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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Champavert - contes immoraux - -Author: Pétrus Borel - -Illustrator: Adrien Aubry - -Release Date: April 18, 2016 [EBook #51787] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - CHAMPAVERT - - - - - Bruxelles.—Imprimerie de E. J. CARLIER, rue des Minimes, 51. - - -[Illustration] - - - - - CHAMPAVERT - - CONTES IMMORAUX - - PAR - PETRUS BOREL - - LE LYCANTHROPE - - AVEC FRONTISPICE A L’EAU-FORTE DE - M. ADRIEN AUBRY - -[Illustration: LOGO] - - BRUXELLES - J. BLANCHE, LIBRAIRE - 11, RUE DE LOXUM, 11 - - 1872 - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - PAGE - - NOTICE SUR CHAMPAVERT v - - MONSIEUR DE L’ARGENTIÈRE, L’ACCUSATEUR 1 - I. ROCCOCO 3 - II. WAS-IST-DAS? 15 - III. MATER DOLOROSA 21 - IV. MOISE SAUVÉ DES EAUX 29 - V. VERY WELL 37 - - JAQUEZ BARRAOU LE CHARPENTIER - LA HAVANE 45 - I. PESADUMBRE Y CONJURACION 47 - II. EL CORAZON NO ES TRAYDOR 55 - III. TRAYCION Y TRAYCION 59 - IV. A LAS ORACIONES 67 - - DON ANDRÉA VÉSALIUS L’ANATOMISTE - MADRID 71 - I. CHALYBARIUM 73 - II. SALTATIO, TURBA, MORS 79 - III. QUOD LEGI NON POTEST 85 - IV. NIDUS ADULTERATUS 91 - V. OPIFICINA 95 - VI. ENODATIO 97 - VII. AFFABULATIO 101 - - THREE FINGERED JACK L’OBI - LA JAMAIQUE 103 - I. NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES 105 - II. VOICES IN THE DESERT 111 - III. HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT 115 - IV. TIRESOME CHAPTER 121 - V. HOUND’S FEE 127 - VI. BLOOD’S REWARD 133 - - DINA LA BELLE JUIVE - LYON 139 - I. AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO 141 - II. ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN 151 - III. LOU GAL RËMËNO L’ALO 161 - IV. PLOUJHAS DË MARSELHA 167 - V. MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT 169 - VI. LANGHIMEN 181 - VII. OUSTÂOU PAIROLAOU 191 - VIII. BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS 195 - IX. BOURDËSCÂDO 197 - X. ESCUMERGAMËN 201 - XI. DÔOU 207 - XII. GOUDOUMAR! GOULLAMAS! 209 - XIII. GOLGOTHA 211 - - PASSEREAU L’ÉCOLIER - PARIS 215 - I. CARABINS 217 - II. MARIETTE 227 - III. PERFIDE COMME L’ONDE 237 - IV. ALBERT PATROCINE 243 - V. INCONGRUITÉ 251 - VI. AUTRE INCONGRUITÉ 263 - VII. AH! C’EST MAL! 271 - VIII. FIN TRÈS NATURELLE 283 - - CHAMPAVERT LE LYCANTHROPE - PARIS 299 - I. TESTAMENT 301 - II. EDURA 313 - III. FLAVA 319 - IV. DAMNATION 325 - V. DE PROFUNDIS 333 - - - - -NOTICE - -SUR - -CHAMPAVERT - - -C’est toujours un pénible emploi que celui de _détrompeur_, c’est -toujours une pénible corvée que celle de venir enlever au public ses -douces erreurs, ses mensonges auxquels il s’est fait, auxquels il a -donné sa foi; rien n’est plus dangereux que de faire un vide dans le -cœur de l’homme. Jamais je ne me hasarderai à une aussi scabreuse -mission. Croyez, croyez, abusez-vous, soyez abusés!... L’erreur est -presque toujours aimable et consolatrice. Malgré tout cet éloignement, -ma religieuse sincérité, aujourd’hui, me fait un devoir de démasquer -une supercherie, heureusement sans importance, une pseudonymie. De -grâce, veuillez bien ne point vous emporter, comme vous le faites de -coutume, quand on vient vous dire que la _Clotilde de Surville_ n’a pas -été, que son livre est apocryphe; que la correspondance de _Ganganelli_ -et _Carlino_ est apocryphe; que _Joseph Delorme_ est un pseudographe et -sa biographie un mythe. De grâces, de grâces! je vous en supplie, ne -vous emportez point!... - -Pétrus Borel s’est tué ce printemps: prions Dieu pour lui, afin que -son âme, à laquelle il ne croyait plus, trouve merci devant Dieu qu’il -niait, afin que Dieu ne frappe pas l’erreur du même bras que le crime. - -Pétrus Borel, le _rhapsode_, le _lycanthrope_, s’est tué, ou pour dire -la vérité que nous avons promise, le pauvre jeune homme qui se recélait -sous ce sobriquet, qu’il s’était donné à peine au sortir de l’enfance; -aussi, peu de ses camarades connurent-ils son véritable nom; aucun ne -sut jamais la cause de ce travestissement; le fit-il par nécessité ou -par bizarrerie? c’est ce qu’on ignore entièrement. Autrefois ce même -nom avait été illustré en littérature et en sciences, par Pétrus Borel -de Castres, profond docteur, antiquaire, médecin de Louis XIV et fils -du poète Jacques Borel. Descendait-il maternellement de cette famille, -avait-il voulu reprendre le nom d’un de ses aïeux? c’est ce qu’on -ignore entièrement et que sans doute on ignorera toujours. - -Ainsi que nous l’avons rétabli en titre de ce livre, son vrai nom était -Champavert. - -Il n’est pas de plus doux plaisir que celui de descendre dans -l’intimité d’un être sensible, c’est-à-dire supérieur, qui s’est -éteint; c’est une indiscrétion bien louable que celle de vouloir -s’initier au secret de la vie d’un grand artiste ou d’un malheureux. -On aime bien l’écrivain qui se complaît à étaler comme des tapisseries -l’existence, souvent très occulte, des hommes qui nous sont chers. -Quoique celle du jeune et fatal poète qui nous occupe n’excite pas -en vous un aussi haut intérêt, je pense cependant que vous ne les -auriez pas mal accueillis si j’avais pu déterrer quelques détails et -quelques circonstances de cette vie anomale; mais regrettablement on -en sait bien peu de chose. Champavert était peu parleur de lui-même; -il tombait généralement dans le monde comme une apparition, sans -antécédens connus, sans avenir présumé. - -On a quelques raisons de croire, qu’originaire des Hautes-Alpes, -il était né dans l’antique _Ségusie_, souvent, lui ayant entendu -maudire son père, descendu des Montagnes, et nommer avec fierté comme -ses compatriotes, _Philibert-Delorme_, _Martel-Ange_, _Servandoni_, -_Audran_, _Stella_, _Coisevox_, _Coustou_: _Ballanche_!... Mais, jeune, -il avait laissé sa patrie. - -Il montrait au plus vingt à vingt-deux ans à ceux qui l’approchaient, -mais ses traits graves, de prime abord, le vieillissaient beaucoup. - -Il était assez grand et svelte, peut-être même frêle; il avait le teint -brun, le profil caractéristique, l’œil grand, blanc et noir, et quelque -chose dans le regard qui fatiguait lorsqu’il était fixé, comme l’œil -convoiteux du serpent qui attire une proie. - -Contre l’usage de notre époque, de même que Leonardo da Vinci, -contrairement à celui de la sienne, il portait la barbe longue depuis -l’âge de dix-sept ans; jamais les plus instantes prières ne purent le -contraindre à l’abattre. En cette étrangeté, il devança de quatre ans -les apôtres de Henri-Saint-Simon. L’idée la plus juste qu’on puisse en -donner, c’est de dire qu’il avait beaucoup de l’aspect de saint Bruno. - -Sa voix et ses façons étaient douces, à la grande surprise de ceux qui -le voyaient pour la première fois, et qui, par ses écrits, ses poésies, -se l’étaient figuré un ogre effroyable. Il était bon, doux, affable, -fier, opiniâtre, serviable, bienveillant, son cœur aimant, _amoroso -con los suyos_, divine expression espagnole, n’avait point encore été -gâté par l’égoïsme et l’or. Mais quand on le blessait à fond, sa haine -devenait, comme son amour, implacable. - -Lorsqu’on l’entraînait dans le monde, il y apportait un air de -souffrante mélancolie, comme un cerf lancé hors de son hallier. - -Quant à des particularités sur son enfance, on ne sait presque rien: on -ne sait que ce que lui-même en a voulu dire à ses intimes. La volonté -était développée chez lui au plus haut point, hardi, têtu, impérieux, -le mépris des usages et coutumes était inné en lui, il ne s’y ploya -jamais, même en son plus bas âge. Il avait en horreur les habits, et -passa ses premières années entièrement nu; ce n’est qu’assez tard qu’on -parvint à lui faire endosser les vêtemens les plus nécessaires. - -On a encore quelques soupçons vagues que son instruction avait été -confiée à des prêtres, son irréligion viendrait assez à l’appui de -cette opinion. Il n’est pas de héros pour le valet de chambre, il n’est -pas de Dieu pour qui habite le temple. - -Il se plaisait souvent à conter avec une espèce de joie qu’il avait -été toujours fatigant pour ses maîtres, toujours redouté par eux, sans -trop savoir pourquoi: peut-être les mettait-il souvent _à quia_ par ses -questions _à la Condamine_, et flairant leur ignorance crasseuse, les -traitait-il avec mépris et dégoût! Il disait aussi avec orgueil qu’il -avait été chassé de toute école. - -Comme l’étude était sa seule passion et que la seule langue latine -n’étanchait pas sa soif de savoir, il s’entourait toujours de cinq à -six grammaires d’idiomes anciens et modernes, et d’ouvrages savans -qu’il se procurait avec peine, et que ses maîtres honteux lui brûlaient -à mesure. - -Déjà, en ce temps, il portait en lui une tristesse, un chagrin -indéfini, vague et profond, la mélancolie était déjà son -_idiosyncrasie_. De ses anciens condisciples se rappellent l’avoir vu -passer très souvent des jours entiers à verser des larmes amèrement, -sans causes connues ou apparentes, lui-même plus tard n’a jamais pu -définir ces désolations. Assurément la vie en communauté forcée l’avait -jeté dans cet état chronique de souffrance, et cette souffrance, cet -ennui exhaltaient ses organes sensitifs et aiguillonnaient sa chagrine -irritabilité. - -Le cours de sa brève carrière fut semblable au cours de ces torrens -dont on ignore la source, qui tantôt inondent les vallées, et tantôt -coulent souterrainement. - -A partir de cette première époque de sa vie vient une série d’années -sur lesquelles nous n’avons pu rencontrer le moindre renseignement; -seulement, nous avons retrouvé dans ses papiers deux petites notes, que -voici; elles font présumer que son père l’avait placé contre son gré -chez un artiste ou un artisan. - - - Novembre 1823. - -Hier mon père m’a dit: Tu es grand maintenant, il faut dans ce monde -une profession; viens, je vais t’offrir à un maître qui te traitera -bien, tu apprendras un métier qui doit te plaire, à toi qui charbonnes -les murailles, qui fais si bien les peupliers, les hussards, les -perroquets, tu apprendras un bon état. Je ne savais ce que tout cela -voulait dire; je suivis mon père, et il me vendit pour deux ans. - - - Janvier 1824. - -Voilà donc ce que c’est qu’un état, un maître, un apprenti. Je ne sais -si je comprends bien; mais je suis triste et je pense à la vie; elle me -semble bien courte! Sur cette terre de passage, alors pourquoi tant de -soucis, tant de travaux pénibles, à quoi bon?.... Maintenant, je ris -quand je vois un homme qui se case, se caser!...... Que faut-il donc à -l’homme pour faire sa vie? une peau d’ours et quelques substances. - -Si j’ai rêvé une existence, ce n’est pas celle-là, ô mon père! si j’ai -rêvé une existence, c’est chamelier au désert, c’est muletier andalous, -c’est Otahïtien! - -Il est probable que cet homme chez lequel il faisait son apprentissage -était architecte: car quelques années plus tard, on se rappelle l’avoir -vu travailler dans l’atelier d’architecture d’_Antoine Garnaud_; du -reste, nous n’avons rien pu apprendre sur sa vie, à cette phase; -sans doute, il battait corps à corps avec la misère, et, dans les -intervalles que lui laissaient ses travaux stupides et la faim, il -s’abandonnait à l’étude. On a trouvé dans ses paperasses des dessins -d’architecture et des poésies portant mêmes dates. Son assiduité à -l’atelier d’_Antoine Garnaud_ devint plus réservée peu à peu, et il en -disparut entièrement. Son aversion pour l’architecture antique qu’on -y enseignait à l’exclusion fut cause à coup sûr de cet éloignement. -Il rentra dans l’ombre pour se livrer à ses études d’affection; on -ne le vit plus reparaître que de loin en loin, dirigeant quelques -constructions, ou dans l’atelier de quelque habile peintre dont il -avait conquis l’amitié. C’est aussi vers ce temps, deux ans environ -avant sa mort, vers la fin de 1829, qu’il se groupa à l’entour de -lui quelques jeunes et timides artistes, afin d’être plus forts en -faisceau, afin de n’être pas brisé et renversé à l’entrée dans le -monde; il fut même regardé par beaucoup comme le grand prêtre de cette -camaraderie du bousingo, dont on fit grand scandale, et dont on a -par méchanceté et par ignorance perverti les intentions et le titre. -Mais n’anticipons pas, Champavert, dans un ouvrage collectif qui doit -incessamment paraître, a rétabli la véracité des faits, et éclairé le -public que les journaux ont abusé. - -Ses derniers compagnons, dont les noms sont cités dans les -_Rhapsodies_, qui l’ont connu dans la plus grande intimité, auraient -pu donner sur lui des renseignemens exacts et positifs; mais, comme il -n’approuva pas cette publication, ils nous ont fermé leurs portes. - -Ce fut vers la fin de 1831 que parurent les essais poétiques de -Champavert, sous le titre de _Rhapsodies, par Pétrus Borel_. Jamais -petit livre n’avait fait plus grand scandale, du reste, scandale que -fera toujours toute œuvre écrite avec l’âme et le cœur, sans politesse -pour un temps où l’on fait de l’art et de la passion avec la tête et -la main, et en se battant les flancs à tant la page. Pour juger ces -poésies, nous sommes trop favorablement disposés, on ne nous croirait -pas impartiaux; or, nous dirons seulement qu’elles nous semblent -abruptes, souffertes, senties, pleines de feu, et, qu’on nous passe -l’expression, quelquefois _fleurette_, mais bien plus souvent _barre de -fer_; c’est un livret empreigné de fiel et de douleur, c’est le prélude -du drame qui le suivit, et que les plus simples avaient pressenti; une -œuvre comme celle-là n’a pas de second tome: son épilogue, c’est la -mort. - -Nous allons, pour nos lecteurs qui ne les connaîtraient point, en -donner quelques extraits, à l’appui de ce que nous venons d’avancer. - -Voici la pièce qui ouvre le recueil; nous la citons préférablement -parce qu’elle est pleine de douleur et d’une franchise rare, et qu’elle -contient quelques circonstances de sa vie dont nous n’avons pu parler: -elle est adressée à un ami qui lui avait donné l’hospitalité, à ce -qu’il paraîtrait, dans un temps où, comme Métastase, il n’avait pour -abri que le ciel et le pavé. - - Quand ton Pétrus ou ton Pierre - N’avait pas même une pierre - Pour se poser, l’œil tari; - Un clou sur un mur avare - Pour suspendre sa guitare: - Tu me donnas un abri. - - Tu me dis:—Viens, mon Rhapsode, - Viens chez moi finir ton ode; - Car ton ciel n’est pas d’azur, - Ainsi que le ciel d’Homère - Ou du provençal trouvère; - L’air est froid, le sol est dur. - - Paris n’a point de bocage; - Viens donc, je t’ouvre ma cage, - Où, pauvre, gaîment je vis; - Viens, l’amitié nous rassemble, - Nous partagerons ensemble - Quelques grains de chenevis. - - —Tout bas, mon âme honteuse - Bénissait ta voix flatteuse - Qui caressait son malheur; - Car toi seul, au sort austère - Qui m’accablait solitaire, - Léon, tu donnas un pleur. - - Quoi! ma franchise te blesse? - Voudrais-tu que, par faiblesse, - On voilât sa pauvreté? - Non! non! nouveau Malfilâtre, - Je veux, au siècle parâtre, - Etaler ma nudité! - - Je le veux, afin qu’on sache, - Que je ne suis point un lâche, - Car j’eus deux parts de douleur - A ce banquet de la terre, - Car, bien jeune, la misère - N’a pu briser ma verdeur. - - Je le veux, afin qu’on sache - Que je n’ai que ma moustache, - Ma guitare, et puis mon cœur - Qui se rit de la détresse; - Et que mon âme maîtresse - Contre tout surgit vainqueur. - - Je le veux, afin qu’on sache - Que, sans toge et sans rondache, - Ni chancelier, ni baron, - Je ne suis point gentilhomme, - Ni commis à maigre somme, - Parodiant lord Byron. - - A la cour, dans ses orgies, - Je n’ai point fait d’élégies, - Point d’hymne à la déité; - Sur le flanc d’une duchesse, - Barbotant dans la richesse, - De lai sur ma pauvreté. - -Voici encore quelques autres vers et quelques fragmens pris pour ainsi -dire au hasard, tous pleins pareillement de chagrin et de fiel, et de -la pensée qui le minait sourdement et qui, peu de temps plus tard, -devait le perdre. - - -DOLÉANCE. - - Son joyeux, importun, d’un clavecin sonore, - Parle, que me veux-tu? - Viens-tu dans mon grenier pour insulter encore - A ce cœur abattu? - Son joyeux, ne viens plus; verse à d’autres l’ivresse; - Leur vie est un festin - Que je n’ai point troublé; tu troubles ma détresse, - Mon râle clandestin! - - Indiscret, d’où viens-tu? Sans doute une main blanche, - Un beau doigt prisonnier - Dans de riches joyaux, a frappé sur ton anche - D’ivoire et d’ébénier; - Accompagnerais-tu d’une enfant angélique, - La timide leçon? - Si le rythme est bien sombre et l’air mélancolique, - Trahis-moi sa chanson. - - Non: j’entends les pas sourds d’une foule ameutée, - Dans un salon étroit; - Elle vogue en tournant, par la walse exaltée, - Ebranlant mur et toit. - Au dehors bruits confus, cris, chevaux qui hennissent, - Fleurs, esclaves, flambeaux; - Le riche épand sa joie et les pauvres gémissent, - Honteux sous leurs lambeaux! - - Autour de moi ce n’est que palais, joie immonde, - Biens, somptueuses nuits, - Avenir, gloire, honneurs: au milieu de ce monde, - Pauvre et souffrant je suis - Comme entouré des grands, du roi, du saint office, - Sur le _quémadero_, - Tous en pompe assemblés pour humer un supplice, - Un juif au _brazero_! - - Car tout m’accable enfin: néant, misère, envie, - Vont morcelant mes jours! - Mes amours brochaient d’or le crêpe de ma vie, - Désormais plus d’amours. - Pauvre fille! c’est moi qui t’avais entraînée - Au sentier de douleur; - Mais, d’un poison plus fort, avant qu’il t’eût fanée, - Tu tuas le malheur! - - Eh! moi, plus qu’une enfant, capon, flasque, gavache, - De ce fer acéré - Je ne déchire pas avec ce bras trop lâche - Mon poitrail ulcéré! - Je rumine mes maux: son ombre est poursuivie - D’un regret coutumier. - Qui donc me rend si veule et m’enchaîne à la vie?... - Pauvre Job au fumier. - - -HYMNE AU SOLEIL - - Là, dans ce sentier creux, promenoir solitaire - De mon clandestin mal, - Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre - Comme un brute animal. - Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre - Appeler le sommeil, - Pour étancher un peu ma brûlante paupière; - Je viens user mon écot de soleil! - - Là-bas, dans la cité, l’avarice sordide - Du roi, sur tout Champart, - Au mouton-peuple, on vend le soleil et le vide; - J’ai payé; j’ai ma part! - Mais sur tous, tous égaux devant toi, soleil juste, - Tu verses tes rayons, - Qui ne sont pas plus doux au front d’un prince auguste, - Qu’au sale front d’une gueuse en haillons. - - -FRAGMENT DE LA PIÈCE INTITULÉE - -HEUR ET MALHEUR - - - * * * * * - - C’est un oiseau, le barde! il doit rester sauvage; - La nuit sous la ramure, il gazouille son chant; - Le canard tout boueux se pavane au rivage, - Saluant tout soleil, ou levant ou couchant. - C’est un oiseau, le barde! il doit vieillir austère, - Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux, - Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre, - Qu’une cape trouée, un poignard et les cieux! - Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme, - Un habit bien collant, un minois relavé, - Un perroquet juché, chantonnant pour madame, - Dans une cage d’or, un canari privé; - C’est un gras merveilleux, versant de chaudes larmes - Sur des maux obligés après un long repas, - Portant un parapluie, et jurant par ses armes, - Et, l’élixir en main, invoquant le trépas. - Joyaux, bal, fleur, cheval, château, fine maîtresse, - Sont les matériaux de ses poëmes lourds: - Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse; - Toujours les souffletant de ses vers de velours. - Par merci! voilez-nous vos airs autocratiques; - Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons! - Mais ne galonnez pas comme vos domestiques, - Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons. - Eh! vous, de ces soleils, moutonnier parélie! - De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin, - Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie; - Le barde ne grandit qu’enivré de besoin! - J’ai caressé la mort, riant au suicide, - Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux; - Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux, - Misérable et miné par la faim homicide. - - -MISÈRE - - A mon air enjoué, mon rire sur la lèvre, - Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre, - Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition, - Ignorant le remords, vierge d’affliction; - A travers les parois d’une haute poitrine, - Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le mine? - Dans une lampe sourde on ne saurait puiser, - Il faut, comme le cœur, l’ouvrir ou la briser. - - Aux bourreaux, pauvre André! quand tu portais ta tête, - De rage tu frappais ton front sur la charrette; - N’ayant pas assez fait pour l’immortalité, - Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté. - Que de fois, sur le roc qui borde cette vie, - Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie, - Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts; - Je sentais ma puissance, et je sentais des fers! - - Puissance,... fers,... quoi donc?—Rien! encore un poète - Qui ferait du divin, mais sa muse est muette, - Sa puissance est aux fers:—Allons! on ne croit plus - En ce siècle voyant qu’aux talens révolus; - Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles.— - Travaille!... Eh! le besoin qui me hurle aux oreilles, - Etouffant tout penser qui se dresse en mon sein! - Aux accords de mon luth que répondre?... J’ai faim! - -Ah! tout cela fait saigner le cœur!... Passons. - -Son allure indépendante, son amour violent de la liberté, l’avaient -fait désigner comme républicain redoutable. Il crut devoir répondre -à cette accusation dans la préface de ses Rhapsodies:—Je suis -républicain, dit-il, comme l’entendrait un loup cervier: mon -républicanisme, c’est de la lycanthropie!—Si je parle de république, -c’est parce que ce mot me représente la plus large indépendance que -puissent laisser l’association et la civilisation. Je suis républicain -parce que je ne puis pas être Caraïbe; j’ai besoin d’une somme -énorme de liberté: la république me la donnera-t-elle? Je n’ai pas -l’expérience pour moi. Mais, quand cet espoir sera déçu comme tant -d’autres, il me restera le _Missouri_!.... - -De là, les journaux appelèrent ces vers lycanthropiques, lui -lycanthrope, et son inclination d’esprit lycanthropisme. L’épithète -eut grand succès par le monde et lui resta; lui-même se plaisait à -l’entendre; aussi, avons-nous cru qu’il était de notre respect de ne -point lui arracher ce pavillon caractéristique. - -Au milieu de toutes les critiques haineuses qui jonglèrent sur lui, et -qui auraient saturé une âme moins abreuvée que la sienne, il ne douta -pas un seul instant de sa force, et reçut dans le secret de bien douces -consolations, quelques applaudissemens sincères, et des conseils vrais. - -Entre autres, nous allons rapporter ici une lettre et des vers qui lui -furent adressés à ce propos, et qu’on vient de retrouver parmi ses -manuscrits. - - - MONSIEUR, - -Pardonnez-moi d’avoir autant tardé à vous remercier de l’envoi que vous -avez bien voulu me faire de vos poésies. M. Gérard ne m’a donné votre -adresse que depuis quelques jours. - -Si le métal bouillonnant a rejeté ses scories; ces scories font bien -présumer du métal, et, dussiez-vous vous irriter contre moi de trop -présumer de votre avenir, j’aime à croire qu’il sera remarquable. J’ai -été jeune aussi, Monsieur, jeune et mélancolique, comme vous je m’en -suis souvent pris à l’ordre social des angoisses que j’éprouvais: -j’ai conservé telle strophe d’ode, car jeune je faisais des odes, où -j’exprime le vœu d’aller vivre parmi les loups. Une grande confiance -dans la divinité a été souvent mon seul refuge. Mes premiers vers -un peu raisonnables l’attesteraient; ils ne valent pas les vôtres, -mais, je vous le répète, ils ne sont pas sans de nombreux rapports; -je vous dis cela pour que vous jugiez du plaisir triste, mais -profond, que m’ont fait les vôtres. J’ai d’autant mieux sympathisé -avec quelques-unes de vos idées, que si ma destinée a éprouvé un -grand changement, je n’ai ni oublié mes premières impressions, ni -pris beaucoup de goût à cette société que je maudissais à vingt ans. -Seulement aujourd’hui je n’ai plus à me plaindre d’elle pour mon propre -compte, je m’en plains quand je rencontre de ses victimes. Mais, -Monsieur, vous êtes né avec du talent, vous avez reçu de plus que moi -une éducation soignée; vous triompherez, je l’espère, des obstacles -dont la route est semée; si cela arrive, comme je le souhaite, -conservez bien toujours l’heureuse originalité de votre esprit et vous -aurez lieu de bénir la providence des épreuves qu’elle aura fait subir -à votre jeunesse. - -Vous ne devez pas aimer les éloges; je n’en ajouterai pas à ce que je -viens de vous dire. J’ai pensé d’ailleurs que vous préfériez connaître -les réflexions que votre poésie m’aurait suggérées. Vous verrez bien -que ce n’est pas par égoïsme que je vous ai beaucoup parlé de moi. - -Recevez, Monsieur, avec mes sincères remercîmens, l’assurance de ma -considération et du plus vif intérêt. - - BÉRANGER. - - 16 février 1832. - - -A PÉTRUS BOREL - - Brave Pierre, pourquoi cette mélancolie - Qui règne dans tes vers; pourquoi sur l’avenir - Ce regard douloureux suivi d’un long soupir, - Pourquoi ce dégoût de la vie? - - Elle est belle pourtant: regarde l’horizon - Qui s’ouvre devant nous, éclatant de lumières... - Va, nous saurons franchir ces débiles barrières - Qui nous tiennent comme en prison. - - Ou’importe un peu de peine au matin de la vie, - Ou, le nuage obscur errant à ton zénith? - Le nom qu’on a gravé sur le rude granit - Échappe à l’ongle de l’envie. - - Et quand viendra le soir, nous aurons le repos, - Nous trouverons la gloire au bout de la carrière, - Et l’amour sera là, séduisante chimère! - Versant son baume sur nos maux. - - Regarde autour de nous ces masses immobiles - Ignorant de l’amour les doux embrassemens, - Ou de l’ambition les beaux emportemens, - Êtres incomplets et débiles! - - N’ont-ils pas plus que nous droit d’accuser le ciel, - Ceux qui, jetés tous nus sur cette route aride, - De leurs lèvres de feu, pressent la coupe vide, - Ou n’y rencontrent que du fiel? - - Et toi, tu te plaindrais (quand, tout plein de jeunesse, - Tu bondis libre et fort comme un brave coursier), - De quelques jours de deuil que te font oublier - Les doux baisers d’une maîtresse. - - Que veux-tu donc de plus demander pour ta part? - Amour, gloire, amitié, t’échoiront en partage, - N’est-ce donc pas assez pour charmer le voyage? - La fortune viendra plus tard! - - En avant, en avant! courage brave Pierre! - Porte ta lourde croix par les vilains chemins, - Sans montrer aux regards tes genoux et tes mains, - Meurtris sur les angles de pierre. - - Car la gloire est marâtre à ses pauvres enfans!... - Devant les lauréats le monde entier s’incline; - Mais il ne doit pas voir la couronne d’épine - Qui déchire leurs fronts brûlans. - -Ces vers portent la signature d’un grand artiste dont s’honore la -France, nous aurions bien voulu pouvoir la livrer à la publicité, mais -nous avons craint d’effaroucher sa modestie, et de paraître par trop -indiscret en décelant la source d’une poésie naïve, toute d’intimité, -d’intimité confidentielle. - -En faisant deux parts, l’une des aboiemens et l’autre des nobles et -amitieux conseils, on verra, en ce cas, comme en tous, que ce n’est que -du bas étage que sort la sale critique. - -Voici tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie matérielle de -Champavert: quant à l’histoire de son âme, elle est tout entière dans -ses écrits; nous renverrons, d’abord, à ce présent livre de contes, et -puis aux Rapsodies dont la seconde édition va paraître incessamment. - -Enfin, pour des détails sur son dégoût de la vie et son suicide, nous -renverrons à la narration intitulée Champavert qui termine cet ouvrage. - -M. Jean-Louis, son inconsolable ami, a bien voulu nous confier -pour les mettre en ordre, tous les manuscrits et petits papiers de -Champavert, dont il était possesseur; et il a bien voulu aussi nous -autoriser à en publier ce que bon nous semblerait; nous avons d’abord -choisi et recueilli entre beaucoup d’autres ces nouvelles inédites. - -Si le monde leur faisait un bon accueil, nous les publierions toutes -successivement, ainsi que plusieurs romans et plusieurs drames que nous -avons également entre les mains. - -La mort prématurée de ce jeune écrivain est-elle une perte réelle et -regrettable pour la France? Nous ne pouvons répondre, nous, c’est à la -France à le juger, c’est à la France à assigner son rang, c’est à Lyon, -sa patrie, à revendiquer et à faire l’apothéose de son jeune et trop -infortuné poète. - -Mais nous croyons qu’il est de notre politesse de prévenir les -lecteurs, qui cherchent et aiment la littérature _lymphatique_, de -refermer ce livre et de passer outre. Si, cependant, ils désiraient -avoir quelques notions sur l’allure d’esprit de Champavert, il leur -suffirait de lire ce qui suit. - -A la réception de la lettre où Champavert le prévenait de son extrême -détermination, M. Jean-Louis partit sur l’heure, espérant arriver -assez à temps pour le détourner de son funeste projet; il était trop -tard. Sitôt à Paris, il se présenta au domicile de Champavert, on lui -affirma qu’il était allé faire un voyage de long cours. Dans la ville, -il ne put obtenir aucun renseignement. Mais, le soir, parcourant _la -Tribune_, au café Procope, il en rencontra de cruels et de positifs. -Le lendemain il fit enlever le cadavre de son ami, exposé à la morgue -depuis trois jours, et le fit enterrer au cimetière du Mont-Louis; près -du tombeau d’Héloïse et d’Abélard, vous pourrez voir encore une pierre -brisée, moussue, sur laquelle, se penchant, on lit avec peine ces mots: -A CHAMPAVERT, JEAN-LOUIS. - -Vivement ému par le suicide de ce jeune cœur, et des larmes m’étant -échappées pendant le récit que M. Jean-Louis en fit au café, touché, il -s’approcha de moi et me dit:—L’auriez-vous connu?—Non, Monsieur, si je -l’avais connu nous serions morts ensemble.—Je conquis son amitié, et ce -brave jeune homme, avant de retourner à Lachapelle en Vaudragon, me fit -don du portefeuille trouvé sur Champavert. - -Voici à peu près tout ce qu’il contenait: quelques notes, quelques -boutades, griffonnées sans ordre à la sanguine, et presque totalement -illisibles, quelques vers et des lettres. - -D’abord, je déchiffrai sur la peau d’âne ces pensées. - - * * * * * - -On recommande toujours aux hommes de ne rien faire d’inutile, d’accord; -mais autant vaudrait leur dire de se tuer, car, de bonne foi, à -quoi bon vivre?... Est-il rien plus inutile que la vie? une chose -utile, c’est une chose dont le but est connu; une chose utile doit -être avantageuse par le fait et le résultat, doit servir ou servira, -enfin c’est une chose bonne. La vie remplit-elle une seule de ces -conditions?.... le but en est ignoré, elle n’est ni avantageuse par le -fait, ni par le résultat; elle ne sert pas, elle ne servira pas, enfin, -elle est nuisible; que quelqu’un me prouve l’utilité de la vie, la -nécessité de vivre, je vivrai.... - -Pour moi, je suis convaincu du contraire, et je redis souvent avec -Pétrarca: - - Che più d’un giorno é la vita mortale - Nubilo, breve, freddo e pien di noja; - Che può bella parer, ma nulla vale. - -Le penser qui m’a toujours poursuivi amèrement, et jeté le plus de -dégoût en mon cœur, c’est celui-ci: - -Qu’on ne cesse d’être honnête homme, seulement que du jour où le crime -est découvert: que les plus infâmes scélérats, dont les atrocités -restent cachées, sont des hommes honorables, qui hautement jouissent -de la faveur et de l’estime. Que d’hommes doivent rire sourdement dans -leur poitrine, quand ils s’entendent traités de bons, de justes, de -loyaux, de sérénissimes, d’altesses! - -Oh! ce penser est déchirant!... - -Aussi, je répugne à donner des poignées de main à d’autres qu’à des -intimes; je frissonne involontairement à cette idée qui ne manque -jamais de m’assaillir, que je presse peut-être une main infidèle, -traîtresse, parricide! - -Quand je vois un homme, malgré moi mon œil le toise et le sonde, et je -demande en mon cœur, celui-là est-ce bien un probe, en vérité? ou un -brigand heureux dont les concussions, les dilapidations, les crimes -sont ignorés, et le seront à tout jamais? Indigné, navré, le mépris sur -la lèvre, je suis tenté de lui tourner le dos. - -Si du moins les hommes étaient classés comme les autres bêtes; s’ils -avaient des formes variées suivant leurs penchans, leur férocité, -leur bonté comme les autres animaux.—S’il y avait une forme pour le -féroce, l’assassin, comme il y en a une pour le tigre et la hyène.—S’il -y en avait une pour le voleur, l’usurier, le cupide, comme il y en a -une pour le milan, le loup, le renard; du moins il serait facile de -connaître son monde, on aimerait à bon escient, et l’on pourrait fuir -les mauvais, les chasser et les dérouter, comme on fuit et chasse la -panthère et l’ours, comme on aime le chien, le cerf, la brebis. - - -MARCHAND ET VOLEUR EST SYNONYME - -Un pauvre qui dérobe par nécessité le moindre objet est envoyé au -bagne; mais les marchands, avec privilége, ouvrent des boutiques sur -le bord des chemins pour détrousser les passans qui s’y fourvoient. -Ces voleurs-là, n’ont ni fausses clefs, ni pinces, mais ils ont des -balances, des registres, des merceries, et nul ne peut en sortir -sans se dire je viens d’être dépouillé. Ces voleurs à petit peu -s’enrichissent à la longue et deviennent propriétaires, comme ils -s’intitulent,—propriétaires insolens! - -Au moindre mouvement politique, ils s’assemblent, et s’arment, hurlant -qu’on veut le pillage, et s’en vont massacrer tout cœur généreux qui -s’insurge contre la tyrannie. - -Stupides brocanteurs! c’est bien à vous de parler de propriété, et -de frapper comme pillards des braves appauvris à vos comptoirs!... -défendez donc vos propriétés! mauvais rustres! qui, désertant les -campagnes, êtes venus vous abattre sur la ville, comme des hordes de -corbeaux et de loups affamés, pour en sucer la charogne; défendez donc -vos propriétés!.... Sales maquignons, en auriez-vous sans vos barbares -pilleries? en auriez-vous?... si vous ne vendiez du laiton pour de -l’or, de la teinture pour du vin? empoisonneurs! - - * * * * * - -Je ne crois pas qu’on puisse devenir riche à moins d’être féroce, un -homme sensible n’amassera jamais. - -Pour s’enrichir, il faut avoir une seule idée, une pensée fixe, dure, -immuable, le désir de faire un gros tas d’or; et pour arriver à grossir -ce tas d’or, il faut être usurier, escroc, inexorable, extorqueur et -meurtrier! maltraiter surtout les faibles et les petits! Et, quand -cette montagne d’or est faite, on peut monter dessus, et du haut du -sommet, le sourire à la bouche, contempler la vallée de misérables -qu’on a faits. - - * * * * * - -Le haut commerce détrousse le négociant, le négociant détrousse le -marchand, le marchand détrousse le chambrelan, le chambrelan détrousse -l’ouvrier, et l’ouvrier meurt de faim. - -Ce ne sont pas les travailleurs de leurs mains qui parviennent, ce sont -les exploiteurs d’hommes. - - * * * * * - -Sur le livret étaient griffonnés ces vers, que je présume être de lui, -ne me rappelant pas les avoir lus nulle autre part. - - -A CERTAIN DÉBITANT DE MORALE - - Il est beau tout en haut de la chaire où l’on trône, - Se prélassant d’un ris moqueur, - Pour festonner sa phrase et guillocher son prône - De ne point mentir à son cœur! - Il est beau, quand on vient dire neuves paroles, - Morigéner mœurs et bon goût, - De ne point s’en aller puiser ses paraboles - Dans le corps-de-garde ou l’égout! - Avant tout, il est beau, quand un barde se couvre - Du manteau de l’apostolat, - De ne point tirailler par un balcon du Louvre, - Sur une populace à plat! - - Frères, mais quel est donc ce rude anachorète? - Quel est donc ce moine bourru? - Cet âpre chipotier, ce gros Jean à barète, - Qui vient nous remontrer si dru? - Quel est donc ce bourreau? de sa gueule canine, - Lacérant tout, niant le beau, - Salissant l’art, qui dit que notre âge décline - Et n’est que pâture à corbeau. - Frères, mais quel est-il?... Il chante les mains sales, - Pousse le peuple et crie haro! - Au seuil des lupanars débite ses morales, - Comme un bouvier crie ahuro! - - * * * * * - -Je ne dirai rien de la peine de mort, assez de voix éloquentes depuis -Beccaria l’ont flétrie: mais je m’élèverai, mais j’appellerai l’infamie -sur le témoin à charge, je le couvrirai de honte! Conçoit-on être -témoin à charge?... quelle horreur! il n’y a que l’humanité qui donne -de pareils exemples de monstruosité! Est-il une barbarie plus raffinée, -plus civilisée, que le témoignage à charge?.... - - * * * * * - -Dans Paris, il y a deux cavernes, l’une de voleurs, l’autre de -meurtriers; celle de voleurs c’est la bourse, celle de meurtriers c’est -le Palais-de-Justice. - - - - - MONSIEUR - DE L’ARGENTIÈRE, - L’ACCUSATEUR - - Aussi pourquoi vouloir, avec une pensée, - Enfant! moraliser cette Rome lassée - De ses rétheurs de Grèce, et tirée entre tous - Comme un morceau de chair aux dents de chiens jaloux? - Pourquoi ne pas laisser cette reine du monde, - Se débattre à loisir dans sa gadoue immonde, - Et lui montrer la bourbe au fond des flots vermeils, - Et troubler, par des mots graves, ses longs sommeils? - - * * * * * - - —Pouvais-tu pas chanter Damœtas et Phyllis - Et Tityrus pleurant la mort d’Amaryllis? - Ou, laissant de côté ces contes bucoliques, - Elever ton génie aux nobles Géorgiques, - Dire en vers de six pieds Enée et ses vaisseaux - Sauvé par Neptunus de la fureur des eaux? - —N’avais-tu pas la voix de ta maîtresse blonde, - Et sa gorge lassive et souple comme l’onde, - Et cette Ibérienne encore aux grands yeux noirs - Qui chantait, comme on chante à Corduba, les soirs? - - BARTHELEMI HAURÉAU. - - - S’ils sont rouges de sang, ils rougiront encore! - - ANDRÉ BOREL. - - - - -I - -ROCCOCO - - -Une seule bougie placée sur une petite table éclairait faiblement une -salle vaste et haute; sans quelques chocs de verres et d’argenterie, -sans quelques rares éclats de voix, elle aurait semblé la veilleuse -d’un mort. En fouillant avec soin dans ce clair-obscur, comme on -fouille du regard dans les eaux-fortes de Rembrandt, on déchiffrait -la décoration d’une salle à manger, de l’époque caractéristique de -Louis XV, que les classiques inepto-romains appellent malicieusement -Roccoco. Il est vrai que la corniche encadrant le plafond était nervée -et profilée en bandeau et à gorge, sans la moindre parenté avec -l’entablement de l’Eresichtœum, du temple d’Antoninus et Faustina ou -de l’arc de Drusus; il est vrai qu’elle était sans saillie, larmier, -coupe-larme et mouchette chassant et rejetant la pluie qui ne pleut -pas. Il est vrai que les portes n’étaient point surmontées d’un -couronnement, dit attique, pour chasser les eaux de la pluie qui ne -pleut pas. Il est vrai que les arcades n’avaient point en hauteur leur -largeur deux fois et demi. Il est vrai qu’on n’avait eu aucun égard -aux spirituels modules de _l’illustrissimo signor Jacopo Barrozio da -Vignola_, et qu’on avait ri au nez des cinq-ordres. - -Mais il est vrai aussi et du devoir de dire, que cet intérieur n’était -point un ignoble pastiche de l’architecture butorde de Pæstum, de -l’architecture d’Athènes, glacée, nue, constante, rabâcheuse, de -l’architecture singe et jumart de Rome; celle-là avait son aspect à -elle, sa tournure à elle, sa coquetterie à elle; expression exacte -de son époque, elle lui convenait en tout point; et sa physionomie -est tellement unique, qu’après la plus longue série de siècles, on -reconnaîtra de prime abord ce Roccoco Louis XIV et Louis XV; avantage -que n’auront pas les funestes et ignorantes copies de l’antique de nos -faiseurs contemporains, qui n’impriment aucun cachet à leur époque et -n’en reçoivent aucun, si bien que les temps à venir prendront leurs -œuvres pour de mauvais antiques dépaysés. - -Les grands panneaux des lambris étaient couverts de peintures de nature -morte digne de Venninx, mais d’une main inconnue; et les impostes -de pastorales d’opéra, de fêtes galantes, de bergères-camargo de -l’immortel et délicieux Watteau. Les compositions en étaient gracieuses -et délicates, le coloris suave et cristallin, suivant l’usage de -ce grand maître que la France ignare et ingrate doit réhabiliter -et revendiquer comme une de ses plus belles gloires. Gloire donc à -Watteau! gloire à Lancret! gloire à Carle Vanloo! gloire à Lenôtre!... -gloire à Hyacinthe Rigault! gloire à Boucher! gloire à Edelinck!... -gloire à Oudry!... - -Et, s’il faut tout dire, j’avouerai que j’éprouve une sensation presque -aussi rêveuse, un plaisir aussi à l’aise, dans ces vastes logis du -dix-septième et dix-huitième siècles que dans une salle capitulaire -bizantine, ou dans un cloître roman. Tout ce qui fait ressouvenir -de nos pères à nous, de nos aïeux trépassés sur notre France, jette -dans le cœur une religieuse mélancolie. Honte à celui qui n’a pas -tressailli, dont la poitrine n’a pas palpité en entrant dans une -vieille habitation, dans un manoir délabré, dans une église veuve! - -Autour de la table qui portait la bougie deux hommes étaient assis. - -Le plus jeune tenait baissée une figure blême, sur laquelle pleuvaient -des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux et faux, son nez long et -en fer de lance; vous dire que ses favoris étaient taillés carrément -sur ses joues comme des sous-pieds, c’est vous dire que la scène se -passait sous l’empire, aux abords de 1810. - - * * * * * - -Le plus âgé, trapu, était le prototype des Francs-Comtois de la plaine; -sa chevelure, moisson épaisse, était suspendue, comme les jardins de -Babylone, sur sa face large et plate en oiseau de nuit. - -Ils étaient goulument penchés sur la table, semblant deux loups se -disputant une carcasse; mais leurs interlocutions sourdes et brouillées -par la sonorité de la salle contrefaisaient les grognements d’un porc. - -L’un était moins qu’un loup, c’était un accusateur public. L’autre plus -qu’un porc, c’était un préfet. - -Le préfet venait de recevoir sa nomination pour un chef-lieu de -province, et partait le lendemain. L’accusateur exerçait depuis assez -long-temps cette fonction à la cour d’assises de Paris; et, joyeux, -avait offert un dîner d’adieu à son ami. - -Tous deux, vêtus de noir, portaient comme les médecins, le deuil de -leurs assassinats. - -Comme ils parlaient assez bas, et souvent la bouche pleine, le nègre -qui se tenait à l’entrée,—car le jeune accusateur de l’Argentière -faisait nègre et jouait l’aristocrate rentré,—ne put attraper au vol -que quelques lambeaux de phrases dans ce genre-ci. - -—Mon cher Bertholin, que j’ai fait hier un bon dîner chez notre ami -Arnauld de Royaumont!... De son appartement, qui donne sur la Grève, -j’ai vu exécuter ces sept conspirateurs que nous avions condamnés il y -a quelques jours: quel délicieux repas! à chaque bouchée, j’allais voir -tomber une tête!... - -—Pauvres béjaunes! croire encore à la patrie! ces messieurs voulaient -faire les Brutus! les Hempden!... - -—N’ont-ils pas eu l’effronterie de vouloir parler au peuple du haut de -l’échafaud; morbleu! comme on leur a vite coupé la parole et la tête! -ce qui ne les as pas empêchés préliminairement de hurler à tout rompre: -Vive la patrie! vive la France! mort au tyran!... mort au tyran!..... -Pauvres bêtes!... Il ne faut pas de ménagement avec ces brigands; -zeste! il faut expédier ça au bourreau: sans cela, mais, corbleu! sa -majesté l’empereur ne pourrait dormir tranquille une seule nuit. - -A en juger par ces bribes, la conversation n’aurait pas laissé que -d’être très édifiante, et il est bien regrettable pour l’honneur de la -magistrature que ce maudit nègre n’ait pu en recueillir davantage. - -Mais, au dessert, le vin de Corse ayant remonté d’une tierce la gamme -de la conversation devenue bruyante et rieuse à pleine gorge, il eût -été facile de sténographier ce qui suit: - -—A propos, mon cher l’Argentière, habile en subterfuges et en -échappatoires, comment te tirerais-tu de cette perplexité? Je dois -partir absolument demain matin, et j’ai pour demain soir un rendez-vous -très-alléchant. - -—Le cas est simple, mon ami, je partirais sans aller au rendez-vous, ou -j’irais au rendez-vous et je ne partirais pas. - -—Mauvaise robinerie. - -—Si tu veux du plus grave: à priori, renseigne-moi mieux que cela -sur la matière. Quel est ce rendez-vous? est-il du genre masculin ou -féminin? est-ce pour affaires commerciales ou paillardes? - -—Du féminin et tournant au paillard. - -—Tonnerre du père Duchêne! si tu ne tiens à l’unité de lieu -aristotélique, le problême est facile à résoudre. J’emmenerais avec moi -la _princesse_, et, demain soir, je serais au rendez-vous à Auxerre. - -—Et si la bégueule faisait la Lucrèce? - -—Ventrebleu! Je ferais le petit Jupiter et de bon ou de maugré je -forcerais la belle Europe à me suivre. - -—Et le lendemain qu’en ferais-tu? - -—Je n’en ferais rien: je la laisserais à Auxerre pleine de mon souvenir! - -—Et, à son tour, que ferait cette malheureuse? - -—Malheureuse!... bienheureuse au contraire que je lui aie créé une -industrie!... Elle n’aurait qu’à prendre le coche et venir ici chercher -des nourrissons. - -—L’Argentière, tu fais le roué!... Non, mon ami, non, ce n’est point -une fille digne d’un traitement aussi hussard, c’est une jeune enfant -infortunée! - -—Allons, de la sensiblerie; c’est cela, vite une scène de mouchoir. - -—C’est un prestige qui éblouit, une hamadryade, un lutin dont le charme -entraîne ... - -—Au précipice. - -—Je le suivrai ... qui l’a vue l’aime, qui la verra l’aimera. - -—Peste soit de l’amoureux transi! - -—Tu aurais beau te forger un cœur de fer, il serait bientôt bossué. - -—Dans quel cimetière, vieil ours, as-tu déterré cette chair fraîche? -Mais comment diable as-tu pu gagner les faveurs de cette curiosité? - -—Quant à ses faveurs, je ne me suis jamais vanté de cela, je mentirais: -et quant à la trouvaille, elle est sans mérite. - -Depuis long-temps cette pauvre Apolline habite la même maison que moi; -je l’ai connue toute petite; elle me faisait la révérence avec tant -de gracieuseté, quand elle me rencontrait; sa mise était toujours -riche et soignée. Que sa vue me mit souvent du sombre dans l’âme! Je -maudissais mon célibat et mon isolement; j’enviais toute la joie d’un -père, possesseur d’une aussi belle créature; alors la paternité, comme -dans ma jeunesse, ne se présentait plus à mon esprit sous un aspect -comique. Son père, en ce temps-là, sous le consulat, occupait un -assez haut emploi qui versait l’abondance dans cette petite famille; -mais, s’étant, je ne sais comment, trouvé compromis dans quelque -machination, quelque prétendue conjuration, un beau matin, la police -du consul vint l’éveiller, et, sans autre jugement, depuis cette fois -il est claquemuré comme prisonnier d’État. Sa majesté l’Empereur est -rancunière. L’opulence de la maison tomba avec le père. Apolline -grandissait chaque année en misère et en beauté; arrivée à l’âge -où la coquetterie et le besoin de parure se fait sentir vivement, -elle n’avait plus pour s’attifer que quelques lambeaux de toilette, -dorures effacées, lambris en ruines; mais il lui restait quelque chose -de royal, une erre impérieuse. Hélas! que c’était triste de voir -une si belle personne, honteuse et fuyant le jour, enveloppée dans -un cachemire troué et des savates aux pieds, descendre acheter de -grossiers légumes au marché voisin! Mon cœur en a souvent saigné! Quoi -de plus poignant et de plus amer? - -Si tu veux rire, l’Argentière, ris au moins de moi, car ce serait -féroce que de rire d’elle! - -—Je ris, Bertholin, d’entendre sortir de ta bouche des paroles si -contraires à ta coutume; toi, célibataire dogmatique, par principe -haineux des femmes, somme toute, bon homme rassis! C’est mal choisir -l’heure d’être amoureux: poursuis ton rôle de père Cassandre, pour -celui d’Arlequin il est trop tard. - -—Aurais-tu l’intention de me blesser? - -—De plus en plus ridicule; décidément, tu es amoureux! - -—Eh bien, oui! je suis amoureux! et ne rougirai pas d’un amour sage, -d’un amour engendré de la pitié, et je bénis le ciel..... - -—Ou tu ne bénis rien!... - -—..... Qui m’a conservé libre jusqu’à ce jour, afin que je puisse être -tutélaire à cette orpheline. - -—Tu as souscrit au Châteaubriand, est-ce pas? - -—Afin que je devienne l’ange gardien de cette vierge abandonnée, que -le besoin pourrait tuer ou corrompre. Elle est aujourd’hui tout-à-fait -isolée: sa pauvre mère, affaiblie par tant d’années de privations et -minée plus encore par les souffrances de sa fille, est morte il y -a trois mois. Quand les cris d’Apolline m’apprirent qu’elle venait -d’expirer, ému, je montai la consoler et lui offrir mes services en -cette horrible circonstance. Je me chargeai des démarches funèbres, -et la fis enterrer par la mairie. Pour la première fois, je parlais à -Apolline: dire le coup qui me frappa, quand j’entrai dans cette chambre -dénuée, en désordre, quand cette fille me baisant les mains, la voix -pleine de larmes, me remercia, j’étais hors de moi, je ne sais pas, -je ne me rappelle rien, je pleurais!... Elle, égarée, à génoux contre -un lit de sangles, était accoudée sur le corps de sa mère, qu’elle -appelait. - -Cette heure a usé dix ans de ma vie!... - -Et c’est de tant de pitié, qu’est sorti tant d’amour. - -Quelques jours après, je fus la visiter: tout le temps que je causai -avec elle, je lui remarquai un air embarrassé; elle se tenait toujours -assise et ses deux bras toujours étaient posés sur son giron: quand -elle se leva pour me reconduire, je vis que sa robe, par-devant, était -déchirée et trouée et que sous ses petites mains elle avait tâché de -dissimuler sa misère. - -Après quelques temps d’assiduité, séduit par son esprit doux et triste, -épris de sa beauté rare, éperdu comme un jeune homme, je lui fis l’aveu -de ma passion. Elle me répondit qu’elle avait une trop haute estime -de moi pour présumer que je voulusse exploiter son dénuement; qu’elle -croyait sincèrement à la noblesse et à la pureté de mes sentiments; -mais, qu’ayant résolu de quitter le monde, où elle avait tant souffert, -elle venait d’écrire à la supérieure du couvent de Saint-Thomas afin -d’y être admise en noviciat. J’eus beaucoup de peine à la détourner -de ce projet: je lui fis sentir qu’assurément elle se tuerait en -embrassant une vie austère après toutes les douleurs qui l’avaient -affaiblie. Enfin, elle se rendit. - -Je ne m’abuse point assez sur moi-même, pour croire que cette douce -Apolline ait un amour vif pour moi: elle me chérit comme son père; -je suis pour elle un tuteur généreux, un ami compatissant. Elle est -d’autant plus attachée à moi, que jusque-là elle n’avait rencontré que -des êtres égoïstes et féroces. Elle est bonne, sensible, bienveillante, -sans folie, que pourrais-je demander de plus? Tous les dons que j’ai -voulu lui offrir, tous les présents que je lui ai portés, noblement -elle a tout refusé: il est de son devoir, dit-elle, d’agir ainsi, et -qu’une fille d’honneur ne saurait rien accepter que de son époux. Aussi -lui ai-je promis que nous serions unis avant peu; cette pensée l’a -remplie de joie. Je lui avais donc demandé pour demain soir, à neuf -heures, un rendez-vous chez elle, pour nous entretenir des préparatifs -de notre mariage, et peut-être ... Tu vois, je ne mens pas, voici sa -lettre en réponse. - - MON CHER BERTHOLIN, - - Je présume que de grandes occupations dans la journée, vous ont fait - choisir une heure aussi avancée: mais que la volonté de mon époux soit - faite, sa servante l’attendra. J’éteindrai ma lampe pour prévenir tout - soupçon de mes méchants et indiscrets voisins. Venez avec mystère. - - Votre amie et épouse de cœur. - -Tout résolu, je partirai sans l’avertir, pour nous épargner de pénibles -adieux; si je la revoyais, je sens que je n’aurais plus le cœur de -m’éloigner. Arrivé là-bas, je lui écrirai; aussitôt que je serai -installé dans ma préfecture, je reviendrai l’épouser clandestinement, -et puis, je l’emmenerai de suite et la présenterai à mes administrés -comme étant depuis long-temps ma compagne, afin de trancher court aux -bons mots. - -Décidément, je partirai demain matin; mais il faut que je lui fasse -remettre quelque argent, incognito, pour que cette pauvre fille ne -meure pas de faim en mon absence. - -Déjà, onze heures!... Adieu, adieu l’Argentière! - -Bertholin, en disant ces derniers mots, s’était levé et se retirait du -côté de la porte: M. l’accusateur, qui avait écouté ce récit avec une -attention froide, morne, soutenue, le poursuivit en le questionnant -jusqu’au bas de l’escalier. - -—Tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle? - -—O mon ami, j’ai beaucoup vécu et beaucoup vu, mais jamais je n’avais -rencontré de femme aussi séduisante: figure-toi l’Eucharis de Bertin, -l’Éléonore de Parny, une nymphe, Égerie, Diane!... Elle est grande, -élancée, gracieuse; elle est blême et mélancolique comme une malade; -ses cheveux, qu’elle porte en bandeau sur le front, achèvent son aspect -virginal, et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux bleus -languissent. - -—Et, tu dis qu’elle habite la même maison que toi? - -—La même, au fond du corridor au-dessus de mon logis. - -Alors l’Argentière se jeta au cou de Bertholin et l’embrassa comme une -patène: gentillesse étrange de sa part, lui, si dédaigneux et si froid? - - - - -II - -WAS-IST-DAS? - - -Neuf heures sonnaient aux Carmes, au Luxembourg, à Saint-Sulpice, à -l’Abbaye-au-Bois, à Saint-Germain-des-Prés, et semblaient donner un -charivari à la nuit tombante. - -En ce moment, rue Cassette, un homme se glissait dans une maison de -riche apparence, et montait l’escalier à pas de loup; tout en haut, -il entra et s’arrêta dans un corridor sombre; à travers les ais d’une -porte une voix s’échappait; il appuya l’oreille contre la serrure; -cette voix douce récitait une prière du soir. Il heurta légèrement du -doigt. - -—Qui est là? - -—Ouvrez, Apolline, c’est moi! - -—Qui vous? - -—Bertholin! - -Aussitôt elle entr’ouvrit sa maudite porte qui craquait comme des -escarpins, et dont les gonds grinçaient comme une girouette. - -—Bonsoir, mon ami. - -—Bonsoir, toute belle. - -—Pardon, si je vous reçois si inconvenablement, sans flambeau, c’est -que, misérable, je n’ai pas de rideaux à ma croisée, et du vis-à-vis on -plonge et distingue tout chez moi. Aussi, pourquoi choisir une heure si -avancée? - -—Le jour j’ai la tête bourrelée par les affaires, et, d’ailleurs, le -plein soleil prédispose peu aux épanchements: qu’est-ce donc l’amour -sans la nuit? qu’est-ce donc l’amour sans mystère? - -—J’aurais mauvaise façon à vous blâmer de cela, car je n’aime jamais -tant Dieu que la nuit, dans une église bien sombre.—Vous toussez, mon -ami? - -—Oui, faisant le pied de grue à la porte du ministre, j’ai maraudé un -rhume et un enrouement qui me fatiguent beaucoup. - -—C’est cela que je vous trouvais la voix rauque et changée. Mais -causons sérieusement; mon cher petit, à quoi bon, dis-moi, retarder -plus long-temps notre union? Si le monde venait à s’apercevoir de notre -liaison, on dirait bien du mal de moi. - -—Patience, ma bonne, patience! aujourd’hui, j’ai reçu ma nomination -officielle à la préfecture du Mont-Blanc et je dois partir demain; -sitôt mon installation faite et mon administration réformée, je te jure -que je reviendrai célébrer notre mariage clandestin; nous quitterons -Paris sur l’heure, et je te présenterai là-bas à mes sujets comme une -ancienne épouse. - -—O mon ami, que je suis heureuse!..... mais ton absence ne sera -pas longue, n’est-ce pas? Seule, ici, je souffrirais trop dans -l’expectative. - -—Petite pédante; si tu comprenais combien je t’aime! - -—Mais, Bertholin, que faites-vous?..... Ne m’embrassez donc pas comme -cela!... - -—Amie!... - -—Vous me traitez ce soir bien cavalièrement, monsieur!... - -—Non, amie! je vous traite en épouse. - -—En épouse!... la suis-je, monsieur? - -—Quand deux êtres qui s’aiment se sont fait un serment, a-t-il besoin -pour être sacré d’être visé par le municipal? La loi ne fait que -ratifier. Nous nous aimons à toujours, nous nous le sommes juré, nous -sommes époux: et si nous sommes époux, à quoi bon?..... - -—Toute liaison sans la sanctification de Dieu est péché. - -—Dieu, comme la loi, ne fait que ratifier. - -—Je ne puis lutter avec vous, je ne suis pas subtile en controverse, -je ne décline pas ma faiblesse, mais soyez généreux! - -—Je le suis! - -—Mais laissez-moi, Bertholin, vous êtes indigne de vous ce soir! que -me voulez-vous?... Ah! c’est mal, une pauvre fille!... Bourreau! -pouvez-vous bien me torturer de la sorte?... J’appelle!... - -—Appelle. - -—Je frappe au plancher et fais monter vos domestiques. - -—Ils ne monteront pas. - -—Hélas! hélas! c’est mal, Bertholin!... - - * * * * * - -Maintenant, mon ami, tu vas me dédaigner, tu vas me repousser, tu ne -voudras plus pour compagne d’une fille si peu fidèle à son devoir, -d’une fille sans honneur? - -—Ne parle pas ainsi, Apolline, tu me blesses! Il faut que tu m’estimes -bien lâche et bien bas. Moi, t’abuser? oh! non, jamais! cela te -rehausse encore en mon cœur. - -—Tu m’aimes encore? - -—A toujours! - -—Mais ta voix vient de changer subitement, ciel! est-ce bien toi, -Bertholin? Folle que je suis ... fatal pressentiment!... oh! si j’étais -trompée!... C’est bien toi, Bertholin, réponds-moi? je t’en prie, -parle-moi, est-ce toi, Bertholin? est-ce toi?... - -Laisse-moi toucher ta figure, Bertholin n’a pas de barbe; oh! si -j’étais trompée!... - -—La belle, dit alors l’énigme à pleine voix, la morale de ceci est -qu’il ne faut pas recevoir ses amants sans flambeau. - -A cet accent inconnu, Apolline tomba de sa hauteur sur le plancher. - -Quand, revenue de son anéantissement, elle eut recueilli ses esprits -et ses forces, elle se traîna sans bruit jusqu’à la croisée, un rayon -de la lune glissant dans la chambre éclairait la tête de l’homme -qui dormait profondément dans un fauteuil. Apolline, tremblante, le -considéra: il était vêtu de noir, portait baissée une tête blême, où -pleuvaient des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux, son nez long -et en fer de lance, ses joues étaient accoutrées de favoris rouges, -taillés carrément comme des sous-pieds. - -—Quel est cet homme? se disait cette malheureuse enfant. Oh! l’infâme -Bertholin, c’est lui qui m’a fait cette abomination!... à qui croire? -ah! c’est affreux que de tromper ainsi!... - -Sur la poitrine de l’inconnu elle sentit un portefeuille; tout au -monde elle aurait donné pour pouvoir le soustraire, espérant par-là -découvrir son suborneur; mais c’était impossible, son habit était -croisé et boutonné jusqu’en haut. - -En cette fatale angoisse elle maudissait Bertholin et Dieu. - -Enfin, accablée par le chagrin, le sommeil, elle s’accroupit de nouveau -et s’assoupit sur le plancher trempé de ses larmes. - -Quand elle s’éveilla, il faisait grand jour, le fauteuil était vide, -elle était seule, face à face avec sa honte. - - - - -III - -MATER DOLOROSA - - -Le portier monta dans la journée chez Apolline pour lui remettre un -sac d’argent: c’était la somme que Bertholin devait lui faire parvenir -incognito après son départ; car il redoutait qu’avant son retour, cette -malheureuse, sans ressource, ne succombât sous le besoin. - -—De quelle part? demanda Apolline. - -—Je ne sais, mademoiselle, un inconnu vient de me l’apporter pour vous, -sans dire plus. - -—Remportez cet argent! - -—Je ne puis, on m’a bien dit: pour mademoiselle Apolline. - -—Remportez-le, vous dis-je! - -Le bon homme était tout interdit. - -Apolline, fière et noble, le repoussait d’autant plus durement, qu’elle -présumait en son cœur que c’était le prix de son déshonneur, que -l’homme de la nuit tarifait pour l’humilier encore et l’avilir plus bas. - -Mais le portier, tout en s’excusant, jeta le sac sur la table et se -retira précipitamment. - -Tout le jour, Apolline fut aux aguets; elle écouta si elle n’entendrait -point, au-dessous, dans l’appartement de Bertholin, quelque bruit, -marcher, remuer des meubles, ouvrir les portes ou les fenêtres, mais -vainement. Ainsi, elle épia plusieurs jours de suite, sans plus de -succès. Enfin elle se hasarda, un soir, de descendre heurter; pas de -réponse: Bertholin avait emmené ses domestiques avec lui. - -L’imbroglio se compliquait, et la pauvre Apolline y perdait la -tête:—A-t-il déménagé? se disait-elle, mais je l’aurais entendu; -aurait-il quitté Paris? et, avant son départ, aurait-il comploté avec -un de ses intimes l’affreuse fourberie ... Oh non! c’est impossible. -Il serait donc bien faux et bien méchant! Oh non! Bertholin est un -homme sensible et vrai ... Qui m’expliquera tout cela? Elle allait, -dans sa perplexité, jusqu’à douter d’elle-même, et se demander si son -regard ne l’avait point trompée dans les ténèbres et si ce n’était -point Bertholin lui-même qui s’était offert étranger à son imagination -frappée.—Pourtant ce n’étaient point ses traits; je ne rêvais pas: -pourtant ce n’était pas sa voix, pourtant ce n’étaient pas ses -manières élégantes; oh non! ce n’était point lui. - -Une semaine environ après cette mésaventure, Apolline reçut une lettre -datée du Mont-Blanc; elle était de Bertholin, et s’exprimait ainsi: - -Pardon, ma belle future, si je suis parti sans vous avoir baisé les -mains; j’ai voulu nous épargner des adieux pénibles. Appelé à la -préfecture du Mont-Blanc, je suis allé prendre possession de mon -royaume. J’espère, avant quinze jours, revoler près de vous consacrer -notre union secrètement, et aussitôt repartir pour ce pays qui, je -pense, ne vous déplaira point. Vous n’avez pas eu sans doute la -maladroite fierté de repousser la faible somme qu’on doit vous avoir -remise d’une part invisible; vous êtes mon épouse, et je souffrirais -trop de vous savoir des privations. - -Cette lettre ne fit qu’accroître l’embarras d’Appoline: après tant de -belles démonstrations, elle n’osait plus accuser Bertholin de noire -perfidie; et cependant, à l’heure dite du rendez-vous, bien informé, -un autre était venu en son nom la violenter. Mystère inextricable! la -raison la plus plausible était que son billet avait pu s’être égaré -entre les mains d’un étranger. - -Quelque temps après cette première lettre de Bertholin, elle en reçut -une autre, où il lui annonçait que, surchargé de travaux imprévus, il -était forcé de retarder son départ. - -A cette époque, Apolline commença à ressentir un malaise général. -Dégoûtée de tout aliment, il lui prenait souvent des tranchées et des -vomissemens; son inquiétude devint grande. Un médecin lui conseilla -l’usage du safran, qui n’eut aucun résultat; alors il la déclara -tout net en grossesse. A cette nouvelle, Apolline tomba dans la -consternation et le désespoir. - -Nuit et jour, elle pleurait amèrement. Sa position devenait bien -cruelle. Bertholin lui avait enfin annoncé son retour; et, d’heure -en heure, elle s’attendait à le revoir. Que faire en cette fatale -conjoncture? Lui cacher et le duper était chose difficile et -malhonnête; lui déclarer tout franchement, c’était tout perdre, -et cependant sa délicatesse ne lui laissait que ce parti. Aussi -résolut-elle de lui confesser sans déguisement dès son arrivée, et -peut-être espérait-elle que sa générosité lui pardonnerait une faute -désespérante, commise pour lui et par lui. - -Enfin, Bertholin reparut: dès l’abord, il remarqua un grand changement -en elle, une tristesse, un air guindé à son vis-à-vis, une altération -et un amaigrissement dans ses beaux traits. Il la comblait de tant de -caresses et de tant d’amour, que, malgré sa résolution ferme, Apolline -n’osait entamer son aveu: vingt fois le premier mot expira sur ses -lèvres tremblantes; elle n’osait jeter un si grand désenchantement à un -homme si grandement épris. Bertholin s’inquiétait aussi, et ne savait -à quoi attribuer tant de larmes. - -L’heure de frapper le coup sonna: les préparatifs et les démarches -légales étaient faits; le mariage était fixé au samedi suivant; c’était -à Saint-Sulpice, à minuit, que, devant deux ou trois témoins, ils -devaient, en grand négligé, recevoir la bénédiction nuptiale, pour -partir le matin même. - -Le jeudi soir, Bertholin invita Apolline à descendre en son -appartement, et joyeux, la conduisit, dans le salon: le guéridon et le -sopha étaient couverts d’étoffes, de châles, de parures, de bijoux. - -—Voici, ma belle, quelques présens que vous offre votre humble époux, -puissent-ils vous être agréables. - -Apolline se prit tout à coup à sangloter, et resta morne à l’entrée. - -—Qu’avez-vous, mon amie? approchez, tout cela est à vous! Aimez-vous -cette robe de velours bleu Marie-Louise, cette jeannette d’or, ces -bracelets de corail, ce cachemire boiteux?... - -Alors Apolline tomba de sa hauteur sur les genoux. - -—O Bertholin! Bertholin! si vous saviez?... - -—Qu’avez-vous, mon enfant? - -—Si vous saviez combien je suis indigne de tout cela? N’est-ce pas, ô -mon Dieu! qu’il faut tout lui dire? Je ne sais pas tromper, Bertholin! -Oh! si vous saviez? vous chasseriez du pied celle que vous appelez -votre épouse! - -Il était pétrifié. - -—Ecoutez! peut-être êtes-vous coupable de mon crime? Regardez!!! - -Disant cela elle arrachait son châle et sa robe plissée qui voilaient -sa grossesse. - -—Regardez donc!... Faudra-t-il que je dise ma honte?... - -—Abomination!... Vous enceinte, Apolline? Ah! c’est infâme que d’avoir -abusé ainsi un vieillard généreux! - -Voilà donc l’épouse! la vierge! que par pitié j’avais choisie! fille de -rien! que je voulais grandir!... prostituée!!! - -—Mille fois mourir plutôt!... criait Apolline se traînant à ses pieds. - -Ecoutez-moi, au nom de Dieu! vous me tuerez après! Ecoutez-moi donc, ô -mon père! écoutez la vérité. - -—Te tairas-tu, effrontée?... - -—Dieu voit mon innocence et votre crime, car j’étais pure avant de vous -connaître..... - -—Infâme!... - -—Car j’étais pure quand vous m’avez élue votre épouse, c’est vous qui -m’avez perdue; écoutez! - -Avant votre départ, vous me demandâtes rendez-vous, un soir, chez moi, -je l’accordai. A neuf heures on heurte à ma porte, j’ouvre et reçois -dans l’obscurité; je croyais que c’était vous, mon Bertholin! Ce -démon contrefaisait votre voix et me trompa. Après un long combat, je -succombai, croyant m’abandonner à vous..... Il me viola!... - -—Apolline, vous en avez menti!... - -—Quand ce monstre eut consommé sur moi son attentat, lui-même il -m’arracha de mon erreur. A la lueur de la lune, je distinguai ses -traits: il était blême, avait les cheveux roux, les favoris rouges, les -yeux caverneux; il était grand et vêtu de noir. - -—Apolline, vous en avez menti!... - -—O mon père, croyez-moi!... - -—Vous en avez menti! - -—Je le jure par ce Christ, par ma mère qui m’entend là-haut! - -—Vous en avez menti! - -—C’est à vous que je croyais abandonner mes caresses, et vous me -traitez ainsi!... C’est vous qui m’avez perdue!... - -—Vous en avez menti.... - -—Vous avez égaré ma lettre: ce devait être quelqu’un de vos amis...... - -—Vous en avez menti! - -—O mon père! - -—Sortez de devant moi! - -Il t’en cuit, pauvre Bertholin; à cinquante ans, de t’être dépouillé -de ta haine, pour aller t’abaisser aux genoux d’une fille! Cruelle -leçon! Mais c’est infâme! Quand j’y pense!...—Va-t-en, va-t-en, ou je -te foule aux pieds comme ces écrins! Va-t-en, si tu veux m’épargner un -meurtre! Va-t-en, gueuse, prostituée!!!! - -Apolline râlait sur le carreau. - -Bertholin la saisit par les pieds, la traîna et la jeta dehors, et -sur-le-champ même il repartit. - - - - -IV - -MOISE SAUVÉ DES EAUX - - -Rien n’est plus démoralisant que l’injustice, rien ne jette plus -d’amertume et plus de haine au cœur. Bertholin semblait injuste à -Apolline, Apolline semblait coupable à Bertholin, elle l’aurait semblée -aux yeux de toute la terre. Il ne faut qu’un concours de circonstances -pour faire du plus innocent un coupable. Ce n’est que sur du probable -et de l’apparent que peuvent juger les hommes avec leurs courtes -antennes. On pourrait comparer les crimes à des ballots bien clos: -c’est par l’enveloppe que le juge estime le contenu, et quand, par sa -sentence, il l’a déclaré taré et à l’index, et fait jeter à la mer, -le ballot, dans sa chute, se brise et s’ouvre sur une roche; tout ce -qu’il recélait remonte à fleur d’eau et paraît en pleine lumière; la -balourdise du tribunal devient patente, la foule en ricane amèrement; -alors le juge se drape et se hausse, et s’écrie, avec son ton -archiépiscopal risible: Je suis infaillible! - - * * * * * - -Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait sourdement et se -consumait chaque jour. - -Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, phtisique, -comme un spectre, ne sortait qu’à la nuit noire pour éviter les regards -méchans. - -Le voisinage l’aurait crue morte, si, de temps en temps, elle n’avait -touché un piano délabré et servant de table, triste ruine de son -ancienne opulence. On avait même remarqué et retenu cette strophe -que souvent elle psalmodiait langoureusement, et qu’elle semblait -affectionner par-dessus toutes. - - Bourreaux, arrêtez ma torture! - Le mal a fait mon cœur mauvais: - Haine à toi Dieu, monde, nature, - Haine à tout ce que je rêvais!... - Avant mon corps, sur cette roue - Où le sort le tient garotté, - Mon âme expire, et je la voue - A Satan, pour l’éternité!..... - -Ce seul refrain nous montre la disposition d’esprit d’Apolline, et -combien la souffrance et le malheur peuvent pervertir la plus belle -âme; elle, douce, bonne, fervente, aimante, religieuse, n’avait plus -que du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle haïssait -tout, jusqu’à son créateur à qui elle reniait sa foi; elle se vengeait -en abandonnant à son tour Dieu qui l’avait abandonnée. Quand un être a -été maltraité à ce point, il n’a plus qu’un rire d’enfer sur sa lèvre -dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque son dégoût; -plus une chose est sainte et sacrée, plus elle est révérée de tous, -plus il trouve de joie à la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le -malheureux le blasphême est une volupté! - -Le terme de sa grossesse approchait et sa misère devenait profonde. Les -huits premiers mois elle avait vécu de la maigre somme de Bertholin. -Il ne lui restait plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes -sauvages le long des chemins déserts, mais cette nourriture d’âne, si -contraire à sa délicatesse, l’avait tellement affaiblie, que, vers -la fin du neuvième mois, il lui fut presque impossible de descendre. -Ce jeûne, pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens, -et une céphalalgie chronique qui par instant dégénérait en folie. Sa -démence était sombre. Elle avait des déchiremens atroces d’estomac, et -souvent il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle ressentit -les premières douleurs de l’enfantement, il y avait deux jours passés -qu’elle n’avait pris aucun aliment: étendue sur son grabat, dévorée par -la faim, elle rongeait la basane d’un vieux livre, privée de raison, -exténuée..... - - * * * * * - -A la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, et retrempa ses -forces: dressée sur ses pieds, elle l’embrassait et le frappait tour -à tour; elle lui donnait ses mamelles vides; elle le jetait à terre, -pleurait, et se couchait sur lui. - -Enfin, l’ayant enveloppé dans une toile et mis sous son bras comme un -paquet, elle descendit en se traînant. - -Il était nuit. - - * * * * * - -Sur les deux heures du matin, Erman Busembaum, cultivateur à Vaugirard, -se rendant à la halle, perché sur sa charrette et sifflant un noël, -descendait la rue du Four. En approchant d’une des ruelles sales et -immondes qui s’y débouchent, il entendit les vagissemens d’un enfant -nouveau né, brusquement il interrompt son sifflet, lâche un ahuro -accentué à la provençale, et écoute: les cris se prolongeaient et -paraissaient sortir d’un égout voisin. Il saute à bas, prête l’oreille -à l’embouchure, et recule épouvanté. - -Il court aussitôt avertir de cet étrange événement le corps-de-garde -de la prison de l’Abbaye. Le commissaire, par hasard, s’y trouvait à -verbaliser sur deux filles de joie, arrêtées pour quelques coups de -couteau donnés à un client. Vite, il se mit en tête d’une patrouille; -Erman Busembaum guidait le caporal portant une lanterne. Arrivés en -hâte à l’égout, il y régnait un profond silence, sauf le clapotement -des ruisseaux. Le soldat, né malin, brocardait déjà Busembaum sur sa -prétendue audition, attribuée à la peur; l’autorité en écharpe, était -prête à invectiver contre le maladroit goujat qui l’avait déplacée -inutilement; quand les cris reprirent de plus belle. La patrouille -en vibra, et les capucines en sonnèrent. L’anspessade qui portait le -falot l’approcha de l’ouverture du cloaque, et, se penchant, aperçut -à l’entrée un paquet blanc d’où sortaient des gémissemens. Un des -gardes l’enleva à la baïonnette et le tira hors. Alors Busembaum et le -commissaire, faisant la fille de Pharaon, développèrent la toile et -découvrirent un enfant tout nouveau né. - -—Mille bons Dieux! voilà un conscrit qui en réchappe d’une sévère! -s’écria la patrouille. - -—Pauvre petit môme, répétait, l’âme attendrie, le vieux père Busembaum. - -—C’est ici le cas où les enfans sont vraiment malheureux d’avoir des -parens, murmura l’agréable caporal. - -—Messieurs, dit alors le commissaire perspicace, et prenant une pose de -calife, un crime a été commis, explorons!... Il se prit à examiner le -marmot qui n’avait aucune blessure grave. - -Au grand contentement de l’armée, après des recherches consciencieuses -et dignes d’être entérinées par l’académie, il fut proclamé, à la -majorité, du genre masculin ou neutre; un sourire de satisfaction se -promena sur les lèvres du père Busembaum. - -—Que voulez-vous faire de ce petit marmouset? dit-il alors au -commissaire; ma femme en ce moment est en gésine, voilà trois fois, -qu’à son grand crève-cœur, cette brave mère ne fait que des morts-nés. -Si vous voulez me le confier, je vais sur-le-champ le lui porter en -compensation, elle en prendra bien soin et nous l’adopterons. - -Au moment où il enlevait l’enfant pour le monter dans sa charrette, il -se raidit et expira: et le commissaire aperçut des gouttes de sang; -approchant le falot et voyant que ces traces se dirigeaient vers le -haut de la rue, il ordonna à la patrouille de le suivre. Ces gouttes, -quoique semées à d’assez longues distances, suffisaient cependant pour -les diriger. Arrivés à la rue Beurrière, elles disparurent, mais ils -les retrouvèrent dans cette ruelle débouchant rue du Vieux-Colombier; -et, suivant toujours attentivement, ils remontèrent jusqu’à la rue -Cassette, où les vestiges se prolongaient encore; enfin, les traces de -sang s’arrêtèrent contre une porte. - -—C’est ici, messieurs, cria le commissaire, entrons! Il heurta -plusieurs coups de marteau.—Au nom de la loi, ouvrez! répéta le -caporal en frappant de la crosse de son fusil. Le portier tout éperdu -obéit:—Au nom de Dieu, messieurs, quel train! Que voulez-vous? - -—Guidez-nous, nous allons faire perquisition. Tenez, voici le sang qui -reparaît! suivez-moi. - -Ils montèrent l’escalier et entrèrent, en haut, dans un corridor; là, -les traces de sang s’arrêtaient encore à une porte. - -—Qui demeure là, monsieur le portier? - -—Une jeune fille, bonne et sage. - -—Ouvrez donc, au nom de la loi!... Caporal, faites enfoncer la porte! - -Aussitôt elle s’ouvrit sous le choc des crosses, et les regards avides -pénétrant dans la chambre, virent, à la lueur du falot, étendue sur le -plancher et baignée dans une marre de sang, une jeune femme pâle et -desséchée. - -On la releva; elle était tiède encore. - -A son retour, sans doute, Apolline s’était abattue de faiblesse, -épuisée par une aussi grande perte de sang et par un aussi long trajet. - -On la transporta, sur un brancard, à l’hospice de la Maternité, nommé -vulgairement la _Bourbe_. - - - - -V - -VERY WELL - - -Le lendemain, dans tout Paris, il n’était question que d’un enfant jeté -dans un égout, et les crieurs publics s’en allaient processionnellement -par la ville, hurlant et vendant pour un sou le détail exact de -l’horrible infanticide commis, au faubourg Saint-Germain, par une fille -de grande maison. - -Cet événement avait jeté l’effroi parmi la bourgeoisie, qui brûlait -déjà de voir l’affaire à la cour d’assises, pour la connaître tout à -fond; et qui, rancunière, jouissait, par avance, du spectacle rare -d’une fille noble sur la sellette et l’échafaud. - -A l’hospice, on avait d’abord désesperé des jours d’Apolline, mais on -l’entoura de tant de soins, sur la recommandation de Messieurs de la -justice, qui redoutaient que la mort ne tranchât la question sans eux -et n’empiétât sur leurs droits et sur ceux du bourreau. Au bout d’une -semaine environ, elle commença à recouvrer quelques forces, et la -connaissance lui revint. - -Son étonnement fut grand et douloureux quand elle se vit dans une salle -d’hôpital. Elle n’avait aucune souvenance de ce qu’elle avait fait, -ni de ce qui s’était passé: ainsi qu’un ivrogne au réveil ne conserve -aucune idée des folies de son ivresse. Elle questionna, on ne lui -répondit que vaguement. Quand elle fut parfaitement rétablie, on vint -lui annoncer qu’on allait la transférer à la prison de la Force. - -—A la Force! s’écria-t-elle, eh! pourquoi? - -—Sous prévention d’infanticide. - -—Moi! Oh non, vous êtes fous!... - -—Vous avez jeté votre enfant dans un égout. - -Alors, Apolline, consternée, porta ses mains à son flanc, et, semblant -sortir en soubresaut d’un sommeil et se rappeler subitement, tomba -froide sur le pavé. - -Quand elle reprit ses esprits, elle était dans un cachot étroit et -sombre. - -Son procès s’instruisit longuement; et, après quatre mois de détention -et de contact avec tout ce qu’il y a de plus fétide et de plus croupi -dans la marre sociale, elle comparut à la cour d’assises. Le grand -scandale avait attiré une foule innombrable de curieux qui voulaient -voir la belle marâtre du faubourg Saint-Germain. On lui avait fait -une réputation de beauté égale à celle de sa férocité. Les vitres des -marchands d’estampes étaient garnies de prétendus portraits de la -belle Apolline, aussi authentiques que ceux d’Héloïse ou de Jeanne -d’Arc: l’un rappelait madame de la Vallière, l’autre Charlotte Corday, -l’autre Joséphine, mais le public, qui veut être dupé à tous prix, en -était fort satisfait. Le palais était aussi encombré que si la basoche -eût dû jouer un mystère sur la table de marbre. Un murmure général de -désappointement s’éleva quand les huissiers annoncèrent que le tribunal -ordonnait huis-clos pour ce jugement. - -Bientôt Apolline fut introduite dans la salle: sa jeunesse, sa -vénusté, son air triste et candide, sa voix suave et son maintien -impressionnèrent vivement la cour blasée. - -Pour ne pas compromettre Bertholin, elle avait déclaré qu’un homme, -à elle tout-à-fait inconnu, et qu’elle n’avait jamais revu, un soir, -s’étant glissé chez elle, l’avait forcée avec violence. Quant au crime -qu’on lui imputait, elle avouait qu’il pouvait être, mais qu’il ne lui -en restait nul souvenir positif; et que n’ayant pris aucun aliment -depuis plusieurs jours, quand les douleurs de l’enfantement lui étaient -survenues, elle devait avoir été assurément dans un état complet de -démence. - -Sur cinq médecins appelés à constater quel avait pu être son état moral -lors de son accouchement, un seul avait affirmé l’aliénation, et quatre -l’avaient niée. - -Au moment où l’accusateur public, M. de l’Argentière, se leva et -entonna sa déclamation, Apolline, frappée comme à un accent connu, -tourna ses regards sur lui, jeta un cri perçant, et se renversa sans -connaissance. - -Jamais réquisitoire ne fut plus violent et plus inhumain: il n’est -rien que M. de l’Argentière ne mit en jeu pour accabler l’accusée. Il -poussa sa rage extravagante jusqu’à la comparer à Saturne, qui dévorait -ses enfans, et se résuma en demandant sa tête.—Ne vous laissez point -séduire, criait-il, par les beaux dehors de cette mère dénaturée, le -laurier-rose contient un venin subtil, la beauté n’est souvent que le -voile de la perfidie; ne vous laissez point faiblir, messieurs, il -faut un exemple absolument, pour arrêter l’infanticide en son cours. -Messieurs, soyez inexorables, vous serez justes! - -L’avocat d’Apolline, avec un rare talent, s’acquitta de sa défense; son -plaidoyer aurait arraché des larmes à des tigres, le tribunal resta -froid; et l’accusateur commença sa sauvage réplique. - -Quand la pauvre Apolline eut recueilli ses esprits, elle se -leva brusquement, et montrant du poing l’accusateur, M. de -l’Argentière:—C’est lui! criait-elle, c’est lui! je reconnais sa voix, -c’est lui! cet homme-là qui parle! c’est lui que j’ai vu aux rayons de -la lune, blême et rouge, l’œil caverneux...... Puis, fondant en larmes, -elle jetait des hurlemens. - -—Cette enfant est égarée, dit froidement M. de l’Argentière, dont la -morne physionomie n’avait pas laissé paraître la plus légère émotion. - -—Emmenez l’accusée; et nous, messieurs, passons dans la salle de -délibération, ordonna le président. - -Au bout d’un quart d’heure, la cour rentra en séance: le jury ayant -répondu affirmativement à toutes les questions posées, le président fit -lecture de la sentence, qui condamnait Apolline à la peine capitale. - -Elle écouta son arrêt avec dignité, et dit seulement, se tournant du -côté de l’accusateur public:—Ceux qui envoient au bourreau sont ceux-là -mêmes qui devraient y être envoyés! - -Son défenseur, égaré, pleurant et se heurtant le front, se jeta dans -ses bras, et l’embrassa, au grand scandale de la cour, qui demanda si -elle voulait se pourvoir en cassation.—Oui, répondit Apolline, mais au -tribunal de Dieu. - - * * * * * - -Le matin du jour, on lui envoya un prêtre pour se préparer; il ne -sortit plus d’auprès d’elle. Apolline lui ayant naïvement raconté -son histoire, le pauvre homme, convaincu de son innocence, pleurait -désespéré; celui qui était venu la consoler était plus faible qu’elle -et plus inconsolable.—Pauvre martyr! l’appelait-il, en lui baisant les -pieds comme on baise une châsse sainte. Il n’osait lui parler de son -Dieu juste et bon; sa providence était trop compromise par cette vie -fatale. - -A quatre heures, le geôlier monta l’avertir. Sa toilette achevée, elle -descendit, soutenant son confesseur. - -Aussitôt la charrette se mit en marche. Il semblait que toute la -population de Paris s’était encaquée du palais à la Grève. De haut -en bas, les maisons étaient chargées de spectateurs avides: jamais -supplice n’avait attiré plus de monde.—La voilà!—la voilà! répétait-on -de rang en rang. - -Qu’elle était belle du haut de son tombereau, cette infortunée -Apolline! quelle dignité! quelle résignation! Son teint était plus -blanc que le peignoir qui l’enveloppait, et sa chevelure plus noire -que le prêtre qui pleurait à ses côtés. Elle promenait sur la foule -son regard langoureux; les commères lui montraient le poing, et les -jeunes hommes attendris lui envoyaient des baisers. Enfin, la charrette -déboucha sur la Grève. En montant à l’échelle, Apolline aperçut, à une -croisée, M. de l’Argentière qui la fixait froidement; elle en jeta -un long cri d’horreur, et tomba faible entre les bras d’un valet de -guillotine. Il se fit alors un brouhaha général et une fluctuation -dans la foule. Il pleuvait:—A bas les parapluies, on ne voit pas! -criait-on de toutes parts;—à bas les parapluies! répétaient des voix de -femmes;—soyez galans, messieurs, on ne voit pas! - -Toute la tourbe, le cou tendu, était sur la pointe du pied. - -Quand le coutelas tomba, il se fit une sourde rumeur; et un Anglais, -penché sur une fenêtre qu’il avait louée 500 fr., fort satisfait, cria -un long _very well_ en applaudissant des mains. - - - - -JAQUEZ BARRAOU - -LE CHARPENTIER - - -LA HAVANE - - - - - Car amour est fort comme la mort, - Et jalousie est dure comme enfer. - - LA BIBLE. - - - Je suis noire, mais je suis belle comme les tabernacles de - Cédar, comme les peaux de Salomon. - - LA BIBLE. - - - Eh! pourquoi cette jalousie?..... - - P. L. JACOB, Bibliophile. - - - - -I - -PESADUMBRE Y CONJURACION - - -C’était le jour de Dieu: assez l’indiquaient le calme des campagnes, -l’air jovial et le linge blanc des esclaves qui passaient au loin sans -râler sous d’énormes fardeaux, hommes infortunés! auxquels il ne manque -plus qu’un grelot de mulet. Le soleil dardait à l’heure de la sieste; -cependant le charpentier Jaquez Barraou, noir membru et gigantesque, -vint s’asseoir à la porte de sa case engoncée, pour ainsi dire, dans -une crique, où se trouvaient amarrées deux pinasses et une balancelle -en radoubs. Le sol était jonché çà et là de bois en grume, de billots -et de madriers. - -Jaquez Barraou avait encore sa chemise rayée et ses vêtements de -travail; pourtant, lui, si religieux, n’avait point travaillé, car -c’eût été péché mortel. Il était pieds nus. Dans toute sa personne -régnait un nonchaloir qui contrastait avec son maintien énergique. Sous -sa laine crépue et noire roulaient deux gros yeux blancs: souvent, il -les promenait sur la mer et sur le terroir environnant; souvent, il -les soulevait aux cieux, puis les reportait fixement sur la Havane, -sourcillant et lançant avec mépris des bouffées d’une fumée bleue qu’il -aspirait d’un long cigare. - -Il eût été difficile de s’expliquer les mouvemens et les brusques -soupirs de cet homme; son regard, chagrin et menaçant, qu’il arrêtait -tantôt sur la vaste mer des Antilles, dont il semblait mesurer -l’étendue, et que tantôt il jetait sur la ville, aurait pu faire penser -qu’il était abîmé dans des rêves nostalgiques; que son cœur était -meurtri par le mal du pays, cet amour violent de la patrie absente -que rien ne saurait abattre, qui fait encore trouver des larmes aux -vieillards canadiens courbés sous le joug infamant de l’Anglais, rien -qu’au seul nom de leur ancienne patrie, et qui leur fait parfois -repousser avec dégoût les jeunes enfans de leur race, qui fatiguent -leurs oreilles de la rude langue des vainqueurs. Il paraissait toiser -la distance de son Afrique à cette rive américaine, et maudire les -Européens barbares qui l’y avaient transplanté après l’avoir échangé -contre une scie ou un sabre à ses ravisseurs. - -On aurait bien pu se plonger dans le fiel de tous ces pensers, et -pourtant rien de tout cela n’agitait Barraou, car c’était un fils de -Cuba qui n’avait d’africain que les traits et l’âme. Tout à coup il -jette loin de lui son cigare inachevé, se lève et s’assied lourdement, -entrecoupant, dans ses dents, de rauques monosyllabes semblables à des -jurons grossiers. Il faisait claquer sa mâchoire, et se heurtait du -derrière de la tête sur la muraille; enfin, paraissant se calmer, il -répéta d’une voix pleurante: - -—Jalousie! jalousie! que tu me fais de mal! que tu dévores, -jalousie!... Maudit soit de moi, maudit soit de Jaquez Barraou! Ma -poitrine est plus brûlante que si j’avais avalé du cubèbe et du -piment. Jalousie! tu me mâches le cœur avec une dent plus incisive -que la dent du serpent! Quand je veux te repousser, c’est alors que -tu m’assièges? Te repousser? Au fait, et comment?... Ils ne m’ont -pas même laissé le doute; car, l’autre soir, quand je revenais de la -ville, pour la troisième fois je l’ai surpris fuyant près de la case; -il en sortait à coup sûr.... Oui, je l’ai vu, infâme Juan Cazador; que -venais-tu tenter auprès de mon Amada? Tenter ... que je suis bon!... -Eh! qui m’a répondu d’Amada? Oh non! mon Amada, tu es pure, oui!... -cependant dois-je le croire?... les femmes sont si fourbes. Cruel sort! -horrible incertitude! bientôt j’en sortirai ou de la vie. Ami faux, -toi que j’appelais mon Juanito; toi qui m’as connu plus petit que -cette chèvre; toi qui, tant de fois, avec moi, t’endormis ivre-mort -sur la même natte, bien avant dans la nuit; nuit d’épanchemens et de -rêves plus doux que ceux apportés par le sommeil! Que de tafia! que -de _cigaritos_!... Ces temps sont déjà bien loin, pauvre Barraou! Tu -fêtoyas ta jeunesse; et maintenant que tu t’inclines comme ton père, il -te faudra pleurer. - -Que les hommes sont injustes! Ai-je jamais convoité leurs épouses? -Donc, pourquoi me fraude-t-on la mienne? Je suis pauvre; je n’ai rien, -je n’avais qu’Amada. Je ne pourrai donc rien posséder, misérable, sur -cette terre, sans qu’on en lève la dîme? rien! pas même celle que j’ai -choisie entre mille. Ah! je suis trop crédule au mal!... Un stratagème, -une embûche pourraient tout m’éclaircir: si c’est erreur, si je me suis -trompé, je rentrerai dans la paix; et si ... alors vengeance!... _Santa -Virgen!_ sois à mon aide, et demain tout sera fait. - -Soudain il s’interrompit, se penchant et prêtant l’oreille, comme s’il -eût entendu quelque bruit; il se rajustait et prenait un air de roideur -pour singer le calme, quand sortit follement de la case une jeune femme -qui, se laissant aller à lui, s’appuya sur son épaule. - -Oh! qu’elle me parut belle et digne de toute la violence de Barraou! -Je ne sais si j’étais aveuglé par cet amour préjugé, cette propension -sympathique qui toujours m’entraîne aux femmes de couleur, qui, -toujours dans mes songes, me livre une beauté africaine; qui, tout -enfant, me faisait rechercher les embrassemens des noires, et rester -froid aux caresses de nos blanches créoles. Oh! qu’elle me parut -belle! elle était svelte, joyeuse et riante; son teint était celui -d’un sang mêlé, que méprisamment vous appelez mulâtresse; ses traits -étaient fins et profiles comme ceux d’une Arlésienne et son œil vif -en amande. Autour de sa tête elle avait roulé avec grâce un turban de -mousseline; des pendans de corail se balançaient à ses oreilles; un -collier de ramina de Venise faisait une base d’or au galbe de son beau -cou; ses doigts effilés étaient prisonniers dans des anneaux précieux; -sa courte saya de cotonnade blanche découvrait ses jambes rondelettes -et ses pieds de Cendrillon que ne chaussaient pourtant que de rustiques -_esparteñas_ espagnoles. - -—Que fais-tu là? lui dit-elle en relevant de sa main sa longue -chevelure, et collant ses lèvres au front déprimé de Barraou. -Toi, aujourd’hui, à cette heure, encore en pareil désordre? tu me -tourmentes, mon Jaquez, tu sembles chagrin, qu’as-tu donc? partage-moi -ta moindre peine, parle, sois confiant! - -—Je n’ai rien, franchement, peut-être est-ce la chaleur qui m’accable! - -—Non, tu te caches; même en parlant tu rêves encore, et tu sembles -_engolfado_: d’ailleurs, ne t’ai-je pas entendu? tout à l’heure tu -parlais, querellais et plaignais hautement. - -—_Corazon mio!_ tu t’es trompée, je fredonnais, pensant que tu -reposais, je chantonnais doucement cet air, ton favori. - - Paxarito que vienes herido - Por las balas del cruel Cazador, - Cesa, Cesa tu triste gemido. - Mientras duerme mi dulce amor! - -—Oh! que vous êtes bon, mon Jaquez, pour votre Amada! daigner songer à -elle. - -—Vous daignâtes bien m’aimer; mais trêve de cela. Ta grâce -voudrait-elle bien préparer, pour ce soir, un souper copieux? bonne -chère! J’ai l’intention de convier Cazador. - -—Cet homme ... Eh! pourquoi? - -—Pourquoi? sotte question! Que trouves-tu d’extraordinaire; est-ce la -première fois que cet ami partage ma table?... - -—Rien! mais vous êtes si maussade, je veux dire si triste, -qu’assurément vous lui ferez froide réception. - -—Qu’importe, il aura les bonnes grâces de l’hôtesse! Dis à Pablo de -venir; il doit être près du chantier, je l’ai vu tantôt jouant avec ton -vieux chien Spalestro; va et fais. - -Mes funestes pressentimens viennent encore de se corroborer. Comme elle -a rougi à son seul nom; quel embarras, quelle surprise! Et cette ruse -de femme, recevoir avec froideur une nouvelle qui lui met la joie au -cœur! - -—Patron, votre grâce me fait mander; me voici, que faut-il? - -—Ecoute bien, Pablo; tu vas prendre dans le bahut un paquet de tabac, -puis, tu iras trouver Juan Cazador chez son maître, Gédéon Robertson, -et, lui offrant de ma part, tu le convieras à venir souper, ce soir -même, chez son ami Jaquez Barraou; sois prompt, ne reviens pas sans -lui. Pars, béni soit ton chemin. - - - - -II - -EL CORAZON NO ES TRAYDOR. - - -Quand le pequeno Pablo fut éloigné, Barraou rentra dans la case. Amada -préparait la _cène_; lui se lava et s’endimancha. Décrochant ensuite -l’escopette suspendue à la muraille, au-dessus de quelques figurines et -images de saint Jacques de Gallice et de Madones caparaçonnées, il se -prit à la nettoyer avec une espèce de joie sombre: Amada le remarquait. - -—A quel propos, lui demanda-t-elle, t’occuper de cette escopette? - -—Pour rien, mon amie, seulement pour enlever la rouille qui la ronge. - -—Ah! seulement pour enlever la rouille; à quoi bon alors mettre cette -pierre neuve? Hélas! _Santa Virgen!_ que fais-tu là? de la poudre! des -balles! voudrais-tu la charger? C’est imprudence, non, je t’en prie; il -arrivera malheur, cette arme est à la portée de tout venant. - -—Il arrivera malheur..... peut-être!.... - -—Mais à quoi bon? réponds-moi. - -—A quoi bon? tu veux savoir?—Eh bien! demain, je dois partir pour -l’intérieur des terres, j’ai à faire des achats de bois; des bandes -de marrons infestent les routes; je pense qu’il est bon de ne point -marcher sans armes.—Amada, où est donc mon _cuchillo_? il était là, je -ne le retrouve plus. - -—Le voici, mon bon, mais qu’avez-vous besoin de ce poignard sur -vous?... est-ce pour les marrons de demain?... - -—Plaise à Dieu!.... - -Après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire mot, acheva sa cuisine -et prépara la table de la _cène_. Pour lui, se promenant à grands pas -devant la case, de temps en temps il regardait au loin avec un air -d’impatience. Tout en s’occupant du ménage, Amada, intérieurement -agitée et bouleversée, avait l’âme meurtrie de cent pensées diverses; -elle jetait cent conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle -aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son chapelet d’or -indulgencié pour être au lendemain, ou pour lire au plus petit coin du -cœur de Barraou. Souventes fois, elle laissait tomber de gros soupirs. - -—_Alma de Dios!_ protégez votre servante. Mon bon ange, arrêtez le bras -de Barraou, comme vous retîntes le bras de notre père Abraham!..... - -Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la danse, et tirant avec -transport quelques sons nazillards d’une mandoline fêlée. - -—Mon maître m’envoie à votre grâce, lui dit-il, pour lui offrir ce -tabac de la plantation royale, et pour l’inviter à souper; il m’est -enjoint de ne point repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris, -remercia Pablo de sa bonne visite, et se mit en route. - -Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, et, se -questionnant en lui-même:—Qui, disait-il, a pu porter Jaquez à me -faire pareille politesse? lui, si ombrageux, qui depuis si long-temps -fait tout pour m’éloigner; ce ne peut être qu’Amada? Mais, si c’était -sous son influence? oh! non, cela ne se peut! Elle aurait donc quelque -amour pour moi? de l’amour, ... de l’amour..... non, je suis trop -malheureux! - - - - -III - -TRAYCION Y TRAYCION - - -Quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours chevalait de -long en large, l’aperçut de fort loin, vint au-devant et le salua -amicalement, le comblant de courtoisies auxquelles Cazador répondit -avec effusion. Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, et, -sans être vue, levant les yeux comme pour implorer la miséricorte du -bon Dieu, se signa précipitamment; puis se retournant avec calme: - -—_Doy a usted la bienvenida_, dit-elle à Juan Cazador. Vos grâces -peuvent prendre place, tout est prêt. - -—_Bien esta, querida_, reprit Barraou plaçant Juan à sa -droite.—_Compagnero!_ il y a long-temps que j’ai eu le bonheur de -souper avec toi; il faut signaler et célébrer dignement ce repas; -faisons sauter quelques vieilles bouteilles; tâchons, mon vieil ami, de -nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, qui n’étaient -point embellies par notre bonne Amada. Sera tenu pour couard et -gavache, celui qui renoncera!... - - * * * * * - -—Bravo! bravo! soit, soit, dit Cazador, j’y consens, et le perdant -paiera une amende; gare à toi, Barraou! - -—_Compadre!_ garde ta sollicitude pour ton compte: Juanito, combien de -fois t’ai-je enterré; gare à toi, _cobarde_! - -En disant ces derniers mots, Barraou renfonçait le manche de son -_cuchillo_ qui mettait le nez à la fenêtre; à ce mouvement, Amada -qui le suivait des yeux, poussa un cri d’horreur: tous deux aussitôt -la reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son mal et lui -prodiguèrent mille soins; revenant bientôt, elle les remercia.—Ce n’est -rien, assurait-elle, une vive palpitation de cœur m’a seule arraché ce -cri. - -—Tu m’as fait bien peur, dit Jaquez. - -—Vous m’avez tourné la tête et le cœur, murmura Cazador. - -—Ah! ah! Juanito, ceci est une finesse; l’aveu est adroit. - -—Je l’ai dit sans malice et n’en veux nul mérite. - -—Qu’en penses-tu, notre Amada? - -—Vrai Dieu! Barraou, vous êtes bien fatigant! - -—Plaisanterie, mes amis, qu’il n’en soit plus question; _dexadas -las burlas_; allons rasade par-dessus! Amada, tu devrais bien aller -chercher cette outre de vin de Xerès, dans le fond du caveau? Non, -ne te dérange pas, j’irai moi-même, tu ne saurais trouver. Permets, -Juanito, et tu m’en donneras de bonnes nouvelles. - -—Sans perdre de temps, Amada de mon cœur! nous sommes seuls ici, vite, -dites-moi, si c’est à vous que je dois ce bonheur. - -—Eh! quel bonheur? - -—De partager votre..... - -—Non, non, vous ne me devez rien; ce n’est pas à moi, loin de là!... - -—Vous êtes donc pour moi toujours aussi rude? Oh! laissez-moi dérober -ce baiser que vous me refusâtes l’autre soir. - -—Non! je vous abhorre, je vous exècre..... et cependant je prends pitié -de vous. - -—O bonheur! - -—Ecoutez, le péril ici vous environne, veillez et priez Dieu qu’il -veille aussi sur vous. - -—Expliquez-vous!... - -—Je ne sais rien de plus; taisez-vous ou vous nous perdez, Juan; -taisez-vous, je l’entends ... - -—Le voilà ce fameux Xerès! ton verre, Juan, et goûte ça. - -—_Visa usted! es un ambre_, il est délicieux. - -—Allons, _compadre_! redoublons: fais-tu pas la petite bouche? as-tu -peur d’être le gavache? - -—Juan Cazador n’est pas si novice; je crois bien, par exemple, Barraou, -que tu pourrais apprêter ton amende, car ton œil commence à reluire. - -Eh! que fais-tu donc? prends garde; on te dirait assis sur une -escarpolette. - -En effet, Barraou commençait à passer de l’entrain à l’ivresse. Il -chantait en se berçant, s’emportait et frappait sur la table, riant aux -éclats, récitant des prières et de grossières farces, semblables à ces -espèces d’improvisations des _arriéros_ Biscaïens qui vont, lorsqu’ils -ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs mulets, chantant et -amalgamant la Bible et le Nouveau-Testament d’une manière tant soit peu -affriandée. - -Après s’être long-temps combattu, et avoir lancé mille propos graveleux -qui dégoûtaient Amada, il se pencha sur la table et s’assoupit. - - * * * * * - -—Nous ne pouvons le laisser en cet état, aidez-moi, Cazador, à le -coucher sur cette natte; il y sera mieux pour passer son vin. Oh! le -vilain ivrogne!... - -Barraou se laissa transporter. - -—Cazador, ôtez lui son _cuchillo_, là, de ce côté, il pourrait se -blesser. Jetons sur lui cette cape:—Que faites-vous? Cazador, ne lui -couvrez point la face, vous l’étoufferiez! Non, non, ne lui couvrez -pas, je vous le dis. - -—Que vous êtes sotte!... - -Ah! pardonnez ce mot à mon emportement; Amada, que le hasard me -sert bien! grâce à son ivresse, nous sommes délivrés de son regard -inquisiteur, et c’est lui-même qui m’a facilité ce tête-à-tête. -Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. Amada, sois -moins farouche. - -—Taisez-vous!... - -—Moins farouche pour celui qui t’aime plus que son affranchissement! - -—Arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez Barraou, votre ami! - -—Toujours serez-vous de rocher?... Dans nos dernières entrevues, vous -m’avez laissé me rouler à vos pieds, plutôt que d’accorder la plus -basse faveur à ce malheureux amant. Vous m’irritez, Amada!... craignez -ma violence!... - -—_Alma de Dios_, sauvez-moi!... Arrêtez, Juan!... J’appelle Barraou!... - -—Réveille-le, si tu l’oses: que m’importe, appelle-le donc, ton mari; -il est soûl! - -A ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se dressa subitement. - -—_Carajo, cobarde!_ ... Tu crois donc, _rufian!_ qu’on soûle Barraou -comme on soûlerait Cazador? Infâme! tu es pris au piége; meurs!... - -Il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador qui fuit à la -porte. Amada, suspendue à cette arme, crie grâce, et l’arrête. - -Il s’en délivre, saisit un couteau sur la table, lève le bras pour -frapper Juan qui saute dehors, et rejette la porte; la lame entre -profondément dans les ais. Barraou, écumant, le poursuit en mugissant -des jurons infernaux. - -—Arrête! arrête! Jaquez, arrête! c’est Amada qui t’en prie; sois -généreux, laisse fuir cet homme! - -Mais lui, sans l’entendre, suivait, plus prompt qu’une rafale, son -agile ennemi qui s’enfonçait dans les touffes des plantations voisines. - -Défaillante, Amada se traînait dans la case; elle s’accusait de la mort -de Juan, et pleurait beaucoup. - -Cependant Amada était irréprochable; elle n’avait bercé Juan d’aucun -espoir, elle avait repoussé bien loin ses projets d’amour; enfin elle -ne l’aimait point. - -Mais quand l’être, pour lequel une femme est la moins sympathique, -souffre malheureux pour elle, rien ne peut la défendre d’un doux -sentiment qui s’épanouit en son âme; elle n’a point d’amour, il est -vrai, mais elle a bien de la pitié!... A peine concevait-elle l’espoir -qu’il échapperait à la fureur de son époux, que l’explosion d’une arme -à feu éclata aux environs. - -—Il n’est plus de doute sur son sort!.... _Santa Virgen!_ -s’écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux: _Virgen Maria_, -ayez pitié de nous! _Jesu Cristo_, qui avez racheté les hommes, ayez -pitié de lui! _Buon Dios_, _Dios de mi Corazon_, faites-lui miséricorde -à votre tribunal!... Et, sa voix s’éteignant peu à peu, elle resta -abîmée dans sa douleur. - - * * * * * - -Tout à coup, au-dehors, elle entendit des pas précipités: Barraou -rentra tout haletant, l’œil hagard, et traînant lâchement son escopette -par la bandoulière. - -—Lève-toi, Amada, tu prieras plus tard; donne-moi de l’eau. - -Tremblante, elle s’approche, lui présentant une aiguière, Barraou -retrousse les manches de sa carmagnole; Amada voyant ses deux mains -trempées de sang, laisse tomber le bassin qui se brise. - -—O mon Jaquez, vous l’avez tué!... - -—Ce n’est rien: non; malheureusement, Dieu ne m’en a pas fait la grâce, -je le croyais lorsqu’il tomba, je courais sus l’achever quand il se -releva et s’échappa de mes griffes; sa blessure était légère. Je jure -par tous les saints que j’aurai sa vie! rien ne pourra le soustraire à -ma rage!—Amada, je suis las, n’es-tu pas fatiguée!... Couchons-nous, je -retrouverai peut-être dans tes bras du calme, du repos. - - * * * * * - -—Jaquez, changez au moins cette chemise tachée; vous exhalez le sang! - - - - -IV - -A LAS ORACIONES - - -Le lendemain, lundi, dès l’aube du jour, Amada dormait encore, Barraou -vint à la Havane. - -On le vit tout le jour dans le quartier qu’habitait Gédéon Robertson. - -Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville sans succès; sans -doute, la blessure de Juan le tenait alité. - -Enfin, le fatal vendredi, Barraou l’aperçut sur le port, et le suivit -de près; lorsqu’il fut entré dans une ruelle déserte, derrière le grand -fort: - -—Arrête, bandit! lui cria-t-il, je te cherchais! - -—Vous me cherchiez? me voici. - -—C’est bien, défends-toi si tu peux! - - * * * * * - -En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une hyène, pour le -frapper de son coutelas; Juan esquiva le coup, et, tirant vite son -couteau, il pourfendit l’avant-bras de Barraou, qui le saisit à la -ceinture en lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa -tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui -découvrait sa mâchoire; Barraou lui cracha aux yeux du sang et de -l’écume. - -A cet instant huit heures et _las oraciones_ sonnent au couvent -prochain; les deux furieux se séparent et tombent à genoux. - - -BARRAOU. - -L’ange du Seigneur a annoncé à Marie, et elle a conçu par l’opération -du Saint-Esprit. - - -JUAN. - -Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous -êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, -est béni. - -Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, -maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. - - -BARRAOU. - -Voilà la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole. - - -JUAN. - -Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous -êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, -est béni. - -Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, -maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. - - -BARRAOU. - -Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. - - -JUAN. - -Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous -êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, -est béni. - -Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, -maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. - - * * * * * - -—Allons! debout, Cazador; que fais-tu encore à genoux? - -—Je priais pour votre âme. - -—Il n’est besoin; j’ai prié pour la tienne: en garde! - -Aussitôt, il lui crève la poitrine, le sang jaillit au loin; Juan -pousse un cri et tombe sur un genou, saisissant à la cuisse Barraou -qui lui arrache les cheveux, et le frappe, à coup redoublés, dans les -reins; d’un coup de revers, il lui étripe le ventre. Terrassés tous -deux, ils roulent dans la poussière; tantôt Jaquez est dessus, tantôt -Juan: ils rûgissent et se tordent. - -L’un lève le bras et brise sa lame sur une pierre du mur, l’autre lui -cloue la sienne dans la gorge. Sanglans, tailladés, ils jettent des -râlemens affreux, et ne semblent plus qu’une masse de sang qui flue et -se caille. - -Déjà des milliers de moucherons et de scarabées impurs entrent et -sortent de leurs narines et de leurs bouches, et barbotent dans -l’aposthume de leurs plaies. - - * * * * * - -Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs cadavres et dit:—Ce ne -sont que des nègres, et passa outre. - - - - - DON - ANDRÉA VÉSALIUS - L’ANATOMISTE - - -MADRID - - - - -Cette nouvelle d’Andréa Vésalius étant terminée, elle fut portée à la -revue de Paris et offerte à M. Amédée Pichot, comme traduite du danois -d’un supposé Isaïe Wagner; sa forme ne convenait point à ce magasin -littéraire, M. Amédée Pichot ne put l’insérer; mais en ayant payé -la traduction prétendue, il se servit du même héros pour broder le -charmant conte anatomique qu’assurément vous avez lu dans ce recueil. -Du reste, ce conte n’ayant aucun rapport de détail avec celui-ci, nous -ne venons donc réclamer pour Champavert que priorité et trouvaille. - - - - -I - -CHALYBARIUM - - -A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles, -une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore -et d’un pouls violent et fébrile; cette ruelle somnambule de cette -ville endormie, c’était la _Callejuela casa del Campo_; à l’une de -ses extrémités s’élevait une riche demeure, habitée par un étranger, -un Flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de -l’intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la -face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l’ombre semée -de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d’or. - -La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste -porche à voûte d’arête, à clef pendante, au pied d’un grand escalier de -pierre, à balustrades taillées à jour comme l’ivoire d’un éventail et -tout parsemé de fleurs odorantes. - -C’était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs -parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours -et des lampadaires étincelans. - -Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l’entrée. - - * * * * * - -Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s’apaisaient par -intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui -descendait le long de l’escalier et faisait parler la voûte sonore. - -Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait -et se ruait à la porte; c’étaient les orgues du temple, et tout au bas -les truans sur la dalle du parvis. - -Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanemens et des bruits de -cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l’obscurité, et -s’affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées. - - * * * * * - -—Le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat, -un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie -dans l’ébrâsement d’un guichet. - -—C’est vrai, ma mie; et sur Dieu que j’adore! si tous ses chiens -défunts s’y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid. - -—Mais, que serait-ce donc? reprit la première vieille, si tous ces -pauvres Castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en -dédommage! venaient lui réclamer leur peau? - -—On m’a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et -se haussant sur la pointe du pied, qu’il déjeûne souvent avec des -côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie. - -—C’est vrai! c’est vrai! - -—Non, non, c’est faux! criait un grand jeune homme, accolé au treillis -d’une croisée, c’est faux! demandez à Rivadeneyra, le boucher. - -—Silence! te tairas-tu? criait plus haut encore, un homme -_embossé_ dans une cape brune et le _sombrero_ sur les yeux, ne le -reconnaissez-vous pas? c’est Henrique Zapata, l’apprenti écorcheur! -c’est juste, _Verdugo et Ahorcador_ se soutiennent. Je gage que si on -fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque -jambe. - -—Quelle idée! ce vieux mange-mort prendre une jeune femme! répliqua la -vieille; si j’étais le roi Philippe, j’empêcherais bien cet ogre ... - -—Oh! bien oui, dit l’inconnu en cape brune, Philippe II le protège, ce -chien de Flamand; encore hier, Torrijo, le boulanger de la _Cebada_, a -disparu, à coup sûr pour le pâté de nôces; c’est une horreur! il faut -en finir! - -—Le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif. - -—Chrétiens! cet homme est un hérétique! un nécroman! un Flamand! Il -mérite la mort! dirent alors bénignement quelques moines du couvent de -_Nuestra señora de Atocha_, nouvellement fondé par les pères Garcia -de Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan -Hurtado de Mendoza, confesseur de l’empereur Carlos V, auxquels se -joignirent en masse les religieux du couvent royal de _San Geronymo_. - -—A mort! criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui -jurant à la face. - -—A mort! répétait le cavalier emmantelé. - -—A mort! hurlaient les moines qui, crucifix au poing, attisaient la -populace. A mort! mettons le feu. - - * * * * * - -Tout à coup, l’imminent orage éclata. Des cris de rage et de mort -pleuvaient; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait -une torche sur sa tête; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique -Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et -firent battre en retraite à cette canaille déchaînée, ce qu’elle fit -en mugissant; en revanche le vacarme redoubla: elle frappait sur des -cloches, des lames, des chaudières; c’était un tonnerre cinglant, -abasourdissant, une symphonie presque homicide. - - - - -II - -SALTATIO, TURBA, MORS - - -Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait: on -ne s’occupait nullement du bruit extérieur, l’usage étant de faire -pareille cérémonie lorsqu’un vieillard épousait une jeune fille. - -Une cape brune était suspendue à l’entrée de la galerie qui servait de -vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu’on n’avait encore -qu’entrevu dans la soirée; ils paraissaient plus occupés de leurs -chuchotemens que de leur danse. Le marié, à l’autre angle du salon, -courtisait une fillette de sa parenté. - -La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau; elle -était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui, -sous prétexte de respirer l’air frais de la nuit, venaient donner -libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C’était un conflit -d’incidences, d’interlocutions; un orchestre de voix flûtées, sourdes, -éraillées, chevrotantes; une collection de minois et de mines ridées -par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des -claviers d’ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou -denticulées comme la corniche de la voûte. - -—Quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l’épousée? - -—_Senorica_, vous êtes méchante! - -—Ha! ha! ha! regardez donc là-bas don Vésalius, échâssé dans ses -_calzas bermijas_ et son pourpoint noir; par mahom! ses jambes dans -ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier? -Voyez-le donc sauter avec Amalia de Cardenas, rondelette, fraîche et -rose; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus? - -—Ou la mort qui fait danser la vie. - -—La danse d’Holbein. - -—Dites donc, Olivares, que fera-t-il _con su Machacha_? - -—Une leçon d’anatomie. - -—La conversation. - -—Merci pour la _Novia_! - -—Voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine -Amalia. - -—Ce n’est point une noce bourgeoise, un _saraguete_, mais bien un -brillant _sarao_. - -—Où donc est l’épousée? - -—Où donc est le beau cavalier? - -—Don Vésalius la cherche, tout effaré; _busca, busca, perro viejo!_ - -—Va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que -fait Maria en ce moment. - -—Ami! ne mettons pas le doigt entre le marteau et l’enclume. - - * * * * * - -La danse reprit; Vésalius réinvita Amalia de Cardenas, qui fit une -plaisante moue, et lui riait au dos. - -La mariée n’était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et, -dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci: - -—Couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons! - -—Alderan, je ne puis. - -—Moi, te laisser la proie de ce Vésalius? non pas, tu m’appartiens! En -mon absence tu me trahis, je l’apprends, j’arrive en hâte, ce matin -même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l’écart, et je te dis -partons, et tu refuserais? Oh! non pas, Maria, tu t’abuses! viens; il -est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux: je -serai tout à toi, à toi seule et pour toujours! Viens, Maria!... - -—Alderan, ma famille m’a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras -toujours mon amant! je serai toujours ton amante! Qu’importe cet homme? -qu’est-ce? un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux -amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu! - -—Ainsi, tu ne veux pas, Maria, c’est bien! va te salir à cet homme! -Accomplis ta volonté, j’accomplirai la mienne; va!... Et, la repoussant -de ses bras, elle s’enfuit brusquement de la galerie au salon. - -Alderan resta comme abîmé quelques instans; il blasphémait, il heurtait -du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur. - - * * * * * - -Pendant ce temps, la foule s’était accrue comme un étang par un orage. -Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant. -La populace avait repris sa première audace, et s’étant rapprochée peu -à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations, -des cris de mort grondaient de nouveau; on lançait des pierres dans les -vitrages, on barbouillait les murs de sang de bœuf et de fiente; quand, -tout à coup, les groupes s’ouvrirent pour faire passage à une femme -échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune; c’était la Torrija, la -boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance. - -—C’est la Torrija, la boulangère, disait-on de toutes parts; puis, -la meute attendrie fit un long silence, et la Torrija sanglotait et -poussait des rugissemens. - -Alors, l’homme en cape brune montant sur les degrés, cria d’une voix -forte:—Amis! faisons justice! lâche, qui ne suivra point! Vengeance! -mort à Vésalius! mort au nécroman! - -La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les -hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu’à l’escalier. La tourbe se vomit -dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu’elle arrache et -brise; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon, -quand, au loin, un galop se fit entendre.—Sauve qui peut, ce sont les -alguazils!—Saisie d’une terreur panique, elle redescend l’escalier, -se précipite dans les corridors ou par les fenêtres; quelques braves, -seuls, attendent de pied ferme. - -—De par le roi, retirez-vous! - -—Le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers! à -mort le Flamand! - -—Au nom du roi, retirez-vous! - -Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche; une pluie de -meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse -les plus audacieux. L’homme en cape brune, poussant un cri, porte la -main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres -seulement restent sur le carreau. - -Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait -les corps des vaincus; les conviés, tremblans, s’échappaient par -l’arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s’éteignirent, -après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le -logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l’obscurité. - - - - -III - -QUOD LEGI NON POTEST - - -A travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait -aperçu l’homme en cape brune, atteint d’un coup de feu; à son cri -déchirant, elle s’était évanouie; on l’avait transportée dans sa -chambre sur un canapé, où elle était depuis long-temps étendue -négligemment; Vésalius, à genoux auprès d’elle, larmoyant et tremblant, -lui baisotait les mains et le front. - -—Comment te trouves-tu, Maria, mon amour? - -—Mieux: mais tout est-il apaisé? - -—Oui! cette laide populace a été mise à la raison. Conçoit-on ce que -ces bonnes gens ont contre moi? moi, paisible et retiré, passant -obscurément mes jours dans la sombre étude de l’anatomie, pour le -bien de l’humanité, pour le progrès de la science, pour la gloire de -Dieu! Ces bonnes gens demandent ma tête, ils me croient sorcier; tous -ceux qui disparaissent de la ville, c’est moi, Vésalius, qui les fais -enlever pour mes expériences. La masse sera donc toujours laide et -bête! bête et ingrate! Voilà donc le sort qui sera réservé à tous ceux -qui se dévoueront pour elle! à tous ceux qui viendront lui annoncer une -route, une parole neuves. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, et ri à -la face de Christophus Colombus. La masse sera donc toujours laide et -bête! bête et ingrate! - -—Chassez ces pensers noirs, Vésalius; mais, franchement, cette -échauffourée n’est pas faite pour conquérir son amour. - -—Oh! que m’importe, après tout, l’amour de cette populace, pourvu que -j’aie le tien, Maria! Oh! tu m’aimes, est-ce pas? tu m’aimes un peu? - -—Pouvez-vous bien encore me faire pareille question? - -—Je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on est vieux, on doute; je -sais que je suis sans galanterie, cassé par les veilles, amaigri, et -presque pareil aux squelettes de mon ouvroir; mais mon cœur est jeune -et chaleureux! Vois-tu, la passion que je ressens pour toi n’est point -une passion rancie; sous une vieille enveloppe, c’est une âme neuve -que je t’apporte; j’ai bien rencontré des femmes dans ma vie, mais -nulle, je te le jure, n’alluma en moi pareil feu. Fatalité! fallait-il -donc arriver à la décrépitude pour connaître l’amour et ses violences? -Maria, habitue tes regards au coffre grossier emprisonnant ma jeune -âme; la sève bout sous l’aubier du chêne centenaire. - -Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa bouche sur son crâne -chauve et sa barbe blanchie; Vésalius pleurait de joie. - -Heure du coucher! heure si délirante, si palpitante de pudeur et de -volupté! heure qui confond des êtres, qui avive et qui noie le désir! -heure du coucher, trahissant mensonges ou beautés! heure, trop souvent, -de pénibles contrastes! heure parfois bien fatale!..... - -L’épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale et ses joyaux; la -rose semblait se dépouiller de ses périanthes; c’était une beauté -castillane comme on en voit dans les rêves!..... - -Vésalius rejetait gauchement ses vêtemens de fête et dévoilait sa laide -charpente; c’était une momie développant ses bandelettes! - - * * * * * - -La lampe soufflée brusquement, les anneaux des courtines crièrent sur -leurs tringles; il se fit un calme profond, çà et là tumultueusement -interrompu; pourtant on n’entendit point Maria jeter le cri ... - -Mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des baisers sans -réponse, puis des murmures et des malepestes, et le savant professeur -d’anatomie qui répétait tremblant: - -—Oh! ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria! c’est la violence -de mon amour qui me brise, tes beautés me font tout honteux, il me -semble que j’attouche à quelque chose de bénit, je t’aime tant, Maria, -je t’aime tant! Mais ne va pas croire que ce soit faiblesse! Demain, -au jour, je te ferai voir dans vingt auteurs, tu verras dans Mundinus, -dans Galianus, dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier -médecin de François I^{er} de France, tu verras qu’au contraire c’est -puissance, excès d’amour, je t’aime tant, Maria! - -Il faut croire que cet excès d’amour ne s’apaisa point, car à peine -quelques jours s’étaient écoulés, que Maria occupait dans une autre -aile un appartement isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur -qui lui était toute vendue, et qu’il avait métamorphosée en duègne pour -son épouse. Le hibou ne voyait plus sa tourterelle qu’aux heures du -repas; ils se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée -d’étranger à étranger. - -Vésalius s’était de nouveau fiancé à l’étude; engoncé dans ses -recherches, il passait du laboratoire à l’amphithéâtre et de -l’amphithéâtre au laboratoire. - -Pubères et nubiles, voici l’enseignement que vous pouvez trouver en -ceci: C’est qu’il ne faut pas, autant que faire se peut, si vous avez -les passions ardentes, épouser un docteur des facultés, un membre de -l’académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et par-dessus tout, -un immortel de l’académie des Quarante Fauteuils et du dictionnaire -inextinguible. - - - - -IV - -NIDUS ADULTERATUS - - -Environ une olympiade après toutes ces choses, la doña Maria, qui, -contre la coutume, n’avait point paru à table depuis quelques jours, -fit appeler Vésalius, son mari. Aussitôt il se rendit près d’elle; -blême, défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue sur son -lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s’assit, et se pencha pour -écouter. Maria, sentant un souffle chaud glisser sur son front, souleva -sa paupière plissée, reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit à -dire d’un ton agonisant: - -—Vous êtes monseigneur et maître Andréa! Je me sens faiblir à chaque -instant; bientôt je serai aux pieds de Dieu, juge austère; et je suis -impure! j’ai tant péché contre vous! Mais la pécheresse implore son -pardon. Ne vous emportez point; vous êtes un homme sage, vous êtes mon -bon époux et mon maître! laissez que je vous mette mon âme tout à jour. - -—Segnora, vous n’êtes point aussi bas que vous paraissez le croire; -votre esprit s’est frappé. - -—Nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque chose crie en -moi, que ma fin est proche. Vous êtes mon époux et mon bon seigneur: -écoutez, et pardonnez; peut-être même serai-je excusable en quelques -points. - -Nous avions fait tous deux un serment à l’autel; tous deux, nous y -avons été infidèles; moi, parce que j’étais jeune et surabondante de -vie, et vous, parce que vos cheveux étaient blanchis par l’étude, et -votre corps brisé par le travail. Malheur! malheur! que d’en être à -maudire sa jeunesse! O Vésalius, si vous saviez ce que c’est d’être -jeune femme, si vous saviez tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius, -vous me pardonneriez! - -Ecoutez froidement: - -Or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai trompé lâchement. -Je suis bien criminelle, Andréa! j’ai introduit dans votre demeure mes -amans, je les ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table; -et, pendant que vous étiez plongé dans l’étude ou dans le sommeil, avec -eux je riais de vous; notre sale iniquité se jouait de votre bonhomie; -vous étiez l’aliment de nos risées, est-ce pas? c’est bien infâme!... -Ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant de nos -lascivetés; et Dieu m’appelle à lui! et je meurs!... Oh! si vous me -repoussiez ... - -Sa voix alors s’étouffa dans les sanglots; puis, après un moment de -silence, elle reprit distinctement: - -—Déjà, j’ai été bien amèrement punie, bien atrocement! Il faut qu’une -femme adultère soit bien repoussante! il faut qu’elle traîne bien du -dégoût avec elle! J’ai eu, depuis notre alliance, trois amans; mais, en -vérité, tous trois, je ne les possédai qu’une seule fois. Quand, après -de longues cours, je cédais à leur obsession; quand je leur livrais mon -corps, une part de ce lit ... Oui, il faut qu’une femme coupable soit -bien repoussante!... Au jour, quand je m’éveillais, j’étais seule! et -je ne les revis jamais, jamais! Peut-on être plus sévèrement châtié? Le -crime est lié à la peine: le crime appelle le supplice; et s’il faut -tout dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, Andréa! Le -dernier, je l’ai aimé éperdûment, d’un amour sans bornes, voyez-vous! -Sa perte m’a tuée, moi; délaissée par lui, j’en meurs!... Maintenant, -j’ai tout dit: au nom de _nuestra señora de Atocha_, au nom de _san -Isidro Labrador_, au nom de _san Andres_, votre patron, au nom de -mon père, votre _Tocayo_, votre _Colombroño_, pardonnez à la faible -femme qui vous a tant offensé; que votre bénédiction la purifie; oh! -pardonnez-lui, elle meurt ... - -Et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes et de baisers; -Vésalius la retira rudement, repoussa son siège, et lui dit d’une voix -concentrée: - -—Levez-vous, Maria; suivez-moi. - -—Je suis défaillante, et ne puis. - -—Je vous ai dit de me suivre. - -Maria, se dressant avec peine, s’enveloppa d’un peignoir, et suivit, -chancelante, Vésalius qui descendit le grand escalier, traversa le -préau, ouvrit une porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée -dans un petit bâtiment éclairé par de grandes baies à croisées de -pierre. Cette espèce de guichet se referma sur eux, et les verroux à -l’intérieur grincèrent dans leurs vervelles. - - - - -V - -OPIFICINA - - -Nous voici dans l’ouvroir ou laboratoire de Vésalius: une grande salle -carrée, en arc de cloître, à murailles et dalles de pierre. Quelques -tables de bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou trois -cuviers, un bahut et des armoires formaient tout l’ameublement. -Quelques chaudrons étaient épars à l’entour d’une cheminée, dont le -manteau évasé descendait de la voûte; à sa crémaillère, était suspendue -une chaudière qui bouillonnait sur un feu ardent. Les établis étaient -chargés de cadavres entamés; on foulait aux pieds des lambeaux de -chairs, des membres amputés, et sous les sandales du professeur se -broyaient des muscles et des cartilages. Sur la porte était appendu un -squelette, qui, lorsqu’elle était agitée, bruissait comme ces bougies -de bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, quand elles -sont remuées par la bise. La voûte et les parois étaient couvertes -d’ossemens, de râbles, de squelettes, de carcasses, quelques-uns -humains, mais le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux les -plus approchans, par leur charpente, de l’ostéologie humaine, ayant -servi aux études d’Andréa Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui -fit de l’anatomie une science réelle, qui osa disséquer des cadavres, -même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur eux publiquement. -Ce n’est pas que, bien avant, vers 1315, Mundinus, professeur à -Bologne, avait offert le spectacle nouveau de trois squelettes humains -disséqués. L’audacieux scandale ne fut point répété, l’Eglise le -prohibait formellement comme un sacrilége. Effrayé lui-même de l’édit -encore chaud de Boniface VII, Mundinus ne tira point grand avantage -de ses recherches. Le contact ou le simple aspect d’un cadavre, chez -les anciens, imprimait une souillure que force ablutions lustrales et -autres expiations pouvaient à peine effacer. Dans le moyen âge, la -dissection d’une créature _faite a l’image de Dieu_ passait pour une -impiété digne de l’échafaud. - - - - -VI - -ENODATIO - - -—Maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me voulez-vous, Vésalius? -répétait Maria pleurante: que me voulez-vous? Je ne puis rester, -l’odeur putride de ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je -souffre horriblement! - -—Non, que m’importe! Ecoutez à votre tour: Vous avez eu trois amans, -est-ce pas? - -—Oui! monseigneur. - -—Vous les enivriez de mon vin, est-ce pas? - -—Oui! monseigneur. - -—Eh bien, ce vin n’était pas pur, votre duègne y versait un narcotique, -de l’opium, et vous dormiez long-temps et profondément, est-ce pas? - -—Oui! monseigneur, et au réveil j’étais seule. - -—Seule, est-ce pas? - -—Oui! monseigneur, et je ne les revis jamais. - -—Jamais! C’est bien! Mais venez donc!... - -Et l’étreignant par un bras, il l’entraîna au fond de la salle; là il -ouvrit une armoire dans laquelle était accroché un squelette complet -avec ses articulations naturelles, et d’une blancheur d’ivoire. - -—Reconnais-tu cet homme? - -—Quoi! ces ossemens?... - -—Reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune? - -—Oui! monseigneur, c’est la cape du cavalier Alderan! - -—Regardez donc bien, señora; et reconnaissez aussi ce beau cavalier qui -portait cette cape, avec lequel vous dansâtes si galamment à nos noces? - -—Alderan!...—Maria jeta un cri qui eût évoqué des morts. - -—Au moins, Doña, vous voyez que tout est profit à la science, lui -dit-il, se retournant vers elle d’un air froid; vous le voyez, la -science vous a de grandes obligations. - -Puis, ricanant, il l’emmena vers une espèce de châsse ou de cage -garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé -prodigieusement; les artères étaient insufflées d’une liqueur rouge, -et les veines d’une liqueur bleue; cette charpente osseuse semblait -enveloppée de réseaux de soie; l’étude en était facile; quelques -touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore. - -—Celui-ci, Doña, le remettez-vous en votre mémoire? Voyez sa belle -barbe et sa blonde chevelure. - -—Fernando!!! Vous l’avez tué?.... - -—Jusqu’ici, n’ayant point encore disséqué de corps vivans, on n’avait -eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur -la locomotion; mais, grâce à vous, señora! Vésalius a levé bien des -voiles, et s’est acquis une gloire éternelle. - -Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme -bahut, dont il souleva le couvercle avec peine; par les cheveux il la -penchait sur l’ouverture. - -—Enfin, regarde encore ceci! c’est ton dernier, est-ce pas? - -Le bahut contenait des bocaux pleins d’essences où trempaient des -portions de chair et de cadavre. - -—Pedro! Pedro!... vous l’avez donc tué aussi? - -—Oui! aussi!.... - -Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle. - -Le lendemain un convoi sortit de l’hôtel. - -Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de _Santa -Maria la Mayor_, remarquèrent entre eux, qu’elle était lourde et -sonore, et qu’un bruit s’était fait dans sa chute, qui n’était pas le -bruit d’un corps. - -Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu -voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi -un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu’à -terre. - - - - -VII - -AFFABULATIO - - -A cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous les trésors du monde de -Christophe Colomb, et qui dominait puissamment toute l’Europe, Andréa -Vésalius se reposait dans sa gloire, riche et hautement considéré. -Entre l’inquisition et Philippe II, il favorisait autant qu’il était -possible l’étude de l’anatomie, quand une accusation vint le précipiter -dans d’horribles malheurs. - -Faisant en public l’autopsie du cadavre d’un gentilhomme, le cœur parut -palpiter sous le tranchant du scalpel. La rancunière inquisition, -l’accusant d’homicide, demanda la mort du savant, et Philippe II obtint -très difficilement que la peine fût commuée en un pélerinage en terre -sainte. Vésalius s’achemina vers la Palestine avec Malatesta, chef des -troupes vénitiennes. - - * * * * * - -Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux voyage, il fut à -son retour jeté par la tempête sur les côtes de Zante, où il mourut de -faim, le 15 octobre 1564. - - * * * * * - -La république de Venise l’appelait alors à l’université de Padoue, -veuve prématurément cette même année, de Gabriel Falloppe, son élève. - - * * * * * - -S’il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa Vésalius périt victime -de ses éternelles goguenarderies sur l’ignorance, le costume et les -mœurs des moines espagnols, et de l’inquisition, qui saisit avidement -l’occasion de se défaire de ce savant fort incommode. - - * * * * * - -La grande anatomie d’Andréa Vésalius, _de Corporis humani Fabrica_, -parut à Bâle, en 1562, ornée de figures attribuées au Tiziano, son ami. - - - - - THREE - FINGERED JACK - L’OBI - - -LA JAMAIQUE - - - - - .....Tous nés sur cette terre, - Portez comme des chiens la chaîne héréditaire, - Demeurez en hurlant........ - Pour Jacoub, il est libre, il retourne au désert. - - ALEXANDRE DUMAS. - - When fortune means to men most good, - She looks upon them with a threat’ning eye. - - SHAKSPEARE. - - Ambitieux à jalouse, corsaire à corsaire et demi. - - ANDRÉ BOREL. - - - - -I - -NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES - - -—Abigail, Abigail, contez-nous, contez-nous un conte!... criait une -troupe d’enfans à peau d’ébène, d’ivoire, de buis ou de cuivre, -qui, suçant de longues cannes à sucre, jouaient sur le gravier, aux -pieds d’une jeune noire, naïvement belle, parée d’une simple toile. -Abigail—c’était le nom que lui avait imposé son maître puritain—, -assise à terre à la porte d’une riche habitation, portait, juchée -sur son joli doigt, un haras blanc qu’elle caressait; tantôt, lui -fredonnant cet air créole des Antilles Françaises, dont assurément elle -ignorait le sens: - - Mounché Béqué li un boun blan, - Quand li coque li payé comptant, - Résonnablement! - -tantôt, calme, mélancolique, la tête penchée sur l’épaule, elle -paraissait enfouie dans les rêves intuitifs d’un bonheur à venir, dont -se bercent toutes jeunes femmes. - -—Abigail! mais contez-nous donc un conte, criait toujours la marmaille: -nous serons bien sages, nous ne battrons plus le petit John Blackheat! - -La jeune fille fut arrachée à sa douce méditation. - -—Mais, enfans, que me voulez-vous? - -—Un conte, Abigail! - -—Un conte, je n’en sais pas, petits amis. - -—Si, si si, celui des _pikarouns_, tu sais?... qui t’emportaient, et où -l’_obi_, tu sais?... - -Alors Abigail, tout en passant les doigts dans les plumes de son haras, -commença d’une voix lente, et toute la marmaille ouvrit de grands yeux -noirs et de grandes bouches à quenottes blanches. - -En ce temps-là, on était en guerre, et les _pikarouns_ de -Hispaniola—San-Domingo—la nuit faisaient souvent des descentes dans -l’île; ils enlevaient les noirs endormis dans leurs cases, pour les -revendre au marché de leur pays. Cette fois, malgré la vigilance des -seize batimens gardes-côtes, ils s’étaient glissés dans une crique, -et aventurés jusqu’aux abords de Sainte-Anne. Arrivés ici, tous armés -jusqu’aux dents, ils s’introduisirent à pas de loup dans la plantation; -ils avaient déjà emporté une centaine de noirs dans leurs sloops, -quand ils arrivèrent à la case où dormait Abigail, votre bonne, qui -vous aime quand vous êtes gentils; plusieurs hommes qui ressemblaient -à des monstres dans l’ombre s’y précipitèrent, me saisirent toute -sommeillante, me lièrent les bras, et m’entraînèrent vers le rivage. - - * * * * * - -Remarquez bien, petits amis, que ces hommes méchans étaient blancs, -mais, quoique blancs, ils ne parlaient pas comme les blancs d’ici, -leurs mots qu’ils grondaient comme des chiens, finissaient tous en -_o_ ou en _a_. Les sloops chargés de pauvres noirs qui pleuraient -et criaient malgré leurs bâillons, voguaient au large, et moi-même -j’étais dans un canot avec les derniers _pikarouns_ restés en vigie; à -peine fut-il démarré et lancé à quelques verges de la côte, que nous -entendîmes comme le bruit d’un corps tombant dans l’eau, et aussitôt -nous distinguâmes un noir qui nageait en hâte vers nous.—_Que biba?_ -... crièrent les _pikarouns_, ce qui veut dire sans doute en leur -baraguoin: gare à nous. - -L’homme nageait impétueusement entre deux eaux, et s’étant approché -du canot dont il avait saisi le bord d’une main, un de ces sauvages -leva une hache pour le frapper alors que, sortant à demi de la mer et -donnant de tout son poids une secousse à la barque, il la renversa sur -lui, la faisant chavirer et submergeant tous ceux qui la montaient. - -Je reparus bientôt à la surface, et, soudainement, je me sentis -étreinte par le milieu du corps. Portée pour ainsi dire sur la rive par -le grand noir qui avait fait chavirer le canot, là, j’étais étendue, -suffoquée, ce brave jeune homme me prodiguait des soins, il essuyait ma -figure et mes cheveux trempés. - -—Vous m’avez sauvée, oh! je vous dois la vie! lui dis-je revenant à moi. - -—Peu de gens me la doivent, répliqua-t-il sourdement. - - * * * * * - -—Mais laissez-moi que je baise vos mains, dites au moins votre nom que -je le bénisse. - -—Mon nom..... vous frémiriez!.... - - * * * * * - -Tout à coup il se redressa au bruit de mousqueteries, et de pas et -de cris approchans: c’étaient les colons voisins et les gens de -l’habitation, qui, éveillés par le tumulte des _pikarouns_, les cris -des noirs embarqués, accouraient tardivement à leur secours. - -—Adieu, adieu, dit tout bas l’inconnu serrant mes doigts qui craquaient -dans sa rude main, adieu!... - -—Mais votre nom, de grâce? Je suis Abigail, moi, fille de John Fox! - -—Moi, je suis pour les hommes moins qu’un chat-part qu’on chasse: _je -suis Three Fingered Jack du Libanus_. - -—_Three Fingered Jack l’obiman?_ - -—Oui, _l’obiman!_ - -Je poussai un cri de terreur; il disparut dans l’obscurité, et je -restai anéantie comme si j’étais tombée du soleil. Sitôt, tous les -colons arrivèrent sur le rivage, nulle barque n’y était amarrée pour -pouvoir chasser en mer, furieux ils firent plusieurs fusillades qui ne -portaient qu’à demi. Les _pikarouns_ les saluèrent par des ricanemens -lointains et des chants féroces qui étouffaient les hurlemens des -pauvres noirs entassés. - - * * * * * - -Et la marmaille ouvrait de grands yeux noirs et de grandes bouches à -quenottes blanches; et en ce moment, un sang mêlé sortit de derrière la -case, passa près, et dit:—Abigail, cette nuit aux trois palmiers de la -fontaine. - - - - -II - -VOICES IN THE DESERT - - -Il était nuit avancée, tout était replongé dans le néant du sommeil, -air, ciel et terre faisaient silence; et l’on n’entendait éparsement -dans l’île, sur les montagnes, que les mélodieuses euphonies des petits -oiseaux qui ne chantent que lorsque la terre est assourdie et que le -ciel écoute, et, sous les trois palmiers de la fontaine, une voix mâle -disant: - -—Abigail, trêve un instant: Amour! amour! C’est bien!... mais je suis -ambitieux. Je t’ai conviée cette nuit, vois-tu, pour te faire des -adieux pour quelque temps, et t’avouer un projet que j’accomplis. Je -suis ambitieux, t’ai-je dit, car sous un dehors frivole je cache un -cœur qui se ronge. Dans mes veines ruissèle un sang qui me ravale, -et ce front qui pense, et ces reins puissans se courbent sous le -fouet d’êtres stupides et féroces à peau blanche, qui savourent mes -sueurs, qui s’égaient au râle que m’arrache la fatigue. J’ai assez -souffert! cette lâche vie me tue, il m’en faut une autre! L’esclave -veut se redresser et briser ses garrots. Je suis fier, vois-tu, je -suis ambitieux, quelque chose en moi me pousse, moi esclave, à la -domination; enfant, je rêvais royauté, je rêvais habits d’or, long -sabre, cheval..... - -Pauvre Quasher! ta royauté, c’est le malheur! - -Or donc, une occasion, un hasard se présente, je puis devenir riche, -grand; je puis être gorgé d’or! Ceux qui me repoussent aujourd’hui -bientôt me tendront la main, à mon tour je leur cracherai à la face! - -—O mon Quasher, restons pauvres, la richesse rend méchant. - -—La tête de _l’obiman_, _Three Fingered Jack_, est mise à prix, la -somme est énorme!... je l’aurai!... - -—Vous êtes fou, Quasher! vous attaquer à Three Fingered Jack, un _obi_, -vous êtes fou! - -—Je sais que Jack et son _obi_ sont forts, mais Quasher et son cœur -sont forts aussi; d’ailleurs, suis-je pas résigné à la mort, plus de -vie ou vie libre! - -—Non, non, Quasher, je t’en prie, garde bien ta vie; si tu m’aimes -restons pauvres, les pauvres seuls sont heureux, plus heureux que -leurs maîtres; restons où la fatalité nous a jetés!... - -—Eh! pourquoi rester pauvres?... - -—Ah! pourquoi! pourquoi! Quasher, tu le comprends trop bien! - -—Que peux-tu redouter, Abigail? je te racheterai, je me racheterai, -nous serons libres; nous aurons notre habitation à nous, nous aurons -nos esclaves à nous, nous pourrons nous aimer tout le jour, être seuls -à tous deux, à toute heure, partout où il nous plaira; conçois-tu?... -être libre!... - -—Mon Quasher, vous êtes ambitieux, vous me le disiez, vous vous en -vantiez tantôt: quand vous serez riche, vous repousserez du pied cette -pauvre négresse qui vous aime tant, vous voudrez une blanche d’Europe, -je sens bien que je vous perds. - -—Ecoute, Abigail, une femme qui amollit un homme fort, c’est une basse -femme! Crois-tu que tes charmes soient assez puissans pour me clouer à -toi? crois-tu que je varierai à des larmes? Non! tes embrassemens sont -vains! Je veux, Quasher a dit: Je veux! sois confiante en lui, il t’a -donné son amour, il t’es resté fidèle, sur Dieu et sa parole, il est -à toi pour la vie. Ne sois ni soupçonneuse ni jalouse, et c’est à tes -pieds qu’il viendra déposer cet or....... Pleure, pleure, n’espère pas -m’amollir. Adieu!... - - - - -III - -HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT - - -Restée seule, Abigail se leva brusquement, mue par une profonde -jalousie et l’intime sentiment de la perte de son amant. Elle -redoutait, et sans doute avec raison, connaissant sa fière ambition -et son audace, ou qu’il perdît la vie dans un pareil combat, ou que, -vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne se livrât à tous ses -goûts effrénés, à ses penchans glorieux, et que, tuméfié d’orgueil et -d’opulence, il ne détournât la tête à son appel; qu’il ne la repoussât -de sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, pour ces grandes -dames à beaux dehors qui colportent des cœurs secs, des âmes basses et -vénales, chez tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien, -comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne se hâtât de faire -choix parmi les filles fortunées pour s’engraisser encore de quelque -large patrimoine, de quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son -abandon inévitable, et cette pensée déchirante l’accablait. - - * * * * * - -Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l’habitation, comme après -une soudaine résolution, elle s’enfonça dans les savanes, marchant sans -cesse, se dirigeant vers les montagnes, se cachant à l’approche des -insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons et des _cudjos_. -Ce pénible pélerinage par les monts, les fondrières, les ravines, -les bois vierges, la harassait. Ses pieds endoloris par la marche -refusaient de toucher le sol. Elle n’avait pris pour toute nourriture -que quelques pommes des acajous couvrant ses montagnes, et bu de l’eau -des torrens, où elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche -sur ces terres brûlantes. - - * * * * * - -Le troisième jour, vers cette heure de l’après-midi, appelée -solennellement crépuscule par les faiseurs de romances à forté-piano, -et simplement, _entre chien et loup_, par madame de Sévigné: à cette -heure à laquelle la nature s’assombrit, et, mystérieuse, se voile -comme une belle dame qui abat le tulle de son chapeau, et rend sa -beauté douteuse aux regards avides, à cette heure où les couleurs -s’évanouissent et les contours se découpent nettement comme des -ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. Par une sente -rapide et pierreuse bordée ou plutôt embarrassée de mélèzes, Abigail, -tête baissée appuyée sur une branche flexible, se traînait comme ces -pauvres voyageurs, qu’on voit arriver le soir dans les faubourgs -cherchant d’un œil éteint l’enseigne consolatrice d’une auberge; la -sueur ruisselait sur son front; elle soupirait violemment, et jetait -quelquefois des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. Ce -sentier montait droit à une roche ardue qu’il pourtournait; au sommet -de ce rocher, quelqu’un moins lassé, moins pensif, aurait remarqué -un corps alongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu d’un -navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique des dunes armoricaines -de la vieille Gaule. Abigail était à peine à trois cents pas de cet -être mystérieux, quand soudainement il fut éclairé par un phosphore -accompagné d’une détonation semblable à celle d’une arme à feu, qui -gronda long-temps dans les plaines; elle poussa un cri lamentable et -tomba la face sur terre. Aussitôt, avec la vélocité d’un lévrier qui -se précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme noir -descendit la roche et la sente, volant droit à Abigail; à son aspect -il recula consterné, laissant tomber ce mot:—Une femme!—Se heurtant la -poitrine et s’agenouillant il la souleva et l’étendit sur des herbes. -Ce fantôme était simplement un noir d’une haute stature, portant une -longue carabine comme les Bédouins, un grand sabre et un coutelas à la -ceinture. - -—Femme, femme! vous êtes blessée! répétait-il, tâchant d’adoucir la -raucité de sa voix. - -Mais Abigail restait muette en sa douleur; la balle l’avait frappée -dans les chairs de la jambe. Le noir, écartant sa robe, et accolant -ses lèvres sur la plaie, pompait le sang épanché. Un voyageur témoin -de cette scène si effroyable en apparence, sans doute, aurait pensé -voir un vampire se repaissant d’une femme. Puis ensuite il versa -l’eau-de-vie de sa gourde sur des feuillages, ceignit cette compresse -sur la blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur. -Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara autour d’elle. - -—Femme n’ayez peur, l’homme que vous avez près de vous est votre ami. - -—C’est vous qui m’avez tuée cependant, répondit-elle, se soulevant et -s’adossant contre un arbre. - -—Ne m’en voulez pas, femme! Jack a tant d’ennemis, qu’il ne peut -laisser aborder sa retraite. La faible lueur du couchant m’a trompé, -j’ai cru frapper un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes que je -hais, parce qu’ils sont lâches et féroces, d’autant plus féroces qu’ils -sont d’autant plus lâches. Consolez-vous, la blessure n’est pas grave. - -—N’avez-vous pas nom _Jack Three Fingered_?..... Oh! béni soit Dieu! je -vous trouve enfin, je vous cherchais. - -—Eh! pourquoi? - -—Je suis Abigail, avez-vous souvenance d’elle? - -—Non. - -—Vous rappelez-vous cette femme que vous sauvâtes, il y a deux ans, des -_pikarouns_ qui l’emportaient? - -—Quoi, c’est vous! - -—Jack, votre tête est à prix. - -—Je le sais. - -—Je vous dois la vie, et si je suis venue dans ces montagnes vous -chercher, c’est pour acquitter cette dette; tenez-vous sur vos gardes, -Quasher, pour remporter le prix de votre sang, viendra ces jours-ci -vous pourchasser et vous tuer. - -—Me tuer..... redit froidement Jack. - -—Evitez-le bien, mais ne me le tuez pas, je vous prie! - -—Femme, je te remercie, oublie le mal que je t’ai fait malgré mon cœur. - -—Oh! si je vous pardonne! ne vous dois-je pas la vie? Vous avez disposé -de votre bien. - -—Femme, maintenant, que veux-tu que je fasse de toi? Veux-tu venir -reposer dans mon repaire? - -—Il y a trois jours que j’ai quitté l’habitation de mon maître, il doit -être bien inquiet; si je n’étais blessée..... - -—Oh! si ce n’est que cela, reprit Jack, tiens, prends cela en souvenir -de moi, porte-le toujours sur toi, avec cela, tu seras forte.—C’était -un sachet _obien_.—Et, levant doucement Abigail, il la chargea sur ses -épaules robustes, descendit le sentier et disparut sous les acajous. - - * * * * * - -Le jour commençait à poindre, cependant tout dormait encore aux -environs de Sainte-Anne, quand parut, devant l’habitation, _Three -Fingered Jack_ chargé d’Abigail. Il la portait aussi légèrement qu’une -jeune fille porte son urne à la fontaine. S’étant approché de la case, -il la déposa à l’entrée. - -—Adieu, Abigail! - -—Adieu, Jack, veillez bien sur vous! - -L’_obi_ heurta rudement la porte de son coutelas et s’enfuit prompt -comme un cerf. - -Hatsarmaveth Abraham Westmacot sortit accompagné, rencontrant du pied -cette femme étendue et sanglante, il jeta un cri d’effroi. - -—Calmez-vous, n’ayez peur, mon maître; c’est votre servante Abigail! - -—Abigail!... - -—Oui!... des marrons, après m’avoir blessée, m’avaient emmenée dans les -montagnes, et m’ont rejetée à votre porte. - - - - -IV - -TIRESOME CHAPTER - - -Avant d’aller plus avant, comme j’ai déjà parlé _d’obi_, _d’obiman_ et -de sachet _obien_, il est bon que je dise à vous autres Européens ce -que c’est qu’un _obi_. - -Quant aux érudits qui croiront le savoir, ou qui auront lu ce qui -suit dans le docteur Mosely, ils n’auront qu’à passer ce chapitre -pédantesque et académiquement fastidieux. - -Le docteur Mosely, auquel je dois cette histoire jamaïcaine, prétend -gravement, dans son Traité du Sucre, _Treatise of Sugar_, que l’_obi_ -et la filouterie ou le jeu sont les seuls exemples qu’il ait pu -découvrir chez les natifs de la terre d’Afrique, dans lesquels un -effort de combinaisons d’idées ait jamais été démontré. - -Ah! master doctor Mosely, vous n’étiez pas négrophile! - -Pauvre bon homme! il ne se doutait guère, en écrivant à la Jamaïque -sur ses cannes à sucre, qu’il se faisait une postérité, et qu’il -serait question de lui, de son _Treatise of Sugar_, et de son récit de -Jack, en 1832. O incompréhensible _encatenation_ des événemens! Il a -fallu pour en venir là qu’un montagnard alpestre naquît, descendît, et -cherchant à user sa vigueur parmi les hommes de la plaine, se prît à -farfouiller un bouquin anglais. - - * * * * * - -Généralement, le mot _obi_ désigne doublement la magie et le magicien; -cependant, dans les colonies anglaises, on dit un _obiman_. Je -n’offrirai d’autres probabilités étymologiques, sur l’origine et -la signification de ce mot importé d’Afrique par les noirs dans le -monde de Christophe Colomb, que celle-ci: _nobi_, en arabe, veut dire -prophète, et, certes, il y a un grand rapport entre ces deux mots; -retranchez par corruption au singulier la nasale initiale comme les -Arabes le pratiquent pour le pluriel, et vous aurez le mot pareil; -je ne donne pas cela comme article de foi: cependant, je crois être, -modestie à part, assez agréable étymologiste; ayant fait force -recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l’âge -innocent de seize ans, un gros in-folio, digne des bénédictins de -Saint-Maure, sur l’origine des noms propres d’hommes et de lieux, -petit puits artésien de science et d’érudition; je n’avais plus que -quinze années de travail pour arriver à son parachèvement, et pour -éditeur, en perspective, que l’imprimerie royale qui n’imprime pas, -quand je l’abandonnai pour des œuvres plus digérées et beaucoup plus en -harmonie avec notre époque vernissée, que l’étude de Pasquier, Fauchet, -Ménage et P. Borel, etc., etc. - -Après tout, je crois sincèrement que cette étymologie en vaut bien -d’autres, même celle de M. Arouet de Voltaire qui prétend que boulevart -vient de ce qu’on y jouait aux boules, et que c’était vert. Voir son -Dictionnaire philosophique, au mot philosophique _Boulevart_. - - * * * * * - -La science de l’_obi_ est très étendue, plus étendue que la -pharmacologie et la pharmacochimie, et, s’il y avait un examen à passer -pour être reçu _obi_, plus d’un de nos brillans pharmacopoles aurait le -nez cassé et serait bouté hors; je ne connais de profondément dignes, -que M. _Roux_ avec son _paraguai_, maître _Guérin_ avec sa mixture, et -le parabolain _Labarraque_ avec son chlore; tous trois passés maîtres -en _obi_, et que pourtant d’ignares envieux voudraient voir précipiter, -pierre au cou, dans le protoxide d’hydrogène séquanique. - -L’_obi_, qui a pour but l’ensorcellement du pauvre monde, ou la -consomption par des maladies de langueur, le spleen, se fait de boue -de fosse, de cheveux, de dents de requins et d’autres créatures, de -sang, de plumes, de coquilles d’œufs, de figures de cire, de cœurs -d’oiseaux, de racines puissantes, d’herbes et de ronces inconnues -encore aux Européens, que les anciens employaient aux mêmes usages. -Certains mélanges de ces ingrédiens sont calcinés, ou enfoncés très -profondément dans la terre, ou appendus à la cheminée, ou placés -sous le seuil de la porte de celui qui doit subir le charme, avec -accompagnement d’incantations et d’imprécations, proférées à minuit, -ayant égard aux phases et aspects de la lune. - -Un nègre qui se croit ensorcelé par l’_obi_, s’adresse à un _obiman_ ou -_obiwoman_, de même qu’un malade, malade par son médecin, s’adresse à -un apothicaire. - -Des lois doucereuses ont été échafaudées dans les Indes occidentales -pour punir de mort les pratiques _obiennes_; elles sont restées sans -effet. Stupides législateurs! ce ne sont pas vos lois de sang faites -dans vos Indes, qui sauront anéantir l’effet d’idées, dont l’origine -est dans le centre de l’Afrique où vous allez moissonner vos esclaves! - -Notre vieux docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, -_Treatise of Sugar_, dit avoir vu l’_obi_ du fameux nègre, voleur comme -il l’appelle, _Three Fingered Jack_, terreur de la Jamaïque en 1780 et -1781, et que les marrons qui l’avaient tué, lui apportèrent. Cet _obi_ -consistait en un bout de corne de bouc, remplie d’une compotion de -poussière de tombeau, de sang d’un chat noir et de graisse humaine, -le tout broyé en manière de pâte—ce n’est qu’après une savante et -longue analyse, qu’il a pu formuler ainsi ce programme—. Un crapaud -desséché, une patte de chat, également noir, une queue de porc, une -bande de parchemin de peau de chevreau, sur laquelle étaient tracés des -caractères avec du sang, se trouvaient aussi dans son sac _obien_. - -Ces choses, avec un sabre émoulu et deux fusils comme Robinson -Crusoé, composaient tout son _obi_, avec lequel et son courage, en -vrai _highlander_, il descendait dans les basses terres dévaster et -piller, pour subvenir à ses besoins. Son habileté à se retraiter dans -les fourrés difficiles dominant le seul accès où personne n’osait le -suivre, terrifia les habitans, et défia pendant deux ans le pouvoir -civil et la milice des cantons voisins. - -Il n’eut jamais de complice ni d’associé; dans les bois, aux environs -du mont _Libanus_, lieu de sa retraite, se trouvaient quelques nègres -fugitifs; les ayant marqués au front avec son _obi_, ils ne pouvaient -le trahir. Il ne se fiait à personne, il dédaignait toute assistance, -il volait seul, il soutenait seul ses combats, tuait toujours ceux -qui le poursuivaient, et le seul il grimpa plus haut que le mont -_Spartacus_. - -Par sa magie, il était non seulement l’effroi des noirs, mais il y -avait beaucoup de blancs qui lui croyaient quelque pouvoir surnaturel. -Dans les climats chauds, les femmes se marient fort jeunes et souvent -avec une grande disparité d’âge; Jack passait pour l’auteur des -discords et des troubles; car en ce temps, comme en tout temps, -comme aujourd’hui, les unions malheureuses, l’adultère, que sais-je? -foisonnaient. - -Donnez à un chien un mauvais renom, et pendez-le, dit le proverbe -anglais: _Give a dog an ill name, and hang him_. Clameurs, clameurs sur -clameurs s’élevèrent contre le cruel sorcier; et presque toutes les -mésaventures conjugales étaient attribuées aux sortiléges jetés par -Three Fingered Jack le jour des noces. - -Dieu sait! Ce pauvre Jack avait assez de ses péchés à lui, sans le -charger de ceux des autres. - -Il aurait plutôt fait _une chaudière médéenne_ pour toute l’île, dit -le docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, _Treatise -of Sugar_, que troubler le bonheur d’une seule femme. J’avouerai -franchement que, pour mon compte, je ne sais trop ce que c’est qu’une -_chaudière médéenne_; âne en mythologie, puritain n’ayant jamais -touché, même du pied, le dictionnaire du païen Chompré. Quoi qu’il en -soit, assurément ce n’est pas l’occasion qui lui manqua, et cependant, -malgré sa haine pour les blancs, jamais on n’a ouï dire qu’il eût fait -le moindre mal à un enfant, ou violenté une femme. - - - - -V - -HOUND’S FEE - - -Mais Jack était destiné à la mort. Alléchés par les récompenses -promises par le gouverneur Dalling, dans une proclamation datée du -12 octobre 1780, et la résolution prise ensuite par l’assemblée -coloniale—_house of assembly_—, deux hommes de couleur, Quasher, -que vous connaissez déjà, et Sam, fils du capitaine Davy, qui avait -tué Master Thomason, pilote d’un vaisseau londrin, dans la rade de -_Old-Harbour_, tous deux de Scotshall, ville marronne—_maroon town_—, -avec une partie de leurs concitoyens allèrent à sa recherche. - -Quasher, avant de partir pour cette expédition, se fit baptiser, et -changea son nom en celui de James Reeder. - -L’expédition commença, et tout le parti battit les bois pendant -trois semaines, ayant pour ainsi dire bloqué, mais en vain, les plus -profondes retraites de la partie la plus inaccessible de l’île où Jack -résidait, tout-à-fait éloigné de toute société humaine. - -Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux -puissans, nés pour dominer, qui manquant d’air dans l’étroite cage où -le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout -rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes -qu’ils exècrent s’ils ne rompent avec la vie. Three Fingered Jack était -un lycanthrope! - - * * * * * - -Reeder et Sam, fatigués de ce mode de guerroyer, résolurent d’aller le -chercher dans son repaire même, de l’y prendre d’assaut ou de périr -dans l’entreprise. - -Ils prirent avec eux un jeune garçon d’un bon courage et bon tireur, -et laissèrent le reste du parti. Ces trois intrépides, que le vieux -docteur Mosely se flatte d’avoir bien connus, venaient à peine de se -remettre en route, que leurs yeux rusés découvrirent par le froissement -des herbes et des halliers que quelqu’un peu auparavant avait passé -par-là. Ils suivirent tout doucement ces empreintes, sans faire le -moindre bruit, bientôt ils aperçurent de la fumée. - -Alors ils se préparèrent au combat, et avant que Jack ait -pu les entrevoir ils étaient sur lui: Il faisait rôtir des -bananes—_plantains_—sur un petit feu, à terre, à la bouche d’une -caverne. - -Ce fut là une scène où des acteurs extraordinaires jouèrent un rôle -extraordinaire. - -Les regards de Jack étaient farouches et terribles, il leur dit qu’il -les tuerait. Au lieu de tirer sur lui, Reeder répondit que son _obi_ -n’avait aucun pouvoir de lui nuire, car il était baptisé, et qu’il -n’avait plus nom Quasher. Jack connaissait Reeder, et comme paralysé, -il laissa ses deux fusils à terre et ne prit que son coutelas. - -Ces deux hommes, plusieurs années auparavant, avaient eu, dans les -bois, un combat désesperé; dans cette lutte, Jack perdit deux doigts, -et cette perte fut l’origine de son nom, _Three Fingered_, qui veut -dire trois-doigtier. Alors il vainquit Reeder et l’aurait tué ainsi que -ceux qui le secouraient, s’ils n’avaient pris la fuite. - -A rendre justice à Three Fingered Jack, il aurait tué facilement s’il -eût voulu Reeder et Sam, car de prime abord, ils s’étaient effrayés de -son aspect et de l’épouvantable son de sa voix. - -Et il le pouvait avec raison, et d’autant plus qu’ils n’avaient -d’ailleurs aucun moyen de salut et devaient en venir aux mains avec -l’homme le plus fort et le plus féroce. Jack était stupéfait, car il -avait lui-même prophétisé que l’_obi blanc_ prévaudrait sur lui, et par -expérience, il savait que le charme ne perdrait rien de sa force entre -les mains de Reeder. - -Sans autre pourparler, Jack, son coutelas à la main, se jeta au fond -d’un précipice derrière la caverne. Le fusil de Reeder fit long feu, -mais Sam l’atteignit à l’épaule. Semblable à un _bull-dog_, Reeder, -sans regarder et le coutelas au poing, se précipita à corps perdu après -Jack; la descente presque perpendiculaire avait environ trente mètres -de profondeur; tous deux dans leur chute avaient conservé leur coutelas. - -Ce fut là le théâtre où les deux plus robustes cœurs qui aient jamais -été encerclés par des côtes, commencèrent leurs sanglantes luttes. - -Le jeune garçon, auquel on avait enjoint de se tenir à l’arrière et -hors d’attaque, parut au haut du gouffre, et, durant le combat, frappa -Jack d’une balle au ventre. - -Sam était rusé; il prit froidement un détour pour descendre au champ de -bataille: lorsqu’il fut arrivé au lieu où elle avait commencé, Jack et -Reeder s’étaient pris au corps et avaient roulé ensemble au bas d’un -autre précipice sur le flanc de la montagne; dans cette chute, ils -avaient tous deux perdu leurs armes. Sam, en se glissant après eux, -perdit aussi son coutelas parmi les arbres et les buissons. Quand il -arriva auprès d’eux, quoique sans armes, il ne resta pas oisif, et, -heureusement pour Reeder, la blessure de Jack était profonde et grave; -il était dans une violente agonie. - -Sam tomba juste à temps pour sauver Reeder, car Jack l’avait saisi -à la gorge avec son étreinte de géant; Reeder avait la main presque -tranchée, et Jack ruisselait le sang par l’épaule et le ventre; -ils étaient couverts tous deux de sang caillé, de balafres et -d’estafilades. En cet état, Sam devint l’arbitre du combat, et décida -du sort; il abattit Jack avec un fragment de rocher. Quand le lion fut -renversé, les deux tigres lui écrasèrent la tête à coups de pierre. - -Bientôt après, le jeune garçon trouva le sentier pour parvenir jusqu’à -eux; il avait son coutelas avec lequel ils tranchèrent la tête de Jack -et sa main à trois doigts, qu’ils portèrent à _Morantbay_; là, ils -mirent leurs trophées dans un baquet de guildive; et, suivis d’une -foule immense de noirs qui ne craignaient plus l’_obi_ de Jack, ils -les portèrent à _Spanishtown_—San-Yago de la Véga—, à _Kingstown_, -pour réclamer la récompense promise par la royale proclamation et -l’assemblée coloniale. - - - - -VI - -BLOOD’S REWARD - - -Quand Reeder et Sam passèrent, j’étais à _Spanishtown_ chez deux très -vieilles bonnes femmes, deux sœurs presque centenaires, filles de -colons espagnols, et nées long-temps après la prise de l’île sur les -Espagnols par l’amiral Pen, aidé d’un grand nombre de flibustiers -anglais et français, en 1655. Seul et double monument de la domination -espagnole sur ces terres; espèce de cippes incarnés, attestant encore -leur passage, comme les dolmeins druidiques sont là pour nous faire -ressouvenir de nos aïeux les Gaulois, qui forment maintenant la couche -végétative qui couvre comme un engrais le sol de la France. Ces -saintes douairières, quoique recevant une pension du gouvernement, -mortellement haineuses, n’avaient jamais voulu parler la langue des -conquérans, passées, sans contact, à travers plusieurs générations, ces -bonnes vieilles _hablaient_ toujours la divine langue castillane. - -Pélerin religieux de toutes ruines, j’étais venu les saluer: ma visite -les avait emplies de joie, les avait rajeunies de près d’un siècle, -avait éveillé en leur âme mille souvenirs tendres et douloureux; elles -m’avaient retenu pour quelques jours; j’étais pour elles comme un fils; -elles me racontaient toutes ces vieilles choses que plus qu’elles -savaient au monde, étalant au grand jour et pour la dernière fois, -sans doute, les lambeaux dorés de leur mémoire, secouant les pages -poussiéreuses de ce livre du gai-savoir, que le temps ronge comme un -rat stupide, et qui allait bientôt se fermer avec leur vie dans la -tombe. - -Nous étions assis près d’une croisée et nous devisions, quand nous -entendîmes un tumulte lointain et des décharges de mousquets. Nous -nous levâmes et nous penchant à la fenêtre, nous vîmes Reeder et Sam, -nos héros, marchant triomphalement, portant, au bout d’une pique la -tête et la main du malheureux Jack. Ils étaient suivis d’un concours -formidable surtout de _cudjos de Marroon town_, vêtus d’une braye et -d’une veste de grosse toile que le gouvernement leur donnait chaque -année, ainsi qu’un fusil tous les cinq ans, en paiement des services -qu’ils rendaient à la colonie. Ces braves gens faisaient presque la -police de l’île comme une maréchaussée; ils arrêtaient et ramenaient -les nègres fugitifs, les vagabonds qui se retiraient dans les montagnes -et les prisonniers de guerre échappés de _Port-Royal_. C’était un -ramassis d’hommes de toute origine, de vrais _Klèphtes_, avec lesquels -les Anglais avaient été forcés de faire une capitulation toute à leur -avantage, n’ayant jamais pu les dompter. Le surnom de _cudjos_ leur -venait du nom d’un de leurs vaillans capitaines. Ne pouvant plus -guerroyer, ils s’étaient adonnés à l’éducation des bestiaux, qu’ils -venaient vendre aux marchés de l’île. La plupart de ces montagnards -étaient remarquables par leur belle et haute stature, leur force et -leur adresse. - -Non loin de la maison de mes vieilles, une jeune noire, qui paraissait -blessée à la jambe, était assise sur une pierre, pensive, la tête -abattue sur son sein; éveillée brusquement par les décharges d’armes -à feu que faisaient les noirs en signe de joie, elle tourna la face -du côté d’où venait le tumulte, et resta immobile comme une louve -qui flaire sa proie; quand Reeder passa, elle l’appela plusieurs -fois,—Quasher! Quasher!...—Reeder qui l’avait aperçue de loin, -enorgueilli, détournait la tête.—Quasher! Quasher! as-tu déjà oublié -Abigail?...—Il ne répondit pas et sembla précipiter sa marche. - -La jeune négresse se rassit sur la pierre, tournant le dos au chemin, -ainsi elle resta toute la soirée. Avant de me mettre au lit, rôdant, -pour respirer un peu, aux environs de la maison, à la lueur de la lune -je distinguai un corps étendu sur le sol contre la pierre de la routé, -je m’approchai, elle dormait. - -Le lendemain à l’aube, je fus réveillé par un vacarme semblable à celui -de la veille, je sortis par curiosité; c’était Reeder et Sam qui, -ayant reçu la prime promise par la proclamation royale et l’assemblée -coloniale, repassaient avec leurs compatriotes. - -Cette tourbe poussait des hourras, des cris de bêtes fauves, chantait -en chœur des paroles inconnues, dansait au son des balafos, et de cette -espèce d’instrument dont le nom ne me revient pas, assez usité parmi -les noirs, composé d’une mâchoire de cheval qu’ils font vibrer en -passant une baguette sur le ratelier. La plupart étaient ivres et dans -un état complet et repoussant de désordre. Ils avaient passé la nuit -en orgies, et traînaient avec eux quelques sales femmes de la ville, -accourues à l’odeur de l’argent. - -En avant, quatre nègres portaient, dans des paniers embrochés par une -perche, le prix du sang, écorné déjà par la bacchanale de la nuit. -Reeder les précédait, soûl presque à tomber, et donnant le bras à une -fille soûle et décharnée. - -Arrivés vers notre demeure, la jeune négresse, couchée près de la -pierre, se dressa subitement à la vue de Reeder; puis, tout à coup, se -précipitant sur lui comme une tigresse:—Quasher! tu es un lâche et un -traître, cria-t-elle, lui enfonçant un couteau dans la poitrine. - -Au cri de Reeder, les nègres accoururent et cernèrent Abigail, mais -brandissant sur sa tête son couteau pleurant le sang, et l’obi que Jack -lui avait donné; elle les terrifia, et les fit tomber la face contre -terre; s’ouvrant ainsi un passage sur leurs corps, elle s’envola dans -les montagnes. - - * * * * * - -Quand j’ai dit que j’étais à _Spanishtown_ lorsque Sam et Reeder -passèrent, ce n’est pas vrai, j’en ai menti par ma gorge!... - -Mais, qu’on ne m’accuse point de m’être complu dans l’horrible, c’est -de l’histoire! j’en atteste le docteur Mosely et son _Treatise of -Sugar_, c’est de l’histoire! que je n’ai point osé émonder comme le -_père Jouvenci_ émondait les classiques latins _ad usum scholarum_. - -Au moment où j’écrivais ceci, 6 janvier 1832, la population noire de la -Jamaïque s’étant imaginé que le roi avait signé l’affranchissement des -esclaves, une révolte éclatait dans les paroisses de _Saint-James_ et -_Trelawney_; dans la première, quinze propriétés ont été détruites. - -A _Montego-Bay de Westmoreland_, la loi martiale a été promulguée par -_sir Willoughby-Cotton_. - -Trois missionnaires anabaptistes ont été jetés dans les fers, comme -fauteurs et instigateurs de cette insurrection. - -Un tribunal militaire est établi à _Montego-Bay_, et des récompenses -sont promises pour l’arrestation de plusieurs chefs. - -A cette heure, sans doute, quelques-uns de ces braves Africains -penchent la tête sur le billot, et, au nom de l’égalité chrétienne, la -hache anglaise se retrempe dans le sang des esclaves. - - - - - DINA - - LA BELLE JUIVE - - - LYON - - Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle; - —Très belle!—C’est-à-dire elle paraissait telle, - Et c’est la même chose.—Il suffit que les yeux - Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime: - Le bonheur qui nous vient d’un mensonge est le même - Que s’il était prouvé par l’algèbre.—Etre heureux, - Qu’est-ce? Sinon le croire.... - - Théophile GAUTIER. - - - Rosa mystica. - Turris Davidica. - Turris eburnea. - Domus aurea. - Fœderis arca. - Janua cœli. - Stella matutina. - Regina virginum. - - Litanies de la Sainte Vierge. - - - Dépêche-toi de céder; tu auras beau faire, - mignonne, c’est reculer pour mieux sauter! O - la mâtine, mord-elle? Allons, calmons-nous, - mademoiselle. Sacrrr! - - P. L. JACOB. Vertu et Tempérament. - - - - -I - -AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO - - Là où il n’y a point de haye, l’héritage sera gastée: et là où il n’y - a point de femme, l’indigent gémit. A qui croit celuy qui n’a point de - nid? - - LA BIBLE. - - -Le couvre-feu sonnait, les ponts-levis se hissaient, quelques bourgeois -attardés s’empressaient, Lyon la Riche, assise entre ses deux fleuves -s’endormait, ceinte dans ses murailles comme un guerrier dans son -armure de fer. - -Par un quai étroit et désert, deux hommes, un jouvenceau, un -vieillard, allaient précédés d’un laquais portant un falot. - -Quand je dis un quai, je ne suis pas exact; car en ces vieux temps, -clos par une double haie de maisons, la plupart des quais étaient -semblables à des rues; les soubassemens des masures qui ourlaient la -rivière trempaient dans l’eau; suspendues sur pilotis ou fondées dans -la vase, ces demeures amphibies avaient pignon sur voie et pignon se -mirant aux flots, et par le bas un escalier de pierre, rampant et -profond, qui descendait à l’eau comme une citerne espagnole, tantôt -séparé du courant par un détroit de terre, tantôt inondé jusqu’à -mi-degrés. - -De combien de crimes ces pierres ont dû être témoin! que de meurtres -ont dû faire tressaillir ces murailles! Enfer! avec quelle aisance on -se délivrait d’un ennemi, d’un rival, d’une femme abusée d’un père -vivace, on le poussait du haut de la montée, on ouvrait un châssis, -tout était fait ... Au plus, on entendait le bruit d’un corps tombant -dans les flots dont le roulis étouffait le râlement. Oh! si ces ruines -confidentes parlaient!... - -Le jeune, enveloppé d’un manteau blanchâtre, abrité sous un feutre -abattu sur ses moustaches, était long et svelte; à son allure cavalière -et minaudée, au cliquetis de ses éperons, à sa flamberge retroussant -l’orée de son mantelet, on flairait aisément le gentilhomme. - -Le vieux, enchevêtré dans sa robe noire, coiffé d’un mortier noir, -juché sur sa tignasse grisonnante, et, parchemins au poing, exhalait à -une portée d’arquebuse le docteur de la loi. - -Capitoule ou conseiller au parlement, procureur, juge ou tabellion, cet -oiseau de proie rompit brusquement le silence. - -—Seigneur Aymar, croassa-t-il, sans indiscrétion, la mineure sur -laquelle je vais instrumenter, si j’en préjuge par votre goût exquis, -est belle, est-ce pas? - -—Oh! si elle est belle!... maître, je l’avoue, cette question me -froisse, il me semble que quiconque doit avoir la prescience de sa -beauté. O ma Dina, on me demande si tu es belle!... maître, elle est -plus belle que la plus belle Sarazine du Soudan! C’est une tourelle -d’ivoire! c’est une buire d’argent! - -—Au moins, seigneur Aymar, vous n’exigerez point, j’espère, la -prescience de sa richesse; a-t-elle de l’or? - -—Vous demandez si l’or a de l’or, si le soleil est radieux: oui! -maître, elle a assez d’or pour écraser sous le poids de sa dot la plus -forte haquenée. - -—Vous êtes jeune, seigneur Aymar, qui peut donc vous pousser sitôt aux -épousailles? croyez à ma prud’homie, il faut user dans les guérets -le feu du poulain emporté, il faut courir et beaucoup faire par le -monde avant de cloîtrer son amour en une femme; c’est chose grave que -d’engager foi éternelle. Tenez, moi, j’entrai dans la confrérie à -quarante ans, c’est pardieu! le bel âge; on commence à redescendre la -vie, il faut un appui, il faut au pélerin qui se voûte un bâton, une -hôtesse qui le soigne; on choisit alors femme douce et bonne, ayant -un patrimoine alléchant; c’est ainsi que j’ai fait, on ne saurait -mieux faire. La jeunesse, voyez-vous, doit se passer dans l’orage et -le bruit; quand je songe à ma vie de Paris, à ma vie de vingt ans, -de clerc de la basoche!... Aussi, y fis-je époque, y suis-je resté -en proverbe, y sers-je d’ère pour supporter le temps: on dit encore -au Palais du temps joyeux de Bonaventure Chastelart; et, levant son -mortier et s’inclinant, le joconde tabellion ricanait et croassait, -tout triomphant, de ses vieilles folies, peut-être de ses turpitudes. - -—Sans vous heurter, maître Bonaventure Chastelart, vous me permettrez -de vous dire que vos conseils me semblent peu nobles, mais je puis vous -affirmer que quant à moi ils ne seront point pernicieux. - -—Jeune homme, vous êtes péremptoire, pour cela je ne me crois point -débarré et je m’en réfère à la sagesse de _Pierre Charron_, _Parisien_, -_docteur-ez-droicts_. Le Saint Sacrement de mariage n’est pas chose -valable en soi; écoutez, voici au juste, ce qu’il en dit en un certain -malicieux chapitre de ses trois livres de sagesse, dont, vie durante, -j’ai fait mon oraison. - -—Combien que l’état de mariage soit comme la fontaine de la Société -humaine, _prima societas in conjugio est_, _quod principium urbis_, -_seminarium reipublicæ_, si est ce qu’il est désestimé et décrié par -plusieurs grands personnages, qui l’ont jugé indigne de gens de cœur et -d’esprit et ont dressé ces objets contre lui. - -Son lien est une injuste et dure captivité; que s’il advient d’avoir -mal rencontré, s’être méconté au choix et au marché, et qu’on ait pris -plus d’or que de chair, on demeure misérable toute sa vie. Quelle -iniquité pourrait être plus grande, que pour une heure de fol marché, -pour une faute faite sans malice et par mégarde, et bien souvent -pour obéir, suivre l’avis d’autrui, l’on soit obligé à une peine -perpétuelle! Il vaudrait mieux se mettre la corde au col, et se jeter -en la mer la tête la première pour finir ses jours bientôt, que de -souffrir sans cesse à son côté la tempête d’une rage et manie, d’une -bêtise opiniâtre et autres misérables conditions. - -Celui qui a inventé le nœud de mariage a trouvé un bel et spécieux -expédient, pour se venger des humains, une chausse-trappe ou un filet -pour attraper les bêtes; et puis les faire languir à petit feu. - -Le mariage est une corruption et un abatardissement des bons et -rares esprits; d’autant que les mignardises de la partie que l’on -aime, l’affection des enfans, le soin de la maison et l’avancement -de la famille, rélâchent, détrempent, ramollissent la vigueur du -plus généreux esprit qui puisse être; témoins, Samson, Salomon, -Marc-Antoine; au pis-aller, il ne faudrait marier que ceux qui ont -plus de viande que d’âme, leur bailler la charge des choses petites et -basses selon leur portée. Mais ceux qui, faibles de corps ont l’esprit -grand, est-ce pas grand dommage de les enferrer et garrotter à la -chair, comme l’on fait les bestiaux à l’étable? - -L’utile peut bien être du côté du mariage, mais l’honnêteté est de -l’autre. - -Il empêche de voyager parmi le monde, soit pour apprendre à se faire -sage ou pour enseigner les autres à l’être, et publier ce qu’on sait: -il apoltronit et accroupit les bons esprits au giron d’une femme et -autour des petits enfans. - -—Assez, assez, maître Chastelart, assez, s’il vous plaît! - -—C’est du tout un grand mal.... - -—Assez, assez, vous dis-je, maître Chastelart, vous m’étourdissez!... -finissez cette capucinade! - -—Humeurs débauchées, âmes turbulentes et détraquées, ne sont point -propres à ce marché.... - -—Assez, assez, maître, je vous prie. Maudite loquacité! - -—Ne vous emportez point, beau cavalier; au moins vous ne m’accuserez -pas, moi, tabellion, moi, notaire royal, de prêcher pour mon saint. - -—Cela est bel et bon, peut être même orthodoxe, maître Bonaventure -Chastelart, mais non pas de règle absolue. Vous disiez tantôt qu’il -faut jeter son feu, d’accord: mais celui dont l’âme est vive, -chaleureuse, aimante, qui fuit les tavernes, qui hait les dez et les -ribaudes, pour celui-là, une femme aimée, avenante, un intérieur -paisible, une troupe d’enfantelets, c’est le bonheur! Je suis -bouillant, mais pur, mon cœur ardent a besoin d’étreindre quelque -être de son amour chaste et tranquille. J’avais d’abord donné cet -amour aux arts libéraux, je voulais dépenser avec eux mon activité, -leur consacrer ma vigueur, mais mon père, qui tranche du châtelain, -qui nomme les artistes gueux et les artisans gueusards! a brisé mon -chevalet et brûlé mes études sur Philibert Delorme. Oisive, ennuyée, -mon âme est sortie errante comme la colombe de l’arche, cherchant un -rameau vert pour se poser; elle a trouvé un myrte fleurissant, elle s’y -pose ... S’il est des Dalila qui tondent la force de leurs amans et les -vendent, il en est d’autres aussi qui les réconfortent, et qui épandent -autour d’eux un aromate de bonheur et qui versent du benjoin sur leurs -maux. - -—Ah! ah! seigneur Aymar, que de roses paraboles! l’amour vous met en -délire et nous battons la campagne. Or, voilà un long temps que nous -cheminons, n’adviendrons-nous pas bientôt? Par Saint-Polycarpe! où -diantre me conduisez-vous? - -—A votre tour ne vous impatientez point, Chastelart, nous approchons -fort, la Juiverie doit être peu éloignée maintenant. - -—La Juiverie! - -—Oui! la Juiverie où nous sommes attendus. - -—Votre future est donc une hérétique? une _juiferesse_? - -—Une Israélite, maître. - -—Jésus-Dieu! la mesure est comble, j’espère!... et vous voudriez -m’entraîner, à cette heure, chez ces mécréans, merci!... Voudriez-vous -me faire présider un sanhédrin ou chômer un sabbat? merci!... je n’ai -nulle envie de faire commerce avec ces damnés; c’est une conspiration, -pour me faire endosser la chemise soufrée et me faire roussir en place -des Terreaux, par maître Carnifex, rôtisseur de brucolaques! merci!... - -—Que craignez-vous, Bonaventure? vous êtes en la compagnie d’un féal -gentilhomme. Il ne s’agit ici ni de sabbat, ni de sanhédrin, il s’agit -simplement de dresser un contrat. - -—Enfant! me prenez-vous pour le tabellion de l’enfer?... vous pourriez, -ce me semble, faire vos pactes vous-même! Bonsoir! - -—Tu vas me suivre, te dis-je, ou sinon, je te pourfends et te cloue à -cette porte comme un chat-huant! Butor! ânier en pourpoint de docteur! -tu vas me suivre et faire ton devoir, puis après, je te jeterai cette -bourse à la face et ma bottine en croupe, marche! - -—Cavalier, je ferai tout votre bon plaisir, mais remettez votre -flamberge en son lieu! - -Le bon homme grelotait de peur. - -—Je vous supplie, calmez-vous; je suis votre serviteur le plus humble. - -—Cafard!... - -Aymar remit son olinde au fourreau, et, silencieux, tous deux -ils reprirent leur route. Après un moment de marche, Bonaventure -Chastelart, licencié ès bavarderies, rompit l’abstinence pour la -seconde fois. - -—Vous me permettrez, seigneur Aymar de Rochegude, de vous manifester -mon étonnement sur votre alliance avec une hérétique; en ma qualité -de prud’homme et de robin, vous me permettrez de vous dire qu’il est -messéant et dangereux d’épouser une _juiferesse_. - -—Juif toi-même! - -—Juif moi-même!... - -—Oui! ânier que vous êtes! Qu’êtes-vous donc, sinon un pauvre juif? - -—Moi, Bonaventure Chastelart, fils légitime de Claude Chastelart, -imprimeur privilégié de l’église primatiale de Lyon, et de dame -Anne-Pétronille-Maguelonne de Saint-Marcelin, ma mère, que Dieu les -garde en son giron! et frère puîné de Pantaléon Chastelart, chamarier -du chapitre de Saint-Paul, moi! je suis un Hébreu, un hérétique! Allons -donc, cavalier, votre tête galope! - -—Moins qu’un juif fidèle, docteur! Voyez la source; ne sommes-nous -pas tous païens ou juifs réformés, retapés, hébreux-huguenots, de la -secte de Jésus de Nazareth, infidèles, déserteurs, renégats de la -loi mosaïque, du sabéisme, du saducéisme, du polythéisme, pour le -protestantisme du paysan de Bethléem. Monstrueux que nous sommes! -nous voudrions raser la roche d’où découle notre torrent. Bâtards! -nous voudrions égorger notre aïeul. Nous brûlons les Hébreux, et nous -baisons leurs livres; stupidité! nous les brûlons, parce qu’ils sont -fidèles à leur loi, à leur dieu, et nous chantons autour de leurs -bûchers les psaumes de leur roi David, poussant jusqu’aux cieux des -_Hozanna in excelsis!_ Mascarade sanglante!... - -—N’arriverons-nous pas bientôt, seigneur Aymar? - -—Bientôt. - -—Comment? par Beelzébuth, prince des démons! comment, diantre, -avez-vous déniché cette hirondelle? - -—Le hasard. - -—Le hasard?... - - - - -II - -ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN - - Ma colombe, qui es és pertuis de la pierre, és cachettes de la - muraille, monstre moy ta face, que ta voix sonne en mes oreilles; car - ta voix est douce, et ta face est belle. - - LA BIBLE. - - -Oui! tous les ans, je descendais de Montélimart, demeure de mon père -et ma patrie, pour aller, par désœuvrement, passer quelques jours à -Avignon. Un soir que je promenais mon ennui sur le rempart, fuyant le -monde et le bruit, je fus involontairement attiré par le charme secret -de l’harmonie, et je tombai, éveillé en sursaut, au milieu de la foule -réunie au Boulingrin, où s’assemblaient, tous les soirs, l’élite de la -ville, les ménétriers, joueurs de luth, de mandoline, de vielle, les -sonneurs de trompe et de buccine, pour faire des concerts de voix et -d’instrumens. Que de soirées délicieuses j’y passai sous un firmament -outremer moucheté d’étoiles, à la brise fraîche et sereine qui jouait -parfumée et mélodieuse sur nos têtes, bercé, ravi par des chœurs de -voix humaines et de musique céleste! Oh! surtout, quel transport! -alors qu’on entonnait quelque chant glorieux, quelque romance en suave -langue provençale; ou quand, dans les solennités religieuses, les jours -saints, on chantait de la musique sacrée, ces hymnes spirituelles, ces -proses graves, funèbres, ces psaumes majestueux, ce _Stabat_ langoureux -et sonore, ce sépulcral _Dies iræ_, qui, quoique veufs des orgues et du -mystère de la cathédrale, nous faisaient frissonner d’épouvante, comme -la contemplation solitaire et nocturne de l’immensité. - -Ainsi que dans un carrousel, les demoiselles et les dames étaient -assises en cercle aux places d’honneur; leurs bons époux et leurs -tenans, postés derrière elles, tout entiers aux petits soins, -échangeaient force courtoisies, épiant le moindre geste du doigt, la -moindre œillade, signe de satisfaction et de plaisir, pour applaudir -galamment le motet ou le ménétrier qui charmait leur amie. - -Or, ce soir-là, je remarquai près de moi, isolée des dames, à l’écart -de la foule, penchée sur l’épaule d’un vieillard, une toute jeune fille. - -Je me tournai, surpris, et la contemplai. - -Dès lors, la musique ne me toucha plus; je ne l’entendis plus, -peut-être ne venait-elle plus jusqu’à moi; la pensée de sa beauté -l’exorcisait. Je ne saurais que dire de mon ravissement: fixe, ainsi -qu’une statue dont la poitrine de marbre battrait, je l’étudiais; elle -m’apparaissait comme une vierge dans une gloire, une vierge peinte par -_Barthélemy Murillo_ ou _Diego de Sylva Vélasquez_. Sa belle figure, -dans ma mémoire, n’avait point de sœur; elle ne semblait ni aux belles -filles de mes montagnes, ni aux ravissantes femmes d’Arles, ni aux -vives Marseillaises, ni aux Lyonnaises jolies, ni aux damoiselles de -Paris, ni aux blondes Brabançonnes; c’était quelque chose d’oriental, -de célestin, d’inconnu! Des cheveux roux, des traits nobles, longs, -gracieux, un teint blanc purpurin, un doux regard, voilé sous une -paupière diaphane, des lèvres de grenat. Son costume était simple, mais -des joyaux étincelans atournaient ses cheveux, son front, ses oreilles, -son cou, ses doigts, et trahissaient sa fortune. - -Le vieillard à tête nue, à barbe blanchie, assis auprès d’elle, appuyé -sur un bâton paraissait assoupi. - -Ainsi depuis long-temps je la considérais, quand par hasard, elle égara -sur moi ses beaux yeux pers; ses deux prunelles, comme deux balles -parties d’une arquebuse, me frappèrent droit au cœur. Pour la première -fois, à la vue d’une femme, je ressentais pareille commotion, mes -jambes fléchissaient voluptueusement, je rougissais, je blêmissais, -j’étais glacé et brûlant; toute ma vie, toute mon âme, tout mon sang -avaient reflué là dans mon cœur bouleversé; mes yeux laissés à leur -volonté, biglaient et semblaient regarder dans ma poitrine; pour la -première fois je subissais le charme d’une femme, pour la première fois -je me sentis subjugué, pour la première fois l’amour que j’ignorais, -que je bravais, entrait chez moi, mais comme un tonnerre qui se rue -dans un colombier sans retrouver l’issue; l’amour non plus chez moi ne -l’a pas retrouvée l’issue, ma passion sera éternelle. - -Revenu à moi, ayant retrempé ma hardiesse, je profitai du repos des -ménétriers et m’approchant du vieillard: - -—Messire, lui dis-je, en le saluant révérencieusement, vous permettrez -de trouver messéant à un cavalier, qu’une aussi noble damoiselle que -celle que voici, soit à l’écart de la sérénade dont elle ferait la -gloire; si vous le désirez, messire, je vais faire ouvrir un passage -à la foule pour que vous puissiez l’accompagner sans méfait jusqu’au -cercle des dames. - -—Monsieur, je ne puis profiter de votre offre aimable, et vous dis -merci de tout cœur. - -—Vous êtes excellent, messire, répliquai-je, mais ma damoiselle d’aussi -loin ne peut bien entendre la sérénade. - -A ce moment, cette noble fille, vermeille, s’inclina pour me remercier, -je me troublai et balbutiai quelques syllabes. - -—Monsieur, me dit alors le vieillard, Dina, ma fille, est bien sensible -à votre politesse, je vous remercie franchement, mais cela pour nous -est impossible, nous sommes d’une ruche étrangère, et cette abeille ne -saurait sans avanie se mêler à ce guêpier. - -Je me retirai tout leste, et joyeux intérieurement de mon effronterie. -Mais je m’éloignai seulement de quelques pas guettant et épiant pour -les suivre à leur départ jusqu’à leur demeure, afin d’obtenir des -renseignemens sur cette belle inconnue, de la voir à son balcon en -passant, de pénétrer jusqu’à elle ou de lui faire parvenir un message. -Je me berçais de ses flatteurs pensers, j’arrangeais tout cela dans ma -tête, je savais sa demeure, je passais sous sa croisée, elle y était -penchée, je la saluais d’un sourire et du chapeau, j’épiais sa sortie, -je gagnais sa duègne; ou bien, je la suivais à l’église, et comme par -hasard je la rencontrais au bénitier, j’offrais de l’eau bénite du bout -de mon doigt à son joli doigt, qui la portait à son joli front que -bientôt mes lèvres devaient toucher aussi. J’arrangeais tout cela, la -déclaration de mon amour, elle me donnait le sien, j’étais reçu chez -son père; ainsi, je nageais dans un lac de bonheur, j’étais éperdu -dans ces illusions. Cependant, parfois, j’étais tourmenté par le sens -mystérieux de ces paroles que m’avait dites le vieillard: _Nous sommes -d’une ruche étrangère et cette abeille ne saurait sans avanie se -mêler à ce guêpier._ Je faisais mille conjectures qui tour à tour me -semblaient bien trouvées; de minute en minute je les métamorphosais; -je leur donnais pour patrie, l’Espagne, la Bohême, la Bosnie, Venise, -Cerigo ... j’en faisais des Hospodars, des Boïards, des princes -voyageant incognito, des proscrits, puis toutes ces interprétations, me -semblaient folles; en effet, tout cela n’était pas raison pour se tenir -à l’écart et craindre une avanie. Puis le nom de Dina me persécutait, -ce nom ne m’était pas inconnu, j’avais un souvenir vague de l’avoir -ouï, quand et où, je ne pouvais me le remembrer. Un bruit lointain qui -me fit soubresauter fustigea toutes mes rêveries: je me trouvai debout -appuyé contre une palissade, seul sur le rempart désert; la sérénade -finie, la foule s’était écoulée. Je heurtai du pied, je maudis ma -maladroite distraction; tout mon bonheur s’évanouissait, plus d’espoir -de la revoir, ma passion née _ex abrupto_ tombait de même. - - * * * * * - -Ah! c’est bien grande souffrance que la rencontre d’un être sympathique -qui vous capte, qui vous incline à lui! On l’a vu au promenoir, au -bal, en voyage, à l’église, on lui a jeté un regard, on a reçu une -œillade, on l’a touché de la main, on a causé à la dérobée, on est -épris, ravi, enveloppé, on s’est déjà façonné un avenir, c’est déjà -de l’amour, de l’amour enraciné; le temps de pousser un soupir, ou de -regarder le ciel, cet être s’est envolé comme un oiseau, l’apparition -s’est éteinte, et l’on reste attéré, anéanti par la commotion. Pour -moi, cette pensée qu’on ne reverra jamais cet éclair qui nous a -éblouis, cette femme, amie spontanée, notre pierre de touche; que deux -existences, faites l’une pour l’autre, pour être adouées, pour être -heureuses ensemble en cette vie et dans l’éternité, sont à jamais -écartées, et se traîneront peut-être malheureuses sans plus retrouver -jamais d’âme qui leur agrée, d’esprit et de cœur à leur taille; pour -moi, cette pensée est profondément douloureuse. - -J’errais long-temps sur le rempart, invectivant contre ma fatale chance -et la dérision du sort, qui m’avait, archer infernal, décoché une femme -au cœur, pour m’y faire une plaie mortelle. - -J’errais et m’emplissais de solitude et de calme, troublé souvent par -l’image de Dina, qui repassait devant moi, qui descendait sur mon front -et me replongeait dans de tumultueuses tempêtes, dans d’ascétiques -ravissemens, dans une fièvre délirante de volupté. - -A l’instant où je rentrai chez moi, l’horloge tinta une heure, une -heure du matin: dans mon insomnie, pourpensant à toutes ces choses, -je me rappelai que le nom de Dina, qui ne me semblait point inconnu, -était dans la sainte Bible; je rallumai ma lampe, j’ouvris ma sainte -Bible, toujours placé sur ma table, auprès de mon lit, et feuilletant -la Genèse, je trouvai au chapitre XXXIV, _Dina enlevée par Sichem_. 1. -_Or, Dina, la fille que Léa avait enfantée à Jacob, sortit pour voir -les filles du pays._ 2. _Et Sichem, fils d’Hémor, Hétien prince du -pays, la vit et l’enleva, et coucha avec elle et la força_, etc., etc., -etc. Cette découverte me remplit de joie; et j’en conjecturai que, -portant un nom hébraïque, cette fille devait être hébraïque. Ses traits -orientaux corroboraient cette opinion, et, par-là, j’expliquais le sens -énigmatique des paroles que m’avait dites son vieux père. Reconforté -par cette découverte, enhardi par ce léger succès, je repris espoir de -découvrir sa retraite et je jurai gravement de tout oser pour arriver à -bonne fin. - -Dès le matin-jour, je parcourus la ville; présumant qu’ils devaient -être des étrangers en passage, je commençai par visiter les -hôtelleries; j’allai de la Croix-d’Or au Saint-Esprit, de l’Écu de -France aux Trois-Maures, du Lion d’Argent à Saint-Vidal, m’enquérant -partout aux hôtes s’il ne se trouvait point en leurs logis, un -vieillard à barbe blanche, accompagné de sa jeune fille nommée Dina. -Partout, je ne reçus que des réponses négatives. J’allai trouver le -rabbin sans plus de succès. - -Alors, sans me décourager, je rôdais par la ville, j’allais aux -promenoirs, aux remparts, sur les places, aux églises, à la synagogue, -je ne manquais aucune sérénade et je visitais les environs; vainement, -je n’obtins pas le plus léger indice. Après quinze jours de recherches -assidues et pénibles, je renonçai: l’activité m’avait soutenu, je -tombai, soudain, dans l’ennui et l’abattement; je ne sortais plus, je -restais alité une partie du jour, ma sainte Bible ouverte près de moi, -et, de temps en temps, je relisais et je baisais la page où brillait le -nom de Dina. - -Avignon m’était devenu insipide, je le haïssais, je haïssais tout; tout -me semblait puant ou fade, et le néant venait toujours s’interposer -entre le monde et moi; je caressais l’idée de mon anéantissement, idée -que j’avais toujours portée en croupe. Ma bonne hôtesse me conseilla -d’aller passer quelques semaines chez mon père, afin de me distraire et -de sortir de ce malaise, que cette brave femme attribuait au renouveau -de la saison. - -Je retournai donc à Montélimart, l’ennui m’y suivit: depuis long-temps -j’avais le désir de visiter la belle cité de Lyon, je partis -inopinément. - - - - -III - -LOU GAL RËMËNO L’ALO. - - Je te prendrai, et t’amenerai en la maison de ma mère, et en la - chambre de celle qui m’a engendré. Illec tu m’enseigneras, et je te - donnerai à boire du vin confict, et du moust de mes pommes de grenade. - - LA BIBLE. - - -Il y avait à peine quelques journées que j’étais ici, où l’ennui -m’avait poursuivi, où mon inclination à rompre avec la vie de plus en -plus se décidait, au détour de la sombre et majestueuse cathédrale -de Saint-Jean, j’aperçus une jeune fille qui se hâtait, je crus -reconnaître son erre, je m’approchai, c’était Dina! Cependant, je -n’osais me l’affirmer, ni l’accoster cavalièrement. Je la suivis à -quelques pas en arrière et l’appelant plusieurs fois, à demi voix, -Dina! Dina! elle se retourna et me salua sans me reconnaître, je -l’abordai tremblant:—Noble damoiselle, vous rappelez-vous, lui dis-je, -ce jeune homme qui, à Avignon sur le rempart, un soir de sérénade, -adressa la parole à messire votre père et que vous remerciâtes de son -accortise? - -—Quoi! c’est vous?... dit-elle, émue, posant sa main sur mon bras, le -front rouge et baissé, fixant les dalles du parvis. - -—O belle Dina, que je suis heureux de vous rencontrer! ne me repoussez -pas, laissez-moi épancher tout ce qui s’est amassé de souffrances en -mon cœur depuis l’heure où je vous vis, où je perdis tout repos! vous -avez fait jaillir en moi un amour subit, une passion violente. - -J’épiai la fin de la sérénade pour vous suivre jusqu’à votre demeure, -dans l’espoir de pouvoir un jour vous avouer mon amour; j’attendais -dans le trouble l’heure du départ; mais vous m’aviez si bien frappé au -cœur, que peu à peu je tombai dans une profonde cogitation, et quand je -m’éveillai j’étais seul sur le rempart; je vous cherchai long-temps, je -vaguai par la ville, sans succès; désespéré, un ennui mortel s’était -saisi de moi, et vous le voyez, belle dame, j’étais venu le traîner -ici! Oh! béni soit le ciel, si c’est lui qui me fait ce bonheur de -vous revoir! vous êtes, Dina, maîtresse de ma vie, je suis à vos -genoux, si vous me repoussiez, vous me tueriez!... - -—Monsieur, il n’est pas bien qu’une jeune fille s’arrête ainsi à causer -avec un cavalier; ne me retenez pas, je vous prie; calmez-vous, voyez -comme les passans nous regardent. - -—De grâce alors, entrons dans cette sombre église, là, sous une voûte -noire, nous pourrons deviser d’amour loin des regards mauvais. - -—Oh! non, monsieur, je ne puis entrer dans ce temple où demeure -l’ennemi de mon Dieu; j’affligerais trop mon vieux père si jamais il -l’apprenait. - -—Quel est donc votre Dieu?... - -—Le Dieu d’Israël! - -—Je l’avais deviné, car j’ai lu votre nom dans la Genèse. S’il en -est ainsi, soyez ma sœur, permettez que je vous accompagne, et nous -parlerons. - -—Je mets ma confiance en vous, monsieur. - -—Depuis long-temps habitez-vous Lyon? - -—J’y suis née, monsieur. - -—Votre beauté aurait dû me l’apprendre: mais depuis quand -quittâtes-vous Avignon? - -—Le lendemain que vous me vîtes à la sérénade. C’est peut-être mal -d’être franche ainsi, mais je ne puis mentir; à votre vue je me sentis -touchée et assaillie d’un sentiment nouveau; je m’étais aperçue de -votre trouble et j’interprétai votre courtoisie. Quand nous nous -levâmes au départ, vous étiez debout appuyé contre une palissade; vous -étiez tellement absorbé que nous passâmes près de vous et que mon père -vous salua sans que vous l’aperçussiez; je me retournai plusieurs fois -en chemin et je ne vis personne. C’est peut-être messéant d’avouer tout -cela; mais cependant, c’est la vérité. Votre souvenir m’agita toute la -nuit. Je fis tous mes efforts pour retarder le départ de mon père, dans -l’espoir de vous revoir aux sérénades, mais ce fut en vain: mon père, -qui fait le commerce des pierreries, était venu à Avignon pour affaires -et se trouvait par elles impérieusement rappelé à Lyon. J’ai bien -souffert aussi depuis ce temps!... - -La pauvre enfant essuyait quelques larmes. - -—Hélas! je ne pouvais me familiariser avec cette pensée qui me disait: -Tu ne le reverras jamais. Pourtant, je devais dans quelques mois -retourner à Avignon, et j’espérais ... - -—O Dina, Dina, que je suis heureux! Oh! combien je vous aime! oh! -que votre esprit me plaît! Je vous adore, croyez-moi, vous êtes ma -Rachel, vous êtes mon bon ange visible! Dina, jusqu’à l’heure où vous -m’apparûtes, j’étais passé fier et dédaigneux parmi les femmes, et -j’embrasse vos pieds! - -—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous ... Mais dites-moi donc votre -joli nom, que je vous nomme aussi. - -—Aymar de Rochegude. - -—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous, mon Aymar, si tout ce que je -ressens est de l’amour, croyez que j’en ai bien, de l’amour! - - * * * * * - -Dans ces épanchemens mutuels, nous arrivâmes au seuil de la maison de -Dina; alors, je lui demandai un rendez-vous prochain. - -—Eh! pourquoi? me dit-elle. - -—Pour nous voir et nous parler d’amour! - -—Aymar, il n’est besoin de rendez-vous: Vous êtes un cavalier -distingué, vous m’aimez, je crois bien que je vous aime; venez chez -mon père quand vous voudrez, si vous désirez même, montons de suite. -Je dirai à mon père, voici venir le jeune cavalier qui vous parla, un -soir de sérénade, sur le rempart d’Avignon; le reconnaissez-vous? Je -viens de le rencontrer, étranger en cette ville; il m’aime beaucoup, je -l’aime aussi..... Et mon père vous saluera et vous aimera pour l’amour -de moi. - -Je montai; ce bon vieillard, Judas, me reçut avec aménité et me -présenta à sa compagne Léa; et, depuis ce temps, il y a bien dix -mois, j’ai, pour ainsi dire, passé tous mes loisirs en sa maison. Mon -amour pour Dina n’a fait que s’accroître par une intimité chaste et -délicieuse, comblant de soins et de tous égards possibles le vieux -Judas qui me chérit, et sa Léa qui me fait oublier ma mère que je -perdis enfant. - - - - -IV - -PLOUJHAS DË MARSELHA - - Comme la pluie en la toison, et comme les gouttières dégouttans sur la - terre. - - LA BIBLE. - - -A ce moment, ils détournèrent une rue. - -—Maître, Bonaventure Chastelart, dit alors Rochegude, bâillez moins -fort, je vous prie, vous faites un bruit à réveiller toute la ville et -faire venir le guet. - -—Seigneur Aymar, c’est que ... - -—C’est bon, c’est bon, consolez-vous, c’est fini; et, d’ailleurs, nous -voici arrivés, c’est ici la Juiverie. - -—Jésus-Dieu! ici la Juiverie!... s’écria le vieux tabellion tout -transi, faisant force signes de croix. - -—Oui! maître, c’est bien ici; voici, là; à l’encoignure, cette belle -maison à tourelle en trompillon, bâtie pour votre illustre compatriote, -Philibert Delorme. - -—Philibert Delorme!.... un sorcier, est-ce pas? un astrologue?..... -Hélas! monseigneur Aymar, je vous en prie, couvrez-moi un peu de votre -manteau, j’ai une peur d’enfer! Il me semble qu’il me choit quelque -chose sur la tête; j’ai toujours ouï dire qu’il était périlleux de -traverser la nuit les juiveries, qu’il y pleuvait des chaudières et des -matras, des chats noirs, des mandragores, des chauve-souris, des feux -grégeois ... - -—Pouvez-vous bien, à votre âge, croire pareilles balivernes? Un homme -de loi! un docteur! vous faites pitié! - -Maître Bonaventure, par mon honneur! je puis vous attester que si -la nuit il pleut en ce quartier, à coup sûr, ce ne sont ni des -mandragores, ni des chats noirs. - - - - -V - -MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT - - Celui qui trouve une bonne femme, il trouve un bien, et puisera une - liesse du Seigneur. - - LA BIBLE. - - -Le valet, qui portait en avant le falot, s’arrêta vers le milieu de la -rue, auprès d’une haute maison, dont les croisées étaient vitrées tout -bonnement de papier huilé aux cinquième, sixième, septième, huitième et -neuvième étages, sans doute occupés par des ouvriers en étoffes d’or et -de soie, qui recherchent un jour doux et pâle. La baie d’entrée était -basse et étroite; Aymar la dépassait de la tête: la porte, de bois -massif, et dont le parement était découpé en losanges, était ornée et -consolidée par de larges clous rivés à tête ronde comme une cuirasse de -Milan. Un marmouset, de cuivre ciselé, pendait sur le milieu et servait -de heurtoir; et, au-dessus du linteau de pierre, l’imposte à jour était -armé de croisillons. - -Aymar de Rochegude heurta deux fois le cul du marmouset sur la porte, -et aussitôt on entendit, au second étage, un châssis grincer dans ses -coulisses, et une voix douce crier:—C’est vous, seigneur Aymar, je -descends.—La cage de l’escalier s’éclaira subitement, et la lumière -descendant se réflétait par de grandes fenêtres obliques sur le mur -vis-à-vis. La porte poussa un long gémissement, et s’ouvrit: Dina -apparut dans toute sa splendeur, se dessinant sur le fond noir de -l’allée, et vêtue d’une robe courte de brocatelle, et, selon sa -coutume, chargée de bijoux et de joyaux. Sa figure blanche rayonnait -dans l’obscurité, on aurait dit l’ange de l’annonciation. Sa petite -main effilée portait un chandelier de fer, à jour, et tourné en -spirale, comme le serpentin d’un hermétique. - -Chastelart, en apercevant cette belle femme, stupéfait, ouvrit de -grands yeux, et recula de plusieurs pas, si grande est la puissance de -la vénusté! Aymar s’approcha d’elle, lui prit la main, et la baisa au -front sur sa féronnière. - -—Vous venez tard, dit-elle d’un ton aigredoux. - -—Il est vrai: j’ai été retardé malgré moi; ne me grondez pas, je vous -prie; je ne pouvais revenir, vous le savez, sans le notaire que voici. - -A ce mot, Bonaventure Chastelart ôta son mortier, et fit force -salamalecs aux genoux de Dina; puis ils grimpèrent un petit escalier -de pierre, en vis, à l’aide d’une corde servant d’écuyer et luisante -par le frottement, comme la hast d’une pertuisane. Durant la -montée, Bonaventure tirait Aymar par son manteau, et lui répétait à -l’oreille:—Qu’elle est belle, cette hérétique! Oh! vous n’avez pas -menti, Rochegude! - -—Mon père, cria Dina joyeuse et du milieu du palier, c’est Aymar et -son notaire!—ils passèrent par une galerie en encorbellement sur la -cour, et entrèrent dans une grande salle éclairée par une girandole -placée sur une torchère de bois doré. Les parois étaient couvertes de -tentures en basane dorée, gauffrée et nervée comme le dos d’un livre. -Au fond de la pièce, dans une vaste niche, un buffet de palixandre -marquetée, incrustée d’ivoire et de nacre, couronné d’une tablette en -marbre griotte de Suisse creusée en coquille comme un bénitier, portait -une urne épanchant de l’eau; et à droite et à gauche une grande cruche -d’étain, ventrue comme une amphore, et semblable à celles que portent -encore aujourd’hui les servantes quand elles vont quérir de l’eau aux -pompes publiques. - -Sur une des murailles était adossé un meuble vitré dont les rayons -étaient chargés de cébiles de bois emplies de turquoises, d’améthistes, -de beryls, d’onix, de cornalines, de cabochons de rubis, d’émeraudes, -d’aventurines, de topazes, de sydoines, de diamans, de lapis, de -marcassites, de camaïeux et de mille autres pierreries; contre les -verrières étaient suspendus quelques colliers de grenat, d’ambre, -de baroques, de corail, etc., etc., objets de négoce de Judas le -lapidaire, qui, enfoncé dans son pourpoint noir et son fauteuil, devant -une table couverte d’une tapisserie de Bergame, sur laquelle était -posée une bible in-folio, garnie de fermoirs, lisait hautement et -solennellement un passage de l’Exode. - -Léa, son épouse, vêtue de ses plus beaux atours était à sa gauche; la -peau brune de son cou et de ses mains se confondait presque avec sa -robe de moire Cap de More; ses cils et ses sourcils alezans, drus et -longs, voilaient ses yeux qui étincelaient comme à travers un treillis; -son nez en bec de corbin formait un promontoire anguleux qui morcelait -en deux lots la superficie de sa face en lame de coutelas; mais après -tout, dans sa personne, il régnait un air digne et affable, et le son -de sa voix doux et melliflu captivait. - -Non loin d’elle, était un groupe d’hommes et de femmes: leur costume -semi-oriental, leurs têtes caractéristiques coiffées de turbans -bâtards, sentaient fort la Mésopotamie. C’étaient les proches et alliés -de Judas venus pour assister aux fiançailles et signer au contrat. -Je ne sais s’ils étaient talmudistes ou caraïtes, mais, en revanche, -je puis affirmer qu’ils prétendaient appartenir, d’après la tradition -de famille, à la tribu d’Aaron. Quand Aymar entra, ils s’inclinèrent -et le saluèrent d’un Dieu soit avec vous, auquel il répondit par un -baise-main; et retirant son feutre et sa cape: - -—Pardon, mes bons parens, si je vous ai fait attendre, c’est la faute -du notaire, maître Bonaventure Chastelart, que j’ai l’honneur de vous -présenter. Impérieusement forcé par mon père de retourner à Montélimart -et de partir demain, sous menaces d’exhérédation, comme vous ne -l’ignorez pas, tout répit était impossible. - -—Judith, dit Judas, à une servante qui se tenait à l’entrée, approchez -maintenant cette table et cet escabeau, apportez une écritoire, afin -que M. le tabellion puisse entamer son ministère. - -A la droite de son père, Dina souriait d’intelligence avec Rochegude -de l’embarras et de la mine panique de Bonaventure qui froissait un -chapelet dans ses mains; pour le rassurer, Rochegude l’étreignit -violemment par le bras, feignant un air de douceur:—Bouvier stupide, -lui gronda-t-il à l’oreille, l’asseyant devant la table comme on -asseoirait un mannequin. - -—Si vous êtes prêt, monsieur le tabellion, vous pouvez commencer la -teneur d’usage, dit Judas, interrogez, et nous répondrons. - -—Monsieur, avec votre gendre, mon clerc, a préparé la minute du -contrat, bégaya maître Bonaventure, tirant un parchemin de son carnet; -je réclame l’attention, nous allons procéder à la lecture. - - * * * * * - -Ecoutez: - -«Théodebert de Chantemerle, chevalier, seigneur de Rochecardon, -Gorge-de-Loup, et autres lieux, sénéchal de Lyon, savoir faisons que: - -«Par-devant les conseillers du roi, notaires à Lyon, soussignés. - -«Furent présens, sieur Carloman, Aymar de Rochegude, à Lyon, où il -habite, hôtel de la Cornemuse, rue des Quatre-Chapeaux, paroisse -Saint-Nizier, fils légitime de sieur Tiburce Aymar, chevalier de -Rochegude, habitant au lieu dit, _Dieulefit_, près Montélimart en -Dauphiné, et de défunte Madeleine Garnaud, de Rémusat près Nyons; époux -avenir d’une part; - -«Et damoiselle Dina, fille légitime d’Israël Judas, de Tripoli de -Syrie, négociant lapidaire en cette ville, et de dame Léa Baruch, de -Damas, demeurant auprès de ses père et mère, domiciliés rue de la -Juiverie, paroisse Saint-Paul; épouse avenir, d’autre part. - -«Lesquels procédant, l’époux futur comme majeur, libre et maître de ses -droits, après trois sommations respectueuses et révérencielles faites -à son père, et après décès de sa mère; dont et du tout il justifiera -lors de la bénédiction nuptiale; et l’épouse future de l’autorité et -agrément desdits sieur et dame ses père et mère, tous ici présens, ont -promis de se prendre en vrai et légitime mariage, et à cet effet de se -présenter à l’église..... - -—Non, non, monsieur Bonaventure, mettez s’il vous plaît, à la -synagogue, s’écria Rochegude. - -—A la synagogue, au diable si vous voulez! murmura le tabellion. - -—Monsieur le notaire royal, vous êtes impoli! et salissez votre -ministère. - -«Et à cet effet, de se présenter à la synagogue, pour y recevoir la, la -... malédic ... la bénédiction nuptiale, sur la première invitation de -l’un à l’autre. - -«En faveur duquel mariage, ledit sieur Israël Judas, a donné et -constitué en dot et avancement d’hoirie à l’épouse future sa fille, la -somme de quinze mille écus, qu’il a ce jourd’hui remise et délivrée en -deniers et espèces du cours ès-mains du sieur époux futur, ainsi qu’il -le reconnaît et dont en conséquence, tant lui que l’épouse future de -lui autorisée se contentent, quittent et remercient le sieur Israël -Judas. - -«En même faveur, l’épouse future s’est constitué en dot tous les autres -biens et droits qui pourront ci-après lui ... - -—C’est bon, c’est bon, maître Chastelart, passez outre, nous -connaissons la teneur obligée. - -—Alors, ta ta ta ta ta ta ta ... Ah! c’est cela. Nous y sommes ... - -«Déclarant, l’époux futur que ses biens présens provenans de défunte -sa mère, se composent: premièrement, de deux métairies et dépendances, -situées au lieu dit, _Rémusat_, près _Nyons_, estimées, évaluées -vingt mille livres; secondement, d’une bastide sise au même lieu, -jugée, évaluée trente-deux mille livres; troisièmement, d’une maison -à location, à l’enseigne du Bras-d’Or, sise à Montélimart, prisée, -évaluée neuf mille livres; et, en outre, d’une somme espèces, -n’excédant pas cinq cents pistoles; et l’épouse future déclarant -qu’elle n’en a pas d’autres que les quinze mille écus à elle ci-dessus -constitués. - -«Ainsi convenu réciproquement, accepté et promis être observé à -peine de tous dépens, dommages et intérêts, par obligation de biens, -affectation, imposition de dot et accessoires, à la forme du droit -et usage de cette ville, aux lois et usages qui s’y observent; les -parties se soumettent et renoncent en conséquence expressément à toutes -autres lois et coutumes qui peuvent y être contraires, soumissions, -renonciations et clauses. Fait et passé audit Lyon, dans le domicile du -sieur Israël Judas susdésigné, après le vêpre, le 28 juin 1661. - - * * * * * - -«En présence du sieur Abraham Baruch, marchand mercier, frère d’Israël -Judas, et de sieur Gédéon Tobie, parfumeur à Grasse en Provence, qui -signeront ci-dessous avec les parties.» - -—Maintenant veuillez approcher et signer, vous d’abord, monsieur Aymar -de Rochegude, ensuite madamoiselle, vous ensuite, messieurs. - -En ce moment, Judith la servante, apportait sur la table deux énormes -bassins remplis de dragées de fiançailles, et plusieurs corbillons, -coffrets et valises. - -Quand les parens et témoins eurent signé, maître Bonaventure, usant du -droit et coutume, baisa sur les deux joues Dina, qui lui présentait un -des bassins dans lequel plongeant sa main croche, il retira une grosse -provision de dragées. Dina et Aymar se jetèrent dans les bras de Léa -et de Judas qui pleuraient de joie, puis ils embrassèrent tous leurs -alliés; alors Judith promena les dragées devant l’assemblée, chacun y -puisa sans cérémonie et à pleine main; les deux époux offrirent aux -femmes et filles d’Abraham Baruch et de Tobie, leurs tantes, cousines -et amies, les coffrets de bonbons et d’objets précieux de toilette dont -ils leur faisaient gracieusement cadeau, selon l’usage de la ville. - -La cérémonie achevée et les félicitations, les protestations d’amour et -d’amitié éternels faites, les bons parens se levèrent pour se retirer; -il était tard. - -—Adieu, mes amis, leur dit Rochegude, adieu, mes bonnes amies, je pars -demain pour Montélimart, mon père m’y rappelle tyranniquement, j’espère -le fléchir par des instances faites de vive voix à ses genoux, -j’espère obtenir son consentement et peut-être revenir bientôt avec lui -célébrer, comme il convient, notre mariage et nos noces. A bientôt, que -Dieu vous garde la santé du corps et de l’esprit. - -—Adieu, seigneur Aymar, adieu, mon ami! adieu, cousin, adieu, neveu! -chance heureuse! - -—Adieu! - -—Vous, maître Bonaventure, attendez-moi, nous partirons ensemble. - - * * * * * - -—Mes bons père et mère, dit alors Aymar, comme je ne puis demain, avec -Dina, faire nos visites de fiançailles, vous voudrez bien m’excuser -auprès de nos amis, et leur faire parvenir les dragées et les présens -qui leur sont destinés.—Maintenant, il me reste à vous presser sur mon -cœur, ainsi que ma Dina, que j’aime tant! - -—Ah! pourquoi faut-il que vous nous quittiez, Aymar, restez, restez -encore quelques jours! - -—Ne pleure pas, Dina, je reviendrai bientôt et je ne te quitterai plus, -à tout jamais! - -—Reste, reste avec moi! j’ai de funestes pressentimens. - -—Folie! ma chère enfant. - -—Non, je ressens quelque chose de lointain, de douloureux, qui me -fatigue; oh! le ciel ne ment pas à ce point! - -—Console-toi, ma bonne fille, disait Judas, qu’est-ce? quelques jours -d’attente. Songe à notre père Jacob, qui, chez Laban, son oncle, -attendit sept années Rachel qu’il aimait; injustement, au bout de sept -années, il ne l’obtint pas; et, sans murmurer, il attendit encore sept -autres années; ce n’est qu’après quatorze ans de désirs, de promesses -et de labeurs, qu’il reçut le prix de sa constance. Aie courage, ma -fille! - -—Courage, ma chère! répéta Léa, qui la tenait embrassée et lui baisait -ses beaux yeux en larmes. - -—Mon père, dit Aymar en s’agenouillant devant Judas, mon père, -donnez-moi votre bénédiction! - -Judas, imposant alors ses deux mains sur la tête de son gendre, lut -plusieurs passages de la sainte Bible, récita plusieurs prières en -hébreu, puis ajouta d’une voix haute:—Mon fils, je te bénis au nom -du Dieu d’Israël, je te bénis comme Isaac et Ésaü; que ta postérité -soit nombreuse, que ta postérité soit un peuple, et que le Très-Haut, -Seigneur Dieu d’Israël, habite en toi et ta postérité! Lève-toi, mon -fils, tu ne devieras point, car Dieu t’obombrera et marchera avec toi. - -Aymar pleurait: il couvrit de baisers les mains et la barbe blanche de -Judas, s’arracha des bras de Dina et de Léa qui sanglotaient. - -Aymar n’y tenait plus. - -—Adieu! adieu!... Partons, Chastelart; vite, partons!... - -Sur le quai, à la faveur du falot que portait le laquais, on vit -briller quelques écus dans la main de Rochegude; puis, à la faveur du -silence, on entendit s’échapper de l’escarcelle de maître Bonaventure -Chastelart, un gros soupir, sincopé, argentin. - - - - -VI - -LANGHIMEN - - O très belle entre les femmes, où est allé ton amy? où s’est escarté - ton bien-aimé, et nous le chercherons avec toy? - - LA BIBLE. - - -La fin de juillet approchait: il y avait environ un mois qu’Aymar de -Rochegude était parti à Montélimart, et habitait chez son père le -domaine de _Dieulefit_. Il avait promis à sa fiancée de revenir avant -peu, et rien pourtant n’annonçait à Dina son prochain retour. Depuis -son absence, elle n’avait reçu, en mémoire de lui, qu’un seul message, -une boîte de nougat de Montélimart, un coffret de manne de mélèzes et -d’amusettes ou pignons de pins de Briançon et un cabas de délicieuses -gimblettes de la foire de Sainte-Madeleine de Beaucaire. Dans le cabas, -s’était trouvé un billet ainsi conçu: - - -AYMAR DE ROCHEGUDE A DINA. - - «Ma belle fiancée, ne vous fâchez point si je vous traite comme une - enfant, car je vous aime comme une enfant! Que cet éloignement m’est - douloureux! Oh! si du moins vous étiez près de moi, combien cette - grande et primitive nature qui m’environne, qui, cejourd’hui, me - semble lourde et insipide, s’animerait, _bondirait comme un bélier, - tressaillirait comme un agneau_, oh! je l’aimerais, je la comprendrais - mieux, si votre regard ouvrait mon âme qui se concentre comme un - hérisson, si votre voix épanouissait mon cœur, si j’avais votre main - dans ma main, si le maëstral de ces montagnes, se fourvoyant dans - vos longs cheveux roux, m’inondait du nard qu’ils exhalent! joyeux, - nous parcourrions cette belle patrie, nous gravirions au plus haut - pic, et tous deux, sous le même manteau, perdus dans les brumes, nous - verrions sous nos pieds des planchers de nuages, et nous saluerions - l’immensité, et l’esprit du Dieu d’Israël qui habite les hauts lieux, - nous visiterait!... Pardon, pardon, la souffrance m’égare ... Mais, - cependant, n’est-ce pas, tout cela serait beau? Nous vaguerions - depuis la grotte de Balme jusqu’à Briançon, aire d’aigle; depuis les - ours de Saint-Jean-de-Maurienne jusqu’au château fort de Viviers, posé - comme un chapeau sur la cime d’une roche hautaine. - - «Un montagnard du _Monestier_, dernièrement, m’a vendu un jeune aigle, - je l’élève pour me distraire; vous ne vous fâcherez point, si pour - redire souvent votre nom balsamique, je l’ai nommé Dina. Mon père et - tous les gens qui me visitent s’étonnent de ce nom et m’interrogent - pour en connaître la source, je ne sais que leur répondre, j’allègue - ma fantaisie. Ces braves Dauphinois aimeraient mieux sans doute que je - l’appelasse _Margot_. - - «Depuis que je suis arrivé à Dieulefit, j’ai eu plusieurs - explications et entretiens avec mon père; ces entretiens ont tourné - en altercations, et ces explications n’ont rien expliqué, comme tu le - penses. Mon père est toujours bardé et crénelé dans sa volonté, rien - ne peut fléchir sa sauvage fermeté. Sa violente irritabilité ne fait - que s’accroître; cependant, depuis quelques jours, il feint, pour me - gagner, sans doute, une douceur mielleuse qu’il n’a pas accoutumé de - distiller. Le matin de mon arrivée, j’ai été horriblement maltraité: - cet homme fier avait sur le cœur mes trois sommations révérencielles; - ma volonté persévérante le heurtait, il m’a couvert de tout son fiel, - il a blasphémé, et invectivé contre moi; je gardais le silence, et - vois jusqu’où vont ses emportemens, moi jeune, ce vieillard m’a jeté à - terre, j’embrassais ses genoux, il m’a frappé du pied. - - «Après ces accès, où il dépense tant de vie, la faiblesse et le froid - s’emparent de lui, souvent il s’alite plusieurs jours. - - «Il ne veut en aucune manière entendre parler de mon alliance - avec toi, avec une hérétique, une Bohême comme il t’appelle; les - Israélites pour lui sont des hérétiques et des voleurs. Non seulement, - aujourd’hui il me menace de me déshériter, mais, pis encore, de me - faire claquemurer dans une prison d’état, à Pierre-Encise, à la - Bastille, je ne sais où, peut-être à la Grande-Chartreuse. J’ai perdu - à peu près l’espoir de le fléchir, cependant j’essaierai prochainement - une nouvelle tentative, et quoi qu’il advienne, je serai bientôt près - de toi béni ou maudit. - - «Embrasse bien Léa ma mère, embrasse bien mon père Judas, j’ai besoin - plus que jamais de leur bénédiction. - - «Pour toi, ma Dina, je t’adore, et mon âme te contemple comme une - arche sainte. - - «Si tu trouvais le loisir de m’écrire une consolation, adresse-moi ce - billet, non à Dieulefit, à cause de mon père, mais à Montélimart à - l’enseigne du Bras-d’Or, elle me parviendra.» - -Cette lettre emplit de joie et navra Dina: cette bonne fille s’accusait -des malheurs d’Aymar, et se regardait coupable des mauvais traitemens -et des tempêtes que son amour pour elle lui faisait essuyer. Elle ne -pouvait comprendre ce vieux Rochegude, le père de son fiancé; pour -elle, douce, sans malignité aucune, ignorante du mal, sa cruauté le -faisait apparaître à ses yeux sous une forme inhumaine, sous les dehors -d’un ogre; elle ne pouvait croire que de la poitrine d’un homme il -pût sortir tant de barbarie. Cette heureuse enfant ne savait pas que -la société pervertit tout, que le fanatisme de la possession et de la -religion endurcit et donne la soif du sang; que l’homme bon dans l’état -naturel, civilisé devient soldat, propriétaire, prêtre, juge, bourreau; -elle ignorait que pendant son bas âge, son aïeul avait été rôti en -place de Grêve à Paris, et que bien avant, pour éviter la mort, son -père, accusé de magie, s’était enfui de cette cité imbue de sang humain. - -Six semaines étaient passées, Rochegude n’arrivait point, la pauvre -Dina s’attristait de jour en jour, sa gaîté s’effeuillait; que -l’attente lui semblait dure! Le temps s’alongeait derrière elle et -l’avenir était sombre à ses yeux. Elle se disait,—Aymar en ce moment -est peut-être accroupi en un cachot humide, m’appelant d’une voix -mourante, à ses gémissemens l’écho rauque d’un souterrain répond seul, -et son front, quand il se dresse, se déchire aux stalactites de la -voûte. Ou peut-être, a-t-il été égorgé sur la route par des bandits.— - - * * * * * - -Voici les roses pensers dont elle se berçait. L’ennui la minait -sourdement. Elle si parleuse, restait oisive et taciturne, assise -auprès d’une fenêtre qu’elle affectionnait. Sa mélancolie navrait sa -mère et le vieux Judas qu’elle ne caressait plus comme d’usage, ou -dont elle ne baisait le front que pour le mouiller de ces larmes. -Dépravée par la douleur, elle recherchait ardemment tout ce qui -irritait ses nerfs, tout ce qui titillait et éveillait son apathie; -elle se chargeait des fleurs les plus odorantes; elle s’entourait de -vases pleins de syringa, de jasmin, de verveines, de roses, de lys, de -tubéreuses; elle faisait fumer de l’encens, du benjoin; elle épandait -autour d’elle de l’ambre, du cinnamome, du storax, du musc. Souvent -elle était violemment agitée, allait, venait dans le logis, semblant -avoir l’esprit égaré; quelquefois même, elle disparaissait plusieurs -heures; cette absence alarmait la maison, on volait en vain à sa -recherche par la ville, puis elle rentrait tranquille.—Je souffrais -enfermée, disait-elle, j’ai été voir le ciel, je me sens mieux.— - -A cette époque de l’année où tout renaît, où tout s’avive, où l’être -le plus froid se sent remué, où l’on éprouve un besoin impérieux -d’épanchemens, où le plus mysantrope se dépouille de sa haine et de -son austérité et voudrait faire de la courtoisie; à cette époque, où -un sentiment sympathique nous incline à l’amour, à cet amour jeune qui -tourmente même ceux qui l’ignorent et les jette dans le malaise et dans -la langueur; à cette époque, Dina qui, depuis une année, avait auprès -d’elle, à ses genoux, un ami, un compagnon qui l’obombrait sous ses -ailes, avec lequel elle passait ses jours dans des conversations qui -la ravissaient, dans des lectures de la Bible, dans de saints aveux, -dans des rêves illusoires; Dina, soumise et confiante, habituée à ne -plus penser, à ne plus songer que par l’homme dont elle aimait la -volonté, dont le contact lui avait épanoui l’âme et dont elle avait -plus besoin que jamais; Dina se trouvait fatalement isolée, le bras qui -la soutenait, la main qui la dirigeait, la bouche qui lui soufflait -la volonté, l’amour, la haine, tout lui manquait; la pauvre fille, -accablée, s’affaissait éperdue dans son trouble, et par surcroît, la -crainte, la timeur intime d’avoir perdu ou de perdre son bien-aimé la -tuait. - -Rien ne pouvait l’arracher à ses cogitations: cependant ses sensibles -parens faisaient tout pour la distraire. On lui achetait mille choses -dont elle n’avait nulle envie; comme un enfant malade qui repousse -ses jouets, elle regardait à peine ces fanfreluches, ces bijoux qui, -quelque temps auparavant, l’auraient emplie d’allégresse. Souvent on la -menait aux promenoirs de la ville, souvent on la menait parcourir les -campagnes, à _l’Ile-Barbe_, à _Roche-Taillée_, dans les _bois de Tassin -ou de Roche-Cardon_, à la _tour de la Belle-Allemande_, sur les rivages -de la Saône et du Rhône, mais rien ne lui plaisait; elle restait muette -sous son voile abattu. - -Un jour, elle demanda à sa mère Léa la permission d’écrire un billet à -son fiancé, le voici: - -«Aymar, si vous aimez Dina, comme Dina vous aime! revenez de suite, -je vous supplie, si vous êtes libre encore. Si vous ne l’êtes plus, -rompez vos fers, où que vous alliez, j’irai! Ou dites-moi seulement où -est votre cachot, que j’y meure avec vous! Votre absence me cause tant -de mal, je suis tellement affaiblie que je ne puis tenir ma plume, ni -rassembler plus d’idées. - - * * * * * - -«Revenez mon fiancé!» - - * * * * * - -Six jours après, Dina reçut cette réponse: - -«Console-toi, ma fiancée, console-toi! je pars, demain, à l’aube du -jour. Pardon si je t’ai fait tant de mal, mais je souffre bien aussi. -Pour étouffer ma souffrance, j’ai chassé l’ours dans les montagnes, et -toi, pour chasser l’ennui, ours qui t’étouffe dans ses bras de plomb, -qu’as-tu fait?... Croyant revenir de jour en jour, j’ai tardé à te -faire réponse, je voulais te l’apporter; j’espérais attendrir mon père, -il est plus inflexible que les Alpes. Ce soir je lui annoncerai mon -départ, prévois-tu quelle bourrasque?... Prie Dieu que l’ouragan ne me -brise pas! - -«Salue Judas et Léa, adieu! Dans trois jours je heurterai à ta porte.» - - - - -VII - -OUSTÂOU PAIROLAOU - - Disant au bois, tu es mon père, à la - pierre, tu m’as engendré. - - Il mettra sa bouche en la poudre, pour - voir s’il y a espoir. - - LA BIBLE. - - -En effet, le soir même où partit ce message, après la collation, Aymar -suivit son père qui se retirait dans sa chambre à coucher. - -Et, tremblant, parla ainsi: - -—Mon père, pardon si je viens encore vous troubler, vous me voyez à -vos pieds, ne vous emportez point; souvenez-vous que toute sa vie, -votre humble fils vous a été soumis; une seule fois, il lui arrive -d’avoir une volonté, et cette volonté lui est fatale. Vous le savez, -l’amour ne se commande point, l’amour vrai ne s’arrache pas, vous le -savez, car vous avez aimé ma mère, est-ce pas?.... - -A ce mot, Rochegude tressaillit, comme accablé par d’affreux souvenirs, -et fit d’affreuses contorsions pour rassereiner sa figure. - -—Est-ce ma faute, reprit Aymar, si la femme que le ciel m’a envoyée, -s’est trouvée Israélite? si cette femme choisie, s’est trouvée du -peuple choisi de Dieu? Est-ce ma faute, si elle est du même sang que -votre Christ?... Elle est belle, elle est pure, elle est vierge, je -l’adore! elle m’adore, elle vous adorerait aussi, mon père! N’est-ce -donc rien que l’amour d’une bru? Sa joie égaierait votre vieillesse; -vous ne me répondez pas, mais dites-moi donc enfin, quelle bru -voulez-vous?... - -—Jamais, monsieur Aymar, je ne permettrai que le sang chrétien -des Rochegude se mêle au sang impur d’une Bohémienne! d’une basse -hérétique! d’une bagasse!... - -—D’une bagasse!..... O mon père, vous êtes bien injuste!..... Tenez, -lisez ce contrat, car elle est ma fiancée! Tenez, lisez ce contrat qui -n’attend plus que votre signature, vous le voyez, elle n’est pas sans -fortune, elle est riche, cette enfant, si c’est de l’or qu’il vous -faut?... - -Rochegude lui arracha des mains. - -—Damnation! quel pacte infernal!... - -Et, sans le regarder, il le rompit et le jeta à la face d’Aymar en lui -donnant des soufflets. - -—Tiens, voilà tes fiançailles! Nous verrons, infâme! si tu déshonoreras -ta famille! - -—Mon père, vous me frappez, parce que vous savez que je ne vous -frapperai point: pourtant, je suis jeune et fort; pourtant, j’ai du -sang qui bout; pourtant, j’ai un cœur qui fracasse ma poitrine! Tenez, -je vous briserais, vieillard, comme je brise cette porte!... - -Et la porte, effondrée, tomba sous le choc avec un bruit épouvantable. - -Rochegude, atteré, blémi, se renversa dans son fauteuil. - -—Assez, assez, mon père! tout cela me tue! Vous êtes de roche, je serai -de fer! je partirai demain, adieu! - -—Vous ne partirez point! entends-tu?... - -—Mon père, je partirai: mais, terre et ciel! qu’a donc cette union de -si fatal? Dites-moi ce qui vous rend si farouche? - -—Une Bohémienne!... une damnée!... Le sang des Rochegude est chrétien! - -—O mon Dieu! vous faites sonner bien haut votre sang chrétien: -que vous importe chrétien ou more? n’êtes-vous pas si religieux, -n’avez-vous pas tant de foi!.... Je suis sûr que vous ne croyez pas en -Dieu; est-ce pas que vous n’y croyez pas, en Dieu?... - -Rochegude, à ce mot, se dressa subitement; saisi d’une fureur -démoniaque, il étreignit un couteau par la lame, et, la main teinte de -sang, il frappait du manche sur la table. - -—Va-t-en, va-t-en, brigand, je te maudis! Et de l’autre main, -saisissant la chevelure de son fils, il le traîna, par terre, au long -du corridor, et le précipita par l’escalier. - - - - -VIII - -BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS - - Son rugissement est comme celui du lion. - - Et les posteaux avec le surseuil furent esmeuz. - - LA BIBLE. - - -Le lendemain, à l’aurore, Aymar descendit: les valets à cheval, -accompagnés de son moreau et de la pouliche qu’il destinait à Dina, et -de plusieurs mulets, chargés de valises, déjà l’attendaient. - -Éveillé par le hennissement des chevaux, Rochegude ouvrit -précipitamment la croisée de sa chambre, fit claquer les volets sur la -muraille, et, stupéfait, cria d’une voix forte à Aymar: - -—Tu ne partiras pas, ou je te déshérite et maudis!... - -—Je pars, mon père, répondit Aymar, et pour le reste qu’il soit fait -selon votre volonté; mon autre père, là-bas, me bénira. - -—Tu ne partiras point, je te crie!.... - -Rochegude disparut de la croisée. - -Aymar et sa caravane se mit en route; à peine était-il au milieu de -l’avenue, que Rochegude reparut sur le perron, à demi nu, une arquebuse -en main. - -—Arrête, parricide! arrête, je te maudis!... Que la foudre t’écrase! -que l’enfer t’engouffre! T’arrêteras-tu, te dis-je? je te maudis et te -chasse! C’est ton père qui te maudit et le ciel en est témoin!... Tu ne -partiras pas! - -Il frappait sur la dalle et se heurtait la tête aux piliers du porche, -la maison tressaillait; c’était affreux à voir. Aymar, en silence, -s’éloignait toujours; quand il fut près du détour de l’avenue, perdant -espoir de le ramener, Rochegude redoubla de fureur. - -—Va-t-en, va-t-en, parricide, monstre, à jamais!... - -Et, ajustant son arquebuse, une détonation éclata, Aymar jeta un cri, -et Rochegude tomba raide sur les degrés du porche. - - - - -IX - -BOURDËSCÂDO - - Car je languis d’amour. - - LA BIBLE. - - -Depuis que Dina avait reçu la lettre d’Aymar, elle était moins -inquiète, mais non moins agitée; et, le lendemain, sur le vêpre, elle -dit à son père:—Je sors visiter Elisabeth, mon amie; je reviendrai -bientôt.—Cette sotte mentait, car elle était peu disposée à la -société, à la causerie; pour songer à son aise et voir le ciel comme -elle disait, seule, elle s’en fut errer sur les rives de la Saône; -imprudente!... - -Son futur devait arriver après deux ou trois jours. Que de jolis rêves -ne dut-elle pas faire, qui bercent plus que la solitude! - -Un peu en-deçà de l’_Ile-Barbe_, un passeur était assis sur la proue de -sa _bèche_, espèce de barque abritée sous des toiles ou pavois, comme -une gondole. - -Une fantaisie s’empara subitement de Dina. - -—Batelier, dit-elle en s’approchant, j’ai bien envie de voguer sur -cette belle eau, mais je suis seule. - -—Belle dame, qu’importe?... - -—Batelier, voici un écu pour mon passage, et voici ma bourse pour que -vous respectiez une jeune malade. - -Le batelier prit l’écu et la bourse; Dina sauta dans la _bèche_, et -disparut sous la tente. - -Déjà la barque voguait au loin. - -Tout à coup on entendit une symphonie douce, éloignée, qui glissait sur -la surface de l’eau, et l’on vit poindre une autre _bèche_, qui ramait -fort, et d’où partaient souvent des rires inextinguibles. Elle était -chargée de jeunes hommes et de jeunes filles qui étaient venus faire -de la musique et s’ébattre à la fraîcheur du soir; ils ramèrent pour -s’approcher de la barque de Dina, et passèrent tout auprès, se penchant -pour voir sous la tente silencieuse; mais le passeur pressa son aviron -en amont, et ces indiscrets filèrent en aval sans rien distinguer. - -La _bèche_ de Dina remontait et s’éloignait toujours, et pourtant la -nuit noire était tombée, et pourtant elle avait demandé au batelier à -ne voguer qu’une heure au plus. - -Et le batelier quittant son banc, se glissa sous la tente; un cri -s’échappa de la _bèche_ qui disparut à l’horizon. - - - - -X - -ESCUMERGAMËN - - Les cheveux de ton chef sont comme la - pourpre du roi. - - O fille de prince, combien sont beaux tes - pas en chaussures! Les joinctures de tes - cuisses sont comme joyaux, lesquelles sont - forgées de la main de l’ouvrier. Tes deux - mamelles sont comme deux bichelots gémeaux - de la biche. - - LA BIBLE - - -—Eh bien! l’homme, que faites-vous? Restez donc à votre banc, et ramez -en courant. Redescendons; vous voyez bien qu’il est déjà tard. Ne -m’approchez pas!... - -—Vous êtes belle, madamoiselle! - -—Vous êtes fou! - -—C’est vous qui m’avez mis cette folie en tête. - -—Retirez-vous; mais enfin ne me touchez pas! Que me voulez-vous? - -—Rien, seulement ce que M. le sénéchal a voulu à ma sœur il y a trois -mois. - -—M. le sénéchal ... vous le calomniez. - -—Je le calomnie..... c’est le ventre de ma sœur qui le calomnie. Oh! -les douces mains! j’en ai peu touché d’aussi douces. Quel bonheur -d’être caressé par des mains blanches et mignonnes! le joli pied!... et -la jambe, voyons! - -—Au secours! au secours! Laissez-moi donc, grossier! - -—Tout beau, tout beau, la donzelle ... ne nous égosillons pas ... Ah! -la jambe est divine! - -—Au secours! à l’assassin!... - -—A l’assassin, non pas encore; vous allez vite en besogne. Allons, -calmons-nous, que je baise ces beaux yeux; soyons sage, la petite, on -ne vous veut pas de mal; laissez donc, que je baise ce beau cou! - -—Ah! que je meure ... - -Hola! au secours! à l’assassin! - -—Vous appelez en vain, personne ne viendra; et, d’ailleurs, puis-je pas -vous faire taire? j’ai là une provision de cordes et de quoi faire des -bâillons. - -—Traître! lâche! tuez-moi! - -—Je ne m’effraie pas pour si peu; j’ai l’habitude de cela, moi; ce -qu’on obtient de gré pour moi est sans valeur, c’est le viol que -j’aime!... Aussi, à la dernière guerre d’Allemagne, m’étais-je enrôlé -volontaire; et, Dieu sait! que j’y ai semé plus de Français que je n’y -ai tué d’Allemands. Vous avez beau vous débattre, la belle, on n’est -pas forte! Je ne m’effraie pas, vous dis-je, j’ai l’habitude de cela; -je viole une fille comme vous touchez de l’épinette, et je tue, au -besoin, comme vous brodez une fraise. - -—O mon pauvre fiancé!... - -—Ah! ah! à ce qu’il paraît, nous sommes fiancée?.... Très bien! la -nuit est sereine, causons: vous êtes fiancée, ma belle vierge?... -Votre fiancé s’en passera: ce n’est pas toujours le pêcheur qui -mange l’alose; c’est ainsi qu’en ce monde, on ne peut compter sur -rien; Guillot bat, et c’est Charlot qui engraine. Oh! que vous êtes -charmante, noble dame! que je vous aime! Quelle joie de vous presser -dans mes bras! moi, Jean Ponthu, un passeur, un manant, une noble -dame!... Oh! si vous vouliez m’aimer!... Voyons, les belles bagues; -jolies et de prix, n’est-ce pas? même main que ma Marion. Béni soit -Dieu! laissez donc faire, je lui offrirai de votre part.... - -—Vous me déchirez les doigts!... - -—Souvent, quand j’étais soldat, et la nuit en védette, je -réfléchissais, et je me disais:—Nous autres paysans, nos sœurs, nos -filles et nos femmes sont toujours pour MM. les seigneurs, les nobles, -les bourgeois; ce sont eux qui violentent nos amies, et nous autres -bétas nous ne faisons jamais rien à leurs femmes, à leurs filles; cela -n’est pas juste. Je me disais aussi:—Pourquoi donc nous autres que nous -sommes pauvres, et eux autres sont-ils riches?... Ah! par exemple, -cela, je n’ai jamais pu me l’expliquer; ce n’est pas juste, est-ce pas? -Pour former un garçon et le rendre malin, il n’y a tel que la guerre. - -Le charmant collier, les gentilles perles fines! Ma Marion a juste le -même cou que vous. Béni soit Dieu! cela se trouve bien. Je lui offrirai -de votre part, est-ce pas?... - -Vraiment, je suis désolé de dégarnir d’aussi mignonnes oreilles; que je -les baise pour la peine! Mais, ma Marion n’a pas de pendans sortables -pour la vogue prochaine, et vous sentez bien ... Allons, ne pleurez -pas, je lui offrirai de votre part aussi. Mais avec une toilette aussi -simple, maintenant, vous ne pouvez garder ces épingles d’or en vos -cheveux; je me vois forcé de vous décoiffer ... Oh! vous êtes cent fois -plus belle échevelée! - -—Maintenant, nous n’avons plus rien à perdre, à moins ... - -—Au secours! au secours! laissez-moi, je vous en supplie, ou tuez-moi à -l’instant. - -—Nous nous débattrons donc toujours?... Maudite! donnez ces petites -mains que je les lie. - -—A l’assassin! personne ne viendra donc?... - -—Vous vous tairez, voici un bandeau qui vous apaisera; allons, levez la -tête, que je noue ce bâillon. - -—De grâce! de grâce! laissez-moi, au nom de Dieu! oh! lâchez-moi! Que -voulez-vous, de l’argent? que voulez-vous?... vous l’aurez!... - -Ah! vous me torturez par trop, bourreau! brigand! - -Haie!... haie!... je suis perdue..... - -Alors, on n’entendit plus dans la barque que des plaintes sourdes, des -cris étouffes, et des râlemens qui s’éteignirent. - -Une heure après, environ, Jean Ponthu, le batelier, sortit de dessous -la tente, traînant Dina par les cheveux; au moment où il la jeta dans -la Saône, son bâillon se défit, et, d’une voix brisée, elle appela -Aymar. - -Et Jean Ponthu, à la proue de sa barque, un harpon à la main, penché, -refoulait et renfonçait sous l’eau le corps de Dina, chaque fois qu’il -remontait à la surface. - - - - -XI - -DÔOU - - Seigneur, les morts ne vous loueront point. - - Ma vertu est séchée comme un test, et ma langue s’est affichée à mon - palais, et m’a amené en la poudre de mort. - - LA BIBLE. - - -Toute la nuit, on chercha vainement Dina par la ville. - -Au point du jour, les paysans qui descendaient leur lait et leurs -denrées à la ville, aperçurent, en traversant le pont de pierre, un -cadavre de jeune femme, arrêté par ses longs cheveux roux sur les -rochers et les brisans, qui, en cet endroit, effleurent la surface de -la Saône. - -Jean Ponthu, le batelier, le recueillit dans sa barque et l’apporta -sur le rivage au lieu nommé _la Mort qui trompe_; le peuple s’ameuta à -l’entour, tout plein de regrets; il contemplait sa fatale beauté; ses -deux petites mains, meurtries, étaient liées sur le dos par une grosse -corde. - -Tout à coup, une voix, partie de la foule, cria:—Ne la -reconnaissez-vous pas? c’est Dina, la rousse! Dina la belle juive! la -fille de Judas, le lapidaire, qui demeure là derrière, dans la Juiverie. - - * * * * * - -Toute la journée, il y eut foule dans la maison d’Israël Judas. Dina -était exposée sur son lit, vêtue de ses vêtemens de fête, et parée de -ses joyaux, suivant le rituel hébraïque. Léa, sa pauvre mère, mourante, -était assise au pied du lit, jetant des hurlemens; Judas, accoudé dans -son fauteuil, son pourpoint lacéré et la tête couverte de cendres, -muet, dévorait sa douleur. - -Un rabbin priait. - - - - -XII - -GOUDOUMAR! GOULLAMAS! - - Qui est celui qui enveloppe sentence de - paroles sans science?... - - LA BIBLE. - - -Sur le midi, à la maison de ville, sous le vestibule, à la porte d’un -bureau des échevins, un homme hâlé et trapu, portant le costume des -patrons du port, tempêtait et battait des valets qui voulaient le -repousser. - -—Holà! messieurs les garçons, quel bruit faites-vous donc à cette -porte? cria une voix de l’intérieur. - -—Messire, c’est un patron, un batelier, qui veut forcément entrer, -malgré votre consigne! - -—Eh! oui, margobleu! c’est Jean Ponthu, le passeur! Voilà deux heures -qu’on me fait attendre; je crois qu’on se fiche de la procession de -Genève, mille-dieux! - -Alors, distribuant quelques coups de poings, Jean Ponthu repoussa la -valetaille, ouvrit brutalement la porte, et se jeta dans le bureau. - -—Monsieur le batelier, vous êtes un croquant, un maroufle! Faire un -pareil vacarme en cet hôtel, vous mériteriez que je vous envoyasse -coucher à la cave. - -—Monseigneur ... - -—C’est bien, que me voulez-vous? - -—Je viens faire déclaration d’un noyé que j’ai pêché ce matin au pont -de pierre, et réclamer les deux pistoles de récompense. - -—Le cadavre a-t-il été reconnu? - -—Oui, messire, c’est une jeune fille, nommée Dina, enfant d’un nommé -Israël Judas, un lapidaire. - -—Une juive? - -—Oui, messire, une hérétique, une huguenote ... une juive ... - -—Une juive!... Tu vas pêcher des juifs, maroufle! et tu as le front, -après cela, de venir demander récompense?—Holà! valets! holà! Martin! -holà! Lefabre!... mettez-moi ce butor à la porte, ce paltoquet! - -Qui pêche un hérétique, monsieur le batelier, pêche un chien. - - - - -XIII - -GOLGOTHA - - Et l’ensevelit en la vallée de la terre de - Moab contre Phogor, et nul n’a cogneu son - sépulchre jusques aujourd’hui. - - LA BIBLE. - - -Vers deux heures du matin, un cercueil blanc, porté par quatre hommes, -et suivi d’un convoi peu nombreux, silencieusement traversait la ville. - -De loin en loin, on entendait quelques châssis se hisser, le grincement -des birloirs et le bruit des cadoles, et l’on voyait quelques têtes -empaquetées se pencher sur la rue. - -C’étaient de bons bourgeois ou des commères qui, éveillés par le bruit -des pas, accouraient aux fenêtres et jetaient des propos en l’air. - -—Qu’est-ce donc, mon épouse, un enterrement d’hérétique; si je ne me -trompe? Il me semble voir un cercueil blanc!... - -—C’est à coup sûr une jeune fille, pauvre enfant, sitôt!...—Heureux! -qui meurt avant d’avoir connu le monde. - -Puis ces bons bourgeois poussaient de gros soupirs, et rebaissaient -leurs châssis. - -—Maître Bonaventure Chastelart, n’est-ce pas un convoi de huguenots qui -passe? - -—Non, voisin, car il n’y a ni torches ni flambeaux, et d’ailleurs ce -n’est point ici la route pour aller à l’hôpital; ce n’est rien, sinon -que quelque chienne de _juiferesse_ qu’on traîne à la _Madeleine_ ou à -_Bêchevilain_. - -Dès que le jour poignit, on distingua, sur la rive gauche du Rhône, -au-delà de la plaine, une caravane qui chevauchait; un jeune homme -allait en tête, accompagné de quelques fringans cavaliers; les valets -et les mulets chargés de valises se tenaient à l’arrière. - -Arrivés vers un champ nommé _la Madeleine_, sépulture des suppliciés, -Golgotha des Israélites, le cavalier qui caracolait en avant dit à un -vieillard qui creusait une fosse: - -—Brave homme, quelle heure peut-il être maintenant? - -—Trois heures environ; vous êtes aux portes de la ville. - -—Merci, mon brave! Mais pour qui donc cette fosse que vous creusez si -matin avec tant de hâte? - -—Seigneur, c’est pour enterrer une belle enfant retrouvée hier dans la -Saône. - -—Bien jeune? - -—Dix-sept ans, seigneur. - -—Mais ce champ, brave homme, n’est pas une terre sainte? - -—Seigneur, c’est vrai, mais c’est le cimetière des meurtriers et des -juifs. - -—Des Israélites!... Sauriez-vous le nom de cette jeune femme? - -—Si je ne me trompe, c’est Dina, fille d’un nommé Israël Judas, -lapidaire. - -—Dina!... enfer! ma fiancée!!!... - -—Au reste, seigneur, voici le convoi, là-bas, qui s’avance; voyez-vous -ce cercueil blanc? - -Aymar resta un moment morne et froid! puis appelant un des -cavaliers:—Carle, mon ami, lui dit-il, tout à l’heure tu prendras mon -manteau, et le porteras à mon père, comme on porta la robe sanglante de -Joseph à son père Jacob; tu lui diras que tu as vu ma fiancée; car la -voici qui s’avance, regardez!... - -Eh! toi, vieillard, élargis cette fosse!..., dit-il en jetant sa bourse -au fossoyeur; puis il cria contre le ciel, et d’une voix retentissante: - -—Dina!... Israël!... éternité!... - -Et se déchargea dans la tête les pistolets de ses arçons. - - - - - PASSEREAU - - L’ÉCOLIER - - PARIS - - - - - ................—Le mur - Le soutient; à le voir, on dirait à cour sûr - Une pierre de plus, sur les pierres gothiques - Qu’agitent les falots en spectres fantastiques. - Il attend.— - - ALFRED DE MUSSET. - - ..........Et qu’elle meure, comme - Il est vrai qu’elle va causer la mort d’un homme. - - ALFRED DE MUSSET. - - Amours, fléau du monde, exécrable folie, - Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie, - Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur, - Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur, - Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme, - Ainsi que d’une plaie on arrache une lame, - —Plutôt que comme un lâche on me voit en guérir— - Je l’en arracherai, quand j’en devrais mourir. - - ALFRED DE MUSSET. - - Et comment le faut-il cet or, Mademoiselle? le faut-il - taché de sang, ou taché de larmes? faut-il le voler en - gros avec un poignard? ou en détail, avec une charge, - une place, ou une boutique? - - GÉRARD. - - - - -I - -CARABINS - - L’un y croit, l’autre n’y croit pas.—Trouvailles d’Albert - chez Estelle.—Le vicomte de Bagneux immoral par hygiène.—Il - déjeûne aux frais de la noblesse.—Autre controverse, même - thèse.—Philogène.—Inventaire des deux carabins. - - -—Heureusement, mon cher Passereau, que je ne crois point à la vertu des -femmes:—Sans cela, d’honneur! j’aurais eu un nez de carton d’une belle -corpulence. - -—Que tu es lycéen, mon cher Albert!—Déjà, j’avais eu quelques -lointains soupçons: ma vierge ne me paraissait pas très immaculée; sa -respectable mère m’avait tout le faux air d’une appareilleuse; et -puis j’avais remarqué que le frontal ou coronal de son crâne était -peu développé ou déprimé, que la distance occipitale de ses oreilles -était énorme, et que son cervelet, siége certain de l’amour physique, -comme tu sais, formait une protubérance extraordinaire: elle avait en -outre les yeux fendus à la manière des Vénus antiques, et les narines -ouvertes et arquées, infaillible signalement de luxure. - -C’était donc ce matin, à sept heures; après avoir tambouriné fort -long-temps sur la porte, on m’ouvre, effarée, et l’on se jette -dans mes bras et l’on me couvre la figure de caresses: tout cela -m’avait fort l’air d’un bandeau de Colin-Maillard dont on voulait -voiler mes yeux.—En entrant, un fumet de gibier bipède m’avait saisi -l’olfactif.—Corbleu! ma toute belle, quel balai faites-vous donc -rissoler? il y a ici une odeur masculine!... - -—Que dis-tu, ami? ce n’est rien, l’air renfermé de la nuit peut-être! -Je vais ouvrir les croisées. - -—Et ce cigarre entamé?... Vous fumez le cigarre?... Depuis quand -faites-vous l’Espagnole? - -—Mon ami, c’est mon frère, hier soir, qui l’oublia. - -—Ah! ah! ton frère, il est précoce, fumer au berceau, quel libertin! -passer tour à tour du cigarre à la mamelle; bravo! - -—Mon frère aîné, te dis-je! - -—Ah! très bien. Mais, tu portes donc maintenant une canne à pommeau -d’or? La mode est surannée! - -—C’est le bâton de mon père qu’hier il oublia. - -—A ce qu’il paraîtrait, hier, toute la famille est venue?—Des bottes à -la russe!... Ton pauvre père, sans doute hier aussi les oublia, et s’en -est retourné pieds nus? le pauvre homme!... - -A ce dernier coup, cette noble fille se jeta à mes genoux, pleurant, -baisant mes mains, et criant: - -—Oh! pardonne-moi! écoute-moi, je t’en prie! Mon bon, je te dirai tout; -ne t’emporte point! - -—Je ne m’emporte point, madame, j’ai tout mon calme et mon sang-froid; -pourquoi pleurez-vous donc?... Votre petit frère fume, votre père -oublie sa canne et ses bottes, tout cela n’est que très naturel; -pourquoi voulez-vous que je m’emporte, moi? Non, croyez-moi, je suis -calme, très calme. - -—Albert, que vous êtes cruel! De grâce, ne me repoussez pas sans -m’entendre, si vous saviez?—J’étais pure quand j’étais sans besoin.—Si -vous saviez jusqu’où peut vous pousser la faim et la misère?... - -—Et la paresse, madame. - -—Albert, que vous êtes cruel! - -A ce moment, dans un cabinet voisin, partit un éternûment formidable. - -—Ma belle louve, est-ce votre père qui oublia hier cet éternûment, -dites-moi?—De grâce, ayez pitié, il fait froid, il s’enrhume, -ouvrez-lui donc! - -—Albert, Albert, je t’en supplie, ne fais pas de bruit dans la maison; -on me renverrait; je passerais pour une _Ceci_! Je t’en prie, ne me -fais pas de scène! - -—_Calmez-vous, señora_:—Ne craignez pas de scène: quand je fais du -drame, je choisis mes héros.—Mais ce cher collaborateur doit avoir -froid, c’est impoli, laissez-moi lui ouvrir?—Monsieur l’aventurier, -rentrez, je vous prie, que je ne vous gêne en rien! A rester ainsi tout -nu, dans une pièce froide, par un temps d’épizootie, morbleu! monsieur, -il y a de quoi gagner le troussegalant. - -—De quel droit, monsieur le carabin, venez-vous dès l’aurore troubler -les gens honnêtes? - -—Dès l’aurore ..., au doigt de roses; monsieur fait de la poésie, un -peu classique, dommage! De quel droit, disiez-vous?.... J’allais vous -le demander.—Mais, en tout cas, vous êtes fort heureux de sortir aussi -vif de cette tour de Nesle. - -—Barbedieu! que dites-vous? - -—Rien. - -—Albert, vous êtes un infâme de me traiter ainsi! - -—La belle, vous êtes ce matin assez mal embouchée.—Or donc, monsieur -l’intru, sans crainte habillez-vous: tout à l’heure, vous me demandiez -qui j’étais; dites-moi d’abord qui je suis, et je vous dirai à tous -deux qui vous êtes? Notre trinité n’a pas la mine très sainte; et nous -avons tous trois, quoique très honnêtes au fond, l’air de fort mauvais -drôles.—Vous, d’un coureur de nuit, madame d’une catin, et moi, de -ce qu’à la cour on nomme un courtisan, et Shakspeare un Pandarus. -Mais, pour vous rassurer, quant à moi, n’en croyez rien: je suis comme -Lindor, un simple bachelier, Albert de Romorantin, ma famille est -connue. J’avais cru que madame avait quelque pudeur au front, je lui -avais apporté de l’amour; mais je me suis trompé, c’est de l’or qu’il -lui faut, n’est-ce pas? - -Ce brave inconnu n’était qu’un petit homme laid et grisonnant, l’air -peu terrible, et, sur ma foi, très bien couvert. - -—Mon cher jeune homme, me dit-il alors, votre franchise me plaît, vos -manières sont distinguées, je vois que vous êtes de famille: quoique en -droit, vous m’avez bien traité, soyons amis; je suis, moi, murmura-t-il -bas à mon oreille, le vicomte de Bagneux. Hier, j’ai rencontré madame -et l’ai suivie, et je suis monté chez elle. Je ne l’aurais pas fait, -vieux comme je suis, si mon docteur Lisfranc ne m’avait spécialement -ordonné l’accointance pour dissiper une oppression et des congestions -sanguines. - -—Le docteur Lisfranc, mon professeur de clinique, ah! bravo!—Madame, je -le remercierai de votre part; c’est lui, vous le voyez, qui vous envoie -si noble clientelle.—Ainsi donc, monsieur, vous préfériez l’amour aux -eaux de Barège? - -—Oui, pour cette saison.—Mais, mon cher étudiant, sans doute, comme -moi, vous êtes encore à jeun; voulez-vous accepter à déjeûner au -Palais-Royal? je vous l’offre de tout cœur! - -—A un galant homme je ne saurais refuser, monsieur, je suis votre -commensal. - -Estelle pleurait. - -—Partons de suite, mon jeune ami. - -—Mais avez-vous soldé madame?—Sur les ponts publics on ne paie pas, en -femmes, c’est le contraire, ce sont les banales qu’on paie. - -—Albert, vous êtes infâme! - -—Adieu, ma petite concubine, je ne vous en veux pas de l’aventure, dit -le vicomte à Estelle d’un air de protection. - -—Adieu, bouton de rose! lui dis-je à mon tour; adieu, vierge sans -tache, ange de candeur et de franchise; adieu, timide jouvencelle, -adieu, belle de nuit! - -—Riez, foulez-moi sous vos pieds, Albert! je suis bien coupable; mais -soyez généreux, vous reviendrez ce soir, est-ce pas? je vous conterai -tout, je vous dirai pourquoi ... - -—Peste soit! - -—Vous reviendrez, Albert, je vous en prie! - -—Mon ange, quand j’aurai quelque argent, dites-moi votre tarif? - -Alors, Estelle tomba sans connaissance: nous sortîmes. - -—Que j’ai fait un déjeûner délicieux avec ce galant homme! j’en suis -encore tout égrillard, je sens encore ma raison endommagée par le vin -d’Espagne. - -—Albert, tu t’adresses à la première fille, tu vas chercher de l’amour -dans la rue, et puis, tu te plaindrais? - -—Non, non, je ne me plains pas, mon cher Passereau! - -—Je ne suis plus étonné de ta méchante opinion sur les femmes, si tu -les juges toutes par de pareilles ... C’est absolument comme si on -estimait le beau climat de la France, par le ciel pleurnicheur de Paris. - -—Non, non! ce n’est point par des particularités que j’ai arrêté dans -mon esprit leur valeur intrinsèque, c’est par des études en masse; je -sais à quoi m’en tenir. J’en ai connu, comme toi, de pyramidalement -vertueuses; je sais de quelle étoffe est la vertu, j’en connais la -chaîne et la trame; j’en ai fait de la charpie. - -—Si je pouvais penser que tu crusses tout cela, je me fâcherais! mais -tu parles des lèvres, ou, du moins, c’est ton déjeûner qui parle. -Puis, c’est du bon ton de faire le roué; c’est un vieil usage de -calomnier les femmes, on les calomnie.—Charles IX haïssait les chats -antipathiquement: alors, courtisans, valets, pas jusqu’au plus mince -bourgeois qui, pour se donner un air royal, une pente, un galbe de -cour, ne se trouvât mal à l’aspect d’un matou. Puis, les chats sont -traîtres, infidèles, assassins, que sais-je? dit l’adage, devenu -populaire comme le capitaine Guilheri, ou Marlborough.—Henri III -déteste le sexe, il lui faut des mignons! Vite, tout le monde comme il -faut veut aussi des mignons, cela sied bien; tous, jusqu’au porte-faix -qui, le dimanche, a le sien et crie contre les filles; mais Henri III, -c’est déjà loin et vieux. La calomnie contre les femmes, comme le -madrigal, est passé de mode, cela sent la province, vois-tu? - -—O illusions! illusions! Mon pauvre Passereau, que tu es novice: pauvre -garçon, cela me fait de la peine. La moindre truande que tu rencontres, -aussitôt tu en fais un astre, une perle, une fleur! tu la purifies, tu -la sanctifies. Tu es vraiment bien amusant. O illusions! illusions! - -—Quand ce seraient des illusions, je te supplierais de ne pas me les -enlever, ce serait me tuer! Eh! qu’est-ce donc la vie sans cela? une -éponge pressée, un squelette à jour, un néant douloureux. - -—Goguenard! - -—Vois-tu? ce sont les premières liaisons à l’entrée de la vie qui -donnent pour toujours la direction à notre cœur, à nos pensers. -Tu méprises les femmes, parce que tu n’as connu que des femmes -méprisables, ou qui t’ont paru telles. Le ciel a voulu que je ne -rencontrasse partout sur mon chemin que des âmes choisies, pleines de -gloire et de vertu; je juge l’inconnu par le connu. Si je m’abuse, -est-ce un mal? Laisse-moi mon erreur: mais franchement, tiens, -dis-le-moi; crois-tu que ma Philogène ne soit pas une personne simple -et naïve, une amie dévouée, une amante fidèle? Oh! je mettrais ma main -au feu ... - -—Non, non, Passereau, ne mets rien au feu! Depuis combien de temps -es-tu lié avec Philogène? - -—Depuis deux mois environ. - -—Bien, je te donne encore un mois, et tu m’en diras de bonnes; c’est la -durée ordinaire, trois mois. - -—Albert, tu m’offenses! - -—Adieu, Passereau, dans un mois!... - - * * * * * - -Toute cette conversation, mot à mot, avait été tenue, en descendant la -rue Saint-Jacques, par deux écoliers; non pas des capettes de Montaigu, -mais deux fringans jeunes hommes, vêtus élégamment, gros livre sous le -bras, sortant de l’amphithéâtre. - -L’un, Passereau, celui le bien pensant, avait l’air rêveur et calme, et -portait un costume imité des étudians d’Allemagne: les cheveux longs -comme Clodion le Chevelu, la petite casquette, le col renversé, la -fine et courte redingote noire, les éperons et la pipe de Nuremberg; -l’autre, Albert le Bavard, l’expansif, le gesticulateur; son chapeau -gris sur l’oreille, son foular rouge autour du cou, sa lévite de -velours noir, à boutons de métal, sa fleur à la bouche et sa marche -balancée lui donnaient cet aspect, cette tournure, cet air crâne -et gracieux, qu’on appelle _cancan_, et que possèdent à un point -merveilleux les _majos_ andalous. - - - - -II - -MARIETTE - - Passereau rencontre une salamandre.—Morale de la salamandre; elle - prouve que les femmes perdent les jeunes hommes, et en font des - saltimbanques.—Mariette la suivante.—Passereau fait le gentil.—Lourdes - plaisanteries scolastiques.—Premiers soupçons.—Message du colonel - Vogtland.—Altercation avec un porte-faix très ému.—Autre morale. - - -Les deux écoliers se séparèrent brusquement de la sorte: par raison -inverse, tous deux se prenaient, au fond du cœur, en pitié, et -réciproquement se traitaient de fou; chacun s’en allait par son chemin, -la larme à l’œil, pour l’aveuglement de son ami; tous deux, ils -étaient de bonne foi, chose rare par la saison! - -Sur le quai, Passereau sauta dans un cabriolet public. - -—Où allez-vous, monsieur? - -—Rue de Ménilmontant. - -—Baste! la course est loin! - -—Moins loin que Saint-Jacques de Compostelle. - -—Ou Notre-Dame-du-Pilier. - -Alors, faisant claquer son fouet pour le départ, le cocher se mit à -fredonner ces deux vers du bolero du _Contrabandista_: - - —Tengo yo un caballo bayo - Que se muere por la yegua. - -Aussitôt, Passereau ajouta les deux suivans: - - —Y yo como soy su amo - Me muero por la mozuela. - -Le cocher resta surpris de la réplique: - -—Señor, vous êtes Espagnol? - -—Non. - -—Vous en avez tout l’air. - -—On me le dit souvent. - -Passereau avait l’aspect étrange et le teint méridional; la garde -bourgeoise lui trouvait même l’air dangereux pour une monarchie; et, -dans les temps de troubles civils, plusieurs fois il avait été arrêté -et emprisonné pour crime de promenade et port illégal de tête basanée. - -—Au moins, señor, vous avez habité l’Espagne, vous _hâblez_ castillan. - -—Ni l’un ni l’autre. - -—Qui n’a pas vu l’Espagne est aveugle, qui l’a vue est aveuglé.—Señor, -avez-vous le désir d’y faire un voyage? - -—J’en brûle, mon brave, mais je n’ose: j’ai peur d’y laisser le reste -de ma raison, j’ai peur d’y tuer l’amour de la patrie. Je sens qu’après -avoir été l’hôte de Cordoue, de Séville, de Grenade, je ne pourrai plus -vivre ailleurs. España! España! España! comme la tarentule, ta morsure -rend fou!... - -Mais, vous, mon brave, vous êtes Espagnol, et vous avez quitté -l’Espagne? - -—Non, _señor_, je suis don Martinez de Cuba. - -Ce Martinez, c’était l’homme incombustible, qu’au jardin de Tivoli -on avait, pendant quelque temps, montré dans un four. Après avoir -promptement rassasié la curiosité de la ville, il fallait vivre; le -pauvre homme s’était fait conducteur de carrosse. - -Et Passereau se trouva fort émerveillé de rencontrer en si mauvais -point cette célèbre salamandre. - -—Pardonnez mon indiscrétion; mais, _señor estudiante_, vous paraissez -penseur et triste comme un amoureux. Votre figure est empreinte d’un -chagrin plus profond que celle du _caballero desamorado_. Vous me -navrez de vous voir ainsi. - -—Amour! amour!—Me muero por la Mozuela! - -—Prenez garde, mon cher jeune homme, prenez garde! écoutez-moi: les -conseils d’un misérable sont quelquefois bons à suivre. Sur une chose -aussi fragile, aussi mobile, aussi perfide que la femme, ne mettez -pas trop d’amour, vous vous perdriez! Ne laissez point prendre en -votre cœur la haute place à cette passion, vous vous perdriez! ne la -construisez point des ruines des autres, vous vous perdriez! ne faites -pour elle abnégation de rien de ce qui peut vous charmer et vous -attacher à la vie, au premier choc vous tomberiez à plat. Les femmes ne -valent pas de sacrifice.—Aimez comme vous chantez, comme vous montez à -cheval, comme vous jouez, comme vous lisez, mais pas plus. Ne comptez -sur elles pour rien de stable, de noble et de pur, vous seriez trop -amèrement déçu. Pardonnez-moi si je vous dis tout cela: ce n’est pas -pour arracher vos illusions de jeunesse et vous faire vieux et blasé, -c’est pour vous sauver bien des traverses, bien des abîmes. En ce -cas, les conseils d’un misérable sont souvent dignes d’être entendus -et suivis, surtout quand ce misérable a été fait misérable par celles -en qui vous déposez votre seule foi et votre vie; on se fait son -destin.—Comme vous, j’ai cru, je me suis donné, je me suis perdu! j’ai -été jeune et brillant comme vous: prenez garde! ce sont elles qui m’ont -fait exilé, bateleur et valet. - -—Oh! ne craignez pas cela pour moi, mon brave: quand l’amour, seul -câble qui amarre encore ma barque au rivage, sera rompu, tout sera dit; -je me tuerai!...—Ami, arrêtez! arrêtez! nous allons passer la maison: -C’est ici, là, à cette porte, s’écria alors Passereau, glissant un écu -dans la main de l’incombustible et se jetant hors du cabriolet. - --_-Viva Dios! Señor estudiante, es V. m. d. muy dadivoso, muy liberal! -Dios os guarde muchos años._ - -_Caballero_, vous vous souviendrez bien de Martinez le _Calesero_ et du -numéro de son carrosse? - -—Si, si! - -Le seigneur étudiant entra dans la maison désignée, et Martinez, tout -jovial, s’en retournait chantant moitié castillan, moitié gitano, ce -bizarre couplet: - - Cuando mi caballo entró en Cadiz - Entró con capa y sombrero, - Salieron a recibirlo - Los perros del matadero, - Ay jaleo! muchachas, - Quien mi compra un jilo negro. - Mi caballo esta cansado... - Yo me voy corriendo. - -Avec la gravité d’un sénateur ou d’un huissier agréé près le tribunal, -Passereau, tête baissée, monta l’escalier. - -—Ah! c’est vous, beau carabin! - -—Bonjour, ma petite Mariette. - -—Bonjour. - -—Ta maîtresse est sortie? - -—Ma maîtresse, n’est-elle pas un peu la vôtre? Dites notre maîtresse: -elle part à l’instant, vous avez du malheur. - -—Où va-t-elle donc à cette heure? - -—Au manége, prendre sa leçon. - -—La belle est écuyère? j’ignorais. - -—Elle monte à ravir, dit-on. - -—Tu ris, mauvaise! tu feras donc toujours la soubrette de comédie? - -—Du reste, mon bel ami, elle ne tardera pas, sans doute, à rentrer; -sa leçon d’hier a été longue, celle d’aujourd’hui, je présume, sera -courte.—Entrez l’attendre dans le boudoir. - -—D’accord; mais viens m’y faire compagnie, seul je m’ennuierais fort -dans un boudoir, et puis, c’est anti-canonique.—Mais viens donc, -coquette! qu’as-tu peur? - -—Vous êtes un carabin. - -—Les carabins sont connus pour leur philogynie: je n’ai jamais mangé de -femme vivante. - -—Pouah! - -—Assieds-toi plus près, je t’en prie; à la bonne heure! causons: tu -sais qu’il y a long-temps que je raffole de toi. - -—Honneur sans profit: madame a l’usufruit de cet amour. - -—Vois-tu, Mariette, après l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, -l’Océanie et Philogène ta maîtresse, c’est toi, la septième partie du -monde, que je préfère. - -—Honneur sans profit: la septième partie du monde aurait grand besoin -aussi d’un Christophe Colomb. - -—Ehontée!—Mais, laisse donc que je baise ta belle épaule, ton épaule -d’ivoire! et ton sein, vrai Parnasse à double cime, mais Parnasse -romantique. - -—Monsieur, _c’est en vain qu’au Parnasse un téméraire_ ... - -—Comment, mademoiselle, nous savons notre anti-phlogistique Boileau!... -Mais, laisse donc, que crains-tu? puérilité! Ma bonne amie, tu -n’ignores pas combien j’aime ta maîtresse? sache donc que lorsque -j’aime une femme, qu’elle a reçu mon amour, que j’ai reçu sa foi, et -qu’ainsi que Philogène elle m’est fidèle. - -—Ou qu’elle prend sa leçon au manége. - -—Je lui garde la stricte fidélité qu’elle me garde. - -—Ah! ah! ceci n’est pas rassurant. O mon honneur! ô ma vertu! au -secours! laissez-moi!—Monsieur Passereau, je descends un instant; si -quelqu’un venait à sonner, veuillez ouvrir et faire attendre. - -—J’ouvrirai; serait-ce le tonnerre en personne. - -Sitôt seul, la physionomie de l’écolier changea subitement -d’expression; elle redevint grave et sombre suivant sa coutume, mais -plus grave et plus sombre encore; sans doute, les malignités que -Mariette, tout en folâtrant, avait lancées sur sa maîtresse, l’avaient -blessé au vif, et, malgré lui, éveillé le soupçon en son esprit -confiant.—Jamais tombe n’avait contenu un corps plus morne que ce -boudoir.—Soudain, s’arrachant à cette immobile concentration, à cette -vie interne, paraissant chasser de la main quelque chose invisible qui -l’obsédait, il se leva, le fantôme! et sa figure s’illumina subitement, -comme une lanterne sourde qu’on ouvre tout à coup dans la nuit. Alors, -il se précipita dans le salon, courut à une miniature de femme, -appendue au miroir, et la couvrit de baisers. Après avoir long-temps -arpenté le parquet à grands pas, enfin il s’arrêta au piano, se prit à -préluder avec frénésie et à chanter, à demi voix, l’_Estudiantina_: - - Estudiante soy señora, - Estudiante y no me pesa, - Por que de la Estudiantina - Sale toda la nobleza. - Ay si, ay no. - Morena te quiero yo, - Ay no, ay si - Morena muero por ti! - - ⸮Rosita del mes de mayo - Quien te ha quitado el color? - Un estudiante pulido, - Con un besito de amor. - Ay si, ay no - Morena te quiero yo, - Ay no, ay si - Morena muero por ti! - - Con los estudiantes, madre! - No quiero ir a paseo, - Porque al medio del camino - Suelen tender el manteo. - Ay si, ay no - Morena te quiero yo, - Ay no, ay si - Moreno muero por ti! - -Bahoum! bahoum! bahoum!... - -—Carajo! quel butor enfonce ainsi la porte? - -Brave homme, quel charivari faites-vous donc? ne voyez-vous pas la -sonnette? - -—Monsieur, j’ai sonné dix minutes. - -—Fable! mon ami, je n’ai rien entendu. - -—Pour moi, j’ai fort bien ouï que vous chantiez du latin.—Est-ce vous, -monsieur, qui êtes mademoiselle Philogène? c’est que c’est une lettre -de la part du colonel Vogtland. - -—Du colonel Vogtland? donne-moi cela! - -—On m’a bien recommandé de ne la remettre qu’à elle-même. - -—Ivrogne! - -—Ivrogne? c’est possible.—Mais, je suis Français, département du -Calvados; je suis pas décoré, mais j’ai de l’honneur. Zuth et bran pour -les Prussiens! et voilà! - -—Va-t-en, mouvais drôle. - -—Ah! faut pas faire ici sa marchande de mode! pas d’esbrouffe, ou je -repasse du tabac! - -—Va-t-en! - -—Ce que j’en dis, c’est par hypothèque; seulement, tâchez d’avoir -un peu plus de circoncision dans vos paroles, et n’oubliez pas le -pourboire du célibataire. - -—Un pourboire?... malheureux! pour aller te mettre encore l’estomac en -couleur, ou te parcheminer les intestins?—Va-t-en, tu es soûl. - - - - -III - -PERFIDE COMME L’ONDE - - Doute.—Angoisse.—Passion.—Indiscrétion.—Plus de doute!—Ce pauvre - Passereau avait pris pour une fille angélique une fille entretenue.—Il - était l’ami du cœur et Vogtland le payeur général.—Torture.—La - limpidité n’est que de la bourbe.—Abomination. - - -Voilà Passereau seul, la mort dans l’âme et la lettre fatale à la -main: que va-t-il faire? Le doute et le soupçon l’assaillent; tout -est perdu!—La conviction est comme un vieil édifice, elle s’écroule -dès qu’on y met la hache.—Le colonel Vogtland, quel est-il? quelle -liaison a-t-il avec Philogène? pourquoi ce message?...—Après une -longue indécision, une longue lutte, pour sortir de son angoisse, il -va briser le cachet de cette lettre qui contient la condamnation sans -appel ou l’acquittement solennel de sa maîtresse, ignominieusement -suspectée, flétrie sous le poids d’une infâme accusation au secret -tribunal de son cœur. - -—Moi, briser ce cachet?... Mais non, je suis fou! s’écrie-t-il; une -fois ouverte, qu’en ferais-je si Philogène en sortait glorieuse? Je -m’avilirais trop à ses yeux, moi jaloux, indiscret, traître! Car -c’est une trahison que de venir rompre un sceau pour entrer botté, -éperonné, dans une pudibonde confidence.—Oui! mais si j’étais trompé! -qui me le dira?... qui me dira que je ne suis pas la grossière dupe -d’une dévergondée? Faudra-t-il que j’attende qu’on me le crie dans la -rue? que j’entende rire sur les portes quand je passerai avec elle à -mon bras? que j’entende murmurer autour de moi:—C’est aujourd’hui son -étudiant.—Je le préfère à son avant-dernier.—Il faut être sans pudeur, -un jeune homme bien né, sortir en plein jour avec une pareille catin, -fi donc!—Ah! ce serait atroce! Il faut que je sache ce qu’il en est, il -faut que je sache enfin en qui croire!... - -—Voyons:—Mais non! n’est-ce pas démence que de vouloir approfondir?—Qui -creuse les choses, creuse sa tombe.— - -Car, si cette lettre allait me défendre d’avoir de l’amour, de l’estime -pour cette femme; si elle allait m’enjoindre, d’une voix haute, -de la fouler aux pieds, de la haïr! ah! quel réveil affreux! j’en -mourrais!.... Car j’ai besoin de ma Philogène, car j’ai besoin de son -amour pour ma vie! c’est toute l’huile de ma lampe; la renverser, c’est -l’éteindre! c’est me tuer!... - - * * * * * - -Passereau, Passereau! que tu es ingrat et cruel pour cette -femme!—Pourquoi l’accuser, pourquoi la souiller, pourquoi?... Sais-tu -ce que contient ce billet?—Non!—De quel droit, alors?...—La passion -m’égare ... - -Oh! non, bien sûr, cette amie douce, bonne, naïve, cette candide -enfant, qui m’accable sans cesse d’amour et de sermens, que je comble -de soins, de joie, de bonheur, à qui j’ai voué ma jeunesse, ma vie, à -qui j’ai juré éternelle foi; oh! non, bien sûr; elle ne saurait, elle -n’oserait tromper! Non, non, Philogène, tu es pure et fidèle! - -Alors Passereau, s’approchant d’une croisée, fit bâiller la lettre sous -ses doigts, et promena dans l’intérieur son œil enflammé, son regard -avide.—A chaque mot qu’il déchiffrait, il frappait du pied et poussait -de profonds gémissemens. - -—Grand Dieu! les pressentimens sont donc ta voix, car ta voix seule ne -ment jamais!..... - -Horreur! horreur!... Ah! Philogène, c’est bien atroce!... Moi qui, ce -matin encore, aurais répondu de toi sur ma tête et ma vie; moi, qui -aurais démenti Dieu! si Dieu t’avait accusée. Ah! c’est abominable! -ah! c’est infâme! Mais, prenez garde! on ne sait pas ce qui reste en -mon cœur, quand l’amour n’y est plus. Prenez garde! - -C’est bon vous, monsieur le colonel; c’est bon, monsieur Vogtland, j’y -serai aussi, au rendez-vous! nous y serons tous trois!... - -Epuisé, il se laissa choir de sa hauteur sur le canapé, et, la tête -cachée dans ses mains, il pleurait à chaudes larmes. - -Voici mot à mot ce que contenait ce billet funeste: - - «MA CHÈRE PHILOGÈNE, - - «Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment me rappelle à - l’heure même à Versailles; ne compte pas sur moi pour cette nuit. - Il ne me sera pas possible de revenir avant deux ou trois jours: - ainsi, dimanche, trouve-toi vers les cinq heures aux Tuileries, sous - les marronniers, au sanglier de marbre: sitôt descendu de voiture, - je courrai t’y rejoindre, et nous irons dîner ensemble. Trois jours - sans te voir, c’est bien long et bien cruel! mais le devoir est là. - Aime-moi comme je t’aime. - - «Adieu! je te couvre partout de baisers. - - «VOGTLAND.» - -Est-il possible de trouver rien de moins ambigu et de plus accablant? -Après un doute angoisseux, Passereau retrouva une conviction. Il était -convaincu!... - -Mais ce n’était pas assez que toutes ces souffrances, mais ce n’était -pas assez que de savoir et parjure, et basse, et vile celle qu’il avait -entourée de soins délicats, et chargé du plus pur amour. Il était -destiné, en ce jour, à tomber de chute en chute plus terrible, à tout -perdre, à tout jamais, sans retour. Celle qu’il avait crue chaste, -innocente, pudique; celle qu’il n’avait abordée qu’en tremblant, celle, -dont il se faisait un crime de l’avoir arrachée à sa virginité, d’avoir -troublé la limpidité de sa belle âme, devait enfin paraître à ses yeux -dans toute sa hideur: libertine, sale, lascive, immonde! - -Voulant lui laisser un mot, et fouillant un tiroir pour trouver un -encrier, il découvrit: ciel, j’ai honte à le dire! maroquiné, doré, -enluminé, un Arétin!... - -Je vous laisse à penser quelle fut sa consternation. Il était anéanti. -Ses lèvres, retroussées, enflées et pendantes, exprimaient le plus -profond dégoût, et sa poitrine, oppressée, jetait des hoquets de -vomissement. - -Mariette en cet instant rentra, Passereau rengaîna sa douleur. - -—Madame, n’est pas encore rentrée? - -—Non, ma chère. - -—L’équitation lui plaît ... - -—Elle en raffole. - -—Hélas! votre rire fait peine, vous êtes bien chagrin, bien agité; mon -cher maître, croyez-moi, si vous souffrez, ne souffrez point pour elle; -pauvre jeune homme, si vous saviez?... - -Mais quelqu’un est-il venu en mon absence? - -—Non: ah! seulement, on a apporté cette lettre de la part du colonel -Vogtland. - -—Du colonel Vogtland!... Je ne m’étonne plus du trouble où je vous -vois. Pauvre jeune homme, que vous vous êtes trompé grossièrement! - -—Adieu, adieu, Mariette! - -—Je vous en prie, prenez courage, vous me fendez le cœur! - -Lui dirai-je que vous êtes venu? - -—Oui, mais pas plus! - -Honteux, il se glissa furtivement hors de la maison, comme un paillard -qui s’échappe d’un mauvais lieu. - -Sur le boulevart, à la station des cabriolets, il retrouva Martinez, se -jeta à son cou et l’embrassa au grand étonnement des promeneurs. - -—O mon ami, tu disais vrai:—Perfide comme l’onde!—Partons, partons! -fouette, fouette, ventre à terre! j’ai besoin de m’étourdir. - - - - -IV - -ALBERT PATROCINE - - Notre écolier a décidément le spleen.—Splénalgie.—Il se fait un climat - artificiel, un soleil et du ponche.—Son imagination n’attachant aucune - crainte aux approches ni aux suites de la mort ne lui donne pas une - sensibilité factice.—Ratiocination.—Arétologie.—Il s’endort. - - -Rentré chez lui, Passereau retomba dans une torpeur froide et muette. -Habituellement, sa belle figure portait l’empreinte d’une mélancolie -profonde, mais bienveillante; ici, ce n’est plus cela: son œil, -devenu hagard, est englouti sous des sourcils froncés, sa bouche, qui -rit d’un rire d’agonie, est close par ses mâchoires qui claquent et -s’enchevêtrent; ses nerfs se crispent; il va, il vient; ses doigts -crochus tenaillent et brisent tout ce qu’ils rencontrent; il se voûte -et se ramasse sur lui-même comme une bête fauve blessée; sa tête, -pendante, hoche sans cesse d’une épaule à l’autre, comme la tête de -l’aigle presbyte qui cherche à voir la proie qu’il étouffe; toute sa -mimique est infernale et farouche. - -Soudain, il ouvre les croisées, s’y précipite et s’y penche, ferme -brutalement les persiennes, referme les fenêtres et les volets à -l’intérieur: le voilà dans les ténèbres profondes, il éclate de -joie. Alors, il allume des lampes, des lustres, des girandoles, des -flambeaux, des bougies, malgré la chaleur fait un énorme feu dans la -cheminée, et sonne. Un des domestiques de l’hôtel accourt. - -—Laurent, vous allez faire monter un bol, du sucre, des citrons, du -thé et cinq ou six bouteilles de rum ou d’eau-de-vie; et partez de -suite chez mon ami Albert le prier de se rendre aussitôt ici, chez moi; -dites-lui simplement que je suis dans mon _jour à néant_. - -Ce domestique ne parut point étonné de tout cet apprêt, cette -illumination, cette hâte; il fit tout ce qui lui était ordonné, comme -une chose d’un service journalier, ordinaire. - -Effectivement, tout ceci n’avait rien de neuf: c’était une des mille -bizarreries de Passereau, et celle qui se répétait le plus souvent. -D’une organisation nerveuse, impressionnable, irritable, dès que -l’atmosphère n’était pas élevée, le ciel serein, le soleil éclatant -et chaleureux, il souffrait profondément. C’était un climat chaud, -un air pur, un sol brûlant qui lui convenaient: c’était Marseille, -Nice, Antibe, un soleil espagnol, une vie italienne!... Aussi, se -chagrinait-il d’être contraint à habiter la ville capitalement -brumeuse, aqueuse, boueuse, froide, sale, infecte, morfondue, et -n’aspirait-il qu’à recevoir ses grades pour l’abandonner à tout jamais; -son rêve était de s’expatrier, et d’aller s’établir à la Colombie, à -Panama. - -Or donc, les jours pluvieux, lourds et bas, les temps de bise, de -brouillard, de bruine, il tombait dans le marasme, il soupirait -vaguement, il s’ennuyait, il pleurait, dans une apathie désespérante; -tout son refrain était: _la vie est bien amère et la tombe est -sereine_; à bas la vie!... - -C’est alors qu’il appelait le néant à cor et à cri.—Il n’y a que -trois choses à faire, disait-il, en ce moment, trois choses qui, -toutes trois, anéantissent: s’enivrer à mort, dormir sans rêve ou se -tuer: enivrons-nous et dormons. Pour se tuer, il faudrait faire plus -d’efforts que je ne suis disposé à en faire à cette heure; nous verrons -plus tard.—Je ne veux plus de ce jour stupide; fermons volets et -fenêtres, du feu! des lumières! du maryland et du ponche!...—Laurent, -vous m’entretiendrez de vivres, et viendrez me voir de temps en temps. -Sitôt que le soleil reparaîtra, et que la vie sera belle, vous -viendrez ouvrir mes croisées et m’avertir. - -Quelquefois, le mauvais temps ayant été continu, il était resté -près d’un mois ainsi cloîtré, entouré perpétuellement de lampes, de -flambeaux, inondé d’un jour splendide artificiel; lisant, écrivant -parfois, mais, le plus souvent, dans l’ivresse et le sommeil. Sa porte -était condamnée, sauf à Albert, qui, assez volontiers, venait se -coffrer avec lui; non pas mu par le même délire, la même souffrance, -la même désolation, mais pour l’originalité du fait, pour prendre un -peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise rectiligne; -et par-dessus tout, alléché par le ponche et le cigarret, pour -lesquels Albert avait une foi religieuse, une conviction profonde, une -considération très distinguée. - -Les _jours à néant_ de Passereau n’étaient pas toujours l’effet de -brume, de pluie et de temps noir; souvent, comme en ce cas, ils -provenaient d’ennui, de contrariété et de chagrin. - -Tout à coup, des pas précipités, des roulades, des éclats de rire dans -l’escalier annoncèrent la venue d’Albert. - -—Bonjour, mon vieux Passereau, nous sommes donc dans un _jour à néant_? -Ce matin, je l’avais pressenti à ta sombre mine: en somme, cela me va -assez bien; car, à te dire franchement, quoiqu’il soit dans mon usage -de prendre tout assez légèrement, j’ai encore sur l’estomac l’aventure -de ce matin; je ne suis pas fâché de la submerger un peu. - -—Ah! mon pauvre Albert, si tu as l’aventure de ce matin qui te pèse, -moi, j’ai celle de cette après-midi qui me tue!... - -—Que veux-tu dire? - -—Tu m’avais donné un mois, tu sais? Merci! je te rends trente jours. - -—Oh! la délicieuse charge!... Que penses-tu enfin de la vertu des -femmes? que dis-tu de ta sainte Philogène? Oh! délicieux! délicieux! -conte-moi cette bouffonnerie? - -—Hélas! ne parlons plus de cela, tu me fais mal! Verse-moi du ponche, -et toujours! - -—Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant? Tu aurais bien pu -m’attendre, au lieu de boire seul; voilà près d’un bol que tu as humé -solitairement comme un anachorète. - -—_La vie est bien amère et la tombe sereine._ A boire, à boire! -verse donc, je t’en prie, j’ai encore ma raison, je pense encore, je -souffre!... Verse donc, Albert! - -—Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais affligeable, de -te voir prendre les choses si à cœur; après tout, qu’est-ce donc? -Une méchante mésaventure, vulgaire, rebattue! Tu veux absolument -aimer; renonces-y, je t’en prie; partout tu ne trouveras que des -êtres méprisables; partout, sous un émail de candeur, un argile vil -et grossier; jeune, des maîtresses décevantes, infidèles, sordides; -vieux, des épouses adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour -des femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par raison joyeuse -ou sanitaire; encore, seulement, quand la nature t’y poussera par les -épaules. - -—Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait un médecin! -Prends ton scalpel, parle muscle et phlébotomie, ou tais-toi, tu me -fais pitié! - -—En outre, vois-tu? à raisonner rationnellement, c’est absurde que -d’exiger d’une femme de la fidélité, de la constance; c’est absurde -que d’appeler vertu tout ce qui est antipathique et impossible à -sa constitution. Il est dans la nature de la femme d’être légère, -volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, il le faut, et c’est -bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, qu’elle analyse, qu’elle -pense, qu’elle alambique; il faut qu’elle soit toujours et toujours -étourdie, entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement sur -les souffrances départies à sa misérable condition et pour qu’elle -n’entrevoie pas l’abjection où l’a refoulée la société. - -—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse à boire, Albert, -verse, enfin je chancelle; verse, je sens la réalité qui s’en va. - -—Tu seras toujours un bien malheureux sire, si tu ne veux jamais -t’arrêter aux superficies; si tu veux toujours creuser et fouiller. -Les excavations de la pensée et de la raison, sont funestes, elles -sont toujours suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, il faut -renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait supporter l’existence, si, -comme toi, il réfléchissait éternellement? car il en faut si peu pour -pousser à la mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que -c’est: alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, plate et -bornée, paraissent dans toute leur splendeur. On se prend en pitié, en -dégoût; las et honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux, -on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible encore ... - -Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe sur soi comme sur une -cuirasse. Il faut prendre tout gaîment, il faut rire. - -—De pitié! - -—Il faut rire de tout, voler de fleur en fleur, de plaisir en plaisir, -de joie en joie ... - -—Qu’est-ce d’abord qu’une joie et qu’un plaisir? je ne sais pas. - -—Il faut satisfaire sa fantaisie. - -—Je la satisferai! - -—Jouer, dépenser, paillarder, mentir, être insouciant, paresseux, -charlatan. - -—Du ponche, du ponche, Albert! verse donc!—Assez, assez de -morales!—Crois-moi, la mort habite dans mon sein; je ne suis pas fait -pour la vie. - -—Mais, n’est-ce pas pitié que de voir un jeune homme au plus brillant -de sa carrière, doué d’une intelligence supérieure, dont la pensée -peut embrasser le monde et ses sciences, s’abâtardir, s’accroupir, -s’abrutir, s’anéantir, à propos d’une coquinerie de fille, n’est-ce pas -une pitié? Réveille-toi donc, Passereau! - -—La mort habite dans mon sein, je ne suis pas fait pour la vie, t’ai-je -dit. - -—Manque-t-il de filles pour te venger? manque-t-il de places sur la -terre, si tu es mal en celle-ci? Va-t-en, voyage, vois tout, entends -tout, effleure tout, goûte de tout, et si dans ta course tu n’as rien -trouvé qui t’allèche, pas de ciel qui t’agrée, pas d’être qui te charme -et t’attache, si tu n’as pas trouvé une plage belle où déployer ta -tente, reviens; alors, seulement, il sera temps de t’anéantir, tu feras -bien, j’applaudirai! - -—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse, Albert! du ponche! -du ponche! que je dorme, encore un verre de néant. Ai-je toujours ma -tenace raison, dis-le moi? - -—Pas aux yeux des hommes. - -—Enfin!... - -Alors Passereau se traîna tant bien que mal jusqu’à son lit et s’y -abattit lourdement; Albert paracheva un bol entamé et se retira -en faisant des enjambées diagonales, et se colportant raide et -perpendiculaire comme la tour de Pise ou la flèche de Saint-Séverin. - - - - -V - -INCONGRUITÉ - - Réveil.—Le bon roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers.—C’est une - chose infâme qu’un parapluie!—De torrente in viâ bibet.—Su majestad - christianisima el verdugo.—Absurdités!—Autres absurdités.—Encore des - absurdités.—Toujours des absurdités! - - -Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques bougies brûlaient -encore d’une façon sinistre; blême et décomposé, Passereau pestait -et jurait sur son lit, pendu au cordon de la sonnette.—Tubœuf! ce -malencontreux ne montera pas!—S’il lui faut des aubades, on lui en -donnera!—Mais, tubœuf, est-il défunt? suis-je le clocheteur des -trépassés?—Tribunal de Dieu! le maroufle fait l’amour dans les bras de -quelque dinde! - -En criant ainsi, comme un fanatique, zingh! zingh! zingh! il tirait à -tour de bras la sonnette, tant et si bien que le fil d’archal en péta, -et que le cordon lui resta à la main comme un tronçon d’épée à la main -d’un champion. - -—Mon Dieu, monsieur Passereau, quelle impatience ce matin! - -—Laurent, tu me fais damner, tribunal de Dieu! depuis trois heures -que je sonne, que faisais-tu? attendais-tu la résurrection de la -potence?—Vite, prépare mes vêtemens, il faut que je sorte. - -—Je ne vous aurais pas cru si matinal, après la cérémonie d’hier soir. -Il fait un très mauvais temps, il pleut à seaux, vous ne pouvez sortir. - -—Mes vêtemens, te dis-je, il faut que je m’en aille! ferait-il un temps -à ne pas mettre la mythologie à la porte. - -Laurent fut obligé d’habiller Passereau, il était tellement absorbé, -préoccupé, qu’il ne voyait ce qu’il faisait. - -—Je vous demande pardon, monsieur, mais, comme votre tête, votre -pantalon me semble à l’envers. - -—C’est une distraction royale et Mérovingienne! - -—Hélas! mon cher maître, vous me fâchez, vous avez l’air plus triste et -plus inquiet que jamais. Vous êtes dans vos humeurs noires. - -—Très foncées. - -—Rentrerez-vous déjeûner, monsieur? - -—Je ne sais trop. - -—Je vous atteste qu’il fait une giboulée à donner une pleurésie à -l’univers. - -—Qu’il en crève! - -—Attendez un peu, ou prenez au moins une voiture ou un parapluie. - -—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes. Un parapluie! sublimé-doux de -la civilisation, blason parlant, incarnation, quintessence et symbole -de notre époque! Un parapluie!... misérable transsubstantiation de la -cape et de l’épée!—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes! Adieu! - -Battu par un grain de vent et par une pluie tombant sans interruption, -vrai stoch-fisch détrempé aux frais du ciel, voilà notre carabin, -heurtant à l’huis clos d’une maison bordant la ruelle étriquée et -déserte de Saint-Jean ou Saint-Nicolas, en contrebas des boulevarts -Saint-Martin. Le pauvre diable ruisselait l’eau comme un pot qu’on -renverse. Il avait traversé la ville, lui, si hydrophobe, tête basse, -sans faire nulle attention aux douches qui l’arrosaient. Les passans -riaient aux éclats de le voir ainsi patrouiller, avec la componction -et l’impassibilité d’un derviche, il n’entendait rien; il traversait -à pied ferme les torrens et les gaves qui se trouvaient en son -itinéraire, quitte à en avoir jusqu’à la bifurcation du torse, et -quelquefois, il déclamait avec transport ces vers si connus d’Hernani: - - Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes, - Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes, - Qu’importe ce que peut un nuage des airs - Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs! - -Après qu’il eut eu une assez longue entrevue avec la porte, on ouvrit -enfin. - -—Que demande monsieur? - -—El señor Verdugo. - -—Plaît-il? - -—Ah! pardon; M. Sanson est-il visible? - -—Oui, il est à déjeûner, entrez. - -—Monsieur, agréez mes salutations. - -—Je suis votre serviteur. Quelle affaire urgente vous amène près de moi -par un ouragan pareil? - -—Urgente, vous l’avez dit. - -—Voyons! - -—Je vous demande bien pardon de la hardiesse que je prends de venir -moi-même vous troubler en votre retraite, et vous demander un service -dans la dépendance de vos fonctions. - -—Dans la dépendance de mes fonctions, monsieur? je n’en rends que de -cruels. - -—Cruels aux lâches, doux aux forts! - -—Au fait. - -—Je venais vous prier, mais c’est bien exigeant de ma part, moi, à -vous tout-à-fait inconnu; du reste, je suis prêt à payer le coût et les -épices qui vous seront dus. - -—Expliquez-vous enfin? - -—Je venais vous prier humblement, je serais très sensible à cette -condescendance, de vouloir bien me faire l’honneur et l’amitié de me -guillotiner? - -—Qu’est cela? - -—Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez! - -—C’est pousser loin la plaisanterie; êtes-vous venu, jeune homme, -m’insulter jusque chez moi? - -—Loin, bien loin cette pensée; je vous en prie, écoutez-moi, la -démarche que je fais auprès de vous est grave et sérieuse. - -—Si je ne craignais d’être impoli, je vous dirais tout cru que vous me -semblez en démence. - -—Je le semblerais à beaucoup d’autres, monsieur. Je jure par toutes vos -œsophagotomies que j’ai mes saines et entières facultés; seulement, -le service que je vous prie de me rendre n’est point dans nos mœurs, -c’est-à-dire dans les mœurs de la foule, et quiconque ne fait pas -strictement ce que fait la foule est un fou. - -—Vous êtes honnête, je le vois. Je veux bien croire que vous n’avez eu -nulle intention de m’insulter, ni de me faire ressouvenir de ma fatale -mission que j’oubliais.—Je veux bien croire que vous n’êtes point en -démence. - -—Vous me rendez justice. - -—N’êtes-vous pas artiste? A votre costume ... - -—Je le suis si vous l’êtes, car nous sommes un peu confrères: mes -études ne sont pas sans de nombreux rapports avec les vôtres; comme -vous, je suis chirurgien, mais vous êtes mon maître en amputation; mes -opérations sont moins solennelles et moins sûres que les vôtres, et -c’est ce qui m’amène auprès de vous. - -—Vous me faites honneur. - -—Non, car de vous à moi, il y a la distance et le rapport d’une -filature à une quenouille: j’opère naïvement de mes mains, et vous, -monsieur, grand industriel, vous amputez à la mécanique. - -—Vous me faites honneur. Mais, enfin, en quoi puis-je être votre -serviteur? - -—Je désirerais, comme j’ai déjà pris la licence de vous le dire, que -vous me guillotinassiez. - -—Allons, parlons sérieusement, ne revenez plus là-dessus, c’est une -mauvaise pasquinade. - -—Veuillez croire que c’est le motif unique et sérieux de ma visite. - -—Plaisant original! - -—Sans plus d’exorde, voilà le cas. Depuis long-temps je voulais -trancher mon existence qui me lasse et m’importune, mon leurre était -encore acharné de quelque espoir, je remettais de jour en jour; enfin, -misérable porte-faix des misères humaines, je romps sous le fardeau, et -viens le déposer. - -—Vous, sitôt las de la vie! et pourquoi, mon ami? - -—La vie est facultative, on peut la tolérer à certaines conditions, à -la condition du bonheur, et l’on peut, certes, à bon droit, la trancher -quand elle ne nous apporte que souffrances; on m’a imposé l’existence -sans mon gré, comme on m’a imposé le baptême; j’ai abjuré le baptême; -aujourd’hui, je revendique le néant. - -—Seriez-vous isolé, sans parens? - -—J’en ai trop. - -—Êtes-vous sans fortune? - -—Le veau d’or n’est pas mon Dieu. - -—N’avez-vous pas quelque amour pour la science? - -—La science n’a que de faux-semblans, la science est vaine. - -—Vous n’avez donc ni passion, ni amie? - -—A tout jamais, j’ai perdu l’un et l’autre. - -—Ce n’est pas à vingt ans qu’on perd l’amour, et la perte d’une amie, -quelque grande qu’elle soit, n’est pas irréparable. - -—Je suis blasé. - -—Votre œil luit et votre cœur bat, vous ne l’êtes pas. - -—J’ai vu tout au clair. - -—L’amour même? - -—L’amour!—Mais qu’est-ce donc que l’amour?—On l’a poétisé à l’usage des -niais.—Un grossier besoin périodique, une loi criarde de la nature, de -la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant brutal, -un charnel croisement de sexe, un spasme! rien de plus! Passion, -tendresse, honneur, sentiment, tout se résume en cela. - -—Quel odieux langage! - -—Hier, je ne parlais pas ainsi; hier, j’étais encore abusé, mais -bien des voiles sont tombés de mon front depuis hier; personne n’a -été plus que moi plein d’illusions et de croyances, personne n’a été -plus sentimental que moi.—Plus le rêve a été grand et beau, plus le -plat réveil est douloureux.—Hier j’étais sensible, aujourd’hui je -suis féroce.—J’aimais de toutes les puissances de mon être une femme. -Je croyais qu’elle avait pour moi de l’amour, elle me jouait! Je -la croyais candide, elle était vile et basse! Je la croyais naïve, -céleste, pure, elle était prostituée! ô rage! Et l’amour seul, l’amour -pour cette femme me retenait en ce monde! - -—Je conçois votre chagrin, mais tout cela n’a rien de grave. C’est une -des mille aventures de jeune homme qui vous arriveront; ne prenez pas -l’habitude de vous tuer à chaque. Je ne vois rien là-dedans qui puisse -vous entraîner au suicide. Je sais qu’une déception est souvent bien -douloureuse; mais un jeune homme, fort et penseur comme vous, doit -surmonter de plus grandes adversités. Ceci n’est qu’un enfantillage, et -si l’on doit revivre après cette vie de ce monde éteinte, assurément, -vous seriez très honteux, quand vous auriez retrouvé l’existence et le -sang-froid, de vous être sacrifié pour si bas et pour si peu. - -—Comme je vous le disais tout à l’heure, ce n’est pas seulement depuis -cette catastrophe que j’ai résolu de quitter la vie; l’amour seulement -retardait l’accomplissement de mon dessein. Je ne dis pas même que -si j’eusse mieux rencontré, que si j’eusse trouvé une femme digne et -fidèle, que mon projet ne se serait pas à la longue évanoui. Mais, -aujourd’hui, tout est changé, j’ai juré d’en finir; un serment est -irrévocable. - -—Vous voyez bien que j’avais raison de vous croire en démence. - -—En démence!... Dites-moi donc alors, vous qui avez la raison en -partage, ce que nous faisons sur cette terre? à quoi bon? pourquoi y -sommes-nous? et que sommes-nous, nous-mêmes, misérables orgueilleux -sinon les passibles moyens de la reproduction et de la destruction. - -—Vous êtes en démence! - -—Mais tout ceci n’est que digression, revenons au sujet de ma -visite:—Je vous supplie donc de nouveau d’obtempérer à ma demande, je -vous tiendrai compte de tous vos frais. - -—Quelle demande? Décidément que désirez-vous? - -—Peu de chose, je voudrais simplement que vous me guillotinassiez. - -—Jamais, mon ami, ceci est pure extravagance. Alors même que je le -voudrais, je ne le pourrais.—Hélas! que Dieu me garde de vous faire -jamais la moindre écorchure. - -—Pourquoi cela, n’avez-vous pas le droit et la liberté de faire ce que -bon vous semble? La société vous a donné un instrument, n’en êtes-vous -pas l’absolu ménétrier? Peut-elle vous défendre de rendre service à un -ami? - -—Il est vrai que la société m’a donné héréditairement un échafaud, -ou plutôt que mon père m’a légué une guillotine pour tout meuble et -immeuble patrimonial; mais la société m’a dit:—Tu ne joueras de ton -instrument que pour ceux que nous t’enverrons. - -—C’est elle qui m’envoie. - -—Non pas. - -—Si, c’est mon dégoût pour elle. - -—Vous venez droit à moi, mon cher, ce n’est pas cela; vous avez pris la -grande route au lieu du chemin de traverse; retournez-vous-en et passez -par les gendarmes, les cachots, les geôliers et les juges. - -—Décidément, vous ne voulez pas me faire cette amitié? vous êtes -malgracieux pour moi. Mais, tribunal de Dieu! je ne demande pas -absolument que vous me fassiez cela en plein jour, en plein Paris, en -pleine Grève: que ce soit une affaire privée, un tripot de ménage; -là, dans un coin de votre jardin, n’importe, où vous voudrez. Vous le -voyez, je suis accommodant. - -—Non, c’est impossible: tuer un innocent! - -—Mais n’est-ce pas l’usage? - -—Je ne suis point un assassin. - -—Que vous êtes cruel de refuser une chose qui vous coûte si peu! - -—Je ne suis point un meurtrier. - -—Peut-être, vous ai-je offensé, mais c’est bien malgré moi: vous n’êtes -point un coupe-jarret, je le sais; votre humanité, votre philanthropie -sont célèbres. - -—Si vous désiriez sincèrement la mort, le suicide est facile; la -première arme venue, un pistolet, votre scalpel ... - -—Non, je n’aime pas cela, on n’est pas assez garanti du succès: le -bras peut se déranger et frapper maladroitement; on se défigure, on se -charcute; enfin, on rate son coup, comme on dit. - -—J’en suis fâché. - -—Mais votre moyen est si prompt et si sûr; je vous en prie, en -compensation de tant de gens que vous décollez de force, je vous en -supplie, décapitez-moi amicalement. - -—Je ne puis. - -—Mais c’est absurde. - -—Ne soyez pas injurieux! - -—C’est bien: vous ne voulez pas de bon gré, vous me tuerez de force! -S’il ne faut que passer par les gendarmes et les juges, j’y passerai! - -—Alors, je serai votre serviteur très humble. - -—Vous ne voulez pas, c’est bien!—Pourquoi?—Parce que je suis innocent: -belle raison infirmante!—Après tout, si ce n’est qu’un crime qu’il -faut! un crime, c’est chose facile et simple.—C’est bien!...—Nous ne -manquons pas de _Kotzbue_ en France, ce sont les _Carle Sand_ qui -manquent! - -Gloire à _Carle Sand_!... - -Monsieur l’exécuteur des hautes œuvres, jusqu’au revoir, dans un mois -au plus tard.—Tenez-vous prêt, faites refourbir le coutelas par le -taillandier, je n’aimerais pas qu’on me manquât. - -—Dieu vous garde de moi, jeune homme! - -—Si la France a ses plats écrivains vendus à l’étranger, ses plats -détracteurs de sa jeune génération, ses _Kotzbue_!... elle aura aussi -son vengeur, son _Carle Sand_. - -Gloire à _Sand_!!! - - - - -VI - -AUTRE INCONGRUITÉ - - Passereau écrit à Philogène.—Pétition à la chambre.—Il propose - l’établissement d’une usine.—Avantage que tirerait le gouvernement - de ce nouveau monopole.—Passereau est-il en démence, ou possède-t-il - encore sa raison?—Problème à résoudre. - - -—Laurent, mettez de suite cette lettre à la petite poste.—Pourra-t-elle -être parvenue avant cinq heures? - -—Non, monsieur, il est trop tard. - -—Alors, fais-la porter par un homme de peine. - -—_A mademoiselle, mademoiselle Philogène, rue de -Menilmontant._—Mademoiselle Philogène! j’avais deviné juste à votre -air, vous êtes amoureux, mon cher maître! - -—Finot!... très amoureux. - -Tiens, tu feras porter en même temps celle-ci à la chambre des -Communes, je veux dire des Députés, pour la déposer au secrétariat. - -—Pressée aussi? - -—Très pressée. - -Dans la première Passereau invitait Philogène à ne point sortir après -son dîner, son intention étant d’aller la visiter sur la sixième heure -du soir. - -L’autre était une pétition à la chambre, dont voici à peu près la -substance. - - -A MESSIEURS, MESSIEURS LES DÉPUTÉS. - - «Messieurs, - - «Vous voudrez bien ne point trouver impudent qu’un jeune mousse comme - moi, à fond de calle, prenne la liberté d’adresser un très humble - conseil aux vieux pilotes du vaisseau à trois ponts du gouvernement - représentatif. - - «Dans un moment où la nation est dans la pénurie et le trésor - phtisique au troisième degré, dans un moment où les délicieux - contribuables ont vendu jusqu’à leurs bretelles pour solder les taxes, - sur-taxes, contre-taxes, re-taxes, super-taxes, archi-taxes, impôts et - contre-impôts, tailles et retailles, capitations, archi-capitations - et avanies; dans un moment où votre monarchie obérée et votre - souverain piriforme branlent dans le manche, il est du devoir de - tout bon citoyen de venir à son secours, soit par des dons et des - paraguantes volontaires, soit par des conseils industrieux. N’étant - point encore majeur, c’est par ce dernier et unique moyen que je puis - essayer d’accourir à votre aide. - -—_Aide-toi, le ciel t’aidera._— - - «Je viens donc vous proposer un nouvel impôt qui n’achevera pas la - nation; un nouvel impôt qui ne pesera pas plus sur les classes de race - pure, hidalgues et archiépiscopales, que sur la canaille. Un nouvel - impôt qui n’empêchera pas la populace de manger quelque chose avec son - pain, quand elle en a; un nouvel impôt très moral, un impôt phénomène, - ne bénéficiant ni sur les brelans, ni sur les loteries, ni sur le - suif, ni sur les filles de joie, ni sur le tabac, ni sur les juges, ni - sur les vivans, ni sur les morts; enfin, un nouvel impôt ne spéculant - que sur les moribonds. Il faut, autant que possible, faire tomber les - taxes sur les choses de luxe. - - «Depuis quelques années, le suicide, innoculé à nos mœurs, est devenu - d’un usage général: quelques méchans, sans doute des carlistes ou - des républicains, ont attribué son accroissement rapide aux malheurs - du temps. Ce sont des imbécilles! Je disais donc que le suicide est - devenu très à la mode, presque aussi à la mode qu’au troisième siècle - de l’ère chrétienne. Comme le duel le suicide est indécrottable, au - lieu de le laisser aller en pure perte, il serait plus habile, ce me - semble, d’en faire une vache-à-lait, et d’en traire un revenu très - butireux. - - «Voici donc, en deux mots, ce que je propose. Le gouvernement ferait - établir à Paris et dans chaque chef-lieu des départemens, une vaste - usine ou machine, mue par l’eau ou la vapeur, pour tuer, avec un - doux et agréable procédé, à l’instar de la guillotine, les gens las - de la vie qui veulent se suicider. Le corps et la tête tombant dans - un panier sans fond et aussitôt emportés par le courant du fleuve, - éviteraient des frais de tombereaux et de fossoyeurs. Dans les - pays secs, on pourrait adapter l’appareil à un moulin à vent. La - machine serait surveillée et manœuvrée par le bourreau de l’endroit - qui y habiterait, comme un curé son presbytère, sans augmentations - d’émolumens. - - «Il se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, l’un dans - l’autre, dix personnes par jour dans chaque département, ce qui fait - 3,650 par an, et 3,660 pour les années bissextiles; somme totale, - pour la France, année commune, 302,950 et 303,780 pour les autres. - Je suppose qu’on mette à 100 francs le prix ordinaire à payer—car - on pourrait avoir pour les aristocrates des cabinets particuliers - qui iraient progressant de valeur comme les chapelles d’une église - pour les bénédictions nuptiales.—302,950 à 100 francs par têtes, - produisent 30,295,000; certes, rapport très alléchant et très potelé, - qui soulagerait moult le trésor public. Cet établissement satisferait - à toutes les exigences sociales, à la salubrité, à la morale, aux - besoins de l’Etat; 1º à la salubrité, parce que l’air vital ne serait - plus vicié par les miasmes putrides, les exhalaisons pestilencielles, - s’émanant des cadavres des suicidés, semés et putrifiés sur les - chemins. On se parerait ainsi du typhus; 2º comme agrémens, parce que - les citoyens ne seraient plus exposés à se heurter la face dans les - jambes des pendus aux arbres des promenoirs et jardins publics, ou - à être écrasés par la chute de ceux qui plongent par les fenêtres; - 3º pour les suicidans, parce qu’ils auraient la garantie certaine - du succès doux et commode de leurs tentatives, et parce que le pays - serait préservé de gens hideux, estropiés, défigurés par de maladroits - essais; 4º la morale y gagnerait, d’abord, parce que cela se ferait - légalement et dans le secret le plus profond; et, qu’en outre, le - suicide, devenant une affaire bourgeoise et industrielle, tomberait - promptement en désuétude; témoin les comédiens qui sont en décadence - depuis qu’ils sont citoyens et non plus des Parias en dehors de la - société et des lois; 5º aux besoins de l’Etat, parce qu’il verserait - des sommes énormes dans ses caisses percées. - - «_La civilisation_, messieurs,—comme dit l’éloquent Constitutionnel, - votre feuille—, _marche à pas de géant_; et c’est la France, - messieurs, qui est le tambour-major de cette civilisation à bottes - de sept lieues. C’est donc à la France à donner au monde l’exemple - de l’initiative en toutes améliorations sociales, en tous progrès, - en tous établissemens philantropiques; et c’est à vous, messieurs, - les représentans de cette France glorieuse, vous les lanternes de ce - _siècle de lumière_—comme dit le Constitutionnel, votre feuille—, - à accueillir généreusement cet important projet. Ce faisant, vous - verserez l’abondance dans le trésor, et la joie dans le cœur des - suicidés, qui ne seront plus réduits, comme je le suis moi-même - aujourd’hui, à s’étriper ignoblement avec un couteau, à s’écarquiller - la cervelle avec une arquebuse, ou, enfin, à s’asphixier à leur - espagnolette. - - «J’ai l’honneur d’être, messieurs, avec toutes - les considérations qui vous sont dues, - - «Votre très humble et très soumis - admirateur, - - «PASSEREAU,» - - Etudiant en médecine, rue Saint-Dominique - d’Enfer, 7. - -La commission des pétitions fera sans doute son rapport sur celle-ci -dans une des prochaines séances. Il serait bien regrettable si elle -n’était point prise en considération, et si la chambre passait à -l’ordre du jour. - - - - -VII - -AH! C’EST MAL! - - Visite de Passereau à Philogène.—Passereau dissimule et persifle.—Ils - vont se promener dans les marais.—Passereau, comme par hasard, - rencontre la maison de son père nourricier et fait entrer - Philogène dans un jardin inculte.—Est-il une plus douce chose que - la solitude?—Passereau laisse entrevoir ses soupçons, Philogène - proteste.—Il dissimule et persifle.—L’heure du crime approche, prions - Dieu!—Sous les tilleuls, remarquez s’il vous plait que ceci n’est - point un roman qui enfonce Jean-Jacques et Richardson. - - -Juste à l’heure dite, arriva Passereau. En lui ouvrant la porte, -Mariette avec un air surpris s’écria:—Quoi! c’est vous, mon bel -écolier! Hélas! bien que j’aie grand plaisir à vous voir, je vous -croyais homme de cœur, et j’espérais beaucoup que vous ne remettriez -plus les pieds ici; vous l’aimez donc par-dessus tout? vous ne pouvez -donc vous en dépêtrer? - -—J’espère, pour le moins, mon amie, que tu ne lui as rien dit me -touchant, qui ait pu lui faire soupçonner chez moi le plus léger -changement à son égard? - -—Rien! - -—Tu ne lui as pas dit que je me trouvais ici à l’arrivée du billet du -colonel? - -—Non, je ne le devais pas. - -—Y est-elle? - -—Je devrais vous dire non. Mon Dieu, mon Dieu! que vous avez peu -de noblesse dans l’âme! ou que vous êtes à plaindre d’être si -malheureusement épris de bel amour pour une...... Vous êtes joué et -vous ne l’ignorez pas! - -—Pour m’accuser ainsi, sais-tu le serment que j’ai dans le cœur?... -Réserve tes reproches, Mariette. - -—Entrez, elle est dans son boudoir. - -Philogène sortait de table, couchée sur son sopha, elle ruminait son -dîner, repue et enflée comme une vache qui a trop mangé de triolet. - -—Ah! vous voilà donc, monsieur le volage, vous vous ferez couper les -ailes! Depuis trois gigantesques jours, votre amie ne vous a point vu. - -—Vous me faites volage à peu de frais, ma chère; quand je viens, -personne, madame est à cheval, en ville. - -—L’équitation est-ce un mal? vous avez l’air de m’en faire un reproche. - -—Loin de là. - -—Allons, venez que je vous baise au front, que la paix soit faite; -venez donc! Ce pauvre ami, il me semble qu’il y a une éternité!... - -—Vous n’étudiez pas seulement l’équitation au manége, n’est-ce pas, -vous devez avoir des traités théoriques? - -—Oui, je crois avoir celui ... - -—A quelle volte en êtes-vous? à quelle pose? - -—Pourquoi ne me tutoies-tu pas aujourd’hui? Ce gros vous me fait mal; -il semblerait que vous êtes fâché? - -—Fâché! et de quoi? - -—Que sais-je!... - -—N’es-tu pas toujours la même pour moi? n’es-tu pas toujours bonne, -aimante, sincère? - -—Toujours! tu me blesserais d’en dout. - -—Moi, douter de toi? tu me blesses à mon tour. - -—Que je suis heureuse, je vois que tu m’aimes toujours! Je t’aime bien -aussi, mon Passereau! - -—Comment pourrais-je ne pas t’adorer? belle de corps, belle de cœur! -pourrais-je aimer plus digne que toi? Oh! non pas, Dieu le sait! - -—Que tu es généreux, mon chéri, ta parole m’exalte. - -—Heureux, bienheureux le jeune homme d’honneur à qui le ciel envoie, -comme à moi, une femme pure et fidèle! - -—Heureuse, bienheureuse la femme pure à qui le ciel envoie un ami noble -et doux! - -—La vie leur sera facile et légère. - -—Tu souris, tout bas, Passereau? - -—Vois-tu pas que c’est d’enivrement? Tu ris, ma belle? - -—Vois-tu pas que c’est de joie? - -Ne me repousse donc pas comme cela, mon chéri; qu’aujourd’hui tu es -froid et triste près de moi, toi si caressant et si amoureux des -caresses! - -—Que veux-tu donc que je te fasse? - -—Je ne demande rien, Passereau; mais c’est à peine si je puis -t’embrasser. Quand je touche à tes lèvres tu recules, et tes yeux me -fixent et me font peur! Es-tu malade, souffres-tu? - -—Oui, je souffre!... - -—Pauvre ami! veux-tu prendre du thé? - -—Non, j’ai besoin de respirer et de marcher: sortons. - -—Il fait nuit, il est bien tard. - -—Tant mieux. - -—Je ne suis pas disposée. - -—Alors, à ton aise. - -—Non, non! ne te fâche pas, je ferai tout ton bon vouloir. - -Ils sortirent.—Passereau, muet, traînait sa maîtresse à son bras, comme -un époux contrit traîne son épouse après la lune de miel. - -—Mais pourquoi veux-tu donc absolument aller par-là, dans ces chemins -laids et déserts? Viens plutôt sur les boulevarts Beaumarchais. - -—Ma chère, j’ai besoin de solitude et d’obscurité. - -—Quelle route me fais-tu prendre dans ces marais? le chemin des -Amandiers qui mène au cimetière, me conduirais-tu à la tombe? - -—J’aime beaucoup le calme de ces quartiers, où j’ai passé mon bas -âge chez la femme d’un maraîcher, ma nourrice.—Tiens, vois-tu, -là-bas, à droite, cette espèce de hutte? c’est le louvre de mon père -nourricier.—Il y a déjà plusieurs jours que je n’ai serré la main à ce -brave homme.—Que tout cela éveille en moi de sereins souvenirs!—S’il -n’était si tard, j’entrerais les embrasser; mais ces bonnes gens sans -vices et sans ambition se couchent avec le soleil et se lèvent avec -lui, contrairement à la corruption qui veut des longues nuits qu’elle -abrège, et qui, comme le hibou, se tapit durant le jour.—Tiens, regarde -ces beaux jardins, ces potagers si bien garnis, tout ceci est à eux. -Voici, là-bas, l’avenue où j’ai marché pour la première fois.—Voici -un champ, presque inculte, jadis c’était une riche pépinière; il -appartient à un jeune homme mineur.—Voici un passage dans la haie, -entrons nous promener un moment sous ces tilleuls. - -—Quelle étrange idée! Ne crains-tu pas qu’on nous prenne pour des -larrons de nuit? - -—N’aie pas peur, mon amie, personne en ce lieu ne veille. D’ailleurs, -je suis connu du voisinage et du maître de ce champ où je venais assez -souvent, ce printemps, faire des promenades solitaires. - -—Comme il fait noir: si je n’étais avec toi, Passereau, j’aurais peur! - -—Enfant! - -—Comme on pourrait égorger, à son aise, dans ce quartier perdu! - -—Est-ce pas? - -—Qui viendrait à votre aide? vous auriez beau crier. - -—Crier, ce serait peine vaine. - -—Passereau, prenons cette allée de framboisiers? - -—Non, non, allons sous les tilleuls! - -—Passereau, tu me fais trotter comme une mulle. Je suis très fatiguée. - -—Asseyons-nous.—Est-il un plus grand bonheur que tu saches que le -désert à deux, surtout la nuit? N’entendre rien dans les ténèbres qui -vous environnent; n’avoir que des broussailles et des pierres autour de -soi; et, dans ce silence profond, écouter les palpitations d’un cœur -qui répond aux battemens du vôtre, d’un cœur qui ne palpite que pour -vous! Au milieu de toute cette morne et indifférente nature presser -dans ses bras un être tout de feu, pour lequel on a oublié tous les -autres, qui vous enivre des baisers de sa bouche amère et condamnée à -tout autre! qui vous endort sous ses caresses magnétiques! - -—O mon Passereau, c’est une pamoison! J’ignorais tout le charme du -silence des champs; c’est la première fois que, sous le ciel, je cause -d’amour avec celui que j’aime.—Tu sais, nous nous tenions toujours -enfermés; oh! que cela vaut mieux que quatre murailles! - -—Si l’un à l’autre fidèles nous vieillissons, quand nous serons proches -de la tombe, avec quelle joie nous compterons cette nuit dans nos -belles souvenances; car notre liaison n’est pas une liaison d’un jour. - -—Union, constance pour la vie! - -—Avant peu, mon oncle, mon tuteur, va me rendre compte de mes biens -et m’émanciper: aussitôt, ma belle, que je serai libre, nous irons -demander à la loi qu’elle nous unisse, et si ma parenté venait à -s’enquérir de ta dot, j’énumérerai tes vertus. - -—Tu me combles de joie! que de générosité pour une pauvre femme qui -ne sait que t’aimer!—Oh! que ce jour vienne tôt! Il me tarde que nous -habitions ensemble.—Ne me caresse pas ainsi. Passereau, je me meurs, tu -vas me tuer! - -—Te tuer, belle homicide! ce serait grand dommage. - -—Oui! car c’est une chose rare qu’une femme qui vous aime pour vous, -rien que pour vous. - -—Comme toi, est-ce pas? - -—Épargne ma modestie. - -—Car c’est une chose rare qu’une femme sincère, naïve et fidèle comme -toi. - -—Tu me ferais rougir. - -—Prends garde, on ne rougit que de pudeur ou de honte! - -—Mon Dieu! que ce soir tu me traites brusquement; quelle politesse -brutale, quelle réserve!—Quand je t’embrasse, ou quand je te caresse, -c’est comme si je te touchais d’un fer rouge, tu frissonnes.—Peut-être -as-tu quelque chose contre moi? ai-je pu te blesser, ai-je pu te -déplaire, mon amour? Il faut parler, il faut dire ce que tu as sur le -cœur; épanche ton chagrin; je suis ton amie, il ne faut rien me cacher, -je te consolerai. - -—Poison et orviétan, tout à la fois! - -—Que veux-tu dire?—Tu vois bien que tu te caches de moi; je te fais -souffrir, je te gêne.—Mon Dieu, quel mystère!—Parle-moi, parle-moi, je -t’en prie! dis ma faute, je la réparerai, dussé-je en mourir! Tu m’en -veux?—On m’aura calomniée, il y a des gens si pervers!... - -—Oui! c’est vrai, mon amie, ce n’est pas que je le croie, on t’a -calomniée. Des méchans t’ont noircie, ils ont dit que tu me jouais, que -tu m’étais joyeusement infidèle. Mais je t’affirme que je ne les crois -point, c’est un infâme mensonge! - -—Bien infâme!... Il faut que tu aies bien peu de confiance en moi, il -faut que tu aies de moi une misérable estime, pour que quelques paroles -qu’on aura débitées te changent tant et si subitement à mon égard, et -te jettent dans un pareil trouble. - -—On m’a dit que tu étais volage, mais je t’affirme que cela ne me -trouble point. - -—C’est peu libéral de ta part. On viendrait faire sur toi les rapports -les plus admissibles, comme les plus honteux, je ne voudrais pas même -les entendre. Tu n’as pas de confiance en moi, Passereau! - -—Si, si, ma belle, je t’apprécie. - -—Moi, ton amie, moi te tromper, jamais! mais je t’aime, je t’aime -au-dessus de tout! Passereau, tu es mon Dieu! Nous sommes liés l’un -à l’autre par un serment plus sacré que tous les sermens faits à la -face des hommes; et je trahirais ce serment, moi! peux-tu croire cela, -Passereau? Ingrat; injuste, tu m’outrages!—Que t’ai-je donc fait? qui -a pu m’avilir à tes yeux? je suis une femme d’honneur, Passereau, -saches-le! Mais quel infâme a pu m’accuser de libertinage!... Moi, -cloîtrée, retirée, n’usant pas de la liberté que généreusement tu me -laisses; non, non, Passereau, crois-moi, je suis digne de toi, je suis -innocente! j’en prends le ciel à témoin! Forte de ma conscience, je ne -chercherai pas à me laver de cette sale calomnie.—Si tu savais combien -je t’aime, si tu comprenais l’étendue de mon amour pour toi? Je t’aime -tant, je t’aime tant! plutôt que de trahir mon devoir et ma foi, plutôt -que de te trahir, je me tuerais! - -—Oui! plutôt la mort que l’ignominie. - -—Oh! tu m’effraies, ne me regarde pas ainsi! Tes yeux, comme des -prunelles de tigre, roulent dans l’ombre. - -—Ma bonne, voudrais-tu venir avec moi, j’ai bien envie de faire un -voyage? je suis ennuyé de Paris. - -—Quand cela? - -—Au plus tôt.—Partons demain si tu veux? allons à Genève. - -—Demain, dimanche? je ne puis. - -—Pourquoi, qui te retient? - -—Rien, seulement j’ai promis d’aller dîner chez un parent, si je -manquais, il s’en fâcherait beaucoup. - -—Partons lundi, partons dans la semaine. - -—Non, mon ami, je suis bien fâchée, mais je ne puis encore, j’ai promis -à des parens d’aller passer quelques jours chez eux, aux environs de -Paris. Je ne puis m’en dispenser sous quelque prétexte que ce soit. - -—Tu ne veux pas? - -—Je ne puis.—Mon Passereau, ta figure devient épouvantable! Pourquoi me -froisses-tu le cou comme cela? tu me frappes, tu me fais mal! - -—Pardon, pardon, je m’oubliais; ce sont des crispations; je souffre, -j’ai soif! - -—Retournons à la maison, je t’en prie.—Si tu venais à tomber en -défaillance, que ferais-je de toi, ici? Quel serait mon embarras! - -—Tiens, mon amie, avant de partir, pour me désaltérer, va me cueillir -quelques fruits à ces espaliers qui couvrent ce mur, là-bas, au bout de -cette allée de framboisiers, tu me feras bien plaisir. - -—Mon Dieu! Passereau, comme tu trembles en me parlant; tu souffres donc -beaucoup? - -—Oui!... - -—N’est-ce pas cette allée? - -—Oui, va droit et sans crainte. - -A peine Philogène eut-elle fait quelques pas qu’elle disparut dans -les ténèbres.—Passereau s’étendit de tout son long, prêtant l’oreille -contre terre, écoutant dans une effroyable anxiété.—Tout à coup -Philogène jeta un cri déchirant, et l’on entendit un bruit sourd comme -celui d’un corps humain qui fait une chute, un grand bruissement d’eau -agitée et des gémissemens qui semblaient souterrains.—Alors Passereau -se leva avec les convulsions d’un démoniaque et se précipita à toute -jambe dans l’allée de framboisiers.—A mesure qu’il approchait, les -cris devenaient plus distincts.—Au secours! au secours!—Brusquement -il s’arrête, s’agenouille et se penche rez-terre sur un large -puits.—L’eau, tout au fond, était remuée; de temps en temps, -quelque chose de blanc reparaissait à sa surface, et des plaintes -épuisées s’échappaient.—Au secours, au secours, Passereau, je me -noie!—Courbé, silencieux, il écoutait sans répondre, comme penché sur -un balcon, on écoute une lointaine mélodie.—Les gémissemens peu à peu -s’éteignaient.—Alors, avec une voix forte, grossie encore par l’écho -du puits, Passereau hurla:—Tu veux du secours, ma belle? c’est bien, -attends! je vais dire au colonel Vogtland qu’il t’apporte un Arétin! - -Philogène répondit par une plainte râlée affreusement.—Elle flottait -encore à la superficie, déchirant de ses ongles la muraille -ruinée.—Passereau, alors, avec un grand effort, détacha et fit tomber -sur elle, une à une, les pierres brisées de la margelle. - -Tout redevint silencieux, et morne comme une vision funèbre, toute la -nuit, il passa et repassa sous les tilleuls. - - - - -VIII - -FIN TRÈS NATURELLE - - Chapitre qui peut paraître surabondant, et dont aurait pu se passer - le lecteur; quand je dis lecteur, je parle hypothétiquement, car il - serait présomptueux à moi de penser en avoir un seul, fût-ce même un - Russe? Mais sans lui, l’histoire de Passereau aurait été immorale; il - faut toujours que le crime reçoive un châtiment. - - -Le petit homme rouge avait sonné cinq heures et demie à l’horloge du -château des Tuileries, car le petit homme rouge a reparu depuis peu -avec le nouvel hôte et son _maistre des maçonneries_. Passereau se -promenait sous la forêt de marronniers: pour tuer l’attente, il avait -pâturé deux ou trois grands journaux fort indigestes. Notre bel -écolier s’ennuyait considérablement en ce damné lieu, continuellement -assailli par certains schismatiques et forcé d’essuyer les déclarations -d’amour de ces bourgeois de Gomorre. Enfin il vit un homme accourir -en toute hâte au piédestal du sanglier de marbre, puis le tourner et -le pourtourner tendant le cou et regardant de tous côtés avec un air -maussade et capot. - -Ce quidam, grand et gros, enveloppé d’une houppelande bleue, orné d’une -figure insignifiante coupée en deux par une énorme moustache, portait -des éperons qu’il faisait sonner d’impatience et une longue cravache -dont il se caressait les os des jambes. Passereau l’ayant considéré un -instant et toisé du regard comme un cheval en foire, s’approcha de lui -et le salua: - -—Vous attendez quelqu’un, monsieur? - -—Que vous importe, jeune homme! - -—Il m’importe beaucoup. - -—Vous exercez une profession peu honorable, monsieur, croyez-vous que -je ne vous ai point aperçu tout à l’heure me moucharder? - -—Vous attendez une femme, n’est-ce pas? - -—Non, monsieur, un hermaphrodite. - -—Vous faites à contre-temps le joli cœur. - -—Gringalet! - -—Il est vrai, monsieur, que ma corpulence n’égale pas la vôtre, et que -dans la balance d’un boucher vous peseriez plus que moi: mais votre -grosse voix et vos grands ossemens ne m’épouvantent pas. Croyez-moi, la -seule domination est celle de l’intelligence, et la vôtre, monsieur, me -semble fort mal confectionnée. - -—Quel est ce doux ramage? - -—Convenez-en, le fait n’a rien de honteux, vous attendez une fille, -mademoiselle Philogène, mais vous attendez en vain, à moins d’un -miracle, et les miracles sont passés de mode, elle ne viendra pas, -c’est moi qui, sur ma tête et mon sang, vous l’affirme. - -—En tout cas, ce n’est pas vous qui l’en empêcheriez! - -—Ne jurez de rien, monsieur le colonel Vogtland. - -—Qui vous a dit mon nom? Triple escadron! ceci me surpasse. - -—Vous comptiez ne trouver ici qu’un sanglier de marbre, et vous en -trouvez deux, dont un vif, prêt à vous faire bonne guerre! - -—Non, monsieur, je ne trouve qu’un sanglier et un porc. - -—Vous me donnez le choix des armes. - -—Vous aussi vous avez un point d’honneur? Tout s’en mêle. Vous jouez au -soldat; mon enfant, vous voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal -et bien, vous ferez avec moi un rude apprentissage! - -—Assez de ce ton de protectorat, vous me faites pitié, tout sabreur que -vous êtes. - -—Triple escadron! le calicot s’insurrectionne. - -—Ne m’approchez pas, monsieur le carabinier, vous puez l’écurie! - -—Gringalet! si je ne me retenais à quatre, je te souffletterais de ma -botte! - -—Regardez-moi bien, croyez-vous que je tremble? Un homme vaut un homme; -ignorez-vous ce que peut la volonté?—Votre empereur, dont frissonnant -vous baisiez les semelles, comme moi, vous allait au nombril!—Oh! -nous ne sommes plus au temps où le soudard primait dans le monde et -calottait le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipe devant un recru en -sentinelle.—Vous vous battrez avec moi! - -—Vous le voulez, je me battrai; c’est-à-dire, traduction littérale, je -vous tuerai. - -—Qui sait? ce sont les mauvais barbiers qui balafrent.—A demain matin; -quel rendez-vous? Boulogne ou Montmartre? - -—Montmartre. - -—Quelle heure? - -—La vôtre. - -—Huit heures. - -—Soit.—Quoique tout homme vaille son homme, comme vous disiez fort -élégamment tantôt, je n’aime pas les anonymes: serait-il possible de -savoir qui vous êtes? - -—Passereau. - -—Votre état? - -—Ecolier. - -—Triple escadron! la maigre solde! - -—Si nous ne devions nous battre à mort, j’apporterais ma trousse, -et vous offrirais mes services pour votre pansement; mais si vous -désiriez par hasard qu’après votre trépas je vous ouvrisse et je -vous embaumasse, veuillez me regarder comme, honorifiquement, votre -serviteur dévoué. - -—Monsieur est médecin? nous sommes confrères. - -—Je le suis de beaucoup de gens. - -—Monsieur est carabin? - -—Monsieur est carabinier? - -—Mais, triple escadron! elle ne viendra pas la donzelle! - -—Je ne présume pas. - -—Peut-être ai-je eu tort de m’emporter sitôt? Peut-être étiez-vous -envoyé de Philogène pour m’avertir qu’elle ne pouvait se trouver au -rendez-vous? Peut-être est-elle malade? - -—Très malade. - -—Peut-être êtes-vous son médecin? - -—Oui! son médecin. - -—Je vous demande mille pardons de vous avoir si mal traité, j’ignorais -... - -—Demain matin, à huit heures, à Montmartre! - -—Mais, de grâce, dites-moi, comment va-t-elle! Que lui est-il arrivé? -est-elle en grand péril? - -—Quelle arme prendrons-nous? - -—Je vous supplie, répondez-moi, vous êtes cruel, vous, son médecin! -Pour une insulte faite sans connaître, pour une insulte dont je vous -demande pardon; répondez-moi, est-elle en danger de mort? est-elle à -l’agonie? Que je cours ... Répondez-moi donc! si vous saviez combien je -l’aime!... - -—Si vous saviez combien j’en suis aimé! - -—C’est ma maîtresse. - -—C’est ma maîtresse! - -—Elle, Philogène? - -—Elle, Philogène. - -—Triple escadron! - -—Tribunal de Dieu! - -—J’en suis anéanti!... - -—J’en suis émerveillé.—Ayant intercepté votre agréable poulet, je -viens, en son lieu, vous demander de quel droit, depuis trois mois -qu’elle était à moi, ma seule amie, vous êtes survenu dans mes amours? - -—Dites-moi, d’abord, depuis deux ans que je l’entretiens, de quel droit -vous survenez dans les miennes? - -—Quoi! vous l’entreteniez? - -—Oui! de beaux et bons écus ayant cours. - -—Ah! l’infâme!...—J’ai bien fait ... - -—Qu’avez-vous fait? - -—Rien. - -—Jurez-moi, car il faut que je sache à quoi m’en tenir, que vous êtes -depuis trois mois son amant heureux. - -—Je le jure par le Christ!—Mais jurez-moi aussi que depuis deux ans -vous êtes son entreteneur heureux. - -—Je le jure par Martin Luther! - -—Calomnie! - -—C’est vous qui mentez! - -—Je ne dis pas que vous n’ayez tenté l’escalade, mais vous avez été -débouté. - -—Je ne dis pas non plus que vous n’ayez battu en brèche, mais -assurément vous en avez été pour vos frais de siége. - -—Quelle arme choisissons-nous, décidément? - -—Décidément vous voulez vous battre?—A coup sûr, pour vous venger de -ses rigueurs? - -—Non, de ses faveurs. - -—Gascon! - -—Mirliflore!—Vous croyez donc qu’on peut impunément venir arracher de -mes bras ma bien-aimée? Oh! vous vous abusez fort, monsieur le céladon -tardif!—Vous étiez venu semer de l’ivraie dans mon champ.—Vous étiez -venu, sans doute, mendier de l’amour pour de l’or.—Cette femme est à -moi, je la garderai, je la veux, j’en ai besoin, je la défendrai contre -tout agresseur, je la maintiendrai! Mort à quiconque viendra, comme -vous, braconner sur ma terre!—Vous vous battrez, monsieur le colonel! - -—Je vous tuerai. - -—Nous connaissons votre réputation funestement célèbre. Mais comme je -ne sais pas manier l’épée et que d’ailleurs je suis myope et ne puis -tirer le pistolet, je vous prierai de vouloir bien vous en remettre au -hasard! - -—A votre aise: d’autant plus que je n’aime pas l’assassinat et ce -serait vous assassiner: quel que soit votre courage, la lutte serait -inégale; que faire contre une adresse infaillible?—Le hasard peut seul -balancer les chances, je m’en réfère au hasard.—Mais réfléchissez, -mon cher ami, il me déplaît d’aller sur le terrain pour un léger -motif: je vous dirai, franchement, que je n’ai point de véhément désir -de vengeance; je ne vous hais point, et si vous voulez simplement -m’assurer que vous renoncez à jamais à toutes poursuites d’amour auprès -de Philogène et à venir troubler ma possession, je m’en fie à votre -parole d’honneur, car je vois que vous êtes un homme d’honneur, tout -sera dit, tout sera fait: voulez-vous? - -—Vous goguenardez.—Jamais! nous sommes deux cavaliers pour une cavalle: -qu’elle soit au survivant. - -—Plus tard vous ne m’accuserez point; comme vous, je vais avoir une -volonté immuable, et ne demandez pas grâce et miséricorde, je serai -féroce. - -—Qu’elle soit au survivant! Voulez-vous tirer au blanc et au noir, un -pistolet chargé et l’autre pas? - -—Je n’aime pas cela. - -—A pile ou face? - -—C’est par trop écolier. - -—Savez-vous quelque jeu? - -—Non. - -—Ni moi non plus, alors la chance est égale, jouons notre vie. - -—Bravo! mais auquel? - -—Aux dames ou aux dominos? - -—Soit. Allons au prochain café. - -—Non, à demain. - -—Demain, demain! on ne doit jamais remettre cette sorte d’affaire. - -—Il faut que j’aille dîner. - -—Je ne puis vous laisser partir, je m’attache à vos pas. Vous iriez -maltraiter Philogène. Vidons de suite la querelle. - -—Il faut que j’aille dîner. - -—Allons dîner, où allez-vous? Je vous suivrai. - -—Au premier restaurant, là, au coin, rue Castiglione. Voulez-vous -accepter? - -—Merci, chacun son écot. - - * * * * * - -Là-dessus, se dirigèrent vers la rue de Rivoli, notre écolier et notre -soldat, ou notre soldat et notre écolier, je laisse à chacun la faculté -de donner la préséance à qui bon lui semblera suivant son goût et sa -prédilection. Vit-on jamais couple d’hyménée mieux assorti entrer -chez un traiteur, faisant _nopces et festins_? Un gros ossu, d’une -stature hyperbolique,—qui aurait pu servir d’observatoire, Dieu en -soit loué! à feu Mathieu Lemsberg,—un tueur par l’épée; c’est l’époux -d’une part.—Un petit minois, enfantin et joliet, qui aurait pu faire -un charmant docteur à l’usage des dames, un tueur par Broussais; c’est -l’époux d’autre part.—Comme pour une partie fine ils s’enfermèrent dans -un cabinet très particulier, je suis sûr qu’il en vint de mauvaises -pensées dans l’esprit du garçon. Ceci nous montre qu’il ne faut point -s’arrêter aux apparences. Gardons-nous de jugemens téméraires, il est -si facile de prendre, ainsi que dans cette occurrence, des gens qui -vont se couper la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser. - -—Ce repas, pour l’un de nous deux, sera le dernier, sera le viatique, -dit alors Passereau; il convient de le faire copieux, sans nul égard -pour les ordonnances somptuaires de feu très constant roi Henri -deuxième, que lui-même sans doute outrepassa souventefois en l’honneur -de madame Diane, et qu’à plus solide raison, nous pouvons bien -enfreindre en l’honneur de madame la mort. - -—Je comprends, vous voulez, comme on dit à la caserne, que nous -fassions un _mâchon soigné_, cela me chausse assez bien: j’y tope.—Pour -vous préparer au grand acte qui va suivre, pour vous procurer de -l’aplomb et de l’audace, vous voulez vous salpêtrer le cerveau, c’est -très adroit! C’est comme je pratiquais à ma première campagne; quand la -journée devait être chaude, je me reconsolidais avec une armure interne -de champagne mousseux. - -—Non, ce n’est pas pour cela, car je suis résigné à quitter la vie; je -serais même chagriné s’il advenait que je gagnasse. - -—Moi de même. - -—Et je vous demanderai, si le cas écheoit en votre faveur, de ne point -me faire de politesse et de me tuer sans remords. - -—Moi de même.—Car la vie, à vous dire vrai, commence à me peser -constitutionnellement. Le troupier sans guerre, c’est la désolation des -désolations; c’est un médecin sans épidémies; c’est un Coitier sous -Louis XI. - -—Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nous dispenser de barbarisme et -laisser le _c_ de maître Coictier. - -—Coictier! Ah! par exemple, c’est cela un barbarisme! mon cher ami, -il faudrait avoir une gueule de fer-blanc pour prononcer ce nom si -cruellement gaulois; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie en -cinq actes et en vers français, a dit partout Coitier. - -—Belle autorité! que votre rimeur du Hâvre de Grâce! - -—Morveux!—Taisez-vous, vous m’insultez en la personne de ce nourrisson -chéri des neuf sœurs, des neuf muses, des Piérides! - - * * * * * - -Hélas! pour l’honneur du corps, il était temps que le carabinier -achevât son festin; sa conversation prolixe et volubile devenait -presque aussi claire que le Victor Cousin, presque aussi savante que le -Raoul Rochette, presque aussi chinoise que le Rémusat, presque aussi -anglaise que le Guizot, presque aussi chronologique que le Roger de -Beauvoir, presque aussi artiste que le Lécluse, et pour l’immoralité en -bas de soie, c’était du _scribouillage_ tout pur! - -Il s’était, outre mesure, bourré le torse, langage d’atelier. - -Le fait est qu’il avait une capacité vraiment académique, et sauf les -représentans du peuple, il n’y a guère que les chameaux qui eussent pu, -avec quelques chances, entrer en lice avec lui; et, dans l’état où il -se trouvait, il aurait pu entreprendre avec sécurité la traversée du -désert; je ne dis pas de Sahara, parce que je hais le pléonasme. Ceci -est une facétie à l’usage de la société asiatique de Paris; il est bon -quand on fait des plaisanteries orientales de l’en prévenir; il est -bon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroits risibles. - -Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient le cimetière, le carabin et -le carabinier avaient empilé les bouteilles défuntes, et Dieu sait -combien avait été contagieuse la mortalité. - -Les voilà! les voilà! par les rues, les ruelles, les impasses, les -places, les carrefours, encombrés de voitures et de passans; les -voilà! les voilà! par la boue, les pavés, les immondices, les bornes, -les ruisseaux, les filles de joie, les voilà! Comme ils folâtrent -nos deux hommes! Les voilà! Ils s’en vont, compère et compagnon, et -comme dirait un paveur ou un membre de l’Académie des Inscriptions qui -ferait une docte citation, les voilà qui s’en vont ainsi qu’_Orchestre -et Pilastre_.—A propos d’Oreste et Pilade, voulez-vous une recette -pour faire un vaudeville à grand succès; 1º il faut y parler au -moins treize fois de ces deux classiques amis; 2º au moins une fois -de la cupuncture; 3º au moins trois fois de l’honneur français et -de Napoléon; 4º ne pas oublier deux ou trois balourdises sur les -romantiques, et surtout ne pas manquer de leur faire dire que Jean -Racine est un polisson, et de faire des bons mots sur ce gueux de -Goethe et sur Chatqu’expire; 5º exalter Molière et Corneille, que -surtout on ne doit pas avoir lus, pour s’en faire un manteau à l’aide -duquel on puisse passer à la barrière du public, comme ces veaux qu’on -entre en fraude, en leur mettant une blouse et une casquette. Le tout -en français de M. Drouineau et en bouts rimés du vieux marquis de -Chabannes; si je dis le marquis de Chabannes, c’est que je sais qu’il -n’est pas spadassin, et comme je n’aime pas le duel, ce qui ne veut -pas dire que je n’aime pas à déjeûner, je fais le moins possible de -personnalité dangereuse, et jamais, ainsi que Boileau, je ne pousserai -l’audace jusqu’à appeler un chat un chat. - -Arrivés au café de la Régence, vite, ils demandèrent un jeu de -dominos—voici le moment fatal—! Dieu, car il n’y a pas de hasard, même -aux dominos, va décider dans sa sagesse qui des deux doit mourir, du -carabin ou du carabinier. - -Vogtland parfois était morgue comme un caporal instructeur, et parfois -volontiers assez expansif. - -—Double six, douze, 1812; c’est juste l’année où j’ai eu l’avantage de -perdre mon vénérable père. - -—Pas de niaiseries, colonel, jouons gravement, grogna Passereau, et -surtout ne mettez pas les dominos à l’envers. - -Notre écolier était rêveur et concentré, et racorni en boule sur -lui-même, comme certain poète contemporain, ou comme un petit cochon -d’inde qui a froid. - -Une galerie de bourgeois s’arrondissait autour de leur table et prenait -intérêt à leurs jeux. Si ces braves gens avaient pu se douter de ce -qui se décidait là, certes, ils auraient été terriblement effrayés et -auraient pris leur parapluie ou celui d’autrui, et se seraient enfuis à -toutes jambes, s’ils n’avaient été œdémateux ou podagres. - -Vogtland, comme un compagnon du devoir, habitué à boire tout au -litre, qui entre par hasard au café, un jour de bamboches, avalait -sa dix-septième demi-tasse quand la partie se termina à son -avantage.—Passereau à cette fin sourit agréablement. - -—Allons, partons de suite, dit-il, je suis pressé d’en finir. - -—Quelle mort préférez-vous? - -—Faites-moi sauter le caisson. - -—Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dans mon hôtel, pour y prendre mes -pistolets. Marchez lentement, je vous rejoindrai; où allons-nous, aux -Champs-Élysées? - -Vogtland reparut bientôt: silencieux, ils suivirent la grande avenue et -passèrent la barrière de l’Étoile. A quelques maisons plus loin que la -taverne du napolitain Graziano, où l’on mange d’excellens macaronis, -ils se détournèrent de la route et descendirent dans les prés en -contrebas de la chaussée—il était grande nuit—. Là, ayant longé quelque -temps un mur de clôture:—Arrêtons-nous ici, dit Passereau, nous sommes -assez bien, ce me semble. - -—Vous trouvez? - -—Oui! - -—Êtes-vous prêt? - -—Oui, monsieur, armez, surtout pas de délicatesse, vous êtes un lâche -si vous tirez en l’air. - -—N’ayez pas peur, je ne vous manquerai pas. - -—Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’il vous plaît? - -—Avec plaisir: mais appuyez-vous sur le mur pour ne point reculer, et -comptez une, deux, trois; à la troisième, je ferai feu. - -—Une, deux;—attendez, nous avons joué notre vie pour une femme? - -—Oui! - -—Elle appartient au survivant? - -—Oui! - -—Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-le, je vous prie: la -volonté d’un mourant est sacrée. - -—Je le ferai! - -—Demain matin, vous irez rue des Amandiers-Popincourt; à l’entrée, -à droite, vous verrez un champ terminé par une avenue de tilleuls, -enclos par un mur fait d’ossemens d’animaux et par une haie vive, -vous escaladerez la haie, vous prendrez alors une longue allée de -framboisiers, et tout au bout de cette allée vous rencontrerez un puits -à rase terre. - -—Après? - -—Alors vous vous pencherez et vous regarderez au fond. - -Maintenant faites votre devoir, voici le signal,—une, deux, trois!... - - - - - CHAMPAVERT - - LE LYCANTHROPE - - PARIS - - - - - Car la société n’est qu’un marais fétide - Dont le fond, sans nul doute, est seul pur et limpide, - Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus - Vénéneux et puant, vient toujours par-dessus! - Et c’est une pitié! C’est un vrai fouillis d’herbes - Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes, - Troncs pourris, champignons fendus et verdissans, - Arbustes épineux croisés dans tous les sens, - Fange verte, écumeuse et grouillante d’insectes, - De crapauds et de vers, qui de rides infectes - Le sillonnent, le tout parsemé d’animaux - Noyés, et dont le ventre apparaît noir et gros. - - GÉRARD. - - - - -I - -TESTAMENT. - -A JEAN-LOUIS, LABOUREUR - - -Je mourrai seul, mon cher Jean-Louis, je mourrai seul!... Pourtant -j’avais reçu et fait une promesse; pourtant, un homme m’avait dit:—Je -suis las de la vie, tu la hais volontiers, quand tu seras prêt, nous la -fuirons ensemble. Jean-Louis, je suis prêt, te dis-je, déjà j’ai pris -mon élan, et toi, es-tu prêt! Toi prêt, simple que je suis, croire à -un serment! La tête de l’homme varie. Cependant, tu ne peux l’avoir -sitôt oublié, et, d’ailleurs, souvent je te la rappelai cette nuit, où, -après avoir erré long-temps dans la forêt, appréciant à son prix toutes -choses, alambiquant, fouillant, disséquant la vie, les passions, la -société, les lois, le passé et l’avenir, brisant le verre trompeur -de l’optique et la lampe artificieuse qui l’éclaire, il nous prit un -hoquet de dégoût devant tant de mensonges et de misères. Alors, si tu -veux bien t’en souvenir, nous pleurâmes; oui! tu pleurais!... Ta main -frappa dans ma main, et nous fîmes un jurement. Si je te rappelle tout -cela, ce n’est pas que je veuille, nonobstant, t’entraîner à sauter le -pas; non, c’est bonnement pour que tu ne blâmes plus une résolution -qui a été la tienne. Hélas! ton nouveau sort, sans doute, a fait -muer tes idées; c’est lui, sans doute, qui te cloue à la vie, comme -une huître au rocher. Tu as laissé la niaise profession que t’avait -imposée ton père; employé, tu as déserté ton emploi et renoncé aux -sourires et aux pourboires ministériels; dépravé que tu es, manant! -Tu as eu la grossièreté, comme on dit, poussé par l’instinct du chien -qui chasse de race, tu as eu la grossièreté de quitter la ville au -séjour enchanteur,—comme disent les impudens flagorneurs, les renards -mangeant le fromage d’une bourgeoisie ignorante, orgueilleuse, qui, -comme un coq d’inde, se pavane dans sa crotte,—pour retourner au champ -d’où ton aïeul était parti, s’enrôler à la cité plat valet. Tu as eu la -grossièreté, comme on dit, la folie de préférer le sarreau de toile et -la blouse au pantalon à lacets et sous-ventrières, au gilet à étaux, à -la redingote asphixiant par la strangulation, croisant au cabestan, à -la cravate en carcan, aux bottines savonnées de talc, aux gants glacés, -éphémères; costume d’aisance, dans lequel on est emballé commodément, -pourvu qu’on n’emploie ni ses mains, ni ses pieds, qu’on ne tourne -pas la tête, qu’on ne se penche ni en avant ni en arrière, qu’on ne -s’agenouille, ni s’asseoie. Tu as échangé le grand village contre le -village, le spectacle du vaudeville contre celui de la nature, les -rues passantes à escarpe et contrescarpe de boutiques, grouillantes de -fiacres et de tombereaux, contre des chemins déserts, campagnardement -bordés de haies vives et de futaies; là, rien pour badauder, ni -estampes aux vitrages, ni jongleurs sur la borne, ni sirènes exhalant -l’eau-de-vie, rien d’urbain! L’homme, livré à lui-même, solitaire et -silencieux, en est réduit à penser. - -Tu es heureux maintenant, heureux, un garçon de charrue heureux, quel -scandale! Le bonheur peut-il bien se prostituer ainsi! Un garçon de -charrue heureux!... Allez donc dire cela à madame la banquière trois -étoiles, qui s’évente là-bas à son balcon. Fi donc! dira-t-elle, le -cœur soulevé et crachant; fi donc, un garçon de charrue heureux! un -balourd! Pour moi, sans flatteries, je vous comprends assez bien, toi -et ton bonheur, bonheur s’il en est? Bonheur, quel mot dérisoire! -Je n’ai point encore rencontré d’être assez effronté pour s’avouer -heureux. - -Autrefois, j’ai peut-être aussi rêvé la vie que tu as réalisée: -alors, je croyais aux champs des Bucoliques, aux paysans des Idylles, -aux villageois de Favart, aux bergères des impostes de Boucher: je -me disais, si la félicité n’habite point la ville, à coup sûr, on -l’héberge aux champs. Je croyais qu’alors qu’on a des sabots aux pieds, -une souquenille, un chapeau de paille, qu’on se lève avec le jour, -qu’on gouverne un coutre, qu’on sarcle ou qu’on arrose une terre, qu’on -suit une bourrique chargée, qu’on mange des choux, des haricots et du -porc, et qu’on juche comme une poule à la tombée du jour, je croyais -qu’on était bien heureux, bien délicatement heureux! je croyais ... -mais, je ne crois plus.... - -Pourtant, si je devais rester plus long-temps parmi ou hormis les -hommes, c’est ce que tu choisis, que je choisirais; je me ferais rustre -comme toi, mais plus sauvage encore, plus fauve; j’irais manger du pain -de chataignes dans les montagnes du Vivarais; j’irais me faire chasseur -d’ours aux Pyrénées, charbonnier aux Ardennes, ou bûcheron aux Alpes. -Mais, aujourd’hui, ce n’est plus assez; à quoi bon? quand j’userais -ma vigueur à des travaux stupides, à manier la hache, la pioche ou la -houe; à quoi bon, quand je me ferais le cœur calleux comme les mains? -Ce n’est plus l’abrutissement qu’il me faut, c’est le néant! Mais toi, -tu ne veux plus du néant, tu veux vivre; vis, je mourrai seul! - -Or, voici pour le serment que tu m’avais fait et que tu trahis. - -Et voici pour le mien que je parjure aussi. - -Le mien, c’est un serment juré à une femme, à une femme forte; un jour, -qu’épuisés tous deux, étreints, confondus, mon visage caché sous ses -cheveux blonds que ma bouche mâchait et dont j’aimais à me voiler; nous -creusions profondément le passé, nous causions de nos malheurs, de nos -amours, veux-je dire, car nos amours ont été affreuses, car mon amour -est fatal, car je suis funeste comme un gibet! Pauvre fille, à qui -t’étais-tu donnée!... Oh! que tu as souffert à cause de moi!... j’ai -été bien injuste!... - -Qu’ils viennent donc les imposteurs, que je les étrangle! les fourbes, -qui chantent l’amour, qui le _guirlandent_ et le _mirlitonnent_, qui le -font un enfant joufflu, joufflu de jouissances, qu’ils viennent donc, -les imposteurs, que je les étrangle! Chanter l’amour!..... pour moi, -l’amour, c’est de la haine, des gémissemens, des cris, de la honte, du -deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossemens, des -remords, je n’en ai pas connu d’autre!... Allons, roses pastoureaux, -chantez donc l’amour, dérision! mascarade amère! - -Alors, cette pauvre femme, ponctuant ses phrases avec des baisers -déchirans, me dit, grave et réfléchie—car Flava est une femme forte, -je le répète, une femme qui nous dépasse tous—, Champavert, fais le -serment de m’accorder ce que je vais te demander. - -—Ma bonne, je ne puis ainsi faire une promesse. - -—Oh! je t’en prie, promets-le-moi. - -—Non, je ne puis. - -—Qu’as-tu peur, crains-tu que je te surprenne une volonté qui te serait -fatale? Oh! tu n’es pas généreux; vois-tu, moi, je te promettrais tout -aveuglément, c’est que je t’aime! Il n’est nulle chose au monde que je -ne ferais pour toi, si tu disais, je le veux. Oh! c’est bien d’un homme -... - -—Bonne amie, il n’est nulle chose au monde que je ne ferais pour toi -aussi, tu le sais bien; parle, que t’ai-je jamais refusé? - -—Je veux de toi, Champavert, jure-le-moi, que tu ne te tueras jamais -seul, jamais! Le jour où tu seras las de la vie, vite, viens me -trouver, dis-moi seulement:—Je veux en finir. Je me leverai aussitôt et -nous sortirons, et, tous deux embrassés, nous nous tuerons. - -—Je lui jurai ... Elle me baisa vingt fois sur le cœur. Je n’exigeai -pas d’elle le même serment, elle m’aurait dit:—Sur l’heure, et le -boisseau de mes dégoûts n’était pas comble: une épingle m’attachait -encore à la vie. Je la savais résolue, elle caressait ce projet depuis -bien long-temps; pensant l’exécuter d’instant en instant, elle portait -sur elle un testament de ses dernières volontés, afin qu’on n’accusât -personne de son assassinat. J’ai balancé long-temps, j’ai été -long-temps indécis si j’irais lui découvrir ma volonté tardive, et lui -dire:—Flava, je suis prêt enfin, lève-toi, viens et tuons-nous. - -J’aurais tant de plaisir à périr avec elle, elle en est bien digne!... -Mais, cependant, je ne le veux pas, je ne le ferai pas; le monde est -si stupide, il dirait que nous nous sommes ... que je me suis frappé -par amour. Non, non, je ne le veux pas; le monde est si stupide, il ne -peut croire que la vie soit un fardeau dont le robuste se décharge; -il ne peut croire à la soif de l’anéantissement, ni qu’on répugne -à l’existence; il faut qu’il matérialise tout, cause et effet, une -idée pour lui n’a rien de palpable, il faut qu’il jauge et cube tout, -jusqu’à son Dieu! Quand il apprend la fin d’un suicide, de suite il -veut trouver des causes bien rustiques, bien voyantes, vite, c’est pour -une femme, une passion, une perte au jeu, une honte domestique, une -aliénation mentale. Non, non, je ne l’avertirai pas, je mourrai seul, -je ne veux pas qu’on dise: ils se sont tués, Flava, Champavert, par -amour, pour une intrigue malheureuse, contrariée, poussés au désespoir; -ce n’est point par désespoir, je n’ai jamais espéré. Non, non, je ne le -veux pas! - -Que je suis fou, hélas! que je suis fou! ne pas vouloir que ce monde -sur lequel je crache, que je méprise, que je repousse du pied, m’accuse -de périr par amour; faiblesse! Eh! quand je serai anéanti, que me -feront les grossières conjectures des hommes? leurs bavarderies ne -troubleront pas mon fumier. Mais non, c’est plus puissant que moi, je -ne puis surmonter cette imbécillité; faible que je suis, je souffrirais -de cette pensée jusqu’à l’heure sonnée ... Non, je ne l’avertirai pas; -non, je me tuerai seul. - -Jean-Louis, Jean-Louis, toi, tu peux vivre, puisque tu as rencontré -la félicité, tu peux vivre!... Ah! que le sort me garde bien de -t’entraîner à descendre avec moi l’escalier de la citerne de la mort. -Tes plumes sont encore engluées aux moribondes illusions, qu’ensemble -nous avions poignardées une à une; je te croyais faucon décillé et prêt -à prendre ton vol vers le néant, mais le monde te chaperonne encore. -Tu attends peut-être une paix, un repos, au bout de la carrière! Ce -qui te manque en ta jeunesse, tu espères le voir s’abattre sur toi en -la décrépitude? tu ne peux croire que l’existence ne soit que cela, -ne soit que ce que tu connais: si ce n’est que cela, te dis-tu, s’il -n’y avait pas quelque époque de béatitude, quelque saison de pure -joie, qui venge de tout l’opprobre, comment tant d’hommes auraient-ils -traîné leur carapace jusqu’au bout? comment auraient-ils consenti à -végéter toujours et misérablement, à patrouiller, jusqu’à extinction, -dans l’étang croupi de la société? Comment?... C’est que, comme toi, -la foule espère; comme toi, elle se croit toujours sur le point -d’atteindre son rêve évanoui, son fol désir; c’est que, pareil au -chat qui veut saisir ce qui se passe au fond du miroir, à l’instant -où radieux il se jette sur sa proie, sur son ombre, ses griffes ne -font que heurter et grincer la glace; stupéfait, mais non pas éclairé, -il s’acharne et épie, alléché comme devant. Mais, toi, qui as passé -derrière le miroir, qui as gratté l’étamage de tes ongles, qui sais que -ce n’est qu’une vitre et de l’étain qui reflète, alléché, épieras-tu -toujours?... - - * * * * * - -Le monde, c’est un théâtre: des affiches à grosses lettres, à titres -emphatiques, _hameçonnent_ la foule qui se lève aussitôt, se lave, -peigne ses favoris, met son jabot et son habit dominical, fait ses -frisures, endosse sa robe d’indienne, et, parapluie à la main, la -voilà qui part; leste, joyeuse, désireuse, elle arrive, elle paie, car -la foule paie toujours, chacun se loge à sa guise, ou plutôt suivant -le cens qu’il a payé, dans le vaste amphithéâtre, l’aristocratie se -verrouille dans ses cabanons grillés, la canaille reste à la merci. -La toile est levée, les oreilles sont ouvertes et les cous tendus, la -foule écoute, car la foule écoute toujours; l’illusion pour elle est -complète, c’est de la réalité; elle est identifiée, elle rit, elle -pleure, elle prend en haine, en amour, hurle, siffle, applaudit; en -vain, quelquefois, sent-elle qu’on l’abuse et s’arme-t-elle de sa -lorgnette, elle est myope, rien ne peut détruire son illusion et sa foi -qu’exploite si galamment les comédiens. - -Mais toi, Jean-Louis, qui as pénétré dans les coulisses, toi, qui as vu -l’envers du palais, le ciel plat, et touché le fond; toi, qui as vu de -près et à nu les rois, banquistes caparaçonnés de paillons; toi qui as -vu la carcasse des duègnes au travers l’ocre et le plâtre dont elles -sont badigeonnées; toi qui as frayé la jeune première, si novice, si -pucelle en scène, et dont la bouche exhale la pharmacie; toi qui sais -que les génovines ne sont que des jetons; toi, pour qui les rois, les -soudards, les nobles, les belles et les valets ne sont que de crapuleux -baladins, qui font de l’honneur, de la gloire, de la justice, selon -leur rôle imposé; Pharisiens, qui, loin des yeux de l’amphithéâtre, -se traînent dans la débauche et se baignent dans la turpitude; -toi, Jean-Louis, qui n’es plus fasciné, débarbouillé de l’erreur, -écouteras-tu la farce jusqu’au bout?... resteras-tu jusqu’au bout dans -la tourbe du théâtre, bénévole spectateur à gueule bée de cette ignoble -pantalonnade?... O Jean-Louis, tu serais trop déchu! - -Je ne t’en veux pas, parce que maintenant tu tiens à la vie: certes, -tu as bien le droit de vivre, puisque l’échafaud ne te réclame pas; tu -peux porter fièrement ta tête sur l’épaule, ce n’est plus aujourd’hui -une tête séditieuse, la fournaise ne contient plus que du mâche fer; -tu peux la porter crânement, cette tête pacifique, avec privilége du -roi et autorisation de M. le maire. En outre, n’habites-tu pas les -champs? et les champs attachent à l’existence. En vérité, quoi de -plus attrayant! Là, des vaches; là, une meule de foin; là, un étang -qui coasse; là, des batteurs en grange; là, une ânesse qui brait; là, -un margouillis qui clapote; là, un champ de betteraves. Quoi de plus -entraînant? c’est un charme irrésistible, je le sens!... Une seule -chose me plairait moins peut-être, la monotonie, la sempiternelle -physionomie de la nature: toujours de la pluie et du soleil, du soleil -et de la pluie; toujours le printemps et l’automne, le chaud et la -froidure; toujours, à tout jamais. Rien n’est-il plus ennuyeux qu’une -fixité, qu’une mode inamovible, qu’un almanach perpétuel. Tous les ans, -des arbres verts et toujours des arbres verts; Fontainebleau! qui nous -délivrera des arbres verts? Que cela m’émbête!... Pourquoi, non plus de -variété? pourquoi les feuilles ne prendraient-elles pas tour à tour les -couleurs de l’arc-en-ciel? Fontainebleau! que cette verdure est sotte! - -Je ne t’en veux pas, Jean-Louis, pour ce que tu tiens à la vie, -non, mais pour ce que tu prétends _ne pas concevoir les raisons qui -me poussent si brusquement au suicide_; c’est toi, Jean-Louis, qui -me demandes cela; fatalité! Qui t’a changé ainsi? qui peut donc -t’avoir ainsi rafraîchi le cœur, tandis que le mien s’enfonçait dans -l’amertume? _brusquement_, peux-tu bien dire cela? tu n’ignores -pourtant pas que la pensée de la mort est la doyenne de mes pensées; -tu ne l’ignores pas, toi-même tu y applaudissais. Il est trop tard -maintenant, j’en suis fâché; mais tout ce que tu pourrais me dire -serait vain, j’achèverai... Mais je t’aime trop pour ne pas redouter -ton blâme; au moins qu’un ami ne me vitupère pas; au moins que tu -dises: Il a bien fait, il a fait en brave, il s’est tué. - - - - -II - -EDURA - - -Ce factum achevé, Champavert l’enveloppa, mit l’adresse: _A Jean-Louis, -laboureur, à la chapelle en Vaudragon_, et le cacheta; puis il se -releva calme et comme soulagé, but un pot de thé, alluma une cigarrette -de Maryland, s’assit sur la croisée, fumant et regardant vaguement dans -l’air; sa cigarrette achevée, il rentra dans la chambre; et, longeant -le pourtour des murailles, il baisait les portraits de ses compagnons -tour à tour, et, tour à tour, les brisait sur le plancher: ensuite, -avec un rire goguenard et haussant les épaules de dédain, il lacéra -et jeta au feu tous ses livres; et, s’armant d’une hache appendue -en trophée il mit en pièces, l’un après l’autre, les meubles qui -garnissaient son logis. Le carreau était couvert de débris, et le feu -de la cheminée s’étendait dans la chambre. Son mauvais cœur palpitait -de joie: il ne voulait rien laisser après lui qui pût être utile, rien; -il ne voulait pas qu’après sa mort, on se partageât, le rire sur la -lèvre, ce qu’il avait possédé; qu’un autre après lui vînt aimer un -objet qu’il avait aimé; qu’un autre promenât ses dépouilles au soleil. -S’il avait eu de l’or, il aurait été le jeter à l’eau ou l’enfouir, -tant son aversion pour les hommes était profonde, tant il abhorrait -l’héritage. Ce n’est pas lui qui aurait fait planter des arbres sur -sa tombe pour abriter le voyageur lassé pendant le midi; il aurait -plutôt fait creuser une chausse-trappe sur sa fosse pour y engloutir le -voiturier égaré ou le piéton perdu dans l’herbe haute. - -Satisfait de sa dévastation, il s’assit sur ces ruines, comme -l’architecte Fontaine s’asseoirait sur les décombres de -Saint-Germain-l’Auxerrois; et, ouvrant une cassette à demi brûlée, il -en tira une petite boîte d’écaille, la porta à ses lèvres avec ivresse, -et la couvrit de baisers. - -—Edura! Edura! mon premier amour et mon plus terrible, Edura! ma -Warens!... répétait-il, le front rouge et les mains crispées, broyant -et faisant craquer la boîte sous ses doigts baignés des gros pleurs qui -tombaient de ses yeux. - -O Edura! ma belle Edura!... femme, femme, que tu m’as été fatale!... -Si tu l’avais voulu, tu aurais fait de moi quelque chose de grand; je -sens trop là que j’étais prédestiné, rien qu’avec un mot, un seul mot! -Tu ne l’as pas dit, ce mot, vilaine femme! Que tu m’as fait de mal! tu -m’as perdu: tu pouvais faire de moi un lion; le bon de mon cœur pouvait -grandir sous tes caresses; ta voix, ta douce parole, tes baisers -pouvaient exorciser le venin qui, maintenant, me déborde; la souffrance -a fait de moi un loup féroce. Tiens, que je brise ce bijou qui me vient -de toi!... - -Et jetant à terre cette boîte d’écaille, il frappa dessus du talon, et -la pulvérisa. - -—Meurs, meurs, tout souvenir d’elle!... d’elle! qui a fait entrer la -haine en mon cœur, d’elle! qui a trempé ma jeunesse dans le fiel quand -elle pouvait la faire si belle, si sublime! C’est toi, Edura, c’est toi -qui m’as aigri, qui as chassé la bonté de ma tête, la sensibilité de ma -poitrine, qui m’as usé et blasé par la torture et l’envie. C’est toi -qui es cause que j’ai tout haï, tu m’as perdu quand ma vie s’ouvrait si -riche d’avenir; c’est toi qui l’as empoisonnée; et, si je me tue, c’est -encore par toi; c’est toi qui as mis dans mon sein le germe de la mort, -la misère l’a fécondé. - -O inconcevable passion! amour, amour, qui t’expliquera?.... Edura! -ô mon Edura! ne va pas croire après cela que je te hais. Je t’aime -toujours aussi follement; je frissonne encore à ton nom comme -autrefois. Je t’aime, et c’est toi qui m’as tué, c’est toi qui m’as -tourné vers le néant. Tu m’as fait tant de mal, et je t’aime tant! -et cependant tu n’es plus pour moi qu’une souvenance confuse; les -ans ont passé vite, et m’ont fait jeune homme; mais toi, ils t’ont -vieillie, ternie, fanée; tu n’es plus un bouton d’or, tu es un saule -creux qui penche. Les cavaliers ne te regardent plus; tu n’as plus -de cour, tu n’es plus reine. Si, alors, tu avais voulu cueillir mon -amour, amaranthe immortelle, qui ne se flétrit point, elle t’ornerait -encore. Mère, tu aurais un enfant passionné dans tes bras; mon sang, -mes baisers chaleureux rappelleraient ta vie qui s’en va; tu aurais eu -jusqu’au bout un compatissant appui; ma jeunesse aurait obombré ton -âge, et mon bras puni le rieur qui aurait levé ton voile. - -Que sont-ils devenus tous tes beaux muguets, amants charnels, que -sont-ils devenus?... A peine se rappelleraient-ils ton nom. Vrais -cosaques à cheval, ces hommes auxquels tu t’es livrée t’ont jeté -leur passion nomade; ils t’ont butinée sur leur chemin. Pauvre -femme! insensée! voilà donc les amis que tu te préparais pour le -retour. Souffre, souffre maintenant; il est bien juste que je sois -vengé, j’ai tant souffert! Maintenant, peut-être, tes joues que nul -baiser ne ravive sont mouillées de pleurs, tu languis solitaire, et -cette solitude inaccoutumée te mine; peut-être en es-tu réduite, -quel abaissement! à faire des minauderies à de jeunes hommes qui -te repoussent et te tournent le dos. Quand tu veux parler d’amour, -on ricane. Souffre, souffre long-temps, que je sois bien vengé! -Inconcevable passion, je t’aime encore, je le sens là, je ne puis me -le cacher; Je t’aime, et je te hais profondément; et cependant, si tu -venais me prendre la main, si tu venais me dire tout bas ce mot que -tu m’as toujours tu, si tu venais me dire je t’aime, comme autrefois -... car tu m’as aimé, j’en suis sûr; je suis sûr que tu as étouffé ton -amour pour moi, que tu as repoussé le mien, parce que aimer, être aimée -d’un enfant obscur n’était pas ce que voulait ton esprit orgueilleux, -et je t’aime encore aussi violemment; et pourtant, te dis-je, si tu -venais à moi, je te repousserais; car je t’aime aujourd’hui pour ce -que tu as été, et non pour ce que tu es. Si tu te jetais à mes genoux, -je serais sans pitié, je te frapperais; si tu t’attachais à mes pas, -froid, je te traînerais, je serais vengé! - -Puis, accoudé, silencieux, ce pauvre Champavert pleurait amèrement. - -—C’est le premier pas dans la vie, qui décide de la vie; versez du -vinaigre dans le vin le plus doux, il deviendra vinaigre, murmura-t-il -en ramassant les débris de la boîte d’écaille qu’il baisait et mettait -dans sa bourse. - -Tout à coup, il se lève, enfonce son chapeau sur son front, sort et -clôt sa porte. - -—Voici ma clef, dit-il en descendant au concierge; je pars pour un -voyage lointain; si quelqu’un venait me demander, vous voudrez bien lui -dire que j’ai quitté pour long-temps cette ville. - -—Iriez-vous en Espagne, que vous aimez tant? - -—Plus loin. - -—En Alger? - -—Plus loin. - -Il sortit. - - - - -III - -FLAVA - - -Vers le soir, un camarade le rencontra rue Jean-Jacques-Rousseau, au -moment où il sortait de la poste. - -A huit heures environ, sur la hauteur de Montmartre, dans le chemin des -Rosiers, il sonnait à un guichet rouge. - -Une jeune fille ouvrit: ses cheveux blonds flottaient sur sa robe -blanche; son teint pâle et son regard soucieux, son allure langoureuse, -quoique dégagée, sa poitrine rentrée et sa tête inclinée, disaient -tristement que la souffrance, comme une foudre, avait ravagé et -ravageait cette belle créature, cassée, défleurie. - -En apercevant Champavert, elle jeta un cri de surprise. - -—Vous, mon sauvage, à cette heure, quelle aventure!... - -—Amie, si je suis venu, ce n’est point par aventure, c’est tout à votre -intention. - -—Champavert, vous me permettrez au moins le doute. - -—Mauvaise, vous voulez me blesser!—Es-tu seule? - -—Oui! - -—Tout-à-fait seule? - -—Oui! - -—Ton père? - -—Il est descendu à la ville. - -—Enfin, c’est bien heureux! Je puis te voir et te parler à loisir, sans -gros yeux qui épient et sans grandes oreilles qui espionnent. - -—Qui vous change donc ainsi, mon Champavert? quel soleil a donc fondu -la glace de votre cœur? Ah! vraiment, il vous sied bien, après deux -mois d’absence, de venir jouer à l’amoureux. - -—Flava, je ne joue rien; je suis pour toi ce que j’ai toujours été. -J’accepte tes reproches, je sais qu’en apparence je puis en mériter; -je suis peu assidu, il est vrai, mais tu règnes en mon cœur toujours; -tu règnes comme la patrie dans le cœur d’un proscrit; tu règnes comme -la vie dans le cœur d’un condamné. L’absence ne détruit pas l’amour, -tu le sais. Je suis peu assidu, c’est vrai, que veux-tu que je vienne -faire ici plus souvent? Souffrir!... Toujours gardée à vue, comme une -criminelle d’État, je ne puis seulement te presser la main, te dire un -mot bas à l’oreille; à peine si nos regards peuvent s’entendre; cela me -fait trop de mal, je ne puis le supporter! Que de fois j’ai été tenté -de frapper ton père, tes geoliers, de te prendre le bras et de te dire -fuyons! Ah! si tu étais libre, ou si du moins nous pouvions nous livrer -à de douces causeries, tu ne te plaindrais pas de l’infréquence de mes -visites. - -—Mais, qu’importe!... puisque ta vue seule me remet tant de courage au -cœur. Ah! c’est cruel, Champavert, de haïr ainsi une femme, et puis de -sortir de terre comme un démon, deux ou trois fois l’année, pour venir -lui mentir, lui dire qu’on l’aime; ah! c’est cruel, Champavert! - -—Flava, tu me traites durement, tu me tortures à plaisir! Faudra-t-il -donc toujours, comme un débutant, renouveler mes aveux d’amour? -toujours faire de nouvelles protestations? Tu devrais au moins me -connaître depuis six ans que nous sommes liés. Si je ne suis pas -assidu, suis-je pas fidèle amant? Je sais que tu as le droit de -douter de moi; qu’autrefois, tout enfant, j’ai été mauvais, mais ma -constance n’a-t-elle pas racheté tout cela? Je t’aime, Flava, je t’aime -profondément, à tout jamais! Veux-tu encore un serment? je t’aime, -Flava! et te le jure sur le corps ... - -—Silence! Champavert, silence! n’invoquez pas son ombre! - -—Ne pleure pas, Flava! ne pleure pas, bonne mère, tes larmes ont assez -creusé tes joues, tes larmes sont amères à mes lèvres; ne pleure pas, -bonne mère! il est plus heureux que nous, il n’est pas. - -—Plus heureux que nous, il n’est pas..... Champavert, tu dis vrai: que -j’aime cette pensée!... Oh! dis-moi, serais-tu prêt? - -—Non, ma toute belle, attendons encore, peut-être des jours meilleurs -vont se lever pour nous; si jeunes encore, nous avons un long avenir! -Attendons encore, nous avons bu l’absinthe avant le festin, attendons, -après le deuil de la nuit, le jour et la rosée. - -—Champavert, quand un arbre a été atteint de la foudre, nul printemps -ne saurait le reverdir; il dessèche sur pied, jusqu’à ce qu’un bûcheron -le renverse de sa hache; Champavert, attendrons-nous le coup de hache -de la mort, tardif bûcheron? Ce serait une lâcheté! - -—Il est téméraire de préjuger l’avenir: ma belle, dépouillons-nous de -cette sombreur, soyons moins élégiaques, s’il vous plaît? - -—C’est cela, à loisir, plaisantez! Vous grimacez, Champavert, votre -rire n’est pas un rire qui part du cœur, c’est un rire de supplicié. -Tout à l’heure vous vous êtes trahi. - -Pendant ces causeries, sous la salle d’ombrage, la lune était montée -à l’horizon, et ses rayons, perçant au travers le feuillage vacillant -des marronniers, semait le sable de nacres et l’obscurité de phalènes -d’argent. Le rossignol ne chantait pas encore son nocturne, et l’on -n’entendait rien dans l’immensité, sinon le son amoureux de leur voix -qui s’élevait comme le soupir d’une Gnomide. - - - - -IV - -DAMNATION - - -—La plaine est obscure et solitaire, lève-toi, ma grande amie, et -descendons le clos; viens errer, là-bas, près de la citerne; il y a -bien long-temps que je ne me suis agenouillé sur cette terre; le houx -ombrageant son berceau mortuaire, a peut-être été brouté? Allons voir. - -—Oh! non pas, ce houx est vert et touffu et l’herbe haute et belle; mes -pleurs sont une pluie féconde, et je les en arrose chaque nuit. - -—Chaque nuit tu descends à la source? - -—Oui! chaque nuit: quand tout dort en la maison, je me lève et descends -faire ma prière sur sa tombe; quand j’ai bien prié et bien pleuré sous -le ciel, je me sens plus calme. La nature semble me pardonner mon -crime; il me semble entendre dans le silence universel une voix partant -des étoiles, qui me crie:—Ton crime n’est pas le tien, faible enfant -de la terre, il est aux hommes! à la société!... que son sang retombe -sur eux et sur elle!... Je rentre avant l’aurore, et je goûte alors un -sommeil plus paisible et sans rêves affreux. - -—Mystérieuse! pourquoi ne me parlas-tu jamais de tes visites nocturnes? -je m’y serais trouvé aussi, moi, je serais venu prier et pleurer avec -toi! - -—Garde-t-en, Champavert, garde-t-en bien, tu me perdrais! Plusieurs -fois, mon père soupçonneux m’a suivie, j’en suis sûre, je l’ai vu, là, -caché derrière le mur de la citerne, il m’écoutait; nous nous serions -trahis. Aussi, ai-je bien soin de prier bas, de peur qu’il n’entende -pourquoi je prie. Il m’a demandé plusieurs fois, avec un sourire -d’intelligence, si je n’étais pas somnambule: j’ai feint de ne pas -comprendre, et, sans me déconcerter, j’ai répondu que cela pouvait bien -être. - -Ils étaient presque au bas du sentier rapide qui conduit à la source; -la lune avait disparu, le ciel était noir, quelques éclairs passaient -comme des phosphores à l’horizon, Flava était appuyée sur le bras de -Champavert, qui froissait dans sa main une branche de verveine. - -—Quelle odeur plus suave que cette verveine des Indes! Aimes-tu les -fleurs, Flava? - -—Beaucoup. - -—Toi, aimer les fleurs, Flava, c’est de l’amour-propre! aimes-tu les -parfums? - -—Beaucoup. - -—Pour moi, je les aime follement! on dit que cela sied mal à un homme, -que m’importe! je n’en suis pas plus efféminé pour cela. Si je me -laissais aller, je remplirais mon logis de plantes balsamiques, je -me chargerais de senteurs comme une petite maîtresse. Quand je suis -accablé, une branche de chèvrefeuille odorant est pour moi toute une -consolation. - -Bien des cavaliers montent la garde pour une belle, à son balcon; -moi, je la monterais pour une fleur; bien des cavaliers font de longs -chemins pour causer d’amour, j’irais en Espagne pour une bergamote, en -Orient pour du benjoin; bien des cavaliers vendent leur manteau pour en -jouer le prix, moi, je troquerais le mien contre un flacon d’essence de -roses. - - * * * * * - -Mais, pour moi, par-dessus tout, Flava, tu es le flacon le plus -odorant, le réséda le plus suave, le baume arabique le plus précieux! -Aussi, pour toi, je ferais plus que de guetter sous un balcon, je -ferais plus qu’un pèlerinage, je ferais plus que de me dépouiller de -mon manteau, je vivrais, si tu l’exigeais!... - -—Tu te trahis encore, Champavert, serais-tu prêt? dis-le-moi, je t’en -prie, souviens-toi de ta promesse! - -—Oh! non pas cela, je veux dire que si j’étais décidé au néant, et que -tu voulusses que je vécusse, je vivrais. - -—Champavert, tu blasphêmes en parlant ainsi de néant, tu me fais mal -infernalement!... Regarde donc ce ciel sillonné, cette plaine, ces -monts, cette majestueuse nature! regarde-moi! et après cela, crois au -néant si tu peux? - -—Comme toi, Flava, j’aimai jadis les poëmes et les phrases. - -—Hélas! si nous ne devions pas renaître heureux pour l’éternité, ce -serait bien atroce!... Une vie de souffrances et de misères et plus -rien après?... - -—Le néant. - -—Oh! tu ne le crois pas! - -—Si! je le crois! C’est par lâcheté que les hommes reculent devant -l’anéantissement: ils se façonnent à leur guise une vie future, se -bercent et s’enivrent de ce mensonge qu’ils se sont fait à eux-mêmes; -et, tous contens de cette trouvaille, quand ils agonisent, comme des -fous sur le lit de fer, avec un rire niais sur les lèvres, ils vous -disent:—Adieu! au revoir, je pars pour un monde meilleur, nous nous -retrouverons là-haut! et puis, avec un rire encore plus niais, les -héritiers, joyeux dans le cœur, répondent:—Adieu! bon voyage! nous -nous rejoindrons avant peu, préparez nos places dans l’hôtellerie du -paradis. - -—Eh bien! non! idiots que vous êtes! vous allez où vont toutes choses, -au néant!...... Et c’est face à face avec la mort, et le pied dans la -fosse, lâches, que je vous dis cela! Je ne veux pas d’une autre vie, -j’en ai assez de vivre, c’est le néant que j’appelle!... - -—Taisez-vous, taisez-vous, Champavert, ne blasphémez pas ainsi; si vous -saviez, votre regard est affreux! Mais quelle serait donc, mon ami, la -récompense des malheureux torturés ici-bas? - -—Qui dédommagera le cheval de ses sueurs, la forêt de la hache, de la -scie et du feu?..... Sans doute, il y a une autre vie aussi pour les -chevaux et les chênes?... Un paradis!... - -—Vous êtes égaré, taisez-vous, Champavert, Dieu vous entend; ne -craignez-vous pas son tonnerre? - -—S’il était un Dieu qui lançât la foudre, je le défierais! Qu’il -me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant qui entend tout, je le -défie!....... Tiens, je crache contre le ciel! Tiens, regarde là-bas, -vois-tu ce pauvre tonnerre qui se perd à l’horizon! on dirait qu’il a -peur de moi. Ah! franchement, ton Dieu n’est pas susceptible sur le -point d’honneur: si j’étais Dieu, si j’avais des tonnerres à la main, -oh! je ne me laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver de -terre! - -Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu votre Dieu, et vous -avez bien fait, car, s’il était un Dieu, il serait pendable. - -—Oh! laissez-moi fuir, la terre s’entr’ouvre sous vos pas! Satan, tu me -fais horreur!....... laissez-moi, Champavert, moi, je n’ai pas fait de -pacte; je vous en prie, taisez-vous, je suis morte si vous blasphémez -plus! Faut-il donc que je baise vos pieds?... - -—Jusqu’à cette heure, j’avais gardé mon sang-froid, mais tant de -misères m’enragent!... Oh! si je tenais l’humanité comme je te tiens -là, je l’étranglerais! Si elle n’avait qu’une vie, je la frapperais de -ce couteau, je l’anéantirais! si je tenais ton Dieu, je le frapperais -comme je frappe cet arbre! si je tenais ma mère, ma mère qui m’a donné -la vie, je l’éventrerais! C’est une chose infâme qu’une mère!... Ah! -si du moins elle m’avait étouffé dans ses entrailles, comme nous avons -fait de notre fils..... Horreur!..... Je m’égare ... - -Monde atroce! il faut donc qu’une fille tue son fils, sinon elle perd -son honneur!... Flava! tu es une fille d’honneur, tu as massacré le -tien!... tu es une vierge, Flava! Horreur!...... - -Ote-toi de dessus cette fosse, que je creuse la terre de mes ongles; je -veux revoir mon fils, je veux le revoir à mon heure dernière! - -—Ne troublez pas sa tombe sacrée.... - -—Sacrée!...... Je te dis que je veux revoir mon fils à mon heure -dernière! laisse-moi fouiller cette fosse. - -La pluie tombait à flots, le tonnerre mugissait, et quand les éclairs -jetaient leurs nappes de flammes sur la plaine, on distinguait Flava, -échevelée; sa robe blanche semblait un linceul, elle était couchée -sous les touffes du houx. Champavert, à deux genoux sur terre, de -ses ongles et de son poignard fouillait le sable. Tout à coup, il se -redressa tenant au poing un squelette chargé de lambeaux:—Flava! Flava! -criait-il, tiens, tiens, regarde donc ton fils; tiens, voilà ce qu’est -l’éternité!... Regarde! - -—Vous me faites bien souffrir, Champavert, tuez-moi!..... Tout cela -pour un crime, un seul, ah! c’en est trop.... - -—Loi! vertu! honneur! vous êtes satisfaits; tenez, reprenez votre -proie!... Monde barbare, tu l’as voulu, tiens, regarde, c’est ton -œuvre, à toi. Es-tu content de ta victime? es-tu content de tes -victimes?...—Bâtard! c’est bien effronté à vous, d’avoir voulu naître -sans autorisation royale, sans bans! Eh! la loi? eh! l’honneur?... - -Ne pleure pas, Flava, qu’est-ce donc? rien: un enfanticide. Tant de -vierges timides en sont à leur troisième, tant de filles vertueuses -comptent leurs printemps par des meurtres..... Loi barbare! préjugé -féroce! honneur infâme! hommes! société! tenez! tenez votre proie!... -Je vous la rends!!!... - - * * * * * - -En hurlant ces derniers mots, Champavert lança au loin le cadavre qui, -roulant par la pente escarpée, vint tomber et se briser sur les pierres -du chemin. - -—Champavert! Champavert! achève-moi! râlait Flava, froide et mourante; -es-tu prêt, maintenant?... - -—Oui!... - -—Frappe-moi, que je meure la première!... Tiens, frappe là, c’est mon -cœur!... Adieu!!! - -—Au néant!!! - -A ce dernier mot, Champavert s’agenouilla, mit la pointe du poignard -sur le sein de Flava, et, appuyant la garde contre sa poitrine, il -se laissa tomber lourdement sur elle, l’étreignit dans ses bras: le -fer entra froidement, et Flava jeta un cri de mort qui fit mugir les -carrières. - -Champavert retira le fer de la plaie, se releva, et, tête baissée, -descendit la colline et disparut dans la brume et la pluie. - - - - -V - -DE PROFUNDIS - - -Le lendemain, à l’aube, un roulier entendit un craquement sous la roue -de son chariot: c’était le squelette charnu d’un enfant. - -Une paysanne trouva près de la source un cadavre de femme avec un trou -au cœur. - -Et, aux buttes de Montfaucon, un écarisseur, en sifflant sa chanson et -retroussant ses manches, aperçut, parmi un monceau de chevaux, un homme -couvert de sang; sa tête, renversée et noyée dans la bourbe, laissait -voir seulement une longue barbe noire, et dans sa poitrine un gros -couteau était enfoncé comme un pieu. - - - FIN - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Champavert, by Pétrus Borel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT *** - -***** This file should be named 51787-0.txt or 51787-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/7/8/51787/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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