rumeurs paisibles de la nuit, et l'on n'entendrait bientôt
-plus que le susurrement de la brise concertant
-avec la mer au doux murmure, n'était que, soudain,
-des cris affreux déchirent l'air, l'occupent, s'y entrecroisent
-et semblent se le disputer, tandis que s'affirment
-au ciel de nouveaux feux d'étoiles.</p>
-
-<p>C'est l'heure du phonographe.&mdash;De toutes les fenêtres,
-des cornets vociférants déversent un flot de
-musique, et l'on dirait que ces voix dures, agressives
-et cependant mal assurées, sortent de gosiers trop
-étroits. Ce sont des clameurs étriquées, des beuglements<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-que l'on étrangle.&mdash;C'est, vous dis-je, l'heure
-du phonographe.</p>
-
-<p>Et l'on se jure d'effarantes choses! L'amour et la
-haine sont à leur paroxysme. Chacun se dévoue à son
-rêve, à la France, à la bien-aimée. On parle de répandre
-son sang, de s'immoler, d'immoler autrui. On se
-déclare prêt à subir mille tourments. On appelle la
-main du bourreau. Samson se plaint de Dalila; Faust
-évoque les divinités infernales; la passion de Fernand
-pour Léonore «brave l'Univers et Dieu»; Carmen
-affirme que «l'amour est enfant de Bohème» et don
-José, à vingt mètres de là, lui dit qu'«il en est temps
-encore»; Marguerite rit «de se voir si belle»; des
-Grieux demande à Manon si ce n'est plus sa main
-qu'il presse, et Lucie de Lamermoor devient folle à
-grands cris.&mdash;L'histoire sainte et l'histoire profane,
-la légende, la fantaisie expriment ce qu'elles ont de
-plus vif à dire. C'est Babel, une Babel mécanique, peuplée
-de héros....</p>
-
-<p>Et les quelques noirs qui se promènent dans l'ombre,
-en égrenant leurs chapelets, attendent, avec une
-indifférence profonde, que les blancs aient fini de faire
-les enfants.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Dakar.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="54" id="Poem54">54</a></h2>
-
-<h2>CONSEIL</h2>
-
-
-<p>Ma chère amie, je vous en conjure, ne dites plus
-d'obscénités! Vous ne savez pas!</p>
-
-<p>Vous êtes charmante, vous me plaisez, vous avez
-un sourire rêveur qui séduit par sa mélancolie de fin
-d'automne, mais vous ne savez pas être obscène!
-Vous ne savez pas!</p>
-
-<p>Vos amies peuvent évoquer les images les plus singulières
-sans me choquer le moins du monde; elles
-ont la tradition, elles sourient au bon moment, quand
-il faut et tout juste ce qu'il faut; leurs gestes rapides
-décrivent d'autres gestes et sous-entendent d'autres
-gestes encore, au lieu que vous, mon amie, vous vous
-attardez ou bien vous coupez court, imprudemment.</p>
-
-<p>Dites tristement des choses tristes, puisque c'est là
-votre rôle, parlez de la mélancolie, ressentez-la, communiquez-la,
-perpétuez-la. Décrivez-nous, avec des
-larmes dans la voix, de tristes choses, mais ne vous
-prostituez plus en paroles, si tristement!</p>
-
-<p>Vous savez pleurer, vous savez rire, parfois, vous
-savez aimer, vous saurez mourir, je pense, mais être
-obscène n'est pas de votre fait,&mdash;non, ma chère amie,
-pas du tout.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="55" id="Poem55">55</a></h2>
-
-<h2>FEHL YASMÎN</h2>
-
-
-<p>Pétale du soleil! âme des palmes! grain d'ombre
-musquée! délice de mon &oelig;il! pourquoi tordre tes
-bras et pourquoi verser tant de pleurs?</p>
-
-<p>Oui, je te quitte, mais puis-je croire que tes regrets
-dureront plus d'un jour? Demain matin, je gage que
-tu te réveilleras en riant!</p>
-
-<p>N'imite pas les dames françaises qui font des
-manières pour célébrer un amour qui naît, qui meurt
-ou qui s'interrompt! «Baise m'encor, rebaise-moi
-et baise», comme disait Louize Labé, lionnoise... (ne
-te soucie pas d'elle: je ne l'ai point connue)... et,
-maintenant, quittons-nous!</p>
-
-<p>Tout là-bas, je sais une autre face dont la pâleur
-m'inquiète. Pour elle, je renonce à voir les fêtes du
-soleil, et le mouvement des palmes, et tes danses,
-ma brune amie! La rose amoureuse, lointaine et
-délaissée, dont je chéris le doux éclat, risquerait de
-mourir, au lieu qu'un jasmin refleurit toujours.</p>
-
-<p>Ne sois point jalouse, maîtresse des siestes chaudes
-et des trop courtes nuits!... auprès de celle que
-j'invoque et vais rejoindre, tu paraîtrais, petite, un
-peu noiraude!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span></p>
-
-<p>«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»</p>
-
-<p>Un marchand de jasmins passe près de nous.</p>
-
-<p>«Fehl Yasmîn! Fehl Yasmîn!»</p>
-
-<p>Voici le dernier jasmin que je te donnerai... Adieu!...
-La nef du jour a chaviré sur l'horizon et toutes ses
-fleurs se sont répandues... Adieu! Il faut partir...
-mais... mais, crois-moi, chère, je t'ai beaucoup
-aimée!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Biskra.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="56" id="Poem56">56</a></h2>
-
-<h2>VIEILLE HISTOIRE</h2>
-
-
-<p>C'était un soir de jadis où la nature conspirait. Les
-bouleaux, qui sont fils de la lune, et les saules, qui
-sont des coffrets d'ombre, et les pierres, dont j'entends
-bien les murmures, tramaient de secrètes choses.</p>
-
-<p>Leurs petites paroles couraient avec le ruisseau,
-volaient sur la brise, sautaient de ci, de là, suivant
-les sauts d'un feu follet, tandis que certaines passaient
-dans l'herbe, en tapinois.</p>
-
-<p>Bientôt, tout fut conclu: l'herbe forma des lacs
-d'amour, le feu follet brûla comme le c&oelig;ur d'un
-amant, la brise se chargea de parfums si subtils qu'on
-se pâmait à les prendre en soi, et le ruisseau polit
-ses ondes pour être le miroir d'une flamme couronnée.</p>
-
-<p>Les bouleaux, qui sont fils de la lune, secouèrent
-leurs feuilles, et l'on eût dit qu'ils offraient des richesses;
-les saules, en leurs coffrets, gardaient des joyaux
-sans prix, et les pierres se couvrirent de leurs manteaux<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-de mousse pour ne risquer plus qu'un &oelig;il pâle,
-un &oelig;il pâle et doux.</p>
-
-<p>C'est alors que la princesse de Golconde sortit de
-son palais et congédia ses suivantes, car elle voulait se
-promener seule, ce soir-là, dans le parc où descendait
-une pénombre poétique.</p>
-
-<p>Elle rêvait aux choses dont parlent les ballades,
-aux chevaliers beaux comme le jour et que des
-cygnes traînent, aux aventures en pays lointain, aux
-caresses enfin, longtemps attendues, aux caresses
-surtout.</p>
-
-<p>Le prince de Bagdad se tenait non loin de là, sous
-la protection d'un orme, opulent par sa frondaison et
-vénérable par le nombre de ses années. Le prince
-était un jeune homme de haut parage, de vertu souveraine
-et d'une éducation tout à fait bien comprise.</p>
-
-<p>Il s'en fallut de peu que son c&oelig;ur se rompît lorsque,
-dans la lumière du soir, la princesse apparut.
-Le prince de Bagdad souffrait en effet d'une blessure
-d'amour sanglante et profonde, mais, comme il avait
-résolu de gagner la princesse par son seul mérite, il
-portait un costume qui, tout précieux qu'il fût, n'en
-imitait pas moins les oripeaux, guenilles et pauvres
-hardes d'un mendiant espagnol.</p>
-
-<p>Affublé de cette défroque étrange, il se présenta.</p>
-
-<p>La princesse de Golconde abaissa son regard et,
-au même instant, les pierres, l'herbe, les saules, les
-bouleaux, la brise et le feu follet tâchèrent de faire<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-comprendre à la jeune fille la qualité singulière de ce
-jeune homme survenu; mais elle ne devina point la
-vertu sous son vêtement d'emprunt, ni l'amour sous
-le masque.&mdash;Elle passa, et, bien que le bouleau lui
-tendît une de ses feuilles, qui semblait une pièce
-d'argent, elle ne fit même point l'aumône à ce pauvre
-qui la suppliait.</p>
-
-<p>Le prince mourut de désespoir, et la princesse, quand
-le vrai personnage du mendiant lui fut révélé, creva
-de dépit; ce qui prouve qu'un amant doit toujours
-paraître en son plus bel appareil aux yeux de celle
-qu'il prétend séduire, et qu'une jeune fille doit toujours
-agréer un hommage, quel qu'il soit, voire y
-répondre discrètement, de peur d'en repousser un,
-par aventure, inestimable.</p>
-
-<p>C'était un soir de jadis.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="57" id="Poem57">57</a></h2>
-
-<h2>CLÉONICE</h2>
-
-
-<p>Cléonice n'a ni intelligence, ni c&oelig;ur, ni esprit, ni
-bonté. Elle n'a pu être épouse, maîtresse ni mère,
-bien qu'elle ait fait tous les gestes de ces rôles, car
-elle a un mari, un amant et un fils.&mdash;Elle n'existe
-que devant trois ou quatre personnes. Laissée seule,
-elle devient une ombre, moins que cela: une valeur
-négative. On dirait que ses spectateurs lui insufflent
-de la vie. Quand ils la quittent, elle crève, comme
-une bulle.&mdash;Elle ne sait pas aimer; à peine sait-elle
-haïr: d'ailleurs, sa haine a pauvre figure et semble
-mal venue. Cléonice médit, mais n'accuse pas; accuser
-serait affirmer son personnage, or elle n'est pas
-un personnage, elle en joue le rôle.&mdash;Belle, un peu
-fardée, souriante, merveilleusement vêtue, Cléonice
-n'a pourtant rien d'une femme; elle n'est pas une
-femme...</p>
-
-<p>Cléonice est une «femme du monde».</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="58" id="Poem58">58</a></h2>
-
-<h2>UNE AGONIE</h2>
-
-
-<p>Elle n'en finit pas de mourir.</p>
-
-<p>Voilà trois heures qu'elle agonise.</p>
-
-<p>La vache l'a répété aux chèvres de l'étable, parce
-que le bouvier le lui avait dit, et, comme un grillon
-rôdait non loin, il a fait part de la nouvelle aux papillons
-qui volent dans la grange, aux deux lézards
-du vieux mur et au crapaud qui loge sous le rosier.
-L'orme le savait déjà, par ses feuilles qui frôlent la
-fenêtre, et les deux chouettes l'ont appris aux hirondelles
-des cheminées.&mdash;Seule, l'araignée n'a point
-de chagrin et répand la soie de son ventre, comme
-si de rien n'était.</p>
-
-<p>Oui, tout le monde sait que la petite Lucie va mourir
-et qu'on ne verra plus ni ses yeux bleus, ni ses
-petits pieds toujours pressés, ni sa natte jaune qui
-voltigeait avec un n&oelig;ud de ruban au bout. Déjà le
-curé est parti, emportant son Bon Dieu, et la cour
-un moment émue redevient silencieuse.</p>
-
-<p>Dans la chambre de Lucie, il y a Lucie, qui respire<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-avec difficulté, la mère, qui forme un gros tas dans le
-fauteuil, et le père, debout près de la petite, et qui la
-regarde mourir en avançant la lèvre d'un air de mauvaise
-humeur, à la façon des apôtres dans les toiles
-de Rembrandt.</p>
-
-<p>Il fait très chaud dehors. On ferme les croisées.
-Sur la route, des rayons de soleil sautillent pour passer
-le temps. Des oiseaux tournoient dans l'air,
-comme s'ils cherchaient leur chemin, et la rivière
-murmure une chanson très douce, avec l'accompagnement
-des flûtes de ses roseaux, pour bercer la
-petite Lucie qui n'en finit pas de mourir.</p>
-
-<p>C'est alors que la Mort apparaît.</p>
-
-<p>On l'a vue déboucher près de l'auberge, à l'endroit
-où la route fait un coude, et le coq du clocher, en
-l'apercevant, lui a tourné le dos. Elle a passé dans
-l'ombre de la grande meule, puis elle a cueilli des
-mûres sur un buisson. Dès qu'il l'a rencontrée, le
-chat s'est enfui par le soupirail de la cave. Il ne fera
-pas de mal aux souris, aujourd'hui.</p>
-
-<p>Madame la Mort entre dans la cour. Elle est assise
-à califourchon sur un cheval noir. Un grand manteau
-de cérémonie la couvre tout entière, hormis le
-nez camard. Trois plumes d'autruches blanches sont
-piquées dans sa coiffure. De temps en temps, elle
-tousse d'une petite voix sèche, et, aussitôt, la porte
-de la grange grince et la chaîne du puits gémit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span></p>
-
-<p>Madame la Mort est escortée de ses trois serviteurs,
-montés sur trois ânes.</p>
-
-<p>Le premier, assis sur un âne qui n'a qu'une oreille,
-est le médecin; il tient à la main une girouette et
-des cymbales.</p>
-
-<p>Le second, assis sur un âne à qui manque une
-patte, est le philosophe; il tient à la main une démonstration
-longue comme un carême et qui se tortille
-derrière lui.</p>
-
-<p>Le troisième, assis sur un âne sans queue, est le
-bouffon; il tient à la main une plaisanterie toujours
-tintante par ses grelots et qui fait pleurer chacun.</p>
-
-<p>Les trois serviteurs de Madame la Mort mettent
-pied à terre, en même temps que leur maîtresse, et
-sans plus qu'elle dire un mot.</p>
-
-<p>La Mort pousse la porte.</p>
-
-<p>Elle entre.</p>
-
-<p>Elle ressort.</p>
-
-<p>Madame la Mort a dû perpétrer de vilaines choses
-dans la maison. Contre les draps blancs, la petite
-Lucie est toute blanche. La mère s'est relevée de son
-fauteuil et pleure en secouant ses seins, et le père,
-qui fait toujours la lippe, se frotte le front avec l'index
-et dit:</p>
-
-<p>«Il faudrait avertir Bastien pour la caisse.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="59" id="Poem59">59</a></h2>
-
-<h2>SUR UNE PLAGE</h2>
-
-
-<p>La libellule, la guêpe et le fourmi-lion vinrent te
-surveiller, durant que je te faisais ma cour et te chantais
-des vers écrits à ta louange.</p>
-
-<p>La libellule tourbillonna sur ta chevelure lustrée,
-la guêpe bourdonna près de ta petite oreille, et le
-fourmi-lion se contenta de te regarder d'un &oelig;il
-sévère.</p>
-
-<p>J'avais à peine fini ma chanson d'amour que tu te
-levas, légère comme une feuille emportée et plus
-rapide que l'eau des torrents.&mdash;L'ombre de ton sourcil
-froncé prévenait d'un orage...</p>
-
-<p>Et d'abord tu me dis que tu ne m'aimais plus, que
-tu t'envolerais ailleurs,&mdash;puis, tu bourdonnas mille
-reproches d'un air turbulent que je ne te connaissais
-pas,&mdash;enfin, tu t'enfuis, mais ton dernier regard était
-si cruel que j'en garde encore la blessure.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="60" id="Poem60">60</a></h2>
-
-<h2>MONOLOGUE DRAMATIQUE</h2>
-
-
-<p>Grâce! Monsieur! grâce pour cette fois! je ne le
-ferai plus! je vous le jure par Dieu qui vit seul dans
-le ciel! je vous le jure sur les petites têtes de mes
-s&oelig;urs dont la cadette sort à peine du berceau.</p>
-
-<p>Oui! oui! je serai bien sage! mais, que voulez-vous!
-on est jeune! on ne sait pas!... et, quand je
-vous ai vu passer sur la route, vêtu de votre bel habit
-dont les morceaux semblent découpés dans des robes
-de marquises, j'ai été toute saisie! même je n'ai plus
-fait attention à mes vaches! Je vous regardais, puis je
-fermais les yeux, puis je vous regardais encore, et, à
-chaque regard, vous paraissiez plus joli!</p>
-
-<p>Il y a sur vous tant de belles choses, mon beau
-monsieur! Le chapeau à deux cornes, et sa plume que
-vous avez dû arracher à l'oiseau qui ouvre, au coucher
-du soleil, ses grandes ailes.</p>
-
-<p>Et le masque de soie noire!... oh!... le masque!...
-il ressemble à une chauve-souris déployée, à une<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-chauve-souris douce et qui ne ferait point de mal aux
-gens!</p>
-
-<p>Et l'&oelig;illet rouge, derrière votre oreille! où l'avez-vous
-cueilli?</p>
-
-<p>Et votre ceinture d'or! C'est une princesse qui vous
-l'a donnée? oui, n'est-ce pas? la princesse qui dormait
-tout en haut d'une tour et que vous avez réveillée
-par un baiser?... L'heureuse femme!</p>
-
-<p>Et l'anneau que vous portez à votre main gauche!
-Laissez-moi le regarder! Non! non! je ne le prendrai
-pas! Oh! mon Dieu! il est brisé! le saviez-vous?</p>
-
-<p>Et puis encore, ces souliers qui luisent! Ils luisent
-même à travers la poussière! Je vais les essuyer! Oui,
-laissez! je les essuie avec mes cheveux! Le valet de
-l'herboriste dit que mes cheveux sont beaux. Voilà!
-vos souliers brillent, maintenant! ils brillent comme
-deux carpes au soleil!</p>
-
-<p>Et je n'avais pas vu les dessins qui sont gravés sur
-votre batte, votre batte en bois précieux! Quels
-curieux dessins!... un c&oelig;ur percé d'une flèche... une
-étoile... et ceci? des lettres?... Je ne sais pas lire! Le
-maître d'école dit que je ne suis bonne qu'à garder
-les vaches!...</p>
-
-<p>Ohé! Brunette! ne t'en va pas!</p>
-
-<p>Ah! si elle allait manger l'herbe du docteur Bolonais!
-je serais fessée! oui, monsieur!...</p>
-
-<p>Mais... ces mots qui sont écrits sur votre batte? Ils
-doivent vouloir dire: «Je t'aime!» Oh! bien sûr! Ça<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-ressemble à des lettres qu'il y avait sur la cuisse d'un
-matelot qui a passé par ici, il y a deux ans. Il rentrait
-dans son pays... Elles étaient écrites en bleu sur la
-cuisse gauche... Il me les a montrées, et, pour le
-remercier, je suis restée une heure avec lui, dans un
-coin de la grange...</p>
-
-<p>Mais il n'était pas joli! oh! Monsieur! c'est vous
-qui êtes joli! Vous avez l'air d'être toujours couvert
-de fleurs, et, quand vous marchez, on dirait que des
-clochettes tintent dans le ciel!</p>
-
-<p>Alors, au moment où je vous ai vu, j'ai bien senti
-que jamais, jamais je ne vous embrasserais! que vous
-alliez passer! que c'était fini!... et, furieuse, (vous
-l'avez vu!) j'ai pris cette poignée de mûres... (on fait
-des choses méchantes, Monsieur, sans y penser!) et
-j'ai jeté les mûres sur votre bel habit! Est-il très
-abîmé? Oh! c'est un grand péché! mais, Monsieur,
-pour me punir, si vous voulez me fesser, je suis
-prête!</p>
-
-<p>Venez de ce côté-ci de la haie!</p>
-
-<p>Oui, Monsieur, je suis toute prête! je ne crierai pas!
-je chanterai!</p>
-
-<p>Venez! fessez-moi, Monsieur!</p>
-
-<p>Attendez! je vais attacher Brunette!</p>
-
-<p>Ne bouge pas, ma fille!</p>
-
-<p>Et, maintenant, venez, mon beau Monsieur! venez!
-l'herbe est chaude!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p>
-
-<p class="center">
-A EDMOND JALOUX<br />
-</p>
-
-
-
-
-<h2><a name="Livre_Quatrieme" id="Livre_Quatrieme">Livre Quatrième</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p>Traitez votre âme comme un
-violon, et donnez-lui des motifs
-sur lesquels elle trouvera des airs.</p>
-
-<p>H. T.</p></blockquote>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="61" id="Poem61">61</a></h2>
-
-<h2>LE PRIX DE LA JEUNESSE</h2>
-
-
-<p>La grande précaution est de ne jamais renoncer au
-rêve que l'on fit à vingt ans.</p>
-
-<p>Si le roi de Chine t'offre ses plus beaux trésors,
-donne en échange ton sang, mais ne lui donne pas
-ce rêve-là.</p>
-
-<p>Si la reine de Saba t'offre son baiser, donne en
-échange ta raison, mais ne lui donne pas ce rêve-là.</p>
-
-<p>Malgré les orages et la boue qui les suivit, malgré
-nos frères les hommes, malgré l'horreur des cauchemars
-et l'ennui des veilles, il faut garder toujours
-vivant cet ancien rêve, le visiter chaque matin, le
-réconforter, lui parler avec douceur, lui parler encore
-avant de s'endormir et, quelquefois, s'interrompre de
-vivre pour le surprendre à l'improviste.</p>
-
-<p>La jeunesse qui nous fait mourir, un sourire sur les
-lèvres, un immortel espoir au fond des yeux, la jeunesse
-que ne sauraient toucher les heures ni les larmes,
-la vraie jeunesse est à ce prix.</p>
-
-<p>Les dieux eux-mêmes ne meurent que d'avoir
-renoncé à leur premier rêve.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="62" id="Poem62">62</a></h2>
-
-<h2>APAISEMENT</h2>
-
-
-<p>Une brise parle tout bas à mon oreille. Dans l'ombre,
-quelques points de feu s'allument, s'éteignent, se
-rallument, comme des regards.</p>
-
-<p>Une grande phalène veloutée tourne autour de ma
-tête. Le pas nu des nègres ne fait qu'un bruit mat.
-Cette lente respiration, là-bas, c'est la mer.</p>
-
-<p>Dans ce pays, je suis tranquille. Je me sens loin des
-disputes de la rue, des criailleries. On ne récrimine
-pas. On dort.</p>
-
-<p>Une voix d'homme, un chant de flûte s'enlacent,
-faiblissent, tremblent en se dénouant... puis je sens
-à mes lèvres la saveur du silence. Je songe.</p>
-
-<p>Ecoutez! un chien hurle. L'âme d'un mort a dû
-passer.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Cotonou.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="63" id="Poem63">63</a></h2>
-
-<h2>L'ABSENTE</h2>
-
-
-<p>La maison est peinte en rose, ses volets en vert;
-trois marches mènent au seuil.</p>
-
-<p>Alentour, dans un jardin mince, quelques fleurs se
-tiennent bien sagement épanouies et très droites.</p>
-
-<p>Le ruisseau roule des morceaux d'orange.</p>
-
-<p>Du linge, sur une ficelle, sèche encore au soleil.</p>
-
-<p>C'est là tout le décor, avec un ciel splendide et la
-mer, aussi bleue que dans les tableaux.</p>
-
-<p>Le vent qui passe sent la saumure.</p>
-
-<p>Il est six heures du soir.</p>
-
-<p>A l'intérieur, une salle pleine.</p>
-
-<p>Des tables, des verres, du vin.</p>
-
-<p>Un rire, puis un cri, puis un juron.&mdash;Beaucoup de
-gestes, point de discours: le matelot s'amuse en
-phrases courtes; il n'a que faire des constructions
-malaisées.&mdash;Syntaxe simple d'une simple joie! vous
-dessinez les formes du bonheur, vous apprenez à
-vivre!</p>
-
-<p>Trois Bretons, plusieurs Provençaux, quelques Corses.&mdash;On<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-fraternise.&mdash;C'est le premier jour de
-franche bordée après la campagne.</p>
-
-<p>«Lina est morte.</p>
-
-<p>&mdash;Et Jeanne?</p>
-
-<p>&mdash;Elle a quitté la maison, mais voici Carmen.</p>
-
-<p>&mdash;Elle a forci!»</p>
-
-<p>On soupèse, on tâte Mireille qui n'a pas moins profité.</p>
-
-<p>«Qui est celle-là?</p>
-
-<p>&mdash;Charlotte, une nouvelle.»</p>
-
-<p>Charlotte ne dit mot d'abord; bientôt, elle s'apprivoise.
-Jean l'invite. Elle boit beaucoup. On l'embrasse.
-Jean est satisfait. La nouvelle semble gentille. Il l'entraîne
-vers le petit escalier tournant qui débouche au
-coin de la salle. Le couple disparaît.</p>
-
-<p>C'est l'amour.</p>
-
-<p>Les autres veulent rire encore et consommer toute
-leur joie. Et l'on discute, en paroles précises, la qualité
-des seins de Mireille, vraiment prodigieux.</p>
-
-<p>Personne ne fait attention à Fathma, la négresse.
-Elle est jeune, elle est jolie, mais un défaut l'a dépréciée.
-Sa jambe gauche est tordue. Elle boite.</p>
-
-<p>«Enlève ta robe!</p>
-
-<p>&mdash;Montre-toi!»</p>
-
-<p>Elle laisse tomber les chiffons qui la couvrent,
-puis, svelte, mince, à la fois élégante et maladroite,
-s'assied sur une chaise.</p>
-
-<p>Un gros matelot s'approche d'elle. Il porte au bras<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-un superbe tatouage qui représente deux c&oelig;urs unis,
-un palmier, un coq chantant, une devise sentimentale,
-un astre qui rayonne, un poignard, une ancre,
-et divers autres attributs.</p>
-
-<p>Il regarde Fathma.</p>
-
-<p>«Que tu es vilaine! Que tu es noire! Tu dois
-être méchante!»</p>
-
-<p>Fathma ne souffle mot.</p>
-
-<p>Le vacarme reprend. On fait jouer l'orgue mécanique...
-O valses! valses larmoyantes! et vous, polkas
-martelées!...</p>
-
-<p>La fête est complète.</p>
-
-<p>On danse, on se secoue, on transpire, on s'essuie.</p>
-
-<p>Le vin coule.</p>
-
-<p>Mireille, dont la poitrine a une si singulière abondance,
-s'éloigne avec Laurent, le chauffeur.&mdash;Yves
-le remplacera, dans un instant, à moins que Carmen
-n'achève de le séduire. A cette tâche, elle se voue,
-tout entière.</p>
-
-<p>Une poussière fine monte avec les odeurs unies du
-tabac, du vin et de l'homme.</p>
-
-<p>... Et la petite négresse, dépréciée parce que sa
-jambe est tordue, semble regarder tout cela, mais, en
-vérité, je vous le dis, de ses grands yeux, où l'on
-peut voir passer des mirages de grèves, de flots et
-d'aréquiers, elle regarde <em>plus loin</em>, absente, le buste
-droit, les mains aux genoux, très noire, très triste,<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-tout à fait nue... et, tandis qu'au dehors, la nuit se
-prépare à mettre son diadème d'étoiles, entre ses
-doigts distraits, Fathma tourne une fleur rouge.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Toulon.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="64" id="Poem64">64</a></h2>
-
-<h2>ÉDITION EXPURGÉE</h2>
-
-
-<p>Chargés de sacs, les ânes restent en ligne, contre
-le mur jaune, chargé de soleil. Le soleil s'accroche à
-toutes les crevasses, coule contre les parois lisses, se
-blottit dans les trous.</p>
-
-<p>Au pied du mur, un Marocain, accroupi, marmotte
-des prières. Ce vieillard a une tête superbe. Vraiment,
-il paraît, pour l'instant, occupé par sa seule oraison,
-et les ânes ne bougent pas plus que s'ils étaient empaillés.</p>
-
-<p>Soudain, un souvenir me revient à l'esprit, un de
-ces brusques souvenirs qui jaillissent hors du passé,
-ridicules et bouffons: je me souviens de la manière
-dont fut corrigée, récemment, la grammaire Noël et
-Chapsal.</p>
-
-<p>Les anciennes éditions portaient, comme exemple
-du verbe <em>être</em>:</p>
-
-<p>«Dieu <em>est</em> grand.&mdash;L'âme <em>est</em> immortelle.»</p>
-
-<p>Maintenant on lit:</p>
-
-<p>«Paris <em>est</em> grand.&mdash;L'âne <em>est</em> patient.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
-
-<p>Mais l'un des ânes vient de se ranimer et se promène
-le long du quai. Sans doute a-t-il voulu contempler
-la mer et les bateaux... Et le Marocain
-pieux, interrompant son oraison, court aussitôt
-après la bête, en vociférant.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Casablanca.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="65" id="Poem65">65</a></h2>
-
-<h2>SPLEEN AU CAFÉ</h2>
-
-
-<p>Sans doute suis-je venu ici pour m'ennuyer.</p>
-
-<p>J'ai travaillé jusqu'à une heure du matin, puis, sentant
-les murs de ma chambre se refermer sur moi,
-j'ai gagné la rue.</p>
-
-<p>Ici, l'on s'amuse. Chacun le dit. Il faut le croire.
-Moi-même, en ce lieu qui est presque un mauvais
-lieu, j'ai parfois trouvé de l'agrément.</p>
-
-<p>Sur les banquettes, ces dames sont éparpillées
-comme, sur une litière de paille, des nèfles véreuses.
-Elles achèvent de pourrir afin d'être tout à fait
-comestibles.</p>
-
-<p>Des jeunes gens les regardent et pensent à autre
-chose.&mdash;Ils sont glabres et rubiconds, ou bien pâles,
-avec une moustache malheureuse, mais tous portent,
-en place de tunique bien drapée, un vêtement strict,
-frotté de suie et dont le plastron, les manchettes et le
-col sont crayeux.&mdash;Ils ne s'amusent pas plus que
-moi, je pense.&mdash;En vérité, ils s'ennuient. Ils s'ennuient
-honteusement et cachent cette honte dans de<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-grands verres où leur nez s'abîme.&mdash;Une odeur
-fade s'exhale des tables servies; poudre de riz, sauces,
-vieilles dentelles.&mdash;C'est l'encens de cette pauvre
-idole que l'on nomme: l'apparence du plaisir.</p>
-
-<p>Autour de moi, les glaces reflètent, suivant leur
-coutume, les objets qui les confrontent.&mdash;Cela est
-cruel, car je ne puis m'échapper de ce spectacle, et,
-partout, partout, je vois, accoudés sur les nappes,
-ces pierrots blancs et noirs, en compagnie de ces
-femmes véreuses, qui s'abreuvent et tourmentent
-avec des fourchettes leur pâtée de la nuit.</p>
-
-<p>Si cela continue, je vais m'enivrer.</p>
-
-<p>Dans un coin, des tziganes célèbrent avec frénésie
-la déchéance de leur race, par des airs lugubres où le
-violon piaille, le cymbalum résonne, puis ils saluent,
-d'un air domestique et bas, afin de recueillir un
-encouragement, un encouragement monnayé, puis
-ils recommencent.</p>
-
-<p>... Et moi, me sentant de plus en plus triste, je
-murmure, caché derrière une bouteille de champagne,
-ces vers de Heine où un sapin des forêts du
-Hartz songe à une palme d'Orient.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Maxim.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="66" id="Poem66">66</a></h2>
-
-<h2>INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN CHÊNE</h2>
-
-
-<p>Je n'ose vous dire la couleur de mon amour... le
-ciel est d'un bleu trop pur.</p>
-
-<p>Je n'ose vous dire le parfum de mon amour... cet
-iris a de trop fines senteurs.</p>
-
-<p>Je n'ose vous dire l'ardeur de mon amour... les
-feux des étoiles brûlent trop clair...</p>
-
-<p>Mais vous poserez votre petite main sur ma poitrine,
-et, dans le grand silence, vous serez émue par
-ses battements.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="67" id="Poem67">67</a></h2>
-
-<h2>A PROPOS DE PIERROT</h2>
-
-
-<p>Pierrot aimait jeter des cailloux dans la mare pour
-y faire des ronds, et rien, alors, ne pouvait le distraire
-de son jeu.&mdash;Parfois, il suivait, du coin de l'&oelig;il, un
-vol de ramiers, mais, vite, il ramenait son regard à la
-contemplation des eaux dormantes qu'il éveillait en
-y créant des cercles éphémères.</p>
-
-<p>Cette mare, vous la connaissez. Elle se trouve près
-du palais de Climène; le Nécromant arabe loge non
-loin de là; tout contre, il y a le champ de l'Herboriste,
-et, sur le bord même, la grotte d'Ariane, princesse
-très répandue.</p>
-
-<p>Pierrot chérissait beaucoup de choses que d'autres
-méprisent: les insectes en équilibre sur les brins
-d'herbe, les plantes médicinales, la poudre de riz des
-papillons et, surtout, d'un ardent amour, les lunules
-qu'un rais de lumière, filtré par le feuillage, pose sur
-les gazons.</p>
-
-<p>Cependant, il revenait toujours à cette mare,
-témoin de ses premiers jeux. Du fond verdâtre de<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-l'eau, montait parfois une bulle qui crevait à la surface...
-et Pierrot retenait son souffle, car il lui semblait
-toujours que la mare allait parler.</p>
-
-<p>Grand ami des nuages, il déplorait ne pouvoir
-se mêler à leurs entretiens et, quand l'un d'eux l'appelait
-par son nom, il répondait d'une voix triste,
-pour expliquer sa présence sur terre:</p>
-
-<p>«Mes frères faits de flocons! je m'en veux d'être
-enchaîné ici-bas! mais, un jour, mes manches trop
-larges s'élargiront encore jusqu'à former de grandes
-ailes, et, comme un cygne, vers vous je m'envolerai!»</p>
-
-<p>La chronique rapporte que plusieurs femmes l'aimèrent:
-il y eut Suzanne et Clorinde et Fanchon,
-dont le rire avait un son de clochette, et Lucrèce, la
-tragédienne, et Clélie et l'admirable Eléonore, mais,
-durant qu'elles l'aimaient, il songeait à Colombine.</p>
-
-<p>Il s'habillait de blanc, comme l'avait fait son père,
-de blanc pur! et, si son c&oelig;ur saignait, c'était
-spirituellement, sans jamais tacher la belle toile, de
-sorte qu'à toute heure, il semblait endimanché.</p>
-
-<p>Il advint que, réduit à gagner sa vie, il s'engagea
-dans un cirque forain qui visitait les cours d'Europe.
-Toujours de blanc vêtu, toujours de blanc poudré,
-toujours d'âme aussi blanche, il savait balancer sur
-sa tête une plume flexible, jongler avec divers objets:
-une fleur, un poignard, une mèche de cheveux; souffler
-enfin, mieux que personne, des bulles de savon.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p>
-
-<p>Il ne fit point fortune, et, un soir de gala qu'il
-traversait les cercles de papier, mourut d'avoir
-trouvé, derrière ce mur fragile et rose, un monde
-qu'il connaissait déjà.</p>
-
-<p>Aux jours de sa jeunesse, il avait coutume de
-créer des ondes concentriques dans les mares dormantes.</p>
-
-<p>Tout le monde sait qu'il aima Colombine.</p>
-
-<p>C'était Pierrot.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="68" id="Poem68">68</a></h2>
-
-<h2>EN ATTENDANT L'AMOUR</h2>
-
-
-<p>Ah! si l'amour nous visitait, ce soir, comme nous
-l'accueillerions avec de bonnes paroles, pour le persuader
-de rester entre nous!</p>
-
-<p>La place est libre. Viendra-t-il?</p>
-
-<p>Nous l'attendons depuis si longtemps! Depuis si
-longtemps tu restes assise sur ta chaise, les mains
-sagement occupées par un travail de tapisserie! Parfois,
-tu me regardes avec affection. De ce regard, je te
-remercie par un battement des paupières. Alors, tranquilles
-et presque heureux, nous soupirons, l'un et
-l'autre, en attendant l'amour.</p>
-
-<p>Tu fus très douce, durant tout ce temps que j'écrivais
-mon gros livre. Je m'interrompais, au milieu d'un
-paragraphe, pour te contempler, avec cette expression
-quémandeuse que l'on trouve sur la face des chiens
-battus et de certains pauvres qui ont vraiment très
-faim. Souvent, tu me récompensais de ma prière par
-un baiser, et c'est ainsi que nous avons traversé une
-partie de notre vie, en attendant l'amour.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span></p>
-
-<p>Ce soir, ce sera comme chaque soir. Au dehors, il
-y a la neige tombée, peu d'étoiles, mais une belle lune
-ronde. Sans le dire, nous envierons les amants qui
-regardent cet astre pâle avec une exaltation qui les
-secoue tout entiers. Nous soupirerons encore un peu.
-Nous nous témoignerons une amicale tendresse en
-nous serrant les mains.</p>
-
-<p>Puis, quand la pendule sonnera une heure tardive,
-nous nous lèverons et nous échangerons un baiser
-avant d'aller dormir.</p>
-
-<p>Oui, ce sera ainsi, comme hier, comme avant-hier,
-comme depuis le jour déjà lointain où nous avons
-commencé d'attendre l'amour.</p>
-
-<p>Et, demain, ce sera de même, et...</p>
-
-<p>Chut!... Qui frappe à la porte? Nous n'attendons
-personne!...</p>
-
-<p>Ouvre vite, mon amie! Ouvre vite!...</p>
-
-<p>C'est Lui!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="69" id="Poem69">69</a></h2>
-
-<h2>BAIGNEUSE</h2>
-
-
-<p>Tu baignes tes pieds nus dans la nuit de l'eau; tu
-les remues doucement, et la lune, pour t'agréer, plisse,
-dans la vasque, une onde évasive, circulaire, lumineuse,
-qui s'agrandit et va s'éteindre, enfin, contre le
-bord obscur. Alors, par un frémissement de l'orteil,
-tu en propages une autre, car ce jeu te plaît.</p>
-
-<p>Que les palmes soupirent sous une brise, que de
-longues sauterelles se détendent près de toi, qu'un
-parfum de narcisses foulées monte de l'herbe, peu
-t'importe. Phébé (dont tu m'as dit le nom arabe)
-se hisse vers le zénith sans t'émouvoir, et, sans t'émouvoir
-davantage, se laisse couler jusqu'à l'horizon.</p>
-
-<p>Tu ne prends point garde à cette voix intime, qui,
-du tréfond de mon être, consacre à ta beauté un
-hymne extraordinaire. Sans te soucier de mon amour,
-tu murmures une mélopée dont tu ne cesses de me
-faire hommage d'une aube à l'autre. Je ne t'y provoque
-pas le moins du monde.</p>
-
-<p>Je voudrais t'emmener captive dans un pays du<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-nord et que, saisie par le froid, tu te suspendisses
-passionnément à mon cou; je voudrais, femme brûlée,
-t'aiguiser au fil cruel d'une bise, inspirer de la
-fièvre à chacun de tes gestes et poser sur ton c&oelig;ur un
-glaçon, pour que tressaille enfin ce c&oelig;ur indifférent.</p>
-
-<p>Là-bas, s'étend une étrange contrée: viens! suis-moi!
-regarde!... Le fleuve onctueux se gonfle sous
-les ponts et des arbres agitent quelques feuilles de
-bronze, tandis qu'au ciel se détordent trois nuages,
-où, si tu veux, nous chercherons, comme le fit Hamlet,
-le si distingué prince de Danemark, des formes d'animaux.</p>
-
-<p>Regarde bien! placide! regarde bien! La nuit
-entrebâille sa porte noire. De cet abri, où je vais te conduire,
-nous pourrons contempler, durant que la pluie
-hache obliquement le paysage, la file des passants
-pressés qui semblent, avec leurs parapluies et leur
-démarche peureuse, traverser un conte fantastique.</p>
-
-<p>Je t'indiquerai plus d'apparences nouvelles que tu
-n'as de bijoux sur ta chair, et, près des fortifications
-disposées en une architecture de stratégie, un vire-vire,
-posé sur l'herbe luisante comme une émeraude
-inondée, te présentera son cercle de chevaux de bois
-qui se désolent, fatidiques et hargneux.</p>
-
-<p>Il y aura aussi des cheminées sans panache et des
-chalands, qui, poussant l'eau de leur robuste poitrine,
-paraîtront toujours suivre la même vague... et peut-être
-plaira-t-il à une promeneuse rêvant d'amour,<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-malgré l'averse, de tenter une vocalise qui frissonnera
-dans l'air mouillé, délicieusement.</p>
-
-<p>La chanson déploie sa dentelle, la chanson rit, et,
-parce que les heures joyeuses ont leurs mauvaises
-minutes, nous nous sentirons, à travers la pluie, flattés
-soudain par un souffle étrange, par un souffle
-épanché de cet invisible éventail qui t'éventera, un
-jour, jusqu'à t'incliner vers une tombe.</p>
-
-<p>Et j'imaginerai des aventures merveilleuses que l'on
-pourrait, avec un peu de patience, habiller de belles
-phrases.&mdash;Toi, tu ne t'imagineras rien du tout, tu
-ouvriras tes grands yeux, et je me demanderai si,
-vraiment, quelque chose de rouge palpite dans ce
-corps que je t'ai appris à secouer pour mon plaisir.</p>
-
-<p>Mais j'oublie qu'une lune africaine nous éclaire. Tu
-viens de me toucher le bras. Vas-tu m'avouer ta
-flamme? Non: tu crois avoir un caprice. Tu veux
-rentrer, et, cependant, comme je l'ai dit au seuil de
-ce poème, tu baignes encore tes pieds nus dans la
-nuit de l'eau, dans l'ombre aquatique et froide.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="70" id="Poem70">70</a></h2>
-
-<h2>LE SOMBRE VISAGE</h2>
-
-
-<p>Pour mieux se plaire à vivre, pour vivre plus vite,
-les hommes se réunissent, un temps. Ils se réunissent
-quelques heures pour danser au soleil, pour changer
-de monarque, pour écouter une voix de femme, puis,
-ils rentrent chez eux. Mais, s'ils restent réunis, s'ils
-ne se quittent plus, si le même toit les abrite, c'est
-pour considérer le visage de la mort.</p>
-
-<p>Au collège, ils se défendent contre la mort en
-essayant une cuirasse; à la caserne, ils font l'apprentissage
-de mourir, devant une épée; désarmés, à l'hôpital,
-ils attendent de mourir, et, dans un monastère,
-ils s'y préparent, devant une croix. Enfin, couchés
-sous la même terre, ils se réunissent encore, une dernière
-fois, pour attendre le dernier réveil.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="71" id="Poem71">71</a></h2>
-
-<h2>LICASTE</h2>
-
-
-<p>Un ami vient de me présenter Licaste. Je serre la
-main tendue et vais murmurer les banalités nécessaires,
-quand Licaste me rappelle, de l'air humble de
-celui qui a beaucoup à se faire pardonner, s'être déjà
-fort souvent rencontré avec moi.</p>
-
-<p>Il ne se trompe point.</p>
-
-<p>Hélas! ce n'est, de ma part, ni mauvais vouloir, ni
-même étourderie.&mdash;Il ne m'en tiendra pas rigueur:
-pareille aventure lui est trop habituelle. Il rappelle
-tout le monde et ne ressemble à personne. Voulant
-citer un homme qui n'a point de singularité, qui ne
-se distingue de son voisin que par un trait en moins,
-je songerais à Licaste.</p>
-
-<p>Licaste est n'importe qui. Licaste est un individu
-réel, qui existe comme vous et moi, qui respire, qui
-mange, qui dort, mais qui, néanmoins, ne cesse jamais
-d'être n'importe qui.&mdash;Ses premières années furent, je
-pense, celles de beaucoup d'enfants: ni prodigieuses,
-ni diaboliques, simplement celles d'un petit garçon<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-dont les heures de gaieté n'avaient jamais de grands
-éclats, qui pleurait juste ce qu'il faut pour que cela
-parût naturel, et qui passait inaperçu.</p>
-
-<p>Je ne sache pas qu'il ait beaucoup changé, depuis
-lors.&mdash;Il a de l'amabilité dans la voix et le geste,
-un certain goût et quelque bon sens. Il donne rarement
-son avis, car on l'écoute peu. Il s'habille sans
-recherche et sans incurie. Il est blond, de ce blond
-faible qui paraît n'être plus une teinte, mais son
-excuse, bien plutôt. Il ne fait point tache dans un
-salon. Il n'y brille pas. Il augmente, d'une unité, le
-groupe d'invités qui s'y trouve.</p>
-
-<p>On m'assure que sa mère le nommait toujours en
-fin de liste, quand on lui parlait de ses enfants. Cela
-devenait presque un oubli.</p>
-
-<p>Et je me demande si Licaste a jamais souffert de
-l'état moyen, essentiellement moyen, où il se trouve.
-A-t-il souffert d'être le passant, l'oublié, le négligé,
-l'inutile, la doublure, le treizième de la douzaine?...</p>
-
-<p>Mais... au fait... cet homme qui n'a jamais su se
-distinguer, sait-il souffrir?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="72" id="Poem72">72</a></h2>
-
-<h2>LA MORT DU MAGICIEN</h2>
-
-
-<p>Ce soir, le magicien s'aperçoit qu'il est vraiment
-très vieux.</p>
-
-<p>Tout le jour, son garçon de laboratoire lui a frotté
-le ventre et la poitrine pour ramener un peu de sang
-sous cette peau parcheminée, mais rien n'y fait. Le
-magicien se refroidit peu à peu.</p>
-
-<p>Il a déjà vidé les fioles d'éternelle jeunesse qu'il
-tient d'un nécromant de ses amis, mais l'éternité que
-procurait la précieuse liqueur ne durait, hélas! qu'un
-temps.&mdash;Les qualités se modèlent sur la personne
-qui les possède et l'immortalité que l'on saurait avoir
-reste toujours à la mesure de notre courte vie. Les
-dieux seuls peuvent ambitionner des jours sans nombre
-et, même dans leur cas, la série arrive souvent à
-son dernier chiffre.</p>
-
-<p>Cependant, le magicien fait encore bouillir quelques
-herbes d'Afrique, avec la rate d'un caméléon, tué par
-deux vierges, sous une éclipse. C'est là un remède
-approuvé pour les vieux sages, mais qui ne parvient<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-pas à le réchauffer. Il ne sent plus le feu de ses lentilles,
-ni celui de la grande flamme qui brûle dans l'âtre,
-et il songe qu'au jour prochain de sa mort, il ne sentira
-même pas les feux de l'enfer et continuera à se
-refroidir, jusqu'au jugement.</p>
-
-<p>Avec lui, tout semble s'éteindre.</p>
-
-<p>Le chat noir qui sert aux expériences de transmutation
-a vomi sa nourriture et ses côtes percent son
-pelage; Anaximène, l'un des trois hiboux, vient de
-tomber du perchoir; le second, Anaxagore, est devenu
-aveugle, et Anaximandre se tient en boule, les plumes
-droites, ce qui, chez les oiseaux prophétiques, est de
-mauvais augure.</p>
-
-<p>Chacun des animaux familiers se porte mal.</p>
-
-<p>Le serpent, arrière-petit-neveu de celui de la Genèse,
-a craché sa dernière dent; le griffon tremble de froid,
-et la chauve-souris, prise de nostalgie, a fui. Même
-les petites poupées de cire brune, qui envoûtent si bien
-leur correspondant et fondent au soleil avec tant
-d'aise, craquent comme du bois gelé.</p>
-
-<p>Hélas! il faut plier bagage, et le magicien, ne pouvant
-pleurer, car il n'a depuis longtemps plus de larmes,
-sanglote à la façon des arbres sous la bise. Sa
-main est si tremblante qu'il ne peut dessiner correctement
-le carré magique, ni feuilleter <em>la Clavicule de
-Salomon</em>; sa voix ne forme qu'avec peine les noms
-de Merlin, d'Apollon, d'Urgèle et de Morgane, utiles à<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-prononcer en cas d'ennui, enfin il a perdu la Verge
-d'Aaron, autant dire son bâton de vieillesse.</p>
-
-<p>Il s'asseoit donc près du feu, congédie son aide et
-se prend à attendre la mort, misérablement, comme
-font les galefretiers, claquedents, gredins, coquefredouilles
-et autres frères de pouillerie dont la condition
-est calamiteuse et qui trépassent, la faim au ventre,
-dans l'étroite couche du fossé.&mdash;Pourtant, il a
-encore un moment d'espoir.</p>
-
-<p>Ce magicien arabe qu'il rencontra, jadis, vers l'an
-638, sur une des îles du Danube, ne lui donna-t-il pas,
-en reconnaissance de quelque petit service rendu sur
-le plan astral, une pierre pleine de vertu? Jamais il
-n'a songé à éprouver sa valeur. Certes, le moment est
-venu. Il la cherche, en vain, d'abord, et finit par la
-découvrir, entre une peau d'onagre et un exemplaire
-du <em>Parfait Thaumaturge</em>, sous un tas de cornues brisées.&mdash;C'est
-un cristal cubique, sans inscription ni
-ornements d'aucune sorte.</p>
-
-<p>Après avoir nettoyé la fenêtre des soies que cent
-araignées y ont, depuis un siècle, tissées, après avoir
-purgé un rayon de soleil de toute poussière, en le
-réfléchissant sur un miroir spécial, le magicien pose
-le talisman dans la lumière et prononce, le plus distinctement
-qu'il peut, sans manger aucune syllabe,
-certaine phrase de très vive incantation qui commence
-par: «Non videbis annos Petri...» et se termine en
-hébreu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p>
-
-<p>Aussitôt, un voile mauve se forme dans le cristal,
-pareil à ceux qui se lèvent sur les prairies, vers
-la première visite du jour. Peu à peu, le voile se dissipe
-et, dans la pierre limpide, le magicien voit une
-merveilleuse figure de jeune fille, presque d'enfant,
-qui lui sourit, mais des yeux seuls, car la bouche
-est mélancolique.</p>
-
-<p>Il abaisse son regard. La gorge et le cou sont
-amples, un peu forts, peut-être. Le magicien sent
-son c&oelig;ur battre selon un rythme plus fréquent; ses
-poumons s'ouvrent à l'air, son front s'allège.</p>
-
-<p>Il considère les seins de l'apparition: c'est une
-poitrine honorable de femme mûre ou qui aurait
-beaucoup aimé. Le ventre est enlaidi par une graisse
-malsaine: ventre triste, ventre fatigué, ventre répréhensible...
-mais c'est peu de chose encore et le vieux
-magicien ne peut s'empêcher de frémir en voyant
-les cuisses de cette femme.</p>
-
-<p>Hélas! elles sont plissées de mille plis et vont
-s'amincissant jusqu'à un genou tout à fait pointu
-où la rotule roule comme un galet de plage...</p>
-
-<p>Haletant, le magicien a froid de nouveau, et, quand
-les mollets lui apparaissent, il ne doute plus de sa
-défaite. Il n'y a là que des os, où quelques pauvres
-tendons s'accrochent avec peine,&mdash;et les pieds sont
-parfaitement décharnés.</p>
-
-<p>Soudain, la femme évoquée s'échappe de son cristal
-et se met à courir dans la chambre, sur la pointe<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-de ses osselets, en agitant de façon folâtre sa chevelure
-d'enfant blonde. Elle saisit le chat par la peau
-du cou, étrangle Anaxagore, écrase le griffon, avale
-le serpent, et reprend sa danse, en criant, d'une voix
-puérile:</p>
-
-<p>«Je suis jeune! je suis jeune! j'ai seize ans!»</p>
-
-<p>Puis elle disparaît par la cheminée, et le vieux
-magicien, se sentant tout à fait las de vivre, crache
-dans les cendres et se couche devant l'âtre, pour
-mourir.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="73" id="Poem73">73</a></h2>
-
-<h2>CONVERSATION</h2>
-
-
-<p>Nous parlerons de nous comme si rien n'était
-arrivé des mille accidents de la vie, nous parlerons
-de nous comme si les pulsations du monde avaient
-toujours suivi les pulsations de notre c&oelig;ur, comme
-si notre amour n'avait cessé de rayonner.</p>
-
-<p>Nous parlerons de ce soir merveilleux où nous
-regardions les brises lentes se jouer sur la plaine,
-où je tenais tes mains dans mes mains, où chaque
-fois que les dehors avaient un beau moment de
-lumière ou d'harmonie, nous mêlions nos regards.</p>
-
-<p>Nous parlerons des nuits muettes et du clair de
-lune, nous parlerons de nous-mêmes et du clair de
-lune, nous parlerons de nous-mêmes qui n'étions
-plus toi ni moi, mais seulement nous-mêmes devant
-le clair de lune, et nous croirons que ces moments
-durent encore.</p>
-
-<p>Nous parlerons de tes cheveux contre mes lèvres
-et de tes doigts contre mes lèvres et de ta bouche<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-contre mes lèvres et de ce verre en cristal pur que
-nous brisâmes en mémoire du premier baiser.</p>
-
-<p>Et le monde disparaîtra et nous ne verrons plus
-que nous-mêmes, et nous croirons être morts de
-notre premier baiser.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="74" id="Poem74">74</a></h2>
-
-<h2>UN HOMME HEUREUX</h2>
-
-
-<p>Cet homme vivait dans un palais bâti devant le
-plus beau des paysages. Chaque matin, le soleil se
-levait, en grand appareil de pourpre et de brocart, et,
-chaque soir, se couchait, sans lésiner avec les diaprures
-et les artifices de lumière. Puis, c'était la lune qui
-se reflétait abondamment dans un lac, jouait dans les
-feuilles des arbres, semait de l'argent à pleins rayons.
-De leur côté, les étoiles clignaient de l'&oelig;il comme de
-petites folles.</p>
-
-<p>A son ordinaire, l'homme se tenait couché sur un
-divan, au milieu de la grande salle du palais. Sur un
-guéridon, était posée une pipe chargée d'opium. Des
-pilules de haschich étaient à portée de sa main, non
-loin d'un flacon d'éther. Des musiciens, choisis entre
-les plus savants et les plus suaves, jouaient, pour
-l'émouvoir, une adorable symphonie. Un poète récitait
-de beaux vers, d'une voix dont le pathétique était
-inoubliable, et ses paroles trouvaient leur accompagnement<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
-dans le chant d'un ruisselet, auprès duquel
-tout cristal tintait faux.</p>
-
-<p>Et je ne parle ni des fleurs ouvertes, qui travaillaient
-sans relâche à distiller mille parfums, ni des abeilles,
-qui bourdonnaient sur le mode mineur, afin de propager
-un rêve de nature agreste, ni des joyaux (perles,
-rubis, saphirs, tous les trésors de la reine de Saba,
-toutes les cassettes de Salomon) qui gisaient, un peu
-partout, comme des étoiles tombées...</p>
-
-<p>Et, cependant, l'homme, insoucieux de ces choses,
-patiemment, exactement, avec méthode, sans hâte
-ni fièvre, mais sans arrêt, disputait avec son épouse.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="75" id="Poem75">75</a></h2>
-
-<h2>SÉMITISME</h2>
-
-
-<p>Je me promenais, hier, à cette heure accablante du
-jour où l'on ne voit dans la rue que «les chiens et les
-Français» quand la composition d'un coin du paysage
-me séduisit jusqu'au ravissement.&mdash;Le soleil ajoute
-à l'intérêt d'une foule bruyante; j'aime la joie du peuple
-à midi, les tourbillons de poussière et les oripeaux
-rouges agités, mais combien une dure lumière rend
-plus précieuse encore la valeur de la solitude et du
-silence!</p>
-
-<p>Pas un souffle, pas une parole, pas un bruissement.
-Sauf les murs, teints d'un jaune extraordinaire, et qui
-vivaient, en vérité, de leur ignition, tout semblait
-mort: la terre sèche, le ciel d'un incorruptible azur,
-et l'air incendié, mais immobile.&mdash;C'était la paix
-d'un cimetière.</p>
-
-<p>Pourtant je ne ressentais aucune tristesse. La flamboyante
-façade, la palme dressée au-dessus d'un mur,<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-et, couché au pied de ce mur, le mendiant qui reposait
-près d'une outre à demi vide et d'une citrouille
-d'or, tout cela donnait plutôt une impression d'attente,
-comme d'un moment d'arrêt, d'une halte dans
-la vie. Ce tableau presque métallique dont l'ardeur
-insupportable fatiguait le regard, on eût dit qu'il approchait
-de son point de fusion, que tout allait couler à
-l'improviste, se liquéfier, se résoudre, et qu'un ruisseau
-de feu emporterait les derniers débris.</p>
-
-<p>Soudain, de la maison juive qui me faisait face,
-partit la fusée d'un rire, d'un rire féminin, juvénile,
-aéré. Derrière le mur éclatant de chaleur, ce rire
-avait le charme frais d'un jet d'eau. Cela faisait rêver
-de salles froides où la vie serait douce à vivre, de
-boissons glacées, d'éventails, des mille plaisirs d'un
-paradis fermé où je ne pénétrerais pas, de joies bien
-cachées et dont la singulière vertu gagnait encore à
-rester secrète.</p>
-
-<p>Ah! les joies d'un juif doivent, dans ce pays, avoir
-une effrayante figure. La race exilée rit à l'écart. Ces
-êtres aux cheveux gras et bouclés qui portent leur
-calotte noire comme un signe d'infamie, comme la
-marque de leur servitude, ont l'air triste des bêtes de
-somme. Jamais on ne les voit rire. Ils enferment leur
-joie entre quatre murs, mais qu'elle doit être éblouissante!
-combien son prix en est accru! Le rire prend
-alors la valeur d'un mystère. Je me souviens des hymnes
-chrétiennes, alors qu'on les chantait au fond des<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-catacombes, et cela m'impose comme une cérémonie...</p>
-
-<p>N'écoutons plus un rire aussi précieux... Eloignons-nous...
-il ne faut pas être sacrilège.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Tanger.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="76" id="Poem76">76</a></h2>
-
-<h2>LES MESSAGES</h2>
-
-
-<p>Quand est venu le soir, je me suis couché dans
-l'herbe du bord de l'eau et, sous la garde des grands
-arbres, j'ai respiré le savoureux parfum de l'heure, de
-l'heure tardive que baignait la lune.</p>
-
-<p>En me penchant un peu, je pouvais admirer l'eau
-courante, tout de même qu'en levant un peu la tête,
-je pouvais sentir l'air mobile qui passe sous les frondaisons.&mdash;Cela
-formait deux frais ruisseaux, deux
-ruisseaux délicieux et paisibles, de même rythme et
-de cours égal, qui traversaient l'été.</p>
-
-<p>L'air migrateur et l'eau qui fuit suivaient la même
-route, entre les bords faits d'herbes ou de feuilles, et
-l'un comme l'autre chantait, à mi-voix, une chanson
-mollement continuelle, et tous deux portaient des
-messages.</p>
-
-<p>Car tous deux portaient des messages. L'eau courante
-portait des brins de paille, des insectes bleus,
-des pétales de fleurs,&mdash;l'air mobile, d'impalpables
-duvets.&mdash;Certains messages s'arrêtaient en route;<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-une herbe entravait les brins de paille, une branche
-arrêtait les duvets et, parfois, les insectes bleus se
-noyaient dans un tourbillon. Mais certains autres
-suivaient l'onde et la brise, heureusement, comme de
-sûrs messages.</p>
-
-<p>Vers qui donc allaient-ils?</p>
-
-<p>A travers les frondaisons qui filtrent l'air, contre
-les cailloux qui coupent l'eau, ces pétales et ces
-duvets, ces insectes bleus et ces brins de paille, vers
-qui donc allaient-ils?...</p>
-
-<p>Et, malgré l'ombre de la nuit, je me suis levé pour
-commencer de chercher, sur la vaste terre, l'enfant
-silencieuse à qui ce certain inconnu, dont je suis
-vaguement jaloux, envoyait des messages d'amour.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="77" id="Poem77">77</a></h2>
-
-<h2>COUP DE SOLEIL</h2>
-
-
-<p>Grand et gros, vieux, couvert d'ulcères, coiffé d'un
-turban fait de chiffons crasseux et multicolores, vêtu
-de loques vermineuses, ce mendiant nègre m'a plu.</p>
-
-<p>Il porte, au pied droit, une chaussette noire; le
-haut d'une chaussette rouge lui encercle le mollet
-gauche. Il tient à la main et brandit un étrange
-objet: sceptre, bâton, fusil, canne, ou bien hochet,
-peut-être.&mdash;Je m'approche.&mdash;C'est un canon de
-fusil, auquel un os de b&oelig;uf est adapté, auquel sont
-pendues des clochettes, des rubans jaunes, des bagues
-de cuivre, des coquillages et de petits plumets. En
-outre, il est couronné d'une boîte à sardines.&mdash;L'ensemble
-a la figure d'un thyrse.</p>
-
-<p>Le mendiant chante et s'interrompt pour claquer
-vivement de la langue; le thyrse scande, avec ardeur,
-les gestes de son délire.&mdash;Cet homme ne s'appartient
-plus: il est possédé par un dieu.</p>
-
-<p>A quelques pas, trois Arabes et deux nègres sont
-accroupis, au pied d'un mur que dore le soleil. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-écoutent, ils regardent le chanteur qui danse et qui
-claque de la langue, puis, tout soudain, ils se mettent
-à rire. Ils rient aux éclats, ils rient sans mesure,
-ils ne pourraient rire davantage. Les voici qui se
-lèvent. Ils chantent à mi-voix, comme accompagnement...
-Ils dansent un peu, suivant le rythme du
-danseur... Ils chantent plus fort... Ils hurleront bientôt...
-Ils dansent de toutes leurs forces vives!</p>
-
-<p>Et le vieux nègre, que ce concours stimule, hennit,
-piaffe et se cabre. Sans doute atteindra-t-il à l'extase
-qu'il cherche. Le thyrse cravache l'air, les sonnettes
-tintent, les rubans flottent, et, dans le cliquetis des
-coquillages, la boîte à sardines, où tressautent des
-pierres, donne un son de grelot.</p>
-
-<p>On n'entend plus le tambour qui roulait au loin,
-on n'entend plus la psalmodie des enfants de la
-Medersah. Quelques gamins, un portefaix, une mendiante
-espagnole sont entrés dans la danse. Un marchand
-d'eau qui passe, portant son outre poilue, en
-peau de chèvre, s'y joint de même. Si l'on n'intervient
-pas, la contagion s'étendra, de ce coin de rue
-que le soleil dore, à la ville entière... Et, devant cette
-étrange dyonisie, je quitte la place, par crainte d'être
-entraîné.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Tanger.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="78" id="Poem78">78</a></h2>
-
-<h2>PENSÉE SUBITE</h2>
-
-
-<p>J'ai vu, dans mon rêve, une anémone mauve qui se
-penchait sur un lac bleu. C'était la nuit. Le ciel noir
-n'avait point d'étoiles et ma lanterne n'éclairait que
-l'anémone au tendre visage et un petit coin du lac
-bleu. La brise chantait de sa voix douce une chanson
-bien composée et l'anémone balançait son visage,
-devant le bleu miroir.</p>
-
-<p>Soudain, la brise devint plus forte. L'anémone se
-pencha vers l'eau de saphir, lui donna le plus doux
-baiser et laissa tomber un de ses pétales. Il vogua sur
-l'eau comme une petite barque et, vite, je soufflai ma
-lanterne pour mieux penser à vous.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="79" id="Poem79">79</a></h2>
-
-<h2>CELA</h2>
-
-
-<p>La nuit est sourde comme une porte close. J'étouffe
-dans ma tente, car il monte du sol une chaleur insupportable,
-(tout le soleil du jour qui s'était, dirait-on,
-terré, et qui, maintenant, s'exhale dans le noir d'en
-haut), mais les étoiles sont magnifiques.</p>
-
-<p>Je ne puis beaucoup marcher. Une stupéfiante
-paresse m'accable, dès le premier pas. Cependant, je
-me traîne, en faisant parfois de longues haltes, vers
-une petite citerne que j'ai aperçue, avant-hier. Elle
-brillait dans la lumière jaune. Cette nuit, elle est tout
-à fait invisible, mais je n'y tomberai pas à l'improviste:
-je la sais entourée de buissons.</p>
-
-<p>Je m'arrête, pour regarder les étoiles. Je m'amuse à
-mieux entendre les vieilles comparaisons que l'on fait
-sur elles et qui me paraissent inexactes. Mais non! le
-ciel est vraiment de velours et, sans aucun doute, les
-étoiles sont des diamants.</p>
-
-<p>Nouvelle halte. J'allume une cigarette. Son parfum
-me servira de compagnon. Je suis trop seul. Il n'y a<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-même pas de vent. L'air est immobile, un air de
-cathédrale. Pourtant, certaine présence mal définie
-m'inquiète.</p>
-
-<p>C'est quelque chose qui bouge, passe à ma portée,
-me frôle presque, puis s'éloigne, mais pour revenir.
-Ce n'est pas tangible, cela ne se voit pas, cela ne s'entend
-pas, cela ne se respire pas, cependant, cela existe.
-C'est comme une forme idéale de la désolation. A la
-rigueur, cela s'imagine.</p>
-
-<p>Pendant que je me traîne vers la citerne, cela me
-suit. J'ai, tout à coup, affreusement peur que cela ne
-veuille tourner autour de moi, m'étourdir et, soudain,
-entrer en moi à la façon des rêves. Je connais un
-homme (pas un fou, un homme comme les autres)
-qui est imbibé d'un rêve et ne peut plus s'en défaire.&mdash;C'est
-terrible!</p>
-
-<p>Enfin, je touche aux buissons, à la citerne... La
-voici... Oh!... oh!... je n'y avais pas songé! L'eau est
-douce, l'eau est chaude, mais elle est tout à fait
-noire!... Oserai-je jamais me jeter là-dedans?</p>
-
-<p>Et puis, je ne sais pas ce qu'il y a au fond. Des bêtes
-peuvent venir me mordre les pieds, pendant que je
-nage. Mon domestique ne m'entendrait pas, si je
-criais. Il dort à poings fermés, près de mon cheval.
-Vais-je plonger?</p>
-
-<p>Je vois les étoiles dans l'eau. Un moment, j'ai eu
-peur de ne point les voir! L'horrible idée! Une<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-eau calme et sombre qui ne reflèterait plus... qui ne
-voudrait plus refléter!</p>
-
-<p>Ah! je suis heureux! me voici dans l'eau. Elle est
-plus fraîche que je ne pensais. Je n'ose pas faire beaucoup
-de bruit en nageant, mais j'en fais tout de même
-assez pour me rassurer. C'est délicieux... c'est délicieux...
-oui... jusqu'à un certain point, car, je l'avoue,
-j'ai encore très peur!</p>
-
-<p>Et, maintenant, j'ai encore plus peur!... Je vais me
-noyer!... Demain, on me trouvera vert et tout convulsé...</p>
-
-<p>Cela!... vous savez bien! cela qui m'a suivi... eh
-bien! cela flotte au-dessus de l'eau et m'interdit de
-sortir! Cela m'interdit de sortir à moins que je ne
-m'unisse à lui, à moins que je ne le laisse occuper
-tout mon corps! habiter ma cervelle! entendre
-par mes oreilles! parler par ma bouche! regarder par
-mes yeux!...</p>
-
-<p>Oh!... Non!... Jamais!... Jamais!...</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Temacin<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="80" id="Poem80">80</a></h2>
-
-<h2>LA PLUIE AU SOLEIL</h2>
-
-
-<p>Un instant, des rayons de soleil ont traversé la
-pluie, et le monde en a été charmé jusqu'à l'extase,</p>
-
-<p>Il pleuvait, sous le ciel gris, une pluie grise, pluie
-douce, agréable au regard, mais pluie triste,&mdash;pluie
-d'avril, mais s&oelig;ur d'une pluie d'automne.</p>
-
-<p>Balancée par des souffles d'air, il pleuvait une
-impondérable pluie, mélancolique et fine, qui venait
-caresser les fleurs de ce printemps et lustrait sa verdure.</p>
-
-<p>Il pleuvait une pluie obscure qui coulait sur les
-frondaisons, et, parfois, une grosse goutte tombait
-du haut des branches, faisant plier une feuille, et,
-parfois, un calice trop plein se vidait tout d'un coup.</p>
-
-<p>Soudain, le soleil parut.</p>
-
-<p>Dès lors, il plut une pluie de verre, une pluie
-joyeuse, une pluie étincelante. Un oiseau chanta ses
-plus belles chansons à boire, un autre s'y joignit,
-durant que la pluie ensoleillée allait s'éteindre dans
-la nuit du feuillage et que, dans l'air, il restait un
-lambeau d'arc-en-ciel.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Dobitschen.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p>
-
-<p class="center">
-A CONSTANTIN PHOTIADÈS<br />
-</p>
-
-
-
-
-<h2><a name="Livre_Cinquieme" id="Livre_Cinquieme">Livre Cinquième</a></h2>
-
-<blockquote>
-
-<p>Toutes les idées sont justes.
-Toutes les bouches sont fausses.</p>
-
-<p>H. B.</p></blockquote>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="81" id="Poem81">81</a></h2>
-
-<h2>UN AMATEUR</h2>
-
-
-<p>Je me trouvais dans une très vieille ville de province,
-avec mon ami le peintre R... Il disait bien connaître
-les détours de ces rues grises et voulait me
-montrer d'anciens hôtels. Nous marchions, côte à
-côte, depuis longtemps déjà. Il me semblait que les
-rues devenaient de plus en plus désertes. Aucun passant,
-aucune devanture. Les fenêtres étaient closes.
-Une cité morte. Des maisons, puis encore des maisons.
-Toutes semblaient pareilles. Quelquefois, sur
-une porte sombre, des ferrures brillaient vaguement.
-Depuis quand les seuils de pierre n'avaient-ils plus
-été foulés?</p>
-
-<p>Nous passâmes par d'étranges ruelles, sur des places
-où l'eau des fontaines ne pleurait plus. Soudain
-mon ami s'arrêta net devant une façade et me
-dit:</p>
-
-<p>«Nous sommes arrivés. Je reconnais la maison.»</p>
-
-<p>Sur le vantail de droite, il frappa trois coups qui
-résonnèrent. Bientôt la porte s'ouvrit avec lenteur et<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-je vis un vieux laquais poudré, en culottes, qui nous
-salua profondément et, d'une voix grave, assourdie
-par le temps, demanda la raison de notre visite.</p>
-
-<p>Mon ami chuchota quelques mots à son oreille et
-le laquais, après avoir salué encore, nous introduisit.</p>
-
-<p>Ayant traversé une antichambre nue, nous montâmes
-par un escalier dont la rampe était couverte de
-rouille. Au premier palier, orné de vases monumentaux,
-mon ami poussa une porte. Je le suivis dans
-un grand salon vide et froid, sans tapis, sans tentures,
-démeublé, très sombre, car les filets de lumière,
-filtrant par les fentes des volets, ne faisaient que des
-flèches grises.</p>
-
-<p>Mais, tout au fond du salon, je vis une estrade
-éclairée par des candélabres à vingt chandelles. Nous
-nous approchâmes. Deux fauteuils occupaient cette
-estrade. Or, dans le fauteuil de droite, une très vieille
-dame, au regard fixe, était assise, vêtue d'une robe de
-cour en soie fleurie, coiffée d'une perruque, fardée,
-poudrée, chaussée de petites mules. Elle tenait ses
-mains croisées sur ces genoux.</p>
-
-<p>Oui, cette dame était très vieille, vieille de deux
-siècles, pour le moins, et je n'aurais su trouver en
-elle nulle apparence de vie, si sa tête n'avait un peu
-branlé.</p>
-
-<p>Et, dans le fauteuil de gauche, tout à côté, je vis
-une autre vieille dame, pareillement vêtue, pareillement
-coiffée, assise en pareille posture, mais cette<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-seconde vieille dame était en cire, et l'une de ses
-mains, trop rapprochée d'un candélabre, fondait quelque
-peu.</p>
-
-<p>De temps en temps, le vieux laquais entrait, pour
-moucher les chandelles, puis ressortait aussitôt.</p>
-
-<p>Et la vieille dame vivante qui branlait de la tête, et
-la vieille dame en cire dont l'annulaire était presque
-fondu, regardaient, du même regard mort, le troisième
-occupant de ce vaste salon: un jeune homme
-de nos jours, assis sur une chaise, au pied de l'estrade,
-vêtu d'un habit noir moderne, et qui, les jambes
-croisées, fumait une cigarette, en considérant
-d'un &oelig;il passionné ses deux idoles, tandis qu'à petit
-bruit, s'égouttait sur l'estrade l'annulaire de la
-dame en cire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="82" id="Poem82">82</a></h2>
-
-<h2>FUMÉE INTERDITE</h2>
-
-
-<p>Ils fument, secrètement, auprès de trois palmiers et
-d'une broussaille. Je les observe, de ce mur en boue
-dont une récente rafale a démoli un pan. Ils dispersent
-du geste la fumée, quand un passant s'approche,
-mais ils gardent par devers eux celle qu'ils ont en
-bouche. Ils la soufflent, quand l'intrus s'est éloigné,
-puis, ils reprennent leur plaisir.</p>
-
-<p>L'un, presque nu, est assis par terre; pour aspirer
-une bouffée, il baisse la tête jusqu'à ses mains, sourit
-et remue ses doigts de pied. L'autre, couché sur le
-dos, se drape d'un reste de gandourah. Il est plus
-âgé. Je pense qu'il a quinze ans. Lorsque des pas
-heurtent la route, il se replie brusquement sur sa
-cigarette. D'ailleurs, aucune émotion ne marque ses
-traits.</p>
-
-<p>Le soleil éclaire déjà l'envers des palmes, mais il
-doit allonger encore des ombres durant une lente
-demi-heure avant de disparaître, pour laisser manger
-et jouir des bienfaits de la vie l'Arabe, affamé depuis<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-l'aube. Ramadan n'atteint qu'à son dixième
-jour!... Oui!... oui!... cependant la tentation est si
-forte de connaître, avant la nuit, le délice de fumer!
-Les narcisses sentent bon, eux aussi, et propagent
-un rêve, mais la saison en est flétrie.</p>
-
-<p>Les deux enfants attendent, l'un regardant le ciel,
-l'autre sa cigarette. Soudain, l'aîné se dresse et raconte
-une histoire: ses yeux brillent, ses bras, ses mains,
-ses pieds même, décrivent la belle princesse accompagnée
-de deux nègres, l'effrit répréhensible et l'eunuque
-malfaisant... et le plus jeune rit aux éclats,
-frémit, s'exalte ou bien s'épouvante et tremble...
-Mais ils ont oublié de cacher leur faute, et chacun
-d'eux agite sa cigarette, imprudemment.</p>
-
-<p>C'est alors que le vieux berger survenu se hâte,
-boiteux et borgne, et les invective... Les gamins sont
-debout, et l'on ne voit bientôt plus, sur le sable, hors
-d'atteinte, que quatre jambes nues, gambadantes,
-surmontées d'un peu d'étoffe.</p>
-
-<p>
-Tougourt.<br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="83" id="Poem83">83</a></h2>
-
-<h2>PAROLES DE FANCHON</h2>
-
-
-<p>Il m'a pris les seins; il a baisé ma bouche, puis, il
-m'a laissée là.&mdash;Je me suis couchée pour l'attendre.
-Il n'aura même pas à faire plier mes reins.&mdash;Pour
-hâter l'heure, je songe, froide et chaude, heureuse et
-inquiète,&mdash;divisée.</p>
-
-<p>Le soleil me caresse, car il est mon ami; l'ombre
-me caresse, car elle est mon amie. L'air danse sur
-toute la plaine; les moissonneurs s'en vont à leur
-collation.&mdash;Moi, je reste étendue, les jambes au
-soleil, la tête dans l'ombre, et je me brûle, et je me
-glace, et je songe à Zéphyrin.</p>
-
-<p>Il reviendra, dans une heure, mâchonnant encore
-son pain trempé. Ah! comme je saurai sourire quand
-il reviendra!... et je cacherai mon regard avec mes
-mains, et je ferai semblant de dormir, tandis que le
-jour, autour de moi, continuera sa danse et que les
-oiseaux, un instant, se tairont.</p>
-
-<p>Il est midi. Je me prépare pour Zéphyrin. Il faut que
-mes lèvres soient dures et glacées comme les pierres<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-de la source. Il faut que mes jambes et mon ventre
-soient chauds comme les meules de foin.&mdash;Il croira
-que je dors... mais je regarderai entre mes doigts.</p>
-
-<p>Zéphyrin ne saurait tarder.&mdash;Mes jambes chaudes
-l'étreindront, et, contre le bouclier de mon ventre, il
-se brûlera jusqu'à défaillir; mais j'ai des bras plus
-froids que le ruisseau, plus souples que le ruisseau,
-plus agiles que le ruisseau, et de mes bras frais je
-l'envelopperai, et, dans mes fraîches mains, je prendrai
-sa tête, pour la caresser avec mes frais regards.</p>
-
-<p>Il viendra! Saints du Paradis! Il va venir! Il vient!
-Je l'entends! Il est rouge de soleil; il est tout en sueur;
-il marche vite... et les oiseaux se remettent à chanter.</p>
-
-<p>Soudain, mon ventre se glace et mes jambes,
-cependant que mes lèvres semblent avoir déjà bu
-toute la chaleur du jour.</p>
-
-<p>Oh! voyez comme il m'aime!...</p>
-
-<p>Pourrai-je masquer mes yeux?</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="84" id="Poem84">84</a></h2>
-
-<h2>L'ÉTANG MORT</h2>
-
-
-<p>Les eaux de l'étang étaient si lourdes que la brise
-ne pouvait les rider, mais un grand nénuphar a
-fleuri, cette nuit, au centre des eaux vertes et, maintenant,
-la moindre brise fait trembler la fleur et frémir
-l'étang.</p>
-
-<p>Ton c&oelig;ur était insensible à mes prières et je ne
-pouvais l'émouvoir, mais l'amour a fleuri en toi, cette
-nuit, et, maintenant, tu souris à mes moindres paroles,
-et, si je fais un geste, aussitôt, tu me tends les
-bras.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="85" id="Poem85">85</a></h2>
-
-<h2>EUTERPE</h2>
-
-
-<p>C'est l'immonde mandoliniste.</p>
-
-<p>Elle se tient sur une estrade, au fond de ce café que
-hantent les matelots du port, quelques boutiquiers
-de qualité médiocre, quelques zouaves et les marchandes
-de poisson.</p>
-
-<p>Elle se vêt de couleurs qui fatiguent l'&oelig;il, et son
-corsage rouge est tendu, extrêmement, sur une poitrine
-de matrone. Trois roses, dont la teinte est celle
-du cinabre, fleurissent toujours l'ombre grasse de ses
-cheveux.</p>
-
-<p>Par des romances qu'elle chante et joue, son rôle
-est d'élever les consommateurs jusqu'à cette extase
-dionysiaque où l'on dédaigne l'économie au profit de
-la boisson. Elle est, au juste, une bacchante assise.</p>
-
-<p>Immense, comme doit l'être un personnage aussi
-représentatif, elle fait, parfois, crouler une chaise
-sous elle, Alors on lui apporte un autre siège, et,
-calme, elle poursuit la chanson interrompue.</p>
-
-<p>Les hymnes qu'elle sait sont au nombre de cinq:<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-l'un est pastoral, l'autre militaire, le troisième élégiaque,
-le quatrième égrillard... je ne parlerai pas du
-cinquième, et, pourtant, c'est une bien belle poésie.</p>
-
-<p>La voix de la mandoliniste éclate comme son corsage.
-Il est doux d'entendre cette femme, dans l'hymne
-guerrier (nº 2) où elle excelle, dire les ardeurs du combat
-et le souvenir de la bien-aimée.</p>
-
-<p>Dieu la créa laide et sans grâce, afin que ses auditeurs
-fussent troublés par la seule harmonie qu'elle
-répand. Toutefois, quelques-uns la convoitent. Ce
-n'est point par luxure, mais pour se remplir les bras.</p>
-
-<p>A la plus humble sommation, elle se livre, ainsi
-qu'on livre un objet sans valeur, car, détachée du
-monde et vouée tout entière aux joies célestes que
-dispense la mandoline, elle n'estime plus que les plaisirs
-de l'esprit.</p>
-
-<p>Ainsi qu'une idole qu'on encense, elle vit dans un
-perpétuel nuage de fumée, et, vers son nez difforme,
-les parfums les plus vils montent, comme des implorations.
-De la rue, les mendiants la contemplent.</p>
-
-<p>Un petit Arabe est presque toujours étendu à ses
-pieds. Il ne boit pas. Il ne mange pas. Il regarde la
-déesse, penchée sur sa mandoline dont les notes,
-vives comme des étincelles, le font rêver de paradis.</p>
-
-<p>Ne méprisez pas cette femme. Sa voix apaise les
-rixes par un bruit retentissant de caresse; il y passe
-des rugissements et des orages, de sonores prières et
-le chant des clairons. Chacun y trouve son compte.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
-
-<p>Le vent de la mer lointaine plaît aux amateurs
-d'aventures; le carillon du clocher natal mouille la
-paupière des jeunes exilés, et la louange des armées
-permanentes incite les soldats à la discipline.</p>
-
-<p>Ce n'est plus simplement une mandoliniste. Efforçons-nous
-de voir en elle une muse pour le commun,
-et, quand viendra l'heure de la quête, donnez-lui
-dix centimes,&mdash;elle vous sourira.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Oran.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="86" id="Poem86">86</a></h2>
-
-<h2>UN MONTICELLI</h2>
-
-
-<p>Le parc est éclairé par une lanterne ronde, couleur
-de miel, pendue à l'horizon, tout au fond d'une allée.&mdash;Des
-princesses, vêtues d'étoffes d'or, se promènent
-au bras de cavaliers à manteaux rouges. Deux par
-deux, ils errent sous le feuillage et leurs atours se
-fondent dans un vague chatoiement quand ils sont
-pris par l'ombre.&mdash;Deux cygnes nagent, côte à côte,
-sans troubler l'eau bleue. On dirait que, par un caprice
-singulier, la brise penche les jets d'eau l'un vers l'autre.
-Des biches, un peu effarouchées, se rassemblent
-sous un chêne, et des paons font la roue avec un air
-de provocation. Une large coulée de sang tache le
-rebord d'un bassin. Deux nègres haussent des flambeaux.
-Un fichu de dentelle, un petit masque noir et
-une épée traînent sur un banc de pierre. On entend
-passer de tendres paroles, des serments, des soupirs,
-des baisers et des babillages, tandis qu'un petit Eros,
-tout nu, accoté au fût d'une colonne et n'ayant rien
-à faire dans ce parc où règne déjà l'amour, tire vers le
-ciel sombre ses flèches inutiles.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="87" id="Poem87">87</a></h2>
-
-<h2>EN SOMMEIL</h2>
-
-
-<p>Il fera un excellent soldat, enfreindra toutes les lois
-du Coran, mangera du porc, boira de l'alcool, n'observera
-point le Ramadan. Il n'observe plus que les
-conditions de son contrat, car il s'est loué à la France.
-Sa religion peut en souffrir. Tant pis. La religion sait
-attendre. Elle aura son heure.</p>
-
-<p>Tout à coup, le jour où il a fini son temps, il se
-réveille. Et il sera repris par la vie arabe, complètement,
-profondément. En revêtant l'ancien burnous, il
-retrouve son âme ancienne, son ancien jugement, des
-haines oubliées.&mdash;Il sommeillait.</p>
-
-<p>Ne vous semble-t-il pas que cette transformation
-est d'une beauté assez singulière? J'admire la puissance
-d'un contrat sur cet homme, comme aussi la
-puissance de sa première nature qui détruit une si longue
-habitude.&mdash;Et, d'ailleurs, chacun de nous a des
-périodes où il sommeille pareillement, sans presque
-se rendre un compte exact de son état, mais la volonté
-y joue un moindre rôle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span></p>
-
-<p>Celui-ci, bourgeois paisible, sera pris par l'aventure,
-s'y livrera tout entier, puis, un jour, sans avertissement,
-sans réflexion, redeviendra ce qu'il était
-avant.&mdash;Il s'est réveillé.</p>
-
-<p>Cet autre, né pour l'aventure, se trouvera mêlé à la
-vie bourgeoise, paraîtra fait pour elle et s'y plaira,
-quand brusquement, sa première nature l'ayant repris,
-il se jettera vers la grand'route, et ce sera parce qu'il
-a feuilleté un livre de voyages, parce qu'une femme
-passait dans un rayon de soleil.&mdash;Il s'est réveillé.</p>
-
-<p>Mais toi? Mais moi? Quel est notre état présent?
-Vivons-nous une vie apprêtée ou notre vie native?
-Jouons-nous un personnage de comédie ou notre vrai
-personnage? Notre figure est-elle un masque ou un
-visage? Où en sommes-nous?&mdash;Comment le savoir!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="88" id="Poem88">88</a></h2>
-
-<h2>LES MAISONS DE RETRAITE</h2>
-
-
-<p>Il y a quelque temps, je vis, près d'une gare, un
-enclos où l'on avait réuni de vieilles locomotives
-déconsidérées.&mdash;Ces dames de fer étaient logées là,
-comme dans un asile. On les y laissait mourir sur
-des rails hors d'usage, loin des routes enivrantes, loin
-du peuple fuyard des poteaux télégraphiques, loin
-des bifurcations, des ponts et des tunnels.&mdash;Leur
-aspect ruineux me faisait pitié à tel point que je
-pris bientôt l'habitude de leur tenir compagnie
-durant les chaudes après-midi où le soleil leur rendait
-un semblant de gloire, en allumant sur leurs
-flancs quelques rayons d'or,&mdash;et nous causions
-savoureusement du passé, du cher temps passé dont
-le prestige est innombrable.</p>
-
-<p>Parfois, le passage bruyant d'une jeune locomotive
-troublait un instant notre bavardage. On la voyait faisant
-l'importante, pressée de se montrer au monde, luisante,
-empanachée de noir ou de blanc, parée comme
-pour un bal... et c'était alors, chez mes vieilles<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-amies, toute une effusion de plaintes, de regrets, de
-souvenirs.&mdash;Comme l'eussent fait des êtres humains,
-elles goûtaient peu le temps présent. Leurs récits, où
-revivaient d'anciens jours, avaient ce ton d'aigreur
-fatiguée que l'on relève dans la conversation et les
-petites confidences des personnes blessées par l'âge
-et qui achèvent de mourir dans une maison de retraite.</p>
-
-<p>Il doit y avoir ainsi des refuges pour tout ce qui a
-cessé de plaire.&mdash;J'imagine volontiers une ville italienne,
-blanche et rose, entourée de vastes jardins, au
-bord de la Méditerranée, où les vieux jouets, mis au
-rancart, seraient réunis. Les charrettes et les chevaux
-de bois y trouveraient des roules où s'exercer. Les
-soldats de plomb auraient une caserne peinte à la
-chaux, un champ de man&oelig;uvres et un hôpital dont la
-cour, plantée d'arbres ronds, serait pour les invalides,
-pour les éclopés et pour ceux dont le vernis
-s'écaille, un lieu de repos.&mdash;Des parcs, destinés
-aux moutons frisés, des étables, une forêt où rôderaient
-les bêtes carnassières, les tigres aux entrailles
-de bourre, les lions à crinière pauvre, complèteraient
-le paysage. Au sein des frondaisons un peu
-trop vertes, mille singes cotonneux prendraient leurs
-ébats et, dans l'air, les oiseaux mécaniques, échappés
-de leurs cages et de leurs horloges, chanteraient de
-doux chants et marqueraient l'heure, d'après les indications
-d'un vieux cadran couvert de mousse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-<p>Dans les faubourgs de la ville, quelques grands
-hangars abriteraient les jouets dont l'humanité n'eut
-besoin qu'une fois: les jouets de circonstance, les
-jouets démesurés, les jouets-monstres.&mdash;Là vieilliraient,
-dans le calme et le bien-être, la Tour de Babel,
-l'Arche de Noé, le Cheval de Troie, et celui-ci, par les
-beaux soirs piqués d'étoiles, s'en irait faire sur les
-vagues bleues un temps de galop en rêvant au
-grand incendie... Ah! la pauvre bête! que je la
-plains, pour glorieuse qu'elle soit dans nos mémoires!
-Être condamné à un célibat éternel! ne pouvoir
-même espérer une jument! n'avoir aucun ami de son
-espèce ou de sa taille et devoir rester toujours singulier!...
-Quel destin!&mdash;Cela m'inspire une mélancolie
-si profonde que je retourne auprès de mes locomotives,
-pour causer des petits événements passés.</p>
-
-<p>Je crois avoir su gagner la sympathie de ces charmantes
-dames, si proprettes malgré leur délaissement.&mdash;Peut-être
-me diront-elles un jour, que les
-asiles de l'univers sont innombrables. Oui! je gage
-qu'il s'en trouve pour les métaphores décriées, pour
-les vieilles images poétiques, les légendes qu'on
-oublia, les paroles superflues, les rimes pauvres... et
-même, il se peut qu'il y ait, dans un point du ciel que
-j'imagine mal, mais qui doit être très supérieur,
-un refuge pour les prières qui n'ont pas touché
-Dieu.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="89" id="Poem89">89</a></h2>
-
-<h2>ELLE ET SON ENFANT TRISTE</h2>
-
-
-<p>Madame, il ne faut pas vous promener, toute seule,
-dans le square, quand la musique joue et que les zouaves
-vous regardent... Il ne faut pas vous promener,
-avec votre enfant, dans les rues où les bijoux des
-étalages clignent de l'&oelig;il. L'autre jour, j'ai vu certaine
-dentelle d'araignée qui voulait se poser sur le
-bord de votre épaule... et vous avez souri...</p>
-
-<p>Madame, croyez-moi! il ne faut pas vous promener
-dans les rues, avec votre enfant, car vos paupières
-sont toujours bleues et votre enfant est toujours triste.
-Les Arabes, et les zouaves, et jusqu'aux petits gamins
-tout nus l'observent avec compassion... Pour vous,
-cela est peu honorable...</p>
-
-<p>Aujourd'hui, en me rencontrant, vous tordîtes
-votre petit mouchoir, bon, tout au plus, à moucher
-des moucherons, puis, vous regardâtes... puis, tu
-regardas un bracelet en or... (tant d'or pour un seul
-petit poignet!)&mdash;Que veux-tu que je fasse, chère?
-Non! crois-moi! ton enfant aux longues boucles
-paraît trop triste... il va pleurer... J'embrasse l'enfant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="90" id="Poem90">90</a></h2>
-
-<h2>IMITÉ DU PERSAN</h2>
-
-
-<p>J'étais seul dans mon jardin; je regardais avec tristesse
-ma coupe vide près de laquelle se fanait une
-gerbe de roses et je songeais au départ prochain de
-la jeune femme que j'aime présentement, quand le
-rossignol, qui me ravit chaque soir, vint se poser sur
-mon épaule.</p>
-
-<p>«A quoi sert de pleurer? me dit-il à l'oreille. Ta
-coupe est vide, mais les cruches de ton cellier sont
-toutes pleines; ces fleurs se fanent, mais, autour de
-toi, vingt bosquets te tendent leurs roses; ta bien-aimée
-partira demain, mais, à cette heure, elle dort
-dans l'ombre fraîche de ta chambre, et rêve peut-être
-de ton regard. Va baiser sa bouche rouge! va chercher
-du vin vieux dans ton cellier! va cueillir des corolles
-neuves! Goûte le sang des lèvres, le sang des vignes
-et le sang des roses... Tu pleureras demain!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="91" id="Poem91">91</a></h2>
-
-<h2>SPLEEN ORIENTAL</h2>
-
-
-<p>Voici le Simoun. Il s'avance avec la majesté d'un
-dieu. Il n'a point osé venir quand ma brune amie était
-auprès de moi, mais ma brune amie s'en est allée, son
-haïk s'est fondu peu à peu dans le crépuscule, et, bientôt,
-l'ombre l'a prise tout entière.&mdash;Alors, je l'ai
-entendu qui soulevait la toile de ma tente. Maintenant
-il est auprès de moi; il s'est emparé de mon
-escabeau et je ne sais plus où m'asseoir.</p>
-
-<p>Je reste seul avec lui. Je tourne en rond... Il va me
-suivre!... Il me suit... Il vient de toucher mes paupières
-et je revois la vie comme elle est, sans doute,
-véritablement.</p>
-
-<p>Plus de belles prairies où se déchiquette le soleil!
-plus d'enfants arabes jouant aux osselets! plus de
-palmiers qui parlent d'extase, laissant mollement
-tomber leurs ombres sur les puits, et point d'eau fraîche
-où l'on se baigne comme si l'on pénétrait un
-miroir!</p>
-
-<p>Je me trouve dans une cave chaude et puante où,<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-sans trêve, se promènent des couleuvres et des rats.
-J'écrase, en marchant, des insectes immondes qui
-distillent de puantes liqueurs.</p>
-
-<p>Vous qui vivez! pourquoi cette flûte agonise-t-elle
-dans mon esprit... ou bien au dehors... je ne sais
-plus.</p>
-
-<p>J'entends! Le Simoun s'empare du ciel. Il vole
-comme le Grand Oiseau des Contes; il surgit d'ici, de
-là et d'ailleurs, comme un rêve mauvais; il dit d'effrayantes
-paroles; il chante d'horribles chants, et toutes
-les roses, par lui, seront blessées.</p>
-
-<p>Un taureau beugle, au loin... et je n'espère plus du
-tout que de belles filles viendront me surprendre aux
-sons du fifre et du tambour.</p>
-
-<p>Femme! regarde à tes pieds!... Ton collier de perles
-s'est brisé! Rêveur! ne considère plus ton rêve,
-car il est mort! et toi! n'espère rien de la couronne
-si fraîchement fleurie qui flotte au-dessus de ta tête...
-avant que de toucher ton front, elle ne sera plus que
-poussière... Oh! le plaisant roi! le plaisant roi, qu'un
-roi couronné de cendres!</p>
-
-<p>Et vous ai-je dit que mon corps brûlait? Il brûle
-comme un myrte au soleil! Dans ma tête, une lourde
-goutte de mercure se déplace et danse. Des verres, à
-demi transparents, obscurcissent l'univers que je
-voyais jadis, et... et je me sens poursuivi par une
-odeur de poivrons, de vieilles courges et de concombres
-cuits.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p>
-
-<p>Oh! que je suis seul! bien qu'il frémisse et respire
-jusque sur mes lèvres! Je suis vraiment trop
-seul! Je crains que, pour satisfaire ce besoin d'être
-deux, mon âme ne se prenne à voltiger autour de
-moi, ainsi qu'une mouche, et que mon corps ne s'effondre
-dans un trou!</p>
-
-<p>Ah! Dieu! où parle-t-on de l'incessante fontaine
-de larmes dont les anges nous rafraîchissent?</p>
-
-<p>Y a-t-il des hommes drapés de blanc qui marchent,
-gravement bercés par une mélopée?</p>
-
-<p>Y a-t-il des femmes, douces à la caresse et au baiser,
-dont les bras repliés sont faits pour soutenir la
-tête?</p>
-
-<p>Non pas! Tout ciel est sombre! Tout arbre se
-meurt! Tout homme s'apprête à se vêtir du linceul et
-toute femme est pourrie! je veux dire qu'il y a des
-vers dans son corps... Ils pointent parfois leurs
-têtes roses par un trou de la peau.</p>
-
-<p>C'est lui! c'est lui seul qui me fait voir tout
-cela!</p>
-
-<p>Quand donc les chameaux auront-ils fini de glousser,
-près de la source?</p>
-
-<p>Quand donc ce narcisse aura-il achevé de se flétrir?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Aïn-Sefra.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="92" id="Poem92">92</a></h2>
-
-<h2>CORNÉLIE</h2>
-
-
-<p>Prédire est un besoin pour Cornélie. Jadis, elle
-eût tenu son personnage au fond d'une antre thessalienne
-et fait figure à côté d'un trépied; maintenant,
-elle se trouve réduite à des extases plus modestes.
-Toute jeune, Cornélie tira les cartes et dit la bonne
-aventure dans les foires de province, sous la surveillance
-de sa mère, jongleuse de profession; plus tard,
-ayant gagné la confiance d'un vieillard amoureux et
-libéral, elle ouvrit, à Montmartre, un petit bureau de
-divination où l'on se renseignait à peu de frais sur
-l'avenir; aujourd'hui, elle est chiromancienne, astrologue
-et un peu prêtresse, fait tourner les tables,
-évoque les esprits et s'entretient avec les morts.</p>
-
-<p>Cornélie paraît, à la fin des soirées mondaines,
-vêtue de noir et portant autour du cou tout un arsenal
-de bijoux cabalistiques à vertus diverses, mais, si
-répandue que soit Cornélie, ne pensez pas qu'elle
-dédaigne les anciennes formes de son métier. Elle
-prophétisera aussi bien en écoutant le récit d'un songe<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-qu'en lisant dans une main; elle fera le petit jeu
-avec le même zèle qu'un horoscope, et le marc de
-café ne l'inspire pas moins sûrement que le vol des
-oiseaux. Les nuées, les astres, les éclairs, les mille
-petits incidents de la vie, la couleur des yeux et les
-esprits des tables lui sont d'un usage aussi familier.
-Prophétesse, elle l'est continûment. Cornélie prophétise
-comme elle respire. Les fiançailles, les unions,
-les ruptures, les réconciliations, les maladies et les
-morts sont toutes de son domaine. Elle vous dira le
-billet qu'il faut choisir à la loterie, le numéro gagnant
-de la roulette, le prénom de votre femme si vous êtes
-célibataire, et le temps qu'il fera demain si l'agriculture
-vous intéresse. Les rois n'ont aucun secret pour
-Cornélie; elle annonce les guerres et flaire de loin le
-sang d'un crime.</p>
-
-<p>On rétribue largement ses services. Elle a déjà sa
-voiture, et les bijoux qu'elle porte ne sont point de
-pacotille. Son amant est un petit jeune homme à
-gages. Elle lui dit la bonne aventure, chaque soir
-avant de se coucher, pour fixer la nature de ses songes.</p>
-
-<p>Vraiment, Cornélie croit en elle-même. Pas un instant
-elle n'a douté de son magique pouvoir. Elle le
-prouve par mille traits. A tout moment elle consulte
-les cartes et, quand elle est contente du service, elle
-les tire à sa femme de chambre.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="93" id="Poem93">93</a></h2>
-
-<h2>PROBLÈME</h2>
-
-
-<p>Sur la dune, un problème m'a, quelques instants,
-confondu. Ce petit hiéroglyphe, dessiné à mes pieds,
-m'intrigua fort: quelques minces lignes en creux,
-lignes fines et curieusement disposées.</p>
-
-<p>Lignes minces! lignes en creux! lignes fines! seriez-vous
-un cryptogramme, une amoureuse correspondance
-qui marquerait des rendez-vous?</p>
-
-<p>Petites rides! vous ressemblez à des rides de jeune
-vieille. Seriez-vous l'empreinte d'une corolle de narcisse
-que les brises auraient tourmentée?</p>
-
-<p>Nervures grêles d'une feuille! on dirait que de sa
-baguette, une fée a touché le sable et que sa main
-tremblait un peu, ou qu'une étoile du ciel, la nuit dernière,
-s'est mirée en ce lieu, trop longuement.</p>
-
-<p>J'étudie, je considère, je songe, et, même en songeant,
-je ne trouve rien...</p>
-
-<p>Suis-je sot!... Avant que je n'eusse passé, sans
-doute que... pfuitt!... une gerboise avait fui.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="94" id="Poem94">94</a></h2>
-
-<h2>LES VRAIS SOUVENIRS</h2>
-
-
-<p>Pourquoi rêver toujours de l'avenir, pourquoi se
-composer un lendemain quand, à si peu de frais, il t'est
-permis de te composer un beau passé?&mdash;Présumer
-au lieu de revivre!... Quelle folie! Se fier à l'espoir
-en place d'évoquer!... Oh! la naïve impertinence! Tu
-rêves d'ivresses futures... Que ne rêves-tu de l'ivresse
-autrefois ressentie? Les sillons d'hier enferment leur
-semence... que sais-tu des sillons de demain? D'ailleurs...
-expliquons-nous.</p>
-
-<p>Un souvenir n'est pas, comme on l'entend à l'ordinaire,
-le reflet d'une aventure échue, mais bien un
-rêve que l'on place dans son passé. Or un fait du
-passé peut toujours être arrangé, complété, drapé,
-fardé; un fait historique peut toujours devenir légendaire.
-Faisons ainsi pour le souvenir. Donne-lui bonne
-figure, habille-le, couvre-le de bijoux et de broderies,
-rends-le brillant, pur, somptueux et beau.</p>
-
-<p>Certes, il ne faut pas l'inventer de toutes pièces, car
-il risquerait alors de s'effondrer comme une maison<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-bâtie avec des matériaux de fortune, mais si tu
-prends des actes de ta vie dont tu penses être
-certain, transforme-les, à ton gré, en &oelig;uvres d'art,
-éclaire-les de mille façons diverses, rajeunis-les,
-donne-leur un visage plaisant et fais-les sourire.&mdash;Ainsi
-tu te composeras d'anciennes douleurs, des
-douleurs nobles et bienfaisantes, avec d'anciens petits
-chagrins et les médiocres plaisirs passés deviendront
-de magnifiques joies. Et ce sera pour ta vieillesse
-un précieux trésor.</p>
-
-<p>Qu'importe la vérité d'une aventure si elle nous
-console mieux sous le masque! La vie ne suffit pas
-à nourrir richement notre mémoire. Il faut encore la
-fertiliser, l'embellir, imaginer ce que l'on a déjà vécu
-et bâtir ainsi un palais pour y vieillir plus tard. Cette
-&oelig;uvre a des chances de durer au lieu qu'un souvenir
-nu est éphémère.</p>
-
-<p>Les faits du passé ne sont que les moellons grossiers
-de l'édifice... Travaille! va construire le palais
-de tes vieux jours!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="95" id="Poem95">95</a></h2>
-
-<h2>UN POINT DE VUE</h2>
-
-
-<p>«C'était à l'époque où toutes les femmes de la terre
-étaient encore noires.</p>
-
-<p>«Un jour, Mahou, le grand dieu, s'ennuyait tellement
-qu'il eût donné le tonnerre même pour s'ennuyer
-moins. Il tâcha donc de se distraire. D'abord, il fit
-crever un affreux orage, mais cela ne fut d'aucun
-bénéfice; puis il fit déborder une rivière, mais, lorsqu'enfin
-elle fut rentrée dans son lit, Mahou s'ennuyait
-tout autant. Alors il voulut regarder des femmes,
-et, pour mieux les voir, il donna l'ordre à toutes
-les femmes de la terre de se rassembler, puis de se
-tenir côte à côte, sur une même ligne, devant lui. Il y
-en avait là de belles qui plaisaient par leurs fesses
-charnues et leurs seins lourds, et il y en avait aussi
-de laides, toutes maigres et toutes plates.</p>
-
-<p>«Cela m'ennuie, leur dit-il, de vous voir si semblables
-par la couleur. Ecoutez-moi bien. Il se trouve,
-au bout de la plaine, un petit lac. Celles de vous qui
-pourront s'y baigner deviendront blanches aussitôt.<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-Vous partirez donc au signal que je vous donnerai, en
-rivalisant de vitesse.»</p>
-
-<p>«Or, il advint ceci, que les belles femmes, qui
-avaient des fesses charnues et de gros seins, ne purent,
-au signal que leur donna Mahou par un coup de tonnerre,
-courir aussi vite que les femmes maigres, anguleuses
-et laides. Celles-ci gagnèrent la course. Elles
-se trempèrent dans les eaux du lac et devinrent blanches,
-mais elles se trempèrent si complètement et en
-si grand nombre que le lac déborda et, quand arrivèrent
-les belles femmes, un peu essoufflées d'avoir tant
-couru, il ne restait plus d'eau du tout. Elles ne purent
-que poser les paumes de leurs mains et les plantes
-de leurs pieds sur la boue qui restait au fond; c'est
-pour cela que cette partie de leur corps est plus
-claire... Cependant les femmes blanches savent bien
-qu'elles sont maigres et laides, car, depuis lors, elles
-n'osent plus se promener toutes nues et, pour trouver
-un mari, elles doivent faire mille grimaces, au lieu
-que la femme noire n'a qu'à se montrer.»</p>
-
-<p>Tel est à peu près le récit que me fit, hier, Moussa,
-mon domestique nègre. Quand il eut achevé, il s'en
-fut graisser mes bottes dans un coin de la pièce, mais
-il se retournait, de temps en temps, et me regardait,
-avec un petit sourire à la fois ironique et puéril.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Konakry.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="96" id="Poem96">96</a></h2>
-
-<h2>MATIN</h2>
-
-
-<p>J'ouvre ma fenêtre, et tout le matin entre chez moi.
-La rue m'offre sa fièvre, la brise sa caresse, et le ciel
-son azur. L'air chante, l'air m'appelle. Je sens qu'il
-faut me donner au monde en un don joyeux... Pourtant
-je n'ose.</p>
-
-<p>Ne puis-je donc sortir? Ne puis-je me mêler à tout
-cela qui vit, se passionne, et se hâte toujours de désirer?
-Ne puis-je me perdre dans la foule des passants?
-respirer avec eux, partager leurs plaisirs, pleurer de
-leurs douleurs?</p>
-
-<p>C'est inutile. Résignons-nous. Il est superflu d'ébaucher
-même une tentative. Renonçons. Jamais je ne
-pourrai. Le vieux cauchemar qui habite à mes côtés,
-qui m'habite aux mauvaises minutes, m'en empêchera
-toujours. J'ai peur que les passants de la rue ne me
-reconnaissent pas pour un des leurs, qu'ils ne se
-détournent, qu'ils ne m'aperçoivent même pas.</p>
-
-<p>Non, aujourd'hui encore, je ne sortirai qu'un instant,
-lorsque la nuit sera tout à fait close, pour acheter<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-un paquet de cigarettes, au coin de la rue, et je
-vivrai, un jour de plus, entre mon bureau et ma fenêtre,
-mon bureau où dort, dans sa gaine de drap, un
-petit revolver chargé que je nettoie chaque matin, et
-ma fenêtre qui me fait un cadre et me présente au
-monde comme une image peinte, une image fortement
-peinte sur sa toile et qui jamais ne s'échappera.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="97" id="Poem97">97</a></h2>
-
-<h2>LA CONNAISSANCE DE DIEU</h2>
-
-
-<p>C'était un soir des temps à venir.</p>
-
-<p>L'homme avait, depuis des siècles, conquis les flots
-de la mer, asservi les courants du ciel, fait résonner
-de sa voix les plus profondes cavernes et déchiré la
-robe, réputée intangible, des flammes toujours mouvantes.&mdash;Voici
-qu'il entreprenait de connaître Dieu.</p>
-
-<p>Or Simon, tenu pour le plus sage d'entre les sages,
-s'était arrêté, un instant, dans sa recherche et regardait
-le chemin parcouru depuis que, petit enfant, il
-balbutiait les premières sciences, avant de s'endormir
-sous le regard des constellations.&mdash;Il touchait au
-but que s'était proposé la nature humaine, et, saisi
-par une façon de lâcheté métaphysique, il voulait
-retarder encore ce geste qui dévoilerait l'inconnaissable.</p>
-
-<p>Le Temps pouvait briser son attribut, la faux, ancien
-effroi de l'homme, et retenir la minute prête à prendre
-son vol, car Simon allait forcer le coffret du rêve
-où Dieu se tient enclos.&mdash;Il hésitait cependant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p>
-
-<p>Par la fenêtre ouverte, il pouvait voir une prairie
-que la lune rendait blanche et quelques beaux arbres
-qui échangeaient des murmures.</p>
-
-<p>La plainte monotone d'un oiseau de nuit passait et
-repassait, sans qu'on vît l'oiseau.</p>
-
-<p>Vers le milieu du ciel, des nuages se fondaient dans
-l'azur scintillant d'alentour et, bientôt, on ne les apercevait
-plus.</p>
-
-<p>Ces tendres brises qui suivent le crépuscule pénétraient
-la frondaison d'un tremble, et tout le tremble
-chuchotait des paroles mystérieuses, comme une
-femme que visite le regard de son enfant.</p>
-
-<p>Simon soupira.</p>
-
-<p>Lui serait-il permis, plus tard, de contempler les
-choses de la terre avec une aussi paisible joie? Leur
-influence consolatrice n'était-elle point due à leur
-mystère même? Il reprochait à la divinité de s'être
-ainsi laissé traquer en un dernier repaire, comme,
-jadis, le dernier fauve en sa dernière forêt.</p>
-
-<p>Et, d'un sourire triste, Simon souriait au tremble
-frissonnant, des feuilles duquel s'évaporait une
-exquise mélodie qui l'émouvait bien, mais qu'il ne
-savait comprendre.</p>
-
-<p>Tout cela lui était inconnu.</p>
-
-<p>Les arbres, les flammes, les ruisseaux n'étaient pas
-de son domaine, car, dès son plus jeune âge, Simon
-avait été voué à la seule connaissance de Dieu.</p>
-
-<p>Ces mille problèmes qui servaient de fondement<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-au sien, il n'en savait ni les facteurs, ni l'énoncé, ni
-la méthode de résolution. D'autres hommes avaient
-assumé cette tâche et l'avaient menée à sa fin; d'autres
-hommes avaient usé leur vie à définir les objets
-réels, leurs premiers rapports et leurs rapports secondaires,
-mais Simon, étant la dernière pierre de la
-pyramide, ignorait le granit de sa base et n'avait
-jamais manié que les suprêmes connaissances, puisqu'il
-était voué à la seule connaissance de Dieu.</p>
-
-<p>Et, tandis qu'il admirait en profane le tremble
-musical, Simon se sentait parcouru d'un tumultueux
-désir, désir de savoir les choses simples de la nature,
-qui étaient tombées depuis longtemps dans le gouffre
-du connu, et pourquoi les abeilles butinent, et pourquoi
-les étoiles ressemblent à des yeux qui sourient.
-Mais tout cela, et d'autres perfections encore, n'était
-point de son royaume.</p>
-
-<p>Il ne pourrait apprécier justement la qualité des
-brises, ni la plainte obscure du feuillage qu'un trouble
-agite. L'aube, dans laquelle il sentait parfois, après
-les longues veillées, la récompense d'une attente dans
-l'ombre, n'aurait jamais pour lui qu'une douceur
-indéterminée, et quelle ironie de penser que l'homme
-qui allait faire rendre gorge au dernier mystère se
-servait d'un gantelet fourbi par d'autres et qu'il ignorait
-la façon dont cette arme avait été forgée!</p>
-
-<p>Ainsi, comme grandissait son orgueil, le plus grand
-orgueil qu'un homme eût ressenti, Simon était tout<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-pénétré de mélancolie en songeant à son indignité.
-De cette indignité, il n'était point responsable, puisque
-son destin lui avait été imposé, et sa douleur n'en
-devenait que plus vive lorsqu'il se regardait lui-même,
-lui, Simon, l'homme qui allait connaître l'infini de
-Dieu et qui ne connaissait rien du monde innombrable
-de la création.</p>
-
-<p>L'immense humanité qui pourrissait et se desséchait
-dans les tombes l'avait choisi comme gladiateur.
-Elle l'avait pris d'une belle carrure, d'un courage
-éprouvé; elle l'avait bien nourri de l'idée de son
-devoir, elle l'avait bien équipé et, maintenant, elle
-lui disait:</p>
-
-<p>«Marche en avant! va combattre la Bête! saisis-la
-d'une étreinte forte et fais-lui cracher son énigme! Ne
-pense plus! Agis comme un esclave, l'esclave d'un
-peuple d'ossements!»</p>
-
-<p>A cette minute, Simon fut près de la révolte, mais
-dans le temps qu'une ancienne légende, jadis célèbre,
-revenait à son esprit, il songea que chaque révélation
-nouvelle implique un sacrifice et qu'il faut s'immoler
-comme première victime aux vérités que l'on veut
-concevoir. Tout de même que le hurlement de nos
-mères nous a rendus forts, c'est l'effusion du sang des
-prophètes qui a fécondé la parole des dieux, car le
-rêve vient puiser sa vie aux plaies de la douleur.</p>
-
-<p>De nouveau, Simon étendit la main vers ce coffret
-où Dieu était pris au piège. Encore une fois, il s'arrêta.<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-Un rayon venait de l'éblouir, un rayon mince et
-blanc qui partait de la rivière comme un trait d'argent.</p>
-
-<p>Simon pensa:</p>
-
-<p>«Sans doute, un objet brillant est-il tombé dans
-l'eau. Ce n'est rien... ce n'est qu'un objet brillant qui
-est tombé dans l'eau, et qui m'a ébloui!»</p>
-
-<p>Puis, se reprenant, il pensa que, la réflexion d'un
-rayon de lune eût été pareille. Sa main tendue vers
-le coffret retomba et Simon fut abattu par une soudaine
-inquiétude.</p>
-
-<p>Il ne savait donc pas la cause du plus simple accident
-naturel! Le problème suscité par ce rayon blanc,
-il l'avait aussitôt résolu, mais peut-être inexactement.
-Alors, de quel droit pouvait-il révéler la connaissance
-de Dieu?</p>
-
-<p>Si, dans les temps anciens, une seule, la plus négligeable,
-la plus infime des choses avait été mal
-observée, si, tout au début du monde, l'enfant qui
-déduisit le premier rapport s'était leurré d'une apparence,
-pouvait-il, lui, Simon, résoudre ce problème
-dont des peuples d'hommes avaient peut-être élaboré
-faussement l'énoncé?</p>
-
-<p>La multitude silencieuse des morts l'avait chargé
-de traquer Dieu dans son dernier repaire. Trouverait-il
-Dieu, ou bien, en place de Dieu, une petite erreur
-devenue monstrueuse, hydre aux cent têtes que les
-légendes annoncèrent?</p>
-
-<p>Et Simon, après le suprême orgueil et le suprême<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-abattement, connut une angoisse plus grande que
-celle de Dieu même, lorsque son fils agonisait sur la
-croix.</p>
-
-<p>Alors, il ferma les yeux, saisit le coffret, l'ouvrit,
-et, laissant l'idée divine s'échapper de nouveau dans
-l'univers pour repaître de rêves les siècles à venir,
-il cria dans la nuit aux peuples qui attendaient.</p>
-
-<p>«Non! la connaissance de Dieu ne peut être
-atteinte! Les prémisses sont fausses.</p>
-
-<p>«Recommencez!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="98" id="Poem98">98</a></h2>
-
-<h2>SOUS LA PLUIE</h2>
-
-
-<p>Il pleut et je te regarde, tendrement, jusqu'au fond
-des yeux. Les gouttes ont noyé la poussière et lavé
-les frondaisons. Elles frappent, avec une persévérance
-inlassable, le toit du petit kiosque où nous
-nous sommes réfugiés. De temps en temps, un oiseau
-rappelle sa présence par une petite plainte
-mouillée. Quelques mouches vertes bourdonnent
-autour de nous. Entre deux poutrelles, une araignée
-tisse à nouveau sa toile qu'un vent coulis endommagea.&mdash;Nous
-nous regardons toujours, et parfois tu
-me souris. La belle pluie crée une façon de silence
-autour de notre amour. Nous sommes heureux. Nous
-voulons être heureux... mais, soudain, tu as pensé
-que, si je n'étais auprès de toi, en ce moment, je
-pourrais souffrir de la pluie bienveillante, là-bas,
-tout au loin, sur le bord d'une rizière désolée, et que
-je grelotterais dans ma solitude, sans fleurs, sans
-opium, sans soleil, sans amis... Alors, une tristesse
-si vive s'est épanchée en toi que je l'ai vue sourdre,
-au bord de tes paupières, par deux larmes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="99" id="Poem99">99</a></h2>
-
-<h2>LISBETH ET COCO</h2>
-
-
-<p>Comment sont-ils venus s'échouer ici?</p>
-
-<p>Je les ai trouvés dans un café-concert en plein
-vent où les badauds de la ville se réunissent. Cela
-est mal éclairé par quelques lumignons, mais, quand
-la lune est pleine, on y voit clair. Sous les arbres,
-des boutiquiers, de petits employés, quelques mulâtres,
-boivent des bocks et des menthes à l'eau. Un
-garçon sale, mal rasé, fait le service et affecte un
-empressement inutile. Des enfants nègres grouillent
-par terre. Trois femmes sont attablées avec des officiers
-qui demain rentreront en France. Elles représentent
-Cythère. Soudain, un piano prélude, et, tout
-aussitôt, on applaudit.</p>
-
-<p>Sur la petite scène en planches, une femme vient
-de paraître. Je la regarde, un peu étonné. Ce n'est
-plus la chanteuse qui hurlait des obscénités, il y a
-quelques instants, en relevant un jupon mauve sur
-des cuisses pénibles à voir. C'est tout autre chose.</p>
-
-<p>Quarante ans, je pense. Un corps quelque peu<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-lourd, en robe de ville; un joli visage frais, un délicieux
-sourire. Elle chante. Sa voix n'est pas éraillée,
-mais j'y sens de la fatigue. Cette femme a su chanter.
-Elle nous dit, de façon vive, presque sans gestes,
-délicatement, une chanson fort plaisante. Elle fait
-rire... mieux: elle fait sourire. Le public se réveille.
-On l'applaudit parce qu'on l'aime. Les consommateurs
-sont debout et chacun crie:</p>
-
-<p>«Coco! Coco!»</p>
-
-<p>Alors le pianiste se lève. Il est l'auteur des paroles
-et de la musique. La femme chante encore deux fois,
-puis elle vient s'asseoir dans le café et, bientôt, le
-pianiste la rejoint.</p>
-
-<p>Ils m'intriguent. Il y a chez ces deux êtres une
-manière de propreté, de décence, qui m'étonne. Un
-officier que je connais va causer avec eux. Cet homme
-qui rentre du Soudan après trois ans de campagne,
-qu'une femme blanche affole et qui ne peut voir de
-la chair nue sans y poser sa bouche, parle au pianiste
-et à la chanteuse avec une politesse scrupuleuse
-qui me plaît. Je me fais présenter à Coco et à
-Lisbeth; tels sont leurs noms «au théâtre». Nous
-causons, et, peu à peu, tout un petit drame se
-dévoile.</p>
-
-<p>Lisbeth et Coco sont mariés depuis longtemps. Ils
-tinrent jadis un «cabaret artistique» à Montmartre.
-Coco écrivait des chansons et des mélodies que chantait
-Lisbeth. Puis, tout soudain, ce fut la ruine. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-partirent. De colonie en colonie, ils ont fini par se fixer
-ici. Jamais ils ne se sont séparés. Coco ne peut
-vivre sans Lisbeth, ni Lisbeth sans Coco. Ils s'accordent,
-ils se complètent, ils sont une dualité. Coco
-s'est usé à jouer des ritournelles. Lisbeth a perdu sa
-voix. Qu'importe! ils vieilliront ensemble.</p>
-
-<p>Peut-être les verra-t-on rentrer, un jour, à Paris. Ils
-font des économies, dans ce seul but: revoir Montmartre,
-les camarades, les brasseries, les rues familières.
-Ils s'aiment. Ils doivent s'être toujours aimés.
-Coco regarde Lisbeth avec une tendresse indubitable
-et Lisbeth sourit pour répondre au sourire. Elle soigne
-beaucoup ce corps presque détruit et jadis tant
-convoité, dont Coco ne fut jamais las, et il reste à ce
-corps je ne sais quoi d'émouvant. Ils s'aiment. Ce
-sont deux âmes nettes et propres.</p>
-
-<p>La représentation est finie. Le jardin se vide. Nous
-restons encore, parlant de Paris, et, comme je leur
-dis mon désir d'entendre un peu de musique, Lisbeth
-et Coco veulent me remercier de ce désir, et Coco
-me joue une étude de Chopin qu'il préfère à toutes
-les autres et, dans l'ombre bleue du jardin désert,
-Lisbeth me chante des chansons de Verlaine.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Dakar.<br /></span>
-</div></div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="100" id="Poem100">100</a></h2>
-
-<h2>AU CIMETIÈRE</h2>
-
-
-<p>Oui, c'est bien moi.&mdash;Reconnais-moi; je suis
-comme il y a dix ans, tout à fait le même, du moins,
-il me semble.&mdash;Voici, je te salue, mon ami. Ne pense
-pas qu'un étranger se soit arrêté devant ta tombe!</p>
-
-<p>O mon vieux! je t'en prie! comprends bien que
-c'est moi!</p>
-
-<p>Je ne suis pas venu te voir, l'année dernière, mais
-il faut me pardonner. J'avais, en somme, beaucoup
-d'affaires. Toi qui es mort et qui jouis de cette belle
-suspension d'hostilités, tu ne te doutes plus de la
-quantité d'actions inutiles qui mangent la vie de nous
-autres vivants... et, dans cette vie, les morts, les
-morts les plus chers, tiennent si peu de place!</p>
-
-<p>Ma dernière visite, je te l'ai faite pendant l'hiver
-de... je ne sais plus au juste... enfin... il y a déjà
-quelque temps. Il faisait froid, très froid, et bien que
-j'eusse mis un gros manteau, je grelottais, debout
-devant ce marbre où le jour de ta mort est inscrit.
-Je tremblais tellement que mes souvenirs eux-mêmes
-semblaient gelés et que je me rappelais à peine<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>
-les heures où, devant moi, tu avais vécu ta belle existence.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, mon pauvre ami, il fait un merveilleux
-temps d'arrière-saison, un temps clair, tendrement
-aéré par des souffles qui nous apportent, qui
-m'apportent, devrais-je dire, une érotique et somnifère
-senteur de pin.&mdash;C'est un splendide jour.</p>
-
-<p>Parlons de toi, veux-tu?</p>
-
-<p>Te doutes-tu que la brise est libre comme l'était
-ton rire?... te doutes-tu?... Ah! Dieu pitoyable!</p>
-
-<p>Je ne sais pas si tu m'écoutes, si tu m'entends&mdash;non,
-je ne le sais pas avec certitude, mais qu'importe,
-puisque je te parle et que, peut-être, tu me
-réponds!</p>
-
-<p>Dans le temps, lorsque nous nous promenions dans
-la colline et que tu causais avec les arbres, puérilement,
-les passants pouvaient croire que tu agissais
-comme un fou, mais je gage bien que celles des branches
-auxquelles tu t'adressais et qui vivent encore, te
-sont reconnaissantes du bruit de tes paroles, et
-c'est pour cela qu'au-dessus de ta tombe, semble
-toujours flotter un peu de musique.</p>
-
-<p>Oui, mon ami, il fait beau, tu étais bon, et je sais
-que, l'un à l'autre, nous nous manquons beaucoup.</p>
-
-<p>Je ne te dédie pas cette page de prose, car tu sens
-bien qu'elle est écrite pour toi seul. Que les autres ne
-le sachent pas, cela me fait plutôt plaisir.</p>
-
-<p>Allons! assez causé, mon ami!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p>
-
-<p>Mais, crois-moi! ne regrette pas trop le monde, ce
-monde des vivants. Il est tout aussi sale qu'au jour
-où tu l'as quitté si subitement.&mdash;Rien ne s'est amélioré:
-ni les hommes, ni les choses. Quant aux bêtes,
-je ne sais pas! Seuls quelques morts ont gagné un
-peu de gloire, dans nos souvenirs. Toi dont la dépouille
-participe maintenant à la vie inconsciente de
-la terre, tu as peut-être réalisé ce que notre vie a su
-jusqu'à présent donner de mieux: une promesse.</p>
-
-<p>Malheureux corps réduit de mon meilleur ami! je
-ne viendrai plus ici avant longtemps. On s'habitue
-aux pires choses et je veux, lorsque je rends visite
-à tes ossements blancs, conserver cette sensation
-étrange de descendre vers toi jusque dans la farouche
-mort.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i-4">Marseille.<br /></span>
-</div></div>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p>
-<h2><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h2>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span></p>
-<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES">TABLE DES MATIÈRES</a></h2>
-
-
-<p>
-<a href="#MON_AMI_JOHN_SHAG">Mon ami John Shag </a><br />
-</p>
-
-
-<p class="center">LIVRE PREMIER</p>
-
-<p>
-<a href="#Poem1">1.&mdash;Le jugement de Pâris</a> <br />
-<br />
-<a href="#Poem2">2.&mdash;La jetée-promenade </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem3">3.&mdash;Le vieux citron </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem4">4.&mdash;Projet pour demain soir </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem5">5.&mdash;L'insomnie des morts </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem6">6.&mdash;Parfums </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem7">7.&mdash;Pour la lune </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem8">8.&mdash;Le Voyageur </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem9">9.&mdash;Corinne </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem10">10.&mdash;Le priape </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem11">11.&mdash;L'escalier rose </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem12">12.&mdash;Prière au vent </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem13">13.&mdash;Danse chantée </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem14">14.&mdash;Nocturne </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem15">15.&mdash;Inscription trouvée sur un vieux mur </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem16">16.&mdash;Capripèdes africains </a><br />
-<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span><a href="#Poem17">17.&mdash;Les cloches </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem18">18.&mdash;Bonheur parfait </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem19">19.&mdash;Trois strophes </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem20">20.&mdash;L'exode </a><br />
-</p>
-
-
-<p class="center">LIVRE DEUXIÈME</p>
-
-<p>
-<a href="#Poem21">21.&mdash;Dans le marché </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem22">22.&mdash;Un monde meilleur </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem23">23.&mdash;Les yeux </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem24">24.&mdash;Un testament </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem25">25.&mdash;Le cerisier </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem26">26.&mdash;Clitandre </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem27">27.&mdash;Alternance </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem28">28.&mdash;La leçon de musique </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem29">29.&mdash;Don de la grenade </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem30">30.&mdash;Deux candeurs </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem31">31.&mdash;Le miroir </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem32">32.&mdash;A la fenêtre </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem33">33.&mdash;Le faune mort </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem34">34.&mdash;Ciel gris </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem35">35.&mdash;La douzaine </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem36">36.&mdash;Vocables </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem37">37.&mdash;La visite </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem38">38.&mdash;L'inconstant </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem39">39.&mdash;La tragédienne </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem40">40.&mdash;Un petit monde </a><br />
-</p>
-
-
-<p class="center">LIVRE TROISIÈME</p>
-
-<p>
-<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span><a href="#Poem41">41.&mdash;A un barriste </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem42">42.&mdash;Narcisse dissimulé </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem43">43.&mdash;Un ancien regard </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem44">44.&mdash;Lettres d'amour </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem45">45.&mdash;Le nom </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem46">46.&mdash;Le serpent bleu </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem47">47.&mdash;La valeur des maximes </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem48">48.&mdash;Hymne </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem49">49.&mdash;Dans la rivière </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem50">50.&mdash;Voix qui montent </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem51">51.&mdash;Bohémienne </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem52">52.&mdash;Le passé </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem53">53.&mdash;Les grands serments </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem54">54.&mdash;Conseil </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem55">55.&mdash;Fehl Yasmîn </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem56">56.&mdash;Vieille histoire </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem57">57.&mdash;Cléonice </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem58">58.&mdash;Une agonie </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem59">59.&mdash;Sur une plage </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem60">60.&mdash;Monologue dramatique </a><br />
-</p>
-
-
-<p class="center">LIVRE QUATRIÈME</p>
-
-<p>
-<a href="#Poem61">61.&mdash;Le prix de la jeunesse </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem62">62.&mdash;Apaisement </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem63">63.&mdash;L'absente </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem64">64.&mdash;Edition expurgée </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem65">65.&mdash;Spleen au café </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem66">66.&mdash;Inscription trouvée sur un chêne </a><br />
-<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span><a href="#Poem67">67.&mdash;A propos de Pierrot </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem68">68.&mdash;En attendant l'amour </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem69">69.&mdash;Baigneuse </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem70">70.&mdash;Le sombre visage </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem71">71.&mdash;Licaste </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem72">72.&mdash;La mort du magicien </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem73">73.&mdash;Conversation </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem74">74.&mdash;Un homme heureux </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem75">75.&mdash;Sémitisme </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem76">76.&mdash;Les messages </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem77">77.&mdash;Coup de soleil </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem78">78.&mdash;Pensée subite </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem79">79.&mdash;Cela </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem80">80.&mdash;La pluie au soleil </a><br />
-</p>
-
-
-<p class="center">LIVRE CINQUIÈME</p>
-
-<p>
-<a href="#Poem81">81.&mdash;Un amateur </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem82">82.&mdash;Fumée interdite </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem83">83.&mdash;Paroles de Fanchon </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem84">84.&mdash;L'étang mort </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem85">85.&mdash;Euterpe </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem86">86.&mdash;Un Monticelli </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem87">87.&mdash;En sommeil </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem88">88.&mdash;Les maisons de retraite </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem89">89.&mdash;Elle et son enfant triste </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem90">90.&mdash;Imité du persan </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem91">91.&mdash;Spleen oriental </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem92">92.&mdash;Cornélie </a><br />
-<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span><a href="#Poem93">93.&mdash;Problème </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem94">94.&mdash;Les vrais souvenirs </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem95">95.&mdash;Un point de vue </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem96">96.&mdash;Matin </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem97">97.&mdash;La connaissance de Dieu </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem98">98.&mdash;Sous la pluie </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem99">99.&mdash;Lisbeth et Coco </a><br />
-<br />
-<a href="#Poem100">100.&mdash;Au cimetière </a><br />
-</p>
-
-<p>
-Imp. Henri <span class="smcap">Jouve</span>, 15, rue Racine, Paris.<br />
-</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span></p>
-
-<p class="center"><b>BERNARD GRASSET, éditeur, 7 rue Corneille.&mdash;PARIS</b></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="DERNIERES_PUBLICATIONS" id="DERNIERES_PUBLICATIONS">DERNIÈRES PUBLICATIONS</a></h2>
-
-
-<p>
-<span class="smcap">Émile Baumann.</span>&mdash;<b>L'Immolé</b>: 1 vol. in-16.&mdash;Prix. <b>3</b> fr. <b>50</b><br />
-<br />
-<span class="smcap">Célestin Pontier.</span>&mdash;<b>Les Pourpres</b>, roman: 1 vol. in-16.&mdash;Prix. <b>3</b> fr. <b>50</b><br />
-<br />
-<span class="smcap">Claude Lorris.</span>&mdash;<b>Les nuages s'amoncellent</b>: 1 vol. in-16.&mdash;Prix. <b>3</b> fr. <b>50</b><br />
-<br />
-<span class="smcap">Pierre Grasset.</span>&mdash;<b>Un Conte Bleu</b>, roman: un vol. in-16.&mdash;Prix. <b>3</b> fr. <b>50</b><br />
-<br />
-<span class="smcap">Didier de Roulx.</span>&mdash;<b>Roosje</b>, roman: 1 vol. in-18. Illustrations et couverture de <span class="smcap">F. Front</span>.&mdash;Prix. <b>3</b> fr. <b>50</b><br />
-<br />
-<span class="smcap">Léon Lafage.</span>&mdash;<b>Par Aventure</b>, roman: 1 vol. in-16.&mdash;Prix. <b>3</b> fr. <b>50</b><br />
-<br />
-<span class="smcap">Henri Hertz.</span>&mdash;<b>Les Mécréants</b>, mystère civil en 4 actes. 1 vol. in-16.&mdash;Prix. <b>2</b> fr. <b>»</b><br />
-<br />
-</p><p>
-<br />
-<span class="smcap">Georges Deherme</span> <b>La Démocratie Vivante</b>: 1 vol. in-8 carré.&mdash;Prix. <b>4</b> fr. <b>50</b><br />
-</p>
-
-<p>IMP. RENAUDIE, 13, RUE DE SEVRES.&mdash;PARIS.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les moments perdus de John Shag, by
-Auguste Gilbert de Voisins
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG ***
-
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-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
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-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
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-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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