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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Madame de Chevreuse - Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle - -Author: Victor Cousin - -Release Date: May 6, 2016 [EBook #52011] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE CHEVREUSE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et -n'a pas été harmonisée. - - - - - MADAME - DE CHEVREUSE - - - - - IMPRIMERIE PILLET ET DUMOULIN - Rue des Grands-Augustins, 5, à Paris. - - - - - MADAME - DE CHEVREUSE - - NOUVELLES ÉTUDES - SUR LES FEMMES ILLUSTRES ET LA SOCIÉTÉ - DU XVIIe SIÈCLE - - PAR - - VICTOR COUSIN - - SEPTIÈME ÉDITION - - [Illustration] - - PARIS - LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER - PERRIN ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35 - - 1886 - Réserve de tous droits - - - - -AVANT-PROPOS - -Les deux biographies de Mme de Chevreuse et de Mme de Hautefort, font -partie d'un ouvrage où nous avons essayé de peindre, dans toute sa -vérité et sous toutes ses faces, la lutte mémorable que le cardinal -Mazarin eut à soutenir, en 1643, au début de son ministère et de la -Régence d'Anne d'Autriche contre les Importants, ces devanciers des -Frondeurs[1]. Parmi les nombreux et puissants adversaires que Mazarin -rencontra sur sa route, l'histoire nous montre au premier rang deux -femmes, qui déjà avaient tenu tête à Richelieu, et qui donnèrent de -grands soucis à son successeur. Mme de Chevreuse et Mme de Hautefort. -Elles ne nous ont point séduit à leurs opinions et à leur cause; mais en -les étudiant avec attention, à l'aide de documents nouveaux et -authentiques, nous n'avons pu nous défendre d'une vive admiration pour -elles, à des titres bien différents, et nous avons pris plaisir à -retracer le génie remuant de l'une et la vertu un peu superbe de -l'autre. Il nous semblait que dans le vaste et sérieux tableau que nous -avions entrepris, ces deux portraits, d'un coloris moins sévère, -pouvaient avoir l'avantage de reposer les yeux sans les distraire, nous -souvenant de la méthode de nos maîtres qui n'ont presque jamais manqué -d'introduire dans leurs plus didactiques compositions d'apparents -épisodes, devenus bientôt la lumière et la gloire de leurs ouvrages[2]. -Mais, à la réflexion, nous avons reconnu que de tels exemples n'étaient -pas faits pour nous, et nous nous sommes décidé, non sans quelque -regret, à publier séparément ces deux morceaux, pour faire suite à nos -études sur la société et les femmes illustres du XVIIe siècle. Mme de -Chevreuse et Mme de Hautefort prennent bien naturellement leur place à -côté de Jacqueline Pascal et de Mme de Longueville, et dans la noble et -charmante compagnie que Mme de Sablé rassemblait à Port-Royal. - - [1] On peut en voir une ébauche dans une suite d'articles du - _Journal des Savants_, intitulés: CARNETS AUTOGRAPHES DU CARDINAL - MAZARIN, années 1854, 1855 et 1856. - - [2] Sur cette méthode des grands artistes, de Pascal, de Bossuet, - de Montesquieu, de Rousseau, de Buffon, de Bernardin de - Saint-Pierre, et de M. de Chateaubriand, voyez les dernières - pages de notre écrit: ÉTUDES SUR LES PENSÉES DE PASCAL. - -Seulement, on voudra bien remarquer que ces deux biographies se -ressentent de leur destination première. Nos deux héroïnes nous avaient -occupé surtout comme adversaires de Richelieu et de Mazarin, et comme -les deux actrices les plus intéressantes du grand drame de 1643. Ce -drame terminé, nous devions nous borner à une simple et rapide esquisse -du reste de la vie encore bien agitée de Mme de Chevreuse; et nous -aurions changé de sujet si, après avoir fait connaître Mme de Hautefort, -nous nous étions engagé dans l'histoire de la duchesse de Schomberg. Un -jour nous retrouverons Mme de Chevreuse dans la Fronde[3], et nous avons -déjà vu la duchesse de Schomberg chez la marquise de Sablé[4]. - - [3] Voyez Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. I et IV. - - [4] Mme DE SABLÉ, chap. III et IV. - -Avertissons encore que, sous une apparence un peu romanesque, c'est -toujours ici un livre d'histoire, pour lequel nous osons réclamer le -mérite d'une scrupuleuse exactitude, et où même, s'il nous est permis de -le dire, on pourra reconnaître le premier essai d'une méthode assez -nouvelle qui consisterait, d'une part, à laisser là les récits convenus -pour percer, à force de recherches, jusqu'aux faits réels et certains, -si difficiles à retrouver après tant d'années; et, de l'autre, à ne se -point contenter de la figure extérieure des événements et à tâcher de -découvrir leurs causes véritables, non pas des causes générales, -éloignées et en quelque sorte étrangères, mais ces causes particulières, -directes, vivantes, qui résident dans le cœur des hommes, dans leurs -sentiments, leurs idées, leurs vertus et leurs vices; à poursuivre enfin -dans l'histoire l'étude de l'humanité, qui est, à nos yeux, la grande et -suprême étude, le fond immortel de toute saine philosophie. - -Nous exposerons plus tard cette méthode en l'appliquant sur une plus -grande échelle. Dans les limites de la biographie, elle était -naturellement de mise: on verra donc ici les passions des individus -composer leur destinée, et sous les scènes extérieures auxquelles -s'arrête ordinairement l'histoire, les scènes secrètes et mystérieuses -de l'âme, dont les premières ne sont que la manifestation à la fois -brillante et obscure. On entrera dans un commerce plus intime avec les -deux grands Cardinaux qui ont continué et fait prévaloir la politique -d'Henri IV; on apprendra à mieux connaître leur vrai caractère, les -ressorts cachés de leur conduite, leur génie si semblable et si -différent. On pourra aussi se faire une idée de ce qu'étaient les femmes -en France dans la première moitié du XVIIe siècle par les deux types -opposés que nous présentons. Mme de Hautefort, si nous ne l'avons pas -trop défigurée, est à peu près assurée de plaire par le pur éclat de sa -beauté, la vivacité généreuse de son esprit, la délicatesse et la fierté -de son cœur, et son irréprochable vertu. Nous ne donnons pas Mme de -Chevreuse comme un modèle à suivre; mais nous espérons que tant -d'intrépidité, de constance, d'héroïsme, bien ou mal employé, -obtiendront grâce pour des fautes que nous ne pouvions taire. Nous -sommes sûr au moins que son exemple ne sera point contagieux. En vérité, -il ne semble guère à craindre que, sur les pas de Marie de Rohan, -l'ambition ou l'amour égarent les femmes de notre temps jusqu'à leur -faire entreprendre la guerre civile, tramer des conspirations -formidables, regarder en face deux victorieux tels que Richelieu et -Mazarin, jeter au vent la fortune et toutes les douceurs de la vie, -préférer trois fois l'exil à la soumission, et combattre sans relâche -pendant trente années pour ne se reposer que dans la victoire, la -solitude et le repentir. Non: le foyer où s'allumaient de pareilles -passions, est éteint; l'aristocratie française, avec son énergie -aventureuse, avec ses vertus et ses vices, est depuis longtemps -descendue dans la tombe; il n'y aura plus de Mme de Chevreuse ni de Mme -de Longueville; le moule en est brisé pour toujours, et les belles -dames du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée-d'Antin peuvent -lire aujourd'hui sans danger le récit des orages de ces vies -extraordinaires, comme elles lisent sans en être fort émues les discours -de l'Émilie de Corneille, ou les incomparables amours de Chimène et de -Pauline, de Mandane et de la princesse de Clèves. - -Du moins il reste démontré que désormais il est impossible d'écrire -l'histoire de Richelieu et de Mazarin sans y faire à Mme de Chevreuse, -comme à son amie la reine Anne, une place éminente, un peu au-dessous -des deux grands politiques. - -Nous ne craignons pas aussi d'appeler l'attention du lecteur sur les -Appendices qui forment une partie considérable de ces deux volumes, et -contiennent des pièces entièrement nouvelles, du plus grand intérêt pour -l'histoire politique et pour l'histoire des mœurs. - - 1862. V. C. - - - - -MADAME DE CHEVREUSE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -1600-1622 - - LE CARACTÈRE,--LA PERSONNE,--LA FAMILLE DE MARIE DE ROHAN.--NÉE EN - DÉCEMBRE 1600, ELLE ÉPOUSE EN SEPTEMBRE 1617 LE FUTUR DUC ET - CONNÉTABLE DE LUYNES.--PLUS JUSTE APPRÉCIATION DE LA CARRIÈRE DE - LUYNES: IL LE FAUT CONSIDÉRER COMME UN PRÉDÉCESSEUR INÉGAL DE - RICHELIEU.--LE MARIAGE DE LUYNES ET DE MARIE DE ROHAN PARFAITEMENT - HEUREUX. SON MARI L'INITIE AUX AFFAIRES; ELLE L'Y SERT, ET PREND - SUR LUI UN GRAND EMPIRE.--A LA FIN DE 1618, NOMMÉE SURINTENDANTE - DE LA MAISON DE LA REINE, ELLE EXCITE D'ABORD LA JALOUSIE D'ANNE - D'AUTRICHE, PUIS DEVIENT SA FAVORITE, COMME LUYNES ÉTAIT LE FAVORI - DU ROI.--ENFANTS QU'ELLE EUT DE SON MARI.--VEUVE EN 1621, ELLE SE - REMARIE EN 1622 AVEC LE DUC DE CHEVREUSE, DE LA MAISON DE - LORRAINE. - - -Si nos lecteurs ne sont pas fatigués de nos portraits de femmes du XVIIe -siècle, nous voudrions bien leur présenter encore deux figures -nouvelles, également mais diversement remarquables, deux personnes que -le caprice du sort jeta dans le même temps, dans le même parti, parmi -les mêmes événements, et qui, loin de se ressembler, expriment pour -ainsi dire les deux côtés opposés du caractère et de la destinée de la -femme: toutes deux d'une beauté ravissante, d'un esprit merveilleux, -d'un courage à toute épreuve; mais l'une aussi pure que belle, unissant -en elle la grâce et la majesté, semant partout l'amour et imprimant le -respect, quelque temps l'idole et la favorite d'un roi, sans que l'ombre -même d'un soupçon injurieux ait osé s'élever contre elle, fière jusqu'à -l'orgueil envers les heureux et les puissants, douce et compatissante -aux opprimés et aux misérables, aimant la grandeur et ne mettant que la -vertu au-dessus de la considération, mêlant ensemble le bel esprit d'une -précieuse, les délicatesses d'une beauté à la mode, l'intrépidité d'une -héroïne, par-dessus tout chrétienne sans bigoterie, mais fervente et -même austère, et ayant laissé après elle une odeur de sainteté; l'autre, -peut-être plus séduisante encore et d'un attrait irrésistible, puisque -Richelieu lui-même y succomba, jetée dans toutes les extrémités du parti -catholique et ne pensant guère à la religion, trop grande dame pour -daigner connaître la retenue et n'ayant d'autre frein que l'honneur, -livrée à la galanterie et comptant pour rien le reste, méprisant pour -celui qu'elle aimait le péril, l'opinion, la fortune, plus remuante -qu'ambitieuse, jouant volontiers sa vie et celle des autres, et après -avoir passé sa jeunesse dans des intrigues de toute sorte, traversé plus -d'un complot, laissé sur sa route plus d'une victime, parcouru toute -l'Europe en exilée à la fois et en conquérante et tourné la tête à des -rois, après avoir vu Chalais monter sur l'échafaud, Châteauneuf -précipité du ministère dans une prison de dix années, le duc de Lorraine -dépouillé de ses États, la reine Anne humiliée et vaincue et Richelieu -triomphant, soutenant jusqu'au bout la lutte, et la renouvelant contre -Mazarin, toujours prête, dans ce jeu de la politique devenu pour elle un -besoin et une passion, à descendre aux menées les plus ténébreuses ou à -se porter aux résolutions les plus téméraires; d'un coup d'œil -incomparable pour reconnaître la vraie situation et l'ennemi du moment, -d'un esprit assez ferme et d'un cœur assez hardi pour entreprendre de -le détruire à tout prix; amie dévouée, ennemie implacable sans connaître -la haine, l'adversaire enfin le plus redoutable qu'aient rencontré tour -à tour Richelieu et Mazarin. On entrevoit que nous voulons parler de Mme -de Hautefort et de Mme de Chevreuse. - -Est-il besoin d'ajouter que nous n'entendons pas tracer des portraits de -fantaisie, et que si parfois nous avons l'air de raconter des aventures -de roman, c'est en nous conformant à toute la sévérité des lois de -l'histoire? On peut donc compter et bientôt on reconnaîtra que ces -peintures en apparence légères méritent toute confiance, et qu'elles -reposent sur des témoignages contemporains éprouvés ou sur des documents -nouveaux qui peuvent défier la critique. - -Nous commencerons par Mme de Chevreuse. Elle remonte plus haut dans le -XVIIe siècle que Mme de Hautefort. Il faut dire aussi qu'elle a occupé -une situation plus élevée, joue un rôle plus considérable, et que son -nom appartient à l'histoire politique encore plus qu'à celle de la -société et des mœurs. - -Mme de Chevreuse en effet a possédé presque toutes les qualités du grand -politique; une seule lui a manqué, et celle-là précisément sans laquelle -toutes les autres ne sont rien et tournent en ruine: elle ne savait pas -se proposer un juste but, ou plutôt elle ne choisissait pas elle-même; -c'était un autre qui choisissait pour elle. Mme de Chevreuse était femme -au plus haut degré; c'était là sa force et aussi sa faiblesse. Son -premier ressort était l'amour ou plutôt la galanterie[5], et l'intérêt -de celui qu'elle aimait lui devenait son principal objet. Voilà ce qui -explique les prodiges de sagacité, de finesse et d'énergie qu'elle a -déployés en vain à la poursuite d'un but chimérique qui reculait -toujours devant elle et semblait l'attirer par le prestige même de la -difficulté et du péril. La Rochefoucauld[6] l'accuse d'avoir porté -malheur à tous ceux qu'elle a aimés: il est encore plus vrai de dire que -tous ceux qu'elle a aimés l'ont précipitée à leur suite dans des -entreprises téméraires. Ce n'est pas elle apparemment qui a fait de -Charles IV, duc de Lorraine, un brillant aventurier; de Chalais, un -étourdi assez fou pour s'engager contre Richelieu sur la foi du duc -d'Orléans; de Châteauneuf, un ambitieux impatient du second rang, se -croyant capable du premier et l'étant peut-être[7]. Il ne faut pas -croire qu'on connaît Mme de Chevreuse quand on a lu le portrait célèbre -que Retz en a tracé; car ce portrait est outré et chargé comme tous ceux -de Retz, et destiné à amuser la curiosité maligne de Mme de Caumartin: -sans être faux, il est d'une sévérité poussée jusqu'à l'injustice. «Je -n'ai jamais vu qu'elle, dit-il[8], en qui la vivacité suppléât au -jugement. Elle lui donnoit même assez souvent des ouvertures si -brillantes qu'elles paroissoient comme des éclairs, et si sages qu'elles -n'auroient pas été désavouées par les plus grands hommes de tous les -siècles. Ce mérite, toutefois, ne fut que d'occasion. Si elle fût venue -dans un siècle où il n'y eût point eu d'affaires, elle n'eût pas -seulement imaginé qu'il y en pût avoir. Si le prieur des Chartreux lui -eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi. M. de Lorraine la jeta -dans les affaires, le duc de Buckingham et le comte de Holland l'y -entretinrent, M. de Châteauneuf l'y amusa. Elle s'y abandonna parce -qu'elle s'abandonnoit à tout ce qui plaisoit à celui qu'elle aimoit, -sans choix, et purement parce qu'il falloit qu'elle aimât quelqu'un. Il -n'étoit pas même difficile de lui donner un amant de partie faite[9]; -mais dès qu'elle l'avoit pris, elle l'aimoit uniquement et fidèlement, -et elle nous a avoué, à Mme de Rhodes et à moi, que par un caprice, -disoit-elle, elle n'avoit jamais aimé ce qu'elle avoit estimé le plus, à -la réserve du pauvre Buckingham. Son dévouement à la passion qu'on -pouvoit dire éternelle, quoiqu'elle changeât d'objet, n'empêchoit pas -qu'une mouche lui donnât des distractions[10]; mais elle en revenoit -toujours avec des emportements qui les faisoient trouver agréables. -Jamais personne n'a fait moins d'attention sur les périls, et jamais -femme n'a eu plus de mépris pour les scrupules et pour les devoirs; elle -ne connoissoit que celui de plaire à son amant.» De cette peinture, qui -ferait envie à Tallemant et à Saint-Simon, retenez au moins ces traits -frappants et fidèles: le coup d'œil prompt et sûr de Mme de Chevreuse, -son courage à toute épreuve, sa loyauté et son dévouement en amour. -D'ailleurs Retz se trompe entièrement sur l'ordre de ses aventures, il -en oublie et il en invente; il a l'air de regarder comme des bagatelles -les événements auxquels les passions de Mme de Chevreuse lui firent -prendre part, tandis qu'il n'y en a pas eu de plus grands, de plus -tragiques même. A l'entendre, c'est le duc de Lorraine qui l'a mise -dans les affaires, et le comte de Holland qui l'y retint, brouillant -ainsi toutes les dates, et n'ayant pas l'air de se douter qu'avant -Charles IV et Holland elle avait connu un tout autre politique, qu'elle -avait été la femme dévouée du duc et connétable de Luynes, et que -ç'avait été là sa vraie, sa première école. Enfin, il ne faut pas -oublier que dans la Fronde, Retz et Mme de Chevreuse avaient fini par ne -plus s'entendre, et que ce n'est pas lui, mais bien elle qui avait vu -clair dans la vraie situation des affaires et dans le dernier parti qui -restât à prendre. Tandis que Retz s'enfonçait dans des résolutions -désespérées et des combinaisons chimériques, le coup d'œil prompt et -sûr de Mme de Chevreuse lui montra vite la seule voie de salut, la -nécessité de se rallier à l'unique pouvoir qui subsistait et dont elle -accrut la force[11]. De là l'humeur et le dépit partout sensibles dans -ce portrait exagéré à plaisir. Appartenait-il bien, en vérité, au -remuant et déréglé coadjuteur d'être le censeur impitoyable d'une femme -dont il a surpassé les égarements de tout genre? Ne s'est-il pas trompé -tout autant et bien plus longtemps qu'elle? A-t-il montré dans le combat -plus d'adresse et de courage, et dans la défaite plus d'intrépidité et -de constance? Mais Mme de Chevreuse n'a pas écrit des mémoires d'un -style aisé et piquant où elle relève sa personne aux dépens de tout le -monde. Pour nous, nous lui reconnaissons deux juges, et qui ne sont pas -suspects, Richelieu et Mazarin. Richelieu a tout fait pour la gagner, -et, n'y pouvant parvenir, il l'a traitée comme une ennemie digne de lui: -plusieurs fois il l'a exilée, et quand après sa mort les portes de la -France s'ouvraient à tous les proscrits, son implacable ressentiment, -lui survivant dans l'âme de Louis XIII expirant, les fermait à Mme de -Chevreuse. Lisez avec attention les carnets et les lettres -confidentielles de Mazarin, vous y verrez la profonde et continuelle -inquiétude qu'elle lui inspire en 1643. Plus tard, pendant la Fronde, il -s'est fort bien trouvé de s'être réconcilié avec elle, et d'avoir suivi -ses conseils, aussi judicieux qu'énergiques. Enfin, en 1660, quand -Mazarin, victorieux de toutes parts, ajoute le traité des Pyrénées à -celui de Westphalie, et que don Luis de Haro le félicite sur le repos -qu'il va goûter après tant d'orages, le cardinal lui répond qu'on ne se -peut promettre de repos en France, et que les femmes mêmes y sont fort à -craindre. «Vous autres Espagnols, lui dit-il, vous en parlez bien à -votre aise, vos femmes ne se mêlent que de faire l'amour; mais en France -ce n'est pas de même, et nous en avons trois qui seraient capables de -gouverner ou de bouleverser trois grands royaumes: la duchesse de -Longueville, la princesse Palatine et la duchesse de Chevreuse[12].» - - [5] Mme de Motteville, tome Ier de l'édition d'Amsterdam de 1750, - page 198: «Je lui ai ouï dire à elle-même, sur ce que je la - louois un jour d'avoir eu part à toutes les grandes affaires qui - étoient arrivées en Europe, que jamais l'ambition ne lui avoit - touché le cœur, mais que son plaisir l'avoit menée, c'est-à-dire - qu'elle s'étoit intéressée dans les affaires du monde seulement - par rapport à ceux qu'elle avoit aimés.» C'est à quoi se réduit - le passage de Retz, que nous citerons tout à l'heure. - - [6] _Mémoires_, collection Petitot, deuxième série, tome LI, p. - 339. - - [7] Sur Chateauneuf, son ambition et sa capacité, voyez Mme DE - LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. II. - - [8] _Mémoires_, édition d'Amsterdam, 1731, p. 210. - - [9] Calomnie ridicule, dont le seul et unique prétexte est la - dernière liaison de Mme de Chevreuse avec le marquis de Laigues, - au milieu de la Fronde. Voyez notre dernier chapitre. - - [10] Cette grande accusation n'a pas la portée qu'on lui pourrait - donner: elle signifie seulement que Mme de Chevreuse «étoit - distraite dans ses discours,» comme nous l'apprend Mme de - Motteville, t. Ier, p. 198. - - [11] Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. I et III. - - [12] _Vie de Mme de Longueville_, par Villefore, édition de 1739, - IIe partie, p. 33.--Mme de Motteville, tome Ier, _ibid._: «J'ai - ouï dire à ceux qui l'ont connue particulièrement qu'il n'y a - jamais eu personne qui ait si bien connu les intérêts de tous les - princes et qui en parlât si bien, et même je l'ai entendu louer - de sa capacité.» - -Un mot sur la beauté de Mme de Chevreuse, car cette beauté a fait une -grande partie de sa destinée. Tous les témoignages contemporains -s'accordent à la célébrer. Un portrait peint, à peu près de grandeur -naturelle, que possède M. le duc de Luynes et qu'il a bien voulu nous -laisser voir[13], lui donne une taille ravissante, le plus charmant -visage, de grands yeux bleus, de fins et abondants cheveux d'un blond -châtain, le plus beau sein, et dans toute sa personne un piquant mélange -de délicatesse et de vivacité, de grâce et de passion. On retrouve ce -caractère de la beauté de Mme de Chevreuse dans deux excellents -portraits gravés du temps: l'un, de Le Blond[14], la représente dans sa -première jeunesse, avec ses grands yeux, son beau sein, et les cheveux -frisés et crêpés du commencement de Louis XIII; l'autre, de Daret, lui -donne quelques années de plus et les cheveux flottants sur de riches -épaules, comme en plein XVIIe siècle[15]. Ferdinand l'a peinte déjà -vieille[16]; mais, en ce dernier portrait même, on sent encore que la -grande beauté a passé par là, et la finesse, la distinction, la vivacité -et la grâce ont survécu. - - [13] Ce portrait n'est pas un original; c'est une copie, mais - ancienne. - - [14] Portrait in-folio fort rare et qui ne se trouve guère qu'au - cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale. - - [15] In-4º, dans la collection de Daret, et reproduit par Harding - en Angleterre. C'est le portrait qui est en tête de ce volume. - Ajoutons bien vite que les petits vilains portraits de Moncornet - n'ont aucun rapport avec Mme de Chevreuse à aucun âge. - - [16] L'admirable original de Ferdinand est chez M. le duc de - Luynes. Balechou l'a gravé pour _l'Europe illustre_. - -Marie de Rohan appartenait à cette vieille et illustre race, issue des -premiers souverains de la Bretagne, qui par elle-même et ses branches -diverses, sans compter ses alliances, couvrit et posséda longtemps une -partie considérable de la Bretagne et de l'Anjou, se divisa presque -également au XVIe siècle et dans la première moitié du XVIIe entre le -parti catholique et le parti protestant, tour à tour servit avec éclat -ou combattit la royauté, et dont les traits héréditaires, marqués dans -l'un et dans l'autre sexe, étaient particulièrement la hauteur de l'âme, -la hardiesse et la constance. Au siége de La Rochelle, deux femmes, -après avoir enduré toutes les rigueurs de la famine, comme les derniers -des soldats, et s'être longtemps nourries comme eux de chair de cheval, -aimèrent mieux rester prisonnières entre les mains de l'ennemi que de -signer la capitulation. C'était Catherine de Parthenai et Anne de Rohan, -la mère et la sœur de ce fameux duc Henri de Rohan, le chef des -calvinistes français, le politique et l'homme de guerre du parti, et -sans contredit notre plus grand écrivain militaire avant Napoléon[17]. -La femme de ce même Henri de Rohan, Marguerite de Béthune, fille de -Sulli, défendit Castres contre le maréchal de Thémines. Son frère -Soubise, l'intrépide amiral, après la prise de La Rochelle, plutôt que -de servir Richelieu et les catholiques vainqueurs, s'exila et alla -mourir en Angleterre. Dans le cours des siècles, la noble maison n'a pas -cessé de produire des héroïnes au cœur résolu, comme aussi, il faut -bien le dire, des beautés plus brillantes que sévères. A cet égard, -celle dont nous allons retracer l'histoire n'avait pas dégénéré de sa -race, et elle était bien du sang des Rohan. - - [17] Voyez _le Parfait Capitaine, autrement l'abrégé des guerres - des commentaires de César_, édition elzévirienne de 1639. - -Elle était fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon, serviteur zélé -d'Henri III et d'Henri IV, grand veneur en 1602, et plus tard gouverneur -de l'Ile-de-France. Sa mère était Madeleine de Lenoncourt, de la grande -maison des Lenoncourt de Lorraine, fille d'Henri de Lenoncourt, -troisième du nom, et de Françoise de Laval, sœur du maréchal de -Bois-Dauphin. Elle avait pour frère le prince de Guymené, moins célèbre -par lui-même que par sa femme, Anne de Rohan, cette belle princesse de -Guymené, que les mémoires de Retz ont trop fait connaître[18]. Enfin un -second mariage de son père lui donna pour belle-mère, en 1628, Marie de -Bretagne, fille du comte de Vertus, une des femmes les plus belles et -les plus décriées de son temps[19]. - - [18] Voyez sur Mme de Guymené, outre les _Mémoires_ de Retz, Mme - DE SABLÉ, chapitres III et IV. - - [19] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III. - -Marie de Rohan naquit presque avec le XVIIe siècle, en décembre 1600; -elle perdit sa mère étant encore en très-bas âge, et à moins de dix-sept -ans, en septembre 1617, on lui fit épouser celui qui devait s'appeler -bientôt le duc et connétable de Luynes. - -Que faut-il penser de ce personnage si célèbre et si peu connu, auquel -fut d'abord unie la destinée de Marie de Rohan? Luynes n'est-il qu'un -favori vulgaire, comme le maréchal d'Ancre qu'il a renversé, ou ses -talents ont-ils fait une partie considérable de sa fortune? Son pouvoir -a-t-il été utile ou funeste à la France? Problème aussi intéressant que -difficile, qui attend encore un sérieux examen. - -La passion a parlé d'abord avec son empire accoutumé, et le préjugé a -docilement suivi. L'_Histoire de la mère et du fils_[20], attribuée à un -contemporain véridique, a fait l'opinion générale, et, sur ces peintures -si vives et en apparence si fidèles, il a été reçu et il est resté à peu -près établi que l'élévation de Luynes vient du caprice d'un roi presque -enfant, qui prend un de ses pages, un petit gentilhomme, pour en faire -un premier ministre, parce qu'il le trouve habile dans l'art de la -chasse aux oiseaux. Mais on sait aujourd'hui que l'_Histoire de la mère -et du fils_ n'est point de Mézerai, mais de Richelieu; c'est le -commencement même de ses mémoires, si précieux, si admirables à tant -d'égards, mais destinés, comme tous les mémoires, à tromper la postérité -au profit de leur auteur. Or, Richelieu avait bien des raisons de haïr -Luynes: c'est Luynes qui, en 1617, détruisit le cabinet dont l'évêque de -Luçon faisait partie, et c'est lui encore qui, à la fin de l'année 1620, -malgré la cour habile que lui fit l'ambitieux évêque, ne se laissant pas -séduire à l'apparence, l'empêcha d'être cardinal et arrêta quelque temps -sa fortune. Aussi Richelieu, dont les rancunes étaient implacables, et -qui joignait toutes les petitesses de la vanité à toutes les grandeurs -de l'ambition et de l'orgueil, s'applique partout à rabaisser Luynes: -il passe le bien sous silence; il met le mal en relief avec un soin, -avec un art qui nulle part dans les mémoires n'est aussi sensible; et, -singulier aveuglement de la haine, il va jusqu'à lui reprocher -précisément ce que plus tard il a fait lui-même et ce qui le place si -haut dans l'histoire. - - [20] Amsterdam, 1731, 2 vol. in-12. - -Richelieu, dans son second ministère, a poursuivi avec une vigueur -incomparable, et avec un succès souvent acheté bien cher, trois -grands objets: 1º la suprématie du pouvoir royal, au-dessus de -cette république féodale de grands seigneurs qui divisaient, -opprimaient, dévoraient la France; 2º l'abaissement de la maison -d'Autriche qui depuis Charles-Quint affectait la domination de -l'Europe; 3º la soumission politique et militaire des protestants, -dont il fallait assurément respecter la liberté religieuse, mais en -les empêchant de former un État dans l'État, et d'occuper des -places fortes où l'autorité publique ne pénétrait point, et d'où -ils pouvaient fomenter impunément des troubles et donner la main à -l'étranger. Mais cette grande entreprise, d'où peu à peu est sortie -la France nouvelle, ce n'est pas Richelieu qui le premier l'a -conçue, comme il le dit et comme il a fini par le persuader, c'est -Henri IV; et après Henri IV, celui qui l'a reprise et servie, avec -plus ou moins de génie et d'éclat, c'est incontestablement Luynes, -tandis que Richelieu a commencé par servir le parti contraire, sous -le maréchal d'Ancre et sous la reine mère, dont il fut d'abord le -courtisan et le favori avant d'en devenir l'ennemi irréconciliable. - -Le grand roi avait à peine fermé les yeux que ses desseins étaient -oubliés et que sa veuve, la régente, Marie de Médicis, embrassait une -politique toute différente. Henri IV s'était déclaré le protecteur de -l'indépendance de l'Italie, et par conséquent l'allié du Piémont, de -Venise et de Mantoue, que convoitait l'ambition espagnole, déjà -maîtresse de Naples et du Milanais. Marie de Médicis laissa l'Espagne -entrer, d'un côté, dans le Montferrat, qui appartenait alors au duc de -Mantoue, et même franchir la frontière piémontaise, et de l'autre, -chercher querelle à Venise, protéger contre elles les Uscoques, ces -pirates de l'Adriatique, et faire effort pour s'emparer de la Valteline, -afin de s'ouvrir une libre communication entre ses possessions d'Italie -et ses possessions d'Allemagne. Henri IV, pour unir plus étroitement le -Piémont et l'Angleterre à la France, voulait donner une de ses filles au -prince de Piémont et une autre au prince de Galles. Marie de Médicis, se -faisant tout espagnole, maria, le même jour, sa fille aînée avec -l'infant d'Espagne, qui devint bientôt Philippe IV, et Louis XIII avec -Anne d'Autriche. Quiconque voulait plaire à la régente et à son favori -Concini célébrait l'alliance espagnole et les mariages qui semblaient la -sceller à jamais, et nul ne l'a plus vantée que ce même Richelieu, qui -devait lui porter le coup mortel. Dans ses mémoires, il se défend avec -chaleur d'avoir jamais été partisan de l'Espagne. Il avait donc oublié -la _Harangue prononcée en la salle du Petit-Bourbon, le_ _23 février -1615, à la clôture des Estats tenus à Paris, par révérend père en Dieu, -messire Armand-Jean du Plessis de Richelieu, évesque de Luçon_[21]. -Richelieu y félicite le roi d'avoir, tout majeur qu'il était, «remis les -rênes de ce grand empire en la main de la reyne, sa mère, afin qu'elle -eût pour quelque temps la conduite de son Estat.» «L'Espagne et la -France, dit-il, n'ont rien à craindre estant unies, puisque estant -séparées elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes.» Et, -s'adressant à la reine mère, il lui dit: «La France se reconnoist, -madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordoient -anciennement aux conservateurs de la paix et de la tranquillité -publique.» Vains compliments! au lieu de jouir de la paix, la France -allait revoir les horreurs de la guerre civile. Les grands, n'étant plus -contenus par une main ferme, renouvelaient leurs vieilles prétentions et -devançaient la Fronde. Les protestants redoublaient d'audace, et, -s'appuyant sur eux, Henri de Bourbon, prince de Condé, reprenait ses -rêves de régence: on était forcé d'en venir à cette extrémité d'arrêter -et de mettre à la Bastille le premier prince du sang. Pendant ce temps, -l'évêque de Luçon, grâce à ses adroites flatteries, était devenu -secrétaire des commandements de la reine mère et grand aumônier de la -jeune reine, infante d'Espagne; de là, en caressant le maréchal d'Ancre -et le parti espagnol, il s'était fait nommer ambassadeur auprès du -cabinet de Madrid, nomination considérée comme un triomphe par -l'ambassadeur d'Espagne, duc de Monteleone[22], mais qui resta sans -effet, parce que bientôt après, en novembre 1616, à l'aide de ses deux -amis, le garde des sceaux Mangot et Barbin surintendant des finances, et -par la protection déclarée du tout-puissant favori, Richelieu entra dans -le ministère, au poste de secrétaire d'État des affaires étrangères. Il -y mit sa haute capacité au service des passions régnantes. - - [21] Paris, 1615, en la boutique de Nivelle, chez Sébastien - Cramoisy, rue Saint-Jacques, avec privilége du roi, in-12, de 64 - pages. - - [22] Le duc le représentait alors à sa cour comme l'homme de - France qui pouvait le mieux servir les intérêts de sa Majesté - Catholique. Voyez _Lettres du cardinal de Richelieu_, publiées - par M. Avenel, t. Ier, p. 19. - -La scène change à l'avénement de Luynes. Loin de retenir son jeune -maître dans les amusements vulgaires auxquels jusque-là on l'avait -abandonné, Luynes l'exhorte à s'occuper du gouvernement et à faire son -métier de roi. Il tire de leur disgrâce les vieux ministres d'Henri IV, -et avec eux il remet en honneur les maximes du grand roi et les fait -prévaloir peu à peu, au dedans et au dehors, par ce mélange de finesse, -de douceur, et, au besoin, de résolution qui est le trait de son -caractère. Sans rompre avec l'Espagne, Luynes s'en dégage; il renoue -avec l'Angleterre et reprend en main la cause de l'indépendance -italienne; il resserre notre alliance avec Venise et avec le Piémont, -marie la seconde sœur du roi avec Victor-Amédée et négocie l'union de -la troisième avec le prince de Galles. Il tient quelque temps la reine -mère éloignée de la cour et des affaires sans rigueurs inutiles, puis il -l'y ramène après l'avoir deux fois vaincue. Tour à tour, il s'accommode -avec les grands et leur fait la guerre. Il incorpore à la monarchie, -range à nos institutions et à nos lois le Béarn et la Navarre. Enfin, -c'est en poursuivant avec une énergie et une constance, que la fortune -n'a point couronnées, la juste répression des protestants révoltés -contre les prescriptions les plus formelles de l'édit de Nantes, c'est à -la suite du siége de Montauban, précurseur de celui de La Rochelle, que -Luynes a succombé, donnant son sang pour frayer la route au succès d'un -autre. Il a donc été, dans la mesure de son génie et des circonstances, -le restaurateur de la politique d'Henri IV et le prédécesseur inégal et -incomplet de Richelieu. Tel est, à nos yeux, le titre de Luynes à -l'estime de la patrie, et ce titre-là, toutes les attaques intéressées -du grand cardinal, tous les pamphlets, sérieux ou frivoles, ni même bien -des fautes et de grands défauts ne l'effaceront point[23]. - - [23] Cette opinion qui peut sembler paradoxale, n'est pas ici - légèrement avancée; elle se fonde sur une étude sérieuse et - détaillée des principaux actes du ministère de Luynes. Voyez le - _Journal des Savants_ de l'année 1861, LE DUC ET CONNÉTABLE DE - LUYNES. - -D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que Luynes soit parti d'aussi bas -qu'on le dit pour arriver en un jour à ce pouvoir presque souverain -qu'il a exercé pendant cinq années. - -Sans examiner les généalogies vraies ou fausses que des dictionnaires -complaisants, et même le Père Anselme et Moreri, donnent aux Luynes, et -en ne remontant pas au delà du père de celui qui nous intéresse, on ne -peut nier qu'Honoré d'Albert de Luynes n'ait fait bonne figure sous -Henri III et sous Henri IV. Il se signala par son courage dans toutes -les guerres du temps, et se fit un nom parmi les plus braves: on -l'appelait _le capitaine Luynes_. Compromis, à tort ou à raison, dans -l'affaire de La Mole et de Coconas, et offensé des propos que tenait à -ce sujet un officier de la garde écossaise, célèbre par ses succès dans -les combats particuliers, il le provoqua, et c'est en cette circonstance -qu'eut lieu, en champ clos, au bois de Vincennes, en présence de Henri -III et de toute la cour, le dernier duel que les rois aient autorisé. -Luynes en sortit vainqueur. Dès que parut Henri IV, il s'attacha à sa -fortune et lui rendit des services qui furent récompensés par le -gouvernement d'une place forte alors importante et considérée comme une -des clefs du Midi, le Pont-Saint-Esprit. Il s'était marié à une personne -d'une bonne famille du Comtat, et joignit ainsi à sa très petite -seigneurie de Luynes, en Provence, entre Aix et Marseille, deux autres -seigneuries du Comtat, tout aussi médiocres, Cadenet et Brantes. Il eut -trois fils qui prirent les noms de ces trois terres, et quatre filles, -dont une a été religieuse et les trois autres ont fait d'assez beaux -mariages. Le capitaine Luynes mourut en 1592. Son fils aîné, Charles -d'Albert de Luynes, né le 5 août 1578, commença très-vraisemblablement -par être page du comte du Lude, François de Daillon, sénéchal d'Anjou, -le grand-père d'Henri de Daillon fait duc par Louis XIV et grand maître -de l'artillerie. Il attira près de lui ses deux frères Cadenet et -Brantes, et, sous les auspices de ce grand seigneur, ils passèrent -ensemble au service du roi Henri IV, qui les mit auprès du petit -Dauphin. Une fois là, les trois frères se poussèrent. On estimait -particulièrement en eux la tendre amitié qui les unissait. Ils vivaient -d'une pension de douze cents écus que l'aîné tenait du roi. Ils étaient -bien faits, adroits dans tous les exercices, de manières distinguées, et -empressés à plaire. Charles d'Albert surtout, sans être d'une beauté -régulière, avait une figure si aimable qu'on disait de lui, comme de -Henri de Guise, que pour le haïr il fallait ne pas le voir. Il s'insinua -dans les bonnes grâces du jeune prince en le servant dans ses jeux et -dans ses goûts, et en dressant à son usage des oiseaux de proie, alors -peu connus, nommés pies-grièches, qui fondaient sur les petits oiseaux -et les rapportaient à leur maître. L'inclination née de ces puérils -amusements se fortifia avec l'âge et s'étendit à toutes choses. Luynes -était discret, modeste, très-poli et très-fin. Sa faveur innocente -n'inquiéta d'abord personne: il en profita, et sa fortune grandit vite. -Avant 1617, il était déjà conseiller d'État, gentilhomme ordinaire de la -chambre, gouverneur de la ville et du château d'Amboise en Touraine, et -capitaine du château des Tuileries. En 1615, il avait été envoyé sur la -frontière d'Espagne, au-devant d'Anne d'Autriche, pour lui remettre la -première lettre du jeune roi, et le 30 octobre 1616 il acquit la charge -importante de grand fauconnier de France. - -Compagnon assidu de Louis XIII, Luynes recevait souvent, dans leurs -longs entretiens, les douloureux épanchements de cette âme mélancolique, -de cet esprit inquiet, soupçonneux, jaloux, né pour se tourmenter -lui-même, et qui alors se faisait une peine et une injure de la -domination de sa mère et de celle du maréchal d'Ancre. Il y avait en -Louis XIII, à côté de tous ses défauts, des instincts de roi dignes de -son père Henri IV, et il s'indignait de voir un étranger incapable -usurper le gouvernement de son État, tandis qu'on le reléguait dans un -coin du Louvre. Il souffrait encore d'une autre blessure plus secrète et -plus vive. Marie de Médicis avait trop laissé paraître la préférence -qu'elle éprouvait pour son second fils, Gaston, duc d'Anjou, depuis duc -d'Orléans, qui était, en effet, un très-gracieux et aimable enfant. -Cette injuste préférence mit de bonne heure dans le cœur du jeune roi -un sentiment qu'il ne s'avoua jamais bien à lui-même, que le temps -n'éteignit point, et qui a été le ressort caché de bien des événements. -Le roi se plaignit donc à son confident du jour de la tyrannie de -Concini, comme, plus tard, Baradat, Saint-Simon, Cinq-Mars, Mlle de -Lafayette et Mme d'Hautefort l'entendirent se plaindre de la tyrannie de -Richelieu. Peu à peu le dévouement et l'ambition suggérèrent à Luynes la -pensée de servir son royal ami et de se servir lui-même en brisant le -joug qui leur pesait à l'un et à l'autre. Mais le fin courtisan mit un -masque sur sa pensée, et s'appliqua à prévenir ou à désarmer les -soupçons de Marie de Médicis en l'accablant de protestations de zèle. On -dit pourtant que l'Italien entrevit le danger et que Luynes ne fit -guère que frapper le premier. Quoi qu'il en soit, il est impossible de -ne pas reconnaître qu'il fallait une énergie peu commune pour former une -semblable entreprise et jouer sa tête sur la parole d'un roi de seize -ans; comme il fallait assurément une habileté profonde et une prudence -consommée pour dérober cette conspiration à la vigilance de ministres -tels que Barbin, Mangot et Richelieu, saisir le juste moment de -l'exécution, pendant que le maréchal d'Ancre envoyait toutes ses forces -contre les grands seigneurs partout révoltés, concerter et arrêter le -plan de la terrible journée du 24 avril 1617, préparer et assurer le -lendemain, fonder un gouvernement. Luynes avait alors trente-neuf ans. - -Il hérita de celui qu'il venait de renverser. A toutes les charges qu'il -possédait déjà, il ajouta celles du maréchal d'Ancre; il eut aussi, -comme on disait alors, la confiscation du maréchal, c'est-à-dire sa -fortune et celle de sa femme presque entière, accessoire accoutumé du -succès dans les mœurs du temps[24]; et quand, le lendemain de la -conspiration victorieuse, il songea à s'affermir par un grand mariage, -il avait le choix des plus illustres alliances. Louis XIII voulait lui -faire épouser Mlle de Vendôme, fille d'Henri IV et de Gabrielle -d'Estrées, la sœur du duc César de Vendôme et du grand prieur, la nièce -du marquis de Cœuvres, le futur duc et maréchal d'Estrées[25]; et -l'ambitieuse famille ne demandait pas mieux que d'acquérir à ce prix le -favori du roi. Mais Luynes craignit de s'engager dans le parti des -Vendôme et de se donner des beaux-frères qui voudraient le dominer et se -servir de lui au lieu de le servir. Par le même motif, il déclina la -main d'une autre fille d'Henri IV, Mlle de Verneuil, n'entendant pas se -laisser entraîner dans les orgueilleuses prétentions et les ténébreuses -intrigues de sa mère, Henriette de Balzac d'Entragues. On lui proposa -encore une des plus riches héritières de France, la fille unique de -Philibert-Emmanuel d'Ailli, vidame d'Amiens[26]. Il préféra Mlle de -Montbazon, très-riche assurément et de grande qualité, dont le père -occupait une haute charge de cour et pouvait être à son gendre un appui -considérable, en même temps que la facilité de son humeur et un esprit -sensé mais médiocre le devaient rendre un instrument sûr et docile. Il -n'était pas besoin aussi de la finesse et de la pénétration de Luynes -pour comprendre de quel secours lui serait dans tous ses desseins une -jeune femme qui unissait déjà tant d'intelligence à tant de beauté. -Comme nous l'avons dit, il avait alors trente-neuf ans, et Mlle de -Montbazon n'en avait pas dix-sept; mais, outre qu'il était d'une figure -encore très-agréable, d'une douceur et d'une politesse accomplies, il -venait de braver de grands périls pour monter à un poste où il allait en -trouver de tout aussi grands. Il y avait là de quoi toucher le cœur de -la belle Marie, et leur union fut parfaitement heureuse[27]. Ils se -convenaient par le contraste même de leurs caractères, l'une vive et -impétueuse, l'autre réfléchi et circonspect jusqu'à l'apparence de -l'incertitude. Luynes se complut à la former; il lui donna les premières -leçons de la politique du temps qui ne connaissait point les scrupules -et se composait surtout d'intrigue et d'audace. Marie de Rohan profita -vite à cette école. Selon la nature ardente et dévouée que nous lui -avons reconnue, elle mit au service de celui qu'elle aimait tout ce -qu'il y avait en elle de grâces engageantes et de ferme courage. Luynes -l'initia à tous ses secrets, la mit de moitié dans tous ses desseins et -se gouverna par ses conseils. Un témoin contemporain très-bien informé -assure qu'elle exerçait sur son mari un grand empire[28]. - - [24] APPENDICE, notes du chapitre Ier. - - [25] Catherine-Henriette, légitimée de France, qui épousa on 1619 - le duc d'Elbeuf. - - [26] Plus tard, en 1619, il la fit obtenir à son frère Cadenet, - et c'est sur la terre de Chaulnes, que lui apporta - Claire-Charlotte d'Ailli, que Cadenet assit son titre de duc et - maréchal de Chaulnes. - - [27] Mme DE MOTTEVILLE, tome Ier, page 11: «La duchesse de Luynes - était très-bien avec son mari.» - - [28] Guido Bentivoglio, nonce du pape en France. Voyez APPENDICE, - notes du chap. Ier. - -Le premier intérêt du favori de Louis XIII était de garder le cœur du -roi pour lui et les siens, et de s'emparer aussi de la confiance de la -reine Anne, afin d'être maître assuré de toute la cour. Il y introduisit -donc sa jeune femme en lui donnant pour instruction de s'appliquer à -gagner les bonnes grâces de la reine et du roi. Elle y réussit à -merveille, et en décembre 1618, elle fut nommée surintendante de la -maison d'Anne d'Autriche à la place de la connétable de Montmorenci. -Anne et celle qui était chargée de la conduire étaient à peu près du -même âge et dans la première fleur de la jeunesse; elles se lièrent -aisément, et plus tard nous verrons cette amitié grandir et résister à -bien des épreuves. Mais il y eut d'abord un léger nuage entre les deux -amies. Soit que la belle surintendante eût un peu trop suivi les -instructions de son mari et employé trop habilement les manœuvres de la -coquetterie pour plaire au roi, soit plutôt que celui-ci voulût être -agréable à Luynes en montrant à sa femme les attentions les plus -flatteuses, la reine qui était Espagnole et jalouse, en conçut un -chagrin qui ne céda qu'aux plus vives démonstrations de la tendresse du -roi et à l'évidente innocence de ses relations avec la séduisante -duchesse. En effet, loin de séparer les deux époux, Luynes et sa femme -s'appliquèrent à les rapprocher, et c'est même Luynes qui, se prévalant -de sa familiarité avec Louis XIII, osa lui faire une sorte de violence -pour triompher de sa timidité et de sa froideur naturelle[29]. Depuis, -Anne d'Autriche et Marie de Rohan redoublèrent d'affection l'une pour -l'autre, et la duchesse de Luynes devint tout aussi chère à la reine que -son mari l'était au roi. - - [29] APPENDICE, notes du chap. Ier. - -L'année 1621 vit le terme des prospérités et de la carrière de Luynes: -il périt le 14 décembre devant Monheur, après avoir été forcé de lever -le siége de Montauban, dans cette fameuse campagne, si bien commencée, -si mal terminée, où le nouveau connétable, fier de ses premiers succès, -s'obstina à continuer la guerre, dans une saison défavorable, contre les -protestants admirablement retranchés, commandés par des chefs habiles et -se battant avec l'énergie du désespoir. Il laissait une fille, morte -assez tard sans alliance dans la plus haute dévotion, avec un fils né en -1620 sous les plus heureux auspices, pendant le plus grand éclat de la -faveur de son père, et en présence de la jeune reine, qui n'avait pas -voulu quitter un moment son amie[30] tant qu'avait duré le travail de -l'accouchement. Le roi avait été le parrain de cet enfant. Louis-Charles -d'Albert, second duc de Luynes, sans être ni militaire ni politique, -porta fort bien son nom, s'honora par sa généreuse amitié pour les -solitaires de Port-Royal, traduisit en français les _Méditations_ de -Descartes, et écrivit, sous le nom de M. de Laval, d'estimables livres -de piété. Il eut pour fils ce vertueux ami de Fénelon et de -Beauvilliers, dont les descendants ont dignement continué, dans les -armes et dans l'Église, l'illustre maison jusqu'au duc actuel qui n'en -est pas le moindre ornement. - - [30] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. Ier. - -La duchesse et connétable de Luynes épousa en secondes noces, à la fin -de l'année 1622, Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, un des fils de -Henri de Guise, grand chambellan de France, dont le plus grand mérite -était celui de son nom, accompagné de la bonne mine et de la vaillance -qui ne pouvaient manquer à un prince de la maison de Lorraine; -d'ailleurs de peu de capacité, sans nul ordre dans ses affaires et bien -peu édifiant dans ses mœurs, ce qui explique et atténue les torts de sa -femme. De ce nouveau mariage il ne sortit que des filles. Deux furent -religieuses: l'une, Anne-Marie, naquit à Londres en 1625, et mourut en -1652, abbesse du Pont-aux-Dames; l'autre, Henriette de Lorraine, née en -1631, devint abbesse de Jouarre, dans le diocèse de Meaux, eut d'assez -vives contestations avec Bossuet, son évêque, sur l'étendue du pouvoir -des abbesses, puis déposant volontairement la dignité pour laquelle elle -avait combattu, se retira à Port-Royal où elle termina sa vie en -1693[31]. La troisième est cette belle Mlle de Chevreuse, Charlotte de -Lorraine, née en 1627, morte sans alliance en 1652, qui a joué un rôle -dans la Fronde, à côté de sa mère, eut la faiblesse d'écouter Retz, à ce -que Retz nous assure, et qu'en récompense il n'a pas oublié de peindre -en caricature pour divertir celle à laquelle il écrivait[32]. - - [31] _Gallia Christiana_, tome VIII, page 1715; _Vie de Bossuet_, - par M. de Beausset, tome II, livre VII.--Il ne faut pas confondre - cette abbesse de Jouarre avec sa nièce, Mme Albert de Luynes, - fille du second duc de Luynes, qui a été aussi, avec une de ses - sœurs, religieuse à Jouarre, et à laquelle Bossuet a écrit tant - de lettres touchantes. - - [32] _Mémoires_, tome Ier, page 221. - -La duchesse de Luynes apporta à son second époux, entre autres -avantages, le magnifique hôtel que le connétable avait fait bâtir à si -grands frais dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de -Rambouillet, et qui devint successivement l'hôtel d'Épernon et l'hôtel -de Longueville[33]. De son côté, le duc de Chevreuse fit entrer dans sa -nouvelle famille, avec un second duché, un des châteaux que les Guise -possédaient autour de Paris, le château de Dampierre, près de Chevreuse, -si célèbre au XVIIe siècle, reconstruit au commencement du XVIIIe à la -façon de Mansard, et qui aujourd'hui, encore embelli par un goût -délicat, est une des plus nobles demeures que nous connaissions[34]. - - [33] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II, p. - 129-130. - - [34] M. le duc de Luynes a fait de l'antique château des Guise un - séjour à la fois splendide et charmant qui peut rivaliser avec - les plus célèbres résidences de l'aristocratie anglaise. Où - trouver ailleurs cette grandeur et cette simplicité, cet exquis - sentiment de la nature et de l'art, ces belles eaux, ces - magnifiques promenades, et aussi cette vaste bibliothèque, ces - admirables portraits de famille, ces peintures ou du moins ces - grandes esquisses de M. Ingres, et cette statue de Louis XIII, en - argent massif, monument d'une généreuse reconnaissance? Et - lorsqu'on vient à penser que celui qui a rassemblé toutes ces - belles choses a consacré sa fortune au bien public en tout genre, - qu'il nous a donné l'acier de Damas, les ruines de Sélinonte, - l'histoire de la maison d'Anjou à Naples, la Minerve du - Parthénon; que depuis trente ans, secondé par une compagne digne - de lui, il répand les asiles, les écoles, les hospices, encourage - et soutient les savants et les artistes, lui-même un des premiers - archéologues de l'Europe, ami d'une liberté sage, et favorable à - toutes les bonnes causes populaires, on se dit: Il y a donc - encore un grand seigneur en France! - - - - -CHAPITRE DEUXIÈME - -1623-1626 - - LA DUCHESSE DE CHEVREUSE BIEN DIFFÉRENTE DE LA DUCHESSE DE - LUYNES.--FAUTE DE POUVOIR AIMER SON NOUVEAU MARI, ELLE SE DONNE A LA - REINE ANNE, DONT L'INTÉRÊT, BIEN OU MAL ENTENDU, DEVIENT SON - PRINCIPAL ET CONSTANT OBJET.--ANNE d'AUTRICHE OPPRIMÉE PAR MARIE DE - MÉDICIS, Mme DE CHEVREUSE LA CONSOLE ET AUSSI LA COMPROMET.--ELLE - AIME LE COMTE DE HOLLAND, AMBASSADEUR D'ANGLETERRE, ET ELLE TACHE - D'ENGAGER LA REINE AVEC BUCKINGHAM.--ELLE ACCOMPAGNE AVEC SON MARI - LA NOUVELLE REINE D'ANGLETERRE A LONDRES. SES SUCCÈS A LA COUR DE - CHARLES Ier.--HOLLAND ET BUCKINGHAM LA METTENT DANS LEURS INTRIGUES - CONTRE RICHELIEU.--QUE BUCKINGHAM N'A JAMAIS ÉTÉ SON AMANT.--LA - RÉSISTANCE DE LA REINE ANNE AU MARIAGE DE MONSIEUR AVEC Mlle DE - MONTPENSIER, SUSCITE UNE CONSPIRATION A LAQUELLE Mme DE CHEVREUSE - PREND UNE GRANDE PART.--HENRI DE TALLEYRAND, COMTE DE - CHALAIS.--ODIEUSE CONDUITE DU DUC D'ORLÉANS QUI TRAHIT TOUS SES - COMPLICES.--FAIBLESSE DE CHALAIS EN PRISON POUSSÉE JUSQU'A LA - BASSESSE. TROMPÉ PAR RICHELIEU, IL S'EMPORTE CONTRE Mme De CHEVREUSE - ET LA DÉNONCE, PUIS SE RÉTRACTE, ET MEURT AVEC COURAGE.--PREMIER - EXIL DE Mme DE CHEVREUSE. - - -Luynes au tombeau, la reine mère, Marie de Médicis, reprit son ascendant -sur le faible Louis XIII, qui céda à la nécessité, et auquel on donna, -pour l'amuser, un nouveau favori sans conséquence, le jeune, aimable et -insignifiant Baradat. Elle s'empressa aussi de faire part de sa nouvelle -puissance à celui qui l'avait si bien servie dans ses prospérités à la -fois et dans ses disgrâces. En 1622, l'évêque de Luçon obtint enfin ce -chapeau de cardinal dont le désir passionné lui avait fait rechercher -dans les derniers temps la faveur et l'alliance[35] de Luynes qui, tout -aussi fin que lui, et discernant bien l'usage que l'ambitieux évêque -pourrait faire de cette haute dignité, la lui promit, mais sans se -presser de la lui donner. Puis, en avril 1624, le nouveau cardinal -rentra en triomphateur dans le cabinet, et commença ce second et -glorieux ministère qui dura près de vingt années, et qui diffère -essentiellement du premier. Il n'y porta pas en effet la politique du -maréchal d'Ancre, mais celle-là même qu'il avait tant combattue dans -Luynes. Comme lui, il ne se hâta point de rompre la paix avec l'Espagne, -et parce que la reine mère, sa protectrice, était tout Espagnole, et -parce qu'il lui importait avant tout de raffermir au dedans l'ordre -ébranlé par tant de secousses[36]. Il acheva la complète incorporation -du Béarn et de la Navarre à la France, et repoussa fermement les -prétentions usurpatrices des protestants, en attendant que le moment fût -venu de renouveler la campagne de 1621, de refaire le siége de Montauban -et de soumettre La Rochelle. Il avait vu de près à Angers autour de la -reine mère, dans les tristes affaires de 1620, l'égoïsme des grands, -leur peu de foi, leur ambition déréglée, leur avidité insatiable; et -forcé de les ménager d'abord, il se proposait bien de ne pas subir -longtemps leur joug et de ne leur livrer ni la royauté ni la France. -Ceux-ci à leur tour ne tardèrent pas à reconnaître que sur le cadavre de -Luynes il s'était élevé un second Luynes, bien plus redoutable que le -premier; et, selon leur habitude, après s'être empressés autour du -nouveau favori de Marie de Médicis, comme ils l'avaient fait en 1617 -autour du favori de Louis XIII, dès qu'ils désespérèrent de le gouverner -au profit de leur vanité et de leur fortune, ils se mirent à recommencer -leurs vieilles intrigues, et Richelieu vit bientôt s'agiter contre lui -ses anciens complices d'Angers, couvrant habilement leurs vues -personnelles d'un apparent dévouement à Monsieur, le jeune duc d'Anjou, -qui sera bientôt le duc d'Orléans, et, bien entendu, s'appuyant sur -l'étranger, sur la catholique Espagne ou sur la protestante Angleterre, -sur le remuant duc de Lorraine, et particulièrement sur l'ambitieuse -Savoie, impatiente de s'agrandir à tout prix et aux dépens de qui que ce -soit, l'Italie, l'Autriche ou la France. C'est ainsi que Richelieu fut -amené peu à peu à rompre avec son ancien parti, et plus tard avec le -chef de ce parti, Marie de Médicis elle-même. Mais n'anticipons pas sur -les événements, et bornons-nous à bien marquer ce point essentiel, qu'au -début même de son second ministère, au lieu de continuer le conspirateur -de 1620, Richelieu se montra le vrai successeur de Luynes et reprit -tous ses desseins, mais avec le génie qui a rendu son nom immortel. - - [35] Il avait, en 1620, marié sa nièce, Mlle de Pontcourlai, à M. - de Combalet, neveu de Luynes, qui la laissa veuve de très-bonne - heure. - - [36] _Mémoires_, collection Petitot, t. II, p. 403: «Il faut - pourvoir au cœur, c'est-à-dire au dedans.» _Ibid._, p. 407: «Il - ne faut pas aussi entrer en rupture avec les Espagnols et venir - avec eux à une guerre déclarée.» - -Pendant que s'accomplissait dans la pensée ou plutôt dans la situation -du grand cardinal, cet important et heureux changement, un autre en sens -contraire se faisait aussi dans la duchesse de Luynes, devenue la -duchesse de Chevreuse. Comme elle ne choisissait pas son but elle-même, -mais le recevait des mains de la personne qui l'intéressait, après avoir -servi avec fidélité et dévouement Luynes, qu'elle aimait, n'ayant pas -retrouvé dans M. de Chevreuse un mari fait pour la captiver, elle se -donna tout entière à la reine Anne, sa maîtresse et son amie; et -l'intérêt, bien ou mal entendu, de la reine la jeta dans une tout autre -voie que celle qu'elle avait jusqu'alors suivie. En sorte que le même -caractère, dans des circonstances diverses, lui dicta tour à tour les -conduites les plus opposées. - -Du temps de Luynes, et grâce à ses soins, le jeune roi avait fini par -aimer tendrement sa femme; il s'était complu à l'entourer d'honneur et -de considération, et lorsqu'il était parti pour la grande et brillante -campagne de 1620, il l'avait laissée à Paris à la tête du gouvernement. -Mais l'orgueilleuse Marie de Médicis, en reprenant possession de son -pouvoir, relégua dans l'ombre la jeune reine; on dit même qu'elle -s'appliqua et réussit à éloigner d'elle Louis XIII, afin de régner sur -lui sans partage. Anne d'Autriche, Espagnole et fière, et en même temps -belle, jeune, ayant besoin d'aimer et d'être aimée, ressentit amèrement -les nouvelles froideurs de son mari, qu'elle croyait avoir vaincues; -toute sa consolation était la compagnie de sa vive et hardie -surintendante. Nous avons ici le témoignage de la véridique et si bien -informée Mme de Motteville. - -«La reine Marie de Médicis s'étant raccommodée avec le roi, la paix -entre la mère et le fils brouilla le mari et la femme; et la reine mère -étant persuadée que pour être absolue sur ce jeune prince, il falloit -que cette jeune princesse ne fût pas bien avec lui, elle travailla avec -tant d'application et de succès à entretenir leur mésintelligence, que -la reine, sa belle-fille, n'eut aucun crédit ni aucune douceur depuis ce -temps-là. Toute sa consolation étoit la part que la duchesse de Luynes, -qui étoit remariée avec le duc de Chevreuse, prince de la maison de -Lorraine, prenoit à ses chagrins, qu'elle tâchoit d'adoucir par tous les -divertissements qu'elle proposoit, lui communiquant, autant qu'elle -pouvoit, son humeur galante et enjouée pour faire servir les choses les -plus sérieuses et de la plus grande conséquence de matière à leur gaieté -et à leur plaisanterie: _A giovine cuor tutto è gioco_[37].» - - [37] _Mémoires_, t. Ier, p. 12. Mme de Motteville dit même, p. - 11, qu'auparavant et encore en 1622, la reine étant grosse, se - blessa en courant après sa surintendante qui était encore la - duchesse et connétable de Luynes. Bassompierre, _Mémoires_, - collection Petitot, 2e série t. XX, p. 376: «La reine devint - grosse, et c'étoit de six semaines, quand un soir... s'en - retournant coucher et passant près la grande salle du Louvre, Mme - la connétable de Luynes et Mlle de Verneuil la tenant sous les - bras et la faisant courir, elle broncha et tomba, dont elle se - blessa et perdit son fruit... On fit savoir au roi comme et en - quelle façon elle s'étoit blessée, et il s'anima tellement contre - les deux dames, qu'il manda à la reine qu'il ne vouloit plus que - Mlle de Verneuil et Mme la connétable fussent auprès d'elle, et - leur écrivit à chacune une lettre pour leur faire savoir qu'elles - eussent à se retirer du Louvre.» Le mariage de la connétable avec - le duc de Chevreuse, qui avait beaucoup de crédit auprès du roi, - arrangea tout, et sauva pour quelque temps la surintendante, - _Mémoires_ de Fontenai-Mareuil, collection Petitot, 1re série, t. - L, p. 350. - -La cour de France était alors très-brillante, et la galanterie à l'ordre -du jour. C'était le temps où la marquise de Sablé soutenait et -accréditait de son esprit et de sa beauté les maximes chevaleresques -que les Espagnols avaient empruntées des Mores. Elle prétendait «que les -hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les -femmes, que le désir de leur plaire leur donnoit de l'esprit et leur -inspiroit de la libéralité et toutes sortes de vertus; et que, d'un -autre côté, les femmes, qui étoient l'ornement du monde et faites pour -être servies et adorées, ne devoient souffrir des hommes que leurs -respects[38].» Anne, dans son pays, avait été de bonne heure accoutumée -à ces maximes, et elle était fort portée à les mettre en pratique. Belle -et sensible, elle aimait à plaire, et dans l'injuste abandon où la -laissait Louis XIII, elle ne s'interdisait point de recevoir des -hommages. La Rochefoucauld, qui l'a bien connue, dit «qu'avec beaucoup -de vertu, elle ne s'offensoit pas d'être aimée[39].» Elle le fut, et Mme -de Motteville ne fait pas difficulté de nous apprendre que le beau et -vaillant duc Henri de Montmorenci conçut de tendres sentiments pour -elle, et que même le héros de l'ancienne galanterie, le grand écuyer de -Bellegarde, déjà un peu sur le retour de l'âge, lui fit une cour assez -publique, sans que la réputation de la reine en eût éprouvé la moindre -atteinte. Mais les choses ne se passèrent pas toujours ainsi. Mme de -Chevreuse, qui n'avait pas la piété et la sagesse d'Anne d'Autriche, ne -se retint pas longtemps sur la pente glissante de l'amour platonique; -elle céda aux séductions de la jeunesse et du plaisir, et elle manqua -d'y entraîner sa maîtresse. De là bien des fautes, dont nous -détournerions les yeux si elles ne se liaient à d'importants événements, -et n'exprimaient de la façon la plus frappante ce mélange de la -galanterie et de la politique, qui est l'un des traits particuliers des -mœurs de l'aristocratie et de la haute société au XVIIe siècle. - - [38] Mme de Motteville, t. Ier, p. 13, et Mme DE SABLÉ, chap. - Ier, p. 13 et 14. - - [39] _Mémoires_, _ibid._, p. 338. - -En l'année 1624, le cardinal de Richelieu avait repris une des -meilleures pensées de Luynes, et renoué la négociation autrefois -commencée pour faire épouser au prince de Galles, fils du roi -d'Angleterre, la troisième fille d'Henri IV, la dernière sœur de Louis -XIII. D'abord, ce mariage empêchait celui du prince anglais avec une -infante d'Espagne, dont il était question depuis assez longtemps, et qui -eût été un accroissement redoutable de la puissance espagnole en Europe. -L'alliance anglaise nous était aussi fort précieuse, parce qu'elle -promettait d'enlever à la faction protestante de France l'appui de -l'Angleterre, et ce n'est pas la faute des plus sages desseins si -quelquefois des circonstances imprévues les renversent. L'amour vint -ici, contre sa coutume, seconder la politique. Le prince de Galles, en -traversant la France, avait vu la belle et aimable Henriette-Marie, et -il en était devenu éperdument épris; il pressa donc son père de demander -pour lui la main de la princesse, et Jacques Ier envoya à Paris, outre -son ministre accoutumé, deux ambassadeurs extraordinaires pour traiter -cette grande affaire, qui fut conclue le 10 novembre 1624. L'un des deux -ambassadeurs, et le principal, était Henri Rich, lord Kensington, de la -maison de Warwick, premier comte de Holland, celui qui joua un rôle dans -la révolution d'Angleterre, commanda un moment l'armée royale, et monta, -en 1649, sur le même échafaud que lord Capel et lord Hamilton. Il devint -amoureux de Mme de Chevreuse. Il était jeune et bien fait[40]; il lui -plut. Voilà, selon nous, le vrai début de Mme de Chevreuse dans l'amour -coupable et dans les intrigues de toute espèce où elle a consumé sa vie. - - [40] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 340. La Porte qui était alors - porte-manteau de la reine Anne, et qui vit Holland à la cour, - dit, _Mémoires_, collection Petitot, 2e série, t. LIX, p. 295: - «Un des plus beaux hommes du monde, mais d'une beauté efféminée.» - On nous assure qu'il y a en Angleterre, chez le comte de - Breadalbane, un portrait du beau Holland. - -A la mort de Jacques Ier, le prince de Galles, devenu roi d'Angleterre -sous le nom de Charles Ier, au mois de mars 1625, ordonna à ses -ambassadeurs d'abréger tous les délais et de hâter la cérémonie des -fiançailles. Grâce au crédit de Holland et de son ami Buckingham, -favori du nouveau roi comme il l'avait été du précédent, Charles Ier -choisit le duc de Chevreuse, grand chambellan de France, pour épouser -Madame en son nom et pour la conduire en Angleterre: en même temps, on -obtint de Louis XIII que le duc emmènerait avec lui sa femme qui devait -être une des parures du cortége. Cet arrangement donnait aux deux amants -le moyen de se voir souvent et l'espoir de ne pas se séparer trop vite. - -Holland était un homme de plaisir et d'intrigue. Il exerça une mauvaise -influence sur Mme de Chevreuse. Il prit sur elle un tel empire, qu'il -lui persuada d'engager sa royale maîtresse dans quelque belle passion -semblable à la leur, et il lui désigna son ami, le premier ministre -d'Angleterre, le beau, le brillant, le magnifique Buckingham, comme le -seul homme qui pût être agréé de la reine de France. Anne d'Autriche et -Buckingham ne s'étaient jamais vus. Il fallait leur ménager l'occasion -de se voir et de s'entendre. Les deux galants conspirateurs «trouvèrent -toutes les facilités qu'ils désiroient auprès de la reine et du duc de -Buckingham[41]». Celui-ci, qui était tout aussi léger que Holland et -aimait passionnément les aventures extraordinaires, se fit envoyer par -Charles Ier en France pour l'y représenter particulièrement et faire -plus d'honneur à la nouvelle reine. Il partit de Londres en toute hâte, -arriva à Paris le 24 mai, et descendit dans ce bel hôtel de Luynes de -la rue Saint-Thomas-du-Louvre qui s'appelait alors l'hôtel de -Chevreuse[42]. Il se montra à la cour «avec plus d'éclat[43], de -grandeur et de magnificence que s'il eût été roi. La reine lui parut -encore plus aimable que son imagination ne la lui avoit pu représenter, -et il parut à la reine l'homme du monde le plus digne de l'aimer. Ils -employèrent la première audience de cérémonie à parler d'affaires qui -les touchoient plus vivement que celles des deux couronnes, et ils ne -furent occupés que des intérêts de leur passion[44].» Le duc de -Buckingham resta sept jours à Paris[45], «retardant son départ le plus -qu'il lui étoit possible, et se servant de sa qualité d'ambassadeur pour -voir la reine[46].» Le 2 juin, la nouvelle reine d'Angleterre quitta -Paris et s'achemina à petites journées vers Calais. Marie de Médicis et -la reine Anne accompagnèrent leur fille et leur belle-sœur jusqu'à -Amiens. Le duc de Chaulnes, gouverneur de la ville, leur fit une -réception magnifique, et c'est là que se passa la scène fameuse où Anne -d'Autriche apprit à ses dépens que le jeu qu'elle jouait était mal sûr. -Buckingham était entreprenant, Mme de Chevreuse fort complaisante, et la -reine ne se sauva qu'à grand'peine. «Un soir, dit La Rochefoucauld[47], -que la reine se promenoit assez seule dans un jardin, le duc de -Buckingham y entra avec le comte de Holland, dans le temps que la reine -se reposoit dans un cabinet. Ils se trouvèrent seuls; le duc étoit -hardi, l'occasion favorable, et il essaya d'en profiter avec si peu de -respect, que la reine fut contrainte d'appeler ses femmes et de leur -laisser voir une partie du trouble et du désordre où elle étoit.» Quand, -quelques jours après, Buckingham vint officiellement prendre congé -d'elle, il la trouva en voiture avec la princesse de Conti; en -s'inclinant à la portière pour baiser le bout de sa robe, il lui fallut -se couvrir un peu du rideau pour cacher les larmes qui lui échappaient. -Anne d'Autriche fut si émue que la princesse de Conti, qui était à côté -d'elle, lui dit en badinant qu'elle pouvait répondre au roi de sa vertu, -mais non pas de sa cruauté, et que les larmes de cet amant avaient dû -attendrir son cœur, puisque ses yeux l'avaient du moins regardé avec -quelque pitié[48]. Le duc de Buckingham partit «passionnément amoureux -de la reine et tendrement aimé d'elle[49].» Arrivé à Boulogne et près de -passer la mer, «par un emportement que l'amour seul rend excusable,» il -feignit d'avoir reçu du roi Charles une lettre qui l'obligeait de -retourner sur ses pas pour avoir une nouvelle conférence avec la reine -mère; et en revenant à Amiens, après avoir entretenu Marie de Médicis de -l'affaire simulée qui lui avait servi de prétexte, il s'en alla bien -vite saluer une dernière fois la reine Anne. «Elle était au lit[50]; il -entra dans sa chambre, se jetta à genoux devant elle, et fondant en -larmes, il lui tenoit les mains. La reine n'étoit pas moins touchée, -lorsque la comtesse de Lannoi, sa dame d'honneur, s'approcha du duc et -lui fit approcher un siége en lui disant qu'on ne parloit point à genoux -à la reine. Le duc de Buckingham remonta à cheval en sortant et reprit -le chemin d'Angleterre.» Ajoutez que la reine s'était fort bien prêtée -à cette visite, ou que du moins elle la connaissait; car à Boulogne, -Buckingham avait fait part à Mme de Chevreuse de la démarche où -l'entraînait sa passion, et celle-ci s'était empressée de l'écrire à la -reine[51]. - - [41] La Rochefoucauld, _ibid._ - - [42] _Mercure françois_, 1625, p. 365 et 366: «Le duc arriva en - poste à Paris le 24e jour de mai, et fut logé à l'hôtel du duc de - Chevreuse, l'hôtel le plus richement meublé qui soit à présent en - France, et où le peuple de Paris fut plusieurs jours par admiration - voir le riche équipage qu'avoit fait faire ce prince, lequel par - ordre de Sa Majesté très-chrétienne, devoit, avec la duchesse sa - femme, accompagner la reine en Angleterre.» - - [43] La Rochefoucauld, _ibid._ - - [44] Mme de Motteville, _ibid._, p. 15 et 16: «Le duc de Buckingham - fut le seul qui eut l'audace d'attaquer son cœur. Il étoit bien - fait, beau de visage; il avoit l'âme grande, il étoit magnifique, - libéral, et favori d'un grand roi. Il avoit tous les trésors à - dépenser et toutes les pierreries de la couronne d'Angleterre pour - se parer. Il ne faut pas s'étonner si avec tant d'aimables qualités - il eut de si hautes pensées, de si nobles mais si dangereux et - blâmables désirs, et s'il eut le bonheur de persuader à tous ceux - qui en ont été les témoins, que ses respects ne furent point - importuns.» - - [45] _Mercure françois_, _ibid._ - - [46] La Rochefoucauld, _ibid._ - - [47] _Ibid._--Voici le récit parfaitement conforme de La Porte, - alors au service de la reine, _Mémoires_, _ibid._, p. 296: «La reine - logea dans une maison où il y avoit un fort grand jardin le long de - la rivière de Somme; la cour s'y promenoit tous les soirs, et il - arriva une chose qui a bien donné occasion aux médisans d'exercer - leur malignité. Un soir que le temps étoit fort serein, la reine qui - aimoit à se promener tard, étant en ce jardin, le duc de Buckingham - la menoit, milord Rich menoit Mme de Chevreuse. Après s'être bien - promenée, la reine se reposa quelque temps et toutes les dames - aussi; puis elle se leva, et dans le tournant d'une allée où les - dames ne la suivirent pas sitôt, le duc de Buckingham se voyant seul - avec elle, à la faveur de l'obscurité qui commençoit à chasser la - lumière, s'émancipa fort insolemment, jusqu'à vouloir caresser la - reine, qui en même temps fit un cri auquel tout le monde accourut. - Putange, écuyer de la reine, qui la suivoit de vue, arriva le - premier, et arrêta le duc qui se trouva fort embarrassé, et les - suites eussent été dangereuses pour lui si Putange ne l'eût laissé - aller; tout le monde arrivant là-dessus, le duc s'évada, et il fut - résolu d'assoupir la chose autant que l'on pourroit.» Le récit de - Mme de Motteville ne diffère pas véritablement de ceux-là: «On a - fort parlé d'une promenade qu'elle fit dans le jardin de la maison - où elle logeoit. J'ai vu des personnes qui s'y trouvèrent qui m'ont - instruite de la vérité. Le duc de Buckingham qui y fut, la voulant - entretenir, Putange, écuyer de la reine, la quitta pour quelques - moments, croyant que le respect l'obligeoit de ne pas écouter ce que - ce seigneur anglais lui vouloit dire. Le hasard alors les ayant - menés dans un détour d'allée où une palissade les pouvoit cacher au - public, la reine dans cet instant, surprise de se voir seule, et - apparemment importunée par quelques sentiments très-passionnés du - duc, elle s'écria en appelant son écuyer, le blâma de l'avoir - quittée... Si en cette occasion elle montra que son cœur pouvoit - être susceptible de quelque impression de tendresse qui la convia - d'écouter les discours fabuleux d'un homme qui l'aimoit, il faut - avouer aussi que l'amour de la pureté et ses sentiments honnêtes - l'emportèrent sur tout le reste.»--Telle est cette scène du jardin - d'Amiens, que Tallemant a chargée à sa façon de détails grossiers. - Mais nous ne croyons pas le moins du monde à une autre scène qui - aurait eu lieu à Paris, dans le petit jardin du Louvre, et après - laquelle la reine aurait envoyé Mme de Chevreuse demander à - Buckingham s'il était sûr qu'elle ne fût pas en danger d'être - grosse, ainsi que le dit Retz dans le manuscrit original de ses - mémoires, que reproduit fidèlement l'édition de M. Aimé Champollion, - Paris, 1859, t. III, p. 238. C'est vraisemblablement la scène - d'Amiens que Mme de Chevreuse aura racontée à Retz, qui au bout de - vingt ans se sera agrandie et embellie dans l'imagination libertine - du cardinal, et qu'il aura transportée du jardin d'Amiens dans celui - du Louvre. - - [48] Mme de Motteville, _ibid._, p. 18. - - [49] La Rochefoucauld, _ibid._ - - [50] La Rochefoucauld, _ibid._--Mme de Motteville, _ibid._, p. - 19: «Il vint se mettre à genoux devant son lit, baisant son drap - avec des transports si extraordinaires qu'il étoit aisé de voir - que sa passion étoit violente et de celles qui ne laissent aucun - usage de la raison à ceux qui en sont touchés. La reine m'a fait - l'honneur de me dire qu'elle en fut embarrassée, et cet embarras, - mêlé de quelque dépit, fut cause qu'elle demeura longtemps sans - lui parler. La comtesse de Lannoi, alors sa dame d'honneur, sage, - vertueuse et âgée, qui étoit au chevet du lit, ne voulant point - souffrir que le duc fût en cet état, lui dit avec beaucoup de - sévérité que ce n'étoit point la coutume en France, et voulut le - faire lever. Mais lui sans s'étonner, combattit contre la vieille - dame, disant qu'il n'étoit pas Français; puis, s'adressant à la - reine, lui dit tout haut les choses les plus tendres, mais elle - ne lui répondit que par des plaintes de sa hardiesse, sans être - peut-être très en colère.» - - [51] Mme de Motteville, _ibid._: «La reine savoit par des lettres - de la duchesse qui accompagnoit la reine d'Angleterre, qu'il - étoit arrivé; elle en parla devant Nogent en riant, et ne - s'étonna point quand elle le vit.»--Reconnaissons que La Porte - parle ici autrement que Mme de Motteville et surtout que La - Rochefoucauld, et qu'il a vu ce qu'il raconte; mais peut-être - n'a-t-il vu que l'apparence, et le dessous des cartes lui a-t-il - échappé. _Ibid._, p. 297: «Comme la reine avoit beaucoup d'amitié - pour Mme de Chevreuse, elle avoit bien de l'impatience d'avoir de - ses nouvelles. La reine, tant pour cela que pour mander à Mme de - Chevreuse ce qui se passoit à Amiens et ce que l'on disoit de - l'aventure du jardin, m'envoya en poste à Boulogne, où j'allai et - revins continuellement tant que la reine d'Angleterre y séjourna. - Je portois des lettres à Mme de Chevreuse et j'en rapportois des - réponses qui paraissoient être de grande conséquence, parce la - reine avoit commandé à M. le duc de Chaulnes de faire tenir les - portes de la ville ouvertes à toutes les heures de la nuit, afin - que rien ne me retardât. Malgré la tempête il arriva une chaloupe - d'Angleterre qui passa un courrier lequel portoit des nouvelles - si considérables qu'elles obligèrent MM. de Buckingham et de - Holland de les apporter eux-mêmes à la reine mère. Il se - rencontra que je partois de Boulogne en même temps qu'eux, et les - ayant toujours accompagnés jusqu'à Amiens, je les quittai à - l'entrée de la ville. Ils allèrent au logis de la reine mère qui - étoit à l'évêché, et j'allai porter mes réponses à la reine, avec - un éventail de plumes que la duchesse de Buckingham, qui étoit - arrivée à Boulogne, lui envoyoit. Je lui dis que ces Messieurs - étoient arrivés, et que j'étois venu avec eux. Elle fut surprise, - et dit à M. de Nogent Bautru qui étoit dans sa chambre: _Encore - revenus, Nogent; je pensois que nous en étions délivrés_. Sa - Majesté étoit au lit, car elle s'étoit fait saigner ce jour-là. - Après qu'elle eut lu ses lettres et que je lui eus rendu compte - de tout mon voyage, je m'en allai et ne retournai chez elle que - le soir assez tard. J'y trouvai ces Messieurs, qui y demeurèrent - beaucoup plus tard que la bienséance ne le permettoit à des - personnes de cette condition, lorsque les reines sont au lit, et - cela obligea Mme de la Boissière, première dame d'honneur de la - reine, de se tenir auprès de Sa Majesté tant qu'ils y furent, ce - qui leur déplaisoit fort. Toutes les femmes et tous les officiers - de la couronne ne se retirèrent qu'après que ces Messieurs furent - sortis.» - - -Telles sont les romanesques et téméraires aventures dans lesquelles Mme -de Chevreuse et lord Holland embarquèrent la reine de France. Grâce à -Dieu, elles se sont arrêtées là: Anne et Buckingham ne se sont jamais -revus. - -Sur la fin de juin, Mme de Chevreuse arriva à Londres avec le cortége -royal. Elle effaça toutes les beautés de la cour d'Angleterre[52]. Pour -reconnaître l'hospitalité qu'il avait reçue à l'hôtel de Chevreuse, le -duc de Buckingham «fit paroître toute sa magnificence et celle d'un -royaume dont il étoit le maître: il reçut l'amie de la reine avec tous -les honneurs qu'il auroit pu rendre à la reine elle-même[53].» Déjà Mme -de Chevreuse était fort liée avec la reine Henriette-Marie, et elle plut -infiniment à Charles Ier. Elle fit la conquête de plus d'un seigneur -anglais, par exemple lord Montaigu, et le comte Guillaume de Craft, page -de la nouvelle reine, jeunes cavaliers brillants et frivoles, mais dont -plus tard le dévouement ne lui fit jamais défaut. Elle fut aussi -très-vivement frappée de la puissance maritime de la Grande-Bretagne; -elle admira la flotte[54] qu'on équipait alors et qui bientôt devait se -tourner contre nous. Comme on le pense bien, Holland la dirigea pendant -tout ce voyage, et ne négligea rien pour faire valoir les brillantes et -solides qualités de celle qu'il aimait. Il en parlait sans cesse au roi -Charles et aux ministres, la présentant comme une personne que -l'Angleterre devait attacher à ses intérêts; en même temps il écrivait à -Richelieu des merveilles de la conduite habile de Mme de Chevreuse, des -services qu'elle rendait, de son crédit sur le roi et sur la reine, et -en leur nom il appelait sur elle les grâces de la cour de France[55]. En -vain le cardinal, instruit des menées secrètes de Mme de Chevreuse avec -Buckingham et avec le cabinet anglais, pressait le retour du grand -chambellan et de sa femme: l'adroite duchesse affectait en public de -vouloir revenir en France, et sous main, à l'aide de Buckingham et de -Holland, elle se faisait inviter par Charles Ier à rester quelque temps -encore. Elle en avait une bien bonne raison, et qui n'était pas feinte: -elle était dans un état de grossesse avancée, et c'est à Londres qu'elle -mit au jour la première fille qu'elle ait eue du duc de Chevreuse, et -dont la reine d'Angleterre a été la marraine, la future abbesse du -Pont-aux-Dames[56]. - - [52] Bois-d'Annemets, qui accompagnait alors Monsieur, frère du - roi, dit qu'au milieu de toutes les dames anglaises venues à la - rencontre de la nouvelle reine, la comtesse d'Amblie, la marquise - d'Hamilton, etc., «Mme de Chevreuse, qui avoit été ordonnée avec - M. son mari pour passer avec la reine en Angleterre, leur fit - confesser que toutes leurs beautés n'étoient rien au prix de la - sienne.» _Mémoires d'un favori du duc d'Orléans_, Leyde, 1668, p. - 41. - - [53] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 342. - - [54] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23. - - [55] Nous tirons ces détails d'une lettre inédite de Holland. - Voyez APPENDICE, notes du chap. II. - -Quoi qu'en dise Retz, nous sommes persuadé que Buckingham n'a jamais été -autre chose à Mme de Chevreuse que l'intime ami de son amant, le chef du -parti dans lequel Holland l'entraîna. Nous ne saurions où placer les -amours de Buckingham avec Mme de Chevreuse. Elle le vit pour la première -fois en France, en mai 1625, et alors Buckingham était dans toute -l'ivresse de sa passion pour la reine Anne; elle le revit bientôt après -à Londres, mais avec Holland, qui la conduisait, et, Retz le dit -lui-même, quand elle aimait, c'était fidèlement et uniquement. Ce n'est -pas à vingt-quatre ans qu'on se moque à ce point d'un premier -attachement, et le rôle de la pauvre femme n'est déjà pas assez beau -dans cette affaire pour se complaire à l'enlaidir encore. Elle se trouva -mal, il est vrai, en apprenant la nouvelle de l'assassinat de -Buckingham. Rien de plus naturel: elle perdait en lui un ami éprouvé, le -confident de ses premières amours, son plus solide appui dans les luttes -où elle était engagée. Aux propos hasardés de Retz, nous opposons le -récit bien lié de La Rochefoucauld, et le silence de Tallemant, qui -n'aurait pas manqué d'ajouter ce trait à sa chronique scandaleuse, s'il -en avait jamais entendu parler. Ainsi, sans avoir la prétention de voir -bien clair en pareilles choses, surtout après deux siècles, mais en -suivant notre habitude de ne rien admettre que sur des témoignages -certains, nous estimons qu'on doit rayer Buckingham de la liste, encore -trop nombreuse, des amants de Mme de Chevreuse. - - [56] Voyez plus haut, chap. Ier, p. 34. - -Mais il est difficile de n'y pas mettre le beau, le léger et malheureux -Chalais. - -C'est encore son dévouement à la reine Anne qui jeta Mme de Chevreuse -dans cette conspiration «la plus effroyable, dit Richelieu, dont jamais -les histoires aient fait mention,» et où, dit-il encore, «Mme de -Chevreuse fit plus de mal que personne[57].» En voici le fond et les -principales circonstances. - - [57] _Mémoires_, t. III, p. 64 et p. 105. - -Ainsi que nous l'avons dit, Anne d'Autriche souffrait de l'orgueil et de -la domination de Marie de Médicis; mais le chemin qu'elle avait pris -pour relever ou adoucir sa situation l'avait empirée. La reine mère -n'avait pas manqué de se faire une arme contre elle auprès du roi des -imprudences que nous avons racontées. Déjà, sous un spécieux prétexte, -on lui avait ôté Mme de Chevreuse comme surintendante de sa maison[58]; -mais leur commune disgrâce n'avait fait que resserrer leurs liens. A son -retour d'Angleterre, encore toute pleine des magnificences de Buckingham -et des vives marques de sa passion pour la reine[59], Mme de Chevreuse -ne cessait d'en entretenir Anne d'Autriche, de réveiller et d'animer -ses souvenirs[60]. De son côté Buckingham brûlait du désir de revoir la -reine, et il fit toute sorte d'efforts pour retourner en France, sous -divers prétextes politiques[61]. Mais Richelieu et le roi n'étaient pas -tentés de lui ouvrir les portes du Louvre. D'ailleurs les espérances -d'intime union entre la France et l'Angleterre que le mariage de madame -Henriette avait fait naître, s'étaient rapidement évanouies, et se -tournaient en menaces d'une prochaine rupture. Le contrat de mariage de -Madame lui garantissait, de la façon la plus positive, la plus grande -liberté religieuse, une chapelle, un père de l'Oratoire pour confesseur, -d'abord le père de Bérulle, puis le père de Sanci, et un évêque pour -grand aumônier, avec un clergé convenable. Mais l'ombrageux calvinisme -de l'Angleterre se souleva contre le spectacle du culte catholique à -Londres, au sein du palais du roi, et Buckingham persuada au roi Charles -qu'il n'était pas obligé d'observer scrupuleusement des stipulations qui -blessaient l'opinion publique de son pays et compromettaient son -gouvernement. On renvoya donc la plus grande partie des officiers et des -dames que la reine avait amenés avec elle[62], et on lui composa une -maison tout anglaise. On la gêna de toutes les manières dans l'exercice -de sa religion, on tourmenta les prêtres français et leur chef, l'évêque -de Mende; on alla jusqu'à dire ouvertement à la reine que l'intérêt du -roi son mari exigeait qu'elle se fît protestante[63]. Voilà comme on -entendait alors en Angleterre la liberté religieuse. Charles Ier aimait -la belle Henriette, qui joignait aux grâces de sa personne un esprit -insinuant et le cœur de la fille d'Henri IV. Buckingham craignit -qu'elle ne prît de l'ascendant sur le roi et ne diminuât cette absolue -autorité qui le faisait maître de la cour et de tout le royaume. Le -jaloux et ambitieux favori s'appliqua donc, par toute sorte de -manœuvres déplorables, à mettre assez mal ensemble le roi et la jeune -reine; et celle-ci, malgré sa douceur et sa patience, fut bientôt -réduite à faire connaître à sa mère, Marie de Médicis, et à son frère, -Louis XIII, l'oppression dans laquelle elle gémissait: elle demandait -même à revenir en France. Enfin l'amiral des Rochelois, l'obstiné et -audacieux Soubise, le frère du duc de Rohan, s'était emparé de plusieurs -vaisseaux français: pour ne pas les rendre après l'accommodement -passager qu'on avait fait avec les protestants de La Rochelle, il les -avait menés dans un port anglais, et au mépris de la foi publique on -faisait difficulté de les restituer. Mais Richelieu n'était pas homme à -supporter de pareils affronts, et il adressait à Londres d'énergiques -réclamations[64]. Les deux gouvernements s'aigrissaient de jour en jour -davantage. Buckingham et Richelieu se regardaient d'un œil ennemi; ils -voyaient bien qu'ils ne s'entendraient jamais, et travaillèrent à se -détruire. Richelieu comptait sur l'opposition toujours croissante du -parlement qui venait de mettre en accusation l'incapable et présomptueux -ministre de Charles; Buckingham comptait sur nos éternelles divisions, -sur cette faction protestante vaincue mais non pas soumise, dont il -tenait un des chefs dans sa main à Londres, prêt à le lancer contre la -France, sur le mécontentement peu dissimulé des grands, qui -n'admettaient point qu'un ministre prétendît gouverner dans l'intérêt -général et non dans leur intérêt particulier, et s'apprêtaient à tirer -l'épée contre Richelieu, comme ils l'avaient fait contre Luynes et -contre le maréchal d'Ancre. Il y avait dans l'air un bruit sourd de -conspirations et de révoltes[65]. - - [58] _Mémoires de Bassompierre_, collection Petitot, t. III, p. 3 - et 4. - - [59] Nous n'admettons ni ne rejetons la célèbre histoire des - ferrets de diamants, parce que cette histoire n'a pour elle - qu'une seule autorité; mais cette autorité est celle de La - Rochefoucauld. _Ibid._, p. 343: «Le duc de Buckingham étoit - galant et magnifique; il prenoit beaucoup de soin de se parer aux - assemblées. La comtesse de Carlisle (ancienne maîtresse du duc, - gagnée par Richelieu), qui avoit tant d'intérêt de l'observer, - s'aperçut qu'il affectoit de porter des ferrets de diamants - qu'elle ne lui connaissoit pas; elle ne douta point que la reine - de France ne les lui eût donnés, mais pour en être encore plus - assurée, elle prit le temps à un bal d'entretenir en particulier - le duc et de lui couper les ferrets, dans le dessein de les - envoyer au cardinal. Le duc de Buckingham s'aperçut le soir de ce - qu'il avoit perdu, et jugeant d'abord que la comtesse de Carlisle - avoit pris ses ferrets, il appréhenda les effets de sa jalousie, - et qu'elle ne fût capable de les remettre entre les mains du - cardinal pour perdre la reine. Dans cette extrémité, il dépêcha à - l'instant même un ordre de fermer les ports d'Angleterre, et - défendit que personne n'en sortît, sous quelque prétexte que ce - pût être, avant un temps qu'il marqua. Cependant il fit refaire - en diligence des ferrets semblables à ceux qu'on lui avoit pris, - et les envoya à la reine en lui rendant compte de ce qui étoit - arrivé. Cette précaution de fermer les ports retint la comtesse - de Carlisle; la reine évita de cette sorte la vengeance de cette - femme irritée, et le cardinal perdit un moyen assuré de - convaincre la reine et d'éclaircir le roi de tous ses doutes, - puisque les ferrets venoient de lui et qu'il les avoit donnés à - la reine.» Cette anecdote nous semble par trop romanesque et - invraisemblable; c'est un bruit de salon qu'aura recueilli La - Rochefoucauld, tandis que les autres aventures que nous avons - admises s'appuient sur plusieurs témoignages, et particulièrement - sur celui de Mme de Motteville. - - [60] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23 et 24. - - [61] _Ibid._, p. 22. - - [62] _Mercure françois_, 1626, p. 227 et 261-265. - - [63] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. II. - - [64] Lettres inédites de Richelieu à M. de Blainville, ambassadeur - en Angleterre, des 10 et 11 novembre 1625: «Les Anglais semblent - n'avoir de chaleur que quand il faut embrasser un parti - préjudiciable à la France... La France pourroit bien s'accommoder - avec l'Espagne plutôt que de souffrir toujours les hauteurs de - Buckingham... Lui faire connoître que s'il veut venir en France, il - faut qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il - n'y sera pas le bien venu. Tel est le naturel des Anglais, que si on - parle bas avec eux, ils parlent haut, et que si on parle haut, ils - parlent bas.» Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. XXXVII, - année 1625. - - [65] Richelieu, _Mémoires_, t. III, p. 50: «Dès le commencement - de l'année (1626), c'étoit un bruit commun qui couroit par la - cour et dans tout l'État qu'il s'y formoit une grande cabale, et - que l'on méprisa d'abord; mais quand on vit qu'il s'augmentoit de - jour à autre, que l'on considéra qu'en telles matières tels - bruits sont d'ordinaire avant-coureurs des vérités, et que - celui-ci étoit accompagné de divers avis tant du dehors que du - dedans du royaume, on jugea qu'on ne pouvoit le négliger sans - péril.» - -C'est sur ces entrefaites que la reine mère et le roi songèrent à -établir Monsieur, qui atteignait sa dix-huitième année. Ils lui -destinèrent Marie de Bourbon, la fille unique du dernier duc de Bourbon -Montpensier, princesse aimable et la plus riche héritière du royaume. Ce -projet réunissait toutes sortes d'avantages, mais il blessait Anne -d'Autriche qui, n'ayant pas d'enfants, redoutait une belle-sœur qui -pouvait en avoir, et deviendrait alors toute-puissante par l'ombre seule -du trône qui l'attendait après la mort du roi. Ce mariage lui semblait -le comble de la disgrâce, le dernier coup porté à toutes ses espérances. -Elle se décida à «tout faire pour empêcher ce mariage,» comme elle le -dit elle-même à Mme de Motteville: aveu bien grave qu'il importe de -recueillir[66]. Mme de Chevreuse embrassa la cause de la reine avec son -ardeur accoutumée et cet énergique dévouement qui ne recule devant aucun -danger, ni aussi devant aucun scrupule. - - [66] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «La reine même m'a fait - l'honneur de me dire qu'elle avoit fait alors tout ce qu'elle put - pour empêcher le mariage de Monsieur... parce qu'elle croyoit que - ce mariage, que la reine mère vouloit, étoit tout à fait contre - ses intérêts, étant certain que cette princesse (sa belle-sœur) - venant à avoir des enfants, elle qui n'en avoit point ne seroit - plus considérée.» - -Il s'agissait d'amener Monsieur à refuser le mariage qu'on lui -proposait. Mais on ne pouvait arriver à Monsieur que par un homme qui -était en possession de sa confiance et presque de sa personne, son -gouverneur, le surintendant général de sa maison et le chef de ses -conseils, Ornano, le fils du célèbre colonel corse et maréchal de ce -nom, lui-même longtemps colonel général des Corses et fait tout -récemment maréchal; personnage très-considérable, à la fois politique et -militaire. La reine s'adressa donc au maréchal[67]. Ainsi c'est elle qui -a donné le branle à cette affaire; tout le reste n'a été qu'une suite de -moyens jugés successivement nécessaires pour atteindre le but marqué. -Or, marcher à un but quel qu'il fût par tous les moyens quels qu'ils -fussent, pourvu qu'ils promissent d'y conduire, c'était là précisément -le génie de Mme de Chevreuse. - - [67] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «Elle employa à ce - dessein le maréchal d'Ornano qui étoit son serviteur.» Il est - vrai qu'elle ajoute que la reine lui fit parler par une tierce - personne, et n'eut jamais d'intelligence avec les gens de - Monsieur. Cela se peut, mais il est indubitable qu'Anne fit mieux - que de parler à des gens de Monsieur contre le mariage projeté, - et qu'elle en parla à Monsieur lui-même. Voyez la déposition de - Monsieur, plus bas, p. 70. - -Elle connaissait depuis longtemps Ornano: il avait été l'un des -complices les plus résolus de Luynes dans l'entreprise contre le -maréchal d'Ancre, et c'est à Luynes qu'il devait sa charge auprès de -Monsieur. Il avait rassemblé autour de lui et tenait dans sa main la -plupart des anciens amis du connétable, Modène, Déagent, Marsillac et -d'autres, tous gens de tête et de cœur, impatients de n'être plus rien -et capables de tout oser. Lui-même était aussi hardi qu'ambitieux. -Maître du frère du roi, il le poussait sans cesse à prendre dans l'État -la place que lui donnait sa naissance, afin que la sienne s'en élevât -d'autant. Lorsque le jeune prince avait obtenu de faire partie du -conseil, Ornano avait demandé à l'accompagner et à y siéger avec le rang -et le titre de secrétaire d'État. Le refus qu'il avait essuyé l'avait -irrité contre Richelieu, et son inquiète ambition commençait à chercher -d'autres voies. Mme de Chevreuse n'eut donc pas grand'peine à le gagner -à la cause de la reine. Elle lui envoya d'ailleurs la belle princesse de -Condé à qui le maréchal faisait une sorte de cour, et qui acheva de le -décider. La princesse agissait dans l'intérêt des Condé, naturellement -opposés à un mariage qui plaçait au-dessus d'eux dans la maison royale -les Montpensier leurs cadets, et Mr le Prince, après avoir autrefois -engagé sa fille, la future duchesse de Longueville, au prince de -Joinville, le fils aîné du duc de Guise, rêvait de la faire épouser au -duc d'Orléans, afin de confondre les deux familles et d'approcher -toujours un peu plus du trône. Les Soissons pensaient en cela comme les -Condé, et le jeune comte désirait pour lui-même Mlle de Montpensier. Sa -mère, Mme la Comtesse, avait un grand ascendant sur Alexandre de -Vendôme, grand prieur de France, personnage aussi redoutable par son -audace que par ses artifices, et qui, lui aussi, comme Ornano, croyait -avoir à se plaindre du cardinal, auprès duquel il avait en vain -sollicité de pouvoir traiter avec le duc de Montmorency de la charge de -grand amiral. Il avait aisément entraîné son frère aîné, César de -Vendôme, gouverneur de Bretagne, qui, portant très-haut le nom de fils -de Henri IV, trouvait toujours qu'on ne lui rendait pas ce qui lui était -dû à lui et aux siens, et depuis la mort de son père s'était jeté dans -tous les complots des grands. Tous ensemble avaient fait effort auprès -de Monsieur, et ils avaient réussi à le détourner du mariage qui portait -atteinte à leurs intérêts et contrariait tant la reine. Quelles raisons -lui donnèrent-ils? Leur suffit-il de présenter à son goût du plaisir -l'attrait d'une indépendance prolongée, ou de faire rougir sa vanité -d'une docilité qui lui donnerait l'air d'un enfant entre les mains de sa -mère, de son frère et du cardinal, et lui ôterait toute importance en -France et en Europe? Ou firent-ils briller à ses yeux la perspective -d'une autre alliance, par exemple, celle d'une princesse étrangère qui -le mettrait hors de la dépendance du roi de France et lui permettrait de -jouer un plus grand rôle? Ou enfin osèrent-ils lui laisser entrevoir la -main même de la jeune et belle Anne d'Autriche, après la mort du roi, -que faisaient paraître imminente et sa mauvaise santé et des prédictions -d'astrologues? Le bruit de ce dernier projet s'est au moins fort -répandu, et il a passé dans les mémoires du temps. La reine a toujours -protesté qu'elle n'avait jamais trempé dans une aussi coupable pensée, -si elle était venue à l'esprit de personne, et nous l'en croyons; mais -nous connaissons assez Mme de Chevreuse pour être assuré qu'elle ne se -serait pas fait le moindre scrupule de compromettre la reine pour la -mieux servir, et que, comme l'en accuse Richelieu[68], elle n'hésita -pas, sans en parler à la reine, à bercer d'une semblable espérance les -oreilles crédules du jeune prince, si elle jugea qu'elle pouvait par là -le décider et arriver à ses fins. Elle fit bien davantage. - - [68] C'est à quoi Richelieu se réduit avec raison, _ibid._, p. - 107. Voy. ce que dit Monsieur lui-même, plus bas, p. 70. - -«Mme de Chevreuse, dit La Rochefoucauld[69], avoit beaucoup d'esprit, -d'ambition et de beauté; elle étoit galante, vive, hardie, -entreprenante. Elle se servoit de tous ses charmes pour réussir dans ses -desseins.» Or, il y avait alors dans la maison même du roi, et tout près -de sa personne, comme maître de la garde-robe, un jeune et brillant -gentilhomme qui avait été nourri et élevé avec Louis XIII, et qu'il -aimait beaucoup: Henri de Talleyrand, comte de Chalais, d'une ancienne -maison souveraine du Périgord, et de plus, par sa mère, petit-fils du -maréchal de Montluc. Quoiqu'il ne fût que le cadet de sa maison, il en -était le représentant le plus en vue. Il avait vingt-huit ans[70]; il -était bien fait, et à des manières agréables[71] il joignait cette -bravoure téméraire qui ne déplaît pas aux dames. Il avait fait avec -honneur la terrible campagne de 1621 contre les protestants, et s'était -distingué aux siéges de Montpellier et de Montauban. Il sortait d'un -duel qui avait fait beaucoup de bruit et où il avait tué le comte de -Pongibault, de la maison de Lude. Maître de la garde-robe, il se -plaignait d'un emploi qui le condamnait à l'oisiveté, et demandait -instamment celui de maître général de la cavalerie légère. Il était -entré fort avant dans la société et la confiance du duc d'Orléans, à ce -point que les domestiques du prince ne croyaient pas lui faire mieux -leur cour qu'en témoignant à Chalais une grande déférence. Il se prit -d'une passion extraordinaire pour Mme de Chevreuse[72]; elle -l'encouragea, et le précipita au plus épais de la ligue déjà toute -formée autour de Monsieur pour empêcher son mariage avec Mlle de -Montpensier. - - [69] _Mémoires_, _ibid._, p. 330. - - [70] Interrogatoire de Chalais, p. 31 du recueil de La Borde: - _Pièces du procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais, - décapité en 1626_. Londres, 1781. - - [71] De La Rochefoucauld, _ibid._: «Sa personne et son esprit - étoient agréables.» Fontenai-Mareuil, _ibid._, p. 23: «M. de - Chalais étoit jeune, bien fait, fort adroit à toute sorte - d'exercices, mais surtout d'agréable compagnie, ce qui le rendoit - bien venu parmi les femmes, qui le perdirent enfin.» - - [72] La Rochefoucauld, _ibid._ - -Ornano était, avec Mme de Chevreuse, l'âme de cette ligue. Quoi qu'en -dise Richelieu, il ne fut jamais question de porter la main sur le roi, -nul n'y pensa, et ce n'est là qu'un sinistre épouvantail jeté par le -cardinal sur toute cette affaire: c'est bien assez qu'on n'y puisse -méconnaître un de ces crimes d'État que le succès seul peut absoudre, -comme quelques années auparavant il avait absous le complot de Luynes: -fatal souvenir, trompeuse analogie qui égara Ornano et Mme de Chevreuse: -elle était trop jeune encore pour savoir ce qu'une longue expérience lui -fit si bien comprendre à la fin de la Fronde, quelle différence c'est en -France d'avoir le roi pour soi ou contre soi. - -Averti des menées du maréchal au dedans et au dehors, sûr de la reine -mère et sûr aussi du roi qui lui déclara qu'il voulait lui servir de -second dans cette rencontre, Richelieu, le 4 mai 1626, fit arrêter -Ornano à Fontainebleau même, et l'envoya à Vincennes avec la ferme -intention de lui faire son procès. Cette arrestation inattendue tomba -comme la foudre sur la tête des conspirateurs. C'en était fait, non pas -seulement de leurs desseins, mais de leurs personnes, si on instruisait -le procès d'Ornano, et il n'y eut parmi eux qu'une seule pensée et un -seul cri: délivrer le maréchal. Ils s'adressèrent donc à Monsieur, et le -pressèrent d'obtenir du cardinal la liberté de son gouverneur, et, s'il -n'y parvenait pas, comme ils s'y attendaient bien, de recourir à l'un de -ces deux moyens: ou sortir de la cour, protester hautement, et se -retirer dans quelque lieu sûr, ou s'en prendre au cardinal et se défaire -de celui qui leur faisait obstacle. Pendant tout le mois de mai ils ne -cessèrent de représenter avec force cette alternative au jeune prince; -ils agitèrent avec lui les deux partis à prendre, et tour à tour le -poussèrent à l'un et à l'autre. Il est établi: - -1º Qu'une fois l'un des deux partis, et le plus violent, celui de se -défaire du cardinal, fut arrêté; qu'en conséquence Monsieur, avec les -conjurés les plus résolus, devait aller trouver le cardinal à sa maison -de campagne de Fleury, et là le poignarder, s'il refusait de mettre en -liberté le maréchal; qu'il y eut en effet une tentative d'exécution, que -le jeune duc, bien accompagné, se rendit à Fleury, mais que le cœur lui -manqua, et que le cardinal, averti, se tira d'affaire; - -2º Que le comte de Soissons offrit 400,000 écus à Monsieur pour quitter -la cour et commencer la guerre; - -3º Que Monsieur envoya un de ses aumôniers, l'abbé d'Obasine, au duc -d'Épernon, en Guyenne, pour l'inviter à se déclarer en sa faveur; et -Chalais, un de ses gentilshommes, en Lorraine, à Metz, au marquis de La -Valette, pour lui demander de les recevoir dans cette place; - -4º Que Monsieur avait écrit en Piémont à sa sœur et à son beau-frère, -Victor-Amédée, et qu'il entretenait une correspondance avec -l'Angleterre; que le duc de Savoie, qui conspirait la perte de Richelieu -comme il avait fait celle de Luynes et auparavant celle de Henri IV, -avait promis un secours de dix mille hommes, et Buckingham une puissante -diversion, et en désespoir de cause un inviolable asile. - -La plus grande partie du mois de mai se perdit en conversations et en -tentatives infructueuses. Cependant Monsieur était allé trouver -Richelieu et s'était plaint de l'arrestation de son gouverneur, disant -qu'autant il eût valu l'arrêter lui-même, car il était coupable si le -maréchal l'était. Il le prit d'abord assez haut, mais Richelieu le prit -plus haut encore; il répondit au prince qu'il s'agissait de crimes -effroyables, et finit par l'intimider, ce qui n'était pas difficile. Le -roi et la reine mère se mirent de la partie, et, moitié en le caressant, -moitié en lui montrant un visage sévère, le 31 mai, ils lui firent jurer -sur les saints évangiles de ne jamais se séparer du roi et de porter -loyalement à sa connaissance tout ce qu'il apprendrait qui pût être -contraire à son service. On lui fit signer un écrit, évidemment dressé -par Richelieu, et qu'il a inséré dans ses Mémoires, par lequel le duc -prenait l'engagement solennel de n'être qu'un cœur et qu'une âme avec -sa mère et son frère. Le faible jeune homme jura et signa tout ce qu'on -voulut, mais sans se croire engagé à rien, et en faisant ses réserves -mentales[73]. En effet, au milieu des pathétiques effusions du 31 mai, -et tout en jurant à son frère de l'instruire de tout ce qu'il -apprendrait contre son service, il ne lui dit pas un mot de la -conspiration qui se tramait, et de retour parmi ses amis, sans leur rien -dire aussi de ce qui venait de se passer, il leur renouvela toutes les -promesses qu'il leur avait faites, et reprit avec eux les délibérations -commencées. - - [73] C'était déjà une habitude et un principe pour le duc - d'Orléans. «La reine mère disant à Monsieur qu'il avoit manqué à - l'écrit si solemnel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût - dépositaire, il a répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne - l'avoit pas promis de bouche... Le roi et la reine le firent - souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solemnellement - de ne penser jamais à chose quelconque qui tendit à le séparer - d'avec le roi; il a dit qu'il réservoit toujours quelque chose en - jurant.» Pièce inédite tirée des archives des affaires - étrangères. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II. - -Le duc de Vendôme se préparait à lui offrir une retraite assurée dans -son gouvernement de Bretagne. Il armait en secret, mettait ses places -fortes en ordre, nouait des intelligences avec La Rochelle, et engageait -le duc Henri de Montmorenci, grand amiral de France, à ménager la flotte -des protestants qui ne périraient pas, disait-il, sans un immense -dommage de l'aristocratie française, laquelle avait besoin d'eux pour -s'y appuyer dans l'occasion. Richelieu s'aperçut des mouvements du duc -de Vendôme, et, sentant de quelle importance il était d'étouffer -l'insurrection à sa naissance dans une grande province voisine de La -Rochelle et ouverte à l'Angleterre, il persuada au roi de s'y porter de -sa personne pour y rétablir son autorité menacée. Il s'avança donc vers -Nantes, et le duc de Vendôme et le grand-prieur n'ayant pu se dispenser, -sans afficher la révolte, de venir présenter leurs hommages au roi, le -cardinal, le 12 juin, se saisit des deux frères et les envoya dans la -citadelle d'Amboise. Il connaissait alors si peu la portée et les chefs -de la conspiration, qu'en partant pour Nantes il avait laissé derrière -lui, à Paris, le comte de Soissons pour y commander au nom du roi. -Monsieur y était aussi. Plus que jamais on le pressa de se déclarer et -de se joindre au comte de Soissons. Le duc promettait toujours, parlait -beaucoup et ne faisait rien. Un ordre du roi l'appela près de lui à -Nantes; il s'y achemina à petites journées. - -Privée d'Ornano et du grand-prieur, à demi vaincue, mais ne désespérant -pas d'elle-même, Mme de Chevreuse n'avait plus qu'une ressource, mais -qui, bien employée, pouvait tout rétablir ou tout remettre en question, -l'influence de Chalais sur Monsieur, et elle s'en servit jusqu'au -dernier moment avec la constance, l'audace et l'adresse qui déjà la -distinguaient. Chalais restait le dernier sur la scène. Sans cesse -aiguillonné par Mme de Chevreuse, enflammé et soutenu par l'espoir de -plaire à la belle duchesse, de conquérir son cœur et sa personne, il ne -perdit pas une occasion de pousser Monsieur du côté par où il penchait, -fuir et se jeter dans quelque place forte, Metz ou La Rochelle. Il -s'était ménagé d'utiles auxiliaires dans les deux jeunes favoris du -jeune duc, Puylaurens et Bois-d'Annemetz, tous deux hardis et résolus; -il avait avec eux de secrètes conférences, et ils réussirent ensemble à -persuader au prince de quitter la cour. A Blois, il paraissait décidé: -il voulait se retirer à La Rochelle; ses deux favoris l'en dissuadèrent -par motif de religion. Il envoya son aumônier au duc d'Épernon avec un -billet qu'il écrivit de sa main et que lui dicta Bois-d'Annemetz[74]. -Il reçut là un courrier du comte de Soissons, lui offrant de l'argent -et des troupes[75]. Chalais se chargea de préparer sa retraite et de lui -ménager partout de libres passages; il se chargea aussi d'envoyer un -messager à La Valette, et disait à Bois-d'Annemetz et à Puylaurens: -«Vous voyez comme je me confie en vous; s'il se savoit quelque chose de -notre dessein, vous feriez La Mole et Coconas, et moi quelque chose de -par-dessus[76].» A Nantes même, le plan de la fuite de Monsieur fut -arrêté: ce devait être pendant une grande chasse, et la chose sembla -moins manquer par la volonté du duc que par de fortuites circonstances. - - [74] _Mémoires d'un Favori_, p. 78. - - [75] _Ibid._, etc., p. 81. - - [76] _Ibid._, p. 79. - -Tandis que Chalais travaillait ainsi à satisfaire Mme de Chevreuse, pour -tromper et endormir Richelieu il lui faisait une cour assidue, et lui -donnait même quelquefois des renseignements utiles[77]. Mais il n'était -pas de force à jouer longtemps un semblable jeu avec le vigilant, -soupçonneux et pénétrant cardinal. Plus d'une fois, étonné et incertain -devant des apparences et des allures si contraires, Richelieu se -demandait et demandait autour de lui: Qu'est-ce que Chalais[78]? La plus -lâche trahison le lui apprit. Chalais avait confié une partie de ses -secrets à un de ses amis, Roger de Gramont, comte de Louvigni, le -dernier des enfants du comte de Gramont, gouverneur de Bayonne, -l'indigne cadet du futur duc et maréchal de Gramont. On prétend que -Louvigni, étant devenu amoureux de Mme de Chevreuse, s'irrita de la -préférence qu'obtenait le maître de la garde-robe[79]. D'autres disent -qu'ayant demandé à Chalais de lui servir de second dans un duel contre -le comte de Candale, frère du marquis de La Valette et le fils aîné du -duc d'Épernon, Chalais, qui avait de puissants motifs de ménager les -d'Épernon, avait prié Louvigni de l'excuser, et que celui-ci furieux -s'était écrié: «Je vois ce que c'est, vous voulez rompre d'amitié avec -moi; je changerai aussi d'ami et de parti[80].» Et il alla dire au -cardinal tout ce qu'il savait[81]. Sur-le-champ, le 8 juillet, Richelieu -fit arrêter Chalais à Nantes, et en même temps faisant comparaître -Monsieur devant le roi et devant la reine mère, il lui imprima un tel -effroi que le malheureux prince, perdant la tête, renouvela et surpassa -la triste scène du 31 mai. Non-seulement il consentit au mariage contre -lequel il s'était tant révolté, mais il découvrit le plus intime de la -conspiration dont il était le chef, il livra sans pitié son gouverneur -pour lequel il avait montré un si grand zèle, et révéla les -intelligences du maréchal avec les grands et avec l'étranger, quand -l'infortuné était à Vincennes sous la main de Richelieu, menacé de -porter sa tête sur un échafaud. Il trahit également le grand-prieur de -Vendôme; il apprit au cardinal que c'était le grand-prieur qui lui avait -donné le conseil d'aller à Fleury le poignarder s'il ne délivrait -Ornano. Il dénonça le comte de Soissons, Longueville, Soubise et bien -d'autres. Et quant à Chalais, avec lequel la veille encore il méditait -les moyens de s'enfuir, il lui rendit toute défense impossible par les -aveux les plus circonstanciés. Enfin il avoua que la reine Anne l'avait -plusieurs fois supplié de ne consentir du moins au mariage proposé qu'à -la condition qu'on mît d'abord le maréchal en liberté[82], et il déclara -que depuis plus de deux ans Mme de Chevreuse disait qu'il ne fallait -pas qu'il se mariât, et qu'il épouserait la reine après la mort du roi. -Encore on pourrait comprendre une pareille faiblesse, si le jeune prince -eût craint pour sa vie; mais un tel danger était bien loin de lui, et, -dès qu'il épousait Mlle de Montpensier, il ne s'agissait pour lui que -d'un apanage plus ou moins considérable. C'était là aussi tout ce qui -l'occupait; il réclama avec force un grand apanage: il ne lui échappa -pas un mot de tendresse, de commisération, d'intérêt véritable pour ses -malheureux complices. Il demanda grâce, il est vrai, pour Ornano, mais -le maréchal fit bien de mourir vite en prison, car Monsieur ne l'aurait -pas plus sauvé qu'il ne sauva Chalais, qu'il ne sauva Montmorenci, qu'il -ne sauva Cinq-Mars. Il intercéda aussi en faveur de Chalais, mais -seulement par ce motif bien digne de son égoïsme, que si on faisait -mourir Chalais, il ne trouverait plus personne pour le servir. Déjà -Richelieu nous avait donné quelque idée des aveux du prince, mais nous -les avons aujourd'hui tels qu'ils sortirent de sa bouche, consignés jour -par jour dans des procès-verbaux officiels, car il comparut devant une -sorte de tribunal; il subit des interrogatoires, un secrétaire d'État -écrivit ses réponses, et toutes ces ignominies sont maintenant sous nos -yeux, revêtues du caractère le plus authentique; nous les avons trouvées -dans les papiers de Richelieu, et les mettons au jour pour la première -fois[83]. - - [77] Il est donc tout naturel que ce double jeu l'ait rendu - suspect à bien des gens, _Mémoires d'un Favori_, p. 82: «Je vais - vous dire une chose que vous ne trouverez pas mal plaisante, qui - est que d'abord le pauvre Chalais vouloit trouver son compte de - tous les côtés. Il voyoit M. le cardinal qui lui proposoit des - honneurs et des charges en cas qu'il voulût servir le roi auprès - de Monsieur, même qu'il pouvoit avoir la charge de maistre de - camp de la cavalerie légère, et mettre la sienne à couvert. Le - pauvre homme lui promettoit merveilles, puis nous venoit dire le - contraire.» Fontenai-Mareuil dit aussi, _ibid._, p. 23, qu'au - milieu de l'affaire et malgré tous ses engagements, Chalais se - rapprocha de Richelieu, mais que «Mme de Chevreuse lui en fit - tant de reproches et le pressa si fort que, rien n'étant quasi - impossible à une femme aussi belle et avec autant d'esprit que - celle-là, il n'y put résister, et il aima mieux manquer au - cardinal de Richelieu et à lui-même qu'à elle, de sorte qu'ayant - aussitôt fait changer Monsieur, il le rendit plus révolté que - jamais.» Nulle part nous ne voyons que Chalais ait été blâmé de - Mme de Chevreuse pour ses communications avec le cardinal dont - elle connaissait le secret. - - [78] _Mémoires d'un Favori_, etc., p. 82 et 86. - - [79] Mme de Motteville, _ibid._, t. Ier, p. 26. - - [80] _Mercure françois_, 1626, p. 336. - - [81] On sera bien aise de savoir que le misérable qui déshonorait - ainsi le nom de Gramont, étant sorti de France, fut tué en duel - en 1629 à Bruxelles. - - [82] Pièce inédite déjà citée: «Monsieur a dit que la reine - régnante l'a prié par différentes fois de ne pas achever le - mariage sans que le maréchal fût mis en liberté.»--La même pièce: - «Monsieur ayant sçu que Chalais avoit dit que le fondement de - l'opposition que les dames faisoient au mariage étoit afin que si - le roi venoit à mourir la reine pût épouser Monsieur, il dit au - cardinal de Richelieu: Il est vrai qu'il y a plus de deux ans que - je sçais que Mme de Chevreuse a tenu ce langage.» APPENDICE, - notes du chapitre II. - - [83] Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II. - -Mais voici un autre spectacle presque aussi honteux. Il semble que -Chalais ait entrepris de lutter de bassesse avec Monsieur. Lui qui avait -souvent bravé la mort dans les combats particuliers et sur les champs de -bataille en a peur tout à coup, et recule jusqu'aux dernières extrémités -de la lâcheté devant l'échafaud qu'il ne pouvait éviter. Les dépositions -du prince l'accablaient, et lui-même confessa sans réserve tout ce qu'il -avait fait. Il n'eut pas même à se défendre d'avoir voulu assassiner le -roi, cette odieuse accusation n'ayant pas été suivie. Il n'était pas de -ceux qui avaient conçu et formé la grande conspiration qui du pied du -trône s'étendait à travers tout le royaume jusque chez l'étranger, mais -il s'y était associé. S'il avait peu connu les trames du maréchal -Ornano, il n'avait ignoré aucune de celles du grand-prieur de Vendôme; -il y avait pris part, et comme lui et avec lui il avait pressé Monsieur -de ne pas abandonner son gouverneur, et de recourir pour le sauver à -l'un des moyens que le grand-prieur proposait. Il était évidemment le -complice du comte de Soissons, puisque, après l'arrestation des Vendôme, -il lui avait écrit de ne pas venir à la cour parce qu'il y aurait le -même sort qu'eux. Et, ce qui suffisait à constituer un crime d'État au -premier chef, il avait à plusieurs reprises engagé le frère du roi à se -retirer dans quelque place d'où il pût soulever le royaume: il avait -même envoyé un messager au commandant de la forteresse de Metz pour lui -demander d'y recevoir le prince et ses amis. Ce messager à son retour -était tombé entre les mains de Richelieu, et son interrogatoire, que -nous avons retrouvé[84], ne laisse aucun doute sur ce point capital. -Ajoutez qu'il y avait contre Chalais bien des circonstances aggravantes: -il était maître de la garde-robe; il faisait partie de cette haute -domesticité qui lui imposait plus particulièrement une loyauté à toute -épreuve; et c'est lui, l'un des premiers serviteurs du roi, qui avait -mis la main dans un complot entrepris pour renverser le gouvernement du -roi. Il s'était introduit dans la maison et dans la confiance du -cardinal; il avait affecté le plus grand zèle pour ses intérêts; il lui -avait rendu même plus d'un important service pour mieux couvrir ses -desseins. Une conspiration qui avait pensé ébranler tout l'État ne -pouvait passer impunie: il fallait un solennel et exemplaire châtiment -pour bien avertir les grands du royaume qu'il y allait de leur tête à -lutter contre la couronne. On ne pouvait s'en prendre à un prince du -sang tel que le comte de Soissons, qui d'ailleurs était en fuite et hors -de France, ni à des fils d'Henri IV tels que les Vendôme. Le maréchal -Ornano se mourait à Vincennes. Chalais était donc la victime désignée -pour cette juste et nécessaire expiation. Aussi on le livra à une -commission composée de conseillers d'État, de maîtres des requêtes et de -membres du parlement de Bretagne, parmi lesquels on rencontre le père de -Descartes qui fit l'office de rapporteur. Cette commission s'assembla à -Nantes, présidée par le nouveau garde des sceaux, Michel de Marillac. Le -procès s'instruisit selon les formes accoutumées et dura quarante jours. -Chalais ne comprit pas que tout cet appareil judiciaire n'était pas -déployé en vain, et que rien ne pouvait le sauver. Il crut se tirer -d'affaire par des aveux aussi étendus qu'on le souhaita. Non-seulement -il fit connaître tous ses complices, mais il indiqua comme favorables en -secret à leur cause et opposés au cardinal plusieurs grands seigneurs, -ainsi que l'avait fait Monsieur; il grossit même cette liste de suspects -en nommant sans nécessité le duc de Bouillon, Senneterre, l'ami du comte -de Soissons, le père du futur maréchal, et ce fameux commandeur de Jars, -de la maison de Rochechouart[85], qui plus tard, jeté aussi en prison, y -garda un si courageux silence et monta sans pâlir sur l'échafaud où, à -la place du coup mortel, il reçut inopinément sa grâce sans l'avoir -jamais demandée. Chalais la demanda dès le premier jour; il la demanda -sans cesse au roi, à la reine mère, à Richelieu. Il ne se contenta pas -de descendre aux supplications les plus humbles, et de faire valoir en -sa faveur les renseignements que plus d'une fois il avait donnés au -cardinal et qui lui avaient été fort utiles, prétendant que si le -cardinal n'avait pas été poignardé à Fleury, il le lui devait; il alla -jusqu'à dire, et en cela il se calomniait lui-même, que s'il avait -plusieurs fois écrit au comte de Soissons, c'était «pour entretenir -créance et avoir moyen de découvrir ce qui se passoit, afin de servir le -roi et le cardinal[86].» Il s'offrit même à les servir encore; il -promit, si on voulait lui faire grâce, de donner avis de tout ce qui se -ferait chez Monsieur, particulièrement pendant le procès du maréchal -Ornano. «Encore[87] qu'il ne faille point douter, dit-il, que le -maréchal ne soit coupable, et que le roi n'ait assez de lumière de sa -faute, néantmoins lui répondant y servira beaucoup, tant à découvrir ses -anciennes cabales qu'à faire connoître ceux qui solliciteroient pour -lui... Il ne doute point que Monsieur étant à Paris, plusieurs grands et -quantité de gentilshommes ne l'excitent à faire quelques remuements et -des violences au cardinal: il les découvrira tous jusqu'au dernier -conseiller.» «Il vous est nécessaire, écrit-il à Richelieu[88], d'avoir -quelqu'un auprès de Monsieur... Il y a bien des grands prieurs en -France[89], et Monsieur verra bien des fois le jour des personnes qui ne -vous aiment guère... Si[90] le maréchal a été assez ingrat pour -méconnoître les bons offices que vous lui avez faits, et qu'au bout de -seize mois il vous ait trompé, assurez-vous, Monseigneur, que je ne suis -pas Corse, et qu'en seize siècles cela ne m'entrera pas dans l'esprit... -Je donnerai les apparences[91] à Monsieur et les services effectifs à -qui je les dois.» - - [84] Cette pièce décisive n'est pas dans le recueil de Laborde; - nous l'avons rencontrée aux archives des affaires étrangères, - FRANCE, t. XXXVIII. Voyez l'APPENDICE. - - [85] Sur le commandeur de Jars, voyez dans le chapitre suivant la - fin de l'affaire de Châteauneuf, et surtout notre écrit sur Mme - DE HAUTEFORT, où l'on voit la noble jeune fille et le brave - commandeur s'élever ensemble au suprême degré de la générosité et - du dévouement. - - [86] Premier interrogatoire de Chalais, du 10 juillet, recueil de - Laborde, p. 39. - - [87] Second interrogatoire du 28 juillet, _ibid._, p. 83. - - [88] Troisième lettre à Richelieu, _ibid._, p. 222. - - [89] Cinquième lettre, recueil de Laborde, p. 227. - - [90] Troisième lettre, _ibid._, p. 223. - - [91] Recueil de Laborde, p. 228. - -Du moins, pendant quelque temps et jusqu'à la fin de juillet, en -trahissant tout le monde, Chalais avait gardé sa foi à Mme de Chevreuse. -Ni dans ses dépositions officielles, ni dans ses conversations avec -Richelieu, il n'avait prononcé ce nom. Mais emporté par la passion qui -déjà lui avait fait faire tant de fautes, il céda au besoin de se -rappeler à celle qu'il aimait toujours, et de lui faire hommage de ses -souffrances. Il lui adressa des lettres remplies de l'adoration et du -dévouement le plus chevaleresque, et écrites dans le jargon alors à la -mode qui convenait bien mieux dans la bouche des mourants de l'hôtel de -Rambouillet, que dans celle d'un homme aussi sérieusement menacé. En les -lisant, on se demande si Mme de Chevreuse s'était rendue à l'amour de -Chalais, ou si elle ne l'avait pas laissé sur ces espérances enivrantes -et enflammées, qui transforment leur objet encore peu connu en une -divinité dont on achèterait la possession au prix de tous les -sacrifices[92]. A ces lettres imprudentes, qui évidemment ne lui -arrivaient qu'après avoir passé par les mains de Richelieu, Mme de -Chevreuse pouvait-elle répondre autrement qu'elle ne fit? Le domestique -de Chalais écrit à son maître[93], le 4 août: «J'ai baillé la lettre à -Madame; elle m'a dit qu'elle ne fait point de réponse, que sa vie et son -honneur dépendent de cela véritablement; elle m'a dit sur sa vie qu'elle -le servira sans écrire; elle lui baille cent mille baisemains.» Le 7 -août: «Mme de Chevreuse a été bien aise; elle servira plus qu'on ne -demande, mais elle ne peut écrire.» Il paraît que ce silence si naturel -blessa Chalais, qui peut-être même ne reçut pas les lettres de son -domestique et ne connut pas les réponses de Mme de Chevreuse. L'habile -Richelieu partit de là pour jeter des soupçons dans l'âme du prisonnier, -et l'aigrir contre la duchesse. Il la lui représenta[94] comme l'ayant -fort oublié, occupée d'autres amours, et s'étant sauvée elle-même à ses -dépens; manœuvre accoutumée d'une police déloyale qui s'étudie à -tromper les accusés les uns sur les autres, et, en faisant accroire à -chacun d'eux qu'il est trahi par son complice, le pousse à le trahir à -son tour. Nous pouvons assurer que dans tous les papiers qui ont passé -sous nos yeux, nous n'avons pas découvert l'ombre même d'une faiblesse -de la part de Mme de Chevreuse. Mais le pauvre Chalais tomba dans le -piége qu'on lui tendait, et le dépit de l'amour et du dévouement trompé -ôtant tout frein à son ardent désir de complaire au cardinal et d'en -obtenir sa grâce par des révélations importantes et inattendues, peu à -peu il commença, ce qu'il n'avait pas fait jusque-là, à parler des -dames, particulièrement de Mme de Chevreuse, et, passant sur elle de -l'adoration à l'injure, il finit par la charger des accusations les plus -graves. Il déclara que c'était elle qui l'avait engagé dans ce complot -auquel auparavant il était resté entièrement étranger, «qu'elle avoit -grande affection et liaison avec le maréchal d'Ornano sur l'affaire de -Monsieur[95], qu'elle travaille à unir ensemble M. le Prince, M. le -Comte et M. de Montmorenci, ainsi que les Huguenots par le moyen de Mme -de Rohan[96], qu'elle l'avoit exhorté[97] à faire tout ce qu'il pourroit -pour délivrer le grand-prieur, et qu'il n'y avoit rien qu'elle ne voulût -faire pour cela, et qu'à toute occasion elle disoit à Monsieur: Ne -voulez point faire sortir de prison le maréchal? qu'elle excitoit le -grand-prieur à conseiller à Monsieur de quitter la cour et de faire -violence à M. le cardinal, et qu'elle disoit continuellement au -grand-prieur: Monsieur n'aura-t-il pas de ressentiment pour le -maréchal[98]? que par ces mots: Monsieur ne se souviendra-t-il pas du -maréchal? on entendoit: Monsieur ne fera-t-il pas violence au cardinal? -qu'il le sait parce que le grand-prieur et Mme de Chevreuse le lui ont -dit, et que Mme de Chevreuse étoit dans la confidence du dessein qui se -devoit exécuter à Fleury[99],» c'est-à-dire du dessein d'assassiner le -cardinal. Enfin, pour bien montrer à Richelieu qu'il n'y a pas de -sacrifices qu'il ne soit prêt à lui faire, après celui de la personne -qu'il avait tant aimée et à laquelle, la veille encore, il prodiguait -les plus ardents hommages, il compromet jusqu'à la reine elle-même, et -répète le bruit injurieux «qu'il a ouï dire que si Dieu rappeloit le -roi, Monsieur pourroit épouser la reine[100].» Chalais ne pouvait -descendre plus bas encore qu'en s'engageant à se faire l'espion de la -reine et de Mme de Chevreuse, comme il avait promis d'être celui de -Monsieur. Il croit nuire à Mme de Chevreuse, il la relève au contraire -en la peignant obstinément attachée à la reine et à ses amis. «C'est -elle, dit-il, qui a embarqué le maréchal d'Ornano, et elle lui conserve -plus inviolablement que jamais l'amitié promise[101].» «Si elle vouloit, -s'écrie-t-il, je jure qu'elle pourroit dire de belles choses,» excitant -ainsi à la faire arrêter. Il la surveillera, il la démasquera, il lui -ôtera toute influence, «il ne veut plus vivre que pour la damner[102].» -Et sans cesse il rappelle au cardinal «les grandes choses qu'il feroit -parmi les dames[103].» - - [92] Voici trois de ces lettres, que nous tirons du recueil de - Laborde, p. 210, etc. _Première lettre_: «Si mes plaintes ont - touché les âmes les plus insensibles quand mon soleil manquoit de - luire dans les allées dédiées à l'amour, où seront ceux qui ne - prendront part à mes sanglots dans une prison où ses rayons ne - peuvent jamais entrer, et mon sort (est) d'autant plus rigoureux - qu'il me défend de lui faire savoir mon cruel martyre? Dans cette - perplexité, je me loue de mon maître qui fait seulement souffrir - le corps, et murmure contre les merveilles de ce soleil, dont - l'absence tue l'âme et cause une telle métamorphose que je ne - suis plus moi-même que dans la persistance de l'adorer, et mes - yeux qui ne servoient qu'à cela sont justement punis de leur trop - grande présomption par plus de larmes versées que n'en causa - jamais l'amour.»--_Deuxième lettre_: «Puisque ma vie dépend de - vous, je ne crains pas de l'hasarder pour vous faire savoir que - je vous aime; recevez-en donc ce petit témoignage, et ne - condamnez pas ma témérité. Si ces beaux yeux que j'adore - regardent cette lettre, j'augure bien de ma fortune; et s'il - advient le contraire, je ne souhaite plus ma liberté puisque j'y - trouve mon supplice.»--_Troisième lettre_: «Ce n'est pas de cette - heure que j'ai reconnu de la divinité en vos beautés, mais bien - commencé-je à apprendre qu'il faut vous servir comme déesse, - puisqu'il ne m'est pas permis de vous faire savoir mon amour, - sans courre fortune de la vie; prenez-en donc du soin puisqu'elle - vous est toute dédiée, et si vous la jugez digne d'être - conservée, dites au compagnon de mes malheurs qu'il vous - souviendra quelquefois que je suis le plus malheureux des hommes. - Il ne faut que lui dire oui.» - - [93] Recueil de Laborde, p. 68, etc. - - [94] Recueil de Laborde, p. 241 et 242, onzième lettre à - Richelieu: «Depuis que vous me fîtes l'honneur de me dire qu'elle - avoit médit de moi, je n'ai plus eu d'autre intérêt que de me - conserver, etc.» - - [95] Recueil de Laborde, p. 96. - - [96] _Ibid._, p. 139-140. - - [97] _Ibid._, p. 97. - - [98] _Ibid._, p. 127. - - [99] _Ibid._, p. 137-138. - - [100] Recueil de Laborde, p. 93. - - [101] _Ibid._, p. 243. - - [102] _Ibid._ - - [103] _Ibid._, p. 228. - -On souffre en vérité d'avoir à transcrire de pareilles bassesses, et on -voudrait les pouvoir imputer à un accès de fureur jalouse qui aurait -troublé l'esprit de l'infortuné dans la sombre solitude d'un cachot. -D'ailleurs elles furent inutiles. Dès que Richelieu sentit qu'il avait -tiré de Chalais tout ce qu'il en pouvait espérer, le procès marcha vite, -et l'inévitable sentence fut rendue le 18 août. Le lendemain on la lut -au prisonnier. Elle rendit Chalais à lui-même. Il se souvint qu'il était -gentilhomme et Talleyrand, il rougit de sa conduite envers Mme de -Chevreuse, et sur la sellette il rétracta tout ce qu'il avait dit sur -elle, déclarant particulièrement «qu'elle ne l'avoit jamais détourné du -service qu'il devoit au roi[104].» Il chargea son confesseur d'aller -demander pardon à la reine d'avoir mêlé son nom dans une pareille -affaire[105], et quelques heures après, soutenu par les prières de sa -vieille mère, la digne fille du maréchal de Montluc, agenouillée dans -une église voisine[106], le 19 août 1626, il présentait avec fermeté sa -tête à la hache du bourreau sur le premier échafaud dressé par -Richelieu. - - [104] On ne conçoit pas pourquoi la _Relation de ce qui s'est - passé au procès de Chalais_, tirée du cabinet de Dupuy, et qui - est dans le recueil d'Auberi, _Mémoires pour l'histoire du - cardinal duc de Richelieu_, t. Ier, p. 570, ne fait pas mention - de cette rétractation de Chalais; mais elle est dans le recueil - de Laborde, p. 168 et 179, séance du 19 août: «Et nous a dit de - son propre mouvement que le contenu en toutes les lettres qu'il a - écrites concernant les dames, étoit faux et ne savoit du tout - rien de Mme de Chevreuse,... et particulièrement a dit qu'elle ne - l'a jamais détourné du service qu'il devoit au roi.» - - [105] Mme de Motteville, _ibid._, p. 29: «Il pria son confesseur - d'aller trouver le roi pour lui en dire la vérité, et d'aller de - sa part demander pardon à la reine... Outre ces grandes paroles, - sorties d'un homme qui alloit mourir, la mère de Chalais vint - trouver la reine pour lui en faire satisfaction. Cette visite m'a - été dite par des personnes qui étoient présentes quand elle fit - cette déclaration.» - - [106] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi. Elle dit à un - archer des gardes du corps: «Dites à mon fils que je suis - contente de l'assurance qu'il me donne de mourir en Dieu, et que - si je pensois que ma vue ne l'attendrit pas trop, je l'irois - trouver et ne l'abandonnerois point que sa tête ne fût séparée de - son corps, mais que ne pouvant l'assister comme cela, je m'en - vais prier Dieu pour lui.» La Porte, mettant en action ces nobles - paroles, prétend que «Mme de Chalais monta sur l'échafaud avec - son fils, et l'assista courageusement jusqu'à sa mort.» - _Mémoires_, _ibid._, p. 302. - -Ainsi finit Chalais, et la première conspiration à laquelle prit part -Mme de Chevreuse. Le mois d'août était à peine écoulé, que le maréchal -Ornano succombait à Vincennes sous la menace du procès qui l'attendait. -Le grand prieur le suivit à quelques années de distance, en février -1629. Le duc César de Vendôme ne sortit de prison qu'en 1630, et perdit -pour toujours son gouvernement de Bretagne. Le comte de Soissons s'exila -quelque temps lui-même en Suisse et en Italie. Pour Monsieur, il en fut -quitte pour épouser une des princesses les plus aimables de France, avec -une dot immense, et l'opulent apanage[107] que lui méritait bien cette -première trahison qui devait être suivie de tant d'autres. Mais un an -après, la nouvelle duchesse d'Orléans mourait en donnant le jour à une -fille qui fut la grande Mademoiselle. Déjà le roi avait été fort -mécontent des coquetteries de la reine avec Buckingham: cette fois il -lui ôta à jamais sa confiance et son cœur. Sa jalouse et soupçonneuse -nature lui persuada aisément qu'il y avait eu quelque intrigue entre -elle et son frère, non pas peut-être pour se défaire de lui, mais pour -s'unir ensemble un jour; toute sa vie il garda cette amère conviction, -et quand à son lit de mort la reine lui jura avec larmes qu'elle était -innocente, il répondit que dans son état il était obligé de lui -pardonner, mais non de la croire. Dans les premiers transports de sa -colère, il la fit comparaître devant un conseil, où elle fut traitée en -criminelle; on ne lui donna qu'un pliant au lieu d'un fauteuil, comme -si elle eût été sur la sellette, et le roi l'accusa d'être entrée dans -un complot pour avoir un autre mari. La reine indignée s'écria qu'elle -aurait trop peu gagné au change, et elle reprocha avec énergie à sa -belle-mère et au cardinal de travailler à lui nuire dans l'esprit du -roi[108]. Puis elle courba un peu plus la tête, renferma dans son sein -la haine qu'elle portait à Richelieu, et se résigna, pour quelque temps -du moins, à passer sa triste jeunesse dans la solitude de son palais, de -toutes parts surveillée, et n'ayant plus un cœur ami pour y verser ses -ennuis et ses souffrances. Mme de Chevreuse apprit à ses dépens ce qu'il -en coûte de trop aimer une reine. Elle courut grand risque d'être -enveloppée dans le funeste procès. Sur les dépositions de Chalais, le -tribunal avait ordonné[109] qu'elle serait arrêtée pour être interrogée -sur les charges qui s'élevaient contre elle. Le décret de prise de corps -fut rédigé, signé par les juges, et remis au roi qui, dans un conseil -tenu chez la reine mère, le montra au duc de Chevreuse. Celui-ci obtint -à grand'peine qu'on se contenterait de la menace[110]. Elle quitta -Nantes quelques jours avant la terrible exécution[111], et alla -s'enfermer à Dampierre, espérant qu'elle y pourrait laisser passer la -tempête. Mais on la trouva encore trop près de la reine, et elle reçut -l'ordre de sortir de France[112]. Il lui fallut donc renoncer à toutes -les douceurs de la vie, aux magnificences de son hôtel de la rue -Saint-Thomas-du-Louvre, à sa belle retraite de Dampierre, et aller, à -vingt-cinq ans, chercher un asile sur une terre étrangère. Aussi, dit -Richelieu, «elle fut transportée de fureur; elle s'emporta jusqu'à dire -qu'on ne la connoissoit pas, qu'on pensoit qu'elle n'avoit l'esprit qu'à -des coquetteries, qu'elle feroit bien voir, avec le temps, qu'elle étoit -bonne à autre chose, qu'il n'y avoit rien qu'elle ne fît pour se venger, -et qu'elle s'abandonneroit à un soldat des gardes plutôt que de ne pas -tirer raison de ses ennemis[113].» Elle aurait bien souhaité aller en -Angleterre, où elle était sûre de l'appui de Holland, de Buckingham et -de Charles Ier lui-même: cette permission ne lui fut pas accordée, et -elle prit le chemin de la Lorraine. - - [107] Monsieur changea le titre de duc d'Anjou pour celui de duc - d'Orléans, et il eut le duché d'Orléans, le duché de Chartres, le - comté de Blois, avec cent mille livres de revenu, plus cent mille - livres de pension, et une somme de cinq cent soixante mille - livres, _Mercure françois_, 1626, p. 385, etc. - - [108] Voyez La Porte et Mme de Motteville. - - [109] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi, p. 573 et 574. - - [110] Le P. Griffet assure, t. Ier, p. 513 de son _Histoire du règne - de Louis XIII_, qu'elle fut interrogée sans être confrontée, et il - renvoie à Brienne, lequel dit seulement que le roi donna ordre à Mme - de Chevreuse de se retirer à Dampierre avec défense d'en sortir, - _Mémoires_, collect. Petitot, 2e série, t. XXXV, p. 434. - - [111] La _Relation_: «Elle partit de Nantes, le lundi 17 aoust.» - - [112] Archives des Affaires étrangères, FRANCE, t. XXXIX, fol. 316. - «Sire, ce porteur m'ayant trouvé à quatre lieues de Dampierre, je - n'ai pu plus tôt satisfaire à la volonté de Votre Majesté. J'y serai - (à Dampierre), demain au matin, pour en même temps donner ordre à - l'éloignement de ma femme avec l'obéissance que je dois à ses - commandements, étant, Sire, - - Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle - sujet et serviteur. - - De Gallardon, ce 29 août. - - CHEVREUSE.» - - - [113] _Mémoires_, t. III, p. 110. - - - - -CHAPITRE TROISIÈME - -1627-1637 - - Mme DE CHEVREUSE EN LORRAINE. LE DUC CHARLES IV. NOUVELLE LIGUE - CONTRE RICHELIEU. VICTOIRE DU CARDINAL. MME DE CHEVREUSE RENTRE EN - FRANCE.--ELLE EST D'ABORD ASSEZ BIEN AVEC RICHELIEU.--SA LIAISON - AVEC LE GARDE DES SCEAUX CHATEAUNEUF.--LETTRES D'AMOUR ET - D'INTRIGUE.--NOUVELLE DISGRACE.--MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE EN - TOURAINE. CRAFT, MONTAIGU, LA ROCHEFOUCAULD.--AFFAIRES DE 1637. - INTELLIGENCE DE LA REINE ANNE AVEC M. DE MIRABEL, A BRUXELLES, ET - AVEC SON FRÈRE LE CARDINAL-INFANT, PENDANT QUE LA FRANCE ET - L'ESPAGNE SONT EN GUERRE. ELLE CORRESPOND AUSSI AVEC Mme DE - CHEVREUSE, QUI ELLE-MÊME CORRESPOND AVEC LE DUC DE LORRAINE ET - L'ENGAGE AVEC L'ESPAGNE.--DÉCOUVERTE DE CES INTRIGUES. LA REINE - ANNE PLUS QUE JAMAIS MALTRAITEE.--MME De CHEVREUSE CRAINT D'ÊTRE - ARRÊTÉE ET PREND LE PARTI DE SE SAUVER EN ESPAGNE.--AVENTURES DE - SA FUITE DEPUIS TOURS JUSQU'A LA FRONTIÈRE ESPAGNOLE. - - -Mme de Chevreuse arriva en Lorraine dans l'automne de 1626. On sait -qu'au lieu d'un refuge, elle y trouva le plus éclatant triomphe. Sa -beauté éblouit le nouveau duc de Lorraine Charles IV, qui, se déclarant -ouvertement son adorateur, en fit la reine de ces brillants tournois à -la barrière de Nancy, illustrés par le burin de Callot. Elle n'a pas -été, comme le dit La Rochefoucauld et comme on l'a tant répété, la -première cause des malheurs de ce prince; non: la vraie cause des -malheurs de Charles IV[114] était dans son caractère, dans son ambition -présomptueuse, ouverte à toutes les chimères, et qui rencontrait devant -elle, en France, un politique tel que Richelieu. N'oublions pas qu'ils -étaient déjà brouillés bien avant que Mme de Chevreuse ne mît le pied à -Nancy. Richelieu revendiquait plusieurs parties des États du duc, et -celui-ci, placé entre l'Autriche et la France, commençait à se déclarer -pour la première contre la seconde. C'était l'homme le plus fait pour -entrer dans les sentiments de Mme de Chevreuse, comme elle était -admirablement faite pour seconder ses desseins. Elle trouva Charles IV -déjà uni à l'Empire; elle l'unit aussi à l'Angleterre, dont Buckingham -disposait; elle renoua ses anciennes intelligences avec les ennemis de -Richelieu, particulièrement avec la Savoie, et renouvela ainsi la ligue -formée sous le maréchal Ornano, en lui donnant, comme toujours, à -l'intérieur l'appui du parti protestant, que gouvernaient ses parents, -Rohan et Soubise. Le plan était sérieux: une flotte anglaise, conduite -par Buckingham lui-même, devait débarquer à l'île de Ré et se joindre -aux protestants de La Rochelle; le duc de Savoie, avec le comte de -Soissons, qui était venu chercher un asile auprès de lui, devait -descendre à la fois dans le Dauphiné et dans la Provence, le duc de -Rohan, à la tête des protestants du midi, soulever le Languedoc, enfin -le duc de Lorraine marcher sur Paris par la Champagne. L'agent principal -de ce plan, chargé de porter des paroles à tous les intéressés, était -mylord Montaigu, personnage d'une activité et d'un courage à toute -épreuve, qui passa la moitié de sa vie dans des intrigues galantes et -politiques, et la finit dans une ardente dévotion. Il était alors ami -particulier de Holland et de Buckingham. Il allait sans cesse de Londres -à Turin et à Nancy[115]. Richelieu épiait toutes ses démarches, et en -novembre 1627 il le fit arrêter jusque sur le territoire lorrain, pour -s'emparer des papiers dont il était porteur, qui lui découvrirent toute -la conspiration. La reine Anne y était si fort mêlée qu'elle trembla à -la nouvelle de l'arrestation de Montaigu, et n'eut de repos qu'après -s'être bien assurée qu'elle n'était pas nommée dans les papiers du -prisonnier, et qu'elle ne le serait pas dans ses interrogatoires[116]. -Renfermé assez longtemps à la Bastille, Montaigu montra qu'il était un -serviteur des dames d'une autre trempe que Chalais: il garda un -généreux silence sur la reine et sur Mme de Chevreuse. Mais le cardinal -ne s'y trompa pas; il vit parfaitement que cette vaste machination était -l'ouvrage de la duchesse, et que celle-ci n'avait agi qu'avec le -consentement de la reine[117]. Il se hâta de faire face au péril qui le -menaçait avec sa promptitude et sa vigueur accoutumées. L'Angleterre, -poussée par l'impétueux Buckingham, était entrée la première en -campagne: elle rencontra une résistance sur laquelle elle n'avait pas -compté. L'attaque sur l'île de Ré échoua; Buckingham battu fut forcé à -une retraite honteuse, et à peine avait-il remis le pied sur le sol -anglais que le poignard d'un assassin terminait sa vie, le 2 septembre -1628. Le mois suivant, La Rochelle, le foyer et le boulevard de tous les -complots protestants, La Rochelle, qui passait pour imprenable, cédait à -la constance et à l'habileté du cardinal. Étonnés de pareils succès, le -duc de Lorraine et le duc de Savoie demeurèrent immobiles; la coalition -était dissoute, et l'Angleterre demandait la paix, en mettant parmi ses -conditions les plus pressantes le retour en France de Mme de Chevreuse, -devenue une puissance politique pour laquelle on fait la paix et la -guerre. «C'étoit une princesse aimée en Angleterre, à laquelle le roi -portoit une particulière affection, et il la voudroit assurément -comprendre en la paix, s'il n'avoit honte d'y faire mention d'une femme; -mais il se sentiroit très-obligé si Sa Majesté ne lui faisoit point de -déplaisir. Elle avoit l'esprit fort, une beauté puissante dont elle -savoit bien user, ne s'amollissant par aucune disgrâce, et demeurant -toujours en une même assiette d'esprit[118]:» portrait moins brillant, -mais tout autrement sérieux et fidèle que celui de Retz, et qui pourrait -bien être de la main même de Richelieu, étant assez vraisemblable que le -cardinal, selon sa coutume, aura ici plutôt résumé à sa manière que -reproduit textuellement la dépêche du négociateur anglais. Quoi qu'il -en soit, Richelieu, qui désirait vivement, La Rochelle une fois soumise, -n'avoir plus sur les bras les Rohan, les protestants et l'Angleterre, -afin de porter toutes ses forces contre l'Espagne, accepta la condition -demandée, et à la fin de l'année 1628 Mme de Chevreuse eut la permission -de revenir à Dampierre. - - [114] Sur Charles IV, sa liaison avec Mme de Chevreuse, la ligue - qu'ils formèrent ensemble contre Richelieu et l'extraordinaire - influence qu'elle conserva toujours sur lui, nous renvoyons avec - confiance au t. Ier de l'excellent ouvrage de M. le comte - d'Haussonville, _Histoire de la réunion de la Lorraine à la - France_. - - [115] Voyez les _Mémoires_ de Richelieu, t. III., p. 311 et suiv. - - [116] La Porte, _Mémoires_, p. 304: «La nouvelle de l'arrestation - de mylord Montaigu mit la reine en une peine extrême, craignant - d'être nommée dans les papiers de mylord, et que cela venant à - être découvert, le roi, avec qui elle n'étoit pas en trop bonne - intelligence, ne la maltraitât et ne la renvoyât en Espagne, - comme il auroit fait assurément; ce qui lui donna une telle - inquiétude qu'elle en perdit le dormir et le manger. Dans cet - embarras elle se souvint que j'étois dans la compagnie des - gendarmes qui devoit être du nombre des troupes commandées pour - la conduite de mylord. C'est pourquoi elle s'informa à Lavau où - j'étois; il me trouva et me conduisit après minuit dans la - chambre de la reine d'où tout le monde étoit retiré. Elle me dit - la peine où elle étoit, et que, n'ayant personne à qui elle se - pût fier, elle m'avoit fait chercher, croyant que je la servirois - avec affection et fidélité; que de ce que je lui rapporterois - dépendoit son salut ou sa perte; elle me dit toute l'affaire, et - qu'il falloit que, dans la conduite que nous ferions de mylord - Montaigu, je fisse en sorte de lui parler et de savoir de lui si, - dans les papiers qu'on lui avoit pris, elle n'y étoit point - nommée, et que si d'adventure il étoit interrogé lorsqu'il seroit - à la Bastille, et pressé de nommer tous ceux qu'il savoit avoir - eu connoissance de cette ligue, il se gardât bien de la nommer... - Je dis à mylord Montaigu la peine où étoit la reine; à cela il me - répondit qu'elle n'étoit nommée ni directement ni indirectement - dans les papiers qu'on lui avoit pris, et m'assura que s'il étoit - interrogé il ne diroit jamais rien qui lui pût nuire, quand même - on le devroit faire mourir.» Quand La Porte rapporta cette - réponse à la reine, celle-ci, dit La Porte, tressaillit de joie. - - [117] _Mémoires_, _ibid._, t. IV, p. 11: «Le tout suscité par Mme - de Chevreuse, qui agissoit en cela du consentement de la reine.» - _Ibid._, p. 80: «Une demoiselle qu'elle chassa donna avis que sa - liaison avec la reine régnante étoit plus étroite que jamais, et - qu'elle lui disoit qu'elle n'avoit rien à craindre, ayant - l'empereur, l'Espagne, l'Angleterre, la Lorraine et beaucoup - d'autres pour elle.» La Rochefoucauld, _ibid._, p. 344: «On sait - assez que le duc de Buckingham vint avec une puissante flotte - pour secourir La Rochelle, qu'il attaqua l'île de Ré sans la - prendre, et qu'il se retira avec un succès malheureux; mais tout - le monde ne sait pas que le cardinal accusa la reine d'avoir - concerté cette entreprise avec le duc de Buckingham pour faire la - paix des huguenots, et lui donner un prétexte de revenir à la - cour et de revoir la reine.» - - [118] _Mémoires_ de Richelieu, t. IV, p. 74. - -Il y eut là quelques années de repos dans cette vie agitée. Du fond de sa -retraite, Mme de Chevreuse vit plus d'une fois changer la face des -affaires et de la cour. Elle vit Marie de Médicis revêtue de nouveau, en -1629, du titre et des fonctions de régente, de nouveau aussi dépouillée -de son pouvoir en 1630, après la célèbre journée des dupes, et, plus -maltraitée par son ancien favori qu'elle ne l'avait jamais été par -Luynes, s'enfuir en 1631 à Bruxelles, se mettre sous la protection de -l'Espagne et à la tête des ennemis de Richelieu. Elle vit le duc -d'Orléans, après avoir voulu épouser la belle Marie de Gonzague, une des -filles du duc de Mantoue, devenu amoureux de Marguerite de Lorraine, -sœur de Charles IV, l'épouser contre la volonté du roi, et s'en aller à -Bruxelles grossir et fortifier le parti de la reine mère. Anne d'Autriche -et Mme de Chevreuse étaient naturellement de ce parti, et le secondaient -de tous leurs vœux, mais en ayant grand soin de les cacher sous des -démonstrations contraires, devant le cardinal tout-puissant et irrité, -prodiguant sans pitié les destitutions, les emprisonnements, les exils, -et faisant monter tour à tour, en 1632, sur l'échafaud de Chalais, son -ancien ami le maréchal de Marillac, coupable surtout d'être resté fidèle -à leur commune maîtresse, et le dernier descendant des deux grands -connétables de Montmorency, le vainqueur de Veillane, qui s'était laissé -engager dans la révolte la plus insensée par les conseils de sa femme, -dévouée à la reine mère, et sur la parole du duc d'Orléans. Mme de -Chevreuse avait appris à mettre un voile sur ses plus chers sentiments: -peu à peu elle reparut à la cour en ayant l'air de ne chercher que le -plaisir. Elle avait à peine trente-deux ans, et il était difficile encore -de la voir impunément. On dit que Richelieu ne fut pas insensible à sa -beauté. Pourquoi s'en étonner? D'autres grands politiques, Henri IV, -Charlemagne, César, ont aussi aimé la beauté, et le XVIIe siècle est -particulièrement le siècle de la galanterie. C'est une tradition -accréditée que le cardinal fit quelque temps une cour inutile mais fort -pressante à la reine Anne. Nous écartons les propos grossiers de -Tallemant[119]; nous n'ajoutons pas foi à l'incroyable récit du jeune -Brienne[120], mais son père[121], mais La Rochefoucauld[122], mais -Retz[123], parlent de l'inclination que le cardinal a ressentie pour la -reine; et celle-ci a conté elle-même à Mme de Motteville «qu'un jour il -lui parla d'un air très-galant et lui fit un discours fort -passionné[124].» C'est encore Mme de Motteville qui nous apprend que -Richelieu, «malgré la rigueur qu'il avait eue pour Mme de Chevreuse, ne -l'avoit jamais haïe, et que sa beauté avoit eu des charmes pour -lui[125].» Il essaya de lui plaire, et un moment l'entoura d'attentions -et d'hommages[126]. L'habile duchesse se garda bien de les repousser, -sans les trop accueillir. Le cardinal s'efforça de lui persuader de -rompre avec le duc de Lorraine[127]. Tantôt elle résistait, tantôt elle -donnait des espérances[128], et mettait même son influence sur le duc de -Lorraine au service des desseins de Richelieu[129]. Mais au fond son âme -demeurait inébranlablement attachée à sa cause et à ses amis, et au -tout-puissant cardinal elle préféra un de ses ministres, celui sur lequel -il avait le plus droit de compter: elle le lui enleva d'un regard, et le -conquit au parti des mécontents. - - [119] Tallemant, _Historiette du cardinal de Richelieu_, t. Ier, - p. 350. - - [120] _Mémoires inédits_, publiés par M. Barrière en 1828, t. - Ier, p. 274. - - [121] _Mémoires de Brienne_, collect. Petitot, 2e série, t. - XXXVI, p. 60. - - [122] _Ibid._, p. 343 et 345. - - [123] Édition d'Amsterdam, 1731, t. Ier, p. 10. - - [124] _Mémoires_, _ibid._, p. 34. - - [125] _Ibid._, p. 62. - - [126] Il est certain qu'en 1632 Mme de Chevreuse était bien avec - le cardinal. On en peut juger par les deux billets suivants que - nous tirons des archives des affaires étrangères, FRANCE, 1632, - t. LXII et LXIII: «Monsieur, je ne m'estimois pas si heureuse - d'être en votre souvenir dans les occupations où vous êtes. Je me - trouve agréablement trompée en cette opinion. Cela me fait - espérer que je le serai peut-être encore à mon avantage touchant - les sentiments où vous êtes pour moi. Je le souhaite aussi - passionnément que véritablement. Je suis résolue de vous - témoigner par toutes les actions de ma vie que je suis comme je - le dois, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante, - M. DE ROHAN. _P. S._ Je vous envoierois d'autres lettres en - échange de celles que vous m'avez envoyées, si je ne craignois - pas que la quantité vous importunât.»--«1er août 1632. Monsieur, - si j'avois aussi bien pu refuser de donner cette lettre à ce - gentilhomme, comme je sais m'empêcher de vous importuner à toutes - heures de mes supplications, vous n'auriez pas eu la peine de la - lire. Il faut que vous le souffriez encore, s'il vous plaît, - Monsieur, pour que je satisfasse à la créance qu'a le maître de - ce porteur qu'il obtiendra la demande qu'il vous fait, pourvu que - vous la teniez de moi. Ma créance n'étant pas tout à fait de - même, j'estime que je fais mieux de vous laisser voir cette - demande dans la lettre qu'il vous écrit, crainte de vous ennuyer - d'un trop long discours; et par cette même raison je ne vous - dirai pas davantage, sinon que je serai jusqu'à la mort, - Monsieur, votre très-humble et très-obligeante servante, M. DE - ROHAN.» La Porte dit aussi qu'alors Mme de Chevreuse passait pour - être en faveur auprès du cardinal, _ibid._, p. 317. - - [127] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LVII, année - 1631. Bouthillier à Richelieu: «J'ai donné le mémoire à Mme de - Chevreuse; elle m'a dit force choses qui seroient inutiles et - trop longues à vous dire. J'essayai de lui faire comprendre - qu'elle ne pouvoit écrire un mot à M. de Lorraine.» - - [128] _Ibid._, Mémoire pour interroger René Seguin, prisonnier à - la Bastille, pris au retour d'un voyage en Flandre. «...Il avoit - charge de parler à Mme de Chevreuse pour la gagner et la porter à - desservir le roi, ce qu'elle a découvert à Sa Majesté, et ce - qu'il n'est pas à propos que Seguin sache.» - - [129] Par exemple au traité de Vic en 1632. Voyez M. d'Haussonville, - t. Ier, p. 295. - -Charles de l'Aubépine, marquis de Châteauneuf, d'une vieille famille de -conseillers et de secrétaires d'État, avait succédé en 1630 à Michel de -Marillac dans le poste de garde des sceaux; il le devait à la faveur de -Richelieu et au dévouement qu'il lui avait montré. Il avait poussé ce -dévouement bien loin, car il présida à Toulouse la commission qui jugea -Henri de Montmorenci, et par là il mit à jamais contre lui les -Montmorenci et les Condé. Châteauneuf avait donné des gages sanglants à -Richelieu, et ils semblaient inséparablement unis. Le cardinal l'avait -comblé, comme il faisait tous les siens. Châteauneuf avait été -successivement nommé ambassadeur, chancelier des ordres du roi, -gouverneur de Touraine. C'était un homme consommé dans les affaires, -laborieux, actif, et doué de la qualité qui plaisait le plus au -cardinal, la résolution; mais il avait une ambition démesurée qu'il -conserva jusqu'à la fin de sa vie; l'amour s'y joignant la rendit -aveugle[130]. On ne se peut empêcher de sourire quand on se rappelle ce -que dit Retz, que Châteauneuf amusa Mme de Chevreuse avec les affaires; -cet amusement-là était d'une espèce toute particulière: on y jouait sa -fortune et quelquefois sa tête, et l'intrigue où l'un et l'autre -s'engagèrent était si téméraire, que pour cette fois nous admettons que -ce ne fut pas Châteauneuf qui y jeta Mme de Chevreuse, et que c'est elle -bien plutôt qui y poussa l'amoureux garde des sceaux. - - [130] Richelieu, _Mémoires_, t. VII, p. 326: «On avoit fait le - sieur de Châteauneuf garde des sceaux à l'éloignement du sieur de - Marillac, croyant qu'il n'auroit d'autre mouvement que celui que - le commandement du roi lui donneroit ou l'intérêt de son service, - d'autant que jusque-là il avoit fait paroître n'avoir autre - intention, et depuis quelques années étoit toujours demeuré - attaché auprès du cardinal, servant avec beaucoup de témoignages - d'affection et de fidélité; mais dès qu'il se vit émancipé par - l'autorité de sa charge et en état d'agir seul, lors les - intentions qu'il avoit tenues cachées auparavant par respect et - par crainte commencèrent à paroître. Il se porta dans les cabales - de la cour, particulièrement celle des dames factieuses dont la - principale étoit la duchesse de Chevreuse, l'esprit et la - conduite de laquelle avoient été souvent désagréables au roi, - comme non-seulement n'ayant jamais manqué à être de toutes les - mauvaises parties qui avoient été faites contre son service, mais - même en ayant quasi toujours été un très-dangereux chef de - parti.» - -Châteauneuf avait alors cinquante ans[131], et le sentiment qu'il avait -conçu pour Mme de Chevreuse devait être une de ces passions fatales qui -précèdent et qui marquent la fuite suprême de la jeunesse. Pour Mme de -Chevreuse, elle partagea dans toute leur étendue les dangers et les -malheurs de Châteauneuf, et jamais plus tard elle ne consentit à séparer -sa fortune de la sienne. Elle portait au moins dans ses égarements ce -reste d'honnêteté que, lorsqu'elle aimait quelqu'un, elle l'aimait avec -une fidélité sans bornes, et que l'amour passé il lui en demeurait une -amitié inviolable. Déjà, depuis quelque temps, Richelieu s'était aperçu -que son garde des sceaux n'était plus le même. Son génie soupçonneux, -secondé par sa pénétration et une incomparable police, l'avait mis sur -la trace des manœuvres les plus secrètes de Châteauneuf, et lui-même -s'est complu à rassembler tous les indices de la trahison de son ancien -ami dans des pages jusqu'ici restées inédites et qui nous semblent un -chapitre égaré de ses Mémoires[132]. Au mois de novembre 1632, à -Bordeaux, pendant une assez grave maladie du cardinal, tandis que le -cardinal La Valette, le P. Joseph et Bouthillier veillaient avec anxiété -autour de son lit, le garde des sceaux, subjugué par Mme de Chevreuse -et séduit par elle à la cause de la reine Anne, partagea tous les -divertissements des deux jeunes femmes, et les accompagna dans un voyage -de plaisir à La Rochelle. Cette conduite avait éclairé et irrité -Richelieu; et à son retour à Paris, le 25 février 1633, Châteauneuf fut -arrêté, et tous ses papiers saisis. On y trouva cinquante-deux lettres -de la main de Mme de Chevreuse où, sous des chiffres faciles à pénétrer -et à travers un jargon transparent, on reconnaissait les sentiments de -Châteauneuf et de la duchesse. Il y avait aussi beaucoup de lettres du -commandeur de Jars, du comte de Holland, de Montaigu, de Puylaurens, du -comte de Brion, du duc de Vendôme et de la reine d'Angleterre elle-même. -Ces papiers furent apportés au cardinal, qui les garda selon sa coutume; -après sa mort on les trouva dans sa cassette, et ils arrivèrent ainsi, -avec bien d'autres, en la possession du maréchal de Richelieu, qui les -communiqua au père Griffet pour son _Histoire du règne de Louis -XIII_[133]. Une copie assez ancienne est aujourd'hui entre les mains de -M. le duc de Luynes, dont l'esprit est trop élevé pour songer à dérober -à l'histoire les fautes, d'ailleurs bien connues, de son illustre -aïeule, surtout quand ces fautes portent encore la marque d'un noble -cœur et d'un grand caractère. Nous avons pu examiner ces curieux -manuscrits[134], et particulièrement les lettres de Mme de Chevreuse. -Elles confirment ce que nous dit Mme de Motteville de l'impression que -la beauté de Mme de Chevreuse avait faite sur le cardinal: on y voit -qu'il lui rendait des soins, qu'il était jaloux[135] de Châteauneuf, et -que celui-ci s'alarmait des ménagements qu'elle gardait envers le -premier ministre pour mieux cacher leur commerce. On ne lira pas sans -intérêt divers passages de ces lettres encore inédites où se montre -l'esprit délié à la fois et audacieux de la duchesse, son empire sur le -garde des sceaux, et la haine intrépide qu'elle portait au cardinal -parmi les déférences qu'elle lui prodiguait. - - [131] Il était né en 1580. Un admirable portrait au crayon de D. - Demonstier, gravé par Ragot, le représente en garde des sceaux, - d'une mine ferme et relevée. - - [132] Nous avons rencontré ce curieux fragment aux archives des - affaires étrangères, FRANCE, t. CI, la dernière pièce du volume, - sous ce titre: _Mémoire de M. le Cardinal de Richelieu contre M. - de Châteauneuf_. 12 pages de la main bien connue de Charpentier, - l'un des secrétaires du cardinal. Voyez l'APPENDICE, notes du - chap. III. - - [133] Tom. II, p. 392. - - [134] Nous en donnons au moins l'exact inventaire dans l'APPENDICE, - notes du chap. III. - - [135] La jalousie de Richelieu contre Châteauneuf paraît aussi - dans cet endroit des _Mémoires_ de La Porte, _ibid._, p. 322: «Le - cardinal m'interrogea fort sur ce que faisoit la reine, si M. de - Châteauneuf alloit souvent chez elle, s'il y étoit tard, et s'il - n'alloit pas ordinairement chez Mme de Chevreuse.» Ailleurs - encore La Porte raconte que le cardinal le questionnait beaucoup - «sur la conduite de Mme de Chevreuse et de M. de Châteauneuf.» - -«Mme de Chevreuse[136] se plaint à M. de Châteauneuf de son serviteur -qui a si peu d'assurance en la générosité et amitié de son maître, et -fait bien pis quand il demande si Mme de Chevreuse le néglige pour -l'avoir promis au cardinal. Vous avez tort d'avoir eu cette pensée, et -l'âme de Mme de Chevreuse est trop noble pour qu'il y entre jamais de -lâches sentiments. C'est pourquoi je ne considère non plus la faveur du -cardinal que sa puissance, et je ne ferai jamais rien d'indigne de moi -pour le bien que je pourrois tirer de l'une ni pour le mal que pourroit -me faire l'autre. Croyez cela si vous voulez me faire justice. Je vous -la rendrai toute ma vie, et souhaite que vous y ayez de l'avantage, car -je prendrai grand plaisir à vous contenter et j'aurai grand'peine à vous -déplaire. Voilà, en conscience, mes sentiments, et vous n'en avez point -si vous manquez jamais à votre maître. - - [136] Disons une fois pour toutes que, dans l'original, Mme de - Chevreuse est désignée par le no 28, Châteauneuf par le no 38, le - cardinal par le no 22, Louis XIII par le no 23, la reine Anne par - le no 24, M. de Chevreuse par le no 57, etc. - -«Mme de Chevreuse a vu le cardinal, qui a demeuré deux heures chez la -Reine. Il lui a fait des compliments inimaginables et dit des louanges -extraordinaires devant Mme de Chevreuse, à qui il a parlé fort -froidement, affectant une grande négligence et indifférence pour elle -qui l'a traité à son accoutumé sans faire semblant de s'apercevoir de -son humeur. Sur une picoterie qu'il lui a voulu faire, Mme de Chevreuse -l'a raillé jusqu'à en venir au mépris de sa puissance. Cela l'a plus -étonné que mis en colère, car alors il a changé de langage et s'est mis -dans des civilités et humilités grandes. Je ne sais si ç'a été qu'en la -présence de la reine il n'a pas voulu montrer de mauvaise humeur, ou -bien pour ne vouloir pas se brouiller avec Mme de Chevreuse. Demain je -dois le voir à deux heures. Je vous manderai ce qui se passera. Soyez -assuré que Mme de Chevreuse ne sera plus au monde lorsqu'elle ne sera -plus à vous.» - -«Je crois que je suis destinée pour l'objet de la folie des -extravagants. Le cardinal me le témoigne bien; mais quelque peine que -nous donne sa mauvaise humeur, je n'en suis pas si affligée que de celle -de 37[137], qui, sans s'arrêter à ma prière ni aux considérations que je -lui ai représentées, veut aller où est Mme de Chevreuse, et dit qu'il -n'y a rien qui l'en puisse empêcher, encore même que Mme de Chevreuse ne -le veuille pas de peur de fâcher le cardinal s'il le découvroit. Je vous -avoue que le discours de 37 m'a très affligée, car je ne le saurois -souffrir. Je suis bien marrie que 37 m'ait donné tant de sujets de le -fâcher après m'en avoir tant donné de me louer de lui. Je suis résolue -de ne pas le voir s'il vient contre ma volonté, et même de ne pas -recevoir ses lettres s'il ne se repent pas de la façon dont il parle à -Mme de Chevreuse, qui ne peut souffrir ce langage d'âme du monde que de -vous.» - - [137] Quel est l'adorateur importun caché sous ce chiffre? - N'est-ce pas le comte de Brion? Voyez plus bas, p. 101, 102, 107, - 109. - -«Mme de Chevreuse n'a point eu de nouvelles du cardinal. S'il est aussi -aise de n'ouïr point parler de moi comme je le suis de n'ouïr plus -parler de lui, il est bien content, et moi hors de la persécution dont -le temps et notre bon esprit nous délivreront. - -«La tyrannie du cardinal s'augmente de moments en moments. Il peste et -enrage de ce que Mme de Chevreuse ne va pas le voir. Je lui avois écrit -deux fois avec des compliments dont il est indigne, ce que je ne lui -eusse jamais rendu sans la persécution que M. de Chevreuse m'a faite -pour cela, me disant que c'étoit acheter le repos. Je crois que les -faveurs du roi ont mis au dernier point sa présomption. Il croit -épouvanter Mme de Chevreuse de sa colère, et se persuade, à mon opinion, -qu'il n'y a rien qu'elle ne fît pour l'apaiser; mais elle aime mieux se -résoudre à périr qu'à faire des soumissions au cardinal. Sa gloire m'est -odieuse. Il a dit à mon mari que mon humeur étoit insupportable à un -homme de cœur comme lui, et qu'il étoit résolu de ne me plus rendre -aucun devoir particulier, puisque je n'étois pas capable de donner à lui -seul mon amitié et ma confiance. C'est vous seul que je veux qui sache -ceci. Ne faites pas semblant à M. de Chevreuse de le savoir. Il a eu une -petite brouillerie avec moi à cause qu'il a été si intimidé par -l'insolence du cardinal qu'il m'a voulu persécuter pour que je l'endure -bassement. J'estime tant votre courage et votre affection que je veux -que vous sachiez tous les intérêts de Mme de Chevreuse. Elle se fie si -entièrement en vous qu'elle tient ses intérêts aussi chers entre vos -mains qu'aux siennes. Aimez fidèlement votre maître, et quelque -persécution qu'on puisse lui faire, croyez qu'il se montrera toujours -digne de l'être par toutes ses actions. - -«Je ne vous fais point d'excuse de ne vous avoir pas écrit aujourd'hui, -mais je veux que vous croyiez que je n'ai pas laissé de songer souvent à -vous, quoique mes lettres ne vous l'aient pas témoigné. Je ne vous -saurois bien représenter l'entrevue du cardinal et de Mme de Chevreuse -qu'en vous disant qu'il témoigne à votre maître autant de passion que -Mme de Chevreuse en a cru autrefois dans le cœur de 33[138]; mais -comme Mme de Chevreuse l'a toujours estimée véritable là, elle la croit -fausse en celui du cardinal, qui dit n'avoir plus de réserve pour elle, -voulant faire absolument tout ce qu'elle ordonnera, pourvu qu'elle vive -en sorte avec lui qu'il se puisse assurer d'être en son estime et -confiance par-dessus tout ce qui est sur la terre... Celui qui m'avoit -promis de me dire des nouvelles fut hier ici, mais fort triste, et deux -ou trois fois il me sembla qu'il me vouloit parler, dont je lui donnai -assez moyen; mais il fut muet, et à moins de deviner, je ne saurois rien -connoître de ses sentiments. Dès que j'en saurai la vérité, vous ne -l'ignorerez pas, et j'en userai avec lui et avec tout autre comme je -vous ai promis, soyez-en sûr, et que jamais les promesses du cardinal ne -m'ébranleront. Est-il besoin que je vous assure de cela? Seroit-il -possible que vous en eussiez seulement soupçon? Je serois au désespoir -si je le croyois; mais j'ai trop bonne opinion de vous pour ne vivre pas -certaine que vous ne l'avez pas mauvaise de moi. - - [138] Le duc de Lorraine ou le comte de Holland. - -«Je suis désespérée de ce que le cardinal a mandé à Mme de Chevreuse ce -soir. Il lui a envoyé un exprès pour la conjurer de deux choses: la -première, de ne point parler à Brion (François Christophe de Levis, -comte de Brion, un des favoris du duc d'Orléans, le futur duc de -Damville); la seconde de ne point voir M. de Châteauneuf; en ce dernier -seul est ma peine. Toutefois, ma résolution de témoigner mon affection -à M. de Châteauneuf est plus forte que toute la considération du -cardinal. C'est pourquoi j'ai mandé au cardinal que je ne me pouvois pas -défendre des prières que M. de Chevreuse me fait de voir M. de -Châteauneuf pour mille affaires qu'il a. La plus grande que j'aye est de -me revenger des obligations que j'ai à M. de Châteauneuf, à qui je suis -plus véritablement que toutes les personnes du monde. - -«Il n'y a pas de divertissement ni de lassitude capable de m'empêcher de -penser à vous et de vous en donner des marques. Ces trois lignes sont -une preuve de cette vérité, et je veux qu'elles vous servent d'assurance -d'une autre, qui est que si M. de Châteauneuf est aussi parfait -serviteur en effets qu'en paroles, Mme de Chevreuse sera plus -reconnaissant maître en ses actions qu'en ses discours. - -«Je ne doute pas de la peine où vous êtes, et vous proteste que Mme de -Chevreuse la partage bien s'en croyant la cause. Mandez-moi comment je -vous pourrai voir sans que le cardinal le sache, car je ferai tout ce -que vous jugerez à propos pour cela, souhaitant passionnément de vous -entretenir, et ayant bien des choses à vous dire qui ne se peuvent pas -bien expliquer par écrit, surtout touchant 37[139] et le cardinal, mais -du dernier beaucoup davantage, l'ayant vu ce soir et trouvé plus résolu -à persécuter Mme de Chevreuse que jamais. Il est sorti bien d'avec elle; -mais jamais elle ne l'a trouvé comme aujourd'hui, si inquiet, et des -inégalités telles en ses discours que souvent il se désespéroit de -colère, et en un moment s'apaisoit et étoit dans des humilités extrêmes. -Il ne peut souffrir que Mme de Chevreuse estime M. de Châteauneuf, et ne -sauroit l'empêcher, je vous le promets, mon fidèle serviteur, que -j'appelle ainsi parce que je le crois tel. Adieu, il faut que je vous -voye à quelque prix que ce soit. Faites-moi réponse et prenez garde au -cardinal, car il épie Mme de Chevreuse et M. de Châteauneuf, en qui Mme -de Chevreuse se fie comme à elle-même. - - [139] Voyez plus haut, p. 99. - -«Il est vrai que je voudrois avoir donné de ma vie et vous avoir vu -hier. Je sortis le soir et faillis aller pour cela chez votre sœur -(Élisabeth de L'Aubespine, qui avait épousé André de Cochefilet, comte -de Vaucellas). Si le cardinal vous parle de la visite de Mme de -Chevreuse, dites que ce fut pour l'affaire de la princesse de Guymené -(belle-sœur de Mme de Chevreuse); mais je veux que vous lui témoigniez -être mal satisfait de votre maître et le mépriser. Je sais que vous -aurez de la peine en cela. Toutefois vous m'obéirez parce qu'il est -absolument nécessaire. C'est pourquoi je vous le recommande. Prenez-y -occasion bien adroitement, et n'envoyez pas chez moi. Vous aurez souvent -de mes nouvelles, et toute ma vie des preuves de mon affection. Je serai -aujourd'hui où vous allez. - -«Encore que je me porte mal, je ne veux pas laisser de vous dire comme -s'est passée la visite de Mme de Chevreuse au cardinal. Il lui a parlé -de sa passion qu'il dit être au point de lui avoir causé son mal par le -déplaisir du procédé[140] de Mme de Chevreuse avec lui. Il s'est étendu -en de longs discours de plainte de la conduite de Mme de Chevreuse, -surtout touchant M. de Châteauneuf, concluant qu'il ne pouvoit plus -vivre dans les sentiments où il est pour Mme de Chevreuse, si elle ne -lui témoignoit d'être en d'autres pour lui que par le passé; à quoi Mme -de Chevreuse a répondu qu'elle avoit toujours essayé de donner sujet au -cardinal d'être satisfait d'elle, et qu'elle vouloit lui en donner plus -que jamais. Le cardinal a pressé au dernier point Mme de Chevreuse pour -savoir comment M. de Châteauneuf étoit avec elle, disant que tout le -monde l'y croyoit en une intelligence extrême, ce que j'ai absolument -désavoué. Je ne vous en veux dire davantage à cette heure, mais croyez -que je vous estime autant que je le méprise, et que je n'aurai jamais de -secret pour M. de Châteauneuf ni de confiance pour le cardinal. - - [140] Dans le texte, _procédure_ qui était alors le mot usité. - -«Je vous confirme la promesse que je vous fis de la dernière religion. -Si j'en ai fait quelque difficulté, ce n'est pas que j'aye changé de -volonté depuis, mais ç'a été pour voir si vous étiez bien ferme dans la -vôtre. Il est vrai en cette occasion que vous me priez de ce que je -désire pour vous rendre plus coupable si vous y manquez, et moi plus -excusable en ce que j'aurai fait. - -«Pourvu que votre affection soit aussi parfaite que la bague que vous -m'envoyez, vous n'aurez jamais sujet de rougir pour avoir fait un -mauvais présent à votre maître, ni de l'avoir reçu. - -«Je veux partager avec vous le regret que vous avez de vous éloigner -sans me voir. J'ai plus de haine de la tyrannie du cardinal que vous, -mais je la veux surmonter et non pas m'en plaindre, puisque le premier -sera un effet de courage et le dernier seroit un acte de foiblesse. -Jamais je n'eus tant d'envie de vous entretenir qu'à cette heure. Le -cardinal jure que Mme de Chevreuse sera mal avec vous dans peu, que M. -de Châteauneuf n'aime pas Mme de Chevreuse et en fait des railleries -avec 47 (dame inconnue, peut-être Mme de Puisieux, que Châteauneuf avait -longtemps aimée). Pour ce qui la regarde, je me moque de cela; je crois -M. de Châteauneuf fidèle et affectionné pour moi et le serai toute ma -vie pour lui, pourvu que, comme il a mérité que j'aye pris cette bonne -opinion de lui, il ne se rende pas digne que je la perde. Je suis au -désespoir de ne pouvoir vous envoyer aujourd'hui la peinture de Mme de -Chevreuse, que je vous ai promise. - -«Vous vous obligez à beaucoup; mais il faut que vous sachiez que la -moindre faute est capable de me fâcher extrêmement. C'est pourquoi -prenez garde à ce que vous promettez. Cela seroit déshonorant[141] pour -vous si vos actions n'étoient conformes à vos paroles et honteux à moi -de le souffrir. Je vous dis encore un coup que vous ne vous engagiez -pas tant, si vous n'êtes bien assuré de ne manquer jamais à rien. Je -m'obligerai de peu tant que je ne me serai pas attendue à tout; mais -quand vous me l'aurez promis, et que je l'aurai reçu, je ne serai plus -satisfaite de vous si j'y remarque la moindre réserve. - - [141] Dans le texte, _déshonorable_ que l'analogie donne naturellement - en opposition à _honorable_. - -«Je vous conseille, ne pouvant pas encore dire que je vous commande et -ne voulant plus dire que je vous prie, de porter le diamant que je vous -envoye, afin que voyant cette pierre, qui a deux qualités, l'une d'être -ferme, l'autre si brillante qu'elle paroît de loin et fait voir les -moindres défauts, vous vous souveniez qu'il faut être ferme dans vos -promesses pour qu'elles me plaisent, et ne point faire de fautes pour -que je n'en remarque point. - -«Le cardinal est en meilleure humeur qu'il n'avoit été depuis son retour -pour Mme de Chevreuse. Il m'a écrit ce soir qu'il étoit en des peines -extrêmes de mon mal, que toutes les faveurs du roi ne le touchoient -point en l'état où j'étois, et que la gayeté que M. de Châteauneuf avoit -aujourd'hui a ôté l'opinion qu'il aime Mme de Chevreuse, à qui il a dit -sa maladie sans que cela l'ait touché, et que si Mme de Chevreuse avoit -vu sa mine, elle le croiroit le plus dissimulé ou le moins affectionné -homme du monde, ce qui l'obligeroit à ne l'aimer jamais ou à ne jamais -le croire. Sur cela, Mme de Chevreuse promet à M. de Châteauneuf que, ne -se gouvernant pas par les avis du cardinal, elle fera les deux, l'aimant -et le croyant toujours. - -«Je crois que M. de Châteauneuf est absolument à Mme de Chevreuse, et -je vous promets qu'éternellement Mme de Chevreuse traitera M. de -Châteauneuf comme sien. Quand toute la terre négligeroit M. de -Châteauneuf, Mme de Chevreuse le saura toute sa vie si dignement estimer -que, s'il l'aime véritablement comme il dit, il aura sujet d'être -content de sa fortune, car toutes les puissances de la terre ne -sauroient me faire changer de résolution. Je vous le jure, et je vous -commande de le croire et de m'aimer fidèlement. - -«Hier au soir le cardinal envoya savoir des nouvelles de Mme de -Chevreuse et lui écrivit qu'il mouroit d'envie de la voir, qu'il avoit -bien des choses à lui dire, étant plus que jamais à Mme de Chevreuse, -qui fait peu de cas de cette protestation et beaucoup de celle que M. de -Châteauneuf lui a faite d'être absolument à elle. Demain, je vous en -dirai davantage. Aimez toujours votre maître, il se porte mal et n'est -sorti ces deux jours que par contrainte; mais en quelque état qu'il -puisse être et quoi qu'il lui puisse jamais arriver, il mourra plutôt -que de manquer à ce qu'il vous a promis. - -«Hier, à six heures du soir, le cardinal de La Valette vint voir Mme de -Chevreuse de la part du cardinal de Richelieu. Il lui parla avec douleur -et soumission en faveur de son maître. Ensuite de cela il fit force -admirations de Mme de Chevreuse et mille galanteries à sa mode qui sont -des sottises à la mienne. J'ai répondu fort civilement et froidement. 37 -est au désespoir; il dit qu'il veut se perdre puisque Mme de Chevreuse -ne le veut pas voir, qu'il lui seroit à charge toute sa vie qu'il n'a -jamais chérie que pour ce qu'il croyoit qu'elle pourroit un jour être -agréable et utile à Mme de Chevreuse, qu'en ayant perdu l'espérance à -cette heure il avoit perdu l'envie de vivre, et que ce sera la dernière -importunité que j'aurai de lui. J'espère que votre affection est à -l'épreuve de tout. Je vous demande cette grâce et vous promets que tant -que Mme de Chevreuse vivra, vous en recevrez d'elle. Cette lettre est -écrite dès hier. Depuis, le cardinal de La Vallette m'a fait écrire -mille compliments de la part du cardinal de Richelieu. - -«Il n'y a plus moyen de dire autre chose pour le diamant; mais quoique -le cardinal soupçonne Mme de Chevreuse, ou elle lui en ôtera l'opinion, -ou elle lui en donnera une autre, qui est que toutes ses prospérités ne -sont pas capables d'assujettir Mme de Chevreuse jusqu'au point de -dépendre de ses humeurs s'il en prend d'extravagantes pour elle. Ne vous -inquiétez pas de cette affaire, mais bien de la santé de votre maître -qui est fort mauvaise et l'arrête au lit, puisque, si vous le perdiez, -vous n'en trouverez jamais un pareil en fidélité et affection. - -«Je n'ai pas moins d'envie de vous voir que vous de m'entretenir, mais -je suis en peine comment en trouver les moyens, car il ne faut pas que -le cardinal sache que nous nous sommes vus, si on ne le veut mettre hors -des gonds. Mandez-moi donc comment il faut faire pour que je vous voye -sans que le cardinal le puisse savoir. - -«Je vous commanderai toujours, hors cette fois que je vous demande une -grâce qui est la plus grande que vous me puissiez faire, c'est que M. -de Châteauneuf ne doute jamais de Mme de Chevreuse et s'assure qu'il ne -perdra jamais les bonnes grâces de son maître que Mme de Chevreuse ne -perde la vie, ce qu'elle auroit regret qui arrivât avant d'avoir prouvé -à M. de Châteauneuf combien il est estimé de Mme de Chevreuse, encore -que ce soit plus qu'elle ne lui a promis. Mais un bon maître ne sauroit -craindre de faillir en obligeant son serviteur, quand il se témoigne -plein de fidélité et d'affection. Le cardinal veut persuader à Mme de -Chevreuse qu'il a le cœur rempli de tous les deux pour elle qui ne -croit pas ses paroles. Je donnerois de ma vie pour vous entretenir, mais -je ne sais comment faire, car il ne faut pas que le cardinal puisse le -savoir. Parlez-en avec le porteur pour en trouver les moyens, et croyez -qu'il n'y a que la mort qui me puisse ôter les sentiments où je suis -pour vous. - -«Jamais il n'y eut rien de pareil à l'extravagance du cardinal. Il a -envoyé à Mme de Chevreuse et lui a écrit des plaintes étranges. Il dit -qu'elle a perpétuellement raillé avec Germain (lord Jermin, agent et ami -très-particulier de la reine d'Angleterre), afin qu'il dît en son pays -le mépris qu'elle faisoit de lui, qu'il sait assurément que Mme de -Chevreuse et M. de Châteauneuf sont en intelligence, et que vos gens ne -bougent de chez moi, que je reçois Brion à cause qu'il est son ennemi -pour lui faire dépit, que tout le monde dit qu'il est amoureux de moi, -qu'il ne sauroit plus souffrir mon procédé. Voilà l'état où est le -cardinal. Mandez-moi ce que vous apprendrez de cela, et ne faites -semblant d'en rien savoir. Je verrai le cardinal ici et vous ferai -savoir ce qui se passera. Croyez que, quoi qu'il puisse arriver à votre -maître, il ne fera rien d'indigne de lui ni qui vous doive faire honte -d'être à lui. Je me porte un peu mieux, et plus résolue que jamais -d'estimer M. de Châteauneuf jusqu'à la mort comme je vous l'ai promis.» - -Et ce n'était pas là un pur commerce de galanterie: il y avait dessous -une intrigue politique très-compliquée. Le duc d'Orléans venait de -nouveau de quitter la France, et on s'agitait autour de lui pour lui -persuader de ne pas rester en Lorraine et à Bruxelles, et d'aller -chercher, avec la reine sa mère, un asile auprès de sa sœur en -Angleterre. Pour cela, il fallait changer le ministère anglais et -renverser le grand trésorier attentif à maintenir la paix avec la France -et à éviter tout motif de querelle et de guerre entre les deux pays. Une -cabale puissante conspirait sa perte, et à la tête de cette cabale était -ou passait pour être la reine Henriette, et à la suite de la reine lord -Holland, ennemi personnel du grand trésorier, lord Montaigu et le -commandeur de Jars, serviteurs dévoués et chevaleresques de la belle -Henriette. On a peine à comprendre aujourd'hui comment un homme d'État -tel que Châteauneuf a pu s'engager dans une entreprise aussi contraire à -ses intérêts qu'à ses devoirs; mais Mme de Chevreuse avait réussi à -faire passer dans l'esprit du garde des sceaux cette opinion alors -très-spécieuse, qui plus tard a entraîné le politique et réfléchi duc de -Bouillon, et qui était à Mme de Chevreuse le fond de ses espérances et -le ressort de toute sa conduite: Louis XIII et Richelieu ont un pied -dans la tombe; le premier des deux qui mourra emportera l'autre; -l'avenir appartient donc au duc d'Orléans, qui déjà est presque roi, à -la reine Anne, à la reine mère, qui ont pour eux l'Empire, l'Angleterre -et l'Espagne; attendons et préparons cet infaillible avenir, et -gardons-nous de nous donner à un homme dont la destinée est si précaire. - -Quel ne fut pas le courroux du superbe et impérieux cardinal lorsqu'il -apprit qu'il avait été ainsi joué par une femme et trahi par un ami! Sa -vengeance s'appesantit sur l'infidèle garde des sceaux. Il le tint -enfermé dans le château fort d'Angoulême pendant dix longues années. Le -frère de Châteauneuf, le marquis d'Hauterive, put à peine se sauver à la -faveur de la nuit et se réfugier en Hollande. On s'empara de son neveu, -le marquis de Leuville, qu'on garda longtemps en prison; on jeta à la -Bastille le commandeur de Jars, ami particulier du garde des sceaux, et -dont on avait saisi des lettres fort équivoques; on lui fit son procès à -Troyes; il fut condamné à avoir la tête tranchée pour crime de -correspondance avec l'étranger, et, comme nous l'avons dit, il ne reçut -sa grâce que sur l'échafaud. - -Par un étrange contraste, Mme de Chevreuse, ménagée par Richelieu dans -un reste d'espérance, n'eut pas d'autre punition que de se retirer à -Dampierre, avec l'ordre de ne point revenir à Paris sans la permission -du roi. Le cardinal croyait avoir besoin d'elle pour les affaires de -Lorraine, où déjà son influence sur le duc Charles avait été fort utile, -et pouvait l'être encore dans les nouvelles et difficiles négociations -qui aboutirent au traité du 6 septembre 1633. Charles IV était alors -plus engagé que jamais contre Richelieu: en favorisant le mariage du duc -d'Orléans avec sa sœur Marguerite, il s'était comme enchaîné à la cause -du duc et de la reine mère, et poussé par eux il avait rassemblé des -troupes et fait des mouvements qui avaient contraint le cardinal, pour -l'occuper chez lui et l'empêcher de se joindre à l'armée impériale, de -lui jeter les Suédois sur les bras. Mais Charles IV avait les qualités -de ses défauts: il soutenait ses téméraires entreprises de la plus -brillante valeur et d'une vraie capacité militaire; il avait fait -essuyer plus d'un échec aux Suédois, et il pouvait sortir de là des -complications redoutables. Il importait à la France d'être tranquille du -côté de la Lorraine, pour disposer librement de ses forces en Allemagne -au service de ses alliés et en Flandre contre les Espagnols. Il -s'agissait d'amener le duc Charles à désarmer en même temps que les -Suédois, en donnant des sûretés bien plus grandes qu'aux précédents -traités, en remettant même Nancy en dépôt provisoire entre nos mains. -Pour persuader Charles IV, Richelieu avait, ce semble, une raison bien -suffisante, l'impossibilité de toute résistance, une puissante armée -française étant déjà dans le cœur de la Lorraine et maîtresse de toutes -les places fortes. Le cardinal donna-t-il à Mme de Chevreuse la tâche -ingrate de seconder et d'adoucir la nécessité[142]? Du moins il est -certain que, grâce à une protection qui ne pouvait être désintéressée, -Mme de Chevreuse put demeurer quelque temps à Dampierre avec son mari -et ses enfants. Mais elle ne s'y amusait guère. La reine aussi ne -s'amusait pas davantage dans sa prison du Louvre. Les deux nobles amies -avaient besoin de se voir pour soulager leurs peines en s'en -entretenant, et vraisemblablement aussi pour aviser aux moyens de les -faire cesser. Plus d'une fois le soir, à l'ombre naissante, Mme de -Chevreuse vint à Paris, s'introduisit furtivement au Val-de-Grâce, saint -monastère dans le faubourg Saint-Jacques où se retirait souvent Anne -d'Autriche; elle y voyait quelques moments la reine, et au milieu de la -nuit s'en retournait à Dampierre. Bientôt on découvrit ou on soupçonna -ces visites clandestines, et on exila de nouveau Mme de Chevreuse, non -pas comme la première fois hors de France, où son activité et son -influence eussent été bien plus redoutables, mais à cent lieues de la -cour et de la reine, en Touraine, dans une terre de son premier mari. - - [142] M. d'Haussonville, si bien informé, ne donne aucun rôle à Mme - de Chevreuse ni dans le traité de Liverdun en 1632 ni dans celui de - 1633. Le passage suivant de La Porte prolonge pourtant jusqu'en 1633 - l'influence diplomatique de Mme de Chevreuse, puisqu'il la place - après l'arrestation de Châteauneuf qui est du 25 février de cette - année. Avouons toutefois que les détails contenus dans ce passage se - rapportent au traité de Vic conclu le 6 janvier 1632; nous ne le - donnons pas moins ici parce qu'il montre quels étaient, soit en - 1633, soit en 1632, les sentiments de Mme de Chevreuse et aussi ceux - de la reine, et à quel point celle-ci s'affligeait des succès de - Richelieu, alors même que ces succès profitaient à la France. - _Ibid._, p. 327: «M. de Châteauneuf fut envoyé à Angoulême, qu'on - lui donna pour prison, et où il demeura toujours depuis jusqu'à la - fin du ministère. Pour Mme de Chevreuse, elle demeura à la cour à - cause du besoin qu'en avoit le cardinal pour ses affaires en - Lorraine; car le duc de Lorraine, excité par Monsieur, ayant voulu - faire quelques mouvements, la peur qu'on eut qu'ils n'attirassent - l'Empereur dans leur parti fit qu'on suscita les Suédois qui étoient - en Allemagne et qu'on les fit entrer en Lorraine. Le duc leva - aussitôt une belle armée pour s'opposer à cette invasion; mais le - roi, pour le désarmer sans coup férir, lui envoya l'abbé Du Dorat, - qui étoit à M. de Chevreuse; et Mme de Chevreuse même, quoique cette - négociation ne lui plût pas, cependant, pour montrer son zèle à M. - le cardinal, agit dans cette affaire contre ses propres sentiments, - ne croyant pas le duc de Lorraine si facile; mais elle fut trompée, - car l'abbé Du Dorat ayant trouvé cette altesse à Strasbourg avec son - armée, fit si bien qu'il l'engagea à la licencier, et l'abbé en eut - pour récompense la trésorerie de la Sainte-Chapelle. Cependant le - roi, qui ne s'attendoit pas à cela, partit pour Metz, et étant à - Château-Thierry il m'envoya avec des lettres de Mme de Chevreuse - trouver à Nancy M. le duc de Vaudemont... A mon retour je trouvai le - roi à Châlons, et de là je suivis la cour à Metz, où l'on apprit que - le duc de Lorraine avoit licencié ses troupes. Cette nouvelle fâcha - fort la reine et Mme de Chevreuse, qui pourtant n'en témoignèrent - rien; mais la reine ne put s'empêcher de lui reprocher sa folie - d'une plaisante manière: elle me commanda de faire un _tababare_ ou - bonnet à l'anglaise, de velours vert, chamarré de passements d'or, - doublé de panne jaune, avec un bouquet de fleurs vertes et jaunes, - et de le porter de sa part au duc de Lorraine. C'étoit un grand - secret, car si le roi et le cardinal l'eussent sçu, quelques - railleries qu'elles en eussent pu faire, ils eussent bien vu leur - intention. J'allai donc en poste à Nancy trouver cette altesse, à - qui ayant demandé à parler, on me fit entrer dans sa chambre, et - m'ayant reconnu il imagina bien que j'avois quelque chose de - particulier à lui dire; il me prit par la main et me mena dans son - cabinet, où je lui donnai la lettre que la reine lui écrivoit. - Pendant qu'il la lut, j'accommodai le bonnet avec les plumes, et je - lui dis ensuite que la reine m'avoit commandé de lui donner cela de - sa part; il le mit sur sa tête, se regarda dans un miroir, et se mit - à rire... Il fit réponse, et je retournai à Metz, où je trouvai la - reine en grande impatience de savoir comment son présent avoit été - reçu.» - -Qu'on juge du mortel ennui qui dut accabler la belle et vive duchesse, -ensevelie jeune encore dans le fond d'une province, loin de toutes les -émotions qui lui étaient devenues nécessaires, loin de toute intrigue de -politique et d'amour. Elle resta en Touraine près de quatre années, -depuis la fin de 1633 jusqu'au milieu de 1637. C'était pour elle un -divertissement fort médiocre de tourner la vieille tête de l'archevêque -de Tours, Bertrand d'Eschaux[143]; et, pour se soutenir, elle avait -grand besoin des visites de plus jeunes adorateurs: il ne manqua pas de -s'en présenter. - - [143] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 355. Cet archevêque devait - avoir alors plus de quatre-vingts ans, car on lit dans la - _Gazette_ de l'an 1641, no 619, p. 315: «Le sieur d'Eschaux, - archevêque de Tours, ci-devant évêque de Bayonne, et premier - aumônier du roi, âgé de quatre-vingt-six ans, est mort le 21 mai - en son palais archiépiscopal de Tours.» - -Lord Montaigu et le comte de Craft, envoyés en France par le roi et la -reine d'Angleterre, passèrent à Paris la fin de l'année 1634. Les -plaisirs de la cour, dans l'épuisement du trésor, et avec la guerre qui -tenait éloignée la fleur de la noblesse française, n'étaient point assez -vifs pour faire oublier aux deux gentilshommes anglais celle qu'ils -avaient vue autrefois à Londres dans tout l'éclat de la beauté et de la -puissance, et ils vinrent l'un après l'autre en Touraine consoler la -belle exilée. - -Mme de Chevreuse coquetta beaucoup avec Craft, et peut-être parce que le -jeune comte lui était agréable dans sa solitude, et aussi parce qu'elle -mettait du prix à s'attacher un gentilhomme qui avait toute la -confiance de la reine Henriette et une assez grande importance à la cour -d'Angleterre. Elle y réussit parfaitement, et Craft ne la quitta, en -février 1635, qu'avec le plus ardent enthousiasme pour sa beauté, son -esprit et son courage. Il épanche sa jeune admiration dans les lettres -passionnées qu'il lui adresse de Calais et de Londres[144]. Il lui -sacrifie toutes les femmes qu'il rencontre. Il ne voit plus autour de -lui que faiblesse et bassesse en comparaison des nobles sentiments et de -la grandeur d'âme dont il emporte avec lui l'image. Il est résolu à tout -braver pour conserver l'estime de sa belle amie; cette estime lui est le -premier de tous les biens, et il ne demande à être traité que selon ce -qu'elle lui verra faire. Était-ce un second Chalais que venait -d'acquérir Mme de Chevreuse? Grâce à Dieu, celui-là ne fut pas mis aux -mêmes épreuves que le premier. - - [144] Nous avons trouvé ces lettres de Craft dans un manuscrit de - la Bibliothèque impériale, ancien fond françois no 9241, in-fol.; - au dos: _Choses diverses_; à la garde: «Lettres curieuses - interceptées du cardinal infant et des ministres d'Espagne, - adressées à la roine, à Mme de Chevreuse, Mme du Fargis et autres - personnes considérables en ce temps-là, pendant le ministère du - cardinal de Richelieu, venues après sa mort de son cabinet; et - quelques dépêches durant le courant de l'année 1639, venant du - même lieu, tant du roi que dudit cardinal, adressées à M. - l'archevêque de Bourdeaux, etc.» Il y a six lettres de Craft à - Mme de Chevreuse. En voici un extrait.--_Première lettre_: De - Calais, 5 février 1635. Le mauvais temps l'arrêtant à Calais, il - lui écrit avant de s'embarquer. Il ne voit rien au monde digne - d'une pensée que Mme de Chevreuse. «Il va en son païs avec cette - opinion et ne la changera jamais. Il aimeroit mieux mourir pour - elle que vivre et jouir de toutes les choses qu'il peut avoir en - ce monde, sans la bonne opinion de Mme de Chevreuse. Il a pris la - résolution de ne jamais rien faire qui méritât le contraire de - cette bonne opinion; car son âme et son cœur est tout à elle, et - son pauvre serviteur la prie de les garder jusqu'à ce que ses - actions l'en rendent indigne.»--_Deuxième lettre_ non datée: «Le - seul contentement qu'il ait en son absence est de regarder son - portrait, ce qu'il fait souvent, et ne verra rien autre chose - avec plaisir jusqu'à ce qu'il la revoye. C'est la seule chose au - monde pourquoi il a plaisir de vivre, qui lui fera mépriser toute - autre considération, et le dispose à se rendre digne d'elle, - qu'il adorera toute sa vie de tout son cœur et de toute son - âme.»--_Troisième lettre._ Il est enfin arrivé à Calais. Il ne - veut pas l'importuner en lui racontant la peine qu'il a eue pour - y venir; seulement il veut la supplier de continuer sa bonne - opinion de lui. Le temps fera voir que la passion qu'il a pour - elle est plus grande qu'il ne le peut exprimer. «Il ne désire - autre usage d'elle qu'elle le croira mériter par ses actions - (_sic_).»--_Quatrième lettre._ «Il est à cette heure sur le bord - de la mer, avec un temps contraire qui lui fait craindre d'y - demeurer longtemps sans partir. Si c'étoit au retour, le temps - l'ennuieroit bien, mais, comme il est, toutes choses et lieux lui - sont semblables... Il la prie de lui mander ce que N. (serait-ce - Montaigu?) lui aura dit de lui et s'il a quelque soupçon de leur - amitié, laquelle de son côté ne diminuera jamais. Il appréhende - plus que jamais son païs, «ne pouvant espérer de voir aucune - chose qui lui puisse porter de contentements. La seule chose qui - lui reste pour le consoler est l'espérance qu'elle continuera ce - qu'elle lui a promis; possédant cela, il méprisera toute autre - chose au monde, etc.»--_Cinquième lettre._ Il est arrivé hier à - Londres... «Il n'a jamais été si bien traité par N. (serait-ce la - reine d'Angleterre?) ni mieux reçu. _Elle_ lui a demandé forces - nouvelles de Mme de Chevreuse et de $ (serait-ce la reine Anne?) - et si l'amitié continuoit si grande entre eux. Elle croit qu'il - est amoureux ou de $ ou de Mme de Chevreuse, mais ne peut dire - laquelle. Mme de Chevreuse doit lui avoir moins d'obligation que - jamais de la passion qu'il a pour elle, car tout le monde ici est - si bas et si méprisable, qu'il n'a contentement ni bien que quand - la nuit vient pour être seul et penser à Mme de Chevreuse. Il a - manqué être noïé en passant la mer; il a été trois jours et trois - nuits entre Douvres et Calais en la plus grande tempête qui ait - jamais été... Tout le monde ici est si plein de bassesse qu'il - n'ose avoir familiarité avec personne, mais se console en - lui-même en aimant Mme de Chevreuse, et en méprisant toutes - choses ici, jusques aux plus considérées et adorées en ce païs... - Il croit que l'honneur et la vraie générosité du monde est - réduite en elle et en son amitié. Ses actions lui témoigneront - que toute sa vie sera employée à la mériter. Si elle veut lui en - donner permission, il est prêt à retourner pour la voir, et il la - conjure par toute son amitié de le lui permettre; en attendant il - la supplie de lui mander de ses nouvelles pour le soulager. Il y - a longtemps qu'il n'en a eu, ce qui lui donne peur; mais quand il - considère ses promesses, il bannit de son esprit toutes ses - craintes, et toutes autres, et n'aime et n'aimera jamais - qu'elle.»--_Sixième lettre._ «Il lui donne des nouvelles de - Londres. La comtesse de Carlisle a dit d'elle tant de mal qu'il a - été obligé de lui dire «qu'elle étoit devenue si laide elle-même, - que l'envie qu'elle portoit aux autres la fesoit parler comme - cela.»--Les choses qu'il voit ici sont si peu considérables, - qu'il la prie de croire «que tant plus il voit le monde, tant - plus il ne voit qu'elle d'adorable, ce qui est cause qu'il ne - pourra jamais vivre sans une grande passion pour elle. Il ne se - peut consoler qu'en pensant qu'il n'y a rien au monde de digne - qu'elle. Il ne désire être traité par elle que selon ses actions, - etc.» - -Lord Montaigu était un tout autre homme que Guillaume de Craft; la -politique l'occupait plus que la galanterie, bien qu'il les mêlât -ensemble, selon le goût et les habitudes du temps. Ennemi de Richelieu, -son grand objet était d'unir contre lui le duc de Lorraine, le duc de -Savoie, l'Angleterre et l'Espagne. Le coup de main dont il avait été la -victime en 1627, au lieu de l'intimider, n'avait fait que l'animer -davantage, et il persévérait dans tous ses desseins. Il était parvenu à -entretenir en secret au Val-de-Grâce Anne d'Autriche, pour laquelle, -ainsi que pour la reine Henriette, il professait le dévouement le plus -désintéressé. Il s'était aussi rendu en Touraine auprès de Mme de -Chevreuse. La reine lui avait donné une lettre pour son amie, où elle -lui disait qu'elle portait bien envie à Montaigu de pouvoir passer une -heure avec elle, et plaisantait un peu le fidèle et courageux -gentilhomme sur le sentiment qui l'entraînait vers les bords de la -Loire. Voici la réponse qu'elle reçut[145]: - -«Cet excès de bonté qui vous fait désirer d'être une heure en ce lieu -pour rendre heureux ceux qui y sont, me donne la liberté de répondre à la -raillerie que vous faites à M. de Montaigu sur son séjour ici. J'avoue -que c'est avec sujet que vous croyez que ce lui est un avantage d'être -quelque temps à Tours, mais pour une raison bien différente de celle que -vous en donnez: il est certain qu'il avoit besoin de n'être plus auprès -de vous pour lui faire voir qu'il étoit encore mortel puisqu'il ne -demeuroit pas toujours avec les anges. Si j'ai du crédit auprès d'eux, il -sera bientôt en cette félicité; c'est à mon avis le plus grand bien qu'il -sçauroit avoir, et non pas le moindre qui vous peut arriver[146]. Je ne -m'ose flatter de l'espérance d'un tel bonheur pour moi, ni ne me lasse -point de le souhaiter, mais je m'afflige bien de vous dire tant de fois, -sans vous le témoigner une seule, que je suis parfaitement votre très -humble et très obéissante servante, - - «M. DE ROHAN.» - - [145] Nous la tirons du même manuscrit qui contient les lettres - de Craft. - - [146] Il y a là, ce semble, une indirecte allusion aux services - que peut rendre Montaigu à la reine, dans leurs communs intérêts. - -C'est aussi vers ce temps-là que Mme de Chevreuse fit la connaissance de -La Rochefoucauld. Il entrait alors dans le monde, et en vrai jeune homme -il se jeta d'abord dans le parti des dames qui était celui de -l'opposition[147]; il se prit d'un grand attachement pour la belle -reine persécutée, et surtout pour sa charmante dame d'atours, Mme de -Hautefort. Demeurant à Verteuil, près d'Angoulême, il n'était pas fort -loin de Tours. La reine Anne, touchée, comme le sera plus tard Mme de -Longueville, des apparences chevaleresques du jeune et brillant -gentilhomme, lui donna toute sa confiance, et désira que Mme de -Chevreuse et lui se connussent. «Nous fûmes bientôt, dit La -Rochefoucauld[148], dans une très grande liaison... En allant et -revenant j'étois souvent chargé par l'une ou par l'autre de commissions -périlleuses.» Il ne s'agissait donc pas seulement entre la reine Anne et -son ancienne surintendante d'un échange de compliments et de nouvelles -de leur santé. Non: Mme de Chevreuse employait mieux son activité et ses -loisirs; elle était le centre et le lien d'une correspondance -mystérieuse entre la reine de France, le duc de Lorraine et le roi -d'Espagne. - - [147] Sur La Rochefoucauld, ses premières impressions politiques, - et sa conduite à cette époque de sa vie, voyez LA JEUNESSE DE MME - DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 294, etc. - - [148] _Mémoires_, _ibid._, p. 355. - -La reine se servait pour ce commerce secret de La Porte, un de ses -valets de chambre en qui elle avait une absolue confiance qu'il justifia -bien, comme on va le voir. Quelquefois la reine écrivait la nuit dans -l'intérieur de ses appartements du Louvre; quelquefois elle se rendait -au Val-de-Grâce, en apparence pour y faire ses dévotions, et elle y -écrivait des lettres que la supérieure, Louise de Milley, la mère de -Saint-Étienne, doublement dévouée à Anne d'Autriche et comme catholique -et comme Espagnole[149], se chargeait de faire arriver à leur adresse. -La reine croyait agir dans une ombre impénétrable, mais la police du -soupçonneux cardinal était aux aguets. Un billet d'Anne à Mme de -Chevreuse, confié par La Porte à un homme dont il se croyait sûr et qui -le trahit, fut intercepté, La Porte arrêté, jeté dans un cachot de la -Bastille, interrogé tour à tour par les suppôts les plus habiles du -cardinal, Laffemas et La Poterie, par le chancelier Pierre Séguier et -par Richelieu lui-même. En même temps le chancelier, accompagné de -l'archevêque de Paris, se fit ouvrir les portes du Val-de-Grâce, pénétra -dans la cellule de la reine, fouilla tous ses papiers, et interrogea la -supérieure, la mère de Saint-Étienne, après lui avoir fait commander par -l'archevêque de dire la vérité au nom de l'obéissance qu'il lui devait -et sous peine d'excommunication. La reine en cette affaire eut beaucoup -à souffrir, et courut les plus grands dangers. - - [149] _Gallia Christiana_, t. VIII, p. 584. La mère de Saint-Étienne - fut abbesse de 1626 jusqu'au 13 août 1637, où elle fut forcée de - donner sa démission, et remplacée par Marie de Burges, la mère de - Saint-Benoît. Elle était née en Franche-Comté, et toute sa famille - était au service de l'Espagne; son frère était même gouverneur de - Besançon. - -Écoutons La Rochefoucauld, qui, ce semble, devait être parfaitement -informé, puisqu'il était alors, avec Mme de Hautefort et Mme de -Chevreuse, le confident le plus intime d'Anne d'Autriche: «On accusoit -la reine d'avoir des intelligences avec le marquis de Mirabel, ministre -d'Espagne... On lui en fit un crime d'État... Plusieurs de ses -domestiques furent arrêtés, ses cassettes furent prises; M. le -chancelier l'interrogea comme une criminelle; on proposa de la renfermer -au Havre, de rompre son mariage et de la répudier. Dans cette extrémité, -abandonnée de tout le monde, manquant de toutes sortes de secours et -n'osant se confier qu'à Mme de Hautefort et à moi, elle me proposa de -les enlever toutes deux et de les emmener à Bruxelles. Quelques -difficultés et quelques périls qui parussent dans un tel projet, je puis -dire qu'il me donna plus de joie que je n'en avois eu de ma vie. J'étois -dans un âge où l'on aime à faire des choses extraordinaires et -éclatantes, et je ne trouvois pas que rien le fût davantage que -d'enlever en même temps la reine au roi son mari et au cardinal de -Richelieu qui en étoit jaloux, et d'ôter Mme de Hautefort au roi qui en -étoit amoureux. Heureusement les choses changèrent; la reine ne se -trouva pas coupable, l'interrogatoire du chancelier la justifia, et Mme -d'Aiguillon adoucit le cardinal de Richelieu[150].» Tout ce récit nous -est un peu suspect. Nous ne pouvons croire que la reine ait eu la folle -idée que lui prête La Rochefoucauld; il aura pris une plaisanterie pour -une proposition sérieuse, et il la rapporte pour se donner, selon sa -coutume, un air d'importance. Il n'était pas d'ailleurs, quoi qu'il en -dise, assez hardi pour se charger d'une entreprise aussi téméraire, et -nous le verrons très-circonspect en des occasions bien moins -périlleuses. D'autre part l'interrogatoire du chancelier n'a point -justifié la reine, et la reine ne s'est point trouvée innocente; loin de -là, elle a été trouvée et elle-même s'est reconnue coupable, et c'est à -ses aveux qu'elle dut le pardon qui lui fut accordé. Mme de Motteville -le déclare formellement, bien entendu en défendant, comme à son -ordinaire, l'innocence de sa maîtresse: «La reine, dit-elle[151], avoit -été réduite à ce point de ne pouvoir obtenir de pardon qu'en signant de -sa propre main qu'elle étoit coupable de toutes les choses dont elle -étoit accusée, et elle le demanda au roi en des termes fort humbles et -fort soumis... Chacun étoit dans cette croyance qu'elle étoit innocente. -Elle l'étoit en effet autant qu'on le croyoit à l'égard du roi; mais -elle étoit coupable, si c'étoit un crime d'avoir écrit au roi d'Espagne, -son frère, et à Mme de Chevreuse. La Porte, domestique de la reine, m'a -conté lui-même toutes les particularités de cette histoire. Il me les a -apprises dans un temps où il étoit disgracié et mal satisfait de cette -princesse, et ce qu'il m'en a dit doit être cru. Il fut arrêté -prisonnier comme étant le porteur de toutes les lettres de la reine, -tant pour l'Espagne que pour Mme de Chevreuse. Il fut interrogé trois -fois dans la Bastille par La Poterie. Le cardinal de Richelieu le voulut -interroger lui-même en présence du chancelier. Il le fit venir chez lui -dans sa chambre, là où il fut questionné et pressé sur tous les -articles sur quoi on désiroit de pouvoir confondre la reine. Il demeura -toujours ferme sans rien avouer... refusant les biens et les récompenses -qu'on lui promettoit, et acceptant plutôt la mort que d'accuser la reine -de choses dont il disoit qu'elle étoit innocente. Le cardinal de -Richelieu, admirant sa fidélité, et persuadé qu'il ne disoit pas vrai, -souhaita d'être assez heureux pour avoir à lui un homme aussi fidèle que -celui-là. On avoit surpris aussi une lettre en chiffres de la reine -qu'on montra à cette princesse. Elle ne put qu'elle ne l'avouât, et, -pour ne pas montrer de dissemblance, il fallut faire avertir La Porte de -ce que la reine avoit dit, afin qu'il en fît autant. Ce fut en cette -occasion que Mme de Hautefort, qui étoit encore à la cour, voulant -généreusement se sacrifier pour la reine, se déguisa en demoiselle -suivante pour aller à la Bastille faire donner une lettre à La Porte, ce -qui se fit avec beaucoup de peine et de danger pour elle par l'habileté -du commandeur de Jars, qui étoit encore prisonnier. Comme il étoit -créature de la reine et qu'il avoit gagné beaucoup de gens en ce -lieu-là, ils firent tomber la lettre entre les mains de La Porte. Elle -lui apprenoit ce que cette princesse avoit confessé, si bien qu'étant -tout de nouveau interrogé par Laffemas et menacé de la question -ordinaire et extraordinaire même, il fit semblant de s'en épouvanter, et -dit que si on lui faisoit venir quelque officier de la reine, homme de -créance, il avoueroit tout ce qu'il savoit. Laffemas croyant l'avoir -gagné, lui dit qu'il pouvoit nommer celui qu'il voudroit, et que sans -doute on le lui feroit venir. La Porte demanda un nommé Larivière, -officier de la reine, qu'il savoit être des amis de Laffemas, et dont il -n'avoit pas bonne opinion, ce que cet homme accepta avec grande joie. Le -roi et le cardinal firent venir ce Larivière. On lui commanda d'aller -voir La Porte sans voir la reine, et gagné par les promesses qu'on lui -fit, il s'engagea de faire tout ce qu'on voudroit. Il fut mené à la -Bastille, et il commanda de la part de la reine à La Porte de dire tout -ce qu'il savoit de ses affaires. La Porte fit semblant de croire que -c'étoit la reine qui l'envoyoit, et lui dit, après bien des façons, ce -que la reine avoit déjà avancé, et protesta n'en pas savoir davantage. -Le cardinal de Richelieu fut alors confondu, et le roi demeura -satisfait. La Porte, homme de bien et sincère, m'a assuré qu'ayant vu -les lettres dont il était question et sachant ce qu'elles contenoient, -il y avoit lieu de s'étonner qu'on pût former des accusations contre la -reine, qu'il y avoit seulement des railleries contre le cardinal de -Richelieu, et qu'assurément elles ne parloient de rien qui fût contre le -roi ni contre l'État.» La Porte, dans ses Mémoires, confirme ce récit de -Mme de Motteville: «La reine[152], dit-il, se voyant sans enfants et ses -ennemis dans une puissance absolue, elle avoit sujet de craindre qu'ils -ne prissent cette occasion pour la perdre en la faisant répudier et -renvoyer en Espagne, et faire épouser Mme d'Aiguillon au roi. Ces -réflexions lui donnèrent de grandes inquiétudes, et n'ayant aucun sujet -de consolation, elle en voulut chercher dans ses proches et dans les -autres personnes qui lui étoient affectionnées et qui avoient les mêmes -ennemis. Pour y parvenir elle tâcha d'entretenir correspondance avec le -roi d'Espagne et le cardinal infant son frère, avec l'archiduchesse -gouvernante des Pays-Bas sa tante, avec le duc de Lorraine et avec Mme -de Chevreuse. Comme elle avoit peu de domestiques qui ne fussent -pensionnaires du cardinal, et qu'elle avoit assez de preuves de ma -fidélité, elle jeta les yeux sur moi pour ses correspondances: elle me -donna les clefs de ses chiffres et de ses cachets; en sorte qu'étant au -Val-de-Grâce et les soirs au Louvre, quand tout le monde étoit retiré, -après avoir fait tout ce qu'elle pouvoit pour tromper ses espions, elle -écrivoit ses lettres en espagnol qu'elle me donnoit après pour les -mettre en chiffre, et lorsque je recevois les réponses, je les -déchiffrois en les mettant en espagnol pour les lui donner. Je lui -faisois signe de l'œil, en sorte qu'elle prenoit son temps pour me -parler, et je les lui donnois sans qu'on s'en apperçût. Pour faire tenir -ces lettres en Flandre et en Espagne, nous avions un secrétaire -d'ambassade[153] en Flandre, qui les donnoit au marquis de Mirabel, qui -étoit ambassadeur d'Espagne pour l'archiduchesse, après l'avoir été en -France. Cet ambassadeur faisoit tenir tous nos paquets à leurs adresses, -et nous recevions les réponses par les mêmes voies. Pour la Lorraine, -nous avions l'abbesse de Jouarre, de la maison de Guise, que j'allois -voir fort souvent; et pour les lettres de Mme de Chevreuse, je les lui -envoyois à Tours par la poste, et je recevois ses réponses par la même -voie; outre que la reine et elle s'écrivoient encore par le moyen de -ceux qui alloient ou qui passoient à Tours. Nos lettres étoient écrites -avec une eau en l'entreligne d'un discours indifférent, et en lavant le -papier d'une autre eau l'écriture paroissoit. Ainsi la reine avoit des -nouvelles de toutes parts sans qu'on s'en apperçût... Notre -correspondance dura jusqu'au mois d'août 1637.» Le fidèle La Porte -n'hésite pas à affirmer qu'il n'y avait pas de finesse dans les lettres -de la reine et de Mme de Chevreuse, et «qu'on[154] embarqua Mme de -Chevreuse dans cette affaire pour faire croire au public que c'étoit une -grande cabale contre l'État; car il étoit de la coutume de son Éminence -de faire passer des choses de rien pour de grandes conspirations.» - - [150] _Mémoires_, _ibid._, p. 352 et suiv. - - [151] _Mémoires_, t. Ier, p. 80. - - [152] _Mémoires_, _ibid._, p. 331. - - [153] Le secrétaire de l'ambassade d'Angleterre en Flandre, nommé - Gerbier. - - [154] _Mémoires_, _ibid._, p. 346. - -Reste à savoir si en effet il n'y avait là que _des choses de rien_, -comme dit La Porte. Nous venons d'entendre les amis de la reine, mais il -faut entendre aussi Richelieu[155]; il faut entendre surtout des témoins -bien autrement sûrs que tous les mémoires, c'est-à-dire les documents -originaux et authentiques d'après lesquels Richelieu a écrit. Ces -documents irrécusables sont les lettres mêmes de la reine Anne que La -Porte a représentées à Mme de Motteville comme si parfaitement -innocentes, ou du moins un certain nombre de ces lettres que la police -du cardinal intercepta et qui de ses mains sont tombées entre les -nôtres[156]. Beaucoup d'autres sans doute ont échappé à Richelieu et -sont parvenues à leur adresse, mais celles-là suffisent à établir que -pendant les années 1635 et 1636 et plusieurs mois de l'année 1637, -tandis que la France et l'Espagne se faisaient une guerre à outrance sur -la frontière de Flandre, la reine entretenait une correspondance suivie -avec le marquis de Mirabel, naguère ambassadeur d'Espagne en France, et -depuis résidant à Bruxelles, ainsi qu'avec le cardinal infant lui-même, -le général en chef de l'armée espagnole qui avait franchi la frontière -et après avoir pris Corbie menaçait Amiens. Cette correspondance passait -en grande partie par les mains d'une personne que ne nomment pas même ni -La Rochefoucauld ni Mme de Motteville ni La Porte, à savoir Mme du -Fargis, la femme du comte du Fargis, ancien ambassadeur de France en -Espagne, le négociateur du célèbre traité de Monçon, elle-même ancienne -dame d'atours de la reine Anne avant Mme de Hautefort, qu'on avait -éloignée de la cour en 1630 à cause des mauvais conseils qu'on -l'accusait de donner à sa maîtresse, et qui, dès 1634, réfugiée en -Flandre, y servait d'agent secret à Anne d'Autriche[157]. Sans doute, la -plupart de ces lettres ne contiennent guère que des marques d'intérêt -accordées par la reine à une femme qui s'était perdue pour elle, et -qu'elle se faisait un devoir de recommander à la générosité de -l'Espagne, avec des témoignages bien naturels de politesse et -d'affection envers un ancien serviteur tel que Mirabel et envers son -frère, le cardinal infant; mais, n'en déplaise à La Rochefoucauld, à Mme -de Motteville et à La Porte, il y a aussi bien autre chose encore dans -les lettres qui sont sous nos yeux. D'abord la reine laisse exprimer à -Mme Du Fargis et au marquis de Mirabel des vœux et des espérances -qu'une reine de France aurait dû repousser; ensuite elle-même se permet -quelquefois un langage plus digne d'une Espagnole que d'une Française; -enfin elle reçoit d'importantes nouvelles d'Angleterre, de Lorraine, de -la reine mère, de Monsieur, de la jeune duchesse d'Orléans, du comte de -Soissons et du duc de Bouillon, qu'elle se garde bien de communiquer au -gouvernement du roi, et elle transmet à un gouvernement ennemi des -renseignements qui pouvaient être fort préjudiciables à l'État. Par -exemple, en 1637, la France s'efforçait d'acquérir le duc de Lorraine -dont les talents militaires et la petite mais solide armée pouvaient -être d'un grand poids dans la balance des événements. L'Espagne, de son -côté, disputait le duc à la France, et Mme de Chevreuse ne négligeait -rien pour engager Charles IV dans la cause espagnole. Mais ce qu'on ne -savait pas, et ce qu'on voit clairement ici, c'est que Mme de Chevreuse -ne fut guère que l'instrument de la reine Anne, et que, dans un moment -décisif, lorsque Richelieu espérait entraîner le duc de Lorraine, la -reine, instruite d'un pareil secret, se hâte de le communiquer à son -frère le cardinal infant, et lui adresse une lettre qu'elle le prie -d'envoyer au comte-duc Olivarès, dans laquelle elle fait vivement sentir -la nécessité de maintenir la vaillante épée de Charles IV au service de -Sa Majesté catholique, c'est-à-dire contre la France, et annonce qu'elle -emploie à cet effet Mme de Chevreuse[158]. En sorte qu'en vérité, sans -être Laffemas ou La Potherie, il est bien difficile de ne pas avouer que -la reine Anne avait sacrifié son devoir à sa passion. - - [155] _Mémoires_, t. X, p. 195, etc. - - [156] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds - françois, no 9241. Voyez plus haut, p. 116, dans la note. - - [157] Le manuscrit précité renferme une trentaine de lettres de - Mme du Fargis à la reine, une douzaine de la reine à Mme du - Fargis, cinq ou six lettres en espagnol de la reine à M. de - Mirabel, autant à son frère le cardinal, avec les réponses de - ceux-ci. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre III. - - [158] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, no 9241, fol. 41, - verso. Carta de la Reyna al cardinale Infante para embiar al - Conde Duque, 28 may 1637: «Por ser cosa che importa mucho al - servicio del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he - procurado con mi amiga (Mme de Chevreuse) que hallasse una - comodidad segura conque poder escrivir a l'amigo (le duc de - Lorraine), ha me dicho que la tiene, etc.» Voyez l'APPENDICE, - notes du chapitre III. - -Mais nous possédons un témoignage plus péremptoire, s'il est possible, -celui d'Anne d'Autriche elle-même qui, voyant saisies ses lettres de -Flandre et celles qu'elle avait écrites à Mme de Chevreuse, et se -croyant menacée des derniers malheurs, pour les conjurer et apaiser le -roi et son ministre, finit par dire toute la vérité. Ces aveux précis et -détaillés, que le P. Griffet avait connus et qu'on vient de retrouver -tout récemment[159], portent le dernier coup aux apologies intéressées -de ses défenseurs, et justifient pleinement la conduite et le récit de -Richelieu. La reine confessa: 1º en ce qui concernait Mme de Chevreuse, -que, lorsqu'elle était reléguée à Dampierre, en 1633, avant d'être -exilée en Touraine, la duchesse était venue deux fois en secret au -Val-de-Grâce; que depuis elle lui avait écrit plusieurs fois à ce même -Val-de-Grâce et y avait même adressé un messager; que de Touraine elle -lui avait proposé de rompre son ban et de venir déguisée la trouver à -Paris; qu'elle correspondait avec le duc de Lorraine, et qu'elle avait -reçu un envoyé du duc; 2º pour elle-même, qu'en effet elle a écrit -toutes les lettres interceptées, qu'elle les écrivait de sa main, les -donnait à La Porte qui les donnait à Auger, secrétaire de l'ambassade -d'Angleterre à Paris, et que celui-ci les faisait passer à Gerbier, -résident d'Angleterre à Bruxelles, lequel les remettait à leur adresse; -que souvent elle s'était plaint dans ses lettres de l'état où elle était -en des termes qui devaient déplaire au roi; qu'elle avait signalé à la -cour de Madrid le voyage d'un religieux envoyé en Espagne avec une -mission secrète; qu'elle avait aussi averti qu'il y avait lieu de -craindre que l'Angleterre, au lieu de demeurer unie à l'Espagne, ne s'en -détachât et ne s'entendît avec la France; qu'enfin elle avait fait -savoir que la France travaillait à s'accommoder avec le duc de Lorraine, -afin que le cabinet de Madrid prît ses mesures pour empêcher cet -accommodement. - - [159] Les diverses déclarations de la reine, avec les - interrogatoires de la supérieure du Val-de-Grâce et ceux de La - Porte, avaient été conservées dans la cassette de Richelieu, et - elles étaient passées dans les archives du maréchal de ce nom, - qui les avait communiquées au P. Griffet, comme il avait fait les - papiers de Châteauneuf. Depuis, ces précieux documents avaient - été dispersés: la Bibliothèque impériale les a acquis dernièrement. - _Supplément françois_, no 4068, avec ce titre: _Pièces relatives à - l'affaire du Val-de-Grâce_, 1637. Voyez l'APPENDICE, notes du - chapitre III. - -Comme on le pense bien, on n'avait amené Anne d'Autriche à faire de -pareils aveux qu'avec des peines infinies. D'abord elle avait tout nié, -et dit que si elle avait plusieurs fois écrit à Mme de Chevreuse, -ç'avait toujours été sur des choses indifférentes. Au mois d'août 1637, -le jour de l'Assomption, après avoir communié, elle avait fait venir son -secrétaire des commandements, Le Gras, et elle lui avait juré sur le -saint sacrement, qu'elle venait de recevoir, qu'il était faux qu'elle -eût une correspondance en pays étranger, et elle lui avait commandé -d'aller dire au cardinal le serment qu'elle faisait. Elle fit venir -aussi le P. Caussin, jésuite, confesseur du roi, et lui renouvela le -même serment. Puis, deux jours après, voyant qu'il n'y avait pas moyen -de s'en tenir à une dénégation aussi absolue, elle commença par avouer à -Richelieu qu'à la vérité elle avait écrit en Flandre à son frère, le -cardinal infant, mais pour savoir des nouvelles de sa santé, et autres -choses d'aussi peu de conséquence. Richelieu lui ayant montré qu'on en -savait davantage, elle fit retirer sa dame d'honneur, Mme de Sénecé, -Chavigny et de Noyers, qui étaient présents, et, restée seule avec le -cardinal, sur l'assurance qu'il lui donna du plein et absolu pardon du -roi si elle disait la vérité, elle avoua tout, en témoignant une extrême -confusion d'avoir fait des serments contraires. Pendant cette triste -confession, appelant à son secours les grâces et les ruses de la femme, -et couvrant ses vrais sentiments de démonstrations affectueuses, elle -s'écria plusieurs fois: «Quelle bonté faut-il que vous ayez, monsieur le -cardinal!» Et protestant d'une reconnaissance éternelle, elle lui dit: -«Donnez-moi la main,» et lui présenta la sienne comme un gage de sa -fidélité; mais le cardinal s'y refusa par respect, se retirant au lieu -de s'approcher[160]. L'abbesse du Val-de-Grâce fit comme la reine; après -avoir tout nié, elle avoua ce qu'elle savait. Le roi et Richelieu -pardonnèrent, mais en faisant signer à la reine une sorte de formulaire -de conduite auquel elle devait se conformer religieusement. On lui -interdit provisoirement l'entrée du Val-de-Grâce et de tout couvent -jusqu'à ce que le roi lui en donnât de nouveau la permission; on lui -défendit d'écrire jamais qu'en présence de sa première dame d'honneur et -de sa première femme de chambre, qui devaient en rendre compte au roi, -ni d'adresser une seule lettre en pays étranger par aucune voie directe -ou indirecte, sous peine de se reconnaître elle-même déchue du pardon -qu'on lui accordait. La première à la fois et la dernière de ces -prescriptions se rapportaient à Mme de Chevreuse: le roi commandait à sa -femme de ne jamais écrire à Mme de Chevreuse, «parce que ce prétexte, -disait-il, a été la couverture de toutes les écritures que la reine a -faites ailleurs.» Il lui commande aussi de ne plus voir ni Craft, qu'on -avait trouvé mêlé à toutes les intrigues de Flandres[161], ni «les -autres entremetteurs de Mme de Chevreuse.» On le voit, c'est toujours -Mme de Chevreuse que Louis XIII et Richelieu considèrent comme le -principe de tout mal, et ils ne se croient bien sûrs de la reine -qu'après l'avoir séparée de sa dangereuse amie. - - [160] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 201, et, dans l'APPENDICE, - la _Relation_ de la main du cardinal. - - [161] Le nom de Craft se rencontre en effet plusieurs fois dans - les lettres de Mme Du Fargis. Voyez l'APPENDICE. - -Mais que fallait-il faire de celle-ci? Fallait-il la laisser à Tours, ou -l'arrêter, ou lui faire quitter la France? Il est curieux de voir -quelles furent à cet égard les délibérations du cardinal avec lui-même -et avec le roi. Il rend involontairement un bien grand hommage à la -puissance de Mme de Chevreuse en établissant par une suite de raisons, -un peu scolastiquement déduites à sa manière, que le pire des partis -serait de la laisser sortir de France: «Cet esprit est si dangereux, -qu'étant dehors il peut porter les affaires à de nouveaux ébranlements -qu'on ne peut prévoir[162].» C'est elle qui, disposant absolument du duc -Charles, lui a persuadé de donner asile en Lorraine à Monsieur, duc -d'Orléans; c'est elle aussi qui a poussé l'Angleterre à la guerre; si on -la jette hors du royaume, elle empêchera le duc de Lorraine de -s'accommoder; «elle donnera grand branle aux Anglois à ce à quoi elle -les voudra porter;» elle remuera de nouveau pour le commandeur de Jars -et pour Châteauneuf, elle suscitera mille difficultés intérieures et -extérieures, et le cardinal conclut à la retenir en France. - - [162] _Mémoires_, _ibid._, p. 224, etc. - -Pour cela, il y avait deux voies à prendre, la violence ou la douceur. -Le cardinal fait voir beaucoup d'inconvénients à la violence, qui serait -infailliblement suivie de tant de sollicitations importunes de la part -de toute la famille de Mme de Chevreuse et de toutes les puissances de -l'Europe, qu'il serait fort difficile d'y résister avec le temps. Il -propose donc de la gagner par la douceur et de la traiter comme on avait -traité la reine, mais à la condition qu'elle serait aussi sincère et -répondrait aux questions qui lui seraient adressées. Connaissant Mme de -Chevreuse, il prévoit qu'elle ne fera aucun aveu, et il oublie de nous -dire ce qu'alors il aurait fait. On avait pardonné à la reine humiliée -et repentante; mais quelle conduite aurait-on tenue envers la fière et -habile duchesse persévérant dans d'absolues dénégations? Content de -l'avoir séparée d'Anne d'Autriche, Richelieu l'aurait-il laissée libre -et tranquille en Touraine? Est-il bien sincère quand il l'assure? ou -l'ancien charme agissait-il encore, et ce cœur de fer, cette âme -impitoyable ne pouvait-elle se défendre d'une faiblesse involontaire -pour une femme qui rassemblait en sa personne et portait au plus haut -degré ces deux grands dons si rarement unis, la beauté et le courage? - -Il lui fit parler comme étant toujours son ami; il lui rappela quels -ménagements il avait eus pour elle dans l'affaire de Châteauneuf, et, la -sachant en ce moment assez dépourvue, il lui envoya de l'argent. La -duchesse fit beaucoup de cérémonies pour le recevoir; quelque temps elle -le refusa[163], et, lorsque la nécessité finit par la contraindre à -l'accepter, elle ne le prit pas comme un don, mais comme un prêt, et -demanda pour toute grâce au cardinal de l'assister dans le juste procès -qu'elle poursuivait pour être séparée de biens d'avec son mari, procès -qu'elle gagna quelque temps après. Sur les questions qui lui furent -adressées, elle répondit sans s'étonner et avec sa fermeté accoutumée. -Ne pouvant nier qu'elle eût proposé à la reine de se rendre à Paris -déguisée, puisqu'on avait saisi la lettre où la reine rejetait cette -proposition, elle déclara qu'en cela elle n'avait eu d'autre désir que -d'avoir l'honneur de saluer sa souveraine, et qu'aussi le besoin de ses -affaires l'appelait à Paris; que, loin de songer à animer la reine -contre le cardinal, son intention était d'employer le crédit qu'elle -pouvait avoir sur elle à la bien disposer en faveur du premier ministre. -Et, payant Richelieu de la même monnaie, elle lui rendit avec usure ses -démonstrations d'amitié; mais au fond du cœur elle s'en défiait. En -vain les envoyés de Richelieu, le maréchal La Meilleraie, l'évêque -d'Auxerre, et surtout l'abbé Du Dorat, ancien serviteur de la maison de -Lorraine et trésorier de la Sainte-Chapelle, avec qui elle était assez -liée, lui dit-il tout ce qu'il put imaginer pour lui persuader la bonne -foi du cardinal; elle ne vit dans cette bienveillance empressée qu'un -leurre habile pour endormir sa vigilance et lui inspirer une fausse -sécurité. Elle pensa à ses amis le commandeur de Jars et Châteauneuf, -tous deux languissant encore dans les cachots de Richelieu, et elle -résolut de tout entreprendre plutôt que de partager leur sort. - - [163] M. le duc de Luynes nous communique une lettre de Mme de - Chevreuse à Richelieu, tout à fait de ce temps, où elle décline - l'offre spontanée du cardinal, en lui exprimant toute sa - reconnaissance et en l'assurant qu'elle ne s'adressera pas à un - autre si elle est forcée de recourir à un emprunt. «Monsieur, je me - trouve avec autant de ressentiments de vos bontés que d'impuissance - à les exprimer; mais puisque vous me croyez digne de tant de - bienfaits, j'ose m'assurer que vous ne douterez pas de ma - reconnaissance, encore que je ne vous la puisse représenter par mes - paroles ni témoigner par mes services... J'ai prié le porteur de - vous dire sur le sujet de l'offre qu'il m'a faite de votre part, que - je n'ai pas oublié cette même preuve de votre générosité que vous me - donnâtes la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, ni les - termes où je demeurai d'accepter ces grâces de vous, si la fortune - me contraignoit à les recevoir jamais d'aucun. L'état où je suis - n'est pas jusqu'ici assez malheureux pour que je puisse prendre - cette liberté; mais je n'en suis pas moins sensible à cette bonté - dont l'intention présentement tient lieu de l'effet dans mon âme...» - -Cependant, Anne d'Autriche avait senti, dans son propre intérêt, le -besoin d'avertir Mme de Chevreuse de tout ce qui se passait; et ayant -promis de n'avoir aucun commerce avec elle, elle chargea La -Rochefoucauld, qui s'en allait en Poitou, de lui dire ce qu'elle n'osait -lui écrire elle-même. La Rochefoucauld venait de faire la même promesse -à son père et à Chavigny, l'homme de confiance du cardinal, et lui, qui -prétend qu'il aurait volontiers enlevé la reine et Mme de Hautefort, -s'arrêta avec une admirable conscience devant l'engagement qu'il venait -de prendre; il pria Craft, ce même gentilhomme anglais, si suspect au -roi et à Richelieu, de faire la commission de la reine[164], et -celui-ci, qu'enflammaient l'amour et l'honneur, n'hésita point. De son -côté, Mme de Hautefort, dans le plus vif de la crise, avait envoyé à -Tours un de ses parents, M. de Montalais, dire à Mme de Chevreuse le -véritable état des affaires, et il avait été convenu qu'on lui -adresserait des Heures reliées en vert si tout prenait une tournure -favorable, et que des Heures reliées en rouge lui seraient la marque -qu'elle se hâtât de pourvoir à sa sûreté. Une méprise fatale sur le -signe convenu, avec une défiance profonde des vraies intentions de -Richelieu et du roi, précipita Mme de Chevreuse dans une résolution -extrême: elle aima mieux se condamner à un nouvel exil que de courir le -risque de tomber entre les mains de ses ennemis, et elle s'enfuit de -Touraine pour gagner l'Espagne à travers tout le midi de la France. - - [164] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 354. - -Elle ne voulut de confident que son vieil adorateur, l'archevêque de -Tours. Comme il était du Béarn et avait des parents sur la frontière, il -lui donna des lettres de créance avec tous les renseignements -nécessaires et les divers chemins qu'elle devait prendre. Mais, pressée -de fuir, elle oublia tout, partit le 6 septembre 1637[165] en carrosse, -comme pour faire une promenade, puis, à neuf heures du soir, elle monta -à cheval déguisée en homme, et au bout de cinq ou six lieues elle se -trouva sans lettres et sans itinéraire, sans femme de chambre, et suivie -seulement de deux domestiques. Elle ne put changer de cheval pendant -toute la nuit, et le lendemain elle arriva, sans avoir pris une heure de -repos, à Ruffec, à une lieue de Verteuil, où demeurait La Rochefoucauld. -Au lieu de lui demander l'hospitalité, elle lui écrivit le billet -suivant: «Monsieur, je suis un gentilhomme françois et demande vos -services pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis -malheureusement battu. J'ai tué un seigneur de marque. Cela me force de -quitter la France promptement, parce qu'on me cherche. Je vous crois -assez généreux pour me servir sans me connoître. J'ai besoin d'un -carrosse et de quelque valet pour me servir.» La Rochefoucauld reconnut -la main de la duchesse, et lui envoya ce qu'elle désirait. Le carrosse -lui fut d'un grand secours, car elle était épuisée de fatigue. Son -nouveau guide la conduisit sur-le-champ à une autre maison de La -Rochefoucauld, où elle arriva au milieu de la nuit; elle laissa là le -carrosse et les deux domestiques qui l'avaient accompagnée, et avec le -seul guide qui lui avait été donné elle remonta à cheval, et se dirigea -vers la frontière d'Espagne. Dans l'état où elle se trouvait, la selle -de sa monture était toute baignée de sang: elle dit que c'était un coup -d'épée qu'elle avait reçu à la cuisse. Elle coucha sur du foin dans une -grange et prit à peine quelque nourriture. Mais, aussi belle, aussi -séduisante sous le costume noir d'un cavalier que dans les brillants -atours de la grande dame, les femmes, en la voyant, admiraient sa bonne -mine; pendant cette course aventureuse, elle fit malgré elle autant de -conquêtes que dans les salons du Louvre, et, ainsi que le dit La -Rochefoucauld, elle montra «plus de pudeur et de cruauté que les hommes -faits comme elle n'ont accoutumé d'en avoir[166].» Une fois, elle -rencontra dix ou douze cavaliers commandés par le marquis d'Antin, et il -lui fallut s'écarter de sa route pour éviter d'être reconnue. Une autre -fois, dans une vallée des Pyrénées, un gentilhomme qui l'avait vue à -Paris lui dit qu'il la prendrait pour Mme de Chevreuse si elle était -vêtue d'une autre façon, et le bel inconnu se tira d'affaire en -répondant qu'étant parent de cette dame, il pouvait bien lui ressembler. -Son courage et sa gaieté ne l'abandonnèrent pas un moment, et, pour -peindre la vaillante amazone, on fit une chanson où elle disait à son -écuyer: - - La Boissière, dis-moi, - Vais-je pas bien en homme? - --Vous chevauchez, ma foi, - Mieux que tant que nous sommes, etc.[167] - - [165] _Extrait de l'information faite par le président Vignier, - de la sortie faite par Mme de Chevreuse hors de France_, avec - diverses pièces à l'appui, Bibliothèque impériale, _collection - Dupuy_, nos 499, 500, 501, réunis en un seul volume. Voyez - l'APPENDICE, notes sur le chapitre III. - - [166] La Rochefoucauld, p. 356.--Tallemant, t. I, p. 250, se - complaît à raconter les choses les plus singulières, mais nous ne - rapportons que les faits certains et authentiques. _Extrait de - l'information_, etc.: «Une bourgeoise de ce bourg-là passa - fortuitement et la vit couchée sur ce foin et s'écria: Voilà le - plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle, - venez-vous-en reposer chez moi; vous me faites pitié, etc.» - - [167] Tallemant, _ibid._ - -Celui qui l'accompagnait la pressant de lui apprendre son nom, elle lui -dit avec un ton mystérieux qu'elle était le duc d'Enghien que des -affaires extraordinaires et le service du roi forçaient de sortir de -France, ce qui peut nous donner une idée de sa tournure à cheval et du -ton décidé et résolu qu'elle avait. Puis, prenant confiance en son guide -et n'aimant pas à porter longtemps un masque, elle lui avoua qu'elle -était la duchesse de Chevreuse. Elle n'atteignit l'Espagne qu'avec des -fatigues inouïes et à travers mille périls[168]. Un peu avant de -franchir la frontière, elle écrivit au gentilhomme qui avait pensé la -reconnaître dans les Pyrénées, et avait eu pour elle toutes sortes -d'égards et de politesses, qu'il ne s'était pas trompé, qu'elle était en -effet celle qu'il avait cru, et «qu'ayant trouvé en lui une civilité -extraordinaire, elle prenoit la liberté de le prier de lui procurer des -étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa condition[169].» -Arrivée enfin en Espagne, elle s'élança pour la deuxième fois, avec sa -résolution accoutumée, dans tous les hasards de l'exil, n'emportant avec -elle que sa beauté, son esprit et son courage. Elle avait envoyé, par un -de ses gens, à La Rochefoucauld, toutes ses pierreries, qui valaient -200,000 écus, le priant de les recevoir en don si elle mourait, ou de -les lui rendre quelque jour. - - [168] _Extrait de l'information_: «Malbasty (le guide que lui - avait donné La Rochefoucauld) lui dit qu'elle se perdroit, - qu'elle rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un seul - homme avec elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du déplaisir... - Elle offrit audit Malbasty un grand rouleau de pistoles, etc.» - - [169] La Rochefoucauld, _Mémoires_, _ibid._ - -Au bruit de la fuite de Mme de Chevreuse, Richelieu s'émut, et il fit -tout pour l'empêcher de sortir de France. Les ordres les plus précis -furent expédiés, non pour l'arrêter, mais pour la retenir. M. de -Chevreuse fit courir après sa femme l'intendant de leur maison, -Boispille, avec l'assurance qu'elle n'avait rien à craindre. Le cardinal -envoya aussi un de ses affidés, le président Vignier, pour lui porter -non-seulement la permission de résider à Tours en pleine liberté, mais -l'espérance de revenir bientôt à Dampierre. En même temps Vignier avait -l'ordre d'interroger le vieil archevêque, ainsi que La Rochefoucauld et -ses gens, et d'en tirer tous les renseignements qui pouvaient éclairer -le ministre[170]. Ni Boispille, ni Vignier ne purent atteindre la belle -fugitive, et elle avait touché le sol de l'Espagne que le président -arrivait à peine à la frontière. Il voulut du moins remplir sa mission -autant qu'il était en lui, et il envoya un héraut sur le territoire -espagnol signifier à Mme de Chevreuse le pardon du passé et l'invitation -de revenir en France. Elle n'apprit toutes ces démarches que lorsqu'elle -était déjà à Madrid. - - [170] Ce sont ceux que Dupuy a recueillis ou plutôt résumés de - mémoire; nous les avons retrouvés nous-même, et nous en avons - fait usage pour établir notre récit. C'est en cette occasion que - La Rochefoucauld fut interrogé et mis huit jours à la Bastille. - Voyez ses _Mémoires_, surtout LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, - 4e édition, chapitre IV, p. 296, etc., et l'APPENDICE du présent - volume, notes sur le chapitre III. - - - - -CHAPITRE QUATRIEME - -1637-1643 - - MME DE CHEVREUSE EN ESPAGNE, PUIS EN ANGLETERRE.--LONGUE - NÉGOCIATION AVEC RICHELIEU POUR RENTRER EN FRANCE. COMMENT CETTE - NÉGOCIATION ÉCHOUE.--LE PARTI DES ÉMIGRÉS A LONDRES. MARIE DE - MÉDICIS, LE DUC DE LA VALETTE, LA VIEUVILLE, SOUBISE.--MME DE - CHEVREUSE S'EN VA EN FLANDRES.--ELLE PREND PART A LA CONSPIRATION - DU COMTE DE SOISSONS.--AFFAIRE DE CINQ-MARS.--MORT DE RICHELIEU. - DÉCLARATION ROYALE DE LOUIS XIII MOURANT, DU 20 AVRIL 1643, QUI - CONDAMNE MME DE CHEVREUSE A UN EXIL PERPÉTUEL. LA RÉGENTE LA - RAPPELLE. - - -On comprend l'accueil que fit le roi d'Espagne à l'intrépide amie de sa -sœur. Il avait envoyé au-devant d'elle plusieurs carrosses à six -chevaux, et à Madrid il la combla de toutes sortes de marques d'honneur. -Mme de Chevreuse avait alors trente-sept ans. A tous ses moyens de -plaire elle joignait le prestige des aventures romanesques qu'elle -venait de traverser, et l'on dit que Philippe IV grossit le nombre de -ses conquêtes[171]. Elle était déjà tout Anglaise et toute Lorraine; -elle devint Espagnole. Elle se lia avec le comte-duc Olivarès, et prit -un grand ascendant sur les conseils du cabinet de Madrid. Elle le dut -sans doute à son esprit et à ses lumières, mais particulièrement à la -noble fierté qu'elle déploya en refusant les pensions et l'argent qu'on -lui offrait, et en parlant toujours de la France comme il appartenait à -l'ancienne connétable de Luynes[172]. - - [171] Mme de Motteville, t. Ier, p. 93. - - [172] Bibliothèque impériale, _Manuscrits de Colbert, affaires de - France_, in-fol., t. II, fol. 9. _Mémoire de ce que Mme de - Chevreuse a donné charge au sieur de Boispille de dire à - monseigneur le cardinal_: «Elle ne s'est obligée à rien du tout - en Espagne et ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston, fors - les bonnes chères et traitemens... Elle a parlé comme elle devoit - en Espagne, et croit que c'est une des choses qui l'a le plus - fait estimer du comte-duc.» APPENDICE, notes du chapitre IV. - -Néanmoins, quelque agrément que lui donnât en Espagne la faveur déclarée -du roi, de la reine et du premier ministre, elle n'y demeura pas -longtemps. La guerre des deux pays rendait sa situation trop délicate; -ses lettres pénétraient difficilement en France; on n'osait lui écrire, -tant la police de Richelieu était redoutée, tant on craignait d'être -accusé de correspondre avec l'ennemi et avec Mme de Chevreuse. -L'intendant même de sa maison, Boispille, recevant d'elle une lettre, -dit au messager qui lui demandait une réponse: Nous ne faisons pas de -réponse en Espagne. Aussi, pour avoir plus de liberté et pour être plus -près de la France, elle prit le parti de passer dans un pays neutre et -même ami, et au commencement de l'année 1638 elle arriva en Angleterre. - -Mme de Chevreuse fut reçue et traitée à Londres comme elle l'avait été à -Madrid. Elle y retrouva le premier de ses adorateurs, le comte de -Holland, encore très-puissant auprès du roi, lord Montaigu, son ami de -tous les temps, Craft, toujours passionné pour elle, et bien d'autres -gentilshommes anglais et français, qui s'empressèrent de lui faire -cortége. Elle avait toujours beaucoup plu à Charles Ier, et l'aimable -Henriette, en revoyant celle qui autrefois l'avait conduite à son royal -époux, l'embrassa et voulut qu'elle s'assît devant elle, distinction -tout à fait inusitée dans la cour d'Angleterre. Le roi et la reine -écrivirent en sa faveur au roi Louis XIII, à la reine Anne et au -cardinal de Richelieu. Mme de Chevreuse réclamait la pleine et entière -jouissance de son bien, qui lui avait été naguère accordée, et ensuite -retirée depuis sa fuite en Espagne. Au printemps de 1638, la grossesse -de la reine Anne, étant devenue publique, avait rempli la France -d'allégresse et ouvert tous les cœurs à la bienveillance et à -l'espérance. Mme de Chevreuse profita de cet événement pour adresser à -la reine la lettre suivante qu'Anne d'Autriche pouvait très-bien montrer -à Louis XIII, et qui pourtant, sous sa réserve et sa circonspection -diplomatique, laisse paraître la réciproque et intime affection de la -reine et de l'exilée[173]: - - - «A LA REINE, MA SOUVERAINE DAME, - - «Madame, je ne serois pas digne de pardon si j'avois pu et manqué - de rendre compte à Votre Majesté du voyage que mon malheur m'a - obligée d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte - d'entrer en Espagne, où le respect de Votre Majesté m'a fait - recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous - porte m'a fait taire jusqu'à ce que je fusse en un royaume qui, - étant en bonne intelligence avec la France, ne me donne pas sujet - d'appréhender que vous ne trouviez pas bon d'en recevoir des - lettres. Celle-ci parlera devant toute chose de la joie - particulière que j'ai ressentie de la grossesse de Votre Majesté. - Dieu récompense et console tous ceux qui sont à elle par ce - bonheur, que je lui demande de tout mon cœur d'achever par - l'heureux accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise - fortune m'empêche d'être des premières à le voir, croyez que mon - affection au service de Votre Majesté ne me laissera pas des - dernières à m'en réjouir. Le souvenir que je ne saurois douter que - Votre Majesté n'ait de ce que je lui dois et celui que j'ai de ce - que je lui veux rendre, lui persuaderont assez le déplaisir que ce - m'a été de me voir réduite à m'éloigner d'elle pour éviter les - peines où j'appréhendois que des soupçons injustes ne me missent. - Il m'a fallu priver de la consolation de soulager mes maux en les - disant à Votre Majesté, jusqu'à cette heure que je puis me - plaindre à elle de ma mauvaise fortune, espérant que sa protection - me garantira de la colère du roi et des mauvaises grâces de M. le - cardinal. Je n'ose le dire moi-même à Sa Majesté et ne le fais pas - à M. le cardinal, m'assurant que votre générosité le fera, et - rendra agréable ce qui pourroit être importun de ma part. La vertu - de Votre Majesté m'assure qu'elle l'exercera volontiers en cette - occasion, et qu'elle emploiera sa charité pour me dire, ce que je - sais, qu'elle est toujours elle-même. Votre Majesté saura, par les - lettres du roi et de la reine de la Grande-Bretagne l'honneur - qu'ils me font. Je ne le saurois mieux exprimer qu'en disant à - Votre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Je crois que vous - approuverez ma demeure en leur cour, que cela ne me rendra pas - digne d'un mauvais traitement, et que l'on ne me refusera point - les choses que l'autorité de Votre Majesté et le soin de M. le - cardinal m'avoient procurées avant mon départ, et que je demande à - monsieur mon mari. En quoi je supplie Votre Majesté de me - protéger, afin que j'en aie bientôt les effets si justes que j'en - attends.» - - [173] Manuscrits de Colbert, _ibid._ - -En même temps qu'elle réclamait son bien, Mme de Chevreuse songeait à -acquitter une dette qui pesait à sa fierté. A Tours, elle avait bien été -forcée d'accepter l'argent que lui avait envoyé Richelieu; mais, ainsi -que nous l'avons dit[174] elle l'avait accepté comme un simple prêt, et -sous le couvert de la lettre officielle à la reine Anne qu'on vient de -lire, était un petit billet confidentiel et réservé à la reine seule, où -nous voyons que la reine de France avait elle-même autrefois emprunté de -l'argent à son ancienne surintendante. Celle-ci, en effet, la conjure de -payer M. le cardinal sur ce qu'elle lui doit, et, si elle le peut, -«d'achever le surplus de la dette[175].» - - [174] Plus haut, p. 136. - - [175] Manuscrits de Colbert, _ibid._ - -Ces derniers mots, et bien d'autres de lettres subséquentes, nous -apprennent que depuis sa sortie de France, n'ayant rien voulu recevoir -de l'étranger, Mme de Chevreuse avait épuisé toutes ses ressources, et -que, n'ayant pas la disposition de son bien, elle en était réduite à -Londres à faire des dettes toujours croissantes, et auxquelles elle ne -savait comment satisfaire. Pendant ce temps-là M. de Chevreuse, qui -avait mis sa maison dans le plus triste état, et pour la rétablir -n'espérait que dans la raison et le crédit de sa femme, ne cessait -d'intercéder auprès du roi et du premier ministre pour qu'on la laissât -revenir en France. Le cardinal en était resté avec elle à l'offre de -pardon et d'_abolition_, comme on disait alors, que le président Vignier -avait été lui porter jusqu'à la frontière d'Espagne. Outre les raisons -générales de souhaiter son retour, que lui-même a développées, Richelieu -en avait une toute particulière en ce moment: il traitait avec le duc de -Lorraine; plus que jamais il s'efforçait de l'attirer à un accommodement -qui lui permît de rassembler toutes les forces de la France contre -l'Autriche et contre l'Espagne. Il avait donc le plus grand intérêt à -ménager Mme de Chevreuse, toute-puissante sur l'esprit du duc, qui tour -à tour avait nui et servi, qui déjà, à ce qu'il croyait, avait, en 1637, -empêché l'accommodement désiré, et pouvait l'empêcher encore. De son -côté, Mme de Chevreuse était lasse de l'exil; elle soupirait après son -bel hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre et son beau château de -Dampierre, après ses enfants, après sa fille, l'aimable Charlotte, qui -grandissait loin de sa mère, sans être, comme ses sœurs, destinée à la -carrière ecclésiastique. Elle frémissait à la pensée de la douloureuse -alternative qui chaque jour la pressait davantage, ou d'être forcée de -recourir à l'Angleterre et à l'Espagne, ou d'engager ses pierreries -qu'elle avait fait redemander à La Rochefoucauld[176]. Elle tenait à -cette riche parure, souvenir d'un temps plus heureux; car Mme de -Chevreuse était femme, elle en avait les faiblesses comme les grâces, et -quand la passion et l'honneur ne la jetaient pas au milieu des périls, -elle se complaisait dans toutes les élégances de la vie[177]. C'est ce -mélange de mollesse féminine et de virile énergie qui est le trait -particulier de son caractère, et qui la rendait propre à toutes les -situations, aux douceurs et à l'abandon de l'amour, comme à l'agitation -des intrigues et des aventures. C'est avec ces divers sentiments qu'elle -se décida à reprendre avec Richelieu une négociation qui n'avait jamais -été entièrement abandonnée, et dont le succès paraissait assez facile, -puisque des deux parts on le souhaitait presque également. - - [176] Voyez sur cette particularité LA JEUNESSE DE MME DE - LONGUEVILLE, 4e édit., chapitre IV, p. 237, etc. Il ne faut pas - croire d'ailleurs que ces pierreries fussent celles de la pauvre - Éléonore Galigai, la maréchale d'Ancre; car dans le partage que - fit Louis XIII des richesses du maréchal et de sa femme, c'est à - la reine Anne qu'il donna les joyaux et les bijoux. Voyez dans - l'APPENDICE les notes du chapitre Ier. - - [177] Mme de Chevreuse, comme son petit-fils, aimait les arts et - les encourageait. Elle a été la protectrice de l'excellent - graveur Pierre Daret, qui lui a dédié sa collection des - _Illustres François et estrangers de l'un et de l'autre sexe_, - in-4º, 1654. Cette dédicace nous apprend des choses qui ne se - trouvent dans aucune des biographies de cet artiste, pas même - dans l'_Abécédaire_ de Mariette, et qui font le plus grand - honneur à Mme de Chevreuse. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre - IV. - -Cette négociation dura plus d'une année. Le cardinal autorisa -l'intendant de la maison de Chevreuse, Boispille, et l'abbé Du Dorat, à -se rendre en Angleterre pour mener à bien cette affaire délicate. Ils y -mirent bien du temps, y prirent bien des peines; plus d'une fois il leur -fallut retourner de Londres à Paris et de Paris à Londres pour aplanir -les difficultés qui s'élevaient. Le fil souvent rompu se renouait pour -se rompre encore. Le cardinal et la duchesse désiraient fort sincèrement -s'accommoder; mais, se connaissant bien, ils voulaient prendre l'un -envers l'autre des sûretés presque inconciliables. Quand on a sous les -yeux les pièces diverses auxquelles a donné lieu cette longue -négociation[178], on y reconnaît tout l'esprit et le caractère de -Richelieu et de Mme de Chevreuse, les artifices habituels du cardinal -avec sa hauteur mal dissimulée, la souplesse de la belle dame, son -apparente soumission et ses précautions inflexibles. Successivement, -Richelieu se relâche davantage de sa rigueur accoutumée; mais ses -prétentions, perçant toujours sous la courtoisie la plus recherchée, -avertissent Mme de Chevreuse de prendre garde à elle et de ne faire -aucune faute devant un homme qui n'oubliait rien et qui pouvait tout. -C'est un curieux spectacle de les voir, pendant plus d'une année, -employer toutes les manœuvres de la plus fine diplomatie et épuiser les -ressources d'une habileté consommée pour se persuader l'un l'autre et -s'attirer vers le but commun qu'ils désiraient tous les deux, sans y -parvenir et se pouvoir guérir de leurs réciproques et incurables -défiances. Faisons connaître les traits principaux, les commencements, -le progrès, les péripéties et la fin inévitable de cette singulière -correspondance. - - [178] La bibliothèque nationale possède deux manuscrits qui la - contiennent tout entière: l'un, que le père Griffet a connu et - mis à profit, et que déjà plus d'une fois nous avons cité, est le - tome II des _Manuscrits de Colbert, affaires de France_; ce ne - sont que des copies, souvent assez défectueuses; l'autre, - _Supplément françois_, no 4067, renferme, il est vrai, moins de - pièces, mais originales, parmi lesquelles il y a plusieurs - lettres autographes de Richelieu et de Mme de Chevreuse. Voyez - l'APPENDICE, notes du chapitre IV. - -Elle s'ouvre le 1er juin 1638 par une lettre de Mme de Chevreuse. La -duchesse remercie le cardinal des assurances de bienveillance qu'on lui -a données de sa part; elle lui avoue que si l'année précédente elle -s'est résolue à quitter la France, ç'a été par appréhension des soupçons -qu'il paraissait nourrir envers elle; elle a voulu laisser au temps le -soin de les dissiper: «J'espère, lui dit-elle, que le malheur qui m'a -contraint de sortir de France s'est lassé de me poursuivre... Je serois -très-aise d'être tout à fait guérie des craintes que j'ai eues en -reconnoissant que mes ennemis ne sont pas plus puissants que mon -innocence[179].» La lettre, en feignant de la confiance et de l'abandon, -est fort calculée et réservée. Mme de Chevreuse se garde bien d'engager -une polémique sur le passé, mais elle y revient un peu pour sonder -Richelieu, ne voulant pas s'exposer à rentrer en France pour y être -recherchée sur sa conduite antérieure; aussi a-t-elle soin de placer -habilement et sans déclamation le mot d'innocence. Dès cette première -lettre, on comprend le jeu de Mme de Chevreuse, qui consiste à prendre -doucement ses sûretés. Cesser de se dire innocente, c'eût été se -remettre entre les mains de Richelieu, qui, au premier mécontentement -feint ou réel, pouvait s'armer de ses aveux et l'en accabler. La réponse -du cardinal découvre aussi, et selon nous, découvre un peu trop sa -secrète pensée: elle est, comme en général toute sa politique, captieuse -à la fois et impérieuse. Au milieu des démonstrations d'une politesse un -peu maniérée, il lui dit: «Ce que vous me mandez est conçu en tels -termes que, n'y pouvant consentir sans agir contre vous-même par excès -de complaisance, je ne veux pas répondre de peur de vous déplaire en -voulant vous servir. En un mot, Madame, si vous êtes innocente, votre -sûreté dépend de vous-même, et si la légèreté de l'esprit humain, -pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relâcher quelque chose dont -Sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en sa bonté tout ce -que vous pouvez en attendre.» Mme de Chevreuse comprend aisément la -finesse du cardinal; mais, pour ne laisser subsister aucune équivoque, -elle lui adresse un mémoire où elle lui rend compte de toute sa conduite -et des motifs qui l'ont déterminée à sortir de France. Elle a fui, parce -que, tout en lui prodiguant les bonnes paroles, on essayait de lui faire -avouer qu'elle avait écrit au duc de Lorraine pour l'empêcher de rompre -avec l'Espagne et de s'entendre avec la France, et que, ne pouvant -avouer une faute qu'elle n'avait pas commise, et voyant qu'on en était -persuadé et qu'on alléguait même des lettres interceptées, elle avait -mieux aimé quitter son pays que d'y rester soupçonnée et en un perpétuel -danger. Richelieu s'empresse de la rassurer, mais au contraire il -l'épouvante en paraissant convaincu qu'elle a fait ce qu'elle est bien -décidée à ne jamais avouer. Était-ce une bien heureuse manière de lui -inspirer de la confiance que de lui rappeler l'affaire de Châteauneuf, -et de lui insinuer assez clairement qu'on a en main des preuves qui -dispensaient de tout aveu de sa part? «Quand le sieur de Boispille vous -alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour votre service et votre -sûreté, qui consistoit à mon avis à ne tenir rien de caché; ce à quoi -j'estimois que vous vous dussiez porter d'autant plus facilement, que -l'expérience vous a fait connoître, par ce qui s'est passé au fait de M. -de Châteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse, ce dont vos amis ont la -preuve en main est plus secret que s'ils ne l'avoient point. Tant s'en -faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sût pas, qu'on -voudroit ne savoir pas ce qu'on sait, pour ne pas vous obliger à le -dire[180].» Peut-on s'étonner, après cela, que Mme de Chevreuse recule, -ou du moins qu'elle soit fort embarrassée? Elle écrit le 8 septembre au -cardinal pour lui exprimer sa reconnaissance des bontés qu'il lui -témoigne, et en même temps le trouble où la jette la conviction -manifestement arrêtée dans son esprit, qu'elle est réellement coupable. -Sa lettre peint à merveille ses perplexités: «Considérez l'état où je -suis, très-satisfaite d'un côté des assurances que vous me donnez de la -continuation de votre amitié, et de l'autre fort affligée des soupçons -ou pour mieux dire des certitudes que vous dites avoir d'une faute que -je n'ai jamais commise, laquelle, j'avoue, seroit accompagnée d'une -autre si, l'ayant faite, je la niois, après les grâces que vous me -procurez du roi en l'avouant. Je confesse que ceci me met en un tel -embarras, que je ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Si vous -ne vous étiez pas persuadé si certainement de savoir cette faute, ou que -je la pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous -laissant emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle n'admet -point de justification, et ne me pouvant faire coupable sans l'être, -j'ai recours à vous-même, vous suppliant, par la qualité d'ami que votre -générosité me promet, d'aviser un expédient par lequel Sa Majesté puisse -être satisfaite, et moi retourner en France avec sûreté, n'en pouvant -imaginer aucun, et me trouvant dans de grandes peines.» - - [179] Manuscrits de Colbert, _ibid._ - - [180] Manuscrits de Colbert, lettre du 24 juillet 1638. - -Or, voici l'expédient qu'inventa Richelieu pour délivrer Mme de -Chevreuse des inquiétudes qui la tourmentaient: il lui envoya une -déclaration royale par laquelle elle était autorisée à rentrer en France -avec un pardon absolu pour sa conduite passée, et notamment pour ses -négociations avec le duc de Lorraine contre le service du roi. En -recevant cette grâce fort inattendue, Mme de Chevreuse protesta contre -le pardon d'une faute qu'à aucun prix elle ne voulait reconnaître, ne -s'avouant coupable que de sa sortie précipitée du royaume. Ses ombrages -s'accroissant par le moyen même qu'on avait pris pour les dissiper, elle -se mit à examiner, à la lumière d'une attention défiante, tous les -termes de cette déclaration, et elle trouva bien du louche dans ce qui -se rapportait à son retour à Dampierre. Il n'était pas dit nettement -qu'elle y pourrait demeurer en liberté. La seule privation à laquelle -elle se condamnait était celle de ne plus voir la reine et de -n'entretenir aucune correspondance étrangère. Hormis cela, elle -demandait une entière liberté; elle demandait surtout que, sous un air -de pardon, on ne la noircît pas d'une faute qu'elle prétendait n'avoir -pas commise. Elle refuse donc, le 23 février 1639, l'abolition qui lui -est envoyée, et demande des explications sur la manière dont il lui sera -permis de vivre en France. Le cardinal, irrité de voir découvertes et -éludées toutes ses feintes, s'emporte et laisse paraître le fond de sa -pensée dans une lettre du 14 mars à l'abbé Du Dorat, où il se plaint que -Mme de Chevreuse ne veuille pas reconnaître ses négociations avec les -étrangers, comme si, dit-il, «on avoit jamais vu de malade guérir d'un -mal dont il ne veut pas qu'on le croye malade[181].» Il n'entend pas non -plus laisser Mme de Chevreuse séjourner à Dampierre plus de huit ou dix -jours, et elle devra se retirer dans quelqu'une de ses terres éloignées -de Paris. Il consent toutefois à modifier l'abolition royale qui avait -déplu à Mme de Chevreuse, et il lui en envoie une autre un peu adoucie, -comme une preuve extrême de sa condescendance et de la bonté du roi. - - [181] Manuscrits de Colbert, folio 18. L'original est au _Supplément - françois_, no 4067. - -Cette déclaration nouvelle était encore bien loin d'être celle que -désirait Mme de Chevreuse; elle n'y était pas seulement absoute de sa -sortie de France, mais «des autres fautes et crimes qu'elle avoit pu -commettre contre la fidélité qu'elle devoit au roi,» et Richelieu -revenait par un détour à son but, imposer indirectement au moins à la -malheureuse exilée une sorte de confession de crimes qu'elle soutenait -n'avoir pas commis, confession à la fois humiliante et dangereuse, et -qui la mettait à sa merci. Cependant, tel était le désir de la pauvre -femme de revoir sa patrie et sa famille, qu'après avoir réclamé de -nouveau et inutilement, elle se résigna à cette grâce suspecte. Elle fit -plus; Richelieu s'étant empressé de remettre à l'abbé Du Dorat et à -Boispille l'argent nécessaire pour acquitter les dettes qu'elle avait -contractées en Angleterre, et lui permettre de sortir de cette cour -comme il convenait à sa dignité et à son rang, elle consentit à laisser -signer en son nom, aux deux agents intermédiaires, un écrit destiné à -satisfaire Richelieu sans trop la compromettre, où, en termes -très-généraux, elle parlait humblement de sa mauvaise conduite -passée[182], et s'engageait, pourvu qu'on la laissât vivre en toute -liberté à Dampierre, à ne jamais venir secrètement à Paris. Elle avait -dû vaincre bien des scrupules, étouffer bien des défiances, et faire -céder ses secrets instincts aux sollicitations de sa famille, aux -instances de l'abbé Du Dorat et de Boispille, et à la parole solennelle -que lui renouvela Richelieu dans une dernière lettre du 13 avril 1639. - - [182] Manuscrit de Colbert, _ibid._ - -Les choses en étaient là: la fière duchesse avait courbé la tête sous le -poids de l'exil et du malheur; elle allait partir, déjà elle avait fait -ses adieux à la reine d'Angleterre; un vaisseau était prêt qui devait la -conduire à Dieppe, où un carrosse l'attendait, quand tout à coup à la -fin du mois d'avril, elle reçut la lettre suivante, ni datée ni signée, -que nous transcrivons fidèlement: - -«Il ne faudroit pas vous être ce que je vous suis pour manquer de vous -dire que si vous aimez Mme de Chevreuse, vous empêchiez sa perte, qui -est indubitable en France, où on la veut pour sa ruine. Ceci n'est pas -une opinion; il n'y a autre remède qu'à suivre cet avis pour garantir -Mme de Chevreuse, dont le cardinal a dit affirmativement trop de mal, -touchant l'Espagne et M. de Lorraine, pour n'en plus rien dire à -l'avenir. Enfin, il n'y a que patience pour Mme de Chevreuse à cette -heure, ou perdition sûre, et regret éternel pour celui qui écrit.» - -De quelque part que vînt ce billet, on peut juger s'il troubla Mme de -Chevreuse. Il répondait à tous les instincts de son cœur et à la -connaissance que, de longue main, elle avait acquise des implacables -ressentiments du cardinal. Elle suspendit ou prolongea ses préparatifs -de départ, et, aussi loyale que prudente, elle montra à Boispille ce -qu'elle venait de recevoir, l'autorisant à le communiquer à Richelieu. - -Un mois à peine écoulé, elle reçut une autre lettre du même genre, non -plus anonyme, mais signée de l'homme au monde qui lui était le plus -dévoué: - -«Je suis certain du dessein qu'a fait M. le cardinal de Richelieu de -vous offrir toutes choses imaginables pour vous obliger de retourner en -France, et aussitôt vous faire périr malheureusement. Le marquis de -Ville, qui a parlé à lui et à M. de Chavigny, vous en pourra rendre plus -savante, comme l'ayant ouï lui-même. Je l'attends à toute heure, et si -je croyois pouvoir assez sur votre esprit pour vous divertir de prendre -cette résolution, je m'en irois me jeter à vos pieds pour vous faire -connoître votre perte absolue, et vous conjurer, par tout ce qui vous -peut être au monde de plus cher, d'éviter ce malheur, trop cruel à toute -la terre, mais à moi plus insupportable qu'à tout le reste du monde, -vous protestant que si ma perte pouvoit procurer votre repos, -j'estimerois cette occasion très-heureuse qui me la procureroit, et que -rien autre chose ne me fait vous servir que votre seule considération, -étant pour jamais, Madame, votre très-affectionné serviteur, - - «CHARLES DE LORRAINE. - «Cirk, le 26 mai 1639.» - -Ce nouvel avis porta à son comble l'anxiété de Mme de Chevreuse. Elle -fit passer à Richelieu cette seconde lettre, comme elle avait fait la -première, pour lui montrer qu'elle n'était pas retenue par de médiocres -motifs, et le faire juge de ses incertitudes. Elle déclara aussi qu'elle -ne partirait point avant d'avoir vu et entendu le marquis de Ville, que -lui annonçait le duc de Lorraine. - -Henri de Livron, marquis de Ville, était un gentilhomme lorrain, plein -d'esprit et de valeur, attaché à son pays et à son prince, qui, fait -prisonnier, mis à la Bastille, puis relâché par Richelieu, avait été -rejoindre le duc Charles dans les Pays-Bas. Il vint à Londres dans les -premiers jours du mois d'août 1639, et fit tous ses efforts pour -persuader à Mme de Chevreuse de rompre avec le cardinal. La duchesse -voulut qu'il s'expliquât devant Boispille, et que celui-ci rendît compte -à Richelieu de cette conférence. Le marquis de Ville demeura -inébranlable dans son opinion, et il ne demanda pas mieux que de rédiger -et signer cette déposition: «Un nommé Lange, m'ayant accompagné l'hiver -dernier depuis Paris jusqu'à Charenton, me dit qu'il savoit l'affection -que j'avois au service de Mme de Chevreuse, qui l'obligeoit de -s'adresser à moi pour me dire qu'elle étoit perdue si elle retournoit à -cette heure en France. Le pressant de me dire ce qu'il savoit -particulièrement sur ce sujet, après avoir tiré parole de moi que je ne -le dirois qu'à son altesse de Lorraine ou à Mme de Chevreuse, il me dit -qu'il n'y avoit que deux jours que M. le cardinal, en parlant à M. de -Chavigny de Mme de Chevreuse, témoignoit d'être fort mal satisfait de -ce qu'elle persistoit à nier d'avoir conseillé à M. de Lorraine de ne -s'accommoder pas avec la France. De quoi M. de Chavigny faisoit aussi -fort l'étonné, disant tous deux que cette affaire est bien éclaircie, et -que, Mme de Chevreuse étant en France, on la feroit bien parler françois -avec ses lettres qu'ils avoient, qu'elle ne croit pas, et que si elle -les pensoit tromper, elle se trompoit elle-même. Disant savoir ceci -comme l'ayant ouï lui-même. A Londres, ce 8 août 1639. Henri de Livron, -marquis de Ville.» Cet écrit fut loyalement envoyé à Richelieu comme les -précédents. - -Nous le demandons: tout cela ne devait-il pas faire la plus forte -impression sur l'esprit de Mme de Chevreuse? Pouvait-elle se rappeler -sans terreur les sollicitations obstinées du cardinal pour lui arracher, -par diverses voies directes et indirectes, un aveu bien indifférent, -s'il n'avait l'intention de s'en servir contre elle? Ne connaissait-elle -pas son humeur altière, la passion qu'il avait de tenir tout le monde à -ses pieds, et d'avoir toujours de quoi perdre ses ennemis? Quiconque a -ressenti les amertumes et les misères de l'exil ne s'étonnera pas que -l'infortunée duchesse fût descendue jusqu'à subir des conditions -pénibles et mal sûres, dans l'ardent désir de retrouver la patrie et le -foyer domestique. Qui pourrait aussi la blâmer d'avoir hésité, sur des -avis tels que ceux que nous venons de rapporter, à franchir le pas après -lequel, si par malheur elle s'était trompée, il n'y avait plus pour elle -que des regrets éternels et un désespoir sans ressource? - -Bientôt un autre conseil, qui lui était un ordre, l'enchaîna sur la -terre étrangère. Celle pour qui, depuis dix années, elle avait tout -souffert et tout bravé, son auguste amie, sa royale complice, Anne -d'Autriche, lui fit dire de ne pas se fier aux apparences. Un jour, à -Saint-Germain, la reine, rencontrant M. de Chevreuse, lui demanda des -nouvelles de la duchesse. Celui-ci répondit qu'il avait fort à se -plaindre de Sa Majesté qui seule empêchait sa femme de revenir. La reine -lui dit qu'il avait grand tort de se plaindre d'elle, qu'elle aimait -bien Mme de Chevreuse, qu'elle souhaitait bien de la revoir, mais -qu'elle ne lui conseillerait jamais de rentrer en France[183]. Il parut -à Mme de Chevreuse qu'Anne d'Autriche devait être bien informée, et elle -se décida à suivre un avis parti de si haut. Elle ne toucha point à -l'argent de Richelieu, et lui écrivit une dernière fois le 16 septembre, -lui représentant ses incertitudes et ses embarras, et lui demandant du -temps pour apaiser les inquiétudes qui travaillaient son esprit. Le même -jour elle annonce à son mari, à Du Dorat et à Boispille, sa résolution -définitive. «Je désire bien vivement, dit-elle à son mari, me voir en -France en état de remédier à nos affaires et de vivre doucement avec -vous et mes enfants; mais je connois tant de périls dans le parti d'y -aller, comme je sais les choses, que je ne le puis prendre encore, -sachant que je n'y puis servir à votre avantage ni au leur, si j'y suis -dans la peine. Ainsi il me faut chercher avec patience quelque bon -chemin qui enfin me mène là, avec le repos d'esprit que je ne puis -encore trouver... J'ai appris des particularités très-importantes dont -je suis absolument innocente, ainsi que peut-être on le reconnoît à -cette heure, et dont toutes les apparences montrent qu'on me vouloit -accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela.»--A l'abbé -Du Dorat: «Je m'étonne comme on me peut accuser de feindre des -appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens véritables, -au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise fortune me réduit.»--A -Boispille: «Depuis votre départ, j'ai eu tant de nouvelles connoissances -de la continuation de mon malheur dans les soupçons qu'il donne de moi, -qu'il m'est impossible de me résoudre à m'aller exposer à tout ce qu'il -peut produire... Croyez que je souhaite si passionnément mon retour, que -je passe par-dessus beaucoup de choses, mais il y en a qui m'arrêtent -avec tant de raison qu'il faut nécessairement que je demeure encore où -je suis. Je sens et sens trop les incommodités de cet éloignement, pour -ne le pas faire finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant, il -vaut mieux souffrir que périr[184].» - - [183] Lettre de l'abbé Du Dorat à Richelieu, Manuscrits de Colbert, - fol. 47. - - [184] Manuscrits de Colbert, fol. 53, etc. - -Ainsi s'évanouirent les dernières espérances d'un rapprochement sincère -entre deux personnes qu'attiraient l'une vers l'autre et que séparaient -avec la même force d'insurmontables instincts, qui se connaissaient trop -pour ne pas se craindre, et pour se fier à des paroles dont elles -n'étaient point avares, sans exiger de sérieuses garanties qu'elles ne -pouvaient ni ne voulaient donner. A Tours, deux ans auparavant, Mme de -Chevreuse avait mieux aimé reprendre une seconde fois le chemin de -l'exil que de risquer sa liberté; à Londres aussi elle préféra supporter -les douleurs de l'exil, consumer ses derniers beaux jours dans les -privations et les fatigues, pour demeurer libre, avec l'espoir de lasser -la fortune à force de courage, et de faire payer cher ses souffrances à -leur auteur. - -Au milieu de l'année 1639, Marie de Médicis, fatiguée de la vie errante -qu'elle menait dans les Pays-Bas, à la merci du gouvernement espagnol, -qui lui avait prodigué les promesses dans l'espoir d'en tirer parti, et -qui la délaissait la voyant impuissante à le servir, résolut de venir -demander un asile à sa fille, la reine d'Angleterre. Celle-ci -pouvait-elle donc repousser sa vieille mère, malade et réduite aux -dernières extrémités? L'impitoyable Richelieu accuse Mme de -Chevreuse[185] d'avoir soutenu et secondé la résolution de la reine -Henriette; il lui fait un crime d'avoir été, elle-même exilée et -malheureuse, mêler ses respectueux hommages à ceux de la cour -d'Angleterre envers la veuve d'Henri IV, la mère de Louis XIII et de -trois grandes princesses, qui venait d'essuyer sur l'Océan une tempête -de sept jours, et arrivait dénuée, abattue, mourante, triste objet de la -compassion universelle. Richelieu trouve dans ces hommages et dans les -visites que fit Mme de Chevreuse à Marie de Médicis, des intrigues et -des complots. Ce sont là vraisemblablement les accusations dont se -plaint à mots couverts Mme de Chevreuse dans ses dernières lettres. Elle -les repousse avec assez de vraisemblance; il paraît bien qu'elle se tint -tranquille et même fort circonspecte aussi longtemps qu'elle conserva -l'espoir d'une sincère réconciliation avec Richelieu; mais lorsqu'elle -se crut bien sûre qu'il la trompait, l'attirait en France pour l'avoir -en sa dépendance et au besoin la faire enfermer, ayant à peu près rompu -avec lui, elle se considéra comme délivrée de tout scrupule, elle ne -songea plus qu'à lui rendre guerre pour guerre, et resserra ses -engagements avec l'Espagne. - - [185] _Mémoires_, t. X, p. 484. - -Quelque temps après Marie de Médicis, vint encore à Londres chercher un -refuge une autre victime du cardinal, un autre proscrit, intéressant au -moins par l'incroyable iniquité des formes du jugement rendu contre lui: -l'ancien gouverneur de Metz, le marquis, devenu duc de La Valette, un -des fils du vieux duc d'Épernon, le propre frère du cardinal de La -Valette, l'un des généraux et des confidents de Richelieu, qui peut-être -l'avait sauvé par ses conseils à la journée des dupes, et dont l'épée -l'avait tant de fois fort bien servi dans les Pays-Bas et en Italie. Le -duc de La Valette avait commis une grande faute. Au siége de Fontarabie, -placé sous les ordres de M. le Prince, il avait fait échouer cette -importante entreprise en ne secondant pas son général comme il le -devait. Sans doute, ainsi que son père, il n'aimait pas Richelieu, il -ne servait qu'à contre-cœur, il avait été indirectement mêlé à -l'affaire de Chalais; mais avait-il trahi à Fontarabie et s'entendait-il -déjà avec l'Espagne? Rien ne le prouve, et tout porte à croire que la -seule jalousie envers le prince de Condé l'avait fait manquer à son -devoir. Une juste punition eût satisfait l'armée; l'excès de la -condamnation et le scandale du procès révoltèrent tous les honnêtes -gens. Au lieu d'être traduit devant le parlement en sa qualité de duc et -pair, selon les règles de la justice du temps, Bernard de La Valette fut -livré à une commission, comme l'avait été le maréchal de Marillac. Le -duc, voyant qu'on en voulait à sa vie, s'enfuit, et on le jugea par -contumace de la façon la plus inouïe. Le roi assembla dans sa chambre un -certain nombre de membres du parlement, le premier président, les -présidents à mortier, quelques conseillers d'État, quelques ducs et -pairs bien choisis; il en forma une sorte de tribunal, se mit à sa tête, -présida lui-même, et, malgré la résistance généreuse de la plupart des -membres du parlement, qui demandaient que l'affaire leur fût renvoyée -selon toutes les ordonnances, il força ces prétendus juges de -délibérer[186], d'adopter les tristes conclusions du procureur général, -et on déclara le duc de La Valette criminel de lèse-majesté, coupable -de perfidie, trahison, lâcheté et désobéissance; il fut condamné à être -décapité, ses biens confisqués, et ses terres mouvant de la couronne -réunies au domaine du roi. Le procureur général, Mathieu Molé eut -grand'peine à se faire décharger du soin de mettre à exécution cette -odieuse sentence, et l'illustre contumace fut décapité en effigie, sur -la place de Grève, le 8 juin 1639. Une telle façon de procéder en -matière criminelle, était le renversement de toutes les lois du royaume. -Puisqu'elle consterna des magistrats attachés au roi et qui certes -n'étaient pas des factieux, tels que les présidents Lejay, Novion, -Bailleul, de Mesmes, Bellièvre, est-il surprenant qu'elle ait révolté -l'âme d'une femme, et que Mme de Chevreuse ait conjuré Charles Ier de -recevoir dans ses États le noble fugitif? Remarquez bien que le duc de -La Valette n'arriva en Angleterre qu'à la fin d'octobre 1639, lorsque -Mme de Chevreuse n'avait plus aucun ménagement à garder envers -Richelieu. Elle intercéda si vivement auprès de Charles Ier que, malgré -l'opinion contraire du conseil des ministres, grâce à l'intervention de -la reine, elle obtint pour le duc la permission de venir résider à -Londres, et même d'être présenté au roi, mais en particulier et en -secret, pour ne pas trop blesser la France[187]: vaine précaution, qui -ne sauva pas le roi Charles des rancunes vindicatives de Richelieu. Le -cardinal, voyant que Mme de Chevreuse l'emportait sur lui auprès du roi -d'Angleterre, et qu'elle le poussait vers ses ennemis, travailla plus -que jamais à susciter au malheureux roi des embarras domestiques qui le -missent hors d'état de nuire à la France; il poursuivit dans l'ombre ses -pratiques artificieuses auprès des parlementaires, et surtout auprès des -puritains d'Écosse[188]. - - [186] Il faut voir cette scène inouïe, non pas seulement dans la - relation détaillée et suspecte que publièrent les amis de La - Valette, et qui se trouve parmi les pièces imprimées à la suite des - _Mémoires_ de Montrésor, mais dans les _Mémoires_ d'Omer Talon, - Collection Petitot, 2e série, t. LX, p. 186-197. - - [187] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 498 et 499. - - [188] Voyez la lettre de Richelieu au comte d'Estrade du 2 décembre - 1637; voyez aussi dans l'APPENDICE diverses lettres de 1639 de - Boispille au cardinal, où il lui donne des nouvelles du peu de - progrès de l'armée royaliste en Écosse avec une satisfaction mal - dissimulée, qui trahit les sentiments de celui auquel il écrit. - Voyez surtout à la Bibliothèque impériale, fond de Harlai, 223/23 un - manuscrit in-fol., contenant des _Lettres du sieur de Montereul, - secrétaire de monsieur de Bellièvre, ambassadeur en Angleterre, - escrittes au dit sieur de Bellièvre, ès années 1638, 1639, 1640 et - 1641, ensemble les duplicata des lettres qu'il escrivoit à la cour_. - Montereul, chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, adresse - à Bellièvre et au ministre des affaires étrangères de France, le - comte de Chavigni, les renseignements les plus précieux sur l'état - des partis en Angleterre, les débats des chambres, les fautes de la - cour, et les progrès de l'opposition qu'il raconte avec une sorte de - triomphe. Ce manuscrit est de la plus grande importance pour - l'histoire des premiers commencements de la révolution d'Angleterre. - On y voit fort bien que la France se réjouissait des embarras - intérieurs qui empêchaient le gouvernement anglais de faire cause - commune avec l'Espagne, et se servait du fanatisme protestant qui - repoussait toute alliance avec Sa Majesté catholique. Il est curieux - d'y trouver Pim, ce grand patriote, s'entendant fort bien avec - Montereul, et protestant de son zèle pour les intérêts de la France, - comme plus tard le fera Sidnei. Richelieu fit imprimer le _Manifeste - des Écossois_, lorsqu'ils s'avancèrent en 1641 vers l'Angleterre, - dans la _Gazette_ de cette année, no 34, p. 161. «On ne peut douter, - dit l'exact et savant père Griffet, t. III, p. 158, que Richelieu - n'ait été un des premiers auteurs de la révolution qui conduisit - dans la suite Charles Ier sur l'échafaud et Cromwell sur le trône. - M. de Brienne paraît en convenir, mais il a soin de remarquer que - les _choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne l'avoit prévu - et qu'il ne l'eût souhaité_.» - -De son côté, Mme de Chevreuse ne s'endormit pas. Une fois son ancien -duel avec Richelieu renouvelé, elle forma à Londres, avec la reine mère, -avec le duc de La Valette, avec l'habile et infatigable Soubise, avec le -marquis de La Vieuville, ancien surintendant général des finances que le -cardinal avait accusé et fait déclarer coupable de concussion, une -petite mais puissante faction d'émigrés qui, s'appuyant en secret sur la -reine Henriette, secondés par lord Montaigu, devenu ardent catholique et -le conseiller intime de la reine, par le chevalier d'Igby et par -d'autres grands seigneurs, entretenant aussi d'étroites intelligences -avec la cour de Rome par son envoyé en Angleterre, Rosetti[189], -surtout avec le cabinet de Madrid, encourageant et enflammant en France -les espérances de tous les mécontents, semaient de toutes parts des -obstacles sur la route de Richelieu et amassaient des périls sur sa -tête. - - [189] Aussi lorsque plus tard, en 1643, le pape destina le cardinal - Rosetti à le représenter au congrès de Münster, le successeur de - Richelieu n'hésita pas à l'exclure, en se fondant particulièrement - sur ce que, pendant sa mission en Angleterre, Rosetti s'était fort - lié avec Mme de Chevreuse, et qu'elle l'avait entièrement gagné. - BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, fond Gaignière, vol. 510, in-fol. sous ce - titre: _Dépesches importantes sur la paix d'Italie des années 1643 - et 1644_. Lettre de la reine à M. de Fontenai-Mareuil, 25 septembre - 1643: «Vous avez fait entendre (aux ministres du pape) les raisons - qui me convioient à faire exclusion au cardinal Rosetti de la - légation de la paix, non pour avoir eu communication très-étroite - avec Fabroni (confident et ministre de la reine mère), mais pour - l'avoir affectée avec les ministres d'Espagne pendant son séjour en - Angleterre qu'ils veulent excuser sur le but de la religion; mais il - faudrait être bien simple pour s'y laisser prendre, et ne pas voir - que, sous couleur de traiter d'une affaire, on en embarque une - autre. Il n'est pas possible que leur ayant rendu compte de sa - mission, il ne leur ait pas mandé qu'il avoit des communications - très-secrètes et fréquentes avec la duchesse de Chevreuse, et qu'ils - ignorent combien elle a recherché de nuire à l'État, les desseins - pernicieux qu'elle a concertés et essayé d'advancer, et qu'enfin - agissant avec beaucoup d'esprit offensé, et comme font d'ordinaire - les femmes qui pour contenter leurs passions vont toujours aux - extrêmes, elle n'a rien omis à promettre ou à embarquer qui pût - causer la ruine de la France.» - -En 1640, Mme de Chevreuse était, à Londres, le chef avoué des ennemis du -cardinal, et en commerce public avec l'Espagne et avec le duc de -Lorraine, réfugié dans les Pays-Bas et à peu près passé au service de -l'Autriche. Le marquis de Ville ayant été envoyé par le duc en -Angleterre pour obtenir la permission de faire des recrues[190], avait -amené avec lui six beaux chevaux dont son maître faisait cadeau à Mme de -Chevreuse; il était descendu à son hôtel et avait pris logement chez -elle. Le marquis de Velada, grand d'Espagne, gouverneur de Dunkerque, -ambassadeur extraordinaire à Londres, avant même de voir le roi, avait -été faire visite à Mme de Chevreuse, et s'était servi de son carrosse -pour aller à sa première audience[191]. Elle protégeait et dirigeait à -Londres les émissaires du prince Thomas de Savoie, tout à fait devenu -un général espagnol, qui nous faisait la guerre en Flandre, et menaçait -le trône de sa belle-sœur, la duchesse de Savoie, veuve de -Victor-Amédée, Madame Royale, la sœur de Louis XIII[192]. Rencontrant -de tous côtés la main de Mme de Chevreuse, Richelieu sentit mieux que -jamais qu'elle lui faisait plus de mal partout ailleurs qu'en France, -et il s'avisa d'un dernier moyen pour la contraindre à y revenir. Il mit -en avant le duc de Chevreuse[193]. Celui-ci, poussé à la fois par -l'intérêt et par l'honneur, écrivit au roi et à la reine d'Angleterre, -dans les premiers mois de l'année 1640, les lettres les plus pressantes -où il les suppliait de ne pas encourager la désobéissance de sa femme -aux ordres du roi et aux siens; et puisque ni Boispille ni Du Dorat -n'avaient pu réussir auprès d'elle, il annonça hautement sa résolution -de venir lui-même la chercher. Cette résolution épouvanta Mme de -Chevreuse[194]. Elle connaissait son mari: elle savait qu'après tout il -était Guise, et qu'à une assez grande faiblesse de caractère il joignait -une intrépidité, une audace qui ne reculerait devant aucune extrémité, -et qu'évidemment couvert et soutenu par le cardinal, il était homme à -l'enlever l'épée à la main, en plein jour, à Londres, au milieu de tous -ses amis. En vain le roi Charles Ier et la reine Henriette lui promirent -leur protection; elle reconnut qu'il n'y avait d'asile assuré pour elle -que sur le sol espagnol, et elle céda aux instances du duc de Lorraine -qui la faisait inviter par M. de Ville à se rendre auprès de lui en -Flandre. Elle reçut de la reine Henriette un riche présent d'adieu, et -apprenant que M. de Chevreuse faisait ses préparatifs pour passer la -mer, elle le prévint, remit à Craft le soin de ses affaires en -Angleterre, et, le 1er mai[195], partit de Londres accompagnée d'une -brillante escorte, du marquis de Velada et du résident d'Espagne, du -duc de La Valette, du marquis de La Vieuville et de son fils, du marquis -de Ville, de lord Montaigu et de Craft, et d'un officier du roi, le -comte de Niewport chargé par Sa Majesté Britannique de la couvrir de sa -protection si on rencontrait M. de Chevreuse sur la route, et de la -conduire avec les plus grands honneurs jusqu'aux limites de ses États. -Le 5 mai, elle s'embarqua à Rochester pour Dunkerque[196], suivie du -fidèle comte de Craft, qui ne voulut la quitter que le plus tard -possible, et elle alla s'établir à Bruxelles. Là, n'ayant plus de mesure -à garder, elle se donna tout entière et ouvertement à l'Espagne, y -attacha de plus en plus le duc Charles, ainsi que les principaux émigrés -français de Londres, La Valette et Soubise[197]. Elle se lia étroitement -avec don Antonio Sarmiento, le plus influent ministre d'Espagne dans les -Pays-Bas. On ne sait pas communément, mais nous pouvons établir qu'en -1641 elle prit une assez grande part à l'affaire du comte de Soissons, -c'est-à-dire à la conspiration la plus formidable qui ait été tramée -contre Richelieu. - - [190] Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque impériale, _Lettres - de Montereul_. Dépêche du 15 mars 1640: «Le marquis de Ville - vient pour avoir permission du roi de faire passer en Flandre - mille Anglois pour joindre aux troupes du duc Charles. A quoi il - n'aura pas peu de difficulté, quelque crédit qu'y employe Mme de - Chevreuse.»--Dépêche du 5 avril: «Le marquis de Ville vient aussi - avec six beaux chevaux que le duc Charles envoye à Mme de - Chevreuse, pour laquelle il y a peu d'apparence que le voyage de - M. Du Dorat puisse être utile.»--Dépêche du 12 avril: «Le marquis - de Ville arriva vendredi matin, il alla descendre chez Mme de - Chevreuse; il s'est toujours servi d'un de ses carrosses, et a - mangé chez elle...» - - [191] _Ibid._ Dépêche du 12 avril: «M. le marquis de Velada, grand - d'Espagne, gouverneur de Dunkerque, ambassadeur extraordinaire en - Angleterre, est arrivé hier... A peine arrivé, il alla visiter Mme - de Chevreuse.»--Dépêche du 19: «Le marquis de Velada eut hier la - première audience du roi et de la reine... Mme de Chevreuse lui - envoya son beau carrosse... Cela ne l'empêche pas d'assurer qu'elle - retourne en France dans quinze jours. La reine dit encore hier qu'il - n'étoit pas besoin de lui préparer un logement à Greenwich, parce - qu'elle alloit en France avant la fin du mois, et qu'elle - n'attendoit que de l'argent pour payer ses dettes avant de partir. - Je ne puis me persuader qu'elle exécute ce qu'elle promet: il me - semble que le chemin de chez l'ambassadeur d'Espagne à Whitehall - n'est pas le plus droit pour aller en France.» - - [192] _Ibid._ Dépêche du 2 février 1640: «Le sieur Hallot a été fort - mal reçu de la reine quand il lui a rendu ses lettres du prince - Thomas; elle lui a dit qu'elle ne pouvoit voir de bon œil une - personne qui venoit de la part de celui qui faisoit un si mauvais - traitement à sa sœur. Il est bien avec Mme de Chevreuse et avec M. - de La Valette, et voit fort souvent les ministres de la reine - mère.»--Dépêche du 16 février: «Le sieur Hallot a été visité par M. - de La Vieuville, qui y demeura longtemps, et par Fabroni qui fut - longtemps enfermé avec lui, avant qu'il eût envoyé ses dépêches en - Flandres où il écrit beaucoup; il écrit aussi en France, et dit - qu'il vient en cette cour pour faire agréer au roi les actions du P. - Thomas, et essayer de tirer d'ici quelques secours pour ce - prince.»--Dépêche du 23 février: «Hallot se trouva ces jours passés - chez Mme de Chevreuse avec La Colle (?), où Hallot parla fort - longtemps des affaires de Savoie à l'avantage du P. Thomas. La Colle - lui avoua franchement qu'il seroit fâché si les affaires alloient si - bien pour ce prince, et lui dit que pour lui il étoit du côté de Mme - de Savoie. Alors Hallot haussa la voix et lui repartit: Est-il - possible que vous osiez parler en ces termes, étant des amis de Mme - de Chevreuse et vous trouvant dans son logis?» - - [193] On ne croyait pas que l'idée du voyage du duc de Chevreuse en - Angleterre lui fût venue spontanément, et Montereul écrit à M. de - Bellièvre, le 3 mai 1640: «On vous croit ici l'auteur du voyage de - M. son mari en ces quartiers.» - - [194] Dépêche de Montereul du 29 mars 1640: «Mme de Chevreuse a été - extrêmement surprise par la nouvelle de la résolution qu'avoit prise - M. son mari de venir en Angleterre... On n'a jamais vu un tel - trouble... Elle parloit de s'enfuir en Flandre si le roi ne l'eût - assurée que, s'étant mise sous sa protection, il ne permettroit pas - qu'on la pût forcer à retourner en France. Mme de Chevreuse le dit - ainsi, mais d'autres m'ont dit que la promesse du roi n'étoit pas si - précise, et que la reine lui avoit seulement fait dire qu'elle la - prenoit en sa protection. Elle dépêcha dimanche dernier un courrier - en France pour détourner M. de Chevreuse de venir ici, en cas qu'il - eût ce dessein.»--Dépêche du 12 avril: «Un autre objet du voyage de - M. de Ville, est pour assurer Mme de Chevreuse qu'elle sera bien - venue en Flandre, au cas qu'elle soit obligée de s'y retirer; ce qui - est conforme à ce qu'elle a dit à la reine depuis l'arrivée de ce - marquis, qu'elle étoit résolue d'aller en Flandre devant un mois. La - reine l'a dit ainsi, et a ajouté qu'elle avoit bien de la peine à le - croire.»--Dépêche du 25 avril: «Mme de Chevreuse dépescha en France, - vendredi dernier, un de ses valets de chambre. Elle fait croire - qu'elle est résolue de passer en Flandre si M. de Chevreuse vient en - Angleterre, comme on lui mande et comme l'écrit M. Leicester. On me - donne avis que M. de La Valette a dit à table qu'il alloit écrire en - France qu'elle partoit demain pour Flandre, ce qui me fait croire - qu'elle n'en fera rien que le plus tard qu'il lui sera possible, et - qu'elle voudroit bien n'être pas obligée d'y aller du tout. M. de - Soubise arriva en cette ville samedi dernier. M. de La Valette et M. - Le Coigneux (un des conseillers du duc d'Orléans) la voient fort - souvent. On m'a averti de plusieurs endroits qu'ils avoient dessein - de brouiller en France. On m'a dit qu'ils avoient quelque entreprise - sur Oleron. Il y a peu d'apparence qu'ils soient aidés par le roi - d'Angleterre.» - - [195] _Ibid._ Dépêche du 3 mai: «Mme la duchesse de Chevreuse, après - avoir remis de jour en jour son voyage de Flandre, partit de Londres - mardi premier jour de ce mois, à onze heures du matin, accompagnée - du marquis de Velada et du résident d'Espagne, qui la quittèrent à - huit milles d'ici, de M. le duc de La Valette, du marquis de La - Vieuville, père et fils, du marquis de Ville, des sieurs Montaigu et - Craft. Le comte de Niewport l'a aussi accompagnée jusqu'aux dunes; - on croit que c'est par ordre du roi de la Grande-Bretagne, pour - assurer M. le duc de Chevreuse, si elle le rencontre par les - chemins, que le roi la tient en sa protection jusques à ce qu'elle - soit hors de ses États... Il y a apparence, et par les coffres - qu'elle a laissés chez Craft, à ce qu'on m'a dit, et par quelques - paroles qui ont échappé à ceux qui ont plus de part à ses secrets, - qu'elle fera tous ses efforts pour revenir dans cinq ou six mois, - encore que le galland de diamants que lui a donné la reine de la - Grande-Bretagne, qui est estimé dix mille escus, semble être un - présent pour un dernier adieu... Ceux qui font de plus prudentes - réflexions sur les choses qui se passent en cette cour, disent que - cette fuite ne devroit pas retarder le voyage de M. de Chevreuse en - ces quartiers, puisque, outre qu'il soutiendroit ici l'honneur de la - nation, étant d'autre condition que les ambassadeurs d'Espagne, et - qu'il aideroit à achever de ruiner en cette cour les mauvais - François qui demeurent, et desquels il auroit juste sujet de se - plaindre comme étant cause du malheur de Mme sa femme; il pourroit - encore tirer parole du roi de la Grande-Bretagne que Mme de - Chevreuse ne reviendroit plus en ses États, ce qu'on croit que ce - roi promettroit volontiers, particulièrement s'il paroissoit y être - forcé.» - - [196] Dépêche du 10 mai: «Mme de Chevreuse s'embarqua samedi 5 de ce - mois, à Rochester, où elle revint en diligence de Cantorberi sur une - fausse allarme qu'elle eut que M. le duc, son mari, étoit déjà à - Douvres. Bien que son voyage ait été résolu assez promptement, il ne - s'est pas exécuté sans peine et sans regret de la part de ceux - qu'elle servoit ici. Ils l'ont à peine vue partir, qu'ils ont - commencé leurs instances pour la faire revenir; de sorte qu'on croit - que la venue de M. de Chevreuse ne seroit pas inutile pour - l'empêcher... Comme vous jugez bien, M. Craft a suivi Mme de - Chevreuse.»--Dépêche du 17 mai: «Mme de Chevreuse arriva à Dunkerque - il y eut mardi huit jours.» - - [197] _Ibid._ Dépêche du 6 novembre 1640: «On me donne avis que M. - de La Valette et M. de Soubise ont traité avec le roi d'Espagne par - l'entremise de Mme de Chevreuse (alors en Flandre), que le marquis - de Malvezzi a été envoyé ici pour ce traité, lequel a été conclu il - y a quatre mois, que M. de La Valette promet de faire soulever la - Guyenne et les provinces voisines (dont son père, le duc d'Épernon, - était gouverneur),... qu'il touche mille écus chaque mois depuis ce - traité,... que M. de Soubise reçoit pareille pension d'Espagne,... - que M. Marmet, ministre (protestant), reçoit aussi pension - d'Espagne...» - -Louis de Bourbon, comte de Soissons, prince du sang, avait été nourri, -par sa mère, l'orgueilleuse Anne de Montafié, dans des prétentions dont -aucune n'avait été satisfaite. En 1616, voyant le prince de Condé jeté -en prison et menacé d'y mourir sans enfants, Mme la Comtesse avait conçu -l'espoir que le titre de premier prince du sang retomberait bientôt sur -la tête de son fils. Mais en 1619 M. le Prince était sorti de Vincennes -et avait repris son rang au-dessus des cadets de sa maison. Sous le -ministère de Luynes, le jeune comte avait osé prétendre à la main de -Madame Henriette-Marie; elle lui avait échappé, et avait été donnée un -peu plus tard à Charles Ier. M. le Comte et sa mère s'étaient alors -tournés contre Luynes, et ils avaient été, en 1620, à Angers grossir le -parti de Marie de Médicis. Sous Richelieu, convoitant pour lui-même la -riche héritière des Montpensier, le comte de Soissons avait vu de -très-mauvais œil le projet de la marier au duc d'Orléans, et pour faire -échouer ce projet il n'avait point hésité à se jeter au milieu de la -conspiration qui avait si tristement fini dans les cachots de Vincennes -et sur la place publique de Nantes. Afin d'éviter le sort du grand -prieur de Vendôme, il avait pris la fuite et s'était retiré d'abord en -Suisse, puis en Piémont, auprès de son beau-frère, le prince Thomas de -Savoie. Plus tard, il avait fait sa paix avec le roi et Richelieu par -l'intermédiaire de son autre beau-frère, le duc de Longueville, et en -1636 on lui confia, sous le duc d'Orléans, le commandement de l'armée de -Flandre; il y avait montré une valeur brillante et même des talents -militaires, sans remporter toutefois de grands avantages. C'est vers ce -temps-là, et lorsqu'ils étaient encore à l'armée, que le duc d'Orléans -et le comte de Soissons formèrent cette mystérieuse conspiration -d'Amiens que Richelieu a toujours ignorée, où les deux princes tinrent -un moment entre leurs mains l'ennemi qu'ils devaient frapper, et le -laissèrent échapper par un soudain retour de conscience ou par défaut -de résolution. Les conjurés eurent peur d'eux-mêmes: le duc d'Orléans se -retira bien vite à Blois, et le comte de Soissons à Sedan, auprès du duc -de Bouillon. Frédéric-Maurice, le frère aîné de Turenne, était un homme -de guerre et un politique, encore plus ambitieux, tout aussi capable, et -moins prudent que son père. Sa place forte de Sedan, placée sur la -frontière de la France et de la Belgique, lui semblait un asile d'où il -pouvait braver toutes les menaces du cardinal. Le duc de Bouillon et le -comte de Soissons se connaissaient depuis longtemps. Ils formèrent une -ligue nouvelle, mieux concertée et plus puissante que celle de -Montmorenci. Les circonstances étaient aussi bien plus favorables. -Richelieu, en tendant tous les ressorts du gouvernement, en perpétuant -la guerre, en aggravant les charges publiques, en opprimant les corps, -en frappant aussi les particuliers, avait soulevé bien des haines, et il -ne gouvernait guère plus que par la terreur. Son génie imposait; la -grandeur de ses desseins parlait à quelques esprits d'élite; mais cette -dureté continue et tant de sacrifices sans cesse renaissants fatiguaient -le plus grand nombre, à commencer par le roi. Le favori du jour, le -grand écuyer Cinq-Mars minait et noircissait le plus qu'il pouvait le -cardinal dans l'esprit de Louis XIII. Il connaissait la conspiration du -comte de Soissons, et sans en faire partie, il la favorisait. On pouvait -compter sur lui pour le lendemain. La reine Anne, toujours en disgrâce -malgré les deux fils qu'elle venait de donner à la France, faisait au -moins des vœux pour la fin d'un pouvoir qui l'opprimait. Monsieur avait -engagé sa parole, il est vrai bien peu sûre. On s'était ménagé de vastes -intelligences dans toutes les parties du royaume, dans le clergé, dans -le parlement. On conspirait jusque dans la Bastille, où le maréchal de -Vitry et le comte de Cramail, tout prisonniers qu'ils étaient, avaient -préparé un coup de main avec un secret admirablement gardé. L'abbé de -Retz, qui avait alors vingt-cinq ans, préludait à sa carrière -aventureuse par cet essai de guerre civile, qu'il avait même songé à -inaugurer par un assassinat[198]. Le duc de Guise, échappé de -l'archevêché de Reims et réfugié dans les Pays-Bas[199], allait sans -cesse de Bruxelles à Sedan et de Sedan à Bruxelles; il devait, quand le -moment serait venu, se joindre aux conjurés et combattre avec eux. Mais -le plus grand, le plus solide espoir du comte de Soissons reposait sur -l'Espagne: elle seule pouvait le mettre en état de sortir de Sedan, de -marcher sur Paris et de briser le pouvoir de Richelieu; aussi -envoya-t-il à Bruxelles un de ses gentilshommes les plus braves et les -plus intelligents pour négocier avec les ministres espagnols et en -obtenir de l'argent et des soldats. Ce gentilhomme s'appelait Alexandre -de Campion. Il rencontra à Bruxelles Mme de Chevreuse, et lui fit part -de la mission dont il était chargé. Elle s'empressa de le seconder de -tout son crédit. Comme nous verrons reparaître plus d'une fois ce -personnage dans la vie de Mme de Chevreuse, et au milieu des plus -tragiques aventures, il nous faut bien nous y arrêter quelques moments -et le faire un peu connaître. - - [198] Voyez dans le premier volume des _Mémoires_ tout le détail de - cette affaire.--L'auteur de la _Conjuration de Fiesque_ s'attribue - en cette occasion des discours politiques imités de Salluste, comme - ses portraits, et où abondent les maximes d'État, selon la mode - virile du temps, dont Richelieu est l'auteur et Corneille - l'interprète. Les discours ont pu être ajoutés après coup pour - donner au lecteur une grande idée du génie précoce de Retz, mais le - récit, sauf toujours la charge ordinaire, est exact et s'accorde - parfaitement avec les documents les plus certains. - - [199] Sur le duc de Guise, voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, - chapitre III.--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot, pour l'année - 1641, no 61, p. 314: «Le 20 de ce mois de mai, le duc de Guise - arriva de Sedan à Bruxelles, où il fut souper chez la duchesse de - Chevreuse et coucher chez don Antonio Sarmiento.» Et dans le no 64, - p. 327, sous la date du 28 mai: «Le secrétaire du duc de Bouillon - est parti d'ici (Bruxelles) pour Sedan, où le duc de Guise est aussi - retourné.» - -Lui-même au reste a pris soin de se peindre dans un ouvrage intitulé -_Recueil de Lettres qui peuvent servir à l'histoire, et diverses -Poésies, à Rouen, aux dépens de l'auteur_, 1657. Cet écrit, destiné -seulement à quelques personnes, fort peu remarqué dans le temps, et -depuis aussi peu connu que s'il n'avait jamais été, n'en est pas moins, -quoique le titre le dise, très précieux pour l'histoire. Il est dédié à -cette célèbre Gillonne d'Harcourt, comtesse de Fiesque, un des aides de -camp de Mademoiselle pendant la guerre de la Fronde, femme d'esprit, -intrigante et galante. Le livre est à l'avenant. Alexandre de Campion -s'y montre plein de prétentions au bel esprit et à la galanterie; il -recueille avec soin tous les petits vers qu'il fit dans sa jeunesse pour -les belles d'alors, et donne sans façon les lettres qu'autrefois il -écrivit, dans les circonstances les plus délicates, au comte de -Soissons, au duc de Vendôme, au duc de Beaufort, au comte de Beaupuis, à -de Thou, au duc de Bouillon, au duc de Guise, à Mme de Montbazon et à -Mme de Chevreuse. On voit dans ces lettres qu'Alexandre de Campion, né, -en 1610, d'une très bonne famille de Normandie, entré à vingt-quatre -ans, en 1634, au service du jeune comte de Soissons, en qualité de -gentilhomme, le suivit dans ses diverses campagnes, s'y distingua, et -partagea peu à peu sa confiance avec Bardouville, Beauregard, -Saint-Ibar, Varicarville, braves officiers et gens d'honneur, mais -inquiets et un peu brouillons, qui flattaient l'ambition de leur maître, -et le poussaient à jouer un grand rôle en France en renversant le -cardinal de Richelieu. Alexandre de Campion nous apprend que, dès -l'année 1636, le comte de Soissons méditait déjà ce qu'il exécuta un peu -plus tard, qu'il s'entendait parfaitement avec le duc de Bouillon, et -que l'un et l'autre s'efforcèrent d'attirer à Sedan le duc d'Orléans, -afin de lever de là l'étendard de la révolte et de contraindre le roi à -sacrifier son ministre. Campion alla à Blois pour décider le duc -d'Orléans et lui indiquer les moyens les plus sûrs de se rendre à Sedan. -En même temps il négociait avec Richelieu par le moyen du père Joseph. -La fin de l'année 1636 et toute l'année 1637 se passèrent en ces -intrigues, qui échouèrent par la peur qu'au moment d'agir éprouvèrent -les conjurés à s'embarquer dans une pareille entreprise. Pendant que le -comte de Soissons était réfugié à Sedan, son confident, resté à Paris, -travaillait à lui faire des partisans par tous les moyens. Il se lia -avec Cinq-Mars, et tandis que le comte avait un engagement secret avec -une personne qu'il aimait et qui n'est pas ici nommée, Alexandre de -Campion ne laissait pas de faire espérer sa main à diverses princesses -et à leurs familles. En 1640, le complot, qui n'avait jamais été -entièrement abandonné, se ranime et s'achève entre le duc de Bouillon et -le comte de Soissons. Le grand écuyer, sans y entrer directement, promet -son appui[200]. Emmanuel de Gondi, autrefois général des galeres, -maintenant prêtre de l'Oratoire, père du duc de Retz et du futur -cardinal, les présidents de Mesmes et Bailleul, sont consultés, non -comme complices, mais comme amis. Richelieu les devine, et les éloigne -de la cour et de Paris[201]. Après être resté quelque temps sur ce -théâtre périlleux où il vit souvent l'abbé de Retz[202], Campion est -bientôt réduit à fuir lui-même à Sedan. On l'envoie à Bruxelles négocier -avec l'Espagne. C'est alors qu'il connut Mme de Chevreuse. La politique -fit-elle seule les frais de cette liaison? Nous l'ignorons; mais lorsque -Alexandre de Campion raconte au comte de Soissons tout ce qu'il doit à -Mme de Chevreuse, le comte, jeune et galant, plaisante un peu son jeune -et galant gentilhomme sur ses succès auprès de la belle duchesse, et -celui-ci lui répond avec une apparente modestie, mêlée d'assez de -fatuité: «3 juin 1641. M. de Châtillon (qui commandait l'armée envoyée -par Richelieu contre les rebelles) ne vous fait guère de peur, puisque -vous songez à me railler dans votre lettre, et c'est me savoir peu de -gré des services que je vous rends en réunissant une illustre personne -avec vous, et en vous procurant une amie qui ne l'avoit jamais été. Elle -est persuadée de votre amitié par les compliments que vous lui faites -dans votre lettre; mais si elle avoit vu celle que vous m'écrivez, -peut-être n'agiroit-elle pas avec tant de chaleur, vos railleries -n'étant pas trop obligeantes pour elle. Elle a écrit au comte-duc, de -sorte que son assistance ne vous sera pas inutile; même, comme elle a -tout pouvoir sur don Antonio Sarmiento, elle l'a fait écrire de la même -manière, et elle a un très grand zèle pour vous. Je ne sais si vous en -seriez quitte à si bon marché que vous pensez, si l'état de vos affaires -vous obligeoit à faire un tour ici, ou si les siennes lui faisoient -prendre le chemin de Sedan; mais si vous m'en croyez, vous n'aurez pas -si bonne opinion de moi, puisqu'il est constant que j'envisage ces -sortes de déités qui sont au-dessus de moi avec respect et vénération, -et que comme elles n'ont garde de s'abaisser jusqu'à moi, je m'empêche -bien d'élever mes prétentions jusqu'à elles. Après avoir parlé -sincèrement, j'ose espérer que vous m'épargnerez à l'avenir, et elle -aussi, qui se charge de solliciter vos affaires comme les siennes -propres.» En effet, Mme de Chevreuse, sans qu'il soit besoin de lui -prêter des raisons plus particulières, servit avec chaleur une -entreprise dirigée contre l'ennemi commun. Elle écrivit au comte-duc -Olivarès, et appuya vivement auprès de lui les demandes du comte de -Soissons et du duc de Bouillon. A Bruxelles, elle entraîna don Antonio -Sarmiento, et elle donna à Campion, ainsi qu'à l'abbé de Merci, agent -d'intrigues au service de l'Espagne, des lettres pour le duc de -Lorraine, où elle le pressait de ne pas manquer cette occasion suprême -de réparer ses malheurs passés et de porter un coup mortel à Richelieu. -Charles IV, sollicité à la fois par Mme de Chevreuse, par son parent le -duc de Guise, par le ministre espagnol, surtout par son inquiète et -aventureuse ambition, rompit l'alliance solennelle qu'il venait de -contracter tout récemment avec la France, entra dans le traité de -l'Espagne et du comte de Soissons, et fit diligence pour aller au -secours de Sedan. Le général Lamboy et le colonel de Metternic -accoururent de Flandre avec six mille impériaux. En même temps Mme de -Chevreuse et les émigrés firent jouer tous les ressorts qui étaient -entre leurs mains. La France et l'Europe étaient dans l'attente. Jamais -Richelieu ne courut un plus grand danger, et la perte de la bataille de -la Marfée lui serait peut-être devenue funeste, si le comte de Soissons -n'eût trouvé la mort dans son triomphe. - - [200] Recueil d'Alexandre de Campion: lettres: «20 août 1640. M. le - Grand est fort satisfait de ce que j'ai joint les compliments de M. - Bouillon aux vôtres. Il m'a chargé de lui en faire beaucoup de sa - part, et surtout de vous assurer qu'en temps et lieu vous verrez des - marques que c'est tout de bon quand il vous a protesté par moi qu'il - étoit votre très humble serviteur. Il est assuré du dessein que M. - le cardinal a eu de le perdre: vous devez juger par là de ses - intentions. Il se ménage fort avec la reine, Monsieur et vous, et en - use assez adroitement. Personne ne sait que je le vois, et si la - prospérité ne l'aveugle point, il est capable d'entreprendre quelque - chose d'importance. En tout cas, si l'on vous poussoit et que vous - fussiez nécessité de vous défendre pour ne vous laisser pas - opprimer, il est bon d'avoir un protecteur auprès du roi, et un - esprit ulcéré qui pour son propre intérêt ne perdra pas l'occasion - de détruire celui qui le veut perdre. Je sais bien que ceux qui ne - l'aiment pas blâmeront son ingratitude, à cause que M. le cardinal - est son bienfaiteur; mais cela ne vous regarde pas...» Transcrivons - encore cette lettre à De Thou du 3 mars 1641, un an avant l'affaire - qui le conduisit à l'échafaud: «Je vous avoue que les raisons que - vous m'alléguâtes il y a dix jours dans les Carmes-Déchaussés, ni - celles que vous m'écrivez, ne me persuadent en aucune manière, et - que je n'ai rien à ajouter à la réponse que je vous fis. Un voyage - comme celui où votre ami et vous me voulez embarquer, qui sera - d'abord suspect à *** qui ne m'aime pas, m'expose à sa vengeance et - n'aboutit à rien. Je connois les gens, et un dessein de le ruiner - par le cabinet est une chimère qui le perdra et peut-être vous - aussi.» Il y a encore dans le _Recueil_ une autre lettre à De Thou - où Alexandre de Campion lui annonce qu'il lui renvoie un portrait, - des lettres et des bijoux que son ami lui avait confiés, qu'ainsi il - pourra les rendre «à cette illustre personne pour laquelle on vous - accuse de soupirer.» Il doit être ici question de Mme de Guymené. - - [201] _Ibid._ Lettre du 24 décembre 1640: «...Je montrerai vos - lettres, suivant votre ordre, à madame votre mère, au père de Gondi - et à MM. les présidents de Mesme et de Bailleul... Mais je prendrai - la liberté de vous dire que j'eusse été bien aise de les voir en - particulier, de peur que M. le cardinal ne sache qu'ils sont de vos - amis, cela leur pouvant nuire s'il le découvre.»--«Du 21 janvier - 1641. Je ne doute point du déplaisir que vous avez eu de - l'éloignement du père de Gondi et des deux présidents. Je me doutois - bien qu'on sauroit qu'ils seroient venus à l'hôtel de Soissons.» - - [202] _Mémoires_, t. Ier, p. 26. - -Mme de Chevreuse est-elle restée étrangère en 1642 à la nouvelle -conspiration de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon? Ce serait -donc la seule à laquelle elle n'ait pas pris part. Il est bien douteux -qu'elle ne fût pas dans le secret, ainsi que la reine Anne, dont -l'intelligence avec Cinq-Mars et Monsieur ne peut pas être contestée. -Tout en se ménageant très soigneusement avec Louis XIII et avec son -ministre, Anne d'Autriche n'avait pas abandonné ses anciens sentiments -ni même ses desseins, et elle eût pu être compromise dans l'affaire du -comte de Soissons, si nous en croyons ces mots d'un billet d'Alexandre -de Campion à Mme de Chevreuse, du 15 août 1641: «N'ayez point de peur -des lettres qui parlent de la _personne du monde pour qui vous avez le -plus de dévouement_; M. de Bouillon et moi nous avons brûlé toutes -celles qui étoient dans la cassette du comte.» Quant au complot de -Cinq-Mars, la reine le connaissait certainement, et elle y donna les -mains. La Rochefoucauld l'affirme plusieurs fois comme une chose où il a -été mêlé: «L'éclat du crédit de M. Le Grand, dit-il, réveilla les -espérances des mécontents; la reine et Monsieur s'unirent à lui; le duc -de Bouillon et plusieurs personnes de qualité firent la même chose. M. -de Thou vint me trouver de la part de la reine pour m'apprendre sa -liaison avec M. le Grand, et qu'elle lui avoit promis que je serois de -ses amis[203].» Le duc de Bouillon déclare aussi que la reine -s'entendait avec Monsieur et avec le grand écuyer, et qu'elle-même lui -avait demandé son concours: «La reine[204], que le cardinal avoit -persécutée en tant de manières, ne douta point que si le roi venoit à -mourir, ce ministre ne voulût lui ôter ses enfants pour se faire donner -la régence[205]. Elle fit rechercher le duc de Bouillon par de Thou -secrètement et avec beaucoup d'instances. Elle lui fit demander que, le -roi venant à mourir, il voulût lui promettre de la recevoir dans Sedan -avec ses deux enfants, ne croyant pas, tant elle étoit persuadée des -mauvaises intentions du cardinal et de son pouvoir, qu'il y eût aucun -lieu de sûreté pour eux dans toute la France. De Thou dit encore au duc -de Bouillon que, depuis la maladie du roi, la reine et Monsieur -s'étoient liés étroitement ensemble, et que c'étoit par Cinq-Mars que -leur liaison avoit été faite. Deux jours après, de Thou souhaita que la -reine témoignât au duc de Bouillon la satisfaction qu'elle avoit de la -manière dont il avoit répondu aux choses qui lui avoient été dites de sa -part; ce qu'elle ne put faire qu'en peu de paroles et en passant pour -aller à la messe, se remettant du reste à de Thou comme ayant en lui une -confiance entière.» Turenne écrivant un an après à sa sœur, Mlle de -Bouillon, lui dit: «Vous pouvez juger combien il doit être sensible à -mon frère de voir la reine et Monsieur tout-puissants, et d'avoir perdu -Sedan pour l'amour d'elle[206].» Or, où la reine Anne s'était si fort -engagée, Mme de Chevreuse n'avait guère dû s'abstenir. Ajoutez qu'elle -était depuis longtemps très-liée avec de Thou, qui s'était compromis -pour elle dans une affaire qu'il nous est impossible de déterminer, mais -où nous savons qu'il eut grand'peine à obtenir son pardon du cardinal, -comme il le reconnaît lui-même dans le tragique procès qui le conduisit -à l'échafaud[207]. Un ami de Richelieu, qui ne se nomme pas, mais qui -paraît bien informé, n'hésite point à mettre Mme de Chevreuse, ainsi que -la reine, parmi ceux qui alors ont voulu le renverser: «M. le Grand, -écrit-il au cardinal[208], a été poussé à son mauvais dessein par la -reine mère, par sa fille (la reine d'Angleterre) qui est en Hollande, -par la reine de France, par Mme de Chevreuse, par Montaigu et autres -papistes du parti malin d'Angleterre.» Enfin le cardinal lui-même, dans -les premiers jours de juin 1642, retiré à Tarascon pour sa santé sans -doute, mais aussi pour sa sûreté, avec ses deux confidents les plus -dévoués, Mazarin et Chavigni, et les fidèles régiments de ses gardes, se -sentant environné de périls sans savoir encore d'où ils viennent, et -faisant représenter à Louis XIII la gravité de la situation, cite ce -qu'on lui écrit des mouvements que se donne Mme de Chevreuse parmi les -indices les plus alarmants[209]. - - [203] _Mémoires_, _ibid._, p. 362 et 363. - - [204] _Mémoires_ de la vie de Fréd.-Maurice de la Tour d'Auvergne, - duc de Bouillon (par son secrétaire Langlade), Paris, 1692, in-12. - - [205] Cette crainte n'était pas dépourvue de fondement. Richelieu - s'efforçait en effet de se faire donner par le roi la tutelle de ses - enfants; et il y était presque parvenu, comme nous le voyons dans ce - précieux document que nous tirons des archives des affaires - étrangères, FRANCE, t. CI, lettre de Chavigni à Richelieu, du 28 - juillet 1642: «Le roi m'a dit depuis quelques jours qu'il se - souvenoit que lors de sa grande maladie au camp de Perpignan, M. le - Grand lui tint des discours pour le disposer à lui donner la tutelle - de ses enfants après sa mort, sans pourtant lui en parler - ouvertement. Sur quoi, prenant occasion d'exagérer l'effronterie et - l'horrible ambition de ce scélérat, et de faire connoître à sa - Majesté en général qu'il falloit qu'une personne eût toutes les - qualités qu'il n'avoit pas pour être capable d'une telle charge, - elle me dit: Si Dieu me met en état de penser à ce qui se fera après - moi, je ne les puis laisser qu'à monseigneur le cardinal. Sur quoi - je ne répondis rien que des protestations, de la part de son - Éminence, de passion et de tendresse pour un si bon maître, etc.» - - [206] _Lettres et Mémoires_, etc., publiés par le général Grimoard, - in-fº, t. Ier, p. 40. - - [207] _Nouveaux Mémoires d'histoire, de critique et de littérature_, - par M. l'abbé d'Artigny, t. IV. _Pièces originales concernant le - procès de MM. de Bouillon, Cinq-Mars et de Thou._ Interrogatoire du - 6 juillet 1642, et surtout deuxième interrogatoire du 24 juillet: - «Interpellé que pour ses sentiments il les a trop fait connoître en - l'affaire de Mme de Chevreuse, a dit que pour l'affaire de Mme de - Chevreuse, ayant la parole de M. le cardinal il s'en tient assuré, - sachant bien qu'il ne fait pas de grâce à demi.» - - [208] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CI, lettre - anonyme du 4 juillet. - - [209] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CII, mémoire - inédit de Richelieu: «Il faut que MM. de Chavigny et de Noyers - parlent au roi et lui disent que le cardinal, voulant partir de - Narbonne, suivant son conseil, pour changer d'air, et ne sachant - quel changement son transport apporteroit à son mal, a voulu - témoigner de l'extrême confiance qu'il a en Sa Majesté en lui - découvrant ce qui s'apprend de toutes parts. Les lettres du prince - d'Orange, la gazette de Bruxelles, celle de Cologne, les préparatifs - de la reine mère pour venir, les litières et mulets achetés, ce qui - s'écrit par lettres sûres de Mme de Chevreuse, ce qui s'écrit encore - de nos côtes de France, les bruits qu'il y a dans toutes les armées, - les avis qui viennent de toutes les cours d'Italie, les espérances - des Espagnols, soit du côté d'Espagne, soit de Flandres, la - résolution que Monsieur a prise de ne point venir contre ce qu'il - avoit promis, attendant peut-être l'événement du tonnerre, toutes - ces choses ont obligé à en avertir le roi, afin qu'il mette tel - ordre qu'il lui plaira à des bruits qui ruinent les affaires.» - -Mais bientôt l'œil de Richelieu perce la nuit qui l'enveloppe; il voit -clair dans les menées du grand écuyer que depuis longtemps il -surveillait: une trahison, dont le secret est demeuré impénétrable à -toutes les recherches depuis deux siècles, fait tomber entre ses mains -le traité conclu avec l'Espagne, par l'intermédiaire de Fontrailles, au -nom de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon. Dès lors, le -cardinal se tient assuré de la victoire. Il connaissait Louis XIII; il -savait qu'il avait pu, dans quelque accès de son humeur mobile et -bizarre, se plaindre de son ministre auprès de son favori, souhaiter -même d'en être délivré, et prêter l'oreille à d'étranges propos[210]; -mais il savait aussi à quel point il était roi et Français, et dévoué à -leur commun système. Il se hâta donc d'envoyer Chavigni à Narbonne avec -les preuves authentiques du traité d'Espagne. A la vue de ces -preuves[211], Louis se trouble; il a peine à en croire ses yeux, il -tombe dans une sombre mélancolie, et il n'en sort qu'avec des éclats -d'indignation contre celui qui a pu abuser ainsi de sa confiance et -conspirer avec l'étranger. On n'a pas besoin de l'enflammer; il est le -premier à demander une punition exemplaire; pas un jour, pas une heure -il ne s'attendrit sur la jeunesse d'un coupable qui lui a été si cher; -il ne pense qu'à son crime, et signe sans hésiter l'arrêt de sa mort. -S'il épargne le duc de Bouillon, c'est pour acquérir Sedan. Il fait -grâce à son frère, le duc d'Orléans, mais en le déshonorant et en lui -ôtant tout pouvoir dans l'État. Sur un bruit parti d'un domestique -de Fontrailles, et que les mémoires de Fontrailles confirment -pleinement[212], ses soupçons se portent sur la reine[213], et on ne -parvint jamais à lui arracher de l'esprit qu'ici, comme dans l'affaire -de Chalais, Anne d'Autriche ne s'entendît avec Monsieur. Qu'eût-il dit -s'il avait lu la relation de Fontrailles, les mémoires du duc de -Bouillon, le billet de Turenne et la déclaration de La Rochefoucauld? A -nos yeux, l'accord de ces témoignages est décisif. Les paroles du duc de -Bouillon et de La Rochefoucauld sont telles qu'on n'en peut révoquer en -doute l'autorité qu'en imputant à l'un et à l'autre non pas une erreur, -mais un mensonge, et un mensonge à la fois gratuit et odieux. La reine -fit tout au monde pour conjurer ce nouvel orage et persuader son -innocence au roi et à Richelieu. Nous avons vu qu'en 1637 les -protestations les plus solennelles, les serments les plus saints ne lui -avaient pas coûté pour démentir d'abord ce qu'ensuite il lui avait bien -fallu confesser. En 1642, elle eut recours aux mêmes moyens. Elle -descendit à des humilités aussi incompatibles avec une bonne conscience -qu'avec sa dignité et son rang. Elle fit paraître «une grande horreur -pour l'ingratitude du grand écuyer;» elle déclara qu'elle se remettait -sans réserve entre les mains du cardinal, qu'elle ne voulait plus se -gouverner que par ses conseils, et qu'elle chercherait désormais tout -son bonheur en ses enfants, dont elle abandonnait l'éducation à -Richelieu. Elle lui écrivit elle-même pour lui demander avec tendresse -des nouvelles de sa santé, comme autrefois elle lui avait demandé sa -main et offert la sienne en signe d'éternelle alliance, ajoutant -très-humblement qu'il ne se donnât pas la fatigue de lui répondre[214]. - - [210] Voyez les _MÉMOIRES_ de Montglat, collect. Petitot, t. Ier, p. - 375. - - [211] Les détails de toute cette affaire ne sont nulle part, pas même - dans le père Griffet; on ne les trouvera qu'aux Archives des affaires - étrangères, FRANCE, t. CII. Pendant tous les premiers jours de juin il - est bien question autour de Richelieu des troubles intérieurs du roi, - des intrigues de Cinq-Mars, resté à Narbonne auprès de lui, et des - dangers du cardinal; mais du traité avec l'Espagne et de quoi que ce - soit de semblable, pas un seul mot. C'est le 12 juin que tout est - éclairci par ce billet de Chavigni et de de Noyers à Richelieu: - «Narbonne, ce 12 juin à dix heures du matin.--M. de Chavigny est - arrivé ce matin une heure avant que le roi fût éveillé. M. de Noyers - et lui, après avoir conféré ensemble, ont été trouver Sa Majesté, à - laquelle ils ont rendu compte bien au long de toutes les affaires dont - elle a lu elle-même les mémoires. Toutes les résolutions ont été - prises conformes aux sentiments de son Éminence, et les dépêches s'en - feront ce jour sans faillir. Le roi approuve le voyage de M. Castelan - en Piémont. CHAVIGNY, DE NOYERS.» Ici tout est frappant. Le 11 juin - Richelieu a dû recevoir la décisive nouvelle. A l'instant même il a - envoyé Chavigny au roi avec les preuves, et aussi avec les mesures par - lui proposées. Chavigny a voyagé toute la nuit, et le 12 au matin, - avec de Noyers, il a vu le roi, qui a lu les mémoires adressés par - Richelieu, entendu les explications des deux ministres, et - immédiatement approuvé et adopté les mesures nécessaires, entre autres - l'envoi de Castelan à l'armée d'Italie pour arrêter le duc de - Bouillon. Le 12, Louis XIII n'avait pas hésité. Mais depuis ses - réflexions avaient été très-sombres. Lettre de de Noyers à Chavigni, - retourné à Tarascon, du 15 juin: «Je pense que l'on sera contraint de - chercher le moyen de faire parler au roi M. de M. (azarin), car il lui - revient d'étranges pensées en l'esprit. Il me dit hier qu'il avoit - douté si l'on n'auroit pas mis un nom pour l'autre. J'ai dit là-dessus - tout ce que vous pouvez imaginer, mais le roi est toujours dans une - profonde rêverie. Le roi s'est trouvé mal toute la nuit, et sur les - deux heures Sa Majesté a pris médecine, puis elle a dormi deux heures. - Je l'ai vue ce matin et lui ai dit des nouvelles de son Éminence, dont - elle a été bien aise d'apprendre l'amendement. En même temps je lui ai - fait voir l'extrait de la lettre de M. de Courbonne, et par icelle - l'accommodement de son Éminence de Savoie et l'avis sur les îles. Sur - quoi elle n'a fait aucune réflexion, et elle m'a dit: Quel saut a fait - M. le Grand! et cela deux ou trois fois de suite...» Autre lettre du - même jour: «J'estime que le plus tôt que M. le cardinal Mazarin - pourroit venir ici seroit le mieux, car en vérité je reconnois que Sa - Majesté a besoin de consolation et qu'elle a le cœur fort - serré.»--Lettre du 17 juillet; de Noyers à Richelieu sur les - dispositions du roi: «Le roi nous a dit à l'oreille que Sedan valoit - bien une abolition, mais que pour M. le Grand il ne lui pardonneroit - jamais, et qu'il l'abandonnoit aux juges pour en faire selon leur - conscience.»--Lettre du 19 juillet: «Le roi a eu la pensée de sauver - la vie à M. de Bouillon pour avoir Sedan, mais de ne laisser pas de - faire condamner M. le Grand.»--Lettre de Chavigni à Richelieu du 26 - août: «...Le roi me parlant il y a deux jours du procès des conjurés, - me dit qu'il n'auroit point l'esprit en repos qu'il ne vît M. le Grand - châtié, et que c'étoit un monstre d'ingratitude et de méchanceté.» - - [212] _Relation de Fontrailles_, collection Petitot, t. LIV, p. 438: - «Soudain que je fus seul avec M. de Thou (à Carcassonne après le - voyage d'Espagne), il me dit le voyage que je venois de faire, ce - qui me surprit fort, car je croyois qu'il lui eût été celé. Quand je - lui demandai comme quoi il l'avoit appris, il me déclara en - confiance fort franchement qu'il le savoit de la reine, et qu'elle - le tenoit de Monsieur. A la vérité, je ne la croyois pas si bien - instruite, quoique je n'ignorasse pas que Sa Majesté eût fort - souhaité qu'il se pût former une cabale dans la cour, et qu'elle y - avoit contribué de tout son pouvoir, pour ce qu'elle n'en pouvoit - que profiter.» - - [213] Archives des affaires étrangères. FRANCE, t. CII. Chavigni à - Richelieu, 24 octobre: «Le roi fit hier assez mauvaise chère à la - reine... Il est toujours fort animé contre elle et en parle à tous - moments.» - - [214] Archives des affaires étrangères, _ibid._, t. CI, lettre de Le - Gras, secrétaire des commandements de la reine, à Chavigni. - Saint-Germain, 2 juillet 1642: «Cette extrême ingratitude lui est en - telle horreur qu'elle en témoigne ses sentiments au roi par la - lettre qu'elle vous prie de lui rendre, ainsi qu'à son éminence - celle ci-jointe.» _Ibid._, Chavigni à Richelieu, du 28 juillet: - «J'ai trouvé la reine tellement reconnoissante des obligations - qu'elle a à monseigneur, qu'il seroit bien difficile de lui faire - changer la résolution qu'elle a prise de ne plus rien faire que par - les conseils de son Éminence, et de se jeter entièrement entre ses - bras. Elle m'a commandé de lui donner cette assurance de sa part.» - _Ibid._, le même au même, 12 août: «...Je suis persuadé que la - tendresse que la reine témoigne pour monseigneur est sans - dissimulation, et qu'il n'y a rien au monde plus aisé que l'y - entretenir, ne demandant autre grâce dans le monde que d'être auprès - de messieurs ses enfants, sans y prétendre aucun pouvoir, ni se - mêler de leur éducation dont elle souhaite passionnément que - monseigneur soit le maître. Elle m'a commandé d'en assurer son - Éminence, et qu'elle est dans une extrême impatience de le voir.» - _Ibid._, t. CII, Le Gras à Chavigni, sans date: «La reine envoyant - son écuyer ordinaire au roi pour se réjouir de sa guérison, et - savoir de ses nouvelles, écrit aussi à son éminence pour le même - sujet. Elle vous prie encore de dire à son éminence que ne désirant - point lui donner peine, sachant bien qu'il ne peut encore signer, - elle n'attend point de réponse, et ne se tiendra pas moins assurée - de son affection pour elle.» - -Anne fit bien plus, elle ne se borna pas à la dissimulation et au -mensonge: dans ce péril extrême, elle alla jusqu'à se tourner contre la -courageuse amie qui se dévouait pour elle. Elle l'eût embrassée comme -une libératrice, si la fortune se fût déclarée en sa faveur; vaincue et -désarmée, elle l'abandonna. Comme elle avait protesté de son horreur -pour la conspiration qui avait échoué et pour ses deux imprudents et -infortunés complices qui montèrent, sans la nommer, sur l'échafaud, -ainsi, voyant le roi et Richelieu déchaînés contre Mme de Chevreuse et -bien décidés à repousser les nouvelles instances que faisait sa famille -pour obtenir son rappel, la reine, loin d'intercéder pour son ancienne -favorite, se joignit à ses ennemis; et, afin de donner le change sur ses -propres sentiments et de paraître applaudir à ce qu'elle ne pouvait -empêcher, elle demanda comme une grâce toute particulière qu'on tînt la -duchesse éloignée de sa personne et même de la France. «La reine, écrit -à Richelieu son ministre des affaires étrangères, Chavigny[215], la -reine m'a demandé avec soin s'il étoit vrai que Mme de Chevreuse revînt; -et, sans attendre ce que je lui repondrois, elle m'a témoigné qu'elle -seroit marrie de la voir présentement en France, qu'elle la connoissoit -pour ce qu'elle étoit, et elle m'a ordonné de prier Son Éminence de sa -part, si elle avoit quelque envie de faire quelque chose pour Mme de -Chevreuse, que ce fût sans lui permettre son retour en France. J'ai -assuré Sa Majesté qu'elle auroit satisfaction sur ce point.»--«Je n'ai -jamais vu une plus véritable et plus sincère satisfaction que celle qu'a -eue la reine d'apprendre ce que je lui ai dit de la part de Monseigneur. -Elle proteste que non-seulement elle ne veut point que Mme de Chevreuse -l'approche, mais qu'elle est résolue, comme à son propre salut, de ne -plus souffrir que personne lui parle contre la moindre chose de son -devoir[216].» - - [215] Archives des affaires étrangères, _ibid._ Lettre déjà citée - du 28 juillet. - - [216] _Ibid._ Lettre déjà citée du 12 août. - -Voilà donc Mme de Chevreuse tombée, ce semble, au dernier degré du -malheur. Sa situation était affreuse; elle souffrait dans toutes les -parties de son cœur; plus d'espoir de revoir sa patrie, ses enfants, sa -fille Charlotte. Ne tirant presque rien de France, elle était à bout de -ressources, d'emprunts et de dettes. Elle apprenait combien il est dur -_de monter et de descendre l'escalier de l'étranger_[217], d'avoir à -subir tour à tour la vanité de ses promesses et la hauteur de ses -dédains. Et pour qu'aucune amertume ne lui fût épargnée, celle qui lui -devait au moins une fidélité silencieuse se rangeait ouvertement du côté -de la fortune et de Richelieu. Elle passa ainsi quelques mois bien -douloureux, sans nul autre soutien que son courage. Tout à coup, le 4 -décembre 1642, le redouté cardinal, victorieux de tous ses ennemis au -dehors et au dedans, maître absolu du roi et de la reine, succombe au -faîte de la puissance. Louis XIII ne tarda pas à le suivre; mais, forcé -bien malgré lui de confier la régence à la reine et de nommer son frère -lieutenant général du royaume, il leur imposa un conseil sans lequel ils -ne pouvaient rien, et où dominait, en qualité de premier ministre, -l'homme le plus dévoué au système de Richelieu, son ami particulier, son -confident et sa créature, le cardinal Jules Mazarin. Ce n'était point -assez de cette mesure bizarre qui, par défiance de la future régente, -mettait en quelque sorte la royauté en commission; Louis XIII ne crut -avoir assuré après lui le repos de ses États qu'en confirmant et en -perpétuant, autant qu'il était en lui, l'exil de Mme de Chevreuse. Dans -sa pieuse aversion pour la vive et entreprenante duchesse, il avait -coutume de l'appeler _le Diable_. Il n'aimait guère plus, il craignait -presque autant, l'ancien garde des sceaux Châteauneuf, enfermé dans la -citadelle d'Angoulême. Comme si l'ombre du cardinal le gouvernait encore -à son lit de mort, avant d'expirer il inscrivit dans son testament, dans -la déclaration royale du 21 avril[218] contre Châteauneuf et Mme de -Chevreuse, cette clause extraordinaire: «D'autant, dit le roi, que pour -de grandes raisons, importantes au bien de notre service, nous avons été -obligé de priver le sieur de Châteauneuf de la charge de garde des -sceaux de France, et de le faire conduire au château d'Angoulême, où il -a demeuré jusqu'à présent par nos ordres, nous voulons et entendons que -ledit sieur de Châteauneuf demeure au même état qu'il est de présent -audit château d'Angoulême jusques après la paix conclue et exécutée, à -la charge néanmoins qu'il ne pourra lors être mis en liberté que par -l'ordre de la dame régente, avec l'avis du conseil qui ordonnera d'un -lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du royaume, ainsi qu'il -sera jugé pour le mieux. Et comme notre dessein est de prévoir tous les -sujets qui pourroient en quelque sorte troubler l'établissement que nous -avons fait pour conserver le repos et la tranquillité de notre État, la -connoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame duchesse -de Chevreuse, des artifices dont elle s'est servie jusques ici pour -mettre la division dans notre royaume, les factions et les intelligences -qu'elle entretient au dehors avec nos ennemis nous font juger à propos -de lui défendre, comme nous lui défendons, l'entrée de notre royaume -pendant la guerre, voulons même qu'après la paix conclue et exécutée -elle ne puisse retourner dans notre royaume que par les ordres de ladite -dame reine régente, avec l'avis dudit conseil, à la charge néanmoins -qu'elle ne pourra faire sa demeure ni être en aucun lieu proche de la -cour et de ladite dame reine.» Ces solennelles paroles désignaient Mme -de Chevreuse et Châteauneuf comme les deux plus illustres victimes du -règne qui allait finir, mais aussi comme les chefs de la politique -nouvelle qui semblait appelée à remplacer celle de Richelieu. Louis XIII -rendit le dernier soupir le 14 mai 1643. Quelques jours après, le même -parlement qui avait enregistré son testament, le réformait; la nouvelle -régente était délivrée de toute entrave et mise en possession de -l'absolue souveraineté; Châteauneuf sortait de prison, et Mme de -Chevreuse quittait Bruxelles en triomphe pour revenir en France et à la -cour. - - [217] Dante. - - [218] Cette déclaration a été imprimée, mais elle est si rare, et - elle est si curieuse et si importante, que nous la donnons dans - l'APPENDICE, notes du chapitre IV. - - - - -CHAPITRE CINQUIÈME - -MAI, JUIN ET JUILLET 1643 - - RETOUR DE MME DE CHEVREUSE A PARIS ET A LA COUR.--NOUVELLES - DISPOSITIONS DE LA REINE. ANNE D'AUTRICHE ET MAZARIN.--EFFORTS DE - MME DE CHEVREUSE CONTRE LE SYSTÈME ET LES CRÉATURES DE RICHELIEU, - ET EN FAVEUR DE L'ANCIEN PARTI DE LA REINE. SES SOLLICITATIONS - POUR CHATEAUNEUF.--POUR LES VENDÔME.--POUR LA ROCHEFOUCAULD.--SA - POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE.--ELLE EST LE VRAI CHEF DU - PARTI DES IMPORTANTS.--VAINCUE DANS TOUTES SES DÉMARCHES AUPRÈS DE - LA REINE, ELLE SONGE A RECOURIR A D'AUTRES MOYENS.--LA CRISE - DEVENUE INÉVITABLE ÉCLATE A L'OCCASION DE LA QUERELLE DE MME DE - MONTBAZON ET DE MME DE LONGUEVILLE. - - -_La Gazette_ de Renaudot, le Moniteur du temps[219], contenait, le 20 -juin 1643, l'article suivant: - -«Leurs Majestés ayant envoyé à Bruxelles le sieur de Boispille, -intendant de la maison du duc de Chevreuse, pour haster le retour de la -duchesse sa femme, elle en partit le 6 de ce mois accompagnée de vingt -carrosses des seigneurs et dames les plus qualifiés de cette cour-là, -qui l'ayant conduite jusques à Notre-Dame-de-Hau, elle vint le lendemain -coucher à Mons en Hainault, passant au travers de l'armée espagnole -campée dans la vallée dudit Mons, et de là par Condé arriva le 9 à -Cambrai, estant partout bien dignement reçue des chefs et gouverneurs -du païs, et par chacun en leur gouvernement accompagnée jusques à une -lieue au delà dudit Cambrai, où le sieur d'Hocquincourt[220] l'alla -recevoir sur la frontière de France, et l'ayant conduite à Péronne dont -il était gouverneur, lui fit faire une réception magnifique. Elle y fut -aussi complimentée par la duchesse de Chaulne, et de là conduite le -douzième jour par le duc de Chaulne (son beau-frère, le second frère du -connétable de Luynes) en sa maison où ils la traitèrent splendidement. -Et estant partie de Chaulne le mesme jour, elle alla coucher à Roye; le -13 à la Versine, maison du sieur de Saint-Simon, frère du duc du mesme -nom, où elle fust aussi très bien reçue et traitée de mesme, et où le -duc de Chevreuse l'attendoit. Enfin le 14 de ce mois, elle arriva à -Paris dix ans après en estre sortie; dans laquelle absence cette -princesse a fait voir ce que peut un excellent esprit comme le sien, -malgré tous les traits de la fortune que sa constance a surmontés. Elle -alla saluer à l'instant Leurs Majestés, en laquelle visite elle reçut -tant de témoignages de l'affection de la reine, et lui rendit aussi tant -de preuves de son zèle à tout ce qui regarde son service et tant de -résignation à ses volontés, qu'il parut bien que la longueur du temps, -ni la distance des lieux, ni les espines des affaires, ne peuvent rien -que sur les âmes vulgaires. Aussi le grand cortége de cette cour qui la -visite incessamment, et qui rend trop petit le grand espace de son -hostel[221], ne ravit point tant un chacun en admiration comme la -remarque qu'on a faite que les fatigues de ses longs voyages, ni les -efforts de cette rigoureuse fortune n'ont apporté aucun changement à sa -magnanimité naturelle, ni, ce qui est le plus extraordinaire, à sa -beauté.» - - [219] Dans son no 77, p. 519. - - [220] Le futur maréchal d'Hocquincourt, homme de guerre et de - plaisir, politique incertain, qui, dans la Fronde, erra de Mazarin à - Condé, et écrivit à Mme de Montbazon: _Péronne est à la belle des - belles._ - - [221] Non pas le petit hôtel de Luynes, sur le quai des - Grands-Augustins, au coin de la rue Gît-le-Cœur, demeure du fils du - connétable, dont Perelle a donné une charmante petite gravure, et où - le chancelier Séguier se réfugia pendant la Fronde, quand la - populace l'attaqua sur le pont Neuf allant au Parlement, mais - l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, qui, comme nous l'avons - déjà dit, devint depuis l'hôtel d'Épernon, et plus tard, en 1663, - l'hôtel de Longueville. Mme de Chevreuse fit bâtir alors, - par le célèbre architecte Lemuet, le bel hôtel de la rue - Saint-Dominique-Saint-Germain, que Perelle a aussi représenté, et - qu'habite encore aujourd'hui M. le duc de Luynes. - -Voilà l'apparence; voici maintenant la vérité. - -Mme de Chevreuse avait alors quarante-trois ans. Sa beauté, éprouvée par -les fatigues, se soutenait encore, mais commençait à décliner. Le goût -de la galanterie subsistait, mais amorti, et celui des affaires prenait -le dessus. Elle avait vu les hommes d'État les plus célèbres de -l'Europe; elle connaissait presque toutes les cours, le fort et le -faible des divers gouvernements, et elle avait acquis une grande -expérience. Elle espérait retrouver la reine Anne telle qu'elle l'avait -laissée, n'aimant pas les affaires et très-disposée à se laisser -conduire à ceux pour qui elle avait une affection particulière; et comme -Mme de Chevreuse se croyait la première affection de la reine, elle -pensait bien exercer sur elle le double ascendant de l'amitié et de la -capacité. Plus ambitieuse pour ses amis que pour elle-même, elle les -voyait déjà récompensés de leurs longs sacrifices, remplaçant partout -les créatures de Richelieu, et à leur tête, comme premier ministre, -celui qui, pour elle, s'était séparé du cardinal triomphant, et avait -supporté un emprisonnement de dix années. Elle ne faisait pas grand état -de Mazarin qu'elle ne connaissait point, qu'elle n'avait jamais vu, et -qui lui paraissait sans appui à la cour et en France, tandis qu'elle se -sentait portée par tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant, -d'accrédité. Elle se croyait sûre de Monsieur, son ancien complice en -tant de conspirations, et que devait aisément gouverner sa femme, la -belle Marguerite, sœur de Charles IV. Elle disposait à peu près de la -maison de Rohan et de la maison de Lorraine, particulièrement du duc de -Guise et du duc d'Elbeuf, comme elle tout récemment revenus de Flandre. -Elle comptait sur les Vendôme, le père et ses deux fils, le duc de -Mercœur et le duc de Beaufort, sur le duc de La Valette et sur La -Vieuville, ses anciens compagnons d'exil en Angleterre, sur le duc de -Bouillon, si maltraité dans la même cause, sur La Rochefoucauld dont -l'esprit et les prétentions lui étaient connus, sur milord Montaigu, qui -possédait alors toute la confiance d'Anne d'Autriche, sur La Châtre, ami -des Vendôme et colonel général des Suisses, sur Tréville, sur Beringhen, -sur Jars, sur La Porte, et sur tant d'autres qui sortaient d'exil, de -prison ou de disgrâce. Parmi les femmes, sa belle-mère et sa belle-sœur -lui semblaient tout acquises, Mme de Montbazon et Mme de Guymené, les -deux grandes beautés du jour, qui traînaient après elles une cour -nombreuse d'adorateurs anciens et nouveaux. Elle savait aussi qu'un des -premiers actes de la régente avait été de rappeler auprès de sa personne -deux nobles victimes de Richelieu, Mme de Senecé et Mme de Hautefort, -dont la piété et la vertu conspireraient utilement avec d'autres -influences et leur donneraient un précieux appui dans l'intérieur le -plus particulier d'Anne d'Autriche. Tous ces calculs semblaient -certains, toutes ces espérances parfaitement fondées, et Mme de -Chevreuse quitta Bruxelles dans la ferme persuasion qu'elle allait -rentrer au Louvre en conquérante. Elle se trompait: la reine était -changée ou bien près de l'être. - -Le temps est venu de remettre Anne d'Autriche à la place qui lui -appartient dans l'histoire. Ce n'était pas une personne ordinaire. -Belle, ayant besoin d'être aimée, et en même temps vaine et fière, elle -avait été blessée des froideurs et des négligences de son mari, et, par -esprit de vengeance et aussi de coquetterie, elle s'était complu à faire -autour d'elle plus d'une passion, sans franchir jamais, même avec -Buckingham, les bornes d'une galanterie espagnole plus ou moins vive. -Elle avait supporté impatiemment d'être traitée sans conséquence, privée -de tout crédit et tenue en une sorte de disgrâce permanente par le roi -et par Richelieu; de là une opposition sourde, mais constante, au -gouvernement du cardinal. Elle s'était même engagée dans diverses -entreprises qui, comme nous l'avons vu, lui avaient fort mal réussi et -l'avaient jetée en d'assez grands dangers. Elle appelait alors à son -aide une autre de ses qualités de femme et d'Espagnole, la -dissimulation. Le malheur lui avait enseigné vite «cette laide, mais -nécessaire vertu,» comme dit Mme de Motteville[222], et on a pu -reconnaître qu'elle y avait fait de rapides progrès. Naturellement -paresseuse, elle n'aimait pas les affaires, mais elle était sensée, même -courageuse, capable d'entendre et de suivre la raison. Jusque-là elle -avait joué un double jeu: se faire en secret des partisans, encourager -et pousser les mécontents, tâcher d'échapper au joug du cardinal, -et cependant lui faire bonne mine, l'endormir par de fausses -démonstrations, s'humilier au besoin, gagner du temps et attendre. -Depuis la mort de Richelieu, se sentant plus forte et de ses deux -enfants et de la maladie irrémédiable de Louis XIII, elle n'avait eu -qu'un seul but, auquel elle avait tout sacrifié: être régente, et elle y -était parvenue, grâce à une rare patience, à des ménagements infinis, à -une conduite habile et soutenue, grâce aussi au service inespéré que lui -rendit Mazarin, qui jouissait alors d'un grand crédit auprès du roi. -Anne n'avait rien négligé pour désarmer les ressentiments de son mari; -elle n'avait cessé de l'entourer de soins, passant les jours et les -nuits auprès de lui; elle lui avait protesté avec larmes qu'elle ne lui -avait jamais manqué, et que toutes les accusations dont on l'avait -chargée dans l'affaire de Chalais, étaient sans fondement. Elle avait -fort peu gagné sur l'esprit du roi; il s'était contenté de répondre, -ainsi que nous l'avons dit: - -«Dans l'état où je suis, je dois lui pardonner, mais je ne suis pas -obligé de la croire[223].» Il voulait l'exclure de la régence, avec son -frère, le duc d'Orléans, qu'il n'estimait ni n'aimait. Mazarin eut -grand'peine à lui faire comprendre qu'il était impossible de priver le -reine du titre de régente, et que tout ce qu'on pouvait faire était de -lui ôter toute influence, à l'aide d'un conseil fortement constitué dont -elle serait obligée de suivre les avis en se conformant à la majorité -des voix. Anne subit sans murmure ces dures et humiliantes conditions; -elle reconnut la déclaration royale du 21 avril, qui resserrait son -autorité dans des bornes fort étroites et consacrait l'exil de -Châteauneuf et de Mme de Chevreuse; elle la signa et s'engagea à la -maintenir. Après tout, elle était en possession de la régence, et comme -elle la devait à la combinaison même qui limitait son pouvoir, loin de -savoir mauvais gré de cette combinaison à celui qui en était l'auteur, -elle la regarda comme un premier service qui méritait quelque -reconnaissance. Voilà ce que n'ont pas vu la plupart des historiens, -mais ce qui n'a pas échappé à la pénétration de La Rochefoucauld, mêlé à -toutes les intrigues de ce moment. «Le cardinal Mazarin, dit-il, -justifia en quelque sorte cette déclaration injurieuse; il la fit passer -comme un service important qu'il rendoit à la reine, et comme le seul -moyen qui pouvoit faire consentir le roi à la régence. Il lui fit voir -qu'il lui importoit peu à quelles conditions elle la reçût, pourvu que -ce fût du consentement du roi, et qu'elle ne manqueroit pas de moyens -dans la suite pour affermir son pouvoir et pour gouverner seule. Ces -raisons, appuyées de quelques apparences et de toute l'industrie du -cardinal, étoient reçues de la reine avec d'autant plus de facilité que -celui qui les disoit commençoit à ne lui être pas désagréable[224].» - - [222] Tome Ier, p. 186. - - [223] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 369. - - [224] La Rochefoucauld, _ibid._ - -Mazarin, en effet, n'avait jamais été pour rien dans les déplaisirs que -la reine avait essuyés: elle n'avait donc aucune raison d'être contre -lui, sinon qu'il avait été un des amis particuliers de Richelieu; mais -il n'avait aucune des manières du cardinal, il avait pris part au rappel -de bien des exilés, et défendu la régence de la reine contre les -ombrages du roi. Sa capacité était éprouvée, et Anne, avec sa paresse et -son inexpérience, au début d'un règne qu'environnaient de toutes parts, -au dedans et au dehors, les plus grandes difficultés, avait besoin de -quelqu'un qui lui laissât l'honneur de l'autorité suprême, mais qui se -chargeât du poids des affaires; et en regardant parmi ses amis, elle -n'en voyait aucun dont les talents fussent assez certains pour emporter -sa confiance. Elle faisait grand cas de l'esprit de La Rochefoucauld, -mais elle ne pouvait songer à un aussi jeune ministre. Les deux hommes -qui, avec lui, étaient le plus près d'elle, le duc de Beaufort, le plus -jeune fils du duc de Vendôme, et son grand aumônier, Potier, évêque de -Beauvais, lui paraissaient des serviteurs dévoués pour qui elle se -proposait de faire beaucoup un jour, mais sans oser leur remettre encore -le gouvernement. Attendre un peu lui semblait donc le parti le plus -sage. Mazarin eut avec la reine plus d'une entrevue secrète. Il s'y -montra empressé à la servir, ne répugnant pas à lui sacrifier -quelques-uns des anciens ministres de Richelieu qui lui déplaisaient le -plus, et à s'entendre avec ceux de ses amis envers lesquels elle se -croyait des obligations indispensables. Il eut l'art de se mettre assez -bien avec l'évêque de Beauvais, qui gouvernait la conscience de la -reine. Il le trompa, il trompa le duc de Beaufort et tout le monde, en -affectant un grand désintéressement et en faisant mine d'être tout prêt -à s'en aller jouir à Rome, au sein de sa famille et des arts, des -avantages et des honneurs du cardinalat[225]. - - [225] Voyez sur ces commencements de Mazarin, La Rochefoucauld, - Mme de Motteville, La Châtre, l'un et l'autre Brienne. - -Enfin, il est un point délicat que La Rochefoucauld touche à peine, mais -que l'histoire ne peut laisser dans l'ombre, à moins de négliger ce qui -fit d'abord la force de Mazarin et devint bientôt le nœud et la clef de -la situation: Anne d'Autriche était femme, et Mazarin ne lui déplut pas. -Nous l'avons dit ailleurs[226]: «Après avoir été longtemps opprimée, -l'autorité royale souriait à Anne d'Autriche, et son âme espagnole avait -besoin de respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua. Il se mit à -ses pieds pour arriver jusqu'à son cœur. Au fond, elle n'était guère -touchée de la grande accusation qu'on élevait déjà contre lui, qu'il -était étranger, car elle aussi elle était étrangère; peut-être même lui -était-ce là un attrait mystérieux, et trouvait-elle un charme -particulier à s'entretenir avec son premier ministre dans sa langue -maternelle, comme avec un compatriote et un ami. Ajoutez à tout cela les -manières et l'esprit de Mazarin: il était souple et insinuant, toujours -maître de lui-même, d'une sérénité inaltérable dans les circonstances -les plus graves, plein de confiance en sa bonne étoile, et répandant -cette confiance autour de lui. Il faut dire aussi que, tout cardinal -qu'il était, Mazarin n'était pas prêtre; qu'Anne d'Autriche avait à -peine quarante et un ans et qu'elle était belle encore; que son ministre -avait le même âge, qu'il était fort bien fait et de la figure la plus -agréable, où la finesse s'unissait à une certaine grandeur. Il avait -promptement reconnu que sans famille, sans établissement, sans appui en -France, environné de rivaux et d'ennemis, toute sa force était dans la -reine. Il s'appliqua donc, par-dessus toutes choses, à pénétrer dans son -cœur, comme aussi l'avait tenté Richelieu; mais il possédait bien -d'autres moyens pour y réussir. Le beau et doux cardinal réussit donc. -Une fois maître du cœur[227] il dirigea aisément l'esprit d'Anne -d'Autriche, et lui enseigna l'art difficile de poursuivre toujours le -même but à l'aide des conduites les plus diverses, selon la diversité -des circonstances.» - - [226] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, 4e édit., ch. III, p. 223, - etc. - - [227] Voyez l'examen de cette question aussi importante qu'obscure - dans Mme DE HAUTEFORT, chap. IV; voyez surtout les lettres jusqu'ici - inédites d'Anne d'Autriche, citées dans l'APPENDICE de cet ouvrage. - -Mais combien ne fallut-il pas à Mazarin de temps et de soins pour amener -là Anne d'Autriche et triompher peu à peu de ses scrupules de toute -sorte! L'histoire des progrès de Mazarin dans le cœur de la reine est -l'histoire véritable des trois premiers mois de la régence. Anne -commença par se résoudre sans répugnance, le 18 mai 1643, à garder, pour -quelque temps au moins, le ministre que lui laissait et lui recommandait -Louis XIII. On verra où elle en était arrivée le 2 septembre de la même -année. - -Il lui était impossible de conserver la disposition de la déclaration -royale qui établissait Mazarin premier ministre, chef du conseil sous M. -le Prince, puisqu'elle voulait faire casser par le parlement toute cette -partie du testament du feu roi, comme limitant, contre tous les usages, -l'autorité de la régente. Il fut donc convenu, dans des conciliabules -préliminaires, que Mazarin renoncerait à l'espèce de droit que lui -donnait la déclaration royale, mais qu'en même temps la régente, dégagée -de toute entrave, lui offrirait spontanément à peu près le même rang, en -sorte qu'il tiendrait son pouvoir, non de la volonté du roi défunt, mais -de la libre faveur de la reine. Tout cela fut arrêté entre eux dans un -tel secret que la surprise fut fort grande et générale lorsque, le 18 -mai, on vit le parlement investir la régente de l'autorité souveraine, -et le même jour, le cardinal Mazarin mis à la tête du cabinet. Il y -avait eu là une trame habilement ourdie que la reine avait cachée à tous -ceux de ses amis qui étaient opposés à Mazarin. Et dès ce jour aussi, le -cardinal put reconnaître qu'il avait trouvé, dans la reine Anne, en fait -de dissimulation et de conduite politique, une écolière digne de lui et -déjà très-avancée. - -Mazarin s'établit de bonne heure auprès d'Anne d'Autriche par le double -talent d'homme d'État laborieux et infatigable et de courtisan consommé. -Il prit sur lui tous les soucis du gouvernement, et lui renvoya -l'honneur des succès qui ne se firent pas attendre. Il mit une adresse -et une constance merveilleuses à l'éclairer sans jamais la blesser. Son -grand art fut de lui persuader qu'il ne voulait du pouvoir que pour la -mieux servir; qu'étranger, sans famille et sans amis, il dépendait -entièrement d'elle et voulait tirer d'elle seule tout son appui. Un -pareil langage, soutenu d'une capacité de premier ordre, ne pouvait -manquer de plaire, et on peut dire avec vérité que la veuve de Louis -XIII avait déjà auprès d'elle un autre Richelieu dans les premiers jours -de juin 1643, lorsque Mme de Chevreuse quitta Bruxelles. - -Disciple et confident de Richelieu et de Louis XIII, Mazarin avait -hérité de leur opinion et de leurs sentiments sur Mme de Chevreuse. Sans -l'avoir jamais vue, il la connaissait, et il la redoutait profondément, -ainsi que son ami Châteauneuf. Une favorite d'un tel esprit, d'un tel -caractère, pleine de séduction et de courage, ayant dans sa main un -homme ambitieux et capable, et en secret attachée au duc de Lorraine, à -l'Autriche et à l'Espagne, était absolument incompatible avec la faveur -à laquelle il aspirait et avec tous ses desseins diplomatiques et -militaires. Il sentit qu'il n'y avait pas place à la fois pour elle et -pour lui dans le cœur d'Anne d'Autriche, et il s'apprêta à la -combattre, mais à sa manière, doucement et par degrés, selon les -occasions. - -Mazarin avait un secret et puissant allié contre Mme de Chevreuse dans le -goût nouveau et toujours croissant de la reine pour le repos et la vie -tranquille. Elle s'était autrefois un peu agitée parce qu'elle souffrait -de plus d'une manière; maintenant, parvenue au pouvoir suprême, heureuse -et commençant à s'attacher, elle avait peur des troubles et des -aventures, et elle craignait Mme de Chevreuse presque autant qu'elle -l'aimait. L'habile cardinal s'appliqua à nourrir ces inquiétudes. Il -s'appuya sur la princesse de Condé, alors très en crédit auprès de la -reine par son propre mérite, par celui de son mari, M. le Prince, par les -éclatants exploits de son fils, le duc d'Enghien, par les services de son -gendre, le duc de Longueville, qui avait honorablement commandé les -armées en Italie et en Allemagne, et par sa fille Mme de Longueville, -récemment mariée et déjà les délices des salons et de la cour. Mme la -Princesse, Charlotte-Marguerite de Montmorency, si célèbre autrefois par -sa beauté, avait aussi, comme la reine Anne, aimé les hommages; mais, -quoique belle encore, elle était devenue sérieuse et d'une piété assez -vive. Elle n'aimait pas Mme de Chevreuse, et elle détestait Châteauneuf -qui, en 1632, à Toulouse, avait présidé au jugement et à la condamnation -de son frère Henri. Elle avait donc travaillé, de concert avec Mazarin, à -détruire ou du moins à affaiblir Mme de Chevreuse auprès de la reine. On -s'était armé de la dernière volonté de Louis XIII, et on était parvenu à -faire presque un scrupule à la reine d'y manquer si vite. On lui avait -fait entendre que les anciens jours ne pouvaient revenir, que les -amusements et les passions de la première jeunesse étaient «de mauvais -accompagnements[228]» d'un autre âge, qu'elle était avant tout mère et -reine, que Mme de Chevreuse, emportée et dissipée, ne lui convenait plus, -qu'elle n'avait porté bonheur à personne, et qu'en la comblant de biens -et d'honneurs on acquitterait suffisamment envers elle la dette de la -reconnaissance. - - [228] Ce sont les paroles mêmes de Mme de Motteville, t. Ier, p. - 162. Ce passage est si important qu'il nous faut le donner ici tout - entier: «On en fit autant et plus (de visites et de compliments) à - Mme de Chevreuse comme à celle qui avoit régné dans le cœur de la - reine, et qui dans toutes ses disgrâces avoit toujours conservé des - intelligences avec elle et avoit paru posséder entièrement son - amitié. On y pouvoit ajouter les obligations de ses souffrances qui - l'avoient menée promener par toute l'Europe; et quoique ses voyages - eussent servi à sa gloire et à lui donner le moyen de triompher de - mille cœurs, ils étoient tous à l'égard de la reine des chaînes qui - la devoient lier à elle plus étroitement que par le passé. Mais les - choses de ce monde ne peuvent pas toujours demeurer en même état; - cette vicissitude naturelle à l'homme fit que la duchesse de - Chevreuse, qui étoit appréhendée et mal servie par ceux qui - prétendoient au ministère, ne trouva plus en la reine ce qu'elle y - avoit laissé, et ce changement fit aussi que la reine de son côté ne - trouva plus en elle les mêmes agréments qui l'avoient autrefois - charmée. La souveraine étoit devenue plus sérieuse et plus dévote, - et la favorite étoit demeurée dans les mêmes sentiments de - galanterie et de vanité qui sont de mauvais accompagnements pour un - âge avancé. Ses rivaux et ses rivales dans la faveur avoient dit à - la reine qu'elle vouloit la gouverner; et la reine étoit tellement - prévenue de cette crainte qu'elle eut quelque peine à se résoudre à - la faire revenir si vite, vu les défenses que le roi lui en avoit - faites, ce qui en effet étoit louable en la reine et lui devoit être - d'une grande considération. Mme la Princesse, qui haissoit Mme de - Chevreuse et qui étoit d'humeur approchante de celle de la reine, - avoit travaillé de tout son pouvoir à la dégoûter d'elle. L'absence - en quelque façon avoit servi à détruire l'ancienne favorite dans - l'esprit de la reine, et la présence avoit beaucoup contribué à - l'amitié ou plutôt à l'habitude qu'elle avoit prise avec Mme la - Princesse. Quand cette importante exilée arriva, la reine néantmoins - parut avoir beaucoup de joie de la revoir, et la traita assez bien. - J'étois revenue à la cour depuis peu de jours. Aussitôt que j'eus - l'honneur d'approcher de la reine j'en vis les sentiments sur Mme de - Chevreuse, et je connus que le nouveau ministre avoit travaillé - autant qu'il lui avoit été possible à lui faire voir ses défauts...» - -Pour rendre ce qu'elle devait à son rang et à leur ancienne amitié, la -reine envoya La Rochefoucauld au-devant de la duchesse, en le chargeant -aussi de l'avertir des nouvelles dispositions où elle la trouverait. -Avant son départ, La Rochefoucauld eut avec Anne d'Autriche un sérieux -entretien où il fit tout pour la regagner à Mme de Chevreuse. «Je lui -parlai, dit-il, avec plus de liberté peut-être que je ne devois. Je lui -remis devant les yeux la fidélité de Mme de Chevreuse pour elle, ses -longs services, et la dureté des malheurs qu'elle lui avoit attirés. Je -la suppliai de considérer de quelle légèreté on la croiroit capable, -quelle interprétation on donneroit à cette légèreté, si elle préféroit -le cardinal Mazarin à Mme de Chevreuse. Cette conversation fut longue et -agitée; je vis bien que je l'aigrissois[229].» Cependant il alla -au-devant de Mme de Chevreuse sur la route de Bruxelles; il la -rencontra à Roye. Montaigu l'y avait devancé. La Rochefoucauld venait au -nom de la reine, et Montaigu au nom de Mazarin. Ce n'était plus le -brillant et ardent Montaigu, l'ami de Holland et de Buckingham, l'un des -chevaliers de la séduisante duchesse; l'âge aussi l'avait changé: il -était devenu dévot, et à quelques années de là il entra dans l'Église. -Il appartenait par dessus tout à la reine et par conséquent il était -résigné à Mazarin[230]. Il venait donc s'efforcer d'unir l'ancienne -favorite et le favori nouveau. La Rochefoucauld, toujours appliqué à se -donner le beau rôle et un air de grand politique, assure qu'il supplia -Mme de Chevreuse de ne pas prétendre d'abord à gouverner la reine, de -songer uniquement à reprendre dans son esprit et dans son cœur la place -qu'on avait essayé de lui ôter, et de se mettre en état de protéger ou -de détruire un jour le cardinal, selon les circonstances et selon la -conduite qu'il tiendrait lui-même. Mme de Chevreuse avait voulu entendre -aussi un autre de ses amis, moins illustre, mais plus dévoué, cet -Alexandre de Campion quelle avait connu à Bruxelles deux ans auparavant, -et qui après la mort du comte de Soissons était passé au service des -Vendôme avec son frère Henri, officier d'une bravoure éprouvée. Elle -avait invité Alexandre de Campion à venir à sa rencontre à Péronne, et -il paraît que celui-ci lui parla comme La Rochefoucauld, si on en juge -par le billet qu'il lui écrivit à la fin de mai, avant de quitter Paris -pour aller la rejoindre[231]: «Je ne sais, lui dit-il, ce que M. de -Montaigu aura négocié avec vous, mais je suis certain qu'il vous offrira -de l'argent de la part de M. le cardinal Mazarin pour payer vos dettes, -et qu'il a fait espérer qu'il noueroit une étroite amitié entre vous et -lui. Je crois qu'il n'aura pas trouvé votre esprit trop disposé à faire -cette liaison, tant parce que vos principaux amis de France ne sont pas -fort bien avec lui qu'à cause qu'il paroît uni avec la famille de feu M. -le cardinal. Pour moi, le conseil que je prends la liberté de vous -donner sur ce sujet est que vous ne preniez aucune résolution à fond que -vous n'ayez vu la reine, sur les sentiments de qui vous aurez joie de -régler votre conduite, à cause du zèle que je sais que vous avez pour -elle et de l'amitié qu'elle a pour vous. Je sens bien, de l'humeur dont -je vous connois, que j'aurai plus de peine à vous retenir qu'à vous -pousser, vu l'amitié que vous m'avez fait l'honneur de me témoigner pour -une certaine personne (évidemment Châteauneuf); car hors cette -considération et celle de beaucoup de gens d'honneur engagés dans le -même vaisseau, je ne vois pas qu'il soit nécessaire de perpétuer une -haine et de la faire aller par delà la mort de nos ennemis. Je n'aimois -pas M. le cardinal, mais je ne veux mal à aucun de sa race. Après tout, -Madame, ce que je pourrois vous mander n'est pas la vingtième partie de -ce que j'aurai à vous dire, et j'ose vous assurer que dès Péronne vous -serez aussi instruite des sentiments de la plupart du monde que si vous -étiez à Paris.» Mme de Chevreuse écouta tour à tour ses trois amis, -promit de suivre leurs conseils et les suivit en effet, mais dans la -mesure de son caractère et dans celle de l'intérêt du parti qu'elle -servait depuis longtemps et qu'elle ne pouvait abandonner. Comme la -reine montra beaucoup de joie de la revoir, elle ne remarqua pas de -différence dans les sentiments d'Anne d'Autriche, et elle se persuada -que sa présence assidue lui rendrait bientôt son ancien empire. - - [229] _Mémoires_, _ibid._, p. 378. - - [230] Il avait été pour Mazarin dans les conciliabules qui avaient - précédé la régence, et nous trouvons dans les Archives des affaires - étrangères, FRANCE, CIV, un fragment d'une lettre de Montaigu à la - reine, sans date, mais à peu près de ce temps-là, où dans un langage - mystique il l'engage à fermer l'oreille aux mécontents et à rester - unie à son ministre. - - [231] _Recueil_, etc. - - * * * * * - -La première chose que se proposa Mme de Chevreuse fut le retour de -Châteauneuf. La Rochefoucauld nous fait ici de l'ancien garde des sceaux -un portrait justement avantageux, où il laisse entrevoir quel -gouvernement ses amis les Importants[232] voulaient donner à la France: -c'est celui que rêvèrent plus tard les premiers Frondeurs, et plus tard -encore les amis du duc de Bourgogne, les derniers Importants du XVIIe -siècle. «Le bon sens et la longue expérience dans les affaires de M. de -Châteauneuf, dit La Rochefoucauld[233], étoient connus de la reine. Il -avoit souffert une rigoureuse prison pour avoir été dans ses intérêts; -il étoit ferme, décisif, il aimoit l'État, et il étoit plus capable que -nul autre de rétablir l'ancienne forme du gouvernement que le cardinal -de Richelieu avoit commencé à détruire. Il étoit de plus intimement -attaché à Mme de Chevreuse, et elle savoit assez les voies les plus -certaines de le gouverner. Elle pressa donc son retour avec beaucoup -d'instance.» Déjà Châteauneuf avait obtenu que la dure prison où il -avait gémi dix ans fût changée en une sorte de retraite dans quelqu'une -de ses maisons[234]: Mme de Chevreuse demanda la fin de cet exil adouci, -et qu'elle pût revoir celui qui avait tant souffert pour la reine et -pour elle. Mazarin comprit qu'il fallait céder, mais il ne le fit que -lentement, n'ayant jamais l'air de repousser lui-même Châteauneuf, et -mettant toujours en avant la nécessité de ménager les Condé, surtout -Mme la Princesse, qui, comme nous l'avons dit, haïssait en lui le juge -de son frère. Châteauneuf fut donc rappelé, mais avec cette réserve -accordée aux dernières volontés du roi, qu'il ne paraîtrait pas à la -cour, et se tiendrait à sa maison de Montrouge, près de Paris, où ses -amis pourraient le visiter. - - [232] Voyez plus bas, p. 233, les motifs de cette dénomination; - voyez aussi LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p. 224: - «On appelait ainsi les chefs des mécontents, à cause des airs - d'importance qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers toutes - les mesures du gouvernement, affectant une sorte de profondeur et de - subtilité quintessenciée qui les séparait des autres hommes.» - - [233] _Mémoires_, _ibid._, p. 380. - - [234] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. C, p. 135, lettre - autographe de Châteauneuf à Chavigny, du 23 mars 1643, encore du - vivant de Louis XIII, où il le remercie de l'assistance qu'il a - prêtée à sa sœur, Mme de Vaucelas pour tenter de «le sortir de la - rude et misérable condition où il est détenu depuis dix ans, dedans - un âge fort avancé, et plein de maladies qui le travaillent - continuellement.» Il ne fut élargi que dans les premiers jours de la - régence. _Ibid._, p. 404: «Angoulesme, 25 may 1643. Sire, je rends - très humbles grâces à Votre Majesté de celle qu'il lui a plu me - faire après une si longue détention, en me permettant de me retirer - dans une de mes maisons. Ce sera pour y employer si peu qu'il me - reste de jours à prier Dieu pour qu'il lui plaise donner à Vostre - Majesté de longues et heureuses années. Ce sont les supplications - les plus dévotes que lui faict, Sire, de Votre Majesté, le très - humble et très obéissant subject et serviteur, CHÂTEAUNEUF. - -Il s'agissait de le porter de là au ministère. Châteauneuf était vieux, -mais ni son énergie ni son ambition ne l'avaient abandonné, et Mme de -Chevreuse se faisait un point d'honneur de le replacer dans ce poste de -garde des sceaux qu'il avait occupé autrefois et perdu pour elle, et que -tous les anciens amis de la reine voyaient avec indignation entre les -mains d'une des créatures les plus compromises de Richelieu, Pierre -Séguier. C'était un très-habile homme, laborieux, instruit, plein de -ressources, sans aucun caractère, que sa souplesse, jointe à sa -capacité, rendait fort commode et utile à un premier ministre. Sa -conduite sévère dans le procès de de Thou lui avait attiré la haine des -Importants, et même de beaucoup d'honnêtes gens mal instruits de la part -réelle et certaine[235] que de Thou avait prise au complot du grand -écuyer. Dans cette même affaire, le garde des sceaux avait fait subir un -interrogatoire à Monsieur, et auparavant, en 1637, il n'avait pas -respecté l'asile de la reine au Val-de-Grâce. Il s'était beaucoup -enrichi, et sa fortune avait fait faire à ses filles d'illustres -mariages. Un cri s'élevait contre lui, et de divers côtés on demandait -son renvoi. Deux choses le sauvèrent. D'abord on ne s'entendait pas sur -son successeur: Châteauneuf était le candidat des Importants et de Mme -de Chevreuse, mais le président Bailleul, surintendant des finances, -convoitait la place pour lui-même; l'évêque de Beauvais craignait dans -le cabinet un collègue tel que Châteauneuf, et les Condé le -repoussaient. Puis, Séguier avait une sœur qui était très-chère à la -reine, la mère Jeanne, supérieure du couvent des Carmélites de Pontoise. -Les vertus de la sœur plaidaient en faveur du frère, et Montaigu, tout -dévoué à la mère Jeanne, défendit le garde des sceaux que soutenait sous -main le cardinal. - - [235] Voyez dans les _Mémoires de M. de Montrésor_, Leyde, 1665, - 2 vol. in-12, la pièce intitulée _Rapport du procès_, t. Ier, p. - 228. - -Mme de Chevreuse, reconnaissant qu'il était à peu près impossible de -surmonter une si forte opposition, prit un autre chemin pour arriver au -même but: elle se contenta de demander pour son ami le moindre siége -dans le cabinet, sachant bien qu'une fois là, Châteauneuf saurait bien -faire le reste et agrandir sa situation. Le président Bailleul, -surintendant des finances, n'ayant pas montré dans cette charge une -grande capacité, il fallut lui donner un nouvel auxiliaire quand le -comte d'Avaux, avec lequel il partageait les finances, s'en alla au -congrès de Münster. Mme de Chevreuse insinua à la reine qu'elle pouvait -bien introduire Châteauneuf dans le conseil en lui donnant la succession -de d'Avaux, emploi modeste qui ne pouvait faire ombrage à Mazarin; mais -celui-ci comprit la manœuvre et la déjoua[236]. Il persuada assez -aisément à la reine de maintenir Bailleul, qui était chancelier de sa -maison et qu'elle aimait, en mettant auprès de lui, comme contrôleur -général, l'habile d'Hemery, qui plus tard le remplaça entièrement. - - [236] CARNETS AUTOGRAPHES DE MAZARIN, IIe carnet, p. 10: «Non faccia - sua Maestà sopraintendente Chatonof, se non vuol restabilirlo - intieramente.» - -En même temps qu'elle travaillait à tirer de disgrâce l'homme sur qui -reposaient toutes ses espérances politiques, Mme de Chevreuse, n'osant -pas attaquer directement Mazarin, minait insensiblement le terrain -autour de lui et préparait sa ruine. Son œil exercé lui fit reconnaître -quel était le point d'attaque le plus favorable dans l'assaut qu'il -s'agissait de livrer à la reine, et le mot d'ordre qu'elle donna fut -d'entretenir et de porter à son comble le sentiment général de -réprobation que tous les proscrits, en rentrant en France, soulevaient -et répandaient contre la mémoire de Richelieu. Ce sentiment était -partout, dans les grandes familles décimées ou dépouillées, dans -l'Église trop fermement conduite pour ne s'être pas crue opprimée, dans -les parlements réduits à leur rôle judiciaire et qui aspiraient à en -sortir; il était vivant encore dans le cœur de la reine, qui ne pouvait -avoir oublié les profondes humiliations que Richelieu lui avait fait -subir et le sort que peut-être il lui réservait. Cette tactique réussit, -et de toutes parts il s'éleva sur les violences, la tyrannie et par -contre-coup sur les créatures de Richelieu, une tempête que Mazarin eut -bien de la peine à conjurer[237]. - - [237] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p. - 222, la lettre que Mazarin écrit sur ce sujet au duc de Brézé, le 28 - mai 1643. - -Mme de Chevreuse supplia la reine de réparer les longs malheurs des -Vendôme en leur donnant ou l'amirauté, à laquelle était attaché un -pouvoir immense, ou le gouvernement de Bretagne, que le chef de la -famille, César de Vendôme, avait autrefois occupé, mais qu'il avait -justement perdu dans les tristes affaires de 1626, où son frère le -grand-prieur avait laissé la vie et lui-même subi un long -emprisonnement[238]. Par là, Mme de Chevreuse se proposait un double but: -l'élévation d'une maison amie et la ruine des deux familles qui avaient -le plus servi Richelieu et pouvaient le mieux soutenir Mazarin. Le -maréchal de La Meilleraie, parent de Richelieu, grand-maître de -l'artillerie et nouvellement investi du gouvernement de Bretagne, était -un homme de guerre plein d'autorité et en possession de plusieurs -régiments. Le duc Maillé de Brézé, beau-frère du cardinal, était aussi -maréchal, gouverneur d'une grande province, l'Anjou, et son fils, Armand -de Brézé, alors à la tête de l'amirauté, passait déjà, malgré sa -jeunesse, pour le premier homme de mer de son temps. Mazarin para le coup -que lui portait la duchesse à force d'adresse et de patience, ne refusant -jamais, éludant toujours, et appelant à son aide le temps, son grand -allié, comme il l'appelait. Lui-même, avant le retour de Mme de -Chevreuse, il s'était efforcé de gagner le duc de Vendôme et de le mettre -dans ses intérêts. A la mort de Richelieu, il avait fort contribué à son -rappel, et depuis il lui avait fait toutes sortes d'avances; mais il -avait reconnu assez vite qu'il ne pouvait le satisfaire qu'en se -perdant. Le duc César de Vendôme, fils de Henri IV et de la duchesse de -Beaufort, avait de bonne heure porté très-haut ses prétentions, et -s'était montré aussi remuant, aussi factieux qu'un prince légitime. Il -avait passé sa vie dans les révoltes et les conspirations. Sa longue -prison de 1626 à 1630 ne l'avait pas éclairé, et en 1641 il avait été -forcé de s'enfuir en Angleterre sur l'accusation d'avoir tenté -d'assassiner Richelieu. Il n'était rentré en France qu'après la mort du -cardinal, et, comme on se l'imagine bien, il ne respirait que vengeance. -«Il avoit beaucoup d'esprit, dit Mme de Motteville, et c'étoit tout le -bien qu'on en disoit[239].» Contre l'ambition des Vendôme, Mazarin -suscita habilement celle des Condé, qui ne souhaitaient pas -l'agrandissement d'une maison trop voisine de la leur. Ils se devaient -aussi à eux-mêmes de soutenir les Brézé, devenus leurs parents par le -mariage de Claire-Clémence Maillé de Brézé, fille du duc et sœur du -jeune et vaillant amiral, avec le duc d'Enghien; en sorte que Mazarin -n'eut pas trop de peine à retenir entre des mains fidèles le commandement -de la flotte et celui des grandes places maritimes de France. Mais il -était bien difficile de conserver la Bretagne à La Meilleraie devant les -réclamations d'un fils de Henri IV qui l'avait eue autrefois et la -redemandait comme une sorte de propriété de famille, puisqu'il la tenait -de son beau-père, le duc de Mercœur. Mazarin se résigna donc à sacrifier -La Meilleraie, mais il le fit le moins possible. Il persuada à la reine -de s'attribuer à elle-même le gouvernement de Bretagne, et de n'y avoir -qu'un lieutenant-général, charge évidemment au-dessous de Vendôme, et qui -demeura à La Meilleraie. Celui-ci ne se pouvait offenser d'être le second -de la reine, et pour tout arranger et satisfaire entièrement un -personnage de cette importance, Mazarin demanda bientôt pour lui le titre -de duc que le feu roi lui avait promis, et la survivance de la grande -maîtrise de l'artillerie pour son fils, ce même fils auquel un jour il -donnera, avec son nom, sa propre nièce, la belle Hortense. - - [238] Plus haut, chap. II. - - [239] _Mémoires_, t. Ier, p. 126. - -Mazarin était d'autant moins porté à favoriser le duc de Vendôme, qu'il -avait alors un rival dangereux auprès de la reine dans son fils cadet, -le duc de Beaufort, jeune, brave, ayant tous les dehors de la loyauté et -de la chevalerie, et affectant pour Anne d'Autriche un dévouement -passionné qui n'était pas fait pour déplaire. Quelques jours avant la -mort du roi, elle avait remis ses enfants à la garde du jeune duc. Cette -marque de confiance lui avait enflé le cœur; il conçut des espérances -qu'il laissa trop paraître et qui finirent par offenser la reine; et, -pour comble d'inconséquence, il se mit à porter publiquement les chaînes -de la belle et décriée duchesse de Montbazon. D'ailleurs, Beaufort -n'avait pas même l'ombre d'un homme d'État: peu d'esprit, nul secret, -incapable d'application et d'affaires, et capable seulement de quelque -action hardie et violente. La Rochefoucauld nous le peint ainsi[240]: -«Le duc de Beaufort étoit celui qui avoit conçu de plus grandes -espérances. Il avoit été depuis longtemps particulièrement attaché à la -reine. Elle venoit de lui donner une marque publique de son estime en -lui confiant M. le dauphin et M. le duc d'Anjou un jour que le roi avoit -reçu l'extrême-onction. Le duc de Beaufort, de son côté, se servoit -utilement de cette distinction et de ses autres avantages pour établir -sa faveur par l'opinion qu'il affectoit de donner qu'elle étoit déjà -tout établie. Il étoit bien fait de sa personne, grand, adroit aux -exercices et infatigable; il avoit de l'audace et de l'élévation, mais -il étoit artificieux en tout et peu véritable; son esprit étoit pesant -et mal poli; il alloit néanmoins assez habilement à ses fins par ses -manières grossières; il avoit beaucoup d'envie et de malignité; sa -valeur étoit grande, mais inégale.» Retz n'accuse point Beaufort -d'artifices comme La Rochefoucauld, mais il le représente comme un -présomptueux de la dernière incapacité[241]: «M. de Beaufort n'en étoit -pas jusqu'à l'idée des grandes affaires, il n'en avoit que l'intention; -il en avoit ouï parler aux Importants, et il avoit un peu retenu de leur -jargon, et cela, mêlé avec les expressions qu'il avoit très-fidèlement -tirées de Mme de Vendôme[242], formoit une langue qui auroit déparé le -bon sens de Caton. Le sien étoit court et lourd, et d'autant plus qu'il -étoit obscurci par la présomption. Il se croyoit habile, et c'est ce qui -le faisoit paroître artificieux, parce que l'on connoissoit d'abord -qu'il n'avoit pas assez d'esprit pour cette fin. Il étoit brave de sa -personne et plus qu'il n'appartenoit à un fanfaron.» Ces deux portraits -sont vrais sans doute, mais au début de la régence, en 1643, les défauts -du duc de Beaufort n'étaient pas aussi déclarés et paraissaient moins -que ses qualités. La reine ne perdit que peu à peu le goût qu'elle avait -pour lui. Dans le commencement, elle lui avait proposé la place de grand -écuyer, vacante depuis la mort de Cinq-Mars, qui l'aurait chaque jour -approché de sa personne[243]. Beaufort eut la folie de refuser cette -place, espérant davantage; puis, se ravisant trop tard, il l'avait -redemandée, mais alors inutilement. Plus sa faveur diminuait, plus -croissait son irritation, et bientôt il se mit à la tête des ennemis de -Mazarin. - - [240] _Mémoires_, t. Ier, p. 372. - - [241] Tome Ier, p. 216. - - [242] Sa mère, Mme de Vendôme, était une personne de la plus - haute dévotion et qui en avait le langage. - - [243] C'est Mazarin lui-même qui nous donne ce renseignement - jusqu'ici ignoré, IIe carnet, p. 72 et 73. - -Mme de Chevreuse espéra être plus heureuse en demandant le gouvernement -du Havre pour un tout autre personnage, d'un dévouement éprouvé et de -l'esprit le plus fin et le plus rare, La Rochefoucauld. Elle eût ainsi -récompensé des services rendus à la reine et à elle-même, fortifié et -agrandi un des chefs du parti des Importants, et diminué Mazarin en -enlevant un commandement considérable à une personne dont il était sûr, -la nièce de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon. Le cardinal réussit à -la sauver sans paraître s'en mêler. «Cette dame, dit Mme de -Motteville[244], qui, par ses belles qualités, surpassoit en beaucoup de -choses les femmes ordinaires, sut si bien défendre sa cause, qu'elle -persuada à la reine qu'il étoit nécessaire pour son service qu'elle lui -laissât cette importante place, lui disant que n'ayant plus en France -que des ennemis, elle ne pouvoit trouver de sûreté ni de refuge que dans -la protection de Sa Majesté, qui en seroit toujours la maîtresse; qu'au -contraire, celui auquel elle vouloit donner ce gouvernement avoit trop -d'esprit, qu'il étoit capable de desseins ambitieux, et pourroit, sur le -moindre dégoût, se mettre de quelque parti, et qu'ainsi il étoit -important, pour le bien de son service, qu'elle gardât cette place pour -le roi. Les larmes d'une femme qui avoit été autrefois si fière -arrêtèrent d'abord la reine, qui, après avoir fait réflexion sur ses -raisons, trouva à propos de laisser les choses en l'état où elles -étoient.» C'est sans doute Mazarin qui suggéra à la duchesse d'Aiguillon -les solides et politiques raisons qui persuadèrent la reine, tant elles -s'accordent avec le langage qu'il tient sans cesse à la reine dans ses -carnets. Mme de Motteville dit qu'il «la confirma dans l'inclination -qu'elle avoit de conserver le Havre à la duchesse d'Aiguillon.» Ici, -comme en bien d'autres choses, l'art de Mazarin fut d'avoir l'air de -confirmer seulement la reine dans les résolutions qu'il lui inspirait. - - [244] _Mémoires_, t. Ier, p. 136. - -Remarquez que ce n'est pas nous qui prêtons ces divers desseins et -cette conduite bien liée à Mme de Chevreuse, mais La Rochefoucauld, qui -devait être parfaitement informé: il la lui attribue[245] et dans sa -propre affaire et dans celle des Vendôme. Mazarin ne s'y trompe pas, et -plus d'une fois, dans ses notes secrètes, on lit ces mots: «Mes plus -grands ennemis sont les Vendôme et Mme de Chevreuse qui les anime.» Il -nous apprend aussi qu'elle avait formé le projet de marier sa fille, la -belle Charlotte, qui avait déjà seize ans[246], avec le fils aîné du duc -de Vendôme, le duc de Mercœur, tandis que son frère, Beaufort, aurait -épousé cette aimable et noble Mlle d'Épernon qui, déjouant ces projets -et de bien plus grands, se jeta à vingt-quatre ans dans un couvent de -Carmélites[247]. Ces mariages, qui auraient rapproché, uni, fortifié -tant de grandes maisons médiocrement attachées à la reine et à son -ministre, effrayèrent le successeur de Richelieu; il engagea la reine à -les faire échouer en secret, trouvant que c'était déjà bien assez du -mariage de la belle Mlle de Vendôme avec le brillant et inquiet duc de -Nemours[248]. - - [245] _Mémoires_, t. Ier, p. 380-384. - - [246] Charlotte-Marie de Lorraine était née en 1627. - - [247] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. Ier, p. 101-106. - - [248] Ier carnet, p. 112. - -Quand on suit avec attention le détail des intrigues contraires de Mme -de Chevreuse et de Mazarin, on ne sait trop à qui des deux donner le -prix de l'habileté, de la sagacité, de l'adresse. Mazarin sut faire -assez de sacrifices pour avoir le droit de n'en pas faire trop, -ménageant tout le monde, ne désespérant personne, promettant beaucoup, -tenant le moins possible, et entourant Mme de Chevreuse elle-même de -soins et d'hommages, sans se faire aucune illusion sur ses sentiments. -Elle, de son côté, le payait de la même monnaie. La Rochefoucauld dit -que dans ces premiers temps Mme de Chevreuse et Mazarin étaient en -coquetterie l'un avec l'autre. Mme de Chevreuse, qui avait toujours mêlé -la galanterie à la politique, essaya, à ce qu'il paraît, le pouvoir de -ses charmes sur le cardinal. Celui-ci ne manquait pas de lui prodiguer -les paroles galantes, et «essayoit même quelquefois de lui faire croire -qu'elle lui donnoit de l'amour.» Ce sont les propres termes de La -Rochefoucauld[249]. D'autres femmes aussi n'auraient pas été fâchées de -plaire un peu au premier ministre, entre autres la princesse de Guymené, -une des plus grandes beautés de la cour de France, et qui n'était pas -d'une humeur farouche. Elle et son mari étaient favorables à Mazarin, -malgré tous les efforts de Mme de Montbazon, sa belle-mère, et de Mme de -Chevreuse, sa belle-sœur. On pense bien que Mazarin soignait fort Mme -de Guymené et ne se faisait pas faute de lui adresser mille compliments -comme à Mme de Chevreuse, mais il n'allait pas plus loin, et les deux -belles dames ne savaient trop que penser de tant de compliments et de -tant de réserve. En badinant, elles se demandaient quelquefois à qui des -deux il en voulait, et comme il n'avançait pas, tout en continuant ses -protestations galantes, «ces dames, dit Mazarin, en concluent que je -suis impuissant[250].» - - [249] _Mémoires_, t. Ier, p. 383. - - [250] IIIe carnet, p. 39: «Si esamina la mia vita e si conclude che - io sia impotente.» - -Ce jeu dura quelque temps, mais le naturel finit par l'emporter sur la -politique. Mme de Chevreuse s'impatienta de n'obtenir que des paroles et -presque rien de sérieux et d'effectif. Elle avait eu quelque argent pour -elle-même, soit en remboursement de celui qu'autrefois elle avait prêté -à la reine, ainsi que nous l'avons vu[251], soit pour l'acquittement des -dettes qu'elle avait contractées pendant son exil dans l'intérêt d'Anne -d'Autriche. Dès les premiers jours, elle avait tiré son ami et protégé -Alexandre de Campion du service des Vendôme, pour le placer dans la -maison de la reine en un rang convenable[252]. On avait remis -Châteauneuf dans sa place de chancelier des ordres du roi, et plus tard -même on lui rendit son ancien gouvernement de Touraine[253], après la -mort du marquis de Gèvres, tué au mois d'août, devant Thionville. Mais -Mme de Chevreuse trouvait que c'était faire bien peu pour un homme du -mérite de Châteauneuf, qui pour la reine avait joué sa fortune et sa vie -et souffert un emprisonnement de dix années. Elle reconnut aisément que -les perpétuels retardements des grâces toujours promises et toujours -différées pour les Vendôme et pour La Rochefoucauld étaient autant -d'artifices du cardinal, et qu'elle était sa dupe; elle se plaignit et -commença à se permettre des mots piquants et moqueurs. C'étaient des -armes qu'elle fournissait à Mazarin contre elle-même. Il fit sentir à la -reine que Mme de Chevreuse la voulait gouverner, qu'elle avait changé de -masque et non de caractère, qu'elle était toujours la personne -passionnée et remuante qui, avec tout son esprit et son dévouement, -n'avait jamais fait que du mal à la reine, et n'était capable que de -perdre les autres et de se perdre elle-même. Peu à peu, de sourde et -cachée qu'elle était, la guerre entre eux se déclara de plus en plus. La -Rochefoucauld a peint admirablement le commencement et les progrès de -cette lutte curieuse. Les carnets de Mazarin l'éclairent d'un jour -nouveau, et relèvent infiniment Mme de Chevreuse en faisant voir à quel -point Mazarin la redoutait. - - [251] Voyez le chapitre IV, p. 147. - - [252] _Recueil_, etc., lettre du 12 juin 1643: «Je suis à la reine - qui me fait l'honneur de me bien traiter. J'ai toutes les entrées - libres, et même elle m'a accordé un don dont on me fait espérer que - je tirerai près de cent mille écus. Mme de Chevreuse qui est bien - avec elle me continue la confiance qu'elle a toujours témoigné avoir - en moi.» - - [253] IIe carnet, p. 22, et parmi les _Lettres françaises_ de - Mazarin conservées à la bibliothèque Mazarine, celle du 13 août 1643 - où le cardinal annonce à Châteauneuf que la reine lui rend le - gouvernement de Touraine. Une autre lettre du 2 janvier 1644 le - qualifie en effet de _conseiller du roi en ses conseils, chancelier - de ses ordres, et gouverneur de Touraine_. - -Partout il la considère comme le véritable chef du parti des Importants: -«C'est Mme de Chevreuse, dit-il sans cesse, qui les anime tous.»--«Elle -s'applique à fortifier les Vendôme; elle tâche d'acquérir toute la -maison de Lorraine; elle a déjà gagné le duc de Guise, et par lui elle -s'efforce de m'enlever le duc d'Elbeuf.»--«Elle voit très-clair en -toutes choses; elle a fort bien deviné que c'est moi qui, en secret, -agis auprès de la reine pour l'empêcher de rendre au duc de Vendôme le -gouvernement de Bretagne. Elle l'a dit à son père, le duc de Montbazon, -et à Montaigu.»--«Elle se brouille avec Montaigu lui-même, parce qu'il -fait obstacle à Châteauneuf en soutenant le garde des sceaux -Séguier.»--«Mme de Chevreuse ne se décourage pas. Elle dit que les -affaires de Châteauneuf ne sont pas du tout désespérées, et elle ne -demande que trois mois pour faire voir ce qu'elle peut. Elle supplie les -Vendôme de prendre patience, et les soutient en leur promettant bientôt -un changement de scène.»--«Mme de Chevreuse espère toujours me faire -renvoyer. La raison qu'elle en donne, c'est que, quand la reine lui a -refusé de mettre Châteauneuf à la tête du gouvernement, elle a dit -qu'elle ne pouvait le faire présentement et qu'il fallait avoir égard à -moi, d'où Mme de Chevreuse a conclu que la reine avait beaucoup d'estime -et d'affection pour Châteauneuf, et que, quand je ne serai plus là, la -place est assurée à son ami. De là leurs espérances et les illusions -dont ils se nourrissent.»--«L'art de Mme de Chevreuse et des Importants -est de faire en sorte que la reine n'entende que des discours favorables -à leur parti et dirigés contre moi, et de lui rendre suspect quiconque -ne leur appartient pas et me témoigne quelque affection.»--«Mme de -Chevreuse et ses amis publient que bientôt la reine appellera -Châteauneuf, et par là ils abusent tout le monde et portent ceux qui -songent à leur avenir à l'aller voir et à rechercher son amitié. On -excuse la reine du retard qu'elle met à lui donner ma place, en disant -qu'elle a encore besoin de moi pendant quelque temps.»--«On me dit que -Mme de Chevreuse dirige en secret Mme de Vendôme (sainte personne qui -avait un grand crédit sur le clergé[254]), et lui donne des -instructions, afin qu'elle ne se trompe pas, et que toutes les machines -employées contre moi aillent bien à leur but[255].» - - [254] Voyez plus haut, p. 222. - - [255] IIe carnet, p. 65, 68, 75; IIIe carnet, p. 11, 19, 25, 29, 44. - -Ce dernier passage prouve que Mme de Chevreuse, sans être dévote le -moins du monde, savait fort bien se servir du parti dévot, qui était -très puissant sur l'esprit d'Anne d'Autriche et donnait à Mazarin de -grands soucis. - -La principale difficulté du premier ministre était de faire comprendre à -la reine Anne, sœur du roi d'Espagne, et d'une piété tout espagnole, -qu'il fallait, malgré les engagements qu'elle avait tant de fois -contractés, malgré les instances de la cour de Rome et malgré celles des -chefs de l'épiscopat, continuer l'alliance avec les protestants -d'Allemagne et avec la Hollande, et persister à ne vouloir qu'une paix -générale où nos alliés trouveraient leur compte aussi bien que nous, -tandis qu'on répétait continuellement à la reine qu'on pouvait faire une -paix particulière, et traiter séparément avec l'Espagne à des conditions -très convenables, que par là on ferait cesser le scandale d'une guerre -impie entre le roi très chrétien et le roi catholique, et qu'on -procurerait à la France un soulagement dont elle avait grand besoin. -C'était là la politique de l'ancien parti de la reine. Elle était au -moins spécieuse, et comptait de nombreux appuis parmi les hommes les -plus éclairés et les plus attachés à l'intérêt de leur pays. Mazarin, -disciple et héritier de Richelieu, avait des pensées plus hautes, mais -qu'il n'était pas aisé de faire entrer dans l'esprit d'Anne d'Autriche. -Il y parvint peu à peu, grâce à des efforts sans cesse renouvelés et -ménagés avec un art infini, grâce surtout aux victoires du duc -d'Enghien, car en toutes choses c'est un avocat bien éloquent et bien -persuasif que le succès. Cependant la reine demeura assez longtemps -indécise, et on voit, dans les carnets de Mazarin, pendant la fin de -mai, tout le mois de juin et celui de juillet, que le plus grand effort -du cardinal est de porter la régente à ne point abandonner ses alliés et -à soutenir fermement la guerre. Mme de Chevreuse, avec Châteauneuf, -défendait la vieille politique du parti, et travaillait à y ramener Anne -d'Autriche: «Mme de Chevreuse, dit Mazarin, fait dire de tous côtés à la -reine que je ne veux pas la paix, que j'ai les mêmes maximes que le -cardinal de Richelieu, qu'il est nécessaire et qu'il est facile de faire -une paix particulière.» Il s'élève plusieurs fois contre les dangers -d'un pareil arrangement, qui eût rendu inutiles les sacrifices de la -France pendant tant d'années: «Mme de Chevreuse, s'écrie-t-il, veut -ruiner la France!» Il savait que, liée intimement avec Monsieur, son -ancien complice dans toutes les conspirations ourdies contre Richelieu, -elle l'avait séduit à l'idée d'une paix particulière en lui faisant -espérer pour sa fille, Mlle de Montpensier, un mariage avec l'archiduc, -qui lui aurait apporté le gouvernement des Pays-Bas. Il savait qu'elle -avait gardé tout son crédit sur Charles IV, et le maréchal de L'Hôpital, -qui commandait du côté de la Lorraine, lui faisait dire de se défier de -toutes les protestations du duc Charles, parce qu'il appartenait -entièrement à Mme de Chevreuse. Il savait enfin qu'elle se vantait de -pouvoir faire promptement la paix au moyen de la reine d'Espagne, dont -elle disposait. Aussi supplie-t-il la reine Anne de repousser toutes les -propositions de Mme de Chevreuse, et de lui dire nettement qu'elle ne -veut entendre à aucun arrangement particulier, qu'elle est décidée à ne -pas se séparer de ses alliés, qu'elle souhaite une paix générale, que -c'est pour cela qu'elle a envoyé à Münster des ministres qui traitent -cette grande affaire, et qu'il est superflu de lui en parler -davantage[256]. - - [256] IIIe carnet, p. 27, 43 et 55. - - * * * * * - -Battue sur ces différents points, Mme de Chevreuse ne se tint pas pour -vaincue. Voyant qu'elle avait inutilement employé l'insinuation, la -flatterie, la ruse, toutes les intrigues ordinaires des cours, cette âme -hardie ne recula pas devant l'idée de recourir à d'autres moyens de -succès. Elle continua de faire agir les dévots et les évêques, elle -suivit ses trames politiques avec les chefs des Importants, et en même -temps elle se rapprocha de cette petite cabale qui formait en quelque -sorte l'avant-garde du parti, composée d'hommes nourris dans les anciens -complots, habitués et toujours prêts à des coups de main, qui jadis -s'étaient embarqués dans plus d'une entreprise désespérée contre -Richelieu, et que, dans un cas extrême, on pouvait lancer aussi contre -Mazarin. Les mémoires du temps, et particulièrement ceux de Retz et de -La Rochefoucauld, les font assez connaître. C'étaient le comte de -Montrésor, le comte de Fontrailles, le comte de Fiesque, le comte -d'Aubijoux, le comte de Beaupuis, le comte de Saint-Ybar, Barrière, -Varicarville, bien d'autres encore, esprits absurdes, cœurs intrépides, -professant les maximes les plus outrées et une sorte de culte pour de -Thou, parce qu'il était mort pour son ami, invoquant sans cesse la -vieille Rome et Brutus, mêlant à tout cela des intrigues galantes, et -s'exaltant dans leurs chimères par le désir de plaire aux dames. -C'étaient eux surtout qui s'étaient fait donner le nom d'Importants par -leurs airs d'importance, par leur affectation de capacité et de -profondeur et par leurs discours ténébreux[257]. Leur chef favori était -le duc de Beaufort, que nous connaissons, personnage à peu près de la -même étoffe, composé à la fois d'extravagant et d'artificieux, mais -d'une grande apparence de loyauté et de bravoure, et se donnant pour un -homme d'exécution, d'ailleurs absolument gouverné par Mme de Montbazon, -la jeune belle-mère de Mme de Chevreuse. L'ancienne maîtresse de Chalais -n'eut pas de peine à acquérir cette petite faction; elle la caressa -habilement, et, avec l'art d'une conspiratrice exercée, elle fomenta -tout ce qu'il y avait en eux de faux honneur, de dévouement -quintessencié et de courage chevaleresque. Mazarin, qui, comme -Richelieu, avait une admirable police, averti des démarches de Mme de -Chevreuse, comprit le danger qu'il allait courir. Il savait bien qu'elle -ne se liait pas sans dessein avec des hommes comme ceux-là. Il était -parfaitement instruit de tout ce qui se passait et se disait dans leurs -conciliabules: «Ils ne parlent entre eux, dit-il dans les notes qu'il -écrit pour la reine et pour lui-même, que de générosité et de -dévouement; ils répètent sans cesse qu'il faut savoir se perdre,[258] et -c'est Mme de Chevreuse qui les entretient et les unit dans ces maximes -si funestes à l'État.»--«Saint-Ybar (un de ceux qui, avec Montrésor, -avaient proposé à Monsieur et au comte de Soissons, à Amiens, en 1636, -de les défaire de Richelieu) est vanté par Mme de Chevreuse comme un -héros[259].»--«Visite de Campion, serviteur dévoué de la dame.»--«Mme de -Chevreuse veut acheter une des îles de la Loire pour y établir les deux -Campion et aller de temps en temps y voir en secret l'agent espagnol, -Sarmiento[260].»--«Mme de Chevreuse les anime tous. Elle dit que, si on -ne prend pas la résolution de se défaire de moi, les affaires n'iront -pas bien, que les grands seigneurs seront tout aussi asservis -qu'auparavant, que mon pouvoir auprès de la reine s'accroîtra toujours, -et qu'il faut se hâter avant que le duc d'Enghien ne revienne de -l'armée[261].» - - [257] Aux portraits si connus que La Rochefoucauld et Retz nous ont - laissés des Importants on peut ajouter les lignes suivantes - d'Alexandre de Campion, _Recueil_: «J'ai des amis qui n'ont pas - toute la prudence qui seroit à désirer; ils se font un honneur à - leur mode, et donnent des habits si extraordinaires à la vertu - qu'elle me semble déguisée, de sorte qu'en cas qu'ils aient - toutes les qualités essentielles ils s'en servent si mal que - l'applaudissement qu'ils se sont attiré ne servira peut-être qu'à - leur destruction.» - - [258] IIe carnet, p. 70: «...Si predica siempre que es menester - perdierse.» - - [259] _Ibid._, p. 83: «Saint-Ibar portato dalla dama come un eroe.» - - [260] Était-ce par pure politique, ou n'y avait-il pas là quelque - mélange de galanterie? Ailleurs Mazarin prétend qu'à Bruxelles don - Antonio Sarmiento était bien avec la duchesse; mais il ne faut pas - oublier qu'il ne dit cela qu'après coup, au milieu de la Fronde, - dans le dernier emportement de l'inimitié, et que nulle part nous - n'avons rencontré la moindre trace de cette liaison. Voyez les - _Lettres du cardinal Mazarin_, etc., par M. Ravenel, Paris, 1836, p. - 15. - - [261] IIIe carnet, p. 5, 24 et 25: «Que los majores enemigos que yo - tenia eran los Vandomos et la dama que li anima todos, diciendo que - se no si teneria luogo la resolucion de deshacerce de my, los - negotios (no) irian bien, los grandes serian tan sujetos come antes, - y yo siempre mas poderia con la reyna, y que era menester darse - prima antes que Anghien concluviesse.» - -On ne pouvait être mieux informé, et le plan de Mme de Chevreuse et des -chefs des Importants se dessinait clairement aux yeux de Mazarin: ou -bien, par leurs intrigues incessantes et habilement concertées auprès de -la reine, lui faire abandonner un ministre pour lequel elle ne s'était -pas encore hautement déclarée, ou traiter ce ministre comme Luynes avait -fait le maréchal d'Ancre, comme le grand prieur et Chalais, et ensuite -Montrésor et Saint-Ybar, avaient voulu traiter Richelieu. La première -partie du plan ne réussissant pas, on commençait à penser sérieusement à -la seconde, et Mme de Chevreuse, la forte tête du parti, proposait avec -raison d'agir avant le retour du duc d'Enghien, car le duc à Paris -couvrait Mazarin: il fallait donc profiter de son absence pour frapper -le coup décisif. Le succès paraissait certain et même assez facile. On -était sûr d'avoir pour soi le peuple, qui, épuisé par une longue guerre -et gémissant sous le poids des impôts, devait accueillir avec joie -l'espérance de la paix. On comptait sur l'appui déclaré des parlements, -brûlant de reprendre dans l'État l'importance que Richelieu leur avait -enlevée et que leur disputait Mazarin. On avait toutes les sympathies -secrètes et même publiques de l'épiscopat, qui, avec Rome, détestait -l'alliance protestante et réclamait l'alliance espagnole. On ne pouvait -douter du concours empressé de l'aristocratie, qui regrettait toujours -sa vieille et turbulente indépendance, et dont les représentants les -plus illustres, les Vendôme, les Guise, les Bouillon, les La -Rochefoucauld, étaient ouvertement contraires à la domination d'un -favori étranger, sans fortune, sans famille, et encore sans gloire. Les -princes du sang eux-mêmes se résignaient à Mazarin plutôt qu'ils ne -l'aimaient. Monsieur ne se piquait pas d'une grande fidélité à ses amis, -et le politique prince de Condé y regarderait à deux fois avant de se -brouiller avec les victorieux. Il caressait tous les partis et n'était -attaché qu'à ses intérêts. Son fils ferait comme son père, et on le -gagnerait en le comblant d'honneurs. Le lendemain, nulle résistance, et -le jour même presque aucun obstacle. Les régiments italiens de Mazarin -étaient à l'armée; il n'y avait guère de troupes à Paris que les -régiments des gardes, dont presque tous les chefs, Chandenier, Tréville, -La Châtre, étaient dévoués au parti. La reine elle-même n'avait pas -encore renoncé à ses anciennes amitiés. Sa prudence même était mal -interprétée. Comme elle voulait tout ménager et tout adoucir, elle -donnait de bonnes paroles à tout le monde, et ces bonnes paroles étaient -prises comme des encouragements tacites. Elle n'avait pas jusque-là -montré une grande fermeté de caractère; on lui croyait bien quelque goût -pour le cardinal; on ne se doutait pas de la force toujours croissante -d'un attachement de quelques mois. - -De son côté, Mazarin ne se faisait aucune illusion. Il n'était donc pas -maître encore du cœur d'Anne d'Autriche, puisqu'à ce moment, -c'est-à-dire pendant le mois de juillet 1643, dans ses notes les plus -intimes, il montre une extrême inquiétude. La dissimulation dont tout le -monde accusait la reine l'effraie lui-même, et on le voit passer par -toutes les alternatives de la crainte et de l'espérance. Il est curieux -de saisir et de suivre les mouvements contraires de son âme. Dans ses -lettres officielles aux ambassadeurs et aux généraux[262] il affecte une -sécurité qu'il n'a point: avec ses amis particuliers, il laisse échapper -quelque chose de ses perplexités, elles paraissent à nu dans les -carnets. On y voit ses troubles intérieurs et ses instances passionnées -pour que la reine se déclare. Il feint avec elle le plus entier -désintéressement: il ne demande qu'à faire place à Châteauneuf, si elle -a pour Châteauneuf quelque secrète préférence. La conduite ambiguë -d'Anne d'Autriche le désole, et il la conjure ou de lui permettre de se -retirer, ou de se prononcer pour lui. - - [262] Voyez la précieuse collection déjà citée de lettres italiennes - et françaises de Mazarin, 5 vol. in-fol. provenant de Colbert, qui - sont aujourd'hui à la bibliothèque Mazarine: Lettres de 1642 à 1645. - -«Tout le monde dit que Sa Majesté a des engagements envers Châteauneuf. -S'il en est ainsi, que Sa Majesté me le dise. Si elle veut lui confier -ses affaires, je me retirerai quand elle voudra[263].»--«Ils disent que -Sa Majesté est la personne du monde la plus dissimulée, qu'on ne doit -pas s'y fier, et que, si elle témoigne faire cas de moi, c'est par pure -nécessité, et que toute sa confiance réelle est en eux[264].»--«Si Sa -Majesté veut me conserver et tirer parti de moi, il faut qu'elle quitte -le masque, et qu'elle montre par des effets le cas qu'elle fait de ma -personne[265].»--«Je ne cherche que le goût et la satisfaction de Sa -Majesté; mais la vérité me force de lui dire qu'il est impossible de la -bien servir avec ces perpétuelles incertitudes, tandis que je travaille -jour et nuit pour remplir mes devoirs[266].»--«Il est certain que les -Importants continuent à se rassembler au jardin des Tuileries, que ceux -qui se disent les plus grands serviteurs de la reine crient contre son -gouvernement, qu'ils sont contre moi plus que jamais, et concluent -toujours en disant que, s'ils ne peuvent me détruire par l'intrigue, ils -tenteront d'autres moyens[267].»--«Je reçois mille avis de prendre garde -à moi[268].»--«Ils crient contre la reine plus que jamais. Ils sont -furieux contre Beringhen et Montaigu. Ils disent que le premier fait un -très vilain métier, et qu'ils donneront au second mille coups de bâton; -qu'il est absolument nécessaire de perdre tous ceux qui sont pour -moi[269].»--«On me dit que beaucoup de gens sont si fort animés contre -moi, qu'il est impossible qu'il ne m'arrive pas quelque grand -malheur[270].» - - [263] IIe carnet, p. 21 et 22. - - [264] _Ibid._, p. 42. - - [265] _Ibid._, p. 65: «Sy S. M. quiere conservar me de manera que - puede ser de provechio a su servitio, es menester quitarse la - masqhera, y azer obras que declarase la proteccion que quiere tener - de mi persona.» - - [266] _Ibid._, p. 77: «Es imposible servir con estos sobresaltos, - mientras travajo di dia y de noche per complir a mis obligationes.» - - [267] IIe carnet, p. 76: «Es sierto que continuan juntarse al jardin - de Tullieri, que ablan contra el gobierno de la reyna los que se - dicen sus majores serbidores, y que son contra my mas que nunca, - hasta concluir siempre que sy per cabalas no podrano destruirme, - intentaran otros modos.» - - [268] _Ibid._, p. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.» - - [269] IIIe carnet, p. 18: «Los Importantes ablan contra la reyna mas - que nunca. Estan desperados contra Belingan y Montagu; dicen que el - primero es un alcahuete (maquereau), y que all'otro daran mil palos; - que es menester perder todos los que fueran de mi parte.» - - [270] _Ibid._, p. 24: «Que muchas personas eran de manera animadas - contra my que era imposibile que no me succediesse algun gran mal.» - -Il déclare qu'il se retirerait bien volontiers si, en se retirant, il -croyait faire cesser l'orage. «Ah! s'écrie-t-il, si la mer pouvait -s'apaiser par mon sacrifice, je m'y précipiterais comme Jonas s'est -précipité dans la bouche de la baleine[271].» Il fait de tristes -réflexions sur l'extrême difficulté de gouverner les hommes, et surtout -les Français, par la raison et par le sentiment du bien public. Il se -rend à lui-même cette justice qu'il n'a pas mal servi la France. Dans -les premiers jours de son ministère, le 23 mai, il avait dit à la -reine[272]: «Que votre Majesté me croie pendant trois mois, et ensuite -qu'elle fasse ce qu'elle voudra.» Trois mois n'étaient pas écoulés, et -la France, victorieuse à Rocroi, était sur le point d'enlever à -l'Autriche la place qui gardait le passage du Rhin. Au delà des Alpes, -elle était l'arbitre des différends des princes italiens; le pape -lui-même reconnaissait sa médiation en dépit de l'opposition de -l'Espagne, et en Angleterre le roi et le parlement s'adressaient -également à la France pour obtenir son appui[273]. Et le principal -auteur de cette prospérité était calomnié, outragé, menacé; il ne savait -pas si quelque officier des gardes, ou quelqu'un des insensés que tenait -dans sa main Mme de Chevreuse, ne lui réservait pas le sort du maréchal -d'Ancre. A la fin du mois de juin, dans une lettre à son ami le cardinal -Bichi, il lui parle comme il se parle à lui-même dans les carnets. -«Chacun voit, dit-il, que je n'épargne aucune fatigue, et que cette -couronne n'a pas de serviteur plus zélé, plus fidèle, plus -désintéressé; et pourtant je songe toujours à retourner dans mon pays, -quand je pourrai le faire sans me manquer à moi-même, à mes devoirs et à -la France; car, bien que tous mes desseins soient bons, bien que je me -rende ce témoignage que je n'en ai pas un qui n'ait pour objet la gloire -de Sa Majesté, je ne laisse pas de rencontrer mille oppositions et d'en -prévoir de plus grandes encore dans l'avenir, les Français n'ayant point -de sérieux attachement à l'intérêt de l'État, et prenant en aversion -tous ceux qui le mettent au-dessus des intérêts particuliers. Aussi, je -le confie à Votre Éminence, je passe la vie la plus malheureuse, et sans -la bonté de la reine, qui me donne mille preuves d'affection, je n'y -tiendrois pas[274].» - - [271] IIe carnet, p. 76: «Sy la mar puede sosegarse con echarmi - como Jonas en la bocca de la balena!» - - [272] Ier carnet, p. 108. - - [273] IIIe carnet, p. 65: «La riputazione della Francia non è in - cattivo stato, poiche, oltre li progressi che dà per tutto fanno le - armi sue, è arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia, e - di quelle del re d'Inghilterra con il parlamento, non ostante che li - Spagnuoli faccino il possibile e combattino per ogni verso questa - qualità, sino a minacciare il papa se adherisce alli sentimenti ed - alla mediazione di Francia.» - - [274] Bibliothèque Mazarine, _Lettres italiennes de Mazarin_, 30 - juin 1643, fol. 181. - -Rien n'était changé à la fin de juillet et dans les premiers jours du -mois d'août 1643, ou plutôt tout s'était aggravé; la violence des -Importants croissait chaque jour; la reine défendait son ministre, mais -elle ménageait aussi ses ennemis; elle hésitait à prendre l'attitude -décidée que lui demandait Mazarin, non-seulement dans son intérêt -particulier, mais dans celui du gouvernement. Tout à coup un incident, -fort insignifiant en apparence, mais qui grandit peu à peu, fit éclater -la crise inévitable, força la reine à se déclarer et Mme de Chevreuse à -s'enfoncer davantage dans l'entreprise funeste qui déjà était entrée -dans sa pensée: nous voulons parler de la querelle de Mme de Montbazon -et de Mme de Longueville. - -Nous avons ailleurs raconté en détail[275] cette querelle, et l'on -connaît l'une et l'autre dame. Rappelons seulement que la duchesse de -Montbazon, par son mariage avec le père de Mme de Chevreuse, se trouvait -la belle-mère de Marie de Rohan, quoiqu'elle fût plus jeune qu'elle, que -le duc de Beaufort lui était publiquement une sorte de cavalier servant, -que le duc de Guise lui faisait une cour très-bien accueillie, et -qu'ainsi de tous côtés elle appartenait aux Importants. Parmi ses -nombreux amants, elle avait compté le duc de Longueville, qu'elle aurait -bien voulu retenir, et qui venait de lui échapper en épousant Mlle de -Bourbon. Ce mariage avait fort irrité la vaine et intéressée duchesse; -elle détestait Mme de Longueville, et saisit avec une ardeur aveugle -l'occasion qui se présenta de porter le trouble dans le nouveau ménage. -Un soir, dans son salon de la rue de Béthizy ou de la rue Barbette[276], -elle ramassa des lettres écrites par une femme, qu'un imprudent venait -de laisser tomber. Elle en amusa toute la compagnie. Ces lettres -n'étaient que trop claires. On chercha de qui elles pouvaient venir. La -duchesse de Montbazon osa les attribuer à Mme de Longueville. Ce bruit -injurieux se répandit vite. On comprend quelle fut l'indignation de -l'hôtel de Condé. Mme la Princesse vint demander hautement justice à la -reine: une réparation fut exigée et convenue. La duchesse de Montbazon, -forcée d'y consentir, s'exécuta d'assez mauvaise grâce. Quelques jours -après, la reine s'étant rendue avec Mme la Princesse au jardin de -Renard, à une collation que lui donnait Mme de Chevreuse, Mme de -Montbazon s'y était trouvée, et, quand la reine l'avait fait prier de -prendre quelque prétexte pour se retirer et éviter de se rencontrer avec -Mme la Princesse, l'insolente duchesse avait refusé d'obéir. Cette -offense, faite à la reine elle-même, ne pouvait demeurer impunie, et le -lendemain Mme de Montbazon recevait l'ordre de quitter la cour et de -s'en aller dans une de ses terres près de Rochefort. Les amis et amants -de la dame jetèrent les hauts cris; tout le parti des Importants s'émut, -et l'affaire changea de face; de particulière qu'elle était, elle devint -générale, comme souvent à la guerre un engagement particulier, une -manœuvre précipitée, entraîne toute l'armée et détermine une bataille. - - [275] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, etc. - - [276] Sur l'hôtel Montbazon, voyez Sauval, t. II, p. 124. - -Il était difficile de se mettre sur un plus mauvais terrain. D'abord la -duchesse de Montbazon était aussi décriée pour ses mœurs et son -caractère que célèbre par sa beauté, et elle attaquait une jeune femme -qui commençait à peine à paraître et déjà était l'objet de l'admiration -universelle, d'une beauté à la fois éblouissante et gracieuse qui la -faisait comparer à un ange, d'un esprit merveilleux, du cœur le plus -noble, et la personne du monde que les Importants auraient dû le plus -ménager, car sa générosité naturelle ne la portait pas du côté de la -cour et donnait même quelque ombrage au premier ministre. Mme de -Longueville n'était alors occupée que de bel esprit, d'innocente -galanterie, et surtout de la gloire de son frère le duc d'Enghien. Il y -avait même en elle, il faut l'avouer, quelques germes d'une Importante, -que plus tard sut trop bien développer La Rochefoucauld[277]. L'injure -qui lui était faite, et dont les honteux motifs étaient visibles, -révolta tous les cœurs honnêtes. L'emportement de Beaufort en cette -occasion avait été aussi très-blâmé. Il avait autrefois adressé ses -vœux à Mlle de Bourbon, qui ne les avait pas accueillis, de sorte que -sa conduite avait un air de vengeance odieuse[278]. D'ailleurs l'effort -de Mme de Chevreuse était d'ôter à Mazarin ses appuis: elle excitait -contre lui et faisait agir auprès de la reine les dévots et les dévotes; -or Mme de Longueville n'était pas moins l'idole des Carmélites et du -parti des saints que de l'hôtel de Rambouillet. Enfin le duc d'Enghien, -déjà couvert des lauriers de Rocroy et tout prêt d'y ajouter ceux de -Thionville, était si évidemment l'arbitre de la situation que Mme de -Chevreuse insistait avec force pour qu'on se défît de Mazarin, pendant -que le jeune duc était occupé au loin, et avant qu'il ne revînt de -l'armée. Le blesser dans une sœur qu'il adorait, le mettre contre soi -sans aucune nécessité et hâter son retour, était une vraie -extravagance: aussi tout ce qu'il y avait de sensé parmi les -Importants, La Rochefoucauld, La Châtre, Alexandre de Campion, -s'étaient-ils empressés d'apaiser et de terminer cette déplorable -affaire; et Mme de Chevreuse, attentive à faire sa cour à la reine, en -même temps qu'elle ourdissait une trame ténébreuse contre son ministre, -lui avait préparé chez Renard une petite fête, destinée à dissiper les -derniers effets de ce qui s'était passé. Mais toute sa politique avait -échoué devant la sotte fierté d'une femme sans esprit comme sans -cœur[279]. - - [277] A peu près vers ce temps, ou du moins encore dans l'année - 1644, Mazarin trace un portrait sévère de Mme de Longueville où il - ne la calomnie pas, mais où il ne lui passe rien, et met le doigt - sur tous ses défauts sans relever ses qualités, comme si déjà il - pressentait en elle sa plus redoutable ennemie. LA JEUNESSE DE MME - DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 271 et 272. - - [278] _Ibid._, chap. II, p. 199. - - [279] Alexandre de Campion, dans le _Recueil_ plusieurs fois cité, - lettre à Mme de Montbazon: «Si mon avis eût été suivi chez Renard, - vous seriez sortie pour obéir à la reine, vous n'habiteriez pas la - maison de Rochefort, et nous ne serions pas dans le péril dont nous - sommes menacés.» - -Cependant Mazarin avait mis à profit les fautes de ses adversaires. -D'assez bonne heure il avait vu avec joie et il avait accru avec art -l'inimitié des maisons de Condé et de Vendôme. A mesure que les Vendôme -se déclaraient plus ouvertement contre lui, il ménageait d'autant plus -les Condé. Il s'était posé à lui-même cette question: Que faudra-t-il -faire si les Vendôme et les Condé en viennent à un éclat, bien entendu -en supposant que l'intérêt de l'État ne soit pas engagé dans leur -querelle[280]? La question avait été fort aisément résolue, car -l'intérêt de l'État et celui du cardinal s'étaient réunis pour le jeter -du côté des Condé. Pendant que Mme de Montbazon et Beaufort faisaient -cette insulte à Mme de Longueville, on apprenait à Paris que le -vainqueur de Rocroy venait de terminer le siége difficile de Thionville -et d'ouvrir à la France une des portes de l'Allemagne. L'épée du jeune -duc semblait porter partout la victoire avec elle. Le marquis de Gêvres, -qui donnait de si grandes espérances, avait été tué; Gassion était -grièvement blessé; Turenne et Praslin étaient occupés en Italie; -Guébriant, serré de près par Mercy, venait de repasser le Rhin. Le duc -d'Enghien, avec son audace et sa popularité toujours croissante, pouvait -seul exercer assez d'ascendant sur l'armée pour la ramener en Allemagne, -et dissiper l'épouvante qu'avait laissée le souvenir de la défaite de -Nortlingen. Dans le conseil, M. le Prince prêtait à Mazarin un appui -intéressé et incertain, mais nécessaire et utile. Mme la Princesse était -la meilleure amie de la reine, elle était déclarée pour le cardinal et -contre son rival Châteauneuf. Servir les Condé, c'était donc servir -l'État et se servir lui-même. Le choix de Mazarin ne pouvait pas être -douteux, et l'on dit que, loin d'apaiser la reine, il l'anima[281]. - - [280] IIIe carnet, p. 100: «Come dovrei governarmi se nascesse - querela trà il duca d'Enghien e la casa di Vendomo, senza che vi - fosse intrigato il servitio della regina?» - - [281] Mme de Motteville, t. Ier, p. 83. - -Dans cette critique circonstance que restait-il à faire à Mme de -Chevreuse? Elle s'était efforcée de contenir Mme de Montbazon, mais elle -ne pouvait l'abandonner ni s'abandonner elle-même. Elle résolut donc de -suivre avec énergie le tragique projet devenu la dernière espérance, la -suprême ressource du parti. Déjà elle avait ouvert l'avis de se défaire -de Mazarin. Par Mme de Montbazon, elle avait entraîné Beaufort. Celui-ci -avait rassemblé les hommes d'action dont nous avons parlé et qui lui -étaient entièrement dévoués. Un complot avait été formé et toutes les -mesures concertées pour surprendre et tuer le cardinal. - - - - -CHAPITRE SIXIEME - -AOUT ET SEPTEMBRE 1643 - - CONSPIRATION DE MME DE CHEVREUSE ET DE BEAUFORT CONTRE - MAZARIN.--LA ROCHEFOUCAULD ET RETZ NIENT CETTE CONSPIRATION.--PLAN - ET DÉTAILS DE TOUTE L'AFFAIRE D'APRÈS LES CARNETS ET LES LETTRES - DU CARDINAL, ET LES AVEUX D'HENRI DE CAMPION.--LA CONSPIRATION - ÉCHOUE. BEAUFORT EST ARRÊTÉ ET MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE DE - NOUVEAU EN TOURAINE. - - -Ne nous étonnons pas trop d'une semblable entreprise de la part de deux -femmes et d'un petit-fils de Henri IV. A cette grande époque de notre -histoire, entre la Ligue et la Fronde, l'énergie et la force étaient les -traits distinctifs de l'aristocratie française. La vie de cour et une -molle opulence ne l'avaient pas encore énervée. Tout alors était -extrême, le vice comme la vertu. On attaquait et l'on se défendait avec -les mêmes armes. On avait massacré le maréchal d'Ancre; plus d'une fois -on avait voulu assassiner Richelieu; lui, de son côté, ne se faisait pas -faute de dresser des échafauds. Corneille exprime ces mœurs du temps. -Son Émilie entre aussi dans un assassinat, et elle n'est pas moins -représentée comme une parfaite héroïne. Mme de Chevreuse était depuis -longtemps accoutumée aux conspirations; elle était audacieuse et sans -scrupule; elle ne s'était pas entourée de Saint-Ybar, de Varicarville, -de Campion, pour passer son temps en discours inutiles. Elle n'était pas -restée étrangère aux desseins qu'ils avaient autrefois tramés contre -Richelieu; en 1643, elle s'appliqua à enflammer encore leur courage et -leur dévouement; et c'est avec raison, selon nous, que Mazarin lui -attribue la première pensée du projet que devait accomplir Beaufort. - -Bien entendu, les Importants et leurs héritiers les Frondeurs nient ce -projet et le donnent pour une invention du cardinal. Ce point est de la -dernière importance et mérite un sérieux examen. Comme cette -conspiration, imaginaire ou réelle, a décidé entre Mme de Chevreuse et -Mazarin, l'histoire, est tenue de rechercher avec soin si Mazarin doit -en effet toute sa carrière et le grand avenir qui s'ouvrit alors devant -lui à un mensonge habilement imaginé et audacieusement soutenu, ou si -c'est Mme de Chevreuse et les Importants qui, après avoir tout essayé -contre lui, et en voulant le détruire à main armée, se sont eux-mêmes -détruits et ont été les artisans de son triomphe. Pour nous, nous sommes -convaincu et nous croyons pouvoir établir que le complot attribué aux -Importants, loin d'être une chimère, était le dénoûment presque forcé de -la situation violente que nous avons décrite. - -La Rochefoucauld, sans avoir partagé les folles espérances de ses amis -et mis la main dans leur téméraire entreprise, se fait un point -d'honneur de les défendre après leur déroute et s'applique à couvrir la -retraite. Il affecte[282] de douter si le complot qui fit alors tant de -bruit était véritable ou supposé. A ses yeux, le plus vraisemblable est -que le duc de Beaufort, par une fausse finesse, tenta de faire prendre -l'alarme au cardinal, croyant qu'il suffisait de lui faire peur pour -l'obliger à sortir de France, et que ce fut dans cette vue qu'il fit des -assemblées secrètes et leur donna un air de conjuration. La -Rochefoucauld se fait surtout le chevalier de l'innocence de Mme de -Chevreuse, et il se déclare très-persuadé qu'elle ignorait les desseins -du duc de Beaufort. - - [282] _Mémoires_, t. Ier, p. 388. - -Après l'historien des Importants, celui des Frondeurs tient à peu près -le même langage. Comme La Rochefoucauld, Retz n'a qu'un but dans ses -Mémoires, se donner un air capable et faire une grande figure en tout -genre, en mal comme en bien; il est souvent plus véridique, parce qu'il -a encore moins de ménagement pour les autres, et qu'il est plus disposé -à sacrifier tout le monde, excepté lui. Nous ne concevons pas ici sa -retenue ou son incrédulité. Il savait fort bien que la plupart des gens -accusés d'avoir pris part à cette affaire avaient déjà trempé dans plus -d'une affaire semblable. Lui-même nous apprend qu'il avait conspiré avec -le comte de Soissons, qu'il l'avait blâmé de n'avoir pas frappé -Richelieu à Amiens, et qu'avec son cousin La Rochepot, lui, abbé de -Retz, avait formé le dessein de l'assassiner aux Tuileries pendant la -ceremonie du baptême de Mademoiselle[283]. La coadjutorerie de -l'archevêché de Paris, que venait de lui accorder la régente, en -considération des services et des vertus de son père, l'avait adouci, il -est vrai; mais ses anciens complices, qui n'avaient pas été aussi bien -traités que lui, étaient demeurés fidèles à leur cause, à leurs -desseins, à leurs habitudes. Retz est-il sincère quand il refuse de -croire qu'ils aient tenté contre Mazarin ce qu'il leur avait vu -entreprendre, et ce qu'il avait lui-même entrepris contre Richelieu? -Dans sa haine aveugle, il rejette tout sur Mazarin: il prétend qu'il eut -peur ou qu'il feignit d'avoir peur. C'est l'abbé de La Rivière qui, pour -se délivrer de la rivalité du comte de Montrésor auprès du duc -d'Orléans, aurait persuadé à Mazarin qu'il y avait un complot tramé -contre lui, où Montrésor était mêlé. C'est aussi M. le Prince qui aurait -essayé de perdre Beaufort, dans la crainte que son fils le duc d'Enghien -ne se commît avec lui dans quelque duel, comme il voulait le faire, pour -venger sa sœur, pendant la courte apparition qu'il fit à Paris après la -prise de Thionville. Enfin, «ce qui a fait, dit Retz, que je n'ai jamais -cru à ce complot, est que l'on n'en a jamais vu ni déposition ni indice, -quoique la plupart des domestiques de la maison de Vendôme aient été -longtemps en prison. Vaumorin et Ganseville, auxquels j'en ai parlé cent -fois dans la Fronde, m'ont juré qu'il n'y avoit rien au monde de plus -faux; l'un étoit capitaine des gardes, l'autre écuyer de M. de -Beaufort[284].» - - [283] _Mémoires_, t. Ier. - - [284] _Mémoires_, t. Ier, p. 65. - -Tout à l'heure on verra se dissiper d'eux-mêmes ces derniers motifs, les -seuls qui méritent quelque attention; mais commençons par opposer aux -deux opinions suspectes de Retz et de La Rochefoucauld des témoignages -plus désintéressés, et avant tout le silence de Montrésor[285], qui, -tout en protestant que ni lui, ni son ami, le comte de Béthune, -n'avaient trempé dans la conjuration imputée au duc de Beaufort, ne dit -pas un seul mot contre la réalité de cette conjuration, dont il n'eût -pas manqué de se moquer s'il l'avait crue imaginaire. Mme de Motteville, -qui n'a pas l'habitude d'accabler les malheureux, après avoir rapporté -avec impartialité les bruits différents de la cour, raconte des -faits[286] qui lui semblent authentiques et qui sont décisifs. Un des -historiens contemporains les mieux informés n'exprime pas ici le moindre -doute: «Les Importants, dit Montglat, voyant qu'ils ne pouvoient chasser -le cardinal, résolurent de s'en défaire par le fer, et tinrent pour ce -sujet plusieurs conseils à l'hôtel de Vendôme[287].» Cette opinion est -confirmée par les renseignements nouveaux et nombreux que nous -fournissent les carnets de Mazarin et ses lettres confidentielles. - - [285] _Mémoires_, édit. de Leyde, ou collect. Petitot, t. LIX. - - [286] _Mémoires_, t. Ier, p. 184. - - [287] _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXIX, p. 419. - -Écartons la supposition de Retz, que Mazarin ait eu peur légèrement ou -qu'il ait feint d'avoir peur d'un simulacre de conspiration. Sur le -courage de Mazarin nous en appelons à La Rochefoucauld lui-même. «Au -contraire du cardinal de Richelieu, qui avoit l'esprit hardi et le cœur -timide, le cardinal Mazarin, dit-il, avoit plus de hardiesse dans le -cœur que dans l'esprit[288].» Mazarin avait commencé par être -militaire; il avait donné plus d'une preuve d'intrépidité, -particulièrement à Casal, où il se jeta entre deux armées toutes prêtes -à en venir aux mains. Sans doute il s'appliquait à conjurer les périls, -mais, quand il n'avait pu les prévenir, il savait y faire face avec -fermeté. Mazarin n'était donc pas homme à prendre l'épouvante sur de -vaines apparences; et, d'un autre côté, il n'avait pas besoin de feindre -des alarmes imaginaires, car le danger était certain, et, dans le -progrès toujours croissant de son crédit auprès de la reine, quelle -ressource, encore une fois, restait aux Importants, sinon l'entreprise -qu'ils avaient autrefois tentée contre Richelieu, et qu'ils pouvaient -aisément renouveler contre son successeur? Mazarin n'avait pas encore de -gardes, et il connaissait assez Mme de Chevreuse pour avoir pris fort au -sérieux la proposition qu'elle avait faite dans les conciliabules de -l'hôtel de Vendôme. Pesez bien cette considération: dans ses carnets -Mazarin n'est pas sur un théâtre; il n'écrit pas pour le public; il -montre ses sentiments vrais; et là on le voit, non pas intimidé, mais -ému. - - [288] _Mémoires_, t. Ier, p. 374. - -Il se sent environné d'assassins, et il est convaincu que c'est -Mme de Chevreuse qui les dirige. Il suit tous leurs mouvements; il -recueille tous leurs propos; il rassemble les moindres indices; il -compte et il nomme les chefs et les soldats. - -«Mme de Chevreuse fait entrer les frères Campion.» - -«Chaque jour on fait venir une foule de gens.» - -«On trame certainement quelque entreprise. On parle de me prendre dans -le faubourg Saint-Germain. On a l'air de vendre ses chevaux en public et -sous main on en achète.» - -«Plessis-Besançon (officier très distingué, intendant militaire et -conseiller d'État, attaché à Mazarin) a dit qu'autour de l'hôtel de -Vendôme il y avoit plus de quarante personnes armées.» - -«M. de Bellegarde m'a dit avoir su que, si, en revenant de Maisons, je -n'avois pas été dans le carrosse de son Altesse Royale, Beaufort -m'auroit assassiné. Tous les domestiques du comte d'Orval ont vu, -pendant trois ou quatre soirs consécutifs, douze ou quinze personnes -armées de pistolets, entre l'hôtel de Créqui et le sien, de manière que -je devois être pris au milieu.» - -«On est allé proposer au duc de Guise et à ses parents de me tuer; mais -ils n'ont pas écouté cette proposition.» - -«L'Argentière a rencontré Beaufort et Beaupuis (le comte de Beaupuis, -fils unique du comte de Maillé) qui rentroient au Louvre, d'où le -premier étoit sorti quand la reine s'étoit retirée dans son oratoire. -L'Argentière lui dit: «Mon maître, il faut qu'il y ait quelque -querelle, car j'ai rencontré quinze ou vingt gentilshommes à cheval, -bien montés et avec des pistolets.» Beaufort a répondu: «Que veux-tu que -j'y fasse?» - -«J'ai reçu l'avis que l'on vouloit me prendre, quand j'allois en voiture -chez M. le duc d'Orléans, dans le faubourg Saint-Germain (le duc -d'Orléans demeurait au Luxembourg depuis la mort de sa mère Marie de -Médicis).--Le mercredi, le duc de Vendôme, en causant avec le maréchal -d'Estrées, lui a dit deux fois: «Je voudrois que mon fils Beaufort fût -mort[289].» - - [289] IIIe carnet, p. 28, 34, 70, 82, 84, 85 et 91; IVe carnet, - p. 5. - -Ces citations, que nous aurions pu multiplier, prouvent incontestablement -qu'aux yeux de Mazarin la conspiration était réelle. C'est pourquoi il -fit tout pour porter la lumière dans cette trame ténébreuse. Après -quelque temps, il déféra l'affaire à la justice ordinaire, au tribunal le -plus indépendant et même le moins bien disposé en sa faveur, le parlement -de Paris. Elle fut instruite selon toutes les formes, et comme s'il -s'agissait du dernier des particuliers. Les indices abondaient, quoi -qu'en dise Retz, et ce n'est pas la faute de Mazarin si les dernières -preuves manquèrent. Promptement avertis par les affidés qu'ils avaient à -la cour, autour de la reine et de Mazarin lui-même, les Importants -n'eurent pas de peine à faire évader les conspirateurs les plus -compromis. - -«Je n'ai pas fort à me louer du chevalier du Guet,» dit Mazarin[290]. ---«Brillet, Fouqueret, Lié et d'autres, au nombre de vingt-quatre, -se sont enfuis. On croit qu'ils se sont embarqués pour l'Angleterre sur -un vaisseau qui les attendoit depuis trois semaines[291].» Loin -de les laisser échapper à leur aise, Mazarin les poursuivit longtemps -avec une ardeur opiniâtre jusqu'en Hollande. Le 16 avril 1644, -il écrit à Beringhen, qui était alors en mission auprès du -prince d'Orange: «On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret, qui sont -les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la confidence de M. -de Beaufort, et auxquelles il s'est le plus ouvert dans la conspiration -qui avoit été faite contre ma personne, sont allés servir dans les -troupes en Hollande, ayant pris de grandes barbes qu'ils ont laissées -croître, afin de n'être pas connus, et qu'ils ont changé de noms, -Brillet se faisant appeler La Ferrière. Je vous prie de faire toutes les -diligences possibles pour vérifier si cela est, et de donner ordre, -quand vous reviendrez, à quelque personne confidente, de veiller de près -à leurs actions, parce que nous songerions au moyen de les avoir[292].» - - [290] IIIe carnet, p. 88. - - [291] IVe carnet, p. 8. - - [292] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, _Lettres de Mazarin; lettres - françaises_, t. I, fol. 274, recto. - -Celui que Mazarin signale dans ses carnets et dans ses lettres comme le -confident intime de Beaufort et après lui le principal accusé, le comte -de Beaupuis, fils du comte de Maillé, avait trouvé le moyen de se mettre -à couvert des premières recherches; il était parvenu à sortir de France -et avait été chercher un asile à Rome sous la protection déclarée de -l'Espagne. Il n'y a sorte de démarches que Mazarin n'ait faites pour -obtenir de la cour de Rome qu'elle remît Beaupuis à la France, afin -qu'il fût légalement jugé. Non-seulement il en fit faire la demande -officielle par M. de Grémonville, alors accrédité auprès du saint-siége, -mais il en écrivit lui-même à tout ce qu'il avait d'amis sûrs, au -cardinal Grimaldi, à son beau-frère Vincent Martinozzi, à Paul Macarani, -à Zongo Ondedei[293]; il les presse de faire tout ce qui sera en eux -pour obtenir l'extradition de Beaupuis; il leur suggère les raisons les -plus fortes, qu'il les charge de faire valoir auprès du saint-père: que -Beaupuis était le principal confident de Beaufort, qu'il était le lien -entre Beaufort et les autres accusés; que ce lien supprimé, la justice -ne peut plus avoir son cours; qu'il s'agit d'un crime qui doit -particulièrement toucher le sacré collége et le saint-père, un -assassinat tenté sur la personne d'un cardinal; que c'est la reine -elle-même qui réclame Beaupuis; qu'il est question d'un de ses -domestiques, Beaupuis étant enseigne dans une compagnie des gardes à -cheval, emploi de confiance, qui oblige à un surcroît de fidélité; que -Beaupuis ne sera pas livré à ses ennemis, comme on le prétendait, mais -au parlement, dont l'indépendance était bien connue. Le pape ne put -d'abord s'empêcher, au moins pour la forme, de faire mettre Beaupuis au -château Saint-Ange. Mais on l'en fit bientôt sortir, et on lui donna un -logement particulier où il pouvait recevoir à peu près tout le monde. -Mazarin se plaint très-vivement d'une telle indulgence. «On s'arrange, -dit-il, pour qu'au besoin il puisse s'échapper, ou bien on fournit au -duc de Vendôme toute facilité de le faire empoisonner, afin qu'avec -Beaupuis soit anéantie la principale preuve de la trahison de son fils. -Si tout cela se passoit en Barbarie, on en seroit indigné. Et cela se -passe à Rome, dans la capitale de la chrétienté, sous les yeux et par -l'ordre d'un pape!» Un agent intelligent et dévoué, M. de Gueffier, -devait recevoir Beaupuis des mains du saint-père, prendre _tous les -moyens imaginables_ pour ne pas se laisser enlever son prisonnier sur la -route de Rome à Civita-Vecchia, le mettre sur un vaisseau et le conduire -en France. Dans son indignation, Mazarin menace les protecteurs de -Beaupuis de la vengeance du jeune roi, «qui, pour n'avoir que sept ans, -n'en a pas moins les bras fort longs.» Il ne cessa ses poursuites qu'à -la fin de l'année 1645, lorsqu'il eut bien reconnu que le nouveau pape, -Innocent X, qui avait succédé à Urbain VIII, le cardinal-neveu Pamphile -et le secrétaire d'État Pancirolle, appartenaient entièrement au parti -espagnol, et que la France n'avait à attendre ni faveur ni justice de -la cour pontificale. - - [293] _Lettres italiennes de Mazarin_, t. I, lettre à Ondedei, du 25 - mars 1645, fol. 226, verso; _ibid._, lettre du 8 mai à Vincenzo - Martinozzi, fol. 240, verso; _ibid._, lettre du 26 mai à Paolo - Macarani, fol. 246; _ibid._, lettre du 2 juin au cardinal Grimaldi, - fol. 248; _ibid._, lettre à Ondedei, du même jour; _ibid._, lettre - au cardinal Grimaldi, du 15 juillet, et à Ondedei, du 5 septembre; - au cardinal Grimaldi, 2 juin 1645, fol. 248; à Ondedei, 2 juin 1645; - au cardinal Grimaldi, 15 juillet 1645; à Ondedei, 5 septembre 1645. - Voyez l'APPENDICE. - -A défaut de Beaupuis, Mazarin aurait bien voulu mettre la main sur -quelqu'un des frères Campion, intimement liés avec Beaufort et avec Mme -de Chevreuse, et trop haut placés dans la confiance de l'un et de -l'autre, pour ne pas avoir tous leurs secrets. Lui-même il se plaint, -ainsi que nous l'avons vu, d'être assez mal secondé. Et puis, il avait -affaire à des conspirateurs émérites, consommés dans l'art de se mettre -à couvert et de faire perdre leurs traces, à l'active et infatigable -duchesse de Chevreuse, et au duc de Vendôme qui, pour sauver son fils, -s'appliqua à faire évader tous ceux dont les dépositions auraient pu -servir à le convaincre, ou les gardait en quelque sorte entre ses mains, -cachés et comme enfermés à Anet. Mazarin ne put saisir que des hommes -obscurs qui avaient ignoré le complot, et ne pouvaient donner aucune -lumière. - -Cependant parmi eux étaient deux gentilshommes qui, sans avoir connu le -fond de l'entreprise, avaient au moins assisté à plusieurs assemblées -qu'on avait tenues sous le prétexte assez bien choisi de prendre en main -la défense de la duchesse de Montbazon. Mazarin les nomme; c'étaient MM. -d'Avancourt et de Brassy, gentilshommes de Picardie, d'un courage à -toute épreuve, amis intimes de Lié, capitaine des gardes de Beaufort et -l'un des conspirateurs. Ganseville et Vaumorin, sur le témoignage -desquels Retz s'appuie pour prétendre qu'il n'y a jamais eu de -conspiration, n'avaient pas d'importance. Vaumorin pouvait être devenu, -en 1649, capitaine des gardes du duc de Beaufort, mais il ne l'était pas -en 1643, c'était Lié; et Ganseville était un des domestiques qu'on -n'avait pas mis dans la confidence. Ils ne savaient rien: ils ont donc -très-bien pu dire à Retz pendant la Fronde ce que celui-ci leur fait -dire. Mais d'Avancourt et Brassy savaient quelque chose: aussi le duc de -Vendôme les fit-il instamment prier de venir à Anet. Arrêtés et mis à la -Bastille, intimidés ou gagnés, ils firent, quoi qu'en dise Retz, des -dépositions assez graves et fournirent de sérieux indices, mais qui -s'arrêtaient à Henri de Campion et à Lié, les seuls conjurés qu'ils -eussent connus. Mazarin ne négligea rien pour remonter plus haut et -tirer parti de la seule capture un peu précieuse qu'il eût faite: -«Presser, dit-il[294], l'examen des deux prisonniers. Faire appeler le -maître de la maison du Sauvage située à côté de l'hôtel de Vendôme, où -logeoient Avancourt et Brassy, ainsi que l'aubergiste près de la -rivière, chez lequel il y avoit onze personnes le lundi soir. Interroger -les laquais des susdits Avancourt et Brassy, etc.»--«Le frère de Brassy -dit que Vendôme est mécontent d'eux, parce qu'ils se sont laissé prendre -sans se défendre[295].» Les Importants s'inquiétaient fort des -révélations que pouvaient faire les deux prisonniers. Mazarin fit -répandre le bruit qu'Avancourt et Brassy ne disaient pas grand'chose, et -que l'affaire s'en allait à rien, afin d'endormir la vigilance et les -alarmes des fugitifs et de les enhardir à sortir de leur retraite et à -venir se faire prendre à Paris. «Tremblay[296] (gouverneur de la -Bastille) m'a dit que Limoges (l'évêque de Limoges, Lafayette, un des -chefs des Importants dans l'Église) me vouloit grand mal, qu'il l'avoit -sollicité pour savoir ce que disoient les deux prisonniers, et qu'il -avoit fini par dire que le cardinal Mazarin seroit attrapé, ne les ayant -fait arrêter et mettre à la Bastille que pour justifier, du moins en -apparence, l'injure faite au duc de Beaufort. J'ai ordonné à Tremblay de -dire à Limoges que les deux prisonniers ne faisoient aucun aveu et -qu'ils se défendoient très-bien, pour le confirmer dans l'opinion qu'il -avoit, et pour que, donnant avis de cela à Vendôme, comme il ne manquera -pas de le faire, ceux qui sont en fuite se rassurent et reviennent, en -sorte qu'on puisse mettre la main sur quelqu'un d'eux.» - - [294] Carnet IVe, p. 8. - - [295] Personne, à Paris, ne doutait qu'on ne suivît très-sérieusement - l'affaire des deux gentilshommes. Une correspondance privée fort - curieuse, conservée aux Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. - CV, contient une lettre d'un nommé Gaudin à Servien, l'habile - diplomate, sous la date du 31 octobre 1643, où se trouve le passage - suivant, qui reproduit presque dans les mêmes termes celui des - carnets: «L'on a fait recherche des hotelleries au fauxbourg - Saint-Germain où les deux gentilshommes emprisonnés dans la Bastille - ont logé. En voyant qu'on ne pouvait rien découvrir par leurs - interrogatoires et ceux de leurs laquais, on a aussi emprisonné les - hotes et hotesses desdites hotelleries, à sçavoir, du Sauvage et de - quelque autre, pensant les intimider et tirer quelque confession du - fait dont ils sont soupçonnés; ce qui n'a non plus servi; et ils ont - été relâchés.» - - [296] IVe carnet, p. 9. - -Mais pourquoi nous épuiser à démontrer que Mazarin ne joua pas la -comédie dans le procès intenté aux conspirateurs, qu'il les poursuivit -avec bonne foi et avec vigueur, et qu'il était parfaitement convaincu -qu'un projet d'assassinat avait été formé contre lui, lorsque -l'existence de ce projet est d'ailleurs avérée, lorsque, à défaut d'une -sentence du parlement, qui avait dû s'arrêter dans la défaillance de -preuves suffisantes, Beaupuis, ni aucun des Campion, ni Lié, ni Brillet, -n'ayant pu être saisis, on possède mieux que cela, à savoir, l'aveu -plein et entier d'un des principaux conjurés, avec le plan et tous les -détails de l'affaire, exposés dans des Mémoires trop tard connus, mais -dont l'authenticité ne peut être contestée? Nous voulons parler des -précieux mémoires d'Henri de Campion[297], frère de l'ami de Mme de -Chevreuse, que celui-ci avait fait entrer avec lui au service du duc de -Vendôme et particulièrement du duc de Beaufort. Henri avait accompagné -le duc dans sa fuite en Angleterre après la conspiration de Cinq-Mars, -et il en était revenu avec lui; il possédait toute sa confiance, et il -ne raconte rien où il n'ait pris lui-même une part considérable. Henri -était d'un caractère bien différent de son frère Alexandre. C'était un -homme instruit, plein d'honneur et de bravoure, sans jactance aucune, -éloigné de toute intrigue, et né pour faire son chemin par les routes -les plus droites dans la carrière des armes. Il a écrit ses Mémoires -dans la solitude, où, après la perte de sa fille et de sa femme, il -était venu attendre la mort au milieu des exercices d'une solide piété. -Ce n'est pas en cet état qu'on est disposé à inventer des fables, et il -n'y a pas de milieu: ce qu'il dit est tel qu'il le faut croire -absolument, ou, si l'on doute qu'il dise la vérité, il le faut -considérer comme le dernier des scélérats. Aucun intérêt n'a pu conduire -sa plume, car il a composé ses Mémoires, ou du moins il les a achevés, -un peu après la mort de Mazarin, ne songeant donc pas à lui faire sa -cour par de bien tardives révélations, et deux ans à peine avant que -lui-même s'éteignît en 1663. Il écrit véritablement devant Dieu et sous -la seule inspiration de sa conscience. - - [297] _Mémoires de Henri de Campion_, etc., 1807, à Paris, chez - Treuttel et Würtz, in-8º. Petitot en a donné seulement un extrait - à la suite des _Mémoires de La Châtre_, t. LI de sa collection. - -Or, ouvrez ses Mémoires, vous y verrez de point en point confirmés tous -les renseignements qui remplissent les carnets de Mazarin. Rien n'y -manque, tout se rapporte, tout correspond merveilleusement. Il semble en -vérité que Mazarin, en écrivant ses notes, ait eu sous les yeux les -Mémoires d'Henri de Campion, ou que Henri de Campion, en écrivant ses -Mémoires, ait eu sous les yeux les carnets de Mazarin: il les complète à -la fois et il les résume. - -Déjà son frère Alexandre, dans ses lettres du mois d'août[298], laisse -échapper plus d'une parole mystérieuse. Il écrit à Mme de Montbazon -exilée: «Il ne faut pas vous désespérer, Madame, il est encore quelque -demi-douzaine d'honnêtes gens qui ne se rendent pas... Votre illustre -amie ne vous abandonnera point. S'il falloit renoncer à votre amitié -pour être sage, il y a des gens qui aimeroient mieux passer pour fous -toute leur vie.» Comme Montrésor, il ne dit pas une seule fois qu'il n'y -eut pas de complot formé contre Mazarin, ce qui est une sorte d'aveu -tacite; et quand l'orage éclate, il prend le parti de se cacher, -conseille à Beaupuis d'en faire autant, et termine par ces mots -significatifs: «On ne s'embarque pas dans les affaires de la cour pour -être maître des événements, et comme on profite des bons, il faut se -résoudre à souffrir des mauvais.» Henri de Campion lève ce voile déjà -fort transparent. - - [298] _Recueil_ souvent cité. - -Il déclare nettement qu'il y eut un projet de se défaire de Mazarin, et -que ce projet fut conçu, non par Beaufort, mais par Mme de Chevreuse de -concert avec Mme de Montbazon: «Je crois, dit-il, que le dessein du duc -ne venoit pas de son sentiment particulier, mais des persuasions des -duchesses de Chevreuse et de Montbazon, qui avoient un entier pouvoir -sur son esprit et une haine irréconciliable contre le cardinal. Ce qui -me fait parler ainsi, c'est que, pendant qu'il fut dans cette -résolution, je remarquois toujours qu'il y avoit une répugnance -intérieure qui, si je ne me trompe, étoit emportée par la parole qu'il -pouvoit avoir donnée à ces dames.» Il y a donc eu complot, et son -véritable auteur, Mazarin l'avait bien dit et Campion le répète, c'est -Mme de Chevreuse, car Mme de Montbazon n'était pour elle qu'un -instrument. - -Beaufort, une fois séduit, séduisit son ami intime, le fils du comte de -Maillé, le comte de Beaupuis, enseigne de la garde à cheval de la reine. -Mme de Chevreuse leur adjoignit Alexandre de Campion, le frère aîné de -Henri, avec lequel nous avons fait connaissance. «Elle l'aimoit -beaucoup,» dit Henri de Campion, d'une façon qui, s'ajoutant aux paroles -ambiguës d'Alexandre que nous avons rapportées[299], donne à entendre -que celui-ci pouvait bien être alors en effet un des nombreux -successeurs de Chalais. Alexandre avait trente-trois ans, et son frère -avoue qu'il avait contracté auprès du comte de Soissons le goût et -l'habitude de la faction. Beaupuis et Alexandre de Campion approuvèrent -le complot qui leur fut communiqué, «le premier, dit Henri de Campion, -croyant que c'étoit pour lui le moyen d'arriver à de plus grandes -charges, et mon frère y voyant l'avantage de Mme de Chevreuse et par -conséquent le sien.» - - [299] Voyez le chapitre IV, p. 181-182. - -Tels furent les deux premiers complices de Beaufort. Un peu plus tard, -il s'ouvrit à Henri de Campion, un de ses principaux gentilshommes, à -Lié, capitaine de ses gardes, et à Brillet, son écuyer. Là s'arrêta le -secret. Bien d'autres gentilshommes et domestiques de la maison de -Vendôme devaient participer à l'action, mais ne reçurent aucune -confidence; d'où l'on comprend l'ignorance de Vaumorin et de Ganseville -et ce qu'ils ont pu dire à Retz pendant la Fronde. L'affaire était bien -conçue et digne de Mme de Chevreuse. Il y avait à peine cinq ou six -conjurés, très-capables de garder le secret, et qui le gardèrent; -au-dessous d'eux, des hommes d'action, qui ne savaient pas ce qu'ils -devaient faire; et par derrière, les hommes du lendemain, sur lesquels -on comptait pour applaudir au coup, quand il aurait été fait, sans qu'on -eût jugé à propos de les mettre de la partie. Du moins Henri de Campion -ne nomme pas même Montrésor, Béthune, Fontraille, Varicarville, -Saint-Ybar, ce qui explique pourquoi Mazarin, tout en ayant l'œil sur -eux, ne les fit point arrêter. Henri de Campion ne parle pas non plus de -Chandenier, de La Châtre, de Tréville, du duc de Bouillon, du duc de -Retz, de Guise, de La Rochefoucauld, dont les sentiments n'étaient pas -douteux, mais qui n'en étaient pas au point de mettre la main dans un -assassinat; et cela explique encore le silence de Mazarin à leur égard, -en ce qui regarde la conspiration de Beaufort, bien qu'il ne se fît pas -la moindre illusion sur leurs dispositions, et sur le parti qu'ils -auraient pris si l'affaire eût réussi, ou même si une lutte sérieuse -s'était engagée. - -Le complot resta quelque temps entre Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon, -Beaufort, Beaupuis et Alexandre de Campion. La dernière résolution ne -fut prise qu'à la fin du mois de juillet ou dans les premiers jours -d'août, c'est-à-dire précisément au milieu de la querelle de Mme de -Montbazon et de Mme de Longueville, qui commença la crise et ouvrit la -porte à tous les événements qui suivirent. C'est alors seulement que -Beaufort en parla à Henri de Campion, en présence de Beaupuis. Le crime -de Mazarin était de continuer Richelieu. «Le duc de Beaufort me dit -qu'il croyoit que j'avois remarqué que le cardinal Mazarin rétablissoit -à la cour et par tout le royaume la tyrannie du cardinal de Richelieu, -avec plus d'autorité et de violence qu'il n'en avoit paru sous le -gouvernement de celui-ci; qu'ayant entièrement gagné l'esprit de la -reine et mis tous les ministres à sa dévotion, il étoit impossible -d'arrêter ses mauvais desseins qu'en lui ôtant la vie; que le bien -public l'ayant fait résoudre de prendre cette voie, il m'en instruisoit -en me priant de l'assister de mes conseils et de ma personne dans -l'exécution. Beaupuis prit la parole pour représenter avec chaleur les -maux que la trop grande autorité du cardinal de Richelieu avoit causés à -la France, et conclut en disant qu'il falloit prévenir de pareils -inconvénients avant que son successeur ait rendu les choses sans -remède.» A la conclusion près, ce sont les vues et le langage des -Importants et des Frondeurs, de La Rochefoucauld et de Retz. Henri de -Campion se donne comme ayant combattu d'abord le projet du duc avec tant -de force, que plus d'une fois il l'ébranla; mais les deux duchesses le -remontaient bien vite, et Beaupuis et Alexandre de Campion, au lieu de -le retenir, l'animaient. Quelque temps après, Beaufort ayant déclaré -qu'il avait pris son parti, Henri de Campion se rendit à deux -conditions: «L'une, dit-il, de ne point mettre la main sur le cardinal, -puisque je me tuerois plutôt moi-même que de faire une action de cette -nature; l'autre, que, s'il faisoit entreprendre l'exécution hors de sa -présence, je ne me résoudrois jamais à m'y trouver, tandis que, s'il y -étoit lui-même, je me tiendrois sans scrupule auprès de sa personne, -pour le défendre dans les accidents qui pourroient arriver, mon emploi -auprès de lui et mon affection m'y obligeant également. Il m'accorda ces -deux choses, en témoignant m'en estimer davantage, et ajouta qu'il se -trouveroit à l'exécution, afin de l'autoriser de sa présence.» - -Le plan était d'attaquer le cardinal dans la rue, pendant qu'il faisait -des visites en voiture, n'ayant d'ordinaire avec lui que quelques -ecclésiastiques, avec cinq ou six laquais. On devait se présenter en -force et à l'improviste, faire arrêter le carrosse et frapper Mazarin. -Pour cela, il fallait qu'un certain nombre de domestiques de la maison -de Vendôme, qui n'étaient pas dans la confidence, se trouvassent tous -les jours, dès le matin, dans des cabarets autour de la demeure du -cardinal, qui était alors à l'hôtel de Clèves, près du Louvre. Parmi les -domestiques qu'on n'avait pas mis dans le secret, Henri de Campion nomme -positivement Ganseville. On devait leur adjoindre «les sieurs -d'Avancourt et de Brassy, Picards, gens fort déterminés et intimes amis -de Lié.» On donnait ce prétexte que les Condé se proposant de faire -affront à Mme de Montbazon, le duc de Beaufort, pour s'y opposer, -voulait avoir sous la main une troupe de gentilshommes à cheval et -armés. Les rôles étaient d'avance distribués. Ceux-ci devaient arrêter -le cocher du cardinal; ceux-là devaient ouvrir les deux portières et le -frapper, pendant que le duc serait là, à cheval, avec Beaupuis, Henri de -Campion et d'autres, pour combattre et dissiper ceux qui tenteraient de -résister. Alexandre de Campion devait rester auprès de la duchesse de -Chevreuse et à ses ordres; et elle-même devait plus que jamais être -assidue auprès de la reine, pour préparer les voies à ses amis, et, en -cas de succès, entraîner la régente du côté des victorieux. - -Plusieurs occasions favorables d'exécuter ce plan se présentèrent. Une -première fois, Henri de Campion étant avec son monde dans la petite rue -du Champ-Fleuri, dont une extrémité donne dans la rue Saint-Honoré et -l'autre près du Louvre, vit le cardinal sortir de l'hôtel de Clèves, en -carrosse, avec l'abbé de Bentivoglio, le neveu du célèbre cardinal de ce -nom, quelques ecclésiastiques et quelques valets. Campion demanda à l'un -d'eux où le cardinal allait, on lui répondit: chez le maréchal -d'Estrées. «Je vis, dit Campion, que, si je voulois donner cet avis, sa -mort étoit infaillible. Mais je crus que je serois si coupable devant -Dieu et devant les hommes que je n'eus point la tentation de le faire.» - -Le lendemain on sut que le cardinal devait aller faire une collation -chez Mme du Vigean, dans sa charmante maison de La Barre, à l'entrée de -la vallée de Montmorency, où était Mme de Longueville[300] et où devait -aussi se trouver la reine, qui était déjà partie. - - [300] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II et chap. - III. C'est vraisemblablement aussi la partie de plaisir que - décrit Scarron, t. VII, p. 178, _Voyage de la Reine à La Barre_. - -Le cardinal s'y rendait de son côté, et n'avait avec lui, dans son -carrosse, que le comte d'Harcourt. Beaufort commanda à Campion -d'assembler sa troupe et de courir après; mais Campion lui -représenta que, si on attaquait le cardinal en compagnie du comte -d'Harcourt, il fallait se décider à les tuer tous deux, d'Harcourt -étant trop généreux pour voir frapper Mazarin sous ses yeux sans le -défendre, et que le meurtre de d'Harcourt soulèverait contre eux -toute la maison de Lorraine. - -Quelques jours après on eut avis que le cardinal devait aller dîner à -Maisons, chez le maréchal d'Estrées, ainsi que le duc d'Orléans. «Je fis -consentir le duc, dit Campion, que, si le ministre étoit dans le -carrosse de son Altesse Royale, le dessein ne s'exécuteroit pas; mais il -dit que, s'il étoit seul, il falloit qu'il mourût. Le matin il fit -préparer des chevaux et se tint dans les Capucins avec Beaupuis, près de -l'hôtel de Vendôme, postant un valet de pied dans la rue pour l'avertir -quand le cardinal passeroit, et m'enjoignant de me tenir avec ceux que -j'avois coutume d'assembler à l'Ange (nom d'un cabaret), dans la rue -Saint-Honoré, assez proche de l'hôtel de Vendôme, et que, si le cardinal -alloit sans le duc d'Orléans, je montasse à cheval avec tous ces -messieurs, et l'allasse prendre en passant aux Capucins. Je fus, ajoute -Campion, dans l'inquiétude que l'on peut penser, jusqu'à ce que, voyant -passer le carrosse du duc d'Orléans, j'aperçus le cardinal dans le fond -avec lui.» - -Enfin, l'irritation de Beaufort ayant été portée à son comble par l'exil -de Mme de Montbazon, qui est certainement du 22 août[301], le duc, -aiguillonné par Mme de Chevreuse, par la passion et par un faux honneur, -devint lui-même impatient d'agir. Voyant que, le jour, il se rencontrait -sans cesse des difficultés dont il était bien loin de deviner la cause, -il résolut d'exécuter le coup pendant la nuit, et dressa une embuscade -dont le succès semblait assuré, et que Campion nous fait connaître. Le -cardinal allait tous les soirs chez la reine et s'en revenait assez -tard. On l'attaquerait à son retour entre le Louvre et l'hôtel de -Clèves. On aurait des chevaux tout prêts dans quelque hôtellerie -voisine. Le duc lui-même s'y tiendrait avec Beaupuis et Campion, pendant -que le ministre serait chez la reine, et, sitôt qu'il sortirait, ils -s'avanceraient tous les trois et feraient venir les autres qui, en -attendant, se tiendraient à cheval, sur le quai, le long de la rivière, -tout auprès du Louvre. Tout cela se pouvait très-bien faire la nuit, -sans éveiller aucun soupçon. - - [301] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, la - lettre de cachet adressée à Mme de Montbazon. - -Songez que celui qui fournit ces détails si précis est un des principaux -conjurés, qu'il écrit à une assez grande distance de l'événement, en -sûreté, et, encore une fois, sans nul intérêt, ne craignant plus rien de -Mazarin, qui vient de mourir, et n'en attendant rien; songez qu'en -parlant comme il le fait il accuse son propre frère, que, sans doute il -s'attribue de louables intentions et même quelques bonnes actions, mais -qu'il confesse être entré dans le complot, et que, si l'exécution avait -eu lieu, il y aurait pris part, en combattant à côté de Beaufort. Le -procès déféré au parlement n'ayant pas abouti faute de preuves, Campion -n'imaginait pas que Mazarin eût jamais connu «les circonstances du -complot, ni ceux qui en savoient le fond et qui y étoient employés.» Il -dit aussi «qu'à présent que le cardinal est mort il n'y a plus à -craindre de nuire à personne en disant les choses comme elles sont.» Il -ne se défend donc pas, il se croit à l'abri de toute recherche, il écrit -seulement pour soulager sa conscience. Or, ce qu'il dit, c'est -précisément, sans qu'il s'en doute, ce que Mazarin, de son côté, avait -tiré de ses diverses informations. - -Nous avons vu quelle importance Mazarin attachait à l'arrestation -d'Avancourt et de Brassy, et quel art il mit à répandre le bruit que -dans leurs interrogatoires ils ne disaient rien, pour ôter toute -inquiétude à ceux qu'ils auraient pu compromettre, et par là les attirer -à Paris, où ils n'auraient pas manqué d'être pris. Henri de Campion nous -apprend qu'il s'agit ici particulièrement de lui, et il semble qu'il -traduise en français l'un des passages italiens des carnets: «On mena, -dit-il, à la Bastille Avancourt et Brassy, où ils déposèrent que je les -avois fait assembler plusieurs fois, de la part du duc de Beaufort, -pour les intérêts de Mme de Montbazon, à ce que je leur avois dit. Cela -ne donnoit pas motif d'interroger le duc, puisqu'ils avouoient qu'il ne -leur avoit pas parlé; ainsi il n'eût pas manqué de nier d'avoir donné -les ordres que je leur avois portés de sa part; on connut alors que l'on -ne pouvoit travailler à son procès avant de me prendre, afin de trouver -matière à l'interroger d'après mes propres dépositions, et de nous si -bien embarrasser tous deux que l'on pût découvrir la trace de l'affaire. -La preuve de cette conspiration importoit essentiellement au cardinal, -qui, ne faisant que de s'établir dans le gouvernement et affectant de le -faire par la douceur, avoit été assez malheureux d'être contraint, en -débutant, de faire une violence contre un des plus grands du royaume, -pour son intérêt particulier, sans qu'il parût une conviction qui -l'obligeât à traiter le duc avec cette rigueur. Le cardinal, désespéré -de ne pouvoir persuader les autres de ce dont il étoit entièrement -assuré, avoit un grand désir de m'avoir entre ses mains. Il jugea -néanmoins qu'il falloit me donner le temps de me rassurer afin de me -prendre avec plus de facilité.» - -Nous pourrions ajouter à tout cela qu'Henri de Campion, recherché et -serré de près dans sa retraite d'Anet chez le duc de Vendôme, s'étant -enfui de France et ayant été retrouver à Rome son ami le comte de -Beaupuis, rend compte des efforts opiniâtres que fit Mazarin pour -obtenir l'extradition de celui-ci, la résistance du pape Innocent X, les -égards qu'on eut pour Beaupuis lorsqu'on fut bien forcé de le mettre au -château Saint-Ange; toutes choses qui, se rencontrant également dans les -carnets et les lettres de Mazarin et dans les mémoires d'Henri de -Campion, mettent hors de doute la parfaite sincérité des démarches du -cardinal et l'exactitude de ses renseignements. - -N'en est-ce pas assez pour réduire à néant les doutes intéressés de La -Rochefoucauld et les dénégations passionnées du chef de la Fronde, le -très-spirituel mais très-peu véridique cardinal de Retz, le plus ardent -et le plus opiniâtre des ennemis de Mazarin? Quant à nous, il nous -semble ou qu'il n'y a plus de certitude en histoire, ou qu'il faut -considérer désormais comme un point absolument démontré qu'il y eut un -projet arrêté de tuer Mazarin, que ce projet a été conçu par Mme de -Chevreuse, en quelque sorte imposé par elle à Beaufort à l'aide de Mme -de Montbazon, que Beaufort a eu pour complices principaux le comte de -Beaupuis et Alexandre de Campion, que Henri de Campion est entré plus -tard dans l'affaire, à la pressante sollicitation du duc, ainsi que deux -autres officiers d'un rang secondaire; que pendant le mois d'août il y a -eu diverses tentatives sérieuses d'exécution, particulièrement une -dernière après l'exil de Mme de Montbazon, le dernier d'août ou plutôt -le 1er septembre, et que cette tentative-là n'a manqué que par des -circonstances tout à fait indépendantes de la volonté des conspirateurs. - -Comment la dernière tentative d'assassinat formée contre Mazarin, -l'embuscade nocturne si bien dressée le 1er septembre 1643, -échoua-t-elle? Ici, sans nous arrêter à discuter les conjectures d'Henri -de Campion, bornons-nous à dire que Mazarin, qui était sur ses gardes, -prévint le coup qui lui était destiné, en n'allant pas chez la reine le -soir où on devait le frapper, pendant qu'il reviendrait du Louvre. Le -lendemain, la scène était changée. Le bruit s'était répandu que le -premier ministre avait pensé être tué par Beaufort et ses amis, mais -qu'il avait échappé, et que la fortune se déclarait en sa faveur. Un -projet d'assassinat, surtout lorsqu'il est manqué, excite toujours une -extrême indignation, et celui qui est sorti d'un grand danger et paraît -destiné à l'emporter trouve aisément des défenseurs. Une foule de gens, -qui eussent peut-être appuyé Beaufort victorieux, vinrent offrir leurs -services et leurs épées au cardinal, et dans la matinée il se rendit au -Louvre, escorté de trois cents gentilshommes. - -Depuis quelques jours, Mazarin avait compris qu'il lui fallait à tout -prix éclaircir la situation, et que le moment était venu de porter la -reine à prendre un parti. L'occasion était décisive. Si le péril qu'il -venait de courir, et qui n'était que suspendu sur sa tête, ne suffisait -pas à tirer la reine de ses incertitudes, c'est qu'elle ne l'aimait -point; et Mazarin savait bien qu'au milieu des dangers qui -l'entouraient, toute sa force était dans l'affection de la reine, et que -de là dépendaient et son salut présent et son avenir. Aussi, soit -politique, soit passion sincère, c'est toujours au cœur d'Anne -d'Autriche qu'il s'adressait, et au début de la crise il s'était dit à -lui-même: «Si je croyais que la reine se sert de moi par nécessité, sans -avoir d'inclination pour ma personne, je ne m'arrêterais pas ici trois -jours[302].» Mais, nous l'avons assez fait entendre, Anne d'Autriche -aimait Mazarin. Chaque jour, en le comparant à ses rivaux, elle -l'appréciait davantage. Elle admirait la justesse et la lucidité de son -esprit, sa finesse et sa pénétration, cette puissance de travail qui lui -faisait porter le poids du gouvernement avec une aisance merveilleuse, -son coup d'œil si sûr, sa profonde prudence et en même temps la -judicieuse vigueur de ses résolutions. Elle voyait les affaires de la -France partout prospérer entre ses mains fermes et habiles. Le cardinal -n'était pour rien, il est vrai, dans l'immortelle bataille qui venait -d'inaugurer avec tant d'éclat le nouveau règne; mais il était pour -beaucoup dans les succès qui avaient suivi et montré à l'Europe étonnée -que la journée de Rocroy n'était pas un heureux hasard. Quand tout le -monde dans le conseil s'était opposé au siége de Thionville, quand M. le -Prince lui-même y était contraire, quand Turenne consulté n'osait pas se -déclarer, c'est Mazarin qui avait insisté avec une énergie -extraordinaire pour qu'on profitât de la victoire de Rocroy, et qu'on -rapprochât la France du Rhin. La proposition première venait sans doute -du jeune vainqueur, mais Mazarin avait eu le mérite de la comprendre, -de la soutenir et de la faire triompher. Si jamais premier ministre -n'avait été servi par un tel général, jamais aussi général n'avait été -servi par un tel ministre; et, grâce à tous les deux, le 11 du mois -d'août, pendant que messieurs les Importants mettaient leur génie à -faire un indigne affront à la noble sœur du héros qui venait de sauver -la France et qui allait l'agrandir, pendant qu'ils déployaient leur -éloquence dans les salons ou aiguisaient leurs poignards dans de -ténébreux conciliabules, Thionville, alors une des premières places de -l'Empire, se rendait après une défense opiniâtre; nous pouvions marcher -au secours du maréchal de Guébriant, couvrir l'Alsace, passer le Rhin, -et aller faire tête à Mercy. La régence d'Anne d'Autriche s'ouvrait sous -les plus brillants auspices. Et en même temps le ministre auquel la -reine devait tant, au lieu de s'imposer à elle et de prétendre la -gouverner, était à ses pieds et lui prodiguait des soins, des respects, -des tendresses qu'elle n'avait jamais connues. Loin qu'il lui parut -ressembler à l'impérieux et triste Richelieu, elle pouvait se rappeler, -avec une émotion agréable, les paroles de Louis XIII, lorsque pour la -première fois il lui présenta Mazarin: «Il vous plaira, Madame, parce -qu'il ressemble à Buckingham.» Mais c'était Buckingham avec un bien -autre génie. Elle dut frémir, quand Mazarin mit sous ses yeux tous les -indices de l'odieuse entreprise formée contre lui. Il y eut là entre eux -de suprêmes explications. Plus que jamais, il dut la presser de lever -le masque[303], de sacrifier à une nécessité manifeste les ménagements -qu'elle s'étudiait à garder, de braver un peu plus les discours de -quelques dévots et de quelques dévotes, et de lui permettre enfin de -défendre sa vie. Jusque-là Anne d'Autriche hésitait par des raisons qui -se comprennent. L'insolence de Mme de Montbazon l'avait déjà fort -irritée; la conviction qu'elle acquit des nombreuses tentatives -d'assassinat qui avaient échoué par hasard et pouvaient se renouveler la -décida, et c'est dans les derniers jours du mois d'août 1643 qu'il faut -placer la date certaine de l'ascendant déclaré, public et sans rival, de -Mazarin sur Anne d'Autriche. Il ne lui avait jamais déplu; il commença à -lui agréer dans le mois qui précéda la mort de Louis XIII; elle le nomma -premier ministre au milieu de mai, un peu par goût et beaucoup par -politique; peu à peu le goût s'accrut, et devint assez fort pour -résister à toutes les attaques; ces attaques, en passant aux dernières -extrémités et en lui faisant craindre pour la vie même de Mazarin, -précipitèrent la victoire de l'heureux cardinal, et, le lendemain du -dernier guet-apens nocturne où il devait périr, Mazarin était le maître -absolu du cœur de la reine, et plus puissant que ne l'avait été -Richelieu après la journée des Dupes. - - [302] IIIe carnet, p. 10, en espagnol: Sy yo creyera lo que dicen - que S. M. se sierve di mi per necessidad, sin tener alguna - inclinacion, no pararia aqui tres dias.» - - [303] IIe carnet, p. 65: «Quitarse la masqhera.» - -Nous avons en vain recherché dans les carnets quelques traces des -explications que Mazarin dut avoir avec la reine en cette grave -conjoncture. Ces explications-là ne sont point de celles qu'on puisse -oublier, et dont il soit besoin de tenir note. Cependant nous -rencontrons un passage obscur écrit en espagnol, où nous saisissons -assez distinctement les mots suivants: «Je ne devrais plus avoir aucun -doute depuis que la reine, dans un excès de bonté, m'a dit que rien ne -pourrait m'ôter le poste qu'elle m'a fait la grâce de me donner auprès -d'elle; néanmoins, comme la crainte est une compagne inséparable de -l'affection, etc[304].» Vers ce temps-là, Mazarin étant tombé un peu -malade à force de travaux et de soucis, et ayant pris la jaunisse, a -écrit cette ligne fort courte, mais qui donne beaucoup à penser: «La -jaunisse, fruit d'un amour extrême[305].» - - [304] IIIe carnet, p. 45: «...mas contodo esto siendo el temor un - compagnero inseparabile dell'affeccion, etc., etc.» - - [305] IVe carnet, p. 3: «La giallezza cagionata dà soverchio - amore.» - -Mme de Motteville était de service auprès de la reine Anne, lorsqu'au -bruit de l'assassinat qui n'avait pas réussi les courtisans -s'empressèrent de venir au Louvre protester de leur dévouement. La -reine, tout émue, lui dit[306]: «Vous verrez devant deux fois -vingt-quatre heures comme je me vengerai des tours que ces méchants amis -me font.» «Jamais, dit Mme de Motteville, le souvenir de ce peu de mots -ne s'effacera de mon esprit. Je vis en ce moment par le feu qui brillait -dans les yeux de la reine, et par les choses qui en effet arrivèrent le -lendemain et le soir même, ce que c'est qu'une personne souveraine, -quand elle est en colère et qu'elle peut tout ce qu'elle veut.» Si la -fidèle dame d'honneur eût été moins discrète, elle eût pu ajouter: -surtout quand cette personne souveraine est une femme et qu'elle aime. - - [306] _Mémoires_, t. Ier, p. 185. - -Mazarin avait dit[307]: «Les menées contre moi ne cesseront point tant -qu'on verra auprès de Sa Majesté un parti puissant déclaré contre moi, -et capable de gagner l'esprit de la reine s'il m'arrivait quelque -disgrâce.» La défaite de ce parti fut demandée par Mazarin et accordée -par Anne d'Autriche, et les mesures les plus nécessaires immédiatement -arrêtées. - - [307] IIIe carnet, p. 93 et dernière: «Ogniuno mi dice che li - disegni contra me non cesseranno, finche si vedrà che appresso di - S. M. vi è un potente partito contro di me, e capace d'acquistar - lo spirito di S. M. quando mi succeda una disgrazia.» - -Ce qui pressait le plus et ne pouvait être différé d'un jour, c'était de -se mettre à l'abri de tout nouvel assassinat et de profiter du premier -mouvement de l'indignation publique contre l'auteur du complot et ceux -qui y avaient pris part. Or, l'auteur apparent du complot, c'était le -duc de Beaufort, aidé de ses principaux officiers et de quelques -gentilshommes de la maison de Vendôme. Il fallait donc arrêter Beaufort -et lui faire son procès. La reine y consentit. On peut juger par là de -l'autorité que Mazarin avait prise, et jusqu'où Anne d'Autriche pourrait -aller un jour pour défendre un ministre qui lui était cher. Le duc de -Beaufort était, avant la mort de Louis XIII, l'homme en qui la reine -avait le plus de confiance, et pendant quelque temps on l'avait cru -destiné au rôle de favori. Depuis, il avait bien gâté ses affaires par -ses airs avantageux et par son évidente incapacité, surtout par sa -liaison publique avec Mme de Montbazon; mais la reine avait une assez -grande faiblesse pour lui, et au bout de trois mois signer l'ordre de -son arrestation était un grand pas, nécessaire, il est vrai, mais -extrême, et qui était le signe manifeste d'un entier changement dans le -cœur et les relations intimes d'Anne d'Autriche. La dissimulation -qu'elle mit dans cette affaire marque la fermeté réfléchie de sa -résolution. - -La journée du 2 septembre est vraiment solennelle dans l'histoire de -Mazarin, et nous pourrions dire dans celle de la France, car elle a vu -le raffermissement de la royauté, ébranlée par la mort de Richelieu et -de Louis XIII, et la ruine du parti des Importants. Ils ne s'en -relevèrent qu'au bout de cinq ans, en 1648, à la Fronde, où ils -reparurent toujours les mêmes, avec les mêmes desseins et la même -politique au dedans et au dehors, et, après avoir soulevé de sanglants -et stériles orages, vinrent de nouveau se briser contre le génie de -Mazarin et l'invincible fidélité d'Anne d'Autriche. - -Le 2 septembre au matin, Paris et la cour retentissaient du bruit de -l'embuscade tendue la veille à Mazarin entre le Louvre et l'hôtel de -Clèves. Les cinq conspirateurs qui avec Beaufort y avaient mis la main, -à savoir le comte de Beaupuis, Alexandre et Henri de Campion, Brillet et -Lié, avaient pris la fuite et s'étaient mis en sûreté. Beaufort et Mme -de Chevreuse ne pouvaient les imiter; fuir, pour eux, c'eût été se -dénoncer eux-mêmes. L'intrépide duchesse n'avait donc pas hésité à -paraître à la cour, et elle était auprès de la régente dans la soirée du -2 septembre, avec une autre personne, étrangère à ces trames ténébreuses -et même incapable d'y ajouter foi, une bien différente ennemie de -Mazarin, la pieuse et noble Mme de Hautefort. Pour le duc, insouciant et -brave, il était allé le matin à la chasse, et à son retour il alla, -selon sa coutume, présenter ses hommages à la reine. En entrant au -Louvre il rencontra sa mère, Mme de Vendôme, et sa sœur la duchesse de -Nemours, qui avaient tout le jour accompagné la reine et remarqué son -émotion. Elles firent tout ce qu'elles purent pour l'empêcher de monter, -et le conjurèrent de s'éloigner quelque temps. Lui, sans se troubler, -leur répondit comme autrefois le duc de Guise: «On n'oserait,» et il -entra dans le grand cabinet de la reine, qui le reçut de la meilleure -grâce du monde et lui fit toutes sortes de questions sur sa chasse, -«comme si, dit Mme de Motteville[308], elle n'avoit eu que cette pensée -dans l'esprit. Le cardinal étant arrivé sur cette douceur, elle se leva -et lui dit de la suivre. Il parut qu'elle vouloit aller tenir conseil -dans sa chambre. Elle y passa suivie seulement de son ministre. En même -temps le duc de Beaufort, voulant sortir, trouva Guitaut, capitaine des -gardes, qui l'arrêta et lui fit commandement de le suivre au nom du roi -et de la reine. Le prince, sans s'étonner, après l'avoir considéré -fixement, lui dit: Oui, je le veux; mais cela, je l'avoue, est assez -étrange. Puis, se tournant du côte de Mmes de Chevreuse et de Hautefort, -qui étoient là et causoient ensemble, il leur dit: Mesdames, vous voyez, -la reine me fait arrêter..... Le lendemain, continue Mme de Motteville, -pendant qu'on peignoit la reine, elle nous fit l'honneur de nous dire, à -deux de ses femmes et à moi, que deux ou trois jours auparavant, étant -allée se promener à Vincennes, où M. de Chavigny lui avoit donné une -magnifique collation, elle avoit vu le duc de Beaufort fort enjoué, et -qu'alors il lui vint dans l'esprit de le plaindre, disant en elle-même: -_Hélas! ce pauvre garçon dans trois jours sera peut-être ici, où il ne -rira pas._ Et la demoiselle Filandre, première femme de chambre, me jura -que la reine pleura ce soir-là en se couchant.» La bonne dame d'honneur, -toujours attentive à taire ou à nier ce qui pourrait nuire à sa -maîtresse, et à relever ce qui lui est favorable, se complaît ici à -célébrer sa douceur et son humanité. Nous voyons surtout dans la -conduite d'Anne d'Autriche une dissimulation profonde, comme Mme de -Motteville ne peut s'empêcher de le remarquer: il est évident que tout -était concerté d'avance entre la reine et Mazarin, et si les larmes -qu'elle répandit en cette circonstance montrent ce qu'il lui en coûta de -faire mettre en prison un ancien ami, elles prouvent aussi, et encore -bien plus, à quel point l'ami nouveau lui devait être cher pour en -avoir obtenu un tel sacrifice. - - [308] Tome Ier, p. 185. - -Le lendemain matin, le duc de Beaufort fut conduit à ce même château de -Vincennes où, quelques jours auparavant, il avait été se promener et -faire collation avec la reine. Le peuple de Paris, toujours ami des -résolutions hardies quand elles réussissent, ne s'émut nullement de la -disgrâce de celui qu'un jour il devait adorer, et en voyant passer sur -le chemin de Vincennes le futur roi des faubourgs et des halles, il -avait applaudi, à ce qu'assure Mazarin, et s'était écrié avec joie: -«Voilà celui qui voulait troubler notre repos![309]» Les plus dangereux -des Importants reçurent l'ordre de s'éloigner de Paris. Montrésor, -Béthune, Saint-Ybar, Varicarville et quelques autres, furent confinés en -province sous une exacte surveillance, ou même quittèrent la France. On -commanda aux Vendôme de se retirer à Anet[310]; et le château d'Anet -étant bientôt devenu ce qu'avait été à Paris l'hôtel de Vendôme, l'asile -des conspirateurs, Mazarin les réclama du duc César, qui se garda bien -de les livrer. Le cardinal fut presque réduit à assiéger en règle le -château. Il menaça d'y pénétrer de vive force pour y saisir les -complices de Beaufort; ne supportant pas ce scandale d'un prince qui -bravait impunément la justice et les lois, il songeait à en avoir -raison, et il allait prendre une résolution énergique, quand le duc de -Vendôme se décida lui-même à quitter la France, et s'en alla en Italie -attendre la chute de Mazarin, comme autrefois il avait attendu en -Angleterre celle de Richelieu. - - [309] IIIe carnet, p. 88: «Tutto il popolo gode e diceva: eccolà - quello che voleva turbar il nostro riposo!» - - [310] Mme de Motteville, t. Ier, p. 190: «On envoya ordre à M. et - à Mme de Vendôme et à M. de Mercœur de sortir incessamment de - Paris. Le duc de Vendôme s'en excusa d'abord sur ce qu'il était - malade, mais pour le presser d'en partir et lui faire faire son - voyage plus commodément, la reine lui envoya sa litière.» - -L'arrestation de Beaufort, la dispersion de ses complices, de ses amis, -de sa famille, était la première, l'indispensable mesure que devait -prendre Mazarin pour faire face au danger le plus pressant. Mais que lui -eût-il servi de frapper le bras s'il eût laissé subsister la tête, si -Mme de Chevreuse était restée là, toujours empressée à entourer la reine -de soins et d'hommages, assidue à la cour, retenant ainsi et ménageant -les dernières apparences de son ancienne faveur pour soutenir et -encourager dans l'ombre les mécontents, leur souffler son audace, et -susciter de nouveaux complots? Elle avait encore dans sa main les fils -mal rompus de la conspiration, et à côté d'elle était un homme trop -expérimenté pour se laisser compromettre en de pareilles menées, mais -tout prêt à en profiter, et que Mme de Chevreuse s'était appliquée à -faire paraître à la reine, à la France et à l'Europe, comme très-capable -de conduire les affaires. Mazarin n'hésita donc pas, et le lendemain -même de l'arrestation de Beaufort, le 3 septembre, Châteauneuf était -invité à venir saluer la reine, et à se rendre ensuite dans son -gouvernement de Touraine[311]. L'ancien garde des sceaux de Richelieu -trouva que c'était déjà quelque chose d'être sorti ouvertement de -disgrâce, d'avoir repris le rang éminent qu'il avait jadis occupé dans -les ordres du roi et le gouvernement d'une grande province. Son ambition -allait bien plus haut; il la garda et l'ajourna, obéit à la reine, se -ménagea habilement avec elle, et se maintint fort bien avec son -ministre, en attendant qu'il le pût remplacer. - - [311] IIIe carnet, p. 40: «Permissione a Chatonof di veder la regina - ed ordine di andar in Turena.» Olivier d'Ormesson, dans son Journal - donne cet ordre sous la date du 3 septembre 1643. - -Mme de Chevreuse n'eut pas la sagesse de Châteauneuf. Elle ne sut pas -faire bonne mine à mauvais jeu, ou elle était trop engagée pour quitter -sitôt la partie. La Châtre, qui était un de ses amis les plus -particuliers et qui la voyait tous les jours, raconte[312] que le soir -même où Beaufort fut arrêté au Louvre, «Sa Majesté lui dit qu'elle la -croyoit innocente des desseins du prisonnier, mais que néanmoins elle -jugeoit à propos que, sans éclat, elle se retirât à Dampierre, et -qu'après y avoir fait quelque séjour elle se retirât en Touraine.» Mme -de Chevreuse fut bien forcée d'aller à Dampierre; mais là, au lieu de se -tenir tranquille, elle remua ciel et terre pour sauver ceux qui -s'étaient compromis pour elle. Elle recueillit chez elle Alexandre de -Campion[313] et lui fournit l'argent et tout ce qui lui était -nécessaire pour se dérober sûrement aux poursuites du cardinal. -Intrépide pour elle-même, accoutumée aux tempêtes, elle s'inquiétait -par-dessus tout du sort de ses amis, et en sachant plusieurs à Anet elle -y envoyait sans cesse[314]. Elle commença même à renouer de nouvelles -trames, et trouva moyen de faire parvenir une lettre à la reine[315]. On -lui adressait message sur message pour hâter son départ[316]. On lui -envoyait Montaigu, on lui envoyait La Porte[317]. Elle les recevait avec -hauteur, et différait sous divers prétextes. Nous avons vu qu'en allant -au-devant d'elle, à son retour de Bruxelles, Montaigu lui avait offert, -de la part de la reine et de Mazarin, de lui payer les dettes qu'elle -avait contractées pendant tant d'années d'exil; elle avait déjà reçu de -grosses sommes; elle ne voulait partir qu'après que la reine aurait -accompli toutes ses promesses[318]. Elle quitta la cour et Paris la -douleur dans l'âme et en frémissant, comme Annibal en quittant l'Italie. -Elle sentait que la cour et Paris et l'intérieur de la reine étaient le -vrai champ de bataille, et que s'éloigner, c'était abandonner la -victoire à l'ennemi. Sa retraite fut un deuil à tout le parti -catholique, aux amis de la paix et de l'alliance espagnole, et au -contraire une joie publique pour les amis de l'alliance protestante. Le -comte d'Estrade vint au Louvre de la part du prince d'Orange, auprès -duquel il était accrédité, en remercier officiellement la régente[319]. - - [312] _Mémoires_, t. LI de la collect. Petitot, p. 244. - - [313] _Recueil_, etc., p. 133: «Je ne pouvois désirer une plus - grande consolation dans mes malheurs que la permission que vous me - donnez d'aller à Dampierre; la crainte que vous me témoignez avoir - qu'on me surprenne sur les chemins est très-obligeante, mais je - prendrai si bien garde à moi que ce malheur ne m'arrivera pas. Je ne - marcherai point de jour, et les nuits sont si obscures que je ne - serai vu de personne.» - - [314] IVe carnet, p. 1: «Hebert, mestre d'hotel di Mma di Cheverosa, - tre volte in tre giorni a Aneto dà M. di Vendomo.» - - [315] IVe carnet, p. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa - alla regina.» - - [316] IIIe carnet, p. 81 et 82: «Allontanar Cheverosa che fà - mille caballe.» - - [317] La Châtre, _ibid._ Voyez aussi une lettre inédite de La Porte, - BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, IIe portefeuille du docteur Valant, p. 107. - Voyez l'APPENDICE. - - [318] IIIe carnet, p. 86: «Mma di Cheverosa sortita havendo somme - considerabili di denari contanti. S. M. sa ben li suoi disegni, e - che se li da 200 mil lire, come pretende, vi havrà havute 400 mil - lire.» Journal d'Olivier d'Ormesson: «19 septembre. Au conseil, - j'ouïs Monsieur demander si on avoit payé les deux cent mille livres - à Mme de Chevreuse qu'on lui avoit promises.» La Châtre, _ibid._: - «Elle s'opiniâtra de toucher, avant que de partir, quelque argent - qu'on lui avoit promis.» - - [319] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CV, lettre de - Gaudin à Servien, du 31 octobre 1643: «Le sieur de l'Estrade a fait - un compliment à Sa Majesté, de la part du prince d'Orange, sur - l'éloignement de Mme de Chevreuse, disant qu'elle avoit fait voir - par cette action la bonne intention qu'elle a pour la considération - de ses alliés, puisque dès son arrivée ladite dame lui proposa la - paix très-facile, et que les Espagnols quitteroient bien volontiers - tout ce que les François ont pris, pourvu qu'on leur accordât - seulement une chose, qui est l'abandonnement des Suédois et des - Hollandois.» - - - - -CHAPITRE SEPTIÈME - -1643-1679 - - - MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE ENCORE UNE FOIS EN TOURAINE. ELLE Y - RESTE PRÈS DE DEUX ANNÉES SANS ABANDONNER SES DESSEINS CONTRE - MAZARIN.--ELLE REÇOIT L'ORDRE DE SE RETIRER A ANGOULÊME. CRAIGNANT - D'ÊTRE EMPRISONNÉE, ELLE S'ENFUIT DANS L'HIVER DE 1645 ET - S'EMBARQUE A SAINT-MALO SUR UN PETIT BATIMENT QUI EST PRIS EN MER - PAR LES PARLEMENTAIRES ANGLAIS. ELLE MANQUE D'ÊTRE LIVRÉE A - MAZARIN, ET OBTIENT A GRAND'PEINE DES PASSE-PORTS POUR DUNKERQUE - ET LES PAYS-BAS.--MME DE CHEVREUSE EN FLANDRE PENDANT LES ANNÉES - 1645, 1646, 1647. MÊMES INTRIGUES QU'EN 1640, 1641, 1642.--LA - FRONDE EN 1648 CONTINUE ET TERMINE LES CONSPIRATIONS PRÉCÉDENTES: - MÊME FIN, MÊMES MOYENS ET PRESQUE MÊMES HOMMES.--MME DE CHEVREUSE - REVIENT A PARIS EN 1649. SON RÔLE DANS LA FRONDE. ELLE EST - L'AUTEUR DU SEUL PLAN QUI POUVAIT SAUVER LA FRONDE, PERDRE MAZARIN - ET ASSURER LE TRIOMPHE RAISONNABLE DE L'ARISTOCRATIE.--ELLE SE - RÉCONCILIE A PROPOS AVEC LA REINE ET MAZARIN.--PLUS TARD ELLE - CONTRIBUE A LA PERTE DE FOUQUET ET A L'ÉLÉVATION DE COLBERT.--SA - RETRAITE ET SA MORT EN 1679. - - -Voilà donc, dans l'automne de 1643, Mme de Chevreuse reléguée en -Lorraine, comme elle l'avait été dix ans auparavant; mais alors, en ses -plus cruels déplaisirs, il lui restait une consolation, une espérance, -un asile qu'elle croyait inviolable, l'affection d'Anne d'Autriche; -tandis qu'ici, c'était Anne d'Autriche elle-même qui la bannissait de sa -présence. Cette amère pensée s'aggravait encore de la solitude qui ne -tarda pas à se faire autour d'elle. Après avoir été comme la reine de -la Touraine et de l'Anjou, et y avoir tenu longtemps une sorte de cour -souveraine, grâce à sa naissance et aux grands biens qu'elle y -possédait, elle et son père le duc de Montbazon, et son frère le prince -de Guymené, le maître du vaste domaine et de l'admirable château du -Verger[320], elle se vit peu à peu abandonnée de ceux-là mêmes qui lui -devaient le plus, mais qu'entraînaient et dominaient les succès -constants de Mazarin. Le spectacle de cette lâche ingratitude révolta à -la fois et tenta la générosité d'un ancien favori du duc d'Orléans, -exilé en Lorraine comme Mme de Chevreuse, le célèbre comte de Montrésor, -dont on a déjà rencontré plusieurs fois le nom dans ce récit[321], homme -d'honneur à la mode des Importants, c'est-à-dire fidèle à sa parole, -dévoué à son parti et à ses amis, prêt à braver pour eux tous les -périls, mais en même temps libre de tout scrupule et accoutumé à ne -reculer devant aucune extrémité. Le comte de Montrésor était, avec son -cousin le comte de Saint-Ybar[322], le type du parfait conspirateur. -C'est Montrésor qui, succédant à Puylaurens dans la confiance du duc -d'Orléans, l'engagea en 1636 dans le complot d'Amiens, pendant que de -son côté Saint-Ybar y engageait le comte de Soissons. Mais le hardi -gentilhomme avait fini par se lasser de servir un prince aussi prompt à -entrer dans toutes les entreprises favorables à ses intérêts, -qu'empressé d'en sortir en livrant les siens pour se sauver lui-même. -D'ailleurs une haute et longtemps secrète amitié[323], en remplissant -son ambition et son cœur, commençait à l'enlever à ses habitudes -aventureuses. Il n'avait pas pris part à la conspiration de -Beaufort[324], mais sa liaison hautement avouée avec les Importants, son -caractère, ses maximes, sa vie tout entière l'avaient rendu suspect, et -il avait été invité, ainsi que Saint-Ybar, à s'éloigner quelque temps de -Paris. Il était donc venu en Touraine, et y trouvant Mme de Chevreuse -délaissée, sa fierté naturelle, l'estime et le respect que lui -inspiraient le courage et le malheur, le portèrent à se rapprocher de la -noble disgraciée, et à lui offrir ses services[325]. Ils se virent -assez souvent pour inquiéter Mazarin, même au delà de la vérité. Le -cardinal était convaincu que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se -résigner jamais à la défaite et à l'impuissance. Il n'ignorait pas -qu'elle écrivait à Paris à son parent le duc de Guise, pour savoir s'il -était vrai qu'il désapprouvât sa conduite et par là réveiller la -chevalerie dont il faisait profession[326]. Elle écrivait aussi à sa -belle-mère, Mme de Montbazon, reléguée à Rochefort, et les deux exilées -s'excitaient l'une l'autre à tout entreprendre pour renverser leur -ennemi commun[327]. Elle ranima les intelligences qu'elle n'avait jamais -cessé d'entretenir avec l'Angleterre, l'Espagne et les Pays-Bas. Son -principal appui, le centre et l'intermédiaire de ses intrigues, était -Lord Goring, ambassadeur d'Angleterre auprès de la cour de France[328]. -Le comte de Craft, alors à Paris, s'agitait bruyamment pour Mme de -Chevreuse, comme le commandeur de Jars intriguait sourdement pour -Châteauneuf. Sous le manteau de l'ambassade d'Angleterre, une vaste -correspondance s'était établie entre Mme de Chevreuse, Vendôme, Bouillon -et tous les mécontents. - - [320] Disons-le en passant avec un regret douloureux: ce beau - château, l'honneur de l'Anjou, qu'ont habité tant de grands - personnages, depuis le maréchal de Gié, et où plus d'un roi de - France reçut une noble hospitalité, n'est depuis longtemps qu'un - débris et un souvenir. Les anciens seigneurs du Verger l'ont vendu, - racheté, détruit à la fin du XVIIIe siècle. Ils ont abandonné le - tombeau de leurs aïeux et le sol de la patrie pour aller jouir, en - Autriche, d'une oisive opulence, au lieu de rester parmi nous, de - partager notre destinée, bonne ou mauvaise, de renouveler leur - gloire et de continuer la nôtre. - - [321] Plus haut, chap. V, p. 233, chap. VI, p. 252. - - [322] _Ibid._, et plus bas, p. 304. Voyez surtout Retz, t. I. - - [323] Montrésor fut aimé, dit-on, par Mlle de Guise, qui pour - demeurer fidèle à cette liaison ne voulut pas se marier. Sur Mlle - de Guise, voyez Mme de Motteville, t. Ier, p. 48, et p. 418. - - [324] C'est aussi ce qui se tire du silence de Campion; voyez - plus haut, chap. VI, p. 266. - - [325] Montrésor, _Mémoires_, _ibid._, p. 355. «La demeure de Mme de - Chevreuse à Tours me donnoit sujet de la voir de fois à autres, et - bien que ce fût rarement je ne laissai pas de prendre plus de - connoissance de son humeur et tempérament de son esprit que je n'en - avois eu dans tout le temps qu'elle avoit été plus heureuse et en - plus grande considération. L'abandonnement quasi général où elle - étoit de tous ceux qu'elle avoit obligés et qui s'étoient liés - d'amitié et unis d'intérêt avec elle me fit juger du peu de foi que - l'on doit ajouter aux hommes du siècle présent, par l'état auquel se - trouvoit une personne de cette qualité si universellement délaissée - dans sa disgrâce; ce qui augmenta le désir en moi de m'employer à - lui rendre mes services avec plus de soin et d'affection dans les - occasions qui se pourroient offrir. Je n'ignorois pas que les - conséquences que l'on voudroit tirer des visites dont j'avois - l'honneur de m'acquitter vers elle, ne fussent capables de me nuire - et de troubler ma tranquillité; mais l'estime et le respect que - j'avois pour sa personne et ses intérêts m'engagèrent d'en courir - volontiers le hasard, en observant toutefois cette précaution - qu'elles ne fussent trop fréquentes ni qu'il y eût aucune - affectation de sa part ni de la mienne. Les traverses dont toute sa - vie avoit été agitée n'étoient pas prêtes à finir.» - - [326] IVe carnet, p. 14. - - [327] _Ibid._, p. 48 et 49: «Più animate che mai et in speranza - di far qualche cosa contra me con il tempo.» - - [328] _Ibid._, p. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644), - l'imbasciator Gorino, lega strettissima con Cheverosa e Vandomo - et altri della corte e fuori. Risolutione di unir questa caballa - a Spagnuoli, e disfarsi del cardinale. Il suddetto spedisce - di continuo a Cheverosa, Vandomo et altri. È stato sempre - spagnolissimo, et hora più che mai. Dice che il cardinale una volta - à basso, il detto partito trionfara. Giar (Jars), confidentissimo di - Gorino, è sempre in speranza del ritorno di Chatonof. Craft, più - bruglione, più spagnolo, et più del partito del suddetto... Ha detto - mille improperii della regina... S. M. faccia scriver una buona - lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere de' - suoi ministri e di quello scrisse Gorino, etc.» - -Lorsque dans l'été de 1644 la reine d'Angleterre vint chercher un asile -en France et qu'elle alla prendre les eaux de Bourbon[329], Mme de -Chevreuse désira passionnément revoir celle qui autrefois l'avait si -bien accueillie, et la reine Henriette qui, comme sa mère Marie de -Médicis, était du parti catholique et espagnol, eût été charmée -d'épancher son cœur dans celui d'une ancienne et fidèle amie. Mais elle -ne crut pas se pouvoir livrer à son inclination sans la permission de la -reine qui lui donnait une si noble hospitalité. Anne d'Autriche répondit -par politesse que la reine, sa sœur, était libre de toutes ses -démarches, mais on lui fit dire sous main par le commandeur de Jars -qu'il ne convenait pas qu'elle reçût la visite d'une personne brouillée -avec Sa Majesté[330]. Cette nouvelle disgrâce, ajoutée à tant d'autres, -porta à son comble l'irritation de la duchesse. Elle redoubla d'efforts -pour briser le joug qui l'opprimait. Mazarin connaissait et surveillait -toutes ses manœuvres. Il fit arrêter à Paris l'intendant de sa -maison[331], et, même quelque temps après, son médecin, dans le carrosse -même de sa fille. La duchesse se plaignit vivement d'un tel procédé dans -une lettre qu'elle trouva le secret de faire arriver jusqu'à la reine. -Elle prétend qu'on fit descendre Mlle de Chevreuse de voiture, «deux -archers lui tenant le pistolet à la gorge, et criant sans cesse: tue, -tue, et autant aux femmes qui estoient avec elle[332]». Elle ne manque -pas de protester de son innocence et d'en appeler de l'inimitié de -Mazarin à la justice d'Anne d'Autriche. Mais le médecin qu'on avait -arrêté, conduit à la Bastille, fit des aveux qui mirent sur la trace de -choses fort graves, et un exempt des gardes du corps alla porter à Mme -de Chevreuse l'ordre de s'éloigner davantage de Paris et de se retirer à -Angoulême: l'exempt était même chargé de l'y mener. Il y avait à -Angoulême un château fort, servant de prison d'État, où son ami -Châteauneuf avait été détenu pour elle pendant dix années. Ce souvenir, -toujours présent à l'imagination de Mme de Chevreuse, l'épouvanta; elle -craignit que ce ne fût la retraite où on la voulait conduire[333], et, -préférant toutes les extrémités à la prison, elle se décida à se -rengager dans les aventures qu'elle avait affrontées en 1637, et à -reprendre pour la troisième fois le chemin de l'exil. - - [329] Mme de Motteville, t. Ier, p. 233, etc.--Craft accompagnait la - reine d'Angleterre. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chap. VII, _Mme - de Chevreuse en Touraine_. - - [330] Ve carnet, p. 105: «S. Maestà puol dire al commendatore di - Giar e a madamigella di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha - detto che per veder o no Mma di Cheverosa non sa ne curava, ad ogni - modo la regina della gran Bretagna non dovrebbe admetter la visita - d'una persona che per sua mala condotta ha perdute le grazie di S. - M.» - - [331] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVII, lettre de - Gaudin à Servien du 31 mai. - - [332] _Ibid._ «Tours, 20 novembre 1644. MADAME, Encore que le seul - bien que j'avois espéré, dans l'esloignement de l'honneur de votre - présence, ait esté de mériter celui de votre souvenir par la - continuation de mes devoirs, je me suis privée de l'un et de - l'autre, depuis que j'ai sceu que cette retenue vous seroit une plus - agréable marque de mon obéissance, que j'ai tasché toujours de - tesmoigner à V. M., plus tost par ce que j'ai cru plus conforme à - ses intentions que par ce qui me pouvoit d'advantage satisfaire. - Mais, comme V. M. m'a asseurée que le temps de cette absence ne - diminueroit rien de la bonté qu'elle a fait cognoistre à tout le - monde pour les choses qui me touchent, je crois, Madame, qu'autant - vous avez pu juger de mon respect par le temps qu'il y a que je me - suis retranchée la satisfaction de ces devoirs, autant je puis - espérer de V. M. qu'elle aura agréable que j'y aie recours aux - occasions importantes à mon repos. J'avois eu pouvoir sur moi de me - retenir à la première qui s'est présentée de la détention de mon - controlleur, quoique vous ne pouvez plus douter, Madame, que dans la - créance que j'ai de son innocence, il ne m'ait été extrêmement - sensible que cette qualité de mon domestique ait été la seule - présomption de son crime. Mais je vous advoue que celle qui est - arrivée encor depuis 4 ou 5 jours par l'emprisonnement d'un médecin - italien, qui est chez moi depuis quelque temps, me touche tellement - que je ne puis croire estre assez malheureuse pour que V. M. refuse - cet accès à mes justes ressentiments; ce qui s'est fait encor avec - des violences qui ne furent jamais pratiquées en semblables choses, - aiant pris l'occasion pour cela qu'il estoit dans le carrosse de ma - fille, laquelle on fist descendre, deux archers lui tenant le - pistolet à la gorge et lui criant sans cesse tue, tue, et autant aux - femmes qui estoient avec elle. Ce procédé est si extraordinaire que, - comme j'attends de votre justice qu'elle me fasse rendre - satisfaction en la personne de ma fille, j'ose me promettre de même - que votre bonté m'asseurera à l'advenir contre de telles rencontres; - et j'ai de si fascheuses expériences de mon malheur que V. M. - trouvera bon que je lui demande protection avec d'autant plus - d'instance que m'ayant ordonné de demeurer en ce lieu où je me suis - privée du seul bien que je souhaite au monde, c'est la seule - consolation qui me reste que d'y avoir sûreté pour moi et ma maison, - et de pouvoir prier Dieu en repos qu'il vous comble d'autant de - prospérités que vous en désire, Madame, de V. M., la très-humble et - très-obéissante sujette, MARIE DE ROHAN.» - - [333] Montrésor, _ibid._, p. 356: «Ce traitement (l'emprisonnement - de son médecin) souffert par un homme qui étoit son domestique, - précéda de peu de jours celui qui arriva en sa personne. Riquetty, - exempt des gardes du corps du roy, fut envoyé à Tours pour lui - porter le commandement de se retirer à Angouleme où il la devoit - mener. La crainte d'y être retenue et mise sous sûre garde dans la - citadelle, fit une telle impression dans son esprit qu'elle se - résolut à s'exposer à tous les autres périls qui lui pourroient - arriver, pour se garantir de celui de la prison qu'elle croyoit être - inévitable à moins d'y pourvoir promptement.» - - * * * * * - -Mais combien les circonstances étaient changées autour d'elle, et -qu'elle-même était changée! Sa première sortie de France, en 1626, avait -été un continuel triomphe. Jeune, belle, partout adorée, elle n'avait -quitté la ville de Nancy et le duc de Lorraine, à jamais soumis à -l'empire de ses charmes, que pour revenir à Paris troubler le cœur de -Richelieu. En 1637, sa fuite en Espagne lui avait été déjà une épreuve -plus sévère; il lui avait fallu traverser déguisée toute la France, -braver plus d'un péril, endurer bien des souffrances, pour trouver au -bout de tout cela cinq longues années d'agitations impuissantes. Du -moins elle était encore soutenue par la jeunesse et par le sentiment de -cette beauté irrésistible qui lui faisait en tout lieu des serviteurs, -jusque sur les trônes. Elle avait foi aussi dans l'amitié de la reine, -et elle comptait bien qu'un jour cette amitié lui paierait le prix de -tous ses sacrifices. Maintenant l'âge commençait à se faire sentir; sa -beauté, penchant vers son déclin, ne lui promettait plus que de rares -conquêtes. Elle comprenait qu'en perdant le cœur de la reine, elle -avait perdu la plus grande partie de son prestige en France et en -Europe. La fuite du duc de Vendôme, que celle du duc de Bouillon allait -bientôt suivre, laissait les Importants sans aucun chef considérable. -Elle avait reconnu que Mazarin était un ennemi tout aussi habile et tout -aussi redoutable que Richelieu. La victoire semblait d'intelligence avec -lui. Le propre frère de Bouillon, Turenne, sollicitait l'honneur de le -servir, et le duc d'Enghien lui gagnait bataille sur bataille. Elle -savait, aussi que le cardinal avait entre les mains de quoi la faire -condamner et la tenir enfermée toute sa vie. Quand tout l'abandonnait, -cette femme extraordinaire ne s'abandonna point[334]. Dès que l'exempt -Riquetti lui eut signifié l'ordre dont il était porteur, elle prit son -parti avec sa promptitude accoutumée, et accompagnée de sa fille -Charlotte, qui ne voulut pas la quitter, et de deux domestiques, elle -gagna par des chemins de traverse les bocages de la Vendée et les -solitudes de la Bretagne, et elle vint à quelques lieues de Saint-Malo -demander un asile au marquis de Coetquen, gouverneur de cette place. Le -noble Breton ne refusa pas l'hospitalité à une femme du sang des Rohan. -Il lui procura même les moyens de quitter la France et d'échapper à ses -ennemis. Elle déposa ses pierreries entre ses mains, comme autrefois -entre celles de La Rochefoucauld, et, après avoir écrit un billet -d'adieu à Montrésor, vers la fin de l'hiver de 1645, elle s'embarqua -avec sa fille, à Saint-Malo, sur un petit bâtiment qui devait la -conduire a Darmouth, en Angleterre, d'où elle comptait passer à -Dunkerque et en Flandre. Mais des navires de guerre du parti du -parlement croisaient dans ces parages: ils rencontrèrent et prirent la -misérable barque et la menèrent à l'île de Wight. Là Mme de Chevreuse -fut reconnue, et comme on la savait l'amie de la reine d'Angleterre, les -parlementaires n'étaient pas éloignés de lui faire un assez mauvais -traitement et de la livrer à Mazarin. Heureusement elle rencontra comme -gouverneur à l'île de Wight le comte de Pembrock, qu'elle avait -autrefois connu. Elle s'adressa à sa courtoisie[335], et grâce à son -intervention, elle obtint à grand'peine des passe-ports qui lui -permirent de gagner Dunkerque et de là les Pays-Bas espagnols[336]. - - [334] Montrésor, _ibid._: «Pour l'exécuter (ce projet d'évasion), il - falloit beaucoup d'invention et d'adresse qui ne lui manquèrent - point... Elle se sauva de Tours dès le même jour, accompagnée de - mademoiselle sa fille, qui ne la voulut point abandonner, et de deux - domestiques tels qu'elle les avoit pu choisir avec une extrême - diligence. Elle se rendit en Bretagne, chez le marquis de Coetquen, - de qui elle reçut les services et les assistances qu'elle s'étoit - promises, par la facilité qu'il donna à son embarquement. - Cette résolution hasardeuse pouvant être sujette à beaucoup - d'inconvénients, n'ayant au dehors nulle retraite assurée, elle - jugea qu'il étoit plus à propos de confier ses pierreries au marquis - de Coetquen que de les emporter avec elle. Cette considération - l'obligea de les laisser entre ses mains, et la bonne volonté - qu'elle conservoit pour moi à m'écrire une lettre qui contenoit - plusieurs témoignages de l'honneur de son souvenir, et des excuses - infiniment obligeantes de ne m'avoir pas consulté dans une rencontre - si importante, sur ce qu'il avoit fallu qu'elle usât nécessairement - d'une si grande précipitation qu'elle n'avoit pas eu un moment de - délibérer pour m'en faire entrer en connoissance.» Plus tard, elle - pria le marquis de Coetquen de remettre ses pierreries à Montrésor, - qui les rendit à un envoyé de Mme de Chevreuse. Mais Mazarin, - croyant mettre la main sur quelque grand mystère, fit arrêter - Montrésor et le tint quelque temps en prison, jusqu'à ce que, mieux - informé, et surtout pressé par Mlle de Guise, il le relâcha en - lui faisant des excuses. Voyez les Mémoires de Montrésor, - _ibid._--Disons aussi que Mazarin, si sévère envers Montrésor, qu'il - savait un conspirateur dangereux, montra de l'indulgence envers le - marquis de Coetquen dont les intentions avaient été honorables. Dans - ses _Lettres françaises_ conservées à la Bibliothèque Mazarine, nous - trouvons celle-ci qui lui fait honneur, et que Richelieu peut-être - n'aurait pas écrite. Fol. 376: à M. le marquis de Couaquin, 7 mai - 1645: «J'ai vu par celle que vous avez pris la peine de m'écrire, - l'avis que vous me donnez du passage de madame la duchesse de - Chevreuse dans l'une de vos maisons. Sur quoi ayant entretenu le - gentilhomme que je vous renvoye, j'ai estimé superflu de vous écrire - ici le particulier de ce que je lui en ai dit. M'en remettant donc à - sa vive voix, je me contenterai de vous assurer que j'ai reçu comme - je dois les preuves que vous me donnez de votre affection pour le - service du roi en cette rencontre. Je n'ai pas manqué de représenter - à la reine tout ce que je devois, _excusant ce qui s'est passé par - les raisons que vous mandez_, et par celles que le dit gentilhomme a - déduites, etc.» - - [335] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, p. 162. - Lettre de Mme de Chevreuse à «M. le comte de Pembroc, de l'île - d'Ouit, du 29 avril 1645»: «MONSIEUR, La continuation de mon - malheur m'obligeant à sortir promptement de France pour conserver - en un pays neutre la liberté que le pouvoir de mes ennemis me - vouloit oster dans le mien, le seul chemin que j'aye trouvé - favorable pour éviter cette disgrâce a esté de m'embarquer à - Saint-Malo pour passer en Angleterre et delà en Flandres, pour me - rendre au pays de Liége, d'où en sûreté je puisse justifier mon - innocence, si l'on me veut écouter, ou au moins me garantir de la - persécution que la haine et l'artifice du cardinal Mazarin m'a - procurée depuis un an et demi. M'estant mise en chemin à cette - intention dans une barque que je trouvai preste à partir pour - Darthemouth, d'où je faisois estat en arrivant d'envoyer quérir - les passe-ports qui me seroient nécessaires pour aller à Douvres - et m'y embarquer pour Dunkerque, elle a été prise par deux - capitaines des navires de guerre qui sont sous l'autorité du - Parlement, dans lesquels je suis arrivée en cette isle d'Ouit, - dont j'ay appris que vous estiez gouverneur, ce qui m'a bien - resjouie, m'assurant en vostre vertu et courtoisie que vous ne me - refuserés pas la supplication que je vous fais de demander à - Messieurs du Parlement un passe-port pour aller d'ici à Douvres - et m'y embarquer pour passer à Dunkerque où le misérable estat de - mes affaires me presse de me rendre au plustot. C'est une grâce - que j'espère de la justice de messieurs du Parlement, qu'ils - auront la bonté de ne pas me faire attendre, puisque la confiance - que j'ay en leur générosité et la résolution où je suis de ne me - rendre jamais indigne d'en recevoir des effets, m'en peut - justement faire espérer le bien que j'attendrai impatiemment par - le retour de ce porteur que j'envoye exprès pour ce subject à - Londres avec l'homme de vostre lieutenant en cette isle, duquel - je crois que vous recevrés un compte plus particulier des - accidents de mon voyage. Je les abrége le plus que je puis pour - ne vous importuner pas d'un si long discours, et il suffit de - vous faire entendre le besoing que j'ay de vostre assistance en - l'estat où je suis pour avoir promptement le passe-port que je - demande à Messieurs du Parlement, et de vous supplier de croire - que je n'aurai jamais de satisfaction entière que je ne vous aye - témoigné par mes services que vous avés obligé une personne qui - sera toute sa vie parfaitement, Monsieur, Votre très-humble et - très-affectionnée servante, MARIE DE ROHAN, duchesse de - Chevreuse.» - - [336] Archives des affaires étrangères, t. CIX, Gaudin à Servien, - 20 mai 1645: «L'on écrit d'Angleterre que Mme de Chevreuse est - encore à l'île de Wick, que messieurs du Parlement ne lui ont - voulu bailler navire ni passe-port pour passer à Dunkerque, - etc.»--BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin, - folio 415, 22 juillet 1645: «On peut juger, dit Mazarin, si on a - une grande haine pour Mme de Chevreuse, puisque, lorsqu'elle - étoit au pouvoir des parlementaires d'Angleterre, ils ont offert - de la remettre entre nos mains, et qu'on ne s'en est pas soucié.» - -Elle s'établit quelque temps à Liége, s'appliquant à maintenir et à -resserrer de plus en plus entre le duc de Lorraine, l'Autriche et -l'Espagne, une alliance qui était la dernière ressource des Importants -et le dernier fondement de son propre crédit. Cependant Mazarin avait -repris tous les desseins de Richelieu, et comme lui il s'efforçait de -détacher le duc de Lorraine de ses deux alliés. Le duc était alors -éperdument épris de la belle Béatrix de Cusance, princesse de -Cantecroix. Mazarin travailla à gagner la dame, et il proposa à -l'entreprenant Charles IV de rompre avec l'Espagne et d'entrer en -Franche-Comté avec le secours de la France, lui promettant de lui -laisser tout ce qu'il aurait conquis[337]. Il parvint à mettre dans ses -intérêts la sœur même du duc Charles, l'ancienne maîtresse de -Puylaurens, la princesse de Phalzbourg, alors bien déchue, et qui lui -rendait un compte secret et fidèle de tout ce qui se passait autour de -son frère. Mazarin lui demandait surtout de le tenir au courant des -moindres mouvements de Mme de Chevreuse; il savait qu'elle était en -correspondance avec le duc de Bouillon, qu'elle disposait du général -impérial Piccolomini par son amie Mme de Strozzi[338], et même qu'elle -avait gardé tout son crédit sur le duc de Lorraine, malgré les charmes -de la belle Béatrix. A l'aide de la princesse de Phalzbourg, il suit -toutes ses démarches, et lui dispute pied à pied, Charles IV, -quelquefois vainqueur, fort souvent battu dans cette lutte -mystérieuse[339]. - - [337] IVe carnet, p. 81 et 82; carnet Ve, p. 18, 68 et 115. - - [338] Carnet V, p. 48: «Mma di Cheverosa, gran corrispondenza con - lui (le duc de Bouillon) e con Piccolomini, e questo con Buglione. - La Strozzi governa Piccolomini e la Strozzi è tutta di Mma di - Cheverosa.» - - [339] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin à Mme la - princesse de Phalzbourg, 23 juillet 1645, fol. 415. «...6 (Mazarin) - ne doute point d'être déchiré de Mme de Chevreuse, mais tout le - monde sait que le plus grand crime qu'il ait commis envers elle, - c'est de l'avoir bien servie, et d'avoir recherché avec tous les - soins imaginables son amitié à son retour de Flandres. Il est - malaisé d'être bon François, de travailler pour la grandeur de ce - royaume, de ne vouloir pas de négociations particulières avec les - Espagnols, et de contenter Mme de Chevreuse. Elle hait 6 parce - qu'elle l'a offensé au dernier point. Elle se dit persécutée et - innocente; mais son médecin qui est à la Bastille après avoir fait - par son ordre le voyage d'Espagne, n'en est pas d'accord, et outre - cela 6 avoit en main de quoi la confondre, si la crainte de l'être - ne lui eût fait prendre la résolution de s'enfuir. Je prie Dieu - qu'il envoye à 6 le mal qu'il veut à Mme de Chevreuse. La plus - grande punition qu'elle puisse avoir sera le remords qu'elle aura - toujours dans son âme d'avoir si mal correspondu à son devoir, et de - s'être perdue de gaieté de cœur, quand il étoit en son pouvoir - d'être une des plus heureuses femmes qui fût au monde. On ne doute - point qu'elle n'aura rien oublié pour imprimer dans l'esprit du duc - de Lorraine qu'il ne doit jamais se fier ni à (la reine) ni à - (Mazarin); et comme elle ne manque pas d'artifice, et croit avoir un - grand ascendant sur l'esprit de ce prince, je ne doute point qu'elle - ne lui fasse de grandes impressions...»--Lettre du 30 septembre - 1645, _ibid._, fol. 448: «.....Mme de Chevreuse aussi bien que - quelques autres personnes qui pourroient avoir dans ce royaume les - mêmes intentions qu'elle de brouiller, ne peuvent rendre un plus - mauvais service aux Espagnols que de leur donner, comme elles font, - de fausses espérances sur lesquelles, comme on croit aisément ce - qu'on désire, ils pourroient s'embarquer obstinément dans la - conduite de la guerre, sans songer sérieusement aux moyens de faire - la paix, qui semble être le plus grand bien qui leur puisse arriver - dans l'état présent des affaires. Mme la princesse de Phalsbourg a - fort bien jugé ce que c'étoit que l'affaire du Languedoc; tout y est - plus tranquille que dans Fontainebleau même, et il ne dépend que de - Leurs Majestés de prendre telle résolution qu'elles voudront et de - la faire exécuter avec toute facilité; on sera pourtant bien aise - d'apprendre la continuation de la conduite et des intrigues de - ladite dame.....»--Du 11 novembre, fol. 468: «M. le cardinal - remercie Mme la princesse de Phalsbourg des nouvelles marques - qu'elles lui a données de son affection... il la supplie de lui - donner souvent des nouvelles de ce qui se passe par delà, et - particulièrement de Mme de Chevreuse...»--Du 2 décembre, fol. 476... - «Il seroit extrêmement important de découvrir le sujet pour lequel a - été arrêté l'homme de Mme de Chevreuse, et la reine prie la - princesse de Phalsbourg de ne rien oublier pour en savoir la vérité, - puisque l'on a déjà ici quelques lumières, par le côté de Liége, de - certaines propositions que ladite dame avoit faites aux ministres - d'Espagne, qui sont par delà...»--Du 23 décembre, fol. 492... «Le - cardinal remercie très-humblement Mme la princesse des avis qu'elle - lui a donnés; il la supplie de continuer à lui faire la même grâce, - et particulièrement en ce qui concerne Mme de Chevreuse, laquelle, - selon les avis qu'on en a de divers endroits, ne songe qu'à faire - des menées contre ledit cardinal... Le cardinal Mazarin a tâché de - servir toujours sincèrement le duc de Lorraine, et il a cru que - ce ne seroit pas un petit bien pour la France que celui de - l'attachement d'un prince de tant de mérite, et si capable - d'augmenter dans la guerre les prospérités de ce royaume. Ledit - cardinal a été fort marri que tous ses soins n'aient pas produit - l'effet qu'il s'étoit promis, ayant fait accorder par la reine - toutes les satisfactions que ledit duc pouvoit raisonnablement - désirer. Il est vrai qu'à présent ledit cardinal n'a pas grand - crédit sur ce point, n'ayant pas réussi aux promesses positives - qu'il avoit faites que le duc de Lorraine entreroit en ce pays, - moyennant ce qu'il avoit arrêté avec Plessis Besançon...»--Mme de - Chevreuse correspondait aussi de Liége avec les mécontents de - l'intérieur comme on le voit par une lettre de Mazarin du 28 - septembre de cette même année 1645 à l'abbé de La Rivière, _ibid._, - fol. 453: «J'ai souvent eu les mêmes avis que vous me donnez de la - correspondance des Importans avec la dame dont vous m'écrivez. Nous - nous en entretiendrons à notre première vue.» - -L'avantage demeura à Mme de Chevreuse. Son ascendant sur le duc de -Lorraine, né de l'amour, mais lui survivant, et plus fort que toutes les -nouvelles amours de ce prince inconstant, le retint au service de -l'Espagne, et fit échouer les projets de Mazarin. Peu à peu elle -redevint l'âme de toutes les intrigues qui se formaient contre le -gouvernement français. Elle ne le combattait pas seulement au dehors; -elle lui suscitait au dedans des difficultés sans cesse renaissantes. -Entourée de quelques émigrés ardents et opiniâtres, entre autres du -comte de Saint-Ybar, un des hommes les plus résolus du parti, elle -soutenait en France les restes des Importants, et partout attisait le -feu de la sédition. Passionnée et maîtresse d'elle-même, elle gardait un -front serein au milieu des orages, en même temps qu'elle déployait une -activité infatigable pour surprendre les côtés faibles de l'ennemi. Se -servant également du parti protestant et du parti catholique, tantôt -elle méditait une révolte en Languedoc, ou un débarquement en Bretagne; -tantôt, au moindre symptôme de mécontentement que laissait échapper -quelque personnage considérable, elle travaillait à l'enlever à Mazarin. -En 1647, son œil perçant discerna au sein même du congrès de Münster -des signes de mésintelligence entre l'ambassadeur français le duc de -Longueville et le premier ministre, qui en effet ne s'entendaient -guère[340], et elle a la triste gloire d'avoir dès lors fondé de trop -justes espérances sur l'ambition mal réglée et l'humeur mobile du duc -d'Enghien, tout récemment devenu prince de Condé[341]. - - [340] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chapitre IV, p. - 288, et p. 321-326. - - [341] Une pièce de la dernière importance et qui jette un grand - jour sur toutes les intrigues de Mme de Chevreuse en 1646 et - 1647, et aussi sur l'état des esprits en France à la veille de la - Fronde, et sur l'ambition inquiète qui avait pénétré dans la - maison de Condé, c'est un mémoire d'un agent espagnol, que nous - avons déjà rencontré dans l'affaire du comte de Soissons, l'abbé - de Mercy, mémoire adressé au gouvernement des Pays-Bas, et où - l'abbé montre tout ce que pourraient contre Mazarin, Saint-Ybar - et surtout Mme de Chevreuse, s'ils étaient mieux soutenus. Cette - pièce est intitulée: _Mémoire sur ce qui s'est négocié et traité - au voyage de l'abbé de Mercy en Hollande entre lui, le comte de - Saint-Ybar et Mme la duchesse de Chevreuse_. La pièce est datée - du 27 septembre 1647, et signée P. Ernest de Mercy. Elle fait - partie des papiers de la secrétairerie d'État espagnole qui se - trouvent dans les archives générales du royaume de Belgique à - Bruxelles. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chapitre VII, _Mme de - Chevreuse en Flandre_. - -Le temps fait un pas, et en 1648 la conspiration, qui depuis tant -d'années était pour ainsi parler en permanence, cherchant de tous côtés, -au dedans et au dehors, une occasion favorable, la trouve enfin et -éclate à Paris, le lendemain même de cette victoire de Lens qui portait -un si terrible coup à la puissance espagnole et nous valut le traité de -Westphalie. Ailleurs[342], nous nous sommes suffisamment expliqué sur la -Fronde, sur ses causes générales et particulières, sur son caractère -véritable; nous lui avons ôté son masque, s'il est permis de le dire: -nous avons fait voir quelle elle est et d'où elle vient, et qu'au lieu -de la prendre pour le premier élan de l'esprit nouveau, il la faut -considérer comme le suprême effort de l'esprit ancien pour ramener en -arrière la monarchie vers un passé mal défini[343], où l'aristocratie -se complaisait à asseoir l'idéal de la vraie constitution de la France, -parce qu'elle y contemplait l'image de l'anarchique domination qu'elle -avait jadis exercée, et dont elle rêvait le retour. Ici, nous avons la -confiance que, si on a suivi avec un peu d'attention le cours de cette -histoire, on reconnaîtra, sans la moindre difficulté et avec la plus -parfaite évidence, que la Fronde est tout simplement la dernière et la -plus considérable des révoltes que nous avons racontées, depuis celle -qui s'éleva contre Luynes, en 1620, jusqu'à celle des Importants en -1643: même fin, mêmes moyens, et nous pourrions presque dire mêmes -personnages. La fin est celle que Mme de Chevreuse marquait elle-même au -mois d'août 1643, lorsqu'elle disait aux Importants, pour les exciter à -frapper Mazarin, que sans ce coup de main leurs affaires iraient mal, et -que «les grands n'auraient pas plus d'indépendance qu'auparavant»: -langage assez clair, assez significatif, ce semble[344]. Les moyens sont -toujours la ligue des grands seigneurs, protestants et catholiques, la -connivence volontaire ou forcée du Parlement, surtout l'appui de -l'étranger. L'espoir de cet appui est en quelque sorte le fond commun de -toutes les entreprises que couronne la Fronde. En 1620, la reine mère et -la comtesse de Soissons, le duc de Nemours, le duc de Longueville, les -Vendôme s'entendaient avec le duc de Savoie. En 1626, le duc d'Orléans, -le comte de Soissons, le maréchal Ornano, le duc et le grand prieur de -Vendôme, comptaient sur la Savoie et sur l'Angleterre[345]. En 1632, -l'Espagne était derrière l'insurrection de Montmorency et du duc -d'Orléans. En 1641, le comte de Soissons et le duc de Bouillon étaient -d'intelligence avec l'Espagne et l'Empire; Retz était venu de Paris en -Flandre pour conférer avec don Miguel de Salamanca et le colonel de -Metternich, et il y avait des régiments autrichiens à la Marfée. En -1642, le duc d'Orléans, Cinq-Mars et Bouillon avaient un traité signé -avec la cour de Madrid. En 1643, toute la politique des Importants -reposait sur l'alliance espagnole dont ils se croyaient assurés. De -même, en 1648, dès les premiers jours, Retz et Bouillon entrent en -communication avec l'Espagne; le Parlement, qui vient de refuser -audience à un messager du roi, reçoit sur les fleurs de lis un envoyé de -l'archiduc, introduit par un prince du sang[346], et il applaudit à ses -flatteries. Tour à tour, Bouillon, Turenne, Condé, deviennent et -demeurent plus ou moins longtemps des généraux espagnols. Maintenant, -si des choses on en vient aux hommes, et si on examine bien ceux qui -figurent aux premiers rangs de la Fronde, on sera frappé de voir -qu'excepté Condé et Turenne, jusqu'alors étrangers aux intrigues -politiques, et qui n'y entrent, contre leur intérêt et leur génie, -qu'entraînés, l'un par sa sœur, l'autre par son frère, tous les autres -ont déjà passé sous nos yeux et pris part aux divers complots que nous -avons traversés sur les pas de Mme de Chevreuse. Ceux-là seuls manquent -à ce rendez-vous général des factieux de tous les temps depuis la mort -d'Henri IV, que la prison, l'exil ou l'échafaud ont dévorés. Voilà bien -leur chef accoutumé, l'incertain duc d'Orléans, qu'attire et épouvante -le fantôme de l'autorité souveraine; poussé par la vanité jusqu'au seuil -de l'usurpation, et se laissant très-bien nommer, par un parlement -asservi, lieutenant général du royaume, mais incapable de soutenir un -tel personnage, retombant bien vite de la témérité dans la peur, et -tenant toujours quelque bassesse en réserve pour se tirer d'embarras. A -défaut du grand prieur de Vendôme, mort avec Ornano dans les cachots de -Vincennes, la Fronde ramène sur la scène le duc de Vendôme lui-même, le -plus vieux conspirateur de France, qui a conspiré contre le maréchal -d'Ancre, contre Luynes, contre Richelieu, contre Mazarin. A côté de lui -est son fils cadet, le duc de Beaufort, celui que nous avons vu, en -1643, tenter à plusieurs reprises d'assassiner Mazarin; échappé de -prison en 1648, il se donne pour une victime du despotisme, et se fait -le héros de la populace. Si le comte de Soissons et le grand écuyer -Cinq-Mars ne sont plus, leur complice est là qui les continue: après -avoir combattu Richelieu à la Marfée, Bouillon, avec son frère Turenne, -combat encore à outrance son successeur, à Paris, à Bordeaux, à Stenay, -à Rethel; sauf à finir, s'il y trouve son compte, par s'accommoder avec -lui et par le servir, avec la même vigueur et plus de succès, à Bleneau -et au faubourg Saint-Antoine. Châteauneuf avait osé lutter en secret -contre Richelieu; il aspire ouvertement à remplacer Mazarin. Sans doute -l'éclat de La Rochefoucauld dans la Fronde lui vient de Mme de -Longueville; mais ce n'est pas elle qui l'y a jeté; c'est lui au -contraire qui a entraîné la sœur de Condé dans la route qu'il suivait -depuis longtemps. Sa conduite dès 1637, ses menées équivoques en 1642, -son opposition à la faveur naissante de Mazarin, ses prétentions -contenues et dissimulées, mais au fond très-vives et mal satisfaites, -tout destinait le discret Important de 1643 à devenir l'un des chefs des -Frondeurs. Enfin nous connaissons Retz: lui-même a pris soin de nous -apprendre ce qu'il avait imaginé et tenté bien avant 1648. Quand à -vingt-cinq ans on a conçu l'idée d'assassiner un cardinal à l'autel; -quand on a pu tramer avec des prisonniers, au sein même de la Bastille, -le complot le plus extraordinaire pour appuyer dans Paris, par une -révolte habilement concertée, l'insurrection du comte de Soissons; -quand, à force d'activité, d'adresse et d'audace on a su être à la fois -dans la même semaine, à Sedan avec Soissons et Bouillon, en Flandre -avec des ministres et des généraux étrangers, à l'archevêché avec des -curés et des officiers de la milice bourgeoise, dans la chaire de -Notre-Dame et aussi dans plus d'un boudoir, on n'est certes pas un -novice dans l'art des conspirations, et on est préparé à tout -entreprendre à la cour, au parlement, sur la place publique, afin de se -frayer une route au cardinalat et de là au ministère[347]. - - [342] Voyez les dernières pages de LA JEUNESSE DE MME DE - LONGUEVILLE, et Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, surtout - chapitre IV. - - [343] Plus haut, chap. V, p. 215, nous avons vu La Rochefoucauld - vanter Châteauneuf comme «plus capable que nul autre de rétablir - l'ancienne forme de gouvernement que le cardinal de Richelieu - avoit commencé à détruire.» Mais La Rochefoucauld oublie de nous - dire quelle était cette ancienne forme de gouvernement qu'il - s'agissait de rétablir. En indiquant Richelieu comme celui qui a - commencé à la détruire, il semble la placer sous Henri IV; mais - si telle était sa pensée, il ne pouvait se tromper davantage, car - c'est précisément Henri IV qui a commencé l'œuvre de Richelieu. - Il faut donc remonter plus haut. Retz l'a bien senti, et pour - retrouver cette ancienne et libre constitution de la France dont - il prétend qu'il poursuivait le rétablissement, il erre à travers - l'histoire, et il est forcé de reculer jusqu'au moyen âge, car il - avoue que Richelieu reçut cette constitution altérée et corrompue - depuis très longtemps, et il ne l'accuse que «d'avoir fait un - fond de toutes les mauvaises intentions et de toutes les - ignorances des _deux derniers siècles_.» _Mémoires_, t. Ier, - livre II, etc. Or, on sait de quelle heureuse et libérale - constitution jouissait la France deux siècles avant le XVIIe. - - [344] Voyez plus haut, chap. V, p. 235. - - [345] Voyez plus haut, chap. II, p. 64. - - [346] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 338. - - [347] Sur tous les personnages ici indiqués, voyez LA JEUNESSE DE - MME DE LONGUEVILLE, etc., et MME DE LONGUEVILLE PENDANT LA - FRONDE. - -Au bruit des premiers mouvements et des succès croissants de la Fronde, -Mme de Chevreuse se serait hâtée d'accourir à Paris, si l'armée royale, -qui en faisait le siége, ne lui en eût barré le chemin. Elle se vit donc -forcée de rester encore quelque temps en Flandre, et c'est à ce retard -involontaire qu'elle doit d'avoir rencontré à Bruxelles celui qui devait -fixer à jamais son cœur et lui être un dernier ami. Le marquis Geoffroi -de Laigues, gentilhomme de Limoges, pauvre mais ambitieux, qui venait de -se démettre de sa compagnie des gardes pour se donner tout entier aux -Frondeurs, avait été envoyé par eux dans les Pays-Bas, au commencement -de 1649, afin de traiter en leur nom avec l'Espagne. Retz assure que -Montrésor, lorsque Laigues quitta Paris, l'engagea, dans l'intérêt de la -cause commune, à tâcher de plaire à Mme de Chevreuse, toute-puissante -sur le gouvernement espagnol. Quoi qu'il en soit de cette anecdote[348], -il est certain que Laigues se prit d'une admiration passionnée pour -l'illustre exilée, qui sans doute avait perdu cette beauté célèbre, -victorieuse de tant de cœurs, mais qui conservait encore bien des -attraits[349], relevés par l'éclat d'une haute position et de talents du -premier ordre. Laigues était jeune, un peu fat et d'un esprit assez -médiocre, du moins au jugement de Retz[350], mais d'une figure, d'une -bravoure, d'un dévouement à racheter plus d'un défaut. Mme de Chevreuse -se laissa aimer, et tous deux finirent par s'attacher si bien l'un à -l'autre, qu'ils ne se quittèrent plus. On dit même, pour épuiser ici ce -dernier épisode de la vie intime de Mme de Chevreuse, qu'à la mort de -son mari, en 1657, elle s'unit à Laigues par un de ces mariages de -conscience alors assez à la mode[351]. - - [348] _Mémoires_, t. Ier, Voilà l'unique fait, plus ou moins sûr, - d'où Retz tire cette belle conclusion qui fait autant d'honneur à - sa logique qu'à sa délicatesse: «Qu'il n'étoit pas difficile de - donner un amant à Mme de Chevreuse, de partie faite.» Voyez plus - haut, chap. Ier, p. 14. - - [349] Retz, qui, comme nous l'avons déjà fait remarquer, chap. Ier, - p. 15, finit par détester Mme de Chevreuse, parce qu'elle refusa de - le suivre dans les derniers et extravagants projets dont nous - parlerons tout à l'heure, prétend qu'en 1649 elle n'avait plus même - de restes de beauté; cela ne se peut, car elle en avait encore en - 1657, comme on le voit par le portrait de Ferdinand, gravé par - Balechou, dans l'_Europe illustre_ d'Odieuvre, où elle est - représentée en veuve, avec une figure si fine, si expressive, si - distinguée. - - [350] _Mémoires_, _ibid._: «Laigues qui avoit une grande valeur, - mais peu de sens et beaucoup de présomption.» - - [351] _Mémoires du jeune Brienne_, par M. Barrière, t. II, chap. - XIX, p. 178: «Le marquis de Laigues qui certainement étoit mari - de conscience de la duchesse.» - -Dans les premiers mois de 1649, et tant que dura la guerre de Paris, -elle resta en Flandre, y tenant en quelque sorte le rang d'ambassadrice -de la Fronde. Elle n'eut pas de peine à faire comprendre à l'Espagne de -quel suprême intérêt il lui était de favoriser une insurrection qui -semblait faite exprès pour elle, et venait à propos arrêter l'essor de -la France et sauver Bruxelles et les Pays-Bas. Mais elle eut besoin de -toute son autorité pour triompher de la lenteur espagnole, et décider -l'archiduc à envoyer à Paris un agent habile, qui sût engager doucement -le parlement dans la guerre civile sans qu'il s'en doutât, et animer les -chefs et les généraux du parti, en leur promettant des subsides et des -soldats. Elle fit plus: elle obtint qu'on assemblerait au plus vite une -petite armée qui, sous le commandement du comte de Fuensaldagne, irait -faire sa jonction, vers la Picardie et la Champagne, avec l'armée -d'Allemagne que Turenne devait soulever et mener à ce rendez-vous. En -même temps, elle avait persuadé au duc de Lorraine que l'occasion était -unique pour venger ses injures et réparer ses malheurs. Charles IV avait -promis de se mettre à la tête des troupes qui lui restaient et que -soudoyait l'Autriche, et d'aller se réunir à Turenne et à Fuensaldagne. -En sorte que tous les trois, concertant leurs mouvements, devaient faire -de leurs divers corps une masse irrésistible, la lancer sur la capitale, -percer l'armée royale disséminée autour de ses murs, et venir à Paris -donner la main à la Fronde et dicter des lois à la reine. Mme de -Chevreuse se croyait assurée du succès; elle se proposait d'accompagner -Fuensaldagne, et déjà son arrivée triomphante était annoncée à Paris -dans une brochure d'un titre pompeux: _l'Amazone françoise au secours -des Parisiens, ou l'approche des troupes de Mme la duchesse de -Chevreuse_[352]. L'entreprise était hardie et bien conçue: elle échoua, -le principal ressort sur lequel on comptait ayant manqué. En vain -Turenne s'efforça d'entraîner dans sa révolte l'armée d'Allemagne qu'il -commandait: Mazarin et Condé la lui disputèrent, et parvinrent même à -lui enlever, par des largesses faites à propos, cette fameuse cavalerie -weymarienne qui semblait appartenir au grand capitaine, et qui, sous -lui, avait tant contribué à la victoire de Nortlingen. Turenne, -abandonné par d'Erlach et par tous les généraux, put à peine s'échapper -avec quelques officiers. Cet échec inattendu arrêta le duc de Lorraine; -et bientôt la paix précipitée de Ruel, en désarmant pour quelque temps -la Fronde, ôta à Fuensaldagne tout prétexte d'intervenir. C'est à -l'ombre de cette paix, ou plutôt de cette trêve, que Mme de Chevreuse -revint à Paris au milieu d'avril 1649. - - [352] Cette mazarinade est si peu connue que nous en donnerons ici - une idée. Comme presque toutes les mazarinades elle est in-4º; elle - n'a pas plus de huit pages. «_A Paris, chez Jean Henault, au palais, - dans la salle Dauphine, à l'Ange Gardien. MDCXLIX. Avec - permission._» On y fait un éloge emphatique et pédantesque de la - naissance, de l'héroïsme et de la beauté de Mme de Chevreuse. «La - beauté du corps est souvent un indice de la beauté de l'âme, pour ce - que de la qualité du tempérament se forme la qualité des coutumes, - et que l'excellence de la forme procède en quelque façon de la belle - disposition de la matière.»--«Cette princesse, d'un courage - inflexible à tous les abaissements de la fortune, et qui n'a jamais - voulu plier sous la tyrannie des mauvais favoris, ne veut pas - souffrir que nous languissions dans la servitude. Elle s'avance à - notre aide, et rassemblant des troupes de toutes parts, elle nous - promet sous peu un secours qui ne sera point infructueux. Cet ange - de bataille dans l'armée des bons Français s'apprête à se couronner - de lauriers que nous moissonnerons ensemble. Plusieurs ont assemblé - des richesses pour relever leur fortune; mais cette princesse, qui - ne tire la sienne que de sa naissance, alliée aux royales maisons de - France, de Navarre, de Milan et de Bretagne, ne fait qu'un - marchepied de tous ses biens pour monter à la gloire.»--«Chacun suit - ses conseils comme des oracles, et tous se rendent sous son - étendard. Cette incomparable princesse, ayant appris l'état de nos - affaires présentes, après avoir rallié diverses troupes de cavalerie - du Barrois et de la Champagne, a, selon les avis que nous en avons - reçus, passé déjà la rivière de Somme avec la diligence nécessaire - en cette pressante occasion, et s'alliant à l'armée de Monsieur le - maréchal de Turenne, nous espérons que par un commun accord de tous - les bons François, nous achèverons heureusement ce que nous avons - commencé avec tant de justice pour l'intérêt et le repos publics; et - nous conjurons le Dieu des armées que cette princesse vive pour - reculer nos sépultures, que le ciel lui rende autant de biens - qu'elle en fait à la terre, que la France partage sa gloire avec - elle, et que les siècles à venir conservent a jamais la mémoire et - le nom glorieux de cette amazone françoise sous le nom de Mme la - duchesse de Chevreuse.» - -Elle y retrouva ses anciens et ses récents compagnons d'exil, ses -complices de tous les temps, le duc d'Orléans avec sa femme, la belle et -ambitieuse Marguerite, la sœur du duc de Lorraine, qu'elle avait vue -autrefois à Bruxelles, auprès de la reine mère, alors ennemie déclarée -de Richelieu qui voulait faire casser son mariage, et maintenant presque -aussi opposée à Mazarin, et agissant auprès de son mari sous -l'inspiration et dans l'intérêt de son frère; le duc de Vendôme et le -duc de Bouillon qui, comme elle, avait quitté la France après la déroute -des Importants; le duc de Beaufort qui restait asservi à Mme de -Montbazon, et dont elle pouvait disposer encore; La Rochefoucauld, -toujours inquiet, incertain et mécontent malgré une illustre conquête; -son ami Chateauneuf conservant sous les glaces de l'âge tous les feux de -l'ambition, et plus impatient que jamais de ressaisir le pouvoir; enfin -dans des rangs secondaires Alexandre de Campion, Montrésor, Saint-Ybar -et bien d'autres qui s'empressèrent de lui faire cortége. Retz était le -seul homme supérieur du parti qu'elle ne connût pas; elle le rechercha, -et si l'on en croit Retz, aussi avantageux en galanterie qu'en -politique, la belle Charlotte de Lorraine, qu'une vie errante et de -tristes exemples avaient trop disposée aux aventures, leur devint un -étroit lien. Mme de Chevreuse n'avait guère alors moins de cinquante -ans. Son cœur était au repos dans une dernière et sérieuse affection. -L'expérience avait mis le sceau à ses grandes qualités; son génie était -alors dans toute sa force: elle n'avait rien perdu de sa clairvoyance, -de sa décision, de son audace, et l'âge l'avertissait qu'elle n'avait -plus de fautes à faire, de disgrâces et d'exils à braver, qu'il lui -fallait à tout prix réussir, établir solidement sa fortune et sa -destinée. Elle mit donc son énergie naturelle sous la conduite de cette -mâle et forte prudence qui n'a rien à voir avec la timidité des âmes -faibles, et qui n'appartient qu'aux grands courages éclairés et mûris -par le temps. - -On n'attend point que nous suivions pas à pas Mme de Chevreuse et nous -engagions nous-même dans le dédale des intrigues de la Fronde. Ce -serait une tâche trop étendue. Disons seulement ici que Mme de Chevreuse -joua un des principaux rôles dans ce dernier acte du long drame des -conspirations des grands au XVIIe siècle. Attachée au fond du parti et à -ses intérêts essentiels, elle le dirigea constamment à travers bien des -écueils, avec un admirable mélange de vigueur et d'adresse qui lui donne -une place éminente parmi les politiques de cette grande époque. Elle est -l'auteur du seul plan qui, selon nous, aurait pu sauver la Fronde, et la -justifier en fondant un gouvernement aristocratique en France dans des -conditions raisonnables. - -Mazarin qui, en 1643, s'était habilement servi, comme nous l'avons -montré[353], de l'ambition des Condé contre celle des Vendôme et de -leurs amis les Importants, avait eu recours, à la fin de 1649, à une -manœuvre à peu près semblable. Fatigué de la protection altière du -vainqueur de l'insurrection parisienne, il s'était en secret réconcilié -avec les vaincus; et Mme de Chevreuse, avec son ferme bon sens, avait -très-bien vu qu'il fallait par-dessus tout séparer Mazarin et Condé, et -n'avoir pas sur les bras deux pareils ennemis à la fois. Elle n'avait -donc pas hésité à répondre aux avances de Mazarin, et elle l'avait aidé -à mettre impunément la main sur le héros de Rocroy et de Lens, et à -l'envoyer remplacer Beaufort à Vincennes. Mais une fois délivré du joug -de M. le Prince, le cardinal avait trouvé fort pesant celui de ses -nouveaux alliés; il ne s'était pas piqué de tenir ses engagements, et, -s'égarant dans ses propres finesses, s'abusant sur sa force et sur celle -de ses adversaires, il avait tenté de se retourner contre la Fronde, et -de la dominer à son tour. Il avait affaire à une personne digne de lui -tenir tête, et qui ne tarda pas à lui faire payer cher sa faute. Mme de -Chevreuse comprit vite que Mazarin lui échappait, et se retournant aussi -contre lui avec sa promptitude ordinaire, elle prêta l'oreille aux amis -de Condé, et proposa à la princesse Palatine, Anne de Gonzague, qui -négociait, en leur nom, une combinaison où sans doute elle trouvait son -compte, mais qui était aussi dans l'intérêt général du parti, et -assurait son triomphe en mettant en commun toutes ses forces. Il -s'agissait de former une véritable ligue aristocratique, sous les -auspices des deux premiers princes du sang, le duc d'Orléans et Condé, -inséparablement unis, appelant à eux tous les grands du royaume depuis -trop longtemps divisés, ralliant par là la meilleure partie de la -noblesse française, et composant, de leurs amis les plus capables, un -ministère puissant, auquel le parlement devait prêter son concours. Le -nœud de cette combinaison était le double mariage du petit duc -d'Enghien avec une des filles du duc d'Orléans, et du jeune prince de -Conti avec Mlle de Chevreuse. La Palatine, que Retz ne craint pas -d'égaler à la reine Élisabeth d'Angleterre dans le gouvernement d'un -État, et que nous comparons plus volontiers à Mazarin pour le le génie -diplomatique, approuva la proposition de Mme de Chevreuse, et s'empressa -de la transmettre à Mme de Longueville, alors enfermée dans Stenay avec -Turenne après la perte de la bataille de Rethel, et tout près d'y être -assiégée. Celle-ci l'accepta et la fit accepter à ses frères et à son -mari à la fin de 1650. Delà, 1º un traité général, donnant satisfaction -aux divers intérêts engagés dans la Fronde, et constituant la ligue dont -nous avons parlé; 2º deux traités particuliers pour les deux mariages -qui en étaient la condition et la garantie. Ces trois traités furent -conclus et signés le 30 janvier 1651[354]; et grâce aux fortes -manœuvres de Mme de Chevreuse, secondée par le duc d'Orléans et par -Retz, au milieu de février, une tempête soudaine et irrésistible -emportait Mazarin dans l'exil et faisait sortir les Princes de prison. -Alors se leva l'espérance de jours heureux pour la Fronde. Elle était -victorieuse sans que l'autorité royale fût avilie; l'aristocratie -prenait les rênes de l'État en donnant la main au parlement; et, comme -nous l'avons dit ailleurs[355], «le duc d'Orléans à la cour auprès de la -reine et du jeune roi, Condé, Bouillon et Turenne à la tête des armées, -Châteauneuf dans le cabinet, Molé dans le parlement, Beaufort sur la -place publique, et derrière la scène Mme de Chevreuse, la Palatine et -Mme de Longueville les dirigeant et les unissant tous, sans parler de -Retz qu'on faisait cardinal en attendant le ministère; c'était -assurément là un plan qui fait le plus grand honneur aux fermes esprits -qui l'avaient conçu.» Trois mois n'étaient pas écoulés que l'habileté de -la reine Anne, inspirée de loin et conduite par Mazarin, renversait tout -ce plan en faisant rompre l'engagement sur lequel il reposait[356]; Mme -de Chevreuse, profondément blessée dans son orgueil et dans ses intérêts -de mère et de chef de parti, se séparait à jamais des Condé; et tandis -qu'eux-mêmes se brouillaient peu à peu avec la cour, elle leur ôtait -aussi l'appui du duc d'Orléans, du parlement, d'une grande partie de la -Fronde, et ne leur laissait que la ressource désespérée de la guerre -civile. Puis, se rapprochant de la reine, profitant de son aversion pour -M. le Prince et de l'absence de Mazarin, plus heureuse qu'en 1643, elle -lui persuada enfin de rappeler Châteauneuf dans ce poste de garde des -sceaux qu'un amour insensé lui avait fait perdre et qu'une amitié fidèle -et infatigable lui rendit. Châteauneuf, une fois garde des sceaux, -devint bientôt l'âme du cabinet; il y déploya un sens, une résolution, -une vigueur qui firent bien voir que Mme de Chevreuse ne s'était pas -trompée, et n'avait pas trop présumé de la capacité de son ami en -l'opposant tour à tour aux deux grands cardinaux. Entre ses mains fermes -et habiles, le gouvernement reprit une force nouvelle. L'armée royale, -bien payée, bien commandée, et rapidement lancée sur la trace de Condé, -lui enleva le Berri, Bourges, Montrond, et le poursuivit dans la -Saintonge et dans la Guyenne. Un rival de Mazarin s'élevait. Celui-ci le -sentit, et, sous le prétexte d'apporter à la reine le renfort des -troupes qu'il venait de rassembler en Allemagne, il rompt son ban, mène -en toute hâte sa petite armée à travers mille périls des bords du Rhin -jusqu'à Poitiers où la cour s'était avancée, et là, retrouvant tout -entière l'affection d'Anne d'Autriche, il ne tarde pas à ressaisir son -autorité et son rang. Châteauneuf, après avoir été le premier, ne se -résigna pas à être le second, et, satisfait d'avoir revu quelque temps -le pouvoir et honoré par une mâle conduite les derniers jours de force -et de vie que lui avait donnés l'ambition, il se retira à propos pour -lui-même et pour Mazarin[357]. - - [353] Chapitre V. - - [354] Nous avons retrouvé et publié l'un des deux exemplaires - originaux du traité général, avec les signatures authentiques, et - donné aussi les deux traités particuliers, Mme DE LONGUEVILLE - PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, et _Appendice_, notes du chap. Ier, - p. 371-384. Nous reproduisons ici le traité pour le mariage de - Mlle de Chevreuse avec Armand de Bourbon, prince de Conti. - «Messieurs les princes de Condé et de Conty, et Monsieur et - Madame de Longueville, recognoissant combien leur union avec son - Altesse Royale leur est honorable et advantageuse au public, et - que les alliances peuvent beaucoup servir à l'affermir, nous ont - conviée, Anne de Gonzague, princesse Palatine, de faire trouver - bon à son Altesse Royale que M. le prince de Conty recherchast en - mariage Mlle de Chevreuse qui a l'honneur d'estre de la maison de - Mme la duchesse d'Orléans, et honorée particulièrement de la - bienveillance de Son Altesse; ce qui ayant été agréé par sadite - Altesse et receu avec respect par Mme de Chevreuse, nous, - princesse palatine, promettons au nom et en vertu du pouvoir que - nous avons de Messieurs les princes et de Mme de Longueville, et - engageons la foy et l'honneur de M. le prince de Conty, que, - sitôt qu'il sera en liberté, il passera les articles qui seront - trouvés raisonables entre luy et Mlle de Chevreuse, et l'épousera - en face de nostre mère sainte Église, et avons déclaré que M. le - Prince, M. et Mme de Longueville ont aussy trouvé bon que nous - engageassions leur foy et leur honneur qu'ils consentiront, - agréeront et approuveront ledit mariage; et pour la validité de - cest article, il a esté signé par son Altesse Royale d'une part, - et Mme la princesse Palatine, d'autre; et Mme de Chevreuse y est - intervenue; et a esté signé en double.--Fait le 30 janvier 1651, - GASTON, ANNE DE GONZAGUE, MARIE DE ROHAN.» - - [355] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, chap. Ier, p. 54. - - [356] Voyez les détails de cette intrigue obscure et compliquée - dans le Ier chap. de Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE. - - [357] Châteauneuf fut garde des sceaux un peu plus d'une année, - de mars 1650 jusqu'en avril 1651. Il mourut en 1653 à l'âge de - soixante-treize ans. On voyait autrefois son tombeau et celui de - sa famille dans la cathédrale de Bourges; il n'y reste plus que - sa statue en marbre avec celle de son père Claude de l'Aubespine - et de sa mère Marie de La Châtre, de la main de Philippe de - Buister. - -Ici éclatent les divisions qui ont amené la ruine de la Fronde à travers -une déplorable succession de fautes et de crimes. Aveuglé par une -présomption opiniâtre, jugeant mal et le temps et la situation et les -hommes, Retz s'obstine à poursuivre le rêve de toute sa vie, le -cardinalat, puis le ministère[358]; et ayant surpris l'un par des -prodiges d'adresse, il croit pouvoir conquérir l'autre par des prodiges -d'audace; il persiste à vouloir et à chercher un gouvernement entre -Mazarin et Condé, avec un peuple et un parlement fatigués et l'incapable -duc d'Orléans. L'instinct politique et le coup d'œil exercé de Mme de -Chevreuse la sauvèrent d'une telle erreur. Elle reconnut qu'en temps de -révolution un tiers parti est une chimère, et qu'au fond tout sérieux -appui manquait à l'entreprise du nouveau cardinal. Elle ne mettait pas -son courage à tenter l'impossible. Pour résister encore à Mazarin avec -quelques chances de succès, il eût fallu se donner sans retour et sans -réserve à Condé qui avait au moins son épée et l'Espagne, mais elle ne -le voulait pas. Elle sentait d'ailleurs autour d'elle et en elle-même -que la fièvre de la Fronde était passée, et qu'après tant d'agitations -un pouvoir solide et durable était le premier besoin de la France. Elle -voyait bien dans Mazarin les défauts qui avaient tant choqué les -instincts héroïques de Condé et de sa sœur comme l'esprit élevé de -Retz, et qui encore aujourd'hui obscurcissent auprès de la postérité -l'importance de ses services et le mettent au-dessous de Richelieu que -la grandeur n'abandonne jamais; mais elle ne fermait pas les yeux à ses -rares qualités: elle était frappée de sa prodigieuse puissance de -travail, de sa constance, de sa pénétration, de son habileté à traiter -avec les hommes. Il avait aussi pour elle un mérite immense: il était -heureux; il était évidemment inséparable de la reine et par conséquent -du roi; il était nécessaire. Mme de Chevreuse fit donc comme la Palatine -et Molé: sans avoir un grand goût pour Mazarin, elle s'y résigna, le -supporta d'abord, puis le servit. - - [358] Qu'il me soit permis de détacher ici de notre ouvrage sur Mme - DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, le portrait suivant de - Retz, qui n'est pas un portrait de fantaisie: «Né plus remuant - encore qu'ambitieux, mauvais prêtre, impatient de son état, et - s'étant longtemps agité pour en sortir, Paul de Gondy s'était formé - aux cabales en composant ou traduisant la vie d'un conspirateur - célèbre; puis passant vite de la théorie à la pratique, il était - entré dans un des plus sinistres complots ourdis contre Richelieu, - et pour son coup d'essai il avait fait la partie, lui jeune abbé, - d'assassiner le cardinal à l'autel pendant la cérémonie du baptême - de Mademoiselle. En 1643, il n'eût pas manqué de se jeter parmi les - Importants, mais le titre de coadjuteur de Paris qu'on venait de lui - accorder en récompense des services et des vertus de son père - l'arrêta. La Fronde semblait faite tout exprès pour lui. Il en fut - un des pères avec La Rochefoucauld. En vain, dans ses mémoires, il - met en avant des considérations générales: il ne travaillait que - pour lui-même, ainsi que La Rochefoucauld, lequel du moins a la - bonne foi d'en convenir. Forcé de rester dans l'Église, Retz voulait - y monter le plus haut possible. Il aspirait au chapeau de cardinal; - il l'obtint bientôt, grâce à d'incroyables manœuvres; mais son - objet suprême était le poste de premier ministre, et pour y parvenir - voici le double jeu qu'il imagina et qu'il joua jusqu'au bout. - Voyant que Mazarin et Condé n'étaient pas des chefs de gouvernement - qui pussent laisser à d'autres à côté d'eux une grande importance, - il entreprit de les renverser l'un par l'autre, de faire sa route - entre eux deux, et d'élever sur leur ruine le duc d'Orléans sous le - nom duquel il eût gouverné. C'est pourquoi il poussait incessamment - et le duc d'Orléans et le Parlement et le peuple à exiger, comme la - première condition de tout accommodement avec la cour, le renvoi de - Mazarin; et en même temps il se portait dans l'ombre comme un - bienveillant conciliateur entre la royauté et la Fronde, promettant - à la reine, le sacrifice indispensable accompli, d'aplanir toutes - les difficultés et de lui donner Monsieur en le séparant de Condé. - Tel est le vrai ressort de tous les mouvements de Retz en apparence - les plus contraires: d'abord le cardinalat, puis le ministère sous - les auspices du duc d'Orléans associé en quelque sorte à la royauté, - sans Mazarin ni Condé. Il a beau envelopper son secret d'un voile de - bien public, ce secret éclate par les efforts mêmes qu'il fait - pour le cacher, et il n'a pas échappé à la pénétration de La - Rochefoucauld, son complice au début de la Fronde, puis son - adversaire, qui l'a parfaitement connu et l'a peint de main de - maître, comme aussi Retz a très-bien connu et peint admirablement La - Rochefoucauld. Retz a été le mauvais génie de la Fronde: il l'a - toujours empêché d'aboutir, soit avec Mazarin, soit avec Condé, - parce qu'il ne voulait qu'un gouvernement faible où il pût dominer. - Pour arriver à son but, il était capable de tout: intrigues - souterraines, pamphlets anonymes, sermons hypocrites dans la chaire - sacrée, discours étudiés au parlement, émeutes populaires et coups - de main désespérés, etc.» - -Comme on le pense bien, Mazarin s'empressa de mettre à profit les -nouvelles dispositions de Mme de Chevreuse. Ainsi que Richelieu, il ne -l'avait jamais combattue qu'à regret; il connaissait tout ce qu'elle -valait, ce qu'elle avait fait, ce qu'elle pouvait faire encore. Il -savait que c'était elle qui, en 1643, avait armé contre lui Beaufort, -qu'en 1650 elle avait inventé le plan le plus redoutable qui ait jamais -menacé sa fortune, l'indissoluble union de ses plus grands ennemis, -qu'en 1651 elle avait tiré les Princes de prison et l'avait contraint -lui-même à prendre le chemin de l'exil. Alors il lui avait rendu guerre -pour guerre, il n'avait rien négligé pour la perdre, il ne lui avait -épargné ni l'injure, ni même la calomnie[359]. Mais dès qu'il put -espérer de l'adoucir et de la gagner, il l'entoura de soins et -d'hommages, rechercha ses conseils, et se trouva souvent fort heureux de -les suivre[360]. Elle lui acquit en secret le duc de Lorraine, sur -lequel son influence resta toujours la même, et il n'est pas difficile -de reconnaître sa main cachée derrière les mouvements divers et souvent -contraires de Charles IV à la fin de la Fronde. Redevenue l'amie d'Anne -d'Autriche, et étroitement unie à Mazarin, elle concourut aux triomphes -de la royauté et elle en prit sa part: elle rétablit les affaires de sa -maison, et travailla efficacement à la fortune de tous les siens, parmi -lesquels elle mit toujours au premier rang le marquis de Laigues[361]. - - [359] _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine, à la Princesse - palatine, etc., écrites pendant sa retraite hors de France en 1651 - et 1652, etc., par_ M. RAVENEL. Dans les deux premières lettres, - Mazarin exaspéré rassemble tout ce qui se peut dire de vrai et aussi - d'exagéré contre Retz et Mme de Chevreuse alors parfaitement unis. - - [360] Voyez à la Bibliothèque impériale, fonds Gaignière, no 2799, - un Recueil inédit de lettres autographes et chiffrées de Mazarin à - l'abbé Fouquet, frère du futur surintendant, où Mazarin demande sans - cesse l'opinion et les bons offices de Mme de Chevreuse. - - [361] Aussi l'exigeante et ombrageuse comtesse de Maure lui - reproche-t-elle plus d'une fois de garder son crédit pour M. de - Laigues. Mme DE SABLÉ, _Appendice XXII_, p. 504-505. Voyez aussi à - la Bibliothèque impériale, Saint-Germain françois, no 709, t. XLVI, - p. 91, lettre de Mme de Chevreuse au chancelier Séguier, avril 1668, - où elle lui recommande une affaire de M. de Laigues contre Mme de - Nouveaux--Parmi les grâces que Mme de Chevreuse sollicita, la plus - singulière est celle d'une sorte de suzeraineté sur les îles de la - Martinique, qu'elle se proposait d'acquérir. Voilà du moins ce qui - résulte de la pièce suivante, archives des affaires étrangères, - registres d'Amérique: «_Mémoire de Mme la duchesse de Chevreuse pour - Son Éminence._» «Au-devant des grandes isles de l'Amérique possédées - par les Espagnols, il y en a plusieurs moindres appelées Antilles, à - quinze cents lieues de France, pour lesquelles peupler il se forma, - en 1626, à Paris, une société ou compagnie à qui le roy en accorda - la seigneurie et propriété avec plusieurs beaux droits et priviléges - contenus en les lettres de concession du mois de mars 1642. Mais - cette compagnie, voyant qu'elle ne pouvoit qu'avec grande peine et - beaucoup de frais continuer ainsi qu'elle avoit commencé le - peuplement de ces isles, résolut de s'en défaire. Ainsi elle vendit - en 1649 celle de la Guadeloupe et autres voisines à monsieur Houël; - en 1650 celle de la Martinique et autres en dépendantes à feu - monsieur Duparquet, et en 1651 celle de Sainct-Christofle avec les - autres restantes à l'ordre de Malthe, auquel le roy a depuis cédé - tous ses autres droits royaux à la seule réserve de l'hommage, avec - la redevance d'une couronne d'or de mil escus à chaque mutation de - roy, ainsi qu'il est plus amplement porté par les lettres patentes - du mois de mars 1653. A présent, madame de Chevreuse ayant appris - que les enfants de feu M. Duparquet avoient dessein de vendre les - isles de la Martinique dont ils sont seigneurs, elle a eu pensée de - les achepter en cas qu'il plaise au roy de lui accorder sur lesdites - isles, non comprises en la susdite vente faite à l'ordre de Malthe, - les mesmes droits qu'elle a accordés audit ordre sur les isles de - Sainct-Christofle, et faire que ma dite dame en jouisse à un titre - plus honorable et plus relevé que ne font les particuliers qui en - sont seigneurs, se soumettant aussi à l'hommage avec quelque - redevance à chaque mutation de roy, à y entretenir toujours la - religion catholique, apostolique et romaine, à ne les jamais faire - passer en d'autres mains que de François et à toutes les autres - conditions qu'il plaira à Sa Majesté de lui imposer.» - -Après la mort de Mazarin, Mme de Chevreuse rend encore un dernier et -immense service à sa famille et à la France: elle devina Colbert; elle -contribua à son élévation et à la perte de Fouquet[362]; et la fière -mais la judicieuse Marie de Rohan donna son petit-fils le duc de -Chevreuse, l'ami de Beauvilliers et de Fénelon, à la fille d'un -bourgeois de génie, le plus grand administrateur qu'ait eu la France. -Parvenue au comble du crédit et de la considération[363], elle se retira -peu à peu du monde, et, ainsi que ses deux illustres émules, Mme de -Longueville et la princesse Palatine, elle acheva dans une paix -profonde la carrière la plus agitée du XVIIe siècle. - - [362] Mémoires du jeune Brienne, t. Ier, ch. VII, p. 218: «Elle - fit alliance avec les Colbert et maria son petit-fils à la fille - d'un homme qui n'auroit jamais cru, dix ans auparavant, faire ses - filles duchesses. Il fallut écraser pour cela le pauvre M. - Fouquet; elle le sacrifia sans scrupule à l'ambition de son - compétiteur. Je raconterai bientôt cette intrigue avec des - particularités nouvelles. Mme de Chevreuse la conduisit avec - ardeur; c'est la dernière action de sa vie.» _Ibid._, t. II, ch. - IV, p. 178: «La duchesse de Chevreuse étoit avec le marquis de - Laigues à Fontainebleau pour cette affaire (celle de Fouquet). - Elle avoit obligé celui-ci à s'allier à M. Colbert le ministre, - qui n'étoit même alors que contrôleur des finances... Ayant - conservé assez d'ascendant sur l'esprit de la reine mère, elle la - fit consentir à la perte de M. Fouquet, quoique Sa Majesté - l'aimât, parce qu'il l'avoit toujours bien fait payer de son - douaire et des pensions considérables que le roi son fils lui - donnoit depuis sa majorité.» A l'appui de ces renseignements, - nous trouvons parmi les papiers de Fouquet, qui étaient dans la - fameuse cassette et qui sont aujourd'hui conservés dans l'armoire - de Baluze à la Bibliothèque impériale, armoire V, paquet 4, no 3, - diverses lettres d'un agent secret du surintendant l'avertissant - que Mme de Chevreuse travaille contre lui et tâche de lui enlever - la protection de la reine mère. Cet agent, qui devait être un - seigneur de la cour, avait gagné indirectement le confesseur - d'Anne d'Autriche, et c'est par lui qu'il savait les manœuvres - de Mme de Chevreuse. Lettre du 21 juillet 1661: «Je n'ai pu rien - sçavoir de plus particulier de chez Mme de Chevreuse; mais depuis - peu le bonhomme de confesseur est venu ici pour voir la personne - dont j'ai eu l'honneur de vous parler autrefois. Il lui a conté - tout ce qu'il sçavoit, et entre autres choses lui a dit que - depuis quelque temps Mme de Chevreuse lui avoit fait de grandes - recherches, qu'elle lui avoit envoyé Laigues plusieurs fois, - qu'il lui avoit parlé fort dévotement pour le gagner, mais - surtout qu'il lui avoit parlé contre vous, Monseigneur. Je ne - m'étendrai pas de quelle sorte, car ce bonhomme a dit qu'il - l'avoit conté à M. Pélisson. Il me suffira donc de vous faire - sçavoir sur cela que le bonhomme de cordelier se plaint un peu de - ce qu'en faisant un éclaircissement à la reine mère, vous l'aviez - comme cité, et que lui disant qu'elle alloit à Dampierre parmi - vos ennemis et qu'on lui avoit dit des choses contre vous, comme - elle nioit qu'on lui eût jamais parlé de la sorte, vous lui dites - de le demander au père confesseur; que le lendemain la reine lui - avoit dit qu'elle ne pouvoit comprendre comment vous sçaviez - toutes choses et que vous aviez des espions partout.» Lettre du 2 - août: «Mme de Chevreuse a été ici, et l'on m'a promis de me dire - des choses qui sont de la dernière conséquence sur cela, sur le - voyage de Bretagne (le voyage de Bretagne et l'arrestation de - Fouquet sont du commencement de septembre), sur certaines - résolutions très secrètes du roy et sur des mesures prises contre - vous.»--Lettre du 4 août: «Mme de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici, - fut voir deux fois le confesseur de la reine mère. Cependant ce - bonhomme cacha cela à M. Pélisson qui l'ayant été voir lui - demanda s'il ne l'avoit point vue, ce qu'il lui nia, comme il a - dit depuis. Il a encore dit des choses qu'il a données sous un - fort grand secret et qui sont de très-grande conséquence. La - personne qui les sçait fait difficulté de me les dire, parce que - Mme de Chevreuse y est mêlée, et que lui étant aussi proche elle - a peine à me les dire.» - - [363] Nous sommes bien aise de pouvoir compter Mme de Chevreuse - parmi les rares personnes qui ont défendu Port-Royal. En 1664, on - avait calomnié auprès du roi M. d'Andilli, et il avait été exilé - chez son fils, M. de Pompone. Mme DE SABLÉ, _Appendice V_, p. 381 - et 382: «Mme de Chevreuse n'était pas plus janséniste que - moliniste, mais elle se connaissait en grandeur d'âme, et elle - admirait Port-Royal. Son fils, le duc de Luynes, était dévoué au - saint monastère et il y avait mis ses filles; c'était Mme de - Chevreuse qui était venue elle-même les chercher, lorsqu'on avait - fermé les écoles de Port-Royal-des-Champs. Elle prit hautement la - défense de d'Andilli et en parla avec force à Louis XIV; noble - conduite que nous nous empressons de relever, parce qu'elle fait - voir que Mme de Chevreuse a pu faire bien des fautes, mais qu'il - lui faut tenir compte aussi de la constante générosité qui l'a - toujours mise du côté des opprimés contre les oppresseurs». - Suivent diverses lettres de d'Andilli à Mme de Sablé qui nous - donnent les détails de cette affaire. - -On dit qu'elle aussi, sur la fin de ses jours, elle ressentit -l'impression de la grâce, et tourna vers le ciel ses yeux fatigués de la -mobilité des choses de la terre. Successivement elle avait vu tomber -autour d'elle tout ce qu'elle avait aimé et haï, Richelieu et Mazarin, -Louis XIII et Anne d'Autriche, la reine d'Angleterre et sa fille -l'aimable Henriette, Châteauneuf et le duc de Lorraine. Sa fille -bien-aimée, la belle Charlotte, s'était éteinte entre ses bras au milieu -de la Fronde. Celui qui le premier l'avait détournée du devoir, le beau -et frivole Holland, était monté sur l'échafaud de Charles Ier, et son -dernier ami, plus jeune qu'elle, le marquis de Laigues, l'avait précédée -dans la tombe. Elle reconnut qu'elle avait donné son âme à des chimères, -et se voulant mortifier dans le sentiment même qui l'avait perdue, -l'altière duchesse devint la plus humble des femmes; elle renonça à -toute grandeur; elle quitta son magnifique hôtel du faubourg -Saint-Germain, bâti par Le Muet, et se retira à la campagne, non pas à -Dampierre, qui lui eût trop rappelé les jours brillants de sa vie -passée, mais dans une modeste maison, appelée la Maison-Rouge, à Gagny, -près de Chelles. C'est là qu'elle attendit sa dernière heure, loin -des regards du monde, et qu'elle mourut sans bruit à l'âge de -soixante-dix-neuf ans, la même année que Retz et Mme de Longueville, un -an avant La Rochefoucauld, quelques années à peine avant la Palatine et -Condé. Elle ne voulut ni solennelles funérailles ni oraison funèbre. -Elle défendit qu'on lui donnât aucun des titres qu'elle avait appris à -mépriser. Elle souhaita être obscurément enterrée dans la petite et -vieille église de Gagny. Là, dans l'aile méridionale, près la chapelle -de la Vierge, une main fidèle et ignorée a mis sur un marbre noir cette -épitaphe[364]: - -«Cy gist Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, fille d'Hercule de -Rohan, duc de Montbazon. Elle avait épousé en premières noces Charles -d'Albert, duc de Luynes, pair et connestable de France, et en secondes -noces Claude de Lorraine, duc de Chevreuse. L'humilité ayant fait mourir -dans son cœur toute la grandeur du siècle, elle défendit que l'on fît -revivre à sa mort la moindre marque de cette grandeur, qu'elle voulut -achever d'ensevelir sous la simplicité de cette tombe, ayant ordonné -qu'on l'enterrât dans la paroisse de Gagny, où elle est morte à l'âge de -soixante-dix-neuf ans, le 12 aoust 1679.» - - [364] L'abbé Le Bœuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p. - 133, etc. Il cite un auteur du temps qui dit: «Elle n'est nommée - dans cette épitaphe ni princesse, ni même très haute et très - puissante dame, ni son mari très haut et très puissant prince. Elle - mourut dans cette paroisse, au prieuré de Saint-Fiacre de la - Maison-Rouge.» - - - - -APPENDICE - - - - -NOTES DU CHAPITRE Ier - - -L'ouvrage le plus digne d'être consulté sur le ministère du duc et -connétable de Luynes est assurément l'_Histoire du règne de Louis XIII_, -3 vol. in-4º, Paris, 1758, par le P. Griffet, de la compagnie de Jésus. -Griffet est tout à fait de la famille de Daniel et de Bougeant, et ce -serait un historien d'un ordre très-relevé, s'il avait l'art de la -composition et du style. Les recherches les plus étendues dans les -dépôts publics et dans les archives privées lui ont fait découvrir un -grand nombre de pièces rares et précieuses, qu'il met en œuvre avec -équité et discernement. Faute de connaître le véritable auteur de -l'_Histoire de la Mère et du Fils_, il s'y est beaucoup trop fié, ce qui -rend d'autant plus remarquable la fermeté de jugement qui l'a empêché de -succomber à l'entraînement général contre Luynes.--Dans nos articles du -_Journal des Savants_, de l'année 1861, sur Luynes, auxquels nous avons -pris la liberté de renvoyer, nous avons fait grand usage de deux -documents nouveaux qui n'avaient jamais été employés. Le premier est la -collection des dépêches du nonce apostolique en France, de septembre -1616 au 31 janvier 1621, adressées au cardinal Borghèse, cardinal-neveu, -et secrétaire d'État sous Paul V. Ce nonce était le célèbre Guido -Bentivoglio, homme de beaucoup d'esprit, fin diplomate, excellent -écrivain, dont les _Relations_ et les _Lettres_ sont si connues et si -estimées. Les dépêches de sa légation de France ne diminueront pas sa -réputation. Restées jusqu'ici inédites, elles ont paru pour la première -fois, il y a quelques années, à Turin: _Lettere diplomatiche di Guido -Bentivoglio, arcivescovo di Rodi e nuncio in Francia, poi cardinale di -Santa Chiesa e vescovo Prenestino, ora per la prima volta pubblicate per -la cura di Luciano Scarabelli_, 2 vol., Torino, 1852. La politique de -Bentivoglio est naturellement celle de sa cour: il est favorable à la -reine mère et à l'Espagne, et d'abord assez mal disposé pour Luynes; -puis, le temps le ramène vers le favori qui l'emporte et s'établit, et -il s'insinue assez bien dans ses bonnes grâces pour en obtenir, en 1621, -en quittant la nonciature, le titre de comprotecteur de France. Nous -avons ici un observateur bel esprit, d'une perspicacité peu commune, et -qui voit surtout le mauvais côté des choses. Il a la confiance de -l'ambassadeur d'Espagne, celle du confesseur du roi et des partisans de -Marie de Médicis; il abonde en détails intimes souvent piquants, -quelquefois un peu lestes, qu'il raconte sans y faire de façons, bien -sûr de ne pas scandaliser le cardinal Borghèse. Le second document qui a -passé sous nos yeux est à la fois semblable et différent: ce sont aussi -les dépêches d'un ambassadeur auprès de la cour de France à la même -époque, mais cet ambassadeur est celui de la république de Venise, -médiocrement bien avec Rome, très opposé à l'Espagne, lié avec le -Piémont, avec la Hollande et l'Angleterre, se félicitant de la chute du -maréchal d'Ancre et de la disgrâce de la reine mère, et poussant de -toutes ses forces le gouvernement français à reprendre la politique de -Henri IV. Ces dépêches écrites par diverses personnes, Bon, Grissoni, -Angelo Contarini, Priuli, etc., que nous confondons sous le titre de -l'ambassadeur vénitien, n'ont jamais vu le jour; elles ont été tirées -tout récemment des archives de Venise par M. Armand Baschet, qui a bien -voulu nous les communiquer et nous permettre de nous en servir avant de -les faire entrer lui-même dans les grandes publications qu'il médite. - -C'est à ces deux sources que nous avons puisé la plupart des détails -nouveaux relatifs à la duchesse de Luynes répandus dans notre premier -chapitre. - - -I.--Nous avons dit, p. 29 et 30, que le lendemain de la chute du -maréchal d'Ancre et lorsqu'il eut succédé à son pouvoir et à sa fortune, -Luynes eut le choix des plus opulentes et des plus illustres alliances, -soit avec la fille du vidame d'Amiens, Mlle d'Ailli, une des plus riches -héritières de France, soit avec une fille de Henri IV, Mlle de Verneuil, -et même avec une autre fille du grand roi, Mlle de Vendôme; que Louis -XIII tenait fort à ce dernier projet qui était même assez avancé, mais -que Luynes ne voulut pas se condamner à servir l'ambition des Vendôme, -et qu'il épousa Marie de Rohan par raison à la fois et par inclination. -C'est là ce qu'on ignorait, et ce que l'ambassadeur de Venise et celui -du pape affirment de concert. Dans une dépêche vénitienne du 16 mai -1617, c'est-à-dire à peine une vingtaine de jours après le meurtre du -maréchal d'Ancre, il est déjà question du mariage de Luynes avec Mlle de -Vendôme; une autre dépêche vénitienne du 23 mai parle encore de ce -mariage et de plusieurs autres proposés à Luynes; et une dépêche de -Bentivoglio, du même jour, fait connaître les motifs qui portèrent le -nouveau et puissant favori à ne pas contracter ces alliances. - - - DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 23 MAI.--«Louines intanto si va impossessando - sempre più della grazia di S. M. che amandolo sopra tutti procura di - farlo grande per tutti i mezzi possibili. Il matrimonio di - madamosella di Vendomo col detto Louines si avanza, perche il saper - che il Rè lo vogli basta à fare che i principi interessati sene - contentino; anzi intendemo che Vendomo suo fratello lo desideri per - havere con questa via il sicuro favore d'un soggetto di tanta - autorità, il quale, perche degnamente possi ricevere l'honore della - figlivola del re Henrico in moglie, prima sarà, per quanto viene - detto, fatto duca pari di Francia. Le sono anco proposte altre - principesse e dame di gran qualità e di estraordinarie richezze, trà - le quali una figlivola del duca di Mombasone, ed una del vidama - d'Amiens che sarà herede di più di trenta mille ducati di - rendita.»--BENTIVOGLIO, 23 MAI: «Del matrimonio di Louines con - madamosella di Vendomo si stà in sospenso. Molti uomini gravi l'han - consigliato à non alzarsi tanto si presto, e sopra tutto à non - gettarsi in partiti, e particolarmente nel partito di Vendomo che è - ambiziosissimo e non hà fede. E perche si è parlato ancora di - madamosella di Vernul è pur anche stato Louines disviato dà questo - matrimonio e quasi per le medesime ragioni poiche egli si getterà al - partito della marchesa di Vernul, donna ambitiosissima, sorella di - conte d'Overnia... Louines mostra d'ascoltare volontieri e di stimar - questi consigli.» - - -II.--Nous mettons quelque prix à établir que les fameuses pierreries de -Mme de Chevreuse dont nous parlons plus d'une fois dans le cours de -cette histoire, qu'elle confia tour à tour à La Rochefoucauld et à -Montrésor, ne sont pas et ne peuvent être celles de la maréchale -d'Ancre, comme on pouvait le croire et comme on l'a dit, par cette -raison décisive que dans la distribution des dépouilles du maréchal et -de sa femme, Louis XIII réserva les joyaux, les bijoux, les diamants, -pour en faire cadeau à la jeune reine Anne d'Autriche, particularité peu -connue, mais attestée par l'ambassadeur de Venise. La part de Luynes est -déjà bien assez large, et voici à cet égard des détails qui paraissent -d'une entière exactitude, et qui ont la garantie de témoins bien -informés. - - - DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 2 MAI 1617.--«Li carichi ed honori che godeva - il maresciale mentre era in vita sono stati distribuiti dal Rè frà - li suoi favoriti e bene meriti. Monsù di Vittri è stato dichiarato - maresciale di Francia, con un donativo appresso di settanta mille - ducati che in mano di questi mercanti Lumaga erano tenuti sopra - cambii di ragione della maresciala d'Ancre. Monsù di Aglie (du - Hallier, depuis le maréchal de L'Hôpital) hà havuto il carico che - prima teneva il fratello di colonello delle guardie del Rè. Monsù - Louines è stato fatto primo gentiluomo di camera di S. M. ed inoltre - hà havuta la luogotenenza della Normandia, con un libero dono di - _tutti i mobili_ del maresciale e maresciala d'Ancre, _eccettuati - gioie, ori ed argenti_. Furono ritrovate adosso al maresciale - d'Ancre polizze di crediti per circa un million e mezzo, e di - ragione della maresciala in diverse parti cosi d'Italia come di - Fiandra si fà conto per altri cinque o sessento mille scudi, oltre - le gioie ed argenterie che importano poco meno di un million d'oro, - fra le quali gioie ve n'erano per gran somma di quelle che sono - espresse della corona. Fu alla suddetta maresciala poste le guardie, - e prese le scritture, e cose più preciose che furono portate à - S. M., ed essa mandò subito le gioie in dono alla regina - regnante...»--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 11 JUILLET: «Il marchesato - d'Ancre e la terra di Lieseni (Lesigni), che erano della maresciala, - con gran parte della sua argenteria e buona somma de' denari che - erano in mano de' mercanti in questa città, sono stati dati in dono - dà S. M. à Monsù Louines, havendoci il signor duca di Nevers detto - che l'amontare di tutto ciò importa _ottocento mila scudi_. Nella - Normandia si sono ritrovate ducento mila scudi, che restano alla - corona, insieme con li crediti delle polizze che al maresciale - furono trovati adosso, che importano molti migliara di scudi, - essendo il rimanente stato dispensato alla regina in gioie, à Monsù - di Vittri ed altri in denari.» Tel serait donc le compte du partage - de la fortune du maréchal et de sa femme: les joyaux et bijoux d'or - et d'argent à la reine Anne; à Luynes, Ancre et Lesigni, avec huit - cent mille écus (monnaie du temps), en argenterie et en argent; le - reste à Vitri et aux autres. Pour les objets mobiliers, _tutti i - mobili_, le don royal était d'une exécution facile; mais pour les - immeubles que le parlement avait attribués à la couronne et qui y - étaient incorporés, il y avait des difficultés: il fallait un nouvel - arrêt du parlement pour distraire du domaine de la couronne le - marquisat d'Ancre et Lesigni. Le parlement fit d'abord quelque - résistance et finit par se rendre.--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 22 AOÛT - 1617: «Doppo praticato il parlamento per l'approbatione del donativo - fattole dà S. M. dei beni stabili che erano del maresciale d'Ancre, - nel che pareva che fosse qualche difficoltà perche non inclinava il - parlamento ad aprire l'adito di smembrare i stati alla corona una - volta incorporati ad essa, come per la sua sentenza contra il - maresciale appare di questi, mentre per altra via il Rè haveva modo - di premiarlo (Luynes) e riconoscerlo, tuttavia questa matina il - parlamento hà decretato che ne sia infeudato.»--Quant aux sommes - d'argent que le maréchal et sa femme avaient placées en Italie, à - Florence et à Rome, le nonce apostolique nous en donne le chiffre. - L'argent de Florence, comme il dit, _il denaro di Fiorenza_, était - de deux cent mille écus; Bentivoglio le savait par Bartolini, - l'envoyé florentin. Cet argent avait été déposé à Florence au nom de - la maréchale et par le moyen d'officiers publics, _per via - d'istromenti publici_: le grand-duc ne refusait donc pas de le - livrer, mais la reine mère le réclamait comme étant à elle, bien que - sous un autre nom. Nous ne voyons pas trop comment cela finit; mais - il est certain que la cour pontificale refusa nettement de rendre - les cent trente mille écus de la maréchale que la France - redemandait, se fondant sur les droits du fils et des parents, et - voulant connaître de la sentence du parlement de Paris. Le procureur - général du parlement, Mathieu Molé, le ministre des affaires - étrangères, Puisieux, Luynes et le roi, en parlèrent en vain avec - force au nonce apostolique: on ne put rien tirer de Rome. Voy. - Bentivoglio, t. Ier, p. 153, 178, 203, 207, 217, 245 et suiv. - - -III.--Il est certain que la reine Anne, qui a tant aimé la duchesse de -Luynes et la duchesse de Chevreuse, commença par un sentiment tout -contraire, et qu'elle eut assez longtemps de l'humeur et de la jalousie, -en voyant les empressements de Louis XIII auprès de la belle -surintendante. Le roi, en effet, au rebours de la reine, commença par -aimer Marie de Rohan autant qu'il finit par la haïr. La jalousie d'Anne -d'Autriche n'avait pas le moindre fondement et fit place à la plus -intime amitié, à ce point qu'à la fin de 1620, lorsque la duchesse de -Luynes accoucha de son unique enfant mâle, la reine voulut rester toute -la nuit auprès de son amie et la veilla avec la plus parfaite tendresse. - - BENTIVOGLIO. DÉPÊCHE DU 19 DÉCEMBRE 1617.--«Intendo dà buona parte - che la regina giovane è in gelosia del Rè, dubitando di qualche - principio d'amore colla moglie di Louines... Può essere che il Rè - l'accarezzi più per rispetto di marito che di lei stessa, - crescendo ogni di più l'affettione del Rè verso Louines.»--LE - MÊME, DÉPÊCHE DU 3 JANVIER 1618: «Intorno à questi sospetti - d'amore del Rè con la moglie di Louines ne cessò ogni ombra, e - mene hà assicurato il medesimo duca di Monteleone (l'ambassadeur - d'Espagne).--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 20 MAI 1620: «La regina regnante - si strugge di gelosia per i favori che il Rè fà alla duchessa di - Louines, sebbene la sua passione è piuttosto invidia che gelosia, - parendo à S. M. che quelle dimostrazioni del Rè verso la duchessa - cadano à un certo modo in suo disprezzo, e dispiacendogli più che - altro gli atti della medesima duchessa co' i quali procura anche - in presenza della regina i favori del Rè. Mà, come si sia, si vede - che ella è appassionata ed ultimamente si è veduto chiaro il suo - dispiacere d'animo. Il padre Arnoldo (le confesseur du roi et de - Luynes) però ancora di nuovo m'ha assicurato della purita del Rè, - e che per questo non si può temere che frà le Maestà loro siano - per nascere disgusti.»--AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 29 - DÉCEMBRE 1620: «La notte di Natale frà l'allegrezza e lo strepito - delle campane; la moglie del signor duca di Luines hà partorito il - primo figliuolo maschio. La regina regnante vegliò tutta quella - notte e stette sempre à canto di lei.» - -Il s'en faut bien que Luynes et sa femme aient cherché à porter le -trouble dans le jeune ménage royal: tout au contraire ils travaillèrent -à mettre bien ensemble le jeune roi et la jeune reine, et, comme nous -l'avons dit, page 32, c'est à Luynes qu'on doit la tendre intimité qui -les unit quelque temps. Né en septembre 1601, Louis avait quatorze ans -lorsqu'en 1615 on le maria avec l'infante d'Espagne, qui était du même -âge que lui. Une juste prudence les sépara d'abord, mais la séparation -se prolongea au delà de la nécessité, grâce à la timidité du jeune roi. -Anne était belle et Espagnole; elle souffrait d'être négligée; le roi -son père s'en plaignait; l'ambassadeur d'Espagne, le duc de Monteleone, -en fit des représentations, et les relations des deux époux étaient -devenues une affaire d'État. C'est Luynes qui parvint à les rapprocher, -en secondant les attraits et les coquetteries de la jeune reine des -remontrances du confesseur, et en osant lui-même, au commencement de -l'année 1619, faire à propos à Louis XIII une sorte de violence. -Bentivoglio entre ici dans des détails délicats où il nous serait -difficile de le suivre, et nous nous bornons à renvoyer aux pages 157, -240, 242 et 300 du tome Ier, et aux pages 10, 31, 39, 40, 44, 80, 82 et -84 du tome II. Citons au moins quelques lignes du nonce et de son -collègue. - - BENTIVOGLIO, DÉPÊCHE DU 30 JANVIER 1619: «Il Rè si risolse, - venerdi notte di 25 venendo verso il sabbato, di congiungersi con - la regina.... Luines anche egli s'è portato benissimo, perche la - notte stessa che il Rè ando à dormire con la regina, stando anche - tuttavia quasi in forze ed in gran contrasto frà se medesimo, - Luines lo prese a traverso e lo condusse quasi per forza al letto - della regina.»--AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 27 JANVIER 1619: - «Venerdi, notte passata, 25 del corrente, questo Rè christianissimo - hà dormito e consummato il matrimonio con la regina.»--DÉPÊCHE DU - 5 FÉVRIER: «Louines havendo accompagnata la Maestà sua che erà - spoliata del tutto quella sera al letto della regina, e vedendo egli - che il Rè stava pur ancora iresoluto se dovesse o no andar à dormire - con lei, levò una certa zimarra che sua Maestà haveva d'intorno, - e stesso con le proprie braccia pigliò il Rè e lo getto nel letto, - usci poi egli fuori della stanza e serrò la porta.» - -Le roi finit par aimer sa femme, et par lui montrer même une vivacité de -tendresse dont on ne l'aurait pas cru capable. Il lui sacrifiait jusqu'à -la chasse qui avait été jusque-là sa grande passion. Dans une maladie -qu'elle fit au commencement de 1620, il lui prodigua les soins les plus -dévoués, et il est certain que tant que vécut Luynes, leur union ne -connut pas le plus léger nuage. On dit même quelque temps que la reine -était grosse. - - AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 5 FÉVRIER 1619: «Il Rè non cosi - spesso usci alla caccia come faceva,... di cacciatore sollecito è - divenuto ubidientissimo marito, mutando la crudeltà contra le - fiere in amor verso la moglie.»--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 18 FÉVRIER - 1620: «Il Rè hà dimostrato sentir incredibil dolore per tal - infermità, ne hà dati segni e col' star assistente tre giorni e - tre notti continue nel fervor del male al letto della regina con - lagrime agli occhi et altre apparenze di vivissimo sentimento e - quasi disperazione.»--BENTIVOGLIO, DÉPÊCHE DU 12 FÉVRIER 1820: - «Non potrei esprimere il dolor grande che S. M. hà mostrato... e - l'hà fatto apparir con pianti et con altri più teneri affetti di - vivissimo senso. Non si partiva mai quasi della camera della - regina e la serviva, porgendole con sua mano con grand'amore varie - cose che ella doveva pigliare, il che hà edificato incredibilmente - la corte e tutto questo popolo.»--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 4 DÉCEMBRE - 1619: «Di parte molto sicura ho inteso che si stà con ferma - speranza che la regina sia gravida, il che piaccia a Dio segua per - beneficio di questo regno. Nel resto ella se governa bene, ed il - Rè l'ama.» - - -IV.--Nous avons rappelé, p. 31, ces paroles de Mme de Motteville: «La -duchesse de Luynes était très-bien avec son mari.» Sans doute sa beauté -et son esprit lui faisaient bien des adorateurs, au premier rang -desquels était le duc de Chevreuse, mais elle répondit à l'amour de son -mari par un attachement fidèle; elle tenait admirablement sa maison; -elle était dans le secret de toutes ses affaires, et elle l'y assistait. - -L'ambassadeur vénitien, dépêche du 14 juin 1620, l'appelle «bellissima e -gentilissima.» Il nous apprend que, lorsque Luynes se décida à tirer de -prison le prince de Condé, il envoya sa femme porter cette bonne -nouvelle à Madame la Princesse au bois de Vincennes. - - DÉPÊCHE DU 17 OCTOBRE 1819: «I passati giorni madama di Louines fù - al bosco di Vicena à visitare la Principessa, rallegrandosi del - suo felice parto (la naissance d'Anne-Geneviève de Bourbon, la - future duchesse de Longueville), e darle pegna di sicura ed - indubitata fede che, subito giunto il Rè a Parigi, il Principe - sarà liberato.» - -C'est encore la duchesse de Luynes qui, pendant la campagne de 1620, -restée à Paris, donnait des nouvelles aux ambassadeurs et y représentait -son mari. Enfin après cette campagne mémorable et les grands succès du -duc en Normandie, en Anjou, en Guienne et en Béarn, Bentivoglio, -recommandant au Saint-Père de s'appliquer à gagner de plus en plus -l'heureux et tout-puissant favori, l'engage à faire quelque cadeau de -dévotion à sa femme, parce qu'elle a sur son mari un pouvoir absolu. - - DÉPÊCHE DU 18 NOVEMBRE 1620: «Qualche corona per la moglie, _la - quale è padrona, si può dire, del marito_.» - - -V.--L'opinion que nous avons exprimée sur la place que Luynes mérite -dans l'histoire par sa rupture avec la politique tout espagnole de Marie -de Médicis et du maréchal d'Ancre, par sa ferme résistance aux -prétentions des Grands en 1620, par l'entreprise formée par lui et à -demi exécutée de mettre un frein aux perpétuelles usurpations des -protestants et de les faire rentrer dans les sages limites de l'édit de -Nantes, cette opinion n'est point entièrement nouvelle; et sans parler -des équitables appréciations du P. Griffet, divers auteurs -contemporains, français et étrangers, cités par Moreri et par -Pithon-Curt (dans son _Histoire de la noblesse du Comté venaissin_, 4 -volumes in-4º 1743), ont en quelque sorte devancé notre jugement sur les -services de celui qu'on s'obstine à représenter comme un favori de la -force du maréchal d'Ancre. Voici par exemple un éloge de Luynes, conçu -en des termes un peu emphatiques, mais qui repose sur des faits -incontestables, et qui a pour nous l'avantage de se rapporter à la fois -au duc et à la duchesse. - -François Raymond, baron de Modène, gentilhomme du Comtat, parent et ami -de Luynes, joua sous lui un assez grand rôle, remplit d'importantes -missions, et occupa la charge de grand prévôt de France. Son fils aîné, -Esprit Raymond, comte de Modène, s'attacha à la fortune du duc de Guise, -le suivit dans son aventureuse expédition, de Naples, comme mestre de -camp général, déploya, ainsi que son héros et son chef, une rare valeur, -fut fait prisonnier avec lui, resta deux ans dans les fers, et à son -retour en France écrivit l'histoire de ce brillant et malheureux fait -d'armes: _Histoire des révolutions de la ville et du royaume de Naples, -composée par le comte de Modène_. Il y en a deux éditions, l'une in-4º, -de 1666 à 1667, l'autre in-12, en trois volumes, en 1668. Le comte de -Modène était aussi galant que brave. Il fut l'amant de la Béjart et le -père de la femme de Molière. Il aimait les lettres, particulièrement la -poésie, et il a laissé des sonnets, des odes, et toute sorte de pièces -de vers qu'a publiées en 1825 M. de Fortia d'Urban: «_Supplément aux -diverses éditions des œuvres de Molière, ou Lettres sur la femme de -Molière, et Poésies du comte de Modène son beau-père._» L'_Histoire des -révolutions de Naples_ n'est point sans mérite; elle est dédiée à Mme -de Chevreuse; et nous allons donner ici les principales parties de cette -dédicace, qui n'a pas été assez remarquée. - - A MADAME, MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE. - - Madame, les bontés que Votre Altesse témoigna à feu mon père - pendant la vie de M. le connétable de Luynes, et la vénération que - j'ai toujours eue pour tant de merveilleuses qualités que l'Europe - admire en la grandeur de vostre âme, m'obligent de vous supplier - très-humblement d'agréer que vostre nom éclate à l'entrée de cet - ouvrage. J'espère faire connoistre combien me doit estre précieuse - la mémoire d'un connétable à qui nostre maison est si redevable. - Je veux le témoigner au digne objet de son amour, et en lui - dédiant cette histoire apprendre à toute la terre les grands - services que cet illustre favori rendit en peu de temps à la - France. Quelques louanges que l'on ait données aux ministres qui - l'ont suivi, et que le feu roi prit après lui pour la conduite des - affaires de son Estat, on peut dire sans flatterie que ce fut M. - le duc de Luynes qui aplanit et qui ouvrit la voie glorieuse par - laquelle, en marchant sur ses pas, ils trouvèrent heureusement - tant de matières de victoires et tant de sujets de conquêtes. En - effet, chacun sait que lorsque ce digne favori fut appelé dans les - affaires par son adorable maître, la France n'étoit pas en estat - de former aucune entreprise advantageuse hors de chez elle, ni - d'oser s'éloigner de ses frontières. Elle avoit dans ses - entrailles un ennemi aussi puissant et aussi redoutable qu'il - estoit artificieux et caché, et qui par conséquent obligeoit le - ministre à veiller et à demeurer incessamment sur ses gardes. - Chacun sçait en quelle assiette estoit alors cette grande et - formidable faction qui, sous couleur de réformer l'Église, avoit - divisé l'Estat, et qui, feignant dès sa naissance de ne se vouloir - établir que sur les débris des autels, fit voir au sortir du - berceau qu'elle ne fondoit son repos que sur les ruines du - thrône... Elle l'a bien fait paroistre par ces longues et funestes - guerres civiles qui ont affligé le royaume, pendant lesquelles le - parti, après avoir en tant de rencontres osé mesurer son épée avec - celle de ses souverains, les contraignit non-seulement de lui - pardonner ses révoltes et de lui accorder la paix, mais encore de - lui donner pour sa plus grande sûreté beaucoup de villes - importantes que l'on nomma place d'otage... Il y a beaucoup - d'apparence que cette turbulente faction, qui ne couvoit dans son - repos que des troubles, eust infailliblement enfanté quelque - révolte générale, si ce judicieux connétable n'eust prévenu par sa - prudence le coup dont elle menaçoit l'autorité royale et la - tranquillité publique. Bien qu'il eust beaucoup de choses à - craindre en cette hardie et glorieuse entreprise où il avoit - sujet d'appréhender non-seulement un grand parti qui eut - autrefois la témérité d'aller attaquer les monarques jusqu'aux - portes de leur ville capitale, mais encore une infinité de - malcontents qui le pouvoient favoriser ouvertement ou sous-main, - aussi bien que les estrangers qui n'estoient pas moins à craindre - par l'intérest qu'ils avoient de maintenir la division de ses - Estats, il forma néantmoins ce digne projet avec tant de sagesse - et l'exécuta avec tant de résolution et de diligence, qu'en - faisant connoistre aux esprits pacifiques qu'il n'en vouloit qu'à - la rébellion et non à la religion, il divisa prudemment ce grand - parti et détruisit la faction avant qu'elle eust eu le moyen et le - loisir de se défendre... C'est une merveille que l'on ne sçauroit - assez admirer, et qui, rétablissant nos rois dans leur première - authorité, rétablit la religion catholique en plusieurs provinces - et en plusieurs villes d'où son exercice estoit banni depuis - longtemps. C'est, madame, à ce grand connétable que la France est - redevable d'un si avantageux bienfait. Ce fut lui dont la piété, - secondant celle de son maître, vengea cette mère dont nos rois - sont les fils aisnés. Ce fut lui le premier qui, faisant marcher - son souverain par tous les lieux où sa présence estoit nécessaire, - fit voir combien le visage d'un prince est formidable aux - séditieux, et que bien souvent sa personne toute seule fait plus - d'effet qu'une grande et puissante armée. Enfin, ce fut lui qui, - ayant détruit ce redoutable corps en tranchant cette quantité de - bras qu'il avoit dans le Béarn, dans l'Anjou, dans le Poitou, dans - la Guyenne et dans tout le reste du royaume, donna le moyen à ce - grand cardinal qui vint après lui, non-seulement de prendre La - Rochelle, mais encore d'employer avantageusement toutes les forces - d'un Estat puissant, réuni et soumis aux volontés de son roi, dans - les pays estrangers, pour l'exécution de tant de glorieux desseins - qui ont fait révérer la France jusqu'au bout de l'univers. Certes - tous les bons François ont sujet de se louer de ce digne favori et - de bénir à jamais son admirable et innocente conduite. Je - l'appelle admirable, d'autant que sans beaucoup de bruit ni de - dépense elle rendit nos rois maistres de leur Estat, et innocente - parce que, n'ayant ni d'amour ni de haine que suivant les - intérests de son maistre, il ne se servit jamais de son crédit - pour satisfaire ses passions. Mais, madame, s'il est véritable - qu'il ait mérité des louanges immortelles, il est certain que - vostre Altesse en mérite autant et peut-estre encore plus, puisque - l'on peut dire que la piété, la valeur et le bonheur de son roi - contribuèrent beaucoup à sa gloire, mais que celle que vostre rare - et intrépide vertu s'est acquise en luttant sans cesse contre - l'envie et contre la fortune est toute à vous sans que personne y - puisse prétendre aucune part... Aussi, madame, cette gloire que - vostre invincible génie obtint sur ces deux ennemies de - l'innocence et du mérite est sans égale, et tous les siècles - passés ne sauroient former un exemple tel que celui que vous avez - fait voir au vostre. Je m'arresterois volontiers sur cette matière - si l'Europe n'avoit connu vos glorieuses infortunes, au sort - desquelles le ciel, après avoir fait cesser les vents impétueux - qui vous ont tant menacé du naufrage, vous fit enfin revenir au - port désiré. Daignez donc agréer, madame, cet ouvrage que je me - donne l'honneur de vous présenter. Je serois ravi de pouvoir, par - des marques plus efficaces, vous faire paroistre mon zèle, mais la - fortune qui me lie depuis tant d'années les bras ne me laisse rien - que l'usage d'un cœur dont toutes les pensées et tous les vœux - auront toujours pour but la passion de faire voir à tout le monde - que je suis et veux estre toute ma vie, madame, de Vostre Altesse - le très-humble et très-obéissant serviteur, - - Le comte de MODENE. - - - - -NOTES DU CHAPITRE II - - -Dans ce chapitre, les deux points importants sont: 1º les intrigues de -Buckingham en Angleterre, où Mme de Chevreuse a été mêlée par Holland; -2º la conspiration de 1626, à laquelle Mme de Chevreuse a pris une si -grande part, et qui porte très-improprement le nom de conspiration de -Chalais, quoique celui-ci n'y ait joué qu'un rôle secondaire, mais parce -qu'il y a laissé sa tête. Rassemblons sur ces deux points les pièces -nouvelles sur lesquelles est fondé notre récit. - - -I - -INTRIGUES D'ANGLETERRE. - -Établissons bien d'abord les rôles officiels de tous les personnages. -L'ambassadeur ordinaire d'Angleterre en France sous Jacques Ier et sous -Charles Ier était Goring, qui fut fait baron en 1625, à l'occasion du -mariage. Henri Rich, lord Kensington, avait été envoyé en France dès -1624 par le roi Jacques, comme ambassadeur extraordinaire, pour traiter -l'affaire du mariage, et on lui avait adjoint pour cette même affaire, -et sur sa demande, le comte de Carlisle. Tous deux avaient aussi reçu -leur récompense: milord Rich avait été nommé comte de Holland, et le -comte de Carlisle avait eu la Jarretière. L'ambassadeur français en -Angleterre était d'abord le comte de Tillières, qui n'avait pas fort -bien réussi; on l'avait remplacé ou soutenu par le comte d'Effiat, -depuis maréchal et surintendant des finances, le père de Cinq-Mars, qui -lui-même, plus tard, en 1626, avait été remplacé par le comte de -Blainville. Outre l'ambassadeur ordinaire, le duc de Chevreuse, grand -chambellan de France, accompagnait la nouvelle reine d'Angleterre, au -nom du roi son frère, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire; et il -avait avec lui sa femme, alors encore surintendante de la maison de la -reine, qui avait été autorisée à suivre son mari et à escorter Madame, -au moins jusqu'à la frontière de France; il paraît qu'elle avait pris -sur elle et obtenu à grand'peine de M. de Chevreuse d'aller jusqu'à -Londres. Le duc, par sa naissance et sa magnificence, était fort propre -à la grande représentation, mais les affaires étaient en d'autres mains. -La nouvelle reine eut d'abord pour confesseur le père de Berulle, -fondateur et supérieur de l'Oratoire, l'homme de la reine mère et encore -celui de Richelieu; il avait été remplacé de bonne heure par un autre -père de l'Oratoire, le père de Sanci, de la maison de Harlay. Le chef de -la maison ecclésiastique de la reine était l'évêque de Mende, un peu -parent de Richelieu, qui avait toute sa confiance, et correspondait avec -lui. L'ambassadeur ordinaire avait ordre de s'entendre avec l'évêque, et -ils devaient agir de concert. La grande affaire était l'établissement de -la jeune reine, selon les conventions et stipulations de son contrat de -mariage. Enfin Charles Ier, comme son père Jacques, s'efforçait -d'intéresser la France au sort du prince Palatin du Rhin, son -beau-frère, qui pour avoir prétendu à la couronne de Bohème avait fini -par perdre ses États, que Charles Ier travaillait à lui faire rendre par -la diplomatie ou par la guerre. - -Cela posé, on s'oriente aisément dans une précieuse correspondance de -Richelieu avec d'Effiat, Blainville, le père de Sanci et l'évêque de -Mende, dont on trouve des extraits aux archives des affaires étrangères, -dans le fond si souvent cité par nous, FRANCE, en un volume relié en -vert, séparé du reste de la série, sans numéro d'ordre, mais portant ce -titre: de 1624 à 1627; à ce volume séparé, il faut joindre, dans la -série FRANCE, les t. XXXVII, XXXVIII, XXXIX et XL, qui se rapportent aux -années 1625 et 1626. - -Henri Rich, comte de Holland, était insinuant, flatteur, courtisan et -diplomate habile. Il avait fort réussi en France et avait d'abord été -assez bien avec Richelieu. Mais il était par-dessus tout dévoué à -Buckingham. Dans le volume précité on rencontre divers billets polis de -Holland au cardinal, sans aucune importance; nous en possédons un qui -n'est point aux archives des affaires étrangères, et qui, comme nous -l'avons dit, p. 51, montre avec quel soin Holland relevait auprès de -Richelieu les mérites et les services de Mme de Chevreuse. Le billet est -autographe, en français, fort incorrect, comme on le pense bien; il -n'est pas daté, mais il est évidemment de 1625; le cachet est intact -ainsi que les soies vertes. - - A MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU. - - «Monseigneur, le retour de monsieur de Montegue (_sic_ pour - Montaigu) a été délayé (différé) et embarrassé, comme déjà vous - avés sçu; mais asteure (à cette heure) il part avecque les - résolutions du roi qui, nous espérons, vous seront agréables, come - ont esté à Sa Majesté et à la reine les nouvelles de votre - générosité envers leur cousine, Mme de Chevreuse, une action si - noble qu'elle ajoute à votre gloire et sert à vos serviteurs; car - toute cette court qui a esté honorée de la présence et - cognoissance de cette dame la juge aussi bonne que belle, allant - en perfection et égualité ensemble (_sic_). Pour moi, monseigneur, - j'ai receu par M. de Montegue tels témoignagnes de votre faveur et - estime qu'ils m'obligent d'être tous les jours de ma vie, - monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. - - «HOLLANDE[365].» - - [365] Ainsi Holland lui-même donnait un air français à son nom, - et tout le monde favorisait cette habitude de dénaturer les noms - étrangers, les modernes comme les anciens. - -Mais Richelieu n'était pas dupe de Holland et de Mme de Chevreuse, et, -malgré tous ces beaux semblants, ses fidèles agents l'avertissaient de -toutes les intrigues qui se formaient en Angleterre, et contre la jeune -reine et contre la France. - -Année 1624. FRANCE, 1624-1627. - - LETTRE DE D'EFFIAT, DE JUILLET. Rich avoit demandé à la cour son - ami, le comte de Carlile, pour achever l'œuvre commencée; - maintenant ils sont divisés.--LE MÊME, 28 AOUT. Rich a écrit en - Angleterre qu'il a vu le cardinal, lequel lui avoit demandé s'il - aimoit mieux que le comte de Tillières retournât ou que d'Effiat - demeurât. Rich a rendu ici un compte fidèle des honneurs que le - roi, la reine mère et le cardinal lui ont faits.--LE COMTE DE - HOLLAND A RICHELIEU, 25 OCTOBRE. Il se plaint qu'on ne veut pas - s'engager sur l'affaire du Palatinat que le prince de Galles a - fort à cœur.--D'EFFIAT, 24 NOVEMBRE. Le roi d'Angleterre dit - qu'ayant fait Rich comte de Holland et donné la Jarretière au - comte de Carlisle en considération du mariage, le roi de France ne - peut pas ne pas donner le cordon à d'Effiat, son ambassadeur. - -Année 1625. FRANCE, t. XXXVII. - - RICHELIEU A D'EFFIAT, DU 10 MAI: «Carlile et Holland connaissent - mal la France.»--LE MÊME, 20 JUILLET, L'ÉVÊQUE DE MENDE, quand Mme - de Chevreuse était encore en Angleterre: «On sçait ses mauvais - déportemens, sa coquetterie, et les faiblesses de son - mari.»--AOUT, BILLET EN CHIFFRE DE L'ÉVÊQUE DE MENDE: «Mme de - Chevreuse doit faire ses couches en Angleterre, et pendant qu'elle - dit qu'elle veut s'en aller, elle fait sous main que le roi - d'Angleterre lui défend de partir.»--AUTRE LETTRE A L'ÉVÊQUE DE - MENDE, du même mois, sur le même sujet: «Elle est logée chez lord - Holland. La faiblesse du mari est si grande qu'on en a honte. Elle - pleura beaucoup à Boulogne lorsque son mari dit qu'elle ne - passeroit pas. Elle est cinq ou six jours avec Buckingham, et ne - voit pas la reine un quart d'heure. Chaque jour elle et la - maréchale de Thémines mangent de la chair publiquement.»--LE MÊME, - en chiffre et du commencement d'août: «On n'a pas de plus grand - ennemi que Buckingham. Il tâche de mettre mal la reine dans - l'esprit du roi. La reine, d'un autre côté, ne fait pas ce qu'elle - peut pour gagner le roi qui est amoureux d'elle. Elle ne le voit - point ou ne le voit que malgré elle. Buckingham veut placer sa - sœur auprès de la reine. C'est un esprit dangereux; elle est aux - gages des ministres, et elle pourra gâter l'esprit de la reine. - Effiat part demain avec les vaisseaux (vaisseaux français que les - Rochellois avaient pris et conduits en Angleterre, chap. II, p. - 56). Chevreuse sur la fin s'est porté avec courage.»--RICHELIEU A - M. DE BLAINVILLE qui succédait à d'Effiat, 10 ET 11 NOVEMBRE: «Les - Anglois semblent n'avoir de chaleur que quand il faut prendre un - parti préjudiciable à la France... La France pourroit bien - s'accommoder avec l'Espagne plutôt que de souffrir les hauteurs de - Buckingham. M. de Chevreuse lui en a écrit. Enfin, on peut faire - connoître à Buckingham que, s'il veut aller en France, il faut - qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il n'y - sera pas le bien venu. Tel est encore le naturel des Anglois, que - si on parle bas avec eux il parlent haut, et si on parle haut ils - parlent bas.»--13 DÉCEMBRE. Lettre commune de Blainville et de - l'évêque de Mende. Ils justifient leur conduite énergique et - accusent celle de d'Effiat et de M. de Chevreuse: «Avec les - Anglois, il faut agir avec vigueur.» - -Année 1626. FRANCE, 1624-1827. - - LETTRE DE BLAINVILLE, 26 JANVIER 1626: «Buckingham offrit hier à - la reine d'Angleterre de la faire entrer au conseil et de lui - donner part aux affaires. La reine d'Angleterre s'en excusa, par - l'avis de Blainville, sur son âge et parce qu'elle n'entend point - la langue; elle pria Buckingham de lui conserver cette bonne - volonté pour d'autres occasions et de lui laisser la disposition - de sa maison et qu'on ménageât un peu plus les catholiques. - Blainville croit que Buckingham tendoit plus d'un piége à la - reine, qu'il vouloit la rendre odieuse et avoir aussi le moyen de - la voir plus souvent. Buckingham est inquiet à cause de la tenue - du parlement. Les Anglois voient avec peine les préparatifs que - fait le marquis de Spinola, déclaré amiral de ces mers sous le roi - d'Espagne. L'ambassadeur de Savoie dit que son maître engagera si - bien les affaires dans le Milanais, que le roi sera obligé de - faire la paix avec les Huguenots. Les armements que la France fait - ne sont pas inutiles. Le traité fait par le feu roi d'Angleterre - et celui de France, par lequel il n'est pas permis à un des deux - rois d'assister les rebelles de l'autre, va finir. Il envoie la - proclamation publiée le jour précédent contre les catholiques; il - l'appelle leur extrême-onction et croit qu'il la faut faire voir - au comte d'Holland.» - - 5 MARS.--Lettre commune de M. de Blainville et de l'évêque de - Mende. «Intelligence de Buckingham en France. Courriers qui lui - viennent, et qui gâtent tout et décréditent les ministres du roi. - Buckingham et ses partisans ne sont venus à des accommodements - secrets que parce qu'on leur a fait connoître la faiblesse et la - force de la France.» - - L'ÉVÊQUE DE MENDE, 2 AVRIL: «Il a trouvé les affaires fort - brouillées à son retour de France. Il a engagé Buckingham à rendre - visite à M. de Blainville dont la vanité est grande. Le parlement - persiste dans la résolution de ruiner le duc. Le roi se voit - obligé à le défendre. Le duc a voulu sacrifier les catholiques, - croyant appaiser le parlement, et feroit souvent le même sacrifice - s'il lui avoit réussi.» - - LE MÊME, MAI: «Buckingham est accusé par Bristol d'avoir fait - mourir le feu roi d'Angleterre. C'est un artifice des Anglois pour - lier les mains au roi. Buckingham se flatte que s'il est condamné - par la chambre basse, il sera absous par la haute, et il se - trompe. On accuse Carlile, Holland, etc.»--LE MÊME, 24 MAI: «On - poursuit vivement Buckingham. Le roi est allé au parlement - déclarer que Buckingham n'a rien fait que par son ordre, et il a - fait arrêter deux gentilshommes qui avoient parlé contre lui, ce - qui a fort aigri le parlement, qui ne veut plus travailler qu'on - ne mette ces deux hommes en liberté. Si le roi les rend, il perd - son crédit. Le parlement est résolu de déclarer Buckingham auteur - des désordres qui sont entre le roi et le peuple, et charge le - comte d'Arondel de le poursuivre. Mende a dit à celui-ci que la - reine ne désapprouveroit pas sa conduite, et à l'autre - (Buckingham) que s'il rompoit avec les parlementaires il - trouveroit des voisins qui l'assisteroient. Les catholiques sont - persuadés que leur salut dépend de cette division. Si on ne tend - les bras à Buckingham, il se hâtera de faire la paix avec - l'Espagne. Il promet de donner dans peu de jours quelque - satisfaction pour les catholiques. On a délivré commission pour - les domaines de la reine.»--LE MÊME, 25 MAI: «Buckingham, croyant - pouvoir justifier l'emprisonnement des deux gentilshommes, a fait - opiner la chambre haute. Holland est le seul qui ait parlé pour - lui. Carlile s'est tu; tous les autres ont été contre. La même - chambre, malgré les brigues du duc, a donné un avocat à Bristol. - Les juges, assemblés pour savoir si les rois pouvoient être - dénonciateurs ou témoins, et étant sur le point de prononcer que - non, il les a empêchés de prononcer. Il y a des choses si infâmes, - si sordides dans les accusations de Bristol contre le duc, qu'on - n'ose les écrire. On croit que Bristol sortira glorieux et que - Buckingham succombera.» - - LE MÊME, 6 JUIN: «Il a fait voir à Buckingham la compassion qu'a - le cardinal pour sa fortune, et il a, à la prière de Buckingham, - fait connoître au roi d'Angleterre qu'il ne devoit jamais - l'abandonner, et que c'étoit plutôt le roi qu'on attaquoit que le - favori. On a mis en liberté les deux membres de la chambre basse. - Le sieur George Eliot étant élargi a parlé d'une manière encore - plus offensante contre le duc qu'il n'avoit fait. Le parlement - demande le rappel du comte d'Arondel ou qu'on découvre ses crimes. - Le roi vient de faire deux barons, Goring et Carleton.»--LE MÊME, - 11 JUIN: «On a élargi Arondel. Buckingham croit l'avoir gagné et - il se trompe; il n'a pu porter le roi à rompre le parlement. Le - roi d'Angleterre a tenu conseil avec Buckingham, Carlile, Holland - et autres ministres pour savoir si on romproit le parlement ou si - on le continueroit; quelques-uns ont été d'avis qu'il n'y avoit - point d'autres moyens de sauver Buckingham que de casser le - parlement. Buckingham a dit que le dessein étoit hardi dans la - nécessité où l'on étoit et qu'il ne vouloit pas pour ses intérêts - particuliers hasarder l'autorité de son maître. On a ajouté que la - rupture du parlement pourroit entraîner la ruine des Huguenots en - France, parce que le roi de France, connoissant la faiblesse de - l'Angleterre, ne manqueroit pas de les attaquer. La résolution est - prise de continuer, et s'ils peuvent obtenir des subsides du - parlement, ils s'en serviront pour le ruiner. Le dessein étoit, si - les affaires avoient réussi dans le parlement, de chasser les - François et de porter la guerre en France, ce qu'ils feront dès - qu'ils en auront le moyen, tant ils sont irrités de la paix de La - Rochelle, du traité de Monçon conclu avec l'Espagne, de l'arrêt de - leurs marchandises.»--LE MÊME, 24 JUIN: «Envoie copie de la lettre - que le roi d'Angleterre écrit à la chambre basse pour la presser - de régler les subsides. La chambre a répondu avec audace et mépris - qu'il falloit auparavant leur faire justice sur les griefs qu'elle - avoit présentés contre Buckingham. On parle de casser incessamment - le parlement. Un courrier de Savoie, arrivé depuis vingt-quatre - heures, donne espérance d'éluder la paix par ses artifices. Le roi - d'Angleterre est fort piqué de ce qui s'est dit dans le traité de - Monçon que, si les alliés refusent les conditions équitables, les - deux rois s'uniront pour les y contraindre. Mais ce prince devroit - se piquer davantage du refus absolu qu'on lui fait de lui donner - des subsides. Il ne peut digérer la paix de La Rochelle et l'arrêt - des vaisseaux et marchandises d'Angleterre; il en parle avec - chaleur. Le parlement proteste contre le duc de Buckingham comme - auteur des divisions entre le roi et son peuple. On ne peut - pousser plus loin la persécution contre les catholiques. Les - prisons sont devenues des couvents de religieuses. Mende écrit - qu'il a vu Buckingham en pleurs aux pieds de son maître. Si le roi - d'Angleterre casse le parlement, il faut qu'il en convoque un - autre six semaines après, n'ayant pas de quoi subsister. Bristol a - donné de nouvelles charges contre Buckingham, et son fils a donné - une relation touchant de qui s'est passé en Espagne toute - contraire à celle de Buckingham.»--LE MÊME, 26 JUIN: «Le roi a - cassé son parlement parce que le lendemain les deux chambres - s'unissoient pour porter la sentence contre le duc. Jamais prince - n'a été plus haï ni dans une plus grande nécessité que le roi - d'Angleterre. Le duc peut bien différer, mais non pas éviter sa - perte. Mende veut le porter à rompre avec le parlement afin de - donner, par ce moyen, le temps de respirer aux catholiques. On - poussoit Buckingham sur l'affaire d'Espagne. Bristol a été envoyé - à la Tour; on lui a offert son pardon, il l'a refusé disant que le - pardon n'étoit que pour les coupables. Le comte d'Arondel est - relegué dans sa maison avec toute sa famille. Le roi d'Angleterre - a arraché des registres la déclaration, autorisée de sa main, de - l'alliance d'Espagne, et celle de la chambre basse qui proteste - que les impositions faites sans son ministère sont de pures - violences.»--LE MÊME, 28 JUIN: «Il a écrit par Montaigu ce qui - s'est passé depuis la rupture du parlement. Londres a refusé un - million qu'on lui demandoit à emprunter. On demandoit aux - aldermans à chacun 50,000 fr., ce qu'ils ont refusé. On a donné à - Hamilton le commandement de quarante vaisseaux, il l'a refusé. Le - garde des sceaux a ordonné à Bristol de se préparer à répondre; - Bristol pourra demander son renvoi où le procès a été intenté. - Tout cela aigrit le peuple contre Buckingham.» - - LE MÊME, 4 JUILLET: «Il a écrit par Montaigu, par ordre du roi - d'Angleterre, le lendemain que le parlement fut cassé. Le roi - assembla un grand conseil pour faire autoriser les impositions sur - le peuple. Personne n'en ose ouvrir la bouche. On envoie par les - provinces des lettres royales qui ne font que trop connaître la - misère de la cour. On ne croit pas qu'ils gagnent beaucoup par - cette quête. On a voulu faire des emprunts dans Londres, on n'a eu - que des refus. Cependant Montaigu croit que dans peu le roi sera - au-dessus de ses affaires et qu'il sera craint et redouté plus - qu'aucun autre. Buckingham veut se faire absoudre par la chambre - de l'Étoile. On ne croit pas qu'il y ait des personnes assez - hardies pour le décharger des accusations de la chambre basse. Le - roi d'Angleterre donne de bonnes paroles pour les catholiques, et - en même temps il donne des commissions pour les poursuivre. - Buckingham dit que les promesses en leur faveur n'ont été faites - que pour endormir le pape. On doit s'en plaindre et les menacer de - ne pas s'engager pour les affaires d'Allemagne. Il est important - de faire connaître aux catholiques qu'on ne les abandonne pas. On - tâchera de tirer d'eux une somme considérable. Mais Mende ne leur - conseille pas de rien donner. Montaigu va solliciter le payement - des 400,000 écus. Il dira que la reine a ses domaines, ce qui - n'est pas. Jamais princesse n'a été plus maltraitée. Le comte de - Carlile a conté à Mende les discours que Monsieur lui a faits, si - pleins de haine et de mépris pour le roi que par respect on n'ose - les écrire. Les dames du cabinet d'en haut (évidemment Mme de - Chevreuse, la maréchale Ornano, la reine Anne) tiennent les - Anglois fidèlement avertis. On dit Monsieur et la reine en bonne - intelligence.»--RÉPONSE DU CARDINAL, 10 JUILLET: «Si les Anglois - mettent des impôts sur les marchandises de France, on en mettra en - France sur celles d'Angleterre. On fera ce qu'on pourra pour - soulager les catholiques. On laisse à Mende de se roidir ou de se - relâcher sur ce qui concerne la maison de la reine.»--LE MÊME, 16 - JUILLET: «On a quelque lumière que les Anglois veulent se - prévaloir des mécontentements de Monsieur et faire déclarer les - Rochelois en sa faveur. L'ambassadeur de Savoie est le principal - promoteur de cette affaire. On a surpris un paquet de Mme de - Rohan, la mère, qui excite le sieur de Soubise, son fils, qui est - retiré en Angleterre, à faire du pis qu'il pourra. Il faut tâcher - de découvrir sur cela tout ce qu'on pourra. On a découvert de - grandes cabales par la prise de Chalais: on fera ce qu'il faut - pour y remédier.» - - L'ÉVÊQUE DE MENDE PAR COURRIER EXTRAORDINAIRE: «La ville de - Londres accorde 200,000 livres, monnaie de France, au roi - d'Angleterre. Le roi d'Angleterre s'approprie les deux tiers des - biens des catholiques. On a retranché douze tables dans sa maison. - On a envoyé dans les provinces affermer certaines viandes, de même - que les charrettes, ce qui ne produira pas 40,000 écus par an, et - rallume la haine contre le gouvernement. On a tenu conseil sur - l'emploi de la flotte. Les uns vouloient qu'on l'envoyât à la - rencontre de la flotte d'Espagne; les autres qu'elle demeurât sur - les côtes pour interrompre le commerce; un troisième a conseillé - de l'employer à reprendre les îles que les Rochelois ont perdues, - assurant Buckingham que c'étoit le moyen de se faire absoudre par - le parlement. Buckingham a fait mine de rejeter ce conseil et a - consulté en même temps le moyen de l'exécuter. Le comte d'E. - partira le 25 avec douze vaisseaux, et Buckingham, trois semaines - après, avec les vingt-huit autres. Ils n'ont pas de vivres pour - deux mois. Le roi d'Angleterre attend de grands effets de - l'intelligence qui est entre Monsieur et la reine, et que presque - toute la cour conspire à ce dessein. Buckingham entretenoit le roi - d'Angleterre de la correspondance qui est entre le cardinal et Mme - de Chevreuse, et qu'elle le caresse à deux fins: l'une pour éviter - l'éloignement dont elle est menacée; l'autre pour couvrir ses - intrigues. La reine d'Angleterre a fort protégé Buckingham pendant - le parlement, et pour reconnaissance il n'est jour que lui et - Carlile ne fassent tous leurs efforts pour irriter le roi - d'Angleterre contre elle. Ils vont lui donner un parfumeur de - Lombardie pour maître d'hôtel; la reine a prié le roi de ne la pas - obliger à le recevoir. On lui a donné pour dames du lit la - duchesse de Buckingham, la comtesse d'Amblie, la marquise - d'Hamilton, les comtesses de Carlile et d'Holland. On a mis ce - nombre afin d'exclure les dames françoises du carrosse. La reine a - demandé la duchesse de Lenox et la comtesse d'Arondel. On n'a - point reçu la duchesse de Buckingham. La reine a prié qu'on ôtât - la comtesse de Carlile, ce qu'elle n'a pu obtenir. On a aussi - nommé un officier pour auditeur des domaines. Tout cela se fait - pour éloigner les François et pour placer les valets et les - créatures de Buckingham. Carleton va ambassadeur extraordinaire en - France pour le fait des domaines. Il est nécessaire de lui faire - sentir fortement le peu de satisfaction qu'a le roi des mauvais - traitements qu'on fait à la reine, sa sœur. Carlile et Buckingham - tâchent de donner des maîtresses au roi, et on croit qu'ils lui - ont fait voir la comtesse d'Oxford.» - - LE MÊME, 26 JUILLET: «Rien n'est plus extravagant que les Anglois. - Buckingham, qui ne juroit que par Mende, veut absolument chasser - les François. On est très-fâché du mariage de Monsieur (avec Mlle - de Montpensier), parce qu'on croit toutes les cabales finies. La - flotte étoit préparée contre la France et Soubise avoit ordre de - se joindre aux Rochellois avec six vaisseaux qu'on tenoit tout - prêts. Les agents de Savoie sont les principaux boute-feux. Les - Anglois ont promis toute sorte de secours à ceux de La Rochelle - pour reprendre les îles. Jamais temps ne fut plus propre pour - attaquer La Rochelle. Les Anglois ne sont en état nullement de la - secourir. Le comte de Tillières passe en France sous le prétexte - d'aller faire un compliment sur le mariage de Monsieur, mais en - effet pour représenter l'état où l'on est.» - - LE MÊME, 2 AOÛT: «Le duc de Buckingham songe fort à passer en - France. La passion qu'il a pour les dames cause beaucoup - d'extravagances et le cabinet d'en haut trouble fort les - affaires.» - - LE MÊME, DE LA FIN DE JUILLET OU DU COMMENCEMENT D'AOÛT: «La reine - envoie Tillières en France. On a mis, par force, quatre dames du - lit auprès d'elle. On nie qu'on ait donné promesse de soulager les - catholiques. On tâche d'étonner la reine pour lui faire changer de - domestiques et ensuite de religion. Ils voudroient faire la paix - avec l'Espagne et ils ont chargé Gondomar de leurs propositions. - Il faut traverser cette paix dont Carleton doit faire quelque - ouverture. Les Anglois en veulent particulièrement au cardinal, - persuadés que, pendant son ministère, ils ne pourront pas jeter en - France les divisions qu'ils ont projetées. Ils n'ont armé qu'afin - de donner plus de hardiesse aux mécontents de la cour de prendre - les armes. Soubise, par ordre du roi d'Angleterre, a envoyé à La - Rochelle promettre que Buckingham iroit lui-même avec sa flotte - les secourir. Cependant ils n'ont que douze vaisseaux. Ils en - arrêteront vingt-deux marchands, en cas que La Rochelle accepte - leurs offres. Carleton va pour demander l'éloignement des - François. Il faut lui répondre fortement jusqu'à le menacer d'une - rupture. Ils ne sont pas en état de rien faire sans la tenue d'un - parlement, et le parlement est la ruine de Buckingham. Soubise n'a - point de chausses ni le duc de quoi lui en donner. Celui-ci a - toujours la fantaisie d'aller en France.»--LE MÊME, 10 AOÛT: «Il - envoie un gentilhomme donner avis qu'on a signifié à tous les - François ordre de se retirer, sans leur permettre de voir ni le - roi ni la reine d'Angleterre. La reine est pénétrée de douleur. - Cette résolution a été prise depuis le retour de Montaigu et sur - l'assurance qu'il a donnée qu'on la pouvoit exécuter sans péril. - Lettre très-touchante de la reine d'Angleterre à M. de Mende pour - le prier de représenter ses malheurs à la reine mère. Il assure - que tout ce qu'on peut mander des mauvais traitements que reçoit - la reine d'Angleterre est beaucoup au-dessous de la vérité.--LE - MÊME: «Sur le refus que les François faisoient de se retirer, le - roi d'Angleterre est venu lui-même à _Somerset-House_ leur - ordonner de sortir dans les vingt-quatre heures de ses États. On - avoit mis près de la reine deux très-mauvais prêtres, Godefroy et - Rozier; on a eu bien de la peine à obtenir qu'on y laissera un - père de l'Oratoire avec son compagnon, à ces conditions qu'ils - n'écriront point en France de la conduite de la reine, et qu'ils - ne parleront qu'en présence de témoins. On cherche Calcédoine pour - le faire mourir. Quelques conseillers ayant voulu représenter que - la France pourroit se venger, Buckingham et Carlile ont parlé du - roi avec le dernier mépris. La maison de la reine est remplie - d'hérétiques et des parentes de Buckingham; et le roi a dit - publiquement qu'il y a plus de huit mois qu'on avoit disposé de - toutes les charges et qu'on avoit résolu que la reine n'auroit - plus ni vêpres ni messe. On a fait ce qu'on a pu afin que le père - de Sancy demeurât. Le roi ne l'a pas voulu permettre.»--LE MÊME, - 15 AOUT: «On a chassé les François par violence. La vanité de - Blainville, les intrigues de la reine régnante et de Monsieur ont - causé tout cela. On a su que Blainville publioit partout la - faiblesse et la nécessité où est l'Angleterre. L'éloignement de la - Duvernay (Mme du Vernet, sœur du duc de Luynes, dame d'atour de - la reine Anne, compromise dans l'affaire de Chalais) a beaucoup - contribué à faire prendre cette résolution. La liberté qu'ils ont - eue dans les cabinets a fait ce mal. Ils croient donner par là - plus de hardiesse à Monsieur de continuer ses cabales. Toute - l'envie est contre le cardinal. On a envoyé à La Rochelle pour - savoir quel secours on en pouvoit attendre.»--LE MÊME, 18 AOUT: - «On a défendu aux François d'approcher de la maison de la reine; - son confesseur, faute de logement, couche dans la chapelle. Il - n'est plus permis à la reine d'entendre la messe publiquement. On - a eu beaucoup de peine à lui conserver son médecin et son - apothicaire. Le roi d'Angleterre règle sa famille. Il veut qu'il - n'y ait plus qu'une table pour lui et pour la reine. On veut - traiter avec l'Espagne. Gerbier a fait deux voyages à Bruxelles à - cette fin. Ils croient qu'on amasse beaucoup de vaisseaux à - Blavet, et que les galères de Marseille étoient dans ces mers; ils - en sont très-alarmés. Si on interrompoit le commerce, le peuple - pourroit bien faire justice des favoris.» - - MÉMOIRE DU MÊME A SON RETOUR D'ANGLETERRE. «Les Anglois veulent - faire la paix avec l'Espagne. On croit que Gondomar est chargé de - cette affaire et que les voyages de Le Clerc et de Gerbier à - Bruxelles sont à cette fin. Ils espèrent, étant d'accord avec les - Espagnols, pouvoir soutenir les Huguenots en France. Peu de temps - avant l'emprisonnement du maréchal d'Ornano, Buckingham prit le - commandement de la flotte avec dessein d'attaquer les îles de Ré - et d'Oléron, ou de surprendre quelque port en Bretagne ou en - Normandie. Pembroc et Arondel le dirent à l'évêque de Mende. Après - l'emprisonnement du maréchal, et même depuis le retour de - Montaigu, ils ont cru que Monsieur pourroit passer en Angleterre. - Buckingham s'en est expliqué à l'évêque de Mende et au comte de - Tillières. Pembroc a dit au premier qu'on étoit convenu entre Mme - de Chevreuse, les dames et les galants, que deux fois l'année on - passeroit la mer, sous prétexte de raccommoder le roi et la reine - d'Angleterre, et que la reine mère, dans la crainte que sa fille - ne fût maltraitée, leur donneroit cette liberté. Comme ils jugent - qu'ils pourront être traversés par le cardinal, ils songent à le - perdre. Les raisons qu'ils disent en avoir sont la paix des - Huguenots, le traité de la Valteline et l'éloignement de la - Vieuville.»--LE MÊME, AMIENS, 24 AOUT. «Les Anglois sont dans le - plus grand étonnement du monde du mariage de Monsieur, et disent - qu'il faut que le cardinal soit un ange ou un diable pour avoir - démêlé toutes ces fusées. Ils proposent déjà de rétablir une - partie des personnes auprès de la reine.»--LE CARDINAL A M. DE - MENDE, 27 AOUT. «Il le croit encore en Angleterre. Il loue son - courage et dit qu'en ces occasions on doit souffrir le martyre; - qu'il pleure avec des larmes de sang l'état malheureux de la reine - d'Angleterre. Le roi envoie M. de Bassompierre témoigner le juste - ressentiment qu'il a de cette perfidie. On prendra tous les - conseils que vous pouvez vous imaginer pour la dignité d'un si - grand prince, et pour empêcher que l'âme d'une si vertueuse - princesse ne soit en hasard.» - - SEPTEMBRE: Instruction donnée à M. le maréchal de Bassompierre - allant en Angleterre, signée à Nantes le 23 août 1626. - - BASSOMPIERRE, 17 OCTOBRE: «Le roi d'Angleterre ne veut entendre - parler du rétablissement des officiers de la reine. Bassompierre - est si mal content de sa première audience qu'il auroit pris congé - de lui s'il en avoit eu la permission.»--LE MÊME, 30 OCTOBRE: «Il - a disposé les ministres d'Angleterre à faire raison au roi. - Buckingham y est fort porté et combat l'esprit opiniâtre du roi, - son maître, qui ne veut plus, dit-il, retomber sous la domination - et tyrannie que les François ont exercées sur lui en sa maison. Le - point le plus difficile est qu'ils ne veulent point d'évêque pour - grand aumônier, ni de réguliers.» - - «Propositions de M. de Bassompierre et réponses des ministres - d'Angleterre. M. de Bassompierre appuie ses demandes sur les - articles signés le 20 de novembre 1624, insérés dans le contrat de - mariage de Madame Henriette, passé à Paris le 8 mai 1625 et - ratifié par le roi de la Grande-Bretagne. Il est expressément - promis que Madame aura le libre exercice de la religion catholique - pour elle et pour toute sa maison; qu'elle auroit un évêque et un - certain nombre de prêtres pour faire le service divin; que tous - les officiers de sa maison et ses domestiques seroient François et - catholiques choisis par Sa Majesté Très-Chrétienne. Par un autre - acte particulier du 12 décembre 1624, le roi Jacques promet que - tous ses sujets catholiques jouiront à l'avenir de plus de - franchise et bons traitements qu'ils n'eussent pu faire en vertu - d'aucuns articles accordés par le traité de mariage fait avec - l'Espagne. Cet acte fut confirmé ce même jour par le prince, son - fils, et celui-ci, étant revenu en son pays, avoit donné un autre - acte de confirmation à Londres, le 18 de juillet 1625. Les - ministres d'Angleterre conviennent des articles du 20 novembre, et - prétendent qu'ils ont été religieusement observés; mais que - l'évêque de Mende et Blainville mettoient la division entre les - sujets du roi et animoient les mal affectionnés du parlement - contre le roi et le repos de l'État; que les François prêtoient - leur nom pour louer des maisons où les prêtres avoient leur - retraite; qu'ils faisoient de la maison de la reine une retraite - pour tous les jésuites et les fugitifs; qu'ils décrioient ce qui - se passoit dans le particulier du roi et de la reine; qu'ils - inspiroient à la reine de l'aversion pour le roi, son mari, du - mépris pour la nation, du dégoût pour leurs manières, l'ayant - empêchée d'apprendre la langue; qu'ils l'avoient soumise à la - règle d'une obéissance monastique; qu'ils l'avoient menée au - travers du parc, soutenue du comte de Tillières, en dévotion, à un - gibet où on punit les malheureux condamnés, comme si on n'y avoit - mis à mort que des innocents; que c'étoit ce dernier acte qui - avoit fait perdre patience au roi; que cependant rien n'avoit - altéré la bonne union et intelligence qu'il vouloit entretenir - avec le roi de France, son frère; que Buckingham vouloit passer de - Hollande en France pour faire ses plaintes, et qu'en France on - n'avoit pas voulu le permettre. Quant à la liberté promise aux - catholiques, ils nient que cela ait été porté dans le traité, et - prétendent que l'écrit particulier passé sur ce sujet n'est qu'une - formalité; que d'ailleurs on n'a fait mourir ni jésuites ni - prêtres; que le roi d'Angleterre a lieu de se plaindre de ce que - contre les paroles données on avoit refusé de faire une ligne - offensive et défensive pour les affaires d'Allemagne; qu'après - être convenu que Mansfeld pourroit descendre à Calais avec un - corps d'infanterie angloise, auquel on joindroit un autre corps de - cavalerie françoise pour pénétrer en Alsace, on avoit refusé de le - recevoir, ce qui avoit coûté plus d'un million au roi - d'Angleterre, et fait périr dix mille Anglois; qu'il étoit - stipulé qu'on ne feroit point de représailles et que tout se - termineroit par une voie amiable; que cependant on venoit - d'arrêter et saisir les vaisseaux anglois et confisquer les - marchandises; qu'on n'a rien tenu de ce qui a été promis à ceux de - la religion réformée et particulièrement aux Rochelois par le - traité conclu par la médiation des ambassadeurs que le roi - d'Angleterre avoit envoyés exprès; qu'enfin on n'avoit pu obtenir - l'entier accomplissement de ce qui avoit été promis au roi de - Danemarck et à Mansfeld, ce qui a été très-préjudiciable à la - cause commune. Pour conclusion, on convient que l'article du - traité qui concerne la conscience de la reine sera ponctuellement - observé, qu'on s'en rapportera au témoignage de la reine même, et - qu'en considération de la reine on donnera aux catholiques romains - la liberté que la constitution et la sûreté de l'État peuvent - permettre. Donné par écrit le 13 novembre 1626. - - «Écrit passé entre le maréchal de Bassompierre et les ministres du - roi de la Grande-Bretagne sur le rétablissement des officiers - françois près de la reine, du 21 novembre. Bassompierre est - convenu, sous le bon plaisir du roi, de ce qui suit, et en promet - la ratification, savoir: que la reine aura un évêque, douze - prêtres, un grand chambellan, un secrétaire, un écuyer, deux dames - de la chambre du lit, trois femmes de chambre, qui sont la - nourrice, sa fille et Mlle Vantelet, une empeseuse, un gentilhomme - huissier de la chambre privée, M. Vantelet, un de la chambre de - présence, M. Goudonis, un valet de chambre privé, Montaigu, un - valet, un gentilhomme servant, un joueur de luth, Gautier, dix - musiciens, deux médecins dont Mayerne est le premier, un - chirurgien, un écuyer de cuisine, un apothicaire, un potager, un - pâtissier. L'évêque n'aura nulle autorité hors la maison de la - reine, n'ordonnera aucun prêtre, que les douze prêtres; il n'y - aura ni jésuites ni pères de l'Oratoire hors le confesseur de la - reine et son compagnon, qui sont de l'Oratoire; il ne reviendra - aucun des domestiques qui ont été licenciés, hors le médecin - Chartier. Bassompierre témoignera à la reine mère combien la - reine, sa fille, étoit honorablement servie par ses dames du lit, - que cependant elle pouvoit en mettre encore deux si elle le - souhaitoit. - - «Signé: BASSOMPIERRE.» - - COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1627. AVIS DU P. DE SANCI: «Buckingham - veut posséder la reine comme il possède le roi. Il a pour elle une - passion extravagante. Il voudroit la pouvoir faire changer de - religion pour gagner les protestants.»--Lettre de la reine - d'Angleterre à la reine, sa mère, «sur l'envie que Buckingham a - d'aller en France, et qu'elle ne peut se fier à lui.»--Mémoire - intitulé: _Raisons contre le voyage de Buckingham_ - (vraisemblablement de Richelieu). «Il y a dix-huit mois qu'on lui - a refusé la permission qu'il demande, et on la lui a refusée - attendu l'inexécution du traité; et comme aujourd'hui il y a - contrevenu, on doit témoigner encore plus de fermeté. Lorsqu'on a - pressé le roi d'Angleterre pour le soulagement des catholiques, il - a répondu, par le conseil de Buckingham, que la clause du - soulagement des catholiques n'avoit été mise que pour obtenir la - dispense du mariage. Si on reçoit Buckingham auteur de cet - artifice, on met les catholiques anglois au désespoir, et le roi - perd sa réputation et son crédit. Buckingham est accusé dans le - parlement d'avoir donné des vaisseaux pour ruiner les Huguenots. - Il croit qu'en venant en France il leur donnera quelque espérance - de relever leurs affaires, et cabalera dans le royaume et - fomentera la division des grands. L'Angleterre n'est point en état - de soutenir les affaires d'Allemagne. La France peut bien - contribuer et ne pas les abandonner, mais elle ne veut pas les - épouser. Enfin on ne peut point faire d'accueil à un favori dont - il soit content, et moins à celui-ci qu'à un autre. On a vu qu'en - Espagne il s'est brouillé avec le comte Olivarez, et cette rupture - a causé la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne. Son voyage en - France l'a rendu ennemi du roi et de son principal ministre; - depuis, il n'en a parlé qu'avec mépris, et a partout témoigné son - animosité. Lorsqu'il fut à La Haye, il tâcha de rendre la personne - du prince d'Orange odieuse. On ne peut pas douter que son voyage, - donnant de la jalousie aux Espagnols, ne les porte à faire plutôt - la paix, ce qu'on doit éviter.» - -AFFAIRE DE CHALAIS - -Les archives des archives étrangères, FRANCE, t. XXXVIII, XXXIX et XL, -contiennent tout ce que contient le recueil de La Borde: «Pièces du -procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais, décapité en 1626, -Londres, 1781.» Aucune des pièces imprimées n'y manque; il y en a même -quelques-unes de plus. Ainsi, outre les deux lettres connues de Chalais -au cardinal et au roi, où il leur demande grâce et s'engage à les -servir, nous en trouvons ici une troisième à la reine mère, alors -toute-puissante sur le roi et sur le cardinal, dans laquelle il -renouvelle les mêmes offres de services d'un si peu noble -caractère.--FRANCE, t. XXXIX. - - LETTRE A LA ROYNE, MÈRE DU ROI, DE 5 AOUST 1626: «Madame, les - grâces que j'ai reçues de l'intervention de Votre Majesté ont - tellement augmenté les espérances que j'avois de réparer mes - fautes, qu'à présent que les inquiétudes me tuent je prends la - hardiesse de la supplier pour la continuation; et bien que le - misérable état en quoi je suis et le service très-humble que je - lui ai voué de tout temps me fissent espérer tant de bonté, si - osé-je lui dire que, n'ayant nul intérêt que dans celui du roy et - dans son contentement, elle y est plus que obligée, puisque je me - promets très-infailliblement lui rendre de bien grands services. - Votre Majesté considérera donc que peut-être à toutes heures on en - a besoin, vu la légèreté et malice des espris qui _conseillent ou - font conseiller monseigneur_[366]. de même, lorsque monseigneur le - cardinal me visita, je lui donnai avis combien étoit à soupçonner - _le voyage de celui qui a les oiseaux de monseigneur_[367], et la - grande confiance qu'on a en lui. je demande donc à Votre Majesté - de hâter ma délivrance, puisqu'en un moment je saurai sa - légation[368] et tout ce qui pourra importer le service du roy; et - la supplie, si elle m'en juge digne, de m'en mander quelque chose - par M. de Lamon (exempt de la garde écossaise et un des espions du - cardinal), afin ou que je vive en espérance ou que je me réduise à - prier dieu pour le roy et pour Votre Majesté, de qui je suis, - madame, le très-humble et très-obéissant et fidèle serviteur, - - CHALAIS.» - - [366] La ligne est ainsi soulignée dans la copie qui est aux archives. - - [367] Ainsi souligné. - - [368] Une autre main: le but de son voyage. - -Cette pièce n'est pas propre à diminuer le mépris que mérite la conduite -de Chalais en prison, ni la suivante à affaiblir une des plus graves -accusations qui pesaient sur lui, celle d'avoir trempé dans les -intrigues du comte de Soissons et tenté de séduire la fidélité du -commandant de Metz. Après l'arrestation des Vendôme, Chalais avait -envoyé son écuyer porter une lettre au comte de Soissons, pour l'avertir -de cette arrestation et l'engager à ne pas venir chercher le même sort à -la cour, conseil qu'avait fort bien suivi le comte; et il avait aussi -envoyé le même écuyer au marquis La Valette, qui commandait à Metz au -nom de son père le duc d'Épernon, pour l'inviter à s'entendre avec -Monsieur, qui cherchait de divers côtés un asile. La proposition faite à -La Valette n'avait pas été acceptée, mais elle avait été faite, et cela -suffisait à établir la culpabilité de Chalais. L'écuyer, après avoir -rempli ses commissions, était tombé à son retour entre les mains de -Richelieu; et quoique déjà Chalais eût subi sa peine, on n'avait pas -moins, comme nous l'avons dit, p. 73, procédé à son interrogatoire pour -éclairer encore l'ensemble de l'affaire et confirmer la justice de la -sentence rendue et exécutée. FRANCE, t. XXXVIII, fol. 12. - - «DU MERCREDI 23 SEPTEMBRE 1626, à trois heures de relevée, au - château de la Bastille. Nous avons fait amener devant nous, en la - chambre du sieur du Tremblay, gouverneur dudit château, Gaston de - la Louvière, prisonnier audit château, pour l'ouïr et l'interroger - à part, serment par lui fait de dire vérité. - - «Interrogé sur son nom, âge, qualité et demeure, a dit se nommer - Gaston de la Louvière, âgé de 23 ans ou environ, gentilhomme - servant d'écuyer au sieur de Chalais, avant sa prison, avec lequel - il demeuroit. - - «Interrogé s'il sait pourquoi il est prisonnier, a dit qu'il ne - sait, et qu'il a fait un voyage, pour ledit sieur de Chalais, de - Blois à Paris, pendant que la cour étoit à Blois, après la prise - de MM. de Vendôme, pour porter une lettre que lui bailla ledit - sieur de Chalais pour porter à M. le comte de Soissons, laquelle - il rendit à mondit sieur le Comte en sa maison, sur la fin de son - dîner, en présence de madame sa mère, du sieur de Seneterre et - beaucoup d'autres, laquelle fut lue par ledit sieur comte de - Soissons, qui demanda au répondant depuis quand les sieurs de - Vendôme étoient arrêtés.--A dit encore ledit répondant qu'étant - retourné à Blois sans réponse dudit sieur comte, ledit Chalais, - trois ou quatre jours après, le renvoya de Blois à Metz vers le - sieur de La Valette, lui disant ces mots: «On m'a voulu mettre mal - auprès du roi. Mgr le cardinal de Richelieu m'a dit que le vrai - moyen de m'y remettre étoit de découvrir quelque chose des - affaires ou intrigues de Monsieur: va-t'en donc à Metz, et porte - cette lettre à M. de La Valette, à Metz.» Et, outre ladite lettre, - lui donna un petit billet à part, dedans lequel étoient écrits ces - mots: «Si vous voulez recevoir des propositions de la part de - Monsieur, je me fais fort de vous en faire faire;» laquelle lettre - et billet il porta au sieur de La Valette, à Metz, lequel dit au - répondant qu'il trouvoit bien étrange que le sieur de Chalais, qui - étoit de la maison du roi, se mêlât de ces affaires-là, et qu'il - ne se falloit pas adresser à lui pour cela, qu'il n'avoit aucun - pouvoir et dépendoit de M. d'Epernon, son père, et ne lui fit ne - donna autre réponse; même se souvient le répondant qu'il bailla - audit sieur de La Valette, étant dans sa salle, ladite lettre et - billet en présence de beaucoup de personnes qu'il ne connoît pas - de nom, et croit ledit répondant que c'est là le sujet pour lequel - il a été emprisonné; et s'il eût cru l'être pour cela, il n'eût - porté lesdites lettres; et même avant que partir de Blois, le - répondant dit à la femme dudit Chalais, en présence de Lustié (?), - écuyer de ladite dame, qu'il se réjouissoit fort de ce que son - maître se remettoit aux bonnes grâces du roi, et que sondit maître - lui avoit dit qu'il l'envoyoit à Metz parce que ledit sieur - cardinal le faisoit faire; et de fait ledit sieur de Chalais lui - dit que le sieur cardinal lui avoit baillé cent pistoles, dont - ledit sieur de Chalais lui en bailla quarante pour son voyage; et - étant le répondant de retour à Nantes, il fit entendre à son - maître que ledit sieur de La Valette avoit trouvé mauvais ledit - voyage, et lui avoit demandé de quelles personnes son maître se - fioit et à qui il en avoit communiqué; sur quoi ledit Chalais lui - dit ces mots: «Vraiment, tu n'as point d'esprit», s'étonnant de ce - qu'il ne lui avoit point rapporté de réponse; et lui dit qu'il - s'en alloit le dire à mondit sieur le cardinal. Et, deux jours - après, ledit Chalais ayant été emprisonné, le répondant s'en - étonna, et dit à la dame de Chalais plusieurs fois, et au comte de - Cramail, qu'il ne croyoit pas qu'il pût être en peine, parce qu'il - lui avoit dit que ledit sieur cardinal avoit fait faire ledit - voyage de Metz, et qu'il alloit par là se remettre aux bonnes - grâces du roi; auquel répondant ladite dame de Chalais disoit: - Vous le voyez bien, si c'est M. le cardinal qui l'a fait faire; et - quant au comte de Cramail il disoit qu'il falloit donc que ledit - Chalais eût trompé ledit sieur cardinal. - - «Depuis quel temps il est au service dudit Chalais? A dit qu'il - entra à son service environ le temps de la foire Saint-Gervais - dernier par le moyen du comte de Louvigny, lequel il avoit servi - auparavant. - - «De quelles affaires il s'est mêlé depuis qu'il est audit Chalais - autres que celles dont il a parlé? A dit qu'il ne s'en est mêlé - d'aucune autre, et que jamais il ne lui a rien dit ni donné aucun - emploi. - - «S'il n'a pas toujours suivi ledit Chalais et été partout avec - lui? A dit qu'il ne le suivoit pas toujours, et quelquefois il - échappoit au répondant qui demeuroit longtemps sans le pouvoir - trouver; une fois entre autres devant le dernier voyage du roi à - Blois, ledit Chalais, sortant du Louvre après le coucher du roi, - sur les dix à onze heures du soir, comme ledit répondant le - suivoit, il le perdit entre les deux portes du pont dans la - presse, et ne retrouva ledit Chalais à son logis qu'à deux heures - après minuit, sans qu'on ait pu savoir où il avoit été. - - «S'il croyoit que le voyage qu'il avoit fait à Metz étoit pour le - service du roi? A dit que oui. - - «Quelle interprétation il a pu donner aux termes portés par le - billet d'offrir au sieur de La Valette des conditions de la part - de Monsieur, et s'il appelle cela faire le service du roi? A dit - que s'il a failli, c'est que son maître l'a trompé, et qu'il - croyoit que son maître vouloit découvrir l'intention du sieur de - La Valette pour le faire savoir après au sieur cardinal. - - «S'il n'avoit pas encore autre créance à dire de la part de son - maître, de bouche, au sieur de La Valette, et quelle? A dit que - non, que son maître ne lui en a point donné d'autre que celle du - billet, lequel son maître lui avoit lu. - - «Combien de temps le répondant séjourna à Metz? A dit qu'il n'y - demeura qu'un demi jour. - - «Avec quelles autres personnes il communiqua étant à Metz? A dit - qu'il n'y a communiqué avec personne. - - «Ce que portoit la lettre de sondit maître au sieur de La Valette? - A dit qu'il ne sait ce qu'elle portoit, qu'il ne l'a point lue, et - ne lui a été communiquée par son maître, mais qu'elle n'étoit que - de la moitié d'une page de papier. - - «Lui avons remontré qu'il ne dit la vérité, et se rend moins digne - de grâce en la taisant, parce qu'il n'y a apparence que son maître - lui ait confié un billet de si grande importance et si pernicieux - contre le service de Sa Majesté sans lui avoir communiqué le - particulier des conditions dont son maître entendoit parler par - ledit billet, vu même que ladite lettre, courte et en peu de - lignes, comme il le confesse, ne pouvoit instruire le sieur de La - Valette, si le répondant n'eût su toutes les conditions. A dit - qu'il est vrai qu'il n'a jamais rien su d'aucunes conditions ni - autres choses que ce qu'il nous a dit, et qu'il voit bien que son - maître l'a trompé. - - «S'il n'a pas fait le voyage de Metz pour persuader au sieur de La - Valette d'y recevoir Monsieur? A dit que non. - - «S'il ne croit pas ce que ledit Chalais a dit touchant ledit - voyage de Metz? A dit que non. - - «Pourquoi il n'en veut pas croire son maître et quels reproches il - peut avoir contre lui? A dit que c'est pour ce que son maître ne - lui a dit autre chose que ce que lui, répondant, nous a dit, et - qu'il n'a autre reproche contre lui, sinon qu'il croit à présent - qu'il s'est voulu servir de lui pour le tromper. - - «Si son maître ne lui a pas communiqué l'intelligence qu'il avoit - avec autres grands du royaume, et qui ils sont? A dit que non. - - «S'il ne sait pas l'intelligence qui étoit entre son maître et M. - le grand-prieur? A dit que non. - - «S'il ne sait pas le parti qui se formoit entre les grands du - royaume, et à quelle fin? A dit que non, et qu'il ne lui a rien - communiqué. - - «Pourquoi donc il a fait plusieurs voyages vers M. le comte de - Soissons et autres? A dit qu'il n'a fait autres voyages vers M. le - comte de Soissons que celui dont il nous a parlé ci-dessus. - - «Ce que portoit la lettre écrite par son maître à M. le Comte? A - dit qu'il ne sait et qu'il croit qu'elle parloit de l'arrêt - desdits sieurs de Vendôme ainsi que son maître le lui avoit dit, - lequel arrêt avoit été fait le jour que ledit répondant partit de - Blois. - - «Quelles autres charges il avoit vers mondit sieur le comte de - Soissons? A dit qu'il n'en avoit point d'autres que ce qu'il a - dit. - - «A qui il parla étant à Paris? A dit qu'il ne parla à personne, - sinon au sieur de Castille et à ceux de sa maison. - - «S'il ne parla pas au sieur de Seneterre? A dit que oui, et que - lorsqu'il rendit ladite lettre de son maître à M. le Comte, ledit - Seneterre le tira à part et lui demanda quand lesdits sieurs de - Vendôme avoient été pris. - - «Si ledit sieur de Seneterre ne lui dit pas autre chose, et quoi? - A dit que non. - - «Quelle commission on lui donna de faire à son retour à Blois? A - dit qu'on ne lui en donna point. - - «Si ledit Chalais n'écrivit point audit sieur Comte qu'il se - gardât bien de venir à Blois, et autres choses? A dit qu'il ne - sait. - - «S'il a su que ledit Chalais est mort? A dit qu'il l'a appris hier - par un des domestiques de céans, et ne se souvient si le sieur du - Tremblay l'a dit aussi. - - «Lui avons remontré qu'il ne nous dit la vérité, et qu'il a su - toutes les menées et intelligences qui se sont passées entre - plusieurs grands et son maître, comme il en a déjà reconnu - beaucoup, et qu'il ne doit point douter que par les déclarations - de son maître et autres personnes dignes de foi, le roi ne soit - éclairci de tout ce qui s'est passé, et qu'on n'a pas besoin de sa - confession, mais que pour satisfaire aux formes de justice, on lui - en demande la vérité, l'admonestant de la dire et de se rendre par - ce moyen plus digne de grâce, comme il sera, pourvu qu'il dise la - vérité de tout ce qu'il sait, n'ayant été employé que par autrui. - A dit qu'il nous a dit la vérité. - - «S'il ne sait pas l'intelligence du sieur de Chalais avec Mme de - Chevreuse? A dit qu'il a ouï dire cent fois audit Chalais qu'il en - étoit amoureux, et qu'il avoit la plus belle maîtresse du royaume, - mais que ledit Chalais ne souffroit pas que lui, répondant, vît - toutes ses actions, et qu'aussitôt qu'il étoit retiré dans sa - chambre, au Louvre, après le coucher du roi, il renvoyoit le - répondant à son logis à la ville, et qu'il a souvent vu ledit - Chalais suivre ladite dame aux églises et promenoirs, et le plus - souvent à la chapelle du Louvre. - - «S'il ne sait pas que ladite dame de Chevreuse se mêloit des - pratiques et intelligences que ledit Chalais avoit avec aucuns - grands du royaume? A dit que non. - - «Si quand, lui répondant, vint de Nantes à Paris, après la prison - de son maître, il ne vit pas à son arrivée, devant qu'il fût - arrêté, ledit sieur de Seneterre? A dit que non. - - «S'il ne vit pas d'autres domestiques dudit sieur comte de - Soissons, et ce qu'ils lui dirent? A dit qu'il n'en a point vu, - sinon qu'un jour après son arrivée, ledit sieur Comte, venant - visiter le sieur de Castille, l'écuyer dudit sieur Comte, qui - pique ses grands chevaux, duquel il ne sait le nom, lui demanda - seulement comment alloient les affaires du sieur de Chalais. - - «Quelle réponse lui fit ledit sieur de La Valette lorsqu'il fut à - Metz, autre que celle qu'il a dit? A dit qu'il ne lui en fit point - d'autre. - - «Si au retour de Metz il passa par Paris? A dit qu'oui. - - «S'il ne rendit pas compte de son voyage à M. le comte de - Soissons? A dit que non et qu'il ne vit pas M. le Comte. - - «A quelle autre personne il en rendit compte à Paris? A dit qu'il - n'en parla à personne. - - «Lui avons remontré que par ses confessions il s'est manifestement - convaincu, et que l'excuse de l'ignorance qu'il allègue et de - s'être laissé abuser par son maître, comme il dit, est contre le - sens commun pour un gentilhomme accoutumé à la vie de la cour, et - que les pernicieux voyages qu'il a faits contre la personne du roi - et son État ne peuvent avoir été faits que par un mauvais dessein - prémédité; ce partant, que cela l'oblige davantage à dire la - vérité, et mériter par ce moyen la grâce du roi et faciliter sa - liberté, l'admonestant de reconnaître la vérité. A dit qu'il n'a - rien à dire pour la vérité plus que ce qu'il a dit. - - «Lecture à lui faite du présent interrogatoire, a dit ses réponses - contenir vérité, y a persisté, et a signé LA LOUVIÈRE.» - -Nous avons vu, p. 69, 70 et 71, qu'à la suite des viles dénonciations de -Louvigni qui amenèrent l'arrestation de Chalais, à Nantes, le 8 juillet -1626[369], Monsieur, mandé devant le roi et sa mère, perdit la tête -comme il avait fait au mois de mai précédent, et fit des aveux -accablants pour ses complices, et en particulier pour Chalais. -Richelieu, dans ses Mémoires, nous fait connaître en gros ces aveux; -mais les procès-verbaux qui les comprennent sont encore aux archives des -affaires étrangères, FRANCE, t. XXXIX, f. 329-335, avec les signatures -autographes, avec le mot _employé_, attestant que Richelieu s'est servi -de ces papiers, et même avec les principaux faits relevés de sa propre -main à la marge. Nous donnons ces procès-verbaux tout entiers, comme un -curieux et triste monument de l'une des plus grandes bassesses dont -l'histoire fasse mention. Ici, en 1626, Gaston s'est d'avance surpassé -lui-même, et tout ce qu'il fera plus tard dans l'affaire de Montmorency -et dans celle de Bouillon et de Cinq-Mars n'est en vérité rien devant -l'abîme d'infamies que contient cette première trahison, suivie de tant -d'autres. Plus on l'examine, plus elle fait horreur. Son objet, le motif -qui l'a déterminée, n'est ni l'ambition, ni l'amour, ni l'orgueil, ni la -vengeance; c'est un intérêt d'argent, le désir d'un plus riche apanage. -Les personnes qui vont en être victimes, c'est un de ses favoris, -Chalais, c'est son propre gouverneur Ornano, ce sont ses deux frères -naturels les Vendôme, ce sont deux femmes qui se sont fiées à lui, la -reine et Mme de Chevreuse. Ajoutez que le comte de Soissons est seul -parvenu à s'échapper, et que tous les autres, Chalais, Ornano, les -Vendôme, sont là sous la main du terrible cardinal, et que ses aveux les -livrent à l'échafaud, tandis qu'il pouvait les sauver tous aisément en -se déclarant prêt à épouser Mlle de Montpensier, à servir loyalement le -roi et à bien vivre avec son ministre, à la condition qu'on délivrât les -prisonniers et qu'on abandonnât les procédures commencées. Richelieu -aurait bien été forcé d'accepter cette condition, et il l'aurait -embrassée avec joie si, à ce prix, il avait espéré acquérir -véritablement celui qui le lendemain pouvait être son roi et hériter de -la couronne de Louis XIII déjà très-malade et encore sans enfants. - - [369] Pendant tout le procès, Louvigni n'a cessé de s'entendre avec - le cardinal, car il y a aux archives des affaires étrangères, - FRANCE, t. XXXVIII, dans l'extrait de la correspondance de 1626, un - billet de Louvigni à Richelieu, du 15 Juillet: «Il ne peut aller - trouver monseigneur le cardinal, de peur de se rendre suspect et de - se mettre par là hors d'état de servir.» - -DIVERSES CHOSES QUE MONSIEUR A AVOUÉES AU ROY. JUILLET ET AOUT 1626. - - «Le samedi, 11e jour de juillet 1626, le roi étant en la ville de - Nantes, Monsieur a dit à Sa Majesté les choses qui s'en suivent, - en présence de la reine sa mère, de monseigneur le cardinal de - Richelieu, et de MM. le garde des sceaux (Marillac), d'Effiat et - Beaucler, voulant reconnaître franchement la vérité sur les - occurrences présentes, dont le roi lui parloit: - - «Qu'il étoit vrai que Chalais lui avoit dit dès Paris qu'on le - vouloit prendre prisonnier, qu'il avoit fait une grande faute de - souffrir qu'on mît des exempts dans le Pont-de-l'Arche et - Honfleur, parce qu'il se fût retiré dans l'une des deux places et - que le Havre se fût joint à lui; - - «Qu'il devoit empêcher M. le Comte de venir à la cour, de peur - qu'on les prît tous deux ensemble; - - «Qu'il l'avoit convié à demander le marquis de Cœuvres pour - premier gentilhomme de sa chambre, parce qu'il est parent de M. de - Vendôme et du grand prieur; - - «Que lui, Chalais, vouloit vendre sa charge (de maître de la - garderobe) pour être plus attaché à Monsieur et plus libre de le - servir; - - «Qu'étant à Nantes il lui avoit dit qu'on lui avoit mis des - compagnies de chevau-légers de tous côtés pour l'empêcher de - sortir. - - «Monsieur dit aussi au roi que M. le Comte lui avoit fait dire à - Paris qu'il ne lui parloit point parce qu'il disoit toutes choses - et ne gardoit pas secret, et qu'après qu'il eut été à Limours voir - le cardinal, M. de Longueville lui dit en se moquant qu'il - voudrait bien savoir si les affaires du Colonel (Ornano, colonel - des Corses) en alloient mieux. - - «LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.--de MARILLAC.» - - «Le lendemain, dimanche, 12e jour dudit mois de juillet 1626, - Monsieur a reconnu les divers desseins qui s'en suivent en - présence du roi, de la reine sa mère, et de M. le cardinal de - Richelieu. - - «Dessein perpétuel de s'en aller de la cour depuis Blois, qui - étoit tout connu à Chalais, Boitalmet (_sic._ Bois-d'Annemets) et - Puislaurens, et, depuis la prise de Chalais, au président Le - Coigneux; qu'en ce dessein il avait diverses fins: d'aller à Paris - pour tâcher de faire révolter le peuple, lui donnant du blé - gratuitement et publiant qu'on l'avoit voulu prendre prisonnier et - faire arrêter M. le Comte, ainsi qu'on avoit déjà arrêté des - princes et autres personnes; d'essayer de surprendre le bois de - Vincennes, et par quelque artifice faire sortir le bonhomme Hecour - (un des gardiens) pour s'en saisir et faire ouvrir par ses enfants - par crainte qu'on poignardât leur père devant eux; qu'il voyoit - bien plusieurs difficultés en ce dessein parce que Pades (?) étoit - dans la basse-cour, et qu'il falloit onze pétards pour venir - jusqu'à la chambre du Colonel, aussi qu'il y avoit quatre des - mousquetaires du roi dans le donjon, et qu'il craignoit qu'ils ne - se rendissent pas quand même les autres le voudroient; qu'il eût - bien désiré que le Colonel eût été à la Bastille où il ne falloit - que cinq pétards, mais qu'il avoit bien jugé qu'on y avoit mis - Mazargue et Ornano (frères du maréchal), parce que ceux-là - n'avoient rien fait, et qu'on avoit mis le Colonel et Chaudebonne - au bois de Vincennes; - - «Que sa résolution étoit de ne point partir de Paris que quand le - roi reviendroit, auquel cas il en fût sorti pour aller à Metz, à - Dieppe ou au Havre, desquelles places on lui avoit parlé pour se - retirer dès avant que le roi partît de Paris; que pour cet effet - le roi se souviendroit qu'il lui avoit demandé cent mille écus - plusieurs fois dès Fontainebleau, et que c'étoit en intention de - gagner Mme de Villars par ce moyen, ne se souciant pas du mari, - pourvu qu'il eût gagné la femme (Villars était gouverneur du - Havre; sa femme étoit de la maison d'Estrées); - - «Que le grand-prieur savoit l'affaire de Metz et du Havre, et - qu'il lui avoit donné conseil d'aller à Fleury menacer le cardinal - de Richelieu du poignard s'il ne moyennoit la liberté du Colonel, - à quoi il avoit été résolu; - - «Qu'il avoit eu dessein de fortifier Quillebeuf; qu'il avoit pensé - que le duc de Chaulnes ne lui refuseroit retraite à Amiens et - qu'on lui avoit fait cette proposition, comme aussi on lui avoit - parlé de Laon, lui disant que le lieutenant lui donneroit - peut-être retraite à cause de la parenté du marquis de Cœuvres - avec M. de Vendôme et le grand-prieur; qu'il est vrai que c'est - lui-même qui a fait donner l'appréhension à MM. de Chaulnes et - Luxembourg (les deux frères du feu duc de Luynes) qu'on leur - vouloit ôter leurs places afin de les disposer à l'y recevoir; - - «Qu'il avoit pratiqué toutes les provinces du royaume pour - connoître si on lui vouloit donner retraite en quelqu'une; - - «Que les Rochelois et M. de Soubise lui avoient fait offrir - retraite à la Rochelle et que Boistalmet et Puislaurens lui - avoient dit qu'ils le suivroient partout excepté en ce lieu là; - - «Qu'il n'avoit point encore écrit, mais qu'il avoit résolu - d'écrire partout si tôt qu'il seroit parti à trois lieues même de - Nantes; - - «Qu'il avoit seulement écrit une lettre à Mme la princesse de - Piedmont à laquelle il est vrai qu'il avoit envoyé Valins devant - que le Colonel fût pris; que l'on avoit dit que, depuis que M. le - prince de Piedmont fut mécontent de la paix d'Italie, lui et M. le - Comte lui avoient parlé, ce qui n'est pas vrai, mais bien qu'il - avoit envoyé Valins en Savoye comme il a dit; - - «Qu'il avoit demandé son apanage à Blois à deux fins: l'une pour - amuser, et l'autre afin qu'étant retiré de la cour on ne lui pût - refuser, comme faisant une nouvelle demande, ce qu'on lui avoit - auparavant accordé; - - «Que M. le Comte et M. de Longueville étoient tout à lui, et que - maintenant qu'il étoit bien avec le roi, il répondoit d'eux à Sa - Majesté; que M. de Longueville mouroit de peur qu'on le prît à - Blois, où il n'avoit osé parler à lui, mais lui avoit laissé - Montigny (capitaine de ses gardes) pour lui parler après qu'il - seroit parti, ce qu'il avoit fait; - - «A dit que Dieu avoit voulu qu'avant hier ses maîtres d'hôtel par - hazard avoient diné tard, et que sans cela il partoit pour s'en - aller à Paris; mais y ayant dix ou douze gentilshommes des siens - qui dînoient, cela le retarda, et que dans le retardement il - trouva sujet de se contenter et changer son dessein; - - «Que, outre Chalais, Boistalmet et Puislaurens, qui ont toujours - su toute sa conduite, il y avoit plus de quinze personnes qui - savoient le dessein de son voyage à Paris, savoir: Lecoigneux, - Ouailli, Dusaunois qui étoit venu de Paris depuis trois jours, - Peregrin son maître d'hôtel, Rames, les deux d'Elbene, Delfin et - autres, et qu'il avoit envoyé Boistalmet et Puislaurens, tant pour - l'attendre sur le chemin que parce qu'aussi sachant ses affaires - dès le commencement, il craignoit qu'on les arrêtât; - - «La reine disant à Monsieur qu'il avoit manqué à l'écrit si - solennel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût dépositaire, il a - répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne l'avoit promis de - bouche; en quoi sa mémoire l'a mal servi, vu qu'il embrassa le roi - qui lui tendit les bras après la lecture de l'écrit, jurant qu'il - le garderait inviolablement. Le roi et la reine le faisant - souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solennellement de - ne penser jamais à chose quelconque qui tendît à le séparer d'avec - le roi, il a dit qu'il avoit toujours quelque intelligence et - qu'il réservoit quelque chose en jurant; et étant pressé par - beaucoup de choses qu'il a jurées clairement, il a reconnu que dès - qu'on a fait une faute on en faisoit ensuite cinquante autres. - - «Ensuite de tout cela, Monsieur a prié le roi de lui pardonner, - aussi à Boistalmet et à Puylaurens. Le roi leur a pardonné, pourvu - qu'ils reconnoissent ingénument leur faute, et qu'ils découvrent - franchement la vérité de tout ce qu'ils savent, et viennent - demander pardon au roi; ce que Monsieur promit de faire faire le - lendemain; condition à laquelle Monsieur s'étoit soumis lui-même, - ayant donné sa parole au roi de ne lui rien céler de tout ce qu'il - a dit et pensé sur ces affaires. - - «LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.» - - «Le vendredi 18e dudit mois de juillet 1626, Monsieur étant en - bonne humeur, après avoir fait force protestations à la reine sa - mère qui étoit en son lit, il lui avoua, le cardinal de Richelieu - présent, qu'il étoit vrai que le Colonel l'avoit porté à prendre - habitude avec le plus de grands qu'il pourroit dans le royaume, et - même avec les princes étrangers; - - «Qu'après que le prince de Piedmont s'en fut allé malcontent de la - cour, ils avoient envoyé Valins, sous prétexte d'aller au - Saint-Esprit, en Savoye, pour former une étroite ligue et union - avec M. le prince de Piedmont, et que ses paquets furent portés - par un homme qui partit trois jours après, de peur qu'on ne - dévalisât Valins; - - «Qu'ils avoient aussi fait la même chose avec les Anglois par le - duc de Buckingham lorsqu'il étoit en France, et que depuis qu'il - en étoit parti il se servoit de Rames, lequel il eût bientôt - renvoyé en Angleterre, et il eût suivi le dessein qu'il a déclaré - ces jours passés qu'il avoit de s'en aller; - - «Que du temps du Colonel ils étoient aussi assurés de l'amitié - d'Aarsen, ambassadeur extraordinaire des États; sur quoi est à - noter que tout d'un coup Aarsen, qui étoit convenu des articles - d'un nouveau traité avec les États, se refroidit sans qu'on pût en - pénétrer la cause, qui peut-être étoit l'assurance qu'on lui avoit - donnée des brouilleries qu'on méditoit. - - «Il dit aussi qu'on avoit dessein de gagner le Nonce, et - généralement de s'acquérir le plus d'amis de tous côtés qu'on - pourroit. - - «Après tout cela, étant dit à Monsieur avec quelle foi il pouvoit - jurer que le Colonel étoit innocent, comme il avoit fait plusieurs - fois, il répondit qu'il entendoit, quand il juroit cela, qu'il - étoit innocent envers lui, parce qu'il le servoit, et non pas - envers le Roi. - - «MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.» - - «LE 23e JUILLET, Monsieur étant venu voir le cardinal de Richelieu - en la maison épiscopale de Nantes, après lui avoir fait plusieurs - protestations de vouloir obéir à la reine sa mère, lui dit que - c'étoit maintenant tout de bon, qu'il étoit vrai que celle qu'il - avoit faite par le passé n'avoit été que pour gagner temps, et que - même la dernière fois qu'il lui avoit parlé il avoit fait semblant - d'avoir du mal et lui avoit dit en grande confiance, encore qu'il - ne fût pas, parce qu'il avoit une extrême aversion du mariage, non - à cause de la personne de Mlle de Montpensier, mais en général - parce qu'il appréhendoit de se lier. Ensuite il pria le cardinal - d'assurer qu'il se marieroit quand on voudroit, pourvu qu'on lui - donne son apanage en même temps. - - «Sur quoi il dit que feu M. d'Alençon avoit eu trois apanages, - savoir est le premier qui valoit cent mille livres de revenu, le - second, celui du roi de Pologne quand la couronne lui échut par la - mort du roi Charles, et le troisième, une augmentation qui lui fut - donnée pour lui faire poser les armes. Sur cela, le cardinal lui - dit qu'il ne falloit pas prendre pied sur ces apanages, et qu'il y - avoit une considération particulière en son fait qui n'empêcheroit - pas le roi de lui en donner un bon, bien qu'elle le pût porter à - ne le faire pas; et Monsieur s'enquérant soigneusement de ce que - c'étoit, le cardinal lui dit que l'intention du feu roi étoit - qu'on lui donnât de grosses pensions, mais non pas un apanage - comme on avoit donné aux autres enfants de France. Il demanda si - cette volonté du feu roi étoit signée; le cardinal lui répondit - que non, et que le roi ne s'en vouloit servir. - - «Ensuite de cela il dit force belles paroles pour l'assurer de son - amitié auxquelles le cardinal répondit avec le respect qu'il - devoit. Puis, venant de discours en discours à parler du maréchal - d'Ornano, il dit que la plus grande faute qu'il eût commise étoit - de traiter avec les étrangers sans le sçu du roi, qu'il étoit vrai - qu'il avoit écrit en Piedmont plusieurs lettres, et qu'on - trouveroit à la plupart d'icelles qu'il avoit écrit une ligne ou - deux de recommandations particulières ou autres choses semblables - pour donner créance. Sur cela le cardinal lui disant que cette - faute du Colonel étoit capitale, il témoigna ingénument le savoir - bien, mais qu'il le faisoit pour lui acquérir plus d'amis et le - rendre plus considérable. Ensuite Monsieur dit encore qu'une des - plus mauvaises lettres qu'eût écrit le Colonel étoit à Mme la - Princesse, à laquelle il mandoit: assurez-vous que je vous - tiendrai ce que je vous ai promis. Mais, ajouta Monsieur, ce - n'étoit que d'amourettes qu'il vouloit parler; ce qui est du tout - sans apparence, étant certain que s'il y avoit quelque - intelligence de ce genre entre une personne de la qualité de cette - dame et un Adonis comme le Colonel, ce seroit plutôt à elle à - donner des promesses qu'à lui qui, par raison, devroit être - recherchant et non promettant. Pour conclusion, Monsieur dit au - cardinal qu'il lui enverroit le président Le Coigneux pour lui - parler de son mariage et de son apanage. - - «Monsieur dit aussi le même jour au cardinal, que lorsque M. de - Vendôme et le grand prieur arrivèrent à Blois, pendant que le roi - parloit à M. de Vendôme, il disoit au grand prieur que M. de - Vendôme avoit grand tort d'être venu trouver le Roi, et que s'il - eût tenu bon en Bretagne, lui s'en fût allé à Paris, et de là - auroit tâché de se jeter en quelque place de la Picardie où il n'y - a pas de citadelle, comme Saint-Quentin ou Compiègne qu'il eût - aisément surpris, s'il en eût eu d'autres assurées, et que, par ce - moyen, le roi ne pouvant aller à tous les deux à la fois, ils se - fussent sauvés les uns et les autres. En tout cas, dit-il au - cardinal, je croyois bien que M. de Longueville ne me dénieroit - pas retraite dans Dieppe. - - «ARMAND, card. de RICHELIEU.» - - «LE 28 JUILLET 1626. Monsieur étant dans le cabinet de la Reine sa - mère à Nantes, dit en présence de M. le cardinal de Richelieu et - du maréchal de Schomberg que, depuis qu'il étoit à Nantes, il - s'étoit résolu diverses fois avec son petit conseil de s'en aller. - Une fois il s'en vouloit aller avec cinq ou six gentilshommes sur - des coureurs, mais il eut crainte qu'il pouvoit facilement être - arrêté. Une autre fois il s'en vouloit aller avec toute sa maison, - et étant à Ingrande dépêcher vers le roi pour lui faire savoir - que, lui ayant été dit qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui à - Nantes il s'en alloit à Blois, où il attendroit le retour de Sa - Majesté: mais que son dessein après avoir passé Angers étoit de - prendre le chemin du Perche droit à Chartres et s'en aller à - Paris en grande diligence, et qu'afin que son dessein fût plus - secret, celui qu'il envoiroit d'Ingrande vers le roi n'en devoit - rien savoir. Une fois il fut tout près de s'en aller, sans qu'on - vînt lui dire que ses maîtres d'hôtel n'avoient pas dîné. Et comme - M. le cardinal et le maréchal de Schomberg blâmoient les conseils - qu'on lui donnoit, il dit: c'étoient conseils de jeunes gens, mais - assurément, si l'on ne m'eût pas donné avis qu'il y avoit des - compagnies de chevaux légers sur tous les chemins que je pourrois - tenir en m'en allant, et si je n'eusse eu la crainte d'être arrêté - par lesdites troupes, je m'en fusse allé. - - «Monsieur dit de plus: quand je fus voir M. le cardinal à La Haye, - j'étois résolu de partir l'après-dînée; mais M. le cardinal me dit - tant de choses et m'embarrassa tellement que je revins tenir mon - conseil, où Le Coigneux me dit qu'il falloit voir s'il n'y avoit - pas moyen de me contenter plutôt que de me résoudre à m'en aller; - et comme cela le dessein fut rompu. Ensuite de cela, Monsieur dit: - je fus un soir bien embarrassé à Fontainebleau. Le roi avoit donné - le bonsoir à tout le monde et étoit au lit. J'entrois dans sa - chambre avec le maréchal d'Ornano; et incontinent après je vis - venir M. du Hallier, et le roi demanda son habillement. Cela me - mit bien en cervelle, et j'eusse voulu être hors de là; car nous - savions bien que nous faisions mal, et ceux qui font mal sont - toujours en crainte et ont peur. Comme Monsieur faisoit ce conte, - le Roi entra et Monsieur lui dit: Monsieur vous souvient-il quand - vous donnâtes un soir une sérénade à la Reine? Je disois ici que - cela me mit bien en peine. Et il recommença à dire les mêmes - choses qu'il avoit dites. - - «ARMAND, card. de RICHELIEU.--SCHOMBERG.» - - «LE DERNIER DE JUILLET 1626. Monsieur a dit à la Reine, sa mère, - qu'à quelque prix que ce soit il falloit sauver Chalais, et qu'il - faut en parler au Roi, et que de Paris on lui avoit mandé que s'il - laissoit perdre Chalais et qu'il en fût fait justice, il ne - trouvera plus personne qui le voulût plus servir, Chalais étant - embarrassé pour son service. - - «Le même jour, Monsieur demanda à la Reine si on feroit le procès - au maréchal d'Ornano, et lui dit que tout ce qu'il avoit fait - avoit été par son commandement, et que même il avoit des lettres - écrites de sa main par lesquelles il avouoit tout ce qu'il avoit - fait. - - «En même temps Monsieur dit que M. le Comte lui offroit quatre - cent mille écus à prêter pour sortir de la cour si on ne le - contentoit. - - «Il dit qu'on avoit cru qu'il eût traité du Havre, mais qu'on n'y - avoit jamais pensé; ce qui fait soupçonner que peut-être y a-t-il - encore quelque dessein, vu qu'il nie une chose qu'il a confessée - autrefois. - - «Que M. le Comte étoit bien fâché de son mariage, mais qu'il - n'oseroit se séparer de lui, de peur qu'on crût qu'il fût mû - seulement pour épouser Mlle de Montpensier. - - «Que la Reine régnante l'a prié par deux diverses fois depuis - trois jours, de ne pas achever le mariage que le maréchal ne fût - mis en liberté[370]. - - [370] Telle est la déposition en quelque sorte authentique de - Monsieur. Avait-il été plus loin dans des conversations - confidentielles? Nous trouvons dans les papiers de Richelieu, aux - archives des affaires étrangères, France. t. XXXIX, fol. 318, ces - lignes de la main de Cheré, un des secrétaires du cardinal: - «_Secretissime_... Hébertin (Monsieur) a dit clairement que - Chesnelle (la reine Anne) et la lapidaire (Mme de Chevreuse) - s'étoient mises à genoux devant lui pour le prier de n'épouser - pas Mlle de Montpensier, et qu'autrefois elles lui disoient, - voyant cette condition impossible, qu'au moins il ne l'épousât - point qu'il ne se fût souvenu du colonel et ne l'eût délivré». - Richelieu, dans ses Mémoires, donne ces propos, attribués à - Monsieur par sa police, comme les paroles mêmes du prince, - quoiqu'il eût sous les yeux la déclaration positive de celui-ci. - - «Il dit de plus à la Reine qu'il vouloit demander abolition pour les - petits garçons Boistalmet et Puilaurens. - - «LE DEUXIÈME AOUT. Le Roi ayant fait appeler Monsieur au conseil - pour lui dire la résolution qu'il avoit prise de lui donner son - apanage et approuver son mariage, nonobstant tous les divers avis - qu'on lui avoit donnés pour ne le faire pas, dont même Sa Majesté en - montra un qu'on avoit adressé au cardinal de Richelieu pour lui - faire voir, duquel Monsieur lut la plus grande part; mondit sieur - témoigna au Roi un extrême ressentiment de la bonté dont il usoit en - son endroit, protesta avoir un extrême déplaisir de toutes les - pensées qu'il avoit eues, jura qu'il ne se sépareroit jamais du - service du Roi auquel il reconnoissoit être extraordinairement - obligé. Et sur ce que Sa Majesté lui dit: parlez-vous sans les - équivoques dont vous avez plusieurs fois usé, il jura solennellement - qu'oui, qu'il donnoit sa parole nettement de tout ce qu'il disoit, - et qu'on se pouvoit fier en lui quand il déclaroit donner sa parole - sans aucune intelligence; et pour témoignage que je dis vrai, c'est - que je vous promets nettement que si M. le Comte, M. de Longueville - et autres qui sont de mes amis, me donnent jamais de mauvais - conseils je les en détournerai si je le puis, et si je ne le puis - faire je vous en avertirai. Il promit et jura le contenu ci-dessus - devant le Roi, la Reine sa mère, le garde des sceaux, le duc de - Bellegarde, le maréchal de Schomberg et le président Le Coigneux. - - «Monsieur dit devant le Roi, la Reine et le cardinal de Richelieu - que l'intelligence qu'il avoit en Angleterre étoit particulièrement - avec le comte de Carlile qui étoit lié de grande affection avec lui, - et que, quand il entendoit parler des poursuites qu'on faisoit - contre Buckingham, il n'en étoit pas fâché, espérant que, s'il - venoit à être ruiné, Carlile viendroit en faveur, et qu'il pourroit - beaucoup en son endroit. - - «Monsieur ayant su trois ou quatre jours avant la mort de Chalais - qu'il avoit dit que le fondement de l'opposition que les dames - faisoient au mariage étoit afin que si le Roi venoit à mourir, la - Reine pût épouser Monsieur; il dit au cardinal de Richelieu: Il est - vrai qu'il y a plus de deux ans que je sais que Mme de Chevreuse a - tenu ce langage[371]. - - [371] Ici encore la police de Richelieu va plus loin que cette - relation authentique. Dans le papier précité, écrit de la main de - Cheré, nous lisons: «On a vu, par voie _secretissime_, de la - bouche des Dieux accouplés, qui le peuvent savoir, qu'il étoit - vrai que Chesnelle (la Reine) croyoit épouser Hébertin - (Monsieur), et qu'il y avoit longtemps qu'elle avoit cette - espérance». Quels étaient ces Dieux accouplés si fort en état de - bien connaître la pensée de la reine Anne? - - «Un jour devant la mort de Chalais, Monsieur dit à la Reine sa mère - qu'il n'y avoit que trois choses qui lui pussent faire faire une - escapade et sortir hors de la cour: l'une, si on vouloit faire - trancher la tête au Colonel; l'autre, si on vouloit faire le même - parti au grand prieur, n'y ayant rien qu'il ne fît pour sauver ces - deux personnes-là, et si on lui dénioit en effet l'apanage qu'on lui - avoit promis. - - «Sept ou huit jours auparavant il dit aussi à la Reine sa mère qu'il - savoit quelque chose de trois personnes qui leur feroit trancher la - tête si on le savoit, mais que pour rien au monde il ne les - nommeroit pas. - - «Monsieur confessa à La Ferté à M. de Mende, revenant d'Angleterre, - que Montagu au voyage de Nantes lui avoit dit de la part du comte de - Carlile, qui est celui avec lequel Monsieur a reconnu plusieurs fois - que le Colonel avoit formé étroite liaison, que ledit comte de - Carlile l'avoit chargé de lui témoigner le déplaisir qu'il avoit de - le voir maltraité, savoir ses sentiments sur ce sujet et l'assurer - que, pourvu qu'ils sussent ses intentions, il seroit servi du côté - de l'Angleterre comme il pourroit désirer. - - «Monsieur, sur la fin du mois de septembre, étant au conseil à - Saint-Germain, un jour que la Reine avoit été saignée et étoit au - lit, avoua franchement que Beaufort, qui est dans la Bastille, - faisoit des levées, sous prétexte de l'Empereur, pour lui en - Picardie. Dit de plus que le Roi faisoit très-bien de désirer que - l'ambassadeur de Savoye s'en allât, que c'étoit un mauvais homme, - qu'il en pouvoit parler comme sçavant.» - -AFFAIRE D'ORNANO.--Sous ce titre, le t. XXXVIII, FRANCE, donne une liste -de papiers relatifs au maréchal. Les charges contre Ornano sont dans les -dépositions de Chalais et dans les aveux de Monsieur, et sa mort -survenue dans les premiers jours de septembre 1626 arrêta le procès -commencé. Les papiers ici mentionnés n'ont donc pas grand intérêt: ils -ne seraient pourtant pas inutiles à qui entreprendrait une biographie -des Ornano, qui jouent un rôle si important à la fin du XVIe siècle et -dans la première partie du XVIIe. Nous nous bornons à donner la note -suivante: - - «Mémoires des papiers domestiques du sieur colonel d'Ornano, par - où on voit ses charges et emplois, ses biens, sa dépense, et comme - il fut fait gouverneur du Pont-Saint-Esprit, 1598; brevet de - conseiller d'État, 1610; provision de commandant de 50 hommes - d'armes, 1613; de maréchal de camp, 1614; provision de gouverneur - de Honfleur, Pont-de-l'Arche, Château-Gaillard, et lieutenant de - Normandie, 1618; gouverneur de Monsieur, surintendant de sa - maison, premier gentilhomme de sa chambre, 1619; brevet pour être - du conseil des affaires du Roi, 2 mars 1620; colonel des gardes - corses, la date en blanc; maréchal de France, 1626. Les mémoires - de M. d'Andilly sont fort au fait sur ce qui regarde le maréchal - d'Ornano.» - -Nos manuscrits nous fournissent plus de renseignements sur le grand -prieur et le duc de Vendôme, et il y a ici des extraits de beaucoup de -pièces qui établissent leur culpabilité. Bien entendu, Richelieu s'est -servi de ces extraits dans ses Mémoires; ils ont même très -vraisemblablement été faits pour lui; mais il les a fort abrégés, et -nous croyons utile d'en publier quelques-uns. _Ibid._, t. XXXVIII. -«Procès de M. de Vendôme et de M. le grand prieur.» - - «Mémoire pour interroger M. le grand prieur, écrit de la main du - secrétaire de M. le cardinal. On doit le laisser entre l'espérance - et la crainte, et lui faire apercevoir qu'il doit appréhender la - rigueur de la justice, s'il n'a recours à la miséricorde par une - confession sincère. Chalais dit que le grand prieur a conseillé à - Monsieur de faire violence aux ministres, de sortir de la cour, de - se retirer à Metz. Monsieur dit la même chose. M. le garde des - sceaux doit tâcher d'en tirer encore davantage, particulièrement - sur ce que Dunault, son secrétaire, a dit des entreprises contre - la personne du Roi. Après que M. le grand prieur aura avoué qu'il - a donné à Monsieur le conseil de traiter rudement les ministres, - de sortir de la cour, de prendre les armes, il faudra savoir quand - et comment cela se devoit exécuter; et pour ce qui regarde - l'entreprise contre le Roi, il faut traiter ce point - délicatement.» - - «Extrait des charges contre M. le grand prieur, réduites à quatre - points: aversion contre le Roi, avis donné à Monsieur de faire - violence aux ministres du roi et de sortir du royaume, s'être - opposé au mariage de Monsieur». - - «Déposition de M. de Fossé au fait de M. le grand prieur, du 18 de - novembre 1626. Il déclare que Dunault, secrétaire de M. le grand - prieur, étant venu trouver Mme d'Elbeuf (sœur des Vendôme), afin - qu'elle sollicitât le pardon de M. le grand prieur, avoit dit - qu'il n'étoit plus temps que le grand prieur parlât d'innocence et - songeât à se sauver par là, qu'il falloit qu'il eût recours à la - miséricorde du roi et demandât pardon, reconnaissant être coupable - de certains desseins non-seulement contre l'État, mais même contre - la personne du roi; que, M. de Fossé étant allé trouver par - commandement du roi M. le grand prieur avec Dunault, celui-ci - répéta ce qu'il avoit dit à Mme d'Elbeuf devant le grand prieur, - et le pria un genouil en terre de se sauver en confessant ce qu'il - savoit. Sur quoi le grand prieur confessa ce qui s'ensuit: qu'il - s'étoit opposé au mariage de Monsieur, qu'il avoit conseillé à - Monsieur, depuis la prise du Colonel, de traiter rudement les - ministres pour le ravoir par ce moyen; que, cela ne réussissant - pas, il falloit sortir du royaume et prendre les armes; que MM. de - Nevers et de Longueville étoient du parti; qu'on proposoit de se - retirer à Sedan ou à Metz; qu'on disoit qu'il en avoit écrit à M. - de La Valette; qu'on n'avoit qu'à montrer sa lettre, qu'il la - reconnoîtroit; que Chalais étoit mort pour n'avoir point eu - d'esprit; que si on vouloit s'en servir contre lui, il falloit le - garder pour le lui confronter; qu'il avoit fait chasser Andilly et - conseillé de ne croire ni Goulas ni Marcheville. Il ne voulut pas - reconnoître ce que Dunault avoit dit d'un dessein contre la - personne du roi, et lui avoit dit: Mon ami, vous avez dit une - chose qui vous donnera de la peine et à moi; qu'ayant ensuite dit - à de Fossé qu'il ne croyoit pas qu'il voulût redire ce qu'il avoit - dit, de Fossé appela Loustenau (un des gardiens), lui répéta mot - pour mot en présence du grand prieur ce que le grand prieur lui - avoit dit, et l'avoit prié de s'en souvenir». - - «Les charges contre M. de Vendôme sont autres que celles contre le - grand prieur: intelligence avec Soubise, cabale en Bretagne, - conférence avec la Trémouille près Clisson.» - - «Chefs d'accusation contre M. de Vendôme. Souveraineté. Mme de - Vendôme dit que le feu roi lui avoit promis de lui faire rendre - son héritage, la Bretagne (elle était fille du duc de Mercœur et - avait apporté en dot le gouvernement de Bretagne à César de - Vendôme). M. de Vendôme a fait écrire sur les prétentions qu'il a - sur la Bretagne; M. de Lomaria a eu les papiers, etc. A Blavet, - conférence avec M. de Soubise. Vendôme fait mal placer les - batteries, défend de tirer, ne veut écouter les propositions qu'on - lui fait pour empêcher M. de Soubise de se retirer, maltraite ceux - qui veulent sortir sur M. de Soubise, le fait avertir de s'en - aller, favorise les prisonniers, en fait évader quelques-uns, en - prend quelques autres à son service. Intelligence et union avec - plusieurs grands mal contents, comme Retz, M. le Comte, M. le - Prince à Chenonceaux. Intelligence en Espagne; avec les Rochelois. - Lettre de M. de Vendôme, du 9 mai, au capitaine des vaisseaux de - Saint-Malo qui étoient pour le service du roi devant La Rochelle, - parce qu'il veut leur faire savoir à la hauteur de Bellisle les - ordres du roi, et il n'avoit point d'ordre du roi à donner. M. de - Vendôme a beaucoup de pensionnaires en Bretagne. - - «Délibération des États de Bretagne du 18 juillet, pour raser les - places de M. de Vendôme. A quoi le sieur Aubry, commissaire, a - consenti de la part du roi à Nantes. - - «Mémoire pour interroger du Rochet, qui couroit les provinces pour - gagner des hommes et faire des levées. - - «Lettre de M. de Vendôme à M. le Prince. Il se plaint que l'État - n'est gouverné que par des gens qui ne devroient se mêler que de - leur bréviaire; qu'il n'y a plus de sûreté pour les gouverneurs - que dans leurs gouvernements; que M. de Montbazon l'accuse d'avoir - voulu surprendre Nantes, qu'on sait le droit qu'il y a, que - Monsieur veut se retirer à Bordeaux. - - «M. Brissac à M. le cardinal. Il écrit que M. de Vendôme, après - deux ans d'inquiétudes pour assurer les Huguenots de son service, - veut jeter la province dans l'oppression, qu'il a fait mille - folies dans Rennes, qu'il reçoit toujours des lettres du roi - d'Angleterre, de M. de Rohan, etc. - - «M. (l'évêque) de Montauban à M. de Schomberg sur le même sujet. - Il mande que les seigneurs de la province ne peuvent plus - supporter les insolences de M. de Vendôme, que la Bretagne - deviendra toute huguenote si on n'y prend garde. M. de Vendôme - écrit très-souvent à M. le Prince et à M. de Soubise. - - «M. de Vendôme à M. d'Ornano. Il se plaint que le roi ait ajouté - foi à la reine mère. Il dit qu'elle lui fait toutes sortes - d'injustices depuis la mort d'Henri IV, quoiqu'il lui ait rendu - service lorsqu'elle a eu besoin de lui; qu'elle élève des gens - pour s'autoriser davantage; qu'elle ne le dépouillera pas - néanmoins comme elle a fait le grand prieur son frère; que la - couronne siéroit bien sur la tête de Monsieur s'il vouloit entrer - dans leurs desseins; qu'il n'a ni Brest ni Nantes; que s'il peut - avoir Blavet, ce sera une bonne place; pour lui il fait travailler - à force à Saint-Malo pour être fort par mer et assure Ornano de - ses services. - - Le même à M. de Soubise. Il a écrit au maréchal d'Ornano. Il - voudroit que Monsieur se retirât à La Rochelle. Brissac, quoique - éloigné, a toujours les yeux sur lui; et si le roi d'Angleterre, - qui lui a écrit et à qui il a fait réponse, n'exécute ce qu'il a - promis, ils ne pourront faire réussir leurs desseins. Il a ordonné - à l'Anglais, canonnier de Saint-Malo, de ne point pointer ses - canons sur les vaisseaux. - -_Ibid._, t. XLII, fol. 6, verso. - - - «Extrait succinct de l'information contre M. de Vendôme écrit de - la main d'un secrétaire de M. le cardinal. M. de Vendôme pensoit à - se faire souverain en Bretagne. Il y a conjecture qu'on songeoit à - dépouiller le roi. - - «Discours libres ou plutôt insensés des gens de M. de Vendôme - contre la personne du roi; ce qui paroît de plus clair, c'est - qu'il n'a pas fait ce qu'il devoit pour défendre Blavet lorsque M. - de Soubise l'a attaqué. - - «Noms et qualités des témoins ouïs et informations contre M. de - Vendôme, pour servir de lumière à M. le rapporteur sans qu'il soit - besoin qu'il déclare les noms desdits témoins en faisant son - rapport à la Cour, vu que par ce moyen ils pourroient être connus - avant que d'être confrontés, ce qui pourroit donner lieu à des - reproches. Les informations ont été faites dès le 8 juillet par M. - de Roissy, par MM. Peschart et Hue le 24 septembre, par MM. - Machault et Peschart le 30 novembre 1626. - - «Minute de deux lettres du roi à M. de Vendôme, du 28 novembre - 1626. Il dit qu'ayant appris avec quelle franchise il déclaroit - ses entreprises sur Nantes, Blavet et Brest, il lui pardonneroit - s'il vouloit ne rien cacher de toutes les menées qu'il savoit - qu'on avoit faites contre sa personne et contre son État. - - «Instruction pour Mme d'Elbeuf allant trouver M. de Vendôme au - bois de Vincennes, accompagnée de M. le duc de Bellegarde. M. de - Vendôme ne trouvant pas de sûreté en ce que le pardon que le roi - lui promettoit étoit à cette condition qu'il ne cachât rien, le - roi ou plutôt le ministre jugea de là qu'il veut cacher quelque - chose d'important, et envoya Mme d'Elbeuf le trouver. On lui - propose l'exemple du maréchal de Biron, et on lui déclare qu'il - n'est point en état qu'on capitule avec lui, qu'on lui accorde la - vie et les biens sans parler de la liberté; et s'il demande sa - femme et ses enfants on lui répondra qu'il faut finir le principal - avant que de venir à l'accessoire. - - «Lettre écrite par le roi au père Eustache Asseline, avec - certificat qu'il l'a fait voir à M. de Vendôme. M. de Vendôme a - prié Sa Majesté qu'il pût voir ce Père, afin de consulter avec lui - la déclaration qu'il veut faire. Le roi permet à ce religieux de - voir M. de Vendôme. - - «Déclaration de M. de Vendôme du 16 de janvier. M. de Vendôme - proteste n'avoir eu aucune intelligence avec Soubise. Il avoue - que, voyant Blavet en très mauvais état, il croyoit qu'il auroit - été mieux entre ses mains qu'en celles du duc de Brissac, et qu'il - ne songea à s'en assurer que depuis l'arrivée de Soubise; que pour - Nantes, comme il étoit ami de M. de Montbazon, il ne songeoit pas - à le lui ôter, mais que, voyant qu'il pouvoit le donner au prince - de Guémenée, son fils, il avoit pratiqué des amis pour s'en - rendre le maître quand l'occasion s'en présenteroit. Que quant à - Brest, voyant la division qui étoit entre le marquis de Sourdeac - et son fils, il avoit été avec l'évêque de Léon à Brest, qu'alors - il avoit pressé Sourdeac à venir demander justice au roi contre - son fils, et à laisser le marquis de T... dans la place, au lieu - de Dumas, qui ne pouvoit pas en faire la charge à cause de son - grand âge. Il parle du projet de marier son fils avec la fille de - M. de Retz. Il dit qu'il n'a eu aucune part aux brouilleries de la - cour, qu'il avoit même écrit à son frère de ne se point mettre - dans la cabale de ceux qui s'opposoient au mariage de Monsieur; - qu'il ne vouloit pas venir à Blois; qu'il s'étoit laissé aller aux - persuasions de son frère qui l'avoit amené; qu'il trouvoit - l'esprit de M. le Prince incompatible s'il étoit venu faute du roi - et de Monsieur. - - «Lettre du roi à M. de Vendôme, du 17 de janvier. Il lui pardonne - tout ce qu'il a déclaré à Mme d'Elbeuf, et lui en fera expédier - grâce, l'assurant que, pourvu qu'il n'ait point de dissimulation, - il lui pardonnera tout ce qu'il pourra avoir fait. - - «Déposition du gentilhomme capitaine de marine. C'est lui qui - charge le plus M. de Vendôme sur l'affaire de Blavet. Il dit qu'il - avoit proposé d'enfermer les vaisseaux du duc de Soubise en - tendant des chaînes, et que le sieur de Vendôme lui ayant parlé - pour le débaucher et lui déposant ne l'ayant point voulu écouter, - M. de Vendôme lui avoit donné un coup de pied dans les bourses, - lui avoit fait donner jusqu'à huit paires d'escarpins et brûlé - toutes les jambes; que plusieurs qui déposoient contre M. de - Vendôme étoient morts assez subitement en prison, qu'on avoit fait - échapper plusieurs personnes, etc.» - - -_Ibid._, t. XLIV, fol. 9, se trouve un autre extrait plus succinct -encore de toute l'information contre M. de Vendôme, avec le mot -ordinaire _employé_. - - - «Le dessein de M. de Vendôme de se rendre souverain de la Bretagne - paroît par diverses conjectures et par diverses actions, pour - lesquelles il mérite d'être qualifié fol. Il y a preuve de deux - témoins conformes par lesquels il paroît qu'on pensoit à - dépouiller le roi, vu qu'étant en colère et disant force choses - contre l'État, les deux témoins lui représentèrent qu'il falloit - qu'il demeurât toujours dans le service du roi, et il s'échappa à - dire: Je le servirai tant qu'il sera reconnu pour roi. Il faut - joindre à cela que toute sa famille a été fort libre à parler - criminellement contre la personne du roi, l'un disant qu'on avoit - autrefois déposé un Louis, l'autre que les bâtards avoient régné - aussi heureusement que les légitimes, un autre qu'il aimeroit - mieux pendre le roi que le roi ne le fît pendre, etc. - - «Toute la Bretagne accuse M. de Vendôme d'avoir conspiré avec M. - de Soubise l'entreprise de Blavet. Plusieurs témoins déposent - l'avoir ouï dire à des gens du parti de M. de Soubise. Il est - vérifié qu'ayant été pris des soldats de M. de Soubise prisonniers - qui déposèrent que M. de Vendôme étoit de l'entreprise, ledit - sieur de Vendôme fit ôter de l'information le feuillet où il étoit - nommé et y en fit mettre un autre. Il est clair de plus qu'il - voulut corrompre Gentillet (vraisemblablement le capitaine dont il - est question plus haut), pour se faire justifier par sa déposition - de cette accusation. Il est constant encore que, Gentillet ne - l'ayant voulu faire, il le fit traiter très cruellement. - Auparavant quoi, il a tâché à le porter à ne faire pas contre - ledit sieur de Soubise, lui disant en termes exprès qu'il étoit - bien misérable de vouloir agir contre son parti. - - «Il est vérifié encore que ledit sieur de Vendôme a refusé divers - avis qu'on lui proposoit pour perdre ledit sieur de Soubise dans - le port de Blavet. - - «Il est clair qu'il a défendu de tirer sur les gens dudit sieur de - Soubise et sur ses vaisseaux. Et il y a des conjectures fort - pressantes qu'il l'a averti, quand il a été temps de le faire - sortir du port de Blavet, et qu'il a favorisé sa sortie. - - «Qu'il y a un nouveau témoin, qui est Furlatan, qui parle _de - auditu et visu_ sur le fait de Blavet.» - -Voici maintenant la déposition de Lamont, exempt de la garde écossaise, -qu'on avait déjà donné pour gardien à Chalais, auquel astucieusement il -avait eu l'art d'arracher tous ses secrets, comme on le voit dans le -recueil de La Borde. Mis auprès de MM. de Vendôme dans le même dessein, -il avait également réussi, et il avait amené le duc à des aveux fort -étendus, que celui-ci l'avait chargé de porter à la connaissance du roi. -_Ibid._, t. XLIV, fol. 13. - - - «M. le duc de Vendôme a commandé à Lamont de dire au roi, pour - témoigner à S. M. sa repentance de ses fautes, ce qui est ici - contenu: - - «A dit que par le conseil de Mme de Mercœur (sa belle-mère), il - avoit depuis quelques années entretenu amitié avec M. de Retz afin - de faire le mariage de son fils avec la fille dudit duc de Retz, - qui lui cédoit Belle-Ile en faveur de ce mariage; mais que le duc - de Retz, ayant eu défense de passer outre au traité du mariage, - lui n'avoit pas laissé d'en parler, disant qu'il n'en avoit point - de défense pour son particulier; en quoi il reconnoît avoir - failli; comme aussi d'avoir recommandé ses enfants audit duc de - Retz comme il se résolvoit de venir en cour, le priant de les - garder à Belle-Ile pour s'assurer de leurs personnes. - - «A dit qu'il a cabalé dans le parlement pour y acquérir des gens - qui fussent tout à lui, qu'il tâchoit à gagner la noblesse autant - qu'il lui a été possible, les uns par pensions qu'il leur donnoit - de son argent, les autres par quelques fonds qu'il leur faisoit - distribuer par les États, recherchoit aussi la faveur du peuple - par tous les moyens qu'il jugeoit être propres à se rendre - populaire. - - «A dit qu'ayant dessein de recouvrer le droit que le défunt roi - lui avoit donné de capitaine du château de Nantes, il auroit - projeté de se saisir de cette place lorsque M. de Montbazon la - remettroit entre les mains de son fils, ce qu'il estimoit devoir - être fait environ ce temps, et espéroit d'exécuter facilement son - dessein sous J... qui n'est qu'un sot, lequel le prince de Guymené - devoit mettre pour son lieutenant dans ledit château; et à cet - effet il gagnoit dans la ville le plus de gens qu'il pouvoit, et y - avoit beaucoup acquis d'amis; qu'il n'avoit pas exécuté son - dessein parce que Baillon et son frère faisoient si bonne garde - que cela eût été difficile, et qu'il n'y avoit point de - communication du château à la ville, et qu'il attendoit quelque - événement public favorable à telle entreprise. - - «A dit que pour Brest, voyant la division qui étoit entre le père - et le fils, il avoit dessein de prendre cette occasion de faire - mettre le marquis de Timeur (?) qui est tout à lui, et pour cet - effet auroit employé l'évêque de Léon, afin d'obtenir du père que - ledit marquis fût mis comme son lieutenant, ce qui étant exécuté - il estimoit la place à lui. - - «A dit qu'il a eu quelque dessein de se rendre maître du fort de - Blavet lors de l'entreprise que fit M. de Soubise, non que son - dessein fût que ledit sieur de Soubise prît cette place, mais - qu'il pensoit bien sous cette ombre s'en rendre maître, vu le - mauvais ordre qui étoit à la garde de ladite place; vu aussi - l'insuffisance du duc de Brissac, il pensoit la prendre et puis - mander au roi que la place étoit plus sûrement et mieux gardée - entre ses mains qu'entre les mains dudit duc de Brissac. - - «A dit qu'il a visité les costes de Brest avec trop de soin et - trop de curiosité. - - «A dit, sur ce que l'on lui demandoit s'il n'avoit pas de dessein - sur la souveraineté de la duché de Bretagne, que si Dieu - affligeoit tant la France qu'il y advînt faute du roi et de - Monsieur, qu'il étoit résolu de ne s'accommoder jamais avec M. le - Prince. - - «A dit, sur ce que l'on lui a demandé s'il ne savoit rien - particulièrement des derniers partis qui se sont formés à la cour, - qu'il n'en savoit rien que par ouï-dire; qu'il est vrai que M. le - grand prieur lui avoit écrit une lettre il y a environ un an, qui - portoit que lui et quelques autres étoient résolus d'empêcher le - mariage de Monsieur avec Mlle de Montpensier, ce qu'il falloit - faire par tous moyens. - - «A dit qu'il lut cette lettre en présence du sieur de La Roche, de - son frère le président de Bretigny, qui la virent; qu'il - communiqua le contenu à M. de Retz, qui étoit du sentiment de son - frère. Qu'il n'étoit pas de cet avis, et qu'il se falloit garder - de ces brouilleries, qu'il s'estimoit heureux d'en être éloigné, - qu'il n'en a rien su de plus, et que si son frère lui eût - communiqué quelque chose, il se fût bien gardé de venir en cour; - il eut beaucoup de peine à s'y résoudre, vu divers avis qui lui - venoient de toutes parts, que l'on l'y arrêteroit; mais que sondit - frère lui dit, pour le résoudre, qu'il savoit bien que M. le Comte - n'y viendroit pas, bien feroit-il semblant d'y venir et enverroit - son train jusqu'à Orléans, mais qu'il feroit semblant d'être - malade et renvoyeroit quérir son train; or, que l'on ne prendroit - les uns sans les prendre tous à la fois. - - «A dit que le jour qu'ils furent séparés dans le château - d'Amboise, ayant dit à son frère qu'il étoit temps qu'ils - donnassent ordre à leurs affaires et qu'il prévoyoit qu'on - pousseroit cette affaire jusqu'au bout, son frère lui fit réponse - qu'il espéroit que M. le Comte étant en liberté il feroit pour - eux, et que c'étoit son attente que ledit sieur Comte feroit - quelque effort. - - «A dit qu'il reconnoît et avoue que le Roi a pris un juste et - nécessaire conseil pour l'État quand il le fit arrêter, et que si - les ministres de Sa Majesté ne l'eussent conseillé, ils eussent - fait une grande faute en raison d'État. - - «A dit que Mme de Chevreuse leur avoit envoyé un laquais de M. le - grand prieur jusqu'à Escures (?), pour leur donner avis qu'ils ne - vinssent pas en cour et que s'ils y venoient ils seroient pris - prisonniers. - - «A dit que le propre jour qu'ils furent arrêtés ils envoyèrent un - gentilhomme du grand prieur à M. de Retz, pour par ce moyen savoir - ce qui se passeroit et faire tout ce que M. de Retz jugeroit être - utile à leur service; que mondit sieur de Retz étoit parti de - Nantes, leur avoit envoyé de Vendôme ledit gentilhomme leur dire - que l'on avoit résolu au conseil d'envoyer quérir M. le grand - prieur, afin de le confronter à Chalais. - - «A déclaré qu'il avoit su force nouvelles à Amboise par la femme - de Bernière et la fille qui venoient dans le jardin qui - correspondoit à sa chambre, par où elles lui donnoient des - billets, par lesquels il avoit appris ce qui étoit porté par les - informations que M. de Roissy faisoit contre lui.» - -Ces aveux étaient bien considérables. Le duc de Vendôme y livrait, comme -on le voit, son propre frère le grand prieur, son ami le duc de Retz, le -comte de Soissons, et cette fidèle Mme de Chevreuse qui avait tâché de -les sauver autant qu'il était en elle en envoyant les avertir du danger -qui les menaçait. Dans ce même vol. XLIV, nous rencontrons un extrait de -la déclaration de Vendôme de la propre main de Richelieu, avec des -remarques du cardinal et la qualification des faits avoués. Cette pièce -nous a paru mériter de voir le jour.--_Ibid._, fol. 17. - - - «Cabalé les parlements, la noblesse, les communautés, pour se - mettre en considération et augmenter sa fortune.--Ce qui a dû - donner de légitimes sujets de méfiance à S. M. - - «Pensée et dessein de s'assurer de Blavet depuis l'arrivée de M. - de Soubise et non auparavant. Pensée qu'il dit n'avoir communiquée - à personne.--Projet du tout criminel. - - «Dessein perpétuel sur Nantes depuis en avoir été dépouillé. - Préparatifs pour s'en rendre maître lorsque M. de Guémenée le - posséderoit et que l'état des affaires générales du royaume lui en - donneroit lieu. Acquisition d'armes dans la ville à cet - effet.--Crime ouvert. - - «Dessein sur Brest pour le marquis de Timur, entre les mains - duquel il tient la place comme entre les siennes. Ce dessein - projeté avec ledit marquis de Timur en visitant la côte.--Crime - déguisé. - - «Pensions du sieur d'Aradon, Dupan, Vaudurand, de L'Espine, - Boulanger, tous gens dont il s'est servi dans les factions.--Suspicion - grande de crime. - - «Autres pensionnaires du fonds qu'il ménageoit sur les fermes du - Roi. - - «Conseil de M. de Retz et instante demande à M. de Vendôme de lui - confier ses enfants au cas qu'il lui arrive d'être retenu à - Blois.--Par où il paroît que M. de Retz s'offroit à les protéger - contre le Roi. - - «Offre que M. de Retz fait à M. de Vendôme de parachever le - mariage projeté entre leurs enfants moyennant qu'il prît - Belle-Ile. Sur quoi est noté que M. de Retz avoit reçu défense et - du mariage et de donner Belle-Ile.--Charge contre M. de Retz. - - «Dessein contre le mariage de Monsieur écrit à M. de Vendôme par - le grand prieur, qui le convie à s'y joindre. - - «Assurance donnée par M. le grand prieur que M. le Comte feroit - semblant de venir au voyage, faisant partir son train, mais ne - viendroit pas. Ce qui faisoit que M. de Vendôme ne devoit rien - craindre en son voyage, vu qu'on ne prendroit personne qu'on ne - les prît tous ensemble.--Ce qui montre qu'ils se sentoient tous - coupables et avoient union et intelligence pour éviter la preuve - de leur crime. - - «Pensée de demeurer souverain en Bretagne en cas que le malheur - voulût que la France fût privée du roi et de Monsieur, ne pouvant - compâtir à l'humeur et à l'esprit de M. le Prince.--Crime - manifeste.» - - -A ces aveux si fortement caractérisés joignez deux lettres du duc de -Vendôme plus accablantes encore, et que nous avons données plus haut, du -moins en extrait, l'une à Ornano, l'autre à Soubise, p. 375, et vous -aurez une juste idée de cette vaste et redoutable conspiration de 1626, -la première où Mme de Chevreuse ait mis la main, et que Richelieu -déclare, comme un homme qui semble frémir encore du péril qu'il a couru, -«la plus effroyable dont les histoires fassent mention.» - - - - -NOTES DU CHAPITRE III - - -I.--MONTAIGU - -Lord Montaigu, gentilhomme de la chambre du roi d'Angleterre, et ami -particulier de Holland et de Buckingham, a été l'agent le plus actif de -la coalition formée, à la fin de 1626, contre la France, et qui se -composait de l'Angleterre, de la Savoie, de la Lorraine et des -protestants français. L'âme de cette coalition était Buckingham, furieux -du refus qu'on lui faisait de le laisser revenir en France, brûlant de -revoir la reine Anne, et de mettre sa gloire à ses pieds, comptant bien -d'ailleurs effacer tous ses torts aux yeux de l'Angleterre en se portant -l'ennemi de la France et le défenseur de la cause protestante. Il se mit -donc à la tête d'une flotte puissante; Mme de Chevreuse lui répondait de -la Lorraine, le comte de Soissons de la Savoie, le duc de Rohan des -calvinistes du Midi, Soubise de la Rochelle. La reine Anne n'ignorait -rien de ce qui se passait. Cette grande entreprise échoua devant le -génie de Richelieu, et aboutit à la perte de Buckingham et à la prise -de La Rochelle, en septembre et octobre 1628. Toute l'année 1627 est -remplie des intrigues de Montaigu; il va sans cesse en Lorraine, en -Suisse, en Hollande, à Turin, à Venise, et travaille à nouer et à -resserrer les divers fils de la conspiration. Mais la police de -Richelieu était sur ses traces. Pour vérifier ses soupçons, le cardinal -le fit arrêter presque sur le territoire lorrain, et les papiers qu'on -saisît sur lui ne laissèrent plus l'ombre d'un doute sur l'immense -danger qui menaçait la France. Le 4 décembre 1627, Bullion reçut l'ordre -de faire l'inventaire de ces papiers. En voici des extraits. FRANCE, -1624-1627. - - - «INSTRUCTION DU ROI D'ANGLETERRE A LORD MONTAIGU, un des - gentilshommes de sa chambre, allant en Savoie. Le roi lui dit - qu'il a donné une puissante armée navale à Buckingham pour - assister les amis et le parti qu'ils ont en France, pour empêcher - l'armée navale d'Espagne de se joindre à celle de France, pour - interrompre le commerce de ports en ports et aux Indes orientales - et occidentales, et pour donner aide et support au roi de - Danemark, son oncle, pour la conservation de l'Allemagne et le - maintien de la bonne cause. Il promet de donner contentement au - duc de Savoye dans toutes les choses justes et possibles, surtout - pour ce qui concerne le trafic en son pays. Il le prie aussi que - rien ne puisse donner de la jalousie et de la défiance à leurs - amis et alliés. Quoiqu'on doive faire une grande considération sur - l'affection et résolution du duc de Rohan, on ne pouvoit néanmoins - y prendre aucune certitude à cause de l'état des affaires lorsque - Montaigu l'a quitté pour retourner en Savoie. Pour cet effet il - faut presser le duc de Savoie de finir les affaires qu'il a avec - Gênes, et toutes autres qui pourroient l'empêcher d'assister - puissamment ceux de la religion en France, qui sans cela - pourroient être accablés. On ne peut compter sur les 16,000 hommes - pour le comte de Soissons, le roi d'Angleterre ne se trouvant pas - en état de contribuer à cette levée. Avant que de répondre sur le - mariage proposé du comte de Soissons avec la fille aînée du roi de - Bohême (le prince Palatin, beau-frère de Charles Ier), il faut - savoir la volonté du roi et de la reine de Bohême; s'ils y - consentent, il fera connoître l'estime qu'il fait de la personne - du comte de Soissons et de la dignité de son sang. Ainsi il - attendra ce que Pujeolles (_sic_, quelque envoyé du comte de - Soissons auprès du roi de Bohême) aura fait avec le portrait. - Quant à la place de sûreté que le comte de Soissons demande pour - armer, on ne peut lui en donner une meilleure que la Savoye. Il - faudroit tâcher de concilier Brisson (_sic_, quelque chef - protestant), avec le duc de Rohan et que Brisson surprît Poussin - et Valence et les livrât au comte de Soissons. On doit donner à - Montaigu des lettres pour le duc de Lorraine.» - - MÉMOIRE DE MONTAIGU. «Le comte de Soissons veut intenter action au - parlement contre le cardinal de Richelieu et prendre les armes en - cas de déni de justice. Seneterre assure que si la guerre dure - seulement deux mois, le comte aura un parti considérable en - Dauphiné et que jamais il ne s'accordera avec le cardinal. On ne - parle plus de mariage (avec la fille du prince Palatin). On - espéroit que le duc de Savoie et le comte de Soissons publieroient - un manifeste, ce qui auroit beaucoup servi à justifier la conduite - du roi d'Angleterre et à fortifier le parti; plusieurs catholiques - mal contents du cardinal se seroient déclarés. Montaigu envoie - Villars aux cantons protestants de la Suisse. Pourvu qu'on pût - obtenir qu'ils fermassent les yeux sur les levées qu'on feroit - chez eux secrètement, ce seroit un moyen sûr de fournir beaucoup - de monde à M. de Rohan. Il faudroit aussi tâcher d'empêcher le roi - de France d'en tirer du monde. Il croit qu'on pourrait employer - Wake, ambassadeur d'Angleterre à Venise, auprès des protestants. - La déclaration du duc de Rohan a été reçue avec beaucoup - d'approbation de tous les protestants et de tous ceux que le - Cardinal persécute. M. le duc de Lorraine l'a averti par un - courrier qu'il a déjà 10,000 hommes de pied et 1,500 chevaux. - L'empereur lui doit envoyer 600 hommes d'infanterie et 100 - chevaux; toutes ces troupes se joindront à M. de Verdun, pour - assiéger Verdun. Le bruit seul de cette entreprise a empêché qu'on - envoyât 6,000 hommes à M. le Prince qui est en Languedoc. Il - seroit temps d'écrire à M. de Rohan et de le faire payer. Montaigu - attend les ordres du roi d'Angleterre pour savoir s'il doit faire - les avances à M. de Rohan. Il demeure tranquille jusqu'à ce que M. - de Rohan le recherche. Si M. de Rohan eût reçu ce qu'on lui avoit - promis, il aurait pu se saisir de quelque place d'où il auroit - fort incommodé les ennemis. Le duc de Savoye donne avis à Montaigu - de la ligue conclue entre la France et l'Espagne, afin qu'il en - avertisse le roi d'Angleterre. Si la guerre dure, le comte de - Soissons ne peut honnêtement demeurer les bras croisés, et il se - déclarera. La Rochelle en fera certainement autant. Le duc de - Savoye se joindra à M. le comte de Soissons. Le duc de Lorraine - est pour ainsi dire en guerre ouverte. Montaigu ajoute qu'il a - envoyé une personne de qualité courre fortune à La Rochelle, afin - de savoir ce qui se passe là, et de donner des nouvelles de ce qui - se fait ici.» - - «LETTRE DÉCHIFFRÉE DE M. DE SAVOYE. Il n'a pas osé se déclarer à - cause des bruits qui ont couru d'un renouvellement d'un traité - entre la France et l'Angleterre, à l'arrivée d'Albernan (?) que - Bukingham avoit envoyé à Paris. Si le roi d'Angleterre veut - continuer la guerre, il faut tâcher d'y intéresser les Hollandois, - le duc de Lorraine, les Huguenots, et faire entendre qu'on ne - prend les armes que pour tirer le roi des mains qui le - tyrannisent, remettre la France en liberté et dans son ancienne - splendeur. Il faut prendre garde que la France et l'Espagne sont - unies, que l'empereur fait de grands progrès en Allemagne, que les - États de Savoye étant situés entre la France et ce que l'Espagne - possède en Italie, et ayant la guerre avec l'Espagne et Gênes, il - n'a pas pu se déclarer plus tôt; mais sitôt qu'il saura les - intentions du roi d'Angleterre, qu'il aura fait la paix avec - Gênes, qu'il aura parole certaine et par écrit du roi d'Angleterre - que S. M. B. ne fera ni paix ni trêve avec la France que par le - moyen de Savoye ou avec l'Espagne ou tout autre sans sa - participation, que le roi d'Angleterre enverra un homme à Gênes - pour apaiser les troubles et représenter à la ville combien il lui - seroit avantageux d'avoir pour ami le duc de Savoye, le duc de - Savoye se déclarera ouvertement, et en attendant payera la somme - de 30,000 écus.» - - MONTAIGU. «Il a fait passer un homme à La Rochelle. Il a reçu une - lettre de M. de Rohan par un soldat qui lui a dit que le saint - qu'on invoque en l'armée de M. de Rohan est Angleterre. M. de - Brisson a pris deux places importantes en Dauphiné et sur le bord - du Rhône. On l'a fait savoir à M. le comte de Soissons comme un - bon commencement pour ses desseins. M. le comte de Soissons a - mandé que si l'entreprise réussit, il se déclarera, ce qu'on fait - savoir au duc de Rohan.» - - LE MÊME. «Il est tombé malade cinq jours après être arrivé à - Turin, d'une fièvre qui l'a tenu cinq semaines au lit. Il est - surpris de n'avoir eu aucune nouvelle d'Angleterre. Tout retentit - des grandes actions de Bukingham. Ces Princes sont dans - l'impatience de commencer. M. le comte de Soissons a amassé de - l'argent et des troupes. Il traite avec le gouverneur de Valence - pour avoir la place. M. de Rohan a écrit qu'on ne se fiât point à - ce gouverneur, qu'on lui envoyât 200 chevaux et le surplus en - argent. Le duc de Bukingham devoit venir au bec d'Ambès et Rohan - se joindre à lui. Mais Bukingham étant arrêté en Ré, Rohan croit - que le mieux qu'il puisse faire est de se tenir dans le bas - Languedoc, le roi d'Angleterre lui ayant mandé de suivre les - résolutions qu'il jugeroit les meilleures, à moins que Bukingham - n'envoyât des ordres exprès qu'en ce cas il seroit obligé - d'exécuter. Comme le duc de Savoye ne s'est pas trouvé tout à fait - en état d'appuyer le duc de Rohan, Montaigu lui a donné avis afin - qu'il prit ses mesures là-dessus. Rohan lui a répondu qu'au 20 de - septembre 1627, il sera en campagne avec 600 hommes de pied et 400 - chevaux. Le duc de Savoye devoit dépêcher Vignoles avec 200 - chevaux et 14,000 écus; mais on apprit presque en même temps que - le fort ayant été abondamment secouru, Bukingham avoit dépêché son - neveu pour proposer un accommodement. Le 22, Montaigu tomba - malade, et ne put entendre parler d'affaires jusqu'au 10 d'octobre - que, commençant à se porter mieux, il voulut savoir si le duc de - Savoye avoit quelque éclaircissement du traité. Le bruit étoit - toujours fort grand d'un accommodement, quoiqu'on n'en dit pas les - particularités. Montaigu soutenoit que cela ne pouvoit être, et le - duc disoit qu'il pouvoit être arrivé telles choses en Angleterre - qui avoient obligé Bukingham à souhaiter la paix.» - - COPIE DES MEMOIRES SUR LE FAIT DES SUISSES. «On vouloit tâter les - Suisses protestants de la part du roi d'Angleterre. Tous les - cantons étoient alors très-alarmés des progrès que l'Empire - faisoit en Allemagne et craignoient d'être attaqués principalement - par l'archiduc Léopold. On donnoit néanmoins quelque espérance que - s'ils seroient recherchés par le roi d'Angleterre et qu'ils - fussent bien informés que le roi d'Angleterre ne faisoit la guerre - à la France que pour la défense des églises de France et non pour - aucun autre sujet, cela pourroit possible émouvoir la seigneurie - de Berne et les autres cantons à faire quelque effort pour un si - bon sujet. Mais comme l'affaire presse, il semble que M. - l'ambassadeur ne feroit pas mal d'envoyer présentement un - manifeste du roi d'Angleterre, s'il est imprimé, avec une lettre, - à chacun des quatre cantons protestants, parce que s'il n'obtenoit - pas du secours, il pourroit au moins donner sujet à ces cantons de - refuser à la France les lettres que l'ambassadeur Miron leur doit - demander au premier jour.» - - COPIE D'UN MÉMOIRE pour le chancelier de Wake, ambassadeur pour le - roi de la Grande-Bretagne à Venise. «On croit que Wake servira - mieux en Suisse que Montaigu à cause des grandes habitudes qu'il y - a; et parce qu'on n'a pas le manifeste du roi de la - Grande-Bretagne, on lui envoie celui de M. le duc de Rohan, et - l'acte de l'assemblée tenue à Usez, lesquelles pièces il enverra - aux cantons et fera voir que le roi, son maître, n'est entré en - guerre avec la France que pour le respect de la religion, pour la - considération de la parole que ses ambassadeurs ont reçue du roi - de France et qu'il avoit donnée à ceux de la Rochelle; à quoi il - étoit d'autant plus obligé que c'étoit par le secours qu'il avoit - fourni au roi de France que ceux de la Rochelle étoient dans le - péril où ils sont, et qu'ils n'avoient pris les armes qu'après - avoir cherché tous les moyens possibles pour éviter tous les - inconvénients de la guerre; que le duc de Bukingham prêt à - triompher du fort de Ré, avoit envoyé un gentilhomme Jacques - Albernan pour voir s'il voudroit laisser vivre ses sujets faisant - profession de la religion réformée en la liberté de ses édits, - exécuter les promesses faites en son nom et de son consentement à - messieurs de la Rochelle par les ambassadeurs d'Angleterre pour le - rasement des forts. Le roi de France n'a voulu entendre à aucun - accommodement, ce qui prouve le dessein qu'on a en France de - persécuter lesdits sujets.» - - M. DE SAVOYE, 4 novembre: «Il loue la bonne conduite de Montaigu - et se remet à lui et à l'abbé de Scaglia (de la maison de Verrue, - célèbre diplomate piémontais) de tout ce qu'il pourroit lui - écrire.» - - «Il y a encore une lettre de Montaigu à M. de Rohan, qui dit que - l'essentiel et l'accidentel sont toujours dans les mêmes - dispositions, que le premier n'attend que quelque conclusion avec - celui dont Rohan a si longtemps attendu la réponse. Lettre aussi - du père de Montaigu à Montaigu, son fils, du 25 de septembre, de - Londres. Il mande que Bukingham est encore dans l'île de laquelle - il n'a pas pris le fort. On lui envoye 10,000 Anglois, Irlandois - ou Écossois. Les ambassadeurs de Savoye ne sont pas encore - arrivés. On ne dit rien de ces princes de France auxquels on a eu - confiance.» - - «Mémoire qui n'est pas signé. Il est du 4 octobre 1627. Cinq ou - six gentilshommes du Velay, promettent de se rendre maître du Puy - et de lui livrer 4 ou 5 bonnes places et de faire une diversion - notable, pourvu qu'ils soient avoués de M. le comte de Soissons. - Si on a cet aveu, il faut l'envoyer au gouverneur d'Orange qui le - fera tenir à Brisson. Rohan laisse le bas Languedoc et les - Cévennes bien unis et bien résolus. Il a mis le canon en campagne - pour nettoyer quelques petites places. Il a 6,000 hommes de pied - et 400 chevaux. Il espère que ses troupes grossiront - considérablement à Montauban. Le baron de Favière s'est fait de la - religion la semaine passée. Il a mis dans le parti la ville et le - château de Lunas, place imprenable à quatre lieues de Béziers et - un bon château sur le grand chemin.» - - AUTRE MÉMOIRE DE 5 OCTOBRE, DE VALENCE. «Il est apparemment de - celui qui a donné le conseil de passer en Suisse, parce qu'il dit - que Montaigu pourra empêcher les levées aux ennemis et peut-être - obtenir quelque levée. Il signe: celui qui vous tint compagnie à - la veillée des dames, H. P.--Promesse du roi de la Grande-Bretagne - de ne faire ni paix ni trêve avec la France, si ce n'est par le - moyen de M. le duc de Savoye.--Petit billet porté dans la bouche, - à ce qu'a dit le prisonnier. Il est de M. de Rohan du 14 - septembre. Il a fait déclarer tout le bas Languedoc et les - Cévenois. Ils ont juré de n'accepter aucune paix que du - consentement du roi d'Angleterre. Ils ont prié Rohan de reprendre - sa charge de général et de faire toutes les levées nécessaires. Il - aura dans treize jours 6,000 hommes de pied et 400 chevaux. Si on - lui avoit envoyé de Savoye ce qu'on lui avoit promis, il auroit eu - au moins 10,000 hommes de pied et 1,000 chevaux pour s'aller - rejoindre à l'armée Angloise. Il a donné ordre afin que cette - cavalerie puisse arriver à lui, en cas qu'on l'envoye. Mais si on - fait difficulté d'envoyer la cavalerie, qu'on envoye l'argent à - Orange. Il espère avec cela en faire assez pour tenir la campagne. - - AUTRE DU 9 OCTOBRE. «M. de Rohan est à Milau avec 6,000 hommes de - pied et 500 chevaux. Le marquis de Malauze le joindra avec 1,500 - hommes de pied et 100 chevaux, Dondredieu avec 300 chevaux. - Favières s'est déclaré de la religion et a remis Lunas. Boderieux - y est confirmé et se fortifie. M. de Montmorency cède à - l'importunité du Parlement de Tolose qui l'oblige d'arriver pour - s'opposer à M. de Rohan. - - LETTRE DE MONLERUN (?). «Il paroît que c'est lui qui avoit - conseillé d'envoyer en Suisse. Il écrit d'Orange du 9; il mande - qu'il a fait tenir au duc de Rohan la lettre qu'il lui a écrite, - que le retardement de ce que Montaigu a promis tient beaucoup de - choses en suspens, que le gouverneur d'Orange qui a fourni jusqu'à - cette heure ne le veut plus faire, n'entendant point parler des - fonds sur lesquels il étoit assigné. Il presse pour une réponse - parce que l'ennemi arme de tous côtés. Il envoye la suscription de - la lettre qu'il faut écrire aux cantons. - - LETTRE fort respectueuse que Montaigu a écrite de la Bastille au - roi. «Il dit que le roi d'Angleterre n'a pris les armes contre le - roi que parce qu'il a cru que le roi ne correspondoit pas à - l'estime et à l'affection qu'il lui portoit, et que Savoye, - Lorraine, Soissons se sont joints à lui piqués du peu de cas que - sa majesté faisoit d'eux; que s'ils étoient les uns et les autres - persuadés du contraire, on pourroit les porter à une bonne paix si - nécessaire au bien des deux couronnes. - - «Le même au Cardinal. C'est un compliment qui tient un peu du - galimatias.» - -On comprend quel effroi répandit parmi tous les conspirateurs la prise -de Montaigu. Nous avons montré quel trouble saisit la reine Anne à la -nouvelle de cette arrestation, et quel prix elle mit à faire parler par -La Porte au prisonnier pour savoir si quelques-uns de ses papiers la -compromettaient, et si elle pouvait compter sur sa discrétion, chapitre -III, pages 87 et 88. La cour de Turin, qui avait cru tromper la France -par le double jeu qu'elle n'avait cessé de jouer, s'émut, et au -commencement de 1628, Marini, résident de France en Piémont, écrit, -FRANCE, t. XLIX, qu'on songe à envoyer à Paris diverses personnes pour -«porter des compliments sur les avantages des armes françoises contre -les Anglois, et répondre, s'il est besoin, à tout ce qui pourroit être -trouvé dans les papiers de Montaigu qui seroit au mécontentement de Sa -Majesté.» «Les princes de Piémont, dit Marini, sont interdits et en -confusion sur cette prise. Le comte de Soissons avec Seneterre sont jour -et nuit pour trouver expédients de pouvoir réparer le mal qui se -trouveroit ès-écritures de Montaigu contre le service du roi, et -espèrent que par les instances du duc de Lorraine l'on empêche les voies -de rigueur contre ledit Montaigu. Ils se confient en trois choses: que -les mémoires importants sont écrits de la main de Montaigu; que leurs -lettres sont en chiffres; que l'on ne tirera rien de Montaigu qu'ils -tiennent habile.» Néanmoins l'avis de Marini est que «par voies directes -et indirectes, l'on tirât le fond de cette affaire, parce que Montaigu -en est très-informé, et qu'il faut lui faire expliquer les mémoires -écrits de sa main.» Bien des conseillers de Richelieu pensaient aussi -qu'après avoir tiré des papiers saisis tant de lumières sur les -intrigues du dehors, on devait tâcher de voir clair dans celles du -dedans, et vérifier les rapports que les agents secrets de Richelieu lui -adressaient. Bullion, chargé d'interroger le prisonnier, l'avait en vain -pressé; il n'avait pu lui rien arracher; il aurait fallu aller plus loin -et recourir à des rigueurs qui auraient pu irriter le duc de Savoie, le -duc de Lorraine et le roi d'Angleterre, et les décider à faire un -dernier effort et une puissante diversion en faveur de La Rochelle qui -était encore debout. Le profond Richelieu, attentif à ne poursuivre -jamais qu'un seul grand but à la fois, sacrifia tout à l'ardent désir de -renverser enfin le boulevard du protestantisme; pour retenir la Savoie -et la Lorraine qui n'avaient pas encore tiré l'épée, il lâcha sa proie -et mit en liberté Montaigu. Voilà ce que nous apprend une lettre de -Bullion, FRANCE, année 1628, t. XLVII, fol. 60. - -La même politique fit accorder aux instantes prières du duc de Lorraine -et du roi d'Angleterre la grâce de Mme de Chevreuse. Elle rentra donc -en France en 1628 et se tint quelque temps tranquille, au sein de sa -famille, ainsi que nous l'avons dit page 90. Il semble pourtant que dès -l'année 1629 elle se serait fort rapprochée du duc d'Orléans dans -l'intérêt de la reine Anne, qu'elle aurait favorisé les amours du jeune -duc, veuf de Mlle de Montpensier, avec la belle princesse Marie de -Gonzague, fille du duc de Nevers et sœur de la Palatine, qu'elle serait -même entrée assez avant dans le projet de mariage qui fit alors tant de -bruit et souleva une si grande tempête, pour avoir conçu l'idée d'aller -elle-même en Flandre y ménager un asile aux deux amants rebelles, grâce -au crédit qu'elle et la reine avaient auprès du gouvernement espagnol. -C'est là du moins ce qui résulterait de diverses lettres de Bérulle -écrites en 1629, au nom de Marie de Médicis, à Richelieu lorsqu'il était -en Italie avec le roi.--FRANCE, année 1629, t. XLV, fol. 127. - - LETTRE DU 24 MARS 1629: «Il y a quelque temps que la 58 (Mme de - Chevreuse) vouloit aller en Flandre, et nous étions en peine à - quel dessein. Hébert (la Reine mère) l'a empêchée en faisant - connoître à 58 qu'elle ne pouvoit permettre ce voyage. Dudepuis on - a eu advis que La Chesnelle (la reine Anne) et Mirabel - (ambassadeur d'Espagne en France) ont traité en Espagne et en - Flandre pour faire que Hébertin (Monsieur) et la N. (Nevers, la - fille du duc de Nevers, la princesse Marie) fussent reçus en - Flandre soit pour s'y marier soit après être mariés. Flandre a - répondu et tend les bras ouverts à ces deux hôtes. Ce dessein a - été proposé à l'Angleterre comme l'unique moyen pour rappeler le - roi d'Italie. On soupçonne que ce fut un des sujets du voyage - désiré par la 58 (Chevreuse). On n'a pas voulu donner ces advis à - Calori (Richelieu) sur les premières ombres qu'on en a eues. - Hébert (la Reine mère) en a reçu nouvelle confirmation, et lors - elle a voulu que Francigène (Bérulle) l'écrivit à Calori.»--LE - MÊME, 4 JUIN: «...Les dames de la faction de N. (la princesse - Marie) ne cessent d'agiter Hébertin (Monsieur) pour le porter à - quelque extravagance... La puissance et la hardiesse de ces dames - n'est pas tolérable...»--MÊME JOUR: «Je viens d'apprendre que ces - dames pressent Hébertin d'aller en Savoie. Il est très vrai qu'on - le presse puissamment de sortir hors du royaume... Cet advis ne - nous est pas donné des trois marchands (Bellegarde, Puilaurens, - Coigneux), mais de quelques discours secrets de la Reine (la reine - Anne).--LE MÊME, 16 JUIN: «Les dames de la Reine, plus elles font - contenance de s'appuyer de Calori, plus elles essaient de le - ruiner. Je ne sais pas si elles en ont la volonté, je ne crois pas - qu'elles en aient la puissance.» - -Ces lettres et bien d'autres expliquent comment, pour prévenir toute -tentative d'enlèvement, Marie de Médicis, alors dépositaire de -l'autorité royale, ait pris le parti de mettre quelque temps à Vincennes -la princesse Marie. Ainsi encore une secrète conspiration où Mme de -Chevreuse aurait eu la main, une aventure manquée à joindre à tant -d'autres aventures. - - -II.--CHATEAUNEUF - -Les 52 lettres de Mme de Chevreuse à Châteauneuf, dont nous avons donné -des extraits plus étendus que ceux du père Griffet, embrassent au moins -toute l'année 1632, avant le voyage de la cour dans le Midi, qui eut -lieu en l'automne de cette année et auquel il n'est pas fait la moindre -allusion dans les lettres de Mme de Chevreuse. Déjà, comme on le voit -par ces lettres, Richelieu avait conçu des soupçons sur les relations -intimes de la belle duchesse et du garde des sceaux; son jaloux -amour-propre n'en fut pas seul blessé, sa politique s'en alarma; il se -doutait bien que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se prêter à la -passion d'un homme de l'âge de Châteauneuf, sans avoir le projet de le -faire servir à ses desseins. C'était après l'affaire de Castelnaudari. -Monsieur ne savait encore à quoi s'arrêter, s'il se soumettrait ou irait -retrouver sa mère à l'étranger et passerait en Flandre ou en Lorraine ou -en Angleterre. On craignait que la reine Anne et Mme de Chevreuse ne -fussent plus ou moins mêlées à ces intrigues, et que le garde des sceaux -ne s'y fût laissé engager, ainsi que dans d'autres cabales anglaises -avec son ami intime, le chevalier, depuis le commandeur de Jars. Dans -les premiers jours de novembre 1632, toute la cour était à Bordeaux, le -roi, la reine, Mme de Chevreuse, Richelieu, ses confidents, le cardinal -La Valette et le père Joseph, Bouthillier et son fils Chavigni. Le garde -des sceaux, après avoir présidé à Toulouse la commission qui jugea -Montmorenci, était venu rejoindre la cour. Le roi, pressé de retourner à -Paris, prit les devants, accompagné de Chavigni. Richelieu donna des -fêtes à la reine; il se proposait de la ramener à Paris par la -Saintonge, et de lui faire les honneurs de La Rochelle, sa nouvelle et -illustre conquête. Tout à coup il tomba malade, et Châteauneuf, emporté -par le désir de faire un voyage d'agrément avec Mme de Chevreuse, se fit -donner la commission de conduire la reine à La Rochelle et d'y suppléer -le cardinal. Les archives des affaires étrangères nous fournissent ici -des renseignements curieux, FRANCE, t. LXI. Châteauneuf écrit de -Bordeaux, le 12 novembre, au roi qui est en route pour Paris, que le -cardinal, au moment de partir avec la reine pour La Rochelle, est tombé -malade d'une rétention d'urine. Il voulait, dit-il, rester près de lui, -mais le cardinal lui a commandé d'accompagner la reine jusqu'à La -Rochelle, où il compte aller bientôt la retrouver. Le même jour -Châteauneuf mande la même nouvelle à Chavigni, en lui disant que la -maladie du cardinal est plus fâcheuse que dangereuse. Cependant le -cardinal de La Valette, le père Joseph, Bouthillier, tous les vrais amis -de Richelieu, Schomberg excepté qui se mourait après sa victoire de -Castelnaudari, sont restés près de leur maître, l'entourant de leurs -soins, l'assistant de leurs conseils; et de loin leur police vigilante -surveille toutes les démarches, tous les propos de l'amoureux et aveugle -garde des sceaux. Le père Joseph écrit à Chavigni le 13 novembre: «Nous -avons été en grande peine pour M. le cardinal. Depuis une heure il y a -plus à espérer qu'à craindre.» Il engage Chavigni à ménager habilement -l'esprit du roi, à le bien entourer, à ne laisser arriver à lui que des -personnes bien disposées. Ce même jour Bouthillier mande au roi que le -cardinal a voulu lui écrire de sa main sur le fait de Monsieur, mais -qu'il est trop faible pour entreprendre une seconde lettre, et qu'il lui -a commandé de tenir la plume à sa place: «Dès que le mal de M. le -cardinal lui permettra de se mettre en chemin, il est résolu de ne pas -perdre une seule heure et d'aller droit se rendre auprès de Votre -Majesté, sans se détourner ni pour La Rochelle ni pour quoi que ce soit. -Il a reçu aujourd'hui un si grand soulagement de son mal que les -médecins le tiennent toujours hors de danger, pourvu qu'il ne survienne -point de nouvel accident.» Bouthillier écrit encore au roi, de Bordeaux, -le 15 et le 16 novembre, pour lui annoncer les progrès de la -convalescence de Richelieu. Mais voici une lettre d'une tout autre -importance où l'_alter ego_ du cardinal découvre à l'un de ses -correspondants la trahison de Châteauneuf, en se fondant, il est vrai, -sur de bien faibles motifs et de pures apparences. Le père Joseph à -Chavigni, de Bordeaux, 22 novembre: «Monsieur, ayant eu charge de M. le -cardinal de vous faire réponse, je vous dirai qu'aujourd'hui son plus -grand mal est le déplaisir de ne pouvoir aller trouver le roi aussitôt -qu'il le désireroit, pour lui rendre ses très-humbles services et le -remercier du soin qu'il daigne avoir de son incommodité. Il se porte -bien mieux. Aujourd'hui les médecins ont recognu que la douleur qu'il -souffre à uriner provenoit d'un pus qui s'étoit formé au col de la -vessie et qui est sorti avec l'urine et l'a beaucoup soulagé. Il est -fort foible pour avoir passé plusieurs nuits sans dormir et avoir été -saigné plusieurs fois. Il a besoin de quelque temps pour se remettre... -Je m'assure que vous aurez un grand regret de la mort de M. de -Schomberg... Le secrétaire de Severin (le garde des sceaux) a dit -depuis peu à un honnête homme qui a passé où ils sont et en a donné avis -ici que, Du Puy (Monsieur) s'en alloit et que Severin en avoit des -nouvelles. Si cela est, il est évident que ledit Severin y a bonne part, -et peut être cru l'auteur de ce conseil. Pierre (le roi) fera bien -d'avoir l'œil ouvert sur les actions de Severin et de ses amis en tant -qu'ils le sont aussi à Du Puy (Monsieur). Ceux qui viennent du lieu où -est Severin disent qu'il passe fort bien son temps, avec une grande -gayeté, qui n'a pas été amoindrie par l'accident arrivé à François -(Schomberg). Il n'a envoyé qu'une fois savoir des nouvelles de Dubois -(Richelieu), et encore ç'a été pour faire entendre qu'il s'en alloit -trouver Lafontaine (le roi).» Une telle communication ne demeura pas -stérile entre les mains de l'intelligent Chavigni. Il n'eut pas de peine -à animer contre le garde des sceaux l'ombrageux et soupçonneux Louis -XIII. Bientôt il reçut de Charpentier, l'un des deux secrétaires de -Richelieu, l'invitation de porter le roi à écrire au cardinal de La -Valette une lettre ainsi conçue: «Mon cousin, j'ai bien voulu vous -témoigner par ces lignes le gré que je vous sais de ce que vous avez -toujours demeuré auprès de mon cousin le cardinal de Richelieu et ne -l'avez point abandonné durant sa maladie, et aussi parce que je veux -bien que tout le monde sache que ceux qui l'aiment sincèrement et sans -feintise comme vous, sont ceux dont je ferai cas particulièrement.» Ce -travail sur l'esprit du roi ne tarda pas à porter ses fruits, et le 29 -novembre Bullion écrivait de Paris à Richelieu: «Le roi est en extrême -colère contre 64 (Châteauneuf) de ce qu'il vous a quitté, et cinquante -fois m'en a témoigné une extrême indignation.» Tous les amis de -Richelieu conspirent à l'envi contre Châteauneuf, soit qu'ils voulussent -en cela complaire au cardinal et servir à la fois toutes ses passions -privées et publiques, soit qu'ils fussent jaloux des talents du garde -des sceaux, soit qu'en effet ils fussent convaincus qu'il trahissait son -pays et son bienfaiteur pour une femme. Le dernier novembre, le père -Joseph écrit à Chavigni: «Le sieur Dubois (Richelieu) entre de mieux en -mieux en l'affaire du sieur Severin; en quoi il se confie au secret et -en l'adresse des sieurs Duplat (Chavigni et son père Bouthillier). Le -petit Lin (Bullion) a fort bien commencé, et il tiendra la main pour une -fin heureuse.» Le 4 décembre, Bouthillier, qui a précédé Richelieu à -Paris, lui écrit une longue lettre sur l'attachement du roi, où nous -relevons les lignes suivantes: «Le roi m'a dit avec larmes qu'il eût -beaucoup mieux aimé qu'il fût arrivé faute de lui que de vous.» Et en -post-scriptum: «Nous attendons demain M. le garde des sceaux.» -Châteauneuf, à peine arrivé à Paris, sentit le péril qui le menaçait, et -s'empressa d'écrire, le 8 décembre, à Charpentier, «au sujet de quelques -mauvais offices qu'on lui avoit rendus auprès du roi et de M. le -cardinal à cause qu'il ne l'avoit pas attendu à Bordeaux», et il se -défend sur l'ordre qu'il prétend en avoir reçu. Inutiles efforts: sa -perte était résolue. - -Le Mémoire suivant de Richelieu, qui voit ici le jour pour la première -fois, doit avoir été composé après le 30 janvier 1633, puisqu'il y est -fait mention de ce jour; et d'autre part il doit avoir précédé le 25 -février, c'est-à-dire l'arrestation de Châteauneuf et la saisie de ses -papiers, car il n'y a ici que des soupçons et des indices, tandis que -les papiers de Châteauneuf auraient fourni au cardinal des preuves plus -fortes. On y voit le travail auquel se livrait Richelieu avant de -prendre un parti. Il rassemble tous les motifs qu'il a de douter de la -fidélité du garde des sceaux, et il se rend compte à lui-même de la -résolution qu'il médite.--FRANCE, t. CI. - -MÉMOIRE DE M. LE CARDINAL DE RICHELIEU CONTRE M. DE CHÂTEAUNEUF. - - «Du temps du maréchal d'Ancre le sieur de Chasteauneuf estoit - extrêmement mal avec lui. Le cardinal de Richelieu ne laissa de - l'assister, jusque-là que le dit maréchal lui en voulut mal. Le - lendemain que le cardinal fut chassé, le dit sieur de Chasteauneuf - fit tout ce qu'il put contre lui. - - Depuis, estant en Savoie, le cardinal lui fit avoir les trois - abbayes de son frère[372], et les disputa contre la reyne mesme et - en eust sa mauvaise grâce. Depuis, lorsqu'il fut fait garde des - sceaux, il le pria de bien penser si c'estoit son avantage, parce - qu'il ne vouloit pas le proposer au Roy pour l'utilité du - cardinal, mais pour la sienne propre. Après y avoir pensé trois - jours, il le pria de faire exécuter la proposition qu'il lui avoit - faite. - - [372] Les abbayes de Massai, Préaux et Noirlac, qui étoient - d'abord à Gabriel de l'Aubespine, évêque d'Orléans, furent à sa - mort, en 1630, transportés à son frère Charles. - - Trois semaines après qu'il fut garde des sceaux, Monsieur s'estant - accommodé avec le Roy et ayant promis son amitié au cardinal, et - les sieurs Le Coigneux et Puylaurens désiré que le dit cardinal - les maintînt auprès du Roy, ce à quoi Sa Majesté trouva bon qu'il - s'engageast, selon certains articles que le dit sieur de - Chasteauneuf en dressa lui-mesme, il envoya le sieur de - Hauterive[373] avec Mme de Verderone[374] pour tâcher de séparer - Puylaurens d'avec Le Coigneux, ce qui étoit chose directement - contraire à ce qui leur avoit été promis; d'où Le Coigneux prit - une telle allarme, Puylaurens lui ayant dit, qu'il crut que - c'estoit un complot fait entre le dit sieur de Chasteauneuf et le - cardinal qui n'en savoit rien; d'où il conclut qu'il ne s'y - pouvoit fier, et partant médita la ruine du cardinal qui pensa - arriver par la visite que Monsieur fit chez lui et sa retraite, - d'où se sont ensuivies les guerres qu'on a vues depuis. - - [373] Frère de Châteauneuf. François de l'Aubespine, marquis de - Hauterive, lieutenant général des armées du roi, mort en 1670. - - [374] Les Verderonne sont une branche des l'Aubespine. Mme de - Verderonne dont parle ici Richelieu est vraisemblablement Louise - de Rhodes, femme de Claude de l'Aubespine, seigneur de - Verderonne, président de la cour des comptes de Paris. - - Estant à Château-Thierry le Roy fit le dessein de surprendre - Moyenvic, sur un advis qui ne fut cognu qu'au Roy, au cardinal, au - garde des sceaux, au maréchal de Schomberg et au sieur - Bouthillier. Ce dessein ne fut pas plustôt fait que ledit garde - des sceaux le mandast à 9[375], personne intéressée en cette - affaire; et en effet ce dessein faillit, celui qui estoit dans - cette place en ayant eu assez de vent pour s'y fortifier de gens, - ce qui fit qu'on trouva toute autre garde au pont qu'il n'y avoit - pas six mois auparavant. - - [375] Voyez la note qui suit. - - Il déclara aussi le dessein du voyage des troupes du Roy à - Hermestein. Il a aussi dit à 9 dès Lyon que le Roy avoit résolut - de faire trancher la teste à M. de Montmorency, et ce deux jours - après la résolution que Sa Majesté en avoit prise. - - Ayant été pris dans Lyon un courrier que M. de Lorraine envoyoit à - Monsieur, et dont le cardinal avoit eu advis par une voie secrète, - incontinent il en advertit 9 qui, dans la chaleur de la dispute - qu'elle[376] eut avec lui sur ce sujet pour le faire eslargir, lui - découvrit qu'elle savoit les marques particulières qu'il devoit y - avoir sur une lettre qu'on prétendoit qu'il eût cachée. Le - cardinal consulta depuis avec le garde des sceaux la peine où il - estoit de peur que par ces marques-là M. de Lorraine découvrist - qui lui avoit donné l'advis et en perdist l'autheur. Il redit - encore toute cette seconde conférence à cette mesme personne qui - depuis le découvrit au cardinal. - - [376] Donc 9 est une femme. C'est très-certainement Mme de - Chevreuse. - - Est à noter les lettres qu'on a interceptées qu'il escrivoit en - Angleterre conseillant la Reyne contre les sentiments du Roy, - particulièrement au fait de la religion. Ouaston, grand trésorier - d'Angleterre, a fait advertir par son propre fils, ambassadeur - extraordinaire en France, comme d'une chose bien assurée qu'il - donne pour marque de l'affection qu'il porte au cardinal, qu'il - sait de preuve très-certaine que le sieur de Chasteauneuf a - dessein de perdre le cardinal, et la Reyne d'Angleterre a dit - plusieurs fois que le garde des sceaux n'estoit point participant - des mauvais conseils du cardinal, qu'il estoit son serviteur - particulier, et qu'il feroit mieux aller l'Estat que le cardinal, - quand il seroit mort. - - Est à noter encore qu'il dit à Chaudebonne[377] qu'il ne faisoit - nulle difficulté de sauver la vie à M. de Montmorency et lui - donner un autre gouvernement que celui du Languedoc, et ce pendant - qu'il lui disoit, après avoir fortement opiné à faire mourir le - dit sieur de Montmorency, et que la résolution en estoit prise. - - [377] Un des principaux officiers de Gaston. Voyez les lettres de - Voiture. - - Est à noter qu'aussitost que la nouvelle de la prise de M. de - Montmorency fut sçue, le garde des sceaux, de son propre - mouvement, sollicita pour qu'on envoyast une ordonnance du Roy à - M. le maréchal de Schomberg pour lui faire trancher la teste, - nonobstant ses blessures, ce que le seul cardinal détourna, sur ce - que tout le monde auroit horreur de cette action qui sembleroit - inhumaine, qu'il falloit attendre s'il guériroit ou non auparavant - du faire justice. - - Est à noter encore qu'après avoir ainsi parlé audit Chaudebonne, - il vint dire au cardinal qu'il lui avoit dit qu'on ne pouvoit - sauver ledit sieur de Montmorency, et que jamais il ne donneroit - ce conseil au Roy, quand mesme le cardinal lui donneroit, et qu'il - vouloit bien qu'il le dît à Monsieur; sur quoi le dit sieur de - Chaudebonne dit à M. le cardinal de La Valette, au père Joseph et - au jeune Bouthillier[378] qu'il le jugeoit de là un étrange homme, - vu qu'il lui avoit dit tout le contraire, comme il est dit - ci-dessus, par où il le croyoit serviteur de Monsieur, puisqu'il - favorisoit M. de Montmorency, et que la difficulté venoit - seulement du cardinal qu'il tenoit ennemi de Monsieur. - - [378] Léon de Chavigni, fils du surintendant des finances Claude - Le Bouthillier. - - Le garde des sceaux dit à Chaudebonne au deuxième voyage qu'il a - fait à la cour, qu'il eût à dire de sa part à Puylaurens que si - Monsieur envoyoit quelqu'un au Roy, il feroit bien d'y venir et - qu'il lui vouloit parler. Quand Chaudebonne est revenu à - Montpellier, le garde des sceaux lui a demandé s'il s'étoit - souvenu de parler de ce que dessus à Puylaurens. Chaudebonne lui - ayant dit qu'il s'en estoit oublié (_sic_) par le peu de temps - qu'il avoit demeuré là, le garde des sceaux l'a prié de dire à - Puylaurens qu'il seroit bien aise de s'aboucher avec lui à la - campagne, si l'on s'approchoit de plus près, et qu'il feroit en - sorte qu'après M. le cardinal le verroit. Puylaurens a dit - plusieurs fois au dit Chaudebonne qu'il se fioit au garde des - sceaux et qu'il croyoit qu'il répondroit pour lui au Roy. - Chaudebonne dit aussi avoir recognu qu'il y avoit intelligence - entre le garde des sceaux et Puylaurens lorsqu'il étoit en - Flandre, et que par le moyen de Mme de Barlemont ils entretenoient - commerce sous prétexte de quelque réconciliation de Monsieur avec - le Roy, sans que le garde des sceaux et Puylaurens en eussent - dessein. - - M. le maréchal de Schomberg m'a dit deux ou trois fois que - Briançon l'avoit assuré que chez Monsieur ils se faisoient fort du - garde des sceaux et qu'ils estoient en bonne intelligence. Ce que - le dit Briançon, depuis la mort du dit sieur maréchal, a donné - lieu de croire par la lettre qu'il a escrite à M. d'Haluin[379]. - - [379] Charles, fils du maréchal Henri de Schomberg, lui-même - maréchal, et duc de Schomberg à la mort de son père, s'appela - d'abord duc d'Halluin, du chef de sa première femme. - - Est à noter que le maître des requêtes Belièvre dit à - Saint-Laurent qui estoit prisonnier à Castelnaudary: «Monsieur - menace toujours, mais ces menaces ne sont qu'en paroles; mais si - on les voyoit suivies d'effet, il trouveroit bien plus de gens qui - seroient de son parti.» Ce discours fut tenu en suite des escrits - et des menaces faites au cardinal. Briançon advertit M. le - maréchal de Schomberg de ce discours. - - Il ne faut pas oublier le procédé dont il a usé au procès de - Marillac, où, lorsqu'il voyoit en mauvaise disposition le Roy et - les siens, disoit ouvertement qu'il ne le jugeroit point contre - son honneur; comme si c'eût été contre l'honneur d'un garde des - sceaux de faire la justice! Et depuis qu'il a vu le Roy en - meilleure santé, il l'a jugé comme sa charge l'y obligeoit. - - Auparavant tous ses amis qui parloient franchement de cette - affaire disoient que M. le garde des sceaux ne vouloit point se - mettre au hazard par le jugement de ce procès, de se mettre mal - par la suite des temps avec des personnes qui le pourroient - perdre, et ce pour les intérêts du Roy qui sembloient chancelants - par sa mauvaise disposition et la fortune du cardinal qui ne - pouvoit qu'estre caduque, la santé du Roi n'estant pas assurée. Et - en effet M. d'Effiat[380] recognut un jour clairement qu'il - marchandoit, sur la mauvaise opinion qu'il avoit de la vie du Roy, - à prendre son congé sur la fin de son règne pour se faciliter une - glorieuse rentrée en son imagination en celui qui devoit venir peu - après. - - [380] Le maréchal d'Effiat, père de Cinq-Mars. - - Estant à Bésiers, il fit ce qu'il put adroitement pour faire - trancher la teste à M. de Montmorency par une simple ordonnance, - au lieu de le faire juger par le Parlement ou par commissaires. La - cognoissance qu'on avoit que cette proposition n'estoit bonne que - pour charger le cardinal de l'événement de cette affaire, disant - qu'elle ne passoit que pur l'autorité du Roy auprès duquel il - avoit grand crédit, fit que le cardinal s'en défendit disant qu'il - falloit mettre cette affaire au cours ordinaire de la justice. - - M. de Montmorency ayant mandé au Roy, par le sieur de Launay, à - Toloze, que Monsieur estoit marié à la princesse de Lorraine, on - estima dans le conseil du Roy qu'il falloit tenir cette affaire - fort secrète, parce que si Puylaurens, qui l'avoit découverte à M. - de Montmorency, découvroit qu'on sçût la faute qu'il avoit commise - en cette action qu'il avoit toujours niée, la peur le reporteroit - à quelque nouvelle faute. Le Roy, pour cet effet, recommanda à son - conseil un estroit secret, ce qui fut promis de tous, mais non pas - gardé d'un chacun. La Vaupot, envoyé de Monsieur, qui estoit lors - auprès du Roy, l'ayant sçu le lendemain, ce qui produisit un si - mauvais effet qu'estant arrivé auprès de Monsieur, Puylaurens - effrayé l'emmena de nouveau hors du royaume. Sur quoi le Roy manda - au cardinal qu'ils estoient sortis parce qu'ils avoient sçu ce - dont M. de Montmorency l'avoit adverti, ce qu'il croyoit ou - sçavoit avoir été dit par le garde des sceaux. - - Il est vrai qu'estant à Lectoure, dans la chambre de la Reyne, Mme - de Chevreuse demanda au cardinal en présence de la Reyne: - - Dites-nous un peu ce que M. de Montmorency a mandé au Roy par - Launay. Sur quoi, le cardinal disant: il a mandé plusieurs choses; - je ne sais pas ce que vous voulez sçavoir. Elle reprit la parole - avec sa promptitude ordinaire et dit: il lui a mandé que le - mariage de Lorraine est fait; je le dis afin que vous ne pensiez - pas que nous ignorions ce dont vous faites secret. Elle n'adjousta - pas qui lui avoit donné cet advis, mais apparemment celui qui - l'avoit advertie du dessein de Moyenvic[381] lui avoit donné cette - cognoissance. - - [381] Voyez plus haut, p. 396. - - Le procédé du garde des sceaux, dans la maladie du cardinal, est à - considérer, où il est vrai qu'il le quitta, n'oubliant rien de ce - que l'adresse lui put suggérer pour que le cardinal lui conseillât - d'en user ainsi, ce qu'il sçavoit bien qu'il vouloit faire, Mme de - Chevreuse ayant dit audit cardinal qu'il y avoit plus de quatre - jours il avoit dit chez la Reyne que le dit cardinal demeureroit - si bon lui sembloit, mais qu'il iroit avec elle. - - Est à noter l'affectation particulière que M. le garde des sceaux - eut d'envoyer Leuville[382] en Piedmond, et la proposition qu'il - fit au cardinal que le dit Leuville tueroit Toiras[383] s'il ne - vouloit obéir au roi, ce que le cardinal rejeta; en suite de quoi - cependant Leuville ne fut pas plustôt en Piedmont qu'il se mit - tout à fait du parti de M. de Toiras qui se roidit plus que jamais - à n'obéir pas, selon que M. Servien le mande, disant qu'il croit - que la venue du sieur de Leuville n'a pas peu servi à lui donner - du cœur pour résister aux volontés du Roy. Le Roy mesme m'a dit - que de Montpellier le garde des sceaux avoit envoyé un de ses - secrétaires en Piedmont à Leuville, ce qui s'estoit justifié par - l'ordonnance du voyage que longtemps après le dit secrétaire avoit - tâché de tirer en secret. Il est vrai que Leuville estant retourné - d'Italie, le garde des sceaux m'a escrit et avoué de bouche qu'il - estoit tout à fait pour Toiras, ce qui aussi estoit si clair qu'on - ne le pouvoit nier. - - [382] Son neveu. - - [383] Le maréchal de Toiras. - - Le dit garde des sceaux qui avoit affecté le voyage de Leuville en - Piedmont, depuis la mort du roy de Suède a eu grand désir de faire - envoyer le maréchal d'Estrées vers les protestants d'Allemagne, ce - qui fit que le cardinal ayant fait résoudre à son arrivée d'y - envoyer le sieur de Feuquières, il ne se put tenir de dire au - sieur Bouthillier le jeune qu'il avoit fait une grande faute, et - qu'il y falloit envoyer un officier de la couronne; et cependant - chacun sçait que les meilleures affaires ne se font pas toujours - par les plus grands, et que Feuquières, maréchal de camp et - lieutenant du Roy en la frontière, est cognu en Allemagne fort - entendu et homme de bien. - - Au mesme temps le dit garde des sceaux eût bien désiré que son - frère (Hauterive) eût été envoyé en Hollande pour empescher la - trève, mais il s'est moins ouvert de ce desir pour mieux cacher - son dessein. - - Au mesme temps le roy d'Angleterre ayant eu la petite vérole, et - estant à propos que le Roy envoyast le visiter, il pria le jeune - Bouthillier de proposer le chevalier de Jars pour faire ce voyage, - et le faire en sorte que l'on ne cognût point qu'il lui en eût - parlé. - - Au mesme temps il proposa au cardinal d'envoyer Berruyer à - Bruxelles, sous prétexte de parler au prince d'Espinoy, lui disant - qu'il verroit par ce moyen la dame de Barlemont et Puylaurens pour - sçavoir à quelles conditions ils voudroient revenir en France. - - Par tout ce que dessus, il appert qu'il veut tenir toutes les - négociations importantes de l'Estat en sa main. - - Dès que le cardinal fut revenu de son voyage, le soir mesme qu'il - arriva à Rochefort, le dit garde des sceaux, quoiqu'estonné de ce - qu'il cognoissoit n'estre pas bien avec le Roy, tira une lettre de - sa pochette, que lui escrivoit Mme de Barlemont, qui estoit de - deux ou trois pages pressées dont il ne montra que trois lignes au - cardinal, ès quelles mesme il y avoit des mots en chiffres qu'il - lui expliqua, en sorte que ces trois lignes signifioient que - Puylaurens estoit déjà las d'estre là où il estoit, qu'il voudroit - bien revenir et ramener son maistre en France, qu'il avoit eu - envie d'escrire pour cet effet au garde des sceaux, mais qu'elle - n'avoit osé prendre la lettre, que mesme pour donner assurance de - lui il feroit faire le mariage de Monsieur et de la princesse - Marie. Le dit garde des sceaux représenta fort au cardinal que le - mieux qu'on pût faire estoit de l'y faire revenir, mais qu'il - n'oseroit en parler au Roy. Le cardinal lui tesmoigna approuver - son advis et dit qu'il en parleroit bien, mais qu'il falloit un - peu attendre. - - Le lendemain ledit garde des sceaux reparla encore de cette - affaire au cardinal. Sur quoi le cardinal lui disant: Mais quelle - sûreté Puylaurens pourroit-il donner de lui? Il lui respondit: - Elle consisteroit en deux choses: à marier Monsieur à une autre - personne que la princesse de Lorraine, et à ce que Puylaurens - espousât une des filles du baron de Pontchasteau. Sur quoi le - cardinal respondit que cette sûreté estoit bien maigre, et qu'il - ne voudroit pas y penser de peur de donner le moindre ombrage au - Roy, à qui il devoit tout. - - Est à noter que le mesme jour le garde des sceaux dit au cardinal - qu'il avoit une prière à lui faire, qui estoit d'agréer que sa - nièce de Chasteauneuf, qui avoit dix mille livres en fonds de - terre et cinquante mille escus comptant, espousât quelqu'un de ses - parents, tel qu'il voudroit, pour que par ce moyen il entrast en - son alliance, et qu'il seroit très-aise qu'il la voulût donner au - fils du baron de Pontchasteau. Sur quoi le cardinal lui respondit - qu'il se sentoit obligé de cette offre, mais qu'il feroit bien - mieux de donner sa nièce à Leuville ou au fils de Mme de - Vaucelas, comme il avoit ouï dire qu'il l'avoit projeté, qu'aussi - bien le fils du baron de Pontchasteau estoit-il aucunement engagé - avec la fille du baron de Quervenau. A cela le garde des sceaux - répliqua que Leuville et cette fille se haïssoient, qu'il ne la - vouloit point donner à son neveu de Vaucelas, et qu'il désiroit - grandement cet honneur. Puis adjousta: Y a-t-il contract ou - articles passés entre le fils de Pontchasteau et la fille de - Quervenau? Le cardinal respondit: Non. Sur quoi il dit: Il n'y a - donc rien qui empesche cette affaire. Sur quoi le cardinal se - voyant pressé lui dit: Je sçaurai de M. et de Mme de Pontchasteau - comme cette affaire va. - - Est à noter le discours que Leuville a fait à Roquemont allant en - Italie, le priant de favoriser le sieur de Toiras; ce que M. le - premier[384] a sçu de Roquemont et l'a dit au Roy de qui je l'ai - appris. - - [384] Le premier écuyer, alors Saint-Simon. - - Est à noter que le garde des sceaux a fait cognoistre aux jesuites - qu'il ne tenoit pas à lui qu'il ne les favorisast en l'affaire du - collége du Mans, se déchargeant tacitement sur le cardinal; ce que - j'ai appris du père Maillan. - - Est à noter ce que Servien escrit que Toiras a dit ouvertement - avoir sçu les résolutions portées par Gagnot, et qui plus est - celles qu'un courrier porta à M. Servien pour faire avancer les - régimens de Saulx et d'Aiguebonne; ce qui fut fait pendant que le - cardinal estoit encore en Brouage, sans qu'autres personnes en - eussent cognoissance que le ministère. - - Est à noter les paroles de mépris que le chevalier de Toiras a - dites au jeune Bouthillier du Roy, ce qui tesmoigne l'impression - qu'il y a en cette maison. - - Est à noter la découverte qui a esté faite chez l'ambassadeur - d'Espagne d'un homme qui donnoit des advis, laquelle est arrivée - ainsi qu'il s'en suit. La Reyne envoya quérir Navas[385] et lui - dit: Prenez garde à vous; je suis assurée qu'il y a quelqu'un chez - vous qui advertit de ce qui s'y passe. Navas parla le soir à C. - (Châteauneuf) et lui dit: Il n'y a que vous et moi qui ayons - cognoissance des despesches; la Reyne m'a dit qu'on découvre ce - qui se passe. C. l'assura de sa fidélité. La Reyne donna cet advis - en un temps que Calori (le cardinal) avoit rapporté deux ou trois - choses découvertes des malices de Mirabel[386], disant qu'elles - estoient mandées par M. de Barrault; mais il se souvient qu'on - pouvoit soubçonner qu'elles ne vinssent pas de si loin. Il disoit - que M. de Barrault les découvroit en Espagne par un espion, mais - la nature des choses pouvoit faire cognoistre que l'espion estoit - en France, et de fait il a esté si bien soubçonné que la Reyne en - a eu l'advis. Tels advis n'ont jamais esté rapportés au Roy que - devant le garde des sceaux, le maréchal de Schomberg, et - Bouthillier. Le secret du Roy, de Schomberg, de Bouthillier et de - Calori sont à l'espreuve. L'affaire de Moyenvic fait cognoistre - par expérience qui ne reçoit point la réplique que le garde des - sceaux donne des advis d'importance à la Reyne. La conjecture - tombe donc tout entière sur lui par la règle: _semel malus semper - presumitur_. - - [385] Probablement un des attachés de l'ambassade. - - [386] L'ambassadeur d'Espagne. - - «Desroches, neveu de Chanleci, a dit le 30 janvier 1633 à M. de - Fossé qu'un nommé La Forest, maître d'hotel de Puylaurens, qui fut - tué au combat de Castelnaudary, a esté une partie de l'hiver passé - à Paris et voyoit les nuits M. le garde de sceaux. - - «M. de Guron m'a dit que M. de Lorraine lui a dit que lorsque le - Roy estoit à Metz la première fois, il se faisoit diverses allées - et venues vers Puylaurens de la part de M. le garde des sceaux par - un homme de Mme de Verderonne, et que ce qui se faisoit se faisoit - par son conseil. - - «MM. de Bullion et de Fossé estant à Besiers auprès de Monsieur de - la part du Roy, Puylaurens leur dit, sur les difficultés de la - signature qu'on lui proposoit de faire pour la garantie de - Monsieur, qu'il signerait ce qu'il refusoit si M. le garde des - sceaux lui conseilloit; sur quoi ces messieurs lui disant qu'il en - demeureroit d'accord et qu'il lui envoyast demander son conseil, - Puylaurens repartit qu'il entendoit sçavoir l'advis dudit sieur - garde des sceaux par un des siens qu'il prétendoit lui envoyer - pour communiquer particulièrement avec lui. - - «Le Boulay[387] a dit à M. de Bullion que depuis le retour du - voyage de Languedoc, le garde des sceaux lui parlant en - particulier à Paris lui demanda: Quel homme est-ce que ce - Puylaurens, et que dit-il? et que le Boulay lui respondit: Il faut - que le cardinal soit un mal habile homme ou qu'il vous ruine à - cause de Puylaurens.» - - [387] Un des officiers de Monsieur, qui le trahissoit et étoit - vendu au cardinal. Il y en a une foule de lettres adressées au - cardinal et à Chavigni aux Archives des affaires étrangères. - - -PROCÈS-VERBAL DE LA VISITE DES PAPIERS DE M. DE CHATEAUNEUF FAITE FAR -MM. BOUTHILLIER ET DE BULLION - -(Copie communiquée par M. le duc de Luynes.) - - «Le lundi, vingt-huitième jour de février mil six cent - trente-trois, environ les huit à neuf heures du matin, Nous Claude - de Bullion et Claude Bouthillier, conseillers du roi en ses - conseils d'État et privé, et surintendants de ses finances, et - Léon Bouthillier, aussi conseiller du Roy en sesdits conseils et - secrétaire de ses commandements, en vertu de la commission de Sa - Majesté du vingt-sixième dudit mois, nous sommes transportés, - assistés du sieur Testu, chevalier du guet de la ville de Paris, - au logis du sieur de Chateauneuf, ci-devant garde des sceaux, pour - y faire perquisition de tous les papiers qui s'y pouvoient - trouver, pour iceux faire transporter où nous verrions bon être, - suivant la volonté de sadite Majesté; où étant arrivés, nous y - aurions trouvé le sieur de Boislouer, enseigne d'une des - compagnies des gardes du corps qui étoit en garnison audit logis - par commandement de Sa Majesté, lequel nous auroit fait faire - ouverture de la porte dudit logis où serions entrés et à l'instant - montés en la chambre où couchoit ordinairement ledit sieur de - Chateauneuf, où nous aurions fait appeler les nommés Mignon et - Menessier, l'un ayant charge de ses affaires, et l'autre son - secrétaire, auxquels nous aurions fait commandement de nous - montrer les cabinets et autres lieux où pouvoient être les papiers - appartenant audit sieur de Chateauneuf, ce qu'ils auroient à - l'instant fait; et nous aurions montré la porte d'un cabinet qui - donne dans ladite chambre, duquel nous aurions demandé la clef; et - à faute de la pouvoir trouver nous aurions à l'instant envoyé - quérir un serrurier nommé Duval, par lequel nous aurions fait - faire ouverture de ladite porte et serions entrés dans ledit - cabinet, où nous aurions trouvé des papiers, et iceux mis dans un - coffre avec tous les autres qui étoient sur les tables de ladite - chambre et sur les cabinets; de là nous serions entrés dans une - autre chambre qui est à main gauche, dans laquelle il y a deux - cabinets, lesdits Mignon et Menessier étant toujours avec nous, et - nous serions entrés dans celui dont la porte est à la ruelle du - lit, dans lequel il y a des armoires fermées de fil d'archal qui - étoient pleines de papiers, comme aussi il y en avoit force sur la - table, tous lesquels nous aurions fait tirer et mettre - pareillement dans un coffre. Ce fait, nous sommes entrés dans un - autre cabinet dont la porte est dans ladite chambre, duquel nous - en avons aussi tiré tous les papiers et mémoires qui étoient dans - un cabinet d'Allemagne tout ouvert, lesquels nous avons - pareillement fait mettre dans un coffre; de sorte qu'il s'en est - trouvé de quoi en emplir trois, lesquels nous avons à l'instant - fait fermer et d'iceux pris les clefs. De là nous sommes retournés - en la première chambre dans laquelle s'est trouvé un grand cabinet - d'ébène noir et un autre petit desquels nous n'avons pu faire - ouverture, attendu que nous n'en avions pas les clefs ni lesdits - Mignon et Menessier, non plus que de celui qui étoit dans l'autre - chambre; tous lesquels trois coffres pleins de papiers, ensemble - lesdits trois cabinets avec deux grandes écritoires d'ébène, l'une - en long et l'autre en espèce de carré, ont été transportés au - logis de M. de Bullion, pour y être lesdits papiers vus et visités - suivant l'exprès commandement du Roy et en vertu de la commission - de Sa Majesté; et ont lesdits Mignon et Ménessier signé. Ce fait, - nous nous sommes retirés. - - «BULLION, BOUTHILLIER, BOUTHILLIER.» - - «Et le samedi, cinquième jour de mars, audit an, à neuf heures du - matin, Nous, commissaires susdits, assistés du sieur chevalier du - guet, en vertu de l'exprès commandement du Roy et de la commission - de Sa Majesté pour procéder à la visite de tous les papiers par - nous saisis et trouvés, comme dit est, en divers lieux de la - maison dudit sieur de Chateauneuf, nous sommes transportés au - logis de M. de Bullion, où lesdits papiers avoient été portés, où - nous avons fait venir le sieur Joly, un des domestiques dudit - sieur de Chateauneuf, en la présence duquel nous avons fait faire - ouverture des deux cabinets d'Allemagne qui avoient été trouvés - dans la chambre dudit sieur de Chateauneuf avec les clefs que - ledit Joly auroit mis dans nos mains quelques jours après le - transport desdits papiers, nous déclarant qu'elles lui avoient été - données par ledit sieur de Chateauneuf, à Saint-Germain-en-Laye, à - l'heure qu'il fut arrêté, lequel lui dit qu'il les portât à la - dame de Vaucelas, sa sœur, pour en tirer de l'argent et des - lettres qui étoient dedans lesdits cabinets, et mesme ledit sieur - de Chateauneuf a mandé par un courrier qui lui avoit été dépesché - qu'il avoit donné lesdites clefs audit sieur Joly; dans lesquels - cabinets ayant été ouverts il fut trouvé grande quantité de - lettres et entre autres beaucoup en chiffres, toutes lesquelles - ont été tirées et comptées en la présence dudit Joly et mises dans - une cassette, laquelle nous avons fait fermer à l'instant et - d'icelle pris la clef; et a ledit Joly signé. Ce fait, nous nous - sommes retirés et avons remis l'assignation au lendemain neuf - heures du matin, au même lieu.» - - «Le dimanche, sixième dudit mois, à neuf heures du matin, Nous, - commissaires susdits, assistés dudit chevalier du guet, nous - sommes transportés audit logis de M. de Bullion pour faire la - visite des papiers; où procédant avons commencé par l'ouverture - d'un coffre de campagne, façon de bahut avec serrure, plein de - papiers entre lesquels il s'est trouvé quantité de lettres, à - savoir: - - «Quarante-quatre lettres que nous avons mises dans une liasse - cottée A; partie desquelles il y a du chiffre et du jargon. (Suit - la mention détaillée du nombre de pages et de lignes de chacune de - ces quarante-quatre lettres.) - - «Et d'autant qu'il étoit tard, nous nous sommes retirés et avons - continué l'assignation au lendemain environ les neuf heures du - matin au mesme lieu.» - - «Le lundi, septième dudit mois, Nous, commissaires susdits, nous - sommes transportés à l'heure dite au logis de mondit sieur de - Bullion, assistés dudit sieur chevalier du guet; où, en continuant - la visite desdits papiers, avons fait l'ouverture d'un autre - coffre tout plein de lettres et liasses, et entre autres: - - «Trente lettres toutes en chiffres du caractère suivant (divers - chiffres et lettres), desquelles nous avons fait pareillement une - liasse cottée B. (Suit la mention du nombre des pages et lignes - de chacune de ces trente lettres.) - - «_Item_, trente-deux autres lettres signées de Montégu, desquelles - nous avons aussi fait une liasse cottée C. (Suit la mention - détaillée de chacune de ces trente-deux lettres.) - - «La trente-unième est une réponse aux articles projetés entre la - France et l'Angleterre, écrite de la main de Montégu, contenant - une page et deux tiers. - - «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation - au lendemain à neuf heures du matin au mesme lieu.» - - «Le mardi, huit dudit mois, Nous, commissaires susdits, assistés - dudit sieur chevalier du guet, nous sommes transportés à l'heure - prise audit logis de monsieur de Bullion, où en continuant la - visite desdits papiers, avons procédé à l'ouverture de l'autre - troisième coffre tout plein de papiers entre lesquels se sont - trouvées trente-quatre lettres signées de la dame de Vantelet, - partie avec jargon, desquelles nous avons aussi fait une liasse - cottée D. (Suit la mention détaillée.) - - «_Item_, vingt-neuf lettres, dont quelques-unes sont signées le - chevalier de la Rochechouart, écrites toutes de mesme main, - desquelles nous avons aussi fait une liasse cottée E. (Suit leur - mention détaillée.) - - «_Item_, nous avons trouvé dans ledit coffre trente-une lettres de - la reine de la Grande-Bretagne, et dans un papier douze vers que - l'on croit être de sa main dont nous avons fait pareillement une - liasse cottée F. - - «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation - au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.» - - «Le lendemain mercredi, neuvième dudit mois, Nous, commissaires - susdits et assistés dudit sieur chevalier du guet, nous sommes - transportés en l'heure dite au logis de mondit sieur de Bullion, - où étant avons procédé à l'ouverture de la cassette dans laquelle - nous avions mis les lettres qui s'étaient trouvées dans les - susdits deux cabinets d'ébène, en la présence dudit sieur Joly, - entre lesquelles s'en est trouvé cinquante-deux contenant des - caractères de chiffre pareils à ceux qui en suivent (diverses - figures): desquelles lettres nous avons fait pareillement une - liasse cottée G. (Suit la mention de ces cinquante-deux lettres - qui sont celles de Mme de Chevreuse.) - - «_Item_, vingt lettres du comte de Holland dont nous avons aussi - fait une liasse cottée H. (Suit la description.) - - «Une autre lettre signée R. Weston, contenant presque vingt lignes - sans jargon. - - «_Item_, cinquante-six autres lettres, sans chiffre ni jargon, que - l'on juge être d'amour et écrites par une femme, dont nous avons - pareillement fait une liasse cottée L. - - «_Item_, neuf autres lettres dont nous avons fait une autre liasse - cottée, à savoir: - - «Une lettre du sieur d'Estissac adressante au sieur de la - Vacherie. - - «Une lettre écrite de la main dudit sieur de Chateauneuf contenant - quatre pages. - - «Deux lettres signées Duplessis, dont l'une est adressée à Mlle de - Minieux à Bruxelles, et l'autre sans superscription. - - «Deux autres lettres, l'une du sieur de Puislaurens, et l'autre - sans superscription, adressantes toutes deux audit sieur de - Chateauneuf. - - «Deux autres lettres du sieur comte de Brion, l'une adressante à - Mlle d'Arscot, et l'autre à Mme la comtesse de Ganvillers. - - «Une lettre du sieur duc de Vendosme, du vingt-huit octobre mil - six cent trente, signée César de Vendosme, adressante audit sieur - de Chateauneuf. - - «Et le mesme jour avons de nouveau fait ouverture du susdit grand - cabinet d'Allemagne pour chercher s'il n'y avoit point quelque - cachette où il y pût encore avoir quelques papiers, et dans icelui - avons trouvé une panetière d'or garnie de pierres façon de - turquoises à l'entour, et deux morceaux d'ambre gris, lesquels - nous avons fait peser, revenant l'un à quatre onces et l'autre à - onze, lesquels nous avons pareillement tirés dudit cabinet. - - «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation - au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.» - - «Le lendemain jeudi, dixième dudit mois de mars, Nous, - commissaires susdits, assistés dudit sieur chevalier du guet comme - ci-devant, nous sommes transportés à l'heure dite au logis dudit - sieur de Bullion, où étant avons procédé à l'ouverture de l'autre - cabinet et des deux écritoires d'ébène, lesquels nous avons fait - ouvrir par un serrurier nommé Duval pour n'avoir pû trouver les - clefs, dans lesquels cabinets et écritoires ne se sont trouvés - aucuns papiers; et après avoir vu et visité tous lesdits papiers - qui étoient dans les coffres, cabinets et écritoires mentionnés - ci-devant, avons iceux remis dans lesdits coffres, à la réserve - des liasses de lettres ci-devant spécifiées au nombre de onze - inventoriées et cottées ainsi qu'il appert ci-dessus, toutes - lesquelles lettres nous avons paraphées, _ne varietur_, excepté la - liasse des trente-une lettres de la reine de la Grande-Bretagne - cottées F, que nous n'avons pas voulu parapher pour son respect, - et l'autre liasse contenant cinquante-six lettres cottées L; et - icelles retenues pour être mises entre les mains du Roy; ensemble - la susdite panetière d'or et lesdits deux morceaux d'ambre et - lesdits coffres et cabinets sont demeurés encore dans le logis du - mondit sieur de Bullion. Ce que nous certifions être vrai.» - - «Le mardy vingt-deux du mois de mois audit an, Nous, commissaires - susdits, nous sommes transportés au logis du sieur Testu, - chevalier du guet de la ville de Paris, où est détenu prisonnier - le sieur Joly par commandement de Sa Majesté, auquel, assistés - dudit sieur Testu, avons représenté cinquante-deux lettres toutes - en chiffres inventoriées sous la cotte G, et lesquelles font - partie de celles qui ont été trouvées en sa présence dans le grand - cabinet d'ébène marqueté; et après avoir pris le serment dudit - Joly l'avons interpellé de reconnaître si le caractère desdites - lettres n'est pas semblable à celui que lui montra le nommé Guyon, - valet de garde-robe de Mme de Chevreuse, ainsi qu'il nous a - déclaré par son écrit; lequel a dit, après lui avoir montré toutes - lesdites cinquante-deux lettres les unes après les autres qu'il a - toutes bien vues et regardées, qu'il reconnoît être toutes de - semblable caractère que celui que lui montra ledit Guyon, valet de - garde-robe de Mme de Chevreuse, au logis de lui répondant où il le - fut trouver le jour même qu'il assista à l'ouverture desdits - cabinets. Lecture à lui faite de notre présent procès-verbal et de - ses réponses, a dit le tout contenir vérité et a signé ledit Joly - et approuvé les ratures. - - «BULLION, BOUTHILLIER, BOUTHILLIER, TESTU.» - -Nous aurions bien voulu donner intégralement les 52 lettres de Mme de -Chevreuse; mais, outre que nous n'avions entre les mains qu'une copie -assez peu correcte, elle contenait trop de chiffres dont nous n'avions -pas la clef; en sorte que le lecteur n'en eût pas tiré beaucoup -d'agrément ni d'instruction. En les étudiant avec soin, nous trouvons, -au milieu de la lettre 51, un passage qui nous semble ne pouvoir être de -Mme de Chevreuse et où nous croyons reconnaître une ou même plusieurs -lettres de Châteauneuf; nous les transcrivons pour donner une idée du -style d'amour du galant garde des sceaux: - - «Si vous me croyiez autant à vous que j'y suis, vous me - commanderiez de vous servir en toutes les occasions où vous - désirez être obéie. Il est vrai que c'est assez que je sache que - 90 est votre serviteur pour m'obliger à faire ce qu'il désire; - toutefois ne dépendant que de votre volonté et n'ayant point - d'autre satisfaction au monde que de la suivre, faites-moi la - grâce de me le dire souvent.» - - «Bon Dieu! que je suis malheureux de me trouver avec si peu de - moyens de vous servir, étant en désir de le faire! Mais vous qui - ressemblez trop aux divinités pour n'en avoir pas toutes les - qualités, vous agréerez comme elles toutes les adorations que - l'on vous rend, quoiqu'elles ne puissent rien ajouter à votre - gloire, quand elles vous sont rendues par un cœur rempli - d'obéissance, de respect et de fidélité. Je proteste que le mien - en est si rempli pour vous, qu'il ne veut plus respirer sur la - terre que pour y admirer la vertu et la générosité du vôtre. - J'attends avec impatience votre commandement. Si c'est de parole - que vous me le voulez faire, je suis plus heureux que je ne mérite - et que je n'ose espérer.» - - «Le Roy sera ici demain, et n'y sera que dix jours. Bon Dieu, - faut-il que j'en passe un de ceux de ma vie sans vous servir! Que - je me trouve lâche d'employer mes soins à autre chose, et que vous - êtes bonne de souffrir que je vous jure une éternelle fidélité et - obéissance sans que je vous la puisse témoigner par mes services - pour les deux personnes que vous m'avez dit. Il suffit de dire: Je - veux, car vous devez commander et moi obéir.» - -En terminant cette note, disons que Richelieu confia la garde de -Châteauneuf, dans la forteresse d'Angoulême, sous la haute autorité de -l'honnête et respectable comte de Brassac, à l'un de ses affidés d'assez -bas étage, ce même Lamont, qu'en 1626 à Nantes il avait chargé de -surveiller Chalais, et qui sut en effet, par un air d'intérêt et en -profitant de l'abandon trop naturel à un prisonnier jeune et -inexpérimenté, en tirer plus d'aveux qu'il n'en fallait pour le faire -monter sur l'échafaud. Après Chalais, Lamont avait eu aussi à Vincennes -la garde des Vendôme; il avait employé auprès d'eux les mêmes manœuvres -qui n'avaient pas moins bien réussi. Mais elles échouèrent devant -l'innocence ou la prudence de Châteauneuf. Confiné dans une étroite -prison, il eut recours sans doute à toutes les soumissions pour obtenir -de bien légers adoucissements aux rigueurs exercées contre lui et qui -mirent quelque temps sa vie en péril; il reconnut ce qu'on savait et ce -qu'attestait la correspondance saisie chez lui, ses condescendances pour -Mme de Chevreuse; il s'accusa tant qu'on voulut d'avoir trop aimé les -dames, lui ecclésiastique, car il était d'abord l'abbé de Préaux; il -s'avoua coupable envers Dieu, mais il refusa constamment d'avouer qu'il -fût coupable envers le roi; il traita tout cela de _folies de femmes et -de badineries_, et dit qu'après tout _le roi n'étoit pas son -confesseur_. Et quand on en vint aux intrigues de son ami Jars en -Angleterre, avec le comte de Holland, contre le grand-trésorier Weston, -auxquelles on l'accusait d'avoir pris part, il rejeta bien loin une -pareille accusation; il soutint qu'il n'avait jamais eu avec Holland que -des relations de politesse et qu'il ne le connoissait que pour l'homme -que Mme de Chevreuse avait le plus aimé et qu'elle aimait encore; il -prétendit que toutes les intrigues de Jars étaient de pure galanterie, -qu'il le savait amoureux d'une des femmes de la reine d'Angleterre, -qu'il lui avait souvent dit qu'il était _un fol_, et qu'il prît bien -garde aux démarches où il se laisserait entraîner. Il repoussa avec -force l'idée de s'être mêlé de la fuite du duc d'Orléans. A son tour il -accusa le cardinal de La Valette qu'il nomme, et d'autres qu'il ne nomme -pas, d'être ses ennemis et de l'avoir desservi auprès du cardinal et du -roi. Voilà ce que nous tirons des nombreux rapports adressés par Lamont -à Richelieu qui se trouvent aux archives des affaires étrangères, -dispersés dans les divers volumes de la collection FRANCE. Il est assez -curieux de voir dans plusieurs de ces rapports que Richelieu consulte -indirectement Châteauneuf sur plus d'une affaire importante. Lamont -mettait la conversation sur telle ou telle nouvelle du jour qu'il lui -donnait. Le prisonnier prenait feu et se prononçait avec l'énergie et la -décision qui le caractérisaient. On lui parle du mariage du duc -d'Orléans avec la sœur du duc de Lorraine: il n'hésite pas à déclarer -ce mariage nul, puisqu'il est fait sans la permission du roi. Lamont lui -annonce que le cardinal, pour faire cesser les discordes de la maison -royale, songe à s'accommoder avec la reine mère. Le vieil homme d'État -s'emporte, il s'écrie avec véhémence que si le cardinal fait cette -faute, il est perdu, que jamais la reine mère ne changera, et qu'elle -recommencera tout ce qu'elle a fait. Un des points les plus intéressants -des rapports de Lamont est l'admiration sincère et constante qu'ils -attribuent à Châteauneuf pour l'Espagne. Il ne lit guère que des livres -espagnols. A tout propos il fait l'éloge de l'Espagne; il vante son -génie politique et militaire, et sans songer à plaire à celui de qui -dépend sa vie il se montre partisan de l'alliance espagnole. Cette -opinion était aussi celle de Mme de Chevreuse. Après l'avoir exprimée -sous Richelieu, l'un et l'autre la maintinrent sous Mazarin, et ils -tâchèrent de la pratiquer pendant la Fronde. En un mot, ces lettres de -Lamont sur Châteauneuf, loin de le diminuer, le peignent, à travers bien -des misères, tel à peu près que nous le verrons dans le chapitre VII, -pendant son rapide passage aux affaires en 1652. - - -III.--CORRESPONDANCE DE LA REINE ANNE AVEC Mme DU FARGIS. - -Cette correspondance se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque -impériale, _ancien fond françois_, no 9241, d'où nous avons tiré les -lettres de Craft, page 116-118. Ainsi que nous l'avons dit, note de la -page 128, il y a là une trentaine de lettres de Mme du Fargis à la -reine, une douzaine de la reine à Mme du Fargis, cinq ou six en espagnol -de la reine à M. de Mirabel, autant à son frère le cardinal infant, avec -les réponses de ceux-ci. Ces lettres s'étendent de l'année 1634 jusqu'au -milieu de 1637. Sans doute la plupart contiennent des compliments assez -innocents, mais il s'y mêle des choses fort coupables. Par les nouvelles -qu'on donne à la reine, on peut juger de celles qu'elle désire. On -l'entretient des espérances et des complots de la reine mère, de -Monsieur, du comte de Soissons, des préparatifs de l'ennemi, de ses -succès probables. La reine avec Mme de Chevreuse travaille à enlever le -duc de Lorraine à la France et à le donner à l'Espagne. Il est à -regretter que cette correspondance n'ait pas été publiée. On y verrait à -découvert les misères de l'émigration, les illusions, les discordes, les -jalousies, les soupçons, les trahisons vraies ou fausses, tout -l'intérieur d'un parti vaincu conspirant avec l'étranger et soldé par -l'étranger. Mme du Fargis, malgré sa naissance, ses anciennes charges et -celles de son mari, est contrainte par la détresse à tendre la main et à -demander de tous côtés de quoi vivre; elle frappe à toutes les portes, -et elle ne se soutient que par les bienfaits ou plutôt les aumônes -intéressées de l'Angleterre et de l'Espagne. Nous devons nous borner à -citer quelques passages de ces lettres qui suffisent à montrer leur vrai -caractère. - - LA FARGIS A LA REINE, 15 AVRIL 1634: «...L'on croit l'accommodement - de Monsieur assuré à d'étranges conditions, celui de la Reyne mère - rompu, quoique l'on dise ici qu'elle avoit fait toutes les avances - raisonnables pour ne pas être seulement reçue, mais applaudie, - recherchée et désirée. Dieu en a ordonné autrement. On lui a même - refusé par deux fois le passe-port qu'elle avoit fait demander pour - le père Suffren, son confesseur, homme sincère et d'incomparable - probité, qui mieux qu'aucun autre pouvoit assurer le Roi des saintes - intentions de la Reyne sa mère. La défaite du duc de Weimar par - Galas est confirmée. Il est fort blessé, s'il n'est mort. L'échec - est rude pour les Suédois. Ratisbonne est assiégée par le duc de - Bavière pour l'Empereur, qui promet au duc Charles de l'assister de - tout son pouvoir à le rétablir.» - - 13 SEPTEMBRE 1636: «...Le frère de la Reyne s'est abouché avec le - prince Thomas (de Savoye). La résolution est d'entreprendre - bientôt quelque chose d'important. On croit qu'ils ont attendu que - Galas entre. Des lettres du 23 août disent qu'il devoit passer - entre Langres et Chaumont avec 20 mille hommes d'infanterie et 12 - mille chevaux, qu'il vient encore 12 mille Polacres. Le roi de - Hongrie est encore à Brissac. Les Hollandois ont fait semblant de - bouger, mais on croit que c'est seulement pour changer d'air, la - peste étant en leur armée. Aucuns doutent si ceux-ci pourront - avancer plus, puisqu'ils manquent d'infanterie. Le bruit est que - l'armée de France se grossit; mais aussi elle doit être forte pour - résister en cas que Galas entre, lequel y est contraint pour faire - vivre tout son monde. Les Bourguignons ont fait chanter le _Te - Deum_, où la princesse de Phalsbourg et toutes les dames étoient. - Force feu de joye. On dit que Monsieur n'est pas à Compiègne. On - doute fort si on lui donnera de l'emploi.» - - 27 SEPTEMBRE: «Le marquis de Velade est arrivé. L'armée est encore à - Corbie que l'on fortifie jusques aux dents. On en fait autant à - Ancre. Les Espagnols attendent que Galas soit entré en France pour - agir. Les Hollandois ne font rien ni n'en ont envie, à ce qu'il - semble. Les Espagnols ont envoyé leur flotte pour se battre avec - celle de France. On fait courir ici un bruit que M. le Cardinal est - mort. On dit que le Roy très chrétien consulte à qui fier le - ministère; si cela est, La Fargis prie à mains jointes que la Reyne - parle pour le marquis de la Vieuville qui est le plus homme de bien - de la terre, fidèle à la France et serviteur de la Reyne et de - Monsieur jusques au centre de l'âme, et capable d'un si grand - fardeau que le ministère.» - - 1er DÉCEMBRE: «...On est fort surpris de la nouvelle que Monsieur et - M. le Comte se sont retirés, et croit-on que la comédie ne fait que - commencer: il faut voir ce qui en sera. Le frère de la Reine dans - trois jours sera ici, où il retourne aussi glorieux que la prudence - humaine le pouvoit rendre, puisque le dessein n'étoit pas de prendre - des places, mais de faire des diversions pour contribuer au secours - de Dôle, et advancer si avant en la Picardie que, quand le Roi de - France y viendroit, comme cela étoit certain, les volontaires ne - trouvant de quoi faire long séjour, le Roi de France n'eût le - pouvoir de venir ici, et ainsi auroit de quoi exercer sa patience - comme sur Corbie, jusques à ce que la saison obligeât ici chacun au - petit compliment de la retraite.» - - 20 DÉCEMBRE: «...La fuite de Monsieur à Blois a bien donné sujet - d'espérances, évanouies maintenant que l'on en entend autre suite. - Mirabel n'a cru autre chose de cette levée de boucliers. Le comte - de Soissons passe ici aussi pour un de ces François qui n'ont pas - un marc de plomb en la tête. Dieux! quelle sorte de génération! La - Reine mère et Madame sont confuses de cette banqueroute, car les - François ici s'étoient imaginé de grandes choses.» - - 31 JANVIER 1637: «L'Infant se porte fort bien. Mirabel a été malade. - La Reine mère au désespoir que Monsieur n'est sorti, Fabroni tâche à - faire grandes choses avec M. le comte de Soissons.» - - 6 MARS: «Les actions de Monsieur font bien parler le monde; et - certes la Reine avoit raison de dire: con los Franceses basta por - una ver; c'est ce que l'on m'a dit. Parlons de l'Infant qui mérite - après la Reine autant de mondes qu'il y a d'étoiles au firmament; il - a été saigné deux fois, par précaution, non autrement. Le prince - Thomas se porte aussi bien; on se prépare à la campagne. Monsigot a - été à Sedan; il dit que Soissons attendoit réponse du Roi de France - et qu'il se résoudroit selon; on croit qu'il s'accommodera. Monsieur - lui avoit envoyé dire qu'il avoit un nouveau mécontentement, mais le - diable s'y fie.» - - 18 AVRIL 1637: «Madame (Marguerite de Lorraine) tient force - correspondance avec Soissons qui a mandé ne vouloir entendre un - accommodement. La princesse de Phalsbourg procure assistance pour - le duc son frère et pour le prince François douze mille écus par - mois. L'Infant part dans trois jours pour se pourmener sept jours - à Anvers et en Flandre, voir peintures qui pour mille écus - serviront al buen retiro. Le comte Palvasin est envoyé à Sedan - pour offrir au Comte tout ce qu'il pourroit désirer d'ici. Les - François se divisent et font caballe pour Madame, et à cet effet - voudroient avoir pour chef le marquis de la Vieuville qui n'a pas - envie, dit-on, d'accepter la condition.» - - 2 MAI: «...Tout est en nécessité, jusqu'à la Reine mère qui de - trois mois n'a pas eu un sol. Certes le Comte-duc fait à sa mode, - mais aussi faut-il avouer que la conservation des États du Roi - d'Espagne paroît venir de quelque autre pouvoir, et non pas de la - dextérité et diligence de ceux qui gouvernent. La Fargis peut - assurer la Reine que le prince Thomas n'y fait pas beaucoup, étant - chose remarquable que l'indifférence du personnage qui cause - désespoir à plusieurs. Du temps que les ennemis sont alertes, il - chasse; on se demande s'il veut être un saint Hubert. L'Infant - vaut un monde, mais aussi est-ce parce qu'il ressemble à la Reine - comme deux gouttes d'eau; il ne se faut pas fâcher contre lui, car - il est impossible. La Reine mère est toujours en l'attente pour - voir ce que fera le Comte. Palvasin y est encore qui écrit que la - Comtesse (douairière) vouloit venir, ce que le Comte n'a pas - voulu, craignant que si son accommodement ne se faisoit ce voyage - ne lui portât préjudice. Les pères Chanteloub et Champagne sont en - exécration. Fabroni consulte les astres si lui ou Deslandes - tireront à la courte-paille.» - - 23 MAI: «On commence à faire les aprests pour la campagne parce - que l'on dit que le Roi de France fait marcher son armée. - Picolomini n'étant pas encore venu, et y ayant peu d'apparence que - ce soit tôt, cela cause des appréhensions à ces peuples, - auxquelles le prince Thomas est si peu sensible qu'il semble ne - penser qu'à la chasse... Il y a cabale chez la Reine mère contre - Fabroni. Le parti est le duc d'Elbœuf, Saint-Germain, Deslandes, - princesse de Phalsbourg à qui Madame tend les mains, et le - confesseur de ces bonnes âmes. Le prince Thomas a envoyé Pascal au - Comte avec promesse.» - - 30 MAI: «L'Infant se prépare pour la campagne, et n'attend-on que - jusques à ce que le Roi de France paroisse avancer son poste. Le - comte de Soissons fait croire ici que le Roi de France ne fera - rien cet été, et qu'il aura de l'ouvrage chez soi. On a despêché - vers Milan pour obliger Leganez de faire diversion.» - - 27 JUIN: «J'ai reçu la lettre de la Reine du 11 du présent. Sitôt - que j'aurai le portrait de l'Infant, je l'enverrai. L'incluse est - pour Chevreuse, m'étant donnée par l'homme qu'elle a envoyé à - Mirabel qui est parti en bonne compagnie. L'Infant, à ce qu'on - dit, ne bougera pas d'ici; le prince Thomas y est encor; il est - fort haï du peuple et des officiers parce qu'il ne fait que - chasser. On fait ici tout ce qu'on peut pour demeurer sur la - défensive; le secours de Picolomini est limité, ne pouvant servir - contre les Hollandois; Galas l'a négocié ainsi par dépit. Si la - Reine mère et le cardinal Infant peuvent trouver argent, le comte - de Soissons montera à cheval, Bouillon joindra avec deux mille - hommes de pied et cinq cents chevaux; sinon tout ira en fumée. La - Reine mère est au désespoir que le président Rose fait difficulté - de fournir quatre cens mille livres au comte de Soissons. - Saint-Ibar est encor ici sollicitant.» - - LA REINE A LA FARGIS, 9 JUILLET:--«J'ai reçu deux de vos lettres, - et une pour la Chevreuse que je lui ai fait tenir, et aussi celles - de l'Infant et Mirabel à qui je fais mes excuses si je ne leur - fais point de réponse. Je n'ai pas le loisir pour cette fois, et - je ne vous écris que pour vous dire que je suis en une extrême - peine de ce que le Roi d'Angleterre a fait avec le Roi de France, - parce que j'appréhende fort que cela ne mette le Roi d'Espagne et - le Roi d'Angleterre mal ensemble; si cela étoit j'en aurois une - très grande peine; et aussi Gerbier seroit obligé de quitter le - lieu où il est, par conséquent la Reine seroit privée d'avoir des - nouvelles de l'Infant qui ne lui est pas une petite satisfaction. - Je vous prie de me mander votre opinion là-dessus et le plutôt que - vous pourrez, vous m'obligerez infiniment, et d'être assurée de - mon affection.» - - LA REINE A LA FARGIS, 23 JUILLET:--«Je suis toujours bien en peine - des bruits qui courent que le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne - vont être mal ensemble. Que je sçache de vous ce qui en est; je - vous avoue que cela me touche bien sensiblement; je ne vous en - dirai pas davantage sur ce discours; les incluses sont pour - l'Infant et Mirabel, et je vous prie de lui dire qu'au nom de Dieu - il ne parle jamais de moi en façon du monde et pour cause.» - -Voici la lettre de la reine dont nous avons parlé, p. 130: - - CARTA DE LA REYNA AL CARDINALE INFANTE PARA EMBIAR AL COMTE D - (UQUE), 28 MAY 1637. «Por ser cosa que importa mucho al servicio - del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he procurado con mi - amiga (Mme de Chevreuse) que hallasse una comodidad segura con que - poder escrivir al amigo (le cardinal Infant); ha me dicho que la - tiene, que lo es mucho, y as si digo que se de parte muy segura, - que de aqui se haze quanto se puede con el para que salga del - servicio del Rey y de toda sù casa, haviendo le embiado persona - expresa para proponer se lo, y prometer le que le bolueran todo lo - que le han quitado y quanto el quisiere, como haga lo que se - desea. A lo qual se tambien que ha respondido, como deve, que por - quantas cosas hay, no dexarà el servicio del Rey y de sù casa, y - que, aunque tuviera mucho mas que perder de lo que ha perdido, lo - haria de bonissima gana, pues no podrià reconocer con menos las - obligaciones que les tiene. Ha me parecido dezir lo todo esto al - amigo para que lo diga al amo nuevo; y tambien, que lo otro lo - sepa, para que puedan mostrar que saben reconocer los servicios - que les hazen, y que lo muestren as si al Duque de Lorena, pues - verdaderamente lo merece muy bien; y save el amigo la parte que a - mi me toca en esto, pues save que he hecho lo que he podido para - que el Duque de Lorena serviesse al Rey, como lo haze; y me - holgarè tambien infinito que continue siempre en serville, y que - lo reconoscan como es justo; y como me parece tambien que les - importa tener al Duque de sù parte, no dirè mas en esta materia, - pues el amigo sabra hazer mejor que yo se lo digo todo lo que le - pareciese sobre ello, etc., etc.» - - -IV.--AFFAIRE DE 1637 - -Ainsi que nous l'avons dit, la bibliothèque impériale possède -aujourd'hui, _Supplément françois_, no 4068, in-fol., les papiers -relatifs à l'affaire du Val-de-Grâce que renfermait la cassette du -cardinal de Richelieu et dont le père Griffet a donné des extraits au t. -III de son _Histoire du règne de Louis XIII_. Dispersés à la révolution, -recueillis nous ne savons comment par M. le marquis de Bruyère-Chalabre, -vendus à sa mort en 1833 (_Catalogue des livres imprimés et manuscrits -et des autographes composant le cabinet de feu M. de Bruyère-Chalabre_, -Paris, Merlin, 1833), achetés d'abord par le libraire Fontaine, puis par -la société des Bibliophiles, revendus publiquement par cette société en -1847 (_Catalogue de documents historiques et de lettres autographes_, -etc., Techener, 1847), la bibliothèque impériale les a définitivement -acquis. Nous donnons ici quelques-uns des plus importants. - - «_Relation de ce qui s'est passé en l'affaire de la Reyne au mois - d'août 1637, sur le sujet de La Porte et de l'abbesse du - Val-de-Grâce._» - -Cette relation est de la main même de Richelieu, et a servi à ses -Mémoires. On voit par là comment cet ouvrage a été composé, et qu'il -n'est bien souvent qu'une collection de mémoires particuliers, fondés -sur des pièces officielles et liés entre eux par quelques mots de -narration. - - «Le Roy ayant divers avis qu'un nommé La Porte, porte-manteau de - la reyne sa femme, faisoit divers voyages dont on ne savoit pas la - cause et estoit en confiance assez estroite pour un valet avec la - reyne, se résolut de le faire prendre lorsqu'il pourroit - soubçonner apparemment qu'il auroit des lettres de la reyne. Pour - cet effect, le 11e aoust (1637), Sa Majesté donna charge que, la - reyne estant partie pour aller à Chantilly trouver sa dite - Majesté, le dit La Porte fût arrêté par le sr Goulart, enseigne - des mousquetaires du Roy. En le prenant on le trouva saisi d'une - lettre de la reyne pour Mme de Chevreuse, qui faisoit cognoistre - que la dite dame de Chevreuse vouloit venir trouver la reyne - déguisée, à quoi Sa Majesté n'inclinoit pas trop. Au mesme temps - le Roy commanda à M. le chancelier d'aller avec M. de Paris au - Val-de-Grâce, où le procès-verbal qui y fut fait fait foi de ce - qui s'y passa. - - «D'abord que la Reyne sçut la prise de La Porte, elle envoya le sr - Le Gras, son secrétaire, vers le cardinal de Richelieu pour - sçavoir ce que c'estoit, et l'assurer cependant qu'elle ne - s'estoit servie du dit La Porte que pour écrire à Mme de - Chevreuse, protestant n'avoir écrit en aucune façon ni en Flandres - ni en Espagne, soit par son moyen ou par quelqu'autre voye que ce - pût estre. Le jour de l'Assomption estant arrivé, la reyne ayant - communié fit appeler le dit sr Le Gras, et lui jura de nouveau sur - le Saint-Sacrement qu'elle avoit reçu qu'elle n'avoit point escrit - en pays estranger, et lui commanda d'en assurer de nouveau le dit - cardinal sur les serments qu'elle avoit faits. Elle envoya mesme - querir le père Caussin pour lui parler de toutes ces affaires-là, - et lui fit les mesmes sermens qu'elle avoit faits au sr Le Gras; - en sorte que le bon père qui ne sçavoit pas ce que le Roy sçavoit - en demeura persuadé par raison. - - «Deux jours après, la Reyne estant assurée par le sr Le Gras qu'on - sçavoit davantage qu'elle ne disoit, commença à parler au dit sr - Le Gras, et lui en avoua une partie, niant toujours le principal, - et commanda au dit sr Le Gras de dire au cardinal qu'elle désiroit - lui parler et lui dire ce qu'elle sçavoit. Le lendemain le - cardinal la fut trouver par l'ordre de Sa Majesté. D'abord après - lui avoir rendu plus de témoignages de sa bonne volonté qu'il n'en - osoit attendre, elle lui dit qu'il estoit vrai qu'elle avoit écrit - en Flandres à M. le cardinal infant, mais que ce n'estoit que de - choses indifférentes pour sçavoir de sa santé, et autres choses de - pareille nature. Le cardinal lui disant qu'à son avis il y avoit - plus, et que si elle se vouloit servir de lui, il l'assuroit que, - pourvu qu'elle lui dît tout, le roi oublieroit tout ce qui - s'estoit passé, mais qu'il la supplioit de ne l'employer point si - elle vouloit user de dissimulation. Estant pressée par sa bonté et - par sa conscience, elle dit lors à Mme de Senecé, MM. de Chavigny - et de Noyers, qui estoient présens et avoient esté appellés par le - cardinal pour estre témoins de l'offre qu'il lui faisoit de la - part du Roy d'oublier tout le passé, qu'ils se retirassent, pour - lui donner lieu de dire en particulier au cardinal ce qu'elle lui - vouloit dire; alors elle confessa au cardinal tout ce qui est dans - le papier qu'elle a signé depuis, avec beaucoup de desplaisir et - de confusion d'avoir fait les sermens contraires à ce qu'elle - confessoit. Pendant qu'elle fit la dite confession au cardinal, sa - honte fut telle qu'elle s'escria plusieurs fois: Quelle bonté - faut-il que vous ayez, M. le cardinal! Et protestant qu'elle - auroit toute sa vie la recognoissance de l'obligation qu'elle - pensoit avoir à ceux qui la tiroient de cette affaire, elle fit - l'honneur de dire au cardinal: donnez-moi la main, présentant la - sienne pour marque de la fidélité avec laquelle elle vouloit - garder ce qu'elle promettoit; ce que le cardinal refusa par - respect, se retirant par le mesme motif au lieu de s'approcher. - - «La reyne ayant dit tout ce qu'elle vouloit dire, le cardinal - l'alla dire au Roy qui trouva bon qu'elle l'écrivît et promit de - l'oublier entièrement. Ensuite de quoi Sa Majesté monta dans la - chambre de la reyne qui lui demanda pardon, ce que le Roy lui - accorda volontiers, s'embrassant tous deux à la supplication du - cardinal. - - «Est à noter que la mère supérieure du Val-de-Grâce d'abord nia - tout ce qu'elle sçavoit, ainsi qu'il appert par les - procès-verbaux, et depuis supplia M. le chancelier de lui - pardonner si elle n'avoit pas recogneu la vérité, ainsi qu'il - appert par les actes. - - «Est à noter que La Porte nia aussi d'abord la vérité, et ne la - voulut recognoistre que par commandement de la Reyne, ainsi qu'il - paroist. - - «Est à noter que le sieur Patrocle (écuyer de la reine) dit avant - la confession de la reyne au père Caussin qu'elle estoit - très-innocente, que cette accusation estoit un effet de la - mauvaise volonté du cardinal qui lui vouloit mal parce que la - reyne n'avoit pas fait arrêter son carrosse devant le sien au - cours, et que déjà autrefois on avoit traité la reyne de la sorte, - lui supposant des lettres de Mme du Fargis[388] qu'elle avoit esté - contrainte d'avouer. - - [388] Non pas celles dont il a été question plus haut, mais - d'autres lettres antérieures à celles-là, et pour lesquelles Mme - du Fargis avait été exilée. Voyez le _Journal de M. le Cardinal_, - etc., etc., édit. de 1665. - - «Est à noter que lorsque la reyne fit sa confession on lui demanda - en cette considération s'il estoit vrai que les lettres de Mme du - Fargis lui eussent esté supposées. Elle recognut de nouveau - qu'elles estoient vraies, ainsi qu'il est clairement vérifié en - son procès; et cependant Patrocle ne pouvoit apparemment avoir ouï - dire ce qu'il disoit que de la Reyne qui, auparavant cette - découverte, prenoit plaisir à faire croire ou laisser croire à - diverses personnes dans le monde qu'elle avoit à souffrir du - cardinal pour des raisons semblables et pires que celles que - disoit Patrocle, toutes fausses comme celles qu'il mettoit en - avant, ainsi qu'il a plu à la dite dame reyne le recognoistre par - une lettre escrite au cardinal sur la permission qu'il lui fit - demander par M. de Chavigny de se pouvoir justifier des calomnies - qu'on lui mettoit à sus.» - -_Déclaration de la reine Anne, du 17 aoust 1637._ - - «Sur l'assurance que nostre très-cher et très-amé cousin le - cardinal duc de Richelieu, qui nous est venu trouver à nostre - prière, nous a donnée que le Roy, nostre très-honoré seigneur et - espoux, lui avoit commandé de nous dire qu'ainsi qu'il avoit déjà - oublié diverses fois quelques-unes de nos actions qui lui auroient - été désagréables, et notamment ce qui s'estoit passé sur le sujet - de la dame du Fargis en l'année 1631 et 1632, il estoit encore - disposé de faire de mesme, pourvu que nous déclarassions - franchement les intelligences que nous pouvions avoir eues depuis - à l'insçu et contre l'intention de Sa Majesté, tant au dedans - qu'au dehors du royaume, les personnes que nous y avons employées, - et les choses principales que nous avons sçues ou qui nous ont - esté mandées; Nous, Anne, par la grâce de Dieu, royne de France et - de Navarre, advouons librement, sans contrainte aucune, avoir - escrit plusieurs fois à M. le cardinal infant, nostre frère, au - marquis de Mirabel, à Gerbier, résident d'Angleterre en Flandres, - et avoir reçu souvent de leurs lettres; - - «Que nous avons escrit les susdites lettres dans nostre cabinet, - nous confiant seulement à La Porte, nostre porte-manteau - ordinaire, à qui nous donnions nos lettres, qui les portoit à - Auger, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, qui les faisoit - tenir au dit Gerbier; - - «Qu'entre autres choses nous avons quelques fois tesmoigné du - mécontentement de l'estat auquel nous estions, et avons reçu et - escrit des lettres au marquis de Mirabel qui estoient en des - termes qui devoient déplaire au Roy; - - «Que nous avons donné advis du voyage d'un Minime en Espagne pour - que l'on eust l'œil ouvert à prendre garde à quel dessein on - l'envoyoit; - - «Que nous avons donné advis audit marquis de Mirabel que l'on - parloit ici de l'accommodement de M. de Lorraine avec le Roy, et - que l'on y prit garde; - - «Que nous avons témoigné estre en peine de ce que l'on disoit que - les Anglois s'accommodoient avec la France aulieu de demeurer unis - avec l'Espagne; - - «Et que la lettre dont La Porte a esté trouvé chargé devoit estre - portée à Mme de Chevreuse par le sieur de la Thibaudière, et que - la dite lettre fait mention d'un voyage que la dite dame de - Chevreuse vouloit faire incognue devers nous. - - «Advouons ingénuement tout ce que dessus comme choses que nous - recognoissons franchement et volontairement estre véritables. Nous - promettons de ne retourner jamais à pareilles fautes, et de vivre - avec le Roy nostre très-honoré seigneur et espoux comme une - personne qui ne veut autres intérests que ceux de sa personne et - de son Estat. En tesmoing de quoi nous avons signé la présente de - nostre propre main, et icelle faict contresigner par nostre - conseiller et secrétaire de nos commandements et finances. Fait à - Chantilly, ce dix-septième aoust 1637. Signé: Anne. Et plus bas: - Legras. - - «Et audessoubs est escrit de la main du Roy: - - «Après avoir veu la franche confession que la reyne, nostre - très-chère espouse, a faite de ce qui a pu nous desplaire depuis - quelque temps en sa conduite, et l'assurance qu'elle nous a donnée - de se conduire à l'advenir, selon son devoir, envers nous et - nostre Estat, nous lui déclarons que nous oublions entièrement - tout ce qui s'est passé, n'en voulons jamais avoir souvenance, - ains voulons vivre avec elle comme un bon roy et un bon mary doibt - faire avec sa femme. En tesmoing de quoi j'ay signé la présente, - et icelle faict contresigner par l'un de nos conseillers et - secrétaire d'Estat. Fait à Chantilly, ce dix-septième jour - d'aoust, 1637. Signé de la propre main du Roy: Louis. Et plus bas: - Bouthillier.» - -_Nouvelle déclaration de la reine du 22 aoust 1637, de la main de -Legras._ - - «La Reyne m'a commandé de dire à monseigneur l'éminentissime - cardinal duc de Richelieu ce qui ensuit: - - «Qu'elle avoit baillé un chiffre à La Porte pour escrire au - marquis de Mirabel ce que Sa Majesté a dit avoir escrit audit - marquis par sa déclaration du 17 de ce mois, et que ledit La Porte - lui avoit rendu ledit chiffre il y a quelque temps, lequel elle a - bruslé; - - «Que Sa Majesté sçait que M. de Lorraine a envoyé un homme à Mme - de Chevreuse, ne sçait si c'est pour traiter avec ladite dame de - Chevreuse pour affaires générales ou particulières, n'entendant Sa - Majesté charger ni décharger ladite dame de Chevreuse de la - négociation dudit envoyé par monseigneur de Lorraine, ne voullant - que si ladite dame de Chevreuse doist estre chargée ce fust par - elle, laissant à La Porte à dire sur ce sujet ce qu'il sçaura; - - «Que Mme de Chevreuse est venue trouver deux fois Sa Majesté dans - le Val-de-Grace, lorsqu'elle estoit releguée à Dampierre, et - qu'elle a reçeu quelques lettres de ladite dame de Chevreuse dans - le Val-de-Grace, et que mesme depuis peu un homme lui estoit venu - apporter des nouvelles dans le Val-de-Grace; - - «Que Sa Majesté a escrit, devant la rupture de la paix, plusieurs - fois dans le Val-de-Grace à ladite dame de Chevreuse; - - «Que lord Montaigu l'est venu trouver une fois dans le - Val-de-Grace, et qu'elle a reçu quelque lettres dudit sieur de - Montaigu par la voye d'Auger, tant pour elle que pour Mme de - Chevreuse, qui n'estoient que compliments; - - «Que lorsque la Reyne escrivoit de Lyon à la supérieure du - Val-de-Grace: donnez ces lettres à vostre parente qui est dans la - conté de Bourgogne, c'est à dire: donnez-les à Mme de Chevreuse.» - -_Copie d'un mémoire écrit de la main du roi, le 17 aoust, et d'un -engagement de la reine à se conformer à toutes les choses qui lui sont -prescrites._ - - «Mémoire des choses que je desire de la royne.» - - - «Je ne desire plus que la royne escrive à Mme de Chevreuse, - principalement pour ce que ce prétexte a esté la couverture de - toutes les escritures qu'elle a fait ailleurs. - - «Je désire que Mme de Senecey me rende conte de toutes les lettres - que la royne escrira et qu'elle soient fermées en sa présence. - - «Je veux aussi que Fillandre, première femme de chambre, me rende - conte touttes les fois que la royne escrira, estant impossible - qu'elle ne le sçache puisqu'elle garde son escritoire. - - «Je deffends à la royne l'entrée des couvents des religieuses - jusques à ce que je le lui aye permis de nouveau; et lorsque je - lui permettrai je désire qu'elle aye toujours sa dame d'honneur et - sa dame d'atours dans les chambres où elle entrera. - - «Je prie la royne de se bien souvenir quand elle escrit ou fait - escrire en pays estrangers, ou y fait sçavoir des nouvelles par - quelque voye que ce soit, directe ou indirecte, qu'elle mesme m'a - dit qu'elle se tient deschue par son propre consentement de - l'oubli que j'ai fait aujourd'hui de sa mauvaise conduite. - - «La royne sçaura aussi que je ne desire plus en façon du monde - qu'elle voye Craft, et autres entremetteurs de Mme de Chevreuse. - Fait à Chantilly, ce 17 aoust 1637. - - «Et plus bas est escrit de la propre main de la Reyne ce qui - ensuit: - - «Je promets au roy d'observer relligieusement le contenu cy - dessus. Fait à Chantilly le jour que dessus. - - «Cette copie a été escrite par commandement de la Reyne à - Chantilly, ce 21 aoust 1637, pour estre mise ès mains de - monseigneur l'eminentissime cardinal duc de Richelieu.» - -_Instructions adressées au chancelier Seguier pour interroger La Porte -et l'abbesse du Val-de-Grâce, du 22 août._ - - - PREMIER MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que la lettre que La Porte - avoit lorsqu'il a esté arresté, estoit pour Thibaudière qui la - devoit porter à Mme de Chevreuse. Elle a avoué de plus que La - Porte estoit celui qui portoit et recevoit les lettres qu'elle - escrivoit en Flandre. - - «M. le chancelier doit, s'il lui plaist, envoyer querir La Porte, - le soir en un carrosse, bien accompagné de son exempt et de ses - fustes et de quelques soldats de la Bastille, et lui demander - lui-mesme qui devoit porter la lettre qu'on lui a trouvée à Mme de - Chevreuse, lui déclarant en parole de Chancelier que la Reyne a - déclaré qui estoit le gentilhomme qui la devoit porter, et que - s'il manque à dire la vérité le Roy le fera pendre. Après cela M. - le Chancelier lui dira: On sait bien que ce n'est pas vous qui - deviez porter la lettre, c'est un gentilhomme; qui est-il? - - «Pour l'autre article le Chancelier lui peut dire: Je veux vous - aider à vous tirer de peine. La Reyne a dict que c'étoit par le - moyen d'un nommer Auger qu'elle escrivoit et recevoit des lettres - de Flandre, que c'estoit vous qui estiez porteur; comment y - alliez-vous? A quelle heure? Qui vous les bailloit de la part de - la Reyne? Les receviez-vous de sa main ou par personnes - interposées? Où les escrivoit plus commodément la Reyne pour - empescher qu'on ne les descouvrist? Qui vous donnoit celles - qu'elle escrivoit au Louvre? et qui celles qu'elle escrivoit au - Val-de-Grâce? Les donniez-vous vous-mesme au sieur Auger, ou si - elles passoient encore par quelque main? - - «Enfin il le faut exhorter à dire la vérité par toutes sortes de - menaces, et d'autre part l'assurer qu'il n'aura point de mal, s'il - la dit, sur l'assurance qu'on lui donnera que la Reyne a déjà dit - ce qu'on lui demande, qui lui est seulement redemandé pour voir - son ingénuité ou sa malice.» - - SECOND MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que, lorsqu'il est dit dans ses - lettres que la dépositaire du Val-de-Grace apporta à M. le - Chancelier, donnez cette lettre à vostre parente, c'est à dire Mme - de Chevreuse, et qu'elle n'avoit jamais cognu mesme par - imagination aucune parente de la supérieure du Val-de-Grace. Elle - a recognu avoir escrit quelquefois dans le Val-de-Grace en Espagne - lorsque la marquise de Mirabel estoit ici. Elle dit encore avoir - donné en garde à la supérieure du Val-de-Grace deux reliquaires - avec des pierreries. - - «De ces trois confessions qui ne disent pas tout, il en faut tirer - les faits qui s'ensuivent pour interroger dessus la supérieure, - qui est à la Bussière, sans lui dire d'abord que la Reyne ait rien - avoué. - - «Il lui faut demander, savoir: si elle persiste à dire que la - Reyne n'ait jamais escrit dans son couvent; si elle dit encore - qu'elle n'y a point escrit, on lui demandera en particulier si du - temps que la marquise de Mirabel estoit ici, la Reyne n'a point - escrit en Espagne, en Flandre ou autre lieu, dans ledit couvent. - - «Si elle dit que non, on passera à un autre article, la sommant de - dire si elle a dit vérité lorsqu'elle a soutenu que ces mots qui - se trouvent dans les lettres que la Reyne lui a escrites: donnez - cette lettre à vostre parente, signifient une des parentes de - ladite abbesse ou quelque autre. - - «Si elle persiste à dire qu'ils signifient une de ses propres - parentes comme elle l'a soutenu en son premier interrogatoire, on - lui fera prêter nouveau serment si cela est vrai, l'exhortant - premièrement à ne jurer pas faux. - - «Après, si elle prête nouveau serment, là-dessus on lui - représentera la misère à laquelle elle est tombée de jurer des - choses si notamment fausses, que la Reyne a avoué tout le - contraire au Roy de ce qu'elle dit, confessant avoir escrit, dès - le temps que la marquise de Mirabel estoit ici, des lettres en - Espagne et en Flandre, dans le Val-de-Grace, et recognoissant que - ces mots: donnez cette lettre à vostre parente, signifient à Mme - de Chevreuse. - - «Ensuite on verra ce qu'elle dira, désavouant la Reyne ou - confessant ce que la Reyne a recognu. Si elle recognoist la - vérité, il faudra la convier de continuer à la dire, lui demandant - si, depuis le partement de la marquise de Mirabel, la Reyne n'a - pas continué à escrire dans le Val-de-Grace selon que les - occasions s'en sont présentées. Si elle dict que non, on lui fera - faire nouveau serment, l'exhortant à ne jurer pas faux. - - «Après cela on lui demandera si la Reyne ne lui a déposé aucuns - papiers, chiffres ou autre chose en garde. Si elle dit que oui, on - lui demandera quoi. Si elle dit que non, on lui demandera si elle - le veut jurer, l'exhortant à ne jurer pas faux. Après cela on lui - dira que la Reyne a déclaré lui avoir mis ès mains un grand et - petit reliquaire de pierreries.» - -_Note du chancelier Seguier au cardinal._ - - «De Paris, ce 24 aoust mil six cents sept. Les religieuses ont - tesmoigné estre fort surprises de l'ordre qu'elles ont reçu. La - mère supérieure a paru fort estonnée. L'on juge néanmoins qu'il y - avoit eu quelques avis donnés, non pas de la venue de Monseigneur - l'Archevesque, d'autant qu'il ne le sçavoit pas lui-mesme, mais - peut-estre la Reyne se doubtant de quelque chose peut en avoir - adverti la mère qui aura donné ordre que l'on n'ait trouvé aucuns - papiers. - - «Les lettres sont toutes escriptes en mil six cent trente. Il n'y - a pas d'apparence que la Reyne n'ait escript depuis sept ans. Y - ayant eu plusieurs voyages, si les porteurs ont esté destournés, - il faut que ce soit avant que l'on soit entré dans le couvent, le - chancelier ayant donné ordre de veiller que personne n'entrast - dans la chambre de la Reyne pendant qu'il estoit en la cellule de - la mère où l'on a fait une recherche exacte. - - «Ce qui est encore à remarquer est que la mère vouloit paroistre - plus malade qu'elle ne l'estoit en effet. Elle avoit dit qu'elle - avoit la fiebvre, et néantmoins le médecin a dit le contraire et a - dit qu'elle n'avoit aucune esmotion, bien que ce qui se passoit - lui en put donner. - - «Après les serments qu'elle a faits, il faut qu'elle ait de - grandes subtilités et équivoques, si elle n'a dit la vérité. L'on - lui a prononcé l'excommunication, et qu'elle ne pourroit en estre - relevée si elle ne respondoit avecq vérité, et ensuite elle a juré - sur la damnation de son âme et sur la vérité de la sainte - Eucharistie; c'est tout ce qu'il y a de plus relligieux et de plus - fort pour presser une conscience. - - «Elle tesmoigne grande passion pour la Reyne. Elle a dit que l'on - l'avoit accusée de plusieurs choses qui estoient fausses, que - c'estoit une princesse grandement vertueuse. En partant, elle a - dit que l'on leur faisoit injustice et que Dieu les en vengeroit, - et que cella ne dureroit pas long temps. - - «L'on dict que cette supérieure[389] est fort advisée; elle est - Comtoise et a ses parents en la Franche-Comté. - - [389] Louise de Milley, en religion sœur sainte Estienne, était - de Montmartin, en Franche-Comté. - - «La communauté a eu grand peine à la laisser partir. Il y a eu - beaucoup de larmes, mais point de résistance, et une obéissance - tout entière, et telle qu'en vérité on auroit peine d'en trouver - une pareille dans les autres monastères. Elles s'offrirent toutes - pour l'accompagner.» - -Le dernier interrogatoire et les aveux définitifs de la mère de sainte -Estienne sont dans le manuscrit précité de la Bibliothèque impériale, et -nous avons transporté dans Mme DE HAUTEFORT les nombreux interrogatoires -de La Porte et tout ce qui regarde la conduite de ce fidèle et courageux -serviteur. - - -V.--FUITE DE MME DE CHEVREUSE EN ESPAGNE. - -Nous avons dit, pages 136 et 137, que Richelieu envoya à Mme de -Chevreuse des commissaires pour lui poser diverses questions, auxquelles -elle répondit avec son aplomb ordinaire. Nous avons retrouvé l'original -même de sa réponse aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t. -LXXXV, fol. 350. - - «RÉPONSE AUX FAITS QUI M'ONT ÉTÉ APPORTÉS PAR MM. LES ABBÉS DE - CINQ-MARS ET DU DORAT.» - - «Sur ce qui m'a été demandé par MM. les abbés du Dorat et de - Cinq-Mars de la part de M. le cardinal, si je n'avois pas eu - dessein de voir la Reine en cachette, j'ai dit qu'il étoit vrai - que j'avois eu cette volonté depuis douze ou quinze mois, laquelle - j'avois écrite à Sa Majesté par une lettre que je donnai à M. de - la Tibaudière, passant par Tours, afin de savoir si elle l'agréoit - et si elle croyoit pouvoir trouver un temps à propos pour - l'exécuter. Sur quoi Sa Majesté m'ayant fait réponse, par une - autre lettre que m'apporta M. de la Tibaudière, passant par Tours - avec MM. le comte d'Arcourt et l'archevêque de Bordeaux pour aller - à l'armée navale, qu'elle ne voyoit aucun moyen de le pouvoir - faire en ce temps-là; je n'y pensai plus pour lors; et pourtant - continuant dans le même désir en une saison plus propice, - j'écrivis à la Reine quelques mois après pour savoir si le temps - ne seroit point commode pour cela; ce qui ne se trouvant point, je - n'en parlai plus jusques à depuis trois ou quatre mois que M. de - la Tibaudière s'en allant à la cour me vit ici. J'écrivis encore - par lui à la Reine la suppliant de trouver une commodité pour cela - s'il se pouvoit; de quoi je n'ai point eu de réponse, et ne - pouvant savoir son sentiment là-dessus, et les moyens que je - devois tenir pour cela, je n'avois encore rien résolu tout à fait, - attendant de savoir la résolution de la Reine avant de former la - mienne. Bien avois-je déjà pensé d'aller à Saint-Amand, qui est - une petite maison que j'ai proche de Tours, disant que je voulois - aller chasser là six ou sept jours, et laisser tout mon train à - Tours, n'ayant point intention de me servir d'aucuns de mes gens - pour aller avec moi, mais plutôt de mener un gentilhomme d'auprès - d'icy nommé Martigni, à qui je ne l'eusse dit que deux jours - devant; mais l'affaire n'ayant pas été trouvée à propos à - entreprendre, je ne lui en ai pas parlé. La raison pourquoi j'eus - cette envie d'aller voir la Reine était premièrement l'extrême - affection que j'ai pour Sa Majesté que j'eusse fort contentée en - la voyant; de plus que connoissant le mauvais estat de mes - affaires je songeois à demander la séparation de biens d'avec M. - mon mari que j'ai obtenue par arrêt de la cour du parlement; et - craignant de rencontrer bien des obstacles dans ce dessein, je - crus n'en pouvoir mieux venir à bout que par l'entremise de la - Reine pour m'obtenir en cette occasion la protection de M. le - cardinal, et parler à M. de Chevreuse selon ce qu'il seroit à - propos pour le faire résoudre. Et ce qui m'a fait écrire depuis - peu à la Reine avec le plus de presse pour cela a été deux ou - trois lettres de M. du Dorat, par lesquelles il me mandoit que M. - le cardinal étoit fort mal satisfait d'elle, et que Sa Majesté ne - vivoit pas comme elle devoit à son endroit. Je lui écrivis sur - cela mon sentiment, et m'ayant fait réponse qu'elle n'ignoroit pas - les obligations qu'elle avoit à M. le cardinal et le soin qu'il - prenoit de ses intérêts, elle ne croyoit pas avoir manqué à lui en - témoigner ses ressentiments, et qu'elle étoit fort trompée s'il - n'étoit satisfait d'elle. Et M. du Dorat m'écrivant toujours le - contraire, cela me faisoit doublement désirer de lui parler pour - avoir un éclaircissement d'où venoit cet embarras, et la porter en - tout ce que je pourrois, s'il en étoit de besoin, à donner sujet à - M. le cardinal d'être satisfait de sa reconnoissance pour son - particulier et le mien, et aussi à résoudre avec elle du biais que - l'on pourroit prendre pour retirer les pierreries qui sont entre - les mains de M. de Chevreuse ou en celles où il les a mises, et - pour conclusion avoir l'honneur et le contentement de voir et - entretenir Sa Majesté. - - «Pour ce qu'on m'a demandé quelles nouvelles j'avois eues de M. de - Lorraine depuis que je suis hors de la cour, soit par lettres ou - par personnes confidentes, j'ai répondu n'en avoir pas eu depuis - que M. de Ville vint à Paris trouver le Roi de la part de mondit - sieur de Lorraine, qui fut trois ou quatre jours à peu près devant - que je m'en allasse à Bourbon-les-Bains, auquel temps il y avoit - déjà plus de sept ou huit mois que je n'avois point eu de ses - lettres; et me faisoit de fort simples compliments par ceux qu'il - envoyoit à la cour. Et je croyois qu'il étoit mal satisfait de moi - parce que je l'avois prié de ne me plus écrire après que M. le - cardinal m'eut témoigné que ce commerce de lettres pouvoit donner - soupçon au Roi. Toutefois je connus le contraire par le discours - que me fit M. de Ville de sa part qui fut qu'il étoit fort fâché - de la brouillerie qui m'étoit arrivée, et d'autant plus qu'en - cette occasion il ne me pouvoit servir, et qu'il me prioit de - croire qu'il avoit autant de volonté de le faire en toutes les - choses où je le jugerois propre, qu'il m'en avoit témoigné en ma - première disgrâce, et qu'il n'y avoit rien qu'il ne fist pour me - le témoigner si je l'employois pour mes intérêts. De quoi le - remerciant par le dit M. de Ville, je le priai de l'assurer du - ressentiment éternel que j'ai de ses bontés pour moi, et de me - conserver sa bonne volonté et continuer à ne me point écrire - puisque cela n'étoit pas nécessaire pour m'assurer de son - affection et me pourroit beaucoup préjudicier. Voilà toutes les - nouvelles que j'ai eues de M. de Lorraine depuis la brouillerie - qui m'est arrivée jusques à cette heure. Et par ce que j'ai dit à - M. du Dorat que je n'étois pas si malheureuse que je n'espérasse - encore un jour servir M. le cardinal, ç'a toujours été - généralement parlant, et de même à M. de La Meilleraye, ainsi que - j'ai déjà répondu sur ce sujet lorsqu'on m'en a écrit. Touchant la - dépêche surprise en Bourgogne, je ne sais ce que c'est; mais si on - m'en veut donner plus d'éclaircissement, je répondrai comme je - dois pour ma justification, et bien loin d'avoir voulu porter M. - de Lorraine à ne point s'accommoder avec la France, je - souhaiterois de tout mon cœur qu'il y fust bien, et si j'y - pouvois contribuer je croirois avoir rendu le plus grand service - que je pourrois faire; et si parce que j'ai dit ici qu'il m'a - témoigné de l'estime, M. le cardinal croit que j'y puisse - contribuer, ce me sera un extrême contentement que Sa Majesté - approuve que j'essaie de lui rendre ce bon office, selon les - ordres qu'elle me prescrira, que je suivrai toujours en toutes - choses de point en point. - - «J'ai aussi dit à MM. les abbés du Dorat et Cinq-Mars avoir eu - quelques lettres de M. de Montégu depuis qu'il est en Angleterre, - où il m'écrivoit en une qu'il croyoit que le traité avec la France - seroit signé avant que je reçusse une autre lettre de lui; et - depuis six jours il m'en a écrit une autre où il me mande que - Mousigot est là de la part de la Reine-mère et qu'il devoit partir - à deux jours de là et revenir avec des propositions - d'accommodement, sans spécifier rien d'avantage. Ayant toujours - reconnu M. de Montégu affectionné à la France et fort - particulièrement serviteur de M. le cardinal, j'ai cru ne point - faillir de recevoir de ses lettres et de lui écrire; mais en ce - sujet comme en tous les autres, mon intention est de me gouverner - comme Sa Majesté m'ordonnera et M. le cardinal me conseillera. - MARIE DE ROHAN.--Fait à Tours, ce 24 août 1637.» - -Il faut avouer que l'envoi d'une commission rogatoire n'était pas fait -pour rassurer Mme de Chevreuse, quoi que l'abbé du Dorat eût pu lui dire -des bonnes intentions du cardinal. Après l'événement, du Dorat a bien -prétendu que, soit à Tours dans la conférence qu'il eut avec elle, soit -dans les lettres qu'il lui écrivit de Paris après avoir rendu compte de -sa mission au cardinal, il lui répéta sans cesse qu'elle n'avait rien à -craindre (FRANCE, t. LXXXVI, fol. 65, lettre du 21 septembre); mais il -devait lui adresser de Paris ou plutôt lui apporter la pièce officielle -qui seule pouvait ôter toute appréhension à Mme de Chevreuse, ce qu'on -appelait alors une lettre d'abolition. Or, le 28 août, l'abbé du Dorat -était encore à Paris, annonçant qu'il va partir pour Tours; mais il -n'était pas parti (_ibid._, t. LXXXV, fol. 358, lettre du 28 août 1637); -une indisposition le retint; ce retard inattendu effraya Mme de -Chevreuse. Elle fit part de ses craintes à son mari qui les transmit au -cardinal, s'affligeant de la maladie de l'abbé, et suppliant qu'on -envoyât à sa place, à Tours, Boispille ou Boispillé, l'intendant de leur -maison, afin de _lui ramener l'esprit_ (t. LXXXVI, lettre du duc de -Chevreuse à Richelieu). On différa. Pendant ce temps, Craft, au refus de -La Rochefoucauld, vint dire à Mme de Chevreuse ce qui se passait, et -Montalais lui annonça les _Heures_ de Mme de Hautefort rouges ou vertes, -selon les circonstances; elle se trompa de couleur, reçut des Heures qui -lui parurent l'ordre de pourvoir à sa sûreté. De là la résolution prise -subitement le 5 septembre, à Tours, par Mme de Chevreuse. Elle ne -pouvait plus songer à se retirer en Angleterre, comme elle l'eût bien -désiré; elle n'avait d'autre asile que l'Espagne, et elle s'y précipita -à travers les aventures que nous avons racontées. On n'apprit à Paris la -fuite de la duchesse que le 11 septembre; on perdit assez de temps en -délibérations, et on finit par envoyer après la fugitive, comme on -aurait dû le faire quinze jours auparavant, Boispille, avec une -abolition pleine et entière du passé, et même la promesse de la laisser -revenir bientôt à Dampierre. Mais Boispille n'arriva à Tours que neuf -jours après que Mme de Chevreuse en était sortie, et sur les indications -qu'il reçut de l'archevêque, il s'engagea dans mille courses qui -durèrent plus d'un mois. Il ne revint à Paris qu'au milieu d'octobre, et -là rédigea pour M. de Chevreuse et le cardinal la Relation qui se trouve -aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LXXXVI, folio 9. - -Mais bien avant de recevoir cette relation, le cardinal avait su que Mme -de Chevreuse était passée près de Verteuil, et que La Rochefoucauld, -alors prince de Marcillac, du vivant du duc son père, lui avait envoyé -un carrosse et des chevaux. Celui-ci s'était bien douté que sa mère, -sachant ce qui était arrivé, ne manquerait pas de le mander à son mari -qui était alors à Paris. Il avait donc jugé à propos de prendre les -devants, et il avait écrit à son secrétaire Serisay, celui qui fut plus -tard de l'Académie française, la lettre suivante, du 13 septembre, qui -donna le premier éveil à M. de Chevreuse et à Richelieu. _Ibid._, t. -LXXXVI, fol. 51. - - «Je me donnerois l'honneur d'escrire à Monsieur (son père le duc - de La Rochefoucauld) sy je ne savois que Madame (de La - Rochefoucauld) lui mande toutes les nouvelles qu'elle sçait, et - les particularités d'une affaire qui nous met en peine. Vous - saurez donc que Mme de Chevreuse m'a fait l'honneur de m'escrire - une lettre dont je vous envoie une copie[390], à laquelle j'ai - obéi en lui envoyant un carosse et des chevaux pour aller à - Xaintes; mais nous avons appris par leur retour qu'elle a pris un - autre chemin, comme vers Bordeaux, de sorte que ne sachant si - cette affaire là n'est point de conséquence, nous avons creu qu'il - en falloit donner avis à Monsieur. Si ce n'est rien je serai bien - aise qu'on n'en fasse point de bruit. J'ai reçeu aujourd'hui de - vos lettres, mais je n'en suis pas plus informé de nouvelles que - j'estois auparavant. Je vous prie de faire retirer soigneusement - une quaisse qui est portée par la charette de Poitiers qui partira - jeudi; voillà toutes mes commissions pour ceste heure. J'espère - que vous aurez plus de curiosité d'apprendre des nouvelles affin - de pouvoir m'en instruire mieux que vous n'avez fait jusques à - présent. Je vous donne le bonsoir; adieu, mandez-moi toujours - l'estat de votre santé, etc.--A Vertœil, ce 13 septembre[391].» - - [390] Cette copie manque ici. - - [391] La lettre n'est pas signée, mais l'authenticité n'est pas - douteuse, l'écriture est tout à fait celle qu'a toujours gardée - La Rochefoucauld; c'est la première lettre que nous connaissions - du futur auteur des _Maximes_. - -La Rochefoucauld avait bien deviné ce que ferait sa mère, car nous -trouvons, à côté de sa lettre, la suivante de Mme de La Rochefoucauld, -vraisemblablement écrite à son mari. _Ibid._, t. LXXXVI, f. 49. - - «J'avois été jusqu'à aujourd'hui dans la croyance d'une visite de - haut appareil. Mme de Chevreuse avoit écrit à mon fils en passant - par Rufec qu'elle alloit à Xaintes pour une affaire d'importance - et en diligence, et qu'elle le prioit de lui envoyer un carrosse, - et qu'au retour elle me verroit. Mon carrosse est revenu - aujourd'hui, et j'ai su qu'elle a pris un chemin tout contraire à - celui qu'elle avoit mandé. Ainsi j'ai soupçonné qu'elle eût - quelqu'autre pensée et qu'il étoit à propos de vous en donner - avis, ce que je fais par ce porteur que j'envoie exprès de peur - que mon paquet se perdît à la poste et que vous vous fachassiez si - je manquois à vous avertir de cela. Vous jugerez mieux que moi si - la chose peut être de conséquence. Qu'elle en soit ou n'en soit - pas, je voudrois bien qu'elle se fut avisée d'aller par un autre - pays que celui-ci, ou que Rufec n'eut été dans le voisinage de - Verteuil, car une plus fine que moi y eut été de même trompée. - Encore que je n'ai su qu'après que le carrosse a été parti qu'elle - l'avoit demandé, et quand elle me l'eut demandé je lui eusse de - même envoyé, croyant, aussi bien que mon fils l'a cru, que c'étoit - une civilité qui ne se pouvoit pas refuser et qui n'importoit à - personne, sachant assez qu'elle a des affaires avec M. son mari - qui ne regardent que leurs seuls intérêts, et peut-être n'est-ce - que cela. Je m'en remets au jugement de ceux qui ont meilleure - vue.--De Verteuil, ce 19 septembre.» - -Le duc de La Rochefoucauld s'était empressé de communiquer au cardinal -la lettre de sa femme et celle de son fils, et Richelieu avait fait -écrire bien vite à Boispille d'informer sur cet incident. En -conséquence, Boispille avait fait l'enquête consignée dans la _Relation_ -que nous avons citée plus haut, et où il représentait la conduite de -Marcillac sous des couleurs assez peu favorables, et appuyait la -déposition d'un domestique déclarant que le prince avait conduit Mme de -Chevreuse à une de ses maisons et lui avait donné collation. La relation -de Boispille, assez confuse, ne satisfit point le cardinal, qui voulait -pénétrer dans tous les replis d'une affaire et n'y laisser aucune -obscurité. On ne savait pas même où était Mme de Chevreuse. Il résolut -donc de recommencer l'enquête, et il la confia cette fois à un de ses -agents les plus sûrs, le président Vignier, du parlement de Metz. Le -président s'acquitta de sa commission avec le zèle d'un serviteur dévoué -et les lumières d'un magistrat. Il interrogea successivement le vieil -archevêque de Tours, le lieutenant général de Tours, Georges Catinat, -qui était aussi un ami de Mme de Chevreuse, La Rochefoucauld et ses -domestiques, particulièrement Thuillin et Malbasti. Toutes les -recherches et procès-verbaux de Vignier sont aux Affaires étrangères, -FRANCE, t. LXXXVI, pages 16, 22, 77, 190, 194 et 211. Nous donnons ici -seulement ce qui concerne La Rochefoucauld. - - «Aujourd'hui huitième jour du mois de novembre mil six cent - trente-sept, en continuant notre information et procès-verbal, - sommes arrivés au bourg le Verteuil, à l'hôtellerie où pend pour - enseigne le Dauphin; d'où nous nous serions transporté au chasteau - du dit lieu où nous aurions dit à M. le duc de La Rochefoucauld, - pair de France, et à M. le prince de Marcillac son fils, que nous - avons reçu ordre de nous transporter en ce lieu pour leur donner - communication de la commission de laquelle il a plu à Sa Majesté - nous honorer, donnée à Saint-Germain-en-Laye, le vingt-sixième - octobre de la présente année, laquelle nous leur aurions fait lire - afin qu'ils eussent à nous répondre sur le contenu en icelle. - Puis, ayant fait savoir au dit sieur duc les choses que Sa Majesté - nous auroit ordonné de lui dire de vive voix, il nous auroit fait - réponse qu'il rédigeroit par écrit celles qui étoient venues en sa - connoissance du contenu en notre dite commission et les remettroit - entre nos mains pour être envoyées à Sa Majesté[392]. Et pour le - regard de M. le prince de Marcillac son fils, il se seroit offert - de répondre et nous dire ingénument tout ce qu'il sauroit en cette - affaire. Sur quoi serions venus ensemble en notre dit logis, et - après avoir d'icelui pris le serment en tel cas requis et - accoutumé, nous a dit que la veille de la fête de Notre-Dame de - septembre dernier le nommé Hilaire, valet de chambre de Mme la - duchesse de Chevreuse, lui auroit apporté une lettre de ladite - dame, laquelle il nous a représentée et mise entre les mains par - laquelle, entre autres choses, elle le prioit de lui envoyer - secrètement un carrosse et promptement pour la mener à Xaintes - pour des affaires d'importance lesquelles elle lui communiqueroit - à son retour qu'elle viendroit voir Mme de La Rochefoucauld; - ensuite de quoi il lui envoya un carrosse tiré par quatre chevaux, - conduit par un cocher nommé Pierre et suivi d'un postillon nommé - Villefagnan. Et outre cela le dit Hilaire lui demanda quatre - chevaux de selle, lesquels il lui fit donner et fit conduire par - un sien valet de chambre nommé Thuillin, et le dit Hilaire, lequel - lui laissa la haquenée de la dite dame, le priant de la garder - jusques à son retour, depuis lequel temps et départ de la dite - dame il n'avoit ouï parler d'elle que par le retour du dit - Thuillin, qui fut sept ou huit jours après, lequel lui ramena deux - de ses chevaux et lequel arriva un jour devant le dit carrosse, - ayant laissé la dite dame à Douzain, à une lieue de Castillonnet, - et le dit carrosse à demie lieue au deçà de Mussidan. Et trois - semaines après arriva le nommé Malbasty, lequel dit avoir laissé - la dite dame à Bannières, laquelle lui avoit commandé de revenir - apporter une lettre à M. l'archevêque de Tours, et des compliments - et assurances de sa santé à lui déposant; laquelle lettre il - auroit envoyé au dit sieur archevêque par un laquais du sieur - d'Estissac. Et pour justifier de tout ce que dessus offre le dit - sieur de nous représenter les susdits Thuillin et Malbasty pour - être par nous ouïs, et nous conduire par les lieux où a passé la - dite dame. Et ce qui a empêché lui déposant de dire les choses - ci-dessus au nommé La Grange, qui lui apporta un mémoire et une - lettre de la part du sieur de Boispillé, lesquels il nous a mis - entre les mains, et même au dit Boispillé, c'est qu'il le trouva - si extravagant qu'il ne vit pas que les choses qu'il pourroit lui - confier pussent produire aucun bon effet, outre qu'il avoit déjà - donné avis à M. le duc son père qui étoit à la cour de tout ce - qu'il a ci-dessus dit, pour en informer le Roi et son Eminence, - auxquels seuls il croyoit avoir à rendre compte de ses actions. Et - sur ce que nous l'avons enquis s'il n'avoit pas vu la dite dame - duchesse sur le chemin de Ruffec à La Tesne, et envoyé un des - siens pour faire sortir tous ceux qui étoient dans la dite maison - de La Tesne, et s'il n'y avoit pas mené la dite dame, donné la - collation, et séjourné avec elle deux heures, nous auroit denié - tous les dits faits et soutenu calomnieusement avoir été inventés - par le dit Boispillé en haine du peu de cas qu'il auroit fait de - lui, ce qui est tellement vrai qu'il le justifiera par le - témoignage de tous les domestiques de sa maison et par quantité - d'habitants du dit Verteuil, gens de bien et sans reproche, que - non-seulement il ne sortit point de la maison et bourg du dit - Verteuil les jours qu'il envoya son carrosse à la dite dame, mais - même de plus de huit en suivant; déclarant qu'il consent être - déclaré convaincu en toutes les choses ci-dessus esnommées s'il - est trouvé un seul homme de bien qui die l'avoir vu, pendant les - jours que passa la dite dame et les huit suivants, hors le susdit - lieu de Verteuil. Sur ce que nous l'aurions enquis, s'il n'auroit - point donné quelqu'une de ses maisons pour retraite à la dite dame - ou de celles de M. son père et entre autres villes Cuzac, nous a - répondu que non, et que tant s'en faut qu'il l'eût pu au dit - Cuzac que les gens de M. le duc de La Vallette y étoient et sont - encore logés dans le château; qu'il y est bien vrai que le dit - Thuillin lui a dit qu'elle avoit passé dans le bourg, mais que ce - fut sans s'y arrêter et qu'elle alla coucher à Douzain, d'où elle - renvoya le dit Thuillin et y prit en sa place Malbasty qui fait sa - récidence ordinaire. Et sur ce que nous l'aurions enquis si à son - retour de la cour, il n'auroit point vu ou fait voir la dite dame - par quelqu'un des siens et lui auroit donné de ses nouvelles par - quelque autre voie: nous a dit que non, et qu'étant à Clerq (?) il - reçut de M. de Liancourt une lettre à lui écrite de la part du Roi - par laquelle il lui mandoit qu'il eût à dire au sieur de - Thibaudière de ne voir point la dite dame, ce qui le confirma dans - la résolution qu'il avoit déjà prise de ne la voir point et de ne - lui faire aucuns compliments. Et l'ayant aussi enquis si ce - n'avoit pas été lui qui auroit commandé au nommé Pauthet, - concierge de La Tesne, d'aller guider la dite dame passant par le - dit lieu, auroit dit que non, et que cette dame auroit reconnu le - dit Pauthet pour l'avoir vu autrefois chez feu M. le connétable - son premier mari, et l'avoit prié d'aller avec elle, ce qu'il lui - auroit accordé, et d'autant plus aisément qu'il la vit accompagnée - du dit Thuillin, et dedans le carrosse du dit sieur prince de - Marcillac, lequel dit avoir ouï dire du depuis que la dite dame ne - l'avoit emmené qu'à cause qu'il savoit parler le langage basque; - qui est tout ce qu'il nous a dit savoir, et assuré ce qu'il a - ci-dessus dit contenir vérité, et a signé, après lecture faite, F. - DE LA ROCHEFOUCAULD.»--«Sur quoi, et pour exécuter le contenu de - notre dite commission, lui aurions fait commandement de la part du - Roi qu'il eût à se rendre près de Sa Majesté incessament pour lui - rendre raison de ses actions, à quoi il a dit être pressé d'obéir - et de fidèlement exécuter toutes les choses qui lui seront - prescrites de la part de Sa Majesté. Signé: F. DE LA - ROCHEFOUCAULD[393].» - - [392] _Ibid._, fol. 211.--COPIE DE LA RELATION DE M. LE DUC DE LA - ROCHEFOUCAULD TOUCHANT MME DE CHEVREUSE. - - «Sur ce que M. le président Vignier m'a dit, de la part du Roi, - que Sa Majesté s'étonne qu'après les si hautes obligations que je - lui avois, j'eusse eu si peu de ressentiment que je n'aye pu tirer - de mon fils de Marcillac la vérité touchant le passage de Mme du - Chevreuse et que je n'en aye pas informé Sa Majesté; je lui ai - fait réponse qu'étant à la cour, lors dudit passage, et en ayant - eu avis par ma femme et mon fils, je fus à l'instant trouver M. le - Chancelier auquel je montrai les lettres de ma femme et de mon dit - fils, et la copie de la lettre que Mme de Chevreuse avoit écrite à - mon fils du lieu de Ruffec; et le lendemain je fus à Ruel où je - mis les susdites lettres en copie entre les mains de M. - Charpentier, et le priai de les faire voir à Son Éminence, auquel - j'eus l'honneur de parler ensuite sur le même sujet autant qu'il - me fut possible. Et cinq ou six jours après mon fils m'ayant - dépêché un gentilhomme pour m'avertir de ce qu'il avoit appris par - le retour d'un gentilhomme qui ramenoit les chevaux et qui l'avoit - accompagnée, j'envoyai mon secrétaire à Charonne où, ne pouvant - parler à M. Charpentier, il s'adressa à M. Cheré, son neveu, et - lui dit qu'il m'étoit arrivé un gentilhomme que m'envoyoit mon - fils pour me dire les particularités du passage de Mme de - Chevreuse, et comme elle prenoit le chemin d'Espagne. Je le priai - de le faire savoir à Son Éminence, chez qui j'allai l'après-dînée, - et trouvai dans la basse-cour M. l'abbé du Dorat et quelques - autres, qui avec beaucoup de froideur me dit qu'on avoit baillé ce - matin un mauvais avis à Son Éminence pour ce que Mme de Chevreuse - n'avoit jamais pensé d'aller en Espagne, et qu'elle étoit en - France, et n'avoit jamais été déguisée; ce qu'il me dit si - affirmativement que je le crus, et d'autant plus que je n'avois - autre avis sinon qu'elle prenoit la route d'Espagne. Et le - lendemain, allant chez monseigneur le chancelier, je lui dis dans - son jardin l'arrivée dudit gentilhomme et le sujet qui l'amenoit, - ce que deux ou trois jours après je dis aussi à monseigneur le - surintendant Boutillier, à Saint-Maur. Après quoi je pris congé du - Roi et de Son Éminence, et voyant jouer MM. de Brezé, de Liancourt - et de Mortemart à la paume, j'eus un coup de balle sur l'oreille - qui m'arrêta quatre ou cinq jours à la chambre, en fin desquels je - me mis en chemin pour venir à ma maison; je demeurai douze jours - par le chemin à cause de mon indisposition, et ne m'y suis rendu - que depuis vingt jours où je n'ai rien appris de plus particulier - que les choses que m'avoit apportées le gentilhomme. Ce que je - certifie véritable. Fait à Verteuil, le 8e novembre 1637, LA - ROCHEFOUCAULD.»--«Et engage ma foi et mon honneur qu'il n'est rien - venu depuis à ma connoissance, si ce n'est de petites - particularités qui n'étoient pas de conséquence pour faire sur - cela des dépêches, comme que étant à Bannières (Bagnères), l'homme - qui étoit venu avoit laissé Mme de Chevreuse et que Boispillé - avoit ramené la haquenée qu'elle avoit laissée icy, dont j'avois - parlé à MM. de Chevreuse et de Montbazon. Fait à Verteuil, le même - jour que dessus. Signé: LA ROCHEFOUCAULD.» - - Quelques jours après, le 12 novembre 1637, le duc de La - Rochefoucauld écrivit cette lettre trouvée sans suscription, - _ibid._, fol. 22, mais qui doit être adressée à son frère, M. de - Liancour. - - «Je n'ai rien à vous mander depuis ce que je vous ai écrit par le - dernier courrier, si ce n'est qu'un jeune homme de bonne famille - de mes terres, apprenant la peine où nous étions, m'est venu - trouver ce matin et m'a dit qu'étant le 15e du mois passé à - Londres dans l'hôtellerie avec quantité de ses camarades, car il - est enseigne dans un navire de guerre anglois, il y arriva un - gentilhomme anglois de sa connoissance qui leur dit à tous - qu'étant un jour ou deux devant à Plimour (Plymouth), Mme de - Chevreuse y étoit arrivée déguisée, et incontinent s'étoit fait - connoître et avoit dépêché vers le roi de la Grande-Bretagne pour - recevoir ses ordres. Je vous envoie le nom de ce jeune homme en - anglois et en françois, comme il me l'a laissé; car il part demain - pour s'en retourner en Angleterre par La Rochelle, où est le - vaisseau qui l'a amené. Je lui ai donné charge de se montrer chez - M. l'ambassadeur, afin qu'il puisse savoir de lui comme il s'en - retourne en ce pays-là pour ses affaires particulières, selon son - dessein, et qu'il n'a autre ordre de nous que de le saluer parce - que peut-être serions-nous si malheureux qu'on soupçonneroit que - cet homme m'ayant vu et s'en retournant si promptement auroit - quelque commission pour la décharge de mon fils pour lequel ce - sera quelque consolation qu'on sache la pure et nette vérité. Je - vous dirai aussi que j'ai vu hésiter M. Vignier sur la facilité et - la diligence que trouva cette femme de passer de Bagnières en - Espagne, et c'est en quoi seulement j'ai désiré qu'on ne dit pas - que c'est un commerce quasi ordinaire, car l'on eût peut-être cru - que j'eusse été bien aise de faire insérer cela dans un - procès-verbal pour taxer des personnes qu'on sait qui ne m'aiment - pas et qui me désobligent tous les jours. Mais il est très-certain - que d'Espagne il vient des laines en France, et que de France il - va par ce côté ordinairement des bœufs, des moutons, et bien - souvent des mules, et que pour de l'argent tout se fait. Mon fils - est parti ce matin pour aller à Brouage, pour être là en lieu que - l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu autre intention que celle - d'obéir et de recevoir la punition que son action bien vérifiée - méritera. Et je vous dis encore que vous pouvez sans crainte ni - pour vous ni pour moi ni pour lui assurer qu'il n'a eu commerce - aucun de lettres, de message, d'avis ni de concert quel qu'il - puisse être avec cette femme, depuis avoir parlé à Royaumont à M - de Chavigny, et de cela j'en réponds comme assuré, n'ayant si - mauvaise opinion de lui que je crusse qu'il me voulût engager à - répondre de cela sur ma vie et sur mon honneur, s'il n'étoit vrai. - Et pour ce que dit cet imposteur de Boispillé qu'on l'a vu à la - Tesne, je me soumets à tout ce qui se peut imaginer d'infamie et - de châtiment si cela est, car ma femme et la sienne ne l'ont pas - perdu de vue huit jours durant, et il n'est pas seulement sorti de - céans durant ce temps, et je suis très-certain que ma femme et mes - enfants ne me laisseroient pas hazarder ma foi, mon honneur et mon - repos et celui de la famille sur une chose que l'on me déguiseroit - et qui seroit toujours sue, si ce n'étoit à cette heure, ce seroit - au moins par le temps, avec les diligences qu'on y pourroit - apporter. Ce n'est pas que mon fils soit excusable ni envers moi - non plus que d'ailleurs, car il m'a fort peu considéré; mais je - parlerai de mon intérêt particulier quand le général sera vidé, et - je prie Dieu qu'il soit plus sage à l'avenir qu'il ne l'a été - depuis deux ou trois ans, et qu'il ait une meilleure ou plus - heureuse conduite. Cette affaire m'embarrasse si fort que je ne - puis vous écrire d'autre chose; aussi je m'assure que vous y ferez - tout ce qui se peut faire sans que je vous demande rien. Je vous - donne le bonjour. A Verteuil, ce 12e novembre 1637.» - - [393] La Rochefoucauld s'en alla d'abord à Brouage, comme le dit - la lettre de son père du 12 novembre, puis à Paris, où il fut mis - pour huit jours à la Bastille. _Ibid._, fol. 138: «A M. du - Tremblay, gouverneur de la Bastille, pour recevoir à la Bastille - M. de Marcillac.--«Monsieur, Le Roy ayant commandé à M. de - Marcillac d'aller à la Bastille pour avoir fait quelque chose qui - lui a déplu, je vous écris le présent billet de la part de Sa - Majesté, afin que vous le receviez. Vous aurez soin, s'il vous - plaît, de le bien loger et lui donner la liberté de se promener - sur la terrasse. Je suis, monsieur, votre très-humble serviteur, - CHAVIGNY. A Ruel, ce mardi 29 octobre 1637.» Ne faut-il pas lire - 29 novembre, à moins que l'ordre n'ait été donné d'avance sur la - _Relation_ de Boispille? - -C'est sur ces documents authentiques et sur d'autres encore que le -savant collectionneur Pierre Du Puy a fait l'extrait suivant, conservé -dans ses papiers, Bibliothèque impériale, collection Du Puy, nos 499, -500, 501, réunis en un seul volume. Dernière pièce du volume écrite de -la main de Pierre Du Puy, qui, comme il le dit, a fait cet extrait de -mémoire, après avoir lu les pièces originales. - -«EXTRAIT DE L'INFORMATION FAITE PAR LE PRÉSIDENT VIGNIER DE LA SORTIE DE -MME DE CHEVREUSE HORS DE FRANCE.» - - «Le président Vignier commença à Tours ses informations, exposa à - l'Archevesque dudit lieu sa commission, puis l'interrogea s'il - n'avoit vu passer Mme de Chevreuse. L'Archevesque dit que oui, - qu'elle estoit venue chez lui disant qu'elle avoit eu advis, par - deux différentes personnes venues exprès la trouver, qu'on vouloit - attenter à sa liberté, et qu'une compagnie de cavaliers avoit - ordre de la prendre pour la mener à la Bastille; que sans cela - elle n'eût pas sorti de France, et qu'elle estoit fort pressée de - se sauver et qu'il falloit qu'elle s'en allât tout à l'heure, et - pour cela qu'elle se retiroit en Espagne. L'Archevesque lui offrit - cinq cents piastres. Elle n'en voulut point, disant que son - Eminence lui avoit depuis peu fait toucher dix mille livres. Pour - son carrosse, elle s'en servit deux journées pour aller jusques - auprès d'une maison du prince de Marcillac. Dit aussi ledit - Archevesque qu'au sortir de Tours son cocher lui a rapporté - qu'elle fut dîner en une maison appartenant à M. de Montbazon. - - «Le prince de Marcillac, interrogé s'il a vu ladite dame, dit que - non, mais qu'il a reçu une lettre d'elle sous un nom incognu, et - la donna. La teneur est à peu près telle: «Monsieur, je suis un - gentilhomme françois qui demande un service pour ma liberté, et - peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu, et j'ai - tué un seigneur de marque. Cela me force de quitter la France et - promptement parce qu'on me cherche. Je vous crois assez généreux - pour me servir sans me cognoistre. J'ai besoin d'un carrosse et de - quelques valets pour me servir.» M. de Marcillac avoue lui avoir - donné son carrosse, et un nommé Potet (Pauthet) qui se doutoit que - c'estoit elle, mais qu'il ne le savoit pas asseurément. - - «Potet interrogé répond qu'il avoit trouvé à cent pas de là un - jeune gentilhomme qui avoit la perruque blonde, lequel s'estoit - mis seul dans le carrosse où il s'estoit couché paroissant fort - las, et qu'il l'avoit conduit jusqu'à une autre maison de M. de - Marcillac, où demeuroit un gentilhomme aussi à lui, nommé - Malbasty, et que le gentilhomme à la perruque blonde avoit deux - laquais avec lui qui l'avoient suivi à cheval, l'un nommé Renaud - et l'autre Hilaire. - - «Malbasty interrogé a dit que Mme de Chevreuse arriva chez lui à - trois heures de nuit, lui n'y estant pas, que sa femme se leva - pour ouvrir à cause qu'elle cognust Potet qui lui dit que c'estoit - un seigneur de qualité, ami intime de M. de Marcillac, qui - s'enfuyoit pour s'estre battu en duel. Malbasty arriva là-dessus, - auquel fut dit la mesme chose. Il demanda le nom de ce jeune - seigneur, et qu'il désiroit savoir qui il devoit servir. L'inconnu - lui respondit qu'il lui diroit le lendemain, cependant qu'il - l'accompagnât une journée ou deux, parce qu'il craignoit que les - deux gentilshommes qui estoient à lui ne fussent cognus, qu'il les - lairroit là jusques à un nouvel advis de lui. On renvoya le - carrosse du prince de Marcillac, et ladite dame monta sur une - haquenée qui se trouva là. Malbasty et Potet la suivirent. Elle - estoit vestue d'une casaque noire, les chausses et le pourpoint de - mesme. Elle avoit la teste bandée, et un morceau de taffetas noir - par-dessus, et dit audit Malbasty que c'estoit un coup d'épée - qu'elle avoit reçu en son combat et que cela l'empeschoit d'oster - son chapeau, et aussi qu'elle en avoit un à la cuisse qui - l'empeschoit de monter légèrement à cheval. Comme ils arrivoient à - la dînée, la selle de la haquenée se trouva pleine de sang, et - Malbasty lui dit qu'il en estoit fort en peine, qu'il falloit que - sa plaie se fût ouverte, et que l'on devoit envoyer querir un - chirurgien. Elle ne le voulut pas, et prit deux chemises qui - estoient audit Malbasty dont elle dit qu'elle feroit des linges - pour se bander, que sa plaie lui faisoit fort mal. On a remarqué - que ledit Potet couchoit dans sa chambre sous le prétexte de lui - panser ses plaies, et qu'à cette heure-là même elle l'y mena, - disant que c'estoit pour le même sujet. Les lits de l'hôtellerie - lui semblèrent mauvais; elle se coucha sur du foin dans une grange - pour se reposer, paraissant extrêmement affaiblie, où pour toutes - choses on lui apporta à dîner le quartier d'une oie bouillie dont - elle ne put manger. Une bourgeoise de ce bourg-là passa - fortuitement et la vit couchée sur ce foin, et s'écria: Voilà le - plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle, venez - vous-en reposer chez moi, vous me faites pitié. Elle la remercia - s'excusant qu'elle avoit hâte, ne parlant néanmoins que fort bas, - parce qu'elle disoit avoir un rhume qui l'empêchoit de hausser la - voix. Ladite bourgeoise lui fut querir chez elle demi-douzaine - d'œufs frais et lui en fit prendre quatre. Malbasty pressa ladite - dame de lui dire son nom, comme elle lui avoit promis: elle lui - dit qu'elle estoit le duc d'Enguyen, et que pour un sujet qu'elle - ne pouvoit déclarer, il falloit qu'elle sortit de France pour un - temps. - - «Malbasty et Potet déposent encore qu'il vint un homme vestu de - rouge, lequel, de loin qu'ils l'aperçurent, descendit de cheval et - lui fit de grandes inclinations; elle lui fit signe de la main - comme en colère, et lui dit moitié entre ses dents qu'elle - n'estoit pas en état qu'on lui fît tant d'honneur; elle s'écarta - avec l'homme susdit, et parla à lui environ demi-heure, et puis - s'en retourna. Potet dépose avoir vu encore une fois le même - homme sur le chemin la venir trouver en une hôtellerie où il lui - parla en particulier environ une heure ou deux. A une lieue de là, - un laquais aussi vêtu de rouge lui amena une haquenée en bride, et - elle monta dessus, et lui ramena la sienne. Comme ils furent au - second gîte, Malbasty dit à Mme de Chevreuse: Vous ne m'aviez - demandé que deux jours, permettez que je m'en retourne. Elle lui - dit que tout du bon elle lui vouloit dire son nom, qu'elle estoit - la duchesse de Chevreuse, qu'il lui envoyât ses deux gentilshommes - en un lieu qu'elle lui nomma, qu'il lui envoyât aussi son fils - qu'elle avoit jugé qu'il avoit de l'esprit et qu'elle feroit pour - lui[394]. Malbasty lui dit qu'elle se perdroit, qu'elle - rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un homme avec - elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du desplaisir. Elle lui dit - que le gouverneur de la première ville d'Espagne lui enverroit son - carrosse en relais, et que le vice-roy de Sarragosse avoit ordre - de la Reyne de la secourir. Elle l'assura qu'elle ne desserviroit - point le Roy ni son Éminence, qu'elle leur avoit trop - d'obligations, qu'elle ne verroit ni le Roy ni la Royne d'Espagne - et qu'elle passeroit les Rois en Angleterre, et que si les - passages par la France ne lui en eussent pas été bouchés, elle y - auroit esté et non pas en Espagne. Offrit audit Malbasty un grand - rouleau de pistoles qu'il refusa, et n'en prit que sept pour s'en - retourner. - - [394] Il paraît que ce jeune homme entra au service de Mme de - Chevreuse ou du moins qu'il eut quelque intrigue avec une de ses - femmes, à en juger par les lignes suivantes d'une lettre inédite - de La Rochefoucauld, adressée à un de ses hommes d'affaires nommé - Thuillin, dont il est fort question dans ces procès-verbaux: - «Paris, 28 septembre 1643... J'ai desjà escrit au fils de - Malbasty, mais s'il n'a point reçu ma lettre, faites-lui savoir - que Mme de Chevreuse veut marier Mlle de Bessé à un gentilhomme, - et que c'est une affaire qu'elle affectionne extrêmement. C'est - pourquoi avertissez Malbasty de ne s'y oposer point pour ce - qu'aussi bien cela ne serviroit qu'à aigrir Mme de Chevreuse - encore plus contre lui. Dites-lui aussy que je lui conseille de - renvoyer à Mlle de Bessé toutes les lettres qu'il a d'elle, afin - de témoigner plus de respect à Mme de Chevreuse...» - -«Malbasty interrogé pourquoi il lui avoit baillé son fils, a respondu -qu'il ne l'avoit pas envoyé, que sa femme, estant en peine pourquoi il -mettoit tant à revenir, l'avoit envoyé, et qu'il falloit que ladite -duchesse l'eût emmené. Avant que le dit Malbasty se séparât de Mme de -Chevreuse, ils rencontrèrent dix ou douze hommes de cheval dont le -marquis d'Antin en estoit un. Elle se détourna un peu appréhendant -d'être cogneue, et Malbasty accosta un de ces hommes de cheval qui lui -dit qu'ils venoient de prendre un homme qui avoit tué une demoiselle de -ce pays-là. - -«La Reyne est citée deux ou trois fois dans les dites informations, mais -l'on n'a pu se souvenir comment. Car cet extrait n'est que de mémoire, -et néantmoins très-véritable. Pour les temps, les lieux, les -circonstances et force mots de pratique, l'on s'en est peu souvenu, -comme aussi de plusieurs autres choses qui se sont échappées de la -mémoire. - -«Monsieur le président Vignier a porté l'abolition en allant faire les -informations, et n'ayant pas pu entrer en Espagne, il a envoyé un -trompette ou hérault à la duchesse de Chevreuse lui faire sçavoir qu'il -lui portoit son abolition, et que si elle vouloit revenir le Roy lui -promettoit toutes sortes de grâces et M. le cardinal toute assistance. -Le Roy a fait commandement au prince de Marcillac de le venir trouver; -on ne donne pas ceci pour certain comme tout le reste. Les informations -n'arrivèrent à la cour que samedi au soir 15 novembre 1637.» - -EXTRAIT D'UNE LETTRE ÉCRITE DE TOULOUSE LE 2 NOVEMBRE 1637: «Un -gentilhomme de notre voisinage, qui a charge dans nos montagnes, m'a dit -ces jours-ci que Mme de Chevreuse estoit passée par une des vallées de -sa charge pour entrer en Espagne, qu'un des siens le lui a mandé et que -la recognoissant il lui avoit dit qu'il la prendroit pour Mme de -Chevreuse si elle estoit vestue d'une autre façon, et qu'elle lui avoit -respondu que lui estant fort proche elle lui pouvoit bien ressembler; -qu'après cela estant entrée en Espagne à deux lieues de là, elle lui -avoit mandé qu'il ne s'étoit pas trompé, et qu'ayant recogneu en lui une -civilité extraordinaire elle prenoit la liberté de le prier de lui faire -trouver des étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa -condition avant de passer outre.» - - - - -NOTES DU CHAPITRE IV - ---_Dédicace de la collection in-4 des portraits de Daret._ - - -A MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE. - - - «Madame, après toutes les faveurs et toutes les graces que j'ai - reçues de Votre Altesse, je devrois demeurer dans l'admiration et - dans le silence, ou, ne pouvant rien davantage, lui témoigner au - moins par la confession de mon impuissance le ressentiment que - j'ai de ses bienfaits. Mais, Madame, je suis forcé de lui faire de - nouvelles supplications et de lui demander de nouvelles preuves de - sa bonté. Ce n'est pas assez, Madame, que je lui sois obligé de - l'honneur, de la liberté et peut-estre de la vie; il faut, s'il - lui plaist, qu'elle m'accorde quelque chose de plus, et que, ne - pouvant rien se promettre de moi, elle ait la générosité de se - charger de mes dettes, et de me desgager elle-mesme de toutes - celles dont je lui suis redevable. Comme elle est toute seule le - juste prix et la véritable récompense de ses grandes actions, il - n'y a qu'elle aussi qui puisse se rendre ce qu'elle a presté, et - acquitter pleinement les obligations de ses débiteurs. Mais je - parle, Madame, comme une personne qui n'est pas bien instruite de - la noble manière que les grandes âmes agissent. Elles ne donnent - jamais pour recevoir; elles ne prestent jamais afin qu'on leur - rende ce qu'elles ont presté; elles font toujours des libéralités; - laissant aux âmes vulgaires à faire des constitutions et des - prests, elles regardent les bienfaits qui peuvent leur estre - rendus comme des bienfaits qui ne sont pas dignes d'elles. Ce fut - aussi dans cette vue, Madame, que Votre Altesse eut la bonté de me - prendre en sa protection et de me donner un asile dans son palais. - Elle ne se proposa point d'autre objet ni d'autre prix dans une - action de si extraordinaire charité, que l'excellence et la beauté - de l'action même. Elle se considéra, dans ce haut point de gloire - où Dieu l'a élevée pour estre l'étonnement de plusieurs siècles, - comme ayant une obligation toute particulière d'employer sa - puissance pour secourir les faibles et les abandonnés, et pour - tirer l'innocence persécutée d'entre les mains de ses - persécuteurs. A peine la voix publique, Madame, lui eût-elle - appris l'état déplorable où je me voyois réduit par la violence et - par la haine de personnes que je n'ai point offensées, qu'elle se - déclara pour un innocent malheureux[395]. Elle ne voulut pas - attendre que mes pleurs et mes gémissements fussent parvenus à ses - oreilles; elle ne me donna pas le temps de lui faire le récit de - mes tristes aventures; elle se contenta de sçavoir que j'estois - faible, que j'estois poursuivi, et que je n'estois point coupable; - elle crut d'abord que ma cause estoit la bonne, et comme telle, - quoique abandonnée et quoique honteuse en apparence, elle lui fut - recommandable, elle lui fut précieuse. Elle entreprit ma défense - avec cette fermeté et cette grandeur de courage qu'elle s'est - toujours portée aux choses difficiles. Elle n'eut égard ni au - temps ni à la coutume; elle ne considéra ni l'intérêt ni le crédit - des puissants; elle me vit misérable, elle me secourut. Il faut - aussi que je publie à sa gloire que, par une magnanimité inconnue - dans ces derniers siècles, elle a toute seule empêché - l'épouvantable exemple qu'on alloit faire d'une vertu humble et - pauvre. Oui, Madame, si mon innocence n'a pas esté punie comme un - crime, c'est que la constance et la protection de Votre Altesse - ont arresté la fureur de ceux qui ne connoissent point de plus - grands crimes que la bassesse de la naissance ou que celle de la - fortune. Mais, Madame, quels efforts n'ont point faits ces - redoutables ennemis? Quels prétextes spécieux et quelles belles - apparences n'ont-ils point proposés à Votre Altesse pour la rendre - favorable à leurs passions, et, par l'exemple de ces vertueux et - de ces incorruptibles qui m'avoient déclaré coupable, la réduire à - la nécessité de démentir sa propre connoissance et ne me plus - croire innocent? On lui représenta toutes ces puissantes mais - dangereuses raisons de prudence, de gloire et d'interest, qui sont - aujourd'hui les règles de la conscience des ambitieux. On essaya - de la picquer de ce faste payen et de ce faux honneur qui sont - directement opposés à la vertu chrétienne et au véritable et - solide honneur. On voulut même intéresser à ma ruine la splendeur - de votre naissance, la majesté de votre condition et les grandes - et fortes actions de toute votre vie. On passa des moyens - ordinaires aux extrordinaires, des profanes aux sacrés, et d'une - affaire d'aigreur et de vanité on en fit une affaire de - conscience. On fut dans les maisons religieuses troubler la paix - et le silence des saints. On fit prendre les armes aux forts - d'Israël; on les engagea même dans le combat, et il ne s'agissoit - que d'écraser un ver de terre. Mais Votre Altesse, Madame, - repoussa la force par la force: la vertu fut victorieuse de - l'artifice, et les forts de Juda qu'elle avoit appelés à son - secours triomphèrent des forts d'Israël. Cependant les ennemis ne - se contentèrent pas d'avoir esté battus une fois; ils retournèrent - au combat avec une obstination de vaincre si ardente qu'elle eût - ébranlé un courage moins haut et moins intrépide que celui de - Votre Altesse. Elle parut aussi en cette nouvelle attaque plus - grande et plus forte qu'en toutes les précédentes. Elle s'éleva - au-dessus d'elle-même. On vit éclater quelque chose de divin sur - son visage. Le feu de ses yeux fut comme celui des éclairs, et les - foudres qui sortirent de sa bouche avec ses paroles jetèrent de la - terreur dans l'âme des plus hardis du parti contraire. Ils vous - cédèrent enfin la victoire, Madame, mais pour cela ils ne se - réputèrent pas vaincus; ils se résolurent de tenter de nouveaux - moyens, et vous faisant une dernière déclaration de leur mauvaise - volonté à mon égard, protestèrent hautement qu'il n'y avoit rien - au monde qui les pût empêcher de me perdre. Votre Altesse, Madame, - se sentit obligée d'estre d'autant plus ferme et plus constante - dans la résolution de me protéger, que mes ennemis lui - paroissoient injustes et irréconciliables. Elle leur dit aussi - qu'elle feroit de sa part toutes les choses auxquelles son - honneur, sa conscience et sa foi l'engageoient, et les prit - eux-mêmes pour témoins du serment qu'elle en voulut faire. Que - Dieu, Madame, eût ce serment agréable, et qu'il a bien montré par - l'événement des choses que non-seulement il l'avoit formé dans le - cœur de Votre Altesse avant qu'il fût dans sa bouche, mais qu'il - en vouloit demeurer lui-même le garant et le certificateur! Il a - bientôt fait voir, Madame, qu'il est toujours véritable en ses - promesses, et qu'il est toujours le protecteur des foibles contre - toute la violence de ceux qui les oppriment. Il a répandu ses - bénédictions sur une famille fugitive et désolée, et par des - succès incroyables il a miraculeusement changé la face d'une - affaire désespérée. La sagesse humaine, je dis la plus fine et la - plus délicate, y a visiblement esté confondue. La puissance qui se - croit capable de tout y a manqué à soi-même, et la justice devant - les yeux de laquelle les harangues des beaux parleurs et les - sortiléges de la chicane élèvent tant de brouillards et tant de - nuages, a même au travers de ces corps opaques démêlé la vérité du - mensonge, et reconnu mon innocence, quoiqu'elle eût esté toute - noircie et toute défigurée. Ce grand changement, Madame, est un - coup de la droite du Tout-Puissant. Après lui, Madame, c'est - l'ouvrage de votre magnanimité toute chrétienne. Je sçais que mes - ennemis renouvellent l'orage et se vantent qu'il ne finira point - que par mon naufrage. Mais la même puissance qui m'a sauvé dans le - fort de la tempête, ne me laissera pas périr au rivage. Je le - vois, déjà, Madame, et ma petite barque estant toujours conduite - par un pilote qui a toujours triomphé des vents et des flots, doit - estre toute assurée du port. En effet, Madame, je commence à - respirer avec liberté et rentrer en possession de moi-même; je - jouis, à l'ombre du grand nom de Votre Altesse, du premier repos - et de l'ancienne paix de ma condition inconnue, mais heureuse. En - un mot, Madame, je suis encore, pour ce que vous ne m'avez point - abandonné; et je regarde tous les jours, toutes les heures et tous - les moments de ma vie comme autant de présents que je dois, après - Dieu, aux bontés et à la protection de Votre Altesse. Faudra-t-il - cependant que tant de bienfaits demeurent sans reconnoissance, et - que je devienne ingrat par la multitude des graces que j'ai - reçues? Non, Madame, cette souveraine Providence, qui est la - source de tous les biens, ne permettra pas que je tombe dans un - malheur si déplorable; elle a mis dans le cœur de l'homme un - trésor qui est comme un rayon et comme une image de sa - toute-puissance, afin qu'il n'y en eût pas un de si misérable et - de si endetté qui fût contraint de vivre et de mourir insolvable. - C'est sa bonne volonté, Madame, qui s'étend même au delà du - pouvoir des plus grands Roys de la terre. Quiconque la possède est - riche; quiconque la possède a de quoi obliger ses propres - bienfaiteurs, et de quoi changer la qualité de débiteur en celle - de créancier. Dieu, Madame, non-seulement nous la donne comme la - plus grande de ses libéralités, mais il nous la redemande en même - temps comme le plus saint et le plus agréable de tous nos - sacrifices. C'est une victime dont il n'a jamais détourné ses - yeux; c'est une odeur qui lui est plus douce que la fumée de - l'encens le plus pur; et, bien que ce soit un présent de son - amour, il la couronne néanmoins comme la plus haute de nos vertus. - Si cela est ainsi, comme il n'en faut point douter, je me trouve - bien plus puissant que je me suis cru, et je n'ai pas besoin de la - nouvelle grâce qu'au commencement de ma lettre, Madame, j'ai pris - la liberté de demander à Votre Altesse; je la supplie donc - très-humblement d'agréer que je m'acquitte envers elle, et que - recevant de mes mains une chose précieuse et rare comme est la - bonne volonté, elle se contente d'un payement dont elle est bien - persuadée que Dieu se contente lui-même. Votre Altesse la verra - peinte à l'entrée de l'ouvrage que je prends la hardiesse de lui - dédier[396]. Elle y paroît en action de sacrifiante, et bien - qu'elle n'aie dans les mains que des fleurs et des branches de - palmes et d'olivier, j'ose dire à Votre Altesse, Madame, que de - ces fleurs et de ces branches elle lui fera des couronnes plus - augustes et plus durables que celles qui sont composées de perles - et de diamants. Je ne désire point que Votre Altesse fasse - considération sur le grand monde qui assiste à la célébration de - ce sacrifice. Ce sont, à la vérité, des Roys et des Reines, des - Princes et des Princesses; ce sont des personnes de l'un et de - l'autre sexe, illustres par leur naissance, par leur vertu ou par - leur fortune. Mais quelque fameux que soient ces héros et quelque - recommandables que soient ces héroïnes, ou ils ne sont déjà plus - ou ils ne sont que pour quelques années, et par conséquent il n'y - a rien en cela de véritablement grand, puisqu'il n'y a rien - d'éternel. La bonne volonté a seule ce privilége, Madame, et c'est - elle seule aussi qui peut estre le digne prix des actions - héroïques de Votre Altesse et des grâces que j'en ai reçues. Je la - lui consacre avec toute la sincérité qui lui est inséparablement - unie, et avecque tout le zèle d'un homme qui n'a d'honneur, de - liberté, ni de vie, que ce qu'il tient de votre bonté, et qui, par - toutes sortes de loix divines et humaines, est obligé en cette - considération de vivre et mourir, Madame, de Votre Altesse, le - très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur, - - DARET.» - - [395] On voudrait bien savoir quels faits précis sont cachés sous - toutes ces phrases hyperboliques. - - [396] Voyez le frontispice gravé de l'ouvrage. Partout les armes - de Rohan et de Lorraine. Comme le dit énigmatiquement cette - phrase de la dédicace, c'est la reconnaissance de Daret, ce n'est - pas Mme de Chevreuse qui est représentée sous les traits de la - sacrificatrice. Le portrait de la duchesse est parmi les autres - et à la date de 1653. Celui de sa fille Charlotte, qui, je crois, - est unique, est de 1652, l'année même de sa mort. - - -II.--_Négociation de l'année 1638 et 1639 entre Richelieu et Mme de -Chevreuse pour le retour de celle-ci en France._ - - Ainsi que nous l'avons dit, p. 150, la Bibliothèque impériale - possède deux manuscrits qui éclairent cette négociation. L'un, - SUPPLÉMENT FRANÇAIS, no 4067, in-fol., récemment acquis de la - société des bibliophiles, contient, avec bien des lettres - étrangères à notre objet, des lettres relatives à l'affaire qui - nous intéresse, en trop petit nombre, mais autographes, et qui - viennent certainement de la cassette du cardinal de Richelieu, - comme les pièces sur l'affaire du Val-de-Grâce: ce manuscrit porte - au dos ce titre: _Lettres originales_. L'autre est le tome II - in-folio des MANUSCRITS DE COLBERT, _Affaires de France_; ce sont - des copies des papiers de Richelieu concernant la négociation dont - nous nous occupons. Ces copies l'embrassent tout entière; elles - reproduisent les pièces originales du _Supplément français_, et - elles en donnent beaucoup d'autres. Malheureusement elles sont - assez défectueuses. Le P. Griffet n'a connu ou du moins il ne cite - que ces copies de Colbert, et il en a le premier tiré plusieurs - lettres importantes. Nous mettons ici, dans toute leur teneur, les - principales pièces dont nous nous sommes servi. - - LA REINE D'ANGLETERRE AU CARDINAL DE RICHELIEU, SUR LA GROSSESSE - DE LA REINE ANNE ET SUR L'ARRIVÉE DE MME DE CHEVREUSE EN - ANGLETERRE. MARS 1638[397]. - - «Mon cousin, ce m'est une joie si sensible que la grossesse de la - Reyne ma sœur que, envoyant ce gentilhomme pour en témoigner mon - ressentiment au Roy mon frère et à elle, j'ai cru que vous estiez - une personne avec qui, après eux, je m'en pouvois resjouir. C'est - ce que je fais par cette lettre. Et aussi connoissant le soin que - vous prenez de m'obliger, en ayant eu des preuves depuis peu, je - vous donne avis de l'arrivée de ma cousine la duchesse de - Chevreuse en ce pays, et vous prie que son arrivée ici ne lui - porte aucun préjudice dans ses affaires. Je me fie tant en votre - générosité que je ne fais nul doute que vous ne voudriez pas tant - me désobliger, après m'avoir tant obligée que vous avez fait, que - de ne lui pas accorder son bien, ainsi que vous lui aviez procuré - avant son partement. C'est la justice et son mérite qui le - demandent; s'estant comportée en Espagne et en ce pays comme elle - a fait, elle mérite bien cela de vous, et moi je me tiendrai pour - obligée qu'elle ne reçoive point de mauvais traitements estant - avec moi. Je ne vous en parlerai davantage, me fiant à ce que - vous m'avez promis qui est de m'obliger quand vous en auriez les - occasions. En voici une qui me fera demeurer toute ma vie, votre - bien affectionnée cousine, HENRIETTE MARIE R.» - - [397] Manuscrits de Colbert, fol. 1. Manque dans le _Supplément - français_. - -LE ROI D'ANGLETERRE AU ROI LOUIS XIII[398]. - - «Monsieur mon frère, envoyant ce gentilhomme pour me resjouir avec - vous de la grossesse de la Reyne, ma sœur, et vous assurer que - personne n'en peut estre plus aise que moi, sachant la joie que - vous en recevez. J'ai voulu aussi vous avertir de l'arrivée de ma - cousine la duchesse de Chevreuse, vous priant que sa demeure ici - ne lui apporte point de préjudice dans ses affaires, et si je puis - vous faire voir mon affection en quelque chose que vous - m'ordonnerez, vous verrez que je serai si prompt que vous me - croirez, Monsieur mon frère, votre très-affectionné frère, - CHARLES R.» - -LA REINE D'ANGLETERRE AU MÊME[399]. - - «Monsieur mon frère, si je pouvois moi-même estre si heureuse que - de pouvoir aller témoigner à Votre Majesté l'extrême joie que j'ai - de la bénédiction qu'il a plu à Dieu lui envoyer par la grossesse - de la Reyne, ma sœur, elle connoistroit par ma diligence mon - ressentiment; mais ne le pouvant j'ai cru que ce gentilhomme que - j'envoie suppléeroit à mon intention, et que Votre Majesté - prendroit en bonne part le témoignage de mon ressentiment, priant - Dieu de lui vouloir envoyer la joie parfaite par un fils. Aussi - j'ai cru de mon devoir d'avertir Votre Majesté de l'arrivée de ma - cousine la duchesse de Chevreuse en ce pays. J'espère qu'elle ne - recevra point de mauvais traittement pour estre venue ici, et que - Votre Majesté lui fera l'honneur et à moi aussi qu'elle puisse - jouir de son bien, selon qu'il a été arresté devant son partement - de France. Je ne la ferai plus longue de peur d'importuner Votre - Majesté. Me remettant à sa bonté ordinaire, je demeurerai à - jamais, Monsieur mon frère, votre très-humble et très-obéissante - sœur et servante, HENRIETTE MARIE R.» - - [398] Manuscrits de Colbert. fol. 1. Manque dans le _Suppl. - franç._ - - [399] Man. de Colbert, fol. 2. Manque dans le _Suppl. franç._ - -MADAME DE CHEVREUSE A M. DU DORAT[400]. - - «L'estat où j'ai esté jusqu'à cette heure ne m'a pas permis de - pouvoir escrire plus tôt, ni celui où je suis d'y demeurer - davantage sans le faire, pour vous prier de donner une lettre que - j'escris à la Reyne touchant l'affaire que vous sçavez de l'argent - que m'envoya Monsieur le cardinal, laquelle je vous prie de dire à - Sa Majesté, ainsi que je lui mande que vous ferez, et la - très-humble supplication que je lui fais de le rendre sur ce - qu'elle me doit. Je crois qu'il lui sera aussi aisé en l'estat où - elle est, qu'à moi difficile en celui où je suis, auquel elle - m'obligeroit beaucoup de m'envoyer le reste; mais pour ne - l'importuner, je n'ose lui demander. Je fais bien de rendre cela à - M. le cardinal, avouant que si cela ne m'eût esté impossible je - l'aurois desjà fait avec tous les remercîments que je dois. - J'espère que la bonté de la Reyne fera tous les deux pour moi, et - que cela lui sera autant agréable que peut-estre mon malheur lui - feroit désagréer ce qui viendroit de ma part. S'il est si grand - que cela ne puisse estre, je ne manquerai de satisfaire à cela par - quelque moyen que ce soit, et de témoigner, en quelque estat que - je sois, que si j'ai beaucoup de mauvaise fortune, je n'ai pas - moins d'innocence et autant de résolution de la conserver que - d'envie de vous servir. M. DE ROHAN.» - - [400] Man. de Colbert, fol. 3. Manque dans le _Suppl. franç._ - -MADAME DE CHEVREUSE A LA REINE ANNE[401]. - - «J'ai chargé ce porteur de vous dire une affaire que je ne puis - oublier ni ne dois vous céler; l'état où je suis m'oste le moyen - de la payer, celui où vous estes vous le donnera facilement. Je - vous conjure de le faire et d'en témoigner votre ressentiment. Si - vous pouviez achever le surplus de la dette, croyez qu'il - viendroit bien à propos pour moi, qui suis absolument à vous que - je sçais qui le croyez, et que je ne puis vous récompenser du bien - que vous me faites en cela.» - - [401] Manuscrits de Colbert, fol. 2. Manque dans le _Suppl. - franç._ - -A LA REYNE, MA SOUVERAINE DAME[402]. - - «Madame, je ne serois pas digne de pardon, si j'avois pu et manqué - de rendre conte à Vostre Majesté du voyage que mon malheur m'a - obligé d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte - d'entrer en Espagne où le respect de Vostre Majesté m'a fait - recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous - porte m'a fait taire jusques à ce que je fusse en un royaume - lequel estant en bonne intelligence avec la France ne me donne pas - sujet d'appréhender que vous ne trouviez bon de recevoir les - lettres qui en viennent. Celle-ci, Madame, parlera devant toutes - choses à Vostre Majesté de la joie particulière que j'ai ressentie - de la publique, qui est partout, de la grossesse de Vostre - Majesté. Dieu, qui connoît sa bonté si parfaitement, la sait seul - récompenser, et consoler tous ceux qui sont à elle par ce bonheur - que je lui demande de tout mon cœur d'achever par l'heureux - accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise fortune - m'empesche d'estre des premières à le voir, croyez, Madame, que - mon affection au service de Vostre Majesté ne me laissera des - dernières à m'en rejouir. Le souvenir que je ne sçaurois douter - que Vostre Majesté n'aye de ce que je lui dois, et celui que j'ai - de ce que je lui veux rendre, lui persuadera, sans que je lui die, - le déplaisir que ce m'a esté de me voir réduite à m'éloigner - d'elle pour éviter les peines où j'appréhendois que les soupçons - injustes qu'on a donnés de moi me missent. Je jure à Vostre - Majesté que dans ce dessein je ressentois tant de maux que je ne - l'exécutai pas dans l'espérance de m'en délivrer, mais seulement - de faire voir un jour que je ne les méritois pas. Je croyois - venant ici me soulager en les disant à Vostre Majesté; mais la - difficulté du passage m'obligeant d'entrer en Arragon, et depuis - celle de passer en Angleterre m'obligeant d'aller à Madrid, il m'a - fallu priver de cette consolation jusques à cette heure que je - puis me plaindre à Vostre Majesté de ma mauvaise fortune, - n'accusant qu'elle seule de mon malheur et espérant que la - protection de Vostre Majesté me garantira de celui que ce me - seroit de la colère du Roy et des mauvaises grâces de M. le - Cardinal, puisqu'en ce sujet je n'ai manqué ni au respect ni au - ressentiment à quoi j'estois obligée. Je n'ose le dire moi-même à - Sa Majesté et ne le fais pas à M. le Cardinal, m'asseurant que - vostre générosité le fera, et rendra agréable ce qui pourroit - estre importun par mes lettres, par lesquelles je ne pourrois pas - si bien témoigner mon innocence comme par la grâce que je demande - à Vostre Majesté de la représenter; et la vertu de Vostre Majesté - m'asseure qu'elle s'exercera volontiers en cette occasion, et - qu'elle emploiera sa charité pour me dire ce que je sçais qu'elle - fait, qui est d'estre toujours elle-même. Vostre Majesté sçaura - par les lettres du Roy et de la Reyne de la Grande-Bretagne - l'honneur qu'ils me font. Je ne le sçaurois mieux exprimer qu'en - disant à Vostre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Plût à - Dieu le pouvoir faire par mes services! Je crois que vous - approuverez ma demeure en leur cour, et que cela ne me rendra pas - digne d'un mauvais traitement de la vostre, ni de me refuser les - choses que l'autorité de Vostre Majesté et le soin de M. le - Cardinal m'avoit procurées, que je demande à cette heure à M. mon - mari; à quoi je supplie Vostre Majesté de me protéger, afin que - j'en aie bientôt les effets si justes que j'en attends.» - - [402] Man. de Colbert, fol. 4. Manque dans le _Suppl. franç._ Une - personne qui possède l'original de cette lettre a bien voulu nous - le confier pour le collationner avec la copie. Trois pages - in-fol. Cachet intact, cire rouge et soie verte. - -Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL DE RICHELIEU[403]. - - «Monsieur, je ne doute pas que vous ne soyez satisfait de la - raison qui m'a empeschée jusques à cette heure de vous écrire, - vous ayant esté donnée par une personne de qui j'espère autant de - grâce comme vous de justice. Maintenant ayant appris ce que je - crois aisément, pour le désir que j'en ai, que vous recevrez - agréablement cette lettre, je vous la fais avec beaucoup de - contentement, sachant bien que la vérité seroit bien reçue de - vous, sans l'assistance que votre bonté promet à la personne de - qui elle vient. J'espère que le malheur qui m'a contrainte de - sortir de France s'est lassé de me suivre si longtemps, et que les - soupçons qui m'ont donné des appréhensions auront en partie - justifié ma peur, dont je serois très-aise d'estre tout à fait - guérie par la connoissance que mes ennemis ne fussent pas plus - puissants que mon innocence. Je ne puis pas mieux décharger votre - bonté qu'en lui imputant les diverses demandes qu'on me fit; sur - quoi, j'ai cru estre obligée de m'esloigner pour gagner ce qui - m'estoit seulement besoin pour ma justification, à savoir, le - temps. Les assurances qu'on m'a données depuis mon arrivée ici de - votre bonté pour moi me font espérer le succès que je me suis - promis. Je souhaite extrêmement encore que cela n'augmente pas la - peine de mon éloignement, et comme les honneurs et grâces que j'ai - reçues par tout ne font qu'exercer non pas abattre ma gratitude, - vous devez estre assuré qu'ils contribuent à la mémoire de vos - faveurs; car cependant que j'aurai cette qualité, je ne puis - jamais perdre celle, monsieur, de votre très-humble et - très-affectionnée servante, M. DE ROHAN.--Greniche, ce 1er juin.» - - [403] Manuscrits de Colbert, fol. 5 et 6. Manque au _Suppl. - franç._ - -«MÉMOIRE[404] DE CE QUE Mme DE CHEVREUSE A DONNÉ CHARGE AU SIEUR DE -BOISPILLE DE DIRE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL.» - - «Ce qui la fit résoudre à partir, après l'avis qu'elle reçut, ce - fut qu'elle n'eut point de lettre de M. du Dorat, et qu'elle fit - réflexion sur les choses dont M. d'Auxerre l'avoit enquise, et sur - le mémoire qu'elle avoit vu[405] qui portoit vouloir sçavoir - d'elle s'il n'estoit pas vrai qu'elle avoit escrit pour empêcher - M. le duc de Lorraine de quitter le service du roy d'Espagne, et - que si elle répondoit que non, comme l'on croyoit qu'elle feroit, - qu'elle dispensast à l'avenir son Éminence de s'entremettre entre - le roy et elle, et que l'avoüant il l'avoit bien tirée de plus - grandes affaires, et que son Éminence lui demandoit cela comme son - ami, sachant la chose assurément par lettres interceptées d'un - courier en Luxembourg, avec les paroles de M. le grand - maistre[406], et ce qui se passa ensuite comme elle escrivit - n'avoir promis ce que M. le grand maistre avoit dit; la dite - légation de MM. d'Auxerre et du Dorat, et le dit avis, le tout - mit son esprit dans les troubles que l'on peut juger, ayant peur - que l'on crût qu'elle fût obligée ailleurs, ayant refusé de faire - ce que mondit seigneur de La Meilleraie désiroit. C'est donc ce - qui l'étonna, disant avoir vécu, mesme s'estre corrigée de toutes - choses, et étudiée pendant son séjour à Tours à ne rien faire - particulièrement qui pût déplaire à M. le cardinal, depuis - l'obligation qu'elle lui avoit pour l'affaire de M. de - Chasteauneuf: voulant avec le temps et sa façon de vivre et - comportement lui faire perdre entièrement le souvenir de cette - action qu'elle avoit faite. Et après cela voyant qu'on s'enqueroit - de choses à quoi elle n'avoit jamais pensé, et lui dire que l'on - en avoit en main la vérité, cela lui fit imaginer que l'on la - vouloit perdre. Voilà les points sur lesquels elle a fait toutes - ses réflexions. - - [404] Manuscrit de Colbert, fol. 8. Manque au _Suppl. franç._ - - [405] Le mémoire ou les instructions dressées par Richelieu - lui-même pour interroger à Tours Mme de Chevreuse. Voy. chap. - III, p. 137, et l'APPENDICE p. 425. - - [406] Le maréchal La Meilleraye, grand maître de l'artillerie, - qui vit à Tours Mme de Chevreuse. - - «Pour son retour elle le désire si fort, pourvu qu'elle ait les - bonnes graces de son Éminence, qu'elle ne conditionne point le - lieu de sa retraite; ce sera où il lui plaira et pour faire tout - ce qu'il lui commandera. - - «Elle ne s'est obligée à rien du tout en Espagne ni en Angleterre; - ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston fors les bonnes - chères et traitements; et pour le témoigner, les dernières paroles - que lui dit le roy d'Espagne furent de faire ses recommandations - en Angleterre, et que si elle alloit en France, comme il espéroit, - qu'elle assurast la reyne sa bonne sœur de ses bonnes volontés - qui ne diminueront point pour estre[407]... - - [407] Une petite lacune. - - «Elle supplie que son Éminence dise qu'elle a oublié cette créance - du duc de Lorraine, disant que depuis l'avis que l'on en avoit eu - il ne s'est pas trouvé tel, ou telle autre chose qu'il plaira à - son Éminence, s'offrant de sa part qu'après son retour, si on le - peut vérifier, elle se soumet à punition[408]. - - [408] Dans tout ce passage la copie est très-défectueuse. - - «Représenter qu'elle a escrit quatre fois d'Espagne, la première - du fort de Sistam (?), première place de garnison d'Espagne; la - seconde de Saragoce; la troisième de Madrid, et la dernière fois - une lettre seule à Boispille du dit Madrid dont elle n'a reçu - aucune nouvelle, et que le courier, à qui elle avoit donné la dite - dernière lettre, a dit à son retour l'avoir donnée au dit - Boispille et lui en avoir demandé réponse, et celui-ci avoir - répondu: nous ne faisons point de réponse en Espagne. - - «Elle a parlé comme elle devoit en Espagne, et croit que c'est une - des choses qui l'a le plus fait estimer du comte duc, lequel, elle - croit, n'aura pas rabattu de l'estime qu'il faisoit de son - Éminence. Qu'à son arrivée d'Espagne en Angleterre elle a tenu les - mêmes discours, et tellement exprimé les obligations qu'elle a à - la bonne volonté et bonté de son Éminence, qu'elle s'est presque - mise dans le hazard de faire condamner ses craintes(?). - - «Pour ce qui est de l'ambassadeur d'Espagne, elle le voit parce - qu'il est venu avec elle, joint les ordres qu'il a de la voir et - lui faire compliment, ce qu'elle ne peut refuser, mais bien ne - passer jamais cela. Pour Bruxelles, véritablement elle s'est - acquittée d'une lettre avec un présent à l'infant cardinal, - seulement de la part de la reyne d'Espagne, et ayant reçu - compliment à son arrivée en Angleterre de Mme la princesse de - Phalsbourg, sur la nouvelle qu'elle a eue qu'elle estoit malade - d'une fièvre, elle l'a envoyée visiter par un laquais. - - «Que véritablement elle est visitée par tous les ambassadeurs et - agents étrangers, ce qu'elle ne peut refuser pour le présent au - lieu où elle est.» - -LE CARDINAL A Mme DE CHEVREUSE[409]. - - «Madame, monsieur de Chevreuse ayant désiré que le roy lui permit - de vous envoyer le sieur de Boispille, je n'ai pas voulu le - laisser aller sans vous témoigner par ce mot de response, que - prenant part à ce qui vous touche, je ne serai point content quand - je penserai que vous n'avez pas sujet de l'estre. Ce qu'il vous - plaît me mander est conçu en tels termes que ne pouvant y - consentir sans agir contre vous par une trop grande complaisance, - je ne veux pas y respondre de peur de vous déplaire en voulant - vous servir. En un mot, madame, si vous êtes innocente, votre - sûreté dépend de vous-même; et si la légèreté de l'esprit humain, - pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relascher à quelque - chose dont sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en - sa bonté ce que vous en pouvez attendre et que vous devez désirer. - Je tiendrai en cette occasion, comme en toute autre, à faveur - singulière de vous servir, pourvu que vous vouliez vous-même - embrasser vos intérêts[410], comme vous y estes obligée. - J'apprendrai votre intention par le retour de ce porteur et - demeurerai cependant, etc.» - - [409] Manuscrits de Colbert, fol. 6. Manque dans le _Suppl. - franç._ Nous avons vu l'original même sur lequel nous avons - corrigé la copie. - - [410] La copie et par conséquent le P. Griffet: _les intérêts du - Roy_. - - -24 JUILLET 1638. LE CARDINAL A Mme DE CHEVREUSE[411]. - - «Madame, le roy a volontiers consenti à ce que vous avez désiré. - Puisque vous ne vous sentez coupable que de votre sortie du - royaume, il m'a commandé de vous mander qu'il vous en donne de bon - cœur l'abolition, comme il eût fait de toute autre chose que vous - eussiez tesmoigné avoir sur votre conscience. Quand le sieur de - Boispille vous alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour - votre service et pour votre sûreté, qui consistoit, à mon avis, à - ne tenir rien de caché; ce à quoi j'estimois que vous vous dussiez - porter d'autant plus facilement que l'expérience vous a fait - connoistre, par ce qui s'est passé au fait de Monsieur de - Chasteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse ce dont vos amis ont la - preuve en main est plus secret que s'ils ne l'avoient point. Je - vous puis bien assurer que je n'ai pas moins d'intention de vous - servir aux occasions présentes qu'en celle-là, et que tant s'en - faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sçût - pas, qu'on voudroit ne savoir pas ce qu'on sçait pour ne vous - obliger à le dire. Tant y a qu'on vous envoie les sûretés que vous - avez désirées. Que si vous avez besoin de plus grandes, je vous y - servirai volontiers, comme je vous l'ai desjà mandé, vous assurant - que je serai toujours, etc.» - - [411] Manuscrits de Colbert, fol. 11. Manque dans le _Suppl. - franç._ - -8 SEPTEMBRE 1638. Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL[412]. - - «Monsieur, si je doutois de vos paroles je n'en mériterois pas les - effets; au contraire[413] la liberté qu'elles me font prendre à - cette heure de vous représenter mes intérêts, n'estant digne du - soin qu'il vous plaist d'en prendre. Considérez, Monsieur, l'état - où je suis, très satisfaite d'un côté des assurances que vous me - donnez de la continuation de votre amitié, et fort affligée de - l'autre des soupçons ou pour mieux dire des certitudes que vous - dites avoir d'une faute que je n'ai jamais commise, laquelle, - j'avoue, seroit accompagnée d'une autre, si, l'ayant faite, je la - niois, après les graces que vous me procurez du Roy en l'avouant. - Je confesse, Monsieur, que ceci me met en un tel embarras que je - ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Que si vous ne - vous estiez pas persuadé si certainement de la sçavoir, ou que je - la pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous - laissant emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle - n'admet point de justification, et ne me pouvant faire coupable - sans l'estre, j'ai recours à vous même, Monsieur, vous suppliant, - par la qualité d'ami que votre générosité me promet, d'aviser un - expédient par lequel Sa Majesté puisse estre satisfaite, et moi - retourner en France avec sûreté, ne m'en pouvant imaginer aucun, - et me trouvant dans des grandes peines. Comme je suis avec - d'entières résolutions de vous servir, j'espère que vous trouverez - bon la franchise avec laquelle je vous supplie de m'en tirer, et - de me donner occasion de vous tesmoigner ce que je suis, Monsieur, - votre très humble et très affectionnée servante, - - «MARIE DE ROHAN.» - - [412] Manuscrits de Colbert, fol. II. Manque dans le _Suppl. - franç._ - - [413] Il paraît y avoir ici une petite lacune; supplées: _je vous - prie d'excuser_, ou quelque chose de semblable. - -8 JANVIER 1639. LE CARDINAL A MME DE CHEVREUSE[414]. - - «Les continuelles instances que M. de Chevreuse fait pour vous - garantir de votre perte, joint à l'affection que j'ai toujours eue - pour ce qui vous touche, m'ont porté à obtenir du roy un passeport - pour M. l'abbé du Dorat et le sieur de Boispille qui vous vont - trouver en intention de vous servir et de vous faire plus penser à - vous que vous n'avez jamais fait. Si vous en avez autant de - dessein qu'ils en assurent, et que vous vouliez par une bonne - conduite me donner lieu de respondre au Roy de la suite de vos - actions, je m'y engagerai de très bon cœur, me promettant que - vous ne voudriez tromper de nouveau une personne qui veut estre, - etc.» - - [414] Manuscrits de Colbert, fol. 13. Manque dans le _Suppl. - franç._ - -Le cardinal remit à Boispille l'abolition ci-jointe, mais sous cette -réserve que nous trouvons aux Archives des affaires étrangères, FRANCE, -t. LXXXXI, fol. 38: - - «Je, François Eveillard, sieur de Boispille, reconnois avoir reçu - l'abolition générale qui m'a été donnée pour Mme la duchesse de - Chevreuse, sur l'assurance que j'ai donnée de ne la délivrer point - qu'elle n'ait premièrement reconnu par écrit ce dont elle prétend - être absoute par ladite abolition, et particulièrement ce qu'elle - a négocié avec le duc Charles de Lorraine pendant son séjour à - Tours et autres lieux hors de la cour, pour le faire demeurer dans - le service du roi d'Espagne. Fait en mon seing et 9e jour de - février mil six cent trente-neuf, - - «EVEILLARD DE BOISPILLE.» - - «Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous - présents et à venir, salut. Nous n'avons point de plus grand - déplaisir que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du - bien et repos de notre État de laisser aller le cours de la - justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets - dans le devoir et les plus qualifiés dans l'obéissance, la - fidélité et le respect qu'ils nous doivent, et au contraire ce - nous est un grand contentement lorsque par la reconnoissance de - leurs fautes ils nous donnent sujet de les oublier. Notre cousine - la duchesse de Chevreuse a autant de connoisssance que personne du - monde de notre inclination plutôt à la clémence qu'à la rigueur, - dont voulant lui départir présentement un effet particulier sur le - sujet de sa dernière sortie hors du royaume contre l'ordre et le - commandement exprès qu'elle avoit de nous de demeurer en notre - ville de Tours, de sa retraite et séjour en pays ennemi, des - intelligences qu'elle a eues avec le duc Charles, et autres fautes - qu'elle auroit pu commettre contre la fidélité et le service - qu'elle nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement - reçu sa très-humble supplication sur le sujet desdites fautes, et - par ces présentes, signées de notre main, nous avons remis, - quitté, pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et - abolissons à notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse, la - faute qu'elle a commise s'en allant de notre ville de Tours contre - l'exprès commandement que nous lui avions donné d'y demeurer, - ensemble sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant - au pays de nos ennemis déclarés, comme aussi ce qu'elle a négocié - avec ledit duc Charles de Lorraine contre notre service, et - généralement toutes autres fautes qu'elle auroit commises contre - nos intentions, service et fidélité qu'elle nous doit, demeurant - content et satisfait de la confession qu'elle nous a - particulièrement fait faire. Voulons et nous plaît que pour raison - desdites fautes elle ne puisse dorénavant être recherchée en - quelque façon que ce soit, imposant pour ce regard silence - perpétuel à nos procureurs généraux et leurs substituts présents - et avenir, et l'avons restituée et restituons au même état qu'elle - étoit auparavant celui-ci. Si donnons en mandement à nos amés et - féaux conseillés séants en notre cour du parlement à Paris, que de - notre présente grâce et abolition ils fassent, souffrent et - laissent jouir notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse, - pleinement et paisiblement, et qu'ils aient à l'entériner sans que - notre dite cousine soit tenue de se représenter devant eux, dont, - de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous - l'avons dispensée et dispensons; car tel est notre plaisir; et - afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait - mettre notre sceau à ces présentes. Donné à Saint-Germain-en-Laye, - le 10 février l'an de grâce mil six cent trente-neuf et de notre - règne le vingt-neuvième, - - «LOUIS, BOUTHILLIER.» - -LONDRES, 23 FÉVRIER 1639. Mme DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL[415]. - - «Monsieur, jamais je n'avois cru mon malheur si grand que je fais - à cette heure, puisque la bonne volonté que vous me faites - l'honneur de me témoigner ne le peut pas surmonter, et ne m'y fait - trouver autre soulagement que la liberté qu'elle me donne de lui - représenter les raisons pourquoi elle ne m'en tire pas. Je - commencerai, Monsieur, par l'obligation que vous m'avez fait la - grâce d'obtenir du Roy, en laquelle il est spécifié une - négociation avec Monsieur de Lorraine contre le service du Roy, - laquelle vous sçavez que je vous ai toujours protesté n'avoir - jamais faite. Que si j'avois été capable de cette faute, je - croirois en commettre une seconde de ne le vous pas avouer, ayant - tant de connoissance de votre générosité que non-seulement j'eusse - espéré que vous en eussiez obtenu le pardon de Sa Majesté, mais - encore par votre bonté accoutumée vous l'auriez voulu étouffer, en - causant l'abolition qu'il eût plu au Roy me donner que sur ma - sortie de France qu'il me pardonnoit, et toutes autres fautes que - j'aurois pu commettre, sans particulariser cet article touchant - Monsieur de Lorraine, lequel n'estant point je n'ai pu vous - confesser. Ainsi, Monsieur, je vous avoue que je suis doublement - étonnée de le voir dans l'abolition que Boispille m'a montrée, et - d'entendre à quelle condition il s'estoit engagé de me la donner. - J'arriverai à la seconde chose qu'il m'a dite de votre part - touchant mon retour à Dampierre sans sçavoir ni le temps que j'y - demeurerai ni la liberté que j'y aurai, ientes (_sic_) si le roy - voudra m'éloigner davantage un peu après, ou s'il lui plaira que - j'y demeure sans avoir la liberté d'aller ailleurs. Sur ce sujet, - je vous supplie très-humblement de croire que si vous me jugez - méprisable jusqu'au point de m'obliger à la demeure d'un lieu, ou - à estre reléguée à soixante lieues de mes plus proches et des - moyens de donner ordre à mes affaires, il n'y a ville dans - l'Europe où je me trouve mieux qu'à Angers, ni maison où je - demeure plutôt qu'au Verger. C'est pourquoi, Monsieur, je vous - demande cette grâce de considérer l'état où me laissent toutes les - assurances d'amitié que vous me donnez, et de trouver bon que V. - E. m'en procure une entière par une abolition qui ne me noircisse - pas éternellement de ce que je n'ai pas fait, et ma demeure - certaine chez moi avec la liberté d'aller par tout le royaume - comme toutes les autres de ma condition, hors où seront Leurs - Majestés, puisque mon malheur est tel que le Roy ne l'a pas - agréable; afin qu'au moins estant privée, en lui obéissant, du - plus grand bien de ma vie par l'absence de la Reyne, j'aie cette - consolation de me voir sans honte avec mes plus proches, et les - moyens de donner ordre à mes affaires. Alors, Monsieur, j'aurai - une résolution fort constante d'attendre avec patience les effets - que je me veux toujours promettre de votre protection, que je ne - prétendrai que lorsque vous m'en croirez digne. C'est une ambition - si juste que j'ose croire que vous ne la désapprouverez pas, et si - quelques obstacles s'opposent à me faire obtenir ce bien, vous me - plaindrez de n'y pouvoir atteindre, et ne me blâmerez pas de - l'avoir demandé, vous assurant qu'en quelque état que je sois je - conserverai toujours si parfaitement le souvenir des faveurs que - j'ai reçues de vous, et le désir de les reconnoistre par mes - services, que vous me croirez peut estre un jour digne des grâces - dont vous ne m'avez pas crue jusques ici capable, et me trouverez - en tout temps et en tout lieu ce que je dois, qui est, Monsieur, - votre, etc., M. DE ROHAN.» - - [415] Manuscrits de Colbert, fol. 14. Manque dans le _Suppl. - franç._ - -17 MARS 1639. LE CARDINAL DE RICHELIEU A L'ABBÉ DU DORAT[416]. - - «Monsieur, la dernière lettre que j'ai reçue de madame de - Chevreuse estant plutôt un reproche de ce que je ne la sers pas - selon son gré qu'une aprobation de ce que j'ai pu faire pour son - contentement, au même temps que la civilité qui est due aux dames - m'empesche de lui faire réponse de peur de lui déplaire, son - intérêt me met la plume en main pour vous faire savoir ce que - j'estime qui lui doit estre représenté pour son avantage. - - [416] Man. de Colbert, fol. 18. L'original, de la main de Chéré, - est au _Suppl. fr._ - - «Elle trouve étrange qu'on la veuille obliger à quelque - reconnoissance de ce qu'elle a négocié avec certains étrangers. Sa - sureté requiert qu'on en use ainsi. On a point encore vu de malade - qui ait voulu et pu estre guéri d'un mal dont il ne veut pas qu'on - croie seulement qu'il soit malade. Comme la connoissance des maux - est nécessaire aux médecins, leur discrétion est telle qu'ils - savent bien la cacher aux autres. Vous sçavez mieux que personne - qu'en ce qui touche madame de Chevreuse, j'ai gardé le secret et - de confesseur et de médecin en diverses choses qui lui sont assez - importantes, et dont j'ai la preuve entre les mains. J'ose vous - dire même que depuis l'affaire de monsieur de Chasteauneuf il m'en - est tombé quelque autre aussi entre les mains, dont je ne vous ai - jamais dit le détail, bien que je vous aie parlé en gros de - quelque nouveau chiffre découvert. Je n'ai, graces à Dieu, pas - moins de discrétion que j'ai eu par le passé, et j'aurai - certainement autant de soin à l'avenir comme j'ai eu ci-devant en - ce qui importera à madame de Chevreuse. Quelque passion qu'elle - puisse avoir en ce qui la touche, elle est trop raisonnable pour - vouloir que je choque les sentiments du Roy, et ne trouver pas bon - qu'en la servant je serve l'Estat, mesme en ce qui ne lui peut - porter préjudice. Cependant pour lui complaire j'ai obtenu du Roy - une abolition pure et simple comme elle l'a désiré, laquelle - monsieur de Chavigny vous envoie. - - «Elle témoigne encore un grand étonnement de ce qu'on ne lui - permet pas d'aller et de demeurer en tout lieu que bon lui - semblera en France lorsque le Roy et la Reyne n'y seront pas - actuellement. Auparavant qu'elle fit la promenade qu'elle a faite - depuis un an, Tours estoit sa demeure. Si depuis ce temps elle a - fait quelque chose qui mérite une meilleure condition, j'ai grand - tort de ne travailler pas à la lui faire obtenir; mais si ses - actions n'ont pas esté de cette nature, il me semble qu'elle n'a - pas raison de vouloir que, contre toute règle d'une bonne - politique, on augmente les graces à proportion de l'augmentation - des fautes. - - «Le temps et sa bonne conduite peuvent lui donner tout le - contentement qu'elle désire, mais mon pouvoir n'est pas assez - grand pour l'opposer à celui de la raison, ni ma volonté assez - déréglée pour vouloir des choses aussi préjudiciables à l'Estat - qu'inutiles à son service, bien qu'elles lui fussent agréables. - Vous l'assurerez, s'il vous plaît, que j'aurai toujours une - très-sincère affection à ce qui lui sera avantageux, et la - conjurerai de trouver bon que tandis qu'elle sera en l'humeur où - elle est, on mesure plutôt ce qui lui sera utile par le jugement - de ceux qui sont ses amis et ses serviteurs, entre lesquels vous - n'estes pas des moindres, que par elle-même, à l'esprit de - laquelle je déférerai toujours très volontiers, lorsqu'il ne sera - point prévenu de passion à son préjudice. Il ne me reste qu'à vous - assurer que je suis, Monsieur, votre très-affectionné, etc.» - -ADDITION DE LA MAIN DU CARDINAL. L'ORIGINAL AU SUPPLÉMENT FRANÇAIS. - - «Madame, ces trois mots ne sont que pour vous dire qu'une lettre - que j'escris à Monsieur Du Dorat servira de réponse à celle que - j'ai reçue de vous, me contentant seulement de vous faire - connoistre par ces lignes que je suis, etc. Si la demeure du - Verger et d'Angers n'est pas agréable à madame de Chevreuse, on en - pourra trouver quelque autre qui lui plaira davantage; mais il est - impossible d'obtenir qu'elle demeure présentement à Dampierre plus - de huit ou dix jours.» - -LONDRES, 28 MARS 1639. Mme DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL[417]. - - «Monsieur, j'ai vu en la réponse qu'il vous a plu me faire par la - lettre à monsieur Du Dorat, combien je vous suis obligée, et - combien je suis malheureuse, vous trouvant avec tant de bonté pour - moi et demeurant avec tant de mauvaise fortune. Je prie Dieu que - mes services vous puissent un jour faire paroistre que je ne suis - pas tout à fait indigne des grâces que j'ai reçues de vous, mais - seulement du malheur où je suis duquel j'espérois que vos bontés - me feroient voir la fin, alors que mon malheur m'en fait - rencontrer la continuation, par celle de mon éloignement des lieux - qui me pouvoient tirer des incommodités qu'il m'a fait souffrir, - auxquelles je vous confesse, Monsieur, qu'il m'est impossible de - me résoudre. Je me promets qu'il ne le vous sera pas toujours - d'obtenir du Roy un repos pour moi si juste que celui que je vous - ai demandé, ainsi que messieurs Du Dorat et Boispille vous le - feront encore particulièrement entendre. C'est pourquoi, m'en - remettant absolument à eux, je vous supplie seulement de les - vouloir entendre et croire que jamais je ne serai autre que, - Monsieur, votre, etc., M. DE ROHAN. Londres, ce 28 mars.» - - [417] Man. de Colbert, fol. 20. L'original est au _Suppl. franç._ - -NOUVELLE ABOLITION DE Mme DE CHEVREUSE[418]. - - «Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous - présents et à venir, Salut: Nous n'avons point de plus grand - desplaisir, que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du - bien et repos de notre Estat, de laisser aller le cours de la - justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets - dans le devoir, et les plus qualifiés dans l'obéissance qu'ils - nous doivent. Et au contraire ce nous est un grand contentement - lorsque par la reconnoissance de leurs fautes ils nous donnent - sujet de les oublier. Notre cousine la duchesse de Chevreuse a - autant de connoissance que personne du monde de notre inclination - plutôt à la clémence qu'à la rigueur; dont voulant présentement - lui départir un effet particulier sur le sujet de sa dernière - sortie hors du royaume, contre l'ordre et le commandement exprès - qu'elle avoit de nous de demeurer en notre ville de Tours, et sa - retraite et séjour en pays ennemi, et autres fautes qu'elle auroit - pu commettre en conséquence contre la fidélité et service qu'elle - nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement reçu sa - très-humble supplication, sur le sujet desdites fautes, et par ces - présentes, signées de notre main, nous avons remis, quitté, - pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et abolissons à - notre cousine, la duchesse de Chevreuse, la faute qu'elle a - commise s'en allant de notre ville de Tours contre l'exprès - commandement que nous lui avions fait d'y demeurer, ensemble - sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant au pays - de nos ennemis déclarés, et généralement tous autres crimes et - fautes qu'elle auroit commis en conséquence contre nos intentions, - service et fidélité qu'elle nous doit. Voulons et nous plaît que - pour raison desdites fautes ne puisse dorénavant estre recherchée - en quelque façon que ce puisse estre, imposant pour ce regard - silence perpétuel à nos procureurs généraux et à leurs substituts - présens et à venir, et l'avons restituée et restituons au mesme - état qu'elle estoit auparavant icelles; si donnons en mandement à - nos amez et féaux conseillers, les gens tenant notre cour de - Parlement à Paris, que de notre présente grâce et abolition ils - fassent, souffrent et laissent jouir notre dite cousine la - duchesse de Chevreuse pleinement et paisiblement, et qu'ils aient - à l'entériner sans que notre dite cousine soit tenue de se - représenter devant eux, dont nous l'avons dispensée et dispensons - de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale; car - tel est notre plaisir; et afin que ce soit chose ferme et stable à - toujours, nous avons fait mettre notre scel aux susdites - propositions, etc. Donné à Saint-Germain-en-Laye, au mois de mars, - l'an de grace 1630 et de notre règne le vingt-neuvième. Signé - LOUIS, par le Roy.--Bouthillier. Et scellé en placart de cire - verte: Copie collationnée par moi, Boispille.» - - [418] Man. de Colbert, fol. 41. L'original de la main de - Boispille est au _Suppl. franç._ C'est la seconde abolition - modifiée selon le désir de Mme de Chevreuse et où il n'est plus - question du duc de Lorraine. - -LONDRES, 21 AVRIL 1630. BOISPILLE A L'ABBÉ DU DORAT[419]. - - «Monsieur, j'arrivai ici mardi devant l'ordinaire bien las et - fatigué, où j'ai rendu Madame très-contente et satisfaite des - graces et bontés de Son Éminence, qui ne parle plus que de son - retour, et aussi très satisfaite de vos soins et peines. Il faut - pourtant tout dire: ayant voulu m'entretenir, avant de lire ses - lettres, croyant que j'en sçavois la teneur, je la trouvai fort - émue, même estonnée et en des appréhensions; mais après qu'elle - eut lu la lettre de Son Éminence, surtout les trois lignes de sa - main, ce fut un changement et une satisfaction si entière que je - ne vous le sçaurois représenter. Je crois que ces trois lignes ont - plus de force que toutes les abolitions en cire verte qu'elle a - reçues; et en effet entre vous et moi elle en avoit grand besoin, - et vous fîtes un grand coup quand vous suppliâtes son Éminence de - prendre cette peine, car j'en eusse bien eu à l'assurer, après les - appréhensions qu'on lui donne de Paris et _novissime_ depuis cinq - ou six jours. Elle avoit encore la lettre en sa poche qu'elle m'a - fait l'honneur de me montrer, c'est-à-dire me donner part de la - lecture, sans avoir voulu que j'aie sçu qui (la lettre anonyme qui - précédoit celle du duc de Lorraine). En substance on lui mandoit - qu'elle ne prenne aucune créance et qu'il n'y a pour elle aucune - sureté. Je crois pourtant sçavoir à peu près qui c'est. Enfin, - Monsieur, il faut partir et s'en aller, c'est à ceste heure que - l'on en parle tout de bon, et pour cet effet il faut payer où elle - doit, car de prendre de l'argent de ceux qui lui en ont offert, il - y a fort longtemps qu'elle n'en a voulu prendre, ni aussi refusé - sur l'incertitude de son affaire; elle ne le fera pas; c'est sur - ce sujet que nous vous ferons une dépêche dans un jour ou deux; - car de quitter et retourner pour cela, je ne le crois pas à - propos, et crois que son Éminence ne le trouveroit pas bon; - toujours elle ne pourroit partir qu'après la Quasimodo, et si la - Reyne la veut retenir tant qu'elle pourra. Je remets donc le reste - de cette affaire à la dépêche que je vous ferai par ordre et - commandement de ma dite dame, pour vous dire que M. de Lorraine - est arrivé dès le 17e à Bruxelles. Madame n'en a aucunes - nouvelles, ni n'en a eu aucune depuis celles qu'elle vous dit en - avoir reçues. Londres, 21 avril 1639.» - - [419] Man. de Colbert, fol. 22. Dans le _Suppl. franç._ une - simple copie. - - RECONNAISSANCE DE DU DORAT ET BOISPILLE COMME M. LE CARDINAL DE - RICHELIEU LEUR A REMIS ES MAINS 18000 FR. POUR LES DETTES DE MME - DE CHEVREUSE EN ANGLETERRE[420]. - - «Nous soussignez reconnoissons que monseigneur le cardinal duc de - Richelieu ayant sçu par nous le désir qu'a Mme de Chevreuse de - revenir en France pour amender le passé par l'avenir, en - découvrant tout ce qu'elle sçaura qui puisse servir au bien des - affaires de Sa Majesté, ce qu'elle ne peut faire si elle n'est - secourue dans la nécessité et incommodité où elle se trouve; son - Éminence nous a mis entre les mains la somme de dix-huit mille - livres pour donner moyen à la dite dame de s'en revenir et - accomplir les bonnes intentions qu'elle a pour le service du Roy; - laquelle somme de dix-huit mille livres nous promettons à son - Éminence d'employer aux fins que dessus. Fait à Ruel ce 19 mai - 1639. - - DU DORAT, BOISPILLE.» - - [420] Man. de Colbert, fol., 25. L'original, signé de Du Dorat et - de Boispille, est au _Suppl. franç._ - - -5 JUIN 1639, BOISPILLE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL[421]. - - «Monseigneur, je puis avec vérité assurer votre Éminence qu'estant - ici de retour il y a aujourd'hui huit jours, j'y ai trouvé Mme de - Chevreuse m'y attendant avec de grandes impatiences pour donner - ordre à ses affaires, et y régler le jour de son départ. A l'heure - même que je fus arrivé, elle le fut dire à la Reyne de la - Grande-Bretagne pour demander congé; laquelle, pour conclusion, - lui dit qu'elle n'auroit point de vaisseau de quinze jours. Il - fallut promettre ces quinze jours, et son partement fut arrêté au - 13 de ce mois pour aller à Douvres s'embarquer, avec résolution - même que nous avons prise ensemble, que s'il n'y avoit un vaisseau - du Roy de la Grande-Bretagne, d'en prendre un marchand. Le - lendemain Madame fit sa dépêche au Roy de la Grande-Bretagne, pour - ses remerciements et son adieu; laquelle dépêche j'ai vue et - estoit bien faite. Enfin, Monseigneur, tout est ainsi arrêté. - (Elle) a écrit à monseigneur son mari lui envoyer carrosse et - chevaux à Dieppe, et à M. Du Dorat l'y venir trouver. Nous sommes - donc en cet état, et moi j'ai trouvé que de vérité elle doit plus - que je ne croyois, ayant vécu toute cette année d'emprunt, n'ayant - voulu prendre l'argent qu'on lui a offert pour s'acquitter, et a - donné des pierreries en gage et nantissement. Elle vivoit contente - en cette résolution jusques à hier au soir, qu'elle reçut la - lettre de laquelle j'envoie copie à votre Éminence, la dite lettre - écrite et signée de la main de celui qui l'écrit (la lettre du duc - de Lorraine). Tout aussitôt elle me fit chercher pour me la - communiquer, et je la trouvai dans des peines extrêmes et des - appréhensions non imaginables. Je lui ai dit toutes les raisons - que je sçais et qu'elle même connoist parfaitement pour lui ôter - ces inquiétudes. Ce faisant elle m'a dit que je lui faisois - plaisir, et qu'elle même croyoit plutôt le bien que le mal. - Toutefois, Monseigneur, ce pauvre esprit travaille tant que cela - est pitoyable. A même temps que nous eûmes lu cette lettre - ensemble, il arriva compagnie, entr'autres M. Digby qui fut cause - qu'elle me laissa la lettre quelque temps entre les mains, - laquelle secretement je copiai promptement, et ai cru vous devoir - faire promptement cette dépêche secrète et sans son sçu par cet - homme exprès. Votre Éminence verra, comme celui qui écrit promet - que le sieur de Ville la doit, ce semble, voir; c'est pourquoi - elle a quelque opinion qu'il sera ici dans quatre ou cinq jours; - qui fait que je n'ai pas voulu quitter, ni faire semblant d'avoir - aucune alarme; car sans cela je fusse allé moi-même. Votre - Éminence aura, s'il lui plaist, pitié de cet esprit à qui on donne - tant de peines, lequel elle peut guérir et consoler si par charité - et bonté elle avoit agréable de lui faire un mot de sa main, ou à - moi me mander et commander ce qu'il lui plaira pour l'ôter de ces - peines et inquiétudes, pour partir avec contentement: car - quoiqu'elle soit entièrement résolue et assez courageusement pour - son retour en France, nonobstant tous les autres écrits et avis, - il lui est impossible de ne faire de grandes réflexions sur - celui-ci si positif, ainsi que votre Éminence le verra. Si ce - porteur est promptement dépêché, il sera ici bientôt de retour, et - au temps qu'elle croit que le sieur de Ville y sera. Je - détournerai plus facilement ces méchants et pernicieux conseils et - avis, et votre Éminence fera une œuvre grandement charitable et - officieux, et (elle) lui sera de plus en plus obligée. - - [421] Man. de Colbert, fol. 28. L'original au _Suppl. franç._ - - «Pour les nouvelles d'ici, le Roy de la Grande-Bretagne est à - présent à Neufchastel (Newcastre) avec 20,000 hommes de pied et - 3,000 chevaux et 10,000 volontaires qui se doivent rendre bientôt - auprès de lui. C'est ce que j'entendis dire hier au soir à la - Reyne à la promenade dans le parc de Saint-James, faisant ce - rapport sur des lettres qu'elle venoit de recevoir. Elle dit aussi - qu'elle prenoit bon augure, parce que quelqu'un s'étoit avancé - vers les Écossois avec dix hommes de cheval, et en avoit fait fuir - et battre trente, dont un fut tué; dit que M. le comte de Holland - estoit entré jusques à dix mille en Écosse, lui cinq ou six, et où - il n'y avoit point de gens de guerre, et avoit trouvé force peuple - à qui il avoit demandé s'ils vouloient estre rebelles à leur Roy, - qui dirent que non, lui disant qu'ils avoient ouï dire qu'il y - avoit une déclaration du Roy qui leur avoit esté envoyée, qui leur - estoit favorable, mais qu'ils ne l'avoient point vue et que leurs - généraux et principaux ne la leur faisoient voir, qui fit que le - dit sieur de Holland, qui en avoit des copies, leur en donna. - Ainsi je vis hier au soir qu'ils estoient en bonne espérance et - plus contents que de coutume. L'on avoit dit ici que le général - Leslie étoit tombé de cheval et fort blessé, mais j'ai appris - qu'il se porte fort bien. L'on désire fort l'accommodement avec - les Écossois. - - «Au nom de Dieu, Monseigneur, que votre Éminence fasse quelque - chose pour assurer encore ce pauvre esprit qui est en grandes - peines; car elle est résolue à s'en aller; et lui est impossible - que dans cette résolution ces lettres et écrits ne l'inquiètent au - dernier point. Cela estant, je ne fais aucun doute qu'elle ne - parte le même jour qu'elle a résolu. Il se trouve encore des gens - assez qui nourrissent ce mal. Tout cela est pour étonner un plus - fort esprit que le sien, à quoi votre Éminence peut facilement - remédier par sa bonté et charité, laquelle je supplie très - humblement me faire l'honneur de me croire. Monseigneur, votre, - etc. BOISPILLE.--Londres, ce 5 juin 1639.» - -8 JUIN 1639. BILLET DU CARDINAL DE RICHELIEU A BOISPILLE[422]. - - «Monsieur Du Dorat m'ayant fait sçavoir qu'il craint qu'on - n'inquiète mal à propos l'esprit de Mme de Chevreuse en lui - donnant des appréhensions qui n'ont point de fondement, ce billet - est pour assurer le sieur de Boispille que Mme de Chevreuse n'a - rien à craindre en France, et qu'elle y aura toute sûreté, et si - quelqu'un lui veut persuader le contraire, il la trompe - méchamment. Ledit sieur de Boispille peut faire voir ce billet à - Mme de Chevreuse; à quoi j'ajoute ces trois mots de ma main, afin - qu'elle en connoisse plus tôt la vérité.» - - [422] Man. de Colbert, fol. 30. Manque dans le _Suppl. franç._ - -9 AOUST 1639. BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU[423]. - - «Monseigneur, j'ai ci-devant donné avis à M. Cheré de l'arrivée de - M. de Ville, et à présent je lui envoie une relation plus ample - pour faire voir à Votre Éminence, avec le mémoire que Mme de - Chevreuse vous envoye écrit et signé de la main dudit sieur de - Ville. J'ai cru nécessaire et à propos, quelque temps après que - j'eus donné à ma dite dame l'écrit que Votre Éminence me fit - l'honneur de m'envoyer d'Abbeville, d'avouer à ma dite dame que - Votre Éminence savoit le sujet qui la retenoit, afin de lui faire - connoistre cette augmentation d'obligation qu'elle vous avoit; et - la voyant aussi en peine de sçavoir comment Votre Éminence avoit - pris ce soin de m'envoyer cet écrit, joint les inquiétudes où elle - estoit de la longueur du dit sieur de Ville, crainte que cela ne - vous déplût, je le fis encore pour lui faire voir par cet exemple - comme Votre Éminence continuoit à lui vouloir autant de bien comme - je l'en ai toujours assuré. Nous avons fort contesté ledit sieur - de Ville et moi en la présence de ma dite dame, jusques à me - moquer d'alléguer les morts, et que quand cela seroit l'on y avoit - remédié. J'avoue que ledit sieur de Ville m'a toujours parlé avec - tous les respects et devoirs, que je pouvois désirer de lui, de - Votre Éminence; mais il m'a dit qu'estant serviteur très humble de - ma dite dame, et croyant que partie des peines qu'elle avoit - souffertes estoient à cause de la créance que l'on avoit qu'elle - penchoit du côté de son maître, il estoit obligé de lui dire ce - qu'il sçavoit. Je lui dis que ce n'estoit pas grand'chose, et - qu'il venoit un peu tard. Après tout cela, Monseigneur, il me prit - à part, dans une chambre du logis de ma dite dame, ne l'ayant vu - ailleurs, et m'entretint des discours que Votre Éminence trouvera - dans l'écrit enfermé en cette lettre; il me le dit, comme j'ai - jugé, sur la créance qu'il avoit que je serois le porteur de cette - dépêche, et me témoigna qu'il l'eût fort désiré, ne doutant point, - puisque ma dite dame a désiré qu'il lui ait écrit et donné sous - son seing son avis, qu'elle n'envoyast vous trouver. Mais, - Monseigneur, je n'ai pas cru à propos de laisser ma dite dame, - joint aussi que, quoique très-innocent, j'ai appréhendé de me - trouver devant Votre Éminence après avoir rapporté fidellement à - ma dite dame les obligations qu'elle lui a et les peines que je - lui ai vu prendre pour elle, et néanmoins n'avoir pas effectué ce - que je vous ai promis de sa part, et la voir encore arrêtée à ce - qu'elle fait en continuant à vous donner les peines qu'elle fait, - que je n'ai pu souffrir sans m'emporter. Elle l'a souffert, et m'a - dit qu'elle est très assurée que Votre Éminence ne le trouvera - mauvais, vous l'écrivant, et n'aura désagréables les supplications - très-humbles qu'elle lui fait. Il est vrai, Monseigneur, qu'ils la - mettent quelques fois en telles allarmes, ces bons conseillers, et - son esprit en telles peurs et inquiétudes qu'elle me dit, lorsque - je lui donnai des exemples de la vérité du contraire, que je lui - fais grand plaisir, et que véritablement elle vous connoist mieux - qu'eux tous, que Votre Éminence est très-généreuse et bonne, et - qu'elle est assurée qu'elle ne lui manquera jamais. Au surplus, - Monseigneur, pour n'importuner Votre Éminence, je supplie M. Cheré - l'en entretenir, pour l'absence de M. de Chavigny, suivant les - mémoires que je lui adresse. Je suis donc resté ici, Monseigneur, - à attendre le retour de ce porteur, espérant que le proverbe sera, - Dieu aidant, véritable, que la patience amène tout à bien, et que - Votre Éminence me fera l'honneur de me croire, Monseigneur, son - très humble, etc. BOISPILLE.--A Londres, ce 9 aoust 1639.» - - [423] Man. de Colbert, fol. 36. L'original au _Suppl. franç._ - -MÉMOIRE DE BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU, TOUCHANT LA SURETÉ QUE -DEMANDE Mme DE CHEVREUSE, AVEC LA RELATION DE L'ENTREVUE DE LADITE DAME -AVEC LE SIEUR DE VILLE[424]. - - «Madame la duchesse de Chevreuse a vu M. de Ville qui arriva à - Londres le troisième jour d'aoust, et en repartit le dimanche - septième dudit mois, de grand matin, allant prendre un vaisseau - anglois aux Dunes. Son dessein estoit de voir le Roy de la - Grande-Bretagne de la part de son maître, et l'aller trouver où il - estoit vers l'Ecosse, sans Mme de Chevreuse qui l'en a empêché, - n'ayant voulu absolument qu'il se soit servi de son nom pour venir - voir le Roy. Il a vu seulement une fois la Reyne, présenté par - monsieur le comte Dorcé (d'Orsay), à cause que ma dite dame estoit - malade, et la Reyne sortant de son cabinet dans sa drinchambre - pour aller en une autre où un peintre l'attendoit; il ne fut pas - longtemps avec elle, et y avoit force monde; salua et prit congé - en même temps. - - [424] Man. de Colbert, fol. 38. Manque dans le _Suppl. franç._ - - «Son Éminence verra par le mémoire écrit et signé de la main dudit - sieur de Ville, ce qu'il a dit à ladite dame, qui supplie son - Éminence l'assurer par lettres que le contenu audit mémoire n'est - point, ou quoi que ce soit, qu'elle est contente et satisfaite - d'elle jusques à présent au moyen des protestations qu'elle lui - fait de n'avoir à l'avenir autre soin que de ses intérêts, et si - bien vivre avec elle qu'elle lui donnera tout sujet de - contentement, et qu'estant de cette façon assurée il n'y a - obstacle qu'elle ne surmonte; ou s'il ne lui veut faire cet - honneur et lui écrire de la sorte, de l'en assurer par personnes - de sa part avec lettres et créances. - - «Lange, à qui je n'avois jamais parlé, m'a dit au logis de - monseigneur de Chavigny, m'y voyant pour les affaires de ma dite - dame, qu'il avoit conduit M. de Ville et qu'il lui avoit dit qu'en - partant on lui avoit dit et assuré que Mme de Chevreuse seroit - plustôt en France que lui de retour. Il me fit force autres - discours qui ne tendoient, non plus que celui-ci, à ce que dit M. - de Ville, mais au contraire. - - «Enfin, ma dite dame demande à Monseigneur, que puisque l'honneur - de ses bonnes graces est le seul fondement de son retour, qu'il - plaise à son Éminence de lui vouloir écrire comme elle lui a - autres fois fait l'honneur de le faire dans les soins qu'il - prenoit de ses intérêts, se persuadant qu'elle le peut espérer, se - souvenant du temps passé et des biens et honneurs qu'elle a reçus - de Son Éminence, afin qu'elle puisse entrer en France avec repos. - - «Au fond, ce qui la presse continuellement et lui revient en - l'esprit à toutes heures, c'est l'affaire de M. de Lorraine, - quoique je l'aie assurée que l'on n'en parlera plus, ainsi qu'elle - lui fut proposée à Tours par MM. d'Auxerre et Du Dorat, et dont - son Éminence a continué à l'excuser jusques à sa dernière - dénégation, la bonté de son Éminence lui accordant sa maison de - Dampierre, et que l'on ne parlerait plus de l'affaire de M. de - Lorraine. Elle craint donc qu'estant de retour l'on ne lui en - parle encore, non par accusation mais par conférence, ou que ses - malheurs ordinaires lui suggèrent qu'on lui fasse quelques autres - demandes où elle ne pourra satisfaire, et ainsi qu'elle soit - privée de l'honneur des bonnes graces de son Éminence. - - «Par ainsi elle le supplie très humblement, qu'attendu la - confession qu'elle fit à messieurs d'Auxerre et Du Dorat des - autres articles dont elle fut questionnée, il plaise à son - Éminence que vu cette confession volontaire des unes et dénégation - de l'autre qu'elle en a fait, il lui mande qu'il croit que l'avis - qu'il en avoit eu n'est pas véritable, et ainsi que c'est une - affaire morte et qu'il n'y pense plus. - - «Il est vrai, et ma dite dame me l'a avoué, que ledit sieur de - Ville, de la part de son maître, a fait tout son pouvoir pour lui - faire rompre son traité, et pour qu'elle ne s'en retourne, - l'assurant que M. de Lorraine la viendroit voir cet hiver en ce - pays; mais, Dieu aidant, son Éminence y remédiera. Je sçais aussi - que c'est ce qu'il n'a pu obtenir et qu'il lui en a fait reproche - par une lettre qu'il lui écrit en s'embarquant. - - «Elle m'a juré et protesté encore hier au soir, lui parlant des - défiances que j'ai d'elle, qu'elle n'a autre désir que son retour, - mais toujours qu'elle le veut et désire avec une entière assurance - de l'honneur des bonnes graces de son Éminence, soit par lettre - positive, ou une de créance par un homme de sa part. - - «Elle se persuade et croit si fort estre bien auprès de son - Éminence, qu'elle croit qu'elle ne lui doit rien refuser de ce qui - est dépendant de son bien, contentement et repos, puisqu'ainsi est - qu'il lui pardonne tout le passé, disant qu'il lui a souvent - promis d'effectuer tellement son bien jusqu'à en vouloir prendre - un soin particulier. - - «Elle m'a encore commandé de faire entendre à son Éminence que si - elle lui parle d'une dernière abolition, ce n'est pas qu'elle - craigne le passé ni le présent, mais l'avenir; parce que son - abolition, dont j'envoie copie, porte positivement qu'elle est - quitte généralement de tout ce qu'elle a fait depuis sa sortie de - France et en conséquence d'icelle. Elle désireroit, lorsqu'il - plaira à Monseigneur, en avoir une générale aussi qui parle de - toutes fautes qu'elle auroit faites tant devant sa dite sortie que - depuis, soit en la forme et façon du mémoire que j'envoie ou autre - façon que son Éminence jugera pour son mieux, s'y rapportant - absolument. Mais si cette grande généralité de devant heurte en - quelque façon son Éminence, j'ai pensé à ajouter en ce mémoire - qu'elle eut agréable qu'elle fut au moins depuis son absence - dernière de la cour, et depuis sa sortie de Tours. Elle dit - qu'elle a un malheur qu'elle ne date jamais ses lettres, si bien - que si elle avoit fait quelque chose et que ses ennemis et - malheurs lui fussent encore contraires, ses lettres seroient - prises pour estre du temps que l'on voudroit. Ce n'est pas pour le - présent qu'elle craint cette supercherie, mais pour l'avenir. Elle - dit que son Éminence lui a dit autres fois qu'elle vouloit en lui - faisant plaisir la mettre entièrement à couvert, et qu'il n'y eut - rien à redire. Elle proteste et promet que, cet homme de retour - avec l'effet des supplications qu'elle fait à son Éminence, elle - partira aussitôt. - - «Il semble qu'elle s'est portée plus facilement à ce long séjour - ici depuis la résolution qu'elle avoit prise d'en partir le 14 - juin dernier, à cause de l'absence de son Éminence de Paris; mais - elle désire à présent passionnément pouvoir arriver à Dampierre - quelques jours avant l'arrivée et retour de son Éminence.--A - Londres, ce 9 aoust 1639.» - -30 AOUST. LE CARDINAL DE RICHELIEU A Mme DE CHEVREUSE[425]. - - «Madame, le Roy a trouvé fort étrange qu'ayant reçu votre - abolition il y a plus de trois mois telle qu'on la désiroit pour - vous en ce temps et dont il vous a plu me remercier vous-même, - vous ayez fait difficulté de vous en servir comme vous disiez le - vouloir faire. Je vous avoue que je n'ai sçu jusques à présent - attribuer le délai que vous avez pris à autre chose qu'à un - dessein formé de ne revenir pas en France. L'esprit que Dieu vous - a donné m'a empêché de croire que les faux avis que l'on vous a pu - donner, aient esté capables de produire cet effet si préjudiciable - à votre propre bien, vous croyant trop judicieuse pour ne - connoistre pas que sa Majesté ne voudroit pour rien du monde vous - donner une abolition pour une chose dont elle voulût par après - vous rechercher en France. N'estant pas à Paris, elle n'a pu vous - en envoyer une nouvelle, et quand elle y auroit esté, elle - n'auroit pas jugé à propos de le faire, vu que celle que vous - avez, qui a déjà été plusieurs fois changée à votre gré, ne peut - estre plus grande et plus expresse. - - «Cependant, parce que le sieur de Ville vous a voulu persuader - qu'on vous vouloit rechercher sur le fait de M. de Lorraine, je ne - crains point de vous déclarer que l'intention du Roy n'a jamais - esté et n'est point telle, et que vous jouirez de votre abolition - selon son plein et entier effet, sans qu'il soit plus parlé de - négociations faites avec M. de Lorraine. Reste donc à vous, - Madame, de faire ce que vous estimerez plus à propos pour votre - avantage, que je souhaiterai toujours autant que vous même, comme - estant véritablement, etc.» - - [425] Man. de Colbert, fol. 44 bis. Manque dans le _Suppl. - franç._ - -LONDRES, 16 SEPTEMBRE 1639. Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL[426]. - - «Monsieur, il est vrai que je vous ai remercié comme je fais - encore des obligations que je vous ai des soins que vous avez pris - de m'obliger auprès du Roy pour m'en faire obtenir les graces que - j'en ai reçues et tiens de vous, lesquelles je vous jure ne vous - avoir jamais demandées qu'avec un dessein ferme de m'en servir; - mais, Monsieur, les rencontres qui se sont faites du depuis et que - j'attribue à mon malheur, m'ont fait faire la dernière dépêche que - je vous ai faite, afin de les vous faire sçavoir pour chercher les - remèdes que la foiblesse de mon esprit ne pouvoit trouver sans - votre aide. A ceci, Monsieur, je vous avoue que vous avez beaucoup - remédié par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, - dont je n'ai point de remercîments capables pour en exprimer mes - ressentiments. Mais, Monsieur, il faut que je vous confesse aussi - que les appréhensions où l'on m'a mise ont esté telles que mon - esprit n'a pas été capable de les surmonter tout d'un coup en m'en - retournant présentement en France, où je vous proteste que je n'ai - jamais eu ni n'ai encore autre dessein que de m'y voir dans - l'honneur de votre bienveillance. Seulement il faut, s'il vous - plaist, que vous pardonniez à ma foiblesse qui a besoin de quelque - temps pour remettre mon esprit si étonné par tant de diverses - rencontres. C'est ce que je vous supplie de ne point trouver - mauvais que je fasse, en vous assurant que je crois mon bien si - attaché à mon retour en France que je me hâterai tant que je - pourrai pour me délivrer des inquiétudes qui travaillant mon - esprit m'empêchent de m'en aller présentement. A quoi, Monsieur, - j'avoue que la considération de votre éloignement du lieu ordonné - pour ma demeure m'est encore un grand obstacle. J'espère qu'elle - ne sera pas longue, et que, votre bonté n'ayant autre vue en cette - occasion que celle de mon repos, vous trouverez bon de me donner - le temps que je vous demande pour m'y mettre, lequel je rendrai le - plus court que je pourrai, puisque je vous assure encore une fois - que je ne le sçaurois trouver parfait qu'en vous pouvant assurer - de vive voix que je suis, Monsieur, etc., MARIE DE - ROHAN.--Londres, ce 16 septembre.» - - [426] Man. de Colbert, fol. 45. Manque dans le _Suppl. franç._ On - nous a communiqué l'original sur lequel nous avons rectifié la - copie. - -PARIS, 12 SEPTEMBRE 1839. DU DORAT AU CARDINAL[427]. - - «Monseigneur, j'ai jugé qu'il estoit à propos de donner avis à - votre Éminence que j'ai de vendredi dernier fait tenir la lettre - qu'il lui a plu écrire à madame de Chevreuse, à laquelle j'ai fait - aussi une bien longue lettre pleine de raisons qui la doivent - porter à ce qui est du devoir d'une dame d'honneur[428]. Mais - parce que je crains que dans le sentiment où elle est à présent, - elle ne sera peut-estre pas satisfaite ni de mes vérités ni de mes - respects, j'en ai retenu copie pour faire voir que mon intention a - bien toujours esté de la servir, mais non pas de l'offenser. Mais - comme je pensois fermer ma lettre un homme de condition m'est venu - dire une nouvelle que votre Éminence ne doit pas ignorer, qui est - que le mariage d'Espagne et d'Angleterre est conclu, et par la - négociation de madame de Chevreuse. Je l'ai bien pressé de m'en - dire davantage, mais il m'a juré n'en sçavoir que le bruit commun. - J'ai ajouté cette nouvelle à ma lettre et lui ai mandé qu'elle - pouvoit s'assurer que si la chose estoit, quoiqu'elle semblât bien - cachée, ou votre Éminence la sçavoit ou la sçauroit dans peu de - jours; que c'estoit un péché qui ne se remettoit ni en ce monde - ici ni en l'autre, et que qui auroit commis ce crime feroit bien - de mourir hors son pays et ne mériteroit pas de la terre pour l'y - couvrir, qu'il ne falloit néantmoins jamais désespérer tant que - votre Éminence seroit dans cette bonne volonté dont elle a si - souvent reconnu les effets. Et quoique cette nouvelle m'ait à - l'abord surpris, je ne l'ai pourtant pas jugée impossible, quand - j'ai bien songé à la soudaine fuitte de Cousières, et sans sujet - ni aucune apparence de crainte. Je ne sçais pas si quelqu'un - affectionné à l'Espagne ou à l'Angleterre l'auroit voulu honorer - de cette pénible et périlleuse commission, mais il faudroit estre - plus fin et moins innocent que moi pour deviner. Cependant, - Monseigneur, je crois qu'il faudra que cette dame s'explique dans - le 21 de ce mois, car je mande vertement à monsieur de Boispille - qu'il ne faut plus parler de retardement, et que s'il pense - envoyer ci-après des lettres, je ne les ouvrirai point, car pour - elle trois ordinaires se sont passés sans qu'elle m'ait écrit. Il - y a quelques jours, Monseigneur, que j'avois prié monsieur Cheré - de communiquer à votre Éminence un petit dialogue entre la Reyne - et monsieur de Chevreuse lorsqu'il fut à Saint-Germain conduire - Monsieur le vice-légat pour son congé. La Reyne demanda au mari - des nouvelles de sa femme. Il lui répondit sans songer qu'elle en - sçavoit beaucoup plus que lui, et lui dit d'un ton assez aigre - qu'il se plaignoit bien fort de sa Majesté de ce que seule elle - empêchoit le retour de sa femme. La Reyne, qui est toute bonne, - fut surprise, et lui dit qu'il avoit grand tort, qu'elle aimoit - bien fort sa femme, qu'elle souhaiteroit bien de la voir, mais - qu'elle ne lui conseilleroit jamais de revenir. Et ayant fait une - pose, elle lui demanda si c'estoit Du Dorat qui lui avoit dit - cette nouvelle; il jura, et ne se parjura point, que je ne lui en - avois jamais parlé; car il est très véritable qu'il y a quinze - mois que je n'ai pas eu l'honneur de voir la Reyne, et m'en - estimant indigne j'en ai évité les occasions, jusques là que je - n'ai jamais vu monseigneur le Dauphin, et n'ai osé prononcer - l'auguste nom de la Reyne qu'en demandant à Dieu la conservation - de sa personne; et il faudroit estre bien abandonné de Dieu que - d'avoir autre parole ni autre sentiment. Monsieur de Chevreuse m'a - fait l'honneur de me redire ceci aux mêmes termes qu'il plaira à - votre Éminence le lire, et le bon homme entreprend d'écrire à - votre Éminence pour une affaire qui lui importe de la vie; car - monsieur Prou, à qui il doit et qui fournit sa maison, le veut - prendre par famine. Il a ouï dire que votre Éminence a fait - beaucoup de bien à Madame sa femme, et que les jurisconsultes - disent que l'homme et la femme sont _eadem persona_; c'est - pourquoi il en espère aussi; mais les philosophes disent que - _nullum idem simile_, et que qui a de l'argent le garde. J'espère, - Monsieur, que votre Éminence me pardonnera d'oser tant écrire, - puisque je suis, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 12 - septembre.» - - [427] Man. de Colbert, fol. 47. Manque dans le _Suppl. franç._ - - [428] On n'a pas cette lettre. - -PARIS, 23 SEPTEMBRE 1639. DU DORAT AU CARDINAL RICHELIEU[429]. - - «Monseigneur, je supplie très humblement votre Éminence par sa - bonté ordinaire me pardonner cette importunité qui sera, à mon - avis, la dernière pour ce qui regarde les malheurs et fautes de - Mme de Chevreuse, de laquelle je désespère le retour après tant de - fuittes et de remises. Il est bien vrai que si je pouvois ajouter - foi aux relations du sieur de Boispille, qui arriva ici le 20 de - ce mois, il me resteroit encore quelque petit rayon d'espérance. - Il est bien vrai qu'il a de bonnes intentions, mais il se laisse - aisément piper au chant des Sirenes. Ses raisons, ou plutôt ses - conjectures, sont, qu'il a l'argent que votre Éminence lui a fait - délivrer avant que partir, que Mme de Chevreuse ne lui a point du - tout demandé; seulement lui a esté ordonné de le garder quand elle - voudra partir pour revenir en France, ce qu'elle ne veut faire que - le Roy et votre Éminence ne soyent ici, parce qu'estant à - Dampierre et si proche de Saint-Germain elle a assez d'ennemis qui - pourroient rapporter qu'elle verroit toutes les nuits la Reyne, - comme elle faisoit souvent, il y a huit ou neuf ans. Elle a encore - une autre raison qui me semble bien ridicule, qu'elle demande du - loisir pour reposer son esprit après tant de frayeurs qu'elle dit - qu'on lui a faites; elle croit, à mon avis, que les esprits - doivent faire diète comme les corps; mais c'est un régime que le - sien ne doit pas pratiquer, car il se pourroit bientôt évaporer. - Le dit sieur de Boispille à toutes ces apparences de son retour - ajoute un serment qu'elle lui a fait de revenir, qui est si - exécrable que je ne l'ose écrire. Je crois qu'estant en Espagne - elle l'a tiré de quelque formalité des anciens Grenadins; et à - tout cela le bourgeois de Londres et de Paris ajoute que la Reyne - ne veut pas qu'elle revienne devant qu'elle ait parlé à votre - Éminence, et disent-ils qu'elle n'est fort bien avec vous qu'afin - de faire part à Mme de Chevreuse de votre amitié. Votre Éminence - me pardonnera, s'il lui plaît, cette liberté de lui écrire ce - qu'on dit ici. J'avois écrit à Mme de Chevreuse qu'on l'accusoit - d'avoir sollicité l'alliance d'Espagne et d'Angleterre, mais le - sieur de Boispille m'a assuré de sa part que là il ne se parle - point du tout de cette alliance, et il m'assure que l'ambassadeur - ou agent d'Espagne n'est pas fort bien dans l'esprit du Roy de la - Grande-Bretagne, qui ne l'a point vu du tout depuis son retour - d'Écosse, et que même il est mal satisfait des Espagnols qui ont - fait quelque déplaisir au sieur Gerbier à Bruxelles; et de plus il - ajoute qu'il y a trois mois que la Reyne mère n'a reçu d'argent. - Hier, un homme natif d'Orléans, nommé Bernard, que j'ai autrefois - présenté au feu père Joseph, me vint trouver et me dit qu'il y a - long temps qu'il a intention de rendre un bon service au Roy, qui - est que si on lui veut donner ce qu'il faut il baillera une rude - atteinte au fort de Mardic, près de Dunquerque. Je lui voulus - doucement demander les moyens, mais il me dit que c'estoit un - secret à dire au maître. C'est un homme qui a séjourné longtemps à - Bruxelles, et qui n'en est de retour que depuis dix-huit mois. Il - m'a dit que quelque esloignée que fût votre Éminence, s'il avoit - de quoi il y pourroit bien aller, et m'a conclu que son entreprise - est une pièce d'hiver, ou pour le plus tard du mois de mars; c'est - tout ce que j'ai pu tirer. Je vous supplie très humblement trouver - bon, Monseigneur, que je vous aie écrit tout ce que dessus, et de - me faire l'honneur de croire qu'il n'y a personne au monde qui ait - plus de passion que moi à tout ce qui regarde votre service, comme - y estant bien obligé, et voulant vivre et mourir dans la qualité - de, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 23 septembre - 1639.» - - [429] Man. de Colbert, fol. 49. Manque dans le _Suppl. franç._ - -16 NOVEMBRE. Mme DE CHEVREUSE A M. DE CHEVREUSE[430]. - - «J'ai vu par vos lettres et entendu par Renaut les sentiments où - vous estes pour mon retour, et le désir que vous avez de sçavoir - quels sont aussi les miens. A quoi bien véritablement je vous - respondrai que j'ose dire qu'ils sont encore plus grands que les - votres de me voir en France en estat de remédier à nos affaires et - de vivre doucement avec vous et mes enfants. Mais je connois tant - de péril dans la résolution d'aller là, comme je sçais les choses, - que je ne la puis prendre encore, sachant que je n'y puis servir à - votre avantage ni au leur si j'y suis dans la peine. Ainsi il me - la faut doublement éviter pour le pouvoir un jour faire, et - cependant chercher avec patience quelque bon chemin qui enfin me - mène là, avec le repos d'esprit que je ne puis encore trouver. - C'est ce que je vous jure que je demande tous les jours à Dieu, et - que je m'étudie à trouver tant que je puis, n'ayant autre dessein - au monde que celui-là et le ciel. J'estois dans la même pensée - quand Boispille partit, et, croyez moi, j'ai encore appris des - particularités très importantes depuis, et dont je suis absolument - innocente, ainsi que peut-estre même on connoist à cette heure, et - toutes fois dont toutes les apparences montrent qu'on me vouloit - accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela, mais - je vous proteste bien qu'aussitôt que je connoistrai, selon les - lumières que Dieu me donne, m'en pouvoir retourner surement, je ne - perdrai un quart d'heure sans faire ce qu'il faut pour haster mon - partement d'ici. Et puisque c'est mon intérêt aussi bien que le - votre, vous devez en cela vous en reposer sur la parole que je - vous en donne, vivant cependant le plus doucement que vous - pourrez, et espérer avec moi que Dieu ne permettra pas que ce - soit long-temps sans nous voir. Réglez votre maison le mieux que - vous pourrez; ce sera toujours autant de fait quand je serai là, - et la mienne le sera assez aussi pour n'y apporter point de - désordre. C'est celle qui est absolument à vous, M.--16 novembre.» - - [430] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._ - Nous avons sous les yeux l'original. - -16 NOVEMBRE. Mme DE CHEVREUSE A M. DU DORAT[431]. - - «Monsieur, encore que vous me fassiez grand tort de m'accuser de - tant d'injustice contre moi-même que je ne veux pas mon propre - bien en ne désirant pas mon retour en France, je ne puis me - fascher contre vous, d'autant que j'attribue ce soupçon à l'amitié - que vous me portez, qui vous fait souhaiter mon repos que je - sçais, aussi bien que vous, ne pouvoir trouver que là, et encore - mieux que je ne le cherche point autre part. Puisque vous doutez - encore de mes sentiments d'y aller, (je vous dis que) quand - Boispille vous a dit que j'avois résolu de ne point perdre de - temps pour cela, il vous a dit vrai, et le motif qui m'arrête est - fondé sur des appréhensions si raisonnables de la continuation de - la persécution de mon malheur ordinaire, dont j'ai encore depuis - peu sujet de craindre de nouveaux effets, que je m'étonne comme on - me peut accuser d'une telle extravagance comme de feindre des - appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens - véritables, au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise - fortune me réduit. Enfin je conclus que Dieu seul sçait quand il - m'en tirera, et moi que j'y travaillerai après mon salut comme à - ce qui m'importe le plus au monde, et que, comme il y va du tout, - je n'oublierai rien dès que je verrai jour à trouver la fin de mes - misères; c'est-à-dire à vous pouvoir dire de vive voix que je suis - de tout mon cœur à vous, M. DE ROHAN.» - - * * * * * - - «Je ne nie pas que je n'ai beaucoup d'obligation à M. le cardinal; - mais il faut que je lui en aie encore davantage pour n'estre plus - malheureuse.--16 novembre.» - -Mme DE CHEVREUSE A BOISPILLE[432]. - - «Boispille, il est vrai que vous m'avez laissée dans un très - véritable désir de retourner en France, et je proteste que j'y - suis toujours; mais j'ai eu encore depuis votre partement tant de - nouvelles connoissances de la continuation de mon malheur dans les - soupçons qu'il donne de moi, qu'il m'est impossible de me résoudre - d'aller m'exposer à tout ce qu'il peut produire contre moi. C'est - ce qui m'arrête encore de suivre le dessein que j'avois d'écrire - et envoyer selon que je vous avois parlé, et me fait attendre - quelque temps qui me donne la lumière que je n'ai pas de pouvoir - avec sûreté travailler à me procurer le repos de me voir chez moi, - qui ne sçauroit estre tel jusques à ce que j'y puisse aller hors - des inquiétudes que j'ai présentement sujet d'avoir. Croyez que je - suis si partiale pour mon retour que je passe pardessus beaucoup - de choses, mais il y en a qui m'arrêtent avec tant de raison qu'il - faut nécessairement que je demeure encore où je suis. Je l'écris à - monsieur mon mari, et l'assure que toute mon étude est le moyen de - me procurer un retour exempt des maux que j'appréhende. A quoi - j'espère qu'après tout Dieu me fera la grace de parvenir, - peut-estre plus tôt qu'il me semble. Je sens et sens trop les - incommodités qu'il y a dans cet éloignement pour ne le pas faire - finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant il faut plutôt - souffrir que de périr; et comme j'ai le principal intérêt j'aurai - le principal soin de me retirer le plus tôt qu'il se pourra de - l'état où je suis, ne le pouvant faire sans me mettre en un pire, - où n'estant pas bonne pour moi-même je ne le serois pour personne. - C'est tout ce que je vous puis dire pour cette heure, et que je - serai toute ma vie votre très affectionnée amie, MARIE DE ROHAN.» - - [431] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._ - - [432] Man. de Colbert, fol. 54. Manque dans le _Suppl. franç._ - - -III.--_Déclaration du Roy, vérifiée en Parlement le 21 avril 1643._ - - «Louis, par la grace Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous - présents et à venir, salut. Depuis nostre avénement à la couronne, - Dieu nous a départi si visiblement sa protection que nous ne - pouvons sans admiration considérer toutes les actions passées dans - le cours de notre règne, qui sont autant d'effets merveilleux de - sa bonté. Dès son entrée, la foiblesse de notre âge donna sujet à - quelques mauvais esprits d'en troubler le repos et la - tranquillité; mais cette main divine soutint avec tant de force - notre innocence et la justice de notre cause que l'on vit en mesme - temps la naissance et la fin de ces pernicieux desseins, avec tant - d'avantage pour nous qu'ils ne servirent qu'à affermir notre - puissance. Depuis, la faction de l'hérésie s'eslevant pour former - un parti dans l'Estat qui sembloit partager nostre authorité, il - s'est servi de nous pour en abattre la puissance; et nous rendant - l'instrument de sa gloire, il a permis que nous ayons remis - l'exercice de la religion et relevé ses autels en tous les lieux - où la violence de l'hérésie en avoit effacé les marques. Lorsque - nous avons entrepris la protection de nos alliés, il a donné des - jours si heureux à nos armes qu'à la vue de toute l'Europe, contre - l'espérance de tout le monde, nous les avons rétablis en la - possession de leurs États. Si les plus grandes forces des ennemis - communs de cette couronne se sont ralliés contre nous, il a - confondu leurs ambitieux desseins. Enfin, pour faire paroistre - davantage sa bonté envers nous, il a donné bénédiction à notre - mariage par la naissance de deux enfants lorsque nous l'espérions - le moins. Mais si d'un costé Dieu nous a rendu le plus grand et le - plus glorieux prince de l'Europe, il nous a fait aussi connoîstre - que les plus grands Roys ne sont pas exempts de la condition - commune des autres hommes; il a permis, au milieu de toutes ces - prospérités, que nous ayons ressenti des effets de la foiblesse de - la nature; et, bien que les infirmités que nous avons eues et qui - nous continuent encore, ne nous donnent pas sujet de croire que le - mal soit sans remède, et qu'au contraire nous ayons par toutes les - apparences l'assurance de recouvrer une personne entière, - néantmoins comme les événements des maladies sont incertains, et - que souvent les jugements de ceux qui ont le plus d'expérience - sont peu asseurés, nous avons estimé estre obligé de penser à tout - ce qui seroit nécessaire pour conserver le repos et la - tranquillité de nostre Estat, en cas que nous vinssions à lui - manquer. Nous croyons que comme Dieu s'est servi de nous pour - faire tant de graces à cette monarchie qu'il désire encore cette - dernière action de prudence qui donnera la perfection à toutes les - autres, si nous apportons un si bon ordre pour le gouvernement et - administration de nostre couronne que Dieu nous appellant à lui - rien n'en puisse affoiblir la grandeur, et que dans le bas âge de - nostre successeur le gouvernement soit soutenu avec la force et la - vigueur si nécessaires pour maintenir l'authorité royale; nous - croyons que c'est le seul moyen de faire perdre à nos ennemis - toutes les espérances de prendre avantage de notre perte: et nous - ne pouvons leur opposer une plus grande force pour les obliger à - un traité de paix que de faire un si bon establissement dès nostre - vivant qu'il rallie et reunisse toute la maison royale pour - conspirer avec un mesme esprit à maintenir l'estat présent de - nostre couronne. La France a bien fait voir qu'estant unie elle - est invincible, et que de son union dépend sa grandeur, comme sa - ruine de sa division. Aussi les mauvais François seront retenus de - former aucune entreprise, jugeant bien qu'elles ne réussiront qu'à - leur confusion, lorsqu'ils verront l'authorité royale appuyée sur - de si fermes fondements qu'elle ne pourra estre esbranlée. Enfin - nous affermirons l'union avec nos alliés, qui est une des - principales forces de la France, quand ils sçauront qu'elle sera - conduite par les mesmes maximes qui en ont jusques ici si - heureusement et si glorieusement maintenu la grandeur. Nos actions - passées font assez juger de l'amour que nous avons eu pour la - conservation de nos peuples et de leur acquérir par nos travaux - une félicité accomplie. Mais la résolution que nous prenons de - porter nos pensées à l'avenir, avec l'image de nostre fin et de - nostre perte, est bien une marque plus assurée de nostre tendre - affection envers eux, puisque l'exécution de nos dernières - volontés produira ses effets en un temps où nous ne serons plus, - et que nous n'aurons autre part en la félicité du règne qui - viendra que la satisfaction et le contentement que nous recevrons - par avance de penser au bonheur de nostre Estat. Or, pour exécuter - nostre dessein, nous avons pensé que nous ne pouvions prendre une - voie plus assurée que celle qu'ont tenue en pareilles occasions - les Rois nos prédécesseurs. Ces sages princes ont jugé avec - grand'raison que la régence du royaume, l'instruction et éducation - des Rois mineurs, ne pouvoit estre déposée plus avantageusement - qu'en la personne des mères des Rois, qui sont sans doute plus - intéressées à la conservation de leurs personnes et de leur - couronne qu'aucun autre qui y pourroit estre appelé. - - * * * * * - - «A ces causes, de notre certaine science, pleine puissance et - authorité royale, nous avons ordonné et ordonnons, voulons et nous - plaist qu'advenant notre déceds avant que notre fils aîné le - Dauphin soit entré en la quatorzième année de son âge, ou en cas - que notre dit fils le Dauphin décedast avant la majorité de notre - second fils le duc d'Anjou, nostre très chère et très amée épouse - et compagne, la Reyne, mère de nos dits enfants, soit régente en - France, qu'elle ait l'éducation et l'instruction de nos dits - enfants, avec l'administration et gouvernement du Royaume, tant et - si longuement que durera la minorité de celui qui sera Roy, avec - l'advis du conseil et en la forme que nous ordonnerons ci après; - et en cas que ladite dame régente se trouvant après notre déceds - et pendant sa régence en telle indisposition qu'elle eust sujet - d'appréhender de finir ses jours avant la majorité de nos enfants, - nous voulons et ordonnons qu'elle pourvoye, avec l'advis du - conseil que nous ordonnerons ci-après, à la régence, gouvernement - et administration de nos enfants et du Royaume, déclarant dès à - présent que nous confirmons la disposition qui en sera ainsi par - elle faite, comme si elle avoit esté ordonnée par nous. - - * * * * * - - «Et pour témoigner à notre très cher frère le duc d'Orléans que - rien n'a esté capable de diminuer l'affection que nous avons - toujours eue pour lui, nous voulons et ordonnons qu'après notre - déceds il soit lieutenant général du Roy mineur en toutes les - provinces du Royaume, pour exercer pendant la minorité ladite - charge sous l'authorité de ladite dame Reyne régente et du conseil - que nous ordonnerons ci-après, et ce nonobstant la déclaration - registrée en notre cour de Parlement qui le prive de toute - administration de nostre Estat, à laquelle nous avons dérogé et - dérogeons par ces présentes pour ce regard. Nous nous promettons - de son bon naturel qu'il honorera nos volontés par une obeissance - entière, et qu'il servira l'Estat et nos enfants avec la fidélité - et l'affection à laquelle sa naissance et les grâces qu'il a - reçues de nous l'obligent, déclarant qu'en cas qu'il vînt à - contrevenir en quelque façon que ce soit à l'establissement que - nous faisons par la présente déclaration, nous voulons qu'il - demeure privé de la charge de lieutenant général, défendant très - expressément en ce cas à tous nos sujets de le recognoistre et de - lui obeir en cette qualité. - - «Nous avons tout sujet d'espérer de la vertu, de la piété et de la - sage conduite de notre très chère et bien amée épouse et compagne, - la Reyne, mère de nos enfants, que son administration sera - heureuse et advantageuse à l'Estat. Mais comme la charge de - régente est de si grand poids, sur laquelle repose le salut et la - conservation entière du Royaume, et qu'il est impossible qu'elle - puisse avoir la connoissance parfaite et si nécessaire pour la - resolution de si grandes et si difficiles affaires, qui ne - s'acquiert que par une longue expérience, nous avons jugé à propos - d'establir un conseil près d'elle pour la régence, par les advis - duquel et sous son authorité les grandes et importantes affaires - de l'Estat soient résolues suivant la pluralité des voix. Et pour - dignement composer le corps de ce conseil, nous avons estimé que - nous ne pouvions faire un meilleur choix pour estre ministres de - l'Estat que de nos très chers et très amés cousins le prince de - Condé et le cardinal de Mazarin, et de notre très cher et féal le - sieur Seguier, chancelier de France, garde des sceaux et - commandeur de nos ordres, et de nos très chers et bien amés - Bouthillier, surintendant de nos finances, et de Chavigny, - secrétaire d'Estat et de nos commandements; voulons et ordonnons - que notre très cher frère le duc d'Orléans, et en son absence nos - très chers et amés cousins le prince de Condé et le cardinal de - Mazarin soient chefs dudit conseil, selon l'ordre qu'ils sont ici - nommés, sous l'authorité de ladite dame Reyne régente. Et comme - nous croyons ne pouvoir faire un meilleur choix, nous défendons - très expressement d'apporter aucun changement audit conseil en - l'augmentant ou diminuant, pour quelque cause ou occasion que ce - soit, entendant néantmoins que vacation advenant d'une des places - dudit conseil par mort ou forfaiture, il y soit pourveu de telles - personnes que ladite dame Régente jugera dignes, par l'advis dudit - conseil et à la pluralité des voix, de remplir cette place, - déclarant que notre volonté est que toutes les affaires de la paix - et de la guerre et autres importantes à l'Estat, même celles qui - regarderont la disposition de nos deniers, soient délibérées audit - conseil par la pluralité des voix; comme aussi qu'il soit pourvu - cas échéant aux charges de la couronne, surintendant des finances, - premier président et procureur général en notre cour du parlement - de Paris, charges de secrétaire d'Estat, charges de la guerre, - gouvernements des places frontières, par ladite dame Régente avec - l'advis dudit conseil sans lequel elle ne pourra disposer d'aucune - desdites charges; et quant aux autres charges, elle en disposera - avec la participation dudit conseil. Et pour les archeveschés, - eveschés et abbayes estant en notre nomination, comme nous avons - eu jusques à présent un soin particulier qu'ils soient conférés à - des personnes de mérite et de piété singulière et qui ayent esté - pendant trois ans en l'ordre de prestrise, nous croyons, après - avoir reçu tant de grâces de la bonté divine, estre obligé de - faire en sorte que le même ordre soit observé pour cet effect; - nous désirons que ladite dame Régente, mère de nos enfants, suive - aux choix qu'elle fera pour remplir les dignités ecclésiastiques - l'exemple que nous lui en avons donné, et qu'elle les confère avec - l'advis de notre cousin le cardinal de Mazarin auquel nous avons - fait cognoistre l'affection que nous avons que Dieu soit honoré en - ces choix; et comme il est obligé, par la grande dignité qu'il a - dans l'Église, d'en procurer l'honneur, qui ne sçauroit estre plus - élevé qu'en y mettant des personnes de piété exemplaire, nous nous - assurons qu'il donnera de très fidèles conseils conformes à nos - intentions. Il nous a rendu tant de preuves de sa fidélité et de - son intelligence au maniement de nos plus grandes et plus - importantes affaires, tant dedans que dehors notre royaume, que - nous avons cru ne pouvoir confier après nous l'exécution de cet - ordre à personne qui s'en acquittast plus dignement que lui. - - Et d'autant que pour des grandes raisons, importantes au bien de - notre service, nous avons été obligé de priver le sieur de - Châteauneuf de la charge de garde des sceaux de France, et de le - faire conduire au château d'Angoulesme où il a demeuré jusques à - présent par nos ordres, nous voulons et entendons que ledit sieur - de Châteauneuf demeure au mesme estat qu'il est de présent audit - château d'Angoulesme jusques après la paix conclue et exécutée, à - la charge néantmoins qu'il ne pourra lors estre mis en liberté que - par l'ordre de ladite dame Régente, avec l'advis dudit conseil qui - ordonnera d'un lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du - royaume ainsi qu'il sera jugé pour le mieux. Et comme notre - dessein est de prévoir tous les sujets qui pourroient en quelque - sorte troubler le bon establissement que nous faisons pour - conserver le repos et la tranquillité de notre Estat, la - cognoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame - duchesse de Chevreuse, et des artifices dont elle s'est servie - jusques ici pour mettre la division dans notre royaume, les - factions et les intelligences qu'elle entretient au dehors avec - nos ennemis nous font juger à propos de lui défendre, comme nous - lui défendons, l'entrée de notre Royaume pendant la guerre; - voulons même qu'après la paix conclue et exécutée, elle ne puisse - retourner dans notre Royaume que par les ordres de ladite dame - Reyne régente, avec l'advis dudit conseil, à la charge néantmoins - qu'elle ne pourra faire sa demeure ni estre en aucun lieu proche - de la cour et de ladite dame Reyne. Et quant aux autres de nos - sujets de quelque qualité et condition qu'ils soient que nous - avons obligé de sortir du royaume par condamnation ou autrement, - nous voulons que ladite dame Reyne régente ne prenne aucune - résolution pour leur retour que par l'advis dudit conseil. - - «Voulons et ordonnons que notre très chère et très amée épouse et - compagne la Reyne, mère de nos enfants, et notre très cher et amé - frère le duc d'Orléans fassent le serment en notre présence et des - princes de notre sang, et aux princes, ducs, pairs, maréchaux de - France et officiers de notre couronne, de garder et observer le - contenu en notre présente déclaration sans y contrevenir en - quelque façon et manière que ce soit. - - «Si donnons en mandement à nos amés et féaux les gens tenant notre - cour de parlement de Paris, que ces présentes ils ayent à faire - lire, publier et registrer pour estre inviolablement gardées et - observées sans qu'il y puisse être contrevenu en quelque sorte et - manière que ce soit; car tel est notre plaisir. Et affin que ce - soit chose ferme et stable à toujours, nous avons signé ces - présentes de notre propre main et fait ensuite signer par notre - chère et très amée épouse et compagne, et par notre très cher et - amé frère le duc d'Orléans, et des trois secrétaires d'Estat et de - nos commandements étant de présent près de nous, et fait mettre - notre scel. - - «Donné à Saint Germain en Laye, au mois d'avril l'an de grâce mil - six cent quarante trois, et de notre règne le trente troisième. - - «Ce que dessus est ma très expresse et dernière volonté que je - veux être exécutée. Signé LOUIS, ANNE, GASTON. - - «A côté visa, et plus bas: PHELIPEAUX, BOUTHILLIER, et de - GUENEGAUD. - - «Scellées du grand seau de cire verte, sur lacqs de soye rouge et - verte. Et encore est écrit: lues, publiées, registrées, ouï et - requerant et consentant le procureur général du Roy, pour être - exécutées selon leur forme et teneur, à Paris, en Parlement, le - vingt unième avril mil six cent quarante trois. Signé DU TILLET.» - - - - -NOTES DES CHAPITRES V, VI ET VII - - -_Divers passages des Carnets de Mazarin qui se rapportent à ces trois -chapitres._ - -Le cardinal Mazarin avait l'habitude d'écrire de temps en temps sur un -de ces petits cahiers, qu'on appelle ordinairement _agendas_ ou -_carnets_, ce qu'il devait faire, ou même ce qu'il se proposait de dire -à diverses personnes, au conseil, surtout à la reine; et il mettait cet -agenda, ce carnet dans la poche de sa simarre pour s'en servir au -besoin. La plupart du temps, on n'y rencontre que des lignes fort -obscures, où Mazarin seul aujourd'hui pourrait reconnaître sa pensée. -Quelquefois il se développe davantage, et dans ces notes, jetées à la -hâte sur le papier à mesure que les événements se succédaient, on -découvre ses sentiments véritables, on a comme un tableau fidèle de ce -qui se passait alors dans son esprit. Ce ne sont point des mémoires que -l'on compose après coup pour justifier sa conduite, et où l'on arrange -les faits sur le rôle et le personnage que l'on veut se donner auprès de -la postérité. Ici, rien de pareil: tout est écrit sur place, sous -l'impression du moment, sans aucun dessein préconçu. Ces notes n'étaient -pas faites pour d'autres yeux que ceux de leur auteur; c'est une sorte -d'entretien qu'il institue avec lui-même, un compte qu'il se rend de ses -actions et même de ses intentions; par où l'on peut se convaincre que -Mazarin n'a rien entrepris sans y avoir mûrement pensé, et qu'ainsi que -Richelieu il a voulu tout ce qu'il a fait. - -Colbert, le premier domestique de Mazarin, comme on disait alors, son -homme de confiance, l'intendant de ses affaires et de sa maison, -recueillit ces carnets, à ce qu'il paraît; des mains de Colbert ils ont -passé aisément dans celles de son bibliothécaire Baluze, et c'est de là -qu'ils sont arrivés à la Bibliothèque impériale, FONDS DE BALUZE, -_armoire_ VI, paquet 1. Chacun de ces carnets est tout petit, à peu près -comme un in-32. Il y en a quinze; il est certain qu'autrefois il y en -avait au moins seize; car le seizième est à Tours entre des mains bien -connues qui le gardent sévèrement. Ces quinze carnets commencent en -1642, et vont jusqu'à l'exil de Mazarin en 1651. Ils embrassent donc -près de dix années qui ne sont pas assurément les moins remplies et les -moins glorieuses du XVIIe siècle. - -Sans entrer dans de trop minutieux détails, il suffit de dire que ces -carnets sont écrits tantôt au crayon, tantôt à l'encre. Le crayon est -aujourd'hui assez effacé; l'écriture a mieux résisté; mais elle est -souvent bien difficile à lire. Les noms propres surtout sont presque -méconnaissables. Pour surcroît de difficulté, Mazarin écrit d'abord en -italien, et, quand il songe plus particulièrement à la reine, en -espagnol; il ne se hasarde que peu à peu et assez tard à se servir du -français. Nous ne craignons donc pas d'avancer que la moitié à peu près -des premiers carnets est ou matériellement indéchiffrable, ou presque -inintelligible faute de développements suffisants; mais l'autre moitié -nous paraît digne de la plus sérieuse attention: tantôt elle confirme, -tantôt elle rectifie, toujours elle éclaire les idées qu'on s'est faites -des desseins, des sentiments et de la conduite de Mazarin. - -M. Ravenel, auquel on doit les _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine -et à la princesse Palatine_, etc., _pendant sa retraite hors de France, -en 1651 et 1652_, était plus propre que personne, et par ses études -antérieures et par sa pénétration ingénieuse, à continuer ce qu'il avait -si bien commencé, et à donner des extraits intelligents et fidèles des -carnets de Mazarin. Malheureusement M. Ravenel nous a déclaré qu'il -avait renoncé à ce travail, et c'est à son refus, plus d'une fois -renouvelé, que nous nous sommes engagé dans l'étude difficile de ce -précieux document. Il a bien voulu nous communiquer une copie -qu'autrefois il en avait fait faire: nous nous empressons de reconnaître -que cette copie nous a été fort utile et nous a épargné bien des peines; -mais nous pouvons dire aussi sans ingratitude qu'elle est -très-imparfaite, et il n'est pas besoin d'ajouter qu'il ne paraîtra pas -ici une seule ligne qui n'ait été soigneusement vérifiée sur le texte -original. - -Enfin, M. Léon Delaborde qui, dans tous les sujets, recherche avec tant -de patience les renseignements les plus cachés et les met en lumière -avec tant d'art, a eu connaissance de ces carnets, et il en a semé -plusieurs passages dans les notes de sa curieuse histoire du _Palais -Mazarin_. - -Déjà nous-même, dans _La Jeunesse de Mme de Longueville_, nous avons -fait usage de cette source riche et peu connue. Ici nous allons -rassembler, sur les personnes et les choses engagées dans notre récit, -les notes éparses dans les neuf premiers carnets, depuis 1643 jusqu'aux -approches de la Fronde, en avertissant bien qu'il nous a fallu négliger -plus d'une ligne qui nous ont été indéchiffrables, et en demandant grâce -pour les fautes qui nous seraient échappées dans cette première et -difficile transcription. - -PREMIER CARNET, PREMIERS MOIS DE 1643. - - P. 143: «4 giugno 1643. Ingiuste propositioni di haver - l'ammiragliato con Avre e Bruaghe (le Havre et Brouage), ove - l'isola di Ré, la Rocella et Tolone, o di haver Metz, Tul o Verdun - col governatorio generale. Parlar col Principe e me di questo - aggiustamento. Prometter per ricompenza a Vandomo la Ghienna o - Champagna. In ogni caso è meglio la Bertagna che l'ammiragliato. - S. M. dimandi tempo per acomodar ogni cosa.» P. 144, 145: - «Megliare (La Meilleraie) e Breze, li conservi (S. M.), perche - assolutamente, quando saranno disgustati, qualche principe sene - prevalerà. Almeno durante la guerra non introduca cosa che possi - loro dispiacere. Hanno piazze, sono denarosi, e La Megliare ha - segreto e risolutione... In somma S. M. pensi che se li parenti - del Cardinale (Richelieu) si disgustano, che li havrà, havrà un - gran partito. Si puo prometter in oltre a Vandomo che nelli stati - si farà che si rimborsi di cento mila scudi..... S. M. si - compiaccia non risolvere senza che io ne habbi notizia.»--P. 146: - «Vandomo mi rende pessimi uffizii appresso Monsieur e la caballa - che è contra la Riviera (l'abbé de la Rivière).» - -DEUXIÈME CARNET, JUIN ET JUILLET 1643. - - P. 3: «Il Rosso (le personnage désigné par ce sobriquet est bien - certainement le prince de Condé, père du duc d'Enghien) crede che - madama di Cheverosa arrivando farà un acomodamento particolare trà - le due corone (de France et d'Espagne) all'esclusione di tutte.» - --«Se (S. Maesta) ha intentione per Chatonof, me lo dica, non - havendo altro desiderio che viver bene con quelli S. M. vorrà.» - - P. 5: «Son richiesto dà Chatonou. S. Maestà comandi.»--«Il Rosso a - madama di Vocellas (la sœur de Châteauneuf) che farebbe un - viaggio in Berri per stringersi col fratello.»--«Si arma la - caballa contro di me.» - - P. 7: «Dice il Rosso a tutti che si attacchino a Bovè (l'évêque de - Beauvais) che durerà più di nessuno. Che Chatonou sarà - assolutamente cancelliere. Mandà dà me genti per richiedermi - d'amicizia e prometermi miraviglie. Instigano tutti Bovè a parlar - contro me, et il medesimo fanno con Briena (le comte de Brienne) e - sua moglie.» - - P. 11. «Rosso al Cancellier (Seguier) che assolutamente non sto - ben in effetto, che presto lo vedrò.»--«Discorso tenutomi dal - Rosso sopra Chatonof, et altre cose, e di M. di Vandomo, etc. - Publicano che io voglio guardie, e sperano potermi far gran male - con l'inventione trovata della galanteria.» - - P. 13: «S. A. (Monsieur) offertosi al Principe di parlar contra - Chatonof. Venuto a dirmelo, e ricercatomi, e gli ha dato consiglio - di parlarmene et impegnarmi.»--P. 14: «Rosso ha detto che bisogna - travagliare per mettermi in diffidenza di S. M. facendo credere - che sono tutto di Monsieur; perciò ha detto che volevo farlo - coregente.» - - P. 15: «Roccafogo (La Rochefoucauld) dà Chatonof.»--P. 16: «Il - Rosso m'ha mandato 50 persone per l'affare di Chatonof.»--«La - carica di cancelliere del ordine (chancelier de l'ordre du - Saint-Esprit), per renderla a Chatonof.»--Non faccià (S. Maestà) - sopra intendente Chatonof si non vuole ristabilirlo intieramente. - - P. 17: «Bovè e Bofort, liga contro me.» - - P. 18: «Rosso non travaglia che alla divisione dei ministri. - Adesso procura guadaguar Avo (le comte d'Avaux) adulandolo, etc. - Rosso odia S. M. Pensa ad abbassarla, e dice haverne li - modi.»--«Assolutamente il Rosso vuol vederli (li ministri) - disgustati per rendersene capo. S. M. ci penci, perchè questo è il - maggior punto di tutti.» - - P. 19: «Durarò fatiga (sic) a conservarmi, perche sono sempre più - perseguitato, potendo dire senza vanità che il Rosso il primo e - poi molti altri credono haver miglior mercato di S. M. non - consigliata dà persona disinteressata e ferma come io sono.» - - P. 20: «Io non ardisco parlar in certe cose, temendo che S. M. non - creda quello li vien insinuato ogni giorno che io ho le massime - del Cardinale.»--«In tutti li affari vi sono due faccie. Se S. M. - mi stima abile, mi creda, e riconoscerà in effetti se l'havrò ben - consigliata. Si no, faccia elettione d'un altro e li creda, - convenendo più cosi che titubare nelle risolutioni. Quando havrò - havuto l'onore di dirli il mio senso, almeno deve esser certa che - sarà sempre senza passione e cordiale. Molti possono usar di - questi termini assicurando S. M. della loro servitu, mà nessuno - con fundamento più palpabile di me.» - - P. 21: «Tutto Parigi da l'avantaggio dell' elettione di Briena al - Rosso, il quale (Brienne) si crede che serve a S. M., mà doppo lei - intieramente al Rosso.»--«Briena non m'ha veduto. Fa molto per - accomodare il Rosso con la casa di Vandomo, non so se con ordine - di S. M.»--«Sono assolutamente tradito con li Vandomi, mentre - faccio il possibile per servirgli.»--«Ogniuno dice che S. M. è - impegnata assai in favore di Chatonof. Se questo è, di grazia S. - M. me lo dica, e se vuol servirsene, mi ritirerò come vorrà.» - - P. 22: «Rosso a Treville che suo figlio[433] si dovrebbe - riscaldare per haver un governo e un' altro per Gassion.»--«Briena - ha detto al maresciallo d'Estrée che andavo a visitar Chatonof per - ordine della regina et offerirli l'ordine et il governa di Turena - (Touraine).»--Si vuol far un presente a Mma di Cheverosa di 50 mil - franchi.» - - [433] Cela prouve bien que _il Rosso_ est M. le Prince. - - P. 25: «Bovè travaglia incessamente per acquistar amici, e - togliermi i miei. Dice tale esser l'intentione della Regina.» - - P. 26: «Rosso mille protestationi, etc., che sa bene che la Regina - ha fatto in modo che io posso disporre di Monsieur.»--«Credo - madama di Cheverosa impegnata in mille cose.» - - P. 27: «Discorso di Chatonof a M. d'Avo intorno la pace, dicendo - che bisogna farla particolare.»--«Avo dice haver riconosciuta - tenerezza in S. M. verso di lui.»--«Fieschi (le comte de Fiesque) - mi ha stretto intorno Chatonof et il Cancelliere.» - - P. 31: «Bovè travaglia contro me per ogni verso. Riceve M. di - Chatonof. Si mette nelle braccià di Bofort e madama di Monbazon, e - mi dispiace le offerte che fà à madama di Cheverosa di depender - intieramente dà suoi cenni.» - - P. 33: «Bovè dice che, perche non resti memoria in Francia del - Cardinale, vorrebbe che nella pace si restitui ogni cosa, a che - Botru (le comte de Bautru) ha risposto che converebbe ancora - riedificar la Rocella e tante piazze abattute.»--«Rosso si - lamenta, grida che la Regina perde ogni cosa, minaccia trà li - denti del Parlamento. Fa istanza di sapere se S. Alt. dimanda - qualche cosa.» - - P. 34: «Discorso havuto con Mma di Cheverosa, Campione, la - principessa di Ghimené. Che la suddetta crede che senza interesse - non vi può essere amicizia[434].» - - [434] Ainsi dès 1643 les dissertations sur les fondements de - l'amitié, qui depuis occupèrent tant la société de Mme de Sablé, - étaient déjà à la mode; mais en 1643 elles avaient, ce semble, un - objet plus direct, et les discours que rapporte ici Mazarin ont - bien l'air d'avances faites à condition. - - P. 38: «Mercordi, sarà fatto il negotio per 200 mil lire per Mma - di Cheverosa.» - - P. 39: «M. Vincent (saint Vincent de Paul) vuol metter avanti il - Padre Gondi (le père du cardinal de Retz).--«Belingan (Beringhen) - sopra Chatonof, e che chiamandolo S. M. gli havevano detto che io - mene anderei.»--P. 41: «Ogni uno si è messo in testa di rovinar il - Cancelliere, e sono divisi circa il dar questa carica a Chatonof, - alcuni escludendolo et altri desiderandolo.» - - P. 42: «S. M. mi perdoni se li dico che posso temere dei mali - offizii, poiche vedo che questi (Importanti) hanno forza di far - cambiar parere a S. M. in molte cose, ancorche havesse risoluto in - contrario. Hanno detto a S. A. che S. M. è la più dissimulata - persona del mondo, che non si deve fidare, che, sebbene in - apparenza mostra far caso di me, in effetto dissimula per la - necessità degli affari, e che ha tutta la confidenza in loro, di - che si accorgerà in tempo che non potrà rimediarvi.» - - P. 47: «Tutta la casa di Vandomo dice che non si havrà riposo - finche li parenti del Cardinale sieno intieramente rovinati, e - quelli si sono arrichiti nel tempo passato. Principe di Nemur (le - duc de Savoie Nemours) dice l'istesso, e che si voleva veder - demolito Richelieu e le altre case dei parenti del Cardinale. In - fine li Vandomi et adherenti e Bofort in particolare animano tutti - li imbrogli della corte, etc.» - - P. 50: «S. M. ha detto al Rosso, che me l'ha riferito, sopra - ricerca alli parenti del Cardinale, et ha risposto che vi - pensarebbe. Si vede dà questo che S. M. non si fida di me, mentre - non si apre quando li dimando la sua intentione in questo - particolare.» - - P. 51: «S. M. dicendomi se vi sarebbe qualche modo dà farmi esser - contento, quando sono appresso di lei, gli ho risposto che, come - li miei dispiaceri et afflitioni non procedono dà altro che dà non - vederla servita come vorrei, et della mala piega che prenderanno - li affari se non vi si rimedia quando sono appresso di S. M., - m'affligo d'avantagio perche conosco più dà vicino il suo gran - merito, le mie obbligationi, e l'ingratitudine di questi che non - fanno il loro dovere verso di lei. Gli ho detto nel fervore del - discorso che se S. M. vedesse il molto che desidero servirla, e - l'estrema passione che ho per la sua grandezza, si dolerebbe del - poco che faccio, ancorche testifichi gradirlo, etc.» - - P. 53: «Consideri S. M. quello dice Mma di Cheverosa della sua - dissimulazione e della poca fermezza; l'esempio in me delli quatro - giorni della morte del Re, di Mma d'Egullion e di altri, etc.» - - P. 58, 59, 60, 61: «Il Rosso me ha appresado mucho porque ablasse - por Dammartin[435], aziendo siempre el interesse de Mma la - Principessa. Dice que el D. de Vandomo es el major enemigo que yo - tengo, que estando asentado cerca del en el Parlamento le dijo que - su negotio de Bertagna no abia succedido porque yo a parte habia - aconsejado la Reyna de no azerlo; que era menester remediar muy - presto al gran credito en que me ponia accerca della Reyna, porque - m'establezeria en modo que dentro de poco tiempo no fuera posible - el derribarme... Y en conclusion que era menester juntarse todos - contra me... Abla tambien de la protetion que tengo de los - parientes del Cardinal. Y el Rubio, despues de haverme rogado de - no ablar a nadie d'esto, me ha jurado sobre los Evangelios que era - verdad, y que, si fuesse necessario por my servitio, la - sostentaria. De muchas otras partes se me confirma lo mismo, y - todo se puede creer del natural de Vandomo, añadiendo solamente - que por differente camino el Rubio tiene los mismos - pensamientos... S. M. m'havrebbe echo major favor a no accomodarme - con M. de Vandomo, porque me tormienta todos los dias. Es - infallible que todas las cabalas de Paris son fomentadas dal - dicho.» - - P. 62: «Vanno a trovar M. Vincent, e sotto pretesto di affetione - alla Regina li dicono che la sua riputatione perde per la - galanteria. Dicono che Bovè habbi fatto parlar M... sopra la - galanteria.» - - P. 65: «Los enemigos se juntan para azer me mal... Que Mma - Cheverosa le anima todos... Sy S. M. quiere conservar me de manera - que puede ser de provecho, es menester quittar se la masqhera y - azer obras que declarasen la protetion que quiere tener de mi - persona.» - - P. 66: «Dicen me que S. M. por dar satisfation de que se sierve de - mi a los que le ablan contra, dice que no puede azer otra cosa, - agora siendo necesitada a esto.» - - P. 68: «Aze la Dama (Mme de Chevreuse) grandes diligentias por - fortificar el partido de Vandomos. Ha ganado el Duque de Guisa que - a sido mediator por el ajustamiento con el Duque d'Elbouf.» - - P. 69: «Tanto falta que aya producido un buen effetto lo que S. M. - ha dicho a la Dama y otros... que al contrario todos estan - animados contra me...» - - P. 70: «No ay otros discursos que de honra y generosidad, y si - predica siempre que es menester perderse..., y azy liga todos la - Dama in estas maximas tan prejuditiales all' Estado.» - - P. 71: «La Dama me ha preguntado quantos dias havia estado - contrariado de lo que habia dicho de la disimulation de la Reyna; - que es fuerza le ayan dicho my inquietud que yo confesse a S. M. - haver tenido por esto particular. La Dama me ha dicho que no cree - que yo tenga la amistad por la Reyna al punto que ella entiende, y - quo no la tenga por nadie; y preguntandole lo que avia de azer por - que creiesse que era su servidor al punto que decia[436], me ha - respuesto que se ne aperciviera luego si esto fuesse, ma que yo - no la engañeria, aziendo semblante de cosa que verdaderamente no - fuesse.» - - P. 74, 75, 76, 77: «La Dama me ha dicho que la Reyna era - disacreditada, y que cada dia lo seria mas; que... conoscia muy - bien lo que venia de ella y lo que de my; que tenia entero credito - acerca de S. M.; que a un volver de ojos entendia lo que S. M. - tenia en el corazon. Entre los discursos[437] me ha dicho que yo - prenderia alarme in malos passos. Yo e respondido, etc. A ablado - contra Montegu por que sierbe el Cancelier.»--«Me ha querido ablar - del como avia yo de gobernar me en buena politica, etc.» - - «Es cierto que continuan juntarse al jardin de Tulleri, que ablan - contra el gobierno de la Reyna los que se dicen sus majores - serbidores, y que son contra me mas que nunca, hasta concluir - siempre que sy per cabalas no podran destruir me, intentaran otros - modos.» - - «Sy la mar puede sossiegarse con echarmi... come Jonas en la bocca - de la balena, yo are luego, no deseando mas que el gusto e - contentamiento de S. M., y, valga la verdad[438], es imposible - servir con estos sobresaltos, mientras travajo de dia y de noche - por complir a mis obligationes, y acer bien que no se puede ser - serbidor mas interessado de S. M. de lo que my.» - - P. 83: «Saint-Ibar, portato della Dama come un Eroe.» - - P. 84: «Mma d'Egullion... la famosa tapizeria di Lucrezia a Mma di - Cheverosa.»--«S. M. deve amparar vigorosamente el Cancelier, o - quittarle del puesto que tiene.»--«Fortificarmi di un ministro - come Servien.» - - P. 91: «M. di Bofort pretende che il maresciallo della Megliare - non ritorni in Bertagna. Riposta fatta.» - - P. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.» - - P. 107: «Vorrei che mi costasse molto et esser stato intieramente - a S. M. dà molti anni in poi.» - - P. 108: «S. M. consideri La Megliare che si dona a lei. Ha... - governo, regimenti, amici, comodità e valore, e si dona - interiamente a lei.»--P. 109: «Megliare, suo domestico, è per il - governo; darli il ducato che il Re li haveva promesso.» - - P. 110: «M. di Vandomo stringe per l'amiragliato, dicendo che io - ho ordine e che non vi fa niente. Bovè rimette tutto a me et fa - credere, come dice Vandomo, che io voglio sostener Brezé come - parente di M. le Cardinal.» - - P. 115: «Bovè querelato M. de Ghimené per che diceva esser per me. - Ostentatione dell' unione sua con Briena...»--«La Regina vedrà a - Val di Grace Chatonof, etc.» - - [435] Nouvelle preuve décisive que _il Rosso_ est le prince de - Condé. - - [436] Cela confirme ce que dit La Rochefoucauld des coquetteries - que se faisaient alors Mazarin et Mme de Chevreuse. - - [437] Peut-être: _los dientes_. - - [438] Dans les lettres italiennes de Mazarin on rencontre souvent - cette locution: _vaglia il vero_. - -TROISIÈME CARNET, AOUT 1643. - - P. 5: «Visita di Campion, affettionatissimo di la Dama.» - - P. 6: «Bovè procura il ritorno di M. di Noyers e tutti li - Importanti.» - - P. 7: «Si pubblica che S. M. non sia bene con Cheverosa. Il Gras - (Le Gras) l'ha detto a Le Teglier.» - - P. 8 et 9: «Per metter mi contro il popolo, vanno insinuando che - io propongo di levare un quartiere delle rendite di Parigi, e - sostengono che M. di Bovè vi si opponeva firmamente dicendo che - era il sangue dei poveri, e che io dicessi che non importava e che - si doveva fare, insieme che la Regina era forestiera, e che io non - introducevo altri nella confidenza che Montegu medesimamente - straniero.» - - P. 10: «Sy yo creyera lo que dicen que S. M. se sierve de me por - necesidad sin tener alguna inclination, no pararia aqui tres - dias.» - - P. 11: «Che la Dama haveva detto che non era disperato il negotio - di Chatoneu, e che dimandava tre mesi di tempo per far vedere - quello poteva. Cosi ha detto alli Vandomi, predicandoli ad haver - pazienza, perche vedrebbero cambiamento di scena; in oltre, che - ella acquistarà intieramente la grazia di S. M.; che voleva - aplicarsi a questo adulandola, etc.» - - P. 18: «Los importantes ablan contra la Reyna mas que nunca. Estan - desperados contra Belingan e Montegu; dicen que el primero es un - alcahuete (maquereau) y que al altro daran mil palos; que es - menester perder todos los que fueran de mi parte.» - - P. 19: «La Dama, Jacinto (?), y todos los Importantes no piensan a - otra cosa che a sitiar la Reyna, de manera che no puene ablar con - nadie que no le tenga discursos conformes en favor de su cabala - contra my, mettiendole mil sospechos de todos los que no fueran - unidos a ellos, y alejando los que supieren ser affectionados a mi - persona.» - - P. 20: «La Ternera (_la genisse_, sobriquet qui désigne peut-être - Mme de Senecé, gouvernante des enfants de France et première dame - d'honneur de la Reine) tiene gran comercio con Chatonou... a - concertado con Mma di Cheverosa antes que ella me hablava d'esto - negotio y de la carta que avia recebido del dicho por dar a la - Reyna. En fin azen mil concertos y enredos por diminuir mi dicha - acerca de su Maestad.» - - P. 24: «Che muchas personas eran de manera animadas contra me que - era imposible que no me succediesse algun gran mal.»--«Que algunas - personas no de gran condition aviano offresido al Duque di Guisa y - otros sus parientes de matarme, mas que avian querido eschuchar - esta proposition.»--«Che los majores enemigos que yo tenia eran - los Vandomos y la Dama que le animava todos, diciendo que se no si - tomaria luego la resolution desazerse de me, los negocios (no) - irian bien, los grandes serian tan sujetos como antes, y yo - siempre mas poderoso con la Reyna, y que era menester darse priesa - antes que Anghien volviesse.» - - P. 25: «Duca di Res al Mma d'Asserac per comprare una isola per - Mma di Cheverosa dove vuol metter Campioni (les deux frères - Campion) et andarvi talvolta per vedere senza sospetto - Sarmiento.»--«La ragione per la quale crede la Dama et altri di - poter farmi ritirare è che S. M. nella ricusatione di Chatoneu ha - detto che non poteva presentemente metterlo appresso la sua - persona, e che qualche rispetto l'impediva; dà che concludono che - il mio riguardo ne sia ragione; e dicendo la Dama di esser certa - che S. M. ha gran stima et affettione per il suddetto, spera che, - quando si potrà disfar di me, il luogo sarà certo all'altro; et - ogni uno si lusinga in questo massimamente. Mi si dice che ogni di - S. M. assicura particolarmente Bovè della sua affettione e si - scusa delle dimostrationi che fa a me con la necessità. Questo è - un punto tanto delicato che S. M. deve compatire se ne parlo - spesso.» - - P. 26: «M. d'Elbeuf mi ha detto che si travagliava gagliardamente - perche non fosse amico e servitore mio, e che potevo imaginarmi - quello si faceva con gli altri. Sotto gran segreto mi ha dimandato - se era vero che io havessi detto avanti a S. M. a Mma di Cheverosa - che parlava per il suo governo di Picardia, che lei parlava contra - li interessi di suo marito che sarebbe stato costretto a restituir - il denaro che riceve dal duca di Chone (le duc de Chaulnes); io - gli ho risposto di si, come è la verità, mà che lo dissi per - cominciar a dar una apertura per reintegrarlo nel governo. Mà si - vede che la Dama non perde tempo per farmi de' nemici; e dalle - diligenze che uza con Elbeuf, che non ama, si puol inferire quelle - havrà fatte e farà con gli altri.» - - P. 27: «Trumble (?) y un gentilhuomo a S. M. che io non voglio la - pace, e che ho le medesime massime del Cardinale, e che per mezzo - della regina di Spagna, che ha credito, si puol concludere - prontamente una pace particolare. Il detto è tutto di Mma di - Cheverosa che ha fatto giocar la mina nell'istesso tempo che ha - parlato a S. M. nelli medesimi termini. Questa dona vuole rovinar - la Francia. S. A. dice che il matrimonio di sua figlia - (Mademoiselle) si puol fare con l'Arciduca, e che S. M. inclina - più a questo che a nessun altro partito, dicendo che se li - potrebbe dare la Fiandra in governo.» - - P. 129: «La Dama et altri pubblicano che trà poco la Regina si - servirà di Chatoneu, e cosi ingannano ogniuno et obbligano a - visitarlo e ricercare la sua amicizia. Scusano la Regina della - tardanza in chiamarlo sopra la necessità che (ha) dà servirsi di - me per un poco... Li servitori di S. M. vanno tutti a far la corte - a quelli che mi vogliono poco bene, e pure dovrebbero venir da me - se credessero piacer cosi a S. M., e non faciendolo pare che o - non sieno veri servitori di S. M. o che sappino che la S. M. non - si cura di me.» - - P. 31: «Chatoneu ha parlato a lungo che bisogna far una pace - particolare, e questo discorso solo puol rovinar intieramente la - Regina.» - - P. 37 et 38: «Elbeuf me ha dicho que quando yo fui en la casa de - Cheverosa, algunos de los que se avian juntado... que la Reyna y - yo estavamos embarazados por el negotio de la de Monbazon, y que - era menester hablar serio por ser estimados, y alcanzar todo sin - permetter que la authoridad de la Reyna s'establezeria de todo - punto.» - - P. 39: «Botru m'ha fatto molta istanza per che li dicessi chi - stimavo più della Dama e la principessa di Ghimené, e mi ha - confessato che questa l'haveva pregato di riconoscerlo. M'ha detto - che si esamina la mia vita. e si conclude che io sia - impotente.»--«M. di Guisa amoroso di Mma di Monbazon.»--«Mma di - Guisa disgustatissima di suo figlio. Non inclina al parentado di - sua figlia col duca di Mercurio[439].» - - P. 43: «S. M. diga con resolution a la Dama quando le hablarà de - la paz......... que aunque intenderà cosa alguna en particular, - siendo resuelta de trattar juntamente con los alliados de la - corona en l'assemblea che sia concertado por esto effetto.» - - P. 45: «Io no tengo de que dudar, despues de haverme S. M. con - eccesso de bontad persistiendo que nadie podria deribarme del - puesto que se ha servido darme en su gratia; mas contodo esto - siendo el temor un compagnero inseparabile dell'affection, etc.» - - P. 44: «Dicen me que la Dama dava istructiones a la de Vandomo por - que las maquinas que se izieren contra me sean bien conducidas.» - - P. 47: «Las personas mas capaces y dispuestas a azer embustas y - caballas en la corte son la Dama, Vandomos y Elbeuf, etc.» - - P. 54 et 55: «M. del Ospital (le maréchal de L'Hopital) che si - prendi cura al duca di Lorena perche ingannerà, e farà molte - caballe incerte, intendendosi intieramente con Mma di Cheverosa.» - - P. 56: «Cavalier di Giar (François de Rochechouart, chevalier, - puis commandeur de Jars) pensa governare, e poter servire la Dama - e Chatoneu[440], e li fa preparare una camera in una casa che ha - in questa villa. In somma, tutti Importanti pensano valersi di - lui, credendo che possi parlar di tutto alla Regina con la quale - si vanta haver havuto abitudini, credito e familiarità in altro - tempo.» - - P. 58: «Mma di Cheverosa vuol dimandare una camera nel palazzo - Cardinale.»--«Dicono alcuni che non devo fidarmi tanto nel affetto - di S. M. perche l'haveva maggiore per la Dama, e pare adesso che - non sene cura molto.» - - P. 60: «La casa di Vandomo travaglia per ogni verso per mettersi - bene con Monsieur, e facendosi il parentado con Madamigella di - Guisa se puol temere per le diligenze che si fanno per guadagnar - S. M. per li principi di Lorena, e questo è uno dei maggiori punti - a quali deve haversi l'occhio.» - - P. 65: «La riputatione della Francia non è in cattivo stato - perche, oltre li progressi che da per tutto fanno le arme sue, è - arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia e di quelle - del Re d'Inghilterra con il Parlamento, non ostante che li - Spagnoli facciano il possibile, e combattino per ogni verso questa - qualità sino a minacciar il Papa se adherisce alli sentimenti e - mediatione della Francia.» - - P. 69: «D'Estrée (le maréchal d'Estrée), che Bofort e li altri - Vandomi parlano bene di me, mà che per questo non me ne - risponde.»--«80 persone. Altre alloggiate in altri luoghi.»--P. - 70: «La Dama fa entrar Campioni.» - - P. 71, 72, 73, 74 et 75: «Revocar il dono di M. di Bofort, e - metterlo all'espargno.»--«Due garzoni della camera del Re affidati - per metter appresso Bofort.»--«Far revenire le guardie Suizzere e - Francesi.»--«Allontanar d'avantaggio Mma di Monbazon.»--«Far dire - à Mma di Nemours che non si parli mai di suo fratello, e che - facendolo metterà ordine S. M. che non lo facci più.»--«La Chatra, - pensar a lui.»--«Risolver per M. di Bovè.»--«Saint-Ibar, non si li - dica niente. Ha detto a Mortemart (le marquis, depuis duc de - Mortemart) che riceve questo dà la Riviera (l'abbé de La Rivière) - e Belingan (Beringhen).»--«Bariglione (le président Barillon, un - des chefs des Importants dans le Parlement), mandarlo imbasciatore - a Suizzeri.»--«Risolver per il governo di S. A. e per la - Riviera.»--«Due mile pistole a M. di Bellegarde. Finir il negotio - di Bassompiere.»--«Brevetto di Duca al maresciallo d'Estrée.» - - P. 80: «Padre Giuseppe, Giacopino di S. Onorato (jacobin, du - couvent de la rue Saint-Honoré), a veder M. di Bofort. M. di - Vandomo viene spesso a Parigi, e sua moglie non è partita.»--P. - 81: «Cheverosa mille caballe, e dice che S. M. li fa continue - protestationi d'amicizia.»--P. 82: «Allontanar Cheverosa che fa - mille caballe.»--«Bofort riceve ogni giorno due lettere, e ne - manda due, non è ben guardato. Varicarville con 35 cavalli a - Aneto. Il conte di Mora (le comte de Maure) otte volte a Aneto. - Leuville (neveu de Chateauneuf) molte volte, Villarso (le marquis - de Villarseaux) il medesimo. Ha tre relassi (relais) dà qui Aneto, - e si fanno grandi assemblee di gente. Boregard è a Parigi. - Cargret, Clincian con un paggio. Gran nobiltà. Sicuramente - qualche intrapresa. Si parla di prendermi nel foborgo di San - Germano. Gran tavola. Finge di vender cavalli in publico e ne - compra sotto mano. Grand' amasso di avena e foraggio[441].» - - P. 84: «M. le Prince a Bovè che se havesse creduto che Monsieur - non avisarebbe Bofort, l'havrebbe fatto lui. M. d'Elbeuf m'ha - detto che il Rosso[442] diceva che l'arresto di Bofort era stato - risoluto senza lui, la mattina, e che li nepoti e fratelli di S. - A. erano ben considerati, e che S. A. li faceva ben rispettare. - Bovè ha dichiarato che l'ha detto a lui, il quale non si cura di - essere allegato.» - - «Plessis Besançon ha detto che all'intorno della casa di Vandomo - vi erano più di 40 persone armate. M. di Liancurt disse che per 10 - giorni non dovevano andare li Vandomi a Liancurt per poter prima - ben accomodare ogni cosa e ne restarono d'accordo, quando tre - giorni appresso risolsero di andare a fine d'haver cavalli.» - - P. 85: «Cercar le prove per li cavalli di rilasso. Far chiamar - Rivet, usciere del gabinetto, e dimandarli quello li disse il suo - ote (hôte, aubergiste) e quello vede lui della gente armata in - carozza, etc. Ricordarsi che l'amico (quelque ami ou agent de - Mazarin) avvisò che facendo il colpo Bofort sarebbe andato in - Inghilterra, e per Liancurt la strada è buona. M. di Bellegarde mi - ha detto haver saputo che se, quando ritornai dà Maison, non ero - nella carozza di S. Alt., l'assassinato di Bofort contro di me era - eseguito. Conte d'Orval, che la sua gente, tre e quattro sere - duranti, ha veduto 12 e 15 uomini armati di pistoletti trà la casa - di Crequi e la sua, così che io venivo ad esser preso in mezzo.» - - P. 86: «Mma la Comtessa (la comtesse douairière de Soissons), - entrando a visitar Mma di Vandomo, li disse in presenza di tutti: - Madama, le medesime persone che hanno perduto vostro figlio, - perdirono il mio, mà con una differenza che il mio è morto e il - vostro solamente prigione. Et il giorno avanti la detta Contessa - mandò dà me ad offerirmi non solamente servizio mà la sua casa e - denari.» - - «Mma di Cheverosa sortita del regno avendo somme considerabili di - denari contanti. S. M. sa bene li suoi disegni, e che se li da 200 - mil lire, come pretende, n'havrà havute 400 mil lire.» - - P. 88: «Li 18 che furono otto giorni a desinare dà la Chatra tutti - Importanti, e si dice che la fù presa la risolutione di disfarsi - di me.»--«Mercurio (le duc de Mercœur) non è andato a Liancurt, - et è stata una finta per coprirse, etc., e forse per ricever suo - fratello quando havesse fatto il colpo.»--«Procurano di far salvar - tutti, e Boregard ha detto che l'hanno messo in un cattivo - affare.»--«Non ho gran soddisfatione del cavalier du Guet.»--«Tutto - il popolo gode e diceva: eccolà quello che voleva turbar il nostro - riposo!»--«Disegno che havevanno di madama di Cheverosa, di - Chatoneu, e considerar sopra di ciò quanto si trattenne la Dama - la sera del lunedi dà S. M.» - - P. 89: «Mma La Roche Guion che Lisieu (l'évêque de Lisieux) gli - haveva fatti riprochi perche era venuta a vedermi; che gli haveva - detto... che Mma di Cheverosa machinarebbe per altre strade la mia - perdita, che poteva disporre assolutamente della Chatra e di - Pernone (d'Épernon) il quale non mi amava punto et era un - traditore; che Campione era fuggito sopra un cavallo della casa di - Vandomo che fu spedito subito a Mma di Monbazon; che mi guardassi - più che mai.» - - P. 91: «L'Argentiere incontrò Bofort e Bopui che rientravano nel - Luvre dà dove il primo era sortito, quando S. M. si ritirò - all'oratorio. L'Argentiere li disse: mon mestre, bisogna che vi - sia qualche querela, avendo incontrati 15 o 20 gentiluomini a - cavallo ben montati con pistoletti. Bofort li rispose: che vuoi tu - che io facci?» - - P. 93: «Ogni uno mi dice che li disegni contra me non cesseranno, - finche si vedrà che appresso di S. M. vi è un potente partito - contro di me e capace di acquistar lo spirito di S. M., quando mi - succeda una disgrazia.» - - [439] Il avait d'abord été question pour le duc de Mercœur d'un - autre mariage avec Mlle d'Épernon, tandis que Mlle de Chevreuse - aurait épousé Beaufort. Ier carnet, p. 112: «Matrimonii di - Cheverosa e La Valeta (Mlle de la Valette d'Épernon) con il duo - figli di Vandomo, quello di Nemours essendo fatto. S. M. dovrà - avvertire all'unione di tanti grandi insieme, e al assicuri che - non havranno mai altro oggetto che il proprio interesse.» - - [440] Sur l'amitié de Chateauneuf et de Jars, voy. le chap. III, - p. 110 et 111. - - [441] Ces notes, comme bien d'autres, sont tirées des rapports de - la police de Mazarin. Nous donnons plus bas quelques-uns de ces - rapports. - - [442] Encore une preuve que _il Rosso_ est M. le Prince. - -QUATRIÈME CARNET, FIN DE L'ANNÉE 1643 ET COMMENCEMENT DE 1644. - - P. 2: «Ebber, mestre d'otel di Mma di Cheverosa, tre volte in tre - giorni a Aneto dà M. di Vandomo.» - - P. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa alla Regina. Botru me - l'ha detto.»--«La giallezza, cagionata dà soverchio amore.» - - P. 5: «Io ho avuto avviso che si pensava di prendermi andando a - veder S. A. nel borgo di S. Germano.»--«Il mercordi disse Vandomo - due volte in discorrendo al maresciallo d'Estrée: vorrei che fosse - morto mio figlio di Bofort.» - - P. 6: «Vuol che Bofort sia più ammalato che non è. Non puol - attender la pietà, etc. M. di Chavigny (gouverneur de Vincennes) - ha torto in questo e nelle offerte fatte al detto nella visita - dicendoli che il tempo potrà accommodare, etc.» - - P. 8: «Pressar l'esame delli due priggioni. Far chiamar l'oste del - Selvaggo, incontro la casa di Vandomo, dove hanno allogiato - Avancourt e Brassi, e l'oste vicino alla riviera dove erano undici - il lunedi a sera. Interrogar li lacchè (les laquais) delli - suddetti per saper se sono stati a Parigi, e cosi li esamineranno - sopra questo punto. Il marchese d'Aligre fa assemblee di - gentiluomini in casa sua con denari di Vandomo, e predica di darsi - a lui. Briglié (Brillet), Foucré (Fouqueret), de Lié, et altri - sino al numero di 24 sono partiti: si crede già imbarcati per - Inghilterra in un vassello che era pronto dà sei settimane in quà - per questo effetto. Il fratello di Brassi dice che Vandomo - sospetti delli suddetti perche non si sono difesi. Che di Arlé - (Harlay) sia andato ad incontrar S. A. al camino di Orleans, et - che si fanno assemblee in casa del detto di Arlé.» - - P. 9: «Tremblé (Tremblay, gouverneur de la Bastille) m'ha detto - che Limoges (l'évêque de Limoges) mi vuol gran male; che l'ha - sollecitato per sapere quello dicevano li due priggioni alla - Bastiglia, concludendo che il cardinale Mazarin saria _atrapé_, - havendo fattoli metter priggioni per giustificar almeno in - apparenza l'ingiustizia fatta a Bofort. Io ho detto a Tremblé di - dirli di nuovo che non confessano cosa alcuna e che si difendono - bene, per confirmarlo cosi nella credenza che ha, e perche dandone - avviso a Vandomo, come farà, si riassicurino e ritornino le - persone partite, afin di poterne prender qualcheduna.» - - P. 14: «Lettera di Cheverosa al Duca di Guisa sopra la sua - condotta per sapere se la disapprovava come si diceva.» - - P. 17: «Marchese d'Aligre è stato dà me. Campione e Beauregard dà - lui offertimi di farli prender priggioni.» - - P. 21: «Assemblea de' Principi a Fonteneblo per la S. Uberto per - disfarsi di me e risolvere etc.» - - P. 26: «A Villeprou (Villepreux) e Nuesi (Noisy) assemblee di - gente di Parigi et Aneto.» - - P. 27: «S. M. sappia in particolare di S. Alt. quello si dovrà - fare di M. di Vandomo, dicendoli che io non parlo perche è mio - interesse, e che è necessario prendere una buona risolutione per - rumpere tutte le caballe che repullulano. Li nemici del cardinale - pensano di nuovo a quelche estremità contra lui perche vedono che - si governa in modo che li Parlamenti, li Ecclesiastici, li grandi - et il popolo concorrano ad amarlo e stimarlo, crederlo necesario, - desinteressato e zelante per il bene dello stato, e li detti - nemici riconoscono che all'avvenir sarà sempre più.» - - P. 34: «Andar alla Sorbona al servitio del Cardinale.»--«È certo - che Giar (Jars) porta parole a S. M. della parte di Chatoneu, - etc.» - - P. 45: «La Schiatra con 10 cavalli, la viglia di Natale, dalla - parte di Aneto; ben montati tutti con pistoletti, e cavalli di - relasso. Entrò di notte e si trattene al passo di Madrid mezza - hora. Si separò con 5 cavalli, e mando li altri avanti al Rulli - (Reuilli) dove si riuni et entrò in Parigi.» - - P. 48 et 49: «Sanguin, valetto di camera di Mma di Monbazon, ben - informato e pericoloso. La detta dama e Cheverosa più animate che - mai et in speranza di far qualche cosa contra me con il tempo.» - - P. 57: «Manican, in carozza con Fieschi e Nemurs, ha inteso che il - Principe insisteva per che facesse conoscere a S. Alt. R. che si - era voluto assassinare a Aneto M. di Vandomo et il figlio.» - - P. 65: «Complimenti delli suddetti (Chandenier, l'évêque de - Limoges, etc.) fatti diverse volte a Cheverosa.»--«S. M. dovrebbe - applicare a guadagnarmi l'animo di tutti quelli la servono, e cio - con far passar per le mie mani tutte le grazie che ricevono.» - - P. 80: «Marsigliac più Importante che mai. È sempre con - Bariglion.»--«Si tengono consigli violenti contro di me, e si - pensa ad usar il veleno. Faccià quello che vuole il cavalier di - Giar, ancorche la sua legerezza e l'avidita di havere lo portino a - protestarmi amicizia, in effetto è intieramente nel partito degli - altri, et è persuaso che Chatoneu e Limoges sono nati per governar - lo stato.» - - P. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644). L'imbasciatore Gorino, - lega strettissima con Cheverosa e Vandomo et altri della corte e - fuori. Risolutione di unir questa caballa a Spagnoli e disfarsi - del Cardinale. Il suddetto spedisce di continuo a Cheverosa, - Vandomo et altri. È stato sempre spagnolissimo et hora più che - mai. Dice che il Cardinale una volta a basso, il detto partito - trionfarà. Giar (Jars) confidentissimo di Gorino è sempre in - speranza del ritorno di Chatoneu. Craft più brugione, più - Spagnolo, e più del partito del suddetto. Gorino vuol partire di - qui per haver più commodità di negotiare alla campagna. Craft ha - detto mille improperii della Regina. S. M. faccià scriver una - buona lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere - de' suoi ministri e di quello scrisse Gorino. Gorino intese nel - ponte de vecchi abiti[443] che non conveniva spogliarsene delle - amicizie di Vandomo, Cheverosa et altri, sperando che alla fine - prevalerebbero. S. M. impedisca Gorino di sortir dà Parigi se non - è per ritornarsene... Assicurano che Marsigliac e Chandenier non - sortono da casa di Gorino et intrano in tutti li consigli. In - somma trà li trattati degli Importanti il veleno maggiore è che - gli infetti una volta non ritornano mai.» - - P. 104: «S. M. dica al Principe qualche cosa perche lui fomenta - tutto[444]. Accomodar l'affare del Duca di Guisa e Coligni, e - commetterlo a 4 maresciali di Francia. Dir a S. M. come dovria - governarsi in questo affare.» - - [443] Quelque pont-neuf ou chanson sur les vieux habits. - - [444] Mazarin parle ici de M. le Prince comme il a parlé de _il - Rosso_. Nouveau motif pour penser que c'est le même personnage. - -CINQUIÈME CARNET, LE MILIEU DE L'ANNÉE 1644. - - P. 14, 15 et 16. «Vigié, luogotenente di cavalli in Lorena, etc., - dipendente di Bopui. Brigliet... La Ferriere. Barbe longhe - tutti[445]. Il vicario di Verduno, confidente di monsignor di Metz - (l'évêque de Metz était le fils naturel d'Henri IV et de Mme de - Verneuil), sa molte cose. Ganseville alla croce bianca, avanti - Longavilla, aspettandomi, pagò la spesa alli altri. Hebbi fortuna - un giorno che m'attendevano, che io sortii del Luvre in carozza di - Mma di Chavigny, cosi evitai il pericolo. Tutte le assemblee si - facevano in casa di M. di Metz che assolutamente sapeva la trama, - et al presente machina con Monsieur. Monsieur ha fatto il - possibile per abbocarsi con Avancourt. Pernon, Guisa et altri - continuamente alle assemblee di M. di Metz, e tutti sapevano il - complotto.» - - «Passaporto per D. Giovanni d'Austria con cento persone. Salamanca - e Sarmiento vengono con lui che passerà (sic) incognito. Ne ho - fatto scrivere in Olanda perche li stati et il Principe ne sieno - informati; mentre si permetta o si deve impedire il passagio alli - due, o inviare persone per invigilare alle loro attioni, e cacciar - anticipatamente madama di Cheverosa.» - - P. 43: «Mma di Cheverosa gran corrispondenza con Buglione, e con - Piccolomini, e questo con Bugliono. La Strozzi governa - Piccolomini, e la Strozzi è tutta a Mma di Cheverosa[446].»--P. - 44: «Far arrestar Campione et de Lié che non sono sortiti di - Francia.» - - P. 58: «S. M., parlato con tenerezza di Bofort al buè di Vicenne - (au bois de Vincennes); cio fa mal effetto. Conosco bene che non - ostante il più nero assassinato, etc. Si ricordi S. M. del - principio. Bofort dice che l'errore che fece fù di non far venir - subito Chatonof e de Noyers.» - - P. 59: «Nuove di Mma di Cheverosa e di Mma di Monbazon, e se - questa spera che possi tornare alla corte.»--P. 60: «M. de - Chatoneu a Monrouge et a vedermi.»--P. 62: «M. de Chatoneu a - Monrouge per suoi negozii particolari. Non vedrà nessuno e se - n'andrà poi in Berri.» - - P. 66, 67 et 68: «Ordine a Mma di Nemours di partire... Non - bisogna procedere freddamente nell'affare di Mma di Nemours, e non - ascoltare le preghiere delle donne che senz'altro parleranno. Alla - compassione che S. M. è tenuta in coscienza di havere allo stato - devono cedere tutte le altre.»--«Bisogna ancora pensare ad - allontanar altri perche assolutamente li mal contenti son quelli - che fomentano tanto in Parigi.» - - P. 69: «Far un regalo a M. di Montbazon (gouverneur de Paris) che - l'ha meritato per la maniera che ha tenuta nell'emotione di - Parigi.» - - P. 75: «Mma di Nemours ancora à Meudon. Se S. M. non si fa - obbidire, tutto è perduto perche ogni uno oserà (sic) tutto.» - - Il est bien singulier que ce soit en 1644, au plus fort de la - querelle des Vendôme et de Mazarin, que soit née la première idée - du mariage du duc de Mercœur avec une nièce du cardinal. Celui-ci - rejeta d'abord cette proposition que lui faisaient les Vendôme par - des motifs qu'il ne donne point ici, mais qui se trouvent au - Carnet VIe.--P. 23: «Mma la marescialla di Estrée (il ne faut pas - oublier que le maréchal d'Estrée, frère de Gabrielle d'Estrée, - était l'oncle du duc de Vendôme) m'ha fatto istanza del matrimonio - d'una delle mie nipoti al Duca di Mercurio per parte di Mma di - Vandomo e della duchessa di Nemours sua figlia per raccommodar - cosi ogni cosa et assicurarmi per sempre della loro affettione; il - che è stato ricusato dà me per le raggioni, etc (sic).» Et Carnet - VIe, p. 6: «Nell'istesso tempo che Mma di Vendomo, il Duca di - Mercurio e Mma di Nemours sua sorella mi fanno parlare per la - marescialla di Estrée acciò consenta al matrimonio d'una delle mie - nipoti con Mercurio, inviando Bofort a Malta o in altra più - remota parte, con protestatione d'una fedelta et affettione - indissolubile, per altra strada hanno richiesto M. le Prince con - dichiaratione di voler dipendere dà lui et esser intieramente e - senza alcuna riserva uniti alli suoi interessi per il matrimonio - della figlia del conte d'Alè (d'Alais), pregandolo interporsi per - la liberatione di Bofort. E per altro verso procuravano - l'effettuatione del matrimonio con madamigella di Guisa, del quale - si parlò oltre volte, protestando di voler stringersi con la detta - casa; in che Maulevrier travaglia M. di Nemours, et per parte di - Mma di Nemours e di Mercurio molte persone vi si affaticano, come, - trà gli altri, il conte di Fieschi. Dà che si vede la sincerità, - etc.» - - P. 99 et 100: «Quando S. M. vedrà il Principe di Condé nel - consiglio dibattersi, voltar la schiena, gridar con poco termine - contro uno o l'altro, S. M. potrà dirli _tu bo_ (tout beau), come - altra volta, che si ricordi che è in presenza sua. S. M. dica a - Mma la Principessa in confidenza che la condotta del Principe non - è buona, cominciando a procurare di mettersi alla testa del - Parlamento per rendersi considerabile, e far come fece nell'altra - regenza; che con mille artifizii porta le cose all'estremità - contra il Cancelliere et altri ministri, mà che S. M. non lo - soffrirà, e non c'è risolutione che non prenda per impedirlo, e - che per il Cancelliere potrebbe sodisfarlo mettendo in suo luogo - Chatonof.» - - P. 105 et 106: «S. M. puol dire al commendator di Giar et a - madamigella di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha detto che - per vedere o no Mma di Cheverosa non sene curava, ad ogni modo la - Regina della Gran Bertagna non dovrebbe admetter la visita di una - persona che per sua mala condotta ha perdute le grazie di S. M. In - oltre, deve S. M. dire alli medesimi che, se la Regina della Gran - Bertagna risolve di trattenersi qui in Parigi o all'intorno lungo - tempo, non ostante la buona dispositione della M. S., li cattivi - spiriti l'inquieteranno, la porteranno insensibilmente a quelle - cose che non vorebbe e che daranno disgusto a lei con S. M. La - meglior stanza di tutte sarebbe Chatto-Thierri, e la detta Regina - se n'anderà volontierissimo se quelli che sperano delli avantaggi - o dell'aura dal suo soggiorno alla corte non li persuadono il - contrario per loro interesse particolare. Ma sia sicura che Milord - Gorino, Craft, Giar, commendator di Souvré, Cheverosa, Montbazon, - Chatoneu, tutti li Importanti, e Bariglione, invidiosi della - quiete presente del regno, travagliaranno con ogni potere perche - stia qui. Perciò è bene di pensarvi in tempo.» - - Déjà, dans le QUATRIÈME CARNET, on lisait sur le duc de Lorraine, - p. 81 et 92: «Mandar qualcheduno al Duca di Lorena per trattar con - lui, e veder se volesse intrar nella Franche-Contea. S. M. - l'assisterebbe, e quello conquistasse sarebbe suo. Per imbarcarlo - guadagnar la Cantecroi, et in ogni caso o otteneremo quello - vogliamo, o, continuando a trattar in sospetto a Spagnoli il - procedere del detto Duca, si risolveranno a non fidarsi di lui, - farli deperir le sue truppe, e forse a peggio. In fine dal trattar - seco non si possono cavar che avantaggi notabili.»--Ici on lit, p. - 18: «Assicurar la Cantecroi di una buona volontà mà dichiarando di - non volersi ingerire nel matrimonio, essendo un affare che dipende - di Papa.»--P. 68 et 69: «7 Iuglio 1644. La ragione principale per - la quale S. M. risolve l'aggiustamento col Duca di Lorena, - consentendo a rimetterlo ne' suoi stati all'eccezzione delle - piazze che soltanto resteranno in deposito sino alla pace trà le - corone, è per servirsi della sua persona e truppe, e goder delli - avantaggi che per il suo mezzo le armate di S. M. e - particolarmente quella di Turena possono havere nel passagio a - prender quartieri di là dal Reno, essendo alla dispositione di S. - M. Spira, Vorms et altri porti sopra il detto flume, e le facilità - di far progressi nel paese di Lusenburgh et delle parti di - Treveri. L'articolo dunque principale del trattato di S. M. con il - Duca deve essere che servirà in persona col numero di sei mile - combattenti, e che assisterà con tutti li posti che ha sopra il - Reno. In che è necessario ben esplicarsi, etc.»--P. 72: «L'abbate - di Croi ha detto alla badessa di Remiremont di dire alla duchessa - di Lorena che il meglio che potrebbe fare sarebbe di riconoscer la - Cantecroi.» - - P. 115: «Al due di maggio il Duca Carlo di Lorena al è agiustato - di nuovo con Spagnoli. L'Escala (Léchelle, officier très-distingué) - ne ha havuto avviso, et è certissimo, cio mentre assicurava noi - di voler lasciar il detto partito. Nessun fundamento nella sua - legerezza.» - - [445] Voyez plus bas l'explication de ces lignes si obscures dans - les _Lettres françoises_ de Mazarin, lettres à Beringhen et à La - Ferté-Seneterre. - - [446] Quelle est cette Mme Strozzi? Serait-ce Claire Strozzi, - fille de maréchal, et sœur de Philippe Strozzi, lieutenant - général au service de France, massacré en 1652 dans l'île de - Saint-Michel, et elle-même mariée à Honorat de Savoie, comte de - Tende? - -SIXIÈME CARNET, COMPRENANT LES DERNIERS MOIS DE 1644, ET COMMENÇANT AU -28 D'AOUT. - - P. 18: «Il giorno che la Regina d'Inghilterra fù a Turs, Craft fù - la casa del luogotenente generale (Georges Catinat, voyez plus - haut, p. 431) a dormire, che è confidente di Mma di Cheverosa. Vi - si trovò Bandigli che è scudiere del duca di Mercurio.» - - P. 25: «Montresor a Persigny lungo tempo con Mma di Cheverosa.» - - P. 28: «Dica S. M. a M. di Cheverosa, quando li presenterà la - lettera della moglie, che non fa quello dice mentre ha inviato il - medico a negotiare in Spagna.» - - P. 29 et 30: «Craft al Duca di Lorena per moverlo al passaggio con - le sue truppe in Inghilterra. È parente di quel Re; si è offerto - altre volte, et è capace di persuaderlo per la sua debolezza nelle - cose generose come apprenderebbe quella della quale si - lunsigharebbe di rimetter la corona in testa a quel Re; et inoltre - una somma di denaro considerabile sarebbe un gran stimolo.» - - P. 30: «Quello S. M. deve rispondere a Mma di Ghimené su la - lettera di Mma di Cheverosa che il marito vorrà presentar a S. M.» - - P. 32: «Cheverosa è stato dà me. Condanna sua moglie, dimanda - licenza di andar ad aggiustar seco un interesse che importa 500 - mil lire.» - - P. 38: «Saint-Ibar divenuto pazzo intieramente; crede di dover - essere avvelenato o ucciso.» - - Sur le duc de Guise. P. 63: «Il Duca è leggiero, e capace - d'impegnarsi in ogni cattivo affare, oltre di che non è contento - per essersi stato rivocato il comandamento dell'armi sotto S. A. - R. Io non ho potuto impedire questa deliberatione di renderli - Guisa, e l'ho solamente con mille arti e pretesi fatta differire - un anno continuo, ne possendo davantaggio. Mi sono reso, - protestando sempre, come sopra, e continuando ad havere li - medesimi sospetti, perche non è il Duca in stato di cambiar - natura.» - - P. 64: «Sapere dal Cancelliere se senza pregiudizio di S. M. si - potessero inviar a Roma le procedure contro Bopui.» - - P. 75: «Aggiustar il cavaliere di Giar.» - -SEPTIÈME CARNET, ANNÉE 1645. - - P. 4 et 5: «Avvertir ben a Guisa, perche il Duca fa il disgustato - per non haver havuto il commando nel esercito di Monsieur, e - Elbeuf che è governatore della provincia (la Picardie, où la ville - de Guise est située) non ha buona intentione e fomenta il Duca.» - - P. 14: «X mil lire date in contante ad una donna della regina - d'Inghilterra, sollecitate e portate dal commandatore di Giar, che - fà grandemente valere il suo credito appresso la medesima Regina, - con simili cose, come quella di X mil scudi dati al figlio di - Buchinghan (Buckingham); onde S. M. deve avertirvi, porche la sua - lingua è nociva, trova a vedere a tutto, adherisce a quelli che - sono mal soddisfatti, crede che li sia tutto dovuto; e pure non è - capace di servir mai il Re in cosa alcuna. S. M. avverta di non - li dar mai commissione alcuna, e lo tratti freddamente - etc.»--«Dice Giar che l'abbadia di S. Satur li fù data dà S. M. - senza mia saputa, e che ebbe buona fortuna e che non l'havrebbe - havuta se io havessi potuto penetrar cosa alcuna.» - - P. 34: «S. M. parli per Bofort conforme alla sua intentione, - perche crede che, se S. M. fosse informata, havrebbe più di - libertà; e pure la S. M. sa che mi ha detto più d'una volta sopra - le preghiere che li facevo di accordarli diverse cose, che io era - troppo buono.» - - P. 42: «Se S. M. non prende risolutione di nominar qualcheduno per - haver cura al negotio di Bofort, tutto perirà, e si troverà che il - colpevole sarà protetto.» - - P. 43: «S. Quintin, intimo di Campione, important au dernier - point, parla male di me, e S. A. R. lo protegge e procura di - avanzarlo.» - - P. 59: «Farmi rendere ordine che si conservino le lettere di Mma - di Cheverosa inviate da Sabran (?).» - - P. 76: «Abbate di Gora (?) ritira per tre giorni la Bomart[447] - quando andò a Brusselles trovar la Cheverosa.»--«Principe di D... - piange lo stato di Cheverosa, e dice che non puol rivenire in - questo regno, mà che forse cambierà.» - - P. 77: «A. S. A. R., che S. M. ha rimarcato che lui era freddo nel - discorrere di M. d'Anghien... non ostante che la Regina dalli - discorsi che ha tenuti publicamente habbia assai fatte conoscere - le sue inclinationi... In fine che si parla a S. A. R. dà S. M. - e dà me liberamente d'ogni cosa e che S. A. R. non corisponde, - essendo copertissimo e prendendo tutte le precauzioni - immaginabili.»--P. 78: «Tutti concludono che si trema del Duca - d'Anghien. Che questo habbi impedito due persone di qualità della - religione di farsi cattoliche. Che M. di Chavigni sia più - disgustato che mai, etc.»--P. 79: «Gorin a M. d'Hemeri, che il - Duca d'Anghien non si accommoderà di cuor, che riceverà quello se - li darà, mà che frà tre mesi et alle occasioni testificherà la sua - poca soddisfatione; che è un Principe riverito nel settentrione e - stimato a segno in Francia, che farà gran rumore quando - vorrà.»--P. 81: «Lettera informe senza nome contra S. A. R. e - l'abbate della Riviera sopra la dissimulatione dell'uno e la poca - fide dell'altro... In oltre dice che la dilazione del Principe e - Duca d'Anghien ad accettare la grazia che la Regina li vuol fare, - procede dalla speranza che persone di qualità della casa di S. A. - R. danno al detto Duca che guadagnarà S. M. e l'impegnarà - intieramente nelli suoi interessi e sodisfationi.» - - -HUITIÈME CARNET, ANNEÉ 1646. - - P. 15: «Saint Ibar, doppo haver bevuto a Munster, disse mille cose - contro del Cardinale Mazarini, et dicendosegli il giorno doppo dà - uno della casa di Longavilla: Voi havete parlato ieri contra, - etc., mà havevate preso del vino, rispose: È vero che havevo preso - del vino, mà è pure certo che non per questo perdo mai il giudizio - e la ragione.» - - Il paraît que Mme de Montbazon revint à Paris et à la cour en - 1646. On lit ici en effet, p. 26 et 27, ces lignes en français: - «Son Alt. Royale fut voir madame de Montbazon vendredi 11me (il - n'est pas dit de quel mois), y trouva Tillières et Trunquedec, lui - parla demie heure en particulier. Le jour suivant, S. A. R. trouva - madame de Montbazon chez Madame qui se retira pour les laisser - parler ensemble. Le dimanche S. A. R. fut voir Mme de Montbazon - chez elle et demeura plus d'une heure dans sa ruelle. Madame et - Mademoiselle de Guise venoient d'en sortir. Messieurs de - Tillières, Boisdauphin et Ouailly y estoient.» - - P. 35: «Far correre voce destramente che si richiamerà Mma di - Cheverosa, e si metterà nel ministerio M. di Chatonof, a fine - d'intimidire il Principe e la Principessa di Condé. S. M. potrebbe - ancora far chiamare et accarrezzare molto la Principessa di - Ghimené, non amata dà quella di Condé, e sopra tutto _tesmoigner_ - grand'affettione al Madamoiselle.» - - P. 38: «Rimandar a Mma di Guisa la lettera che sua figlia haveva - scritta a Montresor.» - - Symptômes de brouillerie entre les Condé et Mazarin depuis que - celui-ci leur eut fait refuser l'amirauté laissée vacante par la - mort d'Armand Maillé de Brezé, tué devant Orbitello. - - P. 46-56: «Il Duca d'Anghien ha detto all'Eglé (?) che il Duca di - Brezé haveva ordinato a Dognon (depuis le maréchal du Dognon) che - in caso di morte o priggionia di esso Brezé non riconoscesse altri - nella piazza che il detto Duca d'Anghien.» - - «È stato pubblico in Parigi, havendone ricevuto l'avviso - dall'armata, e n'è ben informato il maresciallo d'Estrée, che in - un festino che si fece in casa di Saint-Martino che comandi - l'artiglieria, alla presenza di S. A. R. e Duca d'Anghien, - maresciallo di Gramont, etc., si parla indecentemente della - Regina, e furono cantate de' fogliantines (feuillantines, couplets - satiriques) contro di lei sopra il fatto della marina. Questo è - certo, mà conviene dissimulare nella presente congiuntura, - anteponendo il servitio del Re ad ogni altro rispetto particolare, - massime che la Regina non perde cosa alcuna e fa un atto di gran - moderatione e prudenza, havendo il tempo di mostrare il dovuto - risentimento quando potrà farlo senza pregiudicare al figlio et al - Regno.» - - «Rantzau ha detto a Launay, perche io lo sapessi, che quando S. A. - R. hebbe la nuova della ritirata di Orbitello, disse a la Riviera: - Voilà de nos entreprises! come se io dovessi rispondere delli - errori che si fanno dà quelli che comandano li eserciti. Certo - sarei in cattivo stato, particolarmente per quello segui in - Fiandra dovè li preparativi fatti, le gran forze che vi hebbimo, - la debolezza dei nemici e li gran rinforzi che si mandano - continuamente fanno sentire più che non si faccino gran progressi, - e cio per le difficoltà di S. A. R. e del suo consiliero contro - l'avviso di tutti li capi, che il non prendersi Orbitello che non - importa punto alla Francia e che era attaccato dà 2,500 fanti e - 200 cavalli. Ma dà tal discorso di S. A. R. si cava che gli hanno - guastato l'animo e parlatoli contro di me.» - - «Il Duca d'Anghien nel viaggio di S. A. R. al canale di Bruges, - nel quale la Riviera non si trovò per essere stato ammalato, prese - il tempo per dire a S. A. R. che ogniuno l'adorava quando non - haveva apresso di se persone che non sapevano consigliarla, - alludendo alla Riviera, e che se si fosse S. A. R. voluta fidare - in lui Duca, l'havrebbe fatta rispettare in modo che sarebbe stata - padrone, etc.» - - «M. d'Elbeuf ha detto mille cose a M. Le Tellier delli discorsi - tenuti all'armata al disavantaggio della Regina e mio, e che il - Duca d'Anghien haveva travagliato grandemente apresso S. A. R., e - trà le altro cose gli haveva detto che io haveva concluso - matrimonio d'una mia nipote col Duca di Brezé per unirmi - intieramente al detto Duca senza participatione di S. A. R., dà - che poteva raccogliere, etc.» - - «Il Duca di Nemours ha spedito dall'armata a sua moglie per dirli - che si adoperi congiuntamente al Duca di Mercurio perchè la - congiuntura è opportuna per liberare Bofort e rimetter tutta la - casa di Vandomo; poiche il cardinale Mazarini era necessitato a - far un partito contra quello Duca d'Anghien, che sarebbe favorito - dà Monsieur; e la detta moglie spedi subito a suo fratello a - Aneto, et il maresciallo d'Estrée m'a parlato assicurandomi che a - mio piacere potrei disporre di quella casa. Il Duca di Guisa - nell'istesso tempo mi ha fato et alla Regina ogni maggior - protestatione, esibendosi ad intraprendere tutto.» - - «M. d'Elbœuf e li figli hanno stretto M. Le Tellier per veder se - potesse sperare una mia nipote per il suo primogenito.» - - «Gramont, arrivando di Mardic le 18 agosto, mi ha detto che era - vero che si erano fatti versi e fogliantine in disprezzo della - Regina, etc.» - - «S. M. accarezzi Mma la Principessa avanti il suo diparto, - mostrandone dispiacere, et assicurendola che l'ama più che mai, - havendo riconosciuto nelle congiunture presenti il suo affetto e - passione, etc.» - - «Masson, intendant de M. de Vendosme, a veu M. le Prince pour lui - demander sa protection de la part de son maistre, et lui faire de - grandes protestations de service et d'attachement. Il luy a - tesmoigné qu'il avoit grande envie de venir en France et qu'il - vouloit lui en avoir toute l'obligation, qu'il estoit pret à y - venir sans demander autre assurance que sa parole ou celle de M. - le Duc son fils, etc. M. le Prince a respondu d'abord qu'il ne le - cognoissoit point, et qu'il vouloit voir la charge qu'il avoit de - M. de Vendosme. Masson lui en montra les lettres, que M. le Prince - a voulu retenir et ensuite luy a donné de grandes espérances, - mais qu'il n'estoit pas encore temps de se déclarer. Le dit Masson - a dit que toute la maison de M. le Prince avoit eu grande jalousie - de la visite de S. Éminence à madame de Guise et à madame de - Montbazon. Que l'on traite fort avant le mariage de M. de Mercœur - et de mademoiselle d'Alais, etc.» - - P. 66: «Gentilhuomo di Vandomo al Principe di Condé per rimetterli - tutti li diritti che ha sopra l'ammiragliato.» - - P. 65, 66, 67 et 68: «Saint-Ibar ha tenuti discorsi - perniciosissimi a Brancas (?) contro lo stato e li ministri - principali. Ha fatto il possibile per guadagnarlo, e gli ha - portato un sacco con mille ducati d'oro. Scriverne a M. de - Longaville. In oltre S. Ibar ha fatto ostentatione dicendo la - parte che haveva nello spirito del Duca di Longavilla, il quale ha - detto a Brancas che, quando fu a Munster li volse dare dieci mila - scudi doppo haverli esaggerato le obligationi che il professava - per il fu conte di Soissons e per lui. Fece il possibile per - imprimere a Brancas che S. A. R. era maltrattata, che nella - regenza doveva procurarsi delli avantaggi, et in fine che lui et - il Duca d'Anghien dovevano dar la legge e non riceverla. Oltre le - mille ducati che insiste per far ricevere a Brancas, procura in - mille modi guadagnarlo; e cenando insieme volle metterlo mal a - proposito sopra la Regina con parole assai insolenti, et il - medesimo di me. Si levò però di tavola Brancas, giurò che non - soffrirebbe; mà si mise qualcheduno di mezzo e troncò il discorso - cominciato. Brancas et altri assicurano che tutto quello si - publica a nostro disavantaggio viene dà lui, che ha molti - emissarii per questo effetto. Ha incessamente travagliato per la - trega e per impedire che l'armata Olandese non agisce. Va - liberamente a Gant et Anversa havendo passaporti amplissimi, et ha - commercio coi ministri spagnuoli e continuo, e scrive nuove a Mma - di Cheverosa[448]. Parla contro di me in casa di M. de Longavilla - che lo seppe molto bene, e benche non fosse allora seguita la - morte del Duca di Brezé che ha data occasione al detto Duca di - monstrar sentimenti in riguardo all' amiragliato, non fece - dimostratione alcuna; anzi queste dichiarazioni di Saint Ibar e la - sua condotta e corrispondenze assai publiche con li nemici di - questa corona non impedino che non lo colmasse di gratie, favori e - confidenze, mentre dimorò a Munster et alla sua partenza.» - - [447] Une des femmes de Mme de Chevreuse. - - [448] On reconnaît à quel point Mazarin était bien informé. Voyez - plus bas le mémoire de l'abbé de Merci. - - -NEUVIÈME CARNET, ANNÉE 1647 ET 1648. - - P. 12: «Le bruit de Paris est que je fais partir la Reine parce - que Mme la Princesse acqueroit trop de crédit auprès de Sa - Majesté, que pour cet effet Mme de Montbazon vi è andata, che per - mezzo suo si tratta l'aggiustamento di Mma di Cheverosa per farla - ritornare e metterla contra la detta Principessa, la quale a me - medesimo ha parlato di questo, mà mostrando di ridersene.» - - P. 28: «Trattare che il duca di Lorena, facendo dichiarare nullo - il matrimonio con la duchessa che è in Francia, alla quale si - potrebbe dar molti avantaggi per la sua vita durante sopra la - Lorena, et il detto Duca rinuntiando alla Lorena fosse per una - remissione juridica del Re d'oggi[449] e dalli popoli acclamato Re - di Portogallo, a conditione che il regno ritornerebbe al figlio, - il quale si potrebbe maritar con la figlia del detto Duca[450], - che sarebbe per la dissoluzione del primo matrimonio legitima. La - Francia potrebbe in questo caso obligarse non solamente a fornir - le cose necessarie per il tragetto del detto Duca, della sua casa - e sue truppe in Portogallo, mà ancora di fornire dell'altre, e - promettere una assistenza annua per la sussistenza e la - conservazione di esse.» - - P. 33: «16 décembre 1647. Le marquis M., outre le discours qu'il - m'a tenu de la campagne passée, soutenant que l'Archiduc, contre - l'avis de tous les chefs de guerre, avoit attaqué Dixmude[451] - avec cinq mille hommes de pied et dix mille chevaux, sachant qu'il - y avoit près de trois mille hommes dans la place et les recrues - des régiments, et soutenant ledit marquis qu'on ne pouvoit pis - faire de nostre côté ni pour défendre la place ni pour la - secourir, et que cela a grandement servi à relever la réputation - dudit Archiduc en Flandre et à faire concevoir une mauvaise - opinion des François, c'est-à-dire de leur courage et de leurs - forces, il m'a dit en outre que la pensée de l'Archiduc étoit, - lorsqu'il alla à Landrecies, d'attaquer Saint-Quentin, et que cela - se fut fait s'il y eut eu moien pour les vivres. Il croit qu'il - songe à présent à la même chose pour la campagne prochaine, mais - surtout de faire des armées pour en faire entrer une en France du - côté de la Champagne, composée de cinq mille chevaux et six mille - hommes de pied; et c'est un ancien dessein auquel l'Archiduc a - ordre d'Espagne de songer, et en son particulier il est bien - persuadé qu'on ne peut rien faire de meilleur. Il aura deux mille - Espagnols d'Espagne où il envoie trois mille Vallons; il aura - infailliblement, à ce qu'il croit, quatre mille hommes - d'Allemagne, infanterie et cavalerie, et déjà a envoyé l'argent - pour en faire venir au plus tôt. Il dit que l'Archiduc est déjà - d'accord avec le duc de Lorraine qui promet de mettre ses troupes - à dix mille hommes; mais le marquis ne croit pas qu'il en puisse - venir à bout, non obstant gran nombre de prisonniers françois - qu'il tire des prisons pour les faire servir dans son corps. On - assure qu'il y a déjà la moitié des François dans les troupes de - Lorraine. Il dit que l'Archiduc aura ses places garnies, qu'on - songe aussi à Rocroy, et que sans l'attaquer on croit qu'une armée - entrant dans certain endroit de la Champagne peut aller sans - obstacle jusques à Soissons, et que Mme de Chevreuse et les - François qui donnent des advis de là assurent qu'avec cela tout - sera sens dessus dessous.» - - P. 68: «Escrire une lettre du Roi à Saint-Ibar de venir ici rendre - compte de ses actions; la lui faire rendre par M. l'ambassadeur, - et passer outre en cas qu'il ne vienne pas.» - - P. 73: «Moron (?) porta lettere di Mma di Cheverosa per la Regina - e per me. Saper dà S. M. se si devono ricevere, et, a mio parere, - non si devono.» - - P. 92 et 93: «La Reyne pourra faire une réprimande à Brion. Il - reçoit des lettres de M. de Beaufort. Serlière, dans la maison - duquel ledit Beaufort a logé, vient ici et est entretenu de Brion. - Sa légèreté ne vaut rien en ce rencontre. Sa vieille affection - pour Mme de Nemours[452] agit en ce rencontre au préjudice de Sa - Majesté et de l'avantage du dit Brion, lequel mesme a oblié ce - qu'il doit à Sa Majesté et à moi. A parlé a S. Alt. R. - avantageusement pour M. de Beaufort... M. de Mesmes, M. d'Avaux et - M. de Chatonof se sont rencontrés à la maison de Bourdier. Il - semble un rendez-vous, et que quelqu'un ait travaglié pour les - faire voir ensemble.» - - «A quoi peut estre bon pour moi le commandeur de Jars? Toute sa - passion est pour Chatonof. Après lui avoir fait donner deux - abbayes qui valent vingt mille livres de rente, et une commanderie - qui vaut autant, lui avoir fait donner des gratifications d'argent - assez considérables, l'avoir traité avec affection et familiarité, - je ne trouve pas qu'il m'ait jamais donné le moindre avis qui put - regarder mon service, quoique dans les compagnies où il s'est - trouvé il aye entendu des choses qui me regardoient, et - dernièrement à Petitbourg, s'étant apperçu que S. A. R. étoit - fâchée, il ne m'en dit rien comme fit Gersé. D'ailleurs il trouve - à redire à tout ce qui se fait. Les malheurs qui arrivent, à son - dire, on les pouvoit empescher, et M. de Chatonof l'eut fait sans - doute, et les avantages que nous remportons eussent été plus - grands si le susdit s'en fut meslé. Dans les occasions, donne ses - coups auprès de la Reyne pour l'eschauffer en certaines - rencontres. Enfin c'est une peste de la cour.» - - P. 97: «Les caballes de dehors qui agissent dans le Parlement sont - celles de M. de Chatonof et de Beaufort. Beaufort avoit escrit une - lettre fort souple, et dans laquelle il demandoit protection à M. - le Prince, mais les Importants ont conseillé de ne la point - rendre, parce qu'elle auroit fait un méchant effet à l'égard de - S. A. R., et n'eut pu rien produire, M. le Prince ne devant - demeurer ici qu'un jour ou deux.» - - [449] Le roi de Portugal, Jean IV, n'avait alors qu'un fils, - Alphonse VI, dit l'Impuissant, le prince don Pèdre, depuis roi, - n'étant né qu'en 1648, le 23 avril. - - [450] Anne de Lorraine, fille de Charles IV et de Béatrix de - Cusance, née le 23 août 1639. - - [451] Pris par Rantzaw le 13 Juillet 1647, repris par l'archiduc - peu de temps après. - - [452] Voy. Retz, t. Ier, p. 45, édit. d'Amsterdam, 1731. - - -II.--_Lettre royale sur l'arrestation de Beaufort._ - -Dans cette lettre, Mazarin s'applique à établir qu'après une si grande -affaire toutes les rigueurs du gouvernement se sont bornées à -l'arrestation de Beaufort et à _commander à quelques autres de se -retirer dans leurs maisons_. Cette circulaire est si habile et si -modérée que nous la publions ici comme une solide justification de la -conduite de Mazarin, et un tableau fidèle de la situation de la France -au dedans et au dehors. ARCHIVES DU DÉPARTEMENT DE LA GUERRE, _Ministère -de M. Le Tellier, minutes_, 1er vol., fol. 89. - -LETTRE DU ROY AUX GOUVERNEURS DES PROVINCES ET AUX GÉNÉRAUX D'ARMÉE SUR -LE SUJET DE L'EMPRISONNEMENT DE M. DE BEAUFORT, DU 13 SEPTEMBRE 1643, A -PARIS[453]. - - «Monsieur, depuis qu'il a pleu à Dieu de retirer de ce monde le - feu Roy, mon seigneur et père, sa bonté a esté si grande pour cet - Estat que bénissant les soins et les conseils de la Reyne régente - madame ma mère, cependant que mes armées d'Italie, d'Espagne et - d'Allemagne agissoient contre les ennemis de cette couronne, - non-seulement en leur faisant teste dans leur propre pays, mais en - attaquant leurs places et en éloignant de mes frontières les - périls et les incommodités de la guerre, il a augmenté mes - prospérités du côté de la Flandre par le gain signalé d'une grande - bataille et par la conqueste d'une des plus importantes places des - Pays-Bas; tout cela étant arrivé au temps qu'il y avoit plus tost - sujet de craindre que la perte que je venois de faire avec mes - sujets ne leur donnast le moyen de prendre sur moi quelque notable - advantage, m'a obligé de redoubler mes vœux et mes prières pour - obtenir la continuation de ce bonheur de la main toute-puissante - de celui qui protége les Roys dans leurs justes desseins. Car - chacun a pu voir comme par une espèce de miracle les efforts - extraordinaires que mes ennemis avoient faits pour attaquer mon - royaume n'ont produit autre chose que la perte de leurs meilleures - troupes, au lieu du ravage qu'ils s'estoient promis de faire dans - mes plus fertiles provinces, et que, par un effet visible de la - justice divine, ils ont attiré chez eux les maux qu'ils avoient - intention de faire à la France. Ils avoient estimé d'abord, après - l'accident funeste qui estoit arrivé, que la conjoncture leur - seroit favorable pour tout entreprendre, et qu'après la défaite de - mes armées qu'ils ne croyoient pas qu'au milieu des larmes et des - afflictions je pusse avoir mis en état de leur estre opposées, ils - pourroient exécuter tous leurs desseins sans aucune résistance. - Mais le ciel en ayant disposé autrement, les heureux succès qu'il - a eu agréable de me départir, leur ont fait recognoistre que - l'ancienne valeur de la nation françoise n'estoit pas morte avec - son souverain, et qu'il estoit comme impossible qu'ils pussent - jamais nous ravir par les armes les advantages que le feu Roy, mon - seigneur et père, avoit acquis sur eux depuis l'ouverture de la - guerre. Cette cognoissance leur eut sans doute déjà fait presser - davantage la négociation de la paix, que je souhaite si ardemment - pour le soulagement de mes peuples, s'il ne leur fut resté quelque - espérance de se prévaloir des désordres et des divisions qu'ils se - promettoient de voir naistre et peut-estre de répandre eux-mêmes - dans ma cour au commencement de la régence. C'est ce qui a obligé - la Reyne régente, madame ma mère, à redoubler ses soins pour - remédier à un mal si dangereux, et qui l'a fait résoudre, après - avoir mis par sa prévoyance les forces du dehors en estat de faire - plus tost du mal aux ennemis que d'en recevoir d'eux, de - travailler à la réunion de celles du dedans, remettant un chacun - dans son devoir par une douceur sans exemple, en quoy elle n'a pas - moins employé les effets de sa clémence que l'autorité souveraine - qui est entre ses mains, afin de fermer la bouche aux plus - difficiles, en leur ostant les moindres prétextes qu'ils eussent - pu prendre de mécontentement. L'on a pu remarquer avec quel excès - de bonté elle a rappelé dans la cour tous ceux qui s'en estoient - absentés, combien libéralement elle a remis les uns dans leurs - biens, les autres dans leurs charges, et comme générallement elle - a voulu attirer tous les grands du royaume autant par ses - bienfaits que par la considération de leur devoir et travailler - avec eux à la conservation de la tranquillité publique. Mais tous - ces effets d'extresme bonté n'eussent pas esté capables de les - contenter, si elle ne les eut fait ressentir à mon peuple, auquel - les dépenses excessives qu'il faut supporter pour la défense de - l'Estat n'ont pu empescher qu'elle n'aye accordé cette année un - notable soulagement ayant fait diminuer l'imposition des tailles - de dix millions de livres jusques à ce qu'elle puisse faire - davantage, comme elle espère bientôt. Encore qu'elle ait été - portée à cette résolution par l'inclination naturelle qu'elle a de - faire du bien à un chacun, elle a particulièrement esté conviée - par la cognoissance qu'elle a eue que le plus assuré moyen qu'elle - a de réduire bientôt les ennemis à la conclusion d'une paix - générale estoit de faire concourir à un mesme but toutes les - forces de mon royaume, en bannissant les divisions de la cour qui - sont presque toujours suivies du trouble qui s'élève dans les - provinces. Mais enfin ayant vu à mon grand regret que ceux qui ont - reçu plus de graces et de témoignages de confiance de ladite dame - Reyne, abusant de sa bonté, commençoient à former dans ma cour des - caballes et factions qui ne pouvoient que nous estre suspectes, et - que je ne pouvois plus différer de pourvoir à leurs secrettes - menées sans mettre en péril le gouvernement de mon Estat, ayant - particulièrement remarqué que mon cousin de Beaufort estoit celui - qui me donnoit plus de sujet de mécontentement et de juste - défiance, j'ai esté contraint, de l'advis de mon oncle le duc - d'Orléans et de mon cousin le prince de Condé, de m'assurer de la - personne dudit sieur de Beaufort, et de faire commander à quelques - autres de se retirer en leurs maisons, afin d'assurer par ce moyen - le repos de mes sujets qui ne m'est pas moins cher que ma propre - vie, et qui enfin n'eut pas pu éviter d'estre troublé, si je - n'eusse coupé le mal par la racine, en dissipant les entreprises - et factions qui se forment dans la cour, lesquelles dégénèrent - ordinairement en guerres civiles et dont les moindres causent en - fort peu de temps la désolation entière des peuples. Cependant - j'ai bien voulu vous faire part de ce qui s'est passé en ce - rencontre, afin qu'estant informé de la grande prudence avec - laquelle la Reyne régente, madame ma mère, travaille à conserver - mon autorité et garantir mes sujets de tous les maux dont ils - pourroient estre menacés, vous apportiez aussi de votre costé ce - qui dépendra de vous aux occasions où il sera nécessaire pour les - contenir dans l'obéissance qu'ils me doivent. Sur quoi, me - remettant sur votre affection accoustumée au bien de mon service, - je ne vous ferai celle-ci plus longue que pour prier Dieu, qu'il - vous ait, Monsieur, en sa sainte et digne garde. Signé: LOUIS, et - plus bas, LE TELLIER.--Escrit à Paris, le 13 septembre 1643.» - - [453] La même lettre a dû être adressée à toutes les cours - souveraines. - - -III.--_Pièces relatives à la conspiration._ - -ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI. Ce rapport d'un agent -inconnu de Mazarin est certainement de la fin de septembre 1643; il est, -ainsi que le suivant, la source de plus d'une note des Carnets, et tous -deux se peuvent utilement joindre aux Mémoires d'Henri de Campion. - -AVIS DE CE QUI SE FESOIT ET DISOIT A ANET, ET TOUCHANT CAMPION. - - «Le sieur de Campion (évidemment Alexandre de Campion) estant à - l'hostel de Chevreuse et voulant s'en retourner au Louvre, fut - conseillé par MM. de Guise et d'Espernon, qui estoient pour lors - aussi au dit hostel, de n'y point aller, et pris résolution - d'attendre le retour de Mme de Chevreuse qui estoit chez la Reyne; - au retour de laquelle il se resolut de n'y point aller, ni même - ne fut pas coucher en son logis qui estoit rue Grenelle chez des - baigneurs, et lui fut dit que le bruit couroit chez la Reyne qu'il - estoit arresté. - - «Le dit Campion fut adverti qu'il eut promptement à se sauver par - M. de Beauregard qui se mit en chaise dans l'hotel de Vendosme - pour faire ses visites en assurance et advertir tous ceux qu'il - desiroit, craignant aussi qu'il ne fut arresté et recognu. Et M. - de Vendosme estoit fort en peine si Campion n'estoit pas arresté, - mais on lui dit que le dit sieur de Beauregard lui en avoit donné - avis. Le dit Campion sitost averti monta à cheval, et de Paris - s'en vint à Versailles où il fut deux jours en attendant les - ordres de M. de Vendosme, etc. M. de Vendosme est parti d'Anet à - cheval avec Beauregard et trois autres de ses gentilshommes pour - aller parler au dit Campion, et pour cet effet envoya devant le - dit Beauregard trouver le dit Campion en son logis à Vert, qui est - à quatre lieues ou trois d'Anet, à une lieue à côté de Dreux, pour - que le dit Campion eut à s'en venir au devant de M. de Vendosme - sur le chemin au rendez-vous, entre Anet et Vert; ce qui fut fait, - et là se parlèrent fort M. de Vendosme, Beauregard et Campion - seulement, les trois autres gentilshommes étant éloignés d'eux et - n'étant pas de la conférence. Le dit Campion ne va point - assurément à Anet parce que M. de Vendosme craint que cela ne soit - sçu. - - «Le frère de Campion est toujours à Anet[454]. Brillet y est - aussi. Le dit Campion (Alexandre) est toujours en crainte. - Beauregard l'allant visiter ces jours passés chez lui à Vert et - courant dans son village, lui Campion et sa femme eurent - appréhension, entendant le bruit des chevaux, en se promenant - proche le logis. - - [454] Voyez les _Mémoires_ d'Henri de Campion, p. 233. - - «Le dit Campion a conférence par lettre avec Mme de Chevreuse. - - «Le dit Campion est toujours en visite chez le voisinage, tantost - d'un costé, et tantost de l'autre. - - «M. de Vendosme a force avis de Paris et a tousjours du monde à - cheval qui vont et viennent de costé et d'autre. Il a retranché - beaucoup de sa maison. De vingt-cinq officiers de cuisine, il n'en - a plus que trois. Pour ses gentilshommes, il garde tout, et on dit - qu'il vend une partie de ses coureurs, et tout ceci se fait à - dessein que la Reyne et monseigneur le Cardinal voyent qu'il n'a - aucun dessein. M. de Vendosme fait faire amas d'avoine et fait - achepter des chevaux sous main. - - «M. de Vendosme envoya en grande diligence à cheval donner advis à - Campion qu'il eut à ne se tenir en sa maison à Vert et qu'il avoit - eu advis qu'il y avoit ordre à le prendre. Le courrier le trouva - dînant avec sa femme et Beauregard. Ceci par relation du courrier - mesme, qui est une chose très véritable. Ce fut jeudy vingt-trois - septembre; et aussitost il monta à cheval avec deux de ses gens, - chacun sur bons chevaux, avec pistolets et fusil. M. de Vendosme - prend très assurément grand soin de sa personne, et dit-on que si - on le prenoit il feroit tous ses efforts pour le sauver. Par - relation de ses domestiques. - - «M. de Vendosme a force visites à Anet de tous les costés de toute - la noblesse d'alentour. De cognoissance il y avoit une fois un - nommé M. de Clinchan qui avoit page; M. de Cargret, maître de camp - d'un régiment d'infanterie; MM. de Crevecœur. M. Du Parc - Roncenay, oncle de Campion, y est souvent. M. de Neuilly y estoit, - et M. de Hallot, et M. de la Vilette, tous deux parens, et - officiers chez le Roy, ainsi qu'un gentilhomme servant chez le - Roy. Bref tous les jours force visites. - - «Du temps du feu Roy, lorsqu'il étoit malade et que l'on attendoit - de jour en jour qu'il mourut, force noblesse venoit à Anet faire - offre de leurs services à M. de Vendosme. - - «M. de Vendosme et Madame et M. de Mercœur sont toujours à Anet, - et ne sortent point. Ils n'ont esté qu'une fois à la chasse. - - «M. de Vendosme fut avec M. de Beauregard au devant de Madame qui - venoit de Paris où elle avoit esté toujours en une religion au dit - Paris, et on croit que c'estoit au Calvaire; et quand M. de - Mercœur salua Madame, ils se prirent tous deux à pleurer. Mme de - Vendosme est toujours presque avec les religieuses d'Anet, et - dit-on qu'elle boit et mange fort souvent avec elles, et qu'elle - est servie dans de la fayence. - - «On dit à Anet que M. et Mme de Nemours sont à Paris, à l'hostel - de Vendosme. - - «Campion (Henri) et autres qui sont à Anet alloient parfois se - promener à une demie lieue du logis à pied; mais à présent ils - s'en donnent de garde sur l'advis que l'on a donné qu'il y avoit - ordre de les prendre, et ne sortent que peu si ce n'est à cheval. - Ceci par relation d'un valet de pied. - - «On espère dans le logis qu'à la Toussaint prochaine M. de - Beaufort sortira, et dit-on que Monseigneur le Cardinal sera - contraint de sortir de la cour. Par relation d'un valet de pied, - il se dit qu'ils estoient plus de cinquante ou soixante qui - devoient assassiner Monseigneur le Cardinal s'il eut été à la - promenade. - - «Le bruit court dans le logis, par relation du dit valet de pied, - que M. le duc d'Anguin avoit demandé à la Reyne M. de Beaufort et - qu'il sortiroit, mais que Monseigneur le Cardinal empesche le plus - qu'il peut, attendu que s'il sortoit sa personne ne seroit en - assurance; mais qu'il faudra bien que cela soit à la Toussaint. - - «Par relation d'un valet il s'est rapporté que la Reyne avoit - envoyé courrier à M. de Vendosme et à M. de Mercœur pour revenir - en cour, et que M. le Cardinal voudroit n'avoir point consenti à - la prison de M. de Beaufort, mais qu'aussitost qu'il seroit sorti - il faudroit que Monseigneur le Cardinal abandonnast la cour et - qu'il ne dureroit pas longtemps en France, et que tous les princes - y avoient grand intérest. Par relation du dit valet il fut - rapporté qu'une grande partie des soldats qui escortoient M. de - Beaufort au bois de Vincennes, n'avoient leurs mousquets que - chargés de poudre, en cas que le secours fût venu pour le sauver. - Par relation d'un valet, qu'avec un gentilhomme de M. de Vendosme, - que je crois qui s'appelle Vaumorin, et encore avec un autre valet - de pied, ils furent aussitost au bois de Vincennes pour parler à - M. de Beaufort, mais que le gouverneur du lieu leur dit qu'ils ne - le pouvoient faire et qu'il y alloit de sa teste. Par relation de - domestiques du logis, il court un bruit que la Reyne et - Monseigneur le Cardinal font tirer du bled en Espagne et que le - bled rencherit fort partout, et que si tous les princes fesoient - bien ce seroit le lieu de faire la guerre. M. de Vendosme a quatre - ou six valets de pied qui sont tousjours en campagne et ne vont - qu'à pied, et sont fort mal vestus de gris. Enfin on tient que M. - de Vendosme a dessein de faire quelque chose journellement. Il y a - force gentilshommes qui arrivent à Anet; il y en avoit de Vendosme - dernièrement, et M. le Cardinal ne durera guère longtemps.» - -ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 108. - -AVIS TOUCHANT L'AFFAIRE DE MONSIEUR DE BEAUFORT. - - «Depuis nos dernières relations par nos lettres des 9 et 14 - octobre, nous fumes à Anet où nous avons resté le long du jour et - couché. Là nous avons sçu très assurément comme les nommés - Beauregard, Brillet, Fouqueret[455] et Ganseville y estoient, et - vu Brillet avec le baron Desessart monter à cheval avec pistolets - et fusils, estant à la chasse au chien couchant, d'où ils - retournèrent à deux heures de là et n'allèrent qu'à un quart de - lieue d'Anet. Nous avons appris en ce même lieu de personnes - dignes de foi que de deux jours en deux jours il arrive deux - espions de Paris qui ne tardent que six heures à faire leur course - et sont vestus de gris. - - [455] Mazarin, dans ses lettres, l'appelle aussi Fouqueret, et - dans les Carnets Foucré, Fouqueré, etc. Le vrai nom est - Feuguerel. Henri de Campion était seigneur de Feuguerel, et - porta, quitta et reprit ce nom, comme il dit en ses Mémoires, - _Avertissement_, p. 5. - - «Monsieur, Madame et monsieur de Mercœur sont tousjours dans leur - chasteau avec petit train, ce qui se fait par maxime. - - «Le baron Desessart l'a quitté six jours par mescontentement de - l'avoir refusé d'un cheval de M. de Beaufort. Il ne reste plus de - l'escurie de M. de Beaufort que ses deux courteaux anglois et son - cheval de bataille. - - «Ganseville a dit qu'il voudroit bien se dégager du service, mais - qu'il ne le peut. Le principal point, c'est qu'il a crainte d'être - pris. Sçavoir si ce n'est point par feinte, car il en parle trop - publiquement. - - «Campion (Alexandre) a esté à Anet et y a couché. Il y arriva fort - tard et monta à cheval de grand matin pour s'en aller. Il est - toujours accompagné de deux de ses gens bien montés à l'advantage - avec pistolets et un fusil, et il ne couche point deux nuits en un - lieu, estant grandement dans l'appréhension. - - «...Nous avons appris que les gentilhommes que l'on congédioit - n'alloient pas plus loin que Vendosme, Montoire et autres lieux - appartenant à mon dit sieur le duc de Vendosme, auxquels on avoit - baillé la plus grande partie des chevaux que l'on feint avoir - vendus. Nous avons aussi appris que La Lande disoit que l'heure - n'estoit pas venue qu'il devoit faire un coup, et qu'après cela - c'estoit le moyen de sortir de toutes affaires et d'avoir par - force la femme qu'il n'a peu avoir de bon gré. - - «Nous avons esté à Vert, demeure de Campion (Alexandre) où nous - avons sçu que lui Campion avoit couché la nuit dernière chez le - sieur Du Parc, son oncle. ... Nous avons esté chez M. Frasel, - garde de la manche, où nous n'avons rien appris, sinon qu'il y - avoit deux jours que Campion estoit venu prendre possession d'une - petite terre proche de lui, attenant Nonancourt, dont il est à - présent seigneur, et qu'il y tarda fort peu. Nous avons esté à - Bernay où nous avons appris du sieur Du Buisson les demeures des - sus-nommés Ganseville et Lalande, et que Lalande avoit esté depuis - douze jours deux jours dans ledit lieu de Bernay. Et comme nous - parlions de l'affaire, il nous dit qu'il sçavoit de bonne part que - la supposition de l'entreprise estoit que Ganseville avec un autre - que je crois se nommer Giguet, tous deux appartenant à M. de - Beaufort, avoient exprès feint une querelle, pourquoi ils - montèrent à cheval de grand matin, et en même temps tous ceux de - la maison en firent de mesme, feignant de les chercher, pour - trouver l'occasion de rencontrer son Éminence, et pour ce subjet - passèrent plus de dix fois dans la rue où demeuroit mon dit - seigneur. - - «Nous avons esté à Orbec et nous avons sçu comme Lalande y tient - d'ordinaire sa demeure. C'est à un village qui se nomme - Saint-Jean, à une lieue de Lisieux. Il a deux frères et force - alliés dans le pays. Il est monté avec avantage, et est en ce pays - là attendant les ordres de M. de Vendosme. - - «Dès le lendemain que M. de Beaufort fut arresté, Ganseville est - venu chez lui où il fut quelques jours, et depuis est retourné à - Anet où il est à présent bien assurément. Ce que dessus par - relation d'un de ses domestiques. Sa demeure est un petit village - qui s'appelle Tané, voisin d'un de ses beaux frères qui se nomme - Bois Duval demeurant tous près ledit Tané, proche de Capelle et à - une lieue d'Orbec. La demeure dudit Ganseville est une simple - maison. Nous avons aussi appris à Orbec le tout par la relation du - sr Du Buisson, commissaire de l'artillerie, qu'un gentilhomme - nommé Francheville, qui est de Gassé, avoit escrit à un - gentilhomme proche d'Orbec, et nous croyons que c'est à Lalande, - que M. de Beaufort seroit hors dans quinze jours, au moins que - l'on l'espéroit. Il n'y a que trois jours que la lettre a esté - vue, et on croit que c'est Ganseville qui a escrit la dite lettre. - - «En m'en venant j'ai sçu que dimanche dernier il y avoit un relai - à Saint-Germain de la Granche, et l'autre à Villepreu, qui est le - chemin d'Anet à Paris,... lesdits relais y ont esté jusqu'à mardi - dernier. - - «L'homme de chambre de Campion est passé samedi dernier à - Villepreu pour aller à Paris, et dit qu'il devoit repasser le - lundi en suivant, mais il ne passa que le mardi et dit que son - maistre seroit bien en peine, attendu qu'il avoit tant tardé. Il - est vrai que ledit Campion se sauva sur un des courreurs de M. de - Vendosme. Par relation d'un des palfreniers, celui là mesme qui - donna son coureur. Il est très vrai que M. de Vendosme a donné - parole à des principaux gentilshommes de la province qu'ils - eussent à estre prets lorsqu'ils en seroient advertis. Il est très - véritable que les nommés Vaumorin et le père Boullé ou Boullay, - comme on l'appelle dans le logis de M. de Vendosme, sont - perpétuellement à Paris pour faire le récit de ce qui se passe aux - courreurs.» - -Mazarin, comme Richelieu, avait des agents dans tous les rangs de la -société, et les ecclésiastiques n'étaient pas les moins utiles. Parmi -eux, le père Carré de l'ordre de Saint-Dominique, qui avait si bien -servi le premier cardinal[456], ne servit pas moins bien le second. Il -lui faisait de fréquents rapports sur ce qu'il entendait. Il était aussi -auprès de lui l'interprète de diverses personnes de la plus haute -condition. Ainsi la comtesse de La Roche-Guyon, fille de M. de Matignon, -très-souvent nommée dans les Carnets, faisait passer à Mazarin des -renseignements précieux par le père Carré qui lui était une sorte de -directeur. Il y a un bon nombre de lettres de ce père aux Archives des -affaires étrangères. En voici une qui doit être de la fin de l'année -1643, t. CVI, f. 169. - - [456] Voyez Mme DE HAUTEFORT. - - «Monseigneur, depuis ce matin que j'ai eu l'honneur de parler à - votre Éminence, j'ai eu nouveau sujet de l'avertir et d'exécuter - la qu'elle m'a fait l'honneur ce matin de me recommander. J'ai vu - ce personne[457] qui m'a averti que celle qui se scandalisoit[458] - que vostre Éminence parlât si souvent et si à seul à Sa Majesté - avoit parlé à la Reyne, et qu'en suite Sa Majesté ne parlera plus - à vostre Éminence qu'en un lieu où grande quantité de monde sera, - et vous verra tous deux Sa Majesté et vostre Éminence parler - ensemble un peu à l'écart dans la même chambre, et point du tout - dans le petit cabinet; qu'elle parlera encore à Sa Majesté - fortement, car elle est résolue et hardie. Ce sont les propres - mots qui ont esté dits à la personne qui affectionne Sa Majesté et - votre Éminence. - - [457] La comtesse de La Roche-Guyon. - - [458] L'évêque de Lisieux avec lequel Mme La Roche-Guyon était - très liée; ou peut-être Mme de Hautefort à laquelle conviennent - très bien les qualifications de _résolue et hardie_. - - «Campion (Alexandre) estoit de la maison de Vendosme dont il a - tousjours tiré mille écus de pension. On a feint qu'il en fut - disgracié, et Mme de Chevreuse l'a donné à la Reyne pour servir à - elle et à la maison de Vendosme. - - «Les nuits MM. les princes de Guise et de Beaufort et Campion - alloient chez Mme de Chevreuse. Elle souvent quittoit ces deux - princes et s'entretenoit avec Campion en particulier dans sa - chambre. Souvent elle sortoit la nuit à onze heures en carosse et - alloit par la ville accompagnée de ces deux princes et de Campion. - Souvent ces deux princes venoient trouver Campion en son logis, et - la nuit le fesoient lever de son lit et le prenoient en leur - carosse et rodoient ensemble par la ville. Quand il s'enfuit, il - prit un cheval en l'hostel de Vendosme. Son cousin a dit à la - personne qui aime Sa Majesté et vostre Éminence qu'il rode icy à - l'entour, tantost à Saint-Denis, tantost à Argenteuil, et qu'il - vient les nuits à Paris. - - «La jeune comtesse du Lude servira grandement à Mme de Chevreuse. - Durant la vie de feu M. le Cardinal, elle recevoit ses lettres et - lui renvoyoit. - - «Avant hier une dame fut à minuit chez une demoiselle, grandissime - confidente de Mme de Chevreuse. - - «Mme de Chevreuse a dit que la Reyne l'avoit assurée de sa demeure - icy à la cour, et qu'elle feroit en sorte que Campion seroit - rappelé et rétabli à la cour. - - «Celle qui a donné ces advis a esté visitée ce matin par une - personne de grande condition qui estoit faschée de ce qu'elle - avoit visité vostre Éminence[459]. Elle a fait semblant de n'estre - contente de vostre Éminence, et ainsi elle l'a trompé et tiré tous - ses secrets.» - - [459] Voyez plus haut, IIIe carnet, p. 89. - -ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 71. - -LETTRE AUTOGRAPHE DE BRASSY AU CARDIAL MAZARIN, DE LA BASTILLE, 4 MARS -1644. - - «Monseigneur, depuis cinq mois que je suis à la Bastille, j'ai - fait tout ce que j'ai pu pour vostre service, et me suis mis en - estat que l'on me peut trancher la teste, pour vous tesmoigner que - je n'ai point dessein d'épargner ma vie aux choses où il ira de - vostre service. Présentement on me veut faire enteriner une - abolition au Parlement comme si j'estois coupable, où il faut que - je dise que je vous ai voulu assassiner, ce qui sera enregistré et - que l'on verra tant que le monde durera, et qui m'attirera la - haine de tous mes parens, estant d'une maison sans reproche, - laquelle est de plus de mille ans; je serois le premier qui la - tacheroit d'infamie. De plus, Monseigneur, vous sçavez que ceux - qui attentent sur les personnes de vostre dignité sont inscrits à - Rome sur le livre rouge et ne peuvent jamais eux ni les leurs - espérer aucune grace du saint-siége; ce qui me fait supplier - vostre Éminence de commander que l'on me sorte d'ici sous caution, - aimant mieux la mort que de perdre ce que je me suis conservé en - vous sauvant la vie[460]. Je prendrai la liberté de vous faire - ressouvenir que vous m'avez promis que l'on ne me feroit point de - violence, et que je sortirois d'ici quand je voudrois. C'est - pourquoi estant assuré que je suis inutile, je supplie vostre - Éminence de me donner la liberté, laquelle me conservera une vie - que j'emploierai à vous servir en toutes les occasions que je - pourrai rencontrer de vous donner des preuves que je ne suis en ce - monde que pour estre, Monseigneur, vostre, etc. BRASSY.--De la - Bastille, ce 4 mars.» - - [460] Cela est bien un aveu du projet d'assassinat. - - -IV.--_Mme de Chevreuse en Touraine, 1644 et 1645._ - -Les Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, fol. 145, etc., -contiennent divers rapports d'un gentilhomme de Touraine nommé Cangé de -La Bretonnière, agent soudoyé de Mazarin, chargé de surveiller les -démarches de Mme de Chevreuse, et qui allait sans cesse de Tours à -Rochefort, à Bordeaux et à Paris. Sa famille ayant connu les Servien, -c'est par Lyonne qu'il était entré au service du cardinal, et c'est avec -Lyonne qu'il correspondait. Ses dépêches sont chiffrées, mais on les a -déchiffrées en grande partie. Donnons-en quelques-unes: - -MÉMOIRE DE M. DE CANGÉ, DU 11 SEPTEMBRE 1644. - - «... Dernièrement à l'arrivée de la Reine d'Angleterre à Tours, le - sieur Craft, Anglois, conféra, dans le logis de l'abbé de - Saint-Julien de Tours, où il logea, après le coucher du sieur - abbé, depuis onze heures du soir jusques à deux heures après - minuit, avec la demoiselle Galland, autrement appelée la Mandat, - qui est confidente de la duchesse de Chevreuse, comme aussi avec - le sieur de Vaumorin, domestique du duc de Vandosme, et le sieur - du Tillac, domestique du comte de Montresor, pour adviser de faire - demander par une personne de haute considération la liberté du duc - de Beaufort. De plus le nommé Brillet a fait divers voyages vers - le duc Charles de la part du duc son maistre (Beaufort), comme - aussi les sieurs Campion par plusieurs fois sont allés à Vendosme, - puis ont pris leur route par la Guyenne. La mesme route a esté - prise par le sieur de Vaumorin qui partit de Vandosme dans les - premiers jours d'aoust, avec un valet de chambre du duc de - Beaufort qui le suivit deux jours de suitte. Ce fut un jour après - que la Reyne d'Angleterre fut partie de Tours. - - «Il y a dans la ville de Paris un nommé Mandat, agent de la - duchesse de Chevreuse, duquel le logis se peut sçavoir à l'hostel - de Chevreuse, qui confère souvent, assisté d'un nommé le Rousseau, - autrefois valet de chambre du comte de Montresor, avec un des plus - considérés des officiers du Parlement duquel le nom a esté dit à - Monseigneur... - - «Mon dit sieur de Lionne se souviendra, s'il lui plaît, de - présenter dès ce jourd'hui dimanche 11 septembre le present - mémoire pour recevoir ce mesme jour les commandemens que son - Éminence voudra faire au gentilhomme qui va servir en Guyenne, - selon les ordres qu'il lui en a donnés.» - -MÉMOIRE DE M. DE CANGÉ LA BRETONNIÈRE DU 18 SEPTEMBRE 1644. - - «Despuis le mémoire donné il y a huit jours à Paris, j'ai fait - rencontre d'un gentilhomme appelé Mollière (?), qui avoit laissé - le duc d'Espernon (Bernard, le seul héritier subsistant du vieux - duc Jean Louis) en Gascogne..., et estoit venu de sa part, à ce - qu'il me dit, porter quelques despesches à leurs Majestés; et sur - ce que je lui demandai si son maistre arriveroit cet hiver en - cour, il me dit que non, et qu'il estoit plus utile en son - gouvernement pour le service du Roy, et que, bien que quelques - personnes désirassent son retour près de S. M., il s'estoit résolu - à ne point partir de son gouvernement. Ensuite je lui dis qu'il y - avoit à craindre que son refus ne fût expliqué à désobéissance; il - me fit response qu'il estoit appuyé d'une si puissante protection - qu'il ne craignoit point ses ennemis. Après divers langages, je le - conjurai par l'ancienne cognoissance et amitié que nous avons eue - de longtemps ensemble, de m'apprendre s'il y avoit quelque espoir - de la liberté du duc de Beaufort; il me dit que, pour me parler en - confidence, cette mesme liberté estoit désirée des (plus grands - seigneurs) de la cour, mais que l'on avoit remarqué si peu de - résolution en son Altesse Royale pour demander la grace du - prisonnier que l'on avoit peine à en bien esperer, que la Reyne - d'Angleterre en feroit priere pressante à sa dite Altesse à - l'insçu de la Reyne; de plus, qu'il y avoit aupres de la mesme - Altesse deux personnes qui agissoient puissamment près d'elle et - faisoient indirectement agir beaucoup d'autres... Ils espèrent - aussi que la gouvernante du Roy apuiera près S. M. pour lui faire - faire prière à S. A. à l'insçu de la Reyne pour la resoudre - d'autant plus à supplier la Reyne en faveur du prisonnier. Ils se - persuadent la mesme chose de Mademoiselle envers monsieur son pere - par la recommandation de sa gouvernante. - - «Ensuite je feignis de demander où estoit le comte de Maillé, - autrement Beaupuy. Il m'a dit qu'il estoit exilé avec trois - autres. De plus je l'enquis s'il n'avoit point vu, depuis le - malheur du duc de Vendosme, les Campion, Brillet et Vaumorin, qui - estoient à lui. Il me dit qu'il n'y avoit lors près de son maistre - que le nommé Tierceville, et du despuis le nommé Vaumorin, mais - non Brillet ni les Campion, mais que le jeune Campion estoit - arrivé depuis trois jours à Paris en habit d'anglois qui venoit - chercher le nommé Craft qui estoit près la Reine d'Angleterre, - lequel ne voulut point qu'il fut vu de la dite Reyne ni cognu en - la cour. Il m'assura qu'il estoit logé à l'hostel de Nemours; et - dans l'estonnement que je feignis avoir de sa hardiesse, il me dit - qu'il ne sortoit point de ce mesme hostel que sur un cheval de - mille escus, et qu'un homme qui meprise sa vie est capable - d'entreprendre de grandes choses. Et lorsque je le voulus en - quelque façon forcer de s'expliquer en confidence, il me repliqua - de rechef en gascon, etc., etc. - - «Il me temoigna aussi que le duc de Nemours estoit extremement - mécontent, et qu'il en avoit dit force particularités au comte de - Candale, où il estoit present; qu'ensuite le dit comte lui avoit - dit qu'estant allé visiter Monseigneur, les Suisses lui refusèrent - la porte, quoiqu'en sa présence ils laissèrent entrer à l'hostel - de son Eminence trois carrosses. Et comme je feignois avoir un - regret extrême de laisser partir de Paris le jeune Campion, il - m'assura qu'il lui avoit assuré d'être à Agen dans la fin - d'octobre, et que si je voulois venir me divertir quelques mois en - ces quartiers, il me feroit voir des esprits d'agreable - conversation. Je lui dis ensuite que j'avois dessein d'y aller - faire priere à M. l'archeveque de Bordeaux de donner à quelqu'un - de mes nepveux quelque benefice, et qu'ensuite je lui promettois - d'aller rendre mes debvoirs à son maistre et de faire quelque - sejour en sa cour. Il me dit de plus qu'en cette même cour et dans - le climat où elle fait sejour l'on pensoit que les affaires - changeroient de face dans le quartier d'hiver. Il m'a assuré que - l'un des Campion, mais il ne m'a pas voulu dire si c'estoit - Feuqueret, estoit venu avec lui trois journées, qu'il l'avoit - laissé sur les confins d'Allemagne en volonté de venir jusques à - Anet par la Flandre, et en sa maison qui est proche, ce qu'il eut - déjà fait s'il ne fut tombé malade...» - - «Monsieur,... je suis demeuré à Bourdeaux jusques à l'arrivée du - comte de Candale qui fut le 17 de ce mesme mois, et le 20e j'en - suis parti pour m'en revenir chez moi en cette province de - Touraine dans laquelle j'ai trouvé la duchesse de Chevreuse fort - affligée et alarmée avec ceux de sa confidence, en telle sorte - qu'ils se tiennent plus sur leurs gardes que de coutume, et ne - parlent pas avec tant d'audace. Or ce que j'ai pu apprendre de - plus important en trois jours de séjour que j'ai fait en sa cour - est qu'ils ont employé un religieux jeune de 25 à 26 ans, ainsi - que l'on me l'a dépeint, qui est de l'ordre des Carmes mitigés, - lequel on dit estre fils d'un officier du parlement de Rennes, et - qu'on estime excellent medecin, pour conferer estant à Paris avec - le medecin qui fut pris à Tours de la maladie d'une dame de ces - quartiers, laquelle est femme du sieur de Sure et fille du sieur - de Pontcarré, qui est demeuré en ces quartiers malade d'une - hydropisie formée. Mais je puis assurer Monseigneur que ce n'est - qu'un pur pretexte, et que ce mesme religieux s'est chargé de - donner un billet estant dans la prison au dit medecin prisonier, - et de lui parler s'il peut en particulier pour l'assurer qu'il ne - doit point avoir peur, et que Mademoiselle devoit, par les prieres - pressantes de la comtesse de Fiesque, supplier son Altesse Royale - de ne permettre qu'on lui fasse son proces. A ce qu'il paroît, - l'on voudroit qu'une mort subite l'eut oté du monde. Ce qu'il - sçait fait craindre beaucoup de monde. Ce mesme religieux, auquel - on doit prendre garde, a sejourné quinze jours dans une maison - appelée la Gueritande proche de Montbazon, pendant lequel temps le - maistre de la dite maison, qui est un des confidents de la - duchesse, a conféré avec force personnes de sa part; puis, pour - avoir plus de moyens de faciliter leurs desseins, l'on l'a mené - chez le dit sieur de Sure pour ordonner sur la maladie de la dite - femme, sans lui donner, à ce qu'ils font voir, aucune cognoissance - de ce qu'ils prétendent faire ni de leur secret, hors que, dans - l'estime qu'ils lui font avoir de la capacité du prisonnier, ils - lui ont persuadé d'escrire au sieur de Pontcarré, son beau-pere, - pour lui faciliter par sa faveur le moyen de conférer de sa - doctrine de medecine avec le mesme prisonier. Il y a plus, - Monsieur, c'est que lorsqu'il passa à Amboise, une demoiselle, qui - est femme d'un officier de la forêt du dit lieu appelé Lussant, - lui fit donner dextrement par la servante de l'hostellerie un - petit papier écrit en arrivant de Chinon au dit Amboise sur les - huit heures du soir. Elle eut l'assurance de ce faire sur le - souvenir que lui fit avoir la dite demoiselle qu'il avoit - autrefois ordonné pour elle estant extremement malade il y a près - d'un an, et aussi qu'il lui fut donné une pistole et demie par la - dite demoiselle, selon l'instruction de son mari qui est le - mouchard de tous les mécontents, lequel reçoit toutes les années - des bienfaits de leurs Majestés par les entremises du duc de - Montbazon, comte de La Rochefoucauld et prince de Marsillac son - fils, qui l'ont protégé jusques ici de telle sorte que diverses - personnes qui avoient obtenu des commissions pour informer des - ruines qu'il a faites de la forêt d'Amboise, ont été puissamment - par ces seigneurs obstaclés[461]. J'en avois escrit quelque chose - par les premieres depesches que je commençai à faire; ensuitte - desquelles ces Messieurs n'ont laissé de lui faire toucher argent - de leurs Majestés; et s'il n'y eut eu aucune conséquence je - n'aurois pas réitéré, mais je croirois extrêmement manquer au - service que je dois à Monseigneur si je dissimulois les mauvaises - volontés qu'il a contre son service, pouvant assurer avec - certitude que de sa seule maison sont sortis les premiers bruits - qui ont couru en cette province parmi les peuples que l'on avoit - arreté de grandes sommes d'argent qu'on transportoit en Italie; et - il veut faire croire, quand il debite une nouvelle, qu'elle lui a - esté soigneusement escrite par les nommés Lucas, secrétaire du - Roy, et Lamy, qui l'a esté aussi du feu marechal d'Effiat, - lesquels sont parens de la femme du dit Lussant, que je ne - pretends neantmoins accuser d'aucune intelligence, n'en ayant - jusques ici entendu parler pour leur particulier, sinon que leur - estourdi de parent s'est prévalu beaucoup de fois d'eux dans les - services qu'il rend en cette cour et à tous les autres mécontents, - desquels il sçait des particularités fort importantes et qui - seroient faciles à tirer de lui, tant sur le sujet des voyages que - quelques personnes ont fait faire vers les ducs de Lorraine et de - Vendosme qu'ailleurs en ce royaume, qui causa le dit Lussant à - s'en vouloir fuir à La Rochefoucauld lorsqu'il sçut la prise du - medecin, sans qu'il fut rassuré. Il a bien sa mesme audace, mais - non pas sa resolution, car s'il estoit arresté la peur lui feroit - tout dire. L'on lui fait croire neantmoins que son malheur lui - sera avantageux, s'il estoit arresté, à cause qu'estant - extrêmement hai en cette province on lui persuade que s'il est - accusé tous ses temoings seront dignes de récusation. Mais s'il - estoit prisonier, son esprit ne seroit capable de demesler telle - fusée. Il ne peut aussi ignorer le pernicieux dessein qu'a - Feuqueret (Henri de Campion), que l'on croit, à Bourdeaux, estre - allé voir depuis peu de jours, avec le jeune Beaupuy, le comte de - Fiesque qu'il a mandé en Hollande. C'est un bruit qui court à la - cour du duc d'Espernon. A l'arrivée de son fils, ils furent deux - heures enfermés dans un cabinet, et dans leur conference ils - parlèrent fort, à ce que j'ai sçu de bonne part, du refus qui fut - fait, à ce qu'on dit en leur cour, au mois de septembre dernier, à - ce mesme fils de l'entrée de la maison de Monseigneur par un - suisse de son Éminence, avec beaucoup d'autres langages qui - seroient trop longs à déduire par escrit, et que je réserve à - exprimer de vive voix, me contentant par cette occasion de - supplier tres humblement Monseigneur de ne point mepriser ce que - j'ai mandé sur le sujet de l'abbé de la Riviere et du nommé De - Souches qui ont fait et font tout leur pouvoir pour faire agir - leur maistre autrement qu'il ne doit et qu'il n'a voulu jusques à - présent. Il y en a d'autres qui contribuent à ce mesme dessein, - mais non si adroits, si capables ni si pernicieux, ni même si - propres à esloigner les apparences de ce qu'ils ont projeté. Et - n'estant pas plus assuré de mourir que je le suis de leur mauvais - dessein, quoiqu'ils fassent paroistre le contraire, je - m'estimerois le plus infidele serviteur si je manquois par toutes - les nouvelles que j'en apprends d'en faire certain Monseigneur qui - y est autant interessé que leurs Majestés. C'est en ces deux - personnes que les factieux ont leur principal espoir, et qu'ils - savent estre parfaitement acquis à la maison de Guise, pas un - desquels, de la façon que j'en ai entendu parler confidemment, son - Eminence ne se peut assurer de leur affection, hors le comte - d'Harcourt; aussi les mesmes factieux ne l'aiment point, à ce - qu'il paroit. J'omets à dire que ces deux agents de son Altesse - font esperer aux mécontents qu'ils feront en sorte, lorsqu'il en - sera temps, de lui faire demander à la Reyne tout ce qui depend de - la duché d'Orléans et comté de Blois, ainsi qu'avoit feu M. le duc - d'Anjou par le traité qui en fut fait avec le Roy Henry. Ils en - souhaitent le refus. C'est, Monsieur, ce que je puis escrire par - cette occasion, vous suppliant tres humblement agréer que - j'aprenne de vous les commandemens de Monseigneur, et me faire - cette grace de faire souvenir son Eminence de ce que sa bonté me - fit l'honneur de m'assurer qu'en attendant qu'elle me fit donner - quelque chose de solide, elle me feroit payer par son authorité ma - pension, le brevet de laquelle j'ai laissé, ainsi que m'avez - ordonné, à vostre secretaire pour vous le representer, s'il en est - besoing, à la fin de cette année. Ce que je toucherai, je ne - l'espargnerai pas, et l'emploirai de tout mon cœur au service de - Monseigneur.» - - [461] _Sic_, et plus loin, p. 520. - -ADDITIONS FAITES A LA MARGE DE L'ORIGINAL. - - «Vous pourrez apprendre, Monsieur, des nouvelles de ce mesme - religieux medecin en son couvent de Paris et à la Bastille où il - se sera presenté s'il n'y a bien eu du changement. Le dit Lussant - sçait tous ses desseins et force autres. J'ai de plus à vous dire, - Monsieur, que lorsque j'étois à Agen le comte de La Rochefoucauld - envoya visiter par un des siens le duc d'Espernon sur divers - sujets que je ne pus apprendre; seulement J'ai sçu qu'il assura le - dit duc que son maistre estant à Paris trouveroit quelque milieu - pour avoir le gouvernement de Poitou... Depuis cette depesche - escrite, j'ai appris que - le mesme Lussant s'en est allé à Paris pour sentir, de la part de - la duchesse de Chevreuse, le vent du bureau. Il logera et mangera - chez les ducs de Chevreuse, de Montbason et de La Rochefoucauld, - et envoyera en ces quartiers leurs desseins.» - -IBID., P. 135. «TOURS, DU 19 JANVIER 1645. - - «Monsieur, vous avez sçu par ma derniere depesche qu'à mon arrivée - de Guyenne je ne fis que passer chez moi pour m'en aller à Tours - auquel lieu je trouvai de la froideur et bien de la retenue à - l'entretien de la confidente de la duchesse de Chevreuse, dont je - ne me rebutai pas, estimant que c'estoient des effets de l'allarme - qu'ils ont eue de la prise de leur medecin, et à mon second voyage - que j'ai fait icy je suis demeuré jusques à present depuis quinze - jours, et ai donné à cette mesme confidente une monstre que - j'achetai à mon retour de Fontainebleau treize pistoles à Blois, - laquelle m'a servi à lui faire faire une confession que j'ose - estimer generale de ce qu'elle sçait jusques icy, dont les - particularités sont que depuis que le nommé Lussant d'Amboise, - duquel je vous ai escrit amplement par ma derniere depesche, est - arrivé à Paris, il assure que l'on a envoyé deux personnes - confidentes à dix jours l'une de l'autre, chargées de quantité de - mauvaises pièces et manifestes esgalement audacieux et insolents, - au duc de Lorraine et à celui de Vendosme, lesquels confidents en - ont été chargés par la duchesse de Montbason qui fait, à ce que - l'on tient icy, d'ordinaire telles expéditions par les ordres en - partie de sa belle-mère[462], et de quantité d'autres esprits - malfaisants de la cour. Cette mesme belle-mère seroit mieux loin - que près. - - [462] Il doit être ici question de Mme de Chevreuse, qui était - non pas la belle-mère, mais la belle-fille de Mme de Montbazon. - - «J'ai remarqué, Monsieur, que ces mesmes esprits ont de pernicieux - desseins contre la personne du duc d'Anguyen, qui leur est une - sorte d'espine à leur pied et contre lequel ils ont d'extresmes - aversions, dans la créance qu'ils ont qu'il est entierement - attaché dans les volontés et le service de la Reyne, et qu'il est - assuré ami de son Eminence; c'est ce qui me fait à present - d'autant plus desirer la conservation de sa personne, et vous - assure, Monsieur, qu'il a à prendre garde d'une fille qu'il aime à - Paris que l'on croit estre assez malheureuse pour lui donner à - manger quelque venin ou de lui en faire present par l'odorat de - certaines choses. Les predictions des mécontents sont que ce - prince ne la doit pas faire longue. Il a besoin de prendre - exactement garde à se conserver. Je vous supplie aussi, Monsieur, - de faire prendre garde particulièrement à l'odorat de ce qui sera - presenté, tant par placets qu'autres choses plus pretieuses à - Monsieur auquel on a promis de faire un present lors de la foire - de Saint-Germain, estimable pour sa gentillesse, mais - tres-malheureux peut-estre pour ce que l'on y pourroit adjouter. - La crainte que j'ai de ces diableries me fait fremir jusques au - sang, et me force de rechef à vous suplier, Monsieur, de faire - prendre garde plus que jamais à la conservation de son Eminence. - - «Par les dernières depesches que ce mesme Lussant a envoyées à la - duchesse de Chevreuse, sa maîtresse, il assure qu'il y a plus - d'espérance que jamais que les deux cabales de ce royaume, qui ont - failli il y a quelques jours à esclater, se forment en parti et - plustost que l'on ne pense, mais que les particularités ne s'en - peuvent dire par lettres. Lorsque je serai à Paris, j'espere - demesler ces fusées... Ledit Lussant assure encore par sa dernière - que, quelques bruits que l'on ait fait courre du contraire, il est - neantmoins vrai que Monseigneur est aussi mal avec le Pape que - jamais, mesme que sa sainteté a promis de favoriser les armes - d'Espagne, et que dans cette campagne les affligés auront leur - tour, et qu'il arrivera ce que peu de personnes savent... - - «Je ne me fusse jamais pu persuader, si je ne l'avois sçu - parfaitement, que la comtesse de Fiesque se fut laissée emporter, - dans les intrigues qu'elle a avec les duchesses de Vendosme et de - Nemours, de donner à Mademoiselle des conseils esgalement mauvais - et pernicieux. Quoiqu'ils soient à l'avantage de ceux de la maison - de Guise, ils sont neantmoins importants au service de la Reyne; - et qui plus est, pour rendre sa maîtresse plus capable de ces - persuasions, elle les fait appuyer par la duchesse d'Espernon et - par sa belle fille, et est à present aussi bien dans son esprit - qu'elle y a esté mal par le passé, ainsi que disent ceux de sa - confidence. - - «Vous avez memoire, Monsieur, des particularités de mes autres - depesches sur le sujet du comte de La Rochefoucauld, son fils, son - beau frere, et quelques autres de ses intimes, qui souhaitent avec - tant de passion des gouvernements. Je vous puis assurer de rechef - que ce n'est pas pour en bien servir les personnes qui les leur - peuvent donner, car ils sont acquis et tres attachés aux intérêts - de ceux de Guise, et je vous assure que pour une bonne princesse - la Reyne est mal et tres injustement servie; et quoique je sois - fort impertinent dans les affaires de l'Estat, mon zèle me fait - prendre la liberté de dire qu'après ce que j'ai sçu et vu, la - Reyne et son Eminence doivent plustost faire des créatures que de - permettre que d'autres les fassent. Je réserve à m'expliquer de - vive voix et demande pardon à Monseigneur si la passion que j'ai à - son service me fait entreprendre d'escrire avec cette liberté au - prejudice des respects que je dois à sa Majesté et à son - Eminence.» - -IBID., p. 154.--«Monsieur, depuis mon arrivée en cette province de -Touraine, j'ai, avec tous les soins qu'il m'a été possible, recherché les -occasions propres à m'instruire des choses les plus importantes au -service de leurs Majestés et de son Eminence. - - «Premierement sera remarqué que la duchesse de Chevreuse reçoit - de temps à autre des nouvelles de ce qui se passe à la cour par - l'entremise de diverses personnes, et entre autres de Lussant - d'Amboise, qui est à present encore à Paris, et qui lui sert - d'ordinaire de mouchard tant en cour qu'en cette province. Par les - dernieres depesches il assure que le duc de Vendosme est à Aneci, - maison de son gendre (le duc de Nemours). Le comte de Montresor la - vient visiter ensuite des conferences ordinaires qui se tiennent - avec les comtes de Bethune et de Charost et lui; lesquelles - conferences ne tendent qu'à faire donner par des personnes - interposées de mauvaises impressions en leur voisinage et en - d'autres provinces aux peuples du gouvernement de l'Estat, et leur - faire avoir d'extresmes aversions contre les ministres. - - «Est à noter que le mesme Montresor a eu un gentilhomme en cour - depuis qu'il en est parti, appellé Fuetillac (?) pour moucharder - les nouvelles plus importantes de l'Estat, les faire ensuite tenir - à son maistre par diverses voies et adresses. Ce mesme gentilhomme - a quelques habitudes en Allemagne où il depesche souvent les - nommés Rousseau et Lorrin, aussi domestiques de son maistre qu'il - tient en cour depuis sept mois, et lesquels ont porté diverses - depesches hors de ce royaume. - - «Il court ici un bruit sourd que quelques personnes de qualité de - la religion ont, avec quelques factieux catholiques qui servent - mesme le Roy en apparence, fait passer par la Catalogne une - personne dont le nom m'est encore incognu, qui est, à ce que l'on - tient, un homme d'intrigues, pour se rendre en Espagne porter - nouvelles des factieux de ce royaume et en representer les - calamités, et comme les peuples sont à la veille de faire une - revolte generale; le tout pour obstacler[463] le raccommodement - des affaires avec les ennemis. En suitte de ce bruit il en court - un autre plus sur qui est que si la cour va à Fontainebleau le - prisonnier de Vincennes sortira, soit par quelque intelligence de - ses gardes ou par un effort que doivent faire ses amis apres - quelque sedition qu'ils pretendent faire à Paris, lorsque la cour - en sera un peu esloignée. - - [463] Plus haut, p. 516. - - «Le Palais-Royal, celui de son Eminence et de son Altesse Royale - sont meublés de force mouchards qui suivent les ordres de quantité - d'ingrats que leurs Majestés, son Eminence et son Altesse ne - sauroient obliger. Ils sont plus ingrats au loin qu'auprès. Si - Dieu permet que je puisse rencontrer les lumières que je cherche - avec toutes sortes de soins, je m'expliquerai plus intelligemment, - et specifierai les plus importantes circonstances... - - «Après avoir conferé avec... homme de la religion, qui sejourne en - cette province pour s'en aller en celle d'Anjou où il demeure, je - discourus avec lui dans toutes les complaisances dont je me pus - aviser. Il s'est ouvert à moi jusques à me dire que Dieu avoit - tousjours aimé la France, et que l'on devoit esperer qu'il ne - permettroit pas longtemps que le Roy demeurast à la discretion et - gouvernement de personnes estrangeres, et qu'il y auroit en peu de - bons François, signalés de qualité, qui contribueroient leurs - biens et leur sang pour mettre sa Majesté en liberté, et pour la - faire instruire et nourrir en sorte que les peuples de ce royaume - fussent soulagés de tant d'oppressions; que monseigneur le duc - d'Orléans seroit cause en partie de la ruine de l'Estat, si l'on - n'y remédioit, à cause des complaisances qu'il rendoit à la Reyne - et des souffrances qu'il permettoit que le peuple ressentist; que - la trop grande bonté et facilité de ce prince le rendroit un jour - misérable et le Roy aussi, s'il n'y estoit remedié; que ceux de la - maison de Lorraine avoient de tout temps conspiré contre cette - couronne et esperé de s'en rendre maistres; bref, que l'on verroit - dans peu de temps les affaires de l'Estat changer de face; que - telles personnes de qualité qui en apparence sont les plus - complaisans apuyeroient en peu le dessein des bons François. C'ont - été là les dernieres paroles à nostre separation.» - - -IBID., P. 174.--DU 2 DE JUILLET 1645. - - «Monsieur, deux jours apres estre arrivé chez moi, je suis allé à - Tours, auquel lieu j'ai visité une demoiselle qui a tousjours été - extremement aimée de la duchesse de Chevreuse, et avec laquelle - elle a tousjours eu depuis deux ans parfaite intelligence. C'est - celle-là avec qui j'ai conféré diverses fois, et laquelle porte - avec des ressentiments non pareils l'absence de sa bonne amie. Ses - plaintes sont excessives, et lui ont fait dire plus que je pense - qu'elle ne feroit dans un autre temps. Les particularités que j'ai - cru vous devoir dire sont que l'on n'eut jamais cru que la Reyne - eut voulu permettre que son authorité eut servi à venger les - passions des ennemis de sa bonne amie, qu'elle dit estre ceux des - maisons de Condé et de Longueville et Monseigneur, que Dieu ne - permettra pas longtemps les persecutions que l'on lui fait, et - dans un temps où elle n'avoit d'autre pensée qu'à songer à son - salut, que bientost on verra les effets de la justice de Dieu qui - chatie ses créatures quand il lui plaist, et puis brise ses - verges. Ses parenthèses tombent sur son Altesse royale qu'elle dit - estre le plus ingrat de la terre d'avoir abandonné celle que la - conscience et l'honneur l'obligeoient de proteger comme ceux de la - maison de Vendosme et de sa bonne amie. Elle n'a pu s'empescher de - donner en passant un coup de langue au duc son mari; et après une - grande confusion de langages elle m'a demandé si je n'avois point - vu un jeune homme de Vendosme, qui avoit passé en Flandre, lequel - lui avoit dit des nouvelles de sa bonne amie. Elle ne me put dire - son logis, mais bien que je pourrois sçavoir de ses nouvelles - chez Mlle Des Cremilliers; et peu après je le rencontrai, et - c'estoit celui duquel je vous ai escrit diverses particularités - dans ma premiere depesche, il y a un an et plus. Celles que j'ai - apprises à présent sont assez considérables pour vous les déduire - exactement, ainsi que je le ferai ensuitte, après vous avoir - assuré que, si cette demoiselle dit vrai, ceux d'Orleans n'ont - jamais plus regretté la mort de leur Pucelle que ceux de Tours sa - bonne amie. Le mesme jeune homme a esté laquais du duc de Beaufort - et un peu avant sa prison l'un de ses valets de chambre. Le - commencement de ses discours fut fort changeant, car tantost il - disoit qu'il venoit d'Italie, puis qu'il venoit de Flandre, et - après seulement de Vendosme. Enfin il m'a confié qu'il estoit - parti d'Italie le 29 de mai, pour s'en venir en Flandre, où il est - arrivé le 21 juin, et a donné deux lettres à la duchesse de - Chevreuse qui estoient enfermées dans une canne, avec celles qu'il - a apportées de Paris, auquel lieu il dit avoir sejourné sept - jours, couché une nuit à l'hotel Vendosme, quatre à celui de - Nemours, une à la maison du sieur de La Rochefoucauld, le mesme - jour que le duc de Chevreuse ne voulut pas permettre qu'il - couchast dans la sienne; la dernière nuit il coucha avec Lussant - qui le mena le lendemain à Rochefort où il laissa quelques - lettres. Je crois qu'il n'attend que l'arrivée du dit Lussant qui - doit aporter quelques depesches pour Vendosme, et aussitot il sera - depesché pour l'Italie. Il ne m'a pu assurer s'il repassera par - Paris. Si cela estoit et qu'il put estre arresté, l'on aprendroit - des choses fort importantes. Il est bien certain que le nommé - Hurliers qui est au comte de Brion lui a baillé, à l'insçu de son - maistre, à ce qu'il dit, une lettre de faveur, adressant à - l'escuyer du comte d'Acer (?), pour favoriser son embarquement à - Marseille. Le dit Hurliers est frère d'un nommé Vaumorin qui est - au duc de Vendosme. Il m'a assuré que lorsqu'il partit d'Italie, - le nommé Tierceville estoit allé de la part du duc de Vendosme à - Rome pour y faire paroistre les doleances de son maistre, qui se - plaint de ce que l'on ne veut, à ce qu'il dit, faire juger son - fils au Parlement de Paris, et que l'on le veut faire perir comme - Saint Philibert et Heudeville, prisoniers à la Bastille. Il y - ajouste les mepris dont il dit que l'on traite toute la famille de - son maistre, les persecutions que l'on fait à ses sujets par des - logemens de gens de guerre dont ils sont presque tous ruinés, - mesme ceux d'Estampes; les restrictions que l'on a encore fait - depuis peu à son fils prisonier, auquel il avoit charge de faire - passer quelques lettres, lesquelles il dit avoir mises ès mains - d'un nommé Monuau. Pour conclusion il se repait d'esperances, et - croit qu'il arrivera bientost quelques choses qui feront changer - de face aux affaires de l'Estat. L'on croyoit, à ce qu'il assure, - d'où il est parti, qu'en arrivant en France, il y trouveroit la - plupart des provinces soulevées et protegées par le Parlement, ce - qui fut, dit-il, arrivé sans la lacheté des uns et l'avarice des - autres qui les ont portés dans une desunion. Mais il a promis que, - quoique puissent faire les hommes, Dieu secourra bientost les - affligés par des moyens que les almanacs ne sauroient dire. La - pluspart de ses discours n'ont pas grande liaison parce qu'il - revient à dire les choses qui semblent le satisfaire le plus; mais - ce que j'en ai pu ramasser m'oblige à vous assurer, Monsieur, - qu'il est important de ne point laisser aprocher aucun homme de - cheval qui ne soit bien cognu du carosse de Monseigneur, ni aussi - peu de sa chaise, et particulierement le soir lorsque son Eminence - va de son palais à celui du Roy, ou qu'il en revient. Ce qui peut - estre à craindre est à la sortie ou entrée de la rue venant du - jardin. Les gardes peuvent facilement y soigner, et ceux de son - Eminence lorsque sa personne sera en son carosse. Je vous supplie, - Monsieur, d'apuyer cet advis à ce qu'il ne soit meprisé. Si l'on - pouvoit se saisir de ce jeune homme qui est vestu de gris, le poil - chatain, la barbe qui commence à lui percer, les cheveux fort - longs, et à ses deux moustaches deux rubans noirs et au chapeau - deux glands l'un vert et l'autre orange, l'on sçauroit de lui - choses si importantes que je voudrois qu'il m'en coustast de mon - sang qu'il fust arresté.» - - IBID., p. 198.--«Monsieur, le malheur de mes affaires qui ne m'ont - pu permettre de retourner à Vendosme depuis ma derniere depesche, - m'a donné lieu d'aller neantmoins par diverses fois à Tours où - j'ai appris des particularités qui me forcent de dire que la - demoiselle Mandat, qui a toujours esté extremement confidente de - la duchesse de Chevreuse, seroit mieux pour le bien du service de - leurs Majestés esloignée de cette province que dedans. Les raisons - sont, Monsieur: premierement qu'elle agit avec dexterité et - puissamment selon les ordres de sa maîtresse. Les derniers lui ont - esté apportés par un laquais que la mesme duchesse a amené - d'Espagne, vestu haut en bas de chausses d'un gris sale, et le - pourpoint de peau de mesme couleur. Il est de taille allignée, les - cheveux noirs, et sans barbe. Il a sejourné quelques jours à - Cousières, maison du duc de Montbazon, feignant n'y estre venu que - pour apprendre la santé de l'enfant de Paquine, valet de chambre - de la duchesse et de... espagnole, sa femme de chambre. Mais enfin - j'ai sçu, non sans difficulté, la plus grande partie des - particularités de ces depesches qui me tentèrent fort de le faire - arrester, et je l'aurois fait si j'eusse eu quelqu'un à qui me - confier, osant vous assurer, Monsieur, qu'il a dit force choses - qui donneroient de grandes prises sur le duc de Vendosme et la - duchesse de Chevreuse et leurs partisans. Ses nouvelles sont que - le mesme duc est à present à Rome depuis un certain temps, où l'on - avoit feint quelques jours ne le vouloir recevoir. Mais les - industries et adresses de ses agents ont réussi, à ce qu'assure - ce compagnon qui en venoit, et lequel a apporté l'ordre à Vendosme - de faire conduire à Rome des dogues d'Angleterre que le duc de - Vendosme veut donner à quelques cardinaux de ses amis. Et pour - abuser les esprits des peuples de cette province, cette mesme - demoiselle assure que l'on nous croit en Italie plus heretiques - que les protestants d'Allemagne; assure de plus que l'on ne veut - en France paix ni treve, le tout pour favoriser les desseins des - Suedois au préjudice, disent-ils, de la religion catholique, et - pour donner lieu aux armes du Turc de piller la Sicile après avoir - ruiné l'isle de Candie, ainsi qu'ils disent avoir commencé. - Voulant en outre cet esprit infecté de tant de nouvelles - seditieuses persuader que les progres des armes du Roy en cette - campagne n'ont reussi que par la faveur de celles du Turc; allègue - pour appuyer ces impostures l'attestation d'une damoiselle, femme - d'un officier de l'un des vieux regiments, laquelle dit avoir reçu - lettres de son mari estant au siege de Roses que sans cette armée - turque cette place n'eust été prise par l'opposition des armées - d'Espagne qui n'osèrent s'embarquer. Et a de plus, par un excès - d'impudence, cette dite femme d'officier dit et redit, dans une - passion deresglée fondée sur quelque vieille amitié d'Amboise, sur - le sujet du décès du prisonier de Pignerol[464], des paroles si - insolentes et si seditieuses qu'il est impossible de pouvoir rien - adjouster au manque de respect; et feignant de plaindre la - duchesse de Vendosme de laquelle elle est aimée, predit des choses - que peut estre elle ne croit pas, et qui ne peuvent estre, ainsi - qu'elle les figure, que pour noircir les actions de quelques - personnes de respect. - - [464] Le président Barillon, mort dans la citadelle de Pignerol, - le 30 août 1645. Cette lettre doit donc être postérieure à cette - date, et on peut la mettre au commencement de septembre. - - «Je ne veux omettre à vous dire, Monsieur, que la confidente, qui - a des intrigues à Vendosme aussi bien qu'ailleurs, m'a assuré que - la dame du lieu lui avoit mandé que le père de Gondy, appuyé du - père Vincent, avoit porté le Coadjuteur de l'archevesché de - Paris[465] de faire en sorte que ceux qui iroient de la part de - leurs Majestés vers les deputés de l'assemblée trouvassent en lui - forte opposition sur ce que l'on leur demande, et qu'ayant desjà - fait voir les puissances de son bel esprit par de pressantes - raisons qu'ils disent avoir esté alleguées par lui, il a promis - qu'il ne fléchira point. Mais j'ose dire, Monsieur, que de la - sorte que je lui en ai ouï parler, il y a apparence que ce prélat - soit prevenu par d'autres considerations que celles de la - conscience. - - [465] C'est la première fois que dans nos documents il est - question du Coadjuteur, et en des termes qui font honneur à la - sagacité de Cangé. Retz nous raconte cet incident de l'assemblée - du clergé de 1645, t. Ier, p. 75. - -«En attendant, Monsieur, que j'aye plus de moyens de servir plus -utilement Monseigneur, je supplierai de jour à autre la divine -providence de vouloir conserver S. Émin. en sa sainte garde, et vous, -Monsieur, me faire l'honneur de vous ressouvenir de vostre pauvre -serviteur qui est à present le plus affligé homme de sa condition qui -soit en ce royaume.» - - -V.--_Mme de Chevreuse en Flandre, 1646 et 1647._ - -Parmi les papiers de la secrétairerie d'État espagnole conservés aux -Archives générales du royaume de Belgique, liasse A, 51, est un Mémoire -curieux où l'on voit toutes les intrigues des émigrés français de ce -temps, et particulièrement de Mme de Chevreuse et de Saint-Ibar. -L'auteur de ce Mémoire est l'abbé de Mercy, déjà employé, en 1640 et -1641, dans l'affaire du comte de Soissons, et qu'en 1647 l'archiduc -Léopold, gouverneur général des Pays-Bas, avait envoyé en Hollande pour -reconnaître quel parti on pouvait tirer des émigrés et quel traité on -pouvait faire avec eux. Il s'agit surtout ici du comte de Saint-Ibar que -Retz nous a fait connaître, et qui était un homme de la trempe de -Montrésor. Mme de Chevreuse y paraît comme l'âme secrète de la -conspiration dont Saint-Ibar est l'instrument actif et officiel. L'abbé -de Mercy grossit l'importance de ceux avec lesquels il traite pour -relever la sienne, et il ne faut pas croire à tout ce qui est dit ici -des dispositions de Condé; mais il est certain que depuis le refus de -l'amirauté à la mort d'Armand de Brézé son beau-frère, et l'abandon où -Condé accusait Mazarin de l'avoir laissé en Espagne devant Lerida malgré -toutes ses promesses, M. le Prince commença à livrer son âme aux pensées -funestes qui l'entraînèrent plus tard et manquèrent de le perdre lui et -toute sa maison. - -Nous devons la communication de cette pièce à M. Gachard, archiviste -général du royaume de Belgique, dont l'obligeance est aussi connue que -la solide et vaste érudition. - -«MÉMOIRE DE CE QUI S'EST NÉGOTIÉ ET TRAITÉ AU VOYAGE DE L'ABBÉ DE MERCY -EN HOLLANDE ENTRE LUI, LE COMTE DE SAINT-IBAL (SIC) ET Mme LA DUCHESSE -DE CHEVREUSE. - - «Comme la conjoncture et disposition présente donne à espérer de - pouvoir entrer en traité de ligue avec le prince de Condé, et que - la seule chose qui lui donne crainte, faisant sa déclaration dans - le royaume, à quoi le porte son ressentiment du gouvernement - présent, est qu'il est persuadé, et par lui-mesme et par sa sœur - la duchesse de Longueville et ses amis, que dans les emplois - périlleux où l'on l'a tousjours jetté, le Mazarin a desiré son - esloignement et sa perte; oultre que son grand courage et son - ambition le portent à desirer une révolution dans le royaume qui - lui donne une aucthorité entière, et, en procurant la paix que - l'intérest de Mazarin n'est pas d'y souhaiter, d'acquérir - l'affection et applaudissement de l'Estat et du peuple, et d'estre - en posture de mettre sa maison et ses amis dans les postes et - aucthorités qu'il croit leur estre dus, et de ne dépendre plus - désormais d'un ministre odieux duquel il paroit subalterne et - dépendant. - - «Or la seule chose qui lui donne le plus à craindre de prendre en - cela les résolutions que notre intérest comme le sien est de - souhaiter, est la défiance qu'au lieu de trouver en la maison - d'Austriche l'attachement, l'intérest et l'union qu'il croit lui - estre nécessaire pour parvenir à ses fins avec sureté, il n'arrive - le contraire, que, commençant une déclaration, l'Espagne ne se - ligue plustôt à la défense des intérests de Mazarin qu'il - considère comme sujet d'Espagne, et que par le moyen de la Reyne - il ne se fasse plustôt une ligue entre eux pour le perdre et - ruiner ses desseins, par les assurances de conclure une paix - avantageuse, et que les ministres d'Espagne ont tesmoigné jusques - alors désirer avec tant de passion qu'il a semblé au prince de - Condé qu'ils l'aimeroient mieux acheter à quel prix que ce soit, - que de prendre le hasard d'une continuation de guerre, quelque - espérance qu'il y eut de causer un changement à leurs affaires. - - «Et il a esté d'autant plus persuadé de n'oser songer seulement à - s'ouvrir à nous pour aucun dessein par le peu d'estime et d'estat - que le duc de Longueville a vu publiquement à Münster que l'on a - fait de la seule personne qu'ils ont le plus en confidence, comme - estant leur intime ami, le comte de Saint-Ibal, jusques à avoir - esté, contre la civilité mesme ordinaire envers personne de cette - haulte condition, refusé à la porte des ministres d'Espagne, y - allant pour entrer en négociation avec eux et traiter des choses - les plus importantes qui se pouvoient en ce temps là, et que, - offrant de pousser à bout le soulèvement du Languedoc qui avoit - comencé en ce temps là, le comte Pegnaranda lui fist response - qu'il le prioit de ne se mesler de cela et que du costé d'Espagne - on y avoit mis l'ordre nécessaire; oultre que mesme jamais ils - n'ont voulu lui accorder passe-port pour sa sureté d'aller et - venir de Münster en Hollande; où aussi l'on l'a tousjours laissé - sans lui donner les assistances nécessaires pour sa subsistance et - qui lui avoient esté accordées au traité de Sedan, duquel on lui - avoit l'une des principales obligations, n'ayant reçu jamais, ni - devant ni depuis la mort de feu M. le Comte, que cinq mil francs, - il y a trois années. Or, tous ces mauvais traitements ne - paraissant au prince de Condé, au duc de Longueville et à leurs - amis estre faits au dict Saint-Ibal que pour estre connu - irréconciliable à Mazarin, qui comme la mort a tousjours apréhendé - son intelligence avec les ministres d'Espagne, comme aussi - l'approche de sa personne à celle dudict prince, quel sujet - pouvoit-il avoir de se fier à nous proposer aucun traité qu'il - n'en apréhende en mesme temps la déclaration estre faite à la - Reyne et à Mazarin, qu'il considère l'une comme sœur du Roy et - l'autre comme son sujet, et les seules de qui l'Espagne a - tesmoigné vouloir recevoir la paix qu'elle tesmoigne desirer avec - tant d'ardeur et de passion? Ils ont cru mesme ne pouvoir plus - douter de ce soubçon après que le baron de Balembour (sic), - faisant compliment à Saint-Ibal de la part d'un ministre principal - de l'Empereur sur le mauvais traitement qu'on lui faisoit pour n'y - contribuer rien de sa part, lui dit clairement que son malheur - parmi nous estoit qu'il se fut rendu irréconciliable avec le - favori de France; quoi qu'à mesure que nos ministres le traitoient - de la sorte, ceux de France lui rendoient des visites publiques, - respects et defferences incroyables; oultre que les passeports - qu'on a refusés avec tant d'obstination à Mme de Longueville, pour - n'aprocher seulement en passant cette cour, ne paroit qu'un - mécontentement donné exprès à cette princesse par adresse de - Mazarin pour la rendre plus irreconciliable et moins praticable - avec nous, et par ainsi en avoir moins à craindre, si bien que le - prince de Condé, quoique desirant peut estre pour son intérest - autant le parti que nous le pouvons pour le nostre souhaiter, - voyant que le commençant il auroit peust estre aussi tout le faix - à suporter, et à y aprehender pour les raisons susdittes une perte - de ses interests inévitable et de sa personne, il est necessaire - le rassurer là dessus; et comme il ne se peut que par le moyen de - Saint-Ibal, il faut donc entrer en entière confiance avec lui, lui - donner tout contentement, et par son moyen ne perdre temps à - commencer à agir en cette affaire selon le besoing que nous - pouvons en avoir: dont ci après je dirai les moyens pour cet - effet. - - «De plus il est à noter que les mesmes soings et précautions que - l'on croit par les indices susdicts que Mazarin apporte pour - esloigner de toute intelligence la maison de Condé d'avec les - ministres d'Espagne, il l'a apporté pour maintenir et fomenter une - desunion entre les amis et parens de Mme de Chevreuse et le - susdict prince. Il est notoire aussi qu'il l'a fait, comme il se - preuve par le grand desmelé qu'il a causé entre le duc d'Espernon - et le susdict prince, la brouillerie d'entre Mme de Monbazon et la - princesse de Condé la mère, le différent d'entre plusieurs autres - seigneurs et la maison de Vendosme; toutes lesquelles choses - preuvent assez l'adresse en cela de Mazarin et son intérest de - désunir toujours les choses qui lui peuvent faire mal. Mais quant - à ce point de la désunion et mésintelligence jusques à présent des - intéressés à la cause de Mme de Chevreuse et ses amis avec le - Prince, c'est à quoi l'on travaillera à raccommoder incontinent - les différends aussitot qu'on aura ajusté ici avec Saint-Ibal et - donné à connoistre que tout de bon nos ministres veulent entrer en - confiance et traité avec lui, et par lui avec le Prince et par Mme - de Chevreuse avec ses amis et parents; qu'en ce cas aussitot - Saint-Ibal despechera un gentilhomme, des quatre qu'il a affidés - en Hollande, au Prince pour le rassurer sur toutes les choses - susdites, le presser par toutes les raisons possibles à prendre - une prompte resolution, et faisant ses propositions de ce qu'il - peut désirer de l'Espagne et des Ministres en ajuster le tout avec - nos Ministres le mieux et le plus promptement qui se pourra. Il en - despechera un autre au Languedoc où il a ses plus secrètes - intelligences, pour y disposer et fomenter le soulevement qu'il - assure infaillible, si nous faisons de nostre costé ce qu'il nous - dira et conseillera. Il en despechera un autre à la Rochelle où il - pretend aussi donner une disposition parmi les Huguenots, qui aura - un grand effet, et il verra avec Mme de Chevreuse les moyens pour - enlever le jeune duc de Rohan[466], pour, dans la declaration de - ces gens, le leur jeter pour leur chef avec d'autres qu'ils ont - encor en main. Il en envoira aussi un autre, conjointement avec - Mme de Chevreuse, au duc d'Espernon, pour le reunir avec le prince - de Condé et les autres amis de ma ditte dame, et les obliger à - faire pour cela tout ce qui sera necessaire et que le Prince - desirera. - - [466] Tancrède de Rohan, tué depuis dans la guerre de Paris. - - «Il disposera aussi que nous pourrons faire une descente au bec - d'Ambès, poste très important entre la rivière de Bourdeaux et la - Dordogne, comme aussi une autre à l'île de Ré. - - «Il ira aussi de sa personne à Münster près la personne du duc de - Longueville[467] pour le disposer à seconder son beau frère de la - grandeur duquel il est si désireux comme de sa conservation qu'il - ne souhaite rien tant sinon qu'il commence une chose de cette - nature, pourvu que ce soit sur de bons fondements. De plus, comme - ledict duc de Longueville est gouverneur de Normandie, il est en - résolution, à quoi Saint-Ibal le poussera toujours, de s'y rendre - maistre du Havre de Grace, le gouvernement particulier duquel il - presse fort en France, et, si l'on ne lui donne, de s'en emparer. - Il fera prendre aussi un sujet de mécontentement audit Duc avec - Mazarin qui lui fait faire un personnage à Münster qui le ruine - sans avoir l'aucthorité de conclure la paix, ni d'y rien faire - pour le bien de la France[468]. Et comme on lui refuse de se - retirer, ce qu'il ne pourra que mal content, en ce cas on - trouveroit encor autres expédients pour le gagner en ce que nous - desirerions. - - [467] Voyez plus haut, p. 497 et p. 500, les carnets de Mazarin. - - [468] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 325; - et sur les relations de Saint-Ibar avec Mme de Longueville, v. - aussi, _ibid._, p. 288. - - «Que si, enfin, sur toutes ces choses l'on prend une bonne - résolution et on donne audict Saint-Ibal la satisfaction et - confidence qu'il desire, aussitôt accordée, il se trouvera - incontinent ici, ou en quelque lieu qu'on lui assignera, pour - donner encor plus particulièrement conte des choses qu'il peut et - desire faire, et en traiter avec M. le marquis de Castel Rodrigo, - avant son voyage d'Espagne mesme s'il le desire, ou avec M. le - comte de Schwartzemberg, et instruire l'un ou l'autre si - particulièrement de toutes choses qu'on ne puisse douter du grand - avantage que l'on recevra par son entremise et negotiation; - d'autant plus que lui et Mme la duchesse de Chevreuse m'ont assuré - qu'encor bien mesme, à quoi il n'y a point d'aparence, qu'après - les diligences qu'ils feront pour engager le prince de Condé, il - retarderoit ou demeureroit irresolu, ils donneront des moyens - certains aux ministres et à S. A. que faisant, la campagne qui - vient, une entrée en France en la manière et façon dont ils - instruiront, il y aura des villes, ports de mer, provinces et - parlements qui seconderont; et que cette entrée fera un tel effet, - qu'il obligera et necessitera toujours ledict Prince à entrer en - parti et déclaration, et qu'alors Saint-Ibal se rendra à l'armee - proche S. A. pour payer de sa personne en faisant exécuter tout ce - dont il aura esté convenu avec Mme la duchesse, lui, S. A. et les - ministres du Roy. - - «Sur toutes lesquelles choses, si l'on prend de bonnes résolutions - et promptes, outre que Saint-Ibal se trouvera pour en concerter - avec M. le marquis de Castel Rodrigo ou M. le comte de - Schwartzemberg, Madame la duchesse, toute chose estant conclue, et - en estant priée, viendra à Bruxelles l'hiver pour estant sur les - lieux aider et assister à tout autant qu'elle pourra. Si non, - comme elle ne peut tousjours demeurer dans cette ambiguë et - irrésolue conduite ordinaire de nos ministres, luy estant offert - de la part de la Reyne et de Mazarin pour elle et ses amis de - grandes satisfactions, elle sera contrainte à s'accommoder; ce - qu'elle ne fera pourtant jamais sans la participation du Roy, de - S. A. et des ministres. Pour Saint-Ibal, il est vrai qu'il assure - qu'encor que nous ne prenions nulle résolution sur tout ceci, il - demeurera tousjours irréconciliable avec Mazarin, mais qu'il - croira avoir grand sujet de blasmer nos conduites en esloignant - par des fausses maximes des négociations dont il se peut tirer - tant d'avantage sans rien risquer, lesquelles devant avoir un - commencement avant d'en venir à la jouissance, il y faut - travailler avec soing et application par tous les moiens - possibles, autant que l'importance le requiert. - - «Or, outre les services et avantages que l'on peut tirer en France - par le moyen de Saint-Ibal, il m'a fait connoistre pour - indubitables que les obligations principales que nous avons pour - les bonnes dispositions qui sont en Hollande pour une paix, sont - dues à la princesse d'Orange, la mère, les ministres d'Estat P... - et K..., le baron d'Obdem et un autre dont j'ai oublié le nom; il - m'a aussi fait voir, en la présence mesme de l'un et l'autre, qui - tous me l'ont avoué, que les instructions qu'il leur a données, la - chaleur avec quoi il les a poussés, les a fait demeurer fermes - contre la France et porté Obdem à entreprendre le voyage dans les - provinces pour en tirer leur consentement pour la paix, ce qui lui - réussit si bien que de là sont venues les conclusions prises, et - ce qui causa le grand différend entre le prince d'Orange, - Brederode et autres contre ledict Obdem, qui pourtant estant tous - unis à la mère et appuiés des bons conseils de Saint-Ibal tiennent - le Prince en estat de n'oser rien entreprendre contre eux. Et - comme, encor que les apparences et dispositions soient grandes - pour la paix avec la Hollande, la chose n'est pourtant encor - assurée, ledict Saint-Ibal promet et assure de tellement disposer - le tout par des voies infaillibles qu'il nous fera connoistre, que - pour certain il empechera tousjours que l'on entre en campagne - l'année prochaine, et maintiendra le prince d'Orange[469] en tels - sentiments qu'il contribueroit mesme ce qu'il pourroit pour causer - une révolution grande en France, afin que de grands changements y - arrivant il puisse espérer de monter à cheval pour la guerre qui - est toute son ambition, et où il ne croit jamais parvenir que par - de grandes disgraces et révolutions en France, qui donnant - jalousie aux Estats il en prenne occasion pour les porter avec de - bonnes raisons à lui laisser faire campagne, en quoi Saint-Ibal - saura tousjours avec adresse le maintenir; ce qu'il peut mieux que - personne, et lui faire faire ce que nous pouvons souhaiter, tant - par la haute adresse qu'il a que par l'aucthorité qu'il a sur son - esprit et celui de sa mere. - - [469] Guillaume de Nassau, mort en 1650, à l'âge de 24 ans, père - du célèbre Prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre. - - «Enfin, comme en cent manières nous pouvons tirer de grands - services et avantages dudict comte Saint-Ibal, ainsi que je l'ai - reconnu et me paraît infaillible, comme en dissipant avec adresse - les prétentions et menées que peuvent avoir les François en - Hollande et Münster ou en donner des avis; faisons demandes - pressantes de Saint-Ibal avant toute chose, premierement que tout - à l'heure on lui remettra en Hollande, par lettre de change, douze - mil francs, tant pour pouvoir despecher en France les personnes - ci-dessus nommées qu'autres choses nécessaires à faire; qu'on lui - despechera un brevet d'assurance de pension de mille francs par - mois, qu'on lui a desjà autrefois promis, de laquelle pourtant il - ne pretend entrer en premier paiement que dans trois mois que l'on - commencera à connoistre les effets de ses services; que par une - forme de lettre S. A. l'assurera de donner assistance et - entretenement aux particuliers qui s'emploieront au bien de cette - affaire par l'ordre et commission dudict Saint-Ibal, selon la - relation du merite et importance de chacun d'eux qu'il donnera, - que l'on mettra près de sa personne un qui soit confident et bien - connu des ministres de S. A., tant pour l'aider aux chiffres et - choses de correspondance que pour l'aider en tout ce qu'il - pourroit avoir à faire, et estre tesmoing de sa conduitte en - toutes les choses du bien de cette négotiation.--Fait ce 27 - septembre 1647. P. ERNEST DE MERCY.» - - -VI.--LETTRES DE MAZARIN - -Bibliothèque Mazarine, 5 vol. in-fol. aux armes de Colbert. - -_Affaire de Beaufort._ - -LETTRES ITALIENNES, T. IV, 188, AL SIGNORE CARDINALE BICHI, 24 AGOSTO -1643. - - «...Vostra Eminenza apprenderà dà molte parti lo stato mio in - questa corte, onde li dirò solamente che ricevo ogni giorno grazie - maggiori della Maestà della Regina e dal signore duca d'Orleans; e - per il medesimo caso gl'invidiosi del posto che io tengo si - animano sempre più, e non lasciano indietro diligenza alcuna per - precipitarmi. Si io potessi sodisfare tutti, lo farei volontieri, - mà il mio delito consistendo in servire bene et in havere la buona - gratia di sua Maestà, sono obligato di procurare, per quanto - potrò, di render mi ogni giorno più criminale. Conosco la grandeza - del posto nel quale mi trovo, mà conosco ancora che non essendo - tentato dà alcun interesse particolare, questo posto non serve che - a togliermi ogni riposo. Iddio l'ha voluto cosi, e nel conformarmi - alla sua volontà so di non poter errare, mà vorrei bene che - piacesse a sua divina Maestà di restituirmi alla quiete...» - -LETTRES FRANÇOISES, T. Ier, FOL. 106, VERSO, LETTRE DE 9 SEPTEMBRE 1643, -AU MARÉCHAL DE LA MEILLERAIE. - - «Je trouve dans celle que vous m'avez fait la faveur de m'escrire - du 6 de ce mois, tant de marques d'affection et de tendresse que - je serois insensible si je n'en estois touché jusques au fond de - l'âme. Après cette véritable protestation, permettez-moi de vous - dire que, bien que j'estime comme je dois votre conseil, et que, - voulant user des autres précautions que la prudence me conseillera - pour ma conservation, je ne puis condescendre à celle-là, qui - n'est, à mon avis, conforme ni à mon humeur ni à la situation des - temps et à la disposition des esprits. Quand même je me tromperois - en ceci, le désintéressement de ma conduite, dont nulle - considération du monde ne me fera départir, et la pureté de - l'intention avec laquelle je regarde le bien de l'Estat, la - résolution ferme et inébranlable que j'ai de faire plaisir à qui - je pourrai et de ne faire desplaisir à personne, me mettent en - estat de ne rien craindre, et d'attendre sans émotion tout ce - qu'il plaira à la divine Providence de permettre qu'il m'arrive. - Si je voulois pourvoir à mon repos et à ma sûreté, j'en saurois - trouver le chemin infaillible sans abandonner même le service de - la France; mais je suis trop obligé à la bonté du feu Roy, je dois - trop à la confiance que la Reyne me fait l'honneur d'avoir en moi, - et je cheris trop la France qui seule me tient aujourd'hui lieu de - patrie, pour considérer ni mon repos ni ma vie, tant que je lui - serai utile et jusqu'à ce que le vaisseau soit au port; ou je - périrai dans la tourmente, et j'aurai cette satisfaction de - n'avoir rien espargné pour aider à l'y conduire. Ce sont mes - véritables sentiments que je veux croire que vous ne condamnerez - point, comme je me promets aussi que vous agréerez la résolution - que j'ai d'estre toute ma vie, etc.» - -IBID., FOL. 107, A M. LE MARÉCHAL DUC DE BRÉZÉ, 11 SEPTEMBRE 1643. - - «Bien que je n'eusse pas besoin pour vous croire mon ami des - offres que vous me faites de votre affection, elles ne laissent - pas de m'estre fort chères. Vous croirez aussi que je les ai - reçues avec tout le ressentiment et tout le désir de m'en - revancher, dont l'âme d'un homme de bien est capable. Le sujet qui - vous a excité à m'escrire a véritablement quelque chose de - fâcheux. Je vous dirai pourtant comme à mon ami que, dans la - certitude que j'ai de n'avoir jamais mêlé mon intérêt particulier - avec le service que je rends au Roi et de n'avoir jamais perdu - l'occasion d'obliger ceux que j'ai pu sans avoir jamais nui à - personne, je me trouve une telle assurance contre tous les mauvais - desseins qu'on pourroit faire contre moi, que rien n'est capable - de l'ébranler. Si ce que je dois à la bonne volonté du feu Roi et - à la confiance que la Reine me fait l'honneur d'avoir en moi, ne - m'estoit pas plus cher que mon repos et la sûreté même de ma - personne, il me seroit fort aisé de m'ôter des occasions de - l'envie et de la haine; mais mon devoir l'emportera toujours en - moi sur mon repos et la sûreté de ma personne. Ce sont mes - véritables sentiments que je m'assure que vous approuverez, aussi - bien que la résolution que j'ai faite d'estre toute ma vie et plus - que personne du monde, etc., etc.» - -IBID., FOL. 108, RECTO, AU CARDINAL BICHI, 12 SEPTEMBRE 1643. - - «Monseigneur, Votre Eminence ne trouvera pas étrange la petite - nouveauté qui est arrivée en cette cour puisqu'elle a esté de - tout temps le théâtre de semblables aventures. Elle admirera - plustost le bonheur de la Reyne et la sagesse de sa conduite qui a - prévenu un mal lorsqu'il estoit sur le point d'esclater, et - dissipé en un moment et presque sans bruit un orage qui se formoit - de longue main, et qui ne pouvoit esclater qu'avec une grande - violence. Votre Éminence saura donc que cette princesse, ayant - inutilement employé la douceur et les bienfaits pour contenir - certains esprits dans leur devoir, a esté contrainte de se servir - d'une conduite plus forte pour les empescher d'achever la faute - qu'ils avoient fort avancée. Je laisse à penser à V. E. combien - cette princesse s'est fait violence en quittant le chemin de la - bonté qui lui est si naturelle pour entrer dans ceux de la - justice, et dans les moyens fâcheux d'une précaution nécessaire. - Pour moi, je suis venu dans le ministère avec cette ferme - résolution de n'y considérer jamais mes intérêts, et de n'y faire - point desplaisir à personne, et d'y faire plaisir à qui je - pourrai. J'avoue que ce m'a esté une très sensible douleur de - n'avoir pas peu, comme j'eusse désiré, m'opposer à un accident qui - ne m'est pas moins fâcheux qu'à ceux qui le souffrent. S'il n'eût - été question que de ma retraite pour guérir les esprits malades, - le remède m'eût été doux et facile, comme V. E. le pourra juger; - et avec un repos qui n'eût pas été sans honneur, j'eusse pu - retirer les autres des inquiétudes et des troubles qu'ils se sont - donnés; mais le commandement absolu de la Reyne, la confiance - qu'elle me fait l'honneur d'avoir en moi, et ce que je dois à la - bonté du feu Roi, dont vous estes en partie témoin, seront - toujours des motifs plus forts pour m'obliger à continuer dans le - service, quelque hasard qu'il y ait à courir, que la considération - de mon repos et de la sûreté même de ma personne pour me le faire - abandonner en un lieu où Sa Majesté croit que je lui suis utile et - en quelque façon nécessaire. Voilà mes véritables sentiments en - cette occurrence que vous ne condamnerez pas, à mon avis, estant - généreux et reconnoissant au point que vous estes. Au reste depuis - cet accident, tout jouit ici d'un calme parfait, et toute la - crainte et les alarmes qui agitoient les esprits, ont passé en un - estat incroyable d'assurance. Pour ce qui est de nos affaires, - elles sont partout florissantes, et nous espérons avec la grâce de - Dieu recueillir des fruits de la prise de Thionville, qui feront - que la fin de cette campagne ne démentira point le bonheur du - commencement. Je suis de toutes les forces de mon âme, etc., etc.» - -IBID., A BERINGHEN, ALORS EN MISSION EN HOLLANDE AUPRÈS DU PRINCE -D'ORANGE, 10 AVRIL 1641. - - «...On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret (H. de Campion), - qui sont les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la - confidence de M. de Beaufort, et auxquelles il s'est le plus - ouvert dans la conspiration qui avoit esté faite contre ma - personne, sont allés servir dans les troupes en Hollande, ayant - pris de grandes barbes qu'ils ont laissé croître afin de n'estre - pas connus, et ont changé de nom, Brillet se faisant appeler La - Ferrière. Je vous prie de faire toutes les diligences possibles - pour vérifier si cela est, et donner ordre, quand vous viendrez, à - quelque personne confidente pour veiller de près à leurs actions, - parce que nous songerions après au moyen de les avoir...» - -IBID., LETTRE DU 15 AVRIL 1644, A LA FERTÉ-SENETERRE COMMANDANT DU CÔTÉ -DE LA LORRAINE. - - «Je sais que c'est vous obliger que vous donner occasion de servir - la Reyne. On lui a donné advis que dans les troupes qui sont en - vos quartiers il y a un lieutenant d'une compagnie de cavalerie - nommé Vigé, si ami et despendant de Beaupuy qu'on a grande raison - de croire que toutes les menées et cabales de M. le duc de - Beaufort ne se sont pas faites sans sa participation et sa - connoissance. Sa Majesté désire donc qu'avec adresse vous essayez, - ou par vous-mesme ou par l'entremise de quelque personne affidée, - de le faire parler et lui tirer, s'il est possible, les vers du - nez, et si vous reconnoissez qu'il soit informé de ce qui s'est - passé dans lesdites cabales, que vous m'en donniez advis - secrètement, et je vous ferai envoyer les ordres du Roi de ce que - vous aurez à faire.» - -IBID., LETTRE DU 16 SEPTEMBRE 1645 AU CHANCELIER SEGUIER, OU IL L'INVITE -A VEILLER SUR L'AFFAIRE DE BEAUFORT REMISE AU PARLEMENT, ET DE RESTER A -PARIS POUR LA BIEN SUIVRE. - -LETTRES ITALIENNES, T. I, FOL. 226, VERSO, LETTRE A ONDEDEI DU 25 MARS -1645. - - «Baupui essendo stato il principal confidente di M. di Beaufort - nell'assassinato ordito contro di me, si fa istanza d'haverlo - nelle mani perche possi finirsi qui il processo che se ne forma, - dove lui è più volte nominato; onde prego vostra signoria a voler, - occorrendo, fornire ragioni al signore de Gremonvilla, acciò non - possi il Papa difendersi di non consegnarlo.» - -IBID., FOLIO 240, VERSO. LETTRE DU 8 MAI 1645 A VINCENZO MARTINOZZI. - - «Resto molto obligato all'applicazione del signor Ondedei per - trovare ragioni dà muovere il Papa a rimettere nelle mani di S. M. - la persona di Baupui senza pregiudicare alla sua giurisditione. E - come il buon esito di questo affare mi preme grandemente, prego il - detto signore d'impiegarvi tutta l'opera sua, conferendone con il - sign. card. Grimaldi, e suggerendo a M. Gueffier, conforme a - quello havrà aggiustato con sua Em., tutte le istanze che dovrà - fare, havendo M. Gueffier ordine del Re di condursi in questo - negozio conformamente a quello gli sarà accennato dal sign. - Ondedei, senza darne però alcun segno nel publico; il medesimo si - dovrà fare della parte del signor Ondedei. Il negotio è pieno di - giustizia, onde portato dà un spirito cosi rilevato come è quello - del sig. Ondedei, devo sperare buon esito; e se per haver - favorevole il fiscale, bisognasse farli qualche regalo, approverò - tutto quello che di V. S. e dal sig. Ondedei si risolverà di fare. - Il vascello, che serve il sig. card. di Valencay, potrebbe con - ogni sicurezza inviare in Francia Baupui quando il Papa volesse - rimeterlo a M. Gueffier; nel quel caso sarà necessario valersi di - tutti i mezzi imagginabili per assicurare il passaggio dà Roma a - Civita Vecchia.» - -IBID., FOL. 246. «AL SIG. PAOLO MACARANI, 26 MAGGIO 1645. - - «Diverse lettere di costi portano la diligenza del sig. Mario - Frangipani a favore di Baupui, uno dei principali capi della - conspiratione contro di me, et essendone stata letta nel consiglio - che era diretta al segretario di Stato, ogni uno si è miravigliato - che un uomo accusato di tal delitto trovasse tanti protettori in - luogo dove la dignità cardinalitia è più rispettata. Io non voglio - intrare nella materia perche si puol con ragione presumere che vi - habbia interesse, mà dirò solamente a V. Sign. che la condotta del - sign. Mario, per il riguardo del Re e per il mio, non è buona. È - vero che io non pensarò a vendicarmene, mà non vorrei che - obligasse S. M. a farlo, come, certo, non sarebbe in mio poter - d'impedirlo, se il detto sign. continuasse a fare ostentazione di - condursi in modo di disgustare e procurare pregiudizii ad un gran - Re che per essere di sette anni non lascia di havere le mani assai - lunghe. Alcuni scrivono che il sig. Mario si riscalda - all'avantaggio di Baupui perche si persuade d'incontrare il gusto - del Papa, che vorebbe haver campo di ben trattar il suddetto e per - compiacere a Spagnuoli, che lo proteggono, et per fare dispiacer a - mi che S. S. non ama... Il Papa pensarà bene alla condotta che - dovrà tener in un negozio di questa importanza, e molto più il - sign. Mario dovrà esaminare quello li convenga.» - -IBID., FOL. 248, AU CARDINAL GRIMALDI, 2 JUIN 1645. - - «A dire il vero, io non havrai mai creduto, quando anche fossi - stato certo dell'aversione del Papa verso la Francia e la mia - persona, che dovesse trovare protezione costi uno dei principali - conspiratori contro la vita d'un cardinale. Tutto il sacro - collegio vi ha grand'interesse, e i cardinali spagnuoli medesimi - dovrebbero prendere parte in un'attione che nella mia persona - tocca tutto il sacro collegio... Per ritornare a Baupui, è una - strana cosa che il Papa non habbia trovato commodo per lui il - soggiorno nel castello di S. Angelo, che è stato il più proprio - per la commodità e per la sicurezza alle persone le più - qualificato che siano stato ritenute prigioni. Io non so dove - procede tanta compassione, trattandosi di caso cosi enorme e di - una persona ordinaria come è il detto Baupui. Chiunque l'ha voluto - visitare non ha incontrato alcun ostacolo a farlo; e sin le - persone che ha inviate costi M. di Vandomo, mi vien scritto che - gl'hanno parlato, e che Mario Frangipani ha corrispondenza con il - Vandomo, et ha visitato il suddetto Baupui, et che protegge - publicamente il delitto et i delinquenti. Molti assicurano che il - papa sia impegnato di parola con il Gran Duca di non rimeterlo, e - vedendo di non poter sene scusare in riguardo alle vive istanze - che dà questa parte sene fanno, fondate nella giustizia che non - potrebbe essere disputata ad un Turco, poiche per l'estratto del - processo inviato apparisce pienamente il delitto di Baupui, habbia - S. S. risoluto di metterlo in luogo del quale possi il suddetto - con facilità fuggirsene, assistito delli fautori di Vandomo, o di - dare a questo commodità di farlo avelenare, affinche con la morte - di Baupui manchi qui la principal prova per la convictione del - duca di Beaufort. Si tutto questo succedesse in Barbaria, mi - parebbere duro, e sarebbe senza dubbio disapprovato da tutto il - mondo. Hor' pensi V. Em. quello che dove dirsene, sequendo in - Roma. Io desidero con passione che il Papa sia ben consigliato in - un' negozio nel quale, continuando a condursi come ha fatto sin - hora, non riceverà gran soddisfatione, e l'avantaggio che havrà la - Francia sarà che chiascheduno applaudirà le risolutioni che S. M. - prenderà in un negozio cosi pieno di giustizia, e nel quale pare - che S. S. prende piacere a maltrattarla...» - -IBID., A ONDEDEI, 2 JUIN 1645. - - «...V. Signoria non potrebbe immaginarsi l'alteratione che ha - cagionata nello spirito di S. M. e di tutta la corte l'avviso - della sortita dà castello di Baupui per essere custodito in una - casa particolare, dell'indulgenza con che si tratta seco, della - commodità che si da per la sua evasione, e della libertà che ha - ogniuno di parlarli, e sin quelli che sono inviati a questo - effetto dal duca di Vandomo, et in fine dal vedersi che si ricusa - tacitamente dà S. S. di rimeterlo, ancorche per l'estratto del - processo inviato apparisce convicto del più infame delitto che - possi immaginarsi, e che dovrebbe più muovere S. S. et il sacro - collegio, giacche doveva essere esequito non solamente nel primo - ministro di S. M., mà nella persona di un cardinale.» - -IBID., AU CARDINAL GRIMALDI, 15 JUILLET 1645. - - «...Quanto a Baupui si prenderanno qui le risolutioni che saranno - credute più a proposito, nelle quali si havrà particolare riguardo - a i consigli di V. Em., subito che s'intenda quello sarà seguito - doppo le diligenze che all'arrivo costi del signor Ondedei saranno - state fatte. Ne entro discorrere dell'ostinasione di S. S. in - ricusare di rimeterlo al Re, non ostante che sia suddito della M. - Sua e suo servitore domestico, che il processo non si possi far - altrove che qui dove è la preventione della causa, e più di vinti - prigioni che si vedono complici del delitto, e particolarmente il - duca di Beaufort che è il capo, e che si tratti di delitti si - enormi, e contro la persona d'un cardinale, principal ministro di - questa corona. Mà non tacerò a V. Em. che desiderarei grandemente - per il puro servitio della sede apostolica che S. S. fosse meglio - consigliata in negozio di tanta importanza, e nel quale S. M. ha - tanta giustizia che non si può impedire che la Francia non - conclude che la S. S. per piacere a Spagnuoli voglia disobbligare - un si gran Re, facendo nel istesso tempo conoscere che non è - impossibilità di attentare alla personna di un cardinale e trovare - protezione in Roma... Il signor Paolo Macarani mi scrive che, - andando in castello S. Angelo, haveva inteso del sign. castellano - che Baupui diceva che il Papa non doveva rimeterlo a suoi nemici, - e che lui sarebbe contentissimo che S. S. l'havesse rimesso al - Parlamento; mà se non vuol altra satisfazione che questa, l'ha già - ricevuta perche già sono due mesi che S. M. ha rimesso il processo - al Parlamento.» - -IBID., A ONDEDEI, 5 SEPTEMBRE 1645. - - «Ho veduto la scrittura che V. Sign. ha fatta nel negozio di - Baupui, che non puo essere ne più efficace ne meglio distesa. - Credo solamente che si possi aggiungere qualche cosa dove si parla - _de origine et domicilio delinquentis_, parendomi che farà gran - forza quando si dirà che era Insegna della compania delle guardie - a cavallo di S. M., che è il corpo più principale del regno, del - quale la M. Sua più si confide, essendo composto di persone - scelte, e che d'ordinario hanno dato saggio del loro valore e - fedeltà con servitio reso in altri impieghi. Al suo tempo si - prenderanno sopra questo affare le risolutioni più opportune, e si - farà gran caso del consiglio di V. Signoria.» - -IBID., DU 16 SEPTEMBRE 1648, A M. LE MARQUIS DE COUATQUIN. - -(Le frère de celui qui avait donné l'hospitalité à Mme de Chevreuse.) - - «Monsieur, j'ai reçu par vostre gentilhomme la lettre que vous - avez pris la peine de m'escrire. Elle parle en termes si positifs - de l'attachement que vous voulez avoir à mes interests et de la - forte passion que vous avez de m'en donner des preuves, que si je - n'y respondois simplement que par des parolles, je croirois avoir - mal correspondu à des avances si obligeantes, et mal connu la - valeur de ce que vous m'avez donné. Je me tiens donc obligé à - passer à des effets qui vous fassent paroistre la sincérité de mon - affection et de mon estime; et comme je songerai de mon costé aux - moyens que j'en puis avoir, je vous prie aussi de me les suggerer - avec une entière liberté, afin que je puisse vous faire - connoistre que c'est du cœur que je parle, quand je vous asseure - que personne au monde n'a plus d'envie de vous servir que moi. - Cependant, je vous dirai que j'ai esté ravi de voir ce que vous me - mandez des sentiments de M. vostre frère, dont je n'avois jamais - douté; et la confiance avec laquelle je vous ai descouvert - quelques particularités que j'avois apprises sur son subjest, en - doit estre une marque bien certaine. Je suis asseuré que quand il - auroit eu des lettres de Mme de Chevreuse, et que mesme il y - auroit fait response, ce n'auroit esté qu'à dessein de lui - inspirer les bons sentiments qu'elle ne veut pas prendre de - soi-mesme. C'est sa coustume de relever extresmement les - intelligences qu'elle entretient en France, pour se rendre plus - considérable auprès des Espagnols, et je sçai qu'en la dernière - conférence qui s'est faite ces jours passés à Spa, entre elle, - Saint-Ibar, l'abbé de Mercy et le secrétaire Galareta, elle a - parlé fort librement du pouvoir absolu qu'elle dit avoir sur vous - et sur d'autres personnes de qualité du royaume, qui non plus que - vous n'en sçavent rien, et dont aussi vous ne devez point vous - soucier les uns ni les autres. Ce sont chimères et suppositions - qui ne laissent pas de lui estre utiles pour se tenir en - considération au pays où elle est. Le plus grand mal que j'y vois, - c'est que les Espagnols s'y amusent tousjours, quoiqu'ils n'en - ayent jamais tiré aucun fruit, et que ces fausses espérances leur - ostent les pensées de paix que le mauvais estat où sont leurs - affaires de tous costés leur conseilleroient autrement. Cependant, - je demeure avec une entière cordialité, etc., etc.» - - -III - -Pendant la Fronde, quand Mazarin a besoin de Mme de Chevreuse, il en -parle bien différemment. Parmi une foule de lettres du cardinal qui sont -sous nos yeux, nous n'en donnerons qu'une seule, tirée du recueil de la -Bibliothèque Mazarine, avec un billet de Mme de Chevreuse qui montre -leur parfait accord après tant d'inimitiés privées et publiques. - -LETTRE DE MAZARIN A Mme DE CHEVREUSE, DU 30 SEPTEMBRE 1650. - - (Tandis que Mme de Longueville était renfermée dans Stenay, et que - la jeune princesse de Condé avec le duc de Bouillon et La - Rochefoucauld essayait de se maintenir dans Bordeaux.) - - «Madame, je dois response à deux lettres dont vous avez eu - agreable de me favoriser, l'une sans date, et l'autre du 25 de ce - mois. J'obéis avec quelque contrainte à la défense que vous me - faictes d'user plus d'aucun compliment, ayant peine à ne vous pas - tesmoigner le vif ressentiment que je conserve de la continuation - de toutes les bontés que vous avez pour moi et pour mes interests - en toutes rencontres. - - «Dès que j'ai appris vostre pensée touchant la rançon de M. le - prince de Ligne, j'en ai parlé à la Reyne, qui vous l'a accordée - avec grand plaisir et de la meilleure grâce du monde. Plusieurs - personnes avoient eu souvent la mesme pretention, mais on a - tousjours rejetté bien loing ces instances sur ce que Sa Majesté - vouloit essayer de profiter de cette rencontre pour procurer la - liberté à M. de Guise, comme vous aurez peut-estre sceu qu'il s'en - est traitté bien avant, joignant quelques autres personnes au dit - prince de Ligne. C'est pourquoi il y aura d'abord quelque conduite - à tenir en cette affaire avec S. A. R., et je mande à M. Le - Tellier de faire en cela tout ce que vous désirerez, si vous - estimez qu'il y doive intervenir, quoi que je ne doute nullement - que Son A. R. dans le fonds n'en soit aussi aise que la Reyne - mesme. Agréez maintenant que comme votre serviteur très passionné, - je vous conjure que votre generosité accoustumée ne vous fasse - point de préjudice en cette rencontre, et pour cela je me crois - obligé de vous donner advis que, quand on a parlé de cette rançon - on n'a pas moins offert de six vingts mil florins, et j'estime que - tenant bon on pourra porter la chose à cent cinquante mille. Vous - sçaurez aussi que le marquis de Pomar, qui n'avoit pas la charge - qu'a le dit Prince, paye six vingts mil francs pour sa rançon; je - souhaiterois de tout mon cœur que ce fut le double, et pour - vostre interest particulier et pour le service du Roy mesme, à qui - je connois fort bien qu'il importe, que vous ayez moyen de - continuer à soutenir les depenses que vous faites. Il n'y a, ce me - semble, autre expédition à vous donner là-dessus, si ce n'est que, - quand vous serez d'accord avec le dit Prince du prix de sa rançon - et que vous aurez vos suretés pour le payement, on vous mettra ès - mains un ordre du Roy pour la déclaration de sa liberté. S'il y - faut quelque autre chose, vous n'avez qu'à me le mander. - Cependant, je crois que vous jugerez à propos de ne faire rien - esclatter jusqu'à ce que vous ayez conclu vostre traité, affin de - ne pas faire naistre des obstacles, qui arrivent quelquefois - contre ce qu'on a pu prévoir. - - «Je vois la Reyne fort résolue de faire si bien traitter Mme la - maréchale de Rantzau qu'elle puisse vivre selon sa qualité. Vous - croirez bien, Madame, que je m'y employerai avec chaleur par - plusieurs motifs, et que la recommandation que vous m'en faites ne - sera pas le moindre. - - «Pour ce qui est du mémoire que vous a adressé Mgr l'evesque de - Verdun, j'ai entretenu, il y a trois semaines fort au long M. Le - Tellier sur cette affaire, qui mérite de grandes considérations - pour ne rien faire qui nous préjudicie dans les traittés de - l'Empire, et pour ne pas faire tort au droit de M. de Feuquières. - Particulièrement dans l'estat present des choses, c'est une - affaire à accommoder, et cela ne se peut guère bien qu'à vostre - retour par delà. - - «L'accommodement de ces mouvements-ci est enfin terminé aux - conditions que vous avez desjà sceues, et la paix fut hier - acceptée à Bourdeaux avec grande joie et acclamation du peuple, - malgré tous les efforts de MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld, - et de ceux qui sont auprès de Madame la Princesse, qui ne se sont - pas démentis de leur première conduite jusques au dernier moment. - On nous disoit que Madame la Princesse a fait emmener M. le duc - d'Enghien par le chevalier de Rivière, nous n'en n'avons pas - encore la certitude; mais il se voit qu'ils n'agissent nullement - de bonne foi, et que la mesme intention de faire tout le mal - qu'ils pourront, dure tousjours. Je me remets du surplus à ce que - M. Le Tellier vous dira de toutes ces affaires-ci, et me - contenterai de vous asseurer, que je suis, et serai inviolablement - jusques à la mort, etc., etc.» - -LETTRE DE Mme DE CHEVREUSE A MAZARIN, DE L'ANNÉE 1653[470]. - - «Monsieur, j'ay receu les marques que m'a apportées M. Ondedei de - l'honneur de votre souvenir avec toute la reconnoissance que je - dois de l'amitié qu'il vous plaist me tesmoigner. Il est vrai, - Monsieur, que ce m'est une satisfaction estreme de voir que vous - estes persuadé du plaisir que je prends à vous rendre tous les - services dont je suis capable, et je vous proteste que je - continuerai, dans toutes les occasions où vous aurez intérest, à - vous tesmoigner qu'ils me sont chers au point qu'ils doivent. Je - ne doute pas que votre bonté pour M. Bartet ne vous le face - plaindre dans l'accident qui lui est arrivé. Je ne lui vois pas - d'autre consolation en son malheur que l'honneur de vostre - bienveillance qui lui est bien nécessaire pour sortir d'un si - grand labyrinte. Je me rejouis bien du bon état où on nous dit ici - qu'est le siége de Landreci, et vous souhaite toutes sortes de - prospérités, étant plus que personne du monde, Monsieur, votre - très-humble et très-obéissante servante, - - LA D. DE CHEVREUSE.» - - [470] Ce billet autographe faisait partie de la riche collection - de M. Lajariette de Nantes. - - -FIN DE L'APPENDICE. - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - Pages - - AVANT-PROPOS 1 - - - CHAPITRE Ier. 1600-1622. - - Le caractère,--La personne,--La famille de Marie de - Rohan.--Née en décembre 1600, elle épouse en septembre 1617 - le futur duc et connétable de Luynes.--Plus juste - appréciation de la carrière de Luynes: il le faut considérer - comme un prédécesseur inégal de Richelieu.--Le mariage de - Luynes et de Marie de Rohan parfaitement heureux. Son mari - l'initie aux affaires; elle l'y sert, et prend sur lui un - grand empire.--A la fin de 1618, nommée surintendante de la - maison de la reine, elle excite d'abord la jalousie d'Anne - d'Autriche, puis devient sa favorite, comme Luynes était le - favori du roi.--Enfants qu'elle eut de son mari.--Veuve en - 1621, elle se remarie en 1622 avec le duc de Chevreuse, de - la maison de Lorraine 9 - - - CHAPITRE II. 1623-1626. - - La duchesse de Chevreuse bien différente de la duchesse de - Luynes.--Faute de pouvoir aimer son nouveau mari, elle se - donne à la reine Anne, dont l'intérêt, bien ou mal entendu, - devient son principal et constant objet.--Anne d'Autriche - opprimée par Marie de Médicis. Mme de Chevreuse la console - et aussi la compromet.--Elle aime le comte de Holland, - ambassadeur d'Angleterre, et elle tâche d'engager la reine - avec Buckingham.--Elle accompagne avec son mari la nouvelle - reine d'Angleterre à Londres. Ses succès à la cour de - Charles Ier.--Holland et Buckingham la mettent dans leurs - intrigues contre Richelieu.--Que Buckingham n'a jamais été - son amant.--La résistance de la reine Anne au mariage de - Monsieur avec Mlle de Montpensier suscite une conspiration à - laquelle Mme de Chevreuse prend une grande part.--Henri de - Talleyrand, comte de Chalais.--Odieuse conduite du duc - d'Orléans qui trahit tous ses complices.--Faiblesse de - Chalais en prison poussée jusqu'à la bassesse. Trompé par - Richelieu, il s'emporte contre Mme de Chevreuse et la - dénonce, puis se rétracte, et meurt avec courage.--Premier - exil de Mme de Chevreuse 36 - - - CHAPITRE III. 1627-1637. - - Mme de Chevreuse en Lorraine. Le duc Charles IV. Nouvelle - ligue contre Richelieu. Victoire du cardinal. Mme de - Chevreuse rentre en France.--Elle est d'abord assez bien - avec Richelieu.--Sa liaison avec le garde des sceaux - Chateauneuf.--Lettres d'amour et d'intrigue.--Nouvelle - disgrâce.--Mme de Chevreuse reléguée en Touraine. Craft, - Montaigu, La Rochefoucauld.--Affaires de 1637. Intelligence - de la reine Anne avec M. de Mirabel, à Bruxelles, et avec - son frère le cardinal-infant, pendant que la France et - l'Espagne sont en guerre. Elle correspond aussi avec Mme de - Chevreuse, qui elle-même correspond avec le duc de Lorraine - et l'engage avec l'Espagne.--Découverte de ces intrigues. La - reine Anne plus que jamais maltraitée.--Mme de Chevreuse - craint d'être arrêtée et prend le parti de se sauver en - Espagne.--Aventures de sa fuite depuis Tours jusqu'à la - frontière espagnole 85 - - - CHAPITRE IV. 1637-1643. - - Mme de Chevreuse en Espagne, puis en Angleterre.--Longue - négociation avec Richelieu pour rentrer en France. Comment - cette négociation échoue.--Le parti des émigrés à Londres. - Marie de Médicis, le duc de La Valette, La Vieuville, - Soubise. Mme de Chevreuse s'en va en Flandre.--Elle prend - part à la conspiration du comte de Soissons.--Affaire de - Cinq-Mars.--Mort de Richelieu. Déclaration royale de Louis - XIII mourant, du 20 avril 1643, qui condamne Mme de - Chevreuse à un exil perpétuel. La régente la rappelle 143 - - - CHAPITRE V. MAI, JUIN ET JUILLET 1643. - - Retour de Mme de Chevreuse à Paris et à la cour.--Nouvelles - dispositions de la reine. Anne d'Autriche et Mazarin.--Efforts - de Mme de Chevreuse contre le système et les créatures de - Richelieu, et en faveur de l'ancien parti de la reine. Ses - sollicitations pour Chateauneuf.--Pour les Vendôme.--Pour - La Rochefoucauld.--Sa politique intérieure et extérieure.--Elle - est le vrai chef du parti des Importants.--Vaincue dans toutes - ses démarches auprès de la reine, elle songe à recourir à - d'autres moyens.--La crise devenue inévitable éclate à - l'occasion de la querelle de Mme de Montbazon et de Mme de - Longueville. 197 - - - CHAPITRE VI. AOUT ET SEPTEMBRE 1643. - - Conspiration de Mme de Chevreuse et de Beaufort contre - Mazarin.--La Rochefoucauld et Retz nient cette conspiration.--Plan - et détails de toute l'affaire d'après les carnets et les lettres - du cardinal, et les aveux d'Henri de Campion.--La conspiration - échoue. Beaufort est arrêté et Mme de Chevreuse reléguée de - nouveau en Touraine 248 - - - CHAPITRE VII. 1643-1679. - - Mme de Chevreuse reste en Touraine près de deux années sans - abandonner ses desseins contre Mazarin.--Elle reçoit l'ordre - de se retirer à Angoulême. Craignant d'être emprisonnée, - elle s'enfuit dans l'hiver de 1645 et s'embarque à Saint-Malo - sur un petit bâtiment qui est pris en mer par les parlementaires - anglais. Elle manque d'être livrée à Mazarin, et obtient - à grand'peine des passeports pour Dunkerque et les Pays-Bas.--Mme - de Chevreuse en Flandre pendant les années 1645, 1646, 1647. - Mêmes intrigues qu'en 1640, 1641, 1642.--La Fronde en 1648 - continue et termine les conspirations précédentes: même fin, - mêmes moyens et presque mêmes hommes.--Mme de Chevreuse revient - à Paris en 1649. Son rôle dans la Fronde. Elle est l'auteur - du seul plan qui pouvait sauver la Fronde, perdre Mazarin - et assurer le triomphe raisonnable de l'aristocratie.--Elle - se réconcilie à propos avec la reine et Mazarin.--Plus tard - elle contribue à la perte de Fouquet et à l'élévation de - Colbert.--Sa retraite: sa mort en 1679 289 - - - APPENDICE. - - Du duc et de la duchesse de Luynes: extraits des dépêches de - Bentivoglio et des ambassadeurs vénitiens 331 - - - Intrigues d'Angleterre 343 - - Affaire de Chalais 357 - - - I. Montaigu 382 - - II. Chateauneuf 391 - - III. Correspondance de la reine Anne avec Mme du Fargis 411 - - IV. Affaire de 1637 416 - - V. Fuite de Mme de Chevreuse en Espagne 425 - - - NOTES DU CHAPITRE IV. - - I. Dédicace de la collection in-4 des portraits de Daret 439 - - II. Négociation de l'année 1638 et 1639 entre Richelieu et Mme - de Chevreuse pour le retour de celle-ci en France 443 - - III. Déclaration du Roy, vérifiée en Parlement le 21 avril - 1643 471 - - - NOTES DES CHAPITRES V, VI ET VII. - - I. Divers passages des Carnets de Mazarin qui se rapportent - à ces trois chapitres 476 - - II. Lettre royale sur l'arrestation de Beaufort 503 - - III. Pièces relatives à la conspiration 505 - - IV. Madame de Chevreuse en Touraine, 1644 et 1645 512 - - V. Mme de Chevreuse en Flandre, 1646 et 1647 525 - - VI. Lettres de Mazarin 531 - - -Paris.--Imprimerie Pillet et Dumoulin, 5, rue des Grands-Augustins. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madame de Chevreuse, by Victor Cousin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE CHEVREUSE *** - -***** This file should be named 52011-0.txt or 52011-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/2/0/1/52011/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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