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-The Project Gutenberg EBook of Madame de Chevreuse, by Victor Cousin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Madame de Chevreuse
- Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle
-
-Author: Victor Cousin
-
-Release Date: May 6, 2016 [EBook #52011]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE CHEVREUSE ***
-
-
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-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
-n'a pas été harmonisée.
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-
- MADAME
- DE CHEVREUSE
-
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-
- IMPRIMERIE PILLET ET DUMOULIN
- Rue des Grands-Augustins, 5, à Paris.
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-
- MADAME
- DE CHEVREUSE
-
- NOUVELLES ÉTUDES
- SUR LES FEMMES ILLUSTRES ET LA SOCIÉTÉ
- DU XVIIe SIÈCLE
-
- PAR
-
- VICTOR COUSIN
-
- SEPTIÈME ÉDITION
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER
- PERRIN ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
-
- 1886
- Réserve de tous droits
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-Les deux biographies de Mme de Chevreuse et de Mme de Hautefort, font
-partie d'un ouvrage où nous avons essayé de peindre, dans toute sa
-vérité et sous toutes ses faces, la lutte mémorable que le cardinal
-Mazarin eut à soutenir, en 1643, au début de son ministère et de la
-Régence d'Anne d'Autriche contre les Importants, ces devanciers des
-Frondeurs[1]. Parmi les nombreux et puissants adversaires que Mazarin
-rencontra sur sa route, l'histoire nous montre au premier rang deux
-femmes, qui déjà avaient tenu tête à Richelieu, et qui donnèrent de
-grands soucis à son successeur. Mme de Chevreuse et Mme de Hautefort.
-Elles ne nous ont point séduit à leurs opinions et à leur cause; mais en
-les étudiant avec attention, à l'aide de documents nouveaux et
-authentiques, nous n'avons pu nous défendre d'une vive admiration pour
-elles, à des titres bien différents, et nous avons pris plaisir à
-retracer le génie remuant de l'une et la vertu un peu superbe de
-l'autre. Il nous semblait que dans le vaste et sérieux tableau que nous
-avions entrepris, ces deux portraits, d'un coloris moins sévère,
-pouvaient avoir l'avantage de reposer les yeux sans les distraire, nous
-souvenant de la méthode de nos maîtres qui n'ont presque jamais manqué
-d'introduire dans leurs plus didactiques compositions d'apparents
-épisodes, devenus bientôt la lumière et la gloire de leurs ouvrages[2].
-Mais, à la réflexion, nous avons reconnu que de tels exemples n'étaient
-pas faits pour nous, et nous nous sommes décidé, non sans quelque
-regret, à publier séparément ces deux morceaux, pour faire suite à nos
-études sur la société et les femmes illustres du XVIIe siècle. Mme de
-Chevreuse et Mme de Hautefort prennent bien naturellement leur place à
-côté de Jacqueline Pascal et de Mme de Longueville, et dans la noble et
-charmante compagnie que Mme de Sablé rassemblait à Port-Royal.
-
- [1] On peut en voir une ébauche dans une suite d'articles du
- _Journal des Savants_, intitulés: CARNETS AUTOGRAPHES DU CARDINAL
- MAZARIN, années 1854, 1855 et 1856.
-
- [2] Sur cette méthode des grands artistes, de Pascal, de Bossuet,
- de Montesquieu, de Rousseau, de Buffon, de Bernardin de
- Saint-Pierre, et de M. de Chateaubriand, voyez les dernières
- pages de notre écrit: ÉTUDES SUR LES PENSÉES DE PASCAL.
-
-Seulement, on voudra bien remarquer que ces deux biographies se
-ressentent de leur destination première. Nos deux héroïnes nous avaient
-occupé surtout comme adversaires de Richelieu et de Mazarin, et comme
-les deux actrices les plus intéressantes du grand drame de 1643. Ce
-drame terminé, nous devions nous borner à une simple et rapide esquisse
-du reste de la vie encore bien agitée de Mme de Chevreuse; et nous
-aurions changé de sujet si, après avoir fait connaître Mme de Hautefort,
-nous nous étions engagé dans l'histoire de la duchesse de Schomberg. Un
-jour nous retrouverons Mme de Chevreuse dans la Fronde[3], et nous avons
-déjà vu la duchesse de Schomberg chez la marquise de Sablé[4].
-
- [3] Voyez Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. I et IV.
-
- [4] Mme DE SABLÉ, chap. III et IV.
-
-Avertissons encore que, sous une apparence un peu romanesque, c'est
-toujours ici un livre d'histoire, pour lequel nous osons réclamer le
-mérite d'une scrupuleuse exactitude, et où même, s'il nous est permis de
-le dire, on pourra reconnaître le premier essai d'une méthode assez
-nouvelle qui consisterait, d'une part, à laisser là les récits convenus
-pour percer, à force de recherches, jusqu'aux faits réels et certains,
-si difficiles à retrouver après tant d'années; et, de l'autre, à ne se
-point contenter de la figure extérieure des événements et à tâcher de
-découvrir leurs causes véritables, non pas des causes générales,
-éloignées et en quelque sorte étrangères, mais ces causes particulières,
-directes, vivantes, qui résident dans le cœur des hommes, dans leurs
-sentiments, leurs idées, leurs vertus et leurs vices; à poursuivre enfin
-dans l'histoire l'étude de l'humanité, qui est, à nos yeux, la grande et
-suprême étude, le fond immortel de toute saine philosophie.
-
-Nous exposerons plus tard cette méthode en l'appliquant sur une plus
-grande échelle. Dans les limites de la biographie, elle était
-naturellement de mise: on verra donc ici les passions des individus
-composer leur destinée, et sous les scènes extérieures auxquelles
-s'arrête ordinairement l'histoire, les scènes secrètes et mystérieuses
-de l'âme, dont les premières ne sont que la manifestation à la fois
-brillante et obscure. On entrera dans un commerce plus intime avec les
-deux grands Cardinaux qui ont continué et fait prévaloir la politique
-d'Henri IV; on apprendra à mieux connaître leur vrai caractère, les
-ressorts cachés de leur conduite, leur génie si semblable et si
-différent. On pourra aussi se faire une idée de ce qu'étaient les femmes
-en France dans la première moitié du XVIIe siècle par les deux types
-opposés que nous présentons. Mme de Hautefort, si nous ne l'avons pas
-trop défigurée, est à peu près assurée de plaire par le pur éclat de sa
-beauté, la vivacité généreuse de son esprit, la délicatesse et la fierté
-de son cœur, et son irréprochable vertu. Nous ne donnons pas Mme de
-Chevreuse comme un modèle à suivre; mais nous espérons que tant
-d'intrépidité, de constance, d'héroïsme, bien ou mal employé,
-obtiendront grâce pour des fautes que nous ne pouvions taire. Nous
-sommes sûr au moins que son exemple ne sera point contagieux. En vérité,
-il ne semble guère à craindre que, sur les pas de Marie de Rohan,
-l'ambition ou l'amour égarent les femmes de notre temps jusqu'à leur
-faire entreprendre la guerre civile, tramer des conspirations
-formidables, regarder en face deux victorieux tels que Richelieu et
-Mazarin, jeter au vent la fortune et toutes les douceurs de la vie,
-préférer trois fois l'exil à la soumission, et combattre sans relâche
-pendant trente années pour ne se reposer que dans la victoire, la
-solitude et le repentir. Non: le foyer où s'allumaient de pareilles
-passions, est éteint; l'aristocratie française, avec son énergie
-aventureuse, avec ses vertus et ses vices, est depuis longtemps
-descendue dans la tombe; il n'y aura plus de Mme de Chevreuse ni de Mme
-de Longueville; le moule en est brisé pour toujours, et les belles
-dames du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée-d'Antin peuvent
-lire aujourd'hui sans danger le récit des orages de ces vies
-extraordinaires, comme elles lisent sans en être fort émues les discours
-de l'Émilie de Corneille, ou les incomparables amours de Chimène et de
-Pauline, de Mandane et de la princesse de Clèves.
-
-Du moins il reste démontré que désormais il est impossible d'écrire
-l'histoire de Richelieu et de Mazarin sans y faire à Mme de Chevreuse,
-comme à son amie la reine Anne, une place éminente, un peu au-dessous
-des deux grands politiques.
-
-Nous ne craignons pas aussi d'appeler l'attention du lecteur sur les
-Appendices qui forment une partie considérable de ces deux volumes, et
-contiennent des pièces entièrement nouvelles, du plus grand intérêt pour
-l'histoire politique et pour l'histoire des mœurs.
-
- 1862. V. C.
-
-
-
-
-MADAME DE CHEVREUSE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-1600-1622
-
- LE CARACTÈRE,--LA PERSONNE,--LA FAMILLE DE MARIE DE ROHAN.--NÉE EN
- DÉCEMBRE 1600, ELLE ÉPOUSE EN SEPTEMBRE 1617 LE FUTUR DUC ET
- CONNÉTABLE DE LUYNES.--PLUS JUSTE APPRÉCIATION DE LA CARRIÈRE DE
- LUYNES: IL LE FAUT CONSIDÉRER COMME UN PRÉDÉCESSEUR INÉGAL DE
- RICHELIEU.--LE MARIAGE DE LUYNES ET DE MARIE DE ROHAN PARFAITEMENT
- HEUREUX. SON MARI L'INITIE AUX AFFAIRES; ELLE L'Y SERT, ET PREND
- SUR LUI UN GRAND EMPIRE.--A LA FIN DE 1618, NOMMÉE SURINTENDANTE
- DE LA MAISON DE LA REINE, ELLE EXCITE D'ABORD LA JALOUSIE D'ANNE
- D'AUTRICHE, PUIS DEVIENT SA FAVORITE, COMME LUYNES ÉTAIT LE FAVORI
- DU ROI.--ENFANTS QU'ELLE EUT DE SON MARI.--VEUVE EN 1621, ELLE SE
- REMARIE EN 1622 AVEC LE DUC DE CHEVREUSE, DE LA MAISON DE
- LORRAINE.
-
-
-Si nos lecteurs ne sont pas fatigués de nos portraits de femmes du XVIIe
-siècle, nous voudrions bien leur présenter encore deux figures
-nouvelles, également mais diversement remarquables, deux personnes que
-le caprice du sort jeta dans le même temps, dans le même parti, parmi
-les mêmes événements, et qui, loin de se ressembler, expriment pour
-ainsi dire les deux côtés opposés du caractère et de la destinée de la
-femme: toutes deux d'une beauté ravissante, d'un esprit merveilleux,
-d'un courage à toute épreuve; mais l'une aussi pure que belle, unissant
-en elle la grâce et la majesté, semant partout l'amour et imprimant le
-respect, quelque temps l'idole et la favorite d'un roi, sans que l'ombre
-même d'un soupçon injurieux ait osé s'élever contre elle, fière jusqu'à
-l'orgueil envers les heureux et les puissants, douce et compatissante
-aux opprimés et aux misérables, aimant la grandeur et ne mettant que la
-vertu au-dessus de la considération, mêlant ensemble le bel esprit d'une
-précieuse, les délicatesses d'une beauté à la mode, l'intrépidité d'une
-héroïne, par-dessus tout chrétienne sans bigoterie, mais fervente et
-même austère, et ayant laissé après elle une odeur de sainteté; l'autre,
-peut-être plus séduisante encore et d'un attrait irrésistible, puisque
-Richelieu lui-même y succomba, jetée dans toutes les extrémités du parti
-catholique et ne pensant guère à la religion, trop grande dame pour
-daigner connaître la retenue et n'ayant d'autre frein que l'honneur,
-livrée à la galanterie et comptant pour rien le reste, méprisant pour
-celui qu'elle aimait le péril, l'opinion, la fortune, plus remuante
-qu'ambitieuse, jouant volontiers sa vie et celle des autres, et après
-avoir passé sa jeunesse dans des intrigues de toute sorte, traversé plus
-d'un complot, laissé sur sa route plus d'une victime, parcouru toute
-l'Europe en exilée à la fois et en conquérante et tourné la tête à des
-rois, après avoir vu Chalais monter sur l'échafaud, Châteauneuf
-précipité du ministère dans une prison de dix années, le duc de Lorraine
-dépouillé de ses États, la reine Anne humiliée et vaincue et Richelieu
-triomphant, soutenant jusqu'au bout la lutte, et la renouvelant contre
-Mazarin, toujours prête, dans ce jeu de la politique devenu pour elle un
-besoin et une passion, à descendre aux menées les plus ténébreuses ou à
-se porter aux résolutions les plus téméraires; d'un coup d'œil
-incomparable pour reconnaître la vraie situation et l'ennemi du moment,
-d'un esprit assez ferme et d'un cœur assez hardi pour entreprendre de
-le détruire à tout prix; amie dévouée, ennemie implacable sans connaître
-la haine, l'adversaire enfin le plus redoutable qu'aient rencontré tour
-à tour Richelieu et Mazarin. On entrevoit que nous voulons parler de Mme
-de Hautefort et de Mme de Chevreuse.
-
-Est-il besoin d'ajouter que nous n'entendons pas tracer des portraits de
-fantaisie, et que si parfois nous avons l'air de raconter des aventures
-de roman, c'est en nous conformant à toute la sévérité des lois de
-l'histoire? On peut donc compter et bientôt on reconnaîtra que ces
-peintures en apparence légères méritent toute confiance, et qu'elles
-reposent sur des témoignages contemporains éprouvés ou sur des documents
-nouveaux qui peuvent défier la critique.
-
-Nous commencerons par Mme de Chevreuse. Elle remonte plus haut dans le
-XVIIe siècle que Mme de Hautefort. Il faut dire aussi qu'elle a occupé
-une situation plus élevée, joue un rôle plus considérable, et que son
-nom appartient à l'histoire politique encore plus qu'à celle de la
-société et des mœurs.
-
-Mme de Chevreuse en effet a possédé presque toutes les qualités du grand
-politique; une seule lui a manqué, et celle-là précisément sans laquelle
-toutes les autres ne sont rien et tournent en ruine: elle ne savait pas
-se proposer un juste but, ou plutôt elle ne choisissait pas elle-même;
-c'était un autre qui choisissait pour elle. Mme de Chevreuse était femme
-au plus haut degré; c'était là sa force et aussi sa faiblesse. Son
-premier ressort était l'amour ou plutôt la galanterie[5], et l'intérêt
-de celui qu'elle aimait lui devenait son principal objet. Voilà ce qui
-explique les prodiges de sagacité, de finesse et d'énergie qu'elle a
-déployés en vain à la poursuite d'un but chimérique qui reculait
-toujours devant elle et semblait l'attirer par le prestige même de la
-difficulté et du péril. La Rochefoucauld[6] l'accuse d'avoir porté
-malheur à tous ceux qu'elle a aimés: il est encore plus vrai de dire que
-tous ceux qu'elle a aimés l'ont précipitée à leur suite dans des
-entreprises téméraires. Ce n'est pas elle apparemment qui a fait de
-Charles IV, duc de Lorraine, un brillant aventurier; de Chalais, un
-étourdi assez fou pour s'engager contre Richelieu sur la foi du duc
-d'Orléans; de Châteauneuf, un ambitieux impatient du second rang, se
-croyant capable du premier et l'étant peut-être[7]. Il ne faut pas
-croire qu'on connaît Mme de Chevreuse quand on a lu le portrait célèbre
-que Retz en a tracé; car ce portrait est outré et chargé comme tous ceux
-de Retz, et destiné à amuser la curiosité maligne de Mme de Caumartin:
-sans être faux, il est d'une sévérité poussée jusqu'à l'injustice. «Je
-n'ai jamais vu qu'elle, dit-il[8], en qui la vivacité suppléât au
-jugement. Elle lui donnoit même assez souvent des ouvertures si
-brillantes qu'elles paroissoient comme des éclairs, et si sages qu'elles
-n'auroient pas été désavouées par les plus grands hommes de tous les
-siècles. Ce mérite, toutefois, ne fut que d'occasion. Si elle fût venue
-dans un siècle où il n'y eût point eu d'affaires, elle n'eût pas
-seulement imaginé qu'il y en pût avoir. Si le prieur des Chartreux lui
-eût plu, elle eût été solitaire de bonne foi. M. de Lorraine la jeta
-dans les affaires, le duc de Buckingham et le comte de Holland l'y
-entretinrent, M. de Châteauneuf l'y amusa. Elle s'y abandonna parce
-qu'elle s'abandonnoit à tout ce qui plaisoit à celui qu'elle aimoit,
-sans choix, et purement parce qu'il falloit qu'elle aimât quelqu'un. Il
-n'étoit pas même difficile de lui donner un amant de partie faite[9];
-mais dès qu'elle l'avoit pris, elle l'aimoit uniquement et fidèlement,
-et elle nous a avoué, à Mme de Rhodes et à moi, que par un caprice,
-disoit-elle, elle n'avoit jamais aimé ce qu'elle avoit estimé le plus, à
-la réserve du pauvre Buckingham. Son dévouement à la passion qu'on
-pouvoit dire éternelle, quoiqu'elle changeât d'objet, n'empêchoit pas
-qu'une mouche lui donnât des distractions[10]; mais elle en revenoit
-toujours avec des emportements qui les faisoient trouver agréables.
-Jamais personne n'a fait moins d'attention sur les périls, et jamais
-femme n'a eu plus de mépris pour les scrupules et pour les devoirs; elle
-ne connoissoit que celui de plaire à son amant.» De cette peinture, qui
-ferait envie à Tallemant et à Saint-Simon, retenez au moins ces traits
-frappants et fidèles: le coup d'œil prompt et sûr de Mme de Chevreuse,
-son courage à toute épreuve, sa loyauté et son dévouement en amour.
-D'ailleurs Retz se trompe entièrement sur l'ordre de ses aventures, il
-en oublie et il en invente; il a l'air de regarder comme des bagatelles
-les événements auxquels les passions de Mme de Chevreuse lui firent
-prendre part, tandis qu'il n'y en a pas eu de plus grands, de plus
-tragiques même. A l'entendre, c'est le duc de Lorraine qui l'a mise
-dans les affaires, et le comte de Holland qui l'y retint, brouillant
-ainsi toutes les dates, et n'ayant pas l'air de se douter qu'avant
-Charles IV et Holland elle avait connu un tout autre politique, qu'elle
-avait été la femme dévouée du duc et connétable de Luynes, et que
-ç'avait été là sa vraie, sa première école. Enfin, il ne faut pas
-oublier que dans la Fronde, Retz et Mme de Chevreuse avaient fini par ne
-plus s'entendre, et que ce n'est pas lui, mais bien elle qui avait vu
-clair dans la vraie situation des affaires et dans le dernier parti qui
-restât à prendre. Tandis que Retz s'enfonçait dans des résolutions
-désespérées et des combinaisons chimériques, le coup d'œil prompt et
-sûr de Mme de Chevreuse lui montra vite la seule voie de salut, la
-nécessité de se rallier à l'unique pouvoir qui subsistait et dont elle
-accrut la force[11]. De là l'humeur et le dépit partout sensibles dans
-ce portrait exagéré à plaisir. Appartenait-il bien, en vérité, au
-remuant et déréglé coadjuteur d'être le censeur impitoyable d'une femme
-dont il a surpassé les égarements de tout genre? Ne s'est-il pas trompé
-tout autant et bien plus longtemps qu'elle? A-t-il montré dans le combat
-plus d'adresse et de courage, et dans la défaite plus d'intrépidité et
-de constance? Mais Mme de Chevreuse n'a pas écrit des mémoires d'un
-style aisé et piquant où elle relève sa personne aux dépens de tout le
-monde. Pour nous, nous lui reconnaissons deux juges, et qui ne sont pas
-suspects, Richelieu et Mazarin. Richelieu a tout fait pour la gagner,
-et, n'y pouvant parvenir, il l'a traitée comme une ennemie digne de lui:
-plusieurs fois il l'a exilée, et quand après sa mort les portes de la
-France s'ouvraient à tous les proscrits, son implacable ressentiment,
-lui survivant dans l'âme de Louis XIII expirant, les fermait à Mme de
-Chevreuse. Lisez avec attention les carnets et les lettres
-confidentielles de Mazarin, vous y verrez la profonde et continuelle
-inquiétude qu'elle lui inspire en 1643. Plus tard, pendant la Fronde, il
-s'est fort bien trouvé de s'être réconcilié avec elle, et d'avoir suivi
-ses conseils, aussi judicieux qu'énergiques. Enfin, en 1660, quand
-Mazarin, victorieux de toutes parts, ajoute le traité des Pyrénées à
-celui de Westphalie, et que don Luis de Haro le félicite sur le repos
-qu'il va goûter après tant d'orages, le cardinal lui répond qu'on ne se
-peut promettre de repos en France, et que les femmes mêmes y sont fort à
-craindre. «Vous autres Espagnols, lui dit-il, vous en parlez bien à
-votre aise, vos femmes ne se mêlent que de faire l'amour; mais en France
-ce n'est pas de même, et nous en avons trois qui seraient capables de
-gouverner ou de bouleverser trois grands royaumes: la duchesse de
-Longueville, la princesse Palatine et la duchesse de Chevreuse[12].»
-
- [5] Mme de Motteville, tome Ier de l'édition d'Amsterdam de 1750,
- page 198: «Je lui ai ouï dire à elle-même, sur ce que je la
- louois un jour d'avoir eu part à toutes les grandes affaires qui
- étoient arrivées en Europe, que jamais l'ambition ne lui avoit
- touché le cœur, mais que son plaisir l'avoit menée, c'est-à-dire
- qu'elle s'étoit intéressée dans les affaires du monde seulement
- par rapport à ceux qu'elle avoit aimés.» C'est à quoi se réduit
- le passage de Retz, que nous citerons tout à l'heure.
-
- [6] _Mémoires_, collection Petitot, deuxième série, tome LI, p.
- 339.
-
- [7] Sur Chateauneuf, son ambition et sa capacité, voyez Mme DE
- LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. II.
-
- [8] _Mémoires_, édition d'Amsterdam, 1731, p. 210.
-
- [9] Calomnie ridicule, dont le seul et unique prétexte est la
- dernière liaison de Mme de Chevreuse avec le marquis de Laigues,
- au milieu de la Fronde. Voyez notre dernier chapitre.
-
- [10] Cette grande accusation n'a pas la portée qu'on lui pourrait
- donner: elle signifie seulement que Mme de Chevreuse «étoit
- distraite dans ses discours,» comme nous l'apprend Mme de
- Motteville, t. Ier, p. 198.
-
- [11] Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. I et III.
-
- [12] _Vie de Mme de Longueville_, par Villefore, édition de 1739,
- IIe partie, p. 33.--Mme de Motteville, tome Ier, _ibid._: «J'ai
- ouï dire à ceux qui l'ont connue particulièrement qu'il n'y a
- jamais eu personne qui ait si bien connu les intérêts de tous les
- princes et qui en parlât si bien, et même je l'ai entendu louer
- de sa capacité.»
-
-Un mot sur la beauté de Mme de Chevreuse, car cette beauté a fait une
-grande partie de sa destinée. Tous les témoignages contemporains
-s'accordent à la célébrer. Un portrait peint, à peu près de grandeur
-naturelle, que possède M. le duc de Luynes et qu'il a bien voulu nous
-laisser voir[13], lui donne une taille ravissante, le plus charmant
-visage, de grands yeux bleus, de fins et abondants cheveux d'un blond
-châtain, le plus beau sein, et dans toute sa personne un piquant mélange
-de délicatesse et de vivacité, de grâce et de passion. On retrouve ce
-caractère de la beauté de Mme de Chevreuse dans deux excellents
-portraits gravés du temps: l'un, de Le Blond[14], la représente dans sa
-première jeunesse, avec ses grands yeux, son beau sein, et les cheveux
-frisés et crêpés du commencement de Louis XIII; l'autre, de Daret, lui
-donne quelques années de plus et les cheveux flottants sur de riches
-épaules, comme en plein XVIIe siècle[15]. Ferdinand l'a peinte déjà
-vieille[16]; mais, en ce dernier portrait même, on sent encore que la
-grande beauté a passé par là, et la finesse, la distinction, la vivacité
-et la grâce ont survécu.
-
- [13] Ce portrait n'est pas un original; c'est une copie, mais
- ancienne.
-
- [14] Portrait in-folio fort rare et qui ne se trouve guère qu'au
- cabinet des estampes de la Bibliothèque impériale.
-
- [15] In-4º, dans la collection de Daret, et reproduit par Harding
- en Angleterre. C'est le portrait qui est en tête de ce volume.
- Ajoutons bien vite que les petits vilains portraits de Moncornet
- n'ont aucun rapport avec Mme de Chevreuse à aucun âge.
-
- [16] L'admirable original de Ferdinand est chez M. le duc de
- Luynes. Balechou l'a gravé pour _l'Europe illustre_.
-
-Marie de Rohan appartenait à cette vieille et illustre race, issue des
-premiers souverains de la Bretagne, qui par elle-même et ses branches
-diverses, sans compter ses alliances, couvrit et posséda longtemps une
-partie considérable de la Bretagne et de l'Anjou, se divisa presque
-également au XVIe siècle et dans la première moitié du XVIIe entre le
-parti catholique et le parti protestant, tour à tour servit avec éclat
-ou combattit la royauté, et dont les traits héréditaires, marqués dans
-l'un et dans l'autre sexe, étaient particulièrement la hauteur de l'âme,
-la hardiesse et la constance. Au siége de La Rochelle, deux femmes,
-après avoir enduré toutes les rigueurs de la famine, comme les derniers
-des soldats, et s'être longtemps nourries comme eux de chair de cheval,
-aimèrent mieux rester prisonnières entre les mains de l'ennemi que de
-signer la capitulation. C'était Catherine de Parthenai et Anne de Rohan,
-la mère et la sœur de ce fameux duc Henri de Rohan, le chef des
-calvinistes français, le politique et l'homme de guerre du parti, et
-sans contredit notre plus grand écrivain militaire avant Napoléon[17].
-La femme de ce même Henri de Rohan, Marguerite de Béthune, fille de
-Sulli, défendit Castres contre le maréchal de Thémines. Son frère
-Soubise, l'intrépide amiral, après la prise de La Rochelle, plutôt que
-de servir Richelieu et les catholiques vainqueurs, s'exila et alla
-mourir en Angleterre. Dans le cours des siècles, la noble maison n'a pas
-cessé de produire des héroïnes au cœur résolu, comme aussi, il faut
-bien le dire, des beautés plus brillantes que sévères. A cet égard,
-celle dont nous allons retracer l'histoire n'avait pas dégénéré de sa
-race, et elle était bien du sang des Rohan.
-
- [17] Voyez _le Parfait Capitaine, autrement l'abrégé des guerres
- des commentaires de César_, édition elzévirienne de 1639.
-
-Elle était fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon, serviteur zélé
-d'Henri III et d'Henri IV, grand veneur en 1602, et plus tard gouverneur
-de l'Ile-de-France. Sa mère était Madeleine de Lenoncourt, de la grande
-maison des Lenoncourt de Lorraine, fille d'Henri de Lenoncourt,
-troisième du nom, et de Françoise de Laval, sœur du maréchal de
-Bois-Dauphin. Elle avait pour frère le prince de Guymené, moins célèbre
-par lui-même que par sa femme, Anne de Rohan, cette belle princesse de
-Guymené, que les mémoires de Retz ont trop fait connaître[18]. Enfin un
-second mariage de son père lui donna pour belle-mère, en 1628, Marie de
-Bretagne, fille du comte de Vertus, une des femmes les plus belles et
-les plus décriées de son temps[19].
-
- [18] Voyez sur Mme de Guymené, outre les _Mémoires_ de Retz, Mme
- DE SABLÉ, chapitres III et IV.
-
- [19] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III.
-
-Marie de Rohan naquit presque avec le XVIIe siècle, en décembre 1600;
-elle perdit sa mère étant encore en très-bas âge, et à moins de dix-sept
-ans, en septembre 1617, on lui fit épouser celui qui devait s'appeler
-bientôt le duc et connétable de Luynes.
-
-Que faut-il penser de ce personnage si célèbre et si peu connu, auquel
-fut d'abord unie la destinée de Marie de Rohan? Luynes n'est-il qu'un
-favori vulgaire, comme le maréchal d'Ancre qu'il a renversé, ou ses
-talents ont-ils fait une partie considérable de sa fortune? Son pouvoir
-a-t-il été utile ou funeste à la France? Problème aussi intéressant que
-difficile, qui attend encore un sérieux examen.
-
-La passion a parlé d'abord avec son empire accoutumé, et le préjugé a
-docilement suivi. L'_Histoire de la mère et du fils_[20], attribuée à un
-contemporain véridique, a fait l'opinion générale, et, sur ces peintures
-si vives et en apparence si fidèles, il a été reçu et il est resté à peu
-près établi que l'élévation de Luynes vient du caprice d'un roi presque
-enfant, qui prend un de ses pages, un petit gentilhomme, pour en faire
-un premier ministre, parce qu'il le trouve habile dans l'art de la
-chasse aux oiseaux. Mais on sait aujourd'hui que l'_Histoire de la mère
-et du fils_ n'est point de Mézerai, mais de Richelieu; c'est le
-commencement même de ses mémoires, si précieux, si admirables à tant
-d'égards, mais destinés, comme tous les mémoires, à tromper la postérité
-au profit de leur auteur. Or, Richelieu avait bien des raisons de haïr
-Luynes: c'est Luynes qui, en 1617, détruisit le cabinet dont l'évêque de
-Luçon faisait partie, et c'est lui encore qui, à la fin de l'année 1620,
-malgré la cour habile que lui fit l'ambitieux évêque, ne se laissant pas
-séduire à l'apparence, l'empêcha d'être cardinal et arrêta quelque temps
-sa fortune. Aussi Richelieu, dont les rancunes étaient implacables, et
-qui joignait toutes les petitesses de la vanité à toutes les grandeurs
-de l'ambition et de l'orgueil, s'applique partout à rabaisser Luynes:
-il passe le bien sous silence; il met le mal en relief avec un soin,
-avec un art qui nulle part dans les mémoires n'est aussi sensible; et,
-singulier aveuglement de la haine, il va jusqu'à lui reprocher
-précisément ce que plus tard il a fait lui-même et ce qui le place si
-haut dans l'histoire.
-
- [20] Amsterdam, 1731, 2 vol. in-12.
-
-Richelieu, dans son second ministère, a poursuivi avec une vigueur
-incomparable, et avec un succès souvent acheté bien cher, trois
-grands objets: 1º la suprématie du pouvoir royal, au-dessus de
-cette république féodale de grands seigneurs qui divisaient,
-opprimaient, dévoraient la France; 2º l'abaissement de la maison
-d'Autriche qui depuis Charles-Quint affectait la domination de
-l'Europe; 3º la soumission politique et militaire des protestants,
-dont il fallait assurément respecter la liberté religieuse, mais en
-les empêchant de former un État dans l'État, et d'occuper des
-places fortes où l'autorité publique ne pénétrait point, et d'où
-ils pouvaient fomenter impunément des troubles et donner la main à
-l'étranger. Mais cette grande entreprise, d'où peu à peu est sortie
-la France nouvelle, ce n'est pas Richelieu qui le premier l'a
-conçue, comme il le dit et comme il a fini par le persuader, c'est
-Henri IV; et après Henri IV, celui qui l'a reprise et servie, avec
-plus ou moins de génie et d'éclat, c'est incontestablement Luynes,
-tandis que Richelieu a commencé par servir le parti contraire, sous
-le maréchal d'Ancre et sous la reine mère, dont il fut d'abord le
-courtisan et le favori avant d'en devenir l'ennemi irréconciliable.
-
-Le grand roi avait à peine fermé les yeux que ses desseins étaient
-oubliés et que sa veuve, la régente, Marie de Médicis, embrassait une
-politique toute différente. Henri IV s'était déclaré le protecteur de
-l'indépendance de l'Italie, et par conséquent l'allié du Piémont, de
-Venise et de Mantoue, que convoitait l'ambition espagnole, déjà
-maîtresse de Naples et du Milanais. Marie de Médicis laissa l'Espagne
-entrer, d'un côté, dans le Montferrat, qui appartenait alors au duc de
-Mantoue, et même franchir la frontière piémontaise, et de l'autre,
-chercher querelle à Venise, protéger contre elles les Uscoques, ces
-pirates de l'Adriatique, et faire effort pour s'emparer de la Valteline,
-afin de s'ouvrir une libre communication entre ses possessions d'Italie
-et ses possessions d'Allemagne. Henri IV, pour unir plus étroitement le
-Piémont et l'Angleterre à la France, voulait donner une de ses filles au
-prince de Piémont et une autre au prince de Galles. Marie de Médicis, se
-faisant tout espagnole, maria, le même jour, sa fille aînée avec
-l'infant d'Espagne, qui devint bientôt Philippe IV, et Louis XIII avec
-Anne d'Autriche. Quiconque voulait plaire à la régente et à son favori
-Concini célébrait l'alliance espagnole et les mariages qui semblaient la
-sceller à jamais, et nul ne l'a plus vantée que ce même Richelieu, qui
-devait lui porter le coup mortel. Dans ses mémoires, il se défend avec
-chaleur d'avoir jamais été partisan de l'Espagne. Il avait donc oublié
-la _Harangue prononcée en la salle du Petit-Bourbon, le_ _23 février
-1615, à la clôture des Estats tenus à Paris, par révérend père en Dieu,
-messire Armand-Jean du Plessis de Richelieu, évesque de Luçon_[21].
-Richelieu y félicite le roi d'avoir, tout majeur qu'il était, «remis les
-rênes de ce grand empire en la main de la reyne, sa mère, afin qu'elle
-eût pour quelque temps la conduite de son Estat.» «L'Espagne et la
-France, dit-il, n'ont rien à craindre estant unies, puisque estant
-séparées elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes.» Et,
-s'adressant à la reine mère, il lui dit: «La France se reconnoist,
-madame, obligée à vous départir tous les honneurs qui s'accordoient
-anciennement aux conservateurs de la paix et de la tranquillité
-publique.» Vains compliments! au lieu de jouir de la paix, la France
-allait revoir les horreurs de la guerre civile. Les grands, n'étant plus
-contenus par une main ferme, renouvelaient leurs vieilles prétentions et
-devançaient la Fronde. Les protestants redoublaient d'audace, et,
-s'appuyant sur eux, Henri de Bourbon, prince de Condé, reprenait ses
-rêves de régence: on était forcé d'en venir à cette extrémité d'arrêter
-et de mettre à la Bastille le premier prince du sang. Pendant ce temps,
-l'évêque de Luçon, grâce à ses adroites flatteries, était devenu
-secrétaire des commandements de la reine mère et grand aumônier de la
-jeune reine, infante d'Espagne; de là, en caressant le maréchal d'Ancre
-et le parti espagnol, il s'était fait nommer ambassadeur auprès du
-cabinet de Madrid, nomination considérée comme un triomphe par
-l'ambassadeur d'Espagne, duc de Monteleone[22], mais qui resta sans
-effet, parce que bientôt après, en novembre 1616, à l'aide de ses deux
-amis, le garde des sceaux Mangot et Barbin surintendant des finances, et
-par la protection déclarée du tout-puissant favori, Richelieu entra dans
-le ministère, au poste de secrétaire d'État des affaires étrangères. Il
-y mit sa haute capacité au service des passions régnantes.
-
- [21] Paris, 1615, en la boutique de Nivelle, chez Sébastien
- Cramoisy, rue Saint-Jacques, avec privilége du roi, in-12, de 64
- pages.
-
- [22] Le duc le représentait alors à sa cour comme l'homme de
- France qui pouvait le mieux servir les intérêts de sa Majesté
- Catholique. Voyez _Lettres du cardinal de Richelieu_, publiées
- par M. Avenel, t. Ier, p. 19.
-
-La scène change à l'avénement de Luynes. Loin de retenir son jeune
-maître dans les amusements vulgaires auxquels jusque-là on l'avait
-abandonné, Luynes l'exhorte à s'occuper du gouvernement et à faire son
-métier de roi. Il tire de leur disgrâce les vieux ministres d'Henri IV,
-et avec eux il remet en honneur les maximes du grand roi et les fait
-prévaloir peu à peu, au dedans et au dehors, par ce mélange de finesse,
-de douceur, et, au besoin, de résolution qui est le trait de son
-caractère. Sans rompre avec l'Espagne, Luynes s'en dégage; il renoue
-avec l'Angleterre et reprend en main la cause de l'indépendance
-italienne; il resserre notre alliance avec Venise et avec le Piémont,
-marie la seconde sœur du roi avec Victor-Amédée et négocie l'union de
-la troisième avec le prince de Galles. Il tient quelque temps la reine
-mère éloignée de la cour et des affaires sans rigueurs inutiles, puis il
-l'y ramène après l'avoir deux fois vaincue. Tour à tour, il s'accommode
-avec les grands et leur fait la guerre. Il incorpore à la monarchie,
-range à nos institutions et à nos lois le Béarn et la Navarre. Enfin,
-c'est en poursuivant avec une énergie et une constance, que la fortune
-n'a point couronnées, la juste répression des protestants révoltés
-contre les prescriptions les plus formelles de l'édit de Nantes, c'est à
-la suite du siége de Montauban, précurseur de celui de La Rochelle, que
-Luynes a succombé, donnant son sang pour frayer la route au succès d'un
-autre. Il a donc été, dans la mesure de son génie et des circonstances,
-le restaurateur de la politique d'Henri IV et le prédécesseur inégal et
-incomplet de Richelieu. Tel est, à nos yeux, le titre de Luynes à
-l'estime de la patrie, et ce titre-là, toutes les attaques intéressées
-du grand cardinal, tous les pamphlets, sérieux ou frivoles, ni même bien
-des fautes et de grands défauts ne l'effaceront point[23].
-
- [23] Cette opinion qui peut sembler paradoxale, n'est pas ici
- légèrement avancée; elle se fonde sur une étude sérieuse et
- détaillée des principaux actes du ministère de Luynes. Voyez le
- _Journal des Savants_ de l'année 1861, LE DUC ET CONNÉTABLE DE
- LUYNES.
-
-D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que Luynes soit parti d'aussi bas
-qu'on le dit pour arriver en un jour à ce pouvoir presque souverain
-qu'il a exercé pendant cinq années.
-
-Sans examiner les généalogies vraies ou fausses que des dictionnaires
-complaisants, et même le Père Anselme et Moreri, donnent aux Luynes, et
-en ne remontant pas au delà du père de celui qui nous intéresse, on ne
-peut nier qu'Honoré d'Albert de Luynes n'ait fait bonne figure sous
-Henri III et sous Henri IV. Il se signala par son courage dans toutes
-les guerres du temps, et se fit un nom parmi les plus braves: on
-l'appelait _le capitaine Luynes_. Compromis, à tort ou à raison, dans
-l'affaire de La Mole et de Coconas, et offensé des propos que tenait à
-ce sujet un officier de la garde écossaise, célèbre par ses succès dans
-les combats particuliers, il le provoqua, et c'est en cette circonstance
-qu'eut lieu, en champ clos, au bois de Vincennes, en présence de Henri
-III et de toute la cour, le dernier duel que les rois aient autorisé.
-Luynes en sortit vainqueur. Dès que parut Henri IV, il s'attacha à sa
-fortune et lui rendit des services qui furent récompensés par le
-gouvernement d'une place forte alors importante et considérée comme une
-des clefs du Midi, le Pont-Saint-Esprit. Il s'était marié à une personne
-d'une bonne famille du Comtat, et joignit ainsi à sa très petite
-seigneurie de Luynes, en Provence, entre Aix et Marseille, deux autres
-seigneuries du Comtat, tout aussi médiocres, Cadenet et Brantes. Il eut
-trois fils qui prirent les noms de ces trois terres, et quatre filles,
-dont une a été religieuse et les trois autres ont fait d'assez beaux
-mariages. Le capitaine Luynes mourut en 1592. Son fils aîné, Charles
-d'Albert de Luynes, né le 5 août 1578, commença très-vraisemblablement
-par être page du comte du Lude, François de Daillon, sénéchal d'Anjou,
-le grand-père d'Henri de Daillon fait duc par Louis XIV et grand maître
-de l'artillerie. Il attira près de lui ses deux frères Cadenet et
-Brantes, et, sous les auspices de ce grand seigneur, ils passèrent
-ensemble au service du roi Henri IV, qui les mit auprès du petit
-Dauphin. Une fois là, les trois frères se poussèrent. On estimait
-particulièrement en eux la tendre amitié qui les unissait. Ils vivaient
-d'une pension de douze cents écus que l'aîné tenait du roi. Ils étaient
-bien faits, adroits dans tous les exercices, de manières distinguées, et
-empressés à plaire. Charles d'Albert surtout, sans être d'une beauté
-régulière, avait une figure si aimable qu'on disait de lui, comme de
-Henri de Guise, que pour le haïr il fallait ne pas le voir. Il s'insinua
-dans les bonnes grâces du jeune prince en le servant dans ses jeux et
-dans ses goûts, et en dressant à son usage des oiseaux de proie, alors
-peu connus, nommés pies-grièches, qui fondaient sur les petits oiseaux
-et les rapportaient à leur maître. L'inclination née de ces puérils
-amusements se fortifia avec l'âge et s'étendit à toutes choses. Luynes
-était discret, modeste, très-poli et très-fin. Sa faveur innocente
-n'inquiéta d'abord personne: il en profita, et sa fortune grandit vite.
-Avant 1617, il était déjà conseiller d'État, gentilhomme ordinaire de la
-chambre, gouverneur de la ville et du château d'Amboise en Touraine, et
-capitaine du château des Tuileries. En 1615, il avait été envoyé sur la
-frontière d'Espagne, au-devant d'Anne d'Autriche, pour lui remettre la
-première lettre du jeune roi, et le 30 octobre 1616 il acquit la charge
-importante de grand fauconnier de France.
-
-Compagnon assidu de Louis XIII, Luynes recevait souvent, dans leurs
-longs entretiens, les douloureux épanchements de cette âme mélancolique,
-de cet esprit inquiet, soupçonneux, jaloux, né pour se tourmenter
-lui-même, et qui alors se faisait une peine et une injure de la
-domination de sa mère et de celle du maréchal d'Ancre. Il y avait en
-Louis XIII, à côté de tous ses défauts, des instincts de roi dignes de
-son père Henri IV, et il s'indignait de voir un étranger incapable
-usurper le gouvernement de son État, tandis qu'on le reléguait dans un
-coin du Louvre. Il souffrait encore d'une autre blessure plus secrète et
-plus vive. Marie de Médicis avait trop laissé paraître la préférence
-qu'elle éprouvait pour son second fils, Gaston, duc d'Anjou, depuis duc
-d'Orléans, qui était, en effet, un très-gracieux et aimable enfant.
-Cette injuste préférence mit de bonne heure dans le cœur du jeune roi
-un sentiment qu'il ne s'avoua jamais bien à lui-même, que le temps
-n'éteignit point, et qui a été le ressort caché de bien des événements.
-Le roi se plaignit donc à son confident du jour de la tyrannie de
-Concini, comme, plus tard, Baradat, Saint-Simon, Cinq-Mars, Mlle de
-Lafayette et Mme d'Hautefort l'entendirent se plaindre de la tyrannie de
-Richelieu. Peu à peu le dévouement et l'ambition suggérèrent à Luynes la
-pensée de servir son royal ami et de se servir lui-même en brisant le
-joug qui leur pesait à l'un et à l'autre. Mais le fin courtisan mit un
-masque sur sa pensée, et s'appliqua à prévenir ou à désarmer les
-soupçons de Marie de Médicis en l'accablant de protestations de zèle. On
-dit pourtant que l'Italien entrevit le danger et que Luynes ne fit
-guère que frapper le premier. Quoi qu'il en soit, il est impossible de
-ne pas reconnaître qu'il fallait une énergie peu commune pour former une
-semblable entreprise et jouer sa tête sur la parole d'un roi de seize
-ans; comme il fallait assurément une habileté profonde et une prudence
-consommée pour dérober cette conspiration à la vigilance de ministres
-tels que Barbin, Mangot et Richelieu, saisir le juste moment de
-l'exécution, pendant que le maréchal d'Ancre envoyait toutes ses forces
-contre les grands seigneurs partout révoltés, concerter et arrêter le
-plan de la terrible journée du 24 avril 1617, préparer et assurer le
-lendemain, fonder un gouvernement. Luynes avait alors trente-neuf ans.
-
-Il hérita de celui qu'il venait de renverser. A toutes les charges qu'il
-possédait déjà, il ajouta celles du maréchal d'Ancre; il eut aussi,
-comme on disait alors, la confiscation du maréchal, c'est-à-dire sa
-fortune et celle de sa femme presque entière, accessoire accoutumé du
-succès dans les mœurs du temps[24]; et quand, le lendemain de la
-conspiration victorieuse, il songea à s'affermir par un grand mariage,
-il avait le choix des plus illustres alliances. Louis XIII voulait lui
-faire épouser Mlle de Vendôme, fille d'Henri IV et de Gabrielle
-d'Estrées, la sœur du duc César de Vendôme et du grand prieur, la nièce
-du marquis de Cœuvres, le futur duc et maréchal d'Estrées[25]; et
-l'ambitieuse famille ne demandait pas mieux que d'acquérir à ce prix le
-favori du roi. Mais Luynes craignit de s'engager dans le parti des
-Vendôme et de se donner des beaux-frères qui voudraient le dominer et se
-servir de lui au lieu de le servir. Par le même motif, il déclina la
-main d'une autre fille d'Henri IV, Mlle de Verneuil, n'entendant pas se
-laisser entraîner dans les orgueilleuses prétentions et les ténébreuses
-intrigues de sa mère, Henriette de Balzac d'Entragues. On lui proposa
-encore une des plus riches héritières de France, la fille unique de
-Philibert-Emmanuel d'Ailli, vidame d'Amiens[26]. Il préféra Mlle de
-Montbazon, très-riche assurément et de grande qualité, dont le père
-occupait une haute charge de cour et pouvait être à son gendre un appui
-considérable, en même temps que la facilité de son humeur et un esprit
-sensé mais médiocre le devaient rendre un instrument sûr et docile. Il
-n'était pas besoin aussi de la finesse et de la pénétration de Luynes
-pour comprendre de quel secours lui serait dans tous ses desseins une
-jeune femme qui unissait déjà tant d'intelligence à tant de beauté.
-Comme nous l'avons dit, il avait alors trente-neuf ans, et Mlle de
-Montbazon n'en avait pas dix-sept; mais, outre qu'il était d'une figure
-encore très-agréable, d'une douceur et d'une politesse accomplies, il
-venait de braver de grands périls pour monter à un poste où il allait en
-trouver de tout aussi grands. Il y avait là de quoi toucher le cœur de
-la belle Marie, et leur union fut parfaitement heureuse[27]. Ils se
-convenaient par le contraste même de leurs caractères, l'une vive et
-impétueuse, l'autre réfléchi et circonspect jusqu'à l'apparence de
-l'incertitude. Luynes se complut à la former; il lui donna les premières
-leçons de la politique du temps qui ne connaissait point les scrupules
-et se composait surtout d'intrigue et d'audace. Marie de Rohan profita
-vite à cette école. Selon la nature ardente et dévouée que nous lui
-avons reconnue, elle mit au service de celui qu'elle aimait tout ce
-qu'il y avait en elle de grâces engageantes et de ferme courage. Luynes
-l'initia à tous ses secrets, la mit de moitié dans tous ses desseins et
-se gouverna par ses conseils. Un témoin contemporain très-bien informé
-assure qu'elle exerçait sur son mari un grand empire[28].
-
- [24] APPENDICE, notes du chapitre Ier.
-
- [25] Catherine-Henriette, légitimée de France, qui épousa on 1619
- le duc d'Elbeuf.
-
- [26] Plus tard, en 1619, il la fit obtenir à son frère Cadenet,
- et c'est sur la terre de Chaulnes, que lui apporta
- Claire-Charlotte d'Ailli, que Cadenet assit son titre de duc et
- maréchal de Chaulnes.
-
- [27] Mme DE MOTTEVILLE, tome Ier, page 11: «La duchesse de Luynes
- était très-bien avec son mari.»
-
- [28] Guido Bentivoglio, nonce du pape en France. Voyez APPENDICE,
- notes du chap. Ier.
-
-Le premier intérêt du favori de Louis XIII était de garder le cœur du
-roi pour lui et les siens, et de s'emparer aussi de la confiance de la
-reine Anne, afin d'être maître assuré de toute la cour. Il y introduisit
-donc sa jeune femme en lui donnant pour instruction de s'appliquer à
-gagner les bonnes grâces de la reine et du roi. Elle y réussit à
-merveille, et en décembre 1618, elle fut nommée surintendante de la
-maison d'Anne d'Autriche à la place de la connétable de Montmorenci.
-Anne et celle qui était chargée de la conduire étaient à peu près du
-même âge et dans la première fleur de la jeunesse; elles se lièrent
-aisément, et plus tard nous verrons cette amitié grandir et résister à
-bien des épreuves. Mais il y eut d'abord un léger nuage entre les deux
-amies. Soit que la belle surintendante eût un peu trop suivi les
-instructions de son mari et employé trop habilement les manœuvres de la
-coquetterie pour plaire au roi, soit plutôt que celui-ci voulût être
-agréable à Luynes en montrant à sa femme les attentions les plus
-flatteuses, la reine qui était Espagnole et jalouse, en conçut un
-chagrin qui ne céda qu'aux plus vives démonstrations de la tendresse du
-roi et à l'évidente innocence de ses relations avec la séduisante
-duchesse. En effet, loin de séparer les deux époux, Luynes et sa femme
-s'appliquèrent à les rapprocher, et c'est même Luynes qui, se prévalant
-de sa familiarité avec Louis XIII, osa lui faire une sorte de violence
-pour triompher de sa timidité et de sa froideur naturelle[29]. Depuis,
-Anne d'Autriche et Marie de Rohan redoublèrent d'affection l'une pour
-l'autre, et la duchesse de Luynes devint tout aussi chère à la reine que
-son mari l'était au roi.
-
- [29] APPENDICE, notes du chap. Ier.
-
-L'année 1621 vit le terme des prospérités et de la carrière de Luynes:
-il périt le 14 décembre devant Monheur, après avoir été forcé de lever
-le siége de Montauban, dans cette fameuse campagne, si bien commencée,
-si mal terminée, où le nouveau connétable, fier de ses premiers succès,
-s'obstina à continuer la guerre, dans une saison défavorable, contre les
-protestants admirablement retranchés, commandés par des chefs habiles et
-se battant avec l'énergie du désespoir. Il laissait une fille, morte
-assez tard sans alliance dans la plus haute dévotion, avec un fils né en
-1620 sous les plus heureux auspices, pendant le plus grand éclat de la
-faveur de son père, et en présence de la jeune reine, qui n'avait pas
-voulu quitter un moment son amie[30] tant qu'avait duré le travail de
-l'accouchement. Le roi avait été le parrain de cet enfant. Louis-Charles
-d'Albert, second duc de Luynes, sans être ni militaire ni politique,
-porta fort bien son nom, s'honora par sa généreuse amitié pour les
-solitaires de Port-Royal, traduisit en français les _Méditations_ de
-Descartes, et écrivit, sous le nom de M. de Laval, d'estimables livres
-de piété. Il eut pour fils ce vertueux ami de Fénelon et de
-Beauvilliers, dont les descendants ont dignement continué, dans les
-armes et dans l'Église, l'illustre maison jusqu'au duc actuel qui n'en
-est pas le moindre ornement.
-
- [30] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. Ier.
-
-La duchesse et connétable de Luynes épousa en secondes noces, à la fin
-de l'année 1622, Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, un des fils de
-Henri de Guise, grand chambellan de France, dont le plus grand mérite
-était celui de son nom, accompagné de la bonne mine et de la vaillance
-qui ne pouvaient manquer à un prince de la maison de Lorraine;
-d'ailleurs de peu de capacité, sans nul ordre dans ses affaires et bien
-peu édifiant dans ses mœurs, ce qui explique et atténue les torts de sa
-femme. De ce nouveau mariage il ne sortit que des filles. Deux furent
-religieuses: l'une, Anne-Marie, naquit à Londres en 1625, et mourut en
-1652, abbesse du Pont-aux-Dames; l'autre, Henriette de Lorraine, née en
-1631, devint abbesse de Jouarre, dans le diocèse de Meaux, eut d'assez
-vives contestations avec Bossuet, son évêque, sur l'étendue du pouvoir
-des abbesses, puis déposant volontairement la dignité pour laquelle elle
-avait combattu, se retira à Port-Royal où elle termina sa vie en
-1693[31]. La troisième est cette belle Mlle de Chevreuse, Charlotte de
-Lorraine, née en 1627, morte sans alliance en 1652, qui a joué un rôle
-dans la Fronde, à côté de sa mère, eut la faiblesse d'écouter Retz, à ce
-que Retz nous assure, et qu'en récompense il n'a pas oublié de peindre
-en caricature pour divertir celle à laquelle il écrivait[32].
-
- [31] _Gallia Christiana_, tome VIII, page 1715; _Vie de Bossuet_,
- par M. de Beausset, tome II, livre VII.--Il ne faut pas confondre
- cette abbesse de Jouarre avec sa nièce, Mme Albert de Luynes,
- fille du second duc de Luynes, qui a été aussi, avec une de ses
- sœurs, religieuse à Jouarre, et à laquelle Bossuet a écrit tant
- de lettres touchantes.
-
- [32] _Mémoires_, tome Ier, page 221.
-
-La duchesse de Luynes apporta à son second époux, entre autres
-avantages, le magnifique hôtel que le connétable avait fait bâtir à si
-grands frais dans la rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de
-Rambouillet, et qui devint successivement l'hôtel d'Épernon et l'hôtel
-de Longueville[33]. De son côté, le duc de Chevreuse fit entrer dans sa
-nouvelle famille, avec un second duché, un des châteaux que les Guise
-possédaient autour de Paris, le château de Dampierre, près de Chevreuse,
-si célèbre au XVIIe siècle, reconstruit au commencement du XVIIIe à la
-façon de Mansard, et qui aujourd'hui, encore embelli par un goût
-délicat, est une des plus nobles demeures que nous connaissions[34].
-
- [33] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II, p.
- 129-130.
-
- [34] M. le duc de Luynes a fait de l'antique château des Guise un
- séjour à la fois splendide et charmant qui peut rivaliser avec
- les plus célèbres résidences de l'aristocratie anglaise. Où
- trouver ailleurs cette grandeur et cette simplicité, cet exquis
- sentiment de la nature et de l'art, ces belles eaux, ces
- magnifiques promenades, et aussi cette vaste bibliothèque, ces
- admirables portraits de famille, ces peintures ou du moins ces
- grandes esquisses de M. Ingres, et cette statue de Louis XIII, en
- argent massif, monument d'une généreuse reconnaissance? Et
- lorsqu'on vient à penser que celui qui a rassemblé toutes ces
- belles choses a consacré sa fortune au bien public en tout genre,
- qu'il nous a donné l'acier de Damas, les ruines de Sélinonte,
- l'histoire de la maison d'Anjou à Naples, la Minerve du
- Parthénon; que depuis trente ans, secondé par une compagne digne
- de lui, il répand les asiles, les écoles, les hospices, encourage
- et soutient les savants et les artistes, lui-même un des premiers
- archéologues de l'Europe, ami d'une liberté sage, et favorable à
- toutes les bonnes causes populaires, on se dit: Il y a donc
- encore un grand seigneur en France!
-
-
-
-
-CHAPITRE DEUXIÈME
-
-1623-1626
-
- LA DUCHESSE DE CHEVREUSE BIEN DIFFÉRENTE DE LA DUCHESSE DE
- LUYNES.--FAUTE DE POUVOIR AIMER SON NOUVEAU MARI, ELLE SE DONNE A LA
- REINE ANNE, DONT L'INTÉRÊT, BIEN OU MAL ENTENDU, DEVIENT SON
- PRINCIPAL ET CONSTANT OBJET.--ANNE d'AUTRICHE OPPRIMÉE PAR MARIE DE
- MÉDICIS, Mme DE CHEVREUSE LA CONSOLE ET AUSSI LA COMPROMET.--ELLE
- AIME LE COMTE DE HOLLAND, AMBASSADEUR D'ANGLETERRE, ET ELLE TACHE
- D'ENGAGER LA REINE AVEC BUCKINGHAM.--ELLE ACCOMPAGNE AVEC SON MARI
- LA NOUVELLE REINE D'ANGLETERRE A LONDRES. SES SUCCÈS A LA COUR DE
- CHARLES Ier.--HOLLAND ET BUCKINGHAM LA METTENT DANS LEURS INTRIGUES
- CONTRE RICHELIEU.--QUE BUCKINGHAM N'A JAMAIS ÉTÉ SON AMANT.--LA
- RÉSISTANCE DE LA REINE ANNE AU MARIAGE DE MONSIEUR AVEC Mlle DE
- MONTPENSIER, SUSCITE UNE CONSPIRATION A LAQUELLE Mme DE CHEVREUSE
- PREND UNE GRANDE PART.--HENRI DE TALLEYRAND, COMTE DE
- CHALAIS.--ODIEUSE CONDUITE DU DUC D'ORLÉANS QUI TRAHIT TOUS SES
- COMPLICES.--FAIBLESSE DE CHALAIS EN PRISON POUSSÉE JUSQU'A LA
- BASSESSE. TROMPÉ PAR RICHELIEU, IL S'EMPORTE CONTRE Mme De CHEVREUSE
- ET LA DÉNONCE, PUIS SE RÉTRACTE, ET MEURT AVEC COURAGE.--PREMIER
- EXIL DE Mme DE CHEVREUSE.
-
-
-Luynes au tombeau, la reine mère, Marie de Médicis, reprit son ascendant
-sur le faible Louis XIII, qui céda à la nécessité, et auquel on donna,
-pour l'amuser, un nouveau favori sans conséquence, le jeune, aimable et
-insignifiant Baradat. Elle s'empressa aussi de faire part de sa nouvelle
-puissance à celui qui l'avait si bien servie dans ses prospérités à la
-fois et dans ses disgrâces. En 1622, l'évêque de Luçon obtint enfin ce
-chapeau de cardinal dont le désir passionné lui avait fait rechercher
-dans les derniers temps la faveur et l'alliance[35] de Luynes qui, tout
-aussi fin que lui, et discernant bien l'usage que l'ambitieux évêque
-pourrait faire de cette haute dignité, la lui promit, mais sans se
-presser de la lui donner. Puis, en avril 1624, le nouveau cardinal
-rentra en triomphateur dans le cabinet, et commença ce second et
-glorieux ministère qui dura près de vingt années, et qui diffère
-essentiellement du premier. Il n'y porta pas en effet la politique du
-maréchal d'Ancre, mais celle-là même qu'il avait tant combattue dans
-Luynes. Comme lui, il ne se hâta point de rompre la paix avec l'Espagne,
-et parce que la reine mère, sa protectrice, était tout Espagnole, et
-parce qu'il lui importait avant tout de raffermir au dedans l'ordre
-ébranlé par tant de secousses[36]. Il acheva la complète incorporation
-du Béarn et de la Navarre à la France, et repoussa fermement les
-prétentions usurpatrices des protestants, en attendant que le moment fût
-venu de renouveler la campagne de 1621, de refaire le siége de Montauban
-et de soumettre La Rochelle. Il avait vu de près à Angers autour de la
-reine mère, dans les tristes affaires de 1620, l'égoïsme des grands,
-leur peu de foi, leur ambition déréglée, leur avidité insatiable; et
-forcé de les ménager d'abord, il se proposait bien de ne pas subir
-longtemps leur joug et de ne leur livrer ni la royauté ni la France.
-Ceux-ci à leur tour ne tardèrent pas à reconnaître que sur le cadavre de
-Luynes il s'était élevé un second Luynes, bien plus redoutable que le
-premier; et, selon leur habitude, après s'être empressés autour du
-nouveau favori de Marie de Médicis, comme ils l'avaient fait en 1617
-autour du favori de Louis XIII, dès qu'ils désespérèrent de le gouverner
-au profit de leur vanité et de leur fortune, ils se mirent à recommencer
-leurs vieilles intrigues, et Richelieu vit bientôt s'agiter contre lui
-ses anciens complices d'Angers, couvrant habilement leurs vues
-personnelles d'un apparent dévouement à Monsieur, le jeune duc d'Anjou,
-qui sera bientôt le duc d'Orléans, et, bien entendu, s'appuyant sur
-l'étranger, sur la catholique Espagne ou sur la protestante Angleterre,
-sur le remuant duc de Lorraine, et particulièrement sur l'ambitieuse
-Savoie, impatiente de s'agrandir à tout prix et aux dépens de qui que ce
-soit, l'Italie, l'Autriche ou la France. C'est ainsi que Richelieu fut
-amené peu à peu à rompre avec son ancien parti, et plus tard avec le
-chef de ce parti, Marie de Médicis elle-même. Mais n'anticipons pas sur
-les événements, et bornons-nous à bien marquer ce point essentiel, qu'au
-début même de son second ministère, au lieu de continuer le conspirateur
-de 1620, Richelieu se montra le vrai successeur de Luynes et reprit
-tous ses desseins, mais avec le génie qui a rendu son nom immortel.
-
- [35] Il avait, en 1620, marié sa nièce, Mlle de Pontcourlai, à M.
- de Combalet, neveu de Luynes, qui la laissa veuve de très-bonne
- heure.
-
- [36] _Mémoires_, collection Petitot, t. II, p. 403: «Il faut
- pourvoir au cœur, c'est-à-dire au dedans.» _Ibid._, p. 407: «Il
- ne faut pas aussi entrer en rupture avec les Espagnols et venir
- avec eux à une guerre déclarée.»
-
-Pendant que s'accomplissait dans la pensée ou plutôt dans la situation
-du grand cardinal, cet important et heureux changement, un autre en sens
-contraire se faisait aussi dans la duchesse de Luynes, devenue la
-duchesse de Chevreuse. Comme elle ne choisissait pas son but elle-même,
-mais le recevait des mains de la personne qui l'intéressait, après avoir
-servi avec fidélité et dévouement Luynes, qu'elle aimait, n'ayant pas
-retrouvé dans M. de Chevreuse un mari fait pour la captiver, elle se
-donna tout entière à la reine Anne, sa maîtresse et son amie; et
-l'intérêt, bien ou mal entendu, de la reine la jeta dans une tout autre
-voie que celle qu'elle avait jusqu'alors suivie. En sorte que le même
-caractère, dans des circonstances diverses, lui dicta tour à tour les
-conduites les plus opposées.
-
-Du temps de Luynes, et grâce à ses soins, le jeune roi avait fini par
-aimer tendrement sa femme; il s'était complu à l'entourer d'honneur et
-de considération, et lorsqu'il était parti pour la grande et brillante
-campagne de 1620, il l'avait laissée à Paris à la tête du gouvernement.
-Mais l'orgueilleuse Marie de Médicis, en reprenant possession de son
-pouvoir, relégua dans l'ombre la jeune reine; on dit même qu'elle
-s'appliqua et réussit à éloigner d'elle Louis XIII, afin de régner sur
-lui sans partage. Anne d'Autriche, Espagnole et fière, et en même temps
-belle, jeune, ayant besoin d'aimer et d'être aimée, ressentit amèrement
-les nouvelles froideurs de son mari, qu'elle croyait avoir vaincues;
-toute sa consolation était la compagnie de sa vive et hardie
-surintendante. Nous avons ici le témoignage de la véridique et si bien
-informée Mme de Motteville.
-
-«La reine Marie de Médicis s'étant raccommodée avec le roi, la paix
-entre la mère et le fils brouilla le mari et la femme; et la reine mère
-étant persuadée que pour être absolue sur ce jeune prince, il falloit
-que cette jeune princesse ne fût pas bien avec lui, elle travailla avec
-tant d'application et de succès à entretenir leur mésintelligence, que
-la reine, sa belle-fille, n'eut aucun crédit ni aucune douceur depuis ce
-temps-là. Toute sa consolation étoit la part que la duchesse de Luynes,
-qui étoit remariée avec le duc de Chevreuse, prince de la maison de
-Lorraine, prenoit à ses chagrins, qu'elle tâchoit d'adoucir par tous les
-divertissements qu'elle proposoit, lui communiquant, autant qu'elle
-pouvoit, son humeur galante et enjouée pour faire servir les choses les
-plus sérieuses et de la plus grande conséquence de matière à leur gaieté
-et à leur plaisanterie: _A giovine cuor tutto è gioco_[37].»
-
- [37] _Mémoires_, t. Ier, p. 12. Mme de Motteville dit même, p.
- 11, qu'auparavant et encore en 1622, la reine étant grosse, se
- blessa en courant après sa surintendante qui était encore la
- duchesse et connétable de Luynes. Bassompierre, _Mémoires_,
- collection Petitot, 2e série t. XX, p. 376: «La reine devint
- grosse, et c'étoit de six semaines, quand un soir... s'en
- retournant coucher et passant près la grande salle du Louvre, Mme
- la connétable de Luynes et Mlle de Verneuil la tenant sous les
- bras et la faisant courir, elle broncha et tomba, dont elle se
- blessa et perdit son fruit... On fit savoir au roi comme et en
- quelle façon elle s'étoit blessée, et il s'anima tellement contre
- les deux dames, qu'il manda à la reine qu'il ne vouloit plus que
- Mlle de Verneuil et Mme la connétable fussent auprès d'elle, et
- leur écrivit à chacune une lettre pour leur faire savoir qu'elles
- eussent à se retirer du Louvre.» Le mariage de la connétable avec
- le duc de Chevreuse, qui avait beaucoup de crédit auprès du roi,
- arrangea tout, et sauva pour quelque temps la surintendante,
- _Mémoires_ de Fontenai-Mareuil, collection Petitot, 1re série, t.
- L, p. 350.
-
-La cour de France était alors très-brillante, et la galanterie à l'ordre
-du jour. C'était le temps où la marquise de Sablé soutenait et
-accréditait de son esprit et de sa beauté les maximes chevaleresques
-que les Espagnols avaient empruntées des Mores. Elle prétendait «que les
-hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les
-femmes, que le désir de leur plaire leur donnoit de l'esprit et leur
-inspiroit de la libéralité et toutes sortes de vertus; et que, d'un
-autre côté, les femmes, qui étoient l'ornement du monde et faites pour
-être servies et adorées, ne devoient souffrir des hommes que leurs
-respects[38].» Anne, dans son pays, avait été de bonne heure accoutumée
-à ces maximes, et elle était fort portée à les mettre en pratique. Belle
-et sensible, elle aimait à plaire, et dans l'injuste abandon où la
-laissait Louis XIII, elle ne s'interdisait point de recevoir des
-hommages. La Rochefoucauld, qui l'a bien connue, dit «qu'avec beaucoup
-de vertu, elle ne s'offensoit pas d'être aimée[39].» Elle le fut, et Mme
-de Motteville ne fait pas difficulté de nous apprendre que le beau et
-vaillant duc Henri de Montmorenci conçut de tendres sentiments pour
-elle, et que même le héros de l'ancienne galanterie, le grand écuyer de
-Bellegarde, déjà un peu sur le retour de l'âge, lui fit une cour assez
-publique, sans que la réputation de la reine en eût éprouvé la moindre
-atteinte. Mais les choses ne se passèrent pas toujours ainsi. Mme de
-Chevreuse, qui n'avait pas la piété et la sagesse d'Anne d'Autriche, ne
-se retint pas longtemps sur la pente glissante de l'amour platonique;
-elle céda aux séductions de la jeunesse et du plaisir, et elle manqua
-d'y entraîner sa maîtresse. De là bien des fautes, dont nous
-détournerions les yeux si elles ne se liaient à d'importants événements,
-et n'exprimaient de la façon la plus frappante ce mélange de la
-galanterie et de la politique, qui est l'un des traits particuliers des
-mœurs de l'aristocratie et de la haute société au XVIIe siècle.
-
- [38] Mme de Motteville, t. Ier, p. 13, et Mme DE SABLÉ, chap.
- Ier, p. 13 et 14.
-
- [39] _Mémoires_, _ibid._, p. 338.
-
-En l'année 1624, le cardinal de Richelieu avait repris une des
-meilleures pensées de Luynes, et renoué la négociation autrefois
-commencée pour faire épouser au prince de Galles, fils du roi
-d'Angleterre, la troisième fille d'Henri IV, la dernière sœur de Louis
-XIII. D'abord, ce mariage empêchait celui du prince anglais avec une
-infante d'Espagne, dont il était question depuis assez longtemps, et qui
-eût été un accroissement redoutable de la puissance espagnole en Europe.
-L'alliance anglaise nous était aussi fort précieuse, parce qu'elle
-promettait d'enlever à la faction protestante de France l'appui de
-l'Angleterre, et ce n'est pas la faute des plus sages desseins si
-quelquefois des circonstances imprévues les renversent. L'amour vint
-ici, contre sa coutume, seconder la politique. Le prince de Galles, en
-traversant la France, avait vu la belle et aimable Henriette-Marie, et
-il en était devenu éperdument épris; il pressa donc son père de demander
-pour lui la main de la princesse, et Jacques Ier envoya à Paris, outre
-son ministre accoutumé, deux ambassadeurs extraordinaires pour traiter
-cette grande affaire, qui fut conclue le 10 novembre 1624. L'un des deux
-ambassadeurs, et le principal, était Henri Rich, lord Kensington, de la
-maison de Warwick, premier comte de Holland, celui qui joua un rôle dans
-la révolution d'Angleterre, commanda un moment l'armée royale, et monta,
-en 1649, sur le même échafaud que lord Capel et lord Hamilton. Il devint
-amoureux de Mme de Chevreuse. Il était jeune et bien fait[40]; il lui
-plut. Voilà, selon nous, le vrai début de Mme de Chevreuse dans l'amour
-coupable et dans les intrigues de toute espèce où elle a consumé sa vie.
-
- [40] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 340. La Porte qui était alors
- porte-manteau de la reine Anne, et qui vit Holland à la cour,
- dit, _Mémoires_, collection Petitot, 2e série, t. LIX, p. 295:
- «Un des plus beaux hommes du monde, mais d'une beauté efféminée.»
- On nous assure qu'il y a en Angleterre, chez le comte de
- Breadalbane, un portrait du beau Holland.
-
-A la mort de Jacques Ier, le prince de Galles, devenu roi d'Angleterre
-sous le nom de Charles Ier, au mois de mars 1625, ordonna à ses
-ambassadeurs d'abréger tous les délais et de hâter la cérémonie des
-fiançailles. Grâce au crédit de Holland et de son ami Buckingham,
-favori du nouveau roi comme il l'avait été du précédent, Charles Ier
-choisit le duc de Chevreuse, grand chambellan de France, pour épouser
-Madame en son nom et pour la conduire en Angleterre: en même temps, on
-obtint de Louis XIII que le duc emmènerait avec lui sa femme qui devait
-être une des parures du cortége. Cet arrangement donnait aux deux amants
-le moyen de se voir souvent et l'espoir de ne pas se séparer trop vite.
-
-Holland était un homme de plaisir et d'intrigue. Il exerça une mauvaise
-influence sur Mme de Chevreuse. Il prit sur elle un tel empire, qu'il
-lui persuada d'engager sa royale maîtresse dans quelque belle passion
-semblable à la leur, et il lui désigna son ami, le premier ministre
-d'Angleterre, le beau, le brillant, le magnifique Buckingham, comme le
-seul homme qui pût être agréé de la reine de France. Anne d'Autriche et
-Buckingham ne s'étaient jamais vus. Il fallait leur ménager l'occasion
-de se voir et de s'entendre. Les deux galants conspirateurs «trouvèrent
-toutes les facilités qu'ils désiroient auprès de la reine et du duc de
-Buckingham[41]». Celui-ci, qui était tout aussi léger que Holland et
-aimait passionnément les aventures extraordinaires, se fit envoyer par
-Charles Ier en France pour l'y représenter particulièrement et faire
-plus d'honneur à la nouvelle reine. Il partit de Londres en toute hâte,
-arriva à Paris le 24 mai, et descendit dans ce bel hôtel de Luynes de
-la rue Saint-Thomas-du-Louvre qui s'appelait alors l'hôtel de
-Chevreuse[42]. Il se montra à la cour «avec plus d'éclat[43], de
-grandeur et de magnificence que s'il eût été roi. La reine lui parut
-encore plus aimable que son imagination ne la lui avoit pu représenter,
-et il parut à la reine l'homme du monde le plus digne de l'aimer. Ils
-employèrent la première audience de cérémonie à parler d'affaires qui
-les touchoient plus vivement que celles des deux couronnes, et ils ne
-furent occupés que des intérêts de leur passion[44].» Le duc de
-Buckingham resta sept jours à Paris[45], «retardant son départ le plus
-qu'il lui étoit possible, et se servant de sa qualité d'ambassadeur pour
-voir la reine[46].» Le 2 juin, la nouvelle reine d'Angleterre quitta
-Paris et s'achemina à petites journées vers Calais. Marie de Médicis et
-la reine Anne accompagnèrent leur fille et leur belle-sœur jusqu'à
-Amiens. Le duc de Chaulnes, gouverneur de la ville, leur fit une
-réception magnifique, et c'est là que se passa la scène fameuse où Anne
-d'Autriche apprit à ses dépens que le jeu qu'elle jouait était mal sûr.
-Buckingham était entreprenant, Mme de Chevreuse fort complaisante, et la
-reine ne se sauva qu'à grand'peine. «Un soir, dit La Rochefoucauld[47],
-que la reine se promenoit assez seule dans un jardin, le duc de
-Buckingham y entra avec le comte de Holland, dans le temps que la reine
-se reposoit dans un cabinet. Ils se trouvèrent seuls; le duc étoit
-hardi, l'occasion favorable, et il essaya d'en profiter avec si peu de
-respect, que la reine fut contrainte d'appeler ses femmes et de leur
-laisser voir une partie du trouble et du désordre où elle étoit.» Quand,
-quelques jours après, Buckingham vint officiellement prendre congé
-d'elle, il la trouva en voiture avec la princesse de Conti; en
-s'inclinant à la portière pour baiser le bout de sa robe, il lui fallut
-se couvrir un peu du rideau pour cacher les larmes qui lui échappaient.
-Anne d'Autriche fut si émue que la princesse de Conti, qui était à côté
-d'elle, lui dit en badinant qu'elle pouvait répondre au roi de sa vertu,
-mais non pas de sa cruauté, et que les larmes de cet amant avaient dû
-attendrir son cœur, puisque ses yeux l'avaient du moins regardé avec
-quelque pitié[48]. Le duc de Buckingham partit «passionnément amoureux
-de la reine et tendrement aimé d'elle[49].» Arrivé à Boulogne et près de
-passer la mer, «par un emportement que l'amour seul rend excusable,» il
-feignit d'avoir reçu du roi Charles une lettre qui l'obligeait de
-retourner sur ses pas pour avoir une nouvelle conférence avec la reine
-mère; et en revenant à Amiens, après avoir entretenu Marie de Médicis de
-l'affaire simulée qui lui avait servi de prétexte, il s'en alla bien
-vite saluer une dernière fois la reine Anne. «Elle était au lit[50]; il
-entra dans sa chambre, se jetta à genoux devant elle, et fondant en
-larmes, il lui tenoit les mains. La reine n'étoit pas moins touchée,
-lorsque la comtesse de Lannoi, sa dame d'honneur, s'approcha du duc et
-lui fit approcher un siége en lui disant qu'on ne parloit point à genoux
-à la reine. Le duc de Buckingham remonta à cheval en sortant et reprit
-le chemin d'Angleterre.» Ajoutez que la reine s'était fort bien prêtée
-à cette visite, ou que du moins elle la connaissait; car à Boulogne,
-Buckingham avait fait part à Mme de Chevreuse de la démarche où
-l'entraînait sa passion, et celle-ci s'était empressée de l'écrire à la
-reine[51].
-
- [41] La Rochefoucauld, _ibid._
-
- [42] _Mercure françois_, 1625, p. 365 et 366: «Le duc arriva en
- poste à Paris le 24e jour de mai, et fut logé à l'hôtel du duc de
- Chevreuse, l'hôtel le plus richement meublé qui soit à présent en
- France, et où le peuple de Paris fut plusieurs jours par admiration
- voir le riche équipage qu'avoit fait faire ce prince, lequel par
- ordre de Sa Majesté très-chrétienne, devoit, avec la duchesse sa
- femme, accompagner la reine en Angleterre.»
-
- [43] La Rochefoucauld, _ibid._
-
- [44] Mme de Motteville, _ibid._, p. 15 et 16: «Le duc de Buckingham
- fut le seul qui eut l'audace d'attaquer son cœur. Il étoit bien
- fait, beau de visage; il avoit l'âme grande, il étoit magnifique,
- libéral, et favori d'un grand roi. Il avoit tous les trésors à
- dépenser et toutes les pierreries de la couronne d'Angleterre pour
- se parer. Il ne faut pas s'étonner si avec tant d'aimables qualités
- il eut de si hautes pensées, de si nobles mais si dangereux et
- blâmables désirs, et s'il eut le bonheur de persuader à tous ceux
- qui en ont été les témoins, que ses respects ne furent point
- importuns.»
-
- [45] _Mercure françois_, _ibid._
-
- [46] La Rochefoucauld, _ibid._
-
- [47] _Ibid._--Voici le récit parfaitement conforme de La Porte,
- alors au service de la reine, _Mémoires_, _ibid._, p. 296: «La reine
- logea dans une maison où il y avoit un fort grand jardin le long de
- la rivière de Somme; la cour s'y promenoit tous les soirs, et il
- arriva une chose qui a bien donné occasion aux médisans d'exercer
- leur malignité. Un soir que le temps étoit fort serein, la reine qui
- aimoit à se promener tard, étant en ce jardin, le duc de Buckingham
- la menoit, milord Rich menoit Mme de Chevreuse. Après s'être bien
- promenée, la reine se reposa quelque temps et toutes les dames
- aussi; puis elle se leva, et dans le tournant d'une allée où les
- dames ne la suivirent pas sitôt, le duc de Buckingham se voyant seul
- avec elle, à la faveur de l'obscurité qui commençoit à chasser la
- lumière, s'émancipa fort insolemment, jusqu'à vouloir caresser la
- reine, qui en même temps fit un cri auquel tout le monde accourut.
- Putange, écuyer de la reine, qui la suivoit de vue, arriva le
- premier, et arrêta le duc qui se trouva fort embarrassé, et les
- suites eussent été dangereuses pour lui si Putange ne l'eût laissé
- aller; tout le monde arrivant là-dessus, le duc s'évada, et il fut
- résolu d'assoupir la chose autant que l'on pourroit.» Le récit de
- Mme de Motteville ne diffère pas véritablement de ceux-là: «On a
- fort parlé d'une promenade qu'elle fit dans le jardin de la maison
- où elle logeoit. J'ai vu des personnes qui s'y trouvèrent qui m'ont
- instruite de la vérité. Le duc de Buckingham qui y fut, la voulant
- entretenir, Putange, écuyer de la reine, la quitta pour quelques
- moments, croyant que le respect l'obligeoit de ne pas écouter ce que
- ce seigneur anglais lui vouloit dire. Le hasard alors les ayant
- menés dans un détour d'allée où une palissade les pouvoit cacher au
- public, la reine dans cet instant, surprise de se voir seule, et
- apparemment importunée par quelques sentiments très-passionnés du
- duc, elle s'écria en appelant son écuyer, le blâma de l'avoir
- quittée... Si en cette occasion elle montra que son cœur pouvoit
- être susceptible de quelque impression de tendresse qui la convia
- d'écouter les discours fabuleux d'un homme qui l'aimoit, il faut
- avouer aussi que l'amour de la pureté et ses sentiments honnêtes
- l'emportèrent sur tout le reste.»--Telle est cette scène du jardin
- d'Amiens, que Tallemant a chargée à sa façon de détails grossiers.
- Mais nous ne croyons pas le moins du monde à une autre scène qui
- aurait eu lieu à Paris, dans le petit jardin du Louvre, et après
- laquelle la reine aurait envoyé Mme de Chevreuse demander à
- Buckingham s'il était sûr qu'elle ne fût pas en danger d'être
- grosse, ainsi que le dit Retz dans le manuscrit original de ses
- mémoires, que reproduit fidèlement l'édition de M. Aimé Champollion,
- Paris, 1859, t. III, p. 238. C'est vraisemblablement la scène
- d'Amiens que Mme de Chevreuse aura racontée à Retz, qui au bout de
- vingt ans se sera agrandie et embellie dans l'imagination libertine
- du cardinal, et qu'il aura transportée du jardin d'Amiens dans celui
- du Louvre.
-
- [48] Mme de Motteville, _ibid._, p. 18.
-
- [49] La Rochefoucauld, _ibid._
-
- [50] La Rochefoucauld, _ibid._--Mme de Motteville, _ibid._, p.
- 19: «Il vint se mettre à genoux devant son lit, baisant son drap
- avec des transports si extraordinaires qu'il étoit aisé de voir
- que sa passion étoit violente et de celles qui ne laissent aucun
- usage de la raison à ceux qui en sont touchés. La reine m'a fait
- l'honneur de me dire qu'elle en fut embarrassée, et cet embarras,
- mêlé de quelque dépit, fut cause qu'elle demeura longtemps sans
- lui parler. La comtesse de Lannoi, alors sa dame d'honneur, sage,
- vertueuse et âgée, qui étoit au chevet du lit, ne voulant point
- souffrir que le duc fût en cet état, lui dit avec beaucoup de
- sévérité que ce n'étoit point la coutume en France, et voulut le
- faire lever. Mais lui sans s'étonner, combattit contre la vieille
- dame, disant qu'il n'étoit pas Français; puis, s'adressant à la
- reine, lui dit tout haut les choses les plus tendres, mais elle
- ne lui répondit que par des plaintes de sa hardiesse, sans être
- peut-être très en colère.»
-
- [51] Mme de Motteville, _ibid._: «La reine savoit par des lettres
- de la duchesse qui accompagnoit la reine d'Angleterre, qu'il
- étoit arrivé; elle en parla devant Nogent en riant, et ne
- s'étonna point quand elle le vit.»--Reconnaissons que La Porte
- parle ici autrement que Mme de Motteville et surtout que La
- Rochefoucauld, et qu'il a vu ce qu'il raconte; mais peut-être
- n'a-t-il vu que l'apparence, et le dessous des cartes lui a-t-il
- échappé. _Ibid._, p. 297: «Comme la reine avoit beaucoup d'amitié
- pour Mme de Chevreuse, elle avoit bien de l'impatience d'avoir de
- ses nouvelles. La reine, tant pour cela que pour mander à Mme de
- Chevreuse ce qui se passoit à Amiens et ce que l'on disoit de
- l'aventure du jardin, m'envoya en poste à Boulogne, où j'allai et
- revins continuellement tant que la reine d'Angleterre y séjourna.
- Je portois des lettres à Mme de Chevreuse et j'en rapportois des
- réponses qui paraissoient être de grande conséquence, parce la
- reine avoit commandé à M. le duc de Chaulnes de faire tenir les
- portes de la ville ouvertes à toutes les heures de la nuit, afin
- que rien ne me retardât. Malgré la tempête il arriva une chaloupe
- d'Angleterre qui passa un courrier lequel portoit des nouvelles
- si considérables qu'elles obligèrent MM. de Buckingham et de
- Holland de les apporter eux-mêmes à la reine mère. Il se
- rencontra que je partois de Boulogne en même temps qu'eux, et les
- ayant toujours accompagnés jusqu'à Amiens, je les quittai à
- l'entrée de la ville. Ils allèrent au logis de la reine mère qui
- étoit à l'évêché, et j'allai porter mes réponses à la reine, avec
- un éventail de plumes que la duchesse de Buckingham, qui étoit
- arrivée à Boulogne, lui envoyoit. Je lui dis que ces Messieurs
- étoient arrivés, et que j'étois venu avec eux. Elle fut surprise,
- et dit à M. de Nogent Bautru qui étoit dans sa chambre: _Encore
- revenus, Nogent; je pensois que nous en étions délivrés_. Sa
- Majesté étoit au lit, car elle s'étoit fait saigner ce jour-là.
- Après qu'elle eut lu ses lettres et que je lui eus rendu compte
- de tout mon voyage, je m'en allai et ne retournai chez elle que
- le soir assez tard. J'y trouvai ces Messieurs, qui y demeurèrent
- beaucoup plus tard que la bienséance ne le permettoit à des
- personnes de cette condition, lorsque les reines sont au lit, et
- cela obligea Mme de la Boissière, première dame d'honneur de la
- reine, de se tenir auprès de Sa Majesté tant qu'ils y furent, ce
- qui leur déplaisoit fort. Toutes les femmes et tous les officiers
- de la couronne ne se retirèrent qu'après que ces Messieurs furent
- sortis.»
-
-
-Telles sont les romanesques et téméraires aventures dans lesquelles Mme
-de Chevreuse et lord Holland embarquèrent la reine de France. Grâce à
-Dieu, elles se sont arrêtées là: Anne et Buckingham ne se sont jamais
-revus.
-
-Sur la fin de juin, Mme de Chevreuse arriva à Londres avec le cortége
-royal. Elle effaça toutes les beautés de la cour d'Angleterre[52]. Pour
-reconnaître l'hospitalité qu'il avait reçue à l'hôtel de Chevreuse, le
-duc de Buckingham «fit paroître toute sa magnificence et celle d'un
-royaume dont il étoit le maître: il reçut l'amie de la reine avec tous
-les honneurs qu'il auroit pu rendre à la reine elle-même[53].» Déjà Mme
-de Chevreuse était fort liée avec la reine Henriette-Marie, et elle plut
-infiniment à Charles Ier. Elle fit la conquête de plus d'un seigneur
-anglais, par exemple lord Montaigu, et le comte Guillaume de Craft, page
-de la nouvelle reine, jeunes cavaliers brillants et frivoles, mais dont
-plus tard le dévouement ne lui fit jamais défaut. Elle fut aussi
-très-vivement frappée de la puissance maritime de la Grande-Bretagne;
-elle admira la flotte[54] qu'on équipait alors et qui bientôt devait se
-tourner contre nous. Comme on le pense bien, Holland la dirigea pendant
-tout ce voyage, et ne négligea rien pour faire valoir les brillantes et
-solides qualités de celle qu'il aimait. Il en parlait sans cesse au roi
-Charles et aux ministres, la présentant comme une personne que
-l'Angleterre devait attacher à ses intérêts; en même temps il écrivait à
-Richelieu des merveilles de la conduite habile de Mme de Chevreuse, des
-services qu'elle rendait, de son crédit sur le roi et sur la reine, et
-en leur nom il appelait sur elle les grâces de la cour de France[55]. En
-vain le cardinal, instruit des menées secrètes de Mme de Chevreuse avec
-Buckingham et avec le cabinet anglais, pressait le retour du grand
-chambellan et de sa femme: l'adroite duchesse affectait en public de
-vouloir revenir en France, et sous main, à l'aide de Buckingham et de
-Holland, elle se faisait inviter par Charles Ier à rester quelque temps
-encore. Elle en avait une bien bonne raison, et qui n'était pas feinte:
-elle était dans un état de grossesse avancée, et c'est à Londres qu'elle
-mit au jour la première fille qu'elle ait eue du duc de Chevreuse, et
-dont la reine d'Angleterre a été la marraine, la future abbesse du
-Pont-aux-Dames[56].
-
- [52] Bois-d'Annemets, qui accompagnait alors Monsieur, frère du
- roi, dit qu'au milieu de toutes les dames anglaises venues à la
- rencontre de la nouvelle reine, la comtesse d'Amblie, la marquise
- d'Hamilton, etc., «Mme de Chevreuse, qui avoit été ordonnée avec
- M. son mari pour passer avec la reine en Angleterre, leur fit
- confesser que toutes leurs beautés n'étoient rien au prix de la
- sienne.» _Mémoires d'un favori du duc d'Orléans_, Leyde, 1668, p.
- 41.
-
- [53] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 342.
-
- [54] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23.
-
- [55] Nous tirons ces détails d'une lettre inédite de Holland.
- Voyez APPENDICE, notes du chap. II.
-
-Quoi qu'en dise Retz, nous sommes persuadé que Buckingham n'a jamais été
-autre chose à Mme de Chevreuse que l'intime ami de son amant, le chef du
-parti dans lequel Holland l'entraîna. Nous ne saurions où placer les
-amours de Buckingham avec Mme de Chevreuse. Elle le vit pour la première
-fois en France, en mai 1625, et alors Buckingham était dans toute
-l'ivresse de sa passion pour la reine Anne; elle le revit bientôt après
-à Londres, mais avec Holland, qui la conduisait, et, Retz le dit
-lui-même, quand elle aimait, c'était fidèlement et uniquement. Ce n'est
-pas à vingt-quatre ans qu'on se moque à ce point d'un premier
-attachement, et le rôle de la pauvre femme n'est déjà pas assez beau
-dans cette affaire pour se complaire à l'enlaidir encore. Elle se trouva
-mal, il est vrai, en apprenant la nouvelle de l'assassinat de
-Buckingham. Rien de plus naturel: elle perdait en lui un ami éprouvé, le
-confident de ses premières amours, son plus solide appui dans les luttes
-où elle était engagée. Aux propos hasardés de Retz, nous opposons le
-récit bien lié de La Rochefoucauld, et le silence de Tallemant, qui
-n'aurait pas manqué d'ajouter ce trait à sa chronique scandaleuse, s'il
-en avait jamais entendu parler. Ainsi, sans avoir la prétention de voir
-bien clair en pareilles choses, surtout après deux siècles, mais en
-suivant notre habitude de ne rien admettre que sur des témoignages
-certains, nous estimons qu'on doit rayer Buckingham de la liste, encore
-trop nombreuse, des amants de Mme de Chevreuse.
-
- [56] Voyez plus haut, chap. Ier, p. 34.
-
-Mais il est difficile de n'y pas mettre le beau, le léger et malheureux
-Chalais.
-
-C'est encore son dévouement à la reine Anne qui jeta Mme de Chevreuse
-dans cette conspiration «la plus effroyable, dit Richelieu, dont jamais
-les histoires aient fait mention,» et où, dit-il encore, «Mme de
-Chevreuse fit plus de mal que personne[57].» En voici le fond et les
-principales circonstances.
-
- [57] _Mémoires_, t. III, p. 64 et p. 105.
-
-Ainsi que nous l'avons dit, Anne d'Autriche souffrait de l'orgueil et de
-la domination de Marie de Médicis; mais le chemin qu'elle avait pris
-pour relever ou adoucir sa situation l'avait empirée. La reine mère
-n'avait pas manqué de se faire une arme contre elle auprès du roi des
-imprudences que nous avons racontées. Déjà, sous un spécieux prétexte,
-on lui avait ôté Mme de Chevreuse comme surintendante de sa maison[58];
-mais leur commune disgrâce n'avait fait que resserrer leurs liens. A son
-retour d'Angleterre, encore toute pleine des magnificences de Buckingham
-et des vives marques de sa passion pour la reine[59], Mme de Chevreuse
-ne cessait d'en entretenir Anne d'Autriche, de réveiller et d'animer
-ses souvenirs[60]. De son côté Buckingham brûlait du désir de revoir la
-reine, et il fit toute sorte d'efforts pour retourner en France, sous
-divers prétextes politiques[61]. Mais Richelieu et le roi n'étaient pas
-tentés de lui ouvrir les portes du Louvre. D'ailleurs les espérances
-d'intime union entre la France et l'Angleterre que le mariage de madame
-Henriette avait fait naître, s'étaient rapidement évanouies, et se
-tournaient en menaces d'une prochaine rupture. Le contrat de mariage de
-Madame lui garantissait, de la façon la plus positive, la plus grande
-liberté religieuse, une chapelle, un père de l'Oratoire pour confesseur,
-d'abord le père de Bérulle, puis le père de Sanci, et un évêque pour
-grand aumônier, avec un clergé convenable. Mais l'ombrageux calvinisme
-de l'Angleterre se souleva contre le spectacle du culte catholique à
-Londres, au sein du palais du roi, et Buckingham persuada au roi Charles
-qu'il n'était pas obligé d'observer scrupuleusement des stipulations qui
-blessaient l'opinion publique de son pays et compromettaient son
-gouvernement. On renvoya donc la plus grande partie des officiers et des
-dames que la reine avait amenés avec elle[62], et on lui composa une
-maison tout anglaise. On la gêna de toutes les manières dans l'exercice
-de sa religion, on tourmenta les prêtres français et leur chef, l'évêque
-de Mende; on alla jusqu'à dire ouvertement à la reine que l'intérêt du
-roi son mari exigeait qu'elle se fît protestante[63]. Voilà comme on
-entendait alors en Angleterre la liberté religieuse. Charles Ier aimait
-la belle Henriette, qui joignait aux grâces de sa personne un esprit
-insinuant et le cœur de la fille d'Henri IV. Buckingham craignit
-qu'elle ne prît de l'ascendant sur le roi et ne diminuât cette absolue
-autorité qui le faisait maître de la cour et de tout le royaume. Le
-jaloux et ambitieux favori s'appliqua donc, par toute sorte de
-manœuvres déplorables, à mettre assez mal ensemble le roi et la jeune
-reine; et celle-ci, malgré sa douceur et sa patience, fut bientôt
-réduite à faire connaître à sa mère, Marie de Médicis, et à son frère,
-Louis XIII, l'oppression dans laquelle elle gémissait: elle demandait
-même à revenir en France. Enfin l'amiral des Rochelois, l'obstiné et
-audacieux Soubise, le frère du duc de Rohan, s'était emparé de plusieurs
-vaisseaux français: pour ne pas les rendre après l'accommodement
-passager qu'on avait fait avec les protestants de La Rochelle, il les
-avait menés dans un port anglais, et au mépris de la foi publique on
-faisait difficulté de les restituer. Mais Richelieu n'était pas homme à
-supporter de pareils affronts, et il adressait à Londres d'énergiques
-réclamations[64]. Les deux gouvernements s'aigrissaient de jour en jour
-davantage. Buckingham et Richelieu se regardaient d'un œil ennemi; ils
-voyaient bien qu'ils ne s'entendraient jamais, et travaillèrent à se
-détruire. Richelieu comptait sur l'opposition toujours croissante du
-parlement qui venait de mettre en accusation l'incapable et présomptueux
-ministre de Charles; Buckingham comptait sur nos éternelles divisions,
-sur cette faction protestante vaincue mais non pas soumise, dont il
-tenait un des chefs dans sa main à Londres, prêt à le lancer contre la
-France, sur le mécontentement peu dissimulé des grands, qui
-n'admettaient point qu'un ministre prétendît gouverner dans l'intérêt
-général et non dans leur intérêt particulier, et s'apprêtaient à tirer
-l'épée contre Richelieu, comme ils l'avaient fait contre Luynes et
-contre le maréchal d'Ancre. Il y avait dans l'air un bruit sourd de
-conspirations et de révoltes[65].
-
- [58] _Mémoires de Bassompierre_, collection Petitot, t. III, p. 3
- et 4.
-
- [59] Nous n'admettons ni ne rejetons la célèbre histoire des
- ferrets de diamants, parce que cette histoire n'a pour elle
- qu'une seule autorité; mais cette autorité est celle de La
- Rochefoucauld. _Ibid._, p. 343: «Le duc de Buckingham étoit
- galant et magnifique; il prenoit beaucoup de soin de se parer aux
- assemblées. La comtesse de Carlisle (ancienne maîtresse du duc,
- gagnée par Richelieu), qui avoit tant d'intérêt de l'observer,
- s'aperçut qu'il affectoit de porter des ferrets de diamants
- qu'elle ne lui connaissoit pas; elle ne douta point que la reine
- de France ne les lui eût donnés, mais pour en être encore plus
- assurée, elle prit le temps à un bal d'entretenir en particulier
- le duc et de lui couper les ferrets, dans le dessein de les
- envoyer au cardinal. Le duc de Buckingham s'aperçut le soir de ce
- qu'il avoit perdu, et jugeant d'abord que la comtesse de Carlisle
- avoit pris ses ferrets, il appréhenda les effets de sa jalousie,
- et qu'elle ne fût capable de les remettre entre les mains du
- cardinal pour perdre la reine. Dans cette extrémité, il dépêcha à
- l'instant même un ordre de fermer les ports d'Angleterre, et
- défendit que personne n'en sortît, sous quelque prétexte que ce
- pût être, avant un temps qu'il marqua. Cependant il fit refaire
- en diligence des ferrets semblables à ceux qu'on lui avoit pris,
- et les envoya à la reine en lui rendant compte de ce qui étoit
- arrivé. Cette précaution de fermer les ports retint la comtesse
- de Carlisle; la reine évita de cette sorte la vengeance de cette
- femme irritée, et le cardinal perdit un moyen assuré de
- convaincre la reine et d'éclaircir le roi de tous ses doutes,
- puisque les ferrets venoient de lui et qu'il les avoit donnés à
- la reine.» Cette anecdote nous semble par trop romanesque et
- invraisemblable; c'est un bruit de salon qu'aura recueilli La
- Rochefoucauld, tandis que les autres aventures que nous avons
- admises s'appuient sur plusieurs témoignages, et particulièrement
- sur celui de Mme de Motteville.
-
- [60] Mme de Motteville, _ibid._, p. 23 et 24.
-
- [61] _Ibid._, p. 22.
-
- [62] _Mercure françois_, 1626, p. 227 et 261-265.
-
- [63] Voyez l'APPENDICE, notes du chap. II.
-
- [64] Lettres inédites de Richelieu à M. de Blainville, ambassadeur
- en Angleterre, des 10 et 11 novembre 1625: «Les Anglais semblent
- n'avoir de chaleur que quand il faut embrasser un parti
- préjudiciable à la France... La France pourroit bien s'accommoder
- avec l'Espagne plutôt que de souffrir toujours les hauteurs de
- Buckingham... Lui faire connoître que s'il veut venir en France, il
- faut qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il
- n'y sera pas le bien venu. Tel est le naturel des Anglais, que si on
- parle bas avec eux, ils parlent haut, et que si on parle haut, ils
- parlent bas.» Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. XXXVII,
- année 1625.
-
- [65] Richelieu, _Mémoires_, t. III, p. 50: «Dès le commencement
- de l'année (1626), c'étoit un bruit commun qui couroit par la
- cour et dans tout l'État qu'il s'y formoit une grande cabale, et
- que l'on méprisa d'abord; mais quand on vit qu'il s'augmentoit de
- jour à autre, que l'on considéra qu'en telles matières tels
- bruits sont d'ordinaire avant-coureurs des vérités, et que
- celui-ci étoit accompagné de divers avis tant du dehors que du
- dedans du royaume, on jugea qu'on ne pouvoit le négliger sans
- péril.»
-
-C'est sur ces entrefaites que la reine mère et le roi songèrent à
-établir Monsieur, qui atteignait sa dix-huitième année. Ils lui
-destinèrent Marie de Bourbon, la fille unique du dernier duc de Bourbon
-Montpensier, princesse aimable et la plus riche héritière du royaume. Ce
-projet réunissait toutes sortes d'avantages, mais il blessait Anne
-d'Autriche qui, n'ayant pas d'enfants, redoutait une belle-sœur qui
-pouvait en avoir, et deviendrait alors toute-puissante par l'ombre seule
-du trône qui l'attendait après la mort du roi. Ce mariage lui semblait
-le comble de la disgrâce, le dernier coup porté à toutes ses espérances.
-Elle se décida à «tout faire pour empêcher ce mariage,» comme elle le
-dit elle-même à Mme de Motteville: aveu bien grave qu'il importe de
-recueillir[66]. Mme de Chevreuse embrassa la cause de la reine avec son
-ardeur accoutumée et cet énergique dévouement qui ne recule devant aucun
-danger, ni aussi devant aucun scrupule.
-
- [66] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «La reine même m'a fait
- l'honneur de me dire qu'elle avoit fait alors tout ce qu'elle put
- pour empêcher le mariage de Monsieur... parce qu'elle croyoit que
- ce mariage, que la reine mère vouloit, étoit tout à fait contre
- ses intérêts, étant certain que cette princesse (sa belle-sœur)
- venant à avoir des enfants, elle qui n'en avoit point ne seroit
- plus considérée.»
-
-Il s'agissait d'amener Monsieur à refuser le mariage qu'on lui
-proposait. Mais on ne pouvait arriver à Monsieur que par un homme qui
-était en possession de sa confiance et presque de sa personne, son
-gouverneur, le surintendant général de sa maison et le chef de ses
-conseils, Ornano, le fils du célèbre colonel corse et maréchal de ce
-nom, lui-même longtemps colonel général des Corses et fait tout
-récemment maréchal; personnage très-considérable, à la fois politique et
-militaire. La reine s'adressa donc au maréchal[67]. Ainsi c'est elle qui
-a donné le branle à cette affaire; tout le reste n'a été qu'une suite de
-moyens jugés successivement nécessaires pour atteindre le but marqué.
-Or, marcher à un but quel qu'il fût par tous les moyens quels qu'ils
-fussent, pourvu qu'ils promissent d'y conduire, c'était là précisément
-le génie de Mme de Chevreuse.
-
- [67] Mme de Motteville, _ibid._, p. 27: «Elle employa à ce
- dessein le maréchal d'Ornano qui étoit son serviteur.» Il est
- vrai qu'elle ajoute que la reine lui fit parler par une tierce
- personne, et n'eut jamais d'intelligence avec les gens de
- Monsieur. Cela se peut, mais il est indubitable qu'Anne fit mieux
- que de parler à des gens de Monsieur contre le mariage projeté,
- et qu'elle en parla à Monsieur lui-même. Voyez la déposition de
- Monsieur, plus bas, p. 70.
-
-Elle connaissait depuis longtemps Ornano: il avait été l'un des
-complices les plus résolus de Luynes dans l'entreprise contre le
-maréchal d'Ancre, et c'est à Luynes qu'il devait sa charge auprès de
-Monsieur. Il avait rassemblé autour de lui et tenait dans sa main la
-plupart des anciens amis du connétable, Modène, Déagent, Marsillac et
-d'autres, tous gens de tête et de cœur, impatients de n'être plus rien
-et capables de tout oser. Lui-même était aussi hardi qu'ambitieux.
-Maître du frère du roi, il le poussait sans cesse à prendre dans l'État
-la place que lui donnait sa naissance, afin que la sienne s'en élevât
-d'autant. Lorsque le jeune prince avait obtenu de faire partie du
-conseil, Ornano avait demandé à l'accompagner et à y siéger avec le rang
-et le titre de secrétaire d'État. Le refus qu'il avait essuyé l'avait
-irrité contre Richelieu, et son inquiète ambition commençait à chercher
-d'autres voies. Mme de Chevreuse n'eut donc pas grand'peine à le gagner
-à la cause de la reine. Elle lui envoya d'ailleurs la belle princesse de
-Condé à qui le maréchal faisait une sorte de cour, et qui acheva de le
-décider. La princesse agissait dans l'intérêt des Condé, naturellement
-opposés à un mariage qui plaçait au-dessus d'eux dans la maison royale
-les Montpensier leurs cadets, et Mr le Prince, après avoir autrefois
-engagé sa fille, la future duchesse de Longueville, au prince de
-Joinville, le fils aîné du duc de Guise, rêvait de la faire épouser au
-duc d'Orléans, afin de confondre les deux familles et d'approcher
-toujours un peu plus du trône. Les Soissons pensaient en cela comme les
-Condé, et le jeune comte désirait pour lui-même Mlle de Montpensier. Sa
-mère, Mme la Comtesse, avait un grand ascendant sur Alexandre de
-Vendôme, grand prieur de France, personnage aussi redoutable par son
-audace que par ses artifices, et qui, lui aussi, comme Ornano, croyait
-avoir à se plaindre du cardinal, auprès duquel il avait en vain
-sollicité de pouvoir traiter avec le duc de Montmorency de la charge de
-grand amiral. Il avait aisément entraîné son frère aîné, César de
-Vendôme, gouverneur de Bretagne, qui, portant très-haut le nom de fils
-de Henri IV, trouvait toujours qu'on ne lui rendait pas ce qui lui était
-dû à lui et aux siens, et depuis la mort de son père s'était jeté dans
-tous les complots des grands. Tous ensemble avaient fait effort auprès
-de Monsieur, et ils avaient réussi à le détourner du mariage qui portait
-atteinte à leurs intérêts et contrariait tant la reine. Quelles raisons
-lui donnèrent-ils? Leur suffit-il de présenter à son goût du plaisir
-l'attrait d'une indépendance prolongée, ou de faire rougir sa vanité
-d'une docilité qui lui donnerait l'air d'un enfant entre les mains de sa
-mère, de son frère et du cardinal, et lui ôterait toute importance en
-France et en Europe? Ou firent-ils briller à ses yeux la perspective
-d'une autre alliance, par exemple, celle d'une princesse étrangère qui
-le mettrait hors de la dépendance du roi de France et lui permettrait de
-jouer un plus grand rôle? Ou enfin osèrent-ils lui laisser entrevoir la
-main même de la jeune et belle Anne d'Autriche, après la mort du roi,
-que faisaient paraître imminente et sa mauvaise santé et des prédictions
-d'astrologues? Le bruit de ce dernier projet s'est au moins fort
-répandu, et il a passé dans les mémoires du temps. La reine a toujours
-protesté qu'elle n'avait jamais trempé dans une aussi coupable pensée,
-si elle était venue à l'esprit de personne, et nous l'en croyons; mais
-nous connaissons assez Mme de Chevreuse pour être assuré qu'elle ne se
-serait pas fait le moindre scrupule de compromettre la reine pour la
-mieux servir, et que, comme l'en accuse Richelieu[68], elle n'hésita
-pas, sans en parler à la reine, à bercer d'une semblable espérance les
-oreilles crédules du jeune prince, si elle jugea qu'elle pouvait par là
-le décider et arriver à ses fins. Elle fit bien davantage.
-
- [68] C'est à quoi Richelieu se réduit avec raison, _ibid._, p.
- 107. Voy. ce que dit Monsieur lui-même, plus bas, p. 70.
-
-«Mme de Chevreuse, dit La Rochefoucauld[69], avoit beaucoup d'esprit,
-d'ambition et de beauté; elle étoit galante, vive, hardie,
-entreprenante. Elle se servoit de tous ses charmes pour réussir dans ses
-desseins.» Or, il y avait alors dans la maison même du roi, et tout près
-de sa personne, comme maître de la garde-robe, un jeune et brillant
-gentilhomme qui avait été nourri et élevé avec Louis XIII, et qu'il
-aimait beaucoup: Henri de Talleyrand, comte de Chalais, d'une ancienne
-maison souveraine du Périgord, et de plus, par sa mère, petit-fils du
-maréchal de Montluc. Quoiqu'il ne fût que le cadet de sa maison, il en
-était le représentant le plus en vue. Il avait vingt-huit ans[70]; il
-était bien fait, et à des manières agréables[71] il joignait cette
-bravoure téméraire qui ne déplaît pas aux dames. Il avait fait avec
-honneur la terrible campagne de 1621 contre les protestants, et s'était
-distingué aux siéges de Montpellier et de Montauban. Il sortait d'un
-duel qui avait fait beaucoup de bruit et où il avait tué le comte de
-Pongibault, de la maison de Lude. Maître de la garde-robe, il se
-plaignait d'un emploi qui le condamnait à l'oisiveté, et demandait
-instamment celui de maître général de la cavalerie légère. Il était
-entré fort avant dans la société et la confiance du duc d'Orléans, à ce
-point que les domestiques du prince ne croyaient pas lui faire mieux
-leur cour qu'en témoignant à Chalais une grande déférence. Il se prit
-d'une passion extraordinaire pour Mme de Chevreuse[72]; elle
-l'encouragea, et le précipita au plus épais de la ligue déjà toute
-formée autour de Monsieur pour empêcher son mariage avec Mlle de
-Montpensier.
-
- [69] _Mémoires_, _ibid._, p. 330.
-
- [70] Interrogatoire de Chalais, p. 31 du recueil de La Borde:
- _Pièces du procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais,
- décapité en 1626_. Londres, 1781.
-
- [71] De La Rochefoucauld, _ibid._: «Sa personne et son esprit
- étoient agréables.» Fontenai-Mareuil, _ibid._, p. 23: «M. de
- Chalais étoit jeune, bien fait, fort adroit à toute sorte
- d'exercices, mais surtout d'agréable compagnie, ce qui le rendoit
- bien venu parmi les femmes, qui le perdirent enfin.»
-
- [72] La Rochefoucauld, _ibid._
-
-Ornano était, avec Mme de Chevreuse, l'âme de cette ligue. Quoi qu'en
-dise Richelieu, il ne fut jamais question de porter la main sur le roi,
-nul n'y pensa, et ce n'est là qu'un sinistre épouvantail jeté par le
-cardinal sur toute cette affaire: c'est bien assez qu'on n'y puisse
-méconnaître un de ces crimes d'État que le succès seul peut absoudre,
-comme quelques années auparavant il avait absous le complot de Luynes:
-fatal souvenir, trompeuse analogie qui égara Ornano et Mme de Chevreuse:
-elle était trop jeune encore pour savoir ce qu'une longue expérience lui
-fit si bien comprendre à la fin de la Fronde, quelle différence c'est en
-France d'avoir le roi pour soi ou contre soi.
-
-Averti des menées du maréchal au dedans et au dehors, sûr de la reine
-mère et sûr aussi du roi qui lui déclara qu'il voulait lui servir de
-second dans cette rencontre, Richelieu, le 4 mai 1626, fit arrêter
-Ornano à Fontainebleau même, et l'envoya à Vincennes avec la ferme
-intention de lui faire son procès. Cette arrestation inattendue tomba
-comme la foudre sur la tête des conspirateurs. C'en était fait, non pas
-seulement de leurs desseins, mais de leurs personnes, si on instruisait
-le procès d'Ornano, et il n'y eut parmi eux qu'une seule pensée et un
-seul cri: délivrer le maréchal. Ils s'adressèrent donc à Monsieur, et le
-pressèrent d'obtenir du cardinal la liberté de son gouverneur, et, s'il
-n'y parvenait pas, comme ils s'y attendaient bien, de recourir à l'un de
-ces deux moyens: ou sortir de la cour, protester hautement, et se
-retirer dans quelque lieu sûr, ou s'en prendre au cardinal et se défaire
-de celui qui leur faisait obstacle. Pendant tout le mois de mai ils ne
-cessèrent de représenter avec force cette alternative au jeune prince;
-ils agitèrent avec lui les deux partis à prendre, et tour à tour le
-poussèrent à l'un et à l'autre. Il est établi:
-
-1º Qu'une fois l'un des deux partis, et le plus violent, celui de se
-défaire du cardinal, fut arrêté; qu'en conséquence Monsieur, avec les
-conjurés les plus résolus, devait aller trouver le cardinal à sa maison
-de campagne de Fleury, et là le poignarder, s'il refusait de mettre en
-liberté le maréchal; qu'il y eut en effet une tentative d'exécution, que
-le jeune duc, bien accompagné, se rendit à Fleury, mais que le cœur lui
-manqua, et que le cardinal, averti, se tira d'affaire;
-
-2º Que le comte de Soissons offrit 400,000 écus à Monsieur pour quitter
-la cour et commencer la guerre;
-
-3º Que Monsieur envoya un de ses aumôniers, l'abbé d'Obasine, au duc
-d'Épernon, en Guyenne, pour l'inviter à se déclarer en sa faveur; et
-Chalais, un de ses gentilshommes, en Lorraine, à Metz, au marquis de La
-Valette, pour lui demander de les recevoir dans cette place;
-
-4º Que Monsieur avait écrit en Piémont à sa sœur et à son beau-frère,
-Victor-Amédée, et qu'il entretenait une correspondance avec
-l'Angleterre; que le duc de Savoie, qui conspirait la perte de Richelieu
-comme il avait fait celle de Luynes et auparavant celle de Henri IV,
-avait promis un secours de dix mille hommes, et Buckingham une puissante
-diversion, et en désespoir de cause un inviolable asile.
-
-La plus grande partie du mois de mai se perdit en conversations et en
-tentatives infructueuses. Cependant Monsieur était allé trouver
-Richelieu et s'était plaint de l'arrestation de son gouverneur, disant
-qu'autant il eût valu l'arrêter lui-même, car il était coupable si le
-maréchal l'était. Il le prit d'abord assez haut, mais Richelieu le prit
-plus haut encore; il répondit au prince qu'il s'agissait de crimes
-effroyables, et finit par l'intimider, ce qui n'était pas difficile. Le
-roi et la reine mère se mirent de la partie, et, moitié en le caressant,
-moitié en lui montrant un visage sévère, le 31 mai, ils lui firent jurer
-sur les saints évangiles de ne jamais se séparer du roi et de porter
-loyalement à sa connaissance tout ce qu'il apprendrait qui pût être
-contraire à son service. On lui fit signer un écrit, évidemment dressé
-par Richelieu, et qu'il a inséré dans ses Mémoires, par lequel le duc
-prenait l'engagement solennel de n'être qu'un cœur et qu'une âme avec
-sa mère et son frère. Le faible jeune homme jura et signa tout ce qu'on
-voulut, mais sans se croire engagé à rien, et en faisant ses réserves
-mentales[73]. En effet, au milieu des pathétiques effusions du 31 mai,
-et tout en jurant à son frère de l'instruire de tout ce qu'il
-apprendrait contre son service, il ne lui dit pas un mot de la
-conspiration qui se tramait, et de retour parmi ses amis, sans leur rien
-dire aussi de ce qui venait de se passer, il leur renouvela toutes les
-promesses qu'il leur avait faites, et reprit avec eux les délibérations
-commencées.
-
- [73] C'était déjà une habitude et un principe pour le duc
- d'Orléans. «La reine mère disant à Monsieur qu'il avoit manqué à
- l'écrit si solemnel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût
- dépositaire, il a répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne
- l'avoit pas promis de bouche... Le roi et la reine le firent
- souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solemnellement
- de ne penser jamais à chose quelconque qui tendit à le séparer
- d'avec le roi; il a dit qu'il réservoit toujours quelque chose en
- jurant.» Pièce inédite tirée des archives des affaires
- étrangères. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II.
-
-Le duc de Vendôme se préparait à lui offrir une retraite assurée dans
-son gouvernement de Bretagne. Il armait en secret, mettait ses places
-fortes en ordre, nouait des intelligences avec La Rochelle, et engageait
-le duc Henri de Montmorenci, grand amiral de France, à ménager la flotte
-des protestants qui ne périraient pas, disait-il, sans un immense
-dommage de l'aristocratie française, laquelle avait besoin d'eux pour
-s'y appuyer dans l'occasion. Richelieu s'aperçut des mouvements du duc
-de Vendôme, et, sentant de quelle importance il était d'étouffer
-l'insurrection à sa naissance dans une grande province voisine de La
-Rochelle et ouverte à l'Angleterre, il persuada au roi de s'y porter de
-sa personne pour y rétablir son autorité menacée. Il s'avança donc vers
-Nantes, et le duc de Vendôme et le grand-prieur n'ayant pu se dispenser,
-sans afficher la révolte, de venir présenter leurs hommages au roi, le
-cardinal, le 12 juin, se saisit des deux frères et les envoya dans la
-citadelle d'Amboise. Il connaissait alors si peu la portée et les chefs
-de la conspiration, qu'en partant pour Nantes il avait laissé derrière
-lui, à Paris, le comte de Soissons pour y commander au nom du roi.
-Monsieur y était aussi. Plus que jamais on le pressa de se déclarer et
-de se joindre au comte de Soissons. Le duc promettait toujours, parlait
-beaucoup et ne faisait rien. Un ordre du roi l'appela près de lui à
-Nantes; il s'y achemina à petites journées.
-
-Privée d'Ornano et du grand-prieur, à demi vaincue, mais ne désespérant
-pas d'elle-même, Mme de Chevreuse n'avait plus qu'une ressource, mais
-qui, bien employée, pouvait tout rétablir ou tout remettre en question,
-l'influence de Chalais sur Monsieur, et elle s'en servit jusqu'au
-dernier moment avec la constance, l'audace et l'adresse qui déjà la
-distinguaient. Chalais restait le dernier sur la scène. Sans cesse
-aiguillonné par Mme de Chevreuse, enflammé et soutenu par l'espoir de
-plaire à la belle duchesse, de conquérir son cœur et sa personne, il ne
-perdit pas une occasion de pousser Monsieur du côté par où il penchait,
-fuir et se jeter dans quelque place forte, Metz ou La Rochelle. Il
-s'était ménagé d'utiles auxiliaires dans les deux jeunes favoris du
-jeune duc, Puylaurens et Bois-d'Annemetz, tous deux hardis et résolus;
-il avait avec eux de secrètes conférences, et ils réussirent ensemble à
-persuader au prince de quitter la cour. A Blois, il paraissait décidé:
-il voulait se retirer à La Rochelle; ses deux favoris l'en dissuadèrent
-par motif de religion. Il envoya son aumônier au duc d'Épernon avec un
-billet qu'il écrivit de sa main et que lui dicta Bois-d'Annemetz[74].
-Il reçut là un courrier du comte de Soissons, lui offrant de l'argent
-et des troupes[75]. Chalais se chargea de préparer sa retraite et de lui
-ménager partout de libres passages; il se chargea aussi d'envoyer un
-messager à La Valette, et disait à Bois-d'Annemetz et à Puylaurens:
-«Vous voyez comme je me confie en vous; s'il se savoit quelque chose de
-notre dessein, vous feriez La Mole et Coconas, et moi quelque chose de
-par-dessus[76].» A Nantes même, le plan de la fuite de Monsieur fut
-arrêté: ce devait être pendant une grande chasse, et la chose sembla
-moins manquer par la volonté du duc que par de fortuites circonstances.
-
- [74] _Mémoires d'un Favori_, p. 78.
-
- [75] _Ibid._, etc., p. 81.
-
- [76] _Ibid._, p. 79.
-
-Tandis que Chalais travaillait ainsi à satisfaire Mme de Chevreuse, pour
-tromper et endormir Richelieu il lui faisait une cour assidue, et lui
-donnait même quelquefois des renseignements utiles[77]. Mais il n'était
-pas de force à jouer longtemps un semblable jeu avec le vigilant,
-soupçonneux et pénétrant cardinal. Plus d'une fois, étonné et incertain
-devant des apparences et des allures si contraires, Richelieu se
-demandait et demandait autour de lui: Qu'est-ce que Chalais[78]? La plus
-lâche trahison le lui apprit. Chalais avait confié une partie de ses
-secrets à un de ses amis, Roger de Gramont, comte de Louvigni, le
-dernier des enfants du comte de Gramont, gouverneur de Bayonne,
-l'indigne cadet du futur duc et maréchal de Gramont. On prétend que
-Louvigni, étant devenu amoureux de Mme de Chevreuse, s'irrita de la
-préférence qu'obtenait le maître de la garde-robe[79]. D'autres disent
-qu'ayant demandé à Chalais de lui servir de second dans un duel contre
-le comte de Candale, frère du marquis de La Valette et le fils aîné du
-duc d'Épernon, Chalais, qui avait de puissants motifs de ménager les
-d'Épernon, avait prié Louvigni de l'excuser, et que celui-ci furieux
-s'était écrié: «Je vois ce que c'est, vous voulez rompre d'amitié avec
-moi; je changerai aussi d'ami et de parti[80].» Et il alla dire au
-cardinal tout ce qu'il savait[81]. Sur-le-champ, le 8 juillet, Richelieu
-fit arrêter Chalais à Nantes, et en même temps faisant comparaître
-Monsieur devant le roi et devant la reine mère, il lui imprima un tel
-effroi que le malheureux prince, perdant la tête, renouvela et surpassa
-la triste scène du 31 mai. Non-seulement il consentit au mariage contre
-lequel il s'était tant révolté, mais il découvrit le plus intime de la
-conspiration dont il était le chef, il livra sans pitié son gouverneur
-pour lequel il avait montré un si grand zèle, et révéla les
-intelligences du maréchal avec les grands et avec l'étranger, quand
-l'infortuné était à Vincennes sous la main de Richelieu, menacé de
-porter sa tête sur un échafaud. Il trahit également le grand-prieur de
-Vendôme; il apprit au cardinal que c'était le grand-prieur qui lui avait
-donné le conseil d'aller à Fleury le poignarder s'il ne délivrait
-Ornano. Il dénonça le comte de Soissons, Longueville, Soubise et bien
-d'autres. Et quant à Chalais, avec lequel la veille encore il méditait
-les moyens de s'enfuir, il lui rendit toute défense impossible par les
-aveux les plus circonstanciés. Enfin il avoua que la reine Anne l'avait
-plusieurs fois supplié de ne consentir du moins au mariage proposé qu'à
-la condition qu'on mît d'abord le maréchal en liberté[82], et il déclara
-que depuis plus de deux ans Mme de Chevreuse disait qu'il ne fallait
-pas qu'il se mariât, et qu'il épouserait la reine après la mort du roi.
-Encore on pourrait comprendre une pareille faiblesse, si le jeune prince
-eût craint pour sa vie; mais un tel danger était bien loin de lui, et,
-dès qu'il épousait Mlle de Montpensier, il ne s'agissait pour lui que
-d'un apanage plus ou moins considérable. C'était là aussi tout ce qui
-l'occupait; il réclama avec force un grand apanage: il ne lui échappa
-pas un mot de tendresse, de commisération, d'intérêt véritable pour ses
-malheureux complices. Il demanda grâce, il est vrai, pour Ornano, mais
-le maréchal fit bien de mourir vite en prison, car Monsieur ne l'aurait
-pas plus sauvé qu'il ne sauva Chalais, qu'il ne sauva Montmorenci, qu'il
-ne sauva Cinq-Mars. Il intercéda aussi en faveur de Chalais, mais
-seulement par ce motif bien digne de son égoïsme, que si on faisait
-mourir Chalais, il ne trouverait plus personne pour le servir. Déjà
-Richelieu nous avait donné quelque idée des aveux du prince, mais nous
-les avons aujourd'hui tels qu'ils sortirent de sa bouche, consignés jour
-par jour dans des procès-verbaux officiels, car il comparut devant une
-sorte de tribunal; il subit des interrogatoires, un secrétaire d'État
-écrivit ses réponses, et toutes ces ignominies sont maintenant sous nos
-yeux, revêtues du caractère le plus authentique; nous les avons trouvées
-dans les papiers de Richelieu, et les mettons au jour pour la première
-fois[83].
-
- [77] Il est donc tout naturel que ce double jeu l'ait rendu
- suspect à bien des gens, _Mémoires d'un Favori_, p. 82: «Je vais
- vous dire une chose que vous ne trouverez pas mal plaisante, qui
- est que d'abord le pauvre Chalais vouloit trouver son compte de
- tous les côtés. Il voyoit M. le cardinal qui lui proposoit des
- honneurs et des charges en cas qu'il voulût servir le roi auprès
- de Monsieur, même qu'il pouvoit avoir la charge de maistre de
- camp de la cavalerie légère, et mettre la sienne à couvert. Le
- pauvre homme lui promettoit merveilles, puis nous venoit dire le
- contraire.» Fontenai-Mareuil dit aussi, _ibid._, p. 23, qu'au
- milieu de l'affaire et malgré tous ses engagements, Chalais se
- rapprocha de Richelieu, mais que «Mme de Chevreuse lui en fit
- tant de reproches et le pressa si fort que, rien n'étant quasi
- impossible à une femme aussi belle et avec autant d'esprit que
- celle-là, il n'y put résister, et il aima mieux manquer au
- cardinal de Richelieu et à lui-même qu'à elle, de sorte qu'ayant
- aussitôt fait changer Monsieur, il le rendit plus révolté que
- jamais.» Nulle part nous ne voyons que Chalais ait été blâmé de
- Mme de Chevreuse pour ses communications avec le cardinal dont
- elle connaissait le secret.
-
- [78] _Mémoires d'un Favori_, etc., p. 82 et 86.
-
- [79] Mme de Motteville, _ibid._, t. Ier, p. 26.
-
- [80] _Mercure françois_, 1626, p. 336.
-
- [81] On sera bien aise de savoir que le misérable qui déshonorait
- ainsi le nom de Gramont, étant sorti de France, fut tué en duel
- en 1629 à Bruxelles.
-
- [82] Pièce inédite déjà citée: «Monsieur a dit que la reine
- régnante l'a prié par différentes fois de ne pas achever le
- mariage sans que le maréchal fût mis en liberté.»--La même pièce:
- «Monsieur ayant sçu que Chalais avoit dit que le fondement de
- l'opposition que les dames faisoient au mariage étoit afin que si
- le roi venoit à mourir la reine pût épouser Monsieur, il dit au
- cardinal de Richelieu: Il est vrai qu'il y a plus de deux ans que
- je sçais que Mme de Chevreuse a tenu ce langage.» APPENDICE,
- notes du chapitre II.
-
- [83] Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre II.
-
-Mais voici un autre spectacle presque aussi honteux. Il semble que
-Chalais ait entrepris de lutter de bassesse avec Monsieur. Lui qui avait
-souvent bravé la mort dans les combats particuliers et sur les champs de
-bataille en a peur tout à coup, et recule jusqu'aux dernières extrémités
-de la lâcheté devant l'échafaud qu'il ne pouvait éviter. Les dépositions
-du prince l'accablaient, et lui-même confessa sans réserve tout ce qu'il
-avait fait. Il n'eut pas même à se défendre d'avoir voulu assassiner le
-roi, cette odieuse accusation n'ayant pas été suivie. Il n'était pas de
-ceux qui avaient conçu et formé la grande conspiration qui du pied du
-trône s'étendait à travers tout le royaume jusque chez l'étranger, mais
-il s'y était associé. S'il avait peu connu les trames du maréchal
-Ornano, il n'avait ignoré aucune de celles du grand-prieur de Vendôme;
-il y avait pris part, et comme lui et avec lui il avait pressé Monsieur
-de ne pas abandonner son gouverneur, et de recourir pour le sauver à
-l'un des moyens que le grand-prieur proposait. Il était évidemment le
-complice du comte de Soissons, puisque, après l'arrestation des Vendôme,
-il lui avait écrit de ne pas venir à la cour parce qu'il y aurait le
-même sort qu'eux. Et, ce qui suffisait à constituer un crime d'État au
-premier chef, il avait à plusieurs reprises engagé le frère du roi à se
-retirer dans quelque place d'où il pût soulever le royaume: il avait
-même envoyé un messager au commandant de la forteresse de Metz pour lui
-demander d'y recevoir le prince et ses amis. Ce messager à son retour
-était tombé entre les mains de Richelieu, et son interrogatoire, que
-nous avons retrouvé[84], ne laisse aucun doute sur ce point capital.
-Ajoutez qu'il y avait contre Chalais bien des circonstances aggravantes:
-il était maître de la garde-robe; il faisait partie de cette haute
-domesticité qui lui imposait plus particulièrement une loyauté à toute
-épreuve; et c'est lui, l'un des premiers serviteurs du roi, qui avait
-mis la main dans un complot entrepris pour renverser le gouvernement du
-roi. Il s'était introduit dans la maison et dans la confiance du
-cardinal; il avait affecté le plus grand zèle pour ses intérêts; il lui
-avait rendu même plus d'un important service pour mieux couvrir ses
-desseins. Une conspiration qui avait pensé ébranler tout l'État ne
-pouvait passer impunie: il fallait un solennel et exemplaire châtiment
-pour bien avertir les grands du royaume qu'il y allait de leur tête à
-lutter contre la couronne. On ne pouvait s'en prendre à un prince du
-sang tel que le comte de Soissons, qui d'ailleurs était en fuite et hors
-de France, ni à des fils d'Henri IV tels que les Vendôme. Le maréchal
-Ornano se mourait à Vincennes. Chalais était donc la victime désignée
-pour cette juste et nécessaire expiation. Aussi on le livra à une
-commission composée de conseillers d'État, de maîtres des requêtes et de
-membres du parlement de Bretagne, parmi lesquels on rencontre le père de
-Descartes qui fit l'office de rapporteur. Cette commission s'assembla à
-Nantes, présidée par le nouveau garde des sceaux, Michel de Marillac. Le
-procès s'instruisit selon les formes accoutumées et dura quarante jours.
-Chalais ne comprit pas que tout cet appareil judiciaire n'était pas
-déployé en vain, et que rien ne pouvait le sauver. Il crut se tirer
-d'affaire par des aveux aussi étendus qu'on le souhaita. Non-seulement
-il fit connaître tous ses complices, mais il indiqua comme favorables en
-secret à leur cause et opposés au cardinal plusieurs grands seigneurs,
-ainsi que l'avait fait Monsieur; il grossit même cette liste de suspects
-en nommant sans nécessité le duc de Bouillon, Senneterre, l'ami du comte
-de Soissons, le père du futur maréchal, et ce fameux commandeur de Jars,
-de la maison de Rochechouart[85], qui plus tard, jeté aussi en prison, y
-garda un si courageux silence et monta sans pâlir sur l'échafaud où, à
-la place du coup mortel, il reçut inopinément sa grâce sans l'avoir
-jamais demandée. Chalais la demanda dès le premier jour; il la demanda
-sans cesse au roi, à la reine mère, à Richelieu. Il ne se contenta pas
-de descendre aux supplications les plus humbles, et de faire valoir en
-sa faveur les renseignements que plus d'une fois il avait donnés au
-cardinal et qui lui avaient été fort utiles, prétendant que si le
-cardinal n'avait pas été poignardé à Fleury, il le lui devait; il alla
-jusqu'à dire, et en cela il se calomniait lui-même, que s'il avait
-plusieurs fois écrit au comte de Soissons, c'était «pour entretenir
-créance et avoir moyen de découvrir ce qui se passoit, afin de servir le
-roi et le cardinal[86].» Il s'offrit même à les servir encore; il
-promit, si on voulait lui faire grâce, de donner avis de tout ce qui se
-ferait chez Monsieur, particulièrement pendant le procès du maréchal
-Ornano. «Encore[87] qu'il ne faille point douter, dit-il, que le
-maréchal ne soit coupable, et que le roi n'ait assez de lumière de sa
-faute, néantmoins lui répondant y servira beaucoup, tant à découvrir ses
-anciennes cabales qu'à faire connoître ceux qui solliciteroient pour
-lui... Il ne doute point que Monsieur étant à Paris, plusieurs grands et
-quantité de gentilshommes ne l'excitent à faire quelques remuements et
-des violences au cardinal: il les découvrira tous jusqu'au dernier
-conseiller.» «Il vous est nécessaire, écrit-il à Richelieu[88], d'avoir
-quelqu'un auprès de Monsieur... Il y a bien des grands prieurs en
-France[89], et Monsieur verra bien des fois le jour des personnes qui ne
-vous aiment guère... Si[90] le maréchal a été assez ingrat pour
-méconnoître les bons offices que vous lui avez faits, et qu'au bout de
-seize mois il vous ait trompé, assurez-vous, Monseigneur, que je ne suis
-pas Corse, et qu'en seize siècles cela ne m'entrera pas dans l'esprit...
-Je donnerai les apparences[91] à Monsieur et les services effectifs à
-qui je les dois.»
-
- [84] Cette pièce décisive n'est pas dans le recueil de Laborde;
- nous l'avons rencontrée aux archives des affaires étrangères,
- FRANCE, t. XXXVIII. Voyez l'APPENDICE.
-
- [85] Sur le commandeur de Jars, voyez dans le chapitre suivant la
- fin de l'affaire de Châteauneuf, et surtout notre écrit sur Mme
- DE HAUTEFORT, où l'on voit la noble jeune fille et le brave
- commandeur s'élever ensemble au suprême degré de la générosité et
- du dévouement.
-
- [86] Premier interrogatoire de Chalais, du 10 juillet, recueil de
- Laborde, p. 39.
-
- [87] Second interrogatoire du 28 juillet, _ibid._, p. 83.
-
- [88] Troisième lettre à Richelieu, _ibid._, p. 222.
-
- [89] Cinquième lettre, recueil de Laborde, p. 227.
-
- [90] Troisième lettre, _ibid._, p. 223.
-
- [91] Recueil de Laborde, p. 228.
-
-Du moins, pendant quelque temps et jusqu'à la fin de juillet, en
-trahissant tout le monde, Chalais avait gardé sa foi à Mme de Chevreuse.
-Ni dans ses dépositions officielles, ni dans ses conversations avec
-Richelieu, il n'avait prononcé ce nom. Mais emporté par la passion qui
-déjà lui avait fait faire tant de fautes, il céda au besoin de se
-rappeler à celle qu'il aimait toujours, et de lui faire hommage de ses
-souffrances. Il lui adressa des lettres remplies de l'adoration et du
-dévouement le plus chevaleresque, et écrites dans le jargon alors à la
-mode qui convenait bien mieux dans la bouche des mourants de l'hôtel de
-Rambouillet, que dans celle d'un homme aussi sérieusement menacé. En les
-lisant, on se demande si Mme de Chevreuse s'était rendue à l'amour de
-Chalais, ou si elle ne l'avait pas laissé sur ces espérances enivrantes
-et enflammées, qui transforment leur objet encore peu connu en une
-divinité dont on achèterait la possession au prix de tous les
-sacrifices[92]. A ces lettres imprudentes, qui évidemment ne lui
-arrivaient qu'après avoir passé par les mains de Richelieu, Mme de
-Chevreuse pouvait-elle répondre autrement qu'elle ne fit? Le domestique
-de Chalais écrit à son maître[93], le 4 août: «J'ai baillé la lettre à
-Madame; elle m'a dit qu'elle ne fait point de réponse, que sa vie et son
-honneur dépendent de cela véritablement; elle m'a dit sur sa vie qu'elle
-le servira sans écrire; elle lui baille cent mille baisemains.» Le 7
-août: «Mme de Chevreuse a été bien aise; elle servira plus qu'on ne
-demande, mais elle ne peut écrire.» Il paraît que ce silence si naturel
-blessa Chalais, qui peut-être même ne reçut pas les lettres de son
-domestique et ne connut pas les réponses de Mme de Chevreuse. L'habile
-Richelieu partit de là pour jeter des soupçons dans l'âme du prisonnier,
-et l'aigrir contre la duchesse. Il la lui représenta[94] comme l'ayant
-fort oublié, occupée d'autres amours, et s'étant sauvée elle-même à ses
-dépens; manœuvre accoutumée d'une police déloyale qui s'étudie à
-tromper les accusés les uns sur les autres, et, en faisant accroire à
-chacun d'eux qu'il est trahi par son complice, le pousse à le trahir à
-son tour. Nous pouvons assurer que dans tous les papiers qui ont passé
-sous nos yeux, nous n'avons pas découvert l'ombre même d'une faiblesse
-de la part de Mme de Chevreuse. Mais le pauvre Chalais tomba dans le
-piége qu'on lui tendait, et le dépit de l'amour et du dévouement trompé
-ôtant tout frein à son ardent désir de complaire au cardinal et d'en
-obtenir sa grâce par des révélations importantes et inattendues, peu à
-peu il commença, ce qu'il n'avait pas fait jusque-là, à parler des
-dames, particulièrement de Mme de Chevreuse, et, passant sur elle de
-l'adoration à l'injure, il finit par la charger des accusations les plus
-graves. Il déclara que c'était elle qui l'avait engagé dans ce complot
-auquel auparavant il était resté entièrement étranger, «qu'elle avoit
-grande affection et liaison avec le maréchal d'Ornano sur l'affaire de
-Monsieur[95], qu'elle travaille à unir ensemble M. le Prince, M. le
-Comte et M. de Montmorenci, ainsi que les Huguenots par le moyen de Mme
-de Rohan[96], qu'elle l'avoit exhorté[97] à faire tout ce qu'il pourroit
-pour délivrer le grand-prieur, et qu'il n'y avoit rien qu'elle ne voulût
-faire pour cela, et qu'à toute occasion elle disoit à Monsieur: Ne
-voulez point faire sortir de prison le maréchal? qu'elle excitoit le
-grand-prieur à conseiller à Monsieur de quitter la cour et de faire
-violence à M. le cardinal, et qu'elle disoit continuellement au
-grand-prieur: Monsieur n'aura-t-il pas de ressentiment pour le
-maréchal[98]? que par ces mots: Monsieur ne se souviendra-t-il pas du
-maréchal? on entendoit: Monsieur ne fera-t-il pas violence au cardinal?
-qu'il le sait parce que le grand-prieur et Mme de Chevreuse le lui ont
-dit, et que Mme de Chevreuse étoit dans la confidence du dessein qui se
-devoit exécuter à Fleury[99],» c'est-à-dire du dessein d'assassiner le
-cardinal. Enfin, pour bien montrer à Richelieu qu'il n'y a pas de
-sacrifices qu'il ne soit prêt à lui faire, après celui de la personne
-qu'il avait tant aimée et à laquelle, la veille encore, il prodiguait
-les plus ardents hommages, il compromet jusqu'à la reine elle-même, et
-répète le bruit injurieux «qu'il a ouï dire que si Dieu rappeloit le
-roi, Monsieur pourroit épouser la reine[100].» Chalais ne pouvait
-descendre plus bas encore qu'en s'engageant à se faire l'espion de la
-reine et de Mme de Chevreuse, comme il avait promis d'être celui de
-Monsieur. Il croit nuire à Mme de Chevreuse, il la relève au contraire
-en la peignant obstinément attachée à la reine et à ses amis. «C'est
-elle, dit-il, qui a embarqué le maréchal d'Ornano, et elle lui conserve
-plus inviolablement que jamais l'amitié promise[101].» «Si elle vouloit,
-s'écrie-t-il, je jure qu'elle pourroit dire de belles choses,» excitant
-ainsi à la faire arrêter. Il la surveillera, il la démasquera, il lui
-ôtera toute influence, «il ne veut plus vivre que pour la damner[102].»
-Et sans cesse il rappelle au cardinal «les grandes choses qu'il feroit
-parmi les dames[103].»
-
- [92] Voici trois de ces lettres, que nous tirons du recueil de
- Laborde, p. 210, etc. _Première lettre_: «Si mes plaintes ont
- touché les âmes les plus insensibles quand mon soleil manquoit de
- luire dans les allées dédiées à l'amour, où seront ceux qui ne
- prendront part à mes sanglots dans une prison où ses rayons ne
- peuvent jamais entrer, et mon sort (est) d'autant plus rigoureux
- qu'il me défend de lui faire savoir mon cruel martyre? Dans cette
- perplexité, je me loue de mon maître qui fait seulement souffrir
- le corps, et murmure contre les merveilles de ce soleil, dont
- l'absence tue l'âme et cause une telle métamorphose que je ne
- suis plus moi-même que dans la persistance de l'adorer, et mes
- yeux qui ne servoient qu'à cela sont justement punis de leur trop
- grande présomption par plus de larmes versées que n'en causa
- jamais l'amour.»--_Deuxième lettre_: «Puisque ma vie dépend de
- vous, je ne crains pas de l'hasarder pour vous faire savoir que
- je vous aime; recevez-en donc ce petit témoignage, et ne
- condamnez pas ma témérité. Si ces beaux yeux que j'adore
- regardent cette lettre, j'augure bien de ma fortune; et s'il
- advient le contraire, je ne souhaite plus ma liberté puisque j'y
- trouve mon supplice.»--_Troisième lettre_: «Ce n'est pas de cette
- heure que j'ai reconnu de la divinité en vos beautés, mais bien
- commencé-je à apprendre qu'il faut vous servir comme déesse,
- puisqu'il ne m'est pas permis de vous faire savoir mon amour,
- sans courre fortune de la vie; prenez-en donc du soin puisqu'elle
- vous est toute dédiée, et si vous la jugez digne d'être
- conservée, dites au compagnon de mes malheurs qu'il vous
- souviendra quelquefois que je suis le plus malheureux des hommes.
- Il ne faut que lui dire oui.»
-
- [93] Recueil de Laborde, p. 68, etc.
-
- [94] Recueil de Laborde, p. 241 et 242, onzième lettre à
- Richelieu: «Depuis que vous me fîtes l'honneur de me dire qu'elle
- avoit médit de moi, je n'ai plus eu d'autre intérêt que de me
- conserver, etc.»
-
- [95] Recueil de Laborde, p. 96.
-
- [96] _Ibid._, p. 139-140.
-
- [97] _Ibid._, p. 97.
-
- [98] _Ibid._, p. 127.
-
- [99] _Ibid._, p. 137-138.
-
- [100] Recueil de Laborde, p. 93.
-
- [101] _Ibid._, p. 243.
-
- [102] _Ibid._
-
- [103] _Ibid._, p. 228.
-
-On souffre en vérité d'avoir à transcrire de pareilles bassesses, et on
-voudrait les pouvoir imputer à un accès de fureur jalouse qui aurait
-troublé l'esprit de l'infortuné dans la sombre solitude d'un cachot.
-D'ailleurs elles furent inutiles. Dès que Richelieu sentit qu'il avait
-tiré de Chalais tout ce qu'il en pouvait espérer, le procès marcha vite,
-et l'inévitable sentence fut rendue le 18 août. Le lendemain on la lut
-au prisonnier. Elle rendit Chalais à lui-même. Il se souvint qu'il était
-gentilhomme et Talleyrand, il rougit de sa conduite envers Mme de
-Chevreuse, et sur la sellette il rétracta tout ce qu'il avait dit sur
-elle, déclarant particulièrement «qu'elle ne l'avoit jamais détourné du
-service qu'il devoit au roi[104].» Il chargea son confesseur d'aller
-demander pardon à la reine d'avoir mêlé son nom dans une pareille
-affaire[105], et quelques heures après, soutenu par les prières de sa
-vieille mère, la digne fille du maréchal de Montluc, agenouillée dans
-une église voisine[106], le 19 août 1626, il présentait avec fermeté sa
-tête à la hache du bourreau sur le premier échafaud dressé par
-Richelieu.
-
- [104] On ne conçoit pas pourquoi la _Relation de ce qui s'est
- passé au procès de Chalais_, tirée du cabinet de Dupuy, et qui
- est dans le recueil d'Auberi, _Mémoires pour l'histoire du
- cardinal duc de Richelieu_, t. Ier, p. 570, ne fait pas mention
- de cette rétractation de Chalais; mais elle est dans le recueil
- de Laborde, p. 168 et 179, séance du 19 août: «Et nous a dit de
- son propre mouvement que le contenu en toutes les lettres qu'il a
- écrites concernant les dames, étoit faux et ne savoit du tout
- rien de Mme de Chevreuse,... et particulièrement a dit qu'elle ne
- l'a jamais détourné du service qu'il devoit au roi.»
-
- [105] Mme de Motteville, _ibid._, p. 29: «Il pria son confesseur
- d'aller trouver le roi pour lui en dire la vérité, et d'aller de
- sa part demander pardon à la reine... Outre ces grandes paroles,
- sorties d'un homme qui alloit mourir, la mère de Chalais vint
- trouver la reine pour lui en faire satisfaction. Cette visite m'a
- été dite par des personnes qui étoient présentes quand elle fit
- cette déclaration.»
-
- [106] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi. Elle dit à un
- archer des gardes du corps: «Dites à mon fils que je suis
- contente de l'assurance qu'il me donne de mourir en Dieu, et que
- si je pensois que ma vue ne l'attendrit pas trop, je l'irois
- trouver et ne l'abandonnerois point que sa tête ne fût séparée de
- son corps, mais que ne pouvant l'assister comme cela, je m'en
- vais prier Dieu pour lui.» La Porte, mettant en action ces nobles
- paroles, prétend que «Mme de Chalais monta sur l'échafaud avec
- son fils, et l'assista courageusement jusqu'à sa mort.»
- _Mémoires_, _ibid._, p. 302.
-
-Ainsi finit Chalais, et la première conspiration à laquelle prit part
-Mme de Chevreuse. Le mois d'août était à peine écoulé, que le maréchal
-Ornano succombait à Vincennes sous la menace du procès qui l'attendait.
-Le grand prieur le suivit à quelques années de distance, en février
-1629. Le duc César de Vendôme ne sortit de prison qu'en 1630, et perdit
-pour toujours son gouvernement de Bretagne. Le comte de Soissons s'exila
-quelque temps lui-même en Suisse et en Italie. Pour Monsieur, il en fut
-quitte pour épouser une des princesses les plus aimables de France, avec
-une dot immense, et l'opulent apanage[107] que lui méritait bien cette
-première trahison qui devait être suivie de tant d'autres. Mais un an
-après, la nouvelle duchesse d'Orléans mourait en donnant le jour à une
-fille qui fut la grande Mademoiselle. Déjà le roi avait été fort
-mécontent des coquetteries de la reine avec Buckingham: cette fois il
-lui ôta à jamais sa confiance et son cœur. Sa jalouse et soupçonneuse
-nature lui persuada aisément qu'il y avait eu quelque intrigue entre
-elle et son frère, non pas peut-être pour se défaire de lui, mais pour
-s'unir ensemble un jour; toute sa vie il garda cette amère conviction,
-et quand à son lit de mort la reine lui jura avec larmes qu'elle était
-innocente, il répondit que dans son état il était obligé de lui
-pardonner, mais non de la croire. Dans les premiers transports de sa
-colère, il la fit comparaître devant un conseil, où elle fut traitée en
-criminelle; on ne lui donna qu'un pliant au lieu d'un fauteuil, comme
-si elle eût été sur la sellette, et le roi l'accusa d'être entrée dans
-un complot pour avoir un autre mari. La reine indignée s'écria qu'elle
-aurait trop peu gagné au change, et elle reprocha avec énergie à sa
-belle-mère et au cardinal de travailler à lui nuire dans l'esprit du
-roi[108]. Puis elle courba un peu plus la tête, renferma dans son sein
-la haine qu'elle portait à Richelieu, et se résigna, pour quelque temps
-du moins, à passer sa triste jeunesse dans la solitude de son palais, de
-toutes parts surveillée, et n'ayant plus un cœur ami pour y verser ses
-ennuis et ses souffrances. Mme de Chevreuse apprit à ses dépens ce qu'il
-en coûte de trop aimer une reine. Elle courut grand risque d'être
-enveloppée dans le funeste procès. Sur les dépositions de Chalais, le
-tribunal avait ordonné[109] qu'elle serait arrêtée pour être interrogée
-sur les charges qui s'élevaient contre elle. Le décret de prise de corps
-fut rédigé, signé par les juges, et remis au roi qui, dans un conseil
-tenu chez la reine mère, le montra au duc de Chevreuse. Celui-ci obtint
-à grand'peine qu'on se contenterait de la menace[110]. Elle quitta
-Nantes quelques jours avant la terrible exécution[111], et alla
-s'enfermer à Dampierre, espérant qu'elle y pourrait laisser passer la
-tempête. Mais on la trouva encore trop près de la reine, et elle reçut
-l'ordre de sortir de France[112]. Il lui fallut donc renoncer à toutes
-les douceurs de la vie, aux magnificences de son hôtel de la rue
-Saint-Thomas-du-Louvre, à sa belle retraite de Dampierre, et aller, à
-vingt-cinq ans, chercher un asile sur une terre étrangère. Aussi, dit
-Richelieu, «elle fut transportée de fureur; elle s'emporta jusqu'à dire
-qu'on ne la connoissoit pas, qu'on pensoit qu'elle n'avoit l'esprit qu'à
-des coquetteries, qu'elle feroit bien voir, avec le temps, qu'elle étoit
-bonne à autre chose, qu'il n'y avoit rien qu'elle ne fît pour se venger,
-et qu'elle s'abandonneroit à un soldat des gardes plutôt que de ne pas
-tirer raison de ses ennemis[113].» Elle aurait bien souhaité aller en
-Angleterre, où elle était sûre de l'appui de Holland, de Buckingham et
-de Charles Ier lui-même: cette permission ne lui fut pas accordée, et
-elle prit le chemin de la Lorraine.
-
- [107] Monsieur changea le titre de duc d'Anjou pour celui de duc
- d'Orléans, et il eut le duché d'Orléans, le duché de Chartres, le
- comté de Blois, avec cent mille livres de revenu, plus cent mille
- livres de pension, et une somme de cinq cent soixante mille
- livres, _Mercure françois_, 1626, p. 385, etc.
-
- [108] Voyez La Porte et Mme de Motteville.
-
- [109] _Relation_, etc., dans le recueil d'Auberi, p. 573 et 574.
-
- [110] Le P. Griffet assure, t. Ier, p. 513 de son _Histoire du règne
- de Louis XIII_, qu'elle fut interrogée sans être confrontée, et il
- renvoie à Brienne, lequel dit seulement que le roi donna ordre à Mme
- de Chevreuse de se retirer à Dampierre avec défense d'en sortir,
- _Mémoires_, collect. Petitot, 2e série, t. XXXV, p. 434.
-
- [111] La _Relation_: «Elle partit de Nantes, le lundi 17 aoust.»
-
- [112] Archives des Affaires étrangères, FRANCE, t. XXXIX, fol. 316.
- «Sire, ce porteur m'ayant trouvé à quatre lieues de Dampierre, je
- n'ai pu plus tôt satisfaire à la volonté de Votre Majesté. J'y serai
- (à Dampierre), demain au matin, pour en même temps donner ordre à
- l'éloignement de ma femme avec l'obéissance que je dois à ses
- commandements, étant, Sire,
-
- Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle
- sujet et serviteur.
-
- De Gallardon, ce 29 août.
-
- CHEVREUSE.»
-
-
- [113] _Mémoires_, t. III, p. 110.
-
-
-
-
-CHAPITRE TROISIÈME
-
-1627-1637
-
- Mme DE CHEVREUSE EN LORRAINE. LE DUC CHARLES IV. NOUVELLE LIGUE
- CONTRE RICHELIEU. VICTOIRE DU CARDINAL. MME DE CHEVREUSE RENTRE EN
- FRANCE.--ELLE EST D'ABORD ASSEZ BIEN AVEC RICHELIEU.--SA LIAISON
- AVEC LE GARDE DES SCEAUX CHATEAUNEUF.--LETTRES D'AMOUR ET
- D'INTRIGUE.--NOUVELLE DISGRACE.--MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE EN
- TOURAINE. CRAFT, MONTAIGU, LA ROCHEFOUCAULD.--AFFAIRES DE 1637.
- INTELLIGENCE DE LA REINE ANNE AVEC M. DE MIRABEL, A BRUXELLES, ET
- AVEC SON FRÈRE LE CARDINAL-INFANT, PENDANT QUE LA FRANCE ET
- L'ESPAGNE SONT EN GUERRE. ELLE CORRESPOND AUSSI AVEC Mme DE
- CHEVREUSE, QUI ELLE-MÊME CORRESPOND AVEC LE DUC DE LORRAINE ET
- L'ENGAGE AVEC L'ESPAGNE.--DÉCOUVERTE DE CES INTRIGUES. LA REINE
- ANNE PLUS QUE JAMAIS MALTRAITEE.--MME De CHEVREUSE CRAINT D'ÊTRE
- ARRÊTÉE ET PREND LE PARTI DE SE SAUVER EN ESPAGNE.--AVENTURES DE
- SA FUITE DEPUIS TOURS JUSQU'A LA FRONTIÈRE ESPAGNOLE.
-
-
-Mme de Chevreuse arriva en Lorraine dans l'automne de 1626. On sait
-qu'au lieu d'un refuge, elle y trouva le plus éclatant triomphe. Sa
-beauté éblouit le nouveau duc de Lorraine Charles IV, qui, se déclarant
-ouvertement son adorateur, en fit la reine de ces brillants tournois à
-la barrière de Nancy, illustrés par le burin de Callot. Elle n'a pas
-été, comme le dit La Rochefoucauld et comme on l'a tant répété, la
-première cause des malheurs de ce prince; non: la vraie cause des
-malheurs de Charles IV[114] était dans son caractère, dans son ambition
-présomptueuse, ouverte à toutes les chimères, et qui rencontrait devant
-elle, en France, un politique tel que Richelieu. N'oublions pas qu'ils
-étaient déjà brouillés bien avant que Mme de Chevreuse ne mît le pied à
-Nancy. Richelieu revendiquait plusieurs parties des États du duc, et
-celui-ci, placé entre l'Autriche et la France, commençait à se déclarer
-pour la première contre la seconde. C'était l'homme le plus fait pour
-entrer dans les sentiments de Mme de Chevreuse, comme elle était
-admirablement faite pour seconder ses desseins. Elle trouva Charles IV
-déjà uni à l'Empire; elle l'unit aussi à l'Angleterre, dont Buckingham
-disposait; elle renoua ses anciennes intelligences avec les ennemis de
-Richelieu, particulièrement avec la Savoie, et renouvela ainsi la ligue
-formée sous le maréchal Ornano, en lui donnant, comme toujours, à
-l'intérieur l'appui du parti protestant, que gouvernaient ses parents,
-Rohan et Soubise. Le plan était sérieux: une flotte anglaise, conduite
-par Buckingham lui-même, devait débarquer à l'île de Ré et se joindre
-aux protestants de La Rochelle; le duc de Savoie, avec le comte de
-Soissons, qui était venu chercher un asile auprès de lui, devait
-descendre à la fois dans le Dauphiné et dans la Provence, le duc de
-Rohan, à la tête des protestants du midi, soulever le Languedoc, enfin
-le duc de Lorraine marcher sur Paris par la Champagne. L'agent principal
-de ce plan, chargé de porter des paroles à tous les intéressés, était
-mylord Montaigu, personnage d'une activité et d'un courage à toute
-épreuve, qui passa la moitié de sa vie dans des intrigues galantes et
-politiques, et la finit dans une ardente dévotion. Il était alors ami
-particulier de Holland et de Buckingham. Il allait sans cesse de Londres
-à Turin et à Nancy[115]. Richelieu épiait toutes ses démarches, et en
-novembre 1627 il le fit arrêter jusque sur le territoire lorrain, pour
-s'emparer des papiers dont il était porteur, qui lui découvrirent toute
-la conspiration. La reine Anne y était si fort mêlée qu'elle trembla à
-la nouvelle de l'arrestation de Montaigu, et n'eut de repos qu'après
-s'être bien assurée qu'elle n'était pas nommée dans les papiers du
-prisonnier, et qu'elle ne le serait pas dans ses interrogatoires[116].
-Renfermé assez longtemps à la Bastille, Montaigu montra qu'il était un
-serviteur des dames d'une autre trempe que Chalais: il garda un
-généreux silence sur la reine et sur Mme de Chevreuse. Mais le cardinal
-ne s'y trompa pas; il vit parfaitement que cette vaste machination était
-l'ouvrage de la duchesse, et que celle-ci n'avait agi qu'avec le
-consentement de la reine[117]. Il se hâta de faire face au péril qui le
-menaçait avec sa promptitude et sa vigueur accoutumées. L'Angleterre,
-poussée par l'impétueux Buckingham, était entrée la première en
-campagne: elle rencontra une résistance sur laquelle elle n'avait pas
-compté. L'attaque sur l'île de Ré échoua; Buckingham battu fut forcé à
-une retraite honteuse, et à peine avait-il remis le pied sur le sol
-anglais que le poignard d'un assassin terminait sa vie, le 2 septembre
-1628. Le mois suivant, La Rochelle, le foyer et le boulevard de tous les
-complots protestants, La Rochelle, qui passait pour imprenable, cédait à
-la constance et à l'habileté du cardinal. Étonnés de pareils succès, le
-duc de Lorraine et le duc de Savoie demeurèrent immobiles; la coalition
-était dissoute, et l'Angleterre demandait la paix, en mettant parmi ses
-conditions les plus pressantes le retour en France de Mme de Chevreuse,
-devenue une puissance politique pour laquelle on fait la paix et la
-guerre. «C'étoit une princesse aimée en Angleterre, à laquelle le roi
-portoit une particulière affection, et il la voudroit assurément
-comprendre en la paix, s'il n'avoit honte d'y faire mention d'une femme;
-mais il se sentiroit très-obligé si Sa Majesté ne lui faisoit point de
-déplaisir. Elle avoit l'esprit fort, une beauté puissante dont elle
-savoit bien user, ne s'amollissant par aucune disgrâce, et demeurant
-toujours en une même assiette d'esprit[118]:» portrait moins brillant,
-mais tout autrement sérieux et fidèle que celui de Retz, et qui pourrait
-bien être de la main même de Richelieu, étant assez vraisemblable que le
-cardinal, selon sa coutume, aura ici plutôt résumé à sa manière que
-reproduit textuellement la dépêche du négociateur anglais. Quoi qu'il
-en soit, Richelieu, qui désirait vivement, La Rochelle une fois soumise,
-n'avoir plus sur les bras les Rohan, les protestants et l'Angleterre,
-afin de porter toutes ses forces contre l'Espagne, accepta la condition
-demandée, et à la fin de l'année 1628 Mme de Chevreuse eut la permission
-de revenir à Dampierre.
-
- [114] Sur Charles IV, sa liaison avec Mme de Chevreuse, la ligue
- qu'ils formèrent ensemble contre Richelieu et l'extraordinaire
- influence qu'elle conserva toujours sur lui, nous renvoyons avec
- confiance au t. Ier de l'excellent ouvrage de M. le comte
- d'Haussonville, _Histoire de la réunion de la Lorraine à la
- France_.
-
- [115] Voyez les _Mémoires_ de Richelieu, t. III., p. 311 et suiv.
-
- [116] La Porte, _Mémoires_, p. 304: «La nouvelle de l'arrestation
- de mylord Montaigu mit la reine en une peine extrême, craignant
- d'être nommée dans les papiers de mylord, et que cela venant à
- être découvert, le roi, avec qui elle n'étoit pas en trop bonne
- intelligence, ne la maltraitât et ne la renvoyât en Espagne,
- comme il auroit fait assurément; ce qui lui donna une telle
- inquiétude qu'elle en perdit le dormir et le manger. Dans cet
- embarras elle se souvint que j'étois dans la compagnie des
- gendarmes qui devoit être du nombre des troupes commandées pour
- la conduite de mylord. C'est pourquoi elle s'informa à Lavau où
- j'étois; il me trouva et me conduisit après minuit dans la
- chambre de la reine d'où tout le monde étoit retiré. Elle me dit
- la peine où elle étoit, et que, n'ayant personne à qui elle se
- pût fier, elle m'avoit fait chercher, croyant que je la servirois
- avec affection et fidélité; que de ce que je lui rapporterois
- dépendoit son salut ou sa perte; elle me dit toute l'affaire, et
- qu'il falloit que, dans la conduite que nous ferions de mylord
- Montaigu, je fisse en sorte de lui parler et de savoir de lui si,
- dans les papiers qu'on lui avoit pris, elle n'y étoit point
- nommée, et que si d'adventure il étoit interrogé lorsqu'il seroit
- à la Bastille, et pressé de nommer tous ceux qu'il savoit avoir
- eu connoissance de cette ligue, il se gardât bien de la nommer...
- Je dis à mylord Montaigu la peine où étoit la reine; à cela il me
- répondit qu'elle n'étoit nommée ni directement ni indirectement
- dans les papiers qu'on lui avoit pris, et m'assura que s'il étoit
- interrogé il ne diroit jamais rien qui lui pût nuire, quand même
- on le devroit faire mourir.» Quand La Porte rapporta cette
- réponse à la reine, celle-ci, dit La Porte, tressaillit de joie.
-
- [117] _Mémoires_, _ibid._, t. IV, p. 11: «Le tout suscité par Mme
- de Chevreuse, qui agissoit en cela du consentement de la reine.»
- _Ibid._, p. 80: «Une demoiselle qu'elle chassa donna avis que sa
- liaison avec la reine régnante étoit plus étroite que jamais, et
- qu'elle lui disoit qu'elle n'avoit rien à craindre, ayant
- l'empereur, l'Espagne, l'Angleterre, la Lorraine et beaucoup
- d'autres pour elle.» La Rochefoucauld, _ibid._, p. 344: «On sait
- assez que le duc de Buckingham vint avec une puissante flotte
- pour secourir La Rochelle, qu'il attaqua l'île de Ré sans la
- prendre, et qu'il se retira avec un succès malheureux; mais tout
- le monde ne sait pas que le cardinal accusa la reine d'avoir
- concerté cette entreprise avec le duc de Buckingham pour faire la
- paix des huguenots, et lui donner un prétexte de revenir à la
- cour et de revoir la reine.»
-
- [118] _Mémoires_ de Richelieu, t. IV, p. 74.
-
-Il y eut là quelques années de repos dans cette vie agitée. Du fond de sa
-retraite, Mme de Chevreuse vit plus d'une fois changer la face des
-affaires et de la cour. Elle vit Marie de Médicis revêtue de nouveau, en
-1629, du titre et des fonctions de régente, de nouveau aussi dépouillée
-de son pouvoir en 1630, après la célèbre journée des dupes, et, plus
-maltraitée par son ancien favori qu'elle ne l'avait jamais été par
-Luynes, s'enfuir en 1631 à Bruxelles, se mettre sous la protection de
-l'Espagne et à la tête des ennemis de Richelieu. Elle vit le duc
-d'Orléans, après avoir voulu épouser la belle Marie de Gonzague, une des
-filles du duc de Mantoue, devenu amoureux de Marguerite de Lorraine,
-sœur de Charles IV, l'épouser contre la volonté du roi, et s'en aller à
-Bruxelles grossir et fortifier le parti de la reine mère. Anne d'Autriche
-et Mme de Chevreuse étaient naturellement de ce parti, et le secondaient
-de tous leurs vœux, mais en ayant grand soin de les cacher sous des
-démonstrations contraires, devant le cardinal tout-puissant et irrité,
-prodiguant sans pitié les destitutions, les emprisonnements, les exils,
-et faisant monter tour à tour, en 1632, sur l'échafaud de Chalais, son
-ancien ami le maréchal de Marillac, coupable surtout d'être resté fidèle
-à leur commune maîtresse, et le dernier descendant des deux grands
-connétables de Montmorency, le vainqueur de Veillane, qui s'était laissé
-engager dans la révolte la plus insensée par les conseils de sa femme,
-dévouée à la reine mère, et sur la parole du duc d'Orléans. Mme de
-Chevreuse avait appris à mettre un voile sur ses plus chers sentiments:
-peu à peu elle reparut à la cour en ayant l'air de ne chercher que le
-plaisir. Elle avait à peine trente-deux ans, et il était difficile encore
-de la voir impunément. On dit que Richelieu ne fut pas insensible à sa
-beauté. Pourquoi s'en étonner? D'autres grands politiques, Henri IV,
-Charlemagne, César, ont aussi aimé la beauté, et le XVIIe siècle est
-particulièrement le siècle de la galanterie. C'est une tradition
-accréditée que le cardinal fit quelque temps une cour inutile mais fort
-pressante à la reine Anne. Nous écartons les propos grossiers de
-Tallemant[119]; nous n'ajoutons pas foi à l'incroyable récit du jeune
-Brienne[120], mais son père[121], mais La Rochefoucauld[122], mais
-Retz[123], parlent de l'inclination que le cardinal a ressentie pour la
-reine; et celle-ci a conté elle-même à Mme de Motteville «qu'un jour il
-lui parla d'un air très-galant et lui fit un discours fort
-passionné[124].» C'est encore Mme de Motteville qui nous apprend que
-Richelieu, «malgré la rigueur qu'il avait eue pour Mme de Chevreuse, ne
-l'avoit jamais haïe, et que sa beauté avoit eu des charmes pour
-lui[125].» Il essaya de lui plaire, et un moment l'entoura d'attentions
-et d'hommages[126]. L'habile duchesse se garda bien de les repousser,
-sans les trop accueillir. Le cardinal s'efforça de lui persuader de
-rompre avec le duc de Lorraine[127]. Tantôt elle résistait, tantôt elle
-donnait des espérances[128], et mettait même son influence sur le duc de
-Lorraine au service des desseins de Richelieu[129]. Mais au fond son âme
-demeurait inébranlablement attachée à sa cause et à ses amis, et au
-tout-puissant cardinal elle préféra un de ses ministres, celui sur lequel
-il avait le plus droit de compter: elle le lui enleva d'un regard, et le
-conquit au parti des mécontents.
-
- [119] Tallemant, _Historiette du cardinal de Richelieu_, t. Ier,
- p. 350.
-
- [120] _Mémoires inédits_, publiés par M. Barrière en 1828, t.
- Ier, p. 274.
-
- [121] _Mémoires de Brienne_, collect. Petitot, 2e série, t.
- XXXVI, p. 60.
-
- [122] _Ibid._, p. 343 et 345.
-
- [123] Édition d'Amsterdam, 1731, t. Ier, p. 10.
-
- [124] _Mémoires_, _ibid._, p. 34.
-
- [125] _Ibid._, p. 62.
-
- [126] Il est certain qu'en 1632 Mme de Chevreuse était bien avec
- le cardinal. On en peut juger par les deux billets suivants que
- nous tirons des archives des affaires étrangères, FRANCE, 1632,
- t. LXII et LXIII: «Monsieur, je ne m'estimois pas si heureuse
- d'être en votre souvenir dans les occupations où vous êtes. Je me
- trouve agréablement trompée en cette opinion. Cela me fait
- espérer que je le serai peut-être encore à mon avantage touchant
- les sentiments où vous êtes pour moi. Je le souhaite aussi
- passionnément que véritablement. Je suis résolue de vous
- témoigner par toutes les actions de ma vie que je suis comme je
- le dois, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante,
- M. DE ROHAN. _P. S._ Je vous envoierois d'autres lettres en
- échange de celles que vous m'avez envoyées, si je ne craignois
- pas que la quantité vous importunât.»--«1er août 1632. Monsieur,
- si j'avois aussi bien pu refuser de donner cette lettre à ce
- gentilhomme, comme je sais m'empêcher de vous importuner à toutes
- heures de mes supplications, vous n'auriez pas eu la peine de la
- lire. Il faut que vous le souffriez encore, s'il vous plaît,
- Monsieur, pour que je satisfasse à la créance qu'a le maître de
- ce porteur qu'il obtiendra la demande qu'il vous fait, pourvu que
- vous la teniez de moi. Ma créance n'étant pas tout à fait de
- même, j'estime que je fais mieux de vous laisser voir cette
- demande dans la lettre qu'il vous écrit, crainte de vous ennuyer
- d'un trop long discours; et par cette même raison je ne vous
- dirai pas davantage, sinon que je serai jusqu'à la mort,
- Monsieur, votre très-humble et très-obligeante servante, M. DE
- ROHAN.» La Porte dit aussi qu'alors Mme de Chevreuse passait pour
- être en faveur auprès du cardinal, _ibid._, p. 317.
-
- [127] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LVII, année
- 1631. Bouthillier à Richelieu: «J'ai donné le mémoire à Mme de
- Chevreuse; elle m'a dit force choses qui seroient inutiles et
- trop longues à vous dire. J'essayai de lui faire comprendre
- qu'elle ne pouvoit écrire un mot à M. de Lorraine.»
-
- [128] _Ibid._, Mémoire pour interroger René Seguin, prisonnier à
- la Bastille, pris au retour d'un voyage en Flandre. «...Il avoit
- charge de parler à Mme de Chevreuse pour la gagner et la porter à
- desservir le roi, ce qu'elle a découvert à Sa Majesté, et ce
- qu'il n'est pas à propos que Seguin sache.»
-
- [129] Par exemple au traité de Vic en 1632. Voyez M. d'Haussonville,
- t. Ier, p. 295.
-
-Charles de l'Aubépine, marquis de Châteauneuf, d'une vieille famille de
-conseillers et de secrétaires d'État, avait succédé en 1630 à Michel de
-Marillac dans le poste de garde des sceaux; il le devait à la faveur de
-Richelieu et au dévouement qu'il lui avait montré. Il avait poussé ce
-dévouement bien loin, car il présida à Toulouse la commission qui jugea
-Henri de Montmorenci, et par là il mit à jamais contre lui les
-Montmorenci et les Condé. Châteauneuf avait donné des gages sanglants à
-Richelieu, et ils semblaient inséparablement unis. Le cardinal l'avait
-comblé, comme il faisait tous les siens. Châteauneuf avait été
-successivement nommé ambassadeur, chancelier des ordres du roi,
-gouverneur de Touraine. C'était un homme consommé dans les affaires,
-laborieux, actif, et doué de la qualité qui plaisait le plus au
-cardinal, la résolution; mais il avait une ambition démesurée qu'il
-conserva jusqu'à la fin de sa vie; l'amour s'y joignant la rendit
-aveugle[130]. On ne se peut empêcher de sourire quand on se rappelle ce
-que dit Retz, que Châteauneuf amusa Mme de Chevreuse avec les affaires;
-cet amusement-là était d'une espèce toute particulière: on y jouait sa
-fortune et quelquefois sa tête, et l'intrigue où l'un et l'autre
-s'engagèrent était si téméraire, que pour cette fois nous admettons que
-ce ne fut pas Châteauneuf qui y jeta Mme de Chevreuse, et que c'est elle
-bien plutôt qui y poussa l'amoureux garde des sceaux.
-
- [130] Richelieu, _Mémoires_, t. VII, p. 326: «On avoit fait le
- sieur de Châteauneuf garde des sceaux à l'éloignement du sieur de
- Marillac, croyant qu'il n'auroit d'autre mouvement que celui que
- le commandement du roi lui donneroit ou l'intérêt de son service,
- d'autant que jusque-là il avoit fait paroître n'avoir autre
- intention, et depuis quelques années étoit toujours demeuré
- attaché auprès du cardinal, servant avec beaucoup de témoignages
- d'affection et de fidélité; mais dès qu'il se vit émancipé par
- l'autorité de sa charge et en état d'agir seul, lors les
- intentions qu'il avoit tenues cachées auparavant par respect et
- par crainte commencèrent à paroître. Il se porta dans les cabales
- de la cour, particulièrement celle des dames factieuses dont la
- principale étoit la duchesse de Chevreuse, l'esprit et la
- conduite de laquelle avoient été souvent désagréables au roi,
- comme non-seulement n'ayant jamais manqué à être de toutes les
- mauvaises parties qui avoient été faites contre son service, mais
- même en ayant quasi toujours été un très-dangereux chef de
- parti.»
-
-Châteauneuf avait alors cinquante ans[131], et le sentiment qu'il avait
-conçu pour Mme de Chevreuse devait être une de ces passions fatales qui
-précèdent et qui marquent la fuite suprême de la jeunesse. Pour Mme de
-Chevreuse, elle partagea dans toute leur étendue les dangers et les
-malheurs de Châteauneuf, et jamais plus tard elle ne consentit à séparer
-sa fortune de la sienne. Elle portait au moins dans ses égarements ce
-reste d'honnêteté que, lorsqu'elle aimait quelqu'un, elle l'aimait avec
-une fidélité sans bornes, et que l'amour passé il lui en demeurait une
-amitié inviolable. Déjà, depuis quelque temps, Richelieu s'était aperçu
-que son garde des sceaux n'était plus le même. Son génie soupçonneux,
-secondé par sa pénétration et une incomparable police, l'avait mis sur
-la trace des manœuvres les plus secrètes de Châteauneuf, et lui-même
-s'est complu à rassembler tous les indices de la trahison de son ancien
-ami dans des pages jusqu'ici restées inédites et qui nous semblent un
-chapitre égaré de ses Mémoires[132]. Au mois de novembre 1632, à
-Bordeaux, pendant une assez grave maladie du cardinal, tandis que le
-cardinal La Valette, le P. Joseph et Bouthillier veillaient avec anxiété
-autour de son lit, le garde des sceaux, subjugué par Mme de Chevreuse
-et séduit par elle à la cause de la reine Anne, partagea tous les
-divertissements des deux jeunes femmes, et les accompagna dans un voyage
-de plaisir à La Rochelle. Cette conduite avait éclairé et irrité
-Richelieu; et à son retour à Paris, le 25 février 1633, Châteauneuf fut
-arrêté, et tous ses papiers saisis. On y trouva cinquante-deux lettres
-de la main de Mme de Chevreuse où, sous des chiffres faciles à pénétrer
-et à travers un jargon transparent, on reconnaissait les sentiments de
-Châteauneuf et de la duchesse. Il y avait aussi beaucoup de lettres du
-commandeur de Jars, du comte de Holland, de Montaigu, de Puylaurens, du
-comte de Brion, du duc de Vendôme et de la reine d'Angleterre elle-même.
-Ces papiers furent apportés au cardinal, qui les garda selon sa coutume;
-après sa mort on les trouva dans sa cassette, et ils arrivèrent ainsi,
-avec bien d'autres, en la possession du maréchal de Richelieu, qui les
-communiqua au père Griffet pour son _Histoire du règne de Louis
-XIII_[133]. Une copie assez ancienne est aujourd'hui entre les mains de
-M. le duc de Luynes, dont l'esprit est trop élevé pour songer à dérober
-à l'histoire les fautes, d'ailleurs bien connues, de son illustre
-aïeule, surtout quand ces fautes portent encore la marque d'un noble
-cœur et d'un grand caractère. Nous avons pu examiner ces curieux
-manuscrits[134], et particulièrement les lettres de Mme de Chevreuse.
-Elles confirment ce que nous dit Mme de Motteville de l'impression que
-la beauté de Mme de Chevreuse avait faite sur le cardinal: on y voit
-qu'il lui rendait des soins, qu'il était jaloux[135] de Châteauneuf, et
-que celui-ci s'alarmait des ménagements qu'elle gardait envers le
-premier ministre pour mieux cacher leur commerce. On ne lira pas sans
-intérêt divers passages de ces lettres encore inédites où se montre
-l'esprit délié à la fois et audacieux de la duchesse, son empire sur le
-garde des sceaux, et la haine intrépide qu'elle portait au cardinal
-parmi les déférences qu'elle lui prodiguait.
-
- [131] Il était né en 1580. Un admirable portrait au crayon de D.
- Demonstier, gravé par Ragot, le représente en garde des sceaux,
- d'une mine ferme et relevée.
-
- [132] Nous avons rencontré ce curieux fragment aux archives des
- affaires étrangères, FRANCE, t. CI, la dernière pièce du volume,
- sous ce titre: _Mémoire de M. le Cardinal de Richelieu contre M.
- de Châteauneuf_. 12 pages de la main bien connue de Charpentier,
- l'un des secrétaires du cardinal. Voyez l'APPENDICE, notes du
- chap. III.
-
- [133] Tom. II, p. 392.
-
- [134] Nous en donnons au moins l'exact inventaire dans l'APPENDICE,
- notes du chap. III.
-
- [135] La jalousie de Richelieu contre Châteauneuf paraît aussi
- dans cet endroit des _Mémoires_ de La Porte, _ibid._, p. 322: «Le
- cardinal m'interrogea fort sur ce que faisoit la reine, si M. de
- Châteauneuf alloit souvent chez elle, s'il y étoit tard, et s'il
- n'alloit pas ordinairement chez Mme de Chevreuse.» Ailleurs
- encore La Porte raconte que le cardinal le questionnait beaucoup
- «sur la conduite de Mme de Chevreuse et de M. de Châteauneuf.»
-
-«Mme de Chevreuse[136] se plaint à M. de Châteauneuf de son serviteur
-qui a si peu d'assurance en la générosité et amitié de son maître, et
-fait bien pis quand il demande si Mme de Chevreuse le néglige pour
-l'avoir promis au cardinal. Vous avez tort d'avoir eu cette pensée, et
-l'âme de Mme de Chevreuse est trop noble pour qu'il y entre jamais de
-lâches sentiments. C'est pourquoi je ne considère non plus la faveur du
-cardinal que sa puissance, et je ne ferai jamais rien d'indigne de moi
-pour le bien que je pourrois tirer de l'une ni pour le mal que pourroit
-me faire l'autre. Croyez cela si vous voulez me faire justice. Je vous
-la rendrai toute ma vie, et souhaite que vous y ayez de l'avantage, car
-je prendrai grand plaisir à vous contenter et j'aurai grand'peine à vous
-déplaire. Voilà, en conscience, mes sentiments, et vous n'en avez point
-si vous manquez jamais à votre maître.
-
- [136] Disons une fois pour toutes que, dans l'original, Mme de
- Chevreuse est désignée par le no 28, Châteauneuf par le no 38, le
- cardinal par le no 22, Louis XIII par le no 23, la reine Anne par
- le no 24, M. de Chevreuse par le no 57, etc.
-
-«Mme de Chevreuse a vu le cardinal, qui a demeuré deux heures chez la
-Reine. Il lui a fait des compliments inimaginables et dit des louanges
-extraordinaires devant Mme de Chevreuse, à qui il a parlé fort
-froidement, affectant une grande négligence et indifférence pour elle
-qui l'a traité à son accoutumé sans faire semblant de s'apercevoir de
-son humeur. Sur une picoterie qu'il lui a voulu faire, Mme de Chevreuse
-l'a raillé jusqu'à en venir au mépris de sa puissance. Cela l'a plus
-étonné que mis en colère, car alors il a changé de langage et s'est mis
-dans des civilités et humilités grandes. Je ne sais si ç'a été qu'en la
-présence de la reine il n'a pas voulu montrer de mauvaise humeur, ou
-bien pour ne vouloir pas se brouiller avec Mme de Chevreuse. Demain je
-dois le voir à deux heures. Je vous manderai ce qui se passera. Soyez
-assuré que Mme de Chevreuse ne sera plus au monde lorsqu'elle ne sera
-plus à vous.»
-
-«Je crois que je suis destinée pour l'objet de la folie des
-extravagants. Le cardinal me le témoigne bien; mais quelque peine que
-nous donne sa mauvaise humeur, je n'en suis pas si affligée que de celle
-de 37[137], qui, sans s'arrêter à ma prière ni aux considérations que je
-lui ai représentées, veut aller où est Mme de Chevreuse, et dit qu'il
-n'y a rien qui l'en puisse empêcher, encore même que Mme de Chevreuse ne
-le veuille pas de peur de fâcher le cardinal s'il le découvroit. Je vous
-avoue que le discours de 37 m'a très affligée, car je ne le saurois
-souffrir. Je suis bien marrie que 37 m'ait donné tant de sujets de le
-fâcher après m'en avoir tant donné de me louer de lui. Je suis résolue
-de ne pas le voir s'il vient contre ma volonté, et même de ne pas
-recevoir ses lettres s'il ne se repent pas de la façon dont il parle à
-Mme de Chevreuse, qui ne peut souffrir ce langage d'âme du monde que de
-vous.»
-
- [137] Quel est l'adorateur importun caché sous ce chiffre?
- N'est-ce pas le comte de Brion? Voyez plus bas, p. 101, 102, 107,
- 109.
-
-«Mme de Chevreuse n'a point eu de nouvelles du cardinal. S'il est aussi
-aise de n'ouïr point parler de moi comme je le suis de n'ouïr plus
-parler de lui, il est bien content, et moi hors de la persécution dont
-le temps et notre bon esprit nous délivreront.
-
-«La tyrannie du cardinal s'augmente de moments en moments. Il peste et
-enrage de ce que Mme de Chevreuse ne va pas le voir. Je lui avois écrit
-deux fois avec des compliments dont il est indigne, ce que je ne lui
-eusse jamais rendu sans la persécution que M. de Chevreuse m'a faite
-pour cela, me disant que c'étoit acheter le repos. Je crois que les
-faveurs du roi ont mis au dernier point sa présomption. Il croit
-épouvanter Mme de Chevreuse de sa colère, et se persuade, à mon opinion,
-qu'il n'y a rien qu'elle ne fît pour l'apaiser; mais elle aime mieux se
-résoudre à périr qu'à faire des soumissions au cardinal. Sa gloire m'est
-odieuse. Il a dit à mon mari que mon humeur étoit insupportable à un
-homme de cœur comme lui, et qu'il étoit résolu de ne me plus rendre
-aucun devoir particulier, puisque je n'étois pas capable de donner à lui
-seul mon amitié et ma confiance. C'est vous seul que je veux qui sache
-ceci. Ne faites pas semblant à M. de Chevreuse de le savoir. Il a eu une
-petite brouillerie avec moi à cause qu'il a été si intimidé par
-l'insolence du cardinal qu'il m'a voulu persécuter pour que je l'endure
-bassement. J'estime tant votre courage et votre affection que je veux
-que vous sachiez tous les intérêts de Mme de Chevreuse. Elle se fie si
-entièrement en vous qu'elle tient ses intérêts aussi chers entre vos
-mains qu'aux siennes. Aimez fidèlement votre maître, et quelque
-persécution qu'on puisse lui faire, croyez qu'il se montrera toujours
-digne de l'être par toutes ses actions.
-
-«Je ne vous fais point d'excuse de ne vous avoir pas écrit aujourd'hui,
-mais je veux que vous croyiez que je n'ai pas laissé de songer souvent à
-vous, quoique mes lettres ne vous l'aient pas témoigné. Je ne vous
-saurois bien représenter l'entrevue du cardinal et de Mme de Chevreuse
-qu'en vous disant qu'il témoigne à votre maître autant de passion que
-Mme de Chevreuse en a cru autrefois dans le cœur de 33[138]; mais
-comme Mme de Chevreuse l'a toujours estimée véritable là, elle la croit
-fausse en celui du cardinal, qui dit n'avoir plus de réserve pour elle,
-voulant faire absolument tout ce qu'elle ordonnera, pourvu qu'elle vive
-en sorte avec lui qu'il se puisse assurer d'être en son estime et
-confiance par-dessus tout ce qui est sur la terre... Celui qui m'avoit
-promis de me dire des nouvelles fut hier ici, mais fort triste, et deux
-ou trois fois il me sembla qu'il me vouloit parler, dont je lui donnai
-assez moyen; mais il fut muet, et à moins de deviner, je ne saurois rien
-connoître de ses sentiments. Dès que j'en saurai la vérité, vous ne
-l'ignorerez pas, et j'en userai avec lui et avec tout autre comme je
-vous ai promis, soyez-en sûr, et que jamais les promesses du cardinal ne
-m'ébranleront. Est-il besoin que je vous assure de cela? Seroit-il
-possible que vous en eussiez seulement soupçon? Je serois au désespoir
-si je le croyois; mais j'ai trop bonne opinion de vous pour ne vivre pas
-certaine que vous ne l'avez pas mauvaise de moi.
-
- [138] Le duc de Lorraine ou le comte de Holland.
-
-«Je suis désespérée de ce que le cardinal a mandé à Mme de Chevreuse ce
-soir. Il lui a envoyé un exprès pour la conjurer de deux choses: la
-première, de ne point parler à Brion (François Christophe de Levis,
-comte de Brion, un des favoris du duc d'Orléans, le futur duc de
-Damville); la seconde de ne point voir M. de Châteauneuf; en ce dernier
-seul est ma peine. Toutefois, ma résolution de témoigner mon affection
-à M. de Châteauneuf est plus forte que toute la considération du
-cardinal. C'est pourquoi j'ai mandé au cardinal que je ne me pouvois pas
-défendre des prières que M. de Chevreuse me fait de voir M. de
-Châteauneuf pour mille affaires qu'il a. La plus grande que j'aye est de
-me revenger des obligations que j'ai à M. de Châteauneuf, à qui je suis
-plus véritablement que toutes les personnes du monde.
-
-«Il n'y a pas de divertissement ni de lassitude capable de m'empêcher de
-penser à vous et de vous en donner des marques. Ces trois lignes sont
-une preuve de cette vérité, et je veux qu'elles vous servent d'assurance
-d'une autre, qui est que si M. de Châteauneuf est aussi parfait
-serviteur en effets qu'en paroles, Mme de Chevreuse sera plus
-reconnaissant maître en ses actions qu'en ses discours.
-
-«Je ne doute pas de la peine où vous êtes, et vous proteste que Mme de
-Chevreuse la partage bien s'en croyant la cause. Mandez-moi comment je
-vous pourrai voir sans que le cardinal le sache, car je ferai tout ce
-que vous jugerez à propos pour cela, souhaitant passionnément de vous
-entretenir, et ayant bien des choses à vous dire qui ne se peuvent pas
-bien expliquer par écrit, surtout touchant 37[139] et le cardinal, mais
-du dernier beaucoup davantage, l'ayant vu ce soir et trouvé plus résolu
-à persécuter Mme de Chevreuse que jamais. Il est sorti bien d'avec elle;
-mais jamais elle ne l'a trouvé comme aujourd'hui, si inquiet, et des
-inégalités telles en ses discours que souvent il se désespéroit de
-colère, et en un moment s'apaisoit et étoit dans des humilités extrêmes.
-Il ne peut souffrir que Mme de Chevreuse estime M. de Châteauneuf, et ne
-sauroit l'empêcher, je vous le promets, mon fidèle serviteur, que
-j'appelle ainsi parce que je le crois tel. Adieu, il faut que je vous
-voye à quelque prix que ce soit. Faites-moi réponse et prenez garde au
-cardinal, car il épie Mme de Chevreuse et M. de Châteauneuf, en qui Mme
-de Chevreuse se fie comme à elle-même.
-
- [139] Voyez plus haut, p. 99.
-
-«Il est vrai que je voudrois avoir donné de ma vie et vous avoir vu
-hier. Je sortis le soir et faillis aller pour cela chez votre sœur
-(Élisabeth de L'Aubespine, qui avait épousé André de Cochefilet, comte
-de Vaucellas). Si le cardinal vous parle de la visite de Mme de
-Chevreuse, dites que ce fut pour l'affaire de la princesse de Guymené
-(belle-sœur de Mme de Chevreuse); mais je veux que vous lui témoigniez
-être mal satisfait de votre maître et le mépriser. Je sais que vous
-aurez de la peine en cela. Toutefois vous m'obéirez parce qu'il est
-absolument nécessaire. C'est pourquoi je vous le recommande. Prenez-y
-occasion bien adroitement, et n'envoyez pas chez moi. Vous aurez souvent
-de mes nouvelles, et toute ma vie des preuves de mon affection. Je serai
-aujourd'hui où vous allez.
-
-«Encore que je me porte mal, je ne veux pas laisser de vous dire comme
-s'est passée la visite de Mme de Chevreuse au cardinal. Il lui a parlé
-de sa passion qu'il dit être au point de lui avoir causé son mal par le
-déplaisir du procédé[140] de Mme de Chevreuse avec lui. Il s'est étendu
-en de longs discours de plainte de la conduite de Mme de Chevreuse,
-surtout touchant M. de Châteauneuf, concluant qu'il ne pouvoit plus
-vivre dans les sentiments où il est pour Mme de Chevreuse, si elle ne
-lui témoignoit d'être en d'autres pour lui que par le passé; à quoi Mme
-de Chevreuse a répondu qu'elle avoit toujours essayé de donner sujet au
-cardinal d'être satisfait d'elle, et qu'elle vouloit lui en donner plus
-que jamais. Le cardinal a pressé au dernier point Mme de Chevreuse pour
-savoir comment M. de Châteauneuf étoit avec elle, disant que tout le
-monde l'y croyoit en une intelligence extrême, ce que j'ai absolument
-désavoué. Je ne vous en veux dire davantage à cette heure, mais croyez
-que je vous estime autant que je le méprise, et que je n'aurai jamais de
-secret pour M. de Châteauneuf ni de confiance pour le cardinal.
-
- [140] Dans le texte, _procédure_ qui était alors le mot usité.
-
-«Je vous confirme la promesse que je vous fis de la dernière religion.
-Si j'en ai fait quelque difficulté, ce n'est pas que j'aye changé de
-volonté depuis, mais ç'a été pour voir si vous étiez bien ferme dans la
-vôtre. Il est vrai en cette occasion que vous me priez de ce que je
-désire pour vous rendre plus coupable si vous y manquez, et moi plus
-excusable en ce que j'aurai fait.
-
-«Pourvu que votre affection soit aussi parfaite que la bague que vous
-m'envoyez, vous n'aurez jamais sujet de rougir pour avoir fait un
-mauvais présent à votre maître, ni de l'avoir reçu.
-
-«Je veux partager avec vous le regret que vous avez de vous éloigner
-sans me voir. J'ai plus de haine de la tyrannie du cardinal que vous,
-mais je la veux surmonter et non pas m'en plaindre, puisque le premier
-sera un effet de courage et le dernier seroit un acte de foiblesse.
-Jamais je n'eus tant d'envie de vous entretenir qu'à cette heure. Le
-cardinal jure que Mme de Chevreuse sera mal avec vous dans peu, que M.
-de Châteauneuf n'aime pas Mme de Chevreuse et en fait des railleries
-avec 47 (dame inconnue, peut-être Mme de Puisieux, que Châteauneuf avait
-longtemps aimée). Pour ce qui la regarde, je me moque de cela; je crois
-M. de Châteauneuf fidèle et affectionné pour moi et le serai toute ma
-vie pour lui, pourvu que, comme il a mérité que j'aye pris cette bonne
-opinion de lui, il ne se rende pas digne que je la perde. Je suis au
-désespoir de ne pouvoir vous envoyer aujourd'hui la peinture de Mme de
-Chevreuse, que je vous ai promise.
-
-«Vous vous obligez à beaucoup; mais il faut que vous sachiez que la
-moindre faute est capable de me fâcher extrêmement. C'est pourquoi
-prenez garde à ce que vous promettez. Cela seroit déshonorant[141] pour
-vous si vos actions n'étoient conformes à vos paroles et honteux à moi
-de le souffrir. Je vous dis encore un coup que vous ne vous engagiez
-pas tant, si vous n'êtes bien assuré de ne manquer jamais à rien. Je
-m'obligerai de peu tant que je ne me serai pas attendue à tout; mais
-quand vous me l'aurez promis, et que je l'aurai reçu, je ne serai plus
-satisfaite de vous si j'y remarque la moindre réserve.
-
- [141] Dans le texte, _déshonorable_ que l'analogie donne naturellement
- en opposition à _honorable_.
-
-«Je vous conseille, ne pouvant pas encore dire que je vous commande et
-ne voulant plus dire que je vous prie, de porter le diamant que je vous
-envoye, afin que voyant cette pierre, qui a deux qualités, l'une d'être
-ferme, l'autre si brillante qu'elle paroît de loin et fait voir les
-moindres défauts, vous vous souveniez qu'il faut être ferme dans vos
-promesses pour qu'elles me plaisent, et ne point faire de fautes pour
-que je n'en remarque point.
-
-«Le cardinal est en meilleure humeur qu'il n'avoit été depuis son retour
-pour Mme de Chevreuse. Il m'a écrit ce soir qu'il étoit en des peines
-extrêmes de mon mal, que toutes les faveurs du roi ne le touchoient
-point en l'état où j'étois, et que la gayeté que M. de Châteauneuf avoit
-aujourd'hui a ôté l'opinion qu'il aime Mme de Chevreuse, à qui il a dit
-sa maladie sans que cela l'ait touché, et que si Mme de Chevreuse avoit
-vu sa mine, elle le croiroit le plus dissimulé ou le moins affectionné
-homme du monde, ce qui l'obligeroit à ne l'aimer jamais ou à ne jamais
-le croire. Sur cela, Mme de Chevreuse promet à M. de Châteauneuf que, ne
-se gouvernant pas par les avis du cardinal, elle fera les deux, l'aimant
-et le croyant toujours.
-
-«Je crois que M. de Châteauneuf est absolument à Mme de Chevreuse, et
-je vous promets qu'éternellement Mme de Chevreuse traitera M. de
-Châteauneuf comme sien. Quand toute la terre négligeroit M. de
-Châteauneuf, Mme de Chevreuse le saura toute sa vie si dignement estimer
-que, s'il l'aime véritablement comme il dit, il aura sujet d'être
-content de sa fortune, car toutes les puissances de la terre ne
-sauroient me faire changer de résolution. Je vous le jure, et je vous
-commande de le croire et de m'aimer fidèlement.
-
-«Hier au soir le cardinal envoya savoir des nouvelles de Mme de
-Chevreuse et lui écrivit qu'il mouroit d'envie de la voir, qu'il avoit
-bien des choses à lui dire, étant plus que jamais à Mme de Chevreuse,
-qui fait peu de cas de cette protestation et beaucoup de celle que M. de
-Châteauneuf lui a faite d'être absolument à elle. Demain, je vous en
-dirai davantage. Aimez toujours votre maître, il se porte mal et n'est
-sorti ces deux jours que par contrainte; mais en quelque état qu'il
-puisse être et quoi qu'il lui puisse jamais arriver, il mourra plutôt
-que de manquer à ce qu'il vous a promis.
-
-«Hier, à six heures du soir, le cardinal de La Valette vint voir Mme de
-Chevreuse de la part du cardinal de Richelieu. Il lui parla avec douleur
-et soumission en faveur de son maître. Ensuite de cela il fit force
-admirations de Mme de Chevreuse et mille galanteries à sa mode qui sont
-des sottises à la mienne. J'ai répondu fort civilement et froidement. 37
-est au désespoir; il dit qu'il veut se perdre puisque Mme de Chevreuse
-ne le veut pas voir, qu'il lui seroit à charge toute sa vie qu'il n'a
-jamais chérie que pour ce qu'il croyoit qu'elle pourroit un jour être
-agréable et utile à Mme de Chevreuse, qu'en ayant perdu l'espérance à
-cette heure il avoit perdu l'envie de vivre, et que ce sera la dernière
-importunité que j'aurai de lui. J'espère que votre affection est à
-l'épreuve de tout. Je vous demande cette grâce et vous promets que tant
-que Mme de Chevreuse vivra, vous en recevrez d'elle. Cette lettre est
-écrite dès hier. Depuis, le cardinal de La Vallette m'a fait écrire
-mille compliments de la part du cardinal de Richelieu.
-
-«Il n'y a plus moyen de dire autre chose pour le diamant; mais quoique
-le cardinal soupçonne Mme de Chevreuse, ou elle lui en ôtera l'opinion,
-ou elle lui en donnera une autre, qui est que toutes ses prospérités ne
-sont pas capables d'assujettir Mme de Chevreuse jusqu'au point de
-dépendre de ses humeurs s'il en prend d'extravagantes pour elle. Ne vous
-inquiétez pas de cette affaire, mais bien de la santé de votre maître
-qui est fort mauvaise et l'arrête au lit, puisque, si vous le perdiez,
-vous n'en trouverez jamais un pareil en fidélité et affection.
-
-«Je n'ai pas moins d'envie de vous voir que vous de m'entretenir, mais
-je suis en peine comment en trouver les moyens, car il ne faut pas que
-le cardinal sache que nous nous sommes vus, si on ne le veut mettre hors
-des gonds. Mandez-moi donc comment il faut faire pour que je vous voye
-sans que le cardinal le puisse savoir.
-
-«Je vous commanderai toujours, hors cette fois que je vous demande une
-grâce qui est la plus grande que vous me puissiez faire, c'est que M.
-de Châteauneuf ne doute jamais de Mme de Chevreuse et s'assure qu'il ne
-perdra jamais les bonnes grâces de son maître que Mme de Chevreuse ne
-perde la vie, ce qu'elle auroit regret qui arrivât avant d'avoir prouvé
-à M. de Châteauneuf combien il est estimé de Mme de Chevreuse, encore
-que ce soit plus qu'elle ne lui a promis. Mais un bon maître ne sauroit
-craindre de faillir en obligeant son serviteur, quand il se témoigne
-plein de fidélité et d'affection. Le cardinal veut persuader à Mme de
-Chevreuse qu'il a le cœur rempli de tous les deux pour elle qui ne
-croit pas ses paroles. Je donnerois de ma vie pour vous entretenir, mais
-je ne sais comment faire, car il ne faut pas que le cardinal puisse le
-savoir. Parlez-en avec le porteur pour en trouver les moyens, et croyez
-qu'il n'y a que la mort qui me puisse ôter les sentiments où je suis
-pour vous.
-
-«Jamais il n'y eut rien de pareil à l'extravagance du cardinal. Il a
-envoyé à Mme de Chevreuse et lui a écrit des plaintes étranges. Il dit
-qu'elle a perpétuellement raillé avec Germain (lord Jermin, agent et ami
-très-particulier de la reine d'Angleterre), afin qu'il dît en son pays
-le mépris qu'elle faisoit de lui, qu'il sait assurément que Mme de
-Chevreuse et M. de Châteauneuf sont en intelligence, et que vos gens ne
-bougent de chez moi, que je reçois Brion à cause qu'il est son ennemi
-pour lui faire dépit, que tout le monde dit qu'il est amoureux de moi,
-qu'il ne sauroit plus souffrir mon procédé. Voilà l'état où est le
-cardinal. Mandez-moi ce que vous apprendrez de cela, et ne faites
-semblant d'en rien savoir. Je verrai le cardinal ici et vous ferai
-savoir ce qui se passera. Croyez que, quoi qu'il puisse arriver à votre
-maître, il ne fera rien d'indigne de lui ni qui vous doive faire honte
-d'être à lui. Je me porte un peu mieux, et plus résolue que jamais
-d'estimer M. de Châteauneuf jusqu'à la mort comme je vous l'ai promis.»
-
-Et ce n'était pas là un pur commerce de galanterie: il y avait dessous
-une intrigue politique très-compliquée. Le duc d'Orléans venait de
-nouveau de quitter la France, et on s'agitait autour de lui pour lui
-persuader de ne pas rester en Lorraine et à Bruxelles, et d'aller
-chercher, avec la reine sa mère, un asile auprès de sa sœur en
-Angleterre. Pour cela, il fallait changer le ministère anglais et
-renverser le grand trésorier attentif à maintenir la paix avec la France
-et à éviter tout motif de querelle et de guerre entre les deux pays. Une
-cabale puissante conspirait sa perte, et à la tête de cette cabale était
-ou passait pour être la reine Henriette, et à la suite de la reine lord
-Holland, ennemi personnel du grand trésorier, lord Montaigu et le
-commandeur de Jars, serviteurs dévoués et chevaleresques de la belle
-Henriette. On a peine à comprendre aujourd'hui comment un homme d'État
-tel que Châteauneuf a pu s'engager dans une entreprise aussi contraire à
-ses intérêts qu'à ses devoirs; mais Mme de Chevreuse avait réussi à
-faire passer dans l'esprit du garde des sceaux cette opinion alors
-très-spécieuse, qui plus tard a entraîné le politique et réfléchi duc de
-Bouillon, et qui était à Mme de Chevreuse le fond de ses espérances et
-le ressort de toute sa conduite: Louis XIII et Richelieu ont un pied
-dans la tombe; le premier des deux qui mourra emportera l'autre;
-l'avenir appartient donc au duc d'Orléans, qui déjà est presque roi, à
-la reine Anne, à la reine mère, qui ont pour eux l'Empire, l'Angleterre
-et l'Espagne; attendons et préparons cet infaillible avenir, et
-gardons-nous de nous donner à un homme dont la destinée est si précaire.
-
-Quel ne fut pas le courroux du superbe et impérieux cardinal lorsqu'il
-apprit qu'il avait été ainsi joué par une femme et trahi par un ami! Sa
-vengeance s'appesantit sur l'infidèle garde des sceaux. Il le tint
-enfermé dans le château fort d'Angoulême pendant dix longues années. Le
-frère de Châteauneuf, le marquis d'Hauterive, put à peine se sauver à la
-faveur de la nuit et se réfugier en Hollande. On s'empara de son neveu,
-le marquis de Leuville, qu'on garda longtemps en prison; on jeta à la
-Bastille le commandeur de Jars, ami particulier du garde des sceaux, et
-dont on avait saisi des lettres fort équivoques; on lui fit son procès à
-Troyes; il fut condamné à avoir la tête tranchée pour crime de
-correspondance avec l'étranger, et, comme nous l'avons dit, il ne reçut
-sa grâce que sur l'échafaud.
-
-Par un étrange contraste, Mme de Chevreuse, ménagée par Richelieu dans
-un reste d'espérance, n'eut pas d'autre punition que de se retirer à
-Dampierre, avec l'ordre de ne point revenir à Paris sans la permission
-du roi. Le cardinal croyait avoir besoin d'elle pour les affaires de
-Lorraine, où déjà son influence sur le duc Charles avait été fort utile,
-et pouvait l'être encore dans les nouvelles et difficiles négociations
-qui aboutirent au traité du 6 septembre 1633. Charles IV était alors
-plus engagé que jamais contre Richelieu: en favorisant le mariage du duc
-d'Orléans avec sa sœur Marguerite, il s'était comme enchaîné à la cause
-du duc et de la reine mère, et poussé par eux il avait rassemblé des
-troupes et fait des mouvements qui avaient contraint le cardinal, pour
-l'occuper chez lui et l'empêcher de se joindre à l'armée impériale, de
-lui jeter les Suédois sur les bras. Mais Charles IV avait les qualités
-de ses défauts: il soutenait ses téméraires entreprises de la plus
-brillante valeur et d'une vraie capacité militaire; il avait fait
-essuyer plus d'un échec aux Suédois, et il pouvait sortir de là des
-complications redoutables. Il importait à la France d'être tranquille du
-côté de la Lorraine, pour disposer librement de ses forces en Allemagne
-au service de ses alliés et en Flandre contre les Espagnols. Il
-s'agissait d'amener le duc Charles à désarmer en même temps que les
-Suédois, en donnant des sûretés bien plus grandes qu'aux précédents
-traités, en remettant même Nancy en dépôt provisoire entre nos mains.
-Pour persuader Charles IV, Richelieu avait, ce semble, une raison bien
-suffisante, l'impossibilité de toute résistance, une puissante armée
-française étant déjà dans le cœur de la Lorraine et maîtresse de toutes
-les places fortes. Le cardinal donna-t-il à Mme de Chevreuse la tâche
-ingrate de seconder et d'adoucir la nécessité[142]? Du moins il est
-certain que, grâce à une protection qui ne pouvait être désintéressée,
-Mme de Chevreuse put demeurer quelque temps à Dampierre avec son mari
-et ses enfants. Mais elle ne s'y amusait guère. La reine aussi ne
-s'amusait pas davantage dans sa prison du Louvre. Les deux nobles amies
-avaient besoin de se voir pour soulager leurs peines en s'en
-entretenant, et vraisemblablement aussi pour aviser aux moyens de les
-faire cesser. Plus d'une fois le soir, à l'ombre naissante, Mme de
-Chevreuse vint à Paris, s'introduisit furtivement au Val-de-Grâce, saint
-monastère dans le faubourg Saint-Jacques où se retirait souvent Anne
-d'Autriche; elle y voyait quelques moments la reine, et au milieu de la
-nuit s'en retournait à Dampierre. Bientôt on découvrit ou on soupçonna
-ces visites clandestines, et on exila de nouveau Mme de Chevreuse, non
-pas comme la première fois hors de France, où son activité et son
-influence eussent été bien plus redoutables, mais à cent lieues de la
-cour et de la reine, en Touraine, dans une terre de son premier mari.
-
- [142] M. d'Haussonville, si bien informé, ne donne aucun rôle à Mme
- de Chevreuse ni dans le traité de Liverdun en 1632 ni dans celui de
- 1633. Le passage suivant de La Porte prolonge pourtant jusqu'en 1633
- l'influence diplomatique de Mme de Chevreuse, puisqu'il la place
- après l'arrestation de Châteauneuf qui est du 25 février de cette
- année. Avouons toutefois que les détails contenus dans ce passage se
- rapportent au traité de Vic conclu le 6 janvier 1632; nous ne le
- donnons pas moins ici parce qu'il montre quels étaient, soit en
- 1633, soit en 1632, les sentiments de Mme de Chevreuse et aussi ceux
- de la reine, et à quel point celle-ci s'affligeait des succès de
- Richelieu, alors même que ces succès profitaient à la France.
- _Ibid._, p. 327: «M. de Châteauneuf fut envoyé à Angoulême, qu'on
- lui donna pour prison, et où il demeura toujours depuis jusqu'à la
- fin du ministère. Pour Mme de Chevreuse, elle demeura à la cour à
- cause du besoin qu'en avoit le cardinal pour ses affaires en
- Lorraine; car le duc de Lorraine, excité par Monsieur, ayant voulu
- faire quelques mouvements, la peur qu'on eut qu'ils n'attirassent
- l'Empereur dans leur parti fit qu'on suscita les Suédois qui étoient
- en Allemagne et qu'on les fit entrer en Lorraine. Le duc leva
- aussitôt une belle armée pour s'opposer à cette invasion; mais le
- roi, pour le désarmer sans coup férir, lui envoya l'abbé Du Dorat,
- qui étoit à M. de Chevreuse; et Mme de Chevreuse même, quoique cette
- négociation ne lui plût pas, cependant, pour montrer son zèle à M.
- le cardinal, agit dans cette affaire contre ses propres sentiments,
- ne croyant pas le duc de Lorraine si facile; mais elle fut trompée,
- car l'abbé Du Dorat ayant trouvé cette altesse à Strasbourg avec son
- armée, fit si bien qu'il l'engagea à la licencier, et l'abbé en eut
- pour récompense la trésorerie de la Sainte-Chapelle. Cependant le
- roi, qui ne s'attendoit pas à cela, partit pour Metz, et étant à
- Château-Thierry il m'envoya avec des lettres de Mme de Chevreuse
- trouver à Nancy M. le duc de Vaudemont... A mon retour je trouvai le
- roi à Châlons, et de là je suivis la cour à Metz, où l'on apprit que
- le duc de Lorraine avoit licencié ses troupes. Cette nouvelle fâcha
- fort la reine et Mme de Chevreuse, qui pourtant n'en témoignèrent
- rien; mais la reine ne put s'empêcher de lui reprocher sa folie
- d'une plaisante manière: elle me commanda de faire un _tababare_ ou
- bonnet à l'anglaise, de velours vert, chamarré de passements d'or,
- doublé de panne jaune, avec un bouquet de fleurs vertes et jaunes,
- et de le porter de sa part au duc de Lorraine. C'étoit un grand
- secret, car si le roi et le cardinal l'eussent sçu, quelques
- railleries qu'elles en eussent pu faire, ils eussent bien vu leur
- intention. J'allai donc en poste à Nancy trouver cette altesse, à
- qui ayant demandé à parler, on me fit entrer dans sa chambre, et
- m'ayant reconnu il imagina bien que j'avois quelque chose de
- particulier à lui dire; il me prit par la main et me mena dans son
- cabinet, où je lui donnai la lettre que la reine lui écrivoit.
- Pendant qu'il la lut, j'accommodai le bonnet avec les plumes, et je
- lui dis ensuite que la reine m'avoit commandé de lui donner cela de
- sa part; il le mit sur sa tête, se regarda dans un miroir, et se mit
- à rire... Il fit réponse, et je retournai à Metz, où je trouvai la
- reine en grande impatience de savoir comment son présent avoit été
- reçu.»
-
-Qu'on juge du mortel ennui qui dut accabler la belle et vive duchesse,
-ensevelie jeune encore dans le fond d'une province, loin de toutes les
-émotions qui lui étaient devenues nécessaires, loin de toute intrigue de
-politique et d'amour. Elle resta en Touraine près de quatre années,
-depuis la fin de 1633 jusqu'au milieu de 1637. C'était pour elle un
-divertissement fort médiocre de tourner la vieille tête de l'archevêque
-de Tours, Bertrand d'Eschaux[143]; et, pour se soutenir, elle avait
-grand besoin des visites de plus jeunes adorateurs: il ne manqua pas de
-s'en présenter.
-
- [143] La Rochefoucauld, _ibid._, p. 355. Cet archevêque devait
- avoir alors plus de quatre-vingts ans, car on lit dans la
- _Gazette_ de l'an 1641, no 619, p. 315: «Le sieur d'Eschaux,
- archevêque de Tours, ci-devant évêque de Bayonne, et premier
- aumônier du roi, âgé de quatre-vingt-six ans, est mort le 21 mai
- en son palais archiépiscopal de Tours.»
-
-Lord Montaigu et le comte de Craft, envoyés en France par le roi et la
-reine d'Angleterre, passèrent à Paris la fin de l'année 1634. Les
-plaisirs de la cour, dans l'épuisement du trésor, et avec la guerre qui
-tenait éloignée la fleur de la noblesse française, n'étaient point assez
-vifs pour faire oublier aux deux gentilshommes anglais celle qu'ils
-avaient vue autrefois à Londres dans tout l'éclat de la beauté et de la
-puissance, et ils vinrent l'un après l'autre en Touraine consoler la
-belle exilée.
-
-Mme de Chevreuse coquetta beaucoup avec Craft, et peut-être parce que le
-jeune comte lui était agréable dans sa solitude, et aussi parce qu'elle
-mettait du prix à s'attacher un gentilhomme qui avait toute la
-confiance de la reine Henriette et une assez grande importance à la cour
-d'Angleterre. Elle y réussit parfaitement, et Craft ne la quitta, en
-février 1635, qu'avec le plus ardent enthousiasme pour sa beauté, son
-esprit et son courage. Il épanche sa jeune admiration dans les lettres
-passionnées qu'il lui adresse de Calais et de Londres[144]. Il lui
-sacrifie toutes les femmes qu'il rencontre. Il ne voit plus autour de
-lui que faiblesse et bassesse en comparaison des nobles sentiments et de
-la grandeur d'âme dont il emporte avec lui l'image. Il est résolu à tout
-braver pour conserver l'estime de sa belle amie; cette estime lui est le
-premier de tous les biens, et il ne demande à être traité que selon ce
-qu'elle lui verra faire. Était-ce un second Chalais que venait
-d'acquérir Mme de Chevreuse? Grâce à Dieu, celui-là ne fut pas mis aux
-mêmes épreuves que le premier.
-
- [144] Nous avons trouvé ces lettres de Craft dans un manuscrit de
- la Bibliothèque impériale, ancien fond françois no 9241, in-fol.;
- au dos: _Choses diverses_; à la garde: «Lettres curieuses
- interceptées du cardinal infant et des ministres d'Espagne,
- adressées à la roine, à Mme de Chevreuse, Mme du Fargis et autres
- personnes considérables en ce temps-là, pendant le ministère du
- cardinal de Richelieu, venues après sa mort de son cabinet; et
- quelques dépêches durant le courant de l'année 1639, venant du
- même lieu, tant du roi que dudit cardinal, adressées à M.
- l'archevêque de Bourdeaux, etc.» Il y a six lettres de Craft à
- Mme de Chevreuse. En voici un extrait.--_Première lettre_: De
- Calais, 5 février 1635. Le mauvais temps l'arrêtant à Calais, il
- lui écrit avant de s'embarquer. Il ne voit rien au monde digne
- d'une pensée que Mme de Chevreuse. «Il va en son païs avec cette
- opinion et ne la changera jamais. Il aimeroit mieux mourir pour
- elle que vivre et jouir de toutes les choses qu'il peut avoir en
- ce monde, sans la bonne opinion de Mme de Chevreuse. Il a pris la
- résolution de ne jamais rien faire qui méritât le contraire de
- cette bonne opinion; car son âme et son cœur est tout à elle, et
- son pauvre serviteur la prie de les garder jusqu'à ce que ses
- actions l'en rendent indigne.»--_Deuxième lettre_ non datée: «Le
- seul contentement qu'il ait en son absence est de regarder son
- portrait, ce qu'il fait souvent, et ne verra rien autre chose
- avec plaisir jusqu'à ce qu'il la revoye. C'est la seule chose au
- monde pourquoi il a plaisir de vivre, qui lui fera mépriser toute
- autre considération, et le dispose à se rendre digne d'elle,
- qu'il adorera toute sa vie de tout son cœur et de toute son
- âme.»--_Troisième lettre._ Il est enfin arrivé à Calais. Il ne
- veut pas l'importuner en lui racontant la peine qu'il a eue pour
- y venir; seulement il veut la supplier de continuer sa bonne
- opinion de lui. Le temps fera voir que la passion qu'il a pour
- elle est plus grande qu'il ne le peut exprimer. «Il ne désire
- autre usage d'elle qu'elle le croira mériter par ses actions
- (_sic_).»--_Quatrième lettre._ «Il est à cette heure sur le bord
- de la mer, avec un temps contraire qui lui fait craindre d'y
- demeurer longtemps sans partir. Si c'étoit au retour, le temps
- l'ennuieroit bien, mais, comme il est, toutes choses et lieux lui
- sont semblables... Il la prie de lui mander ce que N. (serait-ce
- Montaigu?) lui aura dit de lui et s'il a quelque soupçon de leur
- amitié, laquelle de son côté ne diminuera jamais. Il appréhende
- plus que jamais son païs, «ne pouvant espérer de voir aucune
- chose qui lui puisse porter de contentements. La seule chose qui
- lui reste pour le consoler est l'espérance qu'elle continuera ce
- qu'elle lui a promis; possédant cela, il méprisera toute autre
- chose au monde, etc.»--_Cinquième lettre._ Il est arrivé hier à
- Londres... «Il n'a jamais été si bien traité par N. (serait-ce la
- reine d'Angleterre?) ni mieux reçu. _Elle_ lui a demandé forces
- nouvelles de Mme de Chevreuse et de $ (serait-ce la reine Anne?)
- et si l'amitié continuoit si grande entre eux. Elle croit qu'il
- est amoureux ou de $ ou de Mme de Chevreuse, mais ne peut dire
- laquelle. Mme de Chevreuse doit lui avoir moins d'obligation que
- jamais de la passion qu'il a pour elle, car tout le monde ici est
- si bas et si méprisable, qu'il n'a contentement ni bien que quand
- la nuit vient pour être seul et penser à Mme de Chevreuse. Il a
- manqué être noïé en passant la mer; il a été trois jours et trois
- nuits entre Douvres et Calais en la plus grande tempête qui ait
- jamais été... Tout le monde ici est si plein de bassesse qu'il
- n'ose avoir familiarité avec personne, mais se console en
- lui-même en aimant Mme de Chevreuse, et en méprisant toutes
- choses ici, jusques aux plus considérées et adorées en ce païs...
- Il croit que l'honneur et la vraie générosité du monde est
- réduite en elle et en son amitié. Ses actions lui témoigneront
- que toute sa vie sera employée à la mériter. Si elle veut lui en
- donner permission, il est prêt à retourner pour la voir, et il la
- conjure par toute son amitié de le lui permettre; en attendant il
- la supplie de lui mander de ses nouvelles pour le soulager. Il y
- a longtemps qu'il n'en a eu, ce qui lui donne peur; mais quand il
- considère ses promesses, il bannit de son esprit toutes ses
- craintes, et toutes autres, et n'aime et n'aimera jamais
- qu'elle.»--_Sixième lettre._ «Il lui donne des nouvelles de
- Londres. La comtesse de Carlisle a dit d'elle tant de mal qu'il a
- été obligé de lui dire «qu'elle étoit devenue si laide elle-même,
- que l'envie qu'elle portoit aux autres la fesoit parler comme
- cela.»--Les choses qu'il voit ici sont si peu considérables,
- qu'il la prie de croire «que tant plus il voit le monde, tant
- plus il ne voit qu'elle d'adorable, ce qui est cause qu'il ne
- pourra jamais vivre sans une grande passion pour elle. Il ne se
- peut consoler qu'en pensant qu'il n'y a rien au monde de digne
- qu'elle. Il ne désire être traité par elle que selon ses actions,
- etc.»
-
-Lord Montaigu était un tout autre homme que Guillaume de Craft; la
-politique l'occupait plus que la galanterie, bien qu'il les mêlât
-ensemble, selon le goût et les habitudes du temps. Ennemi de Richelieu,
-son grand objet était d'unir contre lui le duc de Lorraine, le duc de
-Savoie, l'Angleterre et l'Espagne. Le coup de main dont il avait été la
-victime en 1627, au lieu de l'intimider, n'avait fait que l'animer
-davantage, et il persévérait dans tous ses desseins. Il était parvenu à
-entretenir en secret au Val-de-Grâce Anne d'Autriche, pour laquelle,
-ainsi que pour la reine Henriette, il professait le dévouement le plus
-désintéressé. Il s'était aussi rendu en Touraine auprès de Mme de
-Chevreuse. La reine lui avait donné une lettre pour son amie, où elle
-lui disait qu'elle portait bien envie à Montaigu de pouvoir passer une
-heure avec elle, et plaisantait un peu le fidèle et courageux
-gentilhomme sur le sentiment qui l'entraînait vers les bords de la
-Loire. Voici la réponse qu'elle reçut[145]:
-
-«Cet excès de bonté qui vous fait désirer d'être une heure en ce lieu
-pour rendre heureux ceux qui y sont, me donne la liberté de répondre à la
-raillerie que vous faites à M. de Montaigu sur son séjour ici. J'avoue
-que c'est avec sujet que vous croyez que ce lui est un avantage d'être
-quelque temps à Tours, mais pour une raison bien différente de celle que
-vous en donnez: il est certain qu'il avoit besoin de n'être plus auprès
-de vous pour lui faire voir qu'il étoit encore mortel puisqu'il ne
-demeuroit pas toujours avec les anges. Si j'ai du crédit auprès d'eux, il
-sera bientôt en cette félicité; c'est à mon avis le plus grand bien qu'il
-sçauroit avoir, et non pas le moindre qui vous peut arriver[146]. Je ne
-m'ose flatter de l'espérance d'un tel bonheur pour moi, ni ne me lasse
-point de le souhaiter, mais je m'afflige bien de vous dire tant de fois,
-sans vous le témoigner une seule, que je suis parfaitement votre très
-humble et très obéissante servante,
-
- «M. DE ROHAN.»
-
- [145] Nous la tirons du même manuscrit qui contient les lettres
- de Craft.
-
- [146] Il y a là, ce semble, une indirecte allusion aux services
- que peut rendre Montaigu à la reine, dans leurs communs intérêts.
-
-C'est aussi vers ce temps-là que Mme de Chevreuse fit la connaissance de
-La Rochefoucauld. Il entrait alors dans le monde, et en vrai jeune homme
-il se jeta d'abord dans le parti des dames qui était celui de
-l'opposition[147]; il se prit d'un grand attachement pour la belle
-reine persécutée, et surtout pour sa charmante dame d'atours, Mme de
-Hautefort. Demeurant à Verteuil, près d'Angoulême, il n'était pas fort
-loin de Tours. La reine Anne, touchée, comme le sera plus tard Mme de
-Longueville, des apparences chevaleresques du jeune et brillant
-gentilhomme, lui donna toute sa confiance, et désira que Mme de
-Chevreuse et lui se connussent. «Nous fûmes bientôt, dit La
-Rochefoucauld[148], dans une très grande liaison... En allant et
-revenant j'étois souvent chargé par l'une ou par l'autre de commissions
-périlleuses.» Il ne s'agissait donc pas seulement entre la reine Anne et
-son ancienne surintendante d'un échange de compliments et de nouvelles
-de leur santé. Non: Mme de Chevreuse employait mieux son activité et ses
-loisirs; elle était le centre et le lien d'une correspondance
-mystérieuse entre la reine de France, le duc de Lorraine et le roi
-d'Espagne.
-
- [147] Sur La Rochefoucauld, ses premières impressions politiques,
- et sa conduite à cette époque de sa vie, voyez LA JEUNESSE DE MME
- DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 294, etc.
-
- [148] _Mémoires_, _ibid._, p. 355.
-
-La reine se servait pour ce commerce secret de La Porte, un de ses
-valets de chambre en qui elle avait une absolue confiance qu'il justifia
-bien, comme on va le voir. Quelquefois la reine écrivait la nuit dans
-l'intérieur de ses appartements du Louvre; quelquefois elle se rendait
-au Val-de-Grâce, en apparence pour y faire ses dévotions, et elle y
-écrivait des lettres que la supérieure, Louise de Milley, la mère de
-Saint-Étienne, doublement dévouée à Anne d'Autriche et comme catholique
-et comme Espagnole[149], se chargeait de faire arriver à leur adresse.
-La reine croyait agir dans une ombre impénétrable, mais la police du
-soupçonneux cardinal était aux aguets. Un billet d'Anne à Mme de
-Chevreuse, confié par La Porte à un homme dont il se croyait sûr et qui
-le trahit, fut intercepté, La Porte arrêté, jeté dans un cachot de la
-Bastille, interrogé tour à tour par les suppôts les plus habiles du
-cardinal, Laffemas et La Poterie, par le chancelier Pierre Séguier et
-par Richelieu lui-même. En même temps le chancelier, accompagné de
-l'archevêque de Paris, se fit ouvrir les portes du Val-de-Grâce, pénétra
-dans la cellule de la reine, fouilla tous ses papiers, et interrogea la
-supérieure, la mère de Saint-Étienne, après lui avoir fait commander par
-l'archevêque de dire la vérité au nom de l'obéissance qu'il lui devait
-et sous peine d'excommunication. La reine en cette affaire eut beaucoup
-à souffrir, et courut les plus grands dangers.
-
- [149] _Gallia Christiana_, t. VIII, p. 584. La mère de Saint-Étienne
- fut abbesse de 1626 jusqu'au 13 août 1637, où elle fut forcée de
- donner sa démission, et remplacée par Marie de Burges, la mère de
- Saint-Benoît. Elle était née en Franche-Comté, et toute sa famille
- était au service de l'Espagne; son frère était même gouverneur de
- Besançon.
-
-Écoutons La Rochefoucauld, qui, ce semble, devait être parfaitement
-informé, puisqu'il était alors, avec Mme de Hautefort et Mme de
-Chevreuse, le confident le plus intime d'Anne d'Autriche: «On accusoit
-la reine d'avoir des intelligences avec le marquis de Mirabel, ministre
-d'Espagne... On lui en fit un crime d'État... Plusieurs de ses
-domestiques furent arrêtés, ses cassettes furent prises; M. le
-chancelier l'interrogea comme une criminelle; on proposa de la renfermer
-au Havre, de rompre son mariage et de la répudier. Dans cette extrémité,
-abandonnée de tout le monde, manquant de toutes sortes de secours et
-n'osant se confier qu'à Mme de Hautefort et à moi, elle me proposa de
-les enlever toutes deux et de les emmener à Bruxelles. Quelques
-difficultés et quelques périls qui parussent dans un tel projet, je puis
-dire qu'il me donna plus de joie que je n'en avois eu de ma vie. J'étois
-dans un âge où l'on aime à faire des choses extraordinaires et
-éclatantes, et je ne trouvois pas que rien le fût davantage que
-d'enlever en même temps la reine au roi son mari et au cardinal de
-Richelieu qui en étoit jaloux, et d'ôter Mme de Hautefort au roi qui en
-étoit amoureux. Heureusement les choses changèrent; la reine ne se
-trouva pas coupable, l'interrogatoire du chancelier la justifia, et Mme
-d'Aiguillon adoucit le cardinal de Richelieu[150].» Tout ce récit nous
-est un peu suspect. Nous ne pouvons croire que la reine ait eu la folle
-idée que lui prête La Rochefoucauld; il aura pris une plaisanterie pour
-une proposition sérieuse, et il la rapporte pour se donner, selon sa
-coutume, un air d'importance. Il n'était pas d'ailleurs, quoi qu'il en
-dise, assez hardi pour se charger d'une entreprise aussi téméraire, et
-nous le verrons très-circonspect en des occasions bien moins
-périlleuses. D'autre part l'interrogatoire du chancelier n'a point
-justifié la reine, et la reine ne s'est point trouvée innocente; loin de
-là, elle a été trouvée et elle-même s'est reconnue coupable, et c'est à
-ses aveux qu'elle dut le pardon qui lui fut accordé. Mme de Motteville
-le déclare formellement, bien entendu en défendant, comme à son
-ordinaire, l'innocence de sa maîtresse: «La reine, dit-elle[151], avoit
-été réduite à ce point de ne pouvoir obtenir de pardon qu'en signant de
-sa propre main qu'elle étoit coupable de toutes les choses dont elle
-étoit accusée, et elle le demanda au roi en des termes fort humbles et
-fort soumis... Chacun étoit dans cette croyance qu'elle étoit innocente.
-Elle l'étoit en effet autant qu'on le croyoit à l'égard du roi; mais
-elle étoit coupable, si c'étoit un crime d'avoir écrit au roi d'Espagne,
-son frère, et à Mme de Chevreuse. La Porte, domestique de la reine, m'a
-conté lui-même toutes les particularités de cette histoire. Il me les a
-apprises dans un temps où il étoit disgracié et mal satisfait de cette
-princesse, et ce qu'il m'en a dit doit être cru. Il fut arrêté
-prisonnier comme étant le porteur de toutes les lettres de la reine,
-tant pour l'Espagne que pour Mme de Chevreuse. Il fut interrogé trois
-fois dans la Bastille par La Poterie. Le cardinal de Richelieu le voulut
-interroger lui-même en présence du chancelier. Il le fit venir chez lui
-dans sa chambre, là où il fut questionné et pressé sur tous les
-articles sur quoi on désiroit de pouvoir confondre la reine. Il demeura
-toujours ferme sans rien avouer... refusant les biens et les récompenses
-qu'on lui promettoit, et acceptant plutôt la mort que d'accuser la reine
-de choses dont il disoit qu'elle étoit innocente. Le cardinal de
-Richelieu, admirant sa fidélité, et persuadé qu'il ne disoit pas vrai,
-souhaita d'être assez heureux pour avoir à lui un homme aussi fidèle que
-celui-là. On avoit surpris aussi une lettre en chiffres de la reine
-qu'on montra à cette princesse. Elle ne put qu'elle ne l'avouât, et,
-pour ne pas montrer de dissemblance, il fallut faire avertir La Porte de
-ce que la reine avoit dit, afin qu'il en fît autant. Ce fut en cette
-occasion que Mme de Hautefort, qui étoit encore à la cour, voulant
-généreusement se sacrifier pour la reine, se déguisa en demoiselle
-suivante pour aller à la Bastille faire donner une lettre à La Porte, ce
-qui se fit avec beaucoup de peine et de danger pour elle par l'habileté
-du commandeur de Jars, qui étoit encore prisonnier. Comme il étoit
-créature de la reine et qu'il avoit gagné beaucoup de gens en ce
-lieu-là, ils firent tomber la lettre entre les mains de La Porte. Elle
-lui apprenoit ce que cette princesse avoit confessé, si bien qu'étant
-tout de nouveau interrogé par Laffemas et menacé de la question
-ordinaire et extraordinaire même, il fit semblant de s'en épouvanter, et
-dit que si on lui faisoit venir quelque officier de la reine, homme de
-créance, il avoueroit tout ce qu'il savoit. Laffemas croyant l'avoir
-gagné, lui dit qu'il pouvoit nommer celui qu'il voudroit, et que sans
-doute on le lui feroit venir. La Porte demanda un nommé Larivière,
-officier de la reine, qu'il savoit être des amis de Laffemas, et dont il
-n'avoit pas bonne opinion, ce que cet homme accepta avec grande joie. Le
-roi et le cardinal firent venir ce Larivière. On lui commanda d'aller
-voir La Porte sans voir la reine, et gagné par les promesses qu'on lui
-fit, il s'engagea de faire tout ce qu'on voudroit. Il fut mené à la
-Bastille, et il commanda de la part de la reine à La Porte de dire tout
-ce qu'il savoit de ses affaires. La Porte fit semblant de croire que
-c'étoit la reine qui l'envoyoit, et lui dit, après bien des façons, ce
-que la reine avoit déjà avancé, et protesta n'en pas savoir davantage.
-Le cardinal de Richelieu fut alors confondu, et le roi demeura
-satisfait. La Porte, homme de bien et sincère, m'a assuré qu'ayant vu
-les lettres dont il était question et sachant ce qu'elles contenoient,
-il y avoit lieu de s'étonner qu'on pût former des accusations contre la
-reine, qu'il y avoit seulement des railleries contre le cardinal de
-Richelieu, et qu'assurément elles ne parloient de rien qui fût contre le
-roi ni contre l'État.» La Porte, dans ses Mémoires, confirme ce récit de
-Mme de Motteville: «La reine[152], dit-il, se voyant sans enfants et ses
-ennemis dans une puissance absolue, elle avoit sujet de craindre qu'ils
-ne prissent cette occasion pour la perdre en la faisant répudier et
-renvoyer en Espagne, et faire épouser Mme d'Aiguillon au roi. Ces
-réflexions lui donnèrent de grandes inquiétudes, et n'ayant aucun sujet
-de consolation, elle en voulut chercher dans ses proches et dans les
-autres personnes qui lui étoient affectionnées et qui avoient les mêmes
-ennemis. Pour y parvenir elle tâcha d'entretenir correspondance avec le
-roi d'Espagne et le cardinal infant son frère, avec l'archiduchesse
-gouvernante des Pays-Bas sa tante, avec le duc de Lorraine et avec Mme
-de Chevreuse. Comme elle avoit peu de domestiques qui ne fussent
-pensionnaires du cardinal, et qu'elle avoit assez de preuves de ma
-fidélité, elle jeta les yeux sur moi pour ses correspondances: elle me
-donna les clefs de ses chiffres et de ses cachets; en sorte qu'étant au
-Val-de-Grâce et les soirs au Louvre, quand tout le monde étoit retiré,
-après avoir fait tout ce qu'elle pouvoit pour tromper ses espions, elle
-écrivoit ses lettres en espagnol qu'elle me donnoit après pour les
-mettre en chiffre, et lorsque je recevois les réponses, je les
-déchiffrois en les mettant en espagnol pour les lui donner. Je lui
-faisois signe de l'œil, en sorte qu'elle prenoit son temps pour me
-parler, et je les lui donnois sans qu'on s'en apperçût. Pour faire tenir
-ces lettres en Flandre et en Espagne, nous avions un secrétaire
-d'ambassade[153] en Flandre, qui les donnoit au marquis de Mirabel, qui
-étoit ambassadeur d'Espagne pour l'archiduchesse, après l'avoir été en
-France. Cet ambassadeur faisoit tenir tous nos paquets à leurs adresses,
-et nous recevions les réponses par les mêmes voies. Pour la Lorraine,
-nous avions l'abbesse de Jouarre, de la maison de Guise, que j'allois
-voir fort souvent; et pour les lettres de Mme de Chevreuse, je les lui
-envoyois à Tours par la poste, et je recevois ses réponses par la même
-voie; outre que la reine et elle s'écrivoient encore par le moyen de
-ceux qui alloient ou qui passoient à Tours. Nos lettres étoient écrites
-avec une eau en l'entreligne d'un discours indifférent, et en lavant le
-papier d'une autre eau l'écriture paroissoit. Ainsi la reine avoit des
-nouvelles de toutes parts sans qu'on s'en apperçût... Notre
-correspondance dura jusqu'au mois d'août 1637.» Le fidèle La Porte
-n'hésite pas à affirmer qu'il n'y avait pas de finesse dans les lettres
-de la reine et de Mme de Chevreuse, et «qu'on[154] embarqua Mme de
-Chevreuse dans cette affaire pour faire croire au public que c'étoit une
-grande cabale contre l'État; car il étoit de la coutume de son Éminence
-de faire passer des choses de rien pour de grandes conspirations.»
-
- [150] _Mémoires_, _ibid._, p. 352 et suiv.
-
- [151] _Mémoires_, t. Ier, p. 80.
-
- [152] _Mémoires_, _ibid._, p. 331.
-
- [153] Le secrétaire de l'ambassade d'Angleterre en Flandre, nommé
- Gerbier.
-
- [154] _Mémoires_, _ibid._, p. 346.
-
-Reste à savoir si en effet il n'y avait là que _des choses de rien_,
-comme dit La Porte. Nous venons d'entendre les amis de la reine, mais il
-faut entendre aussi Richelieu[155]; il faut entendre surtout des témoins
-bien autrement sûrs que tous les mémoires, c'est-à-dire les documents
-originaux et authentiques d'après lesquels Richelieu a écrit. Ces
-documents irrécusables sont les lettres mêmes de la reine Anne que La
-Porte a représentées à Mme de Motteville comme si parfaitement
-innocentes, ou du moins un certain nombre de ces lettres que la police
-du cardinal intercepta et qui de ses mains sont tombées entre les
-nôtres[156]. Beaucoup d'autres sans doute ont échappé à Richelieu et
-sont parvenues à leur adresse, mais celles-là suffisent à établir que
-pendant les années 1635 et 1636 et plusieurs mois de l'année 1637,
-tandis que la France et l'Espagne se faisaient une guerre à outrance sur
-la frontière de Flandre, la reine entretenait une correspondance suivie
-avec le marquis de Mirabel, naguère ambassadeur d'Espagne en France, et
-depuis résidant à Bruxelles, ainsi qu'avec le cardinal infant lui-même,
-le général en chef de l'armée espagnole qui avait franchi la frontière
-et après avoir pris Corbie menaçait Amiens. Cette correspondance passait
-en grande partie par les mains d'une personne que ne nomment pas même ni
-La Rochefoucauld ni Mme de Motteville ni La Porte, à savoir Mme du
-Fargis, la femme du comte du Fargis, ancien ambassadeur de France en
-Espagne, le négociateur du célèbre traité de Monçon, elle-même ancienne
-dame d'atours de la reine Anne avant Mme de Hautefort, qu'on avait
-éloignée de la cour en 1630 à cause des mauvais conseils qu'on
-l'accusait de donner à sa maîtresse, et qui, dès 1634, réfugiée en
-Flandre, y servait d'agent secret à Anne d'Autriche[157]. Sans doute, la
-plupart de ces lettres ne contiennent guère que des marques d'intérêt
-accordées par la reine à une femme qui s'était perdue pour elle, et
-qu'elle se faisait un devoir de recommander à la générosité de
-l'Espagne, avec des témoignages bien naturels de politesse et
-d'affection envers un ancien serviteur tel que Mirabel et envers son
-frère, le cardinal infant; mais, n'en déplaise à La Rochefoucauld, à Mme
-de Motteville et à La Porte, il y a aussi bien autre chose encore dans
-les lettres qui sont sous nos yeux. D'abord la reine laisse exprimer à
-Mme Du Fargis et au marquis de Mirabel des vœux et des espérances
-qu'une reine de France aurait dû repousser; ensuite elle-même se permet
-quelquefois un langage plus digne d'une Espagnole que d'une Française;
-enfin elle reçoit d'importantes nouvelles d'Angleterre, de Lorraine, de
-la reine mère, de Monsieur, de la jeune duchesse d'Orléans, du comte de
-Soissons et du duc de Bouillon, qu'elle se garde bien de communiquer au
-gouvernement du roi, et elle transmet à un gouvernement ennemi des
-renseignements qui pouvaient être fort préjudiciables à l'État. Par
-exemple, en 1637, la France s'efforçait d'acquérir le duc de Lorraine
-dont les talents militaires et la petite mais solide armée pouvaient
-être d'un grand poids dans la balance des événements. L'Espagne, de son
-côté, disputait le duc à la France, et Mme de Chevreuse ne négligeait
-rien pour engager Charles IV dans la cause espagnole. Mais ce qu'on ne
-savait pas, et ce qu'on voit clairement ici, c'est que Mme de Chevreuse
-ne fut guère que l'instrument de la reine Anne, et que, dans un moment
-décisif, lorsque Richelieu espérait entraîner le duc de Lorraine, la
-reine, instruite d'un pareil secret, se hâte de le communiquer à son
-frère le cardinal infant, et lui adresse une lettre qu'elle le prie
-d'envoyer au comte-duc Olivarès, dans laquelle elle fait vivement sentir
-la nécessité de maintenir la vaillante épée de Charles IV au service de
-Sa Majesté catholique, c'est-à-dire contre la France, et annonce qu'elle
-emploie à cet effet Mme de Chevreuse[158]. En sorte qu'en vérité, sans
-être Laffemas ou La Potherie, il est bien difficile de ne pas avouer que
-la reine Anne avait sacrifié son devoir à sa passion.
-
- [155] _Mémoires_, t. X, p. 195, etc.
-
- [156] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds
- françois, no 9241. Voyez plus haut, p. 116, dans la note.
-
- [157] Le manuscrit précité renferme une trentaine de lettres de
- Mme du Fargis à la reine, une douzaine de la reine à Mme du
- Fargis, cinq ou six lettres en espagnol de la reine à M. de
- Mirabel, autant à son frère le cardinal, avec les réponses de
- ceux-ci. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre III.
-
- [158] Manuscrit de la Bibliothèque impériale, no 9241, fol. 41,
- verso. Carta de la Reyna al cardinale Infante para embiar al
- Conde Duque, 28 may 1637: «Por ser cosa che importa mucho al
- servicio del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he
- procurado con mi amiga (Mme de Chevreuse) que hallasse una
- comodidad segura conque poder escrivir a l'amigo (le duc de
- Lorraine), ha me dicho que la tiene, etc.» Voyez l'APPENDICE,
- notes du chapitre III.
-
-Mais nous possédons un témoignage plus péremptoire, s'il est possible,
-celui d'Anne d'Autriche elle-même qui, voyant saisies ses lettres de
-Flandre et celles qu'elle avait écrites à Mme de Chevreuse, et se
-croyant menacée des derniers malheurs, pour les conjurer et apaiser le
-roi et son ministre, finit par dire toute la vérité. Ces aveux précis et
-détaillés, que le P. Griffet avait connus et qu'on vient de retrouver
-tout récemment[159], portent le dernier coup aux apologies intéressées
-de ses défenseurs, et justifient pleinement la conduite et le récit de
-Richelieu. La reine confessa: 1º en ce qui concernait Mme de Chevreuse,
-que, lorsqu'elle était reléguée à Dampierre, en 1633, avant d'être
-exilée en Touraine, la duchesse était venue deux fois en secret au
-Val-de-Grâce; que depuis elle lui avait écrit plusieurs fois à ce même
-Val-de-Grâce et y avait même adressé un messager; que de Touraine elle
-lui avait proposé de rompre son ban et de venir déguisée la trouver à
-Paris; qu'elle correspondait avec le duc de Lorraine, et qu'elle avait
-reçu un envoyé du duc; 2º pour elle-même, qu'en effet elle a écrit
-toutes les lettres interceptées, qu'elle les écrivait de sa main, les
-donnait à La Porte qui les donnait à Auger, secrétaire de l'ambassade
-d'Angleterre à Paris, et que celui-ci les faisait passer à Gerbier,
-résident d'Angleterre à Bruxelles, lequel les remettait à leur adresse;
-que souvent elle s'était plaint dans ses lettres de l'état où elle était
-en des termes qui devaient déplaire au roi; qu'elle avait signalé à la
-cour de Madrid le voyage d'un religieux envoyé en Espagne avec une
-mission secrète; qu'elle avait aussi averti qu'il y avait lieu de
-craindre que l'Angleterre, au lieu de demeurer unie à l'Espagne, ne s'en
-détachât et ne s'entendît avec la France; qu'enfin elle avait fait
-savoir que la France travaillait à s'accommoder avec le duc de Lorraine,
-afin que le cabinet de Madrid prît ses mesures pour empêcher cet
-accommodement.
-
- [159] Les diverses déclarations de la reine, avec les
- interrogatoires de la supérieure du Val-de-Grâce et ceux de La
- Porte, avaient été conservées dans la cassette de Richelieu, et
- elles étaient passées dans les archives du maréchal de ce nom,
- qui les avait communiquées au P. Griffet, comme il avait fait les
- papiers de Châteauneuf. Depuis, ces précieux documents avaient
- été dispersés: la Bibliothèque impériale les a acquis dernièrement.
- _Supplément françois_, no 4068, avec ce titre: _Pièces relatives à
- l'affaire du Val-de-Grâce_, 1637. Voyez l'APPENDICE, notes du
- chapitre III.
-
-Comme on le pense bien, on n'avait amené Anne d'Autriche à faire de
-pareils aveux qu'avec des peines infinies. D'abord elle avait tout nié,
-et dit que si elle avait plusieurs fois écrit à Mme de Chevreuse,
-ç'avait toujours été sur des choses indifférentes. Au mois d'août 1637,
-le jour de l'Assomption, après avoir communié, elle avait fait venir son
-secrétaire des commandements, Le Gras, et elle lui avait juré sur le
-saint sacrement, qu'elle venait de recevoir, qu'il était faux qu'elle
-eût une correspondance en pays étranger, et elle lui avait commandé
-d'aller dire au cardinal le serment qu'elle faisait. Elle fit venir
-aussi le P. Caussin, jésuite, confesseur du roi, et lui renouvela le
-même serment. Puis, deux jours après, voyant qu'il n'y avait pas moyen
-de s'en tenir à une dénégation aussi absolue, elle commença par avouer à
-Richelieu qu'à la vérité elle avait écrit en Flandre à son frère, le
-cardinal infant, mais pour savoir des nouvelles de sa santé, et autres
-choses d'aussi peu de conséquence. Richelieu lui ayant montré qu'on en
-savait davantage, elle fit retirer sa dame d'honneur, Mme de Sénecé,
-Chavigny et de Noyers, qui étaient présents, et, restée seule avec le
-cardinal, sur l'assurance qu'il lui donna du plein et absolu pardon du
-roi si elle disait la vérité, elle avoua tout, en témoignant une extrême
-confusion d'avoir fait des serments contraires. Pendant cette triste
-confession, appelant à son secours les grâces et les ruses de la femme,
-et couvrant ses vrais sentiments de démonstrations affectueuses, elle
-s'écria plusieurs fois: «Quelle bonté faut-il que vous ayez, monsieur le
-cardinal!» Et protestant d'une reconnaissance éternelle, elle lui dit:
-«Donnez-moi la main,» et lui présenta la sienne comme un gage de sa
-fidélité; mais le cardinal s'y refusa par respect, se retirant au lieu
-de s'approcher[160]. L'abbesse du Val-de-Grâce fit comme la reine; après
-avoir tout nié, elle avoua ce qu'elle savait. Le roi et Richelieu
-pardonnèrent, mais en faisant signer à la reine une sorte de formulaire
-de conduite auquel elle devait se conformer religieusement. On lui
-interdit provisoirement l'entrée du Val-de-Grâce et de tout couvent
-jusqu'à ce que le roi lui en donnât de nouveau la permission; on lui
-défendit d'écrire jamais qu'en présence de sa première dame d'honneur et
-de sa première femme de chambre, qui devaient en rendre compte au roi,
-ni d'adresser une seule lettre en pays étranger par aucune voie directe
-ou indirecte, sous peine de se reconnaître elle-même déchue du pardon
-qu'on lui accordait. La première à la fois et la dernière de ces
-prescriptions se rapportaient à Mme de Chevreuse: le roi commandait à sa
-femme de ne jamais écrire à Mme de Chevreuse, «parce que ce prétexte,
-disait-il, a été la couverture de toutes les écritures que la reine a
-faites ailleurs.» Il lui commande aussi de ne plus voir ni Craft, qu'on
-avait trouvé mêlé à toutes les intrigues de Flandres[161], ni «les
-autres entremetteurs de Mme de Chevreuse.» On le voit, c'est toujours
-Mme de Chevreuse que Louis XIII et Richelieu considèrent comme le
-principe de tout mal, et ils ne se croient bien sûrs de la reine
-qu'après l'avoir séparée de sa dangereuse amie.
-
- [160] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 201, et, dans l'APPENDICE,
- la _Relation_ de la main du cardinal.
-
- [161] Le nom de Craft se rencontre en effet plusieurs fois dans
- les lettres de Mme Du Fargis. Voyez l'APPENDICE.
-
-Mais que fallait-il faire de celle-ci? Fallait-il la laisser à Tours, ou
-l'arrêter, ou lui faire quitter la France? Il est curieux de voir
-quelles furent à cet égard les délibérations du cardinal avec lui-même
-et avec le roi. Il rend involontairement un bien grand hommage à la
-puissance de Mme de Chevreuse en établissant par une suite de raisons,
-un peu scolastiquement déduites à sa manière, que le pire des partis
-serait de la laisser sortir de France: «Cet esprit est si dangereux,
-qu'étant dehors il peut porter les affaires à de nouveaux ébranlements
-qu'on ne peut prévoir[162].» C'est elle qui, disposant absolument du duc
-Charles, lui a persuadé de donner asile en Lorraine à Monsieur, duc
-d'Orléans; c'est elle aussi qui a poussé l'Angleterre à la guerre; si on
-la jette hors du royaume, elle empêchera le duc de Lorraine de
-s'accommoder; «elle donnera grand branle aux Anglois à ce à quoi elle
-les voudra porter;» elle remuera de nouveau pour le commandeur de Jars
-et pour Châteauneuf, elle suscitera mille difficultés intérieures et
-extérieures, et le cardinal conclut à la retenir en France.
-
- [162] _Mémoires_, _ibid._, p. 224, etc.
-
-Pour cela, il y avait deux voies à prendre, la violence ou la douceur.
-Le cardinal fait voir beaucoup d'inconvénients à la violence, qui serait
-infailliblement suivie de tant de sollicitations importunes de la part
-de toute la famille de Mme de Chevreuse et de toutes les puissances de
-l'Europe, qu'il serait fort difficile d'y résister avec le temps. Il
-propose donc de la gagner par la douceur et de la traiter comme on avait
-traité la reine, mais à la condition qu'elle serait aussi sincère et
-répondrait aux questions qui lui seraient adressées. Connaissant Mme de
-Chevreuse, il prévoit qu'elle ne fera aucun aveu, et il oublie de nous
-dire ce qu'alors il aurait fait. On avait pardonné à la reine humiliée
-et repentante; mais quelle conduite aurait-on tenue envers la fière et
-habile duchesse persévérant dans d'absolues dénégations? Content de
-l'avoir séparée d'Anne d'Autriche, Richelieu l'aurait-il laissée libre
-et tranquille en Touraine? Est-il bien sincère quand il l'assure? ou
-l'ancien charme agissait-il encore, et ce cœur de fer, cette âme
-impitoyable ne pouvait-elle se défendre d'une faiblesse involontaire
-pour une femme qui rassemblait en sa personne et portait au plus haut
-degré ces deux grands dons si rarement unis, la beauté et le courage?
-
-Il lui fit parler comme étant toujours son ami; il lui rappela quels
-ménagements il avait eus pour elle dans l'affaire de Châteauneuf, et, la
-sachant en ce moment assez dépourvue, il lui envoya de l'argent. La
-duchesse fit beaucoup de cérémonies pour le recevoir; quelque temps elle
-le refusa[163], et, lorsque la nécessité finit par la contraindre à
-l'accepter, elle ne le prit pas comme un don, mais comme un prêt, et
-demanda pour toute grâce au cardinal de l'assister dans le juste procès
-qu'elle poursuivait pour être séparée de biens d'avec son mari, procès
-qu'elle gagna quelque temps après. Sur les questions qui lui furent
-adressées, elle répondit sans s'étonner et avec sa fermeté accoutumée.
-Ne pouvant nier qu'elle eût proposé à la reine de se rendre à Paris
-déguisée, puisqu'on avait saisi la lettre où la reine rejetait cette
-proposition, elle déclara qu'en cela elle n'avait eu d'autre désir que
-d'avoir l'honneur de saluer sa souveraine, et qu'aussi le besoin de ses
-affaires l'appelait à Paris; que, loin de songer à animer la reine
-contre le cardinal, son intention était d'employer le crédit qu'elle
-pouvait avoir sur elle à la bien disposer en faveur du premier ministre.
-Et, payant Richelieu de la même monnaie, elle lui rendit avec usure ses
-démonstrations d'amitié; mais au fond du cœur elle s'en défiait. En
-vain les envoyés de Richelieu, le maréchal La Meilleraie, l'évêque
-d'Auxerre, et surtout l'abbé Du Dorat, ancien serviteur de la maison de
-Lorraine et trésorier de la Sainte-Chapelle, avec qui elle était assez
-liée, lui dit-il tout ce qu'il put imaginer pour lui persuader la bonne
-foi du cardinal; elle ne vit dans cette bienveillance empressée qu'un
-leurre habile pour endormir sa vigilance et lui inspirer une fausse
-sécurité. Elle pensa à ses amis le commandeur de Jars et Châteauneuf,
-tous deux languissant encore dans les cachots de Richelieu, et elle
-résolut de tout entreprendre plutôt que de partager leur sort.
-
- [163] M. le duc de Luynes nous communique une lettre de Mme de
- Chevreuse à Richelieu, tout à fait de ce temps, où elle décline
- l'offre spontanée du cardinal, en lui exprimant toute sa
- reconnaissance et en l'assurant qu'elle ne s'adressera pas à un
- autre si elle est forcée de recourir à un emprunt. «Monsieur, je me
- trouve avec autant de ressentiments de vos bontés que d'impuissance
- à les exprimer; mais puisque vous me croyez digne de tant de
- bienfaits, j'ose m'assurer que vous ne douterez pas de ma
- reconnaissance, encore que je ne vous la puisse représenter par mes
- paroles ni témoigner par mes services... J'ai prié le porteur de
- vous dire sur le sujet de l'offre qu'il m'a faite de votre part, que
- je n'ai pas oublié cette même preuve de votre générosité que vous me
- donnâtes la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir, ni les
- termes où je demeurai d'accepter ces grâces de vous, si la fortune
- me contraignoit à les recevoir jamais d'aucun. L'état où je suis
- n'est pas jusqu'ici assez malheureux pour que je puisse prendre
- cette liberté; mais je n'en suis pas moins sensible à cette bonté
- dont l'intention présentement tient lieu de l'effet dans mon âme...»
-
-Cependant, Anne d'Autriche avait senti, dans son propre intérêt, le
-besoin d'avertir Mme de Chevreuse de tout ce qui se passait; et ayant
-promis de n'avoir aucun commerce avec elle, elle chargea La
-Rochefoucauld, qui s'en allait en Poitou, de lui dire ce qu'elle n'osait
-lui écrire elle-même. La Rochefoucauld venait de faire la même promesse
-à son père et à Chavigny, l'homme de confiance du cardinal, et lui, qui
-prétend qu'il aurait volontiers enlevé la reine et Mme de Hautefort,
-s'arrêta avec une admirable conscience devant l'engagement qu'il venait
-de prendre; il pria Craft, ce même gentilhomme anglais, si suspect au
-roi et à Richelieu, de faire la commission de la reine[164], et
-celui-ci, qu'enflammaient l'amour et l'honneur, n'hésita point. De son
-côté, Mme de Hautefort, dans le plus vif de la crise, avait envoyé à
-Tours un de ses parents, M. de Montalais, dire à Mme de Chevreuse le
-véritable état des affaires, et il avait été convenu qu'on lui
-adresserait des Heures reliées en vert si tout prenait une tournure
-favorable, et que des Heures reliées en rouge lui seraient la marque
-qu'elle se hâtât de pourvoir à sa sûreté. Une méprise fatale sur le
-signe convenu, avec une défiance profonde des vraies intentions de
-Richelieu et du roi, précipita Mme de Chevreuse dans une résolution
-extrême: elle aima mieux se condamner à un nouvel exil que de courir le
-risque de tomber entre les mains de ses ennemis, et elle s'enfuit de
-Touraine pour gagner l'Espagne à travers tout le midi de la France.
-
- [164] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 354.
-
-Elle ne voulut de confident que son vieil adorateur, l'archevêque de
-Tours. Comme il était du Béarn et avait des parents sur la frontière, il
-lui donna des lettres de créance avec tous les renseignements
-nécessaires et les divers chemins qu'elle devait prendre. Mais, pressée
-de fuir, elle oublia tout, partit le 6 septembre 1637[165] en carrosse,
-comme pour faire une promenade, puis, à neuf heures du soir, elle monta
-à cheval déguisée en homme, et au bout de cinq ou six lieues elle se
-trouva sans lettres et sans itinéraire, sans femme de chambre, et suivie
-seulement de deux domestiques. Elle ne put changer de cheval pendant
-toute la nuit, et le lendemain elle arriva, sans avoir pris une heure de
-repos, à Ruffec, à une lieue de Verteuil, où demeurait La Rochefoucauld.
-Au lieu de lui demander l'hospitalité, elle lui écrivit le billet
-suivant: «Monsieur, je suis un gentilhomme françois et demande vos
-services pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me suis
-malheureusement battu. J'ai tué un seigneur de marque. Cela me force de
-quitter la France promptement, parce qu'on me cherche. Je vous crois
-assez généreux pour me servir sans me connoître. J'ai besoin d'un
-carrosse et de quelque valet pour me servir.» La Rochefoucauld reconnut
-la main de la duchesse, et lui envoya ce qu'elle désirait. Le carrosse
-lui fut d'un grand secours, car elle était épuisée de fatigue. Son
-nouveau guide la conduisit sur-le-champ à une autre maison de La
-Rochefoucauld, où elle arriva au milieu de la nuit; elle laissa là le
-carrosse et les deux domestiques qui l'avaient accompagnée, et avec le
-seul guide qui lui avait été donné elle remonta à cheval, et se dirigea
-vers la frontière d'Espagne. Dans l'état où elle se trouvait, la selle
-de sa monture était toute baignée de sang: elle dit que c'était un coup
-d'épée qu'elle avait reçu à la cuisse. Elle coucha sur du foin dans une
-grange et prit à peine quelque nourriture. Mais, aussi belle, aussi
-séduisante sous le costume noir d'un cavalier que dans les brillants
-atours de la grande dame, les femmes, en la voyant, admiraient sa bonne
-mine; pendant cette course aventureuse, elle fit malgré elle autant de
-conquêtes que dans les salons du Louvre, et, ainsi que le dit La
-Rochefoucauld, elle montra «plus de pudeur et de cruauté que les hommes
-faits comme elle n'ont accoutumé d'en avoir[166].» Une fois, elle
-rencontra dix ou douze cavaliers commandés par le marquis d'Antin, et il
-lui fallut s'écarter de sa route pour éviter d'être reconnue. Une autre
-fois, dans une vallée des Pyrénées, un gentilhomme qui l'avait vue à
-Paris lui dit qu'il la prendrait pour Mme de Chevreuse si elle était
-vêtue d'une autre façon, et le bel inconnu se tira d'affaire en
-répondant qu'étant parent de cette dame, il pouvait bien lui ressembler.
-Son courage et sa gaieté ne l'abandonnèrent pas un moment, et, pour
-peindre la vaillante amazone, on fit une chanson où elle disait à son
-écuyer:
-
- La Boissière, dis-moi,
- Vais-je pas bien en homme?
- --Vous chevauchez, ma foi,
- Mieux que tant que nous sommes, etc.[167]
-
- [165] _Extrait de l'information faite par le président Vignier,
- de la sortie faite par Mme de Chevreuse hors de France_, avec
- diverses pièces à l'appui, Bibliothèque impériale, _collection
- Dupuy_, nos 499, 500, 501, réunis en un seul volume. Voyez
- l'APPENDICE, notes sur le chapitre III.
-
- [166] La Rochefoucauld, p. 356.--Tallemant, t. I, p. 250, se
- complaît à raconter les choses les plus singulières, mais nous ne
- rapportons que les faits certains et authentiques. _Extrait de
- l'information_, etc.: «Une bourgeoise de ce bourg-là passa
- fortuitement et la vit couchée sur ce foin et s'écria: Voilà le
- plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle,
- venez-vous-en reposer chez moi; vous me faites pitié, etc.»
-
- [167] Tallemant, _ibid._
-
-Celui qui l'accompagnait la pressant de lui apprendre son nom, elle lui
-dit avec un ton mystérieux qu'elle était le duc d'Enghien que des
-affaires extraordinaires et le service du roi forçaient de sortir de
-France, ce qui peut nous donner une idée de sa tournure à cheval et du
-ton décidé et résolu qu'elle avait. Puis, prenant confiance en son guide
-et n'aimant pas à porter longtemps un masque, elle lui avoua qu'elle
-était la duchesse de Chevreuse. Elle n'atteignit l'Espagne qu'avec des
-fatigues inouïes et à travers mille périls[168]. Un peu avant de
-franchir la frontière, elle écrivit au gentilhomme qui avait pensé la
-reconnaître dans les Pyrénées, et avait eu pour elle toutes sortes
-d'égards et de politesses, qu'il ne s'était pas trompé, qu'elle était en
-effet celle qu'il avait cru, et «qu'ayant trouvé en lui une civilité
-extraordinaire, elle prenoit la liberté de le prier de lui procurer des
-étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa condition[169].»
-Arrivée enfin en Espagne, elle s'élança pour la deuxième fois, avec sa
-résolution accoutumée, dans tous les hasards de l'exil, n'emportant avec
-elle que sa beauté, son esprit et son courage. Elle avait envoyé, par un
-de ses gens, à La Rochefoucauld, toutes ses pierreries, qui valaient
-200,000 écus, le priant de les recevoir en don si elle mourait, ou de
-les lui rendre quelque jour.
-
- [168] _Extrait de l'information_: «Malbasty (le guide que lui
- avait donné La Rochefoucauld) lui dit qu'elle se perdroit,
- qu'elle rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un seul
- homme avec elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du déplaisir...
- Elle offrit audit Malbasty un grand rouleau de pistoles, etc.»
-
- [169] La Rochefoucauld, _Mémoires_, _ibid._
-
-Au bruit de la fuite de Mme de Chevreuse, Richelieu s'émut, et il fit
-tout pour l'empêcher de sortir de France. Les ordres les plus précis
-furent expédiés, non pour l'arrêter, mais pour la retenir. M. de
-Chevreuse fit courir après sa femme l'intendant de leur maison,
-Boispille, avec l'assurance qu'elle n'avait rien à craindre. Le cardinal
-envoya aussi un de ses affidés, le président Vignier, pour lui porter
-non-seulement la permission de résider à Tours en pleine liberté, mais
-l'espérance de revenir bientôt à Dampierre. En même temps Vignier avait
-l'ordre d'interroger le vieil archevêque, ainsi que La Rochefoucauld et
-ses gens, et d'en tirer tous les renseignements qui pouvaient éclairer
-le ministre[170]. Ni Boispille, ni Vignier ne purent atteindre la belle
-fugitive, et elle avait touché le sol de l'Espagne que le président
-arrivait à peine à la frontière. Il voulut du moins remplir sa mission
-autant qu'il était en lui, et il envoya un héraut sur le territoire
-espagnol signifier à Mme de Chevreuse le pardon du passé et l'invitation
-de revenir en France. Elle n'apprit toutes ces démarches que lorsqu'elle
-était déjà à Madrid.
-
- [170] Ce sont ceux que Dupuy a recueillis ou plutôt résumés de
- mémoire; nous les avons retrouvés nous-même, et nous en avons
- fait usage pour établir notre récit. C'est en cette occasion que
- La Rochefoucauld fut interrogé et mis huit jours à la Bastille.
- Voyez ses _Mémoires_, surtout LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE,
- 4e édition, chapitre IV, p. 296, etc., et l'APPENDICE du présent
- volume, notes sur le chapitre III.
-
-
-
-
-CHAPITRE QUATRIEME
-
-1637-1643
-
- MME DE CHEVREUSE EN ESPAGNE, PUIS EN ANGLETERRE.--LONGUE
- NÉGOCIATION AVEC RICHELIEU POUR RENTRER EN FRANCE. COMMENT CETTE
- NÉGOCIATION ÉCHOUE.--LE PARTI DES ÉMIGRÉS A LONDRES. MARIE DE
- MÉDICIS, LE DUC DE LA VALETTE, LA VIEUVILLE, SOUBISE.--MME DE
- CHEVREUSE S'EN VA EN FLANDRES.--ELLE PREND PART A LA CONSPIRATION
- DU COMTE DE SOISSONS.--AFFAIRE DE CINQ-MARS.--MORT DE RICHELIEU.
- DÉCLARATION ROYALE DE LOUIS XIII MOURANT, DU 20 AVRIL 1643, QUI
- CONDAMNE MME DE CHEVREUSE A UN EXIL PERPÉTUEL. LA RÉGENTE LA
- RAPPELLE.
-
-
-On comprend l'accueil que fit le roi d'Espagne à l'intrépide amie de sa
-sœur. Il avait envoyé au-devant d'elle plusieurs carrosses à six
-chevaux, et à Madrid il la combla de toutes sortes de marques d'honneur.
-Mme de Chevreuse avait alors trente-sept ans. A tous ses moyens de
-plaire elle joignait le prestige des aventures romanesques qu'elle
-venait de traverser, et l'on dit que Philippe IV grossit le nombre de
-ses conquêtes[171]. Elle était déjà tout Anglaise et toute Lorraine;
-elle devint Espagnole. Elle se lia avec le comte-duc Olivarès, et prit
-un grand ascendant sur les conseils du cabinet de Madrid. Elle le dut
-sans doute à son esprit et à ses lumières, mais particulièrement à la
-noble fierté qu'elle déploya en refusant les pensions et l'argent qu'on
-lui offrait, et en parlant toujours de la France comme il appartenait à
-l'ancienne connétable de Luynes[172].
-
- [171] Mme de Motteville, t. Ier, p. 93.
-
- [172] Bibliothèque impériale, _Manuscrits de Colbert, affaires de
- France_, in-fol., t. II, fol. 9. _Mémoire de ce que Mme de
- Chevreuse a donné charge au sieur de Boispille de dire à
- monseigneur le cardinal_: «Elle ne s'est obligée à rien du tout
- en Espagne et ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston, fors
- les bonnes chères et traitemens... Elle a parlé comme elle devoit
- en Espagne, et croit que c'est une des choses qui l'a le plus
- fait estimer du comte-duc.» APPENDICE, notes du chapitre IV.
-
-Néanmoins, quelque agrément que lui donnât en Espagne la faveur déclarée
-du roi, de la reine et du premier ministre, elle n'y demeura pas
-longtemps. La guerre des deux pays rendait sa situation trop délicate;
-ses lettres pénétraient difficilement en France; on n'osait lui écrire,
-tant la police de Richelieu était redoutée, tant on craignait d'être
-accusé de correspondre avec l'ennemi et avec Mme de Chevreuse.
-L'intendant même de sa maison, Boispille, recevant d'elle une lettre,
-dit au messager qui lui demandait une réponse: Nous ne faisons pas de
-réponse en Espagne. Aussi, pour avoir plus de liberté et pour être plus
-près de la France, elle prit le parti de passer dans un pays neutre et
-même ami, et au commencement de l'année 1638 elle arriva en Angleterre.
-
-Mme de Chevreuse fut reçue et traitée à Londres comme elle l'avait été à
-Madrid. Elle y retrouva le premier de ses adorateurs, le comte de
-Holland, encore très-puissant auprès du roi, lord Montaigu, son ami de
-tous les temps, Craft, toujours passionné pour elle, et bien d'autres
-gentilshommes anglais et français, qui s'empressèrent de lui faire
-cortége. Elle avait toujours beaucoup plu à Charles Ier, et l'aimable
-Henriette, en revoyant celle qui autrefois l'avait conduite à son royal
-époux, l'embrassa et voulut qu'elle s'assît devant elle, distinction
-tout à fait inusitée dans la cour d'Angleterre. Le roi et la reine
-écrivirent en sa faveur au roi Louis XIII, à la reine Anne et au
-cardinal de Richelieu. Mme de Chevreuse réclamait la pleine et entière
-jouissance de son bien, qui lui avait été naguère accordée, et ensuite
-retirée depuis sa fuite en Espagne. Au printemps de 1638, la grossesse
-de la reine Anne, étant devenue publique, avait rempli la France
-d'allégresse et ouvert tous les cœurs à la bienveillance et à
-l'espérance. Mme de Chevreuse profita de cet événement pour adresser à
-la reine la lettre suivante qu'Anne d'Autriche pouvait très-bien montrer
-à Louis XIII, et qui pourtant, sous sa réserve et sa circonspection
-diplomatique, laisse paraître la réciproque et intime affection de la
-reine et de l'exilée[173]:
-
-
- «A LA REINE, MA SOUVERAINE DAME,
-
- «Madame, je ne serois pas digne de pardon si j'avois pu et manqué
- de rendre compte à Votre Majesté du voyage que mon malheur m'a
- obligée d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte
- d'entrer en Espagne, où le respect de Votre Majesté m'a fait
- recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous
- porte m'a fait taire jusqu'à ce que je fusse en un royaume qui,
- étant en bonne intelligence avec la France, ne me donne pas sujet
- d'appréhender que vous ne trouviez pas bon d'en recevoir des
- lettres. Celle-ci parlera devant toute chose de la joie
- particulière que j'ai ressentie de la grossesse de Votre Majesté.
- Dieu récompense et console tous ceux qui sont à elle par ce
- bonheur, que je lui demande de tout mon cœur d'achever par
- l'heureux accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise
- fortune m'empêche d'être des premières à le voir, croyez que mon
- affection au service de Votre Majesté ne me laissera pas des
- dernières à m'en réjouir. Le souvenir que je ne saurois douter que
- Votre Majesté n'ait de ce que je lui dois et celui que j'ai de ce
- que je lui veux rendre, lui persuaderont assez le déplaisir que ce
- m'a été de me voir réduite à m'éloigner d'elle pour éviter les
- peines où j'appréhendois que des soupçons injustes ne me missent.
- Il m'a fallu priver de la consolation de soulager mes maux en les
- disant à Votre Majesté, jusqu'à cette heure que je puis me
- plaindre à elle de ma mauvaise fortune, espérant que sa protection
- me garantira de la colère du roi et des mauvaises grâces de M. le
- cardinal. Je n'ose le dire moi-même à Sa Majesté et ne le fais pas
- à M. le cardinal, m'assurant que votre générosité le fera, et
- rendra agréable ce qui pourroit être importun de ma part. La vertu
- de Votre Majesté m'assure qu'elle l'exercera volontiers en cette
- occasion, et qu'elle emploiera sa charité pour me dire, ce que je
- sais, qu'elle est toujours elle-même. Votre Majesté saura, par les
- lettres du roi et de la reine de la Grande-Bretagne l'honneur
- qu'ils me font. Je ne le saurois mieux exprimer qu'en disant à
- Votre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Je crois que vous
- approuverez ma demeure en leur cour, que cela ne me rendra pas
- digne d'un mauvais traitement, et que l'on ne me refusera point
- les choses que l'autorité de Votre Majesté et le soin de M. le
- cardinal m'avoient procurées avant mon départ, et que je demande à
- monsieur mon mari. En quoi je supplie Votre Majesté de me
- protéger, afin que j'en aie bientôt les effets si justes que j'en
- attends.»
-
- [173] Manuscrits de Colbert, _ibid._
-
-En même temps qu'elle réclamait son bien, Mme de Chevreuse songeait à
-acquitter une dette qui pesait à sa fierté. A Tours, elle avait bien été
-forcée d'accepter l'argent que lui avait envoyé Richelieu; mais, ainsi
-que nous l'avons dit[174] elle l'avait accepté comme un simple prêt, et
-sous le couvert de la lettre officielle à la reine Anne qu'on vient de
-lire, était un petit billet confidentiel et réservé à la reine seule, où
-nous voyons que la reine de France avait elle-même autrefois emprunté de
-l'argent à son ancienne surintendante. Celle-ci, en effet, la conjure de
-payer M. le cardinal sur ce qu'elle lui doit, et, si elle le peut,
-«d'achever le surplus de la dette[175].»
-
- [174] Plus haut, p. 136.
-
- [175] Manuscrits de Colbert, _ibid._
-
-Ces derniers mots, et bien d'autres de lettres subséquentes, nous
-apprennent que depuis sa sortie de France, n'ayant rien voulu recevoir
-de l'étranger, Mme de Chevreuse avait épuisé toutes ses ressources, et
-que, n'ayant pas la disposition de son bien, elle en était réduite à
-Londres à faire des dettes toujours croissantes, et auxquelles elle ne
-savait comment satisfaire. Pendant ce temps-là M. de Chevreuse, qui
-avait mis sa maison dans le plus triste état, et pour la rétablir
-n'espérait que dans la raison et le crédit de sa femme, ne cessait
-d'intercéder auprès du roi et du premier ministre pour qu'on la laissât
-revenir en France. Le cardinal en était resté avec elle à l'offre de
-pardon et d'_abolition_, comme on disait alors, que le président Vignier
-avait été lui porter jusqu'à la frontière d'Espagne. Outre les raisons
-générales de souhaiter son retour, que lui-même a développées, Richelieu
-en avait une toute particulière en ce moment: il traitait avec le duc de
-Lorraine; plus que jamais il s'efforçait de l'attirer à un accommodement
-qui lui permît de rassembler toutes les forces de la France contre
-l'Autriche et contre l'Espagne. Il avait donc le plus grand intérêt à
-ménager Mme de Chevreuse, toute-puissante sur l'esprit du duc, qui tour
-à tour avait nui et servi, qui déjà, à ce qu'il croyait, avait, en 1637,
-empêché l'accommodement désiré, et pouvait l'empêcher encore. De son
-côté, Mme de Chevreuse était lasse de l'exil; elle soupirait après son
-bel hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre et son beau château de
-Dampierre, après ses enfants, après sa fille, l'aimable Charlotte, qui
-grandissait loin de sa mère, sans être, comme ses sœurs, destinée à la
-carrière ecclésiastique. Elle frémissait à la pensée de la douloureuse
-alternative qui chaque jour la pressait davantage, ou d'être forcée de
-recourir à l'Angleterre et à l'Espagne, ou d'engager ses pierreries
-qu'elle avait fait redemander à La Rochefoucauld[176]. Elle tenait à
-cette riche parure, souvenir d'un temps plus heureux; car Mme de
-Chevreuse était femme, elle en avait les faiblesses comme les grâces, et
-quand la passion et l'honneur ne la jetaient pas au milieu des périls,
-elle se complaisait dans toutes les élégances de la vie[177]. C'est ce
-mélange de mollesse féminine et de virile énergie qui est le trait
-particulier de son caractère, et qui la rendait propre à toutes les
-situations, aux douceurs et à l'abandon de l'amour, comme à l'agitation
-des intrigues et des aventures. C'est avec ces divers sentiments qu'elle
-se décida à reprendre avec Richelieu une négociation qui n'avait jamais
-été entièrement abandonnée, et dont le succès paraissait assez facile,
-puisque des deux parts on le souhaitait presque également.
-
- [176] Voyez sur cette particularité LA JEUNESSE DE MME DE
- LONGUEVILLE, 4e édit., chapitre IV, p. 237, etc. Il ne faut pas
- croire d'ailleurs que ces pierreries fussent celles de la pauvre
- Éléonore Galigai, la maréchale d'Ancre; car dans le partage que
- fit Louis XIII des richesses du maréchal et de sa femme, c'est à
- la reine Anne qu'il donna les joyaux et les bijoux. Voyez dans
- l'APPENDICE les notes du chapitre Ier.
-
- [177] Mme de Chevreuse, comme son petit-fils, aimait les arts et
- les encourageait. Elle a été la protectrice de l'excellent
- graveur Pierre Daret, qui lui a dédié sa collection des
- _Illustres François et estrangers de l'un et de l'autre sexe_,
- in-4º, 1654. Cette dédicace nous apprend des choses qui ne se
- trouvent dans aucune des biographies de cet artiste, pas même
- dans l'_Abécédaire_ de Mariette, et qui font le plus grand
- honneur à Mme de Chevreuse. Voyez l'APPENDICE, notes du chapitre
- IV.
-
-Cette négociation dura plus d'une année. Le cardinal autorisa
-l'intendant de la maison de Chevreuse, Boispille, et l'abbé Du Dorat, à
-se rendre en Angleterre pour mener à bien cette affaire délicate. Ils y
-mirent bien du temps, y prirent bien des peines; plus d'une fois il leur
-fallut retourner de Londres à Paris et de Paris à Londres pour aplanir
-les difficultés qui s'élevaient. Le fil souvent rompu se renouait pour
-se rompre encore. Le cardinal et la duchesse désiraient fort sincèrement
-s'accommoder; mais, se connaissant bien, ils voulaient prendre l'un
-envers l'autre des sûretés presque inconciliables. Quand on a sous les
-yeux les pièces diverses auxquelles a donné lieu cette longue
-négociation[178], on y reconnaît tout l'esprit et le caractère de
-Richelieu et de Mme de Chevreuse, les artifices habituels du cardinal
-avec sa hauteur mal dissimulée, la souplesse de la belle dame, son
-apparente soumission et ses précautions inflexibles. Successivement,
-Richelieu se relâche davantage de sa rigueur accoutumée; mais ses
-prétentions, perçant toujours sous la courtoisie la plus recherchée,
-avertissent Mme de Chevreuse de prendre garde à elle et de ne faire
-aucune faute devant un homme qui n'oubliait rien et qui pouvait tout.
-C'est un curieux spectacle de les voir, pendant plus d'une année,
-employer toutes les manœuvres de la plus fine diplomatie et épuiser les
-ressources d'une habileté consommée pour se persuader l'un l'autre et
-s'attirer vers le but commun qu'ils désiraient tous les deux, sans y
-parvenir et se pouvoir guérir de leurs réciproques et incurables
-défiances. Faisons connaître les traits principaux, les commencements,
-le progrès, les péripéties et la fin inévitable de cette singulière
-correspondance.
-
- [178] La bibliothèque nationale possède deux manuscrits qui la
- contiennent tout entière: l'un, que le père Griffet a connu et
- mis à profit, et que déjà plus d'une fois nous avons cité, est le
- tome II des _Manuscrits de Colbert, affaires de France_; ce ne
- sont que des copies, souvent assez défectueuses; l'autre,
- _Supplément françois_, no 4067, renferme, il est vrai, moins de
- pièces, mais originales, parmi lesquelles il y a plusieurs
- lettres autographes de Richelieu et de Mme de Chevreuse. Voyez
- l'APPENDICE, notes du chapitre IV.
-
-Elle s'ouvre le 1er juin 1638 par une lettre de Mme de Chevreuse. La
-duchesse remercie le cardinal des assurances de bienveillance qu'on lui
-a données de sa part; elle lui avoue que si l'année précédente elle
-s'est résolue à quitter la France, ç'a été par appréhension des soupçons
-qu'il paraissait nourrir envers elle; elle a voulu laisser au temps le
-soin de les dissiper: «J'espère, lui dit-elle, que le malheur qui m'a
-contraint de sortir de France s'est lassé de me poursuivre... Je serois
-très-aise d'être tout à fait guérie des craintes que j'ai eues en
-reconnoissant que mes ennemis ne sont pas plus puissants que mon
-innocence[179].» La lettre, en feignant de la confiance et de l'abandon,
-est fort calculée et réservée. Mme de Chevreuse se garde bien d'engager
-une polémique sur le passé, mais elle y revient un peu pour sonder
-Richelieu, ne voulant pas s'exposer à rentrer en France pour y être
-recherchée sur sa conduite antérieure; aussi a-t-elle soin de placer
-habilement et sans déclamation le mot d'innocence. Dès cette première
-lettre, on comprend le jeu de Mme de Chevreuse, qui consiste à prendre
-doucement ses sûretés. Cesser de se dire innocente, c'eût été se
-remettre entre les mains de Richelieu, qui, au premier mécontentement
-feint ou réel, pouvait s'armer de ses aveux et l'en accabler. La réponse
-du cardinal découvre aussi, et selon nous, découvre un peu trop sa
-secrète pensée: elle est, comme en général toute sa politique, captieuse
-à la fois et impérieuse. Au milieu des démonstrations d'une politesse un
-peu maniérée, il lui dit: «Ce que vous me mandez est conçu en tels
-termes que, n'y pouvant consentir sans agir contre vous-même par excès
-de complaisance, je ne veux pas répondre de peur de vous déplaire en
-voulant vous servir. En un mot, Madame, si vous êtes innocente, votre
-sûreté dépend de vous-même, et si la légèreté de l'esprit humain,
-pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relâcher quelque chose dont
-Sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en sa bonté tout ce
-que vous pouvez en attendre.» Mme de Chevreuse comprend aisément la
-finesse du cardinal; mais, pour ne laisser subsister aucune équivoque,
-elle lui adresse un mémoire où elle lui rend compte de toute sa conduite
-et des motifs qui l'ont déterminée à sortir de France. Elle a fui, parce
-que, tout en lui prodiguant les bonnes paroles, on essayait de lui faire
-avouer qu'elle avait écrit au duc de Lorraine pour l'empêcher de rompre
-avec l'Espagne et de s'entendre avec la France, et que, ne pouvant
-avouer une faute qu'elle n'avait pas commise, et voyant qu'on en était
-persuadé et qu'on alléguait même des lettres interceptées, elle avait
-mieux aimé quitter son pays que d'y rester soupçonnée et en un perpétuel
-danger. Richelieu s'empresse de la rassurer, mais au contraire il
-l'épouvante en paraissant convaincu qu'elle a fait ce qu'elle est bien
-décidée à ne jamais avouer. Était-ce une bien heureuse manière de lui
-inspirer de la confiance que de lui rappeler l'affaire de Châteauneuf,
-et de lui insinuer assez clairement qu'on a en main des preuves qui
-dispensaient de tout aveu de sa part? «Quand le sieur de Boispille vous
-alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour votre service et votre
-sûreté, qui consistoit à mon avis à ne tenir rien de caché; ce à quoi
-j'estimois que vous vous dussiez porter d'autant plus facilement, que
-l'expérience vous a fait connoître, par ce qui s'est passé au fait de M.
-de Châteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse, ce dont vos amis ont la
-preuve en main est plus secret que s'ils ne l'avoient point. Tant s'en
-faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sût pas, qu'on
-voudroit ne savoir pas ce qu'on sait, pour ne pas vous obliger à le
-dire[180].» Peut-on s'étonner, après cela, que Mme de Chevreuse recule,
-ou du moins qu'elle soit fort embarrassée? Elle écrit le 8 septembre au
-cardinal pour lui exprimer sa reconnaissance des bontés qu'il lui
-témoigne, et en même temps le trouble où la jette la conviction
-manifestement arrêtée dans son esprit, qu'elle est réellement coupable.
-Sa lettre peint à merveille ses perplexités: «Considérez l'état où je
-suis, très-satisfaite d'un côté des assurances que vous me donnez de la
-continuation de votre amitié, et de l'autre fort affligée des soupçons
-ou pour mieux dire des certitudes que vous dites avoir d'une faute que
-je n'ai jamais commise, laquelle, j'avoue, seroit accompagnée d'une
-autre si, l'ayant faite, je la niois, après les grâces que vous me
-procurez du roi en l'avouant. Je confesse que ceci me met en un tel
-embarras, que je ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Si vous
-ne vous étiez pas persuadé si certainement de savoir cette faute, ou que
-je la pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous
-laissant emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle n'admet
-point de justification, et ne me pouvant faire coupable sans l'être,
-j'ai recours à vous-même, vous suppliant, par la qualité d'ami que votre
-générosité me promet, d'aviser un expédient par lequel Sa Majesté puisse
-être satisfaite, et moi retourner en France avec sûreté, n'en pouvant
-imaginer aucun, et me trouvant dans de grandes peines.»
-
- [179] Manuscrits de Colbert, _ibid._
-
- [180] Manuscrits de Colbert, lettre du 24 juillet 1638.
-
-Or, voici l'expédient qu'inventa Richelieu pour délivrer Mme de
-Chevreuse des inquiétudes qui la tourmentaient: il lui envoya une
-déclaration royale par laquelle elle était autorisée à rentrer en France
-avec un pardon absolu pour sa conduite passée, et notamment pour ses
-négociations avec le duc de Lorraine contre le service du roi. En
-recevant cette grâce fort inattendue, Mme de Chevreuse protesta contre
-le pardon d'une faute qu'à aucun prix elle ne voulait reconnaître, ne
-s'avouant coupable que de sa sortie précipitée du royaume. Ses ombrages
-s'accroissant par le moyen même qu'on avait pris pour les dissiper, elle
-se mit à examiner, à la lumière d'une attention défiante, tous les
-termes de cette déclaration, et elle trouva bien du louche dans ce qui
-se rapportait à son retour à Dampierre. Il n'était pas dit nettement
-qu'elle y pourrait demeurer en liberté. La seule privation à laquelle
-elle se condamnait était celle de ne plus voir la reine et de
-n'entretenir aucune correspondance étrangère. Hormis cela, elle
-demandait une entière liberté; elle demandait surtout que, sous un air
-de pardon, on ne la noircît pas d'une faute qu'elle prétendait n'avoir
-pas commise. Elle refuse donc, le 23 février 1639, l'abolition qui lui
-est envoyée, et demande des explications sur la manière dont il lui sera
-permis de vivre en France. Le cardinal, irrité de voir découvertes et
-éludées toutes ses feintes, s'emporte et laisse paraître le fond de sa
-pensée dans une lettre du 14 mars à l'abbé Du Dorat, où il se plaint que
-Mme de Chevreuse ne veuille pas reconnaître ses négociations avec les
-étrangers, comme si, dit-il, «on avoit jamais vu de malade guérir d'un
-mal dont il ne veut pas qu'on le croye malade[181].» Il n'entend pas non
-plus laisser Mme de Chevreuse séjourner à Dampierre plus de huit ou dix
-jours, et elle devra se retirer dans quelqu'une de ses terres éloignées
-de Paris. Il consent toutefois à modifier l'abolition royale qui avait
-déplu à Mme de Chevreuse, et il lui en envoie une autre un peu adoucie,
-comme une preuve extrême de sa condescendance et de la bonté du roi.
-
- [181] Manuscrits de Colbert, folio 18. L'original est au _Supplément
- françois_, no 4067.
-
-Cette déclaration nouvelle était encore bien loin d'être celle que
-désirait Mme de Chevreuse; elle n'y était pas seulement absoute de sa
-sortie de France, mais «des autres fautes et crimes qu'elle avoit pu
-commettre contre la fidélité qu'elle devoit au roi,» et Richelieu
-revenait par un détour à son but, imposer indirectement au moins à la
-malheureuse exilée une sorte de confession de crimes qu'elle soutenait
-n'avoir pas commis, confession à la fois humiliante et dangereuse, et
-qui la mettait à sa merci. Cependant, tel était le désir de la pauvre
-femme de revoir sa patrie et sa famille, qu'après avoir réclamé de
-nouveau et inutilement, elle se résigna à cette grâce suspecte. Elle fit
-plus; Richelieu s'étant empressé de remettre à l'abbé Du Dorat et à
-Boispille l'argent nécessaire pour acquitter les dettes qu'elle avait
-contractées en Angleterre, et lui permettre de sortir de cette cour
-comme il convenait à sa dignité et à son rang, elle consentit à laisser
-signer en son nom, aux deux agents intermédiaires, un écrit destiné à
-satisfaire Richelieu sans trop la compromettre, où, en termes
-très-généraux, elle parlait humblement de sa mauvaise conduite
-passée[182], et s'engageait, pourvu qu'on la laissât vivre en toute
-liberté à Dampierre, à ne jamais venir secrètement à Paris. Elle avait
-dû vaincre bien des scrupules, étouffer bien des défiances, et faire
-céder ses secrets instincts aux sollicitations de sa famille, aux
-instances de l'abbé Du Dorat et de Boispille, et à la parole solennelle
-que lui renouvela Richelieu dans une dernière lettre du 13 avril 1639.
-
- [182] Manuscrit de Colbert, _ibid._
-
-Les choses en étaient là: la fière duchesse avait courbé la tête sous le
-poids de l'exil et du malheur; elle allait partir, déjà elle avait fait
-ses adieux à la reine d'Angleterre; un vaisseau était prêt qui devait la
-conduire à Dieppe, où un carrosse l'attendait, quand tout à coup à la
-fin du mois d'avril, elle reçut la lettre suivante, ni datée ni signée,
-que nous transcrivons fidèlement:
-
-«Il ne faudroit pas vous être ce que je vous suis pour manquer de vous
-dire que si vous aimez Mme de Chevreuse, vous empêchiez sa perte, qui
-est indubitable en France, où on la veut pour sa ruine. Ceci n'est pas
-une opinion; il n'y a autre remède qu'à suivre cet avis pour garantir
-Mme de Chevreuse, dont le cardinal a dit affirmativement trop de mal,
-touchant l'Espagne et M. de Lorraine, pour n'en plus rien dire à
-l'avenir. Enfin, il n'y a que patience pour Mme de Chevreuse à cette
-heure, ou perdition sûre, et regret éternel pour celui qui écrit.»
-
-De quelque part que vînt ce billet, on peut juger s'il troubla Mme de
-Chevreuse. Il répondait à tous les instincts de son cœur et à la
-connaissance que, de longue main, elle avait acquise des implacables
-ressentiments du cardinal. Elle suspendit ou prolongea ses préparatifs
-de départ, et, aussi loyale que prudente, elle montra à Boispille ce
-qu'elle venait de recevoir, l'autorisant à le communiquer à Richelieu.
-
-Un mois à peine écoulé, elle reçut une autre lettre du même genre, non
-plus anonyme, mais signée de l'homme au monde qui lui était le plus
-dévoué:
-
-«Je suis certain du dessein qu'a fait M. le cardinal de Richelieu de
-vous offrir toutes choses imaginables pour vous obliger de retourner en
-France, et aussitôt vous faire périr malheureusement. Le marquis de
-Ville, qui a parlé à lui et à M. de Chavigny, vous en pourra rendre plus
-savante, comme l'ayant ouï lui-même. Je l'attends à toute heure, et si
-je croyois pouvoir assez sur votre esprit pour vous divertir de prendre
-cette résolution, je m'en irois me jeter à vos pieds pour vous faire
-connoître votre perte absolue, et vous conjurer, par tout ce qui vous
-peut être au monde de plus cher, d'éviter ce malheur, trop cruel à toute
-la terre, mais à moi plus insupportable qu'à tout le reste du monde,
-vous protestant que si ma perte pouvoit procurer votre repos,
-j'estimerois cette occasion très-heureuse qui me la procureroit, et que
-rien autre chose ne me fait vous servir que votre seule considération,
-étant pour jamais, Madame, votre très-affectionné serviteur,
-
- «CHARLES DE LORRAINE.
- «Cirk, le 26 mai 1639.»
-
-Ce nouvel avis porta à son comble l'anxiété de Mme de Chevreuse. Elle
-fit passer à Richelieu cette seconde lettre, comme elle avait fait la
-première, pour lui montrer qu'elle n'était pas retenue par de médiocres
-motifs, et le faire juge de ses incertitudes. Elle déclara aussi qu'elle
-ne partirait point avant d'avoir vu et entendu le marquis de Ville, que
-lui annonçait le duc de Lorraine.
-
-Henri de Livron, marquis de Ville, était un gentilhomme lorrain, plein
-d'esprit et de valeur, attaché à son pays et à son prince, qui, fait
-prisonnier, mis à la Bastille, puis relâché par Richelieu, avait été
-rejoindre le duc Charles dans les Pays-Bas. Il vint à Londres dans les
-premiers jours du mois d'août 1639, et fit tous ses efforts pour
-persuader à Mme de Chevreuse de rompre avec le cardinal. La duchesse
-voulut qu'il s'expliquât devant Boispille, et que celui-ci rendît compte
-à Richelieu de cette conférence. Le marquis de Ville demeura
-inébranlable dans son opinion, et il ne demanda pas mieux que de rédiger
-et signer cette déposition: «Un nommé Lange, m'ayant accompagné l'hiver
-dernier depuis Paris jusqu'à Charenton, me dit qu'il savoit l'affection
-que j'avois au service de Mme de Chevreuse, qui l'obligeoit de
-s'adresser à moi pour me dire qu'elle étoit perdue si elle retournoit à
-cette heure en France. Le pressant de me dire ce qu'il savoit
-particulièrement sur ce sujet, après avoir tiré parole de moi que je ne
-le dirois qu'à son altesse de Lorraine ou à Mme de Chevreuse, il me dit
-qu'il n'y avoit que deux jours que M. le cardinal, en parlant à M. de
-Chavigny de Mme de Chevreuse, témoignoit d'être fort mal satisfait de
-ce qu'elle persistoit à nier d'avoir conseillé à M. de Lorraine de ne
-s'accommoder pas avec la France. De quoi M. de Chavigny faisoit aussi
-fort l'étonné, disant tous deux que cette affaire est bien éclaircie, et
-que, Mme de Chevreuse étant en France, on la feroit bien parler françois
-avec ses lettres qu'ils avoient, qu'elle ne croit pas, et que si elle
-les pensoit tromper, elle se trompoit elle-même. Disant savoir ceci
-comme l'ayant ouï lui-même. A Londres, ce 8 août 1639. Henri de Livron,
-marquis de Ville.» Cet écrit fut loyalement envoyé à Richelieu comme les
-précédents.
-
-Nous le demandons: tout cela ne devait-il pas faire la plus forte
-impression sur l'esprit de Mme de Chevreuse? Pouvait-elle se rappeler
-sans terreur les sollicitations obstinées du cardinal pour lui arracher,
-par diverses voies directes et indirectes, un aveu bien indifférent,
-s'il n'avait l'intention de s'en servir contre elle? Ne connaissait-elle
-pas son humeur altière, la passion qu'il avait de tenir tout le monde à
-ses pieds, et d'avoir toujours de quoi perdre ses ennemis? Quiconque a
-ressenti les amertumes et les misères de l'exil ne s'étonnera pas que
-l'infortunée duchesse fût descendue jusqu'à subir des conditions
-pénibles et mal sûres, dans l'ardent désir de retrouver la patrie et le
-foyer domestique. Qui pourrait aussi la blâmer d'avoir hésité, sur des
-avis tels que ceux que nous venons de rapporter, à franchir le pas après
-lequel, si par malheur elle s'était trompée, il n'y avait plus pour elle
-que des regrets éternels et un désespoir sans ressource?
-
-Bientôt un autre conseil, qui lui était un ordre, l'enchaîna sur la
-terre étrangère. Celle pour qui, depuis dix années, elle avait tout
-souffert et tout bravé, son auguste amie, sa royale complice, Anne
-d'Autriche, lui fit dire de ne pas se fier aux apparences. Un jour, à
-Saint-Germain, la reine, rencontrant M. de Chevreuse, lui demanda des
-nouvelles de la duchesse. Celui-ci répondit qu'il avait fort à se
-plaindre de Sa Majesté qui seule empêchait sa femme de revenir. La reine
-lui dit qu'il avait grand tort de se plaindre d'elle, qu'elle aimait
-bien Mme de Chevreuse, qu'elle souhaitait bien de la revoir, mais
-qu'elle ne lui conseillerait jamais de rentrer en France[183]. Il parut
-à Mme de Chevreuse qu'Anne d'Autriche devait être bien informée, et elle
-se décida à suivre un avis parti de si haut. Elle ne toucha point à
-l'argent de Richelieu, et lui écrivit une dernière fois le 16 septembre,
-lui représentant ses incertitudes et ses embarras, et lui demandant du
-temps pour apaiser les inquiétudes qui travaillaient son esprit. Le même
-jour elle annonce à son mari, à Du Dorat et à Boispille, sa résolution
-définitive. «Je désire bien vivement, dit-elle à son mari, me voir en
-France en état de remédier à nos affaires et de vivre doucement avec
-vous et mes enfants; mais je connois tant de périls dans le parti d'y
-aller, comme je sais les choses, que je ne le puis prendre encore,
-sachant que je n'y puis servir à votre avantage ni au leur, si j'y suis
-dans la peine. Ainsi il me faut chercher avec patience quelque bon
-chemin qui enfin me mène là, avec le repos d'esprit que je ne puis
-encore trouver... J'ai appris des particularités très-importantes dont
-je suis absolument innocente, ainsi que peut-être on le reconnoît à
-cette heure, et dont toutes les apparences montrent qu'on me vouloit
-accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela.»--A l'abbé
-Du Dorat: «Je m'étonne comme on me peut accuser de feindre des
-appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens véritables,
-au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise fortune me réduit.»--A
-Boispille: «Depuis votre départ, j'ai eu tant de nouvelles connoissances
-de la continuation de mon malheur dans les soupçons qu'il donne de moi,
-qu'il m'est impossible de me résoudre à m'aller exposer à tout ce qu'il
-peut produire... Croyez que je souhaite si passionnément mon retour, que
-je passe par-dessus beaucoup de choses, mais il y en a qui m'arrêtent
-avec tant de raison qu'il faut nécessairement que je demeure encore où
-je suis. Je sens et sens trop les incommodités de cet éloignement, pour
-ne le pas faire finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant, il
-vaut mieux souffrir que périr[184].»
-
- [183] Lettre de l'abbé Du Dorat à Richelieu, Manuscrits de Colbert,
- fol. 47.
-
- [184] Manuscrits de Colbert, fol. 53, etc.
-
-Ainsi s'évanouirent les dernières espérances d'un rapprochement sincère
-entre deux personnes qu'attiraient l'une vers l'autre et que séparaient
-avec la même force d'insurmontables instincts, qui se connaissaient trop
-pour ne pas se craindre, et pour se fier à des paroles dont elles
-n'étaient point avares, sans exiger de sérieuses garanties qu'elles ne
-pouvaient ni ne voulaient donner. A Tours, deux ans auparavant, Mme de
-Chevreuse avait mieux aimé reprendre une seconde fois le chemin de
-l'exil que de risquer sa liberté; à Londres aussi elle préféra supporter
-les douleurs de l'exil, consumer ses derniers beaux jours dans les
-privations et les fatigues, pour demeurer libre, avec l'espoir de lasser
-la fortune à force de courage, et de faire payer cher ses souffrances à
-leur auteur.
-
-Au milieu de l'année 1639, Marie de Médicis, fatiguée de la vie errante
-qu'elle menait dans les Pays-Bas, à la merci du gouvernement espagnol,
-qui lui avait prodigué les promesses dans l'espoir d'en tirer parti, et
-qui la délaissait la voyant impuissante à le servir, résolut de venir
-demander un asile à sa fille, la reine d'Angleterre. Celle-ci
-pouvait-elle donc repousser sa vieille mère, malade et réduite aux
-dernières extrémités? L'impitoyable Richelieu accuse Mme de
-Chevreuse[185] d'avoir soutenu et secondé la résolution de la reine
-Henriette; il lui fait un crime d'avoir été, elle-même exilée et
-malheureuse, mêler ses respectueux hommages à ceux de la cour
-d'Angleterre envers la veuve d'Henri IV, la mère de Louis XIII et de
-trois grandes princesses, qui venait d'essuyer sur l'Océan une tempête
-de sept jours, et arrivait dénuée, abattue, mourante, triste objet de la
-compassion universelle. Richelieu trouve dans ces hommages et dans les
-visites que fit Mme de Chevreuse à Marie de Médicis, des intrigues et
-des complots. Ce sont là vraisemblablement les accusations dont se
-plaint à mots couverts Mme de Chevreuse dans ses dernières lettres. Elle
-les repousse avec assez de vraisemblance; il paraît bien qu'elle se tint
-tranquille et même fort circonspecte aussi longtemps qu'elle conserva
-l'espoir d'une sincère réconciliation avec Richelieu; mais lorsqu'elle
-se crut bien sûre qu'il la trompait, l'attirait en France pour l'avoir
-en sa dépendance et au besoin la faire enfermer, ayant à peu près rompu
-avec lui, elle se considéra comme délivrée de tout scrupule, elle ne
-songea plus qu'à lui rendre guerre pour guerre, et resserra ses
-engagements avec l'Espagne.
-
- [185] _Mémoires_, t. X, p. 484.
-
-Quelque temps après Marie de Médicis, vint encore à Londres chercher un
-refuge une autre victime du cardinal, un autre proscrit, intéressant au
-moins par l'incroyable iniquité des formes du jugement rendu contre lui:
-l'ancien gouverneur de Metz, le marquis, devenu duc de La Valette, un
-des fils du vieux duc d'Épernon, le propre frère du cardinal de La
-Valette, l'un des généraux et des confidents de Richelieu, qui peut-être
-l'avait sauvé par ses conseils à la journée des dupes, et dont l'épée
-l'avait tant de fois fort bien servi dans les Pays-Bas et en Italie. Le
-duc de La Valette avait commis une grande faute. Au siége de Fontarabie,
-placé sous les ordres de M. le Prince, il avait fait échouer cette
-importante entreprise en ne secondant pas son général comme il le
-devait. Sans doute, ainsi que son père, il n'aimait pas Richelieu, il
-ne servait qu'à contre-cœur, il avait été indirectement mêlé à
-l'affaire de Chalais; mais avait-il trahi à Fontarabie et s'entendait-il
-déjà avec l'Espagne? Rien ne le prouve, et tout porte à croire que la
-seule jalousie envers le prince de Condé l'avait fait manquer à son
-devoir. Une juste punition eût satisfait l'armée; l'excès de la
-condamnation et le scandale du procès révoltèrent tous les honnêtes
-gens. Au lieu d'être traduit devant le parlement en sa qualité de duc et
-pair, selon les règles de la justice du temps, Bernard de La Valette fut
-livré à une commission, comme l'avait été le maréchal de Marillac. Le
-duc, voyant qu'on en voulait à sa vie, s'enfuit, et on le jugea par
-contumace de la façon la plus inouïe. Le roi assembla dans sa chambre un
-certain nombre de membres du parlement, le premier président, les
-présidents à mortier, quelques conseillers d'État, quelques ducs et
-pairs bien choisis; il en forma une sorte de tribunal, se mit à sa tête,
-présida lui-même, et, malgré la résistance généreuse de la plupart des
-membres du parlement, qui demandaient que l'affaire leur fût renvoyée
-selon toutes les ordonnances, il força ces prétendus juges de
-délibérer[186], d'adopter les tristes conclusions du procureur général,
-et on déclara le duc de La Valette criminel de lèse-majesté, coupable
-de perfidie, trahison, lâcheté et désobéissance; il fut condamné à être
-décapité, ses biens confisqués, et ses terres mouvant de la couronne
-réunies au domaine du roi. Le procureur général, Mathieu Molé eut
-grand'peine à se faire décharger du soin de mettre à exécution cette
-odieuse sentence, et l'illustre contumace fut décapité en effigie, sur
-la place de Grève, le 8 juin 1639. Une telle façon de procéder en
-matière criminelle, était le renversement de toutes les lois du royaume.
-Puisqu'elle consterna des magistrats attachés au roi et qui certes
-n'étaient pas des factieux, tels que les présidents Lejay, Novion,
-Bailleul, de Mesmes, Bellièvre, est-il surprenant qu'elle ait révolté
-l'âme d'une femme, et que Mme de Chevreuse ait conjuré Charles Ier de
-recevoir dans ses États le noble fugitif? Remarquez bien que le duc de
-La Valette n'arriva en Angleterre qu'à la fin d'octobre 1639, lorsque
-Mme de Chevreuse n'avait plus aucun ménagement à garder envers
-Richelieu. Elle intercéda si vivement auprès de Charles Ier que, malgré
-l'opinion contraire du conseil des ministres, grâce à l'intervention de
-la reine, elle obtint pour le duc la permission de venir résider à
-Londres, et même d'être présenté au roi, mais en particulier et en
-secret, pour ne pas trop blesser la France[187]: vaine précaution, qui
-ne sauva pas le roi Charles des rancunes vindicatives de Richelieu. Le
-cardinal, voyant que Mme de Chevreuse l'emportait sur lui auprès du roi
-d'Angleterre, et qu'elle le poussait vers ses ennemis, travailla plus
-que jamais à susciter au malheureux roi des embarras domestiques qui le
-missent hors d'état de nuire à la France; il poursuivit dans l'ombre ses
-pratiques artificieuses auprès des parlementaires, et surtout auprès des
-puritains d'Écosse[188].
-
- [186] Il faut voir cette scène inouïe, non pas seulement dans la
- relation détaillée et suspecte que publièrent les amis de La
- Valette, et qui se trouve parmi les pièces imprimées à la suite des
- _Mémoires_ de Montrésor, mais dans les _Mémoires_ d'Omer Talon,
- Collection Petitot, 2e série, t. LX, p. 186-197.
-
- [187] _Mémoires_ de Richelieu, t. X, p. 498 et 499.
-
- [188] Voyez la lettre de Richelieu au comte d'Estrade du 2 décembre
- 1637; voyez aussi dans l'APPENDICE diverses lettres de 1639 de
- Boispille au cardinal, où il lui donne des nouvelles du peu de
- progrès de l'armée royaliste en Écosse avec une satisfaction mal
- dissimulée, qui trahit les sentiments de celui auquel il écrit.
- Voyez surtout à la Bibliothèque impériale, fond de Harlai, 223/23 un
- manuscrit in-fol., contenant des _Lettres du sieur de Montereul,
- secrétaire de monsieur de Bellièvre, ambassadeur en Angleterre,
- escrittes au dit sieur de Bellièvre, ès années 1638, 1639, 1640 et
- 1641, ensemble les duplicata des lettres qu'il escrivoit à la cour_.
- Montereul, chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, adresse
- à Bellièvre et au ministre des affaires étrangères de France, le
- comte de Chavigni, les renseignements les plus précieux sur l'état
- des partis en Angleterre, les débats des chambres, les fautes de la
- cour, et les progrès de l'opposition qu'il raconte avec une sorte de
- triomphe. Ce manuscrit est de la plus grande importance pour
- l'histoire des premiers commencements de la révolution d'Angleterre.
- On y voit fort bien que la France se réjouissait des embarras
- intérieurs qui empêchaient le gouvernement anglais de faire cause
- commune avec l'Espagne, et se servait du fanatisme protestant qui
- repoussait toute alliance avec Sa Majesté catholique. Il est curieux
- d'y trouver Pim, ce grand patriote, s'entendant fort bien avec
- Montereul, et protestant de son zèle pour les intérêts de la France,
- comme plus tard le fera Sidnei. Richelieu fit imprimer le _Manifeste
- des Écossois_, lorsqu'ils s'avancèrent en 1641 vers l'Angleterre,
- dans la _Gazette_ de cette année, no 34, p. 161. «On ne peut douter,
- dit l'exact et savant père Griffet, t. III, p. 158, que Richelieu
- n'ait été un des premiers auteurs de la révolution qui conduisit
- dans la suite Charles Ier sur l'échafaud et Cromwell sur le trône.
- M. de Brienne paraît en convenir, mais il a soin de remarquer que
- les _choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne l'avoit prévu
- et qu'il ne l'eût souhaité_.»
-
-De son côté, Mme de Chevreuse ne s'endormit pas. Une fois son ancien
-duel avec Richelieu renouvelé, elle forma à Londres, avec la reine mère,
-avec le duc de La Valette, avec l'habile et infatigable Soubise, avec le
-marquis de La Vieuville, ancien surintendant général des finances que le
-cardinal avait accusé et fait déclarer coupable de concussion, une
-petite mais puissante faction d'émigrés qui, s'appuyant en secret sur la
-reine Henriette, secondés par lord Montaigu, devenu ardent catholique et
-le conseiller intime de la reine, par le chevalier d'Igby et par
-d'autres grands seigneurs, entretenant aussi d'étroites intelligences
-avec la cour de Rome par son envoyé en Angleterre, Rosetti[189],
-surtout avec le cabinet de Madrid, encourageant et enflammant en France
-les espérances de tous les mécontents, semaient de toutes parts des
-obstacles sur la route de Richelieu et amassaient des périls sur sa
-tête.
-
- [189] Aussi lorsque plus tard, en 1643, le pape destina le cardinal
- Rosetti à le représenter au congrès de Münster, le successeur de
- Richelieu n'hésita pas à l'exclure, en se fondant particulièrement
- sur ce que, pendant sa mission en Angleterre, Rosetti s'était fort
- lié avec Mme de Chevreuse, et qu'elle l'avait entièrement gagné.
- BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, fond Gaignière, vol. 510, in-fol. sous ce
- titre: _Dépesches importantes sur la paix d'Italie des années 1643
- et 1644_. Lettre de la reine à M. de Fontenai-Mareuil, 25 septembre
- 1643: «Vous avez fait entendre (aux ministres du pape) les raisons
- qui me convioient à faire exclusion au cardinal Rosetti de la
- légation de la paix, non pour avoir eu communication très-étroite
- avec Fabroni (confident et ministre de la reine mère), mais pour
- l'avoir affectée avec les ministres d'Espagne pendant son séjour en
- Angleterre qu'ils veulent excuser sur le but de la religion; mais il
- faudrait être bien simple pour s'y laisser prendre, et ne pas voir
- que, sous couleur de traiter d'une affaire, on en embarque une
- autre. Il n'est pas possible que leur ayant rendu compte de sa
- mission, il ne leur ait pas mandé qu'il avoit des communications
- très-secrètes et fréquentes avec la duchesse de Chevreuse, et qu'ils
- ignorent combien elle a recherché de nuire à l'État, les desseins
- pernicieux qu'elle a concertés et essayé d'advancer, et qu'enfin
- agissant avec beaucoup d'esprit offensé, et comme font d'ordinaire
- les femmes qui pour contenter leurs passions vont toujours aux
- extrêmes, elle n'a rien omis à promettre ou à embarquer qui pût
- causer la ruine de la France.»
-
-En 1640, Mme de Chevreuse était, à Londres, le chef avoué des ennemis du
-cardinal, et en commerce public avec l'Espagne et avec le duc de
-Lorraine, réfugié dans les Pays-Bas et à peu près passé au service de
-l'Autriche. Le marquis de Ville ayant été envoyé par le duc en
-Angleterre pour obtenir la permission de faire des recrues[190], avait
-amené avec lui six beaux chevaux dont son maître faisait cadeau à Mme de
-Chevreuse; il était descendu à son hôtel et avait pris logement chez
-elle. Le marquis de Velada, grand d'Espagne, gouverneur de Dunkerque,
-ambassadeur extraordinaire à Londres, avant même de voir le roi, avait
-été faire visite à Mme de Chevreuse, et s'était servi de son carrosse
-pour aller à sa première audience[191]. Elle protégeait et dirigeait à
-Londres les émissaires du prince Thomas de Savoie, tout à fait devenu
-un général espagnol, qui nous faisait la guerre en Flandre, et menaçait
-le trône de sa belle-sœur, la duchesse de Savoie, veuve de
-Victor-Amédée, Madame Royale, la sœur de Louis XIII[192]. Rencontrant
-de tous côtés la main de Mme de Chevreuse, Richelieu sentit mieux que
-jamais qu'elle lui faisait plus de mal partout ailleurs qu'en France,
-et il s'avisa d'un dernier moyen pour la contraindre à y revenir. Il mit
-en avant le duc de Chevreuse[193]. Celui-ci, poussé à la fois par
-l'intérêt et par l'honneur, écrivit au roi et à la reine d'Angleterre,
-dans les premiers mois de l'année 1640, les lettres les plus pressantes
-où il les suppliait de ne pas encourager la désobéissance de sa femme
-aux ordres du roi et aux siens; et puisque ni Boispille ni Du Dorat
-n'avaient pu réussir auprès d'elle, il annonça hautement sa résolution
-de venir lui-même la chercher. Cette résolution épouvanta Mme de
-Chevreuse[194]. Elle connaissait son mari: elle savait qu'après tout il
-était Guise, et qu'à une assez grande faiblesse de caractère il joignait
-une intrépidité, une audace qui ne reculerait devant aucune extrémité,
-et qu'évidemment couvert et soutenu par le cardinal, il était homme à
-l'enlever l'épée à la main, en plein jour, à Londres, au milieu de tous
-ses amis. En vain le roi Charles Ier et la reine Henriette lui promirent
-leur protection; elle reconnut qu'il n'y avait d'asile assuré pour elle
-que sur le sol espagnol, et elle céda aux instances du duc de Lorraine
-qui la faisait inviter par M. de Ville à se rendre auprès de lui en
-Flandre. Elle reçut de la reine Henriette un riche présent d'adieu, et
-apprenant que M. de Chevreuse faisait ses préparatifs pour passer la
-mer, elle le prévint, remit à Craft le soin de ses affaires en
-Angleterre, et, le 1er mai[195], partit de Londres accompagnée d'une
-brillante escorte, du marquis de Velada et du résident d'Espagne, du
-duc de La Valette, du marquis de La Vieuville et de son fils, du marquis
-de Ville, de lord Montaigu et de Craft, et d'un officier du roi, le
-comte de Niewport chargé par Sa Majesté Britannique de la couvrir de sa
-protection si on rencontrait M. de Chevreuse sur la route, et de la
-conduire avec les plus grands honneurs jusqu'aux limites de ses États.
-Le 5 mai, elle s'embarqua à Rochester pour Dunkerque[196], suivie du
-fidèle comte de Craft, qui ne voulut la quitter que le plus tard
-possible, et elle alla s'établir à Bruxelles. Là, n'ayant plus de mesure
-à garder, elle se donna tout entière et ouvertement à l'Espagne, y
-attacha de plus en plus le duc Charles, ainsi que les principaux émigrés
-français de Londres, La Valette et Soubise[197]. Elle se lia étroitement
-avec don Antonio Sarmiento, le plus influent ministre d'Espagne dans les
-Pays-Bas. On ne sait pas communément, mais nous pouvons établir qu'en
-1641 elle prit une assez grande part à l'affaire du comte de Soissons,
-c'est-à-dire à la conspiration la plus formidable qui ait été tramée
-contre Richelieu.
-
- [190] Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque impériale, _Lettres
- de Montereul_. Dépêche du 15 mars 1640: «Le marquis de Ville
- vient pour avoir permission du roi de faire passer en Flandre
- mille Anglois pour joindre aux troupes du duc Charles. A quoi il
- n'aura pas peu de difficulté, quelque crédit qu'y employe Mme de
- Chevreuse.»--Dépêche du 5 avril: «Le marquis de Ville vient aussi
- avec six beaux chevaux que le duc Charles envoye à Mme de
- Chevreuse, pour laquelle il y a peu d'apparence que le voyage de
- M. Du Dorat puisse être utile.»--Dépêche du 12 avril: «Le marquis
- de Ville arriva vendredi matin, il alla descendre chez Mme de
- Chevreuse; il s'est toujours servi d'un de ses carrosses, et a
- mangé chez elle...»
-
- [191] _Ibid._ Dépêche du 12 avril: «M. le marquis de Velada, grand
- d'Espagne, gouverneur de Dunkerque, ambassadeur extraordinaire en
- Angleterre, est arrivé hier... A peine arrivé, il alla visiter Mme
- de Chevreuse.»--Dépêche du 19: «Le marquis de Velada eut hier la
- première audience du roi et de la reine... Mme de Chevreuse lui
- envoya son beau carrosse... Cela ne l'empêche pas d'assurer qu'elle
- retourne en France dans quinze jours. La reine dit encore hier qu'il
- n'étoit pas besoin de lui préparer un logement à Greenwich, parce
- qu'elle alloit en France avant la fin du mois, et qu'elle
- n'attendoit que de l'argent pour payer ses dettes avant de partir.
- Je ne puis me persuader qu'elle exécute ce qu'elle promet: il me
- semble que le chemin de chez l'ambassadeur d'Espagne à Whitehall
- n'est pas le plus droit pour aller en France.»
-
- [192] _Ibid._ Dépêche du 2 février 1640: «Le sieur Hallot a été fort
- mal reçu de la reine quand il lui a rendu ses lettres du prince
- Thomas; elle lui a dit qu'elle ne pouvoit voir de bon œil une
- personne qui venoit de la part de celui qui faisoit un si mauvais
- traitement à sa sœur. Il est bien avec Mme de Chevreuse et avec M.
- de La Valette, et voit fort souvent les ministres de la reine
- mère.»--Dépêche du 16 février: «Le sieur Hallot a été visité par M.
- de La Vieuville, qui y demeura longtemps, et par Fabroni qui fut
- longtemps enfermé avec lui, avant qu'il eût envoyé ses dépêches en
- Flandres où il écrit beaucoup; il écrit aussi en France, et dit
- qu'il vient en cette cour pour faire agréer au roi les actions du P.
- Thomas, et essayer de tirer d'ici quelques secours pour ce
- prince.»--Dépêche du 23 février: «Hallot se trouva ces jours passés
- chez Mme de Chevreuse avec La Colle (?), où Hallot parla fort
- longtemps des affaires de Savoie à l'avantage du P. Thomas. La Colle
- lui avoua franchement qu'il seroit fâché si les affaires alloient si
- bien pour ce prince, et lui dit que pour lui il étoit du côté de Mme
- de Savoie. Alors Hallot haussa la voix et lui repartit: Est-il
- possible que vous osiez parler en ces termes, étant des amis de Mme
- de Chevreuse et vous trouvant dans son logis?»
-
- [193] On ne croyait pas que l'idée du voyage du duc de Chevreuse en
- Angleterre lui fût venue spontanément, et Montereul écrit à M. de
- Bellièvre, le 3 mai 1640: «On vous croit ici l'auteur du voyage de
- M. son mari en ces quartiers.»
-
- [194] Dépêche de Montereul du 29 mars 1640: «Mme de Chevreuse a été
- extrêmement surprise par la nouvelle de la résolution qu'avoit prise
- M. son mari de venir en Angleterre... On n'a jamais vu un tel
- trouble... Elle parloit de s'enfuir en Flandre si le roi ne l'eût
- assurée que, s'étant mise sous sa protection, il ne permettroit pas
- qu'on la pût forcer à retourner en France. Mme de Chevreuse le dit
- ainsi, mais d'autres m'ont dit que la promesse du roi n'étoit pas si
- précise, et que la reine lui avoit seulement fait dire qu'elle la
- prenoit en sa protection. Elle dépêcha dimanche dernier un courrier
- en France pour détourner M. de Chevreuse de venir ici, en cas qu'il
- eût ce dessein.»--Dépêche du 12 avril: «Un autre objet du voyage de
- M. de Ville, est pour assurer Mme de Chevreuse qu'elle sera bien
- venue en Flandre, au cas qu'elle soit obligée de s'y retirer; ce qui
- est conforme à ce qu'elle a dit à la reine depuis l'arrivée de ce
- marquis, qu'elle étoit résolue d'aller en Flandre devant un mois. La
- reine l'a dit ainsi, et a ajouté qu'elle avoit bien de la peine à le
- croire.»--Dépêche du 25 avril: «Mme de Chevreuse dépescha en France,
- vendredi dernier, un de ses valets de chambre. Elle fait croire
- qu'elle est résolue de passer en Flandre si M. de Chevreuse vient en
- Angleterre, comme on lui mande et comme l'écrit M. Leicester. On me
- donne avis que M. de La Valette a dit à table qu'il alloit écrire en
- France qu'elle partoit demain pour Flandre, ce qui me fait croire
- qu'elle n'en fera rien que le plus tard qu'il lui sera possible, et
- qu'elle voudroit bien n'être pas obligée d'y aller du tout. M. de
- Soubise arriva en cette ville samedi dernier. M. de La Valette et M.
- Le Coigneux (un des conseillers du duc d'Orléans) la voient fort
- souvent. On m'a averti de plusieurs endroits qu'ils avoient dessein
- de brouiller en France. On m'a dit qu'ils avoient quelque entreprise
- sur Oleron. Il y a peu d'apparence qu'ils soient aidés par le roi
- d'Angleterre.»
-
- [195] _Ibid._ Dépêche du 3 mai: «Mme la duchesse de Chevreuse, après
- avoir remis de jour en jour son voyage de Flandre, partit de Londres
- mardi premier jour de ce mois, à onze heures du matin, accompagnée
- du marquis de Velada et du résident d'Espagne, qui la quittèrent à
- huit milles d'ici, de M. le duc de La Valette, du marquis de La
- Vieuville, père et fils, du marquis de Ville, des sieurs Montaigu et
- Craft. Le comte de Niewport l'a aussi accompagnée jusqu'aux dunes;
- on croit que c'est par ordre du roi de la Grande-Bretagne, pour
- assurer M. le duc de Chevreuse, si elle le rencontre par les
- chemins, que le roi la tient en sa protection jusques à ce qu'elle
- soit hors de ses États... Il y a apparence, et par les coffres
- qu'elle a laissés chez Craft, à ce qu'on m'a dit, et par quelques
- paroles qui ont échappé à ceux qui ont plus de part à ses secrets,
- qu'elle fera tous ses efforts pour revenir dans cinq ou six mois,
- encore que le galland de diamants que lui a donné la reine de la
- Grande-Bretagne, qui est estimé dix mille escus, semble être un
- présent pour un dernier adieu... Ceux qui font de plus prudentes
- réflexions sur les choses qui se passent en cette cour, disent que
- cette fuite ne devroit pas retarder le voyage de M. de Chevreuse en
- ces quartiers, puisque, outre qu'il soutiendroit ici l'honneur de la
- nation, étant d'autre condition que les ambassadeurs d'Espagne, et
- qu'il aideroit à achever de ruiner en cette cour les mauvais
- François qui demeurent, et desquels il auroit juste sujet de se
- plaindre comme étant cause du malheur de Mme sa femme; il pourroit
- encore tirer parole du roi de la Grande-Bretagne que Mme de
- Chevreuse ne reviendroit plus en ses États, ce qu'on croit que ce
- roi promettroit volontiers, particulièrement s'il paroissoit y être
- forcé.»
-
- [196] Dépêche du 10 mai: «Mme de Chevreuse s'embarqua samedi 5 de ce
- mois, à Rochester, où elle revint en diligence de Cantorberi sur une
- fausse allarme qu'elle eut que M. le duc, son mari, étoit déjà à
- Douvres. Bien que son voyage ait été résolu assez promptement, il ne
- s'est pas exécuté sans peine et sans regret de la part de ceux
- qu'elle servoit ici. Ils l'ont à peine vue partir, qu'ils ont
- commencé leurs instances pour la faire revenir; de sorte qu'on croit
- que la venue de M. de Chevreuse ne seroit pas inutile pour
- l'empêcher... Comme vous jugez bien, M. Craft a suivi Mme de
- Chevreuse.»--Dépêche du 17 mai: «Mme de Chevreuse arriva à Dunkerque
- il y eut mardi huit jours.»
-
- [197] _Ibid._ Dépêche du 6 novembre 1640: «On me donne avis que M.
- de La Valette et M. de Soubise ont traité avec le roi d'Espagne par
- l'entremise de Mme de Chevreuse (alors en Flandre), que le marquis
- de Malvezzi a été envoyé ici pour ce traité, lequel a été conclu il
- y a quatre mois, que M. de La Valette promet de faire soulever la
- Guyenne et les provinces voisines (dont son père, le duc d'Épernon,
- était gouverneur),... qu'il touche mille écus chaque mois depuis ce
- traité,... que M. de Soubise reçoit pareille pension d'Espagne,...
- que M. Marmet, ministre (protestant), reçoit aussi pension
- d'Espagne...»
-
-Louis de Bourbon, comte de Soissons, prince du sang, avait été nourri,
-par sa mère, l'orgueilleuse Anne de Montafié, dans des prétentions dont
-aucune n'avait été satisfaite. En 1616, voyant le prince de Condé jeté
-en prison et menacé d'y mourir sans enfants, Mme la Comtesse avait conçu
-l'espoir que le titre de premier prince du sang retomberait bientôt sur
-la tête de son fils. Mais en 1619 M. le Prince était sorti de Vincennes
-et avait repris son rang au-dessus des cadets de sa maison. Sous le
-ministère de Luynes, le jeune comte avait osé prétendre à la main de
-Madame Henriette-Marie; elle lui avait échappé, et avait été donnée un
-peu plus tard à Charles Ier. M. le Comte et sa mère s'étaient alors
-tournés contre Luynes, et ils avaient été, en 1620, à Angers grossir le
-parti de Marie de Médicis. Sous Richelieu, convoitant pour lui-même la
-riche héritière des Montpensier, le comte de Soissons avait vu de
-très-mauvais œil le projet de la marier au duc d'Orléans, et pour faire
-échouer ce projet il n'avait point hésité à se jeter au milieu de la
-conspiration qui avait si tristement fini dans les cachots de Vincennes
-et sur la place publique de Nantes. Afin d'éviter le sort du grand
-prieur de Vendôme, il avait pris la fuite et s'était retiré d'abord en
-Suisse, puis en Piémont, auprès de son beau-frère, le prince Thomas de
-Savoie. Plus tard, il avait fait sa paix avec le roi et Richelieu par
-l'intermédiaire de son autre beau-frère, le duc de Longueville, et en
-1636 on lui confia, sous le duc d'Orléans, le commandement de l'armée de
-Flandre; il y avait montré une valeur brillante et même des talents
-militaires, sans remporter toutefois de grands avantages. C'est vers ce
-temps-là, et lorsqu'ils étaient encore à l'armée, que le duc d'Orléans
-et le comte de Soissons formèrent cette mystérieuse conspiration
-d'Amiens que Richelieu a toujours ignorée, où les deux princes tinrent
-un moment entre leurs mains l'ennemi qu'ils devaient frapper, et le
-laissèrent échapper par un soudain retour de conscience ou par défaut
-de résolution. Les conjurés eurent peur d'eux-mêmes: le duc d'Orléans se
-retira bien vite à Blois, et le comte de Soissons à Sedan, auprès du duc
-de Bouillon. Frédéric-Maurice, le frère aîné de Turenne, était un homme
-de guerre et un politique, encore plus ambitieux, tout aussi capable, et
-moins prudent que son père. Sa place forte de Sedan, placée sur la
-frontière de la France et de la Belgique, lui semblait un asile d'où il
-pouvait braver toutes les menaces du cardinal. Le duc de Bouillon et le
-comte de Soissons se connaissaient depuis longtemps. Ils formèrent une
-ligue nouvelle, mieux concertée et plus puissante que celle de
-Montmorenci. Les circonstances étaient aussi bien plus favorables.
-Richelieu, en tendant tous les ressorts du gouvernement, en perpétuant
-la guerre, en aggravant les charges publiques, en opprimant les corps,
-en frappant aussi les particuliers, avait soulevé bien des haines, et il
-ne gouvernait guère plus que par la terreur. Son génie imposait; la
-grandeur de ses desseins parlait à quelques esprits d'élite; mais cette
-dureté continue et tant de sacrifices sans cesse renaissants fatiguaient
-le plus grand nombre, à commencer par le roi. Le favori du jour, le
-grand écuyer Cinq-Mars minait et noircissait le plus qu'il pouvait le
-cardinal dans l'esprit de Louis XIII. Il connaissait la conspiration du
-comte de Soissons, et sans en faire partie, il la favorisait. On pouvait
-compter sur lui pour le lendemain. La reine Anne, toujours en disgrâce
-malgré les deux fils qu'elle venait de donner à la France, faisait au
-moins des vœux pour la fin d'un pouvoir qui l'opprimait. Monsieur avait
-engagé sa parole, il est vrai bien peu sûre. On s'était ménagé de vastes
-intelligences dans toutes les parties du royaume, dans le clergé, dans
-le parlement. On conspirait jusque dans la Bastille, où le maréchal de
-Vitry et le comte de Cramail, tout prisonniers qu'ils étaient, avaient
-préparé un coup de main avec un secret admirablement gardé. L'abbé de
-Retz, qui avait alors vingt-cinq ans, préludait à sa carrière
-aventureuse par cet essai de guerre civile, qu'il avait même songé à
-inaugurer par un assassinat[198]. Le duc de Guise, échappé de
-l'archevêché de Reims et réfugié dans les Pays-Bas[199], allait sans
-cesse de Bruxelles à Sedan et de Sedan à Bruxelles; il devait, quand le
-moment serait venu, se joindre aux conjurés et combattre avec eux. Mais
-le plus grand, le plus solide espoir du comte de Soissons reposait sur
-l'Espagne: elle seule pouvait le mettre en état de sortir de Sedan, de
-marcher sur Paris et de briser le pouvoir de Richelieu; aussi
-envoya-t-il à Bruxelles un de ses gentilshommes les plus braves et les
-plus intelligents pour négocier avec les ministres espagnols et en
-obtenir de l'argent et des soldats. Ce gentilhomme s'appelait Alexandre
-de Campion. Il rencontra à Bruxelles Mme de Chevreuse, et lui fit part
-de la mission dont il était chargé. Elle s'empressa de le seconder de
-tout son crédit. Comme nous verrons reparaître plus d'une fois ce
-personnage dans la vie de Mme de Chevreuse, et au milieu des plus
-tragiques aventures, il nous faut bien nous y arrêter quelques moments
-et le faire un peu connaître.
-
- [198] Voyez dans le premier volume des _Mémoires_ tout le détail de
- cette affaire.--L'auteur de la _Conjuration de Fiesque_ s'attribue
- en cette occasion des discours politiques imités de Salluste, comme
- ses portraits, et où abondent les maximes d'État, selon la mode
- virile du temps, dont Richelieu est l'auteur et Corneille
- l'interprète. Les discours ont pu être ajoutés après coup pour
- donner au lecteur une grande idée du génie précoce de Retz, mais le
- récit, sauf toujours la charge ordinaire, est exact et s'accorde
- parfaitement avec les documents les plus certains.
-
- [199] Sur le duc de Guise, voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE,
- chapitre III.--On lit dans la _Gazette_ de Renaudot, pour l'année
- 1641, no 61, p. 314: «Le 20 de ce mois de mai, le duc de Guise
- arriva de Sedan à Bruxelles, où il fut souper chez la duchesse de
- Chevreuse et coucher chez don Antonio Sarmiento.» Et dans le no 64,
- p. 327, sous la date du 28 mai: «Le secrétaire du duc de Bouillon
- est parti d'ici (Bruxelles) pour Sedan, où le duc de Guise est aussi
- retourné.»
-
-Lui-même au reste a pris soin de se peindre dans un ouvrage intitulé
-_Recueil de Lettres qui peuvent servir à l'histoire, et diverses
-Poésies, à Rouen, aux dépens de l'auteur_, 1657. Cet écrit, destiné
-seulement à quelques personnes, fort peu remarqué dans le temps, et
-depuis aussi peu connu que s'il n'avait jamais été, n'en est pas moins,
-quoique le titre le dise, très précieux pour l'histoire. Il est dédié à
-cette célèbre Gillonne d'Harcourt, comtesse de Fiesque, un des aides de
-camp de Mademoiselle pendant la guerre de la Fronde, femme d'esprit,
-intrigante et galante. Le livre est à l'avenant. Alexandre de Campion
-s'y montre plein de prétentions au bel esprit et à la galanterie; il
-recueille avec soin tous les petits vers qu'il fit dans sa jeunesse pour
-les belles d'alors, et donne sans façon les lettres qu'autrefois il
-écrivit, dans les circonstances les plus délicates, au comte de
-Soissons, au duc de Vendôme, au duc de Beaufort, au comte de Beaupuis, à
-de Thou, au duc de Bouillon, au duc de Guise, à Mme de Montbazon et à
-Mme de Chevreuse. On voit dans ces lettres qu'Alexandre de Campion, né,
-en 1610, d'une très bonne famille de Normandie, entré à vingt-quatre
-ans, en 1634, au service du jeune comte de Soissons, en qualité de
-gentilhomme, le suivit dans ses diverses campagnes, s'y distingua, et
-partagea peu à peu sa confiance avec Bardouville, Beauregard,
-Saint-Ibar, Varicarville, braves officiers et gens d'honneur, mais
-inquiets et un peu brouillons, qui flattaient l'ambition de leur maître,
-et le poussaient à jouer un grand rôle en France en renversant le
-cardinal de Richelieu. Alexandre de Campion nous apprend que, dès
-l'année 1636, le comte de Soissons méditait déjà ce qu'il exécuta un peu
-plus tard, qu'il s'entendait parfaitement avec le duc de Bouillon, et
-que l'un et l'autre s'efforcèrent d'attirer à Sedan le duc d'Orléans,
-afin de lever de là l'étendard de la révolte et de contraindre le roi à
-sacrifier son ministre. Campion alla à Blois pour décider le duc
-d'Orléans et lui indiquer les moyens les plus sûrs de se rendre à Sedan.
-En même temps il négociait avec Richelieu par le moyen du père Joseph.
-La fin de l'année 1636 et toute l'année 1637 se passèrent en ces
-intrigues, qui échouèrent par la peur qu'au moment d'agir éprouvèrent
-les conjurés à s'embarquer dans une pareille entreprise. Pendant que le
-comte de Soissons était réfugié à Sedan, son confident, resté à Paris,
-travaillait à lui faire des partisans par tous les moyens. Il se lia
-avec Cinq-Mars, et tandis que le comte avait un engagement secret avec
-une personne qu'il aimait et qui n'est pas ici nommée, Alexandre de
-Campion ne laissait pas de faire espérer sa main à diverses princesses
-et à leurs familles. En 1640, le complot, qui n'avait jamais été
-entièrement abandonné, se ranime et s'achève entre le duc de Bouillon et
-le comte de Soissons. Le grand écuyer, sans y entrer directement, promet
-son appui[200]. Emmanuel de Gondi, autrefois général des galeres,
-maintenant prêtre de l'Oratoire, père du duc de Retz et du futur
-cardinal, les présidents de Mesmes et Bailleul, sont consultés, non
-comme complices, mais comme amis. Richelieu les devine, et les éloigne
-de la cour et de Paris[201]. Après être resté quelque temps sur ce
-théâtre périlleux où il vit souvent l'abbé de Retz[202], Campion est
-bientôt réduit à fuir lui-même à Sedan. On l'envoie à Bruxelles négocier
-avec l'Espagne. C'est alors qu'il connut Mme de Chevreuse. La politique
-fit-elle seule les frais de cette liaison? Nous l'ignorons; mais lorsque
-Alexandre de Campion raconte au comte de Soissons tout ce qu'il doit à
-Mme de Chevreuse, le comte, jeune et galant, plaisante un peu son jeune
-et galant gentilhomme sur ses succès auprès de la belle duchesse, et
-celui-ci lui répond avec une apparente modestie, mêlée d'assez de
-fatuité: «3 juin 1641. M. de Châtillon (qui commandait l'armée envoyée
-par Richelieu contre les rebelles) ne vous fait guère de peur, puisque
-vous songez à me railler dans votre lettre, et c'est me savoir peu de
-gré des services que je vous rends en réunissant une illustre personne
-avec vous, et en vous procurant une amie qui ne l'avoit jamais été. Elle
-est persuadée de votre amitié par les compliments que vous lui faites
-dans votre lettre; mais si elle avoit vu celle que vous m'écrivez,
-peut-être n'agiroit-elle pas avec tant de chaleur, vos railleries
-n'étant pas trop obligeantes pour elle. Elle a écrit au comte-duc, de
-sorte que son assistance ne vous sera pas inutile; même, comme elle a
-tout pouvoir sur don Antonio Sarmiento, elle l'a fait écrire de la même
-manière, et elle a un très grand zèle pour vous. Je ne sais si vous en
-seriez quitte à si bon marché que vous pensez, si l'état de vos affaires
-vous obligeoit à faire un tour ici, ou si les siennes lui faisoient
-prendre le chemin de Sedan; mais si vous m'en croyez, vous n'aurez pas
-si bonne opinion de moi, puisqu'il est constant que j'envisage ces
-sortes de déités qui sont au-dessus de moi avec respect et vénération,
-et que comme elles n'ont garde de s'abaisser jusqu'à moi, je m'empêche
-bien d'élever mes prétentions jusqu'à elles. Après avoir parlé
-sincèrement, j'ose espérer que vous m'épargnerez à l'avenir, et elle
-aussi, qui se charge de solliciter vos affaires comme les siennes
-propres.» En effet, Mme de Chevreuse, sans qu'il soit besoin de lui
-prêter des raisons plus particulières, servit avec chaleur une
-entreprise dirigée contre l'ennemi commun. Elle écrivit au comte-duc
-Olivarès, et appuya vivement auprès de lui les demandes du comte de
-Soissons et du duc de Bouillon. A Bruxelles, elle entraîna don Antonio
-Sarmiento, et elle donna à Campion, ainsi qu'à l'abbé de Merci, agent
-d'intrigues au service de l'Espagne, des lettres pour le duc de
-Lorraine, où elle le pressait de ne pas manquer cette occasion suprême
-de réparer ses malheurs passés et de porter un coup mortel à Richelieu.
-Charles IV, sollicité à la fois par Mme de Chevreuse, par son parent le
-duc de Guise, par le ministre espagnol, surtout par son inquiète et
-aventureuse ambition, rompit l'alliance solennelle qu'il venait de
-contracter tout récemment avec la France, entra dans le traité de
-l'Espagne et du comte de Soissons, et fit diligence pour aller au
-secours de Sedan. Le général Lamboy et le colonel de Metternic
-accoururent de Flandre avec six mille impériaux. En même temps Mme de
-Chevreuse et les émigrés firent jouer tous les ressorts qui étaient
-entre leurs mains. La France et l'Europe étaient dans l'attente. Jamais
-Richelieu ne courut un plus grand danger, et la perte de la bataille de
-la Marfée lui serait peut-être devenue funeste, si le comte de Soissons
-n'eût trouvé la mort dans son triomphe.
-
- [200] Recueil d'Alexandre de Campion: lettres: «20 août 1640. M. le
- Grand est fort satisfait de ce que j'ai joint les compliments de M.
- Bouillon aux vôtres. Il m'a chargé de lui en faire beaucoup de sa
- part, et surtout de vous assurer qu'en temps et lieu vous verrez des
- marques que c'est tout de bon quand il vous a protesté par moi qu'il
- étoit votre très humble serviteur. Il est assuré du dessein que M.
- le cardinal a eu de le perdre: vous devez juger par là de ses
- intentions. Il se ménage fort avec la reine, Monsieur et vous, et en
- use assez adroitement. Personne ne sait que je le vois, et si la
- prospérité ne l'aveugle point, il est capable d'entreprendre quelque
- chose d'importance. En tout cas, si l'on vous poussoit et que vous
- fussiez nécessité de vous défendre pour ne vous laisser pas
- opprimer, il est bon d'avoir un protecteur auprès du roi, et un
- esprit ulcéré qui pour son propre intérêt ne perdra pas l'occasion
- de détruire celui qui le veut perdre. Je sais bien que ceux qui ne
- l'aiment pas blâmeront son ingratitude, à cause que M. le cardinal
- est son bienfaiteur; mais cela ne vous regarde pas...» Transcrivons
- encore cette lettre à De Thou du 3 mars 1641, un an avant l'affaire
- qui le conduisit à l'échafaud: «Je vous avoue que les raisons que
- vous m'alléguâtes il y a dix jours dans les Carmes-Déchaussés, ni
- celles que vous m'écrivez, ne me persuadent en aucune manière, et
- que je n'ai rien à ajouter à la réponse que je vous fis. Un voyage
- comme celui où votre ami et vous me voulez embarquer, qui sera
- d'abord suspect à *** qui ne m'aime pas, m'expose à sa vengeance et
- n'aboutit à rien. Je connois les gens, et un dessein de le ruiner
- par le cabinet est une chimère qui le perdra et peut-être vous
- aussi.» Il y a encore dans le _Recueil_ une autre lettre à De Thou
- où Alexandre de Campion lui annonce qu'il lui renvoie un portrait,
- des lettres et des bijoux que son ami lui avait confiés, qu'ainsi il
- pourra les rendre «à cette illustre personne pour laquelle on vous
- accuse de soupirer.» Il doit être ici question de Mme de Guymené.
-
- [201] _Ibid._ Lettre du 24 décembre 1640: «...Je montrerai vos
- lettres, suivant votre ordre, à madame votre mère, au père de Gondi
- et à MM. les présidents de Mesme et de Bailleul... Mais je prendrai
- la liberté de vous dire que j'eusse été bien aise de les voir en
- particulier, de peur que M. le cardinal ne sache qu'ils sont de vos
- amis, cela leur pouvant nuire s'il le découvre.»--«Du 21 janvier
- 1641. Je ne doute point du déplaisir que vous avez eu de
- l'éloignement du père de Gondi et des deux présidents. Je me doutois
- bien qu'on sauroit qu'ils seroient venus à l'hôtel de Soissons.»
-
- [202] _Mémoires_, t. Ier, p. 26.
-
-Mme de Chevreuse est-elle restée étrangère en 1642 à la nouvelle
-conspiration de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon? Ce serait
-donc la seule à laquelle elle n'ait pas pris part. Il est bien douteux
-qu'elle ne fût pas dans le secret, ainsi que la reine Anne, dont
-l'intelligence avec Cinq-Mars et Monsieur ne peut pas être contestée.
-Tout en se ménageant très soigneusement avec Louis XIII et avec son
-ministre, Anne d'Autriche n'avait pas abandonné ses anciens sentiments
-ni même ses desseins, et elle eût pu être compromise dans l'affaire du
-comte de Soissons, si nous en croyons ces mots d'un billet d'Alexandre
-de Campion à Mme de Chevreuse, du 15 août 1641: «N'ayez point de peur
-des lettres qui parlent de la _personne du monde pour qui vous avez le
-plus de dévouement_; M. de Bouillon et moi nous avons brûlé toutes
-celles qui étoient dans la cassette du comte.» Quant au complot de
-Cinq-Mars, la reine le connaissait certainement, et elle y donna les
-mains. La Rochefoucauld l'affirme plusieurs fois comme une chose où il a
-été mêlé: «L'éclat du crédit de M. Le Grand, dit-il, réveilla les
-espérances des mécontents; la reine et Monsieur s'unirent à lui; le duc
-de Bouillon et plusieurs personnes de qualité firent la même chose. M.
-de Thou vint me trouver de la part de la reine pour m'apprendre sa
-liaison avec M. le Grand, et qu'elle lui avoit promis que je serois de
-ses amis[203].» Le duc de Bouillon déclare aussi que la reine
-s'entendait avec Monsieur et avec le grand écuyer, et qu'elle-même lui
-avait demandé son concours: «La reine[204], que le cardinal avoit
-persécutée en tant de manières, ne douta point que si le roi venoit à
-mourir, ce ministre ne voulût lui ôter ses enfants pour se faire donner
-la régence[205]. Elle fit rechercher le duc de Bouillon par de Thou
-secrètement et avec beaucoup d'instances. Elle lui fit demander que, le
-roi venant à mourir, il voulût lui promettre de la recevoir dans Sedan
-avec ses deux enfants, ne croyant pas, tant elle étoit persuadée des
-mauvaises intentions du cardinal et de son pouvoir, qu'il y eût aucun
-lieu de sûreté pour eux dans toute la France. De Thou dit encore au duc
-de Bouillon que, depuis la maladie du roi, la reine et Monsieur
-s'étoient liés étroitement ensemble, et que c'étoit par Cinq-Mars que
-leur liaison avoit été faite. Deux jours après, de Thou souhaita que la
-reine témoignât au duc de Bouillon la satisfaction qu'elle avoit de la
-manière dont il avoit répondu aux choses qui lui avoient été dites de sa
-part; ce qu'elle ne put faire qu'en peu de paroles et en passant pour
-aller à la messe, se remettant du reste à de Thou comme ayant en lui une
-confiance entière.» Turenne écrivant un an après à sa sœur, Mlle de
-Bouillon, lui dit: «Vous pouvez juger combien il doit être sensible à
-mon frère de voir la reine et Monsieur tout-puissants, et d'avoir perdu
-Sedan pour l'amour d'elle[206].» Or, où la reine Anne s'était si fort
-engagée, Mme de Chevreuse n'avait guère dû s'abstenir. Ajoutez qu'elle
-était depuis longtemps très-liée avec de Thou, qui s'était compromis
-pour elle dans une affaire qu'il nous est impossible de déterminer, mais
-où nous savons qu'il eut grand'peine à obtenir son pardon du cardinal,
-comme il le reconnaît lui-même dans le tragique procès qui le conduisit
-à l'échafaud[207]. Un ami de Richelieu, qui ne se nomme pas, mais qui
-paraît bien informé, n'hésite point à mettre Mme de Chevreuse, ainsi que
-la reine, parmi ceux qui alors ont voulu le renverser: «M. le Grand,
-écrit-il au cardinal[208], a été poussé à son mauvais dessein par la
-reine mère, par sa fille (la reine d'Angleterre) qui est en Hollande,
-par la reine de France, par Mme de Chevreuse, par Montaigu et autres
-papistes du parti malin d'Angleterre.» Enfin le cardinal lui-même, dans
-les premiers jours de juin 1642, retiré à Tarascon pour sa santé sans
-doute, mais aussi pour sa sûreté, avec ses deux confidents les plus
-dévoués, Mazarin et Chavigni, et les fidèles régiments de ses gardes, se
-sentant environné de périls sans savoir encore d'où ils viennent, et
-faisant représenter à Louis XIII la gravité de la situation, cite ce
-qu'on lui écrit des mouvements que se donne Mme de Chevreuse parmi les
-indices les plus alarmants[209].
-
- [203] _Mémoires_, _ibid._, p. 362 et 363.
-
- [204] _Mémoires_ de la vie de Fréd.-Maurice de la Tour d'Auvergne,
- duc de Bouillon (par son secrétaire Langlade), Paris, 1692, in-12.
-
- [205] Cette crainte n'était pas dépourvue de fondement. Richelieu
- s'efforçait en effet de se faire donner par le roi la tutelle de ses
- enfants; et il y était presque parvenu, comme nous le voyons dans ce
- précieux document que nous tirons des archives des affaires
- étrangères, FRANCE, t. CI, lettre de Chavigni à Richelieu, du 28
- juillet 1642: «Le roi m'a dit depuis quelques jours qu'il se
- souvenoit que lors de sa grande maladie au camp de Perpignan, M. le
- Grand lui tint des discours pour le disposer à lui donner la tutelle
- de ses enfants après sa mort, sans pourtant lui en parler
- ouvertement. Sur quoi, prenant occasion d'exagérer l'effronterie et
- l'horrible ambition de ce scélérat, et de faire connoître à sa
- Majesté en général qu'il falloit qu'une personne eût toutes les
- qualités qu'il n'avoit pas pour être capable d'une telle charge,
- elle me dit: Si Dieu me met en état de penser à ce qui se fera après
- moi, je ne les puis laisser qu'à monseigneur le cardinal. Sur quoi
- je ne répondis rien que des protestations, de la part de son
- Éminence, de passion et de tendresse pour un si bon maître, etc.»
-
- [206] _Lettres et Mémoires_, etc., publiés par le général Grimoard,
- in-fº, t. Ier, p. 40.
-
- [207] _Nouveaux Mémoires d'histoire, de critique et de littérature_,
- par M. l'abbé d'Artigny, t. IV. _Pièces originales concernant le
- procès de MM. de Bouillon, Cinq-Mars et de Thou._ Interrogatoire du
- 6 juillet 1642, et surtout deuxième interrogatoire du 24 juillet:
- «Interpellé que pour ses sentiments il les a trop fait connoître en
- l'affaire de Mme de Chevreuse, a dit que pour l'affaire de Mme de
- Chevreuse, ayant la parole de M. le cardinal il s'en tient assuré,
- sachant bien qu'il ne fait pas de grâce à demi.»
-
- [208] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CI, lettre
- anonyme du 4 juillet.
-
- [209] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CII, mémoire
- inédit de Richelieu: «Il faut que MM. de Chavigny et de Noyers
- parlent au roi et lui disent que le cardinal, voulant partir de
- Narbonne, suivant son conseil, pour changer d'air, et ne sachant
- quel changement son transport apporteroit à son mal, a voulu
- témoigner de l'extrême confiance qu'il a en Sa Majesté en lui
- découvrant ce qui s'apprend de toutes parts. Les lettres du prince
- d'Orange, la gazette de Bruxelles, celle de Cologne, les préparatifs
- de la reine mère pour venir, les litières et mulets achetés, ce qui
- s'écrit par lettres sûres de Mme de Chevreuse, ce qui s'écrit encore
- de nos côtes de France, les bruits qu'il y a dans toutes les armées,
- les avis qui viennent de toutes les cours d'Italie, les espérances
- des Espagnols, soit du côté d'Espagne, soit de Flandres, la
- résolution que Monsieur a prise de ne point venir contre ce qu'il
- avoit promis, attendant peut-être l'événement du tonnerre, toutes
- ces choses ont obligé à en avertir le roi, afin qu'il mette tel
- ordre qu'il lui plaira à des bruits qui ruinent les affaires.»
-
-Mais bientôt l'œil de Richelieu perce la nuit qui l'enveloppe; il voit
-clair dans les menées du grand écuyer que depuis longtemps il
-surveillait: une trahison, dont le secret est demeuré impénétrable à
-toutes les recherches depuis deux siècles, fait tomber entre ses mains
-le traité conclu avec l'Espagne, par l'intermédiaire de Fontrailles, au
-nom de Monsieur, de Cinq-Mars et du duc de Bouillon. Dès lors, le
-cardinal se tient assuré de la victoire. Il connaissait Louis XIII; il
-savait qu'il avait pu, dans quelque accès de son humeur mobile et
-bizarre, se plaindre de son ministre auprès de son favori, souhaiter
-même d'en être délivré, et prêter l'oreille à d'étranges propos[210];
-mais il savait aussi à quel point il était roi et Français, et dévoué à
-leur commun système. Il se hâta donc d'envoyer Chavigni à Narbonne avec
-les preuves authentiques du traité d'Espagne. A la vue de ces
-preuves[211], Louis se trouble; il a peine à en croire ses yeux, il
-tombe dans une sombre mélancolie, et il n'en sort qu'avec des éclats
-d'indignation contre celui qui a pu abuser ainsi de sa confiance et
-conspirer avec l'étranger. On n'a pas besoin de l'enflammer; il est le
-premier à demander une punition exemplaire; pas un jour, pas une heure
-il ne s'attendrit sur la jeunesse d'un coupable qui lui a été si cher;
-il ne pense qu'à son crime, et signe sans hésiter l'arrêt de sa mort.
-S'il épargne le duc de Bouillon, c'est pour acquérir Sedan. Il fait
-grâce à son frère, le duc d'Orléans, mais en le déshonorant et en lui
-ôtant tout pouvoir dans l'État. Sur un bruit parti d'un domestique
-de Fontrailles, et que les mémoires de Fontrailles confirment
-pleinement[212], ses soupçons se portent sur la reine[213], et on ne
-parvint jamais à lui arracher de l'esprit qu'ici, comme dans l'affaire
-de Chalais, Anne d'Autriche ne s'entendît avec Monsieur. Qu'eût-il dit
-s'il avait lu la relation de Fontrailles, les mémoires du duc de
-Bouillon, le billet de Turenne et la déclaration de La Rochefoucauld? A
-nos yeux, l'accord de ces témoignages est décisif. Les paroles du duc de
-Bouillon et de La Rochefoucauld sont telles qu'on n'en peut révoquer en
-doute l'autorité qu'en imputant à l'un et à l'autre non pas une erreur,
-mais un mensonge, et un mensonge à la fois gratuit et odieux. La reine
-fit tout au monde pour conjurer ce nouvel orage et persuader son
-innocence au roi et à Richelieu. Nous avons vu qu'en 1637 les
-protestations les plus solennelles, les serments les plus saints ne lui
-avaient pas coûté pour démentir d'abord ce qu'ensuite il lui avait bien
-fallu confesser. En 1642, elle eut recours aux mêmes moyens. Elle
-descendit à des humilités aussi incompatibles avec une bonne conscience
-qu'avec sa dignité et son rang. Elle fit paraître «une grande horreur
-pour l'ingratitude du grand écuyer;» elle déclara qu'elle se remettait
-sans réserve entre les mains du cardinal, qu'elle ne voulait plus se
-gouverner que par ses conseils, et qu'elle chercherait désormais tout
-son bonheur en ses enfants, dont elle abandonnait l'éducation à
-Richelieu. Elle lui écrivit elle-même pour lui demander avec tendresse
-des nouvelles de sa santé, comme autrefois elle lui avait demandé sa
-main et offert la sienne en signe d'éternelle alliance, ajoutant
-très-humblement qu'il ne se donnât pas la fatigue de lui répondre[214].
-
- [210] Voyez les _MÉMOIRES_ de Montglat, collect. Petitot, t. Ier, p.
- 375.
-
- [211] Les détails de toute cette affaire ne sont nulle part, pas même
- dans le père Griffet; on ne les trouvera qu'aux Archives des affaires
- étrangères, FRANCE, t. CII. Pendant tous les premiers jours de juin il
- est bien question autour de Richelieu des troubles intérieurs du roi,
- des intrigues de Cinq-Mars, resté à Narbonne auprès de lui, et des
- dangers du cardinal; mais du traité avec l'Espagne et de quoi que ce
- soit de semblable, pas un seul mot. C'est le 12 juin que tout est
- éclairci par ce billet de Chavigni et de de Noyers à Richelieu:
- «Narbonne, ce 12 juin à dix heures du matin.--M. de Chavigny est
- arrivé ce matin une heure avant que le roi fût éveillé. M. de Noyers
- et lui, après avoir conféré ensemble, ont été trouver Sa Majesté, à
- laquelle ils ont rendu compte bien au long de toutes les affaires dont
- elle a lu elle-même les mémoires. Toutes les résolutions ont été
- prises conformes aux sentiments de son Éminence, et les dépêches s'en
- feront ce jour sans faillir. Le roi approuve le voyage de M. Castelan
- en Piémont. CHAVIGNY, DE NOYERS.» Ici tout est frappant. Le 11 juin
- Richelieu a dû recevoir la décisive nouvelle. A l'instant même il a
- envoyé Chavigny au roi avec les preuves, et aussi avec les mesures par
- lui proposées. Chavigny a voyagé toute la nuit, et le 12 au matin,
- avec de Noyers, il a vu le roi, qui a lu les mémoires adressés par
- Richelieu, entendu les explications des deux ministres, et
- immédiatement approuvé et adopté les mesures nécessaires, entre autres
- l'envoi de Castelan à l'armée d'Italie pour arrêter le duc de
- Bouillon. Le 12, Louis XIII n'avait pas hésité. Mais depuis ses
- réflexions avaient été très-sombres. Lettre de de Noyers à Chavigni,
- retourné à Tarascon, du 15 juin: «Je pense que l'on sera contraint de
- chercher le moyen de faire parler au roi M. de M. (azarin), car il lui
- revient d'étranges pensées en l'esprit. Il me dit hier qu'il avoit
- douté si l'on n'auroit pas mis un nom pour l'autre. J'ai dit là-dessus
- tout ce que vous pouvez imaginer, mais le roi est toujours dans une
- profonde rêverie. Le roi s'est trouvé mal toute la nuit, et sur les
- deux heures Sa Majesté a pris médecine, puis elle a dormi deux heures.
- Je l'ai vue ce matin et lui ai dit des nouvelles de son Éminence, dont
- elle a été bien aise d'apprendre l'amendement. En même temps je lui ai
- fait voir l'extrait de la lettre de M. de Courbonne, et par icelle
- l'accommodement de son Éminence de Savoie et l'avis sur les îles. Sur
- quoi elle n'a fait aucune réflexion, et elle m'a dit: Quel saut a fait
- M. le Grand! et cela deux ou trois fois de suite...» Autre lettre du
- même jour: «J'estime que le plus tôt que M. le cardinal Mazarin
- pourroit venir ici seroit le mieux, car en vérité je reconnois que Sa
- Majesté a besoin de consolation et qu'elle a le cœur fort
- serré.»--Lettre du 17 juillet; de Noyers à Richelieu sur les
- dispositions du roi: «Le roi nous a dit à l'oreille que Sedan valoit
- bien une abolition, mais que pour M. le Grand il ne lui pardonneroit
- jamais, et qu'il l'abandonnoit aux juges pour en faire selon leur
- conscience.»--Lettre du 19 juillet: «Le roi a eu la pensée de sauver
- la vie à M. de Bouillon pour avoir Sedan, mais de ne laisser pas de
- faire condamner M. le Grand.»--Lettre de Chavigni à Richelieu du 26
- août: «...Le roi me parlant il y a deux jours du procès des conjurés,
- me dit qu'il n'auroit point l'esprit en repos qu'il ne vît M. le Grand
- châtié, et que c'étoit un monstre d'ingratitude et de méchanceté.»
-
- [212] _Relation de Fontrailles_, collection Petitot, t. LIV, p. 438:
- «Soudain que je fus seul avec M. de Thou (à Carcassonne après le
- voyage d'Espagne), il me dit le voyage que je venois de faire, ce
- qui me surprit fort, car je croyois qu'il lui eût été celé. Quand je
- lui demandai comme quoi il l'avoit appris, il me déclara en
- confiance fort franchement qu'il le savoit de la reine, et qu'elle
- le tenoit de Monsieur. A la vérité, je ne la croyois pas si bien
- instruite, quoique je n'ignorasse pas que Sa Majesté eût fort
- souhaité qu'il se pût former une cabale dans la cour, et qu'elle y
- avoit contribué de tout son pouvoir, pour ce qu'elle n'en pouvoit
- que profiter.»
-
- [213] Archives des affaires étrangères. FRANCE, t. CII. Chavigni à
- Richelieu, 24 octobre: «Le roi fit hier assez mauvaise chère à la
- reine... Il est toujours fort animé contre elle et en parle à tous
- moments.»
-
- [214] Archives des affaires étrangères, _ibid._, t. CI, lettre de Le
- Gras, secrétaire des commandements de la reine, à Chavigni.
- Saint-Germain, 2 juillet 1642: «Cette extrême ingratitude lui est en
- telle horreur qu'elle en témoigne ses sentiments au roi par la
- lettre qu'elle vous prie de lui rendre, ainsi qu'à son éminence
- celle ci-jointe.» _Ibid._, Chavigni à Richelieu, du 28 juillet:
- «J'ai trouvé la reine tellement reconnoissante des obligations
- qu'elle a à monseigneur, qu'il seroit bien difficile de lui faire
- changer la résolution qu'elle a prise de ne plus rien faire que par
- les conseils de son Éminence, et de se jeter entièrement entre ses
- bras. Elle m'a commandé de lui donner cette assurance de sa part.»
- _Ibid._, le même au même, 12 août: «...Je suis persuadé que la
- tendresse que la reine témoigne pour monseigneur est sans
- dissimulation, et qu'il n'y a rien au monde plus aisé que l'y
- entretenir, ne demandant autre grâce dans le monde que d'être auprès
- de messieurs ses enfants, sans y prétendre aucun pouvoir, ni se
- mêler de leur éducation dont elle souhaite passionnément que
- monseigneur soit le maître. Elle m'a commandé d'en assurer son
- Éminence, et qu'elle est dans une extrême impatience de le voir.»
- _Ibid._, t. CII, Le Gras à Chavigni, sans date: «La reine envoyant
- son écuyer ordinaire au roi pour se réjouir de sa guérison, et
- savoir de ses nouvelles, écrit aussi à son éminence pour le même
- sujet. Elle vous prie encore de dire à son éminence que ne désirant
- point lui donner peine, sachant bien qu'il ne peut encore signer,
- elle n'attend point de réponse, et ne se tiendra pas moins assurée
- de son affection pour elle.»
-
-Anne fit bien plus, elle ne se borna pas à la dissimulation et au
-mensonge: dans ce péril extrême, elle alla jusqu'à se tourner contre la
-courageuse amie qui se dévouait pour elle. Elle l'eût embrassée comme
-une libératrice, si la fortune se fût déclarée en sa faveur; vaincue et
-désarmée, elle l'abandonna. Comme elle avait protesté de son horreur
-pour la conspiration qui avait échoué et pour ses deux imprudents et
-infortunés complices qui montèrent, sans la nommer, sur l'échafaud,
-ainsi, voyant le roi et Richelieu déchaînés contre Mme de Chevreuse et
-bien décidés à repousser les nouvelles instances que faisait sa famille
-pour obtenir son rappel, la reine, loin d'intercéder pour son ancienne
-favorite, se joignit à ses ennemis; et, afin de donner le change sur ses
-propres sentiments et de paraître applaudir à ce qu'elle ne pouvait
-empêcher, elle demanda comme une grâce toute particulière qu'on tînt la
-duchesse éloignée de sa personne et même de la France. «La reine, écrit
-à Richelieu son ministre des affaires étrangères, Chavigny[215], la
-reine m'a demandé avec soin s'il étoit vrai que Mme de Chevreuse revînt;
-et, sans attendre ce que je lui repondrois, elle m'a témoigné qu'elle
-seroit marrie de la voir présentement en France, qu'elle la connoissoit
-pour ce qu'elle étoit, et elle m'a ordonné de prier Son Éminence de sa
-part, si elle avoit quelque envie de faire quelque chose pour Mme de
-Chevreuse, que ce fût sans lui permettre son retour en France. J'ai
-assuré Sa Majesté qu'elle auroit satisfaction sur ce point.»--«Je n'ai
-jamais vu une plus véritable et plus sincère satisfaction que celle qu'a
-eue la reine d'apprendre ce que je lui ai dit de la part de Monseigneur.
-Elle proteste que non-seulement elle ne veut point que Mme de Chevreuse
-l'approche, mais qu'elle est résolue, comme à son propre salut, de ne
-plus souffrir que personne lui parle contre la moindre chose de son
-devoir[216].»
-
- [215] Archives des affaires étrangères, _ibid._ Lettre déjà citée
- du 28 juillet.
-
- [216] _Ibid._ Lettre déjà citée du 12 août.
-
-Voilà donc Mme de Chevreuse tombée, ce semble, au dernier degré du
-malheur. Sa situation était affreuse; elle souffrait dans toutes les
-parties de son cœur; plus d'espoir de revoir sa patrie, ses enfants, sa
-fille Charlotte. Ne tirant presque rien de France, elle était à bout de
-ressources, d'emprunts et de dettes. Elle apprenait combien il est dur
-_de monter et de descendre l'escalier de l'étranger_[217], d'avoir à
-subir tour à tour la vanité de ses promesses et la hauteur de ses
-dédains. Et pour qu'aucune amertume ne lui fût épargnée, celle qui lui
-devait au moins une fidélité silencieuse se rangeait ouvertement du côté
-de la fortune et de Richelieu. Elle passa ainsi quelques mois bien
-douloureux, sans nul autre soutien que son courage. Tout à coup, le 4
-décembre 1642, le redouté cardinal, victorieux de tous ses ennemis au
-dehors et au dedans, maître absolu du roi et de la reine, succombe au
-faîte de la puissance. Louis XIII ne tarda pas à le suivre; mais, forcé
-bien malgré lui de confier la régence à la reine et de nommer son frère
-lieutenant général du royaume, il leur imposa un conseil sans lequel ils
-ne pouvaient rien, et où dominait, en qualité de premier ministre,
-l'homme le plus dévoué au système de Richelieu, son ami particulier, son
-confident et sa créature, le cardinal Jules Mazarin. Ce n'était point
-assez de cette mesure bizarre qui, par défiance de la future régente,
-mettait en quelque sorte la royauté en commission; Louis XIII ne crut
-avoir assuré après lui le repos de ses États qu'en confirmant et en
-perpétuant, autant qu'il était en lui, l'exil de Mme de Chevreuse. Dans
-sa pieuse aversion pour la vive et entreprenante duchesse, il avait
-coutume de l'appeler _le Diable_. Il n'aimait guère plus, il craignait
-presque autant, l'ancien garde des sceaux Châteauneuf, enfermé dans la
-citadelle d'Angoulême. Comme si l'ombre du cardinal le gouvernait encore
-à son lit de mort, avant d'expirer il inscrivit dans son testament, dans
-la déclaration royale du 21 avril[218] contre Châteauneuf et Mme de
-Chevreuse, cette clause extraordinaire: «D'autant, dit le roi, que pour
-de grandes raisons, importantes au bien de notre service, nous avons été
-obligé de priver le sieur de Châteauneuf de la charge de garde des
-sceaux de France, et de le faire conduire au château d'Angoulême, où il
-a demeuré jusqu'à présent par nos ordres, nous voulons et entendons que
-ledit sieur de Châteauneuf demeure au même état qu'il est de présent
-audit château d'Angoulême jusques après la paix conclue et exécutée, à
-la charge néanmoins qu'il ne pourra lors être mis en liberté que par
-l'ordre de la dame régente, avec l'avis du conseil qui ordonnera d'un
-lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du royaume, ainsi qu'il
-sera jugé pour le mieux. Et comme notre dessein est de prévoir tous les
-sujets qui pourroient en quelque sorte troubler l'établissement que nous
-avons fait pour conserver le repos et la tranquillité de notre État, la
-connoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame duchesse
-de Chevreuse, des artifices dont elle s'est servie jusques ici pour
-mettre la division dans notre royaume, les factions et les intelligences
-qu'elle entretient au dehors avec nos ennemis nous font juger à propos
-de lui défendre, comme nous lui défendons, l'entrée de notre royaume
-pendant la guerre, voulons même qu'après la paix conclue et exécutée
-elle ne puisse retourner dans notre royaume que par les ordres de ladite
-dame reine régente, avec l'avis dudit conseil, à la charge néanmoins
-qu'elle ne pourra faire sa demeure ni être en aucun lieu proche de la
-cour et de ladite dame reine.» Ces solennelles paroles désignaient Mme
-de Chevreuse et Châteauneuf comme les deux plus illustres victimes du
-règne qui allait finir, mais aussi comme les chefs de la politique
-nouvelle qui semblait appelée à remplacer celle de Richelieu. Louis XIII
-rendit le dernier soupir le 14 mai 1643. Quelques jours après, le même
-parlement qui avait enregistré son testament, le réformait; la nouvelle
-régente était délivrée de toute entrave et mise en possession de
-l'absolue souveraineté; Châteauneuf sortait de prison, et Mme de
-Chevreuse quittait Bruxelles en triomphe pour revenir en France et à la
-cour.
-
- [217] Dante.
-
- [218] Cette déclaration a été imprimée, mais elle est si rare, et
- elle est si curieuse et si importante, que nous la donnons dans
- l'APPENDICE, notes du chapitre IV.
-
-
-
-
-CHAPITRE CINQUIÈME
-
-MAI, JUIN ET JUILLET 1643
-
- RETOUR DE MME DE CHEVREUSE A PARIS ET A LA COUR.--NOUVELLES
- DISPOSITIONS DE LA REINE. ANNE D'AUTRICHE ET MAZARIN.--EFFORTS DE
- MME DE CHEVREUSE CONTRE LE SYSTÈME ET LES CRÉATURES DE RICHELIEU,
- ET EN FAVEUR DE L'ANCIEN PARTI DE LA REINE. SES SOLLICITATIONS
- POUR CHATEAUNEUF.--POUR LES VENDÔME.--POUR LA ROCHEFOUCAULD.--SA
- POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE.--ELLE EST LE VRAI CHEF DU
- PARTI DES IMPORTANTS.--VAINCUE DANS TOUTES SES DÉMARCHES AUPRÈS DE
- LA REINE, ELLE SONGE A RECOURIR A D'AUTRES MOYENS.--LA CRISE
- DEVENUE INÉVITABLE ÉCLATE A L'OCCASION DE LA QUERELLE DE MME DE
- MONTBAZON ET DE MME DE LONGUEVILLE.
-
-
-_La Gazette_ de Renaudot, le Moniteur du temps[219], contenait, le 20
-juin 1643, l'article suivant:
-
-«Leurs Majestés ayant envoyé à Bruxelles le sieur de Boispille,
-intendant de la maison du duc de Chevreuse, pour haster le retour de la
-duchesse sa femme, elle en partit le 6 de ce mois accompagnée de vingt
-carrosses des seigneurs et dames les plus qualifiés de cette cour-là,
-qui l'ayant conduite jusques à Notre-Dame-de-Hau, elle vint le lendemain
-coucher à Mons en Hainault, passant au travers de l'armée espagnole
-campée dans la vallée dudit Mons, et de là par Condé arriva le 9 à
-Cambrai, estant partout bien dignement reçue des chefs et gouverneurs
-du païs, et par chacun en leur gouvernement accompagnée jusques à une
-lieue au delà dudit Cambrai, où le sieur d'Hocquincourt[220] l'alla
-recevoir sur la frontière de France, et l'ayant conduite à Péronne dont
-il était gouverneur, lui fit faire une réception magnifique. Elle y fut
-aussi complimentée par la duchesse de Chaulne, et de là conduite le
-douzième jour par le duc de Chaulne (son beau-frère, le second frère du
-connétable de Luynes) en sa maison où ils la traitèrent splendidement.
-Et estant partie de Chaulne le mesme jour, elle alla coucher à Roye; le
-13 à la Versine, maison du sieur de Saint-Simon, frère du duc du mesme
-nom, où elle fust aussi très bien reçue et traitée de mesme, et où le
-duc de Chevreuse l'attendoit. Enfin le 14 de ce mois, elle arriva à
-Paris dix ans après en estre sortie; dans laquelle absence cette
-princesse a fait voir ce que peut un excellent esprit comme le sien,
-malgré tous les traits de la fortune que sa constance a surmontés. Elle
-alla saluer à l'instant Leurs Majestés, en laquelle visite elle reçut
-tant de témoignages de l'affection de la reine, et lui rendit aussi tant
-de preuves de son zèle à tout ce qui regarde son service et tant de
-résignation à ses volontés, qu'il parut bien que la longueur du temps,
-ni la distance des lieux, ni les espines des affaires, ne peuvent rien
-que sur les âmes vulgaires. Aussi le grand cortége de cette cour qui la
-visite incessamment, et qui rend trop petit le grand espace de son
-hostel[221], ne ravit point tant un chacun en admiration comme la
-remarque qu'on a faite que les fatigues de ses longs voyages, ni les
-efforts de cette rigoureuse fortune n'ont apporté aucun changement à sa
-magnanimité naturelle, ni, ce qui est le plus extraordinaire, à sa
-beauté.»
-
- [219] Dans son no 77, p. 519.
-
- [220] Le futur maréchal d'Hocquincourt, homme de guerre et de
- plaisir, politique incertain, qui, dans la Fronde, erra de Mazarin à
- Condé, et écrivit à Mme de Montbazon: _Péronne est à la belle des
- belles._
-
- [221] Non pas le petit hôtel de Luynes, sur le quai des
- Grands-Augustins, au coin de la rue Gît-le-Cœur, demeure du fils du
- connétable, dont Perelle a donné une charmante petite gravure, et où
- le chancelier Séguier se réfugia pendant la Fronde, quand la
- populace l'attaqua sur le pont Neuf allant au Parlement, mais
- l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, qui, comme nous l'avons
- déjà dit, devint depuis l'hôtel d'Épernon, et plus tard, en 1663,
- l'hôtel de Longueville. Mme de Chevreuse fit bâtir alors,
- par le célèbre architecte Lemuet, le bel hôtel de la rue
- Saint-Dominique-Saint-Germain, que Perelle a aussi représenté, et
- qu'habite encore aujourd'hui M. le duc de Luynes.
-
-Voilà l'apparence; voici maintenant la vérité.
-
-Mme de Chevreuse avait alors quarante-trois ans. Sa beauté, éprouvée par
-les fatigues, se soutenait encore, mais commençait à décliner. Le goût
-de la galanterie subsistait, mais amorti, et celui des affaires prenait
-le dessus. Elle avait vu les hommes d'État les plus célèbres de
-l'Europe; elle connaissait presque toutes les cours, le fort et le
-faible des divers gouvernements, et elle avait acquis une grande
-expérience. Elle espérait retrouver la reine Anne telle qu'elle l'avait
-laissée, n'aimant pas les affaires et très-disposée à se laisser
-conduire à ceux pour qui elle avait une affection particulière; et comme
-Mme de Chevreuse se croyait la première affection de la reine, elle
-pensait bien exercer sur elle le double ascendant de l'amitié et de la
-capacité. Plus ambitieuse pour ses amis que pour elle-même, elle les
-voyait déjà récompensés de leurs longs sacrifices, remplaçant partout
-les créatures de Richelieu, et à leur tête, comme premier ministre,
-celui qui, pour elle, s'était séparé du cardinal triomphant, et avait
-supporté un emprisonnement de dix années. Elle ne faisait pas grand état
-de Mazarin qu'elle ne connaissait point, qu'elle n'avait jamais vu, et
-qui lui paraissait sans appui à la cour et en France, tandis qu'elle se
-sentait portée par tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant,
-d'accrédité. Elle se croyait sûre de Monsieur, son ancien complice en
-tant de conspirations, et que devait aisément gouverner sa femme, la
-belle Marguerite, sœur de Charles IV. Elle disposait à peu près de la
-maison de Rohan et de la maison de Lorraine, particulièrement du duc de
-Guise et du duc d'Elbeuf, comme elle tout récemment revenus de Flandre.
-Elle comptait sur les Vendôme, le père et ses deux fils, le duc de
-Mercœur et le duc de Beaufort, sur le duc de La Valette et sur La
-Vieuville, ses anciens compagnons d'exil en Angleterre, sur le duc de
-Bouillon, si maltraité dans la même cause, sur La Rochefoucauld dont
-l'esprit et les prétentions lui étaient connus, sur milord Montaigu, qui
-possédait alors toute la confiance d'Anne d'Autriche, sur La Châtre, ami
-des Vendôme et colonel général des Suisses, sur Tréville, sur Beringhen,
-sur Jars, sur La Porte, et sur tant d'autres qui sortaient d'exil, de
-prison ou de disgrâce. Parmi les femmes, sa belle-mère et sa belle-sœur
-lui semblaient tout acquises, Mme de Montbazon et Mme de Guymené, les
-deux grandes beautés du jour, qui traînaient après elles une cour
-nombreuse d'adorateurs anciens et nouveaux. Elle savait aussi qu'un des
-premiers actes de la régente avait été de rappeler auprès de sa personne
-deux nobles victimes de Richelieu, Mme de Senecé et Mme de Hautefort,
-dont la piété et la vertu conspireraient utilement avec d'autres
-influences et leur donneraient un précieux appui dans l'intérieur le
-plus particulier d'Anne d'Autriche. Tous ces calculs semblaient
-certains, toutes ces espérances parfaitement fondées, et Mme de
-Chevreuse quitta Bruxelles dans la ferme persuasion qu'elle allait
-rentrer au Louvre en conquérante. Elle se trompait: la reine était
-changée ou bien près de l'être.
-
-Le temps est venu de remettre Anne d'Autriche à la place qui lui
-appartient dans l'histoire. Ce n'était pas une personne ordinaire.
-Belle, ayant besoin d'être aimée, et en même temps vaine et fière, elle
-avait été blessée des froideurs et des négligences de son mari, et, par
-esprit de vengeance et aussi de coquetterie, elle s'était complu à faire
-autour d'elle plus d'une passion, sans franchir jamais, même avec
-Buckingham, les bornes d'une galanterie espagnole plus ou moins vive.
-Elle avait supporté impatiemment d'être traitée sans conséquence, privée
-de tout crédit et tenue en une sorte de disgrâce permanente par le roi
-et par Richelieu; de là une opposition sourde, mais constante, au
-gouvernement du cardinal. Elle s'était même engagée dans diverses
-entreprises qui, comme nous l'avons vu, lui avaient fort mal réussi et
-l'avaient jetée en d'assez grands dangers. Elle appelait alors à son
-aide une autre de ses qualités de femme et d'Espagnole, la
-dissimulation. Le malheur lui avait enseigné vite «cette laide, mais
-nécessaire vertu,» comme dit Mme de Motteville[222], et on a pu
-reconnaître qu'elle y avait fait de rapides progrès. Naturellement
-paresseuse, elle n'aimait pas les affaires, mais elle était sensée, même
-courageuse, capable d'entendre et de suivre la raison. Jusque-là elle
-avait joué un double jeu: se faire en secret des partisans, encourager
-et pousser les mécontents, tâcher d'échapper au joug du cardinal,
-et cependant lui faire bonne mine, l'endormir par de fausses
-démonstrations, s'humilier au besoin, gagner du temps et attendre.
-Depuis la mort de Richelieu, se sentant plus forte et de ses deux
-enfants et de la maladie irrémédiable de Louis XIII, elle n'avait eu
-qu'un seul but, auquel elle avait tout sacrifié: être régente, et elle y
-était parvenue, grâce à une rare patience, à des ménagements infinis, à
-une conduite habile et soutenue, grâce aussi au service inespéré que lui
-rendit Mazarin, qui jouissait alors d'un grand crédit auprès du roi.
-Anne n'avait rien négligé pour désarmer les ressentiments de son mari;
-elle n'avait cessé de l'entourer de soins, passant les jours et les
-nuits auprès de lui; elle lui avait protesté avec larmes qu'elle ne lui
-avait jamais manqué, et que toutes les accusations dont on l'avait
-chargée dans l'affaire de Chalais, étaient sans fondement. Elle avait
-fort peu gagné sur l'esprit du roi; il s'était contenté de répondre,
-ainsi que nous l'avons dit:
-
-«Dans l'état où je suis, je dois lui pardonner, mais je ne suis pas
-obligé de la croire[223].» Il voulait l'exclure de la régence, avec son
-frère, le duc d'Orléans, qu'il n'estimait ni n'aimait. Mazarin eut
-grand'peine à lui faire comprendre qu'il était impossible de priver le
-reine du titre de régente, et que tout ce qu'on pouvait faire était de
-lui ôter toute influence, à l'aide d'un conseil fortement constitué dont
-elle serait obligée de suivre les avis en se conformant à la majorité
-des voix. Anne subit sans murmure ces dures et humiliantes conditions;
-elle reconnut la déclaration royale du 21 avril, qui resserrait son
-autorité dans des bornes fort étroites et consacrait l'exil de
-Châteauneuf et de Mme de Chevreuse; elle la signa et s'engagea à la
-maintenir. Après tout, elle était en possession de la régence, et comme
-elle la devait à la combinaison même qui limitait son pouvoir, loin de
-savoir mauvais gré de cette combinaison à celui qui en était l'auteur,
-elle la regarda comme un premier service qui méritait quelque
-reconnaissance. Voilà ce que n'ont pas vu la plupart des historiens,
-mais ce qui n'a pas échappé à la pénétration de La Rochefoucauld, mêlé à
-toutes les intrigues de ce moment. «Le cardinal Mazarin, dit-il,
-justifia en quelque sorte cette déclaration injurieuse; il la fit passer
-comme un service important qu'il rendoit à la reine, et comme le seul
-moyen qui pouvoit faire consentir le roi à la régence. Il lui fit voir
-qu'il lui importoit peu à quelles conditions elle la reçût, pourvu que
-ce fût du consentement du roi, et qu'elle ne manqueroit pas de moyens
-dans la suite pour affermir son pouvoir et pour gouverner seule. Ces
-raisons, appuyées de quelques apparences et de toute l'industrie du
-cardinal, étoient reçues de la reine avec d'autant plus de facilité que
-celui qui les disoit commençoit à ne lui être pas désagréable[224].»
-
- [222] Tome Ier, p. 186.
-
- [223] La Rochefoucauld, _Mémoires_, p. 369.
-
- [224] La Rochefoucauld, _ibid._
-
-Mazarin, en effet, n'avait jamais été pour rien dans les déplaisirs que
-la reine avait essuyés: elle n'avait donc aucune raison d'être contre
-lui, sinon qu'il avait été un des amis particuliers de Richelieu; mais
-il n'avait aucune des manières du cardinal, il avait pris part au rappel
-de bien des exilés, et défendu la régence de la reine contre les
-ombrages du roi. Sa capacité était éprouvée, et Anne, avec sa paresse et
-son inexpérience, au début d'un règne qu'environnaient de toutes parts,
-au dedans et au dehors, les plus grandes difficultés, avait besoin de
-quelqu'un qui lui laissât l'honneur de l'autorité suprême, mais qui se
-chargeât du poids des affaires; et en regardant parmi ses amis, elle
-n'en voyait aucun dont les talents fussent assez certains pour emporter
-sa confiance. Elle faisait grand cas de l'esprit de La Rochefoucauld,
-mais elle ne pouvait songer à un aussi jeune ministre. Les deux hommes
-qui, avec lui, étaient le plus près d'elle, le duc de Beaufort, le plus
-jeune fils du duc de Vendôme, et son grand aumônier, Potier, évêque de
-Beauvais, lui paraissaient des serviteurs dévoués pour qui elle se
-proposait de faire beaucoup un jour, mais sans oser leur remettre encore
-le gouvernement. Attendre un peu lui semblait donc le parti le plus
-sage. Mazarin eut avec la reine plus d'une entrevue secrète. Il s'y
-montra empressé à la servir, ne répugnant pas à lui sacrifier
-quelques-uns des anciens ministres de Richelieu qui lui déplaisaient le
-plus, et à s'entendre avec ceux de ses amis envers lesquels elle se
-croyait des obligations indispensables. Il eut l'art de se mettre assez
-bien avec l'évêque de Beauvais, qui gouvernait la conscience de la
-reine. Il le trompa, il trompa le duc de Beaufort et tout le monde, en
-affectant un grand désintéressement et en faisant mine d'être tout prêt
-à s'en aller jouir à Rome, au sein de sa famille et des arts, des
-avantages et des honneurs du cardinalat[225].
-
- [225] Voyez sur ces commencements de Mazarin, La Rochefoucauld,
- Mme de Motteville, La Châtre, l'un et l'autre Brienne.
-
-Enfin, il est un point délicat que La Rochefoucauld touche à peine, mais
-que l'histoire ne peut laisser dans l'ombre, à moins de négliger ce qui
-fit d'abord la force de Mazarin et devint bientôt le nœud et la clef de
-la situation: Anne d'Autriche était femme, et Mazarin ne lui déplut pas.
-Nous l'avons dit ailleurs[226]: «Après avoir été longtemps opprimée,
-l'autorité royale souriait à Anne d'Autriche, et son âme espagnole avait
-besoin de respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua. Il se mit à
-ses pieds pour arriver jusqu'à son cœur. Au fond, elle n'était guère
-touchée de la grande accusation qu'on élevait déjà contre lui, qu'il
-était étranger, car elle aussi elle était étrangère; peut-être même lui
-était-ce là un attrait mystérieux, et trouvait-elle un charme
-particulier à s'entretenir avec son premier ministre dans sa langue
-maternelle, comme avec un compatriote et un ami. Ajoutez à tout cela les
-manières et l'esprit de Mazarin: il était souple et insinuant, toujours
-maître de lui-même, d'une sérénité inaltérable dans les circonstances
-les plus graves, plein de confiance en sa bonne étoile, et répandant
-cette confiance autour de lui. Il faut dire aussi que, tout cardinal
-qu'il était, Mazarin n'était pas prêtre; qu'Anne d'Autriche avait à
-peine quarante et un ans et qu'elle était belle encore; que son ministre
-avait le même âge, qu'il était fort bien fait et de la figure la plus
-agréable, où la finesse s'unissait à une certaine grandeur. Il avait
-promptement reconnu que sans famille, sans établissement, sans appui en
-France, environné de rivaux et d'ennemis, toute sa force était dans la
-reine. Il s'appliqua donc, par-dessus toutes choses, à pénétrer dans son
-cœur, comme aussi l'avait tenté Richelieu; mais il possédait bien
-d'autres moyens pour y réussir. Le beau et doux cardinal réussit donc.
-Une fois maître du cœur[227] il dirigea aisément l'esprit d'Anne
-d'Autriche, et lui enseigna l'art difficile de poursuivre toujours le
-même but à l'aide des conduites les plus diverses, selon la diversité
-des circonstances.»
-
- [226] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, 4e édit., ch. III, p. 223,
- etc.
-
- [227] Voyez l'examen de cette question aussi importante qu'obscure
- dans Mme DE HAUTEFORT, chap. IV; voyez surtout les lettres jusqu'ici
- inédites d'Anne d'Autriche, citées dans l'APPENDICE de cet ouvrage.
-
-Mais combien ne fallut-il pas à Mazarin de temps et de soins pour amener
-là Anne d'Autriche et triompher peu à peu de ses scrupules de toute
-sorte! L'histoire des progrès de Mazarin dans le cœur de la reine est
-l'histoire véritable des trois premiers mois de la régence. Anne
-commença par se résoudre sans répugnance, le 18 mai 1643, à garder, pour
-quelque temps au moins, le ministre que lui laissait et lui recommandait
-Louis XIII. On verra où elle en était arrivée le 2 septembre de la même
-année.
-
-Il lui était impossible de conserver la disposition de la déclaration
-royale qui établissait Mazarin premier ministre, chef du conseil sous M.
-le Prince, puisqu'elle voulait faire casser par le parlement toute cette
-partie du testament du feu roi, comme limitant, contre tous les usages,
-l'autorité de la régente. Il fut donc convenu, dans des conciliabules
-préliminaires, que Mazarin renoncerait à l'espèce de droit que lui
-donnait la déclaration royale, mais qu'en même temps la régente, dégagée
-de toute entrave, lui offrirait spontanément à peu près le même rang, en
-sorte qu'il tiendrait son pouvoir, non de la volonté du roi défunt, mais
-de la libre faveur de la reine. Tout cela fut arrêté entre eux dans un
-tel secret que la surprise fut fort grande et générale lorsque, le 18
-mai, on vit le parlement investir la régente de l'autorité souveraine,
-et le même jour, le cardinal Mazarin mis à la tête du cabinet. Il y
-avait eu là une trame habilement ourdie que la reine avait cachée à tous
-ceux de ses amis qui étaient opposés à Mazarin. Et dès ce jour aussi, le
-cardinal put reconnaître qu'il avait trouvé, dans la reine Anne, en fait
-de dissimulation et de conduite politique, une écolière digne de lui et
-déjà très-avancée.
-
-Mazarin s'établit de bonne heure auprès d'Anne d'Autriche par le double
-talent d'homme d'État laborieux et infatigable et de courtisan consommé.
-Il prit sur lui tous les soucis du gouvernement, et lui renvoya
-l'honneur des succès qui ne se firent pas attendre. Il mit une adresse
-et une constance merveilleuses à l'éclairer sans jamais la blesser. Son
-grand art fut de lui persuader qu'il ne voulait du pouvoir que pour la
-mieux servir; qu'étranger, sans famille et sans amis, il dépendait
-entièrement d'elle et voulait tirer d'elle seule tout son appui. Un
-pareil langage, soutenu d'une capacité de premier ordre, ne pouvait
-manquer de plaire, et on peut dire avec vérité que la veuve de Louis
-XIII avait déjà auprès d'elle un autre Richelieu dans les premiers jours
-de juin 1643, lorsque Mme de Chevreuse quitta Bruxelles.
-
-Disciple et confident de Richelieu et de Louis XIII, Mazarin avait
-hérité de leur opinion et de leurs sentiments sur Mme de Chevreuse. Sans
-l'avoir jamais vue, il la connaissait, et il la redoutait profondément,
-ainsi que son ami Châteauneuf. Une favorite d'un tel esprit, d'un tel
-caractère, pleine de séduction et de courage, ayant dans sa main un
-homme ambitieux et capable, et en secret attachée au duc de Lorraine, à
-l'Autriche et à l'Espagne, était absolument incompatible avec la faveur
-à laquelle il aspirait et avec tous ses desseins diplomatiques et
-militaires. Il sentit qu'il n'y avait pas place à la fois pour elle et
-pour lui dans le cœur d'Anne d'Autriche, et il s'apprêta à la
-combattre, mais à sa manière, doucement et par degrés, selon les
-occasions.
-
-Mazarin avait un secret et puissant allié contre Mme de Chevreuse dans le
-goût nouveau et toujours croissant de la reine pour le repos et la vie
-tranquille. Elle s'était autrefois un peu agitée parce qu'elle souffrait
-de plus d'une manière; maintenant, parvenue au pouvoir suprême, heureuse
-et commençant à s'attacher, elle avait peur des troubles et des
-aventures, et elle craignait Mme de Chevreuse presque autant qu'elle
-l'aimait. L'habile cardinal s'appliqua à nourrir ces inquiétudes. Il
-s'appuya sur la princesse de Condé, alors très en crédit auprès de la
-reine par son propre mérite, par celui de son mari, M. le Prince, par les
-éclatants exploits de son fils, le duc d'Enghien, par les services de son
-gendre, le duc de Longueville, qui avait honorablement commandé les
-armées en Italie et en Allemagne, et par sa fille Mme de Longueville,
-récemment mariée et déjà les délices des salons et de la cour. Mme la
-Princesse, Charlotte-Marguerite de Montmorency, si célèbre autrefois par
-sa beauté, avait aussi, comme la reine Anne, aimé les hommages; mais,
-quoique belle encore, elle était devenue sérieuse et d'une piété assez
-vive. Elle n'aimait pas Mme de Chevreuse, et elle détestait Châteauneuf
-qui, en 1632, à Toulouse, avait présidé au jugement et à la condamnation
-de son frère Henri. Elle avait donc travaillé, de concert avec Mazarin, à
-détruire ou du moins à affaiblir Mme de Chevreuse auprès de la reine. On
-s'était armé de la dernière volonté de Louis XIII, et on était parvenu à
-faire presque un scrupule à la reine d'y manquer si vite. On lui avait
-fait entendre que les anciens jours ne pouvaient revenir, que les
-amusements et les passions de la première jeunesse étaient «de mauvais
-accompagnements[228]» d'un autre âge, qu'elle était avant tout mère et
-reine, que Mme de Chevreuse, emportée et dissipée, ne lui convenait plus,
-qu'elle n'avait porté bonheur à personne, et qu'en la comblant de biens
-et d'honneurs on acquitterait suffisamment envers elle la dette de la
-reconnaissance.
-
- [228] Ce sont les paroles mêmes de Mme de Motteville, t. Ier, p.
- 162. Ce passage est si important qu'il nous faut le donner ici tout
- entier: «On en fit autant et plus (de visites et de compliments) à
- Mme de Chevreuse comme à celle qui avoit régné dans le cœur de la
- reine, et qui dans toutes ses disgrâces avoit toujours conservé des
- intelligences avec elle et avoit paru posséder entièrement son
- amitié. On y pouvoit ajouter les obligations de ses souffrances qui
- l'avoient menée promener par toute l'Europe; et quoique ses voyages
- eussent servi à sa gloire et à lui donner le moyen de triompher de
- mille cœurs, ils étoient tous à l'égard de la reine des chaînes qui
- la devoient lier à elle plus étroitement que par le passé. Mais les
- choses de ce monde ne peuvent pas toujours demeurer en même état;
- cette vicissitude naturelle à l'homme fit que la duchesse de
- Chevreuse, qui étoit appréhendée et mal servie par ceux qui
- prétendoient au ministère, ne trouva plus en la reine ce qu'elle y
- avoit laissé, et ce changement fit aussi que la reine de son côté ne
- trouva plus en elle les mêmes agréments qui l'avoient autrefois
- charmée. La souveraine étoit devenue plus sérieuse et plus dévote,
- et la favorite étoit demeurée dans les mêmes sentiments de
- galanterie et de vanité qui sont de mauvais accompagnements pour un
- âge avancé. Ses rivaux et ses rivales dans la faveur avoient dit à
- la reine qu'elle vouloit la gouverner; et la reine étoit tellement
- prévenue de cette crainte qu'elle eut quelque peine à se résoudre à
- la faire revenir si vite, vu les défenses que le roi lui en avoit
- faites, ce qui en effet étoit louable en la reine et lui devoit être
- d'une grande considération. Mme la Princesse, qui haissoit Mme de
- Chevreuse et qui étoit d'humeur approchante de celle de la reine,
- avoit travaillé de tout son pouvoir à la dégoûter d'elle. L'absence
- en quelque façon avoit servi à détruire l'ancienne favorite dans
- l'esprit de la reine, et la présence avoit beaucoup contribué à
- l'amitié ou plutôt à l'habitude qu'elle avoit prise avec Mme la
- Princesse. Quand cette importante exilée arriva, la reine néantmoins
- parut avoir beaucoup de joie de la revoir, et la traita assez bien.
- J'étois revenue à la cour depuis peu de jours. Aussitôt que j'eus
- l'honneur d'approcher de la reine j'en vis les sentiments sur Mme de
- Chevreuse, et je connus que le nouveau ministre avoit travaillé
- autant qu'il lui avoit été possible à lui faire voir ses défauts...»
-
-Pour rendre ce qu'elle devait à son rang et à leur ancienne amitié, la
-reine envoya La Rochefoucauld au-devant de la duchesse, en le chargeant
-aussi de l'avertir des nouvelles dispositions où elle la trouverait.
-Avant son départ, La Rochefoucauld eut avec Anne d'Autriche un sérieux
-entretien où il fit tout pour la regagner à Mme de Chevreuse. «Je lui
-parlai, dit-il, avec plus de liberté peut-être que je ne devois. Je lui
-remis devant les yeux la fidélité de Mme de Chevreuse pour elle, ses
-longs services, et la dureté des malheurs qu'elle lui avoit attirés. Je
-la suppliai de considérer de quelle légèreté on la croiroit capable,
-quelle interprétation on donneroit à cette légèreté, si elle préféroit
-le cardinal Mazarin à Mme de Chevreuse. Cette conversation fut longue et
-agitée; je vis bien que je l'aigrissois[229].» Cependant il alla
-au-devant de Mme de Chevreuse sur la route de Bruxelles; il la
-rencontra à Roye. Montaigu l'y avait devancé. La Rochefoucauld venait au
-nom de la reine, et Montaigu au nom de Mazarin. Ce n'était plus le
-brillant et ardent Montaigu, l'ami de Holland et de Buckingham, l'un des
-chevaliers de la séduisante duchesse; l'âge aussi l'avait changé: il
-était devenu dévot, et à quelques années de là il entra dans l'Église.
-Il appartenait par dessus tout à la reine et par conséquent il était
-résigné à Mazarin[230]. Il venait donc s'efforcer d'unir l'ancienne
-favorite et le favori nouveau. La Rochefoucauld, toujours appliqué à se
-donner le beau rôle et un air de grand politique, assure qu'il supplia
-Mme de Chevreuse de ne pas prétendre d'abord à gouverner la reine, de
-songer uniquement à reprendre dans son esprit et dans son cœur la place
-qu'on avait essayé de lui ôter, et de se mettre en état de protéger ou
-de détruire un jour le cardinal, selon les circonstances et selon la
-conduite qu'il tiendrait lui-même. Mme de Chevreuse avait voulu entendre
-aussi un autre de ses amis, moins illustre, mais plus dévoué, cet
-Alexandre de Campion quelle avait connu à Bruxelles deux ans auparavant,
-et qui après la mort du comte de Soissons était passé au service des
-Vendôme avec son frère Henri, officier d'une bravoure éprouvée. Elle
-avait invité Alexandre de Campion à venir à sa rencontre à Péronne, et
-il paraît que celui-ci lui parla comme La Rochefoucauld, si on en juge
-par le billet qu'il lui écrivit à la fin de mai, avant de quitter Paris
-pour aller la rejoindre[231]: «Je ne sais, lui dit-il, ce que M. de
-Montaigu aura négocié avec vous, mais je suis certain qu'il vous offrira
-de l'argent de la part de M. le cardinal Mazarin pour payer vos dettes,
-et qu'il a fait espérer qu'il noueroit une étroite amitié entre vous et
-lui. Je crois qu'il n'aura pas trouvé votre esprit trop disposé à faire
-cette liaison, tant parce que vos principaux amis de France ne sont pas
-fort bien avec lui qu'à cause qu'il paroît uni avec la famille de feu M.
-le cardinal. Pour moi, le conseil que je prends la liberté de vous
-donner sur ce sujet est que vous ne preniez aucune résolution à fond que
-vous n'ayez vu la reine, sur les sentiments de qui vous aurez joie de
-régler votre conduite, à cause du zèle que je sais que vous avez pour
-elle et de l'amitié qu'elle a pour vous. Je sens bien, de l'humeur dont
-je vous connois, que j'aurai plus de peine à vous retenir qu'à vous
-pousser, vu l'amitié que vous m'avez fait l'honneur de me témoigner pour
-une certaine personne (évidemment Châteauneuf); car hors cette
-considération et celle de beaucoup de gens d'honneur engagés dans le
-même vaisseau, je ne vois pas qu'il soit nécessaire de perpétuer une
-haine et de la faire aller par delà la mort de nos ennemis. Je n'aimois
-pas M. le cardinal, mais je ne veux mal à aucun de sa race. Après tout,
-Madame, ce que je pourrois vous mander n'est pas la vingtième partie de
-ce que j'aurai à vous dire, et j'ose vous assurer que dès Péronne vous
-serez aussi instruite des sentiments de la plupart du monde que si vous
-étiez à Paris.» Mme de Chevreuse écouta tour à tour ses trois amis,
-promit de suivre leurs conseils et les suivit en effet, mais dans la
-mesure de son caractère et dans celle de l'intérêt du parti qu'elle
-servait depuis longtemps et qu'elle ne pouvait abandonner. Comme la
-reine montra beaucoup de joie de la revoir, elle ne remarqua pas de
-différence dans les sentiments d'Anne d'Autriche, et elle se persuada
-que sa présence assidue lui rendrait bientôt son ancien empire.
-
- [229] _Mémoires_, _ibid._, p. 378.
-
- [230] Il avait été pour Mazarin dans les conciliabules qui avaient
- précédé la régence, et nous trouvons dans les Archives des affaires
- étrangères, FRANCE, CIV, un fragment d'une lettre de Montaigu à la
- reine, sans date, mais à peu près de ce temps-là, où dans un langage
- mystique il l'engage à fermer l'oreille aux mécontents et à rester
- unie à son ministre.
-
- [231] _Recueil_, etc.
-
- * * * * *
-
-La première chose que se proposa Mme de Chevreuse fut le retour de
-Châteauneuf. La Rochefoucauld nous fait ici de l'ancien garde des sceaux
-un portrait justement avantageux, où il laisse entrevoir quel
-gouvernement ses amis les Importants[232] voulaient donner à la France:
-c'est celui que rêvèrent plus tard les premiers Frondeurs, et plus tard
-encore les amis du duc de Bourgogne, les derniers Importants du XVIIe
-siècle. «Le bon sens et la longue expérience dans les affaires de M. de
-Châteauneuf, dit La Rochefoucauld[233], étoient connus de la reine. Il
-avoit souffert une rigoureuse prison pour avoir été dans ses intérêts;
-il étoit ferme, décisif, il aimoit l'État, et il étoit plus capable que
-nul autre de rétablir l'ancienne forme du gouvernement que le cardinal
-de Richelieu avoit commencé à détruire. Il étoit de plus intimement
-attaché à Mme de Chevreuse, et elle savoit assez les voies les plus
-certaines de le gouverner. Elle pressa donc son retour avec beaucoup
-d'instance.» Déjà Châteauneuf avait obtenu que la dure prison où il
-avait gémi dix ans fût changée en une sorte de retraite dans quelqu'une
-de ses maisons[234]: Mme de Chevreuse demanda la fin de cet exil adouci,
-et qu'elle pût revoir celui qui avait tant souffert pour la reine et
-pour elle. Mazarin comprit qu'il fallait céder, mais il ne le fit que
-lentement, n'ayant jamais l'air de repousser lui-même Châteauneuf, et
-mettant toujours en avant la nécessité de ménager les Condé, surtout
-Mme la Princesse, qui, comme nous l'avons dit, haïssait en lui le juge
-de son frère. Châteauneuf fut donc rappelé, mais avec cette réserve
-accordée aux dernières volontés du roi, qu'il ne paraîtrait pas à la
-cour, et se tiendrait à sa maison de Montrouge, près de Paris, où ses
-amis pourraient le visiter.
-
- [232] Voyez plus bas, p. 233, les motifs de cette dénomination;
- voyez aussi LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p. 224:
- «On appelait ainsi les chefs des mécontents, à cause des airs
- d'importance qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers toutes
- les mesures du gouvernement, affectant une sorte de profondeur et de
- subtilité quintessenciée qui les séparait des autres hommes.»
-
- [233] _Mémoires_, _ibid._, p. 380.
-
- [234] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. C, p. 135, lettre
- autographe de Châteauneuf à Chavigny, du 23 mars 1643, encore du
- vivant de Louis XIII, où il le remercie de l'assistance qu'il a
- prêtée à sa sœur, Mme de Vaucelas pour tenter de «le sortir de la
- rude et misérable condition où il est détenu depuis dix ans, dedans
- un âge fort avancé, et plein de maladies qui le travaillent
- continuellement.» Il ne fut élargi que dans les premiers jours de la
- régence. _Ibid._, p. 404: «Angoulesme, 25 may 1643. Sire, je rends
- très humbles grâces à Votre Majesté de celle qu'il lui a plu me
- faire après une si longue détention, en me permettant de me retirer
- dans une de mes maisons. Ce sera pour y employer si peu qu'il me
- reste de jours à prier Dieu pour qu'il lui plaise donner à Vostre
- Majesté de longues et heureuses années. Ce sont les supplications
- les plus dévotes que lui faict, Sire, de Votre Majesté, le très
- humble et très obéissant subject et serviteur, CHÂTEAUNEUF.
-
-Il s'agissait de le porter de là au ministère. Châteauneuf était vieux,
-mais ni son énergie ni son ambition ne l'avaient abandonné, et Mme de
-Chevreuse se faisait un point d'honneur de le replacer dans ce poste de
-garde des sceaux qu'il avait occupé autrefois et perdu pour elle, et que
-tous les anciens amis de la reine voyaient avec indignation entre les
-mains d'une des créatures les plus compromises de Richelieu, Pierre
-Séguier. C'était un très-habile homme, laborieux, instruit, plein de
-ressources, sans aucun caractère, que sa souplesse, jointe à sa
-capacité, rendait fort commode et utile à un premier ministre. Sa
-conduite sévère dans le procès de de Thou lui avait attiré la haine des
-Importants, et même de beaucoup d'honnêtes gens mal instruits de la part
-réelle et certaine[235] que de Thou avait prise au complot du grand
-écuyer. Dans cette même affaire, le garde des sceaux avait fait subir un
-interrogatoire à Monsieur, et auparavant, en 1637, il n'avait pas
-respecté l'asile de la reine au Val-de-Grâce. Il s'était beaucoup
-enrichi, et sa fortune avait fait faire à ses filles d'illustres
-mariages. Un cri s'élevait contre lui, et de divers côtés on demandait
-son renvoi. Deux choses le sauvèrent. D'abord on ne s'entendait pas sur
-son successeur: Châteauneuf était le candidat des Importants et de Mme
-de Chevreuse, mais le président Bailleul, surintendant des finances,
-convoitait la place pour lui-même; l'évêque de Beauvais craignait dans
-le cabinet un collègue tel que Châteauneuf, et les Condé le
-repoussaient. Puis, Séguier avait une sœur qui était très-chère à la
-reine, la mère Jeanne, supérieure du couvent des Carmélites de Pontoise.
-Les vertus de la sœur plaidaient en faveur du frère, et Montaigu, tout
-dévoué à la mère Jeanne, défendit le garde des sceaux que soutenait sous
-main le cardinal.
-
- [235] Voyez dans les _Mémoires de M. de Montrésor_, Leyde, 1665,
- 2 vol. in-12, la pièce intitulée _Rapport du procès_, t. Ier, p.
- 228.
-
-Mme de Chevreuse, reconnaissant qu'il était à peu près impossible de
-surmonter une si forte opposition, prit un autre chemin pour arriver au
-même but: elle se contenta de demander pour son ami le moindre siége
-dans le cabinet, sachant bien qu'une fois là, Châteauneuf saurait bien
-faire le reste et agrandir sa situation. Le président Bailleul,
-surintendant des finances, n'ayant pas montré dans cette charge une
-grande capacité, il fallut lui donner un nouvel auxiliaire quand le
-comte d'Avaux, avec lequel il partageait les finances, s'en alla au
-congrès de Münster. Mme de Chevreuse insinua à la reine qu'elle pouvait
-bien introduire Châteauneuf dans le conseil en lui donnant la succession
-de d'Avaux, emploi modeste qui ne pouvait faire ombrage à Mazarin; mais
-celui-ci comprit la manœuvre et la déjoua[236]. Il persuada assez
-aisément à la reine de maintenir Bailleul, qui était chancelier de sa
-maison et qu'elle aimait, en mettant auprès de lui, comme contrôleur
-général, l'habile d'Hemery, qui plus tard le remplaça entièrement.
-
- [236] CARNETS AUTOGRAPHES DE MAZARIN, IIe carnet, p. 10: «Non faccia
- sua Maestà sopraintendente Chatonof, se non vuol restabilirlo
- intieramente.»
-
-En même temps qu'elle travaillait à tirer de disgrâce l'homme sur qui
-reposaient toutes ses espérances politiques, Mme de Chevreuse, n'osant
-pas attaquer directement Mazarin, minait insensiblement le terrain
-autour de lui et préparait sa ruine. Son œil exercé lui fit reconnaître
-quel était le point d'attaque le plus favorable dans l'assaut qu'il
-s'agissait de livrer à la reine, et le mot d'ordre qu'elle donna fut
-d'entretenir et de porter à son comble le sentiment général de
-réprobation que tous les proscrits, en rentrant en France, soulevaient
-et répandaient contre la mémoire de Richelieu. Ce sentiment était
-partout, dans les grandes familles décimées ou dépouillées, dans
-l'Église trop fermement conduite pour ne s'être pas crue opprimée, dans
-les parlements réduits à leur rôle judiciaire et qui aspiraient à en
-sortir; il était vivant encore dans le cœur de la reine, qui ne pouvait
-avoir oublié les profondes humiliations que Richelieu lui avait fait
-subir et le sort que peut-être il lui réservait. Cette tactique réussit,
-et de toutes parts il s'éleva sur les violences, la tyrannie et par
-contre-coup sur les créatures de Richelieu, une tempête que Mazarin eut
-bien de la peine à conjurer[237].
-
- [237] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, p.
- 222, la lettre que Mazarin écrit sur ce sujet au duc de Brézé, le 28
- mai 1643.
-
-Mme de Chevreuse supplia la reine de réparer les longs malheurs des
-Vendôme en leur donnant ou l'amirauté, à laquelle était attaché un
-pouvoir immense, ou le gouvernement de Bretagne, que le chef de la
-famille, César de Vendôme, avait autrefois occupé, mais qu'il avait
-justement perdu dans les tristes affaires de 1626, où son frère le
-grand-prieur avait laissé la vie et lui-même subi un long
-emprisonnement[238]. Par là, Mme de Chevreuse se proposait un double but:
-l'élévation d'une maison amie et la ruine des deux familles qui avaient
-le plus servi Richelieu et pouvaient le mieux soutenir Mazarin. Le
-maréchal de La Meilleraie, parent de Richelieu, grand-maître de
-l'artillerie et nouvellement investi du gouvernement de Bretagne, était
-un homme de guerre plein d'autorité et en possession de plusieurs
-régiments. Le duc Maillé de Brézé, beau-frère du cardinal, était aussi
-maréchal, gouverneur d'une grande province, l'Anjou, et son fils, Armand
-de Brézé, alors à la tête de l'amirauté, passait déjà, malgré sa
-jeunesse, pour le premier homme de mer de son temps. Mazarin para le coup
-que lui portait la duchesse à force d'adresse et de patience, ne refusant
-jamais, éludant toujours, et appelant à son aide le temps, son grand
-allié, comme il l'appelait. Lui-même, avant le retour de Mme de
-Chevreuse, il s'était efforcé de gagner le duc de Vendôme et de le mettre
-dans ses intérêts. A la mort de Richelieu, il avait fort contribué à son
-rappel, et depuis il lui avait fait toutes sortes d'avances; mais il
-avait reconnu assez vite qu'il ne pouvait le satisfaire qu'en se
-perdant. Le duc César de Vendôme, fils de Henri IV et de la duchesse de
-Beaufort, avait de bonne heure porté très-haut ses prétentions, et
-s'était montré aussi remuant, aussi factieux qu'un prince légitime. Il
-avait passé sa vie dans les révoltes et les conspirations. Sa longue
-prison de 1626 à 1630 ne l'avait pas éclairé, et en 1641 il avait été
-forcé de s'enfuir en Angleterre sur l'accusation d'avoir tenté
-d'assassiner Richelieu. Il n'était rentré en France qu'après la mort du
-cardinal, et, comme on se l'imagine bien, il ne respirait que vengeance.
-«Il avoit beaucoup d'esprit, dit Mme de Motteville, et c'étoit tout le
-bien qu'on en disoit[239].» Contre l'ambition des Vendôme, Mazarin
-suscita habilement celle des Condé, qui ne souhaitaient pas
-l'agrandissement d'une maison trop voisine de la leur. Ils se devaient
-aussi à eux-mêmes de soutenir les Brézé, devenus leurs parents par le
-mariage de Claire-Clémence Maillé de Brézé, fille du duc et sœur du
-jeune et vaillant amiral, avec le duc d'Enghien; en sorte que Mazarin
-n'eut pas trop de peine à retenir entre des mains fidèles le commandement
-de la flotte et celui des grandes places maritimes de France. Mais il
-était bien difficile de conserver la Bretagne à La Meilleraie devant les
-réclamations d'un fils de Henri IV qui l'avait eue autrefois et la
-redemandait comme une sorte de propriété de famille, puisqu'il la tenait
-de son beau-père, le duc de Mercœur. Mazarin se résigna donc à sacrifier
-La Meilleraie, mais il le fit le moins possible. Il persuada à la reine
-de s'attribuer à elle-même le gouvernement de Bretagne, et de n'y avoir
-qu'un lieutenant-général, charge évidemment au-dessous de Vendôme, et qui
-demeura à La Meilleraie. Celui-ci ne se pouvait offenser d'être le second
-de la reine, et pour tout arranger et satisfaire entièrement un
-personnage de cette importance, Mazarin demanda bientôt pour lui le titre
-de duc que le feu roi lui avait promis, et la survivance de la grande
-maîtrise de l'artillerie pour son fils, ce même fils auquel un jour il
-donnera, avec son nom, sa propre nièce, la belle Hortense.
-
- [238] Plus haut, chap. II.
-
- [239] _Mémoires_, t. Ier, p. 126.
-
-Mazarin était d'autant moins porté à favoriser le duc de Vendôme, qu'il
-avait alors un rival dangereux auprès de la reine dans son fils cadet,
-le duc de Beaufort, jeune, brave, ayant tous les dehors de la loyauté et
-de la chevalerie, et affectant pour Anne d'Autriche un dévouement
-passionné qui n'était pas fait pour déplaire. Quelques jours avant la
-mort du roi, elle avait remis ses enfants à la garde du jeune duc. Cette
-marque de confiance lui avait enflé le cœur; il conçut des espérances
-qu'il laissa trop paraître et qui finirent par offenser la reine; et,
-pour comble d'inconséquence, il se mit à porter publiquement les chaînes
-de la belle et décriée duchesse de Montbazon. D'ailleurs, Beaufort
-n'avait pas même l'ombre d'un homme d'État: peu d'esprit, nul secret,
-incapable d'application et d'affaires, et capable seulement de quelque
-action hardie et violente. La Rochefoucauld nous le peint ainsi[240]:
-«Le duc de Beaufort étoit celui qui avoit conçu de plus grandes
-espérances. Il avoit été depuis longtemps particulièrement attaché à la
-reine. Elle venoit de lui donner une marque publique de son estime en
-lui confiant M. le dauphin et M. le duc d'Anjou un jour que le roi avoit
-reçu l'extrême-onction. Le duc de Beaufort, de son côté, se servoit
-utilement de cette distinction et de ses autres avantages pour établir
-sa faveur par l'opinion qu'il affectoit de donner qu'elle étoit déjà
-tout établie. Il étoit bien fait de sa personne, grand, adroit aux
-exercices et infatigable; il avoit de l'audace et de l'élévation, mais
-il étoit artificieux en tout et peu véritable; son esprit étoit pesant
-et mal poli; il alloit néanmoins assez habilement à ses fins par ses
-manières grossières; il avoit beaucoup d'envie et de malignité; sa
-valeur étoit grande, mais inégale.» Retz n'accuse point Beaufort
-d'artifices comme La Rochefoucauld, mais il le représente comme un
-présomptueux de la dernière incapacité[241]: «M. de Beaufort n'en étoit
-pas jusqu'à l'idée des grandes affaires, il n'en avoit que l'intention;
-il en avoit ouï parler aux Importants, et il avoit un peu retenu de leur
-jargon, et cela, mêlé avec les expressions qu'il avoit très-fidèlement
-tirées de Mme de Vendôme[242], formoit une langue qui auroit déparé le
-bon sens de Caton. Le sien étoit court et lourd, et d'autant plus qu'il
-étoit obscurci par la présomption. Il se croyoit habile, et c'est ce qui
-le faisoit paroître artificieux, parce que l'on connoissoit d'abord
-qu'il n'avoit pas assez d'esprit pour cette fin. Il étoit brave de sa
-personne et plus qu'il n'appartenoit à un fanfaron.» Ces deux portraits
-sont vrais sans doute, mais au début de la régence, en 1643, les défauts
-du duc de Beaufort n'étaient pas aussi déclarés et paraissaient moins
-que ses qualités. La reine ne perdit que peu à peu le goût qu'elle avait
-pour lui. Dans le commencement, elle lui avait proposé la place de grand
-écuyer, vacante depuis la mort de Cinq-Mars, qui l'aurait chaque jour
-approché de sa personne[243]. Beaufort eut la folie de refuser cette
-place, espérant davantage; puis, se ravisant trop tard, il l'avait
-redemandée, mais alors inutilement. Plus sa faveur diminuait, plus
-croissait son irritation, et bientôt il se mit à la tête des ennemis de
-Mazarin.
-
- [240] _Mémoires_, t. Ier, p. 372.
-
- [241] Tome Ier, p. 216.
-
- [242] Sa mère, Mme de Vendôme, était une personne de la plus
- haute dévotion et qui en avait le langage.
-
- [243] C'est Mazarin lui-même qui nous donne ce renseignement
- jusqu'ici ignoré, IIe carnet, p. 72 et 73.
-
-Mme de Chevreuse espéra être plus heureuse en demandant le gouvernement
-du Havre pour un tout autre personnage, d'un dévouement éprouvé et de
-l'esprit le plus fin et le plus rare, La Rochefoucauld. Elle eût ainsi
-récompensé des services rendus à la reine et à elle-même, fortifié et
-agrandi un des chefs du parti des Importants, et diminué Mazarin en
-enlevant un commandement considérable à une personne dont il était sûr,
-la nièce de Richelieu, la duchesse d'Aiguillon. Le cardinal réussit à
-la sauver sans paraître s'en mêler. «Cette dame, dit Mme de
-Motteville[244], qui, par ses belles qualités, surpassoit en beaucoup de
-choses les femmes ordinaires, sut si bien défendre sa cause, qu'elle
-persuada à la reine qu'il étoit nécessaire pour son service qu'elle lui
-laissât cette importante place, lui disant que n'ayant plus en France
-que des ennemis, elle ne pouvoit trouver de sûreté ni de refuge que dans
-la protection de Sa Majesté, qui en seroit toujours la maîtresse; qu'au
-contraire, celui auquel elle vouloit donner ce gouvernement avoit trop
-d'esprit, qu'il étoit capable de desseins ambitieux, et pourroit, sur le
-moindre dégoût, se mettre de quelque parti, et qu'ainsi il étoit
-important, pour le bien de son service, qu'elle gardât cette place pour
-le roi. Les larmes d'une femme qui avoit été autrefois si fière
-arrêtèrent d'abord la reine, qui, après avoir fait réflexion sur ses
-raisons, trouva à propos de laisser les choses en l'état où elles
-étoient.» C'est sans doute Mazarin qui suggéra à la duchesse d'Aiguillon
-les solides et politiques raisons qui persuadèrent la reine, tant elles
-s'accordent avec le langage qu'il tient sans cesse à la reine dans ses
-carnets. Mme de Motteville dit qu'il «la confirma dans l'inclination
-qu'elle avoit de conserver le Havre à la duchesse d'Aiguillon.» Ici,
-comme en bien d'autres choses, l'art de Mazarin fut d'avoir l'air de
-confirmer seulement la reine dans les résolutions qu'il lui inspirait.
-
- [244] _Mémoires_, t. Ier, p. 136.
-
-Remarquez que ce n'est pas nous qui prêtons ces divers desseins et
-cette conduite bien liée à Mme de Chevreuse, mais La Rochefoucauld, qui
-devait être parfaitement informé: il la lui attribue[245] et dans sa
-propre affaire et dans celle des Vendôme. Mazarin ne s'y trompe pas, et
-plus d'une fois, dans ses notes secrètes, on lit ces mots: «Mes plus
-grands ennemis sont les Vendôme et Mme de Chevreuse qui les anime.» Il
-nous apprend aussi qu'elle avait formé le projet de marier sa fille, la
-belle Charlotte, qui avait déjà seize ans[246], avec le fils aîné du duc
-de Vendôme, le duc de Mercœur, tandis que son frère, Beaufort, aurait
-épousé cette aimable et noble Mlle d'Épernon qui, déjouant ces projets
-et de bien plus grands, se jeta à vingt-quatre ans dans un couvent de
-Carmélites[247]. Ces mariages, qui auraient rapproché, uni, fortifié
-tant de grandes maisons médiocrement attachées à la reine et à son
-ministre, effrayèrent le successeur de Richelieu; il engagea la reine à
-les faire échouer en secret, trouvant que c'était déjà bien assez du
-mariage de la belle Mlle de Vendôme avec le brillant et inquiet duc de
-Nemours[248].
-
- [245] _Mémoires_, t. Ier, p. 380-384.
-
- [246] Charlotte-Marie de Lorraine était née en 1627.
-
- [247] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. Ier, p. 101-106.
-
- [248] Ier carnet, p. 112.
-
-Quand on suit avec attention le détail des intrigues contraires de Mme
-de Chevreuse et de Mazarin, on ne sait trop à qui des deux donner le
-prix de l'habileté, de la sagacité, de l'adresse. Mazarin sut faire
-assez de sacrifices pour avoir le droit de n'en pas faire trop,
-ménageant tout le monde, ne désespérant personne, promettant beaucoup,
-tenant le moins possible, et entourant Mme de Chevreuse elle-même de
-soins et d'hommages, sans se faire aucune illusion sur ses sentiments.
-Elle, de son côté, le payait de la même monnaie. La Rochefoucauld dit
-que dans ces premiers temps Mme de Chevreuse et Mazarin étaient en
-coquetterie l'un avec l'autre. Mme de Chevreuse, qui avait toujours mêlé
-la galanterie à la politique, essaya, à ce qu'il paraît, le pouvoir de
-ses charmes sur le cardinal. Celui-ci ne manquait pas de lui prodiguer
-les paroles galantes, et «essayoit même quelquefois de lui faire croire
-qu'elle lui donnoit de l'amour.» Ce sont les propres termes de La
-Rochefoucauld[249]. D'autres femmes aussi n'auraient pas été fâchées de
-plaire un peu au premier ministre, entre autres la princesse de Guymené,
-une des plus grandes beautés de la cour de France, et qui n'était pas
-d'une humeur farouche. Elle et son mari étaient favorables à Mazarin,
-malgré tous les efforts de Mme de Montbazon, sa belle-mère, et de Mme de
-Chevreuse, sa belle-sœur. On pense bien que Mazarin soignait fort Mme
-de Guymené et ne se faisait pas faute de lui adresser mille compliments
-comme à Mme de Chevreuse, mais il n'allait pas plus loin, et les deux
-belles dames ne savaient trop que penser de tant de compliments et de
-tant de réserve. En badinant, elles se demandaient quelquefois à qui des
-deux il en voulait, et comme il n'avançait pas, tout en continuant ses
-protestations galantes, «ces dames, dit Mazarin, en concluent que je
-suis impuissant[250].»
-
- [249] _Mémoires_, t. Ier, p. 383.
-
- [250] IIIe carnet, p. 39: «Si esamina la mia vita e si conclude che
- io sia impotente.»
-
-Ce jeu dura quelque temps, mais le naturel finit par l'emporter sur la
-politique. Mme de Chevreuse s'impatienta de n'obtenir que des paroles et
-presque rien de sérieux et d'effectif. Elle avait eu quelque argent pour
-elle-même, soit en remboursement de celui qu'autrefois elle avait prêté
-à la reine, ainsi que nous l'avons vu[251], soit pour l'acquittement des
-dettes qu'elle avait contractées pendant son exil dans l'intérêt d'Anne
-d'Autriche. Dès les premiers jours, elle avait tiré son ami et protégé
-Alexandre de Campion du service des Vendôme, pour le placer dans la
-maison de la reine en un rang convenable[252]. On avait remis
-Châteauneuf dans sa place de chancelier des ordres du roi, et plus tard
-même on lui rendit son ancien gouvernement de Touraine[253], après la
-mort du marquis de Gèvres, tué au mois d'août, devant Thionville. Mais
-Mme de Chevreuse trouvait que c'était faire bien peu pour un homme du
-mérite de Châteauneuf, qui pour la reine avait joué sa fortune et sa vie
-et souffert un emprisonnement de dix années. Elle reconnut aisément que
-les perpétuels retardements des grâces toujours promises et toujours
-différées pour les Vendôme et pour La Rochefoucauld étaient autant
-d'artifices du cardinal, et qu'elle était sa dupe; elle se plaignit et
-commença à se permettre des mots piquants et moqueurs. C'étaient des
-armes qu'elle fournissait à Mazarin contre elle-même. Il fit sentir à la
-reine que Mme de Chevreuse la voulait gouverner, qu'elle avait changé de
-masque et non de caractère, qu'elle était toujours la personne
-passionnée et remuante qui, avec tout son esprit et son dévouement,
-n'avait jamais fait que du mal à la reine, et n'était capable que de
-perdre les autres et de se perdre elle-même. Peu à peu, de sourde et
-cachée qu'elle était, la guerre entre eux se déclara de plus en plus. La
-Rochefoucauld a peint admirablement le commencement et les progrès de
-cette lutte curieuse. Les carnets de Mazarin l'éclairent d'un jour
-nouveau, et relèvent infiniment Mme de Chevreuse en faisant voir à quel
-point Mazarin la redoutait.
-
- [251] Voyez le chapitre IV, p. 147.
-
- [252] _Recueil_, etc., lettre du 12 juin 1643: «Je suis à la reine
- qui me fait l'honneur de me bien traiter. J'ai toutes les entrées
- libres, et même elle m'a accordé un don dont on me fait espérer que
- je tirerai près de cent mille écus. Mme de Chevreuse qui est bien
- avec elle me continue la confiance qu'elle a toujours témoigné avoir
- en moi.»
-
- [253] IIe carnet, p. 22, et parmi les _Lettres françaises_ de
- Mazarin conservées à la bibliothèque Mazarine, celle du 13 août 1643
- où le cardinal annonce à Châteauneuf que la reine lui rend le
- gouvernement de Touraine. Une autre lettre du 2 janvier 1644 le
- qualifie en effet de _conseiller du roi en ses conseils, chancelier
- de ses ordres, et gouverneur de Touraine_.
-
-Partout il la considère comme le véritable chef du parti des Importants:
-«C'est Mme de Chevreuse, dit-il sans cesse, qui les anime tous.»--«Elle
-s'applique à fortifier les Vendôme; elle tâche d'acquérir toute la
-maison de Lorraine; elle a déjà gagné le duc de Guise, et par lui elle
-s'efforce de m'enlever le duc d'Elbeuf.»--«Elle voit très-clair en
-toutes choses; elle a fort bien deviné que c'est moi qui, en secret,
-agis auprès de la reine pour l'empêcher de rendre au duc de Vendôme le
-gouvernement de Bretagne. Elle l'a dit à son père, le duc de Montbazon,
-et à Montaigu.»--«Elle se brouille avec Montaigu lui-même, parce qu'il
-fait obstacle à Châteauneuf en soutenant le garde des sceaux
-Séguier.»--«Mme de Chevreuse ne se décourage pas. Elle dit que les
-affaires de Châteauneuf ne sont pas du tout désespérées, et elle ne
-demande que trois mois pour faire voir ce qu'elle peut. Elle supplie les
-Vendôme de prendre patience, et les soutient en leur promettant bientôt
-un changement de scène.»--«Mme de Chevreuse espère toujours me faire
-renvoyer. La raison qu'elle en donne, c'est que, quand la reine lui a
-refusé de mettre Châteauneuf à la tête du gouvernement, elle a dit
-qu'elle ne pouvait le faire présentement et qu'il fallait avoir égard à
-moi, d'où Mme de Chevreuse a conclu que la reine avait beaucoup d'estime
-et d'affection pour Châteauneuf, et que, quand je ne serai plus là, la
-place est assurée à son ami. De là leurs espérances et les illusions
-dont ils se nourrissent.»--«L'art de Mme de Chevreuse et des Importants
-est de faire en sorte que la reine n'entende que des discours favorables
-à leur parti et dirigés contre moi, et de lui rendre suspect quiconque
-ne leur appartient pas et me témoigne quelque affection.»--«Mme de
-Chevreuse et ses amis publient que bientôt la reine appellera
-Châteauneuf, et par là ils abusent tout le monde et portent ceux qui
-songent à leur avenir à l'aller voir et à rechercher son amitié. On
-excuse la reine du retard qu'elle met à lui donner ma place, en disant
-qu'elle a encore besoin de moi pendant quelque temps.»--«On me dit que
-Mme de Chevreuse dirige en secret Mme de Vendôme (sainte personne qui
-avait un grand crédit sur le clergé[254]), et lui donne des
-instructions, afin qu'elle ne se trompe pas, et que toutes les machines
-employées contre moi aillent bien à leur but[255].»
-
- [254] Voyez plus haut, p. 222.
-
- [255] IIe carnet, p. 65, 68, 75; IIIe carnet, p. 11, 19, 25, 29, 44.
-
-Ce dernier passage prouve que Mme de Chevreuse, sans être dévote le
-moins du monde, savait fort bien se servir du parti dévot, qui était
-très puissant sur l'esprit d'Anne d'Autriche et donnait à Mazarin de
-grands soucis.
-
-La principale difficulté du premier ministre était de faire comprendre à
-la reine Anne, sœur du roi d'Espagne, et d'une piété tout espagnole,
-qu'il fallait, malgré les engagements qu'elle avait tant de fois
-contractés, malgré les instances de la cour de Rome et malgré celles des
-chefs de l'épiscopat, continuer l'alliance avec les protestants
-d'Allemagne et avec la Hollande, et persister à ne vouloir qu'une paix
-générale où nos alliés trouveraient leur compte aussi bien que nous,
-tandis qu'on répétait continuellement à la reine qu'on pouvait faire une
-paix particulière, et traiter séparément avec l'Espagne à des conditions
-très convenables, que par là on ferait cesser le scandale d'une guerre
-impie entre le roi très chrétien et le roi catholique, et qu'on
-procurerait à la France un soulagement dont elle avait grand besoin.
-C'était là la politique de l'ancien parti de la reine. Elle était au
-moins spécieuse, et comptait de nombreux appuis parmi les hommes les
-plus éclairés et les plus attachés à l'intérêt de leur pays. Mazarin,
-disciple et héritier de Richelieu, avait des pensées plus hautes, mais
-qu'il n'était pas aisé de faire entrer dans l'esprit d'Anne d'Autriche.
-Il y parvint peu à peu, grâce à des efforts sans cesse renouvelés et
-ménagés avec un art infini, grâce surtout aux victoires du duc
-d'Enghien, car en toutes choses c'est un avocat bien éloquent et bien
-persuasif que le succès. Cependant la reine demeura assez longtemps
-indécise, et on voit, dans les carnets de Mazarin, pendant la fin de
-mai, tout le mois de juin et celui de juillet, que le plus grand effort
-du cardinal est de porter la régente à ne point abandonner ses alliés et
-à soutenir fermement la guerre. Mme de Chevreuse, avec Châteauneuf,
-défendait la vieille politique du parti, et travaillait à y ramener Anne
-d'Autriche: «Mme de Chevreuse, dit Mazarin, fait dire de tous côtés à la
-reine que je ne veux pas la paix, que j'ai les mêmes maximes que le
-cardinal de Richelieu, qu'il est nécessaire et qu'il est facile de faire
-une paix particulière.» Il s'élève plusieurs fois contre les dangers
-d'un pareil arrangement, qui eût rendu inutiles les sacrifices de la
-France pendant tant d'années: «Mme de Chevreuse, s'écrie-t-il, veut
-ruiner la France!» Il savait que, liée intimement avec Monsieur, son
-ancien complice dans toutes les conspirations ourdies contre Richelieu,
-elle l'avait séduit à l'idée d'une paix particulière en lui faisant
-espérer pour sa fille, Mlle de Montpensier, un mariage avec l'archiduc,
-qui lui aurait apporté le gouvernement des Pays-Bas. Il savait qu'elle
-avait gardé tout son crédit sur Charles IV, et le maréchal de L'Hôpital,
-qui commandait du côté de la Lorraine, lui faisait dire de se défier de
-toutes les protestations du duc Charles, parce qu'il appartenait
-entièrement à Mme de Chevreuse. Il savait enfin qu'elle se vantait de
-pouvoir faire promptement la paix au moyen de la reine d'Espagne, dont
-elle disposait. Aussi supplie-t-il la reine Anne de repousser toutes les
-propositions de Mme de Chevreuse, et de lui dire nettement qu'elle ne
-veut entendre à aucun arrangement particulier, qu'elle est décidée à ne
-pas se séparer de ses alliés, qu'elle souhaite une paix générale, que
-c'est pour cela qu'elle a envoyé à Münster des ministres qui traitent
-cette grande affaire, et qu'il est superflu de lui en parler
-davantage[256].
-
- [256] IIIe carnet, p. 27, 43 et 55.
-
- * * * * *
-
-Battue sur ces différents points, Mme de Chevreuse ne se tint pas pour
-vaincue. Voyant qu'elle avait inutilement employé l'insinuation, la
-flatterie, la ruse, toutes les intrigues ordinaires des cours, cette âme
-hardie ne recula pas devant l'idée de recourir à d'autres moyens de
-succès. Elle continua de faire agir les dévots et les évêques, elle
-suivit ses trames politiques avec les chefs des Importants, et en même
-temps elle se rapprocha de cette petite cabale qui formait en quelque
-sorte l'avant-garde du parti, composée d'hommes nourris dans les anciens
-complots, habitués et toujours prêts à des coups de main, qui jadis
-s'étaient embarqués dans plus d'une entreprise désespérée contre
-Richelieu, et que, dans un cas extrême, on pouvait lancer aussi contre
-Mazarin. Les mémoires du temps, et particulièrement ceux de Retz et de
-La Rochefoucauld, les font assez connaître. C'étaient le comte de
-Montrésor, le comte de Fontrailles, le comte de Fiesque, le comte
-d'Aubijoux, le comte de Beaupuis, le comte de Saint-Ybar, Barrière,
-Varicarville, bien d'autres encore, esprits absurdes, cœurs intrépides,
-professant les maximes les plus outrées et une sorte de culte pour de
-Thou, parce qu'il était mort pour son ami, invoquant sans cesse la
-vieille Rome et Brutus, mêlant à tout cela des intrigues galantes, et
-s'exaltant dans leurs chimères par le désir de plaire aux dames.
-C'étaient eux surtout qui s'étaient fait donner le nom d'Importants par
-leurs airs d'importance, par leur affectation de capacité et de
-profondeur et par leurs discours ténébreux[257]. Leur chef favori était
-le duc de Beaufort, que nous connaissons, personnage à peu près de la
-même étoffe, composé à la fois d'extravagant et d'artificieux, mais
-d'une grande apparence de loyauté et de bravoure, et se donnant pour un
-homme d'exécution, d'ailleurs absolument gouverné par Mme de Montbazon,
-la jeune belle-mère de Mme de Chevreuse. L'ancienne maîtresse de Chalais
-n'eut pas de peine à acquérir cette petite faction; elle la caressa
-habilement, et, avec l'art d'une conspiratrice exercée, elle fomenta
-tout ce qu'il y avait en eux de faux honneur, de dévouement
-quintessencié et de courage chevaleresque. Mazarin, qui, comme
-Richelieu, avait une admirable police, averti des démarches de Mme de
-Chevreuse, comprit le danger qu'il allait courir. Il savait bien qu'elle
-ne se liait pas sans dessein avec des hommes comme ceux-là. Il était
-parfaitement instruit de tout ce qui se passait et se disait dans leurs
-conciliabules: «Ils ne parlent entre eux, dit-il dans les notes qu'il
-écrit pour la reine et pour lui-même, que de générosité et de
-dévouement; ils répètent sans cesse qu'il faut savoir se perdre,[258] et
-c'est Mme de Chevreuse qui les entretient et les unit dans ces maximes
-si funestes à l'État.»--«Saint-Ybar (un de ceux qui, avec Montrésor,
-avaient proposé à Monsieur et au comte de Soissons, à Amiens, en 1636,
-de les défaire de Richelieu) est vanté par Mme de Chevreuse comme un
-héros[259].»--«Visite de Campion, serviteur dévoué de la dame.»--«Mme de
-Chevreuse veut acheter une des îles de la Loire pour y établir les deux
-Campion et aller de temps en temps y voir en secret l'agent espagnol,
-Sarmiento[260].»--«Mme de Chevreuse les anime tous. Elle dit que, si on
-ne prend pas la résolution de se défaire de moi, les affaires n'iront
-pas bien, que les grands seigneurs seront tout aussi asservis
-qu'auparavant, que mon pouvoir auprès de la reine s'accroîtra toujours,
-et qu'il faut se hâter avant que le duc d'Enghien ne revienne de
-l'armée[261].»
-
- [257] Aux portraits si connus que La Rochefoucauld et Retz nous ont
- laissés des Importants on peut ajouter les lignes suivantes
- d'Alexandre de Campion, _Recueil_: «J'ai des amis qui n'ont pas
- toute la prudence qui seroit à désirer; ils se font un honneur à
- leur mode, et donnent des habits si extraordinaires à la vertu
- qu'elle me semble déguisée, de sorte qu'en cas qu'ils aient
- toutes les qualités essentielles ils s'en servent si mal que
- l'applaudissement qu'ils se sont attiré ne servira peut-être qu'à
- leur destruction.»
-
- [258] IIe carnet, p. 70: «...Si predica siempre que es menester
- perdierse.»
-
- [259] _Ibid._, p. 83: «Saint-Ibar portato dalla dama come un eroe.»
-
- [260] Était-ce par pure politique, ou n'y avait-il pas là quelque
- mélange de galanterie? Ailleurs Mazarin prétend qu'à Bruxelles don
- Antonio Sarmiento était bien avec la duchesse; mais il ne faut pas
- oublier qu'il ne dit cela qu'après coup, au milieu de la Fronde,
- dans le dernier emportement de l'inimitié, et que nulle part nous
- n'avons rencontré la moindre trace de cette liaison. Voyez les
- _Lettres du cardinal Mazarin_, etc., par M. Ravenel, Paris, 1836, p.
- 15.
-
- [261] IIIe carnet, p. 5, 24 et 25: «Que los majores enemigos que yo
- tenia eran los Vandomos et la dama que li anima todos, diciendo que
- se no si teneria luogo la resolucion de deshacerce de my, los
- negotios (no) irian bien, los grandes serian tan sujetos come antes,
- y yo siempre mas poderia con la reyna, y que era menester darse
- prima antes que Anghien concluviesse.»
-
-On ne pouvait être mieux informé, et le plan de Mme de Chevreuse et des
-chefs des Importants se dessinait clairement aux yeux de Mazarin: ou
-bien, par leurs intrigues incessantes et habilement concertées auprès de
-la reine, lui faire abandonner un ministre pour lequel elle ne s'était
-pas encore hautement déclarée, ou traiter ce ministre comme Luynes avait
-fait le maréchal d'Ancre, comme le grand prieur et Chalais, et ensuite
-Montrésor et Saint-Ybar, avaient voulu traiter Richelieu. La première
-partie du plan ne réussissant pas, on commençait à penser sérieusement à
-la seconde, et Mme de Chevreuse, la forte tête du parti, proposait avec
-raison d'agir avant le retour du duc d'Enghien, car le duc à Paris
-couvrait Mazarin: il fallait donc profiter de son absence pour frapper
-le coup décisif. Le succès paraissait certain et même assez facile. On
-était sûr d'avoir pour soi le peuple, qui, épuisé par une longue guerre
-et gémissant sous le poids des impôts, devait accueillir avec joie
-l'espérance de la paix. On comptait sur l'appui déclaré des parlements,
-brûlant de reprendre dans l'État l'importance que Richelieu leur avait
-enlevée et que leur disputait Mazarin. On avait toutes les sympathies
-secrètes et même publiques de l'épiscopat, qui, avec Rome, détestait
-l'alliance protestante et réclamait l'alliance espagnole. On ne pouvait
-douter du concours empressé de l'aristocratie, qui regrettait toujours
-sa vieille et turbulente indépendance, et dont les représentants les
-plus illustres, les Vendôme, les Guise, les Bouillon, les La
-Rochefoucauld, étaient ouvertement contraires à la domination d'un
-favori étranger, sans fortune, sans famille, et encore sans gloire. Les
-princes du sang eux-mêmes se résignaient à Mazarin plutôt qu'ils ne
-l'aimaient. Monsieur ne se piquait pas d'une grande fidélité à ses amis,
-et le politique prince de Condé y regarderait à deux fois avant de se
-brouiller avec les victorieux. Il caressait tous les partis et n'était
-attaché qu'à ses intérêts. Son fils ferait comme son père, et on le
-gagnerait en le comblant d'honneurs. Le lendemain, nulle résistance, et
-le jour même presque aucun obstacle. Les régiments italiens de Mazarin
-étaient à l'armée; il n'y avait guère de troupes à Paris que les
-régiments des gardes, dont presque tous les chefs, Chandenier, Tréville,
-La Châtre, étaient dévoués au parti. La reine elle-même n'avait pas
-encore renoncé à ses anciennes amitiés. Sa prudence même était mal
-interprétée. Comme elle voulait tout ménager et tout adoucir, elle
-donnait de bonnes paroles à tout le monde, et ces bonnes paroles étaient
-prises comme des encouragements tacites. Elle n'avait pas jusque-là
-montré une grande fermeté de caractère; on lui croyait bien quelque goût
-pour le cardinal; on ne se doutait pas de la force toujours croissante
-d'un attachement de quelques mois.
-
-De son côté, Mazarin ne se faisait aucune illusion. Il n'était donc pas
-maître encore du cœur d'Anne d'Autriche, puisqu'à ce moment,
-c'est-à-dire pendant le mois de juillet 1643, dans ses notes les plus
-intimes, il montre une extrême inquiétude. La dissimulation dont tout le
-monde accusait la reine l'effraie lui-même, et on le voit passer par
-toutes les alternatives de la crainte et de l'espérance. Il est curieux
-de saisir et de suivre les mouvements contraires de son âme. Dans ses
-lettres officielles aux ambassadeurs et aux généraux[262] il affecte une
-sécurité qu'il n'a point: avec ses amis particuliers, il laisse échapper
-quelque chose de ses perplexités, elles paraissent à nu dans les
-carnets. On y voit ses troubles intérieurs et ses instances passionnées
-pour que la reine se déclare. Il feint avec elle le plus entier
-désintéressement: il ne demande qu'à faire place à Châteauneuf, si elle
-a pour Châteauneuf quelque secrète préférence. La conduite ambiguë
-d'Anne d'Autriche le désole, et il la conjure ou de lui permettre de se
-retirer, ou de se prononcer pour lui.
-
- [262] Voyez la précieuse collection déjà citée de lettres italiennes
- et françaises de Mazarin, 5 vol. in-fol. provenant de Colbert, qui
- sont aujourd'hui à la bibliothèque Mazarine: Lettres de 1642 à 1645.
-
-«Tout le monde dit que Sa Majesté a des engagements envers Châteauneuf.
-S'il en est ainsi, que Sa Majesté me le dise. Si elle veut lui confier
-ses affaires, je me retirerai quand elle voudra[263].»--«Ils disent que
-Sa Majesté est la personne du monde la plus dissimulée, qu'on ne doit
-pas s'y fier, et que, si elle témoigne faire cas de moi, c'est par pure
-nécessité, et que toute sa confiance réelle est en eux[264].»--«Si Sa
-Majesté veut me conserver et tirer parti de moi, il faut qu'elle quitte
-le masque, et qu'elle montre par des effets le cas qu'elle fait de ma
-personne[265].»--«Je ne cherche que le goût et la satisfaction de Sa
-Majesté; mais la vérité me force de lui dire qu'il est impossible de la
-bien servir avec ces perpétuelles incertitudes, tandis que je travaille
-jour et nuit pour remplir mes devoirs[266].»--«Il est certain que les
-Importants continuent à se rassembler au jardin des Tuileries, que ceux
-qui se disent les plus grands serviteurs de la reine crient contre son
-gouvernement, qu'ils sont contre moi plus que jamais, et concluent
-toujours en disant que, s'ils ne peuvent me détruire par l'intrigue, ils
-tenteront d'autres moyens[267].»--«Je reçois mille avis de prendre garde
-à moi[268].»--«Ils crient contre la reine plus que jamais. Ils sont
-furieux contre Beringhen et Montaigu. Ils disent que le premier fait un
-très vilain métier, et qu'ils donneront au second mille coups de bâton;
-qu'il est absolument nécessaire de perdre tous ceux qui sont pour
-moi[269].»--«On me dit que beaucoup de gens sont si fort animés contre
-moi, qu'il est impossible qu'il ne m'arrive pas quelque grand
-malheur[270].»
-
- [263] IIe carnet, p. 21 et 22.
-
- [264] _Ibid._, p. 42.
-
- [265] _Ibid._, p. 65: «Sy S. M. quiere conservar me de manera que
- puede ser de provechio a su servitio, es menester quitarse la
- masqhera, y azer obras que declarase la proteccion que quiere tener
- de mi persona.»
-
- [266] _Ibid._, p. 77: «Es imposible servir con estos sobresaltos,
- mientras travajo di dia y de noche per complir a mis obligationes.»
-
- [267] IIe carnet, p. 76: «Es sierto que continuan juntarse al jardin
- de Tullieri, que ablan contra el gobierno de la reyna los que se
- dicen sus majores serbidores, y que son contra my mas que nunca,
- hasta concluir siempre que sy per cabalas no podrano destruirme,
- intentaran otros modos.»
-
- [268] _Ibid._, p. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.»
-
- [269] IIIe carnet, p. 18: «Los Importantes ablan contra la reyna mas
- que nunca. Estan desperados contra Belingan y Montagu; dicen que el
- primero es un alcahuete (maquereau), y que all'otro daran mil palos;
- que es menester perder todos los que fueran de mi parte.»
-
- [270] _Ibid._, p. 24: «Que muchas personas eran de manera animadas
- contra my que era imposibile que no me succediesse algun gran mal.»
-
-Il déclare qu'il se retirerait bien volontiers si, en se retirant, il
-croyait faire cesser l'orage. «Ah! s'écrie-t-il, si la mer pouvait
-s'apaiser par mon sacrifice, je m'y précipiterais comme Jonas s'est
-précipité dans la bouche de la baleine[271].» Il fait de tristes
-réflexions sur l'extrême difficulté de gouverner les hommes, et surtout
-les Français, par la raison et par le sentiment du bien public. Il se
-rend à lui-même cette justice qu'il n'a pas mal servi la France. Dans
-les premiers jours de son ministère, le 23 mai, il avait dit à la
-reine[272]: «Que votre Majesté me croie pendant trois mois, et ensuite
-qu'elle fasse ce qu'elle voudra.» Trois mois n'étaient pas écoulés, et
-la France, victorieuse à Rocroi, était sur le point d'enlever à
-l'Autriche la place qui gardait le passage du Rhin. Au delà des Alpes,
-elle était l'arbitre des différends des princes italiens; le pape
-lui-même reconnaissait sa médiation en dépit de l'opposition de
-l'Espagne, et en Angleterre le roi et le parlement s'adressaient
-également à la France pour obtenir son appui[273]. Et le principal
-auteur de cette prospérité était calomnié, outragé, menacé; il ne savait
-pas si quelque officier des gardes, ou quelqu'un des insensés que tenait
-dans sa main Mme de Chevreuse, ne lui réservait pas le sort du maréchal
-d'Ancre. A la fin du mois de juin, dans une lettre à son ami le cardinal
-Bichi, il lui parle comme il se parle à lui-même dans les carnets.
-«Chacun voit, dit-il, que je n'épargne aucune fatigue, et que cette
-couronne n'a pas de serviteur plus zélé, plus fidèle, plus
-désintéressé; et pourtant je songe toujours à retourner dans mon pays,
-quand je pourrai le faire sans me manquer à moi-même, à mes devoirs et à
-la France; car, bien que tous mes desseins soient bons, bien que je me
-rende ce témoignage que je n'en ai pas un qui n'ait pour objet la gloire
-de Sa Majesté, je ne laisse pas de rencontrer mille oppositions et d'en
-prévoir de plus grandes encore dans l'avenir, les Français n'ayant point
-de sérieux attachement à l'intérêt de l'État, et prenant en aversion
-tous ceux qui le mettent au-dessus des intérêts particuliers. Aussi, je
-le confie à Votre Éminence, je passe la vie la plus malheureuse, et sans
-la bonté de la reine, qui me donne mille preuves d'affection, je n'y
-tiendrois pas[274].»
-
- [271] IIe carnet, p. 76: «Sy la mar puede sosegarse con echarmi
- como Jonas en la bocca de la balena!»
-
- [272] Ier carnet, p. 108.
-
- [273] IIIe carnet, p. 65: «La riputazione della Francia non è in
- cattivo stato, poiche, oltre li progressi che dà per tutto fanno le
- armi sue, è arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia, e
- di quelle del re d'Inghilterra con il parlamento, non ostante che li
- Spagnuoli faccino il possibile e combattino per ogni verso questa
- qualità, sino a minacciare il papa se adherisce alli sentimenti ed
- alla mediazione di Francia.»
-
- [274] Bibliothèque Mazarine, _Lettres italiennes de Mazarin_, 30
- juin 1643, fol. 181.
-
-Rien n'était changé à la fin de juillet et dans les premiers jours du
-mois d'août 1643, ou plutôt tout s'était aggravé; la violence des
-Importants croissait chaque jour; la reine défendait son ministre, mais
-elle ménageait aussi ses ennemis; elle hésitait à prendre l'attitude
-décidée que lui demandait Mazarin, non-seulement dans son intérêt
-particulier, mais dans celui du gouvernement. Tout à coup un incident,
-fort insignifiant en apparence, mais qui grandit peu à peu, fit éclater
-la crise inévitable, força la reine à se déclarer et Mme de Chevreuse à
-s'enfoncer davantage dans l'entreprise funeste qui déjà était entrée
-dans sa pensée: nous voulons parler de la querelle de Mme de Montbazon
-et de Mme de Longueville.
-
-Nous avons ailleurs raconté en détail[275] cette querelle, et l'on
-connaît l'une et l'autre dame. Rappelons seulement que la duchesse de
-Montbazon, par son mariage avec le père de Mme de Chevreuse, se trouvait
-la belle-mère de Marie de Rohan, quoiqu'elle fût plus jeune qu'elle, que
-le duc de Beaufort lui était publiquement une sorte de cavalier servant,
-que le duc de Guise lui faisait une cour très-bien accueillie, et
-qu'ainsi de tous côtés elle appartenait aux Importants. Parmi ses
-nombreux amants, elle avait compté le duc de Longueville, qu'elle aurait
-bien voulu retenir, et qui venait de lui échapper en épousant Mlle de
-Bourbon. Ce mariage avait fort irrité la vaine et intéressée duchesse;
-elle détestait Mme de Longueville, et saisit avec une ardeur aveugle
-l'occasion qui se présenta de porter le trouble dans le nouveau ménage.
-Un soir, dans son salon de la rue de Béthizy ou de la rue Barbette[276],
-elle ramassa des lettres écrites par une femme, qu'un imprudent venait
-de laisser tomber. Elle en amusa toute la compagnie. Ces lettres
-n'étaient que trop claires. On chercha de qui elles pouvaient venir. La
-duchesse de Montbazon osa les attribuer à Mme de Longueville. Ce bruit
-injurieux se répandit vite. On comprend quelle fut l'indignation de
-l'hôtel de Condé. Mme la Princesse vint demander hautement justice à la
-reine: une réparation fut exigée et convenue. La duchesse de Montbazon,
-forcée d'y consentir, s'exécuta d'assez mauvaise grâce. Quelques jours
-après, la reine s'étant rendue avec Mme la Princesse au jardin de
-Renard, à une collation que lui donnait Mme de Chevreuse, Mme de
-Montbazon s'y était trouvée, et, quand la reine l'avait fait prier de
-prendre quelque prétexte pour se retirer et éviter de se rencontrer avec
-Mme la Princesse, l'insolente duchesse avait refusé d'obéir. Cette
-offense, faite à la reine elle-même, ne pouvait demeurer impunie, et le
-lendemain Mme de Montbazon recevait l'ordre de quitter la cour et de
-s'en aller dans une de ses terres près de Rochefort. Les amis et amants
-de la dame jetèrent les hauts cris; tout le parti des Importants s'émut,
-et l'affaire changea de face; de particulière qu'elle était, elle devint
-générale, comme souvent à la guerre un engagement particulier, une
-manœuvre précipitée, entraîne toute l'armée et détermine une bataille.
-
- [275] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, etc.
-
- [276] Sur l'hôtel Montbazon, voyez Sauval, t. II, p. 124.
-
-Il était difficile de se mettre sur un plus mauvais terrain. D'abord la
-duchesse de Montbazon était aussi décriée pour ses mœurs et son
-caractère que célèbre par sa beauté, et elle attaquait une jeune femme
-qui commençait à peine à paraître et déjà était l'objet de l'admiration
-universelle, d'une beauté à la fois éblouissante et gracieuse qui la
-faisait comparer à un ange, d'un esprit merveilleux, du cœur le plus
-noble, et la personne du monde que les Importants auraient dû le plus
-ménager, car sa générosité naturelle ne la portait pas du côté de la
-cour et donnait même quelque ombrage au premier ministre. Mme de
-Longueville n'était alors occupée que de bel esprit, d'innocente
-galanterie, et surtout de la gloire de son frère le duc d'Enghien. Il y
-avait même en elle, il faut l'avouer, quelques germes d'une Importante,
-que plus tard sut trop bien développer La Rochefoucauld[277]. L'injure
-qui lui était faite, et dont les honteux motifs étaient visibles,
-révolta tous les cœurs honnêtes. L'emportement de Beaufort en cette
-occasion avait été aussi très-blâmé. Il avait autrefois adressé ses
-vœux à Mlle de Bourbon, qui ne les avait pas accueillis, de sorte que
-sa conduite avait un air de vengeance odieuse[278]. D'ailleurs l'effort
-de Mme de Chevreuse était d'ôter à Mazarin ses appuis: elle excitait
-contre lui et faisait agir auprès de la reine les dévots et les dévotes;
-or Mme de Longueville n'était pas moins l'idole des Carmélites et du
-parti des saints que de l'hôtel de Rambouillet. Enfin le duc d'Enghien,
-déjà couvert des lauriers de Rocroy et tout prêt d'y ajouter ceux de
-Thionville, était si évidemment l'arbitre de la situation que Mme de
-Chevreuse insistait avec force pour qu'on se défît de Mazarin, pendant
-que le jeune duc était occupé au loin, et avant qu'il ne revînt de
-l'armée. Le blesser dans une sœur qu'il adorait, le mettre contre soi
-sans aucune nécessité et hâter son retour, était une vraie
-extravagance: aussi tout ce qu'il y avait de sensé parmi les
-Importants, La Rochefoucauld, La Châtre, Alexandre de Campion,
-s'étaient-ils empressés d'apaiser et de terminer cette déplorable
-affaire; et Mme de Chevreuse, attentive à faire sa cour à la reine, en
-même temps qu'elle ourdissait une trame ténébreuse contre son ministre,
-lui avait préparé chez Renard une petite fête, destinée à dissiper les
-derniers effets de ce qui s'était passé. Mais toute sa politique avait
-échoué devant la sotte fierté d'une femme sans esprit comme sans
-cœur[279].
-
- [277] A peu près vers ce temps, ou du moins encore dans l'année
- 1644, Mazarin trace un portrait sévère de Mme de Longueville où il
- ne la calomnie pas, mais où il ne lui passe rien, et met le doigt
- sur tous ses défauts sans relever ses qualités, comme si déjà il
- pressentait en elle sa plus redoutable ennemie. LA JEUNESSE DE MME
- DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 271 et 272.
-
- [278] _Ibid._, chap. II, p. 199.
-
- [279] Alexandre de Campion, dans le _Recueil_ plusieurs fois cité,
- lettre à Mme de Montbazon: «Si mon avis eût été suivi chez Renard,
- vous seriez sortie pour obéir à la reine, vous n'habiteriez pas la
- maison de Rochefort, et nous ne serions pas dans le péril dont nous
- sommes menacés.»
-
-Cependant Mazarin avait mis à profit les fautes de ses adversaires.
-D'assez bonne heure il avait vu avec joie et il avait accru avec art
-l'inimitié des maisons de Condé et de Vendôme. A mesure que les Vendôme
-se déclaraient plus ouvertement contre lui, il ménageait d'autant plus
-les Condé. Il s'était posé à lui-même cette question: Que faudra-t-il
-faire si les Vendôme et les Condé en viennent à un éclat, bien entendu
-en supposant que l'intérêt de l'État ne soit pas engagé dans leur
-querelle[280]? La question avait été fort aisément résolue, car
-l'intérêt de l'État et celui du cardinal s'étaient réunis pour le jeter
-du côté des Condé. Pendant que Mme de Montbazon et Beaufort faisaient
-cette insulte à Mme de Longueville, on apprenait à Paris que le
-vainqueur de Rocroy venait de terminer le siége difficile de Thionville
-et d'ouvrir à la France une des portes de l'Allemagne. L'épée du jeune
-duc semblait porter partout la victoire avec elle. Le marquis de Gêvres,
-qui donnait de si grandes espérances, avait été tué; Gassion était
-grièvement blessé; Turenne et Praslin étaient occupés en Italie;
-Guébriant, serré de près par Mercy, venait de repasser le Rhin. Le duc
-d'Enghien, avec son audace et sa popularité toujours croissante, pouvait
-seul exercer assez d'ascendant sur l'armée pour la ramener en Allemagne,
-et dissiper l'épouvante qu'avait laissée le souvenir de la défaite de
-Nortlingen. Dans le conseil, M. le Prince prêtait à Mazarin un appui
-intéressé et incertain, mais nécessaire et utile. Mme la Princesse était
-la meilleure amie de la reine, elle était déclarée pour le cardinal et
-contre son rival Châteauneuf. Servir les Condé, c'était donc servir
-l'État et se servir lui-même. Le choix de Mazarin ne pouvait pas être
-douteux, et l'on dit que, loin d'apaiser la reine, il l'anima[281].
-
- [280] IIIe carnet, p. 100: «Come dovrei governarmi se nascesse
- querela trà il duca d'Enghien e la casa di Vendomo, senza che vi
- fosse intrigato il servitio della regina?»
-
- [281] Mme de Motteville, t. Ier, p. 83.
-
-Dans cette critique circonstance que restait-il à faire à Mme de
-Chevreuse? Elle s'était efforcée de contenir Mme de Montbazon, mais elle
-ne pouvait l'abandonner ni s'abandonner elle-même. Elle résolut donc de
-suivre avec énergie le tragique projet devenu la dernière espérance, la
-suprême ressource du parti. Déjà elle avait ouvert l'avis de se défaire
-de Mazarin. Par Mme de Montbazon, elle avait entraîné Beaufort. Celui-ci
-avait rassemblé les hommes d'action dont nous avons parlé et qui lui
-étaient entièrement dévoués. Un complot avait été formé et toutes les
-mesures concertées pour surprendre et tuer le cardinal.
-
-
-
-
-CHAPITRE SIXIEME
-
-AOUT ET SEPTEMBRE 1643
-
- CONSPIRATION DE MME DE CHEVREUSE ET DE BEAUFORT CONTRE
- MAZARIN.--LA ROCHEFOUCAULD ET RETZ NIENT CETTE CONSPIRATION.--PLAN
- ET DÉTAILS DE TOUTE L'AFFAIRE D'APRÈS LES CARNETS ET LES LETTRES
- DU CARDINAL, ET LES AVEUX D'HENRI DE CAMPION.--LA CONSPIRATION
- ÉCHOUE. BEAUFORT EST ARRÊTÉ ET MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE DE
- NOUVEAU EN TOURAINE.
-
-
-Ne nous étonnons pas trop d'une semblable entreprise de la part de deux
-femmes et d'un petit-fils de Henri IV. A cette grande époque de notre
-histoire, entre la Ligue et la Fronde, l'énergie et la force étaient les
-traits distinctifs de l'aristocratie française. La vie de cour et une
-molle opulence ne l'avaient pas encore énervée. Tout alors était
-extrême, le vice comme la vertu. On attaquait et l'on se défendait avec
-les mêmes armes. On avait massacré le maréchal d'Ancre; plus d'une fois
-on avait voulu assassiner Richelieu; lui, de son côté, ne se faisait pas
-faute de dresser des échafauds. Corneille exprime ces mœurs du temps.
-Son Émilie entre aussi dans un assassinat, et elle n'est pas moins
-représentée comme une parfaite héroïne. Mme de Chevreuse était depuis
-longtemps accoutumée aux conspirations; elle était audacieuse et sans
-scrupule; elle ne s'était pas entourée de Saint-Ybar, de Varicarville,
-de Campion, pour passer son temps en discours inutiles. Elle n'était pas
-restée étrangère aux desseins qu'ils avaient autrefois tramés contre
-Richelieu; en 1643, elle s'appliqua à enflammer encore leur courage et
-leur dévouement; et c'est avec raison, selon nous, que Mazarin lui
-attribue la première pensée du projet que devait accomplir Beaufort.
-
-Bien entendu, les Importants et leurs héritiers les Frondeurs nient ce
-projet et le donnent pour une invention du cardinal. Ce point est de la
-dernière importance et mérite un sérieux examen. Comme cette
-conspiration, imaginaire ou réelle, a décidé entre Mme de Chevreuse et
-Mazarin, l'histoire, est tenue de rechercher avec soin si Mazarin doit
-en effet toute sa carrière et le grand avenir qui s'ouvrit alors devant
-lui à un mensonge habilement imaginé et audacieusement soutenu, ou si
-c'est Mme de Chevreuse et les Importants qui, après avoir tout essayé
-contre lui, et en voulant le détruire à main armée, se sont eux-mêmes
-détruits et ont été les artisans de son triomphe. Pour nous, nous sommes
-convaincu et nous croyons pouvoir établir que le complot attribué aux
-Importants, loin d'être une chimère, était le dénoûment presque forcé de
-la situation violente que nous avons décrite.
-
-La Rochefoucauld, sans avoir partagé les folles espérances de ses amis
-et mis la main dans leur téméraire entreprise, se fait un point
-d'honneur de les défendre après leur déroute et s'applique à couvrir la
-retraite. Il affecte[282] de douter si le complot qui fit alors tant de
-bruit était véritable ou supposé. A ses yeux, le plus vraisemblable est
-que le duc de Beaufort, par une fausse finesse, tenta de faire prendre
-l'alarme au cardinal, croyant qu'il suffisait de lui faire peur pour
-l'obliger à sortir de France, et que ce fut dans cette vue qu'il fit des
-assemblées secrètes et leur donna un air de conjuration. La
-Rochefoucauld se fait surtout le chevalier de l'innocence de Mme de
-Chevreuse, et il se déclare très-persuadé qu'elle ignorait les desseins
-du duc de Beaufort.
-
- [282] _Mémoires_, t. Ier, p. 388.
-
-Après l'historien des Importants, celui des Frondeurs tient à peu près
-le même langage. Comme La Rochefoucauld, Retz n'a qu'un but dans ses
-Mémoires, se donner un air capable et faire une grande figure en tout
-genre, en mal comme en bien; il est souvent plus véridique, parce qu'il
-a encore moins de ménagement pour les autres, et qu'il est plus disposé
-à sacrifier tout le monde, excepté lui. Nous ne concevons pas ici sa
-retenue ou son incrédulité. Il savait fort bien que la plupart des gens
-accusés d'avoir pris part à cette affaire avaient déjà trempé dans plus
-d'une affaire semblable. Lui-même nous apprend qu'il avait conspiré avec
-le comte de Soissons, qu'il l'avait blâmé de n'avoir pas frappé
-Richelieu à Amiens, et qu'avec son cousin La Rochepot, lui, abbé de
-Retz, avait formé le dessein de l'assassiner aux Tuileries pendant la
-ceremonie du baptême de Mademoiselle[283]. La coadjutorerie de
-l'archevêché de Paris, que venait de lui accorder la régente, en
-considération des services et des vertus de son père, l'avait adouci, il
-est vrai; mais ses anciens complices, qui n'avaient pas été aussi bien
-traités que lui, étaient demeurés fidèles à leur cause, à leurs
-desseins, à leurs habitudes. Retz est-il sincère quand il refuse de
-croire qu'ils aient tenté contre Mazarin ce qu'il leur avait vu
-entreprendre, et ce qu'il avait lui-même entrepris contre Richelieu?
-Dans sa haine aveugle, il rejette tout sur Mazarin: il prétend qu'il eut
-peur ou qu'il feignit d'avoir peur. C'est l'abbé de La Rivière qui, pour
-se délivrer de la rivalité du comte de Montrésor auprès du duc
-d'Orléans, aurait persuadé à Mazarin qu'il y avait un complot tramé
-contre lui, où Montrésor était mêlé. C'est aussi M. le Prince qui aurait
-essayé de perdre Beaufort, dans la crainte que son fils le duc d'Enghien
-ne se commît avec lui dans quelque duel, comme il voulait le faire, pour
-venger sa sœur, pendant la courte apparition qu'il fit à Paris après la
-prise de Thionville. Enfin, «ce qui a fait, dit Retz, que je n'ai jamais
-cru à ce complot, est que l'on n'en a jamais vu ni déposition ni indice,
-quoique la plupart des domestiques de la maison de Vendôme aient été
-longtemps en prison. Vaumorin et Ganseville, auxquels j'en ai parlé cent
-fois dans la Fronde, m'ont juré qu'il n'y avoit rien au monde de plus
-faux; l'un étoit capitaine des gardes, l'autre écuyer de M. de
-Beaufort[284].»
-
- [283] _Mémoires_, t. Ier.
-
- [284] _Mémoires_, t. Ier, p. 65.
-
-Tout à l'heure on verra se dissiper d'eux-mêmes ces derniers motifs, les
-seuls qui méritent quelque attention; mais commençons par opposer aux
-deux opinions suspectes de Retz et de La Rochefoucauld des témoignages
-plus désintéressés, et avant tout le silence de Montrésor[285], qui,
-tout en protestant que ni lui, ni son ami, le comte de Béthune,
-n'avaient trempé dans la conjuration imputée au duc de Beaufort, ne dit
-pas un seul mot contre la réalité de cette conjuration, dont il n'eût
-pas manqué de se moquer s'il l'avait crue imaginaire. Mme de Motteville,
-qui n'a pas l'habitude d'accabler les malheureux, après avoir rapporté
-avec impartialité les bruits différents de la cour, raconte des
-faits[286] qui lui semblent authentiques et qui sont décisifs. Un des
-historiens contemporains les mieux informés n'exprime pas ici le moindre
-doute: «Les Importants, dit Montglat, voyant qu'ils ne pouvoient chasser
-le cardinal, résolurent de s'en défaire par le fer, et tinrent pour ce
-sujet plusieurs conseils à l'hôtel de Vendôme[287].» Cette opinion est
-confirmée par les renseignements nouveaux et nombreux que nous
-fournissent les carnets de Mazarin et ses lettres confidentielles.
-
- [285] _Mémoires_, édit. de Leyde, ou collect. Petitot, t. LIX.
-
- [286] _Mémoires_, t. Ier, p. 184.
-
- [287] _Mémoires_, collect. Petitot, t. LXIX, p. 419.
-
-Écartons la supposition de Retz, que Mazarin ait eu peur légèrement ou
-qu'il ait feint d'avoir peur d'un simulacre de conspiration. Sur le
-courage de Mazarin nous en appelons à La Rochefoucauld lui-même. «Au
-contraire du cardinal de Richelieu, qui avoit l'esprit hardi et le cœur
-timide, le cardinal Mazarin, dit-il, avoit plus de hardiesse dans le
-cœur que dans l'esprit[288].» Mazarin avait commencé par être
-militaire; il avait donné plus d'une preuve d'intrépidité,
-particulièrement à Casal, où il se jeta entre deux armées toutes prêtes
-à en venir aux mains. Sans doute il s'appliquait à conjurer les périls,
-mais, quand il n'avait pu les prévenir, il savait y faire face avec
-fermeté. Mazarin n'était donc pas homme à prendre l'épouvante sur de
-vaines apparences; et, d'un autre côté, il n'avait pas besoin de feindre
-des alarmes imaginaires, car le danger était certain, et, dans le
-progrès toujours croissant de son crédit auprès de la reine, quelle
-ressource, encore une fois, restait aux Importants, sinon l'entreprise
-qu'ils avaient autrefois tentée contre Richelieu, et qu'ils pouvaient
-aisément renouveler contre son successeur? Mazarin n'avait pas encore de
-gardes, et il connaissait assez Mme de Chevreuse pour avoir pris fort au
-sérieux la proposition qu'elle avait faite dans les conciliabules de
-l'hôtel de Vendôme. Pesez bien cette considération: dans ses carnets
-Mazarin n'est pas sur un théâtre; il n'écrit pas pour le public; il
-montre ses sentiments vrais; et là on le voit, non pas intimidé, mais
-ému.
-
- [288] _Mémoires_, t. Ier, p. 374.
-
-Il se sent environné d'assassins, et il est convaincu que c'est
-Mme de Chevreuse qui les dirige. Il suit tous leurs mouvements; il
-recueille tous leurs propos; il rassemble les moindres indices; il
-compte et il nomme les chefs et les soldats.
-
-«Mme de Chevreuse fait entrer les frères Campion.»
-
-«Chaque jour on fait venir une foule de gens.»
-
-«On trame certainement quelque entreprise. On parle de me prendre dans
-le faubourg Saint-Germain. On a l'air de vendre ses chevaux en public et
-sous main on en achète.»
-
-«Plessis-Besançon (officier très distingué, intendant militaire et
-conseiller d'État, attaché à Mazarin) a dit qu'autour de l'hôtel de
-Vendôme il y avoit plus de quarante personnes armées.»
-
-«M. de Bellegarde m'a dit avoir su que, si, en revenant de Maisons, je
-n'avois pas été dans le carrosse de son Altesse Royale, Beaufort
-m'auroit assassiné. Tous les domestiques du comte d'Orval ont vu,
-pendant trois ou quatre soirs consécutifs, douze ou quinze personnes
-armées de pistolets, entre l'hôtel de Créqui et le sien, de manière que
-je devois être pris au milieu.»
-
-«On est allé proposer au duc de Guise et à ses parents de me tuer; mais
-ils n'ont pas écouté cette proposition.»
-
-«L'Argentière a rencontré Beaufort et Beaupuis (le comte de Beaupuis,
-fils unique du comte de Maillé) qui rentroient au Louvre, d'où le
-premier étoit sorti quand la reine s'étoit retirée dans son oratoire.
-L'Argentière lui dit: «Mon maître, il faut qu'il y ait quelque
-querelle, car j'ai rencontré quinze ou vingt gentilshommes à cheval,
-bien montés et avec des pistolets.» Beaufort a répondu: «Que veux-tu que
-j'y fasse?»
-
-«J'ai reçu l'avis que l'on vouloit me prendre, quand j'allois en voiture
-chez M. le duc d'Orléans, dans le faubourg Saint-Germain (le duc
-d'Orléans demeurait au Luxembourg depuis la mort de sa mère Marie de
-Médicis).--Le mercredi, le duc de Vendôme, en causant avec le maréchal
-d'Estrées, lui a dit deux fois: «Je voudrois que mon fils Beaufort fût
-mort[289].»
-
- [289] IIIe carnet, p. 28, 34, 70, 82, 84, 85 et 91; IVe carnet,
- p. 5.
-
-Ces citations, que nous aurions pu multiplier, prouvent incontestablement
-qu'aux yeux de Mazarin la conspiration était réelle. C'est pourquoi il
-fit tout pour porter la lumière dans cette trame ténébreuse. Après
-quelque temps, il déféra l'affaire à la justice ordinaire, au tribunal le
-plus indépendant et même le moins bien disposé en sa faveur, le parlement
-de Paris. Elle fut instruite selon toutes les formes, et comme s'il
-s'agissait du dernier des particuliers. Les indices abondaient, quoi
-qu'en dise Retz, et ce n'est pas la faute de Mazarin si les dernières
-preuves manquèrent. Promptement avertis par les affidés qu'ils avaient à
-la cour, autour de la reine et de Mazarin lui-même, les Importants
-n'eurent pas de peine à faire évader les conspirateurs les plus
-compromis.
-
-«Je n'ai pas fort à me louer du chevalier du Guet,» dit Mazarin[290].
---«Brillet, Fouqueret, Lié et d'autres, au nombre de vingt-quatre,
-se sont enfuis. On croit qu'ils se sont embarqués pour l'Angleterre sur
-un vaisseau qui les attendoit depuis trois semaines[291].» Loin
-de les laisser échapper à leur aise, Mazarin les poursuivit longtemps
-avec une ardeur opiniâtre jusqu'en Hollande. Le 16 avril 1644,
-il écrit à Beringhen, qui était alors en mission auprès du
-prince d'Orange: «On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret, qui sont
-les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la confidence de M.
-de Beaufort, et auxquelles il s'est le plus ouvert dans la conspiration
-qui avoit été faite contre ma personne, sont allés servir dans les
-troupes en Hollande, ayant pris de grandes barbes qu'ils ont laissées
-croître, afin de n'être pas connus, et qu'ils ont changé de noms,
-Brillet se faisant appeler La Ferrière. Je vous prie de faire toutes les
-diligences possibles pour vérifier si cela est, et de donner ordre,
-quand vous reviendrez, à quelque personne confidente, de veiller de près
-à leurs actions, parce que nous songerions au moyen de les avoir[292].»
-
- [290] IIIe carnet, p. 88.
-
- [291] IVe carnet, p. 8.
-
- [292] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, _Lettres de Mazarin; lettres
- françaises_, t. I, fol. 274, recto.
-
-Celui que Mazarin signale dans ses carnets et dans ses lettres comme le
-confident intime de Beaufort et après lui le principal accusé, le comte
-de Beaupuis, fils du comte de Maillé, avait trouvé le moyen de se mettre
-à couvert des premières recherches; il était parvenu à sortir de France
-et avait été chercher un asile à Rome sous la protection déclarée de
-l'Espagne. Il n'y a sorte de démarches que Mazarin n'ait faites pour
-obtenir de la cour de Rome qu'elle remît Beaupuis à la France, afin
-qu'il fût légalement jugé. Non-seulement il en fit faire la demande
-officielle par M. de Grémonville, alors accrédité auprès du saint-siége,
-mais il en écrivit lui-même à tout ce qu'il avait d'amis sûrs, au
-cardinal Grimaldi, à son beau-frère Vincent Martinozzi, à Paul Macarani,
-à Zongo Ondedei[293]; il les presse de faire tout ce qui sera en eux
-pour obtenir l'extradition de Beaupuis; il leur suggère les raisons les
-plus fortes, qu'il les charge de faire valoir auprès du saint-père: que
-Beaupuis était le principal confident de Beaufort, qu'il était le lien
-entre Beaufort et les autres accusés; que ce lien supprimé, la justice
-ne peut plus avoir son cours; qu'il s'agit d'un crime qui doit
-particulièrement toucher le sacré collége et le saint-père, un
-assassinat tenté sur la personne d'un cardinal; que c'est la reine
-elle-même qui réclame Beaupuis; qu'il est question d'un de ses
-domestiques, Beaupuis étant enseigne dans une compagnie des gardes à
-cheval, emploi de confiance, qui oblige à un surcroît de fidélité; que
-Beaupuis ne sera pas livré à ses ennemis, comme on le prétendait, mais
-au parlement, dont l'indépendance était bien connue. Le pape ne put
-d'abord s'empêcher, au moins pour la forme, de faire mettre Beaupuis au
-château Saint-Ange. Mais on l'en fit bientôt sortir, et on lui donna un
-logement particulier où il pouvait recevoir à peu près tout le monde.
-Mazarin se plaint très-vivement d'une telle indulgence. «On s'arrange,
-dit-il, pour qu'au besoin il puisse s'échapper, ou bien on fournit au
-duc de Vendôme toute facilité de le faire empoisonner, afin qu'avec
-Beaupuis soit anéantie la principale preuve de la trahison de son fils.
-Si tout cela se passoit en Barbarie, on en seroit indigné. Et cela se
-passe à Rome, dans la capitale de la chrétienté, sous les yeux et par
-l'ordre d'un pape!» Un agent intelligent et dévoué, M. de Gueffier,
-devait recevoir Beaupuis des mains du saint-père, prendre _tous les
-moyens imaginables_ pour ne pas se laisser enlever son prisonnier sur la
-route de Rome à Civita-Vecchia, le mettre sur un vaisseau et le conduire
-en France. Dans son indignation, Mazarin menace les protecteurs de
-Beaupuis de la vengeance du jeune roi, «qui, pour n'avoir que sept ans,
-n'en a pas moins les bras fort longs.» Il ne cessa ses poursuites qu'à
-la fin de l'année 1645, lorsqu'il eut bien reconnu que le nouveau pape,
-Innocent X, qui avait succédé à Urbain VIII, le cardinal-neveu Pamphile
-et le secrétaire d'État Pancirolle, appartenaient entièrement au parti
-espagnol, et que la France n'avait à attendre ni faveur ni justice de
-la cour pontificale.
-
- [293] _Lettres italiennes de Mazarin_, t. I, lettre à Ondedei, du 25
- mars 1645, fol. 226, verso; _ibid._, lettre du 8 mai à Vincenzo
- Martinozzi, fol. 240, verso; _ibid._, lettre du 26 mai à Paolo
- Macarani, fol. 246; _ibid._, lettre du 2 juin au cardinal Grimaldi,
- fol. 248; _ibid._, lettre à Ondedei, du même jour; _ibid._, lettre
- au cardinal Grimaldi, du 15 juillet, et à Ondedei, du 5 septembre;
- au cardinal Grimaldi, 2 juin 1645, fol. 248; à Ondedei, 2 juin 1645;
- au cardinal Grimaldi, 15 juillet 1645; à Ondedei, 5 septembre 1645.
- Voyez l'APPENDICE.
-
-A défaut de Beaupuis, Mazarin aurait bien voulu mettre la main sur
-quelqu'un des frères Campion, intimement liés avec Beaufort et avec Mme
-de Chevreuse, et trop haut placés dans la confiance de l'un et de
-l'autre, pour ne pas avoir tous leurs secrets. Lui-même il se plaint,
-ainsi que nous l'avons vu, d'être assez mal secondé. Et puis, il avait
-affaire à des conspirateurs émérites, consommés dans l'art de se mettre
-à couvert et de faire perdre leurs traces, à l'active et infatigable
-duchesse de Chevreuse, et au duc de Vendôme qui, pour sauver son fils,
-s'appliqua à faire évader tous ceux dont les dépositions auraient pu
-servir à le convaincre, ou les gardait en quelque sorte entre ses mains,
-cachés et comme enfermés à Anet. Mazarin ne put saisir que des hommes
-obscurs qui avaient ignoré le complot, et ne pouvaient donner aucune
-lumière.
-
-Cependant parmi eux étaient deux gentilshommes qui, sans avoir connu le
-fond de l'entreprise, avaient au moins assisté à plusieurs assemblées
-qu'on avait tenues sous le prétexte assez bien choisi de prendre en main
-la défense de la duchesse de Montbazon. Mazarin les nomme; c'étaient MM.
-d'Avancourt et de Brassy, gentilshommes de Picardie, d'un courage à
-toute épreuve, amis intimes de Lié, capitaine des gardes de Beaufort et
-l'un des conspirateurs. Ganseville et Vaumorin, sur le témoignage
-desquels Retz s'appuie pour prétendre qu'il n'y a jamais eu de
-conspiration, n'avaient pas d'importance. Vaumorin pouvait être devenu,
-en 1649, capitaine des gardes du duc de Beaufort, mais il ne l'était pas
-en 1643, c'était Lié; et Ganseville était un des domestiques qu'on
-n'avait pas mis dans la confidence. Ils ne savaient rien: ils ont donc
-très-bien pu dire à Retz pendant la Fronde ce que celui-ci leur fait
-dire. Mais d'Avancourt et Brassy savaient quelque chose: aussi le duc de
-Vendôme les fit-il instamment prier de venir à Anet. Arrêtés et mis à la
-Bastille, intimidés ou gagnés, ils firent, quoi qu'en dise Retz, des
-dépositions assez graves et fournirent de sérieux indices, mais qui
-s'arrêtaient à Henri de Campion et à Lié, les seuls conjurés qu'ils
-eussent connus. Mazarin ne négligea rien pour remonter plus haut et
-tirer parti de la seule capture un peu précieuse qu'il eût faite:
-«Presser, dit-il[294], l'examen des deux prisonniers. Faire appeler le
-maître de la maison du Sauvage située à côté de l'hôtel de Vendôme, où
-logeoient Avancourt et Brassy, ainsi que l'aubergiste près de la
-rivière, chez lequel il y avoit onze personnes le lundi soir. Interroger
-les laquais des susdits Avancourt et Brassy, etc.»--«Le frère de Brassy
-dit que Vendôme est mécontent d'eux, parce qu'ils se sont laissé prendre
-sans se défendre[295].» Les Importants s'inquiétaient fort des
-révélations que pouvaient faire les deux prisonniers. Mazarin fit
-répandre le bruit qu'Avancourt et Brassy ne disaient pas grand'chose, et
-que l'affaire s'en allait à rien, afin d'endormir la vigilance et les
-alarmes des fugitifs et de les enhardir à sortir de leur retraite et à
-venir se faire prendre à Paris. «Tremblay[296] (gouverneur de la
-Bastille) m'a dit que Limoges (l'évêque de Limoges, Lafayette, un des
-chefs des Importants dans l'Église) me vouloit grand mal, qu'il l'avoit
-sollicité pour savoir ce que disoient les deux prisonniers, et qu'il
-avoit fini par dire que le cardinal Mazarin seroit attrapé, ne les ayant
-fait arrêter et mettre à la Bastille que pour justifier, du moins en
-apparence, l'injure faite au duc de Beaufort. J'ai ordonné à Tremblay de
-dire à Limoges que les deux prisonniers ne faisoient aucun aveu et
-qu'ils se défendoient très-bien, pour le confirmer dans l'opinion qu'il
-avoit, et pour que, donnant avis de cela à Vendôme, comme il ne manquera
-pas de le faire, ceux qui sont en fuite se rassurent et reviennent, en
-sorte qu'on puisse mettre la main sur quelqu'un d'eux.»
-
- [294] Carnet IVe, p. 8.
-
- [295] Personne, à Paris, ne doutait qu'on ne suivît très-sérieusement
- l'affaire des deux gentilshommes. Une correspondance privée fort
- curieuse, conservée aux Archives des affaires étrangères, FRANCE, t.
- CV, contient une lettre d'un nommé Gaudin à Servien, l'habile
- diplomate, sous la date du 31 octobre 1643, où se trouve le passage
- suivant, qui reproduit presque dans les mêmes termes celui des
- carnets: «L'on a fait recherche des hotelleries au fauxbourg
- Saint-Germain où les deux gentilshommes emprisonnés dans la Bastille
- ont logé. En voyant qu'on ne pouvait rien découvrir par leurs
- interrogatoires et ceux de leurs laquais, on a aussi emprisonné les
- hotes et hotesses desdites hotelleries, à sçavoir, du Sauvage et de
- quelque autre, pensant les intimider et tirer quelque confession du
- fait dont ils sont soupçonnés; ce qui n'a non plus servi; et ils ont
- été relâchés.»
-
- [296] IVe carnet, p. 9.
-
-Mais pourquoi nous épuiser à démontrer que Mazarin ne joua pas la
-comédie dans le procès intenté aux conspirateurs, qu'il les poursuivit
-avec bonne foi et avec vigueur, et qu'il était parfaitement convaincu
-qu'un projet d'assassinat avait été formé contre lui, lorsque
-l'existence de ce projet est d'ailleurs avérée, lorsque, à défaut d'une
-sentence du parlement, qui avait dû s'arrêter dans la défaillance de
-preuves suffisantes, Beaupuis, ni aucun des Campion, ni Lié, ni Brillet,
-n'ayant pu être saisis, on possède mieux que cela, à savoir, l'aveu
-plein et entier d'un des principaux conjurés, avec le plan et tous les
-détails de l'affaire, exposés dans des Mémoires trop tard connus, mais
-dont l'authenticité ne peut être contestée? Nous voulons parler des
-précieux mémoires d'Henri de Campion[297], frère de l'ami de Mme de
-Chevreuse, que celui-ci avait fait entrer avec lui au service du duc de
-Vendôme et particulièrement du duc de Beaufort. Henri avait accompagné
-le duc dans sa fuite en Angleterre après la conspiration de Cinq-Mars,
-et il en était revenu avec lui; il possédait toute sa confiance, et il
-ne raconte rien où il n'ait pris lui-même une part considérable. Henri
-était d'un caractère bien différent de son frère Alexandre. C'était un
-homme instruit, plein d'honneur et de bravoure, sans jactance aucune,
-éloigné de toute intrigue, et né pour faire son chemin par les routes
-les plus droites dans la carrière des armes. Il a écrit ses Mémoires
-dans la solitude, où, après la perte de sa fille et de sa femme, il
-était venu attendre la mort au milieu des exercices d'une solide piété.
-Ce n'est pas en cet état qu'on est disposé à inventer des fables, et il
-n'y a pas de milieu: ce qu'il dit est tel qu'il le faut croire
-absolument, ou, si l'on doute qu'il dise la vérité, il le faut
-considérer comme le dernier des scélérats. Aucun intérêt n'a pu conduire
-sa plume, car il a composé ses Mémoires, ou du moins il les a achevés,
-un peu après la mort de Mazarin, ne songeant donc pas à lui faire sa
-cour par de bien tardives révélations, et deux ans à peine avant que
-lui-même s'éteignît en 1663. Il écrit véritablement devant Dieu et sous
-la seule inspiration de sa conscience.
-
- [297] _Mémoires de Henri de Campion_, etc., 1807, à Paris, chez
- Treuttel et Würtz, in-8º. Petitot en a donné seulement un extrait
- à la suite des _Mémoires de La Châtre_, t. LI de sa collection.
-
-Or, ouvrez ses Mémoires, vous y verrez de point en point confirmés tous
-les renseignements qui remplissent les carnets de Mazarin. Rien n'y
-manque, tout se rapporte, tout correspond merveilleusement. Il semble en
-vérité que Mazarin, en écrivant ses notes, ait eu sous les yeux les
-Mémoires d'Henri de Campion, ou que Henri de Campion, en écrivant ses
-Mémoires, ait eu sous les yeux les carnets de Mazarin: il les complète à
-la fois et il les résume.
-
-Déjà son frère Alexandre, dans ses lettres du mois d'août[298], laisse
-échapper plus d'une parole mystérieuse. Il écrit à Mme de Montbazon
-exilée: «Il ne faut pas vous désespérer, Madame, il est encore quelque
-demi-douzaine d'honnêtes gens qui ne se rendent pas... Votre illustre
-amie ne vous abandonnera point. S'il falloit renoncer à votre amitié
-pour être sage, il y a des gens qui aimeroient mieux passer pour fous
-toute leur vie.» Comme Montrésor, il ne dit pas une seule fois qu'il n'y
-eut pas de complot formé contre Mazarin, ce qui est une sorte d'aveu
-tacite; et quand l'orage éclate, il prend le parti de se cacher,
-conseille à Beaupuis d'en faire autant, et termine par ces mots
-significatifs: «On ne s'embarque pas dans les affaires de la cour pour
-être maître des événements, et comme on profite des bons, il faut se
-résoudre à souffrir des mauvais.» Henri de Campion lève ce voile déjà
-fort transparent.
-
- [298] _Recueil_ souvent cité.
-
-Il déclare nettement qu'il y eut un projet de se défaire de Mazarin, et
-que ce projet fut conçu, non par Beaufort, mais par Mme de Chevreuse de
-concert avec Mme de Montbazon: «Je crois, dit-il, que le dessein du duc
-ne venoit pas de son sentiment particulier, mais des persuasions des
-duchesses de Chevreuse et de Montbazon, qui avoient un entier pouvoir
-sur son esprit et une haine irréconciliable contre le cardinal. Ce qui
-me fait parler ainsi, c'est que, pendant qu'il fut dans cette
-résolution, je remarquois toujours qu'il y avoit une répugnance
-intérieure qui, si je ne me trompe, étoit emportée par la parole qu'il
-pouvoit avoir donnée à ces dames.» Il y a donc eu complot, et son
-véritable auteur, Mazarin l'avait bien dit et Campion le répète, c'est
-Mme de Chevreuse, car Mme de Montbazon n'était pour elle qu'un
-instrument.
-
-Beaufort, une fois séduit, séduisit son ami intime, le fils du comte de
-Maillé, le comte de Beaupuis, enseigne de la garde à cheval de la reine.
-Mme de Chevreuse leur adjoignit Alexandre de Campion, le frère aîné de
-Henri, avec lequel nous avons fait connaissance. «Elle l'aimoit
-beaucoup,» dit Henri de Campion, d'une façon qui, s'ajoutant aux paroles
-ambiguës d'Alexandre que nous avons rapportées[299], donne à entendre
-que celui-ci pouvait bien être alors en effet un des nombreux
-successeurs de Chalais. Alexandre avait trente-trois ans, et son frère
-avoue qu'il avait contracté auprès du comte de Soissons le goût et
-l'habitude de la faction. Beaupuis et Alexandre de Campion approuvèrent
-le complot qui leur fut communiqué, «le premier, dit Henri de Campion,
-croyant que c'étoit pour lui le moyen d'arriver à de plus grandes
-charges, et mon frère y voyant l'avantage de Mme de Chevreuse et par
-conséquent le sien.»
-
- [299] Voyez le chapitre IV, p. 181-182.
-
-Tels furent les deux premiers complices de Beaufort. Un peu plus tard,
-il s'ouvrit à Henri de Campion, un de ses principaux gentilshommes, à
-Lié, capitaine de ses gardes, et à Brillet, son écuyer. Là s'arrêta le
-secret. Bien d'autres gentilshommes et domestiques de la maison de
-Vendôme devaient participer à l'action, mais ne reçurent aucune
-confidence; d'où l'on comprend l'ignorance de Vaumorin et de Ganseville
-et ce qu'ils ont pu dire à Retz pendant la Fronde. L'affaire était bien
-conçue et digne de Mme de Chevreuse. Il y avait à peine cinq ou six
-conjurés, très-capables de garder le secret, et qui le gardèrent;
-au-dessous d'eux, des hommes d'action, qui ne savaient pas ce qu'ils
-devaient faire; et par derrière, les hommes du lendemain, sur lesquels
-on comptait pour applaudir au coup, quand il aurait été fait, sans qu'on
-eût jugé à propos de les mettre de la partie. Du moins Henri de Campion
-ne nomme pas même Montrésor, Béthune, Fontraille, Varicarville,
-Saint-Ybar, ce qui explique pourquoi Mazarin, tout en ayant l'œil sur
-eux, ne les fit point arrêter. Henri de Campion ne parle pas non plus de
-Chandenier, de La Châtre, de Tréville, du duc de Bouillon, du duc de
-Retz, de Guise, de La Rochefoucauld, dont les sentiments n'étaient pas
-douteux, mais qui n'en étaient pas au point de mettre la main dans un
-assassinat; et cela explique encore le silence de Mazarin à leur égard,
-en ce qui regarde la conspiration de Beaufort, bien qu'il ne se fît pas
-la moindre illusion sur leurs dispositions, et sur le parti qu'ils
-auraient pris si l'affaire eût réussi, ou même si une lutte sérieuse
-s'était engagée.
-
-Le complot resta quelque temps entre Mme de Chevreuse, Mme de Montbazon,
-Beaufort, Beaupuis et Alexandre de Campion. La dernière résolution ne
-fut prise qu'à la fin du mois de juillet ou dans les premiers jours
-d'août, c'est-à-dire précisément au milieu de la querelle de Mme de
-Montbazon et de Mme de Longueville, qui commença la crise et ouvrit la
-porte à tous les événements qui suivirent. C'est alors seulement que
-Beaufort en parla à Henri de Campion, en présence de Beaupuis. Le crime
-de Mazarin était de continuer Richelieu. «Le duc de Beaufort me dit
-qu'il croyoit que j'avois remarqué que le cardinal Mazarin rétablissoit
-à la cour et par tout le royaume la tyrannie du cardinal de Richelieu,
-avec plus d'autorité et de violence qu'il n'en avoit paru sous le
-gouvernement de celui-ci; qu'ayant entièrement gagné l'esprit de la
-reine et mis tous les ministres à sa dévotion, il étoit impossible
-d'arrêter ses mauvais desseins qu'en lui ôtant la vie; que le bien
-public l'ayant fait résoudre de prendre cette voie, il m'en instruisoit
-en me priant de l'assister de mes conseils et de ma personne dans
-l'exécution. Beaupuis prit la parole pour représenter avec chaleur les
-maux que la trop grande autorité du cardinal de Richelieu avoit causés à
-la France, et conclut en disant qu'il falloit prévenir de pareils
-inconvénients avant que son successeur ait rendu les choses sans
-remède.» A la conclusion près, ce sont les vues et le langage des
-Importants et des Frondeurs, de La Rochefoucauld et de Retz. Henri de
-Campion se donne comme ayant combattu d'abord le projet du duc avec tant
-de force, que plus d'une fois il l'ébranla; mais les deux duchesses le
-remontaient bien vite, et Beaupuis et Alexandre de Campion, au lieu de
-le retenir, l'animaient. Quelque temps après, Beaufort ayant déclaré
-qu'il avait pris son parti, Henri de Campion se rendit à deux
-conditions: «L'une, dit-il, de ne point mettre la main sur le cardinal,
-puisque je me tuerois plutôt moi-même que de faire une action de cette
-nature; l'autre, que, s'il faisoit entreprendre l'exécution hors de sa
-présence, je ne me résoudrois jamais à m'y trouver, tandis que, s'il y
-étoit lui-même, je me tiendrois sans scrupule auprès de sa personne,
-pour le défendre dans les accidents qui pourroient arriver, mon emploi
-auprès de lui et mon affection m'y obligeant également. Il m'accorda ces
-deux choses, en témoignant m'en estimer davantage, et ajouta qu'il se
-trouveroit à l'exécution, afin de l'autoriser de sa présence.»
-
-Le plan était d'attaquer le cardinal dans la rue, pendant qu'il faisait
-des visites en voiture, n'ayant d'ordinaire avec lui que quelques
-ecclésiastiques, avec cinq ou six laquais. On devait se présenter en
-force et à l'improviste, faire arrêter le carrosse et frapper Mazarin.
-Pour cela, il fallait qu'un certain nombre de domestiques de la maison
-de Vendôme, qui n'étaient pas dans la confidence, se trouvassent tous
-les jours, dès le matin, dans des cabarets autour de la demeure du
-cardinal, qui était alors à l'hôtel de Clèves, près du Louvre. Parmi les
-domestiques qu'on n'avait pas mis dans le secret, Henri de Campion nomme
-positivement Ganseville. On devait leur adjoindre «les sieurs
-d'Avancourt et de Brassy, Picards, gens fort déterminés et intimes amis
-de Lié.» On donnait ce prétexte que les Condé se proposant de faire
-affront à Mme de Montbazon, le duc de Beaufort, pour s'y opposer,
-voulait avoir sous la main une troupe de gentilshommes à cheval et
-armés. Les rôles étaient d'avance distribués. Ceux-ci devaient arrêter
-le cocher du cardinal; ceux-là devaient ouvrir les deux portières et le
-frapper, pendant que le duc serait là, à cheval, avec Beaupuis, Henri de
-Campion et d'autres, pour combattre et dissiper ceux qui tenteraient de
-résister. Alexandre de Campion devait rester auprès de la duchesse de
-Chevreuse et à ses ordres; et elle-même devait plus que jamais être
-assidue auprès de la reine, pour préparer les voies à ses amis, et, en
-cas de succès, entraîner la régente du côté des victorieux.
-
-Plusieurs occasions favorables d'exécuter ce plan se présentèrent. Une
-première fois, Henri de Campion étant avec son monde dans la petite rue
-du Champ-Fleuri, dont une extrémité donne dans la rue Saint-Honoré et
-l'autre près du Louvre, vit le cardinal sortir de l'hôtel de Clèves, en
-carrosse, avec l'abbé de Bentivoglio, le neveu du célèbre cardinal de ce
-nom, quelques ecclésiastiques et quelques valets. Campion demanda à l'un
-d'eux où le cardinal allait, on lui répondit: chez le maréchal
-d'Estrées. «Je vis, dit Campion, que, si je voulois donner cet avis, sa
-mort étoit infaillible. Mais je crus que je serois si coupable devant
-Dieu et devant les hommes que je n'eus point la tentation de le faire.»
-
-Le lendemain on sut que le cardinal devait aller faire une collation
-chez Mme du Vigean, dans sa charmante maison de La Barre, à l'entrée de
-la vallée de Montmorency, où était Mme de Longueville[300] et où devait
-aussi se trouver la reine, qui était déjà partie.
-
- [300] Voyez la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. II et chap.
- III. C'est vraisemblablement aussi la partie de plaisir que
- décrit Scarron, t. VII, p. 178, _Voyage de la Reine à La Barre_.
-
-Le cardinal s'y rendait de son côté, et n'avait avec lui, dans son
-carrosse, que le comte d'Harcourt. Beaufort commanda à Campion
-d'assembler sa troupe et de courir après; mais Campion lui
-représenta que, si on attaquait le cardinal en compagnie du comte
-d'Harcourt, il fallait se décider à les tuer tous deux, d'Harcourt
-étant trop généreux pour voir frapper Mazarin sous ses yeux sans le
-défendre, et que le meurtre de d'Harcourt soulèverait contre eux
-toute la maison de Lorraine.
-
-Quelques jours après on eut avis que le cardinal devait aller dîner à
-Maisons, chez le maréchal d'Estrées, ainsi que le duc d'Orléans. «Je fis
-consentir le duc, dit Campion, que, si le ministre étoit dans le
-carrosse de son Altesse Royale, le dessein ne s'exécuteroit pas; mais il
-dit que, s'il étoit seul, il falloit qu'il mourût. Le matin il fit
-préparer des chevaux et se tint dans les Capucins avec Beaupuis, près de
-l'hôtel de Vendôme, postant un valet de pied dans la rue pour l'avertir
-quand le cardinal passeroit, et m'enjoignant de me tenir avec ceux que
-j'avois coutume d'assembler à l'Ange (nom d'un cabaret), dans la rue
-Saint-Honoré, assez proche de l'hôtel de Vendôme, et que, si le cardinal
-alloit sans le duc d'Orléans, je montasse à cheval avec tous ces
-messieurs, et l'allasse prendre en passant aux Capucins. Je fus, ajoute
-Campion, dans l'inquiétude que l'on peut penser, jusqu'à ce que, voyant
-passer le carrosse du duc d'Orléans, j'aperçus le cardinal dans le fond
-avec lui.»
-
-Enfin, l'irritation de Beaufort ayant été portée à son comble par l'exil
-de Mme de Montbazon, qui est certainement du 22 août[301], le duc,
-aiguillonné par Mme de Chevreuse, par la passion et par un faux honneur,
-devint lui-même impatient d'agir. Voyant que, le jour, il se rencontrait
-sans cesse des difficultés dont il était bien loin de deviner la cause,
-il résolut d'exécuter le coup pendant la nuit, et dressa une embuscade
-dont le succès semblait assuré, et que Campion nous fait connaître. Le
-cardinal allait tous les soirs chez la reine et s'en revenait assez
-tard. On l'attaquerait à son retour entre le Louvre et l'hôtel de
-Clèves. On aurait des chevaux tout prêts dans quelque hôtellerie
-voisine. Le duc lui-même s'y tiendrait avec Beaupuis et Campion, pendant
-que le ministre serait chez la reine, et, sitôt qu'il sortirait, ils
-s'avanceraient tous les trois et feraient venir les autres qui, en
-attendant, se tiendraient à cheval, sur le quai, le long de la rivière,
-tout auprès du Louvre. Tout cela se pouvait très-bien faire la nuit,
-sans éveiller aucun soupçon.
-
- [301] Voyez dans la JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. III, la
- lettre de cachet adressée à Mme de Montbazon.
-
-Songez que celui qui fournit ces détails si précis est un des principaux
-conjurés, qu'il écrit à une assez grande distance de l'événement, en
-sûreté, et, encore une fois, sans nul intérêt, ne craignant plus rien de
-Mazarin, qui vient de mourir, et n'en attendant rien; songez qu'en
-parlant comme il le fait il accuse son propre frère, que, sans doute il
-s'attribue de louables intentions et même quelques bonnes actions, mais
-qu'il confesse être entré dans le complot, et que, si l'exécution avait
-eu lieu, il y aurait pris part, en combattant à côté de Beaufort. Le
-procès déféré au parlement n'ayant pas abouti faute de preuves, Campion
-n'imaginait pas que Mazarin eût jamais connu «les circonstances du
-complot, ni ceux qui en savoient le fond et qui y étoient employés.» Il
-dit aussi «qu'à présent que le cardinal est mort il n'y a plus à
-craindre de nuire à personne en disant les choses comme elles sont.» Il
-ne se défend donc pas, il se croit à l'abri de toute recherche, il écrit
-seulement pour soulager sa conscience. Or, ce qu'il dit, c'est
-précisément, sans qu'il s'en doute, ce que Mazarin, de son côté, avait
-tiré de ses diverses informations.
-
-Nous avons vu quelle importance Mazarin attachait à l'arrestation
-d'Avancourt et de Brassy, et quel art il mit à répandre le bruit que
-dans leurs interrogatoires ils ne disaient rien, pour ôter toute
-inquiétude à ceux qu'ils auraient pu compromettre, et par là les attirer
-à Paris, où ils n'auraient pas manqué d'être pris. Henri de Campion nous
-apprend qu'il s'agit ici particulièrement de lui, et il semble qu'il
-traduise en français l'un des passages italiens des carnets: «On mena,
-dit-il, à la Bastille Avancourt et Brassy, où ils déposèrent que je les
-avois fait assembler plusieurs fois, de la part du duc de Beaufort,
-pour les intérêts de Mme de Montbazon, à ce que je leur avois dit. Cela
-ne donnoit pas motif d'interroger le duc, puisqu'ils avouoient qu'il ne
-leur avoit pas parlé; ainsi il n'eût pas manqué de nier d'avoir donné
-les ordres que je leur avois portés de sa part; on connut alors que l'on
-ne pouvoit travailler à son procès avant de me prendre, afin de trouver
-matière à l'interroger d'après mes propres dépositions, et de nous si
-bien embarrasser tous deux que l'on pût découvrir la trace de l'affaire.
-La preuve de cette conspiration importoit essentiellement au cardinal,
-qui, ne faisant que de s'établir dans le gouvernement et affectant de le
-faire par la douceur, avoit été assez malheureux d'être contraint, en
-débutant, de faire une violence contre un des plus grands du royaume,
-pour son intérêt particulier, sans qu'il parût une conviction qui
-l'obligeât à traiter le duc avec cette rigueur. Le cardinal, désespéré
-de ne pouvoir persuader les autres de ce dont il étoit entièrement
-assuré, avoit un grand désir de m'avoir entre ses mains. Il jugea
-néanmoins qu'il falloit me donner le temps de me rassurer afin de me
-prendre avec plus de facilité.»
-
-Nous pourrions ajouter à tout cela qu'Henri de Campion, recherché et
-serré de près dans sa retraite d'Anet chez le duc de Vendôme, s'étant
-enfui de France et ayant été retrouver à Rome son ami le comte de
-Beaupuis, rend compte des efforts opiniâtres que fit Mazarin pour
-obtenir l'extradition de celui-ci, la résistance du pape Innocent X, les
-égards qu'on eut pour Beaupuis lorsqu'on fut bien forcé de le mettre au
-château Saint-Ange; toutes choses qui, se rencontrant également dans les
-carnets et les lettres de Mazarin et dans les mémoires d'Henri de
-Campion, mettent hors de doute la parfaite sincérité des démarches du
-cardinal et l'exactitude de ses renseignements.
-
-N'en est-ce pas assez pour réduire à néant les doutes intéressés de La
-Rochefoucauld et les dénégations passionnées du chef de la Fronde, le
-très-spirituel mais très-peu véridique cardinal de Retz, le plus ardent
-et le plus opiniâtre des ennemis de Mazarin? Quant à nous, il nous
-semble ou qu'il n'y a plus de certitude en histoire, ou qu'il faut
-considérer désormais comme un point absolument démontré qu'il y eut un
-projet arrêté de tuer Mazarin, que ce projet a été conçu par Mme de
-Chevreuse, en quelque sorte imposé par elle à Beaufort à l'aide de Mme
-de Montbazon, que Beaufort a eu pour complices principaux le comte de
-Beaupuis et Alexandre de Campion, que Henri de Campion est entré plus
-tard dans l'affaire, à la pressante sollicitation du duc, ainsi que deux
-autres officiers d'un rang secondaire; que pendant le mois d'août il y a
-eu diverses tentatives sérieuses d'exécution, particulièrement une
-dernière après l'exil de Mme de Montbazon, le dernier d'août ou plutôt
-le 1er septembre, et que cette tentative-là n'a manqué que par des
-circonstances tout à fait indépendantes de la volonté des conspirateurs.
-
-Comment la dernière tentative d'assassinat formée contre Mazarin,
-l'embuscade nocturne si bien dressée le 1er septembre 1643,
-échoua-t-elle? Ici, sans nous arrêter à discuter les conjectures d'Henri
-de Campion, bornons-nous à dire que Mazarin, qui était sur ses gardes,
-prévint le coup qui lui était destiné, en n'allant pas chez la reine le
-soir où on devait le frapper, pendant qu'il reviendrait du Louvre. Le
-lendemain, la scène était changée. Le bruit s'était répandu que le
-premier ministre avait pensé être tué par Beaufort et ses amis, mais
-qu'il avait échappé, et que la fortune se déclarait en sa faveur. Un
-projet d'assassinat, surtout lorsqu'il est manqué, excite toujours une
-extrême indignation, et celui qui est sorti d'un grand danger et paraît
-destiné à l'emporter trouve aisément des défenseurs. Une foule de gens,
-qui eussent peut-être appuyé Beaufort victorieux, vinrent offrir leurs
-services et leurs épées au cardinal, et dans la matinée il se rendit au
-Louvre, escorté de trois cents gentilshommes.
-
-Depuis quelques jours, Mazarin avait compris qu'il lui fallait à tout
-prix éclaircir la situation, et que le moment était venu de porter la
-reine à prendre un parti. L'occasion était décisive. Si le péril qu'il
-venait de courir, et qui n'était que suspendu sur sa tête, ne suffisait
-pas à tirer la reine de ses incertitudes, c'est qu'elle ne l'aimait
-point; et Mazarin savait bien qu'au milieu des dangers qui
-l'entouraient, toute sa force était dans l'affection de la reine, et que
-de là dépendaient et son salut présent et son avenir. Aussi, soit
-politique, soit passion sincère, c'est toujours au cœur d'Anne
-d'Autriche qu'il s'adressait, et au début de la crise il s'était dit à
-lui-même: «Si je croyais que la reine se sert de moi par nécessité, sans
-avoir d'inclination pour ma personne, je ne m'arrêterais pas ici trois
-jours[302].» Mais, nous l'avons assez fait entendre, Anne d'Autriche
-aimait Mazarin. Chaque jour, en le comparant à ses rivaux, elle
-l'appréciait davantage. Elle admirait la justesse et la lucidité de son
-esprit, sa finesse et sa pénétration, cette puissance de travail qui lui
-faisait porter le poids du gouvernement avec une aisance merveilleuse,
-son coup d'œil si sûr, sa profonde prudence et en même temps la
-judicieuse vigueur de ses résolutions. Elle voyait les affaires de la
-France partout prospérer entre ses mains fermes et habiles. Le cardinal
-n'était pour rien, il est vrai, dans l'immortelle bataille qui venait
-d'inaugurer avec tant d'éclat le nouveau règne; mais il était pour
-beaucoup dans les succès qui avaient suivi et montré à l'Europe étonnée
-que la journée de Rocroy n'était pas un heureux hasard. Quand tout le
-monde dans le conseil s'était opposé au siége de Thionville, quand M. le
-Prince lui-même y était contraire, quand Turenne consulté n'osait pas se
-déclarer, c'est Mazarin qui avait insisté avec une énergie
-extraordinaire pour qu'on profitât de la victoire de Rocroy, et qu'on
-rapprochât la France du Rhin. La proposition première venait sans doute
-du jeune vainqueur, mais Mazarin avait eu le mérite de la comprendre,
-de la soutenir et de la faire triompher. Si jamais premier ministre
-n'avait été servi par un tel général, jamais aussi général n'avait été
-servi par un tel ministre; et, grâce à tous les deux, le 11 du mois
-d'août, pendant que messieurs les Importants mettaient leur génie à
-faire un indigne affront à la noble sœur du héros qui venait de sauver
-la France et qui allait l'agrandir, pendant qu'ils déployaient leur
-éloquence dans les salons ou aiguisaient leurs poignards dans de
-ténébreux conciliabules, Thionville, alors une des premières places de
-l'Empire, se rendait après une défense opiniâtre; nous pouvions marcher
-au secours du maréchal de Guébriant, couvrir l'Alsace, passer le Rhin,
-et aller faire tête à Mercy. La régence d'Anne d'Autriche s'ouvrait sous
-les plus brillants auspices. Et en même temps le ministre auquel la
-reine devait tant, au lieu de s'imposer à elle et de prétendre la
-gouverner, était à ses pieds et lui prodiguait des soins, des respects,
-des tendresses qu'elle n'avait jamais connues. Loin qu'il lui parut
-ressembler à l'impérieux et triste Richelieu, elle pouvait se rappeler,
-avec une émotion agréable, les paroles de Louis XIII, lorsque pour la
-première fois il lui présenta Mazarin: «Il vous plaira, Madame, parce
-qu'il ressemble à Buckingham.» Mais c'était Buckingham avec un bien
-autre génie. Elle dut frémir, quand Mazarin mit sous ses yeux tous les
-indices de l'odieuse entreprise formée contre lui. Il y eut là entre eux
-de suprêmes explications. Plus que jamais, il dut la presser de lever
-le masque[303], de sacrifier à une nécessité manifeste les ménagements
-qu'elle s'étudiait à garder, de braver un peu plus les discours de
-quelques dévots et de quelques dévotes, et de lui permettre enfin de
-défendre sa vie. Jusque-là Anne d'Autriche hésitait par des raisons qui
-se comprennent. L'insolence de Mme de Montbazon l'avait déjà fort
-irritée; la conviction qu'elle acquit des nombreuses tentatives
-d'assassinat qui avaient échoué par hasard et pouvaient se renouveler la
-décida, et c'est dans les derniers jours du mois d'août 1643 qu'il faut
-placer la date certaine de l'ascendant déclaré, public et sans rival, de
-Mazarin sur Anne d'Autriche. Il ne lui avait jamais déplu; il commença à
-lui agréer dans le mois qui précéda la mort de Louis XIII; elle le nomma
-premier ministre au milieu de mai, un peu par goût et beaucoup par
-politique; peu à peu le goût s'accrut, et devint assez fort pour
-résister à toutes les attaques; ces attaques, en passant aux dernières
-extrémités et en lui faisant craindre pour la vie même de Mazarin,
-précipitèrent la victoire de l'heureux cardinal, et, le lendemain du
-dernier guet-apens nocturne où il devait périr, Mazarin était le maître
-absolu du cœur de la reine, et plus puissant que ne l'avait été
-Richelieu après la journée des Dupes.
-
- [302] IIIe carnet, p. 10, en espagnol: Sy yo creyera lo que dicen
- que S. M. se sierve di mi per necessidad, sin tener alguna
- inclinacion, no pararia aqui tres dias.»
-
- [303] IIe carnet, p. 65: «Quitarse la masqhera.»
-
-Nous avons en vain recherché dans les carnets quelques traces des
-explications que Mazarin dut avoir avec la reine en cette grave
-conjoncture. Ces explications-là ne sont point de celles qu'on puisse
-oublier, et dont il soit besoin de tenir note. Cependant nous
-rencontrons un passage obscur écrit en espagnol, où nous saisissons
-assez distinctement les mots suivants: «Je ne devrais plus avoir aucun
-doute depuis que la reine, dans un excès de bonté, m'a dit que rien ne
-pourrait m'ôter le poste qu'elle m'a fait la grâce de me donner auprès
-d'elle; néanmoins, comme la crainte est une compagne inséparable de
-l'affection, etc[304].» Vers ce temps-là, Mazarin étant tombé un peu
-malade à force de travaux et de soucis, et ayant pris la jaunisse, a
-écrit cette ligne fort courte, mais qui donne beaucoup à penser: «La
-jaunisse, fruit d'un amour extrême[305].»
-
- [304] IIIe carnet, p. 45: «...mas contodo esto siendo el temor un
- compagnero inseparabile dell'affeccion, etc., etc.»
-
- [305] IVe carnet, p. 3: «La giallezza cagionata dà soverchio
- amore.»
-
-Mme de Motteville était de service auprès de la reine Anne, lorsqu'au
-bruit de l'assassinat qui n'avait pas réussi les courtisans
-s'empressèrent de venir au Louvre protester de leur dévouement. La
-reine, tout émue, lui dit[306]: «Vous verrez devant deux fois
-vingt-quatre heures comme je me vengerai des tours que ces méchants amis
-me font.» «Jamais, dit Mme de Motteville, le souvenir de ce peu de mots
-ne s'effacera de mon esprit. Je vis en ce moment par le feu qui brillait
-dans les yeux de la reine, et par les choses qui en effet arrivèrent le
-lendemain et le soir même, ce que c'est qu'une personne souveraine,
-quand elle est en colère et qu'elle peut tout ce qu'elle veut.» Si la
-fidèle dame d'honneur eût été moins discrète, elle eût pu ajouter:
-surtout quand cette personne souveraine est une femme et qu'elle aime.
-
- [306] _Mémoires_, t. Ier, p. 185.
-
-Mazarin avait dit[307]: «Les menées contre moi ne cesseront point tant
-qu'on verra auprès de Sa Majesté un parti puissant déclaré contre moi,
-et capable de gagner l'esprit de la reine s'il m'arrivait quelque
-disgrâce.» La défaite de ce parti fut demandée par Mazarin et accordée
-par Anne d'Autriche, et les mesures les plus nécessaires immédiatement
-arrêtées.
-
- [307] IIIe carnet, p. 93 et dernière: «Ogniuno mi dice che li
- disegni contra me non cesseranno, finche si vedrà che appresso di
- S. M. vi è un potente partito contro di me, e capace d'acquistar
- lo spirito di S. M. quando mi succeda una disgrazia.»
-
-Ce qui pressait le plus et ne pouvait être différé d'un jour, c'était de
-se mettre à l'abri de tout nouvel assassinat et de profiter du premier
-mouvement de l'indignation publique contre l'auteur du complot et ceux
-qui y avaient pris part. Or, l'auteur apparent du complot, c'était le
-duc de Beaufort, aidé de ses principaux officiers et de quelques
-gentilshommes de la maison de Vendôme. Il fallait donc arrêter Beaufort
-et lui faire son procès. La reine y consentit. On peut juger par là de
-l'autorité que Mazarin avait prise, et jusqu'où Anne d'Autriche pourrait
-aller un jour pour défendre un ministre qui lui était cher. Le duc de
-Beaufort était, avant la mort de Louis XIII, l'homme en qui la reine
-avait le plus de confiance, et pendant quelque temps on l'avait cru
-destiné au rôle de favori. Depuis, il avait bien gâté ses affaires par
-ses airs avantageux et par son évidente incapacité, surtout par sa
-liaison publique avec Mme de Montbazon; mais la reine avait une assez
-grande faiblesse pour lui, et au bout de trois mois signer l'ordre de
-son arrestation était un grand pas, nécessaire, il est vrai, mais
-extrême, et qui était le signe manifeste d'un entier changement dans le
-cœur et les relations intimes d'Anne d'Autriche. La dissimulation
-qu'elle mit dans cette affaire marque la fermeté réfléchie de sa
-résolution.
-
-La journée du 2 septembre est vraiment solennelle dans l'histoire de
-Mazarin, et nous pourrions dire dans celle de la France, car elle a vu
-le raffermissement de la royauté, ébranlée par la mort de Richelieu et
-de Louis XIII, et la ruine du parti des Importants. Ils ne s'en
-relevèrent qu'au bout de cinq ans, en 1648, à la Fronde, où ils
-reparurent toujours les mêmes, avec les mêmes desseins et la même
-politique au dedans et au dehors, et, après avoir soulevé de sanglants
-et stériles orages, vinrent de nouveau se briser contre le génie de
-Mazarin et l'invincible fidélité d'Anne d'Autriche.
-
-Le 2 septembre au matin, Paris et la cour retentissaient du bruit de
-l'embuscade tendue la veille à Mazarin entre le Louvre et l'hôtel de
-Clèves. Les cinq conspirateurs qui avec Beaufort y avaient mis la main,
-à savoir le comte de Beaupuis, Alexandre et Henri de Campion, Brillet et
-Lié, avaient pris la fuite et s'étaient mis en sûreté. Beaufort et Mme
-de Chevreuse ne pouvaient les imiter; fuir, pour eux, c'eût été se
-dénoncer eux-mêmes. L'intrépide duchesse n'avait donc pas hésité à
-paraître à la cour, et elle était auprès de la régente dans la soirée du
-2 septembre, avec une autre personne, étrangère à ces trames ténébreuses
-et même incapable d'y ajouter foi, une bien différente ennemie de
-Mazarin, la pieuse et noble Mme de Hautefort. Pour le duc, insouciant et
-brave, il était allé le matin à la chasse, et à son retour il alla,
-selon sa coutume, présenter ses hommages à la reine. En entrant au
-Louvre il rencontra sa mère, Mme de Vendôme, et sa sœur la duchesse de
-Nemours, qui avaient tout le jour accompagné la reine et remarqué son
-émotion. Elles firent tout ce qu'elles purent pour l'empêcher de monter,
-et le conjurèrent de s'éloigner quelque temps. Lui, sans se troubler,
-leur répondit comme autrefois le duc de Guise: «On n'oserait,» et il
-entra dans le grand cabinet de la reine, qui le reçut de la meilleure
-grâce du monde et lui fit toutes sortes de questions sur sa chasse,
-«comme si, dit Mme de Motteville[308], elle n'avoit eu que cette pensée
-dans l'esprit. Le cardinal étant arrivé sur cette douceur, elle se leva
-et lui dit de la suivre. Il parut qu'elle vouloit aller tenir conseil
-dans sa chambre. Elle y passa suivie seulement de son ministre. En même
-temps le duc de Beaufort, voulant sortir, trouva Guitaut, capitaine des
-gardes, qui l'arrêta et lui fit commandement de le suivre au nom du roi
-et de la reine. Le prince, sans s'étonner, après l'avoir considéré
-fixement, lui dit: Oui, je le veux; mais cela, je l'avoue, est assez
-étrange. Puis, se tournant du côte de Mmes de Chevreuse et de Hautefort,
-qui étoient là et causoient ensemble, il leur dit: Mesdames, vous voyez,
-la reine me fait arrêter..... Le lendemain, continue Mme de Motteville,
-pendant qu'on peignoit la reine, elle nous fit l'honneur de nous dire, à
-deux de ses femmes et à moi, que deux ou trois jours auparavant, étant
-allée se promener à Vincennes, où M. de Chavigny lui avoit donné une
-magnifique collation, elle avoit vu le duc de Beaufort fort enjoué, et
-qu'alors il lui vint dans l'esprit de le plaindre, disant en elle-même:
-_Hélas! ce pauvre garçon dans trois jours sera peut-être ici, où il ne
-rira pas._ Et la demoiselle Filandre, première femme de chambre, me jura
-que la reine pleura ce soir-là en se couchant.» La bonne dame d'honneur,
-toujours attentive à taire ou à nier ce qui pourrait nuire à sa
-maîtresse, et à relever ce qui lui est favorable, se complaît ici à
-célébrer sa douceur et son humanité. Nous voyons surtout dans la
-conduite d'Anne d'Autriche une dissimulation profonde, comme Mme de
-Motteville ne peut s'empêcher de le remarquer: il est évident que tout
-était concerté d'avance entre la reine et Mazarin, et si les larmes
-qu'elle répandit en cette circonstance montrent ce qu'il lui en coûta de
-faire mettre en prison un ancien ami, elles prouvent aussi, et encore
-bien plus, à quel point l'ami nouveau lui devait être cher pour en
-avoir obtenu un tel sacrifice.
-
- [308] Tome Ier, p. 185.
-
-Le lendemain matin, le duc de Beaufort fut conduit à ce même château de
-Vincennes où, quelques jours auparavant, il avait été se promener et
-faire collation avec la reine. Le peuple de Paris, toujours ami des
-résolutions hardies quand elles réussissent, ne s'émut nullement de la
-disgrâce de celui qu'un jour il devait adorer, et en voyant passer sur
-le chemin de Vincennes le futur roi des faubourgs et des halles, il
-avait applaudi, à ce qu'assure Mazarin, et s'était écrié avec joie:
-«Voilà celui qui voulait troubler notre repos![309]» Les plus dangereux
-des Importants reçurent l'ordre de s'éloigner de Paris. Montrésor,
-Béthune, Saint-Ybar, Varicarville et quelques autres, furent confinés en
-province sous une exacte surveillance, ou même quittèrent la France. On
-commanda aux Vendôme de se retirer à Anet[310]; et le château d'Anet
-étant bientôt devenu ce qu'avait été à Paris l'hôtel de Vendôme, l'asile
-des conspirateurs, Mazarin les réclama du duc César, qui se garda bien
-de les livrer. Le cardinal fut presque réduit à assiéger en règle le
-château. Il menaça d'y pénétrer de vive force pour y saisir les
-complices de Beaufort; ne supportant pas ce scandale d'un prince qui
-bravait impunément la justice et les lois, il songeait à en avoir
-raison, et il allait prendre une résolution énergique, quand le duc de
-Vendôme se décida lui-même à quitter la France, et s'en alla en Italie
-attendre la chute de Mazarin, comme autrefois il avait attendu en
-Angleterre celle de Richelieu.
-
- [309] IIIe carnet, p. 88: «Tutto il popolo gode e diceva: eccolà
- quello che voleva turbar il nostro riposo!»
-
- [310] Mme de Motteville, t. Ier, p. 190: «On envoya ordre à M. et
- à Mme de Vendôme et à M. de Mercœur de sortir incessamment de
- Paris. Le duc de Vendôme s'en excusa d'abord sur ce qu'il était
- malade, mais pour le presser d'en partir et lui faire faire son
- voyage plus commodément, la reine lui envoya sa litière.»
-
-L'arrestation de Beaufort, la dispersion de ses complices, de ses amis,
-de sa famille, était la première, l'indispensable mesure que devait
-prendre Mazarin pour faire face au danger le plus pressant. Mais que lui
-eût-il servi de frapper le bras s'il eût laissé subsister la tête, si
-Mme de Chevreuse était restée là, toujours empressée à entourer la reine
-de soins et d'hommages, assidue à la cour, retenant ainsi et ménageant
-les dernières apparences de son ancienne faveur pour soutenir et
-encourager dans l'ombre les mécontents, leur souffler son audace, et
-susciter de nouveaux complots? Elle avait encore dans sa main les fils
-mal rompus de la conspiration, et à côté d'elle était un homme trop
-expérimenté pour se laisser compromettre en de pareilles menées, mais
-tout prêt à en profiter, et que Mme de Chevreuse s'était appliquée à
-faire paraître à la reine, à la France et à l'Europe, comme très-capable
-de conduire les affaires. Mazarin n'hésita donc pas, et le lendemain
-même de l'arrestation de Beaufort, le 3 septembre, Châteauneuf était
-invité à venir saluer la reine, et à se rendre ensuite dans son
-gouvernement de Touraine[311]. L'ancien garde des sceaux de Richelieu
-trouva que c'était déjà quelque chose d'être sorti ouvertement de
-disgrâce, d'avoir repris le rang éminent qu'il avait jadis occupé dans
-les ordres du roi et le gouvernement d'une grande province. Son ambition
-allait bien plus haut; il la garda et l'ajourna, obéit à la reine, se
-ménagea habilement avec elle, et se maintint fort bien avec son
-ministre, en attendant qu'il le pût remplacer.
-
- [311] IIIe carnet, p. 40: «Permissione a Chatonof di veder la regina
- ed ordine di andar in Turena.» Olivier d'Ormesson, dans son Journal
- donne cet ordre sous la date du 3 septembre 1643.
-
-Mme de Chevreuse n'eut pas la sagesse de Châteauneuf. Elle ne sut pas
-faire bonne mine à mauvais jeu, ou elle était trop engagée pour quitter
-sitôt la partie. La Châtre, qui était un de ses amis les plus
-particuliers et qui la voyait tous les jours, raconte[312] que le soir
-même où Beaufort fut arrêté au Louvre, «Sa Majesté lui dit qu'elle la
-croyoit innocente des desseins du prisonnier, mais que néanmoins elle
-jugeoit à propos que, sans éclat, elle se retirât à Dampierre, et
-qu'après y avoir fait quelque séjour elle se retirât en Touraine.» Mme
-de Chevreuse fut bien forcée d'aller à Dampierre; mais là, au lieu de se
-tenir tranquille, elle remua ciel et terre pour sauver ceux qui
-s'étaient compromis pour elle. Elle recueillit chez elle Alexandre de
-Campion[313] et lui fournit l'argent et tout ce qui lui était
-nécessaire pour se dérober sûrement aux poursuites du cardinal.
-Intrépide pour elle-même, accoutumée aux tempêtes, elle s'inquiétait
-par-dessus tout du sort de ses amis, et en sachant plusieurs à Anet elle
-y envoyait sans cesse[314]. Elle commença même à renouer de nouvelles
-trames, et trouva moyen de faire parvenir une lettre à la reine[315]. On
-lui adressait message sur message pour hâter son départ[316]. On lui
-envoyait Montaigu, on lui envoyait La Porte[317]. Elle les recevait avec
-hauteur, et différait sous divers prétextes. Nous avons vu qu'en allant
-au-devant d'elle, à son retour de Bruxelles, Montaigu lui avait offert,
-de la part de la reine et de Mazarin, de lui payer les dettes qu'elle
-avait contractées pendant tant d'années d'exil; elle avait déjà reçu de
-grosses sommes; elle ne voulait partir qu'après que la reine aurait
-accompli toutes ses promesses[318]. Elle quitta la cour et Paris la
-douleur dans l'âme et en frémissant, comme Annibal en quittant l'Italie.
-Elle sentait que la cour et Paris et l'intérieur de la reine étaient le
-vrai champ de bataille, et que s'éloigner, c'était abandonner la
-victoire à l'ennemi. Sa retraite fut un deuil à tout le parti
-catholique, aux amis de la paix et de l'alliance espagnole, et au
-contraire une joie publique pour les amis de l'alliance protestante. Le
-comte d'Estrade vint au Louvre de la part du prince d'Orange, auprès
-duquel il était accrédité, en remercier officiellement la régente[319].
-
- [312] _Mémoires_, t. LI de la collect. Petitot, p. 244.
-
- [313] _Recueil_, etc., p. 133: «Je ne pouvois désirer une plus
- grande consolation dans mes malheurs que la permission que vous me
- donnez d'aller à Dampierre; la crainte que vous me témoignez avoir
- qu'on me surprenne sur les chemins est très-obligeante, mais je
- prendrai si bien garde à moi que ce malheur ne m'arrivera pas. Je ne
- marcherai point de jour, et les nuits sont si obscures que je ne
- serai vu de personne.»
-
- [314] IVe carnet, p. 1: «Hebert, mestre d'hotel di Mma di Cheverosa,
- tre volte in tre giorni a Aneto dà M. di Vendomo.»
-
- [315] IVe carnet, p. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa
- alla regina.»
-
- [316] IIIe carnet, p. 81 et 82: «Allontanar Cheverosa che fà
- mille caballe.»
-
- [317] La Châtre, _ibid._ Voyez aussi une lettre inédite de La Porte,
- BIBLIOTHÈQUE IMPÉRIALE, IIe portefeuille du docteur Valant, p. 107.
- Voyez l'APPENDICE.
-
- [318] IIIe carnet, p. 86: «Mma di Cheverosa sortita havendo somme
- considerabili di denari contanti. S. M. sa ben li suoi disegni, e
- che se li da 200 mil lire, come pretende, vi havrà havute 400 mil
- lire.» Journal d'Olivier d'Ormesson: «19 septembre. Au conseil,
- j'ouïs Monsieur demander si on avoit payé les deux cent mille livres
- à Mme de Chevreuse qu'on lui avoit promises.» La Châtre, _ibid._:
- «Elle s'opiniâtra de toucher, avant que de partir, quelque argent
- qu'on lui avoit promis.»
-
- [319] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CV, lettre de
- Gaudin à Servien, du 31 octobre 1643: «Le sieur de l'Estrade a fait
- un compliment à Sa Majesté, de la part du prince d'Orange, sur
- l'éloignement de Mme de Chevreuse, disant qu'elle avoit fait voir
- par cette action la bonne intention qu'elle a pour la considération
- de ses alliés, puisque dès son arrivée ladite dame lui proposa la
- paix très-facile, et que les Espagnols quitteroient bien volontiers
- tout ce que les François ont pris, pourvu qu'on leur accordât
- seulement une chose, qui est l'abandonnement des Suédois et des
- Hollandois.»
-
-
-
-
-CHAPITRE SEPTIÈME
-
-1643-1679
-
-
- MME DE CHEVREUSE RELÉGUÉE ENCORE UNE FOIS EN TOURAINE. ELLE Y
- RESTE PRÈS DE DEUX ANNÉES SANS ABANDONNER SES DESSEINS CONTRE
- MAZARIN.--ELLE REÇOIT L'ORDRE DE SE RETIRER A ANGOULÊME. CRAIGNANT
- D'ÊTRE EMPRISONNÉE, ELLE S'ENFUIT DANS L'HIVER DE 1645 ET
- S'EMBARQUE A SAINT-MALO SUR UN PETIT BATIMENT QUI EST PRIS EN MER
- PAR LES PARLEMENTAIRES ANGLAIS. ELLE MANQUE D'ÊTRE LIVRÉE A
- MAZARIN, ET OBTIENT A GRAND'PEINE DES PASSE-PORTS POUR DUNKERQUE
- ET LES PAYS-BAS.--MME DE CHEVREUSE EN FLANDRE PENDANT LES ANNÉES
- 1645, 1646, 1647. MÊMES INTRIGUES QU'EN 1640, 1641, 1642.--LA
- FRONDE EN 1648 CONTINUE ET TERMINE LES CONSPIRATIONS PRÉCÉDENTES:
- MÊME FIN, MÊMES MOYENS ET PRESQUE MÊMES HOMMES.--MME DE CHEVREUSE
- REVIENT A PARIS EN 1649. SON RÔLE DANS LA FRONDE. ELLE EST
- L'AUTEUR DU SEUL PLAN QUI POUVAIT SAUVER LA FRONDE, PERDRE MAZARIN
- ET ASSURER LE TRIOMPHE RAISONNABLE DE L'ARISTOCRATIE.--ELLE SE
- RÉCONCILIE A PROPOS AVEC LA REINE ET MAZARIN.--PLUS TARD ELLE
- CONTRIBUE A LA PERTE DE FOUQUET ET A L'ÉLÉVATION DE COLBERT.--SA
- RETRAITE ET SA MORT EN 1679.
-
-
-Voilà donc, dans l'automne de 1643, Mme de Chevreuse reléguée en
-Lorraine, comme elle l'avait été dix ans auparavant; mais alors, en ses
-plus cruels déplaisirs, il lui restait une consolation, une espérance,
-un asile qu'elle croyait inviolable, l'affection d'Anne d'Autriche;
-tandis qu'ici, c'était Anne d'Autriche elle-même qui la bannissait de sa
-présence. Cette amère pensée s'aggravait encore de la solitude qui ne
-tarda pas à se faire autour d'elle. Après avoir été comme la reine de
-la Touraine et de l'Anjou, et y avoir tenu longtemps une sorte de cour
-souveraine, grâce à sa naissance et aux grands biens qu'elle y
-possédait, elle et son père le duc de Montbazon, et son frère le prince
-de Guymené, le maître du vaste domaine et de l'admirable château du
-Verger[320], elle se vit peu à peu abandonnée de ceux-là mêmes qui lui
-devaient le plus, mais qu'entraînaient et dominaient les succès
-constants de Mazarin. Le spectacle de cette lâche ingratitude révolta à
-la fois et tenta la générosité d'un ancien favori du duc d'Orléans,
-exilé en Lorraine comme Mme de Chevreuse, le célèbre comte de Montrésor,
-dont on a déjà rencontré plusieurs fois le nom dans ce récit[321], homme
-d'honneur à la mode des Importants, c'est-à-dire fidèle à sa parole,
-dévoué à son parti et à ses amis, prêt à braver pour eux tous les
-périls, mais en même temps libre de tout scrupule et accoutumé à ne
-reculer devant aucune extrémité. Le comte de Montrésor était, avec son
-cousin le comte de Saint-Ybar[322], le type du parfait conspirateur.
-C'est Montrésor qui, succédant à Puylaurens dans la confiance du duc
-d'Orléans, l'engagea en 1636 dans le complot d'Amiens, pendant que de
-son côté Saint-Ybar y engageait le comte de Soissons. Mais le hardi
-gentilhomme avait fini par se lasser de servir un prince aussi prompt à
-entrer dans toutes les entreprises favorables à ses intérêts,
-qu'empressé d'en sortir en livrant les siens pour se sauver lui-même.
-D'ailleurs une haute et longtemps secrète amitié[323], en remplissant
-son ambition et son cœur, commençait à l'enlever à ses habitudes
-aventureuses. Il n'avait pas pris part à la conspiration de
-Beaufort[324], mais sa liaison hautement avouée avec les Importants, son
-caractère, ses maximes, sa vie tout entière l'avaient rendu suspect, et
-il avait été invité, ainsi que Saint-Ybar, à s'éloigner quelque temps de
-Paris. Il était donc venu en Touraine, et y trouvant Mme de Chevreuse
-délaissée, sa fierté naturelle, l'estime et le respect que lui
-inspiraient le courage et le malheur, le portèrent à se rapprocher de la
-noble disgraciée, et à lui offrir ses services[325]. Ils se virent
-assez souvent pour inquiéter Mazarin, même au delà de la vérité. Le
-cardinal était convaincu que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se
-résigner jamais à la défaite et à l'impuissance. Il n'ignorait pas
-qu'elle écrivait à Paris à son parent le duc de Guise, pour savoir s'il
-était vrai qu'il désapprouvât sa conduite et par là réveiller la
-chevalerie dont il faisait profession[326]. Elle écrivait aussi à sa
-belle-mère, Mme de Montbazon, reléguée à Rochefort, et les deux exilées
-s'excitaient l'une l'autre à tout entreprendre pour renverser leur
-ennemi commun[327]. Elle ranima les intelligences qu'elle n'avait jamais
-cessé d'entretenir avec l'Angleterre, l'Espagne et les Pays-Bas. Son
-principal appui, le centre et l'intermédiaire de ses intrigues, était
-Lord Goring, ambassadeur d'Angleterre auprès de la cour de France[328].
-Le comte de Craft, alors à Paris, s'agitait bruyamment pour Mme de
-Chevreuse, comme le commandeur de Jars intriguait sourdement pour
-Châteauneuf. Sous le manteau de l'ambassade d'Angleterre, une vaste
-correspondance s'était établie entre Mme de Chevreuse, Vendôme, Bouillon
-et tous les mécontents.
-
- [320] Disons-le en passant avec un regret douloureux: ce beau
- château, l'honneur de l'Anjou, qu'ont habité tant de grands
- personnages, depuis le maréchal de Gié, et où plus d'un roi de
- France reçut une noble hospitalité, n'est depuis longtemps qu'un
- débris et un souvenir. Les anciens seigneurs du Verger l'ont vendu,
- racheté, détruit à la fin du XVIIIe siècle. Ils ont abandonné le
- tombeau de leurs aïeux et le sol de la patrie pour aller jouir, en
- Autriche, d'une oisive opulence, au lieu de rester parmi nous, de
- partager notre destinée, bonne ou mauvaise, de renouveler leur
- gloire et de continuer la nôtre.
-
- [321] Plus haut, chap. V, p. 233, chap. VI, p. 252.
-
- [322] _Ibid._, et plus bas, p. 304. Voyez surtout Retz, t. I.
-
- [323] Montrésor fut aimé, dit-on, par Mlle de Guise, qui pour
- demeurer fidèle à cette liaison ne voulut pas se marier. Sur Mlle
- de Guise, voyez Mme de Motteville, t. Ier, p. 48, et p. 418.
-
- [324] C'est aussi ce qui se tire du silence de Campion; voyez
- plus haut, chap. VI, p. 266.
-
- [325] Montrésor, _Mémoires_, _ibid._, p. 355. «La demeure de Mme de
- Chevreuse à Tours me donnoit sujet de la voir de fois à autres, et
- bien que ce fût rarement je ne laissai pas de prendre plus de
- connoissance de son humeur et tempérament de son esprit que je n'en
- avois eu dans tout le temps qu'elle avoit été plus heureuse et en
- plus grande considération. L'abandonnement quasi général où elle
- étoit de tous ceux qu'elle avoit obligés et qui s'étoient liés
- d'amitié et unis d'intérêt avec elle me fit juger du peu de foi que
- l'on doit ajouter aux hommes du siècle présent, par l'état auquel se
- trouvoit une personne de cette qualité si universellement délaissée
- dans sa disgrâce; ce qui augmenta le désir en moi de m'employer à
- lui rendre mes services avec plus de soin et d'affection dans les
- occasions qui se pourroient offrir. Je n'ignorois pas que les
- conséquences que l'on voudroit tirer des visites dont j'avois
- l'honneur de m'acquitter vers elle, ne fussent capables de me nuire
- et de troubler ma tranquillité; mais l'estime et le respect que
- j'avois pour sa personne et ses intérêts m'engagèrent d'en courir
- volontiers le hasard, en observant toutefois cette précaution
- qu'elles ne fussent trop fréquentes ni qu'il y eût aucune
- affectation de sa part ni de la mienne. Les traverses dont toute sa
- vie avoit été agitée n'étoient pas prêtes à finir.»
-
- [326] IVe carnet, p. 14.
-
- [327] _Ibid._, p. 48 et 49: «Più animate che mai et in speranza
- di far qualche cosa contra me con il tempo.»
-
- [328] _Ibid._, p. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644),
- l'imbasciator Gorino, lega strettissima con Cheverosa e Vandomo
- et altri della corte e fuori. Risolutione di unir questa caballa
- a Spagnuoli, e disfarsi del cardinale. Il suddetto spedisce
- di continuo a Cheverosa, Vandomo et altri. È stato sempre
- spagnolissimo, et hora più che mai. Dice che il cardinale una volta
- à basso, il detto partito trionfara. Giar (Jars), confidentissimo di
- Gorino, è sempre in speranza del ritorno di Chatonof. Craft, più
- bruglione, più spagnolo, et più del partito del suddetto... Ha detto
- mille improperii della regina... S. M. faccia scriver una buona
- lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere de'
- suoi ministri e di quello scrisse Gorino, etc.»
-
-Lorsque dans l'été de 1644 la reine d'Angleterre vint chercher un asile
-en France et qu'elle alla prendre les eaux de Bourbon[329], Mme de
-Chevreuse désira passionnément revoir celle qui autrefois l'avait si
-bien accueillie, et la reine Henriette qui, comme sa mère Marie de
-Médicis, était du parti catholique et espagnol, eût été charmée
-d'épancher son cœur dans celui d'une ancienne et fidèle amie. Mais elle
-ne crut pas se pouvoir livrer à son inclination sans la permission de la
-reine qui lui donnait une si noble hospitalité. Anne d'Autriche répondit
-par politesse que la reine, sa sœur, était libre de toutes ses
-démarches, mais on lui fit dire sous main par le commandeur de Jars
-qu'il ne convenait pas qu'elle reçût la visite d'une personne brouillée
-avec Sa Majesté[330]. Cette nouvelle disgrâce, ajoutée à tant d'autres,
-porta à son comble l'irritation de la duchesse. Elle redoubla d'efforts
-pour briser le joug qui l'opprimait. Mazarin connaissait et surveillait
-toutes ses manœuvres. Il fit arrêter à Paris l'intendant de sa
-maison[331], et, même quelque temps après, son médecin, dans le carrosse
-même de sa fille. La duchesse se plaignit vivement d'un tel procédé dans
-une lettre qu'elle trouva le secret de faire arriver jusqu'à la reine.
-Elle prétend qu'on fit descendre Mlle de Chevreuse de voiture, «deux
-archers lui tenant le pistolet à la gorge, et criant sans cesse: tue,
-tue, et autant aux femmes qui estoient avec elle[332]». Elle ne manque
-pas de protester de son innocence et d'en appeler de l'inimitié de
-Mazarin à la justice d'Anne d'Autriche. Mais le médecin qu'on avait
-arrêté, conduit à la Bastille, fit des aveux qui mirent sur la trace de
-choses fort graves, et un exempt des gardes du corps alla porter à Mme
-de Chevreuse l'ordre de s'éloigner davantage de Paris et de se retirer à
-Angoulême: l'exempt était même chargé de l'y mener. Il y avait à
-Angoulême un château fort, servant de prison d'État, où son ami
-Châteauneuf avait été détenu pour elle pendant dix années. Ce souvenir,
-toujours présent à l'imagination de Mme de Chevreuse, l'épouvanta; elle
-craignit que ce ne fût la retraite où on la voulait conduire[333], et,
-préférant toutes les extrémités à la prison, elle se décida à se
-rengager dans les aventures qu'elle avait affrontées en 1637, et à
-reprendre pour la troisième fois le chemin de l'exil.
-
- [329] Mme de Motteville, t. Ier, p. 233, etc.--Craft accompagnait la
- reine d'Angleterre. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chap. VII, _Mme
- de Chevreuse en Touraine_.
-
- [330] Ve carnet, p. 105: «S. Maestà puol dire al commendatore di
- Giar e a madamigella di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha
- detto che per veder o no Mma di Cheverosa non sa ne curava, ad ogni
- modo la regina della gran Bretagna non dovrebbe admetter la visita
- d'una persona che per sua mala condotta ha perdute le grazie di S.
- M.»
-
- [331] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVII, lettre de
- Gaudin à Servien du 31 mai.
-
- [332] _Ibid._ «Tours, 20 novembre 1644. MADAME, Encore que le seul
- bien que j'avois espéré, dans l'esloignement de l'honneur de votre
- présence, ait esté de mériter celui de votre souvenir par la
- continuation de mes devoirs, je me suis privée de l'un et de
- l'autre, depuis que j'ai sceu que cette retenue vous seroit une plus
- agréable marque de mon obéissance, que j'ai tasché toujours de
- tesmoigner à V. M., plus tost par ce que j'ai cru plus conforme à
- ses intentions que par ce qui me pouvoit d'advantage satisfaire.
- Mais, comme V. M. m'a asseurée que le temps de cette absence ne
- diminueroit rien de la bonté qu'elle a fait cognoistre à tout le
- monde pour les choses qui me touchent, je crois, Madame, qu'autant
- vous avez pu juger de mon respect par le temps qu'il y a que je me
- suis retranchée la satisfaction de ces devoirs, autant je puis
- espérer de V. M. qu'elle aura agréable que j'y aie recours aux
- occasions importantes à mon repos. J'avois eu pouvoir sur moi de me
- retenir à la première qui s'est présentée de la détention de mon
- controlleur, quoique vous ne pouvez plus douter, Madame, que dans la
- créance que j'ai de son innocence, il ne m'ait été extrêmement
- sensible que cette qualité de mon domestique ait été la seule
- présomption de son crime. Mais je vous advoue que celle qui est
- arrivée encor depuis 4 ou 5 jours par l'emprisonnement d'un médecin
- italien, qui est chez moi depuis quelque temps, me touche tellement
- que je ne puis croire estre assez malheureuse pour que V. M. refuse
- cet accès à mes justes ressentiments; ce qui s'est fait encor avec
- des violences qui ne furent jamais pratiquées en semblables choses,
- aiant pris l'occasion pour cela qu'il estoit dans le carrosse de ma
- fille, laquelle on fist descendre, deux archers lui tenant le
- pistolet à la gorge et lui criant sans cesse tue, tue, et autant aux
- femmes qui estoient avec elle. Ce procédé est si extraordinaire que,
- comme j'attends de votre justice qu'elle me fasse rendre
- satisfaction en la personne de ma fille, j'ose me promettre de même
- que votre bonté m'asseurera à l'advenir contre de telles rencontres;
- et j'ai de si fascheuses expériences de mon malheur que V. M.
- trouvera bon que je lui demande protection avec d'autant plus
- d'instance que m'ayant ordonné de demeurer en ce lieu où je me suis
- privée du seul bien que je souhaite au monde, c'est la seule
- consolation qui me reste que d'y avoir sûreté pour moi et ma maison,
- et de pouvoir prier Dieu en repos qu'il vous comble d'autant de
- prospérités que vous en désire, Madame, de V. M., la très-humble et
- très-obéissante sujette, MARIE DE ROHAN.»
-
- [333] Montrésor, _ibid._, p. 356: «Ce traitement (l'emprisonnement
- de son médecin) souffert par un homme qui étoit son domestique,
- précéda de peu de jours celui qui arriva en sa personne. Riquetty,
- exempt des gardes du corps du roy, fut envoyé à Tours pour lui
- porter le commandement de se retirer à Angouleme où il la devoit
- mener. La crainte d'y être retenue et mise sous sûre garde dans la
- citadelle, fit une telle impression dans son esprit qu'elle se
- résolut à s'exposer à tous les autres périls qui lui pourroient
- arriver, pour se garantir de celui de la prison qu'elle croyoit être
- inévitable à moins d'y pourvoir promptement.»
-
- * * * * *
-
-Mais combien les circonstances étaient changées autour d'elle, et
-qu'elle-même était changée! Sa première sortie de France, en 1626, avait
-été un continuel triomphe. Jeune, belle, partout adorée, elle n'avait
-quitté la ville de Nancy et le duc de Lorraine, à jamais soumis à
-l'empire de ses charmes, que pour revenir à Paris troubler le cœur de
-Richelieu. En 1637, sa fuite en Espagne lui avait été déjà une épreuve
-plus sévère; il lui avait fallu traverser déguisée toute la France,
-braver plus d'un péril, endurer bien des souffrances, pour trouver au
-bout de tout cela cinq longues années d'agitations impuissantes. Du
-moins elle était encore soutenue par la jeunesse et par le sentiment de
-cette beauté irrésistible qui lui faisait en tout lieu des serviteurs,
-jusque sur les trônes. Elle avait foi aussi dans l'amitié de la reine,
-et elle comptait bien qu'un jour cette amitié lui paierait le prix de
-tous ses sacrifices. Maintenant l'âge commençait à se faire sentir; sa
-beauté, penchant vers son déclin, ne lui promettait plus que de rares
-conquêtes. Elle comprenait qu'en perdant le cœur de la reine, elle
-avait perdu la plus grande partie de son prestige en France et en
-Europe. La fuite du duc de Vendôme, que celle du duc de Bouillon allait
-bientôt suivre, laissait les Importants sans aucun chef considérable.
-Elle avait reconnu que Mazarin était un ennemi tout aussi habile et tout
-aussi redoutable que Richelieu. La victoire semblait d'intelligence avec
-lui. Le propre frère de Bouillon, Turenne, sollicitait l'honneur de le
-servir, et le duc d'Enghien lui gagnait bataille sur bataille. Elle
-savait, aussi que le cardinal avait entre les mains de quoi la faire
-condamner et la tenir enfermée toute sa vie. Quand tout l'abandonnait,
-cette femme extraordinaire ne s'abandonna point[334]. Dès que l'exempt
-Riquetti lui eut signifié l'ordre dont il était porteur, elle prit son
-parti avec sa promptitude accoutumée, et accompagnée de sa fille
-Charlotte, qui ne voulut pas la quitter, et de deux domestiques, elle
-gagna par des chemins de traverse les bocages de la Vendée et les
-solitudes de la Bretagne, et elle vint à quelques lieues de Saint-Malo
-demander un asile au marquis de Coetquen, gouverneur de cette place. Le
-noble Breton ne refusa pas l'hospitalité à une femme du sang des Rohan.
-Il lui procura même les moyens de quitter la France et d'échapper à ses
-ennemis. Elle déposa ses pierreries entre ses mains, comme autrefois
-entre celles de La Rochefoucauld, et, après avoir écrit un billet
-d'adieu à Montrésor, vers la fin de l'hiver de 1645, elle s'embarqua
-avec sa fille, à Saint-Malo, sur un petit bâtiment qui devait la
-conduire a Darmouth, en Angleterre, d'où elle comptait passer à
-Dunkerque et en Flandre. Mais des navires de guerre du parti du
-parlement croisaient dans ces parages: ils rencontrèrent et prirent la
-misérable barque et la menèrent à l'île de Wight. Là Mme de Chevreuse
-fut reconnue, et comme on la savait l'amie de la reine d'Angleterre, les
-parlementaires n'étaient pas éloignés de lui faire un assez mauvais
-traitement et de la livrer à Mazarin. Heureusement elle rencontra comme
-gouverneur à l'île de Wight le comte de Pembrock, qu'elle avait
-autrefois connu. Elle s'adressa à sa courtoisie[335], et grâce à son
-intervention, elle obtint à grand'peine des passe-ports qui lui
-permirent de gagner Dunkerque et de là les Pays-Bas espagnols[336].
-
- [334] Montrésor, _ibid._: «Pour l'exécuter (ce projet d'évasion), il
- falloit beaucoup d'invention et d'adresse qui ne lui manquèrent
- point... Elle se sauva de Tours dès le même jour, accompagnée de
- mademoiselle sa fille, qui ne la voulut point abandonner, et de deux
- domestiques tels qu'elle les avoit pu choisir avec une extrême
- diligence. Elle se rendit en Bretagne, chez le marquis de Coetquen,
- de qui elle reçut les services et les assistances qu'elle s'étoit
- promises, par la facilité qu'il donna à son embarquement.
- Cette résolution hasardeuse pouvant être sujette à beaucoup
- d'inconvénients, n'ayant au dehors nulle retraite assurée, elle
- jugea qu'il étoit plus à propos de confier ses pierreries au marquis
- de Coetquen que de les emporter avec elle. Cette considération
- l'obligea de les laisser entre ses mains, et la bonne volonté
- qu'elle conservoit pour moi à m'écrire une lettre qui contenoit
- plusieurs témoignages de l'honneur de son souvenir, et des excuses
- infiniment obligeantes de ne m'avoir pas consulté dans une rencontre
- si importante, sur ce qu'il avoit fallu qu'elle usât nécessairement
- d'une si grande précipitation qu'elle n'avoit pas eu un moment de
- délibérer pour m'en faire entrer en connoissance.» Plus tard, elle
- pria le marquis de Coetquen de remettre ses pierreries à Montrésor,
- qui les rendit à un envoyé de Mme de Chevreuse. Mais Mazarin,
- croyant mettre la main sur quelque grand mystère, fit arrêter
- Montrésor et le tint quelque temps en prison, jusqu'à ce que, mieux
- informé, et surtout pressé par Mlle de Guise, il le relâcha en
- lui faisant des excuses. Voyez les Mémoires de Montrésor,
- _ibid._--Disons aussi que Mazarin, si sévère envers Montrésor, qu'il
- savait un conspirateur dangereux, montra de l'indulgence envers le
- marquis de Coetquen dont les intentions avaient été honorables. Dans
- ses _Lettres françaises_ conservées à la Bibliothèque Mazarine, nous
- trouvons celle-ci qui lui fait honneur, et que Richelieu peut-être
- n'aurait pas écrite. Fol. 376: à M. le marquis de Couaquin, 7 mai
- 1645: «J'ai vu par celle que vous avez pris la peine de m'écrire,
- l'avis que vous me donnez du passage de madame la duchesse de
- Chevreuse dans l'une de vos maisons. Sur quoi ayant entretenu le
- gentilhomme que je vous renvoye, j'ai estimé superflu de vous écrire
- ici le particulier de ce que je lui en ai dit. M'en remettant donc à
- sa vive voix, je me contenterai de vous assurer que j'ai reçu comme
- je dois les preuves que vous me donnez de votre affection pour le
- service du roi en cette rencontre. Je n'ai pas manqué de représenter
- à la reine tout ce que je devois, _excusant ce qui s'est passé par
- les raisons que vous mandez_, et par celles que le dit gentilhomme a
- déduites, etc.»
-
- [335] Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, p. 162.
- Lettre de Mme de Chevreuse à «M. le comte de Pembroc, de l'île
- d'Ouit, du 29 avril 1645»: «MONSIEUR, La continuation de mon
- malheur m'obligeant à sortir promptement de France pour conserver
- en un pays neutre la liberté que le pouvoir de mes ennemis me
- vouloit oster dans le mien, le seul chemin que j'aye trouvé
- favorable pour éviter cette disgrâce a esté de m'embarquer à
- Saint-Malo pour passer en Angleterre et delà en Flandres, pour me
- rendre au pays de Liége, d'où en sûreté je puisse justifier mon
- innocence, si l'on me veut écouter, ou au moins me garantir de la
- persécution que la haine et l'artifice du cardinal Mazarin m'a
- procurée depuis un an et demi. M'estant mise en chemin à cette
- intention dans une barque que je trouvai preste à partir pour
- Darthemouth, d'où je faisois estat en arrivant d'envoyer quérir
- les passe-ports qui me seroient nécessaires pour aller à Douvres
- et m'y embarquer pour Dunkerque, elle a été prise par deux
- capitaines des navires de guerre qui sont sous l'autorité du
- Parlement, dans lesquels je suis arrivée en cette isle d'Ouit,
- dont j'ay appris que vous estiez gouverneur, ce qui m'a bien
- resjouie, m'assurant en vostre vertu et courtoisie que vous ne me
- refuserés pas la supplication que je vous fais de demander à
- Messieurs du Parlement un passe-port pour aller d'ici à Douvres
- et m'y embarquer pour passer à Dunkerque où le misérable estat de
- mes affaires me presse de me rendre au plustot. C'est une grâce
- que j'espère de la justice de messieurs du Parlement, qu'ils
- auront la bonté de ne pas me faire attendre, puisque la confiance
- que j'ay en leur générosité et la résolution où je suis de ne me
- rendre jamais indigne d'en recevoir des effets, m'en peut
- justement faire espérer le bien que j'attendrai impatiemment par
- le retour de ce porteur que j'envoye exprès pour ce subject à
- Londres avec l'homme de vostre lieutenant en cette isle, duquel
- je crois que vous recevrés un compte plus particulier des
- accidents de mon voyage. Je les abrége le plus que je puis pour
- ne vous importuner pas d'un si long discours, et il suffit de
- vous faire entendre le besoing que j'ay de vostre assistance en
- l'estat où je suis pour avoir promptement le passe-port que je
- demande à Messieurs du Parlement, et de vous supplier de croire
- que je n'aurai jamais de satisfaction entière que je ne vous aye
- témoigné par mes services que vous avés obligé une personne qui
- sera toute sa vie parfaitement, Monsieur, Votre très-humble et
- très-affectionnée servante, MARIE DE ROHAN, duchesse de
- Chevreuse.»
-
- [336] Archives des affaires étrangères, t. CIX, Gaudin à Servien,
- 20 mai 1645: «L'on écrit d'Angleterre que Mme de Chevreuse est
- encore à l'île de Wick, que messieurs du Parlement ne lui ont
- voulu bailler navire ni passe-port pour passer à Dunkerque,
- etc.»--BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin,
- folio 415, 22 juillet 1645: «On peut juger, dit Mazarin, si on a
- une grande haine pour Mme de Chevreuse, puisque, lorsqu'elle
- étoit au pouvoir des parlementaires d'Angleterre, ils ont offert
- de la remettre entre nos mains, et qu'on ne s'en est pas soucié.»
-
-Elle s'établit quelque temps à Liége, s'appliquant à maintenir et à
-resserrer de plus en plus entre le duc de Lorraine, l'Autriche et
-l'Espagne, une alliance qui était la dernière ressource des Importants
-et le dernier fondement de son propre crédit. Cependant Mazarin avait
-repris tous les desseins de Richelieu, et comme lui il s'efforçait de
-détacher le duc de Lorraine de ses deux alliés. Le duc était alors
-éperdument épris de la belle Béatrix de Cusance, princesse de
-Cantecroix. Mazarin travailla à gagner la dame, et il proposa à
-l'entreprenant Charles IV de rompre avec l'Espagne et d'entrer en
-Franche-Comté avec le secours de la France, lui promettant de lui
-laisser tout ce qu'il aurait conquis[337]. Il parvint à mettre dans ses
-intérêts la sœur même du duc Charles, l'ancienne maîtresse de
-Puylaurens, la princesse de Phalzbourg, alors bien déchue, et qui lui
-rendait un compte secret et fidèle de tout ce qui se passait autour de
-son frère. Mazarin lui demandait surtout de le tenir au courant des
-moindres mouvements de Mme de Chevreuse; il savait qu'elle était en
-correspondance avec le duc de Bouillon, qu'elle disposait du général
-impérial Piccolomini par son amie Mme de Strozzi[338], et même qu'elle
-avait gardé tout son crédit sur le duc de Lorraine, malgré les charmes
-de la belle Béatrix. A l'aide de la princesse de Phalzbourg, il suit
-toutes ses démarches, et lui dispute pied à pied, Charles IV,
-quelquefois vainqueur, fort souvent battu dans cette lutte
-mystérieuse[339].
-
- [337] IVe carnet, p. 81 et 82; carnet Ve, p. 18, 68 et 115.
-
- [338] Carnet V, p. 48: «Mma di Cheverosa, gran corrispondenza con
- lui (le duc de Bouillon) e con Piccolomini, e questo con Buglione.
- La Strozzi governa Piccolomini e la Strozzi è tutta di Mma di
- Cheverosa.»
-
- [339] BIBLIOTHÈQUE MAZARINE, lettres françaises de Mazarin à Mme la
- princesse de Phalzbourg, 23 juillet 1645, fol. 415. «...6 (Mazarin)
- ne doute point d'être déchiré de Mme de Chevreuse, mais tout le
- monde sait que le plus grand crime qu'il ait commis envers elle,
- c'est de l'avoir bien servie, et d'avoir recherché avec tous les
- soins imaginables son amitié à son retour de Flandres. Il est
- malaisé d'être bon François, de travailler pour la grandeur de ce
- royaume, de ne vouloir pas de négociations particulières avec les
- Espagnols, et de contenter Mme de Chevreuse. Elle hait 6 parce
- qu'elle l'a offensé au dernier point. Elle se dit persécutée et
- innocente; mais son médecin qui est à la Bastille après avoir fait
- par son ordre le voyage d'Espagne, n'en est pas d'accord, et outre
- cela 6 avoit en main de quoi la confondre, si la crainte de l'être
- ne lui eût fait prendre la résolution de s'enfuir. Je prie Dieu
- qu'il envoye à 6 le mal qu'il veut à Mme de Chevreuse. La plus
- grande punition qu'elle puisse avoir sera le remords qu'elle aura
- toujours dans son âme d'avoir si mal correspondu à son devoir, et de
- s'être perdue de gaieté de cœur, quand il étoit en son pouvoir
- d'être une des plus heureuses femmes qui fût au monde. On ne doute
- point qu'elle n'aura rien oublié pour imprimer dans l'esprit du duc
- de Lorraine qu'il ne doit jamais se fier ni à (la reine) ni à
- (Mazarin); et comme elle ne manque pas d'artifice, et croit avoir un
- grand ascendant sur l'esprit de ce prince, je ne doute point qu'elle
- ne lui fasse de grandes impressions...»--Lettre du 30 septembre
- 1645, _ibid._, fol. 448: «.....Mme de Chevreuse aussi bien que
- quelques autres personnes qui pourroient avoir dans ce royaume les
- mêmes intentions qu'elle de brouiller, ne peuvent rendre un plus
- mauvais service aux Espagnols que de leur donner, comme elles font,
- de fausses espérances sur lesquelles, comme on croit aisément ce
- qu'on désire, ils pourroient s'embarquer obstinément dans la
- conduite de la guerre, sans songer sérieusement aux moyens de faire
- la paix, qui semble être le plus grand bien qui leur puisse arriver
- dans l'état présent des affaires. Mme la princesse de Phalsbourg a
- fort bien jugé ce que c'étoit que l'affaire du Languedoc; tout y est
- plus tranquille que dans Fontainebleau même, et il ne dépend que de
- Leurs Majestés de prendre telle résolution qu'elles voudront et de
- la faire exécuter avec toute facilité; on sera pourtant bien aise
- d'apprendre la continuation de la conduite et des intrigues de
- ladite dame.....»--Du 11 novembre, fol. 468: «M. le cardinal
- remercie Mme la princesse de Phalsbourg des nouvelles marques
- qu'elles lui a données de son affection... il la supplie de lui
- donner souvent des nouvelles de ce qui se passe par delà, et
- particulièrement de Mme de Chevreuse...»--Du 2 décembre, fol. 476...
- «Il seroit extrêmement important de découvrir le sujet pour lequel a
- été arrêté l'homme de Mme de Chevreuse, et la reine prie la
- princesse de Phalsbourg de ne rien oublier pour en savoir la vérité,
- puisque l'on a déjà ici quelques lumières, par le côté de Liége, de
- certaines propositions que ladite dame avoit faites aux ministres
- d'Espagne, qui sont par delà...»--Du 23 décembre, fol. 492... «Le
- cardinal remercie très-humblement Mme la princesse des avis qu'elle
- lui a donnés; il la supplie de continuer à lui faire la même grâce,
- et particulièrement en ce qui concerne Mme de Chevreuse, laquelle,
- selon les avis qu'on en a de divers endroits, ne songe qu'à faire
- des menées contre ledit cardinal... Le cardinal Mazarin a tâché de
- servir toujours sincèrement le duc de Lorraine, et il a cru que
- ce ne seroit pas un petit bien pour la France que celui de
- l'attachement d'un prince de tant de mérite, et si capable
- d'augmenter dans la guerre les prospérités de ce royaume. Ledit
- cardinal a été fort marri que tous ses soins n'aient pas produit
- l'effet qu'il s'étoit promis, ayant fait accorder par la reine
- toutes les satisfactions que ledit duc pouvoit raisonnablement
- désirer. Il est vrai qu'à présent ledit cardinal n'a pas grand
- crédit sur ce point, n'ayant pas réussi aux promesses positives
- qu'il avoit faites que le duc de Lorraine entreroit en ce pays,
- moyennant ce qu'il avoit arrêté avec Plessis Besançon...»--Mme de
- Chevreuse correspondait aussi de Liége avec les mécontents de
- l'intérieur comme on le voit par une lettre de Mazarin du 28
- septembre de cette même année 1645 à l'abbé de La Rivière, _ibid._,
- fol. 453: «J'ai souvent eu les mêmes avis que vous me donnez de la
- correspondance des Importans avec la dame dont vous m'écrivez. Nous
- nous en entretiendrons à notre première vue.»
-
-L'avantage demeura à Mme de Chevreuse. Son ascendant sur le duc de
-Lorraine, né de l'amour, mais lui survivant, et plus fort que toutes les
-nouvelles amours de ce prince inconstant, le retint au service de
-l'Espagne, et fit échouer les projets de Mazarin. Peu à peu elle
-redevint l'âme de toutes les intrigues qui se formaient contre le
-gouvernement français. Elle ne le combattait pas seulement au dehors;
-elle lui suscitait au dedans des difficultés sans cesse renaissantes.
-Entourée de quelques émigrés ardents et opiniâtres, entre autres du
-comte de Saint-Ybar, un des hommes les plus résolus du parti, elle
-soutenait en France les restes des Importants, et partout attisait le
-feu de la sédition. Passionnée et maîtresse d'elle-même, elle gardait un
-front serein au milieu des orages, en même temps qu'elle déployait une
-activité infatigable pour surprendre les côtés faibles de l'ennemi. Se
-servant également du parti protestant et du parti catholique, tantôt
-elle méditait une révolte en Languedoc, ou un débarquement en Bretagne;
-tantôt, au moindre symptôme de mécontentement que laissait échapper
-quelque personnage considérable, elle travaillait à l'enlever à Mazarin.
-En 1647, son œil perçant discerna au sein même du congrès de Münster
-des signes de mésintelligence entre l'ambassadeur français le duc de
-Longueville et le premier ministre, qui en effet ne s'entendaient
-guère[340], et elle a la triste gloire d'avoir dès lors fondé de trop
-justes espérances sur l'ambition mal réglée et l'humeur mobile du duc
-d'Enghien, tout récemment devenu prince de Condé[341].
-
- [340] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chapitre IV, p.
- 288, et p. 321-326.
-
- [341] Une pièce de la dernière importance et qui jette un grand
- jour sur toutes les intrigues de Mme de Chevreuse en 1646 et
- 1647, et aussi sur l'état des esprits en France à la veille de la
- Fronde, et sur l'ambition inquiète qui avait pénétré dans la
- maison de Condé, c'est un mémoire d'un agent espagnol, que nous
- avons déjà rencontré dans l'affaire du comte de Soissons, l'abbé
- de Mercy, mémoire adressé au gouvernement des Pays-Bas, et où
- l'abbé montre tout ce que pourraient contre Mazarin, Saint-Ybar
- et surtout Mme de Chevreuse, s'ils étaient mieux soutenus. Cette
- pièce est intitulée: _Mémoire sur ce qui s'est négocié et traité
- au voyage de l'abbé de Mercy en Hollande entre lui, le comte de
- Saint-Ybar et Mme la duchesse de Chevreuse_. La pièce est datée
- du 27 septembre 1647, et signée P. Ernest de Mercy. Elle fait
- partie des papiers de la secrétairerie d'État espagnole qui se
- trouvent dans les archives générales du royaume de Belgique à
- Bruxelles. Voyez l'APPENDICE, notes sur le chapitre VII, _Mme de
- Chevreuse en Flandre_.
-
-Le temps fait un pas, et en 1648 la conspiration, qui depuis tant
-d'années était pour ainsi parler en permanence, cherchant de tous côtés,
-au dedans et au dehors, une occasion favorable, la trouve enfin et
-éclate à Paris, le lendemain même de cette victoire de Lens qui portait
-un si terrible coup à la puissance espagnole et nous valut le traité de
-Westphalie. Ailleurs[342], nous nous sommes suffisamment expliqué sur la
-Fronde, sur ses causes générales et particulières, sur son caractère
-véritable; nous lui avons ôté son masque, s'il est permis de le dire:
-nous avons fait voir quelle elle est et d'où elle vient, et qu'au lieu
-de la prendre pour le premier élan de l'esprit nouveau, il la faut
-considérer comme le suprême effort de l'esprit ancien pour ramener en
-arrière la monarchie vers un passé mal défini[343], où l'aristocratie
-se complaisait à asseoir l'idéal de la vraie constitution de la France,
-parce qu'elle y contemplait l'image de l'anarchique domination qu'elle
-avait jadis exercée, et dont elle rêvait le retour. Ici, nous avons la
-confiance que, si on a suivi avec un peu d'attention le cours de cette
-histoire, on reconnaîtra, sans la moindre difficulté et avec la plus
-parfaite évidence, que la Fronde est tout simplement la dernière et la
-plus considérable des révoltes que nous avons racontées, depuis celle
-qui s'éleva contre Luynes, en 1620, jusqu'à celle des Importants en
-1643: même fin, mêmes moyens, et nous pourrions presque dire mêmes
-personnages. La fin est celle que Mme de Chevreuse marquait elle-même au
-mois d'août 1643, lorsqu'elle disait aux Importants, pour les exciter à
-frapper Mazarin, que sans ce coup de main leurs affaires iraient mal, et
-que «les grands n'auraient pas plus d'indépendance qu'auparavant»:
-langage assez clair, assez significatif, ce semble[344]. Les moyens sont
-toujours la ligue des grands seigneurs, protestants et catholiques, la
-connivence volontaire ou forcée du Parlement, surtout l'appui de
-l'étranger. L'espoir de cet appui est en quelque sorte le fond commun de
-toutes les entreprises que couronne la Fronde. En 1620, la reine mère et
-la comtesse de Soissons, le duc de Nemours, le duc de Longueville, les
-Vendôme s'entendaient avec le duc de Savoie. En 1626, le duc d'Orléans,
-le comte de Soissons, le maréchal Ornano, le duc et le grand prieur de
-Vendôme, comptaient sur la Savoie et sur l'Angleterre[345]. En 1632,
-l'Espagne était derrière l'insurrection de Montmorency et du duc
-d'Orléans. En 1641, le comte de Soissons et le duc de Bouillon étaient
-d'intelligence avec l'Espagne et l'Empire; Retz était venu de Paris en
-Flandre pour conférer avec don Miguel de Salamanca et le colonel de
-Metternich, et il y avait des régiments autrichiens à la Marfée. En
-1642, le duc d'Orléans, Cinq-Mars et Bouillon avaient un traité signé
-avec la cour de Madrid. En 1643, toute la politique des Importants
-reposait sur l'alliance espagnole dont ils se croyaient assurés. De
-même, en 1648, dès les premiers jours, Retz et Bouillon entrent en
-communication avec l'Espagne; le Parlement, qui vient de refuser
-audience à un messager du roi, reçoit sur les fleurs de lis un envoyé de
-l'archiduc, introduit par un prince du sang[346], et il applaudit à ses
-flatteries. Tour à tour, Bouillon, Turenne, Condé, deviennent et
-demeurent plus ou moins longtemps des généraux espagnols. Maintenant,
-si des choses on en vient aux hommes, et si on examine bien ceux qui
-figurent aux premiers rangs de la Fronde, on sera frappé de voir
-qu'excepté Condé et Turenne, jusqu'alors étrangers aux intrigues
-politiques, et qui n'y entrent, contre leur intérêt et leur génie,
-qu'entraînés, l'un par sa sœur, l'autre par son frère, tous les autres
-ont déjà passé sous nos yeux et pris part aux divers complots que nous
-avons traversés sur les pas de Mme de Chevreuse. Ceux-là seuls manquent
-à ce rendez-vous général des factieux de tous les temps depuis la mort
-d'Henri IV, que la prison, l'exil ou l'échafaud ont dévorés. Voilà bien
-leur chef accoutumé, l'incertain duc d'Orléans, qu'attire et épouvante
-le fantôme de l'autorité souveraine; poussé par la vanité jusqu'au seuil
-de l'usurpation, et se laissant très-bien nommer, par un parlement
-asservi, lieutenant général du royaume, mais incapable de soutenir un
-tel personnage, retombant bien vite de la témérité dans la peur, et
-tenant toujours quelque bassesse en réserve pour se tirer d'embarras. A
-défaut du grand prieur de Vendôme, mort avec Ornano dans les cachots de
-Vincennes, la Fronde ramène sur la scène le duc de Vendôme lui-même, le
-plus vieux conspirateur de France, qui a conspiré contre le maréchal
-d'Ancre, contre Luynes, contre Richelieu, contre Mazarin. A côté de lui
-est son fils cadet, le duc de Beaufort, celui que nous avons vu, en
-1643, tenter à plusieurs reprises d'assassiner Mazarin; échappé de
-prison en 1648, il se donne pour une victime du despotisme, et se fait
-le héros de la populace. Si le comte de Soissons et le grand écuyer
-Cinq-Mars ne sont plus, leur complice est là qui les continue: après
-avoir combattu Richelieu à la Marfée, Bouillon, avec son frère Turenne,
-combat encore à outrance son successeur, à Paris, à Bordeaux, à Stenay,
-à Rethel; sauf à finir, s'il y trouve son compte, par s'accommoder avec
-lui et par le servir, avec la même vigueur et plus de succès, à Bleneau
-et au faubourg Saint-Antoine. Châteauneuf avait osé lutter en secret
-contre Richelieu; il aspire ouvertement à remplacer Mazarin. Sans doute
-l'éclat de La Rochefoucauld dans la Fronde lui vient de Mme de
-Longueville; mais ce n'est pas elle qui l'y a jeté; c'est lui au
-contraire qui a entraîné la sœur de Condé dans la route qu'il suivait
-depuis longtemps. Sa conduite dès 1637, ses menées équivoques en 1642,
-son opposition à la faveur naissante de Mazarin, ses prétentions
-contenues et dissimulées, mais au fond très-vives et mal satisfaites,
-tout destinait le discret Important de 1643 à devenir l'un des chefs des
-Frondeurs. Enfin nous connaissons Retz: lui-même a pris soin de nous
-apprendre ce qu'il avait imaginé et tenté bien avant 1648. Quand à
-vingt-cinq ans on a conçu l'idée d'assassiner un cardinal à l'autel;
-quand on a pu tramer avec des prisonniers, au sein même de la Bastille,
-le complot le plus extraordinaire pour appuyer dans Paris, par une
-révolte habilement concertée, l'insurrection du comte de Soissons;
-quand, à force d'activité, d'adresse et d'audace on a su être à la fois
-dans la même semaine, à Sedan avec Soissons et Bouillon, en Flandre
-avec des ministres et des généraux étrangers, à l'archevêché avec des
-curés et des officiers de la milice bourgeoise, dans la chaire de
-Notre-Dame et aussi dans plus d'un boudoir, on n'est certes pas un
-novice dans l'art des conspirations, et on est préparé à tout
-entreprendre à la cour, au parlement, sur la place publique, afin de se
-frayer une route au cardinalat et de là au ministère[347].
-
- [342] Voyez les dernières pages de LA JEUNESSE DE MME DE
- LONGUEVILLE, et Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, surtout
- chapitre IV.
-
- [343] Plus haut, chap. V, p. 215, nous avons vu La Rochefoucauld
- vanter Châteauneuf comme «plus capable que nul autre de rétablir
- l'ancienne forme de gouvernement que le cardinal de Richelieu
- avoit commencé à détruire.» Mais La Rochefoucauld oublie de nous
- dire quelle était cette ancienne forme de gouvernement qu'il
- s'agissait de rétablir. En indiquant Richelieu comme celui qui a
- commencé à la détruire, il semble la placer sous Henri IV; mais
- si telle était sa pensée, il ne pouvait se tromper davantage, car
- c'est précisément Henri IV qui a commencé l'œuvre de Richelieu.
- Il faut donc remonter plus haut. Retz l'a bien senti, et pour
- retrouver cette ancienne et libre constitution de la France dont
- il prétend qu'il poursuivait le rétablissement, il erre à travers
- l'histoire, et il est forcé de reculer jusqu'au moyen âge, car il
- avoue que Richelieu reçut cette constitution altérée et corrompue
- depuis très longtemps, et il ne l'accuse que «d'avoir fait un
- fond de toutes les mauvaises intentions et de toutes les
- ignorances des _deux derniers siècles_.» _Mémoires_, t. Ier,
- livre II, etc. Or, on sait de quelle heureuse et libérale
- constitution jouissait la France deux siècles avant le XVIIe.
-
- [344] Voyez plus haut, chap. V, p. 235.
-
- [345] Voyez plus haut, chap. II, p. 64.
-
- [346] LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 338.
-
- [347] Sur tous les personnages ici indiqués, voyez LA JEUNESSE DE
- MME DE LONGUEVILLE, etc., et MME DE LONGUEVILLE PENDANT LA
- FRONDE.
-
-Au bruit des premiers mouvements et des succès croissants de la Fronde,
-Mme de Chevreuse se serait hâtée d'accourir à Paris, si l'armée royale,
-qui en faisait le siége, ne lui en eût barré le chemin. Elle se vit donc
-forcée de rester encore quelque temps en Flandre, et c'est à ce retard
-involontaire qu'elle doit d'avoir rencontré à Bruxelles celui qui devait
-fixer à jamais son cœur et lui être un dernier ami. Le marquis Geoffroi
-de Laigues, gentilhomme de Limoges, pauvre mais ambitieux, qui venait de
-se démettre de sa compagnie des gardes pour se donner tout entier aux
-Frondeurs, avait été envoyé par eux dans les Pays-Bas, au commencement
-de 1649, afin de traiter en leur nom avec l'Espagne. Retz assure que
-Montrésor, lorsque Laigues quitta Paris, l'engagea, dans l'intérêt de la
-cause commune, à tâcher de plaire à Mme de Chevreuse, toute-puissante
-sur le gouvernement espagnol. Quoi qu'il en soit de cette anecdote[348],
-il est certain que Laigues se prit d'une admiration passionnée pour
-l'illustre exilée, qui sans doute avait perdu cette beauté célèbre,
-victorieuse de tant de cœurs, mais qui conservait encore bien des
-attraits[349], relevés par l'éclat d'une haute position et de talents du
-premier ordre. Laigues était jeune, un peu fat et d'un esprit assez
-médiocre, du moins au jugement de Retz[350], mais d'une figure, d'une
-bravoure, d'un dévouement à racheter plus d'un défaut. Mme de Chevreuse
-se laissa aimer, et tous deux finirent par s'attacher si bien l'un à
-l'autre, qu'ils ne se quittèrent plus. On dit même, pour épuiser ici ce
-dernier épisode de la vie intime de Mme de Chevreuse, qu'à la mort de
-son mari, en 1657, elle s'unit à Laigues par un de ces mariages de
-conscience alors assez à la mode[351].
-
- [348] _Mémoires_, t. Ier, Voilà l'unique fait, plus ou moins sûr,
- d'où Retz tire cette belle conclusion qui fait autant d'honneur à
- sa logique qu'à sa délicatesse: «Qu'il n'étoit pas difficile de
- donner un amant à Mme de Chevreuse, de partie faite.» Voyez plus
- haut, chap. Ier, p. 14.
-
- [349] Retz, qui, comme nous l'avons déjà fait remarquer, chap. Ier,
- p. 15, finit par détester Mme de Chevreuse, parce qu'elle refusa de
- le suivre dans les derniers et extravagants projets dont nous
- parlerons tout à l'heure, prétend qu'en 1649 elle n'avait plus même
- de restes de beauté; cela ne se peut, car elle en avait encore en
- 1657, comme on le voit par le portrait de Ferdinand, gravé par
- Balechou, dans l'_Europe illustre_ d'Odieuvre, où elle est
- représentée en veuve, avec une figure si fine, si expressive, si
- distinguée.
-
- [350] _Mémoires_, _ibid._: «Laigues qui avoit une grande valeur,
- mais peu de sens et beaucoup de présomption.»
-
- [351] _Mémoires du jeune Brienne_, par M. Barrière, t. II, chap.
- XIX, p. 178: «Le marquis de Laigues qui certainement étoit mari
- de conscience de la duchesse.»
-
-Dans les premiers mois de 1649, et tant que dura la guerre de Paris,
-elle resta en Flandre, y tenant en quelque sorte le rang d'ambassadrice
-de la Fronde. Elle n'eut pas de peine à faire comprendre à l'Espagne de
-quel suprême intérêt il lui était de favoriser une insurrection qui
-semblait faite exprès pour elle, et venait à propos arrêter l'essor de
-la France et sauver Bruxelles et les Pays-Bas. Mais elle eut besoin de
-toute son autorité pour triompher de la lenteur espagnole, et décider
-l'archiduc à envoyer à Paris un agent habile, qui sût engager doucement
-le parlement dans la guerre civile sans qu'il s'en doutât, et animer les
-chefs et les généraux du parti, en leur promettant des subsides et des
-soldats. Elle fit plus: elle obtint qu'on assemblerait au plus vite une
-petite armée qui, sous le commandement du comte de Fuensaldagne, irait
-faire sa jonction, vers la Picardie et la Champagne, avec l'armée
-d'Allemagne que Turenne devait soulever et mener à ce rendez-vous. En
-même temps, elle avait persuadé au duc de Lorraine que l'occasion était
-unique pour venger ses injures et réparer ses malheurs. Charles IV avait
-promis de se mettre à la tête des troupes qui lui restaient et que
-soudoyait l'Autriche, et d'aller se réunir à Turenne et à Fuensaldagne.
-En sorte que tous les trois, concertant leurs mouvements, devaient faire
-de leurs divers corps une masse irrésistible, la lancer sur la capitale,
-percer l'armée royale disséminée autour de ses murs, et venir à Paris
-donner la main à la Fronde et dicter des lois à la reine. Mme de
-Chevreuse se croyait assurée du succès; elle se proposait d'accompagner
-Fuensaldagne, et déjà son arrivée triomphante était annoncée à Paris
-dans une brochure d'un titre pompeux: _l'Amazone françoise au secours
-des Parisiens, ou l'approche des troupes de Mme la duchesse de
-Chevreuse_[352]. L'entreprise était hardie et bien conçue: elle échoua,
-le principal ressort sur lequel on comptait ayant manqué. En vain
-Turenne s'efforça d'entraîner dans sa révolte l'armée d'Allemagne qu'il
-commandait: Mazarin et Condé la lui disputèrent, et parvinrent même à
-lui enlever, par des largesses faites à propos, cette fameuse cavalerie
-weymarienne qui semblait appartenir au grand capitaine, et qui, sous
-lui, avait tant contribué à la victoire de Nortlingen. Turenne,
-abandonné par d'Erlach et par tous les généraux, put à peine s'échapper
-avec quelques officiers. Cet échec inattendu arrêta le duc de Lorraine;
-et bientôt la paix précipitée de Ruel, en désarmant pour quelque temps
-la Fronde, ôta à Fuensaldagne tout prétexte d'intervenir. C'est à
-l'ombre de cette paix, ou plutôt de cette trêve, que Mme de Chevreuse
-revint à Paris au milieu d'avril 1649.
-
- [352] Cette mazarinade est si peu connue que nous en donnerons ici
- une idée. Comme presque toutes les mazarinades elle est in-4º; elle
- n'a pas plus de huit pages. «_A Paris, chez Jean Henault, au palais,
- dans la salle Dauphine, à l'Ange Gardien. MDCXLIX. Avec
- permission._» On y fait un éloge emphatique et pédantesque de la
- naissance, de l'héroïsme et de la beauté de Mme de Chevreuse. «La
- beauté du corps est souvent un indice de la beauté de l'âme, pour ce
- que de la qualité du tempérament se forme la qualité des coutumes,
- et que l'excellence de la forme procède en quelque façon de la belle
- disposition de la matière.»--«Cette princesse, d'un courage
- inflexible à tous les abaissements de la fortune, et qui n'a jamais
- voulu plier sous la tyrannie des mauvais favoris, ne veut pas
- souffrir que nous languissions dans la servitude. Elle s'avance à
- notre aide, et rassemblant des troupes de toutes parts, elle nous
- promet sous peu un secours qui ne sera point infructueux. Cet ange
- de bataille dans l'armée des bons Français s'apprête à se couronner
- de lauriers que nous moissonnerons ensemble. Plusieurs ont assemblé
- des richesses pour relever leur fortune; mais cette princesse, qui
- ne tire la sienne que de sa naissance, alliée aux royales maisons de
- France, de Navarre, de Milan et de Bretagne, ne fait qu'un
- marchepied de tous ses biens pour monter à la gloire.»--«Chacun suit
- ses conseils comme des oracles, et tous se rendent sous son
- étendard. Cette incomparable princesse, ayant appris l'état de nos
- affaires présentes, après avoir rallié diverses troupes de cavalerie
- du Barrois et de la Champagne, a, selon les avis que nous en avons
- reçus, passé déjà la rivière de Somme avec la diligence nécessaire
- en cette pressante occasion, et s'alliant à l'armée de Monsieur le
- maréchal de Turenne, nous espérons que par un commun accord de tous
- les bons François, nous achèverons heureusement ce que nous avons
- commencé avec tant de justice pour l'intérêt et le repos publics; et
- nous conjurons le Dieu des armées que cette princesse vive pour
- reculer nos sépultures, que le ciel lui rende autant de biens
- qu'elle en fait à la terre, que la France partage sa gloire avec
- elle, et que les siècles à venir conservent a jamais la mémoire et
- le nom glorieux de cette amazone françoise sous le nom de Mme la
- duchesse de Chevreuse.»
-
-Elle y retrouva ses anciens et ses récents compagnons d'exil, ses
-complices de tous les temps, le duc d'Orléans avec sa femme, la belle et
-ambitieuse Marguerite, la sœur du duc de Lorraine, qu'elle avait vue
-autrefois à Bruxelles, auprès de la reine mère, alors ennemie déclarée
-de Richelieu qui voulait faire casser son mariage, et maintenant presque
-aussi opposée à Mazarin, et agissant auprès de son mari sous
-l'inspiration et dans l'intérêt de son frère; le duc de Vendôme et le
-duc de Bouillon qui, comme elle, avait quitté la France après la déroute
-des Importants; le duc de Beaufort qui restait asservi à Mme de
-Montbazon, et dont elle pouvait disposer encore; La Rochefoucauld,
-toujours inquiet, incertain et mécontent malgré une illustre conquête;
-son ami Chateauneuf conservant sous les glaces de l'âge tous les feux de
-l'ambition, et plus impatient que jamais de ressaisir le pouvoir; enfin
-dans des rangs secondaires Alexandre de Campion, Montrésor, Saint-Ybar
-et bien d'autres qui s'empressèrent de lui faire cortége. Retz était le
-seul homme supérieur du parti qu'elle ne connût pas; elle le rechercha,
-et si l'on en croit Retz, aussi avantageux en galanterie qu'en
-politique, la belle Charlotte de Lorraine, qu'une vie errante et de
-tristes exemples avaient trop disposée aux aventures, leur devint un
-étroit lien. Mme de Chevreuse n'avait guère alors moins de cinquante
-ans. Son cœur était au repos dans une dernière et sérieuse affection.
-L'expérience avait mis le sceau à ses grandes qualités; son génie était
-alors dans toute sa force: elle n'avait rien perdu de sa clairvoyance,
-de sa décision, de son audace, et l'âge l'avertissait qu'elle n'avait
-plus de fautes à faire, de disgrâces et d'exils à braver, qu'il lui
-fallait à tout prix réussir, établir solidement sa fortune et sa
-destinée. Elle mit donc son énergie naturelle sous la conduite de cette
-mâle et forte prudence qui n'a rien à voir avec la timidité des âmes
-faibles, et qui n'appartient qu'aux grands courages éclairés et mûris
-par le temps.
-
-On n'attend point que nous suivions pas à pas Mme de Chevreuse et nous
-engagions nous-même dans le dédale des intrigues de la Fronde. Ce
-serait une tâche trop étendue. Disons seulement ici que Mme de Chevreuse
-joua un des principaux rôles dans ce dernier acte du long drame des
-conspirations des grands au XVIIe siècle. Attachée au fond du parti et à
-ses intérêts essentiels, elle le dirigea constamment à travers bien des
-écueils, avec un admirable mélange de vigueur et d'adresse qui lui donne
-une place éminente parmi les politiques de cette grande époque. Elle est
-l'auteur du seul plan qui, selon nous, aurait pu sauver la Fronde, et la
-justifier en fondant un gouvernement aristocratique en France dans des
-conditions raisonnables.
-
-Mazarin qui, en 1643, s'était habilement servi, comme nous l'avons
-montré[353], de l'ambition des Condé contre celle des Vendôme et de
-leurs amis les Importants, avait eu recours, à la fin de 1649, à une
-manœuvre à peu près semblable. Fatigué de la protection altière du
-vainqueur de l'insurrection parisienne, il s'était en secret réconcilié
-avec les vaincus; et Mme de Chevreuse, avec son ferme bon sens, avait
-très-bien vu qu'il fallait par-dessus tout séparer Mazarin et Condé, et
-n'avoir pas sur les bras deux pareils ennemis à la fois. Elle n'avait
-donc pas hésité à répondre aux avances de Mazarin, et elle l'avait aidé
-à mettre impunément la main sur le héros de Rocroy et de Lens, et à
-l'envoyer remplacer Beaufort à Vincennes. Mais une fois délivré du joug
-de M. le Prince, le cardinal avait trouvé fort pesant celui de ses
-nouveaux alliés; il ne s'était pas piqué de tenir ses engagements, et,
-s'égarant dans ses propres finesses, s'abusant sur sa force et sur celle
-de ses adversaires, il avait tenté de se retourner contre la Fronde, et
-de la dominer à son tour. Il avait affaire à une personne digne de lui
-tenir tête, et qui ne tarda pas à lui faire payer cher sa faute. Mme de
-Chevreuse comprit vite que Mazarin lui échappait, et se retournant aussi
-contre lui avec sa promptitude ordinaire, elle prêta l'oreille aux amis
-de Condé, et proposa à la princesse Palatine, Anne de Gonzague, qui
-négociait, en leur nom, une combinaison où sans doute elle trouvait son
-compte, mais qui était aussi dans l'intérêt général du parti, et
-assurait son triomphe en mettant en commun toutes ses forces. Il
-s'agissait de former une véritable ligue aristocratique, sous les
-auspices des deux premiers princes du sang, le duc d'Orléans et Condé,
-inséparablement unis, appelant à eux tous les grands du royaume depuis
-trop longtemps divisés, ralliant par là la meilleure partie de la
-noblesse française, et composant, de leurs amis les plus capables, un
-ministère puissant, auquel le parlement devait prêter son concours. Le
-nœud de cette combinaison était le double mariage du petit duc
-d'Enghien avec une des filles du duc d'Orléans, et du jeune prince de
-Conti avec Mlle de Chevreuse. La Palatine, que Retz ne craint pas
-d'égaler à la reine Élisabeth d'Angleterre dans le gouvernement d'un
-État, et que nous comparons plus volontiers à Mazarin pour le le génie
-diplomatique, approuva la proposition de Mme de Chevreuse, et s'empressa
-de la transmettre à Mme de Longueville, alors enfermée dans Stenay avec
-Turenne après la perte de la bataille de Rethel, et tout près d'y être
-assiégée. Celle-ci l'accepta et la fit accepter à ses frères et à son
-mari à la fin de 1650. Delà, 1º un traité général, donnant satisfaction
-aux divers intérêts engagés dans la Fronde, et constituant la ligue dont
-nous avons parlé; 2º deux traités particuliers pour les deux mariages
-qui en étaient la condition et la garantie. Ces trois traités furent
-conclus et signés le 30 janvier 1651[354]; et grâce aux fortes
-manœuvres de Mme de Chevreuse, secondée par le duc d'Orléans et par
-Retz, au milieu de février, une tempête soudaine et irrésistible
-emportait Mazarin dans l'exil et faisait sortir les Princes de prison.
-Alors se leva l'espérance de jours heureux pour la Fronde. Elle était
-victorieuse sans que l'autorité royale fût avilie; l'aristocratie
-prenait les rênes de l'État en donnant la main au parlement; et, comme
-nous l'avons dit ailleurs[355], «le duc d'Orléans à la cour auprès de la
-reine et du jeune roi, Condé, Bouillon et Turenne à la tête des armées,
-Châteauneuf dans le cabinet, Molé dans le parlement, Beaufort sur la
-place publique, et derrière la scène Mme de Chevreuse, la Palatine et
-Mme de Longueville les dirigeant et les unissant tous, sans parler de
-Retz qu'on faisait cardinal en attendant le ministère; c'était
-assurément là un plan qui fait le plus grand honneur aux fermes esprits
-qui l'avaient conçu.» Trois mois n'étaient pas écoulés que l'habileté de
-la reine Anne, inspirée de loin et conduite par Mazarin, renversait tout
-ce plan en faisant rompre l'engagement sur lequel il reposait[356]; Mme
-de Chevreuse, profondément blessée dans son orgueil et dans ses intérêts
-de mère et de chef de parti, se séparait à jamais des Condé; et tandis
-qu'eux-mêmes se brouillaient peu à peu avec la cour, elle leur ôtait
-aussi l'appui du duc d'Orléans, du parlement, d'une grande partie de la
-Fronde, et ne leur laissait que la ressource désespérée de la guerre
-civile. Puis, se rapprochant de la reine, profitant de son aversion pour
-M. le Prince et de l'absence de Mazarin, plus heureuse qu'en 1643, elle
-lui persuada enfin de rappeler Châteauneuf dans ce poste de garde des
-sceaux qu'un amour insensé lui avait fait perdre et qu'une amitié fidèle
-et infatigable lui rendit. Châteauneuf, une fois garde des sceaux,
-devint bientôt l'âme du cabinet; il y déploya un sens, une résolution,
-une vigueur qui firent bien voir que Mme de Chevreuse ne s'était pas
-trompée, et n'avait pas trop présumé de la capacité de son ami en
-l'opposant tour à tour aux deux grands cardinaux. Entre ses mains fermes
-et habiles, le gouvernement reprit une force nouvelle. L'armée royale,
-bien payée, bien commandée, et rapidement lancée sur la trace de Condé,
-lui enleva le Berri, Bourges, Montrond, et le poursuivit dans la
-Saintonge et dans la Guyenne. Un rival de Mazarin s'élevait. Celui-ci le
-sentit, et, sous le prétexte d'apporter à la reine le renfort des
-troupes qu'il venait de rassembler en Allemagne, il rompt son ban, mène
-en toute hâte sa petite armée à travers mille périls des bords du Rhin
-jusqu'à Poitiers où la cour s'était avancée, et là, retrouvant tout
-entière l'affection d'Anne d'Autriche, il ne tarde pas à ressaisir son
-autorité et son rang. Châteauneuf, après avoir été le premier, ne se
-résigna pas à être le second, et, satisfait d'avoir revu quelque temps
-le pouvoir et honoré par une mâle conduite les derniers jours de force
-et de vie que lui avait donnés l'ambition, il se retira à propos pour
-lui-même et pour Mazarin[357].
-
- [353] Chapitre V.
-
- [354] Nous avons retrouvé et publié l'un des deux exemplaires
- originaux du traité général, avec les signatures authentiques, et
- donné aussi les deux traités particuliers, Mme DE LONGUEVILLE
- PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, et _Appendice_, notes du chap. Ier,
- p. 371-384. Nous reproduisons ici le traité pour le mariage de
- Mlle de Chevreuse avec Armand de Bourbon, prince de Conti.
- «Messieurs les princes de Condé et de Conty, et Monsieur et
- Madame de Longueville, recognoissant combien leur union avec son
- Altesse Royale leur est honorable et advantageuse au public, et
- que les alliances peuvent beaucoup servir à l'affermir, nous ont
- conviée, Anne de Gonzague, princesse Palatine, de faire trouver
- bon à son Altesse Royale que M. le prince de Conty recherchast en
- mariage Mlle de Chevreuse qui a l'honneur d'estre de la maison de
- Mme la duchesse d'Orléans, et honorée particulièrement de la
- bienveillance de Son Altesse; ce qui ayant été agréé par sadite
- Altesse et receu avec respect par Mme de Chevreuse, nous,
- princesse palatine, promettons au nom et en vertu du pouvoir que
- nous avons de Messieurs les princes et de Mme de Longueville, et
- engageons la foy et l'honneur de M. le prince de Conty, que,
- sitôt qu'il sera en liberté, il passera les articles qui seront
- trouvés raisonables entre luy et Mlle de Chevreuse, et l'épousera
- en face de nostre mère sainte Église, et avons déclaré que M. le
- Prince, M. et Mme de Longueville ont aussy trouvé bon que nous
- engageassions leur foy et leur honneur qu'ils consentiront,
- agréeront et approuveront ledit mariage; et pour la validité de
- cest article, il a esté signé par son Altesse Royale d'une part,
- et Mme la princesse Palatine, d'autre; et Mme de Chevreuse y est
- intervenue; et a esté signé en double.--Fait le 30 janvier 1651,
- GASTON, ANNE DE GONZAGUE, MARIE DE ROHAN.»
-
- [355] LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIe SIÈCLE, chap. Ier, p. 54.
-
- [356] Voyez les détails de cette intrigue obscure et compliquée
- dans le Ier chap. de Mme DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE.
-
- [357] Châteauneuf fut garde des sceaux un peu plus d'une année,
- de mars 1650 jusqu'en avril 1651. Il mourut en 1653 à l'âge de
- soixante-treize ans. On voyait autrefois son tombeau et celui de
- sa famille dans la cathédrale de Bourges; il n'y reste plus que
- sa statue en marbre avec celle de son père Claude de l'Aubespine
- et de sa mère Marie de La Châtre, de la main de Philippe de
- Buister.
-
-Ici éclatent les divisions qui ont amené la ruine de la Fronde à travers
-une déplorable succession de fautes et de crimes. Aveuglé par une
-présomption opiniâtre, jugeant mal et le temps et la situation et les
-hommes, Retz s'obstine à poursuivre le rêve de toute sa vie, le
-cardinalat, puis le ministère[358]; et ayant surpris l'un par des
-prodiges d'adresse, il croit pouvoir conquérir l'autre par des prodiges
-d'audace; il persiste à vouloir et à chercher un gouvernement entre
-Mazarin et Condé, avec un peuple et un parlement fatigués et l'incapable
-duc d'Orléans. L'instinct politique et le coup d'œil exercé de Mme de
-Chevreuse la sauvèrent d'une telle erreur. Elle reconnut qu'en temps de
-révolution un tiers parti est une chimère, et qu'au fond tout sérieux
-appui manquait à l'entreprise du nouveau cardinal. Elle ne mettait pas
-son courage à tenter l'impossible. Pour résister encore à Mazarin avec
-quelques chances de succès, il eût fallu se donner sans retour et sans
-réserve à Condé qui avait au moins son épée et l'Espagne, mais elle ne
-le voulait pas. Elle sentait d'ailleurs autour d'elle et en elle-même
-que la fièvre de la Fronde était passée, et qu'après tant d'agitations
-un pouvoir solide et durable était le premier besoin de la France. Elle
-voyait bien dans Mazarin les défauts qui avaient tant choqué les
-instincts héroïques de Condé et de sa sœur comme l'esprit élevé de
-Retz, et qui encore aujourd'hui obscurcissent auprès de la postérité
-l'importance de ses services et le mettent au-dessous de Richelieu que
-la grandeur n'abandonne jamais; mais elle ne fermait pas les yeux à ses
-rares qualités: elle était frappée de sa prodigieuse puissance de
-travail, de sa constance, de sa pénétration, de son habileté à traiter
-avec les hommes. Il avait aussi pour elle un mérite immense: il était
-heureux; il était évidemment inséparable de la reine et par conséquent
-du roi; il était nécessaire. Mme de Chevreuse fit donc comme la Palatine
-et Molé: sans avoir un grand goût pour Mazarin, elle s'y résigna, le
-supporta d'abord, puis le servit.
-
- [358] Qu'il me soit permis de détacher ici de notre ouvrage sur Mme
- DE LONGUEVILLE PENDANT LA FRONDE, chap. Ier, le portrait suivant de
- Retz, qui n'est pas un portrait de fantaisie: «Né plus remuant
- encore qu'ambitieux, mauvais prêtre, impatient de son état, et
- s'étant longtemps agité pour en sortir, Paul de Gondy s'était formé
- aux cabales en composant ou traduisant la vie d'un conspirateur
- célèbre; puis passant vite de la théorie à la pratique, il était
- entré dans un des plus sinistres complots ourdis contre Richelieu,
- et pour son coup d'essai il avait fait la partie, lui jeune abbé,
- d'assassiner le cardinal à l'autel pendant la cérémonie du baptême
- de Mademoiselle. En 1643, il n'eût pas manqué de se jeter parmi les
- Importants, mais le titre de coadjuteur de Paris qu'on venait de lui
- accorder en récompense des services et des vertus de son père
- l'arrêta. La Fronde semblait faite tout exprès pour lui. Il en fut
- un des pères avec La Rochefoucauld. En vain, dans ses mémoires, il
- met en avant des considérations générales: il ne travaillait que
- pour lui-même, ainsi que La Rochefoucauld, lequel du moins a la
- bonne foi d'en convenir. Forcé de rester dans l'Église, Retz voulait
- y monter le plus haut possible. Il aspirait au chapeau de cardinal;
- il l'obtint bientôt, grâce à d'incroyables manœuvres; mais son
- objet suprême était le poste de premier ministre, et pour y parvenir
- voici le double jeu qu'il imagina et qu'il joua jusqu'au bout.
- Voyant que Mazarin et Condé n'étaient pas des chefs de gouvernement
- qui pussent laisser à d'autres à côté d'eux une grande importance,
- il entreprit de les renverser l'un par l'autre, de faire sa route
- entre eux deux, et d'élever sur leur ruine le duc d'Orléans sous le
- nom duquel il eût gouverné. C'est pourquoi il poussait incessamment
- et le duc d'Orléans et le Parlement et le peuple à exiger, comme la
- première condition de tout accommodement avec la cour, le renvoi de
- Mazarin; et en même temps il se portait dans l'ombre comme un
- bienveillant conciliateur entre la royauté et la Fronde, promettant
- à la reine, le sacrifice indispensable accompli, d'aplanir toutes
- les difficultés et de lui donner Monsieur en le séparant de Condé.
- Tel est le vrai ressort de tous les mouvements de Retz en apparence
- les plus contraires: d'abord le cardinalat, puis le ministère sous
- les auspices du duc d'Orléans associé en quelque sorte à la royauté,
- sans Mazarin ni Condé. Il a beau envelopper son secret d'un voile de
- bien public, ce secret éclate par les efforts mêmes qu'il fait
- pour le cacher, et il n'a pas échappé à la pénétration de La
- Rochefoucauld, son complice au début de la Fronde, puis son
- adversaire, qui l'a parfaitement connu et l'a peint de main de
- maître, comme aussi Retz a très-bien connu et peint admirablement La
- Rochefoucauld. Retz a été le mauvais génie de la Fronde: il l'a
- toujours empêché d'aboutir, soit avec Mazarin, soit avec Condé,
- parce qu'il ne voulait qu'un gouvernement faible où il pût dominer.
- Pour arriver à son but, il était capable de tout: intrigues
- souterraines, pamphlets anonymes, sermons hypocrites dans la chaire
- sacrée, discours étudiés au parlement, émeutes populaires et coups
- de main désespérés, etc.»
-
-Comme on le pense bien, Mazarin s'empressa de mettre à profit les
-nouvelles dispositions de Mme de Chevreuse. Ainsi que Richelieu, il ne
-l'avait jamais combattue qu'à regret; il connaissait tout ce qu'elle
-valait, ce qu'elle avait fait, ce qu'elle pouvait faire encore. Il
-savait que c'était elle qui, en 1643, avait armé contre lui Beaufort,
-qu'en 1650 elle avait inventé le plan le plus redoutable qui ait jamais
-menacé sa fortune, l'indissoluble union de ses plus grands ennemis,
-qu'en 1651 elle avait tiré les Princes de prison et l'avait contraint
-lui-même à prendre le chemin de l'exil. Alors il lui avait rendu guerre
-pour guerre, il n'avait rien négligé pour la perdre, il ne lui avait
-épargné ni l'injure, ni même la calomnie[359]. Mais dès qu'il put
-espérer de l'adoucir et de la gagner, il l'entoura de soins et
-d'hommages, rechercha ses conseils, et se trouva souvent fort heureux de
-les suivre[360]. Elle lui acquit en secret le duc de Lorraine, sur
-lequel son influence resta toujours la même, et il n'est pas difficile
-de reconnaître sa main cachée derrière les mouvements divers et souvent
-contraires de Charles IV à la fin de la Fronde. Redevenue l'amie d'Anne
-d'Autriche, et étroitement unie à Mazarin, elle concourut aux triomphes
-de la royauté et elle en prit sa part: elle rétablit les affaires de sa
-maison, et travailla efficacement à la fortune de tous les siens, parmi
-lesquels elle mit toujours au premier rang le marquis de Laigues[361].
-
- [359] _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine, à la Princesse
- palatine, etc., écrites pendant sa retraite hors de France en 1651
- et 1652, etc., par_ M. RAVENEL. Dans les deux premières lettres,
- Mazarin exaspéré rassemble tout ce qui se peut dire de vrai et aussi
- d'exagéré contre Retz et Mme de Chevreuse alors parfaitement unis.
-
- [360] Voyez à la Bibliothèque impériale, fonds Gaignière, no 2799,
- un Recueil inédit de lettres autographes et chiffrées de Mazarin à
- l'abbé Fouquet, frère du futur surintendant, où Mazarin demande sans
- cesse l'opinion et les bons offices de Mme de Chevreuse.
-
- [361] Aussi l'exigeante et ombrageuse comtesse de Maure lui
- reproche-t-elle plus d'une fois de garder son crédit pour M. de
- Laigues. Mme DE SABLÉ, _Appendice XXII_, p. 504-505. Voyez aussi à
- la Bibliothèque impériale, Saint-Germain françois, no 709, t. XLVI,
- p. 91, lettre de Mme de Chevreuse au chancelier Séguier, avril 1668,
- où elle lui recommande une affaire de M. de Laigues contre Mme de
- Nouveaux--Parmi les grâces que Mme de Chevreuse sollicita, la plus
- singulière est celle d'une sorte de suzeraineté sur les îles de la
- Martinique, qu'elle se proposait d'acquérir. Voilà du moins ce qui
- résulte de la pièce suivante, archives des affaires étrangères,
- registres d'Amérique: «_Mémoire de Mme la duchesse de Chevreuse pour
- Son Éminence._» «Au-devant des grandes isles de l'Amérique possédées
- par les Espagnols, il y en a plusieurs moindres appelées Antilles, à
- quinze cents lieues de France, pour lesquelles peupler il se forma,
- en 1626, à Paris, une société ou compagnie à qui le roy en accorda
- la seigneurie et propriété avec plusieurs beaux droits et priviléges
- contenus en les lettres de concession du mois de mars 1642. Mais
- cette compagnie, voyant qu'elle ne pouvoit qu'avec grande peine et
- beaucoup de frais continuer ainsi qu'elle avoit commencé le
- peuplement de ces isles, résolut de s'en défaire. Ainsi elle vendit
- en 1649 celle de la Guadeloupe et autres voisines à monsieur Houël;
- en 1650 celle de la Martinique et autres en dépendantes à feu
- monsieur Duparquet, et en 1651 celle de Sainct-Christofle avec les
- autres restantes à l'ordre de Malthe, auquel le roy a depuis cédé
- tous ses autres droits royaux à la seule réserve de l'hommage, avec
- la redevance d'une couronne d'or de mil escus à chaque mutation de
- roy, ainsi qu'il est plus amplement porté par les lettres patentes
- du mois de mars 1653. A présent, madame de Chevreuse ayant appris
- que les enfants de feu M. Duparquet avoient dessein de vendre les
- isles de la Martinique dont ils sont seigneurs, elle a eu pensée de
- les achepter en cas qu'il plaise au roy de lui accorder sur lesdites
- isles, non comprises en la susdite vente faite à l'ordre de Malthe,
- les mesmes droits qu'elle a accordés audit ordre sur les isles de
- Sainct-Christofle, et faire que ma dite dame en jouisse à un titre
- plus honorable et plus relevé que ne font les particuliers qui en
- sont seigneurs, se soumettant aussi à l'hommage avec quelque
- redevance à chaque mutation de roy, à y entretenir toujours la
- religion catholique, apostolique et romaine, à ne les jamais faire
- passer en d'autres mains que de François et à toutes les autres
- conditions qu'il plaira à Sa Majesté de lui imposer.»
-
-Après la mort de Mazarin, Mme de Chevreuse rend encore un dernier et
-immense service à sa famille et à la France: elle devina Colbert; elle
-contribua à son élévation et à la perte de Fouquet[362]; et la fière
-mais la judicieuse Marie de Rohan donna son petit-fils le duc de
-Chevreuse, l'ami de Beauvilliers et de Fénelon, à la fille d'un
-bourgeois de génie, le plus grand administrateur qu'ait eu la France.
-Parvenue au comble du crédit et de la considération[363], elle se retira
-peu à peu du monde, et, ainsi que ses deux illustres émules, Mme de
-Longueville et la princesse Palatine, elle acheva dans une paix
-profonde la carrière la plus agitée du XVIIe siècle.
-
- [362] Mémoires du jeune Brienne, t. Ier, ch. VII, p. 218: «Elle
- fit alliance avec les Colbert et maria son petit-fils à la fille
- d'un homme qui n'auroit jamais cru, dix ans auparavant, faire ses
- filles duchesses. Il fallut écraser pour cela le pauvre M.
- Fouquet; elle le sacrifia sans scrupule à l'ambition de son
- compétiteur. Je raconterai bientôt cette intrigue avec des
- particularités nouvelles. Mme de Chevreuse la conduisit avec
- ardeur; c'est la dernière action de sa vie.» _Ibid._, t. II, ch.
- IV, p. 178: «La duchesse de Chevreuse étoit avec le marquis de
- Laigues à Fontainebleau pour cette affaire (celle de Fouquet).
- Elle avoit obligé celui-ci à s'allier à M. Colbert le ministre,
- qui n'étoit même alors que contrôleur des finances... Ayant
- conservé assez d'ascendant sur l'esprit de la reine mère, elle la
- fit consentir à la perte de M. Fouquet, quoique Sa Majesté
- l'aimât, parce qu'il l'avoit toujours bien fait payer de son
- douaire et des pensions considérables que le roi son fils lui
- donnoit depuis sa majorité.» A l'appui de ces renseignements,
- nous trouvons parmi les papiers de Fouquet, qui étaient dans la
- fameuse cassette et qui sont aujourd'hui conservés dans l'armoire
- de Baluze à la Bibliothèque impériale, armoire V, paquet 4, no 3,
- diverses lettres d'un agent secret du surintendant l'avertissant
- que Mme de Chevreuse travaille contre lui et tâche de lui enlever
- la protection de la reine mère. Cet agent, qui devait être un
- seigneur de la cour, avait gagné indirectement le confesseur
- d'Anne d'Autriche, et c'est par lui qu'il savait les manœuvres
- de Mme de Chevreuse. Lettre du 21 juillet 1661: «Je n'ai pu rien
- sçavoir de plus particulier de chez Mme de Chevreuse; mais depuis
- peu le bonhomme de confesseur est venu ici pour voir la personne
- dont j'ai eu l'honneur de vous parler autrefois. Il lui a conté
- tout ce qu'il sçavoit, et entre autres choses lui a dit que
- depuis quelque temps Mme de Chevreuse lui avoit fait de grandes
- recherches, qu'elle lui avoit envoyé Laigues plusieurs fois,
- qu'il lui avoit parlé fort dévotement pour le gagner, mais
- surtout qu'il lui avoit parlé contre vous, Monseigneur. Je ne
- m'étendrai pas de quelle sorte, car ce bonhomme a dit qu'il
- l'avoit conté à M. Pélisson. Il me suffira donc de vous faire
- sçavoir sur cela que le bonhomme de cordelier se plaint un peu de
- ce qu'en faisant un éclaircissement à la reine mère, vous l'aviez
- comme cité, et que lui disant qu'elle alloit à Dampierre parmi
- vos ennemis et qu'on lui avoit dit des choses contre vous, comme
- elle nioit qu'on lui eût jamais parlé de la sorte, vous lui dites
- de le demander au père confesseur; que le lendemain la reine lui
- avoit dit qu'elle ne pouvoit comprendre comment vous sçaviez
- toutes choses et que vous aviez des espions partout.» Lettre du 2
- août: «Mme de Chevreuse a été ici, et l'on m'a promis de me dire
- des choses qui sont de la dernière conséquence sur cela, sur le
- voyage de Bretagne (le voyage de Bretagne et l'arrestation de
- Fouquet sont du commencement de septembre), sur certaines
- résolutions très secrètes du roy et sur des mesures prises contre
- vous.»--Lettre du 4 août: «Mme de Chevreuse, lorsqu'elle fut ici,
- fut voir deux fois le confesseur de la reine mère. Cependant ce
- bonhomme cacha cela à M. Pélisson qui l'ayant été voir lui
- demanda s'il ne l'avoit point vue, ce qu'il lui nia, comme il a
- dit depuis. Il a encore dit des choses qu'il a données sous un
- fort grand secret et qui sont de très-grande conséquence. La
- personne qui les sçait fait difficulté de me les dire, parce que
- Mme de Chevreuse y est mêlée, et que lui étant aussi proche elle
- a peine à me les dire.»
-
- [363] Nous sommes bien aise de pouvoir compter Mme de Chevreuse
- parmi les rares personnes qui ont défendu Port-Royal. En 1664, on
- avait calomnié auprès du roi M. d'Andilli, et il avait été exilé
- chez son fils, M. de Pompone. Mme DE SABLÉ, _Appendice V_, p. 381
- et 382: «Mme de Chevreuse n'était pas plus janséniste que
- moliniste, mais elle se connaissait en grandeur d'âme, et elle
- admirait Port-Royal. Son fils, le duc de Luynes, était dévoué au
- saint monastère et il y avait mis ses filles; c'était Mme de
- Chevreuse qui était venue elle-même les chercher, lorsqu'on avait
- fermé les écoles de Port-Royal-des-Champs. Elle prit hautement la
- défense de d'Andilli et en parla avec force à Louis XIV; noble
- conduite que nous nous empressons de relever, parce qu'elle fait
- voir que Mme de Chevreuse a pu faire bien des fautes, mais qu'il
- lui faut tenir compte aussi de la constante générosité qui l'a
- toujours mise du côté des opprimés contre les oppresseurs».
- Suivent diverses lettres de d'Andilli à Mme de Sablé qui nous
- donnent les détails de cette affaire.
-
-On dit qu'elle aussi, sur la fin de ses jours, elle ressentit
-l'impression de la grâce, et tourna vers le ciel ses yeux fatigués de la
-mobilité des choses de la terre. Successivement elle avait vu tomber
-autour d'elle tout ce qu'elle avait aimé et haï, Richelieu et Mazarin,
-Louis XIII et Anne d'Autriche, la reine d'Angleterre et sa fille
-l'aimable Henriette, Châteauneuf et le duc de Lorraine. Sa fille
-bien-aimée, la belle Charlotte, s'était éteinte entre ses bras au milieu
-de la Fronde. Celui qui le premier l'avait détournée du devoir, le beau
-et frivole Holland, était monté sur l'échafaud de Charles Ier, et son
-dernier ami, plus jeune qu'elle, le marquis de Laigues, l'avait précédée
-dans la tombe. Elle reconnut qu'elle avait donné son âme à des chimères,
-et se voulant mortifier dans le sentiment même qui l'avait perdue,
-l'altière duchesse devint la plus humble des femmes; elle renonça à
-toute grandeur; elle quitta son magnifique hôtel du faubourg
-Saint-Germain, bâti par Le Muet, et se retira à la campagne, non pas à
-Dampierre, qui lui eût trop rappelé les jours brillants de sa vie
-passée, mais dans une modeste maison, appelée la Maison-Rouge, à Gagny,
-près de Chelles. C'est là qu'elle attendit sa dernière heure, loin
-des regards du monde, et qu'elle mourut sans bruit à l'âge de
-soixante-dix-neuf ans, la même année que Retz et Mme de Longueville, un
-an avant La Rochefoucauld, quelques années à peine avant la Palatine et
-Condé. Elle ne voulut ni solennelles funérailles ni oraison funèbre.
-Elle défendit qu'on lui donnât aucun des titres qu'elle avait appris à
-mépriser. Elle souhaita être obscurément enterrée dans la petite et
-vieille église de Gagny. Là, dans l'aile méridionale, près la chapelle
-de la Vierge, une main fidèle et ignorée a mis sur un marbre noir cette
-épitaphe[364]:
-
-«Cy gist Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse, fille d'Hercule de
-Rohan, duc de Montbazon. Elle avait épousé en premières noces Charles
-d'Albert, duc de Luynes, pair et connestable de France, et en secondes
-noces Claude de Lorraine, duc de Chevreuse. L'humilité ayant fait mourir
-dans son cœur toute la grandeur du siècle, elle défendit que l'on fît
-revivre à sa mort la moindre marque de cette grandeur, qu'elle voulut
-achever d'ensevelir sous la simplicité de cette tombe, ayant ordonné
-qu'on l'enterrât dans la paroisse de Gagny, où elle est morte à l'âge de
-soixante-dix-neuf ans, le 12 aoust 1679.»
-
- [364] L'abbé Le Bœuf, _Histoire du diocèse de Paris_, t. VI, p.
- 133, etc. Il cite un auteur du temps qui dit: «Elle n'est nommée
- dans cette épitaphe ni princesse, ni même très haute et très
- puissante dame, ni son mari très haut et très puissant prince. Elle
- mourut dans cette paroisse, au prieuré de Saint-Fiacre de la
- Maison-Rouge.»
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-
-
-
-NOTES DU CHAPITRE Ier
-
-
-L'ouvrage le plus digne d'être consulté sur le ministère du duc et
-connétable de Luynes est assurément l'_Histoire du règne de Louis XIII_,
-3 vol. in-4º, Paris, 1758, par le P. Griffet, de la compagnie de Jésus.
-Griffet est tout à fait de la famille de Daniel et de Bougeant, et ce
-serait un historien d'un ordre très-relevé, s'il avait l'art de la
-composition et du style. Les recherches les plus étendues dans les
-dépôts publics et dans les archives privées lui ont fait découvrir un
-grand nombre de pièces rares et précieuses, qu'il met en œuvre avec
-équité et discernement. Faute de connaître le véritable auteur de
-l'_Histoire de la Mère et du Fils_, il s'y est beaucoup trop fié, ce qui
-rend d'autant plus remarquable la fermeté de jugement qui l'a empêché de
-succomber à l'entraînement général contre Luynes.--Dans nos articles du
-_Journal des Savants_, de l'année 1861, sur Luynes, auxquels nous avons
-pris la liberté de renvoyer, nous avons fait grand usage de deux
-documents nouveaux qui n'avaient jamais été employés. Le premier est la
-collection des dépêches du nonce apostolique en France, de septembre
-1616 au 31 janvier 1621, adressées au cardinal Borghèse, cardinal-neveu,
-et secrétaire d'État sous Paul V. Ce nonce était le célèbre Guido
-Bentivoglio, homme de beaucoup d'esprit, fin diplomate, excellent
-écrivain, dont les _Relations_ et les _Lettres_ sont si connues et si
-estimées. Les dépêches de sa légation de France ne diminueront pas sa
-réputation. Restées jusqu'ici inédites, elles ont paru pour la première
-fois, il y a quelques années, à Turin: _Lettere diplomatiche di Guido
-Bentivoglio, arcivescovo di Rodi e nuncio in Francia, poi cardinale di
-Santa Chiesa e vescovo Prenestino, ora per la prima volta pubblicate per
-la cura di Luciano Scarabelli_, 2 vol., Torino, 1852. La politique de
-Bentivoglio est naturellement celle de sa cour: il est favorable à la
-reine mère et à l'Espagne, et d'abord assez mal disposé pour Luynes;
-puis, le temps le ramène vers le favori qui l'emporte et s'établit, et
-il s'insinue assez bien dans ses bonnes grâces pour en obtenir, en 1621,
-en quittant la nonciature, le titre de comprotecteur de France. Nous
-avons ici un observateur bel esprit, d'une perspicacité peu commune, et
-qui voit surtout le mauvais côté des choses. Il a la confiance de
-l'ambassadeur d'Espagne, celle du confesseur du roi et des partisans de
-Marie de Médicis; il abonde en détails intimes souvent piquants,
-quelquefois un peu lestes, qu'il raconte sans y faire de façons, bien
-sûr de ne pas scandaliser le cardinal Borghèse. Le second document qui a
-passé sous nos yeux est à la fois semblable et différent: ce sont aussi
-les dépêches d'un ambassadeur auprès de la cour de France à la même
-époque, mais cet ambassadeur est celui de la république de Venise,
-médiocrement bien avec Rome, très opposé à l'Espagne, lié avec le
-Piémont, avec la Hollande et l'Angleterre, se félicitant de la chute du
-maréchal d'Ancre et de la disgrâce de la reine mère, et poussant de
-toutes ses forces le gouvernement français à reprendre la politique de
-Henri IV. Ces dépêches écrites par diverses personnes, Bon, Grissoni,
-Angelo Contarini, Priuli, etc., que nous confondons sous le titre de
-l'ambassadeur vénitien, n'ont jamais vu le jour; elles ont été tirées
-tout récemment des archives de Venise par M. Armand Baschet, qui a bien
-voulu nous les communiquer et nous permettre de nous en servir avant de
-les faire entrer lui-même dans les grandes publications qu'il médite.
-
-C'est à ces deux sources que nous avons puisé la plupart des détails
-nouveaux relatifs à la duchesse de Luynes répandus dans notre premier
-chapitre.
-
-
-I.--Nous avons dit, p. 29 et 30, que le lendemain de la chute du
-maréchal d'Ancre et lorsqu'il eut succédé à son pouvoir et à sa fortune,
-Luynes eut le choix des plus opulentes et des plus illustres alliances,
-soit avec la fille du vidame d'Amiens, Mlle d'Ailli, une des plus riches
-héritières de France, soit avec une fille de Henri IV, Mlle de Verneuil,
-et même avec une autre fille du grand roi, Mlle de Vendôme; que Louis
-XIII tenait fort à ce dernier projet qui était même assez avancé, mais
-que Luynes ne voulut pas se condamner à servir l'ambition des Vendôme,
-et qu'il épousa Marie de Rohan par raison à la fois et par inclination.
-C'est là ce qu'on ignorait, et ce que l'ambassadeur de Venise et celui
-du pape affirment de concert. Dans une dépêche vénitienne du 16 mai
-1617, c'est-à-dire à peine une vingtaine de jours après le meurtre du
-maréchal d'Ancre, il est déjà question du mariage de Luynes avec Mlle de
-Vendôme; une autre dépêche vénitienne du 23 mai parle encore de ce
-mariage et de plusieurs autres proposés à Luynes; et une dépêche de
-Bentivoglio, du même jour, fait connaître les motifs qui portèrent le
-nouveau et puissant favori à ne pas contracter ces alliances.
-
-
- DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 23 MAI.--«Louines intanto si va impossessando
- sempre più della grazia di S. M. che amandolo sopra tutti procura di
- farlo grande per tutti i mezzi possibili. Il matrimonio di
- madamosella di Vendomo col detto Louines si avanza, perche il saper
- che il Rè lo vogli basta à fare che i principi interessati sene
- contentino; anzi intendemo che Vendomo suo fratello lo desideri per
- havere con questa via il sicuro favore d'un soggetto di tanta
- autorità, il quale, perche degnamente possi ricevere l'honore della
- figlivola del re Henrico in moglie, prima sarà, per quanto viene
- detto, fatto duca pari di Francia. Le sono anco proposte altre
- principesse e dame di gran qualità e di estraordinarie richezze, trà
- le quali una figlivola del duca di Mombasone, ed una del vidama
- d'Amiens che sarà herede di più di trenta mille ducati di
- rendita.»--BENTIVOGLIO, 23 MAI: «Del matrimonio di Louines con
- madamosella di Vendomo si stà in sospenso. Molti uomini gravi l'han
- consigliato à non alzarsi tanto si presto, e sopra tutto à non
- gettarsi in partiti, e particolarmente nel partito di Vendomo che è
- ambiziosissimo e non hà fede. E perche si è parlato ancora di
- madamosella di Vernul è pur anche stato Louines disviato dà questo
- matrimonio e quasi per le medesime ragioni poiche egli si getterà al
- partito della marchesa di Vernul, donna ambitiosissima, sorella di
- conte d'Overnia... Louines mostra d'ascoltare volontieri e di stimar
- questi consigli.»
-
-
-II.--Nous mettons quelque prix à établir que les fameuses pierreries de
-Mme de Chevreuse dont nous parlons plus d'une fois dans le cours de
-cette histoire, qu'elle confia tour à tour à La Rochefoucauld et à
-Montrésor, ne sont pas et ne peuvent être celles de la maréchale
-d'Ancre, comme on pouvait le croire et comme on l'a dit, par cette
-raison décisive que dans la distribution des dépouilles du maréchal et
-de sa femme, Louis XIII réserva les joyaux, les bijoux, les diamants,
-pour en faire cadeau à la jeune reine Anne d'Autriche, particularité peu
-connue, mais attestée par l'ambassadeur de Venise. La part de Luynes est
-déjà bien assez large, et voici à cet égard des détails qui paraissent
-d'une entière exactitude, et qui ont la garantie de témoins bien
-informés.
-
-
- DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 2 MAI 1617.--«Li carichi ed honori che godeva
- il maresciale mentre era in vita sono stati distribuiti dal Rè frà
- li suoi favoriti e bene meriti. Monsù di Vittri è stato dichiarato
- maresciale di Francia, con un donativo appresso di settanta mille
- ducati che in mano di questi mercanti Lumaga erano tenuti sopra
- cambii di ragione della maresciala d'Ancre. Monsù di Aglie (du
- Hallier, depuis le maréchal de L'Hôpital) hà havuto il carico che
- prima teneva il fratello di colonello delle guardie del Rè. Monsù
- Louines è stato fatto primo gentiluomo di camera di S. M. ed inoltre
- hà havuta la luogotenenza della Normandia, con un libero dono di
- _tutti i mobili_ del maresciale e maresciala d'Ancre, _eccettuati
- gioie, ori ed argenti_. Furono ritrovate adosso al maresciale
- d'Ancre polizze di crediti per circa un million e mezzo, e di
- ragione della maresciala in diverse parti cosi d'Italia come di
- Fiandra si fà conto per altri cinque o sessento mille scudi, oltre
- le gioie ed argenterie che importano poco meno di un million d'oro,
- fra le quali gioie ve n'erano per gran somma di quelle che sono
- espresse della corona. Fu alla suddetta maresciala poste le guardie,
- e prese le scritture, e cose più preciose che furono portate à
- S. M., ed essa mandò subito le gioie in dono alla regina
- regnante...»--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 11 JUILLET: «Il marchesato
- d'Ancre e la terra di Lieseni (Lesigni), che erano della maresciala,
- con gran parte della sua argenteria e buona somma de' denari che
- erano in mano de' mercanti in questa città, sono stati dati in dono
- dà S. M. à Monsù Louines, havendoci il signor duca di Nevers detto
- che l'amontare di tutto ciò importa _ottocento mila scudi_. Nella
- Normandia si sono ritrovate ducento mila scudi, che restano alla
- corona, insieme con li crediti delle polizze che al maresciale
- furono trovati adosso, che importano molti migliara di scudi,
- essendo il rimanente stato dispensato alla regina in gioie, à Monsù
- di Vittri ed altri in denari.» Tel serait donc le compte du partage
- de la fortune du maréchal et de sa femme: les joyaux et bijoux d'or
- et d'argent à la reine Anne; à Luynes, Ancre et Lesigni, avec huit
- cent mille écus (monnaie du temps), en argenterie et en argent; le
- reste à Vitri et aux autres. Pour les objets mobiliers, _tutti i
- mobili_, le don royal était d'une exécution facile; mais pour les
- immeubles que le parlement avait attribués à la couronne et qui y
- étaient incorporés, il y avait des difficultés: il fallait un nouvel
- arrêt du parlement pour distraire du domaine de la couronne le
- marquisat d'Ancre et Lesigni. Le parlement fit d'abord quelque
- résistance et finit par se rendre.--DÉPÊCHE VÉNITIENNE DU 22 AOÛT
- 1617: «Doppo praticato il parlamento per l'approbatione del donativo
- fattole dà S. M. dei beni stabili che erano del maresciale d'Ancre,
- nel che pareva che fosse qualche difficoltà perche non inclinava il
- parlamento ad aprire l'adito di smembrare i stati alla corona una
- volta incorporati ad essa, come per la sua sentenza contra il
- maresciale appare di questi, mentre per altra via il Rè haveva modo
- di premiarlo (Luynes) e riconoscerlo, tuttavia questa matina il
- parlamento hà decretato che ne sia infeudato.»--Quant aux sommes
- d'argent que le maréchal et sa femme avaient placées en Italie, à
- Florence et à Rome, le nonce apostolique nous en donne le chiffre.
- L'argent de Florence, comme il dit, _il denaro di Fiorenza_, était
- de deux cent mille écus; Bentivoglio le savait par Bartolini,
- l'envoyé florentin. Cet argent avait été déposé à Florence au nom de
- la maréchale et par le moyen d'officiers publics, _per via
- d'istromenti publici_: le grand-duc ne refusait donc pas de le
- livrer, mais la reine mère le réclamait comme étant à elle, bien que
- sous un autre nom. Nous ne voyons pas trop comment cela finit; mais
- il est certain que la cour pontificale refusa nettement de rendre
- les cent trente mille écus de la maréchale que la France
- redemandait, se fondant sur les droits du fils et des parents, et
- voulant connaître de la sentence du parlement de Paris. Le procureur
- général du parlement, Mathieu Molé, le ministre des affaires
- étrangères, Puisieux, Luynes et le roi, en parlèrent en vain avec
- force au nonce apostolique: on ne put rien tirer de Rome. Voy.
- Bentivoglio, t. Ier, p. 153, 178, 203, 207, 217, 245 et suiv.
-
-
-III.--Il est certain que la reine Anne, qui a tant aimé la duchesse de
-Luynes et la duchesse de Chevreuse, commença par un sentiment tout
-contraire, et qu'elle eut assez longtemps de l'humeur et de la jalousie,
-en voyant les empressements de Louis XIII auprès de la belle
-surintendante. Le roi, en effet, au rebours de la reine, commença par
-aimer Marie de Rohan autant qu'il finit par la haïr. La jalousie d'Anne
-d'Autriche n'avait pas le moindre fondement et fit place à la plus
-intime amitié, à ce point qu'à la fin de 1620, lorsque la duchesse de
-Luynes accoucha de son unique enfant mâle, la reine voulut rester toute
-la nuit auprès de son amie et la veilla avec la plus parfaite tendresse.
-
- BENTIVOGLIO. DÉPÊCHE DU 19 DÉCEMBRE 1617.--«Intendo dà buona parte
- che la regina giovane è in gelosia del Rè, dubitando di qualche
- principio d'amore colla moglie di Louines... Può essere che il Rè
- l'accarezzi più per rispetto di marito che di lei stessa,
- crescendo ogni di più l'affettione del Rè verso Louines.»--LE
- MÊME, DÉPÊCHE DU 3 JANVIER 1618: «Intorno à questi sospetti
- d'amore del Rè con la moglie di Louines ne cessò ogni ombra, e
- mene hà assicurato il medesimo duca di Monteleone (l'ambassadeur
- d'Espagne).--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 20 MAI 1620: «La regina regnante
- si strugge di gelosia per i favori che il Rè fà alla duchessa di
- Louines, sebbene la sua passione è piuttosto invidia che gelosia,
- parendo à S. M. che quelle dimostrazioni del Rè verso la duchessa
- cadano à un certo modo in suo disprezzo, e dispiacendogli più che
- altro gli atti della medesima duchessa co' i quali procura anche
- in presenza della regina i favori del Rè. Mà, come si sia, si vede
- che ella è appassionata ed ultimamente si è veduto chiaro il suo
- dispiacere d'animo. Il padre Arnoldo (le confesseur du roi et de
- Luynes) però ancora di nuovo m'ha assicurato della purita del Rè,
- e che per questo non si può temere che frà le Maestà loro siano
- per nascere disgusti.»--AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 29
- DÉCEMBRE 1620: «La notte di Natale frà l'allegrezza e lo strepito
- delle campane; la moglie del signor duca di Luines hà partorito il
- primo figliuolo maschio. La regina regnante vegliò tutta quella
- notte e stette sempre à canto di lei.»
-
-Il s'en faut bien que Luynes et sa femme aient cherché à porter le
-trouble dans le jeune ménage royal: tout au contraire ils travaillèrent
-à mettre bien ensemble le jeune roi et la jeune reine, et, comme nous
-l'avons dit, page 32, c'est à Luynes qu'on doit la tendre intimité qui
-les unit quelque temps. Né en septembre 1601, Louis avait quatorze ans
-lorsqu'en 1615 on le maria avec l'infante d'Espagne, qui était du même
-âge que lui. Une juste prudence les sépara d'abord, mais la séparation
-se prolongea au delà de la nécessité, grâce à la timidité du jeune roi.
-Anne était belle et Espagnole; elle souffrait d'être négligée; le roi
-son père s'en plaignait; l'ambassadeur d'Espagne, le duc de Monteleone,
-en fit des représentations, et les relations des deux époux étaient
-devenues une affaire d'État. C'est Luynes qui parvint à les rapprocher,
-en secondant les attraits et les coquetteries de la jeune reine des
-remontrances du confesseur, et en osant lui-même, au commencement de
-l'année 1619, faire à propos à Louis XIII une sorte de violence.
-Bentivoglio entre ici dans des détails délicats où il nous serait
-difficile de le suivre, et nous nous bornons à renvoyer aux pages 157,
-240, 242 et 300 du tome Ier, et aux pages 10, 31, 39, 40, 44, 80, 82 et
-84 du tome II. Citons au moins quelques lignes du nonce et de son
-collègue.
-
- BENTIVOGLIO, DÉPÊCHE DU 30 JANVIER 1619: «Il Rè si risolse,
- venerdi notte di 25 venendo verso il sabbato, di congiungersi con
- la regina.... Luines anche egli s'è portato benissimo, perche la
- notte stessa che il Rè ando à dormire con la regina, stando anche
- tuttavia quasi in forze ed in gran contrasto frà se medesimo,
- Luines lo prese a traverso e lo condusse quasi per forza al letto
- della regina.»--AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 27 JANVIER 1619:
- «Venerdi, notte passata, 25 del corrente, questo Rè christianissimo
- hà dormito e consummato il matrimonio con la regina.»--DÉPÊCHE DU
- 5 FÉVRIER: «Louines havendo accompagnata la Maestà sua che erà
- spoliata del tutto quella sera al letto della regina, e vedendo egli
- che il Rè stava pur ancora iresoluto se dovesse o no andar à dormire
- con lei, levò una certa zimarra che sua Maestà haveva d'intorno,
- e stesso con le proprie braccia pigliò il Rè e lo getto nel letto,
- usci poi egli fuori della stanza e serrò la porta.»
-
-Le roi finit par aimer sa femme, et par lui montrer même une vivacité de
-tendresse dont on ne l'aurait pas cru capable. Il lui sacrifiait jusqu'à
-la chasse qui avait été jusque-là sa grande passion. Dans une maladie
-qu'elle fit au commencement de 1620, il lui prodigua les soins les plus
-dévoués, et il est certain que tant que vécut Luynes, leur union ne
-connut pas le plus léger nuage. On dit même quelque temps que la reine
-était grosse.
-
- AMBASSADEUR VÉNITIEN, DÉPÊCHE DU 5 FÉVRIER 1619: «Il Rè non cosi
- spesso usci alla caccia come faceva,... di cacciatore sollecito è
- divenuto ubidientissimo marito, mutando la crudeltà contra le
- fiere in amor verso la moglie.»--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 18 FÉVRIER
- 1620: «Il Rè hà dimostrato sentir incredibil dolore per tal
- infermità, ne hà dati segni e col' star assistente tre giorni e
- tre notti continue nel fervor del male al letto della regina con
- lagrime agli occhi et altre apparenze di vivissimo sentimento e
- quasi disperazione.»--BENTIVOGLIO, DÉPÊCHE DU 12 FÉVRIER 1820:
- «Non potrei esprimere il dolor grande che S. M. hà mostrato... e
- l'hà fatto apparir con pianti et con altri più teneri affetti di
- vivissimo senso. Non si partiva mai quasi della camera della
- regina e la serviva, porgendole con sua mano con grand'amore varie
- cose che ella doveva pigliare, il che hà edificato incredibilmente
- la corte e tutto questo popolo.»--LE MÊME, DÉPÊCHE DU 4 DÉCEMBRE
- 1619: «Di parte molto sicura ho inteso che si stà con ferma
- speranza che la regina sia gravida, il che piaccia a Dio segua per
- beneficio di questo regno. Nel resto ella se governa bene, ed il
- Rè l'ama.»
-
-
-IV.--Nous avons rappelé, p. 31, ces paroles de Mme de Motteville: «La
-duchesse de Luynes était très-bien avec son mari.» Sans doute sa beauté
-et son esprit lui faisaient bien des adorateurs, au premier rang
-desquels était le duc de Chevreuse, mais elle répondit à l'amour de son
-mari par un attachement fidèle; elle tenait admirablement sa maison;
-elle était dans le secret de toutes ses affaires, et elle l'y assistait.
-
-L'ambassadeur vénitien, dépêche du 14 juin 1620, l'appelle «bellissima e
-gentilissima.» Il nous apprend que, lorsque Luynes se décida à tirer de
-prison le prince de Condé, il envoya sa femme porter cette bonne
-nouvelle à Madame la Princesse au bois de Vincennes.
-
- DÉPÊCHE DU 17 OCTOBRE 1819: «I passati giorni madama di Louines fù
- al bosco di Vicena à visitare la Principessa, rallegrandosi del
- suo felice parto (la naissance d'Anne-Geneviève de Bourbon, la
- future duchesse de Longueville), e darle pegna di sicura ed
- indubitata fede che, subito giunto il Rè a Parigi, il Principe
- sarà liberato.»
-
-C'est encore la duchesse de Luynes qui, pendant la campagne de 1620,
-restée à Paris, donnait des nouvelles aux ambassadeurs et y représentait
-son mari. Enfin après cette campagne mémorable et les grands succès du
-duc en Normandie, en Anjou, en Guienne et en Béarn, Bentivoglio,
-recommandant au Saint-Père de s'appliquer à gagner de plus en plus
-l'heureux et tout-puissant favori, l'engage à faire quelque cadeau de
-dévotion à sa femme, parce qu'elle a sur son mari un pouvoir absolu.
-
- DÉPÊCHE DU 18 NOVEMBRE 1620: «Qualche corona per la moglie, _la
- quale è padrona, si può dire, del marito_.»
-
-
-V.--L'opinion que nous avons exprimée sur la place que Luynes mérite
-dans l'histoire par sa rupture avec la politique tout espagnole de Marie
-de Médicis et du maréchal d'Ancre, par sa ferme résistance aux
-prétentions des Grands en 1620, par l'entreprise formée par lui et à
-demi exécutée de mettre un frein aux perpétuelles usurpations des
-protestants et de les faire rentrer dans les sages limites de l'édit de
-Nantes, cette opinion n'est point entièrement nouvelle; et sans parler
-des équitables appréciations du P. Griffet, divers auteurs
-contemporains, français et étrangers, cités par Moreri et par
-Pithon-Curt (dans son _Histoire de la noblesse du Comté venaissin_, 4
-volumes in-4º 1743), ont en quelque sorte devancé notre jugement sur les
-services de celui qu'on s'obstine à représenter comme un favori de la
-force du maréchal d'Ancre. Voici par exemple un éloge de Luynes, conçu
-en des termes un peu emphatiques, mais qui repose sur des faits
-incontestables, et qui a pour nous l'avantage de se rapporter à la fois
-au duc et à la duchesse.
-
-François Raymond, baron de Modène, gentilhomme du Comtat, parent et ami
-de Luynes, joua sous lui un assez grand rôle, remplit d'importantes
-missions, et occupa la charge de grand prévôt de France. Son fils aîné,
-Esprit Raymond, comte de Modène, s'attacha à la fortune du duc de Guise,
-le suivit dans son aventureuse expédition, de Naples, comme mestre de
-camp général, déploya, ainsi que son héros et son chef, une rare valeur,
-fut fait prisonnier avec lui, resta deux ans dans les fers, et à son
-retour en France écrivit l'histoire de ce brillant et malheureux fait
-d'armes: _Histoire des révolutions de la ville et du royaume de Naples,
-composée par le comte de Modène_. Il y en a deux éditions, l'une in-4º,
-de 1666 à 1667, l'autre in-12, en trois volumes, en 1668. Le comte de
-Modène était aussi galant que brave. Il fut l'amant de la Béjart et le
-père de la femme de Molière. Il aimait les lettres, particulièrement la
-poésie, et il a laissé des sonnets, des odes, et toute sorte de pièces
-de vers qu'a publiées en 1825 M. de Fortia d'Urban: «_Supplément aux
-diverses éditions des œuvres de Molière, ou Lettres sur la femme de
-Molière, et Poésies du comte de Modène son beau-père._» L'_Histoire des
-révolutions de Naples_ n'est point sans mérite; elle est dédiée à Mme
-de Chevreuse; et nous allons donner ici les principales parties de cette
-dédicace, qui n'a pas été assez remarquée.
-
- A MADAME, MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.
-
- Madame, les bontés que Votre Altesse témoigna à feu mon père
- pendant la vie de M. le connétable de Luynes, et la vénération que
- j'ai toujours eue pour tant de merveilleuses qualités que l'Europe
- admire en la grandeur de vostre âme, m'obligent de vous supplier
- très-humblement d'agréer que vostre nom éclate à l'entrée de cet
- ouvrage. J'espère faire connoistre combien me doit estre précieuse
- la mémoire d'un connétable à qui nostre maison est si redevable.
- Je veux le témoigner au digne objet de son amour, et en lui
- dédiant cette histoire apprendre à toute la terre les grands
- services que cet illustre favori rendit en peu de temps à la
- France. Quelques louanges que l'on ait données aux ministres qui
- l'ont suivi, et que le feu roi prit après lui pour la conduite des
- affaires de son Estat, on peut dire sans flatterie que ce fut M.
- le duc de Luynes qui aplanit et qui ouvrit la voie glorieuse par
- laquelle, en marchant sur ses pas, ils trouvèrent heureusement
- tant de matières de victoires et tant de sujets de conquêtes. En
- effet, chacun sait que lorsque ce digne favori fut appelé dans les
- affaires par son adorable maître, la France n'étoit pas en estat
- de former aucune entreprise advantageuse hors de chez elle, ni
- d'oser s'éloigner de ses frontières. Elle avoit dans ses
- entrailles un ennemi aussi puissant et aussi redoutable qu'il
- estoit artificieux et caché, et qui par conséquent obligeoit le
- ministre à veiller et à demeurer incessamment sur ses gardes.
- Chacun sçait en quelle assiette estoit alors cette grande et
- formidable faction qui, sous couleur de réformer l'Église, avoit
- divisé l'Estat, et qui, feignant dès sa naissance de ne se vouloir
- établir que sur les débris des autels, fit voir au sortir du
- berceau qu'elle ne fondoit son repos que sur les ruines du
- thrône... Elle l'a bien fait paroistre par ces longues et funestes
- guerres civiles qui ont affligé le royaume, pendant lesquelles le
- parti, après avoir en tant de rencontres osé mesurer son épée avec
- celle de ses souverains, les contraignit non-seulement de lui
- pardonner ses révoltes et de lui accorder la paix, mais encore de
- lui donner pour sa plus grande sûreté beaucoup de villes
- importantes que l'on nomma place d'otage... Il y a beaucoup
- d'apparence que cette turbulente faction, qui ne couvoit dans son
- repos que des troubles, eust infailliblement enfanté quelque
- révolte générale, si ce judicieux connétable n'eust prévenu par sa
- prudence le coup dont elle menaçoit l'autorité royale et la
- tranquillité publique. Bien qu'il eust beaucoup de choses à
- craindre en cette hardie et glorieuse entreprise où il avoit
- sujet d'appréhender non-seulement un grand parti qui eut
- autrefois la témérité d'aller attaquer les monarques jusqu'aux
- portes de leur ville capitale, mais encore une infinité de
- malcontents qui le pouvoient favoriser ouvertement ou sous-main,
- aussi bien que les estrangers qui n'estoient pas moins à craindre
- par l'intérest qu'ils avoient de maintenir la division de ses
- Estats, il forma néantmoins ce digne projet avec tant de sagesse
- et l'exécuta avec tant de résolution et de diligence, qu'en
- faisant connoistre aux esprits pacifiques qu'il n'en vouloit qu'à
- la rébellion et non à la religion, il divisa prudemment ce grand
- parti et détruisit la faction avant qu'elle eust eu le moyen et le
- loisir de se défendre... C'est une merveille que l'on ne sçauroit
- assez admirer, et qui, rétablissant nos rois dans leur première
- authorité, rétablit la religion catholique en plusieurs provinces
- et en plusieurs villes d'où son exercice estoit banni depuis
- longtemps. C'est, madame, à ce grand connétable que la France est
- redevable d'un si avantageux bienfait. Ce fut lui dont la piété,
- secondant celle de son maître, vengea cette mère dont nos rois
- sont les fils aisnés. Ce fut lui le premier qui, faisant marcher
- son souverain par tous les lieux où sa présence estoit nécessaire,
- fit voir combien le visage d'un prince est formidable aux
- séditieux, et que bien souvent sa personne toute seule fait plus
- d'effet qu'une grande et puissante armée. Enfin, ce fut lui qui,
- ayant détruit ce redoutable corps en tranchant cette quantité de
- bras qu'il avoit dans le Béarn, dans l'Anjou, dans le Poitou, dans
- la Guyenne et dans tout le reste du royaume, donna le moyen à ce
- grand cardinal qui vint après lui, non-seulement de prendre La
- Rochelle, mais encore d'employer avantageusement toutes les forces
- d'un Estat puissant, réuni et soumis aux volontés de son roi, dans
- les pays estrangers, pour l'exécution de tant de glorieux desseins
- qui ont fait révérer la France jusqu'au bout de l'univers. Certes
- tous les bons François ont sujet de se louer de ce digne favori et
- de bénir à jamais son admirable et innocente conduite. Je
- l'appelle admirable, d'autant que sans beaucoup de bruit ni de
- dépense elle rendit nos rois maistres de leur Estat, et innocente
- parce que, n'ayant ni d'amour ni de haine que suivant les
- intérests de son maistre, il ne se servit jamais de son crédit
- pour satisfaire ses passions. Mais, madame, s'il est véritable
- qu'il ait mérité des louanges immortelles, il est certain que
- vostre Altesse en mérite autant et peut-estre encore plus, puisque
- l'on peut dire que la piété, la valeur et le bonheur de son roi
- contribuèrent beaucoup à sa gloire, mais que celle que vostre rare
- et intrépide vertu s'est acquise en luttant sans cesse contre
- l'envie et contre la fortune est toute à vous sans que personne y
- puisse prétendre aucune part... Aussi, madame, cette gloire que
- vostre invincible génie obtint sur ces deux ennemies de
- l'innocence et du mérite est sans égale, et tous les siècles
- passés ne sauroient former un exemple tel que celui que vous avez
- fait voir au vostre. Je m'arresterois volontiers sur cette matière
- si l'Europe n'avoit connu vos glorieuses infortunes, au sort
- desquelles le ciel, après avoir fait cesser les vents impétueux
- qui vous ont tant menacé du naufrage, vous fit enfin revenir au
- port désiré. Daignez donc agréer, madame, cet ouvrage que je me
- donne l'honneur de vous présenter. Je serois ravi de pouvoir, par
- des marques plus efficaces, vous faire paroistre mon zèle, mais la
- fortune qui me lie depuis tant d'années les bras ne me laisse rien
- que l'usage d'un cœur dont toutes les pensées et tous les vœux
- auront toujours pour but la passion de faire voir à tout le monde
- que je suis et veux estre toute ma vie, madame, de Vostre Altesse
- le très-humble et très-obéissant serviteur,
-
- Le comte de MODENE.
-
-
-
-
-NOTES DU CHAPITRE II
-
-
-Dans ce chapitre, les deux points importants sont: 1º les intrigues de
-Buckingham en Angleterre, où Mme de Chevreuse a été mêlée par Holland;
-2º la conspiration de 1626, à laquelle Mme de Chevreuse a pris une si
-grande part, et qui porte très-improprement le nom de conspiration de
-Chalais, quoique celui-ci n'y ait joué qu'un rôle secondaire, mais parce
-qu'il y a laissé sa tête. Rassemblons sur ces deux points les pièces
-nouvelles sur lesquelles est fondé notre récit.
-
-
-I
-
-INTRIGUES D'ANGLETERRE.
-
-Établissons bien d'abord les rôles officiels de tous les personnages.
-L'ambassadeur ordinaire d'Angleterre en France sous Jacques Ier et sous
-Charles Ier était Goring, qui fut fait baron en 1625, à l'occasion du
-mariage. Henri Rich, lord Kensington, avait été envoyé en France dès
-1624 par le roi Jacques, comme ambassadeur extraordinaire, pour traiter
-l'affaire du mariage, et on lui avait adjoint pour cette même affaire,
-et sur sa demande, le comte de Carlisle. Tous deux avaient aussi reçu
-leur récompense: milord Rich avait été nommé comte de Holland, et le
-comte de Carlisle avait eu la Jarretière. L'ambassadeur français en
-Angleterre était d'abord le comte de Tillières, qui n'avait pas fort
-bien réussi; on l'avait remplacé ou soutenu par le comte d'Effiat,
-depuis maréchal et surintendant des finances, le père de Cinq-Mars, qui
-lui-même, plus tard, en 1626, avait été remplacé par le comte de
-Blainville. Outre l'ambassadeur ordinaire, le duc de Chevreuse, grand
-chambellan de France, accompagnait la nouvelle reine d'Angleterre, au
-nom du roi son frère, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire; et il
-avait avec lui sa femme, alors encore surintendante de la maison de la
-reine, qui avait été autorisée à suivre son mari et à escorter Madame,
-au moins jusqu'à la frontière de France; il paraît qu'elle avait pris
-sur elle et obtenu à grand'peine de M. de Chevreuse d'aller jusqu'à
-Londres. Le duc, par sa naissance et sa magnificence, était fort propre
-à la grande représentation, mais les affaires étaient en d'autres mains.
-La nouvelle reine eut d'abord pour confesseur le père de Berulle,
-fondateur et supérieur de l'Oratoire, l'homme de la reine mère et encore
-celui de Richelieu; il avait été remplacé de bonne heure par un autre
-père de l'Oratoire, le père de Sanci, de la maison de Harlay. Le chef de
-la maison ecclésiastique de la reine était l'évêque de Mende, un peu
-parent de Richelieu, qui avait toute sa confiance, et correspondait avec
-lui. L'ambassadeur ordinaire avait ordre de s'entendre avec l'évêque, et
-ils devaient agir de concert. La grande affaire était l'établissement de
-la jeune reine, selon les conventions et stipulations de son contrat de
-mariage. Enfin Charles Ier, comme son père Jacques, s'efforçait
-d'intéresser la France au sort du prince Palatin du Rhin, son
-beau-frère, qui pour avoir prétendu à la couronne de Bohème avait fini
-par perdre ses États, que Charles Ier travaillait à lui faire rendre par
-la diplomatie ou par la guerre.
-
-Cela posé, on s'oriente aisément dans une précieuse correspondance de
-Richelieu avec d'Effiat, Blainville, le père de Sanci et l'évêque de
-Mende, dont on trouve des extraits aux archives des affaires étrangères,
-dans le fond si souvent cité par nous, FRANCE, en un volume relié en
-vert, séparé du reste de la série, sans numéro d'ordre, mais portant ce
-titre: de 1624 à 1627; à ce volume séparé, il faut joindre, dans la
-série FRANCE, les t. XXXVII, XXXVIII, XXXIX et XL, qui se rapportent aux
-années 1625 et 1626.
-
-Henri Rich, comte de Holland, était insinuant, flatteur, courtisan et
-diplomate habile. Il avait fort réussi en France et avait d'abord été
-assez bien avec Richelieu. Mais il était par-dessus tout dévoué à
-Buckingham. Dans le volume précité on rencontre divers billets polis de
-Holland au cardinal, sans aucune importance; nous en possédons un qui
-n'est point aux archives des affaires étrangères, et qui, comme nous
-l'avons dit, p. 51, montre avec quel soin Holland relevait auprès de
-Richelieu les mérites et les services de Mme de Chevreuse. Le billet est
-autographe, en français, fort incorrect, comme on le pense bien; il
-n'est pas daté, mais il est évidemment de 1625; le cachet est intact
-ainsi que les soies vertes.
-
- A MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU.
-
- «Monseigneur, le retour de monsieur de Montegue (_sic_ pour
- Montaigu) a été délayé (différé) et embarrassé, comme déjà vous
- avés sçu; mais asteure (à cette heure) il part avecque les
- résolutions du roi qui, nous espérons, vous seront agréables, come
- ont esté à Sa Majesté et à la reine les nouvelles de votre
- générosité envers leur cousine, Mme de Chevreuse, une action si
- noble qu'elle ajoute à votre gloire et sert à vos serviteurs; car
- toute cette court qui a esté honorée de la présence et
- cognoissance de cette dame la juge aussi bonne que belle, allant
- en perfection et égualité ensemble (_sic_). Pour moi, monseigneur,
- j'ai receu par M. de Montegue tels témoignagnes de votre faveur et
- estime qu'ils m'obligent d'être tous les jours de ma vie,
- monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
-
- «HOLLANDE[365].»
-
- [365] Ainsi Holland lui-même donnait un air français à son nom,
- et tout le monde favorisait cette habitude de dénaturer les noms
- étrangers, les modernes comme les anciens.
-
-Mais Richelieu n'était pas dupe de Holland et de Mme de Chevreuse, et,
-malgré tous ces beaux semblants, ses fidèles agents l'avertissaient de
-toutes les intrigues qui se formaient en Angleterre, et contre la jeune
-reine et contre la France.
-
-Année 1624. FRANCE, 1624-1627.
-
- LETTRE DE D'EFFIAT, DE JUILLET. Rich avoit demandé à la cour son
- ami, le comte de Carlile, pour achever l'œuvre commencée;
- maintenant ils sont divisés.--LE MÊME, 28 AOUT. Rich a écrit en
- Angleterre qu'il a vu le cardinal, lequel lui avoit demandé s'il
- aimoit mieux que le comte de Tillières retournât ou que d'Effiat
- demeurât. Rich a rendu ici un compte fidèle des honneurs que le
- roi, la reine mère et le cardinal lui ont faits.--LE COMTE DE
- HOLLAND A RICHELIEU, 25 OCTOBRE. Il se plaint qu'on ne veut pas
- s'engager sur l'affaire du Palatinat que le prince de Galles a
- fort à cœur.--D'EFFIAT, 24 NOVEMBRE. Le roi d'Angleterre dit
- qu'ayant fait Rich comte de Holland et donné la Jarretière au
- comte de Carlisle en considération du mariage, le roi de France ne
- peut pas ne pas donner le cordon à d'Effiat, son ambassadeur.
-
-Année 1625. FRANCE, t. XXXVII.
-
- RICHELIEU A D'EFFIAT, DU 10 MAI: «Carlile et Holland connaissent
- mal la France.»--LE MÊME, 20 JUILLET, L'ÉVÊQUE DE MENDE, quand Mme
- de Chevreuse était encore en Angleterre: «On sçait ses mauvais
- déportemens, sa coquetterie, et les faiblesses de son
- mari.»--AOUT, BILLET EN CHIFFRE DE L'ÉVÊQUE DE MENDE: «Mme de
- Chevreuse doit faire ses couches en Angleterre, et pendant qu'elle
- dit qu'elle veut s'en aller, elle fait sous main que le roi
- d'Angleterre lui défend de partir.»--AUTRE LETTRE A L'ÉVÊQUE DE
- MENDE, du même mois, sur le même sujet: «Elle est logée chez lord
- Holland. La faiblesse du mari est si grande qu'on en a honte. Elle
- pleura beaucoup à Boulogne lorsque son mari dit qu'elle ne
- passeroit pas. Elle est cinq ou six jours avec Buckingham, et ne
- voit pas la reine un quart d'heure. Chaque jour elle et la
- maréchale de Thémines mangent de la chair publiquement.»--LE MÊME,
- en chiffre et du commencement d'août: «On n'a pas de plus grand
- ennemi que Buckingham. Il tâche de mettre mal la reine dans
- l'esprit du roi. La reine, d'un autre côté, ne fait pas ce qu'elle
- peut pour gagner le roi qui est amoureux d'elle. Elle ne le voit
- point ou ne le voit que malgré elle. Buckingham veut placer sa
- sœur auprès de la reine. C'est un esprit dangereux; elle est aux
- gages des ministres, et elle pourra gâter l'esprit de la reine.
- Effiat part demain avec les vaisseaux (vaisseaux français que les
- Rochellois avaient pris et conduits en Angleterre, chap. II, p.
- 56). Chevreuse sur la fin s'est porté avec courage.»--RICHELIEU A
- M. DE BLAINVILLE qui succédait à d'Effiat, 10 ET 11 NOVEMBRE: «Les
- Anglois semblent n'avoir de chaleur que quand il faut prendre un
- parti préjudiciable à la France... La France pourroit bien
- s'accommoder avec l'Espagne plutôt que de souffrir les hauteurs de
- Buckingham. M. de Chevreuse lui en a écrit. Enfin, on peut faire
- connoître à Buckingham que, s'il veut aller en France, il faut
- qu'il fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il n'y
- sera pas le bien venu. Tel est encore le naturel des Anglois, que
- si on parle bas avec eux il parlent haut, et si on parle haut ils
- parlent bas.»--13 DÉCEMBRE. Lettre commune de Blainville et de
- l'évêque de Mende. Ils justifient leur conduite énergique et
- accusent celle de d'Effiat et de M. de Chevreuse: «Avec les
- Anglois, il faut agir avec vigueur.»
-
-Année 1626. FRANCE, 1624-1827.
-
- LETTRE DE BLAINVILLE, 26 JANVIER 1626: «Buckingham offrit hier à
- la reine d'Angleterre de la faire entrer au conseil et de lui
- donner part aux affaires. La reine d'Angleterre s'en excusa, par
- l'avis de Blainville, sur son âge et parce qu'elle n'entend point
- la langue; elle pria Buckingham de lui conserver cette bonne
- volonté pour d'autres occasions et de lui laisser la disposition
- de sa maison et qu'on ménageât un peu plus les catholiques.
- Blainville croit que Buckingham tendoit plus d'un piége à la
- reine, qu'il vouloit la rendre odieuse et avoir aussi le moyen de
- la voir plus souvent. Buckingham est inquiet à cause de la tenue
- du parlement. Les Anglois voient avec peine les préparatifs que
- fait le marquis de Spinola, déclaré amiral de ces mers sous le roi
- d'Espagne. L'ambassadeur de Savoie dit que son maître engagera si
- bien les affaires dans le Milanais, que le roi sera obligé de
- faire la paix avec les Huguenots. Les armements que la France fait
- ne sont pas inutiles. Le traité fait par le feu roi d'Angleterre
- et celui de France, par lequel il n'est pas permis à un des deux
- rois d'assister les rebelles de l'autre, va finir. Il envoie la
- proclamation publiée le jour précédent contre les catholiques; il
- l'appelle leur extrême-onction et croit qu'il la faut faire voir
- au comte d'Holland.»
-
- 5 MARS.--Lettre commune de M. de Blainville et de l'évêque de
- Mende. «Intelligence de Buckingham en France. Courriers qui lui
- viennent, et qui gâtent tout et décréditent les ministres du roi.
- Buckingham et ses partisans ne sont venus à des accommodements
- secrets que parce qu'on leur a fait connoître la faiblesse et la
- force de la France.»
-
- L'ÉVÊQUE DE MENDE, 2 AVRIL: «Il a trouvé les affaires fort
- brouillées à son retour de France. Il a engagé Buckingham à rendre
- visite à M. de Blainville dont la vanité est grande. Le parlement
- persiste dans la résolution de ruiner le duc. Le roi se voit
- obligé à le défendre. Le duc a voulu sacrifier les catholiques,
- croyant appaiser le parlement, et feroit souvent le même sacrifice
- s'il lui avoit réussi.»
-
- LE MÊME, MAI: «Buckingham est accusé par Bristol d'avoir fait
- mourir le feu roi d'Angleterre. C'est un artifice des Anglois pour
- lier les mains au roi. Buckingham se flatte que s'il est condamné
- par la chambre basse, il sera absous par la haute, et il se
- trompe. On accuse Carlile, Holland, etc.»--LE MÊME, 24 MAI: «On
- poursuit vivement Buckingham. Le roi est allé au parlement
- déclarer que Buckingham n'a rien fait que par son ordre, et il a
- fait arrêter deux gentilshommes qui avoient parlé contre lui, ce
- qui a fort aigri le parlement, qui ne veut plus travailler qu'on
- ne mette ces deux hommes en liberté. Si le roi les rend, il perd
- son crédit. Le parlement est résolu de déclarer Buckingham auteur
- des désordres qui sont entre le roi et le peuple, et charge le
- comte d'Arondel de le poursuivre. Mende a dit à celui-ci que la
- reine ne désapprouveroit pas sa conduite, et à l'autre
- (Buckingham) que s'il rompoit avec les parlementaires il
- trouveroit des voisins qui l'assisteroient. Les catholiques sont
- persuadés que leur salut dépend de cette division. Si on ne tend
- les bras à Buckingham, il se hâtera de faire la paix avec
- l'Espagne. Il promet de donner dans peu de jours quelque
- satisfaction pour les catholiques. On a délivré commission pour
- les domaines de la reine.»--LE MÊME, 25 MAI: «Buckingham, croyant
- pouvoir justifier l'emprisonnement des deux gentilshommes, a fait
- opiner la chambre haute. Holland est le seul qui ait parlé pour
- lui. Carlile s'est tu; tous les autres ont été contre. La même
- chambre, malgré les brigues du duc, a donné un avocat à Bristol.
- Les juges, assemblés pour savoir si les rois pouvoient être
- dénonciateurs ou témoins, et étant sur le point de prononcer que
- non, il les a empêchés de prononcer. Il y a des choses si infâmes,
- si sordides dans les accusations de Bristol contre le duc, qu'on
- n'ose les écrire. On croit que Bristol sortira glorieux et que
- Buckingham succombera.»
-
- LE MÊME, 6 JUIN: «Il a fait voir à Buckingham la compassion qu'a
- le cardinal pour sa fortune, et il a, à la prière de Buckingham,
- fait connoître au roi d'Angleterre qu'il ne devoit jamais
- l'abandonner, et que c'étoit plutôt le roi qu'on attaquoit que le
- favori. On a mis en liberté les deux membres de la chambre basse.
- Le sieur George Eliot étant élargi a parlé d'une manière encore
- plus offensante contre le duc qu'il n'avoit fait. Le parlement
- demande le rappel du comte d'Arondel ou qu'on découvre ses crimes.
- Le roi vient de faire deux barons, Goring et Carleton.»--LE MÊME,
- 11 JUIN: «On a élargi Arondel. Buckingham croit l'avoir gagné et
- il se trompe; il n'a pu porter le roi à rompre le parlement. Le
- roi d'Angleterre a tenu conseil avec Buckingham, Carlile, Holland
- et autres ministres pour savoir si on romproit le parlement ou si
- on le continueroit; quelques-uns ont été d'avis qu'il n'y avoit
- point d'autres moyens de sauver Buckingham que de casser le
- parlement. Buckingham a dit que le dessein étoit hardi dans la
- nécessité où l'on étoit et qu'il ne vouloit pas pour ses intérêts
- particuliers hasarder l'autorité de son maître. On a ajouté que la
- rupture du parlement pourroit entraîner la ruine des Huguenots en
- France, parce que le roi de France, connoissant la faiblesse de
- l'Angleterre, ne manqueroit pas de les attaquer. La résolution est
- prise de continuer, et s'ils peuvent obtenir des subsides du
- parlement, ils s'en serviront pour le ruiner. Le dessein étoit, si
- les affaires avoient réussi dans le parlement, de chasser les
- François et de porter la guerre en France, ce qu'ils feront dès
- qu'ils en auront le moyen, tant ils sont irrités de la paix de La
- Rochelle, du traité de Monçon conclu avec l'Espagne, de l'arrêt de
- leurs marchandises.»--LE MÊME, 24 JUIN: «Envoie copie de la lettre
- que le roi d'Angleterre écrit à la chambre basse pour la presser
- de régler les subsides. La chambre a répondu avec audace et mépris
- qu'il falloit auparavant leur faire justice sur les griefs qu'elle
- avoit présentés contre Buckingham. On parle de casser incessamment
- le parlement. Un courrier de Savoie, arrivé depuis vingt-quatre
- heures, donne espérance d'éluder la paix par ses artifices. Le roi
- d'Angleterre est fort piqué de ce qui s'est dit dans le traité de
- Monçon que, si les alliés refusent les conditions équitables, les
- deux rois s'uniront pour les y contraindre. Mais ce prince devroit
- se piquer davantage du refus absolu qu'on lui fait de lui donner
- des subsides. Il ne peut digérer la paix de La Rochelle et l'arrêt
- des vaisseaux et marchandises d'Angleterre; il en parle avec
- chaleur. Le parlement proteste contre le duc de Buckingham comme
- auteur des divisions entre le roi et son peuple. On ne peut
- pousser plus loin la persécution contre les catholiques. Les
- prisons sont devenues des couvents de religieuses. Mende écrit
- qu'il a vu Buckingham en pleurs aux pieds de son maître. Si le roi
- d'Angleterre casse le parlement, il faut qu'il en convoque un
- autre six semaines après, n'ayant pas de quoi subsister. Bristol a
- donné de nouvelles charges contre Buckingham, et son fils a donné
- une relation touchant de qui s'est passé en Espagne toute
- contraire à celle de Buckingham.»--LE MÊME, 26 JUIN: «Le roi a
- cassé son parlement parce que le lendemain les deux chambres
- s'unissoient pour porter la sentence contre le duc. Jamais prince
- n'a été plus haï ni dans une plus grande nécessité que le roi
- d'Angleterre. Le duc peut bien différer, mais non pas éviter sa
- perte. Mende veut le porter à rompre avec le parlement afin de
- donner, par ce moyen, le temps de respirer aux catholiques. On
- poussoit Buckingham sur l'affaire d'Espagne. Bristol a été envoyé
- à la Tour; on lui a offert son pardon, il l'a refusé disant que le
- pardon n'étoit que pour les coupables. Le comte d'Arondel est
- relegué dans sa maison avec toute sa famille. Le roi d'Angleterre
- a arraché des registres la déclaration, autorisée de sa main, de
- l'alliance d'Espagne, et celle de la chambre basse qui proteste
- que les impositions faites sans son ministère sont de pures
- violences.»--LE MÊME, 28 JUIN: «Il a écrit par Montaigu ce qui
- s'est passé depuis la rupture du parlement. Londres a refusé un
- million qu'on lui demandoit à emprunter. On demandoit aux
- aldermans à chacun 50,000 fr., ce qu'ils ont refusé. On a donné à
- Hamilton le commandement de quarante vaisseaux, il l'a refusé. Le
- garde des sceaux a ordonné à Bristol de se préparer à répondre;
- Bristol pourra demander son renvoi où le procès a été intenté.
- Tout cela aigrit le peuple contre Buckingham.»
-
- LE MÊME, 4 JUILLET: «Il a écrit par Montaigu, par ordre du roi
- d'Angleterre, le lendemain que le parlement fut cassé. Le roi
- assembla un grand conseil pour faire autoriser les impositions sur
- le peuple. Personne n'en ose ouvrir la bouche. On envoie par les
- provinces des lettres royales qui ne font que trop connaître la
- misère de la cour. On ne croit pas qu'ils gagnent beaucoup par
- cette quête. On a voulu faire des emprunts dans Londres, on n'a eu
- que des refus. Cependant Montaigu croit que dans peu le roi sera
- au-dessus de ses affaires et qu'il sera craint et redouté plus
- qu'aucun autre. Buckingham veut se faire absoudre par la chambre
- de l'Étoile. On ne croit pas qu'il y ait des personnes assez
- hardies pour le décharger des accusations de la chambre basse. Le
- roi d'Angleterre donne de bonnes paroles pour les catholiques, et
- en même temps il donne des commissions pour les poursuivre.
- Buckingham dit que les promesses en leur faveur n'ont été faites
- que pour endormir le pape. On doit s'en plaindre et les menacer de
- ne pas s'engager pour les affaires d'Allemagne. Il est important
- de faire connaître aux catholiques qu'on ne les abandonne pas. On
- tâchera de tirer d'eux une somme considérable. Mais Mende ne leur
- conseille pas de rien donner. Montaigu va solliciter le payement
- des 400,000 écus. Il dira que la reine a ses domaines, ce qui
- n'est pas. Jamais princesse n'a été plus maltraitée. Le comte de
- Carlile a conté à Mende les discours que Monsieur lui a faits, si
- pleins de haine et de mépris pour le roi que par respect on n'ose
- les écrire. Les dames du cabinet d'en haut (évidemment Mme de
- Chevreuse, la maréchale Ornano, la reine Anne) tiennent les
- Anglois fidèlement avertis. On dit Monsieur et la reine en bonne
- intelligence.»--RÉPONSE DU CARDINAL, 10 JUILLET: «Si les Anglois
- mettent des impôts sur les marchandises de France, on en mettra en
- France sur celles d'Angleterre. On fera ce qu'on pourra pour
- soulager les catholiques. On laisse à Mende de se roidir ou de se
- relâcher sur ce qui concerne la maison de la reine.»--LE MÊME, 16
- JUILLET: «On a quelque lumière que les Anglois veulent se
- prévaloir des mécontentements de Monsieur et faire déclarer les
- Rochelois en sa faveur. L'ambassadeur de Savoie est le principal
- promoteur de cette affaire. On a surpris un paquet de Mme de
- Rohan, la mère, qui excite le sieur de Soubise, son fils, qui est
- retiré en Angleterre, à faire du pis qu'il pourra. Il faut tâcher
- de découvrir sur cela tout ce qu'on pourra. On a découvert de
- grandes cabales par la prise de Chalais: on fera ce qu'il faut
- pour y remédier.»
-
- L'ÉVÊQUE DE MENDE PAR COURRIER EXTRAORDINAIRE: «La ville de
- Londres accorde 200,000 livres, monnaie de France, au roi
- d'Angleterre. Le roi d'Angleterre s'approprie les deux tiers des
- biens des catholiques. On a retranché douze tables dans sa maison.
- On a envoyé dans les provinces affermer certaines viandes, de même
- que les charrettes, ce qui ne produira pas 40,000 écus par an, et
- rallume la haine contre le gouvernement. On a tenu conseil sur
- l'emploi de la flotte. Les uns vouloient qu'on l'envoyât à la
- rencontre de la flotte d'Espagne; les autres qu'elle demeurât sur
- les côtes pour interrompre le commerce; un troisième a conseillé
- de l'employer à reprendre les îles que les Rochelois ont perdues,
- assurant Buckingham que c'étoit le moyen de se faire absoudre par
- le parlement. Buckingham a fait mine de rejeter ce conseil et a
- consulté en même temps le moyen de l'exécuter. Le comte d'E.
- partira le 25 avec douze vaisseaux, et Buckingham, trois semaines
- après, avec les vingt-huit autres. Ils n'ont pas de vivres pour
- deux mois. Le roi d'Angleterre attend de grands effets de
- l'intelligence qui est entre Monsieur et la reine, et que presque
- toute la cour conspire à ce dessein. Buckingham entretenoit le roi
- d'Angleterre de la correspondance qui est entre le cardinal et Mme
- de Chevreuse, et qu'elle le caresse à deux fins: l'une pour éviter
- l'éloignement dont elle est menacée; l'autre pour couvrir ses
- intrigues. La reine d'Angleterre a fort protégé Buckingham pendant
- le parlement, et pour reconnaissance il n'est jour que lui et
- Carlile ne fassent tous leurs efforts pour irriter le roi
- d'Angleterre contre elle. Ils vont lui donner un parfumeur de
- Lombardie pour maître d'hôtel; la reine a prié le roi de ne la pas
- obliger à le recevoir. On lui a donné pour dames du lit la
- duchesse de Buckingham, la comtesse d'Amblie, la marquise
- d'Hamilton, les comtesses de Carlile et d'Holland. On a mis ce
- nombre afin d'exclure les dames françoises du carrosse. La reine a
- demandé la duchesse de Lenox et la comtesse d'Arondel. On n'a
- point reçu la duchesse de Buckingham. La reine a prié qu'on ôtât
- la comtesse de Carlile, ce qu'elle n'a pu obtenir. On a aussi
- nommé un officier pour auditeur des domaines. Tout cela se fait
- pour éloigner les François et pour placer les valets et les
- créatures de Buckingham. Carleton va ambassadeur extraordinaire en
- France pour le fait des domaines. Il est nécessaire de lui faire
- sentir fortement le peu de satisfaction qu'a le roi des mauvais
- traitements qu'on fait à la reine, sa sœur. Carlile et Buckingham
- tâchent de donner des maîtresses au roi, et on croit qu'ils lui
- ont fait voir la comtesse d'Oxford.»
-
- LE MÊME, 26 JUILLET: «Rien n'est plus extravagant que les Anglois.
- Buckingham, qui ne juroit que par Mende, veut absolument chasser
- les François. On est très-fâché du mariage de Monsieur (avec Mlle
- de Montpensier), parce qu'on croit toutes les cabales finies. La
- flotte étoit préparée contre la France et Soubise avoit ordre de
- se joindre aux Rochellois avec six vaisseaux qu'on tenoit tout
- prêts. Les agents de Savoie sont les principaux boute-feux. Les
- Anglois ont promis toute sorte de secours à ceux de La Rochelle
- pour reprendre les îles. Jamais temps ne fut plus propre pour
- attaquer La Rochelle. Les Anglois ne sont en état nullement de la
- secourir. Le comte de Tillières passe en France sous le prétexte
- d'aller faire un compliment sur le mariage de Monsieur, mais en
- effet pour représenter l'état où l'on est.»
-
- LE MÊME, 2 AOÛT: «Le duc de Buckingham songe fort à passer en
- France. La passion qu'il a pour les dames cause beaucoup
- d'extravagances et le cabinet d'en haut trouble fort les
- affaires.»
-
- LE MÊME, DE LA FIN DE JUILLET OU DU COMMENCEMENT D'AOÛT: «La reine
- envoie Tillières en France. On a mis, par force, quatre dames du
- lit auprès d'elle. On nie qu'on ait donné promesse de soulager les
- catholiques. On tâche d'étonner la reine pour lui faire changer de
- domestiques et ensuite de religion. Ils voudroient faire la paix
- avec l'Espagne et ils ont chargé Gondomar de leurs propositions.
- Il faut traverser cette paix dont Carleton doit faire quelque
- ouverture. Les Anglois en veulent particulièrement au cardinal,
- persuadés que, pendant son ministère, ils ne pourront pas jeter en
- France les divisions qu'ils ont projetées. Ils n'ont armé qu'afin
- de donner plus de hardiesse aux mécontents de la cour de prendre
- les armes. Soubise, par ordre du roi d'Angleterre, a envoyé à La
- Rochelle promettre que Buckingham iroit lui-même avec sa flotte
- les secourir. Cependant ils n'ont que douze vaisseaux. Ils en
- arrêteront vingt-deux marchands, en cas que La Rochelle accepte
- leurs offres. Carleton va pour demander l'éloignement des
- François. Il faut lui répondre fortement jusqu'à le menacer d'une
- rupture. Ils ne sont pas en état de rien faire sans la tenue d'un
- parlement, et le parlement est la ruine de Buckingham. Soubise n'a
- point de chausses ni le duc de quoi lui en donner. Celui-ci a
- toujours la fantaisie d'aller en France.»--LE MÊME, 10 AOÛT: «Il
- envoie un gentilhomme donner avis qu'on a signifié à tous les
- François ordre de se retirer, sans leur permettre de voir ni le
- roi ni la reine d'Angleterre. La reine est pénétrée de douleur.
- Cette résolution a été prise depuis le retour de Montaigu et sur
- l'assurance qu'il a donnée qu'on la pouvoit exécuter sans péril.
- Lettre très-touchante de la reine d'Angleterre à M. de Mende pour
- le prier de représenter ses malheurs à la reine mère. Il assure
- que tout ce qu'on peut mander des mauvais traitements que reçoit
- la reine d'Angleterre est beaucoup au-dessous de la vérité.--LE
- MÊME: «Sur le refus que les François faisoient de se retirer, le
- roi d'Angleterre est venu lui-même à _Somerset-House_ leur
- ordonner de sortir dans les vingt-quatre heures de ses États. On
- avoit mis près de la reine deux très-mauvais prêtres, Godefroy et
- Rozier; on a eu bien de la peine à obtenir qu'on y laissera un
- père de l'Oratoire avec son compagnon, à ces conditions qu'ils
- n'écriront point en France de la conduite de la reine, et qu'ils
- ne parleront qu'en présence de témoins. On cherche Calcédoine pour
- le faire mourir. Quelques conseillers ayant voulu représenter que
- la France pourroit se venger, Buckingham et Carlile ont parlé du
- roi avec le dernier mépris. La maison de la reine est remplie
- d'hérétiques et des parentes de Buckingham; et le roi a dit
- publiquement qu'il y a plus de huit mois qu'on avoit disposé de
- toutes les charges et qu'on avoit résolu que la reine n'auroit
- plus ni vêpres ni messe. On a fait ce qu'on a pu afin que le père
- de Sancy demeurât. Le roi ne l'a pas voulu permettre.»--LE MÊME,
- 15 AOUT: «On a chassé les François par violence. La vanité de
- Blainville, les intrigues de la reine régnante et de Monsieur ont
- causé tout cela. On a su que Blainville publioit partout la
- faiblesse et la nécessité où est l'Angleterre. L'éloignement de la
- Duvernay (Mme du Vernet, sœur du duc de Luynes, dame d'atour de
- la reine Anne, compromise dans l'affaire de Chalais) a beaucoup
- contribué à faire prendre cette résolution. La liberté qu'ils ont
- eue dans les cabinets a fait ce mal. Ils croient donner par là
- plus de hardiesse à Monsieur de continuer ses cabales. Toute
- l'envie est contre le cardinal. On a envoyé à La Rochelle pour
- savoir quel secours on en pouvoit attendre.»--LE MÊME, 18 AOUT:
- «On a défendu aux François d'approcher de la maison de la reine;
- son confesseur, faute de logement, couche dans la chapelle. Il
- n'est plus permis à la reine d'entendre la messe publiquement. On
- a eu beaucoup de peine à lui conserver son médecin et son
- apothicaire. Le roi d'Angleterre règle sa famille. Il veut qu'il
- n'y ait plus qu'une table pour lui et pour la reine. On veut
- traiter avec l'Espagne. Gerbier a fait deux voyages à Bruxelles à
- cette fin. Ils croient qu'on amasse beaucoup de vaisseaux à
- Blavet, et que les galères de Marseille étoient dans ces mers; ils
- en sont très-alarmés. Si on interrompoit le commerce, le peuple
- pourroit bien faire justice des favoris.»
-
- MÉMOIRE DU MÊME A SON RETOUR D'ANGLETERRE. «Les Anglois veulent
- faire la paix avec l'Espagne. On croit que Gondomar est chargé de
- cette affaire et que les voyages de Le Clerc et de Gerbier à
- Bruxelles sont à cette fin. Ils espèrent, étant d'accord avec les
- Espagnols, pouvoir soutenir les Huguenots en France. Peu de temps
- avant l'emprisonnement du maréchal d'Ornano, Buckingham prit le
- commandement de la flotte avec dessein d'attaquer les îles de Ré
- et d'Oléron, ou de surprendre quelque port en Bretagne ou en
- Normandie. Pembroc et Arondel le dirent à l'évêque de Mende. Après
- l'emprisonnement du maréchal, et même depuis le retour de
- Montaigu, ils ont cru que Monsieur pourroit passer en Angleterre.
- Buckingham s'en est expliqué à l'évêque de Mende et au comte de
- Tillières. Pembroc a dit au premier qu'on étoit convenu entre Mme
- de Chevreuse, les dames et les galants, que deux fois l'année on
- passeroit la mer, sous prétexte de raccommoder le roi et la reine
- d'Angleterre, et que la reine mère, dans la crainte que sa fille
- ne fût maltraitée, leur donneroit cette liberté. Comme ils jugent
- qu'ils pourront être traversés par le cardinal, ils songent à le
- perdre. Les raisons qu'ils disent en avoir sont la paix des
- Huguenots, le traité de la Valteline et l'éloignement de la
- Vieuville.»--LE MÊME, AMIENS, 24 AOUT. «Les Anglois sont dans le
- plus grand étonnement du monde du mariage de Monsieur, et disent
- qu'il faut que le cardinal soit un ange ou un diable pour avoir
- démêlé toutes ces fusées. Ils proposent déjà de rétablir une
- partie des personnes auprès de la reine.»--LE CARDINAL A M. DE
- MENDE, 27 AOUT. «Il le croit encore en Angleterre. Il loue son
- courage et dit qu'en ces occasions on doit souffrir le martyre;
- qu'il pleure avec des larmes de sang l'état malheureux de la reine
- d'Angleterre. Le roi envoie M. de Bassompierre témoigner le juste
- ressentiment qu'il a de cette perfidie. On prendra tous les
- conseils que vous pouvez vous imaginer pour la dignité d'un si
- grand prince, et pour empêcher que l'âme d'une si vertueuse
- princesse ne soit en hasard.»
-
- SEPTEMBRE: Instruction donnée à M. le maréchal de Bassompierre
- allant en Angleterre, signée à Nantes le 23 août 1626.
-
- BASSOMPIERRE, 17 OCTOBRE: «Le roi d'Angleterre ne veut entendre
- parler du rétablissement des officiers de la reine. Bassompierre
- est si mal content de sa première audience qu'il auroit pris congé
- de lui s'il en avoit eu la permission.»--LE MÊME, 30 OCTOBRE: «Il
- a disposé les ministres d'Angleterre à faire raison au roi.
- Buckingham y est fort porté et combat l'esprit opiniâtre du roi,
- son maître, qui ne veut plus, dit-il, retomber sous la domination
- et tyrannie que les François ont exercées sur lui en sa maison. Le
- point le plus difficile est qu'ils ne veulent point d'évêque pour
- grand aumônier, ni de réguliers.»
-
- «Propositions de M. de Bassompierre et réponses des ministres
- d'Angleterre. M. de Bassompierre appuie ses demandes sur les
- articles signés le 20 de novembre 1624, insérés dans le contrat de
- mariage de Madame Henriette, passé à Paris le 8 mai 1625 et
- ratifié par le roi de la Grande-Bretagne. Il est expressément
- promis que Madame aura le libre exercice de la religion catholique
- pour elle et pour toute sa maison; qu'elle auroit un évêque et un
- certain nombre de prêtres pour faire le service divin; que tous
- les officiers de sa maison et ses domestiques seroient François et
- catholiques choisis par Sa Majesté Très-Chrétienne. Par un autre
- acte particulier du 12 décembre 1624, le roi Jacques promet que
- tous ses sujets catholiques jouiront à l'avenir de plus de
- franchise et bons traitements qu'ils n'eussent pu faire en vertu
- d'aucuns articles accordés par le traité de mariage fait avec
- l'Espagne. Cet acte fut confirmé ce même jour par le prince, son
- fils, et celui-ci, étant revenu en son pays, avoit donné un autre
- acte de confirmation à Londres, le 18 de juillet 1625. Les
- ministres d'Angleterre conviennent des articles du 20 novembre, et
- prétendent qu'ils ont été religieusement observés; mais que
- l'évêque de Mende et Blainville mettoient la division entre les
- sujets du roi et animoient les mal affectionnés du parlement
- contre le roi et le repos de l'État; que les François prêtoient
- leur nom pour louer des maisons où les prêtres avoient leur
- retraite; qu'ils faisoient de la maison de la reine une retraite
- pour tous les jésuites et les fugitifs; qu'ils décrioient ce qui
- se passoit dans le particulier du roi et de la reine; qu'ils
- inspiroient à la reine de l'aversion pour le roi, son mari, du
- mépris pour la nation, du dégoût pour leurs manières, l'ayant
- empêchée d'apprendre la langue; qu'ils l'avoient soumise à la
- règle d'une obéissance monastique; qu'ils l'avoient menée au
- travers du parc, soutenue du comte de Tillières, en dévotion, à un
- gibet où on punit les malheureux condamnés, comme si on n'y avoit
- mis à mort que des innocents; que c'étoit ce dernier acte qui
- avoit fait perdre patience au roi; que cependant rien n'avoit
- altéré la bonne union et intelligence qu'il vouloit entretenir
- avec le roi de France, son frère; que Buckingham vouloit passer de
- Hollande en France pour faire ses plaintes, et qu'en France on
- n'avoit pas voulu le permettre. Quant à la liberté promise aux
- catholiques, ils nient que cela ait été porté dans le traité, et
- prétendent que l'écrit particulier passé sur ce sujet n'est qu'une
- formalité; que d'ailleurs on n'a fait mourir ni jésuites ni
- prêtres; que le roi d'Angleterre a lieu de se plaindre de ce que
- contre les paroles données on avoit refusé de faire une ligne
- offensive et défensive pour les affaires d'Allemagne; qu'après
- être convenu que Mansfeld pourroit descendre à Calais avec un
- corps d'infanterie angloise, auquel on joindroit un autre corps de
- cavalerie françoise pour pénétrer en Alsace, on avoit refusé de le
- recevoir, ce qui avoit coûté plus d'un million au roi
- d'Angleterre, et fait périr dix mille Anglois; qu'il étoit
- stipulé qu'on ne feroit point de représailles et que tout se
- termineroit par une voie amiable; que cependant on venoit
- d'arrêter et saisir les vaisseaux anglois et confisquer les
- marchandises; qu'on n'a rien tenu de ce qui a été promis à ceux de
- la religion réformée et particulièrement aux Rochelois par le
- traité conclu par la médiation des ambassadeurs que le roi
- d'Angleterre avoit envoyés exprès; qu'enfin on n'avoit pu obtenir
- l'entier accomplissement de ce qui avoit été promis au roi de
- Danemarck et à Mansfeld, ce qui a été très-préjudiciable à la
- cause commune. Pour conclusion, on convient que l'article du
- traité qui concerne la conscience de la reine sera ponctuellement
- observé, qu'on s'en rapportera au témoignage de la reine même, et
- qu'en considération de la reine on donnera aux catholiques romains
- la liberté que la constitution et la sûreté de l'État peuvent
- permettre. Donné par écrit le 13 novembre 1626.
-
- «Écrit passé entre le maréchal de Bassompierre et les ministres du
- roi de la Grande-Bretagne sur le rétablissement des officiers
- françois près de la reine, du 21 novembre. Bassompierre est
- convenu, sous le bon plaisir du roi, de ce qui suit, et en promet
- la ratification, savoir: que la reine aura un évêque, douze
- prêtres, un grand chambellan, un secrétaire, un écuyer, deux dames
- de la chambre du lit, trois femmes de chambre, qui sont la
- nourrice, sa fille et Mlle Vantelet, une empeseuse, un gentilhomme
- huissier de la chambre privée, M. Vantelet, un de la chambre de
- présence, M. Goudonis, un valet de chambre privé, Montaigu, un
- valet, un gentilhomme servant, un joueur de luth, Gautier, dix
- musiciens, deux médecins dont Mayerne est le premier, un
- chirurgien, un écuyer de cuisine, un apothicaire, un potager, un
- pâtissier. L'évêque n'aura nulle autorité hors la maison de la
- reine, n'ordonnera aucun prêtre, que les douze prêtres; il n'y
- aura ni jésuites ni pères de l'Oratoire hors le confesseur de la
- reine et son compagnon, qui sont de l'Oratoire; il ne reviendra
- aucun des domestiques qui ont été licenciés, hors le médecin
- Chartier. Bassompierre témoignera à la reine mère combien la
- reine, sa fille, étoit honorablement servie par ses dames du lit,
- que cependant elle pouvoit en mettre encore deux si elle le
- souhaitoit.
-
- «Signé: BASSOMPIERRE.»
-
- COMMENCEMENT DE L'ANNÉE 1627. AVIS DU P. DE SANCI: «Buckingham
- veut posséder la reine comme il possède le roi. Il a pour elle une
- passion extravagante. Il voudroit la pouvoir faire changer de
- religion pour gagner les protestants.»--Lettre de la reine
- d'Angleterre à la reine, sa mère, «sur l'envie que Buckingham a
- d'aller en France, et qu'elle ne peut se fier à lui.»--Mémoire
- intitulé: _Raisons contre le voyage de Buckingham_
- (vraisemblablement de Richelieu). «Il y a dix-huit mois qu'on lui
- a refusé la permission qu'il demande, et on la lui a refusée
- attendu l'inexécution du traité; et comme aujourd'hui il y a
- contrevenu, on doit témoigner encore plus de fermeté. Lorsqu'on a
- pressé le roi d'Angleterre pour le soulagement des catholiques, il
- a répondu, par le conseil de Buckingham, que la clause du
- soulagement des catholiques n'avoit été mise que pour obtenir la
- dispense du mariage. Si on reçoit Buckingham auteur de cet
- artifice, on met les catholiques anglois au désespoir, et le roi
- perd sa réputation et son crédit. Buckingham est accusé dans le
- parlement d'avoir donné des vaisseaux pour ruiner les Huguenots.
- Il croit qu'en venant en France il leur donnera quelque espérance
- de relever leurs affaires, et cabalera dans le royaume et
- fomentera la division des grands. L'Angleterre n'est point en état
- de soutenir les affaires d'Allemagne. La France peut bien
- contribuer et ne pas les abandonner, mais elle ne veut pas les
- épouser. Enfin on ne peut point faire d'accueil à un favori dont
- il soit content, et moins à celui-ci qu'à un autre. On a vu qu'en
- Espagne il s'est brouillé avec le comte Olivarez, et cette rupture
- a causé la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne. Son voyage en
- France l'a rendu ennemi du roi et de son principal ministre;
- depuis, il n'en a parlé qu'avec mépris, et a partout témoigné son
- animosité. Lorsqu'il fut à La Haye, il tâcha de rendre la personne
- du prince d'Orange odieuse. On ne peut pas douter que son voyage,
- donnant de la jalousie aux Espagnols, ne les porte à faire plutôt
- la paix, ce qu'on doit éviter.»
-
-AFFAIRE DE CHALAIS
-
-Les archives des archives étrangères, FRANCE, t. XXXVIII, XXXIX et XL,
-contiennent tout ce que contient le recueil de La Borde: «Pièces du
-procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais, décapité en 1626,
-Londres, 1781.» Aucune des pièces imprimées n'y manque; il y en a même
-quelques-unes de plus. Ainsi, outre les deux lettres connues de Chalais
-au cardinal et au roi, où il leur demande grâce et s'engage à les
-servir, nous en trouvons ici une troisième à la reine mère, alors
-toute-puissante sur le roi et sur le cardinal, dans laquelle il
-renouvelle les mêmes offres de services d'un si peu noble
-caractère.--FRANCE, t. XXXIX.
-
- LETTRE A LA ROYNE, MÈRE DU ROI, DE 5 AOUST 1626: «Madame, les
- grâces que j'ai reçues de l'intervention de Votre Majesté ont
- tellement augmenté les espérances que j'avois de réparer mes
- fautes, qu'à présent que les inquiétudes me tuent je prends la
- hardiesse de la supplier pour la continuation; et bien que le
- misérable état en quoi je suis et le service très-humble que je
- lui ai voué de tout temps me fissent espérer tant de bonté, si
- osé-je lui dire que, n'ayant nul intérêt que dans celui du roy et
- dans son contentement, elle y est plus que obligée, puisque je me
- promets très-infailliblement lui rendre de bien grands services.
- Votre Majesté considérera donc que peut-être à toutes heures on en
- a besoin, vu la légèreté et malice des espris qui _conseillent ou
- font conseiller monseigneur_[366]. de même, lorsque monseigneur le
- cardinal me visita, je lui donnai avis combien étoit à soupçonner
- _le voyage de celui qui a les oiseaux de monseigneur_[367], et la
- grande confiance qu'on a en lui. je demande donc à Votre Majesté
- de hâter ma délivrance, puisqu'en un moment je saurai sa
- légation[368] et tout ce qui pourra importer le service du roy; et
- la supplie, si elle m'en juge digne, de m'en mander quelque chose
- par M. de Lamon (exempt de la garde écossaise et un des espions du
- cardinal), afin ou que je vive en espérance ou que je me réduise à
- prier dieu pour le roy et pour Votre Majesté, de qui je suis,
- madame, le très-humble et très-obéissant et fidèle serviteur,
-
- CHALAIS.»
-
- [366] La ligne est ainsi soulignée dans la copie qui est aux archives.
-
- [367] Ainsi souligné.
-
- [368] Une autre main: le but de son voyage.
-
-Cette pièce n'est pas propre à diminuer le mépris que mérite la conduite
-de Chalais en prison, ni la suivante à affaiblir une des plus graves
-accusations qui pesaient sur lui, celle d'avoir trempé dans les
-intrigues du comte de Soissons et tenté de séduire la fidélité du
-commandant de Metz. Après l'arrestation des Vendôme, Chalais avait
-envoyé son écuyer porter une lettre au comte de Soissons, pour l'avertir
-de cette arrestation et l'engager à ne pas venir chercher le même sort à
-la cour, conseil qu'avait fort bien suivi le comte; et il avait aussi
-envoyé le même écuyer au marquis La Valette, qui commandait à Metz au
-nom de son père le duc d'Épernon, pour l'inviter à s'entendre avec
-Monsieur, qui cherchait de divers côtés un asile. La proposition faite à
-La Valette n'avait pas été acceptée, mais elle avait été faite, et cela
-suffisait à établir la culpabilité de Chalais. L'écuyer, après avoir
-rempli ses commissions, était tombé à son retour entre les mains de
-Richelieu; et quoique déjà Chalais eût subi sa peine, on n'avait pas
-moins, comme nous l'avons dit, p. 73, procédé à son interrogatoire pour
-éclairer encore l'ensemble de l'affaire et confirmer la justice de la
-sentence rendue et exécutée. FRANCE, t. XXXVIII, fol. 12.
-
- «DU MERCREDI 23 SEPTEMBRE 1626, à trois heures de relevée, au
- château de la Bastille. Nous avons fait amener devant nous, en la
- chambre du sieur du Tremblay, gouverneur dudit château, Gaston de
- la Louvière, prisonnier audit château, pour l'ouïr et l'interroger
- à part, serment par lui fait de dire vérité.
-
- «Interrogé sur son nom, âge, qualité et demeure, a dit se nommer
- Gaston de la Louvière, âgé de 23 ans ou environ, gentilhomme
- servant d'écuyer au sieur de Chalais, avant sa prison, avec lequel
- il demeuroit.
-
- «Interrogé s'il sait pourquoi il est prisonnier, a dit qu'il ne
- sait, et qu'il a fait un voyage, pour ledit sieur de Chalais, de
- Blois à Paris, pendant que la cour étoit à Blois, après la prise
- de MM. de Vendôme, pour porter une lettre que lui bailla ledit
- sieur de Chalais pour porter à M. le comte de Soissons, laquelle
- il rendit à mondit sieur le Comte en sa maison, sur la fin de son
- dîner, en présence de madame sa mère, du sieur de Seneterre et
- beaucoup d'autres, laquelle fut lue par ledit sieur comte de
- Soissons, qui demanda au répondant depuis quand les sieurs de
- Vendôme étoient arrêtés.--A dit encore ledit répondant qu'étant
- retourné à Blois sans réponse dudit sieur comte, ledit Chalais,
- trois ou quatre jours après, le renvoya de Blois à Metz vers le
- sieur de La Valette, lui disant ces mots: «On m'a voulu mettre mal
- auprès du roi. Mgr le cardinal de Richelieu m'a dit que le vrai
- moyen de m'y remettre étoit de découvrir quelque chose des
- affaires ou intrigues de Monsieur: va-t'en donc à Metz, et porte
- cette lettre à M. de La Valette, à Metz.» Et, outre ladite lettre,
- lui donna un petit billet à part, dedans lequel étoient écrits ces
- mots: «Si vous voulez recevoir des propositions de la part de
- Monsieur, je me fais fort de vous en faire faire;» laquelle lettre
- et billet il porta au sieur de La Valette, à Metz, lequel dit au
- répondant qu'il trouvoit bien étrange que le sieur de Chalais, qui
- étoit de la maison du roi, se mêlât de ces affaires-là, et qu'il
- ne se falloit pas adresser à lui pour cela, qu'il n'avoit aucun
- pouvoir et dépendoit de M. d'Epernon, son père, et ne lui fit ne
- donna autre réponse; même se souvient le répondant qu'il bailla
- audit sieur de La Valette, étant dans sa salle, ladite lettre et
- billet en présence de beaucoup de personnes qu'il ne connoît pas
- de nom, et croit ledit répondant que c'est là le sujet pour lequel
- il a été emprisonné; et s'il eût cru l'être pour cela, il n'eût
- porté lesdites lettres; et même avant que partir de Blois, le
- répondant dit à la femme dudit Chalais, en présence de Lustié (?),
- écuyer de ladite dame, qu'il se réjouissoit fort de ce que son
- maître se remettoit aux bonnes grâces du roi, et que sondit maître
- lui avoit dit qu'il l'envoyoit à Metz parce que ledit sieur
- cardinal le faisoit faire; et de fait ledit sieur de Chalais lui
- dit que le sieur cardinal lui avoit baillé cent pistoles, dont
- ledit sieur de Chalais lui en bailla quarante pour son voyage; et
- étant le répondant de retour à Nantes, il fit entendre à son
- maître que ledit sieur de La Valette avoit trouvé mauvais ledit
- voyage, et lui avoit demandé de quelles personnes son maître se
- fioit et à qui il en avoit communiqué; sur quoi ledit Chalais lui
- dit ces mots: «Vraiment, tu n'as point d'esprit», s'étonnant de ce
- qu'il ne lui avoit point rapporté de réponse; et lui dit qu'il
- s'en alloit le dire à mondit sieur le cardinal. Et, deux jours
- après, ledit Chalais ayant été emprisonné, le répondant s'en
- étonna, et dit à la dame de Chalais plusieurs fois, et au comte de
- Cramail, qu'il ne croyoit pas qu'il pût être en peine, parce qu'il
- lui avoit dit que ledit sieur cardinal avoit fait faire ledit
- voyage de Metz, et qu'il alloit par là se remettre aux bonnes
- grâces du roi; auquel répondant ladite dame de Chalais disoit:
- Vous le voyez bien, si c'est M. le cardinal qui l'a fait faire; et
- quant au comte de Cramail il disoit qu'il falloit donc que ledit
- Chalais eût trompé ledit sieur cardinal.
-
- «Depuis quel temps il est au service dudit Chalais? A dit qu'il
- entra à son service environ le temps de la foire Saint-Gervais
- dernier par le moyen du comte de Louvigny, lequel il avoit servi
- auparavant.
-
- «De quelles affaires il s'est mêlé depuis qu'il est audit Chalais
- autres que celles dont il a parlé? A dit qu'il ne s'en est mêlé
- d'aucune autre, et que jamais il ne lui a rien dit ni donné aucun
- emploi.
-
- «S'il n'a pas toujours suivi ledit Chalais et été partout avec
- lui? A dit qu'il ne le suivoit pas toujours, et quelquefois il
- échappoit au répondant qui demeuroit longtemps sans le pouvoir
- trouver; une fois entre autres devant le dernier voyage du roi à
- Blois, ledit Chalais, sortant du Louvre après le coucher du roi,
- sur les dix à onze heures du soir, comme ledit répondant le
- suivoit, il le perdit entre les deux portes du pont dans la
- presse, et ne retrouva ledit Chalais à son logis qu'à deux heures
- après minuit, sans qu'on ait pu savoir où il avoit été.
-
- «S'il croyoit que le voyage qu'il avoit fait à Metz étoit pour le
- service du roi? A dit que oui.
-
- «Quelle interprétation il a pu donner aux termes portés par le
- billet d'offrir au sieur de La Valette des conditions de la part
- de Monsieur, et s'il appelle cela faire le service du roi? A dit
- que s'il a failli, c'est que son maître l'a trompé, et qu'il
- croyoit que son maître vouloit découvrir l'intention du sieur de
- La Valette pour le faire savoir après au sieur cardinal.
-
- «S'il n'avoit pas encore autre créance à dire de la part de son
- maître, de bouche, au sieur de La Valette, et quelle? A dit que
- non, que son maître ne lui en a point donné d'autre que celle du
- billet, lequel son maître lui avoit lu.
-
- «Combien de temps le répondant séjourna à Metz? A dit qu'il n'y
- demeura qu'un demi jour.
-
- «Avec quelles autres personnes il communiqua étant à Metz? A dit
- qu'il n'y a communiqué avec personne.
-
- «Ce que portoit la lettre de sondit maître au sieur de La Valette?
- A dit qu'il ne sait ce qu'elle portoit, qu'il ne l'a point lue, et
- ne lui a été communiquée par son maître, mais qu'elle n'étoit que
- de la moitié d'une page de papier.
-
- «Lui avons remontré qu'il ne dit la vérité, et se rend moins digne
- de grâce en la taisant, parce qu'il n'y a apparence que son maître
- lui ait confié un billet de si grande importance et si pernicieux
- contre le service de Sa Majesté sans lui avoir communiqué le
- particulier des conditions dont son maître entendoit parler par
- ledit billet, vu même que ladite lettre, courte et en peu de
- lignes, comme il le confesse, ne pouvoit instruire le sieur de La
- Valette, si le répondant n'eût su toutes les conditions. A dit
- qu'il est vrai qu'il n'a jamais rien su d'aucunes conditions ni
- autres choses que ce qu'il nous a dit, et qu'il voit bien que son
- maître l'a trompé.
-
- «S'il n'a pas fait le voyage de Metz pour persuader au sieur de La
- Valette d'y recevoir Monsieur? A dit que non.
-
- «S'il ne croit pas ce que ledit Chalais a dit touchant ledit
- voyage de Metz? A dit que non.
-
- «Pourquoi il n'en veut pas croire son maître et quels reproches il
- peut avoir contre lui? A dit que c'est pour ce que son maître ne
- lui a dit autre chose que ce que lui, répondant, nous a dit, et
- qu'il n'a autre reproche contre lui, sinon qu'il croit à présent
- qu'il s'est voulu servir de lui pour le tromper.
-
- «Si son maître ne lui a pas communiqué l'intelligence qu'il avoit
- avec autres grands du royaume, et qui ils sont? A dit que non.
-
- «S'il ne sait pas l'intelligence qui étoit entre son maître et M.
- le grand-prieur? A dit que non.
-
- «S'il ne sait pas le parti qui se formoit entre les grands du
- royaume, et à quelle fin? A dit que non, et qu'il ne lui a rien
- communiqué.
-
- «Pourquoi donc il a fait plusieurs voyages vers M. le comte de
- Soissons et autres? A dit qu'il n'a fait autres voyages vers M. le
- comte de Soissons que celui dont il nous a parlé ci-dessus.
-
- «Ce que portoit la lettre écrite par son maître à M. le Comte? A
- dit qu'il ne sait et qu'il croit qu'elle parloit de l'arrêt
- desdits sieurs de Vendôme ainsi que son maître le lui avoit dit,
- lequel arrêt avoit été fait le jour que ledit répondant partit de
- Blois.
-
- «Quelles autres charges il avoit vers mondit sieur le comte de
- Soissons? A dit qu'il n'en avoit point d'autres que ce qu'il a
- dit.
-
- «A qui il parla étant à Paris? A dit qu'il ne parla à personne,
- sinon au sieur de Castille et à ceux de sa maison.
-
- «S'il ne parla pas au sieur de Seneterre? A dit que oui, et que
- lorsqu'il rendit ladite lettre de son maître à M. le Comte, ledit
- Seneterre le tira à part et lui demanda quand lesdits sieurs de
- Vendôme avoient été pris.
-
- «Si ledit sieur de Seneterre ne lui dit pas autre chose, et quoi?
- A dit que non.
-
- «Quelle commission on lui donna de faire à son retour à Blois? A
- dit qu'on ne lui en donna point.
-
- «Si ledit Chalais n'écrivit point audit sieur Comte qu'il se
- gardât bien de venir à Blois, et autres choses? A dit qu'il ne
- sait.
-
- «S'il a su que ledit Chalais est mort? A dit qu'il l'a appris hier
- par un des domestiques de céans, et ne se souvient si le sieur du
- Tremblay l'a dit aussi.
-
- «Lui avons remontré qu'il ne nous dit la vérité, et qu'il a su
- toutes les menées et intelligences qui se sont passées entre
- plusieurs grands et son maître, comme il en a déjà reconnu
- beaucoup, et qu'il ne doit point douter que par les déclarations
- de son maître et autres personnes dignes de foi, le roi ne soit
- éclairci de tout ce qui s'est passé, et qu'on n'a pas besoin de sa
- confession, mais que pour satisfaire aux formes de justice, on lui
- en demande la vérité, l'admonestant de la dire et de se rendre par
- ce moyen plus digne de grâce, comme il sera, pourvu qu'il dise la
- vérité de tout ce qu'il sait, n'ayant été employé que par autrui.
- A dit qu'il nous a dit la vérité.
-
- «S'il ne sait pas l'intelligence du sieur de Chalais avec Mme de
- Chevreuse? A dit qu'il a ouï dire cent fois audit Chalais qu'il en
- étoit amoureux, et qu'il avoit la plus belle maîtresse du royaume,
- mais que ledit Chalais ne souffroit pas que lui, répondant, vît
- toutes ses actions, et qu'aussitôt qu'il étoit retiré dans sa
- chambre, au Louvre, après le coucher du roi, il renvoyoit le
- répondant à son logis à la ville, et qu'il a souvent vu ledit
- Chalais suivre ladite dame aux églises et promenoirs, et le plus
- souvent à la chapelle du Louvre.
-
- «S'il ne sait pas que ladite dame de Chevreuse se mêloit des
- pratiques et intelligences que ledit Chalais avoit avec aucuns
- grands du royaume? A dit que non.
-
- «Si quand, lui répondant, vint de Nantes à Paris, après la prison
- de son maître, il ne vit pas à son arrivée, devant qu'il fût
- arrêté, ledit sieur de Seneterre? A dit que non.
-
- «S'il ne vit pas d'autres domestiques dudit sieur comte de
- Soissons, et ce qu'ils lui dirent? A dit qu'il n'en a point vu,
- sinon qu'un jour après son arrivée, ledit sieur Comte, venant
- visiter le sieur de Castille, l'écuyer dudit sieur Comte, qui
- pique ses grands chevaux, duquel il ne sait le nom, lui demanda
- seulement comment alloient les affaires du sieur de Chalais.
-
- «Quelle réponse lui fit ledit sieur de La Valette lorsqu'il fut à
- Metz, autre que celle qu'il a dit? A dit qu'il ne lui en fit point
- d'autre.
-
- «Si au retour de Metz il passa par Paris? A dit qu'oui.
-
- «S'il ne rendit pas compte de son voyage à M. le comte de
- Soissons? A dit que non et qu'il ne vit pas M. le Comte.
-
- «A quelle autre personne il en rendit compte à Paris? A dit qu'il
- n'en parla à personne.
-
- «Lui avons remontré que par ses confessions il s'est manifestement
- convaincu, et que l'excuse de l'ignorance qu'il allègue et de
- s'être laissé abuser par son maître, comme il dit, est contre le
- sens commun pour un gentilhomme accoutumé à la vie de la cour, et
- que les pernicieux voyages qu'il a faits contre la personne du roi
- et son État ne peuvent avoir été faits que par un mauvais dessein
- prémédité; ce partant, que cela l'oblige davantage à dire la
- vérité, et mériter par ce moyen la grâce du roi et faciliter sa
- liberté, l'admonestant de reconnaître la vérité. A dit qu'il n'a
- rien à dire pour la vérité plus que ce qu'il a dit.
-
- «Lecture à lui faite du présent interrogatoire, a dit ses réponses
- contenir vérité, y a persisté, et a signé LA LOUVIÈRE.»
-
-Nous avons vu, p. 69, 70 et 71, qu'à la suite des viles dénonciations de
-Louvigni qui amenèrent l'arrestation de Chalais, à Nantes, le 8 juillet
-1626[369], Monsieur, mandé devant le roi et sa mère, perdit la tête
-comme il avait fait au mois de mai précédent, et fit des aveux
-accablants pour ses complices, et en particulier pour Chalais.
-Richelieu, dans ses Mémoires, nous fait connaître en gros ces aveux;
-mais les procès-verbaux qui les comprennent sont encore aux archives des
-affaires étrangères, FRANCE, t. XXXIX, f. 329-335, avec les signatures
-autographes, avec le mot _employé_, attestant que Richelieu s'est servi
-de ces papiers, et même avec les principaux faits relevés de sa propre
-main à la marge. Nous donnons ces procès-verbaux tout entiers, comme un
-curieux et triste monument de l'une des plus grandes bassesses dont
-l'histoire fasse mention. Ici, en 1626, Gaston s'est d'avance surpassé
-lui-même, et tout ce qu'il fera plus tard dans l'affaire de Montmorency
-et dans celle de Bouillon et de Cinq-Mars n'est en vérité rien devant
-l'abîme d'infamies que contient cette première trahison, suivie de tant
-d'autres. Plus on l'examine, plus elle fait horreur. Son objet, le motif
-qui l'a déterminée, n'est ni l'ambition, ni l'amour, ni l'orgueil, ni la
-vengeance; c'est un intérêt d'argent, le désir d'un plus riche apanage.
-Les personnes qui vont en être victimes, c'est un de ses favoris,
-Chalais, c'est son propre gouverneur Ornano, ce sont ses deux frères
-naturels les Vendôme, ce sont deux femmes qui se sont fiées à lui, la
-reine et Mme de Chevreuse. Ajoutez que le comte de Soissons est seul
-parvenu à s'échapper, et que tous les autres, Chalais, Ornano, les
-Vendôme, sont là sous la main du terrible cardinal, et que ses aveux les
-livrent à l'échafaud, tandis qu'il pouvait les sauver tous aisément en
-se déclarant prêt à épouser Mlle de Montpensier, à servir loyalement le
-roi et à bien vivre avec son ministre, à la condition qu'on délivrât les
-prisonniers et qu'on abandonnât les procédures commencées. Richelieu
-aurait bien été forcé d'accepter cette condition, et il l'aurait
-embrassée avec joie si, à ce prix, il avait espéré acquérir
-véritablement celui qui le lendemain pouvait être son roi et hériter de
-la couronne de Louis XIII déjà très-malade et encore sans enfants.
-
- [369] Pendant tout le procès, Louvigni n'a cessé de s'entendre avec
- le cardinal, car il y a aux archives des affaires étrangères,
- FRANCE, t. XXXVIII, dans l'extrait de la correspondance de 1626, un
- billet de Louvigni à Richelieu, du 15 Juillet: «Il ne peut aller
- trouver monseigneur le cardinal, de peur de se rendre suspect et de
- se mettre par là hors d'état de servir.»
-
-DIVERSES CHOSES QUE MONSIEUR A AVOUÉES AU ROY. JUILLET ET AOUT 1626.
-
- «Le samedi, 11e jour de juillet 1626, le roi étant en la ville de
- Nantes, Monsieur a dit à Sa Majesté les choses qui s'en suivent,
- en présence de la reine sa mère, de monseigneur le cardinal de
- Richelieu, et de MM. le garde des sceaux (Marillac), d'Effiat et
- Beaucler, voulant reconnaître franchement la vérité sur les
- occurrences présentes, dont le roi lui parloit:
-
- «Qu'il étoit vrai que Chalais lui avoit dit dès Paris qu'on le
- vouloit prendre prisonnier, qu'il avoit fait une grande faute de
- souffrir qu'on mît des exempts dans le Pont-de-l'Arche et
- Honfleur, parce qu'il se fût retiré dans l'une des deux places et
- que le Havre se fût joint à lui;
-
- «Qu'il devoit empêcher M. le Comte de venir à la cour, de peur
- qu'on les prît tous deux ensemble;
-
- «Qu'il l'avoit convié à demander le marquis de Cœuvres pour
- premier gentilhomme de sa chambre, parce qu'il est parent de M. de
- Vendôme et du grand prieur;
-
- «Que lui, Chalais, vouloit vendre sa charge (de maître de la
- garderobe) pour être plus attaché à Monsieur et plus libre de le
- servir;
-
- «Qu'étant à Nantes il lui avoit dit qu'on lui avoit mis des
- compagnies de chevau-légers de tous côtés pour l'empêcher de
- sortir.
-
- «Monsieur dit aussi au roi que M. le Comte lui avoit fait dire à
- Paris qu'il ne lui parloit point parce qu'il disoit toutes choses
- et ne gardoit pas secret, et qu'après qu'il eut été à Limours voir
- le cardinal, M. de Longueville lui dit en se moquant qu'il
- voudrait bien savoir si les affaires du Colonel (Ornano, colonel
- des Corses) en alloient mieux.
-
- «LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.--de MARILLAC.»
-
- «Le lendemain, dimanche, 12e jour dudit mois de juillet 1626,
- Monsieur a reconnu les divers desseins qui s'en suivent en
- présence du roi, de la reine sa mère, et de M. le cardinal de
- Richelieu.
-
- «Dessein perpétuel de s'en aller de la cour depuis Blois, qui
- étoit tout connu à Chalais, Boitalmet (_sic._ Bois-d'Annemets) et
- Puislaurens, et, depuis la prise de Chalais, au président Le
- Coigneux; qu'en ce dessein il avait diverses fins: d'aller à Paris
- pour tâcher de faire révolter le peuple, lui donnant du blé
- gratuitement et publiant qu'on l'avoit voulu prendre prisonnier et
- faire arrêter M. le Comte, ainsi qu'on avoit déjà arrêté des
- princes et autres personnes; d'essayer de surprendre le bois de
- Vincennes, et par quelque artifice faire sortir le bonhomme Hecour
- (un des gardiens) pour s'en saisir et faire ouvrir par ses enfants
- par crainte qu'on poignardât leur père devant eux; qu'il voyoit
- bien plusieurs difficultés en ce dessein parce que Pades (?) étoit
- dans la basse-cour, et qu'il falloit onze pétards pour venir
- jusqu'à la chambre du Colonel, aussi qu'il y avoit quatre des
- mousquetaires du roi dans le donjon, et qu'il craignoit qu'ils ne
- se rendissent pas quand même les autres le voudroient; qu'il eût
- bien désiré que le Colonel eût été à la Bastille où il ne falloit
- que cinq pétards, mais qu'il avoit bien jugé qu'on y avoit mis
- Mazargue et Ornano (frères du maréchal), parce que ceux-là
- n'avoient rien fait, et qu'on avoit mis le Colonel et Chaudebonne
- au bois de Vincennes;
-
- «Que sa résolution étoit de ne point partir de Paris que quand le
- roi reviendroit, auquel cas il en fût sorti pour aller à Metz, à
- Dieppe ou au Havre, desquelles places on lui avoit parlé pour se
- retirer dès avant que le roi partît de Paris; que pour cet effet
- le roi se souviendroit qu'il lui avoit demandé cent mille écus
- plusieurs fois dès Fontainebleau, et que c'étoit en intention de
- gagner Mme de Villars par ce moyen, ne se souciant pas du mari,
- pourvu qu'il eût gagné la femme (Villars était gouverneur du
- Havre; sa femme étoit de la maison d'Estrées);
-
- «Que le grand-prieur savoit l'affaire de Metz et du Havre, et
- qu'il lui avoit donné conseil d'aller à Fleury menacer le cardinal
- de Richelieu du poignard s'il ne moyennoit la liberté du Colonel,
- à quoi il avoit été résolu;
-
- «Qu'il avoit eu dessein de fortifier Quillebeuf; qu'il avoit pensé
- que le duc de Chaulnes ne lui refuseroit retraite à Amiens et
- qu'on lui avoit fait cette proposition, comme aussi on lui avoit
- parlé de Laon, lui disant que le lieutenant lui donneroit
- peut-être retraite à cause de la parenté du marquis de Cœuvres
- avec M. de Vendôme et le grand-prieur; qu'il est vrai que c'est
- lui-même qui a fait donner l'appréhension à MM. de Chaulnes et
- Luxembourg (les deux frères du feu duc de Luynes) qu'on leur
- vouloit ôter leurs places afin de les disposer à l'y recevoir;
-
- «Qu'il avoit pratiqué toutes les provinces du royaume pour
- connoître si on lui vouloit donner retraite en quelqu'une;
-
- «Que les Rochelois et M. de Soubise lui avoient fait offrir
- retraite à la Rochelle et que Boistalmet et Puislaurens lui
- avoient dit qu'ils le suivroient partout excepté en ce lieu là;
-
- «Qu'il n'avoit point encore écrit, mais qu'il avoit résolu
- d'écrire partout si tôt qu'il seroit parti à trois lieues même de
- Nantes;
-
- «Qu'il avoit seulement écrit une lettre à Mme la princesse de
- Piedmont à laquelle il est vrai qu'il avoit envoyé Valins devant
- que le Colonel fût pris; que l'on avoit dit que, depuis que M. le
- prince de Piedmont fut mécontent de la paix d'Italie, lui et M. le
- Comte lui avoient parlé, ce qui n'est pas vrai, mais bien qu'il
- avoit envoyé Valins en Savoye comme il a dit;
-
- «Qu'il avoit demandé son apanage à Blois à deux fins: l'une pour
- amuser, et l'autre afin qu'étant retiré de la cour on ne lui pût
- refuser, comme faisant une nouvelle demande, ce qu'on lui avoit
- auparavant accordé;
-
- «Que M. le Comte et M. de Longueville étoient tout à lui, et que
- maintenant qu'il étoit bien avec le roi, il répondoit d'eux à Sa
- Majesté; que M. de Longueville mouroit de peur qu'on le prît à
- Blois, où il n'avoit osé parler à lui, mais lui avoit laissé
- Montigny (capitaine de ses gardes) pour lui parler après qu'il
- seroit parti, ce qu'il avoit fait;
-
- «A dit que Dieu avoit voulu qu'avant hier ses maîtres d'hôtel par
- hazard avoient diné tard, et que sans cela il partoit pour s'en
- aller à Paris; mais y ayant dix ou douze gentilshommes des siens
- qui dînoient, cela le retarda, et que dans le retardement il
- trouva sujet de se contenter et changer son dessein;
-
- «Que, outre Chalais, Boistalmet et Puislaurens, qui ont toujours
- su toute sa conduite, il y avoit plus de quinze personnes qui
- savoient le dessein de son voyage à Paris, savoir: Lecoigneux,
- Ouailli, Dusaunois qui étoit venu de Paris depuis trois jours,
- Peregrin son maître d'hôtel, Rames, les deux d'Elbene, Delfin et
- autres, et qu'il avoit envoyé Boistalmet et Puislaurens, tant pour
- l'attendre sur le chemin que parce qu'aussi sachant ses affaires
- dès le commencement, il craignoit qu'on les arrêtât;
-
- «La reine disant à Monsieur qu'il avoit manqué à l'écrit si
- solennel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût dépositaire, il a
- répondu qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne l'avoit promis de
- bouche; en quoi sa mémoire l'a mal servi, vu qu'il embrassa le roi
- qui lui tendit les bras après la lecture de l'écrit, jurant qu'il
- le garderait inviolablement. Le roi et la reine le faisant
- souvenir que plusieurs fois depuis il avoit juré solennellement de
- ne penser jamais à chose quelconque qui tendît à le séparer d'avec
- le roi, il a dit qu'il avoit toujours quelque intelligence et
- qu'il réservoit quelque chose en jurant; et étant pressé par
- beaucoup de choses qu'il a jurées clairement, il a reconnu que dès
- qu'on a fait une faute on en faisoit ensuite cinquante autres.
-
- «Ensuite de tout cela, Monsieur a prié le roi de lui pardonner,
- aussi à Boistalmet et à Puylaurens. Le roi leur a pardonné, pourvu
- qu'ils reconnoissent ingénument leur faute, et qu'ils découvrent
- franchement la vérité de tout ce qu'ils savent, et viennent
- demander pardon au roi; ce que Monsieur promit de faire faire le
- lendemain; condition à laquelle Monsieur s'étoit soumis lui-même,
- ayant donné sa parole au roi de ne lui rien céler de tout ce qu'il
- a dit et pensé sur ces affaires.
-
- «LOUIS.--MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.»
-
- «Le vendredi 18e dudit mois de juillet 1626, Monsieur étant en
- bonne humeur, après avoir fait force protestations à la reine sa
- mère qui étoit en son lit, il lui avoua, le cardinal de Richelieu
- présent, qu'il étoit vrai que le Colonel l'avoit porté à prendre
- habitude avec le plus de grands qu'il pourroit dans le royaume, et
- même avec les princes étrangers;
-
- «Qu'après que le prince de Piedmont s'en fut allé malcontent de la
- cour, ils avoient envoyé Valins, sous prétexte d'aller au
- Saint-Esprit, en Savoye, pour former une étroite ligue et union
- avec M. le prince de Piedmont, et que ses paquets furent portés
- par un homme qui partit trois jours après, de peur qu'on ne
- dévalisât Valins;
-
- «Qu'ils avoient aussi fait la même chose avec les Anglois par le
- duc de Buckingham lorsqu'il étoit en France, et que depuis qu'il
- en étoit parti il se servoit de Rames, lequel il eût bientôt
- renvoyé en Angleterre, et il eût suivi le dessein qu'il a déclaré
- ces jours passés qu'il avoit de s'en aller;
-
- «Que du temps du Colonel ils étoient aussi assurés de l'amitié
- d'Aarsen, ambassadeur extraordinaire des États; sur quoi est à
- noter que tout d'un coup Aarsen, qui étoit convenu des articles
- d'un nouveau traité avec les États, se refroidit sans qu'on pût en
- pénétrer la cause, qui peut-être étoit l'assurance qu'on lui avoit
- donnée des brouilleries qu'on méditoit.
-
- «Il dit aussi qu'on avoit dessein de gagner le Nonce, et
- généralement de s'acquérir le plus d'amis de tous côtés qu'on
- pourroit.
-
- «Après tout cela, étant dit à Monsieur avec quelle foi il pouvoit
- jurer que le Colonel étoit innocent, comme il avoit fait plusieurs
- fois, il répondit qu'il entendoit, quand il juroit cela, qu'il
- étoit innocent envers lui, parce qu'il le servoit, et non pas
- envers le Roi.
-
- «MARIE.--ARMAND, card. de RICHELIEU.»
-
- «LE 23e JUILLET, Monsieur étant venu voir le cardinal de Richelieu
- en la maison épiscopale de Nantes, après lui avoir fait plusieurs
- protestations de vouloir obéir à la reine sa mère, lui dit que
- c'étoit maintenant tout de bon, qu'il étoit vrai que celle qu'il
- avoit faite par le passé n'avoit été que pour gagner temps, et que
- même la dernière fois qu'il lui avoit parlé il avoit fait semblant
- d'avoir du mal et lui avoit dit en grande confiance, encore qu'il
- ne fût pas, parce qu'il avoit une extrême aversion du mariage, non
- à cause de la personne de Mlle de Montpensier, mais en général
- parce qu'il appréhendoit de se lier. Ensuite il pria le cardinal
- d'assurer qu'il se marieroit quand on voudroit, pourvu qu'on lui
- donne son apanage en même temps.
-
- «Sur quoi il dit que feu M. d'Alençon avoit eu trois apanages,
- savoir est le premier qui valoit cent mille livres de revenu, le
- second, celui du roi de Pologne quand la couronne lui échut par la
- mort du roi Charles, et le troisième, une augmentation qui lui fut
- donnée pour lui faire poser les armes. Sur cela, le cardinal lui
- dit qu'il ne falloit pas prendre pied sur ces apanages, et qu'il y
- avoit une considération particulière en son fait qui n'empêcheroit
- pas le roi de lui en donner un bon, bien qu'elle le pût porter à
- ne le faire pas; et Monsieur s'enquérant soigneusement de ce que
- c'étoit, le cardinal lui dit que l'intention du feu roi étoit
- qu'on lui donnât de grosses pensions, mais non pas un apanage
- comme on avoit donné aux autres enfants de France. Il demanda si
- cette volonté du feu roi étoit signée; le cardinal lui répondit
- que non, et que le roi ne s'en vouloit servir.
-
- «Ensuite de cela il dit force belles paroles pour l'assurer de son
- amitié auxquelles le cardinal répondit avec le respect qu'il
- devoit. Puis, venant de discours en discours à parler du maréchal
- d'Ornano, il dit que la plus grande faute qu'il eût commise étoit
- de traiter avec les étrangers sans le sçu du roi, qu'il étoit vrai
- qu'il avoit écrit en Piedmont plusieurs lettres, et qu'on
- trouveroit à la plupart d'icelles qu'il avoit écrit une ligne ou
- deux de recommandations particulières ou autres choses semblables
- pour donner créance. Sur cela le cardinal lui disant que cette
- faute du Colonel étoit capitale, il témoigna ingénument le savoir
- bien, mais qu'il le faisoit pour lui acquérir plus d'amis et le
- rendre plus considérable. Ensuite Monsieur dit encore qu'une des
- plus mauvaises lettres qu'eût écrit le Colonel étoit à Mme la
- Princesse, à laquelle il mandoit: assurez-vous que je vous
- tiendrai ce que je vous ai promis. Mais, ajouta Monsieur, ce
- n'étoit que d'amourettes qu'il vouloit parler; ce qui est du tout
- sans apparence, étant certain que s'il y avoit quelque
- intelligence de ce genre entre une personne de la qualité de cette
- dame et un Adonis comme le Colonel, ce seroit plutôt à elle à
- donner des promesses qu'à lui qui, par raison, devroit être
- recherchant et non promettant. Pour conclusion, Monsieur dit au
- cardinal qu'il lui enverroit le président Le Coigneux pour lui
- parler de son mariage et de son apanage.
-
- «Monsieur dit aussi le même jour au cardinal, que lorsque M. de
- Vendôme et le grand prieur arrivèrent à Blois, pendant que le roi
- parloit à M. de Vendôme, il disoit au grand prieur que M. de
- Vendôme avoit grand tort d'être venu trouver le Roi, et que s'il
- eût tenu bon en Bretagne, lui s'en fût allé à Paris, et de là
- auroit tâché de se jeter en quelque place de la Picardie où il n'y
- a pas de citadelle, comme Saint-Quentin ou Compiègne qu'il eût
- aisément surpris, s'il en eût eu d'autres assurées, et que, par ce
- moyen, le roi ne pouvant aller à tous les deux à la fois, ils se
- fussent sauvés les uns et les autres. En tout cas, dit-il au
- cardinal, je croyois bien que M. de Longueville ne me dénieroit
- pas retraite dans Dieppe.
-
- «ARMAND, card. de RICHELIEU.»
-
- «LE 28 JUILLET 1626. Monsieur étant dans le cabinet de la Reine sa
- mère à Nantes, dit en présence de M. le cardinal de Richelieu et
- du maréchal de Schomberg que, depuis qu'il étoit à Nantes, il
- s'étoit résolu diverses fois avec son petit conseil de s'en aller.
- Une fois il s'en vouloit aller avec cinq ou six gentilshommes sur
- des coureurs, mais il eut crainte qu'il pouvoit facilement être
- arrêté. Une autre fois il s'en vouloit aller avec toute sa maison,
- et étant à Ingrande dépêcher vers le roi pour lui faire savoir
- que, lui ayant été dit qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui à
- Nantes il s'en alloit à Blois, où il attendroit le retour de Sa
- Majesté: mais que son dessein après avoir passé Angers étoit de
- prendre le chemin du Perche droit à Chartres et s'en aller à
- Paris en grande diligence, et qu'afin que son dessein fût plus
- secret, celui qu'il envoiroit d'Ingrande vers le roi n'en devoit
- rien savoir. Une fois il fut tout près de s'en aller, sans qu'on
- vînt lui dire que ses maîtres d'hôtel n'avoient pas dîné. Et comme
- M. le cardinal et le maréchal de Schomberg blâmoient les conseils
- qu'on lui donnoit, il dit: c'étoient conseils de jeunes gens, mais
- assurément, si l'on ne m'eût pas donné avis qu'il y avoit des
- compagnies de chevaux légers sur tous les chemins que je pourrois
- tenir en m'en allant, et si je n'eusse eu la crainte d'être arrêté
- par lesdites troupes, je m'en fusse allé.
-
- «Monsieur dit de plus: quand je fus voir M. le cardinal à La Haye,
- j'étois résolu de partir l'après-dînée; mais M. le cardinal me dit
- tant de choses et m'embarrassa tellement que je revins tenir mon
- conseil, où Le Coigneux me dit qu'il falloit voir s'il n'y avoit
- pas moyen de me contenter plutôt que de me résoudre à m'en aller;
- et comme cela le dessein fut rompu. Ensuite de cela, Monsieur dit:
- je fus un soir bien embarrassé à Fontainebleau. Le roi avoit donné
- le bonsoir à tout le monde et étoit au lit. J'entrois dans sa
- chambre avec le maréchal d'Ornano; et incontinent après je vis
- venir M. du Hallier, et le roi demanda son habillement. Cela me
- mit bien en cervelle, et j'eusse voulu être hors de là; car nous
- savions bien que nous faisions mal, et ceux qui font mal sont
- toujours en crainte et ont peur. Comme Monsieur faisoit ce conte,
- le Roi entra et Monsieur lui dit: Monsieur vous souvient-il quand
- vous donnâtes un soir une sérénade à la Reine? Je disois ici que
- cela me mit bien en peine. Et il recommença à dire les mêmes
- choses qu'il avoit dites.
-
- «ARMAND, card. de RICHELIEU.--SCHOMBERG.»
-
- «LE DERNIER DE JUILLET 1626. Monsieur a dit à la Reine, sa mère,
- qu'à quelque prix que ce soit il falloit sauver Chalais, et qu'il
- faut en parler au Roi, et que de Paris on lui avoit mandé que s'il
- laissoit perdre Chalais et qu'il en fût fait justice, il ne
- trouvera plus personne qui le voulût plus servir, Chalais étant
- embarrassé pour son service.
-
- «Le même jour, Monsieur demanda à la Reine si on feroit le procès
- au maréchal d'Ornano, et lui dit que tout ce qu'il avoit fait
- avoit été par son commandement, et que même il avoit des lettres
- écrites de sa main par lesquelles il avouoit tout ce qu'il avoit
- fait.
-
- «En même temps Monsieur dit que M. le Comte lui offroit quatre
- cent mille écus à prêter pour sortir de la cour si on ne le
- contentoit.
-
- «Il dit qu'on avoit cru qu'il eût traité du Havre, mais qu'on n'y
- avoit jamais pensé; ce qui fait soupçonner que peut-être y a-t-il
- encore quelque dessein, vu qu'il nie une chose qu'il a confessée
- autrefois.
-
- «Que M. le Comte étoit bien fâché de son mariage, mais qu'il
- n'oseroit se séparer de lui, de peur qu'on crût qu'il fût mû
- seulement pour épouser Mlle de Montpensier.
-
- «Que la Reine régnante l'a prié par deux diverses fois depuis
- trois jours, de ne pas achever le mariage que le maréchal ne fût
- mis en liberté[370].
-
- [370] Telle est la déposition en quelque sorte authentique de
- Monsieur. Avait-il été plus loin dans des conversations
- confidentielles? Nous trouvons dans les papiers de Richelieu, aux
- archives des affaires étrangères, France. t. XXXIX, fol. 318, ces
- lignes de la main de Cheré, un des secrétaires du cardinal:
- «_Secretissime_... Hébertin (Monsieur) a dit clairement que
- Chesnelle (la reine Anne) et la lapidaire (Mme de Chevreuse)
- s'étoient mises à genoux devant lui pour le prier de n'épouser
- pas Mlle de Montpensier, et qu'autrefois elles lui disoient,
- voyant cette condition impossible, qu'au moins il ne l'épousât
- point qu'il ne se fût souvenu du colonel et ne l'eût délivré».
- Richelieu, dans ses Mémoires, donne ces propos, attribués à
- Monsieur par sa police, comme les paroles mêmes du prince,
- quoiqu'il eût sous les yeux la déclaration positive de celui-ci.
-
- «Il dit de plus à la Reine qu'il vouloit demander abolition pour les
- petits garçons Boistalmet et Puilaurens.
-
- «LE DEUXIÈME AOUT. Le Roi ayant fait appeler Monsieur au conseil
- pour lui dire la résolution qu'il avoit prise de lui donner son
- apanage et approuver son mariage, nonobstant tous les divers avis
- qu'on lui avoit donnés pour ne le faire pas, dont même Sa Majesté en
- montra un qu'on avoit adressé au cardinal de Richelieu pour lui
- faire voir, duquel Monsieur lut la plus grande part; mondit sieur
- témoigna au Roi un extrême ressentiment de la bonté dont il usoit en
- son endroit, protesta avoir un extrême déplaisir de toutes les
- pensées qu'il avoit eues, jura qu'il ne se sépareroit jamais du
- service du Roi auquel il reconnoissoit être extraordinairement
- obligé. Et sur ce que Sa Majesté lui dit: parlez-vous sans les
- équivoques dont vous avez plusieurs fois usé, il jura solennellement
- qu'oui, qu'il donnoit sa parole nettement de tout ce qu'il disoit,
- et qu'on se pouvoit fier en lui quand il déclaroit donner sa parole
- sans aucune intelligence; et pour témoignage que je dis vrai, c'est
- que je vous promets nettement que si M. le Comte, M. de Longueville
- et autres qui sont de mes amis, me donnent jamais de mauvais
- conseils je les en détournerai si je le puis, et si je ne le puis
- faire je vous en avertirai. Il promit et jura le contenu ci-dessus
- devant le Roi, la Reine sa mère, le garde des sceaux, le duc de
- Bellegarde, le maréchal de Schomberg et le président Le Coigneux.
-
- «Monsieur dit devant le Roi, la Reine et le cardinal de Richelieu
- que l'intelligence qu'il avoit en Angleterre étoit particulièrement
- avec le comte de Carlile qui étoit lié de grande affection avec lui,
- et que, quand il entendoit parler des poursuites qu'on faisoit
- contre Buckingham, il n'en étoit pas fâché, espérant que, s'il
- venoit à être ruiné, Carlile viendroit en faveur, et qu'il pourroit
- beaucoup en son endroit.
-
- «Monsieur ayant su trois ou quatre jours avant la mort de Chalais
- qu'il avoit dit que le fondement de l'opposition que les dames
- faisoient au mariage étoit afin que si le Roi venoit à mourir, la
- Reine pût épouser Monsieur; il dit au cardinal de Richelieu: Il est
- vrai qu'il y a plus de deux ans que je sais que Mme de Chevreuse a
- tenu ce langage[371].
-
- [371] Ici encore la police de Richelieu va plus loin que cette
- relation authentique. Dans le papier précité, écrit de la main de
- Cheré, nous lisons: «On a vu, par voie _secretissime_, de la
- bouche des Dieux accouplés, qui le peuvent savoir, qu'il étoit
- vrai que Chesnelle (la Reine) croyoit épouser Hébertin
- (Monsieur), et qu'il y avoit longtemps qu'elle avoit cette
- espérance». Quels étaient ces Dieux accouplés si fort en état de
- bien connaître la pensée de la reine Anne?
-
- «Un jour devant la mort de Chalais, Monsieur dit à la Reine sa mère
- qu'il n'y avoit que trois choses qui lui pussent faire faire une
- escapade et sortir hors de la cour: l'une, si on vouloit faire
- trancher la tête au Colonel; l'autre, si on vouloit faire le même
- parti au grand prieur, n'y ayant rien qu'il ne fît pour sauver ces
- deux personnes-là, et si on lui dénioit en effet l'apanage qu'on lui
- avoit promis.
-
- «Sept ou huit jours auparavant il dit aussi à la Reine sa mère qu'il
- savoit quelque chose de trois personnes qui leur feroit trancher la
- tête si on le savoit, mais que pour rien au monde il ne les
- nommeroit pas.
-
- «Monsieur confessa à La Ferté à M. de Mende, revenant d'Angleterre,
- que Montagu au voyage de Nantes lui avoit dit de la part du comte de
- Carlile, qui est celui avec lequel Monsieur a reconnu plusieurs fois
- que le Colonel avoit formé étroite liaison, que ledit comte de
- Carlile l'avoit chargé de lui témoigner le déplaisir qu'il avoit de
- le voir maltraité, savoir ses sentiments sur ce sujet et l'assurer
- que, pourvu qu'ils sussent ses intentions, il seroit servi du côté
- de l'Angleterre comme il pourroit désirer.
-
- «Monsieur, sur la fin du mois de septembre, étant au conseil à
- Saint-Germain, un jour que la Reine avoit été saignée et étoit au
- lit, avoua franchement que Beaufort, qui est dans la Bastille,
- faisoit des levées, sous prétexte de l'Empereur, pour lui en
- Picardie. Dit de plus que le Roi faisoit très-bien de désirer que
- l'ambassadeur de Savoye s'en allât, que c'étoit un mauvais homme,
- qu'il en pouvoit parler comme sçavant.»
-
-AFFAIRE D'ORNANO.--Sous ce titre, le t. XXXVIII, FRANCE, donne une liste
-de papiers relatifs au maréchal. Les charges contre Ornano sont dans les
-dépositions de Chalais et dans les aveux de Monsieur, et sa mort
-survenue dans les premiers jours de septembre 1626 arrêta le procès
-commencé. Les papiers ici mentionnés n'ont donc pas grand intérêt: ils
-ne seraient pourtant pas inutiles à qui entreprendrait une biographie
-des Ornano, qui jouent un rôle si important à la fin du XVIe siècle et
-dans la première partie du XVIIe. Nous nous bornons à donner la note
-suivante:
-
- «Mémoires des papiers domestiques du sieur colonel d'Ornano, par
- où on voit ses charges et emplois, ses biens, sa dépense, et comme
- il fut fait gouverneur du Pont-Saint-Esprit, 1598; brevet de
- conseiller d'État, 1610; provision de commandant de 50 hommes
- d'armes, 1613; de maréchal de camp, 1614; provision de gouverneur
- de Honfleur, Pont-de-l'Arche, Château-Gaillard, et lieutenant de
- Normandie, 1618; gouverneur de Monsieur, surintendant de sa
- maison, premier gentilhomme de sa chambre, 1619; brevet pour être
- du conseil des affaires du Roi, 2 mars 1620; colonel des gardes
- corses, la date en blanc; maréchal de France, 1626. Les mémoires
- de M. d'Andilly sont fort au fait sur ce qui regarde le maréchal
- d'Ornano.»
-
-Nos manuscrits nous fournissent plus de renseignements sur le grand
-prieur et le duc de Vendôme, et il y a ici des extraits de beaucoup de
-pièces qui établissent leur culpabilité. Bien entendu, Richelieu s'est
-servi de ces extraits dans ses Mémoires; ils ont même très
-vraisemblablement été faits pour lui; mais il les a fort abrégés, et
-nous croyons utile d'en publier quelques-uns. _Ibid._, t. XXXVIII.
-«Procès de M. de Vendôme et de M. le grand prieur.»
-
- «Mémoire pour interroger M. le grand prieur, écrit de la main du
- secrétaire de M. le cardinal. On doit le laisser entre l'espérance
- et la crainte, et lui faire apercevoir qu'il doit appréhender la
- rigueur de la justice, s'il n'a recours à la miséricorde par une
- confession sincère. Chalais dit que le grand prieur a conseillé à
- Monsieur de faire violence aux ministres, de sortir de la cour, de
- se retirer à Metz. Monsieur dit la même chose. M. le garde des
- sceaux doit tâcher d'en tirer encore davantage, particulièrement
- sur ce que Dunault, son secrétaire, a dit des entreprises contre
- la personne du Roi. Après que M. le grand prieur aura avoué qu'il
- a donné à Monsieur le conseil de traiter rudement les ministres,
- de sortir de la cour, de prendre les armes, il faudra savoir quand
- et comment cela se devoit exécuter; et pour ce qui regarde
- l'entreprise contre le Roi, il faut traiter ce point
- délicatement.»
-
- «Extrait des charges contre M. le grand prieur, réduites à quatre
- points: aversion contre le Roi, avis donné à Monsieur de faire
- violence aux ministres du roi et de sortir du royaume, s'être
- opposé au mariage de Monsieur».
-
- «Déposition de M. de Fossé au fait de M. le grand prieur, du 18 de
- novembre 1626. Il déclare que Dunault, secrétaire de M. le grand
- prieur, étant venu trouver Mme d'Elbeuf (sœur des Vendôme), afin
- qu'elle sollicitât le pardon de M. le grand prieur, avoit dit
- qu'il n'étoit plus temps que le grand prieur parlât d'innocence et
- songeât à se sauver par là, qu'il falloit qu'il eût recours à la
- miséricorde du roi et demandât pardon, reconnaissant être coupable
- de certains desseins non-seulement contre l'État, mais même contre
- la personne du roi; que, M. de Fossé étant allé trouver par
- commandement du roi M. le grand prieur avec Dunault, celui-ci
- répéta ce qu'il avoit dit à Mme d'Elbeuf devant le grand prieur,
- et le pria un genouil en terre de se sauver en confessant ce qu'il
- savoit. Sur quoi le grand prieur confessa ce qui s'ensuit: qu'il
- s'étoit opposé au mariage de Monsieur, qu'il avoit conseillé à
- Monsieur, depuis la prise du Colonel, de traiter rudement les
- ministres pour le ravoir par ce moyen; que, cela ne réussissant
- pas, il falloit sortir du royaume et prendre les armes; que MM. de
- Nevers et de Longueville étoient du parti; qu'on proposoit de se
- retirer à Sedan ou à Metz; qu'on disoit qu'il en avoit écrit à M.
- de La Valette; qu'on n'avoit qu'à montrer sa lettre, qu'il la
- reconnoîtroit; que Chalais étoit mort pour n'avoir point eu
- d'esprit; que si on vouloit s'en servir contre lui, il falloit le
- garder pour le lui confronter; qu'il avoit fait chasser Andilly et
- conseillé de ne croire ni Goulas ni Marcheville. Il ne voulut pas
- reconnoître ce que Dunault avoit dit d'un dessein contre la
- personne du roi, et lui avoit dit: Mon ami, vous avez dit une
- chose qui vous donnera de la peine et à moi; qu'ayant ensuite dit
- à de Fossé qu'il ne croyoit pas qu'il voulût redire ce qu'il avoit
- dit, de Fossé appela Loustenau (un des gardiens), lui répéta mot
- pour mot en présence du grand prieur ce que le grand prieur lui
- avoit dit, et l'avoit prié de s'en souvenir».
-
- «Les charges contre M. de Vendôme sont autres que celles contre le
- grand prieur: intelligence avec Soubise, cabale en Bretagne,
- conférence avec la Trémouille près Clisson.»
-
- «Chefs d'accusation contre M. de Vendôme. Souveraineté. Mme de
- Vendôme dit que le feu roi lui avoit promis de lui faire rendre
- son héritage, la Bretagne (elle était fille du duc de Mercœur et
- avait apporté en dot le gouvernement de Bretagne à César de
- Vendôme). M. de Vendôme a fait écrire sur les prétentions qu'il a
- sur la Bretagne; M. de Lomaria a eu les papiers, etc. A Blavet,
- conférence avec M. de Soubise. Vendôme fait mal placer les
- batteries, défend de tirer, ne veut écouter les propositions qu'on
- lui fait pour empêcher M. de Soubise de se retirer, maltraite ceux
- qui veulent sortir sur M. de Soubise, le fait avertir de s'en
- aller, favorise les prisonniers, en fait évader quelques-uns, en
- prend quelques autres à son service. Intelligence et union avec
- plusieurs grands mal contents, comme Retz, M. le Comte, M. le
- Prince à Chenonceaux. Intelligence en Espagne; avec les Rochelois.
- Lettre de M. de Vendôme, du 9 mai, au capitaine des vaisseaux de
- Saint-Malo qui étoient pour le service du roi devant La Rochelle,
- parce qu'il veut leur faire savoir à la hauteur de Bellisle les
- ordres du roi, et il n'avoit point d'ordre du roi à donner. M. de
- Vendôme a beaucoup de pensionnaires en Bretagne.
-
- «Délibération des États de Bretagne du 18 juillet, pour raser les
- places de M. de Vendôme. A quoi le sieur Aubry, commissaire, a
- consenti de la part du roi à Nantes.
-
- «Mémoire pour interroger du Rochet, qui couroit les provinces pour
- gagner des hommes et faire des levées.
-
- «Lettre de M. de Vendôme à M. le Prince. Il se plaint que l'État
- n'est gouverné que par des gens qui ne devroient se mêler que de
- leur bréviaire; qu'il n'y a plus de sûreté pour les gouverneurs
- que dans leurs gouvernements; que M. de Montbazon l'accuse d'avoir
- voulu surprendre Nantes, qu'on sait le droit qu'il y a, que
- Monsieur veut se retirer à Bordeaux.
-
- «M. Brissac à M. le cardinal. Il écrit que M. de Vendôme, après
- deux ans d'inquiétudes pour assurer les Huguenots de son service,
- veut jeter la province dans l'oppression, qu'il a fait mille
- folies dans Rennes, qu'il reçoit toujours des lettres du roi
- d'Angleterre, de M. de Rohan, etc.
-
- «M. (l'évêque) de Montauban à M. de Schomberg sur le même sujet.
- Il mande que les seigneurs de la province ne peuvent plus
- supporter les insolences de M. de Vendôme, que la Bretagne
- deviendra toute huguenote si on n'y prend garde. M. de Vendôme
- écrit très-souvent à M. le Prince et à M. de Soubise.
-
- «M. de Vendôme à M. d'Ornano. Il se plaint que le roi ait ajouté
- foi à la reine mère. Il dit qu'elle lui fait toutes sortes
- d'injustices depuis la mort d'Henri IV, quoiqu'il lui ait rendu
- service lorsqu'elle a eu besoin de lui; qu'elle élève des gens
- pour s'autoriser davantage; qu'elle ne le dépouillera pas
- néanmoins comme elle a fait le grand prieur son frère; que la
- couronne siéroit bien sur la tête de Monsieur s'il vouloit entrer
- dans leurs desseins; qu'il n'a ni Brest ni Nantes; que s'il peut
- avoir Blavet, ce sera une bonne place; pour lui il fait travailler
- à force à Saint-Malo pour être fort par mer et assure Ornano de
- ses services.
-
- Le même à M. de Soubise. Il a écrit au maréchal d'Ornano. Il
- voudroit que Monsieur se retirât à La Rochelle. Brissac, quoique
- éloigné, a toujours les yeux sur lui; et si le roi d'Angleterre,
- qui lui a écrit et à qui il a fait réponse, n'exécute ce qu'il a
- promis, ils ne pourront faire réussir leurs desseins. Il a ordonné
- à l'Anglais, canonnier de Saint-Malo, de ne point pointer ses
- canons sur les vaisseaux.
-
-_Ibid._, t. XLII, fol. 6, verso.
-
-
- «Extrait succinct de l'information contre M. de Vendôme écrit de
- la main d'un secrétaire de M. le cardinal. M. de Vendôme pensoit à
- se faire souverain en Bretagne. Il y a conjecture qu'on songeoit à
- dépouiller le roi.
-
- «Discours libres ou plutôt insensés des gens de M. de Vendôme
- contre la personne du roi; ce qui paroît de plus clair, c'est
- qu'il n'a pas fait ce qu'il devoit pour défendre Blavet lorsque M.
- de Soubise l'a attaqué.
-
- «Noms et qualités des témoins ouïs et informations contre M. de
- Vendôme, pour servir de lumière à M. le rapporteur sans qu'il soit
- besoin qu'il déclare les noms desdits témoins en faisant son
- rapport à la Cour, vu que par ce moyen ils pourroient être connus
- avant que d'être confrontés, ce qui pourroit donner lieu à des
- reproches. Les informations ont été faites dès le 8 juillet par M.
- de Roissy, par MM. Peschart et Hue le 24 septembre, par MM.
- Machault et Peschart le 30 novembre 1626.
-
- «Minute de deux lettres du roi à M. de Vendôme, du 28 novembre
- 1626. Il dit qu'ayant appris avec quelle franchise il déclaroit
- ses entreprises sur Nantes, Blavet et Brest, il lui pardonneroit
- s'il vouloit ne rien cacher de toutes les menées qu'il savoit
- qu'on avoit faites contre sa personne et contre son État.
-
- «Instruction pour Mme d'Elbeuf allant trouver M. de Vendôme au
- bois de Vincennes, accompagnée de M. le duc de Bellegarde. M. de
- Vendôme ne trouvant pas de sûreté en ce que le pardon que le roi
- lui promettoit étoit à cette condition qu'il ne cachât rien, le
- roi ou plutôt le ministre jugea de là qu'il veut cacher quelque
- chose d'important, et envoya Mme d'Elbeuf le trouver. On lui
- propose l'exemple du maréchal de Biron, et on lui déclare qu'il
- n'est point en état qu'on capitule avec lui, qu'on lui accorde la
- vie et les biens sans parler de la liberté; et s'il demande sa
- femme et ses enfants on lui répondra qu'il faut finir le principal
- avant que de venir à l'accessoire.
-
- «Lettre écrite par le roi au père Eustache Asseline, avec
- certificat qu'il l'a fait voir à M. de Vendôme. M. de Vendôme a
- prié Sa Majesté qu'il pût voir ce Père, afin de consulter avec lui
- la déclaration qu'il veut faire. Le roi permet à ce religieux de
- voir M. de Vendôme.
-
- «Déclaration de M. de Vendôme du 16 de janvier. M. de Vendôme
- proteste n'avoir eu aucune intelligence avec Soubise. Il avoue
- que, voyant Blavet en très mauvais état, il croyoit qu'il auroit
- été mieux entre ses mains qu'en celles du duc de Brissac, et qu'il
- ne songea à s'en assurer que depuis l'arrivée de Soubise; que pour
- Nantes, comme il étoit ami de M. de Montbazon, il ne songeoit pas
- à le lui ôter, mais que, voyant qu'il pouvoit le donner au prince
- de Guémenée, son fils, il avoit pratiqué des amis pour s'en
- rendre le maître quand l'occasion s'en présenteroit. Que quant à
- Brest, voyant la division qui étoit entre le marquis de Sourdeac
- et son fils, il avoit été avec l'évêque de Léon à Brest, qu'alors
- il avoit pressé Sourdeac à venir demander justice au roi contre
- son fils, et à laisser le marquis de T... dans la place, au lieu
- de Dumas, qui ne pouvoit pas en faire la charge à cause de son
- grand âge. Il parle du projet de marier son fils avec la fille de
- M. de Retz. Il dit qu'il n'a eu aucune part aux brouilleries de la
- cour, qu'il avoit même écrit à son frère de ne se point mettre
- dans la cabale de ceux qui s'opposoient au mariage de Monsieur;
- qu'il ne vouloit pas venir à Blois; qu'il s'étoit laissé aller aux
- persuasions de son frère qui l'avoit amené; qu'il trouvoit
- l'esprit de M. le Prince incompatible s'il étoit venu faute du roi
- et de Monsieur.
-
- «Lettre du roi à M. de Vendôme, du 17 de janvier. Il lui pardonne
- tout ce qu'il a déclaré à Mme d'Elbeuf, et lui en fera expédier
- grâce, l'assurant que, pourvu qu'il n'ait point de dissimulation,
- il lui pardonnera tout ce qu'il pourra avoir fait.
-
- «Déposition du gentilhomme capitaine de marine. C'est lui qui
- charge le plus M. de Vendôme sur l'affaire de Blavet. Il dit qu'il
- avoit proposé d'enfermer les vaisseaux du duc de Soubise en
- tendant des chaînes, et que le sieur de Vendôme lui ayant parlé
- pour le débaucher et lui déposant ne l'ayant point voulu écouter,
- M. de Vendôme lui avoit donné un coup de pied dans les bourses,
- lui avoit fait donner jusqu'à huit paires d'escarpins et brûlé
- toutes les jambes; que plusieurs qui déposoient contre M. de
- Vendôme étoient morts assez subitement en prison, qu'on avoit fait
- échapper plusieurs personnes, etc.»
-
-
-_Ibid._, t. XLIV, fol. 9, se trouve un autre extrait plus succinct
-encore de toute l'information contre M. de Vendôme, avec le mot
-ordinaire _employé_.
-
-
- «Le dessein de M. de Vendôme de se rendre souverain de la Bretagne
- paroît par diverses conjectures et par diverses actions, pour
- lesquelles il mérite d'être qualifié fol. Il y a preuve de deux
- témoins conformes par lesquels il paroît qu'on pensoit à
- dépouiller le roi, vu qu'étant en colère et disant force choses
- contre l'État, les deux témoins lui représentèrent qu'il falloit
- qu'il demeurât toujours dans le service du roi, et il s'échappa à
- dire: Je le servirai tant qu'il sera reconnu pour roi. Il faut
- joindre à cela que toute sa famille a été fort libre à parler
- criminellement contre la personne du roi, l'un disant qu'on avoit
- autrefois déposé un Louis, l'autre que les bâtards avoient régné
- aussi heureusement que les légitimes, un autre qu'il aimeroit
- mieux pendre le roi que le roi ne le fît pendre, etc.
-
- «Toute la Bretagne accuse M. de Vendôme d'avoir conspiré avec M.
- de Soubise l'entreprise de Blavet. Plusieurs témoins déposent
- l'avoir ouï dire à des gens du parti de M. de Soubise. Il est
- vérifié qu'ayant été pris des soldats de M. de Soubise prisonniers
- qui déposèrent que M. de Vendôme étoit de l'entreprise, ledit
- sieur de Vendôme fit ôter de l'information le feuillet où il étoit
- nommé et y en fit mettre un autre. Il est clair de plus qu'il
- voulut corrompre Gentillet (vraisemblablement le capitaine dont il
- est question plus haut), pour se faire justifier par sa déposition
- de cette accusation. Il est constant encore que, Gentillet ne
- l'ayant voulu faire, il le fit traiter très cruellement.
- Auparavant quoi, il a tâché à le porter à ne faire pas contre
- ledit sieur de Soubise, lui disant en termes exprès qu'il étoit
- bien misérable de vouloir agir contre son parti.
-
- «Il est vérifié encore que ledit sieur de Vendôme a refusé divers
- avis qu'on lui proposoit pour perdre ledit sieur de Soubise dans
- le port de Blavet.
-
- «Il est clair qu'il a défendu de tirer sur les gens dudit sieur de
- Soubise et sur ses vaisseaux. Et il y a des conjectures fort
- pressantes qu'il l'a averti, quand il a été temps de le faire
- sortir du port de Blavet, et qu'il a favorisé sa sortie.
-
- «Qu'il y a un nouveau témoin, qui est Furlatan, qui parle _de
- auditu et visu_ sur le fait de Blavet.»
-
-Voici maintenant la déposition de Lamont, exempt de la garde écossaise,
-qu'on avait déjà donné pour gardien à Chalais, auquel astucieusement il
-avait eu l'art d'arracher tous ses secrets, comme on le voit dans le
-recueil de La Borde. Mis auprès de MM. de Vendôme dans le même dessein,
-il avait également réussi, et il avait amené le duc à des aveux fort
-étendus, que celui-ci l'avait chargé de porter à la connaissance du roi.
-_Ibid._, t. XLIV, fol. 13.
-
-
- «M. le duc de Vendôme a commandé à Lamont de dire au roi, pour
- témoigner à S. M. sa repentance de ses fautes, ce qui est ici
- contenu:
-
- «A dit que par le conseil de Mme de Mercœur (sa belle-mère), il
- avoit depuis quelques années entretenu amitié avec M. de Retz afin
- de faire le mariage de son fils avec la fille dudit duc de Retz,
- qui lui cédoit Belle-Ile en faveur de ce mariage; mais que le duc
- de Retz, ayant eu défense de passer outre au traité du mariage,
- lui n'avoit pas laissé d'en parler, disant qu'il n'en avoit point
- de défense pour son particulier; en quoi il reconnoît avoir
- failli; comme aussi d'avoir recommandé ses enfants audit duc de
- Retz comme il se résolvoit de venir en cour, le priant de les
- garder à Belle-Ile pour s'assurer de leurs personnes.
-
- «A dit qu'il a cabalé dans le parlement pour y acquérir des gens
- qui fussent tout à lui, qu'il tâchoit à gagner la noblesse autant
- qu'il lui a été possible, les uns par pensions qu'il leur donnoit
- de son argent, les autres par quelques fonds qu'il leur faisoit
- distribuer par les États, recherchoit aussi la faveur du peuple
- par tous les moyens qu'il jugeoit être propres à se rendre
- populaire.
-
- «A dit qu'ayant dessein de recouvrer le droit que le défunt roi
- lui avoit donné de capitaine du château de Nantes, il auroit
- projeté de se saisir de cette place lorsque M. de Montbazon la
- remettroit entre les mains de son fils, ce qu'il estimoit devoir
- être fait environ ce temps, et espéroit d'exécuter facilement son
- dessein sous J... qui n'est qu'un sot, lequel le prince de Guymené
- devoit mettre pour son lieutenant dans ledit château; et à cet
- effet il gagnoit dans la ville le plus de gens qu'il pouvoit, et y
- avoit beaucoup acquis d'amis; qu'il n'avoit pas exécuté son
- dessein parce que Baillon et son frère faisoient si bonne garde
- que cela eût été difficile, et qu'il n'y avoit point de
- communication du château à la ville, et qu'il attendoit quelque
- événement public favorable à telle entreprise.
-
- «A dit que pour Brest, voyant la division qui étoit entre le père
- et le fils, il avoit dessein de prendre cette occasion de faire
- mettre le marquis de Timeur (?) qui est tout à lui, et pour cet
- effet auroit employé l'évêque de Léon, afin d'obtenir du père que
- ledit marquis fût mis comme son lieutenant, ce qui étant exécuté
- il estimoit la place à lui.
-
- «A dit qu'il a eu quelque dessein de se rendre maître du fort de
- Blavet lors de l'entreprise que fit M. de Soubise, non que son
- dessein fût que ledit sieur de Soubise prît cette place, mais
- qu'il pensoit bien sous cette ombre s'en rendre maître, vu le
- mauvais ordre qui étoit à la garde de ladite place; vu aussi
- l'insuffisance du duc de Brissac, il pensoit la prendre et puis
- mander au roi que la place étoit plus sûrement et mieux gardée
- entre ses mains qu'entre les mains dudit duc de Brissac.
-
- «A dit qu'il a visité les costes de Brest avec trop de soin et
- trop de curiosité.
-
- «A dit, sur ce que l'on lui demandoit s'il n'avoit pas de dessein
- sur la souveraineté de la duché de Bretagne, que si Dieu
- affligeoit tant la France qu'il y advînt faute du roi et de
- Monsieur, qu'il étoit résolu de ne s'accommoder jamais avec M. le
- Prince.
-
- «A dit, sur ce que l'on lui a demandé s'il ne savoit rien
- particulièrement des derniers partis qui se sont formés à la cour,
- qu'il n'en savoit rien que par ouï-dire; qu'il est vrai que M. le
- grand prieur lui avoit écrit une lettre il y a environ un an, qui
- portoit que lui et quelques autres étoient résolus d'empêcher le
- mariage de Monsieur avec Mlle de Montpensier, ce qu'il falloit
- faire par tous moyens.
-
- «A dit qu'il lut cette lettre en présence du sieur de La Roche, de
- son frère le président de Bretigny, qui la virent; qu'il
- communiqua le contenu à M. de Retz, qui étoit du sentiment de son
- frère. Qu'il n'étoit pas de cet avis, et qu'il se falloit garder
- de ces brouilleries, qu'il s'estimoit heureux d'en être éloigné,
- qu'il n'en a rien su de plus, et que si son frère lui eût
- communiqué quelque chose, il se fût bien gardé de venir en cour;
- il eut beaucoup de peine à s'y résoudre, vu divers avis qui lui
- venoient de toutes parts, que l'on l'y arrêteroit; mais que sondit
- frère lui dit, pour le résoudre, qu'il savoit bien que M. le Comte
- n'y viendroit pas, bien feroit-il semblant d'y venir et enverroit
- son train jusqu'à Orléans, mais qu'il feroit semblant d'être
- malade et renvoyeroit quérir son train; or, que l'on ne prendroit
- les uns sans les prendre tous à la fois.
-
- «A dit que le jour qu'ils furent séparés dans le château
- d'Amboise, ayant dit à son frère qu'il étoit temps qu'ils
- donnassent ordre à leurs affaires et qu'il prévoyoit qu'on
- pousseroit cette affaire jusqu'au bout, son frère lui fit réponse
- qu'il espéroit que M. le Comte étant en liberté il feroit pour
- eux, et que c'étoit son attente que ledit sieur Comte feroit
- quelque effort.
-
- «A dit qu'il reconnoît et avoue que le Roi a pris un juste et
- nécessaire conseil pour l'État quand il le fit arrêter, et que si
- les ministres de Sa Majesté ne l'eussent conseillé, ils eussent
- fait une grande faute en raison d'État.
-
- «A dit que Mme de Chevreuse leur avoit envoyé un laquais de M. le
- grand prieur jusqu'à Escures (?), pour leur donner avis qu'ils ne
- vinssent pas en cour et que s'ils y venoient ils seroient pris
- prisonniers.
-
- «A dit que le propre jour qu'ils furent arrêtés ils envoyèrent un
- gentilhomme du grand prieur à M. de Retz, pour par ce moyen savoir
- ce qui se passeroit et faire tout ce que M. de Retz jugeroit être
- utile à leur service; que mondit sieur de Retz étoit parti de
- Nantes, leur avoit envoyé de Vendôme ledit gentilhomme leur dire
- que l'on avoit résolu au conseil d'envoyer quérir M. le grand
- prieur, afin de le confronter à Chalais.
-
- «A déclaré qu'il avoit su force nouvelles à Amboise par la femme
- de Bernière et la fille qui venoient dans le jardin qui
- correspondoit à sa chambre, par où elles lui donnoient des
- billets, par lesquels il avoit appris ce qui étoit porté par les
- informations que M. de Roissy faisoit contre lui.»
-
-Ces aveux étaient bien considérables. Le duc de Vendôme y livrait, comme
-on le voit, son propre frère le grand prieur, son ami le duc de Retz, le
-comte de Soissons, et cette fidèle Mme de Chevreuse qui avait tâché de
-les sauver autant qu'il était en elle en envoyant les avertir du danger
-qui les menaçait. Dans ce même vol. XLIV, nous rencontrons un extrait de
-la déclaration de Vendôme de la propre main de Richelieu, avec des
-remarques du cardinal et la qualification des faits avoués. Cette pièce
-nous a paru mériter de voir le jour.--_Ibid._, fol. 17.
-
-
- «Cabalé les parlements, la noblesse, les communautés, pour se
- mettre en considération et augmenter sa fortune.--Ce qui a dû
- donner de légitimes sujets de méfiance à S. M.
-
- «Pensée et dessein de s'assurer de Blavet depuis l'arrivée de M.
- de Soubise et non auparavant. Pensée qu'il dit n'avoir communiquée
- à personne.--Projet du tout criminel.
-
- «Dessein perpétuel sur Nantes depuis en avoir été dépouillé.
- Préparatifs pour s'en rendre maître lorsque M. de Guémenée le
- posséderoit et que l'état des affaires générales du royaume lui en
- donneroit lieu. Acquisition d'armes dans la ville à cet
- effet.--Crime ouvert.
-
- «Dessein sur Brest pour le marquis de Timur, entre les mains
- duquel il tient la place comme entre les siennes. Ce dessein
- projeté avec ledit marquis de Timur en visitant la côte.--Crime
- déguisé.
-
- «Pensions du sieur d'Aradon, Dupan, Vaudurand, de L'Espine,
- Boulanger, tous gens dont il s'est servi dans les factions.--Suspicion
- grande de crime.
-
- «Autres pensionnaires du fonds qu'il ménageoit sur les fermes du
- Roi.
-
- «Conseil de M. de Retz et instante demande à M. de Vendôme de lui
- confier ses enfants au cas qu'il lui arrive d'être retenu à
- Blois.--Par où il paroît que M. de Retz s'offroit à les protéger
- contre le Roi.
-
- «Offre que M. de Retz fait à M. de Vendôme de parachever le
- mariage projeté entre leurs enfants moyennant qu'il prît
- Belle-Ile. Sur quoi est noté que M. de Retz avoit reçu défense et
- du mariage et de donner Belle-Ile.--Charge contre M. de Retz.
-
- «Dessein contre le mariage de Monsieur écrit à M. de Vendôme par
- le grand prieur, qui le convie à s'y joindre.
-
- «Assurance donnée par M. le grand prieur que M. le Comte feroit
- semblant de venir au voyage, faisant partir son train, mais ne
- viendroit pas. Ce qui faisoit que M. de Vendôme ne devoit rien
- craindre en son voyage, vu qu'on ne prendroit personne qu'on ne
- les prît tous ensemble.--Ce qui montre qu'ils se sentoient tous
- coupables et avoient union et intelligence pour éviter la preuve
- de leur crime.
-
- «Pensée de demeurer souverain en Bretagne en cas que le malheur
- voulût que la France fût privée du roi et de Monsieur, ne pouvant
- compâtir à l'humeur et à l'esprit de M. le Prince.--Crime
- manifeste.»
-
-
-A ces aveux si fortement caractérisés joignez deux lettres du duc de
-Vendôme plus accablantes encore, et que nous avons données plus haut, du
-moins en extrait, l'une à Ornano, l'autre à Soubise, p. 375, et vous
-aurez une juste idée de cette vaste et redoutable conspiration de 1626,
-la première où Mme de Chevreuse ait mis la main, et que Richelieu
-déclare, comme un homme qui semble frémir encore du péril qu'il a couru,
-«la plus effroyable dont les histoires fassent mention.»
-
-
-
-
-NOTES DU CHAPITRE III
-
-
-I.--MONTAIGU
-
-Lord Montaigu, gentilhomme de la chambre du roi d'Angleterre, et ami
-particulier de Holland et de Buckingham, a été l'agent le plus actif de
-la coalition formée, à la fin de 1626, contre la France, et qui se
-composait de l'Angleterre, de la Savoie, de la Lorraine et des
-protestants français. L'âme de cette coalition était Buckingham, furieux
-du refus qu'on lui faisait de le laisser revenir en France, brûlant de
-revoir la reine Anne, et de mettre sa gloire à ses pieds, comptant bien
-d'ailleurs effacer tous ses torts aux yeux de l'Angleterre en se portant
-l'ennemi de la France et le défenseur de la cause protestante. Il se mit
-donc à la tête d'une flotte puissante; Mme de Chevreuse lui répondait de
-la Lorraine, le comte de Soissons de la Savoie, le duc de Rohan des
-calvinistes du Midi, Soubise de la Rochelle. La reine Anne n'ignorait
-rien de ce qui se passait. Cette grande entreprise échoua devant le
-génie de Richelieu, et aboutit à la perte de Buckingham et à la prise
-de La Rochelle, en septembre et octobre 1628. Toute l'année 1627 est
-remplie des intrigues de Montaigu; il va sans cesse en Lorraine, en
-Suisse, en Hollande, à Turin, à Venise, et travaille à nouer et à
-resserrer les divers fils de la conspiration. Mais la police de
-Richelieu était sur ses traces. Pour vérifier ses soupçons, le cardinal
-le fit arrêter presque sur le territoire lorrain, et les papiers qu'on
-saisît sur lui ne laissèrent plus l'ombre d'un doute sur l'immense
-danger qui menaçait la France. Le 4 décembre 1627, Bullion reçut l'ordre
-de faire l'inventaire de ces papiers. En voici des extraits. FRANCE,
-1624-1627.
-
-
- «INSTRUCTION DU ROI D'ANGLETERRE A LORD MONTAIGU, un des
- gentilshommes de sa chambre, allant en Savoie. Le roi lui dit
- qu'il a donné une puissante armée navale à Buckingham pour
- assister les amis et le parti qu'ils ont en France, pour empêcher
- l'armée navale d'Espagne de se joindre à celle de France, pour
- interrompre le commerce de ports en ports et aux Indes orientales
- et occidentales, et pour donner aide et support au roi de
- Danemark, son oncle, pour la conservation de l'Allemagne et le
- maintien de la bonne cause. Il promet de donner contentement au
- duc de Savoye dans toutes les choses justes et possibles, surtout
- pour ce qui concerne le trafic en son pays. Il le prie aussi que
- rien ne puisse donner de la jalousie et de la défiance à leurs
- amis et alliés. Quoiqu'on doive faire une grande considération sur
- l'affection et résolution du duc de Rohan, on ne pouvoit néanmoins
- y prendre aucune certitude à cause de l'état des affaires lorsque
- Montaigu l'a quitté pour retourner en Savoie. Pour cet effet il
- faut presser le duc de Savoie de finir les affaires qu'il a avec
- Gênes, et toutes autres qui pourroient l'empêcher d'assister
- puissamment ceux de la religion en France, qui sans cela
- pourroient être accablés. On ne peut compter sur les 16,000 hommes
- pour le comte de Soissons, le roi d'Angleterre ne se trouvant pas
- en état de contribuer à cette levée. Avant que de répondre sur le
- mariage proposé du comte de Soissons avec la fille aînée du roi de
- Bohême (le prince Palatin, beau-frère de Charles Ier), il faut
- savoir la volonté du roi et de la reine de Bohême; s'ils y
- consentent, il fera connoître l'estime qu'il fait de la personne
- du comte de Soissons et de la dignité de son sang. Ainsi il
- attendra ce que Pujeolles (_sic_, quelque envoyé du comte de
- Soissons auprès du roi de Bohême) aura fait avec le portrait.
- Quant à la place de sûreté que le comte de Soissons demande pour
- armer, on ne peut lui en donner une meilleure que la Savoye. Il
- faudroit tâcher de concilier Brisson (_sic_, quelque chef
- protestant), avec le duc de Rohan et que Brisson surprît Poussin
- et Valence et les livrât au comte de Soissons. On doit donner à
- Montaigu des lettres pour le duc de Lorraine.»
-
- MÉMOIRE DE MONTAIGU. «Le comte de Soissons veut intenter action au
- parlement contre le cardinal de Richelieu et prendre les armes en
- cas de déni de justice. Seneterre assure que si la guerre dure
- seulement deux mois, le comte aura un parti considérable en
- Dauphiné et que jamais il ne s'accordera avec le cardinal. On ne
- parle plus de mariage (avec la fille du prince Palatin). On
- espéroit que le duc de Savoie et le comte de Soissons publieroient
- un manifeste, ce qui auroit beaucoup servi à justifier la conduite
- du roi d'Angleterre et à fortifier le parti; plusieurs catholiques
- mal contents du cardinal se seroient déclarés. Montaigu envoie
- Villars aux cantons protestants de la Suisse. Pourvu qu'on pût
- obtenir qu'ils fermassent les yeux sur les levées qu'on feroit
- chez eux secrètement, ce seroit un moyen sûr de fournir beaucoup
- de monde à M. de Rohan. Il faudroit aussi tâcher d'empêcher le roi
- de France d'en tirer du monde. Il croit qu'on pourrait employer
- Wake, ambassadeur d'Angleterre à Venise, auprès des protestants.
- La déclaration du duc de Rohan a été reçue avec beaucoup
- d'approbation de tous les protestants et de tous ceux que le
- Cardinal persécute. M. le duc de Lorraine l'a averti par un
- courrier qu'il a déjà 10,000 hommes de pied et 1,500 chevaux.
- L'empereur lui doit envoyer 600 hommes d'infanterie et 100
- chevaux; toutes ces troupes se joindront à M. de Verdun, pour
- assiéger Verdun. Le bruit seul de cette entreprise a empêché qu'on
- envoyât 6,000 hommes à M. le Prince qui est en Languedoc. Il
- seroit temps d'écrire à M. de Rohan et de le faire payer. Montaigu
- attend les ordres du roi d'Angleterre pour savoir s'il doit faire
- les avances à M. de Rohan. Il demeure tranquille jusqu'à ce que M.
- de Rohan le recherche. Si M. de Rohan eût reçu ce qu'on lui avoit
- promis, il aurait pu se saisir de quelque place d'où il auroit
- fort incommodé les ennemis. Le duc de Savoye donne avis à Montaigu
- de la ligue conclue entre la France et l'Espagne, afin qu'il en
- avertisse le roi d'Angleterre. Si la guerre dure, le comte de
- Soissons ne peut honnêtement demeurer les bras croisés, et il se
- déclarera. La Rochelle en fera certainement autant. Le duc de
- Savoye se joindra à M. le comte de Soissons. Le duc de Lorraine
- est pour ainsi dire en guerre ouverte. Montaigu ajoute qu'il a
- envoyé une personne de qualité courre fortune à La Rochelle, afin
- de savoir ce qui se passe là, et de donner des nouvelles de ce qui
- se fait ici.»
-
- «LETTRE DÉCHIFFRÉE DE M. DE SAVOYE. Il n'a pas osé se déclarer à
- cause des bruits qui ont couru d'un renouvellement d'un traité
- entre la France et l'Angleterre, à l'arrivée d'Albernan (?) que
- Bukingham avoit envoyé à Paris. Si le roi d'Angleterre veut
- continuer la guerre, il faut tâcher d'y intéresser les Hollandois,
- le duc de Lorraine, les Huguenots, et faire entendre qu'on ne
- prend les armes que pour tirer le roi des mains qui le
- tyrannisent, remettre la France en liberté et dans son ancienne
- splendeur. Il faut prendre garde que la France et l'Espagne sont
- unies, que l'empereur fait de grands progrès en Allemagne, que les
- États de Savoye étant situés entre la France et ce que l'Espagne
- possède en Italie, et ayant la guerre avec l'Espagne et Gênes, il
- n'a pas pu se déclarer plus tôt; mais sitôt qu'il saura les
- intentions du roi d'Angleterre, qu'il aura fait la paix avec
- Gênes, qu'il aura parole certaine et par écrit du roi d'Angleterre
- que S. M. B. ne fera ni paix ni trêve avec la France que par le
- moyen de Savoye ou avec l'Espagne ou tout autre sans sa
- participation, que le roi d'Angleterre enverra un homme à Gênes
- pour apaiser les troubles et représenter à la ville combien il lui
- seroit avantageux d'avoir pour ami le duc de Savoye, le duc de
- Savoye se déclarera ouvertement, et en attendant payera la somme
- de 30,000 écus.»
-
- MONTAIGU. «Il a fait passer un homme à La Rochelle. Il a reçu une
- lettre de M. de Rohan par un soldat qui lui a dit que le saint
- qu'on invoque en l'armée de M. de Rohan est Angleterre. M. de
- Brisson a pris deux places importantes en Dauphiné et sur le bord
- du Rhône. On l'a fait savoir à M. le comte de Soissons comme un
- bon commencement pour ses desseins. M. le comte de Soissons a
- mandé que si l'entreprise réussit, il se déclarera, ce qu'on fait
- savoir au duc de Rohan.»
-
- LE MÊME. «Il est tombé malade cinq jours après être arrivé à
- Turin, d'une fièvre qui l'a tenu cinq semaines au lit. Il est
- surpris de n'avoir eu aucune nouvelle d'Angleterre. Tout retentit
- des grandes actions de Bukingham. Ces Princes sont dans
- l'impatience de commencer. M. le comte de Soissons a amassé de
- l'argent et des troupes. Il traite avec le gouverneur de Valence
- pour avoir la place. M. de Rohan a écrit qu'on ne se fiât point à
- ce gouverneur, qu'on lui envoyât 200 chevaux et le surplus en
- argent. Le duc de Bukingham devoit venir au bec d'Ambès et Rohan
- se joindre à lui. Mais Bukingham étant arrêté en Ré, Rohan croit
- que le mieux qu'il puisse faire est de se tenir dans le bas
- Languedoc, le roi d'Angleterre lui ayant mandé de suivre les
- résolutions qu'il jugeroit les meilleures, à moins que Bukingham
- n'envoyât des ordres exprès qu'en ce cas il seroit obligé
- d'exécuter. Comme le duc de Savoye ne s'est pas trouvé tout à fait
- en état d'appuyer le duc de Rohan, Montaigu lui a donné avis afin
- qu'il prit ses mesures là-dessus. Rohan lui a répondu qu'au 20 de
- septembre 1627, il sera en campagne avec 600 hommes de pied et 400
- chevaux. Le duc de Savoye devoit dépêcher Vignoles avec 200
- chevaux et 14,000 écus; mais on apprit presque en même temps que
- le fort ayant été abondamment secouru, Bukingham avoit dépêché son
- neveu pour proposer un accommodement. Le 22, Montaigu tomba
- malade, et ne put entendre parler d'affaires jusqu'au 10 d'octobre
- que, commençant à se porter mieux, il voulut savoir si le duc de
- Savoye avoit quelque éclaircissement du traité. Le bruit étoit
- toujours fort grand d'un accommodement, quoiqu'on n'en dit pas les
- particularités. Montaigu soutenoit que cela ne pouvoit être, et le
- duc disoit qu'il pouvoit être arrivé telles choses en Angleterre
- qui avoient obligé Bukingham à souhaiter la paix.»
-
- COPIE DES MEMOIRES SUR LE FAIT DES SUISSES. «On vouloit tâter les
- Suisses protestants de la part du roi d'Angleterre. Tous les
- cantons étoient alors très-alarmés des progrès que l'Empire
- faisoit en Allemagne et craignoient d'être attaqués principalement
- par l'archiduc Léopold. On donnoit néanmoins quelque espérance que
- s'ils seroient recherchés par le roi d'Angleterre et qu'ils
- fussent bien informés que le roi d'Angleterre ne faisoit la guerre
- à la France que pour la défense des églises de France et non pour
- aucun autre sujet, cela pourroit possible émouvoir la seigneurie
- de Berne et les autres cantons à faire quelque effort pour un si
- bon sujet. Mais comme l'affaire presse, il semble que M.
- l'ambassadeur ne feroit pas mal d'envoyer présentement un
- manifeste du roi d'Angleterre, s'il est imprimé, avec une lettre,
- à chacun des quatre cantons protestants, parce que s'il n'obtenoit
- pas du secours, il pourroit au moins donner sujet à ces cantons de
- refuser à la France les lettres que l'ambassadeur Miron leur doit
- demander au premier jour.»
-
- COPIE D'UN MÉMOIRE pour le chancelier de Wake, ambassadeur pour le
- roi de la Grande-Bretagne à Venise. «On croit que Wake servira
- mieux en Suisse que Montaigu à cause des grandes habitudes qu'il y
- a; et parce qu'on n'a pas le manifeste du roi de la
- Grande-Bretagne, on lui envoie celui de M. le duc de Rohan, et
- l'acte de l'assemblée tenue à Usez, lesquelles pièces il enverra
- aux cantons et fera voir que le roi, son maître, n'est entré en
- guerre avec la France que pour le respect de la religion, pour la
- considération de la parole que ses ambassadeurs ont reçue du roi
- de France et qu'il avoit donnée à ceux de la Rochelle; à quoi il
- étoit d'autant plus obligé que c'étoit par le secours qu'il avoit
- fourni au roi de France que ceux de la Rochelle étoient dans le
- péril où ils sont, et qu'ils n'avoient pris les armes qu'après
- avoir cherché tous les moyens possibles pour éviter tous les
- inconvénients de la guerre; que le duc de Bukingham prêt à
- triompher du fort de Ré, avoit envoyé un gentilhomme Jacques
- Albernan pour voir s'il voudroit laisser vivre ses sujets faisant
- profession de la religion réformée en la liberté de ses édits,
- exécuter les promesses faites en son nom et de son consentement à
- messieurs de la Rochelle par les ambassadeurs d'Angleterre pour le
- rasement des forts. Le roi de France n'a voulu entendre à aucun
- accommodement, ce qui prouve le dessein qu'on a en France de
- persécuter lesdits sujets.»
-
- M. DE SAVOYE, 4 novembre: «Il loue la bonne conduite de Montaigu
- et se remet à lui et à l'abbé de Scaglia (de la maison de Verrue,
- célèbre diplomate piémontais) de tout ce qu'il pourroit lui
- écrire.»
-
- «Il y a encore une lettre de Montaigu à M. de Rohan, qui dit que
- l'essentiel et l'accidentel sont toujours dans les mêmes
- dispositions, que le premier n'attend que quelque conclusion avec
- celui dont Rohan a si longtemps attendu la réponse. Lettre aussi
- du père de Montaigu à Montaigu, son fils, du 25 de septembre, de
- Londres. Il mande que Bukingham est encore dans l'île de laquelle
- il n'a pas pris le fort. On lui envoye 10,000 Anglois, Irlandois
- ou Écossois. Les ambassadeurs de Savoye ne sont pas encore
- arrivés. On ne dit rien de ces princes de France auxquels on a eu
- confiance.»
-
- «Mémoire qui n'est pas signé. Il est du 4 octobre 1627. Cinq ou
- six gentilshommes du Velay, promettent de se rendre maître du Puy
- et de lui livrer 4 ou 5 bonnes places et de faire une diversion
- notable, pourvu qu'ils soient avoués de M. le comte de Soissons.
- Si on a cet aveu, il faut l'envoyer au gouverneur d'Orange qui le
- fera tenir à Brisson. Rohan laisse le bas Languedoc et les
- Cévennes bien unis et bien résolus. Il a mis le canon en campagne
- pour nettoyer quelques petites places. Il a 6,000 hommes de pied
- et 400 chevaux. Il espère que ses troupes grossiront
- considérablement à Montauban. Le baron de Favière s'est fait de la
- religion la semaine passée. Il a mis dans le parti la ville et le
- château de Lunas, place imprenable à quatre lieues de Béziers et
- un bon château sur le grand chemin.»
-
- AUTRE MÉMOIRE DE 5 OCTOBRE, DE VALENCE. «Il est apparemment de
- celui qui a donné le conseil de passer en Suisse, parce qu'il dit
- que Montaigu pourra empêcher les levées aux ennemis et peut-être
- obtenir quelque levée. Il signe: celui qui vous tint compagnie à
- la veillée des dames, H. P.--Promesse du roi de la Grande-Bretagne
- de ne faire ni paix ni trêve avec la France, si ce n'est par le
- moyen de M. le duc de Savoye.--Petit billet porté dans la bouche,
- à ce qu'a dit le prisonnier. Il est de M. de Rohan du 14
- septembre. Il a fait déclarer tout le bas Languedoc et les
- Cévenois. Ils ont juré de n'accepter aucune paix que du
- consentement du roi d'Angleterre. Ils ont prié Rohan de reprendre
- sa charge de général et de faire toutes les levées nécessaires. Il
- aura dans treize jours 6,000 hommes de pied et 400 chevaux. Si on
- lui avoit envoyé de Savoye ce qu'on lui avoit promis, il auroit eu
- au moins 10,000 hommes de pied et 1,000 chevaux pour s'aller
- rejoindre à l'armée Angloise. Il a donné ordre afin que cette
- cavalerie puisse arriver à lui, en cas qu'on l'envoye. Mais si on
- fait difficulté d'envoyer la cavalerie, qu'on envoye l'argent à
- Orange. Il espère avec cela en faire assez pour tenir la campagne.
-
- AUTRE DU 9 OCTOBRE. «M. de Rohan est à Milau avec 6,000 hommes de
- pied et 500 chevaux. Le marquis de Malauze le joindra avec 1,500
- hommes de pied et 100 chevaux, Dondredieu avec 300 chevaux.
- Favières s'est déclaré de la religion et a remis Lunas. Boderieux
- y est confirmé et se fortifie. M. de Montmorency cède à
- l'importunité du Parlement de Tolose qui l'oblige d'arriver pour
- s'opposer à M. de Rohan.
-
- LETTRE DE MONLERUN (?). «Il paroît que c'est lui qui avoit
- conseillé d'envoyer en Suisse. Il écrit d'Orange du 9; il mande
- qu'il a fait tenir au duc de Rohan la lettre qu'il lui a écrite,
- que le retardement de ce que Montaigu a promis tient beaucoup de
- choses en suspens, que le gouverneur d'Orange qui a fourni jusqu'à
- cette heure ne le veut plus faire, n'entendant point parler des
- fonds sur lesquels il étoit assigné. Il presse pour une réponse
- parce que l'ennemi arme de tous côtés. Il envoye la suscription de
- la lettre qu'il faut écrire aux cantons.
-
- LETTRE fort respectueuse que Montaigu a écrite de la Bastille au
- roi. «Il dit que le roi d'Angleterre n'a pris les armes contre le
- roi que parce qu'il a cru que le roi ne correspondoit pas à
- l'estime et à l'affection qu'il lui portoit, et que Savoye,
- Lorraine, Soissons se sont joints à lui piqués du peu de cas que
- sa majesté faisoit d'eux; que s'ils étoient les uns et les autres
- persuadés du contraire, on pourroit les porter à une bonne paix si
- nécessaire au bien des deux couronnes.
-
- «Le même au Cardinal. C'est un compliment qui tient un peu du
- galimatias.»
-
-On comprend quel effroi répandit parmi tous les conspirateurs la prise
-de Montaigu. Nous avons montré quel trouble saisit la reine Anne à la
-nouvelle de cette arrestation, et quel prix elle mit à faire parler par
-La Porte au prisonnier pour savoir si quelques-uns de ses papiers la
-compromettaient, et si elle pouvait compter sur sa discrétion, chapitre
-III, pages 87 et 88. La cour de Turin, qui avait cru tromper la France
-par le double jeu qu'elle n'avait cessé de jouer, s'émut, et au
-commencement de 1628, Marini, résident de France en Piémont, écrit,
-FRANCE, t. XLIX, qu'on songe à envoyer à Paris diverses personnes pour
-«porter des compliments sur les avantages des armes françoises contre
-les Anglois, et répondre, s'il est besoin, à tout ce qui pourroit être
-trouvé dans les papiers de Montaigu qui seroit au mécontentement de Sa
-Majesté.» «Les princes de Piémont, dit Marini, sont interdits et en
-confusion sur cette prise. Le comte de Soissons avec Seneterre sont jour
-et nuit pour trouver expédients de pouvoir réparer le mal qui se
-trouveroit ès-écritures de Montaigu contre le service du roi, et
-espèrent que par les instances du duc de Lorraine l'on empêche les voies
-de rigueur contre ledit Montaigu. Ils se confient en trois choses: que
-les mémoires importants sont écrits de la main de Montaigu; que leurs
-lettres sont en chiffres; que l'on ne tirera rien de Montaigu qu'ils
-tiennent habile.» Néanmoins l'avis de Marini est que «par voies directes
-et indirectes, l'on tirât le fond de cette affaire, parce que Montaigu
-en est très-informé, et qu'il faut lui faire expliquer les mémoires
-écrits de sa main.» Bien des conseillers de Richelieu pensaient aussi
-qu'après avoir tiré des papiers saisis tant de lumières sur les
-intrigues du dehors, on devait tâcher de voir clair dans celles du
-dedans, et vérifier les rapports que les agents secrets de Richelieu lui
-adressaient. Bullion, chargé d'interroger le prisonnier, l'avait en vain
-pressé; il n'avait pu lui rien arracher; il aurait fallu aller plus loin
-et recourir à des rigueurs qui auraient pu irriter le duc de Savoie, le
-duc de Lorraine et le roi d'Angleterre, et les décider à faire un
-dernier effort et une puissante diversion en faveur de La Rochelle qui
-était encore debout. Le profond Richelieu, attentif à ne poursuivre
-jamais qu'un seul grand but à la fois, sacrifia tout à l'ardent désir de
-renverser enfin le boulevard du protestantisme; pour retenir la Savoie
-et la Lorraine qui n'avaient pas encore tiré l'épée, il lâcha sa proie
-et mit en liberté Montaigu. Voilà ce que nous apprend une lettre de
-Bullion, FRANCE, année 1628, t. XLVII, fol. 60.
-
-La même politique fit accorder aux instantes prières du duc de Lorraine
-et du roi d'Angleterre la grâce de Mme de Chevreuse. Elle rentra donc
-en France en 1628 et se tint quelque temps tranquille, au sein de sa
-famille, ainsi que nous l'avons dit page 90. Il semble pourtant que dès
-l'année 1629 elle se serait fort rapprochée du duc d'Orléans dans
-l'intérêt de la reine Anne, qu'elle aurait favorisé les amours du jeune
-duc, veuf de Mlle de Montpensier, avec la belle princesse Marie de
-Gonzague, fille du duc de Nevers et sœur de la Palatine, qu'elle serait
-même entrée assez avant dans le projet de mariage qui fit alors tant de
-bruit et souleva une si grande tempête, pour avoir conçu l'idée d'aller
-elle-même en Flandre y ménager un asile aux deux amants rebelles, grâce
-au crédit qu'elle et la reine avaient auprès du gouvernement espagnol.
-C'est là du moins ce qui résulterait de diverses lettres de Bérulle
-écrites en 1629, au nom de Marie de Médicis, à Richelieu lorsqu'il était
-en Italie avec le roi.--FRANCE, année 1629, t. XLV, fol. 127.
-
- LETTRE DU 24 MARS 1629: «Il y a quelque temps que la 58 (Mme de
- Chevreuse) vouloit aller en Flandre, et nous étions en peine à
- quel dessein. Hébert (la Reine mère) l'a empêchée en faisant
- connoître à 58 qu'elle ne pouvoit permettre ce voyage. Dudepuis on
- a eu advis que La Chesnelle (la reine Anne) et Mirabel
- (ambassadeur d'Espagne en France) ont traité en Espagne et en
- Flandre pour faire que Hébertin (Monsieur) et la N. (Nevers, la
- fille du duc de Nevers, la princesse Marie) fussent reçus en
- Flandre soit pour s'y marier soit après être mariés. Flandre a
- répondu et tend les bras ouverts à ces deux hôtes. Ce dessein a
- été proposé à l'Angleterre comme l'unique moyen pour rappeler le
- roi d'Italie. On soupçonne que ce fut un des sujets du voyage
- désiré par la 58 (Chevreuse). On n'a pas voulu donner ces advis à
- Calori (Richelieu) sur les premières ombres qu'on en a eues.
- Hébert (la Reine mère) en a reçu nouvelle confirmation, et lors
- elle a voulu que Francigène (Bérulle) l'écrivit à Calori.»--LE
- MÊME, 4 JUIN: «...Les dames de la faction de N. (la princesse
- Marie) ne cessent d'agiter Hébertin (Monsieur) pour le porter à
- quelque extravagance... La puissance et la hardiesse de ces dames
- n'est pas tolérable...»--MÊME JOUR: «Je viens d'apprendre que ces
- dames pressent Hébertin d'aller en Savoie. Il est très vrai qu'on
- le presse puissamment de sortir hors du royaume... Cet advis ne
- nous est pas donné des trois marchands (Bellegarde, Puilaurens,
- Coigneux), mais de quelques discours secrets de la Reine (la reine
- Anne).--LE MÊME, 16 JUIN: «Les dames de la Reine, plus elles font
- contenance de s'appuyer de Calori, plus elles essaient de le
- ruiner. Je ne sais pas si elles en ont la volonté, je ne crois pas
- qu'elles en aient la puissance.»
-
-Ces lettres et bien d'autres expliquent comment, pour prévenir toute
-tentative d'enlèvement, Marie de Médicis, alors dépositaire de
-l'autorité royale, ait pris le parti de mettre quelque temps à Vincennes
-la princesse Marie. Ainsi encore une secrète conspiration où Mme de
-Chevreuse aurait eu la main, une aventure manquée à joindre à tant
-d'autres aventures.
-
-
-II.--CHATEAUNEUF
-
-Les 52 lettres de Mme de Chevreuse à Châteauneuf, dont nous avons donné
-des extraits plus étendus que ceux du père Griffet, embrassent au moins
-toute l'année 1632, avant le voyage de la cour dans le Midi, qui eut
-lieu en l'automne de cette année et auquel il n'est pas fait la moindre
-allusion dans les lettres de Mme de Chevreuse. Déjà, comme on le voit
-par ces lettres, Richelieu avait conçu des soupçons sur les relations
-intimes de la belle duchesse et du garde des sceaux; son jaloux
-amour-propre n'en fut pas seul blessé, sa politique s'en alarma; il se
-doutait bien que Mme de Chevreuse n'était pas femme à se prêter à la
-passion d'un homme de l'âge de Châteauneuf, sans avoir le projet de le
-faire servir à ses desseins. C'était après l'affaire de Castelnaudari.
-Monsieur ne savait encore à quoi s'arrêter, s'il se soumettrait ou irait
-retrouver sa mère à l'étranger et passerait en Flandre ou en Lorraine ou
-en Angleterre. On craignait que la reine Anne et Mme de Chevreuse ne
-fussent plus ou moins mêlées à ces intrigues, et que le garde des sceaux
-ne s'y fût laissé engager, ainsi que dans d'autres cabales anglaises
-avec son ami intime, le chevalier, depuis le commandeur de Jars. Dans
-les premiers jours de novembre 1632, toute la cour était à Bordeaux, le
-roi, la reine, Mme de Chevreuse, Richelieu, ses confidents, le cardinal
-La Valette et le père Joseph, Bouthillier et son fils Chavigni. Le garde
-des sceaux, après avoir présidé à Toulouse la commission qui jugea
-Montmorenci, était venu rejoindre la cour. Le roi, pressé de retourner à
-Paris, prit les devants, accompagné de Chavigni. Richelieu donna des
-fêtes à la reine; il se proposait de la ramener à Paris par la
-Saintonge, et de lui faire les honneurs de La Rochelle, sa nouvelle et
-illustre conquête. Tout à coup il tomba malade, et Châteauneuf, emporté
-par le désir de faire un voyage d'agrément avec Mme de Chevreuse, se fit
-donner la commission de conduire la reine à La Rochelle et d'y suppléer
-le cardinal. Les archives des affaires étrangères nous fournissent ici
-des renseignements curieux, FRANCE, t. LXI. Châteauneuf écrit de
-Bordeaux, le 12 novembre, au roi qui est en route pour Paris, que le
-cardinal, au moment de partir avec la reine pour La Rochelle, est tombé
-malade d'une rétention d'urine. Il voulait, dit-il, rester près de lui,
-mais le cardinal lui a commandé d'accompagner la reine jusqu'à La
-Rochelle, où il compte aller bientôt la retrouver. Le même jour
-Châteauneuf mande la même nouvelle à Chavigni, en lui disant que la
-maladie du cardinal est plus fâcheuse que dangereuse. Cependant le
-cardinal de La Valette, le père Joseph, Bouthillier, tous les vrais amis
-de Richelieu, Schomberg excepté qui se mourait après sa victoire de
-Castelnaudari, sont restés près de leur maître, l'entourant de leurs
-soins, l'assistant de leurs conseils; et de loin leur police vigilante
-surveille toutes les démarches, tous les propos de l'amoureux et aveugle
-garde des sceaux. Le père Joseph écrit à Chavigni le 13 novembre: «Nous
-avons été en grande peine pour M. le cardinal. Depuis une heure il y a
-plus à espérer qu'à craindre.» Il engage Chavigni à ménager habilement
-l'esprit du roi, à le bien entourer, à ne laisser arriver à lui que des
-personnes bien disposées. Ce même jour Bouthillier mande au roi que le
-cardinal a voulu lui écrire de sa main sur le fait de Monsieur, mais
-qu'il est trop faible pour entreprendre une seconde lettre, et qu'il lui
-a commandé de tenir la plume à sa place: «Dès que le mal de M. le
-cardinal lui permettra de se mettre en chemin, il est résolu de ne pas
-perdre une seule heure et d'aller droit se rendre auprès de Votre
-Majesté, sans se détourner ni pour La Rochelle ni pour quoi que ce soit.
-Il a reçu aujourd'hui un si grand soulagement de son mal que les
-médecins le tiennent toujours hors de danger, pourvu qu'il ne survienne
-point de nouvel accident.» Bouthillier écrit encore au roi, de Bordeaux,
-le 15 et le 16 novembre, pour lui annoncer les progrès de la
-convalescence de Richelieu. Mais voici une lettre d'une tout autre
-importance où l'_alter ego_ du cardinal découvre à l'un de ses
-correspondants la trahison de Châteauneuf, en se fondant, il est vrai,
-sur de bien faibles motifs et de pures apparences. Le père Joseph à
-Chavigni, de Bordeaux, 22 novembre: «Monsieur, ayant eu charge de M. le
-cardinal de vous faire réponse, je vous dirai qu'aujourd'hui son plus
-grand mal est le déplaisir de ne pouvoir aller trouver le roi aussitôt
-qu'il le désireroit, pour lui rendre ses très-humbles services et le
-remercier du soin qu'il daigne avoir de son incommodité. Il se porte
-bien mieux. Aujourd'hui les médecins ont recognu que la douleur qu'il
-souffre à uriner provenoit d'un pus qui s'étoit formé au col de la
-vessie et qui est sorti avec l'urine et l'a beaucoup soulagé. Il est
-fort foible pour avoir passé plusieurs nuits sans dormir et avoir été
-saigné plusieurs fois. Il a besoin de quelque temps pour se remettre...
-Je m'assure que vous aurez un grand regret de la mort de M. de
-Schomberg... Le secrétaire de Severin (le garde des sceaux) a dit
-depuis peu à un honnête homme qui a passé où ils sont et en a donné avis
-ici que, Du Puy (Monsieur) s'en alloit et que Severin en avoit des
-nouvelles. Si cela est, il est évident que ledit Severin y a bonne part,
-et peut être cru l'auteur de ce conseil. Pierre (le roi) fera bien
-d'avoir l'œil ouvert sur les actions de Severin et de ses amis en tant
-qu'ils le sont aussi à Du Puy (Monsieur). Ceux qui viennent du lieu où
-est Severin disent qu'il passe fort bien son temps, avec une grande
-gayeté, qui n'a pas été amoindrie par l'accident arrivé à François
-(Schomberg). Il n'a envoyé qu'une fois savoir des nouvelles de Dubois
-(Richelieu), et encore ç'a été pour faire entendre qu'il s'en alloit
-trouver Lafontaine (le roi).» Une telle communication ne demeura pas
-stérile entre les mains de l'intelligent Chavigni. Il n'eut pas de peine
-à animer contre le garde des sceaux l'ombrageux et soupçonneux Louis
-XIII. Bientôt il reçut de Charpentier, l'un des deux secrétaires de
-Richelieu, l'invitation de porter le roi à écrire au cardinal de La
-Valette une lettre ainsi conçue: «Mon cousin, j'ai bien voulu vous
-témoigner par ces lignes le gré que je vous sais de ce que vous avez
-toujours demeuré auprès de mon cousin le cardinal de Richelieu et ne
-l'avez point abandonné durant sa maladie, et aussi parce que je veux
-bien que tout le monde sache que ceux qui l'aiment sincèrement et sans
-feintise comme vous, sont ceux dont je ferai cas particulièrement.» Ce
-travail sur l'esprit du roi ne tarda pas à porter ses fruits, et le 29
-novembre Bullion écrivait de Paris à Richelieu: «Le roi est en extrême
-colère contre 64 (Châteauneuf) de ce qu'il vous a quitté, et cinquante
-fois m'en a témoigné une extrême indignation.» Tous les amis de
-Richelieu conspirent à l'envi contre Châteauneuf, soit qu'ils voulussent
-en cela complaire au cardinal et servir à la fois toutes ses passions
-privées et publiques, soit qu'ils fussent jaloux des talents du garde
-des sceaux, soit qu'en effet ils fussent convaincus qu'il trahissait son
-pays et son bienfaiteur pour une femme. Le dernier novembre, le père
-Joseph écrit à Chavigni: «Le sieur Dubois (Richelieu) entre de mieux en
-mieux en l'affaire du sieur Severin; en quoi il se confie au secret et
-en l'adresse des sieurs Duplat (Chavigni et son père Bouthillier). Le
-petit Lin (Bullion) a fort bien commencé, et il tiendra la main pour une
-fin heureuse.» Le 4 décembre, Bouthillier, qui a précédé Richelieu à
-Paris, lui écrit une longue lettre sur l'attachement du roi, où nous
-relevons les lignes suivantes: «Le roi m'a dit avec larmes qu'il eût
-beaucoup mieux aimé qu'il fût arrivé faute de lui que de vous.» Et en
-post-scriptum: «Nous attendons demain M. le garde des sceaux.»
-Châteauneuf, à peine arrivé à Paris, sentit le péril qui le menaçait, et
-s'empressa d'écrire, le 8 décembre, à Charpentier, «au sujet de quelques
-mauvais offices qu'on lui avoit rendus auprès du roi et de M. le
-cardinal à cause qu'il ne l'avoit pas attendu à Bordeaux», et il se
-défend sur l'ordre qu'il prétend en avoir reçu. Inutiles efforts: sa
-perte était résolue.
-
-Le Mémoire suivant de Richelieu, qui voit ici le jour pour la première
-fois, doit avoir été composé après le 30 janvier 1633, puisqu'il y est
-fait mention de ce jour; et d'autre part il doit avoir précédé le 25
-février, c'est-à-dire l'arrestation de Châteauneuf et la saisie de ses
-papiers, car il n'y a ici que des soupçons et des indices, tandis que
-les papiers de Châteauneuf auraient fourni au cardinal des preuves plus
-fortes. On y voit le travail auquel se livrait Richelieu avant de
-prendre un parti. Il rassemble tous les motifs qu'il a de douter de la
-fidélité du garde des sceaux, et il se rend compte à lui-même de la
-résolution qu'il médite.--FRANCE, t. CI.
-
-MÉMOIRE DE M. LE CARDINAL DE RICHELIEU CONTRE M. DE CHÂTEAUNEUF.
-
- «Du temps du maréchal d'Ancre le sieur de Chasteauneuf estoit
- extrêmement mal avec lui. Le cardinal de Richelieu ne laissa de
- l'assister, jusque-là que le dit maréchal lui en voulut mal. Le
- lendemain que le cardinal fut chassé, le dit sieur de Chasteauneuf
- fit tout ce qu'il put contre lui.
-
- Depuis, estant en Savoie, le cardinal lui fit avoir les trois
- abbayes de son frère[372], et les disputa contre la reyne mesme et
- en eust sa mauvaise grâce. Depuis, lorsqu'il fut fait garde des
- sceaux, il le pria de bien penser si c'estoit son avantage, parce
- qu'il ne vouloit pas le proposer au Roy pour l'utilité du
- cardinal, mais pour la sienne propre. Après y avoir pensé trois
- jours, il le pria de faire exécuter la proposition qu'il lui avoit
- faite.
-
- [372] Les abbayes de Massai, Préaux et Noirlac, qui étoient
- d'abord à Gabriel de l'Aubespine, évêque d'Orléans, furent à sa
- mort, en 1630, transportés à son frère Charles.
-
- Trois semaines après qu'il fut garde des sceaux, Monsieur s'estant
- accommodé avec le Roy et ayant promis son amitié au cardinal, et
- les sieurs Le Coigneux et Puylaurens désiré que le dit cardinal
- les maintînt auprès du Roy, ce à quoi Sa Majesté trouva bon qu'il
- s'engageast, selon certains articles que le dit sieur de
- Chasteauneuf en dressa lui-mesme, il envoya le sieur de
- Hauterive[373] avec Mme de Verderone[374] pour tâcher de séparer
- Puylaurens d'avec Le Coigneux, ce qui étoit chose directement
- contraire à ce qui leur avoit été promis; d'où Le Coigneux prit
- une telle allarme, Puylaurens lui ayant dit, qu'il crut que
- c'estoit un complot fait entre le dit sieur de Chasteauneuf et le
- cardinal qui n'en savoit rien; d'où il conclut qu'il ne s'y
- pouvoit fier, et partant médita la ruine du cardinal qui pensa
- arriver par la visite que Monsieur fit chez lui et sa retraite,
- d'où se sont ensuivies les guerres qu'on a vues depuis.
-
- [373] Frère de Châteauneuf. François de l'Aubespine, marquis de
- Hauterive, lieutenant général des armées du roi, mort en 1670.
-
- [374] Les Verderonne sont une branche des l'Aubespine. Mme de
- Verderonne dont parle ici Richelieu est vraisemblablement Louise
- de Rhodes, femme de Claude de l'Aubespine, seigneur de
- Verderonne, président de la cour des comptes de Paris.
-
- Estant à Château-Thierry le Roy fit le dessein de surprendre
- Moyenvic, sur un advis qui ne fut cognu qu'au Roy, au cardinal, au
- garde des sceaux, au maréchal de Schomberg et au sieur
- Bouthillier. Ce dessein ne fut pas plustôt fait que ledit garde
- des sceaux le mandast à 9[375], personne intéressée en cette
- affaire; et en effet ce dessein faillit, celui qui estoit dans
- cette place en ayant eu assez de vent pour s'y fortifier de gens,
- ce qui fit qu'on trouva toute autre garde au pont qu'il n'y avoit
- pas six mois auparavant.
-
- [375] Voyez la note qui suit.
-
- Il déclara aussi le dessein du voyage des troupes du Roy à
- Hermestein. Il a aussi dit à 9 dès Lyon que le Roy avoit résolut
- de faire trancher la teste à M. de Montmorency, et ce deux jours
- après la résolution que Sa Majesté en avoit prise.
-
- Ayant été pris dans Lyon un courrier que M. de Lorraine envoyoit à
- Monsieur, et dont le cardinal avoit eu advis par une voie secrète,
- incontinent il en advertit 9 qui, dans la chaleur de la dispute
- qu'elle[376] eut avec lui sur ce sujet pour le faire eslargir, lui
- découvrit qu'elle savoit les marques particulières qu'il devoit y
- avoir sur une lettre qu'on prétendoit qu'il eût cachée. Le
- cardinal consulta depuis avec le garde des sceaux la peine où il
- estoit de peur que par ces marques-là M. de Lorraine découvrist
- qui lui avoit donné l'advis et en perdist l'autheur. Il redit
- encore toute cette seconde conférence à cette mesme personne qui
- depuis le découvrit au cardinal.
-
- [376] Donc 9 est une femme. C'est très-certainement Mme de
- Chevreuse.
-
- Est à noter les lettres qu'on a interceptées qu'il escrivoit en
- Angleterre conseillant la Reyne contre les sentiments du Roy,
- particulièrement au fait de la religion. Ouaston, grand trésorier
- d'Angleterre, a fait advertir par son propre fils, ambassadeur
- extraordinaire en France, comme d'une chose bien assurée qu'il
- donne pour marque de l'affection qu'il porte au cardinal, qu'il
- sait de preuve très-certaine que le sieur de Chasteauneuf a
- dessein de perdre le cardinal, et la Reyne d'Angleterre a dit
- plusieurs fois que le garde des sceaux n'estoit point participant
- des mauvais conseils du cardinal, qu'il estoit son serviteur
- particulier, et qu'il feroit mieux aller l'Estat que le cardinal,
- quand il seroit mort.
-
- Est à noter encore qu'il dit à Chaudebonne[377] qu'il ne faisoit
- nulle difficulté de sauver la vie à M. de Montmorency et lui
- donner un autre gouvernement que celui du Languedoc, et ce pendant
- qu'il lui disoit, après avoir fortement opiné à faire mourir le
- dit sieur de Montmorency, et que la résolution en estoit prise.
-
- [377] Un des principaux officiers de Gaston. Voyez les lettres de
- Voiture.
-
- Est à noter qu'aussitost que la nouvelle de la prise de M. de
- Montmorency fut sçue, le garde des sceaux, de son propre
- mouvement, sollicita pour qu'on envoyast une ordonnance du Roy à
- M. le maréchal de Schomberg pour lui faire trancher la teste,
- nonobstant ses blessures, ce que le seul cardinal détourna, sur ce
- que tout le monde auroit horreur de cette action qui sembleroit
- inhumaine, qu'il falloit attendre s'il guériroit ou non auparavant
- du faire justice.
-
- Est à noter encore qu'après avoir ainsi parlé audit Chaudebonne,
- il vint dire au cardinal qu'il lui avoit dit qu'on ne pouvoit
- sauver ledit sieur de Montmorency, et que jamais il ne donneroit
- ce conseil au Roy, quand mesme le cardinal lui donneroit, et qu'il
- vouloit bien qu'il le dît à Monsieur; sur quoi le dit sieur de
- Chaudebonne dit à M. le cardinal de La Valette, au père Joseph et
- au jeune Bouthillier[378] qu'il le jugeoit de là un étrange homme,
- vu qu'il lui avoit dit tout le contraire, comme il est dit
- ci-dessus, par où il le croyoit serviteur de Monsieur, puisqu'il
- favorisoit M. de Montmorency, et que la difficulté venoit
- seulement du cardinal qu'il tenoit ennemi de Monsieur.
-
- [378] Léon de Chavigni, fils du surintendant des finances Claude
- Le Bouthillier.
-
- Le garde des sceaux dit à Chaudebonne au deuxième voyage qu'il a
- fait à la cour, qu'il eût à dire de sa part à Puylaurens que si
- Monsieur envoyoit quelqu'un au Roy, il feroit bien d'y venir et
- qu'il lui vouloit parler. Quand Chaudebonne est revenu à
- Montpellier, le garde des sceaux lui a demandé s'il s'étoit
- souvenu de parler de ce que dessus à Puylaurens. Chaudebonne lui
- ayant dit qu'il s'en estoit oublié (_sic_) par le peu de temps
- qu'il avoit demeuré là, le garde des sceaux l'a prié de dire à
- Puylaurens qu'il seroit bien aise de s'aboucher avec lui à la
- campagne, si l'on s'approchoit de plus près, et qu'il feroit en
- sorte qu'après M. le cardinal le verroit. Puylaurens a dit
- plusieurs fois au dit Chaudebonne qu'il se fioit au garde des
- sceaux et qu'il croyoit qu'il répondroit pour lui au Roy.
- Chaudebonne dit aussi avoir recognu qu'il y avoit intelligence
- entre le garde des sceaux et Puylaurens lorsqu'il étoit en
- Flandre, et que par le moyen de Mme de Barlemont ils entretenoient
- commerce sous prétexte de quelque réconciliation de Monsieur avec
- le Roy, sans que le garde des sceaux et Puylaurens en eussent
- dessein.
-
- M. le maréchal de Schomberg m'a dit deux ou trois fois que
- Briançon l'avoit assuré que chez Monsieur ils se faisoient fort du
- garde des sceaux et qu'ils estoient en bonne intelligence. Ce que
- le dit Briançon, depuis la mort du dit sieur maréchal, a donné
- lieu de croire par la lettre qu'il a escrite à M. d'Haluin[379].
-
- [379] Charles, fils du maréchal Henri de Schomberg, lui-même
- maréchal, et duc de Schomberg à la mort de son père, s'appela
- d'abord duc d'Halluin, du chef de sa première femme.
-
- Est à noter que le maître des requêtes Belièvre dit à
- Saint-Laurent qui estoit prisonnier à Castelnaudary: «Monsieur
- menace toujours, mais ces menaces ne sont qu'en paroles; mais si
- on les voyoit suivies d'effet, il trouveroit bien plus de gens qui
- seroient de son parti.» Ce discours fut tenu en suite des escrits
- et des menaces faites au cardinal. Briançon advertit M. le
- maréchal de Schomberg de ce discours.
-
- Il ne faut pas oublier le procédé dont il a usé au procès de
- Marillac, où, lorsqu'il voyoit en mauvaise disposition le Roy et
- les siens, disoit ouvertement qu'il ne le jugeroit point contre
- son honneur; comme si c'eût été contre l'honneur d'un garde des
- sceaux de faire la justice! Et depuis qu'il a vu le Roy en
- meilleure santé, il l'a jugé comme sa charge l'y obligeoit.
-
- Auparavant tous ses amis qui parloient franchement de cette
- affaire disoient que M. le garde des sceaux ne vouloit point se
- mettre au hazard par le jugement de ce procès, de se mettre mal
- par la suite des temps avec des personnes qui le pourroient
- perdre, et ce pour les intérêts du Roy qui sembloient chancelants
- par sa mauvaise disposition et la fortune du cardinal qui ne
- pouvoit qu'estre caduque, la santé du Roi n'estant pas assurée. Et
- en effet M. d'Effiat[380] recognut un jour clairement qu'il
- marchandoit, sur la mauvaise opinion qu'il avoit de la vie du Roy,
- à prendre son congé sur la fin de son règne pour se faciliter une
- glorieuse rentrée en son imagination en celui qui devoit venir peu
- après.
-
- [380] Le maréchal d'Effiat, père de Cinq-Mars.
-
- Estant à Bésiers, il fit ce qu'il put adroitement pour faire
- trancher la teste à M. de Montmorency par une simple ordonnance,
- au lieu de le faire juger par le Parlement ou par commissaires. La
- cognoissance qu'on avoit que cette proposition n'estoit bonne que
- pour charger le cardinal de l'événement de cette affaire, disant
- qu'elle ne passoit que pur l'autorité du Roy auprès duquel il
- avoit grand crédit, fit que le cardinal s'en défendit disant qu'il
- falloit mettre cette affaire au cours ordinaire de la justice.
-
- M. de Montmorency ayant mandé au Roy, par le sieur de Launay, à
- Toloze, que Monsieur estoit marié à la princesse de Lorraine, on
- estima dans le conseil du Roy qu'il falloit tenir cette affaire
- fort secrète, parce que si Puylaurens, qui l'avoit découverte à M.
- de Montmorency, découvroit qu'on sçût la faute qu'il avoit commise
- en cette action qu'il avoit toujours niée, la peur le reporteroit
- à quelque nouvelle faute. Le Roy, pour cet effet, recommanda à son
- conseil un estroit secret, ce qui fut promis de tous, mais non pas
- gardé d'un chacun. La Vaupot, envoyé de Monsieur, qui estoit lors
- auprès du Roy, l'ayant sçu le lendemain, ce qui produisit un si
- mauvais effet qu'estant arrivé auprès de Monsieur, Puylaurens
- effrayé l'emmena de nouveau hors du royaume. Sur quoi le Roy manda
- au cardinal qu'ils estoient sortis parce qu'ils avoient sçu ce
- dont M. de Montmorency l'avoit adverti, ce qu'il croyoit ou
- sçavoit avoir été dit par le garde des sceaux.
-
- Il est vrai qu'estant à Lectoure, dans la chambre de la Reyne, Mme
- de Chevreuse demanda au cardinal en présence de la Reyne:
-
- Dites-nous un peu ce que M. de Montmorency a mandé au Roy par
- Launay. Sur quoi, le cardinal disant: il a mandé plusieurs choses;
- je ne sais pas ce que vous voulez sçavoir. Elle reprit la parole
- avec sa promptitude ordinaire et dit: il lui a mandé que le
- mariage de Lorraine est fait; je le dis afin que vous ne pensiez
- pas que nous ignorions ce dont vous faites secret. Elle n'adjousta
- pas qui lui avoit donné cet advis, mais apparemment celui qui
- l'avoit advertie du dessein de Moyenvic[381] lui avoit donné cette
- cognoissance.
-
- [381] Voyez plus haut, p. 396.
-
- Le procédé du garde des sceaux, dans la maladie du cardinal, est à
- considérer, où il est vrai qu'il le quitta, n'oubliant rien de ce
- que l'adresse lui put suggérer pour que le cardinal lui conseillât
- d'en user ainsi, ce qu'il sçavoit bien qu'il vouloit faire, Mme de
- Chevreuse ayant dit audit cardinal qu'il y avoit plus de quatre
- jours il avoit dit chez la Reyne que le dit cardinal demeureroit
- si bon lui sembloit, mais qu'il iroit avec elle.
-
- Est à noter l'affectation particulière que M. le garde des sceaux
- eut d'envoyer Leuville[382] en Piedmond, et la proposition qu'il
- fit au cardinal que le dit Leuville tueroit Toiras[383] s'il ne
- vouloit obéir au roi, ce que le cardinal rejeta; en suite de quoi
- cependant Leuville ne fut pas plustôt en Piedmont qu'il se mit
- tout à fait du parti de M. de Toiras qui se roidit plus que jamais
- à n'obéir pas, selon que M. Servien le mande, disant qu'il croit
- que la venue du sieur de Leuville n'a pas peu servi à lui donner
- du cœur pour résister aux volontés du Roy. Le Roy mesme m'a dit
- que de Montpellier le garde des sceaux avoit envoyé un de ses
- secrétaires en Piedmont à Leuville, ce qui s'estoit justifié par
- l'ordonnance du voyage que longtemps après le dit secrétaire avoit
- tâché de tirer en secret. Il est vrai que Leuville estant retourné
- d'Italie, le garde des sceaux m'a escrit et avoué de bouche qu'il
- estoit tout à fait pour Toiras, ce qui aussi estoit si clair qu'on
- ne le pouvoit nier.
-
- [382] Son neveu.
-
- [383] Le maréchal de Toiras.
-
- Le dit garde des sceaux qui avoit affecté le voyage de Leuville en
- Piedmont, depuis la mort du roy de Suède a eu grand désir de faire
- envoyer le maréchal d'Estrées vers les protestants d'Allemagne, ce
- qui fit que le cardinal ayant fait résoudre à son arrivée d'y
- envoyer le sieur de Feuquières, il ne se put tenir de dire au
- sieur Bouthillier le jeune qu'il avoit fait une grande faute, et
- qu'il y falloit envoyer un officier de la couronne; et cependant
- chacun sçait que les meilleures affaires ne se font pas toujours
- par les plus grands, et que Feuquières, maréchal de camp et
- lieutenant du Roy en la frontière, est cognu en Allemagne fort
- entendu et homme de bien.
-
- Au mesme temps le dit garde des sceaux eût bien désiré que son
- frère (Hauterive) eût été envoyé en Hollande pour empescher la
- trève, mais il s'est moins ouvert de ce desir pour mieux cacher
- son dessein.
-
- Au mesme temps le roy d'Angleterre ayant eu la petite vérole, et
- estant à propos que le Roy envoyast le visiter, il pria le jeune
- Bouthillier de proposer le chevalier de Jars pour faire ce voyage,
- et le faire en sorte que l'on ne cognût point qu'il lui en eût
- parlé.
-
- Au mesme temps il proposa au cardinal d'envoyer Berruyer à
- Bruxelles, sous prétexte de parler au prince d'Espinoy, lui disant
- qu'il verroit par ce moyen la dame de Barlemont et Puylaurens pour
- sçavoir à quelles conditions ils voudroient revenir en France.
-
- Par tout ce que dessus, il appert qu'il veut tenir toutes les
- négociations importantes de l'Estat en sa main.
-
- Dès que le cardinal fut revenu de son voyage, le soir mesme qu'il
- arriva à Rochefort, le dit garde des sceaux, quoiqu'estonné de ce
- qu'il cognoissoit n'estre pas bien avec le Roy, tira une lettre de
- sa pochette, que lui escrivoit Mme de Barlemont, qui estoit de
- deux ou trois pages pressées dont il ne montra que trois lignes au
- cardinal, ès quelles mesme il y avoit des mots en chiffres qu'il
- lui expliqua, en sorte que ces trois lignes signifioient que
- Puylaurens estoit déjà las d'estre là où il estoit, qu'il voudroit
- bien revenir et ramener son maistre en France, qu'il avoit eu
- envie d'escrire pour cet effet au garde des sceaux, mais qu'elle
- n'avoit osé prendre la lettre, que mesme pour donner assurance de
- lui il feroit faire le mariage de Monsieur et de la princesse
- Marie. Le dit garde des sceaux représenta fort au cardinal que le
- mieux qu'on pût faire estoit de l'y faire revenir, mais qu'il
- n'oseroit en parler au Roy. Le cardinal lui tesmoigna approuver
- son advis et dit qu'il en parleroit bien, mais qu'il falloit un
- peu attendre.
-
- Le lendemain ledit garde des sceaux reparla encore de cette
- affaire au cardinal. Sur quoi le cardinal lui disant: Mais quelle
- sûreté Puylaurens pourroit-il donner de lui? Il lui respondit:
- Elle consisteroit en deux choses: à marier Monsieur à une autre
- personne que la princesse de Lorraine, et à ce que Puylaurens
- espousât une des filles du baron de Pontchasteau. Sur quoi le
- cardinal respondit que cette sûreté estoit bien maigre, et qu'il
- ne voudroit pas y penser de peur de donner le moindre ombrage au
- Roy, à qui il devoit tout.
-
- Est à noter que le mesme jour le garde des sceaux dit au cardinal
- qu'il avoit une prière à lui faire, qui estoit d'agréer que sa
- nièce de Chasteauneuf, qui avoit dix mille livres en fonds de
- terre et cinquante mille escus comptant, espousât quelqu'un de ses
- parents, tel qu'il voudroit, pour que par ce moyen il entrast en
- son alliance, et qu'il seroit très-aise qu'il la voulût donner au
- fils du baron de Pontchasteau. Sur quoi le cardinal lui respondit
- qu'il se sentoit obligé de cette offre, mais qu'il feroit bien
- mieux de donner sa nièce à Leuville ou au fils de Mme de
- Vaucelas, comme il avoit ouï dire qu'il l'avoit projeté, qu'aussi
- bien le fils du baron de Pontchasteau estoit-il aucunement engagé
- avec la fille du baron de Quervenau. A cela le garde des sceaux
- répliqua que Leuville et cette fille se haïssoient, qu'il ne la
- vouloit point donner à son neveu de Vaucelas, et qu'il désiroit
- grandement cet honneur. Puis adjousta: Y a-t-il contract ou
- articles passés entre le fils de Pontchasteau et la fille de
- Quervenau? Le cardinal respondit: Non. Sur quoi il dit: Il n'y a
- donc rien qui empesche cette affaire. Sur quoi le cardinal se
- voyant pressé lui dit: Je sçaurai de M. et de Mme de Pontchasteau
- comme cette affaire va.
-
- Est à noter le discours que Leuville a fait à Roquemont allant en
- Italie, le priant de favoriser le sieur de Toiras; ce que M. le
- premier[384] a sçu de Roquemont et l'a dit au Roy de qui je l'ai
- appris.
-
- [384] Le premier écuyer, alors Saint-Simon.
-
- Est à noter que le garde des sceaux a fait cognoistre aux jesuites
- qu'il ne tenoit pas à lui qu'il ne les favorisast en l'affaire du
- collége du Mans, se déchargeant tacitement sur le cardinal; ce que
- j'ai appris du père Maillan.
-
- Est à noter ce que Servien escrit que Toiras a dit ouvertement
- avoir sçu les résolutions portées par Gagnot, et qui plus est
- celles qu'un courrier porta à M. Servien pour faire avancer les
- régimens de Saulx et d'Aiguebonne; ce qui fut fait pendant que le
- cardinal estoit encore en Brouage, sans qu'autres personnes en
- eussent cognoissance que le ministère.
-
- Est à noter les paroles de mépris que le chevalier de Toiras a
- dites au jeune Bouthillier du Roy, ce qui tesmoigne l'impression
- qu'il y a en cette maison.
-
- Est à noter la découverte qui a esté faite chez l'ambassadeur
- d'Espagne d'un homme qui donnoit des advis, laquelle est arrivée
- ainsi qu'il s'en suit. La Reyne envoya quérir Navas[385] et lui
- dit: Prenez garde à vous; je suis assurée qu'il y a quelqu'un chez
- vous qui advertit de ce qui s'y passe. Navas parla le soir à C.
- (Châteauneuf) et lui dit: Il n'y a que vous et moi qui ayons
- cognoissance des despesches; la Reyne m'a dit qu'on découvre ce
- qui se passe. C. l'assura de sa fidélité. La Reyne donna cet advis
- en un temps que Calori (le cardinal) avoit rapporté deux ou trois
- choses découvertes des malices de Mirabel[386], disant qu'elles
- estoient mandées par M. de Barrault; mais il se souvient qu'on
- pouvoit soubçonner qu'elles ne vinssent pas de si loin. Il disoit
- que M. de Barrault les découvroit en Espagne par un espion, mais
- la nature des choses pouvoit faire cognoistre que l'espion estoit
- en France, et de fait il a esté si bien soubçonné que la Reyne en
- a eu l'advis. Tels advis n'ont jamais esté rapportés au Roy que
- devant le garde des sceaux, le maréchal de Schomberg, et
- Bouthillier. Le secret du Roy, de Schomberg, de Bouthillier et de
- Calori sont à l'espreuve. L'affaire de Moyenvic fait cognoistre
- par expérience qui ne reçoit point la réplique que le garde des
- sceaux donne des advis d'importance à la Reyne. La conjecture
- tombe donc tout entière sur lui par la règle: _semel malus semper
- presumitur_.
-
- [385] Probablement un des attachés de l'ambassade.
-
- [386] L'ambassadeur d'Espagne.
-
- «Desroches, neveu de Chanleci, a dit le 30 janvier 1633 à M. de
- Fossé qu'un nommé La Forest, maître d'hotel de Puylaurens, qui fut
- tué au combat de Castelnaudary, a esté une partie de l'hiver passé
- à Paris et voyoit les nuits M. le garde de sceaux.
-
- «M. de Guron m'a dit que M. de Lorraine lui a dit que lorsque le
- Roy estoit à Metz la première fois, il se faisoit diverses allées
- et venues vers Puylaurens de la part de M. le garde des sceaux par
- un homme de Mme de Verderonne, et que ce qui se faisoit se faisoit
- par son conseil.
-
- «MM. de Bullion et de Fossé estant à Besiers auprès de Monsieur de
- la part du Roy, Puylaurens leur dit, sur les difficultés de la
- signature qu'on lui proposoit de faire pour la garantie de
- Monsieur, qu'il signerait ce qu'il refusoit si M. le garde des
- sceaux lui conseilloit; sur quoi ces messieurs lui disant qu'il en
- demeureroit d'accord et qu'il lui envoyast demander son conseil,
- Puylaurens repartit qu'il entendoit sçavoir l'advis dudit sieur
- garde des sceaux par un des siens qu'il prétendoit lui envoyer
- pour communiquer particulièrement avec lui.
-
- «Le Boulay[387] a dit à M. de Bullion que depuis le retour du
- voyage de Languedoc, le garde des sceaux lui parlant en
- particulier à Paris lui demanda: Quel homme est-ce que ce
- Puylaurens, et que dit-il? et que le Boulay lui respondit: Il faut
- que le cardinal soit un mal habile homme ou qu'il vous ruine à
- cause de Puylaurens.»
-
- [387] Un des officiers de Monsieur, qui le trahissoit et étoit
- vendu au cardinal. Il y en a une foule de lettres adressées au
- cardinal et à Chavigni aux Archives des affaires étrangères.
-
-
-PROCÈS-VERBAL DE LA VISITE DES PAPIERS DE M. DE CHATEAUNEUF FAITE FAR
-MM. BOUTHILLIER ET DE BULLION
-
-(Copie communiquée par M. le duc de Luynes.)
-
- «Le lundi, vingt-huitième jour de février mil six cent
- trente-trois, environ les huit à neuf heures du matin, Nous Claude
- de Bullion et Claude Bouthillier, conseillers du roi en ses
- conseils d'État et privé, et surintendants de ses finances, et
- Léon Bouthillier, aussi conseiller du Roy en sesdits conseils et
- secrétaire de ses commandements, en vertu de la commission de Sa
- Majesté du vingt-sixième dudit mois, nous sommes transportés,
- assistés du sieur Testu, chevalier du guet de la ville de Paris,
- au logis du sieur de Chateauneuf, ci-devant garde des sceaux, pour
- y faire perquisition de tous les papiers qui s'y pouvoient
- trouver, pour iceux faire transporter où nous verrions bon être,
- suivant la volonté de sadite Majesté; où étant arrivés, nous y
- aurions trouvé le sieur de Boislouer, enseigne d'une des
- compagnies des gardes du corps qui étoit en garnison audit logis
- par commandement de Sa Majesté, lequel nous auroit fait faire
- ouverture de la porte dudit logis où serions entrés et à l'instant
- montés en la chambre où couchoit ordinairement ledit sieur de
- Chateauneuf, où nous aurions fait appeler les nommés Mignon et
- Menessier, l'un ayant charge de ses affaires, et l'autre son
- secrétaire, auxquels nous aurions fait commandement de nous
- montrer les cabinets et autres lieux où pouvoient être les papiers
- appartenant audit sieur de Chateauneuf, ce qu'ils auroient à
- l'instant fait; et nous aurions montré la porte d'un cabinet qui
- donne dans ladite chambre, duquel nous aurions demandé la clef; et
- à faute de la pouvoir trouver nous aurions à l'instant envoyé
- quérir un serrurier nommé Duval, par lequel nous aurions fait
- faire ouverture de ladite porte et serions entrés dans ledit
- cabinet, où nous aurions trouvé des papiers, et iceux mis dans un
- coffre avec tous les autres qui étoient sur les tables de ladite
- chambre et sur les cabinets; de là nous serions entrés dans une
- autre chambre qui est à main gauche, dans laquelle il y a deux
- cabinets, lesdits Mignon et Menessier étant toujours avec nous, et
- nous serions entrés dans celui dont la porte est à la ruelle du
- lit, dans lequel il y a des armoires fermées de fil d'archal qui
- étoient pleines de papiers, comme aussi il y en avoit force sur la
- table, tous lesquels nous aurions fait tirer et mettre
- pareillement dans un coffre. Ce fait, nous sommes entrés dans un
- autre cabinet dont la porte est dans ladite chambre, duquel nous
- en avons aussi tiré tous les papiers et mémoires qui étoient dans
- un cabinet d'Allemagne tout ouvert, lesquels nous avons
- pareillement fait mettre dans un coffre; de sorte qu'il s'en est
- trouvé de quoi en emplir trois, lesquels nous avons à l'instant
- fait fermer et d'iceux pris les clefs. De là nous sommes retournés
- en la première chambre dans laquelle s'est trouvé un grand cabinet
- d'ébène noir et un autre petit desquels nous n'avons pu faire
- ouverture, attendu que nous n'en avions pas les clefs ni lesdits
- Mignon et Menessier, non plus que de celui qui étoit dans l'autre
- chambre; tous lesquels trois coffres pleins de papiers, ensemble
- lesdits trois cabinets avec deux grandes écritoires d'ébène, l'une
- en long et l'autre en espèce de carré, ont été transportés au
- logis de M. de Bullion, pour y être lesdits papiers vus et visités
- suivant l'exprès commandement du Roy et en vertu de la commission
- de Sa Majesté; et ont lesdits Mignon et Ménessier signé. Ce fait,
- nous nous sommes retirés.
-
- «BULLION, BOUTHILLIER, BOUTHILLIER.»
-
- «Et le samedi, cinquième jour de mars, audit an, à neuf heures du
- matin, Nous, commissaires susdits, assistés du sieur chevalier du
- guet, en vertu de l'exprès commandement du Roy et de la commission
- de Sa Majesté pour procéder à la visite de tous les papiers par
- nous saisis et trouvés, comme dit est, en divers lieux de la
- maison dudit sieur de Chateauneuf, nous sommes transportés au
- logis de M. de Bullion, où lesdits papiers avoient été portés, où
- nous avons fait venir le sieur Joly, un des domestiques dudit
- sieur de Chateauneuf, en la présence duquel nous avons fait faire
- ouverture des deux cabinets d'Allemagne qui avoient été trouvés
- dans la chambre dudit sieur de Chateauneuf avec les clefs que
- ledit Joly auroit mis dans nos mains quelques jours après le
- transport desdits papiers, nous déclarant qu'elles lui avoient été
- données par ledit sieur de Chateauneuf, à Saint-Germain-en-Laye, à
- l'heure qu'il fut arrêté, lequel lui dit qu'il les portât à la
- dame de Vaucelas, sa sœur, pour en tirer de l'argent et des
- lettres qui étoient dedans lesdits cabinets, et mesme ledit sieur
- de Chateauneuf a mandé par un courrier qui lui avoit été dépesché
- qu'il avoit donné lesdites clefs audit sieur Joly; dans lesquels
- cabinets ayant été ouverts il fut trouvé grande quantité de
- lettres et entre autres beaucoup en chiffres, toutes lesquelles
- ont été tirées et comptées en la présence dudit Joly et mises dans
- une cassette, laquelle nous avons fait fermer à l'instant et
- d'icelle pris la clef; et a ledit Joly signé. Ce fait, nous nous
- sommes retirés et avons remis l'assignation au lendemain neuf
- heures du matin, au même lieu.»
-
- «Le dimanche, sixième dudit mois, à neuf heures du matin, Nous,
- commissaires susdits, assistés dudit chevalier du guet, nous
- sommes transportés audit logis de M. de Bullion pour faire la
- visite des papiers; où procédant avons commencé par l'ouverture
- d'un coffre de campagne, façon de bahut avec serrure, plein de
- papiers entre lesquels il s'est trouvé quantité de lettres, à
- savoir:
-
- «Quarante-quatre lettres que nous avons mises dans une liasse
- cottée A; partie desquelles il y a du chiffre et du jargon. (Suit
- la mention détaillée du nombre de pages et de lignes de chacune de
- ces quarante-quatre lettres.)
-
- «Et d'autant qu'il étoit tard, nous nous sommes retirés et avons
- continué l'assignation au lendemain environ les neuf heures du
- matin au mesme lieu.»
-
- «Le lundi, septième dudit mois, Nous, commissaires susdits, nous
- sommes transportés à l'heure dite au logis de mondit sieur de
- Bullion, assistés dudit sieur chevalier du guet; où, en continuant
- la visite desdits papiers, avons fait l'ouverture d'un autre
- coffre tout plein de lettres et liasses, et entre autres:
-
- «Trente lettres toutes en chiffres du caractère suivant (divers
- chiffres et lettres), desquelles nous avons fait pareillement une
- liasse cottée B. (Suit la mention du nombre des pages et lignes
- de chacune de ces trente lettres.)
-
- «_Item_, trente-deux autres lettres signées de Montégu, desquelles
- nous avons aussi fait une liasse cottée C. (Suit la mention
- détaillée de chacune de ces trente-deux lettres.)
-
- «La trente-unième est une réponse aux articles projetés entre la
- France et l'Angleterre, écrite de la main de Montégu, contenant
- une page et deux tiers.
-
- «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
- au lendemain à neuf heures du matin au mesme lieu.»
-
- «Le mardi, huit dudit mois, Nous, commissaires susdits, assistés
- dudit sieur chevalier du guet, nous sommes transportés à l'heure
- prise audit logis de monsieur de Bullion, où en continuant la
- visite desdits papiers, avons procédé à l'ouverture de l'autre
- troisième coffre tout plein de papiers entre lesquels se sont
- trouvées trente-quatre lettres signées de la dame de Vantelet,
- partie avec jargon, desquelles nous avons aussi fait une liasse
- cottée D. (Suit la mention détaillée.)
-
- «_Item_, vingt-neuf lettres, dont quelques-unes sont signées le
- chevalier de la Rochechouart, écrites toutes de mesme main,
- desquelles nous avons aussi fait une liasse cottée E. (Suit leur
- mention détaillée.)
-
- «_Item_, nous avons trouvé dans ledit coffre trente-une lettres de
- la reine de la Grande-Bretagne, et dans un papier douze vers que
- l'on croit être de sa main dont nous avons fait pareillement une
- liasse cottée F.
-
- «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
- au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.»
-
- «Le lendemain mercredi, neuvième dudit mois, Nous, commissaires
- susdits et assistés dudit sieur chevalier du guet, nous sommes
- transportés en l'heure dite au logis de mondit sieur de Bullion,
- où étant avons procédé à l'ouverture de la cassette dans laquelle
- nous avions mis les lettres qui s'étaient trouvées dans les
- susdits deux cabinets d'ébène, en la présence dudit sieur Joly,
- entre lesquelles s'en est trouvé cinquante-deux contenant des
- caractères de chiffre pareils à ceux qui en suivent (diverses
- figures): desquelles lettres nous avons fait pareillement une
- liasse cottée G. (Suit la mention de ces cinquante-deux lettres
- qui sont celles de Mme de Chevreuse.)
-
- «_Item_, vingt lettres du comte de Holland dont nous avons aussi
- fait une liasse cottée H. (Suit la description.)
-
- «Une autre lettre signée R. Weston, contenant presque vingt lignes
- sans jargon.
-
- «_Item_, cinquante-six autres lettres, sans chiffre ni jargon, que
- l'on juge être d'amour et écrites par une femme, dont nous avons
- pareillement fait une liasse cottée L.
-
- «_Item_, neuf autres lettres dont nous avons fait une autre liasse
- cottée, à savoir:
-
- «Une lettre du sieur d'Estissac adressante au sieur de la
- Vacherie.
-
- «Une lettre écrite de la main dudit sieur de Chateauneuf contenant
- quatre pages.
-
- «Deux lettres signées Duplessis, dont l'une est adressée à Mlle de
- Minieux à Bruxelles, et l'autre sans superscription.
-
- «Deux autres lettres, l'une du sieur de Puislaurens, et l'autre
- sans superscription, adressantes toutes deux audit sieur de
- Chateauneuf.
-
- «Deux autres lettres du sieur comte de Brion, l'une adressante à
- Mlle d'Arscot, et l'autre à Mme la comtesse de Ganvillers.
-
- «Une lettre du sieur duc de Vendosme, du vingt-huit octobre mil
- six cent trente, signée César de Vendosme, adressante audit sieur
- de Chateauneuf.
-
- «Et le mesme jour avons de nouveau fait ouverture du susdit grand
- cabinet d'Allemagne pour chercher s'il n'y avoit point quelque
- cachette où il y pût encore avoir quelques papiers, et dans icelui
- avons trouvé une panetière d'or garnie de pierres façon de
- turquoises à l'entour, et deux morceaux d'ambre gris, lesquels
- nous avons fait peser, revenant l'un à quatre onces et l'autre à
- onze, lesquels nous avons pareillement tirés dudit cabinet.
-
- «Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
- au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.»
-
- «Le lendemain jeudi, dixième dudit mois de mars, Nous,
- commissaires susdits, assistés dudit sieur chevalier du guet comme
- ci-devant, nous sommes transportés à l'heure dite au logis dudit
- sieur de Bullion, où étant avons procédé à l'ouverture de l'autre
- cabinet et des deux écritoires d'ébène, lesquels nous avons fait
- ouvrir par un serrurier nommé Duval pour n'avoir pû trouver les
- clefs, dans lesquels cabinets et écritoires ne se sont trouvés
- aucuns papiers; et après avoir vu et visité tous lesdits papiers
- qui étoient dans les coffres, cabinets et écritoires mentionnés
- ci-devant, avons iceux remis dans lesdits coffres, à la réserve
- des liasses de lettres ci-devant spécifiées au nombre de onze
- inventoriées et cottées ainsi qu'il appert ci-dessus, toutes
- lesquelles lettres nous avons paraphées, _ne varietur_, excepté la
- liasse des trente-une lettres de la reine de la Grande-Bretagne
- cottées F, que nous n'avons pas voulu parapher pour son respect,
- et l'autre liasse contenant cinquante-six lettres cottées L; et
- icelles retenues pour être mises entre les mains du Roy; ensemble
- la susdite panetière d'or et lesdits deux morceaux d'ambre et
- lesdits coffres et cabinets sont demeurés encore dans le logis du
- mondit sieur de Bullion. Ce que nous certifions être vrai.»
-
- «Le mardy vingt-deux du mois de mois audit an, Nous, commissaires
- susdits, nous sommes transportés au logis du sieur Testu,
- chevalier du guet de la ville de Paris, où est détenu prisonnier
- le sieur Joly par commandement de Sa Majesté, auquel, assistés
- dudit sieur Testu, avons représenté cinquante-deux lettres toutes
- en chiffres inventoriées sous la cotte G, et lesquelles font
- partie de celles qui ont été trouvées en sa présence dans le grand
- cabinet d'ébène marqueté; et après avoir pris le serment dudit
- Joly l'avons interpellé de reconnaître si le caractère desdites
- lettres n'est pas semblable à celui que lui montra le nommé Guyon,
- valet de garde-robe de Mme de Chevreuse, ainsi qu'il nous a
- déclaré par son écrit; lequel a dit, après lui avoir montré toutes
- lesdites cinquante-deux lettres les unes après les autres qu'il a
- toutes bien vues et regardées, qu'il reconnoît être toutes de
- semblable caractère que celui que lui montra ledit Guyon, valet de
- garde-robe de Mme de Chevreuse, au logis de lui répondant où il le
- fut trouver le jour même qu'il assista à l'ouverture desdits
- cabinets. Lecture à lui faite de notre présent procès-verbal et de
- ses réponses, a dit le tout contenir vérité et a signé ledit Joly
- et approuvé les ratures.
-
- «BULLION, BOUTHILLIER, BOUTHILLIER, TESTU.»
-
-Nous aurions bien voulu donner intégralement les 52 lettres de Mme de
-Chevreuse; mais, outre que nous n'avions entre les mains qu'une copie
-assez peu correcte, elle contenait trop de chiffres dont nous n'avions
-pas la clef; en sorte que le lecteur n'en eût pas tiré beaucoup
-d'agrément ni d'instruction. En les étudiant avec soin, nous trouvons,
-au milieu de la lettre 51, un passage qui nous semble ne pouvoir être de
-Mme de Chevreuse et où nous croyons reconnaître une ou même plusieurs
-lettres de Châteauneuf; nous les transcrivons pour donner une idée du
-style d'amour du galant garde des sceaux:
-
- «Si vous me croyiez autant à vous que j'y suis, vous me
- commanderiez de vous servir en toutes les occasions où vous
- désirez être obéie. Il est vrai que c'est assez que je sache que
- 90 est votre serviteur pour m'obliger à faire ce qu'il désire;
- toutefois ne dépendant que de votre volonté et n'ayant point
- d'autre satisfaction au monde que de la suivre, faites-moi la
- grâce de me le dire souvent.»
-
- «Bon Dieu! que je suis malheureux de me trouver avec si peu de
- moyens de vous servir, étant en désir de le faire! Mais vous qui
- ressemblez trop aux divinités pour n'en avoir pas toutes les
- qualités, vous agréerez comme elles toutes les adorations que
- l'on vous rend, quoiqu'elles ne puissent rien ajouter à votre
- gloire, quand elles vous sont rendues par un cœur rempli
- d'obéissance, de respect et de fidélité. Je proteste que le mien
- en est si rempli pour vous, qu'il ne veut plus respirer sur la
- terre que pour y admirer la vertu et la générosité du vôtre.
- J'attends avec impatience votre commandement. Si c'est de parole
- que vous me le voulez faire, je suis plus heureux que je ne mérite
- et que je n'ose espérer.»
-
- «Le Roy sera ici demain, et n'y sera que dix jours. Bon Dieu,
- faut-il que j'en passe un de ceux de ma vie sans vous servir! Que
- je me trouve lâche d'employer mes soins à autre chose, et que vous
- êtes bonne de souffrir que je vous jure une éternelle fidélité et
- obéissance sans que je vous la puisse témoigner par mes services
- pour les deux personnes que vous m'avez dit. Il suffit de dire: Je
- veux, car vous devez commander et moi obéir.»
-
-En terminant cette note, disons que Richelieu confia la garde de
-Châteauneuf, dans la forteresse d'Angoulême, sous la haute autorité de
-l'honnête et respectable comte de Brassac, à l'un de ses affidés d'assez
-bas étage, ce même Lamont, qu'en 1626 à Nantes il avait chargé de
-surveiller Chalais, et qui sut en effet, par un air d'intérêt et en
-profitant de l'abandon trop naturel à un prisonnier jeune et
-inexpérimenté, en tirer plus d'aveux qu'il n'en fallait pour le faire
-monter sur l'échafaud. Après Chalais, Lamont avait eu aussi à Vincennes
-la garde des Vendôme; il avait employé auprès d'eux les mêmes manœuvres
-qui n'avaient pas moins bien réussi. Mais elles échouèrent devant
-l'innocence ou la prudence de Châteauneuf. Confiné dans une étroite
-prison, il eut recours sans doute à toutes les soumissions pour obtenir
-de bien légers adoucissements aux rigueurs exercées contre lui et qui
-mirent quelque temps sa vie en péril; il reconnut ce qu'on savait et ce
-qu'attestait la correspondance saisie chez lui, ses condescendances pour
-Mme de Chevreuse; il s'accusa tant qu'on voulut d'avoir trop aimé les
-dames, lui ecclésiastique, car il était d'abord l'abbé de Préaux; il
-s'avoua coupable envers Dieu, mais il refusa constamment d'avouer qu'il
-fût coupable envers le roi; il traita tout cela de _folies de femmes et
-de badineries_, et dit qu'après tout _le roi n'étoit pas son
-confesseur_. Et quand on en vint aux intrigues de son ami Jars en
-Angleterre, avec le comte de Holland, contre le grand-trésorier Weston,
-auxquelles on l'accusait d'avoir pris part, il rejeta bien loin une
-pareille accusation; il soutint qu'il n'avait jamais eu avec Holland que
-des relations de politesse et qu'il ne le connoissait que pour l'homme
-que Mme de Chevreuse avait le plus aimé et qu'elle aimait encore; il
-prétendit que toutes les intrigues de Jars étaient de pure galanterie,
-qu'il le savait amoureux d'une des femmes de la reine d'Angleterre,
-qu'il lui avait souvent dit qu'il était _un fol_, et qu'il prît bien
-garde aux démarches où il se laisserait entraîner. Il repoussa avec
-force l'idée de s'être mêlé de la fuite du duc d'Orléans. A son tour il
-accusa le cardinal de La Valette qu'il nomme, et d'autres qu'il ne nomme
-pas, d'être ses ennemis et de l'avoir desservi auprès du cardinal et du
-roi. Voilà ce que nous tirons des nombreux rapports adressés par Lamont
-à Richelieu qui se trouvent aux archives des affaires étrangères,
-dispersés dans les divers volumes de la collection FRANCE. Il est assez
-curieux de voir dans plusieurs de ces rapports que Richelieu consulte
-indirectement Châteauneuf sur plus d'une affaire importante. Lamont
-mettait la conversation sur telle ou telle nouvelle du jour qu'il lui
-donnait. Le prisonnier prenait feu et se prononçait avec l'énergie et la
-décision qui le caractérisaient. On lui parle du mariage du duc
-d'Orléans avec la sœur du duc de Lorraine: il n'hésite pas à déclarer
-ce mariage nul, puisqu'il est fait sans la permission du roi. Lamont lui
-annonce que le cardinal, pour faire cesser les discordes de la maison
-royale, songe à s'accommoder avec la reine mère. Le vieil homme d'État
-s'emporte, il s'écrie avec véhémence que si le cardinal fait cette
-faute, il est perdu, que jamais la reine mère ne changera, et qu'elle
-recommencera tout ce qu'elle a fait. Un des points les plus intéressants
-des rapports de Lamont est l'admiration sincère et constante qu'ils
-attribuent à Châteauneuf pour l'Espagne. Il ne lit guère que des livres
-espagnols. A tout propos il fait l'éloge de l'Espagne; il vante son
-génie politique et militaire, et sans songer à plaire à celui de qui
-dépend sa vie il se montre partisan de l'alliance espagnole. Cette
-opinion était aussi celle de Mme de Chevreuse. Après l'avoir exprimée
-sous Richelieu, l'un et l'autre la maintinrent sous Mazarin, et ils
-tâchèrent de la pratiquer pendant la Fronde. En un mot, ces lettres de
-Lamont sur Châteauneuf, loin de le diminuer, le peignent, à travers bien
-des misères, tel à peu près que nous le verrons dans le chapitre VII,
-pendant son rapide passage aux affaires en 1652.
-
-
-III.--CORRESPONDANCE DE LA REINE ANNE AVEC Mme DU FARGIS.
-
-Cette correspondance se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque
-impériale, _ancien fond françois_, no 9241, d'où nous avons tiré les
-lettres de Craft, page 116-118. Ainsi que nous l'avons dit, note de la
-page 128, il y a là une trentaine de lettres de Mme du Fargis à la
-reine, une douzaine de la reine à Mme du Fargis, cinq ou six en espagnol
-de la reine à M. de Mirabel, autant à son frère le cardinal infant, avec
-les réponses de ceux-ci. Ces lettres s'étendent de l'année 1634 jusqu'au
-milieu de 1637. Sans doute la plupart contiennent des compliments assez
-innocents, mais il s'y mêle des choses fort coupables. Par les nouvelles
-qu'on donne à la reine, on peut juger de celles qu'elle désire. On
-l'entretient des espérances et des complots de la reine mère, de
-Monsieur, du comte de Soissons, des préparatifs de l'ennemi, de ses
-succès probables. La reine avec Mme de Chevreuse travaille à enlever le
-duc de Lorraine à la France et à le donner à l'Espagne. Il est à
-regretter que cette correspondance n'ait pas été publiée. On y verrait à
-découvert les misères de l'émigration, les illusions, les discordes, les
-jalousies, les soupçons, les trahisons vraies ou fausses, tout
-l'intérieur d'un parti vaincu conspirant avec l'étranger et soldé par
-l'étranger. Mme du Fargis, malgré sa naissance, ses anciennes charges et
-celles de son mari, est contrainte par la détresse à tendre la main et à
-demander de tous côtés de quoi vivre; elle frappe à toutes les portes,
-et elle ne se soutient que par les bienfaits ou plutôt les aumônes
-intéressées de l'Angleterre et de l'Espagne. Nous devons nous borner à
-citer quelques passages de ces lettres qui suffisent à montrer leur vrai
-caractère.
-
- LA FARGIS A LA REINE, 15 AVRIL 1634: «...L'on croit l'accommodement
- de Monsieur assuré à d'étranges conditions, celui de la Reyne mère
- rompu, quoique l'on dise ici qu'elle avoit fait toutes les avances
- raisonnables pour ne pas être seulement reçue, mais applaudie,
- recherchée et désirée. Dieu en a ordonné autrement. On lui a même
- refusé par deux fois le passe-port qu'elle avoit fait demander pour
- le père Suffren, son confesseur, homme sincère et d'incomparable
- probité, qui mieux qu'aucun autre pouvoit assurer le Roi des saintes
- intentions de la Reyne sa mère. La défaite du duc de Weimar par
- Galas est confirmée. Il est fort blessé, s'il n'est mort. L'échec
- est rude pour les Suédois. Ratisbonne est assiégée par le duc de
- Bavière pour l'Empereur, qui promet au duc Charles de l'assister de
- tout son pouvoir à le rétablir.»
-
- 13 SEPTEMBRE 1636: «...Le frère de la Reyne s'est abouché avec le
- prince Thomas (de Savoye). La résolution est d'entreprendre
- bientôt quelque chose d'important. On croit qu'ils ont attendu que
- Galas entre. Des lettres du 23 août disent qu'il devoit passer
- entre Langres et Chaumont avec 20 mille hommes d'infanterie et 12
- mille chevaux, qu'il vient encore 12 mille Polacres. Le roi de
- Hongrie est encore à Brissac. Les Hollandois ont fait semblant de
- bouger, mais on croit que c'est seulement pour changer d'air, la
- peste étant en leur armée. Aucuns doutent si ceux-ci pourront
- avancer plus, puisqu'ils manquent d'infanterie. Le bruit est que
- l'armée de France se grossit; mais aussi elle doit être forte pour
- résister en cas que Galas entre, lequel y est contraint pour faire
- vivre tout son monde. Les Bourguignons ont fait chanter le _Te
- Deum_, où la princesse de Phalsbourg et toutes les dames étoient.
- Force feu de joye. On dit que Monsieur n'est pas à Compiègne. On
- doute fort si on lui donnera de l'emploi.»
-
- 27 SEPTEMBRE: «Le marquis de Velade est arrivé. L'armée est encore à
- Corbie que l'on fortifie jusques aux dents. On en fait autant à
- Ancre. Les Espagnols attendent que Galas soit entré en France pour
- agir. Les Hollandois ne font rien ni n'en ont envie, à ce qu'il
- semble. Les Espagnols ont envoyé leur flotte pour se battre avec
- celle de France. On fait courir ici un bruit que M. le Cardinal est
- mort. On dit que le Roy très chrétien consulte à qui fier le
- ministère; si cela est, La Fargis prie à mains jointes que la Reyne
- parle pour le marquis de la Vieuville qui est le plus homme de bien
- de la terre, fidèle à la France et serviteur de la Reyne et de
- Monsieur jusques au centre de l'âme, et capable d'un si grand
- fardeau que le ministère.»
-
- 1er DÉCEMBRE: «...On est fort surpris de la nouvelle que Monsieur et
- M. le Comte se sont retirés, et croit-on que la comédie ne fait que
- commencer: il faut voir ce qui en sera. Le frère de la Reine dans
- trois jours sera ici, où il retourne aussi glorieux que la prudence
- humaine le pouvoit rendre, puisque le dessein n'étoit pas de prendre
- des places, mais de faire des diversions pour contribuer au secours
- de Dôle, et advancer si avant en la Picardie que, quand le Roi de
- France y viendroit, comme cela étoit certain, les volontaires ne
- trouvant de quoi faire long séjour, le Roi de France n'eût le
- pouvoir de venir ici, et ainsi auroit de quoi exercer sa patience
- comme sur Corbie, jusques à ce que la saison obligeât ici chacun au
- petit compliment de la retraite.»
-
- 20 DÉCEMBRE: «...La fuite de Monsieur à Blois a bien donné sujet
- d'espérances, évanouies maintenant que l'on en entend autre suite.
- Mirabel n'a cru autre chose de cette levée de boucliers. Le comte
- de Soissons passe ici aussi pour un de ces François qui n'ont pas
- un marc de plomb en la tête. Dieux! quelle sorte de génération! La
- Reine mère et Madame sont confuses de cette banqueroute, car les
- François ici s'étoient imaginé de grandes choses.»
-
- 31 JANVIER 1637: «L'Infant se porte fort bien. Mirabel a été malade.
- La Reine mère au désespoir que Monsieur n'est sorti, Fabroni tâche à
- faire grandes choses avec M. le comte de Soissons.»
-
- 6 MARS: «Les actions de Monsieur font bien parler le monde; et
- certes la Reine avoit raison de dire: con los Franceses basta por
- una ver; c'est ce que l'on m'a dit. Parlons de l'Infant qui mérite
- après la Reine autant de mondes qu'il y a d'étoiles au firmament; il
- a été saigné deux fois, par précaution, non autrement. Le prince
- Thomas se porte aussi bien; on se prépare à la campagne. Monsigot a
- été à Sedan; il dit que Soissons attendoit réponse du Roi de France
- et qu'il se résoudroit selon; on croit qu'il s'accommodera. Monsieur
- lui avoit envoyé dire qu'il avoit un nouveau mécontentement, mais le
- diable s'y fie.»
-
- 18 AVRIL 1637: «Madame (Marguerite de Lorraine) tient force
- correspondance avec Soissons qui a mandé ne vouloir entendre un
- accommodement. La princesse de Phalsbourg procure assistance pour
- le duc son frère et pour le prince François douze mille écus par
- mois. L'Infant part dans trois jours pour se pourmener sept jours
- à Anvers et en Flandre, voir peintures qui pour mille écus
- serviront al buen retiro. Le comte Palvasin est envoyé à Sedan
- pour offrir au Comte tout ce qu'il pourroit désirer d'ici. Les
- François se divisent et font caballe pour Madame, et à cet effet
- voudroient avoir pour chef le marquis de la Vieuville qui n'a pas
- envie, dit-on, d'accepter la condition.»
-
- 2 MAI: «...Tout est en nécessité, jusqu'à la Reine mère qui de
- trois mois n'a pas eu un sol. Certes le Comte-duc fait à sa mode,
- mais aussi faut-il avouer que la conservation des États du Roi
- d'Espagne paroît venir de quelque autre pouvoir, et non pas de la
- dextérité et diligence de ceux qui gouvernent. La Fargis peut
- assurer la Reine que le prince Thomas n'y fait pas beaucoup, étant
- chose remarquable que l'indifférence du personnage qui cause
- désespoir à plusieurs. Du temps que les ennemis sont alertes, il
- chasse; on se demande s'il veut être un saint Hubert. L'Infant
- vaut un monde, mais aussi est-ce parce qu'il ressemble à la Reine
- comme deux gouttes d'eau; il ne se faut pas fâcher contre lui, car
- il est impossible. La Reine mère est toujours en l'attente pour
- voir ce que fera le Comte. Palvasin y est encore qui écrit que la
- Comtesse (douairière) vouloit venir, ce que le Comte n'a pas
- voulu, craignant que si son accommodement ne se faisoit ce voyage
- ne lui portât préjudice. Les pères Chanteloub et Champagne sont en
- exécration. Fabroni consulte les astres si lui ou Deslandes
- tireront à la courte-paille.»
-
- 23 MAI: «On commence à faire les aprests pour la campagne parce
- que l'on dit que le Roi de France fait marcher son armée.
- Picolomini n'étant pas encore venu, et y ayant peu d'apparence que
- ce soit tôt, cela cause des appréhensions à ces peuples,
- auxquelles le prince Thomas est si peu sensible qu'il semble ne
- penser qu'à la chasse... Il y a cabale chez la Reine mère contre
- Fabroni. Le parti est le duc d'Elbœuf, Saint-Germain, Deslandes,
- princesse de Phalsbourg à qui Madame tend les mains, et le
- confesseur de ces bonnes âmes. Le prince Thomas a envoyé Pascal au
- Comte avec promesse.»
-
- 30 MAI: «L'Infant se prépare pour la campagne, et n'attend-on que
- jusques à ce que le Roi de France paroisse avancer son poste. Le
- comte de Soissons fait croire ici que le Roi de France ne fera
- rien cet été, et qu'il aura de l'ouvrage chez soi. On a despêché
- vers Milan pour obliger Leganez de faire diversion.»
-
- 27 JUIN: «J'ai reçu la lettre de la Reine du 11 du présent. Sitôt
- que j'aurai le portrait de l'Infant, je l'enverrai. L'incluse est
- pour Chevreuse, m'étant donnée par l'homme qu'elle a envoyé à
- Mirabel qui est parti en bonne compagnie. L'Infant, à ce qu'on
- dit, ne bougera pas d'ici; le prince Thomas y est encor; il est
- fort haï du peuple et des officiers parce qu'il ne fait que
- chasser. On fait ici tout ce qu'on peut pour demeurer sur la
- défensive; le secours de Picolomini est limité, ne pouvant servir
- contre les Hollandois; Galas l'a négocié ainsi par dépit. Si la
- Reine mère et le cardinal Infant peuvent trouver argent, le comte
- de Soissons montera à cheval, Bouillon joindra avec deux mille
- hommes de pied et cinq cents chevaux; sinon tout ira en fumée. La
- Reine mère est au désespoir que le président Rose fait difficulté
- de fournir quatre cens mille livres au comte de Soissons.
- Saint-Ibar est encor ici sollicitant.»
-
- LA REINE A LA FARGIS, 9 JUILLET:--«J'ai reçu deux de vos lettres,
- et une pour la Chevreuse que je lui ai fait tenir, et aussi celles
- de l'Infant et Mirabel à qui je fais mes excuses si je ne leur
- fais point de réponse. Je n'ai pas le loisir pour cette fois, et
- je ne vous écris que pour vous dire que je suis en une extrême
- peine de ce que le Roi d'Angleterre a fait avec le Roi de France,
- parce que j'appréhende fort que cela ne mette le Roi d'Espagne et
- le Roi d'Angleterre mal ensemble; si cela étoit j'en aurois une
- très grande peine; et aussi Gerbier seroit obligé de quitter le
- lieu où il est, par conséquent la Reine seroit privée d'avoir des
- nouvelles de l'Infant qui ne lui est pas une petite satisfaction.
- Je vous prie de me mander votre opinion là-dessus et le plutôt que
- vous pourrez, vous m'obligerez infiniment, et d'être assurée de
- mon affection.»
-
- LA REINE A LA FARGIS, 23 JUILLET:--«Je suis toujours bien en peine
- des bruits qui courent que le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne
- vont être mal ensemble. Que je sçache de vous ce qui en est; je
- vous avoue que cela me touche bien sensiblement; je ne vous en
- dirai pas davantage sur ce discours; les incluses sont pour
- l'Infant et Mirabel, et je vous prie de lui dire qu'au nom de Dieu
- il ne parle jamais de moi en façon du monde et pour cause.»
-
-Voici la lettre de la reine dont nous avons parlé, p. 130:
-
- CARTA DE LA REYNA AL CARDINALE INFANTE PARA EMBIAR AL COMTE D
- (UQUE), 28 MAY 1637. «Por ser cosa que importa mucho al servicio
- del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he procurado con mi
- amiga (Mme de Chevreuse) que hallasse una comodidad segura con que
- poder escrivir al amigo (le cardinal Infant); ha me dicho que la
- tiene, que lo es mucho, y as si digo que se de parte muy segura,
- que de aqui se haze quanto se puede con el para que salga del
- servicio del Rey y de toda sù casa, haviendo le embiado persona
- expresa para proponer se lo, y prometer le que le bolueran todo lo
- que le han quitado y quanto el quisiere, como haga lo que se
- desea. A lo qual se tambien que ha respondido, como deve, que por
- quantas cosas hay, no dexarà el servicio del Rey y de sù casa, y
- que, aunque tuviera mucho mas que perder de lo que ha perdido, lo
- haria de bonissima gana, pues no podrià reconocer con menos las
- obligaciones que les tiene. Ha me parecido dezir lo todo esto al
- amigo para que lo diga al amo nuevo; y tambien, que lo otro lo
- sepa, para que puedan mostrar que saben reconocer los servicios
- que les hazen, y que lo muestren as si al Duque de Lorena, pues
- verdaderamente lo merece muy bien; y save el amigo la parte que a
- mi me toca en esto, pues save que he hecho lo que he podido para
- que el Duque de Lorena serviesse al Rey, como lo haze; y me
- holgarè tambien infinito que continue siempre en serville, y que
- lo reconoscan como es justo; y como me parece tambien que les
- importa tener al Duque de sù parte, no dirè mas en esta materia,
- pues el amigo sabra hazer mejor que yo se lo digo todo lo que le
- pareciese sobre ello, etc., etc.»
-
-
-IV.--AFFAIRE DE 1637
-
-Ainsi que nous l'avons dit, la bibliothèque impériale possède
-aujourd'hui, _Supplément françois_, no 4068, in-fol., les papiers
-relatifs à l'affaire du Val-de-Grâce que renfermait la cassette du
-cardinal de Richelieu et dont le père Griffet a donné des extraits au t.
-III de son _Histoire du règne de Louis XIII_. Dispersés à la révolution,
-recueillis nous ne savons comment par M. le marquis de Bruyère-Chalabre,
-vendus à sa mort en 1833 (_Catalogue des livres imprimés et manuscrits
-et des autographes composant le cabinet de feu M. de Bruyère-Chalabre_,
-Paris, Merlin, 1833), achetés d'abord par le libraire Fontaine, puis par
-la société des Bibliophiles, revendus publiquement par cette société en
-1847 (_Catalogue de documents historiques et de lettres autographes_,
-etc., Techener, 1847), la bibliothèque impériale les a définitivement
-acquis. Nous donnons ici quelques-uns des plus importants.
-
- «_Relation de ce qui s'est passé en l'affaire de la Reyne au mois
- d'août 1637, sur le sujet de La Porte et de l'abbesse du
- Val-de-Grâce._»
-
-Cette relation est de la main même de Richelieu, et a servi à ses
-Mémoires. On voit par là comment cet ouvrage a été composé, et qu'il
-n'est bien souvent qu'une collection de mémoires particuliers, fondés
-sur des pièces officielles et liés entre eux par quelques mots de
-narration.
-
- «Le Roy ayant divers avis qu'un nommé La Porte, porte-manteau de
- la reyne sa femme, faisoit divers voyages dont on ne savoit pas la
- cause et estoit en confiance assez estroite pour un valet avec la
- reyne, se résolut de le faire prendre lorsqu'il pourroit
- soubçonner apparemment qu'il auroit des lettres de la reyne. Pour
- cet effect, le 11e aoust (1637), Sa Majesté donna charge que, la
- reyne estant partie pour aller à Chantilly trouver sa dite
- Majesté, le dit La Porte fût arrêté par le sr Goulart, enseigne
- des mousquetaires du Roy. En le prenant on le trouva saisi d'une
- lettre de la reyne pour Mme de Chevreuse, qui faisoit cognoistre
- que la dite dame de Chevreuse vouloit venir trouver la reyne
- déguisée, à quoi Sa Majesté n'inclinoit pas trop. Au mesme temps
- le Roy commanda à M. le chancelier d'aller avec M. de Paris au
- Val-de-Grâce, où le procès-verbal qui y fut fait fait foi de ce
- qui s'y passa.
-
- «D'abord que la Reyne sçut la prise de La Porte, elle envoya le sr
- Le Gras, son secrétaire, vers le cardinal de Richelieu pour
- sçavoir ce que c'estoit, et l'assurer cependant qu'elle ne
- s'estoit servie du dit La Porte que pour écrire à Mme de
- Chevreuse, protestant n'avoir écrit en aucune façon ni en Flandres
- ni en Espagne, soit par son moyen ou par quelqu'autre voye que ce
- pût estre. Le jour de l'Assomption estant arrivé, la reyne ayant
- communié fit appeler le dit sr Le Gras, et lui jura de nouveau sur
- le Saint-Sacrement qu'elle avoit reçu qu'elle n'avoit point escrit
- en pays estranger, et lui commanda d'en assurer de nouveau le dit
- cardinal sur les serments qu'elle avoit faits. Elle envoya mesme
- querir le père Caussin pour lui parler de toutes ces affaires-là,
- et lui fit les mesmes sermens qu'elle avoit faits au sr Le Gras;
- en sorte que le bon père qui ne sçavoit pas ce que le Roy sçavoit
- en demeura persuadé par raison.
-
- «Deux jours après, la Reyne estant assurée par le sr Le Gras qu'on
- sçavoit davantage qu'elle ne disoit, commença à parler au dit sr
- Le Gras, et lui en avoua une partie, niant toujours le principal,
- et commanda au dit sr Le Gras de dire au cardinal qu'elle désiroit
- lui parler et lui dire ce qu'elle sçavoit. Le lendemain le
- cardinal la fut trouver par l'ordre de Sa Majesté. D'abord après
- lui avoir rendu plus de témoignages de sa bonne volonté qu'il n'en
- osoit attendre, elle lui dit qu'il estoit vrai qu'elle avoit écrit
- en Flandres à M. le cardinal infant, mais que ce n'estoit que de
- choses indifférentes pour sçavoir de sa santé, et autres choses de
- pareille nature. Le cardinal lui disant qu'à son avis il y avoit
- plus, et que si elle se vouloit servir de lui, il l'assuroit que,
- pourvu qu'elle lui dît tout, le roi oublieroit tout ce qui
- s'estoit passé, mais qu'il la supplioit de ne l'employer point si
- elle vouloit user de dissimulation. Estant pressée par sa bonté et
- par sa conscience, elle dit lors à Mme de Senecé, MM. de Chavigny
- et de Noyers, qui estoient présens et avoient esté appellés par le
- cardinal pour estre témoins de l'offre qu'il lui faisoit de la
- part du Roy d'oublier tout le passé, qu'ils se retirassent, pour
- lui donner lieu de dire en particulier au cardinal ce qu'elle lui
- vouloit dire; alors elle confessa au cardinal tout ce qui est dans
- le papier qu'elle a signé depuis, avec beaucoup de desplaisir et
- de confusion d'avoir fait les sermens contraires à ce qu'elle
- confessoit. Pendant qu'elle fit la dite confession au cardinal, sa
- honte fut telle qu'elle s'escria plusieurs fois: Quelle bonté
- faut-il que vous ayez, M. le cardinal! Et protestant qu'elle
- auroit toute sa vie la recognoissance de l'obligation qu'elle
- pensoit avoir à ceux qui la tiroient de cette affaire, elle fit
- l'honneur de dire au cardinal: donnez-moi la main, présentant la
- sienne pour marque de la fidélité avec laquelle elle vouloit
- garder ce qu'elle promettoit; ce que le cardinal refusa par
- respect, se retirant par le mesme motif au lieu de s'approcher.
-
- «La reyne ayant dit tout ce qu'elle vouloit dire, le cardinal
- l'alla dire au Roy qui trouva bon qu'elle l'écrivît et promit de
- l'oublier entièrement. Ensuite de quoi Sa Majesté monta dans la
- chambre de la reyne qui lui demanda pardon, ce que le Roy lui
- accorda volontiers, s'embrassant tous deux à la supplication du
- cardinal.
-
- «Est à noter que la mère supérieure du Val-de-Grâce d'abord nia
- tout ce qu'elle sçavoit, ainsi qu'il appert par les
- procès-verbaux, et depuis supplia M. le chancelier de lui
- pardonner si elle n'avoit pas recogneu la vérité, ainsi qu'il
- appert par les actes.
-
- «Est à noter que La Porte nia aussi d'abord la vérité, et ne la
- voulut recognoistre que par commandement de la Reyne, ainsi qu'il
- paroist.
-
- «Est à noter que le sieur Patrocle (écuyer de la reine) dit avant
- la confession de la reyne au père Caussin qu'elle estoit
- très-innocente, que cette accusation estoit un effet de la
- mauvaise volonté du cardinal qui lui vouloit mal parce que la
- reyne n'avoit pas fait arrêter son carrosse devant le sien au
- cours, et que déjà autrefois on avoit traité la reyne de la sorte,
- lui supposant des lettres de Mme du Fargis[388] qu'elle avoit esté
- contrainte d'avouer.
-
- [388] Non pas celles dont il a été question plus haut, mais
- d'autres lettres antérieures à celles-là, et pour lesquelles Mme
- du Fargis avait été exilée. Voyez le _Journal de M. le Cardinal_,
- etc., etc., édit. de 1665.
-
- «Est à noter que lorsque la reyne fit sa confession on lui demanda
- en cette considération s'il estoit vrai que les lettres de Mme du
- Fargis lui eussent esté supposées. Elle recognut de nouveau
- qu'elles estoient vraies, ainsi qu'il est clairement vérifié en
- son procès; et cependant Patrocle ne pouvoit apparemment avoir ouï
- dire ce qu'il disoit que de la Reyne qui, auparavant cette
- découverte, prenoit plaisir à faire croire ou laisser croire à
- diverses personnes dans le monde qu'elle avoit à souffrir du
- cardinal pour des raisons semblables et pires que celles que
- disoit Patrocle, toutes fausses comme celles qu'il mettoit en
- avant, ainsi qu'il a plu à la dite dame reyne le recognoistre par
- une lettre escrite au cardinal sur la permission qu'il lui fit
- demander par M. de Chavigny de se pouvoir justifier des calomnies
- qu'on lui mettoit à sus.»
-
-_Déclaration de la reine Anne, du 17 aoust 1637._
-
- «Sur l'assurance que nostre très-cher et très-amé cousin le
- cardinal duc de Richelieu, qui nous est venu trouver à nostre
- prière, nous a donnée que le Roy, nostre très-honoré seigneur et
- espoux, lui avoit commandé de nous dire qu'ainsi qu'il avoit déjà
- oublié diverses fois quelques-unes de nos actions qui lui auroient
- été désagréables, et notamment ce qui s'estoit passé sur le sujet
- de la dame du Fargis en l'année 1631 et 1632, il estoit encore
- disposé de faire de mesme, pourvu que nous déclarassions
- franchement les intelligences que nous pouvions avoir eues depuis
- à l'insçu et contre l'intention de Sa Majesté, tant au dedans
- qu'au dehors du royaume, les personnes que nous y avons employées,
- et les choses principales que nous avons sçues ou qui nous ont
- esté mandées; Nous, Anne, par la grâce de Dieu, royne de France et
- de Navarre, advouons librement, sans contrainte aucune, avoir
- escrit plusieurs fois à M. le cardinal infant, nostre frère, au
- marquis de Mirabel, à Gerbier, résident d'Angleterre en Flandres,
- et avoir reçu souvent de leurs lettres;
-
- «Que nous avons escrit les susdites lettres dans nostre cabinet,
- nous confiant seulement à La Porte, nostre porte-manteau
- ordinaire, à qui nous donnions nos lettres, qui les portoit à
- Auger, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, qui les faisoit
- tenir au dit Gerbier;
-
- «Qu'entre autres choses nous avons quelques fois tesmoigné du
- mécontentement de l'estat auquel nous estions, et avons reçu et
- escrit des lettres au marquis de Mirabel qui estoient en des
- termes qui devoient déplaire au Roy;
-
- «Que nous avons donné advis du voyage d'un Minime en Espagne pour
- que l'on eust l'œil ouvert à prendre garde à quel dessein on
- l'envoyoit;
-
- «Que nous avons donné advis audit marquis de Mirabel que l'on
- parloit ici de l'accommodement de M. de Lorraine avec le Roy, et
- que l'on y prit garde;
-
- «Que nous avons témoigné estre en peine de ce que l'on disoit que
- les Anglois s'accommodoient avec la France aulieu de demeurer unis
- avec l'Espagne;
-
- «Et que la lettre dont La Porte a esté trouvé chargé devoit estre
- portée à Mme de Chevreuse par le sieur de la Thibaudière, et que
- la dite lettre fait mention d'un voyage que la dite dame de
- Chevreuse vouloit faire incognue devers nous.
-
- «Advouons ingénuement tout ce que dessus comme choses que nous
- recognoissons franchement et volontairement estre véritables. Nous
- promettons de ne retourner jamais à pareilles fautes, et de vivre
- avec le Roy nostre très-honoré seigneur et espoux comme une
- personne qui ne veut autres intérests que ceux de sa personne et
- de son Estat. En tesmoing de quoi nous avons signé la présente de
- nostre propre main, et icelle faict contresigner par nostre
- conseiller et secrétaire de nos commandements et finances. Fait à
- Chantilly, ce dix-septième aoust 1637. Signé: Anne. Et plus bas:
- Legras.
-
- «Et audessoubs est escrit de la main du Roy:
-
- «Après avoir veu la franche confession que la reyne, nostre
- très-chère espouse, a faite de ce qui a pu nous desplaire depuis
- quelque temps en sa conduite, et l'assurance qu'elle nous a donnée
- de se conduire à l'advenir, selon son devoir, envers nous et
- nostre Estat, nous lui déclarons que nous oublions entièrement
- tout ce qui s'est passé, n'en voulons jamais avoir souvenance,
- ains voulons vivre avec elle comme un bon roy et un bon mary doibt
- faire avec sa femme. En tesmoing de quoi j'ay signé la présente,
- et icelle faict contresigner par l'un de nos conseillers et
- secrétaire d'Estat. Fait à Chantilly, ce dix-septième jour
- d'aoust, 1637. Signé de la propre main du Roy: Louis. Et plus bas:
- Bouthillier.»
-
-_Nouvelle déclaration de la reine du 22 aoust 1637, de la main de
-Legras._
-
- «La Reyne m'a commandé de dire à monseigneur l'éminentissime
- cardinal duc de Richelieu ce qui ensuit:
-
- «Qu'elle avoit baillé un chiffre à La Porte pour escrire au
- marquis de Mirabel ce que Sa Majesté a dit avoir escrit audit
- marquis par sa déclaration du 17 de ce mois, et que ledit La Porte
- lui avoit rendu ledit chiffre il y a quelque temps, lequel elle a
- bruslé;
-
- «Que Sa Majesté sçait que M. de Lorraine a envoyé un homme à Mme
- de Chevreuse, ne sçait si c'est pour traiter avec ladite dame de
- Chevreuse pour affaires générales ou particulières, n'entendant Sa
- Majesté charger ni décharger ladite dame de Chevreuse de la
- négociation dudit envoyé par monseigneur de Lorraine, ne voullant
- que si ladite dame de Chevreuse doist estre chargée ce fust par
- elle, laissant à La Porte à dire sur ce sujet ce qu'il sçaura;
-
- «Que Mme de Chevreuse est venue trouver deux fois Sa Majesté dans
- le Val-de-Grace, lorsqu'elle estoit releguée à Dampierre, et
- qu'elle a reçeu quelques lettres de ladite dame de Chevreuse dans
- le Val-de-Grace, et que mesme depuis peu un homme lui estoit venu
- apporter des nouvelles dans le Val-de-Grace;
-
- «Que Sa Majesté a escrit, devant la rupture de la paix, plusieurs
- fois dans le Val-de-Grace à ladite dame de Chevreuse;
-
- «Que lord Montaigu l'est venu trouver une fois dans le
- Val-de-Grace, et qu'elle a reçu quelque lettres dudit sieur de
- Montaigu par la voye d'Auger, tant pour elle que pour Mme de
- Chevreuse, qui n'estoient que compliments;
-
- «Que lorsque la Reyne escrivoit de Lyon à la supérieure du
- Val-de-Grace: donnez ces lettres à vostre parente qui est dans la
- conté de Bourgogne, c'est à dire: donnez-les à Mme de Chevreuse.»
-
-_Copie d'un mémoire écrit de la main du roi, le 17 aoust, et d'un
-engagement de la reine à se conformer à toutes les choses qui lui sont
-prescrites._
-
- «Mémoire des choses que je desire de la royne.»
-
-
- «Je ne desire plus que la royne escrive à Mme de Chevreuse,
- principalement pour ce que ce prétexte a esté la couverture de
- toutes les escritures qu'elle a fait ailleurs.
-
- «Je désire que Mme de Senecey me rende conte de toutes les lettres
- que la royne escrira et qu'elle soient fermées en sa présence.
-
- «Je veux aussi que Fillandre, première femme de chambre, me rende
- conte touttes les fois que la royne escrira, estant impossible
- qu'elle ne le sçache puisqu'elle garde son escritoire.
-
- «Je deffends à la royne l'entrée des couvents des religieuses
- jusques à ce que je le lui aye permis de nouveau; et lorsque je
- lui permettrai je désire qu'elle aye toujours sa dame d'honneur et
- sa dame d'atours dans les chambres où elle entrera.
-
- «Je prie la royne de se bien souvenir quand elle escrit ou fait
- escrire en pays estrangers, ou y fait sçavoir des nouvelles par
- quelque voye que ce soit, directe ou indirecte, qu'elle mesme m'a
- dit qu'elle se tient deschue par son propre consentement de
- l'oubli que j'ai fait aujourd'hui de sa mauvaise conduite.
-
- «La royne sçaura aussi que je ne desire plus en façon du monde
- qu'elle voye Craft, et autres entremetteurs de Mme de Chevreuse.
- Fait à Chantilly, ce 17 aoust 1637.
-
- «Et plus bas est escrit de la propre main de la Reyne ce qui
- ensuit:
-
- «Je promets au roy d'observer relligieusement le contenu cy
- dessus. Fait à Chantilly le jour que dessus.
-
- «Cette copie a été escrite par commandement de la Reyne à
- Chantilly, ce 21 aoust 1637, pour estre mise ès mains de
- monseigneur l'eminentissime cardinal duc de Richelieu.»
-
-_Instructions adressées au chancelier Seguier pour interroger La Porte
-et l'abbesse du Val-de-Grâce, du 22 août._
-
-
- PREMIER MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que la lettre que La Porte
- avoit lorsqu'il a esté arresté, estoit pour Thibaudière qui la
- devoit porter à Mme de Chevreuse. Elle a avoué de plus que La
- Porte estoit celui qui portoit et recevoit les lettres qu'elle
- escrivoit en Flandre.
-
- «M. le chancelier doit, s'il lui plaist, envoyer querir La Porte,
- le soir en un carrosse, bien accompagné de son exempt et de ses
- fustes et de quelques soldats de la Bastille, et lui demander
- lui-mesme qui devoit porter la lettre qu'on lui a trouvée à Mme de
- Chevreuse, lui déclarant en parole de Chancelier que la Reyne a
- déclaré qui estoit le gentilhomme qui la devoit porter, et que
- s'il manque à dire la vérité le Roy le fera pendre. Après cela M.
- le Chancelier lui dira: On sait bien que ce n'est pas vous qui
- deviez porter la lettre, c'est un gentilhomme; qui est-il?
-
- «Pour l'autre article le Chancelier lui peut dire: Je veux vous
- aider à vous tirer de peine. La Reyne a dict que c'étoit par le
- moyen d'un nommer Auger qu'elle escrivoit et recevoit des lettres
- de Flandre, que c'estoit vous qui estiez porteur; comment y
- alliez-vous? A quelle heure? Qui vous les bailloit de la part de
- la Reyne? Les receviez-vous de sa main ou par personnes
- interposées? Où les escrivoit plus commodément la Reyne pour
- empescher qu'on ne les descouvrist? Qui vous donnoit celles
- qu'elle escrivoit au Louvre? et qui celles qu'elle escrivoit au
- Val-de-Grâce? Les donniez-vous vous-mesme au sieur Auger, ou si
- elles passoient encore par quelque main?
-
- «Enfin il le faut exhorter à dire la vérité par toutes sortes de
- menaces, et d'autre part l'assurer qu'il n'aura point de mal, s'il
- la dit, sur l'assurance qu'on lui donnera que la Reyne a déjà dit
- ce qu'on lui demande, qui lui est seulement redemandé pour voir
- son ingénuité ou sa malice.»
-
- SECOND MÉMOIRE. «La Reyne a avoué que, lorsqu'il est dit dans ses
- lettres que la dépositaire du Val-de-Grace apporta à M. le
- Chancelier, donnez cette lettre à vostre parente, c'est à dire Mme
- de Chevreuse, et qu'elle n'avoit jamais cognu mesme par
- imagination aucune parente de la supérieure du Val-de-Grace. Elle
- a recognu avoir escrit quelquefois dans le Val-de-Grace en Espagne
- lorsque la marquise de Mirabel estoit ici. Elle dit encore avoir
- donné en garde à la supérieure du Val-de-Grace deux reliquaires
- avec des pierreries.
-
- «De ces trois confessions qui ne disent pas tout, il en faut tirer
- les faits qui s'ensuivent pour interroger dessus la supérieure,
- qui est à la Bussière, sans lui dire d'abord que la Reyne ait rien
- avoué.
-
- «Il lui faut demander, savoir: si elle persiste à dire que la
- Reyne n'ait jamais escrit dans son couvent; si elle dit encore
- qu'elle n'y a point escrit, on lui demandera en particulier si du
- temps que la marquise de Mirabel estoit ici, la Reyne n'a point
- escrit en Espagne, en Flandre ou autre lieu, dans ledit couvent.
-
- «Si elle dit que non, on passera à un autre article, la sommant de
- dire si elle a dit vérité lorsqu'elle a soutenu que ces mots qui
- se trouvent dans les lettres que la Reyne lui a escrites: donnez
- cette lettre à vostre parente, signifient une des parentes de
- ladite abbesse ou quelque autre.
-
- «Si elle persiste à dire qu'ils signifient une de ses propres
- parentes comme elle l'a soutenu en son premier interrogatoire, on
- lui fera prêter nouveau serment si cela est vrai, l'exhortant
- premièrement à ne jurer pas faux.
-
- «Après, si elle prête nouveau serment, là-dessus on lui
- représentera la misère à laquelle elle est tombée de jurer des
- choses si notamment fausses, que la Reyne a avoué tout le
- contraire au Roy de ce qu'elle dit, confessant avoir escrit, dès
- le temps que la marquise de Mirabel estoit ici, des lettres en
- Espagne et en Flandre, dans le Val-de-Grace, et recognoissant que
- ces mots: donnez cette lettre à vostre parente, signifient à Mme
- de Chevreuse.
-
- «Ensuite on verra ce qu'elle dira, désavouant la Reyne ou
- confessant ce que la Reyne a recognu. Si elle recognoist la
- vérité, il faudra la convier de continuer à la dire, lui demandant
- si, depuis le partement de la marquise de Mirabel, la Reyne n'a
- pas continué à escrire dans le Val-de-Grace selon que les
- occasions s'en sont présentées. Si elle dict que non, on lui fera
- faire nouveau serment, l'exhortant à ne jurer pas faux.
-
- «Après cela on lui demandera si la Reyne ne lui a déposé aucuns
- papiers, chiffres ou autre chose en garde. Si elle dit que oui, on
- lui demandera quoi. Si elle dit que non, on lui demandera si elle
- le veut jurer, l'exhortant à ne jurer pas faux. Après cela on lui
- dira que la Reyne a déclaré lui avoir mis ès mains un grand et
- petit reliquaire de pierreries.»
-
-_Note du chancelier Seguier au cardinal._
-
- «De Paris, ce 24 aoust mil six cents sept. Les religieuses ont
- tesmoigné estre fort surprises de l'ordre qu'elles ont reçu. La
- mère supérieure a paru fort estonnée. L'on juge néanmoins qu'il y
- avoit eu quelques avis donnés, non pas de la venue de Monseigneur
- l'Archevesque, d'autant qu'il ne le sçavoit pas lui-mesme, mais
- peut-estre la Reyne se doubtant de quelque chose peut en avoir
- adverti la mère qui aura donné ordre que l'on n'ait trouvé aucuns
- papiers.
-
- «Les lettres sont toutes escriptes en mil six cent trente. Il n'y
- a pas d'apparence que la Reyne n'ait escript depuis sept ans. Y
- ayant eu plusieurs voyages, si les porteurs ont esté destournés,
- il faut que ce soit avant que l'on soit entré dans le couvent, le
- chancelier ayant donné ordre de veiller que personne n'entrast
- dans la chambre de la Reyne pendant qu'il estoit en la cellule de
- la mère où l'on a fait une recherche exacte.
-
- «Ce qui est encore à remarquer est que la mère vouloit paroistre
- plus malade qu'elle ne l'estoit en effet. Elle avoit dit qu'elle
- avoit la fiebvre, et néantmoins le médecin a dit le contraire et a
- dit qu'elle n'avoit aucune esmotion, bien que ce qui se passoit
- lui en put donner.
-
- «Après les serments qu'elle a faits, il faut qu'elle ait de
- grandes subtilités et équivoques, si elle n'a dit la vérité. L'on
- lui a prononcé l'excommunication, et qu'elle ne pourroit en estre
- relevée si elle ne respondoit avecq vérité, et ensuite elle a juré
- sur la damnation de son âme et sur la vérité de la sainte
- Eucharistie; c'est tout ce qu'il y a de plus relligieux et de plus
- fort pour presser une conscience.
-
- «Elle tesmoigne grande passion pour la Reyne. Elle a dit que l'on
- l'avoit accusée de plusieurs choses qui estoient fausses, que
- c'estoit une princesse grandement vertueuse. En partant, elle a
- dit que l'on leur faisoit injustice et que Dieu les en vengeroit,
- et que cella ne dureroit pas long temps.
-
- «L'on dict que cette supérieure[389] est fort advisée; elle est
- Comtoise et a ses parents en la Franche-Comté.
-
- [389] Louise de Milley, en religion sœur sainte Estienne, était
- de Montmartin, en Franche-Comté.
-
- «La communauté a eu grand peine à la laisser partir. Il y a eu
- beaucoup de larmes, mais point de résistance, et une obéissance
- tout entière, et telle qu'en vérité on auroit peine d'en trouver
- une pareille dans les autres monastères. Elles s'offrirent toutes
- pour l'accompagner.»
-
-Le dernier interrogatoire et les aveux définitifs de la mère de sainte
-Estienne sont dans le manuscrit précité de la Bibliothèque impériale, et
-nous avons transporté dans Mme DE HAUTEFORT les nombreux interrogatoires
-de La Porte et tout ce qui regarde la conduite de ce fidèle et courageux
-serviteur.
-
-
-V.--FUITE DE MME DE CHEVREUSE EN ESPAGNE.
-
-Nous avons dit, pages 136 et 137, que Richelieu envoya à Mme de
-Chevreuse des commissaires pour lui poser diverses questions, auxquelles
-elle répondit avec son aplomb ordinaire. Nous avons retrouvé l'original
-même de sa réponse aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t.
-LXXXV, fol. 350.
-
- «RÉPONSE AUX FAITS QUI M'ONT ÉTÉ APPORTÉS PAR MM. LES ABBÉS DE
- CINQ-MARS ET DU DORAT.»
-
- «Sur ce qui m'a été demandé par MM. les abbés du Dorat et de
- Cinq-Mars de la part de M. le cardinal, si je n'avois pas eu
- dessein de voir la Reine en cachette, j'ai dit qu'il étoit vrai
- que j'avois eu cette volonté depuis douze ou quinze mois, laquelle
- j'avois écrite à Sa Majesté par une lettre que je donnai à M. de
- la Tibaudière, passant par Tours, afin de savoir si elle l'agréoit
- et si elle croyoit pouvoir trouver un temps à propos pour
- l'exécuter. Sur quoi Sa Majesté m'ayant fait réponse, par une
- autre lettre que m'apporta M. de la Tibaudière, passant par Tours
- avec MM. le comte d'Arcourt et l'archevêque de Bordeaux pour aller
- à l'armée navale, qu'elle ne voyoit aucun moyen de le pouvoir
- faire en ce temps-là; je n'y pensai plus pour lors; et pourtant
- continuant dans le même désir en une saison plus propice,
- j'écrivis à la Reine quelques mois après pour savoir si le temps
- ne seroit point commode pour cela; ce qui ne se trouvant point, je
- n'en parlai plus jusques à depuis trois ou quatre mois que M. de
- la Tibaudière s'en allant à la cour me vit ici. J'écrivis encore
- par lui à la Reine la suppliant de trouver une commodité pour cela
- s'il se pouvoit; de quoi je n'ai point eu de réponse, et ne
- pouvant savoir son sentiment là-dessus, et les moyens que je
- devois tenir pour cela, je n'avois encore rien résolu tout à fait,
- attendant de savoir la résolution de la Reine avant de former la
- mienne. Bien avois-je déjà pensé d'aller à Saint-Amand, qui est
- une petite maison que j'ai proche de Tours, disant que je voulois
- aller chasser là six ou sept jours, et laisser tout mon train à
- Tours, n'ayant point intention de me servir d'aucuns de mes gens
- pour aller avec moi, mais plutôt de mener un gentilhomme d'auprès
- d'icy nommé Martigni, à qui je ne l'eusse dit que deux jours
- devant; mais l'affaire n'ayant pas été trouvée à propos à
- entreprendre, je ne lui en ai pas parlé. La raison pourquoi j'eus
- cette envie d'aller voir la Reine était premièrement l'extrême
- affection que j'ai pour Sa Majesté que j'eusse fort contentée en
- la voyant; de plus que connoissant le mauvais estat de mes
- affaires je songeois à demander la séparation de biens d'avec M.
- mon mari que j'ai obtenue par arrêt de la cour du parlement; et
- craignant de rencontrer bien des obstacles dans ce dessein, je
- crus n'en pouvoir mieux venir à bout que par l'entremise de la
- Reine pour m'obtenir en cette occasion la protection de M. le
- cardinal, et parler à M. de Chevreuse selon ce qu'il seroit à
- propos pour le faire résoudre. Et ce qui m'a fait écrire depuis
- peu à la Reine avec le plus de presse pour cela a été deux ou
- trois lettres de M. du Dorat, par lesquelles il me mandoit que M.
- le cardinal étoit fort mal satisfait d'elle, et que Sa Majesté ne
- vivoit pas comme elle devoit à son endroit. Je lui écrivis sur
- cela mon sentiment, et m'ayant fait réponse qu'elle n'ignoroit pas
- les obligations qu'elle avoit à M. le cardinal et le soin qu'il
- prenoit de ses intérêts, elle ne croyoit pas avoir manqué à lui en
- témoigner ses ressentiments, et qu'elle étoit fort trompée s'il
- n'étoit satisfait d'elle. Et M. du Dorat m'écrivant toujours le
- contraire, cela me faisoit doublement désirer de lui parler pour
- avoir un éclaircissement d'où venoit cet embarras, et la porter en
- tout ce que je pourrois, s'il en étoit de besoin, à donner sujet à
- M. le cardinal d'être satisfait de sa reconnoissance pour son
- particulier et le mien, et aussi à résoudre avec elle du biais que
- l'on pourroit prendre pour retirer les pierreries qui sont entre
- les mains de M. de Chevreuse ou en celles où il les a mises, et
- pour conclusion avoir l'honneur et le contentement de voir et
- entretenir Sa Majesté.
-
- «Pour ce qu'on m'a demandé quelles nouvelles j'avois eues de M. de
- Lorraine depuis que je suis hors de la cour, soit par lettres ou
- par personnes confidentes, j'ai répondu n'en avoir pas eu depuis
- que M. de Ville vint à Paris trouver le Roi de la part de mondit
- sieur de Lorraine, qui fut trois ou quatre jours à peu près devant
- que je m'en allasse à Bourbon-les-Bains, auquel temps il y avoit
- déjà plus de sept ou huit mois que je n'avois point eu de ses
- lettres; et me faisoit de fort simples compliments par ceux qu'il
- envoyoit à la cour. Et je croyois qu'il étoit mal satisfait de moi
- parce que je l'avois prié de ne me plus écrire après que M. le
- cardinal m'eut témoigné que ce commerce de lettres pouvoit donner
- soupçon au Roi. Toutefois je connus le contraire par le discours
- que me fit M. de Ville de sa part qui fut qu'il étoit fort fâché
- de la brouillerie qui m'étoit arrivée, et d'autant plus qu'en
- cette occasion il ne me pouvoit servir, et qu'il me prioit de
- croire qu'il avoit autant de volonté de le faire en toutes les
- choses où je le jugerois propre, qu'il m'en avoit témoigné en ma
- première disgrâce, et qu'il n'y avoit rien qu'il ne fist pour me
- le témoigner si je l'employois pour mes intérêts. De quoi le
- remerciant par le dit M. de Ville, je le priai de l'assurer du
- ressentiment éternel que j'ai de ses bontés pour moi, et de me
- conserver sa bonne volonté et continuer à ne me point écrire
- puisque cela n'étoit pas nécessaire pour m'assurer de son
- affection et me pourroit beaucoup préjudicier. Voilà toutes les
- nouvelles que j'ai eues de M. de Lorraine depuis la brouillerie
- qui m'est arrivée jusques à cette heure. Et par ce que j'ai dit à
- M. du Dorat que je n'étois pas si malheureuse que je n'espérasse
- encore un jour servir M. le cardinal, ç'a toujours été
- généralement parlant, et de même à M. de La Meilleraye, ainsi que
- j'ai déjà répondu sur ce sujet lorsqu'on m'en a écrit. Touchant la
- dépêche surprise en Bourgogne, je ne sais ce que c'est; mais si on
- m'en veut donner plus d'éclaircissement, je répondrai comme je
- dois pour ma justification, et bien loin d'avoir voulu porter M.
- de Lorraine à ne point s'accommoder avec la France, je
- souhaiterois de tout mon cœur qu'il y fust bien, et si j'y
- pouvois contribuer je croirois avoir rendu le plus grand service
- que je pourrois faire; et si parce que j'ai dit ici qu'il m'a
- témoigné de l'estime, M. le cardinal croit que j'y puisse
- contribuer, ce me sera un extrême contentement que Sa Majesté
- approuve que j'essaie de lui rendre ce bon office, selon les
- ordres qu'elle me prescrira, que je suivrai toujours en toutes
- choses de point en point.
-
- «J'ai aussi dit à MM. les abbés du Dorat et Cinq-Mars avoir eu
- quelques lettres de M. de Montégu depuis qu'il est en Angleterre,
- où il m'écrivoit en une qu'il croyoit que le traité avec la France
- seroit signé avant que je reçusse une autre lettre de lui; et
- depuis six jours il m'en a écrit une autre où il me mande que
- Mousigot est là de la part de la Reine-mère et qu'il devoit partir
- à deux jours de là et revenir avec des propositions
- d'accommodement, sans spécifier rien d'avantage. Ayant toujours
- reconnu M. de Montégu affectionné à la France et fort
- particulièrement serviteur de M. le cardinal, j'ai cru ne point
- faillir de recevoir de ses lettres et de lui écrire; mais en ce
- sujet comme en tous les autres, mon intention est de me gouverner
- comme Sa Majesté m'ordonnera et M. le cardinal me conseillera.
- MARIE DE ROHAN.--Fait à Tours, ce 24 août 1637.»
-
-Il faut avouer que l'envoi d'une commission rogatoire n'était pas fait
-pour rassurer Mme de Chevreuse, quoi que l'abbé du Dorat eût pu lui dire
-des bonnes intentions du cardinal. Après l'événement, du Dorat a bien
-prétendu que, soit à Tours dans la conférence qu'il eut avec elle, soit
-dans les lettres qu'il lui écrivit de Paris après avoir rendu compte de
-sa mission au cardinal, il lui répéta sans cesse qu'elle n'avait rien à
-craindre (FRANCE, t. LXXXVI, fol. 65, lettre du 21 septembre); mais il
-devait lui adresser de Paris ou plutôt lui apporter la pièce officielle
-qui seule pouvait ôter toute appréhension à Mme de Chevreuse, ce qu'on
-appelait alors une lettre d'abolition. Or, le 28 août, l'abbé du Dorat
-était encore à Paris, annonçant qu'il va partir pour Tours; mais il
-n'était pas parti (_ibid._, t. LXXXV, fol. 358, lettre du 28 août 1637);
-une indisposition le retint; ce retard inattendu effraya Mme de
-Chevreuse. Elle fit part de ses craintes à son mari qui les transmit au
-cardinal, s'affligeant de la maladie de l'abbé, et suppliant qu'on
-envoyât à sa place, à Tours, Boispille ou Boispillé, l'intendant de leur
-maison, afin de _lui ramener l'esprit_ (t. LXXXVI, lettre du duc de
-Chevreuse à Richelieu). On différa. Pendant ce temps, Craft, au refus de
-La Rochefoucauld, vint dire à Mme de Chevreuse ce qui se passait, et
-Montalais lui annonça les _Heures_ de Mme de Hautefort rouges ou vertes,
-selon les circonstances; elle se trompa de couleur, reçut des Heures qui
-lui parurent l'ordre de pourvoir à sa sûreté. De là la résolution prise
-subitement le 5 septembre, à Tours, par Mme de Chevreuse. Elle ne
-pouvait plus songer à se retirer en Angleterre, comme elle l'eût bien
-désiré; elle n'avait d'autre asile que l'Espagne, et elle s'y précipita
-à travers les aventures que nous avons racontées. On n'apprit à Paris la
-fuite de la duchesse que le 11 septembre; on perdit assez de temps en
-délibérations, et on finit par envoyer après la fugitive, comme on
-aurait dû le faire quinze jours auparavant, Boispille, avec une
-abolition pleine et entière du passé, et même la promesse de la laisser
-revenir bientôt à Dampierre. Mais Boispille n'arriva à Tours que neuf
-jours après que Mme de Chevreuse en était sortie, et sur les indications
-qu'il reçut de l'archevêque, il s'engagea dans mille courses qui
-durèrent plus d'un mois. Il ne revint à Paris qu'au milieu d'octobre, et
-là rédigea pour M. de Chevreuse et le cardinal la Relation qui se trouve
-aux archives des affaires étrangères, FRANCE, t. LXXXVI, folio 9.
-
-Mais bien avant de recevoir cette relation, le cardinal avait su que Mme
-de Chevreuse était passée près de Verteuil, et que La Rochefoucauld,
-alors prince de Marcillac, du vivant du duc son père, lui avait envoyé
-un carrosse et des chevaux. Celui-ci s'était bien douté que sa mère,
-sachant ce qui était arrivé, ne manquerait pas de le mander à son mari
-qui était alors à Paris. Il avait donc jugé à propos de prendre les
-devants, et il avait écrit à son secrétaire Serisay, celui qui fut plus
-tard de l'Académie française, la lettre suivante, du 13 septembre, qui
-donna le premier éveil à M. de Chevreuse et à Richelieu. _Ibid._, t.
-LXXXVI, fol. 51.
-
- «Je me donnerois l'honneur d'escrire à Monsieur (son père le duc
- de La Rochefoucauld) sy je ne savois que Madame (de La
- Rochefoucauld) lui mande toutes les nouvelles qu'elle sçait, et
- les particularités d'une affaire qui nous met en peine. Vous
- saurez donc que Mme de Chevreuse m'a fait l'honneur de m'escrire
- une lettre dont je vous envoie une copie[390], à laquelle j'ai
- obéi en lui envoyant un carosse et des chevaux pour aller à
- Xaintes; mais nous avons appris par leur retour qu'elle a pris un
- autre chemin, comme vers Bordeaux, de sorte que ne sachant si
- cette affaire là n'est point de conséquence, nous avons creu qu'il
- en falloit donner avis à Monsieur. Si ce n'est rien je serai bien
- aise qu'on n'en fasse point de bruit. J'ai reçeu aujourd'hui de
- vos lettres, mais je n'en suis pas plus informé de nouvelles que
- j'estois auparavant. Je vous prie de faire retirer soigneusement
- une quaisse qui est portée par la charette de Poitiers qui partira
- jeudi; voillà toutes mes commissions pour ceste heure. J'espère
- que vous aurez plus de curiosité d'apprendre des nouvelles affin
- de pouvoir m'en instruire mieux que vous n'avez fait jusques à
- présent. Je vous donne le bonsoir; adieu, mandez-moi toujours
- l'estat de votre santé, etc.--A Vertœil, ce 13 septembre[391].»
-
- [390] Cette copie manque ici.
-
- [391] La lettre n'est pas signée, mais l'authenticité n'est pas
- douteuse, l'écriture est tout à fait celle qu'a toujours gardée
- La Rochefoucauld; c'est la première lettre que nous connaissions
- du futur auteur des _Maximes_.
-
-La Rochefoucauld avait bien deviné ce que ferait sa mère, car nous
-trouvons, à côté de sa lettre, la suivante de Mme de La Rochefoucauld,
-vraisemblablement écrite à son mari. _Ibid._, t. LXXXVI, f. 49.
-
- «J'avois été jusqu'à aujourd'hui dans la croyance d'une visite de
- haut appareil. Mme de Chevreuse avoit écrit à mon fils en passant
- par Rufec qu'elle alloit à Xaintes pour une affaire d'importance
- et en diligence, et qu'elle le prioit de lui envoyer un carrosse,
- et qu'au retour elle me verroit. Mon carrosse est revenu
- aujourd'hui, et j'ai su qu'elle a pris un chemin tout contraire à
- celui qu'elle avoit mandé. Ainsi j'ai soupçonné qu'elle eût
- quelqu'autre pensée et qu'il étoit à propos de vous en donner
- avis, ce que je fais par ce porteur que j'envoie exprès de peur
- que mon paquet se perdît à la poste et que vous vous fachassiez si
- je manquois à vous avertir de cela. Vous jugerez mieux que moi si
- la chose peut être de conséquence. Qu'elle en soit ou n'en soit
- pas, je voudrois bien qu'elle se fut avisée d'aller par un autre
- pays que celui-ci, ou que Rufec n'eut été dans le voisinage de
- Verteuil, car une plus fine que moi y eut été de même trompée.
- Encore que je n'ai su qu'après que le carrosse a été parti qu'elle
- l'avoit demandé, et quand elle me l'eut demandé je lui eusse de
- même envoyé, croyant, aussi bien que mon fils l'a cru, que c'étoit
- une civilité qui ne se pouvoit pas refuser et qui n'importoit à
- personne, sachant assez qu'elle a des affaires avec M. son mari
- qui ne regardent que leurs seuls intérêts, et peut-être n'est-ce
- que cela. Je m'en remets au jugement de ceux qui ont meilleure
- vue.--De Verteuil, ce 19 septembre.»
-
-Le duc de La Rochefoucauld s'était empressé de communiquer au cardinal
-la lettre de sa femme et celle de son fils, et Richelieu avait fait
-écrire bien vite à Boispille d'informer sur cet incident. En
-conséquence, Boispille avait fait l'enquête consignée dans la _Relation_
-que nous avons citée plus haut, et où il représentait la conduite de
-Marcillac sous des couleurs assez peu favorables, et appuyait la
-déposition d'un domestique déclarant que le prince avait conduit Mme de
-Chevreuse à une de ses maisons et lui avait donné collation. La relation
-de Boispille, assez confuse, ne satisfit point le cardinal, qui voulait
-pénétrer dans tous les replis d'une affaire et n'y laisser aucune
-obscurité. On ne savait pas même où était Mme de Chevreuse. Il résolut
-donc de recommencer l'enquête, et il la confia cette fois à un de ses
-agents les plus sûrs, le président Vignier, du parlement de Metz. Le
-président s'acquitta de sa commission avec le zèle d'un serviteur dévoué
-et les lumières d'un magistrat. Il interrogea successivement le vieil
-archevêque de Tours, le lieutenant général de Tours, Georges Catinat,
-qui était aussi un ami de Mme de Chevreuse, La Rochefoucauld et ses
-domestiques, particulièrement Thuillin et Malbasti. Toutes les
-recherches et procès-verbaux de Vignier sont aux Affaires étrangères,
-FRANCE, t. LXXXVI, pages 16, 22, 77, 190, 194 et 211. Nous donnons ici
-seulement ce qui concerne La Rochefoucauld.
-
- «Aujourd'hui huitième jour du mois de novembre mil six cent
- trente-sept, en continuant notre information et procès-verbal,
- sommes arrivés au bourg le Verteuil, à l'hôtellerie où pend pour
- enseigne le Dauphin; d'où nous nous serions transporté au chasteau
- du dit lieu où nous aurions dit à M. le duc de La Rochefoucauld,
- pair de France, et à M. le prince de Marcillac son fils, que nous
- avons reçu ordre de nous transporter en ce lieu pour leur donner
- communication de la commission de laquelle il a plu à Sa Majesté
- nous honorer, donnée à Saint-Germain-en-Laye, le vingt-sixième
- octobre de la présente année, laquelle nous leur aurions fait lire
- afin qu'ils eussent à nous répondre sur le contenu en icelle.
- Puis, ayant fait savoir au dit sieur duc les choses que Sa Majesté
- nous auroit ordonné de lui dire de vive voix, il nous auroit fait
- réponse qu'il rédigeroit par écrit celles qui étoient venues en sa
- connoissance du contenu en notre dite commission et les remettroit
- entre nos mains pour être envoyées à Sa Majesté[392]. Et pour le
- regard de M. le prince de Marcillac son fils, il se seroit offert
- de répondre et nous dire ingénument tout ce qu'il sauroit en cette
- affaire. Sur quoi serions venus ensemble en notre dit logis, et
- après avoir d'icelui pris le serment en tel cas requis et
- accoutumé, nous a dit que la veille de la fête de Notre-Dame de
- septembre dernier le nommé Hilaire, valet de chambre de Mme la
- duchesse de Chevreuse, lui auroit apporté une lettre de ladite
- dame, laquelle il nous a représentée et mise entre les mains par
- laquelle, entre autres choses, elle le prioit de lui envoyer
- secrètement un carrosse et promptement pour la mener à Xaintes
- pour des affaires d'importance lesquelles elle lui communiqueroit
- à son retour qu'elle viendroit voir Mme de La Rochefoucauld;
- ensuite de quoi il lui envoya un carrosse tiré par quatre chevaux,
- conduit par un cocher nommé Pierre et suivi d'un postillon nommé
- Villefagnan. Et outre cela le dit Hilaire lui demanda quatre
- chevaux de selle, lesquels il lui fit donner et fit conduire par
- un sien valet de chambre nommé Thuillin, et le dit Hilaire, lequel
- lui laissa la haquenée de la dite dame, le priant de la garder
- jusques à son retour, depuis lequel temps et départ de la dite
- dame il n'avoit ouï parler d'elle que par le retour du dit
- Thuillin, qui fut sept ou huit jours après, lequel lui ramena deux
- de ses chevaux et lequel arriva un jour devant le dit carrosse,
- ayant laissé la dite dame à Douzain, à une lieue de Castillonnet,
- et le dit carrosse à demie lieue au deçà de Mussidan. Et trois
- semaines après arriva le nommé Malbasty, lequel dit avoir laissé
- la dite dame à Bannières, laquelle lui avoit commandé de revenir
- apporter une lettre à M. l'archevêque de Tours, et des compliments
- et assurances de sa santé à lui déposant; laquelle lettre il
- auroit envoyé au dit sieur archevêque par un laquais du sieur
- d'Estissac. Et pour justifier de tout ce que dessus offre le dit
- sieur de nous représenter les susdits Thuillin et Malbasty pour
- être par nous ouïs, et nous conduire par les lieux où a passé la
- dite dame. Et ce qui a empêché lui déposant de dire les choses
- ci-dessus au nommé La Grange, qui lui apporta un mémoire et une
- lettre de la part du sieur de Boispillé, lesquels il nous a mis
- entre les mains, et même au dit Boispillé, c'est qu'il le trouva
- si extravagant qu'il ne vit pas que les choses qu'il pourroit lui
- confier pussent produire aucun bon effet, outre qu'il avoit déjà
- donné avis à M. le duc son père qui étoit à la cour de tout ce
- qu'il a ci-dessus dit, pour en informer le Roi et son Eminence,
- auxquels seuls il croyoit avoir à rendre compte de ses actions. Et
- sur ce que nous l'avons enquis s'il n'avoit pas vu la dite dame
- duchesse sur le chemin de Ruffec à La Tesne, et envoyé un des
- siens pour faire sortir tous ceux qui étoient dans la dite maison
- de La Tesne, et s'il n'y avoit pas mené la dite dame, donné la
- collation, et séjourné avec elle deux heures, nous auroit denié
- tous les dits faits et soutenu calomnieusement avoir été inventés
- par le dit Boispillé en haine du peu de cas qu'il auroit fait de
- lui, ce qui est tellement vrai qu'il le justifiera par le
- témoignage de tous les domestiques de sa maison et par quantité
- d'habitants du dit Verteuil, gens de bien et sans reproche, que
- non-seulement il ne sortit point de la maison et bourg du dit
- Verteuil les jours qu'il envoya son carrosse à la dite dame, mais
- même de plus de huit en suivant; déclarant qu'il consent être
- déclaré convaincu en toutes les choses ci-dessus esnommées s'il
- est trouvé un seul homme de bien qui die l'avoir vu, pendant les
- jours que passa la dite dame et les huit suivants, hors le susdit
- lieu de Verteuil. Sur ce que nous l'aurions enquis, s'il n'auroit
- point donné quelqu'une de ses maisons pour retraite à la dite dame
- ou de celles de M. son père et entre autres villes Cuzac, nous a
- répondu que non, et que tant s'en faut qu'il l'eût pu au dit
- Cuzac que les gens de M. le duc de La Vallette y étoient et sont
- encore logés dans le château; qu'il y est bien vrai que le dit
- Thuillin lui a dit qu'elle avoit passé dans le bourg, mais que ce
- fut sans s'y arrêter et qu'elle alla coucher à Douzain, d'où elle
- renvoya le dit Thuillin et y prit en sa place Malbasty qui fait sa
- récidence ordinaire. Et sur ce que nous l'aurions enquis si à son
- retour de la cour, il n'auroit point vu ou fait voir la dite dame
- par quelqu'un des siens et lui auroit donné de ses nouvelles par
- quelque autre voie: nous a dit que non, et qu'étant à Clerq (?) il
- reçut de M. de Liancourt une lettre à lui écrite de la part du Roi
- par laquelle il lui mandoit qu'il eût à dire au sieur de
- Thibaudière de ne voir point la dite dame, ce qui le confirma dans
- la résolution qu'il avoit déjà prise de ne la voir point et de ne
- lui faire aucuns compliments. Et l'ayant aussi enquis si ce
- n'avoit pas été lui qui auroit commandé au nommé Pauthet,
- concierge de La Tesne, d'aller guider la dite dame passant par le
- dit lieu, auroit dit que non, et que cette dame auroit reconnu le
- dit Pauthet pour l'avoir vu autrefois chez feu M. le connétable
- son premier mari, et l'avoit prié d'aller avec elle, ce qu'il lui
- auroit accordé, et d'autant plus aisément qu'il la vit accompagnée
- du dit Thuillin, et dedans le carrosse du dit sieur prince de
- Marcillac, lequel dit avoir ouï dire du depuis que la dite dame ne
- l'avoit emmené qu'à cause qu'il savoit parler le langage basque;
- qui est tout ce qu'il nous a dit savoir, et assuré ce qu'il a
- ci-dessus dit contenir vérité, et a signé, après lecture faite, F.
- DE LA ROCHEFOUCAULD.»--«Sur quoi, et pour exécuter le contenu de
- notre dite commission, lui aurions fait commandement de la part du
- Roi qu'il eût à se rendre près de Sa Majesté incessament pour lui
- rendre raison de ses actions, à quoi il a dit être pressé d'obéir
- et de fidèlement exécuter toutes les choses qui lui seront
- prescrites de la part de Sa Majesté. Signé: F. DE LA
- ROCHEFOUCAULD[393].»
-
- [392] _Ibid._, fol. 211.--COPIE DE LA RELATION DE M. LE DUC DE LA
- ROCHEFOUCAULD TOUCHANT MME DE CHEVREUSE.
-
- «Sur ce que M. le président Vignier m'a dit, de la part du Roi,
- que Sa Majesté s'étonne qu'après les si hautes obligations que je
- lui avois, j'eusse eu si peu de ressentiment que je n'aye pu tirer
- de mon fils de Marcillac la vérité touchant le passage de Mme du
- Chevreuse et que je n'en aye pas informé Sa Majesté; je lui ai
- fait réponse qu'étant à la cour, lors dudit passage, et en ayant
- eu avis par ma femme et mon fils, je fus à l'instant trouver M. le
- Chancelier auquel je montrai les lettres de ma femme et de mon dit
- fils, et la copie de la lettre que Mme de Chevreuse avoit écrite à
- mon fils du lieu de Ruffec; et le lendemain je fus à Ruel où je
- mis les susdites lettres en copie entre les mains de M.
- Charpentier, et le priai de les faire voir à Son Éminence, auquel
- j'eus l'honneur de parler ensuite sur le même sujet autant qu'il
- me fut possible. Et cinq ou six jours après mon fils m'ayant
- dépêché un gentilhomme pour m'avertir de ce qu'il avoit appris par
- le retour d'un gentilhomme qui ramenoit les chevaux et qui l'avoit
- accompagnée, j'envoyai mon secrétaire à Charonne où, ne pouvant
- parler à M. Charpentier, il s'adressa à M. Cheré, son neveu, et
- lui dit qu'il m'étoit arrivé un gentilhomme que m'envoyoit mon
- fils pour me dire les particularités du passage de Mme de
- Chevreuse, et comme elle prenoit le chemin d'Espagne. Je le priai
- de le faire savoir à Son Éminence, chez qui j'allai l'après-dînée,
- et trouvai dans la basse-cour M. l'abbé du Dorat et quelques
- autres, qui avec beaucoup de froideur me dit qu'on avoit baillé ce
- matin un mauvais avis à Son Éminence pour ce que Mme de Chevreuse
- n'avoit jamais pensé d'aller en Espagne, et qu'elle étoit en
- France, et n'avoit jamais été déguisée; ce qu'il me dit si
- affirmativement que je le crus, et d'autant plus que je n'avois
- autre avis sinon qu'elle prenoit la route d'Espagne. Et le
- lendemain, allant chez monseigneur le chancelier, je lui dis dans
- son jardin l'arrivée dudit gentilhomme et le sujet qui l'amenoit,
- ce que deux ou trois jours après je dis aussi à monseigneur le
- surintendant Boutillier, à Saint-Maur. Après quoi je pris congé du
- Roi et de Son Éminence, et voyant jouer MM. de Brezé, de Liancourt
- et de Mortemart à la paume, j'eus un coup de balle sur l'oreille
- qui m'arrêta quatre ou cinq jours à la chambre, en fin desquels je
- me mis en chemin pour venir à ma maison; je demeurai douze jours
- par le chemin à cause de mon indisposition, et ne m'y suis rendu
- que depuis vingt jours où je n'ai rien appris de plus particulier
- que les choses que m'avoit apportées le gentilhomme. Ce que je
- certifie véritable. Fait à Verteuil, le 8e novembre 1637, LA
- ROCHEFOUCAULD.»--«Et engage ma foi et mon honneur qu'il n'est rien
- venu depuis à ma connoissance, si ce n'est de petites
- particularités qui n'étoient pas de conséquence pour faire sur
- cela des dépêches, comme que étant à Bannières (Bagnères), l'homme
- qui étoit venu avoit laissé Mme de Chevreuse et que Boispillé
- avoit ramené la haquenée qu'elle avoit laissée icy, dont j'avois
- parlé à MM. de Chevreuse et de Montbazon. Fait à Verteuil, le même
- jour que dessus. Signé: LA ROCHEFOUCAULD.»
-
- Quelques jours après, le 12 novembre 1637, le duc de La
- Rochefoucauld écrivit cette lettre trouvée sans suscription,
- _ibid._, fol. 22, mais qui doit être adressée à son frère, M. de
- Liancour.
-
- «Je n'ai rien à vous mander depuis ce que je vous ai écrit par le
- dernier courrier, si ce n'est qu'un jeune homme de bonne famille
- de mes terres, apprenant la peine où nous étions, m'est venu
- trouver ce matin et m'a dit qu'étant le 15e du mois passé à
- Londres dans l'hôtellerie avec quantité de ses camarades, car il
- est enseigne dans un navire de guerre anglois, il y arriva un
- gentilhomme anglois de sa connoissance qui leur dit à tous
- qu'étant un jour ou deux devant à Plimour (Plymouth), Mme de
- Chevreuse y étoit arrivée déguisée, et incontinent s'étoit fait
- connoître et avoit dépêché vers le roi de la Grande-Bretagne pour
- recevoir ses ordres. Je vous envoie le nom de ce jeune homme en
- anglois et en françois, comme il me l'a laissé; car il part demain
- pour s'en retourner en Angleterre par La Rochelle, où est le
- vaisseau qui l'a amené. Je lui ai donné charge de se montrer chez
- M. l'ambassadeur, afin qu'il puisse savoir de lui comme il s'en
- retourne en ce pays-là pour ses affaires particulières, selon son
- dessein, et qu'il n'a autre ordre de nous que de le saluer parce
- que peut-être serions-nous si malheureux qu'on soupçonneroit que
- cet homme m'ayant vu et s'en retournant si promptement auroit
- quelque commission pour la décharge de mon fils pour lequel ce
- sera quelque consolation qu'on sache la pure et nette vérité. Je
- vous dirai aussi que j'ai vu hésiter M. Vignier sur la facilité et
- la diligence que trouva cette femme de passer de Bagnières en
- Espagne, et c'est en quoi seulement j'ai désiré qu'on ne dit pas
- que c'est un commerce quasi ordinaire, car l'on eût peut-être cru
- que j'eusse été bien aise de faire insérer cela dans un
- procès-verbal pour taxer des personnes qu'on sait qui ne m'aiment
- pas et qui me désobligent tous les jours. Mais il est très-certain
- que d'Espagne il vient des laines en France, et que de France il
- va par ce côté ordinairement des bœufs, des moutons, et bien
- souvent des mules, et que pour de l'argent tout se fait. Mon fils
- est parti ce matin pour aller à Brouage, pour être là en lieu que
- l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu autre intention que celle
- d'obéir et de recevoir la punition que son action bien vérifiée
- méritera. Et je vous dis encore que vous pouvez sans crainte ni
- pour vous ni pour moi ni pour lui assurer qu'il n'a eu commerce
- aucun de lettres, de message, d'avis ni de concert quel qu'il
- puisse être avec cette femme, depuis avoir parlé à Royaumont à M
- de Chavigny, et de cela j'en réponds comme assuré, n'ayant si
- mauvaise opinion de lui que je crusse qu'il me voulût engager à
- répondre de cela sur ma vie et sur mon honneur, s'il n'étoit vrai.
- Et pour ce que dit cet imposteur de Boispillé qu'on l'a vu à la
- Tesne, je me soumets à tout ce qui se peut imaginer d'infamie et
- de châtiment si cela est, car ma femme et la sienne ne l'ont pas
- perdu de vue huit jours durant, et il n'est pas seulement sorti de
- céans durant ce temps, et je suis très-certain que ma femme et mes
- enfants ne me laisseroient pas hazarder ma foi, mon honneur et mon
- repos et celui de la famille sur une chose que l'on me déguiseroit
- et qui seroit toujours sue, si ce n'étoit à cette heure, ce seroit
- au moins par le temps, avec les diligences qu'on y pourroit
- apporter. Ce n'est pas que mon fils soit excusable ni envers moi
- non plus que d'ailleurs, car il m'a fort peu considéré; mais je
- parlerai de mon intérêt particulier quand le général sera vidé, et
- je prie Dieu qu'il soit plus sage à l'avenir qu'il ne l'a été
- depuis deux ou trois ans, et qu'il ait une meilleure ou plus
- heureuse conduite. Cette affaire m'embarrasse si fort que je ne
- puis vous écrire d'autre chose; aussi je m'assure que vous y ferez
- tout ce qui se peut faire sans que je vous demande rien. Je vous
- donne le bonjour. A Verteuil, ce 12e novembre 1637.»
-
- [393] La Rochefoucauld s'en alla d'abord à Brouage, comme le dit
- la lettre de son père du 12 novembre, puis à Paris, où il fut mis
- pour huit jours à la Bastille. _Ibid._, fol. 138: «A M. du
- Tremblay, gouverneur de la Bastille, pour recevoir à la Bastille
- M. de Marcillac.--«Monsieur, Le Roy ayant commandé à M. de
- Marcillac d'aller à la Bastille pour avoir fait quelque chose qui
- lui a déplu, je vous écris le présent billet de la part de Sa
- Majesté, afin que vous le receviez. Vous aurez soin, s'il vous
- plaît, de le bien loger et lui donner la liberté de se promener
- sur la terrasse. Je suis, monsieur, votre très-humble serviteur,
- CHAVIGNY. A Ruel, ce mardi 29 octobre 1637.» Ne faut-il pas lire
- 29 novembre, à moins que l'ordre n'ait été donné d'avance sur la
- _Relation_ de Boispille?
-
-C'est sur ces documents authentiques et sur d'autres encore que le
-savant collectionneur Pierre Du Puy a fait l'extrait suivant, conservé
-dans ses papiers, Bibliothèque impériale, collection Du Puy, nos 499,
-500, 501, réunis en un seul volume. Dernière pièce du volume écrite de
-la main de Pierre Du Puy, qui, comme il le dit, a fait cet extrait de
-mémoire, après avoir lu les pièces originales.
-
-«EXTRAIT DE L'INFORMATION FAITE PAR LE PRÉSIDENT VIGNIER DE LA SORTIE DE
-MME DE CHEVREUSE HORS DE FRANCE.»
-
- «Le président Vignier commença à Tours ses informations, exposa à
- l'Archevesque dudit lieu sa commission, puis l'interrogea s'il
- n'avoit vu passer Mme de Chevreuse. L'Archevesque dit que oui,
- qu'elle estoit venue chez lui disant qu'elle avoit eu advis, par
- deux différentes personnes venues exprès la trouver, qu'on vouloit
- attenter à sa liberté, et qu'une compagnie de cavaliers avoit
- ordre de la prendre pour la mener à la Bastille; que sans cela
- elle n'eût pas sorti de France, et qu'elle estoit fort pressée de
- se sauver et qu'il falloit qu'elle s'en allât tout à l'heure, et
- pour cela qu'elle se retiroit en Espagne. L'Archevesque lui offrit
- cinq cents piastres. Elle n'en voulut point, disant que son
- Eminence lui avoit depuis peu fait toucher dix mille livres. Pour
- son carrosse, elle s'en servit deux journées pour aller jusques
- auprès d'une maison du prince de Marcillac. Dit aussi ledit
- Archevesque qu'au sortir de Tours son cocher lui a rapporté
- qu'elle fut dîner en une maison appartenant à M. de Montbazon.
-
- «Le prince de Marcillac, interrogé s'il a vu ladite dame, dit que
- non, mais qu'il a reçu une lettre d'elle sous un nom incognu, et
- la donna. La teneur est à peu près telle: «Monsieur, je suis un
- gentilhomme françois qui demande un service pour ma liberté, et
- peut-être pour ma vie. Je me suis malheureusement battu, et j'ai
- tué un seigneur de marque. Cela me force de quitter la France et
- promptement parce qu'on me cherche. Je vous crois assez généreux
- pour me servir sans me cognoistre. J'ai besoin d'un carrosse et de
- quelques valets pour me servir.» M. de Marcillac avoue lui avoir
- donné son carrosse, et un nommé Potet (Pauthet) qui se doutoit que
- c'estoit elle, mais qu'il ne le savoit pas asseurément.
-
- «Potet interrogé répond qu'il avoit trouvé à cent pas de là un
- jeune gentilhomme qui avoit la perruque blonde, lequel s'estoit
- mis seul dans le carrosse où il s'estoit couché paroissant fort
- las, et qu'il l'avoit conduit jusqu'à une autre maison de M. de
- Marcillac, où demeuroit un gentilhomme aussi à lui, nommé
- Malbasty, et que le gentilhomme à la perruque blonde avoit deux
- laquais avec lui qui l'avoient suivi à cheval, l'un nommé Renaud
- et l'autre Hilaire.
-
- «Malbasty interrogé a dit que Mme de Chevreuse arriva chez lui à
- trois heures de nuit, lui n'y estant pas, que sa femme se leva
- pour ouvrir à cause qu'elle cognust Potet qui lui dit que c'estoit
- un seigneur de qualité, ami intime de M. de Marcillac, qui
- s'enfuyoit pour s'estre battu en duel. Malbasty arriva là-dessus,
- auquel fut dit la mesme chose. Il demanda le nom de ce jeune
- seigneur, et qu'il désiroit savoir qui il devoit servir. L'inconnu
- lui respondit qu'il lui diroit le lendemain, cependant qu'il
- l'accompagnât une journée ou deux, parce qu'il craignoit que les
- deux gentilshommes qui estoient à lui ne fussent cognus, qu'il les
- lairroit là jusques à un nouvel advis de lui. On renvoya le
- carrosse du prince de Marcillac, et ladite dame monta sur une
- haquenée qui se trouva là. Malbasty et Potet la suivirent. Elle
- estoit vestue d'une casaque noire, les chausses et le pourpoint de
- mesme. Elle avoit la teste bandée, et un morceau de taffetas noir
- par-dessus, et dit audit Malbasty que c'estoit un coup d'épée
- qu'elle avoit reçu en son combat et que cela l'empeschoit d'oster
- son chapeau, et aussi qu'elle en avoit un à la cuisse qui
- l'empeschoit de monter légèrement à cheval. Comme ils arrivoient à
- la dînée, la selle de la haquenée se trouva pleine de sang, et
- Malbasty lui dit qu'il en estoit fort en peine, qu'il falloit que
- sa plaie se fût ouverte, et que l'on devoit envoyer querir un
- chirurgien. Elle ne le voulut pas, et prit deux chemises qui
- estoient audit Malbasty dont elle dit qu'elle feroit des linges
- pour se bander, que sa plaie lui faisoit fort mal. On a remarqué
- que ledit Potet couchoit dans sa chambre sous le prétexte de lui
- panser ses plaies, et qu'à cette heure-là même elle l'y mena,
- disant que c'estoit pour le même sujet. Les lits de l'hôtellerie
- lui semblèrent mauvais; elle se coucha sur du foin dans une grange
- pour se reposer, paraissant extrêmement affaiblie, où pour toutes
- choses on lui apporta à dîner le quartier d'une oie bouillie dont
- elle ne put manger. Une bourgeoise de ce bourg-là passa
- fortuitement et la vit couchée sur ce foin, et s'écria: Voilà le
- plus beau garçon que je vis jamais! Monsieur, dit-elle, venez
- vous-en reposer chez moi, vous me faites pitié. Elle la remercia
- s'excusant qu'elle avoit hâte, ne parlant néanmoins que fort bas,
- parce qu'elle disoit avoir un rhume qui l'empêchoit de hausser la
- voix. Ladite bourgeoise lui fut querir chez elle demi-douzaine
- d'œufs frais et lui en fit prendre quatre. Malbasty pressa ladite
- dame de lui dire son nom, comme elle lui avoit promis: elle lui
- dit qu'elle estoit le duc d'Enguyen, et que pour un sujet qu'elle
- ne pouvoit déclarer, il falloit qu'elle sortit de France pour un
- temps.
-
- «Malbasty et Potet déposent encore qu'il vint un homme vestu de
- rouge, lequel, de loin qu'ils l'aperçurent, descendit de cheval et
- lui fit de grandes inclinations; elle lui fit signe de la main
- comme en colère, et lui dit moitié entre ses dents qu'elle
- n'estoit pas en état qu'on lui fît tant d'honneur; elle s'écarta
- avec l'homme susdit, et parla à lui environ demi-heure, et puis
- s'en retourna. Potet dépose avoir vu encore une fois le même
- homme sur le chemin la venir trouver en une hôtellerie où il lui
- parla en particulier environ une heure ou deux. A une lieue de là,
- un laquais aussi vêtu de rouge lui amena une haquenée en bride, et
- elle monta dessus, et lui ramena la sienne. Comme ils furent au
- second gîte, Malbasty dit à Mme de Chevreuse: Vous ne m'aviez
- demandé que deux jours, permettez que je m'en retourne. Elle lui
- dit que tout du bon elle lui vouloit dire son nom, qu'elle estoit
- la duchesse de Chevreuse, qu'il lui envoyât ses deux gentilshommes
- en un lieu qu'elle lui nomma, qu'il lui envoyât aussi son fils
- qu'elle avoit jugé qu'il avoit de l'esprit et qu'elle feroit pour
- lui[394]. Malbasty lui dit qu'elle se perdroit, qu'elle
- rencontreroit mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un homme avec
- elle, qu'il craignoit qu'on lui fît du desplaisir. Elle lui dit
- que le gouverneur de la première ville d'Espagne lui enverroit son
- carrosse en relais, et que le vice-roy de Sarragosse avoit ordre
- de la Reyne de la secourir. Elle l'assura qu'elle ne desserviroit
- point le Roy ni son Éminence, qu'elle leur avoit trop
- d'obligations, qu'elle ne verroit ni le Roy ni la Royne d'Espagne
- et qu'elle passeroit les Rois en Angleterre, et que si les
- passages par la France ne lui en eussent pas été bouchés, elle y
- auroit esté et non pas en Espagne. Offrit audit Malbasty un grand
- rouleau de pistoles qu'il refusa, et n'en prit que sept pour s'en
- retourner.
-
- [394] Il paraît que ce jeune homme entra au service de Mme de
- Chevreuse ou du moins qu'il eut quelque intrigue avec une de ses
- femmes, à en juger par les lignes suivantes d'une lettre inédite
- de La Rochefoucauld, adressée à un de ses hommes d'affaires nommé
- Thuillin, dont il est fort question dans ces procès-verbaux:
- «Paris, 28 septembre 1643... J'ai desjà escrit au fils de
- Malbasty, mais s'il n'a point reçu ma lettre, faites-lui savoir
- que Mme de Chevreuse veut marier Mlle de Bessé à un gentilhomme,
- et que c'est une affaire qu'elle affectionne extrêmement. C'est
- pourquoi avertissez Malbasty de ne s'y oposer point pour ce
- qu'aussi bien cela ne serviroit qu'à aigrir Mme de Chevreuse
- encore plus contre lui. Dites-lui aussy que je lui conseille de
- renvoyer à Mlle de Bessé toutes les lettres qu'il a d'elle, afin
- de témoigner plus de respect à Mme de Chevreuse...»
-
-«Malbasty interrogé pourquoi il lui avoit baillé son fils, a respondu
-qu'il ne l'avoit pas envoyé, que sa femme, estant en peine pourquoi il
-mettoit tant à revenir, l'avoit envoyé, et qu'il falloit que ladite
-duchesse l'eût emmené. Avant que le dit Malbasty se séparât de Mme de
-Chevreuse, ils rencontrèrent dix ou douze hommes de cheval dont le
-marquis d'Antin en estoit un. Elle se détourna un peu appréhendant
-d'être cogneue, et Malbasty accosta un de ces hommes de cheval qui lui
-dit qu'ils venoient de prendre un homme qui avoit tué une demoiselle de
-ce pays-là.
-
-«La Reyne est citée deux ou trois fois dans les dites informations, mais
-l'on n'a pu se souvenir comment. Car cet extrait n'est que de mémoire,
-et néantmoins très-véritable. Pour les temps, les lieux, les
-circonstances et force mots de pratique, l'on s'en est peu souvenu,
-comme aussi de plusieurs autres choses qui se sont échappées de la
-mémoire.
-
-«Monsieur le président Vignier a porté l'abolition en allant faire les
-informations, et n'ayant pas pu entrer en Espagne, il a envoyé un
-trompette ou hérault à la duchesse de Chevreuse lui faire sçavoir qu'il
-lui portoit son abolition, et que si elle vouloit revenir le Roy lui
-promettoit toutes sortes de grâces et M. le cardinal toute assistance.
-Le Roy a fait commandement au prince de Marcillac de le venir trouver;
-on ne donne pas ceci pour certain comme tout le reste. Les informations
-n'arrivèrent à la cour que samedi au soir 15 novembre 1637.»
-
-EXTRAIT D'UNE LETTRE ÉCRITE DE TOULOUSE LE 2 NOVEMBRE 1637: «Un
-gentilhomme de notre voisinage, qui a charge dans nos montagnes, m'a dit
-ces jours-ci que Mme de Chevreuse estoit passée par une des vallées de
-sa charge pour entrer en Espagne, qu'un des siens le lui a mandé et que
-la recognoissant il lui avoit dit qu'il la prendroit pour Mme de
-Chevreuse si elle estoit vestue d'une autre façon, et qu'elle lui avoit
-respondu que lui estant fort proche elle lui pouvoit bien ressembler;
-qu'après cela estant entrée en Espagne à deux lieues de là, elle lui
-avoit mandé qu'il ne s'étoit pas trompé, et qu'ayant recogneu en lui une
-civilité extraordinaire elle prenoit la liberté de le prier de lui faire
-trouver des étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa
-condition avant de passer outre.»
-
-
-
-
-NOTES DU CHAPITRE IV
-
---_Dédicace de la collection in-4 des portraits de Daret._
-
-
-A MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.
-
-
- «Madame, après toutes les faveurs et toutes les graces que j'ai
- reçues de Votre Altesse, je devrois demeurer dans l'admiration et
- dans le silence, ou, ne pouvant rien davantage, lui témoigner au
- moins par la confession de mon impuissance le ressentiment que
- j'ai de ses bienfaits. Mais, Madame, je suis forcé de lui faire de
- nouvelles supplications et de lui demander de nouvelles preuves de
- sa bonté. Ce n'est pas assez, Madame, que je lui sois obligé de
- l'honneur, de la liberté et peut-estre de la vie; il faut, s'il
- lui plaist, qu'elle m'accorde quelque chose de plus, et que, ne
- pouvant rien se promettre de moi, elle ait la générosité de se
- charger de mes dettes, et de me desgager elle-mesme de toutes
- celles dont je lui suis redevable. Comme elle est toute seule le
- juste prix et la véritable récompense de ses grandes actions, il
- n'y a qu'elle aussi qui puisse se rendre ce qu'elle a presté, et
- acquitter pleinement les obligations de ses débiteurs. Mais je
- parle, Madame, comme une personne qui n'est pas bien instruite de
- la noble manière que les grandes âmes agissent. Elles ne donnent
- jamais pour recevoir; elles ne prestent jamais afin qu'on leur
- rende ce qu'elles ont presté; elles font toujours des libéralités;
- laissant aux âmes vulgaires à faire des constitutions et des
- prests, elles regardent les bienfaits qui peuvent leur estre
- rendus comme des bienfaits qui ne sont pas dignes d'elles. Ce fut
- aussi dans cette vue, Madame, que Votre Altesse eut la bonté de me
- prendre en sa protection et de me donner un asile dans son palais.
- Elle ne se proposa point d'autre objet ni d'autre prix dans une
- action de si extraordinaire charité, que l'excellence et la beauté
- de l'action même. Elle se considéra, dans ce haut point de gloire
- où Dieu l'a élevée pour estre l'étonnement de plusieurs siècles,
- comme ayant une obligation toute particulière d'employer sa
- puissance pour secourir les faibles et les abandonnés, et pour
- tirer l'innocence persécutée d'entre les mains de ses
- persécuteurs. A peine la voix publique, Madame, lui eût-elle
- appris l'état déplorable où je me voyois réduit par la violence et
- par la haine de personnes que je n'ai point offensées, qu'elle se
- déclara pour un innocent malheureux[395]. Elle ne voulut pas
- attendre que mes pleurs et mes gémissements fussent parvenus à ses
- oreilles; elle ne me donna pas le temps de lui faire le récit de
- mes tristes aventures; elle se contenta de sçavoir que j'estois
- faible, que j'estois poursuivi, et que je n'estois point coupable;
- elle crut d'abord que ma cause estoit la bonne, et comme telle,
- quoique abandonnée et quoique honteuse en apparence, elle lui fut
- recommandable, elle lui fut précieuse. Elle entreprit ma défense
- avec cette fermeté et cette grandeur de courage qu'elle s'est
- toujours portée aux choses difficiles. Elle n'eut égard ni au
- temps ni à la coutume; elle ne considéra ni l'intérêt ni le crédit
- des puissants; elle me vit misérable, elle me secourut. Il faut
- aussi que je publie à sa gloire que, par une magnanimité inconnue
- dans ces derniers siècles, elle a toute seule empêché
- l'épouvantable exemple qu'on alloit faire d'une vertu humble et
- pauvre. Oui, Madame, si mon innocence n'a pas esté punie comme un
- crime, c'est que la constance et la protection de Votre Altesse
- ont arresté la fureur de ceux qui ne connoissent point de plus
- grands crimes que la bassesse de la naissance ou que celle de la
- fortune. Mais, Madame, quels efforts n'ont point faits ces
- redoutables ennemis? Quels prétextes spécieux et quelles belles
- apparences n'ont-ils point proposés à Votre Altesse pour la rendre
- favorable à leurs passions, et, par l'exemple de ces vertueux et
- de ces incorruptibles qui m'avoient déclaré coupable, la réduire à
- la nécessité de démentir sa propre connoissance et ne me plus
- croire innocent? On lui représenta toutes ces puissantes mais
- dangereuses raisons de prudence, de gloire et d'interest, qui sont
- aujourd'hui les règles de la conscience des ambitieux. On essaya
- de la picquer de ce faste payen et de ce faux honneur qui sont
- directement opposés à la vertu chrétienne et au véritable et
- solide honneur. On voulut même intéresser à ma ruine la splendeur
- de votre naissance, la majesté de votre condition et les grandes
- et fortes actions de toute votre vie. On passa des moyens
- ordinaires aux extrordinaires, des profanes aux sacrés, et d'une
- affaire d'aigreur et de vanité on en fit une affaire de
- conscience. On fut dans les maisons religieuses troubler la paix
- et le silence des saints. On fit prendre les armes aux forts
- d'Israël; on les engagea même dans le combat, et il ne s'agissoit
- que d'écraser un ver de terre. Mais Votre Altesse, Madame,
- repoussa la force par la force: la vertu fut victorieuse de
- l'artifice, et les forts de Juda qu'elle avoit appelés à son
- secours triomphèrent des forts d'Israël. Cependant les ennemis ne
- se contentèrent pas d'avoir esté battus une fois; ils retournèrent
- au combat avec une obstination de vaincre si ardente qu'elle eût
- ébranlé un courage moins haut et moins intrépide que celui de
- Votre Altesse. Elle parut aussi en cette nouvelle attaque plus
- grande et plus forte qu'en toutes les précédentes. Elle s'éleva
- au-dessus d'elle-même. On vit éclater quelque chose de divin sur
- son visage. Le feu de ses yeux fut comme celui des éclairs, et les
- foudres qui sortirent de sa bouche avec ses paroles jetèrent de la
- terreur dans l'âme des plus hardis du parti contraire. Ils vous
- cédèrent enfin la victoire, Madame, mais pour cela ils ne se
- réputèrent pas vaincus; ils se résolurent de tenter de nouveaux
- moyens, et vous faisant une dernière déclaration de leur mauvaise
- volonté à mon égard, protestèrent hautement qu'il n'y avoit rien
- au monde qui les pût empêcher de me perdre. Votre Altesse, Madame,
- se sentit obligée d'estre d'autant plus ferme et plus constante
- dans la résolution de me protéger, que mes ennemis lui
- paroissoient injustes et irréconciliables. Elle leur dit aussi
- qu'elle feroit de sa part toutes les choses auxquelles son
- honneur, sa conscience et sa foi l'engageoient, et les prit
- eux-mêmes pour témoins du serment qu'elle en voulut faire. Que
- Dieu, Madame, eût ce serment agréable, et qu'il a bien montré par
- l'événement des choses que non-seulement il l'avoit formé dans le
- cœur de Votre Altesse avant qu'il fût dans sa bouche, mais qu'il
- en vouloit demeurer lui-même le garant et le certificateur! Il a
- bientôt fait voir, Madame, qu'il est toujours véritable en ses
- promesses, et qu'il est toujours le protecteur des foibles contre
- toute la violence de ceux qui les oppriment. Il a répandu ses
- bénédictions sur une famille fugitive et désolée, et par des
- succès incroyables il a miraculeusement changé la face d'une
- affaire désespérée. La sagesse humaine, je dis la plus fine et la
- plus délicate, y a visiblement esté confondue. La puissance qui se
- croit capable de tout y a manqué à soi-même, et la justice devant
- les yeux de laquelle les harangues des beaux parleurs et les
- sortiléges de la chicane élèvent tant de brouillards et tant de
- nuages, a même au travers de ces corps opaques démêlé la vérité du
- mensonge, et reconnu mon innocence, quoiqu'elle eût esté toute
- noircie et toute défigurée. Ce grand changement, Madame, est un
- coup de la droite du Tout-Puissant. Après lui, Madame, c'est
- l'ouvrage de votre magnanimité toute chrétienne. Je sçais que mes
- ennemis renouvellent l'orage et se vantent qu'il ne finira point
- que par mon naufrage. Mais la même puissance qui m'a sauvé dans le
- fort de la tempête, ne me laissera pas périr au rivage. Je le
- vois, déjà, Madame, et ma petite barque estant toujours conduite
- par un pilote qui a toujours triomphé des vents et des flots, doit
- estre toute assurée du port. En effet, Madame, je commence à
- respirer avec liberté et rentrer en possession de moi-même; je
- jouis, à l'ombre du grand nom de Votre Altesse, du premier repos
- et de l'ancienne paix de ma condition inconnue, mais heureuse. En
- un mot, Madame, je suis encore, pour ce que vous ne m'avez point
- abandonné; et je regarde tous les jours, toutes les heures et tous
- les moments de ma vie comme autant de présents que je dois, après
- Dieu, aux bontés et à la protection de Votre Altesse. Faudra-t-il
- cependant que tant de bienfaits demeurent sans reconnoissance, et
- que je devienne ingrat par la multitude des graces que j'ai
- reçues? Non, Madame, cette souveraine Providence, qui est la
- source de tous les biens, ne permettra pas que je tombe dans un
- malheur si déplorable; elle a mis dans le cœur de l'homme un
- trésor qui est comme un rayon et comme une image de sa
- toute-puissance, afin qu'il n'y en eût pas un de si misérable et
- de si endetté qui fût contraint de vivre et de mourir insolvable.
- C'est sa bonne volonté, Madame, qui s'étend même au delà du
- pouvoir des plus grands Roys de la terre. Quiconque la possède est
- riche; quiconque la possède a de quoi obliger ses propres
- bienfaiteurs, et de quoi changer la qualité de débiteur en celle
- de créancier. Dieu, Madame, non-seulement nous la donne comme la
- plus grande de ses libéralités, mais il nous la redemande en même
- temps comme le plus saint et le plus agréable de tous nos
- sacrifices. C'est une victime dont il n'a jamais détourné ses
- yeux; c'est une odeur qui lui est plus douce que la fumée de
- l'encens le plus pur; et, bien que ce soit un présent de son
- amour, il la couronne néanmoins comme la plus haute de nos vertus.
- Si cela est ainsi, comme il n'en faut point douter, je me trouve
- bien plus puissant que je me suis cru, et je n'ai pas besoin de la
- nouvelle grâce qu'au commencement de ma lettre, Madame, j'ai pris
- la liberté de demander à Votre Altesse; je la supplie donc
- très-humblement d'agréer que je m'acquitte envers elle, et que
- recevant de mes mains une chose précieuse et rare comme est la
- bonne volonté, elle se contente d'un payement dont elle est bien
- persuadée que Dieu se contente lui-même. Votre Altesse la verra
- peinte à l'entrée de l'ouvrage que je prends la hardiesse de lui
- dédier[396]. Elle y paroît en action de sacrifiante, et bien
- qu'elle n'aie dans les mains que des fleurs et des branches de
- palmes et d'olivier, j'ose dire à Votre Altesse, Madame, que de
- ces fleurs et de ces branches elle lui fera des couronnes plus
- augustes et plus durables que celles qui sont composées de perles
- et de diamants. Je ne désire point que Votre Altesse fasse
- considération sur le grand monde qui assiste à la célébration de
- ce sacrifice. Ce sont, à la vérité, des Roys et des Reines, des
- Princes et des Princesses; ce sont des personnes de l'un et de
- l'autre sexe, illustres par leur naissance, par leur vertu ou par
- leur fortune. Mais quelque fameux que soient ces héros et quelque
- recommandables que soient ces héroïnes, ou ils ne sont déjà plus
- ou ils ne sont que pour quelques années, et par conséquent il n'y
- a rien en cela de véritablement grand, puisqu'il n'y a rien
- d'éternel. La bonne volonté a seule ce privilége, Madame, et c'est
- elle seule aussi qui peut estre le digne prix des actions
- héroïques de Votre Altesse et des grâces que j'en ai reçues. Je la
- lui consacre avec toute la sincérité qui lui est inséparablement
- unie, et avecque tout le zèle d'un homme qui n'a d'honneur, de
- liberté, ni de vie, que ce qu'il tient de votre bonté, et qui, par
- toutes sortes de loix divines et humaines, est obligé en cette
- considération de vivre et mourir, Madame, de Votre Altesse, le
- très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur,
-
- DARET.»
-
- [395] On voudrait bien savoir quels faits précis sont cachés sous
- toutes ces phrases hyperboliques.
-
- [396] Voyez le frontispice gravé de l'ouvrage. Partout les armes
- de Rohan et de Lorraine. Comme le dit énigmatiquement cette
- phrase de la dédicace, c'est la reconnaissance de Daret, ce n'est
- pas Mme de Chevreuse qui est représentée sous les traits de la
- sacrificatrice. Le portrait de la duchesse est parmi les autres
- et à la date de 1653. Celui de sa fille Charlotte, qui, je crois,
- est unique, est de 1652, l'année même de sa mort.
-
-
-II.--_Négociation de l'année 1638 et 1639 entre Richelieu et Mme de
-Chevreuse pour le retour de celle-ci en France._
-
- Ainsi que nous l'avons dit, p. 150, la Bibliothèque impériale
- possède deux manuscrits qui éclairent cette négociation. L'un,
- SUPPLÉMENT FRANÇAIS, no 4067, in-fol., récemment acquis de la
- société des bibliophiles, contient, avec bien des lettres
- étrangères à notre objet, des lettres relatives à l'affaire qui
- nous intéresse, en trop petit nombre, mais autographes, et qui
- viennent certainement de la cassette du cardinal de Richelieu,
- comme les pièces sur l'affaire du Val-de-Grâce: ce manuscrit porte
- au dos ce titre: _Lettres originales_. L'autre est le tome II
- in-folio des MANUSCRITS DE COLBERT, _Affaires de France_; ce sont
- des copies des papiers de Richelieu concernant la négociation dont
- nous nous occupons. Ces copies l'embrassent tout entière; elles
- reproduisent les pièces originales du _Supplément français_, et
- elles en donnent beaucoup d'autres. Malheureusement elles sont
- assez défectueuses. Le P. Griffet n'a connu ou du moins il ne cite
- que ces copies de Colbert, et il en a le premier tiré plusieurs
- lettres importantes. Nous mettons ici, dans toute leur teneur, les
- principales pièces dont nous nous sommes servi.
-
- LA REINE D'ANGLETERRE AU CARDINAL DE RICHELIEU, SUR LA GROSSESSE
- DE LA REINE ANNE ET SUR L'ARRIVÉE DE MME DE CHEVREUSE EN
- ANGLETERRE. MARS 1638[397].
-
- «Mon cousin, ce m'est une joie si sensible que la grossesse de la
- Reyne ma sœur que, envoyant ce gentilhomme pour en témoigner mon
- ressentiment au Roy mon frère et à elle, j'ai cru que vous estiez
- une personne avec qui, après eux, je m'en pouvois resjouir. C'est
- ce que je fais par cette lettre. Et aussi connoissant le soin que
- vous prenez de m'obliger, en ayant eu des preuves depuis peu, je
- vous donne avis de l'arrivée de ma cousine la duchesse de
- Chevreuse en ce pays, et vous prie que son arrivée ici ne lui
- porte aucun préjudice dans ses affaires. Je me fie tant en votre
- générosité que je ne fais nul doute que vous ne voudriez pas tant
- me désobliger, après m'avoir tant obligée que vous avez fait, que
- de ne lui pas accorder son bien, ainsi que vous lui aviez procuré
- avant son partement. C'est la justice et son mérite qui le
- demandent; s'estant comportée en Espagne et en ce pays comme elle
- a fait, elle mérite bien cela de vous, et moi je me tiendrai pour
- obligée qu'elle ne reçoive point de mauvais traitements estant
- avec moi. Je ne vous en parlerai davantage, me fiant à ce que
- vous m'avez promis qui est de m'obliger quand vous en auriez les
- occasions. En voici une qui me fera demeurer toute ma vie, votre
- bien affectionnée cousine, HENRIETTE MARIE R.»
-
- [397] Manuscrits de Colbert, fol. 1. Manque dans le _Supplément
- français_.
-
-LE ROI D'ANGLETERRE AU ROI LOUIS XIII[398].
-
- «Monsieur mon frère, envoyant ce gentilhomme pour me resjouir avec
- vous de la grossesse de la Reyne, ma sœur, et vous assurer que
- personne n'en peut estre plus aise que moi, sachant la joie que
- vous en recevez. J'ai voulu aussi vous avertir de l'arrivée de ma
- cousine la duchesse de Chevreuse, vous priant que sa demeure ici
- ne lui apporte point de préjudice dans ses affaires, et si je puis
- vous faire voir mon affection en quelque chose que vous
- m'ordonnerez, vous verrez que je serai si prompt que vous me
- croirez, Monsieur mon frère, votre très-affectionné frère,
- CHARLES R.»
-
-LA REINE D'ANGLETERRE AU MÊME[399].
-
- «Monsieur mon frère, si je pouvois moi-même estre si heureuse que
- de pouvoir aller témoigner à Votre Majesté l'extrême joie que j'ai
- de la bénédiction qu'il a plu à Dieu lui envoyer par la grossesse
- de la Reyne, ma sœur, elle connoistroit par ma diligence mon
- ressentiment; mais ne le pouvant j'ai cru que ce gentilhomme que
- j'envoie suppléeroit à mon intention, et que Votre Majesté
- prendroit en bonne part le témoignage de mon ressentiment, priant
- Dieu de lui vouloir envoyer la joie parfaite par un fils. Aussi
- j'ai cru de mon devoir d'avertir Votre Majesté de l'arrivée de ma
- cousine la duchesse de Chevreuse en ce pays. J'espère qu'elle ne
- recevra point de mauvais traittement pour estre venue ici, et que
- Votre Majesté lui fera l'honneur et à moi aussi qu'elle puisse
- jouir de son bien, selon qu'il a été arresté devant son partement
- de France. Je ne la ferai plus longue de peur d'importuner Votre
- Majesté. Me remettant à sa bonté ordinaire, je demeurerai à
- jamais, Monsieur mon frère, votre très-humble et très-obéissante
- sœur et servante, HENRIETTE MARIE R.»
-
- [398] Manuscrits de Colbert. fol. 1. Manque dans le _Suppl.
- franç._
-
- [399] Man. de Colbert, fol. 2. Manque dans le _Suppl. franç._
-
-MADAME DE CHEVREUSE A M. DU DORAT[400].
-
- «L'estat où j'ai esté jusqu'à cette heure ne m'a pas permis de
- pouvoir escrire plus tôt, ni celui où je suis d'y demeurer
- davantage sans le faire, pour vous prier de donner une lettre que
- j'escris à la Reyne touchant l'affaire que vous sçavez de l'argent
- que m'envoya Monsieur le cardinal, laquelle je vous prie de dire à
- Sa Majesté, ainsi que je lui mande que vous ferez, et la
- très-humble supplication que je lui fais de le rendre sur ce
- qu'elle me doit. Je crois qu'il lui sera aussi aisé en l'estat où
- elle est, qu'à moi difficile en celui où je suis, auquel elle
- m'obligeroit beaucoup de m'envoyer le reste; mais pour ne
- l'importuner, je n'ose lui demander. Je fais bien de rendre cela à
- M. le cardinal, avouant que si cela ne m'eût esté impossible je
- l'aurois desjà fait avec tous les remercîments que je dois.
- J'espère que la bonté de la Reyne fera tous les deux pour moi, et
- que cela lui sera autant agréable que peut-estre mon malheur lui
- feroit désagréer ce qui viendroit de ma part. S'il est si grand
- que cela ne puisse estre, je ne manquerai de satisfaire à cela par
- quelque moyen que ce soit, et de témoigner, en quelque estat que
- je sois, que si j'ai beaucoup de mauvaise fortune, je n'ai pas
- moins d'innocence et autant de résolution de la conserver que
- d'envie de vous servir. M. DE ROHAN.»
-
- [400] Man. de Colbert, fol. 3. Manque dans le _Suppl. franç._
-
-MADAME DE CHEVREUSE A LA REINE ANNE[401].
-
- «J'ai chargé ce porteur de vous dire une affaire que je ne puis
- oublier ni ne dois vous céler; l'état où je suis m'oste le moyen
- de la payer, celui où vous estes vous le donnera facilement. Je
- vous conjure de le faire et d'en témoigner votre ressentiment. Si
- vous pouviez achever le surplus de la dette, croyez qu'il
- viendroit bien à propos pour moi, qui suis absolument à vous que
- je sçais qui le croyez, et que je ne puis vous récompenser du bien
- que vous me faites en cela.»
-
- [401] Manuscrits de Colbert, fol. 2. Manque dans le _Suppl.
- franç._
-
-A LA REYNE, MA SOUVERAINE DAME[402].
-
- «Madame, je ne serois pas digne de pardon, si j'avois pu et manqué
- de rendre conte à Vostre Majesté du voyage que mon malheur m'a
- obligé d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte
- d'entrer en Espagne où le respect de Vostre Majesté m'a fait
- recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui que je vous
- porte m'a fait taire jusques à ce que je fusse en un royaume
- lequel estant en bonne intelligence avec la France ne me donne pas
- sujet d'appréhender que vous ne trouviez bon de recevoir les
- lettres qui en viennent. Celle-ci, Madame, parlera devant toutes
- choses à Vostre Majesté de la joie particulière que j'ai ressentie
- de la publique, qui est partout, de la grossesse de Vostre
- Majesté. Dieu, qui connoît sa bonté si parfaitement, la sait seul
- récompenser, et consoler tous ceux qui sont à elle par ce bonheur
- que je lui demande de tout mon cœur d'achever par l'heureux
- accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise fortune
- m'empesche d'estre des premières à le voir, croyez, Madame, que
- mon affection au service de Vostre Majesté ne me laissera des
- dernières à m'en rejouir. Le souvenir que je ne sçaurois douter
- que Vostre Majesté n'aye de ce que je lui dois, et celui que j'ai
- de ce que je lui veux rendre, lui persuadera, sans que je lui die,
- le déplaisir que ce m'a esté de me voir réduite à m'éloigner
- d'elle pour éviter les peines où j'appréhendois que les soupçons
- injustes qu'on a donnés de moi me missent. Je jure à Vostre
- Majesté que dans ce dessein je ressentois tant de maux que je ne
- l'exécutai pas dans l'espérance de m'en délivrer, mais seulement
- de faire voir un jour que je ne les méritois pas. Je croyois
- venant ici me soulager en les disant à Vostre Majesté; mais la
- difficulté du passage m'obligeant d'entrer en Arragon, et depuis
- celle de passer en Angleterre m'obligeant d'aller à Madrid, il m'a
- fallu priver de cette consolation jusques à cette heure que je
- puis me plaindre à Vostre Majesté de ma mauvaise fortune,
- n'accusant qu'elle seule de mon malheur et espérant que la
- protection de Vostre Majesté me garantira de celui que ce me
- seroit de la colère du Roy et des mauvaises grâces de M. le
- Cardinal, puisqu'en ce sujet je n'ai manqué ni au respect ni au
- ressentiment à quoi j'estois obligée. Je n'ose le dire moi-même à
- Sa Majesté et ne le fais pas à M. le Cardinal, m'asseurant que
- vostre générosité le fera, et rendra agréable ce qui pourroit
- estre importun par mes lettres, par lesquelles je ne pourrois pas
- si bien témoigner mon innocence comme par la grâce que je demande
- à Vostre Majesté de la représenter; et la vertu de Vostre Majesté
- m'asseure qu'elle s'exercera volontiers en cette occasion, et
- qu'elle emploiera sa charité pour me dire ce que je sçais qu'elle
- fait, qui est d'estre toujours elle-même. Vostre Majesté sçaura
- par les lettres du Roy et de la Reyne de la Grande-Bretagne
- l'honneur qu'ils me font. Je ne le sçaurois mieux exprimer qu'en
- disant à Vostre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Plût à
- Dieu le pouvoir faire par mes services! Je crois que vous
- approuverez ma demeure en leur cour, et que cela ne me rendra pas
- digne d'un mauvais traitement de la vostre, ni de me refuser les
- choses que l'autorité de Vostre Majesté et le soin de M. le
- Cardinal m'avoit procurées, que je demande à cette heure à M. mon
- mari; à quoi je supplie Vostre Majesté de me protéger, afin que
- j'en aie bientôt les effets si justes que j'en attends.»
-
- [402] Man. de Colbert, fol. 4. Manque dans le _Suppl. franç._ Une
- personne qui possède l'original de cette lettre a bien voulu nous
- le confier pour le collationner avec la copie. Trois pages
- in-fol. Cachet intact, cire rouge et soie verte.
-
-Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL DE RICHELIEU[403].
-
- «Monsieur, je ne doute pas que vous ne soyez satisfait de la
- raison qui m'a empeschée jusques à cette heure de vous écrire,
- vous ayant esté donnée par une personne de qui j'espère autant de
- grâce comme vous de justice. Maintenant ayant appris ce que je
- crois aisément, pour le désir que j'en ai, que vous recevrez
- agréablement cette lettre, je vous la fais avec beaucoup de
- contentement, sachant bien que la vérité seroit bien reçue de
- vous, sans l'assistance que votre bonté promet à la personne de
- qui elle vient. J'espère que le malheur qui m'a contrainte de
- sortir de France s'est lassé de me suivre si longtemps, et que les
- soupçons qui m'ont donné des appréhensions auront en partie
- justifié ma peur, dont je serois très-aise d'estre tout à fait
- guérie par la connoissance que mes ennemis ne fussent pas plus
- puissants que mon innocence. Je ne puis pas mieux décharger votre
- bonté qu'en lui imputant les diverses demandes qu'on me fit; sur
- quoi, j'ai cru estre obligée de m'esloigner pour gagner ce qui
- m'estoit seulement besoin pour ma justification, à savoir, le
- temps. Les assurances qu'on m'a données depuis mon arrivée ici de
- votre bonté pour moi me font espérer le succès que je me suis
- promis. Je souhaite extrêmement encore que cela n'augmente pas la
- peine de mon éloignement, et comme les honneurs et grâces que j'ai
- reçues par tout ne font qu'exercer non pas abattre ma gratitude,
- vous devez estre assuré qu'ils contribuent à la mémoire de vos
- faveurs; car cependant que j'aurai cette qualité, je ne puis
- jamais perdre celle, monsieur, de votre très-humble et
- très-affectionnée servante, M. DE ROHAN.--Greniche, ce 1er juin.»
-
- [403] Manuscrits de Colbert, fol. 5 et 6. Manque au _Suppl.
- franç._
-
-«MÉMOIRE[404] DE CE QUE Mme DE CHEVREUSE A DONNÉ CHARGE AU SIEUR DE
-BOISPILLE DE DIRE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL.»
-
- «Ce qui la fit résoudre à partir, après l'avis qu'elle reçut, ce
- fut qu'elle n'eut point de lettre de M. du Dorat, et qu'elle fit
- réflexion sur les choses dont M. d'Auxerre l'avoit enquise, et sur
- le mémoire qu'elle avoit vu[405] qui portoit vouloir sçavoir
- d'elle s'il n'estoit pas vrai qu'elle avoit escrit pour empêcher
- M. le duc de Lorraine de quitter le service du roy d'Espagne, et
- que si elle répondoit que non, comme l'on croyoit qu'elle feroit,
- qu'elle dispensast à l'avenir son Éminence de s'entremettre entre
- le roy et elle, et que l'avoüant il l'avoit bien tirée de plus
- grandes affaires, et que son Éminence lui demandoit cela comme son
- ami, sachant la chose assurément par lettres interceptées d'un
- courier en Luxembourg, avec les paroles de M. le grand
- maistre[406], et ce qui se passa ensuite comme elle escrivit
- n'avoir promis ce que M. le grand maistre avoit dit; la dite
- légation de MM. d'Auxerre et du Dorat, et le dit avis, le tout
- mit son esprit dans les troubles que l'on peut juger, ayant peur
- que l'on crût qu'elle fût obligée ailleurs, ayant refusé de faire
- ce que mondit seigneur de La Meilleraie désiroit. C'est donc ce
- qui l'étonna, disant avoir vécu, mesme s'estre corrigée de toutes
- choses, et étudiée pendant son séjour à Tours à ne rien faire
- particulièrement qui pût déplaire à M. le cardinal, depuis
- l'obligation qu'elle lui avoit pour l'affaire de M. de
- Chasteauneuf: voulant avec le temps et sa façon de vivre et
- comportement lui faire perdre entièrement le souvenir de cette
- action qu'elle avoit faite. Et après cela voyant qu'on s'enqueroit
- de choses à quoi elle n'avoit jamais pensé, et lui dire que l'on
- en avoit en main la vérité, cela lui fit imaginer que l'on la
- vouloit perdre. Voilà les points sur lesquels elle a fait toutes
- ses réflexions.
-
- [404] Manuscrit de Colbert, fol. 8. Manque au _Suppl. franç._
-
- [405] Le mémoire ou les instructions dressées par Richelieu
- lui-même pour interroger à Tours Mme de Chevreuse. Voy. chap.
- III, p. 137, et l'APPENDICE p. 425.
-
- [406] Le maréchal La Meilleraye, grand maître de l'artillerie,
- qui vit à Tours Mme de Chevreuse.
-
- «Pour son retour elle le désire si fort, pourvu qu'elle ait les
- bonnes graces de son Éminence, qu'elle ne conditionne point le
- lieu de sa retraite; ce sera où il lui plaira et pour faire tout
- ce qu'il lui commandera.
-
- «Elle ne s'est obligée à rien du tout en Espagne ni en Angleterre;
- ne se trouvera pas qu'elle ait pris un teston fors les bonnes
- chères et traitements; et pour le témoigner, les dernières paroles
- que lui dit le roy d'Espagne furent de faire ses recommandations
- en Angleterre, et que si elle alloit en France, comme il espéroit,
- qu'elle assurast la reyne sa bonne sœur de ses bonnes volontés
- qui ne diminueront point pour estre[407]...
-
- [407] Une petite lacune.
-
- «Elle supplie que son Éminence dise qu'elle a oublié cette créance
- du duc de Lorraine, disant que depuis l'avis que l'on en avoit eu
- il ne s'est pas trouvé tel, ou telle autre chose qu'il plaira à
- son Éminence, s'offrant de sa part qu'après son retour, si on le
- peut vérifier, elle se soumet à punition[408].
-
- [408] Dans tout ce passage la copie est très-défectueuse.
-
- «Représenter qu'elle a escrit quatre fois d'Espagne, la première
- du fort de Sistam (?), première place de garnison d'Espagne; la
- seconde de Saragoce; la troisième de Madrid, et la dernière fois
- une lettre seule à Boispille du dit Madrid dont elle n'a reçu
- aucune nouvelle, et que le courier, à qui elle avoit donné la dite
- dernière lettre, a dit à son retour l'avoir donnée au dit
- Boispille et lui en avoir demandé réponse, et celui-ci avoir
- répondu: nous ne faisons point de réponse en Espagne.
-
- «Elle a parlé comme elle devoit en Espagne, et croit que c'est une
- des choses qui l'a le plus fait estimer du comte duc, lequel, elle
- croit, n'aura pas rabattu de l'estime qu'il faisoit de son
- Éminence. Qu'à son arrivée d'Espagne en Angleterre elle a tenu les
- mêmes discours, et tellement exprimé les obligations qu'elle a à
- la bonne volonté et bonté de son Éminence, qu'elle s'est presque
- mise dans le hazard de faire condamner ses craintes(?).
-
- «Pour ce qui est de l'ambassadeur d'Espagne, elle le voit parce
- qu'il est venu avec elle, joint les ordres qu'il a de la voir et
- lui faire compliment, ce qu'elle ne peut refuser, mais bien ne
- passer jamais cela. Pour Bruxelles, véritablement elle s'est
- acquittée d'une lettre avec un présent à l'infant cardinal,
- seulement de la part de la reyne d'Espagne, et ayant reçu
- compliment à son arrivée en Angleterre de Mme la princesse de
- Phalsbourg, sur la nouvelle qu'elle a eue qu'elle estoit malade
- d'une fièvre, elle l'a envoyée visiter par un laquais.
-
- «Que véritablement elle est visitée par tous les ambassadeurs et
- agents étrangers, ce qu'elle ne peut refuser pour le présent au
- lieu où elle est.»
-
-LE CARDINAL A Mme DE CHEVREUSE[409].
-
- «Madame, monsieur de Chevreuse ayant désiré que le roy lui permit
- de vous envoyer le sieur de Boispille, je n'ai pas voulu le
- laisser aller sans vous témoigner par ce mot de response, que
- prenant part à ce qui vous touche, je ne serai point content quand
- je penserai que vous n'avez pas sujet de l'estre. Ce qu'il vous
- plaît me mander est conçu en tels termes que ne pouvant y
- consentir sans agir contre vous par une trop grande complaisance,
- je ne veux pas y respondre de peur de vous déplaire en voulant
- vous servir. En un mot, madame, si vous êtes innocente, votre
- sûreté dépend de vous-même; et si la légèreté de l'esprit humain,
- pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relascher à quelque
- chose dont sa Majesté ait sujet de se plaindre, vous trouverez en
- sa bonté ce que vous en pouvez attendre et que vous devez désirer.
- Je tiendrai en cette occasion, comme en toute autre, à faveur
- singulière de vous servir, pourvu que vous vouliez vous-même
- embrasser vos intérêts[410], comme vous y estes obligée.
- J'apprendrai votre intention par le retour de ce porteur et
- demeurerai cependant, etc.»
-
- [409] Manuscrits de Colbert, fol. 6. Manque dans le _Suppl.
- franç._ Nous avons vu l'original même sur lequel nous avons
- corrigé la copie.
-
- [410] La copie et par conséquent le P. Griffet: _les intérêts du
- Roy_.
-
-
-24 JUILLET 1638. LE CARDINAL A Mme DE CHEVREUSE[411].
-
- «Madame, le roy a volontiers consenti à ce que vous avez désiré.
- Puisque vous ne vous sentez coupable que de votre sortie du
- royaume, il m'a commandé de vous mander qu'il vous en donne de bon
- cœur l'abolition, comme il eût fait de toute autre chose que vous
- eussiez tesmoigné avoir sur votre conscience. Quand le sieur de
- Boispille vous alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour
- votre service et pour votre sûreté, qui consistoit, à mon avis, à
- ne tenir rien de caché; ce à quoi j'estimois que vous vous dussiez
- porter d'autant plus facilement que l'expérience vous a fait
- connoistre, par ce qui s'est passé au fait de Monsieur de
- Chasteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse ce dont vos amis ont la
- preuve en main est plus secret que s'ils ne l'avoient point. Je
- vous puis bien assurer que je n'ai pas moins d'intention de vous
- servir aux occasions présentes qu'en celle-là, et que tant s'en
- faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sçût
- pas, qu'on voudroit ne savoir pas ce qu'on sçait pour ne vous
- obliger à le dire. Tant y a qu'on vous envoie les sûretés que vous
- avez désirées. Que si vous avez besoin de plus grandes, je vous y
- servirai volontiers, comme je vous l'ai desjà mandé, vous assurant
- que je serai toujours, etc.»
-
- [411] Manuscrits de Colbert, fol. 11. Manque dans le _Suppl.
- franç._
-
-8 SEPTEMBRE 1638. Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL[412].
-
- «Monsieur, si je doutois de vos paroles je n'en mériterois pas les
- effets; au contraire[413] la liberté qu'elles me font prendre à
- cette heure de vous représenter mes intérêts, n'estant digne du
- soin qu'il vous plaist d'en prendre. Considérez, Monsieur, l'état
- où je suis, très satisfaite d'un côté des assurances que vous me
- donnez de la continuation de votre amitié, et fort affligée de
- l'autre des soupçons ou pour mieux dire des certitudes que vous
- dites avoir d'une faute que je n'ai jamais commise, laquelle,
- j'avoue, seroit accompagnée d'une autre, si, l'ayant faite, je la
- niois, après les graces que vous me procurez du Roy en l'avouant.
- Je confesse, Monsieur, que ceci me met en un tel embarras que je
- ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Que si vous ne
- vous estiez pas persuadé si certainement de la sçavoir, ou que je
- la pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous
- laissant emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle
- n'admet point de justification, et ne me pouvant faire coupable
- sans l'estre, j'ai recours à vous même, Monsieur, vous suppliant,
- par la qualité d'ami que votre générosité me promet, d'aviser un
- expédient par lequel Sa Majesté puisse estre satisfaite, et moi
- retourner en France avec sûreté, ne m'en pouvant imaginer aucun,
- et me trouvant dans des grandes peines. Comme je suis avec
- d'entières résolutions de vous servir, j'espère que vous trouverez
- bon la franchise avec laquelle je vous supplie de m'en tirer, et
- de me donner occasion de vous tesmoigner ce que je suis, Monsieur,
- votre très humble et très affectionnée servante,
-
- «MARIE DE ROHAN.»
-
- [412] Manuscrits de Colbert, fol. II. Manque dans le _Suppl.
- franç._
-
- [413] Il paraît y avoir ici une petite lacune; supplées: _je vous
- prie d'excuser_, ou quelque chose de semblable.
-
-8 JANVIER 1639. LE CARDINAL A MME DE CHEVREUSE[414].
-
- «Les continuelles instances que M. de Chevreuse fait pour vous
- garantir de votre perte, joint à l'affection que j'ai toujours eue
- pour ce qui vous touche, m'ont porté à obtenir du roy un passeport
- pour M. l'abbé du Dorat et le sieur de Boispille qui vous vont
- trouver en intention de vous servir et de vous faire plus penser à
- vous que vous n'avez jamais fait. Si vous en avez autant de
- dessein qu'ils en assurent, et que vous vouliez par une bonne
- conduite me donner lieu de respondre au Roy de la suite de vos
- actions, je m'y engagerai de très bon cœur, me promettant que
- vous ne voudriez tromper de nouveau une personne qui veut estre,
- etc.»
-
- [414] Manuscrits de Colbert, fol. 13. Manque dans le _Suppl.
- franç._
-
-Le cardinal remit à Boispille l'abolition ci-jointe, mais sous cette
-réserve que nous trouvons aux Archives des affaires étrangères, FRANCE,
-t. LXXXXI, fol. 38:
-
- «Je, François Eveillard, sieur de Boispille, reconnois avoir reçu
- l'abolition générale qui m'a été donnée pour Mme la duchesse de
- Chevreuse, sur l'assurance que j'ai donnée de ne la délivrer point
- qu'elle n'ait premièrement reconnu par écrit ce dont elle prétend
- être absoute par ladite abolition, et particulièrement ce qu'elle
- a négocié avec le duc Charles de Lorraine pendant son séjour à
- Tours et autres lieux hors de la cour, pour le faire demeurer dans
- le service du roi d'Espagne. Fait en mon seing et 9e jour de
- février mil six cent trente-neuf,
-
- «EVEILLARD DE BOISPILLE.»
-
- «Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous
- présents et à venir, salut. Nous n'avons point de plus grand
- déplaisir que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du
- bien et repos de notre État de laisser aller le cours de la
- justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets
- dans le devoir et les plus qualifiés dans l'obéissance, la
- fidélité et le respect qu'ils nous doivent, et au contraire ce
- nous est un grand contentement lorsque par la reconnoissance de
- leurs fautes ils nous donnent sujet de les oublier. Notre cousine
- la duchesse de Chevreuse a autant de connoisssance que personne du
- monde de notre inclination plutôt à la clémence qu'à la rigueur,
- dont voulant lui départir présentement un effet particulier sur le
- sujet de sa dernière sortie hors du royaume contre l'ordre et le
- commandement exprès qu'elle avoit de nous de demeurer en notre
- ville de Tours, de sa retraite et séjour en pays ennemi, des
- intelligences qu'elle a eues avec le duc Charles, et autres fautes
- qu'elle auroit pu commettre contre la fidélité et le service
- qu'elle nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement
- reçu sa très-humble supplication sur le sujet desdites fautes, et
- par ces présentes, signées de notre main, nous avons remis,
- quitté, pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et
- abolissons à notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse, la
- faute qu'elle a commise s'en allant de notre ville de Tours contre
- l'exprès commandement que nous lui avions donné d'y demeurer,
- ensemble sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant
- au pays de nos ennemis déclarés, comme aussi ce qu'elle a négocié
- avec ledit duc Charles de Lorraine contre notre service, et
- généralement toutes autres fautes qu'elle auroit commises contre
- nos intentions, service et fidélité qu'elle nous doit, demeurant
- content et satisfait de la confession qu'elle nous a
- particulièrement fait faire. Voulons et nous plaît que pour raison
- desdites fautes elle ne puisse dorénavant être recherchée en
- quelque façon que ce soit, imposant pour ce regard silence
- perpétuel à nos procureurs généraux et leurs substituts présents
- et avenir, et l'avons restituée et restituons au même état qu'elle
- étoit auparavant celui-ci. Si donnons en mandement à nos amés et
- féaux conseillés séants en notre cour du parlement à Paris, que de
- notre présente grâce et abolition ils fassent, souffrent et
- laissent jouir notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse,
- pleinement et paisiblement, et qu'ils aient à l'entériner sans que
- notre dite cousine soit tenue de se représenter devant eux, dont,
- de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, nous
- l'avons dispensée et dispensons; car tel est notre plaisir; et
- afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait
- mettre notre sceau à ces présentes. Donné à Saint-Germain-en-Laye,
- le 10 février l'an de grâce mil six cent trente-neuf et de notre
- règne le vingt-neuvième,
-
- «LOUIS, BOUTHILLIER.»
-
-LONDRES, 23 FÉVRIER 1639. Mme DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL[415].
-
- «Monsieur, jamais je n'avois cru mon malheur si grand que je fais
- à cette heure, puisque la bonne volonté que vous me faites
- l'honneur de me témoigner ne le peut pas surmonter, et ne m'y fait
- trouver autre soulagement que la liberté qu'elle me donne de lui
- représenter les raisons pourquoi elle ne m'en tire pas. Je
- commencerai, Monsieur, par l'obligation que vous m'avez fait la
- grâce d'obtenir du Roy, en laquelle il est spécifié une
- négociation avec Monsieur de Lorraine contre le service du Roy,
- laquelle vous sçavez que je vous ai toujours protesté n'avoir
- jamais faite. Que si j'avois été capable de cette faute, je
- croirois en commettre une seconde de ne le vous pas avouer, ayant
- tant de connoissance de votre générosité que non-seulement j'eusse
- espéré que vous en eussiez obtenu le pardon de Sa Majesté, mais
- encore par votre bonté accoutumée vous l'auriez voulu étouffer, en
- causant l'abolition qu'il eût plu au Roy me donner que sur ma
- sortie de France qu'il me pardonnoit, et toutes autres fautes que
- j'aurois pu commettre, sans particulariser cet article touchant
- Monsieur de Lorraine, lequel n'estant point je n'ai pu vous
- confesser. Ainsi, Monsieur, je vous avoue que je suis doublement
- étonnée de le voir dans l'abolition que Boispille m'a montrée, et
- d'entendre à quelle condition il s'estoit engagé de me la donner.
- J'arriverai à la seconde chose qu'il m'a dite de votre part
- touchant mon retour à Dampierre sans sçavoir ni le temps que j'y
- demeurerai ni la liberté que j'y aurai, ientes (_sic_) si le roy
- voudra m'éloigner davantage un peu après, ou s'il lui plaira que
- j'y demeure sans avoir la liberté d'aller ailleurs. Sur ce sujet,
- je vous supplie très-humblement de croire que si vous me jugez
- méprisable jusqu'au point de m'obliger à la demeure d'un lieu, ou
- à estre reléguée à soixante lieues de mes plus proches et des
- moyens de donner ordre à mes affaires, il n'y a ville dans
- l'Europe où je me trouve mieux qu'à Angers, ni maison où je
- demeure plutôt qu'au Verger. C'est pourquoi, Monsieur, je vous
- demande cette grâce de considérer l'état où me laissent toutes les
- assurances d'amitié que vous me donnez, et de trouver bon que V.
- E. m'en procure une entière par une abolition qui ne me noircisse
- pas éternellement de ce que je n'ai pas fait, et ma demeure
- certaine chez moi avec la liberté d'aller par tout le royaume
- comme toutes les autres de ma condition, hors où seront Leurs
- Majestés, puisque mon malheur est tel que le Roy ne l'a pas
- agréable; afin qu'au moins estant privée, en lui obéissant, du
- plus grand bien de ma vie par l'absence de la Reyne, j'aie cette
- consolation de me voir sans honte avec mes plus proches, et les
- moyens de donner ordre à mes affaires. Alors, Monsieur, j'aurai
- une résolution fort constante d'attendre avec patience les effets
- que je me veux toujours promettre de votre protection, que je ne
- prétendrai que lorsque vous m'en croirez digne. C'est une ambition
- si juste que j'ose croire que vous ne la désapprouverez pas, et si
- quelques obstacles s'opposent à me faire obtenir ce bien, vous me
- plaindrez de n'y pouvoir atteindre, et ne me blâmerez pas de
- l'avoir demandé, vous assurant qu'en quelque état que je sois je
- conserverai toujours si parfaitement le souvenir des faveurs que
- j'ai reçues de vous, et le désir de les reconnoistre par mes
- services, que vous me croirez peut estre un jour digne des grâces
- dont vous ne m'avez pas crue jusques ici capable, et me trouverez
- en tout temps et en tout lieu ce que je dois, qui est, Monsieur,
- votre, etc., M. DE ROHAN.»
-
- [415] Manuscrits de Colbert, fol. 14. Manque dans le _Suppl.
- franç._
-
-17 MARS 1639. LE CARDINAL DE RICHELIEU A L'ABBÉ DU DORAT[416].
-
- «Monsieur, la dernière lettre que j'ai reçue de madame de
- Chevreuse estant plutôt un reproche de ce que je ne la sers pas
- selon son gré qu'une aprobation de ce que j'ai pu faire pour son
- contentement, au même temps que la civilité qui est due aux dames
- m'empesche de lui faire réponse de peur de lui déplaire, son
- intérêt me met la plume en main pour vous faire savoir ce que
- j'estime qui lui doit estre représenté pour son avantage.
-
- [416] Man. de Colbert, fol. 18. L'original, de la main de Chéré,
- est au _Suppl. fr._
-
- «Elle trouve étrange qu'on la veuille obliger à quelque
- reconnoissance de ce qu'elle a négocié avec certains étrangers. Sa
- sureté requiert qu'on en use ainsi. On a point encore vu de malade
- qui ait voulu et pu estre guéri d'un mal dont il ne veut pas qu'on
- croie seulement qu'il soit malade. Comme la connoissance des maux
- est nécessaire aux médecins, leur discrétion est telle qu'ils
- savent bien la cacher aux autres. Vous sçavez mieux que personne
- qu'en ce qui touche madame de Chevreuse, j'ai gardé le secret et
- de confesseur et de médecin en diverses choses qui lui sont assez
- importantes, et dont j'ai la preuve entre les mains. J'ose vous
- dire même que depuis l'affaire de monsieur de Chasteauneuf il m'en
- est tombé quelque autre aussi entre les mains, dont je ne vous ai
- jamais dit le détail, bien que je vous aie parlé en gros de
- quelque nouveau chiffre découvert. Je n'ai, graces à Dieu, pas
- moins de discrétion que j'ai eu par le passé, et j'aurai
- certainement autant de soin à l'avenir comme j'ai eu ci-devant en
- ce qui importera à madame de Chevreuse. Quelque passion qu'elle
- puisse avoir en ce qui la touche, elle est trop raisonnable pour
- vouloir que je choque les sentiments du Roy, et ne trouver pas bon
- qu'en la servant je serve l'Estat, mesme en ce qui ne lui peut
- porter préjudice. Cependant pour lui complaire j'ai obtenu du Roy
- une abolition pure et simple comme elle l'a désiré, laquelle
- monsieur de Chavigny vous envoie.
-
- «Elle témoigne encore un grand étonnement de ce qu'on ne lui
- permet pas d'aller et de demeurer en tout lieu que bon lui
- semblera en France lorsque le Roy et la Reyne n'y seront pas
- actuellement. Auparavant qu'elle fit la promenade qu'elle a faite
- depuis un an, Tours estoit sa demeure. Si depuis ce temps elle a
- fait quelque chose qui mérite une meilleure condition, j'ai grand
- tort de ne travailler pas à la lui faire obtenir; mais si ses
- actions n'ont pas esté de cette nature, il me semble qu'elle n'a
- pas raison de vouloir que, contre toute règle d'une bonne
- politique, on augmente les graces à proportion de l'augmentation
- des fautes.
-
- «Le temps et sa bonne conduite peuvent lui donner tout le
- contentement qu'elle désire, mais mon pouvoir n'est pas assez
- grand pour l'opposer à celui de la raison, ni ma volonté assez
- déréglée pour vouloir des choses aussi préjudiciables à l'Estat
- qu'inutiles à son service, bien qu'elles lui fussent agréables.
- Vous l'assurerez, s'il vous plaît, que j'aurai toujours une
- très-sincère affection à ce qui lui sera avantageux, et la
- conjurerai de trouver bon que tandis qu'elle sera en l'humeur où
- elle est, on mesure plutôt ce qui lui sera utile par le jugement
- de ceux qui sont ses amis et ses serviteurs, entre lesquels vous
- n'estes pas des moindres, que par elle-même, à l'esprit de
- laquelle je déférerai toujours très volontiers, lorsqu'il ne sera
- point prévenu de passion à son préjudice. Il ne me reste qu'à vous
- assurer que je suis, Monsieur, votre très-affectionné, etc.»
-
-ADDITION DE LA MAIN DU CARDINAL. L'ORIGINAL AU SUPPLÉMENT FRANÇAIS.
-
- «Madame, ces trois mots ne sont que pour vous dire qu'une lettre
- que j'escris à Monsieur Du Dorat servira de réponse à celle que
- j'ai reçue de vous, me contentant seulement de vous faire
- connoistre par ces lignes que je suis, etc. Si la demeure du
- Verger et d'Angers n'est pas agréable à madame de Chevreuse, on en
- pourra trouver quelque autre qui lui plaira davantage; mais il est
- impossible d'obtenir qu'elle demeure présentement à Dampierre plus
- de huit ou dix jours.»
-
-LONDRES, 28 MARS 1639. Mme DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL[417].
-
- «Monsieur, j'ai vu en la réponse qu'il vous a plu me faire par la
- lettre à monsieur Du Dorat, combien je vous suis obligée, et
- combien je suis malheureuse, vous trouvant avec tant de bonté pour
- moi et demeurant avec tant de mauvaise fortune. Je prie Dieu que
- mes services vous puissent un jour faire paroistre que je ne suis
- pas tout à fait indigne des grâces que j'ai reçues de vous, mais
- seulement du malheur où je suis duquel j'espérois que vos bontés
- me feroient voir la fin, alors que mon malheur m'en fait
- rencontrer la continuation, par celle de mon éloignement des lieux
- qui me pouvoient tirer des incommodités qu'il m'a fait souffrir,
- auxquelles je vous confesse, Monsieur, qu'il m'est impossible de
- me résoudre. Je me promets qu'il ne le vous sera pas toujours
- d'obtenir du Roy un repos pour moi si juste que celui que je vous
- ai demandé, ainsi que messieurs Du Dorat et Boispille vous le
- feront encore particulièrement entendre. C'est pourquoi, m'en
- remettant absolument à eux, je vous supplie seulement de les
- vouloir entendre et croire que jamais je ne serai autre que,
- Monsieur, votre, etc., M. DE ROHAN. Londres, ce 28 mars.»
-
- [417] Man. de Colbert, fol. 20. L'original est au _Suppl. franç._
-
-NOUVELLE ABOLITION DE Mme DE CHEVREUSE[418].
-
- «Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous
- présents et à venir, Salut: Nous n'avons point de plus grand
- desplaisir, que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du
- bien et repos de notre Estat, de laisser aller le cours de la
- justice à quelque exemple de sévérité pour maintenir nos sujets
- dans le devoir, et les plus qualifiés dans l'obéissance qu'ils
- nous doivent. Et au contraire ce nous est un grand contentement
- lorsque par la reconnoissance de leurs fautes ils nous donnent
- sujet de les oublier. Notre cousine la duchesse de Chevreuse a
- autant de connoissance que personne du monde de notre inclination
- plutôt à la clémence qu'à la rigueur; dont voulant présentement
- lui départir un effet particulier sur le sujet de sa dernière
- sortie hors du royaume, contre l'ordre et le commandement exprès
- qu'elle avoit de nous de demeurer en notre ville de Tours, et sa
- retraite et séjour en pays ennemi, et autres fautes qu'elle auroit
- pu commettre en conséquence contre la fidélité et service qu'elle
- nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement reçu sa
- très-humble supplication, sur le sujet desdites fautes, et par ces
- présentes, signées de notre main, nous avons remis, quitté,
- pardonné et aboli, remettons, quittons, pardonnons et abolissons à
- notre cousine, la duchesse de Chevreuse, la faute qu'elle a
- commise s'en allant de notre ville de Tours contre l'exprès
- commandement que nous lui avions fait d'y demeurer, ensemble
- sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant au pays
- de nos ennemis déclarés, et généralement tous autres crimes et
- fautes qu'elle auroit commis en conséquence contre nos intentions,
- service et fidélité qu'elle nous doit. Voulons et nous plaît que
- pour raison desdites fautes ne puisse dorénavant estre recherchée
- en quelque façon que ce puisse estre, imposant pour ce regard
- silence perpétuel à nos procureurs généraux et à leurs substituts
- présens et à venir, et l'avons restituée et restituons au mesme
- état qu'elle estoit auparavant icelles; si donnons en mandement à
- nos amez et féaux conseillers, les gens tenant notre cour de
- Parlement à Paris, que de notre présente grâce et abolition ils
- fassent, souffrent et laissent jouir notre dite cousine la
- duchesse de Chevreuse pleinement et paisiblement, et qu'ils aient
- à l'entériner sans que notre dite cousine soit tenue de se
- représenter devant eux, dont nous l'avons dispensée et dispensons
- de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale; car
- tel est notre plaisir; et afin que ce soit chose ferme et stable à
- toujours, nous avons fait mettre notre scel aux susdites
- propositions, etc. Donné à Saint-Germain-en-Laye, au mois de mars,
- l'an de grace 1630 et de notre règne le vingt-neuvième. Signé
- LOUIS, par le Roy.--Bouthillier. Et scellé en placart de cire
- verte: Copie collationnée par moi, Boispille.»
-
- [418] Man. de Colbert, fol. 41. L'original de la main de
- Boispille est au _Suppl. franç._ C'est la seconde abolition
- modifiée selon le désir de Mme de Chevreuse et où il n'est plus
- question du duc de Lorraine.
-
-LONDRES, 21 AVRIL 1630. BOISPILLE A L'ABBÉ DU DORAT[419].
-
- «Monsieur, j'arrivai ici mardi devant l'ordinaire bien las et
- fatigué, où j'ai rendu Madame très-contente et satisfaite des
- graces et bontés de Son Éminence, qui ne parle plus que de son
- retour, et aussi très satisfaite de vos soins et peines. Il faut
- pourtant tout dire: ayant voulu m'entretenir, avant de lire ses
- lettres, croyant que j'en sçavois la teneur, je la trouvai fort
- émue, même estonnée et en des appréhensions; mais après qu'elle
- eut lu la lettre de Son Éminence, surtout les trois lignes de sa
- main, ce fut un changement et une satisfaction si entière que je
- ne vous le sçaurois représenter. Je crois que ces trois lignes ont
- plus de force que toutes les abolitions en cire verte qu'elle a
- reçues; et en effet entre vous et moi elle en avoit grand besoin,
- et vous fîtes un grand coup quand vous suppliâtes son Éminence de
- prendre cette peine, car j'en eusse bien eu à l'assurer, après les
- appréhensions qu'on lui donne de Paris et _novissime_ depuis cinq
- ou six jours. Elle avoit encore la lettre en sa poche qu'elle m'a
- fait l'honneur de me montrer, c'est-à-dire me donner part de la
- lecture, sans avoir voulu que j'aie sçu qui (la lettre anonyme qui
- précédoit celle du duc de Lorraine). En substance on lui mandoit
- qu'elle ne prenne aucune créance et qu'il n'y a pour elle aucune
- sureté. Je crois pourtant sçavoir à peu près qui c'est. Enfin,
- Monsieur, il faut partir et s'en aller, c'est à ceste heure que
- l'on en parle tout de bon, et pour cet effet il faut payer où elle
- doit, car de prendre de l'argent de ceux qui lui en ont offert, il
- y a fort longtemps qu'elle n'en a voulu prendre, ni aussi refusé
- sur l'incertitude de son affaire; elle ne le fera pas; c'est sur
- ce sujet que nous vous ferons une dépêche dans un jour ou deux;
- car de quitter et retourner pour cela, je ne le crois pas à
- propos, et crois que son Éminence ne le trouveroit pas bon;
- toujours elle ne pourroit partir qu'après la Quasimodo, et si la
- Reyne la veut retenir tant qu'elle pourra. Je remets donc le reste
- de cette affaire à la dépêche que je vous ferai par ordre et
- commandement de ma dite dame, pour vous dire que M. de Lorraine
- est arrivé dès le 17e à Bruxelles. Madame n'en a aucunes
- nouvelles, ni n'en a eu aucune depuis celles qu'elle vous dit en
- avoir reçues. Londres, 21 avril 1639.»
-
- [419] Man. de Colbert, fol. 22. Dans le _Suppl. franç._ une
- simple copie.
-
- RECONNAISSANCE DE DU DORAT ET BOISPILLE COMME M. LE CARDINAL DE
- RICHELIEU LEUR A REMIS ES MAINS 18000 FR. POUR LES DETTES DE MME
- DE CHEVREUSE EN ANGLETERRE[420].
-
- «Nous soussignez reconnoissons que monseigneur le cardinal duc de
- Richelieu ayant sçu par nous le désir qu'a Mme de Chevreuse de
- revenir en France pour amender le passé par l'avenir, en
- découvrant tout ce qu'elle sçaura qui puisse servir au bien des
- affaires de Sa Majesté, ce qu'elle ne peut faire si elle n'est
- secourue dans la nécessité et incommodité où elle se trouve; son
- Éminence nous a mis entre les mains la somme de dix-huit mille
- livres pour donner moyen à la dite dame de s'en revenir et
- accomplir les bonnes intentions qu'elle a pour le service du Roy;
- laquelle somme de dix-huit mille livres nous promettons à son
- Éminence d'employer aux fins que dessus. Fait à Ruel ce 19 mai
- 1639.
-
- DU DORAT, BOISPILLE.»
-
- [420] Man. de Colbert, fol., 25. L'original, signé de Du Dorat et
- de Boispille, est au _Suppl. franç._
-
-
-5 JUIN 1639, BOISPILLE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL[421].
-
- «Monseigneur, je puis avec vérité assurer votre Éminence qu'estant
- ici de retour il y a aujourd'hui huit jours, j'y ai trouvé Mme de
- Chevreuse m'y attendant avec de grandes impatiences pour donner
- ordre à ses affaires, et y régler le jour de son départ. A l'heure
- même que je fus arrivé, elle le fut dire à la Reyne de la
- Grande-Bretagne pour demander congé; laquelle, pour conclusion,
- lui dit qu'elle n'auroit point de vaisseau de quinze jours. Il
- fallut promettre ces quinze jours, et son partement fut arrêté au
- 13 de ce mois pour aller à Douvres s'embarquer, avec résolution
- même que nous avons prise ensemble, que s'il n'y avoit un vaisseau
- du Roy de la Grande-Bretagne, d'en prendre un marchand. Le
- lendemain Madame fit sa dépêche au Roy de la Grande-Bretagne, pour
- ses remerciements et son adieu; laquelle dépêche j'ai vue et
- estoit bien faite. Enfin, Monseigneur, tout est ainsi arrêté.
- (Elle) a écrit à monseigneur son mari lui envoyer carrosse et
- chevaux à Dieppe, et à M. Du Dorat l'y venir trouver. Nous sommes
- donc en cet état, et moi j'ai trouvé que de vérité elle doit plus
- que je ne croyois, ayant vécu toute cette année d'emprunt, n'ayant
- voulu prendre l'argent qu'on lui a offert pour s'acquitter, et a
- donné des pierreries en gage et nantissement. Elle vivoit contente
- en cette résolution jusques à hier au soir, qu'elle reçut la
- lettre de laquelle j'envoie copie à votre Éminence, la dite lettre
- écrite et signée de la main de celui qui l'écrit (la lettre du duc
- de Lorraine). Tout aussitôt elle me fit chercher pour me la
- communiquer, et je la trouvai dans des peines extrêmes et des
- appréhensions non imaginables. Je lui ai dit toutes les raisons
- que je sçais et qu'elle même connoist parfaitement pour lui ôter
- ces inquiétudes. Ce faisant elle m'a dit que je lui faisois
- plaisir, et qu'elle même croyoit plutôt le bien que le mal.
- Toutefois, Monseigneur, ce pauvre esprit travaille tant que cela
- est pitoyable. A même temps que nous eûmes lu cette lettre
- ensemble, il arriva compagnie, entr'autres M. Digby qui fut cause
- qu'elle me laissa la lettre quelque temps entre les mains,
- laquelle secretement je copiai promptement, et ai cru vous devoir
- faire promptement cette dépêche secrète et sans son sçu par cet
- homme exprès. Votre Éminence verra, comme celui qui écrit promet
- que le sieur de Ville la doit, ce semble, voir; c'est pourquoi
- elle a quelque opinion qu'il sera ici dans quatre ou cinq jours;
- qui fait que je n'ai pas voulu quitter, ni faire semblant d'avoir
- aucune alarme; car sans cela je fusse allé moi-même. Votre
- Éminence aura, s'il lui plaist, pitié de cet esprit à qui on donne
- tant de peines, lequel elle peut guérir et consoler si par charité
- et bonté elle avoit agréable de lui faire un mot de sa main, ou à
- moi me mander et commander ce qu'il lui plaira pour l'ôter de ces
- peines et inquiétudes, pour partir avec contentement: car
- quoiqu'elle soit entièrement résolue et assez courageusement pour
- son retour en France, nonobstant tous les autres écrits et avis,
- il lui est impossible de ne faire de grandes réflexions sur
- celui-ci si positif, ainsi que votre Éminence le verra. Si ce
- porteur est promptement dépêché, il sera ici bientôt de retour, et
- au temps qu'elle croit que le sieur de Ville y sera. Je
- détournerai plus facilement ces méchants et pernicieux conseils et
- avis, et votre Éminence fera une œuvre grandement charitable et
- officieux, et (elle) lui sera de plus en plus obligée.
-
- [421] Man. de Colbert, fol. 28. L'original au _Suppl. franç._
-
- «Pour les nouvelles d'ici, le Roy de la Grande-Bretagne est à
- présent à Neufchastel (Newcastre) avec 20,000 hommes de pied et
- 3,000 chevaux et 10,000 volontaires qui se doivent rendre bientôt
- auprès de lui. C'est ce que j'entendis dire hier au soir à la
- Reyne à la promenade dans le parc de Saint-James, faisant ce
- rapport sur des lettres qu'elle venoit de recevoir. Elle dit aussi
- qu'elle prenoit bon augure, parce que quelqu'un s'étoit avancé
- vers les Écossois avec dix hommes de cheval, et en avoit fait fuir
- et battre trente, dont un fut tué; dit que M. le comte de Holland
- estoit entré jusques à dix mille en Écosse, lui cinq ou six, et où
- il n'y avoit point de gens de guerre, et avoit trouvé force peuple
- à qui il avoit demandé s'ils vouloient estre rebelles à leur Roy,
- qui dirent que non, lui disant qu'ils avoient ouï dire qu'il y
- avoit une déclaration du Roy qui leur avoit esté envoyée, qui leur
- estoit favorable, mais qu'ils ne l'avoient point vue et que leurs
- généraux et principaux ne la leur faisoient voir, qui fit que le
- dit sieur de Holland, qui en avoit des copies, leur en donna.
- Ainsi je vis hier au soir qu'ils estoient en bonne espérance et
- plus contents que de coutume. L'on avoit dit ici que le général
- Leslie étoit tombé de cheval et fort blessé, mais j'ai appris
- qu'il se porte fort bien. L'on désire fort l'accommodement avec
- les Écossois.
-
- «Au nom de Dieu, Monseigneur, que votre Éminence fasse quelque
- chose pour assurer encore ce pauvre esprit qui est en grandes
- peines; car elle est résolue à s'en aller; et lui est impossible
- que dans cette résolution ces lettres et écrits ne l'inquiètent au
- dernier point. Cela estant, je ne fais aucun doute qu'elle ne
- parte le même jour qu'elle a résolu. Il se trouve encore des gens
- assez qui nourrissent ce mal. Tout cela est pour étonner un plus
- fort esprit que le sien, à quoi votre Éminence peut facilement
- remédier par sa bonté et charité, laquelle je supplie très
- humblement me faire l'honneur de me croire. Monseigneur, votre,
- etc. BOISPILLE.--Londres, ce 5 juin 1639.»
-
-8 JUIN 1639. BILLET DU CARDINAL DE RICHELIEU A BOISPILLE[422].
-
- «Monsieur Du Dorat m'ayant fait sçavoir qu'il craint qu'on
- n'inquiète mal à propos l'esprit de Mme de Chevreuse en lui
- donnant des appréhensions qui n'ont point de fondement, ce billet
- est pour assurer le sieur de Boispille que Mme de Chevreuse n'a
- rien à craindre en France, et qu'elle y aura toute sûreté, et si
- quelqu'un lui veut persuader le contraire, il la trompe
- méchamment. Ledit sieur de Boispille peut faire voir ce billet à
- Mme de Chevreuse; à quoi j'ajoute ces trois mots de ma main, afin
- qu'elle en connoisse plus tôt la vérité.»
-
- [422] Man. de Colbert, fol. 30. Manque dans le _Suppl. franç._
-
-9 AOUST 1639. BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU[423].
-
- «Monseigneur, j'ai ci-devant donné avis à M. Cheré de l'arrivée de
- M. de Ville, et à présent je lui envoie une relation plus ample
- pour faire voir à Votre Éminence, avec le mémoire que Mme de
- Chevreuse vous envoye écrit et signé de la main dudit sieur de
- Ville. J'ai cru nécessaire et à propos, quelque temps après que
- j'eus donné à ma dite dame l'écrit que Votre Éminence me fit
- l'honneur de m'envoyer d'Abbeville, d'avouer à ma dite dame que
- Votre Éminence savoit le sujet qui la retenoit, afin de lui faire
- connoistre cette augmentation d'obligation qu'elle vous avoit; et
- la voyant aussi en peine de sçavoir comment Votre Éminence avoit
- pris ce soin de m'envoyer cet écrit, joint les inquiétudes où elle
- estoit de la longueur du dit sieur de Ville, crainte que cela ne
- vous déplût, je le fis encore pour lui faire voir par cet exemple
- comme Votre Éminence continuoit à lui vouloir autant de bien comme
- je l'en ai toujours assuré. Nous avons fort contesté ledit sieur
- de Ville et moi en la présence de ma dite dame, jusques à me
- moquer d'alléguer les morts, et que quand cela seroit l'on y avoit
- remédié. J'avoue que ledit sieur de Ville m'a toujours parlé avec
- tous les respects et devoirs, que je pouvois désirer de lui, de
- Votre Éminence; mais il m'a dit qu'estant serviteur très humble de
- ma dite dame, et croyant que partie des peines qu'elle avoit
- souffertes estoient à cause de la créance que l'on avoit qu'elle
- penchoit du côté de son maître, il estoit obligé de lui dire ce
- qu'il sçavoit. Je lui dis que ce n'estoit pas grand'chose, et
- qu'il venoit un peu tard. Après tout cela, Monseigneur, il me prit
- à part, dans une chambre du logis de ma dite dame, ne l'ayant vu
- ailleurs, et m'entretint des discours que Votre Éminence trouvera
- dans l'écrit enfermé en cette lettre; il me le dit, comme j'ai
- jugé, sur la créance qu'il avoit que je serois le porteur de cette
- dépêche, et me témoigna qu'il l'eût fort désiré, ne doutant point,
- puisque ma dite dame a désiré qu'il lui ait écrit et donné sous
- son seing son avis, qu'elle n'envoyast vous trouver. Mais,
- Monseigneur, je n'ai pas cru à propos de laisser ma dite dame,
- joint aussi que, quoique très-innocent, j'ai appréhendé de me
- trouver devant Votre Éminence après avoir rapporté fidellement à
- ma dite dame les obligations qu'elle lui a et les peines que je
- lui ai vu prendre pour elle, et néanmoins n'avoir pas effectué ce
- que je vous ai promis de sa part, et la voir encore arrêtée à ce
- qu'elle fait en continuant à vous donner les peines qu'elle fait,
- que je n'ai pu souffrir sans m'emporter. Elle l'a souffert, et m'a
- dit qu'elle est très assurée que Votre Éminence ne le trouvera
- mauvais, vous l'écrivant, et n'aura désagréables les supplications
- très-humbles qu'elle lui fait. Il est vrai, Monseigneur, qu'ils la
- mettent quelques fois en telles allarmes, ces bons conseillers, et
- son esprit en telles peurs et inquiétudes qu'elle me dit, lorsque
- je lui donnai des exemples de la vérité du contraire, que je lui
- fais grand plaisir, et que véritablement elle vous connoist mieux
- qu'eux tous, que Votre Éminence est très-généreuse et bonne, et
- qu'elle est assurée qu'elle ne lui manquera jamais. Au surplus,
- Monseigneur, pour n'importuner Votre Éminence, je supplie M. Cheré
- l'en entretenir, pour l'absence de M. de Chavigny, suivant les
- mémoires que je lui adresse. Je suis donc resté ici, Monseigneur,
- à attendre le retour de ce porteur, espérant que le proverbe sera,
- Dieu aidant, véritable, que la patience amène tout à bien, et que
- Votre Éminence me fera l'honneur de me croire, Monseigneur, son
- très humble, etc. BOISPILLE.--A Londres, ce 9 aoust 1639.»
-
- [423] Man. de Colbert, fol. 36. L'original au _Suppl. franç._
-
-MÉMOIRE DE BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU, TOUCHANT LA SURETÉ QUE
-DEMANDE Mme DE CHEVREUSE, AVEC LA RELATION DE L'ENTREVUE DE LADITE DAME
-AVEC LE SIEUR DE VILLE[424].
-
- «Madame la duchesse de Chevreuse a vu M. de Ville qui arriva à
- Londres le troisième jour d'aoust, et en repartit le dimanche
- septième dudit mois, de grand matin, allant prendre un vaisseau
- anglois aux Dunes. Son dessein estoit de voir le Roy de la
- Grande-Bretagne de la part de son maître, et l'aller trouver où il
- estoit vers l'Ecosse, sans Mme de Chevreuse qui l'en a empêché,
- n'ayant voulu absolument qu'il se soit servi de son nom pour venir
- voir le Roy. Il a vu seulement une fois la Reyne, présenté par
- monsieur le comte Dorcé (d'Orsay), à cause que ma dite dame estoit
- malade, et la Reyne sortant de son cabinet dans sa drinchambre
- pour aller en une autre où un peintre l'attendoit; il ne fut pas
- longtemps avec elle, et y avoit force monde; salua et prit congé
- en même temps.
-
- [424] Man. de Colbert, fol. 38. Manque dans le _Suppl. franç._
-
- «Son Éminence verra par le mémoire écrit et signé de la main dudit
- sieur de Ville, ce qu'il a dit à ladite dame, qui supplie son
- Éminence l'assurer par lettres que le contenu audit mémoire n'est
- point, ou quoi que ce soit, qu'elle est contente et satisfaite
- d'elle jusques à présent au moyen des protestations qu'elle lui
- fait de n'avoir à l'avenir autre soin que de ses intérêts, et si
- bien vivre avec elle qu'elle lui donnera tout sujet de
- contentement, et qu'estant de cette façon assurée il n'y a
- obstacle qu'elle ne surmonte; ou s'il ne lui veut faire cet
- honneur et lui écrire de la sorte, de l'en assurer par personnes
- de sa part avec lettres et créances.
-
- «Lange, à qui je n'avois jamais parlé, m'a dit au logis de
- monseigneur de Chavigny, m'y voyant pour les affaires de ma dite
- dame, qu'il avoit conduit M. de Ville et qu'il lui avoit dit qu'en
- partant on lui avoit dit et assuré que Mme de Chevreuse seroit
- plustôt en France que lui de retour. Il me fit force autres
- discours qui ne tendoient, non plus que celui-ci, à ce que dit M.
- de Ville, mais au contraire.
-
- «Enfin, ma dite dame demande à Monseigneur, que puisque l'honneur
- de ses bonnes graces est le seul fondement de son retour, qu'il
- plaise à son Éminence de lui vouloir écrire comme elle lui a
- autres fois fait l'honneur de le faire dans les soins qu'il
- prenoit de ses intérêts, se persuadant qu'elle le peut espérer, se
- souvenant du temps passé et des biens et honneurs qu'elle a reçus
- de Son Éminence, afin qu'elle puisse entrer en France avec repos.
-
- «Au fond, ce qui la presse continuellement et lui revient en
- l'esprit à toutes heures, c'est l'affaire de M. de Lorraine,
- quoique je l'aie assurée que l'on n'en parlera plus, ainsi qu'elle
- lui fut proposée à Tours par MM. d'Auxerre et Du Dorat, et dont
- son Éminence a continué à l'excuser jusques à sa dernière
- dénégation, la bonté de son Éminence lui accordant sa maison de
- Dampierre, et que l'on ne parlerait plus de l'affaire de M. de
- Lorraine. Elle craint donc qu'estant de retour l'on ne lui en
- parle encore, non par accusation mais par conférence, ou que ses
- malheurs ordinaires lui suggèrent qu'on lui fasse quelques autres
- demandes où elle ne pourra satisfaire, et ainsi qu'elle soit
- privée de l'honneur des bonnes graces de son Éminence.
-
- «Par ainsi elle le supplie très humblement, qu'attendu la
- confession qu'elle fit à messieurs d'Auxerre et Du Dorat des
- autres articles dont elle fut questionnée, il plaise à son
- Éminence que vu cette confession volontaire des unes et dénégation
- de l'autre qu'elle en a fait, il lui mande qu'il croit que l'avis
- qu'il en avoit eu n'est pas véritable, et ainsi que c'est une
- affaire morte et qu'il n'y pense plus.
-
- «Il est vrai, et ma dite dame me l'a avoué, que ledit sieur de
- Ville, de la part de son maître, a fait tout son pouvoir pour lui
- faire rompre son traité, et pour qu'elle ne s'en retourne,
- l'assurant que M. de Lorraine la viendroit voir cet hiver en ce
- pays; mais, Dieu aidant, son Éminence y remédiera. Je sçais aussi
- que c'est ce qu'il n'a pu obtenir et qu'il lui en a fait reproche
- par une lettre qu'il lui écrit en s'embarquant.
-
- «Elle m'a juré et protesté encore hier au soir, lui parlant des
- défiances que j'ai d'elle, qu'elle n'a autre désir que son retour,
- mais toujours qu'elle le veut et désire avec une entière assurance
- de l'honneur des bonnes graces de son Éminence, soit par lettre
- positive, ou une de créance par un homme de sa part.
-
- «Elle se persuade et croit si fort estre bien auprès de son
- Éminence, qu'elle croit qu'elle ne lui doit rien refuser de ce qui
- est dépendant de son bien, contentement et repos, puisqu'ainsi est
- qu'il lui pardonne tout le passé, disant qu'il lui a souvent
- promis d'effectuer tellement son bien jusqu'à en vouloir prendre
- un soin particulier.
-
- «Elle m'a encore commandé de faire entendre à son Éminence que si
- elle lui parle d'une dernière abolition, ce n'est pas qu'elle
- craigne le passé ni le présent, mais l'avenir; parce que son
- abolition, dont j'envoie copie, porte positivement qu'elle est
- quitte généralement de tout ce qu'elle a fait depuis sa sortie de
- France et en conséquence d'icelle. Elle désireroit, lorsqu'il
- plaira à Monseigneur, en avoir une générale aussi qui parle de
- toutes fautes qu'elle auroit faites tant devant sa dite sortie que
- depuis, soit en la forme et façon du mémoire que j'envoie ou autre
- façon que son Éminence jugera pour son mieux, s'y rapportant
- absolument. Mais si cette grande généralité de devant heurte en
- quelque façon son Éminence, j'ai pensé à ajouter en ce mémoire
- qu'elle eut agréable qu'elle fut au moins depuis son absence
- dernière de la cour, et depuis sa sortie de Tours. Elle dit
- qu'elle a un malheur qu'elle ne date jamais ses lettres, si bien
- que si elle avoit fait quelque chose et que ses ennemis et
- malheurs lui fussent encore contraires, ses lettres seroient
- prises pour estre du temps que l'on voudroit. Ce n'est pas pour le
- présent qu'elle craint cette supercherie, mais pour l'avenir. Elle
- dit que son Éminence lui a dit autres fois qu'elle vouloit en lui
- faisant plaisir la mettre entièrement à couvert, et qu'il n'y eut
- rien à redire. Elle proteste et promet que, cet homme de retour
- avec l'effet des supplications qu'elle fait à son Éminence, elle
- partira aussitôt.
-
- «Il semble qu'elle s'est portée plus facilement à ce long séjour
- ici depuis la résolution qu'elle avoit prise d'en partir le 14
- juin dernier, à cause de l'absence de son Éminence de Paris; mais
- elle désire à présent passionnément pouvoir arriver à Dampierre
- quelques jours avant l'arrivée et retour de son Éminence.--A
- Londres, ce 9 aoust 1639.»
-
-30 AOUST. LE CARDINAL DE RICHELIEU A Mme DE CHEVREUSE[425].
-
- «Madame, le Roy a trouvé fort étrange qu'ayant reçu votre
- abolition il y a plus de trois mois telle qu'on la désiroit pour
- vous en ce temps et dont il vous a plu me remercier vous-même,
- vous ayez fait difficulté de vous en servir comme vous disiez le
- vouloir faire. Je vous avoue que je n'ai sçu jusques à présent
- attribuer le délai que vous avez pris à autre chose qu'à un
- dessein formé de ne revenir pas en France. L'esprit que Dieu vous
- a donné m'a empêché de croire que les faux avis que l'on vous a pu
- donner, aient esté capables de produire cet effet si préjudiciable
- à votre propre bien, vous croyant trop judicieuse pour ne
- connoistre pas que sa Majesté ne voudroit pour rien du monde vous
- donner une abolition pour une chose dont elle voulût par après
- vous rechercher en France. N'estant pas à Paris, elle n'a pu vous
- en envoyer une nouvelle, et quand elle y auroit esté, elle
- n'auroit pas jugé à propos de le faire, vu que celle que vous
- avez, qui a déjà été plusieurs fois changée à votre gré, ne peut
- estre plus grande et plus expresse.
-
- «Cependant, parce que le sieur de Ville vous a voulu persuader
- qu'on vous vouloit rechercher sur le fait de M. de Lorraine, je ne
- crains point de vous déclarer que l'intention du Roy n'a jamais
- esté et n'est point telle, et que vous jouirez de votre abolition
- selon son plein et entier effet, sans qu'il soit plus parlé de
- négociations faites avec M. de Lorraine. Reste donc à vous,
- Madame, de faire ce que vous estimerez plus à propos pour votre
- avantage, que je souhaiterai toujours autant que vous même, comme
- estant véritablement, etc.»
-
- [425] Man. de Colbert, fol. 44 bis. Manque dans le _Suppl.
- franç._
-
-LONDRES, 16 SEPTEMBRE 1639. Mme DE CHEVREUSE AU CARDINAL[426].
-
- «Monsieur, il est vrai que je vous ai remercié comme je fais
- encore des obligations que je vous ai des soins que vous avez pris
- de m'obliger auprès du Roy pour m'en faire obtenir les graces que
- j'en ai reçues et tiens de vous, lesquelles je vous jure ne vous
- avoir jamais demandées qu'avec un dessein ferme de m'en servir;
- mais, Monsieur, les rencontres qui se sont faites du depuis et que
- j'attribue à mon malheur, m'ont fait faire la dernière dépêche que
- je vous ai faite, afin de les vous faire sçavoir pour chercher les
- remèdes que la foiblesse de mon esprit ne pouvoit trouver sans
- votre aide. A ceci, Monsieur, je vous avoue que vous avez beaucoup
- remédié par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
- dont je n'ai point de remercîments capables pour en exprimer mes
- ressentiments. Mais, Monsieur, il faut que je vous confesse aussi
- que les appréhensions où l'on m'a mise ont esté telles que mon
- esprit n'a pas été capable de les surmonter tout d'un coup en m'en
- retournant présentement en France, où je vous proteste que je n'ai
- jamais eu ni n'ai encore autre dessein que de m'y voir dans
- l'honneur de votre bienveillance. Seulement il faut, s'il vous
- plaist, que vous pardonniez à ma foiblesse qui a besoin de quelque
- temps pour remettre mon esprit si étonné par tant de diverses
- rencontres. C'est ce que je vous supplie de ne point trouver
- mauvais que je fasse, en vous assurant que je crois mon bien si
- attaché à mon retour en France que je me hâterai tant que je
- pourrai pour me délivrer des inquiétudes qui travaillant mon
- esprit m'empêchent de m'en aller présentement. A quoi, Monsieur,
- j'avoue que la considération de votre éloignement du lieu ordonné
- pour ma demeure m'est encore un grand obstacle. J'espère qu'elle
- ne sera pas longue, et que, votre bonté n'ayant autre vue en cette
- occasion que celle de mon repos, vous trouverez bon de me donner
- le temps que je vous demande pour m'y mettre, lequel je rendrai le
- plus court que je pourrai, puisque je vous assure encore une fois
- que je ne le sçaurois trouver parfait qu'en vous pouvant assurer
- de vive voix que je suis, Monsieur, etc., MARIE DE
- ROHAN.--Londres, ce 16 septembre.»
-
- [426] Man. de Colbert, fol. 45. Manque dans le _Suppl. franç._ On
- nous a communiqué l'original sur lequel nous avons rectifié la
- copie.
-
-PARIS, 12 SEPTEMBRE 1839. DU DORAT AU CARDINAL[427].
-
- «Monseigneur, j'ai jugé qu'il estoit à propos de donner avis à
- votre Éminence que j'ai de vendredi dernier fait tenir la lettre
- qu'il lui a plu écrire à madame de Chevreuse, à laquelle j'ai fait
- aussi une bien longue lettre pleine de raisons qui la doivent
- porter à ce qui est du devoir d'une dame d'honneur[428]. Mais
- parce que je crains que dans le sentiment où elle est à présent,
- elle ne sera peut-estre pas satisfaite ni de mes vérités ni de mes
- respects, j'en ai retenu copie pour faire voir que mon intention a
- bien toujours esté de la servir, mais non pas de l'offenser. Mais
- comme je pensois fermer ma lettre un homme de condition m'est venu
- dire une nouvelle que votre Éminence ne doit pas ignorer, qui est
- que le mariage d'Espagne et d'Angleterre est conclu, et par la
- négociation de madame de Chevreuse. Je l'ai bien pressé de m'en
- dire davantage, mais il m'a juré n'en sçavoir que le bruit commun.
- J'ai ajouté cette nouvelle à ma lettre et lui ai mandé qu'elle
- pouvoit s'assurer que si la chose estoit, quoiqu'elle semblât bien
- cachée, ou votre Éminence la sçavoit ou la sçauroit dans peu de
- jours; que c'estoit un péché qui ne se remettoit ni en ce monde
- ici ni en l'autre, et que qui auroit commis ce crime feroit bien
- de mourir hors son pays et ne mériteroit pas de la terre pour l'y
- couvrir, qu'il ne falloit néantmoins jamais désespérer tant que
- votre Éminence seroit dans cette bonne volonté dont elle a si
- souvent reconnu les effets. Et quoique cette nouvelle m'ait à
- l'abord surpris, je ne l'ai pourtant pas jugée impossible, quand
- j'ai bien songé à la soudaine fuitte de Cousières, et sans sujet
- ni aucune apparence de crainte. Je ne sçais pas si quelqu'un
- affectionné à l'Espagne ou à l'Angleterre l'auroit voulu honorer
- de cette pénible et périlleuse commission, mais il faudroit estre
- plus fin et moins innocent que moi pour deviner. Cependant,
- Monseigneur, je crois qu'il faudra que cette dame s'explique dans
- le 21 de ce mois, car je mande vertement à monsieur de Boispille
- qu'il ne faut plus parler de retardement, et que s'il pense
- envoyer ci-après des lettres, je ne les ouvrirai point, car pour
- elle trois ordinaires se sont passés sans qu'elle m'ait écrit. Il
- y a quelques jours, Monseigneur, que j'avois prié monsieur Cheré
- de communiquer à votre Éminence un petit dialogue entre la Reyne
- et monsieur de Chevreuse lorsqu'il fut à Saint-Germain conduire
- Monsieur le vice-légat pour son congé. La Reyne demanda au mari
- des nouvelles de sa femme. Il lui répondit sans songer qu'elle en
- sçavoit beaucoup plus que lui, et lui dit d'un ton assez aigre
- qu'il se plaignoit bien fort de sa Majesté de ce que seule elle
- empêchoit le retour de sa femme. La Reyne, qui est toute bonne,
- fut surprise, et lui dit qu'il avoit grand tort, qu'elle aimoit
- bien fort sa femme, qu'elle souhaiteroit bien de la voir, mais
- qu'elle ne lui conseilleroit jamais de revenir. Et ayant fait une
- pose, elle lui demanda si c'estoit Du Dorat qui lui avoit dit
- cette nouvelle; il jura, et ne se parjura point, que je ne lui en
- avois jamais parlé; car il est très véritable qu'il y a quinze
- mois que je n'ai pas eu l'honneur de voir la Reyne, et m'en
- estimant indigne j'en ai évité les occasions, jusques là que je
- n'ai jamais vu monseigneur le Dauphin, et n'ai osé prononcer
- l'auguste nom de la Reyne qu'en demandant à Dieu la conservation
- de sa personne; et il faudroit estre bien abandonné de Dieu que
- d'avoir autre parole ni autre sentiment. Monsieur de Chevreuse m'a
- fait l'honneur de me redire ceci aux mêmes termes qu'il plaira à
- votre Éminence le lire, et le bon homme entreprend d'écrire à
- votre Éminence pour une affaire qui lui importe de la vie; car
- monsieur Prou, à qui il doit et qui fournit sa maison, le veut
- prendre par famine. Il a ouï dire que votre Éminence a fait
- beaucoup de bien à Madame sa femme, et que les jurisconsultes
- disent que l'homme et la femme sont _eadem persona_; c'est
- pourquoi il en espère aussi; mais les philosophes disent que
- _nullum idem simile_, et que qui a de l'argent le garde. J'espère,
- Monsieur, que votre Éminence me pardonnera d'oser tant écrire,
- puisque je suis, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 12
- septembre.»
-
- [427] Man. de Colbert, fol. 47. Manque dans le _Suppl. franç._
-
- [428] On n'a pas cette lettre.
-
-PARIS, 23 SEPTEMBRE 1639. DU DORAT AU CARDINAL RICHELIEU[429].
-
- «Monseigneur, je supplie très humblement votre Éminence par sa
- bonté ordinaire me pardonner cette importunité qui sera, à mon
- avis, la dernière pour ce qui regarde les malheurs et fautes de
- Mme de Chevreuse, de laquelle je désespère le retour après tant de
- fuittes et de remises. Il est bien vrai que si je pouvois ajouter
- foi aux relations du sieur de Boispille, qui arriva ici le 20 de
- ce mois, il me resteroit encore quelque petit rayon d'espérance.
- Il est bien vrai qu'il a de bonnes intentions, mais il se laisse
- aisément piper au chant des Sirenes. Ses raisons, ou plutôt ses
- conjectures, sont, qu'il a l'argent que votre Éminence lui a fait
- délivrer avant que partir, que Mme de Chevreuse ne lui a point du
- tout demandé; seulement lui a esté ordonné de le garder quand elle
- voudra partir pour revenir en France, ce qu'elle ne veut faire que
- le Roy et votre Éminence ne soyent ici, parce qu'estant à
- Dampierre et si proche de Saint-Germain elle a assez d'ennemis qui
- pourroient rapporter qu'elle verroit toutes les nuits la Reyne,
- comme elle faisoit souvent, il y a huit ou neuf ans. Elle a encore
- une autre raison qui me semble bien ridicule, qu'elle demande du
- loisir pour reposer son esprit après tant de frayeurs qu'elle dit
- qu'on lui a faites; elle croit, à mon avis, que les esprits
- doivent faire diète comme les corps; mais c'est un régime que le
- sien ne doit pas pratiquer, car il se pourroit bientôt évaporer.
- Le dit sieur de Boispille à toutes ces apparences de son retour
- ajoute un serment qu'elle lui a fait de revenir, qui est si
- exécrable que je ne l'ose écrire. Je crois qu'estant en Espagne
- elle l'a tiré de quelque formalité des anciens Grenadins; et à
- tout cela le bourgeois de Londres et de Paris ajoute que la Reyne
- ne veut pas qu'elle revienne devant qu'elle ait parlé à votre
- Éminence, et disent-ils qu'elle n'est fort bien avec vous qu'afin
- de faire part à Mme de Chevreuse de votre amitié. Votre Éminence
- me pardonnera, s'il lui plaît, cette liberté de lui écrire ce
- qu'on dit ici. J'avois écrit à Mme de Chevreuse qu'on l'accusoit
- d'avoir sollicité l'alliance d'Espagne et d'Angleterre, mais le
- sieur de Boispille m'a assuré de sa part que là il ne se parle
- point du tout de cette alliance, et il m'assure que l'ambassadeur
- ou agent d'Espagne n'est pas fort bien dans l'esprit du Roy de la
- Grande-Bretagne, qui ne l'a point vu du tout depuis son retour
- d'Écosse, et que même il est mal satisfait des Espagnols qui ont
- fait quelque déplaisir au sieur Gerbier à Bruxelles; et de plus il
- ajoute qu'il y a trois mois que la Reyne mère n'a reçu d'argent.
- Hier, un homme natif d'Orléans, nommé Bernard, que j'ai autrefois
- présenté au feu père Joseph, me vint trouver et me dit qu'il y a
- long temps qu'il a intention de rendre un bon service au Roy, qui
- est que si on lui veut donner ce qu'il faut il baillera une rude
- atteinte au fort de Mardic, près de Dunquerque. Je lui voulus
- doucement demander les moyens, mais il me dit que c'estoit un
- secret à dire au maître. C'est un homme qui a séjourné longtemps à
- Bruxelles, et qui n'en est de retour que depuis dix-huit mois. Il
- m'a dit que quelque esloignée que fût votre Éminence, s'il avoit
- de quoi il y pourroit bien aller, et m'a conclu que son entreprise
- est une pièce d'hiver, ou pour le plus tard du mois de mars; c'est
- tout ce que j'ai pu tirer. Je vous supplie très humblement trouver
- bon, Monseigneur, que je vous aie écrit tout ce que dessus, et de
- me faire l'honneur de croire qu'il n'y a personne au monde qui ait
- plus de passion que moi à tout ce qui regarde votre service, comme
- y estant bien obligé, et voulant vivre et mourir dans la qualité
- de, Monseigneur, votre, etc., DU DORAT.--Paris, ce 23 septembre
- 1639.»
-
- [429] Man. de Colbert, fol. 49. Manque dans le _Suppl. franç._
-
-16 NOVEMBRE. Mme DE CHEVREUSE A M. DE CHEVREUSE[430].
-
- «J'ai vu par vos lettres et entendu par Renaut les sentiments où
- vous estes pour mon retour, et le désir que vous avez de sçavoir
- quels sont aussi les miens. A quoi bien véritablement je vous
- respondrai que j'ose dire qu'ils sont encore plus grands que les
- votres de me voir en France en estat de remédier à nos affaires et
- de vivre doucement avec vous et mes enfants. Mais je connois tant
- de péril dans la résolution d'aller là, comme je sçais les choses,
- que je ne la puis prendre encore, sachant que je n'y puis servir à
- votre avantage ni au leur si j'y suis dans la peine. Ainsi il me
- la faut doublement éviter pour le pouvoir un jour faire, et
- cependant chercher avec patience quelque bon chemin qui enfin me
- mène là, avec le repos d'esprit que je ne puis encore trouver.
- C'est ce que je vous jure que je demande tous les jours à Dieu, et
- que je m'étudie à trouver tant que je puis, n'ayant autre dessein
- au monde que celui-là et le ciel. J'estois dans la même pensée
- quand Boispille partit, et, croyez moi, j'ai encore appris des
- particularités très importantes depuis, et dont je suis absolument
- innocente, ainsi que peut-estre même on connoist à cette heure, et
- toutes fois dont toutes les apparences montrent qu'on me vouloit
- accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela, mais
- je vous proteste bien qu'aussitôt que je connoistrai, selon les
- lumières que Dieu me donne, m'en pouvoir retourner surement, je ne
- perdrai un quart d'heure sans faire ce qu'il faut pour haster mon
- partement d'ici. Et puisque c'est mon intérêt aussi bien que le
- votre, vous devez en cela vous en reposer sur la parole que je
- vous en donne, vivant cependant le plus doucement que vous
- pourrez, et espérer avec moi que Dieu ne permettra pas que ce
- soit long-temps sans nous voir. Réglez votre maison le mieux que
- vous pourrez; ce sera toujours autant de fait quand je serai là,
- et la mienne le sera assez aussi pour n'y apporter point de
- désordre. C'est celle qui est absolument à vous, M.--16 novembre.»
-
- [430] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._
- Nous avons sous les yeux l'original.
-
-16 NOVEMBRE. Mme DE CHEVREUSE A M. DU DORAT[431].
-
- «Monsieur, encore que vous me fassiez grand tort de m'accuser de
- tant d'injustice contre moi-même que je ne veux pas mon propre
- bien en ne désirant pas mon retour en France, je ne puis me
- fascher contre vous, d'autant que j'attribue ce soupçon à l'amitié
- que vous me portez, qui vous fait souhaiter mon repos que je
- sçais, aussi bien que vous, ne pouvoir trouver que là, et encore
- mieux que je ne le cherche point autre part. Puisque vous doutez
- encore de mes sentiments d'y aller, (je vous dis que) quand
- Boispille vous a dit que j'avois résolu de ne point perdre de
- temps pour cela, il vous a dit vrai, et le motif qui m'arrête est
- fondé sur des appréhensions si raisonnables de la continuation de
- la persécution de mon malheur ordinaire, dont j'ai encore depuis
- peu sujet de craindre de nouveaux effets, que je m'étonne comme on
- me peut accuser d'une telle extravagance comme de feindre des
- appréhensions imaginaires pour n'aller pas jouir des biens
- véritables, au lieu de me plaindre des peines où ma mauvaise
- fortune me réduit. Enfin je conclus que Dieu seul sçait quand il
- m'en tirera, et moi que j'y travaillerai après mon salut comme à
- ce qui m'importe le plus au monde, et que, comme il y va du tout,
- je n'oublierai rien dès que je verrai jour à trouver la fin de mes
- misères; c'est-à-dire à vous pouvoir dire de vive voix que je suis
- de tout mon cœur à vous, M. DE ROHAN.»
-
- * * * * *
-
- «Je ne nie pas que je n'ai beaucoup d'obligation à M. le cardinal;
- mais il faut que je lui en aie encore davantage pour n'estre plus
- malheureuse.--16 novembre.»
-
-Mme DE CHEVREUSE A BOISPILLE[432].
-
- «Boispille, il est vrai que vous m'avez laissée dans un très
- véritable désir de retourner en France, et je proteste que j'y
- suis toujours; mais j'ai eu encore depuis votre partement tant de
- nouvelles connoissances de la continuation de mon malheur dans les
- soupçons qu'il donne de moi, qu'il m'est impossible de me résoudre
- d'aller m'exposer à tout ce qu'il peut produire contre moi. C'est
- ce qui m'arrête encore de suivre le dessein que j'avois d'écrire
- et envoyer selon que je vous avois parlé, et me fait attendre
- quelque temps qui me donne la lumière que je n'ai pas de pouvoir
- avec sûreté travailler à me procurer le repos de me voir chez moi,
- qui ne sçauroit estre tel jusques à ce que j'y puisse aller hors
- des inquiétudes que j'ai présentement sujet d'avoir. Croyez que je
- suis si partiale pour mon retour que je passe pardessus beaucoup
- de choses, mais il y en a qui m'arrêtent avec tant de raison qu'il
- faut nécessairement que je demeure encore où je suis. Je l'écris à
- monsieur mon mari, et l'assure que toute mon étude est le moyen de
- me procurer un retour exempt des maux que j'appréhende. A quoi
- j'espère qu'après tout Dieu me fera la grace de parvenir,
- peut-estre plus tôt qu'il me semble. Je sens et sens trop les
- incommodités qu'il y a dans cet éloignement pour ne le pas faire
- finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant il faut plutôt
- souffrir que de périr; et comme j'ai le principal intérêt j'aurai
- le principal soin de me retirer le plus tôt qu'il se pourra de
- l'état où je suis, ne le pouvant faire sans me mettre en un pire,
- où n'estant pas bonne pour moi-même je ne le serois pour personne.
- C'est tout ce que je vous puis dire pour cette heure, et que je
- serai toute ma vie votre très affectionnée amie, MARIE DE ROHAN.»
-
- [431] Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le _Suppl. franç._
-
- [432] Man. de Colbert, fol. 54. Manque dans le _Suppl. franç._
-
-
-III.--_Déclaration du Roy, vérifiée en Parlement le 21 avril 1643._
-
- «Louis, par la grace Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous
- présents et à venir, salut. Depuis nostre avénement à la couronne,
- Dieu nous a départi si visiblement sa protection que nous ne
- pouvons sans admiration considérer toutes les actions passées dans
- le cours de notre règne, qui sont autant d'effets merveilleux de
- sa bonté. Dès son entrée, la foiblesse de notre âge donna sujet à
- quelques mauvais esprits d'en troubler le repos et la
- tranquillité; mais cette main divine soutint avec tant de force
- notre innocence et la justice de notre cause que l'on vit en mesme
- temps la naissance et la fin de ces pernicieux desseins, avec tant
- d'avantage pour nous qu'ils ne servirent qu'à affermir notre
- puissance. Depuis, la faction de l'hérésie s'eslevant pour former
- un parti dans l'Estat qui sembloit partager nostre authorité, il
- s'est servi de nous pour en abattre la puissance; et nous rendant
- l'instrument de sa gloire, il a permis que nous ayons remis
- l'exercice de la religion et relevé ses autels en tous les lieux
- où la violence de l'hérésie en avoit effacé les marques. Lorsque
- nous avons entrepris la protection de nos alliés, il a donné des
- jours si heureux à nos armes qu'à la vue de toute l'Europe, contre
- l'espérance de tout le monde, nous les avons rétablis en la
- possession de leurs États. Si les plus grandes forces des ennemis
- communs de cette couronne se sont ralliés contre nous, il a
- confondu leurs ambitieux desseins. Enfin, pour faire paroistre
- davantage sa bonté envers nous, il a donné bénédiction à notre
- mariage par la naissance de deux enfants lorsque nous l'espérions
- le moins. Mais si d'un costé Dieu nous a rendu le plus grand et le
- plus glorieux prince de l'Europe, il nous a fait aussi connoîstre
- que les plus grands Roys ne sont pas exempts de la condition
- commune des autres hommes; il a permis, au milieu de toutes ces
- prospérités, que nous ayons ressenti des effets de la foiblesse de
- la nature; et, bien que les infirmités que nous avons eues et qui
- nous continuent encore, ne nous donnent pas sujet de croire que le
- mal soit sans remède, et qu'au contraire nous ayons par toutes les
- apparences l'assurance de recouvrer une personne entière,
- néantmoins comme les événements des maladies sont incertains, et
- que souvent les jugements de ceux qui ont le plus d'expérience
- sont peu asseurés, nous avons estimé estre obligé de penser à tout
- ce qui seroit nécessaire pour conserver le repos et la
- tranquillité de nostre Estat, en cas que nous vinssions à lui
- manquer. Nous croyons que comme Dieu s'est servi de nous pour
- faire tant de graces à cette monarchie qu'il désire encore cette
- dernière action de prudence qui donnera la perfection à toutes les
- autres, si nous apportons un si bon ordre pour le gouvernement et
- administration de nostre couronne que Dieu nous appellant à lui
- rien n'en puisse affoiblir la grandeur, et que dans le bas âge de
- nostre successeur le gouvernement soit soutenu avec la force et la
- vigueur si nécessaires pour maintenir l'authorité royale; nous
- croyons que c'est le seul moyen de faire perdre à nos ennemis
- toutes les espérances de prendre avantage de notre perte: et nous
- ne pouvons leur opposer une plus grande force pour les obliger à
- un traité de paix que de faire un si bon establissement dès nostre
- vivant qu'il rallie et reunisse toute la maison royale pour
- conspirer avec un mesme esprit à maintenir l'estat présent de
- nostre couronne. La France a bien fait voir qu'estant unie elle
- est invincible, et que de son union dépend sa grandeur, comme sa
- ruine de sa division. Aussi les mauvais François seront retenus de
- former aucune entreprise, jugeant bien qu'elles ne réussiront qu'à
- leur confusion, lorsqu'ils verront l'authorité royale appuyée sur
- de si fermes fondements qu'elle ne pourra estre esbranlée. Enfin
- nous affermirons l'union avec nos alliés, qui est une des
- principales forces de la France, quand ils sçauront qu'elle sera
- conduite par les mesmes maximes qui en ont jusques ici si
- heureusement et si glorieusement maintenu la grandeur. Nos actions
- passées font assez juger de l'amour que nous avons eu pour la
- conservation de nos peuples et de leur acquérir par nos travaux
- une félicité accomplie. Mais la résolution que nous prenons de
- porter nos pensées à l'avenir, avec l'image de nostre fin et de
- nostre perte, est bien une marque plus assurée de nostre tendre
- affection envers eux, puisque l'exécution de nos dernières
- volontés produira ses effets en un temps où nous ne serons plus,
- et que nous n'aurons autre part en la félicité du règne qui
- viendra que la satisfaction et le contentement que nous recevrons
- par avance de penser au bonheur de nostre Estat. Or, pour exécuter
- nostre dessein, nous avons pensé que nous ne pouvions prendre une
- voie plus assurée que celle qu'ont tenue en pareilles occasions
- les Rois nos prédécesseurs. Ces sages princes ont jugé avec
- grand'raison que la régence du royaume, l'instruction et éducation
- des Rois mineurs, ne pouvoit estre déposée plus avantageusement
- qu'en la personne des mères des Rois, qui sont sans doute plus
- intéressées à la conservation de leurs personnes et de leur
- couronne qu'aucun autre qui y pourroit estre appelé.
-
- * * * * *
-
- «A ces causes, de notre certaine science, pleine puissance et
- authorité royale, nous avons ordonné et ordonnons, voulons et nous
- plaist qu'advenant notre déceds avant que notre fils aîné le
- Dauphin soit entré en la quatorzième année de son âge, ou en cas
- que notre dit fils le Dauphin décedast avant la majorité de notre
- second fils le duc d'Anjou, nostre très chère et très amée épouse
- et compagne, la Reyne, mère de nos dits enfants, soit régente en
- France, qu'elle ait l'éducation et l'instruction de nos dits
- enfants, avec l'administration et gouvernement du Royaume, tant et
- si longuement que durera la minorité de celui qui sera Roy, avec
- l'advis du conseil et en la forme que nous ordonnerons ci après;
- et en cas que ladite dame régente se trouvant après notre déceds
- et pendant sa régence en telle indisposition qu'elle eust sujet
- d'appréhender de finir ses jours avant la majorité de nos enfants,
- nous voulons et ordonnons qu'elle pourvoye, avec l'advis du
- conseil que nous ordonnerons ci-après, à la régence, gouvernement
- et administration de nos enfants et du Royaume, déclarant dès à
- présent que nous confirmons la disposition qui en sera ainsi par
- elle faite, comme si elle avoit esté ordonnée par nous.
-
- * * * * *
-
- «Et pour témoigner à notre très cher frère le duc d'Orléans que
- rien n'a esté capable de diminuer l'affection que nous avons
- toujours eue pour lui, nous voulons et ordonnons qu'après notre
- déceds il soit lieutenant général du Roy mineur en toutes les
- provinces du Royaume, pour exercer pendant la minorité ladite
- charge sous l'authorité de ladite dame Reyne régente et du conseil
- que nous ordonnerons ci-après, et ce nonobstant la déclaration
- registrée en notre cour de Parlement qui le prive de toute
- administration de nostre Estat, à laquelle nous avons dérogé et
- dérogeons par ces présentes pour ce regard. Nous nous promettons
- de son bon naturel qu'il honorera nos volontés par une obeissance
- entière, et qu'il servira l'Estat et nos enfants avec la fidélité
- et l'affection à laquelle sa naissance et les grâces qu'il a
- reçues de nous l'obligent, déclarant qu'en cas qu'il vînt à
- contrevenir en quelque façon que ce soit à l'establissement que
- nous faisons par la présente déclaration, nous voulons qu'il
- demeure privé de la charge de lieutenant général, défendant très
- expressément en ce cas à tous nos sujets de le recognoistre et de
- lui obeir en cette qualité.
-
- «Nous avons tout sujet d'espérer de la vertu, de la piété et de la
- sage conduite de notre très chère et bien amée épouse et compagne,
- la Reyne, mère de nos enfants, que son administration sera
- heureuse et advantageuse à l'Estat. Mais comme la charge de
- régente est de si grand poids, sur laquelle repose le salut et la
- conservation entière du Royaume, et qu'il est impossible qu'elle
- puisse avoir la connoissance parfaite et si nécessaire pour la
- resolution de si grandes et si difficiles affaires, qui ne
- s'acquiert que par une longue expérience, nous avons jugé à propos
- d'establir un conseil près d'elle pour la régence, par les advis
- duquel et sous son authorité les grandes et importantes affaires
- de l'Estat soient résolues suivant la pluralité des voix. Et pour
- dignement composer le corps de ce conseil, nous avons estimé que
- nous ne pouvions faire un meilleur choix pour estre ministres de
- l'Estat que de nos très chers et très amés cousins le prince de
- Condé et le cardinal de Mazarin, et de notre très cher et féal le
- sieur Seguier, chancelier de France, garde des sceaux et
- commandeur de nos ordres, et de nos très chers et bien amés
- Bouthillier, surintendant de nos finances, et de Chavigny,
- secrétaire d'Estat et de nos commandements; voulons et ordonnons
- que notre très cher frère le duc d'Orléans, et en son absence nos
- très chers et amés cousins le prince de Condé et le cardinal de
- Mazarin soient chefs dudit conseil, selon l'ordre qu'ils sont ici
- nommés, sous l'authorité de ladite dame Reyne régente. Et comme
- nous croyons ne pouvoir faire un meilleur choix, nous défendons
- très expressement d'apporter aucun changement audit conseil en
- l'augmentant ou diminuant, pour quelque cause ou occasion que ce
- soit, entendant néantmoins que vacation advenant d'une des places
- dudit conseil par mort ou forfaiture, il y soit pourveu de telles
- personnes que ladite dame Régente jugera dignes, par l'advis dudit
- conseil et à la pluralité des voix, de remplir cette place,
- déclarant que notre volonté est que toutes les affaires de la paix
- et de la guerre et autres importantes à l'Estat, même celles qui
- regarderont la disposition de nos deniers, soient délibérées audit
- conseil par la pluralité des voix; comme aussi qu'il soit pourvu
- cas échéant aux charges de la couronne, surintendant des finances,
- premier président et procureur général en notre cour du parlement
- de Paris, charges de secrétaire d'Estat, charges de la guerre,
- gouvernements des places frontières, par ladite dame Régente avec
- l'advis dudit conseil sans lequel elle ne pourra disposer d'aucune
- desdites charges; et quant aux autres charges, elle en disposera
- avec la participation dudit conseil. Et pour les archeveschés,
- eveschés et abbayes estant en notre nomination, comme nous avons
- eu jusques à présent un soin particulier qu'ils soient conférés à
- des personnes de mérite et de piété singulière et qui ayent esté
- pendant trois ans en l'ordre de prestrise, nous croyons, après
- avoir reçu tant de grâces de la bonté divine, estre obligé de
- faire en sorte que le même ordre soit observé pour cet effect;
- nous désirons que ladite dame Régente, mère de nos enfants, suive
- aux choix qu'elle fera pour remplir les dignités ecclésiastiques
- l'exemple que nous lui en avons donné, et qu'elle les confère avec
- l'advis de notre cousin le cardinal de Mazarin auquel nous avons
- fait cognoistre l'affection que nous avons que Dieu soit honoré en
- ces choix; et comme il est obligé, par la grande dignité qu'il a
- dans l'Église, d'en procurer l'honneur, qui ne sçauroit estre plus
- élevé qu'en y mettant des personnes de piété exemplaire, nous nous
- assurons qu'il donnera de très fidèles conseils conformes à nos
- intentions. Il nous a rendu tant de preuves de sa fidélité et de
- son intelligence au maniement de nos plus grandes et plus
- importantes affaires, tant dedans que dehors notre royaume, que
- nous avons cru ne pouvoir confier après nous l'exécution de cet
- ordre à personne qui s'en acquittast plus dignement que lui.
-
- Et d'autant que pour des grandes raisons, importantes au bien de
- notre service, nous avons été obligé de priver le sieur de
- Châteauneuf de la charge de garde des sceaux de France, et de le
- faire conduire au château d'Angoulesme où il a demeuré jusques à
- présent par nos ordres, nous voulons et entendons que ledit sieur
- de Châteauneuf demeure au mesme estat qu'il est de présent audit
- château d'Angoulesme jusques après la paix conclue et exécutée, à
- la charge néantmoins qu'il ne pourra lors estre mis en liberté que
- par l'ordre de ladite dame Régente, avec l'advis dudit conseil qui
- ordonnera d'un lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du
- royaume ainsi qu'il sera jugé pour le mieux. Et comme notre
- dessein est de prévoir tous les sujets qui pourroient en quelque
- sorte troubler le bon establissement que nous faisons pour
- conserver le repos et la tranquillité de notre Estat, la
- cognoissance que nous avons de la mauvaise conduite de la dame
- duchesse de Chevreuse, et des artifices dont elle s'est servie
- jusques ici pour mettre la division dans notre royaume, les
- factions et les intelligences qu'elle entretient au dehors avec
- nos ennemis nous font juger à propos de lui défendre, comme nous
- lui défendons, l'entrée de notre Royaume pendant la guerre;
- voulons même qu'après la paix conclue et exécutée, elle ne puisse
- retourner dans notre Royaume que par les ordres de ladite dame
- Reyne régente, avec l'advis dudit conseil, à la charge néantmoins
- qu'elle ne pourra faire sa demeure ni estre en aucun lieu proche
- de la cour et de ladite dame Reyne. Et quant aux autres de nos
- sujets de quelque qualité et condition qu'ils soient que nous
- avons obligé de sortir du royaume par condamnation ou autrement,
- nous voulons que ladite dame Reyne régente ne prenne aucune
- résolution pour leur retour que par l'advis dudit conseil.
-
- «Voulons et ordonnons que notre très chère et très amée épouse et
- compagne la Reyne, mère de nos enfants, et notre très cher et amé
- frère le duc d'Orléans fassent le serment en notre présence et des
- princes de notre sang, et aux princes, ducs, pairs, maréchaux de
- France et officiers de notre couronne, de garder et observer le
- contenu en notre présente déclaration sans y contrevenir en
- quelque façon et manière que ce soit.
-
- «Si donnons en mandement à nos amés et féaux les gens tenant notre
- cour de parlement de Paris, que ces présentes ils ayent à faire
- lire, publier et registrer pour estre inviolablement gardées et
- observées sans qu'il y puisse être contrevenu en quelque sorte et
- manière que ce soit; car tel est notre plaisir. Et affin que ce
- soit chose ferme et stable à toujours, nous avons signé ces
- présentes de notre propre main et fait ensuite signer par notre
- chère et très amée épouse et compagne, et par notre très cher et
- amé frère le duc d'Orléans, et des trois secrétaires d'Estat et de
- nos commandements étant de présent près de nous, et fait mettre
- notre scel.
-
- «Donné à Saint Germain en Laye, au mois d'avril l'an de grâce mil
- six cent quarante trois, et de notre règne le trente troisième.
-
- «Ce que dessus est ma très expresse et dernière volonté que je
- veux être exécutée. Signé LOUIS, ANNE, GASTON.
-
- «A côté visa, et plus bas: PHELIPEAUX, BOUTHILLIER, et de
- GUENEGAUD.
-
- «Scellées du grand seau de cire verte, sur lacqs de soye rouge et
- verte. Et encore est écrit: lues, publiées, registrées, ouï et
- requerant et consentant le procureur général du Roy, pour être
- exécutées selon leur forme et teneur, à Paris, en Parlement, le
- vingt unième avril mil six cent quarante trois. Signé DU TILLET.»
-
-
-
-
-NOTES DES CHAPITRES V, VI ET VII
-
-
-_Divers passages des Carnets de Mazarin qui se rapportent à ces trois
-chapitres._
-
-Le cardinal Mazarin avait l'habitude d'écrire de temps en temps sur un
-de ces petits cahiers, qu'on appelle ordinairement _agendas_ ou
-_carnets_, ce qu'il devait faire, ou même ce qu'il se proposait de dire
-à diverses personnes, au conseil, surtout à la reine; et il mettait cet
-agenda, ce carnet dans la poche de sa simarre pour s'en servir au
-besoin. La plupart du temps, on n'y rencontre que des lignes fort
-obscures, où Mazarin seul aujourd'hui pourrait reconnaître sa pensée.
-Quelquefois il se développe davantage, et dans ces notes, jetées à la
-hâte sur le papier à mesure que les événements se succédaient, on
-découvre ses sentiments véritables, on a comme un tableau fidèle de ce
-qui se passait alors dans son esprit. Ce ne sont point des mémoires que
-l'on compose après coup pour justifier sa conduite, et où l'on arrange
-les faits sur le rôle et le personnage que l'on veut se donner auprès de
-la postérité. Ici, rien de pareil: tout est écrit sur place, sous
-l'impression du moment, sans aucun dessein préconçu. Ces notes n'étaient
-pas faites pour d'autres yeux que ceux de leur auteur; c'est une sorte
-d'entretien qu'il institue avec lui-même, un compte qu'il se rend de ses
-actions et même de ses intentions; par où l'on peut se convaincre que
-Mazarin n'a rien entrepris sans y avoir mûrement pensé, et qu'ainsi que
-Richelieu il a voulu tout ce qu'il a fait.
-
-Colbert, le premier domestique de Mazarin, comme on disait alors, son
-homme de confiance, l'intendant de ses affaires et de sa maison,
-recueillit ces carnets, à ce qu'il paraît; des mains de Colbert ils ont
-passé aisément dans celles de son bibliothécaire Baluze, et c'est de là
-qu'ils sont arrivés à la Bibliothèque impériale, FONDS DE BALUZE,
-_armoire_ VI, paquet 1. Chacun de ces carnets est tout petit, à peu près
-comme un in-32. Il y en a quinze; il est certain qu'autrefois il y en
-avait au moins seize; car le seizième est à Tours entre des mains bien
-connues qui le gardent sévèrement. Ces quinze carnets commencent en
-1642, et vont jusqu'à l'exil de Mazarin en 1651. Ils embrassent donc
-près de dix années qui ne sont pas assurément les moins remplies et les
-moins glorieuses du XVIIe siècle.
-
-Sans entrer dans de trop minutieux détails, il suffit de dire que ces
-carnets sont écrits tantôt au crayon, tantôt à l'encre. Le crayon est
-aujourd'hui assez effacé; l'écriture a mieux résisté; mais elle est
-souvent bien difficile à lire. Les noms propres surtout sont presque
-méconnaissables. Pour surcroît de difficulté, Mazarin écrit d'abord en
-italien, et, quand il songe plus particulièrement à la reine, en
-espagnol; il ne se hasarde que peu à peu et assez tard à se servir du
-français. Nous ne craignons donc pas d'avancer que la moitié à peu près
-des premiers carnets est ou matériellement indéchiffrable, ou presque
-inintelligible faute de développements suffisants; mais l'autre moitié
-nous paraît digne de la plus sérieuse attention: tantôt elle confirme,
-tantôt elle rectifie, toujours elle éclaire les idées qu'on s'est faites
-des desseins, des sentiments et de la conduite de Mazarin.
-
-M. Ravenel, auquel on doit les _Lettres du cardinal Mazarin à la Reine
-et à la princesse Palatine_, etc., _pendant sa retraite hors de France,
-en 1651 et 1652_, était plus propre que personne, et par ses études
-antérieures et par sa pénétration ingénieuse, à continuer ce qu'il avait
-si bien commencé, et à donner des extraits intelligents et fidèles des
-carnets de Mazarin. Malheureusement M. Ravenel nous a déclaré qu'il
-avait renoncé à ce travail, et c'est à son refus, plus d'une fois
-renouvelé, que nous nous sommes engagé dans l'étude difficile de ce
-précieux document. Il a bien voulu nous communiquer une copie
-qu'autrefois il en avait fait faire: nous nous empressons de reconnaître
-que cette copie nous a été fort utile et nous a épargné bien des peines;
-mais nous pouvons dire aussi sans ingratitude qu'elle est
-très-imparfaite, et il n'est pas besoin d'ajouter qu'il ne paraîtra pas
-ici une seule ligne qui n'ait été soigneusement vérifiée sur le texte
-original.
-
-Enfin, M. Léon Delaborde qui, dans tous les sujets, recherche avec tant
-de patience les renseignements les plus cachés et les met en lumière
-avec tant d'art, a eu connaissance de ces carnets, et il en a semé
-plusieurs passages dans les notes de sa curieuse histoire du _Palais
-Mazarin_.
-
-Déjà nous-même, dans _La Jeunesse de Mme de Longueville_, nous avons
-fait usage de cette source riche et peu connue. Ici nous allons
-rassembler, sur les personnes et les choses engagées dans notre récit,
-les notes éparses dans les neuf premiers carnets, depuis 1643 jusqu'aux
-approches de la Fronde, en avertissant bien qu'il nous a fallu négliger
-plus d'une ligne qui nous ont été indéchiffrables, et en demandant grâce
-pour les fautes qui nous seraient échappées dans cette première et
-difficile transcription.
-
-PREMIER CARNET, PREMIERS MOIS DE 1643.
-
- P. 143: «4 giugno 1643. Ingiuste propositioni di haver
- l'ammiragliato con Avre e Bruaghe (le Havre et Brouage), ove
- l'isola di Ré, la Rocella et Tolone, o di haver Metz, Tul o Verdun
- col governatorio generale. Parlar col Principe e me di questo
- aggiustamento. Prometter per ricompenza a Vandomo la Ghienna o
- Champagna. In ogni caso è meglio la Bertagna che l'ammiragliato.
- S. M. dimandi tempo per acomodar ogni cosa.» P. 144, 145:
- «Megliare (La Meilleraie) e Breze, li conservi (S. M.), perche
- assolutamente, quando saranno disgustati, qualche principe sene
- prevalerà. Almeno durante la guerra non introduca cosa che possi
- loro dispiacere. Hanno piazze, sono denarosi, e La Megliare ha
- segreto e risolutione... In somma S. M. pensi che se li parenti
- del Cardinale (Richelieu) si disgustano, che li havrà, havrà un
- gran partito. Si puo prometter in oltre a Vandomo che nelli stati
- si farà che si rimborsi di cento mila scudi..... S. M. si
- compiaccia non risolvere senza che io ne habbi notizia.»--P. 146:
- «Vandomo mi rende pessimi uffizii appresso Monsieur e la caballa
- che è contra la Riviera (l'abbé de la Rivière).»
-
-DEUXIÈME CARNET, JUIN ET JUILLET 1643.
-
- P. 3: «Il Rosso (le personnage désigné par ce sobriquet est bien
- certainement le prince de Condé, père du duc d'Enghien) crede che
- madama di Cheverosa arrivando farà un acomodamento particolare trà
- le due corone (de France et d'Espagne) all'esclusione di tutte.»
- --«Se (S. Maesta) ha intentione per Chatonof, me lo dica, non
- havendo altro desiderio che viver bene con quelli S. M. vorrà.»
-
- P. 5: «Son richiesto dà Chatonou. S. Maestà comandi.»--«Il Rosso a
- madama di Vocellas (la sœur de Châteauneuf) che farebbe un
- viaggio in Berri per stringersi col fratello.»--«Si arma la
- caballa contro di me.»
-
- P. 7: «Dice il Rosso a tutti che si attacchino a Bovè (l'évêque de
- Beauvais) che durerà più di nessuno. Che Chatonou sarà
- assolutamente cancelliere. Mandà dà me genti per richiedermi
- d'amicizia e prometermi miraviglie. Instigano tutti Bovè a parlar
- contro me, et il medesimo fanno con Briena (le comte de Brienne) e
- sua moglie.»
-
- P. 11. «Rosso al Cancellier (Seguier) che assolutamente non sto
- ben in effetto, che presto lo vedrò.»--«Discorso tenutomi dal
- Rosso sopra Chatonof, et altre cose, e di M. di Vandomo, etc.
- Publicano che io voglio guardie, e sperano potermi far gran male
- con l'inventione trovata della galanteria.»
-
- P. 13: «S. A. (Monsieur) offertosi al Principe di parlar contra
- Chatonof. Venuto a dirmelo, e ricercatomi, e gli ha dato consiglio
- di parlarmene et impegnarmi.»--P. 14: «Rosso ha detto che bisogna
- travagliare per mettermi in diffidenza di S. M. facendo credere
- che sono tutto di Monsieur; perciò ha detto che volevo farlo
- coregente.»
-
- P. 15: «Roccafogo (La Rochefoucauld) dà Chatonof.»--P. 16: «Il
- Rosso m'ha mandato 50 persone per l'affare di Chatonof.»--«La
- carica di cancelliere del ordine (chancelier de l'ordre du
- Saint-Esprit), per renderla a Chatonof.»--Non faccià (S. Maestà)
- sopra intendente Chatonof si non vuole ristabilirlo intieramente.
-
- P. 17: «Bovè e Bofort, liga contro me.»
-
- P. 18: «Rosso non travaglia che alla divisione dei ministri.
- Adesso procura guadaguar Avo (le comte d'Avaux) adulandolo, etc.
- Rosso odia S. M. Pensa ad abbassarla, e dice haverne li
- modi.»--«Assolutamente il Rosso vuol vederli (li ministri)
- disgustati per rendersene capo. S. M. ci penci, perchè questo è il
- maggior punto di tutti.»
-
- P. 19: «Durarò fatiga (sic) a conservarmi, perche sono sempre più
- perseguitato, potendo dire senza vanità che il Rosso il primo e
- poi molti altri credono haver miglior mercato di S. M. non
- consigliata dà persona disinteressata e ferma come io sono.»
-
- P. 20: «Io non ardisco parlar in certe cose, temendo che S. M. non
- creda quello li vien insinuato ogni giorno che io ho le massime
- del Cardinale.»--«In tutti li affari vi sono due faccie. Se S. M.
- mi stima abile, mi creda, e riconoscerà in effetti se l'havrò ben
- consigliata. Si no, faccia elettione d'un altro e li creda,
- convenendo più cosi che titubare nelle risolutioni. Quando havrò
- havuto l'onore di dirli il mio senso, almeno deve esser certa che
- sarà sempre senza passione e cordiale. Molti possono usar di
- questi termini assicurando S. M. della loro servitu, mà nessuno
- con fundamento più palpabile di me.»
-
- P. 21: «Tutto Parigi da l'avantaggio dell' elettione di Briena al
- Rosso, il quale (Brienne) si crede che serve a S. M., mà doppo lei
- intieramente al Rosso.»--«Briena non m'ha veduto. Fa molto per
- accomodare il Rosso con la casa di Vandomo, non so se con ordine
- di S. M.»--«Sono assolutamente tradito con li Vandomi, mentre
- faccio il possibile per servirgli.»--«Ogniuno dice che S. M. è
- impegnata assai in favore di Chatonof. Se questo è, di grazia S.
- M. me lo dica, e se vuol servirsene, mi ritirerò come vorrà.»
-
- P. 22: «Rosso a Treville che suo figlio[433] si dovrebbe
- riscaldare per haver un governo e un' altro per Gassion.»--«Briena
- ha detto al maresciallo d'Estrée che andavo a visitar Chatonof per
- ordine della regina et offerirli l'ordine et il governa di Turena
- (Touraine).»--Si vuol far un presente a Mma di Cheverosa di 50 mil
- franchi.»
-
- [433] Cela prouve bien que _il Rosso_ est M. le Prince.
-
- P. 25: «Bovè travaglia incessamente per acquistar amici, e
- togliermi i miei. Dice tale esser l'intentione della Regina.»
-
- P. 26: «Rosso mille protestationi, etc., che sa bene che la Regina
- ha fatto in modo che io posso disporre di Monsieur.»--«Credo
- madama di Cheverosa impegnata in mille cose.»
-
- P. 27: «Discorso di Chatonof a M. d'Avo intorno la pace, dicendo
- che bisogna farla particolare.»--«Avo dice haver riconosciuta
- tenerezza in S. M. verso di lui.»--«Fieschi (le comte de Fiesque)
- mi ha stretto intorno Chatonof et il Cancelliere.»
-
- P. 31: «Bovè travaglia contro me per ogni verso. Riceve M. di
- Chatonof. Si mette nelle braccià di Bofort e madama di Monbazon, e
- mi dispiace le offerte che fà à madama di Cheverosa di depender
- intieramente dà suoi cenni.»
-
- P. 33: «Bovè dice che, perche non resti memoria in Francia del
- Cardinale, vorrebbe che nella pace si restitui ogni cosa, a che
- Botru (le comte de Bautru) ha risposto che converebbe ancora
- riedificar la Rocella e tante piazze abattute.»--«Rosso si
- lamenta, grida che la Regina perde ogni cosa, minaccia trà li
- denti del Parlamento. Fa istanza di sapere se S. Alt. dimanda
- qualche cosa.»
-
- P. 34: «Discorso havuto con Mma di Cheverosa, Campione, la
- principessa di Ghimené. Che la suddetta crede che senza interesse
- non vi può essere amicizia[434].»
-
- [434] Ainsi dès 1643 les dissertations sur les fondements de
- l'amitié, qui depuis occupèrent tant la société de Mme de Sablé,
- étaient déjà à la mode; mais en 1643 elles avaient, ce semble, un
- objet plus direct, et les discours que rapporte ici Mazarin ont
- bien l'air d'avances faites à condition.
-
- P. 38: «Mercordi, sarà fatto il negotio per 200 mil lire per Mma
- di Cheverosa.»
-
- P. 39: «M. Vincent (saint Vincent de Paul) vuol metter avanti il
- Padre Gondi (le père du cardinal de Retz).--«Belingan (Beringhen)
- sopra Chatonof, e che chiamandolo S. M. gli havevano detto che io
- mene anderei.»--P. 41: «Ogni uno si è messo in testa di rovinar il
- Cancelliere, e sono divisi circa il dar questa carica a Chatonof,
- alcuni escludendolo et altri desiderandolo.»
-
- P. 42: «S. M. mi perdoni se li dico che posso temere dei mali
- offizii, poiche vedo che questi (Importanti) hanno forza di far
- cambiar parere a S. M. in molte cose, ancorche havesse risoluto in
- contrario. Hanno detto a S. A. che S. M. è la più dissimulata
- persona del mondo, che non si deve fidare, che, sebbene in
- apparenza mostra far caso di me, in effetto dissimula per la
- necessità degli affari, e che ha tutta la confidenza in loro, di
- che si accorgerà in tempo che non potrà rimediarvi.»
-
- P. 47: «Tutta la casa di Vandomo dice che non si havrà riposo
- finche li parenti del Cardinale sieno intieramente rovinati, e
- quelli si sono arrichiti nel tempo passato. Principe di Nemur (le
- duc de Savoie Nemours) dice l'istesso, e che si voleva veder
- demolito Richelieu e le altre case dei parenti del Cardinale. In
- fine li Vandomi et adherenti e Bofort in particolare animano tutti
- li imbrogli della corte, etc.»
-
- P. 50: «S. M. ha detto al Rosso, che me l'ha riferito, sopra
- ricerca alli parenti del Cardinale, et ha risposto che vi
- pensarebbe. Si vede dà questo che S. M. non si fida di me, mentre
- non si apre quando li dimando la sua intentione in questo
- particolare.»
-
- P. 51: «S. M. dicendomi se vi sarebbe qualche modo dà farmi esser
- contento, quando sono appresso di lei, gli ho risposto che, come
- li miei dispiaceri et afflitioni non procedono dà altro che dà non
- vederla servita come vorrei, et della mala piega che prenderanno
- li affari se non vi si rimedia quando sono appresso di S. M.,
- m'affligo d'avantagio perche conosco più dà vicino il suo gran
- merito, le mie obbligationi, e l'ingratitudine di questi che non
- fanno il loro dovere verso di lei. Gli ho detto nel fervore del
- discorso che se S. M. vedesse il molto che desidero servirla, e
- l'estrema passione che ho per la sua grandezza, si dolerebbe del
- poco che faccio, ancorche testifichi gradirlo, etc.»
-
- P. 53: «Consideri S. M. quello dice Mma di Cheverosa della sua
- dissimulazione e della poca fermezza; l'esempio in me delli quatro
- giorni della morte del Re, di Mma d'Egullion e di altri, etc.»
-
- P. 58, 59, 60, 61: «Il Rosso me ha appresado mucho porque ablasse
- por Dammartin[435], aziendo siempre el interesse de Mma la
- Principessa. Dice que el D. de Vandomo es el major enemigo que yo
- tengo, que estando asentado cerca del en el Parlamento le dijo que
- su negotio de Bertagna no abia succedido porque yo a parte habia
- aconsejado la Reyna de no azerlo; que era menester remediar muy
- presto al gran credito en que me ponia accerca della Reyna, porque
- m'establezeria en modo que dentro de poco tiempo no fuera posible
- el derribarme... Y en conclusion que era menester juntarse todos
- contra me... Abla tambien de la protetion que tengo de los
- parientes del Cardinal. Y el Rubio, despues de haverme rogado de
- no ablar a nadie d'esto, me ha jurado sobre los Evangelios que era
- verdad, y que, si fuesse necessario por my servitio, la
- sostentaria. De muchas otras partes se me confirma lo mismo, y
- todo se puede creer del natural de Vandomo, añadiendo solamente
- que por differente camino el Rubio tiene los mismos
- pensamientos... S. M. m'havrebbe echo major favor a no accomodarme
- con M. de Vandomo, porque me tormienta todos los dias. Es
- infallible que todas las cabalas de Paris son fomentadas dal
- dicho.»
-
- P. 62: «Vanno a trovar M. Vincent, e sotto pretesto di affetione
- alla Regina li dicono che la sua riputatione perde per la
- galanteria. Dicono che Bovè habbi fatto parlar M... sopra la
- galanteria.»
-
- P. 65: «Los enemigos se juntan para azer me mal... Que Mma
- Cheverosa le anima todos... Sy S. M. quiere conservar me de manera
- que puede ser de provecho, es menester quittar se la masqhera y
- azer obras que declarasen la protetion que quiere tener de mi
- persona.»
-
- P. 66: «Dicen me que S. M. por dar satisfation de que se sierve de
- mi a los que le ablan contra, dice que no puede azer otra cosa,
- agora siendo necesitada a esto.»
-
- P. 68: «Aze la Dama (Mme de Chevreuse) grandes diligentias por
- fortificar el partido de Vandomos. Ha ganado el Duque de Guisa que
- a sido mediator por el ajustamiento con el Duque d'Elbouf.»
-
- P. 69: «Tanto falta que aya producido un buen effetto lo que S. M.
- ha dicho a la Dama y otros... que al contrario todos estan
- animados contra me...»
-
- P. 70: «No ay otros discursos que de honra y generosidad, y si
- predica siempre que es menester perderse..., y azy liga todos la
- Dama in estas maximas tan prejuditiales all' Estado.»
-
- P. 71: «La Dama me ha preguntado quantos dias havia estado
- contrariado de lo que habia dicho de la disimulation de la Reyna;
- que es fuerza le ayan dicho my inquietud que yo confesse a S. M.
- haver tenido por esto particular. La Dama me ha dicho que no cree
- que yo tenga la amistad por la Reyna al punto que ella entiende, y
- quo no la tenga por nadie; y preguntandole lo que avia de azer por
- que creiesse que era su servidor al punto que decia[436], me ha
- respuesto que se ne aperciviera luego si esto fuesse, ma que yo
- no la engañeria, aziendo semblante de cosa que verdaderamente no
- fuesse.»
-
- P. 74, 75, 76, 77: «La Dama me ha dicho que la Reyna era
- disacreditada, y que cada dia lo seria mas; que... conoscia muy
- bien lo que venia de ella y lo que de my; que tenia entero credito
- acerca de S. M.; que a un volver de ojos entendia lo que S. M.
- tenia en el corazon. Entre los discursos[437] me ha dicho que yo
- prenderia alarme in malos passos. Yo e respondido, etc. A ablado
- contra Montegu por que sierbe el Cancelier.»--«Me ha querido ablar
- del como avia yo de gobernar me en buena politica, etc.»
-
- «Es cierto que continuan juntarse al jardin de Tulleri, que ablan
- contra el gobierno de la Reyna los que se dicen sus majores
- serbidores, y que son contra me mas que nunca, hasta concluir
- siempre que sy per cabalas no podran destruir me, intentaran otros
- modos.»
-
- «Sy la mar puede sossiegarse con echarmi... come Jonas en la bocca
- de la balena, yo are luego, no deseando mas que el gusto e
- contentamiento de S. M., y, valga la verdad[438], es imposible
- servir con estos sobresaltos, mientras travajo de dia y de noche
- por complir a mis obligationes, y acer bien que no se puede ser
- serbidor mas interessado de S. M. de lo que my.»
-
- P. 83: «Saint-Ibar, portato della Dama come un Eroe.»
-
- P. 84: «Mma d'Egullion... la famosa tapizeria di Lucrezia a Mma di
- Cheverosa.»--«S. M. deve amparar vigorosamente el Cancelier, o
- quittarle del puesto que tiene.»--«Fortificarmi di un ministro
- come Servien.»
-
- P. 91: «M. di Bofort pretende che il maresciallo della Megliare
- non ritorni in Bertagna. Riposta fatta.»
-
- P. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.»
-
- P. 107: «Vorrei che mi costasse molto et esser stato intieramente
- a S. M. dà molti anni in poi.»
-
- P. 108: «S. M. consideri La Megliare che si dona a lei. Ha...
- governo, regimenti, amici, comodità e valore, e si dona
- interiamente a lei.»--P. 109: «Megliare, suo domestico, è per il
- governo; darli il ducato che il Re li haveva promesso.»
-
- P. 110: «M. di Vandomo stringe per l'amiragliato, dicendo che io
- ho ordine e che non vi fa niente. Bovè rimette tutto a me et fa
- credere, come dice Vandomo, che io voglio sostener Brezé come
- parente di M. le Cardinal.»
-
- P. 115: «Bovè querelato M. de Ghimené per che diceva esser per me.
- Ostentatione dell' unione sua con Briena...»--«La Regina vedrà a
- Val di Grace Chatonof, etc.»
-
- [435] Nouvelle preuve décisive que _il Rosso_ est le prince de
- Condé.
-
- [436] Cela confirme ce que dit La Rochefoucauld des coquetteries
- que se faisaient alors Mazarin et Mme de Chevreuse.
-
- [437] Peut-être: _los dientes_.
-
- [438] Dans les lettres italiennes de Mazarin on rencontre souvent
- cette locution: _vaglia il vero_.
-
-TROISIÈME CARNET, AOUT 1643.
-
- P. 5: «Visita di Campion, affettionatissimo di la Dama.»
-
- P. 6: «Bovè procura il ritorno di M. di Noyers e tutti li
- Importanti.»
-
- P. 7: «Si pubblica che S. M. non sia bene con Cheverosa. Il Gras
- (Le Gras) l'ha detto a Le Teglier.»
-
- P. 8 et 9: «Per metter mi contro il popolo, vanno insinuando che
- io propongo di levare un quartiere delle rendite di Parigi, e
- sostengono che M. di Bovè vi si opponeva firmamente dicendo che
- era il sangue dei poveri, e che io dicessi che non importava e che
- si doveva fare, insieme che la Regina era forestiera, e che io non
- introducevo altri nella confidenza che Montegu medesimamente
- straniero.»
-
- P. 10: «Sy yo creyera lo que dicen que S. M. se sierve de me por
- necesidad sin tener alguna inclination, no pararia aqui tres
- dias.»
-
- P. 11: «Che la Dama haveva detto che non era disperato il negotio
- di Chatoneu, e che dimandava tre mesi di tempo per far vedere
- quello poteva. Cosi ha detto alli Vandomi, predicandoli ad haver
- pazienza, perche vedrebbero cambiamento di scena; in oltre, che
- ella acquistarà intieramente la grazia di S. M.; che voleva
- aplicarsi a questo adulandola, etc.»
-
- P. 18: «Los importantes ablan contra la Reyna mas que nunca. Estan
- desperados contra Belingan e Montegu; dicen que el primero es un
- alcahuete (maquereau) y que al altro daran mil palos; que es
- menester perder todos los que fueran de mi parte.»
-
- P. 19: «La Dama, Jacinto (?), y todos los Importantes no piensan a
- otra cosa che a sitiar la Reyna, de manera che no puene ablar con
- nadie que no le tenga discursos conformes en favor de su cabala
- contra my, mettiendole mil sospechos de todos los que no fueran
- unidos a ellos, y alejando los que supieren ser affectionados a mi
- persona.»
-
- P. 20: «La Ternera (_la genisse_, sobriquet qui désigne peut-être
- Mme de Senecé, gouvernante des enfants de France et première dame
- d'honneur de la Reine) tiene gran comercio con Chatonou... a
- concertado con Mma di Cheverosa antes que ella me hablava d'esto
- negotio y de la carta que avia recebido del dicho por dar a la
- Reyna. En fin azen mil concertos y enredos por diminuir mi dicha
- acerca de su Maestad.»
-
- P. 24: «Che muchas personas eran de manera animadas contra me que
- era imposible que no me succediesse algun gran mal.»--«Que algunas
- personas no de gran condition aviano offresido al Duque di Guisa y
- otros sus parientes de matarme, mas que avian querido eschuchar
- esta proposition.»--«Che los majores enemigos que yo tenia eran
- los Vandomos y la Dama que le animava todos, diciendo que se no si
- tomaria luego la resolution desazerse de me, los negocios (no)
- irian bien, los grandes serian tan sujetos como antes, y yo
- siempre mas poderoso con la Reyna, y que era menester darse priesa
- antes que Anghien volviesse.»
-
- P. 25: «Duca di Res al Mma d'Asserac per comprare una isola per
- Mma di Cheverosa dove vuol metter Campioni (les deux frères
- Campion) et andarvi talvolta per vedere senza sospetto
- Sarmiento.»--«La ragione per la quale crede la Dama et altri di
- poter farmi ritirare è che S. M. nella ricusatione di Chatoneu ha
- detto che non poteva presentemente metterlo appresso la sua
- persona, e che qualche rispetto l'impediva; dà che concludono che
- il mio riguardo ne sia ragione; e dicendo la Dama di esser certa
- che S. M. ha gran stima et affettione per il suddetto, spera che,
- quando si potrà disfar di me, il luogo sarà certo all'altro; et
- ogni uno si lusinga in questo massimamente. Mi si dice che ogni di
- S. M. assicura particolarmente Bovè della sua affettione e si
- scusa delle dimostrationi che fa a me con la necessità. Questo è
- un punto tanto delicato che S. M. deve compatire se ne parlo
- spesso.»
-
- P. 26: «M. d'Elbeuf mi ha detto che si travagliava gagliardamente
- perche non fosse amico e servitore mio, e che potevo imaginarmi
- quello si faceva con gli altri. Sotto gran segreto mi ha dimandato
- se era vero che io havessi detto avanti a S. M. a Mma di Cheverosa
- che parlava per il suo governo di Picardia, che lei parlava contra
- li interessi di suo marito che sarebbe stato costretto a restituir
- il denaro che riceve dal duca di Chone (le duc de Chaulnes); io
- gli ho risposto di si, come è la verità, mà che lo dissi per
- cominciar a dar una apertura per reintegrarlo nel governo. Mà si
- vede che la Dama non perde tempo per farmi de' nemici; e dalle
- diligenze che uza con Elbeuf, che non ama, si puol inferire quelle
- havrà fatte e farà con gli altri.»
-
- P. 27: «Trumble (?) y un gentilhuomo a S. M. che io non voglio la
- pace, e che ho le medesime massime del Cardinale, e che per mezzo
- della regina di Spagna, che ha credito, si puol concludere
- prontamente una pace particolare. Il detto è tutto di Mma di
- Cheverosa che ha fatto giocar la mina nell'istesso tempo che ha
- parlato a S. M. nelli medesimi termini. Questa dona vuole rovinar
- la Francia. S. A. dice che il matrimonio di sua figlia
- (Mademoiselle) si puol fare con l'Arciduca, e che S. M. inclina
- più a questo che a nessun altro partito, dicendo che se li
- potrebbe dare la Fiandra in governo.»
-
- P. 129: «La Dama et altri pubblicano che trà poco la Regina si
- servirà di Chatoneu, e cosi ingannano ogniuno et obbligano a
- visitarlo e ricercare la sua amicizia. Scusano la Regina della
- tardanza in chiamarlo sopra la necessità che (ha) dà servirsi di
- me per un poco... Li servitori di S. M. vanno tutti a far la corte
- a quelli che mi vogliono poco bene, e pure dovrebbero venir da me
- se credessero piacer cosi a S. M., e non faciendolo pare che o
- non sieno veri servitori di S. M. o che sappino che la S. M. non
- si cura di me.»
-
- P. 31: «Chatoneu ha parlato a lungo che bisogna far una pace
- particolare, e questo discorso solo puol rovinar intieramente la
- Regina.»
-
- P. 37 et 38: «Elbeuf me ha dicho que quando yo fui en la casa de
- Cheverosa, algunos de los que se avian juntado... que la Reyna y
- yo estavamos embarazados por el negotio de la de Monbazon, y que
- era menester hablar serio por ser estimados, y alcanzar todo sin
- permetter que la authoridad de la Reyna s'establezeria de todo
- punto.»
-
- P. 39: «Botru m'ha fatto molta istanza per che li dicessi chi
- stimavo più della Dama e la principessa di Ghimené, e mi ha
- confessato che questa l'haveva pregato di riconoscerlo. M'ha detto
- che si esamina la mia vita. e si conclude che io sia
- impotente.»--«M. di Guisa amoroso di Mma di Monbazon.»--«Mma di
- Guisa disgustatissima di suo figlio. Non inclina al parentado di
- sua figlia col duca di Mercurio[439].»
-
- P. 43: «S. M. diga con resolution a la Dama quando le hablarà de
- la paz......... que aunque intenderà cosa alguna en particular,
- siendo resuelta de trattar juntamente con los alliados de la
- corona en l'assemblea che sia concertado por esto effetto.»
-
- P. 45: «Io no tengo de que dudar, despues de haverme S. M. con
- eccesso de bontad persistiendo que nadie podria deribarme del
- puesto que se ha servido darme en su gratia; mas contodo esto
- siendo el temor un compagnero inseparabile dell'affection, etc.»
-
- P. 44: «Dicen me que la Dama dava istructiones a la de Vandomo por
- que las maquinas que se izieren contra me sean bien conducidas.»
-
- P. 47: «Las personas mas capaces y dispuestas a azer embustas y
- caballas en la corte son la Dama, Vandomos y Elbeuf, etc.»
-
- P. 54 et 55: «M. del Ospital (le maréchal de L'Hopital) che si
- prendi cura al duca di Lorena perche ingannerà, e farà molte
- caballe incerte, intendendosi intieramente con Mma di Cheverosa.»
-
- P. 56: «Cavalier di Giar (François de Rochechouart, chevalier,
- puis commandeur de Jars) pensa governare, e poter servire la Dama
- e Chatoneu[440], e li fa preparare una camera in una casa che ha
- in questa villa. In somma, tutti Importanti pensano valersi di
- lui, credendo che possi parlar di tutto alla Regina con la quale
- si vanta haver havuto abitudini, credito e familiarità in altro
- tempo.»
-
- P. 58: «Mma di Cheverosa vuol dimandare una camera nel palazzo
- Cardinale.»--«Dicono alcuni che non devo fidarmi tanto nel affetto
- di S. M. perche l'haveva maggiore per la Dama, e pare adesso che
- non sene cura molto.»
-
- P. 60: «La casa di Vandomo travaglia per ogni verso per mettersi
- bene con Monsieur, e facendosi il parentado con Madamigella di
- Guisa se puol temere per le diligenze che si fanno per guadagnar
- S. M. per li principi di Lorena, e questo è uno dei maggiori punti
- a quali deve haversi l'occhio.»
-
- P. 65: «La riputatione della Francia non è in cattivo stato
- perche, oltre li progressi che da per tutto fanno le arme sue, è
- arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia e di quelle
- del Re d'Inghilterra con il Parlamento, non ostante che li
- Spagnoli facciano il possibile, e combattino per ogni verso questa
- qualità sino a minacciar il Papa se adherisce alli sentimenti e
- mediatione della Francia.»
-
- P. 69: «D'Estrée (le maréchal d'Estrée), che Bofort e li altri
- Vandomi parlano bene di me, mà che per questo non me ne
- risponde.»--«80 persone. Altre alloggiate in altri luoghi.»--P.
- 70: «La Dama fa entrar Campioni.»
-
- P. 71, 72, 73, 74 et 75: «Revocar il dono di M. di Bofort, e
- metterlo all'espargno.»--«Due garzoni della camera del Re affidati
- per metter appresso Bofort.»--«Far revenire le guardie Suizzere e
- Francesi.»--«Allontanar d'avantaggio Mma di Monbazon.»--«Far dire
- à Mma di Nemours che non si parli mai di suo fratello, e che
- facendolo metterà ordine S. M. che non lo facci più.»--«La Chatra,
- pensar a lui.»--«Risolver per M. di Bovè.»--«Saint-Ibar, non si li
- dica niente. Ha detto a Mortemart (le marquis, depuis duc de
- Mortemart) che riceve questo dà la Riviera (l'abbé de La Rivière)
- e Belingan (Beringhen).»--«Bariglione (le président Barillon, un
- des chefs des Importants dans le Parlement), mandarlo imbasciatore
- a Suizzeri.»--«Risolver per il governo di S. A. e per la
- Riviera.»--«Due mile pistole a M. di Bellegarde. Finir il negotio
- di Bassompiere.»--«Brevetto di Duca al maresciallo d'Estrée.»
-
- P. 80: «Padre Giuseppe, Giacopino di S. Onorato (jacobin, du
- couvent de la rue Saint-Honoré), a veder M. di Bofort. M. di
- Vandomo viene spesso a Parigi, e sua moglie non è partita.»--P.
- 81: «Cheverosa mille caballe, e dice che S. M. li fa continue
- protestationi d'amicizia.»--P. 82: «Allontanar Cheverosa che fa
- mille caballe.»--«Bofort riceve ogni giorno due lettere, e ne
- manda due, non è ben guardato. Varicarville con 35 cavalli a
- Aneto. Il conte di Mora (le comte de Maure) otte volte a Aneto.
- Leuville (neveu de Chateauneuf) molte volte, Villarso (le marquis
- de Villarseaux) il medesimo. Ha tre relassi (relais) dà qui Aneto,
- e si fanno grandi assemblee di gente. Boregard è a Parigi.
- Cargret, Clincian con un paggio. Gran nobiltà. Sicuramente
- qualche intrapresa. Si parla di prendermi nel foborgo di San
- Germano. Gran tavola. Finge di vender cavalli in publico e ne
- compra sotto mano. Grand' amasso di avena e foraggio[441].»
-
- P. 84: «M. le Prince a Bovè che se havesse creduto che Monsieur
- non avisarebbe Bofort, l'havrebbe fatto lui. M. d'Elbeuf m'ha
- detto che il Rosso[442] diceva che l'arresto di Bofort era stato
- risoluto senza lui, la mattina, e che li nepoti e fratelli di S.
- A. erano ben considerati, e che S. A. li faceva ben rispettare.
- Bovè ha dichiarato che l'ha detto a lui, il quale non si cura di
- essere allegato.»
-
- «Plessis Besançon ha detto che all'intorno della casa di Vandomo
- vi erano più di 40 persone armate. M. di Liancurt disse che per 10
- giorni non dovevano andare li Vandomi a Liancurt per poter prima
- ben accomodare ogni cosa e ne restarono d'accordo, quando tre
- giorni appresso risolsero di andare a fine d'haver cavalli.»
-
- P. 85: «Cercar le prove per li cavalli di rilasso. Far chiamar
- Rivet, usciere del gabinetto, e dimandarli quello li disse il suo
- ote (hôte, aubergiste) e quello vede lui della gente armata in
- carozza, etc. Ricordarsi che l'amico (quelque ami ou agent de
- Mazarin) avvisò che facendo il colpo Bofort sarebbe andato in
- Inghilterra, e per Liancurt la strada è buona. M. di Bellegarde mi
- ha detto haver saputo che se, quando ritornai dà Maison, non ero
- nella carozza di S. Alt., l'assassinato di Bofort contro di me era
- eseguito. Conte d'Orval, che la sua gente, tre e quattro sere
- duranti, ha veduto 12 e 15 uomini armati di pistoletti trà la casa
- di Crequi e la sua, così che io venivo ad esser preso in mezzo.»
-
- P. 86: «Mma la Comtessa (la comtesse douairière de Soissons),
- entrando a visitar Mma di Vandomo, li disse in presenza di tutti:
- Madama, le medesime persone che hanno perduto vostro figlio,
- perdirono il mio, mà con una differenza che il mio è morto e il
- vostro solamente prigione. Et il giorno avanti la detta Contessa
- mandò dà me ad offerirmi non solamente servizio mà la sua casa e
- denari.»
-
- «Mma di Cheverosa sortita del regno avendo somme considerabili di
- denari contanti. S. M. sa bene li suoi disegni, e che se li da 200
- mil lire, come pretende, n'havrà havute 400 mil lire.»
-
- P. 88: «Li 18 che furono otto giorni a desinare dà la Chatra tutti
- Importanti, e si dice che la fù presa la risolutione di disfarsi
- di me.»--«Mercurio (le duc de Mercœur) non è andato a Liancurt,
- et è stata una finta per coprirse, etc., e forse per ricever suo
- fratello quando havesse fatto il colpo.»--«Procurano di far salvar
- tutti, e Boregard ha detto che l'hanno messo in un cattivo
- affare.»--«Non ho gran soddisfatione del cavalier du Guet.»--«Tutto
- il popolo gode e diceva: eccolà quello che voleva turbar il nostro
- riposo!»--«Disegno che havevanno di madama di Cheverosa, di
- Chatoneu, e considerar sopra di ciò quanto si trattenne la Dama
- la sera del lunedi dà S. M.»
-
- P. 89: «Mma La Roche Guion che Lisieu (l'évêque de Lisieux) gli
- haveva fatti riprochi perche era venuta a vedermi; che gli haveva
- detto... che Mma di Cheverosa machinarebbe per altre strade la mia
- perdita, che poteva disporre assolutamente della Chatra e di
- Pernone (d'Épernon) il quale non mi amava punto et era un
- traditore; che Campione era fuggito sopra un cavallo della casa di
- Vandomo che fu spedito subito a Mma di Monbazon; che mi guardassi
- più che mai.»
-
- P. 91: «L'Argentiere incontrò Bofort e Bopui che rientravano nel
- Luvre dà dove il primo era sortito, quando S. M. si ritirò
- all'oratorio. L'Argentiere li disse: mon mestre, bisogna che vi
- sia qualche querela, avendo incontrati 15 o 20 gentiluomini a
- cavallo ben montati con pistoletti. Bofort li rispose: che vuoi tu
- che io facci?»
-
- P. 93: «Ogni uno mi dice che li disegni contra me non cesseranno,
- finche si vedrà che appresso di S. M. vi è un potente partito
- contro di me e capace di acquistar lo spirito di S. M., quando mi
- succeda una disgrazia.»
-
- [439] Il avait d'abord été question pour le duc de Mercœur d'un
- autre mariage avec Mlle d'Épernon, tandis que Mlle de Chevreuse
- aurait épousé Beaufort. Ier carnet, p. 112: «Matrimonii di
- Cheverosa e La Valeta (Mlle de la Valette d'Épernon) con il duo
- figli di Vandomo, quello di Nemours essendo fatto. S. M. dovrà
- avvertire all'unione di tanti grandi insieme, e al assicuri che
- non havranno mai altro oggetto che il proprio interesse.»
-
- [440] Sur l'amitié de Chateauneuf et de Jars, voy. le chap. III,
- p. 110 et 111.
-
- [441] Ces notes, comme bien d'autres, sont tirées des rapports de
- la police de Mazarin. Nous donnons plus bas quelques-uns de ces
- rapports.
-
- [442] Encore une preuve que _il Rosso_ est M. le Prince.
-
-QUATRIÈME CARNET, FIN DE L'ANNÉE 1643 ET COMMENCEMENT DE 1644.
-
- P. 2: «Ebber, mestre d'otel di Mma di Cheverosa, tre volte in tre
- giorni a Aneto dà M. di Vandomo.»
-
- P. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa alla Regina. Botru me
- l'ha detto.»--«La giallezza, cagionata dà soverchio amore.»
-
- P. 5: «Io ho avuto avviso che si pensava di prendermi andando a
- veder S. A. nel borgo di S. Germano.»--«Il mercordi disse Vandomo
- due volte in discorrendo al maresciallo d'Estrée: vorrei che fosse
- morto mio figlio di Bofort.»
-
- P. 6: «Vuol che Bofort sia più ammalato che non è. Non puol
- attender la pietà, etc. M. di Chavigny (gouverneur de Vincennes)
- ha torto in questo e nelle offerte fatte al detto nella visita
- dicendoli che il tempo potrà accommodare, etc.»
-
- P. 8: «Pressar l'esame delli due priggioni. Far chiamar l'oste del
- Selvaggo, incontro la casa di Vandomo, dove hanno allogiato
- Avancourt e Brassi, e l'oste vicino alla riviera dove erano undici
- il lunedi a sera. Interrogar li lacchè (les laquais) delli
- suddetti per saper se sono stati a Parigi, e cosi li esamineranno
- sopra questo punto. Il marchese d'Aligre fa assemblee di
- gentiluomini in casa sua con denari di Vandomo, e predica di darsi
- a lui. Briglié (Brillet), Foucré (Fouqueret), de Lié, et altri
- sino al numero di 24 sono partiti: si crede già imbarcati per
- Inghilterra in un vassello che era pronto dà sei settimane in quà
- per questo effetto. Il fratello di Brassi dice che Vandomo
- sospetti delli suddetti perche non si sono difesi. Che di Arlé
- (Harlay) sia andato ad incontrar S. A. al camino di Orleans, et
- che si fanno assemblee in casa del detto di Arlé.»
-
- P. 9: «Tremblé (Tremblay, gouverneur de la Bastille) m'ha detto
- che Limoges (l'évêque de Limoges) mi vuol gran male; che l'ha
- sollecitato per sapere quello dicevano li due priggioni alla
- Bastiglia, concludendo che il cardinale Mazarin saria _atrapé_,
- havendo fattoli metter priggioni per giustificar almeno in
- apparenza l'ingiustizia fatta a Bofort. Io ho detto a Tremblé di
- dirli di nuovo che non confessano cosa alcuna e che si difendono
- bene, per confirmarlo cosi nella credenza che ha, e perche dandone
- avviso a Vandomo, come farà, si riassicurino e ritornino le
- persone partite, afin di poterne prender qualcheduna.»
-
- P. 14: «Lettera di Cheverosa al Duca di Guisa sopra la sua
- condotta per sapere se la disapprovava come si diceva.»
-
- P. 17: «Marchese d'Aligre è stato dà me. Campione e Beauregard dà
- lui offertimi di farli prender priggioni.»
-
- P. 21: «Assemblea de' Principi a Fonteneblo per la S. Uberto per
- disfarsi di me e risolvere etc.»
-
- P. 26: «A Villeprou (Villepreux) e Nuesi (Noisy) assemblee di
- gente di Parigi et Aneto.»
-
- P. 27: «S. M. sappia in particolare di S. Alt. quello si dovrà
- fare di M. di Vandomo, dicendoli che io non parlo perche è mio
- interesse, e che è necessario prendere una buona risolutione per
- rumpere tutte le caballe che repullulano. Li nemici del cardinale
- pensano di nuovo a quelche estremità contra lui perche vedono che
- si governa in modo che li Parlamenti, li Ecclesiastici, li grandi
- et il popolo concorrano ad amarlo e stimarlo, crederlo necesario,
- desinteressato e zelante per il bene dello stato, e li detti
- nemici riconoscono che all'avvenir sarà sempre più.»
-
- P. 34: «Andar alla Sorbona al servitio del Cardinale.»--«È certo
- che Giar (Jars) porta parole a S. M. della parte di Chatoneu,
- etc.»
-
- P. 45: «La Schiatra con 10 cavalli, la viglia di Natale, dalla
- parte di Aneto; ben montati tutti con pistoletti, e cavalli di
- relasso. Entrò di notte e si trattene al passo di Madrid mezza
- hora. Si separò con 5 cavalli, e mando li altri avanti al Rulli
- (Reuilli) dove si riuni et entrò in Parigi.»
-
- P. 48 et 49: «Sanguin, valetto di camera di Mma di Monbazon, ben
- informato e pericoloso. La detta dama e Cheverosa più animate che
- mai et in speranza di far qualche cosa contra me con il tempo.»
-
- P. 57: «Manican, in carozza con Fieschi e Nemurs, ha inteso che il
- Principe insisteva per che facesse conoscere a S. Alt. R. che si
- era voluto assassinare a Aneto M. di Vandomo et il figlio.»
-
- P. 65: «Complimenti delli suddetti (Chandenier, l'évêque de
- Limoges, etc.) fatti diverse volte a Cheverosa.»--«S. M. dovrebbe
- applicare a guadagnarmi l'animo di tutti quelli la servono, e cio
- con far passar per le mie mani tutte le grazie che ricevono.»
-
- P. 80: «Marsigliac più Importante che mai. È sempre con
- Bariglion.»--«Si tengono consigli violenti contro di me, e si
- pensa ad usar il veleno. Faccià quello che vuole il cavalier di
- Giar, ancorche la sua legerezza e l'avidita di havere lo portino a
- protestarmi amicizia, in effetto è intieramente nel partito degli
- altri, et è persuaso che Chatoneu e Limoges sono nati per governar
- lo stato.»
-
- P. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644). L'imbasciatore Gorino,
- lega strettissima con Cheverosa e Vandomo et altri della corte e
- fuori. Risolutione di unir questa caballa a Spagnoli e disfarsi
- del Cardinale. Il suddetto spedisce di continuo a Cheverosa,
- Vandomo et altri. È stato sempre spagnolissimo et hora più che
- mai. Dice che il Cardinale una volta a basso, il detto partito
- trionfarà. Giar (Jars) confidentissimo di Gorino è sempre in
- speranza del ritorno di Chatoneu. Craft più brugione, più
- Spagnolo, e più del partito del suddetto. Gorino vuol partire di
- qui per haver più commodità di negotiare alla campagna. Craft ha
- detto mille improperii della Regina. S. M. faccià scriver una
- buona lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere
- de' suoi ministri e di quello scrisse Gorino. Gorino intese nel
- ponte de vecchi abiti[443] che non conveniva spogliarsene delle
- amicizie di Vandomo, Cheverosa et altri, sperando che alla fine
- prevalerebbero. S. M. impedisca Gorino di sortir dà Parigi se non
- è per ritornarsene... Assicurano che Marsigliac e Chandenier non
- sortono da casa di Gorino et intrano in tutti li consigli. In
- somma trà li trattati degli Importanti il veleno maggiore è che
- gli infetti una volta non ritornano mai.»
-
- P. 104: «S. M. dica al Principe qualche cosa perche lui fomenta
- tutto[444]. Accomodar l'affare del Duca di Guisa e Coligni, e
- commetterlo a 4 maresciali di Francia. Dir a S. M. come dovria
- governarsi in questo affare.»
-
- [443] Quelque pont-neuf ou chanson sur les vieux habits.
-
- [444] Mazarin parle ici de M. le Prince comme il a parlé de _il
- Rosso_. Nouveau motif pour penser que c'est le même personnage.
-
-CINQUIÈME CARNET, LE MILIEU DE L'ANNÉE 1644.
-
- P. 14, 15 et 16. «Vigié, luogotenente di cavalli in Lorena, etc.,
- dipendente di Bopui. Brigliet... La Ferriere. Barbe longhe
- tutti[445]. Il vicario di Verduno, confidente di monsignor di Metz
- (l'évêque de Metz était le fils naturel d'Henri IV et de Mme de
- Verneuil), sa molte cose. Ganseville alla croce bianca, avanti
- Longavilla, aspettandomi, pagò la spesa alli altri. Hebbi fortuna
- un giorno che m'attendevano, che io sortii del Luvre in carozza di
- Mma di Chavigny, cosi evitai il pericolo. Tutte le assemblee si
- facevano in casa di M. di Metz che assolutamente sapeva la trama,
- et al presente machina con Monsieur. Monsieur ha fatto il
- possibile per abbocarsi con Avancourt. Pernon, Guisa et altri
- continuamente alle assemblee di M. di Metz, e tutti sapevano il
- complotto.»
-
- «Passaporto per D. Giovanni d'Austria con cento persone. Salamanca
- e Sarmiento vengono con lui che passerà (sic) incognito. Ne ho
- fatto scrivere in Olanda perche li stati et il Principe ne sieno
- informati; mentre si permetta o si deve impedire il passagio alli
- due, o inviare persone per invigilare alle loro attioni, e cacciar
- anticipatamente madama di Cheverosa.»
-
- P. 43: «Mma di Cheverosa gran corrispondenza con Buglione, e con
- Piccolomini, e questo con Bugliono. La Strozzi governa
- Piccolomini, e la Strozzi è tutta a Mma di Cheverosa[446].»--P.
- 44: «Far arrestar Campione et de Lié che non sono sortiti di
- Francia.»
-
- P. 58: «S. M., parlato con tenerezza di Bofort al buè di Vicenne
- (au bois de Vincennes); cio fa mal effetto. Conosco bene che non
- ostante il più nero assassinato, etc. Si ricordi S. M. del
- principio. Bofort dice che l'errore che fece fù di non far venir
- subito Chatonof e de Noyers.»
-
- P. 59: «Nuove di Mma di Cheverosa e di Mma di Monbazon, e se
- questa spera che possi tornare alla corte.»--P. 60: «M. de
- Chatoneu a Monrouge et a vedermi.»--P. 62: «M. de Chatoneu a
- Monrouge per suoi negozii particolari. Non vedrà nessuno e se
- n'andrà poi in Berri.»
-
- P. 66, 67 et 68: «Ordine a Mma di Nemours di partire... Non
- bisogna procedere freddamente nell'affare di Mma di Nemours, e non
- ascoltare le preghiere delle donne che senz'altro parleranno. Alla
- compassione che S. M. è tenuta in coscienza di havere allo stato
- devono cedere tutte le altre.»--«Bisogna ancora pensare ad
- allontanar altri perche assolutamente li mal contenti son quelli
- che fomentano tanto in Parigi.»
-
- P. 69: «Far un regalo a M. di Montbazon (gouverneur de Paris) che
- l'ha meritato per la maniera che ha tenuta nell'emotione di
- Parigi.»
-
- P. 75: «Mma di Nemours ancora à Meudon. Se S. M. non si fa
- obbidire, tutto è perduto perche ogni uno oserà (sic) tutto.»
-
- Il est bien singulier que ce soit en 1644, au plus fort de la
- querelle des Vendôme et de Mazarin, que soit née la première idée
- du mariage du duc de Mercœur avec une nièce du cardinal. Celui-ci
- rejeta d'abord cette proposition que lui faisaient les Vendôme par
- des motifs qu'il ne donne point ici, mais qui se trouvent au
- Carnet VIe.--P. 23: «Mma la marescialla di Estrée (il ne faut pas
- oublier que le maréchal d'Estrée, frère de Gabrielle d'Estrée,
- était l'oncle du duc de Vendôme) m'ha fatto istanza del matrimonio
- d'una delle mie nipoti al Duca di Mercurio per parte di Mma di
- Vandomo e della duchessa di Nemours sua figlia per raccommodar
- cosi ogni cosa et assicurarmi per sempre della loro affettione; il
- che è stato ricusato dà me per le raggioni, etc (sic).» Et Carnet
- VIe, p. 6: «Nell'istesso tempo che Mma di Vendomo, il Duca di
- Mercurio e Mma di Nemours sua sorella mi fanno parlare per la
- marescialla di Estrée acciò consenta al matrimonio d'una delle mie
- nipoti con Mercurio, inviando Bofort a Malta o in altra più
- remota parte, con protestatione d'una fedelta et affettione
- indissolubile, per altra strada hanno richiesto M. le Prince con
- dichiaratione di voler dipendere dà lui et esser intieramente e
- senza alcuna riserva uniti alli suoi interessi per il matrimonio
- della figlia del conte d'Alè (d'Alais), pregandolo interporsi per
- la liberatione di Bofort. E per altro verso procuravano
- l'effettuatione del matrimonio con madamigella di Guisa, del quale
- si parlò oltre volte, protestando di voler stringersi con la detta
- casa; in che Maulevrier travaglia M. di Nemours, et per parte di
- Mma di Nemours e di Mercurio molte persone vi si affaticano, come,
- trà gli altri, il conte di Fieschi. Dà che si vede la sincerità,
- etc.»
-
- P. 99 et 100: «Quando S. M. vedrà il Principe di Condé nel
- consiglio dibattersi, voltar la schiena, gridar con poco termine
- contro uno o l'altro, S. M. potrà dirli _tu bo_ (tout beau), come
- altra volta, che si ricordi che è in presenza sua. S. M. dica a
- Mma la Principessa in confidenza che la condotta del Principe non
- è buona, cominciando a procurare di mettersi alla testa del
- Parlamento per rendersi considerabile, e far come fece nell'altra
- regenza; che con mille artifizii porta le cose all'estremità
- contra il Cancelliere et altri ministri, mà che S. M. non lo
- soffrirà, e non c'è risolutione che non prenda per impedirlo, e
- che per il Cancelliere potrebbe sodisfarlo mettendo in suo luogo
- Chatonof.»
-
- P. 105 et 106: «S. M. puol dire al commendator di Giar et a
- madamigella di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha detto che
- per vedere o no Mma di Cheverosa non sene curava, ad ogni modo la
- Regina della Gran Bertagna non dovrebbe admetter la visita di una
- persona che per sua mala condotta ha perdute le grazie di S. M. In
- oltre, deve S. M. dire alli medesimi che, se la Regina della Gran
- Bertagna risolve di trattenersi qui in Parigi o all'intorno lungo
- tempo, non ostante la buona dispositione della M. S., li cattivi
- spiriti l'inquieteranno, la porteranno insensibilmente a quelle
- cose che non vorebbe e che daranno disgusto a lei con S. M. La
- meglior stanza di tutte sarebbe Chatto-Thierri, e la detta Regina
- se n'anderà volontierissimo se quelli che sperano delli avantaggi
- o dell'aura dal suo soggiorno alla corte non li persuadono il
- contrario per loro interesse particolare. Ma sia sicura che Milord
- Gorino, Craft, Giar, commendator di Souvré, Cheverosa, Montbazon,
- Chatoneu, tutti li Importanti, e Bariglione, invidiosi della
- quiete presente del regno, travagliaranno con ogni potere perche
- stia qui. Perciò è bene di pensarvi in tempo.»
-
- Déjà, dans le QUATRIÈME CARNET, on lisait sur le duc de Lorraine,
- p. 81 et 92: «Mandar qualcheduno al Duca di Lorena per trattar con
- lui, e veder se volesse intrar nella Franche-Contea. S. M.
- l'assisterebbe, e quello conquistasse sarebbe suo. Per imbarcarlo
- guadagnar la Cantecroi, et in ogni caso o otteneremo quello
- vogliamo, o, continuando a trattar in sospetto a Spagnoli il
- procedere del detto Duca, si risolveranno a non fidarsi di lui,
- farli deperir le sue truppe, e forse a peggio. In fine dal trattar
- seco non si possono cavar che avantaggi notabili.»--Ici on lit, p.
- 18: «Assicurar la Cantecroi di una buona volontà mà dichiarando di
- non volersi ingerire nel matrimonio, essendo un affare che dipende
- di Papa.»--P. 68 et 69: «7 Iuglio 1644. La ragione principale per
- la quale S. M. risolve l'aggiustamento col Duca di Lorena,
- consentendo a rimetterlo ne' suoi stati all'eccezzione delle
- piazze che soltanto resteranno in deposito sino alla pace trà le
- corone, è per servirsi della sua persona e truppe, e goder delli
- avantaggi che per il suo mezzo le armate di S. M. e
- particolarmente quella di Turena possono havere nel passagio a
- prender quartieri di là dal Reno, essendo alla dispositione di S.
- M. Spira, Vorms et altri porti sopra il detto flume, e le facilità
- di far progressi nel paese di Lusenburgh et delle parti di
- Treveri. L'articolo dunque principale del trattato di S. M. con il
- Duca deve essere che servirà in persona col numero di sei mile
- combattenti, e che assisterà con tutti li posti che ha sopra il
- Reno. In che è necessario ben esplicarsi, etc.»--P. 72: «L'abbate
- di Croi ha detto alla badessa di Remiremont di dire alla duchessa
- di Lorena che il meglio che potrebbe fare sarebbe di riconoscer la
- Cantecroi.»
-
- P. 115: «Al due di maggio il Duca Carlo di Lorena al è agiustato
- di nuovo con Spagnoli. L'Escala (Léchelle, officier très-distingué)
- ne ha havuto avviso, et è certissimo, cio mentre assicurava noi
- di voler lasciar il detto partito. Nessun fundamento nella sua
- legerezza.»
-
- [445] Voyez plus bas l'explication de ces lignes si obscures dans
- les _Lettres françoises_ de Mazarin, lettres à Beringhen et à La
- Ferté-Seneterre.
-
- [446] Quelle est cette Mme Strozzi? Serait-ce Claire Strozzi,
- fille de maréchal, et sœur de Philippe Strozzi, lieutenant
- général au service de France, massacré en 1652 dans l'île de
- Saint-Michel, et elle-même mariée à Honorat de Savoie, comte de
- Tende?
-
-SIXIÈME CARNET, COMPRENANT LES DERNIERS MOIS DE 1644, ET COMMENÇANT AU
-28 D'AOUT.
-
- P. 18: «Il giorno che la Regina d'Inghilterra fù a Turs, Craft fù
- la casa del luogotenente generale (Georges Catinat, voyez plus
- haut, p. 431) a dormire, che è confidente di Mma di Cheverosa. Vi
- si trovò Bandigli che è scudiere del duca di Mercurio.»
-
- P. 25: «Montresor a Persigny lungo tempo con Mma di Cheverosa.»
-
- P. 28: «Dica S. M. a M. di Cheverosa, quando li presenterà la
- lettera della moglie, che non fa quello dice mentre ha inviato il
- medico a negotiare in Spagna.»
-
- P. 29 et 30: «Craft al Duca di Lorena per moverlo al passaggio con
- le sue truppe in Inghilterra. È parente di quel Re; si è offerto
- altre volte, et è capace di persuaderlo per la sua debolezza nelle
- cose generose come apprenderebbe quella della quale si
- lunsigharebbe di rimetter la corona in testa a quel Re; et inoltre
- una somma di denaro considerabile sarebbe un gran stimolo.»
-
- P. 30: «Quello S. M. deve rispondere a Mma di Ghimené su la
- lettera di Mma di Cheverosa che il marito vorrà presentar a S. M.»
-
- P. 32: «Cheverosa è stato dà me. Condanna sua moglie, dimanda
- licenza di andar ad aggiustar seco un interesse che importa 500
- mil lire.»
-
- P. 38: «Saint-Ibar divenuto pazzo intieramente; crede di dover
- essere avvelenato o ucciso.»
-
- Sur le duc de Guise. P. 63: «Il Duca è leggiero, e capace
- d'impegnarsi in ogni cattivo affare, oltre di che non è contento
- per essersi stato rivocato il comandamento dell'armi sotto S. A.
- R. Io non ho potuto impedire questa deliberatione di renderli
- Guisa, e l'ho solamente con mille arti e pretesi fatta differire
- un anno continuo, ne possendo davantaggio. Mi sono reso,
- protestando sempre, come sopra, e continuando ad havere li
- medesimi sospetti, perche non è il Duca in stato di cambiar
- natura.»
-
- P. 64: «Sapere dal Cancelliere se senza pregiudizio di S. M. si
- potessero inviar a Roma le procedure contro Bopui.»
-
- P. 75: «Aggiustar il cavaliere di Giar.»
-
-SEPTIÈME CARNET, ANNÉE 1645.
-
- P. 4 et 5: «Avvertir ben a Guisa, perche il Duca fa il disgustato
- per non haver havuto il commando nel esercito di Monsieur, e
- Elbeuf che è governatore della provincia (la Picardie, où la ville
- de Guise est située) non ha buona intentione e fomenta il Duca.»
-
- P. 14: «X mil lire date in contante ad una donna della regina
- d'Inghilterra, sollecitate e portate dal commandatore di Giar, che
- fà grandemente valere il suo credito appresso la medesima Regina,
- con simili cose, come quella di X mil scudi dati al figlio di
- Buchinghan (Buckingham); onde S. M. deve avertirvi, porche la sua
- lingua è nociva, trova a vedere a tutto, adherisce a quelli che
- sono mal soddisfatti, crede che li sia tutto dovuto; e pure non è
- capace di servir mai il Re in cosa alcuna. S. M. avverta di non
- li dar mai commissione alcuna, e lo tratti freddamente
- etc.»--«Dice Giar che l'abbadia di S. Satur li fù data dà S. M.
- senza mia saputa, e che ebbe buona fortuna e che non l'havrebbe
- havuta se io havessi potuto penetrar cosa alcuna.»
-
- P. 34: «S. M. parli per Bofort conforme alla sua intentione,
- perche crede che, se S. M. fosse informata, havrebbe più di
- libertà; e pure la S. M. sa che mi ha detto più d'una volta sopra
- le preghiere che li facevo di accordarli diverse cose, che io era
- troppo buono.»
-
- P. 42: «Se S. M. non prende risolutione di nominar qualcheduno per
- haver cura al negotio di Bofort, tutto perirà, e si troverà che il
- colpevole sarà protetto.»
-
- P. 43: «S. Quintin, intimo di Campione, important au dernier
- point, parla male di me, e S. A. R. lo protegge e procura di
- avanzarlo.»
-
- P. 59: «Farmi rendere ordine che si conservino le lettere di Mma
- di Cheverosa inviate da Sabran (?).»
-
- P. 76: «Abbate di Gora (?) ritira per tre giorni la Bomart[447]
- quando andò a Brusselles trovar la Cheverosa.»--«Principe di D...
- piange lo stato di Cheverosa, e dice che non puol rivenire in
- questo regno, mà che forse cambierà.»
-
- P. 77: «A. S. A. R., che S. M. ha rimarcato che lui era freddo nel
- discorrere di M. d'Anghien... non ostante che la Regina dalli
- discorsi che ha tenuti publicamente habbia assai fatte conoscere
- le sue inclinationi... In fine che si parla a S. A. R. dà S. M.
- e dà me liberamente d'ogni cosa e che S. A. R. non corisponde,
- essendo copertissimo e prendendo tutte le precauzioni
- immaginabili.»--P. 78: «Tutti concludono che si trema del Duca
- d'Anghien. Che questo habbi impedito due persone di qualità della
- religione di farsi cattoliche. Che M. di Chavigni sia più
- disgustato che mai, etc.»--P. 79: «Gorin a M. d'Hemeri, che il
- Duca d'Anghien non si accommoderà di cuor, che riceverà quello se
- li darà, mà che frà tre mesi et alle occasioni testificherà la sua
- poca soddisfatione; che è un Principe riverito nel settentrione e
- stimato a segno in Francia, che farà gran rumore quando
- vorrà.»--P. 81: «Lettera informe senza nome contra S. A. R. e
- l'abbate della Riviera sopra la dissimulatione dell'uno e la poca
- fide dell'altro... In oltre dice che la dilazione del Principe e
- Duca d'Anghien ad accettare la grazia che la Regina li vuol fare,
- procede dalla speranza che persone di qualità della casa di S. A.
- R. danno al detto Duca che guadagnarà S. M. e l'impegnarà
- intieramente nelli suoi interessi e sodisfationi.»
-
-
-HUITIÈME CARNET, ANNEÉ 1646.
-
- P. 15: «Saint Ibar, doppo haver bevuto a Munster, disse mille cose
- contro del Cardinale Mazarini, et dicendosegli il giorno doppo dà
- uno della casa di Longavilla: Voi havete parlato ieri contra,
- etc., mà havevate preso del vino, rispose: È vero che havevo preso
- del vino, mà è pure certo che non per questo perdo mai il giudizio
- e la ragione.»
-
- Il paraît que Mme de Montbazon revint à Paris et à la cour en
- 1646. On lit ici en effet, p. 26 et 27, ces lignes en français:
- «Son Alt. Royale fut voir madame de Montbazon vendredi 11me (il
- n'est pas dit de quel mois), y trouva Tillières et Trunquedec, lui
- parla demie heure en particulier. Le jour suivant, S. A. R. trouva
- madame de Montbazon chez Madame qui se retira pour les laisser
- parler ensemble. Le dimanche S. A. R. fut voir Mme de Montbazon
- chez elle et demeura plus d'une heure dans sa ruelle. Madame et
- Mademoiselle de Guise venoient d'en sortir. Messieurs de
- Tillières, Boisdauphin et Ouailly y estoient.»
-
- P. 35: «Far correre voce destramente che si richiamerà Mma di
- Cheverosa, e si metterà nel ministerio M. di Chatonof, a fine
- d'intimidire il Principe e la Principessa di Condé. S. M. potrebbe
- ancora far chiamare et accarrezzare molto la Principessa di
- Ghimené, non amata dà quella di Condé, e sopra tutto _tesmoigner_
- grand'affettione al Madamoiselle.»
-
- P. 38: «Rimandar a Mma di Guisa la lettera che sua figlia haveva
- scritta a Montresor.»
-
- Symptômes de brouillerie entre les Condé et Mazarin depuis que
- celui-ci leur eut fait refuser l'amirauté laissée vacante par la
- mort d'Armand Maillé de Brezé, tué devant Orbitello.
-
- P. 46-56: «Il Duca d'Anghien ha detto all'Eglé (?) che il Duca di
- Brezé haveva ordinato a Dognon (depuis le maréchal du Dognon) che
- in caso di morte o priggionia di esso Brezé non riconoscesse altri
- nella piazza che il detto Duca d'Anghien.»
-
- «È stato pubblico in Parigi, havendone ricevuto l'avviso
- dall'armata, e n'è ben informato il maresciallo d'Estrée, che in
- un festino che si fece in casa di Saint-Martino che comandi
- l'artiglieria, alla presenza di S. A. R. e Duca d'Anghien,
- maresciallo di Gramont, etc., si parla indecentemente della
- Regina, e furono cantate de' fogliantines (feuillantines, couplets
- satiriques) contro di lei sopra il fatto della marina. Questo è
- certo, mà conviene dissimulare nella presente congiuntura,
- anteponendo il servitio del Re ad ogni altro rispetto particolare,
- massime che la Regina non perde cosa alcuna e fa un atto di gran
- moderatione e prudenza, havendo il tempo di mostrare il dovuto
- risentimento quando potrà farlo senza pregiudicare al figlio et al
- Regno.»
-
- «Rantzau ha detto a Launay, perche io lo sapessi, che quando S. A.
- R. hebbe la nuova della ritirata di Orbitello, disse a la Riviera:
- Voilà de nos entreprises! come se io dovessi rispondere delli
- errori che si fanno dà quelli che comandano li eserciti. Certo
- sarei in cattivo stato, particolarmente per quello segui in
- Fiandra dovè li preparativi fatti, le gran forze che vi hebbimo,
- la debolezza dei nemici e li gran rinforzi che si mandano
- continuamente fanno sentire più che non si faccino gran progressi,
- e cio per le difficoltà di S. A. R. e del suo consiliero contro
- l'avviso di tutti li capi, che il non prendersi Orbitello che non
- importa punto alla Francia e che era attaccato dà 2,500 fanti e
- 200 cavalli. Ma dà tal discorso di S. A. R. si cava che gli hanno
- guastato l'animo e parlatoli contro di me.»
-
- «Il Duca d'Anghien nel viaggio di S. A. R. al canale di Bruges,
- nel quale la Riviera non si trovò per essere stato ammalato, prese
- il tempo per dire a S. A. R. che ogniuno l'adorava quando non
- haveva apresso di se persone che non sapevano consigliarla,
- alludendo alla Riviera, e che se si fosse S. A. R. voluta fidare
- in lui Duca, l'havrebbe fatta rispettare in modo che sarebbe stata
- padrone, etc.»
-
- «M. d'Elbeuf ha detto mille cose a M. Le Tellier delli discorsi
- tenuti all'armata al disavantaggio della Regina e mio, e che il
- Duca d'Anghien haveva travagliato grandemente apresso S. A. R., e
- trà le altro cose gli haveva detto che io haveva concluso
- matrimonio d'una mia nipote col Duca di Brezé per unirmi
- intieramente al detto Duca senza participatione di S. A. R., dà
- che poteva raccogliere, etc.»
-
- «Il Duca di Nemours ha spedito dall'armata a sua moglie per dirli
- che si adoperi congiuntamente al Duca di Mercurio perchè la
- congiuntura è opportuna per liberare Bofort e rimetter tutta la
- casa di Vandomo; poiche il cardinale Mazarini era necessitato a
- far un partito contra quello Duca d'Anghien, che sarebbe favorito
- dà Monsieur; e la detta moglie spedi subito a suo fratello a
- Aneto, et il maresciallo d'Estrée m'a parlato assicurandomi che a
- mio piacere potrei disporre di quella casa. Il Duca di Guisa
- nell'istesso tempo mi ha fato et alla Regina ogni maggior
- protestatione, esibendosi ad intraprendere tutto.»
-
- «M. d'Elbœuf e li figli hanno stretto M. Le Tellier per veder se
- potesse sperare una mia nipote per il suo primogenito.»
-
- «Gramont, arrivando di Mardic le 18 agosto, mi ha detto che era
- vero che si erano fatti versi e fogliantine in disprezzo della
- Regina, etc.»
-
- «S. M. accarezzi Mma la Principessa avanti il suo diparto,
- mostrandone dispiacere, et assicurendola che l'ama più che mai,
- havendo riconosciuto nelle congiunture presenti il suo affetto e
- passione, etc.»
-
- «Masson, intendant de M. de Vendosme, a veu M. le Prince pour lui
- demander sa protection de la part de son maistre, et lui faire de
- grandes protestations de service et d'attachement. Il luy a
- tesmoigné qu'il avoit grande envie de venir en France et qu'il
- vouloit lui en avoir toute l'obligation, qu'il estoit pret à y
- venir sans demander autre assurance que sa parole ou celle de M.
- le Duc son fils, etc. M. le Prince a respondu d'abord qu'il ne le
- cognoissoit point, et qu'il vouloit voir la charge qu'il avoit de
- M. de Vendosme. Masson lui en montra les lettres, que M. le Prince
- a voulu retenir et ensuite luy a donné de grandes espérances,
- mais qu'il n'estoit pas encore temps de se déclarer. Le dit Masson
- a dit que toute la maison de M. le Prince avoit eu grande jalousie
- de la visite de S. Éminence à madame de Guise et à madame de
- Montbazon. Que l'on traite fort avant le mariage de M. de Mercœur
- et de mademoiselle d'Alais, etc.»
-
- P. 66: «Gentilhuomo di Vandomo al Principe di Condé per rimetterli
- tutti li diritti che ha sopra l'ammiragliato.»
-
- P. 65, 66, 67 et 68: «Saint-Ibar ha tenuti discorsi
- perniciosissimi a Brancas (?) contro lo stato e li ministri
- principali. Ha fatto il possibile per guadagnarlo, e gli ha
- portato un sacco con mille ducati d'oro. Scriverne a M. de
- Longaville. In oltre S. Ibar ha fatto ostentatione dicendo la
- parte che haveva nello spirito del Duca di Longavilla, il quale ha
- detto a Brancas che, quando fu a Munster li volse dare dieci mila
- scudi doppo haverli esaggerato le obligationi che il professava
- per il fu conte di Soissons e per lui. Fece il possibile per
- imprimere a Brancas che S. A. R. era maltrattata, che nella
- regenza doveva procurarsi delli avantaggi, et in fine che lui et
- il Duca d'Anghien dovevano dar la legge e non riceverla. Oltre le
- mille ducati che insiste per far ricevere a Brancas, procura in
- mille modi guadagnarlo; e cenando insieme volle metterlo mal a
- proposito sopra la Regina con parole assai insolenti, et il
- medesimo di me. Si levò però di tavola Brancas, giurò che non
- soffrirebbe; mà si mise qualcheduno di mezzo e troncò il discorso
- cominciato. Brancas et altri assicurano che tutto quello si
- publica a nostro disavantaggio viene dà lui, che ha molti
- emissarii per questo effetto. Ha incessamente travagliato per la
- trega e per impedire che l'armata Olandese non agisce. Va
- liberamente a Gant et Anversa havendo passaporti amplissimi, et ha
- commercio coi ministri spagnuoli e continuo, e scrive nuove a Mma
- di Cheverosa[448]. Parla contro di me in casa di M. de Longavilla
- che lo seppe molto bene, e benche non fosse allora seguita la
- morte del Duca di Brezé che ha data occasione al detto Duca di
- monstrar sentimenti in riguardo all' amiragliato, non fece
- dimostratione alcuna; anzi queste dichiarazioni di Saint Ibar e la
- sua condotta e corrispondenze assai publiche con li nemici di
- questa corona non impedino che non lo colmasse di gratie, favori e
- confidenze, mentre dimorò a Munster et alla sua partenza.»
-
- [447] Une des femmes de Mme de Chevreuse.
-
- [448] On reconnaît à quel point Mazarin était bien informé. Voyez
- plus bas le mémoire de l'abbé de Merci.
-
-
-NEUVIÈME CARNET, ANNÉE 1647 ET 1648.
-
- P. 12: «Le bruit de Paris est que je fais partir la Reine parce
- que Mme la Princesse acqueroit trop de crédit auprès de Sa
- Majesté, que pour cet effet Mme de Montbazon vi è andata, che per
- mezzo suo si tratta l'aggiustamento di Mma di Cheverosa per farla
- ritornare e metterla contra la detta Principessa, la quale a me
- medesimo ha parlato di questo, mà mostrando di ridersene.»
-
- P. 28: «Trattare che il duca di Lorena, facendo dichiarare nullo
- il matrimonio con la duchessa che è in Francia, alla quale si
- potrebbe dar molti avantaggi per la sua vita durante sopra la
- Lorena, et il detto Duca rinuntiando alla Lorena fosse per una
- remissione juridica del Re d'oggi[449] e dalli popoli acclamato Re
- di Portogallo, a conditione che il regno ritornerebbe al figlio,
- il quale si potrebbe maritar con la figlia del detto Duca[450],
- che sarebbe per la dissoluzione del primo matrimonio legitima. La
- Francia potrebbe in questo caso obligarse non solamente a fornir
- le cose necessarie per il tragetto del detto Duca, della sua casa
- e sue truppe in Portogallo, mà ancora di fornire dell'altre, e
- promettere una assistenza annua per la sussistenza e la
- conservazione di esse.»
-
- P. 33: «16 décembre 1647. Le marquis M., outre le discours qu'il
- m'a tenu de la campagne passée, soutenant que l'Archiduc, contre
- l'avis de tous les chefs de guerre, avoit attaqué Dixmude[451]
- avec cinq mille hommes de pied et dix mille chevaux, sachant qu'il
- y avoit près de trois mille hommes dans la place et les recrues
- des régiments, et soutenant ledit marquis qu'on ne pouvoit pis
- faire de nostre côté ni pour défendre la place ni pour la
- secourir, et que cela a grandement servi à relever la réputation
- dudit Archiduc en Flandre et à faire concevoir une mauvaise
- opinion des François, c'est-à-dire de leur courage et de leurs
- forces, il m'a dit en outre que la pensée de l'Archiduc étoit,
- lorsqu'il alla à Landrecies, d'attaquer Saint-Quentin, et que cela
- se fut fait s'il y eut eu moien pour les vivres. Il croit qu'il
- songe à présent à la même chose pour la campagne prochaine, mais
- surtout de faire des armées pour en faire entrer une en France du
- côté de la Champagne, composée de cinq mille chevaux et six mille
- hommes de pied; et c'est un ancien dessein auquel l'Archiduc a
- ordre d'Espagne de songer, et en son particulier il est bien
- persuadé qu'on ne peut rien faire de meilleur. Il aura deux mille
- Espagnols d'Espagne où il envoie trois mille Vallons; il aura
- infailliblement, à ce qu'il croit, quatre mille hommes
- d'Allemagne, infanterie et cavalerie, et déjà a envoyé l'argent
- pour en faire venir au plus tôt. Il dit que l'Archiduc est déjà
- d'accord avec le duc de Lorraine qui promet de mettre ses troupes
- à dix mille hommes; mais le marquis ne croit pas qu'il en puisse
- venir à bout, non obstant gran nombre de prisonniers françois
- qu'il tire des prisons pour les faire servir dans son corps. On
- assure qu'il y a déjà la moitié des François dans les troupes de
- Lorraine. Il dit que l'Archiduc aura ses places garnies, qu'on
- songe aussi à Rocroy, et que sans l'attaquer on croit qu'une armée
- entrant dans certain endroit de la Champagne peut aller sans
- obstacle jusques à Soissons, et que Mme de Chevreuse et les
- François qui donnent des advis de là assurent qu'avec cela tout
- sera sens dessus dessous.»
-
- P. 68: «Escrire une lettre du Roi à Saint-Ibar de venir ici rendre
- compte de ses actions; la lui faire rendre par M. l'ambassadeur,
- et passer outre en cas qu'il ne vienne pas.»
-
- P. 73: «Moron (?) porta lettere di Mma di Cheverosa per la Regina
- e per me. Saper dà S. M. se si devono ricevere, et, a mio parere,
- non si devono.»
-
- P. 92 et 93: «La Reyne pourra faire une réprimande à Brion. Il
- reçoit des lettres de M. de Beaufort. Serlière, dans la maison
- duquel ledit Beaufort a logé, vient ici et est entretenu de Brion.
- Sa légèreté ne vaut rien en ce rencontre. Sa vieille affection
- pour Mme de Nemours[452] agit en ce rencontre au préjudice de Sa
- Majesté et de l'avantage du dit Brion, lequel mesme a oblié ce
- qu'il doit à Sa Majesté et à moi. A parlé a S. Alt. R.
- avantageusement pour M. de Beaufort... M. de Mesmes, M. d'Avaux et
- M. de Chatonof se sont rencontrés à la maison de Bourdier. Il
- semble un rendez-vous, et que quelqu'un ait travaglié pour les
- faire voir ensemble.»
-
- «A quoi peut estre bon pour moi le commandeur de Jars? Toute sa
- passion est pour Chatonof. Après lui avoir fait donner deux
- abbayes qui valent vingt mille livres de rente, et une commanderie
- qui vaut autant, lui avoir fait donner des gratifications d'argent
- assez considérables, l'avoir traité avec affection et familiarité,
- je ne trouve pas qu'il m'ait jamais donné le moindre avis qui put
- regarder mon service, quoique dans les compagnies où il s'est
- trouvé il aye entendu des choses qui me regardoient, et
- dernièrement à Petitbourg, s'étant apperçu que S. A. R. étoit
- fâchée, il ne m'en dit rien comme fit Gersé. D'ailleurs il trouve
- à redire à tout ce qui se fait. Les malheurs qui arrivent, à son
- dire, on les pouvoit empescher, et M. de Chatonof l'eut fait sans
- doute, et les avantages que nous remportons eussent été plus
- grands si le susdit s'en fut meslé. Dans les occasions, donne ses
- coups auprès de la Reyne pour l'eschauffer en certaines
- rencontres. Enfin c'est une peste de la cour.»
-
- P. 97: «Les caballes de dehors qui agissent dans le Parlement sont
- celles de M. de Chatonof et de Beaufort. Beaufort avoit escrit une
- lettre fort souple, et dans laquelle il demandoit protection à M.
- le Prince, mais les Importants ont conseillé de ne la point
- rendre, parce qu'elle auroit fait un méchant effet à l'égard de
- S. A. R., et n'eut pu rien produire, M. le Prince ne devant
- demeurer ici qu'un jour ou deux.»
-
- [449] Le roi de Portugal, Jean IV, n'avait alors qu'un fils,
- Alphonse VI, dit l'Impuissant, le prince don Pèdre, depuis roi,
- n'étant né qu'en 1648, le 23 avril.
-
- [450] Anne de Lorraine, fille de Charles IV et de Béatrix de
- Cusance, née le 23 août 1639.
-
- [451] Pris par Rantzaw le 13 Juillet 1647, repris par l'archiduc
- peu de temps après.
-
- [452] Voy. Retz, t. Ier, p. 45, édit. d'Amsterdam, 1731.
-
-
-II.--_Lettre royale sur l'arrestation de Beaufort._
-
-Dans cette lettre, Mazarin s'applique à établir qu'après une si grande
-affaire toutes les rigueurs du gouvernement se sont bornées à
-l'arrestation de Beaufort et à _commander à quelques autres de se
-retirer dans leurs maisons_. Cette circulaire est si habile et si
-modérée que nous la publions ici comme une solide justification de la
-conduite de Mazarin, et un tableau fidèle de la situation de la France
-au dedans et au dehors. ARCHIVES DU DÉPARTEMENT DE LA GUERRE, _Ministère
-de M. Le Tellier, minutes_, 1er vol., fol. 89.
-
-LETTRE DU ROY AUX GOUVERNEURS DES PROVINCES ET AUX GÉNÉRAUX D'ARMÉE SUR
-LE SUJET DE L'EMPRISONNEMENT DE M. DE BEAUFORT, DU 13 SEPTEMBRE 1643, A
-PARIS[453].
-
- «Monsieur, depuis qu'il a pleu à Dieu de retirer de ce monde le
- feu Roy, mon seigneur et père, sa bonté a esté si grande pour cet
- Estat que bénissant les soins et les conseils de la Reyne régente
- madame ma mère, cependant que mes armées d'Italie, d'Espagne et
- d'Allemagne agissoient contre les ennemis de cette couronne,
- non-seulement en leur faisant teste dans leur propre pays, mais en
- attaquant leurs places et en éloignant de mes frontières les
- périls et les incommodités de la guerre, il a augmenté mes
- prospérités du côté de la Flandre par le gain signalé d'une grande
- bataille et par la conqueste d'une des plus importantes places des
- Pays-Bas; tout cela étant arrivé au temps qu'il y avoit plus tost
- sujet de craindre que la perte que je venois de faire avec mes
- sujets ne leur donnast le moyen de prendre sur moi quelque notable
- advantage, m'a obligé de redoubler mes vœux et mes prières pour
- obtenir la continuation de ce bonheur de la main toute-puissante
- de celui qui protége les Roys dans leurs justes desseins. Car
- chacun a pu voir comme par une espèce de miracle les efforts
- extraordinaires que mes ennemis avoient faits pour attaquer mon
- royaume n'ont produit autre chose que la perte de leurs meilleures
- troupes, au lieu du ravage qu'ils s'estoient promis de faire dans
- mes plus fertiles provinces, et que, par un effet visible de la
- justice divine, ils ont attiré chez eux les maux qu'ils avoient
- intention de faire à la France. Ils avoient estimé d'abord, après
- l'accident funeste qui estoit arrivé, que la conjoncture leur
- seroit favorable pour tout entreprendre, et qu'après la défaite de
- mes armées qu'ils ne croyoient pas qu'au milieu des larmes et des
- afflictions je pusse avoir mis en état de leur estre opposées, ils
- pourroient exécuter tous leurs desseins sans aucune résistance.
- Mais le ciel en ayant disposé autrement, les heureux succès qu'il
- a eu agréable de me départir, leur ont fait recognoistre que
- l'ancienne valeur de la nation françoise n'estoit pas morte avec
- son souverain, et qu'il estoit comme impossible qu'ils pussent
- jamais nous ravir par les armes les advantages que le feu Roy, mon
- seigneur et père, avoit acquis sur eux depuis l'ouverture de la
- guerre. Cette cognoissance leur eut sans doute déjà fait presser
- davantage la négociation de la paix, que je souhaite si ardemment
- pour le soulagement de mes peuples, s'il ne leur fut resté quelque
- espérance de se prévaloir des désordres et des divisions qu'ils se
- promettoient de voir naistre et peut-estre de répandre eux-mêmes
- dans ma cour au commencement de la régence. C'est ce qui a obligé
- la Reyne régente, madame ma mère, à redoubler ses soins pour
- remédier à un mal si dangereux, et qui l'a fait résoudre, après
- avoir mis par sa prévoyance les forces du dehors en estat de faire
- plus tost du mal aux ennemis que d'en recevoir d'eux, de
- travailler à la réunion de celles du dedans, remettant un chacun
- dans son devoir par une douceur sans exemple, en quoy elle n'a pas
- moins employé les effets de sa clémence que l'autorité souveraine
- qui est entre ses mains, afin de fermer la bouche aux plus
- difficiles, en leur ostant les moindres prétextes qu'ils eussent
- pu prendre de mécontentement. L'on a pu remarquer avec quel excès
- de bonté elle a rappelé dans la cour tous ceux qui s'en estoient
- absentés, combien libéralement elle a remis les uns dans leurs
- biens, les autres dans leurs charges, et comme générallement elle
- a voulu attirer tous les grands du royaume autant par ses
- bienfaits que par la considération de leur devoir et travailler
- avec eux à la conservation de la tranquillité publique. Mais tous
- ces effets d'extresme bonté n'eussent pas esté capables de les
- contenter, si elle ne les eut fait ressentir à mon peuple, auquel
- les dépenses excessives qu'il faut supporter pour la défense de
- l'Estat n'ont pu empescher qu'elle n'aye accordé cette année un
- notable soulagement ayant fait diminuer l'imposition des tailles
- de dix millions de livres jusques à ce qu'elle puisse faire
- davantage, comme elle espère bientôt. Encore qu'elle ait été
- portée à cette résolution par l'inclination naturelle qu'elle a de
- faire du bien à un chacun, elle a particulièrement esté conviée
- par la cognoissance qu'elle a eue que le plus assuré moyen qu'elle
- a de réduire bientôt les ennemis à la conclusion d'une paix
- générale estoit de faire concourir à un mesme but toutes les
- forces de mon royaume, en bannissant les divisions de la cour qui
- sont presque toujours suivies du trouble qui s'élève dans les
- provinces. Mais enfin ayant vu à mon grand regret que ceux qui ont
- reçu plus de graces et de témoignages de confiance de ladite dame
- Reyne, abusant de sa bonté, commençoient à former dans ma cour des
- caballes et factions qui ne pouvoient que nous estre suspectes, et
- que je ne pouvois plus différer de pourvoir à leurs secrettes
- menées sans mettre en péril le gouvernement de mon Estat, ayant
- particulièrement remarqué que mon cousin de Beaufort estoit celui
- qui me donnoit plus de sujet de mécontentement et de juste
- défiance, j'ai esté contraint, de l'advis de mon oncle le duc
- d'Orléans et de mon cousin le prince de Condé, de m'assurer de la
- personne dudit sieur de Beaufort, et de faire commander à quelques
- autres de se retirer en leurs maisons, afin d'assurer par ce moyen
- le repos de mes sujets qui ne m'est pas moins cher que ma propre
- vie, et qui enfin n'eut pas pu éviter d'estre troublé, si je
- n'eusse coupé le mal par la racine, en dissipant les entreprises
- et factions qui se forment dans la cour, lesquelles dégénèrent
- ordinairement en guerres civiles et dont les moindres causent en
- fort peu de temps la désolation entière des peuples. Cependant
- j'ai bien voulu vous faire part de ce qui s'est passé en ce
- rencontre, afin qu'estant informé de la grande prudence avec
- laquelle la Reyne régente, madame ma mère, travaille à conserver
- mon autorité et garantir mes sujets de tous les maux dont ils
- pourroient estre menacés, vous apportiez aussi de votre costé ce
- qui dépendra de vous aux occasions où il sera nécessaire pour les
- contenir dans l'obéissance qu'ils me doivent. Sur quoi, me
- remettant sur votre affection accoustumée au bien de mon service,
- je ne vous ferai celle-ci plus longue que pour prier Dieu, qu'il
- vous ait, Monsieur, en sa sainte et digne garde. Signé: LOUIS, et
- plus bas, LE TELLIER.--Escrit à Paris, le 13 septembre 1643.»
-
- [453] La même lettre a dû être adressée à toutes les cours
- souveraines.
-
-
-III.--_Pièces relatives à la conspiration._
-
-ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI. Ce rapport d'un agent
-inconnu de Mazarin est certainement de la fin de septembre 1643; il est,
-ainsi que le suivant, la source de plus d'une note des Carnets, et tous
-deux se peuvent utilement joindre aux Mémoires d'Henri de Campion.
-
-AVIS DE CE QUI SE FESOIT ET DISOIT A ANET, ET TOUCHANT CAMPION.
-
- «Le sieur de Campion (évidemment Alexandre de Campion) estant à
- l'hostel de Chevreuse et voulant s'en retourner au Louvre, fut
- conseillé par MM. de Guise et d'Espernon, qui estoient pour lors
- aussi au dit hostel, de n'y point aller, et pris résolution
- d'attendre le retour de Mme de Chevreuse qui estoit chez la Reyne;
- au retour de laquelle il se resolut de n'y point aller, ni même
- ne fut pas coucher en son logis qui estoit rue Grenelle chez des
- baigneurs, et lui fut dit que le bruit couroit chez la Reyne qu'il
- estoit arresté.
-
- «Le dit Campion fut adverti qu'il eut promptement à se sauver par
- M. de Beauregard qui se mit en chaise dans l'hotel de Vendosme
- pour faire ses visites en assurance et advertir tous ceux qu'il
- desiroit, craignant aussi qu'il ne fut arresté et recognu. Et M.
- de Vendosme estoit fort en peine si Campion n'estoit pas arresté,
- mais on lui dit que le dit sieur de Beauregard lui en avoit donné
- avis. Le dit Campion sitost averti monta à cheval, et de Paris
- s'en vint à Versailles où il fut deux jours en attendant les
- ordres de M. de Vendosme, etc. M. de Vendosme est parti d'Anet à
- cheval avec Beauregard et trois autres de ses gentilshommes pour
- aller parler au dit Campion, et pour cet effet envoya devant le
- dit Beauregard trouver le dit Campion en son logis à Vert, qui est
- à quatre lieues ou trois d'Anet, à une lieue à côté de Dreux, pour
- que le dit Campion eut à s'en venir au devant de M. de Vendosme
- sur le chemin au rendez-vous, entre Anet et Vert; ce qui fut fait,
- et là se parlèrent fort M. de Vendosme, Beauregard et Campion
- seulement, les trois autres gentilshommes étant éloignés d'eux et
- n'étant pas de la conférence. Le dit Campion ne va point
- assurément à Anet parce que M. de Vendosme craint que cela ne soit
- sçu.
-
- «Le frère de Campion est toujours à Anet[454]. Brillet y est
- aussi. Le dit Campion (Alexandre) est toujours en crainte.
- Beauregard l'allant visiter ces jours passés chez lui à Vert et
- courant dans son village, lui Campion et sa femme eurent
- appréhension, entendant le bruit des chevaux, en se promenant
- proche le logis.
-
- [454] Voyez les _Mémoires_ d'Henri de Campion, p. 233.
-
- «Le dit Campion a conférence par lettre avec Mme de Chevreuse.
-
- «Le dit Campion est toujours en visite chez le voisinage, tantost
- d'un costé, et tantost de l'autre.
-
- «M. de Vendosme a force avis de Paris et a tousjours du monde à
- cheval qui vont et viennent de costé et d'autre. Il a retranché
- beaucoup de sa maison. De vingt-cinq officiers de cuisine, il n'en
- a plus que trois. Pour ses gentilshommes, il garde tout, et on dit
- qu'il vend une partie de ses coureurs, et tout ceci se fait à
- dessein que la Reyne et monseigneur le Cardinal voyent qu'il n'a
- aucun dessein. M. de Vendosme fait faire amas d'avoine et fait
- achepter des chevaux sous main.
-
- «M. de Vendosme envoya en grande diligence à cheval donner advis à
- Campion qu'il eut à ne se tenir en sa maison à Vert et qu'il avoit
- eu advis qu'il y avoit ordre à le prendre. Le courrier le trouva
- dînant avec sa femme et Beauregard. Ceci par relation du courrier
- mesme, qui est une chose très véritable. Ce fut jeudy vingt-trois
- septembre; et aussitost il monta à cheval avec deux de ses gens,
- chacun sur bons chevaux, avec pistolets et fusil. M. de Vendosme
- prend très assurément grand soin de sa personne, et dit-on que si
- on le prenoit il feroit tous ses efforts pour le sauver. Par
- relation de ses domestiques.
-
- «M. de Vendosme a force visites à Anet de tous les costés de toute
- la noblesse d'alentour. De cognoissance il y avoit une fois un
- nommé M. de Clinchan qui avoit page; M. de Cargret, maître de camp
- d'un régiment d'infanterie; MM. de Crevecœur. M. Du Parc
- Roncenay, oncle de Campion, y est souvent. M. de Neuilly y estoit,
- et M. de Hallot, et M. de la Vilette, tous deux parens, et
- officiers chez le Roy, ainsi qu'un gentilhomme servant chez le
- Roy. Bref tous les jours force visites.
-
- «Du temps du feu Roy, lorsqu'il étoit malade et que l'on attendoit
- de jour en jour qu'il mourut, force noblesse venoit à Anet faire
- offre de leurs services à M. de Vendosme.
-
- «M. de Vendosme et Madame et M. de Mercœur sont toujours à Anet,
- et ne sortent point. Ils n'ont esté qu'une fois à la chasse.
-
- «M. de Vendosme fut avec M. de Beauregard au devant de Madame qui
- venoit de Paris où elle avoit esté toujours en une religion au dit
- Paris, et on croit que c'estoit au Calvaire; et quand M. de
- Mercœur salua Madame, ils se prirent tous deux à pleurer. Mme de
- Vendosme est toujours presque avec les religieuses d'Anet, et
- dit-on qu'elle boit et mange fort souvent avec elles, et qu'elle
- est servie dans de la fayence.
-
- «On dit à Anet que M. et Mme de Nemours sont à Paris, à l'hostel
- de Vendosme.
-
- «Campion (Henri) et autres qui sont à Anet alloient parfois se
- promener à une demie lieue du logis à pied; mais à présent ils
- s'en donnent de garde sur l'advis que l'on a donné qu'il y avoit
- ordre de les prendre, et ne sortent que peu si ce n'est à cheval.
- Ceci par relation d'un valet de pied.
-
- «On espère dans le logis qu'à la Toussaint prochaine M. de
- Beaufort sortira, et dit-on que Monseigneur le Cardinal sera
- contraint de sortir de la cour. Par relation d'un valet de pied,
- il se dit qu'ils estoient plus de cinquante ou soixante qui
- devoient assassiner Monseigneur le Cardinal s'il eut été à la
- promenade.
-
- «Le bruit court dans le logis, par relation du dit valet de pied,
- que M. le duc d'Anguin avoit demandé à la Reyne M. de Beaufort et
- qu'il sortiroit, mais que Monseigneur le Cardinal empesche le plus
- qu'il peut, attendu que s'il sortoit sa personne ne seroit en
- assurance; mais qu'il faudra bien que cela soit à la Toussaint.
-
- «Par relation d'un valet il s'est rapporté que la Reyne avoit
- envoyé courrier à M. de Vendosme et à M. de Mercœur pour revenir
- en cour, et que M. le Cardinal voudroit n'avoir point consenti à
- la prison de M. de Beaufort, mais qu'aussitost qu'il seroit sorti
- il faudroit que Monseigneur le Cardinal abandonnast la cour et
- qu'il ne dureroit pas longtemps en France, et que tous les princes
- y avoient grand intérest. Par relation du dit valet il fut
- rapporté qu'une grande partie des soldats qui escortoient M. de
- Beaufort au bois de Vincennes, n'avoient leurs mousquets que
- chargés de poudre, en cas que le secours fût venu pour le sauver.
- Par relation d'un valet, qu'avec un gentilhomme de M. de Vendosme,
- que je crois qui s'appelle Vaumorin, et encore avec un autre valet
- de pied, ils furent aussitost au bois de Vincennes pour parler à
- M. de Beaufort, mais que le gouverneur du lieu leur dit qu'ils ne
- le pouvoient faire et qu'il y alloit de sa teste. Par relation de
- domestiques du logis, il court un bruit que la Reyne et
- Monseigneur le Cardinal font tirer du bled en Espagne et que le
- bled rencherit fort partout, et que si tous les princes fesoient
- bien ce seroit le lieu de faire la guerre. M. de Vendosme a quatre
- ou six valets de pied qui sont tousjours en campagne et ne vont
- qu'à pied, et sont fort mal vestus de gris. Enfin on tient que M.
- de Vendosme a dessein de faire quelque chose journellement. Il y a
- force gentilshommes qui arrivent à Anet; il y en avoit de Vendosme
- dernièrement, et M. le Cardinal ne durera guère longtemps.»
-
-ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 108.
-
-AVIS TOUCHANT L'AFFAIRE DE MONSIEUR DE BEAUFORT.
-
- «Depuis nos dernières relations par nos lettres des 9 et 14
- octobre, nous fumes à Anet où nous avons resté le long du jour et
- couché. Là nous avons sçu très assurément comme les nommés
- Beauregard, Brillet, Fouqueret[455] et Ganseville y estoient, et
- vu Brillet avec le baron Desessart monter à cheval avec pistolets
- et fusils, estant à la chasse au chien couchant, d'où ils
- retournèrent à deux heures de là et n'allèrent qu'à un quart de
- lieue d'Anet. Nous avons appris en ce même lieu de personnes
- dignes de foi que de deux jours en deux jours il arrive deux
- espions de Paris qui ne tardent que six heures à faire leur course
- et sont vestus de gris.
-
- [455] Mazarin, dans ses lettres, l'appelle aussi Fouqueret, et
- dans les Carnets Foucré, Fouqueré, etc. Le vrai nom est
- Feuguerel. Henri de Campion était seigneur de Feuguerel, et
- porta, quitta et reprit ce nom, comme il dit en ses Mémoires,
- _Avertissement_, p. 5.
-
- «Monsieur, Madame et monsieur de Mercœur sont tousjours dans leur
- chasteau avec petit train, ce qui se fait par maxime.
-
- «Le baron Desessart l'a quitté six jours par mescontentement de
- l'avoir refusé d'un cheval de M. de Beaufort. Il ne reste plus de
- l'escurie de M. de Beaufort que ses deux courteaux anglois et son
- cheval de bataille.
-
- «Ganseville a dit qu'il voudroit bien se dégager du service, mais
- qu'il ne le peut. Le principal point, c'est qu'il a crainte d'être
- pris. Sçavoir si ce n'est point par feinte, car il en parle trop
- publiquement.
-
- «Campion (Alexandre) a esté à Anet et y a couché. Il y arriva fort
- tard et monta à cheval de grand matin pour s'en aller. Il est
- toujours accompagné de deux de ses gens bien montés à l'advantage
- avec pistolets et un fusil, et il ne couche point deux nuits en un
- lieu, estant grandement dans l'appréhension.
-
- «...Nous avons appris que les gentilhommes que l'on congédioit
- n'alloient pas plus loin que Vendosme, Montoire et autres lieux
- appartenant à mon dit sieur le duc de Vendosme, auxquels on avoit
- baillé la plus grande partie des chevaux que l'on feint avoir
- vendus. Nous avons aussi appris que La Lande disoit que l'heure
- n'estoit pas venue qu'il devoit faire un coup, et qu'après cela
- c'estoit le moyen de sortir de toutes affaires et d'avoir par
- force la femme qu'il n'a peu avoir de bon gré.
-
- «Nous avons esté à Vert, demeure de Campion (Alexandre) où nous
- avons sçu que lui Campion avoit couché la nuit dernière chez le
- sieur Du Parc, son oncle. ... Nous avons esté chez M. Frasel,
- garde de la manche, où nous n'avons rien appris, sinon qu'il y
- avoit deux jours que Campion estoit venu prendre possession d'une
- petite terre proche de lui, attenant Nonancourt, dont il est à
- présent seigneur, et qu'il y tarda fort peu. Nous avons esté à
- Bernay où nous avons appris du sieur Du Buisson les demeures des
- sus-nommés Ganseville et Lalande, et que Lalande avoit esté depuis
- douze jours deux jours dans ledit lieu de Bernay. Et comme nous
- parlions de l'affaire, il nous dit qu'il sçavoit de bonne part que
- la supposition de l'entreprise estoit que Ganseville avec un autre
- que je crois se nommer Giguet, tous deux appartenant à M. de
- Beaufort, avoient exprès feint une querelle, pourquoi ils
- montèrent à cheval de grand matin, et en même temps tous ceux de
- la maison en firent de mesme, feignant de les chercher, pour
- trouver l'occasion de rencontrer son Éminence, et pour ce subjet
- passèrent plus de dix fois dans la rue où demeuroit mon dit
- seigneur.
-
- «Nous avons esté à Orbec et nous avons sçu comme Lalande y tient
- d'ordinaire sa demeure. C'est à un village qui se nomme
- Saint-Jean, à une lieue de Lisieux. Il a deux frères et force
- alliés dans le pays. Il est monté avec avantage, et est en ce pays
- là attendant les ordres de M. de Vendosme.
-
- «Dès le lendemain que M. de Beaufort fut arresté, Ganseville est
- venu chez lui où il fut quelques jours, et depuis est retourné à
- Anet où il est à présent bien assurément. Ce que dessus par
- relation d'un de ses domestiques. Sa demeure est un petit village
- qui s'appelle Tané, voisin d'un de ses beaux frères qui se nomme
- Bois Duval demeurant tous près ledit Tané, proche de Capelle et à
- une lieue d'Orbec. La demeure dudit Ganseville est une simple
- maison. Nous avons aussi appris à Orbec le tout par la relation du
- sr Du Buisson, commissaire de l'artillerie, qu'un gentilhomme
- nommé Francheville, qui est de Gassé, avoit escrit à un
- gentilhomme proche d'Orbec, et nous croyons que c'est à Lalande,
- que M. de Beaufort seroit hors dans quinze jours, au moins que
- l'on l'espéroit. Il n'y a que trois jours que la lettre a esté
- vue, et on croit que c'est Ganseville qui a escrit la dite lettre.
-
- «En m'en venant j'ai sçu que dimanche dernier il y avoit un relai
- à Saint-Germain de la Granche, et l'autre à Villepreu, qui est le
- chemin d'Anet à Paris,... lesdits relais y ont esté jusqu'à mardi
- dernier.
-
- «L'homme de chambre de Campion est passé samedi dernier à
- Villepreu pour aller à Paris, et dit qu'il devoit repasser le
- lundi en suivant, mais il ne passa que le mardi et dit que son
- maistre seroit bien en peine, attendu qu'il avoit tant tardé. Il
- est vrai que ledit Campion se sauva sur un des courreurs de M. de
- Vendosme. Par relation d'un des palfreniers, celui là mesme qui
- donna son coureur. Il est très vrai que M. de Vendosme a donné
- parole à des principaux gentilshommes de la province qu'ils
- eussent à estre prets lorsqu'ils en seroient advertis. Il est très
- véritable que les nommés Vaumorin et le père Boullé ou Boullay,
- comme on l'appelle dans le logis de M. de Vendosme, sont
- perpétuellement à Paris pour faire le récit de ce qui se passe aux
- courreurs.»
-
-Mazarin, comme Richelieu, avait des agents dans tous les rangs de la
-société, et les ecclésiastiques n'étaient pas les moins utiles. Parmi
-eux, le père Carré de l'ordre de Saint-Dominique, qui avait si bien
-servi le premier cardinal[456], ne servit pas moins bien le second. Il
-lui faisait de fréquents rapports sur ce qu'il entendait. Il était aussi
-auprès de lui l'interprète de diverses personnes de la plus haute
-condition. Ainsi la comtesse de La Roche-Guyon, fille de M. de Matignon,
-très-souvent nommée dans les Carnets, faisait passer à Mazarin des
-renseignements précieux par le père Carré qui lui était une sorte de
-directeur. Il y a un bon nombre de lettres de ce père aux Archives des
-affaires étrangères. En voici une qui doit être de la fin de l'année
-1643, t. CVI, f. 169.
-
- [456] Voyez Mme DE HAUTEFORT.
-
- «Monseigneur, depuis ce matin que j'ai eu l'honneur de parler à
- votre Éminence, j'ai eu nouveau sujet de l'avertir et d'exécuter
- la qu'elle m'a fait l'honneur ce matin de me recommander. J'ai vu
- ce personne[457] qui m'a averti que celle qui se scandalisoit[458]
- que vostre Éminence parlât si souvent et si à seul à Sa Majesté
- avoit parlé à la Reyne, et qu'en suite Sa Majesté ne parlera plus
- à vostre Éminence qu'en un lieu où grande quantité de monde sera,
- et vous verra tous deux Sa Majesté et vostre Éminence parler
- ensemble un peu à l'écart dans la même chambre, et point du tout
- dans le petit cabinet; qu'elle parlera encore à Sa Majesté
- fortement, car elle est résolue et hardie. Ce sont les propres
- mots qui ont esté dits à la personne qui affectionne Sa Majesté et
- votre Éminence.
-
- [457] La comtesse de La Roche-Guyon.
-
- [458] L'évêque de Lisieux avec lequel Mme La Roche-Guyon était
- très liée; ou peut-être Mme de Hautefort à laquelle conviennent
- très bien les qualifications de _résolue et hardie_.
-
- «Campion (Alexandre) estoit de la maison de Vendosme dont il a
- tousjours tiré mille écus de pension. On a feint qu'il en fut
- disgracié, et Mme de Chevreuse l'a donné à la Reyne pour servir à
- elle et à la maison de Vendosme.
-
- «Les nuits MM. les princes de Guise et de Beaufort et Campion
- alloient chez Mme de Chevreuse. Elle souvent quittoit ces deux
- princes et s'entretenoit avec Campion en particulier dans sa
- chambre. Souvent elle sortoit la nuit à onze heures en carosse et
- alloit par la ville accompagnée de ces deux princes et de Campion.
- Souvent ces deux princes venoient trouver Campion en son logis, et
- la nuit le fesoient lever de son lit et le prenoient en leur
- carosse et rodoient ensemble par la ville. Quand il s'enfuit, il
- prit un cheval en l'hostel de Vendosme. Son cousin a dit à la
- personne qui aime Sa Majesté et vostre Éminence qu'il rode icy à
- l'entour, tantost à Saint-Denis, tantost à Argenteuil, et qu'il
- vient les nuits à Paris.
-
- «La jeune comtesse du Lude servira grandement à Mme de Chevreuse.
- Durant la vie de feu M. le Cardinal, elle recevoit ses lettres et
- lui renvoyoit.
-
- «Avant hier une dame fut à minuit chez une demoiselle, grandissime
- confidente de Mme de Chevreuse.
-
- «Mme de Chevreuse a dit que la Reyne l'avoit assurée de sa demeure
- icy à la cour, et qu'elle feroit en sorte que Campion seroit
- rappelé et rétabli à la cour.
-
- «Celle qui a donné ces advis a esté visitée ce matin par une
- personne de grande condition qui estoit faschée de ce qu'elle
- avoit visité vostre Éminence[459]. Elle a fait semblant de n'estre
- contente de vostre Éminence, et ainsi elle l'a trompé et tiré tous
- ses secrets.»
-
- [459] Voyez plus haut, IIIe carnet, p. 89.
-
-ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 71.
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-LETTRE AUTOGRAPHE DE BRASSY AU CARDIAL MAZARIN, DE LA BASTILLE, 4 MARS
-1644.
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- «Monseigneur, depuis cinq mois que je suis à la Bastille, j'ai
- fait tout ce que j'ai pu pour vostre service, et me suis mis en
- estat que l'on me peut trancher la teste, pour vous tesmoigner que
- je n'ai point dessein d'épargner ma vie aux choses où il ira de
- vostre service. Présentement on me veut faire enteriner une
- abolition au Parlement comme si j'estois coupable, où il faut que
- je dise que je vous ai voulu assassiner, ce qui sera enregistré et
- que l'on verra tant que le monde durera, et qui m'attirera la
- haine de tous mes parens, estant d'une maison sans reproche,
- laquelle est de plus de mille ans; je serois le premier qui la
- tacheroit d'infamie. De plus, Monseigneur, vous sçavez que ceux
- qui attentent sur les personnes de vostre dignité sont inscrits à
- Rome sur le livre rouge et ne peuvent jamais eux ni les leurs
- espérer aucune grace du saint-siége; ce qui me fait supplier
- vostre Éminence de commander que l'on me sorte d'ici sous caution,
- aimant mieux la mort que de perdre ce que je me suis conservé en
- vous sauvant la vie[460]. Je prendrai la liberté de vous faire
- ressouvenir que vous m'avez promis que l'on ne me feroit point de
- violence, et que je sortirois d'ici quand je voudrois. C'est
- pourquoi estant assuré que je suis inutile, je supplie vostre
- Éminence de me donner la liberté, laquelle me conservera une vie
- que j'emploierai à vous servir en toutes les occasions que je
- pourrai rencontrer de vous donner des preuves que je ne suis en ce
- monde que pour estre, Monseigneur, vostre, etc. BRASSY.--De la
- Bastille, ce 4 mars.»
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- [460] Cela est bien un aveu du projet d'assassinat.
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-
-IV.--_Mme de Chevreuse en Touraine, 1644 et 1645._
-
-Les Archives des affaires étrangères, FRANCE, t. CVI, fol. 145, etc.,
-contiennent divers rapports d'un gentilhomme de Touraine nommé Cangé de
-La Bretonnière, agent soudoyé de Mazarin, chargé de surveiller les
-démarches de Mme de Chevreuse, et qui allait sans cesse de Tours à
-Rochefort, à Bordeaux et à Paris. Sa famille ayant connu les Servien,
-c'est par Lyonne qu'il était entré au service du cardinal, et c'est avec
-Lyonne qu'il correspondait. Ses dépêches sont chiffrées, mais on les a
-déchiffrées en grande partie. Donnons-en quelques-unes:
-
-MÉMOIRE DE M. DE CANGÉ, DU 11 SEPTEMBRE 1644.
-
- «... Dernièrement à l'arrivée de la Reine d'Angleterre à Tours, le
- sieur Craft, Anglois, conféra, dans le logis de l'abbé de
- Saint-Julien de Tours, où il logea, après le coucher du sieur
- abbé, depuis onze heures du soir jusques à deux heures après
- minuit, avec la demoiselle Galland, autrement appelée la Mandat,
- qui est confidente de la duchesse de Chevreuse, comme aussi avec
- le sieur de Vaumorin, domestique du duc de Vandosme, et le sieur
- du Tillac, domestique du comte de Montresor, pour adviser de faire
- demander par une personne de haute considération la liberté du duc
- de Beaufort. De plus le nommé Brillet a fait divers voyages vers
- le duc Charles de la part du duc son maistre (Beaufort), comme
- aussi les sieurs Campion par plusieurs fois sont allés à Vendosme,
- puis ont pris leur route par la Guyenne. La mesme route a esté
- prise par le sieur de Vaumorin qui partit de Vandosme dans les
- premiers jours d'aoust, avec un valet de chambre du duc de
- Beaufort qui le suivit deux jours de suitte. Ce fut un jour après
- que la Reyne d'Angleterre fut partie de Tours.
-
- «Il y a dans la ville de Paris un nommé Mandat, agent de la
- duchesse de Chevreuse, duquel le logis se peut sçavoir à l'hostel
- de Chevreuse, qui confère souvent, assisté d'un nommé le Rousseau,
- autrefois valet de chambre du comte de Montresor, avec un des plus
- considérés des officiers du Parlement duquel le nom a esté dit à
- Monseigneur...
-
- «Mon dit sieur de Lionne se souviendra, s'il lui plaît, de
- présenter dès ce jourd'hui dimanche 11 septembre le present
- mémoire pour recevoir ce mesme jour les commandemens que son
- Éminence voudra faire au gentilhomme qui va servir en Guyenne,
- selon les ordres qu'il lui en a donnés.»
-
-MÉMOIRE DE M. DE CANGÉ LA BRETONNIÈRE DU 18 SEPTEMBRE 1644.
-
- «Despuis le mémoire donné il y a huit jours à Paris, j'ai fait
- rencontre d'un gentilhomme appelé Mollière (?), qui avoit laissé
- le duc d'Espernon (Bernard, le seul héritier subsistant du vieux
- duc Jean Louis) en Gascogne..., et estoit venu de sa part, à ce
- qu'il me dit, porter quelques despesches à leurs Majestés; et sur
- ce que je lui demandai si son maistre arriveroit cet hiver en
- cour, il me dit que non, et qu'il estoit plus utile en son
- gouvernement pour le service du Roy, et que, bien que quelques
- personnes désirassent son retour près de S. M., il s'estoit résolu
- à ne point partir de son gouvernement. Ensuite je lui dis qu'il y
- avoit à craindre que son refus ne fût expliqué à désobéissance; il
- me fit response qu'il estoit appuyé d'une si puissante protection
- qu'il ne craignoit point ses ennemis. Après divers langages, je le
- conjurai par l'ancienne cognoissance et amitié que nous avons eue
- de longtemps ensemble, de m'apprendre s'il y avoit quelque espoir
- de la liberté du duc de Beaufort; il me dit que, pour me parler en
- confidence, cette mesme liberté estoit désirée des (plus grands
- seigneurs) de la cour, mais que l'on avoit remarqué si peu de
- résolution en son Altesse Royale pour demander la grace du
- prisonnier que l'on avoit peine à en bien esperer, que la Reyne
- d'Angleterre en feroit priere pressante à sa dite Altesse à
- l'insçu de la Reyne; de plus, qu'il y avoit aupres de la mesme
- Altesse deux personnes qui agissoient puissamment près d'elle et
- faisoient indirectement agir beaucoup d'autres... Ils espèrent
- aussi que la gouvernante du Roy apuiera près S. M. pour lui faire
- faire prière à S. A. à l'insçu de la Reyne pour la resoudre
- d'autant plus à supplier la Reyne en faveur du prisonnier. Ils se
- persuadent la mesme chose de Mademoiselle envers monsieur son pere
- par la recommandation de sa gouvernante.
-
- «Ensuite je feignis de demander où estoit le comte de Maillé,
- autrement Beaupuy. Il m'a dit qu'il estoit exilé avec trois
- autres. De plus je l'enquis s'il n'avoit point vu, depuis le
- malheur du duc de Vendosme, les Campion, Brillet et Vaumorin, qui
- estoient à lui. Il me dit qu'il n'y avoit lors près de son maistre
- que le nommé Tierceville, et du despuis le nommé Vaumorin, mais
- non Brillet ni les Campion, mais que le jeune Campion estoit
- arrivé depuis trois jours à Paris en habit d'anglois qui venoit
- chercher le nommé Craft qui estoit près la Reine d'Angleterre,
- lequel ne voulut point qu'il fut vu de la dite Reyne ni cognu en
- la cour. Il m'assura qu'il estoit logé à l'hostel de Nemours; et
- dans l'estonnement que je feignis avoir de sa hardiesse, il me dit
- qu'il ne sortoit point de ce mesme hostel que sur un cheval de
- mille escus, et qu'un homme qui meprise sa vie est capable
- d'entreprendre de grandes choses. Et lorsque je le voulus en
- quelque façon forcer de s'expliquer en confidence, il me repliqua
- de rechef en gascon, etc., etc.
-
- «Il me temoigna aussi que le duc de Nemours estoit extremement
- mécontent, et qu'il en avoit dit force particularités au comte de
- Candale, où il estoit present; qu'ensuite le dit comte lui avoit
- dit qu'estant allé visiter Monseigneur, les Suisses lui refusèrent
- la porte, quoiqu'en sa présence ils laissèrent entrer à l'hostel
- de son Eminence trois carrosses. Et comme je feignois avoir un
- regret extrême de laisser partir de Paris le jeune Campion, il
- m'assura qu'il lui avoit assuré d'être à Agen dans la fin
- d'octobre, et que si je voulois venir me divertir quelques mois en
- ces quartiers, il me feroit voir des esprits d'agreable
- conversation. Je lui dis ensuite que j'avois dessein d'y aller
- faire priere à M. l'archeveque de Bordeaux de donner à quelqu'un
- de mes nepveux quelque benefice, et qu'ensuite je lui promettois
- d'aller rendre mes debvoirs à son maistre et de faire quelque
- sejour en sa cour. Il me dit de plus qu'en cette même cour et dans
- le climat où elle fait sejour l'on pensoit que les affaires
- changeroient de face dans le quartier d'hiver. Il m'a assuré que
- l'un des Campion, mais il ne m'a pas voulu dire si c'estoit
- Feuqueret, estoit venu avec lui trois journées, qu'il l'avoit
- laissé sur les confins d'Allemagne en volonté de venir jusques à
- Anet par la Flandre, et en sa maison qui est proche, ce qu'il eut
- déjà fait s'il ne fut tombé malade...»
-
- «Monsieur,... je suis demeuré à Bourdeaux jusques à l'arrivée du
- comte de Candale qui fut le 17 de ce mesme mois, et le 20e j'en
- suis parti pour m'en revenir chez moi en cette province de
- Touraine dans laquelle j'ai trouvé la duchesse de Chevreuse fort
- affligée et alarmée avec ceux de sa confidence, en telle sorte
- qu'ils se tiennent plus sur leurs gardes que de coutume, et ne
- parlent pas avec tant d'audace. Or ce que j'ai pu apprendre de
- plus important en trois jours de séjour que j'ai fait en sa cour
- est qu'ils ont employé un religieux jeune de 25 à 26 ans, ainsi
- que l'on me l'a dépeint, qui est de l'ordre des Carmes mitigés,
- lequel on dit estre fils d'un officier du parlement de Rennes, et
- qu'on estime excellent medecin, pour conferer estant à Paris avec
- le medecin qui fut pris à Tours de la maladie d'une dame de ces
- quartiers, laquelle est femme du sieur de Sure et fille du sieur
- de Pontcarré, qui est demeuré en ces quartiers malade d'une
- hydropisie formée. Mais je puis assurer Monseigneur que ce n'est
- qu'un pur pretexte, et que ce mesme religieux s'est chargé de
- donner un billet estant dans la prison au dit medecin prisonier,
- et de lui parler s'il peut en particulier pour l'assurer qu'il ne
- doit point avoir peur, et que Mademoiselle devoit, par les prieres
- pressantes de la comtesse de Fiesque, supplier son Altesse Royale
- de ne permettre qu'on lui fasse son proces. A ce qu'il paroît,
- l'on voudroit qu'une mort subite l'eut oté du monde. Ce qu'il
- sçait fait craindre beaucoup de monde. Ce mesme religieux, auquel
- on doit prendre garde, a sejourné quinze jours dans une maison
- appelée la Gueritande proche de Montbazon, pendant lequel temps le
- maistre de la dite maison, qui est un des confidents de la
- duchesse, a conféré avec force personnes de sa part; puis, pour
- avoir plus de moyens de faciliter leurs desseins, l'on l'a mené
- chez le dit sieur de Sure pour ordonner sur la maladie de la dite
- femme, sans lui donner, à ce qu'ils font voir, aucune cognoissance
- de ce qu'ils prétendent faire ni de leur secret, hors que, dans
- l'estime qu'ils lui font avoir de la capacité du prisonnier, ils
- lui ont persuadé d'escrire au sieur de Pontcarré, son beau-pere,
- pour lui faciliter par sa faveur le moyen de conférer de sa
- doctrine de medecine avec le mesme prisonier. Il y a plus,
- Monsieur, c'est que lorsqu'il passa à Amboise, une demoiselle, qui
- est femme d'un officier de la forêt du dit lieu appelé Lussant,
- lui fit donner dextrement par la servante de l'hostellerie un
- petit papier écrit en arrivant de Chinon au dit Amboise sur les
- huit heures du soir. Elle eut l'assurance de ce faire sur le
- souvenir que lui fit avoir la dite demoiselle qu'il avoit
- autrefois ordonné pour elle estant extremement malade il y a près
- d'un an, et aussi qu'il lui fut donné une pistole et demie par la
- dite demoiselle, selon l'instruction de son mari qui est le
- mouchard de tous les mécontents, lequel reçoit toutes les années
- des bienfaits de leurs Majestés par les entremises du duc de
- Montbazon, comte de La Rochefoucauld et prince de Marsillac son
- fils, qui l'ont protégé jusques ici de telle sorte que diverses
- personnes qui avoient obtenu des commissions pour informer des
- ruines qu'il a faites de la forêt d'Amboise, ont été puissamment
- par ces seigneurs obstaclés[461]. J'en avois escrit quelque chose
- par les premieres depesches que je commençai à faire; ensuitte
- desquelles ces Messieurs n'ont laissé de lui faire toucher argent
- de leurs Majestés; et s'il n'y eut eu aucune conséquence je
- n'aurois pas réitéré, mais je croirois extrêmement manquer au
- service que je dois à Monseigneur si je dissimulois les mauvaises
- volontés qu'il a contre son service, pouvant assurer avec
- certitude que de sa seule maison sont sortis les premiers bruits
- qui ont couru en cette province parmi les peuples que l'on avoit
- arreté de grandes sommes d'argent qu'on transportoit en Italie; et
- il veut faire croire, quand il debite une nouvelle, qu'elle lui a
- esté soigneusement escrite par les nommés Lucas, secrétaire du
- Roy, et Lamy, qui l'a esté aussi du feu marechal d'Effiat,
- lesquels sont parens de la femme du dit Lussant, que je ne
- pretends neantmoins accuser d'aucune intelligence, n'en ayant
- jusques ici entendu parler pour leur particulier, sinon que leur
- estourdi de parent s'est prévalu beaucoup de fois d'eux dans les
- services qu'il rend en cette cour et à tous les autres mécontents,
- desquels il sçait des particularités fort importantes et qui
- seroient faciles à tirer de lui, tant sur le sujet des voyages que
- quelques personnes ont fait faire vers les ducs de Lorraine et de
- Vendosme qu'ailleurs en ce royaume, qui causa le dit Lussant à
- s'en vouloir fuir à La Rochefoucauld lorsqu'il sçut la prise du
- medecin, sans qu'il fut rassuré. Il a bien sa mesme audace, mais
- non pas sa resolution, car s'il estoit arresté la peur lui feroit
- tout dire. L'on lui fait croire neantmoins que son malheur lui
- sera avantageux, s'il estoit arresté, à cause qu'estant
- extrêmement hai en cette province on lui persuade que s'il est
- accusé tous ses temoings seront dignes de récusation. Mais s'il
- estoit prisonier, son esprit ne seroit capable de demesler telle
- fusée. Il ne peut aussi ignorer le pernicieux dessein qu'a
- Feuqueret (Henri de Campion), que l'on croit, à Bourdeaux, estre
- allé voir depuis peu de jours, avec le jeune Beaupuy, le comte de
- Fiesque qu'il a mandé en Hollande. C'est un bruit qui court à la
- cour du duc d'Espernon. A l'arrivée de son fils, ils furent deux
- heures enfermés dans un cabinet, et dans leur conference ils
- parlèrent fort, à ce que j'ai sçu de bonne part, du refus qui fut
- fait, à ce qu'on dit en leur cour, au mois de septembre dernier, à
- ce mesme fils de l'entrée de la maison de Monseigneur par un
- suisse de son Éminence, avec beaucoup d'autres langages qui
- seroient trop longs à déduire par escrit, et que je réserve à
- exprimer de vive voix, me contentant par cette occasion de
- supplier tres humblement Monseigneur de ne point mepriser ce que
- j'ai mandé sur le sujet de l'abbé de la Riviere et du nommé De
- Souches qui ont fait et font tout leur pouvoir pour faire agir
- leur maistre autrement qu'il ne doit et qu'il n'a voulu jusques à
- présent. Il y en a d'autres qui contribuent à ce mesme dessein,
- mais non si adroits, si capables ni si pernicieux, ni même si
- propres à esloigner les apparences de ce qu'ils ont projeté. Et
- n'estant pas plus assuré de mourir que je le suis de leur mauvais
- dessein, quoiqu'ils fassent paroistre le contraire, je
- m'estimerois le plus infidele serviteur si je manquois par toutes
- les nouvelles que j'en apprends d'en faire certain Monseigneur qui
- y est autant interessé que leurs Majestés. C'est en ces deux
- personnes que les factieux ont leur principal espoir, et qu'ils
- savent estre parfaitement acquis à la maison de Guise, pas un
- desquels, de la façon que j'en ai entendu parler confidemment, son
- Eminence ne se peut assurer de leur affection, hors le comte
- d'Harcourt; aussi les mesmes factieux ne l'aiment point, à ce
- qu'il paroit. J'omets à dire que ces deux agents de son Altesse
- font esperer aux mécontents qu'ils feront en sorte, lorsqu'il en
- sera temps, de lui faire demander à la Reyne tout ce qui depend de
- la duché d'Orléans et comté de Blois, ainsi qu'avoit feu M. le duc
- d'Anjou par le traité qui en fut fait avec le Roy Henry. Ils en
- souhaitent le refus. C'est, Monsieur, ce que je puis escrire par
- cette occasion, vous suppliant tres humblement agréer que
- j'aprenne de vous les commandemens de Monseigneur, et me faire
- cette grace de faire souvenir son Eminence de ce que sa bonté me
- fit l'honneur de m'assurer qu'en attendant qu'elle me fit donner
- quelque chose de solide, elle me feroit payer par son authorité ma
- pension, le brevet de laquelle j'ai laissé, ainsi que m'avez
- ordonné, à vostre secretaire pour vous le representer, s'il en est
- besoing, à la fin de cette année. Ce que je toucherai, je ne
- l'espargnerai pas, et l'emploirai de tout mon cœur au service de
- Monseigneur.»
-
- [461] _Sic_, et plus loin, p. 520.
-
-ADDITIONS FAITES A LA MARGE DE L'ORIGINAL.
-
- «Vous pourrez apprendre, Monsieur, des nouvelles de ce mesme
- religieux medecin en son couvent de Paris et à la Bastille où il
- se sera presenté s'il n'y a bien eu du changement. Le dit Lussant
- sçait tous ses desseins et force autres. J'ai de plus à vous dire,
- Monsieur, que lorsque j'étois à Agen le comte de La Rochefoucauld
- envoya visiter par un des siens le duc d'Espernon sur divers
- sujets que je ne pus apprendre; seulement J'ai sçu qu'il assura le
- dit duc que son maistre estant à Paris trouveroit quelque milieu
- pour avoir le gouvernement de Poitou... Depuis cette depesche
- escrite, j'ai appris que
- le mesme Lussant s'en est allé à Paris pour sentir, de la part de
- la duchesse de Chevreuse, le vent du bureau. Il logera et mangera
- chez les ducs de Chevreuse, de Montbason et de La Rochefoucauld,
- et envoyera en ces quartiers leurs desseins.»
-
-IBID., P. 135. «TOURS, DU 19 JANVIER 1645.
-
- «Monsieur, vous avez sçu par ma derniere depesche qu'à mon arrivée
- de Guyenne je ne fis que passer chez moi pour m'en aller à Tours
- auquel lieu je trouvai de la froideur et bien de la retenue à
- l'entretien de la confidente de la duchesse de Chevreuse, dont je
- ne me rebutai pas, estimant que c'estoient des effets de l'allarme
- qu'ils ont eue de la prise de leur medecin, et à mon second voyage
- que j'ai fait icy je suis demeuré jusques à present depuis quinze
- jours, et ai donné à cette mesme confidente une monstre que
- j'achetai à mon retour de Fontainebleau treize pistoles à Blois,
- laquelle m'a servi à lui faire faire une confession que j'ose
- estimer generale de ce qu'elle sçait jusques icy, dont les
- particularités sont que depuis que le nommé Lussant d'Amboise,
- duquel je vous ai escrit amplement par ma derniere depesche, est
- arrivé à Paris, il assure que l'on a envoyé deux personnes
- confidentes à dix jours l'une de l'autre, chargées de quantité de
- mauvaises pièces et manifestes esgalement audacieux et insolents,
- au duc de Lorraine et à celui de Vendosme, lesquels confidents en
- ont été chargés par la duchesse de Montbason qui fait, à ce que
- l'on tient icy, d'ordinaire telles expéditions par les ordres en
- partie de sa belle-mère[462], et de quantité d'autres esprits
- malfaisants de la cour. Cette mesme belle-mère seroit mieux loin
- que près.
-
- [462] Il doit être ici question de Mme de Chevreuse, qui était
- non pas la belle-mère, mais la belle-fille de Mme de Montbazon.
-
- «J'ai remarqué, Monsieur, que ces mesmes esprits ont de pernicieux
- desseins contre la personne du duc d'Anguyen, qui leur est une
- sorte d'espine à leur pied et contre lequel ils ont d'extresmes
- aversions, dans la créance qu'ils ont qu'il est entierement
- attaché dans les volontés et le service de la Reyne, et qu'il est
- assuré ami de son Eminence; c'est ce qui me fait à present
- d'autant plus desirer la conservation de sa personne, et vous
- assure, Monsieur, qu'il a à prendre garde d'une fille qu'il aime à
- Paris que l'on croit estre assez malheureuse pour lui donner à
- manger quelque venin ou de lui en faire present par l'odorat de
- certaines choses. Les predictions des mécontents sont que ce
- prince ne la doit pas faire longue. Il a besoin de prendre
- exactement garde à se conserver. Je vous supplie aussi, Monsieur,
- de faire prendre garde particulièrement à l'odorat de ce qui sera
- presenté, tant par placets qu'autres choses plus pretieuses à
- Monsieur auquel on a promis de faire un present lors de la foire
- de Saint-Germain, estimable pour sa gentillesse, mais
- tres-malheureux peut-estre pour ce que l'on y pourroit adjouter.
- La crainte que j'ai de ces diableries me fait fremir jusques au
- sang, et me force de rechef à vous suplier, Monsieur, de faire
- prendre garde plus que jamais à la conservation de son Eminence.
-
- «Par les dernières depesches que ce mesme Lussant a envoyées à la
- duchesse de Chevreuse, sa maîtresse, il assure qu'il y a plus
- d'espérance que jamais que les deux cabales de ce royaume, qui ont
- failli il y a quelques jours à esclater, se forment en parti et
- plustost que l'on ne pense, mais que les particularités ne s'en
- peuvent dire par lettres. Lorsque je serai à Paris, j'espere
- demesler ces fusées... Ledit Lussant assure encore par sa dernière
- que, quelques bruits que l'on ait fait courre du contraire, il est
- neantmoins vrai que Monseigneur est aussi mal avec le Pape que
- jamais, mesme que sa sainteté a promis de favoriser les armes
- d'Espagne, et que dans cette campagne les affligés auront leur
- tour, et qu'il arrivera ce que peu de personnes savent...
-
- «Je ne me fusse jamais pu persuader, si je ne l'avois sçu
- parfaitement, que la comtesse de Fiesque se fut laissée emporter,
- dans les intrigues qu'elle a avec les duchesses de Vendosme et de
- Nemours, de donner à Mademoiselle des conseils esgalement mauvais
- et pernicieux. Quoiqu'ils soient à l'avantage de ceux de la maison
- de Guise, ils sont neantmoins importants au service de la Reyne;
- et qui plus est, pour rendre sa maîtresse plus capable de ces
- persuasions, elle les fait appuyer par la duchesse d'Espernon et
- par sa belle fille, et est à present aussi bien dans son esprit
- qu'elle y a esté mal par le passé, ainsi que disent ceux de sa
- confidence.
-
- «Vous avez memoire, Monsieur, des particularités de mes autres
- depesches sur le sujet du comte de La Rochefoucauld, son fils, son
- beau frere, et quelques autres de ses intimes, qui souhaitent avec
- tant de passion des gouvernements. Je vous puis assurer de rechef
- que ce n'est pas pour en bien servir les personnes qui les leur
- peuvent donner, car ils sont acquis et tres attachés aux intérêts
- de ceux de Guise, et je vous assure que pour une bonne princesse
- la Reyne est mal et tres injustement servie; et quoique je sois
- fort impertinent dans les affaires de l'Estat, mon zèle me fait
- prendre la liberté de dire qu'après ce que j'ai sçu et vu, la
- Reyne et son Eminence doivent plustost faire des créatures que de
- permettre que d'autres les fassent. Je réserve à m'expliquer de
- vive voix et demande pardon à Monseigneur si la passion que j'ai à
- son service me fait entreprendre d'escrire avec cette liberté au
- prejudice des respects que je dois à sa Majesté et à son
- Eminence.»
-
-IBID., p. 154.--«Monsieur, depuis mon arrivée en cette province de
-Touraine, j'ai, avec tous les soins qu'il m'a été possible, recherché les
-occasions propres à m'instruire des choses les plus importantes au
-service de leurs Majestés et de son Eminence.
-
- «Premierement sera remarqué que la duchesse de Chevreuse reçoit
- de temps à autre des nouvelles de ce qui se passe à la cour par
- l'entremise de diverses personnes, et entre autres de Lussant
- d'Amboise, qui est à present encore à Paris, et qui lui sert
- d'ordinaire de mouchard tant en cour qu'en cette province. Par les
- dernieres depesches il assure que le duc de Vendosme est à Aneci,
- maison de son gendre (le duc de Nemours). Le comte de Montresor la
- vient visiter ensuite des conferences ordinaires qui se tiennent
- avec les comtes de Bethune et de Charost et lui; lesquelles
- conferences ne tendent qu'à faire donner par des personnes
- interposées de mauvaises impressions en leur voisinage et en
- d'autres provinces aux peuples du gouvernement de l'Estat, et leur
- faire avoir d'extresmes aversions contre les ministres.
-
- «Est à noter que le mesme Montresor a eu un gentilhomme en cour
- depuis qu'il en est parti, appellé Fuetillac (?) pour moucharder
- les nouvelles plus importantes de l'Estat, les faire ensuite tenir
- à son maistre par diverses voies et adresses. Ce mesme gentilhomme
- a quelques habitudes en Allemagne où il depesche souvent les
- nommés Rousseau et Lorrin, aussi domestiques de son maistre qu'il
- tient en cour depuis sept mois, et lesquels ont porté diverses
- depesches hors de ce royaume.
-
- «Il court ici un bruit sourd que quelques personnes de qualité de
- la religion ont, avec quelques factieux catholiques qui servent
- mesme le Roy en apparence, fait passer par la Catalogne une
- personne dont le nom m'est encore incognu, qui est, à ce que l'on
- tient, un homme d'intrigues, pour se rendre en Espagne porter
- nouvelles des factieux de ce royaume et en representer les
- calamités, et comme les peuples sont à la veille de faire une
- revolte generale; le tout pour obstacler[463] le raccommodement
- des affaires avec les ennemis. En suitte de ce bruit il en court
- un autre plus sur qui est que si la cour va à Fontainebleau le
- prisonnier de Vincennes sortira, soit par quelque intelligence de
- ses gardes ou par un effort que doivent faire ses amis apres
- quelque sedition qu'ils pretendent faire à Paris, lorsque la cour
- en sera un peu esloignée.
-
- [463] Plus haut, p. 516.
-
- «Le Palais-Royal, celui de son Eminence et de son Altesse Royale
- sont meublés de force mouchards qui suivent les ordres de quantité
- d'ingrats que leurs Majestés, son Eminence et son Altesse ne
- sauroient obliger. Ils sont plus ingrats au loin qu'auprès. Si
- Dieu permet que je puisse rencontrer les lumières que je cherche
- avec toutes sortes de soins, je m'expliquerai plus intelligemment,
- et specifierai les plus importantes circonstances...
-
- «Après avoir conferé avec... homme de la religion, qui sejourne en
- cette province pour s'en aller en celle d'Anjou où il demeure, je
- discourus avec lui dans toutes les complaisances dont je me pus
- aviser. Il s'est ouvert à moi jusques à me dire que Dieu avoit
- tousjours aimé la France, et que l'on devoit esperer qu'il ne
- permettroit pas longtemps que le Roy demeurast à la discretion et
- gouvernement de personnes estrangeres, et qu'il y auroit en peu de
- bons François, signalés de qualité, qui contribueroient leurs
- biens et leur sang pour mettre sa Majesté en liberté, et pour la
- faire instruire et nourrir en sorte que les peuples de ce royaume
- fussent soulagés de tant d'oppressions; que monseigneur le duc
- d'Orléans seroit cause en partie de la ruine de l'Estat, si l'on
- n'y remédioit, à cause des complaisances qu'il rendoit à la Reyne
- et des souffrances qu'il permettoit que le peuple ressentist; que
- la trop grande bonté et facilité de ce prince le rendroit un jour
- misérable et le Roy aussi, s'il n'y estoit remedié; que ceux de la
- maison de Lorraine avoient de tout temps conspiré contre cette
- couronne et esperé de s'en rendre maistres; bref, que l'on verroit
- dans peu de temps les affaires de l'Estat changer de face; que
- telles personnes de qualité qui en apparence sont les plus
- complaisans apuyeroient en peu le dessein des bons François. C'ont
- été là les dernieres paroles à nostre separation.»
-
-
-IBID., P. 174.--DU 2 DE JUILLET 1645.
-
- «Monsieur, deux jours apres estre arrivé chez moi, je suis allé à
- Tours, auquel lieu j'ai visité une demoiselle qui a tousjours été
- extremement aimée de la duchesse de Chevreuse, et avec laquelle
- elle a tousjours eu depuis deux ans parfaite intelligence. C'est
- celle-là avec qui j'ai conféré diverses fois, et laquelle porte
- avec des ressentiments non pareils l'absence de sa bonne amie. Ses
- plaintes sont excessives, et lui ont fait dire plus que je pense
- qu'elle ne feroit dans un autre temps. Les particularités que j'ai
- cru vous devoir dire sont que l'on n'eut jamais cru que la Reyne
- eut voulu permettre que son authorité eut servi à venger les
- passions des ennemis de sa bonne amie, qu'elle dit estre ceux des
- maisons de Condé et de Longueville et Monseigneur, que Dieu ne
- permettra pas longtemps les persecutions que l'on lui fait, et
- dans un temps où elle n'avoit d'autre pensée qu'à songer à son
- salut, que bientost on verra les effets de la justice de Dieu qui
- chatie ses créatures quand il lui plaist, et puis brise ses
- verges. Ses parenthèses tombent sur son Altesse royale qu'elle dit
- estre le plus ingrat de la terre d'avoir abandonné celle que la
- conscience et l'honneur l'obligeoient de proteger comme ceux de la
- maison de Vendosme et de sa bonne amie. Elle n'a pu s'empescher de
- donner en passant un coup de langue au duc son mari; et après une
- grande confusion de langages elle m'a demandé si je n'avois point
- vu un jeune homme de Vendosme, qui avoit passé en Flandre, lequel
- lui avoit dit des nouvelles de sa bonne amie. Elle ne me put dire
- son logis, mais bien que je pourrois sçavoir de ses nouvelles
- chez Mlle Des Cremilliers; et peu après je le rencontrai, et
- c'estoit celui duquel je vous ai escrit diverses particularités
- dans ma premiere depesche, il y a un an et plus. Celles que j'ai
- apprises à présent sont assez considérables pour vous les déduire
- exactement, ainsi que je le ferai ensuitte, après vous avoir
- assuré que, si cette demoiselle dit vrai, ceux d'Orleans n'ont
- jamais plus regretté la mort de leur Pucelle que ceux de Tours sa
- bonne amie. Le mesme jeune homme a esté laquais du duc de Beaufort
- et un peu avant sa prison l'un de ses valets de chambre. Le
- commencement de ses discours fut fort changeant, car tantost il
- disoit qu'il venoit d'Italie, puis qu'il venoit de Flandre, et
- après seulement de Vendosme. Enfin il m'a confié qu'il estoit
- parti d'Italie le 29 de mai, pour s'en venir en Flandre, où il est
- arrivé le 21 juin, et a donné deux lettres à la duchesse de
- Chevreuse qui estoient enfermées dans une canne, avec celles qu'il
- a apportées de Paris, auquel lieu il dit avoir sejourné sept
- jours, couché une nuit à l'hotel Vendosme, quatre à celui de
- Nemours, une à la maison du sieur de La Rochefoucauld, le mesme
- jour que le duc de Chevreuse ne voulut pas permettre qu'il
- couchast dans la sienne; la dernière nuit il coucha avec Lussant
- qui le mena le lendemain à Rochefort où il laissa quelques
- lettres. Je crois qu'il n'attend que l'arrivée du dit Lussant qui
- doit aporter quelques depesches pour Vendosme, et aussitot il sera
- depesché pour l'Italie. Il ne m'a pu assurer s'il repassera par
- Paris. Si cela estoit et qu'il put estre arresté, l'on aprendroit
- des choses fort importantes. Il est bien certain que le nommé
- Hurliers qui est au comte de Brion lui a baillé, à l'insçu de son
- maistre, à ce qu'il dit, une lettre de faveur, adressant à
- l'escuyer du comte d'Acer (?), pour favoriser son embarquement à
- Marseille. Le dit Hurliers est frère d'un nommé Vaumorin qui est
- au duc de Vendosme. Il m'a assuré que lorsqu'il partit d'Italie,
- le nommé Tierceville estoit allé de la part du duc de Vendosme à
- Rome pour y faire paroistre les doleances de son maistre, qui se
- plaint de ce que l'on ne veut, à ce qu'il dit, faire juger son
- fils au Parlement de Paris, et que l'on le veut faire perir comme
- Saint Philibert et Heudeville, prisoniers à la Bastille. Il y
- ajouste les mepris dont il dit que l'on traite toute la famille de
- son maistre, les persecutions que l'on fait à ses sujets par des
- logemens de gens de guerre dont ils sont presque tous ruinés,
- mesme ceux d'Estampes; les restrictions que l'on a encore fait
- depuis peu à son fils prisonier, auquel il avoit charge de faire
- passer quelques lettres, lesquelles il dit avoir mises ès mains
- d'un nommé Monuau. Pour conclusion il se repait d'esperances, et
- croit qu'il arrivera bientost quelques choses qui feront changer
- de face aux affaires de l'Estat. L'on croyoit, à ce qu'il assure,
- d'où il est parti, qu'en arrivant en France, il y trouveroit la
- plupart des provinces soulevées et protegées par le Parlement, ce
- qui fut, dit-il, arrivé sans la lacheté des uns et l'avarice des
- autres qui les ont portés dans une desunion. Mais il a promis que,
- quoique puissent faire les hommes, Dieu secourra bientost les
- affligés par des moyens que les almanacs ne sauroient dire. La
- pluspart de ses discours n'ont pas grande liaison parce qu'il
- revient à dire les choses qui semblent le satisfaire le plus; mais
- ce que j'en ai pu ramasser m'oblige à vous assurer, Monsieur,
- qu'il est important de ne point laisser aprocher aucun homme de
- cheval qui ne soit bien cognu du carosse de Monseigneur, ni aussi
- peu de sa chaise, et particulierement le soir lorsque son Eminence
- va de son palais à celui du Roy, ou qu'il en revient. Ce qui peut
- estre à craindre est à la sortie ou entrée de la rue venant du
- jardin. Les gardes peuvent facilement y soigner, et ceux de son
- Eminence lorsque sa personne sera en son carosse. Je vous supplie,
- Monsieur, d'apuyer cet advis à ce qu'il ne soit meprisé. Si l'on
- pouvoit se saisir de ce jeune homme qui est vestu de gris, le poil
- chatain, la barbe qui commence à lui percer, les cheveux fort
- longs, et à ses deux moustaches deux rubans noirs et au chapeau
- deux glands l'un vert et l'autre orange, l'on sçauroit de lui
- choses si importantes que je voudrois qu'il m'en coustast de mon
- sang qu'il fust arresté.»
-
- IBID., p. 198.--«Monsieur, le malheur de mes affaires qui ne m'ont
- pu permettre de retourner à Vendosme depuis ma derniere depesche,
- m'a donné lieu d'aller neantmoins par diverses fois à Tours où
- j'ai appris des particularités qui me forcent de dire que la
- demoiselle Mandat, qui a toujours esté extremement confidente de
- la duchesse de Chevreuse, seroit mieux pour le bien du service de
- leurs Majestés esloignée de cette province que dedans. Les raisons
- sont, Monsieur: premierement qu'elle agit avec dexterité et
- puissamment selon les ordres de sa maîtresse. Les derniers lui ont
- esté apportés par un laquais que la mesme duchesse a amené
- d'Espagne, vestu haut en bas de chausses d'un gris sale, et le
- pourpoint de peau de mesme couleur. Il est de taille allignée, les
- cheveux noirs, et sans barbe. Il a sejourné quelques jours à
- Cousières, maison du duc de Montbazon, feignant n'y estre venu que
- pour apprendre la santé de l'enfant de Paquine, valet de chambre
- de la duchesse et de... espagnole, sa femme de chambre. Mais enfin
- j'ai sçu, non sans difficulté, la plus grande partie des
- particularités de ces depesches qui me tentèrent fort de le faire
- arrester, et je l'aurois fait si j'eusse eu quelqu'un à qui me
- confier, osant vous assurer, Monsieur, qu'il a dit force choses
- qui donneroient de grandes prises sur le duc de Vendosme et la
- duchesse de Chevreuse et leurs partisans. Ses nouvelles sont que
- le mesme duc est à present à Rome depuis un certain temps, où l'on
- avoit feint quelques jours ne le vouloir recevoir. Mais les
- industries et adresses de ses agents ont réussi, à ce qu'assure
- ce compagnon qui en venoit, et lequel a apporté l'ordre à Vendosme
- de faire conduire à Rome des dogues d'Angleterre que le duc de
- Vendosme veut donner à quelques cardinaux de ses amis. Et pour
- abuser les esprits des peuples de cette province, cette mesme
- demoiselle assure que l'on nous croit en Italie plus heretiques
- que les protestants d'Allemagne; assure de plus que l'on ne veut
- en France paix ni treve, le tout pour favoriser les desseins des
- Suedois au préjudice, disent-ils, de la religion catholique, et
- pour donner lieu aux armes du Turc de piller la Sicile après avoir
- ruiné l'isle de Candie, ainsi qu'ils disent avoir commencé.
- Voulant en outre cet esprit infecté de tant de nouvelles
- seditieuses persuader que les progres des armes du Roy en cette
- campagne n'ont reussi que par la faveur de celles du Turc; allègue
- pour appuyer ces impostures l'attestation d'une damoiselle, femme
- d'un officier de l'un des vieux regiments, laquelle dit avoir reçu
- lettres de son mari estant au siege de Roses que sans cette armée
- turque cette place n'eust été prise par l'opposition des armées
- d'Espagne qui n'osèrent s'embarquer. Et a de plus, par un excès
- d'impudence, cette dite femme d'officier dit et redit, dans une
- passion deresglée fondée sur quelque vieille amitié d'Amboise, sur
- le sujet du décès du prisonier de Pignerol[464], des paroles si
- insolentes et si seditieuses qu'il est impossible de pouvoir rien
- adjouster au manque de respect; et feignant de plaindre la
- duchesse de Vendosme de laquelle elle est aimée, predit des choses
- que peut estre elle ne croit pas, et qui ne peuvent estre, ainsi
- qu'elle les figure, que pour noircir les actions de quelques
- personnes de respect.
-
- [464] Le président Barillon, mort dans la citadelle de Pignerol,
- le 30 août 1645. Cette lettre doit donc être postérieure à cette
- date, et on peut la mettre au commencement de septembre.
-
- «Je ne veux omettre à vous dire, Monsieur, que la confidente, qui
- a des intrigues à Vendosme aussi bien qu'ailleurs, m'a assuré que
- la dame du lieu lui avoit mandé que le père de Gondy, appuyé du
- père Vincent, avoit porté le Coadjuteur de l'archevesché de
- Paris[465] de faire en sorte que ceux qui iroient de la part de
- leurs Majestés vers les deputés de l'assemblée trouvassent en lui
- forte opposition sur ce que l'on leur demande, et qu'ayant desjà
- fait voir les puissances de son bel esprit par de pressantes
- raisons qu'ils disent avoir esté alleguées par lui, il a promis
- qu'il ne fléchira point. Mais j'ose dire, Monsieur, que de la
- sorte que je lui en ai ouï parler, il y a apparence que ce prélat
- soit prevenu par d'autres considerations que celles de la
- conscience.
-
- [465] C'est la première fois que dans nos documents il est
- question du Coadjuteur, et en des termes qui font honneur à la
- sagacité de Cangé. Retz nous raconte cet incident de l'assemblée
- du clergé de 1645, t. Ier, p. 75.
-
-«En attendant, Monsieur, que j'aye plus de moyens de servir plus
-utilement Monseigneur, je supplierai de jour à autre la divine
-providence de vouloir conserver S. Émin. en sa sainte garde, et vous,
-Monsieur, me faire l'honneur de vous ressouvenir de vostre pauvre
-serviteur qui est à present le plus affligé homme de sa condition qui
-soit en ce royaume.»
-
-
-V.--_Mme de Chevreuse en Flandre, 1646 et 1647._
-
-Parmi les papiers de la secrétairerie d'État espagnole conservés aux
-Archives générales du royaume de Belgique, liasse A, 51, est un Mémoire
-curieux où l'on voit toutes les intrigues des émigrés français de ce
-temps, et particulièrement de Mme de Chevreuse et de Saint-Ibar.
-L'auteur de ce Mémoire est l'abbé de Mercy, déjà employé, en 1640 et
-1641, dans l'affaire du comte de Soissons, et qu'en 1647 l'archiduc
-Léopold, gouverneur général des Pays-Bas, avait envoyé en Hollande pour
-reconnaître quel parti on pouvait tirer des émigrés et quel traité on
-pouvait faire avec eux. Il s'agit surtout ici du comte de Saint-Ibar que
-Retz nous a fait connaître, et qui était un homme de la trempe de
-Montrésor. Mme de Chevreuse y paraît comme l'âme secrète de la
-conspiration dont Saint-Ibar est l'instrument actif et officiel. L'abbé
-de Mercy grossit l'importance de ceux avec lesquels il traite pour
-relever la sienne, et il ne faut pas croire à tout ce qui est dit ici
-des dispositions de Condé; mais il est certain que depuis le refus de
-l'amirauté à la mort d'Armand de Brézé son beau-frère, et l'abandon où
-Condé accusait Mazarin de l'avoir laissé en Espagne devant Lerida malgré
-toutes ses promesses, M. le Prince commença à livrer son âme aux pensées
-funestes qui l'entraînèrent plus tard et manquèrent de le perdre lui et
-toute sa maison.
-
-Nous devons la communication de cette pièce à M. Gachard, archiviste
-général du royaume de Belgique, dont l'obligeance est aussi connue que
-la solide et vaste érudition.
-
-«MÉMOIRE DE CE QUI S'EST NÉGOTIÉ ET TRAITÉ AU VOYAGE DE L'ABBÉ DE MERCY
-EN HOLLANDE ENTRE LUI, LE COMTE DE SAINT-IBAL (SIC) ET Mme LA DUCHESSE
-DE CHEVREUSE.
-
- «Comme la conjoncture et disposition présente donne à espérer de
- pouvoir entrer en traité de ligue avec le prince de Condé, et que
- la seule chose qui lui donne crainte, faisant sa déclaration dans
- le royaume, à quoi le porte son ressentiment du gouvernement
- présent, est qu'il est persuadé, et par lui-mesme et par sa sœur
- la duchesse de Longueville et ses amis, que dans les emplois
- périlleux où l'on l'a tousjours jetté, le Mazarin a desiré son
- esloignement et sa perte; oultre que son grand courage et son
- ambition le portent à desirer une révolution dans le royaume qui
- lui donne une aucthorité entière, et, en procurant la paix que
- l'intérest de Mazarin n'est pas d'y souhaiter, d'acquérir
- l'affection et applaudissement de l'Estat et du peuple, et d'estre
- en posture de mettre sa maison et ses amis dans les postes et
- aucthorités qu'il croit leur estre dus, et de ne dépendre plus
- désormais d'un ministre odieux duquel il paroit subalterne et
- dépendant.
-
- «Or la seule chose qui lui donne le plus à craindre de prendre en
- cela les résolutions que notre intérest comme le sien est de
- souhaiter, est la défiance qu'au lieu de trouver en la maison
- d'Austriche l'attachement, l'intérest et l'union qu'il croit lui
- estre nécessaire pour parvenir à ses fins avec sureté, il n'arrive
- le contraire, que, commençant une déclaration, l'Espagne ne se
- ligue plustôt à la défense des intérests de Mazarin qu'il
- considère comme sujet d'Espagne, et que par le moyen de la Reyne
- il ne se fasse plustôt une ligue entre eux pour le perdre et
- ruiner ses desseins, par les assurances de conclure une paix
- avantageuse, et que les ministres d'Espagne ont tesmoigné jusques
- alors désirer avec tant de passion qu'il a semblé au prince de
- Condé qu'ils l'aimeroient mieux acheter à quel prix que ce soit,
- que de prendre le hasard d'une continuation de guerre, quelque
- espérance qu'il y eut de causer un changement à leurs affaires.
-
- «Et il a esté d'autant plus persuadé de n'oser songer seulement à
- s'ouvrir à nous pour aucun dessein par le peu d'estime et d'estat
- que le duc de Longueville a vu publiquement à Münster que l'on a
- fait de la seule personne qu'ils ont le plus en confidence, comme
- estant leur intime ami, le comte de Saint-Ibal, jusques à avoir
- esté, contre la civilité mesme ordinaire envers personne de cette
- haulte condition, refusé à la porte des ministres d'Espagne, y
- allant pour entrer en négociation avec eux et traiter des choses
- les plus importantes qui se pouvoient en ce temps là, et que,
- offrant de pousser à bout le soulèvement du Languedoc qui avoit
- comencé en ce temps là, le comte Pegnaranda lui fist response
- qu'il le prioit de ne se mesler de cela et que du costé d'Espagne
- on y avoit mis l'ordre nécessaire; oultre que mesme jamais ils
- n'ont voulu lui accorder passe-port pour sa sureté d'aller et
- venir de Münster en Hollande; où aussi l'on l'a tousjours laissé
- sans lui donner les assistances nécessaires pour sa subsistance et
- qui lui avoient esté accordées au traité de Sedan, duquel on lui
- avoit l'une des principales obligations, n'ayant reçu jamais, ni
- devant ni depuis la mort de feu M. le Comte, que cinq mil francs,
- il y a trois années. Or, tous ces mauvais traitements ne
- paraissant au prince de Condé, au duc de Longueville et à leurs
- amis estre faits au dict Saint-Ibal que pour estre connu
- irréconciliable à Mazarin, qui comme la mort a tousjours apréhendé
- son intelligence avec les ministres d'Espagne, comme aussi
- l'approche de sa personne à celle dudict prince, quel sujet
- pouvoit-il avoir de se fier à nous proposer aucun traité qu'il
- n'en apréhende en mesme temps la déclaration estre faite à la
- Reyne et à Mazarin, qu'il considère l'une comme sœur du Roy et
- l'autre comme son sujet, et les seules de qui l'Espagne a
- tesmoigné vouloir recevoir la paix qu'elle tesmoigne desirer avec
- tant d'ardeur et de passion? Ils ont cru mesme ne pouvoir plus
- douter de ce soubçon après que le baron de Balembour (sic),
- faisant compliment à Saint-Ibal de la part d'un ministre principal
- de l'Empereur sur le mauvais traitement qu'on lui faisoit pour n'y
- contribuer rien de sa part, lui dit clairement que son malheur
- parmi nous estoit qu'il se fut rendu irréconciliable avec le
- favori de France; quoi qu'à mesure que nos ministres le traitoient
- de la sorte, ceux de France lui rendoient des visites publiques,
- respects et defferences incroyables; oultre que les passeports
- qu'on a refusés avec tant d'obstination à Mme de Longueville, pour
- n'aprocher seulement en passant cette cour, ne paroit qu'un
- mécontentement donné exprès à cette princesse par adresse de
- Mazarin pour la rendre plus irreconciliable et moins praticable
- avec nous, et par ainsi en avoir moins à craindre, si bien que le
- prince de Condé, quoique desirant peut estre pour son intérest
- autant le parti que nous le pouvons pour le nostre souhaiter,
- voyant que le commençant il auroit peust estre aussi tout le faix
- à suporter, et à y aprehender pour les raisons susdittes une perte
- de ses interests inévitable et de sa personne, il est necessaire
- le rassurer là dessus; et comme il ne se peut que par le moyen de
- Saint-Ibal, il faut donc entrer en entière confiance avec lui, lui
- donner tout contentement, et par son moyen ne perdre temps à
- commencer à agir en cette affaire selon le besoing que nous
- pouvons en avoir: dont ci après je dirai les moyens pour cet
- effet.
-
- «De plus il est à noter que les mesmes soings et précautions que
- l'on croit par les indices susdicts que Mazarin apporte pour
- esloigner de toute intelligence la maison de Condé d'avec les
- ministres d'Espagne, il l'a apporté pour maintenir et fomenter une
- desunion entre les amis et parens de Mme de Chevreuse et le
- susdict prince. Il est notoire aussi qu'il l'a fait, comme il se
- preuve par le grand desmelé qu'il a causé entre le duc d'Espernon
- et le susdict prince, la brouillerie d'entre Mme de Monbazon et la
- princesse de Condé la mère, le différent d'entre plusieurs autres
- seigneurs et la maison de Vendosme; toutes lesquelles choses
- preuvent assez l'adresse en cela de Mazarin et son intérest de
- désunir toujours les choses qui lui peuvent faire mal. Mais quant
- à ce point de la désunion et mésintelligence jusques à présent des
- intéressés à la cause de Mme de Chevreuse et ses amis avec le
- Prince, c'est à quoi l'on travaillera à raccommoder incontinent
- les différends aussitot qu'on aura ajusté ici avec Saint-Ibal et
- donné à connoistre que tout de bon nos ministres veulent entrer en
- confiance et traité avec lui, et par lui avec le Prince et par Mme
- de Chevreuse avec ses amis et parents; qu'en ce cas aussitot
- Saint-Ibal despechera un gentilhomme, des quatre qu'il a affidés
- en Hollande, au Prince pour le rassurer sur toutes les choses
- susdites, le presser par toutes les raisons possibles à prendre
- une prompte resolution, et faisant ses propositions de ce qu'il
- peut désirer de l'Espagne et des Ministres en ajuster le tout avec
- nos Ministres le mieux et le plus promptement qui se pourra. Il en
- despechera un autre au Languedoc où il a ses plus secrètes
- intelligences, pour y disposer et fomenter le soulevement qu'il
- assure infaillible, si nous faisons de nostre costé ce qu'il nous
- dira et conseillera. Il en despechera un autre à la Rochelle où il
- pretend aussi donner une disposition parmi les Huguenots, qui aura
- un grand effet, et il verra avec Mme de Chevreuse les moyens pour
- enlever le jeune duc de Rohan[466], pour, dans la declaration de
- ces gens, le leur jeter pour leur chef avec d'autres qu'ils ont
- encor en main. Il en envoira aussi un autre, conjointement avec
- Mme de Chevreuse, au duc d'Espernon, pour le reunir avec le prince
- de Condé et les autres amis de ma ditte dame, et les obliger à
- faire pour cela tout ce qui sera necessaire et que le Prince
- desirera.
-
- [466] Tancrède de Rohan, tué depuis dans la guerre de Paris.
-
- «Il disposera aussi que nous pourrons faire une descente au bec
- d'Ambès, poste très important entre la rivière de Bourdeaux et la
- Dordogne, comme aussi une autre à l'île de Ré.
-
- «Il ira aussi de sa personne à Münster près la personne du duc de
- Longueville[467] pour le disposer à seconder son beau frère de la
- grandeur duquel il est si désireux comme de sa conservation qu'il
- ne souhaite rien tant sinon qu'il commence une chose de cette
- nature, pourvu que ce soit sur de bons fondements. De plus, comme
- ledict duc de Longueville est gouverneur de Normandie, il est en
- résolution, à quoi Saint-Ibal le poussera toujours, de s'y rendre
- maistre du Havre de Grace, le gouvernement particulier duquel il
- presse fort en France, et, si l'on ne lui donne, de s'en emparer.
- Il fera prendre aussi un sujet de mécontentement audit Duc avec
- Mazarin qui lui fait faire un personnage à Münster qui le ruine
- sans avoir l'aucthorité de conclure la paix, ni d'y rien faire
- pour le bien de la France[468]. Et comme on lui refuse de se
- retirer, ce qu'il ne pourra que mal content, en ce cas on
- trouveroit encor autres expédients pour le gagner en ce que nous
- desirerions.
-
- [467] Voyez plus haut, p. 497 et p. 500, les carnets de Mazarin.
-
- [468] Voyez LA JEUNESSE DE MME DE LONGUEVILLE, chap. IV, p. 325;
- et sur les relations de Saint-Ibar avec Mme de Longueville, v.
- aussi, _ibid._, p. 288.
-
- «Que si, enfin, sur toutes ces choses l'on prend une bonne
- résolution et on donne audict Saint-Ibal la satisfaction et
- confidence qu'il desire, aussitôt accordée, il se trouvera
- incontinent ici, ou en quelque lieu qu'on lui assignera, pour
- donner encor plus particulièrement conte des choses qu'il peut et
- desire faire, et en traiter avec M. le marquis de Castel Rodrigo,
- avant son voyage d'Espagne mesme s'il le desire, ou avec M. le
- comte de Schwartzemberg, et instruire l'un ou l'autre si
- particulièrement de toutes choses qu'on ne puisse douter du grand
- avantage que l'on recevra par son entremise et negotiation;
- d'autant plus que lui et Mme la duchesse de Chevreuse m'ont assuré
- qu'encor bien mesme, à quoi il n'y a point d'aparence, qu'après
- les diligences qu'ils feront pour engager le prince de Condé, il
- retarderoit ou demeureroit irresolu, ils donneront des moyens
- certains aux ministres et à S. A. que faisant, la campagne qui
- vient, une entrée en France en la manière et façon dont ils
- instruiront, il y aura des villes, ports de mer, provinces et
- parlements qui seconderont; et que cette entrée fera un tel effet,
- qu'il obligera et necessitera toujours ledict Prince à entrer en
- parti et déclaration, et qu'alors Saint-Ibal se rendra à l'armee
- proche S. A. pour payer de sa personne en faisant exécuter tout ce
- dont il aura esté convenu avec Mme la duchesse, lui, S. A. et les
- ministres du Roy.
-
- «Sur toutes lesquelles choses, si l'on prend de bonnes résolutions
- et promptes, outre que Saint-Ibal se trouvera pour en concerter
- avec M. le marquis de Castel Rodrigo ou M. le comte de
- Schwartzemberg, Madame la duchesse, toute chose estant conclue, et
- en estant priée, viendra à Bruxelles l'hiver pour estant sur les
- lieux aider et assister à tout autant qu'elle pourra. Si non,
- comme elle ne peut tousjours demeurer dans cette ambiguë et
- irrésolue conduite ordinaire de nos ministres, luy estant offert
- de la part de la Reyne et de Mazarin pour elle et ses amis de
- grandes satisfactions, elle sera contrainte à s'accommoder; ce
- qu'elle ne fera pourtant jamais sans la participation du Roy, de
- S. A. et des ministres. Pour Saint-Ibal, il est vrai qu'il assure
- qu'encor que nous ne prenions nulle résolution sur tout ceci, il
- demeurera tousjours irréconciliable avec Mazarin, mais qu'il
- croira avoir grand sujet de blasmer nos conduites en esloignant
- par des fausses maximes des négociations dont il se peut tirer
- tant d'avantage sans rien risquer, lesquelles devant avoir un
- commencement avant d'en venir à la jouissance, il y faut
- travailler avec soing et application par tous les moiens
- possibles, autant que l'importance le requiert.
-
- «Or, outre les services et avantages que l'on peut tirer en France
- par le moyen de Saint-Ibal, il m'a fait connoistre pour
- indubitables que les obligations principales que nous avons pour
- les bonnes dispositions qui sont en Hollande pour une paix, sont
- dues à la princesse d'Orange, la mère, les ministres d'Estat P...
- et K..., le baron d'Obdem et un autre dont j'ai oublié le nom; il
- m'a aussi fait voir, en la présence mesme de l'un et l'autre, qui
- tous me l'ont avoué, que les instructions qu'il leur a données, la
- chaleur avec quoi il les a poussés, les a fait demeurer fermes
- contre la France et porté Obdem à entreprendre le voyage dans les
- provinces pour en tirer leur consentement pour la paix, ce qui lui
- réussit si bien que de là sont venues les conclusions prises, et
- ce qui causa le grand différend entre le prince d'Orange,
- Brederode et autres contre ledict Obdem, qui pourtant estant tous
- unis à la mère et appuiés des bons conseils de Saint-Ibal tiennent
- le Prince en estat de n'oser rien entreprendre contre eux. Et
- comme, encor que les apparences et dispositions soient grandes
- pour la paix avec la Hollande, la chose n'est pourtant encor
- assurée, ledict Saint-Ibal promet et assure de tellement disposer
- le tout par des voies infaillibles qu'il nous fera connoistre, que
- pour certain il empechera tousjours que l'on entre en campagne
- l'année prochaine, et maintiendra le prince d'Orange[469] en tels
- sentiments qu'il contribueroit mesme ce qu'il pourroit pour causer
- une révolution grande en France, afin que de grands changements y
- arrivant il puisse espérer de monter à cheval pour la guerre qui
- est toute son ambition, et où il ne croit jamais parvenir que par
- de grandes disgraces et révolutions en France, qui donnant
- jalousie aux Estats il en prenne occasion pour les porter avec de
- bonnes raisons à lui laisser faire campagne, en quoi Saint-Ibal
- saura tousjours avec adresse le maintenir; ce qu'il peut mieux que
- personne, et lui faire faire ce que nous pouvons souhaiter, tant
- par la haute adresse qu'il a que par l'aucthorité qu'il a sur son
- esprit et celui de sa mere.
-
- [469] Guillaume de Nassau, mort en 1650, à l'âge de 24 ans, père
- du célèbre Prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre.
-
- «Enfin, comme en cent manières nous pouvons tirer de grands
- services et avantages dudict comte Saint-Ibal, ainsi que je l'ai
- reconnu et me paraît infaillible, comme en dissipant avec adresse
- les prétentions et menées que peuvent avoir les François en
- Hollande et Münster ou en donner des avis; faisons demandes
- pressantes de Saint-Ibal avant toute chose, premierement que tout
- à l'heure on lui remettra en Hollande, par lettre de change, douze
- mil francs, tant pour pouvoir despecher en France les personnes
- ci-dessus nommées qu'autres choses nécessaires à faire; qu'on lui
- despechera un brevet d'assurance de pension de mille francs par
- mois, qu'on lui a desjà autrefois promis, de laquelle pourtant il
- ne pretend entrer en premier paiement que dans trois mois que l'on
- commencera à connoistre les effets de ses services; que par une
- forme de lettre S. A. l'assurera de donner assistance et
- entretenement aux particuliers qui s'emploieront au bien de cette
- affaire par l'ordre et commission dudict Saint-Ibal, selon la
- relation du merite et importance de chacun d'eux qu'il donnera,
- que l'on mettra près de sa personne un qui soit confident et bien
- connu des ministres de S. A., tant pour l'aider aux chiffres et
- choses de correspondance que pour l'aider en tout ce qu'il
- pourroit avoir à faire, et estre tesmoing de sa conduitte en
- toutes les choses du bien de cette négotiation.--Fait ce 27
- septembre 1647. P. ERNEST DE MERCY.»
-
-
-VI.--LETTRES DE MAZARIN
-
-Bibliothèque Mazarine, 5 vol. in-fol. aux armes de Colbert.
-
-_Affaire de Beaufort._
-
-LETTRES ITALIENNES, T. IV, 188, AL SIGNORE CARDINALE BICHI, 24 AGOSTO
-1643.
-
- «...Vostra Eminenza apprenderà dà molte parti lo stato mio in
- questa corte, onde li dirò solamente che ricevo ogni giorno grazie
- maggiori della Maestà della Regina e dal signore duca d'Orleans; e
- per il medesimo caso gl'invidiosi del posto che io tengo si
- animano sempre più, e non lasciano indietro diligenza alcuna per
- precipitarmi. Si io potessi sodisfare tutti, lo farei volontieri,
- mà il mio delito consistendo in servire bene et in havere la buona
- gratia di sua Maestà, sono obligato di procurare, per quanto
- potrò, di render mi ogni giorno più criminale. Conosco la grandeza
- del posto nel quale mi trovo, mà conosco ancora che non essendo
- tentato dà alcun interesse particolare, questo posto non serve che
- a togliermi ogni riposo. Iddio l'ha voluto cosi, e nel conformarmi
- alla sua volontà so di non poter errare, mà vorrei bene che
- piacesse a sua divina Maestà di restituirmi alla quiete...»
-
-LETTRES FRANÇOISES, T. Ier, FOL. 106, VERSO, LETTRE DE 9 SEPTEMBRE 1643,
-AU MARÉCHAL DE LA MEILLERAIE.
-
- «Je trouve dans celle que vous m'avez fait la faveur de m'escrire
- du 6 de ce mois, tant de marques d'affection et de tendresse que
- je serois insensible si je n'en estois touché jusques au fond de
- l'âme. Après cette véritable protestation, permettez-moi de vous
- dire que, bien que j'estime comme je dois votre conseil, et que,
- voulant user des autres précautions que la prudence me conseillera
- pour ma conservation, je ne puis condescendre à celle-là, qui
- n'est, à mon avis, conforme ni à mon humeur ni à la situation des
- temps et à la disposition des esprits. Quand même je me tromperois
- en ceci, le désintéressement de ma conduite, dont nulle
- considération du monde ne me fera départir, et la pureté de
- l'intention avec laquelle je regarde le bien de l'Estat, la
- résolution ferme et inébranlable que j'ai de faire plaisir à qui
- je pourrai et de ne faire desplaisir à personne, me mettent en
- estat de ne rien craindre, et d'attendre sans émotion tout ce
- qu'il plaira à la divine Providence de permettre qu'il m'arrive.
- Si je voulois pourvoir à mon repos et à ma sûreté, j'en saurois
- trouver le chemin infaillible sans abandonner même le service de
- la France; mais je suis trop obligé à la bonté du feu Roy, je dois
- trop à la confiance que la Reyne me fait l'honneur d'avoir en moi,
- et je cheris trop la France qui seule me tient aujourd'hui lieu de
- patrie, pour considérer ni mon repos ni ma vie, tant que je lui
- serai utile et jusqu'à ce que le vaisseau soit au port; ou je
- périrai dans la tourmente, et j'aurai cette satisfaction de
- n'avoir rien espargné pour aider à l'y conduire. Ce sont mes
- véritables sentiments que je veux croire que vous ne condamnerez
- point, comme je me promets aussi que vous agréerez la résolution
- que j'ai d'estre toute ma vie, etc.»
-
-IBID., FOL. 107, A M. LE MARÉCHAL DUC DE BRÉZÉ, 11 SEPTEMBRE 1643.
-
- «Bien que je n'eusse pas besoin pour vous croire mon ami des
- offres que vous me faites de votre affection, elles ne laissent
- pas de m'estre fort chères. Vous croirez aussi que je les ai
- reçues avec tout le ressentiment et tout le désir de m'en
- revancher, dont l'âme d'un homme de bien est capable. Le sujet qui
- vous a excité à m'escrire a véritablement quelque chose de
- fâcheux. Je vous dirai pourtant comme à mon ami que, dans la
- certitude que j'ai de n'avoir jamais mêlé mon intérêt particulier
- avec le service que je rends au Roi et de n'avoir jamais perdu
- l'occasion d'obliger ceux que j'ai pu sans avoir jamais nui à
- personne, je me trouve une telle assurance contre tous les mauvais
- desseins qu'on pourroit faire contre moi, que rien n'est capable
- de l'ébranler. Si ce que je dois à la bonne volonté du feu Roi et
- à la confiance que la Reine me fait l'honneur d'avoir en moi, ne
- m'estoit pas plus cher que mon repos et la sûreté même de ma
- personne, il me seroit fort aisé de m'ôter des occasions de
- l'envie et de la haine; mais mon devoir l'emportera toujours en
- moi sur mon repos et la sûreté de ma personne. Ce sont mes
- véritables sentiments que je m'assure que vous approuverez, aussi
- bien que la résolution que j'ai faite d'estre toute ma vie et plus
- que personne du monde, etc., etc.»
-
-IBID., FOL. 108, RECTO, AU CARDINAL BICHI, 12 SEPTEMBRE 1643.
-
- «Monseigneur, Votre Eminence ne trouvera pas étrange la petite
- nouveauté qui est arrivée en cette cour puisqu'elle a esté de
- tout temps le théâtre de semblables aventures. Elle admirera
- plustost le bonheur de la Reyne et la sagesse de sa conduite qui a
- prévenu un mal lorsqu'il estoit sur le point d'esclater, et
- dissipé en un moment et presque sans bruit un orage qui se formoit
- de longue main, et qui ne pouvoit esclater qu'avec une grande
- violence. Votre Éminence saura donc que cette princesse, ayant
- inutilement employé la douceur et les bienfaits pour contenir
- certains esprits dans leur devoir, a esté contrainte de se servir
- d'une conduite plus forte pour les empescher d'achever la faute
- qu'ils avoient fort avancée. Je laisse à penser à V. E. combien
- cette princesse s'est fait violence en quittant le chemin de la
- bonté qui lui est si naturelle pour entrer dans ceux de la
- justice, et dans les moyens fâcheux d'une précaution nécessaire.
- Pour moi, je suis venu dans le ministère avec cette ferme
- résolution de n'y considérer jamais mes intérêts, et de n'y faire
- point desplaisir à personne, et d'y faire plaisir à qui je
- pourrai. J'avoue que ce m'a esté une très sensible douleur de
- n'avoir pas peu, comme j'eusse désiré, m'opposer à un accident qui
- ne m'est pas moins fâcheux qu'à ceux qui le souffrent. S'il n'eût
- été question que de ma retraite pour guérir les esprits malades,
- le remède m'eût été doux et facile, comme V. E. le pourra juger;
- et avec un repos qui n'eût pas été sans honneur, j'eusse pu
- retirer les autres des inquiétudes et des troubles qu'ils se sont
- donnés; mais le commandement absolu de la Reyne, la confiance
- qu'elle me fait l'honneur d'avoir en moi, et ce que je dois à la
- bonté du feu Roi, dont vous estes en partie témoin, seront
- toujours des motifs plus forts pour m'obliger à continuer dans le
- service, quelque hasard qu'il y ait à courir, que la considération
- de mon repos et de la sûreté même de ma personne pour me le faire
- abandonner en un lieu où Sa Majesté croit que je lui suis utile et
- en quelque façon nécessaire. Voilà mes véritables sentiments en
- cette occurrence que vous ne condamnerez pas, à mon avis, estant
- généreux et reconnoissant au point que vous estes. Au reste depuis
- cet accident, tout jouit ici d'un calme parfait, et toute la
- crainte et les alarmes qui agitoient les esprits, ont passé en un
- estat incroyable d'assurance. Pour ce qui est de nos affaires,
- elles sont partout florissantes, et nous espérons avec la grâce de
- Dieu recueillir des fruits de la prise de Thionville, qui feront
- que la fin de cette campagne ne démentira point le bonheur du
- commencement. Je suis de toutes les forces de mon âme, etc., etc.»
-
-IBID., A BERINGHEN, ALORS EN MISSION EN HOLLANDE AUPRÈS DU PRINCE
-D'ORANGE, 10 AVRIL 1641.
-
- «...On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret (H. de Campion),
- qui sont les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la
- confidence de M. de Beaufort, et auxquelles il s'est le plus
- ouvert dans la conspiration qui avoit esté faite contre ma
- personne, sont allés servir dans les troupes en Hollande, ayant
- pris de grandes barbes qu'ils ont laissé croître afin de n'estre
- pas connus, et ont changé de nom, Brillet se faisant appeler La
- Ferrière. Je vous prie de faire toutes les diligences possibles
- pour vérifier si cela est, et donner ordre, quand vous viendrez, à
- quelque personne confidente pour veiller de près à leurs actions,
- parce que nous songerions après au moyen de les avoir...»
-
-IBID., LETTRE DU 15 AVRIL 1644, A LA FERTÉ-SENETERRE COMMANDANT DU CÔTÉ
-DE LA LORRAINE.
-
- «Je sais que c'est vous obliger que vous donner occasion de servir
- la Reyne. On lui a donné advis que dans les troupes qui sont en
- vos quartiers il y a un lieutenant d'une compagnie de cavalerie
- nommé Vigé, si ami et despendant de Beaupuy qu'on a grande raison
- de croire que toutes les menées et cabales de M. le duc de
- Beaufort ne se sont pas faites sans sa participation et sa
- connoissance. Sa Majesté désire donc qu'avec adresse vous essayez,
- ou par vous-mesme ou par l'entremise de quelque personne affidée,
- de le faire parler et lui tirer, s'il est possible, les vers du
- nez, et si vous reconnoissez qu'il soit informé de ce qui s'est
- passé dans lesdites cabales, que vous m'en donniez advis
- secrètement, et je vous ferai envoyer les ordres du Roi de ce que
- vous aurez à faire.»
-
-IBID., LETTRE DU 16 SEPTEMBRE 1645 AU CHANCELIER SEGUIER, OU IL L'INVITE
-A VEILLER SUR L'AFFAIRE DE BEAUFORT REMISE AU PARLEMENT, ET DE RESTER A
-PARIS POUR LA BIEN SUIVRE.
-
-LETTRES ITALIENNES, T. I, FOL. 226, VERSO, LETTRE A ONDEDEI DU 25 MARS
-1645.
-
- «Baupui essendo stato il principal confidente di M. di Beaufort
- nell'assassinato ordito contro di me, si fa istanza d'haverlo
- nelle mani perche possi finirsi qui il processo che se ne forma,
- dove lui è più volte nominato; onde prego vostra signoria a voler,
- occorrendo, fornire ragioni al signore de Gremonvilla, acciò non
- possi il Papa difendersi di non consegnarlo.»
-
-IBID., FOLIO 240, VERSO. LETTRE DU 8 MAI 1645 A VINCENZO MARTINOZZI.
-
- «Resto molto obligato all'applicazione del signor Ondedei per
- trovare ragioni dà muovere il Papa a rimettere nelle mani di S. M.
- la persona di Baupui senza pregiudicare alla sua giurisditione. E
- come il buon esito di questo affare mi preme grandemente, prego il
- detto signore d'impiegarvi tutta l'opera sua, conferendone con il
- sign. card. Grimaldi, e suggerendo a M. Gueffier, conforme a
- quello havrà aggiustato con sua Em., tutte le istanze che dovrà
- fare, havendo M. Gueffier ordine del Re di condursi in questo
- negozio conformamente a quello gli sarà accennato dal sign.
- Ondedei, senza darne però alcun segno nel publico; il medesimo si
- dovrà fare della parte del signor Ondedei. Il negotio è pieno di
- giustizia, onde portato dà un spirito cosi rilevato come è quello
- del sig. Ondedei, devo sperare buon esito; e se per haver
- favorevole il fiscale, bisognasse farli qualche regalo, approverò
- tutto quello che di V. S. e dal sig. Ondedei si risolverà di fare.
- Il vascello, che serve il sig. card. di Valencay, potrebbe con
- ogni sicurezza inviare in Francia Baupui quando il Papa volesse
- rimeterlo a M. Gueffier; nel quel caso sarà necessario valersi di
- tutti i mezzi imagginabili per assicurare il passaggio dà Roma a
- Civita Vecchia.»
-
-IBID., FOL. 246. «AL SIG. PAOLO MACARANI, 26 MAGGIO 1645.
-
- «Diverse lettere di costi portano la diligenza del sig. Mario
- Frangipani a favore di Baupui, uno dei principali capi della
- conspiratione contro di me, et essendone stata letta nel consiglio
- che era diretta al segretario di Stato, ogni uno si è miravigliato
- che un uomo accusato di tal delitto trovasse tanti protettori in
- luogo dove la dignità cardinalitia è più rispettata. Io non voglio
- intrare nella materia perche si puol con ragione presumere che vi
- habbia interesse, mà dirò solamente a V. Sign. che la condotta del
- sign. Mario, per il riguardo del Re e per il mio, non è buona. È
- vero che io non pensarò a vendicarmene, mà non vorrei che
- obligasse S. M. a farlo, come, certo, non sarebbe in mio poter
- d'impedirlo, se il detto sign. continuasse a fare ostentazione di
- condursi in modo di disgustare e procurare pregiudizii ad un gran
- Re che per essere di sette anni non lascia di havere le mani assai
- lunghe. Alcuni scrivono che il sig. Mario si riscalda
- all'avantaggio di Baupui perche si persuade d'incontrare il gusto
- del Papa, che vorebbe haver campo di ben trattar il suddetto e per
- compiacere a Spagnuoli, che lo proteggono, et per fare dispiacer a
- mi che S. S. non ama... Il Papa pensarà bene alla condotta che
- dovrà tener in un negozio di questa importanza, e molto più il
- sign. Mario dovrà esaminare quello li convenga.»
-
-IBID., FOL. 248, AU CARDINAL GRIMALDI, 2 JUIN 1645.
-
- «A dire il vero, io non havrai mai creduto, quando anche fossi
- stato certo dell'aversione del Papa verso la Francia e la mia
- persona, che dovesse trovare protezione costi uno dei principali
- conspiratori contro la vita d'un cardinale. Tutto il sacro
- collegio vi ha grand'interesse, e i cardinali spagnuoli medesimi
- dovrebbero prendere parte in un'attione che nella mia persona
- tocca tutto il sacro collegio... Per ritornare a Baupui, è una
- strana cosa che il Papa non habbia trovato commodo per lui il
- soggiorno nel castello di S. Angelo, che è stato il più proprio
- per la commodità e per la sicurezza alle persone le più
- qualificato che siano stato ritenute prigioni. Io non so dove
- procede tanta compassione, trattandosi di caso cosi enorme e di
- una persona ordinaria come è il detto Baupui. Chiunque l'ha voluto
- visitare non ha incontrato alcun ostacolo a farlo; e sin le
- persone che ha inviate costi M. di Vandomo, mi vien scritto che
- gl'hanno parlato, e che Mario Frangipani ha corrispondenza con il
- Vandomo, et ha visitato il suddetto Baupui, et che protegge
- publicamente il delitto et i delinquenti. Molti assicurano che il
- papa sia impegnato di parola con il Gran Duca di non rimeterlo, e
- vedendo di non poter sene scusare in riguardo alle vive istanze
- che dà questa parte sene fanno, fondate nella giustizia che non
- potrebbe essere disputata ad un Turco, poiche per l'estratto del
- processo inviato apparisce pienamente il delitto di Baupui, habbia
- S. S. risoluto di metterlo in luogo del quale possi il suddetto
- con facilità fuggirsene, assistito delli fautori di Vandomo, o di
- dare a questo commodità di farlo avelenare, affinche con la morte
- di Baupui manchi qui la principal prova per la convictione del
- duca di Beaufort. Si tutto questo succedesse in Barbaria, mi
- parebbere duro, e sarebbe senza dubbio disapprovato da tutto il
- mondo. Hor' pensi V. Em. quello che dove dirsene, sequendo in
- Roma. Io desidero con passione che il Papa sia ben consigliato in
- un' negozio nel quale, continuando a condursi come ha fatto sin
- hora, non riceverà gran soddisfatione, e l'avantaggio che havrà la
- Francia sarà che chiascheduno applaudirà le risolutioni che S. M.
- prenderà in un negozio cosi pieno di giustizia, e nel quale pare
- che S. S. prende piacere a maltrattarla...»
-
-IBID., A ONDEDEI, 2 JUIN 1645.
-
- «...V. Signoria non potrebbe immaginarsi l'alteratione che ha
- cagionata nello spirito di S. M. e di tutta la corte l'avviso
- della sortita dà castello di Baupui per essere custodito in una
- casa particolare, dell'indulgenza con che si tratta seco, della
- commodità che si da per la sua evasione, e della libertà che ha
- ogniuno di parlarli, e sin quelli che sono inviati a questo
- effetto dal duca di Vandomo, et in fine dal vedersi che si ricusa
- tacitamente dà S. S. di rimeterlo, ancorche per l'estratto del
- processo inviato apparisce convicto del più infame delitto che
- possi immaginarsi, e che dovrebbe più muovere S. S. et il sacro
- collegio, giacche doveva essere esequito non solamente nel primo
- ministro di S. M., mà nella persona di un cardinale.»
-
-IBID., AU CARDINAL GRIMALDI, 15 JUILLET 1645.
-
- «...Quanto a Baupui si prenderanno qui le risolutioni che saranno
- credute più a proposito, nelle quali si havrà particolare riguardo
- a i consigli di V. Em., subito che s'intenda quello sarà seguito
- doppo le diligenze che all'arrivo costi del signor Ondedei saranno
- state fatte. Ne entro discorrere dell'ostinasione di S. S. in
- ricusare di rimeterlo al Re, non ostante che sia suddito della M.
- Sua e suo servitore domestico, che il processo non si possi far
- altrove che qui dove è la preventione della causa, e più di vinti
- prigioni che si vedono complici del delitto, e particolarmente il
- duca di Beaufort che è il capo, e che si tratti di delitti si
- enormi, e contro la persona d'un cardinale, principal ministro di
- questa corona. Mà non tacerò a V. Em. che desiderarei grandemente
- per il puro servitio della sede apostolica che S. S. fosse meglio
- consigliata in negozio di tanta importanza, e nel quale S. M. ha
- tanta giustizia che non si può impedire che la Francia non
- conclude che la S. S. per piacere a Spagnuoli voglia disobbligare
- un si gran Re, facendo nel istesso tempo conoscere che non è
- impossibilità di attentare alla personna di un cardinale e trovare
- protezione in Roma... Il signor Paolo Macarani mi scrive che,
- andando in castello S. Angelo, haveva inteso del sign. castellano
- che Baupui diceva che il Papa non doveva rimeterlo a suoi nemici,
- e che lui sarebbe contentissimo che S. S. l'havesse rimesso al
- Parlamento; mà se non vuol altra satisfazione che questa, l'ha già
- ricevuta perche già sono due mesi che S. M. ha rimesso il processo
- al Parlamento.»
-
-IBID., A ONDEDEI, 5 SEPTEMBRE 1645.
-
- «Ho veduto la scrittura che V. Sign. ha fatta nel negozio di
- Baupui, che non puo essere ne più efficace ne meglio distesa.
- Credo solamente che si possi aggiungere qualche cosa dove si parla
- _de origine et domicilio delinquentis_, parendomi che farà gran
- forza quando si dirà che era Insegna della compania delle guardie
- a cavallo di S. M., che è il corpo più principale del regno, del
- quale la M. Sua più si confide, essendo composto di persone
- scelte, e che d'ordinario hanno dato saggio del loro valore e
- fedeltà con servitio reso in altri impieghi. Al suo tempo si
- prenderanno sopra questo affare le risolutioni più opportune, e si
- farà gran caso del consiglio di V. Signoria.»
-
-IBID., DU 16 SEPTEMBRE 1648, A M. LE MARQUIS DE COUATQUIN.
-
-(Le frère de celui qui avait donné l'hospitalité à Mme de Chevreuse.)
-
- «Monsieur, j'ai reçu par vostre gentilhomme la lettre que vous
- avez pris la peine de m'escrire. Elle parle en termes si positifs
- de l'attachement que vous voulez avoir à mes interests et de la
- forte passion que vous avez de m'en donner des preuves, que si je
- n'y respondois simplement que par des parolles, je croirois avoir
- mal correspondu à des avances si obligeantes, et mal connu la
- valeur de ce que vous m'avez donné. Je me tiens donc obligé à
- passer à des effets qui vous fassent paroistre la sincérité de mon
- affection et de mon estime; et comme je songerai de mon costé aux
- moyens que j'en puis avoir, je vous prie aussi de me les suggerer
- avec une entière liberté, afin que je puisse vous faire
- connoistre que c'est du cœur que je parle, quand je vous asseure
- que personne au monde n'a plus d'envie de vous servir que moi.
- Cependant, je vous dirai que j'ai esté ravi de voir ce que vous me
- mandez des sentiments de M. vostre frère, dont je n'avois jamais
- douté; et la confiance avec laquelle je vous ai descouvert
- quelques particularités que j'avois apprises sur son subjest, en
- doit estre une marque bien certaine. Je suis asseuré que quand il
- auroit eu des lettres de Mme de Chevreuse, et que mesme il y
- auroit fait response, ce n'auroit esté qu'à dessein de lui
- inspirer les bons sentiments qu'elle ne veut pas prendre de
- soi-mesme. C'est sa coustume de relever extresmement les
- intelligences qu'elle entretient en France, pour se rendre plus
- considérable auprès des Espagnols, et je sçai qu'en la dernière
- conférence qui s'est faite ces jours passés à Spa, entre elle,
- Saint-Ibar, l'abbé de Mercy et le secrétaire Galareta, elle a
- parlé fort librement du pouvoir absolu qu'elle dit avoir sur vous
- et sur d'autres personnes de qualité du royaume, qui non plus que
- vous n'en sçavent rien, et dont aussi vous ne devez point vous
- soucier les uns ni les autres. Ce sont chimères et suppositions
- qui ne laissent pas de lui estre utiles pour se tenir en
- considération au pays où elle est. Le plus grand mal que j'y vois,
- c'est que les Espagnols s'y amusent tousjours, quoiqu'ils n'en
- ayent jamais tiré aucun fruit, et que ces fausses espérances leur
- ostent les pensées de paix que le mauvais estat où sont leurs
- affaires de tous costés leur conseilleroient autrement. Cependant,
- je demeure avec une entière cordialité, etc., etc.»
-
-
-III
-
-Pendant la Fronde, quand Mazarin a besoin de Mme de Chevreuse, il en
-parle bien différemment. Parmi une foule de lettres du cardinal qui sont
-sous nos yeux, nous n'en donnerons qu'une seule, tirée du recueil de la
-Bibliothèque Mazarine, avec un billet de Mme de Chevreuse qui montre
-leur parfait accord après tant d'inimitiés privées et publiques.
-
-LETTRE DE MAZARIN A Mme DE CHEVREUSE, DU 30 SEPTEMBRE 1650.
-
- (Tandis que Mme de Longueville était renfermée dans Stenay, et que
- la jeune princesse de Condé avec le duc de Bouillon et La
- Rochefoucauld essayait de se maintenir dans Bordeaux.)
-
- «Madame, je dois response à deux lettres dont vous avez eu
- agreable de me favoriser, l'une sans date, et l'autre du 25 de ce
- mois. J'obéis avec quelque contrainte à la défense que vous me
- faictes d'user plus d'aucun compliment, ayant peine à ne vous pas
- tesmoigner le vif ressentiment que je conserve de la continuation
- de toutes les bontés que vous avez pour moi et pour mes interests
- en toutes rencontres.
-
- «Dès que j'ai appris vostre pensée touchant la rançon de M. le
- prince de Ligne, j'en ai parlé à la Reyne, qui vous l'a accordée
- avec grand plaisir et de la meilleure grâce du monde. Plusieurs
- personnes avoient eu souvent la mesme pretention, mais on a
- tousjours rejetté bien loing ces instances sur ce que Sa Majesté
- vouloit essayer de profiter de cette rencontre pour procurer la
- liberté à M. de Guise, comme vous aurez peut-estre sceu qu'il s'en
- est traitté bien avant, joignant quelques autres personnes au dit
- prince de Ligne. C'est pourquoi il y aura d'abord quelque conduite
- à tenir en cette affaire avec S. A. R., et je mande à M. Le
- Tellier de faire en cela tout ce que vous désirerez, si vous
- estimez qu'il y doive intervenir, quoi que je ne doute nullement
- que Son A. R. dans le fonds n'en soit aussi aise que la Reyne
- mesme. Agréez maintenant que comme votre serviteur très passionné,
- je vous conjure que votre generosité accoustumée ne vous fasse
- point de préjudice en cette rencontre, et pour cela je me crois
- obligé de vous donner advis que, quand on a parlé de cette rançon
- on n'a pas moins offert de six vingts mil florins, et j'estime que
- tenant bon on pourra porter la chose à cent cinquante mille. Vous
- sçaurez aussi que le marquis de Pomar, qui n'avoit pas la charge
- qu'a le dit Prince, paye six vingts mil francs pour sa rançon; je
- souhaiterois de tout mon cœur que ce fut le double, et pour
- vostre interest particulier et pour le service du Roy mesme, à qui
- je connois fort bien qu'il importe, que vous ayez moyen de
- continuer à soutenir les depenses que vous faites. Il n'y a, ce me
- semble, autre expédition à vous donner là-dessus, si ce n'est que,
- quand vous serez d'accord avec le dit Prince du prix de sa rançon
- et que vous aurez vos suretés pour le payement, on vous mettra ès
- mains un ordre du Roy pour la déclaration de sa liberté. S'il y
- faut quelque autre chose, vous n'avez qu'à me le mander.
- Cependant, je crois que vous jugerez à propos de ne faire rien
- esclatter jusqu'à ce que vous ayez conclu vostre traité, affin de
- ne pas faire naistre des obstacles, qui arrivent quelquefois
- contre ce qu'on a pu prévoir.
-
- «Je vois la Reyne fort résolue de faire si bien traitter Mme la
- maréchale de Rantzau qu'elle puisse vivre selon sa qualité. Vous
- croirez bien, Madame, que je m'y employerai avec chaleur par
- plusieurs motifs, et que la recommandation que vous m'en faites ne
- sera pas le moindre.
-
- «Pour ce qui est du mémoire que vous a adressé Mgr l'evesque de
- Verdun, j'ai entretenu, il y a trois semaines fort au long M. Le
- Tellier sur cette affaire, qui mérite de grandes considérations
- pour ne rien faire qui nous préjudicie dans les traittés de
- l'Empire, et pour ne pas faire tort au droit de M. de Feuquières.
- Particulièrement dans l'estat present des choses, c'est une
- affaire à accommoder, et cela ne se peut guère bien qu'à vostre
- retour par delà.
-
- «L'accommodement de ces mouvements-ci est enfin terminé aux
- conditions que vous avez desjà sceues, et la paix fut hier
- acceptée à Bourdeaux avec grande joie et acclamation du peuple,
- malgré tous les efforts de MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld,
- et de ceux qui sont auprès de Madame la Princesse, qui ne se sont
- pas démentis de leur première conduite jusques au dernier moment.
- On nous disoit que Madame la Princesse a fait emmener M. le duc
- d'Enghien par le chevalier de Rivière, nous n'en n'avons pas
- encore la certitude; mais il se voit qu'ils n'agissent nullement
- de bonne foi, et que la mesme intention de faire tout le mal
- qu'ils pourront, dure tousjours. Je me remets du surplus à ce que
- M. Le Tellier vous dira de toutes ces affaires-ci, et me
- contenterai de vous asseurer, que je suis, et serai inviolablement
- jusques à la mort, etc., etc.»
-
-LETTRE DE Mme DE CHEVREUSE A MAZARIN, DE L'ANNÉE 1653[470].
-
- «Monsieur, j'ay receu les marques que m'a apportées M. Ondedei de
- l'honneur de votre souvenir avec toute la reconnoissance que je
- dois de l'amitié qu'il vous plaist me tesmoigner. Il est vrai,
- Monsieur, que ce m'est une satisfaction estreme de voir que vous
- estes persuadé du plaisir que je prends à vous rendre tous les
- services dont je suis capable, et je vous proteste que je
- continuerai, dans toutes les occasions où vous aurez intérest, à
- vous tesmoigner qu'ils me sont chers au point qu'ils doivent. Je
- ne doute pas que votre bonté pour M. Bartet ne vous le face
- plaindre dans l'accident qui lui est arrivé. Je ne lui vois pas
- d'autre consolation en son malheur que l'honneur de vostre
- bienveillance qui lui est bien nécessaire pour sortir d'un si
- grand labyrinte. Je me rejouis bien du bon état où on nous dit ici
- qu'est le siége de Landreci, et vous souhaite toutes sortes de
- prospérités, étant plus que personne du monde, Monsieur, votre
- très-humble et très-obéissante servante,
-
- LA D. DE CHEVREUSE.»
-
- [470] Ce billet autographe faisait partie de la riche collection
- de M. Lajariette de Nantes.
-
-
-FIN DE L'APPENDICE.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages
-
- AVANT-PROPOS 1
-
-
- CHAPITRE Ier. 1600-1622.
-
- Le caractère,--La personne,--La famille de Marie de
- Rohan.--Née en décembre 1600, elle épouse en septembre 1617
- le futur duc et connétable de Luynes.--Plus juste
- appréciation de la carrière de Luynes: il le faut considérer
- comme un prédécesseur inégal de Richelieu.--Le mariage de
- Luynes et de Marie de Rohan parfaitement heureux. Son mari
- l'initie aux affaires; elle l'y sert, et prend sur lui un
- grand empire.--A la fin de 1618, nommée surintendante de la
- maison de la reine, elle excite d'abord la jalousie d'Anne
- d'Autriche, puis devient sa favorite, comme Luynes était le
- favori du roi.--Enfants qu'elle eut de son mari.--Veuve en
- 1621, elle se remarie en 1622 avec le duc de Chevreuse, de
- la maison de Lorraine 9
-
-
- CHAPITRE II. 1623-1626.
-
- La duchesse de Chevreuse bien différente de la duchesse de
- Luynes.--Faute de pouvoir aimer son nouveau mari, elle se
- donne à la reine Anne, dont l'intérêt, bien ou mal entendu,
- devient son principal et constant objet.--Anne d'Autriche
- opprimée par Marie de Médicis. Mme de Chevreuse la console
- et aussi la compromet.--Elle aime le comte de Holland,
- ambassadeur d'Angleterre, et elle tâche d'engager la reine
- avec Buckingham.--Elle accompagne avec son mari la nouvelle
- reine d'Angleterre à Londres. Ses succès à la cour de
- Charles Ier.--Holland et Buckingham la mettent dans leurs
- intrigues contre Richelieu.--Que Buckingham n'a jamais été
- son amant.--La résistance de la reine Anne au mariage de
- Monsieur avec Mlle de Montpensier suscite une conspiration à
- laquelle Mme de Chevreuse prend une grande part.--Henri de
- Talleyrand, comte de Chalais.--Odieuse conduite du duc
- d'Orléans qui trahit tous ses complices.--Faiblesse de
- Chalais en prison poussée jusqu'à la bassesse. Trompé par
- Richelieu, il s'emporte contre Mme de Chevreuse et la
- dénonce, puis se rétracte, et meurt avec courage.--Premier
- exil de Mme de Chevreuse 36
-
-
- CHAPITRE III. 1627-1637.
-
- Mme de Chevreuse en Lorraine. Le duc Charles IV. Nouvelle
- ligue contre Richelieu. Victoire du cardinal. Mme de
- Chevreuse rentre en France.--Elle est d'abord assez bien
- avec Richelieu.--Sa liaison avec le garde des sceaux
- Chateauneuf.--Lettres d'amour et d'intrigue.--Nouvelle
- disgrâce.--Mme de Chevreuse reléguée en Touraine. Craft,
- Montaigu, La Rochefoucauld.--Affaires de 1637. Intelligence
- de la reine Anne avec M. de Mirabel, à Bruxelles, et avec
- son frère le cardinal-infant, pendant que la France et
- l'Espagne sont en guerre. Elle correspond aussi avec Mme de
- Chevreuse, qui elle-même correspond avec le duc de Lorraine
- et l'engage avec l'Espagne.--Découverte de ces intrigues. La
- reine Anne plus que jamais maltraitée.--Mme de Chevreuse
- craint d'être arrêtée et prend le parti de se sauver en
- Espagne.--Aventures de sa fuite depuis Tours jusqu'à la
- frontière espagnole 85
-
-
- CHAPITRE IV. 1637-1643.
-
- Mme de Chevreuse en Espagne, puis en Angleterre.--Longue
- négociation avec Richelieu pour rentrer en France. Comment
- cette négociation échoue.--Le parti des émigrés à Londres.
- Marie de Médicis, le duc de La Valette, La Vieuville,
- Soubise. Mme de Chevreuse s'en va en Flandre.--Elle prend
- part à la conspiration du comte de Soissons.--Affaire de
- Cinq-Mars.--Mort de Richelieu. Déclaration royale de Louis
- XIII mourant, du 20 avril 1643, qui condamne Mme de
- Chevreuse à un exil perpétuel. La régente la rappelle 143
-
-
- CHAPITRE V. MAI, JUIN ET JUILLET 1643.
-
- Retour de Mme de Chevreuse à Paris et à la cour.--Nouvelles
- dispositions de la reine. Anne d'Autriche et Mazarin.--Efforts
- de Mme de Chevreuse contre le système et les créatures de
- Richelieu, et en faveur de l'ancien parti de la reine. Ses
- sollicitations pour Chateauneuf.--Pour les Vendôme.--Pour
- La Rochefoucauld.--Sa politique intérieure et extérieure.--Elle
- est le vrai chef du parti des Importants.--Vaincue dans toutes
- ses démarches auprès de la reine, elle songe à recourir à
- d'autres moyens.--La crise devenue inévitable éclate à
- l'occasion de la querelle de Mme de Montbazon et de Mme de
- Longueville. 197
-
-
- CHAPITRE VI. AOUT ET SEPTEMBRE 1643.
-
- Conspiration de Mme de Chevreuse et de Beaufort contre
- Mazarin.--La Rochefoucauld et Retz nient cette conspiration.--Plan
- et détails de toute l'affaire d'après les carnets et les lettres
- du cardinal, et les aveux d'Henri de Campion.--La conspiration
- échoue. Beaufort est arrêté et Mme de Chevreuse reléguée de
- nouveau en Touraine 248
-
-
- CHAPITRE VII. 1643-1679.
-
- Mme de Chevreuse reste en Touraine près de deux années sans
- abandonner ses desseins contre Mazarin.--Elle reçoit l'ordre
- de se retirer à Angoulême. Craignant d'être emprisonnée,
- elle s'enfuit dans l'hiver de 1645 et s'embarque à Saint-Malo
- sur un petit bâtiment qui est pris en mer par les parlementaires
- anglais. Elle manque d'être livrée à Mazarin, et obtient
- à grand'peine des passeports pour Dunkerque et les Pays-Bas.--Mme
- de Chevreuse en Flandre pendant les années 1645, 1646, 1647.
- Mêmes intrigues qu'en 1640, 1641, 1642.--La Fronde en 1648
- continue et termine les conspirations précédentes: même fin,
- mêmes moyens et presque mêmes hommes.--Mme de Chevreuse revient
- à Paris en 1649. Son rôle dans la Fronde. Elle est l'auteur
- du seul plan qui pouvait sauver la Fronde, perdre Mazarin
- et assurer le triomphe raisonnable de l'aristocratie.--Elle
- se réconcilie à propos avec la reine et Mazarin.--Plus tard
- elle contribue à la perte de Fouquet et à l'élévation de
- Colbert.--Sa retraite: sa mort en 1679 289
-
-
- APPENDICE.
-
- Du duc et de la duchesse de Luynes: extraits des dépêches de
- Bentivoglio et des ambassadeurs vénitiens 331
-
-
- Intrigues d'Angleterre 343
-
- Affaire de Chalais 357
-
-
- I. Montaigu 382
-
- II. Chateauneuf 391
-
- III. Correspondance de la reine Anne avec Mme du Fargis 411
-
- IV. Affaire de 1637 416
-
- V. Fuite de Mme de Chevreuse en Espagne 425
-
-
- NOTES DU CHAPITRE IV.
-
- I. Dédicace de la collection in-4 des portraits de Daret 439
-
- II. Négociation de l'année 1638 et 1639 entre Richelieu et Mme
- de Chevreuse pour le retour de celle-ci en France 443
-
- III. Déclaration du Roy, vérifiée en Parlement le 21 avril
- 1643 471
-
-
- NOTES DES CHAPITRES V, VI ET VII.
-
- I. Divers passages des Carnets de Mazarin qui se rapportent
- à ces trois chapitres 476
-
- II. Lettre royale sur l'arrestation de Beaufort 503
-
- III. Pièces relatives à la conspiration 505
-
- IV. Madame de Chevreuse en Touraine, 1644 et 1645 512
-
- V. Mme de Chevreuse en Flandre, 1646 et 1647 525
-
- VI. Lettres de Mazarin 531
-
-
-Paris.--Imprimerie Pillet et Dumoulin, 5, rue des Grands-Augustins.
-
-
-
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- The Project Gutenberg's eBook of Madame de Chevreuse, by Victor Cousin</title>
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Madame de Chevreuse, by Victor Cousin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Madame de Chevreuse
- Nouvelles études sur les femmes illustres et la société du 17e siècle
-
-Author: Victor Cousin
-
-Release Date: May 6, 2016 [EBook #52011]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE CHEVREUSE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
-
-
-<h1><span class="large">MADAME</span><br />
-DE CHEVREUSE</h1>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_II"> II</a></span></p>
-
-<div class="topspace frontmatter">
-<hr class="deco" />
-<p><span class="small">IMPRIMERIE PILLET ET DUMOULIN</span><br />
-<span class="xs">Rue des Grands-Augustins, 5, à Paris.</span></p>
-<hr class="deco" />
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_III"> III</a></span></p>
-
-<div class="titlepage">
-<p><span class="large">MADAME</span><br />
-<span class="xlarge">DE CHEVREUSE</span></p>
-
-<p><span class="medium">NOUVELLES ÉTUDES</span><br />
-<span class="small">SUR LES FEMMES ILLUSTRES ET LA SOCIÉTÉ</span><br />
-<span class="small">DU XVII<sup>e</sup> SIÈCLE</span></p>
-
-<p><span class="xxs">PAR</span><br />
-<span class="large">VICTOR COUSIN</span></p>
-<hr class="deco" />
-
-<p class="xs">SEPTIÈME ÉDITION</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/deco_chevreuse.jpg" width="147" height="76" alt="décoration" />
-</div>
-
-<p><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="medium">LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER</span><br />
-<span class="small">PERRIN ET C<sup>IE</sup>, LIBRAIRES-ÉDITEURS</span><br />
-<span class="xs">35, QUAI DES AUGUSTINS, 35</span></p>
-<hr class="deco" />
-<p class="medium">1886<br />
-<span class="xs">Réserve de tous droits</span></p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_IV"> IV</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<h2 class="normal">AVANT-PROPOS</h2>
-</div>
-
-<p class="space">Les deux biographies de M<sup>me</sup> de Chevreuse
-et de M<sup>me</sup> de Hautefort, font partie d'un ouvrage
-où nous avons essayé de peindre,
-dans toute sa vérité et sous toutes ses faces,
-la lutte mémorable que le cardinal Mazarin
-eut à soutenir, en 1643, au début de
-son ministère et de la Régence d'Anne d'Autriche
-contre les Importants, ces devanciers
-des Frondeurs<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>. Parmi les nombreux et
-puissants adversaires que Mazarin rencontra
-sur sa route, l'histoire nous montre au premier
-rang deux femmes, qui déjà avaient tenu
-tête à Richelieu, et qui donnèrent de grands
-soucis à son successeur. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-et M<sup>me</sup> de Hautefort. Elles ne nous ont point
-séduit à leurs opinions et à leur cause; mais
-en les étudiant avec attention, à l'aide de
-documents nouveaux et authentiques, nous
-n'avons pu nous défendre d'une vive admiration
-pour elles, à des titres bien différents,
-et nous avons pris plaisir à retracer le génie
-remuant de l'une et la vertu un peu superbe
-de l'autre. Il nous semblait que dans le vaste
-et sérieux tableau que nous avions entrepris,
-ces deux portraits, d'un coloris moins sévère,
-pouvaient avoir l'avantage de reposer
-les yeux sans les distraire, nous souvenant
-de la méthode de nos maîtres qui n'ont presque
-jamais manqué d'introduire dans leurs
-plus didactiques compositions d'apparents
-épisodes, devenus bientôt la lumière et la
-gloire de leurs ouvrages<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>. Mais, à la réflexion,
-nous avons reconnu que de tels
-exemples n'étaient pas faits pour nous, et
-nous nous sommes décidé, non sans quelque
-regret, à publier séparément ces deux morceaux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-pour faire suite à nos études sur la
-société et les femmes illustres du XVII<sup>e</sup> siècle.
-M<sup>me</sup> de Chevreuse et M<sup>me</sup> de Hautefort prennent
-bien naturellement leur place à côté de
-Jacqueline Pascal et de M<sup>me</sup> de Longueville,
-et dans la noble et charmante compagnie
-que M<sup>me</sup> de Sablé rassemblait à Port-Royal.</p>
-
-<p>Seulement, on voudra bien remarquer que
-ces deux biographies se ressentent de leur
-destination première. Nos deux héroïnes nous
-avaient occupé surtout comme adversaires de
-Richelieu et de Mazarin, et comme les deux
-actrices les plus intéressantes du grand drame
-de 1643. Ce drame terminé, nous devions
-nous borner à une simple et rapide esquisse
-du reste de la vie encore bien agitée de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse; et nous aurions changé de sujet
-si, après avoir fait connaître M<sup>me</sup> de Hautefort,
-nous nous étions engagé dans l'histoire
-de la duchesse de Schomberg. Un jour
-nous retrouverons M<sup>me</sup> de Chevreuse dans la
-Fronde<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>, et nous avons déjà vu la duchesse
-de Schomberg chez la marquise de Sablé<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-Avertissons encore que, sous une apparence
-un peu romanesque, c'est toujours ici
-un livre d'histoire, pour lequel nous osons
-réclamer le mérite d'une scrupuleuse exactitude,
-et où même, s'il nous est permis de
-le dire, on pourra reconnaître le premier
-essai d'une méthode assez nouvelle qui consisterait,
-d'une part, à laisser là les récits
-convenus pour percer, à force de recherches,
-jusqu'aux faits réels et certains, si difficiles
-à retrouver après tant d'années; et, de
-l'autre, à ne se point contenter de la figure
-extérieure des événements et à tâcher de découvrir
-leurs causes véritables, non pas des
-causes générales, éloignées et en quelque
-sorte étrangères, mais ces causes particulières,
-directes, vivantes, qui résident dans
-le c&oelig;ur des hommes, dans leurs sentiments,
-leurs idées, leurs vertus et leurs vices; à
-poursuivre enfin dans l'histoire l'étude de
-l'humanité, qui est, à nos yeux, la grande et
-suprême étude, le fond immortel de toute
-saine philosophie.</p>
-
-<p>Nous exposerons plus tard cette méthode
-en l'appliquant sur une plus grande échelle.
-<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-Dans les limites de la biographie, elle était
-naturellement de mise: on verra donc ici
-les passions des individus composer leur
-destinée, et sous les scènes extérieures auxquelles
-s'arrête ordinairement l'histoire, les
-scènes secrètes et mystérieuses de l'âme,
-dont les premières ne sont que la manifestation
-à la fois brillante et obscure. On entrera
-dans un commerce plus intime avec les
-deux grands Cardinaux qui ont continué et
-fait prévaloir la politique d'Henri IV; on apprendra
-à mieux connaître leur vrai caractère,
-les ressorts cachés de leur conduite,
-leur génie si semblable et si différent. On
-pourra aussi se faire une idée de ce qu'étaient
-les femmes en France dans la première moitié
-du XVII<sup>e</sup> siècle par les deux types opposés
-que nous présentons. M<sup>me</sup> de Hautefort,
-si nous ne l'avons pas trop défigurée, est à
-peu près assurée de plaire par le pur éclat
-de sa beauté, la vivacité généreuse de
-son esprit, la délicatesse et la fierté de son
-c&oelig;ur, et son irréprochable vertu. Nous ne
-donnons pas M<sup>me</sup> de Chevreuse comme un
-modèle à suivre; mais nous espérons que
-<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-tant d'intrépidité, de constance, d'héroïsme,
-bien ou mal employé, obtiendront grâce pour
-des fautes que nous ne pouvions taire. Nous
-sommes sûr au moins que son exemple ne
-sera point contagieux. En vérité, il ne semble
-guère à craindre que, sur les pas de Marie
-de Rohan, l'ambition ou l'amour égarent les
-femmes de notre temps jusqu'à leur faire
-entreprendre la guerre civile, tramer des
-conspirations formidables, regarder en face
-deux victorieux tels que Richelieu et Mazarin,
-jeter au vent la fortune et toutes les douceurs
-de la vie, préférer trois fois l'exil à la soumission,
-et combattre sans relâche pendant
-trente années pour ne se reposer que dans
-la victoire, la solitude et le repentir. Non: le
-foyer où s'allumaient de pareilles passions,
-est éteint; l'aristocratie française, avec son
-énergie aventureuse, avec ses vertus et ses
-vices, est depuis longtemps descendue dans
-la tombe; il n'y aura plus de M<sup>me</sup> de Chevreuse
-ni de M<sup>me</sup> de Longueville; le moule
-en est brisé pour toujours, et les belles
-dames du faubourg Saint-Germain et de la
-Chaussée-d'Antin peuvent lire aujourd'hui
-<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-sans danger le récit des orages de ces vies
-extraordinaires, comme elles lisent sans en
-être fort émues les discours de l'Émilie de
-Corneille, ou les incomparables amours de
-Chimène et de Pauline, de Mandane et de la
-princesse de Clèves.</p>
-
-<p>Du moins il reste démontré que désormais
-il est impossible d'écrire l'histoire de Richelieu
-et de Mazarin sans y faire à M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-comme à son amie la reine Anne,
-une place éminente, un peu au-dessous des
-deux grands politiques.</p>
-
-<p>Nous ne craignons pas aussi d'appeler l'attention
-du lecteur sur les Appendices qui
-forment une partie considérable de ces deux
-volumes, et contiennent des pièces entièrement
-nouvelles, du plus grand intérêt pour
-l'histoire politique et pour l'histoire des
-m&oelig;urs.</p>
-
-<p class="date">1862. <span class="signature">V. C.</span></p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_8"> 8</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span></p>
-<p class="extra">MADAME DE CHEVREUSE</p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE PREMIER</h2>
-<div class="figcenter">
-<img src="images/illus_007.jpg" width="110" height="13" alt="deco" />
-</div>
-<p class="extra"><span class="medium">1600-1622</span></p>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-LE CARACTÈRE,&mdash;LA PERSONNE,&mdash;LA FAMILLE DE MARIE DE ROHAN.&mdash;NÉE
-EN DÉCEMBRE 1600, ELLE ÉPOUSE EN SEPTEMBRE 1617 LE FUTUR
-DUC ET CONNÉTABLE DE LUYNES.&mdash;PLUS JUSTE APPRÉCIATION DE LA
-CARRIÈRE DE LUYNES: IL LE FAUT CONSIDÉRER COMME UN PRÉDÉCESSEUR
-INÉGAL DE RICHELIEU.&mdash;LE MARIAGE DE LUYNES ET DE MARIE
-DE ROHAN PARFAITEMENT HEUREUX. SON MARI L'INITIE AUX AFFAIRES;
-ELLE L'Y SERT, ET PREND SUR LUI UN GRAND EMPIRE.&mdash;A LA FIN DE
-1618, NOMMÉE SURINTENDANTE DE LA MAISON DE LA REINE, ELLE EXCITE
-D'ABORD LA JALOUSIE D'ANNE D'AUTRICHE, PUIS DEVIENT SA FAVORITE,
-COMME LUYNES ÉTAIT LE FAVORI DU ROI.&mdash;ENFANTS QU'ELLE
-EUT DE SON MARI.&mdash;VEUVE EN 1621, ELLE SE REMARIE EN 1622 AVEC
-LE DUC DE CHEVREUSE, DE LA MAISON DE LORRAINE.</p>
-
-<p class="space">Si nos lecteurs ne sont pas fatigués de nos portraits
-de femmes du XVII<sup>e</sup> siècle, nous voudrions bien leur
-présenter encore deux figures nouvelles, également
-mais diversement remarquables, deux personnes que
-le caprice du sort jeta dans le même temps, dans le
-même parti, parmi les mêmes événements, et qui,
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-loin de se ressembler, expriment pour ainsi dire les
-deux côtés opposés du caractère et de la destinée de
-la femme: toutes deux d'une beauté ravissante, d'un
-esprit merveilleux, d'un courage à toute épreuve;
-mais l'une aussi pure que belle, unissant en elle la
-grâce et la majesté, semant partout l'amour et imprimant
-le respect, quelque temps l'idole et la favorite
-d'un roi, sans que l'ombre même d'un soupçon injurieux
-ait osé s'élever contre elle, fière jusqu'à l'orgueil
-envers les heureux et les puissants, douce et
-compatissante aux opprimés et aux misérables, aimant
-la grandeur et ne mettant que la vertu au-dessus de
-la considération, mêlant ensemble le bel esprit d'une
-précieuse, les délicatesses d'une beauté à la mode,
-l'intrépidité d'une héroïne, par-dessus tout chrétienne
-sans bigoterie, mais fervente et même austère, et ayant
-laissé après elle une odeur de sainteté; l'autre, peut-être
-plus séduisante encore et d'un attrait irrésistible,
-puisque Richelieu lui-même y succomba, jetée dans
-toutes les extrémités du parti catholique et ne pensant
-guère à la religion, trop grande dame pour daigner
-connaître la retenue et n'ayant d'autre frein que
-l'honneur, livrée à la galanterie et comptant pour rien
-le reste, méprisant pour celui qu'elle aimait le péril,
-l'opinion, la fortune, plus remuante qu'ambitieuse,
-jouant volontiers sa vie et celle des autres, et après
-avoir passé sa jeunesse dans des intrigues de toute
-sorte, traversé plus d'un complot, laissé sur sa route
-plus d'une victime, parcouru toute l'Europe en exilée
-à la fois et en conquérante et tourné la tête à des
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-rois, après avoir vu Chalais monter sur l'échafaud,
-Châteauneuf précipité du ministère dans une prison
-de dix années, le duc de Lorraine dépouillé de ses
-États, la reine Anne humiliée et vaincue et Richelieu
-triomphant, soutenant jusqu'au bout la lutte, et la
-renouvelant contre Mazarin, toujours prête, dans ce
-jeu de la politique devenu pour elle un besoin et
-une passion, à descendre aux menées les plus ténébreuses
-ou à se porter aux résolutions les plus téméraires;
-d'un coup d'&oelig;il incomparable pour reconnaître
-la vraie situation et l'ennemi du moment, d'un
-esprit assez ferme et d'un c&oelig;ur assez hardi pour entreprendre
-de le détruire à tout prix; amie dévouée,
-ennemie implacable sans connaître la haine, l'adversaire
-enfin le plus redoutable qu'aient rencontré tour
-à tour Richelieu et Mazarin. On entrevoit que nous
-voulons parler de M<sup>me</sup> de Hautefort et de M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p>Est-il besoin d'ajouter que nous n'entendons pas
-tracer des portraits de fantaisie, et que si parfois nous
-avons l'air de raconter des aventures de roman, c'est
-en nous conformant à toute la sévérité des lois de
-l'histoire? On peut donc compter et bientôt on reconnaîtra
-que ces peintures en apparence légères méritent
-toute confiance, et qu'elles reposent sur des témoignages
-contemporains éprouvés ou sur des documents
-nouveaux qui peuvent défier la critique.</p>
-
-<p>Nous commencerons par M<sup>me</sup> de Chevreuse. Elle
-remonte plus haut dans le <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle que M<sup>me</sup> de
-Hautefort. Il faut dire aussi qu'elle a occupé une situation
-<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-plus élevée, joue un rôle plus considérable, et
-que son nom appartient à l'histoire politique encore
-plus qu'à celle de la société et des m&oelig;urs.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse en effet a possédé presque toutes
-les qualités du grand politique; une seule lui a manqué,
-et celle-là précisément sans laquelle toutes les
-autres ne sont rien et tournent en ruine: elle ne savait
-pas se proposer un juste but, ou plutôt elle ne choisissait
-pas elle-même; c'était un autre qui choisissait
-pour elle. M<sup>me</sup> de Chevreuse était femme au plus haut
-degré; c'était là sa force et aussi sa faiblesse. Son premier
-ressort était l'amour ou plutôt la galanterie<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>, et
-l'intérêt de celui qu'elle aimait lui devenait son principal
-objet. Voilà ce qui explique les prodiges de
-sagacité, de finesse et d'énergie qu'elle a déployés en
-vain à la poursuite d'un but chimérique qui reculait
-toujours devant elle et semblait l'attirer par le prestige
-même de la difficulté et du péril. La Rochefoucauld<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>
-l'accuse d'avoir porté malheur à tous ceux qu'elle a
-aimés: il est encore plus vrai de dire que tous ceux
-qu'elle a aimés l'ont précipitée à leur suite dans des
-entreprises téméraires. Ce n'est pas elle apparemment
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-qui a fait de Charles IV, duc de Lorraine, un brillant
-aventurier; de Chalais, un étourdi assez fou pour s'engager
-contre Richelieu sur la foi du duc d'Orléans; de
-Châteauneuf, un ambitieux impatient du second rang,
-se croyant capable du premier et l'étant peut-être<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>. Il
-ne faut pas croire qu'on connaît M<sup>me</sup> de Chevreuse
-quand on a lu le portrait célèbre que Retz en a tracé;
-car ce portrait est outré et chargé comme tous ceux
-de Retz, et destiné à amuser la curiosité maligne de
-M<sup>me</sup> de Caumartin: sans être faux, il est d'une sévérité
-poussée jusqu'à l'injustice. «Je n'ai jamais vu qu'elle,
-dit-il<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>, en qui la vivacité suppléât au jugement. Elle
-lui donnoit même assez souvent des ouvertures si
-brillantes qu'elles paroissoient comme des éclairs, et
-si sages qu'elles n'auroient pas été désavouées par
-les plus grands hommes de tous les siècles. Ce mérite,
-toutefois, ne fut que d'occasion. Si elle fût venue
-dans un siècle où il n'y eût point eu d'affaires, elle
-n'eût pas seulement imaginé qu'il y en pût avoir. Si
-le prieur des Chartreux lui eût plu, elle eût été solitaire
-de bonne foi. M. de Lorraine la jeta dans les
-affaires, le duc de Buckingham et le comte de Holland
-l'y entretinrent, M. de Châteauneuf l'y amusa.
-Elle s'y abandonna parce qu'elle s'abandonnoit à tout
-ce qui plaisoit à celui qu'elle aimoit, sans choix, et
-purement parce qu'il falloit qu'elle aimât quelqu'un.
-Il n'étoit pas même difficile de lui donner un amant
-<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-de partie faite<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>; mais dès qu'elle l'avoit pris, elle
-l'aimoit uniquement et fidèlement, et elle nous a avoué,
-à M<sup>me</sup> de Rhodes et à moi, que par un caprice, disoit-elle,
-elle n'avoit jamais aimé ce qu'elle avoit estimé
-le plus, à la réserve du pauvre Buckingham. Son
-dévouement à la passion qu'on pouvoit dire éternelle,
-quoiqu'elle changeât d'objet, n'empêchoit pas qu'une
-mouche lui donnât des distractions<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>; mais elle en revenoit
-toujours avec des emportements qui les faisoient
-trouver agréables. Jamais personne n'a fait moins
-d'attention sur les périls, et jamais femme n'a eu plus
-de mépris pour les scrupules et pour les devoirs; elle
-ne connoissoit que celui de plaire à son amant.»
-De cette peinture, qui ferait envie à Tallemant et à
-Saint-Simon, retenez au moins ces traits frappants et
-fidèles: le coup d'&oelig;il prompt et sûr de M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-son courage à toute épreuve, sa loyauté et
-son dévouement en amour. D'ailleurs Retz se trompe
-entièrement sur l'ordre de ses aventures, il en oublie
-et il en invente; il a l'air de regarder comme des
-bagatelles les événements auxquels les passions de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse lui firent prendre part, tandis qu'il
-n'y en a pas eu de plus grands, de plus tragiques
-même. A l'entendre, c'est le duc de Lorraine qui l'a
-<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-mise dans les affaires, et le comte de Holland qui l'y
-retint, brouillant ainsi toutes les dates, et n'ayant pas
-l'air de se douter qu'avant Charles IV et Holland elle
-avait connu un tout autre politique, qu'elle avait été
-la femme dévouée du duc et connétable de Luynes, et
-que ç'avait été là sa vraie, sa première école. Enfin,
-il ne faut pas oublier que dans la Fronde, Retz et
-M<sup>me</sup> de Chevreuse avaient fini par ne plus s'entendre,
-et que ce n'est pas lui, mais bien elle qui avait vu clair
-dans la vraie situation des affaires et dans le dernier
-parti qui restât à prendre. Tandis que Retz s'enfonçait
-dans des résolutions désespérées et des combinaisons
-chimériques, le coup d'&oelig;il prompt et sûr de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse lui montra vite la seule voie de salut, la
-nécessité de se rallier à l'unique pouvoir qui subsistait
-et dont elle accrut la force<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>. De là l'humeur
-et le dépit partout sensibles dans ce portrait exagéré à
-plaisir. Appartenait-il bien, en vérité, au remuant et
-déréglé coadjuteur d'être le censeur impitoyable d'une
-femme dont il a surpassé les égarements de tout genre?
-Ne s'est-il pas trompé tout autant et bien plus longtemps
-qu'elle? A-t-il montré dans le combat plus
-d'adresse et de courage, et dans la défaite plus d'intrépidité
-et de constance? Mais M<sup>me</sup> de Chevreuse n'a
-pas écrit des mémoires d'un style aisé et piquant où
-elle relève sa personne aux dépens de tout le monde.
-Pour nous, nous lui reconnaissons deux juges, et qui
-ne sont pas suspects, Richelieu et Mazarin. Richelieu
-<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-a tout fait pour la gagner, et, n'y pouvant parvenir,
-il l'a traitée comme une ennemie digne de lui: plusieurs
-fois il l'a exilée, et quand après sa mort les
-portes de la France s'ouvraient à tous les proscrits, son
-implacable ressentiment, lui survivant dans l'âme de
-Louis XIII expirant, les fermait à M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Lisez avec attention les carnets et les lettres confidentielles
-de Mazarin, vous y verrez la profonde et continuelle
-inquiétude qu'elle lui inspire en 1643. Plus
-tard, pendant la Fronde, il s'est fort bien trouvé de
-s'être réconcilié avec elle, et d'avoir suivi ses conseils,
-aussi judicieux qu'énergiques. Enfin, en 1660, quand
-Mazarin, victorieux de toutes parts, ajoute le traité
-des Pyrénées à celui de Westphalie, et que don Luis de
-Haro le félicite sur le repos qu'il va goûter après tant
-d'orages, le cardinal lui répond qu'on ne se peut promettre
-de repos en France, et que les femmes mêmes
-y sont fort à craindre. «Vous autres Espagnols, lui
-dit-il, vous en parlez bien à votre aise, vos femmes
-ne se mêlent que de faire l'amour; mais en France
-ce n'est pas de même, et nous en avons trois qui
-seraient capables de gouverner ou de bouleverser
-trois grands royaumes: la duchesse de Longueville,
-la princesse Palatine et la duchesse de Chevreuse<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-Un mot sur la beauté de M<sup>me</sup> de Chevreuse, car
-cette beauté a fait une grande partie de sa destinée.
-Tous les témoignages contemporains s'accordent à la
-célébrer. Un portrait peint, à peu près de grandeur
-naturelle, que possède M. le duc de Luynes et qu'il
-a bien voulu nous laisser voir<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>, lui donne une taille
-ravissante, le plus charmant visage, de grands yeux
-bleus, de fins et abondants cheveux d'un blond châtain,
-le plus beau sein, et dans toute sa personne un
-piquant mélange de délicatesse et de vivacité, de grâce
-et de passion. On retrouve ce caractère de la beauté
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse dans deux excellents portraits
-gravés du temps: l'un, de Le Blond<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>, la représente
-dans sa première jeunesse, avec ses grands yeux, son
-beau sein, et les cheveux frisés et crêpés du commencement
-de Louis XIII; l'autre, de Daret, lui donne
-quelques années de plus et les cheveux flottants sur
-de riches épaules, comme en plein <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>. Ferdinand
-l'a peinte déjà vieille<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>; mais, en ce dernier
-portrait même, on sent encore que la grande beauté a
-passé par là, et la finesse, la distinction, la vivacité
-et la grâce ont survécu.</p>
-
-<p>Marie de Rohan appartenait à cette vieille et illustre
-<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-race, issue des premiers souverains de la Bretagne,
-qui par elle-même et ses branches diverses, sans
-compter ses alliances, couvrit et posséda longtemps
-une partie considérable de la Bretagne et de l'Anjou,
-se divisa presque également au <span class="smallc">XVI</span><sup>e</sup> siècle et dans la
-première moitié du <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> entre le parti catholique et le
-parti protestant, tour à tour servit avec éclat ou combattit
-la royauté, et dont les traits héréditaires, marqués
-dans l'un et dans l'autre sexe, étaient particulièrement
-la hauteur de l'âme, la hardiesse et la
-constance. Au siége de La Rochelle, deux femmes,
-après avoir enduré toutes les rigueurs de la famine,
-comme les derniers des soldats, et s'être longtemps
-nourries comme eux de chair de cheval, aimèrent
-mieux rester prisonnières entre les mains de l'ennemi
-que de signer la capitulation. C'était Catherine de
-Parthenai et Anne de Rohan, la mère et la s&oelig;ur de
-ce fameux duc Henri de Rohan, le chef des calvinistes
-français, le politique et l'homme de guerre du parti,
-et sans contredit notre plus grand écrivain militaire
-avant Napoléon<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a>. La femme de ce même Henri de
-Rohan, Marguerite de Béthune, fille de Sulli, défendit
-Castres contre le maréchal de Thémines. Son frère
-Soubise, l'intrépide amiral, après la prise de La Rochelle,
-plutôt que de servir Richelieu et les catholiques
-vainqueurs, s'exila et alla mourir en Angleterre.
-Dans le cours des siècles, la noble maison n'a pas
-cessé de produire des héroïnes au c&oelig;ur résolu, comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-aussi, il faut bien le dire, des beautés plus brillantes
-que sévères. A cet égard, celle dont nous allons retracer
-l'histoire n'avait pas dégénéré de sa race, et
-elle était bien du sang des Rohan.</p>
-
-<p>Elle était fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon,
-serviteur zélé d'Henri III et d'Henri IV, grand
-veneur en 1602, et plus tard gouverneur de l'Ile-de-France.
-Sa mère était Madeleine de Lenoncourt, de la
-grande maison des Lenoncourt de Lorraine, fille d'Henri
-de Lenoncourt, troisième du nom, et de Françoise de
-Laval, s&oelig;ur du maréchal de Bois-Dauphin. Elle avait
-pour frère le prince de Guymené, moins célèbre par
-lui-même que par sa femme, Anne de Rohan, cette
-belle princesse de Guymené, que les mémoires de Retz
-ont trop fait connaître<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a>. Enfin un second mariage de
-son père lui donna pour belle-mère, en 1628, Marie
-de Bretagne, fille du comte de Vertus, une des femmes
-les plus belles et les plus décriées de son temps<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>.</p>
-
-<p>Marie de Rohan naquit presque avec le <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle,
-en décembre 1600; elle perdit sa mère étant encore
-en très-bas âge, et à moins de dix-sept ans, en septembre
-1617, on lui fit épouser celui qui devait s'appeler
-bientôt le duc et connétable de Luynes.</p>
-
-<p>Que faut-il penser de ce personnage si célèbre et
-si peu connu, auquel fut d'abord unie la destinée de
-Marie de Rohan? Luynes n'est-il qu'un favori vulgaire,
-comme le maréchal d'Ancre qu'il a renversé, ou ses
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-talents ont-ils fait une partie considérable de sa fortune?
-Son pouvoir a-t-il été utile ou funeste à la
-France? Problème aussi intéressant que difficile, qui
-attend encore un sérieux examen.</p>
-
-<p>La passion a parlé d'abord avec son empire accoutumé,
-et le préjugé a docilement suivi. L'<i>Histoire de
-la mère et du fils</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>, attribuée à un contemporain véridique,
-a fait l'opinion générale, et, sur ces peintures
-si vives et en apparence si fidèles, il a été reçu et il
-est resté à peu près établi que l'élévation de Luynes
-vient du caprice d'un roi presque enfant, qui prend
-un de ses pages, un petit gentilhomme, pour en faire
-un premier ministre, parce qu'il le trouve habile dans
-l'art de la chasse aux oiseaux. Mais on sait aujourd'hui
-que l'<i>Histoire de la mère et du fils</i> n'est point
-de Mézerai, mais de Richelieu; c'est le commencement
-même de ses mémoires, si précieux, si admirables à
-tant d'égards, mais destinés, comme tous les mémoires,
-à tromper la postérité au profit de leur auteur. Or,
-Richelieu avait bien des raisons de haïr Luynes:
-c'est Luynes qui, en 1617, détruisit le cabinet dont
-l'évêque de Luçon faisait partie, et c'est lui encore
-qui, à la fin de l'année 1620, malgré la cour habile
-que lui fit l'ambitieux évêque, ne se laissant pas séduire
-à l'apparence, l'empêcha d'être cardinal et arrêta
-quelque temps sa fortune. Aussi Richelieu, dont
-les rancunes étaient implacables, et qui joignait toutes
-les petitesses de la vanité à toutes les grandeurs de
-<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-l'ambition et de l'orgueil, s'applique partout à rabaisser
-Luynes: il passe le bien sous silence; il met le mal
-en relief avec un soin, avec un art qui nulle part
-dans les mémoires n'est aussi sensible; et, singulier
-aveuglement de la haine, il va jusqu'à lui reprocher
-précisément ce que plus tard il a fait lui-même et ce
-qui le place si haut dans l'histoire.</p>
-
-<p>Richelieu, dans son second ministère, a poursuivi
-avec une vigueur incomparable, et avec un succès
-souvent acheté bien cher, trois grands objets: 1<sup>o</sup> la
-suprématie du pouvoir royal, au-dessus de cette
-république féodale de grands seigneurs qui divisaient,
-opprimaient, dévoraient la France; 2<sup>o</sup> l'abaissement
-de la maison d'Autriche qui depuis Charles-Quint
-affectait la domination de l'Europe; 3<sup>o</sup> la soumission
-politique et militaire des protestants, dont il fallait
-assurément respecter la liberté religieuse, mais en les
-empêchant de former un État dans l'État, et d'occuper
-des places fortes où l'autorité publique ne pénétrait
-point, et d'où ils pouvaient fomenter impunément
-des troubles et donner la main à l'étranger.
-Mais cette grande entreprise, d'où peu à peu est
-sortie la France nouvelle, ce n'est pas Richelieu qui
-le premier l'a conçue, comme il le dit et comme
-il a fini par le persuader, c'est Henri IV; et après
-Henri IV, celui qui l'a reprise et servie, avec plus
-ou moins de génie et d'éclat, c'est incontestablement
-Luynes, tandis que Richelieu a commencé par servir
-le parti contraire, sous le maréchal d'Ancre et
-sous la reine mère, dont il fut d'abord le courtisan et
-<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-le favori avant d'en devenir l'ennemi irréconciliable.</p>
-
-<p>Le grand roi avait à peine fermé les yeux que ses
-desseins étaient oubliés et que sa veuve, la régente,
-Marie de Médicis, embrassait une politique toute
-différente. Henri IV s'était déclaré le protecteur de
-l'indépendance de l'Italie, et par conséquent l'allié
-du Piémont, de Venise et de Mantoue, que convoitait
-l'ambition espagnole, déjà maîtresse de Naples et du
-Milanais. Marie de Médicis laissa l'Espagne entrer,
-d'un côté, dans le Montferrat, qui appartenait alors au
-duc de Mantoue, et même franchir la frontière piémontaise,
-et de l'autre, chercher querelle à Venise, protéger
-contre elles les Uscoques, ces pirates de l'Adriatique,
-et faire effort pour s'emparer de la Valteline,
-afin de s'ouvrir une libre communication entre ses
-possessions d'Italie et ses possessions d'Allemagne.
-Henri IV, pour unir plus étroitement le Piémont et
-l'Angleterre à la France, voulait donner une de ses
-filles au prince de Piémont et une autre au prince de
-Galles. Marie de Médicis, se faisant tout espagnole,
-maria, le même jour, sa fille aînée avec l'infant d'Espagne,
-qui devint bientôt Philippe IV, et Louis XIII
-avec Anne d'Autriche. Quiconque voulait plaire à la
-régente et à son favori Concini célébrait l'alliance
-espagnole et les mariages qui semblaient la sceller à
-jamais, et nul ne l'a plus vantée que ce même Richelieu,
-qui devait lui porter le coup mortel. Dans ses
-mémoires, il se défend avec chaleur d'avoir jamais
-été partisan de l'Espagne. Il avait donc oublié la <i>Harangue
-prononcée en la salle du Petit-Bourbon, le</i>
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-<i>23 février 1615, à la clôture des Estats tenus à Paris,
-par révérend père en Dieu, messire Armand-Jean du
-Plessis de Richelieu, évesque de Luçon</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>. Richelieu y
-félicite le roi d'avoir, tout majeur qu'il était, «remis
-les rênes de ce grand empire en la main de la reyne,
-sa mère, afin qu'elle eût pour quelque temps la conduite
-de son Estat.» «L'Espagne et la France, dit-il,
-n'ont rien à craindre estant unies, puisque estant séparées
-elles ne peuvent recevoir de mal que d'elles-mêmes.»
-Et, s'adressant à la reine mère, il lui dit:
-«La France se reconnoist, madame, obligée à vous
-départir tous les honneurs qui s'accordoient anciennement
-aux conservateurs de la paix et de la tranquillité
-publique.» Vains compliments! au lieu de jouir de la
-paix, la France allait revoir les horreurs de la guerre
-civile. Les grands, n'étant plus contenus par une main
-ferme, renouvelaient leurs vieilles prétentions et devançaient
-la Fronde. Les protestants redoublaient
-d'audace, et, s'appuyant sur eux, Henri de Bourbon,
-prince de Condé, reprenait ses rêves de régence: on
-était forcé d'en venir à cette extrémité d'arrêter et de
-mettre à la Bastille le premier prince du sang. Pendant
-ce temps, l'évêque de Luçon, grâce à ses adroites
-flatteries, était devenu secrétaire des commandements
-de la reine mère et grand aumônier de la jeune reine,
-infante d'Espagne; de là, en caressant le maréchal
-d'Ancre et le parti espagnol, il s'était fait nommer ambassadeur
-auprès du cabinet de Madrid, nomination
-<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-considérée comme un triomphe par l'ambassadeur
-d'Espagne, duc de Monteleone<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>, mais qui resta sans
-effet, parce que bientôt après, en novembre 1616, à
-l'aide de ses deux amis, le garde des sceaux Mangot
-et Barbin surintendant des finances, et par la protection
-déclarée du tout-puissant favori, Richelieu entra
-dans le ministère, au poste de secrétaire d'État des affaires
-étrangères. Il y mit sa haute capacité au service
-des passions régnantes.</p>
-
-<p>La scène change à l'avénement de Luynes. Loin de
-retenir son jeune maître dans les amusements vulgaires
-auxquels jusque-là on l'avait abandonné,
-Luynes l'exhorte à s'occuper du gouvernement et à
-faire son métier de roi. Il tire de leur disgrâce les
-vieux ministres d'Henri IV, et avec eux il remet en
-honneur les maximes du grand roi et les fait prévaloir
-peu à peu, au dedans et au dehors, par ce mélange
-de finesse, de douceur, et, au besoin, de résolution
-qui est le trait de son caractère. Sans rompre avec
-l'Espagne, Luynes s'en dégage; il renoue avec l'Angleterre
-et reprend en main la cause de l'indépendance
-italienne; il resserre notre alliance avec Venise
-et avec le Piémont, marie la seconde s&oelig;ur du roi avec
-Victor-Amédée et négocie l'union de la troisième avec
-le prince de Galles. Il tient quelque temps la reine
-mère éloignée de la cour et des affaires sans rigueurs
-inutiles, puis il l'y ramène après l'avoir deux fois
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-vaincue. Tour à tour, il s'accommode avec les grands
-et leur fait la guerre. Il incorpore à la monarchie,
-range à nos institutions et à nos lois le Béarn et la
-Navarre. Enfin, c'est en poursuivant avec une énergie
-et une constance, que la fortune n'a point couronnées,
-la juste répression des protestants révoltés contre les
-prescriptions les plus formelles de l'édit de Nantes,
-c'est à la suite du siége de Montauban, précurseur de
-celui de La Rochelle, que Luynes a succombé, donnant
-son sang pour frayer la route au succès d'un
-autre. Il a donc été, dans la mesure de son génie et
-des circonstances, le restaurateur de la politique
-d'Henri IV et le prédécesseur inégal et incomplet de
-Richelieu. Tel est, à nos yeux, le titre de Luynes à
-l'estime de la patrie, et ce titre-là, toutes les attaques
-intéressées du grand cardinal, tous les pamphlets,
-sérieux ou frivoles, ni même bien des fautes et de
-grands défauts ne l'effaceront point<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il ne faut pas s'imaginer que Luynes soit
-parti d'aussi bas qu'on le dit pour arriver en un jour
-à ce pouvoir presque souverain qu'il a exercé pendant
-cinq années.</p>
-
-<p>Sans examiner les généalogies vraies ou fausses
-que des dictionnaires complaisants, et même le Père
-Anselme et Moreri, donnent aux Luynes, et en ne remontant
-pas au delà du père de celui qui nous intéresse,
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-on ne peut nier qu'Honoré d'Albert de Luynes
-n'ait fait bonne figure sous Henri III et sous Henri IV.
-Il se signala par son courage dans toutes les guerres
-du temps, et se fit un nom parmi les plus braves: on
-l'appelait <i>le capitaine Luynes</i>. Compromis, à tort ou
-à raison, dans l'affaire de La Mole et de Coconas, et
-offensé des propos que tenait à ce sujet un officier de
-la garde écossaise, célèbre par ses succès dans les
-combats particuliers, il le provoqua, et c'est en cette
-circonstance qu'eut lieu, en champ clos, au bois de
-Vincennes, en présence de Henri III et de toute la
-cour, le dernier duel que les rois aient autorisé.
-Luynes en sortit vainqueur. Dès que parut Henri IV,
-il s'attacha à sa fortune et lui rendit des services qui
-furent récompensés par le gouvernement d'une place
-forte alors importante et considérée comme une des
-clefs du Midi, le Pont-Saint-Esprit. Il s'était marié à
-une personne d'une bonne famille du Comtat, et joignit
-ainsi à sa très petite seigneurie de Luynes, en
-Provence, entre Aix et Marseille, deux autres seigneuries
-du Comtat, tout aussi médiocres, Cadenet et
-Brantes. Il eut trois fils qui prirent les noms de ces
-trois terres, et quatre filles, dont une a été religieuse
-et les trois autres ont fait d'assez beaux mariages.
-Le capitaine Luynes mourut en 1592. Son fils aîné,
-Charles d'Albert de Luynes, né le 5 août 1578,
-commença très-vraisemblablement par être page du
-comte du Lude, François de Daillon, sénéchal d'Anjou,
-le grand-père d'Henri de Daillon fait duc par
-Louis XIV et grand maître de l'artillerie. Il attira près
-<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-de lui ses deux frères Cadenet et Brantes, et, sous les
-auspices de ce grand seigneur, ils passèrent ensemble
-au service du roi Henri IV, qui les mit auprès du petit
-Dauphin. Une fois là, les trois frères se poussèrent.
-On estimait particulièrement en eux la tendre amitié
-qui les unissait. Ils vivaient d'une pension de douze
-cents écus que l'aîné tenait du roi. Ils étaient bien
-faits, adroits dans tous les exercices, de manières distinguées,
-et empressés à plaire. Charles d'Albert surtout,
-sans être d'une beauté régulière, avait une figure
-si aimable qu'on disait de lui, comme de Henri de
-Guise, que pour le haïr il fallait ne pas le voir. Il
-s'insinua dans les bonnes grâces du jeune prince en le
-servant dans ses jeux et dans ses goûts, et en dressant
-à son usage des oiseaux de proie, alors peu connus,
-nommés pies-grièches, qui fondaient sur les petits
-oiseaux et les rapportaient à leur maître. L'inclination
-née de ces puérils amusements se fortifia avec l'âge et
-s'étendit à toutes choses. Luynes était discret, modeste,
-très-poli et très-fin. Sa faveur innocente n'inquiéta
-d'abord personne: il en profita, et sa fortune
-grandit vite. Avant 1617, il était déjà conseiller
-d'État, gentilhomme ordinaire de la chambre, gouverneur
-de la ville et du château d'Amboise en Touraine,
-et capitaine du château des Tuileries. En 1615, il
-avait été envoyé sur la frontière d'Espagne, au-devant
-d'Anne d'Autriche, pour lui remettre la première
-lettre du jeune roi, et le 30 octobre 1616 il acquit la
-charge importante de grand fauconnier de France.</p>
-
-<p>Compagnon assidu de Louis XIII, Luynes recevait
-<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-souvent, dans leurs longs entretiens, les douloureux
-épanchements de cette âme mélancolique, de cet esprit
-inquiet, soupçonneux, jaloux, né pour se tourmenter
-lui-même, et qui alors se faisait une peine et une injure
-de la domination de sa mère et de celle du maréchal
-d'Ancre. Il y avait en Louis XIII, à côté de tous
-ses défauts, des instincts de roi dignes de son père
-Henri IV, et il s'indignait de voir un étranger incapable
-usurper le gouvernement de son État, tandis
-qu'on le reléguait dans un coin du Louvre. Il souffrait
-encore d'une autre blessure plus secrète et plus vive.
-Marie de Médicis avait trop laissé paraître la préférence
-qu'elle éprouvait pour son second fils, Gaston,
-duc d'Anjou, depuis duc d'Orléans, qui était, en effet,
-un très-gracieux et aimable enfant. Cette injuste préférence
-mit de bonne heure dans le c&oelig;ur du jeune
-roi un sentiment qu'il ne s'avoua jamais bien à lui-même,
-que le temps n'éteignit point, et qui a été le
-ressort caché de bien des événements. Le roi se plaignit
-donc à son confident du jour de la tyrannie de
-Concini, comme, plus tard, Baradat, Saint-Simon,
-Cinq-Mars, M<sup>lle</sup> de Lafayette et M<sup>me</sup> d'Hautefort l'entendirent
-se plaindre de la tyrannie de Richelieu. Peu
-à peu le dévouement et l'ambition suggérèrent à
-Luynes la pensée de servir son royal ami et de se servir
-lui-même en brisant le joug qui leur pesait à l'un
-et à l'autre. Mais le fin courtisan mit un masque sur
-sa pensée, et s'appliqua à prévenir ou à désarmer les
-soupçons de Marie de Médicis en l'accablant de protestations
-de zèle. On dit pourtant que l'Italien entrevit
-<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-le danger et que Luynes ne fit guère que frapper
-le premier. Quoi qu'il en soit, il est impossible de ne
-pas reconnaître qu'il fallait une énergie peu commune
-pour former une semblable entreprise et jouer sa tête
-sur la parole d'un roi de seize ans; comme il fallait
-assurément une habileté profonde et une prudence
-consommée pour dérober cette conspiration à la vigilance
-de ministres tels que Barbin, Mangot et Richelieu,
-saisir le juste moment de l'exécution, pendant que
-le maréchal d'Ancre envoyait toutes ses forces contre
-les grands seigneurs partout révoltés, concerter et
-arrêter le plan de la terrible journée du 24 avril 1617,
-préparer et assurer le lendemain, fonder un gouvernement.
-Luynes avait alors trente-neuf ans.</p>
-
-<p>Il hérita de celui qu'il venait de renverser. A toutes
-les charges qu'il possédait déjà, il ajouta celles du
-maréchal d'Ancre; il eut aussi, comme on disait alors,
-la confiscation du maréchal, c'est-à-dire sa fortune
-et celle de sa femme presque entière, accessoire accoutumé
-du succès dans les m&oelig;urs du temps<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>; et
-quand, le lendemain de la conspiration victorieuse, il
-songea à s'affermir par un grand mariage, il avait le
-choix des plus illustres alliances. Louis XIII voulait
-lui faire épouser M<sup>lle</sup> de Vendôme, fille d'Henri IV et
-de Gabrielle d'Estrées, la s&oelig;ur du duc César de Vendôme
-et du grand prieur, la nièce du marquis de C&oelig;uvres,
-le futur duc et maréchal d'Estrées<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>; et l'ambitieuse
-<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-famille ne demandait pas mieux que d'acquérir
-à ce prix le favori du roi. Mais Luynes craignit de s'engager
-dans le parti des Vendôme et de se donner des
-beaux-frères qui voudraient le dominer et se servir de
-lui au lieu de le servir. Par le même motif, il déclina
-la main d'une autre fille d'Henri IV, M<sup>lle</sup> de Verneuil,
-n'entendant pas se laisser entraîner dans les orgueilleuses
-prétentions et les ténébreuses intrigues de sa
-mère, Henriette de Balzac d'Entragues. On lui proposa
-encore une des plus riches héritières de France, la
-fille unique de Philibert-Emmanuel d'Ailli, vidame
-d'Amiens<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>. Il préféra M<sup>lle</sup> de Montbazon, très-riche
-assurément et de grande qualité, dont le père occupait
-une haute charge de cour et pouvait être à son gendre
-un appui considérable, en même temps que la facilité
-de son humeur et un esprit sensé mais médiocre le
-devaient rendre un instrument sûr et docile. Il n'était
-pas besoin aussi de la finesse et de la pénétration de
-Luynes pour comprendre de quel secours lui serait
-dans tous ses desseins une jeune femme qui unissait
-déjà tant d'intelligence à tant de beauté. Comme nous
-l'avons dit, il avait alors trente-neuf ans, et M<sup>lle</sup> de
-Montbazon n'en avait pas dix-sept; mais, outre qu'il
-était d'une figure encore très-agréable, d'une douceur
-et d'une politesse accomplies, il venait de braver
-de grands périls pour monter à un poste où il allait
-en trouver de tout aussi grands. Il y avait là de quoi
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-toucher le c&oelig;ur de la belle Marie, et leur union fut
-parfaitement heureuse<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>. Ils se convenaient par le
-contraste même de leurs caractères, l'une vive et impétueuse,
-l'autre réfléchi et circonspect jusqu'à l'apparence
-de l'incertitude. Luynes se complut à la former;
-il lui donna les premières leçons de la politique
-du temps qui ne connaissait point les scrupules et se
-composait surtout d'intrigue et d'audace. Marie de
-Rohan profita vite à cette école. Selon la nature ardente
-et dévouée que nous lui avons reconnue, elle
-mit au service de celui qu'elle aimait tout ce qu'il y
-avait en elle de grâces engageantes et de ferme courage.
-Luynes l'initia à tous ses secrets, la mit de
-moitié dans tous ses desseins et se gouverna par ses
-conseils. Un témoin contemporain très-bien informé
-assure qu'elle exerçait sur son mari un grand empire<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>.</p>
-
-<p>Le premier intérêt du favori de Louis XIII était de
-garder le c&oelig;ur du roi pour lui et les siens, et de s'emparer
-aussi de la confiance de la reine Anne, afin
-d'être maître assuré de toute la cour. Il y introduisit
-donc sa jeune femme en lui donnant pour instruction
-de s'appliquer à gagner les bonnes grâces de la
-reine et du roi. Elle y réussit à merveille, et en décembre
-1618, elle fut nommée surintendante de la
-maison d'Anne d'Autriche à la place de la connétable
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-de Montmorenci. Anne et celle qui était chargée de
-la conduire étaient à peu près du même âge et dans
-la première fleur de la jeunesse; elles se lièrent
-aisément, et plus tard nous verrons cette amitié
-grandir et résister à bien des épreuves. Mais il y eut
-d'abord un léger nuage entre les deux amies. Soit
-que la belle surintendante eût un peu trop suivi les
-instructions de son mari et employé trop habilement
-les man&oelig;uvres de la coquetterie pour plaire au roi,
-soit plutôt que celui-ci voulût être agréable à Luynes
-en montrant à sa femme les attentions les plus flatteuses,
-la reine qui était Espagnole et jalouse, en
-conçut un chagrin qui ne céda qu'aux plus vives
-démonstrations de la tendresse du roi et à l'évidente
-innocence de ses relations avec la séduisante duchesse.
-En effet, loin de séparer les deux époux,
-Luynes et sa femme s'appliquèrent à les rapprocher,
-et c'est même Luynes qui, se prévalant de sa
-familiarité avec Louis XIII, osa lui faire une sorte de
-violence pour triompher de sa timidité et de sa froideur
-naturelle<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>. Depuis, Anne d'Autriche et Marie de
-Rohan redoublèrent d'affection l'une pour l'autre, et
-la duchesse de Luynes devint tout aussi chère à la
-reine que son mari l'était au roi.</p>
-
-<p>L'année 1621 vit le terme des prospérités et de
-la carrière de Luynes: il périt le 14 décembre devant
-Monheur, après avoir été forcé de lever le siége
-de Montauban, dans cette fameuse campagne, si
-<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-bien commencée, si mal terminée, où le nouveau
-connétable, fier de ses premiers succès, s'obstina à
-continuer la guerre, dans une saison défavorable,
-contre les protestants admirablement retranchés,
-commandés par des chefs habiles et se battant avec
-l'énergie du désespoir. Il laissait une fille, morte assez
-tard sans alliance dans la plus haute dévotion, avec
-un fils né en 1620 sous les plus heureux auspices,
-pendant le plus grand éclat de la faveur de son père,
-et en présence de la jeune reine, qui n'avait pas voulu
-quitter un moment son amie<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a> tant qu'avait duré le
-travail de l'accouchement. Le roi avait été le parrain
-de cet enfant. Louis-Charles d'Albert, second duc
-de Luynes, sans être ni militaire ni politique, porta
-fort bien son nom, s'honora par sa généreuse amitié
-pour les solitaires de Port-Royal, traduisit en français
-les <i>Méditations</i> de Descartes, et écrivit, sous le nom
-de M. de Laval, d'estimables livres de piété. Il eut
-pour fils ce vertueux ami de Fénelon et de Beauvilliers,
-dont les descendants ont dignement continué,
-dans les armes et dans l'Église, l'illustre maison jusqu'au
-duc actuel qui n'en est pas le moindre ornement.</p>
-
-<p>La duchesse et connétable de Luynes épousa en secondes
-noces, à la fin de l'année 1622, Claude de
-Lorraine, duc de Chevreuse, un des fils de Henri de
-Guise, grand chambellan de France, dont le plus
-grand mérite était celui de son nom, accompagné de
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-la bonne mine et de la vaillance qui ne pouvaient
-manquer à un prince de la maison de Lorraine; d'ailleurs
-de peu de capacité, sans nul ordre dans ses
-affaires et bien peu édifiant dans ses m&oelig;urs, ce qui
-explique et atténue les torts de sa femme. De ce nouveau
-mariage il ne sortit que des filles. Deux furent
-religieuses: l'une, Anne-Marie, naquit à Londres en
-1625, et mourut en 1652, abbesse du Pont-aux-Dames;
-l'autre, Henriette de Lorraine, née en 1631,
-devint abbesse de Jouarre, dans le diocèse de Meaux,
-eut d'assez vives contestations avec Bossuet, son évêque,
-sur l'étendue du pouvoir des abbesses, puis déposant
-volontairement la dignité pour laquelle elle avait
-combattu, se retira à Port-Royal où elle termina sa vie
-en 1693<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>. La troisième est cette belle M<sup>lle</sup> de Chevreuse,
-Charlotte de Lorraine, née en 1627, morte
-sans alliance en 1652, qui a joué un rôle dans la
-Fronde, à côté de sa mère, eut la faiblesse d'écouter
-Retz, à ce que Retz nous assure, et qu'en récompense
-il n'a pas oublié de peindre en caricature pour divertir
-celle à laquelle il écrivait<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>.</p>
-
-<p>La duchesse de Luynes apporta à son second époux,
-entre autres avantages, le magnifique hôtel que le
-connétable avait fait bâtir à si grands frais dans la
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-rue Saint-Thomas-du-Louvre, à côté de l'hôtel de
-Rambouillet, et qui devint successivement l'hôtel
-d'Épernon et l'hôtel de Longueville<a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">&nbsp;[33]</a>. De son côté, le
-duc de Chevreuse fit entrer dans sa nouvelle famille,
-avec un second duché, un des châteaux que les Guise
-possédaient autour de Paris, le château de Dampierre,
-près de Chevreuse, si célèbre au <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle, reconstruit
-au commencement du <span class="smallc">XVIII</span><sup>e</sup> à la façon de Mansard,
-et qui aujourd'hui, encore embelli par un goût
-délicat, est une des plus nobles demeures que nous
-connaissions<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">&nbsp;[34]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE DEUXIÈME<br />
-<span class="medium">1623-1626</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-LA DUCHESSE DE CHEVREUSE BIEN DIFFÉRENTE DE LA DUCHESSE DE
-LUYNES.&mdash;FAUTE DE POUVOIR AIMER SON NOUVEAU MARI, ELLE SE
-DONNE A LA REINE ANNE, DONT L'INTÉRÊT, BIEN OU MAL ENTENDU,
-DEVIENT SON PRINCIPAL ET CONSTANT OBJET.&mdash;ANNE D'AUTRICHE
-OPPRIMÉE PAR MARIE DE MÉDICIS, M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE LA CONSOLE ET
-AUSSI LA COMPROMET.&mdash;ELLE AIME LE COMTE DE HOLLAND, AMBASSADEUR
-D'ANGLETERRE, ET ELLE TACHE D'ENGAGER LA REINE AVEC BUCKINGHAM.&mdash;ELLE
-ACCOMPAGNE AVEC SON MARI LA NOUVELLE REINE
-D'ANGLETERRE A LONDRES. SES SUCCÈS A LA COUR DE CHARLES I<sup>ER</sup>.&mdash;HOLLAND
-ET BUCKINGHAM LA METTENT DANS LEURS INTRIGUES
-CONTRE RICHELIEU.&mdash;QUE BUCKINGHAM N'A JAMAIS ÉTÉ SON AMANT.&mdash;LA
-RÉSISTANCE DE LA REINE ANNE AU MARIAGE DE MONSIEUR AVEC
-M<sup>LLE</sup> DE MONTPENSIER, SUSCITE UNE CONSPIRATION A LAQUELLE M<sup>ME</sup> DE
-CHEVREUSE PREND UNE GRANDE PART.&mdash;HENRI DE TALLEYRAND, COMTE
-DE CHALAIS.&mdash;ODIEUSE CONDUITE DU DUC D'ORLÉANS QUI TRAHIT TOUS
-SES COMPLICES.&mdash;FAIBLESSE DE CHALAIS EN PRISON POUSSÉE JUSQU'A
-LA BASSESSE. TROMPÉ PAR RICHELIEU, IL S'EMPORTE CONTRE M<sup>ME</sup> De CHEVREUSE
-ET LA DÉNONCE, PUIS SE RÉTRACTE, ET MEURT AVEC COURAGE.&mdash;PREMIER
-EXIL DE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE.</p>
-
-<p class="space">Luynes au tombeau, la reine mère, Marie de Médicis,
-reprit son ascendant sur le faible Louis XIII,
-qui céda à la nécessité, et auquel on donna, pour
-l'amuser, un nouveau favori sans conséquence, le
-jeune, aimable et insignifiant Baradat. Elle s'empressa
-aussi de faire part de sa nouvelle puissance à celui
-qui l'avait si bien servie dans ses prospérités à la fois
-<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-et dans ses disgrâces. En 1622, l'évêque de Luçon
-obtint enfin ce chapeau de cardinal dont le désir
-passionné lui avait fait rechercher dans les derniers
-temps la faveur et l'alliance<a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">&nbsp;[35]</a> de Luynes qui, tout
-aussi fin que lui, et discernant bien l'usage que l'ambitieux
-évêque pourrait faire de cette haute dignité,
-la lui promit, mais sans se presser de la lui donner.
-Puis, en avril 1624, le nouveau cardinal rentra en
-triomphateur dans le cabinet, et commença ce second
-et glorieux ministère qui dura près de vingt années,
-et qui diffère essentiellement du premier. Il n'y porta
-pas en effet la politique du maréchal d'Ancre, mais
-celle-là même qu'il avait tant combattue dans Luynes.
-Comme lui, il ne se hâta point de rompre la paix avec
-l'Espagne, et parce que la reine mère, sa protectrice,
-était tout Espagnole, et parce qu'il lui importait
-avant tout de raffermir au dedans l'ordre ébranlé par
-tant de secousses<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">&nbsp;[36]</a>. Il acheva la complète incorporation
-du Béarn et de la Navarre à la France, et repoussa
-fermement les prétentions usurpatrices des
-protestants, en attendant que le moment fût venu de
-renouveler la campagne de 1621, de refaire le siége
-de Montauban et de soumettre La Rochelle. Il avait vu
-de près à Angers autour de la reine mère, dans les
-<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-tristes affaires de 1620, l'égoïsme des grands, leur
-peu de foi, leur ambition déréglée, leur avidité insatiable;
-et forcé de les ménager d'abord, il se proposait
-bien de ne pas subir longtemps leur joug et de ne
-leur livrer ni la royauté ni la France. Ceux-ci à leur
-tour ne tardèrent pas à reconnaître que sur le
-cadavre de Luynes il s'était élevé un second Luynes,
-bien plus redoutable que le premier; et, selon leur
-habitude, après s'être empressés autour du nouveau
-favori de Marie de Médicis, comme ils l'avaient fait en
-1617 autour du favori de Louis XIII, dès qu'ils désespérèrent
-de le gouverner au profit de leur vanité et
-de leur fortune, ils se mirent à recommencer leurs
-vieilles intrigues, et Richelieu vit bientôt s'agiter
-contre lui ses anciens complices d'Angers, couvrant
-habilement leurs vues personnelles d'un apparent dévouement
-à Monsieur, le jeune duc d'Anjou, qui sera
-bientôt le duc d'Orléans, et, bien entendu, s'appuyant
-sur l'étranger, sur la catholique Espagne ou sur la protestante
-Angleterre, sur le remuant duc de Lorraine,
-et particulièrement sur l'ambitieuse Savoie, impatiente
-de s'agrandir à tout prix et aux dépens de qui que ce
-soit, l'Italie, l'Autriche ou la France. C'est ainsi que
-Richelieu fut amené peu à peu à rompre avec son ancien
-parti, et plus tard avec le chef de ce parti, Marie
-de Médicis elle-même. Mais n'anticipons pas sur les
-événements, et bornons-nous à bien marquer ce point
-essentiel, qu'au début même de son second ministère,
-au lieu de continuer le conspirateur de 1620, Richelieu
-se montra le vrai successeur de Luynes et reprit
-<span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span>
-tous ses desseins, mais avec le génie qui a rendu son
-nom immortel.</p>
-
-<p>Pendant que s'accomplissait dans la pensée ou plutôt
-dans la situation du grand cardinal, cet important
-et heureux changement, un autre en sens contraire se
-faisait aussi dans la duchesse de Luynes, devenue la
-duchesse de Chevreuse. Comme elle ne choisissait pas
-son but elle-même, mais le recevait des mains de la
-personne qui l'intéressait, après avoir servi avec fidélité
-et dévouement Luynes, qu'elle aimait, n'ayant
-pas retrouvé dans M. de Chevreuse un mari fait pour
-la captiver, elle se donna tout entière à la reine
-Anne, sa maîtresse et son amie; et l'intérêt, bien ou
-mal entendu, de la reine la jeta dans une tout autre
-voie que celle qu'elle avait jusqu'alors suivie. En sorte
-que le même caractère, dans des circonstances diverses,
-lui dicta tour à tour les conduites les plus
-opposées.</p>
-
-<p>Du temps de Luynes, et grâce à ses soins, le jeune
-roi avait fini par aimer tendrement sa femme; il s'était
-complu à l'entourer d'honneur et de considération, et
-lorsqu'il était parti pour la grande et brillante campagne
-de 1620, il l'avait laissée à Paris à la tête du
-gouvernement. Mais l'orgueilleuse Marie de Médicis,
-en reprenant possession de son pouvoir, relégua dans
-l'ombre la jeune reine; on dit même qu'elle s'appliqua
-et réussit à éloigner d'elle Louis XIII, afin de régner
-sur lui sans partage. Anne d'Autriche, Espagnole
-et fière, et en même temps belle, jeune, ayant besoin
-d'aimer et d'être aimée, ressentit amèrement les nouvelles
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-froideurs de son mari, qu'elle croyait avoir vaincues;
-toute sa consolation était la compagnie de sa
-vive et hardie surintendante. Nous avons ici le témoignage
-de la véridique et si bien informée M<sup>me</sup> de
-Motteville.</p>
-
-<p>«La reine Marie de Médicis s'étant raccommodée
-avec le roi, la paix entre la mère et le fils brouilla le
-mari et la femme; et la reine mère étant persuadée
-que pour être absolue sur ce jeune prince, il falloit
-que cette jeune princesse ne fût pas bien avec lui, elle
-travailla avec tant d'application et de succès à entretenir
-leur mésintelligence, que la reine, sa belle-fille,
-n'eut aucun crédit ni aucune douceur depuis ce
-temps-là. Toute sa consolation étoit la part que la duchesse
-de Luynes, qui étoit remariée avec le duc de
-Chevreuse, prince de la maison de Lorraine, prenoit
-à ses chagrins, qu'elle tâchoit d'adoucir par tous les
-divertissements qu'elle proposoit, lui communiquant,
-autant qu'elle pouvoit, son humeur galante et enjouée
-pour faire servir les choses les plus sérieuses et de
-la plus grande conséquence de matière à leur gaieté
-et à leur plaisanterie: <i>A giovine cuor tutto è
-gioco</i><a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">&nbsp;[37]</a>.»</p>
-
-<p>La cour de France était alors très-brillante, et la
-galanterie à l'ordre du jour. C'était le temps où la
-marquise de Sablé soutenait et accréditait de son
-<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-esprit et de sa beauté les maximes chevaleresques
-que les Espagnols avaient empruntées des Mores. Elle
-prétendait «que les hommes pouvoient sans crime
-avoir des sentiments tendres pour les femmes, que le
-désir de leur plaire leur donnoit de l'esprit et leur
-inspiroit de la libéralité et toutes sortes de vertus; et
-que, d'un autre côté, les femmes, qui étoient l'ornement
-du monde et faites pour être servies et adorées,
-ne devoient souffrir des hommes que leurs respects<a id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">&nbsp;[38]</a>.»
-Anne, dans son pays, avait été de bonne
-heure accoutumée à ces maximes, et elle était fort
-portée à les mettre en pratique. Belle et sensible,
-elle aimait à plaire, et dans l'injuste abandon où la
-laissait Louis XIII, elle ne s'interdisait point de recevoir
-des hommages. La Rochefoucauld, qui l'a bien
-connue, dit «qu'avec beaucoup de vertu, elle ne
-s'offensoit pas d'être aimée<a id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">&nbsp;[39]</a>.» Elle le fut, et M<sup>me</sup> de
-Motteville ne fait pas difficulté de nous apprendre
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-que le beau et vaillant duc Henri de Montmorenci
-conçut de tendres sentiments pour elle, et que
-même le héros de l'ancienne galanterie, le grand
-écuyer de Bellegarde, déjà un peu sur le retour de
-l'âge, lui fit une cour assez publique, sans que la
-réputation de la reine en eût éprouvé la moindre atteinte.
-Mais les choses ne se passèrent pas toujours
-ainsi. M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui n'avait pas la piété et la
-sagesse d'Anne d'Autriche, ne se retint pas longtemps
-sur la pente glissante de l'amour platonique; elle céda
-aux séductions de la jeunesse et du plaisir, et elle
-manqua d'y entraîner sa maîtresse. De là bien des
-fautes, dont nous détournerions les yeux si elles ne se
-liaient à d'importants événements, et n'exprimaient
-de la façon la plus frappante ce mélange de la galanterie
-et de la politique, qui est l'un des traits particuliers
-des m&oelig;urs de l'aristocratie et de la haute société
-au <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>En l'année 1624, le cardinal de Richelieu avait repris
-une des meilleures pensées de Luynes, et renoué
-la négociation autrefois commencée pour faire épouser
-au prince de Galles, fils du roi d'Angleterre, la troisième
-fille d'Henri IV, la dernière s&oelig;ur de Louis XIII.
-D'abord, ce mariage empêchait celui du prince anglais
-avec une infante d'Espagne, dont il était question depuis
-assez longtemps, et qui eût été un accroissement
-redoutable de la puissance espagnole en Europe. L'alliance
-anglaise nous était aussi fort précieuse, parce
-qu'elle promettait d'enlever à la faction protestante de
-France l'appui de l'Angleterre, et ce n'est pas la faute
-<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-des plus sages desseins si quelquefois des circonstances
-imprévues les renversent. L'amour vint ici,
-contre sa coutume, seconder la politique. Le prince
-de Galles, en traversant la France, avait vu la
-belle et aimable Henriette-Marie, et il en était devenu
-éperdument épris; il pressa donc son père de
-demander pour lui la main de la princesse, et Jacques
-I<sup>er</sup> envoya à Paris, outre son ministre accoutumé,
-deux ambassadeurs extraordinaires pour traiter
-cette grande affaire, qui fut conclue le 10 novembre
-1624. L'un des deux ambassadeurs, et le principal,
-était Henri Rich, lord Kensington, de la maison de
-Warwick, premier comte de Holland, celui qui joua
-un rôle dans la révolution d'Angleterre, commanda
-un moment l'armée royale, et monta, en 1649, sur
-le même échafaud que lord Capel et lord Hamilton. Il
-devint amoureux de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il était jeune
-et bien fait<a id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">&nbsp;[40]</a>; il lui plut. Voilà, selon nous, le vrai
-début de M<sup>me</sup> de Chevreuse dans l'amour coupable
-et dans les intrigues de toute espèce où elle a consumé
-sa vie.</p>
-
-<p>A la mort de Jacques I<sup>er</sup>, le prince de Galles, devenu
-roi d'Angleterre sous le nom de Charles I<sup>er</sup>, au
-mois de mars 1625, ordonna à ses ambassadeurs
-d'abréger tous les délais et de hâter la cérémonie des
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-fiançailles. Grâce au crédit de Holland et de son ami
-Buckingham, favori du nouveau roi comme il l'avait
-été du précédent, Charles I<sup>er</sup> choisit le duc de Chevreuse,
-grand chambellan de France, pour épouser
-Madame en son nom et pour la conduire en Angleterre:
-en même temps, on obtint de Louis XIII que
-le duc emmènerait avec lui sa femme qui devait être
-une des parures du cortége. Cet arrangement donnait
-aux deux amants le moyen de se voir souvent et l'espoir
-de ne pas se séparer trop vite.</p>
-
-<p>Holland était un homme de plaisir et d'intrigue.
-Il exerça une mauvaise influence sur M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Il prit sur elle un tel empire, qu'il lui persuada
-d'engager sa royale maîtresse dans quelque
-belle passion semblable à la leur, et il lui désigna son
-ami, le premier ministre d'Angleterre, le beau, le
-brillant, le magnifique Buckingham, comme le seul
-homme qui pût être agréé de la reine de France.
-Anne d'Autriche et Buckingham ne s'étaient jamais
-vus. Il fallait leur ménager l'occasion de se voir et
-de s'entendre. Les deux galants conspirateurs «trouvèrent
-toutes les facilités qu'ils désiroient auprès de
-la reine et du duc de Buckingham<a id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">&nbsp;[41]</a>». Celui-ci, qui
-était tout aussi léger que Holland et aimait passionnément
-les aventures extraordinaires, se fit envoyer
-par Charles I<sup>er</sup> en France pour l'y représenter particulièrement
-et faire plus d'honneur à la nouvelle
-reine. Il partit de Londres en toute hâte, arriva à
-<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-Paris le 24 mai, et descendit dans ce bel hôtel de
-Luynes de la rue Saint-Thomas-du-Louvre qui
-s'appelait alors l'hôtel de Chevreuse<a id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">&nbsp;[42]</a>. Il se montra
-à la cour «avec plus d'éclat<a id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">&nbsp;[43]</a>, de grandeur et de
-magnificence que s'il eût été roi. La reine lui parut
-encore plus aimable que son imagination ne la lui
-avoit pu représenter, et il parut à la reine l'homme
-du monde le plus digne de l'aimer. Ils employèrent
-la première audience de cérémonie à parler d'affaires
-qui les touchoient plus vivement que celles des deux
-couronnes, et ils ne furent occupés que des intérêts
-de leur passion<a id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">&nbsp;[44]</a>.» Le duc de Buckingham resta
-sept jours à Paris<a id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">&nbsp;[45]</a>, «retardant son départ le plus
-qu'il lui étoit possible, et se servant de sa qualité
-d'ambassadeur pour voir la reine<a id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">&nbsp;[46]</a>.» Le 2 juin, la
-<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-nouvelle reine d'Angleterre quitta Paris et s'achemina
-à petites journées vers Calais. Marie de Médicis et la
-reine Anne accompagnèrent leur fille et leur belle-s&oelig;ur
-jusqu'à Amiens. Le duc de Chaulnes, gouverneur
-de la ville, leur fit une réception magnifique,
-et c'est là que se passa la scène fameuse où Anne
-d'Autriche apprit à ses dépens que le jeu qu'elle
-jouait était mal sûr. Buckingham était entreprenant,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse fort complaisante, et la
-reine ne se sauva qu'à grand'peine. «Un soir, dit
-La Rochefoucauld<a id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">&nbsp;[47]</a>, que la reine se promenoit assez
-<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-seule dans un jardin, le duc de Buckingham y entra
-avec le comte de Holland, dans le temps que la reine
-se reposoit dans un cabinet. Ils se trouvèrent seuls;
-le duc étoit hardi, l'occasion favorable, et il essaya
-d'en profiter avec si peu de respect, que la reine fut
-contrainte d'appeler ses femmes et de leur laisser voir
-une partie du trouble et du désordre où elle étoit.»
-Quand, quelques jours après, Buckingham vint officiellement
-prendre congé d'elle, il la trouva en voiture
-avec la princesse de Conti; en s'inclinant à la portière
-pour baiser le bout de sa robe, il lui fallut se couvrir
-un peu du rideau pour cacher les larmes qui lui échappaient.
-Anne d'Autriche fut si émue que la princesse de
-Conti, qui était à côté d'elle, lui dit en badinant qu'elle
-pouvait répondre au roi de sa vertu, mais non pas de
-sa cruauté, et que les larmes de cet amant avaient dû
-<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-attendrir son c&oelig;ur, puisque ses yeux l'avaient du
-moins regardé avec quelque pitié<a id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">&nbsp;[48]</a>. Le duc de Buckingham
-partit «passionnément amoureux de la reine
-et tendrement aimé d'elle<a id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">&nbsp;[49]</a>.» Arrivé à Boulogne et
-près de passer la mer, «par un emportement que
-l'amour seul rend excusable,» il feignit d'avoir reçu
-du roi Charles une lettre qui l'obligeait de retourner
-sur ses pas pour avoir une nouvelle conférence avec
-la reine mère; et en revenant à Amiens, après avoir
-entretenu Marie de Médicis de l'affaire simulée qui lui
-avait servi de prétexte, il s'en alla bien vite saluer une
-dernière fois la reine Anne. «Elle était au lit<a id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">&nbsp;[50]</a>; il
-entra dans sa chambre, se jetta à genoux devant elle,
-et fondant en larmes, il lui tenoit les mains. La reine
-n'étoit pas moins touchée, lorsque la comtesse de
-Lannoi, sa dame d'honneur, s'approcha du duc et lui
-fit approcher un siége en lui disant qu'on ne parloit
-point à genoux à la reine. Le duc de Buckingham remonta
-à cheval en sortant et reprit le chemin d'Angleterre.»
-Ajoutez que la reine s'était fort bien prêtée
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-à cette visite, ou que du moins elle la connaissait;
-car à Boulogne, Buckingham avait fait part à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse de la démarche où l'entraînait sa passion,
-et celle-ci s'était empressée de l'écrire à la
-reine<a id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">&nbsp;[51]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-Telles sont les romanesques et téméraires aventures
-dans lesquelles M<sup>me</sup> de Chevreuse et lord Holland embarquèrent
-la reine de France. Grâce à Dieu, elles se
-sont arrêtées là: Anne et Buckingham ne se sont jamais
-revus.</p>
-
-<p>Sur la fin de juin, M<sup>me</sup> de Chevreuse arriva à Londres
-avec le cortége royal. Elle effaça toutes les beautés de
-la cour d'Angleterre<a id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">&nbsp;[52]</a>. Pour reconnaître l'hospitalité
-qu'il avait reçue à l'hôtel de Chevreuse, le duc de Buckingham
-«fit paroître toute sa magnificence et celle
-d'un royaume dont il étoit le maître: il reçut l'amie
-de la reine avec tous les honneurs qu'il auroit pu rendre
-à la reine elle-même<a id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">&nbsp;[53]</a>.» Déjà M<sup>me</sup> de Chevreuse était
-fort liée avec la reine Henriette-Marie, et elle plut
-infiniment à Charles I<sup>er</sup>. Elle fit la conquête de plus
-d'un seigneur anglais, par exemple lord Montaigu,
-et le comte Guillaume de Craft, page de la nouvelle
-<span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-reine, jeunes cavaliers brillants et frivoles, mais
-dont plus tard le dévouement ne lui fit jamais défaut.
-Elle fut aussi très-vivement frappée de la puissance
-maritime de la Grande-Bretagne; elle admira
-la flotte<a id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">&nbsp;[54]</a> qu'on équipait alors et qui bientôt devait se
-tourner contre nous. Comme on le pense bien, Holland
-la dirigea pendant tout ce voyage, et ne négligea
-rien pour faire valoir les brillantes et solides
-qualités de celle qu'il aimait. Il en parlait sans cesse
-au roi Charles et aux ministres, la présentant comme
-une personne que l'Angleterre devait attacher à ses
-intérêts; en même temps il écrivait à Richelieu des
-merveilles de la conduite habile de M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-des services qu'elle rendait, de son crédit sur
-le roi et sur la reine, et en leur nom il appelait sur
-elle les grâces de la cour de France<a id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">&nbsp;[55]</a>. En vain le cardinal,
-instruit des menées secrètes de M<sup>me</sup> de Chevreuse
-avec Buckingham et avec le cabinet anglais, pressait le
-retour du grand chambellan et de sa femme: l'adroite
-duchesse affectait en public de vouloir revenir en
-France, et sous main, à l'aide de Buckingham et
-de Holland, elle se faisait inviter par Charles I<sup>er</sup> à
-rester quelque temps encore. Elle en avait une bien
-bonne raison, et qui n'était pas feinte: elle était
-dans un état de grossesse avancée, et c'est à Londres
-qu'elle mit au jour la première fille qu'elle ait eue du
-duc de Chevreuse, et dont la reine d'Angleterre a été
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-la marraine, la future abbesse du Pont-aux-Dames<a id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">&nbsp;[56]</a>.</p>
-
-<p>Quoi qu'en dise Retz, nous sommes persuadé que
-Buckingham n'a jamais été autre chose à M<sup>me</sup> de Chevreuse
-que l'intime ami de son amant, le chef du
-parti dans lequel Holland l'entraîna. Nous ne saurions
-où placer les amours de Buckingham avec M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. Elle le vit pour la première fois en France,
-en mai 1625, et alors Buckingham était dans toute
-l'ivresse de sa passion pour la reine Anne; elle le
-revit bientôt après à Londres, mais avec Holland,
-qui la conduisait, et, Retz le dit lui-même, quand
-elle aimait, c'était fidèlement et uniquement. Ce n'est
-pas à vingt-quatre ans qu'on se moque à ce point
-d'un premier attachement, et le rôle de la pauvre
-femme n'est déjà pas assez beau dans cette affaire
-pour se complaire à l'enlaidir encore. Elle se trouva
-mal, il est vrai, en apprenant la nouvelle de l'assassinat
-de Buckingham. Rien de plus naturel: elle perdait
-en lui un ami éprouvé, le confident de ses premières
-amours, son plus solide appui dans les luttes
-où elle était engagée. Aux propos hasardés de Retz,
-nous opposons le récit bien lié de La Rochefoucauld,
-et le silence de Tallemant, qui n'aurait pas manqué
-d'ajouter ce trait à sa chronique scandaleuse,
-s'il en avait jamais entendu parler. Ainsi, sans avoir
-la prétention de voir bien clair en pareilles choses,
-surtout après deux siècles, mais en suivant notre
-habitude de ne rien admettre que sur des témoignages
-certains, nous estimons qu'on doit rayer Buckingham
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-de la liste, encore trop nombreuse, des amants de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p>Mais il est difficile de n'y pas mettre le beau, le
-léger et malheureux Chalais.</p>
-
-<p>C'est encore son dévouement à la reine Anne qui
-jeta M<sup>me</sup> de Chevreuse dans cette conspiration «la
-plus effroyable, dit Richelieu, dont jamais les histoires
-aient fait mention,» et où, dit-il encore, «M<sup>me</sup> de Chevreuse
-fit plus de mal que personne<a id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">&nbsp;[57]</a>.» En voici le
-fond et les principales circonstances.</p>
-
-<p>Ainsi que nous l'avons dit, Anne d'Autriche souffrait
-de l'orgueil et de la domination de Marie de
-Médicis; mais le chemin qu'elle avait pris pour relever
-ou adoucir sa situation l'avait empirée. La reine
-mère n'avait pas manqué de se faire une arme contre
-elle auprès du roi des imprudences que nous avons
-racontées. Déjà, sous un spécieux prétexte, on lui
-avait ôté M<sup>me</sup> de Chevreuse comme surintendante de
-sa maison<a id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">&nbsp;[58]</a>; mais leur commune disgrâce n'avait fait
-que resserrer leurs liens. A son retour d'Angleterre,
-encore toute pleine des magnificences de Buckingham
-et des vives marques de sa passion pour la
-reine<a id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">&nbsp;[59]</a>, M<sup>me</sup> de Chevreuse ne cessait d'en entretenir
-<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-Anne d'Autriche, de réveiller et d'animer ses souvenirs<a id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">&nbsp;[60]</a>.
-De son côté Buckingham brûlait du désir de
-revoir la reine, et il fit toute sorte d'efforts pour retourner
-en France, sous divers prétextes politiques<a id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">&nbsp;[61]</a>.
-Mais Richelieu et le roi n'étaient pas tentés de lui
-ouvrir les portes du Louvre. D'ailleurs les espérances
-d'intime union entre la France et l'Angleterre que le
-mariage de madame Henriette avait fait naître, s'étaient
-rapidement évanouies, et se tournaient en menaces
-d'une prochaine rupture. Le contrat de mariage de
-Madame lui garantissait, de la façon la plus positive,
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-la plus grande liberté religieuse, une chapelle, un
-père de l'Oratoire pour confesseur, d'abord le père de
-Bérulle, puis le père de Sanci, et un évêque pour
-grand aumônier, avec un clergé convenable. Mais
-l'ombrageux calvinisme de l'Angleterre se souleva
-contre le spectacle du culte catholique à Londres, au
-sein du palais du roi, et Buckingham persuada au
-roi Charles qu'il n'était pas obligé d'observer scrupuleusement
-des stipulations qui blessaient l'opinion
-publique de son pays et compromettaient son gouvernement.
-On renvoya donc la plus grande partie des officiers
-et des dames que la reine avait amenés avec elle<a id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">&nbsp;[62]</a>,
-et on lui composa une maison tout anglaise. On la gêna
-de toutes les manières dans l'exercice de sa religion,
-on tourmenta les prêtres français et leur chef, l'évêque
-de Mende; on alla jusqu'à dire ouvertement à la
-reine que l'intérêt du roi son mari exigeait qu'elle se fît
-protestante<a id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">&nbsp;[63]</a>. Voilà comme on entendait alors en Angleterre
-la liberté religieuse. Charles I<sup>er</sup> aimait la belle
-Henriette, qui joignait aux grâces de sa personne un
-esprit insinuant et le c&oelig;ur de la fille d'Henri IV. Buckingham
-craignit qu'elle ne prît de l'ascendant sur le
-roi et ne diminuât cette absolue autorité qui le faisait
-maître de la cour et de tout le royaume. Le jaloux et
-ambitieux favori s'appliqua donc, par toute sorte de
-man&oelig;uvres déplorables, à mettre assez mal ensemble
-le roi et la jeune reine; et celle-ci, malgré sa douceur
-et sa patience, fut bientôt réduite à faire connaître à
-<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-sa mère, Marie de Médicis, et à son frère, Louis XIII,
-l'oppression dans laquelle elle gémissait: elle demandait
-même à revenir en France. Enfin l'amiral des
-Rochelois, l'obstiné et audacieux Soubise, le frère du
-duc de Rohan, s'était emparé de plusieurs vaisseaux
-français: pour ne pas les rendre après l'accommodement
-passager qu'on avait fait avec les protestants
-de La Rochelle, il les avait menés dans un port
-anglais, et au mépris de la foi publique on faisait
-difficulté de les restituer. Mais Richelieu n'était pas
-homme à supporter de pareils affronts, et il adressait
-à Londres d'énergiques réclamations<a id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">&nbsp;[64]</a>. Les deux gouvernements
-s'aigrissaient de jour en jour davantage.
-Buckingham et Richelieu se regardaient d'un &oelig;il ennemi;
-ils voyaient bien qu'ils ne s'entendraient jamais,
-et travaillèrent à se détruire. Richelieu comptait sur
-l'opposition toujours croissante du parlement qui venait
-de mettre en accusation l'incapable et présomptueux
-ministre de Charles; Buckingham comptait sur
-nos éternelles divisions, sur cette faction protestante
-vaincue mais non pas soumise, dont il tenait un des
-chefs dans sa main à Londres, prêt à le lancer contre
-<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-la France, sur le mécontentement peu dissimulé des
-grands, qui n'admettaient point qu'un ministre prétendît
-gouverner dans l'intérêt général et non dans
-leur intérêt particulier, et s'apprêtaient à tirer l'épée
-contre Richelieu, comme ils l'avaient fait contre
-Luynes et contre le maréchal d'Ancre. Il y avait
-dans l'air un bruit sourd de conspirations et de révoltes<a id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">&nbsp;[65]</a>.</p>
-
-<p>C'est sur ces entrefaites que la reine mère et le roi
-songèrent à établir Monsieur, qui atteignait sa dix-huitième
-année. Ils lui destinèrent Marie de Bourbon,
-la fille unique du dernier duc de Bourbon Montpensier,
-princesse aimable et la plus riche héritière
-du royaume. Ce projet réunissait toutes sortes d'avantages,
-mais il blessait Anne d'Autriche qui, n'ayant
-pas d'enfants, redoutait une belle-s&oelig;ur qui pouvait
-en avoir, et deviendrait alors toute-puissante
-par l'ombre seule du trône qui l'attendait après la
-mort du roi. Ce mariage lui semblait le comble de
-la disgrâce, le dernier coup porté à toutes ses espérances.
-Elle se décida à «tout faire pour empêcher
-ce mariage,» comme elle le dit elle-même à M<sup>me</sup> de
-Motteville: aveu bien grave qu'il importe de recueillir<a id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">&nbsp;[66]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-M<sup>me</sup> de Chevreuse embrassa la cause de la reine
-avec son ardeur accoutumée et cet énergique dévouement
-qui ne recule devant aucun danger, ni aussi
-devant aucun scrupule.</p>
-
-<p>Il s'agissait d'amener Monsieur à refuser le mariage
-qu'on lui proposait. Mais on ne pouvait arriver à Monsieur
-que par un homme qui était en possession de sa
-confiance et presque de sa personne, son gouverneur,
-le surintendant général de sa maison et le chef de ses
-conseils, Ornano, le fils du célèbre colonel corse et
-maréchal de ce nom, lui-même longtemps colonel
-général des Corses et fait tout récemment maréchal;
-personnage très-considérable, à la fois politique et
-militaire. La reine s'adressa donc au maréchal<a id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">&nbsp;[67]</a>. Ainsi
-c'est elle qui a donné le branle à cette affaire; tout le
-reste n'a été qu'une suite de moyens jugés successivement
-nécessaires pour atteindre le but marqué. Or,
-marcher à un but quel qu'il fût par tous les moyens
-quels qu'ils fussent, pourvu qu'ils promissent d'y conduire,
-<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-c'était là précisément le génie de M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p>Elle connaissait depuis longtemps Ornano: il avait
-été l'un des complices les plus résolus de Luynes
-dans l'entreprise contre le maréchal d'Ancre, et c'est
-à Luynes qu'il devait sa charge auprès de Monsieur.
-Il avait rassemblé autour de lui et tenait dans sa main
-la plupart des anciens amis du connétable, Modène,
-Déagent, Marsillac et d'autres, tous gens de tête et de
-c&oelig;ur, impatients de n'être plus rien et capables de
-tout oser. Lui-même était aussi hardi qu'ambitieux.
-Maître du frère du roi, il le poussait sans cesse à
-prendre dans l'État la place que lui donnait sa naissance,
-afin que la sienne s'en élevât d'autant. Lorsque
-le jeune prince avait obtenu de faire partie du conseil,
-Ornano avait demandé à l'accompagner et à y siéger
-avec le rang et le titre de secrétaire d'État. Le refus
-qu'il avait essuyé l'avait irrité contre Richelieu, et son
-inquiète ambition commençait à chercher d'autres
-voies. M<sup>me</sup> de Chevreuse n'eut donc pas grand'peine
-à le gagner à la cause de la reine. Elle lui envoya
-d'ailleurs la belle princesse de Condé à qui le maréchal
-faisait une sorte de cour, et qui acheva de le décider.
-La princesse agissait dans l'intérêt des Condé,
-naturellement opposés à un mariage qui plaçait au-dessus
-d'eux dans la maison royale les Montpensier
-leurs cadets, et M<sup>r</sup> le Prince, après avoir autrefois
-engagé sa fille, la future duchesse de Longueville, au
-prince de Joinville, le fils aîné du duc de Guise, rêvait
-de la faire épouser au duc d'Orléans, afin de confondre
-<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-les deux familles et d'approcher toujours un
-peu plus du trône. Les Soissons pensaient en cela
-comme les Condé, et le jeune comte désirait pour
-lui-même M<sup>lle</sup> de Montpensier. Sa mère, M<sup>me</sup> la Comtesse,
-avait un grand ascendant sur Alexandre de
-Vendôme, grand prieur de France, personnage aussi
-redoutable par son audace que par ses artifices, et
-qui, lui aussi, comme Ornano, croyait avoir à se
-plaindre du cardinal, auprès duquel il avait en
-vain sollicité de pouvoir traiter avec le duc de
-Montmorency de la charge de grand amiral. Il avait
-aisément entraîné son frère aîné, César de Vendôme,
-gouverneur de Bretagne, qui, portant très-haut
-le nom de fils de Henri IV, trouvait toujours
-qu'on ne lui rendait pas ce qui lui était dû à lui
-et aux siens, et depuis la mort de son père s'était
-jeté dans tous les complots des grands. Tous ensemble
-avaient fait effort auprès de Monsieur, et
-ils avaient réussi à le détourner du mariage qui
-portait atteinte à leurs intérêts et contrariait tant la
-reine. Quelles raisons lui donnèrent-ils? Leur suffit-il
-de présenter à son goût du plaisir l'attrait d'une indépendance
-prolongée, ou de faire rougir sa vanité
-d'une docilité qui lui donnerait l'air d'un enfant entre
-les mains de sa mère, de son frère et du cardinal, et
-lui ôterait toute importance en France et en Europe?
-Ou firent-ils briller à ses yeux la perspective d'une
-autre alliance, par exemple, celle d'une princesse
-étrangère qui le mettrait hors de la dépendance du
-roi de France et lui permettrait de jouer un plus grand
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-rôle? Ou enfin osèrent-ils lui laisser entrevoir la main
-même de la jeune et belle Anne d'Autriche, après la
-mort du roi, que faisaient paraître imminente et sa
-mauvaise santé et des prédictions d'astrologues? Le
-bruit de ce dernier projet s'est au moins fort répandu,
-et il a passé dans les mémoires du temps. La reine a
-toujours protesté qu'elle n'avait jamais trempé dans
-une aussi coupable pensée, si elle était venue à l'esprit
-de personne, et nous l'en croyons; mais nous
-connaissons assez M<sup>me</sup> de Chevreuse pour être assuré
-qu'elle ne se serait pas fait le moindre scrupule de
-compromettre la reine pour la mieux servir, et que,
-comme l'en accuse Richelieu<a id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">&nbsp;[68]</a>, elle n'hésita pas, sans
-en parler à la reine, à bercer d'une semblable espérance
-les oreilles crédules du jeune prince, si elle
-jugea qu'elle pouvait par là le décider et arriver à
-ses fins. Elle fit bien davantage.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Chevreuse, dit La Rochefoucauld<a id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">&nbsp;[69]</a>, avoit
-beaucoup d'esprit, d'ambition et de beauté; elle étoit
-galante, vive, hardie, entreprenante. Elle se servoit
-de tous ses charmes pour réussir dans ses desseins.»
-Or, il y avait alors dans la maison même du roi, et
-tout près de sa personne, comme maître de la garde-robe,
-un jeune et brillant gentilhomme qui avait été
-nourri et élevé avec Louis XIII, et qu'il aimait beaucoup:
-Henri de Talleyrand, comte de Chalais, d'une
-ancienne maison souveraine du Périgord, et de plus,
-<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-par sa mère, petit-fils du maréchal de Montluc. Quoiqu'il
-ne fût que le cadet de sa maison, il en était le
-représentant le plus en vue. Il avait vingt-huit ans<a id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">&nbsp;[70]</a>; il
-était bien fait, et à des manières agréables<a id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">&nbsp;[71]</a> il joignait
-cette bravoure téméraire qui ne déplaît pas aux dames.
-Il avait fait avec honneur la terrible campagne de
-1621 contre les protestants, et s'était distingué aux
-siéges de Montpellier et de Montauban. Il sortait d'un
-duel qui avait fait beaucoup de bruit et où il avait tué
-le comte de Pongibault, de la maison de Lude. Maître
-de la garde-robe, il se plaignait d'un emploi qui le
-condamnait à l'oisiveté, et demandait instamment celui
-de maître général de la cavalerie légère. Il était
-entré fort avant dans la société et la confiance du duc
-d'Orléans, à ce point que les domestiques du prince
-ne croyaient pas lui faire mieux leur cour qu'en témoignant
-à Chalais une grande déférence. Il se prit d'une
-passion extraordinaire pour M<sup>me</sup> de Chevreuse<a id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">&nbsp;[72]</a>; elle
-l'encouragea, et le précipita au plus épais de la ligue
-déjà toute formée autour de Monsieur pour empêcher
-son mariage avec M<sup>lle</sup> de Montpensier.</p>
-
-<p>Ornano était, avec M<sup>me</sup> de Chevreuse, l'âme de cette
-ligue. Quoi qu'en dise Richelieu, il ne fut jamais question
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-de porter la main sur le roi, nul n'y pensa, et ce
-n'est là qu'un sinistre épouvantail jeté par le cardinal
-sur toute cette affaire: c'est bien assez qu'on n'y
-puisse méconnaître un de ces crimes d'État que le
-succès seul peut absoudre, comme quelques années
-auparavant il avait absous le complot de Luynes:
-fatal souvenir, trompeuse analogie qui égara Ornano
-et M<sup>me</sup> de Chevreuse: elle était trop jeune encore pour
-savoir ce qu'une longue expérience lui fit si bien comprendre
-à la fin de la Fronde, quelle différence c'est
-en France d'avoir le roi pour soi ou contre soi.</p>
-
-<p>Averti des menées du maréchal au dedans et au
-dehors, sûr de la reine mère et sûr aussi du roi qui
-lui déclara qu'il voulait lui servir de second dans
-cette rencontre, Richelieu, le 4 mai 1626, fit arrêter
-Ornano à Fontainebleau même, et l'envoya à Vincennes
-avec la ferme intention de lui faire son procès.
-Cette arrestation inattendue tomba comme la foudre
-sur la tête des conspirateurs. C'en était fait, non pas
-seulement de leurs desseins, mais de leurs personnes,
-si on instruisait le procès d'Ornano, et il n'y eut parmi
-eux qu'une seule pensée et un seul cri: délivrer le
-maréchal. Ils s'adressèrent donc à Monsieur, et le
-pressèrent d'obtenir du cardinal la liberté de son
-gouverneur, et, s'il n'y parvenait pas, comme ils
-s'y attendaient bien, de recourir à l'un de ces deux
-moyens: ou sortir de la cour, protester hautement,
-et se retirer dans quelque lieu sûr, ou s'en prendre
-au cardinal et se défaire de celui qui leur faisait obstacle.
-Pendant tout le mois de mai ils ne cessèrent
-<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-de représenter avec force cette alternative au jeune
-prince; ils agitèrent avec lui les deux partis à prendre,
-et tour à tour le poussèrent à l'un et à l'autre. Il est
-établi:</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Qu'une fois l'un des deux partis, et le plus violent,
-celui de se défaire du cardinal, fut arrêté; qu'en
-conséquence Monsieur, avec les conjurés les plus résolus,
-devait aller trouver le cardinal à sa maison de
-campagne de Fleury, et là le poignarder, s'il refusait
-de mettre en liberté le maréchal; qu'il y eut en effet
-une tentative d'exécution, que le jeune duc, bien
-accompagné, se rendit à Fleury, mais que le c&oelig;ur
-lui manqua, et que le cardinal, averti, se tira d'affaire;</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Que le comte de Soissons offrit 400,000 écus à
-Monsieur pour quitter la cour et commencer la
-guerre;</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Que Monsieur envoya un de ses aumôniers, l'abbé
-d'Obasine, au duc d'Épernon, en Guyenne, pour l'inviter
-à se déclarer en sa faveur; et Chalais, un de ses
-gentilshommes, en Lorraine, à Metz, au marquis de
-La Valette, pour lui demander de les recevoir dans
-cette place;</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Que Monsieur avait écrit en Piémont à sa s&oelig;ur
-et à son beau-frère, Victor-Amédée, et qu'il entretenait
-une correspondance avec l'Angleterre; que le
-duc de Savoie, qui conspirait la perte de Richelieu
-comme il avait fait celle de Luynes et auparavant
-celle de Henri IV, avait promis un secours de dix
-mille hommes, et Buckingham une puissante diversion,
-<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-et en désespoir de cause un inviolable asile.</p>
-
-<p>La plus grande partie du mois de mai se perdit en
-conversations et en tentatives infructueuses. Cependant
-Monsieur était allé trouver Richelieu et s'était
-plaint de l'arrestation de son gouverneur, disant
-qu'autant il eût valu l'arrêter lui-même, car il était
-coupable si le maréchal l'était. Il le prit d'abord assez
-haut, mais Richelieu le prit plus haut encore; il répondit
-au prince qu'il s'agissait de crimes effroyables,
-et finit par l'intimider, ce qui n'était pas difficile. Le
-roi et la reine mère se mirent de la partie, et, moitié
-en le caressant, moitié en lui montrant un visage sévère,
-le 31 mai, ils lui firent jurer sur les saints
-évangiles de ne jamais se séparer du roi et de porter
-loyalement à sa connaissance tout ce qu'il apprendrait
-qui pût être contraire à son service. On lui fit signer
-un écrit, évidemment dressé par Richelieu, et qu'il a
-inséré dans ses Mémoires, par lequel le duc prenait
-l'engagement solennel de n'être qu'un c&oelig;ur et qu'une
-âme avec sa mère et son frère. Le faible jeune homme
-jura et signa tout ce qu'on voulut, mais sans se croire
-engagé à rien, et en faisant ses réserves mentales<a id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">&nbsp;[73]</a>. En
-<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
-effet, au milieu des pathétiques effusions du 31 mai,
-et tout en jurant à son frère de l'instruire de tout ce
-qu'il apprendrait contre son service, il ne lui dit pas
-un mot de la conspiration qui se tramait, et de retour
-parmi ses amis, sans leur rien dire aussi de ce qui
-venait de se passer, il leur renouvela toutes les promesses
-qu'il leur avait faites, et reprit avec eux les
-délibérations commencées.</p>
-
-<p>Le duc de Vendôme se préparait à lui offrir une
-retraite assurée dans son gouvernement de Bretagne.
-Il armait en secret, mettait ses places fortes en ordre,
-nouait des intelligences avec La Rochelle, et engageait
-le duc Henri de Montmorenci, grand amiral de France,
-à ménager la flotte des protestants qui ne périraient
-pas, disait-il, sans un immense dommage de l'aristocratie
-française, laquelle avait besoin d'eux pour
-s'y appuyer dans l'occasion. Richelieu s'aperçut des
-mouvements du duc de Vendôme, et, sentant de quelle
-importance il était d'étouffer l'insurrection à sa naissance
-dans une grande province voisine de La Rochelle
-et ouverte à l'Angleterre, il persuada au roi
-de s'y porter de sa personne pour y rétablir son autorité
-menacée. Il s'avança donc vers Nantes, et le
-duc de Vendôme et le grand-prieur n'ayant pu se
-dispenser, sans afficher la révolte, de venir présenter
-leurs hommages au roi, le cardinal, le
-12 juin, se saisit des deux frères et les envoya dans
-la citadelle d'Amboise. Il connaissait alors si peu la
-portée et les chefs de la conspiration, qu'en partant
-pour Nantes il avait laissé derrière lui, à Paris,
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-le comte de Soissons pour y commander au nom
-du roi. Monsieur y était aussi. Plus que jamais on
-le pressa de se déclarer et de se joindre au comte
-de Soissons. Le duc promettait toujours, parlait
-beaucoup et ne faisait rien. Un ordre du roi l'appela
-près de lui à Nantes; il s'y achemina à petites
-journées.</p>
-
-<p>Privée d'Ornano et du grand-prieur, à demi vaincue,
-mais ne désespérant pas d'elle-même, M<sup>me</sup> de
-Chevreuse n'avait plus qu'une ressource, mais qui,
-bien employée, pouvait tout rétablir ou tout remettre
-en question, l'influence de Chalais sur Monsieur,
-et elle s'en servit jusqu'au dernier moment avec
-la constance, l'audace et l'adresse qui déjà la distinguaient.
-Chalais restait le dernier sur la scène.
-Sans cesse aiguillonné par M<sup>me</sup> de Chevreuse, enflammé
-et soutenu par l'espoir de plaire à la belle
-duchesse, de conquérir son c&oelig;ur et sa personne, il
-ne perdit pas une occasion de pousser Monsieur du
-côté par où il penchait, fuir et se jeter dans quelque
-place forte, Metz ou La Rochelle. Il s'était ménagé
-d'utiles auxiliaires dans les deux jeunes favoris du
-jeune duc, Puylaurens et Bois-d'Annemetz, tous deux
-hardis et résolus; il avait avec eux de secrètes conférences,
-et ils réussirent ensemble à persuader
-au prince de quitter la cour. A Blois, il paraissait
-décidé: il voulait se retirer à La Rochelle; ses
-deux favoris l'en dissuadèrent par motif de religion.
-Il envoya son aumônier au duc d'Épernon avec un
-billet qu'il écrivit de sa main et que lui dicta Bois-d'Annemetz<a id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">&nbsp;[74]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-Il reçut là un courrier du comte de
-Soissons, lui offrant de l'argent et des troupes<a id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">&nbsp;[75]</a>. Chalais
-se chargea de préparer sa retraite et de lui ménager
-partout de libres passages; il se chargea aussi
-d'envoyer un messager à La Valette, et disait à Bois-d'Annemetz
-et à Puylaurens: «Vous voyez comme
-je me confie en vous; s'il se savoit quelque chose de
-notre dessein, vous feriez La Mole et Coconas, et moi
-quelque chose de par-dessus<a id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">&nbsp;[76]</a>.» A Nantes même, le
-plan de la fuite de Monsieur fut arrêté: ce devait
-être pendant une grande chasse, et la chose sembla
-moins manquer par la volonté du duc que par de
-fortuites circonstances.</p>
-
-<p>Tandis que Chalais travaillait ainsi à satisfaire M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, pour tromper et endormir Richelieu il lui
-faisait une cour assidue, et lui donnait même quelquefois
-des renseignements utiles<a id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">&nbsp;[77]</a>. Mais il n'était pas de
-<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-force à jouer longtemps un semblable jeu avec le vigilant,
-soupçonneux et pénétrant cardinal. Plus d'une
-fois, étonné et incertain devant des apparences et des
-allures si contraires, Richelieu se demandait et demandait
-autour de lui: Qu'est-ce que Chalais<a id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">&nbsp;[78]</a>? La
-plus lâche trahison le lui apprit. Chalais avait confié
-une partie de ses secrets à un de ses amis, Roger
-de Gramont, comte de Louvigni, le dernier des enfants
-du comte de Gramont, gouverneur de Bayonne,
-l'indigne cadet du futur duc et maréchal de Gramont.
-On prétend que Louvigni, étant devenu amoureux de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, s'irrita de la préférence qu'obtenait
-le maître de la garde-robe<a id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">&nbsp;[79]</a>. D'autres disent qu'ayant
-demandé à Chalais de lui servir de second dans un
-duel contre le comte de Candale, frère du marquis
-de La Valette et le fils aîné du duc d'Épernon, Chalais,
-qui avait de puissants motifs de ménager les d'Épernon,
-avait prié Louvigni de l'excuser, et que celui-ci
-furieux s'était écrié: «Je vois ce que c'est, vous
-voulez rompre d'amitié avec moi; je changerai aussi
-d'ami et de parti<a id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">&nbsp;[80]</a>.» Et il alla dire au cardinal tout
-ce qu'il savait<a id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">&nbsp;[81]</a>. Sur-le-champ, le 8 juillet, Richelieu
-<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-fit arrêter Chalais à Nantes, et en même temps
-faisant comparaître Monsieur devant le roi et devant
-la reine mère, il lui imprima un tel effroi que le malheureux
-prince, perdant la tête, renouvela et surpassa
-la triste scène du 31 mai. Non-seulement il consentit
-au mariage contre lequel il s'était tant révolté, mais il
-découvrit le plus intime de la conspiration dont il
-était le chef, il livra sans pitié son gouverneur pour
-lequel il avait montré un si grand zèle, et révéla les
-intelligences du maréchal avec les grands et avec
-l'étranger, quand l'infortuné était à Vincennes sous
-la main de Richelieu, menacé de porter sa tête sur
-un échafaud. Il trahit également le grand-prieur de
-Vendôme; il apprit au cardinal que c'était le grand-prieur
-qui lui avait donné le conseil d'aller à Fleury
-le poignarder s'il ne délivrait Ornano. Il dénonça le
-comte de Soissons, Longueville, Soubise et bien d'autres.
-Et quant à Chalais, avec lequel la veille encore
-il méditait les moyens de s'enfuir, il lui rendit toute
-défense impossible par les aveux les plus circonstanciés.
-Enfin il avoua que la reine Anne l'avait plusieurs
-fois supplié de ne consentir du moins au mariage
-proposé qu'à la condition qu'on mît d'abord le maréchal
-en liberté<a id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">&nbsp;[82]</a>, et il déclara que depuis plus de deux
-<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-ans M<sup>me</sup> de Chevreuse disait qu'il ne fallait pas qu'il
-se mariât, et qu'il épouserait la reine après la mort
-du roi. Encore on pourrait comprendre une pareille
-faiblesse, si le jeune prince eût craint pour sa vie;
-mais un tel danger était bien loin de lui, et, dès qu'il
-épousait M<sup>lle</sup> de Montpensier, il ne s'agissait pour lui
-que d'un apanage plus ou moins considérable. C'était
-là aussi tout ce qui l'occupait; il réclama avec force
-un grand apanage: il ne lui échappa pas un mot de
-tendresse, de commisération, d'intérêt véritable pour
-ses malheureux complices. Il demanda grâce, il est
-vrai, pour Ornano, mais le maréchal fit bien de mourir
-vite en prison, car Monsieur ne l'aurait pas plus
-sauvé qu'il ne sauva Chalais, qu'il ne sauva Montmorenci,
-qu'il ne sauva Cinq-Mars. Il intercéda
-aussi en faveur de Chalais, mais seulement par ce
-motif bien digne de son égoïsme, que si on faisait
-mourir Chalais, il ne trouverait plus personne pour
-le servir. Déjà Richelieu nous avait donné quelque
-idée des aveux du prince, mais nous les avons
-aujourd'hui tels qu'ils sortirent de sa bouche, consignés
-jour par jour dans des procès-verbaux officiels,
-car il comparut devant une sorte de tribunal;
-il subit des interrogatoires, un secrétaire d'État
-écrivit ses réponses, et toutes ces ignominies sont
-maintenant sous nos yeux, revêtues du caractère le
-plus authentique; nous les avons trouvées dans les
-<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-papiers de Richelieu, et les mettons au jour pour la
-première fois<a id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">&nbsp;[83]</a>.</p>
-
-<p>Mais voici un autre spectacle presque aussi honteux.
-Il semble que Chalais ait entrepris de lutter
-de bassesse avec Monsieur. Lui qui avait souvent
-bravé la mort dans les combats particuliers
-et sur les champs de bataille en a peur tout à
-coup, et recule jusqu'aux dernières extrémités de
-la lâcheté devant l'échafaud qu'il ne pouvait éviter.
-Les dépositions du prince l'accablaient, et
-lui-même confessa sans réserve tout ce qu'il
-avait fait. Il n'eut pas même à se défendre d'avoir
-voulu assassiner le roi, cette odieuse accusation
-n'ayant pas été suivie. Il n'était pas de ceux qui
-avaient conçu et formé la grande conspiration
-qui du pied du trône s'étendait à travers tout le
-royaume jusque chez l'étranger, mais il s'y était
-associé. S'il avait peu connu les trames du maréchal
-Ornano, il n'avait ignoré aucune de celles du
-grand-prieur de Vendôme; il y avait pris part, et
-comme lui et avec lui il avait pressé Monsieur de ne
-pas abandonner son gouverneur, et de recourir pour
-le sauver à l'un des moyens que le grand-prieur proposait.
-Il était évidemment le complice du comte de
-Soissons, puisque, après l'arrestation des Vendôme, il
-lui avait écrit de ne pas venir à la cour parce qu'il
-y aurait le même sort qu'eux. Et, ce qui suffisait
-à constituer un crime d'État au premier chef, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-avait à plusieurs reprises engagé le frère du roi à
-se retirer dans quelque place d'où il pût soulever
-le royaume: il avait même envoyé un messager au
-commandant de la forteresse de Metz pour lui demander
-d'y recevoir le prince et ses amis. Ce messager
-à son retour était tombé entre les mains de
-Richelieu, et son interrogatoire, que nous avons retrouvé<a id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">&nbsp;[84]</a>,
-ne laisse aucun doute sur ce point capital.
-Ajoutez qu'il y avait contre Chalais bien des circonstances
-aggravantes: il était maître de la garde-robe;
-il faisait partie de cette haute domesticité qui lui
-imposait plus particulièrement une loyauté à toute
-épreuve; et c'est lui, l'un des premiers serviteurs
-du roi, qui avait mis la main dans un complot entrepris
-pour renverser le gouvernement du roi. Il s'était
-introduit dans la maison et dans la confiance du cardinal;
-il avait affecté le plus grand zèle pour ses
-intérêts; il lui avait rendu même plus d'un important
-service pour mieux couvrir ses desseins. Une
-conspiration qui avait pensé ébranler tout l'État
-ne pouvait passer impunie: il fallait un solennel et
-exemplaire châtiment pour bien avertir les grands
-du royaume qu'il y allait de leur tête à lutter contre
-la couronne. On ne pouvait s'en prendre à un prince
-du sang tel que le comte de Soissons, qui d'ailleurs
-était en fuite et hors de France, ni à des fils
-d'Henri IV tels que les Vendôme. Le maréchal Ornano
-<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-se mourait à Vincennes. Chalais était donc la
-victime désignée pour cette juste et nécessaire expiation.
-Aussi on le livra à une commission composée de
-conseillers d'État, de maîtres des requêtes et de membres
-du parlement de Bretagne, parmi lesquels on rencontre
-le père de Descartes qui fit l'office de rapporteur.
-Cette commission s'assembla à Nantes, présidée
-par le nouveau garde des sceaux, Michel de Marillac.
-Le procès s'instruisit selon les formes accoutumées et
-dura quarante jours. Chalais ne comprit pas que tout
-cet appareil judiciaire n'était pas déployé en vain, et
-que rien ne pouvait le sauver. Il crut se tirer d'affaire
-par des aveux aussi étendus qu'on le souhaita.
-Non-seulement il fit connaître tous ses complices,
-mais il indiqua comme favorables en secret à leur
-cause et opposés au cardinal plusieurs grands seigneurs,
-ainsi que l'avait fait Monsieur; il grossit
-même cette liste de suspects en nommant sans nécessité
-le duc de Bouillon, Senneterre, l'ami du
-comte de Soissons, le père du futur maréchal, et ce
-fameux commandeur de Jars, de la maison de Rochechouart<a id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">&nbsp;[85]</a>,
-qui plus tard, jeté aussi en prison, y garda
-un si courageux silence et monta sans pâlir sur l'échafaud
-où, à la place du coup mortel, il reçut inopinément
-sa grâce sans l'avoir jamais demandée. Chalais
-la demanda dès le premier jour; il la demanda
-<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-sans cesse au roi, à la reine mère, à Richelieu. Il ne
-se contenta pas de descendre aux supplications les
-plus humbles, et de faire valoir en sa faveur les renseignements
-que plus d'une fois il avait donnés au
-cardinal et qui lui avaient été fort utiles, prétendant
-que si le cardinal n'avait pas été poignardé à Fleury,
-il le lui devait; il alla jusqu'à dire, et en cela il se
-calomniait lui-même, que s'il avait plusieurs fois écrit
-au comte de Soissons, c'était «pour entretenir créance
-et avoir moyen de découvrir ce qui se passoit, afin
-de servir le roi et le cardinal<a id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">&nbsp;[86]</a>.» Il s'offrit même à les
-servir encore; il promit, si on voulait lui faire grâce,
-de donner avis de tout ce qui se ferait chez Monsieur,
-particulièrement pendant le procès du maréchal
-Ornano. «Encore<a id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">&nbsp;[87]</a> qu'il ne faille point douter,
-dit-il, que le maréchal ne soit coupable, et que le roi
-n'ait assez de lumière de sa faute, néantmoins lui
-répondant y servira beaucoup, tant à découvrir ses
-anciennes cabales qu'à faire connoître ceux qui solliciteroient
-pour lui... Il ne doute point que Monsieur
-étant à Paris, plusieurs grands et quantité de
-gentilshommes ne l'excitent à faire quelques remuements
-et des violences au cardinal: il les découvrira
-tous jusqu'au dernier conseiller.» «Il vous est nécessaire,
-écrit-il à Richelieu<a id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">&nbsp;[88]</a>, d'avoir quelqu'un
-auprès de Monsieur... Il y a bien des grands prieurs
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-en France<a id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">&nbsp;[89]</a>, et Monsieur verra bien des fois le jour
-des personnes qui ne vous aiment guère... Si<a id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">&nbsp;[90]</a> le maréchal
-a été assez ingrat pour méconnoître les bons
-offices que vous lui avez faits, et qu'au bout de seize
-mois il vous ait trompé, assurez-vous, Monseigneur,
-que je ne suis pas Corse, et qu'en seize siècles cela
-ne m'entrera pas dans l'esprit... Je donnerai les apparences<a id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">&nbsp;[91]</a>
-à Monsieur et les services effectifs à qui
-je les dois.»</p>
-
-<p>Du moins, pendant quelque temps et jusqu'à la fin
-de juillet, en trahissant tout le monde, Chalais avait
-gardé sa foi à M<sup>me</sup> de Chevreuse. Ni dans ses dépositions
-officielles, ni dans ses conversations avec Richelieu,
-il n'avait prononcé ce nom. Mais emporté par la
-passion qui déjà lui avait fait faire tant de fautes, il
-céda au besoin de se rappeler à celle qu'il aimait toujours,
-et de lui faire hommage de ses souffrances. Il
-lui adressa des lettres remplies de l'adoration et du
-dévouement le plus chevaleresque, et écrites dans le
-jargon alors à la mode qui convenait bien mieux dans
-la bouche des mourants de l'hôtel de Rambouillet, que
-dans celle d'un homme aussi sérieusement menacé. En
-les lisant, on se demande si M<sup>me</sup> de Chevreuse s'était
-rendue à l'amour de Chalais, ou si elle ne l'avait pas
-laissé sur ces espérances enivrantes et enflammées,
-qui transforment leur objet encore peu connu en une
-divinité dont on achèterait la possession au prix de
-<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-tous les sacrifices<a id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">&nbsp;[92]</a>. A ces lettres imprudentes, qui
-évidemment ne lui arrivaient qu'après avoir passé par
-les mains de Richelieu, M<sup>me</sup> de Chevreuse pouvait-elle
-répondre autrement qu'elle ne fit? Le domestique de
-Chalais écrit à son maître<a id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">&nbsp;[93]</a>, le 4 août: «J'ai baillé la
-lettre à Madame; elle m'a dit qu'elle ne fait point de
-réponse, que sa vie et son honneur dépendent de cela
-véritablement; elle m'a dit sur sa vie qu'elle le servira
-sans écrire; elle lui baille cent mille baisemains.»
-Le 7 août: «M<sup>me</sup> de Chevreuse a été bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-aise; elle servira plus qu'on ne demande, mais elle ne
-peut écrire.» Il paraît que ce silence si naturel blessa
-Chalais, qui peut-être même ne reçut pas les lettres
-de son domestique et ne connut pas les réponses de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse. L'habile Richelieu partit de là pour
-jeter des soupçons dans l'âme du prisonnier, et l'aigrir
-contre la duchesse. Il la lui représenta<a id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">&nbsp;[94]</a> comme l'ayant
-fort oublié, occupée d'autres amours, et s'étant sauvée
-elle-même à ses dépens; man&oelig;uvre accoutumée d'une
-police déloyale qui s'étudie à tromper les accusés les
-uns sur les autres, et, en faisant accroire à chacun
-d'eux qu'il est trahi par son complice, le pousse à le
-trahir à son tour. Nous pouvons assurer que dans
-tous les papiers qui ont passé sous nos yeux, nous
-n'avons pas découvert l'ombre même d'une faiblesse
-de la part de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Mais le pauvre Chalais
-tomba dans le piége qu'on lui tendait, et le dépit de
-l'amour et du dévouement trompé ôtant tout frein à
-son ardent désir de complaire au cardinal et d'en obtenir
-sa grâce par des révélations importantes et inattendues,
-peu à peu il commença, ce qu'il n'avait pas
-fait jusque-là, à parler des dames, particulièrement de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et, passant sur elle de l'adoration à
-l'injure, il finit par la charger des accusations les plus
-graves. Il déclara que c'était elle qui l'avait engagé
-dans ce complot auquel auparavant il était resté entièrement
-étranger, «qu'elle avoit grande affection et
-<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-liaison avec le maréchal d'Ornano sur l'affaire de
-Monsieur<a id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">&nbsp;[95]</a>, qu'elle travaille à unir ensemble M. le
-Prince, M. le Comte et M. de Montmorenci, ainsi que
-les Huguenots par le moyen de M<sup>me</sup> de Rohan<a id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">&nbsp;[96]</a>, qu'elle
-l'avoit exhorté<a id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">&nbsp;[97]</a> à faire tout ce qu'il pourroit pour
-délivrer le grand-prieur, et qu'il n'y avoit rien qu'elle
-ne voulût faire pour cela, et qu'à toute occasion elle
-disoit à Monsieur: Ne voulez point faire sortir de prison
-le maréchal? qu'elle excitoit le grand-prieur à
-conseiller à Monsieur de quitter la cour et de faire violence
-à M. le cardinal, et qu'elle disoit continuellement
-au grand-prieur: Monsieur n'aura-t-il pas de
-ressentiment pour le maréchal<a id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">&nbsp;[98]</a>? que par ces mots:
-Monsieur ne se souviendra-t-il pas du maréchal? on
-entendoit: Monsieur ne fera-t-il pas violence au cardinal?
-qu'il le sait parce que le grand-prieur et M<sup>me</sup> de
-Chevreuse le lui ont dit, et que M<sup>me</sup> de Chevreuse étoit
-dans la confidence du dessein qui se devoit exécuter
-à Fleury<a id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">&nbsp;[99]</a>,» c'est-à-dire du dessein d'assassiner le
-cardinal. Enfin, pour bien montrer à Richelieu qu'il
-n'y a pas de sacrifices qu'il ne soit prêt à lui faire,
-après celui de la personne qu'il avait tant aimée et à
-laquelle, la veille encore, il prodiguait les plus ardents
-hommages, il compromet jusqu'à la reine elle-même,
-et répète le bruit injurieux «qu'il a ouï dire que si
-Dieu rappeloit le roi, Monsieur pourroit épouser la
-<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-reine<a id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">&nbsp;[100]</a>.» Chalais ne pouvait descendre plus bas encore
-qu'en s'engageant à se faire l'espion de la reine et de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, comme il avait promis d'être celui
-de Monsieur. Il croit nuire à M<sup>me</sup> de Chevreuse, il la
-relève au contraire en la peignant obstinément attachée
-à la reine et à ses amis. «C'est elle, dit-il, qui
-a embarqué le maréchal d'Ornano, et elle lui conserve
-plus inviolablement que jamais l'amitié promise<a id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">&nbsp;[101]</a>.»
-«Si elle vouloit, s'écrie-t-il, je jure qu'elle
-pourroit dire de belles choses,» excitant ainsi à la
-faire arrêter. Il la surveillera, il la démasquera, il
-lui ôtera toute influence, «il ne veut plus vivre que
-pour la damner<a id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">&nbsp;[102]</a>.» Et sans cesse il rappelle au
-cardinal «les grandes choses qu'il feroit parmi les
-dames<a id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">&nbsp;[103]</a>.»</p>
-
-<p>On souffre en vérité d'avoir à transcrire de pareilles
-bassesses, et on voudrait les pouvoir imputer à un
-accès de fureur jalouse qui aurait troublé l'esprit de
-l'infortuné dans la sombre solitude d'un cachot. D'ailleurs
-elles furent inutiles. Dès que Richelieu sentit
-qu'il avait tiré de Chalais tout ce qu'il en pouvait
-espérer, le procès marcha vite, et l'inévitable sentence
-fut rendue le 18 août. Le lendemain on la lut au
-prisonnier. Elle rendit Chalais à lui-même. Il se souvint
-qu'il était gentilhomme et Talleyrand, il rougit
-de sa conduite envers M<sup>me</sup> de Chevreuse, et sur la
-<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-sellette il rétracta tout ce qu'il avait dit sur elle, déclarant
-particulièrement «qu'elle ne l'avoit jamais
-détourné du service qu'il devoit au roi<a id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">&nbsp;[104]</a>.» Il chargea
-son confesseur d'aller demander pardon à la reine
-d'avoir mêlé son nom dans une pareille affaire<a id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">&nbsp;[105]</a>, et
-quelques heures après, soutenu par les prières de sa
-vieille mère, la digne fille du maréchal de Montluc,
-agenouillée dans une église voisine<a id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">&nbsp;[106]</a>, le 19 août 1626,
-il présentait avec fermeté sa tête à la hache du bourreau
-sur le premier échafaud dressé par Richelieu.</p>
-
-<p>Ainsi finit Chalais, et la première conspiration à laquelle
-prit part M<sup>me</sup> de Chevreuse. Le mois d'août
-<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-était à peine écoulé, que le maréchal Ornano succombait
-à Vincennes sous la menace du procès qui
-l'attendait. Le grand prieur le suivit à quelques
-années de distance, en février 1629. Le duc César de
-Vendôme ne sortit de prison qu'en 1630, et perdit pour
-toujours son gouvernement de Bretagne. Le comte de
-Soissons s'exila quelque temps lui-même en Suisse et
-en Italie. Pour Monsieur, il en fut quitte pour épouser
-une des princesses les plus aimables de France, avec
-une dot immense, et l'opulent apanage<a id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">&nbsp;[107]</a> que lui méritait
-bien cette première trahison qui devait être suivie
-de tant d'autres. Mais un an après, la nouvelle duchesse
-d'Orléans mourait en donnant le jour à une
-fille qui fut la grande Mademoiselle. Déjà le roi avait
-été fort mécontent des coquetteries de la reine avec
-Buckingham: cette fois il lui ôta à jamais sa confiance et
-son c&oelig;ur. Sa jalouse et soupçonneuse nature lui persuada
-aisément qu'il y avait eu quelque intrigue entre
-elle et son frère, non pas peut-être pour se défaire de
-lui, mais pour s'unir ensemble un jour; toute sa vie
-il garda cette amère conviction, et quand à son lit de
-mort la reine lui jura avec larmes qu'elle était innocente,
-il répondit que dans son état il était obligé de
-lui pardonner, mais non de la croire. Dans les premiers
-transports de sa colère, il la fit comparaître devant
-un conseil, où elle fut traitée en criminelle; on ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-lui donna qu'un pliant au lieu d'un fauteuil, comme
-si elle eût été sur la sellette, et le roi l'accusa d'être
-entrée dans un complot pour avoir un autre mari. La
-reine indignée s'écria qu'elle aurait trop peu gagné au
-change, et elle reprocha avec énergie à sa belle-mère
-et au cardinal de travailler à lui nuire dans l'esprit du
-roi<a id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">&nbsp;[108]</a>. Puis elle courba un peu plus la tête, renferma
-dans son sein la haine qu'elle portait à Richelieu, et se
-résigna, pour quelque temps du moins, à passer sa
-triste jeunesse dans la solitude de son palais, de toutes
-parts surveillée, et n'ayant plus un c&oelig;ur ami pour y
-verser ses ennuis et ses souffrances. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-apprit à ses dépens ce qu'il en coûte de trop aimer une
-reine. Elle courut grand risque d'être enveloppée dans
-le funeste procès. Sur les dépositions de Chalais, le
-tribunal avait ordonné<a id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">&nbsp;[109]</a> qu'elle serait arrêtée pour être
-interrogée sur les charges qui s'élevaient contre elle.
-Le décret de prise de corps fut rédigé, signé par les
-juges, et remis au roi qui, dans un conseil tenu chez
-la reine mère, le montra au duc de Chevreuse. Celui-ci
-obtint à grand'peine qu'on se contenterait de la menace<a id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">&nbsp;[110]</a>.
-Elle quitta Nantes quelques jours avant la
-terrible exécution<a id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">&nbsp;[111]</a>, et alla s'enfermer à Dampierre,
-<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-espérant qu'elle y pourrait laisser passer la tempête.
-Mais on la trouva encore trop près de la reine, et elle
-reçut l'ordre de sortir de France<a id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">&nbsp;[112]</a>. Il lui fallut donc
-renoncer à toutes les douceurs de la vie, aux magnificences
-de son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre,
-à sa belle retraite de Dampierre, et aller, à
-vingt-cinq ans, chercher un asile sur une terre étrangère.
-Aussi, dit Richelieu, «elle fut transportée de
-fureur; elle s'emporta jusqu'à dire qu'on ne la connoissoit
-pas, qu'on pensoit qu'elle n'avoit l'esprit qu'à
-des coquetteries, qu'elle feroit bien voir, avec le temps,
-qu'elle étoit bonne à autre chose, qu'il n'y avoit rien
-qu'elle ne fît pour se venger, et qu'elle s'abandonneroit
-à un soldat des gardes plutôt que de ne pas tirer
-raison de ses ennemis<a id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">&nbsp;[113]</a>.» Elle aurait bien souhaité
-aller en Angleterre, où elle était sûre de l'appui de
-Holland, de Buckingham et de Charles I<sup>er</sup> lui-même:
-cette permission ne lui fut pas accordée, et elle prit
-le chemin de la Lorraine.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE TROISIÈME<br />
-<span class="medium">1627-1637</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE EN LORRAINE. LE DUC CHARLES IV. NOUVELLE LIGUE
-CONTRE RICHELIEU. VICTOIRE DU CARDINAL. M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE RENTRE
-EN FRANCE.&mdash;ELLE EST D'ABORD ASSEZ BIEN AVEC RICHELIEU.&mdash;SA
-LIAISON AVEC LE GARDE DES SCEAUX CHATEAUNEUF.&mdash;LETTRES D'AMOUR
-ET D'INTRIGUE.&mdash;NOUVELLE DISGRACE.&mdash;M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE RELÉGUÉE
-EN TOURAINE. CRAFT, MONTAIGU, LA ROCHEFOUCAULD.&mdash;AFFAIRES
-DE 1637. INTELLIGENCE DE LA REINE ANNE AVEC M. DE MIRABEL, A
-BRUXELLES, ET AVEC SON FRÈRE LE CARDINAL-INFANT, PENDANT QUE
-LA FRANCE ET L'ESPAGNE SONT EN GUERRE. ELLE CORRESPOND AUSSI
-AVEC M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE, QUI ELLE-MÊME CORRESPOND AVEC LE DUC
-DE LORRAINE ET L'ENGAGE AVEC L'ESPAGNE.&mdash;DÉCOUVERTE DE CES
-INTRIGUES. LA REINE ANNE PLUS QUE JAMAIS MALTRAITEE.&mdash;M<sup>ME</sup> DE
-CHEVREUSE CRAINT D'ÊTRE ARRÊTÉE ET PREND LE PARTI DE SE SAUVER
-EN ESPAGNE.&mdash;AVENTURES DE SA FUITE DEPUIS TOURS JUSQU'A LA
-FRONTIÈRE ESPAGNOLE.</p>
-
-<p class="space">M<sup>me</sup> de Chevreuse arriva en Lorraine dans l'automne
-de 1626. On sait qu'au lieu d'un refuge, elle
-y trouva le plus éclatant triomphe. Sa beauté éblouit
-le nouveau duc de Lorraine Charles IV, qui, se déclarant
-ouvertement son adorateur, en fit la reine de
-ces brillants tournois à la barrière de Nancy, illustrés
-par le burin de Callot. Elle n'a pas été, comme
-le dit La Rochefoucauld et comme on l'a tant répété,
-la première cause des malheurs de ce prince; non:
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-la vraie cause des malheurs de Charles IV<a id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">&nbsp;[114]</a> était dans
-son caractère, dans son ambition présomptueuse,
-ouverte à toutes les chimères, et qui rencontrait devant
-elle, en France, un politique tel que Richelieu.
-N'oublions pas qu'ils étaient déjà brouillés bien avant
-que M<sup>me</sup> de Chevreuse ne mît le pied à Nancy. Richelieu
-revendiquait plusieurs parties des États du duc,
-et celui-ci, placé entre l'Autriche et la France, commençait
-à se déclarer pour la première contre la
-seconde. C'était l'homme le plus fait pour entrer
-dans les sentiments de M<sup>me</sup> de Chevreuse, comme
-elle était admirablement faite pour seconder ses desseins.
-Elle trouva Charles IV déjà uni à l'Empire;
-elle l'unit aussi à l'Angleterre, dont Buckingham disposait;
-elle renoua ses anciennes intelligences avec
-les ennemis de Richelieu, particulièrement avec la
-Savoie, et renouvela ainsi la ligue formée sous le
-maréchal Ornano, en lui donnant, comme toujours,
-à l'intérieur l'appui du parti protestant, que gouvernaient
-ses parents, Rohan et Soubise. Le plan
-était sérieux: une flotte anglaise, conduite par Buckingham
-lui-même, devait débarquer à l'île de Ré
-et se joindre aux protestants de La Rochelle; le
-duc de Savoie, avec le comte de Soissons, qui était
-venu chercher un asile auprès de lui, devait descendre
-à la fois dans le Dauphiné et dans la Provence,
-<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-le duc de Rohan, à la tête des protestants du
-midi, soulever le Languedoc, enfin le duc de Lorraine
-marcher sur Paris par la Champagne. L'agent principal
-de ce plan, chargé de porter des paroles à tous les
-intéressés, était mylord Montaigu, personnage d'une
-activité et d'un courage à toute épreuve, qui passa la
-moitié de sa vie dans des intrigues galantes et politiques,
-et la finit dans une ardente dévotion. Il était alors
-ami particulier de Holland et de Buckingham. Il allait
-sans cesse de Londres à Turin et à Nancy<a id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">&nbsp;[115]</a>. Richelieu
-épiait toutes ses démarches, et en novembre 1627 il
-le fit arrêter jusque sur le territoire lorrain, pour
-s'emparer des papiers dont il était porteur, qui lui découvrirent
-toute la conspiration. La reine Anne y était
-si fort mêlée qu'elle trembla à la nouvelle de l'arrestation
-de Montaigu, et n'eut de repos qu'après s'être
-bien assurée qu'elle n'était pas nommée dans les papiers
-du prisonnier, et qu'elle ne le serait pas dans
-ses interrogatoires<a id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">&nbsp;[116]</a>. Renfermé assez longtemps à la
-Bastille, Montaigu montra qu'il était un serviteur des
-dames d'une autre trempe que Chalais: il garda un
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-généreux silence sur la reine et sur M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Mais le cardinal ne s'y trompa pas; il vit parfaitement
-que cette vaste machination était l'ouvrage de la duchesse,
-et que celle-ci n'avait agi qu'avec le consentement
-de la reine<a id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">&nbsp;[117]</a>. Il se hâta de faire face au
-péril qui le menaçait avec sa promptitude et sa vigueur
-accoutumées. L'Angleterre, poussée par l'impétueux
-Buckingham, était entrée la première en
-<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-campagne: elle rencontra une résistance sur laquelle
-elle n'avait pas compté. L'attaque sur l'île de Ré
-échoua; Buckingham battu fut forcé à une retraite
-honteuse, et à peine avait-il remis le pied sur le sol
-anglais que le poignard d'un assassin terminait sa vie,
-le 2 septembre 1628. Le mois suivant, La Rochelle,
-le foyer et le boulevard de tous les complots protestants,
-La Rochelle, qui passait pour imprenable, cédait
-à la constance et à l'habileté du cardinal. Étonnés
-de pareils succès, le duc de Lorraine et le duc
-de Savoie demeurèrent immobiles; la coalition était
-dissoute, et l'Angleterre demandait la paix, en mettant
-parmi ses conditions les plus pressantes le retour
-en France de M<sup>me</sup> de Chevreuse, devenue une puissance
-politique pour laquelle on fait la paix et la
-guerre. «C'étoit une princesse aimée en Angleterre, à
-laquelle le roi portoit une particulière affection, et il
-la voudroit assurément comprendre en la paix, s'il
-n'avoit honte d'y faire mention d'une femme; mais il
-se sentiroit très-obligé si Sa Majesté ne lui faisoit point
-de déplaisir. Elle avoit l'esprit fort, une beauté puissante
-dont elle savoit bien user, ne s'amollissant par
-aucune disgrâce, et demeurant toujours en une même
-assiette d'esprit<a id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">&nbsp;[118]</a>:» portrait moins brillant, mais tout
-autrement sérieux et fidèle que celui de Retz, et qui
-pourrait bien être de la main même de Richelieu,
-étant assez vraisemblable que le cardinal, selon sa
-coutume, aura ici plutôt résumé à sa manière que
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-reproduit textuellement la dépêche du négociateur anglais.
-Quoi qu'il en soit, Richelieu, qui désirait vivement,
-La Rochelle une fois soumise, n'avoir plus sur
-les bras les Rohan, les protestants et l'Angleterre,
-afin de porter toutes ses forces contre l'Espagne,
-accepta la condition demandée, et à la fin de l'année
-1628 M<sup>me</sup> de Chevreuse eut la permission de revenir à
-Dampierre.</p>
-
-<p>Il y eut là quelques années de repos dans cette vie
-agitée. Du fond de sa retraite, M<sup>me</sup> de Chevreuse vit plus
-d'une fois changer la face des affaires et de la cour.
-Elle vit Marie de Médicis revêtue de nouveau, en 1629,
-du titre et des fonctions de régente, de nouveau aussi
-dépouillée de son pouvoir en 1630, après la célèbre
-journée des dupes, et, plus maltraitée par son ancien
-favori qu'elle ne l'avait jamais été par Luynes, s'enfuir
-en 1631 à Bruxelles, se mettre sous la protection
-de l'Espagne et à la tête des ennemis de Richelieu.
-Elle vit le duc d'Orléans, après avoir voulu épouser la
-belle Marie de Gonzague, une des filles du duc de
-Mantoue, devenu amoureux de Marguerite de Lorraine,
-s&oelig;ur de Charles IV, l'épouser contre la volonté du roi,
-et s'en aller à Bruxelles grossir et fortifier le parti de
-la reine mère. Anne d'Autriche et M<sup>me</sup> de Chevreuse
-étaient naturellement de ce parti, et le secondaient de
-tous leurs v&oelig;ux, mais en ayant grand soin de les cacher
-sous des démonstrations contraires, devant le
-cardinal tout-puissant et irrité, prodiguant sans pitié
-les destitutions, les emprisonnements, les exils, et
-faisant monter tour à tour, en 1632, sur l'échafaud
-<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-de Chalais, son ancien ami le maréchal de Marillac,
-coupable surtout d'être resté fidèle à leur commune maîtresse,
-et le dernier descendant des deux grands connétables
-de Montmorency, le vainqueur de Veillane,
-qui s'était laissé engager dans la révolte la plus insensée
-par les conseils de sa femme, dévouée à la reine
-mère, et sur la parole du duc d'Orléans. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-avait appris à mettre un voile sur ses plus
-chers sentiments: peu à peu elle reparut à la cour
-en ayant l'air de ne chercher que le plaisir. Elle avait
-à peine trente-deux ans, et il était difficile encore
-de la voir impunément. On dit que Richelieu ne fut
-pas insensible à sa beauté. Pourquoi s'en étonner?
-D'autres grands politiques, Henri IV, Charlemagne,
-César, ont aussi aimé la beauté, et le <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle est
-particulièrement le siècle de la galanterie. C'est une
-tradition accréditée que le cardinal fit quelque temps
-une cour inutile mais fort pressante à la reine Anne.
-Nous écartons les propos grossiers de Tallemant<a id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">&nbsp;[119]</a>;
-nous n'ajoutons pas foi à l'incroyable récit du jeune
-Brienne<a id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">&nbsp;[120]</a>, mais son père<a id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">&nbsp;[121]</a>, mais La Rochefoucauld<a id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">&nbsp;[122]</a>,
-mais Retz<a id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">&nbsp;[123]</a>, parlent de l'inclination que le cardinal
-a ressentie pour la reine; et celle-ci a conté elle-même
-à M<sup>me</sup> de Motteville «qu'un jour il lui parla
-d'un air très-galant et lui fit un discours fort passionné<a id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">&nbsp;[124]</a>.»
-<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-C'est encore M<sup>me</sup> de Motteville qui nous apprend
-que Richelieu, «malgré la rigueur qu'il avait
-eue pour M<sup>me</sup> de Chevreuse, ne l'avoit jamais haïe, et
-que sa beauté avoit eu des charmes pour lui<a id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">&nbsp;[125]</a>.» Il
-essaya de lui plaire, et un moment l'entoura d'attentions
-et d'hommages<a id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">&nbsp;[126]</a>. L'habile duchesse se garda
-bien de les repousser, sans les trop accueillir. Le cardinal
-s'efforça de lui persuader de rompre avec le duc
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-de Lorraine<a id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">&nbsp;[127]</a>. Tantôt elle résistait, tantôt elle donnait
-des espérances<a id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">&nbsp;[128]</a>, et mettait même son influence sur
-le duc de Lorraine au service des desseins de Richelieu<a id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">&nbsp;[129]</a>.
-Mais au fond son âme demeurait inébranlablement
-attachée à sa cause et à ses amis, et au tout-puissant
-cardinal elle préféra un de ses ministres,
-celui sur lequel il avait le plus droit de compter: elle
-le lui enleva d'un regard, et le conquit au parti des
-mécontents.</p>
-
-<p>Charles de l'Aubépine, marquis de Châteauneuf,
-d'une vieille famille de conseillers et de secrétaires
-d'État, avait succédé en 1630 à Michel de Marillac
-dans le poste de garde des sceaux; il le devait à la
-faveur de Richelieu et au dévouement qu'il lui avait
-montré. Il avait poussé ce dévouement bien loin, car
-il présida à Toulouse la commission qui jugea Henri
-de Montmorenci, et par là il mit à jamais contre lui
-les Montmorenci et les Condé. Châteauneuf avait donné
-des gages sanglants à Richelieu, et ils semblaient inséparablement
-unis. Le cardinal l'avait comblé, comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-il faisait tous les siens. Châteauneuf avait été successivement
-nommé ambassadeur, chancelier des ordres
-du roi, gouverneur de Touraine. C'était un homme
-consommé dans les affaires, laborieux, actif, et doué
-de la qualité qui plaisait le plus au cardinal, la résolution;
-mais il avait une ambition démesurée qu'il conserva
-jusqu'à la fin de sa vie; l'amour s'y joignant la
-rendit aveugle<a id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">&nbsp;[130]</a>. On ne se peut empêcher de sourire
-quand on se rappelle ce que dit Retz, que Châteauneuf
-amusa M<sup>me</sup> de Chevreuse avec les affaires; cet amusement-là
-était d'une espèce toute particulière: on y
-jouait sa fortune et quelquefois sa tête, et l'intrigue où
-l'un et l'autre s'engagèrent était si téméraire, que
-pour cette fois nous admettons que ce ne fut pas Châteauneuf
-qui y jeta M<sup>me</sup> de Chevreuse, et que c'est
-elle bien plutôt qui y poussa l'amoureux garde des
-sceaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-Châteauneuf avait alors cinquante ans<a id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">&nbsp;[131]</a>, et le sentiment
-qu'il avait conçu pour M<sup>me</sup> de Chevreuse devait
-être une de ces passions fatales qui précèdent et qui
-marquent la fuite suprême de la jeunesse. Pour
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, elle partagea dans toute leur étendue
-les dangers et les malheurs de Châteauneuf, et
-jamais plus tard elle ne consentit à séparer sa fortune
-de la sienne. Elle portait au moins dans ses égarements
-ce reste d'honnêteté que, lorsqu'elle aimait
-quelqu'un, elle l'aimait avec une fidélité sans bornes,
-et que l'amour passé il lui en demeurait une amitié
-inviolable. Déjà, depuis quelque temps, Richelieu
-s'était aperçu que son garde des sceaux n'était plus
-le même. Son génie soupçonneux, secondé par sa
-pénétration et une incomparable police, l'avait mis
-sur la trace des man&oelig;uvres les plus secrètes de Châteauneuf,
-et lui-même s'est complu à rassembler tous
-les indices de la trahison de son ancien ami dans des
-pages jusqu'ici restées inédites et qui nous semblent
-un chapitre égaré de ses Mémoires<a id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">&nbsp;[132]</a>. Au mois de novembre
-1632, à Bordeaux, pendant une assez grave
-maladie du cardinal, tandis que le cardinal La Valette,
-le P. Joseph et Bouthillier veillaient avec anxiété autour
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-de son lit, le garde des sceaux, subjugué par M<sup>me</sup> de
-Chevreuse et séduit par elle à la cause de la reine
-Anne, partagea tous les divertissements des deux jeunes
-femmes, et les accompagna dans un voyage de plaisir
-à La Rochelle. Cette conduite avait éclairé et irrité
-Richelieu; et à son retour à Paris, le 25 février 1633,
-Châteauneuf fut arrêté, et tous ses papiers saisis. On
-y trouva cinquante-deux lettres de la main de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse où, sous des chiffres faciles à pénétrer et
-à travers un jargon transparent, on reconnaissait les
-sentiments de Châteauneuf et de la duchesse. Il y avait
-aussi beaucoup de lettres du commandeur de Jars,
-du comte de Holland, de Montaigu, de Puylaurens,
-du comte de Brion, du duc de Vendôme et de la
-reine d'Angleterre elle-même. Ces papiers furent apportés
-au cardinal, qui les garda selon sa coutume;
-après sa mort on les trouva dans sa cassette, et ils arrivèrent
-ainsi, avec bien d'autres, en la possession du
-maréchal de Richelieu, qui les communiqua au père
-Griffet pour son <i>Histoire du règne de Louis XIII</i><a id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">&nbsp;[133]</a>.
-Une copie assez ancienne est aujourd'hui entre les
-mains de M. le duc de Luynes, dont l'esprit est trop
-élevé pour songer à dérober à l'histoire les fautes,
-d'ailleurs bien connues, de son illustre aïeule, surtout
-quand ces fautes portent encore la marque d'un
-noble c&oelig;ur et d'un grand caractère. Nous avons pu
-examiner ces curieux manuscrits<a id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">&nbsp;[134]</a>, et particulièrement
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-les lettres de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Elles confirment
-ce que nous dit M<sup>me</sup> de Motteville de l'impression
-que la beauté de M<sup>me</sup> de Chevreuse avait faite sur
-le cardinal: on y voit qu'il lui rendait des soins,
-qu'il était jaloux<a id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">&nbsp;[135]</a> de Châteauneuf, et que celui-ci
-s'alarmait des ménagements qu'elle gardait envers le
-premier ministre pour mieux cacher leur commerce.
-On ne lira pas sans intérêt divers passages de ces
-lettres encore inédites où se montre l'esprit délié à
-la fois et audacieux de la duchesse, son empire sur
-le garde des sceaux, et la haine intrépide qu'elle portait
-au cardinal parmi les déférences qu'elle lui prodiguait.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Chevreuse<a id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">&nbsp;[136]</a> se plaint à M. de Châteauneuf
-de son serviteur qui a si peu d'assurance en la générosité
-et amitié de son maître, et fait bien pis quand il
-demande si M<sup>me</sup> de Chevreuse le néglige pour l'avoir
-promis au cardinal. Vous avez tort d'avoir eu cette
-pensée, et l'âme de M<sup>me</sup> de Chevreuse est trop noble
-pour qu'il y entre jamais de lâches sentiments. C'est
-pourquoi je ne considère non plus la faveur du cardinal
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-que sa puissance, et je ne ferai jamais rien d'indigne
-de moi pour le bien que je pourrois tirer de
-l'une ni pour le mal que pourroit me faire l'autre.
-Croyez cela si vous voulez me faire justice. Je vous la
-rendrai toute ma vie, et souhaite que vous y ayez de
-l'avantage, car je prendrai grand plaisir à vous contenter
-et j'aurai grand'peine à vous déplaire. Voilà,
-en conscience, mes sentiments, et vous n'en avez
-point si vous manquez jamais à votre maître.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Chevreuse a vu le cardinal, qui a demeuré
-deux heures chez la Reine. Il lui a fait des compliments
-inimaginables et dit des louanges extraordinaires
-devant M<sup>me</sup> de Chevreuse, à qui il a parlé fort
-froidement, affectant une grande négligence et indifférence
-pour elle qui l'a traité à son accoutumé sans
-faire semblant de s'apercevoir de son humeur. Sur
-une picoterie qu'il lui a voulu faire, M<sup>me</sup> de Chevreuse
-l'a raillé jusqu'à en venir au mépris de sa
-puissance. Cela l'a plus étonné que mis en colère,
-car alors il a changé de langage et s'est mis dans
-des civilités et humilités grandes. Je ne sais si ç'a
-été qu'en la présence de la reine il n'a pas voulu
-montrer de mauvaise humeur, ou bien pour ne vouloir
-pas se brouiller avec M<sup>me</sup> de Chevreuse. Demain
-je dois le voir à deux heures. Je vous manderai ce
-qui se passera. Soyez assuré que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-ne sera plus au monde lorsqu'elle ne sera plus à
-vous.»</p>
-
-<p>«Je crois que je suis destinée pour l'objet de la
-folie des extravagants. Le cardinal me le témoigne
-<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-bien; mais quelque peine que nous donne sa mauvaise
-humeur, je n'en suis pas si affligée que de celle de
-37<a id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">&nbsp;[137]</a>, qui, sans s'arrêter à ma prière ni aux considérations
-que je lui ai représentées, veut aller où est
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et dit qu'il n'y a rien qui l'en puisse
-empêcher, encore même que M<sup>me</sup> de Chevreuse ne le
-veuille pas de peur de fâcher le cardinal s'il le découvroit.
-Je vous avoue que le discours de 37 m'a très
-affligée, car je ne le saurois souffrir. Je suis bien
-marrie que 37 m'ait donné tant de sujets de le fâcher
-après m'en avoir tant donné de me louer de lui. Je
-suis résolue de ne pas le voir s'il vient contre ma
-volonté, et même de ne pas recevoir ses lettres s'il ne
-se repent pas de la façon dont il parle à M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-qui ne peut souffrir ce langage d'âme du
-monde que de vous.»</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Chevreuse n'a point eu de nouvelles du
-cardinal. S'il est aussi aise de n'ouïr point parler de
-moi comme je le suis de n'ouïr plus parler de lui, il
-est bien content, et moi hors de la persécution dont
-le temps et notre bon esprit nous délivreront.</p>
-
-<p>«La tyrannie du cardinal s'augmente de moments
-en moments. Il peste et enrage de ce que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-ne va pas le voir. Je lui avois écrit deux fois
-avec des compliments dont il est indigne, ce que je ne
-lui eusse jamais rendu sans la persécution que M. de
-Chevreuse m'a faite pour cela, me disant que c'étoit
-acheter le repos. Je crois que les faveurs du roi ont
-<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-mis au dernier point sa présomption. Il croit épouvanter
-M<sup>me</sup> de Chevreuse de sa colère, et se persuade,
-à mon opinion, qu'il n'y a rien qu'elle ne fît pour
-l'apaiser; mais elle aime mieux se résoudre à périr
-qu'à faire des soumissions au cardinal. Sa gloire m'est
-odieuse. Il a dit à mon mari que mon humeur étoit
-insupportable à un homme de c&oelig;ur comme lui, et
-qu'il étoit résolu de ne me plus rendre aucun devoir
-particulier, puisque je n'étois pas capable de donner
-à lui seul mon amitié et ma confiance. C'est vous seul
-que je veux qui sache ceci. Ne faites pas semblant
-à M. de Chevreuse de le savoir. Il a eu une petite
-brouillerie avec moi à cause qu'il a été si intimidé
-par l'insolence du cardinal qu'il m'a voulu
-persécuter pour que je l'endure bassement. J'estime
-tant votre courage et votre affection que je veux
-que vous sachiez tous les intérêts de M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Elle se fie si entièrement en vous qu'elle
-tient ses intérêts aussi chers entre vos mains qu'aux
-siennes. Aimez fidèlement votre maître, et quelque
-persécution qu'on puisse lui faire, croyez qu'il
-se montrera toujours digne de l'être par toutes ses
-actions.</p>
-
-<p>«Je ne vous fais point d'excuse de ne vous avoir
-pas écrit aujourd'hui, mais je veux que vous croyiez
-que je n'ai pas laissé de songer souvent à vous, quoique
-mes lettres ne vous l'aient pas témoigné. Je ne
-vous saurois bien représenter l'entrevue du cardinal et
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse qu'en vous disant qu'il témoigne
-à votre maître autant de passion que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-en a cru autrefois dans le c&oelig;ur de 33<a id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">&nbsp;[138]</a>; mais comme
-M<sup>me</sup> de Chevreuse l'a toujours estimée véritable là,
-elle la croit fausse en celui du cardinal, qui dit n'avoir
-plus de réserve pour elle, voulant faire absolument
-tout ce qu'elle ordonnera, pourvu qu'elle vive en
-sorte avec lui qu'il se puisse assurer d'être en son
-estime et confiance par-dessus tout ce qui est sur la
-terre... Celui qui m'avoit promis de me dire des nouvelles
-fut hier ici, mais fort triste, et deux ou trois
-fois il me sembla qu'il me vouloit parler, dont je lui
-donnai assez moyen; mais il fut muet, et à moins de
-deviner, je ne saurois rien connoître de ses sentiments.
-Dès que j'en saurai la vérité, vous ne l'ignorerez pas,
-et j'en userai avec lui et avec tout autre comme je
-vous ai promis, soyez-en sûr, et que jamais les promesses
-du cardinal ne m'ébranleront. Est-il besoin
-que je vous assure de cela? Seroit-il possible que vous
-en eussiez seulement soupçon? Je serois au désespoir
-si je le croyois; mais j'ai trop bonne opinion de vous
-pour ne vivre pas certaine que vous ne l'avez pas
-mauvaise de moi.</p>
-
-<p>«Je suis désespérée de ce que le cardinal a mandé
-à M<sup>me</sup> de Chevreuse ce soir. Il lui a envoyé un exprès
-pour la conjurer de deux choses: la première, de ne
-point parler à Brion (François Christophe de Levis,
-comte de Brion, un des favoris du duc d'Orléans, le
-futur duc de Damville); la seconde de ne point voir
-M. de Châteauneuf; en ce dernier seul est ma peine.
-<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-Toutefois, ma résolution de témoigner mon affection
-à M. de Châteauneuf est plus forte que toute la considération
-du cardinal. C'est pourquoi j'ai mandé au
-cardinal que je ne me pouvois pas défendre des
-prières que M. de Chevreuse me fait de voir M. de
-Châteauneuf pour mille affaires qu'il a. La plus grande
-que j'aye est de me revenger des obligations que j'ai
-à M. de Châteauneuf, à qui je suis plus véritablement
-que toutes les personnes du monde.</p>
-
-<p>«Il n'y a pas de divertissement ni de lassitude
-capable de m'empêcher de penser à vous et de vous en
-donner des marques. Ces trois lignes sont une preuve
-de cette vérité, et je veux qu'elles vous servent d'assurance
-d'une autre, qui est que si M. de Châteauneuf est
-aussi parfait serviteur en effets qu'en paroles, M<sup>me</sup> de
-Chevreuse sera plus reconnaissant maître en ses actions
-qu'en ses discours.</p>
-
-<p>«Je ne doute pas de la peine où vous êtes, et vous
-proteste que M<sup>me</sup> de Chevreuse la partage bien s'en
-croyant la cause. Mandez-moi comment je vous pourrai
-voir sans que le cardinal le sache, car je ferai tout
-ce que vous jugerez à propos pour cela, souhaitant
-passionnément de vous entretenir, et ayant bien des
-choses à vous dire qui ne se peuvent pas bien expliquer
-par écrit, surtout touchant 37<a id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">&nbsp;[139]</a> et le cardinal,
-mais du dernier beaucoup davantage, l'ayant vu ce
-soir et trouvé plus résolu à persécuter M<sup>me</sup> de Chevreuse
-que jamais. Il est sorti bien d'avec elle; mais
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-jamais elle ne l'a trouvé comme aujourd'hui, si inquiet,
-et des inégalités telles en ses discours que souvent il
-se désespéroit de colère, et en un moment s'apaisoit
-et étoit dans des humilités extrêmes. Il ne peut souffrir
-que M<sup>me</sup> de Chevreuse estime M. de Châteauneuf,
-et ne sauroit l'empêcher, je vous le promets, mon fidèle
-serviteur, que j'appelle ainsi parce que je le crois tel.
-Adieu, il faut que je vous voye à quelque prix que ce
-soit. Faites-moi réponse et prenez garde au cardinal,
-car il épie M<sup>me</sup> de Chevreuse et M. de Châteauneuf, en
-qui M<sup>me</sup> de Chevreuse se fie comme à elle-même.</p>
-
-<p>«Il est vrai que je voudrois avoir donné de ma vie
-et vous avoir vu hier. Je sortis le soir et faillis aller
-pour cela chez votre s&oelig;ur (Élisabeth de L'Aubespine,
-qui avait épousé André de Cochefilet, comte de Vaucellas).
-Si le cardinal vous parle de la visite de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, dites que ce fut pour l'affaire de la princesse
-de Guymené (belle-s&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Chevreuse);
-mais je veux que vous lui témoigniez être mal satisfait
-de votre maître et le mépriser. Je sais que vous aurez
-de la peine en cela. Toutefois vous m'obéirez parce
-qu'il est absolument nécessaire. C'est pourquoi je vous
-le recommande. Prenez-y occasion bien adroitement,
-et n'envoyez pas chez moi. Vous aurez souvent de mes
-nouvelles, et toute ma vie des preuves de mon affection.
-Je serai aujourd'hui où vous allez.</p>
-
-<p>«Encore que je me porte mal, je ne veux pas laisser
-de vous dire comme s'est passée la visite de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse au cardinal. Il lui a parlé de sa passion
-qu'il dit être au point de lui avoir causé son mal par
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-le déplaisir du procédé<a id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">&nbsp;[140]</a> de M<sup>me</sup> de Chevreuse avec lui.
-Il s'est étendu en de longs discours de plainte de la
-conduite de M<sup>me</sup> de Chevreuse, surtout touchant
-M. de Châteauneuf, concluant qu'il ne pouvoit plus
-vivre dans les sentiments où il est pour M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-si elle ne lui témoignoit d'être en d'autres
-pour lui que par le passé; à quoi M<sup>me</sup> de Chevreuse
-a répondu qu'elle avoit toujours essayé de donner
-sujet au cardinal d'être satisfait d'elle, et qu'elle vouloit
-lui en donner plus que jamais. Le cardinal a
-pressé au dernier point M<sup>me</sup> de Chevreuse pour savoir
-comment M. de Châteauneuf étoit avec elle, disant que
-tout le monde l'y croyoit en une intelligence extrême,
-ce que j'ai absolument désavoué. Je ne vous en
-veux dire davantage à cette heure, mais croyez que je
-vous estime autant que je le méprise, et que je n'aurai
-jamais de secret pour M. de Châteauneuf ni de
-confiance pour le cardinal.</p>
-
-<p>«Je vous confirme la promesse que je vous fis de
-la dernière religion. Si j'en ai fait quelque difficulté,
-ce n'est pas que j'aye changé de volonté depuis, mais
-ç'a été pour voir si vous étiez bien ferme dans la
-vôtre. Il est vrai en cette occasion que vous me priez
-de ce que je désire pour vous rendre plus coupable si
-vous y manquez, et moi plus excusable en ce que
-j'aurai fait.</p>
-
-<p>«Pourvu que votre affection soit aussi parfaite que
-la bague que vous m'envoyez, vous n'aurez jamais
-<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-sujet de rougir pour avoir fait un mauvais présent à
-votre maître, ni de l'avoir reçu.</p>
-
-<p>«Je veux partager avec vous le regret que vous
-avez de vous éloigner sans me voir. J'ai plus de haine
-de la tyrannie du cardinal que vous, mais je la veux
-surmonter et non pas m'en plaindre, puisque le premier
-sera un effet de courage et le dernier seroit un
-acte de foiblesse. Jamais je n'eus tant d'envie de vous
-entretenir qu'à cette heure. Le cardinal jure que
-M<sup>me</sup> de Chevreuse sera mal avec vous dans peu, que
-M. de Châteauneuf n'aime pas M<sup>me</sup> de Chevreuse et en
-fait des railleries avec 47 (dame inconnue, peut-être
-M<sup>me</sup> de Puisieux, que Châteauneuf avait longtemps
-aimée). Pour ce qui la regarde, je me moque de cela;
-je crois M. de Châteauneuf fidèle et affectionné pour
-moi et le serai toute ma vie pour lui, pourvu que,
-comme il a mérité que j'aye pris cette bonne opinion
-de lui, il ne se rende pas digne que je la perde. Je
-suis au désespoir de ne pouvoir vous envoyer aujourd'hui
-la peinture de M<sup>me</sup> de Chevreuse, que je vous
-ai promise.</p>
-
-<p>«Vous vous obligez à beaucoup; mais il faut que
-vous sachiez que la moindre faute est capable de me
-fâcher extrêmement. C'est pourquoi prenez garde à
-ce que vous promettez. Cela seroit déshonorant<a id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">&nbsp;[141]</a> pour
-vous si vos actions n'étoient conformes à vos paroles
-et honteux à moi de le souffrir. Je vous dis encore
-<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-un coup que vous ne vous engagiez pas tant, si vous
-n'êtes bien assuré de ne manquer jamais à rien. Je
-m'obligerai de peu tant que je ne me serai pas attendue
-à tout; mais quand vous me l'aurez promis, et que
-je l'aurai reçu, je ne serai plus satisfaite de vous si j'y
-remarque la moindre réserve.</p>
-
-<p>«Je vous conseille, ne pouvant pas encore dire que
-je vous commande et ne voulant plus dire que je vous
-prie, de porter le diamant que je vous envoye, afin
-que voyant cette pierre, qui a deux qualités, l'une
-d'être ferme, l'autre si brillante qu'elle paroît de loin
-et fait voir les moindres défauts, vous vous souveniez
-qu'il faut être ferme dans vos promesses pour qu'elles
-me plaisent, et ne point faire de fautes pour que je
-n'en remarque point.</p>
-
-<p>«Le cardinal est en meilleure humeur qu'il n'avoit
-été depuis son retour pour M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il m'a
-écrit ce soir qu'il étoit en des peines extrêmes de mon
-mal, que toutes les faveurs du roi ne le touchoient
-point en l'état où j'étois, et que la gayeté que M. de
-Châteauneuf avoit aujourd'hui a ôté l'opinion qu'il
-aime M<sup>me</sup> de Chevreuse, à qui il a dit sa maladie sans
-que cela l'ait touché, et que si M<sup>me</sup> de Chevreuse avoit
-vu sa mine, elle le croiroit le plus dissimulé ou le
-moins affectionné homme du monde, ce qui l'obligeroit
-à ne l'aimer jamais ou à ne jamais le croire. Sur cela,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse promet à M. de Châteauneuf que,
-ne se gouvernant pas par les avis du cardinal, elle
-fera les deux, l'aimant et le croyant toujours.</p>
-
-<p>«Je crois que M. de Châteauneuf est absolument à
-<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et je vous promets qu'éternellement
-M<sup>me</sup> de Chevreuse traitera M. de Châteauneuf comme
-sien. Quand toute la terre négligeroit M. de Châteauneuf,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse le saura toute sa vie si dignement
-estimer que, s'il l'aime véritablement comme
-il dit, il aura sujet d'être content de sa fortune, car
-toutes les puissances de la terre ne sauroient me faire
-changer de résolution. Je vous le jure, et je vous commande
-de le croire et de m'aimer fidèlement.</p>
-
-<p>«Hier au soir le cardinal envoya savoir des nouvelles
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse et lui écrivit qu'il mouroit
-d'envie de la voir, qu'il avoit bien des choses à lui
-dire, étant plus que jamais à M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui
-fait peu de cas de cette protestation et beaucoup de
-celle que M. de Châteauneuf lui a faite d'être absolument
-à elle. Demain, je vous en dirai davantage. Aimez
-toujours votre maître, il se porte mal et n'est sorti
-ces deux jours que par contrainte; mais en quelque
-état qu'il puisse être et quoi qu'il lui puisse jamais
-arriver, il mourra plutôt que de manquer à ce qu'il
-vous a promis.</p>
-
-<p>«Hier, à six heures du soir, le cardinal de La Valette
-vint voir M<sup>me</sup> de Chevreuse de la part du cardinal
-de Richelieu. Il lui parla avec douleur et soumission
-en faveur de son maître. Ensuite de cela il fit force
-admirations de M<sup>me</sup> de Chevreuse et mille galanteries
-à sa mode qui sont des sottises à la mienne. J'ai répondu
-fort civilement et froidement. 37 est au désespoir;
-il dit qu'il veut se perdre puisque M<sup>me</sup> de Chevreuse
-ne le veut pas voir, qu'il lui seroit à charge toute sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-vie qu'il n'a jamais chérie que pour ce qu'il croyoit
-qu'elle pourroit un jour être agréable et utile à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, qu'en ayant perdu l'espérance à cette
-heure il avoit perdu l'envie de vivre, et que ce sera la
-dernière importunité que j'aurai de lui. J'espère que
-votre affection est à l'épreuve de tout. Je vous demande
-cette grâce et vous promets que tant que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-vivra, vous en recevrez d'elle. Cette lettre est
-écrite dès hier. Depuis, le cardinal de La Vallette m'a
-fait écrire mille compliments de la part du cardinal
-de Richelieu.</p>
-
-<p>«Il n'y a plus moyen de dire autre chose pour le
-diamant; mais quoique le cardinal soupçonne M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, ou elle lui en ôtera l'opinion, ou elle lui en
-donnera une autre, qui est que toutes ses prospérités
-ne sont pas capables d'assujettir M<sup>me</sup> de Chevreuse
-jusqu'au point de dépendre de ses humeurs s'il en
-prend d'extravagantes pour elle. Ne vous inquiétez
-pas de cette affaire, mais bien de la santé de votre
-maître qui est fort mauvaise et l'arrête au lit, puisque,
-si vous le perdiez, vous n'en trouverez jamais un pareil
-en fidélité et affection.</p>
-
-<p>«Je n'ai pas moins d'envie de vous voir que vous de
-m'entretenir, mais je suis en peine comment en trouver
-les moyens, car il ne faut pas que le cardinal sache que
-nous nous sommes vus, si on ne le veut mettre hors des
-gonds. Mandez-moi donc comment il faut faire pour
-que je vous voye sans que le cardinal le puisse savoir.</p>
-
-<p>«Je vous commanderai toujours, hors cette fois que
-je vous demande une grâce qui est la plus grande que
-<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-vous me puissiez faire, c'est que M. de Châteauneuf
-ne doute jamais de M<sup>me</sup> de Chevreuse et s'assure qu'il
-ne perdra jamais les bonnes grâces de son maître que
-M<sup>me</sup> de Chevreuse ne perde la vie, ce qu'elle auroit
-regret qui arrivât avant d'avoir prouvé à M. de Châteauneuf
-combien il est estimé de M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-encore que ce soit plus qu'elle ne lui a promis. Mais
-un bon maître ne sauroit craindre de faillir en obligeant
-son serviteur, quand il se témoigne plein de
-fidélité et d'affection. Le cardinal veut persuader à
-M<sup>me</sup> de Chevreuse qu'il a le c&oelig;ur rempli de tous les
-deux pour elle qui ne croit pas ses paroles. Je donnerois
-de ma vie pour vous entretenir, mais je ne sais
-comment faire, car il ne faut pas que le cardinal puisse
-le savoir. Parlez-en avec le porteur pour en trouver les
-moyens, et croyez qu'il n'y a que la mort qui me puisse
-ôter les sentiments où je suis pour vous.</p>
-
-<p>«Jamais il n'y eut rien de pareil à l'extravagance
-du cardinal. Il a envoyé à M<sup>me</sup> de Chevreuse et lui a
-écrit des plaintes étranges. Il dit qu'elle a perpétuellement
-raillé avec Germain (lord Jermin, agent et ami
-très-particulier de la reine d'Angleterre), afin qu'il dît
-en son pays le mépris qu'elle faisoit de lui, qu'il sait
-assurément que M<sup>me</sup> de Chevreuse et M. de Châteauneuf
-sont en intelligence, et que vos gens ne bougent
-de chez moi, que je reçois Brion à cause qu'il est son
-ennemi pour lui faire dépit, que tout le monde dit
-qu'il est amoureux de moi, qu'il ne sauroit plus souffrir
-mon procédé. Voilà l'état où est le cardinal. Mandez-moi
-ce que vous apprendrez de cela, et ne faites semblant
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-d'en rien savoir. Je verrai le cardinal ici et vous
-ferai savoir ce qui se passera. Croyez que, quoi qu'il
-puisse arriver à votre maître, il ne fera rien d'indigne
-de lui ni qui vous doive faire honte d'être à lui. Je
-me porte un peu mieux, et plus résolue que jamais
-d'estimer M. de Châteauneuf jusqu'à la mort comme
-je vous l'ai promis.»</p>
-
-<p>Et ce n'était pas là un pur commerce de galanterie:
-il y avait dessous une intrigue politique très-compliquée.
-Le duc d'Orléans venait de nouveau de quitter
-la France, et on s'agitait autour de lui pour lui persuader
-de ne pas rester en Lorraine et à Bruxelles,
-et d'aller chercher, avec la reine sa mère, un asile
-auprès de sa s&oelig;ur en Angleterre. Pour cela, il fallait
-changer le ministère anglais et renverser le grand
-trésorier attentif à maintenir la paix avec la France
-et à éviter tout motif de querelle et de guerre entre
-les deux pays. Une cabale puissante conspirait sa
-perte, et à la tête de cette cabale était ou passait pour
-être la reine Henriette, et à la suite de la reine lord
-Holland, ennemi personnel du grand trésorier, lord
-Montaigu et le commandeur de Jars, serviteurs dévoués
-et chevaleresques de la belle Henriette. On a
-peine à comprendre aujourd'hui comment un homme
-d'État tel que Châteauneuf a pu s'engager dans une
-entreprise aussi contraire à ses intérêts qu'à ses devoirs;
-mais M<sup>me</sup> de Chevreuse avait réussi à faire
-passer dans l'esprit du garde des sceaux cette opinion
-alors très-spécieuse, qui plus tard a entraîné le politique
-et réfléchi duc de Bouillon, et qui était à M<sup>me</sup> de
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-Chevreuse le fond de ses espérances et le ressort de
-toute sa conduite: Louis XIII et Richelieu ont un
-pied dans la tombe; le premier des deux qui mourra
-emportera l'autre; l'avenir appartient donc au duc
-d'Orléans, qui déjà est presque roi, à la reine Anne,
-à la reine mère, qui ont pour eux l'Empire, l'Angleterre
-et l'Espagne; attendons et préparons cet infaillible
-avenir, et gardons-nous de nous donner à un
-homme dont la destinée est si précaire.</p>
-
-<p>Quel ne fut pas le courroux du superbe et impérieux
-cardinal lorsqu'il apprit qu'il avait été ainsi joué par
-une femme et trahi par un ami! Sa vengeance s'appesantit
-sur l'infidèle garde des sceaux. Il le tint enfermé
-dans le château fort d'Angoulême pendant dix longues
-années. Le frère de Châteauneuf, le marquis d'Hauterive,
-put à peine se sauver à la faveur de la nuit et
-se réfugier en Hollande. On s'empara de son neveu,
-le marquis de Leuville, qu'on garda longtemps en
-prison; on jeta à la Bastille le commandeur de Jars,
-ami particulier du garde des sceaux, et dont on avait
-saisi des lettres fort équivoques; on lui fit son procès
-à Troyes; il fut condamné à avoir la tête tranchée
-pour crime de correspondance avec l'étranger, et,
-comme nous l'avons dit, il ne reçut sa grâce que sur
-l'échafaud.</p>
-
-<p>Par un étrange contraste, M<sup>me</sup> de Chevreuse, ménagée
-par Richelieu dans un reste d'espérance, n'eut
-pas d'autre punition que de se retirer à Dampierre,
-avec l'ordre de ne point revenir à Paris sans la permission
-du roi. Le cardinal croyait avoir besoin d'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-pour les affaires de Lorraine, où déjà son influence
-sur le duc Charles avait été fort utile, et pouvait l'être
-encore dans les nouvelles et difficiles négociations qui
-aboutirent au traité du 6 septembre 1633. Charles IV
-était alors plus engagé que jamais contre Richelieu:
-en favorisant le mariage du duc d'Orléans avec sa
-s&oelig;ur Marguerite, il s'était comme enchaîné à la cause
-du duc et de la reine mère, et poussé par eux il avait
-rassemblé des troupes et fait des mouvements qui
-avaient contraint le cardinal, pour l'occuper chez lui
-et l'empêcher de se joindre à l'armée impériale, de
-lui jeter les Suédois sur les bras. Mais Charles IV avait
-les qualités de ses défauts: il soutenait ses téméraires
-entreprises de la plus brillante valeur et d'une vraie
-capacité militaire; il avait fait essuyer plus d'un échec
-aux Suédois, et il pouvait sortir de là des complications
-redoutables. Il importait à la France d'être tranquille
-du côté de la Lorraine, pour disposer librement
-de ses forces en Allemagne au service de ses
-alliés et en Flandre contre les Espagnols. Il s'agissait
-d'amener le duc Charles à désarmer en même
-temps que les Suédois, en donnant des sûretés bien
-plus grandes qu'aux précédents traités, en remettant
-même Nancy en dépôt provisoire entre nos mains.
-Pour persuader Charles IV, Richelieu avait, ce semble,
-une raison bien suffisante, l'impossibilité de toute résistance,
-une puissante armée française étant déjà
-dans le c&oelig;ur de la Lorraine et maîtresse de toutes les
-places fortes. Le cardinal donna-t-il à M<sup>me</sup> de Chevreuse
-la tâche ingrate de seconder et d'adoucir la
-<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-nécessité<a id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">&nbsp;[142]</a>? Du moins il est certain que, grâce à une
-protection qui ne pouvait être désintéressée, M<sup>me</sup>
-de Chevreuse put demeurer quelque temps à
-<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-Dampierre avec son mari et ses enfants. Mais elle
-ne s'y amusait guère. La reine aussi ne s'amusait
-pas davantage dans sa prison du Louvre. Les deux
-nobles amies avaient besoin de se voir pour soulager
-leurs peines en s'en entretenant, et vraisemblablement
-aussi pour aviser aux moyens de les faire cesser.
-Plus d'une fois le soir, à l'ombre naissante,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse vint à Paris, s'introduisit furtivement
-au Val-de-Grâce, saint monastère dans
-le faubourg Saint-Jacques où se retirait souvent
-Anne d'Autriche; elle y voyait quelques moments la
-reine, et au milieu de la nuit s'en retournait à Dampierre.
-Bientôt on découvrit ou on soupçonna ces
-visites clandestines, et on exila de nouveau M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, non pas comme la première fois hors de
-France, où son activité et son influence eussent été
-bien plus redoutables, mais à cent lieues de la cour
-et de la reine, en Touraine, dans une terre de son
-premier mari.</p>
-
-<p>Qu'on juge du mortel ennui qui dut accabler la
-<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-belle et vive duchesse, ensevelie jeune encore dans
-le fond d'une province, loin de toutes les émotions
-qui lui étaient devenues nécessaires, loin de toute
-intrigue de politique et d'amour. Elle resta en Touraine
-près de quatre années, depuis la fin de 1633
-jusqu'au milieu de 1637. C'était pour elle un divertissement
-fort médiocre de tourner la vieille tête de
-l'archevêque de Tours, Bertrand d'Eschaux<a id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">&nbsp;[143]</a>; et,
-pour se soutenir, elle avait grand besoin des visites
-de plus jeunes adorateurs: il ne manqua pas de s'en
-présenter.</p>
-
-<p>Lord Montaigu et le comte de Craft, envoyés en
-France par le roi et la reine d'Angleterre, passèrent
-à Paris la fin de l'année 1634. Les plaisirs de la
-cour, dans l'épuisement du trésor, et avec la guerre
-qui tenait éloignée la fleur de la noblesse française,
-n'étaient point assez vifs pour faire oublier aux deux
-gentilshommes anglais celle qu'ils avaient vue autrefois
-à Londres dans tout l'éclat de la beauté et de la
-puissance, et ils vinrent l'un après l'autre en Touraine
-consoler la belle exilée.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse coquetta beaucoup avec Craft,
-et peut-être parce que le jeune comte lui était
-agréable dans sa solitude, et aussi parce qu'elle mettait
-du prix à s'attacher un gentilhomme qui avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-toute la confiance de la reine Henriette et une assez
-grande importance à la cour d'Angleterre. Elle y
-réussit parfaitement, et Craft ne la quitta, en février
-1635, qu'avec le plus ardent enthousiasme pour
-sa beauté, son esprit et son courage. Il épanche sa
-jeune admiration dans les lettres passionnées qu'il lui
-adresse de Calais et de Londres<a id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">&nbsp;[144]</a>. Il lui sacrifie toutes
-<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-les femmes qu'il rencontre. Il ne voit plus autour de
-lui que faiblesse et bassesse en comparaison des nobles
-sentiments et de la grandeur d'âme dont il emporte
-avec lui l'image. Il est résolu à tout braver pour
-conserver l'estime de sa belle amie; cette estime lui
-est le premier de tous les biens, et il ne demande à
-être traité que selon ce qu'elle lui verra faire. Était-ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-un second Chalais que venait d'acquérir M<sup>me</sup> de
-Chevreuse? Grâce à Dieu, celui-là ne fut pas mis aux
-mêmes épreuves que le premier.</p>
-
-<p>Lord Montaigu était un tout autre homme que Guillaume
-de Craft; la politique l'occupait plus que la
-galanterie, bien qu'il les mêlât ensemble, selon le
-goût et les habitudes du temps. Ennemi de Richelieu,
-son grand objet était d'unir contre lui le duc de Lorraine,
-le duc de Savoie, l'Angleterre et l'Espagne.
-Le coup de main dont il avait été la victime en 1627,
-au lieu de l'intimider, n'avait fait que l'animer davantage,
-et il persévérait dans tous ses desseins. Il
-était parvenu à entretenir en secret au Val-de-Grâce
-Anne d'Autriche, pour laquelle, ainsi que pour
-la reine Henriette, il professait le dévouement le
-plus désintéressé. Il s'était aussi rendu en Touraine
-auprès de M<sup>me</sup> de Chevreuse. La reine lui avait
-donné une lettre pour son amie, où elle lui disait
-qu'elle portait bien envie à Montaigu de pouvoir
-passer une heure avec elle, et plaisantait un peu le
-fidèle et courageux gentilhomme sur le sentiment qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-l'entraînait vers les bords de la Loire. Voici la réponse
-qu'elle reçut<a id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">&nbsp;[145]</a>:</p>
-
-<p>«Cet excès de bonté qui vous fait désirer d'être une
-heure en ce lieu pour rendre heureux ceux qui y sont,
-me donne la liberté de répondre à la raillerie que vous
-faites à M. de Montaigu sur son séjour ici. J'avoue
-que c'est avec sujet que vous croyez que ce lui est
-un avantage d'être quelque temps à Tours, mais pour
-une raison bien différente de celle que vous en donnez:
-il est certain qu'il avoit besoin de n'être plus auprès
-de vous pour lui faire voir qu'il étoit encore mortel
-puisqu'il ne demeuroit pas toujours avec les anges.
-Si j'ai du crédit auprès d'eux, il sera bientôt en cette
-félicité; c'est à mon avis le plus grand bien qu'il sçauroit
-avoir, et non pas le moindre qui vous peut arriver<a id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">&nbsp;[146]</a>.
-Je ne m'ose flatter de l'espérance d'un tel bonheur
-pour moi, ni ne me lasse point de le souhaiter,
-mais je m'afflige bien de vous dire tant de fois, sans
-vous le témoigner une seule, que je suis parfaitement
-votre très humble et très obéissante servante,<br />
-<span class="signature smallc">«M. de Rohan.»</span></p>
-
-
-<p>C'est aussi vers ce temps-là que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-fit la connaissance de La Rochefoucauld. Il entrait
-alors dans le monde, et en vrai jeune homme il se
-jeta d'abord dans le parti des dames qui était celui de
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-l'opposition<a id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">&nbsp;[147]</a>; il se prit d'un grand attachement pour
-la belle reine persécutée, et surtout pour sa charmante
-dame d'atours, M<sup>me</sup> de Hautefort. Demeurant
-à Verteuil, près d'Angoulême, il n'était pas fort loin
-de Tours. La reine Anne, touchée, comme le sera
-plus tard M<sup>me</sup> de Longueville, des apparences chevaleresques
-du jeune et brillant gentilhomme, lui donna
-toute sa confiance, et désira que M<sup>me</sup> de Chevreuse et
-lui se connussent. «Nous fûmes bientôt, dit La Rochefoucauld<a id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">&nbsp;[148]</a>,
-dans une très grande liaison... En allant
-et revenant j'étois souvent chargé par l'une ou par
-l'autre de commissions périlleuses.» Il ne s'agissait
-donc pas seulement entre la reine Anne et son ancienne
-surintendante d'un échange de compliments et
-de nouvelles de leur santé. Non: M<sup>me</sup> de Chevreuse
-employait mieux son activité et ses loisirs; elle était
-le centre et le lien d'une correspondance mystérieuse
-entre la reine de France, le duc de Lorraine et le roi
-d'Espagne.</p>
-
-<p>La reine se servait pour ce commerce secret de
-La Porte, un de ses valets de chambre en qui elle
-avait une absolue confiance qu'il justifia bien, comme
-on va le voir. Quelquefois la reine écrivait la nuit
-dans l'intérieur de ses appartements du Louvre; quelquefois
-elle se rendait au Val-de-Grâce, en apparence
-pour y faire ses dévotions, et elle y écrivait des
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-lettres que la supérieure, Louise de Milley, la mère
-de Saint-Étienne, doublement dévouée à Anne d'Autriche
-et comme catholique et comme Espagnole<a id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">&nbsp;[149]</a>,
-se chargeait de faire arriver à leur adresse. La
-reine croyait agir dans une ombre impénétrable,
-mais la police du soupçonneux cardinal était aux
-aguets. Un billet d'Anne à M<sup>me</sup> de Chevreuse, confié
-par La Porte à un homme dont il se croyait sûr et
-qui le trahit, fut intercepté, La Porte arrêté, jeté dans
-un cachot de la Bastille, interrogé tour à tour par les
-suppôts les plus habiles du cardinal, Laffemas et La
-Poterie, par le chancelier Pierre Séguier et par Richelieu
-lui-même. En même temps le chancelier, accompagné
-de l'archevêque de Paris, se fit ouvrir les
-portes du Val-de-Grâce, pénétra dans la cellule de
-la reine, fouilla tous ses papiers, et interrogea la supérieure,
-la mère de Saint-Étienne, après lui avoir
-fait commander par l'archevêque de dire la vérité au
-nom de l'obéissance qu'il lui devait et sous peine
-d'excommunication. La reine en cette affaire eut beaucoup
-à souffrir, et courut les plus grands dangers.</p>
-
-<p>Écoutons La Rochefoucauld, qui, ce semble, devait
-être parfaitement informé, puisqu'il était alors, avec
-M<sup>me</sup> de Hautefort et M<sup>me</sup> de Chevreuse, le confident le
-plus intime d'Anne d'Autriche: «On accusoit la reine
-d'avoir des intelligences avec le marquis de Mirabel,
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-ministre d'Espagne... On lui en fit un crime d'État...
-Plusieurs de ses domestiques furent arrêtés, ses
-cassettes furent prises; M. le chancelier l'interrogea
-comme une criminelle; on proposa de la renfermer
-au Havre, de rompre son mariage et de la répudier.
-Dans cette extrémité, abandonnée de tout le monde,
-manquant de toutes sortes de secours et n'osant se
-confier qu'à M<sup>me</sup> de Hautefort et à moi, elle me proposa
-de les enlever toutes deux et de les emmener à
-Bruxelles. Quelques difficultés et quelques périls qui
-parussent dans un tel projet, je puis dire qu'il me donna
-plus de joie que je n'en avois eu de ma vie. J'étois dans
-un âge où l'on aime à faire des choses extraordinaires et
-éclatantes, et je ne trouvois pas que rien le fût davantage
-que d'enlever en même temps la reine au roi
-son mari et au cardinal de Richelieu qui en étoit jaloux,
-et d'ôter M<sup>me</sup> de Hautefort au roi qui en étoit
-amoureux. Heureusement les choses changèrent; la
-reine ne se trouva pas coupable, l'interrogatoire du
-chancelier la justifia, et M<sup>me</sup> d'Aiguillon adoucit le
-cardinal de Richelieu<a id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">&nbsp;[150]</a>.» Tout ce récit nous est un
-peu suspect. Nous ne pouvons croire que la reine ait
-eu la folle idée que lui prête La Rochefoucauld; il
-aura pris une plaisanterie pour une proposition sérieuse,
-et il la rapporte pour se donner, selon sa coutume,
-un air d'importance. Il n'était pas d'ailleurs,
-quoi qu'il en dise, assez hardi pour se charger d'une
-entreprise aussi téméraire, et nous le verrons très-circonspect
-<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-en des occasions bien moins périlleuses.
-D'autre part l'interrogatoire du chancelier n'a point
-justifié la reine, et la reine ne s'est point trouvée innocente;
-loin de là, elle a été trouvée et elle-même s'est
-reconnue coupable, et c'est à ses aveux qu'elle dut le
-pardon qui lui fut accordé. M<sup>me</sup> de Motteville le déclare
-formellement, bien entendu en défendant, comme à
-son ordinaire, l'innocence de sa maîtresse: «La
-reine, dit-elle<a id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">&nbsp;[151]</a>, avoit été réduite à ce point de ne
-pouvoir obtenir de pardon qu'en signant de sa propre
-main qu'elle étoit coupable de toutes les choses dont
-elle étoit accusée, et elle le demanda au roi en des
-termes fort humbles et fort soumis... Chacun étoit dans
-cette croyance qu'elle étoit innocente. Elle l'étoit en
-effet autant qu'on le croyoit à l'égard du roi; mais
-elle étoit coupable, si c'étoit un crime d'avoir écrit
-au roi d'Espagne, son frère, et à M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-La Porte, domestique de la reine, m'a conté lui-même
-toutes les particularités de cette histoire. Il me les a
-apprises dans un temps où il étoit disgracié et mal
-satisfait de cette princesse, et ce qu'il m'en a dit doit
-être cru. Il fut arrêté prisonnier comme étant le porteur
-de toutes les lettres de la reine, tant pour l'Espagne
-que pour M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il fut interrogé
-trois fois dans la Bastille par La Poterie. Le cardinal
-de Richelieu le voulut interroger lui-même en présence
-du chancelier. Il le fit venir chez lui dans sa
-chambre, là où il fut questionné et pressé sur tous les
-<span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-articles sur quoi on désiroit de pouvoir confondre la
-reine. Il demeura toujours ferme sans rien avouer...
-refusant les biens et les récompenses qu'on lui promettoit,
-et acceptant plutôt la mort que d'accuser la
-reine de choses dont il disoit qu'elle étoit innocente.
-Le cardinal de Richelieu, admirant sa fidélité, et persuadé
-qu'il ne disoit pas vrai, souhaita d'être assez
-heureux pour avoir à lui un homme aussi fidèle que
-celui-là. On avoit surpris aussi une lettre en chiffres
-de la reine qu'on montra à cette princesse. Elle ne
-put qu'elle ne l'avouât, et, pour ne pas montrer de
-dissemblance, il fallut faire avertir La Porte de ce
-que la reine avoit dit, afin qu'il en fît autant. Ce fut
-en cette occasion que M<sup>me</sup> de Hautefort, qui étoit
-encore à la cour, voulant généreusement se sacrifier
-pour la reine, se déguisa en demoiselle suivante pour
-aller à la Bastille faire donner une lettre à La Porte,
-ce qui se fit avec beaucoup de peine et de danger
-pour elle par l'habileté du commandeur de Jars, qui
-étoit encore prisonnier. Comme il étoit créature de
-la reine et qu'il avoit gagné beaucoup de gens en ce
-lieu-là, ils firent tomber la lettre entre les mains de
-La Porte. Elle lui apprenoit ce que cette princesse
-avoit confessé, si bien qu'étant tout de nouveau interrogé
-par Laffemas et menacé de la question ordinaire
-et extraordinaire même, il fit semblant de s'en
-épouvanter, et dit que si on lui faisoit venir quelque
-officier de la reine, homme de créance, il avoueroit
-tout ce qu'il savoit. Laffemas croyant l'avoir gagné,
-lui dit qu'il pouvoit nommer celui qu'il voudroit, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-que sans doute on le lui feroit venir. La Porte demanda
-un nommé Larivière, officier de la reine,
-qu'il savoit être des amis de Laffemas, et dont il
-n'avoit pas bonne opinion, ce que cet homme accepta
-avec grande joie. Le roi et le cardinal firent venir ce
-Larivière. On lui commanda d'aller voir La Porte
-sans voir la reine, et gagné par les promesses qu'on
-lui fit, il s'engagea de faire tout ce qu'on voudroit. Il
-fut mené à la Bastille, et il commanda de la part de
-la reine à La Porte de dire tout ce qu'il savoit de ses
-affaires. La Porte fit semblant de croire que c'étoit la
-reine qui l'envoyoit, et lui dit, après bien des façons,
-ce que la reine avoit déjà avancé, et protesta n'en
-pas savoir davantage. Le cardinal de Richelieu fut
-alors confondu, et le roi demeura satisfait. La Porte,
-homme de bien et sincère, m'a assuré qu'ayant vu
-les lettres dont il était question et sachant ce qu'elles
-contenoient, il y avoit lieu de s'étonner qu'on pût
-former des accusations contre la reine, qu'il y avoit
-seulement des railleries contre le cardinal de Richelieu,
-et qu'assurément elles ne parloient de rien qui
-fût contre le roi ni contre l'État.» La Porte, dans
-ses Mémoires, confirme ce récit de M<sup>me</sup> de Motteville:
-«La reine<a id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">&nbsp;[152]</a>, dit-il, se voyant sans enfants et
-ses ennemis dans une puissance absolue, elle avoit
-sujet de craindre qu'ils ne prissent cette occasion pour
-la perdre en la faisant répudier et renvoyer en Espagne,
-et faire épouser M<sup>me</sup> d'Aiguillon au roi. Ces
-<span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-réflexions lui donnèrent de grandes inquiétudes, et
-n'ayant aucun sujet de consolation, elle en voulut
-chercher dans ses proches et dans les autres personnes
-qui lui étoient affectionnées et qui avoient les mêmes
-ennemis. Pour y parvenir elle tâcha d'entretenir correspondance
-avec le roi d'Espagne et le cardinal infant
-son frère, avec l'archiduchesse gouvernante des
-Pays-Bas sa tante, avec le duc de Lorraine et avec
-M<sup>me</sup> de Chevreuse. Comme elle avoit peu de domestiques
-qui ne fussent pensionnaires du cardinal, et
-qu'elle avoit assez de preuves de ma fidélité, elle jeta
-les yeux sur moi pour ses correspondances: elle me
-donna les clefs de ses chiffres et de ses cachets; en
-sorte qu'étant au Val-de-Grâce et les soirs au Louvre,
-quand tout le monde étoit retiré, après avoir fait tout
-ce qu'elle pouvoit pour tromper ses espions, elle écrivoit
-ses lettres en espagnol qu'elle me donnoit après
-pour les mettre en chiffre, et lorsque je recevois les
-réponses, je les déchiffrois en les mettant en espagnol
-pour les lui donner. Je lui faisois signe de l'&oelig;il, en
-sorte qu'elle prenoit son temps pour me parler, et je
-les lui donnois sans qu'on s'en apperçût. Pour faire
-tenir ces lettres en Flandre et en Espagne, nous avions
-un secrétaire d'ambassade<a id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">&nbsp;[153]</a> en Flandre, qui les donnoit
-au marquis de Mirabel, qui étoit ambassadeur
-d'Espagne pour l'archiduchesse, après l'avoir été en
-France. Cet ambassadeur faisoit tenir tous nos paquets
-à leurs adresses, et nous recevions les réponses par les
-<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-mêmes voies. Pour la Lorraine, nous avions l'abbesse
-de Jouarre, de la maison de Guise, que j'allois voir fort
-souvent; et pour les lettres de M<sup>me</sup> de Chevreuse, je
-les lui envoyois à Tours par la poste, et je recevois
-ses réponses par la même voie; outre que la reine et
-elle s'écrivoient encore par le moyen de ceux qui
-alloient ou qui passoient à Tours. Nos lettres étoient
-écrites avec une eau en l'entreligne d'un discours
-indifférent, et en lavant le papier d'une autre eau
-l'écriture paroissoit. Ainsi la reine avoit des nouvelles
-de toutes parts sans qu'on s'en apperçût... Notre correspondance
-dura jusqu'au mois d'août 1637.» Le
-fidèle La Porte n'hésite pas à affirmer qu'il n'y avait
-pas de finesse dans les lettres de la reine et de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, et «qu'on<a id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">&nbsp;[154]</a> embarqua M<sup>me</sup> de Chevreuse
-dans cette affaire pour faire croire au public que
-c'étoit une grande cabale contre l'État; car il étoit de
-la coutume de son Éminence de faire passer des choses
-de rien pour de grandes conspirations.»</p>
-
-<p>Reste à savoir si en effet il n'y avait là que <i>des choses
-de rien</i>, comme dit La Porte. Nous venons d'entendre
-les amis de la reine, mais il faut entendre aussi Richelieu<a id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">&nbsp;[155]</a>;
-il faut entendre surtout des témoins bien autrement
-sûrs que tous les mémoires, c'est-à-dire les
-documents originaux et authentiques d'après lesquels
-Richelieu a écrit. Ces documents irrécusables sont les
-lettres mêmes de la reine Anne que La Porte a représentées
-à M<sup>me</sup> de Motteville comme si parfaitement
-<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-innocentes, ou du moins un certain nombre de ces
-lettres que la police du cardinal intercepta et qui de
-ses mains sont tombées entre les nôtres<a id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">&nbsp;[156]</a>. Beaucoup
-d'autres sans doute ont échappé à Richelieu et sont
-parvenues à leur adresse, mais celles-là suffisent à
-établir que pendant les années 1635 et 1636 et plusieurs
-mois de l'année 1637, tandis que la France et
-l'Espagne se faisaient une guerre à outrance sur la
-frontière de Flandre, la reine entretenait une correspondance
-suivie avec le marquis de Mirabel, naguère
-ambassadeur d'Espagne en France, et depuis résidant
-à Bruxelles, ainsi qu'avec le cardinal infant lui-même,
-le général en chef de l'armée espagnole qui avait franchi
-la frontière et après avoir pris Corbie menaçait
-Amiens. Cette correspondance passait en grande partie
-par les mains d'une personne que ne nomment pas
-même ni La Rochefoucauld ni M<sup>me</sup> de Motteville ni La
-Porte, à savoir M<sup>me</sup> du Fargis, la femme du comte du
-Fargis, ancien ambassadeur de France en Espagne,
-le négociateur du célèbre traité de Monçon, elle-même
-ancienne dame d'atours de la reine Anne avant
-M<sup>me</sup> de Hautefort, qu'on avait éloignée de la cour en
-1630 à cause des mauvais conseils qu'on l'accusait
-de donner à sa maîtresse, et qui, dès 1634, réfugiée
-en Flandre, y servait d'agent secret à Anne d'Autriche<a id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">&nbsp;[157]</a>.
-Sans doute, la plupart de ces lettres ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-contiennent guère que des marques d'intérêt accordées
-par la reine à une femme qui s'était perdue pour
-elle, et qu'elle se faisait un devoir de recommander à
-la générosité de l'Espagne, avec des témoignages bien
-naturels de politesse et d'affection envers un ancien
-serviteur tel que Mirabel et envers son frère, le cardinal
-infant; mais, n'en déplaise à La Rochefoucauld,
-à M<sup>me</sup> de Motteville et à La Porte, il y a aussi bien
-autre chose encore dans les lettres qui sont sous nos
-yeux. D'abord la reine laisse exprimer à M<sup>me</sup> <a id="Du_Fargis"></a>Du Fargis
-et au marquis de Mirabel des v&oelig;ux et des espérances
-qu'une reine de France aurait dû repousser;
-ensuite elle-même se permet quelquefois un langage
-plus digne d'une Espagnole que d'une Française; enfin
-elle reçoit d'importantes nouvelles d'Angleterre,
-de Lorraine, de la reine mère, de Monsieur, de la
-jeune duchesse d'Orléans, du comte de Soissons et du
-duc de Bouillon, qu'elle se garde bien de communiquer
-au gouvernement du roi, et elle transmet à un
-gouvernement ennemi des renseignements qui pouvaient
-être fort préjudiciables à l'État. Par exemple,
-en 1637, la France s'efforçait d'acquérir le duc de
-Lorraine dont les talents militaires et la petite mais
-solide armée pouvaient être d'un grand poids dans
-la balance des événements. L'Espagne, de son côté,
-disputait le duc à la France, et M<sup>me</sup> de Chevreuse ne
-négligeait rien pour engager Charles IV dans la cause
-<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-espagnole. Mais ce qu'on ne savait pas, et ce qu'on
-voit clairement ici, c'est que M<sup>me</sup> de Chevreuse ne
-fut guère que l'instrument de la reine Anne, et
-que, dans un moment décisif, lorsque Richelieu espérait
-entraîner le duc de Lorraine, la reine, instruite
-d'un pareil secret, se hâte de le communiquer à
-son frère le cardinal infant, et lui adresse une lettre
-qu'elle le prie d'envoyer au comte-duc Olivarès, dans
-laquelle elle fait vivement sentir la nécessité de maintenir
-la vaillante épée de Charles IV au service de Sa
-Majesté catholique, c'est-à-dire contre la France,
-et annonce qu'elle emploie à cet effet M<sup>me</sup> de Chevreuse<a id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">&nbsp;[158]</a>.
-En sorte qu'en vérité, sans être Laffemas
-ou La Potherie, il est bien difficile de ne pas avouer
-que la reine Anne avait sacrifié son devoir à sa passion.</p>
-
-<p>Mais nous possédons un témoignage plus péremptoire,
-s'il est possible, celui d'Anne d'Autriche elle-même
-qui, voyant saisies ses lettres de Flandre et
-celles qu'elle avait écrites à M<sup>me</sup> de Chevreuse, et se
-croyant menacée des derniers malheurs, pour les conjurer
-et apaiser le roi et son ministre, finit par dire
-toute la vérité. Ces aveux précis et détaillés, que le
-P. Griffet avait connus et qu'on vient de retrouver
-<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-tout récemment<a id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">&nbsp;[159]</a>, portent le dernier coup aux apologies
-intéressées de ses défenseurs, et justifient pleinement
-la conduite et le récit de Richelieu. La reine
-confessa: 1<sup>o</sup> en ce qui concernait M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-que, lorsqu'elle était reléguée à Dampierre, en 1633,
-avant d'être exilée en Touraine, la duchesse était venue
-deux fois en secret au Val-de-Grâce; que depuis
-elle lui avait écrit plusieurs fois à ce même Val-de-Grâce
-et y avait même adressé un messager; que de
-Touraine elle lui avait proposé de rompre son ban et
-de venir déguisée la trouver à Paris; qu'elle correspondait
-avec le duc de Lorraine, et qu'elle avait reçu
-un envoyé du duc; 2<sup>o</sup> pour elle-même, qu'en effet elle
-a écrit toutes les lettres interceptées, qu'elle les écrivait
-de sa main, les donnait à La Porte qui les donnait
-à Auger, secrétaire de l'ambassade d'Angleterre à Paris,
-et que celui-ci les faisait passer à Gerbier, résident
-d'Angleterre à Bruxelles, lequel les remettait à
-leur adresse; que souvent elle s'était plaint dans ses
-lettres de l'état où elle était en des termes qui devaient
-déplaire au roi; qu'elle avait signalé à la cour de Madrid
-le voyage d'un religieux envoyé en Espagne avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-une mission secrète; qu'elle avait aussi averti qu'il y
-avait lieu de craindre que l'Angleterre, au lieu de
-demeurer unie à l'Espagne, ne s'en détachât et ne
-s'entendît avec la France; qu'enfin elle avait fait
-savoir que la France travaillait à s'accommoder avec
-le duc de Lorraine, afin que le cabinet de Madrid prît
-ses mesures pour empêcher cet accommodement.</p>
-
-<p>Comme on le pense bien, on n'avait amené Anne
-d'Autriche à faire de pareils aveux qu'avec des peines
-infinies. D'abord elle avait tout nié, et dit que si elle
-avait plusieurs fois écrit à M<sup>me</sup> de Chevreuse, ç'avait
-toujours été sur des choses indifférentes. Au mois
-d'août 1637, le jour de l'Assomption, après avoir
-communié, elle avait fait venir son secrétaire des
-commandements, Le Gras, et elle lui avait juré sur le
-saint sacrement, qu'elle venait de recevoir, qu'il était
-faux qu'elle eût une correspondance en pays étranger,
-et elle lui avait commandé d'aller dire au cardinal
-le serment qu'elle faisait. Elle fit venir aussi le
-P. Caussin, jésuite, confesseur du roi, et lui renouvela
-le même serment. Puis, deux jours après, voyant
-qu'il n'y avait pas moyen de s'en tenir à une dénégation
-aussi absolue, elle commença par avouer à Richelieu
-qu'à la vérité elle avait écrit en Flandre à son
-frère, le cardinal infant, mais pour savoir des nouvelles
-de sa santé, et autres choses d'aussi peu de
-conséquence. Richelieu lui ayant montré qu'on en
-savait davantage, elle fit retirer sa dame d'honneur,
-M<sup>me</sup> de Sénecé, Chavigny et de Noyers, qui étaient
-présents, et, restée seule avec le cardinal, sur l'assurance
-<span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-qu'il lui donna du plein et absolu pardon du roi
-si elle disait la vérité, elle avoua tout, en témoignant
-une extrême confusion d'avoir fait des serments contraires.
-Pendant cette triste confession, appelant à son
-secours les grâces et les ruses de la femme, et couvrant
-ses vrais sentiments de démonstrations affectueuses,
-elle s'écria plusieurs fois: «Quelle bonté
-faut-il que vous ayez, monsieur le cardinal!» Et protestant
-d'une reconnaissance éternelle, elle lui dit:
-«Donnez-moi la main,» et lui présenta la sienne
-comme un gage de sa fidélité; mais le cardinal s'y
-refusa par respect, se retirant au lieu de s'approcher<a id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">&nbsp;[160]</a>.
-L'abbesse du Val-de-Grâce fit comme la reine; après
-avoir tout nié, elle avoua ce qu'elle savait. Le roi et
-Richelieu pardonnèrent, mais en faisant signer à la
-reine une sorte de formulaire de conduite auquel elle
-devait se conformer religieusement. On lui interdit
-provisoirement l'entrée du Val-de-Grâce et de tout
-couvent jusqu'à ce que le roi lui en donnât de nouveau
-la permission; on lui défendit d'écrire jamais
-qu'en présence de sa première dame d'honneur et
-de sa première femme de chambre, qui devaient en
-rendre compte au roi, ni d'adresser une seule lettre
-en pays étranger par aucune voie directe ou indirecte,
-sous peine de se reconnaître elle-même déchue
-du pardon qu'on lui accordait. La première à la fois
-et la dernière de ces prescriptions se rapportaient à
-M<sup>me</sup> de Chevreuse: le roi commandait à sa femme de
-<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-ne jamais écrire à M<sup>me</sup> de Chevreuse, «parce que
-ce prétexte, disait-il, a été la couverture de toutes
-les écritures que la reine a faites ailleurs.» Il lui
-commande aussi de ne plus voir ni Craft, qu'on avait
-trouvé mêlé à toutes les intrigues de Flandres<a id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">&nbsp;[161]</a>, ni
-«les autres entremetteurs de M<sup>me</sup> de Chevreuse.» On
-le voit, c'est toujours M<sup>me</sup> de Chevreuse que Louis XIII
-et Richelieu considèrent comme le principe de tout
-mal, et ils ne se croient bien sûrs de la reine qu'après
-l'avoir séparée de sa dangereuse amie.</p>
-
-<p>Mais que fallait-il faire de celle-ci? Fallait-il la
-laisser à Tours, ou l'arrêter, ou lui faire quitter la
-France? Il est curieux de voir quelles furent à cet
-égard les délibérations du cardinal avec lui-même et
-avec le roi. Il rend involontairement un bien grand
-hommage à la puissance de M<sup>me</sup> de Chevreuse en établissant
-par une suite de raisons, un peu scolastiquement
-déduites à sa manière, que le pire des partis
-serait de la laisser sortir de France: «Cet esprit est
-si dangereux, qu'étant dehors il peut porter les affaires
-à de nouveaux ébranlements qu'on ne peut prévoir<a id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">&nbsp;[162]</a>.»
-C'est elle qui, disposant absolument du duc Charles,
-lui a persuadé de donner asile en Lorraine à Monsieur,
-duc d'Orléans; c'est elle aussi qui a poussé
-l'Angleterre à la guerre; si on la jette hors du
-royaume, elle empêchera le duc de Lorraine de s'accommoder;
-«elle donnera grand branle aux Anglois
-<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-à ce à quoi elle les voudra porter;» elle remuera de
-nouveau pour le commandeur de Jars et pour Châteauneuf,
-elle suscitera mille difficultés intérieures
-et extérieures, et le cardinal conclut à la retenir en
-France.</p>
-
-<p>Pour cela, il y avait deux voies à prendre, la violence
-ou la douceur. Le cardinal fait voir beaucoup
-d'inconvénients à la violence, qui serait infailliblement
-suivie de tant de sollicitations importunes de
-la part de toute la famille de M<sup>me</sup> de Chevreuse et de
-toutes les puissances de l'Europe, qu'il serait fort difficile
-d'y résister avec le temps. Il propose donc de la
-gagner par la douceur et de la traiter comme on avait
-traité la reine, mais à la condition qu'elle serait aussi
-sincère et répondrait aux questions qui lui seraient
-adressées. Connaissant M<sup>me</sup> de Chevreuse, il prévoit
-qu'elle ne fera aucun aveu, et il oublie de nous dire
-ce qu'alors il aurait fait. On avait pardonné à la reine
-humiliée et repentante; mais quelle conduite aurait-on
-tenue envers la fière et habile duchesse persévérant
-dans d'absolues dénégations? Content de l'avoir séparée
-d'Anne d'Autriche, Richelieu l'aurait-il laissée
-libre et tranquille en Touraine? Est-il bien sincère
-quand il l'assure? ou l'ancien charme agissait-il encore,
-et ce c&oelig;ur de fer, cette âme impitoyable ne
-pouvait-elle se défendre d'une faiblesse involontaire
-pour une femme qui rassemblait en sa personne et
-portait au plus haut degré ces deux grands dons si
-rarement unis, la beauté et le courage?</p>
-
-<p>Il lui fit parler comme étant toujours son ami; il
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-lui rappela quels ménagements il avait eus pour elle
-dans l'affaire de Châteauneuf, et, la sachant en ce
-moment assez dépourvue, il lui envoya de l'argent.
-La duchesse fit beaucoup de cérémonies pour le recevoir;
-quelque temps elle le refusa<a id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">&nbsp;[163]</a>, et, lorsque la
-nécessité finit par la contraindre à l'accepter, elle
-ne le prit pas comme un don, mais comme un prêt,
-et demanda pour toute grâce au cardinal de l'assister
-dans le juste procès qu'elle poursuivait pour être
-séparée de biens d'avec son mari, procès qu'elle gagna
-quelque temps après. Sur les questions qui lui
-furent adressées, elle répondit sans s'étonner et avec
-sa fermeté accoutumée. Ne pouvant nier qu'elle eût
-proposé à la reine de se rendre à Paris déguisée,
-puisqu'on avait saisi la lettre où la reine rejetait cette
-proposition, elle déclara qu'en cela elle n'avait eu
-d'autre désir que d'avoir l'honneur de saluer sa souveraine,
-<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-et qu'aussi le besoin de ses affaires l'appelait
-à Paris; que, loin de songer à animer la reine contre
-le cardinal, son intention était d'employer le crédit
-qu'elle pouvait avoir sur elle à la bien disposer en faveur
-du premier ministre. Et, payant Richelieu de la
-même monnaie, elle lui rendit avec usure ses démonstrations
-d'amitié; mais au fond du c&oelig;ur elle s'en défiait.
-En vain les envoyés de Richelieu, le maréchal
-La Meilleraie, l'évêque d'Auxerre, et surtout l'abbé
-Du Dorat, ancien serviteur de la maison de Lorraine
-et trésorier de la Sainte-Chapelle, avec qui elle était
-assez liée, lui dit-il tout ce qu'il put imaginer pour lui
-persuader la bonne foi du cardinal; elle ne vit dans
-cette bienveillance empressée qu'un leurre habile pour
-endormir sa vigilance et lui inspirer une fausse sécurité.
-Elle pensa à ses amis le commandeur de Jars et
-Châteauneuf, tous deux languissant encore dans les
-cachots de Richelieu, et elle résolut de tout entreprendre
-plutôt que de partager leur sort.</p>
-
-<p>Cependant, Anne d'Autriche avait senti, dans son
-propre intérêt, le besoin d'avertir M<sup>me</sup> de Chevreuse de
-tout ce qui se passait; et ayant promis de n'avoir aucun
-commerce avec elle, elle chargea La Rochefoucauld,
-qui s'en allait en Poitou, de lui dire ce qu'elle n'osait
-lui écrire elle-même. La Rochefoucauld venait de faire
-la même promesse à son père et à Chavigny, l'homme
-de confiance du cardinal, et lui, qui prétend qu'il aurait
-volontiers enlevé la reine et M<sup>me</sup> de Hautefort, s'arrêta
-avec une admirable conscience devant l'engagement
-qu'il venait de prendre; il pria Craft, ce même
-<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-gentilhomme anglais, si suspect au roi et à Richelieu,
-de faire la commission de la reine<a id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">&nbsp;[164]</a>, et celui-ci, qu'enflammaient
-l'amour et l'honneur, n'hésita point. De son
-côté, M<sup>me</sup> de Hautefort, dans le plus vif de la crise, avait
-envoyé à Tours un de ses parents, M. de Montalais,
-dire à M<sup>me</sup> de Chevreuse le véritable état des affaires,
-et il avait été convenu qu'on lui adresserait des Heures
-reliées en vert si tout prenait une tournure favorable,
-et que des Heures reliées en rouge lui seraient la
-marque qu'elle se hâtât de pourvoir à sa sûreté. Une
-méprise fatale sur le signe convenu, avec une défiance
-profonde des vraies intentions de Richelieu et
-du roi, précipita M<sup>me</sup> de Chevreuse dans une résolution
-extrême: elle aima mieux se condamner à un
-nouvel exil que de courir le risque de tomber entre
-les mains de ses ennemis, et elle s'enfuit de Touraine
-pour gagner l'Espagne à travers tout le midi de la
-France.</p>
-
-<p>Elle ne voulut de confident que son vieil adorateur,
-l'archevêque de Tours. Comme il était du Béarn et avait
-des parents sur la frontière, il lui donna des lettres de
-créance avec tous les renseignements nécessaires et
-les divers chemins qu'elle devait prendre. Mais, pressée
-de fuir, elle oublia tout, partit le 6 septembre 1637<a id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">&nbsp;[165]</a>
-en carrosse, comme pour faire une promenade, puis,
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-à neuf heures du soir, elle monta à cheval déguisée
-en homme, et au bout de cinq ou six lieues elle se
-trouva sans lettres et sans itinéraire, sans femme de
-chambre, et suivie seulement de deux domestiques.
-Elle ne put changer de cheval pendant toute la nuit,
-et le lendemain elle arriva, sans avoir pris une heure
-de repos, à Ruffec, à une lieue de Verteuil, où demeurait
-La Rochefoucauld. Au lieu de lui demander l'hospitalité,
-elle lui écrivit le billet suivant: «Monsieur,
-je suis un gentilhomme françois et demande vos services
-pour ma liberté et peut-être pour ma vie. Je me
-suis malheureusement battu. J'ai tué un seigneur de
-marque. Cela me force de quitter la France promptement,
-parce qu'on me cherche. Je vous crois assez
-généreux pour me servir sans me connoître. J'ai besoin
-d'un carrosse et de quelque valet pour me servir.»
-La Rochefoucauld reconnut la main de la duchesse,
-et lui envoya ce qu'elle désirait. Le carrosse
-lui fut d'un grand secours, car elle était épuisée de
-fatigue. Son nouveau guide la conduisit sur-le-champ
-à une autre maison de La Rochefoucauld, où elle arriva
-au milieu de la nuit; elle laissa là le carrosse et les
-deux domestiques qui l'avaient accompagnée, et avec
-le seul guide qui lui avait été donné elle remonta à
-cheval, et se dirigea vers la frontière d'Espagne.
-Dans l'état où elle se trouvait, la selle de sa monture
-était toute baignée de sang: elle dit que c'était
-un coup d'épée qu'elle avait reçu à la cuisse. Elle
-coucha sur du foin dans une grange et prit à peine
-quelque nourriture. Mais, aussi belle, aussi séduisante
-<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-sous le costume noir d'un cavalier que dans
-les brillants atours de la grande dame, les femmes,
-en la voyant, admiraient sa bonne mine; pendant
-cette course aventureuse, elle fit malgré elle autant
-de conquêtes que dans les salons du Louvre, et,
-ainsi que le dit La Rochefoucauld, elle montra
-«plus de pudeur et de cruauté que les hommes faits
-comme elle n'ont accoutumé d'en avoir<a id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">&nbsp;[166]</a>.» Une fois,
-elle rencontra dix ou douze cavaliers commandés par
-le marquis d'Antin, et il lui fallut s'écarter de sa
-route pour éviter d'être reconnue. Une autre fois,
-dans une vallée des Pyrénées, un gentilhomme qui
-l'avait vue à Paris lui dit qu'il la prendrait pour
-M<sup>me</sup> de Chevreuse si elle était vêtue d'une autre façon,
-et le bel inconnu se tira d'affaire en répondant qu'étant
-parent de cette dame, il pouvait bien lui ressembler.
-Son courage et sa gaieté ne l'abandonnèrent pas un
-moment, et, pour peindre la vaillante amazone, on fit
-une chanson où elle disait à son écuyer:</p>
-
-<div class="poetry"><div class="stanza">
-<p>La Boissière, dis-moi,</p>
-<p>Vais-je pas bien en homme?</p>
-<p>&mdash;Vous chevauchez, ma foi,</p>
-<p>Mieux que tant que nous sommes, etc.<a id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">&nbsp;[167]</a></p>
-</div></div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-Celui qui l'accompagnait la pressant de lui apprendre
-son nom, elle lui dit avec un ton mystérieux
-qu'elle était le duc d'Enghien que des affaires
-extraordinaires et le service du roi forçaient de sortir
-de France, ce qui peut nous donner une idée
-de sa tournure à cheval et du ton décidé et résolu
-qu'elle avait. Puis, prenant confiance en son guide et
-n'aimant pas à porter longtemps un masque, elle lui
-avoua qu'elle était la duchesse de Chevreuse. Elle
-n'atteignit l'Espagne qu'avec des fatigues inouïes et
-à travers mille périls<a id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">&nbsp;[168]</a>. Un peu avant de franchir la
-frontière, elle écrivit au gentilhomme qui avait pensé
-la reconnaître dans les Pyrénées, et avait eu pour elle
-toutes sortes d'égards et de politesses, qu'il ne s'était
-pas trompé, qu'elle était en effet celle qu'il avait cru,
-et «qu'ayant trouvé en lui une civilité extraordinaire,
-elle prenoit la liberté de le prier de lui procurer des
-étoffes pour se vêtir conformément à son sexe et à sa
-condition<a id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">&nbsp;[169]</a>.» Arrivée enfin en Espagne, elle s'élança
-pour la deuxième fois, avec sa résolution accoutumée,
-dans tous les hasards de l'exil, n'emportant avec
-elle que sa beauté, son esprit et son courage. Elle
-avait envoyé, par un de ses gens, à La Rochefoucauld,
-toutes ses pierreries, qui valaient 200,000 écus, le
-<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-priant de les recevoir en don si elle mourait, ou de
-les lui rendre quelque jour.</p>
-
-<p>Au bruit de la fuite de M<sup>me</sup> de Chevreuse, Richelieu
-s'émut, et il fit tout pour l'empêcher de sortir de
-France. Les ordres les plus précis furent expédiés,
-non pour l'arrêter, mais pour la retenir. M. de Chevreuse
-fit courir après sa femme l'intendant de leur
-maison, Boispille, avec l'assurance qu'elle n'avait rien
-à craindre. Le cardinal envoya aussi un de ses affidés,
-le président Vignier, pour lui porter non-seulement la
-permission de résider à Tours en pleine liberté, mais
-l'espérance de revenir bientôt à Dampierre. En même
-temps Vignier avait l'ordre d'interroger le vieil archevêque,
-ainsi que La Rochefoucauld et ses gens,
-et d'en tirer tous les renseignements qui pouvaient
-éclairer le ministre<a id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">&nbsp;[170]</a>. Ni Boispille, ni Vignier ne purent
-atteindre la belle fugitive, et elle avait touché le sol
-de l'Espagne que le président arrivait à peine à la
-frontière. Il voulut du moins remplir sa mission autant
-qu'il était en lui, et il envoya un héraut sur le
-territoire espagnol signifier à M<sup>me</sup> de Chevreuse le
-pardon du passé et l'invitation de revenir en France.
-Elle n'apprit toutes ces démarches que lorsqu'elle
-était déjà à Madrid.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE QUATRIEME<br />
-<span class="medium">1637-1643</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE EN ESPAGNE, PUIS EN ANGLETERRE.&mdash;LONGUE NÉGOCIATION
-AVEC RICHELIEU POUR RENTRER EN FRANCE. COMMENT CETTE
-NÉGOCIATION ÉCHOUE.&mdash;LE PARTI DES ÉMIGRÉS A LONDRES. MARIE DE
-MÉDICIS, LE DUC DE LA VALETTE, LA VIEUVILLE, SOUBISE.&mdash;M<sup>ME</sup> DE
-CHEVREUSE S'EN VA EN FLANDRES.&mdash;ELLE PREND PART A LA CONSPIRATION
-DU COMTE DE SOISSONS.&mdash;AFFAIRE DE CINQ-MARS.&mdash;MORT DE RICHELIEU.
-DÉCLARATION ROYALE DE LOUIS XIII MOURANT, DU 20 AVRIL 1643,
-QUI CONDAMNE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE A UN EXIL PERPÉTUEL. LA RÉGENTE
-LA RAPPELLE.</p>
-
-<p class="space">On comprend l'accueil que fit le roi d'Espagne à
-l'intrépide amie de sa s&oelig;ur. Il avait envoyé au-devant
-d'elle plusieurs carrosses à six chevaux, et à Madrid
-il la combla de toutes sortes de marques d'honneur.
-M<sup>me</sup> de Chevreuse avait alors trente-sept ans. A tous
-ses moyens de plaire elle joignait le prestige des aventures
-romanesques qu'elle venait de traverser, et l'on
-dit que Philippe IV grossit le nombre de ses conquêtes<a id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">&nbsp;[171]</a>.
-Elle était déjà tout Anglaise et toute Lorraine;
-elle devint Espagnole. Elle se lia avec le
-comte-duc Olivarès, et prit un grand ascendant sur
-les conseils du cabinet de Madrid. Elle le dut sans
-doute à son esprit et à ses lumières, mais particulièrement
-<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-à la noble fierté qu'elle déploya en refusant
-les pensions et l'argent qu'on lui offrait, et en parlant
-toujours de la France comme il appartenait à l'ancienne
-connétable de Luynes<a id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">&nbsp;[172]</a>.</p>
-
-<p>Néanmoins, quelque agrément que lui donnât en
-Espagne la faveur déclarée du roi, de la reine et du
-premier ministre, elle n'y demeura pas longtemps. La
-guerre des deux pays rendait sa situation trop délicate;
-ses lettres pénétraient difficilement en France;
-on n'osait lui écrire, tant la police de Richelieu était
-redoutée, tant on craignait d'être accusé de correspondre
-avec l'ennemi et avec M<sup>me</sup> de Chevreuse. L'intendant
-même de sa maison, Boispille, recevant d'elle
-une lettre, dit au messager qui lui demandait une réponse:
-Nous ne faisons pas de réponse en Espagne.
-Aussi, pour avoir plus de liberté et pour être plus près
-de la France, elle prit le parti de passer dans un pays
-neutre et même ami, et au commencement de l'année
-1638 elle arriva en Angleterre.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse fut reçue et traitée à Londres
-comme elle l'avait été à Madrid. Elle y retrouva le
-premier de ses adorateurs, le comte de Holland, encore
-très-puissant auprès du roi, lord Montaigu, son
-ami de tous les temps, Craft, toujours passionné pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-elle, et bien d'autres gentilshommes anglais et français,
-qui s'empressèrent de lui faire cortége. Elle
-avait toujours beaucoup plu à Charles I<sup>er</sup>, et l'aimable
-Henriette, en revoyant celle qui autrefois
-l'avait conduite à son royal époux, l'embrassa et voulut
-qu'elle s'assît devant elle, distinction tout à fait
-inusitée dans la cour d'Angleterre. Le roi et la reine
-écrivirent en sa faveur au roi Louis XIII, à la reine
-Anne et au cardinal de Richelieu. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-réclamait la pleine et entière jouissance de son bien,
-qui lui avait été naguère accordée, et ensuite retirée
-depuis sa fuite en Espagne. Au printemps de 1638,
-la grossesse de la reine Anne, étant devenue publique,
-avait rempli la France d'allégresse et ouvert
-tous les c&oelig;urs à la bienveillance et à l'espérance.
-M<sup>me</sup> de Chevreuse profita de cet événement pour adresser
-à la reine la lettre suivante qu'Anne d'Autriche
-pouvait très-bien montrer à Louis XIII, et qui pourtant,
-sous sa réserve et sa circonspection diplomatique,
-laisse paraître la réciproque et intime affection de la
-reine et de l'exilée<a id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">&nbsp;[173]</a>:</p>
-
-<p class="titel">«A LA REINE, MA SOUVERAINE DAME,</p>
-
-<p>«Madame, je ne serois pas digne de pardon si
-j'avois pu et manqué de rendre compte à Votre Majesté
-du voyage que mon malheur m'a obligée d'entreprendre.
-Mais la nécessité m'ayant contrainte d'entrer
-en Espagne, où le respect de Votre Majesté m'a
-<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-fait recevoir et traiter mieux que je ne méritois, celui
-que je vous porte m'a fait taire jusqu'à ce que je fusse
-en un royaume qui, étant en bonne intelligence avec
-la France, ne me donne pas sujet d'appréhender que
-vous ne trouviez pas bon d'en recevoir des lettres.
-Celle-ci parlera devant toute chose de la joie particulière
-que j'ai ressentie de la grossesse de Votre Majesté.
-Dieu récompense et console tous ceux qui sont à elle
-par ce bonheur, que je lui demande de tout mon c&oelig;ur
-d'achever par l'heureux accouchement d'un dauphin.
-Encore que ma mauvaise fortune m'empêche d'être
-des premières à le voir, croyez que mon affection au
-service de Votre Majesté ne me laissera pas des dernières
-à m'en réjouir. Le souvenir que je ne saurois
-douter que Votre Majesté n'ait de ce que je lui dois et
-celui que j'ai de ce que je lui veux rendre, lui persuaderont
-assez le déplaisir que ce m'a été de me voir
-réduite à m'éloigner d'elle pour éviter les peines où
-j'appréhendois que des soupçons injustes ne me missent.
-Il m'a fallu priver de la consolation de soulager
-mes maux en les disant à Votre Majesté, jusqu'à cette
-heure que je puis me plaindre à elle de ma mauvaise
-fortune, espérant que sa protection me garantira de
-la colère du roi et des mauvaises grâces de M. le cardinal.
-Je n'ose le dire moi-même à Sa Majesté et ne le
-fais pas à M. le cardinal, m'assurant que votre générosité
-le fera, et rendra agréable ce qui pourroit être
-importun de ma part. La vertu de Votre Majesté m'assure
-qu'elle l'exercera volontiers en cette occasion,
-et qu'elle emploiera sa charité pour me dire, ce que
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-je sais, qu'elle est toujours elle-même. Votre Majesté
-saura, par les lettres du roi et de la reine de la
-Grande-Bretagne l'honneur qu'ils me font. Je ne le
-saurois mieux exprimer qu'en disant à Votre Majesté
-qu'il mérite sa reconnoissance. Je crois que vous approuverez
-ma demeure en leur cour, que cela ne me
-rendra pas digne d'un mauvais traitement, et que l'on
-ne me refusera point les choses que l'autorité de
-Votre Majesté et le soin de M. le cardinal m'avoient
-procurées avant mon départ, et que je demande à
-monsieur mon mari. En quoi je supplie Votre Majesté
-de me protéger, afin que j'en aie bientôt les effets si
-justes que j'en attends.»</p>
-
-<p>En même temps qu'elle réclamait son bien, M<sup>me</sup> de
-Chevreuse songeait à acquitter une dette qui pesait à
-sa fierté. A Tours, elle avait bien été forcée d'accepter
-l'argent que lui avait envoyé Richelieu; mais, ainsi
-que nous l'avons dit<a id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">&nbsp;[174]</a> elle l'avait accepté comme un
-simple prêt, et sous le couvert de la lettre officielle à
-la reine Anne qu'on vient de lire, était un petit billet
-confidentiel et réservé à la reine seule, où nous voyons
-que la reine de France avait elle-même autrefois emprunté
-de l'argent à son ancienne surintendante.
-Celle-ci, en effet, la conjure de payer M. le cardinal
-sur ce qu'elle lui doit, et, si elle le peut, «d'achever
-le surplus de la dette<a id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">&nbsp;[175]</a>.»</p>
-
-<p>Ces derniers mots, et bien d'autres de lettres subséquentes,
-nous apprennent que depuis sa sortie de
-<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-France, n'ayant rien voulu recevoir de l'étranger,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse avait épuisé toutes ses ressources,
-et que, n'ayant pas la disposition de son bien, elle en
-était réduite à Londres à faire des dettes toujours
-croissantes, et auxquelles elle ne savait comment satisfaire.
-Pendant ce temps-là M. de Chevreuse, qui
-avait mis sa maison dans le plus triste état, et pour la
-rétablir n'espérait que dans la raison et le crédit de
-sa femme, ne cessait d'intercéder auprès du roi et du
-premier ministre pour qu'on la laissât revenir en
-France. Le cardinal en était resté avec elle à l'offre de
-pardon et d'<i>abolition</i>, comme on disait alors, que le
-président Vignier avait été lui porter jusqu'à la frontière
-d'Espagne. Outre les raisons générales de souhaiter
-son retour, que lui-même a développées, Richelieu
-en avait une toute particulière en ce moment:
-il traitait avec le duc de Lorraine; plus que jamais il
-s'efforçait de l'attirer à un accommodement qui lui
-permît de rassembler toutes les forces de la France
-contre l'Autriche et contre l'Espagne. Il avait donc
-le plus grand intérêt à ménager M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-toute-puissante sur l'esprit du duc, qui tour à tour
-avait nui et servi, qui déjà, à ce qu'il croyait, avait,
-en 1637, empêché l'accommodement désiré, et pouvait
-l'empêcher encore. De son côté, M<sup>me</sup> de Chevreuse
-était lasse de l'exil; elle soupirait après son
-bel hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre et son
-beau château de Dampierre, après ses enfants, après
-sa fille, l'aimable Charlotte, qui grandissait loin de
-sa mère, sans être, comme ses s&oelig;urs, destinée à la
-<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-carrière ecclésiastique. Elle frémissait à la pensée de
-la douloureuse alternative qui chaque jour la pressait
-davantage, ou d'être forcée de recourir à l'Angleterre
-et à l'Espagne, ou d'engager ses pierreries
-qu'elle avait fait redemander à La Rochefoucauld<a id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">&nbsp;[176]</a>. Elle
-tenait à cette riche parure, souvenir d'un temps plus
-heureux; car M<sup>me</sup> de Chevreuse était femme, elle en
-avait les faiblesses comme les grâces, et quand la passion
-et l'honneur ne la jetaient pas au milieu des périls,
-elle se complaisait dans toutes les élégances de la vie<a id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">&nbsp;[177]</a>.
-C'est ce mélange de mollesse féminine et de virile énergie
-qui est le trait particulier de son caractère, et qui
-la rendait propre à toutes les situations, aux douceurs et
-à l'abandon de l'amour, comme à l'agitation des intrigues
-et des aventures. C'est avec ces divers sentiments
-qu'elle se décida à reprendre avec Richelieu une négociation
-qui n'avait jamais été entièrement abandonnée,
-et dont le succès paraissait assez facile, puisque
-des deux parts on le souhaitait presque également.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-Cette négociation dura plus d'une année. Le cardinal
-autorisa l'intendant de la maison de Chevreuse,
-Boispille, et l'abbé Du Dorat, à se rendre en Angleterre
-pour mener à bien cette affaire délicate. Ils y
-mirent bien du temps, y prirent bien des peines; plus
-d'une fois il leur fallut retourner de Londres à Paris et
-de Paris à Londres pour aplanir les difficultés qui s'élevaient.
-Le fil souvent rompu se renouait pour se rompre
-encore. Le cardinal et la duchesse désiraient fort
-sincèrement s'accommoder; mais, se connaissant bien,
-ils voulaient prendre l'un envers l'autre des sûretés
-presque inconciliables. Quand on a sous les yeux les
-pièces diverses auxquelles a donné lieu cette longue
-négociation<a id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">&nbsp;[178]</a>, on y reconnaît tout l'esprit et le caractère
-de Richelieu et de M<sup>me</sup> de Chevreuse, les artifices
-habituels du cardinal avec sa hauteur mal dissimulée,
-la souplesse de la belle dame, son apparente soumission
-et ses précautions inflexibles. Successivement,
-Richelieu se relâche davantage de sa rigueur accoutumée;
-mais ses prétentions, perçant toujours sous la
-courtoisie la plus recherchée, avertissent M<sup>me</sup> de
-Chevreuse de prendre garde à elle et de ne faire aucune
-faute devant un homme qui n'oubliait rien et
-<span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-qui pouvait tout. C'est un curieux spectacle de les voir,
-pendant plus d'une année, employer toutes les man&oelig;uvres
-de la plus fine diplomatie et épuiser les ressources
-d'une habileté consommée pour se persuader
-l'un l'autre et s'attirer vers le but commun qu'ils désiraient
-tous les deux, sans y parvenir et se pouvoir
-guérir de leurs réciproques et incurables défiances.
-Faisons connaître les traits principaux, les commencements,
-le progrès, les péripéties et la fin inévitable
-de cette singulière correspondance.</p>
-
-<p>Elle s'ouvre le 1<sup>er</sup> juin 1638 par une lettre de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse. La duchesse remercie le cardinal
-des assurances de bienveillance qu'on lui a données
-de sa part; elle lui avoue que si l'année précédente
-elle s'est résolue à quitter la France, ç'a été par appréhension
-des soupçons qu'il paraissait nourrir envers
-elle; elle a voulu laisser au temps le soin de les
-dissiper: «J'espère, lui dit-elle, que le malheur qui
-m'a contraint de sortir de France s'est lassé de me
-poursuivre... Je serois très-aise d'être tout à fait guérie
-des craintes que j'ai eues en reconnoissant que
-mes ennemis ne sont pas plus puissants que mon innocence<a id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">&nbsp;[179]</a>.»
-La lettre, en feignant de la confiance et
-de l'abandon, est fort calculée et réservée. M<sup>me</sup> de
-Chevreuse se garde bien d'engager une polémique sur
-le passé, mais elle y revient un peu pour sonder Richelieu,
-ne voulant pas s'exposer à rentrer en France
-pour y être recherchée sur sa conduite antérieure;
-<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-aussi a-t-elle soin de placer habilement et sans déclamation
-le mot d'innocence. Dès cette première lettre,
-on comprend le jeu de M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui consiste
-à prendre doucement ses sûretés. Cesser de se dire
-innocente, c'eût été se remettre entre les mains de
-Richelieu, qui, au premier mécontentement feint ou
-réel, pouvait s'armer de ses aveux et l'en accabler.
-La réponse du cardinal découvre aussi, et selon nous,
-découvre un peu trop sa secrète pensée: elle est,
-comme en général toute sa politique, captieuse à la
-fois et impérieuse. Au milieu des démonstrations d'une
-politesse un peu maniérée, il lui dit: «Ce que vous
-me mandez est conçu en tels termes que, n'y pouvant
-consentir sans agir contre vous-même par excès de
-complaisance, je ne veux pas répondre de peur de
-vous déplaire en voulant vous servir. En un mot, Madame,
-si vous êtes innocente, votre sûreté dépend de
-vous-même, et si la légèreté de l'esprit humain,
-pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait relâcher
-quelque chose dont Sa Majesté ait sujet de se plaindre,
-vous trouverez en sa bonté tout ce que vous pouvez en
-attendre.» M<sup>me</sup> de Chevreuse comprend aisément la
-finesse du cardinal; mais, pour ne laisser subsister
-aucune équivoque, elle lui adresse un mémoire où
-elle lui rend compte de toute sa conduite et des motifs
-qui l'ont déterminée à sortir de France. Elle a fui,
-parce que, tout en lui prodiguant les bonnes paroles,
-on essayait de lui faire avouer qu'elle avait écrit au
-duc de Lorraine pour l'empêcher de rompre avec l'Espagne
-et de s'entendre avec la France, et que, ne pouvant
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-avouer une faute qu'elle n'avait pas commise, et
-voyant qu'on en était persuadé et qu'on alléguait
-même des lettres interceptées, elle avait mieux aimé
-quitter son pays que d'y rester soupçonnée et en un
-perpétuel danger. Richelieu s'empresse de la rassurer,
-mais au contraire il l'épouvante en paraissant convaincu
-qu'elle a fait ce qu'elle est bien décidée à ne
-jamais avouer. Était-ce une bien heureuse manière
-de lui inspirer de la confiance que de lui rappeler l'affaire
-de Châteauneuf, et de lui insinuer assez clairement
-qu'on a en main des preuves qui dispensaient de
-tout aveu de sa part? «Quand le sieur de Boispille
-vous alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour
-votre service et votre sûreté, qui consistoit à mon avis
-à ne tenir rien de caché; ce à quoi j'estimois que vous
-vous dussiez porter d'autant plus facilement, que l'expérience
-vous a fait connoître, par ce qui s'est passé au
-fait de M. de Châteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse,
-ce dont vos amis ont la preuve en main est plus secret
-que s'ils ne l'avoient point. Tant s'en faut qu'on ait
-voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sût pas,
-qu'on voudroit ne savoir pas ce qu'on sait, pour ne
-pas vous obliger à le dire<a id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">&nbsp;[180]</a>.» Peut-on s'étonner, après
-cela, que M<sup>me</sup> de Chevreuse recule, ou du moins qu'elle
-soit fort embarrassée? Elle écrit le 8 septembre au
-cardinal pour lui exprimer sa reconnaissance des bontés
-qu'il lui témoigne, et en même temps le trouble
-où la jette la conviction manifestement arrêtée dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-son esprit, qu'elle est réellement coupable. Sa lettre
-peint à merveille ses perplexités: «Considérez l'état
-où je suis, très-satisfaite d'un côté des assurances que
-vous me donnez de la continuation de votre amitié, et
-de l'autre fort affligée des soupçons ou pour mieux
-dire des certitudes que vous dites avoir d'une faute que
-je n'ai jamais commise, laquelle, j'avoue, seroit accompagnée
-d'une autre si, l'ayant faite, je la niois,
-après les grâces que vous me procurez du roi en
-l'avouant. Je confesse que ceci me met en un tel embarras,
-que je ne vois aucun repos pour moi dans ce
-rencontre. Si vous ne vous étiez pas persuadé si certainement
-de savoir cette faute, ou que je la pusse
-avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais
-vous laissant emporter à une créance si ferme contre
-moi qu'elle n'admet point de justification, et ne me
-pouvant faire coupable sans l'être, j'ai recours à vous-même,
-vous suppliant, par la qualité d'ami que votre
-générosité me promet, d'aviser un expédient par lequel
-Sa Majesté puisse être satisfaite, et moi retourner
-en France avec sûreté, n'en pouvant imaginer aucun,
-et me trouvant dans de grandes peines.»</p>
-
-<p>Or, voici l'expédient qu'inventa Richelieu pour délivrer
-M<sup>me</sup> de Chevreuse des inquiétudes qui la tourmentaient:
-il lui envoya une déclaration royale par
-laquelle elle était autorisée à rentrer en France avec
-un pardon absolu pour sa conduite passée, et notamment
-pour ses négociations avec le duc de Lorraine
-contre le service du roi. En recevant cette grâce fort
-inattendue, M<sup>me</sup> de Chevreuse protesta contre le pardon
-<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-d'une faute qu'à aucun prix elle ne voulait reconnaître,
-ne s'avouant coupable que de sa sortie précipitée
-du royaume. Ses ombrages s'accroissant par le
-moyen même qu'on avait pris pour les dissiper, elle
-se mit à examiner, à la lumière d'une attention défiante,
-tous les termes de cette déclaration, et elle
-trouva bien du louche dans ce qui se rapportait à son
-retour à Dampierre. Il n'était pas dit nettement qu'elle
-y pourrait demeurer en liberté. La seule privation à
-laquelle elle se condamnait était celle de ne plus voir
-la reine et de n'entretenir aucune correspondance
-étrangère. Hormis cela, elle demandait une entière
-liberté; elle demandait surtout que, sous un air de
-pardon, on ne la noircît pas d'une faute qu'elle prétendait
-n'avoir pas commise. Elle refuse donc, le
-23 février 1639, l'abolition qui lui est envoyée, et
-demande des explications sur la manière dont il lui
-sera permis de vivre en France. Le cardinal, irrité de
-voir découvertes et éludées toutes ses feintes, s'emporte
-et laisse paraître le fond de sa pensée dans une
-lettre du 14 mars à l'abbé Du Dorat, où il se plaint
-que M<sup>me</sup> de Chevreuse ne veuille pas reconnaître ses
-négociations avec les étrangers, comme si, dit-il, «on
-avoit jamais vu de malade guérir d'un mal dont il ne
-veut pas qu'on le croye malade<a id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">&nbsp;[181]</a>.» Il n'entend pas
-non plus laisser M<sup>me</sup> de Chevreuse séjourner à Dampierre
-plus de huit ou dix jours, et elle devra se retirer
-<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-dans quelqu'une de ses terres éloignées de Paris. Il
-consent toutefois à modifier l'abolition royale qui avait
-déplu à M<sup>me</sup> de Chevreuse, et il lui en envoie une
-autre un peu adoucie, comme une preuve extrême de
-sa condescendance et de la bonté du roi.</p>
-
-<p>Cette déclaration nouvelle était encore bien loin
-d'être celle que désirait M<sup>me</sup> de Chevreuse; elle n'y
-était pas seulement absoute de sa sortie de France,
-mais «des autres fautes et crimes qu'elle avoit pu
-commettre contre la fidélité qu'elle devoit au roi,» et
-Richelieu revenait par un détour à son but, imposer
-indirectement au moins à la malheureuse exilée une
-sorte de confession de crimes qu'elle soutenait n'avoir
-pas commis, confession à la fois humiliante et dangereuse,
-et qui la mettait à sa merci. Cependant, tel
-était le désir de la pauvre femme de revoir sa patrie et
-sa famille, qu'après avoir réclamé de nouveau et inutilement,
-elle se résigna à cette grâce suspecte. Elle
-fit plus; Richelieu s'étant empressé de remettre à
-l'abbé Du Dorat et à Boispille l'argent nécessaire pour
-acquitter les dettes qu'elle avait contractées en Angleterre,
-et lui permettre de sortir de cette cour comme
-il convenait à sa dignité et à son rang, elle consentit
-à laisser signer en son nom, aux deux agents intermédiaires,
-un écrit destiné à satisfaire Richelieu sans
-trop la compromettre, où, en termes très-généraux,
-elle parlait humblement de sa mauvaise conduite passée<a id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">&nbsp;[182]</a>,
-et s'engageait, pourvu qu'on la laissât vivre en
-<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-toute liberté à Dampierre, à ne jamais venir secrètement
-à Paris. Elle avait dû vaincre bien des scrupules,
-étouffer bien des défiances, et faire céder ses secrets
-instincts aux sollicitations de sa famille, aux instances
-de l'abbé Du Dorat et de Boispille, et à la parole solennelle
-que lui renouvela Richelieu dans une dernière
-lettre du 13 avril 1639.</p>
-
-<p>Les choses en étaient là: la fière duchesse avait
-courbé la tête sous le poids de l'exil et du malheur;
-elle allait partir, déjà elle avait fait ses adieux à la
-reine d'Angleterre; un vaisseau était prêt qui devait
-la conduire à Dieppe, où un carrosse l'attendait, quand
-tout à coup à la fin du mois d'avril, elle reçut la lettre
-suivante, ni datée ni signée, que nous transcrivons
-fidèlement:</p>
-
-<p>«Il ne faudroit pas vous être ce que je vous suis
-pour manquer de vous dire que si vous aimez M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, vous empêchiez sa perte, qui est indubitable
-en France, où on la veut pour sa ruine. Ceci
-n'est pas une opinion; il n'y a autre remède qu'à
-suivre cet avis pour garantir M<sup>me</sup> de Chevreuse, dont
-le cardinal a dit affirmativement trop de mal, touchant
-l'Espagne et M. de Lorraine, pour n'en plus rien dire
-à l'avenir. Enfin, il n'y a que patience pour M<sup>me</sup> de
-Chevreuse à cette heure, ou perdition sûre, et regret
-éternel pour celui qui écrit.»</p>
-
-<p>De quelque part que vînt ce billet, on peut juger
-s'il troubla M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il répondait à tous les
-instincts de son c&oelig;ur et à la connaissance que, de
-longue main, elle avait acquise des implacables ressentiments
-<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-du cardinal. Elle suspendit ou prolongea
-ses préparatifs de départ, et, aussi loyale que prudente,
-elle montra à Boispille ce qu'elle venait de recevoir,
-l'autorisant à le communiquer à Richelieu.</p>
-
-<p>Un mois à peine écoulé, elle reçut une autre lettre
-du même genre, non plus anonyme, mais signée de
-l'homme au monde qui lui était le plus dévoué:</p>
-
-<p>«Je suis certain du dessein qu'a fait M. le cardinal
-de Richelieu de vous offrir toutes choses imaginables
-pour vous obliger de retourner en France, et aussitôt
-vous faire périr malheureusement. Le marquis de
-Ville, qui a parlé à lui et à M. de Chavigny, vous en
-pourra rendre plus savante, comme l'ayant ouï lui-même.
-Je l'attends à toute heure, et si je croyois
-pouvoir assez sur votre esprit pour vous divertir de
-prendre cette résolution, je m'en irois me jeter à vos
-pieds pour vous faire connoître votre perte absolue,
-et vous conjurer, par tout ce qui vous peut être au
-monde de plus cher, d'éviter ce malheur, trop cruel
-à toute la terre, mais à moi plus insupportable qu'à
-tout le reste du monde, vous protestant que si ma
-perte pouvoit procurer votre repos, j'estimerois cette
-occasion très-heureuse qui me la procureroit, et que
-rien autre chose ne me fait vous servir que votre seule
-considération, étant pour jamais, Madame, votre très-affectionné
-serviteur,<br />
-<span class="signature smallc">«Charles de Lorraine.</span></p>
-<p class="date">«Cirk, le 26 mai 1639.»</p>
-
-<p>Ce nouvel avis porta à son comble l'anxiété de
-<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-M<sup>me</sup> de Chevreuse. Elle fit passer à Richelieu cette
-seconde lettre, comme elle avait fait la première,
-pour lui montrer qu'elle n'était pas retenue par de
-médiocres motifs, et le faire juge de ses incertitudes.
-Elle déclara aussi qu'elle ne partirait point avant
-d'avoir vu et entendu le marquis de Ville, que lui annonçait
-le duc de Lorraine.</p>
-
-<p>Henri de Livron, marquis de Ville, était un gentilhomme
-lorrain, plein d'esprit et de valeur, attaché
-à son pays et à son prince, qui, fait prisonnier, mis
-à la Bastille, puis relâché par Richelieu, avait été
-rejoindre le duc Charles dans les Pays-Bas. Il vint à
-Londres dans les premiers jours du mois d'août 1639,
-et fit tous ses efforts pour persuader à M<sup>me</sup> de Chevreuse
-de rompre avec le cardinal. La duchesse voulut
-qu'il s'expliquât devant Boispille, et que celui-ci rendît
-compte à Richelieu de cette conférence. Le marquis
-de Ville demeura inébranlable dans son opinion, et il
-ne demanda pas mieux que de rédiger et signer cette
-déposition: «Un nommé Lange, m'ayant accompagné
-l'hiver dernier depuis Paris jusqu'à Charenton, me dit
-qu'il savoit l'affection que j'avois au service de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, qui l'obligeoit de s'adresser à moi pour me
-dire qu'elle étoit perdue si elle retournoit à cette heure
-en France. Le pressant de me dire ce qu'il savoit particulièrement
-sur ce sujet, après avoir tiré parole de
-moi que je ne le dirois qu'à son altesse de Lorraine
-ou à M<sup>me</sup> de Chevreuse, il me dit qu'il n'y avoit que
-deux jours que M. le cardinal, en parlant à M. de
-Chavigny de M<sup>me</sup> de Chevreuse, témoignoit d'être fort
-<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-mal satisfait de ce qu'elle persistoit à nier d'avoir conseillé
-à M. de Lorraine de ne s'accommoder pas avec
-la France. De quoi M. de Chavigny faisoit aussi fort
-l'étonné, disant tous deux que cette affaire est bien
-éclaircie, et que, M<sup>me</sup> de Chevreuse étant en France,
-on la feroit bien parler françois avec ses lettres qu'ils
-avoient, qu'elle ne croit pas, et que si elle les pensoit
-tromper, elle se trompoit elle-même. Disant savoir ceci
-comme l'ayant ouï lui-même. A Londres, ce 8 août 1639.
-Henri de Livron, marquis de Ville.» Cet écrit fut loyalement
-envoyé à Richelieu comme les précédents.</p>
-
-<p>Nous le demandons: tout cela ne devait-il pas faire
-la plus forte impression sur l'esprit de M<sup>me</sup> de Chevreuse?
-Pouvait-elle se rappeler sans terreur les
-sollicitations obstinées du cardinal pour lui arracher,
-par diverses voies directes et indirectes, un aveu
-bien indifférent, s'il n'avait l'intention de s'en servir
-contre elle? Ne connaissait-elle pas son humeur altière,
-la passion qu'il avait de tenir tout le monde à
-ses pieds, et d'avoir toujours de quoi perdre ses ennemis?
-Quiconque a ressenti les amertumes et les
-misères de l'exil ne s'étonnera pas que l'infortunée
-duchesse fût descendue jusqu'à subir des conditions
-pénibles et mal sûres, dans l'ardent désir de retrouver
-la patrie et le foyer domestique. Qui pourrait
-aussi la blâmer d'avoir hésité, sur des avis tels que
-ceux que nous venons de rapporter, à franchir le pas
-après lequel, si par malheur elle s'était trompée, il
-n'y avait plus pour elle que des regrets éternels et un
-désespoir sans ressource?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-Bientôt un autre conseil, qui lui était un ordre,
-l'enchaîna sur la terre étrangère. Celle pour qui, depuis
-dix années, elle avait tout souffert et tout bravé,
-son auguste amie, sa royale complice, Anne d'Autriche,
-lui fit dire de ne pas se fier aux apparences.
-Un jour, à Saint-Germain, la reine, rencontrant M. de
-Chevreuse, lui demanda des nouvelles de la duchesse.
-Celui-ci répondit qu'il avait fort à se plaindre de Sa
-Majesté qui seule empêchait sa femme de revenir. La
-reine lui dit qu'il avait grand tort de se plaindre d'elle,
-qu'elle aimait bien M<sup>me</sup> de Chevreuse, qu'elle souhaitait
-bien de la revoir, mais qu'elle ne lui conseillerait
-jamais de rentrer en France<a id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">&nbsp;[183]</a>. Il parut à M<sup>me</sup> de Chevreuse
-qu'Anne d'Autriche devait être bien informée,
-et elle se décida à suivre un avis parti de si haut. Elle
-ne toucha point à l'argent de Richelieu, et lui écrivit
-une dernière fois le 16 septembre, lui représentant ses
-incertitudes et ses embarras, et lui demandant du
-temps pour apaiser les inquiétudes qui travaillaient
-son esprit. Le même jour elle annonce à son mari, à
-Du Dorat et à Boispille, sa résolution définitive. «Je
-désire bien vivement, dit-elle à son mari, me voir en
-France en état de remédier à nos affaires et de vivre
-doucement avec vous et mes enfants; mais je connois
-tant de périls dans le parti d'y aller, comme je sais
-les choses, que je ne le puis prendre encore, sachant
-que je n'y puis servir à votre avantage ni au leur, si
-j'y suis dans la peine. Ainsi il me faut chercher avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-patience quelque bon chemin qui enfin me mène là,
-avec le repos d'esprit que je ne puis encore trouver...
-J'ai appris des particularités très-importantes dont
-je suis absolument innocente, ainsi que peut-être on
-le reconnoît à cette heure, et dont toutes les apparences
-montrent qu'on me vouloit accuser. Je ne puis
-pas m'expliquer plus clairement sur cela.»&mdash;A l'abbé
-Du Dorat: «Je m'étonne comme on me peut accuser
-de feindre des appréhensions imaginaires pour n'aller
-pas jouir des biens véritables, au lieu de me plaindre
-des peines où ma mauvaise fortune me réduit.»&mdash;A
-Boispille: «Depuis votre départ, j'ai eu tant de
-nouvelles connoissances de la continuation de mon
-malheur dans les soupçons qu'il donne de moi, qu'il
-m'est impossible de me résoudre à m'aller exposer à
-tout ce qu'il peut produire... Croyez que je souhaite
-si passionnément mon retour, que je passe par-dessus
-beaucoup de choses, mais il y en a qui m'arrêtent
-avec tant de raison qu'il faut nécessairement que je
-demeure encore où je suis. Je sens et sens trop les
-incommodités de cet éloignement, pour ne le pas faire
-finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant, il vaut
-mieux souffrir que périr<a id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">&nbsp;[184]</a>.»</p>
-
-<p>Ainsi s'évanouirent les dernières espérances d'un
-rapprochement sincère entre deux personnes qu'attiraient
-l'une vers l'autre et que séparaient avec la même
-force d'insurmontables instincts, qui se connaissaient
-trop pour ne pas se craindre, et pour se fier à des
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-paroles dont elles n'étaient point avares, sans exiger
-de sérieuses garanties qu'elles ne pouvaient ni ne voulaient
-donner. A Tours, deux ans auparavant, M<sup>me</sup> de
-Chevreuse avait mieux aimé reprendre une seconde
-fois le chemin de l'exil que de risquer sa liberté; à
-Londres aussi elle préféra supporter les douleurs de
-l'exil, consumer ses derniers beaux jours dans les privations
-et les fatigues, pour demeurer libre, avec
-l'espoir de lasser la fortune à force de courage, et de
-faire payer cher ses souffrances à leur auteur.</p>
-
-<p>Au milieu de l'année 1639, Marie de Médicis, fatiguée
-de la vie errante qu'elle menait dans les Pays-Bas,
-à la merci du gouvernement espagnol, qui lui avait
-prodigué les promesses dans l'espoir d'en tirer parti,
-et qui la délaissait la voyant impuissante à le servir,
-résolut de venir demander un asile à sa fille, la reine
-d'Angleterre. Celle-ci pouvait-elle donc repousser sa
-vieille mère, malade et réduite aux dernières extrémités?
-L'impitoyable Richelieu accuse M<sup>me</sup> de Chevreuse<a id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">&nbsp;[185]</a>
-d'avoir soutenu et secondé la résolution de la reine Henriette;
-il lui fait un crime d'avoir été, elle-même exilée et
-malheureuse, mêler ses respectueux hommages à ceux
-de la cour d'Angleterre envers la veuve d'Henri IV, la
-mère de Louis XIII et de trois grandes princesses, qui
-venait d'essuyer sur l'Océan une tempête de sept jours,
-et arrivait dénuée, abattue, mourante, triste objet de
-la compassion universelle. Richelieu trouve dans ces
-hommages et dans les visites que fit M<sup>me</sup> de Chevreuse
-<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-à Marie de Médicis, des intrigues et des complots. Ce
-sont là vraisemblablement les accusations dont se
-plaint à mots couverts M<sup>me</sup> de Chevreuse dans ses dernières
-lettres. Elle les repousse avec assez de vraisemblance;
-il paraît bien qu'elle se tint tranquille et
-même fort circonspecte aussi longtemps qu'elle conserva
-l'espoir d'une sincère réconciliation avec Richelieu;
-mais lorsqu'elle se crut bien sûre qu'il la
-trompait, l'attirait en France pour l'avoir en sa dépendance
-et au besoin la faire enfermer, ayant à peu
-près rompu avec lui, elle se considéra comme délivrée
-de tout scrupule, elle ne songea plus qu'à lui rendre
-guerre pour guerre, et resserra ses engagements avec
-l'Espagne.</p>
-
-<p>Quelque temps après Marie de Médicis, vint encore
-à Londres chercher un refuge une autre victime
-du cardinal, un autre proscrit, intéressant au
-moins par l'incroyable iniquité des formes du jugement
-rendu contre lui: l'ancien gouverneur de Metz,
-le marquis, devenu duc de La Valette, un des fils du
-vieux duc d'Épernon, le propre frère du cardinal de
-La Valette, l'un des généraux et des confidents de
-Richelieu, qui peut-être l'avait sauvé par ses conseils
-à la journée des dupes, et dont l'épée l'avait tant
-de fois fort bien servi dans les Pays-Bas et en Italie.
-Le duc de La Valette avait commis une grande faute.
-Au siége de Fontarabie, placé sous les ordres de M. le
-Prince, il avait fait échouer cette importante entreprise
-en ne secondant pas son général comme il le
-devait. Sans doute, ainsi que son père, il n'aimait pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-Richelieu, il ne servait qu'à contre-c&oelig;ur, il avait été
-indirectement mêlé à l'affaire de Chalais; mais avait-il
-trahi à Fontarabie et s'entendait-il déjà avec l'Espagne?
-Rien ne le prouve, et tout porte à croire que
-la seule jalousie envers le prince de Condé l'avait fait
-manquer à son devoir. Une juste punition eût satisfait
-l'armée; l'excès de la condamnation et le scandale
-du procès révoltèrent tous les honnêtes gens. Au lieu
-d'être traduit devant le parlement en sa qualité de duc
-et pair, selon les règles de la justice du temps, Bernard
-de La Valette fut livré à une commission, comme
-l'avait été le maréchal de Marillac. Le duc, voyant
-qu'on en voulait à sa vie, s'enfuit, et on le jugea par
-contumace de la façon la plus inouïe. Le roi assembla
-dans sa chambre un certain nombre de membres du
-parlement, le premier président, les présidents à mortier,
-quelques conseillers d'État, quelques ducs et
-pairs bien choisis; il en forma une sorte de tribunal,
-se mit à sa tête, présida lui-même, et, malgré la résistance
-généreuse de la plupart des membres du
-parlement, qui demandaient que l'affaire leur fût
-renvoyée selon toutes les ordonnances, il força ces
-prétendus juges de délibérer<a id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">&nbsp;[186]</a>, d'adopter les tristes
-conclusions du procureur général, et on déclara le
-duc de La Valette criminel de lèse-majesté, coupable
-<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-de perfidie, trahison, lâcheté et désobéissance; il fut
-condamné à être décapité, ses biens confisqués, et ses
-terres mouvant de la couronne réunies au domaine
-du roi. Le procureur général, Mathieu Molé eut
-grand'peine à se faire décharger du soin de mettre à
-exécution cette odieuse sentence, et l'illustre contumace
-fut décapité en effigie, sur la place de Grève, le
-8 juin 1639. Une telle façon de procéder en matière
-criminelle, était le renversement de toutes les lois du
-royaume. Puisqu'elle consterna des magistrats attachés
-au roi et qui certes n'étaient pas des factieux,
-tels que les présidents Lejay, Novion, Bailleul, de
-Mesmes, Bellièvre, est-il surprenant qu'elle ait révolté
-l'âme d'une femme, et que M<sup>me</sup> de Chevreuse ait conjuré
-Charles I<sup>er</sup> de recevoir dans ses États le noble
-fugitif? Remarquez bien que le duc de La Valette n'arriva
-en Angleterre qu'à la fin d'octobre 1639, lorsque
-M<sup>me</sup> de Chevreuse n'avait plus aucun ménagement à
-garder envers Richelieu. Elle intercéda si vivement
-auprès de Charles I<sup>er</sup> que, malgré l'opinion contraire
-du conseil des ministres, grâce à l'intervention de la
-reine, elle obtint pour le duc la permission de venir
-résider à Londres, et même d'être présenté au roi,
-mais en particulier et en secret, pour ne pas trop
-blesser la France<a id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">&nbsp;[187]</a>: vaine précaution, qui ne sauva
-pas le roi Charles des rancunes vindicatives de Richelieu.
-Le cardinal, voyant que M<sup>me</sup> de Chevreuse l'emportait
-sur lui auprès du roi d'Angleterre, et qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-le poussait vers ses ennemis, travailla plus que jamais
-à susciter au malheureux roi des embarras domestiques
-qui le missent hors d'état de nuire à la France;
-il poursuivit dans l'ombre ses pratiques artificieuses
-auprès des parlementaires, et surtout auprès des puritains
-d'Écosse<a id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">&nbsp;[188]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-De son côté, M<sup>me</sup> de Chevreuse ne s'endormit pas.
-Une fois son ancien duel avec Richelieu renouvelé,
-elle forma à Londres, avec la reine mère, avec le duc
-de La Valette, avec l'habile et infatigable Soubise,
-avec le marquis de La Vieuville, ancien surintendant
-général des finances que le cardinal avait accusé et
-fait déclarer coupable de concussion, une petite mais
-puissante faction d'émigrés qui, s'appuyant en secret
-sur la reine Henriette, secondés par lord Montaigu,
-devenu ardent catholique et le conseiller intime de la
-reine, par le chevalier d'Igby et par d'autres grands seigneurs,
-entretenant aussi d'étroites intelligences avec la
-cour de Rome par son envoyé en Angleterre, Rosetti<a id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">&nbsp;[189]</a>,
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-surtout avec le cabinet de Madrid, encourageant et
-enflammant en France les espérances de tous les mécontents,
-semaient de toutes parts des obstacles sur la
-route de Richelieu et amassaient des périls sur sa tête.</p>
-
-<p>En 1640, M<sup>me</sup> de Chevreuse était, à Londres, le chef
-avoué des ennemis du cardinal, et en commerce public
-avec l'Espagne et avec le duc de Lorraine, réfugié
-dans les Pays-Bas et à peu près passé au service
-de l'Autriche. Le marquis de Ville ayant été envoyé
-par le duc en Angleterre pour obtenir la permission
-de faire des recrues<a id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">&nbsp;[190]</a>, avait amené avec lui six beaux
-chevaux dont son maître faisait cadeau à M<sup>me</sup> de Chevreuse;
-il était descendu à son hôtel et avait pris
-logement chez elle. Le marquis de Velada, grand
-d'Espagne, gouverneur de Dunkerque, ambassadeur
-extraordinaire à Londres, avant même de voir le roi,
-avait été faire visite à M<sup>me</sup> de Chevreuse, et s'était
-servi de son carrosse pour aller à sa première audience<a id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">&nbsp;[191]</a>.
-Elle protégeait et dirigeait à Londres les
-<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-émissaires du prince Thomas de Savoie, tout à fait
-devenu un général espagnol, qui nous faisait la guerre
-en Flandre, et menaçait le trône de sa belle-s&oelig;ur,
-la duchesse de Savoie, veuve de Victor-Amédée,
-Madame Royale, la s&oelig;ur de Louis XIII<a id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">&nbsp;[192]</a>. Rencontrant
-de tous côtés la main de M<sup>me</sup> de Chevreuse, Richelieu
-sentit mieux que jamais qu'elle lui faisait plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-de mal partout ailleurs qu'en France, et il s'avisa
-d'un dernier moyen pour la contraindre à y revenir.
-Il mit en avant le duc de Chevreuse<a id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">&nbsp;[193]</a>. Celui-ci, poussé
-à la fois par l'intérêt et par l'honneur, écrivit au roi
-et à la reine d'Angleterre, dans les premiers mois de
-l'année 1640, les lettres les plus pressantes où il les
-suppliait de ne pas encourager la désobéissance de sa
-femme aux ordres du roi et aux siens; et puisque ni
-Boispille ni Du Dorat n'avaient pu réussir auprès
-d'elle, il annonça hautement sa résolution de venir
-lui-même la chercher. Cette résolution épouvanta
-M<sup>me</sup> de Chevreuse<a id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">&nbsp;[194]</a>. Elle connaissait son mari: elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-savait qu'après tout il était Guise, et qu'à une assez
-grande faiblesse de caractère il joignait une intrépidité,
-une audace qui ne reculerait devant aucune extrémité,
-et qu'évidemment couvert et soutenu par le
-cardinal, il était homme à l'enlever l'épée à la main,
-en plein jour, à Londres, au milieu de tous ses amis.
-En vain le roi Charles I<sup>er</sup> et la reine Henriette lui promirent
-leur protection; elle reconnut qu'il n'y avait
-d'asile assuré pour elle que sur le sol espagnol, et elle
-céda aux instances du duc de Lorraine qui la faisait
-inviter par M. de Ville à se rendre auprès de lui en
-Flandre. Elle reçut de la reine Henriette un riche présent
-d'adieu, et apprenant que M. de Chevreuse faisait
-ses préparatifs pour passer la mer, elle le prévint,
-remit à Craft le soin de ses affaires en Angleterre, et,
-le 1<sup>er</sup> mai<a id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">&nbsp;[195]</a>, partit de Londres accompagnée d'une
-<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-brillante escorte, du marquis de Velada et du résident
-d'Espagne, du duc de La Valette, du marquis de La
-Vieuville et de son fils, du marquis de Ville, de lord
-Montaigu et de Craft, et d'un officier du roi, le comte
-de Niewport chargé par Sa Majesté Britannique de
-la couvrir de sa protection si on rencontrait M. de
-Chevreuse sur la route, et de la conduire avec les plus
-grands honneurs jusqu'aux limites de ses États. Le
-5 mai, elle s'embarqua à Rochester pour Dunkerque<a id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">&nbsp;[196]</a>,
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-suivie du fidèle comte de Craft, qui ne voulut la quitter
-que le plus tard possible, et elle alla s'établir à
-Bruxelles. Là, n'ayant plus de mesure à garder, elle
-se donna tout entière et ouvertement à l'Espagne, y
-attacha de plus en plus le duc Charles, ainsi que les
-principaux émigrés français de Londres, La Valette
-et Soubise<a id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">&nbsp;[197]</a>. Elle se lia étroitement avec don Antonio
-Sarmiento, le plus influent ministre d'Espagne dans
-les Pays-Bas. On ne sait pas communément, mais
-nous pouvons établir qu'en 1641 elle prit une assez
-grande part à l'affaire du comte de Soissons, c'est-à-dire
-à la conspiration la plus formidable qui ait été
-tramée contre Richelieu.</p>
-
-<p>Louis de Bourbon, comte de Soissons, prince du
-sang, avait été nourri, par sa mère, l'orgueilleuse
-Anne de Montafié, dans des prétentions dont aucune
-n'avait été satisfaite. En 1616, voyant le prince de
-Condé jeté en prison et menacé d'y mourir sans enfants,
-M<sup>me</sup> la Comtesse avait conçu l'espoir que le titre
-de premier prince du sang retomberait bientôt sur la
-tête de son fils. Mais en 1619 M. le Prince était sorti
-<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-de Vincennes et avait repris son rang au-dessus des
-cadets de sa maison. Sous le ministère de Luynes, le
-jeune comte avait osé prétendre à la main de Madame
-Henriette-Marie; elle lui avait échappé, et avait été
-donnée un peu plus tard à Charles I<sup>er</sup>. M. le Comte et
-sa mère s'étaient alors tournés contre Luynes, et ils
-avaient été, en 1620, à Angers grossir le parti de Marie
-de Médicis. Sous Richelieu, convoitant pour lui-même
-la riche héritière des Montpensier, le comte de Soissons
-avait vu de très-mauvais &oelig;il le projet de la marier
-au duc d'Orléans, et pour faire échouer ce projet il
-n'avait point hésité à se jeter au milieu de la conspiration
-qui avait si tristement fini dans les cachots de
-Vincennes et sur la place publique de Nantes. Afin
-d'éviter le sort du grand prieur de Vendôme, il
-avait pris la fuite et s'était retiré d'abord en Suisse,
-puis en Piémont, auprès de son beau-frère, le prince
-Thomas de Savoie. Plus tard, il avait fait sa paix
-avec le roi et Richelieu par l'intermédiaire de son
-autre beau-frère, le duc de Longueville, et en 1636
-on lui confia, sous le duc d'Orléans, le commandement
-de l'armée de Flandre; il y avait montré une
-valeur brillante et même des talents militaires, sans
-remporter toutefois de grands avantages. C'est vers ce
-temps-là, et lorsqu'ils étaient encore à l'armée, que
-le duc d'Orléans et le comte de Soissons formèrent
-cette mystérieuse conspiration d'Amiens que Richelieu
-a toujours ignorée, où les deux princes tinrent un moment
-entre leurs mains l'ennemi qu'ils devaient frapper,
-et le laissèrent échapper par un soudain retour
-<span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-de conscience ou par défaut de résolution. Les conjurés
-eurent peur d'eux-mêmes: le duc d'Orléans
-se retira bien vite à Blois, et le comte de Soissons
-à Sedan, auprès du duc de Bouillon. Frédéric-Maurice,
-le frère aîné de Turenne, était un homme de
-guerre et un politique, encore plus ambitieux, tout
-aussi capable, et moins prudent que son père. Sa
-place forte de Sedan, placée sur la frontière de la
-France et de la Belgique, lui semblait un asile d'où
-il pouvait braver toutes les menaces du cardinal. Le
-duc de Bouillon et le comte de Soissons se connaissaient
-depuis longtemps. Ils formèrent une ligue nouvelle,
-mieux concertée et plus puissante que celle
-de Montmorenci. Les circonstances étaient aussi bien
-plus favorables. Richelieu, en tendant tous les ressorts
-du gouvernement, en perpétuant la guerre, en aggravant
-les charges publiques, en opprimant les corps,
-en frappant aussi les particuliers, avait soulevé bien
-des haines, et il ne gouvernait guère plus que par
-la terreur. Son génie imposait; la grandeur de ses
-desseins parlait à quelques esprits d'élite; mais cette
-dureté continue et tant de sacrifices sans cesse renaissants
-fatiguaient le plus grand nombre, à commencer
-par le roi. Le favori du jour, le grand écuyer Cinq-Mars
-minait et noircissait le plus qu'il pouvait le cardinal
-dans l'esprit de Louis XIII. Il connaissait la
-conspiration du comte de Soissons, et sans en faire
-partie, il la favorisait. On pouvait compter sur lui
-pour le lendemain. La reine Anne, toujours en disgrâce
-malgré les deux fils qu'elle venait de donner à
-<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-la France, faisait au moins des v&oelig;ux pour la fin d'un
-pouvoir qui l'opprimait. Monsieur avait engagé sa
-parole, il est vrai bien peu sûre. On s'était ménagé
-de vastes intelligences dans toutes les parties du
-royaume, dans le clergé, dans le parlement. On conspirait
-jusque dans la Bastille, où le maréchal de
-Vitry et le comte de Cramail, tout prisonniers qu'ils
-étaient, avaient préparé un coup de main avec un
-secret admirablement gardé. L'abbé de Retz, qui avait
-alors vingt-cinq ans, préludait à sa carrière aventureuse
-par cet essai de guerre civile, qu'il avait
-même songé à inaugurer par un assassinat<a id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">&nbsp;[198]</a>. Le duc
-de Guise, échappé de l'archevêché de Reims et réfugié
-dans les Pays-Bas<a id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">&nbsp;[199]</a>, allait sans cesse de Bruxelles
-à Sedan et de Sedan à Bruxelles; il devait, quand le
-moment serait venu, se joindre aux conjurés et combattre
-avec eux. Mais le plus grand, le plus solide
-<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-espoir du comte de Soissons reposait sur l'Espagne:
-elle seule pouvait le mettre en état de sortir de Sedan,
-de marcher sur Paris et de briser le pouvoir de Richelieu;
-aussi envoya-t-il à Bruxelles un de ses gentilshommes
-les plus braves et les plus intelligents pour
-négocier avec les ministres espagnols et en obtenir de
-l'argent et des soldats. Ce gentilhomme s'appelait
-Alexandre de Campion. Il rencontra à Bruxelles
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et lui fit part de la mission dont
-il était chargé. Elle s'empressa de le seconder de tout
-son crédit. Comme nous verrons reparaître plus d'une
-fois ce personnage dans la vie de M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-et au milieu des plus tragiques aventures, il nous faut
-bien nous y arrêter quelques moments et le faire un
-peu connaître.</p>
-
-<p>Lui-même au reste a pris soin de se peindre dans un
-ouvrage intitulé <i>Recueil de Lettres qui peuvent servir
-à l'histoire, et diverses Poésies, à Rouen, aux
-dépens de l'auteur</i>, 1657. Cet écrit, destiné seulement
-à quelques personnes, fort peu remarqué dans le
-temps, et depuis aussi peu connu que s'il n'avait jamais
-été, n'en est pas moins, quoique le titre le dise,
-très précieux pour l'histoire. Il est dédié à cette célèbre
-Gillonne d'Harcourt, comtesse de Fiesque, un des
-aides de camp de Mademoiselle pendant la guerre de
-la Fronde, femme d'esprit, intrigante et galante. Le
-livre est à l'avenant. Alexandre de Campion s'y montre
-plein de prétentions au bel esprit et à la galanterie;
-il recueille avec soin tous les petits vers qu'il fit dans
-sa jeunesse pour les belles d'alors, et donne sans façon
-<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-les lettres qu'autrefois il écrivit, dans les circonstances
-les plus délicates, au comte de Soissons, au duc de
-Vendôme, au duc de Beaufort, au comte de Beaupuis,
-à de Thou, au duc de Bouillon, au duc de Guise, à
-M<sup>me</sup> de Montbazon et à M<sup>me</sup> de Chevreuse. On voit dans
-ces lettres qu'Alexandre de Campion, né, en 1610,
-d'une très bonne famille de Normandie, entré à vingt-quatre
-ans, en 1634, au service du jeune comte de
-Soissons, en qualité de gentilhomme, le suivit dans
-ses diverses campagnes, s'y distingua, et partagea
-peu à peu sa confiance avec Bardouville, Beauregard,
-Saint-Ibar, Varicarville, braves officiers et gens d'honneur,
-mais inquiets et un peu brouillons, qui flattaient
-l'ambition de leur maître, et le poussaient à
-jouer un grand rôle en France en renversant le cardinal
-de Richelieu. Alexandre de Campion nous apprend
-que, dès l'année 1636, le comte de Soissons
-méditait déjà ce qu'il exécuta un peu plus tard, qu'il
-s'entendait parfaitement avec le duc de Bouillon, et
-que l'un et l'autre s'efforcèrent d'attirer à Sedan le duc
-d'Orléans, afin de lever de là l'étendard de la révolte et
-de contraindre le roi à sacrifier son ministre. Campion
-alla à Blois pour décider le duc d'Orléans et lui indiquer
-les moyens les plus sûrs de se rendre à Sedan.
-En même temps il négociait avec Richelieu par le
-moyen du père Joseph. La fin de l'année 1636 et
-toute l'année 1637 se passèrent en ces intrigues, qui
-échouèrent par la peur qu'au moment d'agir éprouvèrent
-les conjurés à s'embarquer dans une pareille
-entreprise. Pendant que le comte de Soissons était
-<span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-réfugié à Sedan, son confident, resté à Paris, travaillait
-à lui faire des partisans par tous les moyens. Il se lia
-avec Cinq-Mars, et tandis que le comte avait un engagement
-secret avec une personne qu'il aimait et qui
-n'est pas ici nommée, Alexandre de Campion ne laissait
-pas de faire espérer sa main à diverses princesses et à
-leurs familles. En 1640, le complot, qui n'avait jamais
-été entièrement abandonné, se ranime et s'achève entre
-le duc de Bouillon et le comte de Soissons. Le grand
-écuyer, sans y entrer directement, promet son appui<a id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">&nbsp;[200]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-Emmanuel de Gondi, autrefois général des galeres,
-maintenant prêtre de l'Oratoire, père du duc de Retz
-et du futur cardinal, les présidents de Mesmes et Bailleul,
-sont consultés, non comme complices, mais
-comme amis. Richelieu les devine, et les éloigne de la
-cour et de Paris<a id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">&nbsp;[201]</a>. Après être resté quelque temps sur
-ce théâtre périlleux où il vit souvent l'abbé de Retz<a id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">&nbsp;[202]</a>,
-Campion est bientôt réduit à fuir lui-même à Sedan.
-On l'envoie à Bruxelles négocier avec l'Espagne. C'est
-alors qu'il connut M<sup>me</sup> de Chevreuse. La politique fit-elle
-seule les frais de cette liaison? Nous l'ignorons;
-mais lorsque Alexandre de Campion raconte au comte
-de Soissons tout ce qu'il doit à M<sup>me</sup> de Chevreuse, le
-comte, jeune et galant, plaisante un peu son jeune et
-galant gentilhomme sur ses succès auprès de la belle
-duchesse, et celui-ci lui répond avec une apparente
-modestie, mêlée d'assez de fatuité: «3 juin 1641.
-M. de Châtillon (qui commandait l'armée envoyée par
-Richelieu contre les rebelles) ne vous fait guère de
-<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-peur, puisque vous songez à me railler dans votre
-lettre, et c'est me savoir peu de gré des services que
-je vous rends en réunissant une illustre personne avec
-vous, et en vous procurant une amie qui ne l'avoit
-jamais été. Elle est persuadée de votre amitié par les
-compliments que vous lui faites dans votre lettre;
-mais si elle avoit vu celle que vous m'écrivez, peut-être
-n'agiroit-elle pas avec tant de chaleur, vos railleries
-n'étant pas trop obligeantes pour elle. Elle a
-écrit au comte-duc, de sorte que son assistance ne
-vous sera pas inutile; même, comme elle a tout pouvoir
-sur don Antonio Sarmiento, elle l'a fait écrire de
-la même manière, et elle a un très grand zèle pour
-vous. Je ne sais si vous en seriez quitte à si bon marché
-que vous pensez, si l'état de vos affaires vous obligeoit
-à faire un tour ici, ou si les siennes lui faisoient
-prendre le chemin de Sedan; mais si vous m'en
-croyez, vous n'aurez pas si bonne opinion de moi, puisqu'il
-est constant que j'envisage ces sortes de déités
-qui sont au-dessus de moi avec respect et vénération,
-et que comme elles n'ont garde de s'abaisser jusqu'à
-moi, je m'empêche bien d'élever mes prétentions jusqu'à
-elles. Après avoir parlé sincèrement, j'ose espérer
-que vous m'épargnerez à l'avenir, et elle aussi, qui
-se charge de solliciter vos affaires comme les siennes
-propres.» En effet, M<sup>me</sup> de Chevreuse, sans qu'il soit
-besoin de lui prêter des raisons plus particulières, servit
-avec chaleur une entreprise dirigée contre l'ennemi
-commun. Elle écrivit au comte-duc Olivarès, et appuya
-vivement auprès de lui les demandes du comte
-<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-de Soissons et du duc de Bouillon. A Bruxelles, elle
-entraîna don Antonio Sarmiento, et elle donna à Campion,
-ainsi qu'à l'abbé de Merci, agent d'intrigues au
-service de l'Espagne, des lettres pour le duc de Lorraine,
-où elle le pressait de ne pas manquer cette
-occasion suprême de réparer ses malheurs passés et
-de porter un coup mortel à Richelieu. Charles IV,
-sollicité à la fois par M<sup>me</sup> de Chevreuse, par son parent
-le duc de Guise, par le ministre espagnol, surtout
-par son inquiète et aventureuse ambition, rompit l'alliance
-solennelle qu'il venait de contracter tout récemment
-avec la France, entra dans le traité de l'Espagne
-et du comte de Soissons, et fit diligence pour aller au
-secours de Sedan. Le général Lamboy et le colonel de
-Metternic accoururent de Flandre avec six mille impériaux.
-En même temps M<sup>me</sup> de Chevreuse et les émigrés
-firent jouer tous les ressorts qui étaient entre leurs
-mains. La France et l'Europe étaient dans l'attente.
-Jamais Richelieu ne courut un plus grand danger, et
-la perte de la bataille de la Marfée lui serait peut-être
-devenue funeste, si le comte de Soissons n'eût trouvé
-la mort dans son triomphe.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse est-elle restée étrangère en 1642
-à la nouvelle conspiration de Monsieur, de Cinq-Mars
-et du duc de Bouillon? Ce serait donc la seule à laquelle
-elle n'ait pas pris part. Il est bien douteux
-qu'elle ne fût pas dans le secret, ainsi que la reine
-Anne, dont l'intelligence avec Cinq-Mars et Monsieur
-ne peut pas être contestée. Tout en se ménageant très
-soigneusement avec Louis XIII et avec son ministre,
-<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-Anne d'Autriche n'avait pas abandonné ses anciens
-sentiments ni même ses desseins, et elle eût pu être
-compromise dans l'affaire du comte de Soissons, si
-nous en croyons ces mots d'un billet d'Alexandre de
-Campion à M<sup>me</sup> de Chevreuse, du 15 août 1641:
-«N'ayez point de peur des lettres qui parlent de
-la <i>personne du monde pour qui vous avez le plus
-de dévouement</i>; M. de Bouillon et moi nous avons
-brûlé toutes celles qui étoient dans la cassette du
-comte.» Quant au complot de Cinq-Mars, la reine le
-connaissait certainement, et elle y donna les mains.
-La Rochefoucauld l'affirme plusieurs fois comme une
-chose où il a été mêlé: «L'éclat du crédit de M. Le
-Grand, dit-il, réveilla les espérances des mécontents;
-la reine et Monsieur s'unirent à lui; le duc
-de Bouillon et plusieurs personnes de qualité firent
-la même chose. M. de Thou vint me trouver de la
-part de la reine pour m'apprendre sa liaison avec
-M. le Grand, et qu'elle lui avoit promis que je serois
-de ses amis<a id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">&nbsp;[203]</a>.» Le duc de Bouillon déclare aussi que
-la reine s'entendait avec Monsieur et avec le grand
-écuyer, et qu'elle-même lui avait demandé son concours:
-«La reine<a id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">&nbsp;[204]</a>, que le cardinal avoit persécutée
-en tant de manières, ne douta point que si le roi
-venoit à mourir, ce ministre ne voulût lui ôter ses enfants
-pour se faire donner la régence<a id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">&nbsp;[205]</a>. Elle fit rechercher
-<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-le duc de Bouillon par de Thou secrètement et
-avec beaucoup d'instances. Elle lui fit demander que,
-le roi venant à mourir, il voulût lui promettre de la
-recevoir dans Sedan avec ses deux enfants, ne croyant
-pas, tant elle étoit persuadée des mauvaises intentions
-du cardinal et de son pouvoir, qu'il y eût aucun lieu
-de sûreté pour eux dans toute la France. De Thou dit
-encore au duc de Bouillon que, depuis la maladie du
-roi, la reine et Monsieur s'étoient liés étroitement
-ensemble, et que c'étoit par Cinq-Mars que leur
-liaison avoit été faite. Deux jours après, de Thou
-souhaita que la reine témoignât au duc de Bouillon
-la satisfaction qu'elle avoit de la manière dont il
-avoit répondu aux choses qui lui avoient été dites de
-sa part; ce qu'elle ne put faire qu'en peu de paroles
-et en passant pour aller à la messe, se remettant du
-reste à de Thou comme ayant en lui une confiance
-entière.» Turenne écrivant un an après à sa s&oelig;ur,
-<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-M<sup>lle</sup> de Bouillon, lui dit: «Vous pouvez juger combien
-il doit être sensible à mon frère de voir la reine et
-Monsieur tout-puissants, et d'avoir perdu Sedan pour
-l'amour d'elle<a id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">&nbsp;[206]</a>.» Or, où la reine Anne s'était si fort
-engagée, M<sup>me</sup> de Chevreuse n'avait guère dû s'abstenir.
-Ajoutez qu'elle était depuis longtemps très-liée avec de
-Thou, qui s'était compromis pour elle dans une affaire
-qu'il nous est impossible de déterminer, mais où nous
-savons qu'il eut grand'peine à obtenir son pardon du
-cardinal, comme il le reconnaît lui-même dans le
-tragique procès qui le conduisit à l'échafaud<a id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">&nbsp;[207]</a>. Un
-ami de Richelieu, qui ne se nomme pas, mais qui
-paraît bien informé, n'hésite point à mettre M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, ainsi que la reine, parmi ceux qui alors
-ont voulu le renverser: «M. le Grand, écrit-il au
-cardinal<a id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">&nbsp;[208]</a>, a été poussé à son mauvais dessein par la
-reine mère, par sa fille (la reine d'Angleterre) qui
-est en Hollande, par la reine de France, par M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, par Montaigu et autres papistes du parti
-malin d'Angleterre.» Enfin le cardinal lui-même, dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-les premiers jours de juin 1642, retiré à Tarascon
-pour sa santé sans doute, mais aussi pour sa sûreté,
-avec ses deux confidents les plus dévoués, Mazarin et
-Chavigni, et les fidèles régiments de ses gardes, se
-sentant environné de périls sans savoir encore d'où
-ils viennent, et faisant représenter à Louis XIII la
-gravité de la situation, cite ce qu'on lui écrit des
-mouvements que se donne M<sup>me</sup> de Chevreuse parmi
-les indices les plus alarmants<a id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">&nbsp;[209]</a>.</p>
-
-<p>Mais bientôt l'&oelig;il de Richelieu perce la nuit qui
-l'enveloppe; il voit clair dans les menées du grand
-écuyer que depuis longtemps il surveillait: une trahison,
-dont le secret est demeuré impénétrable à toutes
-les recherches depuis deux siècles, fait tomber entre
-ses mains le traité conclu avec l'Espagne, par l'intermédiaire
-de Fontrailles, au nom de Monsieur, de Cinq-Mars
-et du duc de Bouillon. Dès lors, le cardinal se
-<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-tient assuré de la victoire. Il connaissait Louis XIII;
-il savait qu'il avait pu, dans quelque accès de son
-humeur mobile et bizarre, se plaindre de son ministre
-auprès de son favori, souhaiter même d'en être délivré,
-et prêter l'oreille à d'étranges propos<a id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">&nbsp;[210]</a>; mais il
-savait aussi à quel point il était roi et Français, et
-dévoué à leur commun système. Il se hâta donc d'envoyer
-Chavigni à Narbonne avec les preuves authentiques
-du traité d'Espagne. A la vue de ces preuves<a id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">&nbsp;[211]</a>,
-<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-Louis se trouble; il a peine à en croire ses yeux, il
-tombe dans une sombre mélancolie, et il n'en sort
-qu'avec des éclats d'indignation contre celui qui a pu
-abuser ainsi de sa confiance et conspirer avec l'étranger.
-On n'a pas besoin de l'enflammer; il est le premier
-à demander une punition exemplaire; pas un
-jour, pas une heure il ne s'attendrit sur la jeunesse
-d'un coupable qui lui a été si cher; il ne pense qu'à
-son crime, et signe sans hésiter l'arrêt de sa mort. S'il
-épargne le duc de Bouillon, c'est pour acquérir Sedan.
-Il fait grâce à son frère, le duc d'Orléans, mais en le
-déshonorant et en lui ôtant tout pouvoir dans l'État. Sur
-<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-un bruit parti d'un domestique de Fontrailles, et que
-les mémoires de Fontrailles confirment pleinement<a id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">&nbsp;[212]</a>,
-ses soupçons se portent sur la reine<a id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">&nbsp;[213]</a>, et on ne parvint
-jamais à lui arracher de l'esprit qu'ici, comme
-dans l'affaire de Chalais, Anne d'Autriche ne s'entendît
-avec Monsieur. Qu'eût-il dit s'il avait lu la relation
-de Fontrailles, les mémoires du duc de Bouillon,
-le billet de Turenne et la déclaration de La Rochefoucauld?
-A nos yeux, l'accord de ces témoignages est
-décisif. Les paroles du duc de Bouillon et de La
-Rochefoucauld sont telles qu'on n'en peut révoquer
-en doute l'autorité qu'en imputant à l'un et à l'autre
-non pas une erreur, mais un mensonge, et un mensonge
-à la fois gratuit et odieux. La reine fit tout au
-monde pour conjurer ce nouvel orage et persuader
-son innocence au roi et à Richelieu. Nous avons vu
-qu'en 1637 les protestations les plus solennelles, les
-serments les plus saints ne lui avaient pas coûté pour
-démentir d'abord ce qu'ensuite il lui avait bien fallu
-<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-confesser. En 1642, elle eut recours aux mêmes
-moyens. Elle descendit à des humilités aussi incompatibles
-avec une bonne conscience qu'avec sa dignité
-et son rang. Elle fit paraître «une grande horreur
-pour l'ingratitude du grand écuyer;» elle déclara
-qu'elle se remettait sans réserve entre les mains du
-cardinal, qu'elle ne voulait plus se gouverner que
-par ses conseils, et qu'elle chercherait désormais tout
-son bonheur en ses enfants, dont elle abandonnait
-l'éducation à Richelieu. Elle lui écrivit elle-même
-pour lui demander avec tendresse des nouvelles de sa
-santé, comme autrefois elle lui avait demandé sa
-main et offert la sienne en signe d'éternelle alliance,
-ajoutant très-humblement qu'il ne se donnât pas la
-fatigue de lui répondre<a id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">&nbsp;[214]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-Anne fit bien plus, elle ne se borna pas à la dissimulation
-et au mensonge: dans ce péril extrême,
-elle alla jusqu'à se tourner contre la courageuse amie
-qui se dévouait pour elle. Elle l'eût embrassée comme
-une libératrice, si la fortune se fût déclarée en sa faveur;
-vaincue et désarmée, elle l'abandonna. Comme
-elle avait protesté de son horreur pour la conspiration
-qui avait échoué et pour ses deux imprudents et infortunés
-complices qui montèrent, sans la nommer,
-sur l'échafaud, ainsi, voyant le roi et Richelieu déchaînés
-contre M<sup>me</sup> de Chevreuse et bien décidés à
-repousser les nouvelles instances que faisait sa famille
-pour obtenir son rappel, la reine, loin d'intercéder
-pour son ancienne favorite, se joignit à ses ennemis;
-et, afin de donner le change sur ses propres sentiments
-et de paraître applaudir à ce qu'elle ne pouvait
-empêcher, elle demanda comme une grâce toute particulière
-qu'on tînt la duchesse éloignée de sa personne
-et même de la France. «La reine, écrit à
-Richelieu son ministre des affaires étrangères, Chavigny<a id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">&nbsp;[215]</a>,
-la reine m'a demandé avec soin s'il étoit vrai
-que M<sup>me</sup> de Chevreuse revînt; et, sans attendre ce que
-je lui repondrois, elle m'a témoigné qu'elle seroit
-marrie de la voir présentement en France, qu'elle la
-<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-connoissoit pour ce qu'elle étoit, et elle m'a ordonné
-de prier Son Éminence de sa part, si elle avoit quelque
-envie de faire quelque chose pour M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-que ce fût sans lui permettre son retour en France.
-J'ai assuré Sa Majesté qu'elle auroit satisfaction sur
-ce point.»&mdash;«Je n'ai jamais vu une plus véritable
-et plus sincère satisfaction que celle qu'a eue la reine
-d'apprendre ce que je lui ai dit de la part de Monseigneur.
-Elle proteste que non-seulement elle ne veut
-point que M<sup>me</sup> de Chevreuse l'approche, mais qu'elle
-est résolue, comme à son propre salut, de ne plus
-souffrir que personne lui parle contre la moindre
-chose de son devoir<a id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">&nbsp;[216]</a>.»</p>
-
-<p>Voilà donc M<sup>me</sup> de Chevreuse tombée, ce semble, au
-dernier degré du malheur. Sa situation était affreuse;
-elle souffrait dans toutes les parties de son c&oelig;ur; plus
-d'espoir de revoir sa patrie, ses enfants, sa fille Charlotte.
-Ne tirant presque rien de France, elle était à
-bout de ressources, d'emprunts et de dettes. Elle
-apprenait combien il est dur <i>de monter et de descendre
-l'escalier de l'étranger</i><a id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">&nbsp;[217]</a>, d'avoir à subir tour à tour
-la vanité de ses promesses et la hauteur de ses dédains.
-Et pour qu'aucune amertume ne lui fût épargnée, celle
-qui lui devait au moins une fidélité silencieuse se rangeait
-ouvertement du côté de la fortune et de Richelieu.
-Elle passa ainsi quelques mois bien douloureux, sans
-nul autre soutien que son courage. Tout à coup, le
-<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-4 décembre 1642, le redouté cardinal, victorieux de
-tous ses ennemis au dehors et au dedans, maître absolu
-du roi et de la reine, succombe au faîte de la
-puissance. Louis XIII ne tarda pas à le suivre; mais,
-forcé bien malgré lui de confier la régence à la reine
-et de nommer son frère lieutenant général du royaume,
-il leur imposa un conseil sans lequel ils ne pouvaient
-rien, et où dominait, en qualité de premier ministre,
-l'homme le plus dévoué au système de Richelieu, son
-ami particulier, son confident et sa créature, le cardinal
-Jules Mazarin. Ce n'était point assez de cette
-mesure bizarre qui, par défiance de la future régente,
-mettait en quelque sorte la royauté en commission;
-Louis XIII ne crut avoir assuré après lui le repos de
-ses États qu'en confirmant et en perpétuant, autant
-qu'il était en lui, l'exil de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Dans sa
-pieuse aversion pour la vive et entreprenante duchesse,
-il avait coutume de l'appeler <i>le Diable</i>. Il n'aimait
-guère plus, il craignait presque autant, l'ancien
-garde des sceaux Châteauneuf, enfermé dans la citadelle
-d'Angoulême. Comme si l'ombre du cardinal le
-gouvernait encore à son lit de mort, avant d'expirer il
-inscrivit dans son testament, dans la déclaration royale
-du 21 avril<a id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">&nbsp;[218]</a> contre Châteauneuf et M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-cette clause extraordinaire: «D'autant, dit le roi, que
-pour de grandes raisons, importantes au bien de notre
-service, nous avons été obligé de priver le sieur de
-<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-Châteauneuf de la charge de garde des sceaux de
-France, et de le faire conduire au château d'Angoulême,
-où il a demeuré jusqu'à présent par nos ordres,
-nous voulons et entendons que ledit sieur de Châteauneuf
-demeure au même état qu'il est de présent audit
-château d'Angoulême jusques après la paix conclue
-et exécutée, à la charge néanmoins qu'il ne pourra
-lors être mis en liberté que par l'ordre de la dame
-régente, avec l'avis du conseil qui ordonnera d'un
-lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du
-royaume, ainsi qu'il sera jugé pour le mieux. Et
-comme notre dessein est de prévoir tous les sujets qui
-pourroient en quelque sorte troubler l'établissement
-que nous avons fait pour conserver le repos et la tranquillité
-de notre État, la connoissance que nous avons
-de la mauvaise conduite de la dame duchesse de Chevreuse,
-des artifices dont elle s'est servie jusques ici
-pour mettre la division dans notre royaume, les factions
-et les intelligences qu'elle entretient au dehors
-avec nos ennemis nous font juger à propos de lui défendre,
-comme nous lui défendons, l'entrée de notre
-royaume pendant la guerre, voulons même qu'après
-la paix conclue et exécutée elle ne puisse retourner
-dans notre royaume que par les ordres de ladite dame
-reine régente, avec l'avis dudit conseil, à la charge
-néanmoins qu'elle ne pourra faire sa demeure ni être
-en aucun lieu proche de la cour et de ladite dame
-reine.» Ces solennelles paroles désignaient M<sup>me</sup> de
-Chevreuse et Châteauneuf comme les deux plus illustres
-victimes du règne qui allait finir, mais aussi comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-les chefs de la politique nouvelle qui semblait appelée
-à remplacer celle de Richelieu. Louis XIII rendit le
-dernier soupir le 14 mai 1643. Quelques jours après,
-le même parlement qui avait enregistré son testament,
-le réformait; la nouvelle régente était délivrée de
-toute entrave et mise en possession de l'absolue souveraineté;
-Châteauneuf sortait de prison, et M<sup>me</sup> de
-Chevreuse quittait Bruxelles en triomphe pour revenir
-en France et à la cour.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE CINQUIÈME<br />
-<span class="medium">MAI, JUIN ET JUILLET 1643</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-RETOUR DE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE A PARIS ET A LA COUR.&mdash;NOUVELLES
-DISPOSITIONS DE LA REINE. ANNE D'AUTRICHE ET MAZARIN.&mdash;EFFORTS
-DE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE CONTRE LE SYSTÈME ET LES CRÉATURES DE
-RICHELIEU, ET EN FAVEUR DE L'ANCIEN PARTI DE LA REINE. SES SOLLICITATIONS
-POUR CHATEAUNEUF.&mdash;POUR LES VENDÔME.&mdash;POUR LA
-ROCHEFOUCAULD.&mdash;SA POLITIQUE INTÉRIEURE ET EXTÉRIEURE.&mdash;ELLE
-EST LE VRAI CHEF DU PARTI DES IMPORTANTS.&mdash;VAINCUE DANS TOUTES
-SES DÉMARCHES AUPRÈS DE LA REINE, ELLE SONGE A RECOURIR A D'AUTRES
-MOYENS.&mdash;LA CRISE DEVENUE INÉVITABLE ÉCLATE A L'OCCASION
-DE LA QUERELLE DE M<sup>ME</sup> DE MONTBAZON ET DE M<sup>ME</sup> DE LONGUEVILLE.</p>
-
-<p class="space"><i>La Gazette</i> de Renaudot, le Moniteur du temps<a id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">&nbsp;[219]</a>,
-contenait, le 20 juin 1643, l'article suivant:</p>
-
-<p>«Leurs Majestés ayant envoyé à Bruxelles le sieur
-de Boispille, intendant de la maison du duc de Chevreuse,
-pour haster le retour de la duchesse sa femme,
-elle en partit le 6 de ce mois accompagnée de vingt
-carrosses des seigneurs et dames les plus qualifiés de
-cette cour-là, qui l'ayant conduite jusques à Notre-Dame-de-Hau,
-elle vint le lendemain coucher à Mons
-en Hainault, passant au travers de l'armée espagnole
-campée dans la vallée dudit Mons, et de là par Condé
-arriva le 9 à Cambrai, estant partout bien dignement
-<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-reçue des chefs et gouverneurs du païs, et par chacun
-en leur gouvernement accompagnée jusques à une
-lieue au delà dudit Cambrai, où le sieur d'Hocquincourt<a id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">&nbsp;[220]</a>
-l'alla recevoir sur la frontière de France, et
-l'ayant conduite à Péronne dont il était gouverneur,
-lui fit faire une réception magnifique. Elle y fut aussi
-complimentée par la duchesse de Chaulne, et de là
-conduite le douzième jour par le duc de Chaulne (son
-beau-frère, le second frère du connétable de Luynes)
-en sa maison où ils la traitèrent splendidement. Et
-estant partie de Chaulne le mesme jour, elle alla coucher
-à Roye; le 13 à la Versine, maison du sieur de
-Saint-Simon, frère du duc du mesme nom, où elle
-fust aussi très bien reçue et traitée de mesme, et où le
-duc de Chevreuse l'attendoit. Enfin le 14 de ce mois,
-elle arriva à Paris dix ans après en estre sortie; dans
-laquelle absence cette princesse a fait voir ce que peut
-un excellent esprit comme le sien, malgré tous les
-traits de la fortune que sa constance a surmontés.
-Elle alla saluer à l'instant Leurs Majestés, en laquelle
-visite elle reçut tant de témoignages de l'affection de
-la reine, et lui rendit aussi tant de preuves de son
-zèle à tout ce qui regarde son service et tant de résignation
-à ses volontés, qu'il parut bien que la longueur
-du temps, ni la distance des lieux, ni les espines
-des affaires, ne peuvent rien que sur les âmes vulgaires.
-Aussi le grand cortége de cette cour qui la
-<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-visite incessamment, et qui rend trop petit le grand
-espace de son hostel<a id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">&nbsp;[221]</a>, ne ravit point tant un chacun
-en admiration comme la remarque qu'on a faite que
-les fatigues de ses longs voyages, ni les efforts de cette
-rigoureuse fortune n'ont apporté aucun changement
-à sa magnanimité naturelle, ni, ce qui est le plus
-extraordinaire, à sa beauté.»</p>
-
-<p>Voilà l'apparence; voici maintenant la vérité.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse avait alors quarante-trois ans.
-Sa beauté, éprouvée par les fatigues, se soutenait encore,
-mais commençait à décliner. Le goût de la galanterie
-subsistait, mais amorti, et celui des affaires
-prenait le dessus. Elle avait vu les hommes d'État les
-plus célèbres de l'Europe; elle connaissait presque
-toutes les cours, le fort et le faible des divers gouvernements,
-et elle avait acquis une grande expérience.
-Elle espérait retrouver la reine Anne telle qu'elle
-l'avait laissée, n'aimant pas les affaires et très-disposée
-à se laisser conduire à ceux pour qui elle avait une
-affection particulière; et comme M<sup>me</sup> de Chevreuse se
-croyait la première affection de la reine, elle pensait
-bien exercer sur elle le double ascendant de l'amitié
-<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-et de la capacité. Plus ambitieuse pour ses amis que
-pour elle-même, elle les voyait déjà récompensés de
-leurs longs sacrifices, remplaçant partout les créatures
-de Richelieu, et à leur tête, comme premier ministre,
-celui qui, pour elle, s'était séparé du cardinal triomphant,
-et avait supporté un emprisonnement de dix
-années. Elle ne faisait pas grand état de Mazarin
-qu'elle ne connaissait point, qu'elle n'avait jamais vu,
-et qui lui paraissait sans appui à la cour et en France,
-tandis qu'elle se sentait portée par tout ce qu'il y avait
-d'illustre, de puissant, d'accrédité. Elle se croyait
-sûre de Monsieur, son ancien complice en tant de
-conspirations, et que devait aisément gouverner sa
-femme, la belle Marguerite, s&oelig;ur de Charles IV. Elle
-disposait à peu près de la maison de Rohan et de la
-maison de Lorraine, particulièrement du duc de Guise
-et du duc d'Elbeuf, comme elle tout récemment revenus
-de Flandre. Elle comptait sur les Vendôme, le
-père et ses deux fils, le duc de Merc&oelig;ur et le duc de
-Beaufort, sur le duc de La Valette et sur La Vieuville,
-ses anciens compagnons d'exil en Angleterre, sur le
-duc de Bouillon, si maltraité dans la même cause, sur
-La Rochefoucauld dont l'esprit et les prétentions lui
-étaient connus, sur milord Montaigu, qui possédait
-alors toute la confiance d'Anne d'Autriche, sur La
-Châtre, ami des Vendôme et colonel général des
-Suisses, sur Tréville, sur Beringhen, sur Jars, sur La
-Porte, et sur tant d'autres qui sortaient d'exil, de prison
-ou de disgrâce. Parmi les femmes, sa belle-mère
-et sa belle-s&oelig;ur lui semblaient tout acquises, M<sup>me</sup> de
-<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-Montbazon et M<sup>me</sup> de Guymené, les deux grandes
-beautés du jour, qui traînaient après elles une cour
-nombreuse d'adorateurs anciens et nouveaux. Elle
-savait aussi qu'un des premiers actes de la régente
-avait été de rappeler auprès de sa personne deux nobles
-victimes de Richelieu, M<sup>me</sup> de Senecé et M<sup>me</sup> de
-Hautefort, dont la piété et la vertu conspireraient utilement
-avec d'autres influences et leur donneraient un
-précieux appui dans l'intérieur le plus particulier
-d'Anne d'Autriche. Tous ces calculs semblaient certains,
-toutes ces espérances parfaitement fondées, et
-M<sup>me</sup> de Chevreuse quitta Bruxelles dans la ferme persuasion
-qu'elle allait rentrer au Louvre en conquérante.
-Elle se trompait: la reine était changée ou bien
-près de l'être.</p>
-
-<p>Le temps est venu de remettre Anne d'Autriche à
-la place qui lui appartient dans l'histoire. Ce n'était
-pas une personne ordinaire. Belle, ayant besoin d'être
-aimée, et en même temps vaine et fière, elle avait été
-blessée des froideurs et des négligences de son mari,
-et, par esprit de vengeance et aussi de coquetterie,
-elle s'était complu à faire autour d'elle plus d'une
-passion, sans franchir jamais, même avec Buckingham,
-les bornes d'une galanterie espagnole plus ou moins
-vive. Elle avait supporté impatiemment d'être traitée
-sans conséquence, privée de tout crédit et tenue en
-une sorte de disgrâce permanente par le roi et par
-Richelieu; de là une opposition sourde, mais constante,
-au gouvernement du cardinal. Elle s'était
-même engagée dans diverses entreprises qui, comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-nous l'avons vu, lui avaient fort mal réussi et
-l'avaient jetée en d'assez grands dangers. Elle appelait
-alors à son aide une autre de ses qualités de
-femme et d'Espagnole, la dissimulation. Le malheur
-lui avait enseigné vite «cette laide, mais nécessaire
-vertu,» comme dit M<sup>me</sup> de Motteville<a id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">&nbsp;[222]</a>, et on a pu
-reconnaître qu'elle y avait fait de rapides progrès.
-Naturellement paresseuse, elle n'aimait pas les affaires,
-mais elle était sensée, même courageuse, capable
-d'entendre et de suivre la raison. Jusque-là elle
-avait joué un double jeu: se faire en secret des partisans,
-encourager et pousser les mécontents, tâcher
-d'échapper au joug du cardinal, et cependant lui faire
-bonne mine, l'endormir par de fausses démonstrations,
-s'humilier au besoin, gagner du temps et attendre.
-Depuis la mort de Richelieu, se sentant plus
-forte et de ses deux enfants et de la maladie irrémédiable
-de Louis XIII, elle n'avait eu qu'un seul but,
-auquel elle avait tout sacrifié: être régente, et elle y
-était parvenue, grâce à une rare patience, à des ménagements
-infinis, à une conduite habile et soutenue, grâce
-aussi au service inespéré que lui rendit Mazarin, qui
-jouissait alors d'un grand crédit auprès du roi. Anne
-n'avait rien négligé pour désarmer les ressentiments de
-son mari; elle n'avait cessé de l'entourer de soins, passant
-les jours et les nuits auprès de lui; elle lui avait
-protesté avec larmes qu'elle ne lui avait jamais manqué,
-et que toutes les accusations dont on l'avait chargée
-<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-dans l'affaire de Chalais, étaient sans fondement. Elle
-avait fort peu gagné sur l'esprit du roi; il s'était
-contenté de répondre, ainsi que nous l'avons dit:</p>
-
-<p>«Dans l'état où je suis, je dois lui pardonner, mais
-je ne suis pas obligé de la croire<a id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">&nbsp;[223]</a>.» Il voulait l'exclure
-de la régence, avec son frère, le duc d'Orléans,
-qu'il n'estimait ni n'aimait. Mazarin eut grand'peine
-à lui faire comprendre qu'il était impossible de
-priver le reine du titre de régente, et que tout ce qu'on
-pouvait faire était de lui ôter toute influence, à l'aide
-d'un conseil fortement constitué dont elle serait obligée
-de suivre les avis en se conformant à la majorité
-des voix. Anne subit sans murmure ces dures et humiliantes
-conditions; elle reconnut la déclaration
-royale du 21 avril, qui resserrait son autorité dans
-des bornes fort étroites et consacrait l'exil de Châteauneuf
-et de M<sup>me</sup> de Chevreuse; elle la signa et
-s'engagea à la maintenir. Après tout, elle était en
-possession de la régence, et comme elle la devait à la
-combinaison même qui limitait son pouvoir, loin de
-savoir mauvais gré de cette combinaison à celui qui
-en était l'auteur, elle la regarda comme un premier
-service qui méritait quelque reconnaissance. Voilà ce
-que n'ont pas vu la plupart des historiens, mais ce qui
-n'a pas échappé à la pénétration de La Rochefoucauld,
-mêlé à toutes les intrigues de ce moment. «Le cardinal
-Mazarin, dit-il, justifia en quelque sorte cette déclaration
-injurieuse; il la fit passer comme un service
-<span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-important qu'il rendoit à la reine, et comme le seul
-moyen qui pouvoit faire consentir le roi à la régence.
-Il lui fit voir qu'il lui importoit peu à quelles conditions
-elle la reçût, pourvu que ce fût du consentement
-du roi, et qu'elle ne manqueroit pas de moyens dans
-la suite pour affermir son pouvoir et pour gouverner
-seule. Ces raisons, appuyées de quelques apparences
-et de toute l'industrie du cardinal, étoient reçues de
-la reine avec d'autant plus de facilité que celui qui les
-disoit commençoit à ne lui être pas désagréable<a id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">&nbsp;[224]</a>.»</p>
-
-<p>Mazarin, en effet, n'avait jamais été pour rien dans
-les déplaisirs que la reine avait essuyés: elle n'avait
-donc aucune raison d'être contre lui, sinon qu'il avait
-été un des amis particuliers de Richelieu; mais il
-n'avait aucune des manières du cardinal, il avait pris
-part au rappel de bien des exilés, et défendu la régence
-de la reine contre les ombrages du roi. Sa capacité
-était éprouvée, et Anne, avec sa paresse et son
-inexpérience, au début d'un règne qu'environnaient de
-toutes parts, au dedans et au dehors, les plus grandes
-difficultés, avait besoin de quelqu'un qui lui laissât
-l'honneur de l'autorité suprême, mais qui se chargeât
-du poids des affaires; et en regardant parmi ses
-amis, elle n'en voyait aucun dont les talents fussent
-assez certains pour emporter sa confiance. Elle faisait
-grand cas de l'esprit de La Rochefoucauld, mais
-elle ne pouvait songer à un aussi jeune ministre.
-Les deux hommes qui, avec lui, étaient le plus près
-<span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-d'elle, le duc de Beaufort, le plus jeune fils du duc de
-Vendôme, et son grand aumônier, Potier, évêque de
-Beauvais, lui paraissaient des serviteurs dévoués pour
-qui elle se proposait de faire beaucoup un jour, mais
-sans oser leur remettre encore le gouvernement. Attendre
-un peu lui semblait donc le parti le plus sage.
-Mazarin eut avec la reine plus d'une entrevue secrète.
-Il s'y montra empressé à la servir, ne répugnant pas
-à lui sacrifier quelques-uns des anciens ministres de
-Richelieu qui lui déplaisaient le plus, et à s'entendre
-avec ceux de ses amis envers lesquels elle se croyait
-des obligations indispensables. Il eut l'art de se mettre
-assez bien avec l'évêque de Beauvais, qui gouvernait
-la conscience de la reine. Il le trompa, il trompa le
-duc de Beaufort et tout le monde, en affectant un
-grand désintéressement et en faisant mine d'être tout
-prêt à s'en aller jouir à Rome, au sein de sa famille
-et des arts, des avantages et des honneurs du cardinalat<a id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">&nbsp;[225]</a>.</p>
-
-<p>Enfin, il est un point délicat que La Rochefoucauld
-touche à peine, mais que l'histoire ne peut laisser
-dans l'ombre, à moins de négliger ce qui fit d'abord
-la force de Mazarin et devint bientôt le n&oelig;ud et la
-clef de la situation: Anne d'Autriche était femme, et
-Mazarin ne lui déplut pas. Nous l'avons dit ailleurs<a id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">&nbsp;[226]</a>:
-«Après avoir été longtemps opprimée, l'autorité royale
-souriait à Anne d'Autriche, et son âme espagnole avait
-<span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
-besoin de respects et d'hommages. Mazarin les lui prodigua.
-Il se mit à ses pieds pour arriver jusqu'à son
-c&oelig;ur. Au fond, elle n'était guère touchée de la grande
-accusation qu'on élevait déjà contre lui, qu'il était
-étranger, car elle aussi elle était étrangère; peut-être
-même lui était-ce là un attrait mystérieux, et trouvait-elle
-un charme particulier à s'entretenir avec son
-premier ministre dans sa langue maternelle, comme
-avec un compatriote et un ami. Ajoutez à tout cela les
-manières et l'esprit de Mazarin: il était souple et insinuant,
-toujours maître de lui-même, d'une sérénité
-inaltérable dans les circonstances les plus graves,
-plein de confiance en sa bonne étoile, et répandant
-cette confiance autour de lui. Il faut dire aussi que,
-tout cardinal qu'il était, Mazarin n'était pas prêtre;
-qu'Anne d'Autriche avait à peine quarante et un ans
-et qu'elle était belle encore; que son ministre avait le
-même âge, qu'il était fort bien fait et de la figure la
-plus agréable, où la finesse s'unissait à une certaine
-grandeur. Il avait promptement reconnu que sans famille,
-sans établissement, sans appui en France, environné
-de rivaux et d'ennemis, toute sa force était
-dans la reine. Il s'appliqua donc, par-dessus toutes
-choses, à pénétrer dans son c&oelig;ur, comme aussi l'avait
-tenté Richelieu; mais il possédait bien d'autres moyens
-pour y réussir. Le beau et doux cardinal réussit donc.
-Une fois maître du c&oelig;ur<a id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">&nbsp;[227]</a> il dirigea aisément l'esprit
-<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-d'Anne d'Autriche, et lui enseigna l'art difficile de
-poursuivre toujours le même but à l'aide des conduites
-les plus diverses, selon la diversité des circonstances.»</p>
-
-<p>Mais combien ne fallut-il pas à Mazarin de temps
-et de soins pour amener là Anne d'Autriche et triompher
-peu à peu de ses scrupules de toute sorte! L'histoire
-des progrès de Mazarin dans le c&oelig;ur de la reine
-est l'histoire véritable des trois premiers mois de la
-régence. Anne commença par se résoudre sans répugnance,
-le 18 mai 1643, à garder, pour quelque temps
-au moins, le ministre que lui laissait et lui recommandait
-Louis XIII. On verra où elle en était arrivée
-le 2 septembre de la même année.</p>
-
-<p>Il lui était impossible de conserver la disposition de
-la déclaration royale qui établissait Mazarin premier
-ministre, chef du conseil sous M. le Prince, puisqu'elle
-voulait faire casser par le parlement toute
-cette partie du testament du feu roi, comme limitant,
-contre tous les usages, l'autorité de la régente. Il fut
-donc convenu, dans des conciliabules préliminaires,
-que Mazarin renoncerait à l'espèce de droit que lui
-donnait la déclaration royale, mais qu'en même
-temps la régente, dégagée de toute entrave, lui offrirait
-spontanément à peu près le même rang, en sorte
-qu'il tiendrait son pouvoir, non de la volonté du roi
-défunt, mais de la libre faveur de la reine. Tout
-cela fut arrêté entre eux dans un tel secret que la surprise
-fut fort grande et générale lorsque, le 18 mai,
-on vit le parlement investir la régente de l'autorité
-<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-souveraine, et le même jour, le cardinal Mazarin mis
-à la tête du cabinet. Il y avait eu là une trame habilement
-ourdie que la reine avait cachée à tous ceux
-de ses amis qui étaient opposés à Mazarin. Et dès ce
-jour aussi, le cardinal put reconnaître qu'il avait
-trouvé, dans la reine Anne, en fait de dissimulation et
-de conduite politique, une écolière digne de lui et déjà
-très-avancée.</p>
-
-<p>Mazarin s'établit de bonne heure auprès d'Anne
-d'Autriche par le double talent d'homme d'État laborieux
-et infatigable et de courtisan consommé. Il prit
-sur lui tous les soucis du gouvernement, et lui renvoya
-l'honneur des succès qui ne se firent pas attendre.
-Il mit une adresse et une constance merveilleuses
-à l'éclairer sans jamais la blesser. Son grand art fut
-de lui persuader qu'il ne voulait du pouvoir que pour
-la mieux servir; qu'étranger, sans famille et sans
-amis, il dépendait entièrement d'elle et voulait tirer
-d'elle seule tout son appui. Un pareil langage, soutenu
-d'une capacité de premier ordre, ne pouvait manquer
-de plaire, et on peut dire avec vérité que la veuve de
-Louis XIII avait déjà auprès d'elle un autre Richelieu
-dans les premiers jours de juin 1643, lorsque M<sup>me</sup> de
-Chevreuse quitta Bruxelles.</p>
-
-<p>Disciple et confident de Richelieu et de Louis XIII,
-Mazarin avait hérité de leur opinion et de leurs sentiments
-sur M<sup>me</sup> de Chevreuse. Sans l'avoir jamais vue,
-il la connaissait, et il la redoutait profondément, ainsi
-que son ami Châteauneuf. Une favorite d'un tel esprit,
-d'un tel caractère, pleine de séduction et de courage,
-<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-ayant dans sa main un homme ambitieux et
-capable, et en secret attachée au duc de Lorraine, à
-l'Autriche et à l'Espagne, était absolument incompatible
-avec la faveur à laquelle il aspirait et avec tous
-ses desseins diplomatiques et militaires. Il sentit qu'il
-n'y avait pas place à la fois pour elle et pour lui dans
-le c&oelig;ur d'Anne d'Autriche, et il s'apprêta à la combattre,
-mais à sa manière, doucement et par degrés,
-selon les occasions.</p>
-
-<p>Mazarin avait un secret et puissant allié contre
-M<sup>me</sup> de Chevreuse dans le goût nouveau et toujours
-croissant de la reine pour le repos et la vie tranquille.
-Elle s'était autrefois un peu agitée parce qu'elle souffrait
-de plus d'une manière; maintenant, parvenue au
-pouvoir suprême, heureuse et commençant à s'attacher,
-elle avait peur des troubles et des aventures, et elle
-craignait M<sup>me</sup> de Chevreuse presque autant qu'elle
-l'aimait. L'habile cardinal s'appliqua à nourrir ces
-inquiétudes. Il s'appuya sur la princesse de Condé,
-alors très en crédit auprès de la reine par son propre
-mérite, par celui de son mari, M. le Prince, par les
-éclatants exploits de son fils, le duc d'Enghien, par
-les services de son gendre, le duc de Longueville, qui
-avait honorablement commandé les armées en Italie
-et en Allemagne, et par sa fille M<sup>me</sup> de Longueville,
-récemment mariée et déjà les délices des salons et de
-la cour. M<sup>me</sup> la Princesse, Charlotte-Marguerite de
-Montmorency, si célèbre autrefois par sa beauté,
-avait aussi, comme la reine Anne, aimé les hommages;
-mais, quoique belle encore, elle était devenue
-<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-sérieuse et d'une piété assez vive. Elle n'aimait pas
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et elle détestait Châteauneuf qui,
-en 1632, à Toulouse, avait présidé au jugement et à
-la condamnation de son frère Henri. Elle avait donc
-travaillé, de concert avec Mazarin, à détruire ou du
-moins à affaiblir M<sup>me</sup> de Chevreuse auprès de la reine.
-On s'était armé de la dernière volonté de Louis XIII,
-et on était parvenu à faire presque un scrupule à la
-reine d'y manquer si vite. On lui avait fait entendre
-que les anciens jours ne pouvaient revenir, que les
-amusements et les passions de la première jeunesse
-étaient «de mauvais accompagnements<a id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">&nbsp;[228]</a>» d'un autre
-<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-âge, qu'elle était avant tout mère et reine, que M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, emportée et dissipée, ne lui convenait plus,
-qu'elle n'avait porté bonheur à personne, et qu'en la
-comblant de biens et d'honneurs on acquitterait suffisamment
-envers elle la dette de la reconnaissance.</p>
-
-<p>Pour rendre ce qu'elle devait à son rang et à leur
-ancienne amitié, la reine envoya La Rochefoucauld
-au-devant de la duchesse, en le chargeant aussi de
-l'avertir des nouvelles dispositions où elle la trouverait.
-Avant son départ, La Rochefoucauld eut avec
-Anne d'Autriche un sérieux entretien où il fit tout
-pour la regagner à M<sup>me</sup> de Chevreuse. «Je lui parlai,
-dit-il, avec plus de liberté peut-être que je ne
-devois. Je lui remis devant les yeux la fidélité de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse pour elle, ses longs services, et la
-dureté des malheurs qu'elle lui avoit attirés. Je la
-suppliai de considérer de quelle légèreté on la croiroit
-capable, quelle interprétation on donneroit à cette
-légèreté, si elle préféroit le cardinal Mazarin à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. Cette conversation fut longue et agitée; je
-vis bien que je l'aigrissois<a id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">&nbsp;[229]</a>.» Cependant il alla au-devant
-<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse sur la route de Bruxelles;
-il la rencontra à Roye. Montaigu l'y avait devancé. La
-Rochefoucauld venait au nom de la reine, et Montaigu
-au nom de Mazarin. Ce n'était plus le brillant et ardent
-Montaigu, l'ami de Holland et de Buckingham, l'un des
-chevaliers de la séduisante duchesse; l'âge aussi l'avait
-changé: il était devenu dévot, et à quelques années
-de là il entra dans l'Église. Il appartenait par dessus
-tout à la reine et par conséquent il était résigné à Mazarin<a id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">&nbsp;[230]</a>.
-Il venait donc s'efforcer d'unir l'ancienne favorite
-et le favori nouveau. La Rochefoucauld, toujours
-appliqué à se donner le beau rôle et un air de grand
-politique, assure qu'il supplia M<sup>me</sup> de Chevreuse de ne
-pas prétendre d'abord à gouverner la reine, de songer
-uniquement à reprendre dans son esprit et dans son
-c&oelig;ur la place qu'on avait essayé de lui ôter, et de se
-mettre en état de protéger ou de détruire un jour le
-cardinal, selon les circonstances et selon la conduite
-qu'il tiendrait lui-même. M<sup>me</sup> de Chevreuse avait voulu
-entendre aussi un autre de ses amis, moins illustre,
-mais plus dévoué, cet Alexandre de Campion quelle
-avait connu à Bruxelles deux ans auparavant, et qui
-après la mort du comte de Soissons était passé au
-service des Vendôme avec son frère Henri, officier
-d'une bravoure éprouvée. Elle avait invité Alexandre
-<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-de Campion à venir à sa rencontre à Péronne, et il
-paraît que celui-ci lui parla comme La Rochefoucauld,
-si on en juge par le billet qu'il lui écrivit à la fin de
-mai, avant de quitter Paris pour aller la rejoindre<a id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">&nbsp;[231]</a>:
-«Je ne sais, lui dit-il, ce que M. de Montaigu aura
-négocié avec vous, mais je suis certain qu'il vous
-offrira de l'argent de la part de M. le cardinal Mazarin
-pour payer vos dettes, et qu'il a fait espérer qu'il
-noueroit une étroite amitié entre vous et lui. Je crois
-qu'il n'aura pas trouvé votre esprit trop disposé à
-faire cette liaison, tant parce que vos principaux amis
-de France ne sont pas fort bien avec lui qu'à cause
-qu'il paroît uni avec la famille de feu M. le cardinal.
-Pour moi, le conseil que je prends la liberté de vous
-donner sur ce sujet est que vous ne preniez aucune
-résolution à fond que vous n'ayez vu la reine, sur les
-sentiments de qui vous aurez joie de régler votre conduite,
-à cause du zèle que je sais que vous avez pour
-elle et de l'amitié qu'elle a pour vous. Je sens bien,
-de l'humeur dont je vous connois, que j'aurai plus de
-peine à vous retenir qu'à vous pousser, vu l'amitié
-que vous m'avez fait l'honneur de me témoigner pour
-une certaine personne (évidemment Châteauneuf);
-car hors cette considération et celle de beaucoup de
-gens d'honneur engagés dans le même vaisseau, je ne
-vois pas qu'il soit nécessaire de perpétuer une haine
-et de la faire aller par delà la mort de nos ennemis.
-Je n'aimois pas M. le cardinal, mais je ne veux mal
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-à aucun de sa race. Après tout, Madame, ce que je
-pourrois vous mander n'est pas la vingtième partie de
-ce que j'aurai à vous dire, et j'ose vous assurer que
-dès Péronne vous serez aussi instruite des sentiments
-de la plupart du monde que si vous étiez à Paris.»
-M<sup>me</sup> de Chevreuse écouta tour à tour ses trois amis, promit
-de suivre leurs conseils et les suivit en effet, mais
-dans la mesure de son caractère et dans celle de l'intérêt
-du parti qu'elle servait depuis longtemps et qu'elle ne
-pouvait abandonner. Comme la reine montra beaucoup
-de joie de la revoir, elle ne remarqua pas de
-différence dans les sentiments d'Anne d'Autriche, et
-elle se persuada que sa présence assidue lui rendrait
-bientôt son ancien empire.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>La première chose que se proposa M<sup>me</sup> de Chevreuse
-fut le retour de Châteauneuf. La Rochefoucauld
-nous fait ici de l'ancien garde des sceaux un portrait
-justement avantageux, où il laisse entrevoir quel gouvernement
-ses amis les Importants<a id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">&nbsp;[232]</a> voulaient donner
-à la France: c'est celui que rêvèrent plus tard
-les premiers Frondeurs, et plus tard encore les amis
-du duc de Bourgogne, les derniers Importants du
-<span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle. «Le bon sens et la longue expérience dans
-les affaires de M. de Châteauneuf, dit La Rochefoucauld<a id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">&nbsp;[233]</a>,
-<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-étoient connus de la reine. Il avoit souffert
-une rigoureuse prison pour avoir été dans ses intérêts;
-il étoit ferme, décisif, il aimoit l'État, et il étoit
-plus capable que nul autre de rétablir l'ancienne forme
-du gouvernement que le cardinal de Richelieu avoit
-commencé à détruire. Il étoit de plus intimement
-attaché à M<sup>me</sup> de Chevreuse, et elle savoit assez les
-voies les plus certaines de le gouverner. Elle pressa
-donc son retour avec beaucoup d'instance.» Déjà
-Châteauneuf avait obtenu que la dure prison où il
-avait gémi dix ans fût changée en une sorte de retraite
-dans quelqu'une de ses maisons<a id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">&nbsp;[234]</a>: M<sup>me</sup> de Chevreuse
-demanda la fin de cet exil adouci, et qu'elle
-pût revoir celui qui avait tant souffert pour la reine
-et pour elle. Mazarin comprit qu'il fallait céder, mais
-il ne le fit que lentement, n'ayant jamais l'air de repousser
-lui-même Châteauneuf, et mettant toujours en
-avant la nécessité de ménager les Condé, surtout
-<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-M<sup>me</sup> la Princesse, qui, comme nous l'avons dit, haïssait
-en lui le juge de son frère. Châteauneuf fut donc
-rappelé, mais avec cette réserve accordée aux dernières
-volontés du roi, qu'il ne paraîtrait pas à la
-cour, et se tiendrait à sa maison de Montrouge, près
-de Paris, où ses amis pourraient le visiter.</p>
-
-<p>Il s'agissait de le porter de là au ministère. Châteauneuf
-était vieux, mais ni son énergie ni son ambition
-ne l'avaient abandonné, et M<sup>me</sup> de Chevreuse se faisait
-un point d'honneur de le replacer dans ce poste de
-garde des sceaux qu'il avait occupé autrefois et perdu
-pour elle, et que tous les anciens amis de la reine
-voyaient avec indignation entre les mains d'une des
-créatures les plus compromises de Richelieu, Pierre
-Séguier. C'était un très-habile homme, laborieux, instruit,
-plein de ressources, sans aucun caractère, que
-sa souplesse, jointe à sa capacité, rendait fort commode
-et utile à un premier ministre. Sa conduite sévère
-dans le procès de de Thou lui avait attiré la haine
-des Importants, et même de beaucoup d'honnêtes gens
-mal instruits de la part réelle et certaine<a id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">&nbsp;[235]</a> que de Thou
-avait prise au complot du grand écuyer. Dans cette
-même affaire, le garde des sceaux avait fait subir un
-interrogatoire à Monsieur, et auparavant, en 1637, il
-n'avait pas respecté l'asile de la reine au Val-de-Grâce.
-Il s'était beaucoup enrichi, et sa fortune avait fait faire
-à ses filles d'illustres mariages. Un cri s'élevait contre
-lui, et de divers côtés on demandait son renvoi. Deux
-<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-choses le sauvèrent. D'abord on ne s'entendait pas sur
-son successeur: Châteauneuf était le candidat des
-Importants et de M<sup>me</sup> de Chevreuse, mais le président
-Bailleul, surintendant des finances, convoitait la place
-pour lui-même; l'évêque de Beauvais craignait dans le
-cabinet un collègue tel que Châteauneuf, et les Condé
-le repoussaient. Puis, Séguier avait une s&oelig;ur qui était
-très-chère à la reine, la mère Jeanne, supérieure du
-couvent des Carmélites de Pontoise. Les vertus de la
-s&oelig;ur plaidaient en faveur du frère, et Montaigu, tout
-dévoué à la mère Jeanne, défendit le garde des sceaux
-que soutenait sous main le cardinal.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse, reconnaissant qu'il était à peu
-près impossible de surmonter une si forte opposition,
-prit un autre chemin pour arriver au même but: elle
-se contenta de demander pour son ami le moindre siége
-dans le cabinet, sachant bien qu'une fois là, Châteauneuf
-saurait bien faire le reste et agrandir sa situation.
-Le président Bailleul, surintendant des finances,
-n'ayant pas montré dans cette charge une grande capacité,
-il fallut lui donner un nouvel auxiliaire quand le
-comte d'Avaux, avec lequel il partageait les finances,
-s'en alla au congrès de Münster. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-insinua à la reine qu'elle pouvait bien introduire Châteauneuf
-dans le conseil en lui donnant la succession
-de d'Avaux, emploi modeste qui ne pouvait faire
-ombrage à Mazarin; mais celui-ci comprit la man&oelig;uvre
-et la déjoua<a id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">&nbsp;[236]</a>. Il persuada assez aisément à la
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-reine de maintenir Bailleul, qui était chancelier de
-sa maison et qu'elle aimait, en mettant auprès de lui,
-comme contrôleur général, l'habile d'Hemery, qui plus
-tard le remplaça entièrement.</p>
-
-<p>En même temps qu'elle travaillait à tirer de disgrâce
-l'homme sur qui reposaient toutes ses espérances politiques,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, n'osant pas attaquer directement
-Mazarin, minait insensiblement le terrain autour
-de lui et préparait sa ruine. Son &oelig;il exercé lui
-fit reconnaître quel était le point d'attaque le plus
-favorable dans l'assaut qu'il s'agissait de livrer à la
-reine, et le mot d'ordre qu'elle donna fut d'entretenir
-et de porter à son comble le sentiment général
-de réprobation que tous les proscrits, en rentrant en
-France, soulevaient et répandaient contre la mémoire
-de Richelieu. Ce sentiment était partout, dans les
-grandes familles décimées ou dépouillées, dans l'Église
-trop fermement conduite pour ne s'être pas crue opprimée,
-dans les parlements réduits à leur rôle judiciaire
-et qui aspiraient à en sortir; il était vivant encore dans
-le c&oelig;ur de la reine, qui ne pouvait avoir oublié les profondes
-humiliations que Richelieu lui avait fait subir et
-le sort que peut-être il lui réservait. Cette tactique réussit,
-et de toutes parts il s'éleva sur les violences, la tyrannie
-et par contre-coup sur les créatures de Richelieu, une
-tempête que Mazarin eut bien de la peine à conjurer<a id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">&nbsp;[237]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-M<sup>me</sup> de Chevreuse supplia la reine de réparer
-les longs malheurs des Vendôme en leur donnant
-ou l'amirauté, à laquelle était attaché un pouvoir
-immense, ou le gouvernement de Bretagne, que le
-chef de la famille, César de Vendôme, avait autrefois
-occupé, mais qu'il avait justement perdu dans les
-tristes affaires de 1626, où son frère le grand-prieur
-avait laissé la vie et lui-même subi un long emprisonnement<a id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">&nbsp;[238]</a>.
-Par là, M<sup>me</sup> de Chevreuse se proposait
-un double but: l'élévation d'une maison amie et la
-ruine des deux familles qui avaient le plus servi Richelieu
-et pouvaient le mieux soutenir Mazarin. Le
-maréchal de La Meilleraie, parent de Richelieu, grand-maître
-de l'artillerie et nouvellement investi du gouvernement
-de Bretagne, était un homme de guerre
-plein d'autorité et en possession de plusieurs régiments.
-Le duc Maillé de Brézé, beau-frère du cardinal, était
-aussi maréchal, gouverneur d'une grande province,
-l'Anjou, et son fils, Armand de Brézé, alors à la tête
-de l'amirauté, passait déjà, malgré sa jeunesse, pour
-le premier homme de mer de son temps. Mazarin para
-le coup que lui portait la duchesse à force d'adresse
-et de patience, ne refusant jamais, éludant toujours,
-et appelant à son aide le temps, son grand allié, comme
-il l'appelait. Lui-même, avant le retour de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, il s'était efforcé de gagner le duc de Vendôme
-et de le mettre dans ses intérêts. A la mort de
-Richelieu, il avait fort contribué à son rappel, et depuis
-il lui avait fait toutes sortes d'avances; mais il
-<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-avait reconnu assez vite qu'il ne pouvait le satisfaire
-qu'en se perdant. Le duc César de Vendôme, fils de
-Henri IV et de la duchesse de Beaufort, avait de bonne
-heure porté très-haut ses prétentions, et s'était montré
-aussi remuant, aussi factieux qu'un prince légitime.
-Il avait passé sa vie dans les révoltes et les conspirations.
-Sa longue prison de 1626 à 1630 ne l'avait pas
-éclairé, et en 1641 il avait été forcé de s'enfuir en
-Angleterre sur l'accusation d'avoir tenté d'assassiner
-Richelieu. Il n'était rentré en France qu'après la mort
-du cardinal, et, comme on se l'imagine bien, il ne
-respirait que vengeance. «Il avoit beaucoup d'esprit,
-dit M<sup>me</sup> de Motteville, et c'étoit tout le bien qu'on en
-disoit<a id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">&nbsp;[239]</a>.» Contre l'ambition des Vendôme, Mazarin
-suscita habilement celle des Condé, qui ne souhaitaient
-pas l'agrandissement d'une maison trop voisine
-de la leur. Ils se devaient aussi à eux-mêmes de soutenir
-les Brézé, devenus leurs parents par le mariage
-de Claire-Clémence Maillé de Brézé, fille du duc et
-s&oelig;ur du jeune et vaillant amiral, avec le duc d'Enghien;
-en sorte que Mazarin n'eut pas trop de peine
-à retenir entre des mains fidèles le commandement de
-la flotte et celui des grandes places maritimes de
-France. Mais il était bien difficile de conserver la Bretagne
-à La Meilleraie devant les réclamations d'un fils
-de Henri IV qui l'avait eue autrefois et la redemandait
-comme une sorte de propriété de famille, puisqu'il la
-tenait de son beau-père, le duc de Merc&oelig;ur. Mazarin
-se résigna donc à sacrifier La Meilleraie, mais il le fit
-<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-le moins possible. Il persuada à la reine de s'attribuer
-à elle-même le gouvernement de Bretagne, et de n'y
-avoir qu'un lieutenant-général, charge évidemment au-dessous
-de Vendôme, et qui demeura à La Meilleraie.
-Celui-ci ne se pouvait offenser d'être le second de la
-reine, et pour tout arranger et satisfaire entièrement un
-personnage de cette importance, Mazarin demanda bientôt
-pour lui le titre de duc que le feu roi lui avait promis,
-et la survivance de la grande maîtrise de l'artillerie
-pour son fils, ce même fils auquel un jour il donnera,
-avec son nom, sa propre nièce, la belle Hortense.</p>
-
-<p>Mazarin était d'autant moins porté à favoriser le
-duc de Vendôme, qu'il avait alors un rival dangereux
-auprès de la reine dans son fils cadet, le duc de Beaufort,
-jeune, brave, ayant tous les dehors de la loyauté
-et de la chevalerie, et affectant pour Anne d'Autriche
-un dévouement passionné qui n'était pas fait pour déplaire.
-Quelques jours avant la mort du roi, elle avait
-remis ses enfants à la garde du jeune duc. Cette marque
-de confiance lui avait enflé le c&oelig;ur; il conçut des
-espérances qu'il laissa trop paraître et qui finirent par
-offenser la reine; et, pour comble d'inconséquence, il
-se mit à porter publiquement les chaînes de la belle
-et décriée duchesse de Montbazon. D'ailleurs, Beaufort
-n'avait pas même l'ombre d'un homme d'État: peu
-d'esprit, nul secret, incapable d'application et d'affaires,
-et capable seulement de quelque action hardie
-et violente. La Rochefoucauld nous le peint ainsi<a id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">&nbsp;[240]</a>:
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-«Le duc de Beaufort étoit celui qui avoit conçu de
-plus grandes espérances. Il avoit été depuis longtemps
-particulièrement attaché à la reine. Elle venoit de lui
-donner une marque publique de son estime en lui
-confiant M. le dauphin et M. le duc d'Anjou un jour
-que le roi avoit reçu l'extrême-onction. Le duc de
-Beaufort, de son côté, se servoit utilement de cette
-distinction et de ses autres avantages pour établir sa
-faveur par l'opinion qu'il affectoit de donner qu'elle
-étoit déjà tout établie. Il étoit bien fait de sa personne,
-grand, adroit aux exercices et infatigable; il avoit de
-l'audace et de l'élévation, mais il étoit artificieux en
-tout et peu véritable; son esprit étoit pesant et mal
-poli; il alloit néanmoins assez habilement à ses fins
-par ses manières grossières; il avoit beaucoup d'envie
-et de malignité; sa valeur étoit grande, mais inégale.»
-Retz n'accuse point Beaufort d'artifices comme La
-Rochefoucauld, mais il le représente comme un présomptueux
-de la dernière incapacité<a id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">&nbsp;[241]</a>: «M. de Beaufort
-n'en étoit pas jusqu'à l'idée des grandes affaires,
-il n'en avoit que l'intention; il en avoit ouï parler aux
-Importants, et il avoit un peu retenu de leur jargon,
-et cela, mêlé avec les expressions qu'il avoit très-fidèlement
-tirées de M<sup>me</sup> de Vendôme<a id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">&nbsp;[242]</a>, formoit une langue
-qui auroit déparé le bon sens de Caton. Le sien étoit
-court et lourd, et d'autant plus qu'il étoit obscurci
-par la présomption. Il se croyoit habile, et c'est ce qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-le faisoit paroître artificieux, parce que l'on connoissoit
-d'abord qu'il n'avoit pas assez d'esprit pour
-cette fin. Il étoit brave de sa personne et plus qu'il
-n'appartenoit à un fanfaron.» Ces deux portraits
-sont vrais sans doute, mais au début de la régence, en
-1643, les défauts du duc de Beaufort n'étaient pas aussi
-déclarés et paraissaient moins que ses qualités. La
-reine ne perdit que peu à peu le goût qu'elle avait
-pour lui. Dans le commencement, elle lui avait proposé
-la place de grand écuyer, vacante depuis la
-mort de Cinq-Mars, qui l'aurait chaque jour approché
-de sa personne<a id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">&nbsp;[243]</a>. Beaufort eut la folie de refuser
-cette place, espérant davantage; puis, se ravisant
-trop tard, il l'avait redemandée, mais alors
-inutilement. Plus sa faveur diminuait, plus croissait
-son irritation, et bientôt il se mit à la tête des ennemis
-de Mazarin.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse espéra être plus heureuse en
-demandant le gouvernement du Havre pour un tout
-autre personnage, d'un dévouement éprouvé et de
-l'esprit le plus fin et le plus rare, La Rochefoucauld.
-Elle eût ainsi récompensé des services rendus à la
-reine et à elle-même, fortifié et agrandi un des chefs
-du parti des Importants, et diminué Mazarin en enlevant
-un commandement considérable à une personne
-dont il était sûr, la nièce de Richelieu, la duchesse
-d'Aiguillon. Le cardinal réussit à la sauver sans paraître
-<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-s'en mêler. «Cette dame, dit M<sup>me</sup> de Motteville<a id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">&nbsp;[244]</a>,
-qui, par ses belles qualités, surpassoit en beaucoup de
-choses les femmes ordinaires, sut si bien défendre sa
-cause, qu'elle persuada à la reine qu'il étoit nécessaire
-pour son service qu'elle lui laissât cette importante
-place, lui disant que n'ayant plus en France que
-des ennemis, elle ne pouvoit trouver de sûreté ni de
-refuge que dans la protection de Sa Majesté, qui en
-seroit toujours la maîtresse; qu'au contraire, celui
-auquel elle vouloit donner ce gouvernement avoit trop
-d'esprit, qu'il étoit capable de desseins ambitieux, et
-pourroit, sur le moindre dégoût, se mettre de quelque
-parti, et qu'ainsi il étoit important, pour le bien de son
-service, qu'elle gardât cette place pour le roi. Les
-larmes d'une femme qui avoit été autrefois si fière arrêtèrent
-d'abord la reine, qui, après avoir fait réflexion
-sur ses raisons, trouva à propos de laisser les
-choses en l'état où elles étoient.» C'est sans doute
-Mazarin qui suggéra à la duchesse d'Aiguillon les solides
-et politiques raisons qui persuadèrent la reine,
-tant elles s'accordent avec le langage qu'il tient sans
-cesse à la reine dans ses carnets. M<sup>me</sup> de Motteville
-dit qu'il «la confirma dans l'inclination qu'elle avoit
-de conserver le Havre à la duchesse d'Aiguillon.»
-Ici, comme en bien d'autres choses, l'art de Mazarin
-fut d'avoir l'air de confirmer seulement la reine dans
-les résolutions qu'il lui inspirait.</p>
-
-<p>Remarquez que ce n'est pas nous qui prêtons ces
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-divers desseins et cette conduite bien liée à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, mais La Rochefoucauld, qui devait être
-parfaitement informé: il la lui attribue<a id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">&nbsp;[245]</a> et dans sa
-propre affaire et dans celle des Vendôme. Mazarin
-ne s'y trompe pas, et plus d'une fois, dans ses notes
-secrètes, on lit ces mots: «Mes plus grands ennemis
-sont les Vendôme et M<sup>me</sup> de Chevreuse qui les anime.»
-Il nous apprend aussi qu'elle avait formé le projet de
-marier sa fille, la belle Charlotte, qui avait déjà seize
-ans<a id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">&nbsp;[246]</a>, avec le fils aîné du duc de Vendôme, le duc de
-Merc&oelig;ur, tandis que son frère, Beaufort, aurait épousé
-cette aimable et noble M<sup>lle</sup> d'Épernon qui, déjouant
-ces projets et de bien plus grands, se jeta à vingt-quatre
-ans dans un couvent de Carmélites<a id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">&nbsp;[247]</a>. Ces mariages,
-qui auraient rapproché, uni, fortifié tant de
-grandes maisons médiocrement attachées à la reine
-et à son ministre, effrayèrent le successeur de Richelieu;
-il engagea la reine à les faire échouer en secret,
-trouvant que c'était déjà bien assez du mariage de la
-belle M<sup>lle</sup> de Vendôme avec le brillant et inquiet duc
-de Nemours<a id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">&nbsp;[248]</a>.</p>
-
-<p>Quand on suit avec attention le détail des intrigues
-contraires de M<sup>me</sup> de Chevreuse et de Mazarin, on ne
-sait trop à qui des deux donner le prix de l'habileté,
-de la sagacité, de l'adresse. Mazarin sut faire assez de
-sacrifices pour avoir le droit de n'en pas faire trop,
-<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-ménageant tout le monde, ne désespérant personne,
-promettant beaucoup, tenant le moins possible, et entourant
-M<sup>me</sup> de Chevreuse elle-même de soins et
-d'hommages, sans se faire aucune illusion sur ses
-sentiments. Elle, de son côté, le payait de la même
-monnaie. La Rochefoucauld dit que dans ces premiers
-temps M<sup>me</sup> de Chevreuse et Mazarin étaient en coquetterie
-l'un avec l'autre. M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui avait
-toujours mêlé la galanterie à la politique, essaya, à ce
-qu'il paraît, le pouvoir de ses charmes sur le cardinal.
-Celui-ci ne manquait pas de lui prodiguer les paroles
-galantes, et «essayoit même quelquefois de lui faire
-croire qu'elle lui donnoit de l'amour.» Ce sont les
-propres termes de La Rochefoucauld<a id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">&nbsp;[249]</a>. D'autres femmes
-aussi n'auraient pas été fâchées de plaire un peu au
-premier ministre, entre autres la princesse de Guymené,
-une des plus grandes beautés de la cour de
-France, et qui n'était pas d'une humeur farouche.
-Elle et son mari étaient favorables à Mazarin, malgré
-tous les efforts de M<sup>me</sup> de Montbazon, sa belle-mère, et
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse, sa belle-s&oelig;ur. On pense bien
-que Mazarin soignait fort M<sup>me</sup> de Guymené et ne se
-faisait pas faute de lui adresser mille compliments
-comme à M<sup>me</sup> de Chevreuse, mais il n'allait pas plus
-loin, et les deux belles dames ne savaient trop que
-penser de tant de compliments et de tant de réserve.
-En badinant, elles se demandaient quelquefois à qui
-des deux il en voulait, et comme il n'avançait pas,
-<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-tout en continuant ses protestations galantes, «ces
-dames, dit Mazarin, en concluent que je suis impuissant<a id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">&nbsp;[250]</a>.»</p>
-
-<p>Ce jeu dura quelque temps, mais le naturel finit par
-l'emporter sur la politique. M<sup>me</sup> de Chevreuse s'impatienta
-de n'obtenir que des paroles et presque rien de
-sérieux et d'effectif. Elle avait eu quelque argent pour
-elle-même, soit en remboursement de celui qu'autrefois
-elle avait prêté à la reine, ainsi que nous l'avons
-vu<a id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">&nbsp;[251]</a>, soit pour l'acquittement des dettes qu'elle avait
-contractées pendant son exil dans l'intérêt d'Anne
-d'Autriche. Dès les premiers jours, elle avait tiré son
-ami et protégé Alexandre de Campion du service des
-Vendôme, pour le placer dans la maison de la reine
-en un rang convenable<a id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">&nbsp;[252]</a>. On avait remis Châteauneuf
-dans sa place de chancelier des ordres du roi, et plus
-tard même on lui rendit son ancien gouvernement de
-Touraine<a id="FNanchor_253" href="#Footnote_253" class="fnanchor">&nbsp;[253]</a>, après la mort du marquis de Gèvres, tué
-au mois d'août, devant Thionville. Mais M<sup>me</sup> de Chevreuse
-<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-trouvait que c'était faire bien peu pour un
-homme du mérite de Châteauneuf, qui pour la reine
-avait joué sa fortune et sa vie et souffert un emprisonnement
-de dix années. Elle reconnut aisément que les
-perpétuels retardements des grâces toujours promises
-et toujours différées pour les Vendôme et pour La
-Rochefoucauld étaient autant d'artifices du cardinal, et
-qu'elle était sa dupe; elle se plaignit et commença à
-se permettre des mots piquants et moqueurs. C'étaient
-des armes qu'elle fournissait à Mazarin contre elle-même.
-Il fit sentir à la reine que M<sup>me</sup> de Chevreuse la
-voulait gouverner, qu'elle avait changé de masque et
-non de caractère, qu'elle était toujours la personne
-passionnée et remuante qui, avec tout son esprit et
-son dévouement, n'avait jamais fait que du mal à la
-reine, et n'était capable que de perdre les autres et de
-se perdre elle-même. Peu à peu, de sourde et cachée
-qu'elle était, la guerre entre eux se déclara de plus
-en plus. La Rochefoucauld a peint admirablement le
-commencement et les progrès de cette lutte curieuse.
-Les carnets de Mazarin l'éclairent d'un jour nouveau,
-et relèvent infiniment M<sup>me</sup> de Chevreuse en faisant voir
-à quel point Mazarin la redoutait.</p>
-
-<p>Partout il la considère comme le véritable chef du
-parti des Importants: «C'est M<sup>me</sup> de Chevreuse, dit-il
-sans cesse, qui les anime tous.»&mdash;«Elle s'applique
-à fortifier les Vendôme; elle tâche d'acquérir toute
-la maison de Lorraine; elle a déjà gagné le duc de
-Guise, et par lui elle s'efforce de m'enlever le duc
-d'Elbeuf.»&mdash;«Elle voit très-clair en toutes choses;
-<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-elle a fort bien deviné que c'est moi qui, en secret,
-agis auprès de la reine pour l'empêcher de rendre au
-duc de Vendôme le gouvernement de Bretagne. Elle
-l'a dit à son père, le duc de Montbazon, et à Montaigu.»&mdash;«Elle
-se brouille avec Montaigu lui-même,
-parce qu'il fait obstacle à Châteauneuf en soutenant
-le garde des sceaux Séguier.»&mdash;«M<sup>me</sup> de Chevreuse
-ne se décourage pas. Elle dit que les affaires de Châteauneuf
-ne sont pas du tout désespérées, et elle ne
-demande que trois mois pour faire voir ce qu'elle
-peut. Elle supplie les Vendôme de prendre patience,
-et les soutient en leur promettant bientôt un changement
-de scène.»&mdash;«M<sup>me</sup> de Chevreuse espère toujours
-me faire renvoyer. La raison qu'elle en donne,
-c'est que, quand la reine lui a refusé de mettre Châteauneuf
-à la tête du gouvernement, elle a dit qu'elle
-ne pouvait le faire présentement et qu'il fallait avoir
-égard à moi, d'où M<sup>me</sup> de Chevreuse a conclu que la
-reine avait beaucoup d'estime et d'affection pour Châteauneuf,
-et que, quand je ne serai plus là, la place
-est assurée à son ami. De là leurs espérances et les
-illusions dont ils se nourrissent.»&mdash;«L'art de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse et des Importants est de faire en sorte
-que la reine n'entende que des discours favorables à
-leur parti et dirigés contre moi, et de lui rendre
-suspect quiconque ne leur appartient pas et me témoigne
-quelque affection.»&mdash;«M<sup>me</sup> de Chevreuse et
-ses amis publient que bientôt la reine appellera Châteauneuf,
-et par là ils abusent tout le monde et portent
-ceux qui songent à leur avenir à l'aller voir et à rechercher
-<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-son amitié. On excuse la reine du retard
-qu'elle met à lui donner ma place, en disant qu'elle a
-encore besoin de moi pendant quelque temps.»&mdash;«On
-me dit que M<sup>me</sup> de Chevreuse dirige en secret
-M<sup>me</sup> de Vendôme (sainte personne qui avait un grand
-crédit sur le clergé<a id="FNanchor_254" href="#Footnote_254" class="fnanchor">&nbsp;[254]</a>), et lui donne des instructions, afin
-qu'elle ne se trompe pas, et que toutes les machines
-employées contre moi aillent bien à leur but<a id="FNanchor_255" href="#Footnote_255" class="fnanchor">&nbsp;[255]</a>.»</p>
-
-<p>Ce dernier passage prouve que M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-sans être dévote le moins du monde, savait fort bien se
-servir du parti dévot, qui était très puissant sur l'esprit
-d'Anne d'Autriche et donnait à Mazarin de grands soucis.</p>
-
-<p>La principale difficulté du premier ministre était
-de faire comprendre à la reine Anne, s&oelig;ur du roi
-d'Espagne, et d'une piété tout espagnole, qu'il fallait,
-malgré les engagements qu'elle avait tant de fois contractés,
-malgré les instances de la cour de Rome et
-malgré celles des chefs de l'épiscopat, continuer l'alliance
-avec les protestants d'Allemagne et avec la
-Hollande, et persister à ne vouloir qu'une paix générale
-où nos alliés trouveraient leur compte aussi bien
-que nous, tandis qu'on répétait continuellement à la
-reine qu'on pouvait faire une paix particulière, et traiter
-séparément avec l'Espagne à des conditions très
-convenables, que par là on ferait cesser le scandale
-d'une guerre impie entre le roi très chrétien et le roi
-catholique, et qu'on procurerait à la France un soulagement
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-dont elle avait grand besoin. C'était là la
-politique de l'ancien parti de la reine. Elle était au
-moins spécieuse, et comptait de nombreux appuis
-parmi les hommes les plus éclairés et les plus attachés
-à l'intérêt de leur pays. Mazarin, disciple et héritier
-de Richelieu, avait des pensées plus hautes, mais qu'il
-n'était pas aisé de faire entrer dans l'esprit d'Anne
-d'Autriche. Il y parvint peu à peu, grâce à des efforts
-sans cesse renouvelés et ménagés avec un art infini,
-grâce surtout aux victoires du duc d'Enghien, car en
-toutes choses c'est un avocat bien éloquent et bien
-persuasif que le succès. Cependant la reine demeura
-assez longtemps indécise, et on voit, dans les carnets
-de Mazarin, pendant la fin de mai, tout le mois de
-juin et celui de juillet, que le plus grand effort du
-cardinal est de porter la régente à ne point abandonner
-ses alliés et à soutenir fermement la guerre.
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, avec Châteauneuf, défendait la
-vieille politique du parti, et travaillait à y ramener
-Anne d'Autriche: «M<sup>me</sup> de Chevreuse, dit Mazarin,
-fait dire de tous côtés à la reine que je ne veux pas la
-paix, que j'ai les mêmes maximes que le cardinal de
-Richelieu, qu'il est nécessaire et qu'il est facile de
-faire une paix particulière.» Il s'élève plusieurs fois
-contre les dangers d'un pareil arrangement, qui eût
-rendu inutiles les sacrifices de la France pendant tant
-d'années: «M<sup>me</sup> de Chevreuse, s'écrie-t-il, veut ruiner
-la France!» Il savait que, liée intimement avec
-Monsieur, son ancien complice dans toutes les conspirations
-ourdies contre Richelieu, elle l'avait séduit
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-à l'idée d'une paix particulière en lui faisant espérer
-pour sa fille, M<sup>lle</sup> de Montpensier, un mariage avec
-l'archiduc, qui lui aurait apporté le gouvernement des
-Pays-Bas. Il savait qu'elle avait gardé tout son crédit
-sur Charles IV, et le maréchal de L'Hôpital, qui commandait
-du côté de la Lorraine, lui faisait dire de se
-défier de toutes les protestations du duc Charles, parce
-qu'il appartenait entièrement à M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il savait
-enfin qu'elle se vantait de pouvoir faire promptement
-la paix au moyen de la reine d'Espagne, dont elle
-disposait. Aussi supplie-t-il la reine Anne de repousser
-toutes les propositions de M<sup>me</sup> de Chevreuse, et de lui
-dire nettement qu'elle ne veut entendre à aucun arrangement
-particulier, qu'elle est décidée à ne pas se
-séparer de ses alliés, qu'elle souhaite une paix générale,
-que c'est pour cela qu'elle a envoyé à Münster
-des ministres qui traitent cette grande affaire, et qu'il
-est superflu de lui en parler davantage<a id="FNanchor_256" href="#Footnote_256" class="fnanchor">&nbsp;[256]</a>.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Battue sur ces différents points, M<sup>me</sup> de Chevreuse
-ne se tint pas pour vaincue. Voyant qu'elle avait inutilement
-employé l'insinuation, la flatterie, la ruse,
-toutes les intrigues ordinaires des cours, cette âme
-hardie ne recula pas devant l'idée de recourir à
-d'autres moyens de succès. Elle continua de faire
-agir les dévots et les évêques, elle suivit ses trames
-politiques avec les chefs des Importants, et en même
-temps elle se rapprocha de cette petite cabale qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-formait en quelque sorte l'avant-garde du parti, composée
-d'hommes nourris dans les anciens complots,
-habitués et toujours prêts à des coups de main, qui
-jadis s'étaient embarqués dans plus d'une entreprise
-désespérée contre Richelieu, et que, dans un cas extrême,
-on pouvait lancer aussi contre Mazarin. Les
-mémoires du temps, et particulièrement ceux de Retz
-et de La Rochefoucauld, les font assez connaître.
-C'étaient le comte de Montrésor, le comte de Fontrailles,
-le comte de Fiesque, le comte d'Aubijoux, le
-comte de Beaupuis, le comte de Saint-Ybar, Barrière,
-Varicarville, bien d'autres encore, esprits absurdes,
-c&oelig;urs intrépides, professant les maximes les plus outrées
-et une sorte de culte pour de Thou, parce qu'il
-était mort pour son ami, invoquant sans cesse la vieille
-Rome et Brutus, mêlant à tout cela des intrigues galantes,
-et s'exaltant dans leurs chimères par le désir de
-plaire aux dames. C'étaient eux surtout qui s'étaient
-fait donner le nom d'Importants par leurs airs d'importance,
-par leur affectation de capacité et de profondeur
-et par leurs discours ténébreux<a id="FNanchor_257" href="#Footnote_257" class="fnanchor">&nbsp;[257]</a>. Leur chef favori était
-le duc de Beaufort, que nous connaissons, personnage à
-peu près de la même étoffe, composé à la fois d'extravagant
-<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-et d'artificieux, mais d'une grande apparence
-de loyauté et de bravoure, et se donnant pour un
-homme d'exécution, d'ailleurs absolument gouverné
-par M<sup>me</sup> de Montbazon, la jeune belle-mère de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. L'ancienne maîtresse de Chalais n'eut pas
-de peine à acquérir cette petite faction; elle la caressa
-habilement, et, avec l'art d'une conspiratrice exercée,
-elle fomenta tout ce qu'il y avait en eux de faux honneur,
-de dévouement quintessencié et de courage chevaleresque.
-Mazarin, qui, comme Richelieu, avait une
-admirable police, averti des démarches de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, comprit le danger qu'il allait courir. Il
-savait bien qu'elle ne se liait pas sans dessein avec
-des hommes comme ceux-là. Il était parfaitement
-instruit de tout ce qui se passait et se disait dans leurs
-conciliabules: «Ils ne parlent entre eux, dit-il dans
-les notes qu'il écrit pour la reine et pour lui-même,
-que de générosité et de dévouement; ils répètent sans
-cesse qu'il faut savoir se perdre,<a id="FNanchor_258" href="#Footnote_258" class="fnanchor">&nbsp;[258]</a> et c'est M<sup>me</sup> de Chevreuse
-qui les entretient et les unit dans ces maximes
-si funestes à l'État.»&mdash;«Saint-Ybar (un de ceux qui,
-avec Montrésor, avaient proposé à Monsieur et au comte
-de Soissons, à Amiens, en 1636, de les défaire de
-Richelieu) est vanté par M<sup>me</sup> de Chevreuse comme
-un héros<a id="FNanchor_259" href="#Footnote_259" class="fnanchor">&nbsp;[259]</a>.»&mdash;«Visite de Campion, serviteur dévoué
-de la dame.»&mdash;«M<sup>me</sup> de Chevreuse veut acheter une
-des îles de la Loire pour y établir les deux Campion et
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-aller de temps en temps y voir en secret l'agent espagnol,
-Sarmiento<a id="FNanchor_260" href="#Footnote_260" class="fnanchor">&nbsp;[260]</a>.»&mdash;«M<sup>me</sup> de Chevreuse les anime
-tous. Elle dit que, si on ne prend pas la résolution de
-se défaire de moi, les affaires n'iront pas bien, que les
-grands seigneurs seront tout aussi asservis qu'auparavant,
-que mon pouvoir auprès de la reine s'accroîtra
-toujours, et qu'il faut se hâter avant que le duc d'Enghien
-ne revienne de l'armée<a id="FNanchor_261" href="#Footnote_261" class="fnanchor">&nbsp;[261]</a>.»</p>
-
-<p>On ne pouvait être mieux informé, et le plan de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse et des chefs des Importants se dessinait
-clairement aux yeux de Mazarin: ou bien, par
-leurs intrigues incessantes et habilement concertées
-auprès de la reine, lui faire abandonner un ministre
-pour lequel elle ne s'était pas encore hautement déclarée,
-ou traiter ce ministre comme Luynes avait
-fait le maréchal d'Ancre, comme le grand prieur
-et Chalais, et ensuite Montrésor et Saint-Ybar, avaient
-voulu traiter Richelieu. La première partie du plan
-ne réussissant pas, on commençait à penser sérieusement
-à la seconde, et M<sup>me</sup> de Chevreuse, la forte
-<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-tête du parti, proposait avec raison d'agir avant le
-retour du duc d'Enghien, car le duc à Paris couvrait
-Mazarin: il fallait donc profiter de son absence pour
-frapper le coup décisif. Le succès paraissait certain et
-même assez facile. On était sûr d'avoir pour soi le
-peuple, qui, épuisé par une longue guerre et gémissant
-sous le poids des impôts, devait accueillir avec joie
-l'espérance de la paix. On comptait sur l'appui déclaré
-des parlements, brûlant de reprendre dans l'État l'importance
-que Richelieu leur avait enlevée et que leur
-disputait Mazarin. On avait toutes les sympathies secrètes
-et même publiques de l'épiscopat, qui, avec Rome,
-détestait l'alliance protestante et réclamait l'alliance
-espagnole. On ne pouvait douter du concours empressé
-de l'aristocratie, qui regrettait toujours sa vieille et
-turbulente indépendance, et dont les représentants les
-plus illustres, les Vendôme, les Guise, les Bouillon,
-les La Rochefoucauld, étaient ouvertement contraires
-à la domination d'un favori étranger, sans fortune,
-sans famille, et encore sans gloire. Les princes du sang
-eux-mêmes se résignaient à Mazarin plutôt qu'ils ne
-l'aimaient. Monsieur ne se piquait pas d'une grande
-fidélité à ses amis, et le politique prince de Condé y
-regarderait à deux fois avant de se brouiller avec les
-victorieux. Il caressait tous les partis et n'était attaché
-qu'à ses intérêts. Son fils ferait comme son père, et
-on le gagnerait en le comblant d'honneurs. Le lendemain,
-nulle résistance, et le jour même presque
-aucun obstacle. Les régiments italiens de Mazarin
-étaient à l'armée; il n'y avait guère de troupes à Paris
-<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-que les régiments des gardes, dont presque tous les
-chefs, Chandenier, Tréville, La Châtre, étaient dévoués
-au parti. La reine elle-même n'avait pas encore
-renoncé à ses anciennes amitiés. Sa prudence même
-était mal interprétée. Comme elle voulait tout ménager
-et tout adoucir, elle donnait de bonnes paroles à tout
-le monde, et ces bonnes paroles étaient prises comme
-des encouragements tacites. Elle n'avait pas jusque-là
-montré une grande fermeté de caractère; on lui croyait
-bien quelque goût pour le cardinal; on ne se doutait
-pas de la force toujours croissante d'un attachement
-de quelques mois.</p>
-
-<p>De son côté, Mazarin ne se faisait aucune illusion.
-Il n'était donc pas maître encore du c&oelig;ur d'Anne
-d'Autriche, puisqu'à ce moment, c'est-à-dire pendant
-le mois de juillet 1643, dans ses notes les plus intimes,
-il montre une extrême inquiétude. La dissimulation
-dont tout le monde accusait la reine l'effraie lui-même,
-et on le voit passer par toutes les alternatives de la
-crainte et de l'espérance. Il est curieux de saisir et de
-suivre les mouvements contraires de son âme. Dans
-ses lettres officielles aux ambassadeurs et aux généraux<a id="FNanchor_262" href="#Footnote_262" class="fnanchor">&nbsp;[262]</a>
-il affecte une sécurité qu'il n'a point: avec ses
-amis particuliers, il laisse échapper quelque chose de
-ses perplexités, elles paraissent à nu dans les carnets.
-On y voit ses troubles intérieurs et ses instances passionnées
-pour que la reine se déclare. Il feint avec elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-le plus entier désintéressement: il ne demande qu'à
-faire place à Châteauneuf, si elle a pour Châteauneuf
-quelque secrète préférence. La conduite ambiguë
-d'Anne d'Autriche le désole, et il la conjure ou de
-lui permettre de se retirer, ou de se prononcer pour
-lui.</p>
-
-<p>«Tout le monde dit que Sa Majesté a des engagements
-envers Châteauneuf. S'il en est ainsi, que Sa Majesté
-me le dise. Si elle veut lui confier ses affaires, je
-me retirerai quand elle voudra<a id="FNanchor_263" href="#Footnote_263" class="fnanchor">&nbsp;[263]</a>.»&mdash;«Ils disent que
-Sa Majesté est la personne du monde la plus dissimulée,
-qu'on ne doit pas s'y fier, et que, si elle témoigne
-faire cas de moi, c'est par pure nécessité, et que toute
-sa confiance réelle est en eux<a id="FNanchor_264" href="#Footnote_264" class="fnanchor">&nbsp;[264]</a>.»&mdash;«Si Sa Majesté
-veut me conserver et tirer parti de moi, il faut
-qu'elle quitte le masque, et qu'elle montre par des
-effets le cas qu'elle fait de ma personne<a id="FNanchor_265" href="#Footnote_265" class="fnanchor">&nbsp;[265]</a>.»&mdash;«Je
-ne cherche que le goût et la satisfaction de Sa Majesté;
-mais la vérité me force de lui dire qu'il est
-impossible de la bien servir avec ces perpétuelles
-incertitudes, tandis que je travaille jour et nuit pour
-remplir mes devoirs<a id="FNanchor_266" href="#Footnote_266" class="fnanchor">&nbsp;[266]</a>.»&mdash;«Il est certain que les Importants
-continuent à se rassembler au jardin des
-<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-Tuileries, que ceux qui se disent les plus grands serviteurs
-de la reine crient contre son gouvernement,
-qu'ils sont contre moi plus que jamais, et concluent
-toujours en disant que, s'ils ne peuvent me détruire
-par l'intrigue, ils tenteront d'autres moyens<a id="FNanchor_267" href="#Footnote_267" class="fnanchor">&nbsp;[267]</a>.»&mdash;«Je
-reçois mille avis de prendre garde à moi<a id="FNanchor_268" href="#Footnote_268" class="fnanchor">&nbsp;[268]</a>.»&mdash;«Ils
-crient contre la reine plus que jamais. Ils sont furieux
-contre Beringhen et Montaigu. Ils disent que le premier
-fait un très vilain métier, et qu'ils donneront au
-second mille coups de bâton; qu'il est absolument nécessaire
-de perdre tous ceux qui sont pour moi<a id="FNanchor_269" href="#Footnote_269" class="fnanchor">&nbsp;[269]</a>.»&mdash;«On
-me dit que beaucoup de gens sont si fort animés
-contre moi, qu'il est impossible qu'il ne m'arrive pas
-quelque grand malheur<a id="FNanchor_270" href="#Footnote_270" class="fnanchor">&nbsp;[270]</a>.»</p>
-
-<p>Il déclare qu'il se retirerait bien volontiers si, en se
-retirant, il croyait faire cesser l'orage. «Ah! s'écrie-t-il,
-si la mer pouvait s'apaiser par mon sacrifice, je
-m'y précipiterais comme Jonas s'est précipité dans la
-bouche de la baleine<a id="FNanchor_271" href="#Footnote_271" class="fnanchor">&nbsp;[271]</a>.» Il fait de tristes réflexions
-<span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-sur l'extrême difficulté de gouverner les hommes, et
-surtout les Français, par la raison et par le sentiment
-du bien public. Il se rend à lui-même cette justice
-qu'il n'a pas mal servi la France. Dans les premiers
-jours de son ministère, le 23 mai, il avait dit à la
-reine<a id="FNanchor_272" href="#Footnote_272" class="fnanchor">&nbsp;[272]</a>: «Que votre Majesté me croie pendant trois
-mois, et ensuite qu'elle fasse ce qu'elle voudra.» Trois
-mois n'étaient pas écoulés, et la France, victorieuse à
-Rocroi, était sur le point d'enlever à l'Autriche la
-place qui gardait le passage du Rhin. Au delà des Alpes,
-elle était l'arbitre des différends des princes italiens; le
-pape lui-même reconnaissait sa médiation en dépit de
-l'opposition de l'Espagne, et en Angleterre le roi et le
-parlement s'adressaient également à la France pour
-obtenir son appui<a id="FNanchor_273" href="#Footnote_273" class="fnanchor">&nbsp;[273]</a>. Et le principal auteur de cette
-prospérité était calomnié, outragé, menacé; il ne savait
-pas si quelque officier des gardes, ou quelqu'un des
-insensés que tenait dans sa main M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-ne lui réservait pas le sort du maréchal d'Ancre. A la
-fin du mois de juin, dans une lettre à son ami le cardinal
-Bichi, il lui parle comme il se parle à lui-même
-dans les carnets. «Chacun voit, dit-il, que je n'épargne
-aucune fatigue, et que cette couronne n'a pas de serviteur
-<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-plus zélé, plus fidèle, plus désintéressé; et pourtant
-je songe toujours à retourner dans mon pays,
-quand je pourrai le faire sans me manquer à moi-même,
-à mes devoirs et à la France; car, bien que
-tous mes desseins soient bons, bien que je me rende
-ce témoignage que je n'en ai pas un qui n'ait pour
-objet la gloire de Sa Majesté, je ne laisse pas de rencontrer
-mille oppositions et d'en prévoir de plus grandes
-encore dans l'avenir, les Français n'ayant point de
-sérieux attachement à l'intérêt de l'État, et prenant
-en aversion tous ceux qui le mettent au-dessus des
-intérêts particuliers. Aussi, je le confie à Votre Éminence,
-je passe la vie la plus malheureuse, et sans la
-bonté de la reine, qui me donne mille preuves d'affection,
-je n'y tiendrois pas<a id="FNanchor_274" href="#Footnote_274" class="fnanchor">&nbsp;[274]</a>.»</p>
-
-<p>Rien n'était changé à la fin de juillet et dans les
-premiers jours du mois d'août 1643, ou plutôt tout
-s'était aggravé; la violence des Importants croissait
-chaque jour; la reine défendait son ministre, mais elle
-ménageait aussi ses ennemis; elle hésitait à prendre
-l'attitude décidée que lui demandait Mazarin, non-seulement
-dans son intérêt particulier, mais dans celui
-du gouvernement. Tout à coup un incident, fort insignifiant
-en apparence, mais qui grandit peu à peu,
-fit éclater la crise inévitable, força la reine à se déclarer
-et M<sup>me</sup> de Chevreuse à s'enfoncer davantage dans
-l'entreprise funeste qui déjà était entrée dans sa pensée:
-<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-nous voulons parler de la querelle de M<sup>me</sup> de
-Montbazon et de M<sup>me</sup> de Longueville.</p>
-
-<p>Nous avons ailleurs raconté en détail<a id="FNanchor_275" href="#Footnote_275" class="fnanchor">&nbsp;[275]</a> cette querelle,
-et l'on connaît l'une et l'autre dame. Rappelons seulement
-que la duchesse de Montbazon, par son mariage
-avec le père de M<sup>me</sup> de Chevreuse, se trouvait la belle-mère
-de Marie de Rohan, quoiqu'elle fût plus jeune
-qu'elle, que le duc de Beaufort lui était publiquement
-une sorte de cavalier servant, que le duc de Guise
-lui faisait une cour très-bien accueillie, et qu'ainsi de
-tous côtés elle appartenait aux Importants. Parmi
-ses nombreux amants, elle avait compté le duc de
-Longueville, qu'elle aurait bien voulu retenir, et qui
-venait de lui échapper en épousant M<sup>lle</sup> de Bourbon.
-Ce mariage avait fort irrité la vaine et intéressée duchesse;
-elle détestait M<sup>me</sup> de Longueville, et saisit avec
-une ardeur aveugle l'occasion qui se présenta de porter
-le trouble dans le nouveau ménage. Un soir, dans
-son salon de la rue de Béthizy ou de la rue Barbette<a id="FNanchor_276" href="#Footnote_276" class="fnanchor">&nbsp;[276]</a>,
-elle ramassa des lettres écrites par une femme,
-qu'un imprudent venait de laisser tomber. Elle en
-amusa toute la compagnie. Ces lettres n'étaient que
-trop claires. On chercha de qui elles pouvaient venir.
-La duchesse de Montbazon osa les attribuer à M<sup>me</sup> de
-Longueville. Ce bruit injurieux se répandit vite. On
-comprend quelle fut l'indignation de l'hôtel de Condé.
-M<sup>me</sup> la Princesse vint demander hautement justice à
-la reine: une réparation fut exigée et convenue. La
-<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-duchesse de Montbazon, forcée d'y consentir, s'exécuta
-d'assez mauvaise grâce. Quelques jours après, la reine
-s'étant rendue avec M<sup>me</sup> la Princesse au jardin de
-Renard, à une collation que lui donnait M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-M<sup>me</sup> de Montbazon s'y était trouvée, et, quand
-la reine l'avait fait prier de prendre quelque prétexte
-pour se retirer et éviter de se rencontrer avec M<sup>me</sup> la
-Princesse, l'insolente duchesse avait refusé d'obéir.
-Cette offense, faite à la reine elle-même, ne pouvait
-demeurer impunie, et le lendemain M<sup>me</sup> de Montbazon
-recevait l'ordre de quitter la cour et de s'en aller dans
-une de ses terres près de Rochefort. Les amis et amants
-de la dame jetèrent les hauts cris; tout le parti des
-Importants s'émut, et l'affaire changea de face; de
-particulière qu'elle était, elle devint générale, comme
-souvent à la guerre un engagement particulier, une
-man&oelig;uvre précipitée, entraîne toute l'armée et détermine
-une bataille.</p>
-
-<p>Il était difficile de se mettre sur un plus mauvais
-terrain. D'abord la duchesse de Montbazon était aussi
-décriée pour ses m&oelig;urs et son caractère que célèbre
-par sa beauté, et elle attaquait une jeune femme qui
-commençait à peine à paraître et déjà était l'objet de
-l'admiration universelle, d'une beauté à la fois éblouissante
-et gracieuse qui la faisait comparer à un ange,
-d'un esprit merveilleux, du c&oelig;ur le plus noble, et la
-personne du monde que les Importants auraient dû
-le plus ménager, car sa générosité naturelle ne la portait
-pas du côté de la cour et donnait même quelque
-ombrage au premier ministre. M<sup>me</sup> de Longueville
-<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-n'était alors occupée que de bel esprit, d'innocente
-galanterie, et surtout de la gloire de son frère le duc
-d'Enghien. Il y avait même en elle, il faut l'avouer,
-quelques germes d'une Importante, que plus tard sut
-trop bien développer La Rochefoucauld<a id="FNanchor_277" href="#Footnote_277" class="fnanchor">&nbsp;[277]</a>. L'injure qui
-lui était faite, et dont les honteux motifs étaient visibles,
-révolta tous les c&oelig;urs honnêtes. L'emportement
-de Beaufort en cette occasion avait été aussi très-blâmé.
-Il avait autrefois adressé ses v&oelig;ux à M<sup>lle</sup> de Bourbon,
-qui ne les avait pas accueillis, de sorte que sa conduite
-avait un air de vengeance odieuse<a id="FNanchor_278" href="#Footnote_278" class="fnanchor">&nbsp;[278]</a>. D'ailleurs
-l'effort de M<sup>me</sup> de Chevreuse était d'ôter à Mazarin ses
-appuis: elle excitait contre lui et faisait agir auprès
-de la reine les dévots et les dévotes; or M<sup>me</sup> de Longueville
-n'était pas moins l'idole des Carmélites et du
-parti des saints que de l'hôtel de Rambouillet. Enfin
-le duc d'Enghien, déjà couvert des lauriers de Rocroy
-et tout prêt d'y ajouter ceux de Thionville, était si
-évidemment l'arbitre de la situation que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-insistait avec force pour qu'on se défît de Mazarin,
-pendant que le jeune duc était occupé au loin,
-et avant qu'il ne revînt de l'armée. Le blesser dans
-une s&oelig;ur qu'il adorait, le mettre contre soi sans aucune
-nécessité et hâter son retour, était une vraie
-<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-extravagance: aussi tout ce qu'il y avait de sensé
-parmi les Importants, La Rochefoucauld, La Châtre,
-Alexandre de Campion, s'étaient-ils empressés d'apaiser
-et de terminer cette déplorable affaire; et M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, attentive à faire sa cour à la reine, en
-même temps qu'elle ourdissait une trame ténébreuse
-contre son ministre, lui avait préparé chez Renard
-une petite fête, destinée à dissiper les derniers effets
-de ce qui s'était passé. Mais toute sa politique avait
-échoué devant la sotte fierté d'une femme sans esprit
-comme sans c&oelig;ur<a id="FNanchor_279" href="#Footnote_279" class="fnanchor">&nbsp;[279]</a>.</p>
-
-<p>Cependant Mazarin avait mis à profit les fautes de
-ses adversaires. D'assez bonne heure il avait vu avec
-joie et il avait accru avec art l'inimitié des maisons
-de Condé et de Vendôme. A mesure que les Vendôme
-se déclaraient plus ouvertement contre lui, il ménageait
-d'autant plus les Condé. Il s'était posé à lui-même
-cette question: Que faudra-t-il faire si les
-Vendôme et les Condé en viennent à un éclat, bien
-entendu en supposant que l'intérêt de l'État ne soit
-pas engagé dans leur querelle<a id="FNanchor_280" href="#Footnote_280" class="fnanchor">&nbsp;[280]</a>? La question avait
-été fort aisément résolue, car l'intérêt de l'État et celui
-du cardinal s'étaient réunis pour le jeter du côté des
-<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-Condé. Pendant que M<sup>me</sup> de Montbazon et Beaufort
-faisaient cette insulte à M<sup>me</sup> de Longueville, on apprenait
-à Paris que le vainqueur de Rocroy venait de
-terminer le siége difficile de Thionville et d'ouvrir à la
-France une des portes de l'Allemagne. L'épée du
-jeune duc semblait porter partout la victoire avec
-elle. Le marquis de Gêvres, qui donnait de si grandes
-espérances, avait été tué; Gassion était grièvement
-blessé; Turenne et Praslin étaient occupés en Italie;
-Guébriant, serré de près par Mercy, venait de repasser
-le Rhin. Le duc d'Enghien, avec son audace et sa popularité
-toujours croissante, pouvait seul exercer assez
-d'ascendant sur l'armée pour la ramener en Allemagne,
-et dissiper l'épouvante qu'avait laissée le
-souvenir de la défaite de Nortlingen. Dans le conseil,
-M. le Prince prêtait à Mazarin un appui intéressé et
-incertain, mais nécessaire et utile. M<sup>me</sup> la Princesse
-était la meilleure amie de la reine, elle était déclarée
-pour le cardinal et contre son rival Châteauneuf. Servir
-les Condé, c'était donc servir l'État et se servir
-lui-même. Le choix de Mazarin ne pouvait pas être
-douteux, et l'on dit que, loin d'apaiser la reine, il
-l'anima<a id="FNanchor_281" href="#Footnote_281" class="fnanchor">&nbsp;[281]</a>.</p>
-
-<p>Dans cette critique circonstance que restait-il à faire
-à M<sup>me</sup> de Chevreuse? Elle s'était efforcée de contenir
-M<sup>me</sup> de Montbazon, mais elle ne pouvait l'abandonner
-ni s'abandonner elle-même. Elle résolut donc de suivre
-avec énergie le tragique projet devenu la dernière
-<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-espérance, la suprême ressource du parti. Déjà elle
-avait ouvert l'avis de se défaire de Mazarin. Par M<sup>me</sup> de
-Montbazon, elle avait entraîné Beaufort. Celui-ci avait
-rassemblé les hommes d'action dont nous avons parlé
-et qui lui étaient entièrement dévoués. Un complot
-avait été formé et toutes les mesures concertées pour
-surprendre et tuer le cardinal.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE SIXIEME<br />
-<span class="medium">AOUT ET SEPTEMBRE 1643</span></h2>
-
-</div>
-<p class="hanging indent">
-CONSPIRATION DE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE ET DE BEAUFORT CONTRE MAZARIN.&mdash;LA
-ROCHEFOUCAULD ET RETZ NIENT CETTE CONSPIRATION.&mdash;PLAN ET
-DÉTAILS DE TOUTE L'AFFAIRE D'APRÈS LES CARNETS ET LES LETTRES DU
-CARDINAL, ET LES AVEUX D'HENRI DE CAMPION.&mdash;LA CONSPIRATION
-ÉCHOUE. BEAUFORT EST ARRÊTÉ ET M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE RELÉGUÉE DE
-NOUVEAU EN TOURAINE.</p>
-
-<p class="space">Ne nous étonnons pas trop d'une semblable entreprise
-de la part de deux femmes et d'un petit-fils de
-Henri IV. A cette grande époque de notre histoire,
-entre la Ligue et la Fronde, l'énergie et la force étaient
-les traits distinctifs de l'aristocratie française. La vie
-de cour et une molle opulence ne l'avaient pas encore
-énervée. Tout alors était extrême, le vice comme la
-vertu. On attaquait et l'on se défendait avec les mêmes
-armes. On avait massacré le maréchal d'Ancre; plus
-d'une fois on avait voulu assassiner Richelieu; lui,
-de son côté, ne se faisait pas faute de dresser des
-échafauds. Corneille exprime ces m&oelig;urs du temps. Son
-Émilie entre aussi dans un assassinat, et elle n'est pas
-moins représentée comme une parfaite héroïne. M<sup>me</sup> de
-Chevreuse était depuis longtemps accoutumée aux conspirations;
-<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-elle était audacieuse et sans scrupule; elle
-ne s'était pas entourée de Saint-Ybar, de Varicarville,
-de Campion, pour passer son temps en discours inutiles.
-Elle n'était pas restée étrangère aux desseins qu'ils
-avaient autrefois tramés contre Richelieu; en 1643,
-elle s'appliqua à enflammer encore leur courage et
-leur dévouement; et c'est avec raison, selon nous,
-que Mazarin lui attribue la première pensée du projet
-que devait accomplir Beaufort.</p>
-
-<p>Bien entendu, les Importants et leurs héritiers les
-Frondeurs nient ce projet et le donnent pour une
-invention du cardinal. Ce point est de la dernière
-importance et mérite un sérieux examen. Comme cette
-conspiration, imaginaire ou réelle, a décidé entre
-M<sup>me</sup> de Chevreuse et Mazarin, l'histoire, est tenue
-de rechercher avec soin si Mazarin doit en effet toute
-sa carrière et le grand avenir qui s'ouvrit alors devant
-lui à un mensonge habilement imaginé et audacieusement
-soutenu, ou si c'est M<sup>me</sup> de Chevreuse et les
-Importants qui, après avoir tout essayé contre lui, et
-en voulant le détruire à main armée, se sont eux-mêmes
-détruits et ont été les artisans de son triomphe.
-Pour nous, nous sommes convaincu et nous croyons
-pouvoir établir que le complot attribué aux Importants,
-loin d'être une chimère, était le dénoûment
-presque forcé de la situation violente que nous avons
-décrite.</p>
-
-<p>La Rochefoucauld, sans avoir partagé les folles espérances
-de ses amis et mis la main dans leur téméraire
-entreprise, se fait un point d'honneur de les défendre
-<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-après leur déroute et s'applique à couvrir la retraite.
-Il affecte<a id="FNanchor_282" href="#Footnote_282" class="fnanchor">&nbsp;[282]</a> de douter si le complot qui fit alors tant de
-bruit était véritable ou supposé. A ses yeux, le plus
-vraisemblable est que le duc de Beaufort, par une
-fausse finesse, tenta de faire prendre l'alarme au cardinal,
-croyant qu'il suffisait de lui faire peur pour
-l'obliger à sortir de France, et que ce fut dans cette
-vue qu'il fit des assemblées secrètes et leur donna un
-air de conjuration. La Rochefoucauld se fait surtout
-le chevalier de l'innocence de M<sup>me</sup> de Chevreuse, et il
-se déclare très-persuadé qu'elle ignorait les desseins
-du duc de Beaufort.</p>
-
-<p>Après l'historien des Importants, celui des Frondeurs
-tient à peu près le même langage. Comme La
-Rochefoucauld, Retz n'a qu'un but dans ses Mémoires,
-se donner un air capable et faire une grande
-figure en tout genre, en mal comme en bien; il est
-souvent plus véridique, parce qu'il a encore moins de
-ménagement pour les autres, et qu'il est plus disposé
-à sacrifier tout le monde, excepté lui. Nous ne concevons
-pas ici sa retenue ou son incrédulité. Il savait
-fort bien que la plupart des gens accusés d'avoir pris
-part à cette affaire avaient déjà trempé dans plus d'une
-affaire semblable. Lui-même nous apprend qu'il avait
-conspiré avec le comte de Soissons, qu'il l'avait blâmé
-de n'avoir pas frappé Richelieu à Amiens, et qu'avec
-son cousin La Rochepot, lui, abbé de Retz, avait formé
-le dessein de l'assassiner aux Tuileries pendant la ceremonie
-<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-du baptême de Mademoiselle<a id="FNanchor_283" href="#Footnote_283" class="fnanchor">&nbsp;[283]</a>. La coadjutorerie
-de l'archevêché de Paris, que venait de lui accorder
-la régente, en considération des services et des
-vertus de son père, l'avait adouci, il est vrai; mais ses
-anciens complices, qui n'avaient pas été aussi bien
-traités que lui, étaient demeurés fidèles à leur cause,
-à leurs desseins, à leurs habitudes. Retz est-il sincère
-quand il refuse de croire qu'ils aient tenté contre Mazarin
-ce qu'il leur avait vu entreprendre, et ce qu'il
-avait lui-même entrepris contre Richelieu? Dans sa
-haine aveugle, il rejette tout sur Mazarin: il prétend
-qu'il eut peur ou qu'il feignit d'avoir peur. C'est l'abbé
-de La Rivière qui, pour se délivrer de la rivalité du
-comte de Montrésor auprès du duc d'Orléans, aurait
-persuadé à Mazarin qu'il y avait un complot tramé
-contre lui, où Montrésor était mêlé. C'est aussi M. le
-Prince qui aurait essayé de perdre Beaufort, dans
-la crainte que son fils le duc d'Enghien ne se commît
-avec lui dans quelque duel, comme il voulait le
-faire, pour venger sa s&oelig;ur, pendant la courte apparition
-qu'il fit à Paris après la prise de Thionville.
-Enfin, «ce qui a fait, dit Retz, que je n'ai
-jamais cru à ce complot, est que l'on n'en a jamais
-vu ni déposition ni indice, quoique la plupart des
-domestiques de la maison de Vendôme aient été longtemps
-en prison. Vaumorin et Ganseville, auxquels
-j'en ai parlé cent fois dans la Fronde, m'ont juré
-qu'il n'y avoit rien au monde de plus faux; l'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-étoit capitaine des gardes, l'autre écuyer de M. de
-Beaufort<a id="FNanchor_284" href="#Footnote_284" class="fnanchor">&nbsp;[284]</a>.»</p>
-
-<p>Tout à l'heure on verra se dissiper d'eux-mêmes
-ces derniers motifs, les seuls qui méritent quelque
-attention; mais commençons par opposer aux deux
-opinions suspectes de Retz et de La Rochefoucauld
-des témoignages plus désintéressés, et avant tout le
-silence de Montrésor<a id="FNanchor_285" href="#Footnote_285" class="fnanchor">&nbsp;[285]</a>, qui, tout en protestant que
-ni lui, ni son ami, le comte de Béthune, n'avaient
-trempé dans la conjuration imputée au duc de Beaufort,
-ne dit pas un seul mot contre la réalité de cette
-conjuration, dont il n'eût pas manqué de se moquer
-s'il l'avait crue imaginaire. M<sup>me</sup> de Motteville, qui
-n'a pas l'habitude d'accabler les malheureux, après
-avoir rapporté avec impartialité les bruits différents
-de la cour, raconte des faits<a id="FNanchor_286" href="#Footnote_286" class="fnanchor">&nbsp;[286]</a> qui lui semblent authentiques
-et qui sont décisifs. Un des historiens contemporains
-les mieux informés n'exprime pas ici le
-moindre doute: «Les Importants, dit Montglat, voyant
-qu'ils ne pouvoient chasser le cardinal, résolurent de
-s'en défaire par le fer, et tinrent pour ce sujet plusieurs
-conseils à l'hôtel de Vendôme<a id="FNanchor_287" href="#Footnote_287" class="fnanchor">&nbsp;[287]</a>.» Cette opinion
-est confirmée par les renseignements nouveaux et
-nombreux que nous fournissent les carnets de Mazarin
-et ses lettres confidentielles.</p>
-
-<p>Écartons la supposition de Retz, que Mazarin ait
-<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-eu peur légèrement ou qu'il ait feint d'avoir peur
-d'un simulacre de conspiration. Sur le courage de
-Mazarin nous en appelons à La Rochefoucauld lui-même.
-«Au contraire du cardinal de Richelieu, qui
-avoit l'esprit hardi et le c&oelig;ur timide, le cardinal
-Mazarin, dit-il, avoit plus de hardiesse dans le c&oelig;ur
-que dans l'esprit<a id="FNanchor_288" href="#Footnote_288" class="fnanchor">&nbsp;[288]</a>.» Mazarin avait commencé par
-être militaire; il avait donné plus d'une preuve d'intrépidité,
-particulièrement à Casal, où il se jeta entre
-deux armées toutes prêtes à en venir aux mains.
-Sans doute il s'appliquait à conjurer les périls, mais,
-quand il n'avait pu les prévenir, il savait y faire face
-avec fermeté. Mazarin n'était donc pas homme à
-prendre l'épouvante sur de vaines apparences; et,
-d'un autre côté, il n'avait pas besoin de feindre des
-alarmes imaginaires, car le danger était certain, et,
-dans le progrès toujours croissant de son crédit auprès
-de la reine, quelle ressource, encore une fois, restait
-aux Importants, sinon l'entreprise qu'ils avaient autrefois
-tentée contre Richelieu, et qu'ils pouvaient
-aisément renouveler contre son successeur? Mazarin
-n'avait pas encore de gardes, et il connaissait assez
-M<sup>me</sup> de Chevreuse pour avoir pris fort au sérieux la
-proposition qu'elle avait faite dans les conciliabules
-de l'hôtel de Vendôme. Pesez bien cette considération:
-dans ses carnets Mazarin n'est pas sur un théâtre;
-il n'écrit pas pour le public; il montre ses sentiments
-vrais; et là on le voit, non pas intimidé, mais ému.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-Il se sent environné d'assassins, et il est convaincu
-que c'est M<sup>me</sup> de Chevreuse qui les dirige. Il suit tous
-leurs mouvements; il recueille tous leurs propos; il
-rassemble les moindres indices; il compte et il nomme
-les chefs et les soldats.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Chevreuse fait entrer les frères Campion.»</p>
-
-<p>«Chaque jour on fait venir une foule de gens.»</p>
-
-<p>«On trame certainement quelque entreprise. On
-parle de me prendre dans le faubourg Saint-Germain.
-On a l'air de vendre ses chevaux en public et sous
-main on en achète.»</p>
-
-<p>«Plessis-Besançon (officier très distingué, intendant
-militaire et conseiller d'État, attaché à Mazarin)
-a dit qu'autour de l'hôtel de Vendôme il y avoit plus
-de quarante personnes armées.»</p>
-
-<p>«M. de Bellegarde m'a dit avoir su que, si, en
-revenant de Maisons, je n'avois pas été dans le carrosse
-de son Altesse Royale, Beaufort m'auroit assassiné.
-Tous les domestiques du comte d'Orval ont vu,
-pendant trois ou quatre soirs consécutifs, douze ou
-quinze personnes armées de pistolets, entre l'hôtel de
-Créqui et le sien, de manière que je devois être pris
-au milieu.»</p>
-
-<p>«On est allé proposer au duc de Guise et à ses parents
-de me tuer; mais ils n'ont pas écouté cette proposition.»</p>
-
-<p>«L'Argentière a rencontré Beaufort et Beaupuis (le
-comte de Beaupuis, fils unique du comte de Maillé)
-qui rentroient au Louvre, d'où le premier étoit sorti
-quand la reine s'étoit retirée dans son oratoire.
-<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-L'Argentière lui dit: «Mon maître, il faut qu'il y ait
-quelque querelle, car j'ai rencontré quinze ou vingt
-gentilshommes à cheval, bien montés et avec des
-pistolets.» Beaufort a répondu: «Que veux-tu que
-j'y fasse?»</p>
-
-<p>«J'ai reçu l'avis que l'on vouloit me prendre, quand
-j'allois en voiture chez M. le duc d'Orléans, dans le
-faubourg Saint-Germain (le duc d'Orléans demeurait
-au Luxembourg depuis la mort de sa mère Marie de
-Médicis).&mdash;Le mercredi, le duc de Vendôme, en causant
-avec le maréchal d'Estrées, lui a dit deux fois:
-«Je voudrois que mon fils Beaufort fût mort<a id="FNanchor_289" href="#Footnote_289" class="fnanchor">&nbsp;[289]</a>.»</p>
-
-<p>Ces citations, que nous aurions pu multiplier, prouvent
-incontestablement qu'aux yeux de Mazarin la
-conspiration était réelle. C'est pourquoi il fit tout pour
-porter la lumière dans cette trame ténébreuse. Après
-quelque temps, il déféra l'affaire à la justice ordinaire,
-au tribunal le plus indépendant et même le moins bien
-disposé en sa faveur, le parlement de Paris. Elle fut
-instruite selon toutes les formes, et comme s'il s'agissait
-du dernier des particuliers. Les indices abondaient,
-quoi qu'en dise Retz, et ce n'est pas la faute de Mazarin
-si les dernières preuves manquèrent. Promptement
-avertis par les affidés qu'ils avaient à la cour,
-autour de la reine et de Mazarin lui-même, les Importants
-n'eurent pas de peine à faire évader les conspirateurs
-les plus compromis.</p>
-
-<p>«Je n'ai pas fort à me louer du chevalier du Guet,»
-<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-dit Mazarin<a id="FNanchor_290" href="#Footnote_290" class="fnanchor">&nbsp;[290]</a>.&mdash;«Brillet, Fouqueret, Lié et d'autres,
-au nombre de vingt-quatre, se sont enfuis. On
-croit qu'ils se sont embarqués pour l'Angleterre sur
-un vaisseau qui les attendoit depuis trois semaines<a id="FNanchor_291" href="#Footnote_291" class="fnanchor">&nbsp;[291]</a>.»
-Loin de les laisser échapper à leur aise, Mazarin les
-poursuivit longtemps avec une ardeur opiniâtre jusqu'en
-Hollande. Le 16 avril 1644, il écrit à Beringhen,
-qui était alors en mission auprès du prince d'Orange:
-«On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret, qui sont
-les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la
-confidence de M. de Beaufort, et auxquelles il s'est le
-plus ouvert dans la conspiration qui avoit été faite
-contre ma personne, sont allés servir dans les troupes
-en Hollande, ayant pris de grandes barbes qu'ils ont
-laissées croître, afin de n'être pas connus, et qu'ils ont
-changé de noms, Brillet se faisant appeler La Ferrière.
-Je vous prie de faire toutes les diligences possibles
-pour vérifier si cela est, et de donner ordre, quand
-vous reviendrez, à quelque personne confidente, de
-veiller de près à leurs actions, parce que nous songerions
-au moyen de les avoir<a id="FNanchor_292" href="#Footnote_292" class="fnanchor">&nbsp;[292]</a>.»</p>
-
-<p>Celui que Mazarin signale dans ses carnets et dans
-ses lettres comme le confident intime de Beaufort et
-après lui le principal accusé, le comte de Beaupuis,
-fils du comte de Maillé, avait trouvé le moyen de se
-mettre à couvert des premières recherches; il était
-<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-parvenu à sortir de France et avait été chercher un
-asile à Rome sous la protection déclarée de l'Espagne.
-Il n'y a sorte de démarches que Mazarin n'ait faites
-pour obtenir de la cour de Rome qu'elle remît Beaupuis
-à la France, afin qu'il fût légalement jugé. Non-seulement
-il en fit faire la demande officielle par M. de Grémonville,
-alors accrédité auprès du saint-siége, mais
-il en écrivit lui-même à tout ce qu'il avait d'amis sûrs,
-au cardinal Grimaldi, à son beau-frère Vincent Martinozzi,
-à Paul Macarani, à Zongo Ondedei<a id="FNanchor_293" href="#Footnote_293" class="fnanchor">&nbsp;[293]</a>; il les
-presse de faire tout ce qui sera en eux pour obtenir
-l'extradition de Beaupuis; il leur suggère les raisons
-les plus fortes, qu'il les charge de faire valoir auprès
-du saint-père: que Beaupuis était le principal confident
-de Beaufort, qu'il était le lien entre Beaufort et les
-autres accusés; que ce lien supprimé, la justice ne
-peut plus avoir son cours; qu'il s'agit d'un crime qui
-doit particulièrement toucher le sacré collége et le
-saint-père, un assassinat tenté sur la personne d'un
-cardinal; que c'est la reine elle-même qui réclame
-Beaupuis; qu'il est question d'un de ses domestiques,
-Beaupuis étant enseigne dans une compagnie des
-gardes à cheval, emploi de confiance, qui oblige à
-<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-un surcroît de fidélité; que Beaupuis ne sera pas livré
-à ses ennemis, comme on le prétendait, mais au parlement,
-dont l'indépendance était bien connue. Le
-pape ne put d'abord s'empêcher, au moins pour la
-forme, de faire mettre Beaupuis au château Saint-Ange.
-Mais on l'en fit bientôt sortir, et on lui donna
-un logement particulier où il pouvait recevoir à peu
-près tout le monde. Mazarin se plaint très-vivement
-d'une telle indulgence. «On s'arrange, dit-il, pour
-qu'au besoin il puisse s'échapper, ou bien on fournit
-au duc de Vendôme toute facilité de le faire empoisonner,
-afin qu'avec Beaupuis soit anéantie la principale
-preuve de la trahison de son fils. Si tout cela
-se passoit en Barbarie, on en seroit indigné. Et cela
-se passe à Rome, dans la capitale de la chrétienté,
-sous les yeux et par l'ordre d'un pape!» Un agent
-intelligent et dévoué, M. de Gueffier, devait recevoir
-Beaupuis des mains du saint-père, prendre <i>tous les
-moyens imaginables</i> pour ne pas se laisser enlever
-son prisonnier sur la route de Rome à Civita-Vecchia,
-le mettre sur un vaisseau et le conduire en
-France. Dans son indignation, Mazarin menace les
-protecteurs de Beaupuis de la vengeance du jeune
-roi, «qui, pour n'avoir que sept ans, n'en a pas
-moins les bras fort longs.» Il ne cessa ses poursuites
-qu'à la fin de l'année 1645, lorsqu'il eut
-bien reconnu que le nouveau pape, Innocent X,
-qui avait succédé à Urbain VIII, le cardinal-neveu
-Pamphile et le secrétaire d'État Pancirolle, appartenaient
-entièrement au parti espagnol, et que la
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-France n'avait à attendre ni faveur ni justice de la
-cour pontificale.</p>
-
-<p>A défaut de Beaupuis, Mazarin aurait bien voulu
-mettre la main sur quelqu'un des frères Campion,
-intimement liés avec Beaufort et avec M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-et trop haut placés dans la confiance de l'un
-et de l'autre, pour ne pas avoir tous leurs secrets.
-Lui-même il se plaint, ainsi que nous l'avons vu,
-d'être assez mal secondé. Et puis, il avait affaire à
-des conspirateurs émérites, consommés dans l'art de
-se mettre à couvert et de faire perdre leurs traces, à
-l'active et infatigable duchesse de Chevreuse, et au
-duc de Vendôme qui, pour sauver son fils, s'appliqua
-à faire évader tous ceux dont les dépositions auraient
-pu servir à le convaincre, ou les gardait en quelque
-sorte entre ses mains, cachés et comme enfermés à
-Anet. Mazarin ne put saisir que des hommes obscurs
-qui avaient ignoré le complot, et ne pouvaient donner
-aucune lumière.</p>
-
-<p>Cependant parmi eux étaient deux gentilshommes
-qui, sans avoir connu le fond de l'entreprise, avaient
-au moins assisté à plusieurs assemblées qu'on avait
-tenues sous le prétexte assez bien choisi de prendre
-en main la défense de la duchesse de Montbazon.
-Mazarin les nomme; c'étaient MM. d'Avancourt et de
-Brassy, gentilshommes de Picardie, d'un courage à
-toute épreuve, amis intimes de Lié, capitaine des
-gardes de Beaufort et l'un des conspirateurs. Ganseville
-et Vaumorin, sur le témoignage desquels Retz
-s'appuie pour prétendre qu'il n'y a jamais eu de
-<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-conspiration, n'avaient pas d'importance. Vaumorin
-pouvait être devenu, en 1649, capitaine des gardes
-du duc de Beaufort, mais il ne l'était pas en 1643,
-c'était Lié; et Ganseville était un des domestiques
-qu'on n'avait pas mis dans la confidence. Ils ne
-savaient rien: ils ont donc très-bien pu dire à Retz
-pendant la Fronde ce que celui-ci leur fait dire. Mais
-d'Avancourt et Brassy savaient quelque chose: aussi
-le duc de Vendôme les fit-il instamment prier de venir
-à Anet. Arrêtés et mis à la Bastille, intimidés ou gagnés,
-ils firent, quoi qu'en dise Retz, des dépositions
-assez graves et fournirent de sérieux indices, mais
-qui s'arrêtaient à Henri de Campion et à Lié, les seuls
-conjurés qu'ils eussent connus. Mazarin ne négligea
-rien pour remonter plus haut et tirer parti de la seule
-capture un peu précieuse qu'il eût faite: «Presser,
-dit-il<a id="FNanchor_294" href="#Footnote_294" class="fnanchor">&nbsp;[294]</a>, l'examen des deux prisonniers. Faire appeler le
-maître de la maison du Sauvage située à côté de l'hôtel
-de Vendôme, où logeoient Avancourt et Brassy, ainsi
-que l'aubergiste près de la rivière, chez lequel il y avoit
-onze personnes le lundi soir. Interroger les laquais
-des susdits Avancourt et Brassy, etc.»&mdash;«Le frère
-de Brassy dit que Vendôme est mécontent d'eux,
-parce qu'ils se sont laissé prendre sans se défendre<a id="FNanchor_295" href="#Footnote_295" class="fnanchor">&nbsp;[295]</a>.»
-Les Importants s'inquiétaient fort des révélations que
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-pouvaient faire les deux prisonniers. Mazarin fit répandre
-le bruit qu'Avancourt et Brassy ne disaient
-pas grand'chose, et que l'affaire s'en allait à rien,
-afin d'endormir la vigilance et les alarmes des fugitifs
-et de les enhardir à sortir de leur retraite et à
-venir se faire prendre à Paris. «Tremblay<a id="FNanchor_296" href="#Footnote_296" class="fnanchor">&nbsp;[296]</a> (gouverneur
-de la Bastille) m'a dit que Limoges (l'évêque de
-Limoges, Lafayette, un des chefs des Importants dans
-l'Église) me vouloit grand mal, qu'il l'avoit sollicité
-pour savoir ce que disoient les deux prisonniers, et
-qu'il avoit fini par dire que le cardinal Mazarin seroit
-attrapé, ne les ayant fait arrêter et mettre à la Bastille
-que pour justifier, du moins en apparence, l'injure
-faite au duc de Beaufort. J'ai ordonné à Tremblay
-de dire à Limoges que les deux prisonniers ne
-faisoient aucun aveu et qu'ils se défendoient très-bien,
-pour le confirmer dans l'opinion qu'il avoit, et pour
-que, donnant avis de cela à Vendôme, comme il ne
-manquera pas de le faire, ceux qui sont en fuite se
-rassurent et reviennent, en sorte qu'on puisse mettre
-la main sur quelqu'un d'eux.»</p>
-
-<p>Mais pourquoi nous épuiser à démontrer que Mazarin
-<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-ne joua pas la comédie dans le procès intenté
-aux conspirateurs, qu'il les poursuivit avec bonne
-foi et avec vigueur, et qu'il était parfaitement convaincu
-qu'un projet d'assassinat avait été formé contre
-lui, lorsque l'existence de ce projet est d'ailleurs
-avérée, lorsque, à défaut d'une sentence du parlement,
-qui avait dû s'arrêter dans la défaillance de
-preuves suffisantes, Beaupuis, ni aucun des Campion,
-ni Lié, ni Brillet, n'ayant pu être saisis, on possède
-mieux que cela, à savoir, l'aveu plein et entier d'un
-des principaux conjurés, avec le plan et tous les détails
-de l'affaire, exposés dans des Mémoires trop tard
-connus, mais dont l'authenticité ne peut être contestée?
-Nous voulons parler des précieux mémoires
-d'Henri de Campion<a id="FNanchor_297" href="#Footnote_297" class="fnanchor">&nbsp;[297]</a>, frère de l'ami de M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-que celui-ci avait fait entrer avec lui au service
-du duc de Vendôme et particulièrement du duc
-de Beaufort. Henri avait accompagné le duc dans sa
-fuite en Angleterre après la conspiration de Cinq-Mars,
-et il en était revenu avec lui; il possédait toute
-sa confiance, et il ne raconte rien où il n'ait pris lui-même
-une part considérable. Henri était d'un caractère
-bien différent de son frère Alexandre. C'était un
-homme instruit, plein d'honneur et de bravoure, sans
-jactance aucune, éloigné de toute intrigue, et né pour
-faire son chemin par les routes les plus droites dans
-la carrière des armes. Il a écrit ses Mémoires dans la
-<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-solitude, où, après la perte de sa fille et de sa femme,
-il était venu attendre la mort au milieu des exercices
-d'une solide piété. Ce n'est pas en cet état qu'on est
-disposé à inventer des fables, et il n'y a pas de milieu:
-ce qu'il dit est tel qu'il le faut croire absolument,
-ou, si l'on doute qu'il dise la vérité, il le faut
-considérer comme le dernier des scélérats. Aucun
-intérêt n'a pu conduire sa plume, car il a composé
-ses Mémoires, ou du moins il les a achevés, un peu
-après la mort de Mazarin, ne songeant donc pas à
-lui faire sa cour par de bien tardives révélations, et
-deux ans à peine avant que lui-même s'éteignît en
-1663. Il écrit véritablement devant Dieu et sous la
-seule inspiration de sa conscience.</p>
-
-<p>Or, ouvrez ses Mémoires, vous y verrez de point
-en point confirmés tous les renseignements qui remplissent
-les carnets de Mazarin. Rien n'y manque,
-tout se rapporte, tout correspond merveilleusement.
-Il semble en vérité que Mazarin, en écrivant ses
-notes, ait eu sous les yeux les Mémoires d'Henri de
-Campion, ou que Henri de Campion, en écrivant ses
-Mémoires, ait eu sous les yeux les carnets de Mazarin:
-il les complète à la fois et il les résume.</p>
-
-<p>Déjà son frère Alexandre, dans ses lettres du mois
-d'août<a id="FNanchor_298" href="#Footnote_298" class="fnanchor">&nbsp;[298]</a>, laisse échapper plus d'une parole mystérieuse.
-Il écrit à M<sup>me</sup> de Montbazon exilée: «Il ne
-faut pas vous désespérer, Madame, il est encore
-quelque demi-douzaine d'honnêtes gens qui ne se
-<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-rendent pas... Votre illustre amie ne vous abandonnera
-point. S'il falloit renoncer à votre amitié
-pour être sage, il y a des gens qui aimeroient mieux
-passer pour fous toute leur vie.» Comme Montrésor,
-il ne dit pas une seule fois qu'il n'y eut pas de complot
-formé contre Mazarin, ce qui est une sorte d'aveu
-tacite; et quand l'orage éclate, il prend le parti de se
-cacher, conseille à Beaupuis d'en faire autant, et termine
-par ces mots significatifs: «On ne s'embarque
-pas dans les affaires de la cour pour être maître des
-événements, et comme on profite des bons, il faut
-se résoudre à souffrir des mauvais.» Henri de Campion
-lève ce voile déjà fort transparent.</p>
-
-<p>Il déclare nettement qu'il y eut un projet de se
-défaire de Mazarin, et que ce projet fut conçu, non
-par Beaufort, mais par M<sup>me</sup> de Chevreuse de concert
-avec M<sup>me</sup> de Montbazon: «Je crois, dit-il, que le
-dessein du duc ne venoit pas de son sentiment particulier,
-mais des persuasions des duchesses de Chevreuse
-et de Montbazon, qui avoient un entier pouvoir
-sur son esprit et une haine irréconciliable contre
-le cardinal. Ce qui me fait parler ainsi, c'est que,
-pendant qu'il fut dans cette résolution, je remarquois
-toujours qu'il y avoit une répugnance intérieure qui,
-si je ne me trompe, étoit emportée par la parole qu'il
-pouvoit avoir donnée à ces dames.» Il y a donc eu
-complot, et son véritable auteur, Mazarin l'avait bien
-dit et Campion le répète, c'est M<sup>me</sup> de Chevreuse, car
-M<sup>me</sup> de Montbazon n'était pour elle qu'un instrument.</p>
-
-<p>Beaufort, une fois séduit, séduisit son ami intime,
-<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-le fils du comte de Maillé, le comte de Beaupuis, enseigne
-de la garde à cheval de la reine. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-leur adjoignit Alexandre de Campion, le frère
-aîné de Henri, avec lequel nous avons fait connaissance.
-«Elle l'aimoit beaucoup,» dit Henri de Campion,
-d'une façon qui, s'ajoutant aux paroles ambiguës
-d'Alexandre que nous avons rapportées<a id="FNanchor_299" href="#Footnote_299" class="fnanchor">&nbsp;[299]</a>, donne
-à entendre que celui-ci pouvait bien être alors en effet
-un des nombreux successeurs de Chalais. Alexandre
-avait trente-trois ans, et son frère avoue qu'il avait
-contracté auprès du comte de Soissons le goût et l'habitude
-de la faction. Beaupuis et Alexandre de Campion
-approuvèrent le complot qui leur fut communiqué,
-«le premier, dit Henri de Campion, croyant que
-c'étoit pour lui le moyen d'arriver à de plus grandes
-charges, et mon frère y voyant l'avantage de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse et par conséquent le sien.»</p>
-
-<p>Tels furent les deux premiers complices de Beaufort.
-Un peu plus tard, il s'ouvrit à Henri de Campion,
-un de ses principaux gentilshommes, à Lié, capitaine
-de ses gardes, et à Brillet, son écuyer. Là s'arrêta le
-secret. Bien d'autres gentilshommes et domestiques
-de la maison de Vendôme devaient participer à l'action,
-mais ne reçurent aucune confidence; d'où l'on
-comprend l'ignorance de Vaumorin et de Ganseville et
-ce qu'ils ont pu dire à Retz pendant la Fronde. L'affaire
-était bien conçue et digne de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il
-y avait à peine cinq ou six conjurés, très-capables de
-<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-garder le secret, et qui le gardèrent; au-dessous
-d'eux, des hommes d'action, qui ne savaient pas ce
-qu'ils devaient faire; et par derrière, les hommes du
-lendemain, sur lesquels on comptait pour applaudir
-au coup, quand il aurait été fait, sans qu'on eût
-jugé à propos de les mettre de la partie. Du moins
-Henri de Campion ne nomme pas même Montrésor,
-Béthune, Fontraille, Varicarville, Saint-Ybar, ce qui
-explique pourquoi Mazarin, tout en ayant l'&oelig;il sur
-eux, ne les fit point arrêter. Henri de Campion ne
-parle pas non plus de Chandenier, de La Châtre, de
-Tréville, du duc de Bouillon, du duc de Retz, de
-Guise, de La Rochefoucauld, dont les sentiments
-n'étaient pas douteux, mais qui n'en étaient pas au
-point de mettre la main dans un assassinat; et cela
-explique encore le silence de Mazarin à leur égard,
-en ce qui regarde la conspiration de Beaufort, bien
-qu'il ne se fît pas la moindre illusion sur leurs dispositions,
-et sur le parti qu'ils auraient pris si l'affaire
-eût réussi, ou même si une lutte sérieuse s'était engagée.</p>
-
-<p>Le complot resta quelque temps entre M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-M<sup>me</sup> de Montbazon, Beaufort, Beaupuis et
-Alexandre de Campion. La dernière résolution ne fut
-prise qu'à la fin du mois de juillet ou dans les premiers
-jours d'août, c'est-à-dire précisément au milieu
-de la querelle de M<sup>me</sup> de Montbazon et de M<sup>me</sup> de Longueville,
-qui commença la crise et ouvrit la porte à
-tous les événements qui suivirent. C'est alors seulement
-que Beaufort en parla à Henri de Campion, en
-<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-présence de Beaupuis. Le crime de Mazarin était de
-continuer Richelieu. «Le duc de Beaufort me dit
-qu'il croyoit que j'avois remarqué que le cardinal
-Mazarin rétablissoit à la cour et par tout le royaume
-la tyrannie du cardinal de Richelieu, avec plus d'autorité
-et de violence qu'il n'en avoit paru sous le gouvernement
-de celui-ci; qu'ayant entièrement gagné
-l'esprit de la reine et mis tous les ministres à sa dévotion,
-il étoit impossible d'arrêter ses mauvais desseins
-qu'en lui ôtant la vie; que le bien public l'ayant fait
-résoudre de prendre cette voie, il m'en instruisoit en
-me priant de l'assister de mes conseils et de ma personne
-dans l'exécution. Beaupuis prit la parole pour
-représenter avec chaleur les maux que la trop grande
-autorité du cardinal de Richelieu avoit causés à la
-France, et conclut en disant qu'il falloit prévenir de
-pareils inconvénients avant que son successeur ait
-rendu les choses sans remède.» A la conclusion près,
-ce sont les vues et le langage des Importants et des
-Frondeurs, de La Rochefoucauld et de Retz. Henri de
-Campion se donne comme ayant combattu d'abord le
-projet du duc avec tant de force, que plus d'une fois
-il l'ébranla; mais les deux duchesses le remontaient
-bien vite, et Beaupuis et Alexandre de Campion, au
-lieu de le retenir, l'animaient. Quelque temps après,
-Beaufort ayant déclaré qu'il avait pris son parti,
-Henri de Campion se rendit à deux conditions:
-«L'une, dit-il, de ne point mettre la main sur le
-cardinal, puisque je me tuerois plutôt moi-même que
-de faire une action de cette nature; l'autre, que, s'il
-<span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-faisoit entreprendre l'exécution hors de sa présence,
-je ne me résoudrois jamais à m'y trouver, tandis que,
-s'il y étoit lui-même, je me tiendrois sans scrupule
-auprès de sa personne, pour le défendre dans les
-accidents qui pourroient arriver, mon emploi auprès
-de lui et mon affection m'y obligeant également. Il
-m'accorda ces deux choses, en témoignant m'en estimer
-davantage, et ajouta qu'il se trouveroit à l'exécution,
-afin de l'autoriser de sa présence.»</p>
-
-<p>Le plan était d'attaquer le cardinal dans la rue,
-pendant qu'il faisait des visites en voiture, n'ayant
-d'ordinaire avec lui que quelques ecclésiastiques,
-avec cinq ou six laquais. On devait se présenter en
-force et à l'improviste, faire arrêter le carrosse et
-frapper Mazarin. Pour cela, il fallait qu'un certain
-nombre de domestiques de la maison de Vendôme,
-qui n'étaient pas dans la confidence, se trouvassent
-tous les jours, dès le matin, dans des cabarets autour
-de la demeure du cardinal, qui était alors à l'hôtel
-de Clèves, près du Louvre. Parmi les domestiques
-qu'on n'avait pas mis dans le secret, Henri de Campion
-nomme positivement Ganseville. On devait leur
-adjoindre «les sieurs d'Avancourt et de Brassy, Picards,
-gens fort déterminés et intimes amis de Lié.»
-On donnait ce prétexte que les Condé se proposant de
-faire affront à M<sup>me</sup> de Montbazon, le duc de Beaufort,
-pour s'y opposer, voulait avoir sous la main une
-troupe de gentilshommes à cheval et armés. Les rôles
-étaient d'avance distribués. Ceux-ci devaient arrêter
-le cocher du cardinal; ceux-là devaient ouvrir les
-<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-deux portières et le frapper, pendant que le duc serait
-là, à cheval, avec Beaupuis, Henri de Campion
-et d'autres, pour combattre et dissiper ceux qui tenteraient
-de résister. Alexandre de Campion devait
-rester auprès de la duchesse de Chevreuse et à ses
-ordres; et elle-même devait plus que jamais être assidue
-auprès de la reine, pour préparer les voies à ses
-amis, et, en cas de succès, entraîner la régente du
-côté des victorieux.</p>
-
-<p>Plusieurs occasions favorables d'exécuter ce plan
-se présentèrent. Une première fois, Henri de Campion
-étant avec son monde dans la petite rue du
-Champ-Fleuri, dont une extrémité donne dans la rue
-Saint-Honoré et l'autre près du Louvre, vit le cardinal
-sortir de l'hôtel de Clèves, en carrosse, avec l'abbé
-de Bentivoglio, le neveu du célèbre cardinal de ce
-nom, quelques ecclésiastiques et quelques valets.
-Campion demanda à l'un d'eux où le cardinal allait,
-on lui répondit: chez le maréchal d'Estrées. «Je vis,
-dit Campion, que, si je voulois donner cet avis, sa
-mort étoit infaillible. Mais je crus que je serois si
-coupable devant Dieu et devant les hommes que je
-n'eus point la tentation de le faire.»</p>
-
-<p>Le lendemain on sut que le cardinal devait aller
-faire une collation chez M<sup>me</sup> du Vigean, dans sa charmante
-maison de La Barre, à l'entrée de la vallée de
-Montmorency, où était M<sup>me</sup> de Longueville<a id="FNanchor_300" href="#Footnote_300" class="fnanchor">&nbsp;[300]</a> et où
-devait aussi se trouver la reine, qui était déjà partie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-Le cardinal s'y rendait de son côté, et n'avait avec
-lui, dans son carrosse, que le comte d'Harcourt.
-Beaufort commanda à Campion d'assembler sa troupe
-et de courir après; mais Campion lui représenta que,
-si on attaquait le cardinal en compagnie du comte
-d'Harcourt, il fallait se décider à les tuer tous deux,
-d'Harcourt étant trop généreux pour voir frapper Mazarin
-sous ses yeux sans le défendre, et que le meurtre
-de d'Harcourt soulèverait contre eux toute la maison
-de Lorraine.</p>
-
-<p>Quelques jours après on eut avis que le cardinal
-devait aller dîner à Maisons, chez le maréchal d'Estrées,
-ainsi que le duc d'Orléans. «Je fis consentir
-le duc, dit Campion, que, si le ministre étoit dans le
-carrosse de son Altesse Royale, le dessein ne s'exécuteroit
-pas; mais il dit que, s'il étoit seul, il falloit
-qu'il mourût. Le matin il fit préparer des chevaux et
-se tint dans les Capucins avec Beaupuis, près de
-l'hôtel de Vendôme, postant un valet de pied dans la
-rue pour l'avertir quand le cardinal passeroit, et
-m'enjoignant de me tenir avec ceux que j'avois coutume
-d'assembler à l'Ange (nom d'un cabaret), dans
-la rue Saint-Honoré, assez proche de l'hôtel de Vendôme,
-et que, si le cardinal alloit sans le duc d'Orléans,
-je montasse à cheval avec tous ces messieurs,
-et l'allasse prendre en passant aux Capucins. Je fus,
-ajoute Campion, dans l'inquiétude que l'on peut penser,
-<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-jusqu'à ce que, voyant passer le carrosse du duc
-d'Orléans, j'aperçus le cardinal dans le fond avec lui.»</p>
-
-<p>Enfin, l'irritation de Beaufort ayant été portée à
-son comble par l'exil de M<sup>me</sup> de Montbazon, qui est
-certainement du 22 août<a id="FNanchor_301" href="#Footnote_301" class="fnanchor">&nbsp;[301]</a>, le duc, aiguillonné par
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, par la passion et par un faux honneur,
-devint lui-même impatient d'agir. Voyant que,
-le jour, il se rencontrait sans cesse des difficultés dont
-il était bien loin de deviner la cause, il résolut d'exécuter
-le coup pendant la nuit, et dressa une embuscade
-dont le succès semblait assuré, et que Campion
-nous fait connaître. Le cardinal allait tous les soirs
-chez la reine et s'en revenait assez tard. On l'attaquerait
-à son retour entre le Louvre et l'hôtel de
-Clèves. On aurait des chevaux tout prêts dans quelque
-hôtellerie voisine. Le duc lui-même s'y tiendrait avec
-Beaupuis et Campion, pendant que le ministre serait
-chez la reine, et, sitôt qu'il sortirait, ils s'avanceraient
-tous les trois et feraient venir les autres qui,
-en attendant, se tiendraient à cheval, sur le quai, le
-long de la rivière, tout auprès du Louvre. Tout cela
-se pouvait très-bien faire la nuit, sans éveiller aucun
-soupçon.</p>
-
-<p>Songez que celui qui fournit ces détails si précis
-est un des principaux conjurés, qu'il écrit à une assez
-grande distance de l'événement, en sûreté, et, encore
-une fois, sans nul intérêt, ne craignant plus rien de
-<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-Mazarin, qui vient de mourir, et n'en attendant rien;
-songez qu'en parlant comme il le fait il accuse son
-propre frère, que, sans doute il s'attribue de louables
-intentions et même quelques bonnes actions, mais
-qu'il confesse être entré dans le complot, et que, si
-l'exécution avait eu lieu, il y aurait pris part, en combattant
-à côté de Beaufort. Le procès déféré au parlement
-n'ayant pas abouti faute de preuves, Campion
-n'imaginait pas que Mazarin eût jamais connu «les
-circonstances du complot, ni ceux qui en savoient le
-fond et qui y étoient employés.» Il dit aussi «qu'à
-présent que le cardinal est mort il n'y a plus à
-craindre de nuire à personne en disant les choses
-comme elles sont.» Il ne se défend donc pas, il se
-croit à l'abri de toute recherche, il écrit seulement
-pour soulager sa conscience. Or, ce qu'il dit, c'est
-précisément, sans qu'il s'en doute, ce que Mazarin,
-de son côté, avait tiré de ses diverses informations.</p>
-
-<p>Nous avons vu quelle importance Mazarin attachait
-à l'arrestation d'Avancourt et de Brassy, et quel
-art il mit à répandre le bruit que dans leurs interrogatoires
-ils ne disaient rien, pour ôter toute inquiétude
-à ceux qu'ils auraient pu compromettre, et par
-là les attirer à Paris, où ils n'auraient pas manqué
-d'être pris. Henri de Campion nous apprend qu'il
-s'agit ici particulièrement de lui, et il semble qu'il
-traduise en français l'un des passages italiens des carnets:
-«On mena, dit-il, à la Bastille Avancourt et
-Brassy, où ils déposèrent que je les avois fait assembler
-plusieurs fois, de la part du duc de Beaufort,
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-pour les intérêts de M<sup>me</sup> de Montbazon, à ce que je
-leur avois dit. Cela ne donnoit pas motif d'interroger
-le duc, puisqu'ils avouoient qu'il ne leur avoit pas
-parlé; ainsi il n'eût pas manqué de nier d'avoir donné
-les ordres que je leur avois portés de sa part; on
-connut alors que l'on ne pouvoit travailler à son procès
-avant de me prendre, afin de trouver matière à
-l'interroger d'après mes propres dépositions, et de
-nous si bien embarrasser tous deux que l'on pût découvrir
-la trace de l'affaire. La preuve de cette conspiration
-importoit essentiellement au cardinal, qui,
-ne faisant que de s'établir dans le gouvernement et
-affectant de le faire par la douceur, avoit été assez
-malheureux d'être contraint, en débutant, de faire
-une violence contre un des plus grands du royaume,
-pour son intérêt particulier, sans qu'il parût une conviction
-qui l'obligeât à traiter le duc avec cette rigueur.
-Le cardinal, désespéré de ne pouvoir persuader
-les autres de ce dont il étoit entièrement assuré,
-avoit un grand désir de m'avoir entre ses mains. Il
-jugea néanmoins qu'il falloit me donner le temps de
-me rassurer afin de me prendre avec plus de facilité.»</p>
-
-<p>Nous pourrions ajouter à tout cela qu'Henri de
-Campion, recherché et serré de près dans sa retraite
-d'Anet chez le duc de Vendôme, s'étant enfui de
-France et ayant été retrouver à Rome son ami le
-comte de Beaupuis, rend compte des efforts opiniâtres
-que fit Mazarin pour obtenir l'extradition de celui-ci,
-la résistance du pape Innocent X, les égards qu'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-eut pour Beaupuis lorsqu'on fut bien forcé de le
-mettre au château Saint-Ange; toutes choses qui, se
-rencontrant également dans les carnets et les lettres
-de Mazarin et dans les mémoires d'Henri de Campion,
-mettent hors de doute la parfaite sincérité des démarches
-du cardinal et l'exactitude de ses renseignements.</p>
-
-<p>N'en est-ce pas assez pour réduire à néant les
-doutes intéressés de La Rochefoucauld et les dénégations
-passionnées du chef de la Fronde, le très-spirituel
-mais très-peu véridique cardinal de Retz, le plus
-ardent et le plus opiniâtre des ennemis de Mazarin?
-Quant à nous, il nous semble ou qu'il n'y a plus de
-certitude en histoire, ou qu'il faut considérer désormais
-comme un point absolument démontré qu'il y
-eut un projet arrêté de tuer Mazarin, que ce projet a
-été conçu par M<sup>me</sup> de Chevreuse, en quelque sorte
-imposé par elle à Beaufort à l'aide de M<sup>me</sup> de Montbazon,
-que Beaufort a eu pour complices principaux le
-comte de Beaupuis et Alexandre de Campion, que
-Henri de Campion est entré plus tard dans l'affaire, à
-la pressante sollicitation du duc, ainsi que deux
-autres officiers d'un rang secondaire; que pendant le
-mois d'août il y a eu diverses tentatives sérieuses
-d'exécution, particulièrement une dernière après l'exil
-de M<sup>me</sup> de Montbazon, le dernier d'août ou plutôt le
-1<sup>er</sup> septembre, et que cette tentative-là n'a manqué
-que par des circonstances tout à fait indépendantes
-de la volonté des conspirateurs.</p>
-
-<p>Comment la dernière tentative d'assassinat formée
-<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-contre Mazarin, l'embuscade nocturne si bien dressée
-le 1<sup>er</sup> septembre 1643, échoua-t-elle? Ici, sans nous
-arrêter à discuter les conjectures d'Henri de Campion,
-bornons-nous à dire que Mazarin, qui était sur
-ses gardes, prévint le coup qui lui était destiné, en
-n'allant pas chez la reine le soir où on devait le frapper,
-pendant qu'il reviendrait du Louvre. Le lendemain,
-la scène était changée. Le bruit s'était répandu
-que le premier ministre avait pensé être tué par
-Beaufort et ses amis, mais qu'il avait échappé, et que
-la fortune se déclarait en sa faveur. Un projet d'assassinat,
-surtout lorsqu'il est manqué, excite toujours
-une extrême indignation, et celui qui est sorti d'un
-grand danger et paraît destiné à l'emporter trouve
-aisément des défenseurs. Une foule de gens, qui
-eussent peut-être appuyé Beaufort victorieux, vinrent
-offrir leurs services et leurs épées au cardinal, et
-dans la matinée il se rendit au Louvre, escorté de
-trois cents gentilshommes.</p>
-
-<p>Depuis quelques jours, Mazarin avait compris qu'il
-lui fallait à tout prix éclaircir la situation, et que le
-moment était venu de porter la reine à prendre un
-parti. L'occasion était décisive. Si le péril qu'il venait
-de courir, et qui n'était que suspendu sur sa tête, ne
-suffisait pas à tirer la reine de ses incertitudes, c'est
-qu'elle ne l'aimait point; et Mazarin savait bien
-qu'au milieu des dangers qui l'entouraient, toute sa
-force était dans l'affection de la reine, et que de là
-dépendaient et son salut présent et son avenir. Aussi,
-soit politique, soit passion sincère, c'est toujours au
-<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-c&oelig;ur d'Anne d'Autriche qu'il s'adressait, et au début
-de la crise il s'était dit à lui-même: «Si je croyais
-que la reine se sert de moi par nécessité, sans avoir
-d'inclination pour ma personne, je ne m'arrêterais pas
-ici trois jours<a id="FNanchor_302" href="#Footnote_302" class="fnanchor">&nbsp;[302]</a>.» Mais, nous l'avons assez fait entendre,
-Anne d'Autriche aimait Mazarin. Chaque jour,
-en le comparant à ses rivaux, elle l'appréciait davantage.
-Elle admirait la justesse et la lucidité de son
-esprit, sa finesse et sa pénétration, cette puissance
-de travail qui lui faisait porter le poids du gouvernement
-avec une aisance merveilleuse, son coup d'&oelig;il
-si sûr, sa profonde prudence et en même temps la
-judicieuse vigueur de ses résolutions. Elle voyait les
-affaires de la France partout prospérer entre ses
-mains fermes et habiles. Le cardinal n'était pour
-rien, il est vrai, dans l'immortelle bataille qui venait
-d'inaugurer avec tant d'éclat le nouveau règne; mais
-il était pour beaucoup dans les succès qui avaient
-suivi et montré à l'Europe étonnée que la journée de
-Rocroy n'était pas un heureux hasard. Quand tout le
-monde dans le conseil s'était opposé au siége de
-Thionville, quand M. le Prince lui-même y était contraire,
-quand Turenne consulté n'osait pas se déclarer,
-c'est Mazarin qui avait insisté avec une énergie extraordinaire
-pour qu'on profitât de la victoire de Rocroy,
-et qu'on rapprochât la France du Rhin. La
-proposition première venait sans doute du jeune
-<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-vainqueur, mais Mazarin avait eu le mérite de la
-comprendre, de la soutenir et de la faire triompher.
-Si jamais premier ministre n'avait été servi par un
-tel général, jamais aussi général n'avait été servi par
-un tel ministre; et, grâce à tous les deux, le 11 du
-mois d'août, pendant que messieurs les Importants
-mettaient leur génie à faire un indigne affront à la
-noble s&oelig;ur du héros qui venait de sauver la France
-et qui allait l'agrandir, pendant qu'ils déployaient
-leur éloquence dans les salons ou aiguisaient leurs
-poignards dans de ténébreux conciliabules, Thionville,
-alors une des premières places de l'Empire, se
-rendait après une défense opiniâtre; nous pouvions
-marcher au secours du maréchal de Guébriant, couvrir
-l'Alsace, passer le Rhin, et aller faire tête à
-Mercy. La régence d'Anne d'Autriche s'ouvrait sous
-les plus brillants auspices. Et en même temps le ministre
-auquel la reine devait tant, au lieu de s'imposer
-à elle et de prétendre la gouverner, était à ses pieds
-et lui prodiguait des soins, des respects, des tendresses
-qu'elle n'avait jamais connues. Loin qu'il lui
-parut ressembler à l'impérieux et triste Richelieu,
-elle pouvait se rappeler, avec une émotion agréable,
-les paroles de Louis XIII, lorsque pour la première
-fois il lui présenta Mazarin: «Il vous plaira, Madame,
-parce qu'il ressemble à Buckingham.» Mais
-c'était Buckingham avec un bien autre génie. Elle
-dut frémir, quand Mazarin mit sous ses yeux tous
-les indices de l'odieuse entreprise formée contre lui.
-Il y eut là entre eux de suprêmes explications. Plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-que jamais, il dut la presser de lever le masque<a id="FNanchor_303" href="#Footnote_303" class="fnanchor">&nbsp;[303]</a>,
-de sacrifier à une nécessité manifeste les ménagements
-qu'elle s'étudiait à garder, de braver un peu
-plus les discours de quelques dévots et de quelques
-dévotes, et de lui permettre enfin de défendre
-sa vie. Jusque-là Anne d'Autriche hésitait par des
-raisons qui se comprennent. L'insolence de M<sup>me</sup> de
-Montbazon l'avait déjà fort irritée; la conviction
-qu'elle acquit des nombreuses tentatives d'assassinat
-qui avaient échoué par hasard et pouvaient se renouveler
-la décida, et c'est dans les derniers jours
-du mois d'août 1643 qu'il faut placer la date certaine
-de l'ascendant déclaré, public et sans rival, de Mazarin
-sur Anne d'Autriche. Il ne lui avait jamais déplu;
-il commença à lui agréer dans le mois qui précéda la
-mort de Louis XIII; elle le nomma premier ministre
-au milieu de mai, un peu par goût et beaucoup par
-politique; peu à peu le goût s'accrut, et devint assez
-fort pour résister à toutes les attaques; ces attaques,
-en passant aux dernières extrémités et en lui faisant
-craindre pour la vie même de Mazarin, précipitèrent
-la victoire de l'heureux cardinal, et, le lendemain du
-dernier guet-apens nocturne où il devait périr, Mazarin
-était le maître absolu du c&oelig;ur de la reine, et plus
-puissant que ne l'avait été Richelieu après la journée
-des Dupes.</p>
-
-<p>Nous avons en vain recherché dans les carnets
-quelques traces des explications que Mazarin dut avoir
-<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-avec la reine en cette grave conjoncture. Ces explications-là
-ne sont point de celles qu'on puisse oublier,
-et dont il soit besoin de tenir note. Cependant nous
-rencontrons un passage obscur écrit en espagnol, où
-nous saisissons assez distinctement les mots suivants:
-«Je ne devrais plus avoir aucun doute depuis que la
-reine, dans un excès de bonté, m'a dit que rien ne
-pourrait m'ôter le poste qu'elle m'a fait la grâce de me
-donner auprès d'elle; néanmoins, comme la crainte
-est une compagne inséparable de l'affection, etc<a id="FNanchor_304" href="#Footnote_304" class="fnanchor">&nbsp;[304]</a>.»
-Vers ce temps-là, Mazarin étant tombé un peu malade
-à force de travaux et de soucis, et ayant pris la jaunisse,
-a écrit cette ligne fort courte, mais qui donne
-beaucoup à penser: «La jaunisse, fruit d'un amour
-extrême<a id="FNanchor_305" href="#Footnote_305" class="fnanchor">&nbsp;[305]</a>.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Motteville était de service auprès de la
-reine Anne, lorsqu'au bruit de l'assassinat qui n'avait
-pas réussi les courtisans s'empressèrent de venir au
-Louvre protester de leur dévouement. La reine, tout
-émue, lui dit<a id="FNanchor_306" href="#Footnote_306" class="fnanchor">&nbsp;[306]</a>: «Vous verrez devant deux fois
-vingt-quatre heures comme je me vengerai des tours
-que ces méchants amis me font.» «Jamais, dit
-M<sup>me</sup> de Motteville, le souvenir de ce peu de mots ne
-s'effacera de mon esprit. Je vis en ce moment par le
-feu qui brillait dans les yeux de la reine, et par les
-choses qui en effet arrivèrent le lendemain et le soir
-<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-même, ce que c'est qu'une personne souveraine,
-quand elle est en colère et qu'elle peut tout ce qu'elle
-veut.» Si la fidèle dame d'honneur eût été moins
-discrète, elle eût pu ajouter: surtout quand cette personne
-souveraine est une femme et qu'elle aime.</p>
-
-<p>Mazarin avait dit<a id="FNanchor_307" href="#Footnote_307" class="fnanchor">&nbsp;[307]</a>: «Les menées contre moi ne
-cesseront point tant qu'on verra auprès de Sa Majesté
-un parti puissant déclaré contre moi, et capable de
-gagner l'esprit de la reine s'il m'arrivait quelque disgrâce.»
-La défaite de ce parti fut demandée par Mazarin
-et accordée par Anne d'Autriche, et les mesures
-les plus nécessaires immédiatement arrêtées.</p>
-
-<p>Ce qui pressait le plus et ne pouvait être différé
-d'un jour, c'était de se mettre à l'abri de tout nouvel
-assassinat et de profiter du premier mouvement de
-l'indignation publique contre l'auteur du complot et
-ceux qui y avaient pris part. Or, l'auteur apparent
-du complot, c'était le duc de Beaufort, aidé de ses
-principaux officiers et de quelques gentilshommes de
-la maison de Vendôme. Il fallait donc arrêter Beaufort
-et lui faire son procès. La reine y consentit. On
-peut juger par là de l'autorité que Mazarin avait prise,
-et jusqu'où Anne d'Autriche pourrait aller un jour
-pour défendre un ministre qui lui était cher. Le duc
-de Beaufort était, avant la mort de Louis XIII,
-l'homme en qui la reine avait le plus de confiance,
-<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-et pendant quelque temps on l'avait cru destiné au
-rôle de favori. Depuis, il avait bien gâté ses affaires
-par ses airs avantageux et par son évidente incapacité,
-surtout par sa liaison publique avec M<sup>me</sup> de Montbazon;
-mais la reine avait une assez grande faiblesse
-pour lui, et au bout de trois mois signer l'ordre de
-son arrestation était un grand pas, nécessaire, il est
-vrai, mais extrême, et qui était le signe manifeste
-d'un entier changement dans le c&oelig;ur et les relations
-intimes d'Anne d'Autriche. La dissimulation qu'elle
-mit dans cette affaire marque la fermeté réfléchie de
-sa résolution.</p>
-
-<p>La journée du 2 septembre est vraiment solennelle
-dans l'histoire de Mazarin, et nous pourrions dire
-dans celle de la France, car elle a vu le raffermissement
-de la royauté, ébranlée par la mort de Richelieu
-et de Louis XIII, et la ruine du parti des Importants.
-Ils ne s'en relevèrent qu'au bout de cinq ans,
-en 1648, à la Fronde, où ils reparurent toujours les
-mêmes, avec les mêmes desseins et la même politique
-au dedans et au dehors, et, après avoir soulevé
-de sanglants et stériles orages, vinrent de nouveau
-se briser contre le génie de Mazarin et l'invincible
-fidélité d'Anne d'Autriche.</p>
-
-<p>Le 2 septembre au matin, Paris et la cour retentissaient
-du bruit de l'embuscade tendue la veille à Mazarin
-entre le Louvre et l'hôtel de Clèves. Les cinq
-conspirateurs qui avec Beaufort y avaient mis la main,
-à savoir le comte de Beaupuis, Alexandre et Henri de
-Campion, Brillet et Lié, avaient pris la fuite et s'étaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-mis en sûreté. Beaufort et M<sup>me</sup> de Chevreuse ne
-pouvaient les imiter; fuir, pour eux, c'eût été se
-dénoncer eux-mêmes. L'intrépide duchesse n'avait
-donc pas hésité à paraître à la cour, et elle était
-auprès de la régente dans la soirée du 2 septembre,
-avec une autre personne, étrangère à ces trames
-ténébreuses et même incapable d'y ajouter foi, une
-bien différente ennemie de Mazarin, la pieuse et
-noble M<sup>me</sup> de Hautefort. Pour le duc, insouciant et
-brave, il était allé le matin à la chasse, et à son retour
-il alla, selon sa coutume, présenter ses hommages à
-la reine. En entrant au Louvre il rencontra sa mère,
-M<sup>me</sup> de Vendôme, et sa s&oelig;ur la duchesse de Nemours,
-qui avaient tout le jour accompagné la reine
-et remarqué son émotion. Elles firent tout ce qu'elles
-purent pour l'empêcher de monter, et le conjurèrent
-de s'éloigner quelque temps. Lui, sans se troubler,
-leur répondit comme autrefois le duc de Guise: «On
-n'oserait,» et il entra dans le grand cabinet de la
-reine, qui le reçut de la meilleure grâce du monde
-et lui fit toutes sortes de questions sur sa chasse,
-«comme si, dit M<sup>me</sup> de Motteville<a id="FNanchor_308" href="#Footnote_308" class="fnanchor">&nbsp;[308]</a>, elle n'avoit eu
-que cette pensée dans l'esprit. Le cardinal étant arrivé
-sur cette douceur, elle se leva et lui dit de la suivre.
-Il parut qu'elle vouloit aller tenir conseil dans sa
-chambre. Elle y passa suivie seulement de son ministre.
-En même temps le duc de Beaufort, voulant
-sortir, trouva Guitaut, capitaine des gardes, qui l'arrêta
-<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-et lui fit commandement de le suivre au nom du
-roi et de la reine. Le prince, sans s'étonner, après
-l'avoir considéré fixement, lui dit: Oui, je le veux;
-mais cela, je l'avoue, est assez étrange. Puis, se tournant
-du côte de M<sup>mes</sup> de Chevreuse et de Hautefort,
-qui étoient là et causoient ensemble, il leur dit: Mesdames,
-vous voyez, la reine me fait arrêter..... Le
-lendemain, continue M<sup>me</sup> de Motteville, pendant qu'on
-peignoit la reine, elle nous fit l'honneur de nous dire,
-à deux de ses femmes et à moi, que deux ou trois
-jours auparavant, étant allée se promener à Vincennes,
-où M. de Chavigny lui avoit donné une magnifique
-collation, elle avoit vu le duc de Beaufort
-fort enjoué, et qu'alors il lui vint dans l'esprit de le
-plaindre, disant en elle-même: <i>Hélas! ce pauvre
-garçon dans trois jours sera peut-être ici, où il ne
-rira pas.</i> Et la demoiselle Filandre, première femme
-de chambre, me jura que la reine pleura ce soir-là en
-se couchant.» La bonne dame d'honneur, toujours
-attentive à taire ou à nier ce qui pourrait nuire à sa
-maîtresse, et à relever ce qui lui est favorable, se
-complaît ici à célébrer sa douceur et son humanité.
-Nous voyons surtout dans la conduite d'Anne d'Autriche
-une dissimulation profonde, comme M<sup>me</sup> de
-Motteville ne peut s'empêcher de le remarquer: il
-est évident que tout était concerté d'avance entre la
-reine et Mazarin, et si les larmes qu'elle répandit en
-cette circonstance montrent ce qu'il lui en coûta de
-faire mettre en prison un ancien ami, elles prouvent
-aussi, et encore bien plus, à quel point l'ami nouveau
-<span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-lui devait être cher pour en avoir obtenu un tel
-sacrifice.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, le duc de Beaufort fut conduit
-à ce même château de Vincennes où, quelques jours
-auparavant, il avait été se promener et faire collation
-avec la reine. Le peuple de Paris, toujours ami des
-résolutions hardies quand elles réussissent, ne s'émut
-nullement de la disgrâce de celui qu'un jour il devait
-adorer, et en voyant passer sur le chemin de Vincennes
-le futur roi des faubourgs et des halles, il avait
-applaudi, à ce qu'assure Mazarin, et s'était écrié
-avec joie: «Voilà celui qui voulait troubler notre
-repos!<a id="FNanchor_309" href="#Footnote_309" class="fnanchor">&nbsp;[309]</a>» Les plus dangereux des Importants reçurent
-l'ordre de s'éloigner de Paris. Montrésor, Béthune,
-Saint-Ybar, Varicarville et quelques autres, furent
-confinés en province sous une exacte surveillance, ou
-même quittèrent la France. On commanda aux Vendôme
-de se retirer à Anet<a id="FNanchor_310" href="#Footnote_310" class="fnanchor">&nbsp;[310]</a>; et le château d'Anet étant
-bientôt devenu ce qu'avait été à Paris l'hôtel de Vendôme,
-l'asile des conspirateurs, Mazarin les réclama
-du duc César, qui se garda bien de les livrer. Le cardinal
-fut presque réduit à assiéger en règle le château.
-Il menaça d'y pénétrer de vive force pour y
-saisir les complices de Beaufort; ne supportant pas ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-scandale d'un prince qui bravait impunément la justice
-et les lois, il songeait à en avoir raison, et il
-allait prendre une résolution énergique, quand le duc
-de Vendôme se décida lui-même à quitter la France,
-et s'en alla en Italie attendre la chute de Mazarin,
-comme autrefois il avait attendu en Angleterre celle
-de Richelieu.</p>
-
-<p>L'arrestation de Beaufort, la dispersion de ses complices,
-de ses amis, de sa famille, était la première,
-l'indispensable mesure que devait prendre Mazarin
-pour faire face au danger le plus pressant. Mais que
-lui eût-il servi de frapper le bras s'il eût laissé subsister
-la tête, si M<sup>me</sup> de Chevreuse était restée là, toujours
-empressée à entourer la reine de soins et d'hommages,
-assidue à la cour, retenant ainsi et ménageant
-les dernières apparences de son ancienne faveur pour
-soutenir et encourager dans l'ombre les mécontents,
-leur souffler son audace, et susciter de nouveaux
-complots? Elle avait encore dans sa main les fils mal
-rompus de la conspiration, et à côté d'elle était un
-homme trop expérimenté pour se laisser compromettre
-en de pareilles menées, mais tout prêt à en
-profiter, et que M<sup>me</sup> de Chevreuse s'était appliquée à
-faire paraître à la reine, à la France et à l'Europe,
-comme très-capable de conduire les affaires. Mazarin
-n'hésita donc pas, et le lendemain même de l'arrestation
-de Beaufort, le 3 septembre, Châteauneuf était
-invité à venir saluer la reine, et à se rendre ensuite
-dans son gouvernement de Touraine<a id="FNanchor_311" href="#Footnote_311" class="fnanchor">&nbsp;[311]</a>. L'ancien garde
-<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-des sceaux de Richelieu trouva que c'était déjà
-quelque chose d'être sorti ouvertement de disgrâce,
-d'avoir repris le rang éminent qu'il avait jadis occupé
-dans les ordres du roi et le gouvernement d'une
-grande province. Son ambition allait bien plus haut;
-il la garda et l'ajourna, obéit à la reine, se ménagea
-habilement avec elle, et se maintint fort bien avec son
-ministre, en attendant qu'il le pût remplacer.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Chevreuse n'eut pas la sagesse de Châteauneuf.
-Elle ne sut pas faire bonne mine à mauvais jeu,
-ou elle était trop engagée pour quitter sitôt la partie.
-La Châtre, qui était un de ses amis les plus particuliers
-et qui la voyait tous les jours, raconte<a id="FNanchor_312" href="#Footnote_312" class="fnanchor">&nbsp;[312]</a> que le soir
-même où Beaufort fut arrêté au Louvre, «Sa Majesté lui
-dit qu'elle la croyoit innocente des desseins du prisonnier,
-mais que néanmoins elle jugeoit à propos que,
-sans éclat, elle se retirât à Dampierre, et qu'après y
-avoir fait quelque séjour elle se retirât en Touraine.»
-M<sup>me</sup> de Chevreuse fut bien forcée d'aller à Dampierre;
-mais là, au lieu de se tenir tranquille, elle remua ciel et
-terre pour sauver ceux qui s'étaient compromis pour
-elle. Elle recueillit chez elle Alexandre de Campion<a id="FNanchor_313" href="#Footnote_313" class="fnanchor">&nbsp;[313]</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-et lui fournit l'argent et tout ce qui lui était nécessaire
-pour se dérober sûrement aux poursuites du cardinal.
-Intrépide pour elle-même, accoutumée aux tempêtes,
-elle s'inquiétait par-dessus tout du sort de ses amis,
-et en sachant plusieurs à Anet elle y envoyait sans
-cesse<a id="FNanchor_314" href="#Footnote_314" class="fnanchor">&nbsp;[314]</a>. Elle commença même à renouer de nouvelles
-trames, et trouva moyen de faire parvenir une lettre
-à la reine<a id="FNanchor_315" href="#Footnote_315" class="fnanchor">&nbsp;[315]</a>. On lui adressait message sur message
-pour hâter son départ<a id="FNanchor_316" href="#Footnote_316" class="fnanchor">&nbsp;[316]</a>. On lui envoyait Montaigu, on
-lui envoyait La Porte<a id="FNanchor_317" href="#Footnote_317" class="fnanchor">&nbsp;[317]</a>. Elle les recevait avec hauteur,
-et différait sous divers prétextes. Nous avons vu qu'en
-allant au-devant d'elle, à son retour de Bruxelles,
-Montaigu lui avait offert, de la part de la reine et de
-Mazarin, de lui payer les dettes qu'elle avait contractées
-pendant tant d'années d'exil; elle avait déjà reçu
-de grosses sommes; elle ne voulait partir qu'après
-que la reine aurait accompli toutes ses promesses<a id="FNanchor_318" href="#Footnote_318" class="fnanchor">&nbsp;[318]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-Elle quitta la cour et Paris la douleur dans l'âme et
-en frémissant, comme Annibal en quittant l'Italie.
-Elle sentait que la cour et Paris et l'intérieur de la
-reine étaient le vrai champ de bataille, et que s'éloigner,
-c'était abandonner la victoire à l'ennemi. Sa
-retraite fut un deuil à tout le parti catholique, aux
-amis de la paix et de l'alliance espagnole, et au contraire
-une joie publique pour les amis de l'alliance
-protestante. Le comte d'Estrade vint au Louvre de la
-part du prince d'Orange, auprès duquel il était accrédité,
-en remercier officiellement la régente<a id="FNanchor_319" href="#Footnote_319" class="fnanchor">&nbsp;[319]</a>.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE SEPTIÈME<br />
-<span class="medium">1643-1679</span></h2>
-</div>
-
-<p class="hanging indent">
-M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE RELÉGUÉE ENCORE UNE FOIS EN TOURAINE. ELLE Y
-RESTE PRÈS DE DEUX ANNÉES SANS ABANDONNER SES DESSEINS CONTRE
-MAZARIN.&mdash;ELLE REÇOIT L'ORDRE DE SE RETIRER A ANGOULÊME. CRAIGNANT
-D'ÊTRE EMPRISONNÉE, ELLE S'ENFUIT DANS L'HIVER DE 1645 ET
-S'EMBARQUE A SAINT-MALO SUR UN PETIT BATIMENT QUI EST PRIS EN
-MER PAR LES PARLEMENTAIRES ANGLAIS. ELLE MANQUE D'ÊTRE LIVRÉE
-A MAZARIN, ET OBTIENT A GRAND'PEINE DES PASSE-PORTS POUR DUNKERQUE
-ET LES PAYS-BAS.&mdash;M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE EN FLANDRE PENDANT LES
-ANNÉES 1645, 1646, 1647. MÊMES INTRIGUES QU'EN 1640, 1641, 1642.&mdash;LA
-FRONDE EN 1648 CONTINUE ET TERMINE LES CONSPIRATIONS PRÉCÉDENTES:
-MÊME FIN, MÊMES MOYENS ET PRESQUE MÊMES HOMMES.&mdash;M<sup>ME</sup>
-DE CHEVREUSE REVIENT A PARIS EN 1649. SON RÔLE DANS LA
-FRONDE. ELLE EST L'AUTEUR DU SEUL PLAN QUI POUVAIT SAUVER LA
-FRONDE, PERDRE MAZARIN ET ASSURER LE TRIOMPHE RAISONNABLE
-DE L'ARISTOCRATIE.&mdash;ELLE SE RÉCONCILIE A PROPOS AVEC LA REINE ET
-MAZARIN.&mdash;PLUS TARD ELLE CONTRIBUE A LA PERTE DE FOUQUET
-ET A L'ÉLÉVATION DE COLBERT.&mdash;SA RETRAITE ET SA MORT EN 1679.</p>
-
-<p class="space">Voilà donc, dans l'automne de 1643, M<sup>me</sup> de Chevreuse
-reléguée en Lorraine, comme elle l'avait été
-dix ans auparavant; mais alors, en ses plus cruels
-déplaisirs, il lui restait une consolation, une espérance,
-un asile qu'elle croyait inviolable, l'affection
-d'Anne d'Autriche; tandis qu'ici, c'était Anne d'Autriche
-elle-même qui la bannissait de sa présence.
-Cette amère pensée s'aggravait encore de la solitude
-qui ne tarda pas à se faire autour d'elle. Après avoir
-<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-été comme la reine de la Touraine et de l'Anjou, et y
-avoir tenu longtemps une sorte de cour souveraine,
-grâce à sa naissance et aux grands biens qu'elle y
-possédait, elle et son père le duc de Montbazon, et
-son frère le prince de Guymené, le maître du vaste
-domaine et de l'admirable château du Verger<a id="FNanchor_320" href="#Footnote_320" class="fnanchor">&nbsp;[320]</a>, elle
-se vit peu à peu abandonnée de ceux-là mêmes qui
-lui devaient le plus, mais qu'entraînaient et dominaient
-les succès constants de Mazarin. Le spectacle
-de cette lâche ingratitude révolta à la fois et tenta la
-générosité d'un ancien favori du duc d'Orléans, exilé
-en Lorraine comme M<sup>me</sup> de Chevreuse, le célèbre
-comte de Montrésor, dont on a déjà rencontré plusieurs
-fois le nom dans ce récit<a id="FNanchor_321" href="#Footnote_321" class="fnanchor">&nbsp;[321]</a>, homme d'honneur
-à la mode des Importants, c'est-à-dire fidèle à sa parole,
-dévoué à son parti et à ses amis, prêt à braver
-pour eux tous les périls, mais en même temps libre
-de tout scrupule et accoutumé à ne reculer devant
-aucune extrémité. Le comte de Montrésor était, avec
-son cousin le comte de Saint-Ybar<a id="FNanchor_322" href="#Footnote_322" class="fnanchor">&nbsp;[322]</a>, le type du parfait
-conspirateur. C'est Montrésor qui, succédant à
-<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-Puylaurens dans la confiance du duc d'Orléans, l'engagea
-en 1636 dans le complot d'Amiens, pendant
-que de son côté Saint-Ybar y engageait le comte de
-Soissons. Mais le hardi gentilhomme avait fini par se
-lasser de servir un prince aussi prompt à entrer
-dans toutes les entreprises favorables à ses intérêts,
-qu'empressé d'en sortir en livrant les siens pour se
-sauver lui-même. D'ailleurs une haute et longtemps
-secrète amitié<a id="FNanchor_323" href="#Footnote_323" class="fnanchor">&nbsp;[323]</a>, en remplissant son ambition et son
-c&oelig;ur, commençait à l'enlever à ses habitudes aventureuses.
-Il n'avait pas pris part à la conspiration de
-Beaufort<a id="FNanchor_324" href="#Footnote_324" class="fnanchor">&nbsp;[324]</a>, mais sa liaison hautement avouée avec
-les Importants, son caractère, ses maximes, sa vie
-tout entière l'avaient rendu suspect, et il avait été
-invité, ainsi que Saint-Ybar, à s'éloigner quelque
-temps de Paris. Il était donc venu en Touraine, et y
-trouvant M<sup>me</sup> de Chevreuse délaissée, sa fierté naturelle,
-l'estime et le respect que lui inspiraient le courage
-et le malheur, le portèrent à se rapprocher de
-la noble disgraciée, et à lui offrir ses services<a id="FNanchor_325" href="#Footnote_325" class="fnanchor">&nbsp;[325]</a>. Ils se
-<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-virent assez souvent pour inquiéter Mazarin, même
-au delà de la vérité. Le cardinal était convaincu que
-M<sup>me</sup> de Chevreuse n'était pas femme à se résigner
-jamais à la défaite et à l'impuissance. Il n'ignorait
-pas qu'elle écrivait à Paris à son parent le duc de
-Guise, pour savoir s'il était vrai qu'il désapprouvât sa
-conduite et par là réveiller la chevalerie dont il faisait
-profession<a id="FNanchor_326" href="#Footnote_326" class="fnanchor">&nbsp;[326]</a>. Elle écrivait aussi à sa belle-mère,
-M<sup>me</sup> de Montbazon, reléguée à Rochefort, et les deux
-exilées s'excitaient l'une l'autre à tout entreprendre
-pour renverser leur ennemi commun<a id="FNanchor_327" href="#Footnote_327" class="fnanchor">&nbsp;[327]</a>. Elle ranima
-les intelligences qu'elle n'avait jamais cessé d'entretenir
-avec l'Angleterre, l'Espagne et les Pays-Bas.
-Son principal appui, le centre et l'intermédiaire de
-ses intrigues, était Lord Goring, ambassadeur d'Angleterre
-auprès de la cour de France<a id="FNanchor_328" href="#Footnote_328" class="fnanchor">&nbsp;[328]</a>. Le comte de
-<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-Craft, alors à Paris, s'agitait bruyamment pour M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, comme le commandeur de Jars intriguait
-sourdement pour Châteauneuf. Sous le manteau de
-l'ambassade d'Angleterre, une vaste correspondance
-s'était établie entre M<sup>me</sup> de Chevreuse, Vendôme,
-Bouillon et tous les mécontents.</p>
-
-<p>Lorsque dans l'été de 1644 la reine d'Angleterre
-vint chercher un asile en France et qu'elle alla
-prendre les eaux de Bourbon<a id="FNanchor_329" href="#Footnote_329" class="fnanchor">&nbsp;[329]</a>, M<sup>me</sup> de Chevreuse
-désira passionnément revoir celle qui autrefois l'avait
-si bien accueillie, et la reine Henriette qui, comme
-sa mère Marie de Médicis, était du parti catholique
-et espagnol, eût été charmée d'épancher son c&oelig;ur
-dans celui d'une ancienne et fidèle amie. Mais elle ne
-crut pas se pouvoir livrer à son inclination sans la
-permission de la reine qui lui donnait une si noble
-hospitalité. Anne d'Autriche répondit par politesse
-que la reine, sa s&oelig;ur, était libre de toutes ses démarches,
-mais on lui fit dire sous main par le commandeur
-de Jars qu'il ne convenait pas qu'elle reçût
-<span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-la visite d'une personne brouillée avec Sa Majesté<a id="FNanchor_330" href="#Footnote_330" class="fnanchor">&nbsp;[330]</a>.
-Cette nouvelle disgrâce, ajoutée à tant d'autres, porta
-à son comble l'irritation de la duchesse. Elle redoubla
-d'efforts pour briser le joug qui l'opprimait. Mazarin
-connaissait et surveillait toutes ses man&oelig;uvres. Il
-fit arrêter à Paris l'intendant de sa maison<a id="FNanchor_331" href="#Footnote_331" class="fnanchor">&nbsp;[331]</a>, et,
-même quelque temps après, son médecin, dans le
-carrosse même de sa fille. La duchesse se plaignit
-vivement d'un tel procédé dans une lettre qu'elle
-trouva le secret de faire arriver jusqu'à la reine.
-Elle prétend qu'on fit descendre M<sup>lle</sup> de Chevreuse
-de voiture, «deux archers lui tenant le pistolet à la
-gorge, et criant sans cesse: tue, tue, et autant aux
-femmes qui estoient avec elle<a id="FNanchor_332" href="#Footnote_332" class="fnanchor">&nbsp;[332]</a>». Elle ne manque
-<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-pas de protester de son innocence et d'en appeler de
-l'inimitié de Mazarin à la justice d'Anne d'Autriche.
-Mais le médecin qu'on avait arrêté, conduit à la Bastille,
-fit des aveux qui mirent sur la trace de choses
-fort graves, et un exempt des gardes du corps alla
-porter à M<sup>me</sup> de Chevreuse l'ordre de s'éloigner davantage
-de Paris et de se retirer à Angoulême: l'exempt
-était même chargé de l'y mener. Il y avait à Angoulême
-un château fort, servant de prison d'État,
-où son ami Châteauneuf avait été détenu pour elle
-pendant dix années. Ce souvenir, toujours présent à
-<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
-l'imagination de M<sup>me</sup> de Chevreuse, l'épouvanta; elle
-craignit que ce ne fût la retraite où on la voulait conduire<a id="FNanchor_333" href="#Footnote_333" class="fnanchor">&nbsp;[333]</a>,
-et, préférant toutes les extrémités à la prison,
-elle se décida à se rengager dans les aventures
-qu'elle avait affrontées en 1637, et à reprendre pour
-la troisième fois le chemin de l'exil.</p>
-
-<p class="space">Mais combien les circonstances étaient changées
-autour d'elle, et qu'elle-même était changée! Sa
-première sortie de France, en 1626, avait été
-un continuel triomphe. Jeune, belle, partout adorée,
-elle n'avait quitté la ville de Nancy et le duc
-de Lorraine, à jamais soumis à l'empire de ses
-charmes, que pour revenir à Paris troubler le c&oelig;ur
-de Richelieu. En 1637, sa fuite en Espagne lui avait
-été déjà une épreuve plus sévère; il lui avait fallu
-traverser déguisée toute la France, braver plus d'un
-péril, endurer bien des souffrances, pour trouver au
-bout de tout cela cinq longues années d'agitations
-impuissantes. Du moins elle était encore soutenue par
-la jeunesse et par le sentiment de cette beauté irrésistible
-qui lui faisait en tout lieu des serviteurs, jusque
-<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-sur les trônes. Elle avait foi aussi dans l'amitié de la
-reine, et elle comptait bien qu'un jour cette amitié
-lui paierait le prix de tous ses sacrifices. Maintenant
-l'âge commençait à se faire sentir; sa beauté, penchant
-vers son déclin, ne lui promettait plus que de
-rares conquêtes. Elle comprenait qu'en perdant le
-c&oelig;ur de la reine, elle avait perdu la plus grande
-partie de son prestige en France et en Europe. La
-fuite du duc de Vendôme, que celle du duc de Bouillon
-allait bientôt suivre, laissait les Importants sans
-aucun chef considérable. Elle avait reconnu que Mazarin
-était un ennemi tout aussi habile et tout aussi
-redoutable que Richelieu. La victoire semblait d'intelligence
-avec lui. Le propre frère de Bouillon, Turenne,
-sollicitait l'honneur de le servir, et le duc
-d'Enghien lui gagnait bataille sur bataille. Elle savait,
-aussi que le cardinal avait entre les mains de quoi la
-faire condamner et la tenir enfermée toute sa vie.
-Quand tout l'abandonnait, cette femme extraordinaire
-ne s'abandonna point<a id="FNanchor_334" href="#Footnote_334" class="fnanchor">&nbsp;[334]</a>. Dès que l'exempt Riquetti lui
-eut signifié l'ordre dont il était porteur, elle prit son
-<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-parti avec sa promptitude accoutumée, et accompagnée
-de sa fille Charlotte, qui ne voulut pas la
-quitter, et de deux domestiques, elle gagna par des
-chemins de traverse les bocages de la Vendée et les
-solitudes de la Bretagne, et elle vint à quelques lieues
-de Saint-Malo demander un asile au marquis de
-Coetquen, gouverneur de cette place. Le noble Breton
-ne refusa pas l'hospitalité à une femme du sang des
-Rohan. Il lui procura même les moyens de quitter la
-France et d'échapper à ses ennemis. Elle déposa ses
-pierreries entre ses mains, comme autrefois entre
-celles de La Rochefoucauld, et, après avoir écrit un
-billet d'adieu à Montrésor, vers la fin de l'hiver de
-1645, elle s'embarqua avec sa fille, à Saint-Malo, sur
-<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
-un petit bâtiment qui devait la conduire a Darmouth,
-en Angleterre, d'où elle comptait passer à Dunkerque
-et en Flandre. Mais des navires de guerre du parti
-du parlement croisaient dans ces parages: ils rencontrèrent
-et prirent la misérable barque et la menèrent
-à l'île de Wight. Là M<sup>me</sup> de Chevreuse fut
-reconnue, et comme on la savait l'amie de la reine
-d'Angleterre, les parlementaires n'étaient pas éloignés
-de lui faire un assez mauvais traitement et de la
-livrer à Mazarin. Heureusement elle rencontra comme
-gouverneur à l'île de Wight le comte de Pembrock,
-qu'elle avait autrefois connu. Elle s'adressa à sa
-courtoisie<a id="FNanchor_335" href="#Footnote_335" class="fnanchor">&nbsp;[335]</a>, et grâce à son intervention, elle obtint à
-grand'peine des passe-ports qui lui permirent de
-<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-gagner Dunkerque et de là les Pays-Bas espagnols<a id="FNanchor_336" href="#Footnote_336" class="fnanchor">&nbsp;[336]</a>.</p>
-
-<p>Elle s'établit quelque temps à Liége, s'appliquant
-à maintenir et à resserrer de plus en plus entre le
-duc de Lorraine, l'Autriche et l'Espagne, une alliance
-qui était la dernière ressource des Importants et le
-dernier fondement de son propre crédit. Cependant
-Mazarin avait repris tous les desseins de Richelieu,
-et comme lui il s'efforçait de détacher le duc de Lorraine
-de ses deux alliés. Le duc était alors éperdument
-<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-épris de la belle Béatrix de Cusance, princesse
-de Cantecroix. Mazarin travailla à gagner la dame, et
-il proposa à l'entreprenant Charles IV de rompre
-avec l'Espagne et d'entrer en Franche-Comté avec le
-secours de la France, lui promettant de lui laisser
-tout ce qu'il aurait conquis<a id="FNanchor_337" href="#Footnote_337" class="fnanchor">&nbsp;[337]</a>. Il parvint à mettre
-dans ses intérêts la s&oelig;ur même du duc Charles,
-l'ancienne maîtresse de Puylaurens, la princesse de
-Phalzbourg, alors bien déchue, et qui lui rendait
-un compte secret et fidèle de tout ce qui se passait
-autour de son frère. Mazarin lui demandait surtout
-de le tenir au courant des moindres mouvements
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse; il savait qu'elle était en correspondance
-avec le duc de Bouillon, qu'elle disposait
-du général impérial Piccolomini par son amie
-M<sup>me</sup> de Strozzi<a id="FNanchor_338" href="#Footnote_338" class="fnanchor">&nbsp;[338]</a>, et même qu'elle avait gardé tout son
-crédit sur le duc de Lorraine, malgré les charmes de
-la belle Béatrix. A l'aide de la princesse de Phalzbourg,
-il suit toutes ses démarches, et lui dispute
-pied à pied, Charles IV, quelquefois vainqueur,
-<span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
-fort souvent battu dans cette lutte mystérieuse<a id="FNanchor_339" href="#Footnote_339" class="fnanchor">&nbsp;[339]</a>.</p>
-
-<p>L'avantage demeura à M<sup>me</sup> de Chevreuse. Son ascendant
-sur le duc de Lorraine, né de l'amour, mais lui
-survivant, et plus fort que toutes les nouvelles amours
-de ce prince inconstant, le retint au service de l'Espagne,
-<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
-et fit échouer les projets de Mazarin. Peu à peu
-elle redevint l'âme de toutes les intrigues qui se formaient
-contre le gouvernement français. Elle ne le
-combattait pas seulement au dehors; elle lui suscitait au
-<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-dedans des difficultés sans cesse renaissantes. Entourée
-de quelques émigrés ardents et opiniâtres, entre autres
-du comte de Saint-Ybar, un des hommes les plus
-résolus du parti, elle soutenait en France les restes des
-Importants, et partout attisait le feu de la sédition.
-Passionnée et maîtresse d'elle-même, elle gardait un
-front serein au milieu des orages, en même temps
-qu'elle déployait une activité infatigable pour surprendre
-les côtés faibles de l'ennemi. Se servant également
-du parti protestant et du parti catholique,
-tantôt elle méditait une révolte en Languedoc, ou un
-débarquement en Bretagne; tantôt, au moindre
-symptôme de mécontentement que laissait échapper
-quelque personnage considérable, elle travaillait
-à l'enlever à Mazarin. En 1647, son &oelig;il perçant discerna
-au sein même du congrès de Münster des
-signes de mésintelligence entre l'ambassadeur français
-le duc de Longueville et le premier ministre,
-qui en effet ne s'entendaient guère<a id="FNanchor_340" href="#Footnote_340" class="fnanchor">&nbsp;[340]</a>, et elle a la triste
-gloire d'avoir dès lors fondé de trop justes espérances
-sur l'ambition mal réglée et l'humeur mobile du duc
-d'Enghien, tout récemment devenu prince de Condé<a id="FNanchor_341" href="#Footnote_341" class="fnanchor">&nbsp;[341]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-Le temps fait un pas, et en 1648 la conspiration,
-qui depuis tant d'années était pour ainsi parler en
-permanence, cherchant de tous côtés, au dedans et
-au dehors, une occasion favorable, la trouve enfin et
-éclate à Paris, le lendemain même de cette victoire
-de Lens qui portait un si terrible coup à la puissance
-espagnole et nous valut le traité de Westphalie.
-Ailleurs<a id="FNanchor_342" href="#Footnote_342" class="fnanchor">&nbsp;[342]</a>, nous nous sommes suffisamment expliqué
-sur la Fronde, sur ses causes générales et particulières,
-sur son caractère véritable; nous lui avons
-ôté son masque, s'il est permis de le dire: nous avons
-fait voir quelle elle est et d'où elle vient, et qu'au
-lieu de la prendre pour le premier élan de l'esprit
-nouveau, il la faut considérer comme le suprême
-effort de l'esprit ancien pour ramener en arrière la
-monarchie vers un passé mal défini<a id="FNanchor_343" href="#Footnote_343" class="fnanchor">&nbsp;[343]</a>, où l'aristocratie
-<span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span>
-se complaisait à asseoir l'idéal de la vraie constitution
-de la France, parce qu'elle y contemplait l'image de
-l'anarchique domination qu'elle avait jadis exercée,
-et dont elle rêvait le retour. Ici, nous avons la confiance
-que, si on a suivi avec un peu d'attention le
-cours de cette histoire, on reconnaîtra, sans la moindre
-difficulté et avec la plus parfaite évidence, que
-la Fronde est tout simplement la dernière et la plus
-considérable des révoltes que nous avons racontées,
-depuis celle qui s'éleva contre Luynes, en 1620, jusqu'à
-celle des Importants en 1643: même fin, mêmes
-moyens, et nous pourrions presque dire mêmes personnages.
-La fin est celle que M<sup>me</sup> de Chevreuse marquait
-elle-même au mois d'août 1643, lorsqu'elle
-disait aux Importants, pour les exciter à frapper
-Mazarin, que sans ce coup de main leurs affaires
-iraient mal, et que «les grands n'auraient pas plus
-d'indépendance qu'auparavant»: langage assez clair,
-assez significatif, ce semble<a id="FNanchor_344" href="#Footnote_344" class="fnanchor">&nbsp;[344]</a>. Les moyens sont toujours
-la ligue des grands seigneurs, protestants et
-<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
-catholiques, la connivence volontaire ou forcée du
-Parlement, surtout l'appui de l'étranger. L'espoir de
-cet appui est en quelque sorte le fond commun de
-toutes les entreprises que couronne la Fronde. En
-1620, la reine mère et la comtesse de Soissons, le
-duc de Nemours, le duc de Longueville, les Vendôme
-s'entendaient avec le duc de Savoie. En 1626, le duc
-d'Orléans, le comte de Soissons, le maréchal Ornano,
-le duc et le grand prieur de Vendôme, comptaient sur
-la Savoie et sur l'Angleterre<a id="FNanchor_345" href="#Footnote_345" class="fnanchor">&nbsp;[345]</a>. En 1632, l'Espagne était
-derrière l'insurrection de Montmorency et du duc
-d'Orléans. En 1641, le comte de Soissons et le duc de
-Bouillon étaient d'intelligence avec l'Espagne et l'Empire;
-Retz était venu de Paris en Flandre pour conférer
-avec don Miguel de Salamanca et le colonel de
-Metternich, et il y avait des régiments autrichiens à la
-Marfée. En 1642, le duc d'Orléans, Cinq-Mars et
-Bouillon avaient un traité signé avec la cour de Madrid.
-En 1643, toute la politique des Importants reposait
-sur l'alliance espagnole dont ils se croyaient
-assurés. De même, en 1648, dès les premiers jours,
-Retz et Bouillon entrent en communication avec l'Espagne;
-le Parlement, qui vient de refuser audience
-à un messager du roi, reçoit sur les fleurs de lis un
-envoyé de l'archiduc, introduit par un prince du
-sang<a id="FNanchor_346" href="#Footnote_346" class="fnanchor">&nbsp;[346]</a>, et il applaudit à ses flatteries. Tour à tour,
-Bouillon, Turenne, Condé, deviennent et demeurent
-plus ou moins longtemps des généraux espagnols.
-<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-Maintenant, si des choses on en vient aux hommes,
-et si on examine bien ceux qui figurent aux premiers
-rangs de la Fronde, on sera frappé de voir qu'excepté
-Condé et Turenne, jusqu'alors étrangers aux intrigues
-politiques, et qui n'y entrent, contre leur intérêt et
-leur génie, qu'entraînés, l'un par sa s&oelig;ur, l'autre par
-son frère, tous les autres ont déjà passé sous nos yeux
-et pris part aux divers complots que nous avons traversés
-sur les pas de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Ceux-là seuls
-manquent à ce rendez-vous général des factieux de
-tous les temps depuis la mort d'Henri IV, que la prison,
-l'exil ou l'échafaud ont dévorés. Voilà bien leur
-chef accoutumé, l'incertain duc d'Orléans, qu'attire
-et épouvante le fantôme de l'autorité souveraine;
-poussé par la vanité jusqu'au seuil de l'usurpation,
-et se laissant très-bien nommer, par un parlement
-asservi, lieutenant général du royaume, mais incapable
-de soutenir un tel personnage, retombant bien vite de
-la témérité dans la peur, et tenant toujours quelque
-bassesse en réserve pour se tirer d'embarras. A défaut
-du grand prieur de Vendôme, mort avec Ornano
-dans les cachots de Vincennes, la Fronde ramène sur
-la scène le duc de Vendôme lui-même, le plus vieux
-conspirateur de France, qui a conspiré contre le
-maréchal d'Ancre, contre Luynes, contre Richelieu,
-contre Mazarin. A côté de lui est son fils cadet, le duc
-de Beaufort, celui que nous avons vu, en 1643, tenter
-à plusieurs reprises d'assassiner Mazarin; échappé
-de prison en 1648, il se donne pour une victime du
-despotisme, et se fait le héros de la populace. Si
-<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
-le comte de Soissons et le grand écuyer Cinq-Mars
-ne sont plus, leur complice est là qui les continue:
-après avoir combattu Richelieu à la Marfée,
-Bouillon, avec son frère Turenne, combat encore
-à outrance son successeur, à Paris, à Bordeaux, à
-Stenay, à Rethel; sauf à finir, s'il y trouve son
-compte, par s'accommoder avec lui et par le servir,
-avec la même vigueur et plus de succès, à Bleneau
-et au faubourg Saint-Antoine. Châteauneuf avait osé
-lutter en secret contre Richelieu; il aspire ouvertement
-à remplacer Mazarin. Sans doute l'éclat
-de La Rochefoucauld dans la Fronde lui vient de
-M<sup>me</sup> de Longueville; mais ce n'est pas elle qui l'y a
-jeté; c'est lui au contraire qui a entraîné la s&oelig;ur de
-Condé dans la route qu'il suivait depuis longtemps.
-Sa conduite dès 1637, ses menées équivoques en
-1642, son opposition à la faveur naissante de Mazarin,
-ses prétentions contenues et dissimulées, mais au
-fond très-vives et mal satisfaites, tout destinait le discret
-Important de 1643 à devenir l'un des chefs des
-Frondeurs. Enfin nous connaissons Retz: lui-même
-a pris soin de nous apprendre ce qu'il avait imaginé
-et tenté bien avant 1648. Quand à vingt-cinq ans on
-a conçu l'idée d'assassiner un cardinal à l'autel;
-quand on a pu tramer avec des prisonniers, au sein
-même de la Bastille, le complot le plus extraordinaire
-pour appuyer dans Paris, par une révolte habilement
-concertée, l'insurrection du comte de Soissons; quand,
-à force d'activité, d'adresse et d'audace on a su être
-à la fois dans la même semaine, à Sedan avec Soissons
-<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-et Bouillon, en Flandre avec des ministres et des
-généraux étrangers, à l'archevêché avec des curés et
-des officiers de la milice bourgeoise, dans la chaire
-de Notre-Dame et aussi dans plus d'un boudoir, on
-n'est certes pas un novice dans l'art des conspirations,
-et on est préparé à tout entreprendre à la
-cour, au parlement, sur la place publique, afin de
-se frayer une route au cardinalat et de là au ministère<a id="FNanchor_347" href="#Footnote_347" class="fnanchor">&nbsp;[347]</a>.</p>
-
-<p>Au bruit des premiers mouvements et des succès
-croissants de la Fronde, M<sup>me</sup> de Chevreuse se serait
-hâtée d'accourir à Paris, si l'armée royale, qui en
-faisait le siége, ne lui en eût barré le chemin. Elle
-se vit donc forcée de rester encore quelque temps
-en Flandre, et c'est à ce retard involontaire qu'elle
-doit d'avoir rencontré à Bruxelles celui qui devait
-fixer à jamais son c&oelig;ur et lui être un dernier ami.
-Le marquis Geoffroi de Laigues, gentilhomme de Limoges,
-pauvre mais ambitieux, qui venait de se démettre
-de sa compagnie des gardes pour se donner
-tout entier aux Frondeurs, avait été envoyé par eux
-dans les Pays-Bas, au commencement de 1649, afin de
-traiter en leur nom avec l'Espagne. Retz assure que
-Montrésor, lorsque Laigues quitta Paris, l'engagea,
-dans l'intérêt de la cause commune, à tâcher de plaire
-à M<sup>me</sup> de Chevreuse, toute-puissante sur le gouvernement
-espagnol. Quoi qu'il en soit de cette anecdote<a id="FNanchor_348" href="#Footnote_348" class="fnanchor">&nbsp;[348]</a>,
-<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-il est certain que Laigues se prit d'une admiration
-passionnée pour l'illustre exilée, qui sans doute avait
-perdu cette beauté célèbre, victorieuse de tant de
-c&oelig;urs, mais qui conservait encore bien des attraits<a id="FNanchor_349" href="#Footnote_349" class="fnanchor">&nbsp;[349]</a>,
-relevés par l'éclat d'une haute position et de talents
-du premier ordre. Laigues était jeune, un peu fat et
-d'un esprit assez médiocre, du moins au jugement
-de Retz<a id="FNanchor_350" href="#Footnote_350" class="fnanchor">&nbsp;[350]</a>, mais d'une figure, d'une bravoure, d'un
-dévouement à racheter plus d'un défaut. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-se laissa aimer, et tous deux finirent par s'attacher
-si bien l'un à l'autre, qu'ils ne se quittèrent
-plus. On dit même, pour épuiser ici ce dernier épisode
-de la vie intime de M<sup>me</sup> de Chevreuse, qu'à la
-mort de son mari, en 1657, elle s'unit à <a id="Laigues"></a>Laigues par
-un de ces mariages de conscience alors assez à la
-mode<a id="FNanchor_351" href="#Footnote_351" class="fnanchor">&nbsp;[351]</a>.</p>
-
-<p>Dans les premiers mois de 1649, et tant que dura
-<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
-la guerre de Paris, elle resta en Flandre, y tenant en
-quelque sorte le rang d'ambassadrice de la Fronde.
-Elle n'eut pas de peine à faire comprendre à l'Espagne
-de quel suprême intérêt il lui était de favoriser
-une insurrection qui semblait faite exprès pour elle,
-et venait à propos arrêter l'essor de la France et
-sauver Bruxelles et les Pays-Bas. Mais elle eut besoin
-de toute son autorité pour triompher de la lenteur
-espagnole, et décider l'archiduc à envoyer à Paris un
-agent habile, qui sût engager doucement le parlement
-dans la guerre civile sans qu'il s'en doutât, et animer
-les chefs et les généraux du parti, en leur promettant
-des subsides et des soldats. Elle fit plus: elle
-obtint qu'on assemblerait au plus vite une petite
-armée qui, sous le commandement du comte de
-Fuensaldagne, irait faire sa jonction, vers la Picardie
-et la Champagne, avec l'armée d'Allemagne que Turenne
-devait soulever et mener à ce rendez-vous. En
-même temps, elle avait persuadé au duc de Lorraine
-que l'occasion était unique pour venger ses injures et
-réparer ses malheurs. Charles IV avait promis de se
-mettre à la tête des troupes qui lui restaient et que
-soudoyait l'Autriche, et d'aller se réunir à Turenne et
-à Fuensaldagne. En sorte que tous les trois, concertant
-leurs mouvements, devaient faire de leurs divers
-corps une masse irrésistible, la lancer sur la capitale,
-percer l'armée royale disséminée autour de ses murs,
-et venir à Paris donner la main à la Fronde et dicter
-des lois à la reine. M<sup>me</sup> de Chevreuse se croyait
-assurée du succès; elle se proposait d'accompagner
-<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-Fuensaldagne, et déjà son arrivée triomphante
-était annoncée à Paris dans une brochure d'un titre
-pompeux: <i>l'Amazone françoise au secours des Parisiens,
-ou l'approche des troupes de M<sup>me</sup> la duchesse
-de Chevreuse</i><a id="FNanchor_352" href="#Footnote_352" class="fnanchor">&nbsp;[352]</a>. L'entreprise était hardie et bien conçue:
-<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-elle échoua, le principal ressort sur lequel on
-comptait ayant manqué. En vain Turenne s'efforça
-d'entraîner dans sa révolte l'armée d'Allemagne qu'il
-commandait: Mazarin et Condé la lui disputèrent, et
-parvinrent même à lui enlever, par des largesses
-faites à propos, cette fameuse cavalerie weymarienne
-qui semblait appartenir au grand capitaine,
-et qui, sous lui, avait tant contribué à la victoire de
-Nortlingen. Turenne, abandonné par d'Erlach et par
-tous les généraux, put à peine s'échapper avec quelques
-officiers. Cet échec inattendu arrêta le duc de
-Lorraine; et bientôt la paix précipitée de Ruel, en
-désarmant pour quelque temps la Fronde, ôta à Fuensaldagne
-tout prétexte d'intervenir. C'est à l'ombre
-de cette paix, ou plutôt de cette trêve, que M<sup>me</sup> de
-Chevreuse revint à Paris au milieu d'avril 1649.</p>
-
-<p>Elle y retrouva ses anciens et ses récents compagnons
-d'exil, ses complices de tous les temps, le duc
-d'Orléans avec sa femme, la belle et ambitieuse Marguerite,
-la s&oelig;ur du duc de Lorraine, qu'elle avait vue
-autrefois à Bruxelles, auprès de la reine mère, alors
-ennemie déclarée de Richelieu qui voulait faire casser
-son mariage, et maintenant presque aussi opposée
-à Mazarin, et agissant auprès de son mari sous l'inspiration
-et dans l'intérêt de son frère; le duc de Vendôme
-et le duc de Bouillon qui, comme elle, avait
-quitté la France après la déroute des Importants; le
-<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-duc de Beaufort qui restait asservi à M<sup>me</sup> de Montbazon,
-et dont elle pouvait disposer encore; La
-Rochefoucauld, toujours inquiet, incertain et mécontent
-malgré une illustre conquête; son ami Chateauneuf
-conservant sous les glaces de l'âge tous les
-feux de l'ambition, et plus impatient que jamais de
-ressaisir le pouvoir; enfin dans des rangs secondaires
-Alexandre de Campion, Montrésor, Saint-Ybar et bien
-d'autres qui s'empressèrent de lui faire cortége. Retz
-était le seul homme supérieur du parti qu'elle ne
-connût pas; elle le rechercha, et si l'on en croit Retz,
-aussi avantageux en galanterie qu'en politique, la
-belle Charlotte de Lorraine, qu'une vie errante et de
-tristes exemples avaient trop disposée aux aventures,
-leur devint un étroit lien. M<sup>me</sup> de Chevreuse n'avait
-guère alors moins de cinquante ans. Son c&oelig;ur était au
-repos dans une dernière et sérieuse affection. L'expérience
-avait mis le sceau à ses grandes qualités; son
-génie était alors dans toute sa force: elle n'avait rien
-perdu de sa clairvoyance, de sa décision, de son audace,
-et l'âge l'avertissait qu'elle n'avait plus de fautes
-à faire, de disgrâces et d'exils à braver, qu'il lui fallait
-à tout prix réussir, établir solidement sa fortune
-et sa destinée. Elle mit donc son énergie naturelle
-sous la conduite de cette mâle et forte prudence qui
-n'a rien à voir avec la timidité des âmes faibles, et
-qui n'appartient qu'aux grands courages éclairés et
-mûris par le temps.</p>
-
-<p>On n'attend point que nous suivions pas à pas
-M<sup>me</sup> de Chevreuse et nous engagions nous-même
-<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-dans le dédale des intrigues de la Fronde. Ce serait
-une tâche trop étendue. Disons seulement ici que
-M<sup>me</sup> de Chevreuse joua un des principaux rôles dans
-ce dernier acte du long drame des conspirations des
-grands au <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Attachée au fond du parti et
-à ses intérêts essentiels, elle le dirigea constamment
-à travers bien des écueils, avec un admirable mélange
-de vigueur et d'adresse qui lui donne une place
-éminente parmi les politiques de cette grande époque.
-Elle est l'auteur du seul plan qui, selon nous, aurait
-pu sauver la Fronde, et la justifier en fondant un
-gouvernement aristocratique en France dans des conditions
-raisonnables.</p>
-
-<p>Mazarin qui, en 1643, s'était habilement servi,
-comme nous l'avons montré<a id="FNanchor_353" href="#Footnote_353" class="fnanchor">&nbsp;[353]</a>, de l'ambition des
-Condé contre celle des Vendôme et de leurs amis les
-Importants, avait eu recours, à la fin de 1649, à
-une man&oelig;uvre à peu près semblable. Fatigué de la
-protection altière du vainqueur de l'insurrection parisienne,
-il s'était en secret réconcilié avec les vaincus;
-et M<sup>me</sup> de Chevreuse, avec son ferme bon sens,
-avait très-bien vu qu'il fallait par-dessus tout séparer
-Mazarin et Condé, et n'avoir pas sur les bras
-deux pareils ennemis à la fois. Elle n'avait donc pas
-hésité à répondre aux avances de Mazarin, et elle
-l'avait aidé à mettre impunément la main sur le héros
-de Rocroy et de Lens, et à l'envoyer remplacer
-Beaufort à Vincennes. Mais une fois délivré du joug
-<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-de M. le Prince, le cardinal avait trouvé fort pesant
-celui de ses nouveaux alliés; il ne s'était pas piqué de
-tenir ses engagements, et, s'égarant dans ses propres
-finesses, s'abusant sur sa force et sur celle de ses
-adversaires, il avait tenté de se retourner contre la
-Fronde, et de la dominer à son tour. Il avait affaire
-à une personne digne de lui tenir tête, et qui ne tarda
-pas à lui faire payer cher sa faute. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-comprit vite que Mazarin lui échappait, et se retournant
-aussi contre lui avec sa promptitude ordinaire,
-elle prêta l'oreille aux amis de Condé, et proposa à
-la princesse Palatine, Anne de Gonzague, qui négociait,
-en leur nom, une combinaison où sans doute
-elle trouvait son compte, mais qui était aussi dans
-l'intérêt général du parti, et assurait son triomphe en
-mettant en commun toutes ses forces. Il s'agissait de
-former une véritable ligue aristocratique, sous les auspices
-des deux premiers princes du sang, le duc d'Orléans
-et Condé, inséparablement unis, appelant à eux
-tous les grands du royaume depuis trop longtemps
-divisés, ralliant par là la meilleure partie de la noblesse
-française, et composant, de leurs amis les plus
-capables, un ministère puissant, auquel le parlement
-devait prêter son concours. Le n&oelig;ud de cette combinaison
-était le double mariage du petit duc d'Enghien
-avec une des filles du duc d'Orléans, et du jeune
-prince de Conti avec M<sup>lle</sup> de Chevreuse. La Palatine,
-que Retz ne craint pas d'égaler à la reine Élisabeth
-d'Angleterre dans le gouvernement d'un État, et que
-nous comparons plus volontiers à Mazarin pour le
-<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-le génie diplomatique, approuva la proposition de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et s'empressa de la transmettre à
-M<sup>me</sup> de Longueville, alors enfermée dans Stenay avec
-Turenne après la perte de la bataille de Rethel, et
-tout près d'y être assiégée. Celle-ci l'accepta et la fit
-accepter à ses frères et à son mari à la fin de 1650.
-Delà, 1<sup>o</sup> un traité général, donnant satisfaction aux
-divers intérêts engagés dans la Fronde, et constituant
-la ligue dont nous avons parlé; 2<sup>o</sup> deux traités
-particuliers pour les deux mariages qui en
-étaient la condition et la garantie. Ces trois traités
-furent conclus et signés le 30 janvier 1651<a id="FNanchor_354" href="#Footnote_354" class="fnanchor">&nbsp;[354]</a>; et grâce
-<span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
-aux fortes man&oelig;uvres de M<sup>me</sup> de Chevreuse, secondée
-par le duc d'Orléans et par Retz, au milieu de
-février, une tempête soudaine et irrésistible emportait
-Mazarin dans l'exil et faisait sortir les Princes de
-prison. Alors se leva l'espérance de jours heureux
-pour la Fronde. Elle était victorieuse sans que l'autorité
-royale fût avilie; l'aristocratie prenait les rênes
-de l'État en donnant la main au parlement; et,
-comme nous l'avons dit ailleurs<a id="FNanchor_355" href="#Footnote_355" class="fnanchor">&nbsp;[355]</a>, «le duc d'Orléans
-à la cour auprès de la reine et du jeune roi, Condé,
-Bouillon et Turenne à la tête des armées, Châteauneuf
-dans le cabinet, Molé dans le parlement, Beaufort
-sur la place publique, et derrière la scène
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, la Palatine et M<sup>me</sup> de Longueville
-les dirigeant et les unissant tous, sans parler de Retz
-qu'on faisait cardinal en attendant le ministère; c'était
-assurément là un plan qui fait le plus grand honneur
-aux fermes esprits qui l'avaient conçu.» Trois mois
-n'étaient pas écoulés que l'habileté de la reine Anne,
-inspirée de loin et conduite par Mazarin, renversait
-tout ce plan en faisant rompre l'engagement sur lequel
-il reposait<a id="FNanchor_356" href="#Footnote_356" class="fnanchor">&nbsp;[356]</a>; M<sup>me</sup> de Chevreuse, profondément
-blessée dans son orgueil et dans ses intérêts de mère
-et de chef de parti, se séparait à jamais des Condé; et
-tandis qu'eux-mêmes se brouillaient peu à peu avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
-la cour, elle leur ôtait aussi l'appui du duc d'Orléans,
-du parlement, d'une grande partie de la Fronde, et
-ne leur laissait que la ressource désespérée de la
-guerre civile. Puis, se rapprochant de la reine, profitant
-de son aversion pour M. le Prince et de l'absence
-de Mazarin, plus heureuse qu'en 1643, elle lui persuada
-enfin de rappeler Châteauneuf dans ce poste de
-garde des sceaux qu'un amour insensé lui avait fait
-perdre et qu'une amitié fidèle et infatigable lui rendit.
-Châteauneuf, une fois garde des sceaux, devint bientôt
-l'âme du cabinet; il y déploya un sens, une résolution,
-une vigueur qui firent bien voir que M<sup>me</sup> de
-Chevreuse ne s'était pas trompée, et n'avait pas trop
-présumé de la capacité de son ami en l'opposant
-tour à tour aux deux grands cardinaux. Entre ses
-mains fermes et habiles, le gouvernement reprit une
-force nouvelle. L'armée royale, bien payée, bien
-commandée, et rapidement lancée sur la trace de
-Condé, lui enleva le Berri, Bourges, Montrond, et le
-poursuivit dans la Saintonge et dans la Guyenne. Un
-rival de Mazarin s'élevait. Celui-ci le sentit, et, sous
-le prétexte d'apporter à la reine le renfort des troupes
-qu'il venait de rassembler en Allemagne, il rompt
-son ban, mène en toute hâte sa petite armée à travers
-mille périls des bords du Rhin jusqu'à Poitiers où la
-cour s'était avancée, et là, retrouvant tout entière
-l'affection d'Anne d'Autriche, il ne tarde pas à ressaisir
-son autorité et son rang. Châteauneuf, après avoir
-été le premier, ne se résigna pas à être le second, et,
-satisfait d'avoir revu quelque temps le pouvoir et honoré
-<span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
-par une mâle conduite les derniers jours de force
-et de vie que lui avait donnés l'ambition, il se retira
-à propos pour lui-même et pour Mazarin<a id="FNanchor_357" href="#Footnote_357" class="fnanchor">&nbsp;[357]</a>.</p>
-
-<p>Ici éclatent les divisions qui ont amené la ruine
-de la Fronde à travers une déplorable succession de
-fautes et de crimes. Aveuglé par une présomption
-opiniâtre, jugeant mal et le temps et la situation et
-les hommes, Retz s'obstine à poursuivre le rêve de
-toute sa vie, le cardinalat, puis le ministère<a id="FNanchor_358" href="#Footnote_358" class="fnanchor">&nbsp;[358]</a>; et
-<span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
-ayant surpris l'un par des prodiges d'adresse, il croit
-pouvoir conquérir l'autre par des prodiges d'audace;
-il persiste à vouloir et à chercher un gouvernement
-entre Mazarin et Condé, avec un peuple et un parlement
-fatigués et l'incapable duc d'Orléans. L'instinct
-politique et le coup d'&oelig;il exercé de M<sup>me</sup> de Chevreuse
-la sauvèrent d'une telle erreur. Elle reconnut qu'en
-temps de révolution un tiers parti est une chimère,
-et qu'au fond tout sérieux appui manquait à l'entreprise
-du nouveau cardinal. Elle ne mettait pas son
-<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
-courage à tenter l'impossible. Pour résister encore à
-Mazarin avec quelques chances de succès, il eût fallu
-se donner sans retour et sans réserve à Condé qui
-avait au moins son épée et l'Espagne, mais elle ne
-le voulait pas. Elle sentait d'ailleurs autour d'elle et
-en elle-même que la fièvre de la Fronde était passée,
-et qu'après tant d'agitations un pouvoir solide et durable
-était le premier besoin de la France. Elle voyait
-bien dans Mazarin les défauts qui avaient tant choqué
-les instincts héroïques de Condé et de sa s&oelig;ur comme
-l'esprit élevé de Retz, et qui encore aujourd'hui
-obscurcissent auprès de la postérité l'importance de
-ses services et le mettent au-dessous de Richelieu que
-la grandeur n'abandonne jamais; mais elle ne fermait
-pas les yeux à ses rares qualités: elle était frappée de
-sa prodigieuse puissance de travail, de sa constance,
-de sa pénétration, de son habileté à traiter avec les
-hommes. Il avait aussi pour elle un mérite immense:
-il était heureux; il était évidemment inséparable de
-la reine et par conséquent du roi; il était nécessaire.
-M<sup>me</sup> de Chevreuse fit donc comme la Palatine et Molé:
-sans avoir un grand goût pour Mazarin, elle s'y résigna,
-le supporta d'abord, puis le servit.</p>
-
-<p>Comme on le pense bien, Mazarin s'empressa de
-mettre à profit les nouvelles dispositions de M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Ainsi que Richelieu, il ne l'avait jamais combattue
-qu'à regret; il connaissait tout ce qu'elle valait,
-ce qu'elle avait fait, ce qu'elle pouvait faire encore.
-Il savait que c'était elle qui, en 1643, avait armé
-contre lui Beaufort, qu'en 1650 elle avait inventé le
-<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
-plan le plus redoutable qui ait jamais menacé sa fortune,
-l'indissoluble union de ses plus grands ennemis,
-qu'en 1651 elle avait tiré les Princes de prison
-et l'avait contraint lui-même à prendre le chemin de
-l'exil. Alors il lui avait rendu guerre pour guerre,
-il n'avait rien négligé pour la perdre, il ne lui avait
-épargné ni l'injure, ni même la calomnie<a id="FNanchor_359" href="#Footnote_359" class="fnanchor">&nbsp;[359]</a>. Mais dès
-qu'il put espérer de l'adoucir et de la gagner, il l'entoura
-de soins et d'hommages, rechercha ses conseils,
-et se trouva souvent fort heureux de les suivre<a id="FNanchor_360" href="#Footnote_360" class="fnanchor">&nbsp;[360]</a>. Elle
-lui acquit en secret le duc de Lorraine, sur lequel
-son influence resta toujours la même, et il n'est pas
-difficile de reconnaître sa main cachée derrière les
-mouvements divers et souvent contraires de Charles IV
-à la fin de la Fronde. Redevenue l'amie d'Anne d'Autriche,
-et étroitement unie à Mazarin, elle concourut
-aux triomphes de la royauté et elle en prit sa part:
-elle rétablit les affaires de sa maison, et travailla
-efficacement à la fortune de tous les siens, parmi lesquels
-elle mit toujours au premier rang le marquis
-de Laigues<a id="FNanchor_361" href="#Footnote_361" class="fnanchor">&nbsp;[361]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span>
-Après la mort de Mazarin, M<sup>me</sup> de Chevreuse rend
-encore un dernier et immense service à sa famille et à
-la France: elle devina Colbert; elle contribua à son
-<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
-élévation et à la perte de Fouquet<a id="FNanchor_362" href="#Footnote_362" class="fnanchor">&nbsp;[362]</a>; et la fière mais la
-judicieuse Marie de Rohan donna son petit-fils le duc
-de Chevreuse, l'ami de Beauvilliers et de Fénelon, à la
-fille d'un bourgeois de génie, le plus grand administrateur
-<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
-qu'ait eu la France. Parvenue au comble du
-crédit et de la considération<a id="FNanchor_363" href="#Footnote_363" class="fnanchor">&nbsp;[363]</a>, elle se retira peu à peu
-du monde, et, ainsi que ses deux illustres émules,
-M<sup>me</sup> de Longueville et la princesse Palatine, elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-acheva dans une paix profonde la carrière la plus
-agitée du <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>On dit qu'elle aussi, sur la fin de ses jours, elle
-ressentit l'impression de la grâce, et tourna vers le
-ciel ses yeux fatigués de la mobilité des choses de la
-terre. Successivement elle avait vu tomber autour
-d'elle tout ce qu'elle avait aimé et haï, Richelieu et
-Mazarin, Louis XIII et Anne d'Autriche, la reine
-d'Angleterre et sa fille l'aimable Henriette, Châteauneuf
-et le duc de Lorraine. Sa fille bien-aimée, la belle
-Charlotte, s'était éteinte entre ses bras au milieu de
-la Fronde. Celui qui le premier l'avait détournée du
-devoir, le beau et frivole Holland, était monté sur
-l'échafaud de Charles I<sup>er</sup>, et son dernier ami, plus
-jeune qu'elle, le marquis de Laigues, l'avait précédée
-dans la tombe. Elle reconnut qu'elle avait
-donné son âme à des chimères, et se voulant mortifier
-dans le sentiment même qui l'avait perdue, l'altière
-duchesse devint la plus humble des femmes; elle
-renonça à toute grandeur; elle quitta son magnifique
-hôtel du faubourg Saint-Germain, bâti par Le Muet,
-et se retira à la campagne, non pas à Dampierre, qui
-lui eût trop rappelé les jours brillants de sa vie passée,
-mais dans une modeste maison, appelée la Maison-Rouge,
-à Gagny, près de Chelles. C'est là qu'elle
-attendit sa dernière heure, loin des regards du
-monde, et qu'elle mourut sans bruit à l'âge de
-soixante-dix-neuf ans, la même année que Retz et
-M<sup>me</sup> de Longueville, un an avant La Rochefoucauld,
-quelques années à peine avant la Palatine et Condé.
-<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
-Elle ne voulut ni solennelles funérailles ni oraison
-funèbre. Elle défendit qu'on lui donnât aucun des
-titres qu'elle avait appris à mépriser. Elle souhaita
-être obscurément enterrée dans la petite et vieille
-église de Gagny. Là, dans l'aile méridionale, près la
-chapelle de la Vierge, une main fidèle et ignorée a
-mis sur un marbre noir cette épitaphe<a id="FNanchor_364" href="#Footnote_364" class="fnanchor">&nbsp;[364]</a>:</p>
-
-<p>«Cy gist Marie de Rohan, duchesse de Chevreuse,
-fille d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon. Elle
-avait épousé en premières noces Charles d'Albert,
-duc de Luynes, pair et connestable de France, et en
-secondes noces Claude de Lorraine, duc de Chevreuse.
-L'humilité ayant fait mourir dans son c&oelig;ur toute la
-grandeur du siècle, elle défendit que l'on fît revivre
-à sa mort la moindre marque de cette grandeur,
-qu'elle voulut achever d'ensevelir sous la simplicité
-de cette tombe, ayant ordonné qu'on l'enterrât dans
-la paroisse de Gagny, où elle est morte à l'âge de
-soixante-dix-neuf ans, le 12 aoust 1679.»</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_330"> 330</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span></p>
-<h2 class="normal">APPENDICE<br />
-<span class="large"><a id="NOTES_DU_CHAPITRE_I"></a>NOTES DU CHAPITRE I<sup>er</sup></span></h2>
-</div>
-
-<p class="space">L'ouvrage le plus digne d'être consulté sur le ministère
-du duc et connétable de Luynes est assurément l'<i>Histoire
-du règne de Louis XIII</i>, 3 vol. in-4<sup>o</sup>, Paris, 1758, par le
-P. Griffet, de la compagnie de Jésus. Griffet est tout à fait
-de la famille de Daniel et de Bougeant, et ce serait un
-historien d'un ordre très-relevé, s'il avait l'art de la composition
-et du style. Les recherches les plus étendues
-dans les dépôts publics et dans les archives privées lui
-ont fait découvrir un grand nombre de pièces rares et précieuses,
-qu'il met en &oelig;uvre avec équité et discernement.
-Faute de connaître le véritable auteur de l'<i>Histoire de la
-Mère et du Fils</i>, il s'y est beaucoup trop fié, ce qui rend
-d'autant plus remarquable la fermeté de jugement qui l'a
-empêché de succomber à l'entraînement général contre
-Luynes.&mdash;Dans nos articles du <i>Journal des Savants</i>, de
-l'année 1861, sur Luynes, auxquels nous avons pris la
-liberté de renvoyer, nous avons fait grand usage de deux
-documents nouveaux qui n'avaient jamais été employés.
-Le premier est la collection des dépêches du nonce apostolique
-en France, de septembre 1616 au 31 janvier 1621,
-adressées au cardinal Borghèse, cardinal-neveu, et secrétaire
-d'État sous Paul V. Ce nonce était le célèbre <a id="Guido_Bentivoglio"></a>Guido Bentivoglio,
-homme de beaucoup d'esprit, fin diplomate,
-<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
-excellent écrivain, dont les <i>Relations</i> et les <i>Lettres</i> sont si
-connues et si estimées. Les dépêches de sa légation de
-France ne diminueront pas sa réputation. Restées jusqu'ici
-inédites, elles ont paru pour la première fois, il y a
-quelques années, à Turin: <i>Lettere diplomatiche di Guido
-Bentivoglio, arcivescovo di Rodi e nuncio in Francia, poi
-cardinale di Santa Chiesa e vescovo Prenestino, ora per la
-prima volta pubblicate per la cura di Luciano Scarabelli</i>,
-2 vol., Torino, 1852. La politique de Bentivoglio est naturellement
-celle de sa cour: il est favorable à la reine
-mère et à l'Espagne, et d'abord assez mal disposé pour
-Luynes; puis, le temps le ramène vers le favori qui l'emporte
-et s'établit, et il s'insinue assez bien dans ses bonnes
-grâces pour en obtenir, en 1621, en quittant la nonciature,
-le titre de comprotecteur de France. Nous avons ici
-un observateur bel esprit, d'une perspicacité peu commune,
-et qui voit surtout le mauvais côté des choses. Il a
-la confiance de l'ambassadeur d'Espagne, celle du confesseur
-du roi et des partisans de Marie de Médicis; il abonde
-en détails intimes souvent piquants, quelquefois un peu
-lestes, qu'il raconte sans y faire de façons, bien sûr de ne
-pas scandaliser le cardinal Borghèse. Le second document
-qui a passé sous nos yeux est à la fois semblable et différent:
-ce sont aussi les dépêches d'un ambassadeur auprès
-de la cour de France à la même époque, mais cet ambassadeur
-est celui de la république de Venise, médiocrement
-bien avec Rome, très opposé à l'Espagne, lié avec le Piémont,
-avec la Hollande et l'Angleterre, se félicitant de la
-chute du maréchal d'Ancre et de la disgrâce de la reine
-mère, et poussant de toutes ses forces le gouvernement
-français à reprendre la politique de Henri IV. Ces dépêches
-écrites par diverses personnes, Bon, Grissoni, Angelo
-Contarini, Priuli, etc., que nous confondons sous le titre
-de l'ambassadeur vénitien, n'ont jamais vu le jour; elles
-<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
-ont été tirées tout récemment des archives de Venise par
-M. Armand Baschet, qui a bien voulu nous les communiquer
-et nous permettre de nous en servir avant de les
-faire entrer lui-même dans les grandes publications qu'il
-médite.</p>
-
-<p>C'est à ces deux sources que nous avons puisé la plupart
-des détails nouveaux relatifs à la duchesse de Luynes
-répandus dans notre premier chapitre.</p>
-
-<p class="space">
-I.&mdash;Nous avons dit, p. <a href="#Page_29">29</a> et <a href="#Page_30">30</a>, que le lendemain de la
-chute du maréchal d'Ancre et lorsqu'il eut succédé à son
-pouvoir et à sa fortune, Luynes eut le choix des plus opulentes
-et des plus illustres alliances, soit avec la fille du
-vidame d'Amiens, M<sup>lle</sup> d'Ailli, une des plus riches héritières
-de France, soit avec une fille de Henri IV, M<sup>lle</sup> de
-Verneuil, et même avec une autre fille du grand roi,
-M<sup>lle</sup> de Vendôme; que Louis XIII tenait fort à ce dernier
-projet qui était même assez avancé, mais que Luynes ne
-voulut pas se condamner à servir l'ambition des Vendôme,
-et qu'il épousa Marie de Rohan par raison à la fois et par
-inclination. C'est là ce qu'on ignorait, et ce que l'ambassadeur
-de Venise et celui du pape affirment de concert.
-Dans une dépêche vénitienne du 16 mai 1617, c'est-à-dire
-à peine une vingtaine de jours après le meurtre du
-maréchal d'Ancre, il est déjà question du mariage de
-Luynes avec M<sup>lle</sup> de Vendôme; une autre dépêche vénitienne
-du 23 mai parle encore de ce mariage et de plusieurs
-autres proposés à Luynes; et une dépêche de Bentivoglio,
-du même jour, fait connaître les motifs qui
-portèrent le nouveau et puissant favori à ne pas contracter
-ces alliances.</p>
-
-<p class="blockquote">
-<span class="smallc">Dépêche vénitienne du 23 mai.</span>&mdash;«Louines intanto si va impossessando
-sempre più della grazia di S. M. che amandolo sopra tutti
-procura di farlo grande per tutti i mezzi possibili. Il matrimonio di
-madamosella di Vendomo col detto Louines si avanza, perche il saper
-<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
-che il Rè lo vogli basta à fare che i principi interessati sene contentino;
-anzi intendemo che Vendomo suo fratello lo desideri per havere
-con questa via il sicuro favore d'un soggetto di tanta autorità, il quale,
-perche degnamente possi ricevere l'honore della figlivola del re Henrico
-in moglie, prima sarà, per quanto viene detto, fatto duca pari
-di Francia. Le sono anco proposte altre principesse e dame di gran
-qualità e di estraordinarie richezze, trà le quali una figlivola del duca
-di Mombasone, ed una del vidama d'Amiens che sarà herede di più di
-trenta mille ducati di rendita.»&mdash;<span class="smallc">Bentivoglio, 23 mai:</span> «Del matrimonio
-di Louines con madamosella di Vendomo si stà in sospenso.
-Molti uomini gravi l'han consigliato à non alzarsi tanto si presto, e
-sopra tutto à non gettarsi in partiti, e particolarmente nel partito di
-Vendomo che è ambiziosissimo e non hà fede. E perche si è parlato
-ancora di madamosella di Vernul è pur anche stato Louines disviato
-dà questo matrimonio e quasi per le medesime ragioni poiche egli si
-getterà al partito della marchesa di Vernul, donna ambitiosissima,
-sorella di conte d'Overnia... Louines mostra d'ascoltare volontieri e
-di stimar questi consigli.»</p>
-
-<p class="space">II.&mdash;Nous mettons quelque prix à établir que les fameuses
-pierreries de M<sup>me</sup> de Chevreuse dont nous parlons
-plus d'une fois dans le cours de cette histoire, qu'elle confia
-tour à tour à La Rochefoucauld et à Montrésor, ne sont
-pas et ne peuvent être celles de la maréchale d'Ancre,
-comme on pouvait le croire et comme on l'a dit, par
-cette raison décisive que dans la distribution des dépouilles
-du maréchal et de sa femme, Louis XIII réserva
-les joyaux, les bijoux, les diamants, pour en faire cadeau
-à la jeune reine Anne d'Autriche, particularité peu connue,
-mais attestée par l'ambassadeur de Venise. La part
-de Luynes est déjà bien assez large, et voici à cet égard
-des détails qui paraissent d'une entière exactitude, et qui
-ont la garantie de témoins bien informés.</p>
-
-<p class="blockquote">
-<span class="smallc">Dépêche vénitienne du 2 mai 1617.</span>&mdash;«Li carichi ed honori che
-godeva il maresciale mentre era in vita sono stati distribuiti dal Rè
-frà li suoi favoriti e bene meriti. Monsù di Vittri è stato dichiarato
-maresciale di Francia, con un donativo appresso di settanta mille
-ducati che in mano di questi mercanti Lumaga erano tenuti sopra
-cambii di ragione della maresciala d'Ancre. Monsù di Aglie (du Hallier,
-depuis le maréchal de L'Hôpital) hà havuto il carico che prima
-<span class="pagenum"><a id="Page_335"> 335</a></span>
-teneva il fratello di colonello delle guardie del Rè. Monsù Louines è
-stato fatto primo gentiluomo di camera di S. M. ed inoltre hà havuta
-la luogotenenza della Normandia, con un libero dono di <i>tutti i mobili</i>
-del maresciale e maresciala d'Ancre, <i>eccettuati gioie, ori ed argenti</i>.
-Furono ritrovate adosso al maresciale d'Ancre polizze di crediti
-per circa un million e mezzo, e di ragione della maresciala in diverse
-parti cosi d'Italia come di Fiandra si fà conto per altri cinque o sessento
-mille scudi, oltre le gioie ed argenterie che importano poco
-meno di un million d'oro, fra le quali gioie ve n'erano per gran somma
-di quelle che sono espresse della corona. Fu alla suddetta maresciala
-poste le guardie, e prese le scritture, e cose più preciose che furono
-portate à S. M., ed essa mandò subito le gioie in dono alla regina
-regnante...»&mdash;<span class="smallc">Dépêche vénitienne du 11 juillet:</span> «Il marchesato
-d'Ancre e la terra di Lieseni (Lesigni), che erano della maresciala,
-con gran parte della sua argenteria e buona somma de' denari che
-erano in mano de' mercanti in questa città, sono stati dati in dono
-dà S. M. à Monsù Louines, havendoci il signor duca di Nevers detto
-che l'amontare di tutto ciò importa <i>ottocento mila scudi</i>. Nella Normandia
-si sono ritrovate ducento mila scudi, che restano alla corona,
-insieme con li crediti delle polizze che al maresciale furono trovati
-adosso, che importano molti migliara di scudi, essendo il rimanente
-stato dispensato alla regina in gioie, à Monsù di Vittri ed altri in denari.»
-Tel serait donc le compte du partage de la fortune du maréchal
-et de sa femme: les joyaux et bijoux d'or et d'argent à la reine
-Anne; à Luynes, Ancre et Lesigni, avec huit cent mille écus (monnaie
-du temps), en argenterie et en argent; le reste à Vitri et aux
-autres. Pour les objets mobiliers, <i>tutti i mobili</i>, le don royal était
-d'une exécution facile; mais pour les immeubles que le parlement
-avait attribués à la couronne et qui y étaient incorporés, il y avait
-des difficultés: il fallait un nouvel arrêt du parlement pour distraire
-du domaine de la couronne le marquisat d'Ancre et Lesigni. Le parlement
-fit d'abord quelque résistance et finit par se rendre.&mdash;<span class="smallc">Dépêche
-vénitienne du 22 août 1617:</span> «Doppo praticato il parlamento
-per l'approbatione del donativo fattole dà S. M. dei beni stabili
-che erano del maresciale d'Ancre, nel che pareva che fosse qualche
-difficoltà perche non inclinava il parlamento ad aprire l'adito
-di smembrare i stati alla corona una volta incorporati ad essa,
-come per la sua sentenza contra il maresciale appare di questi,
-mentre per altra via il Rè haveva modo di premiarlo (Luynes) e riconoscerlo,
-tuttavia questa matina il parlamento hà decretato che ne
-sia infeudato.»&mdash;Quant aux sommes d'argent que le maréchal et
-sa femme avaient placées en Italie, à Florence et à Rome, le nonce
-apostolique nous en donne le chiffre. L'argent de Florence, comme il
-dit, <i>il denaro di Fiorenza</i>, était de deux cent mille écus; Bentivoglio
-<span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
-le savait par Bartolini, l'envoyé florentin. Cet argent avait été
-déposé à Florence au nom de la maréchale et par le moyen d'officiers
-publics, <i>per via d'istromenti publici</i>: le grand-duc ne refusait donc
-pas de le livrer, mais la reine mère le réclamait comme étant à elle,
-bien que sous un autre nom. Nous ne voyons pas trop comment cela
-finit; mais il est certain que la cour pontificale refusa nettement de
-rendre les cent trente mille écus de la maréchale que la France
-redemandait, se fondant sur les droits du fils et des parents, et voulant
-connaître de la sentence du parlement de Paris. Le procureur
-général du parlement, Mathieu Molé, le ministre des affaires étrangères,
-Puisieux, Luynes et le roi, en parlèrent en vain avec force au
-nonce apostolique: on ne put rien tirer de Rome. Voy. Bentivoglio,
-t. I<sup>er</sup>, p. 153, 178, 203, 207, 217, 245 et suiv.</p>
-
-<p class="space">III.&mdash;Il est certain que la reine Anne, qui a tant
-aimé la duchesse de Luynes et la duchesse de Chevreuse,
-commença par un sentiment tout contraire, et qu'elle eut
-assez longtemps de l'humeur et de la jalousie, en voyant
-les empressements de Louis XIII auprès de la belle
-surintendante. Le roi, en effet, au rebours de la reine,
-commença par aimer Marie de Rohan autant qu'il finit
-par la haïr. La jalousie d'Anne d'Autriche n'avait pas le
-moindre fondement et fit place à la plus intime amitié, à
-ce point qu'à la fin de 1620, lorsque la duchesse de Luynes
-accoucha de son unique enfant mâle, la reine voulut rester
-toute la nuit auprès de son amie et la veilla avec la plus
-parfaite tendresse.</p>
-
-<p class="blockquote">
-<span class="smallc">Bentivoglio. Dépêche du 19 décembre 1617.</span>&mdash;«Intendo dà buona
-parte che la regina giovane è in gelosia del Rè, dubitando di qualche
-principio d'amore colla moglie di Louines... Può essere che il Rè
-l'accarezzi più per rispetto di marito che di lei stessa, crescendo ogni
-di più l'affettione del Rè verso Louines.»&mdash;<span class="smallc">Le même, dépêche du
-3 janvier 1618:</span> «Intorno à questi sospetti d'amore del Rè con la
-moglie di Louines ne cessò ogni ombra, e mene hà assicurato il medesimo
-duca di Monteleone (l'ambassadeur d'Espagne).&mdash;<span class="smallc">Le même,
-dépêche du 20 mai 1620:</span> «La regina regnante si strugge di gelosia
-per i favori che il Rè fà alla duchessa di Louines, sebbene la sua
-passione è piuttosto invidia che gelosia, parendo à S. M. che quelle
-dimostrazioni del Rè verso la duchessa cadano à un certo modo in
-suo disprezzo, e dispiacendogli più che altro gli atti della medesima
-<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
-duchessa co' i quali procura anche in presenza della regina i favori
-del Rè. Mà, come si sia, si vede che ella è appassionata ed ultimamente
-si è veduto chiaro il suo dispiacere d'animo. Il padre Arnoldo
-(le confesseur du roi et de Luynes) però ancora di nuovo m'ha
-assicurato della purita del Rè, e che per questo non si può temere
-che frà le Maestà loro siano per nascere disgusti.»&mdash;<span class="smallc">Ambassadeur
-vénitien, dépêche du 29 décembre 1620:</span> «La notte di Natale frà
-l'allegrezza e lo strepito delle campane; la moglie del signor duca di
-Luines hà partorito il primo figliuolo maschio. La regina regnante
-vegliò tutta quella notte e stette sempre à canto di lei.»</p>
-
-<p class="space">
-Il s'en faut bien que Luynes et sa femme aient cherché
-à porter le trouble dans le jeune ménage royal: tout
-au contraire ils travaillèrent à mettre bien ensemble le
-jeune roi et la jeune reine, et, comme nous l'avons dit,
-page 32, c'est à Luynes qu'on doit la tendre intimité qui
-les unit quelque temps. Né en septembre 1601, Louis
-avait quatorze ans lorsqu'en 1615 on le maria avec l'infante
-d'Espagne, qui était du même âge que lui. Une
-juste prudence les sépara d'abord, mais la séparation se
-prolongea au delà de la nécessité, grâce à la timidité du
-jeune roi. Anne était belle et Espagnole; elle souffrait
-d'être négligée; le roi son père s'en plaignait; l'ambassadeur
-d'Espagne, le duc de Monteleone, en fit des représentations,
-et les relations des deux époux étaient devenues
-une affaire d'État. C'est Luynes qui parvint à les rapprocher,
-en secondant les attraits et les coquetteries de la
-jeune reine des remontrances du confesseur, et en osant
-lui-même, au commencement de l'année 1619, faire à
-propos à Louis XIII une sorte de violence. Bentivoglio
-entre ici dans des détails délicats où il nous serait difficile
-de le suivre, et nous nous bornons à renvoyer aux
-pages 157, 240, 242 et 300 du tome <span class="smallc">I</span><sup>er</sup>, et aux pages 10,
-31, 39, 40, 44, 80, 82 et 84 du tome <span class="smallc">II</span>. Citons au moins
-quelques lignes du nonce et de son collègue.</p>
-
-<p class="blockquote">
-<span class="smallc">Bentivoglio, dépêche du 30 janvier 1619:</span> «Il Rè si risolse, venerdi
-notte di 25 venendo verso il sabbato, di congiungersi con la regina....
-<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
-Luines anche egli s'è portato benissimo, perche la notte stessa che
-il Rè ando à dormire con la regina, stando anche tuttavia quasi in
-forze ed in gran contrasto frà se medesimo, Luines lo prese a traverso
-e lo condusse quasi per forza al letto della regina.»&mdash;<span class="smallc">Ambassadeur
-vénitien, dépêche du 27 janvier 1619:</span> «Venerdi, notte passata, 25 del
-corrente, questo Rè christianissimo hà dormito e consummato il matrimonio
-con la regina.»&mdash;<span class="smallc">Dépêche du 5 février:</span> «Louines havendo
-accompagnata la Maestà sua che erà spoliata del tutto quella sera al
-letto della regina, e vedendo egli che il Rè stava pur ancora iresoluto
-se dovesse o no andar à dormire con lei, levò una certa zimarra che
-sua Maestà haveva d'intorno, e stesso con le proprie braccia pigliò il
-Rè e lo getto nel letto, usci poi egli fuori della stanza e serrò la porta.»</p>
-
-<p class="space">Le roi finit par aimer sa femme, et par lui montrer
-même une vivacité de tendresse dont on ne l'aurait pas
-cru capable. Il lui sacrifiait jusqu'à la chasse qui avait été
-jusque-là sa grande passion. Dans une maladie qu'elle fit
-au commencement de 1620, il lui prodigua les soins les
-plus dévoués, et il est certain que tant que vécut Luynes,
-leur union ne connut pas le plus léger nuage. On dit
-même quelque temps que la reine était grosse.</p>
-
-<p class="blockquote"><span class="smallc">Ambassadeur vénitien, dépêche du 5 février 1619:</span> «Il Rè non cosi
-spesso usci alla caccia come faceva,... di cacciatore sollecito è divenuto
-ubidientissimo marito, mutando la crudeltà contra le fiere in amor
-verso la moglie.»&mdash;<span class="smallc">Le même, dépêche du 18 février 1620:</span> «Il Rè
-hà dimostrato sentir incredibil dolore per tal infermità, ne hà dati
-segni e col' star assistente tre giorni e tre notti continue nel fervor
-del male al letto della regina con lagrime agli occhi et altre apparenze
-di vivissimo sentimento e quasi disperazione.»&mdash;<span class="smallc">Bentivoglio,
-dépêche du 12 février 1820:</span> «Non potrei esprimere il dolor grande
-che S. M. hà mostrato... e l'hà fatto apparir con pianti et con altri
-più teneri affetti di vivissimo senso. Non si partiva mai quasi della
-camera della regina e la serviva, porgendole con sua mano con grand'amore
-varie cose che ella doveva pigliare, il che hà edificato incredibilmente
-la corte e tutto questo popolo.»&mdash;<span class="smallc">Le même, dépêche du
-4 décembre 1619:</span> «Di parte molto sicura ho inteso che si stà con
-ferma speranza che la regina sia gravida, il che piaccia a Dio segua
-per beneficio di questo regno. Nel resto ella se governa bene, ed il Rè
-l'ama.»</p>
-
-<p class="space">IV.&mdash;Nous avons rappelé, p. 31, ces paroles de M<sup>me</sup> de
-Motteville: «La duchesse de Luynes était très-bien avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
-son mari.» Sans doute sa beauté et son esprit lui faisaient
-bien des adorateurs, au premier rang desquels était le
-duc de Chevreuse, mais elle répondit à l'amour de son
-mari par un attachement fidèle; elle tenait admirablement
-sa maison; elle était dans le secret de toutes ses affaires,
-et elle l'y assistait.</p>
-
-<p>L'ambassadeur vénitien, dépêche du 14 juin 1620,
-l'appelle «bellissima e gentilissima.» Il nous apprend
-que, lorsque Luynes se décida à tirer de prison le prince
-de Condé, il envoya sa femme porter cette bonne nouvelle
-à Madame la Princesse au bois de Vincennes.</p>
-
-<p class="blockquote"><span class="smallc">Dépêche du 17 octobre 1819:</span> «I passati giorni madama di Louines
-fù al bosco di Vicena à visitare la Principessa, rallegrandosi del suo
-felice parto (la naissance d'Anne-Geneviève de Bourbon, la future
-duchesse de Longueville), e darle pegna di sicura ed indubitata fede
-che, subito giunto il Rè a Parigi, il Principe sarà liberato.»</p>
-
-<p>C'est encore la duchesse de Luynes qui, pendant la
-campagne de 1620, restée à Paris, donnait des nouvelles
-aux ambassadeurs et y représentait son mari. Enfin après
-cette campagne mémorable et les grands succès du duc
-en Normandie, en Anjou, en Guienne et en Béarn, Bentivoglio,
-recommandant au Saint-Père de s'appliquer à gagner
-de plus en plus l'heureux et tout-puissant favori,
-l'engage à faire quelque cadeau de dévotion à sa femme,
-parce qu'elle a sur son mari un pouvoir absolu.</p>
-
-<p class="blockquote"><span class="smallc">Dépêche du 18 novembre 1620:</span> «Qualche corona per la moglie,
-<i>la quale è padrona, si può dire, del marito</i>.»</p>
-
-<p class="space">V.&mdash;L'opinion que nous avons exprimée sur la
-place que Luynes mérite dans l'histoire par sa rupture
-avec la politique tout espagnole de Marie de Médicis et
-du maréchal d'Ancre, par sa ferme résistance aux prétentions
-des Grands en 1620, par l'entreprise formée par lui
-et à demi exécutée de mettre un frein aux perpétuelles
-usurpations des protestants et de les faire rentrer dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span>
-les sages limites de l'édit de Nantes, cette opinion n'est
-point entièrement nouvelle; et sans parler des équitables
-appréciations du P. Griffet, divers auteurs contemporains,
-français et étrangers, cités par Moreri et par Pithon-Curt
-(dans son <i>Histoire de la noblesse du Comté venaissin</i>,
-4 volumes in-4<sup>o</sup> 1743), ont en quelque sorte devancé
-notre jugement sur les services de celui qu'on s'obstine à
-représenter comme un favori de la force du maréchal
-d'Ancre. Voici par exemple un éloge de Luynes, conçu en
-des termes un peu emphatiques, mais qui repose sur des
-faits incontestables, et qui a pour nous l'avantage de se
-rapporter à la fois au duc et à la duchesse.</p>
-
-<p>François Raymond, baron de Modène, gentilhomme du
-Comtat, parent et ami de Luynes, joua sous lui un assez
-grand rôle, remplit d'importantes missions, et occupa la
-charge de grand prévôt de France. Son fils aîné, Esprit
-Raymond, comte de Modène, s'attacha à la fortune du
-duc de Guise, le suivit dans son aventureuse expédition,
-de Naples, comme mestre de camp général, déploya, ainsi
-que son héros et son chef, une rare valeur, fut fait prisonnier
-avec lui, resta deux ans dans les fers, et à son
-retour en France écrivit l'histoire de ce brillant et malheureux
-fait d'armes: <i>Histoire des révolutions de la ville
-et du royaume de Naples, composée par le comte de Modène</i>.
-Il y en a deux éditions, l'une in-4<sup>o</sup>, de 1666 à 1667,
-l'autre in-12, en trois volumes, en 1668. Le comte de
-Modène était aussi galant que brave. Il fut l'amant de
-la Béjart et le père de la femme de Molière. Il aimait les
-lettres, particulièrement la poésie, et il a laissé des sonnets,
-des odes, et toute sorte de pièces de vers qu'a publiées
-en 1825 M. de Fortia d'Urban: «<i>Supplément aux
-diverses éditions des &oelig;uvres de Molière, ou Lettres sur la
-femme de Molière, et Poésies du comte de Modène son beau-père.</i>»
-L'<i>Histoire des révolutions de Naples</i> n'est point
-<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
-sans mérite; elle est dédiée à M<sup>me</sup> de Chevreuse; et nous
-allons donner ici les principales parties de cette dédicace,
-qui n'a pas été assez remarquée.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">A MADAME, MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.</p>
-
-<p>Madame, les bontés que Votre Altesse témoigna à feu mon père
-pendant la vie de M. le connétable de Luynes, et la vénération que j'ai
-toujours eue pour tant de merveilleuses qualités que l'Europe admire
-en la grandeur de vostre âme, m'obligent de vous supplier très-humblement
-d'agréer que vostre nom éclate à l'entrée de cet ouvrage.
-J'espère faire connoistre combien me doit estre précieuse la mémoire
-d'un connétable à qui nostre maison est si redevable. Je veux le témoigner
-au digne objet de son amour, et en lui dédiant cette histoire
-apprendre à toute la terre les grands services que cet illustre favori
-rendit en peu de temps à la France. Quelques louanges que l'on ait
-données aux ministres qui l'ont suivi, et que le feu roi prit après lui
-pour la conduite des affaires de son Estat, on peut dire sans flatterie
-que ce fut M. le duc de Luynes qui aplanit et qui ouvrit la voie glorieuse
-par laquelle, en marchant sur ses pas, ils trouvèrent heureusement
-tant de matières de victoires et tant de sujets de conquêtes.
-En effet, chacun sait que lorsque ce digne favori fut appelé dans les
-affaires par son adorable maître, la France n'étoit pas en estat de
-former aucune entreprise advantageuse hors de chez elle, ni d'oser
-s'éloigner de ses frontières. Elle avoit dans ses entrailles un ennemi
-aussi puissant et aussi redoutable qu'il estoit artificieux et
-caché, et qui par conséquent obligeoit le ministre à veiller et à
-demeurer incessamment sur ses gardes. Chacun sçait en quelle
-assiette estoit alors cette grande et formidable faction qui, sous couleur
-de réformer l'Église, avoit divisé l'Estat, et qui, feignant dès
-sa naissance de ne se vouloir établir que sur les débris des autels,
-fit voir au sortir du berceau qu'elle ne fondoit son repos que sur les
-ruines du thrône... Elle l'a bien fait paroistre par ces longues et
-funestes guerres civiles qui ont affligé le royaume, pendant lesquelles
-le parti, après avoir en tant de rencontres osé mesurer son épée avec
-celle de ses souverains, les contraignit non-seulement de lui pardonner
-ses révoltes et de lui accorder la paix, mais encore de lui
-donner pour sa plus grande sûreté beaucoup de villes importantes
-que l'on nomma place d'otage... Il y a beaucoup d'apparence que
-cette turbulente faction, qui ne couvoit dans son repos que des troubles,
-eust infailliblement enfanté quelque révolte générale, si ce judicieux
-connétable n'eust prévenu par sa prudence le coup dont elle menaçoit
-l'autorité royale et la tranquillité publique. Bien qu'il eust beaucoup
-de choses à craindre en cette hardie et glorieuse entreprise où il avoit
-<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
-sujet d'appréhender non-seulement un grand parti qui eut autrefois
-la témérité d'aller attaquer les monarques jusqu'aux portes de leur
-ville capitale, mais encore une infinité de malcontents qui le pouvoient
-favoriser ouvertement ou sous-main, aussi bien que les
-estrangers qui n'estoient pas moins à craindre par l'intérest qu'ils
-avoient de maintenir la division de ses Estats, il forma néantmoins
-ce digne projet avec tant de sagesse et l'exécuta avec tant de résolution
-et de diligence, qu'en faisant connoistre aux esprits pacifiques
-qu'il n'en vouloit qu'à la rébellion et non à la religion, il divisa prudemment
-ce grand parti et détruisit la faction avant qu'elle eust eu
-le moyen et le loisir de se défendre... C'est une merveille que l'on ne
-sçauroit assez admirer, et qui, rétablissant nos rois dans leur première
-authorité, rétablit la religion catholique en plusieurs provinces
-et en plusieurs villes d'où son exercice estoit banni depuis longtemps.
-C'est, madame, à ce grand connétable que la France est redevable
-d'un si avantageux bienfait. Ce fut lui dont la piété, secondant celle
-de son maître, vengea cette mère dont nos rois sont les fils aisnés.
-Ce fut lui le premier qui, faisant marcher son souverain par tous les
-lieux où sa présence estoit nécessaire, fit voir combien le visage d'un
-prince est formidable aux séditieux, et que bien souvent sa personne
-toute seule fait plus d'effet qu'une grande et puissante armée. Enfin,
-ce fut lui qui, ayant détruit ce redoutable corps en tranchant cette
-quantité de bras qu'il avoit dans le Béarn, dans l'Anjou, dans le Poitou,
-dans la Guyenne et dans tout le reste du royaume, donna le
-moyen à ce grand cardinal qui vint après lui, non-seulement de
-prendre La Rochelle, mais encore d'employer avantageusement toutes
-les forces d'un Estat puissant, réuni et soumis aux volontés de son
-roi, dans les pays estrangers, pour l'exécution de tant de glorieux desseins
-qui ont fait révérer la France jusqu'au bout de l'univers. Certes
-tous les bons François ont sujet de se louer de ce digne favori et
-de bénir à jamais son admirable et innocente conduite. Je l'appelle
-admirable, d'autant que sans beaucoup de bruit ni de dépense elle
-rendit nos rois maistres de leur Estat, et innocente parce que, n'ayant
-ni d'amour ni de haine que suivant les intérests de son maistre, il
-ne se servit jamais de son crédit pour satisfaire ses passions. Mais,
-madame, s'il est véritable qu'il ait mérité des louanges immortelles,
-il est certain que vostre Altesse en mérite autant et peut-estre encore
-plus, puisque l'on peut dire que la piété, la valeur et le bonheur de
-son roi contribuèrent beaucoup à sa gloire, mais que celle que vostre
-rare et intrépide vertu s'est acquise en luttant sans cesse contre l'envie
-et contre la fortune est toute à vous sans que personne y puisse
-prétendre aucune part... Aussi, madame, cette gloire que vostre invincible
-génie obtint sur ces deux ennemies de l'innocence et du mérite
-est sans égale, et tous les siècles passés ne sauroient former
-<span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
-un exemple tel que celui que vous avez fait voir au vostre. Je m'arresterois
-volontiers sur cette matière si l'Europe n'avoit connu vos
-glorieuses infortunes, au sort desquelles le ciel, après avoir fait cesser
-les vents impétueux qui vous ont tant menacé du naufrage, vous
-fit enfin revenir au port désiré. Daignez donc agréer, madame, cet
-ouvrage que je me donne l'honneur de vous présenter. Je serois ravi
-de pouvoir, par des marques plus efficaces, vous faire paroistre mon
-zèle, mais la fortune qui me lie depuis tant d'années les bras ne me
-laisse rien que l'usage d'un c&oelig;ur dont toutes les pensées et tous les
-v&oelig;ux auront toujours pour but la passion de faire voir à tout le
-monde que je suis et veux estre toute ma vie, madame, de Vostre
-Altesse le très-humble et très-obéissant serviteur,</p>
-
-<p class="signature">Le comte de <span class="smallc">Modene.</span></p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="normal"><a id="NOTES_DU_CHAPITRE_II"></a>NOTES DU CHAPITRE II</h2>
-<p>Dans ce chapitre, les deux points importants sont:
-1<sup>o</sup> les intrigues de Buckingham en Angleterre, où M<sup>me</sup> de
-Chevreuse a été mêlée par Holland; 2<sup>o</sup> la conspiration de
-1626, à laquelle M<sup>me</sup> de Chevreuse a pris une si grande
-part, et qui porte très-improprement le nom de conspiration
-de Chalais, quoique celui-ci n'y ait joué qu'un rôle
-secondaire, mais parce qu'il y a laissé sa tête. Rassemblons
-sur ces deux points les pièces nouvelles sur lesquelles
-est fondé notre récit.</p>
-</div>
-
-<p class="subh">I<br />
-<span class="small">INTRIGUES D'ANGLETERRE.</span></p>
-
-<p>Établissons bien d'abord les rôles officiels de tous les
-personnages. L'ambassadeur ordinaire d'Angleterre en
-France sous Jacques I<sup>er</sup> et sous Charles I<sup>er</sup> était Goring, qui
-fut fait baron en 1625, à l'occasion du mariage. Henri Rich,
-lord Kensington, avait été envoyé en France dès 1624
-par le roi Jacques, comme ambassadeur extraordinaire,
-<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
-pour traiter l'affaire du mariage, et on lui avait adjoint
-pour cette même affaire, et sur sa demande, le comte
-de Carlisle. Tous deux avaient aussi reçu leur récompense:
-milord Rich avait été nommé comte de Holland,
-et le comte de Carlisle avait eu la Jarretière. L'ambassadeur
-français en Angleterre était d'abord le comte de
-Tillières, qui n'avait pas fort bien réussi; on l'avait remplacé
-ou soutenu par le comte d'Effiat, depuis maréchal
-et surintendant des finances, le père de Cinq-Mars, qui
-lui-même, plus tard, en 1626, avait été remplacé par le
-comte de Blainville. Outre l'ambassadeur ordinaire, le
-duc de Chevreuse, grand chambellan de France, accompagnait
-la nouvelle reine d'Angleterre, au nom du roi son
-frère, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire; et il avait
-avec lui sa femme, alors encore surintendante de la maison
-de la reine, qui avait été autorisée à suivre son mari et à
-escorter Madame, au moins jusqu'à la frontière de France;
-il paraît qu'elle avait pris sur elle et obtenu à grand'peine
-de M. de Chevreuse d'aller jusqu'à Londres. Le duc, par sa
-naissance et sa magnificence, était fort propre à la grande
-représentation, mais les affaires étaient en d'autres mains.
-La nouvelle reine eut d'abord pour confesseur le père de
-Berulle, fondateur et supérieur de l'Oratoire, l'homme de
-la reine mère et encore celui de Richelieu; il avait été
-remplacé de bonne heure par un autre père de l'Oratoire,
-le père de Sanci, de la maison de Harlay. Le chef
-de la maison ecclésiastique de la reine était l'évêque de
-Mende, un peu parent de Richelieu, qui avait toute sa
-confiance, et correspondait avec lui. L'ambassadeur ordinaire
-avait ordre de s'entendre avec l'évêque, et ils devaient
-agir de concert. La grande affaire était l'établissement de
-la jeune reine, selon les conventions et stipulations de
-son contrat de mariage. Enfin Charles I<sup>er</sup>, comme son
-père Jacques, s'efforçait d'intéresser la France au sort du
-<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
-prince Palatin du Rhin, son beau-frère, qui pour avoir
-prétendu à la couronne de Bohème avait fini par perdre
-ses États, que Charles I<sup>er</sup> travaillait à lui faire rendre par
-la diplomatie ou par la guerre.</p>
-
-<p>Cela posé, on s'oriente aisément dans une précieuse
-correspondance de Richelieu avec d'Effiat, Blainville,
-le père de Sanci et l'évêque de Mende, dont on trouve
-des extraits aux archives des affaires étrangères, dans le
-fond si souvent cité par nous, <span class="smallc">France,</span> en un volume
-relié en vert, séparé du reste de la série, sans numéro
-d'ordre, mais portant ce titre: de 1624 à 1627; à ce volume
-séparé, il faut joindre, dans la série <span class="smallc">France,</span> les
-t. XXXVII, XXXVIII, XXXIX et XL, qui se rapportent aux
-années 1625 et 1626.</p>
-
-<p>Henri Rich, comte de Holland, était insinuant, flatteur,
-courtisan et diplomate habile. Il avait fort réussi en France
-et avait d'abord été assez bien avec Richelieu. Mais il était
-par-dessus tout dévoué à Buckingham. Dans le volume
-précité on rencontre divers billets polis de Holland au
-cardinal, sans aucune importance; nous en possédons un
-qui n'est point aux archives des affaires étrangères, et
-qui, comme nous l'avons dit, p. 51, montre avec quel soin
-Holland relevait auprès de Richelieu les mérites et les
-services de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Le billet est autographe,
-en français, fort incorrect, comme on le pense bien; il
-n'est pas daté, mais il est évidemment de 1625; le cachet
-est intact ainsi que les soies vertes.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">A MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR LE CARDINAL DE RICHELIEU.</p>
-
-<p>«Monseigneur, le retour de monsieur de Montegue (<i>sic</i> pour Montaigu)
-a été délayé (différé) et embarrassé, comme déjà vous avés sçu;
-mais asteure (à cette heure) il part avecque les résolutions du roi qui,
-nous espérons, vous seront agréables, come ont esté à Sa Majesté et
-à la reine les nouvelles de votre générosité envers leur cousine,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, une action si noble qu'elle ajoute à votre gloire
-et sert à vos serviteurs; car toute cette court qui a esté honorée de
-<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-la présence et cognoissance de cette dame la juge aussi bonne que
-belle, allant en perfection et égualité ensemble (<i>sic</i>). Pour moi, monseigneur,
-j'ai receu par M. de Montegue tels témoignagnes de votre
-faveur et estime qu'ils m'obligent d'être tous les jours de ma vie,
-monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.</p>
-
-<p class="signature"><span class="smallc">«Hollande</span><a id="FNanchor_365" href="#Footnote_365" class="fnanchor">&nbsp;[365]</a>.»</p>
-</div>
-
-<p>Mais Richelieu n'était pas dupe de Holland et de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et, malgré tous ces beaux semblants,
-ses fidèles agents l'avertissaient de toutes les intrigues qui
-se formaient en Angleterre, et contre la jeune reine et
-contre la France.</p>
-
-<p class="subh">Année 1624. <span class="smallc">France</span>, 1624-1627.</p>
-
-<p class="blockquote"><span class="smallc">Lettre de d'Effiat, de juillet.</span> Rich avoit demandé à la cour son
-ami, le comte de Carlile, pour achever l'&oelig;uvre commencée; maintenant
-ils sont divisés.&mdash;<span class="smallc">Le même, 28 aout.</span> Rich a écrit en Angleterre
-qu'il a vu le cardinal, lequel lui avoit demandé s'il aimoit mieux que
-le comte de Tillières retournât ou que d'Effiat demeurât. Rich a rendu
-ici un compte fidèle des honneurs que le roi, la reine mère et le cardinal
-lui ont faits.&mdash;<span class="smallc">Le comte de Holland a Richelieu, 25 octobre.</span>
-Il se plaint qu'on ne veut pas s'engager sur l'affaire du Palatinat que
-le prince de Galles a fort à c&oelig;ur.&mdash;<span class="smallc">D'Effiat, 24 novembre.</span> Le roi
-d'Angleterre dit qu'ayant fait Rich comte de Holland et donné la
-Jarretière au comte de Carlisle en considération du mariage, le roi
-de France ne peut pas ne pas donner le cordon à d'Effiat, son ambassadeur.</p>
-
-<p class="subh">Année 1625. <span class="smallc">France</span>, t. XXXVII.</p>
-
-<p class="blockquote">
-<span class="smallc">RICHELIEU A D'EFFIAT, DU 10 MAI</span>: «Carlile et Holland connaissent
-mal la France.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 20 juillet, l'évêque de Mende</span>,
-quand M<sup>me</sup> de Chevreuse était encore en Angleterre: «On sçait
-ses mauvais déportemens, sa coquetterie, et les faiblesses de son
-mari.»&mdash;<span class="smallc">Aout, billet en chiffre de l'évêque de Mende</span>: «M<sup>me</sup> de
-Chevreuse doit faire ses couches en Angleterre, et pendant qu'elle
-dit qu'elle veut s'en aller, elle fait sous main que le roi d'Angleterre
-lui défend de partir.»&mdash;<span class="smallc">Autre lettre a l'évêque de Mende</span>, du même
-mois, sur le même sujet: «Elle est logée chez lord Holland. La faiblesse
-du mari est si grande qu'on en a honte. Elle pleura beaucoup à
-Boulogne lorsque son mari dit qu'elle ne passeroit pas. Elle est cinq
-ou six jours avec Buckingham, et ne voit pas la reine un quart
-<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-d'heure. Chaque jour elle et la maréchale de Thémines mangent de
-la chair publiquement.»&mdash;<span class="smallc">Le même</span>, en chiffre et du commencement
-d'août: «On n'a pas de plus grand ennemi que Buckingham.
-Il tâche de mettre mal la reine dans l'esprit du roi. La reine,
-d'un autre côté, ne fait pas ce qu'elle peut pour gagner le roi qui
-est amoureux d'elle. Elle ne le voit point ou ne le voit que malgré
-elle. Buckingham veut placer sa s&oelig;ur auprès de la reine. C'est
-un esprit dangereux; elle est aux gages des ministres, et elle pourra
-gâter l'esprit de la reine. Effiat part demain avec les vaisseaux (vaisseaux
-français que les Rochellois avaient pris et conduits en Angleterre,
-chap. <span class="smallc">II</span>, p. 56). Chevreuse sur la fin s'est porté avec courage.»&mdash;<span class="smallc">Richelieu
-a M. de Blainville</span> qui succédait à d'Effiat, <span class="smallc">10 ET 11 NOVEMBRE</span>:
-«Les Anglois semblent n'avoir de chaleur que quand il faut
-prendre un parti préjudiciable à la France... La France pourroit bien
-s'accommoder avec l'Espagne plutôt que de souffrir les hauteurs
-de Buckingham. M. de Chevreuse lui en a écrit. Enfin, on peut faire
-connoître à Buckingham que, s'il veut aller en France, il faut qu'il
-fasse exécuter les articles du mariage, qu'autrement il n'y sera pas le
-bien venu. Tel est encore le naturel des Anglois, que si on parle bas
-avec eux il parlent haut, et si on parle haut ils parlent bas.»&mdash;<span class="smallc">13 DÉCEMBRE.</span>
-Lettre commune de Blainville et de l'évêque de Mende. Ils
-justifient leur conduite énergique et accusent celle de d'Effiat et de
-M. de Chevreuse: «Avec les Anglois, il faut agir avec vigueur.»</p>
-
-<p class="subh">Année 1626. <span class="smallc">France</span>, 1624-1827.</p>
-
-<p class="blockquote">
-<span class="smallc">Lettre de blainville, 26 janvier 1626</span>: «Buckingham offrit hier à
-la reine d'Angleterre de la faire entrer au conseil et de lui donner part
-aux affaires. La reine d'Angleterre s'en excusa, par l'avis de Blainville,
-sur son âge et parce qu'elle n'entend point la langue; elle pria Buckingham
-de lui conserver cette bonne volonté pour d'autres occasions
-et de lui laisser la disposition de sa maison et qu'on ménageât un peu
-plus les catholiques. Blainville croit que Buckingham tendoit plus d'un
-piége à la reine, qu'il vouloit la rendre odieuse et avoir aussi le moyen
-de la voir plus souvent. Buckingham est inquiet à cause de la tenue
-du parlement. Les Anglois voient avec peine les préparatifs que fait le
-marquis de Spinola, déclaré amiral de ces mers sous le roi d'Espagne.
-L'ambassadeur de Savoie dit que son maître engagera si bien les
-affaires dans le Milanais, que le roi sera obligé de faire la paix avec
-les Huguenots. Les armements que la France fait ne sont pas inutiles.
-Le traité fait par le feu roi d'Angleterre et celui de France, par lequel
-il n'est pas permis à un des deux rois d'assister les rebelles de l'autre,
-va finir. Il envoie la proclamation publiée le jour précédent contre
-les catholiques; il l'appelle leur extrême-onction et croit qu'il la faut
-faire voir au comte d'Holland.»</p>
-
-<p class="blockquote"><span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
-<span class="smallc">5 MARS.</span>&mdash;Lettre commune de M. de Blainville et de l'évêque de
-Mende. «Intelligence de Buckingham en France. Courriers qui lui viennent,
-et qui gâtent tout et décréditent les ministres du roi. Buckingham
-et ses partisans ne sont venus à des accommodements secrets que
-parce qu'on leur a fait connoître la faiblesse et la force de la France.»</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="smallc">L'évêque de mende, 2 avril</span>: «Il a trouvé les affaires fort brouillées
-à son retour de France. Il a engagé Buckingham à rendre visite
-à M. de Blainville dont la vanité est grande. Le parlement persiste
-dans la résolution de ruiner le duc. Le roi se voit obligé à le défendre.
-Le duc a voulu sacrifier les catholiques, croyant appaiser le parlement,
-et feroit souvent le même sacrifice s'il lui avoit réussi.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Le même, mai</span>: «Buckingham est accusé par Bristol d'avoir fait
-mourir le feu roi d'Angleterre. C'est un artifice des Anglois pour lier
-les mains au roi. Buckingham se flatte que s'il est condamné par la
-chambre basse, il sera absous par la haute, et il se trompe. On
-accuse Carlile, Holland, etc.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 24 mai</span>: «On poursuit
-vivement Buckingham. Le roi est allé au parlement déclarer que
-Buckingham n'a rien fait que par son ordre, et il a fait arrêter deux
-gentilshommes qui avoient parlé contre lui, ce qui a fort aigri le parlement,
-qui ne veut plus travailler qu'on ne mette ces deux hommes
-en liberté. Si le roi les rend, il perd son crédit. Le parlement est résolu
-de déclarer Buckingham auteur des désordres qui sont entre le roi et
-le peuple, et charge le comte d'Arondel de le poursuivre. Mende a
-dit à celui-ci que la reine ne désapprouveroit pas sa conduite, et à
-l'autre (Buckingham) que s'il rompoit avec les parlementaires il
-trouveroit des voisins qui l'assisteroient. Les catholiques sont persuadés
-que leur salut dépend de cette division. Si on ne tend les
-bras à Buckingham, il se hâtera de faire la paix avec l'Espagne. Il
-promet de donner dans peu de jours quelque satisfaction pour les catholiques.
-On a délivré commission pour les domaines de la reine.»&mdash;<span class="smallc">Le
-même, 25 mai</span>: «Buckingham, croyant pouvoir justifier l'emprisonnement
-des deux gentilshommes, a fait opiner la chambre
-haute. Holland est le seul qui ait parlé pour lui. Carlile s'est tu; tous
-les autres ont été contre. La même chambre, malgré les brigues du
-duc, a donné un avocat à Bristol. Les juges, assemblés pour savoir
-si les rois pouvoient être dénonciateurs ou témoins, et étant sur le
-point de prononcer que non, il les a empêchés de prononcer. Il y a
-des choses si infâmes, si sordides dans les accusations de Bristol
-contre le duc, qu'on n'ose les écrire. On croit que Bristol sortira
-glorieux et que Buckingham succombera.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Le même, 6 juin</span>: «Il a fait voir à Buckingham la compassion
-qu'a le cardinal pour sa fortune, et il a, à la prière de Buckingham,
-fait connoître au roi d'Angleterre qu'il ne devoit jamais l'abandonner,
-et que c'étoit plutôt le roi qu'on attaquoit que le favori. On a mis en
-<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
-liberté les deux membres de la chambre basse. Le sieur George Eliot
-étant élargi a parlé d'une manière encore plus offensante contre le
-duc qu'il n'avoit fait. Le parlement demande le rappel du comte
-d'Arondel ou qu'on découvre ses crimes. Le roi vient de faire deux
-barons, Goring et Carleton.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 11 juin</span>: «On a élargi
-Arondel. Buckingham croit l'avoir gagné et il se trompe; il n'a pu
-porter le roi à rompre le parlement. Le roi d'Angleterre a tenu conseil
-avec Buckingham, Carlile, Holland et autres ministres pour
-savoir si on romproit le parlement ou si on le continueroit; quelques-uns
-ont été d'avis qu'il n'y avoit point d'autres moyens de sauver
-Buckingham que de casser le parlement. Buckingham a dit que le
-dessein étoit hardi dans la nécessité où l'on étoit et qu'il ne vouloit
-pas pour ses intérêts particuliers hasarder l'autorité de son maître.
-On a ajouté que la rupture du parlement pourroit entraîner la ruine
-des Huguenots en France, parce que le roi de France, connoissant
-la faiblesse de l'Angleterre, ne manqueroit pas de les attaquer. La
-résolution est prise de continuer, et s'ils peuvent obtenir des subsides
-du parlement, ils s'en serviront pour le ruiner. Le dessein étoit,
-si les affaires avoient réussi dans le parlement, de chasser les François
-et de porter la guerre en France, ce qu'ils feront dès qu'ils en
-auront le moyen, tant ils sont irrités de la paix de La Rochelle, du
-traité de Monçon conclu avec l'Espagne, de l'arrêt de leurs marchandises.»&mdash;<span class="smallc">Le
-même, 24 juin</span>: «Envoie copie de la lettre que le roi d'Angleterre
-écrit à la chambre basse pour la presser de régler les subsides.
-La chambre a répondu avec audace et mépris qu'il falloit
-auparavant leur faire justice sur les griefs qu'elle avoit présentés
-contre Buckingham. On parle de casser incessamment le parlement.
-Un courrier de Savoie, arrivé depuis vingt-quatre heures, donne espérance
-d'éluder la paix par ses artifices. Le roi d'Angleterre est fort
-piqué de ce qui s'est dit dans le traité de Monçon que, si les alliés
-refusent les conditions équitables, les deux rois s'uniront pour les y
-contraindre. Mais ce prince devroit se piquer davantage du refus
-absolu qu'on lui fait de lui donner des subsides. Il ne peut digérer
-la paix de La Rochelle et l'arrêt des vaisseaux et marchandises d'Angleterre;
-il en parle avec chaleur. Le parlement proteste contre le
-duc de Buckingham comme auteur des divisions entre le roi et son
-peuple. On ne peut pousser plus loin la persécution contre les catholiques.
-Les prisons sont devenues des couvents de religieuses. Mende
-écrit qu'il a vu Buckingham en pleurs aux pieds de son maître. Si le
-roi d'Angleterre casse le parlement, il faut qu'il en convoque un autre
-six semaines après, n'ayant pas de quoi subsister. Bristol a donné de
-nouvelles charges contre Buckingham, et son fils a donné une relation
-touchant de qui s'est passé en Espagne toute contraire à celle de
-Buckingham.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 26 juin</span>: «Le roi a cassé son parlement
-<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
-parce que le lendemain les deux chambres s'unissoient pour porter
-la sentence contre le duc. Jamais prince n'a été plus haï ni dans une
-plus grande nécessité que le roi d'Angleterre. Le duc peut bien différer,
-mais non pas éviter sa perte. Mende veut le porter à rompre avec
-le parlement afin de donner, par ce moyen, le temps de respirer aux
-catholiques. On poussoit Buckingham sur l'affaire d'Espagne. Bristol
-a été envoyé à la Tour; on lui a offert son pardon, il l'a refusé disant
-que le pardon n'étoit que pour les coupables. Le comte d'Arondel
-est relegué dans sa maison avec toute sa famille. Le roi d'Angleterre
-a arraché des registres la déclaration, autorisée de sa main, de
-l'alliance d'Espagne, et celle de la chambre basse qui proteste que
-les impositions faites sans son ministère sont de pures violences.»&mdash;<span class="smallc">Le
-même, 28 juin</span>: «Il a écrit par Montaigu ce qui s'est passé
-depuis la rupture du parlement. Londres a refusé un million qu'on
-lui demandoit à emprunter. On demandoit aux aldermans à chacun
-50,000 fr., ce qu'ils ont refusé. On a donné à Hamilton le commandement
-de quarante vaisseaux, il l'a refusé. Le garde des sceaux a
-ordonné à Bristol de se préparer à répondre; Bristol pourra demander
-son renvoi où le procès a été intenté. Tout cela aigrit le peuple contre
-Buckingham.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Le même, 4 juillet</span>: «Il a écrit par Montaigu, par ordre du roi
-d'Angleterre, le lendemain que le parlement fut cassé. Le roi assembla
-un grand conseil pour faire autoriser les impositions sur le peuple.
-Personne n'en ose ouvrir la bouche. On envoie par les provinces des
-lettres royales qui ne font que trop connaître la misère de la cour.
-On ne croit pas qu'ils gagnent beaucoup par cette quête. On a voulu
-faire des emprunts dans Londres, on n'a eu que des refus. Cependant
-Montaigu croit que dans peu le roi sera au-dessus de ses
-affaires et qu'il sera craint et redouté plus qu'aucun autre. Buckingham
-veut se faire absoudre par la chambre de l'Étoile. On ne croit pas
-qu'il y ait des personnes assez hardies pour le décharger des accusations
-de la chambre basse. Le roi d'Angleterre donne de bonnes paroles
-pour les catholiques, et en même temps il donne des commissions
-pour les poursuivre. Buckingham dit que les promesses en leur faveur
-n'ont été faites que pour endormir le pape. On doit s'en plaindre et
-les menacer de ne pas s'engager pour les affaires d'Allemagne. Il est
-important de faire connaître aux catholiques qu'on ne les abandonne
-pas. On tâchera de tirer d'eux une somme considérable. Mais Mende
-ne leur conseille pas de rien donner. Montaigu va solliciter le payement
-des 400,000 écus. Il dira que la reine a ses domaines, ce qui
-n'est pas. Jamais princesse n'a été plus maltraitée. Le comte de Carlile
-a conté à Mende les discours que Monsieur lui a faits, si pleins de
-haine et de mépris pour le roi que par respect on n'ose les écrire. Les
-dames du cabinet d'en haut (évidemment M<sup>me</sup> de Chevreuse, la maréchale
-<span class="pagenum"><a id="Page_351"> 351</a></span>
-Ornano, la reine Anne) tiennent les Anglois fidèlement avertis.
-On dit Monsieur et la reine en bonne intelligence.»&mdash;<span class="smallc">Réponse du
-cardinal, 10 juillet</span>: «Si les Anglois mettent des impôts sur les marchandises
-de France, on en mettra en France sur celles d'Angleterre.
-On fera ce qu'on pourra pour soulager les catholiques. On laisse à
-Mende de se roidir ou de se relâcher sur ce qui concerne la maison de
-la reine.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 16 juillet</span>: «On a quelque lumière que les
-Anglois veulent se prévaloir des mécontentements de Monsieur et faire
-déclarer les Rochelois en sa faveur. L'ambassadeur de Savoie est le
-principal promoteur de cette affaire. On a surpris un paquet de M<sup>me</sup> de
-Rohan, la mère, qui excite le sieur de Soubise, son fils, qui est retiré
-en Angleterre, à faire du pis qu'il pourra. Il faut tâcher de découvrir
-sur cela tout ce qu'on pourra. On a découvert de grandes cabales par
-la prise de Chalais: on fera ce qu'il faut pour y remédier.»</p>
-
-<p><span class="smallc">L'ÉVÊQUE DE MENDE PAR COURRIER EXTRAORDINAIRE</span>: «La ville de
-Londres accorde 200,000 livres, monnaie de France, au roi d'Angleterre.
-Le roi d'Angleterre s'approprie les deux tiers des biens des catholiques.
-On a retranché douze tables dans sa maison. On a envoyé
-dans les provinces affermer certaines viandes, de même que les charrettes,
-ce qui ne produira pas 40,000 écus par an, et rallume la haine
-contre le gouvernement. On a tenu conseil sur l'emploi de la flotte.
-Les uns vouloient qu'on l'envoyât à la rencontre de la flotte d'Espagne;
-les autres qu'elle demeurât sur les côtes pour interrompre le commerce;
-un troisième a conseillé de l'employer à reprendre les îles
-que les Rochelois ont perdues, assurant Buckingham que c'étoit
-le moyen de se faire absoudre par le parlement. Buckingham a fait
-mine de rejeter ce conseil et a consulté en même temps le moyen
-de l'exécuter. Le comte d'E. partira le 25 avec douze vaisseaux, et
-Buckingham, trois semaines après, avec les vingt-huit autres. Ils n'ont
-pas de vivres pour deux mois. Le roi d'Angleterre attend de grands
-effets de l'intelligence qui est entre Monsieur et la reine, et que presque
-toute la cour conspire à ce dessein. Buckingham entretenoit le roi
-d'Angleterre de la correspondance qui est entre le cardinal et M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, et qu'elle le caresse à deux fins: l'une pour éviter l'éloignement
-dont elle est menacée; l'autre pour couvrir ses intrigues. La
-reine d'Angleterre a fort protégé Buckingham pendant le parlement,
-et pour reconnaissance il n'est jour que lui et Carlile ne fassent tous
-leurs efforts pour irriter le roi d'Angleterre contre elle. Ils vont lui
-donner un parfumeur de Lombardie pour maître d'hôtel; la reine a
-prié le roi de ne la pas obliger à le recevoir. On lui a donné pour
-dames du lit la duchesse de Buckingham, la comtesse d'Amblie, la
-marquise d'Hamilton, les comtesses de Carlile et d'Holland. On a mis
-ce nombre afin d'exclure les dames françoises du carrosse. La reine
-a demandé la duchesse de Lenox et la comtesse d'Arondel. On n'a
-<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
-point reçu la duchesse de Buckingham. La reine a prié qu'on ôtât la
-comtesse de Carlile, ce qu'elle n'a pu obtenir. On a aussi nommé un
-officier pour auditeur des domaines. Tout cela se fait pour éloigner
-les François et pour placer les valets et les créatures de Buckingham.
-Carleton va ambassadeur extraordinaire en France pour le fait des
-domaines. Il est nécessaire de lui faire sentir fortement le peu de
-satisfaction qu'a le roi des mauvais traitements qu'on fait à la reine,
-sa s&oelig;ur. Carlile et Buckingham tâchent de donner des maîtresses au
-roi, et on croit qu'ils lui ont fait voir la comtesse d'Oxford.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Le même, 26 juillet</span>: «Rien n'est plus extravagant que les Anglois.
-Buckingham, qui ne juroit que par Mende, veut absolument chasser
-les François. On est très-fâché du mariage de Monsieur (avec M<sup>lle</sup> de
-Montpensier), parce qu'on croit toutes les cabales finies. La flotte étoit
-préparée contre la France et Soubise avoit ordre de se joindre aux
-Rochellois avec six vaisseaux qu'on tenoit tout prêts. Les agents de
-Savoie sont les principaux boute-feux. Les Anglois ont promis toute
-sorte de secours à ceux de La Rochelle pour reprendre les îles. Jamais
-temps ne fut plus propre pour attaquer La Rochelle. Les Anglois ne
-sont en état nullement de la secourir. Le comte de Tillières passe en
-France sous le prétexte d'aller faire un compliment sur le mariage de
-Monsieur, mais en effet pour représenter l'état où l'on est.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Le même, 2 août</span>: «Le duc de Buckingham songe fort à passer
-en France. La passion qu'il a pour les dames cause beaucoup d'extravagances
-et le cabinet d'en haut trouble fort les affaires.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Le même, de la fin de juillet ou du commencement d'août</span>: «La reine
-envoie Tillières en France. On a mis, par force, quatre dames du lit
-auprès d'elle. On nie qu'on ait donné promesse de soulager les catholiques.
-On tâche d'étonner la reine pour lui faire changer de domestiques
-et ensuite de religion. Ils voudroient faire la paix avec l'Espagne
-et ils ont chargé Gondomar de leurs propositions. Il faut traverser
-cette paix dont Carleton doit faire quelque ouverture. Les Anglois
-en veulent particulièrement au cardinal, persuadés que, pendant son
-ministère, ils ne pourront pas jeter en France les divisions qu'ils ont
-projetées. Ils n'ont armé qu'afin de donner plus de hardiesse aux
-mécontents de la cour de prendre les armes. Soubise, par ordre du
-roi d'Angleterre, a envoyé à La Rochelle promettre que Buckingham
-iroit lui-même avec sa flotte les secourir. Cependant ils n'ont que
-douze vaisseaux. Ils en arrêteront vingt-deux marchands, en cas que
-La Rochelle accepte leurs offres. Carleton va pour demander l'éloignement
-des François. Il faut lui répondre fortement jusqu'à le menacer
-d'une rupture. Ils ne sont pas en état de rien faire sans la tenue
-d'un parlement, et le parlement est la ruine de Buckingham. Soubise
-n'a point de chausses ni le duc de quoi lui en donner. Celui-ci a toujours
-la fantaisie d'aller en France.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 10 août</span>: «Il envoie
-<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
-un gentilhomme donner avis qu'on a signifié à tous les François
-ordre de se retirer, sans leur permettre de voir ni le roi ni
-la reine d'Angleterre. La reine est pénétrée de douleur. Cette résolution
-a été prise depuis le retour de Montaigu et sur l'assurance
-qu'il a donnée qu'on la pouvoit exécuter sans péril. Lettre très-touchante
-de la reine d'Angleterre à M. de Mende pour le prier
-de représenter ses malheurs à la reine mère. Il assure que tout
-ce qu'on peut mander des mauvais traitements que reçoit la reine
-d'Angleterre est beaucoup au-dessous de la vérité.&mdash;<span class="smallc">Le même</span>:
-«Sur le refus que les François faisoient de se retirer, le roi d'Angleterre
-est venu lui-même à <i>Somerset-House</i> leur ordonner de
-sortir dans les vingt-quatre heures de ses États. On avoit mis près
-de la reine deux très-mauvais prêtres, Godefroy et Rozier; on a
-eu bien de la peine à obtenir qu'on y laissera un père de l'Oratoire
-avec son compagnon, à ces conditions qu'ils n'écriront point en
-France de la conduite de la reine, et qu'ils ne parleront qu'en présence
-de témoins. On cherche Calcédoine pour le faire mourir. Quelques
-conseillers ayant voulu représenter que la France pourroit se
-venger, Buckingham et Carlile ont parlé du roi avec le dernier mépris.
-La maison de la reine est remplie d'hérétiques et des parentes de
-Buckingham; et le roi a dit publiquement qu'il y a plus de huit mois
-qu'on avoit disposé de toutes les charges et qu'on avoit résolu que la
-reine n'auroit plus ni vêpres ni messe. On a fait ce qu'on a pu afin
-que le père de Sancy demeurât. Le roi ne l'a pas voulu permettre.»&mdash;<span class="smallc">Le
-même, 15 aout</span>: «On a chassé les François par violence. La
-vanité de Blainville, les intrigues de la reine régnante et de Monsieur
-ont causé tout cela. On a su que Blainville publioit partout la faiblesse
-et la nécessité où est l'Angleterre. L'éloignement de la Duvernay
-(M<sup>me</sup> du Vernet, s&oelig;ur du duc de Luynes, dame d'atour de la reine
-Anne, compromise dans l'affaire de Chalais) a beaucoup contribué à
-faire prendre cette résolution. La liberté qu'ils ont eue dans les cabinets
-a fait ce mal. Ils croient donner par là plus de hardiesse à Monsieur de
-continuer ses cabales. Toute l'envie est contre le cardinal. On a
-envoyé à La Rochelle pour savoir quel secours on en pouvoit
-attendre.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 18 aout</span>: «On a défendu aux François
-d'approcher de la maison de la reine; son confesseur, faute de logement,
-couche dans la chapelle. Il n'est plus permis à la reine d'entendre
-la messe publiquement. On a eu beaucoup de peine à lui
-conserver son médecin et son apothicaire. Le roi d'Angleterre règle sa
-famille. Il veut qu'il n'y ait plus qu'une table pour lui et pour la
-reine. On veut traiter avec l'Espagne. Gerbier a fait deux voyages à
-Bruxelles à cette fin. Ils croient qu'on amasse beaucoup de vaisseaux
-à Blavet, et que les galères de Marseille étoient dans ces mers; ils
-en sont très-alarmés. Si on interrompoit le commerce, le peuple
-pourroit bien faire justice des favoris.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
-<span class="smallc">Mémoire du même a son retour d'Angleterre.</span> «Les Anglois veulent
-faire la paix avec l'Espagne. On croit que Gondomar est chargé de
-cette affaire et que les voyages de Le Clerc et de Gerbier à Bruxelles
-sont à cette fin. Ils espèrent, étant d'accord avec les Espagnols, pouvoir
-soutenir les Huguenots en France. Peu de temps avant l'emprisonnement
-du maréchal d'Ornano, Buckingham prit le commandement
-de la flotte avec dessein d'attaquer les îles de Ré et d'Oléron,
-ou de surprendre quelque port en Bretagne ou en Normandie. Pembroc
-et Arondel le dirent à l'évêque de Mende. Après l'emprisonnement
-du maréchal, et même depuis le retour de Montaigu, ils ont cru
-que Monsieur pourroit passer en Angleterre. Buckingham s'en est
-expliqué à l'évêque de Mende et au comte de Tillières. Pembroc a dit
-au premier qu'on étoit convenu entre M<sup>me</sup> de Chevreuse, les dames et
-les galants, que deux fois l'année on passeroit la mer, sous prétexte de
-raccommoder le roi et la reine d'Angleterre, et que la reine mère, dans
-la crainte que sa fille ne fût maltraitée, leur donneroit cette liberté.
-Comme ils jugent qu'ils pourront être traversés par le cardinal, ils
-songent à le perdre. Les raisons qu'ils disent en avoir sont la paix des
-Huguenots, le traité de la Valteline et l'éloignement de la Vieuville.»&mdash;<span class="smallc">Le
-même, amiens, 24 aout.</span> «Les Anglois sont dans le plus grand
-étonnement du monde du mariage de Monsieur, et disent qu'il faut
-que le cardinal soit un ange ou un diable pour avoir démêlé toutes
-ces fusées. Ils proposent déjà de rétablir une partie des personnes
-auprès de la reine.»&mdash;<span class="smallc">Le cardinal a M. de Mende, 27 aout.</span> «Il
-le croit encore en Angleterre. Il loue son courage et dit qu'en ces
-occasions on doit souffrir le martyre; qu'il pleure avec des larmes de
-sang l'état malheureux de la reine d'Angleterre. Le roi envoie M. de
-Bassompierre témoigner le juste ressentiment qu'il a de cette perfidie.
-On prendra tous les conseils que vous pouvez vous imaginer pour la
-dignité d'un si grand prince, et pour empêcher que l'âme d'une si
-vertueuse princesse ne soit en hasard.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Septembre</span>: Instruction donnée à M. le maréchal de Bassompierre
-allant en Angleterre, signée à Nantes le 23 août 1626.</p>
-
-<p><span class="smallc">Bassompierre, 17 octobre</span>: «Le roi d'Angleterre ne veut entendre
-parler du rétablissement des officiers de la reine. Bassompierre est si
-mal content de sa première audience qu'il auroit pris congé de lui s'il
-en avoit eu la permission.»&mdash;<span class="smallc">Le même, 30 octobre</span>: «Il a disposé
-les ministres d'Angleterre à faire raison au roi. Buckingham y est
-fort porté et combat l'esprit opiniâtre du roi, son maître, qui ne veut
-plus, dit-il, retomber sous la domination et tyrannie que les François
-ont exercées sur lui en sa maison. Le point le plus difficile est
-qu'ils ne veulent point d'évêque pour grand aumônier, ni de réguliers.»</p>
-
-<p>«Propositions de M. de Bassompierre et réponses des ministres
-<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
-d'Angleterre. M. de Bassompierre appuie ses demandes sur les articles
-signés le 20 de novembre 1624, insérés dans le contrat de mariage de
-Madame Henriette, passé à Paris le 8 mai 1625 et ratifié par le roi de
-la Grande-Bretagne. Il est expressément promis que Madame aura le
-libre exercice de la religion catholique pour elle et pour toute sa
-maison; qu'elle auroit un évêque et un certain nombre de prêtres
-pour faire le service divin; que tous les officiers de sa maison et ses
-domestiques seroient François et catholiques choisis par Sa Majesté
-Très-Chrétienne. Par un autre acte particulier du 12 décembre 1624,
-le roi Jacques promet que tous ses sujets catholiques jouiront à
-l'avenir de plus de franchise et bons traitements qu'ils n'eussent
-pu faire en vertu d'aucuns articles accordés par le traité de mariage
-fait avec l'Espagne. Cet acte fut confirmé ce même jour par le
-prince, son fils, et celui-ci, étant revenu en son pays, avoit donné un
-autre acte de confirmation à Londres, le 18 de juillet 1625. Les ministres
-d'Angleterre conviennent des articles du 20 novembre, et
-prétendent qu'ils ont été religieusement observés; mais que l'évêque
-de Mende et Blainville mettoient la division entre les sujets du roi et
-animoient les mal affectionnés du parlement contre le roi et le repos
-de l'État; que les François prêtoient leur nom pour louer des maisons
-où les prêtres avoient leur retraite; qu'ils faisoient de la maison
-de la reine une retraite pour tous les jésuites et les fugitifs; qu'ils
-décrioient ce qui se passoit dans le particulier du roi et de la reine;
-qu'ils inspiroient à la reine de l'aversion pour le roi, son mari, du
-mépris pour la nation, du dégoût pour leurs manières, l'ayant empêchée
-d'apprendre la langue; qu'ils l'avoient soumise à la règle d'une obéissance
-monastique; qu'ils l'avoient menée au travers du parc, soutenue
-du comte de Tillières, en dévotion, à un gibet où on punit les malheureux
-condamnés, comme si on n'y avoit mis à mort que des innocents;
-que c'étoit ce dernier acte qui avoit fait perdre patience au
-roi; que cependant rien n'avoit altéré la bonne union et intelligence
-qu'il vouloit entretenir avec le roi de France, son frère; que Buckingham
-vouloit passer de Hollande en France pour faire ses plaintes, et
-qu'en France on n'avoit pas voulu le permettre. Quant à la liberté
-promise aux catholiques, ils nient que cela ait été porté dans le traité,
-et prétendent que l'écrit particulier passé sur ce sujet n'est qu'une
-formalité; que d'ailleurs on n'a fait mourir ni jésuites ni prêtres;
-que le roi d'Angleterre a lieu de se plaindre de ce que contre les
-paroles données on avoit refusé de faire une ligne offensive et défensive
-pour les affaires d'Allemagne; qu'après être convenu que Mansfeld
-pourroit descendre à Calais avec un corps d'infanterie angloise,
-auquel on joindroit un autre corps de cavalerie françoise pour pénétrer
-en Alsace, on avoit refusé de le recevoir, ce qui avoit coûté plus
-d'un million au roi d'Angleterre, et fait périr dix mille Anglois; qu'il
-<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
-étoit stipulé qu'on ne feroit point de représailles et que tout se termineroit
-par une voie amiable; que cependant on venoit d'arrêter
-et saisir les vaisseaux anglois et confisquer les marchandises; qu'on
-n'a rien tenu de ce qui a été promis à ceux de la religion réformée et
-particulièrement aux Rochelois par le traité conclu par la médiation
-des ambassadeurs que le roi d'Angleterre avoit envoyés exprès; qu'enfin
-on n'avoit pu obtenir l'entier accomplissement de ce qui avoit été
-promis au roi de Danemarck et à Mansfeld, ce qui a été très-préjudiciable
-à la cause commune. Pour conclusion, on convient que l'article
-du traité qui concerne la conscience de la reine sera ponctuellement
-observé, qu'on s'en rapportera au témoignage de la reine
-même, et qu'en considération de la reine on donnera aux catholiques
-romains la liberté que la constitution et la sûreté de l'État peuvent
-permettre. Donné par écrit le 13 novembre 1626.</p>
-
-<p>«Écrit passé entre le maréchal de Bassompierre et les ministres
-du roi de la Grande-Bretagne sur le rétablissement des officiers françois
-près de la reine, du 21 novembre. Bassompierre est convenu,
-sous le bon plaisir du roi, de ce qui suit, et en promet la ratification,
-savoir: que la reine aura un évêque, douze prêtres, un grand chambellan,
-un secrétaire, un écuyer, deux dames de la chambre du lit,
-trois femmes de chambre, qui sont la nourrice, sa fille et M<sup>lle</sup> Vantelet,
-une empeseuse, un gentilhomme huissier de la chambre privée,
-M. Vantelet, un de la chambre de présence, M. Goudonis, un valet
-de chambre privé, Montaigu, un valet, un gentilhomme servant, un
-joueur de luth, Gautier, dix musiciens, deux médecins dont Mayerne
-est le premier, un chirurgien, un écuyer de cuisine, un apothicaire,
-un potager, un pâtissier. L'évêque n'aura nulle autorité hors la maison
-de la reine, n'ordonnera aucun prêtre, que les douze prêtres; il
-n'y aura ni jésuites ni pères de l'Oratoire hors le confesseur de la
-reine et son compagnon, qui sont de l'Oratoire; il ne reviendra aucun
-des domestiques qui ont été licenciés, hors le médecin Chartier.
-Bassompierre témoignera à la reine mère combien la reine, sa fille,
-étoit honorablement servie par ses dames du lit, que cependant elle
-pouvoit en mettre encore deux si elle le souhaitoit.<br />
-<span class="signature smallc">«Signé: Bassompierre.»</span></p>
-
-<p><span class="smallc">Commencement de l'année 1627. Avis du P. de Sanci</span>: «Buckingham
-veut posséder la reine comme il possède le roi. Il a pour elle une
-passion extravagante. Il voudroit la pouvoir faire changer de religion
-pour gagner les protestants.»&mdash;Lettre de la reine d'Angleterre à la
-reine, sa mère, «sur l'envie que Buckingham a d'aller en France, et
-qu'elle ne peut se fier à lui.»&mdash;Mémoire intitulé: <i>Raisons contre le
-voyage de Buckingham</i> (vraisemblablement de Richelieu). «Il y a
-dix-huit mois qu'on lui a refusé la permission qu'il demande, et on la
-lui a refusée attendu l'inexécution du traité; et comme aujourd'hui il
-<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
-y a contrevenu, on doit témoigner encore plus de fermeté. Lorsqu'on
-a pressé le roi d'Angleterre pour le soulagement des catholiques,
-il a répondu, par le conseil de Buckingham, que la clause
-du soulagement des catholiques n'avoit été mise que pour obtenir la
-dispense du mariage. Si on reçoit Buckingham auteur de cet artifice,
-on met les catholiques anglois au désespoir, et le roi perd sa réputation
-et son crédit. Buckingham est accusé dans le parlement d'avoir
-donné des vaisseaux pour ruiner les Huguenots. Il croit qu'en venant
-en France il leur donnera quelque espérance de relever leurs affaires,
-et cabalera dans le royaume et fomentera la division des grands.
-L'Angleterre n'est point en état de soutenir les affaires d'Allemagne.
-La France peut bien contribuer et ne pas les abandonner, mais elle
-ne veut pas les épouser. Enfin on ne peut point faire d'accueil à un
-favori dont il soit content, et moins à celui-ci qu'à un autre. On a vu
-qu'en Espagne il s'est brouillé avec le comte Olivarez, et cette rupture
-a causé la guerre entre l'Angleterre et l'Espagne. Son voyage en France
-l'a rendu ennemi du roi et de son principal ministre; depuis, il n'en
-a parlé qu'avec mépris, et a partout témoigné son animosité. Lorsqu'il
-fut à La Haye, il tâcha de rendre la personne du prince d'Orange
-odieuse. On ne peut pas douter que son voyage, donnant de la jalousie
-aux Espagnols, ne les porte à faire plutôt la paix, ce qu'on doit éviter.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">AFFAIRE DE CHALAIS</p>
-
-<p>Les archives des archives étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. XXXVIII,
-XXXIX et XL, contiennent tout ce que contient le recueil
-de La Borde: «Pièces du procès de Henri de Tallerand,
-comte de Chalais, décapité en 1626, Londres,
-1781.» Aucune des pièces imprimées n'y manque; il y
-en a même quelques-unes de plus. Ainsi, outre les deux
-lettres connues de Chalais au cardinal et au roi, où il
-leur demande grâce et s'engage à les servir, nous en
-trouvons ici une troisième à la reine mère, alors toute-puissante
-sur le roi et sur le cardinal, dans laquelle il
-renouvelle les mêmes offres de services d'un si peu noble
-caractère.&mdash;<span class="smallc">France</span>, t. XXXIX.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="smallc">Lettre a la Royne, mère du Roi, de 5 aoust 1626:</span> «Madame,
-les grâces que j'ai reçues de l'intervention de Votre Majesté ont
-tellement augmenté les espérances que j'avois de réparer mes fautes,
-qu'à présent que les inquiétudes me tuent je prends la hardiesse
-<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
-de la supplier pour la continuation; et bien que le misérable état
-en quoi je suis et le service très-humble que je lui ai voué de tout
-temps me fissent espérer tant de bonté, si osé-je lui dire que, n'ayant
-nul intérêt que dans celui du roy et dans son contentement, elle
-y est plus que obligée, puisque je me promets très-infailliblement
-lui rendre de bien grands services. Votre Majesté considérera donc
-que peut-être à toutes heures on en a besoin, vu la légèreté et malice
-des espris qui <i>conseillent ou font conseiller monseigneur</i><a id="FNanchor_366" href="#Footnote_366" class="fnanchor">&nbsp;[366]</a>. De même,
-lorsque monseigneur le cardinal me visita, je lui donnai avis combien
-étoit à soupçonner <i>le voyage de celui qui a les oiseaux de monseigneur</i><a id="FNanchor_367" href="#Footnote_367" class="fnanchor">&nbsp;[367]</a>,
-et la grande confiance qu'on a en lui. Je demande donc à
-Votre Majesté de hâter ma délivrance, puisqu'en un moment je saurai
-sa légation<a id="FNanchor_368" href="#Footnote_368" class="fnanchor">&nbsp;[368]</a> et tout ce qui pourra importer le service du roy; et la
-supplie, si elle m'en juge digne, de m'en mander quelque chose par
-M. de Lamon (exempt de la garde écossaise et un des espions du cardinal),
-afin ou que je vive en espérance ou que je me réduise à prier
-Dieu pour le roy et pour Votre Majesté, de qui je suis, madame, le
-très-humble et très-obéissant et fidèle serviteur,<br />
-<span class="signature smallc">Chalais.»</span></p>
-</div>
-
-<p class="space">Cette pièce n'est pas propre à diminuer le mépris que
-mérite la conduite de Chalais en prison, ni la suivante
-à affaiblir une des plus graves accusations qui pesaient
-sur lui, celle d'avoir trempé dans les intrigues du comte
-de Soissons et tenté de séduire la fidélité du commandant
-de Metz. Après l'arrestation des Vendôme, Chalais
-avait envoyé son écuyer porter une lettre au comte de
-Soissons, pour l'avertir de cette arrestation et l'engager à
-ne pas venir chercher le même sort à la cour, conseil
-qu'avait fort bien suivi le comte; et il avait aussi envoyé
-le même écuyer au marquis La Valette, qui commandait
-à Metz au nom de son père le duc d'Épernon, pour l'inviter
-à s'entendre avec Monsieur, qui cherchait de divers
-côtés un asile. La proposition faite à La Valette n'avait pas
-été acceptée, mais elle avait été faite, et cela suffisait à
-établir la culpabilité de Chalais. L'écuyer, après avoir
-rempli ses commissions, était tombé à son retour entre
-<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
-les mains de Richelieu; et quoique déjà Chalais eût subi
-sa peine, on n'avait pas moins, comme nous l'avons dit,
-p. 73, procédé à son interrogatoire pour éclairer encore
-l'ensemble de l'affaire et confirmer la justice de la sentence
-rendue et exécutée. <span class="smallc">France</span>, t. XXXVIII, fol. 12.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«<span class="smallc">Du mercredi 23 septembre 1626</span>, à trois heures de relevée, au
-château de la Bastille. Nous avons fait amener devant nous, en la
-chambre du sieur du Tremblay, gouverneur dudit château, Gaston de
-la Louvière, prisonnier audit château, pour l'ouïr et l'interroger à
-part, serment par lui fait de dire vérité.</p>
-
-<p>«Interrogé sur son nom, âge, qualité et demeure, a dit se nommer
-Gaston de la Louvière, âgé de 23 ans ou environ, gentilhomme servant
-d'écuyer au sieur de Chalais, avant sa prison, avec lequel il
-demeuroit.</p>
-
-<p>«Interrogé s'il sait pourquoi il est prisonnier, a dit qu'il ne sait,
-et qu'il a fait un voyage, pour ledit sieur de Chalais, de Blois à Paris,
-pendant que la cour étoit à Blois, après la prise de MM. de Vendôme,
-pour porter une lettre que lui bailla ledit sieur de Chalais pour porter
-à M. le comte de Soissons, laquelle il rendit à mondit sieur le Comte
-en sa maison, sur la fin de son dîner, en présence de madame sa
-mère, du sieur de Seneterre et beaucoup d'autres, laquelle fut lue par
-ledit sieur comte de Soissons, qui demanda au répondant depuis quand
-les sieurs de Vendôme étoient arrêtés.&mdash;A dit encore ledit répondant
-qu'étant retourné à Blois sans réponse dudit sieur comte, ledit Chalais,
-trois ou quatre jours après, le renvoya de Blois à Metz vers le
-sieur de La Valette, lui disant ces mots: «On m'a voulu mettre
-mal auprès du roi. Mgr le cardinal de Richelieu m'a dit que le vrai
-moyen de m'y remettre étoit de découvrir quelque chose des affaires
-ou intrigues de Monsieur: va-t'en donc à Metz, et porte cette lettre
-à M. de La Valette, à Metz.» Et, outre ladite lettre, lui donna un
-petit billet à part, dedans lequel étoient écrits ces mots: «Si vous
-voulez recevoir des propositions de la part de Monsieur, je me fais
-fort de vous en faire faire;» laquelle lettre et billet il porta au sieur
-de La Valette, à Metz, lequel dit au répondant qu'il trouvoit bien
-étrange que le sieur de Chalais, qui étoit de la maison du roi, se
-mêlât de ces affaires-là, et qu'il ne se falloit pas adresser à lui pour
-cela, qu'il n'avoit aucun pouvoir et dépendoit de M. d'Epernon, son
-père, et ne lui fit ne donna autre réponse; même se souvient le
-répondant qu'il bailla audit sieur de La Valette, étant dans sa salle,
-ladite lettre et billet en présence de beaucoup de personnes qu'il ne
-connoît pas de nom, et croit ledit répondant que c'est là le sujet
-pour lequel il a été emprisonné; et s'il eût cru l'être pour cela, il
-<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
-n'eût porté lesdites lettres; et même avant que partir de Blois, le
-répondant dit à la femme dudit Chalais, en présence de Lustié (?),
-écuyer de ladite dame, qu'il se réjouissoit fort de ce que son maître
-se remettoit aux bonnes grâces du roi, et que sondit maître lui avoit
-dit qu'il l'envoyoit à Metz parce que ledit sieur cardinal le faisoit
-faire; et de fait ledit sieur de Chalais lui dit que le sieur cardinal
-lui avoit baillé cent pistoles, dont ledit sieur de Chalais lui en bailla
-quarante pour son voyage; et étant le répondant de retour à Nantes,
-il fit entendre à son maître que ledit sieur de La Valette avoit trouvé
-mauvais ledit voyage, et lui avoit demandé de quelles personnes
-son maître se fioit et à qui il en avoit communiqué; sur quoi ledit
-Chalais lui dit ces mots: «Vraiment, tu n'as point d'esprit», s'étonnant
-de ce qu'il ne lui avoit point rapporté de réponse; et lui dit
-qu'il s'en alloit le dire à mondit sieur le cardinal. Et, deux jours
-après, ledit Chalais ayant été emprisonné, le répondant s'en étonna,
-et dit à la dame de Chalais plusieurs fois, et au comte de Cramail,
-qu'il ne croyoit pas qu'il pût être en peine, parce qu'il lui avoit dit
-que ledit sieur cardinal avoit fait faire ledit voyage de Metz, et qu'il
-alloit par là se remettre aux bonnes grâces du roi; auquel répondant
-ladite dame de Chalais disoit: Vous le voyez bien, si c'est M. le cardinal
-qui l'a fait faire; et quant au comte de Cramail il disoit qu'il
-falloit donc que ledit Chalais eût trompé ledit sieur cardinal.</p>
-
-<p>«Depuis quel temps il est au service dudit Chalais? A dit qu'il
-entra à son service environ le temps de la foire Saint-Gervais dernier
-par le moyen du comte de Louvigny, lequel il avoit servi auparavant.</p>
-
-<p>«De quelles affaires il s'est mêlé depuis qu'il est audit Chalais
-autres que celles dont il a parlé? A dit qu'il ne s'en est mêlé d'aucune
-autre, et que jamais il ne lui a rien dit ni donné aucun emploi.</p>
-
-<p>«S'il n'a pas toujours suivi ledit Chalais et été partout avec lui?
-A dit qu'il ne le suivoit pas toujours, et quelquefois il échappoit au
-répondant qui demeuroit longtemps sans le pouvoir trouver; une
-fois entre autres devant le dernier voyage du roi à Blois, ledit Chalais,
-sortant du Louvre après le coucher du roi, sur les dix à onze heures
-du soir, comme ledit répondant le suivoit, il le perdit entre les deux
-portes du pont dans la presse, et ne retrouva ledit Chalais à son logis
-qu'à deux heures après minuit, sans qu'on ait pu savoir où il avoit été.</p>
-
-<p>«S'il croyoit que le voyage qu'il avoit fait à Metz étoit pour le service
-du roi? A dit que oui.</p>
-
-<p>«Quelle interprétation il a pu donner aux termes portés par le
-billet d'offrir au sieur de La Valette des conditions de la part de
-Monsieur, et s'il appelle cela faire le service du roi? A dit que s'il a
-failli, c'est que son maître l'a trompé, et qu'il croyoit que son maître
-<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
-vouloit découvrir l'intention du sieur de La Valette pour le faire savoir
-après au sieur cardinal.</p>
-
-<p>«S'il n'avoit pas encore autre créance à dire de la part de son
-maître, de bouche, au sieur de La Valette, et quelle? A dit que non,
-que son maître ne lui en a point donné d'autre que celle du billet,
-lequel son maître lui avoit lu.</p>
-
-<p>«Combien de temps le répondant séjourna à Metz? A dit qu'il n'y
-demeura qu'un demi jour.</p>
-
-<p>«Avec quelles autres personnes il communiqua étant à Metz? A dit
-qu'il n'y a communiqué avec personne.</p>
-
-<p>«Ce que portoit la lettre de sondit maître au sieur de La Valette?
-A dit qu'il ne sait ce qu'elle portoit, qu'il ne l'a point lue, et ne lui a
-été communiquée par son maître, mais qu'elle n'étoit que de la moitié
-d'une page de papier.</p>
-
-<p>«Lui avons remontré qu'il ne dit la vérité, et se rend moins digne
-de grâce en la taisant, parce qu'il n'y a apparence que son maître lui
-ait confié un billet de si grande importance et si pernicieux contre le
-service de Sa Majesté sans lui avoir communiqué le particulier des
-conditions dont son maître entendoit parler par ledit billet, vu même
-que ladite lettre, courte et en peu de lignes, comme il le confesse, ne
-pouvoit instruire le sieur de La Valette, si le répondant n'eût su toutes
-les conditions. A dit qu'il est vrai qu'il n'a jamais rien su d'aucunes
-conditions ni autres choses que ce qu'il nous a dit, et qu'il voit bien
-que son maître l'a trompé.</p>
-
-<p>«S'il n'a pas fait le voyage de Metz pour persuader au sieur de
-La Valette d'y recevoir Monsieur? A dit que non.</p>
-
-<p>«S'il ne croit pas ce que ledit Chalais a dit touchant ledit voyage
-de Metz? A dit que non.</p>
-
-<p>«Pourquoi il n'en veut pas croire son maître et quels reproches il
-peut avoir contre lui? A dit que c'est pour ce que son maître ne lui
-a dit autre chose que ce que lui, répondant, nous a dit, et qu'il n'a
-autre reproche contre lui, sinon qu'il croit à présent qu'il s'est voulu
-servir de lui pour le tromper.</p>
-
-<p>«Si son maître ne lui a pas communiqué l'intelligence qu'il avoit
-avec autres grands du royaume, et qui ils sont? A dit que non.</p>
-
-<p>«S'il ne sait pas l'intelligence qui étoit entre son maître et M. le
-grand-prieur? A dit que non.</p>
-
-<p>«S'il ne sait pas le parti qui se formoit entre les grands du
-royaume, et à quelle fin? A dit que non, et qu'il ne lui a rien communiqué.</p>
-
-<p>«Pourquoi donc il a fait plusieurs voyages vers M. le comte de
-Soissons et autres? A dit qu'il n'a fait autres voyages vers M. le comte
-de Soissons que celui dont il nous a parlé ci-dessus.</p>
-
-<p>«Ce que portoit la lettre écrite par son maître à M. le Comte? A dit
-<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
-qu'il ne sait et qu'il croit qu'elle parloit de l'arrêt desdits sieurs de
-Vendôme ainsi que son maître le lui avoit dit, lequel arrêt avoit été
-fait le jour que ledit répondant partit de Blois.</p>
-
-<p>«Quelles autres charges il avoit vers mondit sieur le comte de
-Soissons? A dit qu'il n'en avoit point d'autres que ce qu'il a dit.</p>
-
-<p>«A qui il parla étant à Paris? A dit qu'il ne parla à personne,
-sinon au sieur de Castille et à ceux de sa maison.</p>
-
-<p>«S'il ne parla pas au sieur de Seneterre? A dit que oui, et que lorsqu'il
-rendit ladite lettre de son maître à M. le Comte, ledit Seneterre le tira
-à part et lui demanda quand lesdits sieurs de Vendôme avoient été pris.</p>
-
-<p>«Si ledit sieur de Seneterre ne lui dit pas autre chose, et quoi? A
-dit que non.</p>
-
-<p>«Quelle commission on lui donna de faire à son retour à Blois?
-A dit qu'on ne lui en donna point.</p>
-
-<p>«Si ledit Chalais n'écrivit point audit sieur Comte qu'il se gardât
-bien de venir à Blois, et autres choses? A dit qu'il ne sait.</p>
-
-<p>«S'il a su que ledit Chalais est mort? A dit qu'il l'a appris hier
-par un des domestiques de céans, et ne se souvient si le sieur du
-Tremblay l'a dit aussi.</p>
-
-<p>«Lui avons remontré qu'il ne nous dit la vérité, et qu'il a su toutes
-les menées et intelligences qui se sont passées entre plusieurs grands
-et son maître, comme il en a déjà reconnu beaucoup, et qu'il ne doit
-point douter que par les déclarations de son maître et autres personnes
-dignes de foi, le roi ne soit éclairci de tout ce qui s'est passé,
-et qu'on n'a pas besoin de sa confession, mais que pour satisfaire aux
-formes de justice, on lui en demande la vérité, l'admonestant de la
-dire et de se rendre par ce moyen plus digne de grâce, comme il sera,
-pourvu qu'il dise la vérité de tout ce qu'il sait, n'ayant été employé
-que par autrui. A dit qu'il nous a dit la vérité.</p>
-
-<p>«S'il ne sait pas l'intelligence du sieur de Chalais avec M<sup>me</sup> de
-Chevreuse? A dit qu'il a ouï dire cent fois audit Chalais qu'il en étoit
-amoureux, et qu'il avoit la plus belle maîtresse du royaume, mais que
-ledit Chalais ne souffroit pas que lui, répondant, vît toutes ses actions,
-et qu'aussitôt qu'il étoit retiré dans sa chambre, au Louvre, après le
-coucher du roi, il renvoyoit le répondant à son logis à la ville, et qu'il
-a souvent vu ledit Chalais suivre ladite dame aux églises et promenoirs,
-et le plus souvent à la chapelle du Louvre.</p>
-
-<p>«S'il ne sait pas que ladite dame de Chevreuse se mêloit des pratiques
-et intelligences que ledit Chalais avoit avec aucuns grands du
-royaume? A dit que non.</p>
-
-<p>«Si quand, lui répondant, vint de Nantes à Paris, après la prison
-de son maître, il ne vit pas à son arrivée, devant qu'il fût arrêté, ledit
-sieur de Seneterre? A dit que non.</p>
-
-<p>«S'il ne vit pas d'autres domestiques dudit sieur comte de Soissons,
-<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
-et ce qu'ils lui dirent? A dit qu'il n'en a point vu, sinon qu'un jour
-après son arrivée, ledit sieur Comte, venant visiter le sieur de Castille,
-l'écuyer dudit sieur Comte, qui pique ses grands chevaux, duquel
-il ne sait le nom, lui demanda seulement comment alloient les affaires
-du sieur de Chalais.</p>
-
-<p>«Quelle réponse lui fit ledit sieur de La Valette lorsqu'il fut à Metz,
-autre que celle qu'il a dit? A dit qu'il ne lui en fit point d'autre.</p>
-
-<p>«Si au retour de Metz il passa par Paris? A dit qu'oui.</p>
-
-<p>«S'il ne rendit pas compte de son voyage à M. le comte de Soissons?
-A dit que non et qu'il ne vit pas M. le Comte.</p>
-
-<p>«A quelle autre personne il en rendit compte à Paris? A dit qu'il
-n'en parla à personne.</p>
-
-<p>«Lui avons remontré que par ses confessions il s'est manifestement
-convaincu, et que l'excuse de l'ignorance qu'il allègue et de s'être
-laissé abuser par son maître, comme il dit, est contre le sens commun
-pour un gentilhomme accoutumé à la vie de la cour, et que les pernicieux
-voyages qu'il a faits contre la personne du roi et son État ne
-peuvent avoir été faits que par un mauvais dessein prémédité; ce
-partant, que cela l'oblige davantage à dire la vérité, et mériter par ce
-moyen la grâce du roi et faciliter sa liberté, l'admonestant de reconnaître
-la vérité. A dit qu'il n'a rien à dire pour la vérité plus que ce
-qu'il a dit.</p>
-
-<p>«Lecture à lui faite du présent interrogatoire, a dit ses réponses
-contenir vérité, y a persisté, et a signé <span class="smallc">La Louvière.»</span></p>
-</div>
-
-<p class="space">Nous avons vu, p. 69, 70 et 71, qu'à la suite des viles
-dénonciations de Louvigni qui amenèrent l'arrestation de
-Chalais, à Nantes, le 8 juillet 1626<a id="FNanchor_369" href="#Footnote_369" class="fnanchor">&nbsp;[369]</a>, Monsieur, mandé
-devant le roi et sa mère, perdit la tête comme il avait
-fait au mois de mai précédent, et fit des aveux accablants
-pour ses complices, et en particulier pour Chalais. Richelieu,
-dans ses Mémoires, nous fait connaître en gros ces
-aveux; mais les procès-verbaux qui les comprennent
-sont encore aux archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>,
-t. XXXIX, f. 329-335, avec les signatures autographes,
-avec le mot <i>employé</i>, attestant que Richelieu s'est servi de
-<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
-ces papiers, et même avec les principaux faits relevés de
-sa propre main à la marge. Nous donnons ces procès-verbaux
-tout entiers, comme un curieux et triste monument
-de l'une des plus grandes bassesses dont l'histoire
-fasse mention. Ici, en 1626, Gaston s'est d'avance surpassé
-lui-même, et tout ce qu'il fera plus tard dans l'affaire
-de Montmorency et dans celle de Bouillon et de
-Cinq-Mars n'est en vérité rien devant l'abîme d'infamies
-que contient cette première trahison, suivie de tant d'autres.
-Plus on l'examine, plus elle fait horreur. Son objet,
-le motif qui l'a déterminée, n'est ni l'ambition, ni l'amour,
-ni l'orgueil, ni la vengeance; c'est un intérêt d'argent, le
-désir d'un plus riche apanage. Les personnes qui vont en
-être victimes, c'est un de ses favoris, Chalais, c'est son
-propre gouverneur Ornano, ce sont ses deux frères naturels
-les Vendôme, ce sont deux femmes qui se sont fiées
-à lui, la reine et M<sup>me</sup> de Chevreuse. Ajoutez que le comte
-de Soissons est seul parvenu à s'échapper, et que tous les
-autres, Chalais, Ornano, les Vendôme, sont là sous la
-main du terrible cardinal, et que ses aveux les livrent à
-l'échafaud, tandis qu'il pouvait les sauver tous aisément
-en se déclarant prêt à épouser M<sup>lle</sup> de Montpensier, à servir
-loyalement le roi et à bien vivre avec son ministre,
-à la condition qu'on délivrât les prisonniers et qu'on
-abandonnât les procédures commencées. Richelieu aurait
-bien été forcé d'accepter cette condition, et il l'aurait
-embrassée avec joie si, à ce prix, il avait espéré acquérir
-véritablement celui qui le lendemain pouvait être son
-roi et hériter de la couronne de Louis XIII déjà très-malade
-et encore sans enfants.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">DIVERSES CHOSES QUE MONSIEUR A AVOUÉES AU ROY. JUILLET ET AOUT 1626.</p>
-
-<p>«Le samedi, 11<sup>e</sup> jour de juillet 1626, le roi étant en la ville de
-Nantes, Monsieur a dit à Sa Majesté les choses qui s'en suivent, en
-présence de la reine sa mère, de monseigneur le cardinal de Richelieu,
-<span class="pagenum"><a id="Page_365"> 365</a></span>
-et de MM. le garde des sceaux (Marillac), d'Effiat et Beaucler,
-voulant reconnaître franchement la vérité sur les occurrences présentes,
-dont le roi lui parloit:</p>
-
-<p>«Qu'il étoit vrai que Chalais lui avoit dit dès Paris qu'on le vouloit
-prendre prisonnier, qu'il avoit fait une grande faute de souffrir qu'on
-mît des exempts dans le Pont-de-l'Arche et Honfleur, parce qu'il se fût
-retiré dans l'une des deux places et que le Havre se fût joint à lui;</p>
-
-<p>«Qu'il devoit empêcher M. le Comte de venir à la cour, de peur
-qu'on les prît tous deux ensemble;</p>
-
-<p>«Qu'il l'avoit convié à demander le marquis de C&oelig;uvres pour premier
-gentilhomme de sa chambre, parce qu'il est parent de M. de
-Vendôme et du grand prieur;</p>
-
-<p>«Que lui, Chalais, vouloit vendre sa charge (de maître de la garderobe)
-pour être plus attaché à Monsieur et plus libre de le servir;</p>
-
-<p>«Qu'étant à Nantes il lui avoit dit qu'on lui avoit mis des compagnies
-de chevau-légers de tous côtés pour l'empêcher de sortir.</p>
-
-<p>«Monsieur dit aussi au roi que M. le Comte lui avoit fait dire à
-Paris qu'il ne lui parloit point parce qu'il disoit toutes choses et ne
-gardoit pas secret, et qu'après qu'il eut été à Limours voir le cardinal,
-M. de Longueville lui dit en se moquant qu'il voudrait bien savoir si
-les affaires du Colonel (Ornano, colonel des Corses) en alloient mieux.<br />
-<span class="signature2 smallc">«Louis.&mdash;Marie.&mdash;Armand, card. de RICHELIEU.&mdash;de MARILLAC.»</span></p>
-
-<p class="space">«Le lendemain, dimanche, 12<sup>e</sup> jour dudit mois de juillet 1626,
-Monsieur a reconnu les divers desseins qui s'en suivent en présence
-du roi, de la reine sa mère, et de M. le cardinal de Richelieu.</p>
-
-<p>«Dessein perpétuel de s'en aller de la cour depuis Blois, qui étoit
-tout connu à Chalais, Boitalmet (<i>sic.</i> Bois-d'Annemets) et Puislaurens,
-et, depuis la prise de Chalais, au président Le Coigneux; qu'en ce
-dessein il avait diverses fins: d'aller à Paris pour tâcher de faire
-révolter le peuple, lui donnant du blé gratuitement et publiant
-qu'on l'avoit voulu prendre prisonnier et faire arrêter M. le Comte,
-ainsi qu'on avoit déjà arrêté des princes et autres personnes; d'essayer
-de surprendre le bois de Vincennes, et par quelque artifice
-faire sortir le bonhomme Hecour (un des gardiens) pour s'en saisir
-et faire ouvrir par ses enfants par crainte qu'on poignardât leur
-père devant eux; qu'il voyoit bien plusieurs difficultés en ce dessein
-parce que Pades (?) étoit dans la basse-cour, et qu'il falloit onze pétards
-pour venir jusqu'à la chambre du Colonel, aussi qu'il y avoit
-quatre des mousquetaires du roi dans le donjon, et qu'il craignoit
-qu'ils ne se rendissent pas quand même les autres le voudroient; qu'il
-eût bien désiré que le Colonel eût été à la Bastille où il ne falloit que
-cinq pétards, mais qu'il avoit bien jugé qu'on y avoit mis Mazargue
-et Ornano (frères du maréchal), parce que ceux-là n'avoient rien fait,
-et qu'on avoit mis le Colonel et Chaudebonne au bois de Vincennes;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
-«Que sa résolution étoit de ne point partir de Paris que quand le
-roi reviendroit, auquel cas il en fût sorti pour aller à Metz, à
-Dieppe ou au Havre, desquelles places on lui avoit parlé pour se
-retirer dès avant que le roi partît de Paris; que pour cet effet le
-roi se souviendroit qu'il lui avoit demandé cent mille écus plusieurs
-fois dès Fontainebleau, et que c'étoit en intention de gagner M<sup>me</sup> de
-Villars par ce moyen, ne se souciant pas du mari, pourvu qu'il eût
-gagné la femme (Villars était gouverneur du Havre; sa femme étoit
-de la maison d'Estrées);</p>
-
-<p>«Que le grand-prieur savoit l'affaire de Metz et du Havre, et qu'il
-lui avoit donné conseil d'aller à Fleury menacer le cardinal de Richelieu
-du poignard s'il ne moyennoit la liberté du Colonel, à quoi il
-avoit été résolu;</p>
-
-<p>«Qu'il avoit eu dessein de fortifier Quillebeuf; qu'il avoit pensé
-que le duc de Chaulnes ne lui refuseroit retraite à Amiens et qu'on
-lui avoit fait cette proposition, comme aussi on lui avoit parlé de Laon,
-lui disant que le lieutenant lui donneroit peut-être retraite à cause de
-la parenté du marquis de C&oelig;uvres avec M. de Vendôme et le grand-prieur;
-qu'il est vrai que c'est lui-même qui a fait donner l'appréhension
-à MM. de Chaulnes et Luxembourg (les deux frères du feu duc
-de Luynes) qu'on leur vouloit ôter leurs places afin de les disposer à
-l'y recevoir;</p>
-
-<p>«Qu'il avoit pratiqué toutes les provinces du royaume pour connoître
-si on lui vouloit donner retraite en quelqu'une;</p>
-
-<p>«Que les Rochelois et M. de Soubise lui avoient fait offrir retraite
-à la Rochelle et que Boistalmet et Puislaurens lui avoient dit qu'ils le
-suivroient partout excepté en ce lieu là;</p>
-
-<p>«Qu'il n'avoit point encore écrit, mais qu'il avoit résolu d'écrire
-partout si tôt qu'il seroit parti à trois lieues même de Nantes;</p>
-
-<p>«Qu'il avoit seulement écrit une lettre à M<sup>me</sup> la princesse de Piedmont
-à laquelle il est vrai qu'il avoit envoyé Valins devant que le
-Colonel fût pris; que l'on avoit dit que, depuis que M. le prince de
-Piedmont fut mécontent de la paix d'Italie, lui et M. le Comte lui
-avoient parlé, ce qui n'est pas vrai, mais bien qu'il avoit envoyé
-Valins en Savoye comme il a dit;</p>
-
-<p>«Qu'il avoit demandé son apanage à Blois à deux fins: l'une pour
-amuser, et l'autre afin qu'étant retiré de la cour on ne lui pût refuser,
-comme faisant une nouvelle demande, ce qu'on lui avoit auparavant
-accordé;</p>
-
-<p>«Que M. le Comte et M. de Longueville étoient tout à lui, et que
-maintenant qu'il étoit bien avec le roi, il répondoit d'eux à Sa Majesté;
-que M. de Longueville mouroit de peur qu'on le prît à Blois, où
-il n'avoit osé parler à lui, mais lui avoit laissé Montigny (capitaine de
-ses gardes) pour lui parler après qu'il seroit parti, ce qu'il avoit fait;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
-«A dit que Dieu avoit voulu qu'avant hier ses maîtres d'hôtel par
-hazard avoient diné tard, et que sans cela il partoit pour s'en aller à
-Paris; mais y ayant dix ou douze gentilshommes des siens qui
-dînoient, cela le retarda, et que dans le retardement il trouva sujet
-de se contenter et changer son dessein;</p>
-
-<p>«Que, outre Chalais, Boistalmet et Puislaurens, qui ont toujours
-su toute sa conduite, il y avoit plus de quinze personnes qui savoient
-le dessein de son voyage à Paris, savoir: Lecoigneux, Ouailli, Dusaunois
-qui étoit venu de Paris depuis trois jours, Peregrin son maître
-d'hôtel, Rames, les deux d'Elbene, Delfin et autres, et qu'il avoit envoyé
-Boistalmet et Puislaurens, tant pour l'attendre sur le chemin que
-parce qu'aussi sachant ses affaires dès le commencement, il craignoit
-qu'on les arrêtât;</p>
-
-<p>«La reine disant à Monsieur qu'il avoit manqué à l'écrit si solennel
-duquel le roi avoit voulu qu'elle fût dépositaire, il a répondu
-qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne l'avoit promis de bouche; en quoi sa
-mémoire l'a mal servi, vu qu'il embrassa le roi qui lui tendit les
-bras après la lecture de l'écrit, jurant qu'il le garderait inviolablement.
-Le roi et la reine le faisant souvenir que plusieurs fois depuis
-il avoit juré solennellement de ne penser jamais à chose quelconque
-qui tendît à le séparer d'avec le roi, il a dit qu'il avoit toujours quelque
-intelligence et qu'il réservoit quelque chose en jurant; et étant
-pressé par beaucoup de choses qu'il a jurées clairement, il a reconnu
-que dès qu'on a fait une faute on en faisoit ensuite cinquante autres.</p>
-
-<p>«Ensuite de tout cela, Monsieur a prié le roi de lui pardonner,
-aussi à Boistalmet et à Puylaurens. Le roi leur a pardonné, pourvu
-qu'ils reconnoissent ingénument leur faute, et qu'ils découvrent
-franchement la vérité de tout ce qu'ils savent, et viennent demander
-pardon au roi; ce que Monsieur promit de faire faire le lendemain;
-condition à laquelle Monsieur s'étoit soumis lui-même, ayant donné
-sa parole au roi de ne lui rien céler de tout ce qu'il a dit et pensé
-sur ces affaires.<br />
-<span class="signature smallc">«Louis.&mdash;Marie.&mdash;Armand, card. de Richelieu.»</span></p>
-
-<p>«Le vendredi 18<sup>e</sup> dudit mois de juillet 1626, Monsieur étant en
-bonne humeur, après avoir fait force protestations à la reine sa mère
-qui étoit en son lit, il lui avoua, le cardinal de Richelieu présent,
-qu'il étoit vrai que le Colonel l'avoit porté à prendre habitude avec le
-plus de grands qu'il pourroit dans le royaume, et même avec les
-princes étrangers;</p>
-
-<p>«Qu'après que le prince de Piedmont s'en fut allé malcontent de
-la cour, ils avoient envoyé Valins, sous prétexte d'aller au Saint-Esprit,
-en Savoye, pour former une étroite ligue et union avec M. le
-prince de Piedmont, et que ses paquets furent portés par un homme
-qui partit trois jours après, de peur qu'on ne dévalisât Valins;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
-«Qu'ils avoient aussi fait la même chose avec les Anglois par le
-duc de Buckingham lorsqu'il étoit en France, et que depuis qu'il en
-étoit parti il se servoit de Rames, lequel il eût bientôt renvoyé en
-Angleterre, et il eût suivi le dessein qu'il a déclaré ces jours passés
-qu'il avoit de s'en aller;</p>
-
-<p>«Que du temps du Colonel ils étoient aussi assurés de l'amitié
-d'Aarsen, ambassadeur extraordinaire des États; sur quoi est à
-noter que tout d'un coup Aarsen, qui étoit convenu des articles d'un
-nouveau traité avec les États, se refroidit sans qu'on pût en pénétrer
-la cause, qui peut-être étoit l'assurance qu'on lui avoit donnée des
-brouilleries qu'on méditoit.</p>
-
-<p>«Il dit aussi qu'on avoit dessein de gagner le Nonce, et généralement
-de s'acquérir le plus d'amis de tous côtés qu'on pourroit.</p>
-
-<p>«Après tout cela, étant dit à Monsieur avec quelle foi il pouvoit
-jurer que le Colonel étoit innocent, comme il avoit fait plusieurs fois,
-il répondit qu'il entendoit, quand il juroit cela, qu'il étoit innocent
-envers lui, parce qu'il le servoit, et non pas envers le Roi.<br />
-<span class="signature smallc">«Marie.&mdash;Armand, card. de Richelieu.»</span></p>
-
-<p><span class="smallc">«Le 23<sup>e</sup> juillet</span>, Monsieur étant venu voir le cardinal de Richelieu en
-la maison épiscopale de Nantes, après lui avoir fait plusieurs protestations
-de vouloir obéir à la reine sa mère, lui dit que c'étoit maintenant
-tout de bon, qu'il étoit vrai que celle qu'il avoit faite par le
-passé n'avoit été que pour gagner temps, et que même la dernière
-fois qu'il lui avoit parlé il avoit fait semblant d'avoir du mal et lui
-avoit dit en grande confiance, encore qu'il ne fût pas, parce qu'il avoit
-une extrême aversion du mariage, non à cause de la personne de
-M<sup>lle</sup> de Montpensier, mais en général parce qu'il appréhendoit de
-se lier. Ensuite il pria le cardinal d'assurer qu'il se marieroit quand
-on voudroit, pourvu qu'on lui donne son apanage en même temps.</p>
-
-<p>«Sur quoi il dit que feu M. d'Alençon avoit eu trois apanages,
-savoir est le premier qui valoit cent mille livres de revenu, le second,
-celui du roi de Pologne quand la couronne lui échut par la mort du
-roi Charles, et le troisième, une augmentation qui lui fut donnée
-pour lui faire poser les armes. Sur cela, le cardinal lui dit qu'il ne
-falloit pas prendre pied sur ces apanages, et qu'il y avoit une considération
-particulière en son fait qui n'empêcheroit pas le roi de lui
-en donner un bon, bien qu'elle le pût porter à ne le faire pas; et
-Monsieur s'enquérant soigneusement de ce que c'étoit, le cardinal lui
-dit que l'intention du feu roi étoit qu'on lui donnât de grosses pensions,
-mais non pas un apanage comme on avoit donné aux autres
-enfants de France. Il demanda si cette volonté du feu roi étoit
-signée; le cardinal lui répondit que non, et que le roi ne s'en vouloit
-servir.</p>
-
-<p>«Ensuite de cela il dit force belles paroles pour l'assurer de son
-<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
-amitié auxquelles le cardinal répondit avec le respect qu'il devoit.
-Puis, venant de discours en discours à parler du maréchal d'Ornano,
-il dit que la plus grande faute qu'il eût commise étoit de traiter avec
-les étrangers sans le sçu du roi, qu'il étoit vrai qu'il avoit écrit en
-Piedmont plusieurs lettres, et qu'on trouveroit à la plupart d'icelles
-qu'il avoit écrit une ligne ou deux de recommandations particulières
-ou autres choses semblables pour donner créance. Sur cela le cardinal
-lui disant que cette faute du Colonel étoit capitale, il témoigna
-ingénument le savoir bien, mais qu'il le faisoit pour lui acquérir plus
-d'amis et le rendre plus considérable. Ensuite Monsieur dit encore
-qu'une des plus mauvaises lettres qu'eût écrit le Colonel étoit à
-M<sup>me</sup> la Princesse, à laquelle il mandoit: assurez-vous que je vous
-tiendrai ce que je vous ai promis. Mais, ajouta Monsieur, ce n'étoit
-que d'amourettes qu'il vouloit parler; ce qui est du tout sans apparence,
-étant certain que s'il y avoit quelque intelligence de ce genre
-entre une personne de la qualité de cette dame et un Adonis comme
-le Colonel, ce seroit plutôt à elle à donner des promesses qu'à lui qui,
-par raison, devroit être recherchant et non promettant. Pour conclusion,
-Monsieur dit au cardinal qu'il lui enverroit le président Le Coigneux
-pour lui parler de son mariage et de son apanage.</p>
-
-<p>«Monsieur dit aussi le même jour au cardinal, que lorsque M. de
-Vendôme et le grand prieur arrivèrent à Blois, pendant que le roi
-parloit à M. de Vendôme, il disoit au grand prieur que M. de Vendôme
-avoit grand tort d'être venu trouver le Roi, et que s'il eût tenu
-bon en Bretagne, lui s'en fût allé à Paris, et de là auroit tâché de se
-jeter en quelque place de la Picardie où il n'y a pas de citadelle,
-comme Saint-Quentin ou Compiègne qu'il eût aisément surpris, s'il
-en eût eu d'autres assurées, et que, par ce moyen, le roi ne pouvant
-aller à tous les deux à la fois, ils se fussent sauvés les uns et les
-autres. En tout cas, dit-il au cardinal, je croyois bien que M. de
-Longueville ne me dénieroit pas retraite dans Dieppe.<br />
-<span class="signature smallc">«Armand, card. de Richelieu.»</span></p>
-
-<p class="space"><span class="smallc">«Le 28 juillet 1626.</span> Monsieur étant dans le cabinet de la Reine sa
-mère à Nantes, dit en présence de M. le cardinal de Richelieu et du
-maréchal de Schomberg que, depuis qu'il étoit à Nantes, il s'étoit
-résolu diverses fois avec son petit conseil de s'en aller. Une fois il
-s'en vouloit aller avec cinq ou six gentilshommes sur des coureurs,
-mais il eut crainte qu'il pouvoit facilement être arrêté. Une autre fois
-il s'en vouloit aller avec toute sa maison, et étant à Ingrande dépêcher
-vers le roi pour lui faire savoir que, lui ayant été dit qu'il n'y avoit
-point de sûreté pour lui à Nantes il s'en alloit à Blois, où il attendroit
-le retour de Sa Majesté: mais que son dessein après avoir passé
-Angers étoit de prendre le chemin du Perche droit à Chartres et s'en
-<span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span>
-aller à Paris en grande diligence, et qu'afin que son dessein fût plus
-secret, celui qu'il envoiroit d'Ingrande vers le roi n'en devoit rien
-savoir. Une fois il fut tout près de s'en aller, sans qu'on vînt lui dire
-que ses maîtres d'hôtel n'avoient pas dîné. Et comme M. le cardinal
-et le maréchal de Schomberg blâmoient les conseils qu'on lui donnoit,
-il dit: c'étoient conseils de jeunes gens, mais assurément, si l'on ne
-m'eût pas donné avis qu'il y avoit des compagnies de chevaux légers
-sur tous les chemins que je pourrois tenir en m'en allant, et si je n'eusse
-eu la crainte d'être arrêté par lesdites troupes, je m'en fusse allé.</p>
-
-<p>«Monsieur dit de plus: quand je fus voir M. le cardinal à La Haye,
-j'étois résolu de partir l'après-dînée; mais M. le cardinal me dit tant
-de choses et m'embarrassa tellement que je revins tenir mon conseil,
-où Le Coigneux me dit qu'il falloit voir s'il n'y avoit pas moyen de me
-contenter plutôt que de me résoudre à m'en aller; et comme cela le
-dessein fut rompu. Ensuite de cela, Monsieur dit: je fus un soir bien
-embarrassé à Fontainebleau. Le roi avoit donné le bonsoir à tout le
-monde et étoit au lit. J'entrois dans sa chambre avec le maréchal
-d'Ornano; et incontinent après je vis venir M. du Hallier, et le roi
-demanda son habillement. Cela me mit bien en cervelle, et j'eusse
-voulu être hors de là; car nous savions bien que nous faisions mal,
-et ceux qui font mal sont toujours en crainte et ont peur. Comme
-Monsieur faisoit ce conte, le Roi entra et Monsieur lui dit: Monsieur
-vous souvient-il quand vous donnâtes un soir une sérénade à la
-Reine? Je disois ici que cela me mit bien en peine. Et il recommença
-à dire les mêmes choses qu'il avoit dites.<br />
-<span class="signature smallc">«Armand, card. de Richelieu.&mdash;Schomberg.»</span></p>
-
-<p><span class="space smallc">«Le dernier de juillet 1626.</span> Monsieur a dit à la Reine, sa mère, qu'à
-quelque prix que ce soit il falloit sauver Chalais, et qu'il faut en parler
-au Roi, et que de Paris on lui avoit mandé que s'il laissoit perdre
-Chalais et qu'il en fût fait justice, il ne trouvera plus personne qui
-le voulût plus servir, Chalais étant embarrassé pour son service.</p>
-
-<p>«Le même jour, Monsieur demanda à la Reine si on feroit le procès
-au maréchal d'Ornano, et lui dit que tout ce qu'il avoit fait avoit
-été par son commandement, et que même il avoit des lettres écrites
-de sa main par lesquelles il avouoit tout ce qu'il avoit fait.</p>
-
-<p>«En même temps Monsieur dit que M. le Comte lui offroit quatre
-cent mille écus à prêter pour sortir de la cour si on ne le contentoit.</p>
-
-<p>«Il dit qu'on avoit cru qu'il eût traité du Havre, mais qu'on n'y
-avoit jamais pensé; ce qui fait soupçonner que peut-être y a-t-il encore
-quelque dessein, vu qu'il nie une chose qu'il a confessée autrefois.</p>
-
-<p>«Que M. le Comte étoit bien fâché de son mariage, mais qu'il n'oseroit
-se séparer de lui, de peur qu'on crût qu'il fût mû seulement
-pour épouser M<sup>lle</sup> de Montpensier.</p>
-
-<p>«Que la Reine régnante l'a prié par deux diverses fois depuis
-<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
-trois jours, de ne pas achever le mariage que le maréchal ne fût
-mis en liberté<a id="FNanchor_370" href="#Footnote_370" class="fnanchor">&nbsp;[370]</a>.</p>
-
-<p>«Il dit de plus à la Reine qu'il vouloit demander abolition pour
-les petits garçons Boistalmet et Puilaurens.</p>
-
-<p><span class="smallc">«Le deuxième aout.</span> Le Roi ayant fait appeler Monsieur au conseil
-pour lui dire la résolution qu'il avoit prise de lui donner son apanage
-et approuver son mariage, nonobstant tous les divers avis
-qu'on lui avoit donnés pour ne le faire pas, dont même Sa Majesté
-en montra un qu'on avoit adressé au cardinal de Richelieu
-pour lui faire voir, duquel Monsieur lut la plus grande part; mondit
-sieur témoigna au Roi un extrême ressentiment de la bonté dont il
-usoit en son endroit, protesta avoir un extrême déplaisir de toutes
-les pensées qu'il avoit eues, jura qu'il ne se sépareroit jamais
-du service du Roi auquel il reconnoissoit être extraordinairement
-obligé. Et sur ce que Sa Majesté lui dit: parlez-vous sans les équivoques
-dont vous avez plusieurs fois usé, il jura solennellement
-qu'oui, qu'il donnoit sa parole nettement de tout ce qu'il disoit, et
-qu'on se pouvoit fier en lui quand il déclaroit donner sa parole sans
-aucune intelligence; et pour témoignage que je dis vrai, c'est que je
-vous promets nettement que si M. le Comte, M. de Longueville et
-autres qui sont de mes amis, me donnent jamais de mauvais conseils
-je les en détournerai si je le puis, et si je ne le puis faire je vous
-en avertirai. Il promit et jura le contenu ci-dessus devant le Roi, la
-Reine sa mère, le garde des sceaux, le duc de Bellegarde, le maréchal
-de Schomberg et le président Le Coigneux.</p>
-
-<p>«Monsieur dit devant le Roi, la Reine et le cardinal de Richelieu
-que l'intelligence qu'il avoit en Angleterre étoit particulièrement avec
-le comte de Carlile qui étoit lié de grande affection avec lui, et que,
-quand il entendoit parler des poursuites qu'on faisoit contre Buckingham,
-il n'en étoit pas fâché, espérant que, s'il venoit à être ruiné,
-Carlile viendroit en faveur, et qu'il pourroit beaucoup en son endroit.</p>
-
-<p>«Monsieur ayant su trois ou quatre jours avant la mort de Chalais
-qu'il avoit dit que le fondement de l'opposition que les dames faisoient
-<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
-au mariage étoit afin que si le Roi venoit à mourir, la Reine
-pût épouser Monsieur; il dit au cardinal de Richelieu: Il est vrai
-qu'il y a plus de deux ans que je sais que M<sup>me</sup> de Chevreuse a tenu
-ce langage<a id="FNanchor_371" href="#Footnote_371" class="fnanchor">&nbsp;[371]</a>.</p>
-
-<p>«Un jour devant la mort de Chalais, Monsieur dit à la Reine sa
-mère qu'il n'y avoit que trois choses qui lui pussent faire faire une
-escapade et sortir hors de la cour: l'une, si on vouloit faire trancher
-la tête au Colonel; l'autre, si on vouloit faire le même parti au grand
-prieur, n'y ayant rien qu'il ne fît pour sauver ces deux personnes-là,
-et si on lui dénioit en effet l'apanage qu'on lui avoit promis.</p>
-
-<p>«Sept ou huit jours auparavant il dit aussi à la Reine sa mère
-qu'il savoit quelque chose de trois personnes qui leur feroit trancher
-la tête si on le savoit, mais que pour rien au monde il ne les nommeroit
-pas.</p>
-
-<p>«Monsieur confessa à La Ferté à M. de Mende, revenant d'Angleterre,
-que Montagu au voyage de Nantes lui avoit dit de la part
-du comte de Carlile, qui est celui avec lequel Monsieur a reconnu
-plusieurs fois que le Colonel avoit formé étroite liaison, que ledit
-comte de Carlile l'avoit chargé de lui témoigner le déplaisir qu'il
-avoit de le voir maltraité, savoir ses sentiments sur ce sujet et l'assurer
-que, pourvu qu'ils sussent ses intentions, il seroit servi du
-côté de l'Angleterre comme il pourroit désirer.</p>
-
-<p>«Monsieur, sur la fin du mois de septembre, étant au conseil à
-Saint-Germain, un jour que la Reine avoit été saignée et étoit au lit,
-avoua franchement que Beaufort, qui est dans la Bastille, faisoit des
-levées, sous prétexte de l'Empereur, pour lui en Picardie. Dit de plus
-que le Roi faisoit très-bien de désirer que l'ambassadeur de Savoye
-s'en allât, que c'étoit un mauvais homme, qu'il en pouvoit parler
-comme sçavant.»</p>
-</div>
-
-<p><span class="smallc">Affaire d'Ornano.</span>&mdash;Sous ce titre, le t. XXXVIII, <span class="smallc">France</span>,
-donne une liste de papiers relatifs au maréchal. Les charges
-contre Ornano sont dans les dépositions de Chalais et dans
-les aveux de Monsieur, et sa mort survenue dans les premiers
-jours de septembre 1626 arrêta le procès commencé.
-Les papiers ici mentionnés n'ont donc pas grand intérêt:
-<span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
-ils ne seraient pourtant pas inutiles à qui entreprendrait
-une biographie des Ornano, qui jouent un rôle si important
-à la fin du <span class="smallc">XVI</span><sup>e</sup> siècle et dans la première partie du
-<span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup>. Nous nous bornons à donner la note suivante:</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Mémoires des papiers domestiques du sieur colonel d'Ornano, par
-où on voit ses charges et emplois, ses biens, sa dépense, et comme
-il fut fait gouverneur du Pont-Saint-Esprit, 1598; brevet de conseiller
-d'État, 1610; provision de commandant de 50 hommes d'armes,
-1613; de maréchal de camp, 1614; provision de gouverneur de Honfleur,
-Pont-de-l'Arche, Château-Gaillard, et lieutenant de Normandie,
-1618; gouverneur de Monsieur, surintendant de sa maison, premier
-gentilhomme de sa chambre, 1619; brevet pour être du conseil des
-affaires du Roi, 2 mars 1620; colonel des gardes corses, la date en
-blanc; maréchal de France, 1626. Les mémoires de M. d'Andilly sont
-fort au fait sur ce qui regarde le maréchal d'Ornano.»</p>
-
-<p>Nos manuscrits nous fournissent plus de renseignements
-sur le grand prieur et le duc de Vendôme, et il y a ici des
-extraits de beaucoup de pièces qui établissent leur culpabilité.
-Bien entendu, Richelieu s'est servi de ces extraits
-dans ses Mémoires; ils ont même très vraisemblablement
-été faits pour lui; mais il les a fort abrégés, et nous croyons
-utile d'en publier quelques-uns. <i>Ibid.</i>, t. XXXVIII. «Procès
-de M. de Vendôme et de M. le grand prieur.»</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Mémoire pour interroger M. le grand prieur, écrit de la main du
-secrétaire de M. le cardinal. On doit le laisser entre l'espérance et
-la crainte, et lui faire apercevoir qu'il doit appréhender la rigueur de
-la justice, s'il n'a recours à la miséricorde par une confession sincère.
-Chalais dit que le grand prieur a conseillé à Monsieur de faire
-violence aux ministres, de sortir de la cour, de se retirer à Metz.
-Monsieur dit la même chose. M. le garde des sceaux doit tâcher d'en
-tirer encore davantage, particulièrement sur ce que Dunault, son
-secrétaire, a dit des entreprises contre la personne du Roi. Après que
-M. le grand prieur aura avoué qu'il a donné à Monsieur le conseil
-de traiter rudement les ministres, de sortir de la cour, de prendre
-les armes, il faudra savoir quand et comment cela se devoit exécuter;
-et pour ce qui regarde l'entreprise contre le Roi, il faut traiter
-ce point délicatement.»</p>
-
-<p>«Extrait des charges contre M. le grand prieur, réduites à quatre
-points: aversion contre le Roi, avis donné à Monsieur de faire violence
-<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
-aux ministres du roi et de sortir du royaume, s'être opposé au
-mariage de Monsieur».</p>
-
-<p>«Déposition de M. de Fossé au fait de M. le grand prieur, du 18
-de novembre 1626. Il déclare que Dunault, secrétaire de M. le grand
-prieur, étant venu trouver M<sup>me</sup> d'Elbeuf (s&oelig;ur des Vendôme), afin
-qu'elle sollicitât le pardon de M. le grand prieur, avoit dit qu'il
-n'étoit plus temps que le grand prieur parlât d'innocence et songeât
-à se sauver par là, qu'il falloit qu'il eût recours à la miséricorde du
-roi et demandât pardon, reconnaissant être coupable de certains
-desseins non-seulement contre l'État, mais même contre la personne
-du roi; que, M. de Fossé étant allé trouver par commandement
-du roi M. le grand prieur avec Dunault, celui-ci répéta ce qu'il avoit
-dit à M<sup>me</sup> d'Elbeuf devant le grand prieur, et le pria un genouil en
-terre de se sauver en confessant ce qu'il savoit. Sur quoi le grand
-prieur confessa ce qui s'ensuit: qu'il s'étoit opposé au mariage de
-Monsieur, qu'il avoit conseillé à Monsieur, depuis la prise du Colonel,
-de traiter rudement les ministres pour le ravoir par ce moyen; que,
-cela ne réussissant pas, il falloit sortir du royaume et prendre les
-armes; que MM. de Nevers et de Longueville étoient du parti; qu'on
-proposoit de se retirer à Sedan ou à Metz; qu'on disoit qu'il en avoit
-écrit à M. de La Valette; qu'on n'avoit qu'à montrer sa lettre, qu'il
-la reconnoîtroit; que Chalais étoit mort pour n'avoir point eu d'esprit;
-que si on vouloit s'en servir contre lui, il falloit le garder pour
-le lui confronter; qu'il avoit fait chasser Andilly et conseillé de ne
-croire ni Goulas ni Marcheville. Il ne voulut pas reconnoître ce que
-Dunault avoit dit d'un dessein contre la personne du roi, et lui avoit
-dit: Mon ami, vous avez dit une chose qui vous donnera de la peine
-et à moi; qu'ayant ensuite dit à de Fossé qu'il ne croyoit pas qu'il
-voulût redire ce qu'il avoit dit, de Fossé appela Loustenau (un des
-gardiens), lui répéta mot pour mot en présence du grand prieur ce
-que le grand prieur lui avoit dit, et l'avoit prié de s'en souvenir».</p>
-
-<p>«Les charges contre M. de Vendôme sont autres que celles contre
-le grand prieur: intelligence avec Soubise, cabale en Bretagne,
-conférence avec la Trémouille près Clisson.»</p>
-
-<p>«Chefs d'accusation contre M. de Vendôme. Souveraineté. M<sup>me</sup> de
-Vendôme dit que le feu roi lui avoit promis de lui faire rendre son
-héritage, la Bretagne (elle était fille du duc de Merc&oelig;ur et avait
-apporté en dot le gouvernement de Bretagne à César de Vendôme).
-M. de Vendôme a fait écrire sur les prétentions qu'il a sur la Bretagne;
-M. de Lomaria a eu les papiers, etc. A Blavet, conférence avec
-M. de Soubise. Vendôme fait mal placer les batteries, défend de
-tirer, ne veut écouter les propositions qu'on lui fait pour empêcher
-M. de Soubise de se retirer, maltraite ceux qui veulent sortir sur
-M. de Soubise, le fait avertir de s'en aller, favorise les prisonniers,
-<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
-en fait évader quelques-uns, en prend quelques autres à son service.
-Intelligence et union avec plusieurs grands mal contents, comme
-Retz, M. le Comte, M. le Prince à Chenonceaux. Intelligence en
-Espagne; avec les Rochelois. Lettre de M. de Vendôme, du 9 mai,
-au capitaine des vaisseaux de Saint-Malo qui étoient pour le service
-du roi devant La Rochelle, parce qu'il veut leur faire savoir à la hauteur
-de Bellisle les ordres du roi, et il n'avoit point d'ordre du roi à
-donner. M. de Vendôme a beaucoup de pensionnaires en Bretagne.</p>
-
-<p>«Délibération des États de Bretagne du 18 juillet, pour raser les
-places de M. de Vendôme. A quoi le sieur Aubry, commissaire, a consenti
-de la part du roi à Nantes.</p>
-
-<p>«Mémoire pour interroger du Rochet, qui couroit les provinces
-pour gagner des hommes et faire des levées.</p>
-
-<p>«Lettre de M. de Vendôme à M. le Prince. Il se plaint que l'État
-n'est gouverné que par des gens qui ne devroient se mêler que de leur
-bréviaire; qu'il n'y a plus de sûreté pour les gouverneurs que dans
-leurs gouvernements; que M. de Montbazon l'accuse d'avoir voulu
-surprendre Nantes, qu'on sait le droit qu'il y a, que Monsieur veut
-se retirer à Bordeaux.</p>
-
-<p>«M. Brissac à M. le cardinal. Il écrit que M. de Vendôme, après deux
-ans d'inquiétudes pour assurer les Huguenots de son service, veut jeter
-la province dans l'oppression, qu'il a fait mille folies dans Rennes, qu'il
-reçoit toujours des lettres du roi d'Angleterre, de M. de Rohan, etc.</p>
-
-<p>«M. (l'évêque) de Montauban à M. de Schomberg sur le même
-sujet. Il mande que les seigneurs de la province ne peuvent plus
-supporter les insolences de M. de Vendôme, que la Bretagne deviendra
-toute huguenote si on n'y prend garde. M. de Vendôme écrit
-très-souvent à M. le Prince et à M. de Soubise.</p>
-
-<p>«M. de Vendôme à M. d'Ornano. Il se plaint que le roi ait ajouté
-foi à la reine mère. Il dit qu'elle lui fait toutes sortes d'injustices
-depuis la mort d'Henri IV, quoiqu'il lui ait rendu service lorsqu'elle
-a eu besoin de lui; qu'elle élève des gens pour s'autoriser davantage;
-qu'elle ne le dépouillera pas néanmoins comme elle a fait le grand
-prieur son frère; que la couronne siéroit bien sur la tête de Monsieur
-s'il vouloit entrer dans leurs desseins; qu'il n'a ni Brest ni Nantes;
-que s'il peut avoir Blavet, ce sera une bonne place; pour lui il fait
-travailler à force à Saint-Malo pour être fort par mer et assure Ornano
-de ses services.</p>
-
-<p>Le même à M. de Soubise. Il a écrit au maréchal d'Ornano. Il
-voudroit que Monsieur se retirât à La Rochelle. Brissac, quoique
-éloigné, a toujours les yeux sur lui; et si le roi d'Angleterre, qui lui
-a écrit et à qui il a fait réponse, n'exécute ce qu'il a promis, ils ne
-pourront faire réussir leurs desseins. Il a ordonné à l'Anglais, canonnier
-de Saint-Malo, de ne point pointer ses canons sur les vaisseaux.</p>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
-<i>Ibid.</i>, t. XLII, fol. 6, verso.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Extrait succinct de l'information contre M. de Vendôme écrit de
-la main d'un secrétaire de M. le cardinal. M. de Vendôme pensoit à
-se faire souverain en Bretagne. Il y a conjecture qu'on songeoit à
-dépouiller le roi.</p>
-
-<p>«Discours libres ou plutôt insensés des gens de M. de Vendôme
-contre la personne du roi; ce qui paroît de plus clair, c'est qu'il n'a
-pas fait ce qu'il devoit pour défendre Blavet lorsque M. de Soubise
-l'a attaqué.</p>
-
-<p>«Noms et qualités des témoins ouïs et informations contre M. de
-Vendôme, pour servir de lumière à M. le rapporteur sans qu'il soit
-besoin qu'il déclare les noms desdits témoins en faisant son rapport
-à la Cour, vu que par ce moyen ils pourroient être connus avant que
-d'être confrontés, ce qui pourroit donner lieu à des reproches. Les
-informations ont été faites dès le 8 juillet par M. de Roissy, par
-MM. Peschart et Hue le 24 septembre, par MM. Machault et Peschart
-le 30 novembre 1626.</p>
-
-<p>«Minute de deux lettres du roi à M. de Vendôme, du 28 novembre
-1626. Il dit qu'ayant appris avec quelle franchise il déclaroit ses entreprises
-sur Nantes, Blavet et Brest, il lui pardonneroit s'il vouloit
-ne rien cacher de toutes les menées qu'il savoit qu'on avoit faites
-contre sa personne et contre son État.</p>
-
-<p>«Instruction pour M<sup>me</sup> d'Elbeuf allant trouver M. de Vendôme au
-bois de Vincennes, accompagnée de M. le duc de Bellegarde. M. de
-Vendôme ne trouvant pas de sûreté en ce que le pardon que le roi
-lui promettoit étoit à cette condition qu'il ne cachât rien, le roi ou
-plutôt le ministre jugea de là qu'il veut cacher quelque chose d'important,
-et envoya M<sup>me</sup> d'Elbeuf le trouver. On lui propose l'exemple
-du maréchal de Biron, et on lui déclare qu'il n'est point en état qu'on
-capitule avec lui, qu'on lui accorde la vie et les biens sans parler de
-la liberté; et s'il demande sa femme et ses enfants on lui répondra
-qu'il faut finir le principal avant que de venir à l'accessoire.</p>
-
-<p>«Lettre écrite par le roi au père Eustache Asseline, avec certificat
-qu'il l'a fait voir à M. de Vendôme. M. de Vendôme a prié Sa Majesté
-qu'il pût voir ce Père, afin de consulter avec lui la déclaration qu'il
-veut faire. Le roi permet à ce religieux de voir M. de Vendôme.</p>
-
-<p>«Déclaration de M. de Vendôme du 16 de janvier. M. de Vendôme
-proteste n'avoir eu aucune intelligence avec Soubise. Il avoue que,
-voyant Blavet en très mauvais état, il croyoit qu'il auroit été mieux
-entre ses mains qu'en celles du duc de Brissac, et qu'il ne songea à
-s'en assurer que depuis l'arrivée de Soubise; que pour Nantes, comme
-il étoit ami de M. de Montbazon, il ne songeoit pas à le lui ôter,
-mais que, voyant qu'il pouvoit le donner au prince de Guémenée, son
-<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
-fils, il avoit pratiqué des amis pour s'en rendre le maître quand l'occasion
-s'en présenteroit. Que quant à Brest, voyant la division qui
-étoit entre le marquis de Sourdeac et son fils, il avoit été avec
-l'évêque de Léon à Brest, qu'alors il avoit pressé Sourdeac à venir
-demander justice au roi contre son fils, et à laisser le marquis de T...
-dans la place, au lieu de Dumas, qui ne pouvoit pas en faire la charge
-à cause de son grand âge. Il parle du projet de marier son fils avec
-la fille de M. de Retz. Il dit qu'il n'a eu aucune part aux brouilleries
-de la cour, qu'il avoit même écrit à son frère de ne se point
-mettre dans la cabale de ceux qui s'opposoient au mariage de Monsieur;
-qu'il ne vouloit pas venir à Blois; qu'il s'étoit laissé aller aux
-persuasions de son frère qui l'avoit amené; qu'il trouvoit l'esprit de
-M. le Prince incompatible s'il étoit venu faute du roi et de Monsieur.</p>
-
-<p>«Lettre du roi à M. de Vendôme, du 17 de janvier. Il lui pardonne
-tout ce qu'il a déclaré à M<sup>me</sup> d'Elbeuf, et lui en fera expédier grâce,
-l'assurant que, pourvu qu'il n'ait point de dissimulation, il lui pardonnera
-tout ce qu'il pourra avoir fait.</p>
-
-<p>«Déposition du gentilhomme capitaine de marine. C'est lui qui
-charge le plus M. de Vendôme sur l'affaire de Blavet. Il dit qu'il
-avoit proposé d'enfermer les vaisseaux du duc de Soubise en tendant
-des chaînes, et que le sieur de Vendôme lui ayant parlé pour le
-débaucher et lui déposant ne l'ayant point voulu écouter, M. de
-Vendôme lui avoit donné un coup de pied dans les bourses, lui avoit
-fait donner jusqu'à huit paires d'escarpins et brûlé toutes les jambes;
-que plusieurs qui déposoient contre M. de Vendôme étoient
-morts assez subitement en prison, qu'on avoit fait échapper plusieurs
-personnes, etc.»</p>
-</div>
-
-<p><i>Ibid.</i>, t. XLIV, fol. 9, se trouve un autre extrait plus
-succinct encore de toute l'information contre M. de Vendôme,
-avec le mot ordinaire <i>employé</i>.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Le dessein de M. de Vendôme de se rendre souverain de la Bretagne
-paroît par diverses conjectures et par diverses actions, pour
-lesquelles il mérite d'être qualifié fol. Il y a preuve de deux témoins
-conformes par lesquels il paroît qu'on pensoit à dépouiller le roi, vu
-qu'étant en colère et disant force choses contre l'État, les deux témoins
-lui représentèrent qu'il falloit qu'il demeurât toujours dans
-le service du roi, et il s'échappa à dire: Je le servirai tant qu'il sera
-reconnu pour roi. Il faut joindre à cela que toute sa famille a été fort
-libre à parler criminellement contre la personne du roi, l'un disant
-qu'on avoit autrefois déposé un Louis, l'autre que les bâtards avoient
-régné aussi heureusement que les légitimes, un autre qu'il aimeroit
-mieux pendre le roi que le roi ne le fît pendre, etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
-«Toute la Bretagne accuse M. de Vendôme d'avoir conspiré avec
-M. de Soubise l'entreprise de Blavet. Plusieurs témoins déposent
-l'avoir ouï dire à des gens du parti de M. de Soubise. Il est vérifié
-qu'ayant été pris des soldats de M. de Soubise prisonniers qui déposèrent
-que M. de Vendôme étoit de l'entreprise, ledit sieur de
-Vendôme fit ôter de l'information le feuillet où il étoit nommé et y
-en fit mettre un autre. Il est clair de plus qu'il voulut corrompre
-Gentillet (vraisemblablement le capitaine dont il est question plus
-haut), pour se faire justifier par sa déposition de cette accusation. Il
-est constant encore que, Gentillet ne l'ayant voulu faire, il le fit traiter
-très cruellement. Auparavant quoi, il a tâché à le porter à ne faire
-pas contre ledit sieur de Soubise, lui disant en termes exprès qu'il
-étoit bien misérable de vouloir agir contre son parti.</p>
-
-<p>«Il est vérifié encore que ledit sieur de Vendôme a refusé divers
-avis qu'on lui proposoit pour perdre ledit sieur de Soubise dans le
-port de Blavet.</p>
-
-<p>«Il est clair qu'il a défendu de tirer sur les gens dudit sieur de
-Soubise et sur ses vaisseaux. Et il y a des conjectures fort pressantes
-qu'il l'a averti, quand il a été temps de le faire sortir du port de
-Blavet, et qu'il a favorisé sa sortie.</p>
-
-<p>«Qu'il y a un nouveau témoin, qui est Furlatan, qui parle <i>de auditu
-et visu</i> sur le fait de Blavet.»</p>
-</div>
-
-<p>Voici maintenant la déposition de Lamont, exempt de
-la garde écossaise, qu'on avait déjà donné pour gardien
-à Chalais, auquel astucieusement il avait eu l'art d'arracher
-tous ses secrets, comme on le voit dans le recueil de
-La Borde. Mis auprès de MM. de Vendôme dans le même
-dessein, il avait également réussi, et il avait amené le duc
-à des aveux fort étendus, que celui-ci l'avait chargé de
-porter à la connaissance du roi. <i>Ibid.</i>, t. XLIV, fol. 13.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«M. le duc de Vendôme a commandé à Lamont de dire au roi,
-pour témoigner à S. M. sa repentance de ses fautes, ce qui est ici
-contenu:</p>
-
-<p>«A dit que par le conseil de M<sup>me</sup> de Merc&oelig;ur (sa belle-mère), il
-avoit depuis quelques années entretenu amitié avec M. de Retz afin
-de faire le mariage de son fils avec la fille dudit duc de Retz, qui lui
-cédoit Belle-Ile en faveur de ce mariage; mais que le duc de Retz,
-ayant eu défense de passer outre au traité du mariage, lui n'avoit
-pas laissé d'en parler, disant qu'il n'en avoit point de défense pour
-son particulier; en quoi il reconnoît avoir failli; comme aussi d'avoir
-recommandé ses enfants audit duc de Retz comme il se résolvoit de
-<span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
-venir en cour, le priant de les garder à Belle-Ile pour s'assurer de
-leurs personnes.</p>
-
-<p>«A dit qu'il a cabalé dans le parlement pour y acquérir des gens qui
-fussent tout à lui, qu'il tâchoit à gagner la noblesse autant qu'il lui
-a été possible, les uns par pensions qu'il leur donnoit de son argent,
-les autres par quelques fonds qu'il leur faisoit distribuer par les
-États, recherchoit aussi la faveur du peuple par tous les moyens qu'il
-jugeoit être propres à se rendre populaire.</p>
-
-<p>«A dit qu'ayant dessein de recouvrer le droit que le défunt roi lui
-avoit donné de capitaine du château de Nantes, il auroit projeté de se
-saisir de cette place lorsque M. de Montbazon la remettroit entre les
-mains de son fils, ce qu'il estimoit devoir être fait environ ce temps,
-et espéroit d'exécuter facilement son dessein sous J... qui n'est qu'un
-sot, lequel le prince de Guymené devoit mettre pour son lieutenant
-dans ledit château; et à cet effet il gagnoit dans la ville le plus de gens
-qu'il pouvoit, et y avoit beaucoup acquis d'amis; qu'il n'avoit pas exécuté
-son dessein parce que Baillon et son frère faisoient si bonne garde
-que cela eût été difficile, et qu'il n'y avoit point de communication du
-château à la ville, et qu'il attendoit quelque événement public favorable
-à telle entreprise.</p>
-
-<p>«A dit que pour Brest, voyant la division qui étoit entre le père et
-le fils, il avoit dessein de prendre cette occasion de faire mettre le marquis
-de Timeur (?) qui est tout à lui, et pour cet effet auroit employé
-l'évêque de Léon, afin d'obtenir du père que ledit marquis fût mis
-comme son lieutenant, ce qui étant exécuté il estimoit la place à lui.</p>
-
-<p>«A dit qu'il a eu quelque dessein de se rendre maître du fort de
-Blavet lors de l'entreprise que fit M. de Soubise, non que son dessein
-fût que ledit sieur de Soubise prît cette place, mais qu'il pensoit
-bien sous cette ombre s'en rendre maître, vu le mauvais ordre qui
-étoit à la garde de ladite place; vu aussi l'insuffisance du duc de
-Brissac, il pensoit la prendre et puis mander au roi que la place étoit
-plus sûrement et mieux gardée entre ses mains qu'entre les mains
-dudit duc de Brissac.</p>
-
-<p>«A dit qu'il a visité les costes de Brest avec trop de soin et trop de
-curiosité.</p>
-
-<p>«A dit, sur ce que l'on lui demandoit s'il n'avoit pas de dessein
-sur la souveraineté de la duché de Bretagne, que si Dieu affligeoit
-tant la France qu'il y advînt faute du roi et de Monsieur, qu'il étoit
-résolu de ne s'accommoder jamais avec M. le Prince.</p>
-
-<p>«A dit, sur ce que l'on lui a demandé s'il ne savoit rien particulièrement
-des derniers partis qui se sont formés à la cour, qu'il n'en
-savoit rien que par ouï-dire; qu'il est vrai que M. le grand prieur lui
-avoit écrit une lettre il y a environ un an, qui portoit que lui et
-quelques autres étoient résolus d'empêcher le mariage de Monsieur
-<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
-avec M<sup>lle</sup> de Montpensier, ce qu'il falloit faire par tous moyens.</p>
-
-<p>«A dit qu'il lut cette lettre en présence du sieur de La Roche, de
-son frère le président de Bretigny, qui la virent; qu'il communiqua
-le contenu à M. de Retz, qui étoit du sentiment de son frère. Qu'il
-n'étoit pas de cet avis, et qu'il se falloit garder de ces brouilleries,
-qu'il s'estimoit heureux d'en être éloigné, qu'il n'en a rien su de plus,
-et que si son frère lui eût communiqué quelque chose, il se fût bien
-gardé de venir en cour; il eut beaucoup de peine à s'y résoudre, vu
-divers avis qui lui venoient de toutes parts, que l'on l'y arrêteroit;
-mais que sondit frère lui dit, pour le résoudre, qu'il savoit bien que
-M. le Comte n'y viendroit pas, bien feroit-il semblant d'y venir et
-enverroit son train jusqu'à Orléans, mais qu'il feroit semblant d'être
-malade et renvoyeroit quérir son train; or, que l'on ne prendroit
-les uns sans les prendre tous à la fois.</p>
-
-<p>«A dit que le jour qu'ils furent séparés dans le château d'Amboise,
-ayant dit à son frère qu'il étoit temps qu'ils donnassent ordre à leurs
-affaires et qu'il prévoyoit qu'on pousseroit cette affaire jusqu'au bout,
-son frère lui fit réponse qu'il espéroit que M. le Comte étant en liberté
-il feroit pour eux, et que c'étoit son attente que ledit sieur
-Comte feroit quelque effort.</p>
-
-<p>«A dit qu'il reconnoît et avoue que le Roi a pris un juste et nécessaire
-conseil pour l'État quand il le fit arrêter, et que si les ministres
-de Sa Majesté ne l'eussent conseillé, ils eussent fait une grande
-faute en raison d'État.</p>
-
-<p>«A dit que M<sup>me</sup> de Chevreuse leur avoit envoyé un laquais de M. le
-grand prieur jusqu'à Escures (?), pour leur donner avis qu'ils ne vinssent
-pas en cour et que s'ils y venoient ils seroient pris prisonniers.</p>
-
-<p>«A dit que le propre jour qu'ils furent arrêtés ils envoyèrent un
-gentilhomme du grand prieur à M. de Retz, pour par ce moyen savoir
-ce qui se passeroit et faire tout ce que M. de Retz jugeroit être
-utile à leur service; que mondit sieur de Retz étoit parti de Nantes,
-leur avoit envoyé de Vendôme ledit gentilhomme leur dire que l'on
-avoit résolu au conseil d'envoyer quérir M. le grand prieur, afin de
-le confronter à Chalais.</p>
-
-<p>«A déclaré qu'il avoit su force nouvelles à Amboise par la femme
-de Bernière et la fille qui venoient dans le jardin qui correspondoit
-à sa chambre, par où elles lui donnoient des billets, par lesquels il
-avoit appris ce qui étoit porté par les informations que M. de Roissy
-faisoit contre lui.»</p>
-</div>
-
-<p>Ces aveux étaient bien considérables. Le duc de Vendôme
-y livrait, comme on le voit, son propre frère le
-grand prieur, son ami le duc de Retz, le comte de Soissons,
-<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
-et cette fidèle M<sup>me</sup> de Chevreuse qui avait tâché de
-les sauver autant qu'il était en elle en envoyant les avertir
-du danger qui les menaçait. Dans ce même vol. XLIV,
-nous rencontrons un extrait de la déclaration de Vendôme
-de la propre main de Richelieu, avec des remarques du
-cardinal et la qualification des faits avoués. Cette pièce
-nous a paru mériter de voir le jour.&mdash;<i>Ibid.</i>, fol. 17.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Cabalé les parlements, la noblesse, les communautés, pour se
-mettre en considération et augmenter sa fortune.&mdash;Ce qui a dû
-donner de légitimes sujets de méfiance à S. M.</p>
-
-<p>«Pensée et dessein de s'assurer de Blavet depuis l'arrivée de
-M. de Soubise et non auparavant. Pensée qu'il dit n'avoir communiquée
-à personne.&mdash;Projet du tout criminel.</p>
-
-<p>«Dessein perpétuel sur Nantes depuis en avoir été dépouillé. Préparatifs
-pour s'en rendre maître lorsque M. de Guémenée le posséderoit
-et que l'état des affaires générales du royaume lui en donneroit
-lieu. Acquisition d'armes dans la ville à cet effet.&mdash;Crime ouvert.</p>
-
-<p>«Dessein sur Brest pour le marquis de Timur, entre les mains
-duquel il tient la place comme entre les siennes. Ce dessein projeté
-avec ledit marquis de Timur en visitant la côte.&mdash;Crime déguisé.</p>
-
-<p>«Pensions du sieur d'Aradon, Dupan, Vaudurand, de L'Espine,
-Boulanger, tous gens dont il s'est servi dans les factions.&mdash;Suspicion
-grande de crime.</p>
-
-<p>«Autres pensionnaires du fonds qu'il ménageoit sur les fermes
-du Roi.</p>
-
-<p>«Conseil de M. de Retz et instante demande à M. de Vendôme de
-lui confier ses enfants au cas qu'il lui arrive d'être retenu à Blois.&mdash;Par
-où il paroît que M. de Retz s'offroit à les protéger contre le Roi.</p>
-
-<p>«Offre que M. de Retz fait à M. de Vendôme de parachever le mariage
-projeté entre leurs enfants moyennant qu'il prît Belle-Ile. Sur
-quoi est noté que M. de Retz avoit reçu défense et du mariage et de
-donner Belle-Ile.&mdash;Charge contre M. de Retz.</p>
-
-<p>«Dessein contre le mariage de Monsieur écrit à M. de Vendôme
-par le grand prieur, qui le convie à s'y joindre.</p>
-
-<p>«Assurance donnée par M. le grand prieur que M. le Comte feroit
-semblant de venir au voyage, faisant partir son train, mais ne viendroit
-pas. Ce qui faisoit que M. de Vendôme ne devoit rien craindre
-en son voyage, vu qu'on ne prendroit personne qu'on ne les prît tous
-ensemble.&mdash;Ce qui montre qu'ils se sentoient tous coupables et
-avoient union et intelligence pour éviter la preuve de leur crime.</p>
-
-<p>«Pensée de demeurer souverain en Bretagne en cas que le malheur
-<span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span>
-voulût que la France fût privée du roi et de Monsieur, ne pouvant
-compâtir à l'humeur et à l'esprit de M. le Prince.&mdash;Crime manifeste.»</p>
-</div>
-
-<p>A ces aveux si fortement caractérisés joignez deux lettres
-du duc de Vendôme plus accablantes encore, et que
-nous avons données plus haut, du moins en extrait, l'une
-à Ornano, l'autre à Soubise, p. 375, et vous aurez une
-juste idée de cette vaste et redoutable conspiration de
-1626, la première où M<sup>me</sup> de Chevreuse ait mis la main,
-et que Richelieu déclare, comme un homme qui semble
-frémir encore du péril qu'il a couru, «la plus effroyable
-dont les histoires fassent mention.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h2 class="normal"><a id="NOTES_DU_CHAPITRE_III"></a>NOTES DU CHAPITRE III</h2>
-
-<p class="subh">I.&mdash;<span class="smallc">MONTAIGU</span></p>
-
-<p>Lord Montaigu, gentilhomme de la chambre du roi
-d'Angleterre, et ami particulier de Holland et de Buckingham,
-a été l'agent le plus actif de la coalition
-formée, à la fin de 1626, contre la France, et qui se
-composait de l'Angleterre, de la Savoie, de la Lorraine et
-des protestants français. L'âme de cette coalition était
-Buckingham, furieux du refus qu'on lui faisait de le laisser
-revenir en France, brûlant de revoir la reine Anne,
-et de mettre sa gloire à ses pieds, comptant bien d'ailleurs
-effacer tous ses torts aux yeux de l'Angleterre en
-se portant l'ennemi de la France et le défenseur de la
-cause protestante. Il se mit donc à la tête d'une flotte
-puissante; M<sup>me</sup> de Chevreuse lui répondait de la Lorraine,
-le comte de Soissons de la Savoie, le duc de Rohan
-des calvinistes du Midi, Soubise de la Rochelle. La reine
-Anne n'ignorait rien de ce qui se passait. Cette grande
-entreprise échoua devant le génie de Richelieu, et aboutit
-<span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
-à la perte de Buckingham et à la prise de La Rochelle, en
-septembre et octobre 1628. Toute l'année 1627 est remplie
-des intrigues de Montaigu; il va sans cesse en Lorraine,
-en Suisse, en Hollande, à Turin, à Venise, et travaille
-à nouer et à resserrer les divers fils de la conspiration.
-Mais la police de Richelieu était sur ses traces. Pour
-vérifier ses soupçons, le cardinal le fit arrêter presque sur
-le territoire lorrain, et les papiers qu'on saisît sur lui ne
-laissèrent plus l'ombre d'un doute sur l'immense danger
-qui menaçait la France. Le 4 décembre 1627, Bullion
-reçut l'ordre de faire l'inventaire de ces papiers. En voici
-des extraits. <span class="smallc">France</span>, 1624-1627.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="smallc">«Instruction du roi d'Angleterre a lord Montaigu</span>, un des gentilshommes
-de sa chambre, allant en Savoie. Le roi lui dit qu'il a donné
-une puissante armée navale à Buckingham pour assister les amis et
-le parti qu'ils ont en France, pour empêcher l'armée navale d'Espagne
-de se joindre à celle de France, pour interrompre le commerce de
-ports en ports et aux Indes orientales et occidentales, et pour donner
-aide et support au roi de Danemark, son oncle, pour la conservation
-de l'Allemagne et le maintien de la bonne cause. Il promet
-de donner contentement au duc de Savoye dans toutes les choses
-justes et possibles, surtout pour ce qui concerne le trafic en son
-pays. Il le prie aussi que rien ne puisse donner de la jalousie et de
-la défiance à leurs amis et alliés. Quoiqu'on doive faire une grande
-considération sur l'affection et résolution du duc de Rohan, on ne
-pouvoit néanmoins y prendre aucune certitude à cause de l'état des
-affaires lorsque Montaigu l'a quitté pour retourner en Savoie. Pour
-cet effet il faut presser le duc de Savoie de finir les affaires qu'il a
-avec Gênes, et toutes autres qui pourroient l'empêcher d'assister puissamment
-ceux de la religion en France, qui sans cela pourroient
-être accablés. On ne peut compter sur les 16,000 hommes pour le
-comte de Soissons, le roi d'Angleterre ne se trouvant pas en état
-de contribuer à cette levée. Avant que de répondre sur le mariage
-proposé du comte de Soissons avec la fille aînée du roi de Bohême
-(le prince Palatin, beau-frère de Charles I<sup>er</sup>), il faut savoir la volonté
-du roi et de la reine de Bohême; s'ils y consentent, il fera connoître
-l'estime qu'il fait de la personne du comte de Soissons et de la dignité
-de son sang. Ainsi il attendra ce que Pujeolles (<i>sic.</i> quelque envoyé
-du comte de Soissons auprès du roi de Bohême) aura fait avec le portrait.
-Quant à la place de sûreté que le comte de Soissons demande
-<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
-pour armer, on ne peut lui en donner une meilleure que la Savoye.
-Il faudroit tâcher de concilier Brisson (<i>sic.</i>, quelque chef protestant),
-avec le duc de Rohan et que Brisson surprît Poussin et Valence et les
-livrât au comte de Soissons. On doit donner à Montaigu des lettres
-pour le duc de Lorraine.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Mémoire de Montaigu.</span> «Le comte de Soissons veut intenter action
-au parlement contre le cardinal de Richelieu et prendre les
-armes en cas de déni de justice. Seneterre assure que si la guerre
-dure seulement deux mois, le comte aura un parti considérable en
-Dauphiné et que jamais il ne s'accordera avec le cardinal. On ne
-parle plus de mariage (avec la fille du prince Palatin). On espéroit
-que le duc de Savoie et le comte de Soissons publieroient un manifeste,
-ce qui auroit beaucoup servi à justifier la conduite du roi
-d'Angleterre et à fortifier le parti; plusieurs catholiques mal contents
-du cardinal se seroient déclarés. Montaigu envoie Villars aux
-cantons protestants de la Suisse. Pourvu qu'on pût obtenir qu'ils
-fermassent les yeux sur les levées qu'on feroit chez eux secrètement,
-ce seroit un moyen sûr de fournir beaucoup de monde à
-M. de Rohan. Il faudroit aussi tâcher d'empêcher le roi de France
-d'en tirer du monde. Il croit qu'on pourrait employer Wake,
-ambassadeur d'Angleterre à Venise, auprès des protestants. La déclaration
-du duc de Rohan a été reçue avec beaucoup d'approbation
-de tous les protestants et de tous ceux que le Cardinal persécute.
-M. le duc de Lorraine l'a averti par un courrier qu'il a déjà
-10,000 hommes de pied et 1,500 chevaux. L'empereur lui doit envoyer
-600 hommes d'infanterie et 100 chevaux; toutes ces troupes se
-joindront à M. de Verdun, pour assiéger Verdun. Le bruit seul de
-cette entreprise a empêché qu'on envoyât 6,000 hommes à M. le
-Prince qui est en Languedoc. Il seroit temps d'écrire à M. de Rohan
-et de le faire payer. Montaigu attend les ordres du roi d'Angleterre pour
-savoir s'il doit faire les avances à M. de Rohan. Il demeure tranquille
-jusqu'à ce que M. de Rohan le recherche. Si M. de Rohan eût reçu
-ce qu'on lui avoit promis, il aurait pu se saisir de quelque place
-d'où il auroit fort incommodé les ennemis. Le duc de Savoye donne
-avis à Montaigu de la ligue conclue entre la France et l'Espagne,
-afin qu'il en avertisse le roi d'Angleterre. Si la guerre dure, le comte
-de Soissons ne peut honnêtement demeurer les bras croisés, et il se
-déclarera. La Rochelle en fera certainement autant. Le duc de Savoye
-se joindra à M. le comte de Soissons. Le duc de Lorraine est pour
-ainsi dire en guerre ouverte. Montaigu ajoute qu'il a envoyé une
-personne de qualité courre fortune à La Rochelle, afin de savoir ce
-qui se passe là, et de donner des nouvelles de ce qui se fait ici.»</p>
-
-<p><span class="smallc">«Lettre déchiffrée de M. de Savoye.</span> Il n'a pas osé se déclarer
-à cause des bruits qui ont couru d'un renouvellement d'un traité
-<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
-entre la France et l'Angleterre, à l'arrivée d'Albernan (?) que Bukingham
-avoit envoyé à Paris. Si le roi d'Angleterre veut continuer
-la guerre, il faut tâcher d'y intéresser les Hollandois, le duc de Lorraine,
-les Huguenots, et faire entendre qu'on ne prend les armes que
-pour tirer le roi des mains qui le tyrannisent, remettre la France en
-liberté et dans son ancienne splendeur. Il faut prendre garde que la
-France et l'Espagne sont unies, que l'empereur fait de grands progrès
-en Allemagne, que les États de Savoye étant situés entre la
-France et ce que l'Espagne possède en Italie, et ayant la guerre avec
-l'Espagne et Gênes, il n'a pas pu se déclarer plus tôt; mais sitôt qu'il
-saura les intentions du roi d'Angleterre, qu'il aura fait la paix avec
-Gênes, qu'il aura parole certaine et par écrit du roi d'Angleterre que
-S. M. B. ne fera ni paix ni trêve avec la France que par le moyen
-de Savoye ou avec l'Espagne ou tout autre sans sa participation,
-que le roi d'Angleterre enverra un homme à Gênes pour apaiser les
-troubles et représenter à la ville combien il lui seroit avantageux
-d'avoir pour ami le duc de Savoye, le duc de Savoye se déclarera
-ouvertement, et en attendant payera la somme de 30,000 écus.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Montaigu.</span> «Il a fait passer un homme à La Rochelle. Il a reçu une
-lettre de M. de Rohan par un soldat qui lui a dit que le saint qu'on
-invoque en l'armée de M. de Rohan est Angleterre. M. de Brisson a pris
-deux places importantes en Dauphiné et sur le bord du Rhône. On l'a
-fait savoir à M. le comte de Soissons comme un bon commencement
-pour ses desseins. M. le comte de Soissons a mandé que si l'entreprise
-réussit, il se déclarera, ce qu'on fait savoir au duc de Rohan.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Le même.</span> «Il est tombé malade cinq jours après être arrivé à
-Turin, d'une fièvre qui l'a tenu cinq semaines au lit. Il est surpris de
-n'avoir eu aucune nouvelle d'Angleterre. Tout retentit des grandes
-actions de Bukingham. Ces Princes sont dans l'impatience de commencer.
-M. le comte de Soissons a amassé de l'argent et des troupes.
-Il traite avec le gouverneur de Valence pour avoir la place. M. de
-Rohan a écrit qu'on ne se fiât point à ce gouverneur, qu'on lui
-envoyât 200 chevaux et le surplus en argent. Le duc de Bukingham
-devoit venir au bec d'Ambès et Rohan se joindre à lui. Mais
-Bukingham étant arrêté en Ré, Rohan croit que le mieux qu'il puisse
-faire est de se tenir dans le bas Languedoc, le roi d'Angleterre lui
-ayant mandé de suivre les résolutions qu'il jugeroit les meilleures, à
-moins que Bukingham n'envoyât des ordres exprès qu'en ce cas il
-seroit obligé d'exécuter. Comme le duc de Savoye ne s'est pas trouvé
-tout à fait en état d'appuyer le duc de Rohan, Montaigu lui a donné
-avis afin qu'il prit ses mesures là-dessus. Rohan lui a répondu qu'au
-20 de septembre 1627, il sera en campagne avec 600 hommes de
-pied et 400 chevaux. Le duc de Savoye devoit dépêcher Vignoles
-avec 200 chevaux et 14,000 écus; mais on apprit presque en même
-<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
-temps que le fort ayant été abondamment secouru, Bukingham avoit
-dépêché son neveu pour proposer un accommodement. Le 22, Montaigu
-tomba malade, et ne put entendre parler d'affaires jusqu'au
-10 d'octobre que, commençant à se porter mieux, il voulut savoir si le
-duc de Savoye avoit quelque éclaircissement du traité. Le bruit étoit
-toujours fort grand d'un accommodement, quoiqu'on n'en dit pas les
-particularités. Montaigu soutenoit que cela ne pouvoit être, et le duc
-disoit qu'il pouvoit être arrivé telles choses en Angleterre qui avoient
-obligé Bukingham à souhaiter la paix.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Copie des memoires sur le fait des Suisses.</span> «On vouloit tâter les
-Suisses protestants de la part du roi d'Angleterre. Tous les cantons
-étoient alors très-alarmés des progrès que l'Empire faisoit en Allemagne
-et craignoient d'être attaqués principalement par l'archiduc
-Léopold. On donnoit néanmoins quelque espérance que s'ils seroient
-recherchés par le roi d'Angleterre et qu'ils fussent bien informés
-que le roi d'Angleterre ne faisoit la guerre à la France que
-pour la défense des églises de France et non pour aucun autre
-sujet, cela pourroit possible émouvoir la seigneurie de Berne et les
-autres cantons à faire quelque effort pour un si bon sujet. Mais
-comme l'affaire presse, il semble que M. l'ambassadeur ne feroit pas
-mal d'envoyer présentement un manifeste du roi d'Angleterre, s'il est
-imprimé, avec une lettre, à chacun des quatre cantons protestants,
-parce que s'il n'obtenoit pas du secours, il pourroit au moins donner
-sujet à ces cantons de refuser à la France les lettres que l'ambassadeur
-Miron leur doit demander au premier jour.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Copie d'un mémoire</span> pour le chancelier de Wake, ambassadeur pour
-le roi de la Grande-Bretagne à Venise. «On croit que Wake servira
-mieux en Suisse que Montaigu à cause des grandes habitudes qu'il y
-a; et parce qu'on n'a pas le manifeste du roi de la Grande-Bretagne,
-on lui envoie celui de M. le duc de Rohan, et l'acte de l'assemblée
-tenue à Usez, lesquelles pièces il enverra aux cantons et fera voir
-que le roi, son maître, n'est entré en guerre avec la France que pour
-le respect de la religion, pour la considération de la parole que ses
-ambassadeurs ont reçue du roi de France et qu'il avoit donnée à ceux
-de la Rochelle; à quoi il étoit d'autant plus obligé que c'étoit par le
-secours qu'il avoit fourni au roi de France que ceux de la Rochelle
-étoient dans le péril où ils sont, et qu'ils n'avoient pris les armes
-qu'après avoir cherché tous les moyens possibles pour éviter tous
-les inconvénients de la guerre; que le duc de Bukingham prêt à
-triompher du fort de Ré, avoit envoyé un gentilhomme Jacques Albernan
-pour voir s'il voudroit laisser vivre ses sujets faisant profession
-de la religion réformée en la liberté de ses édits, exécuter les
-promesses faites en son nom et de son consentement à messieurs de
-la Rochelle par les ambassadeurs d'Angleterre pour le rasement des
-<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
-forts. Le roi de France n'a voulu entendre à aucun accommodement,
-ce qui prouve le dessein qu'on a en France de persécuter lesdits sujets.»</p>
-
-<p><span class="smallc">M. de Savoye</span>, 4 novembre: «Il loue la bonne conduite de Montaigu
-et se remet à lui et à l'abbé de Scaglia (de la maison de Verrue,
-célèbre diplomate piémontais) de tout ce qu'il pourroit lui écrire.»</p>
-
-<p>«Il y a encore une lettre de Montaigu à M. de Rohan, qui dit que
-l'essentiel et l'accidentel sont toujours dans les mêmes dispositions,
-que le premier n'attend que quelque conclusion avec celui dont Rohan
-a si longtemps attendu la réponse. Lettre aussi du père de Montaigu
-à Montaigu, son fils, du 25 de septembre, de Londres. Il mande que
-Bukingham est encore dans l'île de laquelle il n'a pas pris le fort. On
-lui envoye 10,000 Anglois, Irlandois ou Écossois. Les ambassadeurs
-de Savoye ne sont pas encore arrivés. On ne dit rien de ces princes
-de France auxquels on a eu confiance.»</p>
-
-<p>«Mémoire qui n'est pas signé. Il est du 4 octobre 1627. Cinq ou
-six gentilshommes du Velay, promettent de se rendre maître du Puy
-et de lui livrer 4 ou 5 bonnes places et de faire une diversion notable,
-pourvu qu'ils soient avoués de M. le comte de Soissons. Si on a cet
-aveu, il faut l'envoyer au gouverneur d'Orange qui le fera tenir à
-Brisson. Rohan laisse le bas Languedoc et les Cévennes bien unis et
-bien résolus. Il a mis le canon en campagne pour nettoyer quelques
-petites places. Il a 6,000 hommes de pied et 400 chevaux. Il espère
-que ses troupes grossiront considérablement à Montauban. Le baron
-de Favière s'est fait de la religion la semaine passée. Il a mis dans le
-parti la ville et le château de Lunas, place imprenable à quatre lieues
-de Béziers et un bon château sur le grand chemin.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Autre mémoire de 5 octobre, de Valence.</span> «Il est apparemment de
-celui qui a donné le conseil de passer en Suisse, parce qu'il dit que
-Montaigu pourra empêcher les levées aux ennemis et peut-être obtenir
-quelque levée. Il signe: celui qui vous tint compagnie à la veillée des
-dames, H. P.&mdash;Promesse du roi de la Grande-Bretagne de ne faire ni
-paix ni trêve avec la France, si ce n'est par le moyen de M. le duc de
-Savoye.&mdash;Petit billet porté dans la bouche, à ce qu'a dit le prisonnier.
-Il est de M. de Rohan du 14 septembre. Il a fait déclarer tout le bas
-Languedoc et les Cévenois. Ils ont juré de n'accepter aucune paix que
-du consentement du roi d'Angleterre. Ils ont prié Rohan de reprendre
-sa charge de général et de faire toutes les levées nécessaires. Il aura
-dans treize jours 6,000 hommes de pied et 400 chevaux. Si on lui
-avoit envoyé de Savoye ce qu'on lui avoit promis, il auroit eu au
-moins 10,000 hommes de pied et 1,000 chevaux pour s'aller rejoindre
-à l'armée Angloise. Il a donné ordre afin que cette cavalerie puisse
-arriver à lui, en cas qu'on l'envoye. Mais si on fait difficulté d'envoyer
-la cavalerie, qu'on envoye l'argent à Orange. Il espère avec
-cela en faire assez pour tenir la campagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
-<span class="smallc">Autre du 9 octobre.</span> «M. de Rohan est à Milau avec 6,000 hommes
-de pied et 500 chevaux. Le marquis de Malauze le joindra avec 1,500
-hommes de pied et 100 chevaux, Dondredieu avec 300 chevaux. Favières
-s'est déclaré de la religion et a remis Lunas. Boderieux y est
-confirmé et se fortifie. M. de Montmorency cède à l'importunité du
-Parlement de Tolose qui l'oblige d'arriver pour s'opposer à M. de
-Rohan.</p>
-
-<p><span class="smallc">Lettre de Monlerun</span> (?). «Il paroît que c'est lui qui avoit conseillé
-d'envoyer en Suisse. Il écrit d'Orange du 9; il mande qu'il a fait tenir
-au duc de Rohan la lettre qu'il lui a écrite, que le retardement de ce
-que Montaigu a promis tient beaucoup de choses en suspens, que le
-gouverneur d'Orange qui a fourni jusqu'à cette heure ne le veut plus
-faire, n'entendant point parler des fonds sur lesquels il étoit assigné.
-Il presse pour une réponse parce que l'ennemi arme de tous côtés. Il
-envoye la suscription de la lettre qu'il faut écrire aux cantons.</p>
-
-<p><span class="smallc">Lettre</span> fort respectueuse que Montaigu a écrite de la Bastille au
-roi. «Il dit que le roi d'Angleterre n'a pris les armes contre le roi que
-parce qu'il a cru que le roi ne correspondoit pas à l'estime et à l'affection
-qu'il lui portoit, et que Savoye, Lorraine, Soissons se sont joints
-à lui piqués du peu de cas que sa majesté faisoit d'eux; que s'ils
-étoient les uns et les autres persuadés du contraire, on pourroit les
-porter à une bonne paix si nécessaire au bien des deux couronnes.</p>
-
-<p>«Le même au Cardinal. C'est un compliment qui tient un peu du
-galimatias.»</p>
-</div>
-
-<p>On comprend quel effroi répandit parmi tous les conspirateurs
-la prise de Montaigu. Nous avons montré quel
-trouble saisit la reine Anne à la nouvelle de cette arrestation,
-et quel prix elle mit à faire parler par La Porte au
-prisonnier pour savoir si quelques-uns de ses papiers la
-compromettaient, et si elle pouvait compter sur sa discrétion,
-chapitre III, pages 87 et 88. La cour de Turin, qui
-avait cru tromper la France par le double jeu qu'elle
-n'avait cessé de jouer, s'émut, et au commencement de
-1628, Marini, résident de France en Piémont, écrit,
-<span class="smallc">France</span>, t. XLIX, qu'on songe à envoyer à Paris diverses
-personnes pour «porter des compliments sur les avantages
-des armes françoises contre les Anglois, et répondre,
-s'il est besoin, à tout ce qui pourroit être trouvé
-dans les papiers de Montaigu qui seroit au mécontentement
-<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
-de Sa Majesté.» «Les princes de Piémont, dit Marini,
-sont interdits et en confusion sur cette prise. Le
-comte de Soissons avec Seneterre sont jour et nuit pour
-trouver expédients de pouvoir réparer le mal qui se trouveroit
-ès-écritures de Montaigu contre le service du roi,
-et espèrent que par les instances du duc de Lorraine l'on
-empêche les voies de rigueur contre ledit Montaigu. Ils se
-confient en trois choses: que les mémoires importants
-sont écrits de la main de Montaigu; que leurs lettres sont
-en chiffres; que l'on ne tirera rien de Montaigu qu'ils
-tiennent habile.» Néanmoins l'avis de Marini est que «par
-voies directes et indirectes, l'on tirât le fond de cette affaire,
-parce que Montaigu en est très-informé, et qu'il
-faut lui faire expliquer les mémoires écrits de sa main.»
-Bien des conseillers de Richelieu pensaient aussi qu'après
-avoir tiré des papiers saisis tant de lumières sur les
-intrigues du dehors, on devait tâcher de voir clair dans
-celles du dedans, et vérifier les rapports que les agents
-secrets de Richelieu lui adressaient. Bullion, chargé d'interroger
-le prisonnier, l'avait en vain pressé; il n'avait
-pu lui rien arracher; il aurait fallu aller plus loin et recourir
-à des rigueurs qui auraient pu irriter le duc de
-Savoie, le duc de Lorraine et le roi d'Angleterre, et les
-décider à faire un dernier effort et une puissante diversion
-en faveur de La Rochelle qui était encore debout.
-Le profond Richelieu, attentif à ne poursuivre jamais
-qu'un seul grand but à la fois, sacrifia tout à l'ardent désir
-de renverser enfin le boulevard du protestantisme;
-pour retenir la Savoie et la Lorraine qui n'avaient pas
-encore tiré l'épée, il lâcha sa proie et mit en liberté Montaigu.
-Voilà ce que nous apprend une lettre de Bullion,
-<span class="smallc">France</span>, année 1628, t. XLVII, fol. 60.</p>
-
-<p>La même politique fit accorder aux instantes prières du
-duc de Lorraine et du roi d'Angleterre la grâce de M<sup>me</sup> de
-<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
-Chevreuse. Elle rentra donc en France en 1628 et se tint
-quelque temps tranquille, au sein de sa famille, ainsi que
-nous l'avons dit page 90. Il semble pourtant que dès l'année
-1629 elle se serait fort rapprochée du duc d'Orléans
-dans l'intérêt de la reine Anne, qu'elle aurait favorisé les
-amours du jeune duc, veuf de M<sup>lle</sup> de Montpensier, avec la
-belle princesse Marie de Gonzague, fille du duc de Nevers
-et s&oelig;ur de la Palatine, qu'elle serait même entrée assez
-avant dans le projet de mariage qui fit alors tant de bruit
-et souleva une si grande tempête, pour avoir conçu l'idée
-d'aller elle-même en Flandre y ménager un asile aux deux
-amants rebelles, grâce au crédit qu'elle et la reine avaient
-auprès du gouvernement espagnol. C'est là du moins ce
-qui résulterait de diverses lettres de Bérulle écrites en 1629,
-au nom de Marie de Médicis, à Richelieu lorsqu'il était en
-Italie avec le roi.&mdash;<span class="smallc">France</span>, année 1629, t. XLV, fol. 127.</p>
-
-<p class="blockquote">
-<span class="smallc">Lettre du 24 mars 1629:</span> «Il y a quelque temps que la 58 (M<sup>me</sup> de
-Chevreuse) vouloit aller en Flandre, et nous étions en peine à quel
-dessein. Hébert (la Reine mère) l'a empêchée en faisant connoître à
-58 qu'elle ne pouvoit permettre ce voyage. Dudepuis on a eu advis
-que La Chesnelle (la reine Anne) et Mirabel (ambassadeur d'Espagne
-en France) ont traité en Espagne et en Flandre pour faire que Hébertin
-(Monsieur) et la N. (Nevers, la fille du duc de Nevers, la princesse
-Marie) fussent reçus en Flandre soit pour s'y marier soit après
-être mariés. Flandre a répondu et tend les bras ouverts à ces deux
-hôtes. Ce dessein a été proposé à l'Angleterre comme l'unique moyen
-pour rappeler le roi d'Italie. On soupçonne que ce fut un des sujets
-du voyage désiré par la 58 (Chevreuse). On n'a pas voulu donner
-ces advis à Calori (Richelieu) sur les premières ombres qu'on en a
-eues. Hébert (la Reine mère) en a reçu nouvelle confirmation, et lors
-elle a voulu que Francigène (Bérulle) l'écrivit à Calori.»&mdash;<span class="smallc">Le même,
-4 juin:</span> «...Les dames de la faction de N. (la princesse Marie) ne
-cessent d'agiter Hébertin (Monsieur) pour le porter à quelque extravagance...
-La puissance et la hardiesse de ces dames n'est pas tolérable...»&mdash;<span class="smallc">Même
-jour:</span> «Je viens d'apprendre que ces dames pressent
-Hébertin d'aller en Savoie. Il est très vrai qu'on le presse puissamment
-de sortir hors du royaume... Cet advis ne nous est pas donné des
-trois marchands (Bellegarde, Puilaurens, Coigneux), mais de quelques
-discours secrets de la Reine (la reine Anne).&mdash;<span class="smallc">Le même, 16 juin:</span>
-<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
-«Les dames de la Reine, plus elles font contenance de s'appuyer de
-Calori, plus elles essaient de le ruiner. Je ne sais pas si elles en ont
-la volonté, je ne crois pas qu'elles en aient la puissance.»</p>
-
-<p>Ces lettres et bien d'autres expliquent comment, pour
-prévenir toute tentative d'enlèvement, Marie de Médicis,
-alors dépositaire de l'autorité royale, ait pris le parti de
-mettre quelque temps à Vincennes la princesse Marie.
-Ainsi encore une secrète conspiration où M<sup>me</sup> de Chevreuse
-aurait eu la main, une aventure manquée à joindre à tant
-d'autres aventures.</p>
-
-
-<p class="subh">II.&mdash;<span class="smallc">CHATEAUNEUF</span></p>
-
-<p>Les 52 lettres de M<sup>me</sup> de Chevreuse à Châteauneuf, dont
-nous avons donné des extraits plus étendus que ceux du
-père Griffet, embrassent au moins toute l'année 1632,
-avant le voyage de la cour dans le Midi, qui eut lieu en
-l'automne de cette année et auquel il n'est pas fait la
-moindre allusion dans les lettres de M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Déjà, comme on le voit par ces lettres, Richelieu avait
-conçu des soupçons sur les relations intimes de la belle
-duchesse et du garde des sceaux; son jaloux amour-propre
-n'en fut pas seul blessé, sa politique s'en alarma;
-il se doutait bien que M<sup>me</sup> de Chevreuse n'était pas femme
-à se prêter à la passion d'un homme de l'âge de Châteauneuf,
-sans avoir le projet de le faire servir à ses desseins.
-C'était après l'affaire de Castelnaudari. Monsieur ne savait
-encore à quoi s'arrêter, s'il se soumettrait ou irait retrouver
-sa mère à l'étranger et passerait en Flandre ou en
-Lorraine ou en Angleterre. On craignait que la reine Anne
-et M<sup>me</sup> de Chevreuse ne fussent plus ou moins mêlées à
-ces intrigues, et que le garde des sceaux ne s'y fût laissé
-engager, ainsi que dans d'autres cabales anglaises avec
-son ami intime, le chevalier, depuis le commandeur de
-Jars. Dans les premiers jours de novembre 1632, toute la
-<span class="pagenum"><a id="Page_392"> 392</a></span>
-cour était à Bordeaux, le roi, la reine, M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-Richelieu, ses confidents, le cardinal La Valette et le père
-Joseph, Bouthillier et son fils Chavigni. Le garde des
-sceaux, après avoir présidé à Toulouse la commission qui
-jugea Montmorenci, était venu rejoindre la cour. Le roi,
-pressé de retourner à Paris, prit les devants, accompagné
-de Chavigni. Richelieu donna des fêtes à la reine; il
-se proposait de la ramener à Paris par la Saintonge, et
-de lui faire les honneurs de La Rochelle, sa nouvelle et
-illustre conquête. Tout à coup il tomba malade, et Châteauneuf,
-emporté par le désir de faire un voyage d'agrément
-avec M<sup>me</sup> de Chevreuse, se fit donner la commission
-de conduire la reine à La Rochelle et d'y suppléer le cardinal.
-Les archives des affaires étrangères nous fournissent
-ici des renseignements curieux, <span class="smallc">France,</span> t. LXI. Châteauneuf
-écrit de Bordeaux, le 12 novembre, au roi qui
-est en route pour Paris, que le cardinal, au moment de
-partir avec la reine pour La Rochelle, est tombé malade
-d'une rétention d'urine. Il voulait, dit-il, rester près de
-lui, mais le cardinal lui a commandé d'accompagner la
-reine jusqu'à La Rochelle, où il compte aller bientôt la
-retrouver. Le même jour Châteauneuf mande la même
-nouvelle à Chavigni, en lui disant que la maladie du cardinal
-est plus fâcheuse que dangereuse. Cependant le
-cardinal de La Valette, le père Joseph, Bouthillier, tous
-les vrais amis de Richelieu, Schomberg excepté qui se
-mourait après sa victoire de Castelnaudari, sont restés
-près de leur maître, l'entourant de leurs soins, l'assistant
-de leurs conseils; et de loin leur police vigilante surveille
-toutes les démarches, tous les propos de l'amoureux
-et aveugle garde des sceaux. Le père Joseph écrit
-à Chavigni le 13 novembre: «Nous avons été en grande
-peine pour M. le cardinal. Depuis une heure il y a plus
-à espérer qu'à craindre.» Il engage Chavigni à ménager
-<span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
-habilement l'esprit du roi, à le bien entourer, à
-ne laisser arriver à lui que des personnes bien disposées.
-Ce même jour Bouthillier mande au roi que le cardinal
-a voulu lui écrire de sa main sur le fait de Monsieur,
-mais qu'il est trop faible pour entreprendre une
-seconde lettre, et qu'il lui a commandé de tenir la plume
-à sa place: «Dès que le mal de M. le cardinal lui permettra
-de se mettre en chemin, il est résolu de ne pas
-perdre une seule heure et d'aller droit se rendre auprès
-de Votre Majesté, sans se détourner ni pour La Rochelle
-ni pour quoi que ce soit. Il a reçu aujourd'hui un si
-grand soulagement de son mal que les médecins le tiennent
-toujours hors de danger, pourvu qu'il ne survienne
-point de nouvel accident.» Bouthillier écrit encore au
-roi, de Bordeaux, le 15 et le 16 novembre, pour lui
-annoncer les progrès de la convalescence de Richelieu.
-Mais voici une lettre d'une tout autre importance où
-l'<i>alter ego</i> du cardinal découvre à l'un de ses correspondants
-la trahison de Châteauneuf, en se fondant, il est
-vrai, sur de bien faibles motifs et de pures apparences.
-Le père Joseph à Chavigni, de Bordeaux, 22 novembre:
-«Monsieur, ayant eu charge de M. le cardinal de vous
-faire réponse, je vous dirai qu'aujourd'hui son plus grand
-mal est le déplaisir de ne pouvoir aller trouver le roi
-aussitôt qu'il le désireroit, pour lui rendre ses très-humbles
-services et le remercier du soin qu'il daigne avoir
-de son incommodité. Il se porte bien mieux. Aujourd'hui
-les médecins ont recognu que la douleur qu'il souffre à
-uriner provenoit d'un pus qui s'étoit formé au col de la
-vessie et qui est sorti avec l'urine et l'a beaucoup soulagé.
-Il est fort foible pour avoir passé plusieurs nuits sans
-dormir et avoir été saigné plusieurs fois. Il a besoin de
-quelque temps pour se remettre... Je m'assure que vous
-aurez un grand regret de la mort de M. de Schomberg...
-<span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
-Le secrétaire de Severin (le garde des sceaux) a dit depuis
-peu à un honnête homme qui a passé où ils sont et
-en a donné avis ici que, Du Puy (Monsieur) s'en alloit et
-que Severin en avoit des nouvelles. Si cela est, il est évident
-que ledit Severin y a bonne part, et peut être cru
-l'auteur de ce conseil. Pierre (le roi) fera bien d'avoir
-l'&oelig;il ouvert sur les actions de Severin et de ses amis en
-tant qu'ils le sont aussi à Du Puy (Monsieur). Ceux qui
-viennent du lieu où est Severin disent qu'il passe fort bien
-son temps, avec une grande gayeté, qui n'a pas été amoindrie
-par l'accident arrivé à François (Schomberg). Il n'a
-envoyé qu'une fois savoir des nouvelles de Dubois (Richelieu),
-et encore ç'a été pour faire entendre qu'il s'en alloit
-trouver Lafontaine (le roi).» Une telle communication
-ne demeura pas stérile entre les mains de l'intelligent
-Chavigni. Il n'eut pas de peine à animer contre le garde
-des sceaux l'ombrageux et soupçonneux Louis XIII. Bientôt
-il reçut de Charpentier, l'un des deux secrétaires de
-Richelieu, l'invitation de porter le roi à écrire au cardinal
-de La Valette une lettre ainsi conçue: «Mon cousin,
-j'ai bien voulu vous témoigner par ces lignes le gré
-que je vous sais de ce que vous avez toujours demeuré
-auprès de mon cousin le cardinal de Richelieu et ne
-l'avez point abandonné durant sa maladie, et aussi parce
-que je veux bien que tout le monde sache que ceux qui
-l'aiment sincèrement et sans feintise comme vous, sont
-ceux dont je ferai cas particulièrement.» Ce travail sur
-l'esprit du roi ne tarda pas à porter ses fruits, et le
-29 novembre Bullion écrivait de Paris à Richelieu: «Le
-roi est en extrême colère contre 64 (Châteauneuf) de ce
-qu'il vous a quitté, et cinquante fois m'en a témoigné
-une extrême indignation.» Tous les amis de Richelieu
-conspirent à l'envi contre Châteauneuf, soit qu'ils voulussent
-en cela complaire au cardinal et servir à la fois
-<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
-toutes ses passions privées et publiques, soit qu'ils fussent
-jaloux des talents du garde des sceaux, soit qu'en
-effet ils fussent convaincus qu'il trahissait son pays et
-son bienfaiteur pour une femme. Le dernier novembre,
-le père Joseph écrit à Chavigni: «Le sieur Dubois (Richelieu)
-entre de mieux en mieux en l'affaire du sieur
-Severin; en quoi il se confie au secret et en l'adresse des
-sieurs Duplat (Chavigni et son père Bouthillier). Le petit
-Lin (Bullion) a fort bien commencé, et il tiendra la main
-pour une fin heureuse.» Le 4 décembre, Bouthillier, qui
-a précédé Richelieu à Paris, lui écrit une longue lettre
-sur l'attachement du roi, où nous relevons les lignes suivantes:
-«Le roi m'a dit avec larmes qu'il eût beaucoup
-mieux aimé qu'il fût arrivé faute de lui que de vous.» Et
-en post-scriptum: «Nous attendons demain M. le garde
-des sceaux.» Châteauneuf, à peine arrivé à Paris, sentit
-le péril qui le menaçait, et s'empressa d'écrire, le 8 décembre,
-à Charpentier, «au sujet de quelques mauvais
-offices qu'on lui avoit rendus auprès du roi et de M. le
-cardinal à cause qu'il ne l'avoit pas attendu à Bordeaux»,
-et il se défend sur l'ordre qu'il prétend en avoir reçu.
-Inutiles efforts: sa perte était résolue.</p>
-
-<p>Le Mémoire suivant de Richelieu, qui voit ici le jour
-pour la première fois, doit avoir été composé après le
-30 janvier 1633, puisqu'il y est fait mention de ce jour;
-et d'autre part il doit avoir précédé le 25 février, c'est-à-dire
-l'arrestation de Châteauneuf et la saisie de ses
-papiers, car il n'y a ici que des soupçons et des indices,
-tandis que les papiers de Châteauneuf auraient fourni au
-cardinal des preuves plus fortes. On y voit le travail auquel
-se livrait Richelieu avant de prendre un parti. Il
-rassemble tous les motifs qu'il a de douter de la fidélité
-du garde des sceaux, et il se rend compte à lui-même de
-la résolution qu'il médite.&mdash;<span class="smallc">France,</span> t. CI.</p>
-
-<p class="subh"><span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
-<span class="smallc">Mémoire de M. le cardinal de Richelieu contre M. de Châteauneuf.</span></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Du temps du maréchal d'Ancre le sieur de Chasteauneuf estoit
-extrêmement mal avec lui. Le cardinal de Richelieu ne laissa de l'assister,
-jusque-là que le dit maréchal lui en voulut mal. Le lendemain
-que le cardinal fut chassé, le dit sieur de Chasteauneuf fit tout
-ce qu'il put contre lui.</p>
-
-<p>Depuis, estant en Savoie, le cardinal lui fit avoir les trois abbayes
-de son frère<a id="FNanchor_372" href="#Footnote_372" class="fnanchor">&nbsp;[372]</a>, et les disputa contre la reyne mesme et en eust sa
-mauvaise grâce. Depuis, lorsqu'il fut fait garde des sceaux, il le pria
-de bien penser si c'estoit son avantage, parce qu'il ne vouloit pas le
-proposer au Roy pour l'utilité du cardinal, mais pour la sienne propre.
-Après y avoir pensé trois jours, il le pria de faire exécuter la
-proposition qu'il lui avoit faite.</p>
-
-<p>Trois semaines après qu'il fut garde des sceaux, Monsieur s'estant
-accommodé avec le Roy et ayant promis son amitié au cardinal, et les
-sieurs Le Coigneux et Puylaurens désiré que le dit cardinal les maintînt
-auprès du Roy, ce à quoi Sa Majesté trouva bon qu'il s'engageast,
-selon certains articles que le dit sieur de Chasteauneuf en dressa lui-mesme,
-il envoya le sieur de Hauterive<a id="FNanchor_373" href="#Footnote_373" class="fnanchor">&nbsp;[373]</a> avec M<sup>me</sup> de Verderone<a id="FNanchor_374" href="#Footnote_374" class="fnanchor">&nbsp;[374]</a>
-pour tâcher de séparer Puylaurens d'avec Le Coigneux, ce qui étoit
-chose directement contraire à ce qui leur avoit été promis; d'où Le
-Coigneux prit une telle allarme, Puylaurens lui ayant dit, qu'il crut
-que c'estoit un complot fait entre le dit sieur de Chasteauneuf et le
-cardinal qui n'en savoit rien; d'où il conclut qu'il ne s'y pouvoit
-fier, et partant médita la ruine du cardinal qui pensa arriver par la
-visite que Monsieur fit chez lui et sa retraite, d'où se sont ensuivies
-les guerres qu'on a vues depuis.</p>
-
-<p>Estant à Château-Thierry le Roy fit le dessein de surprendre
-Moyenvic, sur un advis qui ne fut cognu qu'au Roy, au cardinal, au
-garde des sceaux, au maréchal de Schomberg et au sieur Bouthillier.
-Ce dessein ne fut pas plustôt fait que ledit garde des sceaux le
-mandast à 9<a id="FNanchor_375" href="#Footnote_375" class="fnanchor">&nbsp;[375]</a>, personne intéressée en cette affaire; et en effet ce dessein
-faillit, celui qui estoit dans cette place en ayant eu assez de vent
-<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
-pour s'y fortifier de gens, ce qui fit qu'on trouva toute autre garde au
-pont qu'il n'y avoit pas six mois auparavant.</p>
-
-<p>Il déclara aussi le dessein du voyage des troupes du Roy à Hermestein.
-Il a aussi dit à 9 dès Lyon que le Roy avoit résolut de faire
-trancher la teste à M. de Montmorency, et ce deux jours après la résolution
-que Sa Majesté en avoit prise.</p>
-
-<p>Ayant été pris dans Lyon un courrier que M. de Lorraine envoyoit
-à Monsieur, et dont le cardinal avoit eu advis par une voie secrète,
-incontinent il en advertit 9 qui, dans la chaleur de la dispute qu'elle<a id="FNanchor_376" href="#Footnote_376" class="fnanchor">&nbsp;[376]</a>
-eut avec lui sur ce sujet pour le faire eslargir, lui découvrit qu'elle
-savoit les marques particulières qu'il devoit y avoir sur une lettre
-qu'on prétendoit qu'il eût cachée. Le cardinal consulta depuis avec le
-garde des sceaux la peine où il estoit de peur que par ces marques-là
-M. de Lorraine découvrist qui lui avoit donné l'advis et en perdist
-l'autheur. Il redit encore toute cette seconde conférence à cette
-mesme personne qui depuis le découvrit au cardinal.</p>
-
-<p>Est à noter les lettres qu'on a interceptées qu'il escrivoit en Angleterre
-conseillant la Reyne contre les sentiments du Roy, particulièrement
-au fait de la religion. Ouaston, grand trésorier d'Angleterre,
-a fait advertir par son propre fils, ambassadeur extraordinaire
-en France, comme d'une chose bien assurée qu'il donne pour marque
-de l'affection qu'il porte au cardinal, qu'il sait de preuve très-certaine
-que le sieur de Chasteauneuf a dessein de perdre le cardinal, et la
-Reyne d'Angleterre a dit plusieurs fois que le garde des sceaux n'estoit
-point participant des mauvais conseils du cardinal, qu'il estoit
-son serviteur particulier, et qu'il feroit mieux aller l'Estat que le
-cardinal, quand il seroit mort.</p>
-
-<p>Est à noter encore qu'il dit à Chaudebonne<a id="FNanchor_377" href="#Footnote_377" class="fnanchor">&nbsp;[377]</a> qu'il ne faisoit nulle
-difficulté de sauver la vie à M. de Montmorency et lui donner un
-autre gouvernement que celui du Languedoc, et ce pendant qu'il lui
-disoit, après avoir fortement opiné à faire mourir le dit sieur de
-Montmorency, et que la résolution en estoit prise.</p>
-
-<p>Est à noter qu'aussitost que la nouvelle de la prise de M. de Montmorency
-fut sçue, le garde des sceaux, de son propre mouvement,
-sollicita pour qu'on envoyast une ordonnance du Roy à
-M. le maréchal de Schomberg pour lui faire trancher la teste,
-nonobstant ses blessures, ce que le seul cardinal détourna, sur ce
-que tout le monde auroit horreur de cette action qui sembleroit
-inhumaine, qu'il falloit attendre s'il guériroit ou non auparavant du
-faire justice.</p>
-
-<p>Est à noter encore qu'après avoir ainsi parlé audit Chaudebonne,
-<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
-il vint dire au cardinal qu'il lui avoit dit qu'on ne pouvoit sauver ledit
-sieur de Montmorency, et que jamais il ne donneroit ce conseil au
-Roy, quand mesme le cardinal lui donneroit, et qu'il vouloit bien
-qu'il le dît à Monsieur; sur quoi le dit sieur de Chaudebonne dit à
-M. le cardinal de La Valette, au père Joseph et au jeune Bouthillier<a id="FNanchor_378" href="#Footnote_378" class="fnanchor">&nbsp;[378]</a>
-qu'il le jugeoit de là un étrange homme, vu qu'il lui avoit dit tout le
-contraire, comme il est dit ci-dessus, par où il le croyoit serviteur
-de Monsieur, puisqu'il favorisoit M. de Montmorency, et que la difficulté
-venoit seulement du cardinal qu'il tenoit ennemi de Monsieur.</p>
-
-<p>Le garde des sceaux dit à Chaudebonne au deuxième voyage qu'il
-a fait à la cour, qu'il eût à dire de sa part à Puylaurens que si Monsieur
-envoyoit quelqu'un au Roy, il feroit bien d'y venir et qu'il lui
-vouloit parler. Quand Chaudebonne est revenu à Montpellier, le garde
-des sceaux lui a demandé s'il s'étoit souvenu de parler de ce que dessus
-à Puylaurens. Chaudebonne lui ayant dit qu'il s'en estoit oublié
-(<i>sic</i>) par le peu de temps qu'il avoit demeuré là, le garde des sceaux
-l'a prié de dire à Puylaurens qu'il seroit bien aise de s'aboucher avec
-lui à la campagne, si l'on s'approchoit de plus près, et qu'il feroit en
-sorte qu'après M. le cardinal le verroit. Puylaurens a dit plusieurs
-fois au dit Chaudebonne qu'il se fioit au garde des sceaux et qu'il
-croyoit qu'il répondroit pour lui au Roy. Chaudebonne dit aussi avoir
-recognu qu'il y avoit intelligence entre le garde des sceaux et Puylaurens
-lorsqu'il étoit en Flandre, et que par le moyen de M<sup>me</sup> de
-Barlemont ils entretenoient commerce sous prétexte de quelque réconciliation
-de Monsieur avec le Roy, sans que le garde des sceaux et
-Puylaurens en eussent dessein.</p>
-
-<p>M. le maréchal de Schomberg m'a dit deux ou trois fois que Briançon
-l'avoit assuré que chez Monsieur ils se faisoient fort du garde des
-sceaux et qu'ils estoient en bonne intelligence. Ce que le dit Briançon,
-depuis la mort du dit sieur maréchal, a donné lieu de croire
-par la lettre qu'il a escrite à M. d'Haluin<a id="FNanchor_379" href="#Footnote_379" class="fnanchor">&nbsp;[379]</a>.</p>
-
-<p>Est à noter que le maître des requêtes Belièvre dit à Saint-Laurent
-qui estoit prisonnier à Castelnaudary: «Monsieur menace toujours,
-mais ces menaces ne sont qu'en paroles; mais si on les voyoit suivies
-d'effet, il trouveroit bien plus de gens qui seroient de son parti.» Ce
-discours fut tenu en suite des escrits et des menaces faites au cardinal.
-Briançon advertit M. le maréchal de Schomberg de ce discours.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
-Il ne faut pas oublier le procédé dont il a usé au procès de Marillac,
-où, lorsqu'il voyoit en mauvaise disposition le Roy et les siens,
-disoit ouvertement qu'il ne le jugeroit point contre son honneur;
-comme si c'eût été contre l'honneur d'un garde des sceaux de faire la
-justice! Et depuis qu'il a vu le Roy en meilleure santé, il l'a jugé
-comme sa charge l'y obligeoit.</p>
-
-<p>Auparavant tous ses amis qui parloient franchement de cette affaire
-disoient que M. le garde des sceaux ne vouloit point se mettre au
-hazard par le jugement de ce procès, de se mettre mal par la suite
-des temps avec des personnes qui le pourroient perdre, et ce pour les
-intérêts du Roy qui sembloient chancelants par sa mauvaise disposition
-et la fortune du cardinal qui ne pouvoit qu'estre caduque, la
-santé du Roi n'estant pas assurée. Et en effet M. d'Effiat<a id="FNanchor_380" href="#Footnote_380" class="fnanchor">&nbsp;[380]</a> recognut
-un jour clairement qu'il marchandoit, sur la mauvaise opinion qu'il
-avoit de la vie du Roy, à prendre son congé sur la fin de son règne
-pour se faciliter une glorieuse rentrée en son imagination en celui
-qui devoit venir peu après.</p>
-
-<p>Estant à Bésiers, il fit ce qu'il put adroitement pour faire trancher
-la teste à M. de Montmorency par une simple ordonnance, au lieu de
-le faire juger par le Parlement ou par commissaires. La cognoissance
-qu'on avoit que cette proposition n'estoit bonne que pour charger le
-cardinal de l'événement de cette affaire, disant qu'elle ne passoit que
-pur l'autorité du Roy auprès duquel il avoit grand crédit, fit que le
-cardinal s'en défendit disant qu'il falloit mettre cette affaire au cours
-ordinaire de la justice.</p>
-
-<p>M. de Montmorency ayant mandé au Roy, par le sieur de Launay,
-à Toloze, que Monsieur estoit marié à la princesse de Lorraine, on
-estima dans le conseil du Roy qu'il falloit tenir cette affaire fort secrète,
-parce que si Puylaurens, qui l'avoit découverte à M. de Montmorency,
-découvroit qu'on sçût la faute qu'il avoit commise en cette
-action qu'il avoit toujours niée, la peur le reporteroit à quelque nouvelle
-faute. Le Roy, pour cet effet, recommanda à son conseil un estroit
-secret, ce qui fut promis de tous, mais non pas gardé d'un chacun.
-La Vaupot, envoyé de Monsieur, qui estoit lors auprès du Roy,
-l'ayant sçu le lendemain, ce qui produisit un si mauvais effet qu'estant
-arrivé auprès de Monsieur, Puylaurens effrayé l'emmena de nouveau
-hors du royaume. Sur quoi le Roy manda au cardinal qu'ils estoient
-sortis parce qu'ils avoient sçu ce dont M. de Montmorency l'avoit adverti,
-ce qu'il croyoit ou sçavoit avoir été dit par le garde des sceaux.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'estant à Lectoure, dans la chambre de la Reyne,
-M<sup>me</sup> de Chevreuse demanda au cardinal en présence de la Reyne:
-<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
-Dites-nous un peu ce que M. de Montmorency a mandé au Roy par
-Launay. Sur quoi, le cardinal disant: il a mandé plusieurs choses;
-je ne sais pas ce que vous voulez sçavoir. Elle reprit la parole avec
-sa promptitude ordinaire et dit: il lui a mandé que le mariage de
-Lorraine est fait; je le dis afin que vous ne pensiez pas que nous
-ignorions ce dont vous faites secret. Elle n'adjousta pas qui lui
-avoit donné cet advis, mais apparemment celui qui l'avoit advertie
-du dessein de Moyenvic<a id="FNanchor_381" href="#Footnote_381" class="fnanchor">&nbsp;[381]</a> lui avoit donné cette cognoissance.</p>
-
-<p>Le procédé du garde des sceaux, dans la maladie du cardinal, est
-à considérer, où il est vrai qu'il le quitta, n'oubliant rien de ce que
-l'adresse lui put suggérer pour que le cardinal lui conseillât d'en
-user ainsi, ce qu'il sçavoit bien qu'il vouloit faire, M<sup>me</sup> de Chevreuse
-ayant dit audit cardinal qu'il y avoit plus de quatre jours il avoit dit
-chez la Reyne que le dit cardinal demeureroit si bon lui sembloit,
-mais qu'il iroit avec elle.</p>
-
-<p>Est à noter l'affectation particulière que M. le garde des sceaux
-eut d'envoyer Leuville<a id="FNanchor_382" href="#Footnote_382" class="fnanchor">&nbsp;[382]</a> en Piedmond, et la proposition qu'il fit au
-cardinal que le dit Leuville tueroit Toiras<a id="FNanchor_383" href="#Footnote_383" class="fnanchor">&nbsp;[383]</a> s'il ne vouloit obéir au
-roi, ce que le cardinal rejeta; en suite de quoi cependant Leuville
-ne fut pas plustôt en Piedmont qu'il se mit tout à fait du parti de
-M. de Toiras qui se roidit plus que jamais à n'obéir pas, selon que
-M. Servien le mande, disant qu'il croit que la venue du sieur de
-Leuville n'a pas peu servi à lui donner du c&oelig;ur pour résister aux
-volontés du Roy. Le Roy mesme m'a dit que de Montpellier le garde
-des sceaux avoit envoyé un de ses secrétaires en Piedmont à Leuville,
-ce qui s'estoit justifié par l'ordonnance du voyage que longtemps
-après le dit secrétaire avoit tâché de tirer en secret. Il est vrai que
-Leuville estant retourné d'Italie, le garde des sceaux m'a escrit et
-avoué de bouche qu'il estoit tout à fait pour Toiras, ce qui aussi estoit
-si clair qu'on ne le pouvoit nier.</p>
-
-<p>Le dit garde des sceaux qui avoit affecté le voyage de Leuville en
-Piedmont, depuis la mort du roy de Suède a eu grand désir de faire
-envoyer le maréchal d'Estrées vers les protestants d'Allemagne, ce
-qui fit que le cardinal ayant fait résoudre à son arrivée d'y envoyer
-le sieur de Feuquières, il ne se put tenir de dire au sieur Bouthillier
-le jeune qu'il avoit fait une grande faute, et qu'il y falloit envoyer
-un officier de la couronne; et cependant chacun sçait que les meilleures
-affaires ne se font pas toujours par les plus grands, et que Feuquières,
-maréchal de camp et lieutenant du Roy en la frontière, est
-cognu en Allemagne fort entendu et homme de bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
-Au mesme temps le dit garde des sceaux eût bien désiré que son
-frère (Hauterive) eût été envoyé en Hollande pour empescher la trève,
-mais il s'est moins ouvert de ce desir pour mieux cacher son dessein.</p>
-
-<p>Au mesme temps le roy d'Angleterre ayant eu la petite vérole, et
-estant à propos que le Roy envoyast le visiter, il pria le jeune Bouthillier
-de proposer le chevalier de Jars pour faire ce voyage, et le
-faire en sorte que l'on ne cognût point qu'il lui en eût parlé.</p>
-
-<p>Au mesme temps il proposa au cardinal d'envoyer Berruyer à
-Bruxelles, sous prétexte de parler au prince d'Espinoy, lui disant qu'il
-verroit par ce moyen la dame de Barlemont et Puylaurens pour sçavoir
-à quelles conditions ils voudroient revenir en France.</p>
-
-<p>Par tout ce que dessus, il appert qu'il veut tenir toutes les négociations
-importantes de l'Estat en sa main.</p>
-
-<p>Dès que le cardinal fut revenu de son voyage, le soir mesme qu'il
-arriva à Rochefort, le dit garde des sceaux, quoiqu'estonné de ce qu'il
-cognoissoit n'estre pas bien avec le Roy, tira une lettre de sa pochette,
-que lui escrivoit M<sup>me</sup> de Barlemont, qui estoit de deux ou trois pages
-pressées dont il ne montra que trois lignes au cardinal, ès quelles
-mesme il y avoit des mots en chiffres qu'il lui expliqua, en sorte que
-ces trois lignes signifioient que Puylaurens estoit déjà las d'estre là
-où il estoit, qu'il voudroit bien revenir et ramener son maistre en
-France, qu'il avoit eu envie d'escrire pour cet effet au garde des
-sceaux, mais qu'elle n'avoit osé prendre la lettre, que mesme pour
-donner assurance de lui il feroit faire le mariage de Monsieur et de
-la princesse Marie. Le dit garde des sceaux représenta fort au cardinal
-que le mieux qu'on pût faire estoit de l'y faire revenir, mais qu'il
-n'oseroit en parler au Roy. Le cardinal lui tesmoigna approuver son
-advis et dit qu'il en parleroit bien, mais qu'il falloit un peu attendre.</p>
-
-<p>Le lendemain ledit garde des sceaux reparla encore de cette affaire
-au cardinal. Sur quoi le cardinal lui disant: Mais quelle sûreté Puylaurens
-pourroit-il donner de lui? Il lui respondit: Elle consisteroit
-en deux choses: à marier Monsieur à une autre personne que la princesse
-de Lorraine, et à ce que Puylaurens espousât une des filles du
-baron de Pontchasteau. Sur quoi le cardinal respondit que cette sûreté
-estoit bien maigre, et qu'il ne voudroit pas y penser de peur de
-donner le moindre ombrage au Roy, à qui il devoit tout.</p>
-
-<p>Est à noter que le mesme jour le garde des sceaux dit au cardinal
-qu'il avoit une prière à lui faire, qui estoit d'agréer que sa nièce de
-Chasteauneuf, qui avoit dix mille livres en fonds de terre et cinquante
-mille escus comptant, espousât quelqu'un de ses parents, tel
-qu'il voudroit, pour que par ce moyen il entrast en son alliance, et
-qu'il seroit très-aise qu'il la voulût donner au fils du baron de Pontchasteau.
-Sur quoi le cardinal lui respondit qu'il se sentoit obligé de
-cette offre, mais qu'il feroit bien mieux de donner sa nièce à Leuville
-<span class="pagenum"><a id="Page_402"> 402</a></span>
-ou au fils de M<sup>me</sup> de Vaucelas, comme il avoit ouï dire qu'il l'avoit
-projeté, qu'aussi bien le fils du baron de Pontchasteau estoit-il aucunement
-engagé avec la fille du baron de Quervenau. A cela le garde
-des sceaux répliqua que Leuville et cette fille se haïssoient, qu'il ne la
-vouloit point donner à son neveu de Vaucelas, et qu'il désiroit grandement
-cet honneur. Puis adjousta: Y a-t-il contract ou articles passés
-entre le fils de Pontchasteau et la fille de Quervenau? Le cardinal
-respondit: Non. Sur quoi il dit: Il n'y a donc rien qui empesche cette
-affaire. Sur quoi le cardinal se voyant pressé lui dit: Je sçaurai de
-M. et de M<sup>me</sup> de Pontchasteau comme cette affaire va.</p>
-
-<p>Est à noter le discours que Leuville a fait à Roquemont allant en
-Italie, le priant de favoriser le sieur de Toiras; ce que M. le premier<a id="FNanchor_384" href="#Footnote_384" class="fnanchor">&nbsp;[384]</a>
-a sçu de Roquemont et l'a dit au Roy de qui je l'ai appris.</p>
-
-<p>Est à noter que le garde des sceaux a fait cognoistre aux jesuites
-qu'il ne tenoit pas à lui qu'il ne les favorisast en l'affaire du collége
-du Mans, se déchargeant tacitement sur le cardinal; ce que j'ai appris
-du père Maillan.</p>
-
-<p>Est à noter ce que Servien escrit que Toiras a dit ouvertement
-avoir sçu les résolutions portées par Gagnot, et qui plus est celles
-qu'un courrier porta à M. Servien pour faire avancer les régimens de
-Saulx et d'Aiguebonne; ce qui fut fait pendant que le cardinal estoit
-encore en Brouage, sans qu'autres personnes en eussent cognoissance
-que le ministère.</p>
-
-<p>Est à noter les paroles de mépris que le chevalier de Toiras a dites
-au jeune Bouthillier du Roy, ce qui tesmoigne l'impression qu'il y a
-en cette maison.</p>
-
-<p>Est à noter la découverte qui a esté faite chez l'ambassadeur d'Espagne
-d'un homme qui donnoit des advis, laquelle est arrivée ainsi
-qu'il s'en suit. La Reyne envoya quérir Navas<a id="FNanchor_385" href="#Footnote_385" class="fnanchor">&nbsp;[385]</a> et lui dit: Prenez
-garde à vous; je suis assurée qu'il y a quelqu'un chez vous qui advertit
-de ce qui s'y passe. Navas parla le soir à C. (Châteauneuf) et
-lui dit: Il n'y a que vous et moi qui ayons cognoissance des despesches;
-la Reyne m'a dit qu'on découvre ce qui se passe. C. l'assura
-de sa fidélité. La Reyne donna cet advis en un temps que Calori (le
-cardinal) avoit rapporté deux ou trois choses découvertes des malices
-de Mirabel<a id="FNanchor_386" href="#Footnote_386" class="fnanchor">&nbsp;[386]</a>, disant qu'elles estoient mandées par M. de Barrault;
-mais il se souvient qu'on pouvoit soubçonner qu'elles ne vinssent
-pas de si loin. Il disoit que M. de Barrault les découvroit en
-Espagne par un espion, mais la nature des choses pouvoit faire cognoistre
-que l'espion estoit en France, et de fait il a esté si bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_403"> 403</a></span>
-soubçonné que la Reyne en a eu l'advis. Tels advis n'ont jamais esté
-rapportés au Roy que devant le garde des sceaux, le maréchal de
-Schomberg, et Bouthillier. Le secret du Roy, de Schomberg, de Bouthillier
-et de Calori sont à l'espreuve. L'affaire de Moyenvic fait cognoistre
-par expérience qui ne reçoit point la réplique que le garde des
-sceaux donne des advis d'importance à la Reyne. La conjecture tombe
-donc tout entière sur lui par la règle: <i>semel malus semper presumitur</i>.</p>
-
-<p>«Desroches, neveu de Chanleci, a dit le 30 janvier 1633 à M. de
-Fossé qu'un nommé La Forest, maître d'hotel de Puylaurens, qui
-fut tué au combat de Castelnaudary, a esté une partie de l'hiver
-passé à Paris et voyoit les nuits M. le garde de sceaux.</p>
-
-<p>«M. de Guron m'a dit que M. de Lorraine lui a dit que lorsque le
-Roy estoit à Metz la première fois, il se faisoit diverses allées et
-venues vers Puylaurens de la part de M. le garde des sceaux par un
-homme de M<sup>me</sup> de Verderonne, et que ce qui se faisoit se faisoit par
-son conseil.</p>
-
-<p>«MM. de Bullion et de Fossé estant à Besiers auprès de Monsieur
-de la part du Roy, Puylaurens leur dit, sur les difficultés de la signature
-qu'on lui proposoit de faire pour la garantie de Monsieur, qu'il
-signerait ce qu'il refusoit si M. le garde des sceaux lui conseilloit; sur
-quoi ces messieurs lui disant qu'il en demeureroit d'accord et qu'il lui
-envoyast demander son conseil, Puylaurens repartit qu'il entendoit
-sçavoir l'advis dudit sieur garde des sceaux par un des siens qu'il
-prétendoit lui envoyer pour communiquer particulièrement avec lui.</p>
-
-<p>«Le Boulay<a id="FNanchor_387" href="#Footnote_387" class="fnanchor">&nbsp;[387]</a> a dit à M. de Bullion que depuis le retour du voyage
-de Languedoc, le garde des sceaux lui parlant en particulier à Paris
-lui demanda: Quel homme est-ce que ce Puylaurens, et que dit-il?
-et que le Boulay lui respondit: Il faut que le cardinal soit un mal
-habile homme ou qu'il vous ruine à cause de Puylaurens.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">PROCÈS-VERBAL DE LA VISITE DES PAPIERS DE M. DE CHATEAUNEUF
-FAITE FAR MM. BOUTHILLIER ET DE BULLION<br />
-(Copie communiquée par M. le duc de Luynes.)</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Le lundi, vingt-huitième jour de février mil six cent trente-trois,
-environ les huit à neuf heures du matin, Nous Claude de Bullion et
-Claude Bouthillier, conseillers du roi en ses conseils d'État et privé,
-et surintendants de ses finances, et Léon Bouthillier, aussi conseiller
-du Roy en sesdits conseils et secrétaire de ses commandements, en
-vertu de la commission de Sa Majesté du vingt-sixième dudit mois,
-nous sommes transportés, assistés du sieur Testu, chevalier du guet
-<span class="pagenum"><a id="Page_404"> 404</a></span>
-de la ville de Paris, au logis du sieur de Chateauneuf, ci-devant garde
-des sceaux, pour y faire perquisition de tous les papiers qui s'y pouvoient
-trouver, pour iceux faire transporter où nous verrions bon
-être, suivant la volonté de sadite Majesté; où étant arrivés, nous y
-aurions trouvé le sieur de Boislouer, enseigne d'une des compagnies
-des gardes du corps qui étoit en garnison audit logis par commandement
-de Sa Majesté, lequel nous auroit fait faire ouverture de la
-porte dudit logis où serions entrés et à l'instant montés en la chambre
-où couchoit ordinairement ledit sieur de Chateauneuf, où nous aurions
-fait appeler les nommés Mignon et Menessier, l'un ayant charge de ses
-affaires, et l'autre son secrétaire, auxquels nous aurions fait commandement
-de nous montrer les cabinets et autres lieux où pouvoient être
-les papiers appartenant audit sieur de Chateauneuf, ce qu'ils auroient
-à l'instant fait; et nous aurions montré la porte d'un cabinet qui
-donne dans ladite chambre, duquel nous aurions demandé la clef; et
-à faute de la pouvoir trouver nous aurions à l'instant envoyé quérir
-un serrurier nommé Duval, par lequel nous aurions fait faire ouverture
-de ladite porte et serions entrés dans ledit cabinet, où nous
-aurions trouvé des papiers, et iceux mis dans un coffre avec tous les
-autres qui étoient sur les tables de ladite chambre et sur les cabinets;
-de là nous serions entrés dans une autre chambre qui est à
-main gauche, dans laquelle il y a deux cabinets, lesdits Mignon et
-Menessier étant toujours avec nous, et nous serions entrés dans celui
-dont la porte est à la ruelle du lit, dans lequel il y a des armoires
-fermées de fil d'archal qui étoient pleines de papiers, comme aussi
-il y en avoit force sur la table, tous lesquels nous aurions fait tirer et
-mettre pareillement dans un coffre. Ce fait, nous sommes entrés
-dans un autre cabinet dont la porte est dans ladite chambre, duquel
-nous en avons aussi tiré tous les papiers et mémoires qui étoient
-dans un cabinet d'Allemagne tout ouvert, lesquels nous avons pareillement
-fait mettre dans un coffre; de sorte qu'il s'en est trouvé
-de quoi en emplir trois, lesquels nous avons à l'instant fait fermer et
-d'iceux pris les clefs. De là nous sommes retournés en la première
-chambre dans laquelle s'est trouvé un grand cabinet d'ébène noir et
-un autre petit desquels nous n'avons pu faire ouverture, attendu que
-nous n'en avions pas les clefs ni lesdits Mignon et Menessier, non
-plus que de celui qui étoit dans l'autre chambre; tous lesquels trois
-coffres pleins de papiers, ensemble lesdits trois cabinets avec deux
-grandes écritoires d'ébène, l'une en long et l'autre en espèce de
-carré, ont été transportés au logis de M. de Bullion, pour y être lesdits
-papiers vus et visités suivant l'exprès commandement du Roy et
-en vertu de la commission de Sa Majesté; et ont lesdits Mignon et
-Ménessier signé. Ce fait, nous nous sommes retirés.<br />
-<span class="signature2 smallc">«Bullion, Bouthillier, Bouthillier.»</span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_405"> 405</a></span>
-«Et le samedi, cinquième jour de mars, audit an, à neuf heures
-du matin, Nous, commissaires susdits, assistés du sieur chevalier
-du guet, en vertu de l'exprès commandement du Roy et de la commission
-de Sa Majesté pour procéder à la visite de tous les papiers
-par nous saisis et trouvés, comme dit est, en divers lieux de la maison
-dudit sieur de Chateauneuf, nous sommes transportés au logis
-de M. de Bullion, où lesdits papiers avoient été portés, où nous avons
-fait venir le sieur Joly, un des domestiques dudit sieur de Chateauneuf,
-en la présence duquel nous avons fait faire ouverture des
-deux cabinets d'Allemagne qui avoient été trouvés dans la chambre
-dudit sieur de Chateauneuf avec les clefs que ledit Joly auroit mis
-dans nos mains quelques jours après le transport desdits papiers,
-nous déclarant qu'elles lui avoient été données par ledit sieur de
-Chateauneuf, à Saint-Germain-en-Laye, à l'heure qu'il fut arrêté,
-lequel lui dit qu'il les portât à la dame de Vaucelas, sa s&oelig;ur, pour
-en tirer de l'argent et des lettres qui étoient dedans lesdits cabinets,
-et mesme ledit sieur de Chateauneuf a mandé par un courrier qui lui
-avoit été dépesché qu'il avoit donné lesdites clefs audit sieur Joly;
-dans lesquels cabinets ayant été ouverts il fut trouvé grande quantité
-de lettres et entre autres beaucoup en chiffres, toutes lesquelles ont
-été tirées et comptées en la présence dudit Joly et mises dans une cassette,
-laquelle nous avons fait fermer à l'instant et d'icelle pris la clef;
-et a ledit Joly signé. Ce fait, nous nous sommes retirés et avons remis
-l'assignation au lendemain neuf heures du matin, au même lieu.»</p>
-
-<p>«Le dimanche, sixième dudit mois, à neuf heures du matin, Nous,
-commissaires susdits, assistés dudit chevalier du guet, nous sommes
-transportés audit logis de M. de Bullion pour faire la visite des papiers;
-où procédant avons commencé par l'ouverture d'un coffre de
-campagne, façon de bahut avec serrure, plein de papiers entre lesquels
-il s'est trouvé quantité de lettres, à savoir:</p>
-
-<p>«Quarante-quatre lettres que nous avons mises dans une liasse
-cottée A; partie desquelles il y a du chiffre et du jargon. (Suit la
-mention détaillée du nombre de pages et de lignes de chacune de ces
-quarante-quatre lettres.)</p>
-
-<p>«Et d'autant qu'il étoit tard, nous nous sommes retirés et avons
-continué l'assignation au lendemain environ les neuf heures du matin
-au mesme lieu.»</p>
-
-<p>«Le lundi, septième dudit mois, Nous, commissaires susdits, nous
-sommes transportés à l'heure dite au logis de mondit sieur de Bullion,
-assistés dudit sieur chevalier du guet; où, en continuant la visite desdits
-papiers, avons fait l'ouverture d'un autre coffre tout plein de lettres
-et liasses, et entre autres:</p>
-
-<p>«Trente lettres toutes en chiffres du caractère suivant (divers chiffres
-et lettres), desquelles nous avons fait pareillement une liasse cottée B.
-<span class="pagenum"><a id="Page_406"> 406</a></span>
-(Suit la mention du nombre des pages et lignes de chacune de ces
-trente lettres.)</p>
-
-<p>«<i>Item</i>, trente-deux autres lettres signées de Montégu, desquelles
-nous avons aussi fait une liasse cottée C. (Suit la mention détaillée
-de chacune de ces trente-deux lettres.)</p>
-
-<p>«La trente-unième est une réponse aux articles projetés entre la
-France et l'Angleterre, écrite de la main de Montégu, contenant une
-page et deux tiers.</p>
-
-<p>«Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
-au lendemain à neuf heures du matin au mesme lieu.»</p>
-
-<p>«Le mardi, huit dudit mois, Nous, commissaires susdits, assistés
-dudit sieur chevalier du guet, nous sommes transportés à l'heure
-prise audit logis de monsieur de Bullion, où en continuant la visite
-desdits papiers, avons procédé à l'ouverture de l'autre troisième
-coffre tout plein de papiers entre lesquels se sont trouvées trente-quatre
-lettres signées de la dame de Vantelet, partie avec jargon,
-desquelles nous avons aussi fait une liasse cottée D. (Suit la mention
-détaillée.)</p>
-
-<p>«<i>Item</i>, vingt-neuf lettres, dont quelques-unes sont signées le
-chevalier de la Rochechouart, écrites toutes de mesme main, desquelles
-nous avons aussi fait une liasse cottée E. (Suit leur mention
-détaillée.)</p>
-
-<p>«<i>Item</i>, nous avons trouvé dans ledit coffre trente-une lettres de la
-reine de la Grande-Bretagne, et dans un papier douze vers que l'on croit
-être de sa main dont nous avons fait pareillement une liasse cottée F.</p>
-
-<p>«Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
-au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.»</p>
-
-<p>«Le lendemain mercredi, neuvième dudit mois, Nous, commissaires
-susdits et assistés dudit sieur chevalier du guet, nous sommes
-transportés en l'heure dite au logis de mondit sieur de Bullion, où
-étant avons procédé à l'ouverture de la cassette dans laquelle nous
-avions mis les lettres qui s'étaient trouvées dans les susdits deux
-cabinets d'ébène, en la présence dudit sieur Joly, entre lesquelles
-s'en est trouvé cinquante-deux contenant des caractères de chiffre pareils
-à ceux qui en suivent (diverses figures): desquelles lettres nous
-avons fait pareillement une liasse cottée G. (Suit la mention de ces
-cinquante-deux lettres qui sont celles de M<sup>me</sup> de Chevreuse.)</p>
-
-<p>«<i>Item</i>, vingt lettres du comte de Holland dont nous avons aussi
-fait une liasse cottée H. (Suit la description.)</p>
-
-<p>«Une autre lettre signée R. Weston, contenant presque vingt lignes
-sans jargon.</p>
-
-<p>«<i>Item</i>, cinquante-six autres lettres, sans chiffre ni jargon, que l'on
-juge être d'amour et écrites par une femme, dont nous avons pareillement
-fait une liasse cottée L.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_407"> 407</a></span>
-«<i>Item</i>, neuf autres lettres dont nous avons fait une autre liasse
-cottée, à savoir:</p>
-
-<p>«Une lettre du sieur d'Estissac adressante au sieur de la Vacherie.</p>
-
-<p>«Une lettre écrite de la main dudit sieur de Chateauneuf contenant
-quatre pages.</p>
-
-<p>«Deux lettres signées Duplessis, dont l'une est adressée à M<sup>lle</sup> de
-Minieux à Bruxelles, et l'autre sans superscription.</p>
-
-<p>«Deux autres lettres, l'une du sieur de Puislaurens, et l'autre
-sans superscription, adressantes toutes deux audit sieur de Chateauneuf.</p>
-
-<p>«Deux autres lettres du sieur comte de Brion, l'une adressante à
-M<sup>lle</sup> d'Arscot, et l'autre à M<sup>me</sup> la comtesse de Ganvillers.</p>
-
-<p>«Une lettre du sieur duc de Vendosme, du vingt-huit octobre mil
-six cent trente, signée César de Vendosme, adressante audit sieur de
-Chateauneuf.</p>
-
-<p>«Et le mesme jour avons de nouveau fait ouverture du susdit
-grand cabinet d'Allemagne pour chercher s'il n'y avoit point quelque
-cachette où il y pût encore avoir quelques papiers, et dans icelui
-avons trouvé une panetière d'or garnie de pierres façon de turquoises
-à l'entour, et deux morceaux d'ambre gris, lesquels nous avons fait
-peser, revenant l'un à quatre onces et l'autre à onze, lesquels nous
-avons pareillement tirés dudit cabinet.</p>
-
-<p>«Ce fait, nous nous sommes retirés et avons continué l'assignation
-au lendemain neuf heures du matin au mesme lieu.»</p>
-
-<p>«Le lendemain jeudi, dixième dudit mois de mars, Nous, commissaires
-susdits, assistés dudit sieur chevalier du guet comme ci-devant,
-nous sommes transportés à l'heure dite au logis dudit sieur de
-Bullion, où étant avons procédé à l'ouverture de l'autre cabinet et
-des deux écritoires d'ébène, lesquels nous avons fait ouvrir par un
-serrurier nommé Duval pour n'avoir pû trouver les clefs, dans lesquels
-cabinets et écritoires ne se sont trouvés aucuns papiers; et après
-avoir vu et visité tous lesdits papiers qui étoient dans les coffres,
-cabinets et écritoires mentionnés ci-devant, avons iceux remis dans
-lesdits coffres, à la réserve des liasses de lettres ci-devant spécifiées
-au nombre de onze inventoriées et cottées ainsi qu'il appert ci-dessus,
-toutes lesquelles lettres nous avons paraphées, <i>ne varietur</i>, excepté
-la liasse des trente-une lettres de la reine de la Grande-Bretagne
-cottées F, que nous n'avons pas voulu parapher pour son respect, et
-l'autre liasse contenant cinquante-six lettres cottées L; et icelles
-retenues pour être mises entre les mains du Roy; ensemble la susdite
-panetière d'or et lesdits deux morceaux d'ambre et lesdits coffres
-et cabinets sont demeurés encore dans le logis du mondit sieur de
-Bullion. Ce que nous certifions être vrai.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_408"> 408</a></span>
-«Le mardy vingt-deux du mois de mois audit an, Nous, commissaires
-susdits, nous sommes transportés au logis du sieur Testu,
-chevalier du guet de la ville de Paris, où est détenu prisonnier le
-sieur Joly par commandement de Sa Majesté, auquel, assistés dudit
-sieur Testu, avons représenté cinquante-deux lettres toutes en chiffres
-inventoriées sous la cotte G, et lesquelles font partie de celles qui
-ont été trouvées en sa présence dans le grand cabinet d'ébène marqueté;
-et après avoir pris le serment dudit Joly l'avons interpellé
-de reconnaître si le caractère desdites lettres n'est pas semblable à
-celui que lui montra le nommé Guyon, valet de garde-robe de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, ainsi qu'il nous a déclaré par son écrit; lequel a dit,
-après lui avoir montré toutes lesdites cinquante-deux lettres les unes
-après les autres qu'il a toutes bien vues et regardées, qu'il reconnoît
-être toutes de semblable caractère que celui que lui montra
-ledit Guyon, valet de garde-robe de M<sup>me</sup> de Chevreuse, au logis de
-lui répondant où il le fut trouver le jour même qu'il assista à l'ouverture
-desdits cabinets. Lecture à lui faite de notre présent procès-verbal
-et de ses réponses, a dit le tout contenir vérité et a signé
-ledit Joly et approuvé les ratures.<br />
-<span class="signature2 smallc">«Bullion, Bouthillier, Bouthillier, Testu.»</span></p>
-</div>
-
-<p>Nous aurions bien voulu donner intégralement les 52 lettres
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse; mais, outre que nous n'avions
-entre les mains qu'une copie assez peu correcte, elle contenait
-trop de chiffres dont nous n'avions pas la clef; en
-sorte que le lecteur n'en eût pas tiré beaucoup d'agrément
-ni d'instruction. En les étudiant avec soin, nous
-trouvons, au milieu de la lettre 51, un passage qui nous
-semble ne pouvoir être de M<sup>me</sup> de Chevreuse et où nous
-croyons reconnaître une ou même plusieurs lettres de
-Châteauneuf; nous les transcrivons pour donner une idée
-du style d'amour du galant garde des sceaux:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Si vous me croyiez autant à vous que j'y suis, vous me commanderiez
-de vous servir en toutes les occasions où vous désirez être
-obéie. Il est vrai que c'est assez que je sache que 90 est votre serviteur
-pour m'obliger à faire ce qu'il désire; toutefois ne dépendant
-que de votre volonté et n'ayant point d'autre satisfaction au monde
-que de la suivre, faites-moi la grâce de me le dire souvent.»</p>
-
-<p>«Bon Dieu! que je suis malheureux de me trouver avec si peu de
-moyens de vous servir, étant en désir de le faire! Mais vous qui ressemblez
-trop aux divinités pour n'en avoir pas toutes les qualités,
-<span class="pagenum"><a id="Page_409"> 409</a></span>
-vous agréerez comme elles toutes les adorations que l'on vous rend,
-quoiqu'elles ne puissent rien ajouter à votre gloire, quand elles vous
-sont rendues par un c&oelig;ur rempli d'obéissance, de respect et de fidélité.
-Je proteste que le mien en est si rempli pour vous, qu'il ne veut
-plus respirer sur la terre que pour y admirer la vertu et la générosité
-du vôtre. J'attends avec impatience votre commandement. Si c'est de
-parole que vous me le voulez faire, je suis plus heureux que je ne
-mérite et que je n'ose espérer.»</p>
-
-<p>«Le Roy sera ici demain, et n'y sera que dix jours. Bon Dieu,
-faut-il que j'en passe un de ceux de ma vie sans vous servir! Que je
-me trouve lâche d'employer mes soins à autre chose, et que vous êtes
-bonne de souffrir que je vous jure une éternelle fidélité et obéissance
-sans que je vous la puisse témoigner par mes services pour les
-deux personnes que vous m'avez dit. Il suffit de dire: Je veux, car
-vous devez commander et moi obéir.»</p>
-</div>
-
-<p>En terminant cette note, disons que Richelieu confia la
-garde de Châteauneuf, dans la forteresse d'Angoulême,
-sous la haute autorité de l'honnête et respectable comte
-de Brassac, à l'un de ses affidés d'assez bas étage, ce
-même Lamont, qu'en 1626 à Nantes il avait chargé de
-surveiller Chalais, et qui sut en effet, par un air d'intérêt
-et en profitant de l'abandon trop naturel à un prisonnier
-jeune et inexpérimenté, en tirer plus d'aveux qu'il
-n'en fallait pour le faire monter sur l'échafaud. Après
-Chalais, Lamont avait eu aussi à Vincennes la garde des
-Vendôme; il avait employé auprès d'eux les mêmes man&oelig;uvres
-qui n'avaient pas moins bien réussi. Mais elles
-échouèrent devant l'innocence ou la prudence de Châteauneuf.
-Confiné dans une étroite prison, il eut recours
-sans doute à toutes les soumissions pour obtenir de bien
-légers adoucissements aux rigueurs exercées contre lui et
-qui mirent quelque temps sa vie en péril; il reconnut ce
-qu'on savait et ce qu'attestait la correspondance saisie
-chez lui, ses condescendances pour M<sup>me</sup> de Chevreuse;
-il s'accusa tant qu'on voulut d'avoir trop aimé les dames,
-lui ecclésiastique, car il était d'abord l'abbé de Préaux;
-il s'avoua coupable envers Dieu, mais il refusa constamment
-<span class="pagenum"><a id="Page_410"> 410</a></span>
-d'avouer qu'il fût coupable envers le roi; il traita
-tout cela de <i>folies de femmes et de badineries</i>, et dit qu'après
-tout <i>le roi n'étoit pas son confesseur</i>. Et quand on en
-vint aux intrigues de son ami Jars en Angleterre, avec le
-comte de Holland, contre le grand-trésorier Weston, auxquelles
-on l'accusait d'avoir pris part, il rejeta bien loin
-une pareille accusation; il soutint qu'il n'avait jamais eu
-avec Holland que des relations de politesse et qu'il ne le
-connoissait que pour l'homme que M<sup>me</sup> de Chevreuse avait
-le plus aimé et qu'elle aimait encore; il prétendit que
-toutes les intrigues de Jars étaient de pure galanterie,
-qu'il le savait amoureux d'une des femmes de la reine
-d'Angleterre, qu'il lui avait souvent dit qu'il était <i>un fol</i>,
-et qu'il prît bien garde aux démarches où il se laisserait
-entraîner. Il repoussa avec force l'idée de s'être mêlé de
-la fuite du duc d'Orléans. A son tour il accusa le cardinal
-de La Valette qu'il nomme, et d'autres qu'il ne nomme
-pas, d'être ses ennemis et de l'avoir desservi auprès du
-cardinal et du roi. Voilà ce que nous tirons des nombreux
-rapports adressés par Lamont à Richelieu qui se trouvent
-aux archives des affaires étrangères, dispersés dans
-les divers volumes de la collection <span class="smallc">France</span>. Il est assez
-curieux de voir dans plusieurs de ces rapports que Richelieu
-consulte indirectement Châteauneuf sur plus d'une
-affaire importante. Lamont mettait la conversation sur
-telle ou telle nouvelle du jour qu'il lui donnait. Le prisonnier
-prenait feu et se prononçait avec l'énergie et la
-décision qui le caractérisaient. On lui parle du mariage
-du duc d'Orléans avec la s&oelig;ur du duc de Lorraine:
-il n'hésite pas à déclarer ce mariage nul, puisqu'il est fait
-sans la permission du roi. Lamont lui annonce que le cardinal,
-pour faire cesser les discordes de la maison royale,
-songe à s'accommoder avec la reine mère. Le vieil homme
-d'État s'emporte, il s'écrie avec véhémence que si le
-<span class="pagenum"><a id="Page_411"> 411</a></span>
-cardinal fait cette faute, il est perdu, que jamais la reine
-mère ne changera, et qu'elle recommencera tout ce qu'elle
-a fait. Un des points les plus intéressants des rapports de
-Lamont est l'admiration sincère et constante qu'ils attribuent
-à Châteauneuf pour l'Espagne. Il ne lit guère que
-des livres espagnols. A tout propos il fait l'éloge de l'Espagne;
-il vante son génie politique et militaire, et sans
-songer à plaire à celui de qui dépend sa vie il se montre
-partisan de l'alliance espagnole. Cette opinion était aussi
-celle de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Après l'avoir exprimée sous
-Richelieu, l'un et l'autre la maintinrent sous Mazarin, et
-ils tâchèrent de la pratiquer pendant la Fronde. En un
-mot, ces lettres de Lamont sur Châteauneuf, loin de le
-diminuer, le peignent, à travers bien des misères, tel à
-peu près que nous le verrons dans le chapitre VII, pendant
-son rapide passage aux affaires en 1652.</p>
-
-<p class="subh">III.&mdash;<span class="smallc">CORRESPONDANCE DE LA REINE ANNE AVEC M<sup>ME</sup> DU FARGIS.</span></p>
-
-<p>Cette correspondance se trouve dans le manuscrit de la
-Bibliothèque impériale, <i>ancien fond françois</i>, n<sup>o</sup> 9241, d'où
-nous avons tiré les lettres de Craft, page 116-118. Ainsi
-que nous l'avons dit, note de la page 128, il y a là une
-trentaine de lettres de M<sup>me</sup> du Fargis à la reine, une douzaine
-de la reine à M<sup>me</sup> du Fargis, cinq ou six en espagnol
-de la reine à M. de Mirabel, autant à son frère le
-cardinal infant, avec les réponses de ceux-ci. Ces lettres
-s'étendent de l'année 1634 jusqu'au milieu de 1637. Sans
-doute la plupart contiennent des compliments assez innocents,
-mais il s'y mêle des choses fort coupables. Par les
-nouvelles qu'on donne à la reine, on peut juger de celles
-qu'elle désire. On l'entretient des espérances et des complots
-de la reine mère, de Monsieur, du comte de Soissons,
-des préparatifs de l'ennemi, de ses succès probables.
-La reine avec M<sup>me</sup> de Chevreuse travaille à enlever
-<span class="pagenum"><a id="Page_412"> 412</a></span>
-le duc de Lorraine à la France et à le donner à
-l'Espagne. Il est à regretter que cette correspondance
-n'ait pas été publiée. On y verrait à découvert les misères
-de l'émigration, les illusions, les discordes, les jalousies,
-les soupçons, les trahisons vraies ou fausses, tout l'intérieur
-d'un parti vaincu conspirant avec l'étranger et
-soldé par l'étranger. M<sup>me</sup> du Fargis, malgré sa naissance,
-ses anciennes charges et celles de son mari, est contrainte
-par la détresse à tendre la main et à demander de tous
-côtés de quoi vivre; elle frappe à toutes les portes, et
-elle ne se soutient que par les bienfaits ou plutôt les
-aumônes intéressées de l'Angleterre et de l'Espagne. Nous
-devons nous borner à citer quelques passages de ces lettres
-qui suffisent à montrer leur vrai caractère.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="smallc">La Fargis a la Reine, 15 Avril 1634</span>: «...L'on croit l'accommodement
-de Monsieur assuré à d'étranges conditions, celui de la Reyne
-mère rompu, quoique l'on dise ici qu'elle avoit fait toutes les avances
-raisonnables pour ne pas être seulement reçue, mais applaudie, recherchée
-et désirée. Dieu en a ordonné autrement. On lui a même refusé
-par deux fois le passe-port qu'elle avoit fait demander pour le père Suffren,
-son confesseur, homme sincère et d'incomparable probité, qui
-mieux qu'aucun autre pouvoit assurer le Roi des saintes intentions de
-la Reyne sa mère. La défaite du duc de Weimar par Galas est confirmée.
-Il est fort blessé, s'il n'est mort. L'échec est rude pour les Suédois.
-Ratisbonne est assiégée par le duc de Bavière pour l'Empereur, qui
-promet au duc Charles de l'assister de tout son pouvoir à le rétablir.»</p>
-
-<p><span class="smallc">13 Septembre 1636</span>: «...Le frère de la Reyne s'est abouché avec
-le prince Thomas (de Savoye). La résolution est d'entreprendre bientôt
-quelque chose d'important. On croit qu'ils ont attendu que Galas
-entre. Des lettres du 23 août disent qu'il devoit passer entre Langres
-et Chaumont avec 20 mille hommes d'infanterie et 12 mille chevaux,
-qu'il vient encore 12 mille Polacres. Le roi de Hongrie est encore à
-Brissac. Les Hollandois ont fait semblant de bouger, mais on croit
-que c'est seulement pour changer d'air, la peste étant en leur armée.
-Aucuns doutent si ceux-ci pourront avancer plus, puisqu'ils manquent
-d'infanterie. Le bruit est que l'armée de France se grossit;
-mais aussi elle doit être forte pour résister en cas que Galas entre,
-lequel y est contraint pour faire vivre tout son monde. Les Bourguignons
-ont fait chanter le <i>Te Deum</i>, où la princesse de Phalsbourg et
-<span class="pagenum"><a id="Page_413"> 413</a></span>
-toutes les dames étoient. Force feu de joye. On dit que Monsieur
-n'est pas à Compiègne. On doute fort si on lui donnera de l'emploi.»</p>
-
-<p><span class="smallc">27 Septembre</span>: «Le marquis de Velade est arrivé. L'armée est encore
-à Corbie que l'on fortifie jusques aux dents. On en fait autant
-à Ancre. Les Espagnols attendent que Galas soit entré en France
-pour agir. Les Hollandois ne font rien ni n'en ont envie, à ce qu'il
-semble. Les Espagnols ont envoyé leur flotte pour se battre avec celle
-de France. On fait courir ici un bruit que M. le Cardinal est mort.
-On dit que le Roy très chrétien consulte à qui fier le ministère; si
-cela est, La Fargis prie à mains jointes que la Reyne parle pour le
-marquis de la Vieuville qui est le plus homme de bien de la terre,
-fidèle à la France et serviteur de la Reyne et de Monsieur jusques au
-centre de l'âme, et capable d'un si grand fardeau que le ministère.»</p>
-
-<p>1<sup>er</sup> <span class="smallc">Décembre</span>: «...On est fort surpris de la nouvelle que Monsieur
-et M. le Comte se sont retirés, et croit-on que la comédie ne fait que
-commencer: il faut voir ce qui en sera. Le frère de la Reine dans
-trois jours sera ici, où il retourne aussi glorieux que la prudence humaine
-le pouvoit rendre, puisque le dessein n'étoit pas de prendre
-des places, mais de faire des diversions pour contribuer au secours
-de Dôle, et advancer si avant en la Picardie que, quand le Roi de
-France y viendroit, comme cela étoit certain, les volontaires ne trouvant
-de quoi faire long séjour, le Roi de France n'eût le pouvoir de
-venir ici, et ainsi auroit de quoi exercer sa patience comme sur Corbie,
-jusques à ce que la saison obligeât ici chacun au petit compliment
-de la retraite.»</p>
-
-<p><span class="smallc">20 Décembre</span>: «...La fuite de Monsieur à Blois a bien donné sujet
-d'espérances, évanouies maintenant que l'on en entend autre suite.
-Mirabel n'a cru autre chose de cette levée de boucliers. Le comte de
-Soissons passe ici aussi pour un de ces François qui n'ont pas un
-marc de plomb en la tête. Dieux! quelle sorte de génération! La
-Reine mère et Madame sont confuses de cette banqueroute, car les
-François ici s'étoient imaginé de grandes choses.»</p>
-
-<p><span class="smallc">31 Janvier 1637</span>: «L'Infant se porte fort bien. Mirabel a été malade.
-La Reine mère au désespoir que Monsieur n'est sorti, Fabroni
-tâche à faire grandes choses avec M. le comte de Soissons.»</p>
-
-<p><span class="smallc">6 Mars</span>: «Les actions de Monsieur font bien parler le monde; et
-certes la Reine avoit raison de dire: con los Franceses basta por una
-ver; c'est ce que l'on m'a dit. Parlons de l'Infant qui mérite après la
-Reine autant de mondes qu'il y a d'étoiles au firmament; il a été saigné
-deux fois, par précaution, non autrement. Le prince Thomas se
-porte aussi bien; on se prépare à la campagne. Monsigot a été à Sedan;
-il dit que Soissons attendoit réponse du Roi de France et qu'il se résoudroit
-selon; on croit qu'il s'accommodera. Monsieur lui avoit envoyé
-dire qu'il avoit un nouveau mécontentement, mais le diable s'y fie.»</p>
-
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_414"> 414</a></span>
-<span class="smallc">18 Avril 1637</span>: «Madame (Marguerite de Lorraine) tient force correspondance
-avec Soissons qui a mandé ne vouloir entendre un accommodement.
-La princesse de Phalsbourg procure assistance pour le duc
-son frère et pour le prince François douze mille écus par mois. L'Infant
-part dans trois jours pour se pourmener sept jours à Anvers et en
-Flandre, voir peintures qui pour mille écus serviront al buen retiro.
-Le comte Palvasin est envoyé à Sedan pour offrir au Comte tout ce
-qu'il pourroit désirer d'ici. Les François se divisent et font caballe
-pour Madame, et à cet effet voudroient avoir pour chef le marquis de
-la Vieuville qui n'a pas envie, dit-on, d'accepter la condition.»</p>
-
-<p><span class="smallc">2 Mai:</span> «...Tout est en nécessité, jusqu'à la Reine mère qui de
-trois mois n'a pas eu un sol. Certes le Comte-duc fait à sa mode, mais
-aussi faut-il avouer que la conservation des États du Roi d'Espagne
-paroît venir de quelque autre pouvoir, et non pas de la dextérité et
-diligence de ceux qui gouvernent. La Fargis peut assurer la Reine
-que le prince Thomas n'y fait pas beaucoup, étant chose remarquable
-que l'indifférence du personnage qui cause désespoir à plusieurs. Du
-temps que les ennemis sont alertes, il chasse; on se demande s'il veut
-être un saint Hubert. L'Infant vaut un monde, mais aussi est-ce parce
-qu'il ressemble à la Reine comme deux gouttes d'eau; il ne se faut
-pas fâcher contre lui, car il est impossible. La Reine mère est toujours
-en l'attente pour voir ce que fera le Comte. Palvasin y est encore qui
-écrit que la Comtesse (douairière) vouloit venir, ce que le Comte n'a
-pas voulu, craignant que si son accommodement ne se faisoit ce voyage
-ne lui portât préjudice. Les pères Chanteloub et Champagne sont en
-exécration. Fabroni consulte les astres si lui ou Deslandes tireront à
-la courte-paille.»</p>
-
-<p><span class="smallc">23 Mai:</span> «On commence à faire les aprests pour la campagne parce
-que l'on dit que le Roi de France fait marcher son armée. Picolomini
-n'étant pas encore venu, et y ayant peu d'apparence que ce soit tôt,
-cela cause des appréhensions à ces peuples, auxquelles le prince Thomas
-est si peu sensible qu'il semble ne penser qu'à la chasse... Il y
-a cabale chez la Reine mère contre Fabroni. Le parti est le duc d'Elb&oelig;uf,
-Saint-Germain, Deslandes, princesse de Phalsbourg à qui Madame
-tend les mains, et le confesseur de ces bonnes âmes. Le prince
-Thomas a envoyé Pascal au Comte avec promesse.»</p>
-
-<p><span class="smallc">30 Mai:</span> «L'Infant se prépare pour la campagne, et n'attend-on
-que jusques à ce que le Roi de France paroisse avancer son poste. Le
-comte de Soissons fait croire ici que le Roi de France ne fera rien cet
-été, et qu'il aura de l'ouvrage chez soi. On a despêché vers Milan
-pour obliger Leganez de faire diversion.»</p>
-
-<p><span class="smallc">27 Juin:</span> «J'ai reçu la lettre de la Reine du 11 du présent. Sitôt
-que j'aurai le portrait de l'Infant, je l'enverrai. L'incluse est pour
-Chevreuse, m'étant donnée par l'homme qu'elle a envoyé à Mirabel
-<span class="pagenum"><a id="Page_415"> 415</a></span>
-qui est parti en bonne compagnie. L'Infant, à ce qu'on dit, ne bougera
-pas d'ici; le prince Thomas y est encor; il est fort haï du peuple
-et des officiers parce qu'il ne fait que chasser. On fait ici tout ce qu'on
-peut pour demeurer sur la défensive; le secours de Picolomini est
-limité, ne pouvant servir contre les Hollandois; Galas l'a négocié
-ainsi par dépit. Si la Reine mère et le cardinal Infant peuvent trouver
-argent, le comte de Soissons montera à cheval, Bouillon joindra
-avec deux mille hommes de pied et cinq cents chevaux; sinon tout ira
-en fumée. La Reine mère est au désespoir que le président Rose fait
-difficulté de fournir quatre cens mille livres au comte de Soissons.
-Saint-Ibar est encor ici sollicitant.»</p>
-
-<p><span class="smallc">La Reine a la Fargis, 9 Juillet</span>:&mdash;«J'ai reçu deux de vos lettres,
-et une pour la Chevreuse que je lui ai fait tenir, et aussi celles de
-l'Infant et Mirabel à qui je fais mes excuses si je ne leur fais point
-de réponse. Je n'ai pas le loisir pour cette fois, et je ne vous écris
-que pour vous dire que je suis en une extrême peine de ce que le
-Roi d'Angleterre a fait avec le Roi de France, parce que j'appréhende
-fort que cela ne mette le Roi d'Espagne et le Roi d'Angleterre mal
-ensemble; si cela étoit j'en aurois une très grande peine; et aussi
-Gerbier seroit obligé de quitter le lieu où il est, par conséquent la
-Reine seroit privée d'avoir des nouvelles de l'Infant qui ne lui est
-pas une petite satisfaction. Je vous prie de me mander votre opinion
-là-dessus et le plutôt que vous pourrez, vous m'obligerez infiniment,
-et d'être assurée de mon affection.»</p>
-
-<p><span class="smallc">La Reine a la Fargis, 23 Juillet</span>:&mdash;«Je suis toujours bien en peine
-des bruits qui courent que le roi d'Angleterre et le roi d'Espagne vont
-être mal ensemble. Que je sçache de vous ce qui en est; je vous avoue
-que cela me touche bien sensiblement; je ne vous en dirai pas davantage
-sur ce discours; les incluses sont pour l'Infant et Mirabel, et
-je vous prie de lui dire qu'au nom de Dieu il ne parle jamais de moi
-en façon du monde et pour cause.»</p>
-</div>
-
-<p> Voici la lettre de la reine dont nous avons parlé, p. 130:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="smallc">Carta de la Reyna al cardinale Infante para embiar al comte D
-(uque), 28 May 1637.</span> «Por ser cosa que importa mucho al servicio
-del Rey el conservar en el al Duque de Lorena, he procurado con mi
-amiga (M<sup>me</sup> de Chevreuse) que hallasse una comodidad segura con
-que poder escrivir al amigo (le cardinal Infant); ha me dicho que la
-tiene, que lo es mucho, y as si digo que se de parte muy segura, que
-de aqui se haze quanto se puede con el para que salga del servicio del
-Rey y de toda sù casa, haviendo le embiado persona expresa para proponer
-se lo, y prometer le que le bolueran todo lo que le han quitado
-y quanto el quisiere, como haga lo que se desea. A lo qual se
-tambien que ha respondido, como deve, que por quantas cosas hay,
-<span class="pagenum"><a id="Page_416"> 416</a></span>
-no dexarà el servicio del Rey y de sù casa, y que, aunque tuviera
-mucho mas que perder de lo que ha perdido, lo haria de bonissima
-gana, pues no podrià reconocer con menos las obligaciones que les
-tiene. Ha me parecido dezir lo todo esto al amigo para que lo diga al
-amo nuevo; y tambien, que lo otro lo sepa, para que puedan mostrar
-que saben reconocer los servicios que les hazen, y que lo muestren as
-si al Duque de Lorena, pues verdaderamente lo merece muy bien; y
-save el amigo la parte que a mi me toca en esto, pues save que he
-hecho lo que he podido para que el Duque de Lorena serviesse al Rey,
-como lo haze; y me holgarè tambien infinito que continue siempre en
-serville, y que lo reconoscan como es justo; y como me parece tambien
-que les importa tener al Duque de sù parte, no dirè mas en esta
-materia, pues el amigo sabra hazer mejor que yo se lo digo todo lo
-que le pareciese sobre ello, etc., etc.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">IV.&mdash;AFFAIRE DE 1637</p>
-
-<p>Ainsi que nous l'avons dit, la bibliothèque impériale
-possède aujourd'hui, <i>Supplément françois</i>, n<sup>o</sup> 4068, in-fol.,
-les papiers relatifs à l'affaire du Val-de-Grâce que renfermait
-la cassette du cardinal de Richelieu et dont le
-père Griffet a donné des extraits au t. III de son <i>Histoire
-du règne de Louis XIII</i>. Dispersés à la révolution, recueillis
-nous ne savons comment par M. le marquis de
-Bruyère-Chalabre, vendus à sa mort en 1833 (<i>Catalogue
-des livres imprimés et manuscrits et des autographes composant
-le cabinet de feu M. de Bruyère-Chalabre</i>, Paris,
-Merlin, 1833), achetés d'abord par le libraire Fontaine,
-puis par la société des Bibliophiles, revendus publiquement
-par cette société en 1847 (<i>Catalogue de documents
-historiques et de lettres autographes</i>, etc., Techener, 1847),
-la bibliothèque impériale les a définitivement acquis.
-Nous donnons ici quelques-uns des plus importants.</p>
-
-<p class="subh hanging indent">
-«<i>Relation de ce qui s'est passé en l'affaire de la Reyne au
-mois d'août 1637, sur le sujet de La Porte et de l'abbesse
-du Val-de-Grâce.</i>»</p>
-
-<p>Cette relation est de la main même de Richelieu, et a
-<span class="pagenum"><a id="Page_417"> 417</a></span>
-servi à ses Mémoires. On voit par là comment cet ouvrage
-a été composé, et qu'il n'est bien souvent qu'une collection
-de mémoires particuliers, fondés sur des pièces officielles
-et liés entre eux par quelques mots de narration.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Le Roy ayant divers avis qu'un nommé La Porte, porte-manteau
-de la reyne sa femme, faisoit divers voyages dont on ne savoit pas
-la cause et estoit en confiance assez estroite pour un valet avec la
-reyne, se résolut de le faire prendre lorsqu'il pourroit soubçonner
-apparemment qu'il auroit des lettres de la reyne. Pour cet effect, le
-11<sup>e</sup> aoust (1637), Sa Majesté donna charge que, la reyne estant partie
-pour aller à Chantilly trouver sa dite Majesté, le dit La Porte fût arrêté
-par le s<sup>r</sup> Goulart, enseigne des mousquetaires du Roy. En le prenant
-on le trouva saisi d'une lettre de la reyne pour M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-qui faisoit cognoistre que la dite dame de Chevreuse vouloit venir
-trouver la reyne déguisée, à quoi Sa Majesté n'inclinoit pas trop. Au
-mesme temps le Roy commanda à M. le chancelier d'aller avec M. de
-Paris au Val-de-Grâce, où le procès-verbal qui y fut fait fait foi de ce
-qui s'y passa.</p>
-
-<p>«D'abord que la Reyne sçut la prise de La Porte, elle envoya le
-s<sup>r</sup> Le Gras, son secrétaire, vers le cardinal de Richelieu pour sçavoir
-ce que c'estoit, et l'assurer cependant qu'elle ne s'estoit servie du
-dit La Porte que pour écrire à M<sup>me</sup> de Chevreuse, protestant n'avoir
-écrit en aucune façon ni en Flandres ni en Espagne, soit par son
-moyen ou par quelqu'autre voye que ce pût estre. Le jour de l'Assomption
-estant arrivé, la reyne ayant communié fit appeler le dit
-s<sup>r</sup> Le Gras, et lui jura de nouveau sur le Saint-Sacrement qu'elle
-avoit reçu qu'elle n'avoit point escrit en pays estranger, et lui commanda
-d'en assurer de nouveau le dit cardinal sur les serments qu'elle
-avoit faits. Elle envoya mesme querir le père Caussin pour lui parler
-de toutes ces affaires-là, et lui fit les mesmes sermens qu'elle avoit
-faits au s<sup>r</sup> Le Gras; en sorte que le bon père qui ne sçavoit pas ce que
-le Roy sçavoit en demeura persuadé par raison.</p>
-
-<p>«Deux jours après, la Reyne estant assurée par le s<sup>r</sup> Le Gras
-qu'on sçavoit davantage qu'elle ne disoit, commença à parler au dit
-s<sup>r</sup> Le Gras, et lui en avoua une partie, niant toujours le principal,
-et commanda au dit s<sup>r</sup> Le Gras de dire au cardinal qu'elle désiroit
-lui parler et lui dire ce qu'elle sçavoit. Le lendemain le cardinal la
-fut trouver par l'ordre de Sa Majesté. D'abord après lui avoir rendu
-plus de témoignages de sa bonne volonté qu'il n'en osoit attendre,
-elle lui dit qu'il estoit vrai qu'elle avoit écrit en Flandres à M. le cardinal
-infant, mais que ce n'estoit que de choses indifférentes pour
-sçavoir de sa santé, et autres choses de pareille nature. Le cardinal
-lui disant qu'à son avis il y avoit plus, et que si elle se vouloit servir
-<span class="pagenum"><a id="Page_418"> 418</a></span>
-de lui, il l'assuroit que, pourvu qu'elle lui dît tout, le roi oublieroit
-tout ce qui s'estoit passé, mais qu'il la supplioit de ne l'employer point
-si elle vouloit user de dissimulation. Estant pressée par sa bonté et
-par sa conscience, elle dit lors à M<sup>me</sup> de Senecé, MM. de Chavigny et
-de Noyers, qui estoient présens et avoient esté appellés par le cardinal
-pour estre témoins de l'offre qu'il lui faisoit de la part du Roy
-d'oublier tout le passé, qu'ils se retirassent, pour lui donner lieu de
-dire en particulier au cardinal ce qu'elle lui vouloit dire; alors elle
-confessa au cardinal tout ce qui est dans le papier qu'elle a signé depuis,
-avec beaucoup de desplaisir et de confusion d'avoir fait les sermens
-contraires à ce qu'elle confessoit. Pendant qu'elle fit la dite
-confession au cardinal, sa honte fut telle qu'elle s'escria plusieurs
-fois: Quelle bonté faut-il que vous ayez, M. le cardinal! Et protestant
-qu'elle auroit toute sa vie la recognoissance de l'obligation qu'elle
-pensoit avoir à ceux qui la tiroient de cette affaire, elle fit l'honneur
-de dire au cardinal: donnez-moi la main, présentant la sienne pour
-marque de la fidélité avec laquelle elle vouloit garder ce qu'elle promettoit;
-ce que le cardinal refusa par respect, se retirant par le mesme
-motif au lieu de s'approcher.</p>
-
-<p>«La reyne ayant dit tout ce qu'elle vouloit dire, le cardinal l'alla
-dire au Roy qui trouva bon qu'elle l'écrivît et promit de l'oublier
-entièrement. Ensuite de quoi Sa Majesté monta dans la chambre de
-la reyne qui lui demanda pardon, ce que le Roy lui accorda volontiers,
-s'embrassant tous deux à la supplication du cardinal.</p>
-
-<p>«Est à noter que la mère supérieure du Val-de-Grâce d'abord nia
-tout ce qu'elle sçavoit, ainsi qu'il appert par les procès-verbaux, et
-depuis supplia M. le chancelier de lui pardonner si elle n'avoit pas recogneu
-la vérité, ainsi qu'il appert par les actes.</p>
-
-<p>«Est à noter que La Porte nia aussi d'abord la vérité, et ne la voulut
-recognoistre que par commandement de la Reyne, ainsi qu'il paroist.</p>
-
-<p>«Est à noter que le sieur Patrocle (écuyer de la reine) dit avant
-la confession de la reyne au père Caussin qu'elle estoit très-innocente,
-que cette accusation estoit un effet de la mauvaise volonté du
-cardinal qui lui vouloit mal parce que la reyne n'avoit pas fait arrêter
-son carrosse devant le sien au cours, et que déjà autrefois on avoit
-traité la reyne de la sorte, lui supposant des lettres de M<sup>me</sup> du Fargis<a id="FNanchor_388" href="#Footnote_388" class="fnanchor">&nbsp;[388]</a>
-qu'elle avoit esté contrainte d'avouer.</p>
-
-<p>«Est à noter que lorsque la reyne fit sa confession on lui demanda
-en cette considération s'il estoit vrai que les lettres de M<sup>me</sup> du Fargis
-lui eussent esté supposées. Elle recognut de nouveau qu'elles
-<span class="pagenum"><a id="Page_419"> 419</a></span>
-estoient vraies, ainsi qu'il est clairement vérifié en son procès; et cependant
-Patrocle ne pouvoit apparemment avoir ouï dire ce qu'il disoit
-que de la Reyne qui, auparavant cette découverte, prenoit plaisir à
-faire croire ou laisser croire à diverses personnes dans le monde
-qu'elle avoit à souffrir du cardinal pour des raisons semblables et
-pires que celles que disoit Patrocle, toutes fausses comme celles
-qu'il mettoit en avant, ainsi qu'il a plu à la dite dame reyne le recognoistre
-par une lettre escrite au cardinal sur la permission qu'il lui
-fit demander par M. de Chavigny de se pouvoir justifier des calomnies
-qu'on lui mettoit à sus.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh"><i>Déclaration de la reine Anne, du 17 aoust 1637.</i></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Sur l'assurance que nostre très-cher et très-amé cousin le cardinal
-duc de Richelieu, qui nous est venu trouver à nostre prière, nous
-a donnée que le Roy, nostre très-honoré seigneur et espoux, lui avoit
-commandé de nous dire qu'ainsi qu'il avoit déjà oublié diverses fois
-quelques-unes de nos actions qui lui auroient été désagréables, et
-notamment ce qui s'estoit passé sur le sujet de la dame du Fargis en
-l'année 1631 et 1632, il estoit encore disposé de faire de mesme,
-pourvu que nous déclarassions franchement les intelligences que
-nous pouvions avoir eues depuis à l'insçu et contre l'intention de
-Sa Majesté, tant au dedans qu'au dehors du royaume, les personnes
-que nous y avons employées, et les choses principales que nous avons
-sçues ou qui nous ont esté mandées; Nous, Anne, par la grâce de Dieu,
-royne de France et de Navarre, advouons librement, sans contrainte
-aucune, avoir escrit plusieurs fois à M. le cardinal infant, nostre
-frère, au marquis de Mirabel, à Gerbier, résident d'Angleterre en
-Flandres, et avoir reçu souvent de leurs lettres;</p>
-
-<p>«Que nous avons escrit les susdites lettres dans nostre cabinet,
-nous confiant seulement à La Porte, nostre porte-manteau ordinaire,
-à qui nous donnions nos lettres, qui les portoit à Auger, secrétaire
-de l'ambassade d'Angleterre, qui les faisoit tenir au dit Gerbier;</p>
-
-<p>«Qu'entre autres choses nous avons quelques fois tesmoigné du mécontentement
-de l'estat auquel nous estions, et avons reçu et escrit
-des lettres au marquis de Mirabel qui estoient en des termes qui devoient
-déplaire au Roy;</p>
-
-<p>«Que nous avons donné advis du voyage d'un Minime en Espagne
-pour que l'on eust l'&oelig;il ouvert à prendre garde à quel dessein
-on l'envoyoit;</p>
-
-<p>«Que nous avons donné advis audit marquis de Mirabel que l'on
-parloit ici de l'accommodement de M. de Lorraine avec le Roy, et
-que l'on y prit garde;</p>
-
-<p>«Que nous avons témoigné estre en peine de ce que l'on disoit
-<span class="pagenum"><a id="Page_420"> 420</a></span>
-que les Anglois s'accommodoient avec la France aulieu de demeurer
-unis avec l'Espagne;</p>
-
-<p>«Et que la lettre dont La Porte a esté trouvé chargé devoit estre
-portée à M<sup>me</sup> de Chevreuse par le sieur de la Thibaudière, et que la
-dite lettre fait mention d'un voyage que la dite dame de Chevreuse
-vouloit faire incognue devers nous.</p>
-
-<p>«Advouons ingénuement tout ce que dessus comme choses que
-nous recognoissons franchement et volontairement estre véritables.
-Nous promettons de ne retourner jamais à pareilles fautes, et de
-vivre avec le Roy nostre très-honoré seigneur et espoux comme une
-personne qui ne veut autres intérests que ceux de sa personne et de
-son Estat. En tesmoing de quoi nous avons signé la présente de
-nostre propre main, et icelle faict contresigner par nostre conseiller
-et secrétaire de nos commandements et finances. Fait à Chantilly, ce
-dix-septième aoust 1637. Signé: Anne. Et plus bas: Legras.</p>
-
-<p>«Et audessoubs est escrit de la main du Roy:</p>
-
-<p>«Après avoir veu la franche confession que la reyne, nostre très-chère
-espouse, a faite de ce qui a pu nous desplaire depuis quelque
-temps en sa conduite, et l'assurance qu'elle nous a donnée de se
-conduire à l'advenir, selon son devoir, envers nous et nostre Estat,
-nous lui déclarons que nous oublions entièrement tout ce qui s'est
-passé, n'en voulons jamais avoir souvenance, ains voulons vivre avec
-elle comme un bon roy et un bon mary doibt faire avec sa femme.
-En tesmoing de quoi j'ay signé la présente, et icelle faict contresigner
-par l'un de nos conseillers et secrétaire d'Estat. Fait à Chantilly,
-ce dix-septième jour d'aoust, 1637. Signé de la propre main
-du Roy: Louis. Et plus bas: Bouthillier.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh"><i>Nouvelle déclaration de la reine du 22 aoust 1637,
-de la main de Legras.</i></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«La Reyne m'a commandé de dire à monseigneur l'éminentissime
-cardinal duc de Richelieu ce qui ensuit:</p>
-
-<p>«Qu'elle avoit baillé un chiffre à La Porte pour escrire au marquis
-de Mirabel ce que Sa Majesté a dit avoir escrit audit marquis par sa
-déclaration du 17 de ce mois, et que ledit La Porte lui avoit rendu
-ledit chiffre il y a quelque temps, lequel elle a bruslé;</p>
-
-<p>«Que Sa Majesté sçait que M. de Lorraine a envoyé un homme à
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, ne sçait si c'est pour traiter avec ladite dame de
-Chevreuse pour affaires générales ou particulières, n'entendant Sa
-Majesté charger ni décharger ladite dame de Chevreuse de la négociation
-dudit envoyé par monseigneur de Lorraine, ne voullant que si
-ladite dame de Chevreuse doist estre chargée ce fust par elle, laissant
-à La Porte à dire sur ce sujet ce qu'il sçaura;</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_421"> 421</a></span>
-«Que M<sup>me</sup> de Chevreuse est venue trouver deux fois Sa Majesté
-dans le Val-de-Grace, lorsqu'elle estoit releguée à Dampierre, et
-qu'elle a reçeu quelques lettres de ladite dame de Chevreuse dans le
-Val-de-Grace, et que mesme depuis peu un homme lui estoit venu
-apporter des nouvelles dans le Val-de-Grace;</p>
-
-<p>«Que Sa Majesté a escrit, devant la rupture de la paix, plusieurs
-fois dans le Val-de-Grace à ladite dame de Chevreuse;</p>
-
-<p>«Que lord Montaigu l'est venu trouver une fois dans le Val-de-Grace,
-et qu'elle a reçu quelque lettres dudit sieur de Montaigu par la
-voye d'Auger, tant pour elle que pour M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui n'estoient
-que compliments;</p>
-
-<p>«Que lorsque la Reyne escrivoit de Lyon à la supérieure du Val-de-Grace:
-donnez ces lettres à vostre parente qui est dans la conté
-de Bourgogne, c'est à dire: donnez-les à M<sup>me</sup> de Chevreuse.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh"><i>Copie d'un mémoire écrit de la main du roi, le 17 aoust,
-et d'un engagement de la reine à se conformer à toutes
-les choses qui lui sont prescrites.</i><br />
-«Mémoire des choses que je desire de la royne.»</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je ne desire plus que la royne escrive à M<sup>me</sup> de Chevreuse, principalement
-pour ce que ce prétexte a esté la couverture de toutes les
-escritures qu'elle a fait ailleurs.</p>
-
-<p>«Je désire que M<sup>me</sup> de Senecey me rende conte de toutes les lettres
-que la royne escrira et qu'elle soient fermées en sa présence.</p>
-
-<p>«Je veux aussi que Fillandre, première femme de chambre, me
-rende conte touttes les fois que la royne escrira, estant impossible
-qu'elle ne le sçache puisqu'elle garde son escritoire.</p>
-
-<p>«Je deffends à la royne l'entrée des couvents des religieuses jusques
-à ce que je le lui aye permis de nouveau; et lorsque je lui permettrai
-je désire qu'elle aye toujours sa dame d'honneur et sa dame
-d'atours dans les chambres où elle entrera.</p>
-
-<p>«Je prie la royne de se bien souvenir quand elle escrit ou fait
-escrire en pays estrangers, ou y fait sçavoir des nouvelles par quelque
-voye que ce soit, directe ou indirecte, qu'elle mesme m'a dit
-qu'elle se tient deschue par son propre consentement de l'oubli que
-j'ai fait aujourd'hui de sa mauvaise conduite.</p>
-
-<p>«La royne sçaura aussi que je ne desire plus en façon du monde
-qu'elle voye Craft, et autres entremetteurs de M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Fait à Chantilly, ce 17 aoust 1637.</p>
-
-<p>«Et plus bas est escrit de la propre main de la Reyne ce qui ensuit:</p>
-
-<p>«Je promets au roy d'observer relligieusement le contenu cy dessus.
-Fait à Chantilly le jour que dessus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_422"> 422</a></span>
-«Cette copie a été escrite par commandement de la Reyne à Chantilly,
-ce 21 aoust 1637, pour estre mise ès mains de monseigneur
-l'eminentissime cardinal duc de Richelieu.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh"><i>Instructions adressées au chancelier Seguier pour interroger
-La Porte et l'abbesse du Val-de-Grâce, du 22 août.</i></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p><span class="smallc">Premier mémoire.</span> «La Reyne a avoué que la lettre que La Porte
-avoit lorsqu'il a esté arresté, estoit pour Thibaudière qui la devoit
-porter à M<sup>me</sup> de Chevreuse. Elle a avoué de plus que La Porte estoit
-celui qui portoit et recevoit les lettres qu'elle escrivoit en Flandre.</p>
-
-<p>«M. le chancelier doit, s'il lui plaist, envoyer querir La Porte, le
-soir en un carrosse, bien accompagné de son exempt et de ses fustes et
-de quelques soldats de la Bastille, et lui demander lui-mesme qui devoit
-porter la lettre qu'on lui a trouvée à M<sup>me</sup> de Chevreuse, lui déclarant
-en parole de Chancelier que la Reyne a déclaré qui estoit le gentilhomme
-qui la devoit porter, et que s'il manque à dire la vérité le
-Roy le fera pendre. Après cela M. le Chancelier lui dira: On sait bien
-que ce n'est pas vous qui deviez porter la lettre, c'est un gentilhomme;
-qui est-il?</p>
-
-<p>«Pour l'autre article le Chancelier lui peut dire: Je veux vous aider
-à vous tirer de peine. La Reyne a dict que c'étoit par le moyen d'un
-nommer Auger qu'elle escrivoit et recevoit des lettres de Flandre, que
-c'estoit vous qui estiez porteur; comment y alliez-vous? A quelle
-heure? Qui vous les bailloit de la part de la Reyne? Les receviez-vous
-de sa main ou par personnes interposées? Où les escrivoit plus commodément
-la Reyne pour empescher qu'on ne les descouvrist? Qui
-vous donnoit celles qu'elle escrivoit au Louvre? et qui celles qu'elle
-escrivoit au Val-de-Grâce? Les donniez-vous vous-mesme au sieur
-Auger, ou si elles passoient encore par quelque main?</p>
-
-<p>«Enfin il le faut exhorter à dire la vérité par toutes sortes de menaces,
-et d'autre part l'assurer qu'il n'aura point de mal, s'il la dit,
-sur l'assurance qu'on lui donnera que la Reyne a déjà dit ce qu'on
-lui demande, qui lui est seulement redemandé pour voir son ingénuité
-ou sa malice.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Second mémoire.</span> «La Reyne a avoué que, lorsqu'il est dit dans ses
-lettres que la dépositaire du Val-de-Grace apporta à M. le Chancelier,
-donnez cette lettre à vostre parente, c'est à dire M<sup>me</sup> de Chevreuse, et
-qu'elle n'avoit jamais cognu mesme par imagination aucune parente
-de la supérieure du Val-de-Grace. Elle a recognu avoir escrit quelquefois
-dans le Val-de-Grace en Espagne lorsque la marquise de Mirabel
-estoit ici. Elle dit encore avoir donné en garde à la supérieure
-du Val-de-Grace deux reliquaires avec des pierreries.</p>
-
-<p>«De ces trois confessions qui ne disent pas tout, il en faut tirer
-<span class="pagenum"><a id="Page_423"> 423</a></span>
-les faits qui s'ensuivent pour interroger dessus la supérieure, qui est
-à la Bussière, sans lui dire d'abord que la Reyne ait rien avoué.</p>
-
-<p>«Il lui faut demander, savoir: si elle persiste à dire que la Reyne
-n'ait jamais escrit dans son couvent; si elle dit encore qu'elle n'y a
-point escrit, on lui demandera en particulier si du temps que la marquise
-de Mirabel estoit ici, la Reyne n'a point escrit en Espagne, en
-Flandre ou autre lieu, dans ledit couvent.</p>
-
-<p>«Si elle dit que non, on passera à un autre article, la sommant de
-dire si elle a dit vérité lorsqu'elle a soutenu que ces mots qui se
-trouvent dans les lettres que la Reyne lui a escrites: donnez cette
-lettre à vostre parente, signifient une des parentes de ladite abbesse
-ou quelque autre.</p>
-
-<p>«Si elle persiste à dire qu'ils signifient une de ses propres parentes
-comme elle l'a soutenu en son premier interrogatoire, on lui fera
-prêter nouveau serment si cela est vrai, l'exhortant premièrement à
-ne jurer pas faux.</p>
-
-<p>«Après, si elle prête nouveau serment, là-dessus on lui représentera
-la misère à laquelle elle est tombée de jurer des choses si notamment
-fausses, que la Reyne a avoué tout le contraire au Roy de ce
-qu'elle dit, confessant avoir escrit, dès le temps que la marquise de
-Mirabel estoit ici, des lettres en Espagne et en Flandre, dans le Val-de-Grace,
-et recognoissant que ces mots: donnez cette lettre à vostre
-parente, signifient à M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p>«Ensuite on verra ce qu'elle dira, désavouant la Reyne ou confessant
-ce que la Reyne a recognu. Si elle recognoist la vérité, il faudra
-la convier de continuer à la dire, lui demandant si, depuis le partement
-de la marquise de Mirabel, la Reyne n'a pas continué à escrire
-dans le Val-de-Grace selon que les occasions s'en sont présentées. Si
-elle dict que non, on lui fera faire nouveau serment, l'exhortant à ne
-jurer pas faux.</p>
-
-<p>«Après cela on lui demandera si la Reyne ne lui a déposé aucuns
-papiers, chiffres ou autre chose en garde. Si elle dit que oui, on lui
-demandera quoi. Si elle dit que non, on lui demandera si elle le veut
-jurer, l'exhortant à ne jurer pas faux. Après cela on lui dira que la
-Reyne a déclaré lui avoir mis ès mains un grand et petit reliquaire
-de pierreries.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh"><i>Note du chancelier Seguier au cardinal.</i></p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«De Paris, ce 24 aoust mil six cents sept. Les religieuses ont
-tesmoigné estre fort surprises de l'ordre qu'elles ont reçu. La mère
-supérieure a paru fort estonnée. L'on juge néanmoins qu'il y avoit eu
-quelques avis donnés, non pas de la venue de Monseigneur l'Archevesque,
-d'autant qu'il ne le sçavoit pas lui-mesme, mais peut-estre la
-<span class="pagenum"><a id="Page_424"> 424</a></span>
-Reyne se doubtant de quelque chose peut en avoir adverti la mère
-qui aura donné ordre que l'on n'ait trouvé aucuns papiers.</p>
-
-<p>«Les lettres sont toutes escriptes en mil six cent trente. Il n'y a
-pas d'apparence que la Reyne n'ait escript depuis sept ans. Y ayant
-eu plusieurs voyages, si les porteurs ont esté destournés, il faut que
-ce soit avant que l'on soit entré dans le couvent, le chancelier ayant
-donné ordre de veiller que personne n'entrast dans la chambre de la
-Reyne pendant qu'il estoit en la cellule de la mère où l'on a fait une
-recherche exacte.</p>
-
-<p>«Ce qui est encore à remarquer est que la mère vouloit paroistre
-plus malade qu'elle ne l'estoit en effet. Elle avoit dit qu'elle avoit la
-fiebvre, et néantmoins le médecin a dit le contraire et a dit qu'elle
-n'avoit aucune esmotion, bien que ce qui se passoit lui en put
-donner.</p>
-
-<p>«Après les serments qu'elle a faits, il faut qu'elle ait de grandes
-subtilités et équivoques, si elle n'a dit la vérité. L'on lui a prononcé
-l'excommunication, et qu'elle ne pourroit en estre relevée si elle ne
-respondoit avecq vérité, et ensuite elle a juré sur la damnation de
-son âme et sur la vérité de la sainte Eucharistie; c'est tout ce qu'il y
-a de plus relligieux et de plus fort pour presser une conscience.</p>
-
-<p>«Elle tesmoigne grande passion pour la Reyne. Elle a dit que l'on
-l'avoit accusée de plusieurs choses qui estoient fausses, que c'estoit
-une princesse grandement vertueuse. En partant, elle a dit que l'on
-leur faisoit injustice et que Dieu les en vengeroit, et que cella ne
-dureroit pas long temps.</p>
-
-<p>«L'on dict que cette supérieure<a id="FNanchor_389" href="#Footnote_389" class="fnanchor">&nbsp;[389]</a> est fort advisée; elle est Comtoise
-et a ses parents en la Franche-Comté.</p>
-
-<p>«La communauté a eu grand peine à la laisser partir. Il y a eu
-beaucoup de larmes, mais point de résistance, et une obéissance
-tout entière, et telle qu'en vérité on auroit peine d'en trouver une
-pareille dans les autres monastères. Elles s'offrirent toutes pour l'accompagner.»</p>
-</div>
-
-<p>Le dernier interrogatoire et les aveux définitifs de la
-mère de sainte Estienne sont dans le manuscrit précité de
-la Bibliothèque impériale, et nous avons transporté dans
-M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Hautefort</span> les nombreux interrogatoires de La
-Porte et tout ce qui regarde la conduite de ce fidèle et
-courageux serviteur.</p>
-
-<p class="subh"><span class="pagenum"><a id="Page_425"> 425</a></span>
-V.&mdash;FUITE DE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE EN ESPAGNE.</p>
-
-<p>Nous avons dit, pages 136 et 137, que Richelieu envoya
-à M<sup>me</sup> de Chevreuse des commissaires pour lui poser
-diverses questions, auxquelles elle répondit avec son
-aplomb ordinaire. Nous avons retrouvé l'original même
-de sa réponse aux archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>,
-t. LXXXV, fol. 350.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">«RÉPONSE AUX FAITS QUI M'ONT ÉTÉ APPORTÉS PAR MM. LES ABBÉS
-DE CINQ-MARS ET DU DORAT.»</p>
-
-<p>«Sur ce qui m'a été demandé par MM. les abbés du Dorat et
-de Cinq-Mars de la part de M. le cardinal, si je n'avois pas eu dessein
-de voir la Reine en cachette, j'ai dit qu'il étoit vrai que
-j'avois eu cette volonté depuis douze ou quinze mois, laquelle j'avois
-écrite à Sa Majesté par une lettre que je donnai à M. de la Tibaudière,
-passant par Tours, afin de savoir si elle l'agréoit et si elle
-croyoit pouvoir trouver un temps à propos pour l'exécuter. Sur quoi
-Sa Majesté m'ayant fait réponse, par une autre lettre que m'apporta
-M. de la Tibaudière, passant par Tours avec MM. le comte d'Arcourt
-et l'archevêque de Bordeaux pour aller à l'armée navale, qu'elle ne
-voyoit aucun moyen de le pouvoir faire en ce temps-là; je n'y pensai
-plus pour lors; et pourtant continuant dans le même désir en une
-saison plus propice, j'écrivis à la Reine quelques mois après pour
-savoir si le temps ne seroit point commode pour cela; ce qui ne se
-trouvant point, je n'en parlai plus jusques à depuis trois ou quatre
-mois que M. de la Tibaudière s'en allant à la cour me vit ici. J'écrivis
-encore par lui à la Reine la suppliant de trouver une commodité
-pour cela s'il se pouvoit; de quoi je n'ai point eu de réponse, et ne
-pouvant savoir son sentiment là-dessus, et les moyens que je devois
-tenir pour cela, je n'avois encore rien résolu tout à fait, attendant de
-savoir la résolution de la Reine avant de former la mienne. Bien
-avois-je déjà pensé d'aller à Saint-Amand, qui est une petite maison
-que j'ai proche de Tours, disant que je voulois aller chasser là six ou
-sept jours, et laisser tout mon train à Tours, n'ayant point intention
-de me servir d'aucuns de mes gens pour aller avec moi, mais plutôt
-de mener un gentilhomme d'auprès d'icy nommé Martigni, à qui je
-ne l'eusse dit que deux jours devant; mais l'affaire n'ayant pas été
-trouvée à propos à entreprendre, je ne lui en ai pas parlé. La raison
-pourquoi j'eus cette envie d'aller voir la Reine était premièrement
-l'extrême affection que j'ai pour Sa Majesté que j'eusse fort contentée
-<span class="pagenum"><a id="Page_426"> 426</a></span>
-en la voyant; de plus que connoissant le mauvais estat de mes affaires
-je songeois à demander la séparation de biens d'avec M. mon mari
-que j'ai obtenue par arrêt de la cour du parlement; et craignant de
-rencontrer bien des obstacles dans ce dessein, je crus n'en pouvoir
-mieux venir à bout que par l'entremise de la Reine pour m'obtenir en
-cette occasion la protection de M. le cardinal, et parler à M. de Chevreuse
-selon ce qu'il seroit à propos pour le faire résoudre. Et ce qui
-m'a fait écrire depuis peu à la Reine avec le plus de presse pour cela
-a été deux ou trois lettres de M. du Dorat, par lesquelles il me mandoit
-que M. le cardinal étoit fort mal satisfait d'elle, et que Sa Majesté
-ne vivoit pas comme elle devoit à son endroit. Je lui écrivis sur cela
-mon sentiment, et m'ayant fait réponse qu'elle n'ignoroit pas les
-obligations qu'elle avoit à M. le cardinal et le soin qu'il prenoit de
-ses intérêts, elle ne croyoit pas avoir manqué à lui en témoigner ses
-ressentiments, et qu'elle étoit fort trompée s'il n'étoit satisfait d'elle.
-Et M. du Dorat m'écrivant toujours le contraire, cela me faisoit doublement
-désirer de lui parler pour avoir un éclaircissement d'où venoit
-cet embarras, et la porter en tout ce que je pourrois, s'il en étoit
-de besoin, à donner sujet à M. le cardinal d'être satisfait de sa reconnoissance
-pour son particulier et le mien, et aussi à résoudre avec
-elle du biais que l'on pourroit prendre pour retirer les pierreries qui
-sont entre les mains de M. de Chevreuse ou en celles où il les a
-mises, et pour conclusion avoir l'honneur et le contentement de voir
-et entretenir Sa Majesté.</p>
-
-<p>«Pour ce qu'on m'a demandé quelles nouvelles j'avois eues de M. de
-Lorraine depuis que je suis hors de la cour, soit par lettres ou par
-personnes confidentes, j'ai répondu n'en avoir pas eu depuis que M. de
-Ville vint à Paris trouver le Roi de la part de mondit sieur de Lorraine,
-qui fut trois ou quatre jours à peu près devant que je m'en
-allasse à Bourbon-les-Bains, auquel temps il y avoit déjà plus de sept
-ou huit mois que je n'avois point eu de ses lettres; et me faisoit de
-fort simples compliments par ceux qu'il envoyoit à la cour. Et je
-croyois qu'il étoit mal satisfait de moi parce que je l'avois prié de ne
-me plus écrire après que M. le cardinal m'eut témoigné que ce commerce
-de lettres pouvoit donner soupçon au Roi. Toutefois je connus
-le contraire par le discours que me fit M. de Ville de sa part qui fut
-qu'il étoit fort fâché de la brouillerie qui m'étoit arrivée, et d'autant
-plus qu'en cette occasion il ne me pouvoit servir, et qu'il me prioit
-de croire qu'il avoit autant de volonté de le faire en toutes les choses
-où je le jugerois propre, qu'il m'en avoit témoigné en ma première
-disgrâce, et qu'il n'y avoit rien qu'il ne fist pour me le témoigner si je
-l'employois pour mes intérêts. De quoi le remerciant par le dit M. de
-Ville, je le priai de l'assurer du ressentiment éternel que j'ai de ses
-bontés pour moi, et de me conserver sa bonne volonté et continuer à
-<span class="pagenum"><a id="Page_427"> 427</a></span>
-ne me point écrire puisque cela n'étoit pas nécessaire pour m'assurer
-de son affection et me pourroit beaucoup préjudicier. Voilà toutes
-les nouvelles que j'ai eues de M. de Lorraine depuis la brouillerie
-qui m'est arrivée jusques à cette heure. Et par ce que j'ai dit à M. du
-Dorat que je n'étois pas si malheureuse que je n'espérasse encore un
-jour servir M. le cardinal, ç'a toujours été généralement parlant, et
-de même à M. de La Meilleraye, ainsi que j'ai déjà répondu sur ce
-sujet lorsqu'on m'en a écrit. Touchant la dépêche surprise en Bourgogne,
-je ne sais ce que c'est; mais si on m'en veut donner plus
-d'éclaircissement, je répondrai comme je dois pour ma justification,
-et bien loin d'avoir voulu porter M. de Lorraine à ne point s'accommoder
-avec la France, je souhaiterois de tout mon c&oelig;ur qu'il y fust
-bien, et si j'y pouvois contribuer je croirois avoir rendu le plus grand
-service que je pourrois faire; et si parce que j'ai dit ici qu'il m'a
-témoigné de l'estime, M. le cardinal croit que j'y puisse contribuer,
-ce me sera un extrême contentement que Sa Majesté approuve que
-j'essaie de lui rendre ce bon office, selon les ordres qu'elle me prescrira,
-que je suivrai toujours en toutes choses de point en point.</p>
-
-<p>«J'ai aussi dit à MM. les abbés du Dorat et Cinq-Mars avoir eu quelques
-lettres de M. de Montégu depuis qu'il est en Angleterre, où il
-m'écrivoit en une qu'il croyoit que le traité avec la France seroit signé
-avant que je reçusse une autre lettre de lui; et depuis six jours il
-m'en a écrit une autre où il me mande que Mousigot est là de la part
-de la Reine-mère et qu'il devoit partir à deux jours de là et revenir
-avec des propositions d'accommodement, sans spécifier rien d'avantage.
-Ayant toujours reconnu M. de Montégu affectionné à la France
-et fort particulièrement serviteur de M. le cardinal, j'ai cru ne point
-faillir de recevoir de ses lettres et de lui écrire; mais en ce sujet comme
-en tous les autres, mon intention est de me gouverner comme Sa Majesté
-m'ordonnera et M. le cardinal me conseillera.<br />
-<span class="signature2 smallc">Marie de Rohan.</span>&mdash;Fait à Tours, ce 24 août 1637.»</p>
-</div>
-
-<p>Il faut avouer que l'envoi d'une commission rogatoire
-n'était pas fait pour rassurer M<sup>me</sup> de Chevreuse, quoi que
-l'abbé du Dorat eût pu lui dire des bonnes intentions du
-cardinal. Après l'événement, du Dorat a bien prétendu
-que, soit à Tours dans la conférence qu'il eut avec elle,
-soit dans les lettres qu'il lui écrivit de Paris après avoir
-rendu compte de sa mission au cardinal, il lui répéta sans
-cesse qu'elle n'avait rien à craindre (<span class="smallc">France</span>, t. LXXXVI,
-fol. 65, lettre du 21 septembre); mais il devait lui adresser
-de Paris ou plutôt lui apporter la pièce officielle qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_428"> 428</a></span>
-seule pouvait ôter toute appréhension à M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-ce qu'on appelait alors une lettre d'abolition. Or,
-le 28 août, l'abbé du Dorat était encore à Paris, annonçant
-qu'il va partir pour Tours; mais il n'était pas parti
-(<i>ibid.</i>, t. LXXXV, fol. 358, lettre du 28 août 1637); une
-indisposition le retint; ce retard inattendu effraya M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. Elle fit part de ses craintes à son mari qui les
-transmit au cardinal, s'affligeant de la maladie de l'abbé,
-et suppliant qu'on envoyât à sa place, à Tours, Boispille
-ou Boispillé, l'intendant de leur maison, afin de <i>lui ramener
-l'esprit</i> (t. LXXXVI, lettre du duc de Chevreuse à Richelieu).
-On différa. Pendant ce temps, Craft, au refus de
-La Rochefoucauld, vint dire à M<sup>me</sup> de Chevreuse ce qui
-se passait, et Montalais lui annonça les <i>Heures</i> de M<sup>me</sup> de
-Hautefort rouges ou vertes, selon les circonstances; elle
-se trompa de couleur, reçut des Heures qui lui parurent
-l'ordre de pourvoir à sa sûreté. De là la résolution prise
-subitement le 5 septembre, à Tours, par M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Elle ne pouvait plus songer à se retirer en Angleterre,
-comme elle l'eût bien désiré; elle n'avait d'autre asile que
-l'Espagne, et elle s'y précipita à travers les aventures que
-nous avons racontées. On n'apprit à Paris la fuite de la
-duchesse que le 11 septembre; on perdit assez de temps
-en délibérations, et on finit par envoyer après la fugitive,
-comme on aurait dû le faire quinze jours auparavant,
-Boispille, avec une abolition pleine et entière du passé,
-et même la promesse de la laisser revenir bientôt à Dampierre.
-Mais Boispille n'arriva à Tours que neuf jours après
-que M<sup>me</sup> de Chevreuse en était sortie, et sur les indications
-qu'il reçut de l'archevêque, il s'engagea dans mille courses
-qui durèrent plus d'un mois. Il ne revint à Paris qu'au
-milieu d'octobre, et là rédigea pour M. de Chevreuse et le
-cardinal la Relation qui se trouve aux archives des affaires
-étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. LXXXVI, folio 9.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_429"> 429</a></span>
-Mais bien avant de recevoir cette relation, le cardinal
-avait su que M<sup>me</sup> de Chevreuse était passée près de Verteuil,
-et que La Rochefoucauld, alors prince de Marcillac,
-du vivant du duc son père, lui avait envoyé un carrosse et
-des chevaux. Celui-ci s'était bien douté que sa mère, sachant
-ce qui était arrivé, ne manquerait pas de le mander
-à son mari qui était alors à Paris. Il avait donc jugé à propos
-de prendre les devants, et il avait écrit à son secrétaire
-Serisay, celui qui fut plus tard de l'Académie française,
-la lettre suivante, du 13 septembre, qui donna le
-premier éveil à M. de Chevreuse et à Richelieu. <i>Ibid.</i>,
-t. LXXXVI, fol. 51.</p>
-
-<p class="blockquote">
-«Je me donnerois l'honneur d'escrire à Monsieur (son père le duc
-de La Rochefoucauld) sy je ne savois que Madame (de La Rochefoucauld)
-lui mande toutes les nouvelles qu'elle sçait, et les particularités
-d'une affaire qui nous met en peine. Vous saurez donc que
-M<sup>me</sup> de Chevreuse m'a fait l'honneur de m'escrire une lettre dont je
-vous envoie une copie<a id="FNanchor_390" href="#Footnote_390" class="fnanchor">&nbsp;[390]</a>, à laquelle j'ai obéi en lui envoyant un carosse
-et des chevaux pour aller à Xaintes; mais nous avons appris
-par leur retour qu'elle a pris un autre chemin, comme vers Bordeaux,
-de sorte que ne sachant si cette affaire là n'est point de conséquence,
-nous avons creu qu'il en falloit donner avis à Monsieur. Si
-ce n'est rien je serai bien aise qu'on n'en fasse point de bruit. J'ai
-reçeu aujourd'hui de vos lettres, mais je n'en suis pas plus informé
-de nouvelles que j'estois auparavant. Je vous prie de faire retirer
-soigneusement une quaisse qui est portée par la charette de Poitiers
-qui partira jeudi; voillà toutes mes commissions pour ceste heure.
-J'espère que vous aurez plus de curiosité d'apprendre des nouvelles
-affin de pouvoir m'en instruire mieux que vous n'avez fait jusques à
-présent. Je vous donne le bonsoir; adieu, mandez-moi toujours l'estat
-de votre santé, etc.&mdash;A Vert&oelig;il, ce 13 septembre<a id="FNanchor_391" href="#Footnote_391" class="fnanchor">&nbsp;[391]</a>.»</p>
-
-<p>La Rochefoucauld avait bien deviné ce que ferait sa
-mère, car nous trouvons, à côté de sa lettre, la suivante
-<span class="pagenum"><a id="Page_430"> 430</a></span>
-de M<sup>me</sup> de La Rochefoucauld, vraisemblablement écrite à
-son mari. <i>Ibid.</i>, t. LXXXVI, f. 49.</p>
-
-<p class="blockquote">
-«J'avois été jusqu'à aujourd'hui dans la croyance d'une visite de
-haut appareil. M<sup>me</sup> de Chevreuse avoit écrit à mon fils en passant
-par Rufec qu'elle alloit à Xaintes pour une affaire d'importance et en
-diligence, et qu'elle le prioit de lui envoyer un carrosse, et qu'au retour
-elle me verroit. Mon carrosse est revenu aujourd'hui, et j'ai su
-qu'elle a pris un chemin tout contraire à celui qu'elle avoit mandé.
-Ainsi j'ai soupçonné qu'elle eût quelqu'autre pensée et qu'il étoit à
-propos de vous en donner avis, ce que je fais par ce porteur que
-j'envoie exprès de peur que mon paquet se perdît à la poste et que
-vous vous fachassiez si je manquois à vous avertir de cela. Vous jugerez
-mieux que moi si la chose peut être de conséquence. Qu'elle en
-soit ou n'en soit pas, je voudrois bien qu'elle se fut avisée d'aller par
-un autre pays que celui-ci, ou que Rufec n'eut été dans le voisinage
-de Verteuil, car une plus fine que moi y eut été de même trompée.
-Encore que je n'ai su qu'après que le carrosse a été parti qu'elle
-l'avoit demandé, et quand elle me l'eut demandé je lui eusse de
-même envoyé, croyant, aussi bien que mon fils l'a cru, que c'étoit
-une civilité qui ne se pouvoit pas refuser et qui n'importoit à personne,
-sachant assez qu'elle a des affaires avec M. son mari qui ne
-regardent que leurs seuls intérêts, et peut-être n'est-ce que cela. Je
-m'en remets au jugement de ceux qui ont meilleure vue.&mdash;De Verteuil,
-ce 19 septembre.»</p>
-
-<p>Le duc de La Rochefoucauld s'était empressé de communiquer
-au cardinal la lettre de sa femme et celle de
-son fils, et Richelieu avait fait écrire bien vite à Boispille
-d'informer sur cet incident. En conséquence, Boispille
-avait fait l'enquête consignée dans la <i>Relation</i> que nous
-avons citée plus haut, et où il représentait la conduite de
-Marcillac sous des couleurs assez peu favorables, et appuyait
-la déposition d'un domestique déclarant que le
-prince avait conduit M<sup>me</sup> de Chevreuse à une de ses maisons
-et lui avait donné collation. La relation de Boispille,
-assez confuse, ne satisfit point le cardinal, qui voulait pénétrer
-dans tous les replis d'une affaire et n'y laisser aucune
-obscurité. On ne savait pas même où était M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. Il résolut donc de recommencer l'enquête, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_431"> 431</a></span>
-il la confia cette fois à un de ses agents les plus sûrs, le
-président Vignier, du parlement de Metz. Le président
-s'acquitta de sa commission avec le zèle d'un serviteur
-dévoué et les lumières d'un magistrat. Il interrogea successivement
-le vieil archevêque de Tours, le lieutenant
-général de Tours, Georges Catinat, qui était aussi un ami
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse, La Rochefoucauld et ses domestiques,
-particulièrement Thuillin et Malbasti. Toutes les
-recherches et procès-verbaux de Vignier sont aux Affaires
-étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. LXXXVI, pages 16, 22, 77, 190,
-194 et 211. Nous donnons ici seulement ce qui concerne
-La Rochefoucauld.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Aujourd'hui huitième jour du mois de novembre mil six cent
-trente-sept, en continuant notre information et procès-verbal, sommes
-arrivés au bourg le Verteuil, à l'hôtellerie où pend pour enseigne le
-Dauphin; d'où nous nous serions transporté au chasteau du dit lieu
-où nous aurions dit à M. le duc de La Rochefoucauld, pair de France,
-et à M. le prince de Marcillac son fils, que nous avons reçu ordre de
-nous transporter en ce lieu pour leur donner communication de la
-commission de laquelle il a plu à Sa Majesté nous honorer, donnée
-à Saint-Germain-en-Laye, le vingt-sixième octobre de la présente
-année, laquelle nous leur aurions fait lire afin qu'ils eussent à nous
-répondre sur le contenu en icelle. Puis, ayant fait savoir au dit sieur
-duc les choses que Sa Majesté nous auroit ordonné de lui dire de vive
-voix, il nous auroit fait réponse qu'il rédigeroit par écrit celles qui
-étoient venues en sa connoissance du contenu en notre dite commission
-et les remettroit entre nos mains pour être envoyées à Sa Majesté<a id="FNanchor_392" href="#Footnote_392" class="fnanchor">&nbsp;[392]</a>.
-Et pour le regard de M. le prince de Marcillac son fils, il se
-<span class="pagenum"><a id="Page_432"> 432</a></span>
-seroit offert de répondre et nous dire ingénument tout ce qu'il sauroit
-en cette affaire. Sur quoi serions venus ensemble en notre dit
-logis, et après avoir d'icelui pris le serment en tel cas requis et accoutumé,
-nous a dit que la veille de la fête de Notre-Dame de septembre
-dernier le nommé Hilaire, valet de chambre de M<sup>me</sup> la duchesse
-de Chevreuse, lui auroit apporté une lettre de ladite dame,
-<span class="pagenum"><a id="Page_433"> 433</a></span>
-laquelle il nous a représentée et mise entre les mains par laquelle,
-entre autres choses, elle le prioit de lui envoyer secrètement un carrosse
-et promptement pour la mener à Xaintes pour des affaires
-d'importance lesquelles elle lui communiqueroit à son retour qu'elle
-viendroit voir M<sup>me</sup> de La Rochefoucauld; ensuite de quoi il lui
-envoya un carrosse tiré par quatre chevaux, conduit par un cocher
-<span class="pagenum"><a id="Page_434"> 434</a></span>
-nommé Pierre et suivi d'un postillon nommé Villefagnan. Et outre
-cela le dit Hilaire lui demanda quatre chevaux de selle, lesquels il lui
-fit donner et fit conduire par un sien valet de chambre nommé
-Thuillin, et le dit Hilaire, lequel lui laissa la haquenée de la dite
-dame, le priant de la garder jusques à son retour, depuis lequel temps
-et départ de la dite dame il n'avoit ouï parler d'elle que par le retour
-du dit Thuillin, qui fut sept ou huit jours après, lequel lui ramena
-deux de ses chevaux et lequel arriva un jour devant le dit carrosse,
-ayant laissé la dite dame à Douzain, à une lieue de Castillonnet, et
-le dit carrosse à demie lieue au deçà de Mussidan. Et trois semaines
-après arriva le nommé Malbasty, lequel dit avoir laissé la dite dame
-à Bannières, laquelle lui avoit commandé de revenir apporter une
-lettre à M. l'archevêque de Tours, et des compliments et assurances
-de sa santé à lui déposant; laquelle lettre il auroit envoyé au dit sieur
-archevêque par un laquais du sieur d'Estissac. Et pour justifier de
-tout ce que dessus offre le dit sieur de nous représenter les susdits
-Thuillin et Malbasty pour être par nous ouïs, et nous conduire par
-les lieux où a passé la dite dame. Et ce qui a empêché lui déposant
-de dire les choses ci-dessus au nommé La Grange, qui lui apporta un
-mémoire et une lettre de la part du sieur de Boispillé, lesquels il
-nous a mis entre les mains, et même au dit Boispillé, c'est qu'il le
-trouva si extravagant qu'il ne vit pas que les choses qu'il pourroit lui
-confier pussent produire aucun bon effet, outre qu'il avoit déjà donné
-avis à M. le duc son père qui étoit à la cour de tout ce qu'il a ci-dessus
-dit, pour en informer le Roi et son Eminence, auxquels seuls
-il croyoit avoir à rendre compte de ses actions. Et sur ce que nous
-l'avons enquis s'il n'avoit pas vu la dite dame duchesse sur le chemin
-de Ruffec à La Tesne, et envoyé un des siens pour faire sortir
-tous ceux qui étoient dans la dite maison de La Tesne, et s'il n'y
-avoit pas mené la dite dame, donné la collation, et séjourné avec elle
-deux heures, nous auroit denié tous les dits faits et soutenu calomnieusement
-avoir été inventés par le dit Boispillé en haine du peu de
-cas qu'il auroit fait de lui, ce qui est tellement vrai qu'il le justifiera
-par le témoignage de tous les domestiques de sa maison et par quantité
-d'habitants du dit Verteuil, gens de bien et sans reproche, que
-non-seulement il ne sortit point de la maison et bourg du dit Verteuil
-les jours qu'il envoya son carrosse à la dite dame, mais même
-de plus de huit en suivant; déclarant qu'il consent être déclaré convaincu
-en toutes les choses ci-dessus esnommées s'il est trouvé un
-seul homme de bien qui die l'avoir vu, pendant les jours que passa la
-dite dame et les huit suivants, hors le susdit lieu de Verteuil. Sur ce
-que nous l'aurions enquis, s'il n'auroit point donné quelqu'une de ses
-maisons pour retraite à la dite dame ou de celles de M. son père et entre
-autres villes Cuzac, nous a répondu que non, et que tant s'en faut
-<span class="pagenum"><a id="Page_435"> 435</a></span>
-qu'il l'eût pu au dit Cuzac que les gens de M. le duc de La Vallette y
-étoient et sont encore logés dans le château; qu'il y est bien vrai que
-le dit Thuillin lui a dit qu'elle avoit passé dans le bourg, mais que ce
-fut sans s'y arrêter et qu'elle alla coucher à Douzain, d'où elle renvoya
-le dit Thuillin et y prit en sa place Malbasty qui fait sa récidence
-ordinaire. Et sur ce que nous l'aurions enquis si à son retour
-de la cour, il n'auroit point vu ou fait voir la dite dame par quelqu'un
-des siens et lui auroit donné de ses nouvelles par quelque
-autre voie: nous a dit que non, et qu'étant à Clerq (?) il reçut de
-M. de Liancourt une lettre à lui écrite de la part du Roi par laquelle
-il lui mandoit qu'il eût à dire au sieur de Thibaudière de ne voir
-point la dite dame, ce qui le confirma dans la résolution qu'il avoit
-déjà prise de ne la voir point et de ne lui faire aucuns compliments.
-Et l'ayant aussi enquis si ce n'avoit pas été lui qui auroit commandé
-au nommé Pauthet, concierge de La Tesne, d'aller guider la dite
-dame passant par le dit lieu, auroit dit que non, et que cette dame
-auroit reconnu le dit Pauthet pour l'avoir vu autrefois chez feu M. le
-connétable son premier mari, et l'avoit prié d'aller avec elle, ce qu'il
-lui auroit accordé, et d'autant plus aisément qu'il la vit accompagnée
-du dit Thuillin, et dedans le carrosse du dit sieur prince de
-Marcillac, lequel dit avoir ouï dire du depuis que la dite dame ne
-l'avoit emmené qu'à cause qu'il savoit parler le langage basque; qui
-est tout ce qu'il nous a dit savoir, et assuré ce qu'il a ci-dessus dit
-contenir vérité, et a signé, après lecture faite, <span class="smallc">F. de La Rochefoucauld</span>.»&mdash;«Sur
-quoi, et pour exécuter le contenu de notre dite
-commission, lui aurions fait commandement de la part du Roi qu'il
-eût à se rendre près de Sa Majesté incessament pour lui rendre raison
-de ses actions, à quoi il a dit être pressé d'obéir et de fidèlement
-exécuter toutes les choses qui lui seront prescrites de la part de Sa
-Majesté. Signé:<br />
-<span class="signature smallc">F. de La Rochefoucauld</span><a id="FNanchor_393" href="#Footnote_393" class="fnanchor">.»&nbsp;[393]</a></p>
-</div>
-
-<p>C'est sur ces documents authentiques et sur d'autres
-encore que le savant collectionneur Pierre Du Puy a fait
-<span class="pagenum"><a id="Page_436"> 436</a></span>
-l'extrait suivant, conservé dans ses papiers, Bibliothèque
-impériale, collection Du Puy, n<sup>os</sup> 499, 500, 501, réunis en
-un seul volume. Dernière pièce du volume écrite de la
-main de Pierre Du Puy, qui, comme il le dit, a fait cet
-extrait de mémoire, après avoir lu les pièces originales.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh"><span class="smallc">«Extrait de l'information faite par le président Vignier
-de la sortie de M<sup>me</sup> de chevreuse hors de france</span>.»</p>
-
-<p>«Le président Vignier commença à Tours ses informations, exposa
-à l'Archevesque dudit lieu sa commission, puis l'interrogea s'il n'avoit
-vu passer M<sup>me</sup> de Chevreuse. L'Archevesque dit que oui, qu'elle estoit
-venue chez lui disant qu'elle avoit eu advis, par deux différentes personnes
-venues exprès la trouver, qu'on vouloit attenter à sa liberté,
-et qu'une compagnie de cavaliers avoit ordre de la prendre pour la
-mener à la Bastille; que sans cela elle n'eût pas sorti de France, et
-qu'elle estoit fort pressée de se sauver et qu'il falloit qu'elle s'en allât
-tout à l'heure, et pour cela qu'elle se retiroit en Espagne. L'Archevesque
-lui offrit cinq cents piastres. Elle n'en voulut point, disant
-que son Eminence lui avoit depuis peu fait toucher dix mille livres.
-Pour son carrosse, elle s'en servit deux journées pour aller jusques
-auprès d'une maison du prince de Marcillac. Dit aussi ledit Archevesque
-qu'au sortir de Tours son cocher lui a rapporté qu'elle fut
-dîner en une maison appartenant à M. de Montbazon.</p>
-
-<p>«Le prince de Marcillac, interrogé s'il a vu ladite dame, dit que
-non, mais qu'il a reçu une lettre d'elle sous un nom incognu, et la
-donna. La teneur est à peu près telle: «Monsieur, je suis un gentilhomme
-françois qui demande un service pour ma liberté, et peut-être
-pour ma vie. Je me suis malheureusement battu, et j'ai tué un
-seigneur de marque. Cela me force de quitter la France et promptement
-parce qu'on me cherche. Je vous crois assez généreux pour me
-servir sans me cognoistre. J'ai besoin d'un carrosse et de quelques
-valets pour me servir.» M. de Marcillac avoue lui avoir donné son
-carrosse, et un nommé Potet (Pauthet) qui se doutoit que c'estoit elle,
-mais qu'il ne le savoit pas asseurément.</p>
-
-<p>«Potet interrogé répond qu'il avoit trouvé à cent pas de là un
-jeune gentilhomme qui avoit la perruque blonde, lequel s'estoit mis
-seul dans le carrosse où il s'estoit couché paroissant fort las, et qu'il
-l'avoit conduit jusqu'à une autre maison de M. de Marcillac, où demeuroit
-un gentilhomme aussi à lui, nommé Malbasty, et que le
-gentilhomme à la perruque blonde avoit deux laquais avec lui qui
-l'avoient suivi à cheval, l'un nommé Renaud et l'autre Hilaire.</p>
-
-<p>«Malbasty interrogé a dit que M<sup>me</sup> de Chevreuse arriva chez lui à
-<span class="pagenum"><a id="Page_437"> 437</a></span>
-trois heures de nuit, lui n'y estant pas, que sa femme se leva pour
-ouvrir à cause qu'elle cognust Potet qui lui dit que c'estoit un seigneur
-de qualité, ami intime de M. de Marcillac, qui s'enfuyoit pour s'estre
-battu en duel. Malbasty arriva là-dessus, auquel fut dit la mesme
-chose. Il demanda le nom de ce jeune seigneur, et qu'il désiroit savoir
-qui il devoit servir. L'inconnu lui respondit qu'il lui diroit le
-lendemain, cependant qu'il l'accompagnât une journée ou deux, parce
-qu'il craignoit que les deux gentilshommes qui estoient à lui ne fussent
-cognus, qu'il les lairroit là jusques à un nouvel advis de lui. On
-renvoya le carrosse du prince de Marcillac, et ladite dame monta sur
-une haquenée qui se trouva là. Malbasty et Potet la suivirent. Elle
-estoit vestue d'une casaque noire, les chausses et le pourpoint de
-mesme. Elle avoit la teste bandée, et un morceau de taffetas noir
-par-dessus, et dit audit Malbasty que c'estoit un coup d'épée qu'elle
-avoit reçu en son combat et que cela l'empeschoit d'oster son chapeau,
-et aussi qu'elle en avoit un à la cuisse qui l'empeschoit de
-monter légèrement à cheval. Comme ils arrivoient à la dînée, la selle
-de la haquenée se trouva pleine de sang, et Malbasty lui dit qu'il en
-estoit fort en peine, qu'il falloit que sa plaie se fût ouverte, et que
-l'on devoit envoyer querir un chirurgien. Elle ne le voulut pas, et
-prit deux chemises qui estoient audit Malbasty dont elle dit qu'elle
-feroit des linges pour se bander, que sa plaie lui faisoit fort mal. On
-a remarqué que ledit Potet couchoit dans sa chambre sous le prétexte
-de lui panser ses plaies, et qu'à cette heure-là même elle l'y mena,
-disant que c'estoit pour le même sujet. Les lits de l'hôtellerie lui
-semblèrent mauvais; elle se coucha sur du foin dans une grange
-pour se reposer, paraissant extrêmement affaiblie, où pour toutes
-choses on lui apporta à dîner le quartier d'une oie bouillie dont elle
-ne put manger. Une bourgeoise de ce bourg-là passa fortuitement et
-la vit couchée sur ce foin, et s'écria: Voilà le plus beau garçon que
-je vis jamais! Monsieur, dit-elle, venez vous-en reposer chez moi,
-vous me faites pitié. Elle la remercia s'excusant qu'elle avoit hâte, ne
-parlant néanmoins que fort bas, parce qu'elle disoit avoir un rhume qui
-l'empêchoit de hausser la voix. Ladite bourgeoise lui fut querir chez
-elle demi-douzaine d'&oelig;ufs frais et lui en fit prendre quatre. Malbasty
-pressa ladite dame de lui dire son nom, comme elle lui avoit promis:
-elle lui dit qu'elle estoit le duc d'Enguyen, et que pour un sujet qu'elle
-ne pouvoit déclarer, il falloit qu'elle sortit de France pour un temps.</p>
-
-<p>«Malbasty et Potet déposent encore qu'il vint un homme vestu de
-rouge, lequel, de loin qu'ils l'aperçurent, descendit de cheval et lui
-fit de grandes inclinations; elle lui fit signe de la main comme en
-colère, et lui dit moitié entre ses dents qu'elle n'estoit pas en état
-qu'on lui fît tant d'honneur; elle s'écarta avec l'homme susdit, et
-parla à lui environ demi-heure, et puis s'en retourna. Potet dépose
-<span class="pagenum"><a id="Page_438"> 438</a></span>
-avoir vu encore une fois le même homme sur le chemin la venir
-trouver en une hôtellerie où il lui parla en particulier environ une
-heure ou deux. A une lieue de là, un laquais aussi vêtu de rouge lui
-amena une haquenée en bride, et elle monta dessus, et lui ramena
-la sienne. Comme ils furent au second gîte, Malbasty dit à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse: Vous ne m'aviez demandé que deux jours, permettez que
-je m'en retourne. Elle lui dit que tout du bon elle lui vouloit dire
-son nom, qu'elle estoit la duchesse de Chevreuse, qu'il lui envoyât
-ses deux gentilshommes en un lieu qu'elle lui nomma, qu'il lui envoyât
-aussi son fils qu'elle avoit jugé qu'il avoit de l'esprit et qu'elle
-feroit pour lui<a id="FNanchor_394" href="#Footnote_394" class="fnanchor">&nbsp;[394]</a>. Malbasty lui dit qu'elle se perdroit, qu'elle rencontreroit
-mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un homme avec elle, qu'il
-craignoit qu'on lui fît du desplaisir. Elle lui dit que le gouverneur de
-la première ville d'Espagne lui enverroit son carrosse en relais, et
-que le vice-roy de Sarragosse avoit ordre de la Reyne de la secourir.
-Elle l'assura qu'elle ne desserviroit point le Roy ni son Éminence,
-qu'elle leur avoit trop d'obligations, qu'elle ne verroit ni le Roy ni la
-Royne d'Espagne et qu'elle passeroit les Rois en Angleterre, et que si
-les passages par la France ne lui en eussent pas été bouchés, elle y
-auroit esté et non pas en Espagne. Offrit audit Malbasty un grand
-rouleau de pistoles qu'il refusa, et n'en prit que sept pour s'en retourner.</p>
-
-<p>«Malbasty interrogé pourquoi il lui avoit baillé son fils, a respondu
-qu'il ne l'avoit pas envoyé, que sa femme, estant en peine pourquoi
-il mettoit tant à revenir, l'avoit envoyé, et qu'il falloit que ladite
-duchesse l'eût emmené. Avant que le dit Malbasty se séparât de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, ils rencontrèrent dix ou douze hommes de cheval
-dont le marquis d'Antin en estoit un. Elle se détourna un peu appréhendant
-d'être cogneue, et Malbasty accosta un de ces hommes de
-cheval qui lui dit qu'ils venoient de prendre un homme qui avoit tué
-une demoiselle de ce pays-là.</p>
-
-<p>«La Reyne est citée deux ou trois fois dans les dites informations,
-mais l'on n'a pu se souvenir comment. Car cet extrait n'est que de
-<span class="pagenum"><a id="Page_439"> 439</a></span>
-mémoire, et néantmoins très-véritable. Pour les temps, les lieux, les
-circonstances et force mots de pratique, l'on s'en est peu souvenu,
-comme aussi de plusieurs autres choses qui se sont échappées de la
-mémoire.</p>
-
-<p>«Monsieur le président Vignier a porté l'abolition en allant faire
-les informations, et n'ayant pas pu entrer en Espagne, il a envoyé un
-trompette ou hérault à la duchesse de Chevreuse lui faire sçavoir
-qu'il lui portoit son abolition, et que si elle vouloit revenir le Roy
-lui promettoit toutes sortes de grâces et M. le cardinal toute assistance.
-Le Roy a fait commandement au prince de Marcillac de le venir
-trouver; on ne donne pas ceci pour certain comme tout le reste.
-Les informations n'arrivèrent à la cour que samedi au soir 15 novembre
-1637.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Extrait d'une lettre écrite de Toulouse le 2 novembre 1637</span>:
-«Un gentilhomme de notre voisinage, qui a charge dans nos montagnes,
-m'a dit ces jours-ci que M<sup>me</sup> de Chevreuse estoit passée par une
-des vallées de sa charge pour entrer en Espagne, qu'un des siens le
-lui a mandé et que la recognoissant il lui avoit dit qu'il la prendroit
-pour M<sup>me</sup> de Chevreuse si elle estoit vestue d'une autre façon, et
-qu'elle lui avoit respondu que lui estant fort proche elle lui pouvoit
-bien ressembler; qu'après cela estant entrée en Espagne à deux
-lieues de là, elle lui avoit mandé qu'il ne s'étoit pas trompé, et
-qu'ayant recogneu en lui une civilité extraordinaire elle prenoit la
-liberté de le prier de lui faire trouver des étoffes pour se vêtir conformément
-à son sexe et à sa condition avant de passer outre.»</p>
-</div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<h2 class="normal"><a id="NOTES_DU_CHAPITRE_IV"></a>NOTES DU CHAPITRE IV<br />
-<span class="small">&mdash;<i>Dédicace de la collection in-4 des portraits de Daret.</i></span></h2>
-
-<p class="subh">A MADAME LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Madame, après toutes les faveurs et toutes les graces que j'ai
-reçues de Votre Altesse, je devrois demeurer dans l'admiration et
-dans le silence, ou, ne pouvant rien davantage, lui témoigner au
-moins par la confession de mon impuissance le ressentiment que
-j'ai de ses bienfaits. Mais, Madame, je suis forcé de lui faire de nouvelles
-supplications et de lui demander de nouvelles preuves de sa
-bonté. Ce n'est pas assez, Madame, que je lui sois obligé de l'honneur,
-de la liberté et peut-estre de la vie; il faut, s'il lui plaist,
-qu'elle m'accorde quelque chose de plus, et que, ne pouvant rien se
-<span class="pagenum"><a id="Page_440"> 440</a></span>
-promettre de moi, elle ait la générosité de se charger de mes dettes,
-et de me desgager elle-mesme de toutes celles dont je lui suis redevable.
-Comme elle est toute seule le juste prix et la véritable récompense
-de ses grandes actions, il n'y a qu'elle aussi qui puisse se
-rendre ce qu'elle a presté, et acquitter pleinement les obligations de
-ses débiteurs. Mais je parle, Madame, comme une personne qui n'est
-pas bien instruite de la noble manière que les grandes âmes agissent.
-Elles ne donnent jamais pour recevoir; elles ne prestent jamais afin
-qu'on leur rende ce qu'elles ont presté; elles font toujours des libéralités;
-laissant aux âmes vulgaires à faire des constitutions et des
-prests, elles regardent les bienfaits qui peuvent leur estre rendus
-comme des bienfaits qui ne sont pas dignes d'elles. Ce fut aussi dans
-cette vue, Madame, que Votre Altesse eut la bonté de me prendre en
-sa protection et de me donner un asile dans son palais. Elle ne se
-proposa point d'autre objet ni d'autre prix dans une action de si
-extraordinaire charité, que l'excellence et la beauté de l'action même.
-Elle se considéra, dans ce haut point de gloire où Dieu l'a élevée pour
-estre l'étonnement de plusieurs siècles, comme ayant une obligation
-toute particulière d'employer sa puissance pour secourir les faibles
-et les abandonnés, et pour tirer l'innocence persécutée d'entre les
-mains de ses persécuteurs. A peine la voix publique, Madame, lui
-eût-elle appris l'état déplorable où je me voyois réduit par la violence
-et par la haine de personnes que je n'ai point offensées, qu'elle se
-déclara pour un innocent malheureux<a id="FNanchor_395" href="#Footnote_395" class="fnanchor">&nbsp;[395]</a>. Elle ne voulut pas attendre
-que mes pleurs et mes gémissements fussent parvenus à ses oreilles;
-elle ne me donna pas le temps de lui faire le récit de mes tristes
-aventures; elle se contenta de sçavoir que j'estois faible, que j'estois
-poursuivi, et que je n'estois point coupable; elle crut d'abord que
-ma cause estoit la bonne, et comme telle, quoique abandonnée et
-quoique honteuse en apparence, elle lui fut recommandable, elle lui
-fut précieuse. Elle entreprit ma défense avec cette fermeté et cette
-grandeur de courage qu'elle s'est toujours portée aux choses difficiles.
-Elle n'eut égard ni au temps ni à la coutume; elle ne considéra ni
-l'intérêt ni le crédit des puissants; elle me vit misérable, elle me secourut.
-Il faut aussi que je publie à sa gloire que, par une magnanimité
-inconnue dans ces derniers siècles, elle a toute seule empêché
-l'épouvantable exemple qu'on alloit faire d'une vertu humble et pauvre.
-Oui, Madame, si mon innocence n'a pas esté punie comme un
-crime, c'est que la constance et la protection de Votre Altesse ont
-arresté la fureur de ceux qui ne connoissent point de plus grands
-crimes que la bassesse de la naissance ou que celle de la fortune.
-<span class="pagenum"><a id="Page_441"> 441</a></span>
-Mais, Madame, quels efforts n'ont point faits ces redoutables ennemis?
-Quels prétextes spécieux et quelles belles apparences n'ont-ils
-point proposés à Votre Altesse pour la rendre favorable à leurs passions,
-et, par l'exemple de ces vertueux et de ces incorruptibles
-qui m'avoient déclaré coupable, la réduire à la nécessité de démentir
-sa propre connoissance et ne me plus croire innocent? On lui
-représenta toutes ces puissantes mais dangereuses raisons de prudence,
-de gloire et d'interest, qui sont aujourd'hui les règles de la
-conscience des ambitieux. On essaya de la picquer de ce faste payen
-et de ce faux honneur qui sont directement opposés à la vertu chrétienne
-et au véritable et solide honneur. On voulut même intéresser à
-ma ruine la splendeur de votre naissance, la majesté de votre condition
-et les grandes et fortes actions de toute votre vie. On passa des
-moyens ordinaires aux extrordinaires, des profanes aux sacrés, et
-d'une affaire d'aigreur et de vanité on en fit une affaire de conscience.
-On fut dans les maisons religieuses troubler la paix et le silence des
-saints. On fit prendre les armes aux forts d'Israël; on les engagea
-même dans le combat, et il ne s'agissoit que d'écraser un ver de
-terre. Mais Votre Altesse, Madame, repoussa la force par la force: la
-vertu fut victorieuse de l'artifice, et les forts de Juda qu'elle avoit
-appelés à son secours triomphèrent des forts d'Israël. Cependant les
-ennemis ne se contentèrent pas d'avoir esté battus une fois; ils retournèrent
-au combat avec une obstination de vaincre si ardente
-qu'elle eût ébranlé un courage moins haut et moins intrépide que celui
-de Votre Altesse. Elle parut aussi en cette nouvelle attaque plus
-grande et plus forte qu'en toutes les précédentes. Elle s'éleva au-dessus
-d'elle-même. On vit éclater quelque chose de divin sur son visage.
-Le feu de ses yeux fut comme celui des éclairs, et les foudres
-qui sortirent de sa bouche avec ses paroles jetèrent de la terreur
-dans l'âme des plus hardis du parti contraire. Ils vous cédèrent enfin
-la victoire, Madame, mais pour cela ils ne se réputèrent pas vaincus;
-ils se résolurent de tenter de nouveaux moyens, et vous faisant une
-dernière déclaration de leur mauvaise volonté à mon égard, protestèrent
-hautement qu'il n'y avoit rien au monde qui les pût empêcher
-de me perdre. Votre Altesse, Madame, se sentit obligée d'estre d'autant
-plus ferme et plus constante dans la résolution de me protéger,
-que mes ennemis lui paroissoient injustes et irréconciliables. Elle
-leur dit aussi qu'elle feroit de sa part toutes les choses auxquelles son
-honneur, sa conscience et sa foi l'engageoient, et les prit eux-mêmes
-pour témoins du serment qu'elle en voulut faire. Que Dieu, Madame,
-eût ce serment agréable, et qu'il a bien montré par l'événement des
-choses que non-seulement il l'avoit formé dans le c&oelig;ur de Votre
-Altesse avant qu'il fût dans sa bouche, mais qu'il en vouloit demeurer
-lui-même le garant et le certificateur! Il a bientôt fait voir, Madame,
-<span class="pagenum"><a id="Page_442"> 442</a></span>
-qu'il est toujours véritable en ses promesses, et qu'il est toujours
-le protecteur des foibles contre toute la violence de ceux qui les
-oppriment. Il a répandu ses bénédictions sur une famille fugitive et
-désolée, et par des succès incroyables il a miraculeusement changé
-la face d'une affaire désespérée. La sagesse humaine, je dis la plus
-fine et la plus délicate, y a visiblement esté confondue. La puissance
-qui se croit capable de tout y a manqué à soi-même, et la justice
-devant les yeux de laquelle les harangues des beaux parleurs et les
-sortiléges de la chicane élèvent tant de brouillards et tant de nuages,
-a même au travers de ces corps opaques démêlé la vérité du mensonge,
-et reconnu mon innocence, quoiqu'elle eût esté toute noircie
-et toute défigurée. Ce grand changement, Madame, est un coup de la
-droite du Tout-Puissant. Après lui, Madame, c'est l'ouvrage de votre
-magnanimité toute chrétienne. Je sçais que mes ennemis renouvellent
-l'orage et se vantent qu'il ne finira point que par mon naufrage. Mais
-la même puissance qui m'a sauvé dans le fort de la tempête, ne me
-laissera pas périr au rivage. Je le vois, déjà, Madame, et ma petite
-barque estant toujours conduite par un pilote qui a toujours triomphé
-des vents et des flots, doit estre toute assurée du port. En effet,
-Madame, je commence à respirer avec liberté et rentrer en possession
-de moi-même; je jouis, à l'ombre du grand nom de Votre Altesse, du
-premier repos et de l'ancienne paix de ma condition inconnue, mais
-heureuse. En un mot, Madame, je suis encore, pour ce que vous ne
-m'avez point abandonné; et je regarde tous les jours, toutes les
-heures et tous les moments de ma vie comme autant de présents que
-je dois, après Dieu, aux bontés et à la protection de Votre Altesse.
-Faudra-t-il cependant que tant de bienfaits demeurent sans reconnoissance,
-et que je devienne ingrat par la multitude des graces que
-j'ai reçues? Non, Madame, cette souveraine Providence, qui est la
-source de tous les biens, ne permettra pas que je tombe dans un
-malheur si déplorable; elle a mis dans le c&oelig;ur de l'homme un trésor
-qui est comme un rayon et comme une image de sa toute-puissance,
-afin qu'il n'y en eût pas un de si misérable et de si endetté qui fût
-contraint de vivre et de mourir insolvable. C'est sa bonne volonté,
-Madame, qui s'étend même au delà du pouvoir des plus grands Roys
-de la terre. Quiconque la possède est riche; quiconque la possède a
-de quoi obliger ses propres bienfaiteurs, et de quoi changer la qualité
-de débiteur en celle de créancier. Dieu, Madame, non-seulement
-nous la donne comme la plus grande de ses libéralités, mais il nous
-la redemande en même temps comme le plus saint et le plus agréable
-de tous nos sacrifices. C'est une victime dont il n'a jamais détourné
-ses yeux; c'est une odeur qui lui est plus douce que la fumée de
-l'encens le plus pur; et, bien que ce soit un présent de son amour,
-il la couronne néanmoins comme la plus haute de nos vertus. Si cela
-<span class="pagenum"><a id="Page_443"> 443</a></span>
-est ainsi, comme il n'en faut point douter, je me trouve bien plus
-puissant que je me suis cru, et je n'ai pas besoin de la nouvelle grâce
-qu'au commencement de ma lettre, Madame, j'ai pris la liberté de
-demander à Votre Altesse; je la supplie donc très-humblement
-d'agréer que je m'acquitte envers elle, et que recevant de mes mains
-une chose précieuse et rare comme est la bonne volonté, elle se contente
-d'un payement dont elle est bien persuadée que Dieu se contente
-lui-même. Votre Altesse la verra peinte à l'entrée de l'ouvrage
-que je prends la hardiesse de lui dédier<a id="FNanchor_396" href="#Footnote_396" class="fnanchor">&nbsp;[396]</a>. Elle y paroît en action de
-sacrifiante, et bien qu'elle n'aie dans les mains que des fleurs et des
-branches de palmes et d'olivier, j'ose dire à Votre Altesse, Madame,
-que de ces fleurs et de ces branches elle lui fera des couronnes plus
-augustes et plus durables que celles qui sont composées de perles et
-de diamants. Je ne désire point que Votre Altesse fasse considération
-sur le grand monde qui assiste à la célébration de ce sacrifice. Ce
-sont, à la vérité, des Roys et des Reines, des Princes et des Princesses;
-ce sont des personnes de l'un et de l'autre sexe, illustres par
-leur naissance, par leur vertu ou par leur fortune. Mais quelque fameux
-que soient ces héros et quelque recommandables que soient
-ces héroïnes, ou ils ne sont déjà plus ou ils ne sont que pour quelques
-années, et par conséquent il n'y a rien en cela de véritablement
-grand, puisqu'il n'y a rien d'éternel. La bonne volonté a seule ce privilége,
-Madame, et c'est elle seule aussi qui peut estre le digne prix
-des actions héroïques de Votre Altesse et des grâces que j'en ai reçues.
-Je la lui consacre avec toute la sincérité qui lui est inséparablement
-unie, et avecque tout le zèle d'un homme qui n'a d'honneur,
-de liberté, ni de vie, que ce qu'il tient de votre bonté, et qui, par
-toutes sortes de loix divines et humaines, est obligé en cette considération
-de vivre et mourir, Madame, de Votre Altesse, le très-humble,
-très-obéissant et très-obligé serviteur,<br />
-<span class="signature smallc">Daret.»</span></p>
-</div>
-
-<p class="subh">II.&mdash;<i>Négociation de l'année 1638 et 1639 entre Richelieu
-et M<sup>me</sup> de Chevreuse pour le retour de celle-ci en France.</i></p>
-
-<p>Ainsi que nous l'avons dit, p. 150, la Bibliothèque impériale
-possède deux manuscrits qui éclairent cette négociation.
-L'un, <span class="smallc">Supplément français</span>, n<sup>o</sup> 4067, in-fol., récemment
-<span class="pagenum"><a id="Page_444"> 444</a></span>
-acquis de la société des bibliophiles, contient, avec
-bien des lettres étrangères à notre objet, des lettres relatives
-à l'affaire qui nous intéresse, en trop petit nombre,
-mais autographes, et qui viennent certainement de la cassette
-du cardinal de Richelieu, comme les pièces sur l'affaire
-du Val-de-Grâce: ce manuscrit porte au dos ce titre:
-<i>Lettres originales</i>. L'autre est le tome II in-folio des <span class="smallc">Manuscrits
-de Colbert</span>, <i>Affaires de France</i>; ce sont des copies
-des papiers de Richelieu concernant la négociation dont
-nous nous occupons. Ces copies l'embrassent tout entière;
-elles reproduisent les pièces originales du <i>Supplément
-français</i>, et elles en donnent beaucoup d'autres. Malheureusement
-elles sont assez défectueuses. Le P. Griffet n'a
-connu ou du moins il ne cite que ces copies de Colbert,
-et il en a le premier tiré plusieurs lettres importantes.
-Nous mettons ici, dans toute leur teneur, les principales
-pièces dont nous nous sommes servi.</p>
-
-<p class="subh hanging indent">LA REINE D'ANGLETERRE AU CARDINAL DE RICHELIEU, SUR LA GROSSESSE
-DE LA REINE ANNE ET SUR L'ARRIVÉE DE M<sup>me</sup> DE CHEVREUSE EN ANGLETERRE.
-MARS 1638<a id="FNanchor_397" href="#Footnote_397" class="fnanchor">&nbsp;[397]</a>.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Mon cousin, ce m'est une joie si sensible que la grossesse de la
-Reyne ma s&oelig;ur que, envoyant ce gentilhomme pour en témoigner
-mon ressentiment au Roy mon frère et à elle, j'ai cru que vous estiez
-une personne avec qui, après eux, je m'en pouvois resjouir. C'est ce
-que je fais par cette lettre. Et aussi connoissant le soin que vous
-prenez de m'obliger, en ayant eu des preuves depuis peu, je vous
-donne avis de l'arrivée de ma cousine la duchesse de Chevreuse en
-ce pays, et vous prie que son arrivée ici ne lui porte aucun préjudice
-dans ses affaires. Je me fie tant en votre générosité que je ne
-fais nul doute que vous ne voudriez pas tant me désobliger, après
-m'avoir tant obligée que vous avez fait, que de ne lui pas accorder
-son bien, ainsi que vous lui aviez procuré avant son partement. C'est
-la justice et son mérite qui le demandent; s'estant comportée en
-Espagne et en ce pays comme elle a fait, elle mérite bien cela de
-vous, et moi je me tiendrai pour obligée qu'elle ne reçoive point de
-mauvais traitements estant avec moi. Je ne vous en parlerai davantage,
-<span class="pagenum"><a id="Page_445"> 445</a></span>
-me fiant à ce que vous m'avez promis qui est de m'obliger quand
-vous en auriez les occasions. En voici une qui me fera demeurer
-toute ma vie, votre bien affectionnée cousine, <span class="smallc">Henriette Marie R.»</span></p>
-
-<p class="subh">LE ROI D'ANGLETERRE AU ROI LOUIS XIII<a id="FNanchor_398" href="#Footnote_398" class="fnanchor">&nbsp;[398]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur mon frère, envoyant ce gentilhomme pour me resjouir
-avec vous de la grossesse de la Reyne, ma s&oelig;ur, et vous assurer
-que personne n'en peut estre plus aise que moi, sachant la joie que
-vous en recevez. J'ai voulu aussi vous avertir de l'arrivée de ma cousine
-la duchesse de Chevreuse, vous priant que sa demeure ici ne lui
-apporte point de préjudice dans ses affaires, et si je puis vous faire
-voir mon affection en quelque chose que vous m'ordonnerez, vous
-verrez que je serai si prompt que vous me croirez, Monsieur mon
-frère, votre très-affectionné frère,<br />
-<span class="signature smallc">Charles R.»</span></p>
-
-<p class="subh">LA REINE D'ANGLETERRE AU MÊME<a id="FNanchor_399" href="#Footnote_399" class="fnanchor">&nbsp;[399]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur mon frère, si je pouvois moi-même estre si heureuse
-que de pouvoir aller témoigner à Votre Majesté l'extrême joie que
-j'ai de la bénédiction qu'il a plu à Dieu lui envoyer par la grossesse
-de la Reyne, ma s&oelig;ur, elle connoistroit par ma diligence mon ressentiment;
-mais ne le pouvant j'ai cru que ce gentilhomme que j'envoie
-suppléeroit à mon intention, et que Votre Majesté prendroit en bonne
-part le témoignage de mon ressentiment, priant Dieu de lui vouloir
-envoyer la joie parfaite par un fils. Aussi j'ai cru de mon devoir
-d'avertir Votre Majesté de l'arrivée de ma cousine la duchesse de
-Chevreuse en ce pays. J'espère qu'elle ne recevra point de mauvais
-traittement pour estre venue ici, et que Votre Majesté lui fera l'honneur
-et à moi aussi qu'elle puisse jouir de son bien, selon qu'il a été
-arresté devant son partement de France. Je ne la ferai plus longue
-de peur d'importuner Votre Majesté. Me remettant à sa bonté ordinaire,
-je demeurerai à jamais, Monsieur mon frère, votre très-humble
-et très-obéissante s&oelig;ur et servante,<br />
-<span class="signature smallc">Henriette Marie R.»</span></p>
-
-<p class="subh">MADAME DE CHEVREUSE A M. DU DORAT<a id="FNanchor_400" href="#Footnote_400" class="fnanchor">&nbsp;[400]</a>.</p>
-
-<p>«L'estat où j'ai esté jusqu'à cette heure ne m'a pas permis de
-pouvoir escrire plus tôt, ni celui où je suis d'y demeurer davantage
-sans le faire, pour vous prier de donner une lettre que j'escris à la
-Reyne touchant l'affaire que vous sçavez de l'argent que m'envoya
-Monsieur le cardinal, laquelle je vous prie de dire à Sa Majesté, ainsi
-que je lui mande que vous ferez, et la très-humble supplication que
-<span class="pagenum"><a id="Page_446"> 446</a></span>
-je lui fais de le rendre sur ce qu'elle me doit. Je crois qu'il lui sera
-aussi aisé en l'estat où elle est, qu'à moi difficile en celui où je suis,
-auquel elle m'obligeroit beaucoup de m'envoyer le reste; mais pour
-ne l'importuner, je n'ose lui demander. Je fais bien de rendre cela à
-M. le cardinal, avouant que si cela ne m'eût esté impossible je l'aurois
-desjà fait avec tous les remercîments que je dois. J'espère que
-la bonté de la Reyne fera tous les deux pour moi, et que cela lui sera
-autant agréable que peut-estre mon malheur lui feroit désagréer ce
-qui viendroit de ma part. S'il est si grand que cela ne puisse estre,
-je ne manquerai de satisfaire à cela par quelque moyen que ce soit,
-et de témoigner, en quelque estat que je sois, que si j'ai beaucoup de
-mauvaise fortune, je n'ai pas moins d'innocence et autant de résolution
-de la conserver que d'envie de vous servir.<br />
-<span class="signature smallc">M. de Rohan.»</span></p>
-
-<p class="subh">MADAME DE CHEVREUSE A LA REINE ANNE<a id="FNanchor_401" href="#Footnote_401" class="fnanchor">&nbsp;[401]</a>.</p>
-
-<p>«J'ai chargé ce porteur de vous dire une affaire que je ne puis
-oublier ni ne dois vous céler; l'état où je suis m'oste le moyen de la
-payer, celui où vous estes vous le donnera facilement. Je vous conjure
-de le faire et d'en témoigner votre ressentiment. Si vous pouviez
-achever le surplus de la dette, croyez qu'il viendroit bien à propos
-pour moi, qui suis absolument à vous que je sçais qui le croyez,
-et que je ne puis vous récompenser du bien que vous me faites en
-cela.»</p>
-
-<p class="subh">A LA REYNE, MA SOUVERAINE DAME<a id="FNanchor_402" href="#Footnote_402" class="fnanchor">&nbsp;[402]</a>.</p>
-
-<p>«Madame, je ne serois pas digne de pardon, si j'avois pu et manqué
-de rendre conte à Vostre Majesté du voyage que mon malheur m'a
-obligé d'entreprendre. Mais la nécessité m'ayant contrainte d'entrer
-en Espagne où le respect de Vostre Majesté m'a fait recevoir et traiter
-mieux que je ne méritois, celui que je vous porte m'a fait taire jusques
-à ce que je fusse en un royaume lequel estant en bonne intelligence
-avec la France ne me donne pas sujet d'appréhender que vous
-ne trouviez bon de recevoir les lettres qui en viennent. Celle-ci,
-Madame, parlera devant toutes choses à Vostre Majesté de la joie particulière
-que j'ai ressentie de la publique, qui est partout, de la grossesse
-de Vostre Majesté. Dieu, qui connoît sa bonté si parfaitement,
-la sait seul récompenser, et consoler tous ceux qui sont à elle par ce
-bonheur que je lui demande de tout mon c&oelig;ur d'achever par l'heureux
-accouchement d'un dauphin. Encore que ma mauvaise fortune
-m'empesche d'estre des premières à le voir, croyez, Madame, que
-<span class="pagenum"><a id="Page_447"> 447</a></span>
-mon affection au service de Vostre Majesté ne me laissera des dernières
-à m'en rejouir. Le souvenir que je ne sçaurois douter que
-Vostre Majesté n'aye de ce que je lui dois, et celui que j'ai de ce que
-je lui veux rendre, lui persuadera, sans que je lui die, le déplaisir
-que ce m'a esté de me voir réduite à m'éloigner d'elle pour éviter les
-peines où j'appréhendois que les soupçons injustes qu'on a donnés
-de moi me missent. Je jure à Vostre Majesté que dans ce dessein je
-ressentois tant de maux que je ne l'exécutai pas dans l'espérance de
-m'en délivrer, mais seulement de faire voir un jour que je ne les
-méritois pas. Je croyois venant ici me soulager en les disant à Vostre
-Majesté; mais la difficulté du passage m'obligeant d'entrer en Arragon,
-et depuis celle de passer en Angleterre m'obligeant d'aller à
-Madrid, il m'a fallu priver de cette consolation jusques à cette heure
-que je puis me plaindre à Vostre Majesté de ma mauvaise fortune,
-n'accusant qu'elle seule de mon malheur et espérant que la protection
-de Vostre Majesté me garantira de celui que ce me seroit de la
-colère du Roy et des mauvaises grâces de M. le Cardinal, puisqu'en
-ce sujet je n'ai manqué ni au respect ni au ressentiment à quoi j'estois
-obligée. Je n'ose le dire moi-même à Sa Majesté et ne le fais pas
-à M. le Cardinal, m'asseurant que vostre générosité le fera, et rendra
-agréable ce qui pourroit estre importun par mes lettres, par lesquelles
-je ne pourrois pas si bien témoigner mon innocence comme par la
-grâce que je demande à Vostre Majesté de la représenter; et la vertu
-de Vostre Majesté m'asseure qu'elle s'exercera volontiers en cette occasion,
-et qu'elle emploiera sa charité pour me dire ce que je sçais
-qu'elle fait, qui est d'estre toujours elle-même. Vostre Majesté sçaura
-par les lettres du Roy et de la Reyne de la Grande-Bretagne l'honneur
-qu'ils me font. Je ne le sçaurois mieux exprimer qu'en disant à
-Vostre Majesté qu'il mérite sa reconnoissance. Plût à Dieu le pouvoir
-faire par mes services! Je crois que vous approuverez ma demeure
-en leur cour, et que cela ne me rendra pas digne d'un mauvais traitement
-de la vostre, ni de me refuser les choses que l'autorité de
-Vostre Majesté et le soin de M. le Cardinal m'avoit procurées, que je
-demande à cette heure à M. mon mari; à quoi je supplie Vostre Majesté
-de me protéger, afin que j'en aie bientôt les effets si justes que
-j'en attends.»</p>
-
-<p class="subh">M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE AU CARDINAL DE RICHELIEU<a id="FNanchor_403" href="#Footnote_403" class="fnanchor">&nbsp;[403]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, je ne doute pas que vous ne soyez satisfait de la raison
-qui m'a empeschée jusques à cette heure de vous écrire, vous ayant
-esté donnée par une personne de qui j'espère autant de grâce comme
-vous de justice. Maintenant ayant appris ce que je crois aisément,
-<span class="pagenum"><a id="Page_448"> 448</a></span>
-pour le désir que j'en ai, que vous recevrez agréablement cette lettre,
-je vous la fais avec beaucoup de contentement, sachant bien que la
-vérité seroit bien reçue de vous, sans l'assistance que votre bonté
-promet à la personne de qui elle vient. J'espère que le malheur qui
-m'a contrainte de sortir de France s'est lassé de me suivre si longtemps,
-et que les soupçons qui m'ont donné des appréhensions auront
-en partie justifié ma peur, dont je serois très-aise d'estre tout à fait
-guérie par la connoissance que mes ennemis ne fussent pas plus
-puissants que mon innocence. Je ne puis pas mieux décharger votre
-bonté qu'en lui imputant les diverses demandes qu'on me fit; sur
-quoi, j'ai cru estre obligée de m'esloigner pour gagner ce qui m'estoit
-seulement besoin pour ma justification, à savoir, le temps. Les assurances
-qu'on m'a données depuis mon arrivée ici de votre bonté pour
-moi me font espérer le succès que je me suis promis. Je souhaite
-extrêmement encore que cela n'augmente pas la peine de mon éloignement,
-et comme les honneurs et grâces que j'ai reçues par tout ne
-font qu'exercer non pas abattre ma gratitude, vous devez estre assuré
-qu'ils contribuent à la mémoire de vos faveurs; car cependant que
-j'aurai cette qualité, je ne puis jamais perdre celle, monsieur, de
-votre très-humble et très-affectionnée servante, <span class="smallc">M. de Rohan.</span>&mdash;Greniche,
-ce 1<sup>er</sup> juin.»</p>
-
-<p class="subh">«MÉMOIRE<a id="FNanchor_404" href="#Footnote_404" class="fnanchor">&nbsp;[404]</a> DE CE QUE M<sup>me</sup> DE CHEVREUSE A DONNÉ CHARGE
-AU SIEUR DE BOISPILLE DE DIRE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL.»</p>
-
-<p>«Ce qui la fit résoudre à partir, après l'avis qu'elle reçut, ce fut qu'elle
-n'eut point de lettre de M. du Dorat, et qu'elle fit réflexion sur les
-choses dont M. d'Auxerre l'avoit enquise, et sur le mémoire qu'elle
-avoit vu<a id="FNanchor_405" href="#Footnote_405" class="fnanchor">&nbsp;[405]</a> qui portoit vouloir sçavoir d'elle s'il n'estoit pas vrai qu'elle
-avoit escrit pour empêcher M. le duc de Lorraine de quitter le service
-du roy d'Espagne, et que si elle répondoit que non, comme l'on
-croyoit qu'elle feroit, qu'elle dispensast à l'avenir son Éminence de
-s'entremettre entre le roy et elle, et que l'avoüant il l'avoit bien tirée
-de plus grandes affaires, et que son Éminence lui demandoit cela
-comme son ami, sachant la chose assurément par lettres interceptées
-d'un courier en Luxembourg, avec les paroles de M. le grand maistre<a id="FNanchor_406" href="#Footnote_406" class="fnanchor">&nbsp;[406]</a>,
-et ce qui se passa ensuite comme elle escrivit n'avoir promis ce que
-M. le grand maistre avoit dit; la dite légation de MM. d'Auxerre et
-<span class="pagenum"><a id="Page_449"> 449</a></span>
-du Dorat, et le dit avis, le tout mit son esprit dans les troubles que
-l'on peut juger, ayant peur que l'on crût qu'elle fût obligée ailleurs,
-ayant refusé de faire ce que mondit seigneur de La Meilleraie désiroit.
-C'est donc ce qui l'étonna, disant avoir vécu, mesme s'estre
-corrigée de toutes choses, et étudiée pendant son séjour à Tours à ne
-rien faire particulièrement qui pût déplaire à M. le cardinal, depuis
-l'obligation qu'elle lui avoit pour l'affaire de M. de Chasteauneuf:
-voulant avec le temps et sa façon de vivre et comportement lui faire
-perdre entièrement le souvenir de cette action qu'elle avoit faite. Et
-après cela voyant qu'on s'enqueroit de choses à quoi elle n'avoit
-jamais pensé, et lui dire que l'on en avoit en main la vérité, cela lui
-fit imaginer que l'on la vouloit perdre. Voilà les points sur lesquels
-elle a fait toutes ses réflexions.</p>
-
-<p>«Pour son retour elle le désire si fort, pourvu qu'elle ait les bonnes
-graces de son Éminence, qu'elle ne conditionne point le lieu de sa retraite;
-ce sera où il lui plaira et pour faire tout ce qu'il lui commandera.</p>
-
-<p>«Elle ne s'est obligée à rien du tout en Espagne ni en Angleterre; ne
-se trouvera pas qu'elle ait pris un teston fors les bonnes chères et traitements;
-et pour le témoigner, les dernières paroles que lui dit le roy
-d'Espagne furent de faire ses recommandations en Angleterre, et que
-si elle alloit en France, comme il espéroit, qu'elle assurast la reyne sa
-bonne s&oelig;ur de ses bonnes volontés qui ne diminueront point pour
-estre<a id="FNanchor_407" href="#Footnote_407" class="fnanchor">&nbsp;[407]</a>...</p>
-
-<p>«Elle supplie que son Éminence dise qu'elle a oublié cette créance
-du duc de Lorraine, disant que depuis l'avis que l'on en avoit eu il
-ne s'est pas trouvé tel, ou telle autre chose qu'il plaira à son Éminence,
-s'offrant de sa part qu'après son retour, si on le peut vérifier,
-elle se soumet à punition<a id="FNanchor_408" href="#Footnote_408" class="fnanchor">&nbsp;[408]</a>.</p>
-
-<p>«Représenter qu'elle a escrit quatre fois d'Espagne, la première
-du fort de Sistam (?), première place de garnison d'Espagne; la seconde
-de Saragoce; la troisième de Madrid, et la dernière fois une
-lettre seule à Boispille du dit Madrid dont elle n'a reçu aucune nouvelle,
-et que le courier, à qui elle avoit donné la dite dernière lettre,
-a dit à son retour l'avoir donnée au dit Boispille et lui en avoir
-demandé réponse, et celui-ci avoir répondu: nous ne faisons point
-de réponse en Espagne.</p>
-
-<p>«Elle a parlé comme elle devoit en Espagne, et croit que c'est une
-des choses qui l'a le plus fait estimer du comte duc, lequel, elle croit,
-n'aura pas rabattu de l'estime qu'il faisoit de son Éminence. Qu'à son
-arrivée d'Espagne en Angleterre elle a tenu les mêmes discours, et
-tellement exprimé les obligations qu'elle a à la bonne volonté et bonté
-<span class="pagenum"><a id="Page_450"> 450</a></span>
-de son Éminence, qu'elle s'est presque mise dans le hazard de faire
-condamner ses craintes(?).</p>
-
-<p>«Pour ce qui est de l'ambassadeur d'Espagne, elle le voit parce
-qu'il est venu avec elle, joint les ordres qu'il a de la voir et lui faire
-compliment, ce qu'elle ne peut refuser, mais bien ne passer jamais
-cela. Pour Bruxelles, véritablement elle s'est acquittée d'une lettre
-avec un présent à l'infant cardinal, seulement de la part de la reyne
-d'Espagne, et ayant reçu compliment à son arrivée en Angleterre de
-M<sup>me</sup> la princesse de Phalsbourg, sur la nouvelle qu'elle a eue qu'elle
-estoit malade d'une fièvre, elle l'a envoyée visiter par un laquais.</p>
-
-<p>«Que véritablement elle est visitée par tous les ambassadeurs et
-agents étrangers, ce qu'elle ne peut refuser pour le présent au lieu
-où elle est.»</p>
-
-<p class="subh">LE CARDINAL A M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE<a id="FNanchor_409" href="#Footnote_409" class="fnanchor">&nbsp;[409]</a>.</p>
-
-<p>«Madame, monsieur de Chevreuse ayant désiré que le roy lui permit
-de vous envoyer le sieur de Boispille, je n'ai pas voulu le laisser
-aller sans vous témoigner par ce mot de response, que prenant part à
-ce qui vous touche, je ne serai point content quand je penserai que
-vous n'avez pas sujet de l'estre. Ce qu'il vous plaît me mander est
-conçu en tels termes que ne pouvant y consentir sans agir contre
-vous par une trop grande complaisance, je ne veux pas y respondre
-de peur de vous déplaire en voulant vous servir. En un mot, madame,
-si vous êtes innocente, votre sûreté dépend de vous-même; et si la
-légèreté de l'esprit humain, pour ne pas dire celle du sexe, vous a fait
-relascher à quelque chose dont sa Majesté ait sujet de se plaindre,
-vous trouverez en sa bonté ce que vous en pouvez attendre et que
-vous devez désirer. Je tiendrai en cette occasion, comme en toute
-autre, à faveur singulière de vous servir, pourvu que vous vouliez
-vous-même embrasser vos intérêts<a id="FNanchor_410" href="#Footnote_410" class="fnanchor">&nbsp;[410]</a>, comme vous y estes obligée.
-J'apprendrai votre intention par le retour de ce porteur et demeurerai
-cependant, etc.»</p>
-
-<p class="subh">24 JUILLET 1638. LE CARDINAL A M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE<a id="FNanchor_411" href="#Footnote_411" class="fnanchor">&nbsp;[411]</a>.</p>
-
-<p>«Madame, le roy a volontiers consenti à ce que vous avez désiré.
-Puisque vous ne vous sentez coupable que de votre sortie du royaume,
-il m'a commandé de vous mander qu'il vous en donne de bon c&oelig;ur
-l'abolition, comme il eût fait de toute autre chose que vous eussiez
-tesmoigné avoir sur votre conscience. Quand le sieur de Boispille
-<span class="pagenum"><a id="Page_451"> 451</a></span>
-vous alla trouver, je lui dis ce que j'estimois pour votre service et
-pour votre sûreté, qui consistoit, à mon avis, à ne tenir rien de caché;
-ce à quoi j'estimois que vous vous dussiez porter d'autant plus facilement
-que l'expérience vous a fait connoistre, par ce qui s'est passé
-au fait de Monsieur de Chasteauneuf, qu'en ce qui vous intéresse ce
-dont vos amis ont la preuve en main est plus secret que s'ils ne
-l'avoient point. Je vous puis bien assurer que je n'ai pas moins d'intention
-de vous servir aux occasions présentes qu'en celle-là, et que
-tant s'en faut qu'on ait voulu vous faire avouer une chose qu'on ne sçût
-pas, qu'on voudroit ne savoir pas ce qu'on sçait pour ne vous obliger
-à le dire. Tant y a qu'on vous envoie les sûretés que vous avez désirées.
-Que si vous avez besoin de plus grandes, je vous y servirai volontiers,
-comme je vous l'ai desjà mandé, vous assurant que je serai toujours,
-etc.»</p>
-
-<p class="subh">8 SEPTEMBRE 1638. M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE AU CARDINAL<a id="FNanchor_412" href="#Footnote_412" class="fnanchor">&nbsp;[412]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, si je doutois de vos paroles je n'en mériterois pas les
-effets; au contraire<a id="FNanchor_413" href="#Footnote_413" class="fnanchor">&nbsp;[413]</a> la liberté qu'elles me font prendre à cette heure
-de vous représenter mes intérêts, n'estant digne du soin qu'il vous
-plaist d'en prendre. Considérez, Monsieur, l'état où je suis, très satisfaite
-d'un côté des assurances que vous me donnez de la continuation
-de votre amitié, et fort affligée de l'autre des soupçons ou pour mieux
-dire des certitudes que vous dites avoir d'une faute que je n'ai jamais
-commise, laquelle, j'avoue, seroit accompagnée d'une autre, si, l'ayant
-faite, je la niois, après les graces que vous me procurez du Roy en
-l'avouant. Je confesse, Monsieur, que ceci me met en un tel embarras
-que je ne vois aucun repos pour moi dans ce rencontre. Que si vous
-ne vous estiez pas persuadé si certainement de la sçavoir, ou que je la
-pusse avouer, ce seroit un moyen d'accommodement; mais vous laissant
-emporter à une créance si ferme contre moi qu'elle n'admet point
-de justification, et ne me pouvant faire coupable sans l'estre, j'ai
-recours à vous même, Monsieur, vous suppliant, par la qualité d'ami
-que votre générosité me promet, d'aviser un expédient par lequel
-Sa Majesté puisse estre satisfaite, et moi retourner en France avec
-sûreté, ne m'en pouvant imaginer aucun, et me trouvant dans des
-grandes peines. Comme je suis avec d'entières résolutions de vous
-servir, j'espère que vous trouverez bon la franchise avec laquelle je
-vous supplie de m'en tirer, et de me donner occasion de vous tesmoigner
-ce que je suis, Monsieur, votre très humble et très affectionnée
-servante,<br />
-<span class="signature smallc">«Marie de Rohan.»</span></p>
-
-<p class="subh"><span class="pagenum"><a id="Page_452"> 452</a></span>
-8 JANVIER 1639. LE CARDINAL A M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE<a id="FNanchor_414" href="#Footnote_414" class="fnanchor">&nbsp;[414]</a>.</p>
-
-<p>«Les continuelles instances que M. de Chevreuse fait pour vous
-garantir de votre perte, joint à l'affection que j'ai toujours eue pour
-ce qui vous touche, m'ont porté à obtenir du roy un passeport pour
-M. l'abbé du Dorat et le sieur de Boispille qui vous vont trouver en
-intention de vous servir et de vous faire plus penser à vous que vous
-n'avez jamais fait. Si vous en avez autant de dessein qu'ils en assurent,
-et que vous vouliez par une bonne conduite me donner lieu de
-respondre au Roy de la suite de vos actions, je m'y engagerai de très
-bon c&oelig;ur, me promettant que vous ne voudriez tromper de nouveau
-une personne qui veut estre, etc.»</p>
-</div>
-
-<p>Le cardinal remit à Boispille l'abolition ci-jointe, mais
-sous cette réserve que nous trouvons aux Archives des
-affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. LXXXXI, fol. 38:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Je, François Eveillard, sieur de Boispille, reconnois avoir reçu
-l'abolition générale qui m'a été donnée pour M<sup>me</sup> la duchesse de Chevreuse,
-sur l'assurance que j'ai donnée de ne la délivrer point qu'elle
-n'ait premièrement reconnu par écrit ce dont elle prétend être absoute
-par ladite abolition, et particulièrement ce qu'elle a négocié avec le duc
-Charles de Lorraine pendant son séjour à Tours et autres lieux hors
-de la cour, pour le faire demeurer dans le service du roi d'Espagne.
-Fait en mon seing et 9<sup>e</sup> jour de février mil six cent trente-neuf,<br />
-<span class="signature smallc">«Eveillard de Boispille.»</span></p>
-
-<p>«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous
-présents et à venir, salut. Nous n'avons point de plus grand déplaisir
-que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du bien et repos
-de notre État de laisser aller le cours de la justice à quelque exemple
-de sévérité pour maintenir nos sujets dans le devoir et les plus qualifiés
-dans l'obéissance, la fidélité et le respect qu'ils nous doivent, et
-au contraire ce nous est un grand contentement lorsque par la reconnoissance
-de leurs fautes ils nous donnent sujet de les oublier. Notre
-cousine la duchesse de Chevreuse a autant de connoisssance que personne
-du monde de notre inclination plutôt à la clémence qu'à la
-rigueur, dont voulant lui départir présentement un effet particulier
-sur le sujet de sa dernière sortie hors du royaume contre l'ordre et le
-commandement exprès qu'elle avoit de nous de demeurer en notre ville
-de Tours, de sa retraite et séjour en pays ennemi, des intelligences
-qu'elle a eues avec le duc Charles, et autres fautes qu'elle auroit pu
-commettre contre la fidélité et le service qu'elle nous doit; sçavoir faisons
-<span class="pagenum"><a id="Page_453"> 453</a></span>
-que nous avons favorablement reçu sa très-humble supplication
-sur le sujet desdites fautes, et par ces présentes, signées de notre main,
-nous avons remis, quitté, pardonné et aboli, remettons, quittons,
-pardonnons et abolissons à notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse,
-la faute qu'elle a commise s'en allant de notre ville de Tours
-contre l'exprès commandement que nous lui avions donné d'y demeurer,
-ensemble sortant de notre royaume sans notre congé et se retirant
-au pays de nos ennemis déclarés, comme aussi ce qu'elle a négocié
-avec ledit duc Charles de Lorraine contre notre service, et généralement
-toutes autres fautes qu'elle auroit commises contre nos intentions,
-service et fidélité qu'elle nous doit, demeurant content et satisfait
-de la confession qu'elle nous a particulièrement fait faire. Voulons et
-nous plaît que pour raison desdites fautes elle ne puisse dorénavant
-être recherchée en quelque façon que ce soit, imposant pour ce regard
-silence perpétuel à nos procureurs généraux et leurs substituts présents
-et avenir, et l'avons restituée et restituons au même état qu'elle
-étoit auparavant celui-ci. Si donnons en mandement à nos amés et
-féaux conseillés séants en notre cour du parlement à Paris, que de
-notre présente grâce et abolition ils fassent, souffrent et laissent jouir
-notre dite cousine, la duchesse de Chevreuse, pleinement et paisiblement,
-et qu'ils aient à l'entériner sans que notre dite cousine soit
-tenue de se représenter devant eux, dont, de notre grâce spéciale, pleine
-puissance et autorité royale, nous l'avons dispensée et dispensons; car
-tel est notre plaisir; et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours,
-nous avons fait mettre notre sceau à ces présentes. Donné à Saint-Germain-en-Laye,
-le 10 février l'an de grâce mil six cent trente-neuf et
-de notre règne le vingt-neuvième,<br />
-<span class="signature smallc">«Louis, Bouthillier.»</span></p>
-
-<p class="subh">LONDRES, 23 FÉVRIER 1639. M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL<a id="FNanchor_415" href="#Footnote_415" class="fnanchor">&nbsp;[415]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, jamais je n'avois cru mon malheur si grand que je fais
-à cette heure, puisque la bonne volonté que vous me faites l'honneur
-de me témoigner ne le peut pas surmonter, et ne m'y fait trouver
-autre soulagement que la liberté qu'elle me donne de lui représenter
-les raisons pourquoi elle ne m'en tire pas. Je commencerai, Monsieur,
-par l'obligation que vous m'avez fait la grâce d'obtenir du Roy,
-en laquelle il est spécifié une négociation avec Monsieur de Lorraine
-contre le service du Roy, laquelle vous sçavez que je vous ai toujours
-protesté n'avoir jamais faite. Que si j'avois été capable de cette faute,
-je croirois en commettre une seconde de ne le vous pas avouer, ayant
-tant de connoissance de votre générosité que non-seulement j'eusse
-espéré que vous en eussiez obtenu le pardon de Sa Majesté, mais
-encore par votre bonté accoutumée vous l'auriez voulu étouffer, en
-<span class="pagenum"><a id="Page_454"> 454</a></span>
-causant l'abolition qu'il eût plu au Roy me donner que sur ma sortie
-de France qu'il me pardonnoit, et toutes autres fautes que j'aurois pu
-commettre, sans particulariser cet article touchant Monsieur de Lorraine,
-lequel n'estant point je n'ai pu vous confesser. Ainsi, Monsieur,
-je vous avoue que je suis doublement étonnée de le voir dans
-l'abolition que Boispille m'a montrée, et d'entendre à quelle condition
-il s'estoit engagé de me la donner. J'arriverai à la seconde chose qu'il
-m'a dite de votre part touchant mon retour à Dampierre sans sçavoir
-ni le temps que j'y demeurerai ni la liberté que j'y aurai, ientes (<i>sic</i>)
-si le roy voudra m'éloigner davantage un peu après, ou s'il lui plaira
-que j'y demeure sans avoir la liberté d'aller ailleurs. Sur ce sujet, je
-vous supplie très-humblement de croire que si vous me jugez méprisable
-jusqu'au point de m'obliger à la demeure d'un lieu, ou à estre
-reléguée à soixante lieues de mes plus proches et des moyens de donner
-ordre à mes affaires, il n'y a ville dans l'Europe où je me trouve
-mieux qu'à Angers, ni maison où je demeure plutôt qu'au Verger.
-C'est pourquoi, Monsieur, je vous demande cette grâce de considérer
-l'état où me laissent toutes les assurances d'amitié que vous me donnez,
-et de trouver bon que V. E. m'en procure une entière par une
-abolition qui ne me noircisse pas éternellement de ce que je n'ai pas
-fait, et ma demeure certaine chez moi avec la liberté d'aller par tout
-le royaume comme toutes les autres de ma condition, hors où seront
-Leurs Majestés, puisque mon malheur est tel que le Roy ne l'a pas
-agréable; afin qu'au moins estant privée, en lui obéissant, du plus
-grand bien de ma vie par l'absence de la Reyne, j'aie cette consolation
-de me voir sans honte avec mes plus proches, et les moyens de donner
-ordre à mes affaires. Alors, Monsieur, j'aurai une résolution fort
-constante d'attendre avec patience les effets que je me veux toujours
-promettre de votre protection, que je ne prétendrai que lorsque vous
-m'en croirez digne. C'est une ambition si juste que j'ose croire que vous
-ne la désapprouverez pas, et si quelques obstacles s'opposent à me faire
-obtenir ce bien, vous me plaindrez de n'y pouvoir atteindre, et ne me
-blâmerez pas de l'avoir demandé, vous assurant qu'en quelque état que
-je sois je conserverai toujours si parfaitement le souvenir des faveurs
-que j'ai reçues de vous, et le désir de les reconnoistre par mes services,
-que vous me croirez peut estre un jour digne des grâces dont vous ne
-m'avez pas crue jusques ici capable, et me trouverez en tout temps et en
-tout lieu ce que je dois, qui est, Monsieur, votre, etc., <span class="smallc">M. de Rohan.»</span></p>
-
-<p class="subh">17 MARS 1639. LE CARDINAL DE RICHELIEU A L'ABBÉ DU DORAT<a id="FNanchor_416" href="#Footnote_416" class="fnanchor">&nbsp;[416]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, la dernière lettre que j'ai reçue de madame de Chevreuse
-<span class="pagenum"><a id="Page_455"> 455</a></span>
-estant plutôt un reproche de ce que je ne la sers pas selon
-son gré qu'une aprobation de ce que j'ai pu faire pour son contentement,
-au même temps que la civilité qui est due aux dames m'empesche
-de lui faire réponse de peur de lui déplaire, son intérêt me
-met la plume en main pour vous faire savoir ce que j'estime qui lui
-doit estre représenté pour son avantage.</p>
-
-<p>«Elle trouve étrange qu'on la veuille obliger à quelque reconnoissance
-de ce qu'elle a négocié avec certains étrangers. Sa sureté requiert
-qu'on en use ainsi. On a point encore vu de malade qui ait
-voulu et pu estre guéri d'un mal dont il ne veut pas qu'on croie seulement
-qu'il soit malade. Comme la connoissance des maux est nécessaire
-aux médecins, leur discrétion est telle qu'ils savent bien la
-cacher aux autres. Vous sçavez mieux que personne qu'en ce qui
-touche madame de Chevreuse, j'ai gardé le secret et de confesseur et
-de médecin en diverses choses qui lui sont assez importantes, et dont
-j'ai la preuve entre les mains. J'ose vous dire même que depuis l'affaire
-de monsieur de Chasteauneuf il m'en est tombé quelque autre
-aussi entre les mains, dont je ne vous ai jamais dit le détail, bien
-que je vous aie parlé en gros de quelque nouveau chiffre découvert.
-Je n'ai, graces à Dieu, pas moins de discrétion que j'ai eu par le passé,
-et j'aurai certainement autant de soin à l'avenir comme j'ai eu ci-devant
-en ce qui importera à madame de Chevreuse. Quelque passion
-qu'elle puisse avoir en ce qui la touche, elle est trop raisonnable
-pour vouloir que je choque les sentiments du Roy, et ne trouver pas
-bon qu'en la servant je serve l'Estat, mesme en ce qui ne lui peut
-porter préjudice. Cependant pour lui complaire j'ai obtenu du Roy
-une abolition pure et simple comme elle l'a désiré, laquelle monsieur
-de Chavigny vous envoie.</p>
-
-<p>«Elle témoigne encore un grand étonnement de ce qu'on ne lui
-permet pas d'aller et de demeurer en tout lieu que bon lui semblera
-en France lorsque le Roy et la Reyne n'y seront pas actuellement.
-Auparavant qu'elle fit la promenade qu'elle a faite depuis un an, Tours
-estoit sa demeure. Si depuis ce temps elle a fait quelque chose qui
-mérite une meilleure condition, j'ai grand tort de ne travailler pas à
-la lui faire obtenir; mais si ses actions n'ont pas esté de cette nature,
-il me semble qu'elle n'a pas raison de vouloir que, contre toute règle
-d'une bonne politique, on augmente les graces à proportion de l'augmentation
-des fautes.</p>
-
-<p>«Le temps et sa bonne conduite peuvent lui donner tout le contentement
-qu'elle désire, mais mon pouvoir n'est pas assez grand
-pour l'opposer à celui de la raison, ni ma volonté assez déréglée pour
-vouloir des choses aussi préjudiciables à l'Estat qu'inutiles à son service,
-bien qu'elles lui fussent agréables. Vous l'assurerez, s'il vous
-plaît, que j'aurai toujours une très-sincère affection à ce qui lui sera
-<span class="pagenum"><a id="Page_456"> 456</a></span>
-avantageux, et la conjurerai de trouver bon que tandis qu'elle sera
-en l'humeur où elle est, on mesure plutôt ce qui lui sera utile par le
-jugement de ceux qui sont ses amis et ses serviteurs, entre lesquels
-vous n'estes pas des moindres, que par elle-même, à l'esprit de laquelle
-je déférerai toujours très volontiers, lorsqu'il ne sera point
-prévenu de passion à son préjudice. Il ne me reste qu'à vous assurer
-que je suis, Monsieur, votre très-affectionné, etc.»</p>
-
-
-<p class="subh">ADDITION DE LA MAIN DU CARDINAL. L'ORIGINAL AU SUPPLÉMENT FRANÇAIS.</p>
-
-<p>«Madame, ces trois mots ne sont que pour vous dire qu'une lettre
-que j'escris à Monsieur Du Dorat servira de réponse à celle que j'ai
-reçue de vous, me contentant seulement de vous faire connoistre par
-ces lignes que je suis, etc. Si la demeure du Verger et d'Angers
-n'est pas agréable à madame de Chevreuse, on en pourra trouver quelque
-autre qui lui plaira davantage; mais il est impossible d'obtenir
-qu'elle demeure présentement à Dampierre plus de huit ou dix jours.»</p>
-
-<p class="subh">LONDRES, 28 MARS 1639. M<sup>me</sup> DE CHEVREUSE A M. LE CARDINAL<a id="FNanchor_417" href="#Footnote_417" class="fnanchor">&nbsp;[417]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, j'ai vu en la réponse qu'il vous a plu me faire par la
-lettre à monsieur Du Dorat, combien je vous suis obligée, et combien
-je suis malheureuse, vous trouvant avec tant de bonté pour moi
-et demeurant avec tant de mauvaise fortune. Je prie Dieu que mes
-services vous puissent un jour faire paroistre que je ne suis pas tout
-à fait indigne des grâces que j'ai reçues de vous, mais seulement du
-malheur où je suis duquel j'espérois que vos bontés me feroient voir
-la fin, alors que mon malheur m'en fait rencontrer la continuation,
-par celle de mon éloignement des lieux qui me pouvoient tirer des
-incommodités qu'il m'a fait souffrir, auxquelles je vous confesse,
-Monsieur, qu'il m'est impossible de me résoudre. Je me promets qu'il
-ne le vous sera pas toujours d'obtenir du Roy un repos pour moi si
-juste que celui que je vous ai demandé, ainsi que messieurs Du Dorat
-et Boispille vous le feront encore particulièrement entendre. C'est
-pourquoi, m'en remettant absolument à eux, je vous supplie seulement
-de les vouloir entendre et croire que jamais je ne serai autre
-que, Monsieur, votre, etc., <span class="smallc">M. de Rohan.</span> Londres, ce 28 mars.»</p>
-
-<p class="subh">NOUVELLE ABOLITION DE M<sup>me</sup> DE CHEVREUSE<a id="FNanchor_418" href="#Footnote_418" class="fnanchor">&nbsp;[418]</a>.</p>
-
-<p>«Louis, par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous
-présents et à venir, Salut: Nous n'avons point de plus grand desplaisir,
-<span class="pagenum"><a id="Page_457"> 457</a></span>
-que quand nous nous voyons obligé par la nécessité du bien et
-repos de notre Estat, de laisser aller le cours de la justice à quelque
-exemple de sévérité pour maintenir nos sujets dans le devoir, et les
-plus qualifiés dans l'obéissance qu'ils nous doivent. Et au contraire
-ce nous est un grand contentement lorsque par la reconnoissance de
-leurs fautes ils nous donnent sujet de les oublier. Notre cousine la
-duchesse de Chevreuse a autant de connoissance que personne du
-monde de notre inclination plutôt à la clémence qu'à la rigueur;
-dont voulant présentement lui départir un effet particulier sur le sujet
-de sa dernière sortie hors du royaume, contre l'ordre et le commandement
-exprès qu'elle avoit de nous de demeurer en notre ville
-de Tours, et sa retraite et séjour en pays ennemi, et autres fautes
-qu'elle auroit pu commettre en conséquence contre la fidélité et service
-qu'elle nous doit; sçavoir faisons que nous avons favorablement
-reçu sa très-humble supplication, sur le sujet desdites fautes, et par
-ces présentes, signées de notre main, nous avons remis, quitté, pardonné
-et aboli, remettons, quittons, pardonnons et abolissons à notre
-cousine, la duchesse de Chevreuse, la faute qu'elle a commise s'en
-allant de notre ville de Tours contre l'exprès commandement que
-nous lui avions fait d'y demeurer, ensemble sortant de notre royaume
-sans notre congé et se retirant au pays de nos ennemis déclarés, et
-généralement tous autres crimes et fautes qu'elle auroit commis en
-conséquence contre nos intentions, service et fidélité qu'elle nous
-doit. Voulons et nous plaît que pour raison desdites fautes ne puisse
-dorénavant estre recherchée en quelque façon que ce puisse estre,
-imposant pour ce regard silence perpétuel à nos procureurs généraux
-et à leurs substituts présens et à venir, et l'avons restituée et restituons
-au mesme état qu'elle estoit auparavant icelles; si donnons en
-mandement à nos amez et féaux conseillers, les gens tenant notre
-cour de Parlement à Paris, que de notre présente grâce et abolition
-ils fassent, souffrent et laissent jouir notre dite cousine la duchesse
-de Chevreuse pleinement et paisiblement, et qu'ils aient à l'entériner
-sans que notre dite cousine soit tenue de se représenter devant
-eux, dont nous l'avons dispensée et dispensons de notre grâce spéciale,
-pleine puissance et autorité royale; car tel est notre plaisir; et
-afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre
-notre scel aux susdites propositions, etc. Donné à Saint-Germain-en-Laye,
-au mois de mars, l'an de grace 1630 et de notre règne le
-vingt-neuvième. Signé <span class="smallc">Louis</span>, par le Roy.&mdash;Bouthillier. Et scellé en
-placart de cire verte: Copie collationnée par moi, Boispille.»</p>
-
-<p class="subh">LONDRES, 21 AVRIL 1630. BOISPILLE A L'ABBÉ DU DORAT<a id="FNanchor_419" href="#Footnote_419" class="fnanchor">&nbsp;[419]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, j'arrivai ici mardi devant l'ordinaire bien las et fatigué,
-<span class="pagenum"><a id="Page_458"> 458</a></span>
-où j'ai rendu Madame très-contente et satisfaite des graces et
-bontés de Son Éminence, qui ne parle plus que de son retour, et aussi
-très satisfaite de vos soins et peines. Il faut pourtant tout dire:
-ayant voulu m'entretenir, avant de lire ses lettres, croyant que j'en
-sçavois la teneur, je la trouvai fort émue, même estonnée et en des
-appréhensions; mais après qu'elle eut lu la lettre de Son Éminence,
-surtout les trois lignes de sa main, ce fut un changement et une satisfaction
-si entière que je ne vous le sçaurois représenter. Je crois
-que ces trois lignes ont plus de force que toutes les abolitions en cire
-verte qu'elle a reçues; et en effet entre vous et moi elle en avoit
-grand besoin, et vous fîtes un grand coup quand vous suppliâtes son
-Éminence de prendre cette peine, car j'en eusse bien eu à l'assurer,
-après les appréhensions qu'on lui donne de Paris et <i>novissime</i> depuis
-cinq ou six jours. Elle avoit encore la lettre en sa poche qu'elle
-m'a fait l'honneur de me montrer, c'est-à-dire me donner part de la
-lecture, sans avoir voulu que j'aie sçu qui (la lettre anonyme qui
-précédoit celle du duc de Lorraine). En substance on lui mandoit
-qu'elle ne prenne aucune créance et qu'il n'y a pour elle aucune sureté.
-Je crois pourtant sçavoir à peu près qui c'est. Enfin, Monsieur,
-il faut partir et s'en aller, c'est à ceste heure que l'on en parle tout
-de bon, et pour cet effet il faut payer où elle doit, car de prendre
-de l'argent de ceux qui lui en ont offert, il y a fort longtemps qu'elle
-n'en a voulu prendre, ni aussi refusé sur l'incertitude de son affaire;
-elle ne le fera pas; c'est sur ce sujet que nous vous ferons une dépêche
-dans un jour ou deux; car de quitter et retourner pour cela,
-je ne le crois pas à propos, et crois que son Éminence ne le trouveroit
-pas bon; toujours elle ne pourroit partir qu'après la Quasimodo,
-et si la Reyne la veut retenir tant qu'elle pourra. Je remets donc le
-reste de cette affaire à la dépêche que je vous ferai par ordre et commandement
-de ma dite dame, pour vous dire que M. de Lorraine est
-arrivé dès le 17<sup>e</sup> à Bruxelles. Madame n'en a aucunes nouvelles, ni
-n'en a eu aucune depuis celles qu'elle vous dit en avoir reçues. Londres,
-21 avril 1639.»</p>
-
-
-<p class="subh hanging indent">RECONNAISSANCE DE DU DORAT ET BOISPILLE COMME M. LE CARDINAL DE
-RICHELIEU LEUR A REMIS ES MAINS 18000 FR. POUR LES DETTES DE
-M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE EN ANGLETERRE<a id="FNanchor_420" href="#Footnote_420" class="fnanchor">&nbsp;[420]</a>.</p>
-
-<p>«Nous soussignez reconnoissons que monseigneur le cardinal duc
-de Richelieu ayant sçu par nous le désir qu'a M<sup>me</sup> de Chevreuse de
-revenir en France pour amender le passé par l'avenir, en découvrant
-tout ce qu'elle sçaura qui puisse servir au bien des affaires de Sa
-<span class="pagenum"><a id="Page_459"> 459</a></span>
-Majesté, ce qu'elle ne peut faire si elle n'est secourue dans la nécessité
-et incommodité où elle se trouve; son Éminence nous a mis
-entre les mains la somme de dix-huit mille livres pour donner moyen
-à la dite dame de s'en revenir et accomplir les bonnes intentions
-qu'elle a pour le service du Roy; laquelle somme de dix-huit mille
-livres nous promettons à son Éminence d'employer aux fins que dessus.
-Fait à Ruel ce 19 mai 1639.<br />
-<span class="signature smallc">Du Dorat, Boispille.»</span></p>
-
-<p class="subh">5 JUIN 1639, <a id="BOISPILLE"></a>BOISPILLE A MONSEIGNEUR LE CARDINAL<a id="FNanchor_421" href="#Footnote_421" class="fnanchor">&nbsp;[421]</a>.</p>
-
-<p>«Monseigneur, je puis avec vérité assurer votre Éminence qu'estant
-ici de retour il y a aujourd'hui huit jours, j'y ai trouvé M<sup>me</sup> de
-Chevreuse m'y attendant avec de grandes impatiences pour donner
-ordre à ses affaires, et y régler le jour de son départ. A l'heure même
-que je fus arrivé, elle le fut dire à la Reyne de la Grande-Bretagne
-pour demander congé; laquelle, pour conclusion, lui dit qu'elle n'auroit
-point de vaisseau de quinze jours. Il fallut promettre ces quinze
-jours, et son partement fut arrêté au 13 de ce mois pour aller à Douvres
-s'embarquer, avec résolution même que nous avons prise ensemble,
-que s'il n'y avoit un vaisseau du Roy de la Grande-Bretagne,
-d'en prendre un marchand. Le lendemain Madame fit sa
-dépêche au Roy de la Grande-Bretagne, pour ses remerciements et
-son adieu; laquelle dépêche j'ai vue et estoit bien faite. Enfin, Monseigneur,
-tout est ainsi arrêté. (Elle) a écrit à monseigneur son mari
-lui envoyer carrosse et chevaux à Dieppe, et à M. Du Dorat l'y venir
-trouver. Nous sommes donc en cet état, et moi j'ai trouvé que de
-vérité elle doit plus que je ne croyois, ayant vécu toute cette année
-d'emprunt, n'ayant voulu prendre l'argent qu'on lui a offert pour
-s'acquitter, et a donné des pierreries en gage et nantissement. Elle
-vivoit contente en cette résolution jusques à hier au soir, qu'elle
-reçut la lettre de laquelle j'envoie copie à votre Éminence, la dite
-lettre écrite et signée de la main de celui qui l'écrit (la lettre du
-duc de Lorraine). Tout aussitôt elle me fit chercher pour me la communiquer,
-et je la trouvai dans des peines extrêmes et des appréhensions
-non imaginables. Je lui ai dit toutes les raisons que je sçais et
-qu'elle même connoist parfaitement pour lui ôter ces inquiétudes. Ce
-faisant elle m'a dit que je lui faisois plaisir, et qu'elle même croyoit
-plutôt le bien que le mal. Toutefois, Monseigneur, ce pauvre esprit
-travaille tant que cela est pitoyable. A même temps que nous eûmes lu
-cette lettre ensemble, il arriva compagnie, entr'autres M. Digby qui
-fut cause qu'elle me laissa la lettre quelque temps entre les mains,
-laquelle secretement je copiai promptement, et ai cru vous devoir
-<span class="pagenum"><a id="Page_460"> 460</a></span>
-faire promptement cette dépêche secrète et sans son sçu par cet
-homme exprès. Votre Éminence verra, comme celui qui écrit promet
-que le sieur de Ville la doit, ce semble, voir; c'est pourquoi elle a
-quelque opinion qu'il sera ici dans quatre ou cinq jours; qui fait
-que je n'ai pas voulu quitter, ni faire semblant d'avoir aucune
-alarme; car sans cela je fusse allé moi-même. Votre Éminence aura,
-s'il lui plaist, pitié de cet esprit à qui on donne tant de peines, lequel
-elle peut guérir et consoler si par charité et bonté elle avoit
-agréable de lui faire un mot de sa main, ou à moi me mander et
-commander ce qu'il lui plaira pour l'ôter de ces peines et inquiétudes,
-pour partir avec contentement: car quoiqu'elle soit entièrement
-résolue et assez courageusement pour son retour en France, nonobstant
-tous les autres écrits et avis, il lui est impossible de ne faire
-de grandes réflexions sur celui-ci si positif, ainsi que votre Éminence
-le verra. Si ce porteur est promptement dépêché, il sera ici bientôt
-de retour, et au temps qu'elle croit que le sieur de Ville y sera. Je
-détournerai plus facilement ces méchants et pernicieux conseils et
-avis, et votre Éminence fera une &oelig;uvre grandement charitable et
-officieux, et (elle) lui sera de plus en plus obligée.</p>
-
-<p>«Pour les nouvelles d'ici, le Roy de la Grande-Bretagne est à présent
-à Neufchastel (Newcastre) avec 20,000 hommes de pied et 3,000
-chevaux et 10,000 volontaires qui se doivent rendre bientôt auprès de
-lui. C'est ce que j'entendis dire hier au soir à la Reyne à la promenade
-dans le parc de Saint-James, faisant ce rapport sur des lettres
-qu'elle venoit de recevoir. Elle dit aussi qu'elle prenoit bon augure,
-parce que quelqu'un s'étoit avancé vers les Écossois avec dix hommes
-de cheval, et en avoit fait fuir et battre trente, dont un fut tué; dit
-que M. le comte de Holland estoit entré jusques à dix mille en Écosse,
-lui cinq ou six, et où il n'y avoit point de gens de guerre, et avoit
-trouvé force peuple à qui il avoit demandé s'ils vouloient estre rebelles
-à leur Roy, qui dirent que non, lui disant qu'ils avoient
-ouï dire qu'il y avoit une déclaration du Roy qui leur avoit esté
-envoyée, qui leur estoit favorable, mais qu'ils ne l'avoient point
-vue et que leurs généraux et principaux ne la leur faisoient voir,
-qui fit que le dit sieur de Holland, qui en avoit des copies, leur en
-donna. Ainsi je vis hier au soir qu'ils estoient en bonne espérance et
-plus contents que de coutume. L'on avoit dit ici que le général Leslie
-étoit tombé de cheval et fort blessé, mais j'ai appris qu'il se porte
-fort bien. L'on désire fort l'accommodement avec les Écossois.</p>
-
-<p>«Au nom de Dieu, Monseigneur, que votre Éminence fasse quelque
-chose pour assurer encore ce pauvre esprit qui est en grandes peines;
-car elle est résolue à s'en aller; et lui est impossible que dans cette
-résolution ces lettres et écrits ne l'inquiètent au dernier point. Cela
-estant, je ne fais aucun doute qu'elle ne parte le même jour qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_461"> 461</a></span>
-a résolu. Il se trouve encore des gens assez qui nourrissent ce mal.
-Tout cela est pour étonner un plus fort esprit que le sien, à quoi
-votre Éminence peut facilement remédier par sa bonté et charité, laquelle
-je supplie très humblement me faire l'honneur de me croire.
-Monseigneur, votre, etc.<br />
-<span class="signature smallc">Boispille.&mdash;</span>Londres, ce 5 juin 1639.»</p>
-
-<p class="subh">8 JUIN 1639. BILLET DU CARDINAL DE RICHELIEU A BOISPILLE<a id="FNanchor_422" href="#Footnote_422" class="fnanchor">&nbsp;[422]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur Du Dorat m'ayant fait sçavoir qu'il craint qu'on n'inquiète
-mal à propos l'esprit de M<sup>me</sup> de Chevreuse en lui donnant des
-appréhensions qui n'ont point de fondement, ce billet est pour assurer
-le sieur de Boispille que M<sup>me</sup> de Chevreuse n'a rien à craindre en
-France, et qu'elle y aura toute sûreté, et si quelqu'un lui veut persuader
-le contraire, il la trompe méchamment. Ledit sieur de Boispille
-peut faire voir ce billet à M<sup>me</sup> de Chevreuse; à quoi j'ajoute ces trois
-mots de ma main, afin qu'elle en connoisse plus tôt la vérité.»</p>
-
-<p class="subh">9 AOUST 1639. BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU<a id="FNanchor_423" href="#Footnote_423" class="fnanchor">&nbsp;[423]</a>.</p>
-
-<p>«Monseigneur, j'ai ci-devant donné avis à M. Cheré de l'arrivée
-de M. de Ville, et à présent je lui envoie une relation plus ample
-pour faire voir à Votre Éminence, avec le mémoire que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-vous envoye écrit et signé de la main dudit sieur de Ville.
-J'ai cru nécessaire et à propos, quelque temps après que j'eus donné
-à ma dite dame l'écrit que Votre Éminence me fit l'honneur de m'envoyer
-d'Abbeville, d'avouer à ma dite dame que Votre Éminence savoit
-le sujet qui la retenoit, afin de lui faire connoistre cette augmentation
-d'obligation qu'elle vous avoit; et la voyant aussi en peine de
-sçavoir comment Votre Éminence avoit pris ce soin de m'envoyer cet
-écrit, joint les inquiétudes où elle estoit de la longueur du dit sieur
-de Ville, crainte que cela ne vous déplût, je le fis encore pour lui faire
-voir par cet exemple comme Votre Éminence continuoit à lui vouloir
-autant de bien comme je l'en ai toujours assuré. Nous avons fort
-contesté ledit sieur de Ville et moi en la présence de ma dite dame,
-jusques à me moquer d'alléguer les morts, et que quand cela seroit
-l'on y avoit remédié. J'avoue que ledit sieur de Ville m'a toujours
-parlé avec tous les respects et devoirs, que je pouvois désirer de lui,
-de Votre Éminence; mais il m'a dit qu'estant serviteur très humble
-de ma dite dame, et croyant que partie des peines qu'elle avoit souffertes
-estoient à cause de la créance que l'on avoit qu'elle penchoit
-du côté de son maître, il estoit obligé de lui dire ce qu'il sçavoit. Je
-lui dis que ce n'estoit pas grand'chose, et qu'il venoit un peu tard.
-Après tout cela, Monseigneur, il me prit à part, dans une chambre
-<span class="pagenum"><a id="Page_462"> 462</a></span>
-du logis de ma dite dame, ne l'ayant vu ailleurs, et m'entretint des
-discours que Votre Éminence trouvera dans l'écrit enfermé en cette
-lettre; il me le dit, comme j'ai jugé, sur la créance qu'il avoit que je
-serois le porteur de cette dépêche, et me témoigna qu'il l'eût fort
-désiré, ne doutant point, puisque ma dite dame a désiré qu'il lui ait
-écrit et donné sous son seing son avis, qu'elle n'envoyast vous trouver.
-Mais, Monseigneur, je n'ai pas cru à propos de laisser ma dite dame,
-joint aussi que, quoique très-innocent, j'ai appréhendé de me trouver
-devant Votre Éminence après avoir rapporté fidellement à ma dite
-dame les obligations qu'elle lui a et les peines que je lui ai vu prendre
-pour elle, et néanmoins n'avoir pas effectué ce que je vous ai promis
-de sa part, et la voir encore arrêtée à ce qu'elle fait en continuant à
-vous donner les peines qu'elle fait, que je n'ai pu souffrir sans m'emporter.
-Elle l'a souffert, et m'a dit qu'elle est très assurée que Votre
-Éminence ne le trouvera mauvais, vous l'écrivant, et n'aura désagréables
-les supplications très-humbles qu'elle lui fait. Il est vrai,
-Monseigneur, qu'ils la mettent quelques fois en telles allarmes, ces
-bons conseillers, et son esprit en telles peurs et inquiétudes qu'elle
-me dit, lorsque je lui donnai des exemples de la vérité du contraire,
-que je lui fais grand plaisir, et que véritablement elle vous connoist
-mieux qu'eux tous, que Votre Éminence est très-généreuse et bonne,
-et qu'elle est assurée qu'elle ne lui manquera jamais. Au surplus,
-Monseigneur, pour n'importuner Votre Éminence, je supplie M. Cheré
-l'en entretenir, pour l'absence de M. de Chavigny, suivant les mémoires
-que je lui adresse. Je suis donc resté ici, Monseigneur, à attendre
-le retour de ce porteur, espérant que le proverbe sera, Dieu
-aidant, véritable, que la patience amène tout à bien, et que Votre
-Éminence me fera l'honneur de me croire, Monseigneur, son très
-humble, etc.<br />
-<span class="signature smallc">Boispille.&mdash;</span>A Londres, ce 9 aoust 1639.»</p>
-
-<p class="subh hanging indent">MÉMOIRE DE BOISPILLE AU CARDINAL DE RICHELIEU, TOUCHANT LA
-SURETÉ QUE DEMANDE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE, AVEC LA RELATION DE
-L'ENTREVUE DE LADITE DAME AVEC LE SIEUR DE VILLE<a id="FNanchor_424" href="#Footnote_424" class="fnanchor">&nbsp;[424]</a>.</p>
-
-<p>«Madame la duchesse de Chevreuse a vu M. de Ville qui arriva à
-Londres le troisième jour d'aoust, et en repartit le dimanche septième
-dudit mois, de grand matin, allant prendre un vaisseau anglois
-aux Dunes. Son dessein estoit de voir le Roy de la Grande-Bretagne
-de la part de son maître, et l'aller trouver où il estoit vers l'Ecosse,
-sans M<sup>me</sup> de Chevreuse qui l'en a empêché, n'ayant voulu absolument
-qu'il se soit servi de son nom pour venir voir le Roy. Il a vu seulement
-une fois la Reyne, présenté par monsieur le comte Dorcé (d'Orsay),
-à cause que ma dite dame estoit malade, et la Reyne sortant de son
-<span class="pagenum"><a id="Page_463"> 463</a></span>
-cabinet dans sa drinchambre pour aller en une autre où un peintre
-l'attendoit; il ne fut pas longtemps avec elle, et y avoit force monde;
-salua et prit congé en même temps.</p>
-
-<p>«Son Éminence verra par le mémoire écrit et signé de la main
-dudit sieur de Ville, ce qu'il a dit à ladite dame, qui supplie son
-Éminence l'assurer par lettres que le contenu audit mémoire n'est
-point, ou quoi que ce soit, qu'elle est contente et satisfaite d'elle jusques
-à présent au moyen des protestations qu'elle lui fait de n'avoir
-à l'avenir autre soin que de ses intérêts, et si bien vivre avec elle
-qu'elle lui donnera tout sujet de contentement, et qu'estant de cette
-façon assurée il n'y a obstacle qu'elle ne surmonte; ou s'il ne lui veut
-faire cet honneur et lui écrire de la sorte, de l'en assurer par personnes
-de sa part avec lettres et créances.</p>
-
-<p>«Lange, à qui je n'avois jamais parlé, m'a dit au logis de monseigneur
-de Chavigny, m'y voyant pour les affaires de ma dite dame, qu'il
-avoit conduit M. de Ville et qu'il lui avoit dit qu'en partant on lui avoit
-dit et assuré que M<sup>me</sup> de Chevreuse seroit plustôt en France que lui
-de retour. Il me fit force autres discours qui ne tendoient, non plus
-que celui-ci, à ce que dit M. de Ville, mais au contraire.</p>
-
-<p>«Enfin, ma dite dame demande à Monseigneur, que puisque l'honneur
-de ses bonnes graces est le seul fondement de son retour, qu'il
-plaise à son Éminence de lui vouloir écrire comme elle lui a autres
-fois fait l'honneur de le faire dans les soins qu'il prenoit de ses intérêts,
-se persuadant qu'elle le peut espérer, se souvenant du temps
-passé et des biens et honneurs qu'elle a reçus de Son Éminence, afin
-qu'elle puisse entrer en France avec repos.</p>
-
-<p>«Au fond, ce qui la presse continuellement et lui revient en l'esprit
-à toutes heures, c'est l'affaire de M. de Lorraine, quoique je l'aie
-assurée que l'on n'en parlera plus, ainsi qu'elle lui fut proposée à
-Tours par MM. d'Auxerre et Du Dorat, et dont son Éminence a continué
-à l'excuser jusques à sa dernière dénégation, la bonté de son
-Éminence lui accordant sa maison de Dampierre, et que l'on ne parlerait
-plus de l'affaire de M. de Lorraine. Elle craint donc qu'estant de
-retour l'on ne lui en parle encore, non par accusation mais par conférence,
-ou que ses malheurs ordinaires lui suggèrent qu'on lui fasse
-quelques autres demandes où elle ne pourra satisfaire, et ainsi qu'elle
-soit privée de l'honneur des bonnes graces de son Éminence.</p>
-
-<p>«Par ainsi elle le supplie très humblement, qu'attendu la confession
-qu'elle fit à messieurs d'Auxerre et Du Dorat des autres articles
-dont elle fut questionnée, il plaise à son Éminence que vu cette confession
-volontaire des unes et dénégation de l'autre qu'elle en a fait,
-il lui mande qu'il croit que l'avis qu'il en avoit eu n'est pas véritable,
-et ainsi que c'est une affaire morte et qu'il n'y pense plus.</p>
-
-<p>«Il est vrai, et ma dite dame me l'a avoué, que ledit sieur de Ville,
-<span class="pagenum"><a id="Page_464"> 464</a></span>
-de la part de son maître, a fait tout son pouvoir pour lui faire rompre
-son traité, et pour qu'elle ne s'en retourne, l'assurant que M. de Lorraine
-la viendroit voir cet hiver en ce pays; mais, Dieu aidant, son
-Éminence y remédiera. Je sçais aussi que c'est ce qu'il n'a pu obtenir
-et qu'il lui en a fait reproche par une lettre qu'il lui écrit en s'embarquant.</p>
-
-<p>«Elle m'a juré et protesté encore hier au soir, lui parlant des défiances
-que j'ai d'elle, qu'elle n'a autre désir que son retour, mais
-toujours qu'elle le veut et désire avec une entière assurance de l'honneur
-des bonnes graces de son Éminence, soit par lettre positive, ou
-une de créance par un homme de sa part.</p>
-
-<p>«Elle se persuade et croit si fort estre bien auprès de son Éminence,
-qu'elle croit qu'elle ne lui doit rien refuser de ce qui est
-dépendant de son bien, contentement et repos, puisqu'ainsi est qu'il
-lui pardonne tout le passé, disant qu'il lui a souvent promis d'effectuer
-tellement son bien jusqu'à en vouloir prendre un soin particulier.</p>
-
-<p>«Elle m'a encore commandé de faire entendre à son Éminence que
-si elle lui parle d'une dernière abolition, ce n'est pas qu'elle craigne
-le passé ni le présent, mais l'avenir; parce que son abolition, dont
-j'envoie copie, porte positivement qu'elle est quitte généralement de
-tout ce qu'elle a fait depuis sa sortie de France et en conséquence
-d'icelle. Elle désireroit, lorsqu'il plaira à Monseigneur, en avoir une
-générale aussi qui parle de toutes fautes qu'elle auroit faites tant devant
-sa dite sortie que depuis, soit en la forme et façon du mémoire
-que j'envoie ou autre façon que son Éminence jugera pour son mieux,
-s'y rapportant absolument. Mais si cette grande généralité de devant
-heurte en quelque façon son Éminence, j'ai pensé à ajouter en ce
-mémoire qu'elle eut agréable qu'elle fut au moins depuis son absence
-dernière de la cour, et depuis sa sortie de Tours. Elle dit qu'elle a un
-malheur qu'elle ne date jamais ses lettres, si bien que si elle avoit
-fait quelque chose et que ses ennemis et malheurs lui fussent encore
-contraires, ses lettres seroient prises pour estre du temps que l'on
-voudroit. Ce n'est pas pour le présent qu'elle craint cette supercherie,
-mais pour l'avenir. Elle dit que son Éminence lui a dit autres
-fois qu'elle vouloit en lui faisant plaisir la mettre entièrement à couvert,
-et qu'il n'y eut rien à redire. Elle proteste et promet que, cet
-homme de retour avec l'effet des supplications qu'elle fait à son Éminence,
-elle partira aussitôt.</p>
-
-<p>«Il semble qu'elle s'est portée plus facilement à ce long séjour ici
-depuis la résolution qu'elle avoit prise d'en partir le 14 juin dernier, à
-cause de l'absence de son Éminence de Paris; mais elle désire à présent
-passionnément pouvoir arriver à Dampierre quelques jours avant
-l'arrivée et retour de son Éminence.&mdash;A Londres, ce 9 aoust 1639.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="pagenum"><a id="Page_465"> 465</a></span>
-30 AOUST. LE CARDINAL DE RICHELIEU A M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE<a id="FNanchor_425" href="#Footnote_425" class="fnanchor">&nbsp;[425]</a>.</p>
-
-<p>«Madame, le Roy a trouvé fort étrange qu'ayant reçu votre abolition
-il y a plus de trois mois telle qu'on la désiroit pour vous en ce
-temps et dont il vous a plu me remercier vous-même, vous ayez fait
-difficulté de vous en servir comme vous disiez le vouloir faire. Je vous
-avoue que je n'ai sçu jusques à présent attribuer le délai que vous
-avez pris à autre chose qu'à un dessein formé de ne revenir pas en
-France. L'esprit que Dieu vous a donné m'a empêché de croire que
-les faux avis que l'on vous a pu donner, aient esté capables de produire
-cet effet si préjudiciable à votre propre bien, vous croyant trop
-judicieuse pour ne connoistre pas que sa Majesté ne voudroit pour
-rien du monde vous donner une abolition pour une chose dont elle
-voulût par après vous rechercher en France. N'estant pas à Paris, elle
-n'a pu vous en envoyer une nouvelle, et quand elle y auroit esté, elle
-n'auroit pas jugé à propos de le faire, vu que celle que vous avez, qui
-a déjà été plusieurs fois changée à votre gré, ne peut estre plus
-grande et plus expresse.</p>
-
-<p>«Cependant, parce que le sieur de Ville vous a voulu persuader
-qu'on vous vouloit rechercher sur le fait de M. de Lorraine, je ne
-crains point de vous déclarer que l'intention du Roy n'a jamais esté
-et n'est point telle, et que vous jouirez de votre abolition selon son
-plein et entier effet, sans qu'il soit plus parlé de négociations faites
-avec M. de Lorraine. Reste donc à vous, Madame, de faire ce que
-vous estimerez plus à propos pour votre avantage, que je souhaiterai
-toujours autant que vous même, comme estant véritablement,
-etc.»</p>
-
-<p class="subh">LONDRES, 16 SEPTEMBRE 1639. M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE AU CARDINAL<a id="FNanchor_426" href="#Footnote_426" class="fnanchor">&nbsp;[426]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, il est vrai que je vous ai remercié comme je fais encore
-des obligations que je vous ai des soins que vous avez pris de m'obliger
-auprès du Roy pour m'en faire obtenir les graces que j'en ai
-reçues et tiens de vous, lesquelles je vous jure ne vous avoir jamais
-demandées qu'avec un dessein ferme de m'en servir; mais, Monsieur,
-les rencontres qui se sont faites du depuis et que j'attribue à mon
-malheur, m'ont fait faire la dernière dépêche que je vous ai faite, afin
-de les vous faire sçavoir pour chercher les remèdes que la foiblesse
-de mon esprit ne pouvoit trouver sans votre aide. A ceci, Monsieur, je
-vous avoue que vous avez beaucoup remédié par la lettre que vous
-m'avez fait l'honneur de m'écrire, dont je n'ai point de remercîments
-<span class="pagenum"><a id="Page_466"> 466</a></span>
-capables pour en exprimer mes ressentiments. Mais, Monsieur, il faut
-que je vous confesse aussi que les appréhensions où l'on m'a mise ont
-esté telles que mon esprit n'a pas été capable de les surmonter tout
-d'un coup en m'en retournant présentement en France, où je vous proteste
-que je n'ai jamais eu ni n'ai encore autre dessein que de m'y voir
-dans l'honneur de votre bienveillance. Seulement il faut, s'il vous
-plaist, que vous pardonniez à ma foiblesse qui a besoin de quelque
-temps pour remettre mon esprit si étonné par tant de diverses rencontres.
-C'est ce que je vous supplie de ne point trouver mauvais que
-je fasse, en vous assurant que je crois mon bien si attaché à mon
-retour en France que je me hâterai tant que je pourrai pour me
-délivrer des inquiétudes qui travaillant mon esprit m'empêchent de
-m'en aller présentement. A quoi, Monsieur, j'avoue que la considération
-de votre éloignement du lieu ordonné pour ma demeure m'est
-encore un grand obstacle. J'espère qu'elle ne sera pas longue, et que,
-votre bonté n'ayant autre vue en cette occasion que celle de mon
-repos, vous trouverez bon de me donner le temps que je vous demande
-pour m'y mettre, lequel je rendrai le plus court que je pourrai,
-puisque je vous assure encore une fois que je ne le sçaurois
-trouver parfait qu'en vous pouvant assurer de vive voix que je suis,
-Monsieur, etc., <span class="smallc">Marie de Rohan</span>.&mdash;Londres, ce 16 septembre.»</p>
-
-<p class="subh">PARIS, 12 SEPTEMBRE 1839. DU DORAT AU CARDINAL<a id="FNanchor_427" href="#Footnote_427" class="fnanchor">&nbsp;[427]</a>.</p>
-
-<p>«Monseigneur, j'ai jugé qu'il estoit à propos de donner avis à votre
-Éminence que j'ai de vendredi dernier fait tenir la lettre qu'il lui a
-plu écrire à madame de Chevreuse, à laquelle j'ai fait aussi une bien
-longue lettre pleine de raisons qui la doivent porter à ce qui est du
-devoir d'une dame d'honneur<a id="FNanchor_428" href="#Footnote_428" class="fnanchor">&nbsp;[428]</a>. Mais parce que je crains que dans le
-sentiment où elle est à présent, elle ne sera peut-estre pas satisfaite
-ni de mes vérités ni de mes respects, j'en ai retenu copie pour faire
-voir que mon intention a bien toujours esté de la servir, mais non
-pas de l'offenser. Mais comme je pensois fermer ma lettre un homme
-de condition m'est venu dire une nouvelle que votre Éminence ne
-doit pas ignorer, qui est que le mariage d'Espagne et d'Angleterre est
-conclu, et par la négociation de madame de Chevreuse. Je l'ai bien
-pressé de m'en dire davantage, mais il m'a juré n'en sçavoir que le
-bruit commun. J'ai ajouté cette nouvelle à ma lettre et lui ai mandé
-qu'elle pouvoit s'assurer que si la chose estoit, quoiqu'elle semblât
-bien cachée, ou votre Éminence la sçavoit ou la sçauroit dans peu de
-jours; que c'estoit un péché qui ne se remettoit ni en ce monde ici
-<span class="pagenum"><a id="Page_467"> 467</a></span>
-ni en l'autre, et que qui auroit commis ce crime feroit bien de mourir
-hors son pays et ne mériteroit pas de la terre pour l'y couvrir, qu'il
-ne falloit néantmoins jamais désespérer tant que votre Éminence
-seroit dans cette bonne volonté dont elle a si souvent reconnu les
-effets. Et quoique cette nouvelle m'ait à l'abord surpris, je ne l'ai
-pourtant pas jugée impossible, quand j'ai bien songé à la soudaine
-fuitte de Cousières, et sans sujet ni aucune apparence de crainte. Je
-ne sçais pas si quelqu'un affectionné à l'Espagne ou à l'Angleterre
-l'auroit voulu honorer de cette pénible et périlleuse commission, mais
-il faudroit estre plus fin et moins innocent que moi pour deviner. Cependant,
-Monseigneur, je crois qu'il faudra que cette dame s'explique
-dans le 21 de ce mois, car je mande vertement à monsieur de Boispille
-qu'il ne faut plus parler de retardement, et que s'il pense envoyer
-ci-après des lettres, je ne les ouvrirai point, car pour elle trois ordinaires
-se sont passés sans qu'elle m'ait écrit. Il y a quelques jours,
-Monseigneur, que j'avois prié monsieur Cheré de communiquer à
-votre Éminence un petit dialogue entre la Reyne et monsieur de Chevreuse
-lorsqu'il fut à Saint-Germain conduire Monsieur le vice-légat
-pour son congé. La Reyne demanda au mari des nouvelles de sa
-femme. Il lui répondit sans songer qu'elle en sçavoit beaucoup plus
-que lui, et lui dit d'un ton assez aigre qu'il se plaignoit bien fort de
-sa Majesté de ce que seule elle empêchoit le retour de sa femme. La
-Reyne, qui est toute bonne, fut surprise, et lui dit qu'il avoit grand
-tort, qu'elle aimoit bien fort sa femme, qu'elle souhaiteroit bien de
-la voir, mais qu'elle ne lui conseilleroit jamais de revenir. Et ayant
-fait une pose, elle lui demanda si c'estoit Du Dorat qui lui avoit dit
-cette nouvelle; il jura, et ne se parjura point, que je ne lui en avois
-jamais parlé; car il est très véritable qu'il y a quinze mois que je n'ai
-pas eu l'honneur de voir la Reyne, et m'en estimant indigne j'en ai
-évité les occasions, jusques là que je n'ai jamais vu monseigneur le
-Dauphin, et n'ai osé prononcer l'auguste nom de la Reyne qu'en demandant
-à Dieu la conservation de sa personne; et il faudroit estre bien
-abandonné de Dieu que d'avoir autre parole ni autre sentiment. Monsieur
-de Chevreuse m'a fait l'honneur de me redire ceci aux mêmes
-termes qu'il plaira à votre Éminence le lire, et le bon homme entreprend
-d'écrire à votre Éminence pour une affaire qui lui importe de
-la vie; car monsieur Prou, à qui il doit et qui fournit sa maison, le
-veut prendre par famine. Il a ouï dire que votre Éminence a fait beaucoup
-de bien à Madame sa femme, et que les jurisconsultes disent
-que l'homme et la femme sont <i>eadem persona</i>; c'est pourquoi il en
-espère aussi; mais les philosophes disent que <i>nullum idem simile</i>,
-et que qui a de l'argent le garde. J'espère, Monsieur, que votre Éminence
-me pardonnera d'oser tant écrire, puisque je suis, Monseigneur,
-votre, etc.,<br />
-<span class="signature smallc">Du Dorat.&mdash;</span>Paris, ce 12 septembre.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="pagenum"><a id="Page_468"> 468</a></span>
-PARIS, 23 SEPTEMBRE 1639. DU DORAT AU CARDINAL RICHELIEU<a id="FNanchor_429" href="#Footnote_429" class="fnanchor">&nbsp;[429]</a>.</p>
-
-<p>«Monseigneur, je supplie très humblement votre Éminence par sa
-bonté ordinaire me pardonner cette importunité qui sera, à mon avis,
-la dernière pour ce qui regarde les malheurs et fautes de M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-de laquelle je désespère le retour après tant de fuittes et de
-remises. Il est bien vrai que si je pouvois ajouter foi aux relations du
-sieur de Boispille, qui arriva ici le 20 de ce mois, il me resteroit
-encore quelque petit rayon d'espérance. Il est bien vrai qu'il a de
-bonnes intentions, mais il se laisse aisément piper au chant des Sirenes.
-Ses raisons, ou plutôt ses conjectures, sont, qu'il a l'argent
-que votre Éminence lui a fait délivrer avant que partir, que M<sup>me</sup> de
-Chevreuse ne lui a point du tout demandé; seulement lui a esté
-ordonné de le garder quand elle voudra partir pour revenir en France,
-ce qu'elle ne veut faire que le Roy et votre Éminence ne soyent ici,
-parce qu'estant à Dampierre et si proche de Saint-Germain elle a
-assez d'ennemis qui pourroient rapporter qu'elle verroit toutes les
-nuits la Reyne, comme elle faisoit souvent, il y a huit ou neuf ans.
-Elle a encore une autre raison qui me semble bien ridicule, qu'elle
-demande du loisir pour reposer son esprit après tant de frayeurs qu'elle
-dit qu'on lui a faites; elle croit, à mon avis, que les esprits doivent
-faire diète comme les corps; mais c'est un régime que le sien ne doit
-pas pratiquer, car il se pourroit bientôt évaporer. Le dit sieur de Boispille
-à toutes ces apparences de son retour ajoute un serment qu'elle
-lui a fait de revenir, qui est si exécrable que je ne l'ose écrire. Je
-crois qu'estant en Espagne elle l'a tiré de quelque formalité des anciens
-Grenadins; et à tout cela le bourgeois de Londres et de Paris ajoute
-que la Reyne ne veut pas qu'elle revienne devant qu'elle ait parlé à
-votre Éminence, et disent-ils qu'elle n'est fort bien avec vous qu'afin
-de faire part à M<sup>me</sup> de Chevreuse de votre amitié. Votre Éminence me
-pardonnera, s'il lui plaît, cette liberté de lui écrire ce qu'on dit ici.
-J'avois écrit à M<sup>me</sup> de Chevreuse qu'on l'accusoit d'avoir sollicité
-l'alliance d'Espagne et d'Angleterre, mais le sieur de Boispille m'a
-assuré de sa part que là il ne se parle point du tout de cette alliance,
-et il m'assure que l'ambassadeur ou agent d'Espagne n'est pas fort
-bien dans l'esprit du Roy de la Grande-Bretagne, qui ne l'a point vu
-du tout depuis son retour d'Écosse, et que même il est mal satisfait
-des Espagnols qui ont fait quelque déplaisir au sieur Gerbier à
-Bruxelles; et de plus il ajoute qu'il y a trois mois que la Reyne mère
-n'a reçu d'argent. Hier, un homme natif d'Orléans, nommé Bernard,
-que j'ai autrefois présenté au feu père Joseph, me vint trouver et me
-dit qu'il y a long temps qu'il a intention de rendre un bon service au
-<span class="pagenum"><a id="Page_469"> 469</a></span>
-Roy, qui est que si on lui veut donner ce qu'il faut il baillera une
-rude atteinte au fort de Mardic, près de Dunquerque. Je lui voulus
-doucement demander les moyens, mais il me dit que c'estoit un
-secret à dire au maître. C'est un homme qui a séjourné longtemps à
-Bruxelles, et qui n'en est de retour que depuis dix-huit mois. Il m'a
-dit que quelque esloignée que fût votre Éminence, s'il avoit de quoi
-il y pourroit bien aller, et m'a conclu que son entreprise est une pièce
-d'hiver, ou pour le plus tard du mois de mars; c'est tout ce que j'ai
-pu tirer. Je vous supplie très humblement trouver bon, Monseigneur,
-que je vous aie écrit tout ce que dessus, et de me faire
-l'honneur de croire qu'il n'y a personne au monde qui ait plus de
-passion que moi à tout ce qui regarde votre service, comme y estant
-bien obligé, et voulant vivre et mourir dans la qualité de, Monseigneur,
-votre, etc.,<br />
-<span class="signature smallc">Du Dorat</span>.&mdash;Paris, ce 23 septembre 1639.»</p>
-
-<p class="subh">16 NOVEMBRE. M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE A M. DE CHEVREUSE<a id="FNanchor_430" href="#Footnote_430" class="fnanchor">&nbsp;[430]</a>.</p>
-
-<p>«J'ai vu par vos lettres et entendu par Renaut les sentiments où
-vous estes pour mon retour, et le désir que vous avez de sçavoir quels
-sont aussi les miens. A quoi bien véritablement je vous respondrai
-que j'ose dire qu'ils sont encore plus grands que les votres de me
-voir en France en estat de remédier à nos affaires et de vivre doucement
-avec vous et mes enfants. Mais je connois tant de péril dans la
-résolution d'aller là, comme je sçais les choses, que je ne la puis
-prendre encore, sachant que je n'y puis servir à votre avantage ni au
-leur si j'y suis dans la peine. Ainsi il me la faut doublement éviter
-pour le pouvoir un jour faire, et cependant chercher avec patience
-quelque bon chemin qui enfin me mène là, avec le repos d'esprit que
-je ne puis encore trouver. C'est ce que je vous jure que je demande
-tous les jours à Dieu, et que je m'étudie à trouver tant que je puis,
-n'ayant autre dessein au monde que celui-là et le ciel. J'estois dans
-la même pensée quand Boispille partit, et, croyez moi, j'ai encore
-appris des particularités très importantes depuis, et dont je suis absolument
-innocente, ainsi que peut-estre même on connoist à cette
-heure, et toutes fois dont toutes les apparences montrent qu'on me
-vouloit accuser. Je ne puis pas m'expliquer plus clairement sur cela,
-mais je vous proteste bien qu'aussitôt que je connoistrai, selon les
-lumières que Dieu me donne, m'en pouvoir retourner surement, je ne
-perdrai un quart d'heure sans faire ce qu'il faut pour haster mon
-partement d'ici. Et puisque c'est mon intérêt aussi bien que le votre,
-vous devez en cela vous en reposer sur la parole que je vous en donne,
-vivant cependant le plus doucement que vous pourrez, et espérer avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_470"> 470</a></span>
-moi que Dieu ne permettra pas que ce soit long-temps sans nous voir.
-Réglez votre maison le mieux que vous pourrez; ce sera toujours autant
-de fait quand je serai là, et la mienne le sera assez aussi pour n'y apporter
-point de désordre. C'est celle qui est absolument à vous, M.&mdash;16
-novembre.»</p>
-
-<p class="subh">16 NOVEMBRE. M<sup>me</sup> DE CHEVREUSE A M. DU DORAT<a id="FNanchor_431" href="#Footnote_431" class="fnanchor">&nbsp;[431]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, encore que vous me fassiez grand tort de m'accuser de
-tant d'injustice contre moi-même que je ne veux pas mon propre
-bien en ne désirant pas mon retour en France, je ne puis me fascher
-contre vous, d'autant que j'attribue ce soupçon à l'amitié que vous
-me portez, qui vous fait souhaiter mon repos que je sçais, aussi bien
-que vous, ne pouvoir trouver que là, et encore mieux que je ne le
-cherche point autre part. Puisque vous doutez encore de mes sentiments
-d'y aller, (je vous dis que) quand Boispille vous a dit que
-j'avois résolu de ne point perdre de temps pour cela, il vous a dit
-vrai, et le motif qui m'arrête est fondé sur des appréhensions si raisonnables
-de la continuation de la persécution de mon malheur ordinaire,
-dont j'ai encore depuis peu sujet de craindre de nouveaux
-effets, que je m'étonne comme on me peut accuser d'une telle extravagance
-comme de feindre des appréhensions imaginaires pour n'aller
-pas jouir des biens véritables, au lieu de me plaindre des peines
-où ma mauvaise fortune me réduit. Enfin je conclus que Dieu seul
-sçait quand il m'en tirera, et moi que j'y travaillerai après mon salut
-comme à ce qui m'importe le plus au monde, et que, comme il y va
-du tout, je n'oublierai rien dès que je verrai jour à trouver la fin de
-mes misères; c'est-à-dire à vous pouvoir dire de vive voix que je suis
-de tout mon c&oelig;ur à vous, <span class="smallc">M. de Rohan.»</span></p>
-
-<p class="space">«Je ne nie pas que je n'ai beaucoup d'obligation à M. le cardinal;
-mais il faut que je lui en aie encore davantage pour n'estre plus
-malheureuse.&mdash;16 novembre.»</p>
-
-<p class="subh">M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE A BOISPILLE<a id="FNanchor_432" href="#Footnote_432" class="fnanchor">&nbsp;[432]</a>.</p>
-
-<p>«Boispille, il est vrai que vous m'avez laissée dans un très véritable
-désir de retourner en France, et je proteste que j'y suis toujours;
-mais j'ai eu encore depuis votre partement tant de nouvelles connoissances
-de la continuation de mon malheur dans les soupçons qu'il
-donne de moi, qu'il m'est impossible de me résoudre d'aller m'exposer
-à tout ce qu'il peut produire contre moi. C'est ce qui m'arrête
-encore de suivre le dessein que j'avois d'écrire et envoyer selon que
-je vous avois parlé, et me fait attendre quelque temps qui me donne
-<span class="pagenum"><a id="Page_471"> 471</a></span>
-la lumière que je n'ai pas de pouvoir avec sûreté travailler à me procurer
-le repos de me voir chez moi, qui ne sçauroit estre tel jusques
-à ce que j'y puisse aller hors des inquiétudes que j'ai présentement
-sujet d'avoir. Croyez que je suis si partiale pour mon retour que je
-passe pardessus beaucoup de choses, mais il y en a qui m'arrêtent avec
-tant de raison qu'il faut nécessairement que je demeure encore où je
-suis. Je l'écris à monsieur mon mari, et l'assure que toute mon étude
-est le moyen de me procurer un retour exempt des maux que j'appréhende.
-A quoi j'espère qu'après tout Dieu me fera la grace de
-parvenir, peut-estre plus tôt qu'il me semble. Je sens et sens trop les
-incommodités qu'il y a dans cet éloignement pour ne le pas faire
-finir aussitôt que j'y verrai jour. En attendant il faut plutôt souffrir
-que de périr; et comme j'ai le principal intérêt j'aurai le principal
-soin de me retirer le plus tôt qu'il se pourra de l'état où je suis, ne
-le pouvant faire sans me mettre en un pire, où n'estant pas bonne
-pour moi-même je ne le serois pour personne. C'est tout ce que je
-vous puis dire pour cette heure, et que je serai toute ma vie votre
-très affectionnée amie,<br />
-<span class="signature smallc">Marie de Rohan.»</span></p>
-
-<p class="subh">III.&mdash;<i>Déclaration du Roy, vérifiée en Parlement
-le 21 avril 1643.</i></p>
-
-<p>«Louis, par la grace Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous
-présents et à venir, salut. Depuis nostre avénement à la couronne,
-Dieu nous a départi si visiblement sa protection que nous ne pouvons
-sans admiration considérer toutes les actions passées dans le cours de
-notre règne, qui sont autant d'effets merveilleux de sa bonté. Dès son
-entrée, la foiblesse de notre âge donna sujet à quelques mauvais esprits
-d'en troubler le repos et la tranquillité; mais cette main divine soutint
-avec tant de force notre innocence et la justice de notre cause que
-l'on vit en mesme temps la naissance et la fin de ces pernicieux desseins,
-avec tant d'avantage pour nous qu'ils ne servirent qu'à affermir
-notre puissance. Depuis, la faction de l'hérésie s'eslevant pour former
-un parti dans l'Estat qui sembloit partager nostre authorité, il s'est
-servi de nous pour en abattre la puissance; et nous rendant l'instrument
-de sa gloire, il a permis que nous ayons remis l'exercice de la religion
-et relevé ses autels en tous les lieux où la violence de l'hérésie en
-avoit effacé les marques. Lorsque nous avons entrepris la protection
-de nos alliés, il a donné des jours si heureux à nos armes qu'à la vue
-de toute l'Europe, contre l'espérance de tout le monde, nous les avons
-rétablis en la possession de leurs États. Si les plus grandes forces des
-ennemis communs de cette couronne se sont ralliés contre nous, il
-a confondu leurs ambitieux desseins. Enfin, pour faire paroistre davantage
-sa bonté envers nous, il a donné bénédiction à notre mariage
-<span class="pagenum"><a id="Page_472"> 472</a></span>
-par la naissance de deux enfants lorsque nous l'espérions le moins.
-Mais si d'un costé Dieu nous a rendu le plus grand et le plus glorieux
-prince de l'Europe, il nous a fait aussi connoîstre que les plus grands
-Roys ne sont pas exempts de la condition commune des autres hommes;
-il a permis, au milieu de toutes ces prospérités, que nous ayons ressenti
-des effets de la foiblesse de la nature; et, bien que les infirmités
-que nous avons eues et qui nous continuent encore, ne nous donnent
-pas sujet de croire que le mal soit sans remède, et qu'au contraire
-nous ayons par toutes les apparences l'assurance de recouvrer une personne
-entière, néantmoins comme les événements des maladies sont
-incertains, et que souvent les jugements de ceux qui ont le plus d'expérience
-sont peu asseurés, nous avons estimé estre obligé de penser
-à tout ce qui seroit nécessaire pour conserver le repos et la tranquillité
-de nostre Estat, en cas que nous vinssions à lui manquer. Nous
-croyons que comme Dieu s'est servi de nous pour faire tant de graces
-à cette monarchie qu'il désire encore cette dernière action de prudence
-qui donnera la perfection à toutes les autres, si nous apportons
-un si bon ordre pour le gouvernement et administration de nostre
-couronne que Dieu nous appellant à lui rien n'en puisse affoiblir la
-grandeur, et que dans le bas âge de nostre successeur le gouvernement
-soit soutenu avec la force et la vigueur si nécessaires pour maintenir
-l'authorité royale; nous croyons que c'est le seul moyen de faire
-perdre à nos ennemis toutes les espérances de prendre avantage de
-notre perte: et nous ne pouvons leur opposer une plus grande force
-pour les obliger à un traité de paix que de faire un si bon establissement
-dès nostre vivant qu'il rallie et reunisse toute la maison royale
-pour conspirer avec un mesme esprit à maintenir l'estat présent de
-nostre couronne. La France a bien fait voir qu'estant unie elle
-est invincible, et que de son union dépend sa grandeur, comme sa
-ruine de sa division. Aussi les mauvais François seront retenus de former
-aucune entreprise, jugeant bien qu'elles ne réussiront qu'à leur
-confusion, lorsqu'ils verront l'authorité royale appuyée sur de si
-fermes fondements qu'elle ne pourra estre esbranlée. Enfin nous affermirons
-l'union avec nos alliés, qui est une des principales forces de
-la France, quand ils sçauront qu'elle sera conduite par les mesmes
-maximes qui en ont jusques ici si heureusement et si glorieusement
-maintenu la grandeur. Nos actions passées font assez juger de l'amour
-que nous avons eu pour la conservation de nos peuples et de leur
-acquérir par nos travaux une félicité accomplie. Mais la résolution
-que nous prenons de porter nos pensées à l'avenir, avec l'image de
-nostre fin et de nostre perte, est bien une marque plus assurée de
-nostre tendre affection envers eux, puisque l'exécution de nos dernières
-volontés produira ses effets en un temps où nous ne serons
-plus, et que nous n'aurons autre part en la félicité du règne qui viendra
-<span class="pagenum"><a id="Page_473"> 473</a></span>
-que la satisfaction et le contentement que nous recevrons par
-avance de penser au bonheur de nostre Estat. Or, pour exécuter nostre
-dessein, nous avons pensé que nous ne pouvions prendre une voie
-plus assurée que celle qu'ont tenue en pareilles occasions les Rois nos
-prédécesseurs. Ces sages princes ont jugé avec grand'raison que
-la régence du royaume, l'instruction et éducation des Rois mineurs,
-ne pouvoit estre déposée plus avantageusement qu'en la personne des
-mères des Rois, qui sont sans doute plus intéressées à la conservation
-de leurs personnes et de leur couronne qu'aucun autre qui y
-pourroit estre appelé.</p>
-
-<p class="space">«A ces causes, de notre certaine science, pleine puissance et authorité
-royale, nous avons ordonné et ordonnons, voulons et nous
-plaist qu'advenant notre déceds avant que notre fils aîné le Dauphin
-soit entré en la quatorzième année de son âge, ou en cas que notre dit
-fils le Dauphin décedast avant la majorité de notre second fils le duc
-d'Anjou, nostre très chère et très amée épouse et compagne, la Reyne,
-mère de nos dits enfants, soit régente en France, qu'elle ait l'éducation
-et l'instruction de nos dits enfants, avec l'administration et gouvernement
-du Royaume, tant et si longuement que durera la minorité
-de celui qui sera Roy, avec l'advis du conseil et en la forme que nous
-ordonnerons ci après; et en cas que ladite dame régente se trouvant
-après notre déceds et pendant sa régence en telle indisposition qu'elle
-eust sujet d'appréhender de finir ses jours avant la majorité de nos
-enfants, nous voulons et ordonnons qu'elle pourvoye, avec l'advis du
-conseil que nous ordonnerons ci-après, à la régence, gouvernement et
-administration de nos enfants et du Royaume, déclarant dès à présent
-que nous confirmons la disposition qui en sera ainsi par elle
-faite, comme si elle avoit esté ordonnée par nous.</p>
-
-<p class="space">«Et pour témoigner à notre très cher frère le duc d'Orléans que
-rien n'a esté capable de diminuer l'affection que nous avons toujours
-eue pour lui, nous voulons et ordonnons qu'après notre déceds il soit
-lieutenant général du Roy mineur en toutes les provinces du Royaume,
-pour exercer pendant la minorité ladite charge sous l'authorité de
-ladite dame Reyne régente et du conseil que nous ordonnerons ci-après,
-et ce nonobstant la déclaration registrée en notre cour de Parlement
-qui le prive de toute administration de nostre Estat, à laquelle
-nous avons dérogé et dérogeons par ces présentes pour ce regard.
-Nous nous promettons de son bon naturel qu'il honorera nos volontés
-par une obeissance entière, et qu'il servira l'Estat et nos enfants
-avec la fidélité et l'affection à laquelle sa naissance et les grâces qu'il
-a reçues de nous l'obligent, déclarant qu'en cas qu'il vînt à contrevenir
-en quelque façon que ce soit à l'establissement que nous faisons
-par la présente déclaration, nous voulons qu'il demeure privé de la
-<span class="pagenum"><a id="Page_474"> 474</a></span>
-charge de lieutenant général, défendant très expressément en ce cas
-à tous nos sujets de le recognoistre et de lui obeir en cette qualité.</p>
-
-<p>«Nous avons tout sujet d'espérer de la vertu, de la piété et de la
-sage conduite de notre très chère et bien amée épouse et compagne,
-la Reyne, mère de nos enfants, que son administration sera heureuse
-et advantageuse à l'Estat. Mais comme la charge de régente est de si
-grand poids, sur laquelle repose le salut et la conservation entière du
-Royaume, et qu'il est impossible qu'elle puisse avoir la connoissance
-parfaite et si nécessaire pour la resolution de si grandes et si difficiles
-affaires, qui ne s'acquiert que par une longue expérience, nous avons
-jugé à propos d'establir un conseil près d'elle pour la régence, par
-les advis duquel et sous son authorité les grandes et importantes
-affaires de l'Estat soient résolues suivant la pluralité des voix. Et pour
-dignement composer le corps de ce conseil, nous avons estimé que
-nous ne pouvions faire un meilleur choix pour estre ministres de
-l'Estat que de nos très chers et très amés cousins le prince de Condé
-et le cardinal de Mazarin, et de notre très cher et féal le sieur Seguier,
-chancelier de France, garde des sceaux et commandeur de nos
-ordres, et de nos très chers et bien amés Bouthillier, surintendant
-de nos finances, et de Chavigny, secrétaire d'Estat et de nos commandements;
-voulons et ordonnons que notre très cher frère le duc
-d'Orléans, et en son absence nos très chers et amés cousins le prince
-de Condé et le cardinal de Mazarin soient chefs dudit conseil, selon
-l'ordre qu'ils sont ici nommés, sous l'authorité de ladite dame Reyne
-régente. Et comme nous croyons ne pouvoir faire un meilleur choix,
-nous défendons très expressement d'apporter aucun changement audit
-conseil en l'augmentant ou diminuant, pour quelque cause ou occasion
-que ce soit, entendant néantmoins que vacation advenant d'une
-des places dudit conseil par mort ou forfaiture, il y soit pourveu de
-telles personnes que ladite dame Régente jugera dignes, par l'advis
-dudit conseil et à la pluralité des voix, de remplir cette place, déclarant
-que notre volonté est que toutes les affaires de la paix et de la
-guerre et autres importantes à l'Estat, même celles qui regarderont
-la disposition de nos deniers, soient délibérées audit conseil par la
-pluralité des voix; comme aussi qu'il soit pourvu cas échéant aux
-charges de la couronne, surintendant des finances, premier président
-et procureur général en notre cour du parlement de Paris, charges de
-secrétaire d'Estat, charges de la guerre, gouvernements des places
-frontières, par ladite dame Régente avec l'advis dudit conseil sans
-lequel elle ne pourra disposer d'aucune desdites charges; et quant
-aux autres charges, elle en disposera avec la participation dudit conseil.
-Et pour les archeveschés, eveschés et abbayes estant en notre
-nomination, comme nous avons eu jusques à présent un soin particulier
-qu'ils soient conférés à des personnes de mérite et de piété singulière
-<span class="pagenum"><a id="Page_475"> 475</a></span>
-et qui ayent esté pendant trois ans en l'ordre de prestrise,
-nous croyons, après avoir reçu tant de grâces de la bonté divine, estre
-obligé de faire en sorte que le même ordre soit observé pour cet effect;
-nous désirons que ladite dame Régente, mère de nos enfants, suive aux
-choix qu'elle fera pour remplir les dignités ecclésiastiques l'exemple
-que nous lui en avons donné, et qu'elle les confère avec l'advis de
-notre cousin le cardinal de Mazarin auquel nous avons fait cognoistre
-l'affection que nous avons que Dieu soit honoré en ces choix; et comme
-il est obligé, par la grande dignité qu'il a dans l'Église, d'en procurer
-l'honneur, qui ne sçauroit estre plus élevé qu'en y mettant des
-personnes de piété exemplaire, nous nous assurons qu'il donnera de
-très fidèles conseils conformes à nos intentions. Il nous a rendu tant
-de preuves de sa fidélité et de son intelligence au maniement de nos
-plus grandes et plus importantes affaires, tant dedans que dehors notre
-royaume, que nous avons cru ne pouvoir confier après nous l'exécution
-de cet ordre à personne qui s'en acquittast plus dignement que lui.</p>
-
-<p>Et d'autant que pour des grandes raisons, importantes au bien de
-notre service, nous avons été obligé de priver le sieur de Châteauneuf
-de la charge de garde des sceaux de France, et de le faire conduire au
-château d'Angoulesme où il a demeuré jusques à présent par nos
-ordres, nous voulons et entendons que ledit sieur de Châteauneuf
-demeure au mesme estat qu'il est de présent audit château d'Angoulesme
-jusques après la paix conclue et exécutée, à la charge néantmoins
-qu'il ne pourra lors estre mis en liberté que par l'ordre de
-ladite dame Régente, avec l'advis dudit conseil qui ordonnera d'un
-lieu pour sa retraite dans le royaume ou hors du royaume ainsi qu'il
-sera jugé pour le mieux. Et comme notre dessein est de prévoir tous
-les sujets qui pourroient en quelque sorte troubler le bon establissement
-que nous faisons pour conserver le repos et la tranquillité
-de notre Estat, la cognoissance que nous avons de la mauvaise conduite
-de la dame duchesse de Chevreuse, et des artifices dont elle
-s'est servie jusques ici pour mettre la division dans notre royaume, les
-factions et les intelligences qu'elle entretient au dehors avec nos
-ennemis nous font juger à propos de lui défendre, comme nous lui
-défendons, l'entrée de notre Royaume pendant la guerre; voulons
-même qu'après la paix conclue et exécutée, elle ne puisse retourner
-dans notre Royaume que par les ordres de ladite dame Reyne régente,
-avec l'advis dudit conseil, à la charge néantmoins qu'elle ne pourra
-faire sa demeure ni estre en aucun lieu proche de la cour et de ladite
-dame Reyne. Et quant aux autres de nos sujets de quelque qualité et
-condition qu'ils soient que nous avons obligé de sortir du royaume
-par condamnation ou autrement, nous voulons que ladite dame Reyne
-régente ne prenne aucune résolution pour leur retour que par l'advis
-dudit conseil.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_476"> 476</a></span>
-«Voulons et ordonnons que notre très chère et très amée épouse et
-compagne la Reyne, mère de nos enfants, et notre très cher et amé
-frère le duc d'Orléans fassent le serment en notre présence et des
-princes de notre sang, et aux princes, ducs, pairs, maréchaux de
-France et officiers de notre couronne, de garder et observer le contenu
-en notre présente déclaration sans y contrevenir en quelque façon et
-manière que ce soit.</p>
-
-<p>«Si donnons en mandement à nos amés et féaux les gens tenant
-notre cour de parlement de Paris, que ces présentes ils ayent à faire
-lire, publier et registrer pour estre inviolablement gardées et observées
-sans qu'il y puisse être contrevenu en quelque sorte et manière
-que ce soit; car tel est notre plaisir. Et affin que ce soit chose ferme
-et stable à toujours, nous avons signé ces présentes de notre propre
-main et fait ensuite signer par notre chère et très amée épouse et
-compagne, et par notre très cher et amé frère le duc d'Orléans, et
-des trois secrétaires d'Estat et de nos commandements étant de présent
-près de nous, et fait mettre notre scel.</p>
-
-<p>«Donné à Saint Germain en Laye, au mois d'avril l'an de grâce
-mil six cent quarante trois, et de notre règne le trente troisième.</p>
-
-<p>«Ce que dessus est ma très expresse et dernière volonté que je
-veux être exécutée. Signé<br />
-<span class="signature smallc">Louis, Anne, Gaston.</span></p>
-
-<p>«A côté visa, et plus bas:<br />
-<span class="signature smallc">Phelipeaux, Bouthillier, et de Guenegaud.</span></p>
-
-<p>«Scellées du grand seau de cire verte, sur lacqs de soye rouge et
-verte. Et encore est écrit: lues, publiées, registrées, ouï et requerant
-et consentant le procureur général du Roy, pour être exécutées selon
-leur forme et teneur, à Paris, en Parlement, le vingt unième avril mil
-six cent quarante trois. Signé<br />
-<span class="signature smallc">Du Tillet.»</span></p>
-</div>
-
-<hr class="tb" />
-
-<div class="chapter">
-<h2 class="normal"><a id="NOTES_DES_CHAPITRES_V_VI_ET_VII"></a>NOTES DES CHAPITRES V, VI ET VII</h2>
-<p class="subh"><i>Divers passages des Carnets de Mazarin
-qui se rapportent à ces trois chapitres.</i></p>
-</div>
-
-<p>Le cardinal Mazarin avait l'habitude d'écrire de temps
-en temps sur un de ces petits cahiers, qu'on appelle ordinairement
-<i>agendas</i> ou <i>carnets</i>, ce qu'il devait faire, ou
-même ce qu'il se proposait de dire à diverses personnes,
-au conseil, surtout à la reine; et il mettait cet agenda,
-<span class="pagenum"><a id="Page_477"> 477</a></span>
-ce carnet dans la poche de sa simarre pour s'en servir au
-besoin. La plupart du temps, on n'y rencontre que des
-lignes fort obscures, où Mazarin seul aujourd'hui pourrait
-reconnaître sa pensée. Quelquefois il se développe davantage,
-et dans ces notes, jetées à la hâte sur le papier à
-mesure que les événements se succédaient, on découvre
-ses sentiments véritables, on a comme un tableau fidèle
-de ce qui se passait alors dans son esprit. Ce ne sont point
-des mémoires que l'on compose après coup pour justifier
-sa conduite, et où l'on arrange les faits sur le rôle et le
-personnage que l'on veut se donner auprès de la postérité.
-Ici, rien de pareil: tout est écrit sur place, sous l'impression
-du moment, sans aucun dessein préconçu. Ces notes
-n'étaient pas faites pour d'autres yeux que ceux de leur
-auteur; c'est une sorte d'entretien qu'il institue avec lui-même,
-un compte qu'il se rend de ses actions et même de
-ses intentions; par où l'on peut se convaincre que Mazarin
-n'a rien entrepris sans y avoir mûrement pensé, et qu'ainsi
-que Richelieu il a voulu tout ce qu'il a fait.</p>
-
-<p>Colbert, le premier domestique de Mazarin, comme on
-disait alors, son homme de confiance, l'intendant de ses
-affaires et de sa maison, recueillit ces carnets, à ce qu'il
-paraît; des mains de Colbert ils ont passé aisément dans
-celles de son bibliothécaire Baluze, et c'est de là qu'ils sont
-arrivés à la Bibliothèque impériale, <span class="smallc">Fonds de Baluze</span>, <i>armoire</i>
-<span class="smallc">VI</span>, paquet 1. Chacun de ces carnets est tout petit, à
-peu près comme un in-32. Il y en a quinze; il est certain
-qu'autrefois il y en avait au moins seize; car le seizième
-est à Tours entre des mains bien connues qui le gardent
-sévèrement. Ces quinze carnets commencent en 1642, et
-vont jusqu'à l'exil de Mazarin en 1651. Ils embrassent
-donc près de dix années qui ne sont pas assurément les
-moins remplies et les moins glorieuses du <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Sans entrer dans de trop minutieux détails, il suffit de
-<span class="pagenum"><a id="Page_478"> 478</a></span>
-dire que ces carnets sont écrits tantôt au crayon, tantôt à
-l'encre. Le crayon est aujourd'hui assez effacé; l'écriture
-a mieux résisté; mais elle est souvent bien difficile à lire.
-Les noms propres surtout sont presque méconnaissables.
-Pour surcroît de difficulté, Mazarin écrit d'abord en italien,
-et, quand il songe plus particulièrement à la reine, en
-espagnol; il ne se hasarde que peu à peu et assez tard à
-se servir du français. Nous ne craignons donc pas d'avancer
-que la moitié à peu près des premiers carnets est ou
-matériellement indéchiffrable, ou presque inintelligible
-faute de développements suffisants; mais l'autre moitié
-nous paraît digne de la plus sérieuse attention: tantôt elle
-confirme, tantôt elle rectifie, toujours elle éclaire les idées
-qu'on s'est faites des desseins, des sentiments et de la
-conduite de Mazarin.</p>
-
-<p>M. Ravenel, auquel on doit les <i>Lettres du cardinal
-Mazarin à la Reine et à la princesse Palatine</i>, etc., <i>pendant
-sa retraite hors de France, en 1651 et 1652</i>, était plus
-propre que personne, et par ses études antérieures et par
-sa pénétration ingénieuse, à continuer ce qu'il avait si
-bien commencé, et à donner des extraits intelligents et fidèles
-des carnets de Mazarin. Malheureusement M. Ravenel
-nous a déclaré qu'il avait renoncé à ce travail, et c'est
-à son refus, plus d'une fois renouvelé, que nous nous
-sommes engagé dans l'étude difficile de ce précieux document.
-Il a bien voulu nous communiquer une copie qu'autrefois
-il en avait fait faire: nous nous empressons de
-reconnaître que cette copie nous a été fort utile et nous a
-épargné bien des peines; mais nous pouvons dire aussi
-sans ingratitude qu'elle est très-imparfaite, et il n'est pas
-besoin d'ajouter qu'il ne paraîtra pas ici une seule ligne
-qui n'ait été soigneusement vérifiée sur le texte original.</p>
-
-<p>Enfin, M. Léon Delaborde qui, dans tous les sujets, recherche
-avec tant de patience les renseignements les plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_479"> 479</a></span>
-cachés et les met en lumière avec tant d'art, a eu connaissance
-de ces carnets, et il en a semé plusieurs passages
-dans les notes de sa curieuse histoire du <i>Palais
-Mazarin</i>.</p>
-
-<p>Déjà nous-même, dans <i>La Jeunesse de M<sup>ME</sup> de Longueville</i>,
-nous avons fait usage de cette source riche et peu
-connue. Ici nous allons rassembler, sur les personnes et
-les choses engagées dans notre récit, les notes éparses
-dans les neuf premiers carnets, depuis 1643 jusqu'aux
-approches de la Fronde, en avertissant bien qu'il nous
-a fallu négliger plus d'une ligne qui nous ont été indéchiffrables,
-et en demandant grâce pour les fautes qui
-nous seraient échappées dans cette première et difficile
-transcription.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">PREMIER CARNET, PREMIERS MOIS DE 1643.</p>
-
-<p>P. 143: «4 giugno 1643. Ingiuste propositioni di haver l'ammiragliato
-con Avre e Bruaghe (le Havre et Brouage), ove l'isola di Ré, la
-Rocella et Tolone, o di haver Metz, Tul o Verdun col governatorio
-generale. Parlar col Principe e me di questo aggiustamento. Prometter
-per ricompenza a Vandomo la Ghienna o Champagna. In ogni caso
-è meglio la Bertagna che l'ammiragliato. S. M. dimandi tempo per
-acomodar ogni cosa.» P. 144, 145: «Megliare (La Meilleraie) e
-Breze, li conservi (S. M.), perche assolutamente, quando saranno
-disgustati, qualche principe sene prevalerà. Almeno durante la guerra
-non introduca cosa che possi loro dispiacere. Hanno piazze, sono
-denarosi, e La Megliare ha segreto e risolutione... In somma S. M.
-pensi che se li parenti del Cardinale (Richelieu) si disgustano, che li
-havrà, havrà un gran partito. Si puo prometter in oltre a Vandomo
-che nelli stati si farà che si rimborsi di cento mila scudi..... S. M. si
-compiaccia non risolvere senza che io ne habbi notizia.»&mdash;P. 146:
-«Vandomo mi rende pessimi uffizii appresso Monsieur e la caballa
-che è contra la Riviera (l'abbé de la Rivière).»</p>
-
-<p class="subh">DEUXIÈME CARNET, JUIN ET JUILLET 1643.</p>
-
-<p>P. 3: «Il Rosso (le personnage désigné par ce sobriquet est bien
-certainement le prince de Condé, père du duc d'Enghien) crede che
-madama di Cheverosa arrivando farà un acomodamento particolare
-trà le due corone (de France et d'Espagne) all'esclusione di tutte.»
-<span class="pagenum"><a id="Page_480"> 480</a></span>
-&mdash;«Se (S. Maesta) ha intentione per Chatonof, me lo dica, non
-havendo altro desiderio che viver bene con quelli S. M. vorrà.»</p>
-
-<p>P. 5: «Son richiesto dà Chatonou. S. Maestà comandi.»&mdash;«Il
-Rosso a madama di Vocellas (la s&oelig;ur de Châteauneuf) che farebbe
-un viaggio in Berri per stringersi col fratello.»&mdash;«Si arma la caballa
-contro di me.»</p>
-
-<p>P. 7: «Dice il Rosso a tutti che si attacchino a Bovè (l'évêque de
-Beauvais) che durerà più di nessuno. Che Chatonou sarà assolutamente
-cancelliere. Mandà dà me genti per richiedermi d'amicizia e prometermi
-miraviglie. Instigano tutti Bovè a parlar contro me, et il medesimo
-fanno con Briena (le comte de Brienne) e sua moglie.»</p>
-
-<p>P. 11. «Rosso al Cancellier (Seguier) che assolutamente non sto
-ben in effetto, che presto lo vedrò.»&mdash;«Discorso tenutomi dal Rosso
-sopra Chatonof, et altre cose, e di M. di Vandomo, etc. Publicano che
-io voglio guardie, e sperano potermi far gran male con l'inventione
-trovata della galanteria.»</p>
-
-<p>P. 13: «S. A. (Monsieur) offertosi al Principe di parlar contra
-Chatonof. Venuto a dirmelo, e ricercatomi, e gli ha dato consiglio di
-parlarmene et impegnarmi.»&mdash;P. 14: «Rosso ha detto che bisogna
-travagliare per mettermi in diffidenza di S. M. facendo credere
-che sono tutto di Monsieur; perciò ha detto che volevo farlo coregente.»</p>
-
-<p>P. 15: «Roccafogo (La Rochefoucauld) dà Chatonof.»&mdash;P. 16:
-«Il Rosso m'ha mandato 50 persone per l'affare di Chatonof.»&mdash;«La
-carica di cancelliere del ordine (chancelier de l'ordre du Saint-Esprit),
-per renderla a Chatonof.»&mdash;Non faccià (S. Maestà) sopra intendente
-Chatonof si non vuole ristabilirlo intieramente.</p>
-
-<p>P. 17: «Bovè e Bofort, liga contro me.»</p>
-
-<p> P. 18: «Rosso non travaglia che alla divisione dei ministri. Adesso
-procura guadaguar Avo (le comte d'Avaux) adulandolo, etc. Rosso
-odia S. M. Pensa ad abbassarla, e dice haverne li modi.»&mdash;«Assolutamente
-il Rosso vuol vederli (li ministri) disgustati per rendersene
-capo. S. M. ci penci, perchè questo è il maggior punto di tutti.»</p>
-
-<p>P. 19: «Durarò fatiga (sic) a conservarmi, perche sono sempre più
-perseguitato, potendo dire senza vanità che il Rosso il primo e poi
-molti altri credono haver miglior mercato di S. M. non consigliata dà
-persona disinteressata e ferma come io sono.»</p>
-
-<p>P. 20: «Io non ardisco parlar in certe cose, temendo che S. M.
-non creda quello li vien insinuato ogni giorno che io ho le massime
-del Cardinale.»&mdash;«In tutti li affari vi sono due faccie. Se S. M.
-mi stima abile, mi creda, e riconoscerà in effetti se l'havrò ben consigliata.
-Si no, faccia elettione d'un altro e li creda, convenendo più
-cosi che titubare nelle risolutioni. Quando havrò havuto l'onore di
-dirli il mio senso, almeno deve esser certa che sarà sempre senza
-<span class="pagenum"><a id="Page_481"> 481</a></span>
-passione e cordiale. Molti possono usar di questi termini assicurando
-S. M. della loro servitu, mà nessuno con fundamento più palpabile
-di me.»</p>
-
-<p>P. 21: «Tutto Parigi da l'avantaggio dell' elettione di Briena al
-Rosso, il quale (Brienne) si crede che serve a S. M., mà doppo lei
-intieramente al Rosso.»&mdash;«Briena non m'ha veduto. Fa molto per
-accomodare il Rosso con la casa di Vandomo, non so se con ordine
-di S. M.»&mdash;«Sono assolutamente tradito con li Vandomi, mentre
-faccio il possibile per servirgli.»&mdash;«Ogniuno dice che S. M. è impegnata
-assai in favore di Chatonof. Se questo è, di grazia S. M. me
-lo dica, e se vuol servirsene, mi ritirerò come vorrà.»</p>
-
-<p>P. 22: «Rosso a Treville che suo figlio<a id="FNanchor_433" href="#Footnote_433" class="fnanchor">&nbsp;[433]</a> si dovrebbe riscaldare per
-haver un governo e un' altro per Gassion.»&mdash;«Briena ha detto al
-maresciallo d'Estrée che andavo a visitar Chatonof per ordine della
-regina et offerirli l'ordine et il governa di Turena (Touraine).»&mdash;Si
-vuol far un presente a M<sup>ma</sup> di Cheverosa di 50 mil franchi.»</p>
-
-<p>P. 25: «Bovè travaglia incessamente per acquistar amici, e togliermi
-i miei. Dice tale esser l'intentione della Regina.»</p>
-
-<p>P. 26: «Rosso mille protestationi, etc., che sa bene che la Regina
-ha fatto in modo che io posso disporre di Monsieur.»&mdash;«Credo madama
-di Cheverosa impegnata in mille cose.»</p>
-
-<p>P. 27: «Discorso di Chatonof a M. d'Avo intorno la pace, dicendo
-che bisogna farla particolare.»&mdash;«Avo dice haver riconosciuta tenerezza
-in S. M. verso di lui.»&mdash;«Fieschi (le comte de Fiesque) mi
-ha stretto intorno Chatonof et il Cancelliere.»</p>
-
-<p>P. 31: «Bovè travaglia contro me per ogni verso. Riceve M. di
-Chatonof. Si mette nelle braccià di Bofort e madama di Monbazon, e
-mi dispiace le offerte che fà à madama di Cheverosa di depender intieramente
-dà suoi cenni.»</p>
-
-<p>P. 33: «Bovè dice che, perche non resti memoria in Francia del
-Cardinale, vorrebbe che nella pace si restitui ogni cosa, a che Botru
-(le comte de Bautru) ha risposto che converebbe ancora riedificar la
-Rocella e tante piazze abattute.»&mdash;«Rosso si lamenta, grida che la
-Regina perde ogni cosa, minaccia trà li denti del Parlamento. Fa
-istanza di sapere se S. Alt. dimanda qualche cosa.»</p>
-
-<p>P. 34: «Discorso havuto con M<sup>ma</sup> di Cheverosa, Campione, la
-principessa di Ghimené. Che la suddetta crede che senza interesse
-non vi può essere amicizia<a id="FNanchor_434" href="#Footnote_434" class="fnanchor">&nbsp;[434]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_482"> 482</a></span>
-P. 38: «Mercordi, sarà fatto il negotio per 200 mil lire per M<sup>ma</sup> di
-Cheverosa.»</p>
-
-<p>P. 39: «M. Vincent (saint Vincent de Paul) vuol metter avanti il
-Padre Gondi (le père du cardinal de Retz).&mdash;«Belingan (Beringhen)
-sopra Chatonof, e che chiamandolo S. M. gli havevano detto che io
-mene anderei.»&mdash;P. 41: «Ogni uno si è messo in testa di rovinar
-il Cancelliere, e sono divisi circa il dar questa carica a Chatonof, alcuni
-escludendolo et altri desiderandolo.»</p>
-
-<p>P. 42: «S. M. mi perdoni se li dico che posso temere dei mali
-offizii, poiche vedo che questi (Importanti) hanno forza di far cambiar
-parere a S. M. in molte cose, ancorche havesse risoluto in contrario.
-Hanno detto a S. A. che S. M. è la più dissimulata persona del
-mondo, che non si deve fidare, che, sebbene in apparenza mostra far
-caso di me, in effetto dissimula per la necessità degli affari, e che ha
-tutta la confidenza in loro, di che si accorgerà in tempo che non potrà
-rimediarvi.»</p>
-
-<p>P. 47: «Tutta la casa di Vandomo dice che non si havrà riposo
-finche li parenti del Cardinale sieno intieramente rovinati, e quelli
-si sono arrichiti nel tempo passato. Principe di Nemur (le duc de Savoie
-Nemours) dice l'istesso, e che si voleva veder demolito Richelieu e
-le altre case dei parenti del Cardinale. In fine li Vandomi et adherenti
-e Bofort in particolare animano tutti li imbrogli della corte, etc.»</p>
-
-<p>P. 50: «S. M. ha detto al Rosso, che me l'ha riferito, sopra ricerca
-alli parenti del Cardinale, et ha risposto che vi pensarebbe. Si vede dà
-questo che S. M. non si fida di me, mentre non si apre quando li dimando
-la sua intentione in questo particolare.»</p>
-
-<p>P. 51: «S. M. dicendomi se vi sarebbe qualche modo dà farmi
-esser contento, quando sono appresso di lei, gli ho risposto che, come
-li miei dispiaceri et afflitioni non procedono dà altro che dà non vederla
-servita come vorrei, et della mala piega che prenderanno li
-affari se non vi si rimedia quando sono appresso di S. M., m'affligo
-d'avantagio perche conosco più dà vicino il suo gran merito, le mie
-obbligationi, e l'ingratitudine di questi che non fanno il loro dovere
-verso di lei. Gli ho detto nel fervore del discorso che se S. M. vedesse
-il molto che desidero servirla, e l'estrema passione che ho per
-la sua grandezza, si dolerebbe del poco che faccio, ancorche testifichi
-gradirlo, etc.»</p>
-
-<p>P. 53: «Consideri S. M. quello dice M<sup>ma</sup> di Cheverosa della sua
-dissimulazione e della poca fermezza; l'esempio in me delli quatro
-giorni della morte del Re, di M<sup>ma</sup> d'Egullion e di altri, etc.»</p>
-
-<p>P. 58, 59, 60, 61: «Il Rosso me ha appresado mucho porque ablasse
-por Dammartin<a id="FNanchor_435" href="#Footnote_435" class="fnanchor">&nbsp;[435]</a>, aziendo siempre el interesse de M<sup>ma</sup> la Principessa.
-<span class="pagenum"><a id="Page_483"> 483</a></span>
-Dice que el D. de Vandomo es el major enemigo que yo tengo, que
-estando asentado cerca del en el Parlamento le dijo que su negotio
-de Bertagna no abia succedido porque yo a parte habia aconsejado la
-Reyna de no azerlo; que era menester remediar muy presto al gran
-credito en que me ponia accerca della Reyna, porque m'establezeria
-en modo que dentro de poco tiempo no fuera posible el derribarme...
-Y en conclusion que era menester juntarse todos contra me... Abla
-tambien de la protetion que tengo de los parientes del Cardinal. Y el
-Rubio, despues de haverme rogado de no ablar a nadie d'esto, me ha
-jurado sobre los Evangelios que era verdad, y que, si fuesse necessario
-por my servitio, la sostentaria. De muchas otras partes se me
-confirma lo mismo, y todo se puede creer del natural de Vandomo,
-añadiendo solamente que por differente camino el Rubio tiene los
-mismos pensamientos... S. M. m'havrebbe echo major favor a no accomodarme
-con M. de Vandomo, porque me tormienta todos los dias.
-Es infallible que todas las cabalas de Paris son fomentadas dal dicho.»</p>
-
-<p>P. 62: «Vanno a trovar M. Vincent, e sotto pretesto di affetione
-alla Regina li dicono che la sua riputatione perde per la galanteria.
-Dicono che Bovè habbi fatto parlar M... sopra la galanteria.»</p>
-
-<p>P. 65: «Los enemigos se juntan para azer me mal... Que M<sup>ma</sup> Cheverosa
-le anima todos... Sy S. M. quiere conservar me de manera
-que puede ser de provecho, es menester quittar se la masqhera y azer
-obras que declarasen la protetion que quiere tener de mi persona.»</p>
-
-<p>P. 66: «Dicen me que S. M. por dar satisfation de que se sierve de
-mi a los que le ablan contra, dice que no puede azer otra cosa, agora
-siendo necesitada a esto.»</p>
-
-<p>P. 68: «Aze la Dama (M<sup>me</sup> de Chevreuse) grandes diligentias por
-fortificar el partido de Vandomos. Ha ganado el Duque de Guisa que
-a sido mediator por el ajustamiento con el Duque d'Elbouf.»</p>
-
-<p>P. 69: «Tanto falta que aya producido un buen effetto lo que S. M.
-ha dicho a la Dama y otros... que al contrario todos estan animados
-contra me...»</p>
-
-<p>P. 70: «No ay otros discursos que de honra y generosidad, y si
-predica siempre que es menester perderse..., y azy liga todos la Dama
-in estas maximas tan prejuditiales all' Estado.»</p>
-
-<p>P. 71: «La Dama me ha preguntado quantos dias havia estado
-contrariado de lo que habia dicho de la disimulation de la Reyna; que
-es fuerza le ayan dicho my inquietud que yo confesse a S. M. haver
-tenido por esto particular. La Dama me ha dicho que no cree que yo
-tenga la amistad por la Reyna al punto que ella entiende, y quo no la
-tenga por nadie; y preguntandole lo que avia de azer por que creiesse
-que era su servidor al punto que decia<a id="FNanchor_436" href="#Footnote_436" class="fnanchor">&nbsp;[436]</a>, me ha respuesto que se ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_484"> 484</a></span>
-aperciviera luego si esto fuesse, ma que yo no la engañeria, aziendo
-semblante de cosa que verdaderamente no fuesse.»</p>
-
-<p>P. 74, 75, 76, 77: «La Dama me ha dicho que la Reyna era disacreditada,
-y que cada dia lo seria mas; que... conoscia muy bien lo
-que venia de ella y lo que de my; que tenia entero credito acerca de
-S. M.; que a un volver de ojos entendia lo que S. M. tenia en el corazon.
-Entre los discursos<a id="FNanchor_437" href="#Footnote_437" class="fnanchor">&nbsp;[437]</a> me ha dicho que yo prenderia alarme in
-malos passos. Yo e respondido, etc. A ablado contra Montegu por que
-sierbe el Cancelier.»&mdash;«Me ha querido ablar del como avia yo de
-gobernar me en buena politica, etc.»</p>
-
-<p>«Es cierto que continuan juntarse al jardin de Tulleri, que ablan
-contra el gobierno de la Reyna los que se dicen sus majores serbidores,
-y que son contra me mas que nunca, hasta concluir siempre que sy
-per cabalas no podran destruir me, intentaran otros modos.»</p>
-
-<p>«Sy la mar puede sossiegarse con echarmi... come Jonas en la bocca
-de la balena, yo are luego, no deseando mas que el gusto e contentamiento
-de S. M., y, valga la verdad<a id="FNanchor_438" href="#Footnote_438" class="fnanchor">&nbsp;[438]</a>, es imposible servir con estos
-sobresaltos, mientras travajo de dia y de noche por complir a mis
-obligationes, y acer bien que no se puede ser serbidor mas interessado
-de S. M. de lo que my.»</p>
-
-<p>P. 83: «Saint-Ibar, portato della Dama come un Eroe.»</p>
-
-<p>P. 84: «M<sup>ma</sup> d'Egullion... la famosa tapizeria di Lucrezia a M<sup>ma</sup> di
-Cheverosa.»&mdash;«S. M. deve amparar vigorosamente el Cancelier, o
-quittarle del puesto que tiene.»&mdash;«Fortificarmi di un ministro come
-Servien.»</p>
-
-<p>P. 91: «M. di Bofort pretende che il maresciallo della Megliare non
-ritorni in Bertagna. Riposta fatta.»</p>
-
-<p>P. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.»</p>
-
-<p>P. 107: «Vorrei che mi costasse molto et esser stato intieramente
-a S. M. dà molti anni in poi.»</p>
-
-<p>P. 108: «S. M. consideri La Megliare che si dona a lei. Ha... governo,
-regimenti, amici, comodità e valore, e si dona interiamente a
-lei.»&mdash;P. 109: «Megliare, suo domestico, è per il governo; darli il
-ducato che il Re li haveva promesso.»</p>
-
-<p>P. 110: «M. di Vandomo stringe per l'amiragliato, dicendo che io
-ho ordine e che non vi fa niente. Bovè rimette tutto a me et fa credere,
-come dice Vandomo, che io voglio sostener Brezé come parente
-di M. le Cardinal.»</p>
-
-<p>P. 115: «Bovè querelato M. de Ghimené per che diceva esser per
-me. Ostentatione dell' unione sua con Briena...»&mdash;«La Regina vedrà
-a Val di Grace Chatonof, etc.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="pagenum"><a id="Page_485"> 485</a></span>
-TROISIÈME CARNET, AOUT 1643.</p>
-
-<p>P. 5: «Visita di Campion, affettionatissimo di la Dama.»</p>
-
-<p>P. 6: «Bovè procura il ritorno di M. di Noyers e tutti li Importanti.»</p>
-
-<p>P. 7: «Si pubblica che S. M. non sia bene con Cheverosa. Il Gras
-(Le Gras) l'ha detto a Le Teglier.»</p>
-
-<p>P. 8 et 9: «Per metter mi contro il popolo, vanno insinuando che
-io propongo di levare un quartiere delle rendite di Parigi, e sostengono
-che M. di Bovè vi si opponeva firmamente dicendo che era il
-sangue dei poveri, e che io dicessi che non importava e che si doveva
-fare, insieme che la Regina era forestiera, e che io non introducevo
-altri nella confidenza che Montegu medesimamente straniero.»</p>
-
-<p>P. 10: «Sy yo creyera lo que dicen que S. M. se sierve de me por
-necesidad sin tener alguna inclination, no pararia aqui tres dias.»</p>
-
-<p>P. 11: «Che la Dama haveva detto che non era disperato il negotio
-di Chatoneu, e che dimandava tre mesi di tempo per far vedere
-quello poteva. Cosi ha detto alli Vandomi, predicandoli ad haver pazienza,
-perche vedrebbero cambiamento di scena; in oltre, che ella
-acquistarà intieramente la grazia di S. M.; che voleva aplicarsi a
-questo adulandola, etc.»</p>
-
-<p>P. 18: «Los importantes ablan contra la Reyna mas que nunca.
-Estan desperados contra Belingan e Montegu; dicen que el primero
-es un alcahuete (maquereau) y que al altro daran mil palos; que es
-menester perder todos los que fueran de mi parte.»</p>
-
-<p>P. 19: «La Dama, Jacinto (?), y todos los Importantes no piensan
-a otra cosa che a sitiar la Reyna, de manera che no puene ablar con
-nadie que no le tenga discursos conformes en favor de su cabala contra
-my, mettiendole mil sospechos de todos los que no fueran unidos
-a ellos, y alejando los que supieren ser affectionados a mi persona.»</p>
-
-<p>P. 20: «La Ternera (<i>la genisse</i>, sobriquet qui désigne peut-être
-M<sup>me</sup> de Senecé, gouvernante des enfants de France et première dame
-d'honneur de la Reine) tiene gran comercio con Chatonou... a concertado
-con M<sup>ma</sup> di Cheverosa antes que ella me hablava d'esto negotio
-y de la carta que avia recebido del dicho por dar a la Reyna.
-En fin azen mil concertos y enredos por diminuir mi dicha acerca de
-su Maestad.»</p>
-
-<p>P. 24: «Che muchas personas eran de manera animadas contra
-me que era imposible que no me succediesse algun gran mal.»&mdash;«Que
-algunas personas no de gran condition aviano offresido al
-Duque di Guisa y otros sus parientes de matarme, mas que avian
-querido eschuchar esta proposition.»&mdash;«Che los majores enemigos
-que yo tenia eran los Vandomos y la Dama que le animava todos,
-diciendo que se no si tomaria luego la resolution desazerse de me,
-<span class="pagenum"><a id="Page_486"> 486</a></span>
-los negocios (no) irian bien, los grandes serian tan sujetos como antes,
-y yo siempre mas poderoso con la Reyna, y que era menester darse
-priesa antes que Anghien volviesse.»</p>
-
-<p>P. 25: «Duca di Res al M<sup>ma</sup> d'Asserac per comprare una isola per
-M<sup>ma</sup> di Cheverosa dove vuol metter Campioni (les deux frères Campion)
-et andarvi talvolta per vedere senza sospetto Sarmiento.»&mdash;«La
-ragione per la quale crede la Dama et altri di poter farmi ritirare è
-che S. M. nella ricusatione di Chatoneu ha detto che non poteva
-presentemente metterlo appresso la sua persona, e che qualche rispetto
-l'impediva; dà che concludono che il mio riguardo ne sia ragione;
-e dicendo la Dama di esser certa che S. M. ha gran stima et
-affettione per il suddetto, spera che, quando si potrà disfar di me, il
-luogo sarà certo all'altro; et ogni uno si lusinga in questo massimamente.
-Mi si dice che ogni di S. M. assicura particolarmente Bovè
-della sua affettione e si scusa delle dimostrationi che fa a me con la
-necessità. Questo è un punto tanto delicato che S. M. deve compatire
-se ne parlo spesso.»</p>
-
-<p>P. 26: «M. d'Elbeuf mi ha detto che si travagliava gagliardamente
-perche non fosse amico e servitore mio, e che potevo imaginarmi
-quello si faceva con gli altri. Sotto gran segreto mi ha dimandato se
-era vero che io havessi detto avanti a S. M. a M<sup>ma</sup> di Cheverosa che
-parlava per il suo governo di Picardia, che lei parlava contra li interessi
-di suo marito che sarebbe stato costretto a restituir il denaro che
-riceve dal duca di Chone (le duc de Chaulnes); io gli ho risposto
-di si, come è la verità, mà che lo dissi per cominciar a dar una apertura
-per reintegrarlo nel governo. Mà si vede che la Dama non
-perde tempo per farmi de' nemici; e dalle diligenze che uza con
-Elbeuf, che non ama, si puol inferire quelle havrà fatte e farà con
-gli altri.»</p>
-
-<p>P. 27: «Trumble (?) y un gentilhuomo a S. M. che io non voglio
-la pace, e che ho le medesime massime del Cardinale, e che per mezzo
-della regina di Spagna, che ha credito, si puol concludere prontamente
-una pace particolare. Il detto è tutto di M<sup>ma</sup> di Cheverosa che
-ha fatto giocar la mina nell'istesso tempo che ha parlato a S. M. nelli
-medesimi termini. Questa dona vuole rovinar la Francia. S. A. dice
-che il matrimonio di sua figlia (Mademoiselle) si puol fare con l'Arciduca,
-e che S. M. inclina più a questo che a nessun altro partito, dicendo
-che se li potrebbe dare la Fiandra in governo.»</p>
-
-<p>P. 129: «La Dama et altri pubblicano che trà poco la Regina si
-servirà di Chatoneu, e cosi ingannano ogniuno et obbligano a visitarlo
-e ricercare la sua amicizia. Scusano la Regina della tardanza in chiamarlo
-sopra la necessità che (ha) dà servirsi di me per un poco... Li
-servitori di S. M. vanno tutti a far la corte a quelli che mi vogliono
-poco bene, e pure dovrebbero venir da me se credessero piacer cosi a
-<span class="pagenum"><a id="Page_487"> 487</a></span>
-S. M., e non faciendolo pare che o non sieno veri servitori di S. M. o
-che sappino che la S. M. non si cura di me.»</p>
-
-<p>P. 31: «Chatoneu ha parlato a lungo che bisogna far una pace particolare,
-e questo discorso solo puol rovinar intieramente la Regina.»</p>
-
-<p>P. 37 et 38: «Elbeuf me ha dicho que quando yo fui en la casa de
-Cheverosa, algunos de los que se avian juntado... que la Reyna y yo
-estavamos embarazados por el negotio de la de Monbazon, y que era
-menester hablar serio por ser estimados, y alcanzar todo sin permetter
-que la authoridad de la Reyna s'establezeria de todo punto.»</p>
-
-<p>P. 39: «Botru m'ha fatto molta istanza per che li dicessi chi stimavo
-più della Dama e la principessa di Ghimené, e mi ha confessato
-che questa l'haveva pregato di riconoscerlo. M'ha detto che si
-esamina la mia vita. e si conclude che io sia impotente.»&mdash;«M. di
-Guisa amoroso di M<sup>ma</sup> di Monbazon.»&mdash;«M<sup>ma</sup> di Guisa disgustatissima
-di suo figlio. Non inclina al parentado di sua figlia col duca di
-Mercurio<a id="FNanchor_439" href="#Footnote_439" class="fnanchor">&nbsp;[439]</a>.»</p>
-
-<p>P. 43: «S. M. diga con resolution a la Dama quando le hablarà de
-la paz......... que aunque intenderà cosa alguna en particular, siendo
-resuelta de trattar juntamente con los alliados de la corona en l'assemblea
-che sia concertado por esto effetto.»</p>
-
-<p>P. 45: «Io no tengo de que dudar, despues de haverme S. M. con
-eccesso de bontad persistiendo que nadie podria deribarme del puesto
-que se ha servido darme en su gratia; mas contodo esto siendo el
-temor un compagnero inseparabile dell'affection, etc.»</p>
-
-<p>P. 44: «Dicen me que la Dama dava istructiones a la de Vandomo
-por que las maquinas que se izieren contra me sean bien conducidas.»</p>
-
-<p>P. 47: «Las personas mas capaces y dispuestas a azer embustas y
-caballas en la corte son la Dama, Vandomos y Elbeuf, etc.»</p>
-
-<p>P. 54 et 55: «M. del Ospital (le maréchal de L'Hopital) che si
-prendi cura al duca di Lorena perche ingannerà, e farà molte caballe
-incerte, intendendosi intieramente con M<sup>ma</sup> di Cheverosa.»</p>
-
-<p>P. 56: «Cavalier di Giar (François de Rochechouart, chevalier,
-puis commandeur de Jars) pensa governare, e poter servire la Dama e
-Chatoneu<a id="FNanchor_440" href="#Footnote_440" class="fnanchor">&nbsp;[440]</a>, e li fa preparare una camera in una casa che ha in questa
-villa. In somma, tutti Importanti pensano valersi di lui, credendo
-che possi parlar di tutto alla Regina con la quale si vanta haver havuto
-abitudini, credito e familiarità in altro tempo.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_488"> 488</a></span>
-P. 58: «M<sup>ma</sup> di Cheverosa vuol dimandare una camera nel palazzo
-Cardinale.»&mdash;«Dicono alcuni che non devo fidarmi tanto nel affetto
-di S. M. perche l'haveva maggiore per la Dama, e pare adesso che
-non sene cura molto.»</p>
-
-<p>P. 60: «La casa di Vandomo travaglia per ogni verso per mettersi
-bene con Monsieur, e facendosi il parentado con Madamigella di Guisa
-se puol temere per le diligenze che si fanno per guadagnar S. M. per
-li principi di Lorena, e questo è uno dei maggiori punti a quali deve
-haversi l'occhio.»</p>
-
-<p>P. 65: «La riputatione della Francia non è in cattivo stato perche,
-oltre li progressi che da per tutto fanno le arme sue, è arbitra S. M.
-delle differenze dei principi d'Italia e di quelle del Re d'Inghilterra
-con il Parlamento, non ostante che li Spagnoli facciano il possibile, e
-combattino per ogni verso questa qualità sino a minacciar il Papa se
-adherisce alli sentimenti e mediatione della Francia.»</p>
-
-<p>P. 69: «D'Estrée (le maréchal d'Estrée), che Bofort e li altri Vandomi
-parlano bene di me, mà che per questo non me ne risponde.»&mdash;«80
-persone. Altre alloggiate in altri luoghi.»&mdash;P. 70: «La Dama
-fa entrar Campioni.»</p>
-
-<p>P. 71, 72, 73, 74 et 75: «Revocar il dono di M. di Bofort, e metterlo
-all'espargno.»&mdash;«Due garzoni della camera del Re affidati
-per metter appresso Bofort.»&mdash;«Far revenire le guardie Suizzere e
-Francesi.»&mdash;«Allontanar d'avantaggio M<sup>ma</sup> di Monbazon.»&mdash;«Far
-dire à M<sup>ma</sup> di Nemours che non si parli mai di suo fratello, e che
-facendolo metterà ordine S. M. che non lo facci più.»&mdash;«La Chatra,
-pensar a lui.»&mdash;«Risolver per M. di Bovè.»&mdash;«Saint-Ibar, non
-si li dica niente. Ha detto a Mortemart (le marquis, depuis duc de
-Mortemart) che riceve questo dà la Riviera (l'abbé de La Rivière) e
-Belingan (Beringhen).»&mdash;«Bariglione (le président Barillon, un
-des chefs des Importants dans le Parlement), mandarlo imbasciatore
-a Suizzeri.»&mdash;«Risolver per il governo di S. A. e per la Riviera.»&mdash;«Due
-mile pistole a M. di Bellegarde. Finir il negotio di Bassompiere.»&mdash;«Brevetto
-di Duca al maresciallo d'Estrée.»</p>
-
-<p>P. 80: «Padre Giuseppe, Giacopino di S. Onorato (jacobin, du
-couvent de la rue Saint-Honoré), a veder M. di Bofort. M. di Vandomo
-viene spesso a Parigi, e sua moglie non è partita.»&mdash;P. 81:
-«Cheverosa mille caballe, e dice che S. M. li fa continue protestationi
-d'amicizia.»&mdash;P. 82: «Allontanar Cheverosa che fa mille caballe.»&mdash;«Bofort
-riceve ogni giorno due lettere, e ne manda due,
-non è ben guardato. Varicarville con 35 cavalli a Aneto. Il conte di
-Mora (le comte de Maure) otte volte a Aneto. Leuville (neveu de
-Chateauneuf) molte volte, Villarso (le marquis de Villarseaux) il medesimo.
-Ha tre relassi (relais) dà qui Aneto, e si fanno grandi assemblee
-di gente. Boregard è a Parigi. Cargret, Clincian con un
-<span class="pagenum"><a id="Page_489"> 489</a></span>
-paggio. Gran nobiltà. Sicuramente qualche intrapresa. Si parla di
-prendermi nel foborgo di San Germano. Gran tavola. Finge di vender
-cavalli in publico e ne compra sotto mano. Grand' amasso di avena e
-foraggio<a id="FNanchor_441" href="#Footnote_441" class="fnanchor">&nbsp;[441]</a>.»</p>
-
-<p>P. 84: «M. le Prince a Bovè che se havesse creduto che Monsieur
-non avisarebbe Bofort, l'havrebbe fatto lui. M. d'Elbeuf m'ha detto
-che il Rosso<a id="FNanchor_442" href="#Footnote_442" class="fnanchor">&nbsp;[442]</a> diceva che l'arresto di Bofort era stato risoluto senza
-lui, la mattina, e che li nepoti e fratelli di S. A. erano ben considerati,
-e che S. A. li faceva ben rispettare. Bovè ha dichiarato che l'ha
-detto a lui, il quale non si cura di essere allegato.»</p>
-
-<p>«Plessis Besançon ha detto che all'intorno della casa di Vandomo
-vi erano più di 40 persone armate. M. di Liancurt disse che per
-10 giorni non dovevano andare li Vandomi a Liancurt per poter prima
-ben accomodare ogni cosa e ne restarono d'accordo, quando tre giorni
-appresso risolsero di andare a fine d'haver cavalli.»</p>
-
-<p>P. 85: «Cercar le prove per li cavalli di rilasso. Far chiamar Rivet,
-usciere del gabinetto, e dimandarli quello li disse il suo ote (hôte,
-aubergiste) e quello vede lui della gente armata in carozza, etc. Ricordarsi
-che l'amico (quelque ami ou agent de Mazarin) avvisò che
-facendo il colpo Bofort sarebbe andato in Inghilterra, e per Liancurt
-la strada è buona. M. di Bellegarde mi ha detto haver saputo che se,
-quando ritornai dà Maison, non ero nella carozza di S. Alt., l'assassinato
-di Bofort contro di me era eseguito. Conte d'Orval, che la sua
-gente, tre e quattro sere duranti, ha veduto 12 e 15 uomini armati di
-pistoletti trà la casa di Crequi e la sua, così che io venivo ad esser
-preso in mezzo.»</p>
-
-<p>P. 86: «M<sup>ma</sup> la Comtessa (la comtesse douairière de Soissons),
-entrando a visitar M<sup>ma</sup> di Vandomo, li disse in presenza di tutti:
-Madama, le medesime persone che hanno perduto vostro figlio, perdirono
-il mio, mà con una differenza che il mio è morto e il vostro
-solamente prigione. Et il giorno avanti la detta Contessa mandò dà
-me ad offerirmi non solamente servizio mà la sua casa e denari.»</p>
-
-<p>«M<sup>ma</sup> di Cheverosa sortita del regno avendo somme considerabili
-di denari contanti. S. M. sa bene li suoi disegni, e che se li da 200 mil
-lire, come pretende, n'havrà havute 400 mil lire.»</p>
-
-<p>P. 88: «Li 18 che furono otto giorni a desinare dà la Chatra tutti
-Importanti, e si dice che la fù presa la risolutione di disfarsi di me.»&mdash;«Mercurio
-(le duc de Merc&oelig;ur) non è andato a Liancurt, et è stata
-una finta per coprirse, etc., e forse per ricever suo fratello quando
-havesse fatto il colpo.»&mdash;«Procurano di far salvar tutti, e Boregard
-<span class="pagenum"><a id="Page_490"> 490</a></span>
-ha detto che l'hanno messo in un cattivo affare.»&mdash;«Non ho gran
-soddisfatione del cavalier du Guet.»&mdash;«Tutto il popolo gode e diceva:
-eccolà quello che voleva turbar il nostro riposo!»&mdash;«Disegno
-che havevanno di madama di Cheverosa, di Chatoneu, e considerar
-sopra di ciò quanto si trattenne la Dama la sera del lunedi dà S. M.»</p>
-
-<p>P. 89: «M<sup>ma</sup> La Roche Guion che Lisieu (l'évêque de Lisieux) gli
-haveva fatti riprochi perche era venuta a vedermi; che gli haveva
-detto... che M<sup>ma</sup> di Cheverosa machinarebbe per altre strade la mia
-perdita, che poteva disporre assolutamente della Chatra e di Pernone
-(d'Épernon) il quale non mi amava punto et era un traditore; che
-Campione era fuggito sopra un cavallo della casa di Vandomo che fu
-spedito subito a M<sup>ma</sup> di Monbazon; che mi guardassi più che mai.»</p>
-
-<p>P. 91: «L'Argentiere incontrò Bofort e Bopui che rientravano nel
-Luvre dà dove il primo era sortito, quando S. M. si ritirò all'oratorio.
-L'Argentiere li disse: mon mestre, bisogna che vi sia qualche querela,
-avendo incontrati 15 o 20 gentiluomini a cavallo ben montati con pistoletti.
-Bofort li rispose: che vuoi tu che io facci?»</p>
-
-<p>P. 93: «Ogni uno mi dice che li disegni contra me non cesseranno,
-finche si vedrà che appresso di S. M. vi è un potente partito
-contro di me e capace di acquistar lo spirito di S. M., quando mi succeda
-una disgrazia.»</p>
-
-<p class="subh">QUATRIÈME CARNET, FIN DE L'ANNÉE 1643 ET COMMENCEMENT DE 1644.</p>
-
-<p>P. 2: «Ebber, mestre d'otel di M<sup>ma</sup> di Cheverosa, tre volte in tre
-giorni a Aneto dà M. di Vandomo.»</p>
-
-<p>P. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa alla Regina. Botru me
-l'ha detto.»&mdash;«La giallezza, cagionata dà soverchio amore.»</p>
-
-<p>P. 5: «Io ho avuto avviso che si pensava di prendermi andando
-a veder S. A. nel borgo di S. Germano.»&mdash;«Il mercordi disse Vandomo
-due volte in discorrendo al maresciallo d'Estrée: vorrei che
-fosse morto mio figlio di Bofort.»</p>
-
-<p>P. 6: «Vuol che Bofort sia più ammalato che non è. Non puol attender
-la pietà, etc. M. di Chavigny (gouverneur de Vincennes) ha
-torto in questo e nelle offerte fatte al detto nella visita dicendoli che
-il tempo potrà accommodare, etc.»</p>
-
-<p>P. 8: «Pressar l'esame delli due priggioni. Far chiamar l'oste del
-Selvaggo, incontro la casa di Vandomo, dove hanno allogiato Avancourt
-e Brassi, e l'oste vicino alla riviera dove erano undici il lunedi
-a sera. Interrogar li lacchè (les laquais) delli suddetti per saper se
-sono stati a Parigi, e cosi li esamineranno sopra questo punto. Il
-marchese d'Aligre fa assemblee di gentiluomini in casa sua con denari
-di Vandomo, e predica di darsi a lui. Briglié (Brillet), Foucré (Fouqueret),
-de Lié, et altri sino al numero di 24 sono partiti: si crede
-<span class="pagenum"><a id="Page_491"> 491</a></span>
-già imbarcati per Inghilterra in un vassello che era pronto dà sei settimane
-in quà per questo effetto. Il fratello di Brassi dice che Vandomo
-sospetti delli suddetti perche non si sono difesi. Che di Arlé (Harlay)
-sia andato ad incontrar S. A. al camino di Orleans, et che si
-fanno assemblee in casa del detto di Arlé.»</p>
-
-<p>P. 9: «Tremblé (Tremblay, gouverneur de la Bastille) m'ha detto
-che Limoges (l'évêque de Limoges) mi vuol gran male; che l'ha sollecitato
-per sapere quello dicevano li due priggioni alla Bastiglia, concludendo
-che il cardinale Mazarin saria <i>atrapé</i>, havendo fattoli metter
-priggioni per giustificar almeno in apparenza l'ingiustizia fatta a Bofort.
-Io ho detto a Tremblé di dirli di nuovo che non confessano cosa alcuna
-e che si difendono bene, per confirmarlo cosi nella credenza che ha,
-e perche dandone avviso a Vandomo, come farà, si riassicurino e ritornino
-le persone partite, afin di poterne prender qualcheduna.»</p>
-
-<p>P. 14: «Lettera di Cheverosa al Duca di Guisa sopra la sua condotta
-per sapere se la disapprovava come si diceva.»</p>
-
-<p>P. 17: «Marchese d'Aligre è stato dà me. Campione e Beauregard
-dà lui offertimi di farli prender priggioni.»</p>
-
-<p>P. 21: «Assemblea de' Principi a Fonteneblo per la S. Uberto per
-disfarsi di me e risolvere etc.»</p>
-
-<p>P. 26: «A Villeprou (Villepreux) e Nuesi (Noisy) assemblee di
-gente di Parigi et Aneto.»</p>
-
-<p>P. 27: «S. M. sappia in particolare di S. Alt. quello si dovrà fare
-di M. di Vandomo, dicendoli che io non parlo perche è mio interesse,
-e che è necessario prendere una buona risolutione per rumpere tutte
-le caballe che repullulano. Li nemici del cardinale pensano di nuovo
-a quelche estremità contra lui perche vedono che si governa in modo
-che li Parlamenti, li Ecclesiastici, li grandi et il popolo concorrano
-ad amarlo e stimarlo, crederlo necesario, desinteressato e zelante per
-il bene dello stato, e li detti nemici riconoscono che all'avvenir sarà
-sempre più.»</p>
-
-<p>P. 34: «Andar alla Sorbona al servitio del Cardinale.»&mdash;«È certo
-che Giar (Jars) porta parole a S. M. della parte di Chatoneu, etc.»</p>
-
-<p>P. 45: «La Schiatra con 10 cavalli, la viglia di Natale, dalla parte
-di Aneto; ben montati tutti con pistoletti, e cavalli di relasso. Entrò
-di notte e si trattene al passo di Madrid mezza hora. Si separò con
-5 cavalli, e mando li altri avanti al Rulli (Reuilli) dove si riuni et
-entrò in Parigi.»</p>
-
-<p>P. 48 et 49: «Sanguin, valetto di camera di M<sup>ma</sup> di Monbazon, ben
-informato e pericoloso. La detta dama e Cheverosa più animate che
-mai et in speranza di far qualche cosa contra me con il tempo.»</p>
-
-<p>P. 57: «Manican, in carozza con Fieschi e Nemurs, ha inteso che
-il Principe insisteva per che facesse conoscere a S. Alt. R. che si era
-voluto assassinare a Aneto M. di Vandomo et il figlio.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_492"> 492</a></span>
-P. 65: «Complimenti delli suddetti (Chandenier, l'évêque de Limoges,
-etc.) fatti diverse volte a Cheverosa.»&mdash;«S. M. dovrebbe
-applicare a guadagnarmi l'animo di tutti quelli la servono, e cio con
-far passar per le mie mani tutte le grazie che ricevono.»</p>
-
-<p>P. 80: «Marsigliac più Importante che mai. È sempre con Bariglion.»&mdash;«Si
-tengono consigli violenti contro di me, e si pensa ad
-usar il veleno. Faccià quello che vuole il cavalier di Giar, ancorche la
-sua legerezza e l'avidita di havere lo portino a protestarmi amicizia,
-in effetto è intieramente nel partito degli altri, et è persuaso che Chatoneu
-e Limoges sono nati per governar lo stato.»</p>
-
-<p>P. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644). L'imbasciatore Gorino,
-lega strettissima con Cheverosa e Vandomo et altri della corte e fuori.
-Risolutione di unir questa caballa a Spagnoli e disfarsi del Cardinale.
-Il suddetto spedisce di continuo a Cheverosa, Vandomo et altri. È stato
-sempre spagnolissimo et hora più che mai. Dice che il Cardinale una
-volta a basso, il detto partito trionfarà. Giar (Jars) confidentissimo
-di Gorino è sempre in speranza del ritorno di Chatoneu. Craft più
-brugione, più Spagnolo, e più del partito del suddetto. Gorino vuol
-partire di qui per haver più commodità di negotiare alla campagna.
-Craft ha detto mille improperii della Regina. S. M. faccià scriver una
-buona lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere de'
-suoi ministri e di quello scrisse Gorino. Gorino intese nel ponte de
-vecchi abiti<a id="FNanchor_443" href="#Footnote_443" class="fnanchor">&nbsp;[443]</a> che non conveniva spogliarsene delle amicizie di Vandomo,
-Cheverosa et altri, sperando che alla fine prevalerebbero. S. M.
-impedisca Gorino di sortir dà Parigi se non è per ritornarsene... Assicurano
-che Marsigliac e Chandenier non sortono da casa di Gorino
-et intrano in tutti li consigli. In somma trà li trattati degli Importanti
-il veleno maggiore è che gli infetti una volta non ritornano mai.»</p>
-
-<p>P. 104: «S. M. dica al Principe qualche cosa perche lui fomenta
-tutto<a id="FNanchor_444" href="#Footnote_444" class="fnanchor">&nbsp;[444]</a>. Accomodar l'affare del Duca di Guisa e Coligni, e commetterlo
-a 4 maresciali di Francia. Dir a S. M. come dovria governarsi in
-questo affare.»</p>
-
-<p class="subh">CINQUIÈME CARNET, LE MILIEU DE L'ANNÉE 1644.</p>
-
-<p>P. 14, 15 et 16. «Vigié, luogotenente di cavalli in Lorena, etc., dipendente
-di Bopui. Brigliet... La Ferriere. Barbe longhe tutti<a id="FNanchor_445" href="#Footnote_445" class="fnanchor">&nbsp;[445]</a>. Il vicario
-di Verduno, confidente di monsignor di Metz (l'évêque de Metz
-était le fils naturel d'Henri IV et de M<sup>me</sup> de Verneuil), sa molte cose.
-<span class="pagenum"><a id="Page_493"> 493</a></span>
-Ganseville alla croce bianca, avanti Longavilla, aspettandomi, pagò la
-spesa alli altri. Hebbi fortuna un giorno che m'attendevano, che io sortii
-del Luvre in carozza di M<sup>ma</sup> di Chavigny, cosi evitai il pericolo. Tutte
-le assemblee si facevano in casa di M. di Metz che assolutamente sapeva
-la trama, et al presente machina con Monsieur. Monsieur ha
-fatto il possibile per abbocarsi con Avancourt. Pernon, Guisa et altri
-continuamente alle assemblee di M. di Metz, e tutti sapevano il complotto.»</p>
-
-<p>«Passaporto per D. Giovanni d'Austria con cento persone. Salamanca
-e Sarmiento vengono con lui che passerà (sic) incognito. Ne ho
-fatto scrivere in Olanda perche li stati et il Principe ne sieno informati;
-mentre si permetta o si deve impedire il passagio alli due, o
-inviare persone per invigilare alle loro attioni, e cacciar anticipatamente
-madama di Cheverosa.»</p>
-
-<p>P. 43: «M<sup>ma</sup> di Cheverosa gran corrispondenza con Buglione, e con
-Piccolomini, e questo con Bugliono. La Strozzi governa Piccolomini, e
-la Strozzi è tutta a M<sup>ma</sup> di Cheverosa<a id="FNanchor_446" href="#Footnote_446" class="fnanchor">&nbsp;[446]</a>.»&mdash;P. 44: «Far arrestar
-Campione et de Lié che non sono sortiti di Francia.»</p>
-
-<p>P. 58: «S. M., parlato con tenerezza di Bofort al buè di Vicenne
-(au bois de Vincennes); cio fa mal effetto. Conosco bene che non
-ostante il più nero assassinato, etc. Si ricordi S. M. del principio.
-Bofort dice che l'errore che fece fù di non far venir subito Chatonof
-e de Noyers.»</p>
-
-<p>P. 59: «Nuove di M<sup>ma</sup> di Cheverosa e di M<sup>ma</sup> di Monbazon, e se
-questa spera che possi tornare alla corte.»&mdash;P. 60: «M. de Chatoneu
-a Monrouge et a vedermi.»&mdash;P. 62: «M. de Chatoneu a Monrouge
-per suoi negozii particolari. Non vedrà nessuno e se n'andrà
-poi in Berri.»</p>
-
-<p>P. 66, 67 et 68: «Ordine a M<sup>ma</sup> di Nemours di partire... Non bisogna
-procedere freddamente nell'affare di M<sup>ma</sup> di Nemours, e non
-ascoltare le preghiere delle donne che senz'altro parleranno. Alla
-compassione che S. M. è tenuta in coscienza di havere allo stato devono
-cedere tutte le altre.»&mdash;«Bisogna ancora pensare ad allontanar
-altri perche assolutamente li mal contenti son quelli che fomentano
-tanto in Parigi.»</p>
-
-<p>P. 69: «Far un regalo a M. di Montbazon (gouverneur de Paris) che
-l'ha meritato per la maniera che ha tenuta nell'emotione di Parigi.»</p>
-
-<p>P. 75: «M<sup>ma</sup> di Nemours ancora à Meudon. Se S. M. non si fa obbidire,
-tutto è perduto perche ogni uno oserà (sic) tutto.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_494"> 494</a></span>
-Il est bien singulier que ce soit en 1644, au plus fort de la querelle
-des Vendôme et de Mazarin, que soit née la première idée du mariage
-du duc de Merc&oelig;ur avec une nièce du cardinal. Celui-ci rejeta d'abord
-cette proposition que lui faisaient les Vendôme par des motifs qu'il ne
-donne point ici, mais qui se trouvent au Carnet VI<sup>e</sup>.&mdash;P. 23: «M<sup>ma</sup> la
-marescialla di Estrée (il ne faut pas oublier que le maréchal d'Estrée,
-frère de Gabrielle d'Estrée, était l'oncle du duc de Vendôme) m'ha
-fatto istanza del matrimonio d'una delle mie nipoti al Duca di Mercurio
-per parte di M<sup>ma</sup> di Vandomo e della duchessa di Nemours sua
-figlia per raccommodar cosi ogni cosa et assicurarmi per sempre della
-loro affettione; il che è stato ricusato dà me per le raggioni, etc (sic).»
-Et Carnet VI<sup>e</sup>, p. 6: «Nell'istesso tempo che M<sup>ma</sup> di Vendomo, il
-Duca di Mercurio e M<sup>ma</sup> di Nemours sua sorella mi fanno parlare per
-la marescialla di Estrée acciò consenta al matrimonio d'una delle
-mie nipoti con Mercurio, inviando Bofort a Malta o in altra più remota
-parte, con protestatione d'una fedelta et affettione indissolubile, per
-altra strada hanno richiesto M. le Prince con dichiaratione di voler
-dipendere dà lui et esser intieramente e senza alcuna riserva uniti alli
-suoi interessi per il matrimonio della figlia del conte d'Alè (d'Alais),
-pregandolo interporsi per la liberatione di Bofort. E per altro verso
-procuravano l'effettuatione del matrimonio con madamigella di Guisa,
-del quale si parlò oltre volte, protestando di voler stringersi con la
-detta casa; in che Maulevrier travaglia M. di Nemours, et per parte
-di M<sup>ma</sup> di Nemours e di Mercurio molte persone vi si affaticano, come,
-trà gli altri, il conte di Fieschi. Dà che si vede la sincerità, etc.»</p>
-
-<p>P. 99 et 100: «Quando S. M. vedrà il Principe di Condé nel consiglio
-dibattersi, voltar la schiena, gridar con poco termine contro
-uno o l'altro, S. M. potrà dirli <i>tu bo</i> (tout beau), come altra volta,
-che si ricordi che è in presenza sua. S. M. dica a M<sup>ma</sup> la Principessa
-in confidenza che la condotta del Principe non è buona, cominciando
-a procurare di mettersi alla testa del Parlamento per rendersi considerabile,
-e far come fece nell'altra regenza; che con mille artifizii
-porta le cose all'estremità contra il Cancelliere et altri ministri, mà
-che S. M. non lo soffrirà, e non c'è risolutione che non prenda per
-impedirlo, e che per il Cancelliere potrebbe sodisfarlo mettendo in suo
-luogo Chatonof.»</p>
-
-<p>P. 105 et 106: «S. M. puol dire al commendator di Giar et a madamigella
-di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha detto che per
-vedere o no M<sup>ma</sup> di Cheverosa non sene curava, ad ogni modo la Regina
-della Gran Bertagna non dovrebbe admetter la visita di una persona
-che per sua mala condotta ha perdute le grazie di S. M. In oltre, deve
-S. M. dire alli medesimi che, se la Regina della Gran Bertagna risolve
-di trattenersi qui in Parigi o all'intorno lungo tempo, non ostante la
-buona dispositione della M. S., li cattivi spiriti l'inquieteranno, la porteranno
-<span class="pagenum"><a id="Page_495"> 495</a></span>
-insensibilmente a quelle cose che non vorebbe e che daranno
-disgusto a lei con S. M. La meglior stanza di tutte sarebbe Chatto-Thierri,
-e la detta Regina se n'anderà volontierissimo se quelli che
-sperano delli avantaggi o dell'aura dal suo soggiorno alla corte non
-li persuadono il contrario per loro interesse particolare. Ma sia sicura
-che Milord Gorino, Craft, Giar, commendator di Souvré, Cheverosa,
-Montbazon, Chatoneu, tutti li Importanti, e Bariglione, invidiosi della
-quiete presente del regno, travagliaranno con ogni potere perche stia
-qui. Perciò è bene di pensarvi in tempo.»</p>
-
-<p>Déjà, dans le <span class="smallc">Quatrième carnet</span>, on lisait sur le duc de Lorraine,
-p. 81 et 92: «Mandar qualcheduno al Duca di Lorena per trattar con
-lui, e veder se volesse intrar nella Franche-Contea. S. M. l'assisterebbe, e
-quello conquistasse sarebbe suo. Per imbarcarlo guadagnar la Cantecroi,
-et in ogni caso o otteneremo quello vogliamo, o, continuando a trattar
-in sospetto a Spagnoli il procedere del detto Duca, si risolveranno a
-non fidarsi di lui, farli deperir le sue truppe, e forse a peggio. In fine
-dal trattar seco non si possono cavar che avantaggi notabili.»&mdash;Ici
-on lit, p. 18: «Assicurar la Cantecroi di una buona volontà mà dichiarando
-di non volersi ingerire nel matrimonio, essendo un affare
-che dipende di Papa.»&mdash;P. 68 et 69: «7 Iuglio 1644. La ragione
-principale per la quale S. M. risolve l'aggiustamento col Duca di
-Lorena, consentendo a rimetterlo ne' suoi stati all'eccezzione delle
-piazze che soltanto resteranno in deposito sino alla pace trà le corone,
-è per servirsi della sua persona e truppe, e goder delli avantaggi che
-per il suo mezzo le armate di S. M. e particolarmente quella di Turena
-possono havere nel passagio a prender quartieri di là dal Reno, essendo
-alla dispositione di S. M. Spira, Vorms et altri porti sopra il
-detto flume, e le facilità di far progressi nel paese di Lusenburgh et
-delle parti di Treveri. L'articolo dunque principale del trattato di
-S. M. con il Duca deve essere che servirà in persona col numero di
-sei mile combattenti, e che assisterà con tutti li posti che ha sopra il
-Reno. In che è necessario ben esplicarsi, etc.»&mdash;P. 72: «L'abbate
-di Croi ha detto alla badessa di Remiremont di dire alla duchessa di
-Lorena che il meglio che potrebbe fare sarebbe di riconoscer la Cantecroi.»</p>
-
-<p>P. 115: «Al due di maggio il Duca Carlo di Lorena al è agiustato
-di nuovo con Spagnoli. L'Escala (Léchelle, officier très-distingué)
-ne ha havuto avviso, et è certissimo, cio mentre assicurava noi di voler
-lasciar il detto partito. Nessun fundamento nella sua legerezza.»</p>
-
-<p class="subh">SIXIÈME CARNET, COMPRENANT LES DERNIERS MOIS DE 1644,
-ET COMMENÇANT AU 28 D'AOUT.</p>
-
-<p>P. 18: «Il giorno che la Regina d'Inghilterra fù a Turs, Craft fù la
-casa del luogotenente generale (Georges Catinat, voyez plus haut,
-<span class="pagenum"><a id="Page_496"> 496</a></span>
-p. 431) a dormire, che è confidente di M<sup>ma</sup> di Cheverosa. Vi si trovò
-Bandigli che è scudiere del duca di Mercurio.»</p>
-
-<p>P. 25: «Montresor a Persigny lungo tempo con M<sup>ma</sup> di Cheverosa.»</p>
-
-<p>P. 28: «Dica S. M. a M. di Cheverosa, quando li presenterà la lettera
-della moglie, che non fa quello dice mentre ha inviato il medico
-a negotiare in Spagna.»</p>
-
-<p>P. 29 et 30: «Craft al Duca di Lorena per moverlo al passaggio
-con le sue truppe in Inghilterra. È parente di quel Re; si è offerto
-altre volte, et è capace di persuaderlo per la sua debolezza nelle cose
-generose come apprenderebbe quella della quale si lunsigharebbe di
-rimetter la corona in testa a quel Re; et inoltre una somma di denaro
-considerabile sarebbe un gran stimolo.»</p>
-
-<p>P. 30: «Quello S. M. deve rispondere a M<sup>ma</sup> di Ghimené su la lettera
-di M<sup>ma</sup> di Cheverosa che il marito vorrà presentar a S. M.»</p>
-
-<p>P. 32: «Cheverosa è stato dà me. Condanna sua moglie, dimanda
-licenza di andar ad aggiustar seco un interesse che importa 500 mil
-lire.»</p>
-
-<p>P. 38: «Saint-Ibar divenuto pazzo intieramente; crede di dover
-essere avvelenato o ucciso.»</p>
-
-<p>Sur le duc de Guise. P. 63: «Il Duca è leggiero, e capace d'impegnarsi
-in ogni cattivo affare, oltre di che non è contento per essersi
-stato rivocato il comandamento dell'armi sotto S. A. R. Io non ho
-potuto impedire questa deliberatione di renderli Guisa, e l'ho solamente
-con mille arti e pretesi fatta differire un anno continuo, ne
-possendo davantaggio. Mi sono reso, protestando sempre, come sopra,
-e continuando ad havere li medesimi sospetti, perche non è il Duca in
-stato di cambiar natura.»</p>
-
-<p>P. 64: «Sapere dal Cancelliere se senza pregiudizio di S. M. si potessero
-inviar a Roma le procedure contro Bopui.»</p>
-
-<p>P. 75: «Aggiustar il cavaliere di Giar.»</p>
-
-<p class="subh">SEPTIÈME CARNET, ANNÉE 1645.</p>
-
-<p>P. 4 et 5: «Avvertir ben a Guisa, perche il Duca fa il disgustato
-per non haver havuto il commando nel esercito di Monsieur, e Elbeuf
-che è governatore della provincia (la Picardie, où la ville de Guise est
-située) non ha buona intentione e fomenta il Duca.»</p>
-
-<p>P. 14: «X mil lire date in contante ad una donna della regina d'Inghilterra,
-sollecitate e portate dal commandatore di Giar, che fà grandemente
-valere il suo credito appresso la medesima Regina, con simili
-cose, come quella di X mil scudi dati al figlio di Buchinghan (Buckingham);
-onde S. M. deve avertirvi, porche la sua lingua è nociva,
-trova a vedere a tutto, adherisce a quelli che sono mal soddisfatti,
-crede che li sia tutto dovuto; e pure non è capace di servir mai il Re
-<span class="pagenum"><a id="Page_497"> 497</a></span>
-in cosa alcuna. S. M. avverta di non li dar mai commissione alcuna,
-e lo tratti freddamente etc.»&mdash;«Dice Giar che l'abbadia di S. Satur
-li fù data dà S. M. senza mia saputa, e che ebbe buona fortuna e che
-non l'havrebbe havuta se io havessi potuto penetrar cosa alcuna.»</p>
-
-<p>P. 34: «S. M. parli per Bofort conforme alla sua intentione, perche
-crede che, se S. M. fosse informata, havrebbe più di libertà; e pure la
-S. M. sa che mi ha detto più d'una volta sopra le preghiere che li
-facevo di accordarli diverse cose, che io era troppo buono.»</p>
-
-<p>P. 42: «Se S. M. non prende risolutione di nominar qualcheduno
-per haver cura al negotio di Bofort, tutto perirà, e si troverà che il
-colpevole sarà protetto.»</p>
-
-<p>P. 43: «S. Quintin, intimo di Campione, important au dernier point,
-parla male di me, e S. A. R. lo protegge e procura di avanzarlo.»</p>
-
-<p>P. 59: «Farmi rendere ordine che si conservino le lettere di M<sup>ma</sup> di
-Cheverosa inviate da Sabran (?).»</p>
-
-<p>P. 76: «Abbate di Gora (?) ritira per tre giorni la Bomart<a id="FNanchor_447" href="#Footnote_447" class="fnanchor">&nbsp;[447]</a> quando
-andò a Brusselles trovar la Cheverosa.»&mdash;«Principe di D... piange
-lo stato di Cheverosa, e dice che non puol rivenire in questo regno,
-mà che forse cambierà.»</p>
-
-<p>P. 77: «A. S. A. R., che S. M. ha rimarcato che lui era freddo nel
-discorrere di M. d'Anghien... non ostante che la Regina dalli discorsi
-che ha tenuti publicamente habbia assai fatte conoscere le sue inclinationi...
-In fine che si parla a S. A. R. dà S. M. e dà me liberamente
-d'ogni cosa e che S. A. R. non corisponde, essendo copertissimo e
-prendendo tutte le precauzioni immaginabili.»&mdash;P. 78: «Tutti concludono
-che si trema del Duca d'Anghien. Che questo habbi impedito
-due persone di qualità della religione di farsi cattoliche. Che M. di Chavigni
-sia più disgustato che mai, etc.»&mdash;P. 79: «Gorin a M. d'Hemeri,
-che il Duca d'Anghien non si accommoderà di cuor, che riceverà quello
-se li darà, mà che frà tre mesi et alle occasioni testificherà la sua poca
-soddisfatione; che è un Principe riverito nel settentrione e stimato a
-segno in Francia, che farà gran rumore quando vorrà.»&mdash;P. 81: «Lettera
-informe senza nome contra S. A. R. e l'abbate della Riviera sopra
-la dissimulatione dell'uno e la poca fide dell'altro... In oltre dice che
-la dilazione del Principe e Duca d'Anghien ad accettare la grazia che
-la Regina li vuol fare, procede dalla speranza che persone di qualità
-della casa di S. A. R. danno al detto Duca che guadagnarà S. M. e
-l'impegnarà intieramente nelli suoi interessi e sodisfationi.»</p>
-
-<p class="subh">HUITIÈME CARNET, ANNEÉ 1646.</p>
-
-<p>P. 15: «Saint Ibar, doppo haver bevuto a Munster, disse mille cose
-contro del Cardinale Mazarini, et dicendosegli il giorno doppo dà uno
-<span class="pagenum"><a id="Page_498"> 498</a></span>
-della casa di Longavilla: Voi havete parlato ieri contra, etc., mà havevate
-preso del vino, rispose: È vero che havevo preso del vino, mà
-è pure certo che non per questo perdo mai il giudizio e la ragione.»</p>
-
-<p>Il paraît que M<sup>me</sup> de Montbazon revint à Paris et à la cour en 1646.
-On lit ici en effet, p. 26 et 27, ces lignes en français: «Son Alt. Royale
-fut voir madame de Montbazon vendredi 11<sup>me</sup> (il n'est pas dit de quel
-mois), y trouva Tillières et Trunquedec, lui parla demie heure en
-particulier. Le jour suivant, S. A. R. trouva madame de Montbazon
-chez Madame qui se retira pour les laisser parler ensemble. Le dimanche
-S. A. R. fut voir M<sup>me</sup> de Montbazon chez elle et demeura plus
-d'une heure dans sa ruelle. Madame et Mademoiselle de Guise venoient
-d'en sortir. Messieurs de Tillières, Boisdauphin et Ouailly y
-estoient.»</p>
-<p>
-P. 35: «Far correre voce destramente che si richiamerà M<sup>ma</sup> di
-Cheverosa, e si metterà nel ministerio M. di Chatonof, a fine d'intimidire
-il Principe e la Principessa di Condé. S. M. potrebbe ancora far
-chiamare et accarrezzare molto la Principessa di Ghimené, non amata
-dà quella di Condé, e sopra tutto <i>tesmoigner</i> grand'affettione al
-Madamoiselle.»</p>
-
-<p>P. 38: «Rimandar a M<sup>ma</sup> di Guisa la lettera che sua figlia haveva
-scritta a Montresor.»</p>
-
-<p>Symptômes de brouillerie entre les Condé et Mazarin depuis que
-celui-ci leur eut fait refuser l'amirauté laissée vacante par la mort
-d'Armand Maillé de Brezé, tué devant Orbitello.</p>
-
-<p>P. 46-56: «Il Duca d'Anghien ha detto all'Eglé (?) che il Duca di
-Brezé haveva ordinato a Dognon (depuis le maréchal du Dognon) che
-in caso di morte o priggionia di esso Brezé non riconoscesse altri
-nella piazza che il detto Duca d'Anghien.»</p>
-
-<p>«È stato pubblico in Parigi, havendone ricevuto l'avviso dall'armata,
-e n'è ben informato il maresciallo d'Estrée, che in un festino
-che si fece in casa di Saint-Martino che comandi l'artiglieria, alla presenza
-di S. A. R. e Duca d'Anghien, maresciallo di Gramont, etc.,
-si parla indecentemente della Regina, e furono cantate de' fogliantines
-(feuillantines, couplets satiriques) contro di lei sopra il fatto della marina.
-Questo è certo, mà conviene dissimulare nella presente congiuntura,
-anteponendo il servitio del Re ad ogni altro rispetto particolare,
-massime che la Regina non perde cosa alcuna e fa un atto di gran
-moderatione e prudenza, havendo il tempo di mostrare il dovuto risentimento
-quando potrà farlo senza pregiudicare al figlio et al Regno.»</p>
-
-<p>«Rantzau ha detto a Launay, perche io lo sapessi, che quando S. A. R.
-hebbe la nuova della ritirata di Orbitello, disse a la Riviera: Voilà de
-nos entreprises! come se io dovessi rispondere delli errori che si
-fanno dà quelli che comandano li eserciti. Certo sarei in cattivo stato,
-particolarmente per quello segui in Fiandra dovè li preparativi fatti,
-<span class="pagenum"><a id="Page_499"> 499</a></span>
-le gran forze che vi hebbimo, la debolezza dei nemici e li gran rinforzi
-che si mandano continuamente fanno sentire più che non si
-faccino gran progressi, e cio per le difficoltà di S. A. R. e del suo
-consiliero contro l'avviso di tutti li capi, che il non prendersi Orbitello
-che non importa punto alla Francia e che era attaccato dà
-2,500 fanti e 200 cavalli. Ma dà tal discorso di S. A. R. si cava che
-gli hanno guastato l'animo e parlatoli contro di me.»</p>
-
-<p>«Il Duca d'Anghien nel viaggio di S. A. R. al canale di Bruges, nel
-quale la Riviera non si trovò per essere stato ammalato, prese il tempo
-per dire a S. A. R. che ogniuno l'adorava quando non haveva apresso
-di se persone che non sapevano consigliarla, alludendo alla Riviera,
-e che se si fosse S. A. R. voluta fidare in lui Duca, l'havrebbe fatta
-rispettare in modo che sarebbe stata padrone, etc.»</p>
-
-<p>«M. d'Elbeuf ha detto mille cose a M. Le Tellier delli discorsi tenuti
-all'armata al disavantaggio della Regina e mio, e che il Duca d'Anghien
-haveva travagliato grandemente apresso S. A. R., e trà le altro
-cose gli haveva detto che io haveva concluso matrimonio d'una mia
-nipote col Duca di Brezé per unirmi intieramente al detto Duca senza
-participatione di S. A. R., dà che poteva raccogliere, etc.»</p>
-
-<p>«Il Duca di Nemours ha spedito dall'armata a sua moglie per dirli
-che si adoperi congiuntamente al Duca di Mercurio perchè la congiuntura
-è opportuna per liberare Bofort e rimetter tutta la casa di Vandomo;
-poiche il cardinale Mazarini era necessitato a far un partito
-contra quello Duca d'Anghien, che sarebbe favorito dà Monsieur; e
-la detta moglie spedi subito a suo fratello a Aneto, et il maresciallo
-d'Estrée m'a parlato assicurandomi che a mio piacere potrei disporre
-di quella casa. Il Duca di Guisa nell'istesso tempo mi ha fato et alla
-Regina ogni maggior protestatione, esibendosi ad intraprendere tutto.»</p>
-
-<p>«M. d'Elb&oelig;uf e li figli hanno stretto M. Le Tellier per veder se
-potesse sperare una mia nipote per il suo primogenito.»</p>
-
-<p>«Gramont, arrivando di Mardic le 18 agosto, mi ha detto che era vero
-che si erano fatti versi e fogliantine in disprezzo della Regina, etc.»</p>
-
-<p>«S. M. accarezzi M<sup>ma</sup> la Principessa avanti il suo diparto, mostrandone
-dispiacere, et assicurendola che l'ama più che mai, havendo riconosciuto
-nelle congiunture presenti il suo affetto e passione, etc.»</p>
-
-<p>«Masson, intendant de M. de Vendosme, a veu M. le Prince pour
-lui demander sa protection de la part de son maistre, et lui faire de
-grandes protestations de service et d'attachement. Il luy a tesmoigné
-qu'il avoit grande envie de venir en France et qu'il vouloit lui en avoir
-toute l'obligation, qu'il estoit pret à y venir sans demander autre assurance
-que sa parole ou celle de M. le Duc son fils, etc. M. le Prince a
-respondu d'abord qu'il ne le cognoissoit point, et qu'il vouloit voir la
-charge qu'il avoit de M. de Vendosme. Masson lui en montra les lettres,
-que M. le Prince a voulu retenir et ensuite luy a donné de grandes
-<span class="pagenum"><a id="Page_500"> 500</a></span>
-espérances, mais qu'il n'estoit pas encore temps de se déclarer. Le dit
-Masson a dit que toute la maison de M. le Prince avoit eu grande jalousie
-de la visite de S. Éminence à madame de Guise et à madame
-de Montbazon. Que l'on traite fort avant le mariage de M. de Merc&oelig;ur
-et de mademoiselle d'Alais, etc.»</p>
-
-<p>P. 66: «Gentilhuomo di Vandomo al Principe di Condé per rimetterli
-tutti li diritti che ha sopra l'ammiragliato.»</p>
-
-<p>P. 65, 66, 67 et 68: «Saint-Ibar ha tenuti discorsi perniciosissimi
-a Brancas (?) contro lo stato e li ministri principali. Ha fatto il possibile
-per guadagnarlo, e gli ha portato un sacco con mille ducati d'oro.
-Scriverne a M. de Longaville. In oltre S. Ibar ha fatto ostentatione
-dicendo la parte che haveva nello spirito del Duca di Longavilla, il
-quale ha detto a Brancas che, quando fu a Munster li volse dare dieci
-mila scudi doppo haverli esaggerato le obligationi che il professava
-per il fu conte di Soissons e per lui. Fece il possibile per imprimere
-a Brancas che S. A. R. era maltrattata, che nella regenza doveva procurarsi
-delli avantaggi, et in fine che lui et il Duca d'Anghien dovevano
-dar la legge e non riceverla. Oltre le mille ducati che insiste per
-far ricevere a Brancas, procura in mille modi guadagnarlo; e cenando
-insieme volle metterlo mal a proposito sopra la Regina con parole assai
-insolenti, et il medesimo di me. Si levò però di tavola Brancas, giurò
-che non soffrirebbe; mà si mise qualcheduno di mezzo e troncò il discorso
-cominciato. Brancas et altri assicurano che tutto quello si publica
-a nostro disavantaggio viene dà lui, che ha molti emissarii per
-questo effetto. Ha incessamente travagliato per la trega e per impedire
-che l'armata Olandese non agisce. Va liberamente a Gant et Anversa
-havendo passaporti amplissimi, et ha commercio coi ministri
-spagnuoli e continuo, e scrive nuove a M<sup>ma</sup> di Cheverosa<a id="FNanchor_448" href="#Footnote_448" class="fnanchor">&nbsp;[448]</a>. Parla
-contro di me in casa di M. de Longavilla che lo seppe molto bene, e
-benche non fosse allora seguita la morte del Duca di Brezé che ha data
-occasione al detto Duca di monstrar sentimenti in riguardo all' amiragliato,
-non fece dimostratione alcuna; anzi queste dichiarazioni di
-Saint Ibar e la sua condotta e corrispondenze assai publiche con li nemici
-di questa corona non impedino che non lo colmasse di gratie,
-favori e confidenze, mentre dimorò a Munster et alla sua partenza.»</p>
-
-<p class="subh">NEUVIÈME CARNET, ANNÉE 1647 ET 1648.</p>
-
-<p>P. 12: «Le bruit de Paris est que je fais partir la Reine parce que
-M<sup>me</sup> la Princesse acqueroit trop de crédit auprès de Sa Majesté, que
-pour cet effet M<sup>me</sup> de Montbazon vi è andata, che per mezzo suo si
-tratta l'aggiustamento di M<sup>ma</sup> di Cheverosa per farla ritornare e metterla
-<span class="pagenum"><a id="Page_501"> 501</a></span>
-contra la detta Principessa, la quale a me medesimo ha parlato
-di questo, mà mostrando di ridersene.»</p>
-
-<p>P. 28: «Trattare che il duca di Lorena, facendo dichiarare nullo il
-matrimonio con la duchessa che è in Francia, alla quale si potrebbe
-dar molti avantaggi per la sua vita durante sopra la Lorena, et il detto
-Duca rinuntiando alla Lorena fosse per una remissione juridica del
-Re d'oggi<a id="FNanchor_449" href="#Footnote_449" class="fnanchor">&nbsp;[449]</a> e dalli popoli acclamato Re di Portogallo, a conditione che
-il regno ritornerebbe al figlio, il quale si potrebbe maritar con la figlia
-del detto Duca<a id="FNanchor_450" href="#Footnote_450" class="fnanchor">&nbsp;[450]</a>, che sarebbe per la dissoluzione del primo matrimonio
-legitima. La Francia potrebbe in questo caso obligarse non solamente
-a fornir le cose necessarie per il tragetto del detto Duca, della
-sua casa e sue truppe in Portogallo, mà ancora di fornire dell'altre, e
-promettere una assistenza annua per la sussistenza e la conservazione
-di esse.»</p>
-
-<p>P. 33: «16 décembre 1647. Le marquis M., outre le discours qu'il
-m'a tenu de la campagne passée, soutenant que l'Archiduc, contre
-l'avis de tous les chefs de guerre, avoit attaqué Dixmude<a id="FNanchor_451" href="#Footnote_451" class="fnanchor">&nbsp;[451]</a> avec cinq
-mille hommes de pied et dix mille chevaux, sachant qu'il y avoit
-près de trois mille hommes dans la place et les recrues des régiments,
-et soutenant ledit marquis qu'on ne pouvoit pis faire de nostre côté
-ni pour défendre la place ni pour la secourir, et que cela a grandement
-servi à relever la réputation dudit Archiduc en Flandre et à
-faire concevoir une mauvaise opinion des François, c'est-à-dire de
-leur courage et de leurs forces, il m'a dit en outre que la pensée de
-l'Archiduc étoit, lorsqu'il alla à Landrecies, d'attaquer Saint-Quentin,
-et que cela se fut fait s'il y eut eu moien pour les vivres. Il croit qu'il
-songe à présent à la même chose pour la campagne prochaine, mais
-surtout de faire des armées pour en faire entrer une en France du
-côté de la Champagne, composée de cinq mille chevaux et six mille
-hommes de pied; et c'est un ancien dessein auquel l'Archiduc a ordre
-d'Espagne de songer, et en son particulier il est bien persuadé qu'on
-ne peut rien faire de meilleur. Il aura deux mille Espagnols d'Espagne
-où il envoie trois mille Vallons; il aura infailliblement, à ce
-qu'il croit, quatre mille hommes d'Allemagne, infanterie et cavalerie,
-et déjà a envoyé l'argent pour en faire venir au plus tôt. Il dit que
-l'Archiduc est déjà d'accord avec le duc de Lorraine qui promet de
-mettre ses troupes à dix mille hommes; mais le marquis ne croit pas
-qu'il en puisse venir à bout, non obstant gran nombre de prisonniers
-<span class="pagenum"><a id="Page_502"> 502</a></span>
-françois qu'il tire des prisons pour les faire servir dans son corps.
-On assure qu'il y a déjà la moitié des François dans les troupes de
-Lorraine. Il dit que l'Archiduc aura ses places garnies, qu'on songe
-aussi à Rocroy, et que sans l'attaquer on croit qu'une armée entrant
-dans certain endroit de la Champagne peut aller sans obstacle jusques
-à Soissons, et que M<sup>me</sup> de Chevreuse et les François qui donnent
-des advis de là assurent qu'avec cela tout sera sens dessus dessous.»</p>
-
-<p>P. 68: «Escrire une lettre du Roi à Saint-Ibar de venir ici rendre
-compte de ses actions; la lui faire rendre par M. l'ambassadeur, et
-passer outre en cas qu'il ne vienne pas.»</p>
-
-<p>P. 73: «Moron (?) porta lettere di M<sup>ma</sup> di Cheverosa per la Regina
-e per me. Saper dà S. M. se si devono ricevere, et, a mio parere, non
-si devono.»</p>
-
-<p>P. 92 et 93: «La Reyne pourra faire une réprimande à Brion. Il
-reçoit des lettres de M. de Beaufort. Serlière, dans la maison duquel
-ledit Beaufort a logé, vient ici et est entretenu de Brion. Sa légèreté
-ne vaut rien en ce rencontre. Sa vieille affection pour M<sup>me</sup> de Nemours<a id="FNanchor_452" href="#Footnote_452" class="fnanchor">&nbsp;[452]</a>
-agit en ce rencontre au préjudice de Sa Majesté et de l'avantage
-du dit Brion, lequel mesme a oblié ce qu'il doit à Sa Majesté et
-à moi. A parlé a S. Alt. R. avantageusement pour M. de Beaufort...
-M. de Mesmes, M. d'Avaux et M. de Chatonof se sont rencontrés à la
-maison de Bourdier. Il semble un rendez-vous, et que quelqu'un ait
-travaglié pour les faire voir ensemble.»</p>
-
-<p>«A quoi peut estre bon pour moi le commandeur de Jars? Toute
-sa passion est pour Chatonof. Après lui avoir fait donner deux abbayes
-qui valent vingt mille livres de rente, et une commanderie qui vaut
-autant, lui avoir fait donner des gratifications d'argent assez considérables,
-l'avoir traité avec affection et familiarité, je ne trouve pas
-qu'il m'ait jamais donné le moindre avis qui put regarder mon service,
-quoique dans les compagnies où il s'est trouvé il aye entendu
-des choses qui me regardoient, et dernièrement à Petitbourg, s'étant
-apperçu que S. A. R. étoit fâchée, il ne m'en dit rien comme fit Gersé.
-D'ailleurs il trouve à redire à tout ce qui se fait. Les malheurs qui
-arrivent, à son dire, on les pouvoit empescher, et M. de Chatonof l'eut
-fait sans doute, et les avantages que nous remportons eussent été plus
-grands si le susdit s'en fut meslé. Dans les occasions, donne ses coups
-auprès de la Reyne pour l'eschauffer en certaines rencontres. Enfin
-c'est une peste de la cour.»</p>
-
-<p>P. 97: «Les caballes de dehors qui agissent dans le Parlement sont
-celles de M. de Chatonof et de Beaufort. Beaufort avoit escrit une lettre
-fort souple, et dans laquelle il demandoit protection à M. le Prince,
-mais les Importants ont conseillé de ne la point rendre, parce qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_503"> 503</a></span>
-auroit fait un méchant effet à l'égard de S. A. R., et n'eut pu rien produire,
-M. le Prince ne devant demeurer ici qu'un jour ou deux.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">II.&mdash;<i>Lettre royale sur l'arrestation de Beaufort.</i></p>
-
-<p>Dans cette lettre, Mazarin s'applique à établir qu'après
-une si grande affaire toutes les rigueurs du gouvernement
-se sont bornées à l'arrestation de Beaufort et à <i>commander
-à quelques autres de se retirer dans leurs maisons</i>. Cette
-circulaire est si habile et si modérée que nous la publions
-ici comme une solide justification de la conduite de Mazarin,
-et un tableau fidèle de la situation de la France au
-dedans et au dehors. <span class="smallc">Archives du département de la guerre</span>,
-<i>Ministère de M. Le Tellier, minutes</i>, 1<sup>er</sup> vol., fol. 89.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh hanging indent">LETTRE DU ROY AUX GOUVERNEURS DES PROVINCES ET AUX GÉNÉRAUX
-D'ARMÉE SUR LE SUJET DE L'EMPRISONNEMENT DE M. DE BEAUFORT, DU
-13 SEPTEMBRE 1643, A PARIS<a id="FNanchor_453" href="#Footnote_453" class="fnanchor">&nbsp;[453]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, depuis qu'il a pleu à Dieu de retirer de ce monde le
-feu Roy, mon seigneur et père, sa bonté a esté si grande pour cet
-Estat que bénissant les soins et les conseils de la Reyne régente madame
-ma mère, cependant que mes armées d'Italie, d'Espagne et
-d'Allemagne agissoient contre les ennemis de cette couronne, non-seulement
-en leur faisant teste dans leur propre pays, mais en attaquant
-leurs places et en éloignant de mes frontières les périls et les
-incommodités de la guerre, il a augmenté mes prospérités du côté
-de la Flandre par le gain signalé d'une grande bataille et par la conqueste
-d'une des plus importantes places des Pays-Bas; tout cela
-étant arrivé au temps qu'il y avoit plus tost sujet de craindre que la
-perte que je venois de faire avec mes sujets ne leur donnast le moyen
-de prendre sur moi quelque notable advantage, m'a obligé de redoubler
-mes v&oelig;ux et mes prières pour obtenir la continuation de ce
-bonheur de la main toute-puissante de celui qui protége les Roys
-dans leurs justes desseins. Car chacun a pu voir comme par une espèce
-de miracle les efforts extraordinaires que mes ennemis avoient
-faits pour attaquer mon royaume n'ont produit autre chose que la
-perte de leurs meilleures troupes, au lieu du ravage qu'ils s'estoient
-promis de faire dans mes plus fertiles provinces, et que, par un effet
-visible de la justice divine, ils ont attiré chez eux les maux qu'ils
-avoient intention de faire à la France. Ils avoient estimé d'abord,
-<span class="pagenum"><a id="Page_504"> 504</a></span>
-après l'accident funeste qui estoit arrivé, que la conjoncture leur
-seroit favorable pour tout entreprendre, et qu'après la défaite de mes
-armées qu'ils ne croyoient pas qu'au milieu des larmes et des afflictions
-je pusse avoir mis en état de leur estre opposées, ils pourroient
-exécuter tous leurs desseins sans aucune résistance. Mais le ciel en
-ayant disposé autrement, les heureux succès qu'il a eu agréable de
-me départir, leur ont fait recognoistre que l'ancienne valeur de la
-nation françoise n'estoit pas morte avec son souverain, et qu'il estoit
-comme impossible qu'ils pussent jamais nous ravir par les armes les
-advantages que le feu Roy, mon seigneur et père, avoit acquis sur
-eux depuis l'ouverture de la guerre. Cette cognoissance leur eut sans
-doute déjà fait presser davantage la négociation de la paix, que je
-souhaite si ardemment pour le soulagement de mes peuples, s'il
-ne leur fut resté quelque espérance de se prévaloir des désordres et
-des divisions qu'ils se promettoient de voir naistre et peut-estre de
-répandre eux-mêmes dans ma cour au commencement de la régence.
-C'est ce qui a obligé la Reyne régente, madame ma mère, à redoubler
-ses soins pour remédier à un mal si dangereux, et qui l'a fait résoudre,
-après avoir mis par sa prévoyance les forces du dehors en estat
-de faire plus tost du mal aux ennemis que d'en recevoir d'eux, de
-travailler à la réunion de celles du dedans, remettant un chacun dans
-son devoir par une douceur sans exemple, en quoy elle n'a pas moins
-employé les effets de sa clémence que l'autorité souveraine qui est
-entre ses mains, afin de fermer la bouche aux plus difficiles, en leur
-ostant les moindres prétextes qu'ils eussent pu prendre de mécontentement.
-L'on a pu remarquer avec quel excès de bonté elle a rappelé
-dans la cour tous ceux qui s'en estoient absentés, combien libéralement
-elle a remis les uns dans leurs biens, les autres dans leurs
-charges, et comme générallement elle a voulu attirer tous les grands
-du royaume autant par ses bienfaits que par la considération de leur
-devoir et travailler avec eux à la conservation de la tranquillité publique.
-Mais tous ces effets d'extresme bonté n'eussent pas esté capables
-de les contenter, si elle ne les eut fait ressentir à mon peuple,
-auquel les dépenses excessives qu'il faut supporter pour la défense de
-l'Estat n'ont pu empescher qu'elle n'aye accordé cette année un notable
-soulagement ayant fait diminuer l'imposition des tailles de dix
-millions de livres jusques à ce qu'elle puisse faire davantage, comme
-elle espère bientôt. Encore qu'elle ait été portée à cette résolution par
-l'inclination naturelle qu'elle a de faire du bien à un chacun, elle a
-particulièrement esté conviée par la cognoissance qu'elle a eue que
-le plus assuré moyen qu'elle a de réduire bientôt les ennemis à la
-conclusion d'une paix générale estoit de faire concourir à un mesme
-but toutes les forces de mon royaume, en bannissant les divisions de
-la cour qui sont presque toujours suivies du trouble qui s'élève dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_505"> 505</a></span>
-les provinces. Mais enfin ayant vu à mon grand regret que ceux qui
-ont reçu plus de graces et de témoignages de confiance de ladite
-dame Reyne, abusant de sa bonté, commençoient à former dans ma
-cour des caballes et factions qui ne pouvoient que nous estre suspectes,
-et que je ne pouvois plus différer de pourvoir à leurs secrettes
-menées sans mettre en péril le gouvernement de mon Estat, ayant
-particulièrement remarqué que mon cousin de Beaufort estoit celui
-qui me donnoit plus de sujet de mécontentement et de juste défiance,
-j'ai esté contraint, de l'advis de mon oncle le duc d'Orléans et de
-mon cousin le prince de Condé, de m'assurer de la personne dudit
-sieur de Beaufort, et de faire commander à quelques autres de se
-retirer en leurs maisons, afin d'assurer par ce moyen le repos de mes
-sujets qui ne m'est pas moins cher que ma propre vie, et qui enfin
-n'eut pas pu éviter d'estre troublé, si je n'eusse coupé le mal par la
-racine, en dissipant les entreprises et factions qui se forment dans la
-cour, lesquelles dégénèrent ordinairement en guerres civiles et dont
-les moindres causent en fort peu de temps la désolation entière des
-peuples. Cependant j'ai bien voulu vous faire part de ce qui s'est
-passé en ce rencontre, afin qu'estant informé de la grande prudence
-avec laquelle la Reyne régente, madame ma mère, travaille à conserver
-mon autorité et garantir mes sujets de tous les maux dont ils
-pourroient estre menacés, vous apportiez aussi de votre costé ce qui
-dépendra de vous aux occasions où il sera nécessaire pour les contenir
-dans l'obéissance qu'ils me doivent. Sur quoi, me remettant sur
-votre affection accoustumée au bien de mon service, je ne vous ferai
-celle-ci plus longue que pour prier Dieu, qu'il vous ait, Monsieur, en
-sa sainte et digne garde. Signé:<br />
-<span class="signature smallc">Louis,</span><br />
-et plus bas,<br />
-<span class="signature2 smallc">Le Tellier.&mdash;</span>Escrit à Paris, le 13 septembre 1643.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">III.&mdash;<i>Pièces relatives à la conspiration.</i></p>
-
-<p><span class="smallc">Archives des affaires étrangères, France</span>, t. CVI. Ce rapport
-d'un agent inconnu de Mazarin est certainement de la
-fin de septembre 1643; il est, ainsi que le suivant, la source
-de plus d'une note des Carnets, et tous deux se peuvent
-utilement joindre aux Mémoires d'Henri de Campion.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">AVIS DE CE QUI SE FESOIT ET DISOIT A ANET, ET TOUCHANT CAMPION.</p>
-
-<p>«Le sieur de Campion (évidemment Alexandre de Campion) estant
-à l'hostel de Chevreuse et voulant s'en retourner au Louvre, fut conseillé
-par MM. de Guise et d'Espernon, qui estoient pour lors aussi
-au dit hostel, de n'y point aller, et pris résolution d'attendre le retour
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse qui estoit chez la Reyne; au retour de laquelle
-<span class="pagenum"><a id="Page_506"> 506</a></span>
-il se resolut de n'y point aller, ni même ne fut pas coucher en
-son logis qui estoit rue Grenelle chez des baigneurs, et lui fut dit que
-le bruit couroit chez la Reyne qu'il estoit arresté.</p>
-
-<p>«Le dit Campion fut adverti qu'il eut promptement à se sauver
-par M. de Beauregard qui se mit en chaise dans l'hotel de Vendosme
-pour faire ses visites en assurance et advertir tous ceux qu'il desiroit,
-craignant aussi qu'il ne fut arresté et recognu. Et M. de Vendosme
-estoit fort en peine si Campion n'estoit pas arresté, mais on lui dit
-que le dit sieur de Beauregard lui en avoit donné avis. Le dit Campion
-sitost averti monta à cheval, et de Paris s'en vint à Versailles
-où il fut deux jours en attendant les ordres de M. de Vendosme, etc.
-M. de Vendosme est parti d'Anet à cheval avec Beauregard et trois autres
-de ses gentilshommes pour aller parler au dit Campion, et pour
-cet effet envoya devant le dit Beauregard trouver le dit Campion en
-son logis à Vert, qui est à quatre lieues ou trois d'Anet, à une lieue
-à côté de Dreux, pour que le dit Campion eut à s'en venir au devant
-de M. de Vendosme sur le chemin au rendez-vous, entre Anet et Vert;
-ce qui fut fait, et là se parlèrent fort M. de Vendosme, Beauregard et
-Campion seulement, les trois autres gentilshommes étant éloignés
-d'eux et n'étant pas de la conférence. Le dit Campion ne va point assurément
-à Anet parce que M. de Vendosme craint que cela ne soit sçu.</p>
-
-<p>«Le frère de Campion est toujours à Anet<a id="FNanchor_454" href="#Footnote_454" class="fnanchor">&nbsp;[454]</a>. Brillet y est aussi. Le
-dit Campion (Alexandre) est toujours en crainte. Beauregard l'allant
-visiter ces jours passés chez lui à Vert et courant dans son village,
-lui Campion et sa femme eurent appréhension, entendant le bruit des
-chevaux, en se promenant proche le logis.</p>
-
-<p>«Le dit Campion a conférence par lettre avec M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p>«Le dit Campion est toujours en visite chez le voisinage, tantost
-d'un costé, et tantost de l'autre.</p>
-
-<p>«M. de Vendosme a force avis de Paris et a tousjours du monde à
-cheval qui vont et viennent de costé et d'autre. Il a retranché beaucoup
-de sa maison. De vingt-cinq officiers de cuisine, il n'en a plus
-que trois. Pour ses gentilshommes, il garde tout, et on dit qu'il vend
-une partie de ses coureurs, et tout ceci se fait à dessein que la Reyne
-et monseigneur le Cardinal voyent qu'il n'a aucun dessein. M. de Vendosme
-fait faire amas d'avoine et fait achepter des chevaux sous main.</p>
-
-<p>«M. de Vendosme envoya en grande diligence à cheval donner advis à
-Campion qu'il eut à ne se tenir en sa maison à Vert et qu'il avoit eu
-advis qu'il y avoit ordre à le prendre. Le courrier le trouva dînant avec
-sa femme et Beauregard. Ceci par relation du courrier mesme, qui est
-une chose très véritable. Ce fut jeudy vingt-trois septembre; et aussitost
-il monta à cheval avec deux de ses gens, chacun sur bons chevaux,
-<span class="pagenum"><a id="Page_507"> 507</a></span>
-avec pistolets et fusil. M. de Vendosme prend très assurément
-grand soin de sa personne, et dit-on que si on le prenoit il feroit tous
-ses efforts pour le sauver. Par relation de ses domestiques.</p>
-
-<p>«M. de Vendosme a force visites à Anet de tous les costés de toute
-la noblesse d'alentour. De cognoissance il y avoit une fois un nommé
-M. de Clinchan qui avoit page; M. de Cargret, maître de camp d'un régiment
-d'infanterie; MM. de Crevec&oelig;ur. M. Du Parc Roncenay, oncle de
-Campion, y est souvent. M. de Neuilly y estoit, et M. de Hallot, et
-M. de la Vilette, tous deux parens, et officiers chez le Roy, ainsi qu'un
-gentilhomme servant chez le Roy. Bref tous les jours force visites.</p>
-
-<p>«Du temps du feu Roy, lorsqu'il étoit malade et que l'on attendoit
-de jour en jour qu'il mourut, force noblesse venoit à Anet faire offre
-de leurs services à M. de Vendosme.</p>
-
-<p>«M. de Vendosme et Madame et M. de Merc&oelig;ur sont toujours à
-Anet, et ne sortent point. Ils n'ont esté qu'une fois à la chasse.</p>
-
-<p>«M. de Vendosme fut avec M. de Beauregard au devant de Madame
-qui venoit de Paris où elle avoit esté toujours en une religion au dit
-Paris, et on croit que c'estoit au Calvaire; et quand M. de Merc&oelig;ur
-salua Madame, ils se prirent tous deux à pleurer. M<sup>me</sup> de Vendosme
-est toujours presque avec les religieuses d'Anet, et dit-on qu'elle boit et
-mange fort souvent avec elles, et qu'elle est servie dans de la fayence.</p>
-
-<p>«On dit à Anet que M. et M<sup>me</sup> de Nemours sont à Paris, à l'hostel
-de Vendosme.</p>
-
-<p>«Campion (Henri) et autres qui sont à Anet alloient parfois se
-promener à une demie lieue du logis à pied; mais à présent ils s'en
-donnent de garde sur l'advis que l'on a donné qu'il y avoit ordre de
-les prendre, et ne sortent que peu si ce n'est à cheval. Ceci par relation
-d'un valet de pied.</p>
-
-<p>«On espère dans le logis qu'à la Toussaint prochaine M. de Beaufort
-sortira, et dit-on que Monseigneur le Cardinal sera contraint de sortir
-de la cour. Par relation d'un valet de pied, il se dit qu'ils estoient
-plus de cinquante ou soixante qui devoient assassiner Monseigneur le
-Cardinal s'il eut été à la promenade.</p>
-
-<p>«Le bruit court dans le logis, par relation du dit valet de pied,
-que M. le duc d'Anguin avoit demandé à la Reyne M. de Beaufort et
-qu'il sortiroit, mais que Monseigneur le Cardinal empesche le plus
-qu'il peut, attendu que s'il sortoit sa personne ne seroit en assurance;
-mais qu'il faudra bien que cela soit à la Toussaint.</p>
-
-<p>«Par relation d'un valet il s'est rapporté que la Reyne avoit envoyé
-courrier à M. de Vendosme et à M. de Merc&oelig;ur pour revenir en cour,
-et que M. le Cardinal voudroit n'avoir point consenti à la prison de
-M. de Beaufort, mais qu'aussitost qu'il seroit sorti il faudroit que
-Monseigneur le Cardinal abandonnast la cour et qu'il ne dureroit pas
-longtemps en France, et que tous les princes y avoient grand intérest.
-<span class="pagenum"><a id="Page_508"> 508</a></span>
-Par relation du dit valet il fut rapporté qu'une grande partie des
-soldats qui escortoient M. de Beaufort au bois de Vincennes, n'avoient
-leurs mousquets que chargés de poudre, en cas que le secours fût
-venu pour le sauver. Par relation d'un valet, qu'avec un gentilhomme
-de M. de Vendosme, que je crois qui s'appelle Vaumorin, et encore
-avec un autre valet de pied, ils furent aussitost au bois de Vincennes
-pour parler à M. de Beaufort, mais que le gouverneur du lieu leur
-dit qu'ils ne le pouvoient faire et qu'il y alloit de sa teste. Par relation
-de domestiques du logis, il court un bruit que la Reyne et Monseigneur
-le Cardinal font tirer du bled en Espagne et que le bled
-rencherit fort partout, et que si tous les princes fesoient bien ce seroit
-le lieu de faire la guerre. M. de Vendosme a quatre ou six valets
-de pied qui sont tousjours en campagne et ne vont qu'à pied, et sont
-fort mal vestus de gris. Enfin on tient que M. de Vendosme a dessein
-de faire quelque chose journellement. Il y a force gentilshommes
-qui arrivent à Anet; il y en avoit de Vendosme dernièrement, et
-M. le Cardinal ne durera guère longtemps.»</p>
-</div>
-
-<p>ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 108.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="space subh"><span class="smallc">AVIS TOUCHANT L'AFFAIRE DE MONSIEUR DE BEAUFORT.</span></p>
-
-<p>«Depuis nos dernières relations par nos lettres des 9 et 14 octobre,
-nous fumes à Anet où nous avons resté le long du jour et couché.
-Là nous avons sçu très assurément comme les nommés Beauregard,
-Brillet, Fouqueret<a id="FNanchor_455" href="#Footnote_455" class="fnanchor">&nbsp;[455]</a> et Ganseville y estoient, et vu Brillet avec
-le baron Desessart monter à cheval avec pistolets et fusils, estant à
-la chasse au chien couchant, d'où ils retournèrent à deux heures de
-là et n'allèrent qu'à un quart de lieue d'Anet. Nous avons appris en
-ce même lieu de personnes dignes de foi que de deux jours en deux
-jours il arrive deux espions de Paris qui ne tardent que six heures à
-faire leur course et sont vestus de gris.</p>
-
-<p>«Monsieur, Madame et monsieur de Merc&oelig;ur sont tousjours dans
-leur chasteau avec petit train, ce qui se fait par maxime.</p>
-
-<p>«Le baron Desessart l'a quitté six jours par mescontentement de
-l'avoir refusé d'un cheval de M. de Beaufort. Il ne reste plus de l'escurie
-de M. de Beaufort que ses deux courteaux anglois et son cheval
-de bataille.</p>
-
-<p>«Ganseville a dit qu'il voudroit bien se dégager du service, mais
-qu'il ne le peut. Le principal point, c'est qu'il a crainte d'être pris.
-Sçavoir si ce n'est point par feinte, car il en parle trop publiquement.</p>
-
-<p>«Campion (Alexandre) a esté à Anet et y a couché. Il y arriva fort
-<span class="pagenum"><a id="Page_509"> 509</a></span>
-tard et monta à cheval de grand matin pour s'en aller. Il est toujours
-accompagné de deux de ses gens bien montés à l'advantage avec pistolets
-et un fusil, et il ne couche point deux nuits en un lieu, estant
-grandement dans l'appréhension.</p>
-
-<p>«...Nous avons appris que les gentilhommes que l'on congédioit
-n'alloient pas plus loin que Vendosme, Montoire et autres lieux appartenant
-à mon dit sieur le duc de Vendosme, auxquels on avoit
-baillé la plus grande partie des chevaux que l'on feint avoir vendus.
-Nous avons aussi appris que La Lande disoit que l'heure n'estoit pas
-venue qu'il devoit faire un coup, et qu'après cela c'estoit le moyen de
-sortir de toutes affaires et d'avoir par force la femme qu'il n'a peu
-avoir de bon gré.</p>
-
-<p>«Nous avons esté à Vert, demeure de Campion (Alexandre) où nous
-avons sçu que lui Campion avoit couché la nuit dernière chez le sieur
-Du Parc, son oncle. ... Nous avons esté chez M. Frasel, garde de la
-manche, où nous n'avons rien appris, sinon qu'il y avoit deux jours
-que Campion estoit venu prendre possession d'une petite terre proche
-de lui, attenant Nonancourt, dont il est à présent seigneur, et qu'il y
-tarda fort peu. Nous avons esté à Bernay où nous avons appris du
-sieur Du Buisson les demeures des sus-nommés Ganseville et Lalande,
-et que Lalande avoit esté depuis douze jours deux jours dans ledit
-lieu de Bernay. Et comme nous parlions de l'affaire, il nous dit qu'il
-sçavoit de bonne part que la supposition de l'entreprise estoit que
-Ganseville avec un autre que je crois se nommer Giguet, tous deux
-appartenant à M. de Beaufort, avoient exprès feint une querelle, pourquoi
-ils montèrent à cheval de grand matin, et en même temps tous
-ceux de la maison en firent de mesme, feignant de les chercher, pour
-trouver l'occasion de rencontrer son Éminence, et pour ce subjet passèrent
-plus de dix fois dans la rue où demeuroit mon dit seigneur.</p>
-
-<p>«Nous avons esté à Orbec et nous avons sçu comme Lalande y tient
-d'ordinaire sa demeure. C'est à un village qui se nomme Saint-Jean,
-à une lieue de Lisieux. Il a deux frères et force alliés dans le pays.
-Il est monté avec avantage, et est en ce pays là attendant les ordres
-de M. de Vendosme.</p>
-
-<p>«Dès le lendemain que M. de Beaufort fut arresté, Ganseville est
-venu chez lui où il fut quelques jours, et depuis est retourné à Anet
-où il est à présent bien assurément. Ce que dessus par relation d'un de
-ses domestiques. Sa demeure est un petit village qui s'appelle Tané,
-voisin d'un de ses beaux frères qui se nomme Bois Duval demeurant
-tous près ledit Tané, proche de Capelle et à une lieue d'Orbec. La demeure
-dudit Ganseville est une simple maison. Nous avons aussi appris
-à Orbec le tout par la relation du s<sup>r</sup> Du Buisson, commissaire de
-l'artillerie, qu'un gentilhomme nommé Francheville, qui est de Gassé,
-avoit escrit à un gentilhomme proche d'Orbec, et nous croyons que
-<span class="pagenum"><a id="Page_510"> 510</a></span>
-c'est à Lalande, que M. de Beaufort seroit hors dans quinze jours, au
-moins que l'on l'espéroit. Il n'y a que trois jours que la lettre a esté
-vue, et on croit que c'est Ganseville qui a escrit la dite lettre.</p>
-
-<p>«En m'en venant j'ai sçu que dimanche dernier il y avoit un relai
-à Saint-Germain de la Granche, et l'autre à Villepreu, qui est le chemin
-d'Anet à Paris,... lesdits relais y ont esté jusqu'à mardi dernier.</p>
-
-<p>«L'homme de chambre de Campion est passé samedi dernier à
-Villepreu pour aller à Paris, et dit qu'il devoit repasser le lundi en
-suivant, mais il ne passa que le mardi et dit que son maistre seroit
-bien en peine, attendu qu'il avoit tant tardé. Il est vrai que ledit
-Campion se sauva sur un des courreurs de M. de Vendosme. Par relation
-d'un des palfreniers, celui là mesme qui donna son coureur. Il
-est très vrai que M. de Vendosme a donné parole à des principaux
-gentilshommes de la province qu'ils eussent à estre prets lorsqu'ils
-en seroient advertis. Il est très véritable que les nommés Vaumorin
-et le père Boullé ou Boullay, comme on l'appelle dans le logis de
-M. de Vendosme, sont perpétuellement à Paris pour faire le récit de ce
-qui se passe aux courreurs.»</p>
-</div>
-
-<p>Mazarin, comme Richelieu, avait des agents dans tous
-les rangs de la société, et les ecclésiastiques n'étaient pas
-les moins utiles. Parmi eux, le père Carré de l'ordre de
-Saint-Dominique, qui avait si bien servi le premier cardinal<a id="FNanchor_456" href="#Footnote_456" class="fnanchor">&nbsp;[456]</a>,
-ne servit pas moins bien le second. Il lui faisait de
-fréquents rapports sur ce qu'il entendait. Il était aussi auprès
-de lui l'interprète de diverses personnes de la plus
-haute condition. Ainsi la comtesse de La Roche-Guyon,
-fille de M. de Matignon, très-souvent nommée dans les
-Carnets, faisait passer à Mazarin des renseignements précieux
-par le père Carré qui lui était une sorte de directeur.
-Il y a un bon nombre de lettres de ce père aux Archives
-des affaires étrangères. En voici une qui doit être de la fin
-de l'année 1643, t. CVI, f. 169.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p>«Monseigneur, depuis ce matin que j'ai eu l'honneur de parler à
-votre Éminence, j'ai eu nouveau sujet de l'avertir et d'exécuter la
-qu'elle m'a fait l'honneur ce matin de me recommander. J'ai vu ce
-personne<a id="FNanchor_457" href="#Footnote_457" class="fnanchor">&nbsp;[457]</a> qui m'a averti que celle qui se scandalisoit<a id="FNanchor_458" href="#Footnote_458" class="fnanchor">&nbsp;[458]</a> que vostre
-<span class="pagenum"><a id="Page_511"> 511</a></span>
-Éminence parlât si souvent et si à seul à Sa Majesté avoit parlé à la
-Reyne, et qu'en suite Sa Majesté ne parlera plus à vostre Éminence
-qu'en un lieu où grande quantité de monde sera, et vous verra tous
-deux Sa Majesté et vostre Éminence parler ensemble un peu à l'écart
-dans la même chambre, et point du tout dans le petit cabinet; qu'elle
-parlera encore à Sa Majesté fortement, car elle est résolue et hardie.
-Ce sont les propres mots qui ont esté dits à la personne qui affectionne
-Sa Majesté et votre Éminence.</p>
-
-<p>«Campion (Alexandre) estoit de la maison de Vendosme dont il a
-tousjours tiré mille écus de pension. On a feint qu'il en fut disgracié,
-et M<sup>me</sup> de Chevreuse l'a donné à la Reyne pour servir à elle et à
-la maison de Vendosme.</p>
-
-<p>«Les nuits MM. les princes de Guise et de Beaufort et Campion
-alloient chez M<sup>me</sup> de Chevreuse. Elle souvent quittoit ces deux princes
-et s'entretenoit avec Campion en particulier dans sa chambre.
-Souvent elle sortoit la nuit à onze heures en carosse et alloit par la
-ville accompagnée de ces deux princes et de Campion. Souvent ces
-deux princes venoient trouver Campion en son logis, et la nuit le fesoient
-lever de son lit et le prenoient en leur carosse et rodoient ensemble
-par la ville. Quand il s'enfuit, il prit un cheval en l'hostel de
-Vendosme. Son cousin a dit à la personne qui aime Sa Majesté et vostre
-Éminence qu'il rode icy à l'entour, tantost à Saint-Denis, tantost à
-Argenteuil, et qu'il vient les nuits à Paris.</p>
-
-<p>«La jeune comtesse du Lude servira grandement à M<sup>me</sup> de Chevreuse.
-Durant la vie de feu M. le Cardinal, elle recevoit ses lettres
-et lui renvoyoit.</p>
-
-<p>«Avant hier une dame fut à minuit chez une demoiselle, grandissime
-confidente de M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Chevreuse a dit que la Reyne l'avoit assurée de sa demeure
-icy à la cour, et qu'elle feroit en sorte que Campion seroit
-rappelé et rétabli à la cour.</p>
-
-<p>«Celle qui a donné ces advis a esté visitée ce matin par une personne
-de grande condition qui estoit faschée de ce qu'elle avoit visité
-vostre Éminence<a id="FNanchor_459" href="#Footnote_459" class="fnanchor">&nbsp;[459]</a>. Elle a fait semblant de n'estre contente de vostre
-Éminence, et ainsi elle l'a trompé et tiré tous ses secrets.»</p>
-</div>
-
-<p>ARCHIVES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, FRANCE, t. CVI, p. 71.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh smcallc">LETTRE AUTOGRAPHE DE BRASSY AU CARDIAL MAZARIN, DE LA BASTILLE,
-4 MARS 1644.</p>
-
-<p>«Monseigneur, depuis cinq mois que je suis à la Bastille, j'ai fait
-<span class="pagenum"><a id="Page_512"> 512</a></span>
-tout ce que j'ai pu pour vostre service, et me suis mis en estat que
-l'on me peut trancher la teste, pour vous tesmoigner que je n'ai
-point dessein d'épargner ma vie aux choses où il ira de vostre
-service. Présentement on me veut faire enteriner une abolition au
-Parlement comme si j'estois coupable, où il faut que je dise que je
-vous ai voulu assassiner, ce qui sera enregistré et que l'on verra tant
-que le monde durera, et qui m'attirera la haine de tous mes parens,
-estant d'une maison sans reproche, laquelle est de plus de mille ans;
-je serois le premier qui la tacheroit d'infamie. De plus, Monseigneur,
-vous sçavez que ceux qui attentent sur les personnes de vostre dignité
-sont inscrits à Rome sur le livre rouge et ne peuvent jamais
-eux ni les leurs espérer aucune grace du saint-siége; ce qui me fait
-supplier vostre Éminence de commander que l'on me sorte d'ici sous
-caution, aimant mieux la mort que de perdre ce que je me suis conservé
-en vous sauvant la vie<a id="FNanchor_460" href="#Footnote_460" class="fnanchor">&nbsp;[460]</a>. Je prendrai la liberté de vous faire
-ressouvenir que vous m'avez promis que l'on ne me feroit point de
-violence, et que je sortirois d'ici quand je voudrois. C'est pourquoi
-estant assuré que je suis inutile, je supplie vostre Éminence de me
-donner la liberté, laquelle me conservera une vie que j'emploierai à
-vous servir en toutes les occasions que je pourrai rencontrer de
-vous donner des preuves que je ne suis en ce monde que pour estre,
-Monseigneur, vostre, etc.<br />
-<span class="signature smallc">Brassy.&mdash;</span>De la Bastille, ce 4 mars.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">IV.&mdash;<i>M<sup>me</sup> de Chevreuse en Touraine, 1644 et 1645.</i></p>
-
-<p>Les Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CVI, fol.
-145, etc., contiennent divers rapports d'un gentilhomme
-de Touraine nommé Cangé de La Bretonnière, agent soudoyé
-de Mazarin, chargé de surveiller les démarches de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et qui allait sans cesse de Tours à Rochefort,
-à Bordeaux et à Paris. Sa famille ayant connu les
-Servien, c'est par Lyonne qu'il était entré au service du
-cardinal, et c'est avec Lyonne qu'il correspondait. Ses dépêches
-sont chiffrées, mais on les a déchiffrées en grande
-partie. Donnons-en quelques-unes:</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">MÉMOIRE DE M. DE CANGÉ, DU 11 SEPTEMBRE 1644.</p>
-
-<p>«... Dernièrement à l'arrivée de la Reine d'Angleterre à Tours, le
-sieur Craft, Anglois, conféra, dans le logis de l'abbé de Saint-Julien
-de Tours, où il logea, après le coucher du sieur abbé, depuis onze
-<span class="pagenum"><a id="Page_513"> 513</a></span>
-heures du soir jusques à deux heures après minuit, avec la demoiselle
-Galland, autrement appelée la Mandat, qui est confidente de la
-duchesse de Chevreuse, comme aussi avec le sieur de Vaumorin, domestique
-du duc de Vandosme, et le sieur du Tillac, domestique du
-comte de Montresor, pour adviser de faire demander par une personne
-de haute considération la liberté du duc de Beaufort. De plus
-le nommé Brillet a fait divers voyages vers le duc Charles de la
-part du duc son maistre (Beaufort), comme aussi les sieurs Campion
-par plusieurs fois sont allés à Vendosme, puis ont pris leur route par
-la Guyenne. La mesme route a esté prise par le sieur de Vaumorin
-qui partit de Vandosme dans les premiers jours d'aoust, avec un
-valet de chambre du duc de Beaufort qui le suivit deux jours de
-suitte. Ce fut un jour après que la Reyne d'Angleterre fut partie de
-Tours.</p>
-
-<p>«Il y a dans la ville de Paris un nommé Mandat, agent de la duchesse
-de Chevreuse, duquel le logis se peut sçavoir à l'hostel de
-Chevreuse, qui confère souvent, assisté d'un nommé le Rousseau,
-autrefois valet de chambre du comte de Montresor, avec un des plus
-considérés des officiers du Parlement duquel le nom a esté dit à
-Monseigneur...</p>
-
-<p>«Mon dit sieur de Lionne se souviendra, s'il lui plaît, de présenter
-dès ce jourd'hui dimanche 11 septembre le present mémoire pour
-recevoir ce mesme jour les commandemens que son Éminence voudra
-faire au gentilhomme qui va servir en Guyenne, selon les ordres
-qu'il lui en a donnés.»</p>
-
-<p class="subh">MÉMOIRE DE M. DE CANGÉ LA BRETONNIÈRE DU 18 SEPTEMBRE 1644.</p>
-
-<p>«Despuis le mémoire donné il y a huit jours à Paris, j'ai fait rencontre
-d'un gentilhomme appelé Mollière (?), qui avoit laissé le duc
-d'Espernon (Bernard, le seul héritier subsistant du vieux duc Jean
-Louis) en Gascogne..., et estoit venu de sa part, à ce qu'il me dit,
-porter quelques despesches à leurs Majestés; et sur ce que je lui demandai
-si son maistre arriveroit cet hiver en cour, il me dit que non,
-et qu'il estoit plus utile en son gouvernement pour le service du Roy,
-et que, bien que quelques personnes désirassent son retour près de
-S. M., il s'estoit résolu à ne point partir de son gouvernement. Ensuite
-je lui dis qu'il y avoit à craindre que son refus ne fût expliqué
-à désobéissance; il me fit response qu'il estoit appuyé d'une si puissante
-protection qu'il ne craignoit point ses ennemis. Après divers
-langages, je le conjurai par l'ancienne cognoissance et amitié que
-nous avons eue de longtemps ensemble, de m'apprendre s'il y avoit
-quelque espoir de la liberté du duc de Beaufort; il me dit que, pour
-me parler en confidence, cette mesme liberté estoit désirée des (plus
-grands seigneurs) de la cour, mais que l'on avoit remarqué si peu de
-<span class="pagenum"><a id="Page_514"> 514</a></span>
-résolution en son Altesse Royale pour demander la grace du prisonnier
-que l'on avoit peine à en bien esperer, que la Reyne d'Angleterre
-en feroit priere pressante à sa dite Altesse à l'insçu de la Reyne;
-de plus, qu'il y avoit aupres de la mesme Altesse deux personnes qui
-agissoient puissamment près d'elle et faisoient indirectement agir
-beaucoup d'autres... Ils espèrent aussi que la gouvernante du Roy
-apuiera près S. M. pour lui faire faire prière à S. A. à l'insçu de la
-Reyne pour la resoudre d'autant plus à supplier la Reyne en faveur
-du prisonnier. Ils se persuadent la mesme chose de Mademoiselle envers
-monsieur son pere par la recommandation de sa gouvernante.</p>
-
-<p>«Ensuite je feignis de demander où estoit le comte de Maillé, autrement
-Beaupuy. Il m'a dit qu'il estoit exilé avec trois autres. De
-plus je l'enquis s'il n'avoit point vu, depuis le malheur du duc de
-Vendosme, les Campion, Brillet et Vaumorin, qui estoient à lui. Il
-me dit qu'il n'y avoit lors près de son maistre que le nommé Tierceville,
-et du despuis le nommé Vaumorin, mais non Brillet ni les
-Campion, mais que le jeune Campion estoit arrivé depuis trois jours
-à Paris en habit d'anglois qui venoit chercher le nommé Craft qui
-estoit près la Reine d'Angleterre, lequel ne voulut point qu'il fut vu
-de la dite Reyne ni cognu en la cour. Il m'assura qu'il estoit logé à
-l'hostel de Nemours; et dans l'estonnement que je feignis avoir de sa
-hardiesse, il me dit qu'il ne sortoit point de ce mesme hostel que sur
-un cheval de mille escus, et qu'un homme qui meprise sa vie est capable
-d'entreprendre de grandes choses. Et lorsque je le voulus en
-quelque façon forcer de s'expliquer en confidence, il me repliqua de
-rechef en gascon, etc., etc.</p>
-
-<p>«Il me temoigna aussi que le duc de Nemours estoit extremement
-mécontent, et qu'il en avoit dit force particularités au comte de Candale,
-où il estoit present; qu'ensuite le dit comte lui avoit dit qu'estant
-allé visiter Monseigneur, les Suisses lui refusèrent la porte, quoiqu'en
-sa présence ils laissèrent entrer à l'hostel de son Eminence trois
-carrosses. Et comme je feignois avoir un regret extrême de laisser
-partir de Paris le jeune Campion, il m'assura qu'il lui avoit assuré
-d'être à Agen dans la fin d'octobre, et que si je voulois venir me divertir
-quelques mois en ces quartiers, il me feroit voir des esprits
-d'agreable conversation. Je lui dis ensuite que j'avois dessein d'y
-aller faire priere à M. l'archeveque de Bordeaux de donner à quelqu'un
-de mes nepveux quelque benefice, et qu'ensuite je lui promettois
-d'aller rendre mes debvoirs à son maistre et de faire quelque sejour
-en sa cour. Il me dit de plus qu'en cette même cour et dans le
-climat où elle fait sejour l'on pensoit que les affaires changeroient de
-face dans le quartier d'hiver. Il m'a assuré que l'un des Campion,
-mais il ne m'a pas voulu dire si c'estoit Feuqueret, estoit venu avec
-lui trois journées, qu'il l'avoit laissé sur les confins d'Allemagne en
-<span class="pagenum"><a id="Page_515"> 515</a></span>
-volonté de venir jusques à Anet par la Flandre, et en sa maison qui
-est proche, ce qu'il eut déjà fait s'il ne fut tombé malade...»</p>
-
-<p>«Monsieur,... je suis demeuré à Bourdeaux jusques à l'arrivée du
-comte de Candale qui fut le 17 de ce mesme mois, et le 20<sup>e</sup> j'en suis
-parti pour m'en revenir chez moi en cette province de Touraine
-dans laquelle j'ai trouvé la duchesse de Chevreuse fort affligée et
-alarmée avec ceux de sa confidence, en telle sorte qu'ils se tiennent
-plus sur leurs gardes que de coutume, et ne parlent pas avec
-tant d'audace. Or ce que j'ai pu apprendre de plus important en trois
-jours de séjour que j'ai fait en sa cour est qu'ils ont employé un religieux
-jeune de 25 à 26 ans, ainsi que l'on me l'a dépeint, qui est
-de l'ordre des Carmes mitigés, lequel on dit estre fils d'un officier du
-parlement de Rennes, et qu'on estime excellent medecin, pour conferer
-estant à Paris avec le medecin qui fut pris à Tours de la maladie
-d'une dame de ces quartiers, laquelle est femme du sieur de Sure et
-fille du sieur de Pontcarré, qui est demeuré en ces quartiers malade
-d'une hydropisie formée. Mais je puis assurer Monseigneur que ce
-n'est qu'un pur pretexte, et que ce mesme religieux s'est chargé de
-donner un billet estant dans la prison au dit medecin prisonier, et
-de lui parler s'il peut en particulier pour l'assurer qu'il ne doit point
-avoir peur, et que Mademoiselle devoit, par les prieres pressantes de
-la comtesse de Fiesque, supplier son Altesse Royale de ne permettre
-qu'on lui fasse son proces. A ce qu'il paroît, l'on voudroit qu'une
-mort subite l'eut oté du monde. Ce qu'il sçait fait craindre beaucoup
-de monde. Ce mesme religieux, auquel on doit prendre garde, a sejourné
-quinze jours dans une maison appelée la Gueritande proche
-de Montbazon, pendant lequel temps le maistre de la dite maison,
-qui est un des confidents de la duchesse, a conféré avec force personnes
-de sa part; puis, pour avoir plus de moyens de faciliter leurs
-desseins, l'on l'a mené chez le dit sieur de Sure pour ordonner sur
-la maladie de la dite femme, sans lui donner, à ce qu'ils font voir,
-aucune cognoissance de ce qu'ils prétendent faire ni de leur secret,
-hors que, dans l'estime qu'ils lui font avoir de la capacité du prisonnier,
-ils lui ont persuadé d'escrire au sieur de Pontcarré, son beau-pere,
-pour lui faciliter par sa faveur le moyen de conférer de sa doctrine
-de medecine avec le mesme prisonier. Il y a plus, Monsieur,
-c'est que lorsqu'il passa à Amboise, une demoiselle, qui est femme
-d'un officier de la forêt du dit lieu appelé Lussant, lui fit donner
-dextrement par la servante de l'hostellerie un petit papier écrit en
-arrivant de Chinon au dit Amboise sur les huit heures du soir. Elle
-eut l'assurance de ce faire sur le souvenir que lui fit avoir la dite
-demoiselle qu'il avoit autrefois ordonné pour elle estant extremement
-malade il y a près d'un an, et aussi qu'il lui fut donné une pistole et
-demie par la dite demoiselle, selon l'instruction de son mari qui est
-<span class="pagenum"><a id="Page_516"> 516</a></span>
-le mouchard de tous les mécontents, lequel reçoit toutes les années
-des bienfaits de leurs Majestés par les entremises du duc de Montbazon,
-comte de La Rochefoucauld et prince de Marsillac son fils, qui
-l'ont protégé jusques ici de telle sorte que diverses personnes qui
-avoient obtenu des commissions pour informer des ruines qu'il a
-faites de la forêt d'Amboise, ont été puissamment par ces seigneurs
-obstaclés<a id="FNanchor_461" href="#Footnote_461" class="fnanchor">&nbsp;[461]</a>. J'en avois escrit quelque chose par les premieres depesches
-que je commençai à faire; ensuitte desquelles ces Messieurs
-n'ont laissé de lui faire toucher argent de leurs Majestés; et s'il n'y
-eut eu aucune conséquence je n'aurois pas réitéré, mais je croirois
-extrêmement manquer au service que je dois à Monseigneur si je dissimulois
-les mauvaises volontés qu'il a contre son service, pouvant
-assurer avec certitude que de sa seule maison sont sortis les premiers
-bruits qui ont couru en cette province parmi les peuples que l'on
-avoit arreté de grandes sommes d'argent qu'on transportoit en Italie;
-et il veut faire croire, quand il debite une nouvelle, qu'elle lui a esté
-soigneusement escrite par les nommés Lucas, secrétaire du Roy, et
-Lamy, qui l'a esté aussi du feu marechal d'Effiat, lesquels sont parens
-de la femme du dit Lussant, que je ne pretends neantmoins accuser
-d'aucune intelligence, n'en ayant jusques ici entendu parler
-pour leur particulier, sinon que leur estourdi de parent s'est prévalu
-beaucoup de fois d'eux dans les services qu'il rend en cette cour et à
-tous les autres mécontents, desquels il sçait des particularités fort
-importantes et qui seroient faciles à tirer de lui, tant sur le sujet des
-voyages que quelques personnes ont fait faire vers les ducs de Lorraine
-et de Vendosme qu'ailleurs en ce royaume, qui causa le dit
-Lussant à s'en vouloir fuir à La Rochefoucauld lorsqu'il sçut la prise
-du medecin, sans qu'il fut rassuré. Il a bien sa mesme audace, mais
-non pas sa resolution, car s'il estoit arresté la peur lui feroit tout
-dire. L'on lui fait croire neantmoins que son malheur lui sera avantageux,
-s'il estoit arresté, à cause qu'estant extrêmement hai en cette
-province on lui persuade que s'il est accusé tous ses temoings seront
-dignes de récusation. Mais s'il estoit prisonier, son esprit ne seroit
-capable de demesler telle fusée. Il ne peut aussi ignorer le pernicieux
-dessein qu'a Feuqueret (Henri de Campion), que l'on croit, à Bourdeaux,
-estre allé voir depuis peu de jours, avec le jeune Beaupuy, le
-comte de Fiesque qu'il a mandé en Hollande. C'est un bruit qui court
-à la cour du duc d'Espernon. A l'arrivée de son fils, ils furent deux
-heures enfermés dans un cabinet, et dans leur conference ils parlèrent
-fort, à ce que j'ai sçu de bonne part, du refus qui fut fait, à ce
-qu'on dit en leur cour, au mois de septembre dernier, à ce mesme
-fils de l'entrée de la maison de Monseigneur par un suisse de son
-<span class="pagenum"><a id="Page_517"> 517</a></span>
-Éminence, avec beaucoup d'autres langages qui seroient trop longs à
-déduire par escrit, et que je réserve à exprimer de vive voix, me
-contentant par cette occasion de supplier tres humblement Monseigneur
-de ne point mepriser ce que j'ai mandé sur le sujet de l'abbé
-de la Riviere et du nommé De Souches qui ont fait et font tout leur
-pouvoir pour faire agir leur maistre autrement qu'il ne doit et qu'il
-n'a voulu jusques à présent. Il y en a d'autres qui contribuent à ce
-mesme dessein, mais non si adroits, si capables ni si pernicieux, ni
-même si propres à esloigner les apparences de ce qu'ils ont projeté.
-Et n'estant pas plus assuré de mourir que je le suis de leur mauvais
-dessein, quoiqu'ils fassent paroistre le contraire, je m'estimerois le
-plus infidele serviteur si je manquois par toutes les nouvelles que
-j'en apprends d'en faire certain Monseigneur qui y est autant interessé
-que leurs Majestés. C'est en ces deux personnes que les factieux
-ont leur principal espoir, et qu'ils savent estre parfaitement acquis à
-la maison de Guise, pas un desquels, de la façon que j'en ai entendu
-parler confidemment, son Eminence ne se peut assurer de leur affection,
-hors le comte d'Harcourt; aussi les mesmes factieux ne l'aiment
-point, à ce qu'il paroit. J'omets à dire que ces deux agents de son
-Altesse font esperer aux mécontents qu'ils feront en sorte, lorsqu'il
-en sera temps, de lui faire demander à la Reyne tout ce qui depend
-de la duché d'Orléans et comté de Blois, ainsi qu'avoit feu M. le duc
-d'Anjou par le traité qui en fut fait avec le Roy Henry. Ils en souhaitent
-le refus. C'est, Monsieur, ce que je puis escrire par cette occasion,
-vous suppliant tres humblement agréer que j'aprenne de vous
-les commandemens de Monseigneur, et me faire cette grace de faire
-souvenir son Eminence de ce que sa bonté me fit l'honneur de m'assurer
-qu'en attendant qu'elle me fit donner quelque chose de solide,
-elle me feroit payer par son authorité ma pension, le brevet de laquelle
-j'ai laissé, ainsi que m'avez ordonné, à vostre secretaire pour
-vous le representer, s'il en est besoing, à la fin de cette année. Ce
-que je toucherai, je ne l'espargnerai pas, et l'emploirai de tout mon
-c&oelig;ur au service de Monseigneur.»</p>
-
-<p class="subh">ADDITIONS FAITES A LA MARGE DE L'ORIGINAL.</p>
-
-<p>«Vous pourrez apprendre, Monsieur, des nouvelles de ce mesme
-religieux medecin en son couvent de Paris et à la Bastille où il se
-sera presenté s'il n'y a bien eu du changement. Le dit Lussant sçait
-tous ses desseins et force autres. J'ai de plus à vous dire, Monsieur,
-que lorsque j'étois à Agen le comte de La Rochefoucauld envoya visiter
-par un des siens le duc d'Espernon sur divers sujets que je ne
-pus apprendre; seulement J'ai sçu qu'il assura le dit duc que son
-maistre estant à Paris trouveroit quelque milieu pour avoir le gouvernement
-de Poitou... Depuis cette depesche escrite, j'ai appris que
-<span class="pagenum"><a id="Page_518"> 518</a></span>
-le mesme Lussant s'en est allé à Paris pour sentir, de la part de la
-duchesse de Chevreuse, le vent du bureau. Il logera et mangera chez
-les ducs de Chevreuse, de Montbason et de La Rochefoucauld, et envoyera
-en ces quartiers leurs desseins.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID</span>., P. 135. «TOURS, DU 19 JANVIER 1645.</p>
-
-<p>«Monsieur, vous avez sçu par ma derniere depesche qu'à mon
-arrivée de Guyenne je ne fis que passer chez moi pour m'en aller à
-Tours auquel lieu je trouvai de la froideur et bien de la retenue à
-l'entretien de la confidente de la duchesse de Chevreuse, dont je ne
-me rebutai pas, estimant que c'estoient des effets de l'allarme qu'ils
-ont eue de la prise de leur medecin, et à mon second voyage que j'ai
-fait icy je suis demeuré jusques à present depuis quinze jours, et ai
-donné à cette mesme confidente une monstre que j'achetai à mon retour
-de Fontainebleau treize pistoles à Blois, laquelle m'a servi à lui
-faire faire une confession que j'ose estimer generale de ce qu'elle sçait
-jusques icy, dont les particularités sont que depuis que le nommé
-Lussant d'Amboise, duquel je vous ai escrit amplement par ma derniere
-depesche, est arrivé à Paris, il assure que l'on a envoyé deux
-personnes confidentes à dix jours l'une de l'autre, chargées de quantité
-de mauvaises pièces et manifestes esgalement audacieux et insolents,
-au duc de Lorraine et à celui de Vendosme, lesquels confidents
-en ont été chargés par la duchesse de Montbason qui fait, à ce que
-l'on tient icy, d'ordinaire telles expéditions par les ordres en partie
-de sa belle-mère<a id="FNanchor_462" href="#Footnote_462" class="fnanchor">&nbsp;[462]</a>, et de quantité d'autres esprits malfaisants de la
-cour. Cette mesme belle-mère seroit mieux loin que près.</p>
-
-<p>«J'ai remarqué, Monsieur, que ces mesmes esprits ont de pernicieux
-desseins contre la personne du duc d'Anguyen, qui leur est une sorte
-d'espine à leur pied et contre lequel ils ont d'extresmes aversions, dans
-la créance qu'ils ont qu'il est entierement attaché dans les volontés et
-le service de la Reyne, et qu'il est assuré ami de son Eminence; c'est
-ce qui me fait à present d'autant plus desirer la conservation de sa
-personne, et vous assure, Monsieur, qu'il a à prendre garde d'une fille
-qu'il aime à Paris que l'on croit estre assez malheureuse pour lui
-donner à manger quelque venin ou de lui en faire present par l'odorat
-de certaines choses. Les predictions des mécontents sont que ce prince
-ne la doit pas faire longue. Il a besoin de prendre exactement garde
-à se conserver. Je vous supplie aussi, Monsieur, de faire prendre garde
-particulièrement à l'odorat de ce qui sera presenté, tant par placets
-qu'autres choses plus pretieuses à Monsieur auquel on a promis de faire
-un present lors de la foire de Saint-Germain, estimable pour sa gentillesse,
-<span class="pagenum"><a id="Page_519"> 519</a></span>
-mais tres-malheureux peut-estre pour ce que l'on y pourroit
-adjouter. La crainte que j'ai de ces diableries me fait fremir jusques
-au sang, et me force de rechef à vous suplier, Monsieur, de faire
-prendre garde plus que jamais à la conservation de son Eminence.</p>
-
-<p>«Par les dernières depesches que ce mesme Lussant a envoyées à la
-duchesse de Chevreuse, sa maîtresse, il assure qu'il y a plus d'espérance
-que jamais que les deux cabales de ce royaume, qui ont failli il
-y a quelques jours à esclater, se forment en parti et plustost que l'on ne
-pense, mais que les particularités ne s'en peuvent dire par lettres.
-Lorsque je serai à Paris, j'espere demesler ces fusées... Ledit Lussant
-assure encore par sa dernière que, quelques bruits que l'on ait fait
-courre du contraire, il est neantmoins vrai que Monseigneur est aussi
-mal avec le Pape que jamais, mesme que sa sainteté a promis de favoriser
-les armes d'Espagne, et que dans cette campagne les affligés
-auront leur tour, et qu'il arrivera ce que peu de personnes savent...</p>
-
-<p>«Je ne me fusse jamais pu persuader, si je ne l'avois sçu parfaitement,
-que la comtesse de Fiesque se fut laissée emporter, dans les
-intrigues qu'elle a avec les duchesses de Vendosme et de Nemours, de
-donner à Mademoiselle des conseils esgalement mauvais et pernicieux.
-Quoiqu'ils soient à l'avantage de ceux de la maison de Guise, ils sont
-neantmoins importants au service de la Reyne; et qui plus est, pour
-rendre sa maîtresse plus capable de ces persuasions, elle les fait appuyer
-par la duchesse d'Espernon et par sa belle fille, et est à present
-aussi bien dans son esprit qu'elle y a esté mal par le passé, ainsi que
-disent ceux de sa confidence.</p>
-
-<p>«Vous avez memoire, Monsieur, des particularités de mes autres
-depesches sur le sujet du comte de La Rochefoucauld, son fils, son
-beau frere, et quelques autres de ses intimes, qui souhaitent avec tant
-de passion des gouvernements. Je vous puis assurer de rechef que ce
-n'est pas pour en bien servir les personnes qui les leur peuvent donner,
-car ils sont acquis et tres attachés aux intérêts de ceux de Guise,
-et je vous assure que pour une bonne princesse la Reyne est mal et
-tres injustement servie; et quoique je sois fort impertinent dans les
-affaires de l'Estat, mon zèle me fait prendre la liberté de dire qu'après
-ce que j'ai sçu et vu, la Reyne et son Eminence doivent plustost faire
-des créatures que de permettre que d'autres les fassent. Je réserve à
-m'expliquer de vive voix et demande pardon à Monseigneur si la passion
-que j'ai à son service me fait entreprendre d'escrire avec cette liberté
-au prejudice des respects que je dois à sa Majesté et à son Eminence.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Ibid.</span>, p. 154.&mdash;«Monsieur, depuis mon arrivée en cette province
-de Touraine, j'ai, avec tous les soins qu'il m'a été possible, recherché
-les occasions propres à m'instruire des choses les plus importantes
-au service de leurs Majestés et de son Eminence.</p>
-
-<p>«Premierement sera remarqué que la duchesse de Chevreuse reçoit
-<span class="pagenum"><a id="Page_520"> 520</a></span>
-de temps à autre des nouvelles de ce qui se passe à la cour par
-l'entremise de diverses personnes, et entre autres de Lussant d'Amboise,
-qui est à present encore à Paris, et qui lui sert d'ordinaire de
-mouchard tant en cour qu'en cette province. Par les dernieres depesches
-il assure que le duc de Vendosme est à Aneci, maison de son
-gendre (le duc de Nemours). Le comte de Montresor la vient visiter
-ensuite des conferences ordinaires qui se tiennent avec les comtes de
-Bethune et de Charost et lui; lesquelles conferences ne tendent qu'à
-faire donner par des personnes interposées de mauvaises impressions en
-leur voisinage et en d'autres provinces aux peuples du gouvernement de
-l'Estat, et leur faire avoir d'extresmes aversions contre les ministres.</p>
-
-<p>«Est à noter que le mesme Montresor a eu un gentilhomme en
-cour depuis qu'il en est parti, appellé Fuetillac (?) pour moucharder
-les nouvelles plus importantes de l'Estat, les faire ensuite tenir à son
-maistre par diverses voies et adresses. Ce mesme gentilhomme a
-quelques habitudes en Allemagne où il depesche souvent les nommés
-Rousseau et Lorrin, aussi domestiques de son maistre qu'il tient en
-cour depuis sept mois, et lesquels ont porté diverses depesches hors
-de ce royaume.</p>
-
-<p>«Il court ici un bruit sourd que quelques personnes de qualité de
-la religion ont, avec quelques factieux catholiques qui servent mesme
-le Roy en apparence, fait passer par la Catalogne une personne dont
-le nom m'est encore incognu, qui est, à ce que l'on tient, un homme
-d'intrigues, pour se rendre en Espagne porter nouvelles des factieux
-de ce royaume et en representer les calamités, et comme les peuples
-sont à la veille de faire une revolte generale; le tout pour obstacler<a id="FNanchor_463" href="#Footnote_463" class="fnanchor">&nbsp;[463]</a>
-le raccommodement des affaires avec les ennemis. En suitte de ce
-bruit il en court un autre plus sur qui est que si la cour va à Fontainebleau
-le prisonnier de Vincennes sortira, soit par quelque intelligence
-de ses gardes ou par un effort que doivent faire ses amis apres
-quelque sedition qu'ils pretendent faire à Paris, lorsque la cour en
-sera un peu esloignée.</p>
-
-<p>«Le Palais-Royal, celui de son Eminence et de son Altesse Royale
-sont meublés de force mouchards qui suivent les ordres de quantité
-d'ingrats que leurs Majestés, son Eminence et son Altesse ne sauroient
-obliger. Ils sont plus ingrats au loin qu'auprès. Si Dieu permet
-que je puisse rencontrer les lumières que je cherche avec toutes sortes
-de soins, je m'expliquerai plus intelligemment, et specifierai les plus
-importantes circonstances...</p>
-
-<p>«Après avoir conferé avec... homme de la religion, qui sejourne
-en cette province pour s'en aller en celle d'Anjou où il demeure, je
-discourus avec lui dans toutes les complaisances dont je me pus aviser.
-<span class="pagenum"><a id="Page_521"> 521</a></span>
-Il s'est ouvert à moi jusques à me dire que Dieu avoit tousjours
-aimé la France, et que l'on devoit esperer qu'il ne permettroit pas
-longtemps que le Roy demeurast à la discretion et gouvernement de
-personnes estrangeres, et qu'il y auroit en peu de bons François, signalés
-de qualité, qui contribueroient leurs biens et leur sang pour
-mettre sa Majesté en liberté, et pour la faire instruire et nourrir en
-sorte que les peuples de ce royaume fussent soulagés de tant d'oppressions;
-que monseigneur le duc d'Orléans seroit cause en partie
-de la ruine de l'Estat, si l'on n'y remédioit, à cause des complaisances
-qu'il rendoit à la Reyne et des souffrances qu'il permettoit
-que le peuple ressentist; que la trop grande bonté et facilité de ce
-prince le rendroit un jour misérable et le Roy aussi, s'il n'y estoit
-remedié; que ceux de la maison de Lorraine avoient de tout temps
-conspiré contre cette couronne et esperé de s'en rendre maistres;
-bref, que l'on verroit dans peu de temps les affaires de l'Estat changer
-de face; que telles personnes de qualité qui en apparence sont les
-plus complaisans apuyeroient en peu le dessein des bons François.
-C'ont été là les dernieres paroles à nostre separation.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, P. 174.&mdash;DU 2 DE JUILLET 1645.</p>
-
-<p>«Monsieur, deux jours apres estre arrivé chez moi, je suis allé à
-Tours, auquel lieu j'ai visité une demoiselle qui a tousjours été extremement
-aimée de la duchesse de Chevreuse, et avec laquelle elle a
-tousjours eu depuis deux ans parfaite intelligence. C'est celle-là avec
-qui j'ai conféré diverses fois, et laquelle porte avec des ressentiments
-non pareils l'absence de sa bonne amie. Ses plaintes sont excessives,
-et lui ont fait dire plus que je pense qu'elle ne feroit dans un autre
-temps. Les particularités que j'ai cru vous devoir dire sont que l'on
-n'eut jamais cru que la Reyne eut voulu permettre que son authorité
-eut servi à venger les passions des ennemis de sa bonne amie, qu'elle
-dit estre ceux des maisons de Condé et de Longueville et Monseigneur,
-que Dieu ne permettra pas longtemps les persecutions que
-l'on lui fait, et dans un temps où elle n'avoit d'autre pensée qu'à
-songer à son salut, que bientost on verra les effets de la justice de
-Dieu qui chatie ses créatures quand il lui plaist, et puis brise ses
-verges. Ses parenthèses tombent sur son Altesse royale qu'elle dit
-estre le plus ingrat de la terre d'avoir abandonné celle que la conscience
-et l'honneur l'obligeoient de proteger comme ceux de la maison
-de Vendosme et de sa bonne amie. Elle n'a pu s'empescher de
-donner en passant un coup de langue au duc son mari; et après une
-grande confusion de langages elle m'a demandé si je n'avois point
-vu un jeune homme de Vendosme, qui avoit passé en Flandre, lequel
-lui avoit dit des nouvelles de sa bonne amie. Elle ne me put dire
-<span class="pagenum"><a id="Page_522"> 522</a></span>
-son logis, mais bien que je pourrois sçavoir de ses nouvelles chez
-M<sup>lle</sup> Des Cremilliers; et peu après je le rencontrai, et c'estoit celui
-duquel je vous ai escrit diverses particularités dans ma premiere depesche,
-il y a un an et plus. Celles que j'ai apprises à présent sont
-assez considérables pour vous les déduire exactement, ainsi que je le
-ferai ensuitte, après vous avoir assuré que, si cette demoiselle dit
-vrai, ceux d'Orleans n'ont jamais plus regretté la mort de leur Pucelle
-que ceux de Tours sa bonne amie. Le mesme jeune homme a esté
-laquais du duc de Beaufort et un peu avant sa prison l'un de ses
-valets de chambre. Le commencement de ses discours fut fort changeant,
-car tantost il disoit qu'il venoit d'Italie, puis qu'il venoit de
-Flandre, et après seulement de Vendosme. Enfin il m'a confié qu'il
-estoit parti d'Italie le 29 de mai, pour s'en venir en Flandre, où il
-est arrivé le 21 juin, et a donné deux lettres à la duchesse de Chevreuse
-qui estoient enfermées dans une canne, avec celles qu'il a
-apportées de Paris, auquel lieu il dit avoir sejourné sept jours, couché
-une nuit à l'hotel Vendosme, quatre à celui de Nemours, une à
-la maison du sieur de La Rochefoucauld, le mesme jour que le duc
-de Chevreuse ne voulut pas permettre qu'il couchast dans la sienne;
-la dernière nuit il coucha avec Lussant qui le mena le lendemain à
-Rochefort où il laissa quelques lettres. Je crois qu'il n'attend que
-l'arrivée du dit Lussant qui doit aporter quelques depesches pour
-Vendosme, et aussitot il sera depesché pour l'Italie. Il ne m'a pu assurer
-s'il repassera par Paris. Si cela estoit et qu'il put estre arresté,
-l'on aprendroit des choses fort importantes. Il est bien certain que
-le nommé Hurliers qui est au comte de Brion lui a baillé, à l'insçu
-de son maistre, à ce qu'il dit, une lettre de faveur, adressant à l'escuyer
-du comte d'Acer (?), pour favoriser son embarquement à Marseille.
-Le dit Hurliers est frère d'un nommé Vaumorin qui est au duc
-de Vendosme. Il m'a assuré que lorsqu'il partit d'Italie, le nommé
-Tierceville estoit allé de la part du duc de Vendosme à Rome pour y
-faire paroistre les doleances de son maistre, qui se plaint de ce que
-l'on ne veut, à ce qu'il dit, faire juger son fils au Parlement de Paris,
-et que l'on le veut faire perir comme Saint Philibert et Heudeville,
-prisoniers à la Bastille. Il y ajouste les mepris dont il dit que l'on
-traite toute la famille de son maistre, les persecutions que l'on fait à
-ses sujets par des logemens de gens de guerre dont ils sont presque
-tous ruinés, mesme ceux d'Estampes; les restrictions que l'on a encore
-fait depuis peu à son fils prisonier, auquel il avoit charge de
-faire passer quelques lettres, lesquelles il dit avoir mises ès mains
-d'un nommé Monuau. Pour conclusion il se repait d'esperances, et
-croit qu'il arrivera bientost quelques choses qui feront changer de
-face aux affaires de l'Estat. L'on croyoit, à ce qu'il assure, d'où il
-est parti, qu'en arrivant en France, il y trouveroit la plupart des
-<span class="pagenum"><a id="Page_523"> 523</a></span>
-provinces soulevées et protegées par le Parlement, ce qui fut, dit-il,
-arrivé sans la lacheté des uns et l'avarice des autres qui les ont portés
-dans une desunion. Mais il a promis que, quoique puissent faire
-les hommes, Dieu secourra bientost les affligés par des moyens que
-les almanacs ne sauroient dire. La pluspart de ses discours n'ont pas
-grande liaison parce qu'il revient à dire les choses qui semblent le
-satisfaire le plus; mais ce que j'en ai pu ramasser m'oblige à vous
-assurer, Monsieur, qu'il est important de ne point laisser aprocher
-aucun homme de cheval qui ne soit bien cognu du carosse de Monseigneur,
-ni aussi peu de sa chaise, et particulierement le soir lorsque
-son Eminence va de son palais à celui du Roy, ou qu'il en
-revient. Ce qui peut estre à craindre est à la sortie ou entrée de la
-rue venant du jardin. Les gardes peuvent facilement y soigner, et
-ceux de son Eminence lorsque sa personne sera en son carosse. Je
-vous supplie, Monsieur, d'apuyer cet advis à ce qu'il ne soit meprisé.
-Si l'on pouvoit se saisir de ce jeune homme qui est vestu de gris, le
-poil chatain, la barbe qui commence à lui percer, les cheveux fort
-longs, et à ses deux moustaches deux rubans noirs et au chapeau
-deux glands l'un vert et l'autre orange, l'on sçauroit de lui choses si
-importantes que je voudrois qu'il m'en coustast de mon sang qu'il
-fust arresté.»</p>
-
-<p><span class="smallc">Ibid.</span>, p. 198.&mdash;«Monsieur, le malheur de mes affaires qui ne
-m'ont pu permettre de retourner à Vendosme depuis ma derniere
-depesche, m'a donné lieu d'aller neantmoins par diverses fois à Tours
-où j'ai appris des particularités qui me forcent de dire que la demoiselle
-Mandat, qui a toujours esté extremement confidente de la duchesse
-de Chevreuse, seroit mieux pour le bien du service de leurs
-Majestés esloignée de cette province que dedans. Les raisons sont,
-Monsieur: premierement qu'elle agit avec dexterité et puissamment
-selon les ordres de sa maîtresse. Les derniers lui ont esté apportés par
-un laquais que la mesme duchesse a amené d'Espagne, vestu haut en
-bas de chausses d'un gris sale, et le pourpoint de peau de mesme
-couleur. Il est de taille allignée, les cheveux noirs, et sans barbe.
-Il a sejourné quelques jours à Cousières, maison du duc de Montbazon,
-feignant n'y estre venu que pour apprendre la santé de
-l'enfant de Paquine, valet de chambre de la duchesse et de... espagnole,
-sa femme de chambre. Mais enfin j'ai sçu, non sans difficulté,
-la plus grande partie des particularités de ces depesches qui
-me tentèrent fort de le faire arrester, et je l'aurois fait si j'eusse eu
-quelqu'un à qui me confier, osant vous assurer, Monsieur, qu'il a dit
-force choses qui donneroient de grandes prises sur le duc de Vendosme
-et la duchesse de Chevreuse et leurs partisans. Ses nouvelles
-sont que le mesme duc est à present à Rome depuis un certain temps,
-où l'on avoit feint quelques jours ne le vouloir recevoir. Mais les industries
-<span class="pagenum"><a id="Page_524"> 524</a></span>
-et adresses de ses agents ont réussi, à ce qu'assure ce compagnon
-qui en venoit, et lequel a apporté l'ordre à Vendosme de faire
-conduire à Rome des dogues d'Angleterre que le duc de Vendosme
-veut donner à quelques cardinaux de ses amis. Et pour abuser les esprits
-des peuples de cette province, cette mesme demoiselle assure que l'on
-nous croit en Italie plus heretiques que les protestants d'Allemagne;
-assure de plus que l'on ne veut en France paix ni treve, le tout pour
-favoriser les desseins des Suedois au préjudice, disent-ils, de la religion
-catholique, et pour donner lieu aux armes du Turc de piller la
-Sicile après avoir ruiné l'isle de Candie, ainsi qu'ils disent avoir commencé.
-Voulant en outre cet esprit infecté de tant de nouvelles seditieuses
-persuader que les progres des armes du Roy en cette campagne
-n'ont reussi que par la faveur de celles du Turc; allègue pour
-appuyer ces impostures l'attestation d'une damoiselle, femme d'un
-officier de l'un des vieux regiments, laquelle dit avoir reçu lettres de
-son mari estant au siege de Roses que sans cette armée turque cette
-place n'eust été prise par l'opposition des armées d'Espagne qui n'osèrent
-s'embarquer. Et a de plus, par un excès d'impudence, cette dite
-femme d'officier dit et redit, dans une passion deresglée fondée sur
-quelque vieille amitié d'Amboise, sur le sujet du décès du prisonier
-de Pignerol<a id="FNanchor_464" href="#Footnote_464" class="fnanchor">&nbsp;[464]</a>, des paroles si insolentes et si seditieuses qu'il est impossible
-de pouvoir rien adjouster au manque de respect; et feignant
-de plaindre la duchesse de Vendosme de laquelle elle est aimée, predit
-des choses que peut estre elle ne croit pas, et qui ne peuvent estre,
-ainsi qu'elle les figure, que pour noircir les actions de quelques personnes
-de respect.</p>
-
-<p>«Je ne veux omettre à vous dire, Monsieur, que la confidente, qui
-a des intrigues à Vendosme aussi bien qu'ailleurs, m'a assuré que la
-dame du lieu lui avoit mandé que le père de Gondy, appuyé du père
-Vincent, avoit porté le Coadjuteur de l'archevesché de Paris<a id="FNanchor_465" href="#Footnote_465" class="fnanchor">&nbsp;[465]</a> de faire
-en sorte que ceux qui iroient de la part de leurs Majestés vers les deputés
-de l'assemblée trouvassent en lui forte opposition sur ce que
-l'on leur demande, et qu'ayant desjà fait voir les puissances de son
-bel esprit par de pressantes raisons qu'ils disent avoir esté alleguées
-par lui, il a promis qu'il ne fléchira point. Mais j'ose dire, Monsieur,
-que de la sorte que je lui en ai ouï parler, il y a apparence que ce prélat
-soit prevenu par d'autres considerations que celles de la conscience.</p>
-
-<p>«En attendant, Monsieur, que j'aye plus de moyens de servir plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_525"> 525</a></span>
-utilement Monseigneur, je supplierai de jour à autre la divine providence
-de vouloir conserver S. Émin. en sa sainte garde, et vous, Monsieur,
-me faire l'honneur de vous ressouvenir de vostre pauvre serviteur
-qui est à present le plus affligé homme de sa condition qui soit
-en ce royaume.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">V.&mdash;<i>M<sup>me</sup> de Chevreuse en Flandre, 1646 et 1647.</i></p>
-
-<p>Parmi les papiers de la secrétairerie d'État espagnole
-conservés aux Archives générales du royaume de Belgique,
-liasse A, 51, est un Mémoire curieux où l'on voit toutes
-les intrigues des émigrés français de ce temps, et particulièrement
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse et de Saint-Ibar. L'auteur
-de ce Mémoire est l'abbé de <a id="Mercy"></a>Mercy, déjà employé,
-en 1640 et 1641, dans l'affaire du comte de Soissons, et
-qu'en 1647 l'archiduc Léopold, gouverneur général des
-Pays-Bas, avait envoyé en Hollande pour reconnaître quel
-parti on pouvait tirer des émigrés et quel traité on pouvait
-faire avec eux. Il s'agit surtout ici du comte de
-Saint-Ibar que Retz nous a fait connaître, et qui était un
-homme de la trempe de Montrésor. M<sup>me</sup> de Chevreuse y
-paraît comme l'âme secrète de la conspiration dont Saint-Ibar
-est l'instrument actif et officiel. L'abbé de Mercy
-grossit l'importance de ceux avec lesquels il traite pour
-relever la sienne, et il ne faut pas croire à tout ce qui
-est dit ici des dispositions de Condé; mais il est certain
-que depuis le refus de l'amirauté à la mort d'Armand de
-Brézé son beau-frère, et l'abandon où Condé accusait
-Mazarin de l'avoir laissé en Espagne devant Lerida malgré
-toutes ses promesses, M. le Prince commença à livrer
-son âme aux pensées funestes qui l'entraînèrent plus tard
-et manquèrent de le perdre lui et toute sa maison.</p>
-
-<p>Nous devons la communication de cette pièce à M. Gachard,
-archiviste général du royaume de Belgique, dont
-l'obligeance est aussi connue que la solide et vaste érudition.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh hanging indent"><span class="pagenum"><a id="Page_526"> 526</a></span>
-«MÉMOIRE DE CE QUI S'EST NÉGOTIÉ ET TRAITÉ AU VOYAGE DE L'ABBÉ
-DE MERCY EN HOLLANDE ENTRE LUI, LE COMTE DE SAINT-IBAL (SIC)
-ET M<sup>ME</sup> LA DUCHESSE DE CHEVREUSE.</p>
-
-<p>«Comme la conjoncture et disposition présente donne à espérer de
-pouvoir entrer en traité de ligue avec le prince de Condé, et que la
-seule chose qui lui donne crainte, faisant sa déclaration dans le
-royaume, à quoi le porte son ressentiment du gouvernement présent,
-est qu'il est persuadé, et par lui-mesme et par sa s&oelig;ur la duchesse de
-Longueville et ses amis, que dans les emplois périlleux où l'on l'a
-tousjours jetté, le Mazarin a desiré son esloignement et sa perte;
-oultre que son grand courage et son ambition le portent à desirer une
-révolution dans le royaume qui lui donne une aucthorité entière, et,
-en procurant la paix que l'intérest de Mazarin n'est pas d'y souhaiter,
-d'acquérir l'affection et applaudissement de l'Estat et du peuple, et
-d'estre en posture de mettre sa maison et ses amis dans les postes et
-aucthorités qu'il croit leur estre dus, et de ne dépendre plus désormais
-d'un ministre odieux duquel il paroit subalterne et dépendant.</p>
-
-<p>«Or la seule chose qui lui donne le plus à craindre de prendre en
-cela les résolutions que notre intérest comme le sien est de souhaiter,
-est la défiance qu'au lieu de trouver en la maison d'Austriche l'attachement,
-l'intérest et l'union qu'il croit lui estre nécessaire pour parvenir
-à ses fins avec sureté, il n'arrive le contraire, que, commençant
-une déclaration, l'Espagne ne se ligue plustôt à la défense des
-intérests de Mazarin qu'il considère comme sujet d'Espagne, et que
-par le moyen de la Reyne il ne se fasse plustôt une ligue entre eux
-pour le perdre et ruiner ses desseins, par les assurances de conclure
-une paix avantageuse, et que les ministres d'Espagne ont tesmoigné
-jusques alors désirer avec tant de passion qu'il a semblé au prince de
-Condé qu'ils l'aimeroient mieux acheter à quel prix que ce soit, que
-de prendre le hasard d'une continuation de guerre, quelque espérance
-qu'il y eut de causer un changement à leurs affaires.</p>
-
-<p>«Et il a esté d'autant plus persuadé de n'oser songer seulement à
-s'ouvrir à nous pour aucun dessein par le peu d'estime et d'estat que
-le duc de Longueville a vu publiquement à Münster que l'on a fait de
-la seule personne qu'ils ont le plus en confidence, comme estant leur
-intime ami, le comte de Saint-Ibal, jusques à avoir esté, contre la
-civilité mesme ordinaire envers personne de cette haulte condition,
-refusé à la porte des ministres d'Espagne, y allant pour entrer en négociation
-avec eux et traiter des choses les plus importantes qui se
-pouvoient en ce temps là, et que, offrant de pousser à bout le soulèvement
-du Languedoc qui avoit comencé en ce temps là, le comte
-Pegnaranda lui fist response qu'il le prioit de ne se mesler de cela et
-que du costé d'Espagne on y avoit mis l'ordre nécessaire; oultre que
-<span class="pagenum"><a id="Page_527"> 527</a></span>
-mesme jamais ils n'ont voulu lui accorder passe-port pour sa sureté
-d'aller et venir de Münster en Hollande; où aussi l'on l'a tousjours
-laissé sans lui donner les assistances nécessaires pour sa subsistance
-et qui lui avoient esté accordées au traité de Sedan, duquel on lui
-avoit l'une des principales obligations, n'ayant reçu jamais, ni devant
-ni depuis la mort de feu M. le Comte, que cinq mil francs, il y a trois
-années. Or, tous ces mauvais traitements ne paraissant au prince de
-Condé, au duc de Longueville et à leurs amis estre faits au dict Saint-Ibal
-que pour estre connu irréconciliable à Mazarin, qui comme la
-mort a tousjours apréhendé son intelligence avec les ministres d'Espagne,
-comme aussi l'approche de sa personne à celle dudict prince,
-quel sujet pouvoit-il avoir de se fier à nous proposer aucun traité qu'il
-n'en apréhende en mesme temps la déclaration estre faite à la Reyne
-et à Mazarin, qu'il considère l'une comme s&oelig;ur du Roy et l'autre
-comme son sujet, et les seules de qui l'Espagne a tesmoigné vouloir
-recevoir la paix qu'elle tesmoigne desirer avec tant d'ardeur et de passion?
-Ils ont cru mesme ne pouvoir plus douter de ce soubçon après
-que le baron de Balembour (sic), faisant compliment à Saint-Ibal de
-la part d'un ministre principal de l'Empereur sur le mauvais traitement
-qu'on lui faisoit pour n'y contribuer rien de sa part, lui dit
-clairement que son malheur parmi nous estoit qu'il se fut rendu irréconciliable
-avec le favori de France; quoi qu'à mesure que nos ministres
-le traitoient de la sorte, ceux de France lui rendoient des
-visites publiques, respects et defferences incroyables; oultre que les
-passeports qu'on a refusés avec tant d'obstination à M<sup>me</sup> de Longueville,
-pour n'aprocher seulement en passant cette cour, ne paroit
-qu'un mécontentement donné exprès à cette princesse par adresse de
-Mazarin pour la rendre plus irreconciliable et moins praticable avec
-nous, et par ainsi en avoir moins à craindre, si bien que le prince de
-Condé, quoique desirant peut estre pour son intérest autant le parti
-que nous le pouvons pour le nostre souhaiter, voyant que le commençant
-il auroit peust estre aussi tout le faix à suporter, et à y aprehender
-pour les raisons susdittes une perte de ses interests inévitable et de
-sa personne, il est necessaire le rassurer là dessus; et comme il ne se
-peut que par le moyen de Saint-Ibal, il faut donc entrer en entière confiance
-avec lui, lui donner tout contentement, et par son moyen ne
-perdre temps à commencer à agir en cette affaire selon le besoing que
-nous pouvons en avoir: dont ci après je dirai les moyens pour cet effet.</p>
-
-<p>«De plus il est à noter que les mesmes soings et précautions que
-l'on croit par les indices susdicts que Mazarin apporte pour esloigner
-de toute intelligence la maison de Condé d'avec les ministres d'Espagne,
-il l'a apporté pour maintenir et fomenter une desunion entre
-les amis et parens de M<sup>me</sup> de Chevreuse et le susdict prince. Il est
-notoire aussi qu'il l'a fait, comme il se preuve par le grand desmelé
-<span class="pagenum"><a id="Page_528"> 528</a></span>
-qu'il a causé entre le duc d'Espernon et le susdict prince, la brouillerie
-d'entre M<sup>me</sup> de Monbazon et la princesse de Condé la mère, le différent
-d'entre plusieurs autres seigneurs et la maison de Vendosme;
-toutes lesquelles choses preuvent assez l'adresse en cela de Mazarin
-et son intérest de désunir toujours les choses qui lui peuvent faire
-mal. Mais quant à ce point de la désunion et mésintelligence jusques
-à présent des intéressés à la cause de M<sup>me</sup> de Chevreuse et ses amis
-avec le Prince, c'est à quoi l'on travaillera à raccommoder incontinent
-les différends aussitot qu'on aura ajusté ici avec Saint-Ibal et donné
-à connoistre que tout de bon nos ministres veulent entrer en confiance
-et traité avec lui, et par lui avec le Prince et par M<sup>me</sup> de Chevreuse
-avec ses amis et parents; qu'en ce cas aussitot Saint-Ibal despechera
-un gentilhomme, des quatre qu'il a affidés en Hollande, au
-Prince pour le rassurer sur toutes les choses susdites, le presser par
-toutes les raisons possibles à prendre une prompte resolution, et faisant
-ses propositions de ce qu'il peut désirer de l'Espagne et des Ministres
-en ajuster le tout avec nos Ministres le mieux et le plus promptement
-qui se pourra. Il en despechera un autre au Languedoc où il a ses
-plus secrètes intelligences, pour y disposer et fomenter le soulevement
-qu'il assure infaillible, si nous faisons de nostre costé ce qu'il
-nous dira et conseillera. Il en despechera un autre à la Rochelle où
-il pretend aussi donner une disposition parmi les Huguenots, qui aura
-un grand effet, et il verra avec M<sup>me</sup> de Chevreuse les moyens pour
-enlever le jeune duc de Rohan<a id="FNanchor_466" href="#Footnote_466" class="fnanchor">&nbsp;[466]</a>, pour, dans la declaration de ces
-gens, le leur jeter pour leur chef avec d'autres qu'ils ont encor en
-main. Il en envoira aussi un autre, conjointement avec M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-au duc d'Espernon, pour le reunir avec le prince de Condé
-et les autres amis de ma ditte dame, et les obliger à faire pour cela
-tout ce qui sera necessaire et que le Prince desirera.</p>
-
-<p>«Il disposera aussi que nous pourrons faire une descente au bec
-d'Ambès, poste très important entre la rivière de Bourdeaux et la Dordogne,
-comme aussi une autre à l'île de Ré.</p>
-
-<p>«Il ira aussi de sa personne à Münster près la personne du duc de
-Longueville<a id="FNanchor_467" href="#Footnote_467" class="fnanchor">&nbsp;[467]</a> pour le disposer à seconder son beau frère de la grandeur
-duquel il est si désireux comme de sa conservation qu'il ne souhaite
-rien tant sinon qu'il commence une chose de cette nature, pourvu
-que ce soit sur de bons fondements. De plus, comme ledict duc de
-Longueville est gouverneur de Normandie, il est en résolution, à quoi
-Saint-Ibal le poussera toujours, de s'y rendre maistre du Havre de
-Grace, le gouvernement particulier duquel il presse fort en France,
-et, si l'on ne lui donne, de s'en emparer. Il fera prendre aussi un
-<span class="pagenum"><a id="Page_529"> 529</a></span>
-sujet de mécontentement audit Duc avec Mazarin qui lui fait faire un
-personnage à Münster qui le ruine sans avoir l'aucthorité de conclure
-la paix, ni d'y rien faire pour le bien de la France<a id="FNanchor_468" href="#Footnote_468" class="fnanchor">&nbsp;[468]</a>. Et comme on lui
-refuse de se retirer, ce qu'il ne pourra que mal content, en ce cas on
-trouveroit encor autres expédients pour le gagner en ce que nous desirerions.</p>
-
-<p>«Que si, enfin, sur toutes ces choses l'on prend une bonne résolution
-et on donne audict Saint-Ibal la satisfaction et confidence qu'il
-desire, aussitôt accordée, il se trouvera incontinent ici, ou en quelque
-lieu qu'on lui assignera, pour donner encor plus particulièrement
-conte des choses qu'il peut et desire faire, et en traiter avec M. le
-marquis de Castel Rodrigo, avant son voyage d'Espagne mesme s'il
-le desire, ou avec M. le comte de Schwartzemberg, et instruire l'un ou
-l'autre si particulièrement de toutes choses qu'on ne puisse douter
-du grand avantage que l'on recevra par son entremise et negotiation;
-d'autant plus que lui et M<sup>me</sup> la duchesse de Chevreuse m'ont assuré
-qu'encor bien mesme, à quoi il n'y a point d'aparence, qu'après les
-diligences qu'ils feront pour engager le prince de Condé, il retarderoit
-ou demeureroit irresolu, ils donneront des moyens certains aux ministres
-et à S. A. que faisant, la campagne qui vient, une entrée en
-France en la manière et façon dont ils instruiront, il y aura des villes,
-ports de mer, provinces et parlements qui seconderont; et que cette
-entrée fera un tel effet, qu'il obligera et necessitera toujours ledict
-Prince à entrer en[ parti et déclaration, et qu'alors Saint-Ibal se rendra
-à l'armee proche S. A. pour payer de sa personne en faisant exécuter
-tout ce dont il aura esté convenu avec M<sup>me</sup> la duchesse, lui,
-S. A. et les ministres du Roy.</p>
-
-<p>«Sur toutes lesquelles choses, si l'on prend de bonnes résolutions
-et promptes, outre que Saint-Ibal se trouvera pour en concerter avec
-M. le marquis de Castel Rodrigo ou M. le comte de Schwartzemberg,
-Madame la duchesse, toute chose estant conclue, et en estant priée,
-viendra à Bruxelles l'hiver pour estant sur les lieux aider et assister à
-tout autant qu'elle pourra. Si non, comme elle ne peut tousjours demeurer
-dans cette ambiguë et irrésolue conduite ordinaire de nos
-ministres, luy estant offert de la part de la Reyne et de Mazarin pour
-elle et ses amis de grandes satisfactions, elle sera contrainte à s'accommoder;
-ce qu'elle ne fera pourtant jamais sans la participation
-du Roy, de S. A. et des ministres. Pour Saint-Ibal, il est vrai qu'il
-assure qu'encor que nous ne prenions nulle résolution sur tout ceci,
-il demeurera tousjours irréconciliable avec Mazarin, mais qu'il croira
-avoir grand sujet de blasmer nos conduites en esloignant par des
-fausses maximes des négociations dont il se peut tirer tant d'avantage
-<span class="pagenum"><a id="Page_530"> 530</a></span>
-sans rien risquer, lesquelles devant avoir un commencement avant
-d'en venir à la jouissance, il y faut travailler avec soing et application
-par tous les moiens possibles, autant que l'importance le requiert.</p>
-
-<p>«Or, outre les services et avantages que l'on peut tirer en France
-par le moyen de Saint-Ibal, il m'a fait connoistre pour indubitables
-que les obligations principales que nous avons pour les bonnes dispositions
-qui sont en Hollande pour une paix, sont dues à la princesse
-d'Orange, la mère, les ministres d'Estat P... et K..., le baron
-d'Obdem et un autre dont j'ai oublié le nom; il m'a aussi fait voir,
-en la présence mesme de l'un et l'autre, qui tous me l'ont avoué, que
-les instructions qu'il leur a données, la chaleur avec quoi il les a
-poussés, les a fait demeurer fermes contre la France et porté Obdem
-à entreprendre le voyage dans les provinces pour en tirer leur consentement
-pour la paix, ce qui lui réussit si bien que de là sont venues
-les conclusions prises, et ce qui causa le grand différend entre le
-prince d'Orange, Brederode et autres contre ledict Obdem, qui pourtant
-estant tous unis à la mère et appuiés des bons conseils de Saint-Ibal
-tiennent le Prince en estat de n'oser rien entreprendre contre
-eux. Et comme, encor que les apparences et dispositions soient
-grandes pour la paix avec la Hollande, la chose n'est pourtant encor
-assurée, ledict Saint-Ibal promet et assure de tellement disposer le
-tout par des voies infaillibles qu'il nous fera connoistre, que pour
-certain il empechera tousjours que l'on entre en campagne l'année
-prochaine, et maintiendra le prince d'Orange<a id="FNanchor_469" href="#Footnote_469" class="fnanchor">&nbsp;[469]</a> en tels sentiments
-qu'il contribueroit mesme ce qu'il pourroit pour causer une révolution
-grande en France, afin que de grands changements y arrivant il
-puisse espérer de monter à cheval pour la guerre qui est toute son
-ambition, et où il ne croit jamais parvenir que par de grandes disgraces
-et révolutions en France, qui donnant jalousie aux Estats il en
-prenne occasion pour les porter avec de bonnes raisons à lui laisser
-faire campagne, en quoi Saint-Ibal saura tousjours avec adresse le
-maintenir; ce qu'il peut mieux que personne, et lui faire faire ce que
-nous pouvons souhaiter, tant par la haute adresse qu'il a que par
-l'aucthorité qu'il a sur son esprit et celui de sa mere.</p>
-
-<p>«Enfin, comme en cent manières nous pouvons tirer de grands
-services et avantages dudict comte Saint-Ibal, ainsi que je l'ai reconnu
-et me paraît infaillible, comme en dissipant avec adresse les prétentions
-et menées que peuvent avoir les François en Hollande et Münster
-ou en donner des avis; faisons demandes pressantes de Saint-Ibal
-avant toute chose, premierement que tout à l'heure on lui remettra
-en Hollande, par lettre de change, douze mil francs, tant pour pouvoir
-despecher en France les personnes ci-dessus nommées qu'autres
-<span class="pagenum"><a id="Page_531"> 531</a></span>
-choses nécessaires à faire; qu'on lui despechera un brevet d'assurance
-de pension de mille francs par mois, qu'on lui a desjà autrefois
-promis, de laquelle pourtant il ne pretend entrer en premier paiement
-que dans trois mois que l'on commencera à connoistre les effets
-de ses services; que par une forme de lettre S. A. l'assurera de donner
-assistance et entretenement aux particuliers qui s'emploieront au
-bien de cette affaire par l'ordre et commission dudict Saint-Ibal, selon
-la relation du merite et importance de chacun d'eux qu'il donnera,
-que l'on mettra près de sa personne un qui soit confident et bien
-connu des ministres de S. A., tant pour l'aider aux chiffres et choses
-de correspondance que pour l'aider en tout ce qu'il pourroit avoir à
-faire, et estre tesmoing de sa conduitte en toutes les choses du bien de
-cette négotiation.&mdash;Fait ce 27 septembre 1647.<br />
-<span class="signature smallc">P. Ernest de Mercy.</span>»</p>
-
-<p class="subh">VI.&mdash;LETTRES DE MAZARIN<br />
-<span class="small">Bibliothèque Mazarine, 5 vol. in-fol. aux armes de Colbert.</span></p>
-
-<p class="space subh"><i>Affaire de Beaufort.</i></p>
-
-<p class="subh">LETTRES ITALIENNES, T. IV, 188, AL SIGNORE CARDINALE BICHI,
-24 AGOSTO 1643.</p>
-
-<p>«...Vostra Eminenza apprenderà dà molte parti lo stato mio in questa
-corte, onde li dirò solamente che ricevo ogni giorno grazie maggiori della
-Maestà della Regina e dal signore duca d'Orleans; e per il medesimo
-caso gl'invidiosi del posto che io tengo si animano sempre più, e non
-lasciano indietro diligenza alcuna per precipitarmi. Si io potessi sodisfare
-tutti, lo farei volontieri, mà il mio delito consistendo in servire
-bene et in havere la buona gratia di sua Maestà, sono obligato di procurare,
-per quanto potrò, di render mi ogni giorno più criminale. Conosco
-la grandeza del posto nel quale mi trovo, mà conosco ancora
-che non essendo tentato dà alcun interesse particolare, questo posto
-non serve che a togliermi ogni riposo. Iddio l'ha voluto cosi, e nel
-conformarmi alla sua volontà so di non poter errare, mà vorrei bene
-che piacesse a sua divina Maestà di restituirmi alla quiete...»</p>
-
-<p class="subh">LETTRES FRANÇOISES, T. I<sup>er</sup>, FOL. 106, VERSO, LETTRE DE 9 SEPTEMBRE
-1643, AU MARÉCHAL DE LA MEILLERAIE.</p>
-
-<p>«Je trouve dans celle que vous m'avez fait la faveur de m'escrire
-du 6 de ce mois, tant de marques d'affection et de tendresse que je
-serois insensible si je n'en estois touché jusques au fond de l'âme.
-Après cette véritable protestation, permettez-moi de vous dire que,
-bien que j'estime comme je dois votre conseil, et que, voulant user
-des autres précautions que la prudence me conseillera pour ma conservation,
-<span class="pagenum"><a id="Page_532"> 532</a></span>
-je ne puis condescendre à celle-là, qui n'est, à mon avis,
-conforme ni à mon humeur ni à la situation des temps et à la disposition
-des esprits. Quand même je me tromperois en ceci, le désintéressement
-de ma conduite, dont nulle considération du monde ne me
-fera départir, et la pureté de l'intention avec laquelle je regarde le bien
-de l'Estat, la résolution ferme et inébranlable que j'ai de faire plaisir
-à qui je pourrai et de ne faire desplaisir à personne, me mettent en
-estat de ne rien craindre, et d'attendre sans émotion tout ce qu'il
-plaira à la divine Providence de permettre qu'il m'arrive. Si je voulois
-pourvoir à mon repos et à ma sûreté, j'en saurois trouver le
-chemin infaillible sans abandonner même le service de la France;
-mais je suis trop obligé à la bonté du feu Roy, je dois trop à la confiance
-que la Reyne me fait l'honneur d'avoir en moi, et je cheris
-trop la France qui seule me tient aujourd'hui lieu de patrie, pour
-considérer ni mon repos ni ma vie, tant que je lui serai utile et jusqu'à
-ce que le vaisseau soit au port; ou je périrai dans la tourmente,
-et j'aurai cette satisfaction de n'avoir rien espargné pour aider à l'y
-conduire. Ce sont mes véritables sentiments que je veux croire que
-vous ne condamnerez point, comme je me promets aussi que vous
-agréerez la résolution que j'ai d'estre toute ma vie, etc.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, FOL. 107, A M. LE MARÉCHAL DUC DE BRÉZÉ, 11 SEPTEMBRE 1643.</p>
-
-<p>«Bien que je n'eusse pas besoin pour vous croire mon ami des
-offres que vous me faites de votre affection, elles ne laissent pas de
-m'estre fort chères. Vous croirez aussi que je les ai reçues avec tout
-le ressentiment et tout le désir de m'en revancher, dont l'âme d'un
-homme de bien est capable. Le sujet qui vous a excité à m'escrire a
-véritablement quelque chose de fâcheux. Je vous dirai pourtant
-comme à mon ami que, dans la certitude que j'ai de n'avoir jamais
-mêlé mon intérêt particulier avec le service que je rends au Roi et de
-n'avoir jamais perdu l'occasion d'obliger ceux que j'ai pu sans avoir
-jamais nui à personne, je me trouve une telle assurance contre tous
-les mauvais desseins qu'on pourroit faire contre moi, que rien n'est
-capable de l'ébranler. Si ce que je dois à la bonne volonté du feu Roi
-et à la confiance que la Reine me fait l'honneur d'avoir en moi, ne
-m'estoit pas plus cher que mon repos et la sûreté même de ma personne,
-il me seroit fort aisé de m'ôter des occasions de l'envie et de
-la haine; mais mon devoir l'emportera toujours en moi sur mon
-repos et la sûreté de ma personne. Ce sont mes véritables sentiments
-que je m'assure que vous approuverez, aussi bien que la résolution que
-j'ai faite d'estre toute ma vie et plus que personne du monde, etc., etc.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, FOL. 108, RECTO, AU CARDINAL BICHI, 12 SEPTEMBRE 1643.</p>
-
-<p>«Monseigneur, Votre Eminence ne trouvera pas étrange la petite
-<span class="pagenum"><a id="Page_533"> 533</a></span>
-nouveauté qui est arrivée en cette cour puisqu'elle a esté de tout
-temps le théâtre de semblables aventures. Elle admirera plustost le
-bonheur de la Reyne et la sagesse de sa conduite qui a prévenu un
-mal lorsqu'il estoit sur le point d'esclater, et dissipé en un moment
-et presque sans bruit un orage qui se formoit de longue main, et qui
-ne pouvoit esclater qu'avec une grande violence. Votre Éminence
-saura donc que cette princesse, ayant inutilement employé la douceur
-et les bienfaits pour contenir certains esprits dans leur devoir, a esté
-contrainte de se servir d'une conduite plus forte pour les empescher
-d'achever la faute qu'ils avoient fort avancée. Je laisse à penser à
-V. E. combien cette princesse s'est fait violence en quittant le chemin
-de la bonté qui lui est si naturelle pour entrer dans ceux de la justice,
-et dans les moyens fâcheux d'une précaution nécessaire. Pour
-moi, je suis venu dans le ministère avec cette ferme résolution de n'y
-considérer jamais mes intérêts, et de n'y faire point desplaisir à personne,
-et d'y faire plaisir à qui je pourrai. J'avoue que ce m'a esté
-une très sensible douleur de n'avoir pas peu, comme j'eusse désiré,
-m'opposer à un accident qui ne m'est pas moins fâcheux qu'à ceux qui
-le souffrent. S'il n'eût été question que de ma retraite pour guérir
-les esprits malades, le remède m'eût été doux et facile, comme V. E.
-le pourra juger; et avec un repos qui n'eût pas été sans honneur,
-j'eusse pu retirer les autres des inquiétudes et des troubles qu'ils se
-sont donnés; mais le commandement absolu de la Reyne, la confiance
-qu'elle me fait l'honneur d'avoir en moi, et ce que je dois à la bonté
-du feu Roi, dont vous estes en partie témoin, seront toujours des
-motifs plus forts pour m'obliger à continuer dans le service, quelque
-hasard qu'il y ait à courir, que la considération de mon repos et de la
-sûreté même de ma personne pour me le faire abandonner en un lieu
-où Sa Majesté croit que je lui suis utile et en quelque façon nécessaire.
-Voilà mes véritables sentiments en cette occurrence que vous
-ne condamnerez pas, à mon avis, estant généreux et reconnoissant au
-point que vous estes. Au reste depuis cet accident, tout jouit ici d'un
-calme parfait, et toute la crainte et les alarmes qui agitoient les
-esprits, ont passé en un estat incroyable d'assurance. Pour ce qui est
-de nos affaires, elles sont partout florissantes, et nous espérons avec
-la grâce de Dieu recueillir des fruits de la prise de Thionville, qui
-feront que la fin de cette campagne ne démentira point le bonheur du
-commencement. Je suis de toutes les forces de mon âme, etc., etc.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, A BERINGHEN, ALORS EN MISSION EN HOLLANDE
-AUPRÈS DU PRINCE D'ORANGE, 10 AVRIL 1641.</p>
-
-<p>«...On m'a donné avis que Brillet et Fouqueret (H. de Campion),
-qui sont les deux personnes qui ont eu le plus de part dans la confidence
-de M. de Beaufort, et auxquelles il s'est le plus ouvert dans la
-<span class="pagenum"><a id="Page_534"> 534</a></span>
-conspiration qui avoit esté faite contre ma personne, sont allés servir
-dans les troupes en Hollande, ayant pris de grandes barbes qu'ils ont
-laissé croître afin de n'estre pas connus, et ont changé de nom, Brillet
-se faisant appeler La Ferrière. Je vous prie de faire toutes les diligences
-possibles pour vérifier si cela est, et donner ordre, quand vous viendrez,
-à quelque personne confidente pour veiller de près à leurs actions,
-parce que nous songerions après au moyen de les avoir...»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, LETTRE DU 15 AVRIL 1644, A LA FERTÉ-SENETERRE
-COMMANDANT DU CÔTÉ DE LA LORRAINE.</p>
-
-<p>«Je sais que c'est vous obliger que vous donner occasion de servir
-la Reyne. On lui a donné advis que dans les troupes qui sont en vos
-quartiers il y a un lieutenant d'une compagnie de cavalerie nommé
-Vigé, si ami et despendant de Beaupuy qu'on a grande raison de
-croire que toutes les menées et cabales de M. le duc de Beaufort
-ne se sont pas faites sans sa participation et sa connoissance. Sa Majesté
-désire donc qu'avec adresse vous essayez, ou par vous-mesme
-ou par l'entremise de quelque personne affidée, de le faire parler et
-lui tirer, s'il est possible, les vers du nez, et si vous reconnoissez
-qu'il soit informé de ce qui s'est passé dans lesdites cabales, que
-vous m'en donniez advis secrètement, et je vous ferai envoyer les
-ordres du Roi de ce que vous aurez à faire.»</p>
-
-<p class="subh hanging indent"><span class="smallc">IBID.</span>, LETTRE DU 16 SEPTEMBRE 1645 AU CHANCELIER SEGUIER, OU IL
-L'INVITE A VEILLER SUR L'AFFAIRE DE BEAUFORT REMISE AU PARLEMENT,
-ET DE RESTER A PARIS POUR LA BIEN SUIVRE.</p>
-
-<p class="subh">LETTRES ITALIENNES, T. I, FOL. 226, VERSO, LETTRE A ONDEDEI
-DU 25 MARS 1645.</p>
-
-<p>«Baupui essendo stato il principal confidente di M. di Beaufort
-nell'assassinato ordito contro di me, si fa istanza d'haverlo nelle mani
-perche possi finirsi qui il processo che se ne forma, dove lui è più
-volte nominato; onde prego vostra signoria a voler, occorrendo, fornire
-ragioni al signore de Gremonvilla, acciò non possi il Papa difendersi
-di non consegnarlo.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, FOLIO 240, VERSO. LETTRE DU 8 MAI 1645 A VINCENZO MARTINOZZI.</p>
-
-<p>«Resto molto obligato all'applicazione del signor Ondedei per trovare
-ragioni dà muovere il Papa a rimettere nelle mani di S. M. la
-persona di Baupui senza pregiudicare alla sua giurisditione. E come
-il buon esito di questo affare mi preme grandemente, prego il detto
-signore d'impiegarvi tutta l'opera sua, conferendone con il sign. card.
-Grimaldi, e suggerendo a M. Gueffier, conforme a quello havrà aggiustato
-con sua Em., tutte le istanze che dovrà fare, havendo M. Gueffier
-ordine del Re di condursi in questo negozio conformamente a quello
-<span class="pagenum"><a id="Page_535"> 535</a></span>
-gli sarà accennato dal sign. Ondedei, senza darne però alcun segno
-nel publico; il medesimo si dovrà fare della parte del signor Ondedei.
-Il negotio è pieno di giustizia, onde portato dà un spirito cosi rilevato
-come è quello del sig. Ondedei, devo sperare buon esito; e se per
-haver favorevole il fiscale, bisognasse farli qualche regalo, approverò
-tutto quello che di V. S. e dal sig. Ondedei si risolverà di fare. Il vascello,
-che serve il sig. card. di Valencay, potrebbe con ogni sicurezza
-inviare in Francia Baupui quando il Papa volesse rimeterlo a M. Gueffier;
-nel quel caso sarà necessario valersi di tutti i mezzi imagginabili
-per assicurare il passaggio dà Roma a Civita Vecchia.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, FOL. 246. «AL SIG. PAOLO MACARANI, 26 MAGGIO 1645.</p>
-
-<p>«Diverse lettere di costi portano la diligenza del sig. Mario Frangipani
-a favore di Baupui, uno dei principali capi della conspiratione
-contro di me, et essendone stata letta nel consiglio che era diretta
-al segretario di Stato, ogni uno si è miravigliato che un uomo accusato
-di tal delitto trovasse tanti protettori in luogo dove la dignità cardinalitia
-è più rispettata. Io non voglio intrare nella materia perche si
-puol con ragione presumere che vi habbia interesse, mà dirò solamente
-a V. Sign. che la condotta del sign. Mario, per il riguardo del
-Re e per il mio, non è buona. È vero che io non pensarò a vendicarmene,
-mà non vorrei che obligasse S. M. a farlo, come, certo, non
-sarebbe in mio poter d'impedirlo, se il detto sign. continuasse a fare
-ostentazione di condursi in modo di disgustare e procurare pregiudizii
-ad un gran Re che per essere di sette anni non lascia di havere le
-mani assai lunghe. Alcuni scrivono che il sig. Mario si riscalda all'avantaggio
-di Baupui perche si persuade d'incontrare il gusto del
-Papa, che vorebbe haver campo di ben trattar il suddetto e per compiacere
-a Spagnuoli, che lo proteggono, et per fare dispiacer a mi che
-S. S. non ama... Il Papa pensarà bene alla condotta che dovrà tener
-in un negozio di questa importanza, e molto più il sign. Mario dovrà
-esaminare quello li convenga.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, FOL. 248, AU CARDINAL GRIMALDI, 2 JUIN 1645.</p>
-
-<p>«A dire il vero, io non havrai mai creduto, quando anche fossi
-stato certo dell'aversione del Papa verso la Francia e la mia persona,
-che dovesse trovare protezione costi uno dei principali conspiratori
-contro la vita d'un cardinale. Tutto il sacro collegio vi ha
-grand'interesse, e i cardinali spagnuoli medesimi dovrebbero prendere
-parte in un'attione che nella mia persona tocca tutto il sacro collegio...
-Per ritornare a Baupui, è una strana cosa che il Papa non
-habbia trovato commodo per lui il soggiorno nel castello di S. Angelo,
-che è stato il più proprio per la commodità e per la sicurezza alle persone
-le più qualificato che siano stato ritenute prigioni. Io non so dove
-<span class="pagenum"><a id="Page_536"> 536</a></span>
-procede tanta compassione, trattandosi di caso cosi enorme e di una
-persona ordinaria come è il detto Baupui. Chiunque l'ha voluto visitare
-non ha incontrato alcun ostacolo a farlo; e sin le persone che ha
-inviate costi M. di Vandomo, mi vien scritto che gl'hanno parlato, e
-che Mario Frangipani ha corrispondenza con il Vandomo, et ha visitato
-il suddetto Baupui, et che protegge publicamente il delitto et i
-delinquenti. Molti assicurano che il papa sia impegnato di parola con
-il Gran Duca di non rimeterlo, e vedendo di non poter sene scusare
-in riguardo alle vive istanze che dà questa parte sene fanno, fondate
-nella giustizia che non potrebbe essere disputata ad un Turco, poiche
-per l'estratto del processo inviato apparisce pienamente il delitto di
-Baupui, habbia S. S. risoluto di metterlo in luogo del quale possi il
-suddetto con facilità fuggirsene, assistito delli fautori di Vandomo, o
-di dare a questo commodità di farlo avelenare, affinche con la morte
-di Baupui manchi qui la principal prova per la convictione del duca di
-Beaufort. Si tutto questo succedesse in Barbaria, mi parebbere duro,
-e sarebbe senza dubbio disapprovato da tutto il mondo. Hor' pensi
-V. Em. quello che dove dirsene, sequendo in Roma. Io desidero con
-passione che il Papa sia ben consigliato in un' negozio nel quale, continuando
-a condursi come ha fatto sin hora, non riceverà gran soddisfatione,
-e l'avantaggio che havrà la Francia sarà che chiascheduno
-applaudirà le risolutioni che S. M. prenderà in un negozio cosi pieno di
-giustizia, e nel quale pare che S. S. prende piacere a maltrattarla...»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, A ONDEDEI, 2 JUIN 1645.</p>
-
-<p>«...V. Signoria non potrebbe immaginarsi l'alteratione che ha
-cagionata nello spirito di S. M. e di tutta la corte l'avviso della sortita
-dà castello di Baupui per essere custodito in una casa particolare,
-dell'indulgenza con che si tratta seco, della commodità che si
-da per la sua evasione, e della libertà che ha ogniuno di parlarli, e
-sin quelli che sono inviati a questo effetto dal duca di Vandomo, et
-in fine dal vedersi che si ricusa tacitamente dà S. S. di rimeterlo,
-ancorche per l'estratto del processo inviato apparisce convicto del più
-infame delitto che possi immaginarsi, e che dovrebbe più muovere
-S. S. et il sacro collegio, giacche doveva essere esequito non solamente
-nel primo ministro di S. M., mà nella persona di un cardinale.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, AU CARDINAL GRIMALDI, 15 JUILLET 1645.</p>
-
-<p>«...Quanto a Baupui si prenderanno qui le risolutioni che saranno
-credute più a proposito, nelle quali si havrà particolare riguardo a i
-consigli di V. Em., subito che s'intenda quello sarà seguito doppo le
-diligenze che all'arrivo costi del signor Ondedei saranno state fatte.
-Ne entro discorrere dell'ostinasione di S. S. in ricusare di rimeterlo
-al Re, non ostante che sia suddito della M. Sua e suo servitore domestico,
-<span class="pagenum"><a id="Page_537"> 537</a></span>
-che il processo non si possi far altrove che qui dove è la
-preventione della causa, e più di vinti prigioni che si vedono complici
-del delitto, e particolarmente il duca di Beaufort che è il capo,
-e che si tratti di delitti si enormi, e contro la persona d'un cardinale,
-principal ministro di questa corona. Mà non tacerò a V. Em. che
-desiderarei grandemente per il puro servitio della sede apostolica che
-S. S. fosse meglio consigliata in negozio di tanta importanza, e nel
-quale S. M. ha tanta giustizia che non si può impedire che la Francia
-non conclude che la S. S. per piacere a Spagnuoli voglia disobbligare
-un si gran Re, facendo nel istesso tempo conoscere che non è impossibilità
-di attentare alla personna di un cardinale e trovare protezione
-in Roma... Il signor Paolo Macarani mi scrive che, andando in castello
-S. Angelo, haveva inteso del sign. castellano che Baupui diceva
-che il Papa non doveva rimeterlo a suoi nemici, e che lui sarebbe
-contentissimo che S. S. l'havesse rimesso al Parlamento; mà se non
-vuol altra satisfazione che questa, l'ha già ricevuta perche già sono
-due mesi che S. M. ha rimesso il processo al Parlamento.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, A ONDEDEI, 5 SEPTEMBRE 1645.</p>
-
-<p>«Ho veduto la scrittura che V. Sign. ha fatta nel negozio di Baupui,
-che non puo essere ne più efficace ne meglio distesa. Credo solamente
-che si possi aggiungere qualche cosa dove si parla <i>de origine
-et domicilio delinquentis</i>, parendomi che farà gran forza quando si
-dirà che era Insegna della compania delle guardie a cavallo di S. M.,
-che è il corpo più principale del regno, del quale la M. Sua più si confide,
-essendo composto di persone scelte, e che d'ordinario hanno dato
-saggio del loro valore e fedeltà con servitio reso in altri impieghi. Al
-suo tempo si prenderanno sopra questo affare le risolutioni più opportune,
-e si farà gran caso del consiglio di V. Signoria.»</p>
-
-<p class="subh"><span class="smallc">IBID.</span>, DU 16 SEPTEMBRE 1648, A M. LE MARQUIS DE COUATQUIN.<br />
-(Le frère de celui qui avait donné l'hospitalité à M<sup>me</sup> de Chevreuse.)</p>
-
-<p>«Monsieur, j'ai reçu par vostre gentilhomme la lettre que vous
-avez pris la peine de m'escrire. Elle parle en termes si positifs de l'attachement
-que vous voulez avoir à mes interests et de la forte passion
-que vous avez de m'en donner des preuves, que si je n'y respondois
-simplement que par des parolles, je croirois avoir mal correspondu
-à des avances si obligeantes, et mal connu la valeur de ce que vous
-m'avez donné. Je me tiens donc obligé à passer à des effets qui vous
-fassent paroistre la sincérité de mon affection et de mon estime; et
-comme je songerai de mon costé aux moyens que j'en puis avoir, je
-vous prie aussi de me les suggerer avec une entière liberté, afin que je
-<span class="pagenum"><a id="Page_538"> 538</a></span>
-puisse vous faire connoistre que c'est du c&oelig;ur que je parle, quand je
-vous asseure que personne au monde n'a plus d'envie de vous servir
-que moi. Cependant, je vous dirai que j'ai esté ravi de voir ce que
-vous me mandez des sentiments de M. vostre frère, dont je n'avois
-jamais douté; et la confiance avec laquelle je vous ai descouvert quelques
-particularités que j'avois apprises sur son subjest, en doit estre
-une marque bien certaine. Je suis asseuré que quand il auroit eu
-des lettres de M<sup>me</sup> de Chevreuse, et que mesme il y auroit fait response,
-ce n'auroit esté qu'à dessein de lui inspirer les bons sentiments
-qu'elle ne veut pas prendre de soi-mesme. C'est sa coustume
-de relever extresmement les intelligences qu'elle entretient en France,
-pour se rendre plus considérable auprès des Espagnols, et je sçai
-qu'en la dernière conférence qui s'est faite ces jours passés à Spa,
-entre elle, Saint-Ibar, l'abbé de Mercy et le secrétaire Galareta, elle
-a parlé fort librement du pouvoir absolu qu'elle dit avoir sur vous et
-sur d'autres personnes de qualité du royaume, qui non plus que vous
-n'en sçavent rien, et dont aussi vous ne devez point vous soucier les
-uns ni les autres. Ce sont chimères et suppositions qui ne laissent
-pas de lui estre utiles pour se tenir en considération au pays où elle
-est. Le plus grand mal que j'y vois, c'est que les Espagnols s'y amusent
-tousjours, quoiqu'ils n'en ayent jamais tiré aucun fruit, et que
-ces fausses espérances leur ostent les pensées de paix que le mauvais
-estat où sont leurs affaires de tous costés leur conseilleroient autrement.
-Cependant, je demeure avec une entière cordialité, etc., etc.»</p>
-</div>
-
-<p class="subh">III</p>
-
-<p>Pendant la Fronde, quand Mazarin a besoin de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, il en parle bien différemment. Parmi une foule
-de lettres du cardinal qui sont sous nos yeux, nous n'en
-donnerons qu'une seule, tirée du recueil de la Bibliothèque
-Mazarine, avec un billet de M<sup>me</sup> de Chevreuse qui
-montre leur parfait accord après tant d'inimitiés privées
-et publiques.</p>
-
-<div class="blockquote">
-<p class="subh">LETTRE DE MAZARIN A M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE, DU 30 SEPTEMBRE 1650.<br />
-<span class="small">(Tandis que M<sup>me</sup> de Longueville était renfermée dans Stenay, et que la
-jeune princesse de Condé avec le duc de Bouillon et La Rochefoucauld
-essayait de se maintenir dans Bordeaux.)</span></p>
-
-<p>«Madame, je dois response à deux lettres dont vous avez eu agreable
-de me favoriser, l'une sans date, et l'autre du 25 de ce mois.
-J'obéis avec quelque contrainte à la défense que vous me faictes
-<span class="pagenum"><a id="Page_539"> 539</a></span>
-d'user plus d'aucun compliment, ayant peine à ne vous pas tesmoigner
-le vif ressentiment que je conserve de la continuation de toutes
-les bontés que vous avez pour moi et pour mes interests en toutes
-rencontres.</p>
-
-<p>«Dès que j'ai appris vostre pensée touchant la rançon de M. le
-prince de Ligne, j'en ai parlé à la Reyne, qui vous l'a accordée avec
-grand plaisir et de la meilleure grâce du monde. Plusieurs personnes
-avoient eu souvent la mesme pretention, mais on a tousjours rejetté
-bien loing ces instances sur ce que Sa Majesté vouloit essayer de profiter
-de cette rencontre pour procurer la liberté à M. de Guise,
-comme vous aurez peut-estre sceu qu'il s'en est traitté bien avant,
-joignant quelques autres personnes au dit prince de Ligne. C'est
-pourquoi il y aura d'abord quelque conduite à tenir en cette affaire
-avec S. A. R., et je mande à M. Le Tellier de faire en cela tout ce
-que vous désirerez, si vous estimez qu'il y doive intervenir, quoi que
-je ne doute nullement que Son A. R. dans le fonds n'en soit aussi
-aise que la Reyne mesme. Agréez maintenant que comme votre serviteur
-très passionné, je vous conjure que votre generosité accoustumée
-ne vous fasse point de préjudice en cette rencontre, et pour cela
-je me crois obligé de vous donner advis que, quand on a parlé de
-cette rançon on n'a pas moins offert de six vingts mil florins, et j'estime
-que tenant bon on pourra porter la chose à cent cinquante mille.
-Vous sçaurez aussi que le marquis de Pomar, qui n'avoit pas la
-charge qu'a le dit Prince, paye six vingts mil francs pour sa rançon;
-je souhaiterois de tout mon c&oelig;ur que ce fut le double, et pour vostre
-interest particulier et pour le service du Roy mesme, à qui je connois
-fort bien qu'il importe, que vous ayez moyen de continuer à
-soutenir les depenses que vous faites. Il n'y a, ce me semble, autre
-expédition à vous donner là-dessus, si ce n'est que, quand vous serez
-d'accord avec le dit Prince du prix de sa rançon et que vous aurez
-vos suretés pour le payement, on vous mettra ès mains un ordre du
-Roy pour la déclaration de sa liberté. S'il y faut quelque autre chose,
-vous n'avez qu'à me le mander. Cependant, je crois que vous jugerez
-à propos de ne faire rien esclatter jusqu'à ce que vous ayez conclu
-vostre traité, affin de ne pas faire naistre des obstacles, qui arrivent
-quelquefois contre ce qu'on a pu prévoir.</p>
-
-<p>«Je vois la Reyne fort résolue de faire si bien traitter M<sup>me</sup> la maréchale
-de Rantzau qu'elle puisse vivre selon sa qualité. Vous croirez
-bien, Madame, que je m'y employerai avec chaleur par plusieurs
-motifs, et que la recommandation que vous m'en faites ne sera pas
-le moindre.</p>
-
-<p>«Pour ce qui est du mémoire que vous a adressé Mgr l'evesque de
-Verdun, j'ai entretenu, il y a trois semaines fort au long M. Le Tellier
-sur cette affaire, qui mérite de grandes considérations pour ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_540"> 540</a></span>
-rien faire qui nous préjudicie dans les traittés de l'Empire, et pour
-ne pas faire tort au droit de M. de Feuquières. Particulièrement dans
-l'estat present des choses, c'est une affaire à accommoder, et cela ne
-se peut guère bien qu'à vostre retour par delà.</p>
-
-<p>«L'accommodement de ces mouvements-ci est enfin terminé aux
-conditions que vous avez desjà sceues, et la paix fut hier acceptée à
-Bourdeaux avec grande joie et acclamation du peuple, malgré tous les
-efforts de MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld, et de ceux qui
-sont auprès de Madame la Princesse, qui ne se sont pas démentis de
-leur première conduite jusques au dernier moment. On nous disoit
-que Madame la Princesse a fait emmener M. le duc d'Enghien par le
-chevalier de Rivière, nous n'en n'avons pas encore la certitude; mais
-il se voit qu'ils n'agissent nullement de bonne foi, et que la mesme
-intention de faire tout le mal qu'ils pourront, dure tousjours. Je me
-remets du surplus à ce que M. Le Tellier vous dira de toutes ces
-affaires-ci, et me contenterai de vous asseurer, que je suis, et serai
-inviolablement jusques à la mort, etc., etc.»</p>
-
-<p class="subh">LETTRE DE M<sup>ME</sup> DE CHEVREUSE A MAZARIN, DE L'ANNÉE 1653<a id="FNanchor_470" href="#Footnote_470" class="fnanchor">&nbsp;[470]</a>.</p>
-
-<p>«Monsieur, j'ay receu les marques que m'a apportées M. Ondedei
-de l'honneur de votre souvenir avec toute la reconnoissance que je
-dois de l'amitié qu'il vous plaist me tesmoigner. Il est vrai, Monsieur,
-que ce m'est une satisfaction estreme de voir que vous estes persuadé
-du plaisir que je prends à vous rendre tous les services dont je suis
-capable, et je vous proteste que je continuerai, dans toutes les occasions
-où vous aurez intérest, à vous tesmoigner qu'ils me sont chers
-au point qu'ils doivent. Je ne doute pas que votre bonté pour M. Bartet
-ne vous le face plaindre dans l'accident qui lui est arrivé. Je ne lui
-vois pas d'autre consolation en son malheur que l'honneur de vostre
-bienveillance qui lui est bien nécessaire pour sortir d'un si grand
-labyrinte. Je me rejouis bien du bon état où on nous dit ici qu'est
-le siége de Landreci, et vous souhaite toutes sortes de prospérités,
-étant plus que personne du monde, Monsieur, votre très-humble et
-très-obéissante servante,<br />
-<span class="signature smallc">La D. de Chevreuse.»</span></p>
-</div>
-
-<p class="end">FIN DE L'APPENDICE.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_541"> 541</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<div class="footnotes">
-<h2 class="normal">NOTES:</h2>
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> On peut en voir une ébauche dans une suite d'articles du <i>Journal
-des Savants</i>, intitulés: <span class="smallc">Carnets autographes du cardinal Mazarin</span>,
-années 1854, 1855 et 1856.</p>
-
-<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Sur cette méthode des grands artistes, de Pascal, de Bossuet,
-de Montesquieu, de Rousseau, de Buffon, de Bernardin de Saint-Pierre,
-et de M. de Chateaubriand, voyez les dernières pages de notre
-écrit: <span class="smallc">Études sur les Pensées de Pascal</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Voyez M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville pendant la Fronde</span>, chap. I et IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Sablé</span>, chap. III et IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, tome I<sup>er</sup> de l'édition d'Amsterdam de 1750,
-page 198: «Je lui ai ouï dire à elle-même, sur ce que je la louois un
-jour d'avoir eu part à toutes les grandes affaires qui étoient arrivées
-en Europe, que jamais l'ambition ne lui avoit touché le c&oelig;ur, mais
-que son plaisir l'avoit menée, c'est-à-dire qu'elle s'étoit intéressée
-dans les affaires du monde seulement par rapport à ceux qu'elle avoit
-aimés.» C'est à quoi se réduit le passage de Retz, que nous citerons
-tout à l'heure.</p>
-
-<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> <i>Mémoires</i>, collection Petitot, deuxième série, tome LI,
-p. 339.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
-<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Sur Chateauneuf, son ambition et sa capacité, voyez M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville
-pendant la Fronde</span>, chap. II.</p>
-
-<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> <i>Mémoires</i>, édition d'Amsterdam, 1731, p. 210.</p>
-
-<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Calomnie ridicule, dont le seul et unique prétexte est la dernière
-liaison de M<sup>me</sup> de Chevreuse avec le marquis de <a href="#Laigues">Laigues</a>, au
-milieu de la Fronde. Voyez notre dernier chapitre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> Cette grande accusation n'a pas la portée qu'on lui pourrait donner:
-elle signifie seulement que M<sup>me</sup> de Chevreuse «étoit distraite
-dans ses discours,» comme nous l'apprend M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>,
-p. 198.</p>
-
-<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville pendant la Fronde</span>, chap. I et III.</p>
-
-<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> <i>Vie de M<sup>me</sup> de Longueville</i>, par Villefore, édition de 1739,
-II<sup>e</sup> partie, p. 33.&mdash;M<sup>me</sup> de Motteville, tome I<sup>er</sup>, <i>ibid.</i>: «J'ai ouï dire
-à ceux qui l'ont connue particulièrement qu'il n'y a jamais eu personne
-qui ait si bien connu les intérêts de tous les princes et qui en
-parlât si bien, et même je l'ai entendu louer de sa capacité.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Ce portrait n'est pas un original; c'est une copie, mais ancienne.</p>
-
-<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Portrait in-folio fort rare et qui ne se trouve guère qu'au cabinet
-des estampes de la Bibliothèque impériale.</p>
-
-<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> In-4<sup>o</sup>, dans la collection de Daret, et reproduit par Harding en
-Angleterre. C'est le portrait qui est en tête de ce volume. Ajoutons
-bien vite que les petits vilains portraits de Moncornet n'ont aucun
-rapport avec M<sup>me</sup> de Chevreuse à aucun âge.</p>
-
-<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> L'admirable original de Ferdinand est chez M. le duc de Luynes.
-Balechou l'a gravé pour <i>l'Europe illustre</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Voyez <i>le Parfait Capitaine, autrement l'abrégé des guerres des
-commentaires de César</i>, édition elzévirienne de 1639.</p>
-
-<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> Voyez sur M<sup>me</sup> de Guymené, outre les <i>Mémoires</i> de Retz,
-M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Sablé</span>, chapitres III et IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Voyez la <span class="smallc">Jeunesse de M<sup>me</sup> de Longueville</span>, chap. III.</p>
-
-<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Amsterdam, 1731, 2 vol. in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Paris, 1615, en la boutique de Nivelle, chez Sébastien Cramoisy,
-rue Saint-Jacques, avec privilége du roi, in-12, de 64 pages.</p>
-
-<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Le duc le représentait alors à sa cour comme l'homme de France
-qui pouvait le mieux servir les intérêts de sa Majesté Catholique. Voyez
-<i>Lettres du cardinal de Richelieu</i>, publiées par M. Avenel, t. I<sup>er</sup>, p. 19.</p>
-
-<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Cette opinion qui peut sembler paradoxale, n'est pas ici légèrement
-avancée; elle se fonde sur une étude sérieuse et détaillée des
-principaux actes du ministère de Luynes. Voyez le <i>Journal des Savants</i>
-de l'année 1861, <span class="smallc">le duc et connétable de Luynes</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> <span class="smallc"><a id="Appendice"></a>Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_I">notes du chapitre I</a><sup>er</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Catherine-Henriette, légitimée de France, qui épousa on 1619 le
-duc d'Elbeuf.</p>
-
-<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Plus tard, en 1619, il la fit obtenir à son frère Cadenet, et c'est
-sur la terre de Chaulnes, que lui apporta Claire-Charlotte d'Ailli, que
-Cadenet assit son titre de duc et maréchal de Chaulnes.</p>
-
-<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Motteville</span>, tome I<sup>er</sup>, page 11: «La duchesse de Luynes
-était très-bien avec son mari.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Guido Bentivoglio, nonce du pape en France. Voyez <span class="smallc"><a href="#Guido_Bentivoglio">Appendice</a></span>,
-notes du chap. I<sup>er</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> <span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_I">notes du chap. I</a><sup>er</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> Voyez l'<span class="smallc"><a href="#FNanchor_30">Appendice</a></span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_I">notes du chap. I</a><sup>er</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> <i>Gallia Christiana</i>, tome VIII, page 1715; <i>Vie de Bossuet</i>, par
-M. de Beausset, tome II, livre <span class="smallc">VII</span>.&mdash;Il ne faut pas confondre cette
-abbesse de Jouarre avec sa nièce, M<sup>me</sup> Albert de Luynes, fille du
-second duc de Luynes, qui a été aussi, avec une de ses s&oelig;urs, religieuse
-à Jouarre, et à laquelle Bossuet a écrit tant de lettres touchantes.</p>
-
-<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> <i>Mémoires</i>, tome I<sup>er</sup>, page 221.</p>
-
-<p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33" class="label">[33]</a> Voyez la <span class="smallc">Jeunesse de M<sup>me</sup> de Longueville</span>, chap. II, p. 129-130.</p>
-
-<p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34" class="label">[34]</a> M. le duc de Luynes a fait de l'antique château des Guise un
-séjour à la fois splendide et charmant qui peut rivaliser avec les plus
-célèbres résidences de l'aristocratie anglaise. Où trouver ailleurs cette
-grandeur et cette simplicité, cet exquis sentiment de la nature et de
-l'art, ces belles eaux, ces magnifiques promenades, et aussi cette
-vaste bibliothèque, ces admirables portraits de famille, ces peintures
-ou du moins ces grandes esquisses de M. Ingres, et cette statue de
-Louis XIII, en argent massif, monument d'une généreuse reconnaissance?
-Et lorsqu'on vient à penser que celui qui a rassemblé toutes
-ces belles choses a consacré sa fortune au bien public en tout genre,
-qu'il nous a donné l'acier de Damas, les ruines de Sélinonte, l'histoire
-de la maison d'Anjou à Naples, la Minerve du Parthénon; que
-depuis trente ans, secondé par une compagne digne de lui, il répand
-les asiles, les écoles, les hospices, encourage et soutient les savants
-et les artistes, lui-même un des premiers archéologues de l'Europe,
-ami d'une liberté sage, et favorable à toutes les bonnes causes populaires,
-on se dit: Il y a donc encore un grand seigneur en France!</p>
-
-<p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35" class="label">[35]</a> Il avait, en 1620, marié sa nièce, M<sup>lle</sup> de Pontcourlai, à M. de
-Combalet, neveu de Luynes, qui la laissa veuve de très-bonne
-heure.</p>
-
-<p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36" class="label">[36]</a> <i>Mémoires</i>, collection Petitot, t. II, p. 403: «Il faut pourvoir au
-c&oelig;ur, c'est-à-dire au dedans.» <i>Ibid.</i>, p. 407: «Il ne faut pas aussi
-entrer en rupture avec les Espagnols et venir avec eux à une guerre
-déclarée.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37" class="label">[37]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 12. M<sup>me</sup> de Motteville dit même, p. 11,
-qu'auparavant et encore en 1622, la reine étant grosse, se blessa en
-courant après sa surintendante qui était encore la duchesse et connétable
-de Luynes. Bassompierre, <i>Mémoires</i>, collection Petitot, 2<sup>e</sup> série
-t. XX, p. 376: «La reine devint grosse, et c'étoit de six semaines,
-quand un soir... s'en retournant coucher et passant près la grande
-salle du Louvre, M<sup>me</sup> la connétable de Luynes et M<sup>lle</sup> de Verneuil la
-tenant sous les bras et la faisant courir, elle broncha et tomba, dont
-elle se blessa et perdit son fruit... On fit savoir au roi comme et en
-quelle façon elle s'étoit blessée, et il s'anima tellement contre les deux
-dames, qu'il manda à la reine qu'il ne vouloit plus que M<sup>lle</sup> de Verneuil
-et M<sup>me</sup> la connétable fussent auprès d'elle, et leur écrivit à chacune
-une lettre pour leur faire savoir qu'elles eussent à se retirer du
-Louvre.» Le mariage de la connétable avec le duc de Chevreuse, qui
-avait beaucoup de crédit auprès du roi, arrangea tout, et sauva pour
-quelque temps la surintendante, <i>Mémoires</i> de Fontenai-Mareuil, collection
-Petitot, 1<sup>re</sup> série, t. L, p. 350.</p>
-
-<p><a id="Footnote_38" href="#FNanchor_38" class="label">[38]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>, p. 13, et M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Sablé</span>, chap. I<sup>er</sup>,
-p. 13 et 14.</p>
-
-<p><a id="Footnote_39" href="#FNanchor_39" class="label">[39]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 338.</p>
-
-<p><a id="Footnote_40" href="#FNanchor_40" class="label">[40]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i>, p. 340. La Porte qui était alors porte-manteau
-de la reine Anne, et qui vit Holland à la cour, dit, <i>Mémoires</i>,
-collection Petitot, 2<sup>e</sup> série, t. LIX, p. 295: «Un des plus
-beaux hommes du monde, mais d'une beauté efféminée.» On nous
-assure qu'il y a en Angleterre, chez le comte de Breadalbane, un portrait
-du beau Holland.</p>
-
-<p><a id="Footnote_41" href="#FNanchor_41" class="label">[41]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_42" href="#FNanchor_42" class="label">[42]</a> <i>Mercure françois</i>, 1625, p. 365 et 366: «Le duc arriva en poste
-à Paris le 24<sup>e</sup> jour de mai, et fut logé à l'hôtel du duc de Chevreuse,
-l'hôtel le plus richement meublé qui soit à présent en France, et où
-le peuple de Paris fut plusieurs jours par admiration voir le riche
-équipage qu'avoit fait faire ce prince, lequel par ordre de Sa Majesté
-très-chrétienne, devoit, avec la duchesse sa femme, accompagner la
-reine en Angleterre.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_43" href="#FNanchor_43" class="label">[43]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_44" href="#FNanchor_44" class="label">[44]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 15 et 16: «Le duc de Buckingham
-fut le seul qui eut l'audace d'attaquer son c&oelig;ur. Il étoit bien fait,
-beau de visage; il avoit l'âme grande, il étoit magnifique, libéral, et
-favori d'un grand roi. Il avoit tous les trésors à dépenser et toutes les
-pierreries de la couronne d'Angleterre pour se parer. Il ne faut pas
-s'étonner si avec tant d'aimables qualités il eut de si hautes pensées,
-de si nobles mais si dangereux et blâmables désirs, et s'il eut le
-bonheur de persuader à tous ceux qui en ont été les témoins, que ses
-respects ne furent point importuns.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_45" href="#FNanchor_45" class="label">[45]</a> <i>Mercure françois</i>, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_46" href="#FNanchor_46" class="label">[46]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_47" href="#FNanchor_47" class="label">[47]</a> <i>Ibid.</i>&mdash;Voici le récit parfaitement conforme de La Porte, alors au
-service de la reine, <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 296: «La reine logea dans une
-maison où il y avoit un fort grand jardin le long de la rivière de Somme;
-la cour s'y promenoit tous les soirs, et il arriva une chose qui a bien
-donné occasion aux médisans d'exercer leur malignité. Un soir que le
-temps étoit fort serein, la reine qui aimoit à se promener tard, étant en
-ce jardin, le duc de Buckingham la menoit, milord Rich menoit M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. Après s'être bien promenée, la reine se reposa quelque
-temps et toutes les dames aussi; puis elle se leva, et dans le tournant
-d'une allée où les dames ne la suivirent pas sitôt, le duc de Buckingham
-se voyant seul avec elle, à la faveur de l'obscurité qui commençoit à
-chasser la lumière, s'émancipa fort insolemment, jusqu'à vouloir
-caresser la reine, qui en même temps fit un cri auquel tout le monde
-accourut. Putange, écuyer de la reine, qui la suivoit de vue, arriva
-le premier, et arrêta le duc qui se trouva fort embarrassé, et les suites
-eussent été dangereuses pour lui si Putange ne l'eût laissé aller; tout
-le monde arrivant là-dessus, le duc s'évada, et il fut résolu d'assoupir
-la chose autant que l'on pourroit.» Le récit de M<sup>me</sup> de Motteville ne
-diffère pas véritablement de ceux-là: «On a fort parlé d'une promenade
-qu'elle fit dans le jardin de la maison où elle logeoit. J'ai vu des
-personnes qui s'y trouvèrent qui m'ont instruite de la vérité. Le duc de
-Buckingham qui y fut, la voulant entretenir, Putange, écuyer de la reine,
-la quitta pour quelques moments, croyant que le respect l'obligeoit de
-ne pas écouter ce que ce seigneur anglais lui vouloit dire. Le hasard
-alors les ayant menés dans un détour d'allée où une palissade les pouvoit
-cacher au public, la reine dans cet instant, surprise de se voir seule,
-et apparemment importunée par quelques sentiments très-passionnés
-du duc, elle s'écria en appelant son écuyer, le blâma de l'avoir quittée...
-Si en cette occasion elle montra que son c&oelig;ur pouvoit être susceptible
-de quelque impression de tendresse qui la convia d'écouter les
-discours fabuleux d'un homme qui l'aimoit, il faut avouer aussi que
-l'amour de la pureté et ses sentiments honnêtes l'emportèrent sur tout
-le reste.»&mdash;Telle est cette scène du jardin d'Amiens, que Tallemant
-a chargée à sa façon de détails grossiers. Mais nous ne croyons pas le
-moins du monde à une autre scène qui aurait eu lieu à Paris, dans le
-petit jardin du Louvre, et après laquelle la reine aurait envoyé M<sup>me</sup> de
-Chevreuse demander à Buckingham s'il était sûr qu'elle ne fût pas en
-danger d'être grosse, ainsi que le dit Retz dans le manuscrit original
-de ses mémoires, que reproduit fidèlement l'édition de M. Aimé Champollion,
-Paris, 1859, t. III, p. 238. C'est vraisemblablement la scène
-d'Amiens que M<sup>me</sup> de Chevreuse aura racontée à Retz, qui au bout
-de vingt ans se sera agrandie et embellie dans l'imagination libertine
-du cardinal, et qu'il aura transportée du jardin d'Amiens dans celui
-du Louvre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_48" href="#FNanchor_48" class="label">[48]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 18.</p>
-
-<p><a id="Footnote_49" href="#FNanchor_49" class="label">[49]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_50" href="#FNanchor_50" class="label">[50]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i>&mdash;M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 19: «Il
-vint se mettre à genoux devant son lit, baisant son drap avec des
-transports si extraordinaires qu'il étoit aisé de voir que sa passion
-étoit violente et de celles qui ne laissent aucun usage de la raison à
-ceux qui en sont touchés. La reine m'a fait l'honneur de me dire
-qu'elle en fut embarrassée, et cet embarras, mêlé de quelque dépit,
-fut cause qu'elle demeura longtemps sans lui parler. La comtesse de
-Lannoi, alors sa dame d'honneur, sage, vertueuse et âgée, qui étoit
-au chevet du lit, ne voulant point souffrir que le duc fût en cet état, lui
-dit avec beaucoup de sévérité que ce n'étoit point la coutume en
-France, et voulut le faire lever. Mais lui sans s'étonner, combattit
-contre la vieille dame, disant qu'il n'étoit pas Français; puis, s'adressant
-à la reine, lui dit tout haut les choses les plus tendres, mais elle
-ne lui répondit que par des plaintes de sa hardiesse, sans être peut-être
-très en colère.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_51" href="#FNanchor_51" class="label">[51]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>: «La reine savoit par des lettres de la
-duchesse qui accompagnoit la reine d'Angleterre, qu'il étoit arrivé;
-elle en parla devant Nogent en riant, et ne s'étonna point quand elle
-le vit.»&mdash;Reconnaissons que La Porte parle ici autrement que
-M<sup>me</sup> de Motteville et surtout que La Rochefoucauld, et qu'il a vu
-ce qu'il raconte; mais peut-être n'a-t-il vu que l'apparence, et le
-dessous des cartes lui a-t-il échappé. <i>Ibid.</i>, p. 297: «Comme la reine
-avoit beaucoup d'amitié pour M<sup>me</sup> de Chevreuse, elle avoit bien de
-l'impatience d'avoir de ses nouvelles. La reine, tant pour cela que
-pour mander à M<sup>me</sup> de Chevreuse ce qui se passoit à Amiens et ce
-que l'on disoit de l'aventure du jardin, m'envoya en poste à Boulogne,
-où j'allai et revins continuellement tant que la reine d'Angleterre y
-séjourna. Je portois des lettres à M<sup>me</sup> de Chevreuse et j'en rapportois
-des réponses qui paraissoient être de grande conséquence, parce
-la reine avoit commandé à M. le duc de Chaulnes de faire tenir les
-portes de la ville ouvertes à toutes les heures de la nuit, afin que rien
-ne me retardât. Malgré la tempête il arriva une chaloupe d'Angleterre
-qui passa un courrier lequel portoit des nouvelles si considérables
-qu'elles obligèrent MM. de Buckingham et de Holland de les
-apporter eux-mêmes à la reine mère. Il se rencontra que je partois
-de Boulogne en même temps qu'eux, et les ayant toujours accompagnés
-jusqu'à Amiens, je les quittai à l'entrée de la ville. Ils allèrent
-au logis de la reine mère qui étoit à l'évêché, et j'allai porter mes
-réponses à la reine, avec un éventail de plumes que la duchesse de
-Buckingham, qui étoit arrivée à Boulogne, lui envoyoit. Je lui dis que
-ces Messieurs étoient arrivés, et que j'étois venu avec eux. Elle fut
-surprise, et dit à M. de Nogent Bautru qui étoit dans sa chambre:
-<i>Encore revenus, Nogent; je pensois que nous en étions délivrés</i>. Sa
-Majesté étoit au lit, car elle s'étoit fait saigner ce jour-là. Après
-qu'elle eut lu ses lettres et que je lui eus rendu compte de tout mon
-voyage, je m'en allai et ne retournai chez elle que le soir assez tard.
-J'y trouvai ces Messieurs, qui y demeurèrent beaucoup plus tard que la
-bienséance ne le permettoit à des personnes de cette condition, lorsque
-les reines sont au lit, et cela obligea M<sup>me</sup> de la Boissière, première
-dame d'honneur de la reine, de se tenir auprès de Sa Majesté tant
-qu'ils y furent, ce qui leur déplaisoit fort. Toutes les femmes et tous
-les officiers de la couronne ne se retirèrent qu'après que ces Messieurs
-furent sortis.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_52" href="#FNanchor_52" class="label">[52]</a> Bois-d'Annemets, qui accompagnait alors Monsieur, frère du roi,
-dit qu'au milieu de toutes les dames anglaises venues à la rencontre
-de la nouvelle reine, la comtesse d'Amblie, la marquise d'Hamilton,
-etc., «M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui avoit été ordonnée avec M. son
-mari pour passer avec la reine en Angleterre, leur fit confesser que
-toutes leurs beautés n'étoient rien au prix de la sienne.» <i>Mémoires
-d'un favori du duc d'Orléans</i>, Leyde, 1668, p. 41.</p>
-
-<p><a id="Footnote_53" href="#FNanchor_53" class="label">[53]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i>, p. 342.</p>
-
-<p><a id="Footnote_54" href="#FNanchor_54" class="label">[54]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 23.</p>
-
-<p><a id="Footnote_55" href="#FNanchor_55" class="label">[55]</a> Nous tirons ces détails d'une lettre inédite de Holland. Voyez
-<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_II">notes du chap. II</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_56" href="#FNanchor_56" class="label">[56]</a> Voyez plus haut, chap. I<sup>er</sup>, p. <a href="#Page_34">34</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_57" href="#FNanchor_57" class="label">[57]</a> <i>Mémoires</i>, t. III, p. 64 et p. 105.</p>
-
-<p><a id="Footnote_58" href="#FNanchor_58" class="label">[58]</a> <i>Mémoires de Bassompierre</i>, collection Petitot, t. III, p. 3 et 4.</p>
-
-<p><a id="Footnote_59" href="#FNanchor_59" class="label">[59]</a> Nous n'admettons ni ne rejetons la célèbre histoire des ferrets de
-diamants, parce que cette histoire n'a pour elle qu'une seule autorité;
-mais cette autorité est celle de La Rochefoucauld. <i>Ibid.</i>, p. 343:
-«Le duc de Buckingham étoit galant et magnifique; il prenoit beaucoup
-de soin de se parer aux assemblées. La comtesse de Carlisle (ancienne
-maîtresse du duc, gagnée par Richelieu), qui avoit tant d'intérêt de
-l'observer, s'aperçut qu'il affectoit de porter des ferrets de diamants
-qu'elle ne lui connaissoit pas; elle ne douta point que la reine de
-France ne les lui eût donnés, mais pour en être encore plus assurée,
-elle prit le temps à un bal d'entretenir en particulier le duc et de lui
-couper les ferrets, dans le dessein de les envoyer au cardinal. Le duc
-de Buckingham s'aperçut le soir de ce qu'il avoit perdu, et jugeant
-d'abord que la comtesse de Carlisle avoit pris ses ferrets, il appréhenda
-les effets de sa jalousie, et qu'elle ne fût capable de les remettre entre
-les mains du cardinal pour perdre la reine. Dans cette extrémité, il
-dépêcha à l'instant même un ordre de fermer les ports d'Angleterre,
-et défendit que personne n'en sortît, sous quelque prétexte que ce pût
-être, avant un temps qu'il marqua. Cependant il fit refaire en diligence
-des ferrets semblables à ceux qu'on lui avoit pris, et les envoya
-à la reine en lui rendant compte de ce qui étoit arrivé. Cette précaution
-de fermer les ports retint la comtesse de Carlisle; la reine
-évita de cette sorte la vengeance de cette femme irritée, et le cardinal
-perdit un moyen assuré de convaincre la reine et d'éclaircir le roi de
-tous ses doutes, puisque les ferrets venoient de lui et qu'il les avoit
-donnés à la reine.» Cette anecdote nous semble par trop romanesque
-et invraisemblable; c'est un bruit de salon qu'aura recueilli La Rochefoucauld,
-tandis que les autres aventures que nous avons admises
-s'appuient sur plusieurs témoignages, et particulièrement sur celui
-de M<sup>me</sup> de Motteville.</p>
-
-<p><a id="Footnote_60" href="#FNanchor_60" class="label">[60]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 23 et 24.</p>
-
-<p><a id="Footnote_61" href="#FNanchor_61" class="label">[61]</a> <i>Ibid.</i>, p. 22.</p>
-
-<p><a id="Footnote_62" href="#FNanchor_62" class="label">[62]</a> <i>Mercure françois</i>, 1626, p. 227 et 261-265.</p>
-
-<p><a id="Footnote_63" href="#FNanchor_63" class="label">[63]</a> Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_II">notes du chap. II</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_64" href="#FNanchor_64" class="label">[64]</a> Lettres inédites de Richelieu à M. de Blainville, ambassadeur
-en Angleterre, des 10 et 11 novembre 1625: «Les Anglais semblent
-n'avoir de chaleur que quand il faut embrasser un parti préjudiciable
-à la France... La France pourroit bien s'accommoder avec l'Espagne
-plutôt que de souffrir toujours les hauteurs de Buckingham... Lui faire
-connoître que s'il veut venir en France, il faut qu'il fasse exécuter
-les articles du mariage, qu'autrement il n'y sera pas le bien venu.
-Tel est le naturel des Anglais, que si on parle bas avec eux, ils parlent
-haut, et que si on parle haut, ils parlent bas.» Archives des
-affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. XXXVII, année 1625.</p>
-
-<p><a id="Footnote_65" href="#FNanchor_65" class="label">[65]</a> Richelieu, <i>Mémoires</i>, t. III, p. 50: «Dès le commencement de
-l'année (1626), c'étoit un bruit commun qui couroit par la cour et
-dans tout l'État qu'il s'y formoit une grande cabale, et que l'on méprisa
-d'abord; mais quand on vit qu'il s'augmentoit de jour à autre,
-que l'on considéra qu'en telles matières tels bruits sont d'ordinaire
-avant-coureurs des vérités, et que celui-ci étoit accompagné de divers
-avis tant du dehors que du dedans du royaume, on jugea qu'on ne
-pouvoit le négliger sans péril.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_66" href="#FNanchor_66" class="label">[66]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 27: «La reine même m'a fait l'honneur
-de me dire qu'elle avoit fait alors tout ce qu'elle put pour empêcher
-le mariage de Monsieur... parce qu'elle croyoit que ce mariage,
-que la reine mère vouloit, étoit tout à fait contre ses intérêts,
-étant certain que cette princesse (sa belle-s&oelig;ur) venant à avoir des
-enfants, elle qui n'en avoit point ne seroit plus considérée.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_67" href="#FNanchor_67" class="label">[67]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 27: «Elle employa à ce dessein le
-maréchal d'Ornano qui étoit son serviteur.» Il est vrai qu'elle ajoute
-que la reine lui fit parler par une tierce personne, et n'eut jamais
-d'intelligence avec les gens de Monsieur. Cela se peut, mais il est
-indubitable qu'Anne fit mieux que de parler à des gens de Monsieur
-contre le mariage projeté, et qu'elle en parla à Monsieur lui-même.
-Voyez la déposition de Monsieur, plus bas, p. <a href="#Page_70">70</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_68" href="#FNanchor_68" class="label">[68]</a> C'est à quoi Richelieu se réduit avec raison, <i>ibid.</i>, p. 107. Voy.
-ce que dit Monsieur lui-même, plus bas, p. <a href="#Page_70">70</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_69" href="#FNanchor_69" class="label">[69]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 330.</p>
-
-<p><a id="Footnote_70" href="#FNanchor_70" class="label">[70]</a> Interrogatoire de Chalais, p. 31 du recueil de La Borde: <i>Pièces
-du procès de Henri de Tallerand, comte de Chalais, décapité en 1626</i>.
-Londres, 1781.</p>
-
-<p><a id="Footnote_71" href="#FNanchor_71" class="label">[71]</a> De La Rochefoucauld, <i>ibid.</i>: «Sa personne et son esprit étoient
-agréables.» Fontenai-Mareuil, <i>ibid.</i>, p. 23: «M. de Chalais étoit
-jeune, bien fait, fort adroit à toute sorte d'exercices, mais surtout
-d'agréable compagnie, ce qui le rendoit bien venu parmi les femmes,
-qui le perdirent enfin.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_72" href="#FNanchor_72" class="label">[72]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_73" href="#FNanchor_73" class="label">[73]</a> C'était déjà une habitude et un principe pour le duc d'Orléans.
-«La reine mère disant à Monsieur qu'il avoit manqué à l'écrit si
-solemnel duquel le roi avoit voulu qu'elle fût dépositaire, il a répondu
-qu'il l'avoit signé, mais qu'il ne l'avoit pas promis de bouche... Le
-roi et la reine le firent souvenir que plusieurs fois depuis il avoit
-juré solemnellement de ne penser jamais à chose quelconque qui tendit
-à le séparer d'avec le roi; il a dit qu'il réservoit toujours quelque
-chose en jurant.» Pièce inédite tirée des archives des affaires étrangères.
-Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_II">notes du chapitre II</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_74" href="#FNanchor_74" class="label">[74]</a> <i>Mémoires d'un Favori</i>, p. 78.</p>
-
-<p><a id="Footnote_75" href="#FNanchor_75" class="label">[75]</a> <i>Ibid.</i>, etc., p. 81.</p>
-
-<p><a id="Footnote_76" href="#FNanchor_76" class="label">[76]</a> <i>Ibid.</i>, p. 79.</p>
-
-<p><a id="Footnote_77" href="#FNanchor_77" class="label">[77]</a> Il est donc tout naturel que ce double jeu l'ait rendu suspect à
-bien des gens, <i>Mémoires d'un Favori</i>, p. 82: «Je vais vous dire une
-chose que vous ne trouverez pas mal plaisante, qui est que d'abord le
-pauvre Chalais vouloit trouver son compte de tous les côtés. Il voyoit
-M. le cardinal qui lui proposoit des honneurs et des charges en cas
-qu'il voulût servir le roi auprès de Monsieur, même qu'il pouvoit
-avoir la charge de maistre de camp de la cavalerie légère, et mettre
-la sienne à couvert. Le pauvre homme lui promettoit merveilles, puis
-nous venoit dire le contraire.» Fontenai-Mareuil dit aussi, <i>ibid.</i>,
-p. 23, qu'au milieu de l'affaire et malgré tous ses engagements, Chalais
-se rapprocha de Richelieu, mais que «M<sup>me</sup> de Chevreuse lui en
-fit tant de reproches et le pressa si fort que, rien n'étant quasi impossible
-à une femme aussi belle et avec autant d'esprit que celle-là, il
-n'y put résister, et il aima mieux manquer au cardinal de Richelieu
-et à lui-même qu'à elle, de sorte qu'ayant aussitôt fait changer Monsieur,
-il le rendit plus révolté que jamais.» Nulle part nous ne voyons
-que Chalais ait été blâmé de M<sup>me</sup> de Chevreuse pour ses communications
-avec le cardinal dont elle connaissait le secret.</p>
-
-<p><a id="Footnote_78" href="#FNanchor_78" class="label">[78]</a> <i>Mémoires d'un Favori</i>, etc., p. 82 et 86.</p>
-
-<p><a id="Footnote_79" href="#FNanchor_79" class="label">[79]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 26.</p>
-
-<p><a id="Footnote_80" href="#FNanchor_80" class="label">[80]</a> <i>Mercure françois</i>, 1626, p. 336.</p>
-
-<p><a id="Footnote_81" href="#FNanchor_81" class="label">[81]</a> On sera bien aise de savoir que le misérable qui déshonorait
-ainsi le nom de Gramont, étant sorti de France, fut tué en duel en
-1629 à Bruxelles.</p>
-
-<p><a id="Footnote_82" href="#FNanchor_82" class="label">[82]</a> Pièce inédite déjà citée: «Monsieur a dit que la reine régnante
-l'a prié par différentes fois de ne pas achever le mariage sans que le
-maréchal fût mis en liberté.»&mdash;La même pièce: «Monsieur ayant
-sçu que Chalais avoit dit que le fondement de l'opposition que les
-dames faisoient au mariage étoit afin que si le roi venoit à mourir la
-reine pût épouser Monsieur, il dit au cardinal de Richelieu: Il est
-vrai qu'il y a plus de deux ans que je sçais que M<sup>me</sup> de Chevreuse a
-tenu ce langage.» <span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_II">notes du chapitre II</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_83" href="#FNanchor_83" class="label">[83]</a> Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_II">notes du chapitre II</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_84" href="#FNanchor_84" class="label">[84]</a> Cette pièce décisive n'est pas dans le recueil de Laborde; nous
-l'avons rencontrée aux archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>,
-t. XXXVIII. Voyez l'<span class="smallc"><a href="#Appendice">Appendice</a></span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_85" href="#FNanchor_85" class="label">[85]</a> Sur le commandeur de Jars, voyez dans le chapitre suivant la
-fin de l'affaire de Châteauneuf, et surtout notre écrit sur M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Hautefort</span>,
-où l'on voit la noble jeune fille et le brave commandeur s'élever
-ensemble au suprême degré de la générosité et du dévouement.</p>
-
-<p><a id="Footnote_86" href="#FNanchor_86" class="label">[86]</a> Premier interrogatoire de Chalais, du 10 juillet, recueil de Laborde,
-p. 39.</p>
-
-<p><a id="Footnote_87" href="#FNanchor_87" class="label">[87]</a> Second interrogatoire du 28 juillet, <i>ibid.</i>, p. 83.</p>
-
-<p><a id="Footnote_88" href="#FNanchor_88" class="label">[88]</a> Troisième lettre à Richelieu, <i>ibid.</i>, p. 222.</p>
-
-<p><a id="Footnote_89" href="#FNanchor_89" class="label">[89]</a> Cinquième lettre, recueil de Laborde, p. 227.</p>
-
-<p><a id="Footnote_90" href="#FNanchor_90" class="label">[90]</a> Troisième lettre, <i>ibid.</i>, p. 223.</p>
-
-<p><a id="Footnote_91" href="#FNanchor_91" class="label">[91]</a> Recueil de Laborde, p. 228.</p>
-
-<p><a id="Footnote_92" href="#FNanchor_92" class="label">[92]</a> Voici trois de ces lettres, que nous tirons du recueil de Laborde,
-p. 210, etc. <i>Première lettre</i>: «Si mes plaintes ont touché les âmes
-les plus insensibles quand mon soleil manquoit de luire dans les
-allées dédiées à l'amour, où seront ceux qui ne prendront part à mes
-sanglots dans une prison où ses rayons ne peuvent jamais entrer, et
-mon sort (est) d'autant plus rigoureux qu'il me défend de lui faire
-savoir mon cruel martyre? Dans cette perplexité, je me loue de mon
-maître qui fait seulement souffrir le corps, et murmure contre les
-merveilles de ce soleil, dont l'absence tue l'âme et cause une telle
-métamorphose que je ne suis plus moi-même que dans la persistance
-de l'adorer, et mes yeux qui ne servoient qu'à cela sont justement
-punis de leur trop grande présomption par plus de larmes versées que
-n'en causa jamais l'amour.»&mdash;<i>Deuxième lettre</i>: «Puisque ma vie
-dépend de vous, je ne crains pas de l'hasarder pour vous faire savoir
-que je vous aime; recevez-en donc ce petit témoignage, et ne condamnez
-pas ma témérité. Si ces beaux yeux que j'adore regardent cette
-lettre, j'augure bien de ma fortune; et s'il advient le contraire, je ne
-souhaite plus ma liberté puisque j'y trouve mon supplice.»&mdash;<i>Troisième
-lettre</i>: «Ce n'est pas de cette heure que j'ai reconnu de la
-divinité en vos beautés, mais bien commencé-je à apprendre qu'il faut
-vous servir comme déesse, puisqu'il ne m'est pas permis de vous
-faire savoir mon amour, sans courre fortune de la vie; prenez-en donc
-du soin puisqu'elle vous est toute dédiée, et si vous la jugez digne
-d'être conservée, dites au compagnon de mes malheurs qu'il vous
-souviendra quelquefois que je suis le plus malheureux des hommes.
-Il ne faut que lui dire oui.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_93" href="#FNanchor_93" class="label">[93]</a> Recueil de Laborde, p. 68, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_94" href="#FNanchor_94" class="label">[94]</a> Recueil de Laborde, p. 241 et 242, onzième lettre à Richelieu:
-«Depuis que vous me fîtes l'honneur de me dire qu'elle avoit médit de
-moi, je n'ai plus eu d'autre intérêt que de me conserver, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_95" href="#FNanchor_95" class="label">[95]</a> Recueil de Laborde, p. 96.</p>
-
-<p><a id="Footnote_96" href="#FNanchor_96" class="label">[96]</a> <i>Ibid.</i>, p. 139-140.</p>
-
-<p><a id="Footnote_97" href="#FNanchor_97" class="label">[97]</a> <i>Ibid.</i>, p. 97.</p>
-
-<p><a id="Footnote_98" href="#FNanchor_98" class="label">[98]</a> <i>Ibid.</i>, p. 127.</p>
-
-<p><a id="Footnote_99" href="#FNanchor_99" class="label">[99]</a> <i>Ibid.</i>, p. 137-138.</p>
-
-<p><a id="Footnote_100" href="#FNanchor_100" class="label">[100]</a> Recueil de Laborde, p. 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_101" href="#FNanchor_101" class="label">[101]</a> <i>Ibid.</i>, p. 243.</p>
-
-<p><a id="Footnote_102" href="#FNanchor_102" class="label">[102]</a> <i>Ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_103" href="#FNanchor_103" class="label">[103]</a> <i>Ibid.</i>, p. 228.</p>
-
-<p><a id="Footnote_104" href="#FNanchor_104" class="label">[104]</a> On ne conçoit pas pourquoi la <i>Relation de ce qui s'est passé au
-procès de Chalais</i>, tirée du cabinet de Dupuy, et qui est dans le
-recueil d'Auberi, <i>Mémoires pour l'histoire du cardinal duc de Richelieu</i>,
-t. I<sup>er</sup>, p. 570, ne fait pas mention de cette rétractation de Chalais;
-mais elle est dans le recueil de Laborde, p. 168 et 179, séance
-du 19 août: «Et nous a dit de son propre mouvement que le contenu
-en toutes les lettres qu'il a écrites concernant les dames, étoit
-faux et ne savoit du tout rien de M<sup>me</sup> de Chevreuse,... et particulièrement
-a dit qu'elle ne l'a jamais détourné du service qu'il devoit au roi.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_105" href="#FNanchor_105" class="label">[105]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, <i>ibid.</i>, p. 29: «Il pria son confesseur d'aller
-trouver le roi pour lui en dire la vérité, et d'aller de sa part demander
-pardon à la reine... Outre ces grandes paroles, sorties d'un homme
-qui alloit mourir, la mère de Chalais vint trouver la reine pour lui
-en faire satisfaction. Cette visite m'a été dite par des personnes qui
-étoient présentes quand elle fit cette déclaration.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_106" href="#FNanchor_106" class="label">[106]</a> <i>Relation</i>, etc., dans le recueil d'Auberi. Elle dit à un archer des
-gardes du corps: «Dites à mon fils que je suis contente de l'assurance
-qu'il me donne de mourir en Dieu, et que si je pensois que ma
-vue ne l'attendrit pas trop, je l'irois trouver et ne l'abandonnerois
-point que sa tête ne fût séparée de son corps, mais que ne pouvant
-l'assister comme cela, je m'en vais prier Dieu pour lui.» La Porte,
-mettant en action ces nobles paroles, prétend que «M<sup>me</sup> de Chalais
-monta sur l'échafaud avec son fils, et l'assista courageusement jusqu'à
-sa mort.» <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 302.</p>
-
-<p><a id="Footnote_107" href="#FNanchor_107" class="label">[107]</a> Monsieur changea le titre de duc d'Anjou pour celui de duc d'Orléans,
-et il eut le duché d'Orléans, le duché de Chartres, le comté de
-Blois, avec cent mille livres de revenu, plus cent mille livres de pension,
-et une somme de cinq cent soixante mille livres, <i>Mercure françois</i>,
-1626, p. 385, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_108" href="#FNanchor_108" class="label">[108]</a> Voyez La Porte et M<sup>me</sup> de Motteville.</p>
-
-<p><a id="Footnote_109" href="#FNanchor_109" class="label">[109]</a> <i>Relation</i>, etc., dans le recueil d'Auberi, p. 573 et 574.</p>
-
-<p><a id="Footnote_110" href="#FNanchor_110" class="label">[110]</a> Le P. Griffet assure, t. I<sup>er</sup>, p. 513 de son <i>Histoire du règne de
-Louis XIII</i>, qu'elle fut interrogée sans être confrontée, et il renvoie à
-Brienne, lequel dit seulement que le roi donna ordre à M<sup>me</sup> de Chevreuse
-de se retirer à Dampierre avec défense d'en sortir, <i>Mémoires</i>,
-collect. Petitot, 2<sup>e</sup> série, t. XXXV, p. 434.</p>
-
-<p><a id="Footnote_111" href="#FNanchor_111" class="label">[111]</a> La <i>Relation</i>: «Elle partit de Nantes, le lundi 17 aoust.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_112" href="#FNanchor_112" class="label">[112]</a> Archives des Affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. XXXIX, fol. 316.
-«Sire, ce porteur m'ayant trouvé à quatre lieues de Dampierre, je n'ai
-pu plus tôt satisfaire à la volonté de Votre Majesté. J'y serai (à Dampierre),
-demain au matin, pour en même temps donner ordre à l'éloignement
-de ma femme avec l'obéissance que je dois à ses commandements,
-étant, Sire,<br />
-Votre très-humble, très-obéissant et très-fidèle sujet et serviteur.</p>
-<p class="date">De Gallardon, ce 29 août.<br />
-<span class="signature smallc">Chevreuse.»</span></p>
-
-<p><a id="Footnote_113" href="#FNanchor_113" class="label">[113]</a> <i>Mémoires</i>, t. III, p. 110.</p>
-
-<p><a id="Footnote_114" href="#FNanchor_114" class="label">[114]</a> Sur Charles IV, sa liaison avec M<sup>me</sup> de Chevreuse, la ligue qu'ils
-formèrent ensemble contre Richelieu et l'extraordinaire influence
-qu'elle conserva toujours sur lui, nous renvoyons avec confiance au
-t. I<sup>er</sup> de l'excellent ouvrage de M. le comte d'Haussonville, <i>Histoire de
-la réunion de la Lorraine à la France</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_115" href="#FNanchor_115" class="label">[115]</a> Voyez les <i>Mémoires</i> de Richelieu, t. III., p. 311 et suiv.</p>
-
-<p><a id="Footnote_116" href="#FNanchor_116" class="label">[116]</a> La Porte, <i>Mémoires</i>, p. 304: «La nouvelle de l'arrestation de
-mylord Montaigu mit la reine en une peine extrême, craignant d'être
-nommée dans les papiers de mylord, et que cela venant à être découvert,
-le roi, avec qui elle n'étoit pas en trop bonne intelligence, ne la
-maltraitât et ne la renvoyât en Espagne, comme il auroit fait assurément;
-ce qui lui donna une telle inquiétude qu'elle en perdit le dormir
-et le manger. Dans cet embarras elle se souvint que j'étois dans
-la compagnie des gendarmes qui devoit être du nombre des troupes
-commandées pour la conduite de mylord. C'est pourquoi elle s'informa
-à Lavau où j'étois; il me trouva et me conduisit après minuit
-dans la chambre de la reine d'où tout le monde étoit retiré. Elle me
-dit la peine où elle étoit, et que, n'ayant personne à qui elle se pût
-fier, elle m'avoit fait chercher, croyant que je la servirois avec affection
-et fidélité; que de ce que je lui rapporterois dépendoit son salut
-ou sa perte; elle me dit toute l'affaire, et qu'il falloit que, dans la
-conduite que nous ferions de mylord Montaigu, je fisse en sorte de lui
-parler et de savoir de lui si, dans les papiers qu'on lui avoit pris,
-elle n'y étoit point nommée, et que si d'adventure il étoit interrogé
-lorsqu'il seroit à la Bastille, et pressé de nommer tous ceux qu'il
-savoit avoir eu connoissance de cette ligue, il se gardât bien de la
-nommer... Je dis à mylord Montaigu la peine où étoit la reine; à cela
-il me répondit qu'elle n'étoit nommée ni directement ni indirectement
-dans les papiers qu'on lui avoit pris, et m'assura que s'il étoit
-interrogé il ne diroit jamais rien qui lui pût nuire, quand même on
-le devroit faire mourir.» Quand La Porte rapporta cette réponse à la
-reine, celle-ci, dit La Porte, tressaillit de joie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_117" href="#FNanchor_117" class="label">[117]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, t. IV, p. 11: «Le tout suscité par M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-qui agissoit en cela du consentement de la reine.» <i>Ibid.</i>, p. 80:
-«Une demoiselle qu'elle chassa donna avis que sa liaison avec la reine
-régnante étoit plus étroite que jamais, et qu'elle lui disoit qu'elle
-n'avoit rien à craindre, ayant l'empereur, l'Espagne, l'Angleterre, la
-Lorraine et beaucoup d'autres pour elle.» La Rochefoucauld, <i>ibid.</i>,
-p. 344: «On sait assez que le duc de Buckingham vint avec une
-puissante flotte pour secourir La Rochelle, qu'il attaqua l'île de Ré
-sans la prendre, et qu'il se retira avec un succès malheureux; mais
-tout le monde ne sait pas que le cardinal accusa la reine d'avoir concerté
-cette entreprise avec le duc de Buckingham pour faire la paix
-des huguenots, et lui donner un prétexte de revenir à la cour et de
-revoir la reine.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_118" href="#FNanchor_118" class="label">[118]</a> <i>Mémoires</i> de Richelieu, t. IV, p. 74.</p>
-
-<p><a id="Footnote_119" href="#FNanchor_119" class="label">[119]</a> Tallemant, <i>Historiette du cardinal de Richelieu</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 350.</p>
-
-<p><a id="Footnote_120" href="#FNanchor_120" class="label">[120]</a> <i>Mémoires inédits</i>, publiés par M. Barrière en 1828, t. I<sup>er</sup>, p. 274.</p>
-
-<p><a id="Footnote_121" href="#FNanchor_121" class="label">[121]</a> <i>Mémoires de Brienne</i>, collect. Petitot, 2<sup>e</sup> série, t. XXXVI, p. 60.</p>
-
-<p><a id="Footnote_122" href="#FNanchor_122" class="label">[122]</a> <i>Ibid.</i>, p. 343 et 345.</p>
-
-<p><a id="Footnote_123" href="#FNanchor_123" class="label">[123]</a> Édition d'Amsterdam, 1731, t. I<sup>er</sup>, p. 10.</p>
-
-<p><a id="Footnote_124" href="#FNanchor_124" class="label">[124]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 34.</p>
-
-<p><a id="Footnote_125" href="#FNanchor_125" class="label">[125]</a> <i>Ibid.</i>, p. 62.</p>
-
-<p><a id="Footnote_126" href="#FNanchor_126" class="label">[126]</a> Il est certain qu'en 1632 M<sup>me</sup> de Chevreuse était bien avec le
-cardinal. On en peut juger par les deux billets suivants que nous
-tirons des archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, 1632, t. LXII et
-LXIII: «Monsieur, je ne m'estimois pas si heureuse d'être en votre
-souvenir dans les occupations où vous êtes. Je me trouve agréablement
-trompée en cette opinion. Cela me fait espérer que je le serai
-peut-être encore à mon avantage touchant les sentiments où vous êtes
-pour moi. Je le souhaite aussi passionnément que véritablement. Je
-suis résolue de vous témoigner par toutes les actions de ma vie que je
-suis comme je le dois, Monsieur, votre très-humble et très-obéissante
-servante, <span class="smallc">M. de Rohan</span>. <i>P. S.</i> Je vous envoierois d'autres lettres en
-échange de celles que vous m'avez envoyées, si je ne craignois pas que
-la quantité vous importunât.»&mdash;«1<sup>er</sup> août 1632. Monsieur, si j'avois
-aussi bien pu refuser de donner cette lettre à ce gentilhomme, comme
-je sais m'empêcher de vous importuner à toutes heures de mes supplications,
-vous n'auriez pas eu la peine de la lire. Il faut que vous le
-souffriez encore, s'il vous plaît, Monsieur, pour que je satisfasse à la
-créance qu'a le maître de ce porteur qu'il obtiendra la demande qu'il
-vous fait, pourvu que vous la teniez de moi. Ma créance n'étant pas
-tout à fait de même, j'estime que je fais mieux de vous laisser voir cette
-demande dans la lettre qu'il vous écrit, crainte de vous ennuyer d'un
-trop long discours; et par cette même raison je ne vous dirai pas davantage,
-sinon que je serai jusqu'à la mort, Monsieur, votre très-humble
-et très-obligeante servante, <span class="smallc">M. de Rohan</span>.» La Porte dit aussi
-qu'alors M<sup>me</sup> de Chevreuse passait pour être en faveur auprès du cardinal,
-<i>ibid.</i>, p. 317.</p>
-
-<p><a id="Footnote_127" href="#FNanchor_127" class="label">[127]</a> Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. LVII, année 1631.
-Bouthillier à Richelieu: «J'ai donné le mémoire à M<sup>me</sup> de Chevreuse;
-elle m'a dit force choses qui seroient inutiles et trop longues à vous
-dire. J'essayai de lui faire comprendre qu'elle ne pouvoit écrire un
-mot à M. de Lorraine.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_128" href="#FNanchor_128" class="label">[128]</a> <i>Ibid.</i>, Mémoire pour interroger René Seguin, prisonnier à la Bastille,
-pris au retour d'un voyage en Flandre. «...Il avoit charge de
-parler à M<sup>me</sup> de Chevreuse pour la gagner et la porter à desservir le
-roi, ce qu'elle a découvert à Sa Majesté, et ce qu'il n'est pas à propos
-que Seguin sache.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_129" href="#FNanchor_129" class="label">[129]</a> Par exemple au traité de Vic en 1632. Voyez M. d'Haussonville,
-t. I<sup>er</sup>, p. 295.</p>
-
-<p><a id="Footnote_130" href="#FNanchor_130" class="label">[130]</a> Richelieu, <i>Mémoires</i>, t. VII, p. 326: «On avoit fait le sieur de
-Châteauneuf garde des sceaux à l'éloignement du sieur de Marillac,
-croyant qu'il n'auroit d'autre mouvement que celui que le commandement
-du roi lui donneroit ou l'intérêt de son service, d'autant que
-jusque-là il avoit fait paroître n'avoir autre intention, et depuis quelques
-années étoit toujours demeuré attaché auprès du cardinal, servant
-avec beaucoup de témoignages d'affection et de fidélité; mais dès
-qu'il se vit émancipé par l'autorité de sa charge et en état d'agir seul,
-lors les intentions qu'il avoit tenues cachées auparavant par respect
-et par crainte commencèrent à paroître. Il se porta dans les cabales
-de la cour, particulièrement celle des dames factieuses dont la principale
-étoit la duchesse de Chevreuse, l'esprit et la conduite de laquelle
-avoient été souvent désagréables au roi, comme non-seulement
-n'ayant jamais manqué à être de toutes les mauvaises parties qui
-avoient été faites contre son service, mais même en ayant quasi toujours
-été un très-dangereux chef de parti.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_131" href="#FNanchor_131" class="label">[131]</a> Il était né en 1580. Un admirable portrait au crayon de D. Demonstier,
-gravé par Ragot, le représente en garde des sceaux, d'une
-mine ferme et relevée.</p>
-
-<p><a id="Footnote_132" href="#FNanchor_132" class="label">[132]</a> Nous avons rencontré ce curieux fragment aux archives des affaires
-étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CI, la dernière pièce du volume, sous
-ce titre: <i>Mémoire de M. le Cardinal de Richelieu contre M. de Châteauneuf</i>.
-12 pages de la main bien connue de Charpentier, l'un des
-secrétaires du cardinal. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_III">notes du chap. III</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_133" href="#FNanchor_133" class="label">[133]</a> Tom. II, p. 392.</p>
-
-<p><a id="Footnote_134" href="#FNanchor_134" class="label">[134]</a> Nous en donnons au moins l'exact inventaire dans l'<span class="smallc">Appendice</span>,
-<a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_III">notes du chap. III</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_135" href="#FNanchor_135" class="label">[135]</a> La jalousie de Richelieu contre Châteauneuf paraît aussi dans
-cet endroit des <i>Mémoires</i> de La Porte, <i>ibid.</i>, p. 322: «Le cardinal
-m'interrogea fort sur ce que faisoit la reine, si M. de Châteauneuf
-alloit souvent chez elle, s'il y étoit tard, et s'il n'alloit pas ordinairement
-chez M<sup>me</sup> de Chevreuse.» Ailleurs encore La Porte raconte que
-le cardinal le questionnait beaucoup «sur la conduite de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse et de M. de Châteauneuf.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_136" href="#FNanchor_136" class="label">[136]</a> Disons une fois pour toutes que, dans l'original, M<sup>me</sup> de Chevreuse
-est désignée par le n<sup>o</sup> 28, Châteauneuf par le n<sup>o</sup> 38, le cardinal
-par le n<sup>o</sup> 22, Louis XIII par le n<sup>o</sup> 23, la reine Anne par le n<sup>o</sup> 24,
-M. de Chevreuse par le n<sup>o</sup> 57, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_137" href="#FNanchor_137" class="label">[137]</a> Quel est l'adorateur importun caché sous ce chiffre? N'est-ce
-pas le comte de Brion? Voyez plus bas, p. <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_102">102</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_109">109</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_138" href="#FNanchor_138" class="label">[138]</a> Le duc de Lorraine ou le comte de Holland.</p>
-
-<p><a id="Footnote_139" href="#FNanchor_139" class="label">[139]</a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_99">99</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_140" href="#FNanchor_140" class="label">[140]</a> Dans le texte, <i>procédure</i> qui était alors le mot usité.</p>
-
-<p><a id="Footnote_141" href="#FNanchor_141" class="label">[141]</a> Dans le texte, <i>déshonorable</i> que l'analogie donne naturellement
-en opposition à <i>honorable</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_142" href="#FNanchor_142" class="label">[142]</a> M. d'Haussonville, si bien informé, ne donne aucun rôle à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse ni dans le traité de Liverdun en 1632 ni dans celui de 1633.
-Le passage suivant de La Porte prolonge pourtant jusqu'en 1633 l'influence
-diplomatique de M<sup>me</sup> de Chevreuse, puisqu'il la place après l'arrestation
-de Châteauneuf qui est du 25 février de cette année. Avouons
-toutefois que les détails contenus dans ce passage se rapportent au
-traité de Vic conclu le 6 janvier 1632; nous ne le donnons pas moins
-ici parce qu'il montre quels étaient, soit en 1633, soit en 1632, les sentiments
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse et aussi ceux de la reine, et à quel point
-celle-ci s'affligeait des succès de Richelieu, alors même que ces succès
-profitaient à la France. <i>Ibid.</i>, p. 327: «M. de Châteauneuf fut envoyé
-à Angoulême, qu'on lui donna pour prison, et où il demeura toujours
-depuis jusqu'à la fin du ministère. Pour M<sup>me</sup> de Chevreuse, elle demeura
-à la cour à cause du besoin qu'en avoit le cardinal pour ses affaires en
-Lorraine; car le duc de Lorraine, excité par Monsieur, ayant voulu
-faire quelques mouvements, la peur qu'on eut qu'ils n'attirassent
-l'Empereur dans leur parti fit qu'on suscita les Suédois qui étoient
-en Allemagne et qu'on les fit entrer en Lorraine. Le duc leva aussitôt
-une belle armée pour s'opposer à cette invasion; mais le roi, pour le
-désarmer sans coup férir, lui envoya l'abbé Du Dorat, qui étoit à
-M. de Chevreuse; et M<sup>me</sup> de Chevreuse même, quoique cette négociation
-ne lui plût pas, cependant, pour montrer son zèle à M. le cardinal,
-agit dans cette affaire contre ses propres sentiments, ne croyant
-pas le duc de Lorraine si facile; mais elle fut trompée, car l'abbé
-Du Dorat ayant trouvé cette altesse à Strasbourg avec son armée, fit
-si bien qu'il l'engagea à la licencier, et l'abbé en eut pour récompense
-la trésorerie de la Sainte-Chapelle. Cependant le roi, qui ne
-s'attendoit pas à cela, partit pour Metz, et étant à Château-Thierry
-il m'envoya avec des lettres de M<sup>me</sup> de Chevreuse trouver à Nancy
-M. le duc de Vaudemont... A mon retour je trouvai le roi à Châlons,
-et de là je suivis la cour à Metz, où l'on apprit que le duc de Lorraine
-avoit licencié ses troupes. Cette nouvelle fâcha fort la reine et
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui pourtant n'en témoignèrent rien; mais la reine
-ne put s'empêcher de lui reprocher sa folie d'une plaisante manière:
-elle me commanda de faire un <i>tababare</i> ou bonnet à l'anglaise, de
-velours vert, chamarré de passements d'or, doublé de panne jaune,
-avec un bouquet de fleurs vertes et jaunes, et de le porter de sa part
-au duc de Lorraine. C'étoit un grand secret, car si le roi et le cardinal
-l'eussent sçu, quelques railleries qu'elles en eussent pu faire, ils
-eussent bien vu leur intention. J'allai donc en poste à Nancy trouver
-cette altesse, à qui ayant demandé à parler, on me fit entrer dans
-sa chambre, et m'ayant reconnu il imagina bien que j'avois quelque
-chose de particulier à lui dire; il me prit par la main et me mena
-dans son cabinet, où je lui donnai la lettre que la reine lui écrivoit.
-Pendant qu'il la lut, j'accommodai le bonnet avec les plumes, et je
-lui dis ensuite que la reine m'avoit commandé de lui donner cela
-de sa part; il le mit sur sa tête, se regarda dans un miroir, et se
-mit à rire... Il fit réponse, et je retournai à Metz, où je trouvai la
-reine en grande impatience de savoir comment son présent avoit été
-reçu.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_143" href="#FNanchor_143" class="label">[143]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i>, p. 355. Cet archevêque devait avoir
-alors plus de quatre-vingts ans, car on lit dans la <i>Gazette</i> de l'an
-1641, n<sup>o</sup> 619, p. 315: «Le sieur d'Eschaux, archevêque de Tours, ci-devant
-évêque de Bayonne, et premier aumônier du roi, âgé de
-quatre-vingt-six ans, est mort le 21 mai en son palais archiépiscopal
-de Tours.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_144" href="#FNanchor_144" class="label">[144]</a> Nous avons trouvé ces lettres de Craft dans un manuscrit de la
-Bibliothèque impériale, ancien fond françois n<sup>o</sup> 9241, in-fol.; au dos:
-<i>Choses diverses</i>; à la garde: «Lettres curieuses interceptées du cardinal
-infant et des ministres d'Espagne, adressées à la roine, à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, M<sup>me</sup> du Fargis et autres personnes considérables en ce
-temps-là, pendant le ministère du cardinal de Richelieu, venues après
-sa mort de son cabinet; et quelques dépêches durant le courant de
-l'année 1639, venant du même lieu, tant du roi que dudit cardinal,
-adressées à M. l'archevêque de Bourdeaux, etc.» Il y a six lettres de
-Craft à M<sup>me</sup> de Chevreuse. En voici un extrait.&mdash;<i>Première lettre</i>:
-De Calais, 5 février 1635. Le mauvais temps l'arrêtant à Calais, il
-lui écrit avant de s'embarquer. Il ne voit rien au monde digne d'une
-pensée que M<sup>me</sup> de Chevreuse. «Il va en son païs avec cette opinion et
-ne la changera jamais. Il aimeroit mieux mourir pour elle que vivre et
-jouir de toutes les choses qu'il peut avoir en ce monde, sans la bonne
-opinion de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il a pris la résolution de ne jamais rien
-faire qui méritât le contraire de cette bonne opinion; car son âme
-et son c&oelig;ur est tout à elle, et son pauvre serviteur la prie de les
-garder jusqu'à ce que ses actions l'en rendent indigne.»&mdash;<i>Deuxième
-lettre</i> non datée: «Le seul contentement qu'il ait en son absence est
-de regarder son portrait, ce qu'il fait souvent, et ne verra rien autre
-chose avec plaisir jusqu'à ce qu'il la revoye. C'est la seule chose au
-monde pourquoi il a plaisir de vivre, qui lui fera mépriser toute autre
-considération, et le dispose à se rendre digne d'elle, qu'il adorera
-toute sa vie de tout son c&oelig;ur et de toute son âme.»&mdash;<i>Troisième
-lettre.</i> Il est enfin arrivé à Calais. Il ne veut pas l'importuner en lui
-racontant la peine qu'il a eue pour y venir; seulement il veut la supplier
-de continuer sa bonne opinion de lui. Le temps fera voir que la
-passion qu'il a pour elle est plus grande qu'il ne le peut exprimer.
-«Il ne désire autre usage d'elle qu'elle le croira mériter par ses actions
-(<i>sic</i>).»&mdash;<i>Quatrième lettre.</i> «Il est à cette heure sur le bord de la
-mer, avec un temps contraire qui lui fait craindre d'y demeurer
-longtemps sans partir. Si c'étoit au retour, le temps l'ennuieroit bien,
-mais, comme il est, toutes choses et lieux lui sont semblables... Il la
-prie de lui mander ce que N. (serait-ce Montaigu?) lui aura dit de
-lui et s'il a quelque soupçon de leur amitié, laquelle de son côté ne
-diminuera jamais. Il appréhende plus que jamais son païs, «ne pouvant
-espérer de voir aucune chose qui lui puisse porter de contentements.
-La seule chose qui lui reste pour le consoler est l'espérance
-qu'elle continuera ce qu'elle lui a promis; possédant cela, il méprisera
-toute autre chose au monde, etc.»&mdash;<i>Cinquième lettre.</i> Il est
-arrivé hier à Londres... «Il n'a jamais été si bien traité par N. (serait-ce
-la reine d'Angleterre?) ni mieux reçu. <i>Elle</i> lui a demandé forces
-nouvelles de M<sup>me</sup> de Chevreuse et de $ (serait-ce la reine Anne?) et
-si l'amitié continuoit si grande entre eux. Elle croit qu'il est amoureux
-ou de $ ou de M<sup>me</sup> de Chevreuse, mais ne peut dire laquelle.
-M<sup>me</sup> de Chevreuse doit lui avoir moins d'obligation que jamais de la
-passion qu'il a pour elle, car tout le monde ici est si bas et si méprisable,
-qu'il n'a contentement ni bien que quand la nuit vient pour
-être seul et penser à M<sup>me</sup> de Chevreuse. Il a manqué être noïé en
-passant la mer; il a été trois jours et trois nuits entre Douvres et
-Calais en la plus grande tempête qui ait jamais été... Tout le monde
-ici est si plein de bassesse qu'il n'ose avoir familiarité avec personne,
-mais se console en lui-même en aimant M<sup>me</sup> de Chevreuse, et en méprisant
-toutes choses ici, jusques aux plus considérées et adorées en
-ce païs... Il croit que l'honneur et la vraie générosité du monde est
-réduite en elle et en son amitié. Ses actions lui témoigneront que
-toute sa vie sera employée à la mériter. Si elle veut lui en donner
-permission, il est prêt à retourner pour la voir, et il la conjure
-par toute son amitié de le lui permettre; en attendant il la supplie
-de lui mander de ses nouvelles pour le soulager. Il y a longtemps
-qu'il n'en a eu, ce qui lui donne peur; mais quand il considère ses
-promesses, il bannit de son esprit toutes ses craintes, et toutes autres,
-et n'aime et n'aimera jamais qu'elle.»&mdash;<i>Sixième lettre.</i> «Il lui donne
-des nouvelles de Londres. La comtesse de Carlisle a dit d'elle tant de
-mal qu'il a été obligé de lui dire «qu'elle étoit devenue si laide elle-même,
-que l'envie qu'elle portoit aux autres la fesoit parler comme
-cela.»&mdash;Les choses qu'il voit ici sont si peu considérables, qu'il la
-prie de croire «que tant plus il voit le monde, tant plus il ne voit
-qu'elle d'adorable, ce qui est cause qu'il ne pourra jamais vivre sans
-une grande passion pour elle. Il ne se peut consoler qu'en pensant
-qu'il n'y a rien au monde de digne qu'elle. Il ne désire être traité
-par elle que selon ses actions, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_145" href="#FNanchor_145" class="label">[145]</a> Nous la tirons du même manuscrit qui contient les lettres de
-Craft.</p>
-
-<p><a id="Footnote_146" href="#FNanchor_146" class="label">[146]</a> Il y a là, ce semble, une indirecte allusion aux services que peut
-rendre Montaigu à la reine, dans leurs communs intérêts.</p>
-
-<p><a id="Footnote_147" href="#FNanchor_147" class="label">[147]</a> Sur La Rochefoucauld, ses premières impressions politiques, et
-sa conduite à cette époque de sa vie, voyez <span class="smallc">LA JEUNESSE DE M<sup>ME</sup> de
-LONGUEVILLE</span>, chap. IV, p. 294, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_148" href="#FNanchor_148" class="label">[148]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 355.</p>
-
-<p><a id="Footnote_149" href="#FNanchor_149" class="label">[149]</a> <i>Gallia Christiana</i>, t. VIII, p. 584. La mère de Saint-Étienne fut
-abbesse de 1626 jusqu'au 13 août 1637, où elle fut forcée de donner sa
-démission, et remplacée par Marie de Burges, la mère de Saint-Benoît.
-Elle était née en Franche-Comté, et toute sa famille était au service
-de l'Espagne; son frère était même gouverneur de Besançon.</p>
-
-<p><a id="Footnote_150" href="#FNanchor_150" class="label">[150]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 352 et suiv.</p>
-
-<p><a id="Footnote_151" href="#FNanchor_151" class="label">[151]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 80.</p>
-
-<p><a id="Footnote_152" href="#FNanchor_152" class="label">[152]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 331.</p>
-
-<p><a id="Footnote_153" href="#FNanchor_153" class="label">[153]</a> Le secrétaire de l'ambassade d'Angleterre en Flandre, nommé
-Gerbier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_154" href="#FNanchor_154" class="label">[154]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 346.</p>
-
-<p><a id="Footnote_155" href="#FNanchor_155" class="label">[155]</a> <i>Mémoires</i>, t. X, p. 195, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_156" href="#FNanchor_156" class="label">[156]</a> Manuscrit de la Bibliothèque impériale, ancien fonds françois,
-n<sup>o</sup> 9241. Voyez plus haut, p. <a href="#Page_116">116</a>, dans la note <a href="#FNanchor_145">145</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_157" href="#FNanchor_157" class="label">[157]</a> Le manuscrit précité renferme une trentaine de lettres de M<sup>me</sup> du
-Fargis à la reine, une douzaine de la reine à M<sup>me</sup> du Fargis, cinq ou
-six lettres en espagnol de la reine à M. de Mirabel, autant à son frère
-le cardinal, avec les réponses de ceux-ci. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_III">notes du
-chapitre III</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_158" href="#FNanchor_158" class="label">[158]</a> Manuscrit de la Bibliothèque impériale, n<sup>o</sup> 9241, fol. 41, verso.
-Carta de la Reyna al cardinale Infante para embiar al Conde Duque,
-28 may 1637: «Por ser cosa che importa mucho al servicio del Rey
-el conservar en el al Duque de Lorena, he procurado con mi amiga
-(M<sup>me</sup> de Chevreuse) que hallasse una comodidad segura conque poder
-escrivir a l'amigo (le duc de Lorraine), ha me dicho que la tiene, etc.»
-Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_III">notes du chapitre III</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_159" href="#FNanchor_159" class="label">[159]</a> Les diverses déclarations de la reine, avec les interrogatoires de
-la supérieure du Val-de-Grâce et ceux de La Porte, avaient été conservées
-dans la cassette de Richelieu, et elles étaient passées dans
-les archives du maréchal de ce nom, qui les avait communiquées
-au P. Griffet, comme il avait fait les papiers de Châteauneuf. Depuis,
-ces précieux documents avaient été dispersés: la Bibliothèque impériale
-les a acquis dernièrement. <i>Supplément françois</i>, n<sup>o</sup> 4068, avec
-ce titre: <i>Pièces relatives à l'affaire du Val-de-Grâce</i>, 1637. Voyez
-l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_III">notes du chapitre III</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_160" href="#FNanchor_160" class="label">[160]</a> <i>Mémoires</i> de Richelieu, t. X, p. 201, et, dans l'<span class="smallc">Appendice</span>, la
-<i>Relation</i> de la main du cardinal.</p>
-
-<p><a id="Footnote_161" href="#FNanchor_161" class="label">[161]</a> Le nom de Craft se rencontre en effet plusieurs fois dans les
-lettres de M<sup>me</sup> <a href="#Du_Fargis">Du Fargis</a>. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_162" href="#FNanchor_162" class="label">[162]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 224, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_163" href="#FNanchor_163" class="label">[163]</a> M. le duc de Luynes nous communique une lettre de M<sup>me</sup> de Chevreuse
-à Richelieu, tout à fait de ce temps, où elle décline l'offre spontanée
-du cardinal, en lui exprimant toute sa reconnaissance et en l'assurant
-qu'elle ne s'adressera pas à un autre si elle est forcée de recourir
-à un emprunt. «Monsieur, je me trouve avec autant de ressentiments
-de vos bontés que d'impuissance à les exprimer; mais puisque vous
-me croyez digne de tant de bienfaits, j'ose m'assurer que vous ne
-douterez pas de ma reconnaissance, encore que je ne vous la puisse
-représenter par mes paroles ni témoigner par mes services... J'ai prié
-le porteur de vous dire sur le sujet de l'offre qu'il m'a faite de votre
-part, que je n'ai pas oublié cette même preuve de votre générosité
-que vous me donnâtes la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir,
-ni les termes où je demeurai d'accepter ces grâces de vous, si la fortune
-me contraignoit à les recevoir jamais d'aucun. L'état où je suis
-n'est pas jusqu'ici assez malheureux pour que je puisse prendre cette
-liberté; mais je n'en suis pas moins sensible à cette bonté dont l'intention
-présentement tient lieu de l'effet dans mon âme...»</p>
-
-<p><a id="Footnote_164" href="#FNanchor_164" class="label">[164]</a> La Rochefoucauld, <i>Mémoires</i>, p. 354.</p>
-
-<p><a id="Footnote_165" href="#FNanchor_165" class="label">[165]</a> <i>Extrait de l'information faite par le président Vignier, de la
-sortie faite par M<sup>me</sup> de Chevreuse hors de France</i>, avec diverses pièces
-à l'appui, Bibliothèque impériale, <i>collection Dupuy</i>, n<sup>os</sup> 499, 500,
-501, réunis en un seul volume. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_III">notes sur le chapitre
-III</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_166" href="#FNanchor_166" class="label">[166]</a> La Rochefoucauld, p. 356.&mdash;Tallemant, t. I, p. 250, se complaît
-à raconter les choses les plus singulières, mais nous ne rapportons
-que les faits certains et authentiques. <i>Extrait de l'information</i>, etc.:
-«Une bourgeoise de ce bourg-là passa fortuitement et la vit couchée
-sur ce foin et s'écria: Voilà le plus beau garçon que je vis jamais!
-Monsieur, dit-elle, venez-vous-en reposer chez moi; vous me faites
-pitié, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_167" href="#FNanchor_167" class="label">[167]</a> Tallemant, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_168" href="#FNanchor_168" class="label">[168]</a> <i>Extrait de l'information</i>: «Malbasty (le guide que lui avait
-donné La Rochefoucauld) lui dit qu'elle se perdroit, qu'elle rencontreroit
-mille voleurs, qu'elle n'avoit qu'un seul homme avec elle,
-qu'il craignoit qu'on lui fît du déplaisir... Elle offrit audit Malbasty
-un grand rouleau de pistoles, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_169" href="#FNanchor_169" class="label">[169]</a> La Rochefoucauld, <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_170" href="#FNanchor_170" class="label">[170]</a> Ce sont ceux que Dupuy a recueillis ou plutôt résumés de mémoire;
-nous les avons retrouvés nous-même, et nous en avons fait
-usage pour établir notre récit. C'est en cette occasion que La Rochefoucauld
-fut interrogé et mis huit jours à la Bastille. Voyez ses <i>Mémoires</i>,
-surtout <span class="smallc">la Jeunesse de M<sup>me</sup> de Longueville</span>, 4<sup>e</sup> édition, chapitre
-IV, p. 296, etc., et l'<span class="smallc">Appendice</span> du présent volume, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_III">notes sur le chapitre III</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_171" href="#FNanchor_171" class="label">[171]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>, p. 93.</p>
-
-<p><a id="Footnote_172" href="#FNanchor_172" class="label">[172]</a> Bibliothèque impériale, <i>Manuscrits de Colbert, affaires de
-France</i>, in-fol., t. II, fol. 9. <i>Mémoire de ce que M<sup>me</sup> de Chevreuse a donné
-charge au sieur de Boispille de dire à monseigneur le cardinal</i>: «Elle
-ne s'est obligée à rien du tout en Espagne et ne se trouvera pas qu'elle
-ait pris un teston, fors les bonnes chères et traitemens... Elle a parlé
-comme elle devoit en Espagne, et croit que c'est une des choses qui l'a
-le plus fait estimer du comte-duc.» <span class="smallc">Appendice</span>, notes du chapitre IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_173" href="#FNanchor_173" class="label">[173]</a> Manuscrits de Colbert, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_174" href="#FNanchor_174" class="label">[174]</a> Plus haut, p. <a href="#Page_136">136</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_175" href="#FNanchor_175" class="label">[175]</a> Manuscrits de Colbert, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_176" href="#FNanchor_176" class="label">[176]</a> Voyez sur cette particularité <span class="smallc">la Jeunesse de M<sup>me</sup> de Longueville</span>,
-4<sup>e</sup> édit., chapitre IV, p. 237, etc. Il ne faut pas croire d'ailleurs
-que ces pierreries fussent celles de la pauvre Éléonore Galigai, la maréchale
-d'Ancre; car dans le partage que fit Louis XIII des richesses
-du maréchal et de sa femme, c'est à la reine Anne qu'il donna les
-joyaux et les bijoux. Voyez dans l'<span class="smallc">Appendice</span> les <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_I">notes du chapitre I</a><sup>er</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_177" href="#FNanchor_177" class="label">[177]</a> M<sup>me</sup> de Chevreuse, comme son petit-fils, aimait les arts et les
-encourageait. Elle a été la protectrice de l'excellent graveur Pierre
-Daret, qui lui a dédié sa collection des <i>Illustres François et estrangers
-de l'un et de l'autre sexe</i>, in-4<sup>o</sup>, 1654. Cette dédicace nous apprend
-des choses qui ne se trouvent dans aucune des biographies de
-cet artiste, pas même dans l'<i>Abécédaire</i> de Mariette, et qui font le
-plus grand honneur à M<sup>me</sup> de Chevreuse. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_IV">notes du chapitre IV</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_178" href="#FNanchor_178" class="label">[178]</a> La bibliothèque nationale possède deux manuscrits qui la contiennent
-tout entière: l'un, que le père Griffet a connu et mis à profit,
-et que déjà plus d'une fois nous avons cité, est le tome II des
-<i>Manuscrits de Colbert, affaires de France</i>; ce ne sont que des copies,
-souvent assez défectueuses; l'autre, <i>Supplément françois</i>, n<sup>o</sup> 4067,
-renferme, il est vrai, moins de pièces, mais originales, parmi lesquelles
-il y a plusieurs lettres autographes de Richelieu et de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DU_CHAPITRE_IV">notes du chapitre IV</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_179" href="#FNanchor_179" class="label">[179]</a> Manuscrits de Colbert, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_180" href="#FNanchor_180" class="label">[180]</a> Manuscrits de Colbert, lettre du 24 juillet 1638.</p>
-
-<p><a id="Footnote_181" href="#FNanchor_181" class="label">[181]</a> Manuscrits de Colbert, folio 18. L'original est au <i>Supplément
-françois</i>, n<sup>o</sup> 4067.</p>
-
-<p><a id="Footnote_182" href="#FNanchor_182" class="label">[182]</a> Manuscrit de Colbert, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_183" href="#FNanchor_183" class="label">[183]</a> Lettre de l'abbé Du Dorat à Richelieu, Manuscrits de Colbert,
-fol. 47.</p>
-
-<p><a id="Footnote_184" href="#FNanchor_184" class="label">[184]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 53, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_185" href="#FNanchor_185" class="label">[185]</a> <i>Mémoires</i>, t. X, p. 484.</p>
-
-<p><a id="Footnote_186" href="#FNanchor_186" class="label">[186]</a> Il faut voir cette scène inouïe, non pas seulement dans la relation
-détaillée et suspecte que publièrent les amis de La Valette, et qui
-se trouve parmi les pièces imprimées à la suite des <i>Mémoires</i> de Montrésor,
-mais dans les <i>Mémoires</i> d'Omer Talon, Collection Petitot,
-2<sup>e</sup> série, t. LX, p. 186-197.</p>
-
-<p><a id="Footnote_187" href="#FNanchor_187" class="label">[187]</a> <i>Mémoires</i> de Richelieu, t. X, p. 498 et 499.</p>
-
-<p><a id="Footnote_188" href="#FNanchor_188" class="label">[188]</a> Voyez la lettre de Richelieu au comte d'Estrade du 2 décembre
-1637; voyez aussi dans l'<span class="smallc">Appendice</span> diverses lettres de 1639 de
-<a href="#BOISPILLE">Boispille</a> au cardinal, où il lui donne des nouvelles du peu de progrès
-de l'armée royaliste en Écosse avec une satisfaction mal dissimulée,
-qui trahit les sentiments de celui auquel il écrit. Voyez surtout
-à la Bibliothèque impériale, fond de Harlai, 223/23 un manuscrit
-in-fol., contenant des <i>Lettres du sieur de Montereul, secrétaire de
-monsieur de Bellièvre, ambassadeur en Angleterre, escrittes au dit
-sieur de Bellièvre, ès années 1638, 1639, 1640 et 1641, ensemble les
-duplicata des lettres qu'il escrivoit à la cour</i>. Montereul, chargé
-d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, adresse à Bellièvre et au ministre
-des affaires étrangères de France, le comte de Chavigni, les
-renseignements les plus précieux sur l'état des partis en Angleterre,
-les débats des chambres, les fautes de la cour, et les progrès de l'opposition
-qu'il raconte avec une sorte de triomphe. Ce manuscrit est
-de la plus grande importance pour l'histoire des premiers commencements
-de la révolution d'Angleterre. On y voit fort bien que la France
-se réjouissait des embarras intérieurs qui empêchaient le gouvernement
-anglais de faire cause commune avec l'Espagne, et se servait du
-fanatisme protestant qui repoussait toute alliance avec Sa Majesté catholique.
-Il est curieux d'y trouver Pim, ce grand patriote, s'entendant
-fort bien avec Montereul, et protestant de son zèle pour les intérêts de
-la France, comme plus tard le fera Sidnei. Richelieu fit imprimer le
-<i>Manifeste des Écossois</i>, lorsqu'ils s'avancèrent en 1641 vers l'Angleterre,
-dans la <i>Gazette</i> de cette année, n<sup>o</sup> 34, p. 161. «On ne peut douter,
-dit l'exact et savant père Griffet, t. III, p. 158, que Richelieu
-n'ait été un des premiers auteurs de la révolution qui conduisit dans
-la suite Charles I<sup>er</sup> sur l'échafaud et Cromwell sur le trône. M. de
-Brienne paraît en convenir, mais il a soin de remarquer que les
-<i>choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne l'avoit prévu et qu'il
-ne l'eût souhaité</i>.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_189" href="#FNanchor_189" class="label">[189]</a> Aussi lorsque plus tard, en 1643, le pape destina le cardinal
-Rosetti à le représenter au congrès de Münster, le successeur de Richelieu
-n'hésita pas à l'exclure, en se fondant particulièrement sur
-ce que, pendant sa mission en Angleterre, Rosetti s'était fort lié avec
-M<sup>me</sup> de Chevreuse, et qu'elle l'avait entièrement gagné. <span class="smallc">Bibliothèque
-impériale</span>, fond Gaignière, vol. 510, in-fol. sous ce titre: <i>Dépesches
-importantes sur la paix d'Italie des années 1643 et 1644</i>. Lettre de la
-reine à M. de Fontenai-Mareuil, 25 septembre 1643: «Vous avez fait
-entendre (aux ministres du pape) les raisons qui me convioient à faire
-exclusion au cardinal Rosetti de la légation de la paix, non pour avoir
-eu communication très-étroite avec Fabroni (confident et ministre de
-la reine mère), mais pour l'avoir affectée avec les ministres d'Espagne
-pendant son séjour en Angleterre qu'ils veulent excuser sur le but
-de la religion; mais il faudrait être bien simple pour s'y laisser
-prendre, et ne pas voir que, sous couleur de traiter d'une affaire, on
-en embarque une autre. Il n'est pas possible que leur ayant rendu
-compte de sa mission, il ne leur ait pas mandé qu'il avoit des communications
-très-secrètes et fréquentes avec la duchesse de Chevreuse,
-et qu'ils ignorent combien elle a recherché de nuire à l'État,
-les desseins pernicieux qu'elle a concertés et essayé d'advancer, et
-qu'enfin agissant avec beaucoup d'esprit offensé, et comme font d'ordinaire
-les femmes qui pour contenter leurs passions vont toujours
-aux extrêmes, elle n'a rien omis à promettre ou à embarquer qui
-pût causer la ruine de la France.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_190" href="#FNanchor_190" class="label">[190]</a> Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque impériale, <i>Lettres de Montereul</i>.
-Dépêche du 15 mars 1640: «Le marquis de Ville vient pour
-avoir permission du roi de faire passer en Flandre mille Anglois pour
-joindre aux troupes du duc Charles. A quoi il n'aura pas peu de difficulté,
-quelque crédit qu'y employe M<sup>me</sup> de Chevreuse.»&mdash;Dépêche du
-5 avril: «Le marquis de Ville vient aussi avec six beaux chevaux que
-le duc Charles envoye à M<sup>me</sup> de Chevreuse, pour laquelle il y a peu
-d'apparence que le voyage de M. Du Dorat puisse être utile.»&mdash;Dépêche
-du 12 avril: «Le marquis de Ville arriva vendredi matin, il
-alla descendre chez M<sup>me</sup> de Chevreuse; il s'est toujours servi d'un de
-ses carrosses, et a mangé chez elle...»</p>
-
-<p><a id="Footnote_191" href="#FNanchor_191" class="label">[191]</a> <i>Ibid.</i> Dépêche du 12 avril: «M. le marquis de Velada, grand
-d'Espagne, gouverneur de Dunkerque, ambassadeur extraordinaire en
-Angleterre, est arrivé hier... A peine arrivé, il alla visiter M<sup>me</sup> de Chevreuse.»&mdash;Dépêche
-du 19: «Le marquis de Velada eut hier la première
-audience du roi et de la reine... M<sup>me</sup> de Chevreuse lui envoya
-son beau carrosse... Cela ne l'empêche pas d'assurer qu'elle retourne
-en France dans quinze jours. La reine dit encore hier qu'il n'étoit
-pas besoin de lui préparer un logement à Greenwich, parce qu'elle
-alloit en France avant la fin du mois, et qu'elle n'attendoit que de
-l'argent pour payer ses dettes avant de partir. Je ne puis me persuader
-qu'elle exécute ce qu'elle promet: il me semble que le chemin de
-chez l'ambassadeur d'Espagne à Whitehall n'est pas le plus droit pour
-aller en France.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_192" href="#FNanchor_192" class="label">[192]</a> <i>Ibid.</i> Dépêche du 2 février 1640: «Le sieur Hallot a été fort mal
-reçu de la reine quand il lui a rendu ses lettres du prince Thomas;
-elle lui a dit qu'elle ne pouvoit voir de bon &oelig;il une personne qui venoit
-de la part de celui qui faisoit un si mauvais traitement à sa s&oelig;ur.
-Il est bien avec M<sup>me</sup> de Chevreuse et avec M. de La Valette, et voit
-fort souvent les ministres de la reine mère.»&mdash;Dépêche du 16 février:
-«Le sieur Hallot a été visité par M. de La Vieuville, qui y
-demeura longtemps, et par Fabroni qui fut longtemps enfermé avec
-lui, avant qu'il eût envoyé ses dépêches en Flandres où il écrit beaucoup;
-il écrit aussi en France, et dit qu'il vient en cette cour pour
-faire agréer au roi les actions du P. Thomas, et essayer de tirer d'ici
-quelques secours pour ce prince.»&mdash;Dépêche du 23 février: «Hallot
-se trouva ces jours passés chez M<sup>me</sup> de Chevreuse avec La Colle (?),
-où Hallot parla fort longtemps des affaires de Savoie à l'avantage du
-P. Thomas. La Colle lui avoua franchement qu'il seroit fâché si les
-affaires alloient si bien pour ce prince, et lui dit que pour lui il étoit
-du côté de M<sup>me</sup> de Savoie. Alors Hallot haussa la voix et lui repartit:
-Est-il possible que vous osiez parler en ces termes, étant des amis de
-M<sup>me</sup> de Chevreuse et vous trouvant dans son logis?»</p>
-
-<p><a id="Footnote_193" href="#FNanchor_193" class="label">[193]</a> On ne croyait pas que l'idée du voyage du duc de Chevreuse en
-Angleterre lui fût venue spontanément, et Montereul écrit à M. de
-Bellièvre, le 3 mai 1640: «On vous croit ici l'auteur du voyage de
-M. son mari en ces quartiers.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_194" href="#FNanchor_194" class="label">[194]</a> Dépêche de Montereul du 29 mars 1640: «M<sup>me</sup> de Chevreuse a
-été extrêmement surprise par la nouvelle de la résolution qu'avoit
-prise M. son mari de venir en Angleterre... On n'a jamais vu un tel
-trouble... Elle parloit de s'enfuir en Flandre si le roi ne l'eût assurée
-que, s'étant mise sous sa protection, il ne permettroit pas qu'on la
-pût forcer à retourner en France. M<sup>me</sup> de Chevreuse le dit ainsi, mais
-d'autres m'ont dit que la promesse du roi n'étoit pas si précise, et que
-la reine lui avoit seulement fait dire qu'elle la prenoit en sa protection.
-Elle dépêcha dimanche dernier un courrier en France pour détourner
-M. de Chevreuse de venir ici, en cas qu'il eût ce dessein.»&mdash;Dépêche
-du 12 avril: «Un autre objet du voyage de M. de Ville,
-est pour assurer M<sup>me</sup> de Chevreuse qu'elle sera bien venue en Flandre,
-au cas qu'elle soit obligée de s'y retirer; ce qui est conforme à ce
-qu'elle a dit à la reine depuis l'arrivée de ce marquis, qu'elle étoit
-résolue d'aller en Flandre devant un mois. La reine l'a dit ainsi, et a
-ajouté qu'elle avoit bien de la peine à le croire.»&mdash;Dépêche du
-25 avril: «M<sup>me</sup> de Chevreuse dépescha en France, vendredi dernier,
-un de ses valets de chambre. Elle fait croire qu'elle est résolue de
-passer en Flandre si M. de Chevreuse vient en Angleterre, comme on
-lui mande et comme l'écrit M. Leicester. On me donne avis que M. de
-La Valette a dit à table qu'il alloit écrire en France qu'elle partoit demain
-pour Flandre, ce qui me fait croire qu'elle n'en fera rien que le
-plus tard qu'il lui sera possible, et qu'elle voudroit bien n'être pas
-obligée d'y aller du tout. M. de Soubise arriva en cette ville samedi
-dernier. M. de La Valette et M. Le Coigneux (un des conseillers du
-duc d'Orléans) la voient fort souvent. On m'a averti de plusieurs endroits
-qu'ils avoient dessein de brouiller en France. On m'a dit qu'ils
-avoient quelque entreprise sur Oleron. Il y a peu d'apparence qu'ils
-soient aidés par le roi d'Angleterre.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_195" href="#FNanchor_195" class="label">[195]</a> <i>Ibid.</i> Dépêche du 3 mai: «M<sup>me</sup> la duchesse de Chevreuse, après
-avoir remis de jour en jour son voyage de Flandre, partit de Londres
-mardi premier jour de ce mois, à onze heures du matin, accompagnée
-du marquis de Velada et du résident d'Espagne, qui la quittèrent à
-huit milles d'ici, de M. le duc de La Valette, du marquis de La Vieuville,
-père et fils, du marquis de Ville, des sieurs Montaigu et Craft. Le
-comte de Niewport l'a aussi accompagnée jusqu'aux dunes; on croit
-que c'est par ordre du roi de la Grande-Bretagne, pour assurer M. le
-duc de Chevreuse, si elle le rencontre par les chemins, que le roi la
-tient en sa protection jusques à ce qu'elle soit hors de ses États... Il
-y a apparence, et par les coffres qu'elle a laissés chez Craft, à ce qu'on
-m'a dit, et par quelques paroles qui ont échappé à ceux qui ont plus
-de part à ses secrets, qu'elle fera tous ses efforts pour revenir dans
-cinq ou six mois, encore que le galland de diamants que lui a donné
-la reine de la Grande-Bretagne, qui est estimé dix mille escus, semble
-être un présent pour un dernier adieu... Ceux qui font de plus prudentes
-réflexions sur les choses qui se passent en cette cour, disent
-que cette fuite ne devroit pas retarder le voyage de M. de Chevreuse
-en ces quartiers, puisque, outre qu'il soutiendroit ici l'honneur de la
-nation, étant d'autre condition que les ambassadeurs d'Espagne, et
-qu'il aideroit à achever de ruiner en cette cour les mauvais François
-qui demeurent, et desquels il auroit juste sujet de se plaindre comme
-étant cause du malheur de M<sup>me</sup> sa femme; il pourroit encore tirer
-parole du roi de la Grande-Bretagne que M<sup>me</sup> de Chevreuse ne reviendroit
-plus en ses États, ce qu'on croit que ce roi promettroit volontiers,
-particulièrement s'il paroissoit y être forcé.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_196" href="#FNanchor_196" class="label">[196]</a> Dépêche du 10 mai: «M<sup>me</sup> de Chevreuse s'embarqua samedi 5
-de ce mois, à Rochester, où elle revint en diligence de Cantorberi sur
-une fausse allarme qu'elle eut que M. le duc, son mari, étoit déjà à
-Douvres. Bien que son voyage ait été résolu assez promptement, il ne
-s'est pas exécuté sans peine et sans regret de la part de ceux qu'elle
-servoit ici. Ils l'ont à peine vue partir, qu'ils ont commencé leurs instances
-pour la faire revenir; de sorte qu'on croit que la venue de
-M. de Chevreuse ne seroit pas inutile pour l'empêcher... Comme vous
-jugez bien, M. Craft a suivi M<sup>me</sup> de Chevreuse.»&mdash;Dépêche du
-17 mai: «M<sup>me</sup> de Chevreuse arriva à Dunkerque il y eut mardi huit
-jours.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_197" href="#FNanchor_197" class="label">[197]</a> <i>Ibid.</i> Dépêche du 6 novembre 1640: «On me donne avis que
-M. de La Valette et M. de Soubise ont traité avec le roi d'Espagne par
-l'entremise de M<sup>me</sup> de Chevreuse (alors en Flandre), que le marquis
-de Malvezzi a été envoyé ici pour ce traité, lequel a été conclu
-il y a quatre mois, que M. de La Valette promet de faire soulever la
-Guyenne et les provinces voisines (dont son père, le duc d'Épernon,
-était gouverneur),... qu'il touche mille écus chaque mois depuis ce
-traité,... que M. de Soubise reçoit pareille pension d'Espagne,... que
-M. Marmet, ministre (protestant), reçoit aussi pension d'Espagne...»</p>
-
-<p><a id="Footnote_198" href="#FNanchor_198" class="label">[198]</a> Voyez dans le premier volume des <i>Mémoires</i> tout le détail de
-cette affaire.&mdash;L'auteur de la <i>Conjuration de Fiesque</i> s'attribue
-en cette occasion des discours politiques imités de Salluste, comme
-ses portraits, et où abondent les maximes d'État, selon la mode virile
-du temps, dont Richelieu est l'auteur et Corneille l'interprète. Les
-discours ont pu être ajoutés après coup pour donner au lecteur une
-grande idée du génie précoce de Retz, mais le récit, sauf toujours la
-charge ordinaire, est exact et s'accorde parfaitement avec les documents
-les plus certains.</p>
-
-<p><a id="Footnote_199" href="#FNanchor_199" class="label">[199]</a> Sur le duc de Guise, voyez <span class="smallc">la Jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>,
-chapitre III.&mdash;On lit dans la <i>Gazette</i> de Renaudot, pour l'année
-1641, n<sup>o</sup> 61, p. 314: «Le 20 de ce mois de mai, le duc de Guise
-arriva de Sedan à Bruxelles, où il fut souper chez la duchesse de Chevreuse
-et coucher chez don Antonio Sarmiento.» Et dans le n<sup>o</sup> 64,
-p. 327, sous la date du 28 mai: «Le secrétaire du duc de Bouillon est
-parti d'ici (Bruxelles) pour Sedan, où le duc de Guise est aussi retourné.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_200" href="#FNanchor_200" class="label">[200]</a> Recueil d'Alexandre de Campion: lettres: «20 août 1640.
-M. le Grand est fort satisfait de ce que j'ai joint les compliments
-de M. Bouillon aux vôtres. Il m'a chargé de lui en faire beaucoup
-de sa part, et surtout de vous assurer qu'en temps et lieu vous
-verrez des marques que c'est tout de bon quand il vous a protesté
-par moi qu'il étoit votre très humble serviteur. Il est assuré du dessein
-que M. le cardinal a eu de le perdre: vous devez juger par
-là de ses intentions. Il se ménage fort avec la reine, Monsieur et
-vous, et en use assez adroitement. Personne ne sait que je le vois, et
-si la prospérité ne l'aveugle point, il est capable d'entreprendre quelque
-chose d'importance. En tout cas, si l'on vous poussoit et que vous
-fussiez nécessité de vous défendre pour ne vous laisser pas opprimer,
-il est bon d'avoir un protecteur auprès du roi, et un esprit ulcéré
-qui pour son propre intérêt ne perdra pas l'occasion de détruire celui
-qui le veut perdre. Je sais bien que ceux qui ne l'aiment pas blâmeront
-son ingratitude, à cause que M. le cardinal est son bienfaiteur;
-mais cela ne vous regarde pas...» Transcrivons encore cette lettre à
-De Thou du 3 mars 1641, un an avant l'affaire qui le conduisit à
-l'échafaud: «Je vous avoue que les raisons que vous m'alléguâtes il
-y a dix jours dans les Carmes-Déchaussés, ni celles que vous m'écrivez,
-ne me persuadent en aucune manière, et que je n'ai rien à ajouter
-à la réponse que je vous fis. Un voyage comme celui où votre
-ami et vous me voulez embarquer, qui sera d'abord suspect à *** qui
-ne m'aime pas, m'expose à sa vengeance et n'aboutit à rien. Je connois
-les gens, et un dessein de le ruiner par le cabinet est une chimère
-qui le perdra et peut-être vous aussi.» Il y a encore dans le
-<i>Recueil</i> une autre lettre à De Thou où Alexandre de Campion lui annonce
-qu'il lui renvoie un portrait, des lettres et des bijoux que son
-ami lui avait confiés, qu'ainsi il pourra les rendre «à cette illustre
-personne pour laquelle on vous accuse de soupirer.» Il doit être ici
-question de M<sup>me</sup> de Guymené.</p>
-
-<p><a id="Footnote_201" href="#FNanchor_201" class="label">[201]</a> <i>Ibid.</i> Lettre du 24 décembre 1640: «...Je montrerai vos lettres,
-suivant votre ordre, à madame votre mère, au père de Gondi et à
-MM. les présidents de Mesme et de Bailleul... Mais je prendrai la
-liberté de vous dire que j'eusse été bien aise de les voir en particulier,
-de peur que M. le cardinal ne sache qu'ils sont de vos amis, cela
-leur pouvant nuire s'il le découvre.»&mdash;«Du 21 janvier 1641. Je ne
-doute point du déplaisir que vous avez eu de l'éloignement du père
-de Gondi et des deux présidents. Je me doutois bien qu'on sauroit
-qu'ils seroient venus à l'hôtel de Soissons.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_202" href="#FNanchor_202" class="label">[202]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 26.</p>
-
-<p><a id="Footnote_203" href="#FNanchor_203" class="label">[203]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 362 et 363.</p>
-
-<p><a id="Footnote_204" href="#FNanchor_204" class="label">[204]</a> <i>Mémoires</i> de la vie de Fréd.-Maurice de la Tour d'Auvergne,
-duc de Bouillon (par son secrétaire Langlade), Paris, 1692, in-12.</p>
-
-<p><a id="Footnote_205" href="#FNanchor_205" class="label">[205]</a> Cette crainte n'était pas dépourvue de fondement. Richelieu s'efforçait
-en effet de se faire donner par le roi la tutelle de ses enfants;
-et il y était presque parvenu, comme nous le voyons dans ce précieux
-document que nous tirons des archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>,
-t. CI, lettre de Chavigni à Richelieu, du 28 juillet 1642: «Le roi
-m'a dit depuis quelques jours qu'il se souvenoit que lors de sa grande
-maladie au camp de Perpignan, M. le Grand lui tint des discours
-pour le disposer à lui donner la tutelle de ses enfants après sa mort,
-sans pourtant lui en parler ouvertement. Sur quoi, prenant occasion
-d'exagérer l'effronterie et l'horrible ambition de ce scélérat, et de faire
-connoître à sa Majesté en général qu'il falloit qu'une personne eût toutes
-les qualités qu'il n'avoit pas pour être capable d'une telle charge,
-elle me dit: Si Dieu me met en état de penser à ce qui se fera après
-moi, je ne les puis laisser qu'à monseigneur le cardinal. Sur quoi je
-ne répondis rien que des protestations, de la part de son Éminence,
-de passion et de tendresse pour un si bon maître, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_206" href="#FNanchor_206" class="label">[206]</a> <i>Lettres et Mémoires</i>, etc., publiés par le général Grimoard, in-f<sup>o</sup>,
-t. I<sup>er</sup>, p. 40.</p>
-
-<p><a id="Footnote_207" href="#FNanchor_207" class="label">[207]</a> <i>Nouveaux Mémoires d'histoire, de critique et de littérature</i>,
-par M. l'abbé d'Artigny, t. IV. <i>Pièces originales concernant le procès
-de MM. de Bouillon, Cinq-Mars et de Thou.</i> Interrogatoire du 6 juillet
-1642, et surtout deuxième interrogatoire du 24 juillet: «Interpellé
-que pour ses sentiments il les a trop fait connoître en l'affaire de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, a dit que pour l'affaire de M<sup>me</sup> de Chevreuse, ayant la parole
-de M. le cardinal il s'en tient assuré, sachant bien qu'il ne fait pas
-de grâce à demi.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_208" href="#FNanchor_208" class="label">[208]</a> Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CI, lettre anonyme
-du 4 juillet.</p>
-
-<p><a id="Footnote_209" href="#FNanchor_209" class="label">[209]</a> Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CII, mémoire inédit
-de Richelieu: «Il faut que MM. de Chavigny et de Noyers parlent
-au roi et lui disent que le cardinal, voulant partir de Narbonne, suivant
-son conseil, pour changer d'air, et ne sachant quel changement
-son transport apporteroit à son mal, a voulu témoigner de l'extrême
-confiance qu'il a en Sa Majesté en lui découvrant ce qui s'apprend de
-toutes parts. Les lettres du prince d'Orange, la gazette de Bruxelles,
-celle de Cologne, les préparatifs de la reine mère pour venir, les
-litières et mulets achetés, ce qui s'écrit par lettres sûres de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, ce qui s'écrit encore de nos côtes de France, les bruits
-qu'il y a dans toutes les armées, les avis qui viennent de toutes les
-cours d'Italie, les espérances des Espagnols, soit du côté d'Espagne,
-soit de Flandres, la résolution que Monsieur a prise de ne point
-venir contre ce qu'il avoit promis, attendant peut-être l'événement
-du tonnerre, toutes ces choses ont obligé à en avertir le roi, afin
-qu'il mette tel ordre qu'il lui plaira à des bruits qui ruinent les
-affaires.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_210" href="#FNanchor_210" class="label">[210]</a> Voyez les <i>Mémoires</i> de Montglat, collect. Petitot, t. I<sup>er</sup>, p. 375.</p>
-
-<p><a id="Footnote_211" href="#FNanchor_211" class="label">[211]</a> Les détails de toute cette affaire ne sont nulle part, pas même dans
-le père Griffet; on ne les trouvera qu'aux Archives des affaires étrangères,
-<span class="smallc">France</span>, t. CII. Pendant tous les premiers jours de juin il est
-bien question autour de Richelieu des troubles intérieurs du roi, des
-intrigues de Cinq-Mars, resté à Narbonne auprès de lui, et des dangers
-du cardinal; mais du traité avec l'Espagne et de quoi que ce soit de
-semblable, pas un seul mot. C'est le 12 juin que tout est éclairci par
-ce billet de Chavigni et de de Noyers à Richelieu: «Narbonne, ce
-12 juin à dix heures du matin.&mdash;M. de Chavigny est arrivé ce matin
-une heure avant que le roi fût éveillé. M. de Noyers et lui, après
-avoir conféré ensemble, ont été trouver Sa Majesté, à laquelle ils ont
-rendu compte bien au long de toutes les affaires dont elle a lu elle-même
-les mémoires. Toutes les résolutions ont été prises conformes
-aux sentiments de son Éminence, et les dépêches s'en feront ce jour
-sans faillir. Le roi approuve le voyage de M. Castelan en Piémont.
-<span class="smallc">Chavigny, De Noyers</span>.» Ici tout est frappant. Le 11 juin Richelieu a
-dû recevoir la décisive nouvelle. A l'instant même il a envoyé Chavigny
-au roi avec les preuves, et aussi avec les mesures par lui proposées.
-Chavigny a voyagé toute la nuit, et le 12 au matin, avec
-de Noyers, il a vu le roi, qui a lu les mémoires adressés par Richelieu,
-entendu les explications des deux ministres, et immédiatement
-approuvé et adopté les mesures nécessaires, entre autres l'envoi de
-Castelan à l'armée d'Italie pour arrêter le duc de Bouillon. Le 12,
-Louis XIII n'avait pas hésité. Mais depuis ses réflexions avaient été
-très-sombres. Lettre de de Noyers à Chavigni, retourné à Tarascon,
-du 15 juin: «Je pense que l'on sera contraint de chercher le moyen
-de faire parler au roi M. de M. (azarin), car il lui revient d'étranges
-pensées en l'esprit. Il me dit hier qu'il avoit douté si l'on n'auroit pas
-mis un nom pour l'autre. J'ai dit là-dessus tout ce que vous pouvez
-imaginer, mais le roi est toujours dans une profonde rêverie. Le roi
-s'est trouvé mal toute la nuit, et sur les deux heures Sa Majesté a
-pris médecine, puis elle a dormi deux heures. Je l'ai vue ce matin
-et lui ai dit des nouvelles de son Éminence, dont elle a été bien aise
-d'apprendre l'amendement. En même temps je lui ai fait voir l'extrait
-de la lettre de M. de Courbonne, et par icelle l'accommodement
-de son Éminence de Savoie et l'avis sur les îles. Sur quoi elle n'a fait
-aucune réflexion, et elle m'a dit: Quel saut a fait M. le Grand! et
-cela deux ou trois fois de suite...» Autre lettre du même jour:
-«J'estime que le plus tôt que M. le cardinal Mazarin pourroit venir
-ici seroit le mieux, car en vérité je reconnois que Sa Majesté a besoin
-de consolation et qu'elle a le c[oe]ur fort serré.»&mdash;Lettre du 17 juillet;
-de Noyers à Richelieu sur les dispositions du roi: «Le roi nous
-a dit à l'oreille que Sedan valoit bien une abolition, mais que pour
-M. le Grand il ne lui pardonneroit jamais, et qu'il l'abandonnoit aux
-juges pour en faire selon leur conscience.»&mdash;Lettre du 19 juillet:
-«Le roi a eu la pensée de sauver la vie à M. de Bouillon pour avoir
-Sedan, mais de ne laisser pas de faire condamner M. le Grand.»&mdash;Lettre
-de Chavigni à Richelieu du 26 août: «...Le roi me parlant il
-y a deux jours du procès des conjurés, me dit qu'il n'auroit point
-l'esprit en repos qu'il ne vît M. le Grand châtié, et que c'étoit un
-monstre d'ingratitude et de méchanceté.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_212" href="#FNanchor_212" class="label">[212]</a> <i>Relation de Fontrailles</i>, collection Petitot, t. LIV, p. 438: «Soudain
-que je fus seul avec M. de Thou (à Carcassonne après le voyage
-d'Espagne), il me dit le voyage que je venois de faire, ce qui me
-surprit fort, car je croyois qu'il lui eût été celé. Quand je lui demandai
-comme quoi il l'avoit appris, il me déclara en confiance fort franchement
-qu'il le savoit de la reine, et qu'elle le tenoit de Monsieur.
-A la vérité, je ne la croyois pas si bien instruite, quoique je n'ignorasse
-pas que Sa Majesté eût fort souhaité qu'il se pût former une
-cabale dans la cour, et qu'elle y avoit contribué de tout son pouvoir,
-pour ce qu'elle n'en pouvoit que profiter.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_213" href="#FNanchor_213" class="label">[213]</a> Archives des affaires étrangères. <span class="smallc">France</span>, t. CII. Chavigni à
-Richelieu, 24 octobre: «Le roi fit hier assez mauvaise chère à la
-reine... Il est toujours fort animé contre elle et en parle à tous moments.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_214" href="#FNanchor_214" class="label">[214]</a> Archives des affaires étrangères, <i>ibid.</i>, t. CI, lettre de Le Gras,
-secrétaire des commandements de la reine, à Chavigni. Saint-Germain,
-2 juillet 1642: «Cette extrême ingratitude lui est en telle horreur
-qu'elle en témoigne ses sentiments au roi par la lettre qu'elle
-vous prie de lui rendre, ainsi qu'à son éminence celle ci-jointe.»
-<i>Ibid.</i>, Chavigni à Richelieu, du 28 juillet: «J'ai trouvé la reine tellement
-reconnoissante des obligations qu'elle a à monseigneur, qu'il
-seroit bien difficile de lui faire changer la résolution qu'elle a prise de
-ne plus rien faire que par les conseils de son Éminence, et de se jeter
-entièrement entre ses bras. Elle m'a commandé de lui donner cette
-assurance de sa part.» <i>Ibid.</i>, le même au même, 12 août: «...Je suis
-persuadé que la tendresse que la reine témoigne pour monseigneur
-est sans dissimulation, et qu'il n'y a rien au monde plus aisé que l'y
-entretenir, ne demandant autre grâce dans le monde que d'être auprès
-de messieurs ses enfants, sans y prétendre aucun pouvoir, ni se
-mêler de leur éducation dont elle souhaite passionnément que monseigneur
-soit le maître. Elle m'a commandé d'en assurer son Éminence,
-et qu'elle est dans une extrême impatience de le voir.» <i>Ibid.</i>,
-t. CII, Le Gras à Chavigni, sans date: «La reine envoyant son écuyer
-ordinaire au roi pour se réjouir de sa guérison, et savoir de ses nouvelles,
-écrit aussi à son éminence pour le même sujet. Elle vous prie
-encore de dire à son éminence que ne désirant point lui donner
-peine, sachant bien qu'il ne peut encore signer, elle n'attend point de
-réponse, et ne se tiendra pas moins assurée de son affection pour
-elle.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_215" href="#FNanchor_215" class="label">[215]</a> Archives des affaires étrangères, <i>ibid.</i> Lettre déjà citée du 28 juillet.</p>
-
-<p><a id="Footnote_216" href="#FNanchor_216" class="label">[216]</a> <i>Ibid.</i> Lettre déjà citée du 12 août.</p>
-
-<p><a id="Footnote_217" href="#FNanchor_217" class="label">[217]</a> Dante.</p>
-
-<p><a id="Footnote_218" href="#FNanchor_218" class="label">[218]</a> Cette déclaration a été imprimée, mais elle est si rare, et elle
-est si curieuse et si importante, que nous la donnons dans l'<span class="smallc">Appendice</span>,
-<a href="#Page_471">notes du chapitre IV</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_219" href="#FNanchor_219" class="label">[219]</a> Dans son n<sup>o</sup> 77, p. 519.</p>
-
-<p><a id="Footnote_220" href="#FNanchor_220" class="label">[220]</a> Le futur maréchal d'Hocquincourt, homme de guerre et de plaisir,
-politique incertain, qui, dans la Fronde, erra de Mazarin à Condé,
-et écrivit à M<sup>me</sup> de Montbazon: <i>Péronne est à la belle des belles.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_221" href="#FNanchor_221" class="label">[221]</a> Non pas le petit hôtel de Luynes, sur le quai des Grands-Augustins,
-au coin de la rue Gît-le-C&oelig;ur, demeure du fils du connétable,
-dont Perelle a donné une charmante petite gravure, et où le chancelier
-Séguier se réfugia pendant la Fronde, quand la populace l'attaqua
-sur le pont Neuf allant au Parlement, mais l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre,
-qui, comme nous l'avons déjà dit, devint depuis
-l'hôtel d'Épernon, et plus tard, en 1663, l'hôtel de Longueville. M<sup>me</sup> de
-Chevreuse fit bâtir alors, par le célèbre architecte Lemuet, le bel
-hôtel de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain, que Perelle a aussi
-représenté, et qu'habite encore aujourd'hui M. le duc de Luynes.</p>
-
-<p><a id="Footnote_222" href="#FNanchor_222" class="label">[222]</a> Tome I<sup>er</sup>, p. 186.</p>
-
-<p><a id="Footnote_223" href="#FNanchor_223" class="label">[223]</a> La Rochefoucauld, <i>Mémoires</i>, p. 369.</p>
-
-<p><a id="Footnote_224" href="#FNanchor_224" class="label">[224]</a> La Rochefoucauld, <i>ibid.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_225" href="#FNanchor_225" class="label">[225]</a> Voyez sur ces commencements de Mazarin, La Rochefoucauld,
-M<sup>me</sup> de Motteville, La Châtre, l'un et l'autre Brienne.</p>
-
-<p><a id="Footnote_226" href="#FNanchor_226" class="label">[226]</a> <span class="smallc">La jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, 4<sup>e</sup> édit., ch. <span class="smallc">III</span>, p. 223, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_227" href="#FNanchor_227" class="label">[227]</a> Voyez l'examen de cette question aussi importante qu'obscure
-dans M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Hautefort</span>, chap. IV; voyez surtout les lettres jusqu'ici
-inédites d'Anne d'Autriche, citées dans l'<span class="smallc"><a href="#Appendice">Appendice</a></span> de cet ouvrage.</p>
-
-<p><a id="Footnote_228" href="#FNanchor_228" class="label">[228]</a> Ce sont les paroles mêmes de M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>, p. <a href="#Page_162">162</a>.
-Ce passage est si important qu'il nous faut le donner ici tout entier:
-«On en fit autant et plus (de visites et de compliments) à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse comme à celle qui avoit régné dans le c&oelig;ur de la reine, et
-qui dans toutes ses disgrâces avoit toujours conservé des intelligences
-avec elle et avoit paru posséder entièrement son amitié. On y pouvoit
-ajouter les obligations de ses souffrances qui l'avoient menée promener
-par toute l'Europe; et quoique ses voyages eussent servi à sa gloire et
-à lui donner le moyen de triompher de mille c&oelig;urs, ils étoient tous
-à l'égard de la reine des chaînes qui la devoient lier à elle plus étroitement
-que par le passé. Mais les choses de ce monde ne peuvent pas
-toujours demeurer en même état; cette vicissitude naturelle à l'homme
-fit que la duchesse de Chevreuse, qui étoit appréhendée et mal servie
-par ceux qui prétendoient au ministère, ne trouva plus en la reine
-ce qu'elle y avoit laissé, et ce changement fit aussi que la reine de
-son côté ne trouva plus en elle les mêmes agréments qui l'avoient
-autrefois charmée. La souveraine étoit devenue plus sérieuse et plus
-dévote, et la favorite étoit demeurée dans les mêmes sentiments de
-galanterie et de vanité qui sont de mauvais accompagnements pour
-un âge avancé. Ses rivaux et ses rivales dans la faveur avoient dit
-à la reine qu'elle vouloit la gouverner; et la reine étoit tellement prévenue
-de cette crainte qu'elle eut quelque peine à se résoudre à la faire
-revenir si vite, vu les défenses que le roi lui en avoit faites, ce qui
-en effet étoit louable en la reine et lui devoit être d'une grande considération.
-M<sup>me</sup> la Princesse, qui haissoit M<sup>me</sup> de Chevreuse et qui étoit
-d'humeur approchante de celle de la reine, avoit travaillé de tout son
-pouvoir à la dégoûter d'elle. L'absence en quelque façon avoit servi à
-détruire l'ancienne favorite dans l'esprit de la reine, et la présence avoit
-beaucoup contribué à l'amitié ou plutôt à l'habitude qu'elle avoit prise
-avec M<sup>me</sup> la Princesse. Quand cette importante exilée arriva, la reine
-néantmoins parut avoir beaucoup de joie de la revoir, et la traita assez
-bien. J'étois revenue à la cour depuis peu de jours. Aussitôt que j'eus
-l'honneur d'approcher de la reine j'en vis les sentiments sur M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, et je connus que le nouveau ministre avoit travaillé autant
-qu'il lui avoit été possible à lui faire voir ses défauts...»</p>
-
-<p><a id="Footnote_229" href="#FNanchor_229" class="label">[229]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 378.</p>
-
-<p><a id="Footnote_230" href="#FNanchor_230" class="label">[230]</a> Il avait été pour Mazarin dans les conciliabules qui avaient précédé
-la régence, et nous trouvons dans les Archives des affaires
-étrangères, <span class="smallc">France</span>, CIV, un fragment d'une lettre de Montaigu à la
-reine, sans date, mais à peu près de ce temps-là, où dans un langage
-mystique il l'engage à fermer l'oreille aux mécontents et à rester unie
-à son ministre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_231" href="#FNanchor_231" class="label">[231]</a> <i>Recueil</i>, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_232" href="#FNanchor_232" class="label">[232]</a> Voyez plus bas, p. <a href="#Page_233">233</a>, les motifs de cette dénomination; voyez
-aussi <span class="smallc">La jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, chap. <span class="smallc">III</span>, p. 224: «On appelait
-ainsi les chefs des mécontents, à cause des airs d'importance
-qu'ils se donnaient, blâmant à tort et à travers toutes les mesures du
-gouvernement, affectant une sorte de profondeur et de subtilité quintessenciée
-qui les séparait des autres hommes.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_233" href="#FNanchor_233" class="label">[233]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 380.</p>
-
-<p><a id="Footnote_234" href="#FNanchor_234" class="label">[234]</a> Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. C, p. 135, lettre autographe
-de Châteauneuf à Chavigny, du 23 mars 1643, encore du vivant
-de Louis XIII, où il le remercie de l'assistance qu'il a prêtée à sa s&oelig;ur,
-M<sup>me</sup> de Vaucelas pour tenter de «le sortir de la rude et misérable condition
-où il est détenu depuis dix ans, dedans un âge fort avancé, et
-plein de maladies qui le travaillent continuellement.» Il ne fut élargi
-que dans les premiers jours de la régence. <i>Ibid.</i>, p. 404: «Angoulesme,
-25 may 1643. Sire, je rends très humbles grâces à Votre Majesté
-de celle qu'il lui a plu me faire après une si longue détention,
-en me permettant de me retirer dans une de mes maisons. Ce sera
-pour y employer si peu qu'il me reste de jours à prier Dieu pour
-qu'il lui plaise donner à Vostre Majesté de longues et heureuses années.
-Ce sont les supplications les plus dévotes que lui faict, Sire, de Votre
-Majesté, le très humble et très obéissant subject et serviteur, <span class="smallc">Châteauneuf</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_235" href="#FNanchor_235" class="label">[235]</a> Voyez dans les <i>Mémoires de M. de Montrésor</i>, Leyde, 1665,
-2 vol. in-12, la pièce intitulée <i>Rapport du procès</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 228.</p>
-
-<p><a id="Footnote_236" href="#FNanchor_236" class="label">[236]</a> <span class="smallc">Carnets autographes de Mazarin</span>, II<sup>e</sup> carnet, p. 10: «Non faccia
-sua Maestà sopraintendente Chatonof, se non vuol restabilirlo intieramente.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_237" href="#FNanchor_237" class="label">[237]</a> Voyez dans la <span class="smallc">Jeunesse de M<sup>me</sup> de Longueville</span>, chap. <span class="smallc">III</span>, p. 222,
-la lettre que Mazarin écrit sur ce sujet au duc de Brézé, le 28 mai 1643.</p>
-
-<p><a id="Footnote_238" href="#FNanchor_238" class="label">[238]</a> Plus haut, chap. <span class="smallc">II</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_239" href="#FNanchor_239" class="label">[239]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 126.</p>
-
-<p><a id="Footnote_240" href="#FNanchor_240" class="label">[240]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 372.</p>
-
-<p><a id="Footnote_241" href="#FNanchor_241" class="label">[241]</a> Tome I<sup>er</sup>, p. 216.</p>
-
-<p><a id="Footnote_242" href="#FNanchor_242" class="label">[242]</a> Sa mère, M<sup>me</sup> de Vendôme, était une personne de la plus haute
-dévotion et qui en avait le langage.</p>
-
-<p><a id="Footnote_243" href="#FNanchor_243" class="label">[243]</a> C'est Mazarin lui-même qui nous donne ce renseignement jusqu'ici
-ignoré, II<sup>e</sup> carnet, p. 72 et 73.</p>
-
-<p><a id="Footnote_244" href="#FNanchor_244" class="label">[244]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 136.</p>
-
-<p><a id="Footnote_245" href="#FNanchor_245" class="label">[245]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 380-384.</p>
-
-<p><a id="Footnote_246" href="#FNanchor_246" class="label">[246]</a> Charlotte-Marie de Lorraine était née en 1627.</p>
-
-<p><a id="Footnote_247" href="#FNanchor_247" class="label">[247]</a> <span class="smallc">La jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, chap. <span class="smallc">I</span><sup>er</sup>, p. 101-106.</p>
-
-<p><a id="Footnote_248" href="#FNanchor_248" class="label">[248]</a> I<sup>er</sup> carnet, p. 112.</p>
-
-<p><a id="Footnote_249" href="#FNanchor_249" class="label">[249]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 383.</p>
-
-<p><a id="Footnote_250" href="#FNanchor_250" class="label">[250]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 39: «Si esamina la mia vita e si conclude che io
-sia impotente.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_251" href="#FNanchor_251" class="label">[251]</a> Voyez le chapitre IV, p. <a href="#Page_147">147</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_252" href="#FNanchor_252" class="label">[252]</a> <i>Recueil</i>, etc., lettre du 12 juin 1643: «Je suis à la reine qui me
-fait l'honneur de me bien traiter. J'ai toutes les entrées libres, et même
-elle m'a accordé un don dont on me fait espérer que je tirerai près de
-cent mille écus. M<sup>me</sup> de Chevreuse qui est bien avec elle me continue
-la confiance qu'elle a toujours témoigné avoir en moi.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_253" href="#FNanchor_253" class="label">[253]</a> II<sup>e</sup> carnet, p. 22, et parmi les <i>Lettres françaises</i> de Mazarin
-conservées à la bibliothèque Mazarine, celle du 13 août 1643 où le
-cardinal annonce à Châteauneuf que la reine lui rend le gouvernement
-de Touraine. Une autre lettre du 2 janvier 1644 le qualifie en effet
-de <i>conseiller du roi en ses conseils, chancelier de ses ordres, et gouverneur
-de Touraine</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_254" href="#FNanchor_254" class="label">[254]</a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_222">222</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_255" href="#FNanchor_255" class="label">[255]</a> II<sup>e</sup> carnet, p. 65, 68, 75; III<sup>e</sup> carnet, p. 11, 19, 25, 29, 44.</p>
-
-<p><a id="Footnote_256" href="#FNanchor_256" class="label">[256]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 27, 43 et 55.</p>
-
-<p><a id="Footnote_257" href="#FNanchor_257" class="label">[257]</a> Aux portraits si connus que La Rochefoucauld et Retz nous ont
-laissés des Importants on peut ajouter les lignes suivantes d'Alexandre
-de Campion, <i>Recueil</i>: «J'ai des amis qui n'ont pas toute la prudence
-qui seroit à désirer; ils se font un honneur à leur mode, et donnent
-des habits si extraordinaires à la vertu qu'elle me semble déguisée, de
-sorte qu'en cas qu'ils aient toutes les qualités essentielles ils s'en
-servent si mal que l'applaudissement qu'ils se sont attiré ne servira
-peut-être qu'à leur destruction.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_258" href="#FNanchor_258" class="label">[258]</a> II<sup>e</sup> carnet, p. 70: «...Si predica siempre que es menester perdierse.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_259" href="#FNanchor_259" class="label">[259]</a> <i>Ibid.</i>, p. 83: «Saint-Ibar portato dalla dama come un eroe.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_260" href="#FNanchor_260" class="label">[260]</a> Était-ce par pure politique, ou n'y avait-il pas là quelque mélange
-de galanterie? Ailleurs Mazarin prétend qu'à Bruxelles don Antonio
-Sarmiento était bien avec la duchesse; mais il ne faut pas oublier
-qu'il ne dit cela qu'après coup, au milieu de la Fronde, dans le dernier
-emportement de l'inimitié, et que nulle part nous n'avons rencontré
-la moindre trace de cette liaison. Voyez les <i>Lettres du cardinal
-Mazarin</i>, etc., par M. Ravenel, Paris, 1836, p. 15.</p>
-
-<p><a id="Footnote_261" href="#FNanchor_261" class="label">[261]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 5, 24 et 25: «Que los majores enemigos que yo tenia
-eran los Vandomos et la dama que li anima todos, diciendo que se no
-si teneria luogo la resolucion de deshacerce de my, los negotios (no)
-irian bien, los grandes serian tan sujetos come antes, y yo siempre
-mas poderia con la reyna, y que era menester darse prima antes que
-Anghien concluviesse.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_262" href="#FNanchor_262" class="label">[262]</a> Voyez la précieuse collection déjà citée de lettres italiennes et
-françaises de Mazarin, 5 vol. in-fol. provenant de Colbert, qui sont aujourd'hui
-à la bibliothèque Mazarine: Lettres de 1642 à 1645.</p>
-
-<p><a id="Footnote_263" href="#FNanchor_263" class="label">[263]</a> II<sup>e</sup> carnet, p. 21 et 22.</p>
-
-<p><a id="Footnote_264" href="#FNanchor_264" class="label">[264]</a> <i>Ibid.</i>, p. 42.</p>
-
-<p><a id="Footnote_265" href="#FNanchor_265" class="label">[265]</a> <i>Ibid.</i>, p. 65: «Sy S. M. quiere conservar me de manera que
-puede ser de provechio a su servitio, es menester quitarse la masqhera,
-y azer obras que declarase la proteccion que quiere tener de
-mi persona.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_266" href="#FNanchor_266" class="label">[266]</a> <i>Ibid.</i>, p. 77: «Es imposible servir con estos sobresaltos, mientras
-travajo di dia y de noche per complir a mis obligationes.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_267" href="#FNanchor_267" class="label">[267]</a> II<sup>e</sup> carnet, p. 76: «Es sierto que continuan juntarse al jardin de
-Tullieri, que ablan contra el gobierno de la reyna los que se dicen sus
-majores serbidores, y que son contra my mas que nunca, hasta concluir
-siempre que sy per cabalas no podrano destruirme, intentaran
-otros modos.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_268" href="#FNanchor_268" class="label">[268]</a> <i>Ibid.</i>, p. 93: «Ricevo mille avvisi di guardarmi.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_269" href="#FNanchor_269" class="label">[269]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 18: «Los Importantes ablan contra la reyna mas
-que nunca. Estan desperados contra Belingan y Montagu; dicen que
-el primero es un alcahuete (maquereau), y que all'otro daran mil
-palos; que es menester perder todos los que fueran de mi parte.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_270" href="#FNanchor_270" class="label">[270]</a> <i>Ibid.</i>, p. 24: «Que muchas personas eran de manera animadas
-contra my que era imposibile que no me succediesse algun gran mal.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_271" href="#FNanchor_271" class="label">[271]</a> II<sup>e</sup> carnet, p. 76: «Sy la mar puede sosegarse con echarmi como
-Jonas en la bocca de la balena!»</p>
-
-<p><a id="Footnote_272" href="#FNanchor_272" class="label">[272]</a> I<sup>er</sup> carnet, p. 108.</p>
-
-<p><a id="Footnote_273" href="#FNanchor_273" class="label">[273]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 65: «La riputazione della Francia non è in cattivo
-stato, poiche, oltre li progressi che dà per tutto fanno le armi sue, è
-arbitra S. M. delle differenze dei principi d'Italia, e di quelle del re
-d'Inghilterra con il parlamento, non ostante che li Spagnuoli faccino
-il possibile e combattino per ogni verso questa qualità, sino a minacciare
-il papa se adherisce alli sentimenti ed alla mediazione di
-Francia.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_274" href="#FNanchor_274" class="label">[274]</a> Bibliothèque Mazarine, <i>Lettres italiennes de Mazarin</i>, 30 juin
-1643, fol. 181.</p>
-
-<p><a id="Footnote_275" href="#FNanchor_275" class="label">[275]</a> Voyez <span class="smallc">La jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, chap. <span class="smallc">III</span>, etc.</p>
-
-<p><a id="Footnote_276" href="#FNanchor_276" class="label">[276]</a> Sur l'hôtel Montbazon, voyez Sauval, t. II, p. 124.</p>
-
-<p><a id="Footnote_277" href="#FNanchor_277" class="label">[277]</a> A peu près vers ce temps, ou du moins encore dans l'année 1644,
-Mazarin trace un portrait sévère de M<sup>me</sup> de Longueville où il ne la
-calomnie pas, mais où il ne lui passe rien, et met le doigt sur tous
-ses défauts sans relever ses qualités, comme si déjà il pressentait en
-elle sa plus redoutable ennemie. <span class="smallc">La jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>,
-chap. <span class="smallc">IV</span>, p. 271 et 272.</p>
-
-<p><a id="Footnote_278" href="#FNanchor_278" class="label">[278]</a> <i>Ibid.</i>, chap. <span class="smallc">II</span>, p. 199.</p>
-
-<p><a id="Footnote_279" href="#FNanchor_279" class="label">[279]</a> Alexandre de Campion, dans le <i>Recueil</i> plusieurs fois cité, lettre
-à M<sup>me</sup> de Montbazon: «Si mon avis eût été suivi chez Renard, vous
-seriez sortie pour obéir à la reine, vous n'habiteriez pas la maison
-de Rochefort, et nous ne serions pas dans le péril dont nous sommes
-menacés.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_280" href="#FNanchor_280" class="label">[280]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 100: «Come dovrei governarmi se nascesse querela
-trà il duca d'Enghien e la casa di Vendomo, senza che vi fosse
-intrigato il servitio della regina?»</p>
-
-<p><a id="Footnote_281" href="#FNanchor_281" class="label">[281]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>, p. 83.</p>
-
-<p><a id="Footnote_282" href="#FNanchor_282" class="label">[282]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 388.</p>
-
-<p><a id="Footnote_283" href="#FNanchor_283" class="label">[283]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_284" href="#FNanchor_284" class="label">[284]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 65.</p>
-
-<p><a id="Footnote_285" href="#FNanchor_285" class="label">[285]</a> <i>Mémoires</i>, édit. de Leyde, ou collect. Petitot, t. LIX.</p>
-
-<p><a id="Footnote_286" href="#FNanchor_286" class="label">[286]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 184.</p>
-
-<p><a id="Footnote_287" href="#FNanchor_287" class="label">[287]</a> <i>Mémoires</i>, collect. Petitot, t. LXIX, p. 419.</p>
-
-<p><a id="Footnote_288" href="#FNanchor_288" class="label">[288]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 374.</p>
-
-<p><a id="Footnote_289" href="#FNanchor_289" class="label">[289]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 28, 34, 70, 82, 84, 85 et 91; IV<sup>e</sup> carnet, p. 5.</p>
-
-<p><a id="Footnote_290" href="#FNanchor_290" class="label">[290]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 88.</p>
-
-<p><a id="Footnote_291" href="#FNanchor_291" class="label">[291]</a> IV<sup>e</sup> carnet, p. 8.</p>
-
-<p><a id="Footnote_292" href="#FNanchor_292" class="label">[292]</a> <span class="smallc">Bibliothèque Mazarine</span>, <i>Lettres de Mazarin; lettres françaises</i>,
-t. I, fol. 274, recto.</p>
-
-<p><a id="Footnote_293" href="#FNanchor_293" class="label">[293]</a> <i>Lettres italiennes de Mazarin</i>, t. I, lettre à Ondedei, du 25 mars
-1645, fol. 226, verso; <i>ibid.</i>, lettre du 8 mai à Vincenzo Martinozzi,
-fol. 240, verso; <i>ibid.</i>, lettre du 26 mai à Paolo Macarani, fol. 246; <i>ibid.</i>,
-lettre du 2 juin au cardinal Grimaldi, fol. 248; <i>ibid.</i>, lettre à Ondedei,
-du même jour; <i>ibid.</i>, lettre au cardinal Grimaldi, du 15 juillet, et à
-Ondedei, du 5 septembre; au cardinal Grimaldi, 2 juin 1645, fol. 248;
-à Ondedei, 2 juin 1645; au cardinal Grimaldi, 15 juillet 1645; à
-Ondedei, 5 septembre 1645. Voyez l'<span class="smallc"><a href="#Appendice">Appendice</a></span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_294" href="#FNanchor_294" class="label">[294]</a> Carnet IV<sup>e</sup>, p. 8.</p>
-
-<p><a id="Footnote_295" href="#FNanchor_295" class="label">[295]</a> Personne, à Paris, ne doutait qu'on ne suivît très-sérieusement
-l'affaire des deux gentilshommes. Une correspondance privée fort curieuse,
-conservée aux Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CV,
-contient une lettre d'un nommé Gaudin à Servien, l'habile diplomate,
-sous la date du 31 octobre 1643, où se trouve le passage suivant, qui
-reproduit presque dans les mêmes termes celui des carnets: «L'on a
-fait recherche des hotelleries au fauxbourg Saint-Germain où les
-deux gentilshommes emprisonnés dans la Bastille ont logé. En voyant
-qu'on ne pouvait rien découvrir par leurs interrogatoires et ceux de
-leurs laquais, on a aussi emprisonné les hotes et hotesses desdites
-hotelleries, à sçavoir, du Sauvage et de quelque autre, pensant les
-intimider et tirer quelque confession du fait dont ils sont soupçonnés;
-ce qui n'a non plus servi; et ils ont été relâchés.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_296" href="#FNanchor_296" class="label">[296]</a> IV<sup>e</sup> carnet, p. 9.</p>
-
-<p><a id="Footnote_297" href="#FNanchor_297" class="label">[297]</a> <i>Mémoires de Henri de Campion</i>, etc., 1807, à Paris, chez Treuttel
-et Würtz, in-8<sup>o</sup>. Petitot en a donné seulement un extrait à la suite des
-<i>Mémoires de La Châtre</i>, t. LI de sa collection.</p>
-
-<p><a id="Footnote_298" href="#FNanchor_298" class="label">[298]</a> <i>Recueil</i> souvent cité.</p>
-
-<p><a id="Footnote_299" href="#FNanchor_299" class="label">[299]</a> Voyez le chapitre <span class="smallc">IV</span>, p. <a href="#Page_181">181</a>-<a href="#Page_182">182</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_300" href="#FNanchor_300" class="label">[300]</a> Voyez la <span class="smallc">Jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, chap. <span class="smallc">II</span> et chap. <span class="smallc">III</span>.
-C'est vraisemblablement aussi la partie de plaisir que décrit Scarron,
-t. VII, p. 178, <i>Voyage de la Reine à La Barre</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_301" href="#FNanchor_301" class="label">[301]</a> Voyez dans la <span class="smallc">Jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, chap. <span class="smallc">III</span>, la lettre
-de cachet adressée à M<sup>me</sup> de Montbazon.</p>
-
-<p><a id="Footnote_302" href="#FNanchor_302" class="label">[302]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 10, en espagnol: Sy yo creyera lo que dicen que
-S. M. se sierve di mi per necessidad, sin tener alguna inclinacion, no
-pararia aqui tres dias.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_303" href="#FNanchor_303" class="label">[303]</a> II<sup>e</sup> carnet, p. 65: «Quitarse la masqhera.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_304" href="#FNanchor_304" class="label">[304]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 45: «...mas contodo esto siendo el temor un compagnero
-inseparabile dell'affeccion, etc., etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_305" href="#FNanchor_305" class="label">[305]</a> IV<sup>e</sup> carnet, p. 3: «La giallezza cagionata dà soverchio amore.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_306" href="#FNanchor_306" class="label">[306]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 185.</p>
-
-<p><a id="Footnote_307" href="#FNanchor_307" class="label">[307]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 93 et dernière: «Ogniuno mi dice che li disegni
-contra me non cesseranno, finche si vedrà che appresso di S. M. vi è
-un potente partito contro di me, e capace d'acquistar lo spirito di S. M.
-quando mi succeda una disgrazia.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_308" href="#FNanchor_308" class="label">[308]</a> Tome I<sup>er</sup>, p. 185.</p>
-
-<p><a id="Footnote_309" href="#FNanchor_309" class="label">[309]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 88: «Tutto il popolo gode e diceva: eccolà quello
-che voleva turbar il nostro riposo!»</p>
-
-<p><a id="Footnote_310" href="#FNanchor_310" class="label">[310]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>, p. 190: «On envoya ordre à M. et à
-M<sup>me</sup> de Vendôme et à M. de Merc&oelig;ur de sortir incessamment de Paris.
-Le duc de Vendôme s'en excusa d'abord sur ce qu'il était malade,
-mais pour le presser d'en partir et lui faire faire son voyage plus
-commodément, la reine lui envoya sa litière.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_311" href="#FNanchor_311" class="label">[311]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 40: «Permissione a Chatonof di veder la regina
-ed ordine di andar in Turena.» Olivier d'Ormesson, dans son Journal
-donne cet ordre sous la date du 3 septembre 1643.</p>
-
-<p><a id="Footnote_312" href="#FNanchor_312" class="label">[312]</a> <i>Mémoires</i>, t. LI de la collect. Petitot, p. 244.</p>
-
-<p><a id="Footnote_313" href="#FNanchor_313" class="label">[313]</a> <i>Recueil</i>, etc., p. 133: «Je ne pouvois désirer une plus grande
-consolation dans mes malheurs que la permission que vous me donnez
-d'aller à Dampierre; la crainte que vous me témoignez avoir qu'on
-me surprenne sur les chemins est très-obligeante, mais je prendrai si
-bien garde à moi que ce malheur ne m'arrivera pas. Je ne marcherai
-point de jour, et les nuits sont si obscures que je ne serai vu de personne.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_314" href="#FNanchor_314" class="label">[314]</a> IV<sup>e</sup> carnet, p. 1: «Hebert, mestre d'hotel di M<sup>ma</sup> di Cheverosa,
-tre volte in tre giorni a Aneto dà M. di Vendomo.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_315" href="#FNanchor_315" class="label">[315]</a> IV<sup>e</sup> carnet, p. 3: «Lettera per altra strada di Cheverosa alla
-regina.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_316" href="#FNanchor_316" class="label">[316]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 81 et 82: «Allontanar Cheverosa che fà mille caballe.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_317" href="#FNanchor_317" class="label">[317]</a> La Châtre, <i>ibid.</i> Voyez aussi une lettre inédite de La Porte, <span class="smallc">Bibliothèque
-impériale</span>, II<sup>e</sup> portefeuille du docteur Valant, p. 107. Voyez
-l'<span class="smallc"><a href="#Appendice">Appendice</a></span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_318" href="#FNanchor_318" class="label">[318]</a> III<sup>e</sup> carnet, p. 86: «M<sup>ma</sup> di Cheverosa sortita havendo somme
-considerabili di denari contanti. S. M. sa ben li suoi disegni, e che se
-li da 200 mil lire, come pretende, vi havrà havute 400 mil lire.» Journal
-d'Olivier d'Ormesson: «19 septembre. Au conseil, j'ouïs Monsieur
-demander si on avoit payé les deux cent mille livres à M<sup>me</sup> de
-Chevreuse qu'on lui avoit promises.» La Châtre, <i>ibid.</i>: «Elle s'opiniâtra
-de toucher, avant que de partir, quelque argent qu'on lui avoit
-promis.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_319" href="#FNanchor_319" class="label">[319]</a> Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CV, lettre de Gaudin
-à Servien, du 31 octobre 1643: «Le sieur de l'Estrade a fait
-un compliment à Sa Majesté, de la part du prince d'Orange, sur
-l'éloignement de M<sup>me</sup> de Chevreuse, disant qu'elle avoit fait voir
-par cette action la bonne intention qu'elle a pour la considération de
-ses alliés, puisque dès son arrivée ladite dame lui proposa la paix
-très-facile, et que les Espagnols quitteroient bien volontiers tout ce
-que les François ont pris, pourvu qu'on leur accordât seulement une
-chose, qui est l'abandonnement des Suédois et des Hollandois.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_320" href="#FNanchor_320" class="label">[320]</a> Disons-le en passant avec un regret douloureux: ce beau château,
-l'honneur de l'Anjou, qu'ont habité tant de grands personnages,
-depuis le maréchal de Gié, et où plus d'un roi de France
-reçut une noble hospitalité, n'est depuis longtemps qu'un débris et
-un souvenir. Les anciens seigneurs du Verger l'ont vendu, racheté,
-détruit à la fin du <span class="smallc">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Ils ont abandonné le tombeau de
-leurs aïeux et le sol de la patrie pour aller jouir, en Autriche, d'une
-oisive opulence, au lieu de rester parmi nous, de partager notre
-destinée, bonne ou mauvaise, de renouveler leur gloire et de continuer
-la nôtre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_321" href="#FNanchor_321" class="label">[321]</a> Plus haut, chap. V, p. <a href="#Page_233">233</a>, chap. VI, p. <a href="#Page_252">252</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_322" href="#FNanchor_322" class="label">[322]</a> <i>Ibid.</i>, et plus bas, p. <a href="#Page_304">304</a>. Voyez surtout Retz, t. I.</p>
-
-<p><a id="Footnote_323" href="#FNanchor_323" class="label">[323]</a> Montrésor fut aimé, dit-on, par M<sup>lle</sup> de Guise, qui pour demeurer
-fidèle à cette liaison ne voulut pas se marier. Sur M<sup>lle</sup> de
-Guise, voyez M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>, p. 48, et p. 418.</p>
-
-<p><a id="Footnote_324" href="#FNanchor_324" class="label">[324]</a> C'est aussi ce qui se tire du silence de Campion; voyez plus
-haut, chap. VI, p. 266.</p>
-
-<p><a id="Footnote_325" href="#FNanchor_325" class="label">[325]</a> Montrésor, <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>, p. 355. «La demeure de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse à Tours me donnoit sujet de la voir de fois à autres, et
-bien que ce fût rarement je ne laissai pas de prendre plus de connoissance
-de son humeur et tempérament de son esprit que je n'en
-avois eu dans tout le temps qu'elle avoit été plus heureuse et en plus
-grande considération. L'abandonnement quasi général où elle étoit
-de tous ceux qu'elle avoit obligés et qui s'étoient liés d'amitié et
-unis d'intérêt avec elle me fit juger du peu de foi que l'on doit ajouter
-aux hommes du siècle présent, par l'état auquel se trouvoit une
-personne de cette qualité si universellement délaissée dans sa disgrâce;
-ce qui augmenta le désir en moi de m'employer à lui rendre
-mes services avec plus de soin et d'affection dans les occasions qui
-se pourroient offrir. Je n'ignorois pas que les conséquences que l'on
-voudroit tirer des visites dont j'avois l'honneur de m'acquitter vers
-elle, ne fussent capables de me nuire et de troubler ma tranquillité;
-mais l'estime et le respect que j'avois pour sa personne et ses intérêts
-m'engagèrent d'en courir volontiers le hasard, en observant
-toutefois cette précaution qu'elles ne fussent trop fréquentes ni qu'il
-y eût aucune affectation de sa part ni de la mienne. Les traverses
-dont toute sa vie avoit été agitée n'étoient pas prêtes à finir.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_326" href="#FNanchor_326" class="label">[326]</a> IV<sup>e</sup> carnet, p. 14.</p>
-
-<p><a id="Footnote_327" href="#FNanchor_327" class="label">[327]</a> <i>Ibid.</i>, p. 48 et 49: «Più animate che mai et in speranza di far
-qualche cosa contra me con il tempo.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_328" href="#FNanchor_328" class="label">[328]</a> <i>Ibid.</i>, p. 95 et 96: «26 febraio 1643 (lisez 1644), l'imbasciator
-Gorino, lega strettissima con Cheverosa e Vandomo et altri della corte
-e fuori. Risolutione di unir questa caballa a Spagnuoli, e disfarsi del
-cardinale. Il suddetto spedisce di continuo a Cheverosa, Vandomo et
-altri. È stato sempre spagnolissimo, et hora più che mai. Dice che
-il cardinale una volta à basso, il detto partito trionfara. Giar (Jars),
-confidentissimo di Gorino, è sempre in speranza del ritorno di Chatonof.
-Craft, più bruglione, più spagnolo, et più del partito del suddetto...
-Ha detto mille improperii della regina... S. M. faccia scriver
-una buona lettera al Re e Regina d'Inghilterra dolendosi del procedere
-de' suoi ministri e di quello scrisse Gorino, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_329" href="#FNanchor_329" class="label">[329]</a> M<sup>me</sup> de Motteville, t. I<sup>er</sup>, p. 233, etc.&mdash;Craft accompagnait la
-reine d'Angleterre. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DES_CHAPITRES_V_VI_ET_VII">notes sur le chap. VII</a>, <i>M<sup>me</sup> de
-Chevreuse en Touraine</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_330" href="#FNanchor_330" class="label">[330]</a> V<sup>e</sup> carnet, p. 105: «S. Maestà puol dire al commendatore di
-Giar e a madamigella di Fruges che, sebbene S. M. per civiltà ha
-detto che per veder o no M<sup>ma</sup> di Cheverosa non sa ne curava, ad ogni
-modo la regina della gran Bretagna non dovrebbe admetter la
-visita d'una persona che per sua mala condotta ha perdute le grazie
-di S. M.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_331" href="#FNanchor_331" class="label">[331]</a> Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CVII, lettre de Gaudin
-à Servien du 31 mai.</p>
-
-<p><a id="Footnote_332" href="#FNanchor_332" class="label">[332]</a> <i>Ibid.</i> «Tours, 20 novembre 1644. <span class="smallc">Madame</span>, Encore que le seul
-bien que j'avois espéré, dans l'esloignement de l'honneur de votre présence,
-ait esté de mériter celui de votre souvenir par la continuation
-de mes devoirs, je me suis privée de l'un et de l'autre, depuis que
-j'ai sceu que cette retenue vous seroit une plus agréable marque de
-mon obéissance, que j'ai tasché toujours de tesmoigner à V. M., plus
-tost par ce que j'ai cru plus conforme à ses intentions que par ce qui
-me pouvoit d'advantage satisfaire. Mais, comme V. M. m'a asseurée
-que le temps de cette absence ne diminueroit rien de la bonté qu'elle
-a fait cognoistre à tout le monde pour les choses qui me touchent,
-je crois, Madame, qu'autant vous avez pu juger de mon respect par
-le temps qu'il y a que je me suis retranchée la satisfaction de ces
-devoirs, autant je puis espérer de V. M. qu'elle aura agréable que j'y
-aie recours aux occasions importantes à mon repos. J'avois eu pouvoir
-sur moi de me retenir à la première qui s'est présentée de la
-détention de mon controlleur, quoique vous ne pouvez plus douter,
-Madame, que dans la créance que j'ai de son innocence, il ne m'ait
-été extrêmement sensible que cette qualité de mon domestique ait été
-la seule présomption de son crime. Mais je vous advoue que celle
-qui est arrivée encor depuis 4 ou 5 jours par l'emprisonnement d'un
-médecin italien, qui est chez moi depuis quelque temps, me touche
-tellement que je ne puis croire estre assez malheureuse pour que
-V. M. refuse cet accès à mes justes ressentiments; ce qui s'est fait
-encor avec des violences qui ne furent jamais pratiquées en semblables
-choses, aiant pris l'occasion pour cela qu'il estoit dans le
-carrosse de ma fille, laquelle on fist descendre, deux archers lui tenant
-le pistolet à la gorge et lui criant sans cesse tue, tue, et autant
-aux femmes qui estoient avec elle. Ce procédé est si extraordinaire
-que, comme j'attends de votre justice qu'elle me fasse rendre satisfaction
-en la personne de ma fille, j'ose me promettre de même que
-votre bonté m'asseurera à l'advenir contre de telles rencontres; et j'ai
-de si fascheuses expériences de mon malheur que V. M. trouvera bon
-que je lui demande protection avec d'autant plus d'instance que
-m'ayant ordonné de demeurer en ce lieu où je me suis privée du seul
-bien que je souhaite au monde, c'est la seule consolation qui me reste
-que d'y avoir sûreté pour moi et ma maison, et de pouvoir prier Dieu
-en repos qu'il vous comble d'autant de prospérités que vous en désire,
-Madame, de V. M., la très-humble et très-obéissante sujette, <span class="smallc">Marie
-de Rohan</span>.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_333" href="#FNanchor_333" class="label">[333]</a> Montrésor, <i>ibid.</i>, p. 356: «Ce traitement (l'emprisonnement de
-son médecin) souffert par un homme qui étoit son domestique, précéda
-de peu de jours celui qui arriva en sa personne. Riquetty, exempt
-des gardes du corps du roy, fut envoyé à Tours pour lui porter le
-commandement de se retirer à Angouleme où il la devoit mener. La
-crainte d'y être retenue et mise sous sûre garde dans la citadelle, fit
-une telle impression dans son esprit qu'elle se résolut à s'exposer à
-tous les autres périls qui lui pourroient arriver, pour se garantir de
-celui de la prison qu'elle croyoit être inévitable à moins d'y pourvoir
-promptement.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_334" href="#FNanchor_334" class="label">[334]</a> Montrésor, <i>ibid.</i>: «Pour l'exécuter (ce projet d'évasion), il
-falloit beaucoup d'invention et d'adresse qui ne lui manquèrent
-point... Elle se sauva de Tours dès le même jour, accompagnée de
-mademoiselle sa fille, qui ne la voulut point abandonner, et de deux
-domestiques tels qu'elle les avoit pu choisir avec une extrême diligence.
-Elle se rendit en Bretagne, chez le marquis de Coetquen, de
-qui elle reçut les services et les assistances qu'elle s'étoit promises,
-par la facilité qu'il donna à son embarquement. Cette résolution
-hasardeuse pouvant être sujette à beaucoup d'inconvénients, n'ayant
-au dehors nulle retraite assurée, elle jugea qu'il étoit plus à propos
-de confier ses pierreries au marquis de Coetquen que de les emporter
-avec elle. Cette considération l'obligea de les laisser entre ses mains,
-et la bonne volonté qu'elle conservoit pour moi à m'écrire une lettre
-qui contenoit plusieurs témoignages de l'honneur de son souvenir,
-et des excuses infiniment obligeantes de ne m'avoir pas consulté dans
-une rencontre si importante, sur ce qu'il avoit fallu qu'elle usât nécessairement
-d'une si grande précipitation qu'elle n'avoit pas eu un
-moment de délibérer pour m'en faire entrer en connoissance.» Plus
-tard, elle pria le marquis de Coetquen de remettre ses pierreries à
-Montrésor, qui les rendit à un envoyé de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Mais
-Mazarin, croyant mettre la main sur quelque grand mystère, fit
-arrêter Montrésor et le tint quelque temps en prison, jusqu'à ce
-que, mieux informé, et surtout pressé par M<sup>lle</sup> de Guise, il le relâcha
-en lui faisant des excuses. Voyez les Mémoires de Montrésor, <i>ibid.</i>&mdash;Disons
-aussi que Mazarin, si sévère envers Montrésor, qu'il savait un
-conspirateur dangereux, montra de l'indulgence envers le marquis de
-Coetquen dont les intentions avaient été honorables. Dans ses <i>Lettres
-françaises</i> conservées à la Bibliothèque Mazarine, nous trouvons
-celle-ci qui lui fait honneur, et que Richelieu peut-être n'aurait pas
-écrite. Fol. 376: à M. le marquis de Couaquin, 7 mai 1645: «J'ai vu
-par celle que vous avez pris la peine de m'écrire, l'avis que vous me
-donnez du passage de madame la duchesse de Chevreuse dans l'une
-de vos maisons. Sur quoi ayant entretenu le gentilhomme que je
-vous renvoye, j'ai estimé superflu de vous écrire ici le particulier de
-ce que je lui en ai dit. M'en remettant donc à sa vive voix, je me
-contenterai de vous assurer que j'ai reçu comme je dois les preuves
-que vous me donnez de votre affection pour le service du roi en cette
-rencontre. Je n'ai pas manqué de représenter à la reine tout ce que
-je devois, <i>excusant ce qui s'est passé par les raisons que vous mandez</i>,
-et par celles que le dit gentilhomme a déduites, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_335" href="#FNanchor_335" class="label">[335]</a> Archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. CVI, p. 162. Lettre
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse à «M. le comte de Pembroc, de l'île d'Ouit, du
-29 avril 1645»: «<span class="smallc">Monsieur</span>, La continuation de mon malheur m'obligeant
-à sortir promptement de France pour conserver en un pays
-neutre la liberté que le pouvoir de mes ennemis me vouloit oster
-dans le mien, le seul chemin que j'aye trouvé favorable pour éviter
-cette disgrâce a esté de m'embarquer à Saint-Malo pour passer en
-Angleterre et delà en Flandres, pour me rendre au pays de Liége,
-d'où en sûreté je puisse justifier mon innocence, si l'on me veut
-écouter, ou au moins me garantir de la persécution que la haine et
-l'artifice du cardinal Mazarin m'a procurée depuis un an et demi.
-M'estant mise en chemin à cette intention dans une barque que je
-trouvai preste à partir pour Darthemouth, d'où je faisois estat en
-arrivant d'envoyer quérir les passe-ports qui me seroient nécessaires
-pour aller à Douvres et m'y embarquer pour Dunkerque, elle a été
-prise par deux capitaines des navires de guerre qui sont sous l'autorité
-du Parlement, dans lesquels je suis arrivée en cette isle d'Ouit,
-dont j'ay appris que vous estiez gouverneur, ce qui m'a bien resjouie,
-m'assurant en vostre vertu et courtoisie que vous ne me refuserés
-pas la supplication que je vous fais de demander à Messieurs
-du Parlement un passe-port pour aller d'ici à Douvres et m'y embarquer
-pour passer à Dunkerque où le misérable estat de mes affaires
-me presse de me rendre au plustot. C'est une grâce que j'espère de
-la justice de messieurs du Parlement, qu'ils auront la bonté de ne
-pas me faire attendre, puisque la confiance que j'ay en leur générosité
-et la résolution où je suis de ne me rendre jamais indigne d'en
-recevoir des effets, m'en peut justement faire espérer le bien que
-j'attendrai impatiemment par le retour de ce porteur que j'envoye
-exprès pour ce subject à Londres avec l'homme de vostre lieutenant
-en cette isle, duquel je crois que vous recevrés un compte plus particulier
-des accidents de mon voyage. Je les abrége le plus que je
-puis pour ne vous importuner pas d'un si long discours, et il suffit
-de vous faire entendre le besoing que j'ay de vostre assistance en
-l'estat où je suis pour avoir promptement le passe-port que je demande
-à Messieurs du Parlement, et de vous supplier de croire que
-je n'aurai jamais de satisfaction entière que je ne vous aye témoigné
-par mes services que vous avés obligé une personne qui sera toute
-sa vie parfaitement, Monsieur, Votre très-humble et très-affectionnée
-servante, <span class="smallc">Marie de Rohan</span>, duchesse de Chevreuse.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_336" href="#FNanchor_336" class="label">[336]</a> Archives des affaires étrangères, t. CIX, Gaudin à Servien, 20 mai
-1645: «L'on écrit d'Angleterre que M<sup>me</sup> de Chevreuse est encore à l'île
-de Wick, que messieurs du Parlement ne lui ont voulu bailler navire
-ni passe-port pour passer à Dunkerque, etc.»&mdash;<span class="smallc">Bibliothèque Mazarine</span>,
-lettres françaises de Mazarin, folio 415, 22 juillet 1645: «On
-peut juger, dit Mazarin, si on a une grande haine pour M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-puisque, lorsqu'elle étoit au pouvoir des parlementaires
-d'Angleterre, ils ont offert de la remettre entre nos mains, et qu'on
-ne s'en est pas soucié.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_337" href="#FNanchor_337" class="label">[337]</a> IV<sup>e</sup> carnet, p. 81 et 82; carnet V<sup>e</sup>, p. 18, 68 et 115.</p>
-
-<p><a id="Footnote_338" href="#FNanchor_338" class="label">[338]</a> Carnet V, p. 48: «M<sup>ma</sup> di Cheverosa, gran corrispondenza con
-lui (le duc de Bouillon) e con Piccolomini, e questo con Buglione. La
-Strozzi governa Piccolomini e la Strozzi è tutta di M<sup>ma</sup> di Cheverosa.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_339" href="#FNanchor_339" class="label">[339]</a> <span class="smallc">Bibliothèque Mazarine</span>, lettres françaises de Mazarin à M<sup>me</sup> la princesse
-de Phalzbourg, 23 juillet 1645, fol. 415. «...6 (Mazarin) ne doute
-point d'être déchiré de M<sup>me</sup> de Chevreuse, mais tout le monde sait
-que le plus grand crime qu'il ait commis envers elle, c'est de l'avoir
-bien servie, et d'avoir recherché avec tous les soins imaginables son
-amitié à son retour de Flandres. Il est malaisé d'être bon François,
-de travailler pour la grandeur de ce royaume, de ne vouloir pas de
-négociations particulières avec les Espagnols, et de contenter M<sup>me</sup> de
-Chevreuse. Elle hait 6 parce qu'elle l'a offensé au dernier point. Elle
-se dit persécutée et innocente; mais son médecin qui est à la Bastille
-après avoir fait par son ordre le voyage d'Espagne, n'en est pas
-d'accord, et outre cela 6 avoit en main de quoi la confondre, si la
-crainte de l'être ne lui eût fait prendre la résolution de s'enfuir. Je
-prie Dieu qu'il envoye à 6 le mal qu'il veut à M<sup>me</sup> de Chevreuse. La
-plus grande punition qu'elle puisse avoir sera le remords qu'elle
-aura toujours dans son âme d'avoir si mal correspondu à son devoir,
-et de s'être perdue de gaieté de c&oelig;ur, quand il étoit en son
-pouvoir d'être une des plus heureuses femmes qui fût au monde. On
-ne doute point qu'elle n'aura rien oublié pour imprimer dans l'esprit
-du duc de Lorraine qu'il ne doit jamais se fier ni à (la reine)
-ni à (Mazarin); et comme elle ne manque pas d'artifice, et croit avoir
-un grand ascendant sur l'esprit de ce prince, je ne doute point
-qu'elle ne lui fasse de grandes impressions...»&mdash;Lettre du 30 septembre
-1645, <i>ibid.</i>, fol. 448: «.....M<sup>me</sup> de Chevreuse aussi bien
-que quelques autres personnes qui pourroient avoir dans ce royaume
-les mêmes intentions qu'elle de brouiller, ne peuvent rendre un plus
-mauvais service aux Espagnols que de leur donner, comme elles
-font, de fausses espérances sur lesquelles, comme on croit aisément
-ce qu'on désire, ils pourroient s'embarquer obstinément dans la
-conduite de la guerre, sans songer sérieusement aux moyens de
-faire la paix, qui semble être le plus grand bien qui leur puisse
-arriver dans l'état présent des affaires. M<sup>me</sup> la princesse de Phalsbourg
-a fort bien jugé ce que c'étoit que l'affaire du Languedoc;
-tout y est plus tranquille que dans Fontainebleau même, et il ne
-dépend que de Leurs Majestés de prendre telle résolution qu'elles
-voudront et de la faire exécuter avec toute facilité; on sera pourtant
-bien aise d'apprendre la continuation de la conduite et des intrigues
-de ladite dame.....»&mdash;Du 11 novembre, fol. 468: «M. le cardinal
-remercie M<sup>me</sup> la princesse de Phalsbourg des nouvelles marques
-qu'elles lui a données de son affection... il la supplie de lui donner
-souvent des nouvelles de ce qui se passe par delà, et particulièrement
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse...»&mdash;Du 2 décembre, fol. 476... «Il
-seroit extrêmement important de découvrir le sujet pour lequel a
-été arrêté l'homme de M<sup>me</sup> de Chevreuse, et la reine prie la princesse
-de Phalsbourg de ne rien oublier pour en savoir la vérité,
-puisque l'on a déjà ici quelques lumières, par le côté de Liége, de
-certaines propositions que ladite dame avoit faites aux ministres
-d'Espagne, qui sont par delà...»&mdash;Du 23 décembre, fol. 492... «Le
-cardinal remercie très-humblement M<sup>me</sup> la princesse des avis qu'elle
-lui a donnés; il la supplie de continuer à lui faire la même grâce,
-et particulièrement en ce qui concerne M<sup>me</sup> de Chevreuse, laquelle,
-selon les avis qu'on en a de divers endroits, ne songe qu'à faire des
-menées contre ledit cardinal... Le cardinal Mazarin a tâché de servir
-toujours sincèrement le duc de Lorraine, et il a cru que ce ne seroit
-pas un petit bien pour la France que celui de l'attachement d'un
-prince de tant de mérite, et si capable d'augmenter dans la guerre
-les prospérités de ce royaume. Ledit cardinal a été fort marri que
-tous ses soins n'aient pas produit l'effet qu'il s'étoit promis, ayant
-fait accorder par la reine toutes les satisfactions que ledit duc pouvoit
-raisonnablement désirer. Il est vrai qu'à présent ledit cardinal
-n'a pas grand crédit sur ce point, n'ayant pas réussi aux promesses
-positives qu'il avoit faites que le duc de Lorraine entreroit en ce
-pays, moyennant ce qu'il avoit arrêté avec Plessis Besançon...»&mdash;M<sup>me</sup>
-de Chevreuse correspondait aussi de Liége avec les mécontents
-de l'intérieur comme on le voit par une lettre de Mazarin du 28
-septembre de cette même année 1645 à l'abbé de La Rivière, <i>ibid.</i>,
-fol. 453: «J'ai souvent eu les mêmes avis que vous me donnez de
-la correspondance des Importans avec la dame dont vous m'écrivez.
-Nous nous en entretiendrons à notre première vue.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_340" href="#FNanchor_340" class="label">[340]</a> Voyez <span class="smallc">la Jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, chapitre IV, p. 288,
-et p. 321-326.</p>
-
-<p><a id="Footnote_341" href="#FNanchor_341" class="label">[341]</a> Une pièce de la dernière importance et qui jette un grand jour
-sur toutes les intrigues de M<sup>me</sup> de Chevreuse en 1646 et 1647, et
-aussi sur l'état des esprits en France à la veille de la Fronde, et sur
-l'ambition inquiète qui avait pénétré dans la maison de Condé, c'est
-un mémoire d'un agent espagnol, que nous avons déjà rencontré
-dans l'affaire du comte de Soissons, l'abbé de Mercy, mémoire
-adressé au gouvernement des Pays-Bas, et où l'abbé montre tout
-ce que pourraient contre Mazarin, Saint-Ybar et surtout M<sup>me</sup> de
-Chevreuse, s'ils étaient mieux soutenus. Cette pièce est intitulée:
-<i>Mémoire sur ce qui s'est négocié et traité au voyage de l'abbé de
-Mercy en Hollande entre lui, le comte de Saint-Ybar et M<sup>me</sup> la duchesse
-de Chevreuse</i>. La pièce est datée du 27 septembre 1647, et
-signée P. Ernest de Mercy. Elle fait partie des papiers de la secrétairerie
-d'État espagnole qui se trouvent dans les archives générales
-du royaume de Belgique à Bruxelles. Voyez l'<span class="smallc">Appendice</span>, <a href="#NOTES_DES_CHAPITRES_V_VI_ET_VII"></a>notes sur le chapitre VII,
-<i>M<sup>me</sup> de Chevreuse en Flandre</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_342" href="#FNanchor_342" class="label">[342]</a> Voyez les dernières pages de <span class="smallc">la Jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>,
-et M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville pendant la Fronde</span>, surtout chapitre
-IV.</p>
-
-<p><a id="Footnote_343" href="#FNanchor_343" class="label">[343]</a> Plus haut, chap. V, p. <a href="#Page_215">215</a>, nous avons vu La Rochefoucauld
-vanter Châteauneuf comme «plus capable que nul autre de rétablir
-l'ancienne forme de gouvernement que le cardinal de Richelieu avoit
-commencé à détruire.» Mais La Rochefoucauld oublie de nous dire
-quelle était cette ancienne forme de gouvernement qu'il s'agissait
-de rétablir. En indiquant Richelieu comme celui qui a commencé à
-la détruire, il semble la placer sous Henri IV; mais si telle était sa
-pensée, il ne pouvait se tromper davantage, car c'est précisément
-Henri IV qui a commencé l'&oelig;uvre de Richelieu. Il faut donc remonter
-plus haut. Retz l'a bien senti, et pour retrouver cette ancienne et
-libre constitution de la France dont il prétend qu'il poursuivait le
-rétablissement, il erre à travers l'histoire, et il est forcé de reculer
-jusqu'au moyen âge, car il avoue que Richelieu reçut cette constitution
-altérée et corrompue depuis très longtemps, et il ne l'accuse que
-«d'avoir fait un fond de toutes les mauvaises intentions et de toutes
-les ignorances des <i>deux derniers siècles</i>.» <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, livre <span class="smallc">II</span>, etc.
-Or, on sait de quelle heureuse et libérale constitution jouissait la
-France deux siècles avant le <span class="smallc">XVII</span><sup>e</sup>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_344" href="#FNanchor_344" class="label">[344]</a> Voyez plus haut, chap. V, p. <a href="#Page_235">235</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_345" href="#FNanchor_345" class="label">[345]</a> Voyez plus haut, chap. II, p. <a href="#Page_64">64</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_346" href="#FNanchor_346" class="label">[346]</a> <span class="smallc">La Jeunesse de</span> M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, chap. IV, p. 338.</p>
-
-<p><a id="Footnote_347" href="#FNanchor_347" class="label">[347]</a> Sur tous les personnages ici indiqués, voyez <span class="smallc">la Jeunesse de</span>
-M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville</span>, etc., et M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville pendant la Fronde</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_348" href="#FNanchor_348" class="label">[348]</a> <i>Mémoires</i>, t. I<sup>er</sup>, Voilà l'unique fait, plus ou moins sûr, d'où
-Retz tire cette belle conclusion qui fait autant d'honneur à sa logique
-qu'à sa délicatesse: «Qu'il n'étoit pas difficile de donner un amant
-à M<sup>me</sup> de Chevreuse, de partie faite.» Voyez plus haut, chap. I<sup>er</sup>, p. <a href="#Page_14">14</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_349" href="#FNanchor_349" class="label">[349]</a> Retz, qui, comme nous l'avons déjà fait remarquer, chap. I<sup>er</sup>,
-p. 15, finit par détester M<sup>me</sup> de Chevreuse, parce qu'elle refusa de le
-suivre dans les derniers et extravagants projets dont nous parlerons
-tout à l'heure, prétend qu'en 1649 elle n'avait plus même de restes
-de beauté; cela ne se peut, car elle en avait encore en 1657, comme
-on le voit par le portrait de Ferdinand, gravé par Balechou, dans
-l'<i>Europe illustre</i> d'Odieuvre, où elle est représentée en veuve, avec
-une figure si fine, si expressive, si distinguée.</p>
-
-<p><a id="Footnote_350" href="#FNanchor_350" class="label">[350]</a> <i>Mémoires</i>, <i>ibid.</i>: «Laigues qui avoit une grande valeur, mais
-peu de sens et beaucoup de présomption.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_351" href="#FNanchor_351" class="label">[351]</a> <i>Mémoires du jeune Brienne</i>, par M. Barrière, t. II, chap. XIX,
-p. 178: «Le marquis de Laigues qui certainement étoit mari de
-conscience de la duchesse.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_352" href="#FNanchor_352" class="label">[352]</a> Cette mazarinade est si peu connue que nous en donnerons ici
-une idée. Comme presque toutes les mazarinades elle est in-4<sup>o</sup>; elle n'a
-pas plus de huit pages. «<i>A Paris, chez Jean Henault, au palais, dans
-la salle Dauphine, à l'Ange Gardien. MDCXLIX. Avec permission.</i>»
-On y fait un éloge emphatique et pédantesque de la naissance, de
-l'héroïsme et de la beauté de M<sup>me</sup> de Chevreuse. «La beauté du corps
-est souvent un indice de la beauté de l'âme, pour ce que de la qualité
-du tempérament se forme la qualité des coutumes, et que l'excellence
-de la forme procède en quelque façon de la belle disposition
-de la matière.»&mdash;«Cette princesse, d'un courage inflexible à tous
-les abaissements de la fortune, et qui n'a jamais voulu plier sous la
-tyrannie des mauvais favoris, ne veut pas souffrir que nous languissions
-dans la servitude. Elle s'avance à notre aide, et rassemblant
-des troupes de toutes parts, elle nous promet sous peu un secours
-qui ne sera point infructueux. Cet ange de bataille dans l'armée des
-bons Français s'apprête à se couronner de lauriers que nous moissonnerons
-ensemble. Plusieurs ont assemblé des richesses pour relever
-leur fortune; mais cette princesse, qui ne tire la sienne que de
-sa naissance, alliée aux royales maisons de France, de Navarre, de
-Milan et de Bretagne, ne fait qu'un marchepied de tous ses biens
-pour monter à la gloire.»&mdash;«Chacun suit ses conseils comme des
-oracles, et tous se rendent sous son étendard. Cette incomparable
-princesse, ayant appris l'état de nos affaires présentes, après avoir
-rallié diverses troupes de cavalerie du Barrois et de la Champagne,
-a, selon les avis que nous en avons reçus, passé déjà la rivière de
-Somme avec la diligence nécessaire en cette pressante occasion, et
-s'alliant à l'armée de Monsieur le maréchal de Turenne, nous espérons
-que par un commun accord de tous les bons François, nous
-achèverons heureusement ce que nous avons commencé avec tant de
-justice pour l'intérêt et le repos publics; et nous conjurons le Dieu
-des armées que cette princesse vive pour reculer nos sépultures, que
-le ciel lui rende autant de biens qu'elle en fait à la terre, que la
-France partage sa gloire avec elle, et que les siècles à venir conservent
-a jamais la mémoire et le nom glorieux de cette amazone françoise
-sous le nom de M<sup>me</sup> la duchesse de Chevreuse.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_353" href="#FNanchor_353" class="label">[353]</a> <a href="#NOTES_DES_CHAPITRES_V_VI_ET_VII">Chapitre V</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_354" href="#FNanchor_354" class="label">[354]</a> Nous avons retrouvé et publié l'un des deux exemplaires originaux
-du traité général, avec les signatures authentiques, et donné
-aussi les deux traités particuliers, M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville pendant la
-Fronde</span>, chap. I<sup>er</sup>, et <i>Appendice</i>, notes du chap. I<sup>er</sup>, p. 371-384. Nous
-reproduisons ici le traité pour le mariage de M<sup>lle</sup> de Chevreuse avec
-Armand de Bourbon, prince de Conti. «Messieurs les princes de
-Condé et de Conty, et Monsieur et Madame de Longueville, recognoissant
-combien leur union avec son Altesse Royale leur est honorable et
-advantageuse au public, et que les alliances peuvent beaucoup servir
-à l'affermir, nous ont conviée, Anne de Gonzague, princesse Palatine,
-de faire trouver bon à son Altesse Royale que M. le prince de Conty
-recherchast en mariage M<sup>lle</sup> de Chevreuse qui a l'honneur d'estre de
-la maison de M<sup>me</sup> la duchesse d'Orléans, et honorée particulièrement
-de la bienveillance de Son Altesse; ce qui ayant été agréé par sadite
-Altesse et receu avec respect par M<sup>me</sup> de Chevreuse, nous, princesse
-palatine, promettons au nom et en vertu du pouvoir que nous avons
-de Messieurs les princes et de M<sup>me</sup> de Longueville, et engageons la foy
-et l'honneur de M. le prince de Conty, que, sitôt qu'il sera en liberté,
-il passera les articles qui seront trouvés raisonables entre luy et
-M<sup>lle</sup> de Chevreuse, et l'épousera en face de nostre mère sainte Église,
-et avons déclaré que M. le Prince, M. et M<sup>me</sup> de Longueville ont aussy
-trouvé bon que nous engageassions leur foy et leur honneur qu'ils
-consentiront, agréeront et approuveront ledit mariage; et pour la
-validité de cest article, il a esté signé par son Altesse Royale d'une
-part, et M<sup>me</sup> la princesse Palatine, d'autre; et M<sup>me</sup> de Chevreuse y est
-intervenue; et a esté signé en double.&mdash;Fait le 30 janvier 1651,
-<span class="smallc">Gaston</span>, <span class="smallc">Anne de Gonzague</span>, <span class="smallc">Marie de Rohan</span>.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_355" href="#FNanchor_355" class="label">[355]</a> <span class="smallc">La Société française au XVII<sup>e</sup> siècle</span>, chap. I<sup>er</sup>, p. 54.</p>
-
-<p><a id="Footnote_356" href="#FNanchor_356" class="label">[356]</a> Voyez les détails de cette intrigue obscure et compliquée dans le
-I<sup>er</sup> chap. de M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Longueville pendant la Fronde</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_357" href="#FNanchor_357" class="label">[357]</a> Châteauneuf fut garde des sceaux un peu plus d'une année, de
-mars 1650 jusqu'en avril 1651. Il mourut en 1653 à l'âge de soixante-treize
-ans. On voyait autrefois son tombeau et celui de sa famille
-dans la cathédrale de Bourges; il n'y reste plus que sa statue en
-marbre avec celle de son père Claude de l'Aubespine et de sa mère
-Marie de La Châtre, de la main de Philippe de Buister.</p>
-
-<p><a id="Footnote_358" href="#FNanchor_358" class="label">[358]</a> Qu'il me soit permis de détacher ici de notre ouvrage sur M<sup>me</sup> <span class="smallc">de
-Longueville pendant la Fronde</span>, chap. I<sup>er</sup>, le portrait suivant de Retz,
-qui n'est pas un portrait de fantaisie: «Né plus remuant encore
-qu'ambitieux, mauvais prêtre, impatient de son état, et s'étant longtemps
-agité pour en sortir, Paul de Gondy s'était formé aux cabales
-en composant ou traduisant la vie d'un conspirateur célèbre; puis
-passant vite de la théorie à la pratique, il était entré dans un des
-plus sinistres complots ourdis contre Richelieu, et pour son coup
-d'essai il avait fait la partie, lui jeune abbé, d'assassiner le cardinal
-à l'autel pendant la cérémonie du baptême de Mademoiselle. En
-1643, il n'eût pas manqué de se jeter parmi les Importants, mais le
-titre de coadjuteur de Paris qu'on venait de lui accorder en récompense
-des services et des vertus de son père l'arrêta. La Fronde
-semblait faite tout exprès pour lui. Il en fut un des pères avec
-La Rochefoucauld. En vain, dans ses mémoires, il met en avant des
-considérations générales: il ne travaillait que pour lui-même, ainsi
-que La Rochefoucauld, lequel du moins a la bonne foi d'en convenir.
-Forcé de rester dans l'Église, Retz voulait y monter le plus haut possible.
-Il aspirait au chapeau de cardinal; il l'obtint bientôt, grâce à
-d'incroyables man&oelig;uvres; mais son objet suprême était le poste de
-premier ministre, et pour y parvenir voici le double jeu qu'il imagina
-et qu'il joua jusqu'au bout. Voyant que Mazarin et Condé n'étaient
-pas des chefs de gouvernement qui pussent laisser à d'autres à côté
-d'eux une grande importance, il entreprit de les renverser l'un par
-l'autre, de faire sa route entre eux deux, et d'élever sur leur ruine le
-duc d'Orléans sous le nom duquel il eût gouverné. C'est pourquoi
-il poussait incessamment et le duc d'Orléans et le Parlement et le
-peuple à exiger, comme la première condition de tout accommodement
-avec la cour, le renvoi de Mazarin; et en même temps il se
-portait dans l'ombre comme un bienveillant conciliateur entre la
-royauté et la Fronde, promettant à la reine, le sacrifice indispensable
-accompli, d'aplanir toutes les difficultés et de lui donner Monsieur en
-le séparant de Condé. Tel est le vrai ressort de tous les mouvements
-de Retz en apparence les plus contraires: d'abord le cardinalat, puis
-le ministère sous les auspices du duc d'Orléans associé en quelque
-sorte à la royauté, sans Mazarin ni Condé. Il a beau envelopper son
-secret d'un voile de bien public, ce secret éclate par les efforts
-mêmes qu'il fait pour le cacher, et il n'a pas échappé à la pénétration
-de La Rochefoucauld, son complice au début de la Fronde, puis
-son adversaire, qui l'a parfaitement connu et l'a peint de main de
-maître, comme aussi Retz a très-bien connu et peint admirablement
-La Rochefoucauld. Retz a été le mauvais génie de la Fronde: il
-l'a toujours empêché d'aboutir, soit avec Mazarin, soit avec Condé,
-parce qu'il ne voulait qu'un gouvernement faible où il pût dominer.
-Pour arriver à son but, il était capable de tout: intrigues souterraines,
-pamphlets anonymes, sermons hypocrites dans la chaire sacrée,
-discours étudiés au parlement, émeutes populaires et coups de
-main désespérés, etc.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_359" href="#FNanchor_359" class="label">[359]</a> <i>Lettres du cardinal Mazarin à la Reine, à la Princesse palatine,
-etc., écrites pendant sa retraite hors de France en 1651 et
-1652, etc., par</i> M. <span class="smallc">Ravenel</span>. Dans les deux premières lettres, Mazarin
-exaspéré rassemble tout ce qui se peut dire de vrai et aussi d'exagéré
-contre Retz et M<sup>me</sup> de Chevreuse alors parfaitement unis.</p>
-
-<p><a id="Footnote_360" href="#FNanchor_360" class="label">[360]</a> Voyez à la Bibliothèque impériale, fonds Gaignière, n<sup>o</sup> 2799, un
-Recueil inédit de lettres autographes et chiffrées de Mazarin à l'abbé
-Fouquet, frère du futur surintendant, où Mazarin demande sans
-cesse l'opinion et les bons offices de M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p><a id="Footnote_361" href="#FNanchor_361" class="label">[361]</a> Aussi l'exigeante et ombrageuse comtesse de Maure lui reproche-t-elle
-plus d'une fois de garder son crédit pour M. de Laigues.
-M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Sablé</span>, <i>Appendice XXII</i>, p. 504-505. Voyez aussi à la Bibliothèque
-impériale, Saint-Germain françois, n<sup>o</sup> 709, t. XLVI, p. 91,
-lettre de M<sup>me</sup> de Chevreuse au chancelier Séguier, avril 1668, où elle
-lui recommande une affaire de M. de Laigues contre M<sup>me</sup> de Nouveaux&mdash;Parmi
-les grâces que M<sup>me</sup> de Chevreuse sollicita, la plus singulière
-est celle d'une sorte de suzeraineté sur les îles de la Martinique,
-qu'elle se proposait d'acquérir. Voilà du moins ce qui résulte de la
-pièce suivante, archives des affaires étrangères, registres d'Amérique:
-«<i>Mémoire de M<sup>me</sup> la duchesse de Chevreuse pour Son Éminence.</i>»
-«Au-devant des grandes isles de l'Amérique possédées par les Espagnols,
-il y en a plusieurs moindres appelées Antilles, à quinze cents
-lieues de France, pour lesquelles peupler il se forma, en 1626, à Paris,
-une société ou compagnie à qui le roy en accorda la seigneurie et
-propriété avec plusieurs beaux droits et priviléges contenus en les
-lettres de concession du mois de mars 1642. Mais cette compagnie,
-voyant qu'elle ne pouvoit qu'avec grande peine et beaucoup de frais
-continuer ainsi qu'elle avoit commencé le peuplement de ces isles,
-résolut de s'en défaire. Ainsi elle vendit en 1649 celle de la Guadeloupe
-et autres voisines à monsieur Houël; en 1650 celle de la
-Martinique et autres en dépendantes à feu monsieur Duparquet, et
-en 1651 celle de Sainct-Christofle avec les autres restantes à l'ordre
-de Malthe, auquel le roy a depuis cédé tous ses autres droits royaux
-à la seule réserve de l'hommage, avec la redevance d'une couronne
-d'or de mil escus à chaque mutation de roy, ainsi qu'il est plus
-amplement porté par les lettres patentes du mois de mars 1653. A
-présent, madame de Chevreuse ayant appris que les enfants de
-feu M. Duparquet avoient dessein de vendre les isles de la Martinique
-dont ils sont seigneurs, elle a eu pensée de les achepter en
-cas qu'il plaise au roy de lui accorder sur lesdites isles, non comprises
-en la susdite vente faite à l'ordre de Malthe, les mesmes
-droits qu'elle a accordés audit ordre sur les isles de Sainct-Christofle,
-et faire que ma dite dame en jouisse à un titre plus honorable et plus
-relevé que ne font les particuliers qui en sont seigneurs, se soumettant
-aussi à l'hommage avec quelque redevance à chaque mutation de roy,
-à y entretenir toujours la religion catholique, apostolique et romaine,
-à ne les jamais faire passer en d'autres mains que de François et à
-toutes les autres conditions qu'il plaira à Sa Majesté de lui imposer.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_362" href="#FNanchor_362" class="label">[362]</a> Mémoires du jeune Brienne, t. I<sup>er</sup>, ch. <span class="smallc">VII</span>, p. 218: «Elle fit
-alliance avec les Colbert et maria son petit-fils à la fille d'un homme
-qui n'auroit jamais cru, dix ans auparavant, faire ses filles duchesses.
-Il fallut écraser pour cela le pauvre M. Fouquet; elle le sacrifia sans
-scrupule à l'ambition de son compétiteur. Je raconterai bientôt cette
-intrigue avec des particularités nouvelles. M<sup>me</sup> de Chevreuse la conduisit
-avec ardeur; c'est la dernière action de sa vie.» <i>Ibid.</i>, t. II,
-ch. <span class="smallc">IV</span>, p. 178: «La duchesse de Chevreuse étoit avec le marquis
-de Laigues à Fontainebleau pour cette affaire (celle de Fouquet). Elle
-avoit obligé celui-ci à s'allier à M. Colbert le ministre, qui n'étoit
-même alors que contrôleur des finances... Ayant conservé assez d'ascendant
-sur l'esprit de la reine mère, elle la fit consentir à la perte de
-M. Fouquet, quoique Sa Majesté l'aimât, parce qu'il l'avoit toujours
-bien fait payer de son douaire et des pensions considérables que le roi
-son fils lui donnoit depuis sa majorité.» A l'appui de ces renseignements,
-nous trouvons parmi les papiers de Fouquet, qui étaient dans la
-fameuse cassette et qui sont aujourd'hui conservés dans l'armoire de
-Baluze à la Bibliothèque impériale, armoire V, paquet 4, n<sup>o</sup> 3, diverses
-lettres d'un agent secret du surintendant l'avertissant que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-travaille contre lui et tâche de lui enlever la protection de la
-reine mère. Cet agent, qui devait être un seigneur de la cour, avait
-gagné indirectement le confesseur d'Anne d'Autriche, et c'est par lui
-qu'il savait les man&oelig;uvres de M<sup>me</sup> de Chevreuse. Lettre du 21 juillet
-1661: «Je n'ai pu rien sçavoir de plus particulier de chez M<sup>me</sup> de
-Chevreuse; mais depuis peu le bonhomme de confesseur est venu
-ici pour voir la personne dont j'ai eu l'honneur de vous parler autrefois.
-Il lui a conté tout ce qu'il sçavoit, et entre autres choses lui
-a dit que depuis quelque temps M<sup>me</sup> de Chevreuse lui avoit fait de
-grandes recherches, qu'elle lui avoit envoyé Laigues plusieurs fois,
-qu'il lui avoit parlé fort dévotement pour le gagner, mais surtout
-qu'il lui avoit parlé contre vous, Monseigneur. Je ne m'étendrai pas
-de quelle sorte, car ce bonhomme a dit qu'il l'avoit conté à M. Pélisson.
-Il me suffira donc de vous faire sçavoir sur cela que le bonhomme
-de cordelier se plaint un peu de ce qu'en faisant un éclaircissement
-à la reine mère, vous l'aviez comme cité, et que lui disant
-qu'elle alloit à Dampierre parmi vos ennemis et qu'on lui avoit dit
-des choses contre vous, comme elle nioit qu'on lui eût jamais parlé
-de la sorte, vous lui dites de le demander au père confesseur; que
-le lendemain la reine lui avoit dit qu'elle ne pouvoit comprendre
-comment vous sçaviez toutes choses et que vous aviez des espions
-partout.» Lettre du 2 août: «M<sup>me</sup> de Chevreuse a été ici, et l'on
-m'a promis de me dire des choses qui sont de la dernière conséquence
-sur cela, sur le voyage de Bretagne (le voyage de Bretagne
-et l'arrestation de Fouquet sont du commencement de septembre),
-sur certaines résolutions très secrètes du roy et sur des
-mesures prises contre vous.»&mdash;Lettre du 4 août: «M<sup>me</sup> de Chevreuse,
-lorsqu'elle fut ici, fut voir deux fois le confesseur de la reine
-mère. Cependant ce bonhomme cacha cela à M. Pélisson qui l'ayant
-été voir lui demanda s'il ne l'avoit point vue, ce qu'il lui nia, comme
-il a dit depuis. Il a encore dit des choses qu'il a données sous un
-fort grand secret et qui sont de très-grande conséquence. La personne
-qui les sçait fait difficulté de me les dire, parce que M<sup>me</sup> de
-Chevreuse y est mêlée, et que lui étant aussi proche elle a peine à
-me les dire.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_363" href="#FNanchor_363" class="label">[363]</a> Nous sommes bien aise de pouvoir compter M<sup>me</sup> de Chevreuse
-parmi les rares personnes qui ont défendu Port-Royal. En 1664, on
-avait calomnié auprès du roi M. d'Andilli, et il avait été exilé chez
-son fils, M. de Pompone. M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Sablé</span>, <i>Appendice V</i>, p. 381 et 382:
-«M<sup>me</sup> de Chevreuse n'était pas plus janséniste que moliniste, mais
-elle se connaissait en grandeur d'âme, et elle admirait Port-Royal.
-Son fils, le duc de Luynes, était dévoué au saint monastère et il y
-avait mis ses filles; c'était M<sup>me</sup> de Chevreuse qui était venue elle-même
-les chercher, lorsqu'on avait fermé les écoles de Port-Royal-des-Champs.
-Elle prit hautement la défense de d'Andilli et en parla
-avec force à Louis XIV; noble conduite que nous nous empressons de
-relever, parce qu'elle fait voir que M<sup>me</sup> de Chevreuse a pu faire bien
-des fautes, mais qu'il lui faut tenir compte aussi de la constante générosité
-qui l'a toujours mise du côté des opprimés contre les oppresseurs».
-Suivent diverses lettres de d'Andilli à M<sup>me</sup> de Sablé qui nous
-donnent les détails de cette affaire.</p>
-
-<p><a id="Footnote_364" href="#FNanchor_364" class="label">[364]</a> L'abbé Le B&oelig;uf, <i>Histoire du diocèse de Paris</i>, t. VI, p. 133, etc.
-Il cite un auteur du temps qui dit: «Elle n'est nommée dans
-cette épitaphe ni princesse, ni même très haute et très puissante
-dame, ni son mari très haut et très puissant prince. Elle mourut
-dans cette paroisse, au prieuré de Saint-Fiacre de la Maison-Rouge.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_365" href="#FNanchor_365" class="label">[365]</a> Ainsi Holland lui-même donnait un air français à son nom, et tout le monde
-favorisait cette habitude de dénaturer les noms étrangers, les modernes comme
-les anciens.</p>
-
-<p><a id="Footnote_366" href="#FNanchor_366" class="label">[366]</a> La ligne est ainsi soulignée dans la copie qui est aux archives.</p>
-
-<p><a id="Footnote_367" href="#FNanchor_367" class="label">[367]</a> Ainsi souligné.</p>
-
-<p><a id="Footnote_368" href="#FNanchor_368" class="label">[368]</a> Une autre main: le but de son voyage.</p>
-
-<p><a id="Footnote_369" href="#FNanchor_369" class="label">[369]</a> Pendant tout le procès, Louvigni n'a cessé de s'entendre avec le cardinal,
-car il y a aux archives des affaires étrangères, <span class="smallc">France</span>, t. XXXVIII, dans l'extrait
-de la correspondance de 1626, un billet de Louvigni à Richelieu, du 15 Juillet:
-«Il ne peut aller trouver monseigneur le cardinal, de peur de se rendre
-suspect et de se mettre par là hors d'état de servir.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_370" href="#FNanchor_370" class="label">[370]</a> Telle est la déposition en quelque sorte authentique de Monsieur. Avait-il
-été plus loin dans des conversations confidentielles? Nous trouvons dans les
-papiers de Richelieu, aux archives des affaires étrangères, France. t. XXXIX,
-fol. 318, ces lignes de la main de Cheré, un des secrétaires du cardinal: «<i>Secretissime</i>...
-Hébertin (Monsieur) a dit clairement que Chesnelle (la reine Anne)
-et la lapidaire (M<sup>me</sup> de Chevreuse) s'étoient mises à genoux devant lui pour le
-prier de n'épouser pas M<sup>lle</sup> de Montpensier, et qu'autrefois elles lui disoient,
-voyant cette condition impossible, qu'au moins il ne l'épousât point qu'il ne se
-fût souvenu du colonel et ne l'eût délivré». Richelieu, dans ses Mémoires,
-donne ces propos, attribués à Monsieur par sa police, comme les paroles mêmes
-du prince, quoiqu'il eût sous les yeux la déclaration positive de celui-ci.</p>
-
-<p><a id="Footnote_371" href="#FNanchor_371" class="label">[371]</a> Ici encore la police de Richelieu va plus loin que cette relation authentique.
-Dans le papier précité, écrit de la main de Cheré, nous lisons: «On a
-vu, par voie <i>secretissime</i>, de la bouche des Dieux accouplés, qui le peuvent
-savoir, qu'il étoit vrai que Chesnelle (la Reine) croyoit épouser Hébertin
-(Monsieur), et qu'il y avoit longtemps qu'elle avoit cette espérance». Quels
-étaient ces Dieux accouplés si fort en état de bien connaître la pensée de la
-reine Anne?</p>
-
-<p><a id="Footnote_372" href="#FNanchor_372" class="label">[372]</a> Les abbayes de Massai, Préaux et Noirlac, qui étoient d'abord à Gabriel
-de l'Aubespine, évêque d'Orléans, furent à sa mort, en 1630, transportés à son
-frère Charles.</p>
-
-<p><a id="Footnote_373" href="#FNanchor_373" class="label">[373]</a> Frère de Châteauneuf. François de l'Aubespine, marquis de Hauterive,
-lieutenant général des armées du roi, mort en 1670.</p>
-
-<p><a id="Footnote_374" href="#FNanchor_374" class="label">[374]</a> Les Verderonne sont une branche des l'Aubespine. M<sup>me</sup> de Verderonne
-dont parle ici Richelieu est vraisemblablement Louise de Rhodes, femme de
-Claude de l'Aubespine, seigneur de Verderonne, président de la cour des
-comptes de Paris.</p>
-
-<p><a id="Footnote_375" href="#FNanchor_375" class="label">[375]</a> Voyez la note qui suit.</p>
-
-<p><a id="Footnote_376" href="#FNanchor_376" class="label">[376]</a> Donc 9 est une femme. C'est très-certainement M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p><a id="Footnote_377" href="#FNanchor_377" class="label">[377]</a> Un des principaux officiers de Gaston. Voyez les lettres de Voiture.</p>
-
-<p><a id="Footnote_378" href="#FNanchor_378" class="label">[378]</a> Léon de Chavigni, fils du surintendant des finances Claude Le Bouthillier.</p>
-
-<p><a id="Footnote_379" href="#FNanchor_379" class="label">[379]</a> Charles, fils du maréchal Henri de Schomberg, lui-même maréchal, et duc
-de Schomberg à la mort de son père, s'appela d'abord duc d'Halluin, du chef de
-sa première femme.</p>
-
-<p><a id="Footnote_380" href="#FNanchor_380" class="label">[380]</a> Le maréchal d'Effiat, père de Cinq-Mars.</p>
-
-<p><a id="Footnote_381" href="#FNanchor_381" class="label">[381]</a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_396">396</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_382" href="#FNanchor_382" class="label">[382]</a> Son neveu.</p>
-
-<p><a id="Footnote_383" href="#FNanchor_383" class="label">[383]</a> Le maréchal de Toiras.</p>
-
-<p><a id="Footnote_384" href="#FNanchor_384" class="label">[384]</a> Le premier écuyer, alors Saint-Simon.</p>
-
-<p><a id="Footnote_385" href="#FNanchor_385" class="label">[385]</a> Probablement un des attachés de l'ambassade.</p>
-
-<p><a id="Footnote_386" href="#FNanchor_386" class="label">[386]</a> L'ambassadeur d'Espagne.</p>
-
-<p><a id="Footnote_387" href="#FNanchor_387" class="label">[387]</a> Un des officiers de Monsieur, qui le trahissoit et étoit vendu au cardinal.
-Il y en a une foule de lettres adressées au cardinal et à Chavigni aux Archives
-des affaires étrangères.</p>
-
-<p><a id="Footnote_388" href="#FNanchor_388" class="label">[388]</a> Non pas celles dont il a été question plus haut, mais d'autres lettres antérieures
-à celles-là, et pour lesquelles M<sup>me</sup> du Fargis avait été exilée. Voyez le
-<i>Journal de M. le Cardinal</i>, etc., etc., édit. de 1665.</p>
-
-<p><a id="Footnote_389" href="#FNanchor_389" class="label">[389]</a> Louise de Milley, en religion s&oelig;ur sainte Estienne, était de Montmartin, en
-Franche-Comté.</p>
-
-<p><a id="Footnote_390" href="#FNanchor_390" class="label">[390]</a> Cette copie manque ici.</p>
-
-<p><a id="Footnote_391" href="#FNanchor_391" class="label">[391]</a> La lettre n'est pas signée, mais l'authenticité n'est pas douteuse, l'écriture
-est tout à fait celle qu'a toujours gardée La Rochefoucauld; c'est la première
-lettre que nous connaissions du futur auteur des <i>Maximes</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_392" href="#FNanchor_392" class="label">[392]</a> <i>Ibid.</i>, fol. 211.&mdash;<span class="smallc">COPIE DE LA RELATION DE M. LE DUC
-DE LA ROCHEFOUCAULD TOUCHANT M</span><sup>me</sup> <span class="smallc">DE CHEVREUSE</span>.</p>
-
-<p>«Sur ce que M. le président Vignier m'a dit, de la part du Roi, que Sa
-Majesté s'étonne qu'après les si hautes obligations que je lui avois, j'eusse eu si
-peu de ressentiment que je n'aye pu tirer de mon fils de Marcillac la vérité touchant
-le passage de M<sup>me</sup> du Chevreuse et que je n'en aye pas informé Sa Majesté;
-je lui ai fait réponse qu'étant à la cour, lors dudit passage, et en ayant
-eu avis par ma femme et mon fils, je fus à l'instant trouver M. le Chancelier
-auquel je montrai les lettres de ma femme et de mon dit fils, et la copie
-de la lettre que M<sup>me</sup> de Chevreuse avoit écrite à mon fils du lieu de Ruffec; et
-le lendemain je fus à Ruel où je mis les susdites lettres en copie entre les
-mains de M. Charpentier, et le priai de les faire voir à Son Éminence, auquel
-j'eus l'honneur de parler ensuite sur le même sujet autant qu'il me fut possible.
-Et cinq ou six jours après mon fils m'ayant dépêché un gentilhomme pour
-m'avertir de ce qu'il avoit appris par le retour d'un gentilhomme qui ramenoit
-les chevaux et qui l'avoit accompagnée, j'envoyai mon secrétaire à Charonne
-où, ne pouvant parler à M. Charpentier, il s'adressa à M. Cheré, son
-neveu, et lui dit qu'il m'étoit arrivé un gentilhomme que m'envoyoit mon fils
-pour me dire les particularités du passage de M<sup>me</sup> de Chevreuse, et comme
-elle prenoit le chemin d'Espagne. Je le priai de le faire savoir à Son Éminence,
-chez qui j'allai l'après-dînée, et trouvai dans la basse-cour M. l'abbé du
-Dorat et quelques autres, qui avec beaucoup de froideur me dit qu'on avoit
-baillé ce matin un mauvais avis à Son Éminence pour ce que M<sup>me</sup> de Chevreuse
-n'avoit jamais pensé d'aller en Espagne, et qu'elle étoit en France, et n'avoit
-jamais été déguisée; ce qu'il me dit si affirmativement que je le crus, et d'autant
-plus que je n'avois autre avis sinon qu'elle prenoit la route d'Espagne. Et le
-lendemain, allant chez monseigneur le chancelier, je lui dis dans son jardin
-l'arrivée dudit gentilhomme et le sujet qui l'amenoit, ce que deux ou trois
-jours après je dis aussi à monseigneur le surintendant Boutillier, à Saint-Maur.
-Après quoi je pris congé du Roi et de Son Éminence, et voyant jouer MM. de
-Brezé, de Liancourt et de Mortemart à la paume, j'eus un coup de balle sur
-l'oreille qui m'arrêta quatre ou cinq jours à la chambre, en fin desquels je me
-mis en chemin pour venir à ma maison; je demeurai douze jours par le chemin
-à cause de mon indisposition, et ne m'y suis rendu que depuis vingt jours où
-je n'ai rien appris de plus particulier que les choses que m'avoit apportées le
-gentilhomme. Ce que je certifie véritable. Fait à Verteuil, le 8<sup>e</sup> novembre 1637,
-<span class="smallc">La Rochefoucauld</span>.»&mdash;«Et engage ma foi et mon honneur qu'il n'est rien
-venu depuis à ma connoissance, si ce n'est de petites particularités qui n'étoient
-pas de conséquence pour faire sur cela des dépêches, comme que étant à
-Bannières (Bagnères), l'homme qui étoit venu avoit laissé M<sup>me</sup> de Chevreuse et
-que Boispillé avoit ramené la haquenée qu'elle avoit laissée icy, dont j'avois
-parlé à MM. de Chevreuse et de Montbazon. Fait à Verteuil, le même jour que
-dessus. Signé: <span class="smallc">La Rochefoucauld</span>.»</p>
-
-<p>Quelques jours après, le 12 novembre 1637, le duc de La Rochefoucauld
-écrivit cette lettre trouvée sans suscription, <i>ibid.</i>, fol. 22, mais qui doit être
-adressée à son frère, M. de Liancour.</p>
-
-<p>«Je n'ai rien à vous mander depuis ce que je vous ai écrit par le dernier
-courrier, si ce n'est qu'un jeune homme de bonne famille de mes terres,
-apprenant la peine où nous étions, m'est venu trouver ce matin et m'a dit
-qu'étant le 15<sup>e</sup> du mois passé à Londres dans l'hôtellerie avec quantité de ses
-camarades, car il est enseigne dans un navire de guerre anglois, il y arriva un
-gentilhomme anglois de sa connoissance qui leur dit à tous qu'étant un jour ou
-deux devant à Plimour (Plymouth), M<sup>me</sup> de Chevreuse y étoit arrivée déguisée,
-et incontinent s'étoit fait connoître et avoit dépêché vers le roi de la Grande-Bretagne
-pour recevoir ses ordres. Je vous envoie le nom de ce jeune homme
-en anglois et en françois, comme il me l'a laissé; car il part demain pour s'en
-retourner en Angleterre par La Rochelle, où est le vaisseau qui l'a amené. Je
-lui ai donné charge de se montrer chez M. l'ambassadeur, afin qu'il puisse
-savoir de lui comme il s'en retourne en ce pays-là pour ses affaires particulières,
-selon son dessein, et qu'il n'a autre ordre de nous que de le saluer parce
-que peut-être serions-nous si malheureux qu'on soupçonneroit que cet homme
-m'ayant vu et s'en retournant si promptement auroit quelque commission pour
-la décharge de mon fils pour lequel ce sera quelque consolation qu'on sache la
-pure et nette vérité. Je vous dirai aussi que j'ai vu hésiter M. Vignier sur la
-facilité et la diligence que trouva cette femme de passer de Bagnières en
-Espagne, et c'est en quoi seulement j'ai désiré qu'on ne dit pas que c'est
-un commerce quasi ordinaire, car l'on eût peut-être cru que j'eusse été
-bien aise de faire insérer cela dans un procès-verbal pour taxer des personnes
-qu'on sait qui ne m'aiment pas et qui me désobligent tous les jours. Mais il
-est très-certain que d'Espagne il vient des laines en France, et que de France
-il va par ce côté ordinairement des b&oelig;ufs, des moutons, et bien souvent des
-mules, et que pour de l'argent tout se fait. Mon fils est parti ce matin pour
-aller à Brouage, pour être là en lieu que l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu
-autre intention que celle d'obéir et de recevoir la punition que son action
-bien vérifiée méritera. Et je vous dis encore que vous pouvez sans crainte ni
-pour vous ni pour moi ni pour lui assurer qu'il n'a eu commerce aucun de
-lettres, de message, d'avis ni de concert quel qu'il puisse être avec cette
-femme, depuis avoir parlé à Royaumont à M de Chavigny, et de cela j'en
-réponds comme assuré, n'ayant si mauvaise opinion de lui que je crusse qu'il
-me voulût engager à répondre de cela sur ma vie et sur mon honneur, s'il
-n'étoit vrai. Et pour ce que dit cet imposteur de Boispillé qu'on l'a vu à la
-Tesne, je me soumets à tout ce qui se peut imaginer d'infamie et de châtiment
-si cela est, car ma femme et la sienne ne l'ont pas perdu de vue huit jours
-durant, et il n'est pas seulement sorti de céans durant ce temps, et je suis très-certain
-que ma femme et mes enfants ne me laisseroient pas hazarder ma foi,
-mon honneur et mon repos et celui de la famille sur une chose que l'on me
-déguiseroit et qui seroit toujours sue, si ce n'étoit à cette heure, ce seroit au
-moins par le temps, avec les diligences qu'on y pourroit apporter. Ce n'est pas
-que mon fils soit excusable ni envers moi non plus que d'ailleurs, car il m'a fort
-peu considéré; mais je parlerai de mon intérêt particulier quand le général
-sera vidé, et je prie Dieu qu'il soit plus sage à l'avenir qu'il ne l'a été depuis
-deux ou trois ans, et qu'il ait une meilleure ou plus heureuse conduite. Cette
-affaire m'embarrasse si fort que je ne puis vous écrire d'autre chose; aussi je
-m'assure que vous y ferez tout ce qui se peut faire sans que je vous demande
-rien. Je vous donne le bonjour. A Verteuil, ce 12<sup>e</sup> novembre 1637.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_393" href="#FNanchor_393" class="label">[393]</a> La Rochefoucauld s'en alla d'abord à Brouage, comme le dit la lettre de son
-père du 12 novembre, puis à Paris, où il fut mis pour huit jours à la Bastille.
-<i>Ibid.</i>, fol. 138: «A M. du Tremblay, gouverneur de la Bastille, pour recevoir
-à la Bastille M. de Marcillac.&mdash;«Monsieur, Le Roy ayant commandé à
-M. de Marcillac d'aller à la Bastille pour avoir fait quelque chose qui lui a
-déplu, je vous écris le présent billet de la part de Sa Majesté, afin que vous le
-receviez. Vous aurez soin, s'il vous plaît, de le bien loger et lui donner la
-liberté de se promener sur la terrasse. Je suis, monsieur, votre très-humble
-serviteur, <span class="smallc">Chavigny</span>. A Ruel, ce mardi 29 octobre 1637.» Ne faut-il pas lire
-29 novembre, à moins que l'ordre n'ait été donné d'avance sur la <i>Relation</i> de
-Boispille?</p>
-
-<p><a id="Footnote_394" href="#FNanchor_394" class="label">[394]</a> Il paraît que ce jeune homme entra au service de M<sup>me</sup> de Chevreuse ou
-du moins qu'il eut quelque intrigue avec une de ses femmes, à en juger par les
-lignes suivantes d'une lettre inédite de La Rochefoucauld, adressée à un de ses
-hommes d'affaires nommé Thuillin, dont il est fort question dans ces procès-verbaux:
-«Paris, 28 septembre 1643... J'ai desjà escrit au fils de Malbasty, mais
-s'il n'a point reçu ma lettre, faites-lui savoir que M<sup>me</sup> de Chevreuse veut marier
-M<sup>lle</sup> de Bessé à un gentilhomme, et que c'est une affaire qu'elle affectionne extrêmement.
-C'est pourquoi avertissez Malbasty de ne s'y oposer point pour ce
-qu'aussi bien cela ne serviroit qu'à aigrir M<sup>me</sup> de Chevreuse encore plus contre
-lui. Dites-lui aussy que je lui conseille de renvoyer à M<sup>lle</sup> de Bessé toutes les
-lettres qu'il a d'elle, afin de témoigner plus de respect à M<sup>me</sup> de Chevreuse...»</p>
-
-<p><a id="Footnote_395" href="#FNanchor_395" class="label">[395]</a> On voudrait bien savoir quels faits précis sont cachés sous toutes ces phrases
-hyperboliques.</p>
-
-<p><a id="Footnote_396" href="#FNanchor_396" class="label">[396]</a> Voyez le frontispice gravé de l'ouvrage. Partout les armes de Rohan et de
-Lorraine. Comme le dit énigmatiquement cette phrase de la dédicace, c'est la
-reconnaissance de Daret, ce n'est pas M<sup>me</sup> de Chevreuse qui est représentée sous
-les traits de la sacrificatrice. Le portrait de la duchesse est parmi les autres et
-à la date de 1653. Celui de sa fille Charlotte, qui, je crois, est unique, est de
-1652, l'année même de sa mort.</p>
-
-<p><a id="Footnote_397" href="#FNanchor_397" class="label">[397]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 1. Manque dans le <i>Supplément français</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_398" href="#FNanchor_398" class="label">[398]</a> Manuscrits de Colbert. fol. 1. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_399" href="#FNanchor_399" class="label">[399]</a> Man. de Colbert, fol. 2. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_400" href="#FNanchor_400" class="label">[400]</a> Man. de Colbert, fol. 3. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_401" href="#FNanchor_401" class="label">[401]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 2. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_402" href="#FNanchor_402" class="label">[402]</a> Man. de Colbert, fol. 4. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i> Une personne qui
-possède l'original de cette lettre a bien voulu nous le confier pour le collationner
-avec la copie. Trois pages in-fol. Cachet intact, cire rouge et soie verte.</p>
-
-<p><a id="Footnote_403" href="#FNanchor_403" class="label">[403]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 5 et 6. Manque au <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_404" href="#FNanchor_404" class="label">[404]</a> Manuscrit de Colbert, fol. 8. Manque au <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_405" href="#FNanchor_405" class="label">[405]</a> Le mémoire ou les instructions dressées par Richelieu lui-même pour interroger
-à Tours M<sup>me</sup> de Chevreuse. Voy. chap. III, p. 137, et l'<span class="smallc">Appendice</span>
-p. 425.</p>
-
-<p><a id="Footnote_406" href="#FNanchor_406" class="label">[406]</a> Le maréchal La Meilleraye, grand maître de l'artillerie, qui vit à Tours
-M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p><a id="Footnote_407" href="#FNanchor_407" class="label">[407]</a> Une petite lacune.</p>
-
-<p><a id="Footnote_408" href="#FNanchor_408" class="label">[408]</a> Dans tout ce passage la copie est très-défectueuse.</p>
-
-<p><a id="Footnote_409" href="#FNanchor_409" class="label">[409]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 6. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i> Nous avons
-vu l'original même sur lequel nous avons corrigé la copie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_410" href="#FNanchor_410" class="label">[410]</a> La copie et par conséquent le P. Griffet: <i>les intérêts du Roy</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_411" href="#FNanchor_411" class="label">[411]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 11. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_412" href="#FNanchor_412" class="label">[412]</a> Manuscrits de Colbert, fol. II. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_413" href="#FNanchor_413" class="label">[413]</a> Il paraît y avoir ici une petite lacune; supplées: <i>je vous prie d'excuser</i>, ou
-quelque chose de semblable.</p>
-
-<p><a id="Footnote_414" href="#FNanchor_414" class="label">[414]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 13. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_415" href="#FNanchor_415" class="label">[415]</a> Manuscrits de Colbert, fol. 14. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_416" href="#FNanchor_416" class="label">[416]</a> Man. de Colbert, fol. 18. L'original, de la main de Chéré, est au <i>Suppl. fr.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_417" href="#FNanchor_417" class="label">[417]</a> Man. de Colbert, fol. 20. L'original est au <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_418" href="#FNanchor_418" class="label">[418]</a> Man. de Colbert, fol. 41. L'original de la main de Boispille est au <i>Suppl.
-franç.</i> C'est la seconde abolition modifiée selon le désir de M<sup>me</sup> de Chevreuse
-et où il n'est plus question du duc de Lorraine.</p>
-
-<p><a id="Footnote_419" href="#FNanchor_419" class="label">[419]</a> Man. de Colbert, fol. 22. Dans le <i>Suppl. franç.</i> une simple copie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_420" href="#FNanchor_420" class="label">[420]</a> Man. de Colbert, fol., 25. L'original, signé de Du Dorat et de Boispille,
-est au <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_421" href="#FNanchor_421" class="label">[421]</a> Man. de Colbert, fol. 28. L'original au <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_422" href="#FNanchor_422" class="label">[422]</a> Man. de Colbert, fol. 30. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_423" href="#FNanchor_423" class="label">[423]</a> Man. de Colbert, fol. 36. L'original au <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_424" href="#FNanchor_424" class="label">[424]</a> Man. de Colbert, fol. 38. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_425" href="#FNanchor_425" class="label">[425]</a> Man. de Colbert, fol. 44 bis. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_426" href="#FNanchor_426" class="label">[426]</a> Man. de Colbert, fol. 45. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i> On nous a communiqué
-l'original sur lequel nous avons rectifié la copie.</p>
-
-<p><a id="Footnote_427" href="#FNanchor_427" class="label">[427]</a> Man. de Colbert, fol. 47. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_428" href="#FNanchor_428" class="label">[428]</a> On n'a pas cette lettre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_429" href="#FNanchor_429" class="label">[429]</a> Man. de Colbert, fol. 49. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_430" href="#FNanchor_430" class="label">[430]</a> Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i> Nous avons sous
-les yeux l'original.</p>
-
-<p><a id="Footnote_431" href="#FNanchor_431" class="label">[431]</a> Man. de Colbert, fol. 52. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_432" href="#FNanchor_432" class="label">[432]</a> Man. de Colbert, fol. 54. Manque dans le <i>Suppl. franç.</i></p>
-
-<p><a id="Footnote_433" href="#FNanchor_433" class="label">[433]</a> Cela prouve bien que <i>il Rosso</i> est M. le Prince.</p>
-
-<p><a id="Footnote_434" href="#FNanchor_434" class="label">[434]</a> Ainsi dès 1643 les dissertations sur les fondements de l'amitié, qui depuis
-occupèrent tant la société de M<sup>me</sup> de Sablé, étaient déjà à la mode; mais en 1643
-elles avaient, ce semble, un objet plus direct, et les discours que rapporte ici
-Mazarin ont bien l'air d'avances faites à condition.</p>
-
-<p><a id="Footnote_435" href="#FNanchor_435" class="label">[435]</a> Nouvelle preuve décisive que <i>il Rosso</i> est le prince de Condé.</p>
-
-<p><a id="Footnote_436" href="#FNanchor_436" class="label">[436]</a> Cela confirme ce que dit La Rochefoucauld des coquetteries que se faisaient
-alors Mazarin et M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p><a id="Footnote_437" href="#FNanchor_437" class="label">[437]</a> Peut-être: <i>los dientes</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_438" href="#FNanchor_438" class="label">[438]</a> Dans les lettres italiennes de Mazarin on rencontre souvent cette locution:
-<i>vaglia il vero</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_439" href="#FNanchor_439" class="label">[439]</a> Il avait d'abord été question pour le duc de Merc&oelig;ur d'un autre mariage
-avec M<sup>lle</sup> d'Épernon, tandis que M<sup>lle</sup> de Chevreuse aurait épousé Beaufort.
-I<sup>er</sup> carnet, p. 112: «Matrimonii di Cheverosa e La Valeta (M<sup>lle</sup> de la Valette
-d'Épernon) con il duo figli di Vandomo, quello di Nemours essendo fatto. S. M.
-dovrà avvertire all'unione di tanti grandi insieme, e al assicuri che non havranno
-mai altro oggetto che il proprio interesse.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_440" href="#FNanchor_440" class="label">[440]</a> Sur l'amitié de Chateauneuf et de Jars, voy. le chap. III, p. 110 et 111.</p>
-
-<p><a id="Footnote_441" href="#FNanchor_441" class="label">[441]</a> Ces notes, comme bien d'autres, sont tirées des rapports de la police de
-Mazarin. Nous donnons plus bas quelques-uns de ces rapports.</p>
-
-<p><a id="Footnote_442" href="#FNanchor_442" class="label">[442]</a> Encore une preuve que <i>il Rosso</i> est M. le Prince.</p>
-
-<p><a id="Footnote_443" href="#FNanchor_443" class="label">[443]</a> Quelque pont-neuf ou chanson sur les vieux habits.</p>
-
-<p><a id="Footnote_444" href="#FNanchor_444" class="label">[444]</a> Mazarin parle ici de M. le Prince comme il a parlé de <i>il Rosso</i>. Nouveau
-motif pour penser que c'est le même personnage.</p>
-
-<p><a id="Footnote_445" href="#FNanchor_445" class="label">[445]</a> Voyez plus bas l'explication de ces lignes si obscures dans les <i>Lettres françoises</i>
-de Mazarin, lettres à Beringhen et à La Ferté-Seneterre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_446" href="#FNanchor_446" class="label">[446]</a> Quelle est cette M<sup>me</sup> Strozzi? Serait-ce Claire Strozzi, fille de maréchal, et
-s&oelig;ur de Philippe Strozzi, lieutenant général au service de France, massacré en
-1652 dans l'île de Saint-Michel, et elle-même mariée à Honorat de Savoie, comte
-de Tende?</p>
-
-<p><a id="Footnote_447" href="#FNanchor_447" class="label">[447]</a> Une des femmes de M<sup>me</sup> de Chevreuse.</p>
-
-<p><a id="Footnote_448" href="#FNanchor_448" class="label">[448]</a> On reconnaît à quel point Mazarin était bien informé. Voyez plus bas le
-mémoire de l'abbé de <a href="#Mercy">Merci</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_449" href="#FNanchor_449" class="label">[449]</a> Le roi de Portugal, Jean IV, n'avait alors qu'un fils, Alphonse VI, dit
-l'Impuissant, le prince don Pèdre, depuis roi, n'étant né qu'en 1648, le 23 avril.</p>
-
-<p><a id="Footnote_450" href="#FNanchor_450" class="label">[450]</a> Anne de Lorraine, fille de Charles IV et de Béatrix de Cusance, née le
-23 août 1639.</p>
-
-<p><a id="Footnote_451" href="#FNanchor_451" class="label">[451]</a> Pris par Rantzaw le 13 Juillet 1647, repris par l'archiduc peu de temps après.</p>
-
-<p><a id="Footnote_452" href="#FNanchor_452" class="label">[452]</a> Voy. Retz, t. I<sup>er</sup>, p. 45, édit. d'Amsterdam, 1731.</p>
-
-<p><a id="Footnote_453" href="#FNanchor_453" class="label">[453]</a> La même lettre a dû être adressée à toutes les cours souveraines.</p>
-
-<p><a id="Footnote_454" href="#FNanchor_454" class="label">[454]</a> Voyez les <i>Mémoires</i> d'Henri de Campion, p. 233.</p>
-
-<p><a id="Footnote_455" href="#FNanchor_455" class="label">[455]</a> Mazarin, dans ses lettres, l'appelle aussi Fouqueret, et dans les Carnets
-Foucré, Fouqueré, etc. Le vrai nom est Feuguerel. Henri de Campion était seigneur
-de Feuguerel, et porta, quitta et reprit ce nom, comme il dit en ses Mémoires,
-<i>Avertissement</i>, p. 5.</p>
-
-<p><a id="Footnote_456" href="#FNanchor_456" class="label">[456]</a> Voyez M<sup>me</sup> <span class="smallc">de Hautefort</span>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_457" href="#FNanchor_457" class="label">[457]</a> La comtesse de La Roche-Guyon.</p>
-
-<p><a id="Footnote_458" href="#FNanchor_458" class="label">[458]</a> L'évêque de Lisieux avec lequel M<sup>me</sup> La Roche-Guyon était très liée;
-ou peut-être M<sup>me</sup> de Hautefort à laquelle conviennent très bien les qualifications
-de <i>résolue et hardie</i>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_459" href="#FNanchor_459" class="label">[459]</a> Voyez plus haut, III<sup>e</sup> carnet, p. <a href="#Page_89">89</a>.</p>
-
-<p><a id="Footnote_460" href="#FNanchor_460" class="label">[460]</a> Cela est bien un aveu du projet d'assassinat.</p>
-
-<p><a id="Footnote_461" href="#FNanchor_461" class="label">[461]</a> <i>Sic</i>, et plus loin, p. 520.</p>
-
-<p><a id="Footnote_462" href="#FNanchor_462" class="label">[462]</a> Il doit être ici question de M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui était non pas la belle-mère,
-mais la belle-fille de M<sup>me</sup> de Montbazon.</p>
-
-<p><a id="Footnote_463" href="#FNanchor_463" class="label">[463]</a> Plus haut, p. 516.</p>
-
-<p><a id="Footnote_464" href="#FNanchor_464" class="label">[464]</a> Le président Barillon, mort dans la citadelle de Pignerol, le 30 août 1645.
-Cette lettre doit donc être postérieure à cette date, et on peut la mettre au commencement
-de septembre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_465" href="#FNanchor_465" class="label">[465]</a> C'est la première fois que dans nos documents il est question du Coadjuteur,
-et en des termes qui font honneur à la sagacité de Cangé. Retz nous raconte
-cet incident de l'assemblée du clergé de 1645, t. I<sup>er</sup>, p. 75.</p>
-
-<p><a id="Footnote_466" href="#FNanchor_466" class="label">[466]</a> Tancrède de Rohan, tué depuis dans la guerre de Paris.</p>
-
-<p><a id="Footnote_467" href="#FNanchor_467" class="label">[467]</a> Voyez plus haut, p. <a href="#Page_497">497</a> et p. <a href="#Page_500">500</a>, les carnets de Mazarin.</p>
-
-<p><a id="Footnote_468" href="#FNanchor_468" class="label">[468]</a> Voyez <span class="smallc">la jeunesse de m<sup>me</sup> de Longueville</span>, chap. IV, p. 325; et sur
-les relations de Saint-Ibar avec M<sup>me</sup> de Longueville, v. aussi, <i>ibid.</i>, p. 288.</p>
-
-<p><a id="Footnote_469" href="#FNanchor_469" class="label">[469]</a> Guillaume de Nassau, mort en 1650, à l'âge de 24 ans, père du célèbre
-Prince d'Orange, depuis roi d'Angleterre.</p>
-
-<p><a id="Footnote_470" href="#FNanchor_470" class="label">[470]</a> Ce billet autographe faisait partie de la riche collection de M. Lajariette
-de Nantes.</p>
- </div>
- </div>
-</div>
-<div class="chapter">
-<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-</div>
-
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<td>&nbsp;</td>
-<td class="tdr">Pages</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="smallc">Avant-propos</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="smallc">Chapitre</span> I<sup>er</sup>. 1600-1622.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Le caractère,&mdash;La personne,&mdash;La famille de Marie de Rohan.&mdash;Née
-en décembre 1600, elle épouse en septembre 1617 le
-futur duc et connétable de Luynes.&mdash;Plus juste appréciation
-de la carrière de Luynes: il le faut considérer comme un prédécesseur
-inégal de Richelieu.&mdash;Le mariage de Luynes et de
-Marie de Rohan parfaitement heureux. Son mari l'initie aux
-affaires; elle l'y sert, et prend sur lui un grand empire.&mdash;A
-la fin de 1618, nommée surintendante de la maison de la
-reine, elle excite d'abord la jalousie d'Anne d'Autriche, puis
-devient sa favorite, comme Luynes était le favori du roi.&mdash;Enfants
-qu'elle eut de son mari.&mdash;Veuve en 1621, elle se
-remarie en 1622 avec le duc de Chevreuse, de la maison de
-Lorraine</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="smallc">Chapitre II.</span> 1623-1626.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">La duchesse de Chevreuse bien différente de la duchesse de
-Luynes.&mdash;Faute de pouvoir aimer son nouveau mari, elle se
-donne à la reine Anne, dont l'intérêt, bien ou mal entendu,
-devient son principal et constant objet.&mdash;Anne d'Autriche
-opprimée par Marie de Médicis. M<sup>me</sup> de Chevreuse la console
-et aussi la compromet.&mdash;Elle aime le comte de Holland, ambassadeur
-d'Angleterre, et elle tâche d'engager la reine avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_542"> 542</a></span>
-Buckingham.&mdash;Elle accompagne avec son mari la nouvelle
-reine d'Angleterre à Londres. Ses succès à la cour de
-Charles I<sup>er</sup>.&mdash;Holland et Buckingham la mettent dans leurs
-intrigues contre Richelieu.&mdash;Que Buckingham n'a jamais été
-son amant.&mdash;La résistance de la reine Anne au mariage de
-Monsieur avec M<sup>lle</sup> de Montpensier suscite une conspiration à
-laquelle M<sup>me</sup> de Chevreuse prend une grande part.&mdash;Henri
-de Talleyrand, comte de Chalais.&mdash;Odieuse conduite du duc
-d'Orléans qui trahit tous ses complices.&mdash;Faiblesse de Chalais
-en prison poussée jusqu'à la bassesse. Trompé par Richelieu,
-il s'emporte contre M<sup>me</sup> de Chevreuse et la dénonce, puis se
-rétracte, et meurt avec courage.&mdash;Premier exil de M<sup>me</sup> de
-Chevreuse</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_36">36</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="smallc">Chapitre III.</span> 1627-1637.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">M<sup>me</sup> de Chevreuse en Lorraine. Le duc Charles IV. Nouvelle
-ligue contre Richelieu. Victoire du cardinal. M<sup>me</sup> de Chevreuse
-rentre en France.&mdash;Elle est d'abord assez bien avec Richelieu.&mdash;Sa
-liaison avec le garde des sceaux Chateauneuf.&mdash;Lettres
-d'amour et d'intrigue.&mdash;Nouvelle disgrâce.&mdash;M<sup>me</sup> de Chevreuse
-reléguée en Touraine. Craft, Montaigu, La Rochefoucauld.&mdash;Affaires
-de 1637. Intelligence de la reine Anne avec
-M. de Mirabel, à Bruxelles, et avec son frère le cardinal-infant,
-pendant que la France et l'Espagne sont en guerre. Elle
-correspond aussi avec M<sup>me</sup> de Chevreuse, qui elle-même correspond
-avec le duc de Lorraine et l'engage avec l'Espagne.&mdash;Découverte
-de ces intrigues. La reine Anne plus que jamais
-maltraitée.&mdash;M<sup>me</sup> de Chevreuse craint d'être arrêtée et prend
-le parti de se sauver en Espagne.&mdash;Aventures de sa fuite
-depuis Tours jusqu'à la frontière espagnole</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_85">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="smallc">Chapitre IV.</span> 1637-1643.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">M<sup>me</sup> de Chevreuse en Espagne, puis en Angleterre.&mdash;Longue
-négociation avec Richelieu pour rentrer en France. Comment
-cette négociation échoue.&mdash;Le parti des émigrés à Londres.
-Marie de Médicis, le duc de La Valette, La Vieuville, Soubise.
-M<sup>me</sup> de Chevreuse s'en va en Flandre.&mdash;Elle prend part à la
-conspiration du comte de Soissons.&mdash;Affaire de Cinq-Mars.&mdash;Mort
-de Richelieu. Déclaration royale de Louis XIII mourant,
-du 20 avril 1643, qui condamne M<sup>me</sup> de Chevreuse à un
-exil perpétuel. La régente la rappelle</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_143">143</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_543"> 543</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="smallc">Chapitre V. Mai, juin et juillet 1643.</span></th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Retour de M<sup>me</sup> de Chevreuse à Paris et à la cour.&mdash;Nouvelles
-dispositions de la reine. Anne d'Autriche et Mazarin.&mdash;Efforts
-de M<sup>me</sup> de Chevreuse contre le système et les créatures de
-Richelieu, et en faveur de l'ancien parti de la reine. Ses sollicitations
-pour Chateauneuf.&mdash;Pour les Vendôme.&mdash;Pour La
-Rochefoucauld.&mdash;Sa politique intérieure et extérieure.&mdash;Elle
-est le vrai chef du parti des Importants.&mdash;Vaincue dans toutes
-ses démarches auprès de la reine, elle songe à recourir à d'autres
-moyens.&mdash;La crise devenue inévitable éclate à l'occasion
-de la querelle de M<sup>me</sup> de Montbazon et de M<sup>me</sup> de Longueville.</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_197">197</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="smallc">Chapitre VI. Aout et septembre 1643.</span></th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Conspiration de M<sup>me</sup> de Chevreuse et de Beaufort contre Mazarin.&mdash;La
-Rochefoucauld et Retz nient cette conspiration.&mdash;Plan
-et détails de toute l'affaire d'après les carnets et les lettres du
-cardinal, et les aveux d'Henri de Campion.&mdash;La conspiration
-échoue. Beaufort est arrêté et M<sup>me</sup> de Chevreuse reléguée de
-nouveau en Touraine</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_248">248</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc"><span class="smallc">Chapitre VII.</span> 1643-1679.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">M<sup>me</sup> de Chevreuse reste en Touraine près de deux années sans
-abandonner ses desseins contre Mazarin.&mdash;Elle reçoit l'ordre
-de se retirer à Angoulême. Craignant d'être emprisonnée,
-elle s'enfuit dans l'hiver de 1645 et s'embarque à Saint-Malo
-sur un petit bâtiment qui est pris en mer par les parlementaires
-anglais. Elle manque d'être livrée à Mazarin, et
-obtient à grand'peine des passeports pour Dunkerque et
-les Pays-Bas.&mdash;M<sup>me</sup> de Chevreuse en Flandre pendant les
-années 1645, 1646, 1647. Mêmes intrigues qu'en 1640, 1641,
-1642.&mdash;La Fronde en 1648 continue et termine les conspirations
-précédentes: même fin, mêmes moyens et presque
-mêmes hommes.&mdash;M<sup>me</sup> de Chevreuse revient à Paris en 1649.
-Son rôle dans la Fronde. Elle est l'auteur du seul plan qui pouvait
-sauver la Fronde, perdre Mazarin et assurer le triomphe
-raisonnable de l'aristocratie.&mdash;Elle se réconcilie à propos avec
-la reine et Mazarin.&mdash;Plus tard elle contribue à la perte de
-Fouquet et à l'élévation de Colbert.&mdash;Sa retraite: sa mort
-en 1679</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_289">289</a>
-<span class="pagenum"><a id="Page_544"> 544</a></span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">APPENDICE.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Du duc et de la duchesse de Luynes: extraits des dépêches de
-Bentivoglio et des ambassadeurs vénitiens</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_331">331</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Intrigues d'Angleterre</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_343">343</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">Affaire de Chalais</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_357">357</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> I. Montaigu</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_382">382</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> II. Chateauneuf</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_391">391</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> III. Correspondance de la reine Anne avec M<sup>me</sup> du Fargis</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_411">411</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> IV. Affaire de 1637</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_416">416</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> V. Fuite de M<sup>me</sup> de Chevreuse en Espagne</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_425">425</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">NOTES DU CHAPITRE IV.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> I. Dédicace de la collection in-4 des portraits de Daret</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_439">439</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> II. Négociation de l'année 1638 et 1639 entre Richelieu et M<sup>me</sup> de
-Chevreuse pour le retour de celle-ci en France</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_443">443</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> III. Déclaration du Roy, vérifiée en Parlement le 21 avril 1643</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_471">471</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<th colspan="2" class="tdc">NOTES DES CHAPITRES V, VI ET VII.</th>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> I. Divers passages des Carnets de Mazarin qui se rapportent
-à ces trois chapitres</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_476">476</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> II. Lettre royale sur l'arrestation de Beaufort</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_503">503</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> III. Pièces relatives à la conspiration</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_505">505</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> IV. Madame de Chevreuse en Touraine, 1644 et 1645</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_512">512</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> V. M<sup>me</sup> de Chevreuse en Flandre, 1646 et 1647</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_525">525</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdls"> VI. Lettres de Mazarin</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_531">531</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-
-<p class="end">Paris.&mdash;Imprimerie Pillet et Dumoulin, 5, rue des Grands-Augustins.</p>
-
-
-
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-
-
-<pre>
-
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-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madame de Chevreuse, by Victor Cousin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME DE CHEVREUSE ***
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