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-The Project Gutenberg EBook of Champavert, by Pétrus Borel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Champavert
- contes immoraux
-
-Author: Pétrus Borel
-
-Illustrator: Adrien Aubry
-
-Release Date: April 18, 2016 [EBook #51787]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT ***
-
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-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
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-
- CHAMPAVERT
-
-
-
-
- Bruxelles.—Imprimerie de E. J. CARLIER, rue des Minimes, 51.
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- CHAMPAVERT
-
- CONTES IMMORAUX
-
- PAR
- PETRUS BOREL
-
- LE LYCANTHROPE
-
- AVEC FRONTISPICE A L’EAU-FORTE DE
- M. ADRIEN AUBRY
-
-[Illustration: LOGO]
-
- BRUXELLES
- J. BLANCHE, LIBRAIRE
- 11, RUE DE LOXUM, 11
-
- 1872
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PAGE
-
- NOTICE SUR CHAMPAVERT v
-
- MONSIEUR DE L’ARGENTIÈRE, L’ACCUSATEUR 1
- I. ROCCOCO 3
- II. WAS-IST-DAS? 15
- III. MATER DOLOROSA 21
- IV. MOISE SAUVÉ DES EAUX 29
- V. VERY WELL 37
-
- JAQUEZ BARRAOU LE CHARPENTIER - LA HAVANE 45
- I. PESADUMBRE Y CONJURACION 47
- II. EL CORAZON NO ES TRAYDOR 55
- III. TRAYCION Y TRAYCION 59
- IV. A LAS ORACIONES 67
-
- DON ANDRÉA VÉSALIUS L’ANATOMISTE - MADRID 71
- I. CHALYBARIUM 73
- II. SALTATIO, TURBA, MORS 79
- III. QUOD LEGI NON POTEST 85
- IV. NIDUS ADULTERATUS 91
- V. OPIFICINA 95
- VI. ENODATIO 97
- VII. AFFABULATIO 101
-
- THREE FINGERED JACK L’OBI - LA JAMAIQUE 103
- I. NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES 105
- II. VOICES IN THE DESERT 111
- III. HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT 115
- IV. TIRESOME CHAPTER 121
- V. HOUND’S FEE 127
- VI. BLOOD’S REWARD 133
-
- DINA LA BELLE JUIVE - LYON 139
- I. AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO 141
- II. ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN 151
- III. LOU GAL RËMËNO L’ALO 161
- IV. PLOUJHAS DË MARSELHA 167
- V. MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT 169
- VI. LANGHIMEN 181
- VII. OUSTÂOU PAIROLAOU 191
- VIII. BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS 195
- IX. BOURDËSCÂDO 197
- X. ESCUMERGAMËN 201
- XI. DÔOU 207
- XII. GOUDOUMAR! GOULLAMAS! 209
- XIII. GOLGOTHA 211
-
- PASSEREAU L’ÉCOLIER - PARIS 215
- I. CARABINS 217
- II. MARIETTE 227
- III. PERFIDE COMME L’ONDE 237
- IV. ALBERT PATROCINE 243
- V. INCONGRUITÉ 251
- VI. AUTRE INCONGRUITÉ 263
- VII. AH! C’EST MAL! 271
- VIII. FIN TRÈS NATURELLE 283
-
- CHAMPAVERT LE LYCANTHROPE - PARIS 299
- I. TESTAMENT 301
- II. EDURA 313
- III. FLAVA 319
- IV. DAMNATION 325
- V. DE PROFUNDIS 333
-
-
-
-
-NOTICE
-
-SUR
-
-CHAMPAVERT
-
-
-C’est toujours un pénible emploi que celui de _détrompeur_, c’est
-toujours une pénible corvée que celle de venir enlever au public ses
-douces erreurs, ses mensonges auxquels il s’est fait, auxquels il a
-donné sa foi; rien n’est plus dangereux que de faire un vide dans le
-cœur de l’homme. Jamais je ne me hasarderai à une aussi scabreuse
-mission. Croyez, croyez, abusez-vous, soyez abusés!... L’erreur est
-presque toujours aimable et consolatrice. Malgré tout cet éloignement,
-ma religieuse sincérité, aujourd’hui, me fait un devoir de démasquer
-une supercherie, heureusement sans importance, une pseudonymie. De
-grâce, veuillez bien ne point vous emporter, comme vous le faites de
-coutume, quand on vient vous dire que la _Clotilde de Surville_ n’a pas
-été, que son livre est apocryphe; que la correspondance de _Ganganelli_
-et _Carlino_ est apocryphe; que _Joseph Delorme_ est un pseudographe et
-sa biographie un mythe. De grâces, de grâces! je vous en supplie, ne
-vous emportez point!...
-
-Pétrus Borel s’est tué ce printemps: prions Dieu pour lui, afin que
-son âme, à laquelle il ne croyait plus, trouve merci devant Dieu qu’il
-niait, afin que Dieu ne frappe pas l’erreur du même bras que le crime.
-
-Pétrus Borel, le _rhapsode_, le _lycanthrope_, s’est tué, ou pour dire
-la vérité que nous avons promise, le pauvre jeune homme qui se recélait
-sous ce sobriquet, qu’il s’était donné à peine au sortir de l’enfance;
-aussi, peu de ses camarades connurent-ils son véritable nom; aucun ne
-sut jamais la cause de ce travestissement; le fit-il par nécessité ou
-par bizarrerie? c’est ce qu’on ignore entièrement. Autrefois ce même
-nom avait été illustré en littérature et en sciences, par Pétrus Borel
-de Castres, profond docteur, antiquaire, médecin de Louis XIV et fils
-du poète Jacques Borel. Descendait-il maternellement de cette famille,
-avait-il voulu reprendre le nom d’un de ses aïeux? c’est ce qu’on
-ignore entièrement et que sans doute on ignorera toujours.
-
-Ainsi que nous l’avons rétabli en titre de ce livre, son vrai nom était
-Champavert.
-
-Il n’est pas de plus doux plaisir que celui de descendre dans
-l’intimité d’un être sensible, c’est-à-dire supérieur, qui s’est
-éteint; c’est une indiscrétion bien louable que celle de vouloir
-s’initier au secret de la vie d’un grand artiste ou d’un malheureux.
-On aime bien l’écrivain qui se complaît à étaler comme des tapisseries
-l’existence, souvent très occulte, des hommes qui nous sont chers.
-Quoique celle du jeune et fatal poète qui nous occupe n’excite pas
-en vous un aussi haut intérêt, je pense cependant que vous ne les
-auriez pas mal accueillis si j’avais pu déterrer quelques détails et
-quelques circonstances de cette vie anomale; mais regrettablement on
-en sait bien peu de chose. Champavert était peu parleur de lui-même;
-il tombait généralement dans le monde comme une apparition, sans
-antécédens connus, sans avenir présumé.
-
-On a quelques raisons de croire, qu’originaire des Hautes-Alpes,
-il était né dans l’antique _Ségusie_, souvent, lui ayant entendu
-maudire son père, descendu des Montagnes, et nommer avec fierté comme
-ses compatriotes, _Philibert-Delorme_, _Martel-Ange_, _Servandoni_,
-_Audran_, _Stella_, _Coisevox_, _Coustou_: _Ballanche_!... Mais, jeune,
-il avait laissé sa patrie.
-
-Il montrait au plus vingt à vingt-deux ans à ceux qui l’approchaient,
-mais ses traits graves, de prime abord, le vieillissaient beaucoup.
-
-Il était assez grand et svelte, peut-être même frêle; il avait le teint
-brun, le profil caractéristique, l’œil grand, blanc et noir, et quelque
-chose dans le regard qui fatiguait lorsqu’il était fixé, comme l’œil
-convoiteux du serpent qui attire une proie.
-
-Contre l’usage de notre époque, de même que Leonardo da Vinci,
-contrairement à celui de la sienne, il portait la barbe longue depuis
-l’âge de dix-sept ans; jamais les plus instantes prières ne purent le
-contraindre à l’abattre. En cette étrangeté, il devança de quatre ans
-les apôtres de Henri-Saint-Simon. L’idée la plus juste qu’on puisse en
-donner, c’est de dire qu’il avait beaucoup de l’aspect de saint Bruno.
-
-Sa voix et ses façons étaient douces, à la grande surprise de ceux qui
-le voyaient pour la première fois, et qui, par ses écrits, ses poésies,
-se l’étaient figuré un ogre effroyable. Il était bon, doux, affable,
-fier, opiniâtre, serviable, bienveillant, son cœur aimant, _amoroso
-con los suyos_, divine expression espagnole, n’avait point encore été
-gâté par l’égoïsme et l’or. Mais quand on le blessait à fond, sa haine
-devenait, comme son amour, implacable.
-
-Lorsqu’on l’entraînait dans le monde, il y apportait un air de
-souffrante mélancolie, comme un cerf lancé hors de son hallier.
-
-Quant à des particularités sur son enfance, on ne sait presque rien: on
-ne sait que ce que lui-même en a voulu dire à ses intimes. La volonté
-était développée chez lui au plus haut point, hardi, têtu, impérieux,
-le mépris des usages et coutumes était inné en lui, il ne s’y ploya
-jamais, même en son plus bas âge. Il avait en horreur les habits, et
-passa ses premières années entièrement nu; ce n’est qu’assez tard qu’on
-parvint à lui faire endosser les vêtemens les plus nécessaires.
-
-On a encore quelques soupçons vagues que son instruction avait été
-confiée à des prêtres, son irréligion viendrait assez à l’appui de
-cette opinion. Il n’est pas de héros pour le valet de chambre, il n’est
-pas de Dieu pour qui habite le temple.
-
-Il se plaisait souvent à conter avec une espèce de joie qu’il avait
-été toujours fatigant pour ses maîtres, toujours redouté par eux, sans
-trop savoir pourquoi: peut-être les mettait-il souvent _à quia_ par ses
-questions _à la Condamine_, et flairant leur ignorance crasseuse, les
-traitait-il avec mépris et dégoût! Il disait aussi avec orgueil qu’il
-avait été chassé de toute école.
-
-Comme l’étude était sa seule passion et que la seule langue latine
-n’étanchait pas sa soif de savoir, il s’entourait toujours de cinq à
-six grammaires d’idiomes anciens et modernes, et d’ouvrages savans
-qu’il se procurait avec peine, et que ses maîtres honteux lui brûlaient
-à mesure.
-
-Déjà, en ce temps, il portait en lui une tristesse, un chagrin
-indéfini, vague et profond, la mélancolie était déjà son
-_idiosyncrasie_. De ses anciens condisciples se rappellent l’avoir vu
-passer très souvent des jours entiers à verser des larmes amèrement,
-sans causes connues ou apparentes, lui-même plus tard n’a jamais pu
-définir ces désolations. Assurément la vie en communauté forcée l’avait
-jeté dans cet état chronique de souffrance, et cette souffrance, cet
-ennui exhaltaient ses organes sensitifs et aiguillonnaient sa chagrine
-irritabilité.
-
-Le cours de sa brève carrière fut semblable au cours de ces torrens
-dont on ignore la source, qui tantôt inondent les vallées, et tantôt
-coulent souterrainement.
-
-A partir de cette première époque de sa vie vient une série d’années
-sur lesquelles nous n’avons pu rencontrer le moindre renseignement;
-seulement, nous avons retrouvé dans ses papiers deux petites notes, que
-voici; elles font présumer que son père l’avait placé contre son gré
-chez un artiste ou un artisan.
-
-
- Novembre 1823.
-
-Hier mon père m’a dit: Tu es grand maintenant, il faut dans ce monde
-une profession; viens, je vais t’offrir à un maître qui te traitera
-bien, tu apprendras un métier qui doit te plaire, à toi qui charbonnes
-les murailles, qui fais si bien les peupliers, les hussards, les
-perroquets, tu apprendras un bon état. Je ne savais ce que tout cela
-voulait dire; je suivis mon père, et il me vendit pour deux ans.
-
-
- Janvier 1824.
-
-Voilà donc ce que c’est qu’un état, un maître, un apprenti. Je ne sais
-si je comprends bien; mais je suis triste et je pense à la vie; elle me
-semble bien courte! Sur cette terre de passage, alors pourquoi tant de
-soucis, tant de travaux pénibles, à quoi bon?.... Maintenant, je ris
-quand je vois un homme qui se case, se caser!...... Que faut-il donc à
-l’homme pour faire sa vie? une peau d’ours et quelques substances.
-
-Si j’ai rêvé une existence, ce n’est pas celle-là, ô mon père! si j’ai
-rêvé une existence, c’est chamelier au désert, c’est muletier andalous,
-c’est Otahïtien!
-
-Il est probable que cet homme chez lequel il faisait son apprentissage
-était architecte: car quelques années plus tard, on se rappelle l’avoir
-vu travailler dans l’atelier d’architecture d’_Antoine Garnaud_; du
-reste, nous n’avons rien pu apprendre sur sa vie, à cette phase;
-sans doute, il battait corps à corps avec la misère, et, dans les
-intervalles que lui laissaient ses travaux stupides et la faim, il
-s’abandonnait à l’étude. On a trouvé dans ses paperasses des dessins
-d’architecture et des poésies portant mêmes dates. Son assiduité à
-l’atelier d’_Antoine Garnaud_ devint plus réservée peu à peu, et il en
-disparut entièrement. Son aversion pour l’architecture antique qu’on
-y enseignait à l’exclusion fut cause à coup sûr de cet éloignement.
-Il rentra dans l’ombre pour se livrer à ses études d’affection; on
-ne le vit plus reparaître que de loin en loin, dirigeant quelques
-constructions, ou dans l’atelier de quelque habile peintre dont il
-avait conquis l’amitié. C’est aussi vers ce temps, deux ans environ
-avant sa mort, vers la fin de 1829, qu’il se groupa à l’entour de
-lui quelques jeunes et timides artistes, afin d’être plus forts en
-faisceau, afin de n’être pas brisé et renversé à l’entrée dans le
-monde; il fut même regardé par beaucoup comme le grand prêtre de cette
-camaraderie du bousingo, dont on fit grand scandale, et dont on a
-par méchanceté et par ignorance perverti les intentions et le titre.
-Mais n’anticipons pas, Champavert, dans un ouvrage collectif qui doit
-incessamment paraître, a rétabli la véracité des faits, et éclairé le
-public que les journaux ont abusé.
-
-Ses derniers compagnons, dont les noms sont cités dans les
-_Rhapsodies_, qui l’ont connu dans la plus grande intimité, auraient
-pu donner sur lui des renseignemens exacts et positifs; mais, comme il
-n’approuva pas cette publication, ils nous ont fermé leurs portes.
-
-Ce fut vers la fin de 1831 que parurent les essais poétiques de
-Champavert, sous le titre de _Rhapsodies, par Pétrus Borel_. Jamais
-petit livre n’avait fait plus grand scandale, du reste, scandale que
-fera toujours toute œuvre écrite avec l’âme et le cœur, sans politesse
-pour un temps où l’on fait de l’art et de la passion avec la tête et
-la main, et en se battant les flancs à tant la page. Pour juger ces
-poésies, nous sommes trop favorablement disposés, on ne nous croirait
-pas impartiaux; or, nous dirons seulement qu’elles nous semblent
-abruptes, souffertes, senties, pleines de feu, et, qu’on nous passe
-l’expression, quelquefois _fleurette_, mais bien plus souvent _barre de
-fer_; c’est un livret empreigné de fiel et de douleur, c’est le prélude
-du drame qui le suivit, et que les plus simples avaient pressenti; une
-œuvre comme celle-là n’a pas de second tome: son épilogue, c’est la
-mort.
-
-Nous allons, pour nos lecteurs qui ne les connaîtraient point, en
-donner quelques extraits, à l’appui de ce que nous venons d’avancer.
-
-Voici la pièce qui ouvre le recueil; nous la citons préférablement
-parce qu’elle est pleine de douleur et d’une franchise rare, et qu’elle
-contient quelques circonstances de sa vie dont nous n’avons pu parler:
-elle est adressée à un ami qui lui avait donné l’hospitalité, à ce
-qu’il paraîtrait, dans un temps où, comme Métastase, il n’avait pour
-abri que le ciel et le pavé.
-
- Quand ton Pétrus ou ton Pierre
- N’avait pas même une pierre
- Pour se poser, l’œil tari;
- Un clou sur un mur avare
- Pour suspendre sa guitare:
- Tu me donnas un abri.
-
- Tu me dis:—Viens, mon Rhapsode,
- Viens chez moi finir ton ode;
- Car ton ciel n’est pas d’azur,
- Ainsi que le ciel d’Homère
- Ou du provençal trouvère;
- L’air est froid, le sol est dur.
-
- Paris n’a point de bocage;
- Viens donc, je t’ouvre ma cage,
- Où, pauvre, gaîment je vis;
- Viens, l’amitié nous rassemble,
- Nous partagerons ensemble
- Quelques grains de chenevis.
-
- —Tout bas, mon âme honteuse
- Bénissait ta voix flatteuse
- Qui caressait son malheur;
- Car toi seul, au sort austère
- Qui m’accablait solitaire,
- Léon, tu donnas un pleur.
-
- Quoi! ma franchise te blesse?
- Voudrais-tu que, par faiblesse,
- On voilât sa pauvreté?
- Non! non! nouveau Malfilâtre,
- Je veux, au siècle parâtre,
- Etaler ma nudité!
-
- Je le veux, afin qu’on sache,
- Que je ne suis point un lâche,
- Car j’eus deux parts de douleur
- A ce banquet de la terre,
- Car, bien jeune, la misère
- N’a pu briser ma verdeur.
-
- Je le veux, afin qu’on sache
- Que je n’ai que ma moustache,
- Ma guitare, et puis mon cœur
- Qui se rit de la détresse;
- Et que mon âme maîtresse
- Contre tout surgit vainqueur.
-
- Je le veux, afin qu’on sache
- Que, sans toge et sans rondache,
- Ni chancelier, ni baron,
- Je ne suis point gentilhomme,
- Ni commis à maigre somme,
- Parodiant lord Byron.
-
- A la cour, dans ses orgies,
- Je n’ai point fait d’élégies,
- Point d’hymne à la déité;
- Sur le flanc d’une duchesse,
- Barbotant dans la richesse,
- De lai sur ma pauvreté.
-
-Voici encore quelques autres vers et quelques fragmens pris pour ainsi
-dire au hasard, tous pleins pareillement de chagrin et de fiel, et de
-la pensée qui le minait sourdement et qui, peu de temps plus tard,
-devait le perdre.
-
-
-DOLÉANCE.
-
- Son joyeux, importun, d’un clavecin sonore,
- Parle, que me veux-tu?
- Viens-tu dans mon grenier pour insulter encore
- A ce cœur abattu?
- Son joyeux, ne viens plus; verse à d’autres l’ivresse;
- Leur vie est un festin
- Que je n’ai point troublé; tu troubles ma détresse,
- Mon râle clandestin!
-
- Indiscret, d’où viens-tu? Sans doute une main blanche,
- Un beau doigt prisonnier
- Dans de riches joyaux, a frappé sur ton anche
- D’ivoire et d’ébénier;
- Accompagnerais-tu d’une enfant angélique,
- La timide leçon?
- Si le rythme est bien sombre et l’air mélancolique,
- Trahis-moi sa chanson.
-
- Non: j’entends les pas sourds d’une foule ameutée,
- Dans un salon étroit;
- Elle vogue en tournant, par la walse exaltée,
- Ebranlant mur et toit.
- Au dehors bruits confus, cris, chevaux qui hennissent,
- Fleurs, esclaves, flambeaux;
- Le riche épand sa joie et les pauvres gémissent,
- Honteux sous leurs lambeaux!
-
- Autour de moi ce n’est que palais, joie immonde,
- Biens, somptueuses nuits,
- Avenir, gloire, honneurs: au milieu de ce monde,
- Pauvre et souffrant je suis
- Comme entouré des grands, du roi, du saint office,
- Sur le _quémadero_,
- Tous en pompe assemblés pour humer un supplice,
- Un juif au _brazero_!
-
- Car tout m’accable enfin: néant, misère, envie,
- Vont morcelant mes jours!
- Mes amours brochaient d’or le crêpe de ma vie,
- Désormais plus d’amours.
- Pauvre fille! c’est moi qui t’avais entraînée
- Au sentier de douleur;
- Mais, d’un poison plus fort, avant qu’il t’eût fanée,
- Tu tuas le malheur!
-
- Eh! moi, plus qu’une enfant, capon, flasque, gavache,
- De ce fer acéré
- Je ne déchire pas avec ce bras trop lâche
- Mon poitrail ulcéré!
- Je rumine mes maux: son ombre est poursuivie
- D’un regret coutumier.
- Qui donc me rend si veule et m’enchaîne à la vie?...
- Pauvre Job au fumier.
-
-
-HYMNE AU SOLEIL
-
- Là, dans ce sentier creux, promenoir solitaire
- De mon clandestin mal,
- Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre
- Comme un brute animal.
- Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre
- Appeler le sommeil,
- Pour étancher un peu ma brûlante paupière;
- Je viens user mon écot de soleil!
-
- Là-bas, dans la cité, l’avarice sordide
- Du roi, sur tout Champart,
- Au mouton-peuple, on vend le soleil et le vide;
- J’ai payé; j’ai ma part!
- Mais sur tous, tous égaux devant toi, soleil juste,
- Tu verses tes rayons,
- Qui ne sont pas plus doux au front d’un prince auguste,
- Qu’au sale front d’une gueuse en haillons.
-
-
-FRAGMENT DE LA PIÈCE INTITULÉE
-
-HEUR ET MALHEUR
-
-
- * * * * *
-
- C’est un oiseau, le barde! il doit rester sauvage;
- La nuit sous la ramure, il gazouille son chant;
- Le canard tout boueux se pavane au rivage,
- Saluant tout soleil, ou levant ou couchant.
- C’est un oiseau, le barde! il doit vieillir austère,
- Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux,
- Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre,
- Qu’une cape trouée, un poignard et les cieux!
- Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme,
- Un habit bien collant, un minois relavé,
- Un perroquet juché, chantonnant pour madame,
- Dans une cage d’or, un canari privé;
- C’est un gras merveilleux, versant de chaudes larmes
- Sur des maux obligés après un long repas,
- Portant un parapluie, et jurant par ses armes,
- Et, l’élixir en main, invoquant le trépas.
- Joyaux, bal, fleur, cheval, château, fine maîtresse,
- Sont les matériaux de ses poëmes lourds:
- Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse;
- Toujours les souffletant de ses vers de velours.
- Par merci! voilez-nous vos airs autocratiques;
- Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons!
- Mais ne galonnez pas comme vos domestiques,
- Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons.
- Eh! vous, de ces soleils, moutonnier parélie!
- De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin,
- Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie;
- Le barde ne grandit qu’enivré de besoin!
- J’ai caressé la mort, riant au suicide,
- Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux;
- Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux,
- Misérable et miné par la faim homicide.
-
-
-MISÈRE
-
- A mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,
- Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre,
- Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,
- Ignorant le remords, vierge d’affliction;
- A travers les parois d’une haute poitrine,
- Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le mine?
- Dans une lampe sourde on ne saurait puiser,
- Il faut, comme le cœur, l’ouvrir ou la briser.
-
- Aux bourreaux, pauvre André! quand tu portais ta tête,
- De rage tu frappais ton front sur la charrette;
- N’ayant pas assez fait pour l’immortalité,
- Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.
- Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,
- Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie,
- Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts;
- Je sentais ma puissance, et je sentais des fers!
-
- Puissance,... fers,... quoi donc?—Rien! encore un poète
- Qui ferait du divin, mais sa muse est muette,
- Sa puissance est aux fers:—Allons! on ne croit plus
- En ce siècle voyant qu’aux talens révolus;
- Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles.—
- Travaille!... Eh! le besoin qui me hurle aux oreilles,
- Etouffant tout penser qui se dresse en mon sein!
- Aux accords de mon luth que répondre?... J’ai faim!
-
-Ah! tout cela fait saigner le cœur!... Passons.
-
-Son allure indépendante, son amour violent de la liberté, l’avaient
-fait désigner comme républicain redoutable. Il crut devoir répondre
-à cette accusation dans la préface de ses Rhapsodies:—Je suis
-républicain, dit-il, comme l’entendrait un loup cervier: mon
-républicanisme, c’est de la lycanthropie!—Si je parle de république,
-c’est parce que ce mot me représente la plus large indépendance que
-puissent laisser l’association et la civilisation. Je suis républicain
-parce que je ne puis pas être Caraïbe; j’ai besoin d’une somme
-énorme de liberté: la république me la donnera-t-elle? Je n’ai pas
-l’expérience pour moi. Mais, quand cet espoir sera déçu comme tant
-d’autres, il me restera le _Missouri_!....
-
-De là, les journaux appelèrent ces vers lycanthropiques, lui
-lycanthrope, et son inclination d’esprit lycanthropisme. L’épithète
-eut grand succès par le monde et lui resta; lui-même se plaisait à
-l’entendre; aussi, avons-nous cru qu’il était de notre respect de ne
-point lui arracher ce pavillon caractéristique.
-
-Au milieu de toutes les critiques haineuses qui jonglèrent sur lui, et
-qui auraient saturé une âme moins abreuvée que la sienne, il ne douta
-pas un seul instant de sa force, et reçut dans le secret de bien douces
-consolations, quelques applaudissemens sincères, et des conseils vrais.
-
-Entre autres, nous allons rapporter ici une lettre et des vers qui lui
-furent adressés à ce propos, et qu’on vient de retrouver parmi ses
-manuscrits.
-
-
- MONSIEUR,
-
-Pardonnez-moi d’avoir autant tardé à vous remercier de l’envoi que vous
-avez bien voulu me faire de vos poésies. M. Gérard ne m’a donné votre
-adresse que depuis quelques jours.
-
-Si le métal bouillonnant a rejeté ses scories; ces scories font bien
-présumer du métal, et, dussiez-vous vous irriter contre moi de trop
-présumer de votre avenir, j’aime à croire qu’il sera remarquable. J’ai
-été jeune aussi, Monsieur, jeune et mélancolique, comme vous je m’en
-suis souvent pris à l’ordre social des angoisses que j’éprouvais:
-j’ai conservé telle strophe d’ode, car jeune je faisais des odes, où
-j’exprime le vœu d’aller vivre parmi les loups. Une grande confiance
-dans la divinité a été souvent mon seul refuge. Mes premiers vers
-un peu raisonnables l’attesteraient; ils ne valent pas les vôtres,
-mais, je vous le répète, ils ne sont pas sans de nombreux rapports;
-je vous dis cela pour que vous jugiez du plaisir triste, mais
-profond, que m’ont fait les vôtres. J’ai d’autant mieux sympathisé
-avec quelques-unes de vos idées, que si ma destinée a éprouvé un
-grand changement, je n’ai ni oublié mes premières impressions, ni
-pris beaucoup de goût à cette société que je maudissais à vingt ans.
-Seulement aujourd’hui je n’ai plus à me plaindre d’elle pour mon propre
-compte, je m’en plains quand je rencontre de ses victimes. Mais,
-Monsieur, vous êtes né avec du talent, vous avez reçu de plus que moi
-une éducation soignée; vous triompherez, je l’espère, des obstacles
-dont la route est semée; si cela arrive, comme je le souhaite,
-conservez bien toujours l’heureuse originalité de votre esprit et vous
-aurez lieu de bénir la providence des épreuves qu’elle aura fait subir
-à votre jeunesse.
-
-Vous ne devez pas aimer les éloges; je n’en ajouterai pas à ce que je
-viens de vous dire. J’ai pensé d’ailleurs que vous préfériez connaître
-les réflexions que votre poésie m’aurait suggérées. Vous verrez bien
-que ce n’est pas par égoïsme que je vous ai beaucoup parlé de moi.
-
-Recevez, Monsieur, avec mes sincères remercîmens, l’assurance de ma
-considération et du plus vif intérêt.
-
- BÉRANGER.
-
- 16 février 1832.
-
-
-A PÉTRUS BOREL
-
- Brave Pierre, pourquoi cette mélancolie
- Qui règne dans tes vers; pourquoi sur l’avenir
- Ce regard douloureux suivi d’un long soupir,
- Pourquoi ce dégoût de la vie?
-
- Elle est belle pourtant: regarde l’horizon
- Qui s’ouvre devant nous, éclatant de lumières...
- Va, nous saurons franchir ces débiles barrières
- Qui nous tiennent comme en prison.
-
- Ou’importe un peu de peine au matin de la vie,
- Ou, le nuage obscur errant à ton zénith?
- Le nom qu’on a gravé sur le rude granit
- Échappe à l’ongle de l’envie.
-
- Et quand viendra le soir, nous aurons le repos,
- Nous trouverons la gloire au bout de la carrière,
- Et l’amour sera là, séduisante chimère!
- Versant son baume sur nos maux.
-
- Regarde autour de nous ces masses immobiles
- Ignorant de l’amour les doux embrassemens,
- Ou de l’ambition les beaux emportemens,
- Êtres incomplets et débiles!
-
- N’ont-ils pas plus que nous droit d’accuser le ciel,
- Ceux qui, jetés tous nus sur cette route aride,
- De leurs lèvres de feu, pressent la coupe vide,
- Ou n’y rencontrent que du fiel?
-
- Et toi, tu te plaindrais (quand, tout plein de jeunesse,
- Tu bondis libre et fort comme un brave coursier),
- De quelques jours de deuil que te font oublier
- Les doux baisers d’une maîtresse.
-
- Que veux-tu donc de plus demander pour ta part?
- Amour, gloire, amitié, t’échoiront en partage,
- N’est-ce donc pas assez pour charmer le voyage?
- La fortune viendra plus tard!
-
- En avant, en avant! courage brave Pierre!
- Porte ta lourde croix par les vilains chemins,
- Sans montrer aux regards tes genoux et tes mains,
- Meurtris sur les angles de pierre.
-
- Car la gloire est marâtre à ses pauvres enfans!...
- Devant les lauréats le monde entier s’incline;
- Mais il ne doit pas voir la couronne d’épine
- Qui déchire leurs fronts brûlans.
-
-Ces vers portent la signature d’un grand artiste dont s’honore la
-France, nous aurions bien voulu pouvoir la livrer à la publicité, mais
-nous avons craint d’effaroucher sa modestie, et de paraître par trop
-indiscret en décelant la source d’une poésie naïve, toute d’intimité,
-d’intimité confidentielle.
-
-En faisant deux parts, l’une des aboiemens et l’autre des nobles et
-amitieux conseils, on verra, en ce cas, comme en tous, que ce n’est que
-du bas étage que sort la sale critique.
-
-Voici tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie matérielle de
-Champavert: quant à l’histoire de son âme, elle est tout entière dans
-ses écrits; nous renverrons, d’abord, à ce présent livre de contes, et
-puis aux Rapsodies dont la seconde édition va paraître incessamment.
-
-Enfin, pour des détails sur son dégoût de la vie et son suicide, nous
-renverrons à la narration intitulée Champavert qui termine cet ouvrage.
-
-M. Jean-Louis, son inconsolable ami, a bien voulu nous confier
-pour les mettre en ordre, tous les manuscrits et petits papiers de
-Champavert, dont il était possesseur; et il a bien voulu aussi nous
-autoriser à en publier ce que bon nous semblerait; nous avons d’abord
-choisi et recueilli entre beaucoup d’autres ces nouvelles inédites.
-
-Si le monde leur faisait un bon accueil, nous les publierions toutes
-successivement, ainsi que plusieurs romans et plusieurs drames que nous
-avons également entre les mains.
-
-La mort prématurée de ce jeune écrivain est-elle une perte réelle et
-regrettable pour la France? Nous ne pouvons répondre, nous, c’est à la
-France à le juger, c’est à la France à assigner son rang, c’est à Lyon,
-sa patrie, à revendiquer et à faire l’apothéose de son jeune et trop
-infortuné poète.
-
-Mais nous croyons qu’il est de notre politesse de prévenir les
-lecteurs, qui cherchent et aiment la littérature _lymphatique_, de
-refermer ce livre et de passer outre. Si, cependant, ils désiraient
-avoir quelques notions sur l’allure d’esprit de Champavert, il leur
-suffirait de lire ce qui suit.
-
-A la réception de la lettre où Champavert le prévenait de son extrême
-détermination, M. Jean-Louis partit sur l’heure, espérant arriver
-assez à temps pour le détourner de son funeste projet; il était trop
-tard. Sitôt à Paris, il se présenta au domicile de Champavert, on lui
-affirma qu’il était allé faire un voyage de long cours. Dans la ville,
-il ne put obtenir aucun renseignement. Mais, le soir, parcourant _la
-Tribune_, au café Procope, il en rencontra de cruels et de positifs.
-Le lendemain il fit enlever le cadavre de son ami, exposé à la morgue
-depuis trois jours, et le fit enterrer au cimetière du Mont-Louis; près
-du tombeau d’Héloïse et d’Abélard, vous pourrez voir encore une pierre
-brisée, moussue, sur laquelle, se penchant, on lit avec peine ces mots:
-A CHAMPAVERT, JEAN-LOUIS.
-
-Vivement ému par le suicide de ce jeune cœur, et des larmes m’étant
-échappées pendant le récit que M. Jean-Louis en fit au café, touché, il
-s’approcha de moi et me dit:—L’auriez-vous connu?—Non, Monsieur, si je
-l’avais connu nous serions morts ensemble.—Je conquis son amitié, et ce
-brave jeune homme, avant de retourner à Lachapelle en Vaudragon, me fit
-don du portefeuille trouvé sur Champavert.
-
-Voici à peu près tout ce qu’il contenait: quelques notes, quelques
-boutades, griffonnées sans ordre à la sanguine, et presque totalement
-illisibles, quelques vers et des lettres.
-
-D’abord, je déchiffrai sur la peau d’âne ces pensées.
-
- * * * * *
-
-On recommande toujours aux hommes de ne rien faire d’inutile, d’accord;
-mais autant vaudrait leur dire de se tuer, car, de bonne foi, à
-quoi bon vivre?... Est-il rien plus inutile que la vie? une chose
-utile, c’est une chose dont le but est connu; une chose utile doit
-être avantageuse par le fait et le résultat, doit servir ou servira,
-enfin c’est une chose bonne. La vie remplit-elle une seule de ces
-conditions?.... le but en est ignoré, elle n’est ni avantageuse par le
-fait, ni par le résultat; elle ne sert pas, elle ne servira pas, enfin,
-elle est nuisible; que quelqu’un me prouve l’utilité de la vie, la
-nécessité de vivre, je vivrai....
-
-Pour moi, je suis convaincu du contraire, et je redis souvent avec
-Pétrarca:
-
- Che più d’un giorno é la vita mortale
- Nubilo, breve, freddo e pien di noja;
- Che può bella parer, ma nulla vale.
-
-Le penser qui m’a toujours poursuivi amèrement, et jeté le plus de
-dégoût en mon cœur, c’est celui-ci:
-
-Qu’on ne cesse d’être honnête homme, seulement que du jour où le crime
-est découvert: que les plus infâmes scélérats, dont les atrocités
-restent cachées, sont des hommes honorables, qui hautement jouissent
-de la faveur et de l’estime. Que d’hommes doivent rire sourdement dans
-leur poitrine, quand ils s’entendent traités de bons, de justes, de
-loyaux, de sérénissimes, d’altesses!
-
-Oh! ce penser est déchirant!...
-
-Aussi, je répugne à donner des poignées de main à d’autres qu’à des
-intimes; je frissonne involontairement à cette idée qui ne manque
-jamais de m’assaillir, que je presse peut-être une main infidèle,
-traîtresse, parricide!
-
-Quand je vois un homme, malgré moi mon œil le toise et le sonde, et je
-demande en mon cœur, celui-là est-ce bien un probe, en vérité? ou un
-brigand heureux dont les concussions, les dilapidations, les crimes
-sont ignorés, et le seront à tout jamais? Indigné, navré, le mépris sur
-la lèvre, je suis tenté de lui tourner le dos.
-
-Si du moins les hommes étaient classés comme les autres bêtes; s’ils
-avaient des formes variées suivant leurs penchans, leur férocité,
-leur bonté comme les autres animaux.—S’il y avait une forme pour le
-féroce, l’assassin, comme il y en a une pour le tigre et la hyène.—S’il
-y en avait une pour le voleur, l’usurier, le cupide, comme il y en a
-une pour le milan, le loup, le renard; du moins il serait facile de
-connaître son monde, on aimerait à bon escient, et l’on pourrait fuir
-les mauvais, les chasser et les dérouter, comme on fuit et chasse la
-panthère et l’ours, comme on aime le chien, le cerf, la brebis.
-
-
-MARCHAND ET VOLEUR EST SYNONYME
-
-Un pauvre qui dérobe par nécessité le moindre objet est envoyé au
-bagne; mais les marchands, avec privilége, ouvrent des boutiques sur
-le bord des chemins pour détrousser les passans qui s’y fourvoient.
-Ces voleurs-là, n’ont ni fausses clefs, ni pinces, mais ils ont des
-balances, des registres, des merceries, et nul ne peut en sortir
-sans se dire je viens d’être dépouillé. Ces voleurs à petit peu
-s’enrichissent à la longue et deviennent propriétaires, comme ils
-s’intitulent,—propriétaires insolens!
-
-Au moindre mouvement politique, ils s’assemblent, et s’arment, hurlant
-qu’on veut le pillage, et s’en vont massacrer tout cœur généreux qui
-s’insurge contre la tyrannie.
-
-Stupides brocanteurs! c’est bien à vous de parler de propriété, et
-de frapper comme pillards des braves appauvris à vos comptoirs!...
-défendez donc vos propriétés! mauvais rustres! qui, désertant les
-campagnes, êtes venus vous abattre sur la ville, comme des hordes de
-corbeaux et de loups affamés, pour en sucer la charogne; défendez donc
-vos propriétés!.... Sales maquignons, en auriez-vous sans vos barbares
-pilleries? en auriez-vous?... si vous ne vendiez du laiton pour de
-l’or, de la teinture pour du vin? empoisonneurs!
-
- * * * * *
-
-Je ne crois pas qu’on puisse devenir riche à moins d’être féroce, un
-homme sensible n’amassera jamais.
-
-Pour s’enrichir, il faut avoir une seule idée, une pensée fixe, dure,
-immuable, le désir de faire un gros tas d’or; et pour arriver à grossir
-ce tas d’or, il faut être usurier, escroc, inexorable, extorqueur et
-meurtrier! maltraiter surtout les faibles et les petits! Et, quand
-cette montagne d’or est faite, on peut monter dessus, et du haut du
-sommet, le sourire à la bouche, contempler la vallée de misérables
-qu’on a faits.
-
- * * * * *
-
-Le haut commerce détrousse le négociant, le négociant détrousse le
-marchand, le marchand détrousse le chambrelan, le chambrelan détrousse
-l’ouvrier, et l’ouvrier meurt de faim.
-
-Ce ne sont pas les travailleurs de leurs mains qui parviennent, ce sont
-les exploiteurs d’hommes.
-
- * * * * *
-
-Sur le livret étaient griffonnés ces vers, que je présume être de lui,
-ne me rappelant pas les avoir lus nulle autre part.
-
-
-A CERTAIN DÉBITANT DE MORALE
-
- Il est beau tout en haut de la chaire où l’on trône,
- Se prélassant d’un ris moqueur,
- Pour festonner sa phrase et guillocher son prône
- De ne point mentir à son cœur!
- Il est beau, quand on vient dire neuves paroles,
- Morigéner mœurs et bon goût,
- De ne point s’en aller puiser ses paraboles
- Dans le corps-de-garde ou l’égout!
- Avant tout, il est beau, quand un barde se couvre
- Du manteau de l’apostolat,
- De ne point tirailler par un balcon du Louvre,
- Sur une populace à plat!
-
- Frères, mais quel est donc ce rude anachorète?
- Quel est donc ce moine bourru?
- Cet âpre chipotier, ce gros Jean à barète,
- Qui vient nous remontrer si dru?
- Quel est donc ce bourreau? de sa gueule canine,
- Lacérant tout, niant le beau,
- Salissant l’art, qui dit que notre âge décline
- Et n’est que pâture à corbeau.
- Frères, mais quel est-il?... Il chante les mains sales,
- Pousse le peuple et crie haro!
- Au seuil des lupanars débite ses morales,
- Comme un bouvier crie ahuro!
-
- * * * * *
-
-Je ne dirai rien de la peine de mort, assez de voix éloquentes depuis
-Beccaria l’ont flétrie: mais je m’élèverai, mais j’appellerai l’infamie
-sur le témoin à charge, je le couvrirai de honte! Conçoit-on être
-témoin à charge?... quelle horreur! il n’y a que l’humanité qui donne
-de pareils exemples de monstruosité! Est-il une barbarie plus raffinée,
-plus civilisée, que le témoignage à charge?....
-
- * * * * *
-
-Dans Paris, il y a deux cavernes, l’une de voleurs, l’autre de
-meurtriers; celle de voleurs c’est la bourse, celle de meurtriers c’est
-le Palais-de-Justice.
-
-
-
-
- MONSIEUR
- DE L’ARGENTIÈRE,
- L’ACCUSATEUR
-
- Aussi pourquoi vouloir, avec une pensée,
- Enfant! moraliser cette Rome lassée
- De ses rétheurs de Grèce, et tirée entre tous
- Comme un morceau de chair aux dents de chiens jaloux?
- Pourquoi ne pas laisser cette reine du monde,
- Se débattre à loisir dans sa gadoue immonde,
- Et lui montrer la bourbe au fond des flots vermeils,
- Et troubler, par des mots graves, ses longs sommeils?
-
- * * * * *
-
- —Pouvais-tu pas chanter Damœtas et Phyllis
- Et Tityrus pleurant la mort d’Amaryllis?
- Ou, laissant de côté ces contes bucoliques,
- Elever ton génie aux nobles Géorgiques,
- Dire en vers de six pieds Enée et ses vaisseaux
- Sauvé par Neptunus de la fureur des eaux?
- —N’avais-tu pas la voix de ta maîtresse blonde,
- Et sa gorge lassive et souple comme l’onde,
- Et cette Ibérienne encore aux grands yeux noirs
- Qui chantait, comme on chante à Corduba, les soirs?
-
- BARTHELEMI HAURÉAU.
-
-
- S’ils sont rouges de sang, ils rougiront encore!
-
- ANDRÉ BOREL.
-
-
-
-
-I
-
-ROCCOCO
-
-
-Une seule bougie placée sur une petite table éclairait faiblement une
-salle vaste et haute; sans quelques chocs de verres et d’argenterie,
-sans quelques rares éclats de voix, elle aurait semblé la veilleuse
-d’un mort. En fouillant avec soin dans ce clair-obscur, comme on
-fouille du regard dans les eaux-fortes de Rembrandt, on déchiffrait
-la décoration d’une salle à manger, de l’époque caractéristique de
-Louis XV, que les classiques inepto-romains appellent malicieusement
-Roccoco. Il est vrai que la corniche encadrant le plafond était nervée
-et profilée en bandeau et à gorge, sans la moindre parenté avec
-l’entablement de l’Eresichtœum, du temple d’Antoninus et Faustina ou
-de l’arc de Drusus; il est vrai qu’elle était sans saillie, larmier,
-coupe-larme et mouchette chassant et rejetant la pluie qui ne pleut
-pas. Il est vrai que les portes n’étaient point surmontées d’un
-couronnement, dit attique, pour chasser les eaux de la pluie qui ne
-pleut pas. Il est vrai que les arcades n’avaient point en hauteur leur
-largeur deux fois et demi. Il est vrai qu’on n’avait eu aucun égard
-aux spirituels modules de _l’illustrissimo signor Jacopo Barrozio da
-Vignola_, et qu’on avait ri au nez des cinq-ordres.
-
-Mais il est vrai aussi et du devoir de dire, que cet intérieur n’était
-point un ignoble pastiche de l’architecture butorde de Pæstum, de
-l’architecture d’Athènes, glacée, nue, constante, rabâcheuse, de
-l’architecture singe et jumart de Rome; celle-là avait son aspect à
-elle, sa tournure à elle, sa coquetterie à elle; expression exacte
-de son époque, elle lui convenait en tout point; et sa physionomie
-est tellement unique, qu’après la plus longue série de siècles, on
-reconnaîtra de prime abord ce Roccoco Louis XIV et Louis XV; avantage
-que n’auront pas les funestes et ignorantes copies de l’antique de nos
-faiseurs contemporains, qui n’impriment aucun cachet à leur époque et
-n’en reçoivent aucun, si bien que les temps à venir prendront leurs
-œuvres pour de mauvais antiques dépaysés.
-
-Les grands panneaux des lambris étaient couverts de peintures de nature
-morte digne de Venninx, mais d’une main inconnue; et les impostes
-de pastorales d’opéra, de fêtes galantes, de bergères-camargo de
-l’immortel et délicieux Watteau. Les compositions en étaient gracieuses
-et délicates, le coloris suave et cristallin, suivant l’usage de
-ce grand maître que la France ignare et ingrate doit réhabiliter
-et revendiquer comme une de ses plus belles gloires. Gloire donc à
-Watteau! gloire à Lancret! gloire à Carle Vanloo! gloire à Lenôtre!...
-gloire à Hyacinthe Rigault! gloire à Boucher! gloire à Edelinck!...
-gloire à Oudry!...
-
-Et, s’il faut tout dire, j’avouerai que j’éprouve une sensation presque
-aussi rêveuse, un plaisir aussi à l’aise, dans ces vastes logis du
-dix-septième et dix-huitième siècles que dans une salle capitulaire
-bizantine, ou dans un cloître roman. Tout ce qui fait ressouvenir
-de nos pères à nous, de nos aïeux trépassés sur notre France, jette
-dans le cœur une religieuse mélancolie. Honte à celui qui n’a pas
-tressailli, dont la poitrine n’a pas palpité en entrant dans une
-vieille habitation, dans un manoir délabré, dans une église veuve!
-
-Autour de la table qui portait la bougie deux hommes étaient assis.
-
-Le plus jeune tenait baissée une figure blême, sur laquelle pleuvaient
-des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux et faux, son nez long et
-en fer de lance; vous dire que ses favoris étaient taillés carrément
-sur ses joues comme des sous-pieds, c’est vous dire que la scène se
-passait sous l’empire, aux abords de 1810.
-
- * * * * *
-
-Le plus âgé, trapu, était le prototype des Francs-Comtois de la plaine;
-sa chevelure, moisson épaisse, était suspendue, comme les jardins de
-Babylone, sur sa face large et plate en oiseau de nuit.
-
-Ils étaient goulument penchés sur la table, semblant deux loups se
-disputant une carcasse; mais leurs interlocutions sourdes et brouillées
-par la sonorité de la salle contrefaisaient les grognements d’un porc.
-
-L’un était moins qu’un loup, c’était un accusateur public. L’autre plus
-qu’un porc, c’était un préfet.
-
-Le préfet venait de recevoir sa nomination pour un chef-lieu de
-province, et partait le lendemain. L’accusateur exerçait depuis assez
-long-temps cette fonction à la cour d’assises de Paris; et, joyeux,
-avait offert un dîner d’adieu à son ami.
-
-Tous deux, vêtus de noir, portaient comme les médecins, le deuil de
-leurs assassinats.
-
-Comme ils parlaient assez bas, et souvent la bouche pleine, le nègre
-qui se tenait à l’entrée,—car le jeune accusateur de l’Argentière
-faisait nègre et jouait l’aristocrate rentré,—ne put attraper au vol
-que quelques lambeaux de phrases dans ce genre-ci.
-
-—Mon cher Bertholin, que j’ai fait hier un bon dîner chez notre ami
-Arnauld de Royaumont!... De son appartement, qui donne sur la Grève,
-j’ai vu exécuter ces sept conspirateurs que nous avions condamnés il y
-a quelques jours: quel délicieux repas! à chaque bouchée, j’allais voir
-tomber une tête!...
-
-—Pauvres béjaunes! croire encore à la patrie! ces messieurs voulaient
-faire les Brutus! les Hempden!...
-
-—N’ont-ils pas eu l’effronterie de vouloir parler au peuple du haut de
-l’échafaud; morbleu! comme on leur a vite coupé la parole et la tête!
-ce qui ne les as pas empêchés préliminairement de hurler à tout rompre:
-Vive la patrie! vive la France! mort au tyran!... mort au tyran!.....
-Pauvres bêtes!... Il ne faut pas de ménagement avec ces brigands;
-zeste! il faut expédier ça au bourreau: sans cela, mais, corbleu! sa
-majesté l’empereur ne pourrait dormir tranquille une seule nuit.
-
-A en juger par ces bribes, la conversation n’aurait pas laissé que
-d’être très édifiante, et il est bien regrettable pour l’honneur de la
-magistrature que ce maudit nègre n’ait pu en recueillir davantage.
-
-Mais, au dessert, le vin de Corse ayant remonté d’une tierce la gamme
-de la conversation devenue bruyante et rieuse à pleine gorge, il eût
-été facile de sténographier ce qui suit:
-
-—A propos, mon cher l’Argentière, habile en subterfuges et en
-échappatoires, comment te tirerais-tu de cette perplexité? Je dois
-partir absolument demain matin, et j’ai pour demain soir un rendez-vous
-très-alléchant.
-
-—Le cas est simple, mon ami, je partirais sans aller au rendez-vous, ou
-j’irais au rendez-vous et je ne partirais pas.
-
-—Mauvaise robinerie.
-
-—Si tu veux du plus grave: à priori, renseigne-moi mieux que cela
-sur la matière. Quel est ce rendez-vous? est-il du genre masculin ou
-féminin? est-ce pour affaires commerciales ou paillardes?
-
-—Du féminin et tournant au paillard.
-
-—Tonnerre du père Duchêne! si tu ne tiens à l’unité de lieu
-aristotélique, le problême est facile à résoudre. J’emmenerais avec moi
-la _princesse_, et, demain soir, je serais au rendez-vous à Auxerre.
-
-—Et si la bégueule faisait la Lucrèce?
-
-—Ventrebleu! Je ferais le petit Jupiter et de bon ou de maugré je
-forcerais la belle Europe à me suivre.
-
-—Et le lendemain qu’en ferais-tu?
-
-—Je n’en ferais rien: je la laisserais à Auxerre pleine de mon souvenir!
-
-—Et, à son tour, que ferait cette malheureuse?
-
-—Malheureuse!... bienheureuse au contraire que je lui aie créé une
-industrie!... Elle n’aurait qu’à prendre le coche et venir ici chercher
-des nourrissons.
-
-—L’Argentière, tu fais le roué!... Non, mon ami, non, ce n’est point
-une fille digne d’un traitement aussi hussard, c’est une jeune enfant
-infortunée!
-
-—Allons, de la sensiblerie; c’est cela, vite une scène de mouchoir.
-
-—C’est un prestige qui éblouit, une hamadryade, un lutin dont le charme
-entraîne ...
-
-—Au précipice.
-
-—Je le suivrai ... qui l’a vue l’aime, qui la verra l’aimera.
-
-—Peste soit de l’amoureux transi!
-
-—Tu aurais beau te forger un cœur de fer, il serait bientôt bossué.
-
-—Dans quel cimetière, vieil ours, as-tu déterré cette chair fraîche?
-Mais comment diable as-tu pu gagner les faveurs de cette curiosité?
-
-—Quant à ses faveurs, je ne me suis jamais vanté de cela, je mentirais:
-et quant à la trouvaille, elle est sans mérite.
-
-Depuis long-temps cette pauvre Apolline habite la même maison que moi;
-je l’ai connue toute petite; elle me faisait la révérence avec tant
-de gracieuseté, quand elle me rencontrait; sa mise était toujours
-riche et soignée. Que sa vue me mit souvent du sombre dans l’âme! Je
-maudissais mon célibat et mon isolement; j’enviais toute la joie d’un
-père, possesseur d’une aussi belle créature; alors la paternité, comme
-dans ma jeunesse, ne se présentait plus à mon esprit sous un aspect
-comique. Son père, en ce temps-là, sous le consulat, occupait un
-assez haut emploi qui versait l’abondance dans cette petite famille;
-mais, s’étant, je ne sais comment, trouvé compromis dans quelque
-machination, quelque prétendue conjuration, un beau matin, la police
-du consul vint l’éveiller, et, sans autre jugement, depuis cette fois
-il est claquemuré comme prisonnier d’État. Sa majesté l’Empereur est
-rancunière. L’opulence de la maison tomba avec le père. Apolline
-grandissait chaque année en misère et en beauté; arrivée à l’âge
-où la coquetterie et le besoin de parure se fait sentir vivement,
-elle n’avait plus pour s’attifer que quelques lambeaux de toilette,
-dorures effacées, lambris en ruines; mais il lui restait quelque chose
-de royal, une erre impérieuse. Hélas! que c’était triste de voir
-une si belle personne, honteuse et fuyant le jour, enveloppée dans
-un cachemire troué et des savates aux pieds, descendre acheter de
-grossiers légumes au marché voisin! Mon cœur en a souvent saigné! Quoi
-de plus poignant et de plus amer?
-
-Si tu veux rire, l’Argentière, ris au moins de moi, car ce serait
-féroce que de rire d’elle!
-
-—Je ris, Bertholin, d’entendre sortir de ta bouche des paroles si
-contraires à ta coutume; toi, célibataire dogmatique, par principe
-haineux des femmes, somme toute, bon homme rassis! C’est mal choisir
-l’heure d’être amoureux: poursuis ton rôle de père Cassandre, pour
-celui d’Arlequin il est trop tard.
-
-—Aurais-tu l’intention de me blesser?
-
-—De plus en plus ridicule; décidément, tu es amoureux!
-
-—Eh bien, oui! je suis amoureux! et ne rougirai pas d’un amour sage,
-d’un amour engendré de la pitié, et je bénis le ciel.....
-
-—Ou tu ne bénis rien!...
-
-—..... Qui m’a conservé libre jusqu’à ce jour, afin que je puisse être
-tutélaire à cette orpheline.
-
-—Tu as souscrit au Châteaubriand, est-ce pas?
-
-—Afin que je devienne l’ange gardien de cette vierge abandonnée, que
-le besoin pourrait tuer ou corrompre. Elle est aujourd’hui tout-à-fait
-isolée: sa pauvre mère, affaiblie par tant d’années de privations et
-minée plus encore par les souffrances de sa fille, est morte il y
-a trois mois. Quand les cris d’Apolline m’apprirent qu’elle venait
-d’expirer, ému, je montai la consoler et lui offrir mes services en
-cette horrible circonstance. Je me chargeai des démarches funèbres,
-et la fis enterrer par la mairie. Pour la première fois, je parlais à
-Apolline: dire le coup qui me frappa, quand j’entrai dans cette chambre
-dénuée, en désordre, quand cette fille me baisant les mains, la voix
-pleine de larmes, me remercia, j’étais hors de moi, je ne sais pas,
-je ne me rappelle rien, je pleurais!... Elle, égarée, à génoux contre
-un lit de sangles, était accoudée sur le corps de sa mère, qu’elle
-appelait.
-
-Cette heure a usé dix ans de ma vie!...
-
-Et c’est de tant de pitié, qu’est sorti tant d’amour.
-
-Quelques jours après, je fus la visiter: tout le temps que je causai
-avec elle, je lui remarquai un air embarrassé; elle se tenait toujours
-assise et ses deux bras toujours étaient posés sur son giron: quand
-elle se leva pour me reconduire, je vis que sa robe, par-devant, était
-déchirée et trouée et que sous ses petites mains elle avait tâché de
-dissimuler sa misère.
-
-Après quelques temps d’assiduité, séduit par son esprit doux et triste,
-épris de sa beauté rare, éperdu comme un jeune homme, je lui fis l’aveu
-de ma passion. Elle me répondit qu’elle avait une trop haute estime
-de moi pour présumer que je voulusse exploiter son dénuement; qu’elle
-croyait sincèrement à la noblesse et à la pureté de mes sentiments;
-mais, qu’ayant résolu de quitter le monde, où elle avait tant souffert,
-elle venait d’écrire à la supérieure du couvent de Saint-Thomas afin
-d’y être admise en noviciat. J’eus beaucoup de peine à la détourner
-de ce projet: je lui fis sentir qu’assurément elle se tuerait en
-embrassant une vie austère après toutes les douleurs qui l’avaient
-affaiblie. Enfin, elle se rendit.
-
-Je ne m’abuse point assez sur moi-même, pour croire que cette douce
-Apolline ait un amour vif pour moi: elle me chérit comme son père;
-je suis pour elle un tuteur généreux, un ami compatissant. Elle est
-d’autant plus attachée à moi, que jusque-là elle n’avait rencontré que
-des êtres égoïstes et féroces. Elle est bonne, sensible, bienveillante,
-sans folie, que pourrais-je demander de plus? Tous les dons que j’ai
-voulu lui offrir, tous les présents que je lui ai portés, noblement
-elle a tout refusé: il est de son devoir, dit-elle, d’agir ainsi, et
-qu’une fille d’honneur ne saurait rien accepter que de son époux. Aussi
-lui ai-je promis que nous serions unis avant peu; cette pensée l’a
-remplie de joie. Je lui avais donc demandé pour demain soir, à neuf
-heures, un rendez-vous chez elle, pour nous entretenir des préparatifs
-de notre mariage, et peut-être ... Tu vois, je ne mens pas, voici sa
-lettre en réponse.
-
- MON CHER BERTHOLIN,
-
- Je présume que de grandes occupations dans la journée, vous ont fait
- choisir une heure aussi avancée: mais que la volonté de mon époux soit
- faite, sa servante l’attendra. J’éteindrai ma lampe pour prévenir tout
- soupçon de mes méchants et indiscrets voisins. Venez avec mystère.
-
- Votre amie et épouse de cœur.
-
-Tout résolu, je partirai sans l’avertir, pour nous épargner de pénibles
-adieux; si je la revoyais, je sens que je n’aurais plus le cœur de
-m’éloigner. Arrivé là-bas, je lui écrirai; aussitôt que je serai
-installé dans ma préfecture, je reviendrai l’épouser clandestinement,
-et puis, je l’emmenerai de suite et la présenterai à mes administrés
-comme étant depuis long-temps ma compagne, afin de trancher court aux
-bons mots.
-
-Décidément, je partirai demain matin; mais il faut que je lui fasse
-remettre quelque argent, incognito, pour que cette pauvre fille ne
-meure pas de faim en mon absence.
-
-Déjà, onze heures!... Adieu, adieu l’Argentière!
-
-Bertholin, en disant ces derniers mots, s’était levé et se retirait du
-côté de la porte: M. l’accusateur, qui avait écouté ce récit avec une
-attention froide, morne, soutenue, le poursuivit en le questionnant
-jusqu’au bas de l’escalier.
-
-—Tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle?
-
-—O mon ami, j’ai beaucoup vécu et beaucoup vu, mais jamais je n’avais
-rencontré de femme aussi séduisante: figure-toi l’Eucharis de Bertin,
-l’Éléonore de Parny, une nymphe, Égerie, Diane!... Elle est grande,
-élancée, gracieuse; elle est blême et mélancolique comme une malade;
-ses cheveux, qu’elle porte en bandeau sur le front, achèvent son aspect
-virginal, et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux bleus
-languissent.
-
-—Et, tu dis qu’elle habite la même maison que toi?
-
-—La même, au fond du corridor au-dessus de mon logis.
-
-Alors l’Argentière se jeta au cou de Bertholin et l’embrassa comme une
-patène: gentillesse étrange de sa part, lui, si dédaigneux et si froid?
-
-
-
-
-II
-
-WAS-IST-DAS?
-
-
-Neuf heures sonnaient aux Carmes, au Luxembourg, à Saint-Sulpice, à
-l’Abbaye-au-Bois, à Saint-Germain-des-Prés, et semblaient donner un
-charivari à la nuit tombante.
-
-En ce moment, rue Cassette, un homme se glissait dans une maison de
-riche apparence, et montait l’escalier à pas de loup; tout en haut,
-il entra et s’arrêta dans un corridor sombre; à travers les ais d’une
-porte une voix s’échappait; il appuya l’oreille contre la serrure;
-cette voix douce récitait une prière du soir. Il heurta légèrement du
-doigt.
-
-—Qui est là?
-
-—Ouvrez, Apolline, c’est moi!
-
-—Qui vous?
-
-—Bertholin!
-
-Aussitôt elle entr’ouvrit sa maudite porte qui craquait comme des
-escarpins, et dont les gonds grinçaient comme une girouette.
-
-—Bonsoir, mon ami.
-
-—Bonsoir, toute belle.
-
-—Pardon, si je vous reçois si inconvenablement, sans flambeau, c’est
-que, misérable, je n’ai pas de rideaux à ma croisée, et du vis-à-vis on
-plonge et distingue tout chez moi. Aussi, pourquoi choisir une heure si
-avancée?
-
-—Le jour j’ai la tête bourrelée par les affaires, et, d’ailleurs, le
-plein soleil prédispose peu aux épanchements: qu’est-ce donc l’amour
-sans la nuit? qu’est-ce donc l’amour sans mystère?
-
-—J’aurais mauvaise façon à vous blâmer de cela, car je n’aime jamais
-tant Dieu que la nuit, dans une église bien sombre.—Vous toussez, mon
-ami?
-
-—Oui, faisant le pied de grue à la porte du ministre, j’ai maraudé un
-rhume et un enrouement qui me fatiguent beaucoup.
-
-—C’est cela que je vous trouvais la voix rauque et changée. Mais
-causons sérieusement; mon cher petit, à quoi bon, dis-moi, retarder
-plus long-temps notre union? Si le monde venait à s’apercevoir de notre
-liaison, on dirait bien du mal de moi.
-
-—Patience, ma bonne, patience! aujourd’hui, j’ai reçu ma nomination
-officielle à la préfecture du Mont-Blanc et je dois partir demain;
-sitôt mon installation faite et mon administration réformée, je te jure
-que je reviendrai célébrer notre mariage clandestin; nous quitterons
-Paris sur l’heure, et je te présenterai là-bas à mes sujets comme une
-ancienne épouse.
-
-—O mon ami, que je suis heureuse!..... mais ton absence ne sera
-pas longue, n’est-ce pas? Seule, ici, je souffrirais trop dans
-l’expectative.
-
-—Petite pédante; si tu comprenais combien je t’aime!
-
-—Mais, Bertholin, que faites-vous?..... Ne m’embrassez donc pas comme
-cela!...
-
-—Amie!...
-
-—Vous me traitez ce soir bien cavalièrement, monsieur!...
-
-—Non, amie! je vous traite en épouse.
-
-—En épouse!... la suis-je, monsieur?
-
-—Quand deux êtres qui s’aiment se sont fait un serment, a-t-il besoin
-pour être sacré d’être visé par le municipal? La loi ne fait que
-ratifier. Nous nous aimons à toujours, nous nous le sommes juré, nous
-sommes époux: et si nous sommes époux, à quoi bon?.....
-
-—Toute liaison sans la sanctification de Dieu est péché.
-
-—Dieu, comme la loi, ne fait que ratifier.
-
-—Je ne puis lutter avec vous, je ne suis pas subtile en controverse,
-je ne décline pas ma faiblesse, mais soyez généreux!
-
-—Je le suis!
-
-—Mais laissez-moi, Bertholin, vous êtes indigne de vous ce soir! que
-me voulez-vous?... Ah! c’est mal, une pauvre fille!... Bourreau!
-pouvez-vous bien me torturer de la sorte?... J’appelle!...
-
-—Appelle.
-
-—Je frappe au plancher et fais monter vos domestiques.
-
-—Ils ne monteront pas.
-
-—Hélas! hélas! c’est mal, Bertholin!...
-
- * * * * *
-
-Maintenant, mon ami, tu vas me dédaigner, tu vas me repousser, tu ne
-voudras plus pour compagne d’une fille si peu fidèle à son devoir,
-d’une fille sans honneur?
-
-—Ne parle pas ainsi, Apolline, tu me blesses! Il faut que tu m’estimes
-bien lâche et bien bas. Moi, t’abuser? oh! non, jamais! cela te
-rehausse encore en mon cœur.
-
-—Tu m’aimes encore?
-
-—A toujours!
-
-—Mais ta voix vient de changer subitement, ciel! est-ce bien toi,
-Bertholin? Folle que je suis ... fatal pressentiment!... oh! si j’étais
-trompée!... C’est bien toi, Bertholin, réponds-moi? je t’en prie,
-parle-moi, est-ce toi, Bertholin? est-ce toi?...
-
-Laisse-moi toucher ta figure, Bertholin n’a pas de barbe; oh! si
-j’étais trompée!...
-
-—La belle, dit alors l’énigme à pleine voix, la morale de ceci est
-qu’il ne faut pas recevoir ses amants sans flambeau.
-
-A cet accent inconnu, Apolline tomba de sa hauteur sur le plancher.
-
-Quand, revenue de son anéantissement, elle eut recueilli ses esprits
-et ses forces, elle se traîna sans bruit jusqu’à la croisée, un rayon
-de la lune glissant dans la chambre éclairait la tête de l’homme
-qui dormait profondément dans un fauteuil. Apolline, tremblante, le
-considéra: il était vêtu de noir, portait baissée une tête blême, où
-pleuvaient des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux, son nez long
-et en fer de lance, ses joues étaient accoutrées de favoris rouges,
-taillés carrément comme des sous-pieds.
-
-—Quel est cet homme? se disait cette malheureuse enfant. Oh! l’infâme
-Bertholin, c’est lui qui m’a fait cette abomination!... à qui croire?
-ah! c’est affreux que de tromper ainsi!...
-
-Sur la poitrine de l’inconnu elle sentit un portefeuille; tout au
-monde elle aurait donné pour pouvoir le soustraire, espérant par-là
-découvrir son suborneur; mais c’était impossible, son habit était
-croisé et boutonné jusqu’en haut.
-
-En cette fatale angoisse elle maudissait Bertholin et Dieu.
-
-Enfin, accablée par le chagrin, le sommeil, elle s’accroupit de nouveau
-et s’assoupit sur le plancher trempé de ses larmes.
-
-Quand elle s’éveilla, il faisait grand jour, le fauteuil était vide,
-elle était seule, face à face avec sa honte.
-
-
-
-
-III
-
-MATER DOLOROSA
-
-
-Le portier monta dans la journée chez Apolline pour lui remettre un
-sac d’argent: c’était la somme que Bertholin devait lui faire parvenir
-incognito après son départ; car il redoutait qu’avant son retour, cette
-malheureuse, sans ressource, ne succombât sous le besoin.
-
-—De quelle part? demanda Apolline.
-
-—Je ne sais, mademoiselle, un inconnu vient de me l’apporter pour vous,
-sans dire plus.
-
-—Remportez cet argent!
-
-—Je ne puis, on m’a bien dit: pour mademoiselle Apolline.
-
-—Remportez-le, vous dis-je!
-
-Le bon homme était tout interdit.
-
-Apolline, fière et noble, le repoussait d’autant plus durement, qu’elle
-présumait en son cœur que c’était le prix de son déshonneur, que
-l’homme de la nuit tarifait pour l’humilier encore et l’avilir plus bas.
-
-Mais le portier, tout en s’excusant, jeta le sac sur la table et se
-retira précipitamment.
-
-Tout le jour, Apolline fut aux aguets; elle écouta si elle n’entendrait
-point, au-dessous, dans l’appartement de Bertholin, quelque bruit,
-marcher, remuer des meubles, ouvrir les portes ou les fenêtres, mais
-vainement. Ainsi, elle épia plusieurs jours de suite, sans plus de
-succès. Enfin elle se hasarda, un soir, de descendre heurter; pas de
-réponse: Bertholin avait emmené ses domestiques avec lui.
-
-L’imbroglio se compliquait, et la pauvre Apolline y perdait la
-tête:—A-t-il déménagé? se disait-elle, mais je l’aurais entendu;
-aurait-il quitté Paris? et, avant son départ, aurait-il comploté avec
-un de ses intimes l’affreuse fourberie ... Oh non! c’est impossible.
-Il serait donc bien faux et bien méchant! Oh non! Bertholin est un
-homme sensible et vrai ... Qui m’expliquera tout cela? Elle allait,
-dans sa perplexité, jusqu’à douter d’elle-même, et se demander si son
-regard ne l’avait point trompée dans les ténèbres et si ce n’était
-point Bertholin lui-même qui s’était offert étranger à son imagination
-frappée.—Pourtant ce n’étaient point ses traits; je ne rêvais pas:
-pourtant ce n’était pas sa voix, pourtant ce n’étaient pas ses
-manières élégantes; oh non! ce n’était point lui.
-
-Une semaine environ après cette mésaventure, Apolline reçut une lettre
-datée du Mont-Blanc; elle était de Bertholin, et s’exprimait ainsi:
-
-Pardon, ma belle future, si je suis parti sans vous avoir baisé les
-mains; j’ai voulu nous épargner des adieux pénibles. Appelé à la
-préfecture du Mont-Blanc, je suis allé prendre possession de mon
-royaume. J’espère, avant quinze jours, revoler près de vous consacrer
-notre union secrètement, et aussitôt repartir pour ce pays qui, je
-pense, ne vous déplaira point. Vous n’avez pas eu sans doute la
-maladroite fierté de repousser la faible somme qu’on doit vous avoir
-remise d’une part invisible; vous êtes mon épouse, et je souffrirais
-trop de vous savoir des privations.
-
-Cette lettre ne fit qu’accroître l’embarras d’Appoline: après tant de
-belles démonstrations, elle n’osait plus accuser Bertholin de noire
-perfidie; et cependant, à l’heure dite du rendez-vous, bien informé,
-un autre était venu en son nom la violenter. Mystère inextricable! la
-raison la plus plausible était que son billet avait pu s’être égaré
-entre les mains d’un étranger.
-
-Quelque temps après cette première lettre de Bertholin, elle en reçut
-une autre, où il lui annonçait que, surchargé de travaux imprévus, il
-était forcé de retarder son départ.
-
-A cette époque, Apolline commença à ressentir un malaise général.
-Dégoûtée de tout aliment, il lui prenait souvent des tranchées et des
-vomissemens; son inquiétude devint grande. Un médecin lui conseilla
-l’usage du safran, qui n’eut aucun résultat; alors il la déclara
-tout net en grossesse. A cette nouvelle, Apolline tomba dans la
-consternation et le désespoir.
-
-Nuit et jour, elle pleurait amèrement. Sa position devenait bien
-cruelle. Bertholin lui avait enfin annoncé son retour; et, d’heure
-en heure, elle s’attendait à le revoir. Que faire en cette fatale
-conjoncture? Lui cacher et le duper était chose difficile et
-malhonnête; lui déclarer tout franchement, c’était tout perdre,
-et cependant sa délicatesse ne lui laissait que ce parti. Aussi
-résolut-elle de lui confesser sans déguisement dès son arrivée, et
-peut-être espérait-elle que sa générosité lui pardonnerait une faute
-désespérante, commise pour lui et par lui.
-
-Enfin, Bertholin reparut: dès l’abord, il remarqua un grand changement
-en elle, une tristesse, un air guindé à son vis-à-vis, une altération
-et un amaigrissement dans ses beaux traits. Il la comblait de tant de
-caresses et de tant d’amour, que, malgré sa résolution ferme, Apolline
-n’osait entamer son aveu: vingt fois le premier mot expira sur ses
-lèvres tremblantes; elle n’osait jeter un si grand désenchantement à un
-homme si grandement épris. Bertholin s’inquiétait aussi, et ne savait
-à quoi attribuer tant de larmes.
-
-L’heure de frapper le coup sonna: les préparatifs et les démarches
-légales étaient faits; le mariage était fixé au samedi suivant; c’était
-à Saint-Sulpice, à minuit, que, devant deux ou trois témoins, ils
-devaient, en grand négligé, recevoir la bénédiction nuptiale, pour
-partir le matin même.
-
-Le jeudi soir, Bertholin invita Apolline à descendre en son
-appartement, et joyeux, la conduisit, dans le salon: le guéridon et le
-sopha étaient couverts d’étoffes, de châles, de parures, de bijoux.
-
-—Voici, ma belle, quelques présens que vous offre votre humble époux,
-puissent-ils vous être agréables.
-
-Apolline se prit tout à coup à sangloter, et resta morne à l’entrée.
-
-—Qu’avez-vous, mon amie? approchez, tout cela est à vous! Aimez-vous
-cette robe de velours bleu Marie-Louise, cette jeannette d’or, ces
-bracelets de corail, ce cachemire boiteux?...
-
-Alors Apolline tomba de sa hauteur sur les genoux.
-
-—O Bertholin! Bertholin! si vous saviez?...
-
-—Qu’avez-vous, mon enfant?
-
-—Si vous saviez combien je suis indigne de tout cela? N’est-ce pas, ô
-mon Dieu! qu’il faut tout lui dire? Je ne sais pas tromper, Bertholin!
-Oh! si vous saviez? vous chasseriez du pied celle que vous appelez
-votre épouse!
-
-Il était pétrifié.
-
-—Ecoutez! peut-être êtes-vous coupable de mon crime? Regardez!!!
-
-Disant cela elle arrachait son châle et sa robe plissée qui voilaient
-sa grossesse.
-
-—Regardez donc!... Faudra-t-il que je dise ma honte?...
-
-—Abomination!... Vous enceinte, Apolline? Ah! c’est infâme que d’avoir
-abusé ainsi un vieillard généreux!
-
-Voilà donc l’épouse! la vierge! que par pitié j’avais choisie! fille de
-rien! que je voulais grandir!... prostituée!!!
-
-—Mille fois mourir plutôt!... criait Apolline se traînant à ses pieds.
-
-Ecoutez-moi, au nom de Dieu! vous me tuerez après! Ecoutez-moi donc, ô
-mon père! écoutez la vérité.
-
-—Te tairas-tu, effrontée?...
-
-—Dieu voit mon innocence et votre crime, car j’étais pure avant de vous
-connaître.....
-
-—Infâme!...
-
-—Car j’étais pure quand vous m’avez élue votre épouse, c’est vous qui
-m’avez perdue; écoutez!
-
-Avant votre départ, vous me demandâtes rendez-vous, un soir, chez moi,
-je l’accordai. A neuf heures on heurte à ma porte, j’ouvre et reçois
-dans l’obscurité; je croyais que c’était vous, mon Bertholin! Ce
-démon contrefaisait votre voix et me trompa. Après un long combat, je
-succombai, croyant m’abandonner à vous..... Il me viola!...
-
-—Apolline, vous en avez menti!...
-
-—Quand ce monstre eut consommé sur moi son attentat, lui-même il
-m’arracha de mon erreur. A la lueur de la lune, je distinguai ses
-traits: il était blême, avait les cheveux roux, les favoris rouges, les
-yeux caverneux; il était grand et vêtu de noir.
-
-—Apolline, vous en avez menti!...
-
-—O mon père, croyez-moi!...
-
-—Vous en avez menti!
-
-—Je le jure par ce Christ, par ma mère qui m’entend là-haut!
-
-—Vous en avez menti!
-
-—C’est à vous que je croyais abandonner mes caresses, et vous me
-traitez ainsi!... C’est vous qui m’avez perdue!...
-
-—Vous en avez menti....
-
-—Vous avez égaré ma lettre: ce devait être quelqu’un de vos amis......
-
-—Vous en avez menti!
-
-—O mon père!
-
-—Sortez de devant moi!
-
-Il t’en cuit, pauvre Bertholin; à cinquante ans, de t’être dépouillé
-de ta haine, pour aller t’abaisser aux genoux d’une fille! Cruelle
-leçon! Mais c’est infâme! Quand j’y pense!...—Va-t-en, va-t-en, ou je
-te foule aux pieds comme ces écrins! Va-t-en, si tu veux m’épargner un
-meurtre! Va-t-en, gueuse, prostituée!!!!
-
-Apolline râlait sur le carreau.
-
-Bertholin la saisit par les pieds, la traîna et la jeta dehors, et
-sur-le-champ même il repartit.
-
-
-
-
-IV
-
-MOISE SAUVÉ DES EAUX
-
-
-Rien n’est plus démoralisant que l’injustice, rien ne jette plus
-d’amertume et plus de haine au cœur. Bertholin semblait injuste à
-Apolline, Apolline semblait coupable à Bertholin, elle l’aurait semblée
-aux yeux de toute la terre. Il ne faut qu’un concours de circonstances
-pour faire du plus innocent un coupable. Ce n’est que sur du probable
-et de l’apparent que peuvent juger les hommes avec leurs courtes
-antennes. On pourrait comparer les crimes à des ballots bien clos:
-c’est par l’enveloppe que le juge estime le contenu, et quand, par sa
-sentence, il l’a déclaré taré et à l’index, et fait jeter à la mer,
-le ballot, dans sa chute, se brise et s’ouvre sur une roche; tout ce
-qu’il recélait remonte à fleur d’eau et paraît en pleine lumière; la
-balourdise du tribunal devient patente, la foule en ricane amèrement;
-alors le juge se drape et se hausse, et s’écrie, avec son ton
-archiépiscopal risible: Je suis infaillible!
-
- * * * * *
-
-Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait sourdement et se
-consumait chaque jour.
-
-Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, phtisique,
-comme un spectre, ne sortait qu’à la nuit noire pour éviter les regards
-méchans.
-
-Le voisinage l’aurait crue morte, si, de temps en temps, elle n’avait
-touché un piano délabré et servant de table, triste ruine de son
-ancienne opulence. On avait même remarqué et retenu cette strophe
-que souvent elle psalmodiait langoureusement, et qu’elle semblait
-affectionner par-dessus toutes.
-
- Bourreaux, arrêtez ma torture!
- Le mal a fait mon cœur mauvais:
- Haine à toi Dieu, monde, nature,
- Haine à tout ce que je rêvais!...
- Avant mon corps, sur cette roue
- Où le sort le tient garotté,
- Mon âme expire, et je la voue
- A Satan, pour l’éternité!.....
-
-Ce seul refrain nous montre la disposition d’esprit d’Apolline, et
-combien la souffrance et le malheur peuvent pervertir la plus belle
-âme; elle, douce, bonne, fervente, aimante, religieuse, n’avait plus
-que du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle haïssait
-tout, jusqu’à son créateur à qui elle reniait sa foi; elle se vengeait
-en abandonnant à son tour Dieu qui l’avait abandonnée. Quand un être a
-été maltraité à ce point, il n’a plus qu’un rire d’enfer sur sa lèvre
-dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque son dégoût;
-plus une chose est sainte et sacrée, plus elle est révérée de tous,
-plus il trouve de joie à la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le
-malheureux le blasphême est une volupté!
-
-Le terme de sa grossesse approchait et sa misère devenait profonde. Les
-huits premiers mois elle avait vécu de la maigre somme de Bertholin.
-Il ne lui restait plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes
-sauvages le long des chemins déserts, mais cette nourriture d’âne, si
-contraire à sa délicatesse, l’avait tellement affaiblie, que, vers
-la fin du neuvième mois, il lui fut presque impossible de descendre.
-Ce jeûne, pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens,
-et une céphalalgie chronique qui par instant dégénérait en folie. Sa
-démence était sombre. Elle avait des déchiremens atroces d’estomac, et
-souvent il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle ressentit
-les premières douleurs de l’enfantement, il y avait deux jours passés
-qu’elle n’avait pris aucun aliment: étendue sur son grabat, dévorée par
-la faim, elle rongeait la basane d’un vieux livre, privée de raison,
-exténuée.....
-
- * * * * *
-
-A la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, et retrempa ses
-forces: dressée sur ses pieds, elle l’embrassait et le frappait tour
-à tour; elle lui donnait ses mamelles vides; elle le jetait à terre,
-pleurait, et se couchait sur lui.
-
-Enfin, l’ayant enveloppé dans une toile et mis sous son bras comme un
-paquet, elle descendit en se traînant.
-
-Il était nuit.
-
- * * * * *
-
-Sur les deux heures du matin, Erman Busembaum, cultivateur à Vaugirard,
-se rendant à la halle, perché sur sa charrette et sifflant un noël,
-descendait la rue du Four. En approchant d’une des ruelles sales et
-immondes qui s’y débouchent, il entendit les vagissemens d’un enfant
-nouveau né, brusquement il interrompt son sifflet, lâche un ahuro
-accentué à la provençale, et écoute: les cris se prolongeaient et
-paraissaient sortir d’un égout voisin. Il saute à bas, prête l’oreille
-à l’embouchure, et recule épouvanté.
-
-Il court aussitôt avertir de cet étrange événement le corps-de-garde
-de la prison de l’Abbaye. Le commissaire, par hasard, s’y trouvait à
-verbaliser sur deux filles de joie, arrêtées pour quelques coups de
-couteau donnés à un client. Vite, il se mit en tête d’une patrouille;
-Erman Busembaum guidait le caporal portant une lanterne. Arrivés en
-hâte à l’égout, il y régnait un profond silence, sauf le clapotement
-des ruisseaux. Le soldat, né malin, brocardait déjà Busembaum sur sa
-prétendue audition, attribuée à la peur; l’autorité en écharpe, était
-prête à invectiver contre le maladroit goujat qui l’avait déplacée
-inutilement; quand les cris reprirent de plus belle. La patrouille
-en vibra, et les capucines en sonnèrent. L’anspessade qui portait le
-falot l’approcha de l’ouverture du cloaque, et, se penchant, aperçut
-à l’entrée un paquet blanc d’où sortaient des gémissemens. Un des
-gardes l’enleva à la baïonnette et le tira hors. Alors Busembaum et le
-commissaire, faisant la fille de Pharaon, développèrent la toile et
-découvrirent un enfant tout nouveau né.
-
-—Mille bons Dieux! voilà un conscrit qui en réchappe d’une sévère!
-s’écria la patrouille.
-
-—Pauvre petit môme, répétait, l’âme attendrie, le vieux père Busembaum.
-
-—C’est ici le cas où les enfans sont vraiment malheureux d’avoir des
-parens, murmura l’agréable caporal.
-
-—Messieurs, dit alors le commissaire perspicace, et prenant une pose de
-calife, un crime a été commis, explorons!... Il se prit à examiner le
-marmot qui n’avait aucune blessure grave.
-
-Au grand contentement de l’armée, après des recherches consciencieuses
-et dignes d’être entérinées par l’académie, il fut proclamé, à la
-majorité, du genre masculin ou neutre; un sourire de satisfaction se
-promena sur les lèvres du père Busembaum.
-
-—Que voulez-vous faire de ce petit marmouset? dit-il alors au
-commissaire; ma femme en ce moment est en gésine, voilà trois fois,
-qu’à son grand crève-cœur, cette brave mère ne fait que des morts-nés.
-Si vous voulez me le confier, je vais sur-le-champ le lui porter en
-compensation, elle en prendra bien soin et nous l’adopterons.
-
-Au moment où il enlevait l’enfant pour le monter dans sa charrette, il
-se raidit et expira: et le commissaire aperçut des gouttes de sang;
-approchant le falot et voyant que ces traces se dirigeaient vers le
-haut de la rue, il ordonna à la patrouille de le suivre. Ces gouttes,
-quoique semées à d’assez longues distances, suffisaient cependant pour
-les diriger. Arrivés à la rue Beurrière, elles disparurent, mais ils
-les retrouvèrent dans cette ruelle débouchant rue du Vieux-Colombier;
-et, suivant toujours attentivement, ils remontèrent jusqu’à la rue
-Cassette, où les vestiges se prolongaient encore; enfin, les traces de
-sang s’arrêtèrent contre une porte.
-
-—C’est ici, messieurs, cria le commissaire, entrons! Il heurta
-plusieurs coups de marteau.—Au nom de la loi, ouvrez! répéta le
-caporal en frappant de la crosse de son fusil. Le portier tout éperdu
-obéit:—Au nom de Dieu, messieurs, quel train! Que voulez-vous?
-
-—Guidez-nous, nous allons faire perquisition. Tenez, voici le sang qui
-reparaît! suivez-moi.
-
-Ils montèrent l’escalier et entrèrent, en haut, dans un corridor; là,
-les traces de sang s’arrêtaient encore à une porte.
-
-—Qui demeure là, monsieur le portier?
-
-—Une jeune fille, bonne et sage.
-
-—Ouvrez donc, au nom de la loi!... Caporal, faites enfoncer la porte!
-
-Aussitôt elle s’ouvrit sous le choc des crosses, et les regards avides
-pénétrant dans la chambre, virent, à la lueur du falot, étendue sur le
-plancher et baignée dans une marre de sang, une jeune femme pâle et
-desséchée.
-
-On la releva; elle était tiède encore.
-
-A son retour, sans doute, Apolline s’était abattue de faiblesse,
-épuisée par une aussi grande perte de sang et par un aussi long trajet.
-
-On la transporta, sur un brancard, à l’hospice de la Maternité, nommé
-vulgairement la _Bourbe_.
-
-
-
-
-V
-
-VERY WELL
-
-
-Le lendemain, dans tout Paris, il n’était question que d’un enfant jeté
-dans un égout, et les crieurs publics s’en allaient processionnellement
-par la ville, hurlant et vendant pour un sou le détail exact de
-l’horrible infanticide commis, au faubourg Saint-Germain, par une fille
-de grande maison.
-
-Cet événement avait jeté l’effroi parmi la bourgeoisie, qui brûlait
-déjà de voir l’affaire à la cour d’assises, pour la connaître tout à
-fond; et qui, rancunière, jouissait, par avance, du spectacle rare
-d’une fille noble sur la sellette et l’échafaud.
-
-A l’hospice, on avait d’abord désesperé des jours d’Apolline, mais on
-l’entoura de tant de soins, sur la recommandation de Messieurs de la
-justice, qui redoutaient que la mort ne tranchât la question sans eux
-et n’empiétât sur leurs droits et sur ceux du bourreau. Au bout d’une
-semaine environ, elle commença à recouvrer quelques forces, et la
-connaissance lui revint.
-
-Son étonnement fut grand et douloureux quand elle se vit dans une salle
-d’hôpital. Elle n’avait aucune souvenance de ce qu’elle avait fait,
-ni de ce qui s’était passé: ainsi qu’un ivrogne au réveil ne conserve
-aucune idée des folies de son ivresse. Elle questionna, on ne lui
-répondit que vaguement. Quand elle fut parfaitement rétablie, on vint
-lui annoncer qu’on allait la transférer à la prison de la Force.
-
-—A la Force! s’écria-t-elle, eh! pourquoi?
-
-—Sous prévention d’infanticide.
-
-—Moi! Oh non, vous êtes fous!...
-
-—Vous avez jeté votre enfant dans un égout.
-
-Alors, Apolline, consternée, porta ses mains à son flanc, et, semblant
-sortir en soubresaut d’un sommeil et se rappeler subitement, tomba
-froide sur le pavé.
-
-Quand elle reprit ses esprits, elle était dans un cachot étroit et
-sombre.
-
-Son procès s’instruisit longuement; et, après quatre mois de détention
-et de contact avec tout ce qu’il y a de plus fétide et de plus croupi
-dans la marre sociale, elle comparut à la cour d’assises. Le grand
-scandale avait attiré une foule innombrable de curieux qui voulaient
-voir la belle marâtre du faubourg Saint-Germain. On lui avait fait
-une réputation de beauté égale à celle de sa férocité. Les vitres des
-marchands d’estampes étaient garnies de prétendus portraits de la
-belle Apolline, aussi authentiques que ceux d’Héloïse ou de Jeanne
-d’Arc: l’un rappelait madame de la Vallière, l’autre Charlotte Corday,
-l’autre Joséphine, mais le public, qui veut être dupé à tous prix, en
-était fort satisfait. Le palais était aussi encombré que si la basoche
-eût dû jouer un mystère sur la table de marbre. Un murmure général de
-désappointement s’éleva quand les huissiers annoncèrent que le tribunal
-ordonnait huis-clos pour ce jugement.
-
-Bientôt Apolline fut introduite dans la salle: sa jeunesse, sa
-vénusté, son air triste et candide, sa voix suave et son maintien
-impressionnèrent vivement la cour blasée.
-
-Pour ne pas compromettre Bertholin, elle avait déclaré qu’un homme,
-à elle tout-à-fait inconnu, et qu’elle n’avait jamais revu, un soir,
-s’étant glissé chez elle, l’avait forcée avec violence. Quant au crime
-qu’on lui imputait, elle avouait qu’il pouvait être, mais qu’il ne lui
-en restait nul souvenir positif; et que n’ayant pris aucun aliment
-depuis plusieurs jours, quand les douleurs de l’enfantement lui étaient
-survenues, elle devait avoir été assurément dans un état complet de
-démence.
-
-Sur cinq médecins appelés à constater quel avait pu être son état moral
-lors de son accouchement, un seul avait affirmé l’aliénation, et quatre
-l’avaient niée.
-
-Au moment où l’accusateur public, M. de l’Argentière, se leva et
-entonna sa déclamation, Apolline, frappée comme à un accent connu,
-tourna ses regards sur lui, jeta un cri perçant, et se renversa sans
-connaissance.
-
-Jamais réquisitoire ne fut plus violent et plus inhumain: il n’est
-rien que M. de l’Argentière ne mit en jeu pour accabler l’accusée. Il
-poussa sa rage extravagante jusqu’à la comparer à Saturne, qui dévorait
-ses enfans, et se résuma en demandant sa tête.—Ne vous laissez point
-séduire, criait-il, par les beaux dehors de cette mère dénaturée, le
-laurier-rose contient un venin subtil, la beauté n’est souvent que le
-voile de la perfidie; ne vous laissez point faiblir, messieurs, il
-faut un exemple absolument, pour arrêter l’infanticide en son cours.
-Messieurs, soyez inexorables, vous serez justes!
-
-L’avocat d’Apolline, avec un rare talent, s’acquitta de sa défense; son
-plaidoyer aurait arraché des larmes à des tigres, le tribunal resta
-froid; et l’accusateur commença sa sauvage réplique.
-
-Quand la pauvre Apolline eut recueilli ses esprits, elle se
-leva brusquement, et montrant du poing l’accusateur, M. de
-l’Argentière:—C’est lui! criait-elle, c’est lui! je reconnais sa voix,
-c’est lui! cet homme-là qui parle! c’est lui que j’ai vu aux rayons de
-la lune, blême et rouge, l’œil caverneux...... Puis, fondant en larmes,
-elle jetait des hurlemens.
-
-—Cette enfant est égarée, dit froidement M. de l’Argentière, dont la
-morne physionomie n’avait pas laissé paraître la plus légère émotion.
-
-—Emmenez l’accusée; et nous, messieurs, passons dans la salle de
-délibération, ordonna le président.
-
-Au bout d’un quart d’heure, la cour rentra en séance: le jury ayant
-répondu affirmativement à toutes les questions posées, le président fit
-lecture de la sentence, qui condamnait Apolline à la peine capitale.
-
-Elle écouta son arrêt avec dignité, et dit seulement, se tournant du
-côté de l’accusateur public:—Ceux qui envoient au bourreau sont ceux-là
-mêmes qui devraient y être envoyés!
-
-Son défenseur, égaré, pleurant et se heurtant le front, se jeta dans
-ses bras, et l’embrassa, au grand scandale de la cour, qui demanda si
-elle voulait se pourvoir en cassation.—Oui, répondit Apolline, mais au
-tribunal de Dieu.
-
- * * * * *
-
-Le matin du jour, on lui envoya un prêtre pour se préparer; il ne
-sortit plus d’auprès d’elle. Apolline lui ayant naïvement raconté
-son histoire, le pauvre homme, convaincu de son innocence, pleurait
-désespéré; celui qui était venu la consoler était plus faible qu’elle
-et plus inconsolable.—Pauvre martyr! l’appelait-il, en lui baisant les
-pieds comme on baise une châsse sainte. Il n’osait lui parler de son
-Dieu juste et bon; sa providence était trop compromise par cette vie
-fatale.
-
-A quatre heures, le geôlier monta l’avertir. Sa toilette achevée, elle
-descendit, soutenant son confesseur.
-
-Aussitôt la charrette se mit en marche. Il semblait que toute la
-population de Paris s’était encaquée du palais à la Grève. De haut
-en bas, les maisons étaient chargées de spectateurs avides: jamais
-supplice n’avait attiré plus de monde.—La voilà!—la voilà! répétait-on
-de rang en rang.
-
-Qu’elle était belle du haut de son tombereau, cette infortunée
-Apolline! quelle dignité! quelle résignation! Son teint était plus
-blanc que le peignoir qui l’enveloppait, et sa chevelure plus noire
-que le prêtre qui pleurait à ses côtés. Elle promenait sur la foule
-son regard langoureux; les commères lui montraient le poing, et les
-jeunes hommes attendris lui envoyaient des baisers. Enfin, la charrette
-déboucha sur la Grève. En montant à l’échelle, Apolline aperçut, à une
-croisée, M. de l’Argentière qui la fixait froidement; elle en jeta
-un long cri d’horreur, et tomba faible entre les bras d’un valet de
-guillotine. Il se fit alors un brouhaha général et une fluctuation
-dans la foule. Il pleuvait:—A bas les parapluies, on ne voit pas!
-criait-on de toutes parts;—à bas les parapluies! répétaient des voix de
-femmes;—soyez galans, messieurs, on ne voit pas!
-
-Toute la tourbe, le cou tendu, était sur la pointe du pied.
-
-Quand le coutelas tomba, il se fit une sourde rumeur; et un Anglais,
-penché sur une fenêtre qu’il avait louée 500 fr., fort satisfait, cria
-un long _very well_ en applaudissant des mains.
-
-
-
-
-JAQUEZ BARRAOU
-
-LE CHARPENTIER
-
-
-LA HAVANE
-
-
-
-
- Car amour est fort comme la mort,
- Et jalousie est dure comme enfer.
-
- LA BIBLE.
-
-
- Je suis noire, mais je suis belle comme les tabernacles de
- Cédar, comme les peaux de Salomon.
-
- LA BIBLE.
-
-
- Eh! pourquoi cette jalousie?.....
-
- P. L. JACOB, Bibliophile.
-
-
-
-
-I
-
-PESADUMBRE Y CONJURACION
-
-
-C’était le jour de Dieu: assez l’indiquaient le calme des campagnes,
-l’air jovial et le linge blanc des esclaves qui passaient au loin sans
-râler sous d’énormes fardeaux, hommes infortunés! auxquels il ne manque
-plus qu’un grelot de mulet. Le soleil dardait à l’heure de la sieste;
-cependant le charpentier Jaquez Barraou, noir membru et gigantesque,
-vint s’asseoir à la porte de sa case engoncée, pour ainsi dire, dans
-une crique, où se trouvaient amarrées deux pinasses et une balancelle
-en radoubs. Le sol était jonché çà et là de bois en grume, de billots
-et de madriers.
-
-Jaquez Barraou avait encore sa chemise rayée et ses vêtements de
-travail; pourtant, lui, si religieux, n’avait point travaillé, car
-c’eût été péché mortel. Il était pieds nus. Dans toute sa personne
-régnait un nonchaloir qui contrastait avec son maintien énergique. Sous
-sa laine crépue et noire roulaient deux gros yeux blancs: souvent, il
-les promenait sur la mer et sur le terroir environnant; souvent, il
-les soulevait aux cieux, puis les reportait fixement sur la Havane,
-sourcillant et lançant avec mépris des bouffées d’une fumée bleue qu’il
-aspirait d’un long cigare.
-
-Il eût été difficile de s’expliquer les mouvemens et les brusques
-soupirs de cet homme; son regard, chagrin et menaçant, qu’il arrêtait
-tantôt sur la vaste mer des Antilles, dont il semblait mesurer
-l’étendue, et que tantôt il jetait sur la ville, aurait pu faire penser
-qu’il était abîmé dans des rêves nostalgiques; que son cœur était
-meurtri par le mal du pays, cet amour violent de la patrie absente
-que rien ne saurait abattre, qui fait encore trouver des larmes aux
-vieillards canadiens courbés sous le joug infamant de l’Anglais, rien
-qu’au seul nom de leur ancienne patrie, et qui leur fait parfois
-repousser avec dégoût les jeunes enfans de leur race, qui fatiguent
-leurs oreilles de la rude langue des vainqueurs. Il paraissait toiser
-la distance de son Afrique à cette rive américaine, et maudire les
-Européens barbares qui l’y avaient transplanté après l’avoir échangé
-contre une scie ou un sabre à ses ravisseurs.
-
-On aurait bien pu se plonger dans le fiel de tous ces pensers, et
-pourtant rien de tout cela n’agitait Barraou, car c’était un fils de
-Cuba qui n’avait d’africain que les traits et l’âme. Tout à coup il
-jette loin de lui son cigare inachevé, se lève et s’assied lourdement,
-entrecoupant, dans ses dents, de rauques monosyllabes semblables à des
-jurons grossiers. Il faisait claquer sa mâchoire, et se heurtait du
-derrière de la tête sur la muraille; enfin, paraissant se calmer, il
-répéta d’une voix pleurante:
-
-—Jalousie! jalousie! que tu me fais de mal! que tu dévores,
-jalousie!... Maudit soit de moi, maudit soit de Jaquez Barraou! Ma
-poitrine est plus brûlante que si j’avais avalé du cubèbe et du
-piment. Jalousie! tu me mâches le cœur avec une dent plus incisive
-que la dent du serpent! Quand je veux te repousser, c’est alors que
-tu m’assièges? Te repousser? Au fait, et comment?... Ils ne m’ont
-pas même laissé le doute; car, l’autre soir, quand je revenais de la
-ville, pour la troisième fois je l’ai surpris fuyant près de la case;
-il en sortait à coup sûr.... Oui, je l’ai vu, infâme Juan Cazador; que
-venais-tu tenter auprès de mon Amada? Tenter ... que je suis bon!...
-Eh! qui m’a répondu d’Amada? Oh non! mon Amada, tu es pure, oui!...
-cependant dois-je le croire?... les femmes sont si fourbes. Cruel sort!
-horrible incertitude! bientôt j’en sortirai ou de la vie. Ami faux,
-toi que j’appelais mon Juanito; toi qui m’as connu plus petit que
-cette chèvre; toi qui, tant de fois, avec moi, t’endormis ivre-mort
-sur la même natte, bien avant dans la nuit; nuit d’épanchemens et de
-rêves plus doux que ceux apportés par le sommeil! Que de tafia! que
-de _cigaritos_!... Ces temps sont déjà bien loin, pauvre Barraou! Tu
-fêtoyas ta jeunesse; et maintenant que tu t’inclines comme ton père, il
-te faudra pleurer.
-
-Que les hommes sont injustes! Ai-je jamais convoité leurs épouses?
-Donc, pourquoi me fraude-t-on la mienne? Je suis pauvre; je n’ai rien,
-je n’avais qu’Amada. Je ne pourrai donc rien posséder, misérable, sur
-cette terre, sans qu’on en lève la dîme? rien! pas même celle que j’ai
-choisie entre mille. Ah! je suis trop crédule au mal!... Un stratagème,
-une embûche pourraient tout m’éclaircir: si c’est erreur, si je me suis
-trompé, je rentrerai dans la paix; et si ... alors vengeance!... _Santa
-Virgen!_ sois à mon aide, et demain tout sera fait.
-
-Soudain il s’interrompit, se penchant et prêtant l’oreille, comme s’il
-eût entendu quelque bruit; il se rajustait et prenait un air de roideur
-pour singer le calme, quand sortit follement de la case une jeune femme
-qui, se laissant aller à lui, s’appuya sur son épaule.
-
-Oh! qu’elle me parut belle et digne de toute la violence de Barraou!
-Je ne sais si j’étais aveuglé par cet amour préjugé, cette propension
-sympathique qui toujours m’entraîne aux femmes de couleur, qui,
-toujours dans mes songes, me livre une beauté africaine; qui, tout
-enfant, me faisait rechercher les embrassemens des noires, et rester
-froid aux caresses de nos blanches créoles. Oh! qu’elle me parut
-belle! elle était svelte, joyeuse et riante; son teint était celui
-d’un sang mêlé, que méprisamment vous appelez mulâtresse; ses traits
-étaient fins et profiles comme ceux d’une Arlésienne et son œil vif
-en amande. Autour de sa tête elle avait roulé avec grâce un turban de
-mousseline; des pendans de corail se balançaient à ses oreilles; un
-collier de ramina de Venise faisait une base d’or au galbe de son beau
-cou; ses doigts effilés étaient prisonniers dans des anneaux précieux;
-sa courte saya de cotonnade blanche découvrait ses jambes rondelettes
-et ses pieds de Cendrillon que ne chaussaient pourtant que de rustiques
-_esparteñas_ espagnoles.
-
-—Que fais-tu là? lui dit-elle en relevant de sa main sa longue
-chevelure, et collant ses lèvres au front déprimé de Barraou.
-Toi, aujourd’hui, à cette heure, encore en pareil désordre? tu me
-tourmentes, mon Jaquez, tu sembles chagrin, qu’as-tu donc? partage-moi
-ta moindre peine, parle, sois confiant!
-
-—Je n’ai rien, franchement, peut-être est-ce la chaleur qui m’accable!
-
-—Non, tu te caches; même en parlant tu rêves encore, et tu sembles
-_engolfado_: d’ailleurs, ne t’ai-je pas entendu? tout à l’heure tu
-parlais, querellais et plaignais hautement.
-
-—_Corazon mio!_ tu t’es trompée, je fredonnais, pensant que tu
-reposais, je chantonnais doucement cet air, ton favori.
-
- Paxarito que vienes herido
- Por las balas del cruel Cazador,
- Cesa, Cesa tu triste gemido.
- Mientras duerme mi dulce amor!
-
-—Oh! que vous êtes bon, mon Jaquez, pour votre Amada! daigner songer à
-elle.
-
-—Vous daignâtes bien m’aimer; mais trêve de cela. Ta grâce
-voudrait-elle bien préparer, pour ce soir, un souper copieux? bonne
-chère! J’ai l’intention de convier Cazador.
-
-—Cet homme ... Eh! pourquoi?
-
-—Pourquoi? sotte question! Que trouves-tu d’extraordinaire; est-ce la
-première fois que cet ami partage ma table?...
-
-—Rien! mais vous êtes si maussade, je veux dire si triste,
-qu’assurément vous lui ferez froide réception.
-
-—Qu’importe, il aura les bonnes grâces de l’hôtesse! Dis à Pablo de
-venir; il doit être près du chantier, je l’ai vu tantôt jouant avec ton
-vieux chien Spalestro; va et fais.
-
-Mes funestes pressentimens viennent encore de se corroborer. Comme elle
-a rougi à son seul nom; quel embarras, quelle surprise! Et cette ruse
-de femme, recevoir avec froideur une nouvelle qui lui met la joie au
-cœur!
-
-—Patron, votre grâce me fait mander; me voici, que faut-il?
-
-—Ecoute bien, Pablo; tu vas prendre dans le bahut un paquet de tabac,
-puis, tu iras trouver Juan Cazador chez son maître, Gédéon Robertson,
-et, lui offrant de ma part, tu le convieras à venir souper, ce soir
-même, chez son ami Jaquez Barraou; sois prompt, ne reviens pas sans
-lui. Pars, béni soit ton chemin.
-
-
-
-
-II
-
-EL CORAZON NO ES TRAYDOR.
-
-
-Quand le pequeno Pablo fut éloigné, Barraou rentra dans la case. Amada
-préparait la _cène_; lui se lava et s’endimancha. Décrochant ensuite
-l’escopette suspendue à la muraille, au-dessus de quelques figurines et
-images de saint Jacques de Gallice et de Madones caparaçonnées, il se
-prit à la nettoyer avec une espèce de joie sombre: Amada le remarquait.
-
-—A quel propos, lui demanda-t-elle, t’occuper de cette escopette?
-
-—Pour rien, mon amie, seulement pour enlever la rouille qui la ronge.
-
-—Ah! seulement pour enlever la rouille; à quoi bon alors mettre cette
-pierre neuve? Hélas! _Santa Virgen!_ que fais-tu là? de la poudre! des
-balles! voudrais-tu la charger? C’est imprudence, non, je t’en prie; il
-arrivera malheur, cette arme est à la portée de tout venant.
-
-—Il arrivera malheur..... peut-être!....
-
-—Mais à quoi bon? réponds-moi.
-
-—A quoi bon? tu veux savoir?—Eh bien! demain, je dois partir pour
-l’intérieur des terres, j’ai à faire des achats de bois; des bandes
-de marrons infestent les routes; je pense qu’il est bon de ne point
-marcher sans armes.—Amada, où est donc mon _cuchillo_? il était là, je
-ne le retrouve plus.
-
-—Le voici, mon bon, mais qu’avez-vous besoin de ce poignard sur
-vous?... est-ce pour les marrons de demain?...
-
-—Plaise à Dieu!....
-
-Après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire mot, acheva sa cuisine
-et prépara la table de la _cène_. Pour lui, se promenant à grands pas
-devant la case, de temps en temps il regardait au loin avec un air
-d’impatience. Tout en s’occupant du ménage, Amada, intérieurement
-agitée et bouleversée, avait l’âme meurtrie de cent pensées diverses;
-elle jetait cent conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle
-aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son chapelet d’or
-indulgencié pour être au lendemain, ou pour lire au plus petit coin du
-cœur de Barraou. Souventes fois, elle laissait tomber de gros soupirs.
-
-—_Alma de Dios!_ protégez votre servante. Mon bon ange, arrêtez le bras
-de Barraou, comme vous retîntes le bras de notre père Abraham!.....
-
-Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la danse, et tirant avec
-transport quelques sons nazillards d’une mandoline fêlée.
-
-—Mon maître m’envoie à votre grâce, lui dit-il, pour lui offrir ce
-tabac de la plantation royale, et pour l’inviter à souper; il m’est
-enjoint de ne point repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris,
-remercia Pablo de sa bonne visite, et se mit en route.
-
-Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, et, se
-questionnant en lui-même:—Qui, disait-il, a pu porter Jaquez à me
-faire pareille politesse? lui, si ombrageux, qui depuis si long-temps
-fait tout pour m’éloigner; ce ne peut être qu’Amada? Mais, si c’était
-sous son influence? oh! non, cela ne se peut! Elle aurait donc quelque
-amour pour moi? de l’amour, ... de l’amour..... non, je suis trop
-malheureux!
-
-
-
-
-III
-
-TRAYCION Y TRAYCION
-
-
-Quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours chevalait de
-long en large, l’aperçut de fort loin, vint au-devant et le salua
-amicalement, le comblant de courtoisies auxquelles Cazador répondit
-avec effusion. Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, et,
-sans être vue, levant les yeux comme pour implorer la miséricorte du
-bon Dieu, se signa précipitamment; puis se retournant avec calme:
-
-—_Doy a usted la bienvenida_, dit-elle à Juan Cazador. Vos grâces
-peuvent prendre place, tout est prêt.
-
-—_Bien esta, querida_, reprit Barraou plaçant Juan à sa
-droite.—_Compagnero!_ il y a long-temps que j’ai eu le bonheur de
-souper avec toi; il faut signaler et célébrer dignement ce repas;
-faisons sauter quelques vieilles bouteilles; tâchons, mon vieil ami, de
-nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, qui n’étaient
-point embellies par notre bonne Amada. Sera tenu pour couard et
-gavache, celui qui renoncera!...
-
- * * * * *
-
-—Bravo! bravo! soit, soit, dit Cazador, j’y consens, et le perdant
-paiera une amende; gare à toi, Barraou!
-
-—_Compadre!_ garde ta sollicitude pour ton compte: Juanito, combien de
-fois t’ai-je enterré; gare à toi, _cobarde_!
-
-En disant ces derniers mots, Barraou renfonçait le manche de son
-_cuchillo_ qui mettait le nez à la fenêtre; à ce mouvement, Amada
-qui le suivait des yeux, poussa un cri d’horreur: tous deux aussitôt
-la reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son mal et lui
-prodiguèrent mille soins; revenant bientôt, elle les remercia.—Ce n’est
-rien, assurait-elle, une vive palpitation de cœur m’a seule arraché ce
-cri.
-
-—Tu m’as fait bien peur, dit Jaquez.
-
-—Vous m’avez tourné la tête et le cœur, murmura Cazador.
-
-—Ah! ah! Juanito, ceci est une finesse; l’aveu est adroit.
-
-—Je l’ai dit sans malice et n’en veux nul mérite.
-
-—Qu’en penses-tu, notre Amada?
-
-—Vrai Dieu! Barraou, vous êtes bien fatigant!
-
-—Plaisanterie, mes amis, qu’il n’en soit plus question; _dexadas
-las burlas_; allons rasade par-dessus! Amada, tu devrais bien aller
-chercher cette outre de vin de Xerès, dans le fond du caveau? Non,
-ne te dérange pas, j’irai moi-même, tu ne saurais trouver. Permets,
-Juanito, et tu m’en donneras de bonnes nouvelles.
-
-—Sans perdre de temps, Amada de mon cœur! nous sommes seuls ici, vite,
-dites-moi, si c’est à vous que je dois ce bonheur.
-
-—Eh! quel bonheur?
-
-—De partager votre.....
-
-—Non, non, vous ne me devez rien; ce n’est pas à moi, loin de là!...
-
-—Vous êtes donc pour moi toujours aussi rude? Oh! laissez-moi dérober
-ce baiser que vous me refusâtes l’autre soir.
-
-—Non! je vous abhorre, je vous exècre..... et cependant je prends pitié
-de vous.
-
-—O bonheur!
-
-—Ecoutez, le péril ici vous environne, veillez et priez Dieu qu’il
-veille aussi sur vous.
-
-—Expliquez-vous!...
-
-—Je ne sais rien de plus; taisez-vous ou vous nous perdez, Juan;
-taisez-vous, je l’entends ...
-
-—Le voilà ce fameux Xerès! ton verre, Juan, et goûte ça.
-
-—_Visa usted! es un ambre_, il est délicieux.
-
-—Allons, _compadre_! redoublons: fais-tu pas la petite bouche? as-tu
-peur d’être le gavache?
-
-—Juan Cazador n’est pas si novice; je crois bien, par exemple, Barraou,
-que tu pourrais apprêter ton amende, car ton œil commence à reluire.
-
-Eh! que fais-tu donc? prends garde; on te dirait assis sur une
-escarpolette.
-
-En effet, Barraou commençait à passer de l’entrain à l’ivresse. Il
-chantait en se berçant, s’emportait et frappait sur la table, riant aux
-éclats, récitant des prières et de grossières farces, semblables à ces
-espèces d’improvisations des _arriéros_ Biscaïens qui vont, lorsqu’ils
-ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs mulets, chantant et
-amalgamant la Bible et le Nouveau-Testament d’une manière tant soit peu
-affriandée.
-
-Après s’être long-temps combattu, et avoir lancé mille propos graveleux
-qui dégoûtaient Amada, il se pencha sur la table et s’assoupit.
-
- * * * * *
-
-—Nous ne pouvons le laisser en cet état, aidez-moi, Cazador, à le
-coucher sur cette natte; il y sera mieux pour passer son vin. Oh! le
-vilain ivrogne!...
-
-Barraou se laissa transporter.
-
-—Cazador, ôtez lui son _cuchillo_, là, de ce côté, il pourrait se
-blesser. Jetons sur lui cette cape:—Que faites-vous? Cazador, ne lui
-couvrez point la face, vous l’étoufferiez! Non, non, ne lui couvrez
-pas, je vous le dis.
-
-—Que vous êtes sotte!...
-
-Ah! pardonnez ce mot à mon emportement; Amada, que le hasard me
-sert bien! grâce à son ivresse, nous sommes délivrés de son regard
-inquisiteur, et c’est lui-même qui m’a facilité ce tête-à-tête.
-Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. Amada, sois
-moins farouche.
-
-—Taisez-vous!...
-
-—Moins farouche pour celui qui t’aime plus que son affranchissement!
-
-—Arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez Barraou, votre ami!
-
-—Toujours serez-vous de rocher?... Dans nos dernières entrevues, vous
-m’avez laissé me rouler à vos pieds, plutôt que d’accorder la plus
-basse faveur à ce malheureux amant. Vous m’irritez, Amada!... craignez
-ma violence!...
-
-—_Alma de Dios_, sauvez-moi!... Arrêtez, Juan!... J’appelle Barraou!...
-
-—Réveille-le, si tu l’oses: que m’importe, appelle-le donc, ton mari;
-il est soûl!
-
-A ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se dressa subitement.
-
-—_Carajo, cobarde!_ ... Tu crois donc, _rufian!_ qu’on soûle Barraou
-comme on soûlerait Cazador? Infâme! tu es pris au piége; meurs!...
-
-Il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador qui fuit à la
-porte. Amada, suspendue à cette arme, crie grâce, et l’arrête.
-
-Il s’en délivre, saisit un couteau sur la table, lève le bras pour
-frapper Juan qui saute dehors, et rejette la porte; la lame entre
-profondément dans les ais. Barraou, écumant, le poursuit en mugissant
-des jurons infernaux.
-
-—Arrête! arrête! Jaquez, arrête! c’est Amada qui t’en prie; sois
-généreux, laisse fuir cet homme!
-
-Mais lui, sans l’entendre, suivait, plus prompt qu’une rafale, son
-agile ennemi qui s’enfonçait dans les touffes des plantations voisines.
-
-Défaillante, Amada se traînait dans la case; elle s’accusait de la mort
-de Juan, et pleurait beaucoup.
-
-Cependant Amada était irréprochable; elle n’avait bercé Juan d’aucun
-espoir, elle avait repoussé bien loin ses projets d’amour; enfin elle
-ne l’aimait point.
-
-Mais quand l’être, pour lequel une femme est la moins sympathique,
-souffre malheureux pour elle, rien ne peut la défendre d’un doux
-sentiment qui s’épanouit en son âme; elle n’a point d’amour, il est
-vrai, mais elle a bien de la pitié!... A peine concevait-elle l’espoir
-qu’il échapperait à la fureur de son époux, que l’explosion d’une arme
-à feu éclata aux environs.
-
-—Il n’est plus de doute sur son sort!.... _Santa Virgen!_
-s’écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux: _Virgen Maria_,
-ayez pitié de nous! _Jesu Cristo_, qui avez racheté les hommes, ayez
-pitié de lui! _Buon Dios_, _Dios de mi Corazon_, faites-lui miséricorde
-à votre tribunal!... Et, sa voix s’éteignant peu à peu, elle resta
-abîmée dans sa douleur.
-
- * * * * *
-
-Tout à coup, au-dehors, elle entendit des pas précipités: Barraou
-rentra tout haletant, l’œil hagard, et traînant lâchement son escopette
-par la bandoulière.
-
-—Lève-toi, Amada, tu prieras plus tard; donne-moi de l’eau.
-
-Tremblante, elle s’approche, lui présentant une aiguière, Barraou
-retrousse les manches de sa carmagnole; Amada voyant ses deux mains
-trempées de sang, laisse tomber le bassin qui se brise.
-
-—O mon Jaquez, vous l’avez tué!...
-
-—Ce n’est rien: non; malheureusement, Dieu ne m’en a pas fait la grâce,
-je le croyais lorsqu’il tomba, je courais sus l’achever quand il se
-releva et s’échappa de mes griffes; sa blessure était légère. Je jure
-par tous les saints que j’aurai sa vie! rien ne pourra le soustraire à
-ma rage!—Amada, je suis las, n’es-tu pas fatiguée!... Couchons-nous, je
-retrouverai peut-être dans tes bras du calme, du repos.
-
- * * * * *
-
-—Jaquez, changez au moins cette chemise tachée; vous exhalez le sang!
-
-
-
-
-IV
-
-A LAS ORACIONES
-
-
-Le lendemain, lundi, dès l’aube du jour, Amada dormait encore, Barraou
-vint à la Havane.
-
-On le vit tout le jour dans le quartier qu’habitait Gédéon Robertson.
-
-Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville sans succès; sans
-doute, la blessure de Juan le tenait alité.
-
-Enfin, le fatal vendredi, Barraou l’aperçut sur le port, et le suivit
-de près; lorsqu’il fut entré dans une ruelle déserte, derrière le grand
-fort:
-
-—Arrête, bandit! lui cria-t-il, je te cherchais!
-
-—Vous me cherchiez? me voici.
-
-—C’est bien, défends-toi si tu peux!
-
- * * * * *
-
-En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une hyène, pour le
-frapper de son coutelas; Juan esquiva le coup, et, tirant vite son
-couteau, il pourfendit l’avant-bras de Barraou, qui le saisit à la
-ceinture en lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa
-tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui
-découvrait sa mâchoire; Barraou lui cracha aux yeux du sang et de
-l’écume.
-
-A cet instant huit heures et _las oraciones_ sonnent au couvent
-prochain; les deux furieux se séparent et tombent à genoux.
-
-
-BARRAOU.
-
-L’ange du Seigneur a annoncé à Marie, et elle a conçu par l’opération
-du Saint-Esprit.
-
-
-JUAN.
-
-Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous
-êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre,
-est béni.
-
-Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
-maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
-
-
-BARRAOU.
-
-Voilà la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole.
-
-
-JUAN.
-
-Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous
-êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre,
-est béni.
-
-Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
-maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
-
-
-BARRAOU.
-
-Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.
-
-
-JUAN.
-
-Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous
-êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre,
-est béni.
-
-Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
-maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
-
- * * * * *
-
-—Allons! debout, Cazador; que fais-tu encore à genoux?
-
-—Je priais pour votre âme.
-
-—Il n’est besoin; j’ai prié pour la tienne: en garde!
-
-Aussitôt, il lui crève la poitrine, le sang jaillit au loin; Juan
-pousse un cri et tombe sur un genou, saisissant à la cuisse Barraou
-qui lui arrache les cheveux, et le frappe, à coup redoublés, dans les
-reins; d’un coup de revers, il lui étripe le ventre. Terrassés tous
-deux, ils roulent dans la poussière; tantôt Jaquez est dessus, tantôt
-Juan: ils rûgissent et se tordent.
-
-L’un lève le bras et brise sa lame sur une pierre du mur, l’autre lui
-cloue la sienne dans la gorge. Sanglans, tailladés, ils jettent des
-râlemens affreux, et ne semblent plus qu’une masse de sang qui flue et
-se caille.
-
-Déjà des milliers de moucherons et de scarabées impurs entrent et
-sortent de leurs narines et de leurs bouches, et barbotent dans
-l’aposthume de leurs plaies.
-
- * * * * *
-
-Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs cadavres et dit:—Ce ne
-sont que des nègres, et passa outre.
-
-
-
-
- DON
- ANDRÉA VÉSALIUS
- L’ANATOMISTE
-
-
-MADRID
-
-
-
-
-Cette nouvelle d’Andréa Vésalius étant terminée, elle fut portée à la
-revue de Paris et offerte à M. Amédée Pichot, comme traduite du danois
-d’un supposé Isaïe Wagner; sa forme ne convenait point à ce magasin
-littéraire, M. Amédée Pichot ne put l’insérer; mais en ayant payé
-la traduction prétendue, il se servit du même héros pour broder le
-charmant conte anatomique qu’assurément vous avez lu dans ce recueil.
-Du reste, ce conte n’ayant aucun rapport de détail avec celui-ci, nous
-ne venons donc réclamer pour Champavert que priorité et trouvaille.
-
-
-
-
-I
-
-CHALYBARIUM
-
-
-A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles,
-une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore
-et d’un pouls violent et fébrile; cette ruelle somnambule de cette
-ville endormie, c’était la _Callejuela casa del Campo_; à l’une de
-ses extrémités s’élevait une riche demeure, habitée par un étranger,
-un Flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de
-l’intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la
-face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l’ombre semée
-de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d’or.
-
-La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste
-porche à voûte d’arête, à clef pendante, au pied d’un grand escalier de
-pierre, à balustrades taillées à jour comme l’ivoire d’un éventail et
-tout parsemé de fleurs odorantes.
-
-C’était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs
-parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours
-et des lampadaires étincelans.
-
-Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l’entrée.
-
- * * * * *
-
-Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s’apaisaient par
-intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui
-descendait le long de l’escalier et faisait parler la voûte sonore.
-
-Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait
-et se ruait à la porte; c’étaient les orgues du temple, et tout au bas
-les truans sur la dalle du parvis.
-
-Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanemens et des bruits de
-cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l’obscurité, et
-s’affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées.
-
- * * * * *
-
-—Le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat,
-un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie
-dans l’ébrâsement d’un guichet.
-
-—C’est vrai, ma mie; et sur Dieu que j’adore! si tous ses chiens
-défunts s’y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid.
-
-—Mais, que serait-ce donc? reprit la première vieille, si tous ces
-pauvres Castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en
-dédommage! venaient lui réclamer leur peau?
-
-—On m’a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et
-se haussant sur la pointe du pied, qu’il déjeûne souvent avec des
-côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie.
-
-—C’est vrai! c’est vrai!
-
-—Non, non, c’est faux! criait un grand jeune homme, accolé au treillis
-d’une croisée, c’est faux! demandez à Rivadeneyra, le boucher.
-
-—Silence! te tairas-tu? criait plus haut encore, un homme
-_embossé_ dans une cape brune et le _sombrero_ sur les yeux, ne le
-reconnaissez-vous pas? c’est Henrique Zapata, l’apprenti écorcheur!
-c’est juste, _Verdugo et Ahorcador_ se soutiennent. Je gage que si on
-fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque
-jambe.
-
-—Quelle idée! ce vieux mange-mort prendre une jeune femme! répliqua la
-vieille; si j’étais le roi Philippe, j’empêcherais bien cet ogre ...
-
-—Oh! bien oui, dit l’inconnu en cape brune, Philippe II le protège, ce
-chien de Flamand; encore hier, Torrijo, le boulanger de la _Cebada_, a
-disparu, à coup sûr pour le pâté de nôces; c’est une horreur! il faut
-en finir!
-
-—Le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif.
-
-—Chrétiens! cet homme est un hérétique! un nécroman! un Flamand! Il
-mérite la mort! dirent alors bénignement quelques moines du couvent de
-_Nuestra señora de Atocha_, nouvellement fondé par les pères Garcia
-de Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan
-Hurtado de Mendoza, confesseur de l’empereur Carlos V, auxquels se
-joignirent en masse les religieux du couvent royal de _San Geronymo_.
-
-—A mort! criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui
-jurant à la face.
-
-—A mort! répétait le cavalier emmantelé.
-
-—A mort! hurlaient les moines qui, crucifix au poing, attisaient la
-populace. A mort! mettons le feu.
-
- * * * * *
-
-Tout à coup, l’imminent orage éclata. Des cris de rage et de mort
-pleuvaient; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait
-une torche sur sa tête; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique
-Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et
-firent battre en retraite à cette canaille déchaînée, ce qu’elle fit
-en mugissant; en revanche le vacarme redoubla: elle frappait sur des
-cloches, des lames, des chaudières; c’était un tonnerre cinglant,
-abasourdissant, une symphonie presque homicide.
-
-
-
-
-II
-
-SALTATIO, TURBA, MORS
-
-
-Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait: on
-ne s’occupait nullement du bruit extérieur, l’usage étant de faire
-pareille cérémonie lorsqu’un vieillard épousait une jeune fille.
-
-Une cape brune était suspendue à l’entrée de la galerie qui servait de
-vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu’on n’avait encore
-qu’entrevu dans la soirée; ils paraissaient plus occupés de leurs
-chuchotemens que de leur danse. Le marié, à l’autre angle du salon,
-courtisait une fillette de sa parenté.
-
-La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau; elle
-était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui,
-sous prétexte de respirer l’air frais de la nuit, venaient donner
-libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C’était un conflit
-d’incidences, d’interlocutions; un orchestre de voix flûtées, sourdes,
-éraillées, chevrotantes; une collection de minois et de mines ridées
-par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des
-claviers d’ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou
-denticulées comme la corniche de la voûte.
-
-—Quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l’épousée?
-
-—_Senorica_, vous êtes méchante!
-
-—Ha! ha! ha! regardez donc là-bas don Vésalius, échâssé dans ses
-_calzas bermijas_ et son pourpoint noir; par mahom! ses jambes dans
-ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier?
-Voyez-le donc sauter avec Amalia de Cardenas, rondelette, fraîche et
-rose; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus?
-
-—Ou la mort qui fait danser la vie.
-
-—La danse d’Holbein.
-
-—Dites donc, Olivares, que fera-t-il _con su Machacha_?
-
-—Une leçon d’anatomie.
-
-—La conversation.
-
-—Merci pour la _Novia_!
-
-—Voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine
-Amalia.
-
-—Ce n’est point une noce bourgeoise, un _saraguete_, mais bien un
-brillant _sarao_.
-
-—Où donc est l’épousée?
-
-—Où donc est le beau cavalier?
-
-—Don Vésalius la cherche, tout effaré; _busca, busca, perro viejo!_
-
-—Va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que
-fait Maria en ce moment.
-
-—Ami! ne mettons pas le doigt entre le marteau et l’enclume.
-
- * * * * *
-
-La danse reprit; Vésalius réinvita Amalia de Cardenas, qui fit une
-plaisante moue, et lui riait au dos.
-
-La mariée n’était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et,
-dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci:
-
-—Couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons!
-
-—Alderan, je ne puis.
-
-—Moi, te laisser la proie de ce Vésalius? non pas, tu m’appartiens! En
-mon absence tu me trahis, je l’apprends, j’arrive en hâte, ce matin
-même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l’écart, et je te dis
-partons, et tu refuserais? Oh! non pas, Maria, tu t’abuses! viens; il
-est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux: je
-serai tout à toi, à toi seule et pour toujours! Viens, Maria!...
-
-—Alderan, ma famille m’a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras
-toujours mon amant! je serai toujours ton amante! Qu’importe cet homme?
-qu’est-ce? un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux
-amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu!
-
-—Ainsi, tu ne veux pas, Maria, c’est bien! va te salir à cet homme!
-Accomplis ta volonté, j’accomplirai la mienne; va!... Et, la repoussant
-de ses bras, elle s’enfuit brusquement de la galerie au salon.
-
-Alderan resta comme abîmé quelques instans; il blasphémait, il heurtait
-du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur.
-
- * * * * *
-
-Pendant ce temps, la foule s’était accrue comme un étang par un orage.
-Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant.
-La populace avait repris sa première audace, et s’étant rapprochée peu
-à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations,
-des cris de mort grondaient de nouveau; on lançait des pierres dans les
-vitrages, on barbouillait les murs de sang de bœuf et de fiente; quand,
-tout à coup, les groupes s’ouvrirent pour faire passage à une femme
-échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune; c’était la Torrija, la
-boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance.
-
-—C’est la Torrija, la boulangère, disait-on de toutes parts; puis,
-la meute attendrie fit un long silence, et la Torrija sanglotait et
-poussait des rugissemens.
-
-Alors, l’homme en cape brune montant sur les degrés, cria d’une voix
-forte:—Amis! faisons justice! lâche, qui ne suivra point! Vengeance!
-mort à Vésalius! mort au nécroman!
-
-La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les
-hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu’à l’escalier. La tourbe se vomit
-dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu’elle arrache et
-brise; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon,
-quand, au loin, un galop se fit entendre.—Sauve qui peut, ce sont les
-alguazils!—Saisie d’une terreur panique, elle redescend l’escalier,
-se précipite dans les corridors ou par les fenêtres; quelques braves,
-seuls, attendent de pied ferme.
-
-—De par le roi, retirez-vous!
-
-—Le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers! à
-mort le Flamand!
-
-—Au nom du roi, retirez-vous!
-
-Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche; une pluie de
-meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse
-les plus audacieux. L’homme en cape brune, poussant un cri, porte la
-main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres
-seulement restent sur le carreau.
-
-Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait
-les corps des vaincus; les conviés, tremblans, s’échappaient par
-l’arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s’éteignirent,
-après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le
-logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l’obscurité.
-
-
-
-
-III
-
-QUOD LEGI NON POTEST
-
-
-A travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait
-aperçu l’homme en cape brune, atteint d’un coup de feu; à son cri
-déchirant, elle s’était évanouie; on l’avait transportée dans sa
-chambre sur un canapé, où elle était depuis long-temps étendue
-négligemment; Vésalius, à genoux auprès d’elle, larmoyant et tremblant,
-lui baisotait les mains et le front.
-
-—Comment te trouves-tu, Maria, mon amour?
-
-—Mieux: mais tout est-il apaisé?
-
-—Oui! cette laide populace a été mise à la raison. Conçoit-on ce que
-ces bonnes gens ont contre moi? moi, paisible et retiré, passant
-obscurément mes jours dans la sombre étude de l’anatomie, pour le
-bien de l’humanité, pour le progrès de la science, pour la gloire de
-Dieu! Ces bonnes gens demandent ma tête, ils me croient sorcier; tous
-ceux qui disparaissent de la ville, c’est moi, Vésalius, qui les fais
-enlever pour mes expériences. La masse sera donc toujours laide et
-bête! bête et ingrate! Voilà donc le sort qui sera réservé à tous ceux
-qui se dévoueront pour elle! à tous ceux qui viendront lui annoncer une
-route, une parole neuves. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, et ri à
-la face de Christophus Colombus. La masse sera donc toujours laide et
-bête! bête et ingrate!
-
-—Chassez ces pensers noirs, Vésalius; mais, franchement, cette
-échauffourée n’est pas faite pour conquérir son amour.
-
-—Oh! que m’importe, après tout, l’amour de cette populace, pourvu que
-j’aie le tien, Maria! Oh! tu m’aimes, est-ce pas? tu m’aimes un peu?
-
-—Pouvez-vous bien encore me faire pareille question?
-
-—Je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on est vieux, on doute; je
-sais que je suis sans galanterie, cassé par les veilles, amaigri, et
-presque pareil aux squelettes de mon ouvroir; mais mon cœur est jeune
-et chaleureux! Vois-tu, la passion que je ressens pour toi n’est point
-une passion rancie; sous une vieille enveloppe, c’est une âme neuve
-que je t’apporte; j’ai bien rencontré des femmes dans ma vie, mais
-nulle, je te le jure, n’alluma en moi pareil feu. Fatalité! fallait-il
-donc arriver à la décrépitude pour connaître l’amour et ses violences?
-Maria, habitue tes regards au coffre grossier emprisonnant ma jeune
-âme; la sève bout sous l’aubier du chêne centenaire.
-
-Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa bouche sur son crâne
-chauve et sa barbe blanchie; Vésalius pleurait de joie.
-
-Heure du coucher! heure si délirante, si palpitante de pudeur et de
-volupté! heure qui confond des êtres, qui avive et qui noie le désir!
-heure du coucher, trahissant mensonges ou beautés! heure, trop souvent,
-de pénibles contrastes! heure parfois bien fatale!.....
-
-L’épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale et ses joyaux; la
-rose semblait se dépouiller de ses périanthes; c’était une beauté
-castillane comme on en voit dans les rêves!.....
-
-Vésalius rejetait gauchement ses vêtemens de fête et dévoilait sa laide
-charpente; c’était une momie développant ses bandelettes!
-
- * * * * *
-
-La lampe soufflée brusquement, les anneaux des courtines crièrent sur
-leurs tringles; il se fit un calme profond, çà et là tumultueusement
-interrompu; pourtant on n’entendit point Maria jeter le cri ...
-
-Mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des baisers sans
-réponse, puis des murmures et des malepestes, et le savant professeur
-d’anatomie qui répétait tremblant:
-
-—Oh! ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria! c’est la violence
-de mon amour qui me brise, tes beautés me font tout honteux, il me
-semble que j’attouche à quelque chose de bénit, je t’aime tant, Maria,
-je t’aime tant! Mais ne va pas croire que ce soit faiblesse! Demain,
-au jour, je te ferai voir dans vingt auteurs, tu verras dans Mundinus,
-dans Galianus, dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier
-médecin de François I^{er} de France, tu verras qu’au contraire c’est
-puissance, excès d’amour, je t’aime tant, Maria!
-
-Il faut croire que cet excès d’amour ne s’apaisa point, car à peine
-quelques jours s’étaient écoulés, que Maria occupait dans une autre
-aile un appartement isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur
-qui lui était toute vendue, et qu’il avait métamorphosée en duègne pour
-son épouse. Le hibou ne voyait plus sa tourterelle qu’aux heures du
-repas; ils se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée
-d’étranger à étranger.
-
-Vésalius s’était de nouveau fiancé à l’étude; engoncé dans ses
-recherches, il passait du laboratoire à l’amphithéâtre et de
-l’amphithéâtre au laboratoire.
-
-Pubères et nubiles, voici l’enseignement que vous pouvez trouver en
-ceci: C’est qu’il ne faut pas, autant que faire se peut, si vous avez
-les passions ardentes, épouser un docteur des facultés, un membre de
-l’académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et par-dessus tout,
-un immortel de l’académie des Quarante Fauteuils et du dictionnaire
-inextinguible.
-
-
-
-
-IV
-
-NIDUS ADULTERATUS
-
-
-Environ une olympiade après toutes ces choses, la doña Maria, qui,
-contre la coutume, n’avait point paru à table depuis quelques jours,
-fit appeler Vésalius, son mari. Aussitôt il se rendit près d’elle;
-blême, défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue sur son
-lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s’assit, et se pencha pour
-écouter. Maria, sentant un souffle chaud glisser sur son front, souleva
-sa paupière plissée, reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit à
-dire d’un ton agonisant:
-
-—Vous êtes monseigneur et maître Andréa! Je me sens faiblir à chaque
-instant; bientôt je serai aux pieds de Dieu, juge austère; et je suis
-impure! j’ai tant péché contre vous! Mais la pécheresse implore son
-pardon. Ne vous emportez point; vous êtes un homme sage, vous êtes mon
-bon époux et mon maître! laissez que je vous mette mon âme tout à jour.
-
-—Segnora, vous n’êtes point aussi bas que vous paraissez le croire;
-votre esprit s’est frappé.
-
-—Nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque chose crie en
-moi, que ma fin est proche. Vous êtes mon époux et mon bon seigneur:
-écoutez, et pardonnez; peut-être même serai-je excusable en quelques
-points.
-
-Nous avions fait tous deux un serment à l’autel; tous deux, nous y
-avons été infidèles; moi, parce que j’étais jeune et surabondante de
-vie, et vous, parce que vos cheveux étaient blanchis par l’étude, et
-votre corps brisé par le travail. Malheur! malheur! que d’en être à
-maudire sa jeunesse! O Vésalius, si vous saviez ce que c’est d’être
-jeune femme, si vous saviez tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius,
-vous me pardonneriez!
-
-Ecoutez froidement:
-
-Or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai trompé lâchement.
-Je suis bien criminelle, Andréa! j’ai introduit dans votre demeure mes
-amans, je les ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table;
-et, pendant que vous étiez plongé dans l’étude ou dans le sommeil, avec
-eux je riais de vous; notre sale iniquité se jouait de votre bonhomie;
-vous étiez l’aliment de nos risées, est-ce pas? c’est bien infâme!...
-Ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant de nos
-lascivetés; et Dieu m’appelle à lui! et je meurs!... Oh! si vous me
-repoussiez ...
-
-Sa voix alors s’étouffa dans les sanglots; puis, après un moment de
-silence, elle reprit distinctement:
-
-—Déjà, j’ai été bien amèrement punie, bien atrocement! Il faut qu’une
-femme adultère soit bien repoussante! il faut qu’elle traîne bien du
-dégoût avec elle! J’ai eu, depuis notre alliance, trois amans; mais, en
-vérité, tous trois, je ne les possédai qu’une seule fois. Quand, après
-de longues cours, je cédais à leur obsession; quand je leur livrais mon
-corps, une part de ce lit ... Oui, il faut qu’une femme coupable soit
-bien repoussante!... Au jour, quand je m’éveillais, j’étais seule! et
-je ne les revis jamais, jamais! Peut-on être plus sévèrement châtié? Le
-crime est lié à la peine: le crime appelle le supplice; et s’il faut
-tout dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, Andréa! Le
-dernier, je l’ai aimé éperdûment, d’un amour sans bornes, voyez-vous!
-Sa perte m’a tuée, moi; délaissée par lui, j’en meurs!... Maintenant,
-j’ai tout dit: au nom de _nuestra señora de Atocha_, au nom de _san
-Isidro Labrador_, au nom de _san Andres_, votre patron, au nom de
-mon père, votre _Tocayo_, votre _Colombroño_, pardonnez à la faible
-femme qui vous a tant offensé; que votre bénédiction la purifie; oh!
-pardonnez-lui, elle meurt ...
-
-Et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes et de baisers;
-Vésalius la retira rudement, repoussa son siège, et lui dit d’une voix
-concentrée:
-
-—Levez-vous, Maria; suivez-moi.
-
-—Je suis défaillante, et ne puis.
-
-—Je vous ai dit de me suivre.
-
-Maria, se dressant avec peine, s’enveloppa d’un peignoir, et suivit,
-chancelante, Vésalius qui descendit le grand escalier, traversa le
-préau, ouvrit une porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée
-dans un petit bâtiment éclairé par de grandes baies à croisées de
-pierre. Cette espèce de guichet se referma sur eux, et les verroux à
-l’intérieur grincèrent dans leurs vervelles.
-
-
-
-
-V
-
-OPIFICINA
-
-
-Nous voici dans l’ouvroir ou laboratoire de Vésalius: une grande salle
-carrée, en arc de cloître, à murailles et dalles de pierre. Quelques
-tables de bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou trois
-cuviers, un bahut et des armoires formaient tout l’ameublement.
-Quelques chaudrons étaient épars à l’entour d’une cheminée, dont le
-manteau évasé descendait de la voûte; à sa crémaillère, était suspendue
-une chaudière qui bouillonnait sur un feu ardent. Les établis étaient
-chargés de cadavres entamés; on foulait aux pieds des lambeaux de
-chairs, des membres amputés, et sous les sandales du professeur se
-broyaient des muscles et des cartilages. Sur la porte était appendu un
-squelette, qui, lorsqu’elle était agitée, bruissait comme ces bougies
-de bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, quand elles
-sont remuées par la bise. La voûte et les parois étaient couvertes
-d’ossemens, de râbles, de squelettes, de carcasses, quelques-uns
-humains, mais le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux les
-plus approchans, par leur charpente, de l’ostéologie humaine, ayant
-servi aux études d’Andréa Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui
-fit de l’anatomie une science réelle, qui osa disséquer des cadavres,
-même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur eux publiquement.
-Ce n’est pas que, bien avant, vers 1315, Mundinus, professeur à
-Bologne, avait offert le spectacle nouveau de trois squelettes humains
-disséqués. L’audacieux scandale ne fut point répété, l’Eglise le
-prohibait formellement comme un sacrilége. Effrayé lui-même de l’édit
-encore chaud de Boniface VII, Mundinus ne tira point grand avantage
-de ses recherches. Le contact ou le simple aspect d’un cadavre, chez
-les anciens, imprimait une souillure que force ablutions lustrales et
-autres expiations pouvaient à peine effacer. Dans le moyen âge, la
-dissection d’une créature _faite a l’image de Dieu_ passait pour une
-impiété digne de l’échafaud.
-
-
-
-
-VI
-
-ENODATIO
-
-
-—Maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me voulez-vous, Vésalius?
-répétait Maria pleurante: que me voulez-vous? Je ne puis rester,
-l’odeur putride de ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je
-souffre horriblement!
-
-—Non, que m’importe! Ecoutez à votre tour: Vous avez eu trois amans,
-est-ce pas?
-
-—Oui! monseigneur.
-
-—Vous les enivriez de mon vin, est-ce pas?
-
-—Oui! monseigneur.
-
-—Eh bien, ce vin n’était pas pur, votre duègne y versait un narcotique,
-de l’opium, et vous dormiez long-temps et profondément, est-ce pas?
-
-—Oui! monseigneur, et au réveil j’étais seule.
-
-—Seule, est-ce pas?
-
-—Oui! monseigneur, et je ne les revis jamais.
-
-—Jamais! C’est bien! Mais venez donc!...
-
-Et l’étreignant par un bras, il l’entraîna au fond de la salle; là il
-ouvrit une armoire dans laquelle était accroché un squelette complet
-avec ses articulations naturelles, et d’une blancheur d’ivoire.
-
-—Reconnais-tu cet homme?
-
-—Quoi! ces ossemens?...
-
-—Reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune?
-
-—Oui! monseigneur, c’est la cape du cavalier Alderan!
-
-—Regardez donc bien, señora; et reconnaissez aussi ce beau cavalier qui
-portait cette cape, avec lequel vous dansâtes si galamment à nos noces?
-
-—Alderan!...—Maria jeta un cri qui eût évoqué des morts.
-
-—Au moins, Doña, vous voyez que tout est profit à la science, lui
-dit-il, se retournant vers elle d’un air froid; vous le voyez, la
-science vous a de grandes obligations.
-
-Puis, ricanant, il l’emmena vers une espèce de châsse ou de cage
-garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé
-prodigieusement; les artères étaient insufflées d’une liqueur rouge,
-et les veines d’une liqueur bleue; cette charpente osseuse semblait
-enveloppée de réseaux de soie; l’étude en était facile; quelques
-touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore.
-
-—Celui-ci, Doña, le remettez-vous en votre mémoire? Voyez sa belle
-barbe et sa blonde chevelure.
-
-—Fernando!!! Vous l’avez tué?....
-
-—Jusqu’ici, n’ayant point encore disséqué de corps vivans, on n’avait
-eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur
-la locomotion; mais, grâce à vous, señora! Vésalius a levé bien des
-voiles, et s’est acquis une gloire éternelle.
-
-Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme
-bahut, dont il souleva le couvercle avec peine; par les cheveux il la
-penchait sur l’ouverture.
-
-—Enfin, regarde encore ceci! c’est ton dernier, est-ce pas?
-
-Le bahut contenait des bocaux pleins d’essences où trempaient des
-portions de chair et de cadavre.
-
-—Pedro! Pedro!... vous l’avez donc tué aussi?
-
-—Oui! aussi!....
-
-Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle.
-
-Le lendemain un convoi sortit de l’hôtel.
-
-Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de _Santa
-Maria la Mayor_, remarquèrent entre eux, qu’elle était lourde et
-sonore, et qu’un bruit s’était fait dans sa chute, qui n’était pas le
-bruit d’un corps.
-
-Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu
-voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi
-un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu’à
-terre.
-
-
-
-
-VII
-
-AFFABULATIO
-
-
-A cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous les trésors du monde de
-Christophe Colomb, et qui dominait puissamment toute l’Europe, Andréa
-Vésalius se reposait dans sa gloire, riche et hautement considéré.
-Entre l’inquisition et Philippe II, il favorisait autant qu’il était
-possible l’étude de l’anatomie, quand une accusation vint le précipiter
-dans d’horribles malheurs.
-
-Faisant en public l’autopsie du cadavre d’un gentilhomme, le cœur parut
-palpiter sous le tranchant du scalpel. La rancunière inquisition,
-l’accusant d’homicide, demanda la mort du savant, et Philippe II obtint
-très difficilement que la peine fût commuée en un pélerinage en terre
-sainte. Vésalius s’achemina vers la Palestine avec Malatesta, chef des
-troupes vénitiennes.
-
- * * * * *
-
-Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux voyage, il fut à
-son retour jeté par la tempête sur les côtes de Zante, où il mourut de
-faim, le 15 octobre 1564.
-
- * * * * *
-
-La république de Venise l’appelait alors à l’université de Padoue,
-veuve prématurément cette même année, de Gabriel Falloppe, son élève.
-
- * * * * *
-
-S’il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa Vésalius périt victime
-de ses éternelles goguenarderies sur l’ignorance, le costume et les
-mœurs des moines espagnols, et de l’inquisition, qui saisit avidement
-l’occasion de se défaire de ce savant fort incommode.
-
- * * * * *
-
-La grande anatomie d’Andréa Vésalius, _de Corporis humani Fabrica_,
-parut à Bâle, en 1562, ornée de figures attribuées au Tiziano, son ami.
-
-
-
-
- THREE
- FINGERED JACK
- L’OBI
-
-
-LA JAMAIQUE
-
-
-
-
- .....Tous nés sur cette terre,
- Portez comme des chiens la chaîne héréditaire,
- Demeurez en hurlant........
- Pour Jacoub, il est libre, il retourne au désert.
-
- ALEXANDRE DUMAS.
-
- When fortune means to men most good,
- She looks upon them with a threat’ning eye.
-
- SHAKSPEARE.
-
- Ambitieux à jalouse, corsaire à corsaire et demi.
-
- ANDRÉ BOREL.
-
-
-
-
-I
-
-NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES
-
-
-—Abigail, Abigail, contez-nous, contez-nous un conte!... criait une
-troupe d’enfans à peau d’ébène, d’ivoire, de buis ou de cuivre,
-qui, suçant de longues cannes à sucre, jouaient sur le gravier, aux
-pieds d’une jeune noire, naïvement belle, parée d’une simple toile.
-Abigail—c’était le nom que lui avait imposé son maître puritain—,
-assise à terre à la porte d’une riche habitation, portait, juchée
-sur son joli doigt, un haras blanc qu’elle caressait; tantôt, lui
-fredonnant cet air créole des Antilles Françaises, dont assurément elle
-ignorait le sens:
-
- Mounché Béqué li un boun blan,
- Quand li coque li payé comptant,
- Résonnablement!
-
-tantôt, calme, mélancolique, la tête penchée sur l’épaule, elle
-paraissait enfouie dans les rêves intuitifs d’un bonheur à venir, dont
-se bercent toutes jeunes femmes.
-
-—Abigail! mais contez-nous donc un conte, criait toujours la marmaille:
-nous serons bien sages, nous ne battrons plus le petit John Blackheat!
-
-La jeune fille fut arrachée à sa douce méditation.
-
-—Mais, enfans, que me voulez-vous?
-
-—Un conte, Abigail!
-
-—Un conte, je n’en sais pas, petits amis.
-
-—Si, si si, celui des _pikarouns_, tu sais?... qui t’emportaient, et où
-l’_obi_, tu sais?...
-
-Alors Abigail, tout en passant les doigts dans les plumes de son haras,
-commença d’une voix lente, et toute la marmaille ouvrit de grands yeux
-noirs et de grandes bouches à quenottes blanches.
-
-En ce temps-là, on était en guerre, et les _pikarouns_ de
-Hispaniola—San-Domingo—la nuit faisaient souvent des descentes dans
-l’île; ils enlevaient les noirs endormis dans leurs cases, pour les
-revendre au marché de leur pays. Cette fois, malgré la vigilance des
-seize batimens gardes-côtes, ils s’étaient glissés dans une crique,
-et aventurés jusqu’aux abords de Sainte-Anne. Arrivés ici, tous armés
-jusqu’aux dents, ils s’introduisirent à pas de loup dans la plantation;
-ils avaient déjà emporté une centaine de noirs dans leurs sloops,
-quand ils arrivèrent à la case où dormait Abigail, votre bonne, qui
-vous aime quand vous êtes gentils; plusieurs hommes qui ressemblaient
-à des monstres dans l’ombre s’y précipitèrent, me saisirent toute
-sommeillante, me lièrent les bras, et m’entraînèrent vers le rivage.
-
- * * * * *
-
-Remarquez bien, petits amis, que ces hommes méchans étaient blancs,
-mais, quoique blancs, ils ne parlaient pas comme les blancs d’ici,
-leurs mots qu’ils grondaient comme des chiens, finissaient tous en
-_o_ ou en _a_. Les sloops chargés de pauvres noirs qui pleuraient
-et criaient malgré leurs bâillons, voguaient au large, et moi-même
-j’étais dans un canot avec les derniers _pikarouns_ restés en vigie; à
-peine fut-il démarré et lancé à quelques verges de la côte, que nous
-entendîmes comme le bruit d’un corps tombant dans l’eau, et aussitôt
-nous distinguâmes un noir qui nageait en hâte vers nous.—_Que biba?_
-... crièrent les _pikarouns_, ce qui veut dire sans doute en leur
-baraguoin: gare à nous.
-
-L’homme nageait impétueusement entre deux eaux, et s’étant approché
-du canot dont il avait saisi le bord d’une main, un de ces sauvages
-leva une hache pour le frapper alors que, sortant à demi de la mer et
-donnant de tout son poids une secousse à la barque, il la renversa sur
-lui, la faisant chavirer et submergeant tous ceux qui la montaient.
-
-Je reparus bientôt à la surface, et, soudainement, je me sentis
-étreinte par le milieu du corps. Portée pour ainsi dire sur la rive par
-le grand noir qui avait fait chavirer le canot, là, j’étais étendue,
-suffoquée, ce brave jeune homme me prodiguait des soins, il essuyait ma
-figure et mes cheveux trempés.
-
-—Vous m’avez sauvée, oh! je vous dois la vie! lui dis-je revenant à moi.
-
-—Peu de gens me la doivent, répliqua-t-il sourdement.
-
- * * * * *
-
-—Mais laissez-moi que je baise vos mains, dites au moins votre nom que
-je le bénisse.
-
-—Mon nom..... vous frémiriez!....
-
- * * * * *
-
-Tout à coup il se redressa au bruit de mousqueteries, et de pas et
-de cris approchans: c’étaient les colons voisins et les gens de
-l’habitation, qui, éveillés par le tumulte des _pikarouns_, les cris
-des noirs embarqués, accouraient tardivement à leur secours.
-
-—Adieu, adieu, dit tout bas l’inconnu serrant mes doigts qui craquaient
-dans sa rude main, adieu!...
-
-—Mais votre nom, de grâce? Je suis Abigail, moi, fille de John Fox!
-
-—Moi, je suis pour les hommes moins qu’un chat-part qu’on chasse: _je
-suis Three Fingered Jack du Libanus_.
-
-—_Three Fingered Jack l’obiman?_
-
-—Oui, _l’obiman!_
-
-Je poussai un cri de terreur; il disparut dans l’obscurité, et je
-restai anéantie comme si j’étais tombée du soleil. Sitôt, tous les
-colons arrivèrent sur le rivage, nulle barque n’y était amarrée pour
-pouvoir chasser en mer, furieux ils firent plusieurs fusillades qui ne
-portaient qu’à demi. Les _pikarouns_ les saluèrent par des ricanemens
-lointains et des chants féroces qui étouffaient les hurlemens des
-pauvres noirs entassés.
-
- * * * * *
-
-Et la marmaille ouvrait de grands yeux noirs et de grandes bouches à
-quenottes blanches; et en ce moment, un sang mêlé sortit de derrière la
-case, passa près, et dit:—Abigail, cette nuit aux trois palmiers de la
-fontaine.
-
-
-
-
-II
-
-VOICES IN THE DESERT
-
-
-Il était nuit avancée, tout était replongé dans le néant du sommeil,
-air, ciel et terre faisaient silence; et l’on n’entendait éparsement
-dans l’île, sur les montagnes, que les mélodieuses euphonies des petits
-oiseaux qui ne chantent que lorsque la terre est assourdie et que le
-ciel écoute, et, sous les trois palmiers de la fontaine, une voix mâle
-disant:
-
-—Abigail, trêve un instant: Amour! amour! C’est bien!... mais je suis
-ambitieux. Je t’ai conviée cette nuit, vois-tu, pour te faire des
-adieux pour quelque temps, et t’avouer un projet que j’accomplis. Je
-suis ambitieux, t’ai-je dit, car sous un dehors frivole je cache un
-cœur qui se ronge. Dans mes veines ruissèle un sang qui me ravale,
-et ce front qui pense, et ces reins puissans se courbent sous le
-fouet d’êtres stupides et féroces à peau blanche, qui savourent mes
-sueurs, qui s’égaient au râle que m’arrache la fatigue. J’ai assez
-souffert! cette lâche vie me tue, il m’en faut une autre! L’esclave
-veut se redresser et briser ses garrots. Je suis fier, vois-tu, je
-suis ambitieux, quelque chose en moi me pousse, moi esclave, à la
-domination; enfant, je rêvais royauté, je rêvais habits d’or, long
-sabre, cheval.....
-
-Pauvre Quasher! ta royauté, c’est le malheur!
-
-Or donc, une occasion, un hasard se présente, je puis devenir riche,
-grand; je puis être gorgé d’or! Ceux qui me repoussent aujourd’hui
-bientôt me tendront la main, à mon tour je leur cracherai à la face!
-
-—O mon Quasher, restons pauvres, la richesse rend méchant.
-
-—La tête de _l’obiman_, _Three Fingered Jack_, est mise à prix, la
-somme est énorme!... je l’aurai!...
-
-—Vous êtes fou, Quasher! vous attaquer à Three Fingered Jack, un _obi_,
-vous êtes fou!
-
-—Je sais que Jack et son _obi_ sont forts, mais Quasher et son cœur
-sont forts aussi; d’ailleurs, suis-je pas résigné à la mort, plus de
-vie ou vie libre!
-
-—Non, non, Quasher, je t’en prie, garde bien ta vie; si tu m’aimes
-restons pauvres, les pauvres seuls sont heureux, plus heureux que
-leurs maîtres; restons où la fatalité nous a jetés!...
-
-—Eh! pourquoi rester pauvres?...
-
-—Ah! pourquoi! pourquoi! Quasher, tu le comprends trop bien!
-
-—Que peux-tu redouter, Abigail? je te racheterai, je me racheterai,
-nous serons libres; nous aurons notre habitation à nous, nous aurons
-nos esclaves à nous, nous pourrons nous aimer tout le jour, être seuls
-à tous deux, à toute heure, partout où il nous plaira; conçois-tu?...
-être libre!...
-
-—Mon Quasher, vous êtes ambitieux, vous me le disiez, vous vous en
-vantiez tantôt: quand vous serez riche, vous repousserez du pied cette
-pauvre négresse qui vous aime tant, vous voudrez une blanche d’Europe,
-je sens bien que je vous perds.
-
-—Ecoute, Abigail, une femme qui amollit un homme fort, c’est une basse
-femme! Crois-tu que tes charmes soient assez puissans pour me clouer à
-toi? crois-tu que je varierai à des larmes? Non! tes embrassemens sont
-vains! Je veux, Quasher a dit: Je veux! sois confiante en lui, il t’a
-donné son amour, il t’es resté fidèle, sur Dieu et sa parole, il est
-à toi pour la vie. Ne sois ni soupçonneuse ni jalouse, et c’est à tes
-pieds qu’il viendra déposer cet or....... Pleure, pleure, n’espère pas
-m’amollir. Adieu!...
-
-
-
-
-III
-
-HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT
-
-
-Restée seule, Abigail se leva brusquement, mue par une profonde
-jalousie et l’intime sentiment de la perte de son amant. Elle
-redoutait, et sans doute avec raison, connaissant sa fière ambition
-et son audace, ou qu’il perdît la vie dans un pareil combat, ou que,
-vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne se livrât à tous ses
-goûts effrénés, à ses penchans glorieux, et que, tuméfié d’orgueil et
-d’opulence, il ne détournât la tête à son appel; qu’il ne la repoussât
-de sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, pour ces grandes
-dames à beaux dehors qui colportent des cœurs secs, des âmes basses et
-vénales, chez tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien,
-comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne se hâtât de faire
-choix parmi les filles fortunées pour s’engraisser encore de quelque
-large patrimoine, de quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son
-abandon inévitable, et cette pensée déchirante l’accablait.
-
- * * * * *
-
-Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l’habitation, comme après
-une soudaine résolution, elle s’enfonça dans les savanes, marchant sans
-cesse, se dirigeant vers les montagnes, se cachant à l’approche des
-insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons et des _cudjos_.
-Ce pénible pélerinage par les monts, les fondrières, les ravines,
-les bois vierges, la harassait. Ses pieds endoloris par la marche
-refusaient de toucher le sol. Elle n’avait pris pour toute nourriture
-que quelques pommes des acajous couvrant ses montagnes, et bu de l’eau
-des torrens, où elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche
-sur ces terres brûlantes.
-
- * * * * *
-
-Le troisième jour, vers cette heure de l’après-midi, appelée
-solennellement crépuscule par les faiseurs de romances à forté-piano,
-et simplement, _entre chien et loup_, par madame de Sévigné: à cette
-heure à laquelle la nature s’assombrit, et, mystérieuse, se voile
-comme une belle dame qui abat le tulle de son chapeau, et rend sa
-beauté douteuse aux regards avides, à cette heure où les couleurs
-s’évanouissent et les contours se découpent nettement comme des
-ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. Par une sente
-rapide et pierreuse bordée ou plutôt embarrassée de mélèzes, Abigail,
-tête baissée appuyée sur une branche flexible, se traînait comme ces
-pauvres voyageurs, qu’on voit arriver le soir dans les faubourgs
-cherchant d’un œil éteint l’enseigne consolatrice d’une auberge; la
-sueur ruisselait sur son front; elle soupirait violemment, et jetait
-quelquefois des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. Ce
-sentier montait droit à une roche ardue qu’il pourtournait; au sommet
-de ce rocher, quelqu’un moins lassé, moins pensif, aurait remarqué
-un corps alongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu d’un
-navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique des dunes armoricaines
-de la vieille Gaule. Abigail était à peine à trois cents pas de cet
-être mystérieux, quand soudainement il fut éclairé par un phosphore
-accompagné d’une détonation semblable à celle d’une arme à feu, qui
-gronda long-temps dans les plaines; elle poussa un cri lamentable et
-tomba la face sur terre. Aussitôt, avec la vélocité d’un lévrier qui
-se précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme noir
-descendit la roche et la sente, volant droit à Abigail; à son aspect
-il recula consterné, laissant tomber ce mot:—Une femme!—Se heurtant la
-poitrine et s’agenouillant il la souleva et l’étendit sur des herbes.
-Ce fantôme était simplement un noir d’une haute stature, portant une
-longue carabine comme les Bédouins, un grand sabre et un coutelas à la
-ceinture.
-
-—Femme, femme! vous êtes blessée! répétait-il, tâchant d’adoucir la
-raucité de sa voix.
-
-Mais Abigail restait muette en sa douleur; la balle l’avait frappée
-dans les chairs de la jambe. Le noir, écartant sa robe, et accolant
-ses lèvres sur la plaie, pompait le sang épanché. Un voyageur témoin
-de cette scène si effroyable en apparence, sans doute, aurait pensé
-voir un vampire se repaissant d’une femme. Puis ensuite il versa
-l’eau-de-vie de sa gourde sur des feuillages, ceignit cette compresse
-sur la blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur.
-Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara autour d’elle.
-
-—Femme n’ayez peur, l’homme que vous avez près de vous est votre ami.
-
-—C’est vous qui m’avez tuée cependant, répondit-elle, se soulevant et
-s’adossant contre un arbre.
-
-—Ne m’en voulez pas, femme! Jack a tant d’ennemis, qu’il ne peut
-laisser aborder sa retraite. La faible lueur du couchant m’a trompé,
-j’ai cru frapper un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes que je
-hais, parce qu’ils sont lâches et féroces, d’autant plus féroces qu’ils
-sont d’autant plus lâches. Consolez-vous, la blessure n’est pas grave.
-
-—N’avez-vous pas nom _Jack Three Fingered_?..... Oh! béni soit Dieu! je
-vous trouve enfin, je vous cherchais.
-
-—Eh! pourquoi?
-
-—Je suis Abigail, avez-vous souvenance d’elle?
-
-—Non.
-
-—Vous rappelez-vous cette femme que vous sauvâtes, il y a deux ans, des
-_pikarouns_ qui l’emportaient?
-
-—Quoi, c’est vous!
-
-—Jack, votre tête est à prix.
-
-—Je le sais.
-
-—Je vous dois la vie, et si je suis venue dans ces montagnes vous
-chercher, c’est pour acquitter cette dette; tenez-vous sur vos gardes,
-Quasher, pour remporter le prix de votre sang, viendra ces jours-ci
-vous pourchasser et vous tuer.
-
-—Me tuer..... redit froidement Jack.
-
-—Evitez-le bien, mais ne me le tuez pas, je vous prie!
-
-—Femme, je te remercie, oublie le mal que je t’ai fait malgré mon cœur.
-
-—Oh! si je vous pardonne! ne vous dois-je pas la vie? Vous avez disposé
-de votre bien.
-
-—Femme, maintenant, que veux-tu que je fasse de toi? Veux-tu venir
-reposer dans mon repaire?
-
-—Il y a trois jours que j’ai quitté l’habitation de mon maître, il doit
-être bien inquiet; si je n’étais blessée.....
-
-—Oh! si ce n’est que cela, reprit Jack, tiens, prends cela en souvenir
-de moi, porte-le toujours sur toi, avec cela, tu seras forte.—C’était
-un sachet _obien_.—Et, levant doucement Abigail, il la chargea sur ses
-épaules robustes, descendit le sentier et disparut sous les acajous.
-
- * * * * *
-
-Le jour commençait à poindre, cependant tout dormait encore aux
-environs de Sainte-Anne, quand parut, devant l’habitation, _Three
-Fingered Jack_ chargé d’Abigail. Il la portait aussi légèrement qu’une
-jeune fille porte son urne à la fontaine. S’étant approché de la case,
-il la déposa à l’entrée.
-
-—Adieu, Abigail!
-
-—Adieu, Jack, veillez bien sur vous!
-
-L’_obi_ heurta rudement la porte de son coutelas et s’enfuit prompt
-comme un cerf.
-
-Hatsarmaveth Abraham Westmacot sortit accompagné, rencontrant du pied
-cette femme étendue et sanglante, il jeta un cri d’effroi.
-
-—Calmez-vous, n’ayez peur, mon maître; c’est votre servante Abigail!
-
-—Abigail!...
-
-—Oui!... des marrons, après m’avoir blessée, m’avaient emmenée dans les
-montagnes, et m’ont rejetée à votre porte.
-
-
-
-
-IV
-
-TIRESOME CHAPTER
-
-
-Avant d’aller plus avant, comme j’ai déjà parlé _d’obi_, _d’obiman_ et
-de sachet _obien_, il est bon que je dise à vous autres Européens ce
-que c’est qu’un _obi_.
-
-Quant aux érudits qui croiront le savoir, ou qui auront lu ce qui
-suit dans le docteur Mosely, ils n’auront qu’à passer ce chapitre
-pédantesque et académiquement fastidieux.
-
-Le docteur Mosely, auquel je dois cette histoire jamaïcaine, prétend
-gravement, dans son Traité du Sucre, _Treatise of Sugar_, que l’_obi_
-et la filouterie ou le jeu sont les seuls exemples qu’il ait pu
-découvrir chez les natifs de la terre d’Afrique, dans lesquels un
-effort de combinaisons d’idées ait jamais été démontré.
-
-Ah! master doctor Mosely, vous n’étiez pas négrophile!
-
-Pauvre bon homme! il ne se doutait guère, en écrivant à la Jamaïque
-sur ses cannes à sucre, qu’il se faisait une postérité, et qu’il
-serait question de lui, de son _Treatise of Sugar_, et de son récit de
-Jack, en 1832. O incompréhensible _encatenation_ des événemens! Il a
-fallu pour en venir là qu’un montagnard alpestre naquît, descendît, et
-cherchant à user sa vigueur parmi les hommes de la plaine, se prît à
-farfouiller un bouquin anglais.
-
- * * * * *
-
-Généralement, le mot _obi_ désigne doublement la magie et le magicien;
-cependant, dans les colonies anglaises, on dit un _obiman_. Je
-n’offrirai d’autres probabilités étymologiques, sur l’origine et
-la signification de ce mot importé d’Afrique par les noirs dans le
-monde de Christophe Colomb, que celle-ci: _nobi_, en arabe, veut dire
-prophète, et, certes, il y a un grand rapport entre ces deux mots;
-retranchez par corruption au singulier la nasale initiale comme les
-Arabes le pratiquent pour le pluriel, et vous aurez le mot pareil;
-je ne donne pas cela comme article de foi: cependant, je crois être,
-modestie à part, assez agréable étymologiste; ayant fait force
-recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l’âge
-innocent de seize ans, un gros in-folio, digne des bénédictins de
-Saint-Maure, sur l’origine des noms propres d’hommes et de lieux,
-petit puits artésien de science et d’érudition; je n’avais plus que
-quinze années de travail pour arriver à son parachèvement, et pour
-éditeur, en perspective, que l’imprimerie royale qui n’imprime pas,
-quand je l’abandonnai pour des œuvres plus digérées et beaucoup plus en
-harmonie avec notre époque vernissée, que l’étude de Pasquier, Fauchet,
-Ménage et P. Borel, etc., etc.
-
-Après tout, je crois sincèrement que cette étymologie en vaut bien
-d’autres, même celle de M. Arouet de Voltaire qui prétend que boulevart
-vient de ce qu’on y jouait aux boules, et que c’était vert. Voir son
-Dictionnaire philosophique, au mot philosophique _Boulevart_.
-
- * * * * *
-
-La science de l’_obi_ est très étendue, plus étendue que la
-pharmacologie et la pharmacochimie, et, s’il y avait un examen à passer
-pour être reçu _obi_, plus d’un de nos brillans pharmacopoles aurait le
-nez cassé et serait bouté hors; je ne connais de profondément dignes,
-que M. _Roux_ avec son _paraguai_, maître _Guérin_ avec sa mixture, et
-le parabolain _Labarraque_ avec son chlore; tous trois passés maîtres
-en _obi_, et que pourtant d’ignares envieux voudraient voir précipiter,
-pierre au cou, dans le protoxide d’hydrogène séquanique.
-
-L’_obi_, qui a pour but l’ensorcellement du pauvre monde, ou la
-consomption par des maladies de langueur, le spleen, se fait de boue
-de fosse, de cheveux, de dents de requins et d’autres créatures, de
-sang, de plumes, de coquilles d’œufs, de figures de cire, de cœurs
-d’oiseaux, de racines puissantes, d’herbes et de ronces inconnues
-encore aux Européens, que les anciens employaient aux mêmes usages.
-Certains mélanges de ces ingrédiens sont calcinés, ou enfoncés très
-profondément dans la terre, ou appendus à la cheminée, ou placés
-sous le seuil de la porte de celui qui doit subir le charme, avec
-accompagnement d’incantations et d’imprécations, proférées à minuit,
-ayant égard aux phases et aspects de la lune.
-
-Un nègre qui se croit ensorcelé par l’_obi_, s’adresse à un _obiman_ ou
-_obiwoman_, de même qu’un malade, malade par son médecin, s’adresse à
-un apothicaire.
-
-Des lois doucereuses ont été échafaudées dans les Indes occidentales
-pour punir de mort les pratiques _obiennes_; elles sont restées sans
-effet. Stupides législateurs! ce ne sont pas vos lois de sang faites
-dans vos Indes, qui sauront anéantir l’effet d’idées, dont l’origine
-est dans le centre de l’Afrique où vous allez moissonner vos esclaves!
-
-Notre vieux docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre,
-_Treatise of Sugar_, dit avoir vu l’_obi_ du fameux nègre, voleur comme
-il l’appelle, _Three Fingered Jack_, terreur de la Jamaïque en 1780 et
-1781, et que les marrons qui l’avaient tué, lui apportèrent. Cet _obi_
-consistait en un bout de corne de bouc, remplie d’une compotion de
-poussière de tombeau, de sang d’un chat noir et de graisse humaine,
-le tout broyé en manière de pâte—ce n’est qu’après une savante et
-longue analyse, qu’il a pu formuler ainsi ce programme—. Un crapaud
-desséché, une patte de chat, également noir, une queue de porc, une
-bande de parchemin de peau de chevreau, sur laquelle étaient tracés des
-caractères avec du sang, se trouvaient aussi dans son sac _obien_.
-
-Ces choses, avec un sabre émoulu et deux fusils comme Robinson
-Crusoé, composaient tout son _obi_, avec lequel et son courage, en
-vrai _highlander_, il descendait dans les basses terres dévaster et
-piller, pour subvenir à ses besoins. Son habileté à se retraiter dans
-les fourrés difficiles dominant le seul accès où personne n’osait le
-suivre, terrifia les habitans, et défia pendant deux ans le pouvoir
-civil et la milice des cantons voisins.
-
-Il n’eut jamais de complice ni d’associé; dans les bois, aux environs
-du mont _Libanus_, lieu de sa retraite, se trouvaient quelques nègres
-fugitifs; les ayant marqués au front avec son _obi_, ils ne pouvaient
-le trahir. Il ne se fiait à personne, il dédaignait toute assistance,
-il volait seul, il soutenait seul ses combats, tuait toujours ceux
-qui le poursuivaient, et le seul il grimpa plus haut que le mont
-_Spartacus_.
-
-Par sa magie, il était non seulement l’effroi des noirs, mais il y
-avait beaucoup de blancs qui lui croyaient quelque pouvoir surnaturel.
-Dans les climats chauds, les femmes se marient fort jeunes et souvent
-avec une grande disparité d’âge; Jack passait pour l’auteur des
-discords et des troubles; car en ce temps, comme en tout temps,
-comme aujourd’hui, les unions malheureuses, l’adultère, que sais-je?
-foisonnaient.
-
-Donnez à un chien un mauvais renom, et pendez-le, dit le proverbe
-anglais: _Give a dog an ill name, and hang him_. Clameurs, clameurs sur
-clameurs s’élevèrent contre le cruel sorcier; et presque toutes les
-mésaventures conjugales étaient attribuées aux sortiléges jetés par
-Three Fingered Jack le jour des noces.
-
-Dieu sait! Ce pauvre Jack avait assez de ses péchés à lui, sans le
-charger de ceux des autres.
-
-Il aurait plutôt fait _une chaudière médéenne_ pour toute l’île, dit
-le docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, _Treatise
-of Sugar_, que troubler le bonheur d’une seule femme. J’avouerai
-franchement que, pour mon compte, je ne sais trop ce que c’est qu’une
-_chaudière médéenne_; âne en mythologie, puritain n’ayant jamais
-touché, même du pied, le dictionnaire du païen Chompré. Quoi qu’il en
-soit, assurément ce n’est pas l’occasion qui lui manqua, et cependant,
-malgré sa haine pour les blancs, jamais on n’a ouï dire qu’il eût fait
-le moindre mal à un enfant, ou violenté une femme.
-
-
-
-
-V
-
-HOUND’S FEE
-
-
-Mais Jack était destiné à la mort. Alléchés par les récompenses
-promises par le gouverneur Dalling, dans une proclamation datée du
-12 octobre 1780, et la résolution prise ensuite par l’assemblée
-coloniale—_house of assembly_—, deux hommes de couleur, Quasher,
-que vous connaissez déjà, et Sam, fils du capitaine Davy, qui avait
-tué Master Thomason, pilote d’un vaisseau londrin, dans la rade de
-_Old-Harbour_, tous deux de Scotshall, ville marronne—_maroon town_—,
-avec une partie de leurs concitoyens allèrent à sa recherche.
-
-Quasher, avant de partir pour cette expédition, se fit baptiser, et
-changea son nom en celui de James Reeder.
-
-L’expédition commença, et tout le parti battit les bois pendant
-trois semaines, ayant pour ainsi dire bloqué, mais en vain, les plus
-profondes retraites de la partie la plus inaccessible de l’île où Jack
-résidait, tout-à-fait éloigné de toute société humaine.
-
-Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux
-puissans, nés pour dominer, qui manquant d’air dans l’étroite cage où
-le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout
-rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes
-qu’ils exècrent s’ils ne rompent avec la vie. Three Fingered Jack était
-un lycanthrope!
-
- * * * * *
-
-Reeder et Sam, fatigués de ce mode de guerroyer, résolurent d’aller le
-chercher dans son repaire même, de l’y prendre d’assaut ou de périr
-dans l’entreprise.
-
-Ils prirent avec eux un jeune garçon d’un bon courage et bon tireur,
-et laissèrent le reste du parti. Ces trois intrépides, que le vieux
-docteur Mosely se flatte d’avoir bien connus, venaient à peine de se
-remettre en route, que leurs yeux rusés découvrirent par le froissement
-des herbes et des halliers que quelqu’un peu auparavant avait passé
-par-là. Ils suivirent tout doucement ces empreintes, sans faire le
-moindre bruit, bientôt ils aperçurent de la fumée.
-
-Alors ils se préparèrent au combat, et avant que Jack ait
-pu les entrevoir ils étaient sur lui: Il faisait rôtir des
-bananes—_plantains_—sur un petit feu, à terre, à la bouche d’une
-caverne.
-
-Ce fut là une scène où des acteurs extraordinaires jouèrent un rôle
-extraordinaire.
-
-Les regards de Jack étaient farouches et terribles, il leur dit qu’il
-les tuerait. Au lieu de tirer sur lui, Reeder répondit que son _obi_
-n’avait aucun pouvoir de lui nuire, car il était baptisé, et qu’il
-n’avait plus nom Quasher. Jack connaissait Reeder, et comme paralysé,
-il laissa ses deux fusils à terre et ne prit que son coutelas.
-
-Ces deux hommes, plusieurs années auparavant, avaient eu, dans les
-bois, un combat désesperé; dans cette lutte, Jack perdit deux doigts,
-et cette perte fut l’origine de son nom, _Three Fingered_, qui veut
-dire trois-doigtier. Alors il vainquit Reeder et l’aurait tué ainsi que
-ceux qui le secouraient, s’ils n’avaient pris la fuite.
-
-A rendre justice à Three Fingered Jack, il aurait tué facilement s’il
-eût voulu Reeder et Sam, car de prime abord, ils s’étaient effrayés de
-son aspect et de l’épouvantable son de sa voix.
-
-Et il le pouvait avec raison, et d’autant plus qu’ils n’avaient
-d’ailleurs aucun moyen de salut et devaient en venir aux mains avec
-l’homme le plus fort et le plus féroce. Jack était stupéfait, car il
-avait lui-même prophétisé que l’_obi blanc_ prévaudrait sur lui, et par
-expérience, il savait que le charme ne perdrait rien de sa force entre
-les mains de Reeder.
-
-Sans autre pourparler, Jack, son coutelas à la main, se jeta au fond
-d’un précipice derrière la caverne. Le fusil de Reeder fit long feu,
-mais Sam l’atteignit à l’épaule. Semblable à un _bull-dog_, Reeder,
-sans regarder et le coutelas au poing, se précipita à corps perdu après
-Jack; la descente presque perpendiculaire avait environ trente mètres
-de profondeur; tous deux dans leur chute avaient conservé leur coutelas.
-
-Ce fut là le théâtre où les deux plus robustes cœurs qui aient jamais
-été encerclés par des côtes, commencèrent leurs sanglantes luttes.
-
-Le jeune garçon, auquel on avait enjoint de se tenir à l’arrière et
-hors d’attaque, parut au haut du gouffre, et, durant le combat, frappa
-Jack d’une balle au ventre.
-
-Sam était rusé; il prit froidement un détour pour descendre au champ de
-bataille: lorsqu’il fut arrivé au lieu où elle avait commencé, Jack et
-Reeder s’étaient pris au corps et avaient roulé ensemble au bas d’un
-autre précipice sur le flanc de la montagne; dans cette chute, ils
-avaient tous deux perdu leurs armes. Sam, en se glissant après eux,
-perdit aussi son coutelas parmi les arbres et les buissons. Quand il
-arriva auprès d’eux, quoique sans armes, il ne resta pas oisif, et,
-heureusement pour Reeder, la blessure de Jack était profonde et grave;
-il était dans une violente agonie.
-
-Sam tomba juste à temps pour sauver Reeder, car Jack l’avait saisi
-à la gorge avec son étreinte de géant; Reeder avait la main presque
-tranchée, et Jack ruisselait le sang par l’épaule et le ventre;
-ils étaient couverts tous deux de sang caillé, de balafres et
-d’estafilades. En cet état, Sam devint l’arbitre du combat, et décida
-du sort; il abattit Jack avec un fragment de rocher. Quand le lion fut
-renversé, les deux tigres lui écrasèrent la tête à coups de pierre.
-
-Bientôt après, le jeune garçon trouva le sentier pour parvenir jusqu’à
-eux; il avait son coutelas avec lequel ils tranchèrent la tête de Jack
-et sa main à trois doigts, qu’ils portèrent à _Morantbay_; là, ils
-mirent leurs trophées dans un baquet de guildive; et, suivis d’une
-foule immense de noirs qui ne craignaient plus l’_obi_ de Jack, ils
-les portèrent à _Spanishtown_—San-Yago de la Véga—, à _Kingstown_,
-pour réclamer la récompense promise par la royale proclamation et
-l’assemblée coloniale.
-
-
-
-
-VI
-
-BLOOD’S REWARD
-
-
-Quand Reeder et Sam passèrent, j’étais à _Spanishtown_ chez deux très
-vieilles bonnes femmes, deux sœurs presque centenaires, filles de
-colons espagnols, et nées long-temps après la prise de l’île sur les
-Espagnols par l’amiral Pen, aidé d’un grand nombre de flibustiers
-anglais et français, en 1655. Seul et double monument de la domination
-espagnole sur ces terres; espèce de cippes incarnés, attestant encore
-leur passage, comme les dolmeins druidiques sont là pour nous faire
-ressouvenir de nos aïeux les Gaulois, qui forment maintenant la couche
-végétative qui couvre comme un engrais le sol de la France. Ces
-saintes douairières, quoique recevant une pension du gouvernement,
-mortellement haineuses, n’avaient jamais voulu parler la langue des
-conquérans, passées, sans contact, à travers plusieurs générations, ces
-bonnes vieilles _hablaient_ toujours la divine langue castillane.
-
-Pélerin religieux de toutes ruines, j’étais venu les saluer: ma visite
-les avait emplies de joie, les avait rajeunies de près d’un siècle,
-avait éveillé en leur âme mille souvenirs tendres et douloureux; elles
-m’avaient retenu pour quelques jours; j’étais pour elles comme un fils;
-elles me racontaient toutes ces vieilles choses que plus qu’elles
-savaient au monde, étalant au grand jour et pour la dernière fois,
-sans doute, les lambeaux dorés de leur mémoire, secouant les pages
-poussiéreuses de ce livre du gai-savoir, que le temps ronge comme un
-rat stupide, et qui allait bientôt se fermer avec leur vie dans la
-tombe.
-
-Nous étions assis près d’une croisée et nous devisions, quand nous
-entendîmes un tumulte lointain et des décharges de mousquets. Nous
-nous levâmes et nous penchant à la fenêtre, nous vîmes Reeder et Sam,
-nos héros, marchant triomphalement, portant, au bout d’une pique la
-tête et la main du malheureux Jack. Ils étaient suivis d’un concours
-formidable surtout de _cudjos de Marroon town_, vêtus d’une braye et
-d’une veste de grosse toile que le gouvernement leur donnait chaque
-année, ainsi qu’un fusil tous les cinq ans, en paiement des services
-qu’ils rendaient à la colonie. Ces braves gens faisaient presque la
-police de l’île comme une maréchaussée; ils arrêtaient et ramenaient
-les nègres fugitifs, les vagabonds qui se retiraient dans les montagnes
-et les prisonniers de guerre échappés de _Port-Royal_. C’était un
-ramassis d’hommes de toute origine, de vrais _Klèphtes_, avec lesquels
-les Anglais avaient été forcés de faire une capitulation toute à leur
-avantage, n’ayant jamais pu les dompter. Le surnom de _cudjos_ leur
-venait du nom d’un de leurs vaillans capitaines. Ne pouvant plus
-guerroyer, ils s’étaient adonnés à l’éducation des bestiaux, qu’ils
-venaient vendre aux marchés de l’île. La plupart de ces montagnards
-étaient remarquables par leur belle et haute stature, leur force et
-leur adresse.
-
-Non loin de la maison de mes vieilles, une jeune noire, qui paraissait
-blessée à la jambe, était assise sur une pierre, pensive, la tête
-abattue sur son sein; éveillée brusquement par les décharges d’armes
-à feu que faisaient les noirs en signe de joie, elle tourna la face
-du côté d’où venait le tumulte, et resta immobile comme une louve
-qui flaire sa proie; quand Reeder passa, elle l’appela plusieurs
-fois,—Quasher! Quasher!...—Reeder qui l’avait aperçue de loin,
-enorgueilli, détournait la tête.—Quasher! Quasher! as-tu déjà oublié
-Abigail?...—Il ne répondit pas et sembla précipiter sa marche.
-
-La jeune négresse se rassit sur la pierre, tournant le dos au chemin,
-ainsi elle resta toute la soirée. Avant de me mettre au lit, rôdant,
-pour respirer un peu, aux environs de la maison, à la lueur de la lune
-je distinguai un corps étendu sur le sol contre la pierre de la routé,
-je m’approchai, elle dormait.
-
-Le lendemain à l’aube, je fus réveillé par un vacarme semblable à celui
-de la veille, je sortis par curiosité; c’était Reeder et Sam qui,
-ayant reçu la prime promise par la proclamation royale et l’assemblée
-coloniale, repassaient avec leurs compatriotes.
-
-Cette tourbe poussait des hourras, des cris de bêtes fauves, chantait
-en chœur des paroles inconnues, dansait au son des balafos, et de cette
-espèce d’instrument dont le nom ne me revient pas, assez usité parmi
-les noirs, composé d’une mâchoire de cheval qu’ils font vibrer en
-passant une baguette sur le ratelier. La plupart étaient ivres et dans
-un état complet et repoussant de désordre. Ils avaient passé la nuit
-en orgies, et traînaient avec eux quelques sales femmes de la ville,
-accourues à l’odeur de l’argent.
-
-En avant, quatre nègres portaient, dans des paniers embrochés par une
-perche, le prix du sang, écorné déjà par la bacchanale de la nuit.
-Reeder les précédait, soûl presque à tomber, et donnant le bras à une
-fille soûle et décharnée.
-
-Arrivés vers notre demeure, la jeune négresse, couchée près de la
-pierre, se dressa subitement à la vue de Reeder; puis, tout à coup, se
-précipitant sur lui comme une tigresse:—Quasher! tu es un lâche et un
-traître, cria-t-elle, lui enfonçant un couteau dans la poitrine.
-
-Au cri de Reeder, les nègres accoururent et cernèrent Abigail, mais
-brandissant sur sa tête son couteau pleurant le sang, et l’obi que Jack
-lui avait donné; elle les terrifia, et les fit tomber la face contre
-terre; s’ouvrant ainsi un passage sur leurs corps, elle s’envola dans
-les montagnes.
-
- * * * * *
-
-Quand j’ai dit que j’étais à _Spanishtown_ lorsque Sam et Reeder
-passèrent, ce n’est pas vrai, j’en ai menti par ma gorge!...
-
-Mais, qu’on ne m’accuse point de m’être complu dans l’horrible, c’est
-de l’histoire! j’en atteste le docteur Mosely et son _Treatise of
-Sugar_, c’est de l’histoire! que je n’ai point osé émonder comme le
-_père Jouvenci_ émondait les classiques latins _ad usum scholarum_.
-
-Au moment où j’écrivais ceci, 6 janvier 1832, la population noire de la
-Jamaïque s’étant imaginé que le roi avait signé l’affranchissement des
-esclaves, une révolte éclatait dans les paroisses de _Saint-James_ et
-_Trelawney_; dans la première, quinze propriétés ont été détruites.
-
-A _Montego-Bay de Westmoreland_, la loi martiale a été promulguée par
-_sir Willoughby-Cotton_.
-
-Trois missionnaires anabaptistes ont été jetés dans les fers, comme
-fauteurs et instigateurs de cette insurrection.
-
-Un tribunal militaire est établi à _Montego-Bay_, et des récompenses
-sont promises pour l’arrestation de plusieurs chefs.
-
-A cette heure, sans doute, quelques-uns de ces braves Africains
-penchent la tête sur le billot, et, au nom de l’égalité chrétienne, la
-hache anglaise se retrempe dans le sang des esclaves.
-
-
-
-
- DINA
-
- LA BELLE JUIVE
-
-
- LYON
-
- Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle;
- —Très belle!—C’est-à-dire elle paraissait telle,
- Et c’est la même chose.—Il suffit que les yeux
- Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime:
- Le bonheur qui nous vient d’un mensonge est le même
- Que s’il était prouvé par l’algèbre.—Etre heureux,
- Qu’est-ce? Sinon le croire....
-
- Théophile GAUTIER.
-
-
- Rosa mystica.
- Turris Davidica.
- Turris eburnea.
- Domus aurea.
- Fœderis arca.
- Janua cœli.
- Stella matutina.
- Regina virginum.
-
- Litanies de la Sainte Vierge.
-
-
- Dépêche-toi de céder; tu auras beau faire,
- mignonne, c’est reculer pour mieux sauter! O
- la mâtine, mord-elle? Allons, calmons-nous,
- mademoiselle. Sacrrr!
-
- P. L. JACOB. Vertu et Tempérament.
-
-
-
-
-I
-
-AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO
-
- Là où il n’y a point de haye, l’héritage sera gastée: et là où il n’y
- a point de femme, l’indigent gémit. A qui croit celuy qui n’a point de
- nid?
-
- LA BIBLE.
-
-
-Le couvre-feu sonnait, les ponts-levis se hissaient, quelques bourgeois
-attardés s’empressaient, Lyon la Riche, assise entre ses deux fleuves
-s’endormait, ceinte dans ses murailles comme un guerrier dans son
-armure de fer.
-
-Par un quai étroit et désert, deux hommes, un jouvenceau, un
-vieillard, allaient précédés d’un laquais portant un falot.
-
-Quand je dis un quai, je ne suis pas exact; car en ces vieux temps,
-clos par une double haie de maisons, la plupart des quais étaient
-semblables à des rues; les soubassemens des masures qui ourlaient la
-rivière trempaient dans l’eau; suspendues sur pilotis ou fondées dans
-la vase, ces demeures amphibies avaient pignon sur voie et pignon se
-mirant aux flots, et par le bas un escalier de pierre, rampant et
-profond, qui descendait à l’eau comme une citerne espagnole, tantôt
-séparé du courant par un détroit de terre, tantôt inondé jusqu’à
-mi-degrés.
-
-De combien de crimes ces pierres ont dû être témoin! que de meurtres
-ont dû faire tressaillir ces murailles! Enfer! avec quelle aisance on
-se délivrait d’un ennemi, d’un rival, d’une femme abusée d’un père
-vivace, on le poussait du haut de la montée, on ouvrait un châssis,
-tout était fait ... Au plus, on entendait le bruit d’un corps tombant
-dans les flots dont le roulis étouffait le râlement. Oh! si ces ruines
-confidentes parlaient!...
-
-Le jeune, enveloppé d’un manteau blanchâtre, abrité sous un feutre
-abattu sur ses moustaches, était long et svelte; à son allure cavalière
-et minaudée, au cliquetis de ses éperons, à sa flamberge retroussant
-l’orée de son mantelet, on flairait aisément le gentilhomme.
-
-Le vieux, enchevêtré dans sa robe noire, coiffé d’un mortier noir,
-juché sur sa tignasse grisonnante, et, parchemins au poing, exhalait à
-une portée d’arquebuse le docteur de la loi.
-
-Capitoule ou conseiller au parlement, procureur, juge ou tabellion, cet
-oiseau de proie rompit brusquement le silence.
-
-—Seigneur Aymar, croassa-t-il, sans indiscrétion, la mineure sur
-laquelle je vais instrumenter, si j’en préjuge par votre goût exquis,
-est belle, est-ce pas?
-
-—Oh! si elle est belle!... maître, je l’avoue, cette question me
-froisse, il me semble que quiconque doit avoir la prescience de sa
-beauté. O ma Dina, on me demande si tu es belle!... maître, elle est
-plus belle que la plus belle Sarazine du Soudan! C’est une tourelle
-d’ivoire! c’est une buire d’argent!
-
-—Au moins, seigneur Aymar, vous n’exigerez point, j’espère, la
-prescience de sa richesse; a-t-elle de l’or?
-
-—Vous demandez si l’or a de l’or, si le soleil est radieux: oui!
-maître, elle a assez d’or pour écraser sous le poids de sa dot la plus
-forte haquenée.
-
-—Vous êtes jeune, seigneur Aymar, qui peut donc vous pousser sitôt aux
-épousailles? croyez à ma prud’homie, il faut user dans les guérets
-le feu du poulain emporté, il faut courir et beaucoup faire par le
-monde avant de cloîtrer son amour en une femme; c’est chose grave que
-d’engager foi éternelle. Tenez, moi, j’entrai dans la confrérie à
-quarante ans, c’est pardieu! le bel âge; on commence à redescendre la
-vie, il faut un appui, il faut au pélerin qui se voûte un bâton, une
-hôtesse qui le soigne; on choisit alors femme douce et bonne, ayant
-un patrimoine alléchant; c’est ainsi que j’ai fait, on ne saurait
-mieux faire. La jeunesse, voyez-vous, doit se passer dans l’orage et
-le bruit; quand je songe à ma vie de Paris, à ma vie de vingt ans,
-de clerc de la basoche!... Aussi, y fis-je époque, y suis-je resté
-en proverbe, y sers-je d’ère pour supporter le temps: on dit encore
-au Palais du temps joyeux de Bonaventure Chastelart; et, levant son
-mortier et s’inclinant, le joconde tabellion ricanait et croassait,
-tout triomphant, de ses vieilles folies, peut-être de ses turpitudes.
-
-—Sans vous heurter, maître Bonaventure Chastelart, vous me permettrez
-de vous dire que vos conseils me semblent peu nobles, mais je puis vous
-affirmer que quant à moi ils ne seront point pernicieux.
-
-—Jeune homme, vous êtes péremptoire, pour cela je ne me crois point
-débarré et je m’en réfère à la sagesse de _Pierre Charron_, _Parisien_,
-_docteur-ez-droicts_. Le Saint Sacrement de mariage n’est pas chose
-valable en soi; écoutez, voici au juste, ce qu’il en dit en un certain
-malicieux chapitre de ses trois livres de sagesse, dont, vie durante,
-j’ai fait mon oraison.
-
-—Combien que l’état de mariage soit comme la fontaine de la Société
-humaine, _prima societas in conjugio est_, _quod principium urbis_,
-_seminarium reipublicæ_, si est ce qu’il est désestimé et décrié par
-plusieurs grands personnages, qui l’ont jugé indigne de gens de cœur et
-d’esprit et ont dressé ces objets contre lui.
-
-Son lien est une injuste et dure captivité; que s’il advient d’avoir
-mal rencontré, s’être méconté au choix et au marché, et qu’on ait pris
-plus d’or que de chair, on demeure misérable toute sa vie. Quelle
-iniquité pourrait être plus grande, que pour une heure de fol marché,
-pour une faute faite sans malice et par mégarde, et bien souvent
-pour obéir, suivre l’avis d’autrui, l’on soit obligé à une peine
-perpétuelle! Il vaudrait mieux se mettre la corde au col, et se jeter
-en la mer la tête la première pour finir ses jours bientôt, que de
-souffrir sans cesse à son côté la tempête d’une rage et manie, d’une
-bêtise opiniâtre et autres misérables conditions.
-
-Celui qui a inventé le nœud de mariage a trouvé un bel et spécieux
-expédient, pour se venger des humains, une chausse-trappe ou un filet
-pour attraper les bêtes; et puis les faire languir à petit feu.
-
-Le mariage est une corruption et un abatardissement des bons et
-rares esprits; d’autant que les mignardises de la partie que l’on
-aime, l’affection des enfans, le soin de la maison et l’avancement
-de la famille, rélâchent, détrempent, ramollissent la vigueur du
-plus généreux esprit qui puisse être; témoins, Samson, Salomon,
-Marc-Antoine; au pis-aller, il ne faudrait marier que ceux qui ont
-plus de viande que d’âme, leur bailler la charge des choses petites et
-basses selon leur portée. Mais ceux qui, faibles de corps ont l’esprit
-grand, est-ce pas grand dommage de les enferrer et garrotter à la
-chair, comme l’on fait les bestiaux à l’étable?
-
-L’utile peut bien être du côté du mariage, mais l’honnêteté est de
-l’autre.
-
-Il empêche de voyager parmi le monde, soit pour apprendre à se faire
-sage ou pour enseigner les autres à l’être, et publier ce qu’on sait:
-il apoltronit et accroupit les bons esprits au giron d’une femme et
-autour des petits enfans.
-
-—Assez, assez, maître Chastelart, assez, s’il vous plaît!
-
-—C’est du tout un grand mal....
-
-—Assez, assez, vous dis-je, maître Chastelart, vous m’étourdissez!...
-finissez cette capucinade!
-
-—Humeurs débauchées, âmes turbulentes et détraquées, ne sont point
-propres à ce marché....
-
-—Assez, assez, maître, je vous prie. Maudite loquacité!
-
-—Ne vous emportez point, beau cavalier; au moins vous ne m’accuserez
-pas, moi, tabellion, moi, notaire royal, de prêcher pour mon saint.
-
-—Cela est bel et bon, peut être même orthodoxe, maître Bonaventure
-Chastelart, mais non pas de règle absolue. Vous disiez tantôt qu’il
-faut jeter son feu, d’accord: mais celui dont l’âme est vive,
-chaleureuse, aimante, qui fuit les tavernes, qui hait les dez et les
-ribaudes, pour celui-là, une femme aimée, avenante, un intérieur
-paisible, une troupe d’enfantelets, c’est le bonheur! Je suis
-bouillant, mais pur, mon cœur ardent a besoin d’étreindre quelque
-être de son amour chaste et tranquille. J’avais d’abord donné cet
-amour aux arts libéraux, je voulais dépenser avec eux mon activité,
-leur consacrer ma vigueur, mais mon père, qui tranche du châtelain,
-qui nomme les artistes gueux et les artisans gueusards! a brisé mon
-chevalet et brûlé mes études sur Philibert Delorme. Oisive, ennuyée,
-mon âme est sortie errante comme la colombe de l’arche, cherchant un
-rameau vert pour se poser; elle a trouvé un myrte fleurissant, elle s’y
-pose ... S’il est des Dalila qui tondent la force de leurs amans et les
-vendent, il en est d’autres aussi qui les réconfortent, et qui épandent
-autour d’eux un aromate de bonheur et qui versent du benjoin sur leurs
-maux.
-
-—Ah! ah! seigneur Aymar, que de roses paraboles! l’amour vous met en
-délire et nous battons la campagne. Or, voilà un long temps que nous
-cheminons, n’adviendrons-nous pas bientôt? Par Saint-Polycarpe! où
-diantre me conduisez-vous?
-
-—A votre tour ne vous impatientez point, Chastelart, nous approchons
-fort, la Juiverie doit être peu éloignée maintenant.
-
-—La Juiverie!
-
-—Oui! la Juiverie où nous sommes attendus.
-
-—Votre future est donc une hérétique? une _juiferesse_?
-
-—Une Israélite, maître.
-
-—Jésus-Dieu! la mesure est comble, j’espère!... et vous voudriez
-m’entraîner, à cette heure, chez ces mécréans, merci!... Voudriez-vous
-me faire présider un sanhédrin ou chômer un sabbat? merci!... je n’ai
-nulle envie de faire commerce avec ces damnés; c’est une conspiration,
-pour me faire endosser la chemise soufrée et me faire roussir en place
-des Terreaux, par maître Carnifex, rôtisseur de brucolaques! merci!...
-
-—Que craignez-vous, Bonaventure? vous êtes en la compagnie d’un féal
-gentilhomme. Il ne s’agit ici ni de sabbat, ni de sanhédrin, il s’agit
-simplement de dresser un contrat.
-
-—Enfant! me prenez-vous pour le tabellion de l’enfer?... vous pourriez,
-ce me semble, faire vos pactes vous-même! Bonsoir!
-
-—Tu vas me suivre, te dis-je, ou sinon, je te pourfends et te cloue à
-cette porte comme un chat-huant! Butor! ânier en pourpoint de docteur!
-tu vas me suivre et faire ton devoir, puis après, je te jeterai cette
-bourse à la face et ma bottine en croupe, marche!
-
-—Cavalier, je ferai tout votre bon plaisir, mais remettez votre
-flamberge en son lieu!
-
-Le bon homme grelotait de peur.
-
-—Je vous supplie, calmez-vous; je suis votre serviteur le plus humble.
-
-—Cafard!...
-
-Aymar remit son olinde au fourreau, et, silencieux, tous deux
-ils reprirent leur route. Après un moment de marche, Bonaventure
-Chastelart, licencié ès bavarderies, rompit l’abstinence pour la
-seconde fois.
-
-—Vous me permettrez, seigneur Aymar de Rochegude, de vous manifester
-mon étonnement sur votre alliance avec une hérétique; en ma qualité
-de prud’homme et de robin, vous me permettrez de vous dire qu’il est
-messéant et dangereux d’épouser une _juiferesse_.
-
-—Juif toi-même!
-
-—Juif moi-même!...
-
-—Oui! ânier que vous êtes! Qu’êtes-vous donc, sinon un pauvre juif?
-
-—Moi, Bonaventure Chastelart, fils légitime de Claude Chastelart,
-imprimeur privilégié de l’église primatiale de Lyon, et de dame
-Anne-Pétronille-Maguelonne de Saint-Marcelin, ma mère, que Dieu les
-garde en son giron! et frère puîné de Pantaléon Chastelart, chamarier
-du chapitre de Saint-Paul, moi! je suis un Hébreu, un hérétique! Allons
-donc, cavalier, votre tête galope!
-
-—Moins qu’un juif fidèle, docteur! Voyez la source; ne sommes-nous
-pas tous païens ou juifs réformés, retapés, hébreux-huguenots, de la
-secte de Jésus de Nazareth, infidèles, déserteurs, renégats de la
-loi mosaïque, du sabéisme, du saducéisme, du polythéisme, pour le
-protestantisme du paysan de Bethléem. Monstrueux que nous sommes!
-nous voudrions raser la roche d’où découle notre torrent. Bâtards!
-nous voudrions égorger notre aïeul. Nous brûlons les Hébreux, et nous
-baisons leurs livres; stupidité! nous les brûlons, parce qu’ils sont
-fidèles à leur loi, à leur dieu, et nous chantons autour de leurs
-bûchers les psaumes de leur roi David, poussant jusqu’aux cieux des
-_Hozanna in excelsis!_ Mascarade sanglante!...
-
-—N’arriverons-nous pas bientôt, seigneur Aymar?
-
-—Bientôt.
-
-—Comment? par Beelzébuth, prince des démons! comment, diantre,
-avez-vous déniché cette hirondelle?
-
-—Le hasard.
-
-—Le hasard?...
-
-
-
-
-II
-
-ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN
-
- Ma colombe, qui es és pertuis de la pierre, és cachettes de la
- muraille, monstre moy ta face, que ta voix sonne en mes oreilles; car
- ta voix est douce, et ta face est belle.
-
- LA BIBLE.
-
-
-Oui! tous les ans, je descendais de Montélimart, demeure de mon père
-et ma patrie, pour aller, par désœuvrement, passer quelques jours à
-Avignon. Un soir que je promenais mon ennui sur le rempart, fuyant le
-monde et le bruit, je fus involontairement attiré par le charme secret
-de l’harmonie, et je tombai, éveillé en sursaut, au milieu de la foule
-réunie au Boulingrin, où s’assemblaient, tous les soirs, l’élite de la
-ville, les ménétriers, joueurs de luth, de mandoline, de vielle, les
-sonneurs de trompe et de buccine, pour faire des concerts de voix et
-d’instrumens. Que de soirées délicieuses j’y passai sous un firmament
-outremer moucheté d’étoiles, à la brise fraîche et sereine qui jouait
-parfumée et mélodieuse sur nos têtes, bercé, ravi par des chœurs de
-voix humaines et de musique céleste! Oh! surtout, quel transport!
-alors qu’on entonnait quelque chant glorieux, quelque romance en suave
-langue provençale; ou quand, dans les solennités religieuses, les jours
-saints, on chantait de la musique sacrée, ces hymnes spirituelles, ces
-proses graves, funèbres, ces psaumes majestueux, ce _Stabat_ langoureux
-et sonore, ce sépulcral _Dies iræ_, qui, quoique veufs des orgues et du
-mystère de la cathédrale, nous faisaient frissonner d’épouvante, comme
-la contemplation solitaire et nocturne de l’immensité.
-
-Ainsi que dans un carrousel, les demoiselles et les dames étaient
-assises en cercle aux places d’honneur; leurs bons époux et leurs
-tenans, postés derrière elles, tout entiers aux petits soins,
-échangeaient force courtoisies, épiant le moindre geste du doigt, la
-moindre œillade, signe de satisfaction et de plaisir, pour applaudir
-galamment le motet ou le ménétrier qui charmait leur amie.
-
-Or, ce soir-là, je remarquai près de moi, isolée des dames, à l’écart
-de la foule, penchée sur l’épaule d’un vieillard, une toute jeune fille.
-
-Je me tournai, surpris, et la contemplai.
-
-Dès lors, la musique ne me toucha plus; je ne l’entendis plus,
-peut-être ne venait-elle plus jusqu’à moi; la pensée de sa beauté
-l’exorcisait. Je ne saurais que dire de mon ravissement: fixe, ainsi
-qu’une statue dont la poitrine de marbre battrait, je l’étudiais; elle
-m’apparaissait comme une vierge dans une gloire, une vierge peinte par
-_Barthélemy Murillo_ ou _Diego de Sylva Vélasquez_. Sa belle figure,
-dans ma mémoire, n’avait point de sœur; elle ne semblait ni aux belles
-filles de mes montagnes, ni aux ravissantes femmes d’Arles, ni aux
-vives Marseillaises, ni aux Lyonnaises jolies, ni aux damoiselles de
-Paris, ni aux blondes Brabançonnes; c’était quelque chose d’oriental,
-de célestin, d’inconnu! Des cheveux roux, des traits nobles, longs,
-gracieux, un teint blanc purpurin, un doux regard, voilé sous une
-paupière diaphane, des lèvres de grenat. Son costume était simple, mais
-des joyaux étincelans atournaient ses cheveux, son front, ses oreilles,
-son cou, ses doigts, et trahissaient sa fortune.
-
-Le vieillard à tête nue, à barbe blanchie, assis auprès d’elle, appuyé
-sur un bâton paraissait assoupi.
-
-Ainsi depuis long-temps je la considérais, quand par hasard, elle égara
-sur moi ses beaux yeux pers; ses deux prunelles, comme deux balles
-parties d’une arquebuse, me frappèrent droit au cœur. Pour la première
-fois, à la vue d’une femme, je ressentais pareille commotion, mes
-jambes fléchissaient voluptueusement, je rougissais, je blêmissais,
-j’étais glacé et brûlant; toute ma vie, toute mon âme, tout mon sang
-avaient reflué là dans mon cœur bouleversé; mes yeux laissés à leur
-volonté, biglaient et semblaient regarder dans ma poitrine; pour la
-première fois je subissais le charme d’une femme, pour la première fois
-je me sentis subjugué, pour la première fois l’amour que j’ignorais,
-que je bravais, entrait chez moi, mais comme un tonnerre qui se rue
-dans un colombier sans retrouver l’issue; l’amour non plus chez moi ne
-l’a pas retrouvée l’issue, ma passion sera éternelle.
-
-Revenu à moi, ayant retrempé ma hardiesse, je profitai du repos des
-ménétriers et m’approchant du vieillard:
-
-—Messire, lui dis-je, en le saluant révérencieusement, vous permettrez
-de trouver messéant à un cavalier, qu’une aussi noble damoiselle que
-celle que voici, soit à l’écart de la sérénade dont elle ferait la
-gloire; si vous le désirez, messire, je vais faire ouvrir un passage
-à la foule pour que vous puissiez l’accompagner sans méfait jusqu’au
-cercle des dames.
-
-—Monsieur, je ne puis profiter de votre offre aimable, et vous dis
-merci de tout cœur.
-
-—Vous êtes excellent, messire, répliquai-je, mais ma damoiselle d’aussi
-loin ne peut bien entendre la sérénade.
-
-A ce moment, cette noble fille, vermeille, s’inclina pour me remercier,
-je me troublai et balbutiai quelques syllabes.
-
-—Monsieur, me dit alors le vieillard, Dina, ma fille, est bien sensible
-à votre politesse, je vous remercie franchement, mais cela pour nous
-est impossible, nous sommes d’une ruche étrangère, et cette abeille ne
-saurait sans avanie se mêler à ce guêpier.
-
-Je me retirai tout leste, et joyeux intérieurement de mon effronterie.
-Mais je m’éloignai seulement de quelques pas guettant et épiant pour
-les suivre à leur départ jusqu’à leur demeure, afin d’obtenir des
-renseignemens sur cette belle inconnue, de la voir à son balcon en
-passant, de pénétrer jusqu’à elle ou de lui faire parvenir un message.
-Je me berçais de ses flatteurs pensers, j’arrangeais tout cela dans ma
-tête, je savais sa demeure, je passais sous sa croisée, elle y était
-penchée, je la saluais d’un sourire et du chapeau, j’épiais sa sortie,
-je gagnais sa duègne; ou bien, je la suivais à l’église, et comme par
-hasard je la rencontrais au bénitier, j’offrais de l’eau bénite du bout
-de mon doigt à son joli doigt, qui la portait à son joli front que
-bientôt mes lèvres devaient toucher aussi. J’arrangeais tout cela, la
-déclaration de mon amour, elle me donnait le sien, j’étais reçu chez
-son père; ainsi, je nageais dans un lac de bonheur, j’étais éperdu
-dans ces illusions. Cependant, parfois, j’étais tourmenté par le sens
-mystérieux de ces paroles que m’avait dites le vieillard: _Nous sommes
-d’une ruche étrangère et cette abeille ne saurait sans avanie se
-mêler à ce guêpier._ Je faisais mille conjectures qui tour à tour me
-semblaient bien trouvées; de minute en minute je les métamorphosais;
-je leur donnais pour patrie, l’Espagne, la Bohême, la Bosnie, Venise,
-Cerigo ... j’en faisais des Hospodars, des Boïards, des princes
-voyageant incognito, des proscrits, puis toutes ces interprétations, me
-semblaient folles; en effet, tout cela n’était pas raison pour se tenir
-à l’écart et craindre une avanie. Puis le nom de Dina me persécutait,
-ce nom ne m’était pas inconnu, j’avais un souvenir vague de l’avoir
-ouï, quand et où, je ne pouvais me le remembrer. Un bruit lointain qui
-me fit soubresauter fustigea toutes mes rêveries: je me trouvai debout
-appuyé contre une palissade, seul sur le rempart désert; la sérénade
-finie, la foule s’était écoulée. Je heurtai du pied, je maudis ma
-maladroite distraction; tout mon bonheur s’évanouissait, plus d’espoir
-de la revoir, ma passion née _ex abrupto_ tombait de même.
-
- * * * * *
-
-Ah! c’est bien grande souffrance que la rencontre d’un être sympathique
-qui vous capte, qui vous incline à lui! On l’a vu au promenoir, au
-bal, en voyage, à l’église, on lui a jeté un regard, on a reçu une
-œillade, on l’a touché de la main, on a causé à la dérobée, on est
-épris, ravi, enveloppé, on s’est déjà façonné un avenir, c’est déjà
-de l’amour, de l’amour enraciné; le temps de pousser un soupir, ou de
-regarder le ciel, cet être s’est envolé comme un oiseau, l’apparition
-s’est éteinte, et l’on reste attéré, anéanti par la commotion. Pour
-moi, cette pensée qu’on ne reverra jamais cet éclair qui nous a
-éblouis, cette femme, amie spontanée, notre pierre de touche; que deux
-existences, faites l’une pour l’autre, pour être adouées, pour être
-heureuses ensemble en cette vie et dans l’éternité, sont à jamais
-écartées, et se traîneront peut-être malheureuses sans plus retrouver
-jamais d’âme qui leur agrée, d’esprit et de cœur à leur taille; pour
-moi, cette pensée est profondément douloureuse.
-
-J’errais long-temps sur le rempart, invectivant contre ma fatale chance
-et la dérision du sort, qui m’avait, archer infernal, décoché une femme
-au cœur, pour m’y faire une plaie mortelle.
-
-J’errais et m’emplissais de solitude et de calme, troublé souvent par
-l’image de Dina, qui repassait devant moi, qui descendait sur mon front
-et me replongeait dans de tumultueuses tempêtes, dans d’ascétiques
-ravissemens, dans une fièvre délirante de volupté.
-
-A l’instant où je rentrai chez moi, l’horloge tinta une heure, une
-heure du matin: dans mon insomnie, pourpensant à toutes ces choses,
-je me rappelai que le nom de Dina, qui ne me semblait point inconnu,
-était dans la sainte Bible; je rallumai ma lampe, j’ouvris ma sainte
-Bible, toujours placé sur ma table, auprès de mon lit, et feuilletant
-la Genèse, je trouvai au chapitre XXXIV, _Dina enlevée par Sichem_. 1.
-_Or, Dina, la fille que Léa avait enfantée à Jacob, sortit pour voir
-les filles du pays._ 2. _Et Sichem, fils d’Hémor, Hétien prince du
-pays, la vit et l’enleva, et coucha avec elle et la força_, etc., etc.,
-etc. Cette découverte me remplit de joie; et j’en conjecturai que,
-portant un nom hébraïque, cette fille devait être hébraïque. Ses traits
-orientaux corroboraient cette opinion, et, par-là, j’expliquais le sens
-énigmatique des paroles que m’avait dites son vieux père. Reconforté
-par cette découverte, enhardi par ce léger succès, je repris espoir de
-découvrir sa retraite et je jurai gravement de tout oser pour arriver à
-bonne fin.
-
-Dès le matin-jour, je parcourus la ville; présumant qu’ils devaient
-être des étrangers en passage, je commençai par visiter les
-hôtelleries; j’allai de la Croix-d’Or au Saint-Esprit, de l’Écu de
-France aux Trois-Maures, du Lion d’Argent à Saint-Vidal, m’enquérant
-partout aux hôtes s’il ne se trouvait point en leurs logis, un
-vieillard à barbe blanche, accompagné de sa jeune fille nommée Dina.
-Partout, je ne reçus que des réponses négatives. J’allai trouver le
-rabbin sans plus de succès.
-
-Alors, sans me décourager, je rôdais par la ville, j’allais aux
-promenoirs, aux remparts, sur les places, aux églises, à la synagogue,
-je ne manquais aucune sérénade et je visitais les environs; vainement,
-je n’obtins pas le plus léger indice. Après quinze jours de recherches
-assidues et pénibles, je renonçai: l’activité m’avait soutenu, je
-tombai, soudain, dans l’ennui et l’abattement; je ne sortais plus, je
-restais alité une partie du jour, ma sainte Bible ouverte près de moi,
-et, de temps en temps, je relisais et je baisais la page où brillait le
-nom de Dina.
-
-Avignon m’était devenu insipide, je le haïssais, je haïssais tout; tout
-me semblait puant ou fade, et le néant venait toujours s’interposer
-entre le monde et moi; je caressais l’idée de mon anéantissement, idée
-que j’avais toujours portée en croupe. Ma bonne hôtesse me conseilla
-d’aller passer quelques semaines chez mon père, afin de me distraire et
-de sortir de ce malaise, que cette brave femme attribuait au renouveau
-de la saison.
-
-Je retournai donc à Montélimart, l’ennui m’y suivit: depuis long-temps
-j’avais le désir de visiter la belle cité de Lyon, je partis
-inopinément.
-
-
-
-
-III
-
-LOU GAL RËMËNO L’ALO.
-
- Je te prendrai, et t’amenerai en la maison de ma mère, et en la
- chambre de celle qui m’a engendré. Illec tu m’enseigneras, et je te
- donnerai à boire du vin confict, et du moust de mes pommes de grenade.
-
- LA BIBLE.
-
-
-Il y avait à peine quelques journées que j’étais ici, où l’ennui
-m’avait poursuivi, où mon inclination à rompre avec la vie de plus en
-plus se décidait, au détour de la sombre et majestueuse cathédrale
-de Saint-Jean, j’aperçus une jeune fille qui se hâtait, je crus
-reconnaître son erre, je m’approchai, c’était Dina! Cependant, je
-n’osais me l’affirmer, ni l’accoster cavalièrement. Je la suivis à
-quelques pas en arrière et l’appelant plusieurs fois, à demi voix,
-Dina! Dina! elle se retourna et me salua sans me reconnaître, je
-l’abordai tremblant:—Noble damoiselle, vous rappelez-vous, lui dis-je,
-ce jeune homme qui, à Avignon sur le rempart, un soir de sérénade,
-adressa la parole à messire votre père et que vous remerciâtes de son
-accortise?
-
-—Quoi! c’est vous?... dit-elle, émue, posant sa main sur mon bras, le
-front rouge et baissé, fixant les dalles du parvis.
-
-—O belle Dina, que je suis heureux de vous rencontrer! ne me repoussez
-pas, laissez-moi épancher tout ce qui s’est amassé de souffrances en
-mon cœur depuis l’heure où je vous vis, où je perdis tout repos! vous
-avez fait jaillir en moi un amour subit, une passion violente.
-
-J’épiai la fin de la sérénade pour vous suivre jusqu’à votre demeure,
-dans l’espoir de pouvoir un jour vous avouer mon amour; j’attendais
-dans le trouble l’heure du départ; mais vous m’aviez si bien frappé au
-cœur, que peu à peu je tombai dans une profonde cogitation, et quand je
-m’éveillai j’étais seul sur le rempart; je vous cherchai long-temps, je
-vaguai par la ville, sans succès; désespéré, un ennui mortel s’était
-saisi de moi, et vous le voyez, belle dame, j’étais venu le traîner
-ici! Oh! béni soit le ciel, si c’est lui qui me fait ce bonheur de
-vous revoir! vous êtes, Dina, maîtresse de ma vie, je suis à vos
-genoux, si vous me repoussiez, vous me tueriez!...
-
-—Monsieur, il n’est pas bien qu’une jeune fille s’arrête ainsi à causer
-avec un cavalier; ne me retenez pas, je vous prie; calmez-vous, voyez
-comme les passans nous regardent.
-
-—De grâce alors, entrons dans cette sombre église, là, sous une voûte
-noire, nous pourrons deviser d’amour loin des regards mauvais.
-
-—Oh! non, monsieur, je ne puis entrer dans ce temple où demeure
-l’ennemi de mon Dieu; j’affligerais trop mon vieux père si jamais il
-l’apprenait.
-
-—Quel est donc votre Dieu?...
-
-—Le Dieu d’Israël!
-
-—Je l’avais deviné, car j’ai lu votre nom dans la Genèse. S’il en
-est ainsi, soyez ma sœur, permettez que je vous accompagne, et nous
-parlerons.
-
-—Je mets ma confiance en vous, monsieur.
-
-—Depuis long-temps habitez-vous Lyon?
-
-—J’y suis née, monsieur.
-
-—Votre beauté aurait dû me l’apprendre: mais depuis quand
-quittâtes-vous Avignon?
-
-—Le lendemain que vous me vîtes à la sérénade. C’est peut-être mal
-d’être franche ainsi, mais je ne puis mentir; à votre vue je me sentis
-touchée et assaillie d’un sentiment nouveau; je m’étais aperçue de
-votre trouble et j’interprétai votre courtoisie. Quand nous nous
-levâmes au départ, vous étiez debout appuyé contre une palissade; vous
-étiez tellement absorbé que nous passâmes près de vous et que mon père
-vous salua sans que vous l’aperçussiez; je me retournai plusieurs fois
-en chemin et je ne vis personne. C’est peut-être messéant d’avouer tout
-cela; mais cependant, c’est la vérité. Votre souvenir m’agita toute la
-nuit. Je fis tous mes efforts pour retarder le départ de mon père, dans
-l’espoir de vous revoir aux sérénades, mais ce fut en vain: mon père,
-qui fait le commerce des pierreries, était venu à Avignon pour affaires
-et se trouvait par elles impérieusement rappelé à Lyon. J’ai bien
-souffert aussi depuis ce temps!...
-
-La pauvre enfant essuyait quelques larmes.
-
-—Hélas! je ne pouvais me familiariser avec cette pensée qui me disait:
-Tu ne le reverras jamais. Pourtant, je devais dans quelques mois
-retourner à Avignon, et j’espérais ...
-
-—O Dina, Dina, que je suis heureux! Oh! combien je vous aime! oh!
-que votre esprit me plaît! Je vous adore, croyez-moi, vous êtes ma
-Rachel, vous êtes mon bon ange visible! Dina, jusqu’à l’heure où vous
-m’apparûtes, j’étais passé fier et dédaigneux parmi les femmes, et
-j’embrasse vos pieds!
-
-—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous ... Mais dites-moi donc votre
-joli nom, que je vous nomme aussi.
-
-—Aymar de Rochegude.
-
-—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous, mon Aymar, si tout ce que je
-ressens est de l’amour, croyez que j’en ai bien, de l’amour!
-
- * * * * *
-
-Dans ces épanchemens mutuels, nous arrivâmes au seuil de la maison de
-Dina; alors, je lui demandai un rendez-vous prochain.
-
-—Eh! pourquoi? me dit-elle.
-
-—Pour nous voir et nous parler d’amour!
-
-—Aymar, il n’est besoin de rendez-vous: Vous êtes un cavalier
-distingué, vous m’aimez, je crois bien que je vous aime; venez chez
-mon père quand vous voudrez, si vous désirez même, montons de suite.
-Je dirai à mon père, voici venir le jeune cavalier qui vous parla, un
-soir de sérénade, sur le rempart d’Avignon; le reconnaissez-vous? Je
-viens de le rencontrer, étranger en cette ville; il m’aime beaucoup, je
-l’aime aussi..... Et mon père vous saluera et vous aimera pour l’amour
-de moi.
-
-Je montai; ce bon vieillard, Judas, me reçut avec aménité et me
-présenta à sa compagne Léa; et, depuis ce temps, il y a bien dix
-mois, j’ai, pour ainsi dire, passé tous mes loisirs en sa maison. Mon
-amour pour Dina n’a fait que s’accroître par une intimité chaste et
-délicieuse, comblant de soins et de tous égards possibles le vieux
-Judas qui me chérit, et sa Léa qui me fait oublier ma mère que je
-perdis enfant.
-
-
-
-
-IV
-
-PLOUJHAS DË MARSELHA
-
- Comme la pluie en la toison, et comme les gouttières dégouttans sur la
- terre.
-
- LA BIBLE.
-
-
-A ce moment, ils détournèrent une rue.
-
-—Maître, Bonaventure Chastelart, dit alors Rochegude, bâillez moins
-fort, je vous prie, vous faites un bruit à réveiller toute la ville et
-faire venir le guet.
-
-—Seigneur Aymar, c’est que ...
-
-—C’est bon, c’est bon, consolez-vous, c’est fini; et, d’ailleurs, nous
-voici arrivés, c’est ici la Juiverie.
-
-—Jésus-Dieu! ici la Juiverie!... s’écria le vieux tabellion tout
-transi, faisant force signes de croix.
-
-—Oui! maître, c’est bien ici; voici, là; à l’encoignure, cette belle
-maison à tourelle en trompillon, bâtie pour votre illustre compatriote,
-Philibert Delorme.
-
-—Philibert Delorme!.... un sorcier, est-ce pas? un astrologue?.....
-Hélas! monseigneur Aymar, je vous en prie, couvrez-moi un peu de votre
-manteau, j’ai une peur d’enfer! Il me semble qu’il me choit quelque
-chose sur la tête; j’ai toujours ouï dire qu’il était périlleux de
-traverser la nuit les juiveries, qu’il y pleuvait des chaudières et des
-matras, des chats noirs, des mandragores, des chauve-souris, des feux
-grégeois ...
-
-—Pouvez-vous bien, à votre âge, croire pareilles balivernes? Un homme
-de loi! un docteur! vous faites pitié!
-
-Maître Bonaventure, par mon honneur! je puis vous attester que si
-la nuit il pleut en ce quartier, à coup sûr, ce ne sont ni des
-mandragores, ni des chats noirs.
-
-
-
-
-V
-
-MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT
-
- Celui qui trouve une bonne femme, il trouve un bien, et puisera une
- liesse du Seigneur.
-
- LA BIBLE.
-
-
-Le valet, qui portait en avant le falot, s’arrêta vers le milieu de la
-rue, auprès d’une haute maison, dont les croisées étaient vitrées tout
-bonnement de papier huilé aux cinquième, sixième, septième, huitième et
-neuvième étages, sans doute occupés par des ouvriers en étoffes d’or et
-de soie, qui recherchent un jour doux et pâle. La baie d’entrée était
-basse et étroite; Aymar la dépassait de la tête: la porte, de bois
-massif, et dont le parement était découpé en losanges, était ornée et
-consolidée par de larges clous rivés à tête ronde comme une cuirasse de
-Milan. Un marmouset, de cuivre ciselé, pendait sur le milieu et servait
-de heurtoir; et, au-dessus du linteau de pierre, l’imposte à jour était
-armé de croisillons.
-
-Aymar de Rochegude heurta deux fois le cul du marmouset sur la porte,
-et aussitôt on entendit, au second étage, un châssis grincer dans ses
-coulisses, et une voix douce crier:—C’est vous, seigneur Aymar, je
-descends.—La cage de l’escalier s’éclaira subitement, et la lumière
-descendant se réflétait par de grandes fenêtres obliques sur le mur
-vis-à-vis. La porte poussa un long gémissement, et s’ouvrit: Dina
-apparut dans toute sa splendeur, se dessinant sur le fond noir de
-l’allée, et vêtue d’une robe courte de brocatelle, et, selon sa
-coutume, chargée de bijoux et de joyaux. Sa figure blanche rayonnait
-dans l’obscurité, on aurait dit l’ange de l’annonciation. Sa petite
-main effilée portait un chandelier de fer, à jour, et tourné en
-spirale, comme le serpentin d’un hermétique.
-
-Chastelart, en apercevant cette belle femme, stupéfait, ouvrit de
-grands yeux, et recula de plusieurs pas, si grande est la puissance de
-la vénusté! Aymar s’approcha d’elle, lui prit la main, et la baisa au
-front sur sa féronnière.
-
-—Vous venez tard, dit-elle d’un ton aigredoux.
-
-—Il est vrai: j’ai été retardé malgré moi; ne me grondez pas, je vous
-prie; je ne pouvais revenir, vous le savez, sans le notaire que voici.
-
-A ce mot, Bonaventure Chastelart ôta son mortier, et fit force
-salamalecs aux genoux de Dina; puis ils grimpèrent un petit escalier
-de pierre, en vis, à l’aide d’une corde servant d’écuyer et luisante
-par le frottement, comme la hast d’une pertuisane. Durant la
-montée, Bonaventure tirait Aymar par son manteau, et lui répétait à
-l’oreille:—Qu’elle est belle, cette hérétique! Oh! vous n’avez pas
-menti, Rochegude!
-
-—Mon père, cria Dina joyeuse et du milieu du palier, c’est Aymar et
-son notaire!—ils passèrent par une galerie en encorbellement sur la
-cour, et entrèrent dans une grande salle éclairée par une girandole
-placée sur une torchère de bois doré. Les parois étaient couvertes de
-tentures en basane dorée, gauffrée et nervée comme le dos d’un livre.
-Au fond de la pièce, dans une vaste niche, un buffet de palixandre
-marquetée, incrustée d’ivoire et de nacre, couronné d’une tablette en
-marbre griotte de Suisse creusée en coquille comme un bénitier, portait
-une urne épanchant de l’eau; et à droite et à gauche une grande cruche
-d’étain, ventrue comme une amphore, et semblable à celles que portent
-encore aujourd’hui les servantes quand elles vont quérir de l’eau aux
-pompes publiques.
-
-Sur une des murailles était adossé un meuble vitré dont les rayons
-étaient chargés de cébiles de bois emplies de turquoises, d’améthistes,
-de beryls, d’onix, de cornalines, de cabochons de rubis, d’émeraudes,
-d’aventurines, de topazes, de sydoines, de diamans, de lapis, de
-marcassites, de camaïeux et de mille autres pierreries; contre les
-verrières étaient suspendus quelques colliers de grenat, d’ambre,
-de baroques, de corail, etc., etc., objets de négoce de Judas le
-lapidaire, qui, enfoncé dans son pourpoint noir et son fauteuil, devant
-une table couverte d’une tapisserie de Bergame, sur laquelle était
-posée une bible in-folio, garnie de fermoirs, lisait hautement et
-solennellement un passage de l’Exode.
-
-Léa, son épouse, vêtue de ses plus beaux atours était à sa gauche; la
-peau brune de son cou et de ses mains se confondait presque avec sa
-robe de moire Cap de More; ses cils et ses sourcils alezans, drus et
-longs, voilaient ses yeux qui étincelaient comme à travers un treillis;
-son nez en bec de corbin formait un promontoire anguleux qui morcelait
-en deux lots la superficie de sa face en lame de coutelas; mais après
-tout, dans sa personne, il régnait un air digne et affable, et le son
-de sa voix doux et melliflu captivait.
-
-Non loin d’elle, était un groupe d’hommes et de femmes: leur costume
-semi-oriental, leurs têtes caractéristiques coiffées de turbans
-bâtards, sentaient fort la Mésopotamie. C’étaient les proches et alliés
-de Judas venus pour assister aux fiançailles et signer au contrat.
-Je ne sais s’ils étaient talmudistes ou caraïtes, mais, en revanche,
-je puis affirmer qu’ils prétendaient appartenir, d’après la tradition
-de famille, à la tribu d’Aaron. Quand Aymar entra, ils s’inclinèrent
-et le saluèrent d’un Dieu soit avec vous, auquel il répondit par un
-baise-main; et retirant son feutre et sa cape:
-
-—Pardon, mes bons parens, si je vous ai fait attendre, c’est la faute
-du notaire, maître Bonaventure Chastelart, que j’ai l’honneur de vous
-présenter. Impérieusement forcé par mon père de retourner à Montélimart
-et de partir demain, sous menaces d’exhérédation, comme vous ne
-l’ignorez pas, tout répit était impossible.
-
-—Judith, dit Judas, à une servante qui se tenait à l’entrée, approchez
-maintenant cette table et cet escabeau, apportez une écritoire, afin
-que M. le tabellion puisse entamer son ministère.
-
-A la droite de son père, Dina souriait d’intelligence avec Rochegude
-de l’embarras et de la mine panique de Bonaventure qui froissait un
-chapelet dans ses mains; pour le rassurer, Rochegude l’étreignit
-violemment par le bras, feignant un air de douceur:—Bouvier stupide,
-lui gronda-t-il à l’oreille, l’asseyant devant la table comme on
-asseoirait un mannequin.
-
-—Si vous êtes prêt, monsieur le tabellion, vous pouvez commencer la
-teneur d’usage, dit Judas, interrogez, et nous répondrons.
-
-—Monsieur, avec votre gendre, mon clerc, a préparé la minute du
-contrat, bégaya maître Bonaventure, tirant un parchemin de son carnet;
-je réclame l’attention, nous allons procéder à la lecture.
-
- * * * * *
-
-Ecoutez:
-
-«Théodebert de Chantemerle, chevalier, seigneur de Rochecardon,
-Gorge-de-Loup, et autres lieux, sénéchal de Lyon, savoir faisons que:
-
-«Par-devant les conseillers du roi, notaires à Lyon, soussignés.
-
-«Furent présens, sieur Carloman, Aymar de Rochegude, à Lyon, où il
-habite, hôtel de la Cornemuse, rue des Quatre-Chapeaux, paroisse
-Saint-Nizier, fils légitime de sieur Tiburce Aymar, chevalier de
-Rochegude, habitant au lieu dit, _Dieulefit_, près Montélimart en
-Dauphiné, et de défunte Madeleine Garnaud, de Rémusat près Nyons; époux
-avenir d’une part;
-
-«Et damoiselle Dina, fille légitime d’Israël Judas, de Tripoli de
-Syrie, négociant lapidaire en cette ville, et de dame Léa Baruch, de
-Damas, demeurant auprès de ses père et mère, domiciliés rue de la
-Juiverie, paroisse Saint-Paul; épouse avenir, d’autre part.
-
-«Lesquels procédant, l’époux futur comme majeur, libre et maître de ses
-droits, après trois sommations respectueuses et révérencielles faites
-à son père, et après décès de sa mère; dont et du tout il justifiera
-lors de la bénédiction nuptiale; et l’épouse future de l’autorité et
-agrément desdits sieur et dame ses père et mère, tous ici présens, ont
-promis de se prendre en vrai et légitime mariage, et à cet effet de se
-présenter à l’église.....
-
-—Non, non, monsieur Bonaventure, mettez s’il vous plaît, à la
-synagogue, s’écria Rochegude.
-
-—A la synagogue, au diable si vous voulez! murmura le tabellion.
-
-—Monsieur le notaire royal, vous êtes impoli! et salissez votre
-ministère.
-
-«Et à cet effet, de se présenter à la synagogue, pour y recevoir la, la
-... malédic ... la bénédiction nuptiale, sur la première invitation de
-l’un à l’autre.
-
-«En faveur duquel mariage, ledit sieur Israël Judas, a donné et
-constitué en dot et avancement d’hoirie à l’épouse future sa fille, la
-somme de quinze mille écus, qu’il a ce jourd’hui remise et délivrée en
-deniers et espèces du cours ès-mains du sieur époux futur, ainsi qu’il
-le reconnaît et dont en conséquence, tant lui que l’épouse future de
-lui autorisée se contentent, quittent et remercient le sieur Israël
-Judas.
-
-«En même faveur, l’épouse future s’est constitué en dot tous les autres
-biens et droits qui pourront ci-après lui ...
-
-—C’est bon, c’est bon, maître Chastelart, passez outre, nous
-connaissons la teneur obligée.
-
-—Alors, ta ta ta ta ta ta ta ... Ah! c’est cela. Nous y sommes ...
-
-«Déclarant, l’époux futur que ses biens présens provenans de défunte
-sa mère, se composent: premièrement, de deux métairies et dépendances,
-situées au lieu dit, _Rémusat_, près _Nyons_, estimées, évaluées
-vingt mille livres; secondement, d’une bastide sise au même lieu,
-jugée, évaluée trente-deux mille livres; troisièmement, d’une maison
-à location, à l’enseigne du Bras-d’Or, sise à Montélimart, prisée,
-évaluée neuf mille livres; et, en outre, d’une somme espèces,
-n’excédant pas cinq cents pistoles; et l’épouse future déclarant
-qu’elle n’en a pas d’autres que les quinze mille écus à elle ci-dessus
-constitués.
-
-«Ainsi convenu réciproquement, accepté et promis être observé à
-peine de tous dépens, dommages et intérêts, par obligation de biens,
-affectation, imposition de dot et accessoires, à la forme du droit
-et usage de cette ville, aux lois et usages qui s’y observent; les
-parties se soumettent et renoncent en conséquence expressément à toutes
-autres lois et coutumes qui peuvent y être contraires, soumissions,
-renonciations et clauses. Fait et passé audit Lyon, dans le domicile du
-sieur Israël Judas susdésigné, après le vêpre, le 28 juin 1661.
-
- * * * * *
-
-«En présence du sieur Abraham Baruch, marchand mercier, frère d’Israël
-Judas, et de sieur Gédéon Tobie, parfumeur à Grasse en Provence, qui
-signeront ci-dessous avec les parties.»
-
-—Maintenant veuillez approcher et signer, vous d’abord, monsieur Aymar
-de Rochegude, ensuite madamoiselle, vous ensuite, messieurs.
-
-En ce moment, Judith la servante, apportait sur la table deux énormes
-bassins remplis de dragées de fiançailles, et plusieurs corbillons,
-coffrets et valises.
-
-Quand les parens et témoins eurent signé, maître Bonaventure, usant du
-droit et coutume, baisa sur les deux joues Dina, qui lui présentait un
-des bassins dans lequel plongeant sa main croche, il retira une grosse
-provision de dragées. Dina et Aymar se jetèrent dans les bras de Léa
-et de Judas qui pleuraient de joie, puis ils embrassèrent tous leurs
-alliés; alors Judith promena les dragées devant l’assemblée, chacun y
-puisa sans cérémonie et à pleine main; les deux époux offrirent aux
-femmes et filles d’Abraham Baruch et de Tobie, leurs tantes, cousines
-et amies, les coffrets de bonbons et d’objets précieux de toilette dont
-ils leur faisaient gracieusement cadeau, selon l’usage de la ville.
-
-La cérémonie achevée et les félicitations, les protestations d’amour et
-d’amitié éternels faites, les bons parens se levèrent pour se retirer;
-il était tard.
-
-—Adieu, mes amis, leur dit Rochegude, adieu, mes bonnes amies, je pars
-demain pour Montélimart, mon père m’y rappelle tyranniquement, j’espère
-le fléchir par des instances faites de vive voix à ses genoux,
-j’espère obtenir son consentement et peut-être revenir bientôt avec lui
-célébrer, comme il convient, notre mariage et nos noces. A bientôt, que
-Dieu vous garde la santé du corps et de l’esprit.
-
-—Adieu, seigneur Aymar, adieu, mon ami! adieu, cousin, adieu, neveu!
-chance heureuse!
-
-—Adieu!
-
-—Vous, maître Bonaventure, attendez-moi, nous partirons ensemble.
-
- * * * * *
-
-—Mes bons père et mère, dit alors Aymar, comme je ne puis demain, avec
-Dina, faire nos visites de fiançailles, vous voudrez bien m’excuser
-auprès de nos amis, et leur faire parvenir les dragées et les présens
-qui leur sont destinés.—Maintenant, il me reste à vous presser sur mon
-cœur, ainsi que ma Dina, que j’aime tant!
-
-—Ah! pourquoi faut-il que vous nous quittiez, Aymar, restez, restez
-encore quelques jours!
-
-—Ne pleure pas, Dina, je reviendrai bientôt et je ne te quitterai plus,
-à tout jamais!
-
-—Reste, reste avec moi! j’ai de funestes pressentimens.
-
-—Folie! ma chère enfant.
-
-—Non, je ressens quelque chose de lointain, de douloureux, qui me
-fatigue; oh! le ciel ne ment pas à ce point!
-
-—Console-toi, ma bonne fille, disait Judas, qu’est-ce? quelques jours
-d’attente. Songe à notre père Jacob, qui, chez Laban, son oncle,
-attendit sept années Rachel qu’il aimait; injustement, au bout de sept
-années, il ne l’obtint pas; et, sans murmurer, il attendit encore sept
-autres années; ce n’est qu’après quatorze ans de désirs, de promesses
-et de labeurs, qu’il reçut le prix de sa constance. Aie courage, ma
-fille!
-
-—Courage, ma chère! répéta Léa, qui la tenait embrassée et lui baisait
-ses beaux yeux en larmes.
-
-—Mon père, dit Aymar en s’agenouillant devant Judas, mon père,
-donnez-moi votre bénédiction!
-
-Judas, imposant alors ses deux mains sur la tête de son gendre, lut
-plusieurs passages de la sainte Bible, récita plusieurs prières en
-hébreu, puis ajouta d’une voix haute:—Mon fils, je te bénis au nom
-du Dieu d’Israël, je te bénis comme Isaac et Ésaü; que ta postérité
-soit nombreuse, que ta postérité soit un peuple, et que le Très-Haut,
-Seigneur Dieu d’Israël, habite en toi et ta postérité! Lève-toi, mon
-fils, tu ne devieras point, car Dieu t’obombrera et marchera avec toi.
-
-Aymar pleurait: il couvrit de baisers les mains et la barbe blanche de
-Judas, s’arracha des bras de Dina et de Léa qui sanglotaient.
-
-Aymar n’y tenait plus.
-
-—Adieu! adieu!... Partons, Chastelart; vite, partons!...
-
-Sur le quai, à la faveur du falot que portait le laquais, on vit
-briller quelques écus dans la main de Rochegude; puis, à la faveur du
-silence, on entendit s’échapper de l’escarcelle de maître Bonaventure
-Chastelart, un gros soupir, sincopé, argentin.
-
-
-
-
-VI
-
-LANGHIMEN
-
- O très belle entre les femmes, où est allé ton amy? où s’est escarté
- ton bien-aimé, et nous le chercherons avec toy?
-
- LA BIBLE.
-
-
-La fin de juillet approchait: il y avait environ un mois qu’Aymar de
-Rochegude était parti à Montélimart, et habitait chez son père le
-domaine de _Dieulefit_. Il avait promis à sa fiancée de revenir avant
-peu, et rien pourtant n’annonçait à Dina son prochain retour. Depuis
-son absence, elle n’avait reçu, en mémoire de lui, qu’un seul message,
-une boîte de nougat de Montélimart, un coffret de manne de mélèzes et
-d’amusettes ou pignons de pins de Briançon et un cabas de délicieuses
-gimblettes de la foire de Sainte-Madeleine de Beaucaire. Dans le cabas,
-s’était trouvé un billet ainsi conçu:
-
-
-AYMAR DE ROCHEGUDE A DINA.
-
- «Ma belle fiancée, ne vous fâchez point si je vous traite comme une
- enfant, car je vous aime comme une enfant! Que cet éloignement m’est
- douloureux! Oh! si du moins vous étiez près de moi, combien cette
- grande et primitive nature qui m’environne, qui, cejourd’hui, me
- semble lourde et insipide, s’animerait, _bondirait comme un bélier,
- tressaillirait comme un agneau_, oh! je l’aimerais, je la comprendrais
- mieux, si votre regard ouvrait mon âme qui se concentre comme un
- hérisson, si votre voix épanouissait mon cœur, si j’avais votre main
- dans ma main, si le maëstral de ces montagnes, se fourvoyant dans
- vos longs cheveux roux, m’inondait du nard qu’ils exhalent! joyeux,
- nous parcourrions cette belle patrie, nous gravirions au plus haut
- pic, et tous deux, sous le même manteau, perdus dans les brumes, nous
- verrions sous nos pieds des planchers de nuages, et nous saluerions
- l’immensité, et l’esprit du Dieu d’Israël qui habite les hauts lieux,
- nous visiterait!... Pardon, pardon, la souffrance m’égare ... Mais,
- cependant, n’est-ce pas, tout cela serait beau? Nous vaguerions
- depuis la grotte de Balme jusqu’à Briançon, aire d’aigle; depuis les
- ours de Saint-Jean-de-Maurienne jusqu’au château fort de Viviers, posé
- comme un chapeau sur la cime d’une roche hautaine.
-
- «Un montagnard du _Monestier_, dernièrement, m’a vendu un jeune aigle,
- je l’élève pour me distraire; vous ne vous fâcherez point, si pour
- redire souvent votre nom balsamique, je l’ai nommé Dina. Mon père et
- tous les gens qui me visitent s’étonnent de ce nom et m’interrogent
- pour en connaître la source, je ne sais que leur répondre, j’allègue
- ma fantaisie. Ces braves Dauphinois aimeraient mieux sans doute que je
- l’appelasse _Margot_.
-
- «Depuis que je suis arrivé à Dieulefit, j’ai eu plusieurs
- explications et entretiens avec mon père; ces entretiens ont tourné
- en altercations, et ces explications n’ont rien expliqué, comme tu le
- penses. Mon père est toujours bardé et crénelé dans sa volonté, rien
- ne peut fléchir sa sauvage fermeté. Sa violente irritabilité ne fait
- que s’accroître; cependant, depuis quelques jours, il feint, pour me
- gagner, sans doute, une douceur mielleuse qu’il n’a pas accoutumé de
- distiller. Le matin de mon arrivée, j’ai été horriblement maltraité:
- cet homme fier avait sur le cœur mes trois sommations révérencielles;
- ma volonté persévérante le heurtait, il m’a couvert de tout son fiel,
- il a blasphémé, et invectivé contre moi; je gardais le silence, et
- vois jusqu’où vont ses emportemens, moi jeune, ce vieillard m’a jeté à
- terre, j’embrassais ses genoux, il m’a frappé du pied.
-
- «Après ces accès, où il dépense tant de vie, la faiblesse et le froid
- s’emparent de lui, souvent il s’alite plusieurs jours.
-
- «Il ne veut en aucune manière entendre parler de mon alliance
- avec toi, avec une hérétique, une Bohême comme il t’appelle; les
- Israélites pour lui sont des hérétiques et des voleurs. Non seulement,
- aujourd’hui il me menace de me déshériter, mais, pis encore, de me
- faire claquemurer dans une prison d’état, à Pierre-Encise, à la
- Bastille, je ne sais où, peut-être à la Grande-Chartreuse. J’ai perdu
- à peu près l’espoir de le fléchir, cependant j’essaierai prochainement
- une nouvelle tentative, et quoi qu’il advienne, je serai bientôt près
- de toi béni ou maudit.
-
- «Embrasse bien Léa ma mère, embrasse bien mon père Judas, j’ai besoin
- plus que jamais de leur bénédiction.
-
- «Pour toi, ma Dina, je t’adore, et mon âme te contemple comme une
- arche sainte.
-
- «Si tu trouvais le loisir de m’écrire une consolation, adresse-moi ce
- billet, non à Dieulefit, à cause de mon père, mais à Montélimart à
- l’enseigne du Bras-d’Or, elle me parviendra.»
-
-Cette lettre emplit de joie et navra Dina: cette bonne fille s’accusait
-des malheurs d’Aymar, et se regardait coupable des mauvais traitemens
-et des tempêtes que son amour pour elle lui faisait essuyer. Elle ne
-pouvait comprendre ce vieux Rochegude, le père de son fiancé; pour
-elle, douce, sans malignité aucune, ignorante du mal, sa cruauté le
-faisait apparaître à ses yeux sous une forme inhumaine, sous les dehors
-d’un ogre; elle ne pouvait croire que de la poitrine d’un homme il
-pût sortir tant de barbarie. Cette heureuse enfant ne savait pas que
-la société pervertit tout, que le fanatisme de la possession et de la
-religion endurcit et donne la soif du sang; que l’homme bon dans l’état
-naturel, civilisé devient soldat, propriétaire, prêtre, juge, bourreau;
-elle ignorait que pendant son bas âge, son aïeul avait été rôti en
-place de Grêve à Paris, et que bien avant, pour éviter la mort, son
-père, accusé de magie, s’était enfui de cette cité imbue de sang humain.
-
-Six semaines étaient passées, Rochegude n’arrivait point, la pauvre
-Dina s’attristait de jour en jour, sa gaîté s’effeuillait; que
-l’attente lui semblait dure! Le temps s’alongeait derrière elle et
-l’avenir était sombre à ses yeux. Elle se disait,—Aymar en ce moment
-est peut-être accroupi en un cachot humide, m’appelant d’une voix
-mourante, à ses gémissemens l’écho rauque d’un souterrain répond seul,
-et son front, quand il se dresse, se déchire aux stalactites de la
-voûte. Ou peut-être, a-t-il été égorgé sur la route par des bandits.—
-
- * * * * *
-
-Voici les roses pensers dont elle se berçait. L’ennui la minait
-sourdement. Elle si parleuse, restait oisive et taciturne, assise
-auprès d’une fenêtre qu’elle affectionnait. Sa mélancolie navrait sa
-mère et le vieux Judas qu’elle ne caressait plus comme d’usage, ou
-dont elle ne baisait le front que pour le mouiller de ces larmes.
-Dépravée par la douleur, elle recherchait ardemment tout ce qui
-irritait ses nerfs, tout ce qui titillait et éveillait son apathie;
-elle se chargeait des fleurs les plus odorantes; elle s’entourait de
-vases pleins de syringa, de jasmin, de verveines, de roses, de lys, de
-tubéreuses; elle faisait fumer de l’encens, du benjoin; elle épandait
-autour d’elle de l’ambre, du cinnamome, du storax, du musc. Souvent
-elle était violemment agitée, allait, venait dans le logis, semblant
-avoir l’esprit égaré; quelquefois même, elle disparaissait plusieurs
-heures; cette absence alarmait la maison, on volait en vain à sa
-recherche par la ville, puis elle rentrait tranquille.—Je souffrais
-enfermée, disait-elle, j’ai été voir le ciel, je me sens mieux.—
-
-A cette époque de l’année où tout renaît, où tout s’avive, où l’être
-le plus froid se sent remué, où l’on éprouve un besoin impérieux
-d’épanchemens, où le plus mysantrope se dépouille de sa haine et de
-son austérité et voudrait faire de la courtoisie; à cette époque, où
-un sentiment sympathique nous incline à l’amour, à cet amour jeune qui
-tourmente même ceux qui l’ignorent et les jette dans le malaise et dans
-la langueur; à cette époque, Dina qui, depuis une année, avait auprès
-d’elle, à ses genoux, un ami, un compagnon qui l’obombrait sous ses
-ailes, avec lequel elle passait ses jours dans des conversations qui
-la ravissaient, dans des lectures de la Bible, dans de saints aveux,
-dans des rêves illusoires; Dina, soumise et confiante, habituée à ne
-plus penser, à ne plus songer que par l’homme dont elle aimait la
-volonté, dont le contact lui avait épanoui l’âme et dont elle avait
-plus besoin que jamais; Dina se trouvait fatalement isolée, le bras qui
-la soutenait, la main qui la dirigeait, la bouche qui lui soufflait
-la volonté, l’amour, la haine, tout lui manquait; la pauvre fille,
-accablée, s’affaissait éperdue dans son trouble, et par surcroît, la
-crainte, la timeur intime d’avoir perdu ou de perdre son bien-aimé la
-tuait.
-
-Rien ne pouvait l’arracher à ses cogitations: cependant ses sensibles
-parens faisaient tout pour la distraire. On lui achetait mille choses
-dont elle n’avait nulle envie; comme un enfant malade qui repousse
-ses jouets, elle regardait à peine ces fanfreluches, ces bijoux qui,
-quelque temps auparavant, l’auraient emplie d’allégresse. Souvent on la
-menait aux promenoirs de la ville, souvent on la menait parcourir les
-campagnes, à _l’Ile-Barbe_, à _Roche-Taillée_, dans les _bois de Tassin
-ou de Roche-Cardon_, à la _tour de la Belle-Allemande_, sur les rivages
-de la Saône et du Rhône, mais rien ne lui plaisait; elle restait muette
-sous son voile abattu.
-
-Un jour, elle demanda à sa mère Léa la permission d’écrire un billet à
-son fiancé, le voici:
-
-«Aymar, si vous aimez Dina, comme Dina vous aime! revenez de suite,
-je vous supplie, si vous êtes libre encore. Si vous ne l’êtes plus,
-rompez vos fers, où que vous alliez, j’irai! Ou dites-moi seulement où
-est votre cachot, que j’y meure avec vous! Votre absence me cause tant
-de mal, je suis tellement affaiblie que je ne puis tenir ma plume, ni
-rassembler plus d’idées.
-
- * * * * *
-
-«Revenez mon fiancé!»
-
- * * * * *
-
-Six jours après, Dina reçut cette réponse:
-
-«Console-toi, ma fiancée, console-toi! je pars, demain, à l’aube du
-jour. Pardon si je t’ai fait tant de mal, mais je souffre bien aussi.
-Pour étouffer ma souffrance, j’ai chassé l’ours dans les montagnes, et
-toi, pour chasser l’ennui, ours qui t’étouffe dans ses bras de plomb,
-qu’as-tu fait?... Croyant revenir de jour en jour, j’ai tardé à te
-faire réponse, je voulais te l’apporter; j’espérais attendrir mon père,
-il est plus inflexible que les Alpes. Ce soir je lui annoncerai mon
-départ, prévois-tu quelle bourrasque?... Prie Dieu que l’ouragan ne me
-brise pas!
-
-«Salue Judas et Léa, adieu! Dans trois jours je heurterai à ta porte.»
-
-
-
-
-VII
-
-OUSTÂOU PAIROLAOU
-
- Disant au bois, tu es mon père, à la
- pierre, tu m’as engendré.
-
- Il mettra sa bouche en la poudre, pour
- voir s’il y a espoir.
-
- LA BIBLE.
-
-
-En effet, le soir même où partit ce message, après la collation, Aymar
-suivit son père qui se retirait dans sa chambre à coucher.
-
-Et, tremblant, parla ainsi:
-
-—Mon père, pardon si je viens encore vous troubler, vous me voyez à
-vos pieds, ne vous emportez point; souvenez-vous que toute sa vie,
-votre humble fils vous a été soumis; une seule fois, il lui arrive
-d’avoir une volonté, et cette volonté lui est fatale. Vous le savez,
-l’amour ne se commande point, l’amour vrai ne s’arrache pas, vous le
-savez, car vous avez aimé ma mère, est-ce pas?....
-
-A ce mot, Rochegude tressaillit, comme accablé par d’affreux souvenirs,
-et fit d’affreuses contorsions pour rassereiner sa figure.
-
-—Est-ce ma faute, reprit Aymar, si la femme que le ciel m’a envoyée,
-s’est trouvée Israélite? si cette femme choisie, s’est trouvée du
-peuple choisi de Dieu? Est-ce ma faute, si elle est du même sang que
-votre Christ?... Elle est belle, elle est pure, elle est vierge, je
-l’adore! elle m’adore, elle vous adorerait aussi, mon père! N’est-ce
-donc rien que l’amour d’une bru? Sa joie égaierait votre vieillesse;
-vous ne me répondez pas, mais dites-moi donc enfin, quelle bru
-voulez-vous?...
-
-—Jamais, monsieur Aymar, je ne permettrai que le sang chrétien
-des Rochegude se mêle au sang impur d’une Bohémienne! d’une basse
-hérétique! d’une bagasse!...
-
-—D’une bagasse!..... O mon père, vous êtes bien injuste!..... Tenez,
-lisez ce contrat, car elle est ma fiancée! Tenez, lisez ce contrat qui
-n’attend plus que votre signature, vous le voyez, elle n’est pas sans
-fortune, elle est riche, cette enfant, si c’est de l’or qu’il vous
-faut?...
-
-Rochegude lui arracha des mains.
-
-—Damnation! quel pacte infernal!...
-
-Et, sans le regarder, il le rompit et le jeta à la face d’Aymar en lui
-donnant des soufflets.
-
-—Tiens, voilà tes fiançailles! Nous verrons, infâme! si tu déshonoreras
-ta famille!
-
-—Mon père, vous me frappez, parce que vous savez que je ne vous
-frapperai point: pourtant, je suis jeune et fort; pourtant, j’ai du
-sang qui bout; pourtant, j’ai un cœur qui fracasse ma poitrine! Tenez,
-je vous briserais, vieillard, comme je brise cette porte!...
-
-Et la porte, effondrée, tomba sous le choc avec un bruit épouvantable.
-
-Rochegude, atteré, blémi, se renversa dans son fauteuil.
-
-—Assez, assez, mon père! tout cela me tue! Vous êtes de roche, je serai
-de fer! je partirai demain, adieu!
-
-—Vous ne partirez point! entends-tu?...
-
-—Mon père, je partirai: mais, terre et ciel! qu’a donc cette union de
-si fatal? Dites-moi ce qui vous rend si farouche?
-
-—Une Bohémienne!... une damnée!... Le sang des Rochegude est chrétien!
-
-—O mon Dieu! vous faites sonner bien haut votre sang chrétien:
-que vous importe chrétien ou more? n’êtes-vous pas si religieux,
-n’avez-vous pas tant de foi!.... Je suis sûr que vous ne croyez pas en
-Dieu; est-ce pas que vous n’y croyez pas, en Dieu?...
-
-Rochegude, à ce mot, se dressa subitement; saisi d’une fureur
-démoniaque, il étreignit un couteau par la lame, et, la main teinte de
-sang, il frappait du manche sur la table.
-
-—Va-t-en, va-t-en, brigand, je te maudis! Et de l’autre main,
-saisissant la chevelure de son fils, il le traîna, par terre, au long
-du corridor, et le précipita par l’escalier.
-
-
-
-
-VIII
-
-BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS
-
- Son rugissement est comme celui du lion.
-
- Et les posteaux avec le surseuil furent esmeuz.
-
- LA BIBLE.
-
-
-Le lendemain, à l’aurore, Aymar descendit: les valets à cheval,
-accompagnés de son moreau et de la pouliche qu’il destinait à Dina, et
-de plusieurs mulets, chargés de valises, déjà l’attendaient.
-
-Éveillé par le hennissement des chevaux, Rochegude ouvrit
-précipitamment la croisée de sa chambre, fit claquer les volets sur la
-muraille, et, stupéfait, cria d’une voix forte à Aymar:
-
-—Tu ne partiras pas, ou je te déshérite et maudis!...
-
-—Je pars, mon père, répondit Aymar, et pour le reste qu’il soit fait
-selon votre volonté; mon autre père, là-bas, me bénira.
-
-—Tu ne partiras point, je te crie!....
-
-Rochegude disparut de la croisée.
-
-Aymar et sa caravane se mit en route; à peine était-il au milieu de
-l’avenue, que Rochegude reparut sur le perron, à demi nu, une arquebuse
-en main.
-
-—Arrête, parricide! arrête, je te maudis!... Que la foudre t’écrase!
-que l’enfer t’engouffre! T’arrêteras-tu, te dis-je? je te maudis et te
-chasse! C’est ton père qui te maudit et le ciel en est témoin!... Tu ne
-partiras pas!
-
-Il frappait sur la dalle et se heurtait la tête aux piliers du porche,
-la maison tressaillait; c’était affreux à voir. Aymar, en silence,
-s’éloignait toujours; quand il fut près du détour de l’avenue, perdant
-espoir de le ramener, Rochegude redoubla de fureur.
-
-—Va-t-en, va-t-en, parricide, monstre, à jamais!...
-
-Et, ajustant son arquebuse, une détonation éclata, Aymar jeta un cri,
-et Rochegude tomba raide sur les degrés du porche.
-
-
-
-
-IX
-
-BOURDËSCÂDO
-
- Car je languis d’amour.
-
- LA BIBLE.
-
-
-Depuis que Dina avait reçu la lettre d’Aymar, elle était moins
-inquiète, mais non moins agitée; et, le lendemain, sur le vêpre, elle
-dit à son père:—Je sors visiter Elisabeth, mon amie; je reviendrai
-bientôt.—Cette sotte mentait, car elle était peu disposée à la
-société, à la causerie; pour songer à son aise et voir le ciel comme
-elle disait, seule, elle s’en fut errer sur les rives de la Saône;
-imprudente!...
-
-Son futur devait arriver après deux ou trois jours. Que de jolis rêves
-ne dut-elle pas faire, qui bercent plus que la solitude!
-
-Un peu en-deçà de l’_Ile-Barbe_, un passeur était assis sur la proue de
-sa _bèche_, espèce de barque abritée sous des toiles ou pavois, comme
-une gondole.
-
-Une fantaisie s’empara subitement de Dina.
-
-—Batelier, dit-elle en s’approchant, j’ai bien envie de voguer sur
-cette belle eau, mais je suis seule.
-
-—Belle dame, qu’importe?...
-
-—Batelier, voici un écu pour mon passage, et voici ma bourse pour que
-vous respectiez une jeune malade.
-
-Le batelier prit l’écu et la bourse; Dina sauta dans la _bèche_, et
-disparut sous la tente.
-
-Déjà la barque voguait au loin.
-
-Tout à coup on entendit une symphonie douce, éloignée, qui glissait sur
-la surface de l’eau, et l’on vit poindre une autre _bèche_, qui ramait
-fort, et d’où partaient souvent des rires inextinguibles. Elle était
-chargée de jeunes hommes et de jeunes filles qui étaient venus faire
-de la musique et s’ébattre à la fraîcheur du soir; ils ramèrent pour
-s’approcher de la barque de Dina, et passèrent tout auprès, se penchant
-pour voir sous la tente silencieuse; mais le passeur pressa son aviron
-en amont, et ces indiscrets filèrent en aval sans rien distinguer.
-
-La _bèche_ de Dina remontait et s’éloignait toujours, et pourtant la
-nuit noire était tombée, et pourtant elle avait demandé au batelier à
-ne voguer qu’une heure au plus.
-
-Et le batelier quittant son banc, se glissa sous la tente; un cri
-s’échappa de la _bèche_ qui disparut à l’horizon.
-
-
-
-
-X
-
-ESCUMERGAMËN
-
- Les cheveux de ton chef sont comme la
- pourpre du roi.
-
- O fille de prince, combien sont beaux tes
- pas en chaussures! Les joinctures de tes
- cuisses sont comme joyaux, lesquelles sont
- forgées de la main de l’ouvrier. Tes deux
- mamelles sont comme deux bichelots gémeaux
- de la biche.
-
- LA BIBLE
-
-
-—Eh bien! l’homme, que faites-vous? Restez donc à votre banc, et ramez
-en courant. Redescendons; vous voyez bien qu’il est déjà tard. Ne
-m’approchez pas!...
-
-—Vous êtes belle, madamoiselle!
-
-—Vous êtes fou!
-
-—C’est vous qui m’avez mis cette folie en tête.
-
-—Retirez-vous; mais enfin ne me touchez pas! Que me voulez-vous?
-
-—Rien, seulement ce que M. le sénéchal a voulu à ma sœur il y a trois
-mois.
-
-—M. le sénéchal ... vous le calomniez.
-
-—Je le calomnie..... c’est le ventre de ma sœur qui le calomnie. Oh!
-les douces mains! j’en ai peu touché d’aussi douces. Quel bonheur
-d’être caressé par des mains blanches et mignonnes! le joli pied!... et
-la jambe, voyons!
-
-—Au secours! au secours! Laissez-moi donc, grossier!
-
-—Tout beau, tout beau, la donzelle ... ne nous égosillons pas ... Ah!
-la jambe est divine!
-
-—Au secours! à l’assassin!...
-
-—A l’assassin, non pas encore; vous allez vite en besogne. Allons,
-calmons-nous, que je baise ces beaux yeux; soyons sage, la petite, on
-ne vous veut pas de mal; laissez donc, que je baise ce beau cou!
-
-—Ah! que je meure ...
-
-Hola! au secours! à l’assassin!
-
-—Vous appelez en vain, personne ne viendra; et, d’ailleurs, puis-je pas
-vous faire taire? j’ai là une provision de cordes et de quoi faire des
-bâillons.
-
-—Traître! lâche! tuez-moi!
-
-—Je ne m’effraie pas pour si peu; j’ai l’habitude de cela, moi; ce
-qu’on obtient de gré pour moi est sans valeur, c’est le viol que
-j’aime!... Aussi, à la dernière guerre d’Allemagne, m’étais-je enrôlé
-volontaire; et, Dieu sait! que j’y ai semé plus de Français que je n’y
-ai tué d’Allemands. Vous avez beau vous débattre, la belle, on n’est
-pas forte! Je ne m’effraie pas, vous dis-je, j’ai l’habitude de cela;
-je viole une fille comme vous touchez de l’épinette, et je tue, au
-besoin, comme vous brodez une fraise.
-
-—O mon pauvre fiancé!...
-
-—Ah! ah! à ce qu’il paraît, nous sommes fiancée?.... Très bien! la
-nuit est sereine, causons: vous êtes fiancée, ma belle vierge?...
-Votre fiancé s’en passera: ce n’est pas toujours le pêcheur qui
-mange l’alose; c’est ainsi qu’en ce monde, on ne peut compter sur
-rien; Guillot bat, et c’est Charlot qui engraine. Oh! que vous êtes
-charmante, noble dame! que je vous aime! Quelle joie de vous presser
-dans mes bras! moi, Jean Ponthu, un passeur, un manant, une noble
-dame!... Oh! si vous vouliez m’aimer!... Voyons, les belles bagues;
-jolies et de prix, n’est-ce pas? même main que ma Marion. Béni soit
-Dieu! laissez donc faire, je lui offrirai de votre part....
-
-—Vous me déchirez les doigts!...
-
-—Souvent, quand j’étais soldat, et la nuit en védette, je
-réfléchissais, et je me disais:—Nous autres paysans, nos sœurs, nos
-filles et nos femmes sont toujours pour MM. les seigneurs, les nobles,
-les bourgeois; ce sont eux qui violentent nos amies, et nous autres
-bétas nous ne faisons jamais rien à leurs femmes, à leurs filles; cela
-n’est pas juste. Je me disais aussi:—Pourquoi donc nous autres que nous
-sommes pauvres, et eux autres sont-ils riches?... Ah! par exemple,
-cela, je n’ai jamais pu me l’expliquer; ce n’est pas juste, est-ce pas?
-Pour former un garçon et le rendre malin, il n’y a tel que la guerre.
-
-Le charmant collier, les gentilles perles fines! Ma Marion a juste le
-même cou que vous. Béni soit Dieu! cela se trouve bien. Je lui offrirai
-de votre part, est-ce pas?...
-
-Vraiment, je suis désolé de dégarnir d’aussi mignonnes oreilles; que je
-les baise pour la peine! Mais, ma Marion n’a pas de pendans sortables
-pour la vogue prochaine, et vous sentez bien ... Allons, ne pleurez
-pas, je lui offrirai de votre part aussi. Mais avec une toilette aussi
-simple, maintenant, vous ne pouvez garder ces épingles d’or en vos
-cheveux; je me vois forcé de vous décoiffer ... Oh! vous êtes cent fois
-plus belle échevelée!
-
-—Maintenant, nous n’avons plus rien à perdre, à moins ...
-
-—Au secours! au secours! laissez-moi, je vous en supplie, ou tuez-moi à
-l’instant.
-
-—Nous nous débattrons donc toujours?... Maudite! donnez ces petites
-mains que je les lie.
-
-—A l’assassin! personne ne viendra donc?...
-
-—Vous vous tairez, voici un bandeau qui vous apaisera; allons, levez la
-tête, que je noue ce bâillon.
-
-—De grâce! de grâce! laissez-moi, au nom de Dieu! oh! lâchez-moi! Que
-voulez-vous, de l’argent? que voulez-vous?... vous l’aurez!...
-
-Ah! vous me torturez par trop, bourreau! brigand!
-
-Haie!... haie!... je suis perdue.....
-
-Alors, on n’entendit plus dans la barque que des plaintes sourdes, des
-cris étouffes, et des râlemens qui s’éteignirent.
-
-Une heure après, environ, Jean Ponthu, le batelier, sortit de dessous
-la tente, traînant Dina par les cheveux; au moment où il la jeta dans
-la Saône, son bâillon se défit, et, d’une voix brisée, elle appela
-Aymar.
-
-Et Jean Ponthu, à la proue de sa barque, un harpon à la main, penché,
-refoulait et renfonçait sous l’eau le corps de Dina, chaque fois qu’il
-remontait à la surface.
-
-
-
-
-XI
-
-DÔOU
-
- Seigneur, les morts ne vous loueront point.
-
- Ma vertu est séchée comme un test, et ma langue s’est affichée à mon
- palais, et m’a amené en la poudre de mort.
-
- LA BIBLE.
-
-
-Toute la nuit, on chercha vainement Dina par la ville.
-
-Au point du jour, les paysans qui descendaient leur lait et leurs
-denrées à la ville, aperçurent, en traversant le pont de pierre, un
-cadavre de jeune femme, arrêté par ses longs cheveux roux sur les
-rochers et les brisans, qui, en cet endroit, effleurent la surface de
-la Saône.
-
-Jean Ponthu, le batelier, le recueillit dans sa barque et l’apporta
-sur le rivage au lieu nommé _la Mort qui trompe_; le peuple s’ameuta à
-l’entour, tout plein de regrets; il contemplait sa fatale beauté; ses
-deux petites mains, meurtries, étaient liées sur le dos par une grosse
-corde.
-
-Tout à coup, une voix, partie de la foule, cria:—Ne la
-reconnaissez-vous pas? c’est Dina, la rousse! Dina la belle juive! la
-fille de Judas, le lapidaire, qui demeure là derrière, dans la Juiverie.
-
- * * * * *
-
-Toute la journée, il y eut foule dans la maison d’Israël Judas. Dina
-était exposée sur son lit, vêtue de ses vêtemens de fête, et parée de
-ses joyaux, suivant le rituel hébraïque. Léa, sa pauvre mère, mourante,
-était assise au pied du lit, jetant des hurlemens; Judas, accoudé dans
-son fauteuil, son pourpoint lacéré et la tête couverte de cendres,
-muet, dévorait sa douleur.
-
-Un rabbin priait.
-
-
-
-
-XII
-
-GOUDOUMAR! GOULLAMAS!
-
- Qui est celui qui enveloppe sentence de
- paroles sans science?...
-
- LA BIBLE.
-
-
-Sur le midi, à la maison de ville, sous le vestibule, à la porte d’un
-bureau des échevins, un homme hâlé et trapu, portant le costume des
-patrons du port, tempêtait et battait des valets qui voulaient le
-repousser.
-
-—Holà! messieurs les garçons, quel bruit faites-vous donc à cette
-porte? cria une voix de l’intérieur.
-
-—Messire, c’est un patron, un batelier, qui veut forcément entrer,
-malgré votre consigne!
-
-—Eh! oui, margobleu! c’est Jean Ponthu, le passeur! Voilà deux heures
-qu’on me fait attendre; je crois qu’on se fiche de la procession de
-Genève, mille-dieux!
-
-Alors, distribuant quelques coups de poings, Jean Ponthu repoussa la
-valetaille, ouvrit brutalement la porte, et se jeta dans le bureau.
-
-—Monsieur le batelier, vous êtes un croquant, un maroufle! Faire un
-pareil vacarme en cet hôtel, vous mériteriez que je vous envoyasse
-coucher à la cave.
-
-—Monseigneur ...
-
-—C’est bien, que me voulez-vous?
-
-—Je viens faire déclaration d’un noyé que j’ai pêché ce matin au pont
-de pierre, et réclamer les deux pistoles de récompense.
-
-—Le cadavre a-t-il été reconnu?
-
-—Oui, messire, c’est une jeune fille, nommée Dina, enfant d’un nommé
-Israël Judas, un lapidaire.
-
-—Une juive?
-
-—Oui, messire, une hérétique, une huguenote ... une juive ...
-
-—Une juive!... Tu vas pêcher des juifs, maroufle! et tu as le front,
-après cela, de venir demander récompense?—Holà! valets! holà! Martin!
-holà! Lefabre!... mettez-moi ce butor à la porte, ce paltoquet!
-
-Qui pêche un hérétique, monsieur le batelier, pêche un chien.
-
-
-
-
-XIII
-
-GOLGOTHA
-
- Et l’ensevelit en la vallée de la terre de
- Moab contre Phogor, et nul n’a cogneu son
- sépulchre jusques aujourd’hui.
-
- LA BIBLE.
-
-
-Vers deux heures du matin, un cercueil blanc, porté par quatre hommes,
-et suivi d’un convoi peu nombreux, silencieusement traversait la ville.
-
-De loin en loin, on entendait quelques châssis se hisser, le grincement
-des birloirs et le bruit des cadoles, et l’on voyait quelques têtes
-empaquetées se pencher sur la rue.
-
-C’étaient de bons bourgeois ou des commères qui, éveillés par le bruit
-des pas, accouraient aux fenêtres et jetaient des propos en l’air.
-
-—Qu’est-ce donc, mon épouse, un enterrement d’hérétique; si je ne me
-trompe? Il me semble voir un cercueil blanc!...
-
-—C’est à coup sûr une jeune fille, pauvre enfant, sitôt!...—Heureux!
-qui meurt avant d’avoir connu le monde.
-
-Puis ces bons bourgeois poussaient de gros soupirs, et rebaissaient
-leurs châssis.
-
-—Maître Bonaventure Chastelart, n’est-ce pas un convoi de huguenots qui
-passe?
-
-—Non, voisin, car il n’y a ni torches ni flambeaux, et d’ailleurs ce
-n’est point ici la route pour aller à l’hôpital; ce n’est rien, sinon
-que quelque chienne de _juiferesse_ qu’on traîne à la _Madeleine_ ou à
-_Bêchevilain_.
-
-Dès que le jour poignit, on distingua, sur la rive gauche du Rhône,
-au-delà de la plaine, une caravane qui chevauchait; un jeune homme
-allait en tête, accompagné de quelques fringans cavaliers; les valets
-et les mulets chargés de valises se tenaient à l’arrière.
-
-Arrivés vers un champ nommé _la Madeleine_, sépulture des suppliciés,
-Golgotha des Israélites, le cavalier qui caracolait en avant dit à un
-vieillard qui creusait une fosse:
-
-—Brave homme, quelle heure peut-il être maintenant?
-
-—Trois heures environ; vous êtes aux portes de la ville.
-
-—Merci, mon brave! Mais pour qui donc cette fosse que vous creusez si
-matin avec tant de hâte?
-
-—Seigneur, c’est pour enterrer une belle enfant retrouvée hier dans la
-Saône.
-
-—Bien jeune?
-
-—Dix-sept ans, seigneur.
-
-—Mais ce champ, brave homme, n’est pas une terre sainte?
-
-—Seigneur, c’est vrai, mais c’est le cimetière des meurtriers et des
-juifs.
-
-—Des Israélites!... Sauriez-vous le nom de cette jeune femme?
-
-—Si je ne me trompe, c’est Dina, fille d’un nommé Israël Judas,
-lapidaire.
-
-—Dina!... enfer! ma fiancée!!!...
-
-—Au reste, seigneur, voici le convoi, là-bas, qui s’avance; voyez-vous
-ce cercueil blanc?
-
-Aymar resta un moment morne et froid! puis appelant un des
-cavaliers:—Carle, mon ami, lui dit-il, tout à l’heure tu prendras mon
-manteau, et le porteras à mon père, comme on porta la robe sanglante de
-Joseph à son père Jacob; tu lui diras que tu as vu ma fiancée; car la
-voici qui s’avance, regardez!...
-
-Eh! toi, vieillard, élargis cette fosse!..., dit-il en jetant sa bourse
-au fossoyeur; puis il cria contre le ciel, et d’une voix retentissante:
-
-—Dina!... Israël!... éternité!...
-
-Et se déchargea dans la tête les pistolets de ses arçons.
-
-
-
-
- PASSEREAU
-
- L’ÉCOLIER
-
- PARIS
-
-
-
-
- ................—Le mur
- Le soutient; à le voir, on dirait à cour sûr
- Une pierre de plus, sur les pierres gothiques
- Qu’agitent les falots en spectres fantastiques.
- Il attend.—
-
- ALFRED DE MUSSET.
-
- ..........Et qu’elle meure, comme
- Il est vrai qu’elle va causer la mort d’un homme.
-
- ALFRED DE MUSSET.
-
- Amours, fléau du monde, exécrable folie,
- Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie,
- Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur,
- Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur,
- Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme,
- Ainsi que d’une plaie on arrache une lame,
- —Plutôt que comme un lâche on me voit en guérir—
- Je l’en arracherai, quand j’en devrais mourir.
-
- ALFRED DE MUSSET.
-
- Et comment le faut-il cet or, Mademoiselle? le faut-il
- taché de sang, ou taché de larmes? faut-il le voler en
- gros avec un poignard? ou en détail, avec une charge,
- une place, ou une boutique?
-
- GÉRARD.
-
-
-
-
-I
-
-CARABINS
-
- L’un y croit, l’autre n’y croit pas.—Trouvailles d’Albert
- chez Estelle.—Le vicomte de Bagneux immoral par hygiène.—Il
- déjeûne aux frais de la noblesse.—Autre controverse, même
- thèse.—Philogène.—Inventaire des deux carabins.
-
-
-—Heureusement, mon cher Passereau, que je ne crois point à la vertu des
-femmes:—Sans cela, d’honneur! j’aurais eu un nez de carton d’une belle
-corpulence.
-
-—Que tu es lycéen, mon cher Albert!—Déjà, j’avais eu quelques
-lointains soupçons: ma vierge ne me paraissait pas très immaculée; sa
-respectable mère m’avait tout le faux air d’une appareilleuse; et
-puis j’avais remarqué que le frontal ou coronal de son crâne était
-peu développé ou déprimé, que la distance occipitale de ses oreilles
-était énorme, et que son cervelet, siége certain de l’amour physique,
-comme tu sais, formait une protubérance extraordinaire: elle avait en
-outre les yeux fendus à la manière des Vénus antiques, et les narines
-ouvertes et arquées, infaillible signalement de luxure.
-
-C’était donc ce matin, à sept heures; après avoir tambouriné fort
-long-temps sur la porte, on m’ouvre, effarée, et l’on se jette
-dans mes bras et l’on me couvre la figure de caresses: tout cela
-m’avait fort l’air d’un bandeau de Colin-Maillard dont on voulait
-voiler mes yeux.—En entrant, un fumet de gibier bipède m’avait saisi
-l’olfactif.—Corbleu! ma toute belle, quel balai faites-vous donc
-rissoler? il y a ici une odeur masculine!...
-
-—Que dis-tu, ami? ce n’est rien, l’air renfermé de la nuit peut-être!
-Je vais ouvrir les croisées.
-
-—Et ce cigarre entamé?... Vous fumez le cigarre?... Depuis quand
-faites-vous l’Espagnole?
-
-—Mon ami, c’est mon frère, hier soir, qui l’oublia.
-
-—Ah! ah! ton frère, il est précoce, fumer au berceau, quel libertin!
-passer tour à tour du cigarre à la mamelle; bravo!
-
-—Mon frère aîné, te dis-je!
-
-—Ah! très bien. Mais, tu portes donc maintenant une canne à pommeau
-d’or? La mode est surannée!
-
-—C’est le bâton de mon père qu’hier il oublia.
-
-—A ce qu’il paraîtrait, hier, toute la famille est venue?—Des bottes à
-la russe!... Ton pauvre père, sans doute hier aussi les oublia, et s’en
-est retourné pieds nus? le pauvre homme!...
-
-A ce dernier coup, cette noble fille se jeta à mes genoux, pleurant,
-baisant mes mains, et criant:
-
-—Oh! pardonne-moi! écoute-moi, je t’en prie! Mon bon, je te dirai tout;
-ne t’emporte point!
-
-—Je ne m’emporte point, madame, j’ai tout mon calme et mon sang-froid;
-pourquoi pleurez-vous donc?... Votre petit frère fume, votre père
-oublie sa canne et ses bottes, tout cela n’est que très naturel;
-pourquoi voulez-vous que je m’emporte, moi? Non, croyez-moi, je suis
-calme, très calme.
-
-—Albert, que vous êtes cruel! De grâce, ne me repoussez pas sans
-m’entendre, si vous saviez?—J’étais pure quand j’étais sans besoin.—Si
-vous saviez jusqu’où peut vous pousser la faim et la misère?...
-
-—Et la paresse, madame.
-
-—Albert, que vous êtes cruel!
-
-A ce moment, dans un cabinet voisin, partit un éternûment formidable.
-
-—Ma belle louve, est-ce votre père qui oublia hier cet éternûment,
-dites-moi?—De grâce, ayez pitié, il fait froid, il s’enrhume,
-ouvrez-lui donc!
-
-—Albert, Albert, je t’en supplie, ne fais pas de bruit dans la maison;
-on me renverrait; je passerais pour une _Ceci_! Je t’en prie, ne me
-fais pas de scène!
-
-—_Calmez-vous, señora_:—Ne craignez pas de scène: quand je fais du
-drame, je choisis mes héros.—Mais ce cher collaborateur doit avoir
-froid, c’est impoli, laissez-moi lui ouvrir?—Monsieur l’aventurier,
-rentrez, je vous prie, que je ne vous gêne en rien! A rester ainsi tout
-nu, dans une pièce froide, par un temps d’épizootie, morbleu! monsieur,
-il y a de quoi gagner le troussegalant.
-
-—De quel droit, monsieur le carabin, venez-vous dès l’aurore troubler
-les gens honnêtes?
-
-—Dès l’aurore ..., au doigt de roses; monsieur fait de la poésie, un
-peu classique, dommage! De quel droit, disiez-vous?.... J’allais vous
-le demander.—Mais, en tout cas, vous êtes fort heureux de sortir aussi
-vif de cette tour de Nesle.
-
-—Barbedieu! que dites-vous?
-
-—Rien.
-
-—Albert, vous êtes un infâme de me traiter ainsi!
-
-—La belle, vous êtes ce matin assez mal embouchée.—Or donc, monsieur
-l’intru, sans crainte habillez-vous: tout à l’heure, vous me demandiez
-qui j’étais; dites-moi d’abord qui je suis, et je vous dirai à tous
-deux qui vous êtes? Notre trinité n’a pas la mine très sainte; et nous
-avons tous trois, quoique très honnêtes au fond, l’air de fort mauvais
-drôles.—Vous, d’un coureur de nuit, madame d’une catin, et moi, de
-ce qu’à la cour on nomme un courtisan, et Shakspeare un Pandarus.
-Mais, pour vous rassurer, quant à moi, n’en croyez rien: je suis comme
-Lindor, un simple bachelier, Albert de Romorantin, ma famille est
-connue. J’avais cru que madame avait quelque pudeur au front, je lui
-avais apporté de l’amour; mais je me suis trompé, c’est de l’or qu’il
-lui faut, n’est-ce pas?
-
-Ce brave inconnu n’était qu’un petit homme laid et grisonnant, l’air
-peu terrible, et, sur ma foi, très bien couvert.
-
-—Mon cher jeune homme, me dit-il alors, votre franchise me plaît, vos
-manières sont distinguées, je vois que vous êtes de famille: quoique en
-droit, vous m’avez bien traité, soyons amis; je suis, moi, murmura-t-il
-bas à mon oreille, le vicomte de Bagneux. Hier, j’ai rencontré madame
-et l’ai suivie, et je suis monté chez elle. Je ne l’aurais pas fait,
-vieux comme je suis, si mon docteur Lisfranc ne m’avait spécialement
-ordonné l’accointance pour dissiper une oppression et des congestions
-sanguines.
-
-—Le docteur Lisfranc, mon professeur de clinique, ah! bravo!—Madame, je
-le remercierai de votre part; c’est lui, vous le voyez, qui vous envoie
-si noble clientelle.—Ainsi donc, monsieur, vous préfériez l’amour aux
-eaux de Barège?
-
-—Oui, pour cette saison.—Mais, mon cher étudiant, sans doute, comme
-moi, vous êtes encore à jeun; voulez-vous accepter à déjeûner au
-Palais-Royal? je vous l’offre de tout cœur!
-
-—A un galant homme je ne saurais refuser, monsieur, je suis votre
-commensal.
-
-Estelle pleurait.
-
-—Partons de suite, mon jeune ami.
-
-—Mais avez-vous soldé madame?—Sur les ponts publics on ne paie pas, en
-femmes, c’est le contraire, ce sont les banales qu’on paie.
-
-—Albert, vous êtes infâme!
-
-—Adieu, ma petite concubine, je ne vous en veux pas de l’aventure, dit
-le vicomte à Estelle d’un air de protection.
-
-—Adieu, bouton de rose! lui dis-je à mon tour; adieu, vierge sans
-tache, ange de candeur et de franchise; adieu, timide jouvencelle,
-adieu, belle de nuit!
-
-—Riez, foulez-moi sous vos pieds, Albert! je suis bien coupable; mais
-soyez généreux, vous reviendrez ce soir, est-ce pas? je vous conterai
-tout, je vous dirai pourquoi ...
-
-—Peste soit!
-
-—Vous reviendrez, Albert, je vous en prie!
-
-—Mon ange, quand j’aurai quelque argent, dites-moi votre tarif?
-
-Alors, Estelle tomba sans connaissance: nous sortîmes.
-
-—Que j’ai fait un déjeûner délicieux avec ce galant homme! j’en suis
-encore tout égrillard, je sens encore ma raison endommagée par le vin
-d’Espagne.
-
-—Albert, tu t’adresses à la première fille, tu vas chercher de l’amour
-dans la rue, et puis, tu te plaindrais?
-
-—Non, non, je ne me plains pas, mon cher Passereau!
-
-—Je ne suis plus étonné de ta méchante opinion sur les femmes, si tu
-les juges toutes par de pareilles ... C’est absolument comme si on
-estimait le beau climat de la France, par le ciel pleurnicheur de Paris.
-
-—Non, non! ce n’est point par des particularités que j’ai arrêté dans
-mon esprit leur valeur intrinsèque, c’est par des études en masse; je
-sais à quoi m’en tenir. J’en ai connu, comme toi, de pyramidalement
-vertueuses; je sais de quelle étoffe est la vertu, j’en connais la
-chaîne et la trame; j’en ai fait de la charpie.
-
-—Si je pouvais penser que tu crusses tout cela, je me fâcherais! mais
-tu parles des lèvres, ou, du moins, c’est ton déjeûner qui parle.
-Puis, c’est du bon ton de faire le roué; c’est un vieil usage de
-calomnier les femmes, on les calomnie.—Charles IX haïssait les chats
-antipathiquement: alors, courtisans, valets, pas jusqu’au plus mince
-bourgeois qui, pour se donner un air royal, une pente, un galbe de
-cour, ne se trouvât mal à l’aspect d’un matou. Puis, les chats sont
-traîtres, infidèles, assassins, que sais-je? dit l’adage, devenu
-populaire comme le capitaine Guilheri, ou Marlborough.—Henri III
-déteste le sexe, il lui faut des mignons! Vite, tout le monde comme il
-faut veut aussi des mignons, cela sied bien; tous, jusqu’au porte-faix
-qui, le dimanche, a le sien et crie contre les filles; mais Henri III,
-c’est déjà loin et vieux. La calomnie contre les femmes, comme le
-madrigal, est passé de mode, cela sent la province, vois-tu?
-
-—O illusions! illusions! Mon pauvre Passereau, que tu es novice: pauvre
-garçon, cela me fait de la peine. La moindre truande que tu rencontres,
-aussitôt tu en fais un astre, une perle, une fleur! tu la purifies, tu
-la sanctifies. Tu es vraiment bien amusant. O illusions! illusions!
-
-—Quand ce seraient des illusions, je te supplierais de ne pas me les
-enlever, ce serait me tuer! Eh! qu’est-ce donc la vie sans cela? une
-éponge pressée, un squelette à jour, un néant douloureux.
-
-—Goguenard!
-
-—Vois-tu? ce sont les premières liaisons à l’entrée de la vie qui
-donnent pour toujours la direction à notre cœur, à nos pensers.
-Tu méprises les femmes, parce que tu n’as connu que des femmes
-méprisables, ou qui t’ont paru telles. Le ciel a voulu que je ne
-rencontrasse partout sur mon chemin que des âmes choisies, pleines de
-gloire et de vertu; je juge l’inconnu par le connu. Si je m’abuse,
-est-ce un mal? Laisse-moi mon erreur: mais franchement, tiens,
-dis-le-moi; crois-tu que ma Philogène ne soit pas une personne simple
-et naïve, une amie dévouée, une amante fidèle? Oh! je mettrais ma main
-au feu ...
-
-—Non, non, Passereau, ne mets rien au feu! Depuis combien de temps
-es-tu lié avec Philogène?
-
-—Depuis deux mois environ.
-
-—Bien, je te donne encore un mois, et tu m’en diras de bonnes; c’est la
-durée ordinaire, trois mois.
-
-—Albert, tu m’offenses!
-
-—Adieu, Passereau, dans un mois!...
-
- * * * * *
-
-Toute cette conversation, mot à mot, avait été tenue, en descendant la
-rue Saint-Jacques, par deux écoliers; non pas des capettes de Montaigu,
-mais deux fringans jeunes hommes, vêtus élégamment, gros livre sous le
-bras, sortant de l’amphithéâtre.
-
-L’un, Passereau, celui le bien pensant, avait l’air rêveur et calme, et
-portait un costume imité des étudians d’Allemagne: les cheveux longs
-comme Clodion le Chevelu, la petite casquette, le col renversé, la
-fine et courte redingote noire, les éperons et la pipe de Nuremberg;
-l’autre, Albert le Bavard, l’expansif, le gesticulateur; son chapeau
-gris sur l’oreille, son foular rouge autour du cou, sa lévite de
-velours noir, à boutons de métal, sa fleur à la bouche et sa marche
-balancée lui donnaient cet aspect, cette tournure, cet air crâne
-et gracieux, qu’on appelle _cancan_, et que possèdent à un point
-merveilleux les _majos_ andalous.
-
-
-
-
-II
-
-MARIETTE
-
- Passereau rencontre une salamandre.—Morale de la salamandre; elle
- prouve que les femmes perdent les jeunes hommes, et en font des
- saltimbanques.—Mariette la suivante.—Passereau fait le gentil.—Lourdes
- plaisanteries scolastiques.—Premiers soupçons.—Message du colonel
- Vogtland.—Altercation avec un porte-faix très ému.—Autre morale.
-
-
-Les deux écoliers se séparèrent brusquement de la sorte: par raison
-inverse, tous deux se prenaient, au fond du cœur, en pitié, et
-réciproquement se traitaient de fou; chacun s’en allait par son chemin,
-la larme à l’œil, pour l’aveuglement de son ami; tous deux, ils
-étaient de bonne foi, chose rare par la saison!
-
-Sur le quai, Passereau sauta dans un cabriolet public.
-
-—Où allez-vous, monsieur?
-
-—Rue de Ménilmontant.
-
-—Baste! la course est loin!
-
-—Moins loin que Saint-Jacques de Compostelle.
-
-—Ou Notre-Dame-du-Pilier.
-
-Alors, faisant claquer son fouet pour le départ, le cocher se mit à
-fredonner ces deux vers du bolero du _Contrabandista_:
-
- —Tengo yo un caballo bayo
- Que se muere por la yegua.
-
-Aussitôt, Passereau ajouta les deux suivans:
-
- —Y yo como soy su amo
- Me muero por la mozuela.
-
-Le cocher resta surpris de la réplique:
-
-—Señor, vous êtes Espagnol?
-
-—Non.
-
-—Vous en avez tout l’air.
-
-—On me le dit souvent.
-
-Passereau avait l’aspect étrange et le teint méridional; la garde
-bourgeoise lui trouvait même l’air dangereux pour une monarchie; et,
-dans les temps de troubles civils, plusieurs fois il avait été arrêté
-et emprisonné pour crime de promenade et port illégal de tête basanée.
-
-—Au moins, señor, vous avez habité l’Espagne, vous _hâblez_ castillan.
-
-—Ni l’un ni l’autre.
-
-—Qui n’a pas vu l’Espagne est aveugle, qui l’a vue est aveuglé.—Señor,
-avez-vous le désir d’y faire un voyage?
-
-—J’en brûle, mon brave, mais je n’ose: j’ai peur d’y laisser le reste
-de ma raison, j’ai peur d’y tuer l’amour de la patrie. Je sens qu’après
-avoir été l’hôte de Cordoue, de Séville, de Grenade, je ne pourrai plus
-vivre ailleurs. España! España! España! comme la tarentule, ta morsure
-rend fou!...
-
-Mais, vous, mon brave, vous êtes Espagnol, et vous avez quitté
-l’Espagne?
-
-—Non, _señor_, je suis don Martinez de Cuba.
-
-Ce Martinez, c’était l’homme incombustible, qu’au jardin de Tivoli
-on avait, pendant quelque temps, montré dans un four. Après avoir
-promptement rassasié la curiosité de la ville, il fallait vivre; le
-pauvre homme s’était fait conducteur de carrosse.
-
-Et Passereau se trouva fort émerveillé de rencontrer en si mauvais
-point cette célèbre salamandre.
-
-—Pardonnez mon indiscrétion; mais, _señor estudiante_, vous paraissez
-penseur et triste comme un amoureux. Votre figure est empreinte d’un
-chagrin plus profond que celle du _caballero desamorado_. Vous me
-navrez de vous voir ainsi.
-
-—Amour! amour!—Me muero por la Mozuela!
-
-—Prenez garde, mon cher jeune homme, prenez garde! écoutez-moi: les
-conseils d’un misérable sont quelquefois bons à suivre. Sur une chose
-aussi fragile, aussi mobile, aussi perfide que la femme, ne mettez
-pas trop d’amour, vous vous perdriez! Ne laissez point prendre en
-votre cœur la haute place à cette passion, vous vous perdriez! ne la
-construisez point des ruines des autres, vous vous perdriez! ne faites
-pour elle abnégation de rien de ce qui peut vous charmer et vous
-attacher à la vie, au premier choc vous tomberiez à plat. Les femmes ne
-valent pas de sacrifice.—Aimez comme vous chantez, comme vous montez à
-cheval, comme vous jouez, comme vous lisez, mais pas plus. Ne comptez
-sur elles pour rien de stable, de noble et de pur, vous seriez trop
-amèrement déçu. Pardonnez-moi si je vous dis tout cela: ce n’est pas
-pour arracher vos illusions de jeunesse et vous faire vieux et blasé,
-c’est pour vous sauver bien des traverses, bien des abîmes. En ce
-cas, les conseils d’un misérable sont souvent dignes d’être entendus
-et suivis, surtout quand ce misérable a été fait misérable par celles
-en qui vous déposez votre seule foi et votre vie; on se fait son
-destin.—Comme vous, j’ai cru, je me suis donné, je me suis perdu! j’ai
-été jeune et brillant comme vous: prenez garde! ce sont elles qui m’ont
-fait exilé, bateleur et valet.
-
-—Oh! ne craignez pas cela pour moi, mon brave: quand l’amour, seul
-câble qui amarre encore ma barque au rivage, sera rompu, tout sera dit;
-je me tuerai!...—Ami, arrêtez! arrêtez! nous allons passer la maison:
-C’est ici, là, à cette porte, s’écria alors Passereau, glissant un écu
-dans la main de l’incombustible et se jetant hors du cabriolet.
-
--_-Viva Dios! Señor estudiante, es V. m. d. muy dadivoso, muy liberal!
-Dios os guarde muchos años._
-
-_Caballero_, vous vous souviendrez bien de Martinez le _Calesero_ et du
-numéro de son carrosse?
-
-—Si, si!
-
-Le seigneur étudiant entra dans la maison désignée, et Martinez, tout
-jovial, s’en retournait chantant moitié castillan, moitié gitano, ce
-bizarre couplet:
-
- Cuando mi caballo entró en Cadiz
- Entró con capa y sombrero,
- Salieron a recibirlo
- Los perros del matadero,
- Ay jaleo! muchachas,
- Quien mi compra un jilo negro.
- Mi caballo esta cansado...
- Yo me voy corriendo.
-
-Avec la gravité d’un sénateur ou d’un huissier agréé près le tribunal,
-Passereau, tête baissée, monta l’escalier.
-
-—Ah! c’est vous, beau carabin!
-
-—Bonjour, ma petite Mariette.
-
-—Bonjour.
-
-—Ta maîtresse est sortie?
-
-—Ma maîtresse, n’est-elle pas un peu la vôtre? Dites notre maîtresse:
-elle part à l’instant, vous avez du malheur.
-
-—Où va-t-elle donc à cette heure?
-
-—Au manége, prendre sa leçon.
-
-—La belle est écuyère? j’ignorais.
-
-—Elle monte à ravir, dit-on.
-
-—Tu ris, mauvaise! tu feras donc toujours la soubrette de comédie?
-
-—Du reste, mon bel ami, elle ne tardera pas, sans doute, à rentrer;
-sa leçon d’hier a été longue, celle d’aujourd’hui, je présume, sera
-courte.—Entrez l’attendre dans le boudoir.
-
-—D’accord; mais viens m’y faire compagnie, seul je m’ennuierais fort
-dans un boudoir, et puis, c’est anti-canonique.—Mais viens donc,
-coquette! qu’as-tu peur?
-
-—Vous êtes un carabin.
-
-—Les carabins sont connus pour leur philogynie: je n’ai jamais mangé de
-femme vivante.
-
-—Pouah!
-
-—Assieds-toi plus près, je t’en prie; à la bonne heure! causons: tu
-sais qu’il y a long-temps que je raffole de toi.
-
-—Honneur sans profit: madame a l’usufruit de cet amour.
-
-—Vois-tu, Mariette, après l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique,
-l’Océanie et Philogène ta maîtresse, c’est toi, la septième partie du
-monde, que je préfère.
-
-—Honneur sans profit: la septième partie du monde aurait grand besoin
-aussi d’un Christophe Colomb.
-
-—Ehontée!—Mais, laisse donc que je baise ta belle épaule, ton épaule
-d’ivoire! et ton sein, vrai Parnasse à double cime, mais Parnasse
-romantique.
-
-—Monsieur, _c’est en vain qu’au Parnasse un téméraire_ ...
-
-—Comment, mademoiselle, nous savons notre anti-phlogistique Boileau!...
-Mais, laisse donc, que crains-tu? puérilité! Ma bonne amie, tu
-n’ignores pas combien j’aime ta maîtresse? sache donc que lorsque
-j’aime une femme, qu’elle a reçu mon amour, que j’ai reçu sa foi, et
-qu’ainsi que Philogène elle m’est fidèle.
-
-—Ou qu’elle prend sa leçon au manége.
-
-—Je lui garde la stricte fidélité qu’elle me garde.
-
-—Ah! ah! ceci n’est pas rassurant. O mon honneur! ô ma vertu! au
-secours! laissez-moi!—Monsieur Passereau, je descends un instant; si
-quelqu’un venait à sonner, veuillez ouvrir et faire attendre.
-
-—J’ouvrirai; serait-ce le tonnerre en personne.
-
-Sitôt seul, la physionomie de l’écolier changea subitement
-d’expression; elle redevint grave et sombre suivant sa coutume, mais
-plus grave et plus sombre encore; sans doute, les malignités que
-Mariette, tout en folâtrant, avait lancées sur sa maîtresse, l’avaient
-blessé au vif, et, malgré lui, éveillé le soupçon en son esprit
-confiant.—Jamais tombe n’avait contenu un corps plus morne que ce
-boudoir.—Soudain, s’arrachant à cette immobile concentration, à cette
-vie interne, paraissant chasser de la main quelque chose invisible qui
-l’obsédait, il se leva, le fantôme! et sa figure s’illumina subitement,
-comme une lanterne sourde qu’on ouvre tout à coup dans la nuit. Alors,
-il se précipita dans le salon, courut à une miniature de femme,
-appendue au miroir, et la couvrit de baisers. Après avoir long-temps
-arpenté le parquet à grands pas, enfin il s’arrêta au piano, se prit à
-préluder avec frénésie et à chanter, à demi voix, l’_Estudiantina_:
-
- Estudiante soy señora,
- Estudiante y no me pesa,
- Por que de la Estudiantina
- Sale toda la nobleza.
- Ay si, ay no.
- Morena te quiero yo,
- Ay no, ay si
- Morena muero por ti!
-
- ⸮Rosita del mes de mayo
- Quien te ha quitado el color?
- Un estudiante pulido,
- Con un besito de amor.
- Ay si, ay no
- Morena te quiero yo,
- Ay no, ay si
- Morena muero por ti!
-
- Con los estudiantes, madre!
- No quiero ir a paseo,
- Porque al medio del camino
- Suelen tender el manteo.
- Ay si, ay no
- Morena te quiero yo,
- Ay no, ay si
- Moreno muero por ti!
-
-Bahoum! bahoum! bahoum!...
-
-—Carajo! quel butor enfonce ainsi la porte?
-
-Brave homme, quel charivari faites-vous donc? ne voyez-vous pas la
-sonnette?
-
-—Monsieur, j’ai sonné dix minutes.
-
-—Fable! mon ami, je n’ai rien entendu.
-
-—Pour moi, j’ai fort bien ouï que vous chantiez du latin.—Est-ce vous,
-monsieur, qui êtes mademoiselle Philogène? c’est que c’est une lettre
-de la part du colonel Vogtland.
-
-—Du colonel Vogtland? donne-moi cela!
-
-—On m’a bien recommandé de ne la remettre qu’à elle-même.
-
-—Ivrogne!
-
-—Ivrogne? c’est possible.—Mais, je suis Français, département du
-Calvados; je suis pas décoré, mais j’ai de l’honneur. Zuth et bran pour
-les Prussiens! et voilà!
-
-—Va-t-en, mouvais drôle.
-
-—Ah! faut pas faire ici sa marchande de mode! pas d’esbrouffe, ou je
-repasse du tabac!
-
-—Va-t-en!
-
-—Ce que j’en dis, c’est par hypothèque; seulement, tâchez d’avoir
-un peu plus de circoncision dans vos paroles, et n’oubliez pas le
-pourboire du célibataire.
-
-—Un pourboire?... malheureux! pour aller te mettre encore l’estomac en
-couleur, ou te parcheminer les intestins?—Va-t-en, tu es soûl.
-
-
-
-
-III
-
-PERFIDE COMME L’ONDE
-
- Doute.—Angoisse.—Passion.—Indiscrétion.—Plus de doute!—Ce pauvre
- Passereau avait pris pour une fille angélique une fille entretenue.—Il
- était l’ami du cœur et Vogtland le payeur général.—Torture.—La
- limpidité n’est que de la bourbe.—Abomination.
-
-
-Voilà Passereau seul, la mort dans l’âme et la lettre fatale à la
-main: que va-t-il faire? Le doute et le soupçon l’assaillent; tout
-est perdu!—La conviction est comme un vieil édifice, elle s’écroule
-dès qu’on y met la hache.—Le colonel Vogtland, quel est-il? quelle
-liaison a-t-il avec Philogène? pourquoi ce message?...—Après une
-longue indécision, une longue lutte, pour sortir de son angoisse, il
-va briser le cachet de cette lettre qui contient la condamnation sans
-appel ou l’acquittement solennel de sa maîtresse, ignominieusement
-suspectée, flétrie sous le poids d’une infâme accusation au secret
-tribunal de son cœur.
-
-—Moi, briser ce cachet?... Mais non, je suis fou! s’écrie-t-il; une
-fois ouverte, qu’en ferais-je si Philogène en sortait glorieuse? Je
-m’avilirais trop à ses yeux, moi jaloux, indiscret, traître! Car
-c’est une trahison que de venir rompre un sceau pour entrer botté,
-éperonné, dans une pudibonde confidence.—Oui! mais si j’étais trompé!
-qui me le dira?... qui me dira que je ne suis pas la grossière dupe
-d’une dévergondée? Faudra-t-il que j’attende qu’on me le crie dans la
-rue? que j’entende rire sur les portes quand je passerai avec elle à
-mon bras? que j’entende murmurer autour de moi:—C’est aujourd’hui son
-étudiant.—Je le préfère à son avant-dernier.—Il faut être sans pudeur,
-un jeune homme bien né, sortir en plein jour avec une pareille catin,
-fi donc!—Ah! ce serait atroce! Il faut que je sache ce qu’il en est, il
-faut que je sache enfin en qui croire!...
-
-—Voyons:—Mais non! n’est-ce pas démence que de vouloir approfondir?—Qui
-creuse les choses, creuse sa tombe.—
-
-Car, si cette lettre allait me défendre d’avoir de l’amour, de l’estime
-pour cette femme; si elle allait m’enjoindre, d’une voix haute,
-de la fouler aux pieds, de la haïr! ah! quel réveil affreux! j’en
-mourrais!.... Car j’ai besoin de ma Philogène, car j’ai besoin de son
-amour pour ma vie! c’est toute l’huile de ma lampe; la renverser, c’est
-l’éteindre! c’est me tuer!...
-
- * * * * *
-
-Passereau, Passereau! que tu es ingrat et cruel pour cette
-femme!—Pourquoi l’accuser, pourquoi la souiller, pourquoi?... Sais-tu
-ce que contient ce billet?—Non!—De quel droit, alors?...—La passion
-m’égare ...
-
-Oh! non, bien sûr, cette amie douce, bonne, naïve, cette candide
-enfant, qui m’accable sans cesse d’amour et de sermens, que je comble
-de soins, de joie, de bonheur, à qui j’ai voué ma jeunesse, ma vie, à
-qui j’ai juré éternelle foi; oh! non, bien sûr; elle ne saurait, elle
-n’oserait tromper! Non, non, Philogène, tu es pure et fidèle!
-
-Alors Passereau, s’approchant d’une croisée, fit bâiller la lettre sous
-ses doigts, et promena dans l’intérieur son œil enflammé, son regard
-avide.—A chaque mot qu’il déchiffrait, il frappait du pied et poussait
-de profonds gémissemens.
-
-—Grand Dieu! les pressentimens sont donc ta voix, car ta voix seule ne
-ment jamais!.....
-
-Horreur! horreur!... Ah! Philogène, c’est bien atroce!... Moi qui, ce
-matin encore, aurais répondu de toi sur ma tête et ma vie; moi, qui
-aurais démenti Dieu! si Dieu t’avait accusée. Ah! c’est abominable!
-ah! c’est infâme! Mais, prenez garde! on ne sait pas ce qui reste en
-mon cœur, quand l’amour n’y est plus. Prenez garde!
-
-C’est bon vous, monsieur le colonel; c’est bon, monsieur Vogtland, j’y
-serai aussi, au rendez-vous! nous y serons tous trois!...
-
-Epuisé, il se laissa choir de sa hauteur sur le canapé, et, la tête
-cachée dans ses mains, il pleurait à chaudes larmes.
-
-Voici mot à mot ce que contenait ce billet funeste:
-
- «MA CHÈRE PHILOGÈNE,
-
- «Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment me rappelle à
- l’heure même à Versailles; ne compte pas sur moi pour cette nuit.
- Il ne me sera pas possible de revenir avant deux ou trois jours:
- ainsi, dimanche, trouve-toi vers les cinq heures aux Tuileries, sous
- les marronniers, au sanglier de marbre: sitôt descendu de voiture,
- je courrai t’y rejoindre, et nous irons dîner ensemble. Trois jours
- sans te voir, c’est bien long et bien cruel! mais le devoir est là.
- Aime-moi comme je t’aime.
-
- «Adieu! je te couvre partout de baisers.
-
- «VOGTLAND.»
-
-Est-il possible de trouver rien de moins ambigu et de plus accablant?
-Après un doute angoisseux, Passereau retrouva une conviction. Il était
-convaincu!...
-
-Mais ce n’était pas assez que toutes ces souffrances, mais ce n’était
-pas assez que de savoir et parjure, et basse, et vile celle qu’il avait
-entourée de soins délicats, et chargé du plus pur amour. Il était
-destiné, en ce jour, à tomber de chute en chute plus terrible, à tout
-perdre, à tout jamais, sans retour. Celle qu’il avait crue chaste,
-innocente, pudique; celle qu’il n’avait abordée qu’en tremblant, celle,
-dont il se faisait un crime de l’avoir arrachée à sa virginité, d’avoir
-troublé la limpidité de sa belle âme, devait enfin paraître à ses yeux
-dans toute sa hideur: libertine, sale, lascive, immonde!
-
-Voulant lui laisser un mot, et fouillant un tiroir pour trouver un
-encrier, il découvrit: ciel, j’ai honte à le dire! maroquiné, doré,
-enluminé, un Arétin!...
-
-Je vous laisse à penser quelle fut sa consternation. Il était anéanti.
-Ses lèvres, retroussées, enflées et pendantes, exprimaient le plus
-profond dégoût, et sa poitrine, oppressée, jetait des hoquets de
-vomissement.
-
-Mariette en cet instant rentra, Passereau rengaîna sa douleur.
-
-—Madame, n’est pas encore rentrée?
-
-—Non, ma chère.
-
-—L’équitation lui plaît ...
-
-—Elle en raffole.
-
-—Hélas! votre rire fait peine, vous êtes bien chagrin, bien agité; mon
-cher maître, croyez-moi, si vous souffrez, ne souffrez point pour elle;
-pauvre jeune homme, si vous saviez?...
-
-Mais quelqu’un est-il venu en mon absence?
-
-—Non: ah! seulement, on a apporté cette lettre de la part du colonel
-Vogtland.
-
-—Du colonel Vogtland!... Je ne m’étonne plus du trouble où je vous
-vois. Pauvre jeune homme, que vous vous êtes trompé grossièrement!
-
-—Adieu, adieu, Mariette!
-
-—Je vous en prie, prenez courage, vous me fendez le cœur!
-
-Lui dirai-je que vous êtes venu?
-
-—Oui, mais pas plus!
-
-Honteux, il se glissa furtivement hors de la maison, comme un paillard
-qui s’échappe d’un mauvais lieu.
-
-Sur le boulevart, à la station des cabriolets, il retrouva Martinez, se
-jeta à son cou et l’embrassa au grand étonnement des promeneurs.
-
-—O mon ami, tu disais vrai:—Perfide comme l’onde!—Partons, partons!
-fouette, fouette, ventre à terre! j’ai besoin de m’étourdir.
-
-
-
-
-IV
-
-ALBERT PATROCINE
-
- Notre écolier a décidément le spleen.—Splénalgie.—Il se fait un climat
- artificiel, un soleil et du ponche.—Son imagination n’attachant aucune
- crainte aux approches ni aux suites de la mort ne lui donne pas une
- sensibilité factice.—Ratiocination.—Arétologie.—Il s’endort.
-
-
-Rentré chez lui, Passereau retomba dans une torpeur froide et muette.
-Habituellement, sa belle figure portait l’empreinte d’une mélancolie
-profonde, mais bienveillante; ici, ce n’est plus cela: son œil,
-devenu hagard, est englouti sous des sourcils froncés, sa bouche, qui
-rit d’un rire d’agonie, est close par ses mâchoires qui claquent et
-s’enchevêtrent; ses nerfs se crispent; il va, il vient; ses doigts
-crochus tenaillent et brisent tout ce qu’ils rencontrent; il se voûte
-et se ramasse sur lui-même comme une bête fauve blessée; sa tête,
-pendante, hoche sans cesse d’une épaule à l’autre, comme la tête de
-l’aigle presbyte qui cherche à voir la proie qu’il étouffe; toute sa
-mimique est infernale et farouche.
-
-Soudain, il ouvre les croisées, s’y précipite et s’y penche, ferme
-brutalement les persiennes, referme les fenêtres et les volets à
-l’intérieur: le voilà dans les ténèbres profondes, il éclate de
-joie. Alors, il allume des lampes, des lustres, des girandoles, des
-flambeaux, des bougies, malgré la chaleur fait un énorme feu dans la
-cheminée, et sonne. Un des domestiques de l’hôtel accourt.
-
-—Laurent, vous allez faire monter un bol, du sucre, des citrons, du
-thé et cinq ou six bouteilles de rum ou d’eau-de-vie; et partez de
-suite chez mon ami Albert le prier de se rendre aussitôt ici, chez moi;
-dites-lui simplement que je suis dans mon _jour à néant_.
-
-Ce domestique ne parut point étonné de tout cet apprêt, cette
-illumination, cette hâte; il fit tout ce qui lui était ordonné, comme
-une chose d’un service journalier, ordinaire.
-
-Effectivement, tout ceci n’avait rien de neuf: c’était une des mille
-bizarreries de Passereau, et celle qui se répétait le plus souvent.
-D’une organisation nerveuse, impressionnable, irritable, dès que
-l’atmosphère n’était pas élevée, le ciel serein, le soleil éclatant
-et chaleureux, il souffrait profondément. C’était un climat chaud,
-un air pur, un sol brûlant qui lui convenaient: c’était Marseille,
-Nice, Antibe, un soleil espagnol, une vie italienne!... Aussi, se
-chagrinait-il d’être contraint à habiter la ville capitalement
-brumeuse, aqueuse, boueuse, froide, sale, infecte, morfondue, et
-n’aspirait-il qu’à recevoir ses grades pour l’abandonner à tout jamais;
-son rêve était de s’expatrier, et d’aller s’établir à la Colombie, à
-Panama.
-
-Or donc, les jours pluvieux, lourds et bas, les temps de bise, de
-brouillard, de bruine, il tombait dans le marasme, il soupirait
-vaguement, il s’ennuyait, il pleurait, dans une apathie désespérante;
-tout son refrain était: _la vie est bien amère et la tombe est
-sereine_; à bas la vie!...
-
-C’est alors qu’il appelait le néant à cor et à cri.—Il n’y a que
-trois choses à faire, disait-il, en ce moment, trois choses qui,
-toutes trois, anéantissent: s’enivrer à mort, dormir sans rêve ou se
-tuer: enivrons-nous et dormons. Pour se tuer, il faudrait faire plus
-d’efforts que je ne suis disposé à en faire à cette heure; nous verrons
-plus tard.—Je ne veux plus de ce jour stupide; fermons volets et
-fenêtres, du feu! des lumières! du maryland et du ponche!...—Laurent,
-vous m’entretiendrez de vivres, et viendrez me voir de temps en temps.
-Sitôt que le soleil reparaîtra, et que la vie sera belle, vous
-viendrez ouvrir mes croisées et m’avertir.
-
-Quelquefois, le mauvais temps ayant été continu, il était resté
-près d’un mois ainsi cloîtré, entouré perpétuellement de lampes, de
-flambeaux, inondé d’un jour splendide artificiel; lisant, écrivant
-parfois, mais, le plus souvent, dans l’ivresse et le sommeil. Sa porte
-était condamnée, sauf à Albert, qui, assez volontiers, venait se
-coffrer avec lui; non pas mu par le même délire, la même souffrance,
-la même désolation, mais pour l’originalité du fait, pour prendre un
-peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise rectiligne;
-et par-dessus tout, alléché par le ponche et le cigarret, pour
-lesquels Albert avait une foi religieuse, une conviction profonde, une
-considération très distinguée.
-
-Les _jours à néant_ de Passereau n’étaient pas toujours l’effet de
-brume, de pluie et de temps noir; souvent, comme en ce cas, ils
-provenaient d’ennui, de contrariété et de chagrin.
-
-Tout à coup, des pas précipités, des roulades, des éclats de rire dans
-l’escalier annoncèrent la venue d’Albert.
-
-—Bonjour, mon vieux Passereau, nous sommes donc dans un _jour à néant_?
-Ce matin, je l’avais pressenti à ta sombre mine: en somme, cela me va
-assez bien; car, à te dire franchement, quoiqu’il soit dans mon usage
-de prendre tout assez légèrement, j’ai encore sur l’estomac l’aventure
-de ce matin; je ne suis pas fâché de la submerger un peu.
-
-—Ah! mon pauvre Albert, si tu as l’aventure de ce matin qui te pèse,
-moi, j’ai celle de cette après-midi qui me tue!...
-
-—Que veux-tu dire?
-
-—Tu m’avais donné un mois, tu sais? Merci! je te rends trente jours.
-
-—Oh! la délicieuse charge!... Que penses-tu enfin de la vertu des
-femmes? que dis-tu de ta sainte Philogène? Oh! délicieux! délicieux!
-conte-moi cette bouffonnerie?
-
-—Hélas! ne parlons plus de cela, tu me fais mal! Verse-moi du ponche,
-et toujours!
-
-—Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant? Tu aurais bien pu
-m’attendre, au lieu de boire seul; voilà près d’un bol que tu as humé
-solitairement comme un anachorète.
-
-—_La vie est bien amère et la tombe sereine._ A boire, à boire!
-verse donc, je t’en prie, j’ai encore ma raison, je pense encore, je
-souffre!... Verse donc, Albert!
-
-—Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais affligeable, de
-te voir prendre les choses si à cœur; après tout, qu’est-ce donc?
-Une méchante mésaventure, vulgaire, rebattue! Tu veux absolument
-aimer; renonces-y, je t’en prie; partout tu ne trouveras que des
-êtres méprisables; partout, sous un émail de candeur, un argile vil
-et grossier; jeune, des maîtresses décevantes, infidèles, sordides;
-vieux, des épouses adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour
-des femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par raison joyeuse
-ou sanitaire; encore, seulement, quand la nature t’y poussera par les
-épaules.
-
-—Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait un médecin!
-Prends ton scalpel, parle muscle et phlébotomie, ou tais-toi, tu me
-fais pitié!
-
-—En outre, vois-tu? à raisonner rationnellement, c’est absurde que
-d’exiger d’une femme de la fidélité, de la constance; c’est absurde
-que d’appeler vertu tout ce qui est antipathique et impossible à
-sa constitution. Il est dans la nature de la femme d’être légère,
-volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, il le faut, et c’est
-bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, qu’elle analyse, qu’elle
-pense, qu’elle alambique; il faut qu’elle soit toujours et toujours
-étourdie, entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement sur
-les souffrances départies à sa misérable condition et pour qu’elle
-n’entrevoie pas l’abjection où l’a refoulée la société.
-
-—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse à boire, Albert,
-verse, enfin je chancelle; verse, je sens la réalité qui s’en va.
-
-—Tu seras toujours un bien malheureux sire, si tu ne veux jamais
-t’arrêter aux superficies; si tu veux toujours creuser et fouiller.
-Les excavations de la pensée et de la raison, sont funestes, elles
-sont toujours suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, il faut
-renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait supporter l’existence, si,
-comme toi, il réfléchissait éternellement? car il en faut si peu pour
-pousser à la mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que
-c’est: alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, plate et
-bornée, paraissent dans toute leur splendeur. On se prend en pitié, en
-dégoût; las et honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux,
-on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible encore ...
-
-Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe sur soi comme sur une
-cuirasse. Il faut prendre tout gaîment, il faut rire.
-
-—De pitié!
-
-—Il faut rire de tout, voler de fleur en fleur, de plaisir en plaisir,
-de joie en joie ...
-
-—Qu’est-ce d’abord qu’une joie et qu’un plaisir? je ne sais pas.
-
-—Il faut satisfaire sa fantaisie.
-
-—Je la satisferai!
-
-—Jouer, dépenser, paillarder, mentir, être insouciant, paresseux,
-charlatan.
-
-—Du ponche, du ponche, Albert! verse donc!—Assez, assez de
-morales!—Crois-moi, la mort habite dans mon sein; je ne suis pas fait
-pour la vie.
-
-—Mais, n’est-ce pas pitié que de voir un jeune homme au plus brillant
-de sa carrière, doué d’une intelligence supérieure, dont la pensée
-peut embrasser le monde et ses sciences, s’abâtardir, s’accroupir,
-s’abrutir, s’anéantir, à propos d’une coquinerie de fille, n’est-ce pas
-une pitié? Réveille-toi donc, Passereau!
-
-—La mort habite dans mon sein, je ne suis pas fait pour la vie, t’ai-je
-dit.
-
-—Manque-t-il de filles pour te venger? manque-t-il de places sur la
-terre, si tu es mal en celle-ci? Va-t-en, voyage, vois tout, entends
-tout, effleure tout, goûte de tout, et si dans ta course tu n’as rien
-trouvé qui t’allèche, pas de ciel qui t’agrée, pas d’être qui te charme
-et t’attache, si tu n’as pas trouvé une plage belle où déployer ta
-tente, reviens; alors, seulement, il sera temps de t’anéantir, tu feras
-bien, j’applaudirai!
-
-—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse, Albert! du ponche!
-du ponche! que je dorme, encore un verre de néant. Ai-je toujours ma
-tenace raison, dis-le moi?
-
-—Pas aux yeux des hommes.
-
-—Enfin!...
-
-Alors Passereau se traîna tant bien que mal jusqu’à son lit et s’y
-abattit lourdement; Albert paracheva un bol entamé et se retira
-en faisant des enjambées diagonales, et se colportant raide et
-perpendiculaire comme la tour de Pise ou la flèche de Saint-Séverin.
-
-
-
-
-V
-
-INCONGRUITÉ
-
- Réveil.—Le bon roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers.—C’est une
- chose infâme qu’un parapluie!—De torrente in viâ bibet.—Su majestad
- christianisima el verdugo.—Absurdités!—Autres absurdités.—Encore des
- absurdités.—Toujours des absurdités!
-
-
-Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques bougies brûlaient
-encore d’une façon sinistre; blême et décomposé, Passereau pestait
-et jurait sur son lit, pendu au cordon de la sonnette.—Tubœuf! ce
-malencontreux ne montera pas!—S’il lui faut des aubades, on lui en
-donnera!—Mais, tubœuf, est-il défunt? suis-je le clocheteur des
-trépassés?—Tribunal de Dieu! le maroufle fait l’amour dans les bras de
-quelque dinde!
-
-En criant ainsi, comme un fanatique, zingh! zingh! zingh! il tirait à
-tour de bras la sonnette, tant et si bien que le fil d’archal en péta,
-et que le cordon lui resta à la main comme un tronçon d’épée à la main
-d’un champion.
-
-—Mon Dieu, monsieur Passereau, quelle impatience ce matin!
-
-—Laurent, tu me fais damner, tribunal de Dieu! depuis trois heures
-que je sonne, que faisais-tu? attendais-tu la résurrection de la
-potence?—Vite, prépare mes vêtemens, il faut que je sorte.
-
-—Je ne vous aurais pas cru si matinal, après la cérémonie d’hier soir.
-Il fait un très mauvais temps, il pleut à seaux, vous ne pouvez sortir.
-
-—Mes vêtemens, te dis-je, il faut que je m’en aille! ferait-il un temps
-à ne pas mettre la mythologie à la porte.
-
-Laurent fut obligé d’habiller Passereau, il était tellement absorbé,
-préoccupé, qu’il ne voyait ce qu’il faisait.
-
-—Je vous demande pardon, monsieur, mais, comme votre tête, votre
-pantalon me semble à l’envers.
-
-—C’est une distraction royale et Mérovingienne!
-
-—Hélas! mon cher maître, vous me fâchez, vous avez l’air plus triste et
-plus inquiet que jamais. Vous êtes dans vos humeurs noires.
-
-—Très foncées.
-
-—Rentrerez-vous déjeûner, monsieur?
-
-—Je ne sais trop.
-
-—Je vous atteste qu’il fait une giboulée à donner une pleurésie à
-l’univers.
-
-—Qu’il en crève!
-
-—Attendez un peu, ou prenez au moins une voiture ou un parapluie.
-
-—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes. Un parapluie! sublimé-doux de
-la civilisation, blason parlant, incarnation, quintessence et symbole
-de notre époque! Un parapluie!... misérable transsubstantiation de la
-cape et de l’épée!—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes! Adieu!
-
-Battu par un grain de vent et par une pluie tombant sans interruption,
-vrai stoch-fisch détrempé aux frais du ciel, voilà notre carabin,
-heurtant à l’huis clos d’une maison bordant la ruelle étriquée et
-déserte de Saint-Jean ou Saint-Nicolas, en contrebas des boulevarts
-Saint-Martin. Le pauvre diable ruisselait l’eau comme un pot qu’on
-renverse. Il avait traversé la ville, lui, si hydrophobe, tête basse,
-sans faire nulle attention aux douches qui l’arrosaient. Les passans
-riaient aux éclats de le voir ainsi patrouiller, avec la componction
-et l’impassibilité d’un derviche, il n’entendait rien; il traversait
-à pied ferme les torrens et les gaves qui se trouvaient en son
-itinéraire, quitte à en avoir jusqu’à la bifurcation du torse, et
-quelquefois, il déclamait avec transport ces vers si connus d’Hernani:
-
- Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes,
- Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes,
- Qu’importe ce que peut un nuage des airs
- Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs!
-
-Après qu’il eut eu une assez longue entrevue avec la porte, on ouvrit
-enfin.
-
-—Que demande monsieur?
-
-—El señor Verdugo.
-
-—Plaît-il?
-
-—Ah! pardon; M. Sanson est-il visible?
-
-—Oui, il est à déjeûner, entrez.
-
-—Monsieur, agréez mes salutations.
-
-—Je suis votre serviteur. Quelle affaire urgente vous amène près de moi
-par un ouragan pareil?
-
-—Urgente, vous l’avez dit.
-
-—Voyons!
-
-—Je vous demande bien pardon de la hardiesse que je prends de venir
-moi-même vous troubler en votre retraite, et vous demander un service
-dans la dépendance de vos fonctions.
-
-—Dans la dépendance de mes fonctions, monsieur? je n’en rends que de
-cruels.
-
-—Cruels aux lâches, doux aux forts!
-
-—Au fait.
-
-—Je venais vous prier, mais c’est bien exigeant de ma part, moi, à
-vous tout-à-fait inconnu; du reste, je suis prêt à payer le coût et les
-épices qui vous seront dus.
-
-—Expliquez-vous enfin?
-
-—Je venais vous prier humblement, je serais très sensible à cette
-condescendance, de vouloir bien me faire l’honneur et l’amitié de me
-guillotiner?
-
-—Qu’est cela?
-
-—Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez!
-
-—C’est pousser loin la plaisanterie; êtes-vous venu, jeune homme,
-m’insulter jusque chez moi?
-
-—Loin, bien loin cette pensée; je vous en prie, écoutez-moi, la
-démarche que je fais auprès de vous est grave et sérieuse.
-
-—Si je ne craignais d’être impoli, je vous dirais tout cru que vous me
-semblez en démence.
-
-—Je le semblerais à beaucoup d’autres, monsieur. Je jure par toutes vos
-œsophagotomies que j’ai mes saines et entières facultés; seulement,
-le service que je vous prie de me rendre n’est point dans nos mœurs,
-c’est-à-dire dans les mœurs de la foule, et quiconque ne fait pas
-strictement ce que fait la foule est un fou.
-
-—Vous êtes honnête, je le vois. Je veux bien croire que vous n’avez eu
-nulle intention de m’insulter, ni de me faire ressouvenir de ma fatale
-mission que j’oubliais.—Je veux bien croire que vous n’êtes point en
-démence.
-
-—Vous me rendez justice.
-
-—N’êtes-vous pas artiste? A votre costume ...
-
-—Je le suis si vous l’êtes, car nous sommes un peu confrères: mes
-études ne sont pas sans de nombreux rapports avec les vôtres; comme
-vous, je suis chirurgien, mais vous êtes mon maître en amputation; mes
-opérations sont moins solennelles et moins sûres que les vôtres, et
-c’est ce qui m’amène auprès de vous.
-
-—Vous me faites honneur.
-
-—Non, car de vous à moi, il y a la distance et le rapport d’une
-filature à une quenouille: j’opère naïvement de mes mains, et vous,
-monsieur, grand industriel, vous amputez à la mécanique.
-
-—Vous me faites honneur. Mais, enfin, en quoi puis-je être votre
-serviteur?
-
-—Je désirerais, comme j’ai déjà pris la licence de vous le dire, que
-vous me guillotinassiez.
-
-—Allons, parlons sérieusement, ne revenez plus là-dessus, c’est une
-mauvaise pasquinade.
-
-—Veuillez croire que c’est le motif unique et sérieux de ma visite.
-
-—Plaisant original!
-
-—Sans plus d’exorde, voilà le cas. Depuis long-temps je voulais
-trancher mon existence qui me lasse et m’importune, mon leurre était
-encore acharné de quelque espoir, je remettais de jour en jour; enfin,
-misérable porte-faix des misères humaines, je romps sous le fardeau, et
-viens le déposer.
-
-—Vous, sitôt las de la vie! et pourquoi, mon ami?
-
-—La vie est facultative, on peut la tolérer à certaines conditions, à
-la condition du bonheur, et l’on peut, certes, à bon droit, la trancher
-quand elle ne nous apporte que souffrances; on m’a imposé l’existence
-sans mon gré, comme on m’a imposé le baptême; j’ai abjuré le baptême;
-aujourd’hui, je revendique le néant.
-
-—Seriez-vous isolé, sans parens?
-
-—J’en ai trop.
-
-—Êtes-vous sans fortune?
-
-—Le veau d’or n’est pas mon Dieu.
-
-—N’avez-vous pas quelque amour pour la science?
-
-—La science n’a que de faux-semblans, la science est vaine.
-
-—Vous n’avez donc ni passion, ni amie?
-
-—A tout jamais, j’ai perdu l’un et l’autre.
-
-—Ce n’est pas à vingt ans qu’on perd l’amour, et la perte d’une amie,
-quelque grande qu’elle soit, n’est pas irréparable.
-
-—Je suis blasé.
-
-—Votre œil luit et votre cœur bat, vous ne l’êtes pas.
-
-—J’ai vu tout au clair.
-
-—L’amour même?
-
-—L’amour!—Mais qu’est-ce donc que l’amour?—On l’a poétisé à l’usage des
-niais.—Un grossier besoin périodique, une loi criarde de la nature, de
-la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant brutal,
-un charnel croisement de sexe, un spasme! rien de plus! Passion,
-tendresse, honneur, sentiment, tout se résume en cela.
-
-—Quel odieux langage!
-
-—Hier, je ne parlais pas ainsi; hier, j’étais encore abusé, mais
-bien des voiles sont tombés de mon front depuis hier; personne n’a
-été plus que moi plein d’illusions et de croyances, personne n’a été
-plus sentimental que moi.—Plus le rêve a été grand et beau, plus le
-plat réveil est douloureux.—Hier j’étais sensible, aujourd’hui je
-suis féroce.—J’aimais de toutes les puissances de mon être une femme.
-Je croyais qu’elle avait pour moi de l’amour, elle me jouait! Je
-la croyais candide, elle était vile et basse! Je la croyais naïve,
-céleste, pure, elle était prostituée! ô rage! Et l’amour seul, l’amour
-pour cette femme me retenait en ce monde!
-
-—Je conçois votre chagrin, mais tout cela n’a rien de grave. C’est une
-des mille aventures de jeune homme qui vous arriveront; ne prenez pas
-l’habitude de vous tuer à chaque. Je ne vois rien là-dedans qui puisse
-vous entraîner au suicide. Je sais qu’une déception est souvent bien
-douloureuse; mais un jeune homme, fort et penseur comme vous, doit
-surmonter de plus grandes adversités. Ceci n’est qu’un enfantillage, et
-si l’on doit revivre après cette vie de ce monde éteinte, assurément,
-vous seriez très honteux, quand vous auriez retrouvé l’existence et le
-sang-froid, de vous être sacrifié pour si bas et pour si peu.
-
-—Comme je vous le disais tout à l’heure, ce n’est pas seulement depuis
-cette catastrophe que j’ai résolu de quitter la vie; l’amour seulement
-retardait l’accomplissement de mon dessein. Je ne dis pas même que
-si j’eusse mieux rencontré, que si j’eusse trouvé une femme digne et
-fidèle, que mon projet ne se serait pas à la longue évanoui. Mais,
-aujourd’hui, tout est changé, j’ai juré d’en finir; un serment est
-irrévocable.
-
-—Vous voyez bien que j’avais raison de vous croire en démence.
-
-—En démence!... Dites-moi donc alors, vous qui avez la raison en
-partage, ce que nous faisons sur cette terre? à quoi bon? pourquoi y
-sommes-nous? et que sommes-nous, nous-mêmes, misérables orgueilleux
-sinon les passibles moyens de la reproduction et de la destruction.
-
-—Vous êtes en démence!
-
-—Mais tout ceci n’est que digression, revenons au sujet de ma
-visite:—Je vous supplie donc de nouveau d’obtempérer à ma demande, je
-vous tiendrai compte de tous vos frais.
-
-—Quelle demande? Décidément que désirez-vous?
-
-—Peu de chose, je voudrais simplement que vous me guillotinassiez.
-
-—Jamais, mon ami, ceci est pure extravagance. Alors même que je le
-voudrais, je ne le pourrais.—Hélas! que Dieu me garde de vous faire
-jamais la moindre écorchure.
-
-—Pourquoi cela, n’avez-vous pas le droit et la liberté de faire ce que
-bon vous semble? La société vous a donné un instrument, n’en êtes-vous
-pas l’absolu ménétrier? Peut-elle vous défendre de rendre service à un
-ami?
-
-—Il est vrai que la société m’a donné héréditairement un échafaud,
-ou plutôt que mon père m’a légué une guillotine pour tout meuble et
-immeuble patrimonial; mais la société m’a dit:—Tu ne joueras de ton
-instrument que pour ceux que nous t’enverrons.
-
-—C’est elle qui m’envoie.
-
-—Non pas.
-
-—Si, c’est mon dégoût pour elle.
-
-—Vous venez droit à moi, mon cher, ce n’est pas cela; vous avez pris la
-grande route au lieu du chemin de traverse; retournez-vous-en et passez
-par les gendarmes, les cachots, les geôliers et les juges.
-
-—Décidément, vous ne voulez pas me faire cette amitié? vous êtes
-malgracieux pour moi. Mais, tribunal de Dieu! je ne demande pas
-absolument que vous me fassiez cela en plein jour, en plein Paris, en
-pleine Grève: que ce soit une affaire privée, un tripot de ménage;
-là, dans un coin de votre jardin, n’importe, où vous voudrez. Vous le
-voyez, je suis accommodant.
-
-—Non, c’est impossible: tuer un innocent!
-
-—Mais n’est-ce pas l’usage?
-
-—Je ne suis point un assassin.
-
-—Que vous êtes cruel de refuser une chose qui vous coûte si peu!
-
-—Je ne suis point un meurtrier.
-
-—Peut-être, vous ai-je offensé, mais c’est bien malgré moi: vous n’êtes
-point un coupe-jarret, je le sais; votre humanité, votre philanthropie
-sont célèbres.
-
-—Si vous désiriez sincèrement la mort, le suicide est facile; la
-première arme venue, un pistolet, votre scalpel ...
-
-—Non, je n’aime pas cela, on n’est pas assez garanti du succès: le
-bras peut se déranger et frapper maladroitement; on se défigure, on se
-charcute; enfin, on rate son coup, comme on dit.
-
-—J’en suis fâché.
-
-—Mais votre moyen est si prompt et si sûr; je vous en prie, en
-compensation de tant de gens que vous décollez de force, je vous en
-supplie, décapitez-moi amicalement.
-
-—Je ne puis.
-
-—Mais c’est absurde.
-
-—Ne soyez pas injurieux!
-
-—C’est bien: vous ne voulez pas de bon gré, vous me tuerez de force!
-S’il ne faut que passer par les gendarmes et les juges, j’y passerai!
-
-—Alors, je serai votre serviteur très humble.
-
-—Vous ne voulez pas, c’est bien!—Pourquoi?—Parce que je suis innocent:
-belle raison infirmante!—Après tout, si ce n’est qu’un crime qu’il
-faut! un crime, c’est chose facile et simple.—C’est bien!...—Nous ne
-manquons pas de _Kotzbue_ en France, ce sont les _Carle Sand_ qui
-manquent!
-
-Gloire à _Carle Sand_!...
-
-Monsieur l’exécuteur des hautes œuvres, jusqu’au revoir, dans un mois
-au plus tard.—Tenez-vous prêt, faites refourbir le coutelas par le
-taillandier, je n’aimerais pas qu’on me manquât.
-
-—Dieu vous garde de moi, jeune homme!
-
-—Si la France a ses plats écrivains vendus à l’étranger, ses plats
-détracteurs de sa jeune génération, ses _Kotzbue_!... elle aura aussi
-son vengeur, son _Carle Sand_.
-
-Gloire à _Sand_!!!
-
-
-
-
-VI
-
-AUTRE INCONGRUITÉ
-
- Passereau écrit à Philogène.—Pétition à la chambre.—Il propose
- l’établissement d’une usine.—Avantage que tirerait le gouvernement
- de ce nouveau monopole.—Passereau est-il en démence, ou possède-t-il
- encore sa raison?—Problème à résoudre.
-
-
-—Laurent, mettez de suite cette lettre à la petite poste.—Pourra-t-elle
-être parvenue avant cinq heures?
-
-—Non, monsieur, il est trop tard.
-
-—Alors, fais-la porter par un homme de peine.
-
-—_A mademoiselle, mademoiselle Philogène, rue de
-Menilmontant._—Mademoiselle Philogène! j’avais deviné juste à votre
-air, vous êtes amoureux, mon cher maître!
-
-—Finot!... très amoureux.
-
-Tiens, tu feras porter en même temps celle-ci à la chambre des
-Communes, je veux dire des Députés, pour la déposer au secrétariat.
-
-—Pressée aussi?
-
-—Très pressée.
-
-Dans la première Passereau invitait Philogène à ne point sortir après
-son dîner, son intention étant d’aller la visiter sur la sixième heure
-du soir.
-
-L’autre était une pétition à la chambre, dont voici à peu près la
-substance.
-
-
-A MESSIEURS, MESSIEURS LES DÉPUTÉS.
-
- «Messieurs,
-
- «Vous voudrez bien ne point trouver impudent qu’un jeune mousse comme
- moi, à fond de calle, prenne la liberté d’adresser un très humble
- conseil aux vieux pilotes du vaisseau à trois ponts du gouvernement
- représentatif.
-
- «Dans un moment où la nation est dans la pénurie et le trésor
- phtisique au troisième degré, dans un moment où les délicieux
- contribuables ont vendu jusqu’à leurs bretelles pour solder les taxes,
- sur-taxes, contre-taxes, re-taxes, super-taxes, archi-taxes, impôts et
- contre-impôts, tailles et retailles, capitations, archi-capitations
- et avanies; dans un moment où votre monarchie obérée et votre
- souverain piriforme branlent dans le manche, il est du devoir de
- tout bon citoyen de venir à son secours, soit par des dons et des
- paraguantes volontaires, soit par des conseils industrieux. N’étant
- point encore majeur, c’est par ce dernier et unique moyen que je puis
- essayer d’accourir à votre aide.
-
-—_Aide-toi, le ciel t’aidera._—
-
- «Je viens donc vous proposer un nouvel impôt qui n’achevera pas la
- nation; un nouvel impôt qui ne pesera pas plus sur les classes de race
- pure, hidalgues et archiépiscopales, que sur la canaille. Un nouvel
- impôt qui n’empêchera pas la populace de manger quelque chose avec son
- pain, quand elle en a; un nouvel impôt très moral, un impôt phénomène,
- ne bénéficiant ni sur les brelans, ni sur les loteries, ni sur le
- suif, ni sur les filles de joie, ni sur le tabac, ni sur les juges, ni
- sur les vivans, ni sur les morts; enfin, un nouvel impôt ne spéculant
- que sur les moribonds. Il faut, autant que possible, faire tomber les
- taxes sur les choses de luxe.
-
- «Depuis quelques années, le suicide, innoculé à nos mœurs, est devenu
- d’un usage général: quelques méchans, sans doute des carlistes ou
- des républicains, ont attribué son accroissement rapide aux malheurs
- du temps. Ce sont des imbécilles! Je disais donc que le suicide est
- devenu très à la mode, presque aussi à la mode qu’au troisième siècle
- de l’ère chrétienne. Comme le duel le suicide est indécrottable, au
- lieu de le laisser aller en pure perte, il serait plus habile, ce me
- semble, d’en faire une vache-à-lait, et d’en traire un revenu très
- butireux.
-
- «Voici donc, en deux mots, ce que je propose. Le gouvernement ferait
- établir à Paris et dans chaque chef-lieu des départemens, une vaste
- usine ou machine, mue par l’eau ou la vapeur, pour tuer, avec un
- doux et agréable procédé, à l’instar de la guillotine, les gens las
- de la vie qui veulent se suicider. Le corps et la tête tombant dans
- un panier sans fond et aussitôt emportés par le courant du fleuve,
- éviteraient des frais de tombereaux et de fossoyeurs. Dans les
- pays secs, on pourrait adapter l’appareil à un moulin à vent. La
- machine serait surveillée et manœuvrée par le bourreau de l’endroit
- qui y habiterait, comme un curé son presbytère, sans augmentations
- d’émolumens.
-
- «Il se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, l’un dans
- l’autre, dix personnes par jour dans chaque département, ce qui fait
- 3,650 par an, et 3,660 pour les années bissextiles; somme totale,
- pour la France, année commune, 302,950 et 303,780 pour les autres.
- Je suppose qu’on mette à 100 francs le prix ordinaire à payer—car
- on pourrait avoir pour les aristocrates des cabinets particuliers
- qui iraient progressant de valeur comme les chapelles d’une église
- pour les bénédictions nuptiales.—302,950 à 100 francs par têtes,
- produisent 30,295,000; certes, rapport très alléchant et très potelé,
- qui soulagerait moult le trésor public. Cet établissement satisferait
- à toutes les exigences sociales, à la salubrité, à la morale, aux
- besoins de l’Etat; 1º à la salubrité, parce que l’air vital ne serait
- plus vicié par les miasmes putrides, les exhalaisons pestilencielles,
- s’émanant des cadavres des suicidés, semés et putrifiés sur les
- chemins. On se parerait ainsi du typhus; 2º comme agrémens, parce que
- les citoyens ne seraient plus exposés à se heurter la face dans les
- jambes des pendus aux arbres des promenoirs et jardins publics, ou
- à être écrasés par la chute de ceux qui plongent par les fenêtres;
- 3º pour les suicidans, parce qu’ils auraient la garantie certaine
- du succès doux et commode de leurs tentatives, et parce que le pays
- serait préservé de gens hideux, estropiés, défigurés par de maladroits
- essais; 4º la morale y gagnerait, d’abord, parce que cela se ferait
- légalement et dans le secret le plus profond; et, qu’en outre, le
- suicide, devenant une affaire bourgeoise et industrielle, tomberait
- promptement en désuétude; témoin les comédiens qui sont en décadence
- depuis qu’ils sont citoyens et non plus des Parias en dehors de la
- société et des lois; 5º aux besoins de l’Etat, parce qu’il verserait
- des sommes énormes dans ses caisses percées.
-
- «_La civilisation_, messieurs,—comme dit l’éloquent Constitutionnel,
- votre feuille—, _marche à pas de géant_; et c’est la France,
- messieurs, qui est le tambour-major de cette civilisation à bottes
- de sept lieues. C’est donc à la France à donner au monde l’exemple
- de l’initiative en toutes améliorations sociales, en tous progrès,
- en tous établissemens philantropiques; et c’est à vous, messieurs,
- les représentans de cette France glorieuse, vous les lanternes de ce
- _siècle de lumière_—comme dit le Constitutionnel, votre feuille—,
- à accueillir généreusement cet important projet. Ce faisant, vous
- verserez l’abondance dans le trésor, et la joie dans le cœur des
- suicidés, qui ne seront plus réduits, comme je le suis moi-même
- aujourd’hui, à s’étriper ignoblement avec un couteau, à s’écarquiller
- la cervelle avec une arquebuse, ou, enfin, à s’asphixier à leur
- espagnolette.
-
- «J’ai l’honneur d’être, messieurs, avec toutes
- les considérations qui vous sont dues,
-
- «Votre très humble et très soumis
- admirateur,
-
- «PASSEREAU,»
-
- Etudiant en médecine, rue Saint-Dominique
- d’Enfer, 7.
-
-La commission des pétitions fera sans doute son rapport sur celle-ci
-dans une des prochaines séances. Il serait bien regrettable si elle
-n’était point prise en considération, et si la chambre passait à
-l’ordre du jour.
-
-
-
-
-VII
-
-AH! C’EST MAL!
-
- Visite de Passereau à Philogène.—Passereau dissimule et persifle.—Ils
- vont se promener dans les marais.—Passereau, comme par hasard,
- rencontre la maison de son père nourricier et fait entrer
- Philogène dans un jardin inculte.—Est-il une plus douce chose que
- la solitude?—Passereau laisse entrevoir ses soupçons, Philogène
- proteste.—Il dissimule et persifle.—L’heure du crime approche, prions
- Dieu!—Sous les tilleuls, remarquez s’il vous plait que ceci n’est
- point un roman qui enfonce Jean-Jacques et Richardson.
-
-
-Juste à l’heure dite, arriva Passereau. En lui ouvrant la porte,
-Mariette avec un air surpris s’écria:—Quoi! c’est vous, mon bel
-écolier! Hélas! bien que j’aie grand plaisir à vous voir, je vous
-croyais homme de cœur, et j’espérais beaucoup que vous ne remettriez
-plus les pieds ici; vous l’aimez donc par-dessus tout? vous ne pouvez
-donc vous en dépêtrer?
-
-—J’espère, pour le moins, mon amie, que tu ne lui as rien dit me
-touchant, qui ait pu lui faire soupçonner chez moi le plus léger
-changement à son égard?
-
-—Rien!
-
-—Tu ne lui as pas dit que je me trouvais ici à l’arrivée du billet du
-colonel?
-
-—Non, je ne le devais pas.
-
-—Y est-elle?
-
-—Je devrais vous dire non. Mon Dieu, mon Dieu! que vous avez peu
-de noblesse dans l’âme! ou que vous êtes à plaindre d’être si
-malheureusement épris de bel amour pour une...... Vous êtes joué et
-vous ne l’ignorez pas!
-
-—Pour m’accuser ainsi, sais-tu le serment que j’ai dans le cœur?...
-Réserve tes reproches, Mariette.
-
-—Entrez, elle est dans son boudoir.
-
-Philogène sortait de table, couchée sur son sopha, elle ruminait son
-dîner, repue et enflée comme une vache qui a trop mangé de triolet.
-
-—Ah! vous voilà donc, monsieur le volage, vous vous ferez couper les
-ailes! Depuis trois gigantesques jours, votre amie ne vous a point vu.
-
-—Vous me faites volage à peu de frais, ma chère; quand je viens,
-personne, madame est à cheval, en ville.
-
-—L’équitation est-ce un mal? vous avez l’air de m’en faire un reproche.
-
-—Loin de là.
-
-—Allons, venez que je vous baise au front, que la paix soit faite;
-venez donc! Ce pauvre ami, il me semble qu’il y a une éternité!...
-
-—Vous n’étudiez pas seulement l’équitation au manége, n’est-ce pas,
-vous devez avoir des traités théoriques?
-
-—Oui, je crois avoir celui ...
-
-—A quelle volte en êtes-vous? à quelle pose?
-
-—Pourquoi ne me tutoies-tu pas aujourd’hui? Ce gros vous me fait mal;
-il semblerait que vous êtes fâché?
-
-—Fâché! et de quoi?
-
-—Que sais-je!...
-
-—N’es-tu pas toujours la même pour moi? n’es-tu pas toujours bonne,
-aimante, sincère?
-
-—Toujours! tu me blesserais d’en dout.
-
-—Moi, douter de toi? tu me blesses à mon tour.
-
-—Que je suis heureuse, je vois que tu m’aimes toujours! Je t’aime bien
-aussi, mon Passereau!
-
-—Comment pourrais-je ne pas t’adorer? belle de corps, belle de cœur!
-pourrais-je aimer plus digne que toi? Oh! non pas, Dieu le sait!
-
-—Que tu es généreux, mon chéri, ta parole m’exalte.
-
-—Heureux, bienheureux le jeune homme d’honneur à qui le ciel envoie,
-comme à moi, une femme pure et fidèle!
-
-—Heureuse, bienheureuse la femme pure à qui le ciel envoie un ami noble
-et doux!
-
-—La vie leur sera facile et légère.
-
-—Tu souris, tout bas, Passereau?
-
-—Vois-tu pas que c’est d’enivrement? Tu ris, ma belle?
-
-—Vois-tu pas que c’est de joie?
-
-Ne me repousse donc pas comme cela, mon chéri; qu’aujourd’hui tu es
-froid et triste près de moi, toi si caressant et si amoureux des
-caresses!
-
-—Que veux-tu donc que je te fasse?
-
-—Je ne demande rien, Passereau; mais c’est à peine si je puis
-t’embrasser. Quand je touche à tes lèvres tu recules, et tes yeux me
-fixent et me font peur! Es-tu malade, souffres-tu?
-
-—Oui, je souffre!...
-
-—Pauvre ami! veux-tu prendre du thé?
-
-—Non, j’ai besoin de respirer et de marcher: sortons.
-
-—Il fait nuit, il est bien tard.
-
-—Tant mieux.
-
-—Je ne suis pas disposée.
-
-—Alors, à ton aise.
-
-—Non, non! ne te fâche pas, je ferai tout ton bon vouloir.
-
-Ils sortirent.—Passereau, muet, traînait sa maîtresse à son bras, comme
-un époux contrit traîne son épouse après la lune de miel.
-
-—Mais pourquoi veux-tu donc absolument aller par-là, dans ces chemins
-laids et déserts? Viens plutôt sur les boulevarts Beaumarchais.
-
-—Ma chère, j’ai besoin de solitude et d’obscurité.
-
-—Quelle route me fais-tu prendre dans ces marais? le chemin des
-Amandiers qui mène au cimetière, me conduirais-tu à la tombe?
-
-—J’aime beaucoup le calme de ces quartiers, où j’ai passé mon bas
-âge chez la femme d’un maraîcher, ma nourrice.—Tiens, vois-tu,
-là-bas, à droite, cette espèce de hutte? c’est le louvre de mon père
-nourricier.—Il y a déjà plusieurs jours que je n’ai serré la main à ce
-brave homme.—Que tout cela éveille en moi de sereins souvenirs!—S’il
-n’était si tard, j’entrerais les embrasser; mais ces bonnes gens sans
-vices et sans ambition se couchent avec le soleil et se lèvent avec
-lui, contrairement à la corruption qui veut des longues nuits qu’elle
-abrège, et qui, comme le hibou, se tapit durant le jour.—Tiens, regarde
-ces beaux jardins, ces potagers si bien garnis, tout ceci est à eux.
-Voici, là-bas, l’avenue où j’ai marché pour la première fois.—Voici
-un champ, presque inculte, jadis c’était une riche pépinière; il
-appartient à un jeune homme mineur.—Voici un passage dans la haie,
-entrons nous promener un moment sous ces tilleuls.
-
-—Quelle étrange idée! Ne crains-tu pas qu’on nous prenne pour des
-larrons de nuit?
-
-—N’aie pas peur, mon amie, personne en ce lieu ne veille. D’ailleurs,
-je suis connu du voisinage et du maître de ce champ où je venais assez
-souvent, ce printemps, faire des promenades solitaires.
-
-—Comme il fait noir: si je n’étais avec toi, Passereau, j’aurais peur!
-
-—Enfant!
-
-—Comme on pourrait égorger, à son aise, dans ce quartier perdu!
-
-—Est-ce pas?
-
-—Qui viendrait à votre aide? vous auriez beau crier.
-
-—Crier, ce serait peine vaine.
-
-—Passereau, prenons cette allée de framboisiers?
-
-—Non, non, allons sous les tilleuls!
-
-—Passereau, tu me fais trotter comme une mulle. Je suis très fatiguée.
-
-—Asseyons-nous.—Est-il un plus grand bonheur que tu saches que le
-désert à deux, surtout la nuit? N’entendre rien dans les ténèbres qui
-vous environnent; n’avoir que des broussailles et des pierres autour de
-soi; et, dans ce silence profond, écouter les palpitations d’un cœur
-qui répond aux battemens du vôtre, d’un cœur qui ne palpite que pour
-vous! Au milieu de toute cette morne et indifférente nature presser
-dans ses bras un être tout de feu, pour lequel on a oublié tous les
-autres, qui vous enivre des baisers de sa bouche amère et condamnée à
-tout autre! qui vous endort sous ses caresses magnétiques!
-
-—O mon Passereau, c’est une pamoison! J’ignorais tout le charme du
-silence des champs; c’est la première fois que, sous le ciel, je cause
-d’amour avec celui que j’aime.—Tu sais, nous nous tenions toujours
-enfermés; oh! que cela vaut mieux que quatre murailles!
-
-—Si l’un à l’autre fidèles nous vieillissons, quand nous serons proches
-de la tombe, avec quelle joie nous compterons cette nuit dans nos
-belles souvenances; car notre liaison n’est pas une liaison d’un jour.
-
-—Union, constance pour la vie!
-
-—Avant peu, mon oncle, mon tuteur, va me rendre compte de mes biens
-et m’émanciper: aussitôt, ma belle, que je serai libre, nous irons
-demander à la loi qu’elle nous unisse, et si ma parenté venait à
-s’enquérir de ta dot, j’énumérerai tes vertus.
-
-—Tu me combles de joie! que de générosité pour une pauvre femme qui
-ne sait que t’aimer!—Oh! que ce jour vienne tôt! Il me tarde que nous
-habitions ensemble.—Ne me caresse pas ainsi. Passereau, je me meurs, tu
-vas me tuer!
-
-—Te tuer, belle homicide! ce serait grand dommage.
-
-—Oui! car c’est une chose rare qu’une femme qui vous aime pour vous,
-rien que pour vous.
-
-—Comme toi, est-ce pas?
-
-—Épargne ma modestie.
-
-—Car c’est une chose rare qu’une femme sincère, naïve et fidèle comme
-toi.
-
-—Tu me ferais rougir.
-
-—Prends garde, on ne rougit que de pudeur ou de honte!
-
-—Mon Dieu! que ce soir tu me traites brusquement; quelle politesse
-brutale, quelle réserve!—Quand je t’embrasse, ou quand je te caresse,
-c’est comme si je te touchais d’un fer rouge, tu frissonnes.—Peut-être
-as-tu quelque chose contre moi? ai-je pu te blesser, ai-je pu te
-déplaire, mon amour? Il faut parler, il faut dire ce que tu as sur le
-cœur; épanche ton chagrin; je suis ton amie, il ne faut rien me cacher,
-je te consolerai.
-
-—Poison et orviétan, tout à la fois!
-
-—Que veux-tu dire?—Tu vois bien que tu te caches de moi; je te fais
-souffrir, je te gêne.—Mon Dieu, quel mystère!—Parle-moi, parle-moi, je
-t’en prie! dis ma faute, je la réparerai, dussé-je en mourir! Tu m’en
-veux?—On m’aura calomniée, il y a des gens si pervers!...
-
-—Oui! c’est vrai, mon amie, ce n’est pas que je le croie, on t’a
-calomniée. Des méchans t’ont noircie, ils ont dit que tu me jouais, que
-tu m’étais joyeusement infidèle. Mais je t’affirme que je ne les crois
-point, c’est un infâme mensonge!
-
-—Bien infâme!... Il faut que tu aies bien peu de confiance en moi, il
-faut que tu aies de moi une misérable estime, pour que quelques paroles
-qu’on aura débitées te changent tant et si subitement à mon égard, et
-te jettent dans un pareil trouble.
-
-—On m’a dit que tu étais volage, mais je t’affirme que cela ne me
-trouble point.
-
-—C’est peu libéral de ta part. On viendrait faire sur toi les rapports
-les plus admissibles, comme les plus honteux, je ne voudrais pas même
-les entendre. Tu n’as pas de confiance en moi, Passereau!
-
-—Si, si, ma belle, je t’apprécie.
-
-—Moi, ton amie, moi te tromper, jamais! mais je t’aime, je t’aime
-au-dessus de tout! Passereau, tu es mon Dieu! Nous sommes liés l’un
-à l’autre par un serment plus sacré que tous les sermens faits à la
-face des hommes; et je trahirais ce serment, moi! peux-tu croire cela,
-Passereau? Ingrat; injuste, tu m’outrages!—Que t’ai-je donc fait? qui
-a pu m’avilir à tes yeux? je suis une femme d’honneur, Passereau,
-saches-le! Mais quel infâme a pu m’accuser de libertinage!... Moi,
-cloîtrée, retirée, n’usant pas de la liberté que généreusement tu me
-laisses; non, non, Passereau, crois-moi, je suis digne de toi, je suis
-innocente! j’en prends le ciel à témoin! Forte de ma conscience, je ne
-chercherai pas à me laver de cette sale calomnie.—Si tu savais combien
-je t’aime, si tu comprenais l’étendue de mon amour pour toi? Je t’aime
-tant, je t’aime tant! plutôt que de trahir mon devoir et ma foi, plutôt
-que de te trahir, je me tuerais!
-
-—Oui! plutôt la mort que l’ignominie.
-
-—Oh! tu m’effraies, ne me regarde pas ainsi! Tes yeux, comme des
-prunelles de tigre, roulent dans l’ombre.
-
-—Ma bonne, voudrais-tu venir avec moi, j’ai bien envie de faire un
-voyage? je suis ennuyé de Paris.
-
-—Quand cela?
-
-—Au plus tôt.—Partons demain si tu veux? allons à Genève.
-
-—Demain, dimanche? je ne puis.
-
-—Pourquoi, qui te retient?
-
-—Rien, seulement j’ai promis d’aller dîner chez un parent, si je
-manquais, il s’en fâcherait beaucoup.
-
-—Partons lundi, partons dans la semaine.
-
-—Non, mon ami, je suis bien fâchée, mais je ne puis encore, j’ai promis
-à des parens d’aller passer quelques jours chez eux, aux environs de
-Paris. Je ne puis m’en dispenser sous quelque prétexte que ce soit.
-
-—Tu ne veux pas?
-
-—Je ne puis.—Mon Passereau, ta figure devient épouvantable! Pourquoi me
-froisses-tu le cou comme cela? tu me frappes, tu me fais mal!
-
-—Pardon, pardon, je m’oubliais; ce sont des crispations; je souffre,
-j’ai soif!
-
-—Retournons à la maison, je t’en prie.—Si tu venais à tomber en
-défaillance, que ferais-je de toi, ici? Quel serait mon embarras!
-
-—Tiens, mon amie, avant de partir, pour me désaltérer, va me cueillir
-quelques fruits à ces espaliers qui couvrent ce mur, là-bas, au bout de
-cette allée de framboisiers, tu me feras bien plaisir.
-
-—Mon Dieu! Passereau, comme tu trembles en me parlant; tu souffres donc
-beaucoup?
-
-—Oui!...
-
-—N’est-ce pas cette allée?
-
-—Oui, va droit et sans crainte.
-
-A peine Philogène eut-elle fait quelques pas qu’elle disparut dans
-les ténèbres.—Passereau s’étendit de tout son long, prêtant l’oreille
-contre terre, écoutant dans une effroyable anxiété.—Tout à coup
-Philogène jeta un cri déchirant, et l’on entendit un bruit sourd comme
-celui d’un corps humain qui fait une chute, un grand bruissement d’eau
-agitée et des gémissemens qui semblaient souterrains.—Alors Passereau
-se leva avec les convulsions d’un démoniaque et se précipita à toute
-jambe dans l’allée de framboisiers.—A mesure qu’il approchait, les
-cris devenaient plus distincts.—Au secours! au secours!—Brusquement
-il s’arrête, s’agenouille et se penche rez-terre sur un large
-puits.—L’eau, tout au fond, était remuée; de temps en temps,
-quelque chose de blanc reparaissait à sa surface, et des plaintes
-épuisées s’échappaient.—Au secours, au secours, Passereau, je me
-noie!—Courbé, silencieux, il écoutait sans répondre, comme penché sur
-un balcon, on écoute une lointaine mélodie.—Les gémissemens peu à peu
-s’éteignaient.—Alors, avec une voix forte, grossie encore par l’écho
-du puits, Passereau hurla:—Tu veux du secours, ma belle? c’est bien,
-attends! je vais dire au colonel Vogtland qu’il t’apporte un Arétin!
-
-Philogène répondit par une plainte râlée affreusement.—Elle flottait
-encore à la superficie, déchirant de ses ongles la muraille
-ruinée.—Passereau, alors, avec un grand effort, détacha et fit tomber
-sur elle, une à une, les pierres brisées de la margelle.
-
-Tout redevint silencieux, et morne comme une vision funèbre, toute la
-nuit, il passa et repassa sous les tilleuls.
-
-
-
-
-VIII
-
-FIN TRÈS NATURELLE
-
- Chapitre qui peut paraître surabondant, et dont aurait pu se passer
- le lecteur; quand je dis lecteur, je parle hypothétiquement, car il
- serait présomptueux à moi de penser en avoir un seul, fût-ce même un
- Russe? Mais sans lui, l’histoire de Passereau aurait été immorale; il
- faut toujours que le crime reçoive un châtiment.
-
-
-Le petit homme rouge avait sonné cinq heures et demie à l’horloge du
-château des Tuileries, car le petit homme rouge a reparu depuis peu
-avec le nouvel hôte et son _maistre des maçonneries_. Passereau se
-promenait sous la forêt de marronniers: pour tuer l’attente, il avait
-pâturé deux ou trois grands journaux fort indigestes. Notre bel
-écolier s’ennuyait considérablement en ce damné lieu, continuellement
-assailli par certains schismatiques et forcé d’essuyer les déclarations
-d’amour de ces bourgeois de Gomorre. Enfin il vit un homme accourir
-en toute hâte au piédestal du sanglier de marbre, puis le tourner et
-le pourtourner tendant le cou et regardant de tous côtés avec un air
-maussade et capot.
-
-Ce quidam, grand et gros, enveloppé d’une houppelande bleue, orné d’une
-figure insignifiante coupée en deux par une énorme moustache, portait
-des éperons qu’il faisait sonner d’impatience et une longue cravache
-dont il se caressait les os des jambes. Passereau l’ayant considéré un
-instant et toisé du regard comme un cheval en foire, s’approcha de lui
-et le salua:
-
-—Vous attendez quelqu’un, monsieur?
-
-—Que vous importe, jeune homme!
-
-—Il m’importe beaucoup.
-
-—Vous exercez une profession peu honorable, monsieur, croyez-vous que
-je ne vous ai point aperçu tout à l’heure me moucharder?
-
-—Vous attendez une femme, n’est-ce pas?
-
-—Non, monsieur, un hermaphrodite.
-
-—Vous faites à contre-temps le joli cœur.
-
-—Gringalet!
-
-—Il est vrai, monsieur, que ma corpulence n’égale pas la vôtre, et que
-dans la balance d’un boucher vous peseriez plus que moi: mais votre
-grosse voix et vos grands ossemens ne m’épouvantent pas. Croyez-moi, la
-seule domination est celle de l’intelligence, et la vôtre, monsieur, me
-semble fort mal confectionnée.
-
-—Quel est ce doux ramage?
-
-—Convenez-en, le fait n’a rien de honteux, vous attendez une fille,
-mademoiselle Philogène, mais vous attendez en vain, à moins d’un
-miracle, et les miracles sont passés de mode, elle ne viendra pas,
-c’est moi qui, sur ma tête et mon sang, vous l’affirme.
-
-—En tout cas, ce n’est pas vous qui l’en empêcheriez!
-
-—Ne jurez de rien, monsieur le colonel Vogtland.
-
-—Qui vous a dit mon nom? Triple escadron! ceci me surpasse.
-
-—Vous comptiez ne trouver ici qu’un sanglier de marbre, et vous en
-trouvez deux, dont un vif, prêt à vous faire bonne guerre!
-
-—Non, monsieur, je ne trouve qu’un sanglier et un porc.
-
-—Vous me donnez le choix des armes.
-
-—Vous aussi vous avez un point d’honneur? Tout s’en mêle. Vous jouez au
-soldat; mon enfant, vous voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal
-et bien, vous ferez avec moi un rude apprentissage!
-
-—Assez de ce ton de protectorat, vous me faites pitié, tout sabreur que
-vous êtes.
-
-—Triple escadron! le calicot s’insurrectionne.
-
-—Ne m’approchez pas, monsieur le carabinier, vous puez l’écurie!
-
-—Gringalet! si je ne me retenais à quatre, je te souffletterais de ma
-botte!
-
-—Regardez-moi bien, croyez-vous que je tremble? Un homme vaut un homme;
-ignorez-vous ce que peut la volonté?—Votre empereur, dont frissonnant
-vous baisiez les semelles, comme moi, vous allait au nombril!—Oh!
-nous ne sommes plus au temps où le soudard primait dans le monde et
-calottait le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipe devant un recru en
-sentinelle.—Vous vous battrez avec moi!
-
-—Vous le voulez, je me battrai; c’est-à-dire, traduction littérale, je
-vous tuerai.
-
-—Qui sait? ce sont les mauvais barbiers qui balafrent.—A demain matin;
-quel rendez-vous? Boulogne ou Montmartre?
-
-—Montmartre.
-
-—Quelle heure?
-
-—La vôtre.
-
-—Huit heures.
-
-—Soit.—Quoique tout homme vaille son homme, comme vous disiez fort
-élégamment tantôt, je n’aime pas les anonymes: serait-il possible de
-savoir qui vous êtes?
-
-—Passereau.
-
-—Votre état?
-
-—Ecolier.
-
-—Triple escadron! la maigre solde!
-
-—Si nous ne devions nous battre à mort, j’apporterais ma trousse,
-et vous offrirais mes services pour votre pansement; mais si vous
-désiriez par hasard qu’après votre trépas je vous ouvrisse et je
-vous embaumasse, veuillez me regarder comme, honorifiquement, votre
-serviteur dévoué.
-
-—Monsieur est médecin? nous sommes confrères.
-
-—Je le suis de beaucoup de gens.
-
-—Monsieur est carabin?
-
-—Monsieur est carabinier?
-
-—Mais, triple escadron! elle ne viendra pas la donzelle!
-
-—Je ne présume pas.
-
-—Peut-être ai-je eu tort de m’emporter sitôt? Peut-être étiez-vous
-envoyé de Philogène pour m’avertir qu’elle ne pouvait se trouver au
-rendez-vous? Peut-être est-elle malade?
-
-—Très malade.
-
-—Peut-être êtes-vous son médecin?
-
-—Oui! son médecin.
-
-—Je vous demande mille pardons de vous avoir si mal traité, j’ignorais
-...
-
-—Demain matin, à huit heures, à Montmartre!
-
-—Mais, de grâce, dites-moi, comment va-t-elle! Que lui est-il arrivé?
-est-elle en grand péril?
-
-—Quelle arme prendrons-nous?
-
-—Je vous supplie, répondez-moi, vous êtes cruel, vous, son médecin!
-Pour une insulte faite sans connaître, pour une insulte dont je vous
-demande pardon; répondez-moi, est-elle en danger de mort? est-elle à
-l’agonie? Que je cours ... Répondez-moi donc! si vous saviez combien je
-l’aime!...
-
-—Si vous saviez combien j’en suis aimé!
-
-—C’est ma maîtresse.
-
-—C’est ma maîtresse!
-
-—Elle, Philogène?
-
-—Elle, Philogène.
-
-—Triple escadron!
-
-—Tribunal de Dieu!
-
-—J’en suis anéanti!...
-
-—J’en suis émerveillé.—Ayant intercepté votre agréable poulet, je
-viens, en son lieu, vous demander de quel droit, depuis trois mois
-qu’elle était à moi, ma seule amie, vous êtes survenu dans mes amours?
-
-—Dites-moi, d’abord, depuis deux ans que je l’entretiens, de quel droit
-vous survenez dans les miennes?
-
-—Quoi! vous l’entreteniez?
-
-—Oui! de beaux et bons écus ayant cours.
-
-—Ah! l’infâme!...—J’ai bien fait ...
-
-—Qu’avez-vous fait?
-
-—Rien.
-
-—Jurez-moi, car il faut que je sache à quoi m’en tenir, que vous êtes
-depuis trois mois son amant heureux.
-
-—Je le jure par le Christ!—Mais jurez-moi aussi que depuis deux ans
-vous êtes son entreteneur heureux.
-
-—Je le jure par Martin Luther!
-
-—Calomnie!
-
-—C’est vous qui mentez!
-
-—Je ne dis pas que vous n’ayez tenté l’escalade, mais vous avez été
-débouté.
-
-—Je ne dis pas non plus que vous n’ayez battu en brèche, mais
-assurément vous en avez été pour vos frais de siége.
-
-—Quelle arme choisissons-nous, décidément?
-
-—Décidément vous voulez vous battre?—A coup sûr, pour vous venger de
-ses rigueurs?
-
-—Non, de ses faveurs.
-
-—Gascon!
-
-—Mirliflore!—Vous croyez donc qu’on peut impunément venir arracher de
-mes bras ma bien-aimée? Oh! vous vous abusez fort, monsieur le céladon
-tardif!—Vous étiez venu semer de l’ivraie dans mon champ.—Vous étiez
-venu, sans doute, mendier de l’amour pour de l’or.—Cette femme est à
-moi, je la garderai, je la veux, j’en ai besoin, je la défendrai contre
-tout agresseur, je la maintiendrai! Mort à quiconque viendra, comme
-vous, braconner sur ma terre!—Vous vous battrez, monsieur le colonel!
-
-—Je vous tuerai.
-
-—Nous connaissons votre réputation funestement célèbre. Mais comme je
-ne sais pas manier l’épée et que d’ailleurs je suis myope et ne puis
-tirer le pistolet, je vous prierai de vouloir bien vous en remettre au
-hasard!
-
-—A votre aise: d’autant plus que je n’aime pas l’assassinat et ce
-serait vous assassiner: quel que soit votre courage, la lutte serait
-inégale; que faire contre une adresse infaillible?—Le hasard peut seul
-balancer les chances, je m’en réfère au hasard.—Mais réfléchissez,
-mon cher ami, il me déplaît d’aller sur le terrain pour un léger
-motif: je vous dirai, franchement, que je n’ai point de véhément désir
-de vengeance; je ne vous hais point, et si vous voulez simplement
-m’assurer que vous renoncez à jamais à toutes poursuites d’amour auprès
-de Philogène et à venir troubler ma possession, je m’en fie à votre
-parole d’honneur, car je vois que vous êtes un homme d’honneur, tout
-sera dit, tout sera fait: voulez-vous?
-
-—Vous goguenardez.—Jamais! nous sommes deux cavaliers pour une cavalle:
-qu’elle soit au survivant.
-
-—Plus tard vous ne m’accuserez point; comme vous, je vais avoir une
-volonté immuable, et ne demandez pas grâce et miséricorde, je serai
-féroce.
-
-—Qu’elle soit au survivant! Voulez-vous tirer au blanc et au noir, un
-pistolet chargé et l’autre pas?
-
-—Je n’aime pas cela.
-
-—A pile ou face?
-
-—C’est par trop écolier.
-
-—Savez-vous quelque jeu?
-
-—Non.
-
-—Ni moi non plus, alors la chance est égale, jouons notre vie.
-
-—Bravo! mais auquel?
-
-—Aux dames ou aux dominos?
-
-—Soit. Allons au prochain café.
-
-—Non, à demain.
-
-—Demain, demain! on ne doit jamais remettre cette sorte d’affaire.
-
-—Il faut que j’aille dîner.
-
-—Je ne puis vous laisser partir, je m’attache à vos pas. Vous iriez
-maltraiter Philogène. Vidons de suite la querelle.
-
-—Il faut que j’aille dîner.
-
-—Allons dîner, où allez-vous? Je vous suivrai.
-
-—Au premier restaurant, là, au coin, rue Castiglione. Voulez-vous
-accepter?
-
-—Merci, chacun son écot.
-
- * * * * *
-
-Là-dessus, se dirigèrent vers la rue de Rivoli, notre écolier et notre
-soldat, ou notre soldat et notre écolier, je laisse à chacun la faculté
-de donner la préséance à qui bon lui semblera suivant son goût et sa
-prédilection. Vit-on jamais couple d’hyménée mieux assorti entrer
-chez un traiteur, faisant _nopces et festins_? Un gros ossu, d’une
-stature hyperbolique,—qui aurait pu servir d’observatoire, Dieu en
-soit loué! à feu Mathieu Lemsberg,—un tueur par l’épée; c’est l’époux
-d’une part.—Un petit minois, enfantin et joliet, qui aurait pu faire
-un charmant docteur à l’usage des dames, un tueur par Broussais; c’est
-l’époux d’autre part.—Comme pour une partie fine ils s’enfermèrent dans
-un cabinet très particulier, je suis sûr qu’il en vint de mauvaises
-pensées dans l’esprit du garçon. Ceci nous montre qu’il ne faut point
-s’arrêter aux apparences. Gardons-nous de jugemens téméraires, il est
-si facile de prendre, ainsi que dans cette occurrence, des gens qui
-vont se couper la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser.
-
-—Ce repas, pour l’un de nous deux, sera le dernier, sera le viatique,
-dit alors Passereau; il convient de le faire copieux, sans nul égard
-pour les ordonnances somptuaires de feu très constant roi Henri
-deuxième, que lui-même sans doute outrepassa souventefois en l’honneur
-de madame Diane, et qu’à plus solide raison, nous pouvons bien
-enfreindre en l’honneur de madame la mort.
-
-—Je comprends, vous voulez, comme on dit à la caserne, que nous
-fassions un _mâchon soigné_, cela me chausse assez bien: j’y tope.—Pour
-vous préparer au grand acte qui va suivre, pour vous procurer de
-l’aplomb et de l’audace, vous voulez vous salpêtrer le cerveau, c’est
-très adroit! C’est comme je pratiquais à ma première campagne; quand la
-journée devait être chaude, je me reconsolidais avec une armure interne
-de champagne mousseux.
-
-—Non, ce n’est pas pour cela, car je suis résigné à quitter la vie; je
-serais même chagriné s’il advenait que je gagnasse.
-
-—Moi de même.
-
-—Et je vous demanderai, si le cas écheoit en votre faveur, de ne point
-me faire de politesse et de me tuer sans remords.
-
-—Moi de même.—Car la vie, à vous dire vrai, commence à me peser
-constitutionnellement. Le troupier sans guerre, c’est la désolation des
-désolations; c’est un médecin sans épidémies; c’est un Coitier sous
-Louis XI.
-
-—Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nous dispenser de barbarisme et
-laisser le _c_ de maître Coictier.
-
-—Coictier! Ah! par exemple, c’est cela un barbarisme! mon cher ami,
-il faudrait avoir une gueule de fer-blanc pour prononcer ce nom si
-cruellement gaulois; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie en
-cinq actes et en vers français, a dit partout Coitier.
-
-—Belle autorité! que votre rimeur du Hâvre de Grâce!
-
-—Morveux!—Taisez-vous, vous m’insultez en la personne de ce nourrisson
-chéri des neuf sœurs, des neuf muses, des Piérides!
-
- * * * * *
-
-Hélas! pour l’honneur du corps, il était temps que le carabinier
-achevât son festin; sa conversation prolixe et volubile devenait
-presque aussi claire que le Victor Cousin, presque aussi savante que le
-Raoul Rochette, presque aussi chinoise que le Rémusat, presque aussi
-anglaise que le Guizot, presque aussi chronologique que le Roger de
-Beauvoir, presque aussi artiste que le Lécluse, et pour l’immoralité en
-bas de soie, c’était du _scribouillage_ tout pur!
-
-Il s’était, outre mesure, bourré le torse, langage d’atelier.
-
-Le fait est qu’il avait une capacité vraiment académique, et sauf les
-représentans du peuple, il n’y a guère que les chameaux qui eussent pu,
-avec quelques chances, entrer en lice avec lui; et, dans l’état où il
-se trouvait, il aurait pu entreprendre avec sécurité la traversée du
-désert; je ne dis pas de Sahara, parce que je hais le pléonasme. Ceci
-est une facétie à l’usage de la société asiatique de Paris; il est bon
-quand on fait des plaisanteries orientales de l’en prévenir; il est
-bon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroits risibles.
-
-Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient le cimetière, le carabin et
-le carabinier avaient empilé les bouteilles défuntes, et Dieu sait
-combien avait été contagieuse la mortalité.
-
-Les voilà! les voilà! par les rues, les ruelles, les impasses, les
-places, les carrefours, encombrés de voitures et de passans; les
-voilà! les voilà! par la boue, les pavés, les immondices, les bornes,
-les ruisseaux, les filles de joie, les voilà! Comme ils folâtrent
-nos deux hommes! Les voilà! Ils s’en vont, compère et compagnon, et
-comme dirait un paveur ou un membre de l’Académie des Inscriptions qui
-ferait une docte citation, les voilà qui s’en vont ainsi qu’_Orchestre
-et Pilastre_.—A propos d’Oreste et Pilade, voulez-vous une recette
-pour faire un vaudeville à grand succès; 1º il faut y parler au
-moins treize fois de ces deux classiques amis; 2º au moins une fois
-de la cupuncture; 3º au moins trois fois de l’honneur français et
-de Napoléon; 4º ne pas oublier deux ou trois balourdises sur les
-romantiques, et surtout ne pas manquer de leur faire dire que Jean
-Racine est un polisson, et de faire des bons mots sur ce gueux de
-Goethe et sur Chatqu’expire; 5º exalter Molière et Corneille, que
-surtout on ne doit pas avoir lus, pour s’en faire un manteau à l’aide
-duquel on puisse passer à la barrière du public, comme ces veaux qu’on
-entre en fraude, en leur mettant une blouse et une casquette. Le tout
-en français de M. Drouineau et en bouts rimés du vieux marquis de
-Chabannes; si je dis le marquis de Chabannes, c’est que je sais qu’il
-n’est pas spadassin, et comme je n’aime pas le duel, ce qui ne veut
-pas dire que je n’aime pas à déjeûner, je fais le moins possible de
-personnalité dangereuse, et jamais, ainsi que Boileau, je ne pousserai
-l’audace jusqu’à appeler un chat un chat.
-
-Arrivés au café de la Régence, vite, ils demandèrent un jeu de
-dominos—voici le moment fatal—! Dieu, car il n’y a pas de hasard, même
-aux dominos, va décider dans sa sagesse qui des deux doit mourir, du
-carabin ou du carabinier.
-
-Vogtland parfois était morgue comme un caporal instructeur, et parfois
-volontiers assez expansif.
-
-—Double six, douze, 1812; c’est juste l’année où j’ai eu l’avantage de
-perdre mon vénérable père.
-
-—Pas de niaiseries, colonel, jouons gravement, grogna Passereau, et
-surtout ne mettez pas les dominos à l’envers.
-
-Notre écolier était rêveur et concentré, et racorni en boule sur
-lui-même, comme certain poète contemporain, ou comme un petit cochon
-d’inde qui a froid.
-
-Une galerie de bourgeois s’arrondissait autour de leur table et prenait
-intérêt à leurs jeux. Si ces braves gens avaient pu se douter de ce
-qui se décidait là, certes, ils auraient été terriblement effrayés et
-auraient pris leur parapluie ou celui d’autrui, et se seraient enfuis à
-toutes jambes, s’ils n’avaient été œdémateux ou podagres.
-
-Vogtland, comme un compagnon du devoir, habitué à boire tout au
-litre, qui entre par hasard au café, un jour de bamboches, avalait
-sa dix-septième demi-tasse quand la partie se termina à son
-avantage.—Passereau à cette fin sourit agréablement.
-
-—Allons, partons de suite, dit-il, je suis pressé d’en finir.
-
-—Quelle mort préférez-vous?
-
-—Faites-moi sauter le caisson.
-
-—Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dans mon hôtel, pour y prendre mes
-pistolets. Marchez lentement, je vous rejoindrai; où allons-nous, aux
-Champs-Élysées?
-
-Vogtland reparut bientôt: silencieux, ils suivirent la grande avenue et
-passèrent la barrière de l’Étoile. A quelques maisons plus loin que la
-taverne du napolitain Graziano, où l’on mange d’excellens macaronis,
-ils se détournèrent de la route et descendirent dans les prés en
-contrebas de la chaussée—il était grande nuit—. Là, ayant longé quelque
-temps un mur de clôture:—Arrêtons-nous ici, dit Passereau, nous sommes
-assez bien, ce me semble.
-
-—Vous trouvez?
-
-—Oui!
-
-—Êtes-vous prêt?
-
-—Oui, monsieur, armez, surtout pas de délicatesse, vous êtes un lâche
-si vous tirez en l’air.
-
-—N’ayez pas peur, je ne vous manquerai pas.
-
-—Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’il vous plaît?
-
-—Avec plaisir: mais appuyez-vous sur le mur pour ne point reculer, et
-comptez une, deux, trois; à la troisième, je ferai feu.
-
-—Une, deux;—attendez, nous avons joué notre vie pour une femme?
-
-—Oui!
-
-—Elle appartient au survivant?
-
-—Oui!
-
-—Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-le, je vous prie: la
-volonté d’un mourant est sacrée.
-
-—Je le ferai!
-
-—Demain matin, vous irez rue des Amandiers-Popincourt; à l’entrée,
-à droite, vous verrez un champ terminé par une avenue de tilleuls,
-enclos par un mur fait d’ossemens d’animaux et par une haie vive,
-vous escaladerez la haie, vous prendrez alors une longue allée de
-framboisiers, et tout au bout de cette allée vous rencontrerez un puits
-à rase terre.
-
-—Après?
-
-—Alors vous vous pencherez et vous regarderez au fond.
-
-Maintenant faites votre devoir, voici le signal,—une, deux, trois!...
-
-
-
-
- CHAMPAVERT
-
- LE LYCANTHROPE
-
- PARIS
-
-
-
-
- Car la société n’est qu’un marais fétide
- Dont le fond, sans nul doute, est seul pur et limpide,
- Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus
- Vénéneux et puant, vient toujours par-dessus!
- Et c’est une pitié! C’est un vrai fouillis d’herbes
- Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes,
- Troncs pourris, champignons fendus et verdissans,
- Arbustes épineux croisés dans tous les sens,
- Fange verte, écumeuse et grouillante d’insectes,
- De crapauds et de vers, qui de rides infectes
- Le sillonnent, le tout parsemé d’animaux
- Noyés, et dont le ventre apparaît noir et gros.
-
- GÉRARD.
-
-
-
-
-I
-
-TESTAMENT.
-
-A JEAN-LOUIS, LABOUREUR
-
-
-Je mourrai seul, mon cher Jean-Louis, je mourrai seul!... Pourtant
-j’avais reçu et fait une promesse; pourtant, un homme m’avait dit:—Je
-suis las de la vie, tu la hais volontiers, quand tu seras prêt, nous la
-fuirons ensemble. Jean-Louis, je suis prêt, te dis-je, déjà j’ai pris
-mon élan, et toi, es-tu prêt! Toi prêt, simple que je suis, croire à
-un serment! La tête de l’homme varie. Cependant, tu ne peux l’avoir
-sitôt oublié, et, d’ailleurs, souvent je te la rappelai cette nuit, où,
-après avoir erré long-temps dans la forêt, appréciant à son prix toutes
-choses, alambiquant, fouillant, disséquant la vie, les passions, la
-société, les lois, le passé et l’avenir, brisant le verre trompeur
-de l’optique et la lampe artificieuse qui l’éclaire, il nous prit un
-hoquet de dégoût devant tant de mensonges et de misères. Alors, si tu
-veux bien t’en souvenir, nous pleurâmes; oui! tu pleurais!... Ta main
-frappa dans ma main, et nous fîmes un jurement. Si je te rappelle tout
-cela, ce n’est pas que je veuille, nonobstant, t’entraîner à sauter le
-pas; non, c’est bonnement pour que tu ne blâmes plus une résolution
-qui a été la tienne. Hélas! ton nouveau sort, sans doute, a fait
-muer tes idées; c’est lui, sans doute, qui te cloue à la vie, comme
-une huître au rocher. Tu as laissé la niaise profession que t’avait
-imposée ton père; employé, tu as déserté ton emploi et renoncé aux
-sourires et aux pourboires ministériels; dépravé que tu es, manant!
-Tu as eu la grossièreté, comme on dit, poussé par l’instinct du chien
-qui chasse de race, tu as eu la grossièreté de quitter la ville au
-séjour enchanteur,—comme disent les impudens flagorneurs, les renards
-mangeant le fromage d’une bourgeoisie ignorante, orgueilleuse, qui,
-comme un coq d’inde, se pavane dans sa crotte,—pour retourner au champ
-d’où ton aïeul était parti, s’enrôler à la cité plat valet. Tu as eu la
-grossièreté, comme on dit, la folie de préférer le sarreau de toile et
-la blouse au pantalon à lacets et sous-ventrières, au gilet à étaux, à
-la redingote asphixiant par la strangulation, croisant au cabestan, à
-la cravate en carcan, aux bottines savonnées de talc, aux gants glacés,
-éphémères; costume d’aisance, dans lequel on est emballé commodément,
-pourvu qu’on n’emploie ni ses mains, ni ses pieds, qu’on ne tourne
-pas la tête, qu’on ne se penche ni en avant ni en arrière, qu’on ne
-s’agenouille, ni s’asseoie. Tu as échangé le grand village contre le
-village, le spectacle du vaudeville contre celui de la nature, les
-rues passantes à escarpe et contrescarpe de boutiques, grouillantes de
-fiacres et de tombereaux, contre des chemins déserts, campagnardement
-bordés de haies vives et de futaies; là, rien pour badauder, ni
-estampes aux vitrages, ni jongleurs sur la borne, ni sirènes exhalant
-l’eau-de-vie, rien d’urbain! L’homme, livré à lui-même, solitaire et
-silencieux, en est réduit à penser.
-
-Tu es heureux maintenant, heureux, un garçon de charrue heureux, quel
-scandale! Le bonheur peut-il bien se prostituer ainsi! Un garçon de
-charrue heureux!... Allez donc dire cela à madame la banquière trois
-étoiles, qui s’évente là-bas à son balcon. Fi donc! dira-t-elle, le
-cœur soulevé et crachant; fi donc, un garçon de charrue heureux! un
-balourd! Pour moi, sans flatteries, je vous comprends assez bien, toi
-et ton bonheur, bonheur s’il en est? Bonheur, quel mot dérisoire!
-Je n’ai point encore rencontré d’être assez effronté pour s’avouer
-heureux.
-
-Autrefois, j’ai peut-être aussi rêvé la vie que tu as réalisée:
-alors, je croyais aux champs des Bucoliques, aux paysans des Idylles,
-aux villageois de Favart, aux bergères des impostes de Boucher: je
-me disais, si la félicité n’habite point la ville, à coup sûr, on
-l’héberge aux champs. Je croyais qu’alors qu’on a des sabots aux pieds,
-une souquenille, un chapeau de paille, qu’on se lève avec le jour,
-qu’on gouverne un coutre, qu’on sarcle ou qu’on arrose une terre, qu’on
-suit une bourrique chargée, qu’on mange des choux, des haricots et du
-porc, et qu’on juche comme une poule à la tombée du jour, je croyais
-qu’on était bien heureux, bien délicatement heureux! je croyais ...
-mais, je ne crois plus....
-
-Pourtant, si je devais rester plus long-temps parmi ou hormis les
-hommes, c’est ce que tu choisis, que je choisirais; je me ferais rustre
-comme toi, mais plus sauvage encore, plus fauve; j’irais manger du pain
-de chataignes dans les montagnes du Vivarais; j’irais me faire chasseur
-d’ours aux Pyrénées, charbonnier aux Ardennes, ou bûcheron aux Alpes.
-Mais, aujourd’hui, ce n’est plus assez; à quoi bon? quand j’userais
-ma vigueur à des travaux stupides, à manier la hache, la pioche ou la
-houe; à quoi bon, quand je me ferais le cœur calleux comme les mains?
-Ce n’est plus l’abrutissement qu’il me faut, c’est le néant! Mais toi,
-tu ne veux plus du néant, tu veux vivre; vis, je mourrai seul!
-
-Or, voici pour le serment que tu m’avais fait et que tu trahis.
-
-Et voici pour le mien que je parjure aussi.
-
-Le mien, c’est un serment juré à une femme, à une femme forte; un jour,
-qu’épuisés tous deux, étreints, confondus, mon visage caché sous ses
-cheveux blonds que ma bouche mâchait et dont j’aimais à me voiler; nous
-creusions profondément le passé, nous causions de nos malheurs, de nos
-amours, veux-je dire, car nos amours ont été affreuses, car mon amour
-est fatal, car je suis funeste comme un gibet! Pauvre fille, à qui
-t’étais-tu donnée!... Oh! que tu as souffert à cause de moi!... j’ai
-été bien injuste!...
-
-Qu’ils viennent donc les imposteurs, que je les étrangle! les fourbes,
-qui chantent l’amour, qui le _guirlandent_ et le _mirlitonnent_, qui le
-font un enfant joufflu, joufflu de jouissances, qu’ils viennent donc,
-les imposteurs, que je les étrangle! Chanter l’amour!..... pour moi,
-l’amour, c’est de la haine, des gémissemens, des cris, de la honte, du
-deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossemens, des
-remords, je n’en ai pas connu d’autre!... Allons, roses pastoureaux,
-chantez donc l’amour, dérision! mascarade amère!
-
-Alors, cette pauvre femme, ponctuant ses phrases avec des baisers
-déchirans, me dit, grave et réfléchie—car Flava est une femme forte,
-je le répète, une femme qui nous dépasse tous—, Champavert, fais le
-serment de m’accorder ce que je vais te demander.
-
-—Ma bonne, je ne puis ainsi faire une promesse.
-
-—Oh! je t’en prie, promets-le-moi.
-
-—Non, je ne puis.
-
-—Qu’as-tu peur, crains-tu que je te surprenne une volonté qui te serait
-fatale? Oh! tu n’es pas généreux; vois-tu, moi, je te promettrais tout
-aveuglément, c’est que je t’aime! Il n’est nulle chose au monde que je
-ne ferais pour toi, si tu disais, je le veux. Oh! c’est bien d’un homme
-...
-
-—Bonne amie, il n’est nulle chose au monde que je ne ferais pour toi
-aussi, tu le sais bien; parle, que t’ai-je jamais refusé?
-
-—Je veux de toi, Champavert, jure-le-moi, que tu ne te tueras jamais
-seul, jamais! Le jour où tu seras las de la vie, vite, viens me
-trouver, dis-moi seulement:—Je veux en finir. Je me leverai aussitôt et
-nous sortirons, et, tous deux embrassés, nous nous tuerons.
-
-—Je lui jurai ... Elle me baisa vingt fois sur le cœur. Je n’exigeai
-pas d’elle le même serment, elle m’aurait dit:—Sur l’heure, et le
-boisseau de mes dégoûts n’était pas comble: une épingle m’attachait
-encore à la vie. Je la savais résolue, elle caressait ce projet depuis
-bien long-temps; pensant l’exécuter d’instant en instant, elle portait
-sur elle un testament de ses dernières volontés, afin qu’on n’accusât
-personne de son assassinat. J’ai balancé long-temps, j’ai été
-long-temps indécis si j’irais lui découvrir ma volonté tardive, et lui
-dire:—Flava, je suis prêt enfin, lève-toi, viens et tuons-nous.
-
-J’aurais tant de plaisir à périr avec elle, elle en est bien digne!...
-Mais, cependant, je ne le veux pas, je ne le ferai pas; le monde est
-si stupide, il dirait que nous nous sommes ... que je me suis frappé
-par amour. Non, non, je ne le veux pas; le monde est si stupide, il ne
-peut croire que la vie soit un fardeau dont le robuste se décharge;
-il ne peut croire à la soif de l’anéantissement, ni qu’on répugne
-à l’existence; il faut qu’il matérialise tout, cause et effet, une
-idée pour lui n’a rien de palpable, il faut qu’il jauge et cube tout,
-jusqu’à son Dieu! Quand il apprend la fin d’un suicide, de suite il
-veut trouver des causes bien rustiques, bien voyantes, vite, c’est pour
-une femme, une passion, une perte au jeu, une honte domestique, une
-aliénation mentale. Non, non, je ne l’avertirai pas, je mourrai seul,
-je ne veux pas qu’on dise: ils se sont tués, Flava, Champavert, par
-amour, pour une intrigue malheureuse, contrariée, poussés au désespoir;
-ce n’est point par désespoir, je n’ai jamais espéré. Non, non, je ne le
-veux pas!
-
-Que je suis fou, hélas! que je suis fou! ne pas vouloir que ce monde
-sur lequel je crache, que je méprise, que je repousse du pied, m’accuse
-de périr par amour; faiblesse! Eh! quand je serai anéanti, que me
-feront les grossières conjectures des hommes? leurs bavarderies ne
-troubleront pas mon fumier. Mais non, c’est plus puissant que moi, je
-ne puis surmonter cette imbécillité; faible que je suis, je souffrirais
-de cette pensée jusqu’à l’heure sonnée ... Non, je ne l’avertirai pas;
-non, je me tuerai seul.
-
-Jean-Louis, Jean-Louis, toi, tu peux vivre, puisque tu as rencontré
-la félicité, tu peux vivre!... Ah! que le sort me garde bien de
-t’entraîner à descendre avec moi l’escalier de la citerne de la mort.
-Tes plumes sont encore engluées aux moribondes illusions, qu’ensemble
-nous avions poignardées une à une; je te croyais faucon décillé et prêt
-à prendre ton vol vers le néant, mais le monde te chaperonne encore.
-Tu attends peut-être une paix, un repos, au bout de la carrière! Ce
-qui te manque en ta jeunesse, tu espères le voir s’abattre sur toi en
-la décrépitude? tu ne peux croire que l’existence ne soit que cela,
-ne soit que ce que tu connais: si ce n’est que cela, te dis-tu, s’il
-n’y avait pas quelque époque de béatitude, quelque saison de pure
-joie, qui venge de tout l’opprobre, comment tant d’hommes auraient-ils
-traîné leur carapace jusqu’au bout? comment auraient-ils consenti à
-végéter toujours et misérablement, à patrouiller, jusqu’à extinction,
-dans l’étang croupi de la société? Comment?... C’est que, comme toi,
-la foule espère; comme toi, elle se croit toujours sur le point
-d’atteindre son rêve évanoui, son fol désir; c’est que, pareil au
-chat qui veut saisir ce qui se passe au fond du miroir, à l’instant
-où radieux il se jette sur sa proie, sur son ombre, ses griffes ne
-font que heurter et grincer la glace; stupéfait, mais non pas éclairé,
-il s’acharne et épie, alléché comme devant. Mais, toi, qui as passé
-derrière le miroir, qui as gratté l’étamage de tes ongles, qui sais que
-ce n’est qu’une vitre et de l’étain qui reflète, alléché, épieras-tu
-toujours?...
-
- * * * * *
-
-Le monde, c’est un théâtre: des affiches à grosses lettres, à titres
-emphatiques, _hameçonnent_ la foule qui se lève aussitôt, se lave,
-peigne ses favoris, met son jabot et son habit dominical, fait ses
-frisures, endosse sa robe d’indienne, et, parapluie à la main, la
-voilà qui part; leste, joyeuse, désireuse, elle arrive, elle paie, car
-la foule paie toujours, chacun se loge à sa guise, ou plutôt suivant
-le cens qu’il a payé, dans le vaste amphithéâtre, l’aristocratie se
-verrouille dans ses cabanons grillés, la canaille reste à la merci.
-La toile est levée, les oreilles sont ouvertes et les cous tendus, la
-foule écoute, car la foule écoute toujours; l’illusion pour elle est
-complète, c’est de la réalité; elle est identifiée, elle rit, elle
-pleure, elle prend en haine, en amour, hurle, siffle, applaudit; en
-vain, quelquefois, sent-elle qu’on l’abuse et s’arme-t-elle de sa
-lorgnette, elle est myope, rien ne peut détruire son illusion et sa foi
-qu’exploite si galamment les comédiens.
-
-Mais toi, Jean-Louis, qui as pénétré dans les coulisses, toi, qui as vu
-l’envers du palais, le ciel plat, et touché le fond; toi, qui as vu de
-près et à nu les rois, banquistes caparaçonnés de paillons; toi qui as
-vu la carcasse des duègnes au travers l’ocre et le plâtre dont elles
-sont badigeonnées; toi qui as frayé la jeune première, si novice, si
-pucelle en scène, et dont la bouche exhale la pharmacie; toi qui sais
-que les génovines ne sont que des jetons; toi, pour qui les rois, les
-soudards, les nobles, les belles et les valets ne sont que de crapuleux
-baladins, qui font de l’honneur, de la gloire, de la justice, selon
-leur rôle imposé; Pharisiens, qui, loin des yeux de l’amphithéâtre,
-se traînent dans la débauche et se baignent dans la turpitude;
-toi, Jean-Louis, qui n’es plus fasciné, débarbouillé de l’erreur,
-écouteras-tu la farce jusqu’au bout?... resteras-tu jusqu’au bout dans
-la tourbe du théâtre, bénévole spectateur à gueule bée de cette ignoble
-pantalonnade?... O Jean-Louis, tu serais trop déchu!
-
-Je ne t’en veux pas, parce que maintenant tu tiens à la vie: certes,
-tu as bien le droit de vivre, puisque l’échafaud ne te réclame pas; tu
-peux porter fièrement ta tête sur l’épaule, ce n’est plus aujourd’hui
-une tête séditieuse, la fournaise ne contient plus que du mâche fer;
-tu peux la porter crânement, cette tête pacifique, avec privilége du
-roi et autorisation de M. le maire. En outre, n’habites-tu pas les
-champs? et les champs attachent à l’existence. En vérité, quoi de
-plus attrayant! Là, des vaches; là, une meule de foin; là, un étang
-qui coasse; là, des batteurs en grange; là, une ânesse qui brait; là,
-un margouillis qui clapote; là, un champ de betteraves. Quoi de plus
-entraînant? c’est un charme irrésistible, je le sens!... Une seule
-chose me plairait moins peut-être, la monotonie, la sempiternelle
-physionomie de la nature: toujours de la pluie et du soleil, du soleil
-et de la pluie; toujours le printemps et l’automne, le chaud et la
-froidure; toujours, à tout jamais. Rien n’est-il plus ennuyeux qu’une
-fixité, qu’une mode inamovible, qu’un almanach perpétuel. Tous les ans,
-des arbres verts et toujours des arbres verts; Fontainebleau! qui nous
-délivrera des arbres verts? Que cela m’émbête!... Pourquoi, non plus de
-variété? pourquoi les feuilles ne prendraient-elles pas tour à tour les
-couleurs de l’arc-en-ciel? Fontainebleau! que cette verdure est sotte!
-
-Je ne t’en veux pas, Jean-Louis, pour ce que tu tiens à la vie,
-non, mais pour ce que tu prétends _ne pas concevoir les raisons qui
-me poussent si brusquement au suicide_; c’est toi, Jean-Louis, qui
-me demandes cela; fatalité! Qui t’a changé ainsi? qui peut donc
-t’avoir ainsi rafraîchi le cœur, tandis que le mien s’enfonçait dans
-l’amertume? _brusquement_, peux-tu bien dire cela? tu n’ignores
-pourtant pas que la pensée de la mort est la doyenne de mes pensées;
-tu ne l’ignores pas, toi-même tu y applaudissais. Il est trop tard
-maintenant, j’en suis fâché; mais tout ce que tu pourrais me dire
-serait vain, j’achèverai... Mais je t’aime trop pour ne pas redouter
-ton blâme; au moins qu’un ami ne me vitupère pas; au moins que tu
-dises: Il a bien fait, il a fait en brave, il s’est tué.
-
-
-
-
-II
-
-EDURA
-
-
-Ce factum achevé, Champavert l’enveloppa, mit l’adresse: _A Jean-Louis,
-laboureur, à la chapelle en Vaudragon_, et le cacheta; puis il se
-releva calme et comme soulagé, but un pot de thé, alluma une cigarrette
-de Maryland, s’assit sur la croisée, fumant et regardant vaguement dans
-l’air; sa cigarrette achevée, il rentra dans la chambre; et, longeant
-le pourtour des murailles, il baisait les portraits de ses compagnons
-tour à tour, et, tour à tour, les brisait sur le plancher: ensuite,
-avec un rire goguenard et haussant les épaules de dédain, il lacéra
-et jeta au feu tous ses livres; et, s’armant d’une hache appendue
-en trophée il mit en pièces, l’un après l’autre, les meubles qui
-garnissaient son logis. Le carreau était couvert de débris, et le feu
-de la cheminée s’étendait dans la chambre. Son mauvais cœur palpitait
-de joie: il ne voulait rien laisser après lui qui pût être utile, rien;
-il ne voulait pas qu’après sa mort, on se partageât, le rire sur la
-lèvre, ce qu’il avait possédé; qu’un autre après lui vînt aimer un
-objet qu’il avait aimé; qu’un autre promenât ses dépouilles au soleil.
-S’il avait eu de l’or, il aurait été le jeter à l’eau ou l’enfouir,
-tant son aversion pour les hommes était profonde, tant il abhorrait
-l’héritage. Ce n’est pas lui qui aurait fait planter des arbres sur
-sa tombe pour abriter le voyageur lassé pendant le midi; il aurait
-plutôt fait creuser une chausse-trappe sur sa fosse pour y engloutir le
-voiturier égaré ou le piéton perdu dans l’herbe haute.
-
-Satisfait de sa dévastation, il s’assit sur ces ruines, comme
-l’architecte Fontaine s’asseoirait sur les décombres de
-Saint-Germain-l’Auxerrois; et, ouvrant une cassette à demi brûlée, il
-en tira une petite boîte d’écaille, la porta à ses lèvres avec ivresse,
-et la couvrit de baisers.
-
-—Edura! Edura! mon premier amour et mon plus terrible, Edura! ma
-Warens!... répétait-il, le front rouge et les mains crispées, broyant
-et faisant craquer la boîte sous ses doigts baignés des gros pleurs qui
-tombaient de ses yeux.
-
-O Edura! ma belle Edura!... femme, femme, que tu m’as été fatale!...
-Si tu l’avais voulu, tu aurais fait de moi quelque chose de grand; je
-sens trop là que j’étais prédestiné, rien qu’avec un mot, un seul mot!
-Tu ne l’as pas dit, ce mot, vilaine femme! Que tu m’as fait de mal! tu
-m’as perdu: tu pouvais faire de moi un lion; le bon de mon cœur pouvait
-grandir sous tes caresses; ta voix, ta douce parole, tes baisers
-pouvaient exorciser le venin qui, maintenant, me déborde; la souffrance
-a fait de moi un loup féroce. Tiens, que je brise ce bijou qui me vient
-de toi!...
-
-Et jetant à terre cette boîte d’écaille, il frappa dessus du talon, et
-la pulvérisa.
-
-—Meurs, meurs, tout souvenir d’elle!... d’elle! qui a fait entrer la
-haine en mon cœur, d’elle! qui a trempé ma jeunesse dans le fiel quand
-elle pouvait la faire si belle, si sublime! C’est toi, Edura, c’est toi
-qui m’as aigri, qui as chassé la bonté de ma tête, la sensibilité de ma
-poitrine, qui m’as usé et blasé par la torture et l’envie. C’est toi
-qui es cause que j’ai tout haï, tu m’as perdu quand ma vie s’ouvrait si
-riche d’avenir; c’est toi qui l’as empoisonnée; et, si je me tue, c’est
-encore par toi; c’est toi qui as mis dans mon sein le germe de la mort,
-la misère l’a fécondé.
-
-O inconcevable passion! amour, amour, qui t’expliquera?.... Edura!
-ô mon Edura! ne va pas croire après cela que je te hais. Je t’aime
-toujours aussi follement; je frissonne encore à ton nom comme
-autrefois. Je t’aime, et c’est toi qui m’as tué, c’est toi qui m’as
-tourné vers le néant. Tu m’as fait tant de mal, et je t’aime tant!
-et cependant tu n’es plus pour moi qu’une souvenance confuse; les
-ans ont passé vite, et m’ont fait jeune homme; mais toi, ils t’ont
-vieillie, ternie, fanée; tu n’es plus un bouton d’or, tu es un saule
-creux qui penche. Les cavaliers ne te regardent plus; tu n’as plus
-de cour, tu n’es plus reine. Si, alors, tu avais voulu cueillir mon
-amour, amaranthe immortelle, qui ne se flétrit point, elle t’ornerait
-encore. Mère, tu aurais un enfant passionné dans tes bras; mon sang,
-mes baisers chaleureux rappelleraient ta vie qui s’en va; tu aurais eu
-jusqu’au bout un compatissant appui; ma jeunesse aurait obombré ton
-âge, et mon bras puni le rieur qui aurait levé ton voile.
-
-Que sont-ils devenus tous tes beaux muguets, amants charnels, que
-sont-ils devenus?... A peine se rappelleraient-ils ton nom. Vrais
-cosaques à cheval, ces hommes auxquels tu t’es livrée t’ont jeté
-leur passion nomade; ils t’ont butinée sur leur chemin. Pauvre
-femme! insensée! voilà donc les amis que tu te préparais pour le
-retour. Souffre, souffre maintenant; il est bien juste que je sois
-vengé, j’ai tant souffert! Maintenant, peut-être, tes joues que nul
-baiser ne ravive sont mouillées de pleurs, tu languis solitaire, et
-cette solitude inaccoutumée te mine; peut-être en es-tu réduite,
-quel abaissement! à faire des minauderies à de jeunes hommes qui
-te repoussent et te tournent le dos. Quand tu veux parler d’amour,
-on ricane. Souffre, souffre long-temps, que je sois bien vengé!
-Inconcevable passion, je t’aime encore, je le sens là, je ne puis me
-le cacher; Je t’aime, et je te hais profondément; et cependant, si tu
-venais me prendre la main, si tu venais me dire tout bas ce mot que
-tu m’as toujours tu, si tu venais me dire je t’aime, comme autrefois
-... car tu m’as aimé, j’en suis sûr; je suis sûr que tu as étouffé ton
-amour pour moi, que tu as repoussé le mien, parce que aimer, être aimée
-d’un enfant obscur n’était pas ce que voulait ton esprit orgueilleux,
-et je t’aime encore aussi violemment; et pourtant, te dis-je, si tu
-venais à moi, je te repousserais; car je t’aime aujourd’hui pour ce
-que tu as été, et non pour ce que tu es. Si tu te jetais à mes genoux,
-je serais sans pitié, je te frapperais; si tu t’attachais à mes pas,
-froid, je te traînerais, je serais vengé!
-
-Puis, accoudé, silencieux, ce pauvre Champavert pleurait amèrement.
-
-—C’est le premier pas dans la vie, qui décide de la vie; versez du
-vinaigre dans le vin le plus doux, il deviendra vinaigre, murmura-t-il
-en ramassant les débris de la boîte d’écaille qu’il baisait et mettait
-dans sa bourse.
-
-Tout à coup, il se lève, enfonce son chapeau sur son front, sort et
-clôt sa porte.
-
-—Voici ma clef, dit-il en descendant au concierge; je pars pour un
-voyage lointain; si quelqu’un venait me demander, vous voudrez bien lui
-dire que j’ai quitté pour long-temps cette ville.
-
-—Iriez-vous en Espagne, que vous aimez tant?
-
-—Plus loin.
-
-—En Alger?
-
-—Plus loin.
-
-Il sortit.
-
-
-
-
-III
-
-FLAVA
-
-
-Vers le soir, un camarade le rencontra rue Jean-Jacques-Rousseau, au
-moment où il sortait de la poste.
-
-A huit heures environ, sur la hauteur de Montmartre, dans le chemin des
-Rosiers, il sonnait à un guichet rouge.
-
-Une jeune fille ouvrit: ses cheveux blonds flottaient sur sa robe
-blanche; son teint pâle et son regard soucieux, son allure langoureuse,
-quoique dégagée, sa poitrine rentrée et sa tête inclinée, disaient
-tristement que la souffrance, comme une foudre, avait ravagé et
-ravageait cette belle créature, cassée, défleurie.
-
-En apercevant Champavert, elle jeta un cri de surprise.
-
-—Vous, mon sauvage, à cette heure, quelle aventure!...
-
-—Amie, si je suis venu, ce n’est point par aventure, c’est tout à votre
-intention.
-
-—Champavert, vous me permettrez au moins le doute.
-
-—Mauvaise, vous voulez me blesser!—Es-tu seule?
-
-—Oui!
-
-—Tout-à-fait seule?
-
-—Oui!
-
-—Ton père?
-
-—Il est descendu à la ville.
-
-—Enfin, c’est bien heureux! Je puis te voir et te parler à loisir, sans
-gros yeux qui épient et sans grandes oreilles qui espionnent.
-
-—Qui vous change donc ainsi, mon Champavert? quel soleil a donc fondu
-la glace de votre cœur? Ah! vraiment, il vous sied bien, après deux
-mois d’absence, de venir jouer à l’amoureux.
-
-—Flava, je ne joue rien; je suis pour toi ce que j’ai toujours été.
-J’accepte tes reproches, je sais qu’en apparence je puis en mériter;
-je suis peu assidu, il est vrai, mais tu règnes en mon cœur toujours;
-tu règnes comme la patrie dans le cœur d’un proscrit; tu règnes comme
-la vie dans le cœur d’un condamné. L’absence ne détruit pas l’amour,
-tu le sais. Je suis peu assidu, c’est vrai, que veux-tu que je vienne
-faire ici plus souvent? Souffrir!... Toujours gardée à vue, comme une
-criminelle d’État, je ne puis seulement te presser la main, te dire un
-mot bas à l’oreille; à peine si nos regards peuvent s’entendre; cela me
-fait trop de mal, je ne puis le supporter! Que de fois j’ai été tenté
-de frapper ton père, tes geoliers, de te prendre le bras et de te dire
-fuyons! Ah! si tu étais libre, ou si du moins nous pouvions nous livrer
-à de douces causeries, tu ne te plaindrais pas de l’infréquence de mes
-visites.
-
-—Mais, qu’importe!... puisque ta vue seule me remet tant de courage au
-cœur. Ah! c’est cruel, Champavert, de haïr ainsi une femme, et puis de
-sortir de terre comme un démon, deux ou trois fois l’année, pour venir
-lui mentir, lui dire qu’on l’aime; ah! c’est cruel, Champavert!
-
-—Flava, tu me traites durement, tu me tortures à plaisir! Faudra-t-il
-donc toujours, comme un débutant, renouveler mes aveux d’amour?
-toujours faire de nouvelles protestations? Tu devrais au moins me
-connaître depuis six ans que nous sommes liés. Si je ne suis pas
-assidu, suis-je pas fidèle amant? Je sais que tu as le droit de
-douter de moi; qu’autrefois, tout enfant, j’ai été mauvais, mais ma
-constance n’a-t-elle pas racheté tout cela? Je t’aime, Flava, je t’aime
-profondément, à tout jamais! Veux-tu encore un serment? je t’aime,
-Flava! et te le jure sur le corps ...
-
-—Silence! Champavert, silence! n’invoquez pas son ombre!
-
-—Ne pleure pas, Flava! ne pleure pas, bonne mère, tes larmes ont assez
-creusé tes joues, tes larmes sont amères à mes lèvres; ne pleure pas,
-bonne mère! il est plus heureux que nous, il n’est pas.
-
-—Plus heureux que nous, il n’est pas..... Champavert, tu dis vrai: que
-j’aime cette pensée!... Oh! dis-moi, serais-tu prêt?
-
-—Non, ma toute belle, attendons encore, peut-être des jours meilleurs
-vont se lever pour nous; si jeunes encore, nous avons un long avenir!
-Attendons encore, nous avons bu l’absinthe avant le festin, attendons,
-après le deuil de la nuit, le jour et la rosée.
-
-—Champavert, quand un arbre a été atteint de la foudre, nul printemps
-ne saurait le reverdir; il dessèche sur pied, jusqu’à ce qu’un bûcheron
-le renverse de sa hache; Champavert, attendrons-nous le coup de hache
-de la mort, tardif bûcheron? Ce serait une lâcheté!
-
-—Il est téméraire de préjuger l’avenir: ma belle, dépouillons-nous de
-cette sombreur, soyons moins élégiaques, s’il vous plaît?
-
-—C’est cela, à loisir, plaisantez! Vous grimacez, Champavert, votre
-rire n’est pas un rire qui part du cœur, c’est un rire de supplicié.
-Tout à l’heure vous vous êtes trahi.
-
-Pendant ces causeries, sous la salle d’ombrage, la lune était montée
-à l’horizon, et ses rayons, perçant au travers le feuillage vacillant
-des marronniers, semait le sable de nacres et l’obscurité de phalènes
-d’argent. Le rossignol ne chantait pas encore son nocturne, et l’on
-n’entendait rien dans l’immensité, sinon le son amoureux de leur voix
-qui s’élevait comme le soupir d’une Gnomide.
-
-
-
-
-IV
-
-DAMNATION
-
-
-—La plaine est obscure et solitaire, lève-toi, ma grande amie, et
-descendons le clos; viens errer, là-bas, près de la citerne; il y a
-bien long-temps que je ne me suis agenouillé sur cette terre; le houx
-ombrageant son berceau mortuaire, a peut-être été brouté? Allons voir.
-
-—Oh! non pas, ce houx est vert et touffu et l’herbe haute et belle; mes
-pleurs sont une pluie féconde, et je les en arrose chaque nuit.
-
-—Chaque nuit tu descends à la source?
-
-—Oui! chaque nuit: quand tout dort en la maison, je me lève et descends
-faire ma prière sur sa tombe; quand j’ai bien prié et bien pleuré sous
-le ciel, je me sens plus calme. La nature semble me pardonner mon
-crime; il me semble entendre dans le silence universel une voix partant
-des étoiles, qui me crie:—Ton crime n’est pas le tien, faible enfant
-de la terre, il est aux hommes! à la société!... que son sang retombe
-sur eux et sur elle!... Je rentre avant l’aurore, et je goûte alors un
-sommeil plus paisible et sans rêves affreux.
-
-—Mystérieuse! pourquoi ne me parlas-tu jamais de tes visites nocturnes?
-je m’y serais trouvé aussi, moi, je serais venu prier et pleurer avec
-toi!
-
-—Garde-t-en, Champavert, garde-t-en bien, tu me perdrais! Plusieurs
-fois, mon père soupçonneux m’a suivie, j’en suis sûre, je l’ai vu, là,
-caché derrière le mur de la citerne, il m’écoutait; nous nous serions
-trahis. Aussi, ai-je bien soin de prier bas, de peur qu’il n’entende
-pourquoi je prie. Il m’a demandé plusieurs fois, avec un sourire
-d’intelligence, si je n’étais pas somnambule: j’ai feint de ne pas
-comprendre, et, sans me déconcerter, j’ai répondu que cela pouvait bien
-être.
-
-Ils étaient presque au bas du sentier rapide qui conduit à la source;
-la lune avait disparu, le ciel était noir, quelques éclairs passaient
-comme des phosphores à l’horizon, Flava était appuyée sur le bras de
-Champavert, qui froissait dans sa main une branche de verveine.
-
-—Quelle odeur plus suave que cette verveine des Indes! Aimes-tu les
-fleurs, Flava?
-
-—Beaucoup.
-
-—Toi, aimer les fleurs, Flava, c’est de l’amour-propre! aimes-tu les
-parfums?
-
-—Beaucoup.
-
-—Pour moi, je les aime follement! on dit que cela sied mal à un homme,
-que m’importe! je n’en suis pas plus efféminé pour cela. Si je me
-laissais aller, je remplirais mon logis de plantes balsamiques, je
-me chargerais de senteurs comme une petite maîtresse. Quand je suis
-accablé, une branche de chèvrefeuille odorant est pour moi toute une
-consolation.
-
-Bien des cavaliers montent la garde pour une belle, à son balcon;
-moi, je la monterais pour une fleur; bien des cavaliers font de longs
-chemins pour causer d’amour, j’irais en Espagne pour une bergamote, en
-Orient pour du benjoin; bien des cavaliers vendent leur manteau pour en
-jouer le prix, moi, je troquerais le mien contre un flacon d’essence de
-roses.
-
- * * * * *
-
-Mais, pour moi, par-dessus tout, Flava, tu es le flacon le plus
-odorant, le réséda le plus suave, le baume arabique le plus précieux!
-Aussi, pour toi, je ferais plus que de guetter sous un balcon, je
-ferais plus qu’un pèlerinage, je ferais plus que de me dépouiller de
-mon manteau, je vivrais, si tu l’exigeais!...
-
-—Tu te trahis encore, Champavert, serais-tu prêt? dis-le-moi, je t’en
-prie, souviens-toi de ta promesse!
-
-—Oh! non pas cela, je veux dire que si j’étais décidé au néant, et que
-tu voulusses que je vécusse, je vivrais.
-
-—Champavert, tu blasphêmes en parlant ainsi de néant, tu me fais mal
-infernalement!... Regarde donc ce ciel sillonné, cette plaine, ces
-monts, cette majestueuse nature! regarde-moi! et après cela, crois au
-néant si tu peux?
-
-—Comme toi, Flava, j’aimai jadis les poëmes et les phrases.
-
-—Hélas! si nous ne devions pas renaître heureux pour l’éternité, ce
-serait bien atroce!... Une vie de souffrances et de misères et plus
-rien après?...
-
-—Le néant.
-
-—Oh! tu ne le crois pas!
-
-—Si! je le crois! C’est par lâcheté que les hommes reculent devant
-l’anéantissement: ils se façonnent à leur guise une vie future, se
-bercent et s’enivrent de ce mensonge qu’ils se sont fait à eux-mêmes;
-et, tous contens de cette trouvaille, quand ils agonisent, comme des
-fous sur le lit de fer, avec un rire niais sur les lèvres, ils vous
-disent:—Adieu! au revoir, je pars pour un monde meilleur, nous nous
-retrouverons là-haut! et puis, avec un rire encore plus niais, les
-héritiers, joyeux dans le cœur, répondent:—Adieu! bon voyage! nous
-nous rejoindrons avant peu, préparez nos places dans l’hôtellerie du
-paradis.
-
-—Eh bien! non! idiots que vous êtes! vous allez où vont toutes choses,
-au néant!...... Et c’est face à face avec la mort, et le pied dans la
-fosse, lâches, que je vous dis cela! Je ne veux pas d’une autre vie,
-j’en ai assez de vivre, c’est le néant que j’appelle!...
-
-—Taisez-vous, taisez-vous, Champavert, ne blasphémez pas ainsi; si vous
-saviez, votre regard est affreux! Mais quelle serait donc, mon ami, la
-récompense des malheureux torturés ici-bas?
-
-—Qui dédommagera le cheval de ses sueurs, la forêt de la hache, de la
-scie et du feu?..... Sans doute, il y a une autre vie aussi pour les
-chevaux et les chênes?... Un paradis!...
-
-—Vous êtes égaré, taisez-vous, Champavert, Dieu vous entend; ne
-craignez-vous pas son tonnerre?
-
-—S’il était un Dieu qui lançât la foudre, je le défierais! Qu’il
-me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant qui entend tout, je le
-défie!....... Tiens, je crache contre le ciel! Tiens, regarde là-bas,
-vois-tu ce pauvre tonnerre qui se perd à l’horizon! on dirait qu’il a
-peur de moi. Ah! franchement, ton Dieu n’est pas susceptible sur le
-point d’honneur: si j’étais Dieu, si j’avais des tonnerres à la main,
-oh! je ne me laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver de
-terre!
-
-Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu votre Dieu, et vous
-avez bien fait, car, s’il était un Dieu, il serait pendable.
-
-—Oh! laissez-moi fuir, la terre s’entr’ouvre sous vos pas! Satan, tu me
-fais horreur!....... laissez-moi, Champavert, moi, je n’ai pas fait de
-pacte; je vous en prie, taisez-vous, je suis morte si vous blasphémez
-plus! Faut-il donc que je baise vos pieds?...
-
-—Jusqu’à cette heure, j’avais gardé mon sang-froid, mais tant de
-misères m’enragent!... Oh! si je tenais l’humanité comme je te tiens
-là, je l’étranglerais! Si elle n’avait qu’une vie, je la frapperais de
-ce couteau, je l’anéantirais! si je tenais ton Dieu, je le frapperais
-comme je frappe cet arbre! si je tenais ma mère, ma mère qui m’a donné
-la vie, je l’éventrerais! C’est une chose infâme qu’une mère!... Ah!
-si du moins elle m’avait étouffé dans ses entrailles, comme nous avons
-fait de notre fils..... Horreur!..... Je m’égare ...
-
-Monde atroce! il faut donc qu’une fille tue son fils, sinon elle perd
-son honneur!... Flava! tu es une fille d’honneur, tu as massacré le
-tien!... tu es une vierge, Flava! Horreur!......
-
-Ote-toi de dessus cette fosse, que je creuse la terre de mes ongles; je
-veux revoir mon fils, je veux le revoir à mon heure dernière!
-
-—Ne troublez pas sa tombe sacrée....
-
-—Sacrée!...... Je te dis que je veux revoir mon fils à mon heure
-dernière! laisse-moi fouiller cette fosse.
-
-La pluie tombait à flots, le tonnerre mugissait, et quand les éclairs
-jetaient leurs nappes de flammes sur la plaine, on distinguait Flava,
-échevelée; sa robe blanche semblait un linceul, elle était couchée
-sous les touffes du houx. Champavert, à deux genoux sur terre, de
-ses ongles et de son poignard fouillait le sable. Tout à coup, il se
-redressa tenant au poing un squelette chargé de lambeaux:—Flava! Flava!
-criait-il, tiens, tiens, regarde donc ton fils; tiens, voilà ce qu’est
-l’éternité!... Regarde!
-
-—Vous me faites bien souffrir, Champavert, tuez-moi!..... Tout cela
-pour un crime, un seul, ah! c’en est trop....
-
-—Loi! vertu! honneur! vous êtes satisfaits; tenez, reprenez votre
-proie!... Monde barbare, tu l’as voulu, tiens, regarde, c’est ton
-œuvre, à toi. Es-tu content de ta victime? es-tu content de tes
-victimes?...—Bâtard! c’est bien effronté à vous, d’avoir voulu naître
-sans autorisation royale, sans bans! Eh! la loi? eh! l’honneur?...
-
-Ne pleure pas, Flava, qu’est-ce donc? rien: un enfanticide. Tant de
-vierges timides en sont à leur troisième, tant de filles vertueuses
-comptent leurs printemps par des meurtres..... Loi barbare! préjugé
-féroce! honneur infâme! hommes! société! tenez! tenez votre proie!...
-Je vous la rends!!!...
-
- * * * * *
-
-En hurlant ces derniers mots, Champavert lança au loin le cadavre qui,
-roulant par la pente escarpée, vint tomber et se briser sur les pierres
-du chemin.
-
-—Champavert! Champavert! achève-moi! râlait Flava, froide et mourante;
-es-tu prêt, maintenant?...
-
-—Oui!...
-
-—Frappe-moi, que je meure la première!... Tiens, frappe là, c’est mon
-cœur!... Adieu!!!
-
-—Au néant!!!
-
-A ce dernier mot, Champavert s’agenouilla, mit la pointe du poignard
-sur le sein de Flava, et, appuyant la garde contre sa poitrine, il
-se laissa tomber lourdement sur elle, l’étreignit dans ses bras: le
-fer entra froidement, et Flava jeta un cri de mort qui fit mugir les
-carrières.
-
-Champavert retira le fer de la plaie, se releva, et, tête baissée,
-descendit la colline et disparut dans la brume et la pluie.
-
-
-
-
-V
-
-DE PROFUNDIS
-
-
-Le lendemain, à l’aube, un roulier entendit un craquement sous la roue
-de son chariot: c’était le squelette charnu d’un enfant.
-
-Une paysanne trouva près de la source un cadavre de femme avec un trou
-au cœur.
-
-Et, aux buttes de Montfaucon, un écarisseur, en sifflant sa chanson et
-retroussant ses manches, aperçut, parmi un monceau de chevaux, un homme
-couvert de sang; sa tête, renversée et noyée dans la bourbe, laissait
-voir seulement une longue barbe noire, et dans sa poitrine un gros
-couteau était enfoncé comme un pieu.
-
-
- FIN
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Champavert, by Pétrus Borel
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT ***
-
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