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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Champavert - contes immoraux - -Author: Pétrus Borel - -Illustrator: Adrien Aubry - -Release Date: April 18, 2016 [EBook #51787] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - CHAMPAVERT - - - - - Bruxelles.—Imprimerie de E. J. CARLIER, rue des Minimes, 51. - - -[Illustration] - - - - - CHAMPAVERT - - CONTES IMMORAUX - - PAR - PETRUS BOREL - - LE LYCANTHROPE - - AVEC FRONTISPICE A L’EAU-FORTE DE - M. ADRIEN AUBRY - -[Illustration: LOGO] - - BRUXELLES - J. BLANCHE, LIBRAIRE - 11, RUE DE LOXUM, 11 - - 1872 - - - - - TABLE DES MATIÈRES - - - PAGE - - NOTICE SUR CHAMPAVERT v - - MONSIEUR DE L’ARGENTIÈRE, L’ACCUSATEUR 1 - I. ROCCOCO 3 - II. WAS-IST-DAS? 15 - III. MATER DOLOROSA 21 - IV. MOISE SAUVÉ DES EAUX 29 - V. VERY WELL 37 - - JAQUEZ BARRAOU LE CHARPENTIER - LA HAVANE 45 - I. PESADUMBRE Y CONJURACION 47 - II. EL CORAZON NO ES TRAYDOR 55 - III. TRAYCION Y TRAYCION 59 - IV. A LAS ORACIONES 67 - - DON ANDRÉA VÉSALIUS L’ANATOMISTE - MADRID 71 - I. CHALYBARIUM 73 - II. SALTATIO, TURBA, MORS 79 - III. QUOD LEGI NON POTEST 85 - IV. NIDUS ADULTERATUS 91 - V. OPIFICINA 95 - VI. ENODATIO 97 - VII. AFFABULATIO 101 - - THREE FINGERED JACK L’OBI - LA JAMAIQUE 103 - I. NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES 105 - II. VOICES IN THE DESERT 111 - III. HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT 115 - IV. TIRESOME CHAPTER 121 - V. HOUND’S FEE 127 - VI. BLOOD’S REWARD 133 - - DINA LA BELLE JUIVE - LYON 139 - I. AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO 141 - II. ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN 151 - III. LOU GAL RËMËNO L’ALO 161 - IV. PLOUJHAS DË MARSELHA 167 - V. MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT 169 - VI. LANGHIMEN 181 - VII. OUSTÂOU PAIROLAOU 191 - VIII. BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS 195 - IX. BOURDËSCÂDO 197 - X. ESCUMERGAMËN 201 - XI. DÔOU 207 - XII. GOUDOUMAR! GOULLAMAS! 209 - XIII. GOLGOTHA 211 - - PASSEREAU L’ÉCOLIER - PARIS 215 - I. CARABINS 217 - II. MARIETTE 227 - III. PERFIDE COMME L’ONDE 237 - IV. ALBERT PATROCINE 243 - V. INCONGRUITÉ 251 - VI. AUTRE INCONGRUITÉ 263 - VII. AH! C’EST MAL! 271 - VIII. FIN TRÈS NATURELLE 283 - - CHAMPAVERT LE LYCANTHROPE - PARIS 299 - I. TESTAMENT 301 - II. EDURA 313 - III. FLAVA 319 - IV. DAMNATION 325 - V. DE PROFUNDIS 333 - - - - -NOTICE - -SUR - -CHAMPAVERT - - -C’est toujours un pénible emploi que celui de _détrompeur_, c’est -toujours une pénible corvée que celle de venir enlever au public ses -douces erreurs, ses mensonges auxquels il s’est fait, auxquels il a -donné sa foi; rien n’est plus dangereux que de faire un vide dans le -cœur de l’homme. Jamais je ne me hasarderai à une aussi scabreuse -mission. Croyez, croyez, abusez-vous, soyez abusés!... L’erreur est -presque toujours aimable et consolatrice. Malgré tout cet éloignement, -ma religieuse sincérité, aujourd’hui, me fait un devoir de démasquer -une supercherie, heureusement sans importance, une pseudonymie. De -grâce, veuillez bien ne point vous emporter, comme vous le faites de -coutume, quand on vient vous dire que la _Clotilde de Surville_ n’a pas -été, que son livre est apocryphe; que la correspondance de _Ganganelli_ -et _Carlino_ est apocryphe; que _Joseph Delorme_ est un pseudographe et -sa biographie un mythe. De grâces, de grâces! je vous en supplie, ne -vous emportez point!... - -Pétrus Borel s’est tué ce printemps: prions Dieu pour lui, afin que -son âme, à laquelle il ne croyait plus, trouve merci devant Dieu qu’il -niait, afin que Dieu ne frappe pas l’erreur du même bras que le crime. - -Pétrus Borel, le _rhapsode_, le _lycanthrope_, s’est tué, ou pour dire -la vérité que nous avons promise, le pauvre jeune homme qui se recélait -sous ce sobriquet, qu’il s’était donné à peine au sortir de l’enfance; -aussi, peu de ses camarades connurent-ils son véritable nom; aucun ne -sut jamais la cause de ce travestissement; le fit-il par nécessité ou -par bizarrerie? c’est ce qu’on ignore entièrement. Autrefois ce même -nom avait été illustré en littérature et en sciences, par Pétrus Borel -de Castres, profond docteur, antiquaire, médecin de Louis XIV et fils -du poète Jacques Borel. Descendait-il maternellement de cette famille, -avait-il voulu reprendre le nom d’un de ses aïeux? c’est ce qu’on -ignore entièrement et que sans doute on ignorera toujours. - -Ainsi que nous l’avons rétabli en titre de ce livre, son vrai nom était -Champavert. - -Il n’est pas de plus doux plaisir que celui de descendre dans -l’intimité d’un être sensible, c’est-à-dire supérieur, qui s’est -éteint; c’est une indiscrétion bien louable que celle de vouloir -s’initier au secret de la vie d’un grand artiste ou d’un malheureux. -On aime bien l’écrivain qui se complaît à étaler comme des tapisseries -l’existence, souvent très occulte, des hommes qui nous sont chers. -Quoique celle du jeune et fatal poète qui nous occupe n’excite pas -en vous un aussi haut intérêt, je pense cependant que vous ne les -auriez pas mal accueillis si j’avais pu déterrer quelques détails et -quelques circonstances de cette vie anomale; mais regrettablement on -en sait bien peu de chose. Champavert était peu parleur de lui-même; -il tombait généralement dans le monde comme une apparition, sans -antécédens connus, sans avenir présumé. - -On a quelques raisons de croire, qu’originaire des Hautes-Alpes, -il était né dans l’antique _Ségusie_, souvent, lui ayant entendu -maudire son père, descendu des Montagnes, et nommer avec fierté comme -ses compatriotes, _Philibert-Delorme_, _Martel-Ange_, _Servandoni_, -_Audran_, _Stella_, _Coisevox_, _Coustou_: _Ballanche_!... Mais, jeune, -il avait laissé sa patrie. - -Il montrait au plus vingt à vingt-deux ans à ceux qui l’approchaient, -mais ses traits graves, de prime abord, le vieillissaient beaucoup. - -Il était assez grand et svelte, peut-être même frêle; il avait le teint -brun, le profil caractéristique, l’œil grand, blanc et noir, et quelque -chose dans le regard qui fatiguait lorsqu’il était fixé, comme l’œil -convoiteux du serpent qui attire une proie. - -Contre l’usage de notre époque, de même que Leonardo da Vinci, -contrairement à celui de la sienne, il portait la barbe longue depuis -l’âge de dix-sept ans; jamais les plus instantes prières ne purent le -contraindre à l’abattre. En cette étrangeté, il devança de quatre ans -les apôtres de Henri-Saint-Simon. L’idée la plus juste qu’on puisse en -donner, c’est de dire qu’il avait beaucoup de l’aspect de saint Bruno. - -Sa voix et ses façons étaient douces, à la grande surprise de ceux qui -le voyaient pour la première fois, et qui, par ses écrits, ses poésies, -se l’étaient figuré un ogre effroyable. Il était bon, doux, affable, -fier, opiniâtre, serviable, bienveillant, son cœur aimant, _amoroso -con los suyos_, divine expression espagnole, n’avait point encore été -gâté par l’égoïsme et l’or. Mais quand on le blessait à fond, sa haine -devenait, comme son amour, implacable. - -Lorsqu’on l’entraînait dans le monde, il y apportait un air de -souffrante mélancolie, comme un cerf lancé hors de son hallier. - -Quant à des particularités sur son enfance, on ne sait presque rien: on -ne sait que ce que lui-même en a voulu dire à ses intimes. La volonté -était développée chez lui au plus haut point, hardi, têtu, impérieux, -le mépris des usages et coutumes était inné en lui, il ne s’y ploya -jamais, même en son plus bas âge. Il avait en horreur les habits, et -passa ses premières années entièrement nu; ce n’est qu’assez tard qu’on -parvint à lui faire endosser les vêtemens les plus nécessaires. - -On a encore quelques soupçons vagues que son instruction avait été -confiée à des prêtres, son irréligion viendrait assez à l’appui de -cette opinion. Il n’est pas de héros pour le valet de chambre, il n’est -pas de Dieu pour qui habite le temple. - -Il se plaisait souvent à conter avec une espèce de joie qu’il avait -été toujours fatigant pour ses maîtres, toujours redouté par eux, sans -trop savoir pourquoi: peut-être les mettait-il souvent _à quia_ par ses -questions _à la Condamine_, et flairant leur ignorance crasseuse, les -traitait-il avec mépris et dégoût! Il disait aussi avec orgueil qu’il -avait été chassé de toute école. - -Comme l’étude était sa seule passion et que la seule langue latine -n’étanchait pas sa soif de savoir, il s’entourait toujours de cinq à -six grammaires d’idiomes anciens et modernes, et d’ouvrages savans -qu’il se procurait avec peine, et que ses maîtres honteux lui brûlaient -à mesure. - -Déjà, en ce temps, il portait en lui une tristesse, un chagrin -indéfini, vague et profond, la mélancolie était déjà son -_idiosyncrasie_. De ses anciens condisciples se rappellent l’avoir vu -passer très souvent des jours entiers à verser des larmes amèrement, -sans causes connues ou apparentes, lui-même plus tard n’a jamais pu -définir ces désolations. Assurément la vie en communauté forcée l’avait -jeté dans cet état chronique de souffrance, et cette souffrance, cet -ennui exhaltaient ses organes sensitifs et aiguillonnaient sa chagrine -irritabilité. - -Le cours de sa brève carrière fut semblable au cours de ces torrens -dont on ignore la source, qui tantôt inondent les vallées, et tantôt -coulent souterrainement. - -A partir de cette première époque de sa vie vient une série d’années -sur lesquelles nous n’avons pu rencontrer le moindre renseignement; -seulement, nous avons retrouvé dans ses papiers deux petites notes, que -voici; elles font présumer que son père l’avait placé contre son gré -chez un artiste ou un artisan. - - - Novembre 1823. - -Hier mon père m’a dit: Tu es grand maintenant, il faut dans ce monde -une profession; viens, je vais t’offrir à un maître qui te traitera -bien, tu apprendras un métier qui doit te plaire, à toi qui charbonnes -les murailles, qui fais si bien les peupliers, les hussards, les -perroquets, tu apprendras un bon état. Je ne savais ce que tout cela -voulait dire; je suivis mon père, et il me vendit pour deux ans. - - - Janvier 1824. - -Voilà donc ce que c’est qu’un état, un maître, un apprenti. Je ne sais -si je comprends bien; mais je suis triste et je pense à la vie; elle me -semble bien courte! Sur cette terre de passage, alors pourquoi tant de -soucis, tant de travaux pénibles, à quoi bon?.... Maintenant, je ris -quand je vois un homme qui se case, se caser!...... Que faut-il donc à -l’homme pour faire sa vie? une peau d’ours et quelques substances. - -Si j’ai rêvé une existence, ce n’est pas celle-là, ô mon père! si j’ai -rêvé une existence, c’est chamelier au désert, c’est muletier andalous, -c’est Otahïtien! - -Il est probable que cet homme chez lequel il faisait son apprentissage -était architecte: car quelques années plus tard, on se rappelle l’avoir -vu travailler dans l’atelier d’architecture d’_Antoine Garnaud_; du -reste, nous n’avons rien pu apprendre sur sa vie, à cette phase; -sans doute, il battait corps à corps avec la misère, et, dans les -intervalles que lui laissaient ses travaux stupides et la faim, il -s’abandonnait à l’étude. On a trouvé dans ses paperasses des dessins -d’architecture et des poésies portant mêmes dates. Son assiduité à -l’atelier d’_Antoine Garnaud_ devint plus réservée peu à peu, et il en -disparut entièrement. Son aversion pour l’architecture antique qu’on -y enseignait à l’exclusion fut cause à coup sûr de cet éloignement. -Il rentra dans l’ombre pour se livrer à ses études d’affection; on -ne le vit plus reparaître que de loin en loin, dirigeant quelques -constructions, ou dans l’atelier de quelque habile peintre dont il -avait conquis l’amitié. C’est aussi vers ce temps, deux ans environ -avant sa mort, vers la fin de 1829, qu’il se groupa à l’entour de -lui quelques jeunes et timides artistes, afin d’être plus forts en -faisceau, afin de n’être pas brisé et renversé à l’entrée dans le -monde; il fut même regardé par beaucoup comme le grand prêtre de cette -camaraderie du bousingo, dont on fit grand scandale, et dont on a -par méchanceté et par ignorance perverti les intentions et le titre. -Mais n’anticipons pas, Champavert, dans un ouvrage collectif qui doit -incessamment paraître, a rétabli la véracité des faits, et éclairé le -public que les journaux ont abusé. - -Ses derniers compagnons, dont les noms sont cités dans les -_Rhapsodies_, qui l’ont connu dans la plus grande intimité, auraient -pu donner sur lui des renseignemens exacts et positifs; mais, comme il -n’approuva pas cette publication, ils nous ont fermé leurs portes. - -Ce fut vers la fin de 1831 que parurent les essais poétiques de -Champavert, sous le titre de _Rhapsodies, par Pétrus Borel_. Jamais -petit livre n’avait fait plus grand scandale, du reste, scandale que -fera toujours toute œuvre écrite avec l’âme et le cœur, sans politesse -pour un temps où l’on fait de l’art et de la passion avec la tête et -la main, et en se battant les flancs à tant la page. Pour juger ces -poésies, nous sommes trop favorablement disposés, on ne nous croirait -pas impartiaux; or, nous dirons seulement qu’elles nous semblent -abruptes, souffertes, senties, pleines de feu, et, qu’on nous passe -l’expression, quelquefois _fleurette_, mais bien plus souvent _barre de -fer_; c’est un livret empreigné de fiel et de douleur, c’est le prélude -du drame qui le suivit, et que les plus simples avaient pressenti; une -œuvre comme celle-là n’a pas de second tome: son épilogue, c’est la -mort. - -Nous allons, pour nos lecteurs qui ne les connaîtraient point, en -donner quelques extraits, à l’appui de ce que nous venons d’avancer. - -Voici la pièce qui ouvre le recueil; nous la citons préférablement -parce qu’elle est pleine de douleur et d’une franchise rare, et qu’elle -contient quelques circonstances de sa vie dont nous n’avons pu parler: -elle est adressée à un ami qui lui avait donné l’hospitalité, à ce -qu’il paraîtrait, dans un temps où, comme Métastase, il n’avait pour -abri que le ciel et le pavé. - - Quand ton Pétrus ou ton Pierre - N’avait pas même une pierre - Pour se poser, l’œil tari; - Un clou sur un mur avare - Pour suspendre sa guitare: - Tu me donnas un abri. - - Tu me dis:—Viens, mon Rhapsode, - Viens chez moi finir ton ode; - Car ton ciel n’est pas d’azur, - Ainsi que le ciel d’Homère - Ou du provençal trouvère; - L’air est froid, le sol est dur. - - Paris n’a point de bocage; - Viens donc, je t’ouvre ma cage, - Où, pauvre, gaîment je vis; - Viens, l’amitié nous rassemble, - Nous partagerons ensemble - Quelques grains de chenevis. - - —Tout bas, mon âme honteuse - Bénissait ta voix flatteuse - Qui caressait son malheur; - Car toi seul, au sort austère - Qui m’accablait solitaire, - Léon, tu donnas un pleur. - - Quoi! ma franchise te blesse? - Voudrais-tu que, par faiblesse, - On voilât sa pauvreté? - Non! non! nouveau Malfilâtre, - Je veux, au siècle parâtre, - Etaler ma nudité! - - Je le veux, afin qu’on sache, - Que je ne suis point un lâche, - Car j’eus deux parts de douleur - A ce banquet de la terre, - Car, bien jeune, la misère - N’a pu briser ma verdeur. - - Je le veux, afin qu’on sache - Que je n’ai que ma moustache, - Ma guitare, et puis mon cœur - Qui se rit de la détresse; - Et que mon âme maîtresse - Contre tout surgit vainqueur. - - Je le veux, afin qu’on sache - Que, sans toge et sans rondache, - Ni chancelier, ni baron, - Je ne suis point gentilhomme, - Ni commis à maigre somme, - Parodiant lord Byron. - - A la cour, dans ses orgies, - Je n’ai point fait d’élégies, - Point d’hymne à la déité; - Sur le flanc d’une duchesse, - Barbotant dans la richesse, - De lai sur ma pauvreté. - -Voici encore quelques autres vers et quelques fragmens pris pour ainsi -dire au hasard, tous pleins pareillement de chagrin et de fiel, et de -la pensée qui le minait sourdement et qui, peu de temps plus tard, -devait le perdre. - - -DOLÉANCE. - - Son joyeux, importun, d’un clavecin sonore, - Parle, que me veux-tu? - Viens-tu dans mon grenier pour insulter encore - A ce cœur abattu? - Son joyeux, ne viens plus; verse à d’autres l’ivresse; - Leur vie est un festin - Que je n’ai point troublé; tu troubles ma détresse, - Mon râle clandestin! - - Indiscret, d’où viens-tu? Sans doute une main blanche, - Un beau doigt prisonnier - Dans de riches joyaux, a frappé sur ton anche - D’ivoire et d’ébénier; - Accompagnerais-tu d’une enfant angélique, - La timide leçon? - Si le rythme est bien sombre et l’air mélancolique, - Trahis-moi sa chanson. - - Non: j’entends les pas sourds d’une foule ameutée, - Dans un salon étroit; - Elle vogue en tournant, par la walse exaltée, - Ebranlant mur et toit. - Au dehors bruits confus, cris, chevaux qui hennissent, - Fleurs, esclaves, flambeaux; - Le riche épand sa joie et les pauvres gémissent, - Honteux sous leurs lambeaux! - - Autour de moi ce n’est que palais, joie immonde, - Biens, somptueuses nuits, - Avenir, gloire, honneurs: au milieu de ce monde, - Pauvre et souffrant je suis - Comme entouré des grands, du roi, du saint office, - Sur le _quémadero_, - Tous en pompe assemblés pour humer un supplice, - Un juif au _brazero_! - - Car tout m’accable enfin: néant, misère, envie, - Vont morcelant mes jours! - Mes amours brochaient d’or le crêpe de ma vie, - Désormais plus d’amours. - Pauvre fille! c’est moi qui t’avais entraînée - Au sentier de douleur; - Mais, d’un poison plus fort, avant qu’il t’eût fanée, - Tu tuas le malheur! - - Eh! moi, plus qu’une enfant, capon, flasque, gavache, - De ce fer acéré - Je ne déchire pas avec ce bras trop lâche - Mon poitrail ulcéré! - Je rumine mes maux: son ombre est poursuivie - D’un regret coutumier. - Qui donc me rend si veule et m’enchaîne à la vie?... - Pauvre Job au fumier. - - -HYMNE AU SOLEIL - - Là, dans ce sentier creux, promenoir solitaire - De mon clandestin mal, - Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre - Comme un brute animal. - Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre - Appeler le sommeil, - Pour étancher un peu ma brûlante paupière; - Je viens user mon écot de soleil! - - Là-bas, dans la cité, l’avarice sordide - Du roi, sur tout Champart, - Au mouton-peuple, on vend le soleil et le vide; - J’ai payé; j’ai ma part! - Mais sur tous, tous égaux devant toi, soleil juste, - Tu verses tes rayons, - Qui ne sont pas plus doux au front d’un prince auguste, - Qu’au sale front d’une gueuse en haillons. - - -FRAGMENT DE LA PIÈCE INTITULÉE - -HEUR ET MALHEUR - - - * * * * * - - C’est un oiseau, le barde! il doit rester sauvage; - La nuit sous la ramure, il gazouille son chant; - Le canard tout boueux se pavane au rivage, - Saluant tout soleil, ou levant ou couchant. - C’est un oiseau, le barde! il doit vieillir austère, - Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux, - Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre, - Qu’une cape trouée, un poignard et les cieux! - Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme, - Un habit bien collant, un minois relavé, - Un perroquet juché, chantonnant pour madame, - Dans une cage d’or, un canari privé; - C’est un gras merveilleux, versant de chaudes larmes - Sur des maux obligés après un long repas, - Portant un parapluie, et jurant par ses armes, - Et, l’élixir en main, invoquant le trépas. - Joyaux, bal, fleur, cheval, château, fine maîtresse, - Sont les matériaux de ses poëmes lourds: - Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse; - Toujours les souffletant de ses vers de velours. - Par merci! voilez-nous vos airs autocratiques; - Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons! - Mais ne galonnez pas comme vos domestiques, - Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons. - Eh! vous, de ces soleils, moutonnier parélie! - De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin, - Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie; - Le barde ne grandit qu’enivré de besoin! - J’ai caressé la mort, riant au suicide, - Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux; - Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux, - Misérable et miné par la faim homicide. - - -MISÈRE - - A mon air enjoué, mon rire sur la lèvre, - Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre, - Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition, - Ignorant le remords, vierge d’affliction; - A travers les parois d’une haute poitrine, - Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le mine? - Dans une lampe sourde on ne saurait puiser, - Il faut, comme le cœur, l’ouvrir ou la briser. - - Aux bourreaux, pauvre André! quand tu portais ta tête, - De rage tu frappais ton front sur la charrette; - N’ayant pas assez fait pour l’immortalité, - Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté. - Que de fois, sur le roc qui borde cette vie, - Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie, - Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts; - Je sentais ma puissance, et je sentais des fers! - - Puissance,... fers,... quoi donc?—Rien! encore un poète - Qui ferait du divin, mais sa muse est muette, - Sa puissance est aux fers:—Allons! on ne croit plus - En ce siècle voyant qu’aux talens révolus; - Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles.— - Travaille!... Eh! le besoin qui me hurle aux oreilles, - Etouffant tout penser qui se dresse en mon sein! - Aux accords de mon luth que répondre?... J’ai faim! - -Ah! tout cela fait saigner le cœur!... Passons. - -Son allure indépendante, son amour violent de la liberté, l’avaient -fait désigner comme républicain redoutable. Il crut devoir répondre -à cette accusation dans la préface de ses Rhapsodies:—Je suis -républicain, dit-il, comme l’entendrait un loup cervier: mon -républicanisme, c’est de la lycanthropie!—Si je parle de république, -c’est parce que ce mot me représente la plus large indépendance que -puissent laisser l’association et la civilisation. Je suis républicain -parce que je ne puis pas être Caraïbe; j’ai besoin d’une somme -énorme de liberté: la république me la donnera-t-elle? Je n’ai pas -l’expérience pour moi. Mais, quand cet espoir sera déçu comme tant -d’autres, il me restera le _Missouri_!.... - -De là, les journaux appelèrent ces vers lycanthropiques, lui -lycanthrope, et son inclination d’esprit lycanthropisme. L’épithète -eut grand succès par le monde et lui resta; lui-même se plaisait à -l’entendre; aussi, avons-nous cru qu’il était de notre respect de ne -point lui arracher ce pavillon caractéristique. - -Au milieu de toutes les critiques haineuses qui jonglèrent sur lui, et -qui auraient saturé une âme moins abreuvée que la sienne, il ne douta -pas un seul instant de sa force, et reçut dans le secret de bien douces -consolations, quelques applaudissemens sincères, et des conseils vrais. - -Entre autres, nous allons rapporter ici une lettre et des vers qui lui -furent adressés à ce propos, et qu’on vient de retrouver parmi ses -manuscrits. - - - MONSIEUR, - -Pardonnez-moi d’avoir autant tardé à vous remercier de l’envoi que vous -avez bien voulu me faire de vos poésies. M. Gérard ne m’a donné votre -adresse que depuis quelques jours. - -Si le métal bouillonnant a rejeté ses scories; ces scories font bien -présumer du métal, et, dussiez-vous vous irriter contre moi de trop -présumer de votre avenir, j’aime à croire qu’il sera remarquable. J’ai -été jeune aussi, Monsieur, jeune et mélancolique, comme vous je m’en -suis souvent pris à l’ordre social des angoisses que j’éprouvais: -j’ai conservé telle strophe d’ode, car jeune je faisais des odes, où -j’exprime le vœu d’aller vivre parmi les loups. Une grande confiance -dans la divinité a été souvent mon seul refuge. Mes premiers vers -un peu raisonnables l’attesteraient; ils ne valent pas les vôtres, -mais, je vous le répète, ils ne sont pas sans de nombreux rapports; -je vous dis cela pour que vous jugiez du plaisir triste, mais -profond, que m’ont fait les vôtres. J’ai d’autant mieux sympathisé -avec quelques-unes de vos idées, que si ma destinée a éprouvé un -grand changement, je n’ai ni oublié mes premières impressions, ni -pris beaucoup de goût à cette société que je maudissais à vingt ans. -Seulement aujourd’hui je n’ai plus à me plaindre d’elle pour mon propre -compte, je m’en plains quand je rencontre de ses victimes. Mais, -Monsieur, vous êtes né avec du talent, vous avez reçu de plus que moi -une éducation soignée; vous triompherez, je l’espère, des obstacles -dont la route est semée; si cela arrive, comme je le souhaite, -conservez bien toujours l’heureuse originalité de votre esprit et vous -aurez lieu de bénir la providence des épreuves qu’elle aura fait subir -à votre jeunesse. - -Vous ne devez pas aimer les éloges; je n’en ajouterai pas à ce que je -viens de vous dire. J’ai pensé d’ailleurs que vous préfériez connaître -les réflexions que votre poésie m’aurait suggérées. Vous verrez bien -que ce n’est pas par égoïsme que je vous ai beaucoup parlé de moi. - -Recevez, Monsieur, avec mes sincères remercîmens, l’assurance de ma -considération et du plus vif intérêt. - - BÉRANGER. - - 16 février 1832. - - -A PÉTRUS BOREL - - Brave Pierre, pourquoi cette mélancolie - Qui règne dans tes vers; pourquoi sur l’avenir - Ce regard douloureux suivi d’un long soupir, - Pourquoi ce dégoût de la vie? - - Elle est belle pourtant: regarde l’horizon - Qui s’ouvre devant nous, éclatant de lumières... - Va, nous saurons franchir ces débiles barrières - Qui nous tiennent comme en prison. - - Ou’importe un peu de peine au matin de la vie, - Ou, le nuage obscur errant à ton zénith? - Le nom qu’on a gravé sur le rude granit - Échappe à l’ongle de l’envie. - - Et quand viendra le soir, nous aurons le repos, - Nous trouverons la gloire au bout de la carrière, - Et l’amour sera là, séduisante chimère! - Versant son baume sur nos maux. - - Regarde autour de nous ces masses immobiles - Ignorant de l’amour les doux embrassemens, - Ou de l’ambition les beaux emportemens, - Êtres incomplets et débiles! - - N’ont-ils pas plus que nous droit d’accuser le ciel, - Ceux qui, jetés tous nus sur cette route aride, - De leurs lèvres de feu, pressent la coupe vide, - Ou n’y rencontrent que du fiel? - - Et toi, tu te plaindrais (quand, tout plein de jeunesse, - Tu bondis libre et fort comme un brave coursier), - De quelques jours de deuil que te font oublier - Les doux baisers d’une maîtresse. - - Que veux-tu donc de plus demander pour ta part? - Amour, gloire, amitié, t’échoiront en partage, - N’est-ce donc pas assez pour charmer le voyage? - La fortune viendra plus tard! - - En avant, en avant! courage brave Pierre! - Porte ta lourde croix par les vilains chemins, - Sans montrer aux regards tes genoux et tes mains, - Meurtris sur les angles de pierre. - - Car la gloire est marâtre à ses pauvres enfans!... - Devant les lauréats le monde entier s’incline; - Mais il ne doit pas voir la couronne d’épine - Qui déchire leurs fronts brûlans. - -Ces vers portent la signature d’un grand artiste dont s’honore la -France, nous aurions bien voulu pouvoir la livrer à la publicité, mais -nous avons craint d’effaroucher sa modestie, et de paraître par trop -indiscret en décelant la source d’une poésie naïve, toute d’intimité, -d’intimité confidentielle. - -En faisant deux parts, l’une des aboiemens et l’autre des nobles et -amitieux conseils, on verra, en ce cas, comme en tous, que ce n’est que -du bas étage que sort la sale critique. - -Voici tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie matérielle de -Champavert: quant à l’histoire de son âme, elle est tout entière dans -ses écrits; nous renverrons, d’abord, à ce présent livre de contes, et -puis aux Rapsodies dont la seconde édition va paraître incessamment. - -Enfin, pour des détails sur son dégoût de la vie et son suicide, nous -renverrons à la narration intitulée Champavert qui termine cet ouvrage. - -M. Jean-Louis, son inconsolable ami, a bien voulu nous confier -pour les mettre en ordre, tous les manuscrits et petits papiers de -Champavert, dont il était possesseur; et il a bien voulu aussi nous -autoriser à en publier ce que bon nous semblerait; nous avons d’abord -choisi et recueilli entre beaucoup d’autres ces nouvelles inédites. - -Si le monde leur faisait un bon accueil, nous les publierions toutes -successivement, ainsi que plusieurs romans et plusieurs drames que nous -avons également entre les mains. - -La mort prématurée de ce jeune écrivain est-elle une perte réelle et -regrettable pour la France? Nous ne pouvons répondre, nous, c’est à la -France à le juger, c’est à la France à assigner son rang, c’est à Lyon, -sa patrie, à revendiquer et à faire l’apothéose de son jeune et trop -infortuné poète. - -Mais nous croyons qu’il est de notre politesse de prévenir les -lecteurs, qui cherchent et aiment la littérature _lymphatique_, de -refermer ce livre et de passer outre. Si, cependant, ils désiraient -avoir quelques notions sur l’allure d’esprit de Champavert, il leur -suffirait de lire ce qui suit. - -A la réception de la lettre où Champavert le prévenait de son extrême -détermination, M. Jean-Louis partit sur l’heure, espérant arriver -assez à temps pour le détourner de son funeste projet; il était trop -tard. Sitôt à Paris, il se présenta au domicile de Champavert, on lui -affirma qu’il était allé faire un voyage de long cours. Dans la ville, -il ne put obtenir aucun renseignement. Mais, le soir, parcourant _la -Tribune_, au café Procope, il en rencontra de cruels et de positifs. -Le lendemain il fit enlever le cadavre de son ami, exposé à la morgue -depuis trois jours, et le fit enterrer au cimetière du Mont-Louis; près -du tombeau d’Héloïse et d’Abélard, vous pourrez voir encore une pierre -brisée, moussue, sur laquelle, se penchant, on lit avec peine ces mots: -A CHAMPAVERT, JEAN-LOUIS. - -Vivement ému par le suicide de ce jeune cœur, et des larmes m’étant -échappées pendant le récit que M. Jean-Louis en fit au café, touché, il -s’approcha de moi et me dit:—L’auriez-vous connu?—Non, Monsieur, si je -l’avais connu nous serions morts ensemble.—Je conquis son amitié, et ce -brave jeune homme, avant de retourner à Lachapelle en Vaudragon, me fit -don du portefeuille trouvé sur Champavert. - -Voici à peu près tout ce qu’il contenait: quelques notes, quelques -boutades, griffonnées sans ordre à la sanguine, et presque totalement -illisibles, quelques vers et des lettres. - -D’abord, je déchiffrai sur la peau d’âne ces pensées. - - * * * * * - -On recommande toujours aux hommes de ne rien faire d’inutile, d’accord; -mais autant vaudrait leur dire de se tuer, car, de bonne foi, à -quoi bon vivre?... Est-il rien plus inutile que la vie? une chose -utile, c’est une chose dont le but est connu; une chose utile doit -être avantageuse par le fait et le résultat, doit servir ou servira, -enfin c’est une chose bonne. La vie remplit-elle une seule de ces -conditions?.... le but en est ignoré, elle n’est ni avantageuse par le -fait, ni par le résultat; elle ne sert pas, elle ne servira pas, enfin, -elle est nuisible; que quelqu’un me prouve l’utilité de la vie, la -nécessité de vivre, je vivrai.... - -Pour moi, je suis convaincu du contraire, et je redis souvent avec -Pétrarca: - - Che più d’un giorno é la vita mortale - Nubilo, breve, freddo e pien di noja; - Che può bella parer, ma nulla vale. - -Le penser qui m’a toujours poursuivi amèrement, et jeté le plus de -dégoût en mon cœur, c’est celui-ci: - -Qu’on ne cesse d’être honnête homme, seulement que du jour où le crime -est découvert: que les plus infâmes scélérats, dont les atrocités -restent cachées, sont des hommes honorables, qui hautement jouissent -de la faveur et de l’estime. Que d’hommes doivent rire sourdement dans -leur poitrine, quand ils s’entendent traités de bons, de justes, de -loyaux, de sérénissimes, d’altesses! - -Oh! ce penser est déchirant!... - -Aussi, je répugne à donner des poignées de main à d’autres qu’à des -intimes; je frissonne involontairement à cette idée qui ne manque -jamais de m’assaillir, que je presse peut-être une main infidèle, -traîtresse, parricide! - -Quand je vois un homme, malgré moi mon œil le toise et le sonde, et je -demande en mon cœur, celui-là est-ce bien un probe, en vérité? ou un -brigand heureux dont les concussions, les dilapidations, les crimes -sont ignorés, et le seront à tout jamais? Indigné, navré, le mépris sur -la lèvre, je suis tenté de lui tourner le dos. - -Si du moins les hommes étaient classés comme les autres bêtes; s’ils -avaient des formes variées suivant leurs penchans, leur férocité, -leur bonté comme les autres animaux.—S’il y avait une forme pour le -féroce, l’assassin, comme il y en a une pour le tigre et la hyène.—S’il -y en avait une pour le voleur, l’usurier, le cupide, comme il y en a -une pour le milan, le loup, le renard; du moins il serait facile de -connaître son monde, on aimerait à bon escient, et l’on pourrait fuir -les mauvais, les chasser et les dérouter, comme on fuit et chasse la -panthère et l’ours, comme on aime le chien, le cerf, la brebis. - - -MARCHAND ET VOLEUR EST SYNONYME - -Un pauvre qui dérobe par nécessité le moindre objet est envoyé au -bagne; mais les marchands, avec privilége, ouvrent des boutiques sur -le bord des chemins pour détrousser les passans qui s’y fourvoient. -Ces voleurs-là, n’ont ni fausses clefs, ni pinces, mais ils ont des -balances, des registres, des merceries, et nul ne peut en sortir -sans se dire je viens d’être dépouillé. Ces voleurs à petit peu -s’enrichissent à la longue et deviennent propriétaires, comme ils -s’intitulent,—propriétaires insolens! - -Au moindre mouvement politique, ils s’assemblent, et s’arment, hurlant -qu’on veut le pillage, et s’en vont massacrer tout cœur généreux qui -s’insurge contre la tyrannie. - -Stupides brocanteurs! c’est bien à vous de parler de propriété, et -de frapper comme pillards des braves appauvris à vos comptoirs!... -défendez donc vos propriétés! mauvais rustres! qui, désertant les -campagnes, êtes venus vous abattre sur la ville, comme des hordes de -corbeaux et de loups affamés, pour en sucer la charogne; défendez donc -vos propriétés!.... Sales maquignons, en auriez-vous sans vos barbares -pilleries? en auriez-vous?... si vous ne vendiez du laiton pour de -l’or, de la teinture pour du vin? empoisonneurs! - - * * * * * - -Je ne crois pas qu’on puisse devenir riche à moins d’être féroce, un -homme sensible n’amassera jamais. - -Pour s’enrichir, il faut avoir une seule idée, une pensée fixe, dure, -immuable, le désir de faire un gros tas d’or; et pour arriver à grossir -ce tas d’or, il faut être usurier, escroc, inexorable, extorqueur et -meurtrier! maltraiter surtout les faibles et les petits! Et, quand -cette montagne d’or est faite, on peut monter dessus, et du haut du -sommet, le sourire à la bouche, contempler la vallée de misérables -qu’on a faits. - - * * * * * - -Le haut commerce détrousse le négociant, le négociant détrousse le -marchand, le marchand détrousse le chambrelan, le chambrelan détrousse -l’ouvrier, et l’ouvrier meurt de faim. - -Ce ne sont pas les travailleurs de leurs mains qui parviennent, ce sont -les exploiteurs d’hommes. - - * * * * * - -Sur le livret étaient griffonnés ces vers, que je présume être de lui, -ne me rappelant pas les avoir lus nulle autre part. - - -A CERTAIN DÉBITANT DE MORALE - - Il est beau tout en haut de la chaire où l’on trône, - Se prélassant d’un ris moqueur, - Pour festonner sa phrase et guillocher son prône - De ne point mentir à son cœur! - Il est beau, quand on vient dire neuves paroles, - Morigéner mœurs et bon goût, - De ne point s’en aller puiser ses paraboles - Dans le corps-de-garde ou l’égout! - Avant tout, il est beau, quand un barde se couvre - Du manteau de l’apostolat, - De ne point tirailler par un balcon du Louvre, - Sur une populace à plat! - - Frères, mais quel est donc ce rude anachorète? - Quel est donc ce moine bourru? - Cet âpre chipotier, ce gros Jean à barète, - Qui vient nous remontrer si dru? - Quel est donc ce bourreau? de sa gueule canine, - Lacérant tout, niant le beau, - Salissant l’art, qui dit que notre âge décline - Et n’est que pâture à corbeau. - Frères, mais quel est-il?... Il chante les mains sales, - Pousse le peuple et crie haro! - Au seuil des lupanars débite ses morales, - Comme un bouvier crie ahuro! - - * * * * * - -Je ne dirai rien de la peine de mort, assez de voix éloquentes depuis -Beccaria l’ont flétrie: mais je m’élèverai, mais j’appellerai l’infamie -sur le témoin à charge, je le couvrirai de honte! Conçoit-on être -témoin à charge?... quelle horreur! il n’y a que l’humanité qui donne -de pareils exemples de monstruosité! Est-il une barbarie plus raffinée, -plus civilisée, que le témoignage à charge?.... - - * * * * * - -Dans Paris, il y a deux cavernes, l’une de voleurs, l’autre de -meurtriers; celle de voleurs c’est la bourse, celle de meurtriers c’est -le Palais-de-Justice. - - - - - MONSIEUR - DE L’ARGENTIÈRE, - L’ACCUSATEUR - - Aussi pourquoi vouloir, avec une pensée, - Enfant! moraliser cette Rome lassée - De ses rétheurs de Grèce, et tirée entre tous - Comme un morceau de chair aux dents de chiens jaloux? - Pourquoi ne pas laisser cette reine du monde, - Se débattre à loisir dans sa gadoue immonde, - Et lui montrer la bourbe au fond des flots vermeils, - Et troubler, par des mots graves, ses longs sommeils? - - * * * * * - - —Pouvais-tu pas chanter Damœtas et Phyllis - Et Tityrus pleurant la mort d’Amaryllis? - Ou, laissant de côté ces contes bucoliques, - Elever ton génie aux nobles Géorgiques, - Dire en vers de six pieds Enée et ses vaisseaux - Sauvé par Neptunus de la fureur des eaux? - —N’avais-tu pas la voix de ta maîtresse blonde, - Et sa gorge lassive et souple comme l’onde, - Et cette Ibérienne encore aux grands yeux noirs - Qui chantait, comme on chante à Corduba, les soirs? - - BARTHELEMI HAURÉAU. - - - S’ils sont rouges de sang, ils rougiront encore! - - ANDRÉ BOREL. - - - - -I - -ROCCOCO - - -Une seule bougie placée sur une petite table éclairait faiblement une -salle vaste et haute; sans quelques chocs de verres et d’argenterie, -sans quelques rares éclats de voix, elle aurait semblé la veilleuse -d’un mort. En fouillant avec soin dans ce clair-obscur, comme on -fouille du regard dans les eaux-fortes de Rembrandt, on déchiffrait -la décoration d’une salle à manger, de l’époque caractéristique de -Louis XV, que les classiques inepto-romains appellent malicieusement -Roccoco. Il est vrai que la corniche encadrant le plafond était nervée -et profilée en bandeau et à gorge, sans la moindre parenté avec -l’entablement de l’Eresichtœum, du temple d’Antoninus et Faustina ou -de l’arc de Drusus; il est vrai qu’elle était sans saillie, larmier, -coupe-larme et mouchette chassant et rejetant la pluie qui ne pleut -pas. Il est vrai que les portes n’étaient point surmontées d’un -couronnement, dit attique, pour chasser les eaux de la pluie qui ne -pleut pas. Il est vrai que les arcades n’avaient point en hauteur leur -largeur deux fois et demi. Il est vrai qu’on n’avait eu aucun égard -aux spirituels modules de _l’illustrissimo signor Jacopo Barrozio da -Vignola_, et qu’on avait ri au nez des cinq-ordres. - -Mais il est vrai aussi et du devoir de dire, que cet intérieur n’était -point un ignoble pastiche de l’architecture butorde de Pæstum, de -l’architecture d’Athènes, glacée, nue, constante, rabâcheuse, de -l’architecture singe et jumart de Rome; celle-là avait son aspect à -elle, sa tournure à elle, sa coquetterie à elle; expression exacte -de son époque, elle lui convenait en tout point; et sa physionomie -est tellement unique, qu’après la plus longue série de siècles, on -reconnaîtra de prime abord ce Roccoco Louis XIV et Louis XV; avantage -que n’auront pas les funestes et ignorantes copies de l’antique de nos -faiseurs contemporains, qui n’impriment aucun cachet à leur époque et -n’en reçoivent aucun, si bien que les temps à venir prendront leurs -œuvres pour de mauvais antiques dépaysés. - -Les grands panneaux des lambris étaient couverts de peintures de nature -morte digne de Venninx, mais d’une main inconnue; et les impostes -de pastorales d’opéra, de fêtes galantes, de bergères-camargo de -l’immortel et délicieux Watteau. Les compositions en étaient gracieuses -et délicates, le coloris suave et cristallin, suivant l’usage de -ce grand maître que la France ignare et ingrate doit réhabiliter -et revendiquer comme une de ses plus belles gloires. Gloire donc à -Watteau! gloire à Lancret! gloire à Carle Vanloo! gloire à Lenôtre!... -gloire à Hyacinthe Rigault! gloire à Boucher! gloire à Edelinck!... -gloire à Oudry!... - -Et, s’il faut tout dire, j’avouerai que j’éprouve une sensation presque -aussi rêveuse, un plaisir aussi à l’aise, dans ces vastes logis du -dix-septième et dix-huitième siècles que dans une salle capitulaire -bizantine, ou dans un cloître roman. Tout ce qui fait ressouvenir -de nos pères à nous, de nos aïeux trépassés sur notre France, jette -dans le cœur une religieuse mélancolie. Honte à celui qui n’a pas -tressailli, dont la poitrine n’a pas palpité en entrant dans une -vieille habitation, dans un manoir délabré, dans une église veuve! - -Autour de la table qui portait la bougie deux hommes étaient assis. - -Le plus jeune tenait baissée une figure blême, sur laquelle pleuvaient -des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux et faux, son nez long et -en fer de lance; vous dire que ses favoris étaient taillés carrément -sur ses joues comme des sous-pieds, c’est vous dire que la scène se -passait sous l’empire, aux abords de 1810. - - * * * * * - -Le plus âgé, trapu, était le prototype des Francs-Comtois de la plaine; -sa chevelure, moisson épaisse, était suspendue, comme les jardins de -Babylone, sur sa face large et plate en oiseau de nuit. - -Ils étaient goulument penchés sur la table, semblant deux loups se -disputant une carcasse; mais leurs interlocutions sourdes et brouillées -par la sonorité de la salle contrefaisaient les grognements d’un porc. - -L’un était moins qu’un loup, c’était un accusateur public. L’autre plus -qu’un porc, c’était un préfet. - -Le préfet venait de recevoir sa nomination pour un chef-lieu de -province, et partait le lendemain. L’accusateur exerçait depuis assez -long-temps cette fonction à la cour d’assises de Paris; et, joyeux, -avait offert un dîner d’adieu à son ami. - -Tous deux, vêtus de noir, portaient comme les médecins, le deuil de -leurs assassinats. - -Comme ils parlaient assez bas, et souvent la bouche pleine, le nègre -qui se tenait à l’entrée,—car le jeune accusateur de l’Argentière -faisait nègre et jouait l’aristocrate rentré,—ne put attraper au vol -que quelques lambeaux de phrases dans ce genre-ci. - -—Mon cher Bertholin, que j’ai fait hier un bon dîner chez notre ami -Arnauld de Royaumont!... De son appartement, qui donne sur la Grève, -j’ai vu exécuter ces sept conspirateurs que nous avions condamnés il y -a quelques jours: quel délicieux repas! à chaque bouchée, j’allais voir -tomber une tête!... - -—Pauvres béjaunes! croire encore à la patrie! ces messieurs voulaient -faire les Brutus! les Hempden!... - -—N’ont-ils pas eu l’effronterie de vouloir parler au peuple du haut de -l’échafaud; morbleu! comme on leur a vite coupé la parole et la tête! -ce qui ne les as pas empêchés préliminairement de hurler à tout rompre: -Vive la patrie! vive la France! mort au tyran!... mort au tyran!..... -Pauvres bêtes!... Il ne faut pas de ménagement avec ces brigands; -zeste! il faut expédier ça au bourreau: sans cela, mais, corbleu! sa -majesté l’empereur ne pourrait dormir tranquille une seule nuit. - -A en juger par ces bribes, la conversation n’aurait pas laissé que -d’être très édifiante, et il est bien regrettable pour l’honneur de la -magistrature que ce maudit nègre n’ait pu en recueillir davantage. - -Mais, au dessert, le vin de Corse ayant remonté d’une tierce la gamme -de la conversation devenue bruyante et rieuse à pleine gorge, il eût -été facile de sténographier ce qui suit: - -—A propos, mon cher l’Argentière, habile en subterfuges et en -échappatoires, comment te tirerais-tu de cette perplexité? Je dois -partir absolument demain matin, et j’ai pour demain soir un rendez-vous -très-alléchant. - -—Le cas est simple, mon ami, je partirais sans aller au rendez-vous, ou -j’irais au rendez-vous et je ne partirais pas. - -—Mauvaise robinerie. - -—Si tu veux du plus grave: à priori, renseigne-moi mieux que cela -sur la matière. Quel est ce rendez-vous? est-il du genre masculin ou -féminin? est-ce pour affaires commerciales ou paillardes? - -—Du féminin et tournant au paillard. - -—Tonnerre du père Duchêne! si tu ne tiens à l’unité de lieu -aristotélique, le problême est facile à résoudre. J’emmenerais avec moi -la _princesse_, et, demain soir, je serais au rendez-vous à Auxerre. - -—Et si la bégueule faisait la Lucrèce? - -—Ventrebleu! Je ferais le petit Jupiter et de bon ou de maugré je -forcerais la belle Europe à me suivre. - -—Et le lendemain qu’en ferais-tu? - -—Je n’en ferais rien: je la laisserais à Auxerre pleine de mon souvenir! - -—Et, à son tour, que ferait cette malheureuse? - -—Malheureuse!... bienheureuse au contraire que je lui aie créé une -industrie!... Elle n’aurait qu’à prendre le coche et venir ici chercher -des nourrissons. - -—L’Argentière, tu fais le roué!... Non, mon ami, non, ce n’est point -une fille digne d’un traitement aussi hussard, c’est une jeune enfant -infortunée! - -—Allons, de la sensiblerie; c’est cela, vite une scène de mouchoir. - -—C’est un prestige qui éblouit, une hamadryade, un lutin dont le charme -entraîne ... - -—Au précipice. - -—Je le suivrai ... qui l’a vue l’aime, qui la verra l’aimera. - -—Peste soit de l’amoureux transi! - -—Tu aurais beau te forger un cœur de fer, il serait bientôt bossué. - -—Dans quel cimetière, vieil ours, as-tu déterré cette chair fraîche? -Mais comment diable as-tu pu gagner les faveurs de cette curiosité? - -—Quant à ses faveurs, je ne me suis jamais vanté de cela, je mentirais: -et quant à la trouvaille, elle est sans mérite. - -Depuis long-temps cette pauvre Apolline habite la même maison que moi; -je l’ai connue toute petite; elle me faisait la révérence avec tant -de gracieuseté, quand elle me rencontrait; sa mise était toujours -riche et soignée. Que sa vue me mit souvent du sombre dans l’âme! Je -maudissais mon célibat et mon isolement; j’enviais toute la joie d’un -père, possesseur d’une aussi belle créature; alors la paternité, comme -dans ma jeunesse, ne se présentait plus à mon esprit sous un aspect -comique. Son père, en ce temps-là, sous le consulat, occupait un -assez haut emploi qui versait l’abondance dans cette petite famille; -mais, s’étant, je ne sais comment, trouvé compromis dans quelque -machination, quelque prétendue conjuration, un beau matin, la police -du consul vint l’éveiller, et, sans autre jugement, depuis cette fois -il est claquemuré comme prisonnier d’État. Sa majesté l’Empereur est -rancunière. L’opulence de la maison tomba avec le père. Apolline -grandissait chaque année en misère et en beauté; arrivée à l’âge -où la coquetterie et le besoin de parure se fait sentir vivement, -elle n’avait plus pour s’attifer que quelques lambeaux de toilette, -dorures effacées, lambris en ruines; mais il lui restait quelque chose -de royal, une erre impérieuse. Hélas! que c’était triste de voir -une si belle personne, honteuse et fuyant le jour, enveloppée dans -un cachemire troué et des savates aux pieds, descendre acheter de -grossiers légumes au marché voisin! Mon cœur en a souvent saigné! Quoi -de plus poignant et de plus amer? - -Si tu veux rire, l’Argentière, ris au moins de moi, car ce serait -féroce que de rire d’elle! - -—Je ris, Bertholin, d’entendre sortir de ta bouche des paroles si -contraires à ta coutume; toi, célibataire dogmatique, par principe -haineux des femmes, somme toute, bon homme rassis! C’est mal choisir -l’heure d’être amoureux: poursuis ton rôle de père Cassandre, pour -celui d’Arlequin il est trop tard. - -—Aurais-tu l’intention de me blesser? - -—De plus en plus ridicule; décidément, tu es amoureux! - -—Eh bien, oui! je suis amoureux! et ne rougirai pas d’un amour sage, -d’un amour engendré de la pitié, et je bénis le ciel..... - -—Ou tu ne bénis rien!... - -—..... Qui m’a conservé libre jusqu’à ce jour, afin que je puisse être -tutélaire à cette orpheline. - -—Tu as souscrit au Châteaubriand, est-ce pas? - -—Afin que je devienne l’ange gardien de cette vierge abandonnée, que -le besoin pourrait tuer ou corrompre. Elle est aujourd’hui tout-à-fait -isolée: sa pauvre mère, affaiblie par tant d’années de privations et -minée plus encore par les souffrances de sa fille, est morte il y -a trois mois. Quand les cris d’Apolline m’apprirent qu’elle venait -d’expirer, ému, je montai la consoler et lui offrir mes services en -cette horrible circonstance. Je me chargeai des démarches funèbres, -et la fis enterrer par la mairie. Pour la première fois, je parlais à -Apolline: dire le coup qui me frappa, quand j’entrai dans cette chambre -dénuée, en désordre, quand cette fille me baisant les mains, la voix -pleine de larmes, me remercia, j’étais hors de moi, je ne sais pas, -je ne me rappelle rien, je pleurais!... Elle, égarée, à génoux contre -un lit de sangles, était accoudée sur le corps de sa mère, qu’elle -appelait. - -Cette heure a usé dix ans de ma vie!... - -Et c’est de tant de pitié, qu’est sorti tant d’amour. - -Quelques jours après, je fus la visiter: tout le temps que je causai -avec elle, je lui remarquai un air embarrassé; elle se tenait toujours -assise et ses deux bras toujours étaient posés sur son giron: quand -elle se leva pour me reconduire, je vis que sa robe, par-devant, était -déchirée et trouée et que sous ses petites mains elle avait tâché de -dissimuler sa misère. - -Après quelques temps d’assiduité, séduit par son esprit doux et triste, -épris de sa beauté rare, éperdu comme un jeune homme, je lui fis l’aveu -de ma passion. Elle me répondit qu’elle avait une trop haute estime -de moi pour présumer que je voulusse exploiter son dénuement; qu’elle -croyait sincèrement à la noblesse et à la pureté de mes sentiments; -mais, qu’ayant résolu de quitter le monde, où elle avait tant souffert, -elle venait d’écrire à la supérieure du couvent de Saint-Thomas afin -d’y être admise en noviciat. J’eus beaucoup de peine à la détourner -de ce projet: je lui fis sentir qu’assurément elle se tuerait en -embrassant une vie austère après toutes les douleurs qui l’avaient -affaiblie. Enfin, elle se rendit. - -Je ne m’abuse point assez sur moi-même, pour croire que cette douce -Apolline ait un amour vif pour moi: elle me chérit comme son père; -je suis pour elle un tuteur généreux, un ami compatissant. Elle est -d’autant plus attachée à moi, que jusque-là elle n’avait rencontré que -des êtres égoïstes et féroces. Elle est bonne, sensible, bienveillante, -sans folie, que pourrais-je demander de plus? Tous les dons que j’ai -voulu lui offrir, tous les présents que je lui ai portés, noblement -elle a tout refusé: il est de son devoir, dit-elle, d’agir ainsi, et -qu’une fille d’honneur ne saurait rien accepter que de son époux. Aussi -lui ai-je promis que nous serions unis avant peu; cette pensée l’a -remplie de joie. Je lui avais donc demandé pour demain soir, à neuf -heures, un rendez-vous chez elle, pour nous entretenir des préparatifs -de notre mariage, et peut-être ... Tu vois, je ne mens pas, voici sa -lettre en réponse. - - MON CHER BERTHOLIN, - - Je présume que de grandes occupations dans la journée, vous ont fait - choisir une heure aussi avancée: mais que la volonté de mon époux soit - faite, sa servante l’attendra. J’éteindrai ma lampe pour prévenir tout - soupçon de mes méchants et indiscrets voisins. Venez avec mystère. - - Votre amie et épouse de cœur. - -Tout résolu, je partirai sans l’avertir, pour nous épargner de pénibles -adieux; si je la revoyais, je sens que je n’aurais plus le cœur de -m’éloigner. Arrivé là-bas, je lui écrirai; aussitôt que je serai -installé dans ma préfecture, je reviendrai l’épouser clandestinement, -et puis, je l’emmenerai de suite et la présenterai à mes administrés -comme étant depuis long-temps ma compagne, afin de trancher court aux -bons mots. - -Décidément, je partirai demain matin; mais il faut que je lui fasse -remettre quelque argent, incognito, pour que cette pauvre fille ne -meure pas de faim en mon absence. - -Déjà, onze heures!... Adieu, adieu l’Argentière! - -Bertholin, en disant ces derniers mots, s’était levé et se retirait du -côté de la porte: M. l’accusateur, qui avait écouté ce récit avec une -attention froide, morne, soutenue, le poursuivit en le questionnant -jusqu’au bas de l’escalier. - -—Tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle? - -—O mon ami, j’ai beaucoup vécu et beaucoup vu, mais jamais je n’avais -rencontré de femme aussi séduisante: figure-toi l’Eucharis de Bertin, -l’Éléonore de Parny, une nymphe, Égerie, Diane!... Elle est grande, -élancée, gracieuse; elle est blême et mélancolique comme une malade; -ses cheveux, qu’elle porte en bandeau sur le front, achèvent son aspect -virginal, et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux bleus -languissent. - -—Et, tu dis qu’elle habite la même maison que toi? - -—La même, au fond du corridor au-dessus de mon logis. - -Alors l’Argentière se jeta au cou de Bertholin et l’embrassa comme une -patène: gentillesse étrange de sa part, lui, si dédaigneux et si froid? - - - - -II - -WAS-IST-DAS? - - -Neuf heures sonnaient aux Carmes, au Luxembourg, à Saint-Sulpice, à -l’Abbaye-au-Bois, à Saint-Germain-des-Prés, et semblaient donner un -charivari à la nuit tombante. - -En ce moment, rue Cassette, un homme se glissait dans une maison de -riche apparence, et montait l’escalier à pas de loup; tout en haut, -il entra et s’arrêta dans un corridor sombre; à travers les ais d’une -porte une voix s’échappait; il appuya l’oreille contre la serrure; -cette voix douce récitait une prière du soir. Il heurta légèrement du -doigt. - -—Qui est là? - -—Ouvrez, Apolline, c’est moi! - -—Qui vous? - -—Bertholin! - -Aussitôt elle entr’ouvrit sa maudite porte qui craquait comme des -escarpins, et dont les gonds grinçaient comme une girouette. - -—Bonsoir, mon ami. - -—Bonsoir, toute belle. - -—Pardon, si je vous reçois si inconvenablement, sans flambeau, c’est -que, misérable, je n’ai pas de rideaux à ma croisée, et du vis-à-vis on -plonge et distingue tout chez moi. Aussi, pourquoi choisir une heure si -avancée? - -—Le jour j’ai la tête bourrelée par les affaires, et, d’ailleurs, le -plein soleil prédispose peu aux épanchements: qu’est-ce donc l’amour -sans la nuit? qu’est-ce donc l’amour sans mystère? - -—J’aurais mauvaise façon à vous blâmer de cela, car je n’aime jamais -tant Dieu que la nuit, dans une église bien sombre.—Vous toussez, mon -ami? - -—Oui, faisant le pied de grue à la porte du ministre, j’ai maraudé un -rhume et un enrouement qui me fatiguent beaucoup. - -—C’est cela que je vous trouvais la voix rauque et changée. Mais -causons sérieusement; mon cher petit, à quoi bon, dis-moi, retarder -plus long-temps notre union? Si le monde venait à s’apercevoir de notre -liaison, on dirait bien du mal de moi. - -—Patience, ma bonne, patience! aujourd’hui, j’ai reçu ma nomination -officielle à la préfecture du Mont-Blanc et je dois partir demain; -sitôt mon installation faite et mon administration réformée, je te jure -que je reviendrai célébrer notre mariage clandestin; nous quitterons -Paris sur l’heure, et je te présenterai là-bas à mes sujets comme une -ancienne épouse. - -—O mon ami, que je suis heureuse!..... mais ton absence ne sera -pas longue, n’est-ce pas? Seule, ici, je souffrirais trop dans -l’expectative. - -—Petite pédante; si tu comprenais combien je t’aime! - -—Mais, Bertholin, que faites-vous?..... Ne m’embrassez donc pas comme -cela!... - -—Amie!... - -—Vous me traitez ce soir bien cavalièrement, monsieur!... - -—Non, amie! je vous traite en épouse. - -—En épouse!... la suis-je, monsieur? - -—Quand deux êtres qui s’aiment se sont fait un serment, a-t-il besoin -pour être sacré d’être visé par le municipal? La loi ne fait que -ratifier. Nous nous aimons à toujours, nous nous le sommes juré, nous -sommes époux: et si nous sommes époux, à quoi bon?..... - -—Toute liaison sans la sanctification de Dieu est péché. - -—Dieu, comme la loi, ne fait que ratifier. - -—Je ne puis lutter avec vous, je ne suis pas subtile en controverse, -je ne décline pas ma faiblesse, mais soyez généreux! - -—Je le suis! - -—Mais laissez-moi, Bertholin, vous êtes indigne de vous ce soir! que -me voulez-vous?... Ah! c’est mal, une pauvre fille!... Bourreau! -pouvez-vous bien me torturer de la sorte?... J’appelle!... - -—Appelle. - -—Je frappe au plancher et fais monter vos domestiques. - -—Ils ne monteront pas. - -—Hélas! hélas! c’est mal, Bertholin!... - - * * * * * - -Maintenant, mon ami, tu vas me dédaigner, tu vas me repousser, tu ne -voudras plus pour compagne d’une fille si peu fidèle à son devoir, -d’une fille sans honneur? - -—Ne parle pas ainsi, Apolline, tu me blesses! Il faut que tu m’estimes -bien lâche et bien bas. Moi, t’abuser? oh! non, jamais! cela te -rehausse encore en mon cœur. - -—Tu m’aimes encore? - -—A toujours! - -—Mais ta voix vient de changer subitement, ciel! est-ce bien toi, -Bertholin? Folle que je suis ... fatal pressentiment!... oh! si j’étais -trompée!... C’est bien toi, Bertholin, réponds-moi? je t’en prie, -parle-moi, est-ce toi, Bertholin? est-ce toi?... - -Laisse-moi toucher ta figure, Bertholin n’a pas de barbe; oh! si -j’étais trompée!... - -—La belle, dit alors l’énigme à pleine voix, la morale de ceci est -qu’il ne faut pas recevoir ses amants sans flambeau. - -A cet accent inconnu, Apolline tomba de sa hauteur sur le plancher. - -Quand, revenue de son anéantissement, elle eut recueilli ses esprits -et ses forces, elle se traîna sans bruit jusqu’à la croisée, un rayon -de la lune glissant dans la chambre éclairait la tête de l’homme -qui dormait profondément dans un fauteuil. Apolline, tremblante, le -considéra: il était vêtu de noir, portait baissée une tête blême, où -pleuvaient des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux, son nez long -et en fer de lance, ses joues étaient accoutrées de favoris rouges, -taillés carrément comme des sous-pieds. - -—Quel est cet homme? se disait cette malheureuse enfant. Oh! l’infâme -Bertholin, c’est lui qui m’a fait cette abomination!... à qui croire? -ah! c’est affreux que de tromper ainsi!... - -Sur la poitrine de l’inconnu elle sentit un portefeuille; tout au -monde elle aurait donné pour pouvoir le soustraire, espérant par-là -découvrir son suborneur; mais c’était impossible, son habit était -croisé et boutonné jusqu’en haut. - -En cette fatale angoisse elle maudissait Bertholin et Dieu. - -Enfin, accablée par le chagrin, le sommeil, elle s’accroupit de nouveau -et s’assoupit sur le plancher trempé de ses larmes. - -Quand elle s’éveilla, il faisait grand jour, le fauteuil était vide, -elle était seule, face à face avec sa honte. - - - - -III - -MATER DOLOROSA - - -Le portier monta dans la journée chez Apolline pour lui remettre un -sac d’argent: c’était la somme que Bertholin devait lui faire parvenir -incognito après son départ; car il redoutait qu’avant son retour, cette -malheureuse, sans ressource, ne succombât sous le besoin. - -—De quelle part? demanda Apolline. - -—Je ne sais, mademoiselle, un inconnu vient de me l’apporter pour vous, -sans dire plus. - -—Remportez cet argent! - -—Je ne puis, on m’a bien dit: pour mademoiselle Apolline. - -—Remportez-le, vous dis-je! - -Le bon homme était tout interdit. - -Apolline, fière et noble, le repoussait d’autant plus durement, qu’elle -présumait en son cœur que c’était le prix de son déshonneur, que -l’homme de la nuit tarifait pour l’humilier encore et l’avilir plus bas. - -Mais le portier, tout en s’excusant, jeta le sac sur la table et se -retira précipitamment. - -Tout le jour, Apolline fut aux aguets; elle écouta si elle n’entendrait -point, au-dessous, dans l’appartement de Bertholin, quelque bruit, -marcher, remuer des meubles, ouvrir les portes ou les fenêtres, mais -vainement. Ainsi, elle épia plusieurs jours de suite, sans plus de -succès. Enfin elle se hasarda, un soir, de descendre heurter; pas de -réponse: Bertholin avait emmené ses domestiques avec lui. - -L’imbroglio se compliquait, et la pauvre Apolline y perdait la -tête:—A-t-il déménagé? se disait-elle, mais je l’aurais entendu; -aurait-il quitté Paris? et, avant son départ, aurait-il comploté avec -un de ses intimes l’affreuse fourberie ... Oh non! c’est impossible. -Il serait donc bien faux et bien méchant! Oh non! Bertholin est un -homme sensible et vrai ... Qui m’expliquera tout cela? Elle allait, -dans sa perplexité, jusqu’à douter d’elle-même, et se demander si son -regard ne l’avait point trompée dans les ténèbres et si ce n’était -point Bertholin lui-même qui s’était offert étranger à son imagination -frappée.—Pourtant ce n’étaient point ses traits; je ne rêvais pas: -pourtant ce n’était pas sa voix, pourtant ce n’étaient pas ses -manières élégantes; oh non! ce n’était point lui. - -Une semaine environ après cette mésaventure, Apolline reçut une lettre -datée du Mont-Blanc; elle était de Bertholin, et s’exprimait ainsi: - -Pardon, ma belle future, si je suis parti sans vous avoir baisé les -mains; j’ai voulu nous épargner des adieux pénibles. Appelé à la -préfecture du Mont-Blanc, je suis allé prendre possession de mon -royaume. J’espère, avant quinze jours, revoler près de vous consacrer -notre union secrètement, et aussitôt repartir pour ce pays qui, je -pense, ne vous déplaira point. Vous n’avez pas eu sans doute la -maladroite fierté de repousser la faible somme qu’on doit vous avoir -remise d’une part invisible; vous êtes mon épouse, et je souffrirais -trop de vous savoir des privations. - -Cette lettre ne fit qu’accroître l’embarras d’Appoline: après tant de -belles démonstrations, elle n’osait plus accuser Bertholin de noire -perfidie; et cependant, à l’heure dite du rendez-vous, bien informé, -un autre était venu en son nom la violenter. Mystère inextricable! la -raison la plus plausible était que son billet avait pu s’être égaré -entre les mains d’un étranger. - -Quelque temps après cette première lettre de Bertholin, elle en reçut -une autre, où il lui annonçait que, surchargé de travaux imprévus, il -était forcé de retarder son départ. - -A cette époque, Apolline commença à ressentir un malaise général. -Dégoûtée de tout aliment, il lui prenait souvent des tranchées et des -vomissemens; son inquiétude devint grande. Un médecin lui conseilla -l’usage du safran, qui n’eut aucun résultat; alors il la déclara -tout net en grossesse. A cette nouvelle, Apolline tomba dans la -consternation et le désespoir. - -Nuit et jour, elle pleurait amèrement. Sa position devenait bien -cruelle. Bertholin lui avait enfin annoncé son retour; et, d’heure -en heure, elle s’attendait à le revoir. Que faire en cette fatale -conjoncture? Lui cacher et le duper était chose difficile et -malhonnête; lui déclarer tout franchement, c’était tout perdre, -et cependant sa délicatesse ne lui laissait que ce parti. Aussi -résolut-elle de lui confesser sans déguisement dès son arrivée, et -peut-être espérait-elle que sa générosité lui pardonnerait une faute -désespérante, commise pour lui et par lui. - -Enfin, Bertholin reparut: dès l’abord, il remarqua un grand changement -en elle, une tristesse, un air guindé à son vis-à-vis, une altération -et un amaigrissement dans ses beaux traits. Il la comblait de tant de -caresses et de tant d’amour, que, malgré sa résolution ferme, Apolline -n’osait entamer son aveu: vingt fois le premier mot expira sur ses -lèvres tremblantes; elle n’osait jeter un si grand désenchantement à un -homme si grandement épris. Bertholin s’inquiétait aussi, et ne savait -à quoi attribuer tant de larmes. - -L’heure de frapper le coup sonna: les préparatifs et les démarches -légales étaient faits; le mariage était fixé au samedi suivant; c’était -à Saint-Sulpice, à minuit, que, devant deux ou trois témoins, ils -devaient, en grand négligé, recevoir la bénédiction nuptiale, pour -partir le matin même. - -Le jeudi soir, Bertholin invita Apolline à descendre en son -appartement, et joyeux, la conduisit, dans le salon: le guéridon et le -sopha étaient couverts d’étoffes, de châles, de parures, de bijoux. - -—Voici, ma belle, quelques présens que vous offre votre humble époux, -puissent-ils vous être agréables. - -Apolline se prit tout à coup à sangloter, et resta morne à l’entrée. - -—Qu’avez-vous, mon amie? approchez, tout cela est à vous! Aimez-vous -cette robe de velours bleu Marie-Louise, cette jeannette d’or, ces -bracelets de corail, ce cachemire boiteux?... - -Alors Apolline tomba de sa hauteur sur les genoux. - -—O Bertholin! Bertholin! si vous saviez?... - -—Qu’avez-vous, mon enfant? - -—Si vous saviez combien je suis indigne de tout cela? N’est-ce pas, ô -mon Dieu! qu’il faut tout lui dire? Je ne sais pas tromper, Bertholin! -Oh! si vous saviez? vous chasseriez du pied celle que vous appelez -votre épouse! - -Il était pétrifié. - -—Ecoutez! peut-être êtes-vous coupable de mon crime? Regardez!!! - -Disant cela elle arrachait son châle et sa robe plissée qui voilaient -sa grossesse. - -—Regardez donc!... Faudra-t-il que je dise ma honte?... - -—Abomination!... Vous enceinte, Apolline? Ah! c’est infâme que d’avoir -abusé ainsi un vieillard généreux! - -Voilà donc l’épouse! la vierge! que par pitié j’avais choisie! fille de -rien! que je voulais grandir!... prostituée!!! - -—Mille fois mourir plutôt!... criait Apolline se traînant à ses pieds. - -Ecoutez-moi, au nom de Dieu! vous me tuerez après! Ecoutez-moi donc, ô -mon père! écoutez la vérité. - -—Te tairas-tu, effrontée?... - -—Dieu voit mon innocence et votre crime, car j’étais pure avant de vous -connaître..... - -—Infâme!... - -—Car j’étais pure quand vous m’avez élue votre épouse, c’est vous qui -m’avez perdue; écoutez! - -Avant votre départ, vous me demandâtes rendez-vous, un soir, chez moi, -je l’accordai. A neuf heures on heurte à ma porte, j’ouvre et reçois -dans l’obscurité; je croyais que c’était vous, mon Bertholin! Ce -démon contrefaisait votre voix et me trompa. Après un long combat, je -succombai, croyant m’abandonner à vous..... Il me viola!... - -—Apolline, vous en avez menti!... - -—Quand ce monstre eut consommé sur moi son attentat, lui-même il -m’arracha de mon erreur. A la lueur de la lune, je distinguai ses -traits: il était blême, avait les cheveux roux, les favoris rouges, les -yeux caverneux; il était grand et vêtu de noir. - -—Apolline, vous en avez menti!... - -—O mon père, croyez-moi!... - -—Vous en avez menti! - -—Je le jure par ce Christ, par ma mère qui m’entend là-haut! - -—Vous en avez menti! - -—C’est à vous que je croyais abandonner mes caresses, et vous me -traitez ainsi!... C’est vous qui m’avez perdue!... - -—Vous en avez menti.... - -—Vous avez égaré ma lettre: ce devait être quelqu’un de vos amis...... - -—Vous en avez menti! - -—O mon père! - -—Sortez de devant moi! - -Il t’en cuit, pauvre Bertholin; à cinquante ans, de t’être dépouillé -de ta haine, pour aller t’abaisser aux genoux d’une fille! Cruelle -leçon! Mais c’est infâme! Quand j’y pense!...—Va-t-en, va-t-en, ou je -te foule aux pieds comme ces écrins! Va-t-en, si tu veux m’épargner un -meurtre! Va-t-en, gueuse, prostituée!!!! - -Apolline râlait sur le carreau. - -Bertholin la saisit par les pieds, la traîna et la jeta dehors, et -sur-le-champ même il repartit. - - - - -IV - -MOISE SAUVÉ DES EAUX - - -Rien n’est plus démoralisant que l’injustice, rien ne jette plus -d’amertume et plus de haine au cœur. Bertholin semblait injuste à -Apolline, Apolline semblait coupable à Bertholin, elle l’aurait semblée -aux yeux de toute la terre. Il ne faut qu’un concours de circonstances -pour faire du plus innocent un coupable. Ce n’est que sur du probable -et de l’apparent que peuvent juger les hommes avec leurs courtes -antennes. On pourrait comparer les crimes à des ballots bien clos: -c’est par l’enveloppe que le juge estime le contenu, et quand, par sa -sentence, il l’a déclaré taré et à l’index, et fait jeter à la mer, -le ballot, dans sa chute, se brise et s’ouvre sur une roche; tout ce -qu’il recélait remonte à fleur d’eau et paraît en pleine lumière; la -balourdise du tribunal devient patente, la foule en ricane amèrement; -alors le juge se drape et se hausse, et s’écrie, avec son ton -archiépiscopal risible: Je suis infaillible! - - * * * * * - -Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait sourdement et se -consumait chaque jour. - -Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, phtisique, -comme un spectre, ne sortait qu’à la nuit noire pour éviter les regards -méchans. - -Le voisinage l’aurait crue morte, si, de temps en temps, elle n’avait -touché un piano délabré et servant de table, triste ruine de son -ancienne opulence. On avait même remarqué et retenu cette strophe -que souvent elle psalmodiait langoureusement, et qu’elle semblait -affectionner par-dessus toutes. - - Bourreaux, arrêtez ma torture! - Le mal a fait mon cœur mauvais: - Haine à toi Dieu, monde, nature, - Haine à tout ce que je rêvais!... - Avant mon corps, sur cette roue - Où le sort le tient garotté, - Mon âme expire, et je la voue - A Satan, pour l’éternité!..... - -Ce seul refrain nous montre la disposition d’esprit d’Apolline, et -combien la souffrance et le malheur peuvent pervertir la plus belle -âme; elle, douce, bonne, fervente, aimante, religieuse, n’avait plus -que du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle haïssait -tout, jusqu’à son créateur à qui elle reniait sa foi; elle se vengeait -en abandonnant à son tour Dieu qui l’avait abandonnée. Quand un être a -été maltraité à ce point, il n’a plus qu’un rire d’enfer sur sa lèvre -dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque son dégoût; -plus une chose est sainte et sacrée, plus elle est révérée de tous, -plus il trouve de joie à la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le -malheureux le blasphême est une volupté! - -Le terme de sa grossesse approchait et sa misère devenait profonde. Les -huits premiers mois elle avait vécu de la maigre somme de Bertholin. -Il ne lui restait plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes -sauvages le long des chemins déserts, mais cette nourriture d’âne, si -contraire à sa délicatesse, l’avait tellement affaiblie, que, vers -la fin du neuvième mois, il lui fut presque impossible de descendre. -Ce jeûne, pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens, -et une céphalalgie chronique qui par instant dégénérait en folie. Sa -démence était sombre. Elle avait des déchiremens atroces d’estomac, et -souvent il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle ressentit -les premières douleurs de l’enfantement, il y avait deux jours passés -qu’elle n’avait pris aucun aliment: étendue sur son grabat, dévorée par -la faim, elle rongeait la basane d’un vieux livre, privée de raison, -exténuée..... - - * * * * * - -A la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, et retrempa ses -forces: dressée sur ses pieds, elle l’embrassait et le frappait tour -à tour; elle lui donnait ses mamelles vides; elle le jetait à terre, -pleurait, et se couchait sur lui. - -Enfin, l’ayant enveloppé dans une toile et mis sous son bras comme un -paquet, elle descendit en se traînant. - -Il était nuit. - - * * * * * - -Sur les deux heures du matin, Erman Busembaum, cultivateur à Vaugirard, -se rendant à la halle, perché sur sa charrette et sifflant un noël, -descendait la rue du Four. En approchant d’une des ruelles sales et -immondes qui s’y débouchent, il entendit les vagissemens d’un enfant -nouveau né, brusquement il interrompt son sifflet, lâche un ahuro -accentué à la provençale, et écoute: les cris se prolongeaient et -paraissaient sortir d’un égout voisin. Il saute à bas, prête l’oreille -à l’embouchure, et recule épouvanté. - -Il court aussitôt avertir de cet étrange événement le corps-de-garde -de la prison de l’Abbaye. Le commissaire, par hasard, s’y trouvait à -verbaliser sur deux filles de joie, arrêtées pour quelques coups de -couteau donnés à un client. Vite, il se mit en tête d’une patrouille; -Erman Busembaum guidait le caporal portant une lanterne. Arrivés en -hâte à l’égout, il y régnait un profond silence, sauf le clapotement -des ruisseaux. Le soldat, né malin, brocardait déjà Busembaum sur sa -prétendue audition, attribuée à la peur; l’autorité en écharpe, était -prête à invectiver contre le maladroit goujat qui l’avait déplacée -inutilement; quand les cris reprirent de plus belle. La patrouille -en vibra, et les capucines en sonnèrent. L’anspessade qui portait le -falot l’approcha de l’ouverture du cloaque, et, se penchant, aperçut -à l’entrée un paquet blanc d’où sortaient des gémissemens. Un des -gardes l’enleva à la baïonnette et le tira hors. Alors Busembaum et le -commissaire, faisant la fille de Pharaon, développèrent la toile et -découvrirent un enfant tout nouveau né. - -—Mille bons Dieux! voilà un conscrit qui en réchappe d’une sévère! -s’écria la patrouille. - -—Pauvre petit môme, répétait, l’âme attendrie, le vieux père Busembaum. - -—C’est ici le cas où les enfans sont vraiment malheureux d’avoir des -parens, murmura l’agréable caporal. - -—Messieurs, dit alors le commissaire perspicace, et prenant une pose de -calife, un crime a été commis, explorons!... Il se prit à examiner le -marmot qui n’avait aucune blessure grave. - -Au grand contentement de l’armée, après des recherches consciencieuses -et dignes d’être entérinées par l’académie, il fut proclamé, à la -majorité, du genre masculin ou neutre; un sourire de satisfaction se -promena sur les lèvres du père Busembaum. - -—Que voulez-vous faire de ce petit marmouset? dit-il alors au -commissaire; ma femme en ce moment est en gésine, voilà trois fois, -qu’à son grand crève-cœur, cette brave mère ne fait que des morts-nés. -Si vous voulez me le confier, je vais sur-le-champ le lui porter en -compensation, elle en prendra bien soin et nous l’adopterons. - -Au moment où il enlevait l’enfant pour le monter dans sa charrette, il -se raidit et expira: et le commissaire aperçut des gouttes de sang; -approchant le falot et voyant que ces traces se dirigeaient vers le -haut de la rue, il ordonna à la patrouille de le suivre. Ces gouttes, -quoique semées à d’assez longues distances, suffisaient cependant pour -les diriger. Arrivés à la rue Beurrière, elles disparurent, mais ils -les retrouvèrent dans cette ruelle débouchant rue du Vieux-Colombier; -et, suivant toujours attentivement, ils remontèrent jusqu’à la rue -Cassette, où les vestiges se prolongaient encore; enfin, les traces de -sang s’arrêtèrent contre une porte. - -—C’est ici, messieurs, cria le commissaire, entrons! Il heurta -plusieurs coups de marteau.—Au nom de la loi, ouvrez! répéta le -caporal en frappant de la crosse de son fusil. Le portier tout éperdu -obéit:—Au nom de Dieu, messieurs, quel train! Que voulez-vous? - -—Guidez-nous, nous allons faire perquisition. Tenez, voici le sang qui -reparaît! suivez-moi. - -Ils montèrent l’escalier et entrèrent, en haut, dans un corridor; là, -les traces de sang s’arrêtaient encore à une porte. - -—Qui demeure là, monsieur le portier? - -—Une jeune fille, bonne et sage. - -—Ouvrez donc, au nom de la loi!... Caporal, faites enfoncer la porte! - -Aussitôt elle s’ouvrit sous le choc des crosses, et les regards avides -pénétrant dans la chambre, virent, à la lueur du falot, étendue sur le -plancher et baignée dans une marre de sang, une jeune femme pâle et -desséchée. - -On la releva; elle était tiède encore. - -A son retour, sans doute, Apolline s’était abattue de faiblesse, -épuisée par une aussi grande perte de sang et par un aussi long trajet. - -On la transporta, sur un brancard, à l’hospice de la Maternité, nommé -vulgairement la _Bourbe_. - - - - -V - -VERY WELL - - -Le lendemain, dans tout Paris, il n’était question que d’un enfant jeté -dans un égout, et les crieurs publics s’en allaient processionnellement -par la ville, hurlant et vendant pour un sou le détail exact de -l’horrible infanticide commis, au faubourg Saint-Germain, par une fille -de grande maison. - -Cet événement avait jeté l’effroi parmi la bourgeoisie, qui brûlait -déjà de voir l’affaire à la cour d’assises, pour la connaître tout à -fond; et qui, rancunière, jouissait, par avance, du spectacle rare -d’une fille noble sur la sellette et l’échafaud. - -A l’hospice, on avait d’abord désesperé des jours d’Apolline, mais on -l’entoura de tant de soins, sur la recommandation de Messieurs de la -justice, qui redoutaient que la mort ne tranchât la question sans eux -et n’empiétât sur leurs droits et sur ceux du bourreau. Au bout d’une -semaine environ, elle commença à recouvrer quelques forces, et la -connaissance lui revint. - -Son étonnement fut grand et douloureux quand elle se vit dans une salle -d’hôpital. Elle n’avait aucune souvenance de ce qu’elle avait fait, -ni de ce qui s’était passé: ainsi qu’un ivrogne au réveil ne conserve -aucune idée des folies de son ivresse. Elle questionna, on ne lui -répondit que vaguement. Quand elle fut parfaitement rétablie, on vint -lui annoncer qu’on allait la transférer à la prison de la Force. - -—A la Force! s’écria-t-elle, eh! pourquoi? - -—Sous prévention d’infanticide. - -—Moi! Oh non, vous êtes fous!... - -—Vous avez jeté votre enfant dans un égout. - -Alors, Apolline, consternée, porta ses mains à son flanc, et, semblant -sortir en soubresaut d’un sommeil et se rappeler subitement, tomba -froide sur le pavé. - -Quand elle reprit ses esprits, elle était dans un cachot étroit et -sombre. - -Son procès s’instruisit longuement; et, après quatre mois de détention -et de contact avec tout ce qu’il y a de plus fétide et de plus croupi -dans la marre sociale, elle comparut à la cour d’assises. Le grand -scandale avait attiré une foule innombrable de curieux qui voulaient -voir la belle marâtre du faubourg Saint-Germain. On lui avait fait -une réputation de beauté égale à celle de sa férocité. Les vitres des -marchands d’estampes étaient garnies de prétendus portraits de la -belle Apolline, aussi authentiques que ceux d’Héloïse ou de Jeanne -d’Arc: l’un rappelait madame de la Vallière, l’autre Charlotte Corday, -l’autre Joséphine, mais le public, qui veut être dupé à tous prix, en -était fort satisfait. Le palais était aussi encombré que si la basoche -eût dû jouer un mystère sur la table de marbre. Un murmure général de -désappointement s’éleva quand les huissiers annoncèrent que le tribunal -ordonnait huis-clos pour ce jugement. - -Bientôt Apolline fut introduite dans la salle: sa jeunesse, sa -vénusté, son air triste et candide, sa voix suave et son maintien -impressionnèrent vivement la cour blasée. - -Pour ne pas compromettre Bertholin, elle avait déclaré qu’un homme, -à elle tout-à-fait inconnu, et qu’elle n’avait jamais revu, un soir, -s’étant glissé chez elle, l’avait forcée avec violence. Quant au crime -qu’on lui imputait, elle avouait qu’il pouvait être, mais qu’il ne lui -en restait nul souvenir positif; et que n’ayant pris aucun aliment -depuis plusieurs jours, quand les douleurs de l’enfantement lui étaient -survenues, elle devait avoir été assurément dans un état complet de -démence. - -Sur cinq médecins appelés à constater quel avait pu être son état moral -lors de son accouchement, un seul avait affirmé l’aliénation, et quatre -l’avaient niée. - -Au moment où l’accusateur public, M. de l’Argentière, se leva et -entonna sa déclamation, Apolline, frappée comme à un accent connu, -tourna ses regards sur lui, jeta un cri perçant, et se renversa sans -connaissance. - -Jamais réquisitoire ne fut plus violent et plus inhumain: il n’est -rien que M. de l’Argentière ne mit en jeu pour accabler l’accusée. Il -poussa sa rage extravagante jusqu’à la comparer à Saturne, qui dévorait -ses enfans, et se résuma en demandant sa tête.—Ne vous laissez point -séduire, criait-il, par les beaux dehors de cette mère dénaturée, le -laurier-rose contient un venin subtil, la beauté n’est souvent que le -voile de la perfidie; ne vous laissez point faiblir, messieurs, il -faut un exemple absolument, pour arrêter l’infanticide en son cours. -Messieurs, soyez inexorables, vous serez justes! - -L’avocat d’Apolline, avec un rare talent, s’acquitta de sa défense; son -plaidoyer aurait arraché des larmes à des tigres, le tribunal resta -froid; et l’accusateur commença sa sauvage réplique. - -Quand la pauvre Apolline eut recueilli ses esprits, elle se -leva brusquement, et montrant du poing l’accusateur, M. de -l’Argentière:—C’est lui! criait-elle, c’est lui! je reconnais sa voix, -c’est lui! cet homme-là qui parle! c’est lui que j’ai vu aux rayons de -la lune, blême et rouge, l’œil caverneux...... Puis, fondant en larmes, -elle jetait des hurlemens. - -—Cette enfant est égarée, dit froidement M. de l’Argentière, dont la -morne physionomie n’avait pas laissé paraître la plus légère émotion. - -—Emmenez l’accusée; et nous, messieurs, passons dans la salle de -délibération, ordonna le président. - -Au bout d’un quart d’heure, la cour rentra en séance: le jury ayant -répondu affirmativement à toutes les questions posées, le président fit -lecture de la sentence, qui condamnait Apolline à la peine capitale. - -Elle écouta son arrêt avec dignité, et dit seulement, se tournant du -côté de l’accusateur public:—Ceux qui envoient au bourreau sont ceux-là -mêmes qui devraient y être envoyés! - -Son défenseur, égaré, pleurant et se heurtant le front, se jeta dans -ses bras, et l’embrassa, au grand scandale de la cour, qui demanda si -elle voulait se pourvoir en cassation.—Oui, répondit Apolline, mais au -tribunal de Dieu. - - * * * * * - -Le matin du jour, on lui envoya un prêtre pour se préparer; il ne -sortit plus d’auprès d’elle. Apolline lui ayant naïvement raconté -son histoire, le pauvre homme, convaincu de son innocence, pleurait -désespéré; celui qui était venu la consoler était plus faible qu’elle -et plus inconsolable.—Pauvre martyr! l’appelait-il, en lui baisant les -pieds comme on baise une châsse sainte. Il n’osait lui parler de son -Dieu juste et bon; sa providence était trop compromise par cette vie -fatale. - -A quatre heures, le geôlier monta l’avertir. Sa toilette achevée, elle -descendit, soutenant son confesseur. - -Aussitôt la charrette se mit en marche. Il semblait que toute la -population de Paris s’était encaquée du palais à la Grève. De haut -en bas, les maisons étaient chargées de spectateurs avides: jamais -supplice n’avait attiré plus de monde.—La voilà!—la voilà! répétait-on -de rang en rang. - -Qu’elle était belle du haut de son tombereau, cette infortunée -Apolline! quelle dignité! quelle résignation! Son teint était plus -blanc que le peignoir qui l’enveloppait, et sa chevelure plus noire -que le prêtre qui pleurait à ses côtés. Elle promenait sur la foule -son regard langoureux; les commères lui montraient le poing, et les -jeunes hommes attendris lui envoyaient des baisers. Enfin, la charrette -déboucha sur la Grève. En montant à l’échelle, Apolline aperçut, à une -croisée, M. de l’Argentière qui la fixait froidement; elle en jeta -un long cri d’horreur, et tomba faible entre les bras d’un valet de -guillotine. Il se fit alors un brouhaha général et une fluctuation -dans la foule. Il pleuvait:—A bas les parapluies, on ne voit pas! -criait-on de toutes parts;—à bas les parapluies! répétaient des voix de -femmes;—soyez galans, messieurs, on ne voit pas! - -Toute la tourbe, le cou tendu, était sur la pointe du pied. - -Quand le coutelas tomba, il se fit une sourde rumeur; et un Anglais, -penché sur une fenêtre qu’il avait louée 500 fr., fort satisfait, cria -un long _very well_ en applaudissant des mains. - - - - -JAQUEZ BARRAOU - -LE CHARPENTIER - - -LA HAVANE - - - - - Car amour est fort comme la mort, - Et jalousie est dure comme enfer. - - LA BIBLE. - - - Je suis noire, mais je suis belle comme les tabernacles de - Cédar, comme les peaux de Salomon. - - LA BIBLE. - - - Eh! pourquoi cette jalousie?..... - - P. L. JACOB, Bibliophile. - - - - -I - -PESADUMBRE Y CONJURACION - - -C’était le jour de Dieu: assez l’indiquaient le calme des campagnes, -l’air jovial et le linge blanc des esclaves qui passaient au loin sans -râler sous d’énormes fardeaux, hommes infortunés! auxquels il ne manque -plus qu’un grelot de mulet. Le soleil dardait à l’heure de la sieste; -cependant le charpentier Jaquez Barraou, noir membru et gigantesque, -vint s’asseoir à la porte de sa case engoncée, pour ainsi dire, dans -une crique, où se trouvaient amarrées deux pinasses et une balancelle -en radoubs. Le sol était jonché çà et là de bois en grume, de billots -et de madriers. - -Jaquez Barraou avait encore sa chemise rayée et ses vêtements de -travail; pourtant, lui, si religieux, n’avait point travaillé, car -c’eût été péché mortel. Il était pieds nus. Dans toute sa personne -régnait un nonchaloir qui contrastait avec son maintien énergique. Sous -sa laine crépue et noire roulaient deux gros yeux blancs: souvent, il -les promenait sur la mer et sur le terroir environnant; souvent, il -les soulevait aux cieux, puis les reportait fixement sur la Havane, -sourcillant et lançant avec mépris des bouffées d’une fumée bleue qu’il -aspirait d’un long cigare. - -Il eût été difficile de s’expliquer les mouvemens et les brusques -soupirs de cet homme; son regard, chagrin et menaçant, qu’il arrêtait -tantôt sur la vaste mer des Antilles, dont il semblait mesurer -l’étendue, et que tantôt il jetait sur la ville, aurait pu faire penser -qu’il était abîmé dans des rêves nostalgiques; que son cœur était -meurtri par le mal du pays, cet amour violent de la patrie absente -que rien ne saurait abattre, qui fait encore trouver des larmes aux -vieillards canadiens courbés sous le joug infamant de l’Anglais, rien -qu’au seul nom de leur ancienne patrie, et qui leur fait parfois -repousser avec dégoût les jeunes enfans de leur race, qui fatiguent -leurs oreilles de la rude langue des vainqueurs. Il paraissait toiser -la distance de son Afrique à cette rive américaine, et maudire les -Européens barbares qui l’y avaient transplanté après l’avoir échangé -contre une scie ou un sabre à ses ravisseurs. - -On aurait bien pu se plonger dans le fiel de tous ces pensers, et -pourtant rien de tout cela n’agitait Barraou, car c’était un fils de -Cuba qui n’avait d’africain que les traits et l’âme. Tout à coup il -jette loin de lui son cigare inachevé, se lève et s’assied lourdement, -entrecoupant, dans ses dents, de rauques monosyllabes semblables à des -jurons grossiers. Il faisait claquer sa mâchoire, et se heurtait du -derrière de la tête sur la muraille; enfin, paraissant se calmer, il -répéta d’une voix pleurante: - -—Jalousie! jalousie! que tu me fais de mal! que tu dévores, -jalousie!... Maudit soit de moi, maudit soit de Jaquez Barraou! Ma -poitrine est plus brûlante que si j’avais avalé du cubèbe et du -piment. Jalousie! tu me mâches le cœur avec une dent plus incisive -que la dent du serpent! Quand je veux te repousser, c’est alors que -tu m’assièges? Te repousser? Au fait, et comment?... Ils ne m’ont -pas même laissé le doute; car, l’autre soir, quand je revenais de la -ville, pour la troisième fois je l’ai surpris fuyant près de la case; -il en sortait à coup sûr.... Oui, je l’ai vu, infâme Juan Cazador; que -venais-tu tenter auprès de mon Amada? Tenter ... que je suis bon!... -Eh! qui m’a répondu d’Amada? Oh non! mon Amada, tu es pure, oui!... -cependant dois-je le croire?... les femmes sont si fourbes. Cruel sort! -horrible incertitude! bientôt j’en sortirai ou de la vie. Ami faux, -toi que j’appelais mon Juanito; toi qui m’as connu plus petit que -cette chèvre; toi qui, tant de fois, avec moi, t’endormis ivre-mort -sur la même natte, bien avant dans la nuit; nuit d’épanchemens et de -rêves plus doux que ceux apportés par le sommeil! Que de tafia! que -de _cigaritos_!... Ces temps sont déjà bien loin, pauvre Barraou! Tu -fêtoyas ta jeunesse; et maintenant que tu t’inclines comme ton père, il -te faudra pleurer. - -Que les hommes sont injustes! Ai-je jamais convoité leurs épouses? -Donc, pourquoi me fraude-t-on la mienne? Je suis pauvre; je n’ai rien, -je n’avais qu’Amada. Je ne pourrai donc rien posséder, misérable, sur -cette terre, sans qu’on en lève la dîme? rien! pas même celle que j’ai -choisie entre mille. Ah! je suis trop crédule au mal!... Un stratagème, -une embûche pourraient tout m’éclaircir: si c’est erreur, si je me suis -trompé, je rentrerai dans la paix; et si ... alors vengeance!... _Santa -Virgen!_ sois à mon aide, et demain tout sera fait. - -Soudain il s’interrompit, se penchant et prêtant l’oreille, comme s’il -eût entendu quelque bruit; il se rajustait et prenait un air de roideur -pour singer le calme, quand sortit follement de la case une jeune femme -qui, se laissant aller à lui, s’appuya sur son épaule. - -Oh! qu’elle me parut belle et digne de toute la violence de Barraou! -Je ne sais si j’étais aveuglé par cet amour préjugé, cette propension -sympathique qui toujours m’entraîne aux femmes de couleur, qui, -toujours dans mes songes, me livre une beauté africaine; qui, tout -enfant, me faisait rechercher les embrassemens des noires, et rester -froid aux caresses de nos blanches créoles. Oh! qu’elle me parut -belle! elle était svelte, joyeuse et riante; son teint était celui -d’un sang mêlé, que méprisamment vous appelez mulâtresse; ses traits -étaient fins et profiles comme ceux d’une Arlésienne et son œil vif -en amande. Autour de sa tête elle avait roulé avec grâce un turban de -mousseline; des pendans de corail se balançaient à ses oreilles; un -collier de ramina de Venise faisait une base d’or au galbe de son beau -cou; ses doigts effilés étaient prisonniers dans des anneaux précieux; -sa courte saya de cotonnade blanche découvrait ses jambes rondelettes -et ses pieds de Cendrillon que ne chaussaient pourtant que de rustiques -_esparteñas_ espagnoles. - -—Que fais-tu là? lui dit-elle en relevant de sa main sa longue -chevelure, et collant ses lèvres au front déprimé de Barraou. -Toi, aujourd’hui, à cette heure, encore en pareil désordre? tu me -tourmentes, mon Jaquez, tu sembles chagrin, qu’as-tu donc? partage-moi -ta moindre peine, parle, sois confiant! - -—Je n’ai rien, franchement, peut-être est-ce la chaleur qui m’accable! - -—Non, tu te caches; même en parlant tu rêves encore, et tu sembles -_engolfado_: d’ailleurs, ne t’ai-je pas entendu? tout à l’heure tu -parlais, querellais et plaignais hautement. - -—_Corazon mio!_ tu t’es trompée, je fredonnais, pensant que tu -reposais, je chantonnais doucement cet air, ton favori. - - Paxarito que vienes herido - Por las balas del cruel Cazador, - Cesa, Cesa tu triste gemido. - Mientras duerme mi dulce amor! - -—Oh! que vous êtes bon, mon Jaquez, pour votre Amada! daigner songer à -elle. - -—Vous daignâtes bien m’aimer; mais trêve de cela. Ta grâce -voudrait-elle bien préparer, pour ce soir, un souper copieux? bonne -chère! J’ai l’intention de convier Cazador. - -—Cet homme ... Eh! pourquoi? - -—Pourquoi? sotte question! Que trouves-tu d’extraordinaire; est-ce la -première fois que cet ami partage ma table?... - -—Rien! mais vous êtes si maussade, je veux dire si triste, -qu’assurément vous lui ferez froide réception. - -—Qu’importe, il aura les bonnes grâces de l’hôtesse! Dis à Pablo de -venir; il doit être près du chantier, je l’ai vu tantôt jouant avec ton -vieux chien Spalestro; va et fais. - -Mes funestes pressentimens viennent encore de se corroborer. Comme elle -a rougi à son seul nom; quel embarras, quelle surprise! Et cette ruse -de femme, recevoir avec froideur une nouvelle qui lui met la joie au -cœur! - -—Patron, votre grâce me fait mander; me voici, que faut-il? - -—Ecoute bien, Pablo; tu vas prendre dans le bahut un paquet de tabac, -puis, tu iras trouver Juan Cazador chez son maître, Gédéon Robertson, -et, lui offrant de ma part, tu le convieras à venir souper, ce soir -même, chez son ami Jaquez Barraou; sois prompt, ne reviens pas sans -lui. Pars, béni soit ton chemin. - - - - -II - -EL CORAZON NO ES TRAYDOR. - - -Quand le pequeno Pablo fut éloigné, Barraou rentra dans la case. Amada -préparait la _cène_; lui se lava et s’endimancha. Décrochant ensuite -l’escopette suspendue à la muraille, au-dessus de quelques figurines et -images de saint Jacques de Gallice et de Madones caparaçonnées, il se -prit à la nettoyer avec une espèce de joie sombre: Amada le remarquait. - -—A quel propos, lui demanda-t-elle, t’occuper de cette escopette? - -—Pour rien, mon amie, seulement pour enlever la rouille qui la ronge. - -—Ah! seulement pour enlever la rouille; à quoi bon alors mettre cette -pierre neuve? Hélas! _Santa Virgen!_ que fais-tu là? de la poudre! des -balles! voudrais-tu la charger? C’est imprudence, non, je t’en prie; il -arrivera malheur, cette arme est à la portée de tout venant. - -—Il arrivera malheur..... peut-être!.... - -—Mais à quoi bon? réponds-moi. - -—A quoi bon? tu veux savoir?—Eh bien! demain, je dois partir pour -l’intérieur des terres, j’ai à faire des achats de bois; des bandes -de marrons infestent les routes; je pense qu’il est bon de ne point -marcher sans armes.—Amada, où est donc mon _cuchillo_? il était là, je -ne le retrouve plus. - -—Le voici, mon bon, mais qu’avez-vous besoin de ce poignard sur -vous?... est-ce pour les marrons de demain?... - -—Plaise à Dieu!.... - -Après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire mot, acheva sa cuisine -et prépara la table de la _cène_. Pour lui, se promenant à grands pas -devant la case, de temps en temps il regardait au loin avec un air -d’impatience. Tout en s’occupant du ménage, Amada, intérieurement -agitée et bouleversée, avait l’âme meurtrie de cent pensées diverses; -elle jetait cent conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle -aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son chapelet d’or -indulgencié pour être au lendemain, ou pour lire au plus petit coin du -cœur de Barraou. Souventes fois, elle laissait tomber de gros soupirs. - -—_Alma de Dios!_ protégez votre servante. Mon bon ange, arrêtez le bras -de Barraou, comme vous retîntes le bras de notre père Abraham!..... - -Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la danse, et tirant avec -transport quelques sons nazillards d’une mandoline fêlée. - -—Mon maître m’envoie à votre grâce, lui dit-il, pour lui offrir ce -tabac de la plantation royale, et pour l’inviter à souper; il m’est -enjoint de ne point repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris, -remercia Pablo de sa bonne visite, et se mit en route. - -Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, et, se -questionnant en lui-même:—Qui, disait-il, a pu porter Jaquez à me -faire pareille politesse? lui, si ombrageux, qui depuis si long-temps -fait tout pour m’éloigner; ce ne peut être qu’Amada? Mais, si c’était -sous son influence? oh! non, cela ne se peut! Elle aurait donc quelque -amour pour moi? de l’amour, ... de l’amour..... non, je suis trop -malheureux! - - - - -III - -TRAYCION Y TRAYCION - - -Quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours chevalait de -long en large, l’aperçut de fort loin, vint au-devant et le salua -amicalement, le comblant de courtoisies auxquelles Cazador répondit -avec effusion. Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, et, -sans être vue, levant les yeux comme pour implorer la miséricorte du -bon Dieu, se signa précipitamment; puis se retournant avec calme: - -—_Doy a usted la bienvenida_, dit-elle à Juan Cazador. Vos grâces -peuvent prendre place, tout est prêt. - -—_Bien esta, querida_, reprit Barraou plaçant Juan à sa -droite.—_Compagnero!_ il y a long-temps que j’ai eu le bonheur de -souper avec toi; il faut signaler et célébrer dignement ce repas; -faisons sauter quelques vieilles bouteilles; tâchons, mon vieil ami, de -nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, qui n’étaient -point embellies par notre bonne Amada. Sera tenu pour couard et -gavache, celui qui renoncera!... - - * * * * * - -—Bravo! bravo! soit, soit, dit Cazador, j’y consens, et le perdant -paiera une amende; gare à toi, Barraou! - -—_Compadre!_ garde ta sollicitude pour ton compte: Juanito, combien de -fois t’ai-je enterré; gare à toi, _cobarde_! - -En disant ces derniers mots, Barraou renfonçait le manche de son -_cuchillo_ qui mettait le nez à la fenêtre; à ce mouvement, Amada -qui le suivait des yeux, poussa un cri d’horreur: tous deux aussitôt -la reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son mal et lui -prodiguèrent mille soins; revenant bientôt, elle les remercia.—Ce n’est -rien, assurait-elle, une vive palpitation de cœur m’a seule arraché ce -cri. - -—Tu m’as fait bien peur, dit Jaquez. - -—Vous m’avez tourné la tête et le cœur, murmura Cazador. - -—Ah! ah! Juanito, ceci est une finesse; l’aveu est adroit. - -—Je l’ai dit sans malice et n’en veux nul mérite. - -—Qu’en penses-tu, notre Amada? - -—Vrai Dieu! Barraou, vous êtes bien fatigant! - -—Plaisanterie, mes amis, qu’il n’en soit plus question; _dexadas -las burlas_; allons rasade par-dessus! Amada, tu devrais bien aller -chercher cette outre de vin de Xerès, dans le fond du caveau? Non, -ne te dérange pas, j’irai moi-même, tu ne saurais trouver. Permets, -Juanito, et tu m’en donneras de bonnes nouvelles. - -—Sans perdre de temps, Amada de mon cœur! nous sommes seuls ici, vite, -dites-moi, si c’est à vous que je dois ce bonheur. - -—Eh! quel bonheur? - -—De partager votre..... - -—Non, non, vous ne me devez rien; ce n’est pas à moi, loin de là!... - -—Vous êtes donc pour moi toujours aussi rude? Oh! laissez-moi dérober -ce baiser que vous me refusâtes l’autre soir. - -—Non! je vous abhorre, je vous exècre..... et cependant je prends pitié -de vous. - -—O bonheur! - -—Ecoutez, le péril ici vous environne, veillez et priez Dieu qu’il -veille aussi sur vous. - -—Expliquez-vous!... - -—Je ne sais rien de plus; taisez-vous ou vous nous perdez, Juan; -taisez-vous, je l’entends ... - -—Le voilà ce fameux Xerès! ton verre, Juan, et goûte ça. - -—_Visa usted! es un ambre_, il est délicieux. - -—Allons, _compadre_! redoublons: fais-tu pas la petite bouche? as-tu -peur d’être le gavache? - -—Juan Cazador n’est pas si novice; je crois bien, par exemple, Barraou, -que tu pourrais apprêter ton amende, car ton œil commence à reluire. - -Eh! que fais-tu donc? prends garde; on te dirait assis sur une -escarpolette. - -En effet, Barraou commençait à passer de l’entrain à l’ivresse. Il -chantait en se berçant, s’emportait et frappait sur la table, riant aux -éclats, récitant des prières et de grossières farces, semblables à ces -espèces d’improvisations des _arriéros_ Biscaïens qui vont, lorsqu’ils -ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs mulets, chantant et -amalgamant la Bible et le Nouveau-Testament d’une manière tant soit peu -affriandée. - -Après s’être long-temps combattu, et avoir lancé mille propos graveleux -qui dégoûtaient Amada, il se pencha sur la table et s’assoupit. - - * * * * * - -—Nous ne pouvons le laisser en cet état, aidez-moi, Cazador, à le -coucher sur cette natte; il y sera mieux pour passer son vin. Oh! le -vilain ivrogne!... - -Barraou se laissa transporter. - -—Cazador, ôtez lui son _cuchillo_, là, de ce côté, il pourrait se -blesser. Jetons sur lui cette cape:—Que faites-vous? Cazador, ne lui -couvrez point la face, vous l’étoufferiez! Non, non, ne lui couvrez -pas, je vous le dis. - -—Que vous êtes sotte!... - -Ah! pardonnez ce mot à mon emportement; Amada, que le hasard me -sert bien! grâce à son ivresse, nous sommes délivrés de son regard -inquisiteur, et c’est lui-même qui m’a facilité ce tête-à-tête. -Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. Amada, sois -moins farouche. - -—Taisez-vous!... - -—Moins farouche pour celui qui t’aime plus que son affranchissement! - -—Arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez Barraou, votre ami! - -—Toujours serez-vous de rocher?... Dans nos dernières entrevues, vous -m’avez laissé me rouler à vos pieds, plutôt que d’accorder la plus -basse faveur à ce malheureux amant. Vous m’irritez, Amada!... craignez -ma violence!... - -—_Alma de Dios_, sauvez-moi!... Arrêtez, Juan!... J’appelle Barraou!... - -—Réveille-le, si tu l’oses: que m’importe, appelle-le donc, ton mari; -il est soûl! - -A ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se dressa subitement. - -—_Carajo, cobarde!_ ... Tu crois donc, _rufian!_ qu’on soûle Barraou -comme on soûlerait Cazador? Infâme! tu es pris au piége; meurs!... - -Il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador qui fuit à la -porte. Amada, suspendue à cette arme, crie grâce, et l’arrête. - -Il s’en délivre, saisit un couteau sur la table, lève le bras pour -frapper Juan qui saute dehors, et rejette la porte; la lame entre -profondément dans les ais. Barraou, écumant, le poursuit en mugissant -des jurons infernaux. - -—Arrête! arrête! Jaquez, arrête! c’est Amada qui t’en prie; sois -généreux, laisse fuir cet homme! - -Mais lui, sans l’entendre, suivait, plus prompt qu’une rafale, son -agile ennemi qui s’enfonçait dans les touffes des plantations voisines. - -Défaillante, Amada se traînait dans la case; elle s’accusait de la mort -de Juan, et pleurait beaucoup. - -Cependant Amada était irréprochable; elle n’avait bercé Juan d’aucun -espoir, elle avait repoussé bien loin ses projets d’amour; enfin elle -ne l’aimait point. - -Mais quand l’être, pour lequel une femme est la moins sympathique, -souffre malheureux pour elle, rien ne peut la défendre d’un doux -sentiment qui s’épanouit en son âme; elle n’a point d’amour, il est -vrai, mais elle a bien de la pitié!... A peine concevait-elle l’espoir -qu’il échapperait à la fureur de son époux, que l’explosion d’une arme -à feu éclata aux environs. - -—Il n’est plus de doute sur son sort!.... _Santa Virgen!_ -s’écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux: _Virgen Maria_, -ayez pitié de nous! _Jesu Cristo_, qui avez racheté les hommes, ayez -pitié de lui! _Buon Dios_, _Dios de mi Corazon_, faites-lui miséricorde -à votre tribunal!... Et, sa voix s’éteignant peu à peu, elle resta -abîmée dans sa douleur. - - * * * * * - -Tout à coup, au-dehors, elle entendit des pas précipités: Barraou -rentra tout haletant, l’œil hagard, et traînant lâchement son escopette -par la bandoulière. - -—Lève-toi, Amada, tu prieras plus tard; donne-moi de l’eau. - -Tremblante, elle s’approche, lui présentant une aiguière, Barraou -retrousse les manches de sa carmagnole; Amada voyant ses deux mains -trempées de sang, laisse tomber le bassin qui se brise. - -—O mon Jaquez, vous l’avez tué!... - -—Ce n’est rien: non; malheureusement, Dieu ne m’en a pas fait la grâce, -je le croyais lorsqu’il tomba, je courais sus l’achever quand il se -releva et s’échappa de mes griffes; sa blessure était légère. Je jure -par tous les saints que j’aurai sa vie! rien ne pourra le soustraire à -ma rage!—Amada, je suis las, n’es-tu pas fatiguée!... Couchons-nous, je -retrouverai peut-être dans tes bras du calme, du repos. - - * * * * * - -—Jaquez, changez au moins cette chemise tachée; vous exhalez le sang! - - - - -IV - -A LAS ORACIONES - - -Le lendemain, lundi, dès l’aube du jour, Amada dormait encore, Barraou -vint à la Havane. - -On le vit tout le jour dans le quartier qu’habitait Gédéon Robertson. - -Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville sans succès; sans -doute, la blessure de Juan le tenait alité. - -Enfin, le fatal vendredi, Barraou l’aperçut sur le port, et le suivit -de près; lorsqu’il fut entré dans une ruelle déserte, derrière le grand -fort: - -—Arrête, bandit! lui cria-t-il, je te cherchais! - -—Vous me cherchiez? me voici. - -—C’est bien, défends-toi si tu peux! - - * * * * * - -En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une hyène, pour le -frapper de son coutelas; Juan esquiva le coup, et, tirant vite son -couteau, il pourfendit l’avant-bras de Barraou, qui le saisit à la -ceinture en lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa -tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui -découvrait sa mâchoire; Barraou lui cracha aux yeux du sang et de -l’écume. - -A cet instant huit heures et _las oraciones_ sonnent au couvent -prochain; les deux furieux se séparent et tombent à genoux. - - -BARRAOU. - -L’ange du Seigneur a annoncé à Marie, et elle a conçu par l’opération -du Saint-Esprit. - - -JUAN. - -Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous -êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, -est béni. - -Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, -maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. - - -BARRAOU. - -Voilà la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole. - - -JUAN. - -Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous -êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, -est béni. - -Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, -maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. - - -BARRAOU. - -Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous. - - -JUAN. - -Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous -êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre, -est béni. - -Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, -maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il. - - * * * * * - -—Allons! debout, Cazador; que fais-tu encore à genoux? - -—Je priais pour votre âme. - -—Il n’est besoin; j’ai prié pour la tienne: en garde! - -Aussitôt, il lui crève la poitrine, le sang jaillit au loin; Juan -pousse un cri et tombe sur un genou, saisissant à la cuisse Barraou -qui lui arrache les cheveux, et le frappe, à coup redoublés, dans les -reins; d’un coup de revers, il lui étripe le ventre. Terrassés tous -deux, ils roulent dans la poussière; tantôt Jaquez est dessus, tantôt -Juan: ils rûgissent et se tordent. - -L’un lève le bras et brise sa lame sur une pierre du mur, l’autre lui -cloue la sienne dans la gorge. Sanglans, tailladés, ils jettent des -râlemens affreux, et ne semblent plus qu’une masse de sang qui flue et -se caille. - -Déjà des milliers de moucherons et de scarabées impurs entrent et -sortent de leurs narines et de leurs bouches, et barbotent dans -l’aposthume de leurs plaies. - - * * * * * - -Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs cadavres et dit:—Ce ne -sont que des nègres, et passa outre. - - - - - DON - ANDRÉA VÉSALIUS - L’ANATOMISTE - - -MADRID - - - - -Cette nouvelle d’Andréa Vésalius étant terminée, elle fut portée à la -revue de Paris et offerte à M. Amédée Pichot, comme traduite du danois -d’un supposé Isaïe Wagner; sa forme ne convenait point à ce magasin -littéraire, M. Amédée Pichot ne put l’insérer; mais en ayant payé -la traduction prétendue, il se servit du même héros pour broder le -charmant conte anatomique qu’assurément vous avez lu dans ce recueil. -Du reste, ce conte n’ayant aucun rapport de détail avec celui-ci, nous -ne venons donc réclamer pour Champavert que priorité et trouvaille. - - - - -I - -CHALYBARIUM - - -A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles, -une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore -et d’un pouls violent et fébrile; cette ruelle somnambule de cette -ville endormie, c’était la _Callejuela casa del Campo_; à l’une de -ses extrémités s’élevait une riche demeure, habitée par un étranger, -un Flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de -l’intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la -face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l’ombre semée -de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d’or. - -La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste -porche à voûte d’arête, à clef pendante, au pied d’un grand escalier de -pierre, à balustrades taillées à jour comme l’ivoire d’un éventail et -tout parsemé de fleurs odorantes. - -C’était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs -parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours -et des lampadaires étincelans. - -Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l’entrée. - - * * * * * - -Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s’apaisaient par -intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui -descendait le long de l’escalier et faisait parler la voûte sonore. - -Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait -et se ruait à la porte; c’étaient les orgues du temple, et tout au bas -les truans sur la dalle du parvis. - -Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanemens et des bruits de -cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l’obscurité, et -s’affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées. - - * * * * * - -—Le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat, -un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie -dans l’ébrâsement d’un guichet. - -—C’est vrai, ma mie; et sur Dieu que j’adore! si tous ses chiens -défunts s’y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid. - -—Mais, que serait-ce donc? reprit la première vieille, si tous ces -pauvres Castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en -dédommage! venaient lui réclamer leur peau? - -—On m’a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et -se haussant sur la pointe du pied, qu’il déjeûne souvent avec des -côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie. - -—C’est vrai! c’est vrai! - -—Non, non, c’est faux! criait un grand jeune homme, accolé au treillis -d’une croisée, c’est faux! demandez à Rivadeneyra, le boucher. - -—Silence! te tairas-tu? criait plus haut encore, un homme -_embossé_ dans une cape brune et le _sombrero_ sur les yeux, ne le -reconnaissez-vous pas? c’est Henrique Zapata, l’apprenti écorcheur! -c’est juste, _Verdugo et Ahorcador_ se soutiennent. Je gage que si on -fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque -jambe. - -—Quelle idée! ce vieux mange-mort prendre une jeune femme! répliqua la -vieille; si j’étais le roi Philippe, j’empêcherais bien cet ogre ... - -—Oh! bien oui, dit l’inconnu en cape brune, Philippe II le protège, ce -chien de Flamand; encore hier, Torrijo, le boulanger de la _Cebada_, a -disparu, à coup sûr pour le pâté de nôces; c’est une horreur! il faut -en finir! - -—Le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif. - -—Chrétiens! cet homme est un hérétique! un nécroman! un Flamand! Il -mérite la mort! dirent alors bénignement quelques moines du couvent de -_Nuestra señora de Atocha_, nouvellement fondé par les pères Garcia -de Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan -Hurtado de Mendoza, confesseur de l’empereur Carlos V, auxquels se -joignirent en masse les religieux du couvent royal de _San Geronymo_. - -—A mort! criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui -jurant à la face. - -—A mort! répétait le cavalier emmantelé. - -—A mort! hurlaient les moines qui, crucifix au poing, attisaient la -populace. A mort! mettons le feu. - - * * * * * - -Tout à coup, l’imminent orage éclata. Des cris de rage et de mort -pleuvaient; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait -une torche sur sa tête; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique -Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et -firent battre en retraite à cette canaille déchaînée, ce qu’elle fit -en mugissant; en revanche le vacarme redoubla: elle frappait sur des -cloches, des lames, des chaudières; c’était un tonnerre cinglant, -abasourdissant, une symphonie presque homicide. - - - - -II - -SALTATIO, TURBA, MORS - - -Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait: on -ne s’occupait nullement du bruit extérieur, l’usage étant de faire -pareille cérémonie lorsqu’un vieillard épousait une jeune fille. - -Une cape brune était suspendue à l’entrée de la galerie qui servait de -vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu’on n’avait encore -qu’entrevu dans la soirée; ils paraissaient plus occupés de leurs -chuchotemens que de leur danse. Le marié, à l’autre angle du salon, -courtisait une fillette de sa parenté. - -La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau; elle -était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui, -sous prétexte de respirer l’air frais de la nuit, venaient donner -libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C’était un conflit -d’incidences, d’interlocutions; un orchestre de voix flûtées, sourdes, -éraillées, chevrotantes; une collection de minois et de mines ridées -par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des -claviers d’ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou -denticulées comme la corniche de la voûte. - -—Quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l’épousée? - -—_Senorica_, vous êtes méchante! - -—Ha! ha! ha! regardez donc là-bas don Vésalius, échâssé dans ses -_calzas bermijas_ et son pourpoint noir; par mahom! ses jambes dans -ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier? -Voyez-le donc sauter avec Amalia de Cardenas, rondelette, fraîche et -rose; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus? - -—Ou la mort qui fait danser la vie. - -—La danse d’Holbein. - -—Dites donc, Olivares, que fera-t-il _con su Machacha_? - -—Une leçon d’anatomie. - -—La conversation. - -—Merci pour la _Novia_! - -—Voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine -Amalia. - -—Ce n’est point une noce bourgeoise, un _saraguete_, mais bien un -brillant _sarao_. - -—Où donc est l’épousée? - -—Où donc est le beau cavalier? - -—Don Vésalius la cherche, tout effaré; _busca, busca, perro viejo!_ - -—Va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que -fait Maria en ce moment. - -—Ami! ne mettons pas le doigt entre le marteau et l’enclume. - - * * * * * - -La danse reprit; Vésalius réinvita Amalia de Cardenas, qui fit une -plaisante moue, et lui riait au dos. - -La mariée n’était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et, -dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci: - -—Couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons! - -—Alderan, je ne puis. - -—Moi, te laisser la proie de ce Vésalius? non pas, tu m’appartiens! En -mon absence tu me trahis, je l’apprends, j’arrive en hâte, ce matin -même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l’écart, et je te dis -partons, et tu refuserais? Oh! non pas, Maria, tu t’abuses! viens; il -est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux: je -serai tout à toi, à toi seule et pour toujours! Viens, Maria!... - -—Alderan, ma famille m’a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras -toujours mon amant! je serai toujours ton amante! Qu’importe cet homme? -qu’est-ce? un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux -amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu! - -—Ainsi, tu ne veux pas, Maria, c’est bien! va te salir à cet homme! -Accomplis ta volonté, j’accomplirai la mienne; va!... Et, la repoussant -de ses bras, elle s’enfuit brusquement de la galerie au salon. - -Alderan resta comme abîmé quelques instans; il blasphémait, il heurtait -du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur. - - * * * * * - -Pendant ce temps, la foule s’était accrue comme un étang par un orage. -Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant. -La populace avait repris sa première audace, et s’étant rapprochée peu -à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations, -des cris de mort grondaient de nouveau; on lançait des pierres dans les -vitrages, on barbouillait les murs de sang de bœuf et de fiente; quand, -tout à coup, les groupes s’ouvrirent pour faire passage à une femme -échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune; c’était la Torrija, la -boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance. - -—C’est la Torrija, la boulangère, disait-on de toutes parts; puis, -la meute attendrie fit un long silence, et la Torrija sanglotait et -poussait des rugissemens. - -Alors, l’homme en cape brune montant sur les degrés, cria d’une voix -forte:—Amis! faisons justice! lâche, qui ne suivra point! Vengeance! -mort à Vésalius! mort au nécroman! - -La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les -hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu’à l’escalier. La tourbe se vomit -dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu’elle arrache et -brise; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon, -quand, au loin, un galop se fit entendre.—Sauve qui peut, ce sont les -alguazils!—Saisie d’une terreur panique, elle redescend l’escalier, -se précipite dans les corridors ou par les fenêtres; quelques braves, -seuls, attendent de pied ferme. - -—De par le roi, retirez-vous! - -—Le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers! à -mort le Flamand! - -—Au nom du roi, retirez-vous! - -Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche; une pluie de -meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse -les plus audacieux. L’homme en cape brune, poussant un cri, porte la -main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres -seulement restent sur le carreau. - -Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait -les corps des vaincus; les conviés, tremblans, s’échappaient par -l’arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s’éteignirent, -après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le -logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l’obscurité. - - - - -III - -QUOD LEGI NON POTEST - - -A travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait -aperçu l’homme en cape brune, atteint d’un coup de feu; à son cri -déchirant, elle s’était évanouie; on l’avait transportée dans sa -chambre sur un canapé, où elle était depuis long-temps étendue -négligemment; Vésalius, à genoux auprès d’elle, larmoyant et tremblant, -lui baisotait les mains et le front. - -—Comment te trouves-tu, Maria, mon amour? - -—Mieux: mais tout est-il apaisé? - -—Oui! cette laide populace a été mise à la raison. Conçoit-on ce que -ces bonnes gens ont contre moi? moi, paisible et retiré, passant -obscurément mes jours dans la sombre étude de l’anatomie, pour le -bien de l’humanité, pour le progrès de la science, pour la gloire de -Dieu! Ces bonnes gens demandent ma tête, ils me croient sorcier; tous -ceux qui disparaissent de la ville, c’est moi, Vésalius, qui les fais -enlever pour mes expériences. La masse sera donc toujours laide et -bête! bête et ingrate! Voilà donc le sort qui sera réservé à tous ceux -qui se dévoueront pour elle! à tous ceux qui viendront lui annoncer une -route, une parole neuves. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, et ri à -la face de Christophus Colombus. La masse sera donc toujours laide et -bête! bête et ingrate! - -—Chassez ces pensers noirs, Vésalius; mais, franchement, cette -échauffourée n’est pas faite pour conquérir son amour. - -—Oh! que m’importe, après tout, l’amour de cette populace, pourvu que -j’aie le tien, Maria! Oh! tu m’aimes, est-ce pas? tu m’aimes un peu? - -—Pouvez-vous bien encore me faire pareille question? - -—Je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on est vieux, on doute; je -sais que je suis sans galanterie, cassé par les veilles, amaigri, et -presque pareil aux squelettes de mon ouvroir; mais mon cœur est jeune -et chaleureux! Vois-tu, la passion que je ressens pour toi n’est point -une passion rancie; sous une vieille enveloppe, c’est une âme neuve -que je t’apporte; j’ai bien rencontré des femmes dans ma vie, mais -nulle, je te le jure, n’alluma en moi pareil feu. Fatalité! fallait-il -donc arriver à la décrépitude pour connaître l’amour et ses violences? -Maria, habitue tes regards au coffre grossier emprisonnant ma jeune -âme; la sève bout sous l’aubier du chêne centenaire. - -Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa bouche sur son crâne -chauve et sa barbe blanchie; Vésalius pleurait de joie. - -Heure du coucher! heure si délirante, si palpitante de pudeur et de -volupté! heure qui confond des êtres, qui avive et qui noie le désir! -heure du coucher, trahissant mensonges ou beautés! heure, trop souvent, -de pénibles contrastes! heure parfois bien fatale!..... - -L’épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale et ses joyaux; la -rose semblait se dépouiller de ses périanthes; c’était une beauté -castillane comme on en voit dans les rêves!..... - -Vésalius rejetait gauchement ses vêtemens de fête et dévoilait sa laide -charpente; c’était une momie développant ses bandelettes! - - * * * * * - -La lampe soufflée brusquement, les anneaux des courtines crièrent sur -leurs tringles; il se fit un calme profond, çà et là tumultueusement -interrompu; pourtant on n’entendit point Maria jeter le cri ... - -Mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des baisers sans -réponse, puis des murmures et des malepestes, et le savant professeur -d’anatomie qui répétait tremblant: - -—Oh! ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria! c’est la violence -de mon amour qui me brise, tes beautés me font tout honteux, il me -semble que j’attouche à quelque chose de bénit, je t’aime tant, Maria, -je t’aime tant! Mais ne va pas croire que ce soit faiblesse! Demain, -au jour, je te ferai voir dans vingt auteurs, tu verras dans Mundinus, -dans Galianus, dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier -médecin de François I^{er} de France, tu verras qu’au contraire c’est -puissance, excès d’amour, je t’aime tant, Maria! - -Il faut croire que cet excès d’amour ne s’apaisa point, car à peine -quelques jours s’étaient écoulés, que Maria occupait dans une autre -aile un appartement isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur -qui lui était toute vendue, et qu’il avait métamorphosée en duègne pour -son épouse. Le hibou ne voyait plus sa tourterelle qu’aux heures du -repas; ils se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée -d’étranger à étranger. - -Vésalius s’était de nouveau fiancé à l’étude; engoncé dans ses -recherches, il passait du laboratoire à l’amphithéâtre et de -l’amphithéâtre au laboratoire. - -Pubères et nubiles, voici l’enseignement que vous pouvez trouver en -ceci: C’est qu’il ne faut pas, autant que faire se peut, si vous avez -les passions ardentes, épouser un docteur des facultés, un membre de -l’académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et par-dessus tout, -un immortel de l’académie des Quarante Fauteuils et du dictionnaire -inextinguible. - - - - -IV - -NIDUS ADULTERATUS - - -Environ une olympiade après toutes ces choses, la doña Maria, qui, -contre la coutume, n’avait point paru à table depuis quelques jours, -fit appeler Vésalius, son mari. Aussitôt il se rendit près d’elle; -blême, défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue sur son -lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s’assit, et se pencha pour -écouter. Maria, sentant un souffle chaud glisser sur son front, souleva -sa paupière plissée, reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit à -dire d’un ton agonisant: - -—Vous êtes monseigneur et maître Andréa! Je me sens faiblir à chaque -instant; bientôt je serai aux pieds de Dieu, juge austère; et je suis -impure! j’ai tant péché contre vous! Mais la pécheresse implore son -pardon. Ne vous emportez point; vous êtes un homme sage, vous êtes mon -bon époux et mon maître! laissez que je vous mette mon âme tout à jour. - -—Segnora, vous n’êtes point aussi bas que vous paraissez le croire; -votre esprit s’est frappé. - -—Nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque chose crie en -moi, que ma fin est proche. Vous êtes mon époux et mon bon seigneur: -écoutez, et pardonnez; peut-être même serai-je excusable en quelques -points. - -Nous avions fait tous deux un serment à l’autel; tous deux, nous y -avons été infidèles; moi, parce que j’étais jeune et surabondante de -vie, et vous, parce que vos cheveux étaient blanchis par l’étude, et -votre corps brisé par le travail. Malheur! malheur! que d’en être à -maudire sa jeunesse! O Vésalius, si vous saviez ce que c’est d’être -jeune femme, si vous saviez tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius, -vous me pardonneriez! - -Ecoutez froidement: - -Or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai trompé lâchement. -Je suis bien criminelle, Andréa! j’ai introduit dans votre demeure mes -amans, je les ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table; -et, pendant que vous étiez plongé dans l’étude ou dans le sommeil, avec -eux je riais de vous; notre sale iniquité se jouait de votre bonhomie; -vous étiez l’aliment de nos risées, est-ce pas? c’est bien infâme!... -Ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant de nos -lascivetés; et Dieu m’appelle à lui! et je meurs!... Oh! si vous me -repoussiez ... - -Sa voix alors s’étouffa dans les sanglots; puis, après un moment de -silence, elle reprit distinctement: - -—Déjà, j’ai été bien amèrement punie, bien atrocement! Il faut qu’une -femme adultère soit bien repoussante! il faut qu’elle traîne bien du -dégoût avec elle! J’ai eu, depuis notre alliance, trois amans; mais, en -vérité, tous trois, je ne les possédai qu’une seule fois. Quand, après -de longues cours, je cédais à leur obsession; quand je leur livrais mon -corps, une part de ce lit ... Oui, il faut qu’une femme coupable soit -bien repoussante!... Au jour, quand je m’éveillais, j’étais seule! et -je ne les revis jamais, jamais! Peut-on être plus sévèrement châtié? Le -crime est lié à la peine: le crime appelle le supplice; et s’il faut -tout dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, Andréa! Le -dernier, je l’ai aimé éperdûment, d’un amour sans bornes, voyez-vous! -Sa perte m’a tuée, moi; délaissée par lui, j’en meurs!... Maintenant, -j’ai tout dit: au nom de _nuestra señora de Atocha_, au nom de _san -Isidro Labrador_, au nom de _san Andres_, votre patron, au nom de -mon père, votre _Tocayo_, votre _Colombroño_, pardonnez à la faible -femme qui vous a tant offensé; que votre bénédiction la purifie; oh! -pardonnez-lui, elle meurt ... - -Et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes et de baisers; -Vésalius la retira rudement, repoussa son siège, et lui dit d’une voix -concentrée: - -—Levez-vous, Maria; suivez-moi. - -—Je suis défaillante, et ne puis. - -—Je vous ai dit de me suivre. - -Maria, se dressant avec peine, s’enveloppa d’un peignoir, et suivit, -chancelante, Vésalius qui descendit le grand escalier, traversa le -préau, ouvrit une porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée -dans un petit bâtiment éclairé par de grandes baies à croisées de -pierre. Cette espèce de guichet se referma sur eux, et les verroux à -l’intérieur grincèrent dans leurs vervelles. - - - - -V - -OPIFICINA - - -Nous voici dans l’ouvroir ou laboratoire de Vésalius: une grande salle -carrée, en arc de cloître, à murailles et dalles de pierre. Quelques -tables de bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou trois -cuviers, un bahut et des armoires formaient tout l’ameublement. -Quelques chaudrons étaient épars à l’entour d’une cheminée, dont le -manteau évasé descendait de la voûte; à sa crémaillère, était suspendue -une chaudière qui bouillonnait sur un feu ardent. Les établis étaient -chargés de cadavres entamés; on foulait aux pieds des lambeaux de -chairs, des membres amputés, et sous les sandales du professeur se -broyaient des muscles et des cartilages. Sur la porte était appendu un -squelette, qui, lorsqu’elle était agitée, bruissait comme ces bougies -de bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, quand elles -sont remuées par la bise. La voûte et les parois étaient couvertes -d’ossemens, de râbles, de squelettes, de carcasses, quelques-uns -humains, mais le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux les -plus approchans, par leur charpente, de l’ostéologie humaine, ayant -servi aux études d’Andréa Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui -fit de l’anatomie une science réelle, qui osa disséquer des cadavres, -même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur eux publiquement. -Ce n’est pas que, bien avant, vers 1315, Mundinus, professeur à -Bologne, avait offert le spectacle nouveau de trois squelettes humains -disséqués. L’audacieux scandale ne fut point répété, l’Eglise le -prohibait formellement comme un sacrilége. Effrayé lui-même de l’édit -encore chaud de Boniface VII, Mundinus ne tira point grand avantage -de ses recherches. Le contact ou le simple aspect d’un cadavre, chez -les anciens, imprimait une souillure que force ablutions lustrales et -autres expiations pouvaient à peine effacer. Dans le moyen âge, la -dissection d’une créature _faite a l’image de Dieu_ passait pour une -impiété digne de l’échafaud. - - - - -VI - -ENODATIO - - -—Maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me voulez-vous, Vésalius? -répétait Maria pleurante: que me voulez-vous? Je ne puis rester, -l’odeur putride de ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je -souffre horriblement! - -—Non, que m’importe! Ecoutez à votre tour: Vous avez eu trois amans, -est-ce pas? - -—Oui! monseigneur. - -—Vous les enivriez de mon vin, est-ce pas? - -—Oui! monseigneur. - -—Eh bien, ce vin n’était pas pur, votre duègne y versait un narcotique, -de l’opium, et vous dormiez long-temps et profondément, est-ce pas? - -—Oui! monseigneur, et au réveil j’étais seule. - -—Seule, est-ce pas? - -—Oui! monseigneur, et je ne les revis jamais. - -—Jamais! C’est bien! Mais venez donc!... - -Et l’étreignant par un bras, il l’entraîna au fond de la salle; là il -ouvrit une armoire dans laquelle était accroché un squelette complet -avec ses articulations naturelles, et d’une blancheur d’ivoire. - -—Reconnais-tu cet homme? - -—Quoi! ces ossemens?... - -—Reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune? - -—Oui! monseigneur, c’est la cape du cavalier Alderan! - -—Regardez donc bien, señora; et reconnaissez aussi ce beau cavalier qui -portait cette cape, avec lequel vous dansâtes si galamment à nos noces? - -—Alderan!...—Maria jeta un cri qui eût évoqué des morts. - -—Au moins, Doña, vous voyez que tout est profit à la science, lui -dit-il, se retournant vers elle d’un air froid; vous le voyez, la -science vous a de grandes obligations. - -Puis, ricanant, il l’emmena vers une espèce de châsse ou de cage -garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé -prodigieusement; les artères étaient insufflées d’une liqueur rouge, -et les veines d’une liqueur bleue; cette charpente osseuse semblait -enveloppée de réseaux de soie; l’étude en était facile; quelques -touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore. - -—Celui-ci, Doña, le remettez-vous en votre mémoire? Voyez sa belle -barbe et sa blonde chevelure. - -—Fernando!!! Vous l’avez tué?.... - -—Jusqu’ici, n’ayant point encore disséqué de corps vivans, on n’avait -eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur -la locomotion; mais, grâce à vous, señora! Vésalius a levé bien des -voiles, et s’est acquis une gloire éternelle. - -Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme -bahut, dont il souleva le couvercle avec peine; par les cheveux il la -penchait sur l’ouverture. - -—Enfin, regarde encore ceci! c’est ton dernier, est-ce pas? - -Le bahut contenait des bocaux pleins d’essences où trempaient des -portions de chair et de cadavre. - -—Pedro! Pedro!... vous l’avez donc tué aussi? - -—Oui! aussi!.... - -Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle. - -Le lendemain un convoi sortit de l’hôtel. - -Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de _Santa -Maria la Mayor_, remarquèrent entre eux, qu’elle était lourde et -sonore, et qu’un bruit s’était fait dans sa chute, qui n’était pas le -bruit d’un corps. - -Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu -voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi -un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu’à -terre. - - - - -VII - -AFFABULATIO - - -A cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous les trésors du monde de -Christophe Colomb, et qui dominait puissamment toute l’Europe, Andréa -Vésalius se reposait dans sa gloire, riche et hautement considéré. -Entre l’inquisition et Philippe II, il favorisait autant qu’il était -possible l’étude de l’anatomie, quand une accusation vint le précipiter -dans d’horribles malheurs. - -Faisant en public l’autopsie du cadavre d’un gentilhomme, le cœur parut -palpiter sous le tranchant du scalpel. La rancunière inquisition, -l’accusant d’homicide, demanda la mort du savant, et Philippe II obtint -très difficilement que la peine fût commuée en un pélerinage en terre -sainte. Vésalius s’achemina vers la Palestine avec Malatesta, chef des -troupes vénitiennes. - - * * * * * - -Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux voyage, il fut à -son retour jeté par la tempête sur les côtes de Zante, où il mourut de -faim, le 15 octobre 1564. - - * * * * * - -La république de Venise l’appelait alors à l’université de Padoue, -veuve prématurément cette même année, de Gabriel Falloppe, son élève. - - * * * * * - -S’il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa Vésalius périt victime -de ses éternelles goguenarderies sur l’ignorance, le costume et les -mœurs des moines espagnols, et de l’inquisition, qui saisit avidement -l’occasion de se défaire de ce savant fort incommode. - - * * * * * - -La grande anatomie d’Andréa Vésalius, _de Corporis humani Fabrica_, -parut à Bâle, en 1562, ornée de figures attribuées au Tiziano, son ami. - - - - - THREE - FINGERED JACK - L’OBI - - -LA JAMAIQUE - - - - - .....Tous nés sur cette terre, - Portez comme des chiens la chaîne héréditaire, - Demeurez en hurlant........ - Pour Jacoub, il est libre, il retourne au désert. - - ALEXANDRE DUMAS. - - When fortune means to men most good, - She looks upon them with a threat’ning eye. - - SHAKSPEARE. - - Ambitieux à jalouse, corsaire à corsaire et demi. - - ANDRÉ BOREL. - - - - -I - -NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES - - -—Abigail, Abigail, contez-nous, contez-nous un conte!... criait une -troupe d’enfans à peau d’ébène, d’ivoire, de buis ou de cuivre, -qui, suçant de longues cannes à sucre, jouaient sur le gravier, aux -pieds d’une jeune noire, naïvement belle, parée d’une simple toile. -Abigail—c’était le nom que lui avait imposé son maître puritain—, -assise à terre à la porte d’une riche habitation, portait, juchée -sur son joli doigt, un haras blanc qu’elle caressait; tantôt, lui -fredonnant cet air créole des Antilles Françaises, dont assurément elle -ignorait le sens: - - Mounché Béqué li un boun blan, - Quand li coque li payé comptant, - Résonnablement! - -tantôt, calme, mélancolique, la tête penchée sur l’épaule, elle -paraissait enfouie dans les rêves intuitifs d’un bonheur à venir, dont -se bercent toutes jeunes femmes. - -—Abigail! mais contez-nous donc un conte, criait toujours la marmaille: -nous serons bien sages, nous ne battrons plus le petit John Blackheat! - -La jeune fille fut arrachée à sa douce méditation. - -—Mais, enfans, que me voulez-vous? - -—Un conte, Abigail! - -—Un conte, je n’en sais pas, petits amis. - -—Si, si si, celui des _pikarouns_, tu sais?... qui t’emportaient, et où -l’_obi_, tu sais?... - -Alors Abigail, tout en passant les doigts dans les plumes de son haras, -commença d’une voix lente, et toute la marmaille ouvrit de grands yeux -noirs et de grandes bouches à quenottes blanches. - -En ce temps-là, on était en guerre, et les _pikarouns_ de -Hispaniola—San-Domingo—la nuit faisaient souvent des descentes dans -l’île; ils enlevaient les noirs endormis dans leurs cases, pour les -revendre au marché de leur pays. Cette fois, malgré la vigilance des -seize batimens gardes-côtes, ils s’étaient glissés dans une crique, -et aventurés jusqu’aux abords de Sainte-Anne. Arrivés ici, tous armés -jusqu’aux dents, ils s’introduisirent à pas de loup dans la plantation; -ils avaient déjà emporté une centaine de noirs dans leurs sloops, -quand ils arrivèrent à la case où dormait Abigail, votre bonne, qui -vous aime quand vous êtes gentils; plusieurs hommes qui ressemblaient -à des monstres dans l’ombre s’y précipitèrent, me saisirent toute -sommeillante, me lièrent les bras, et m’entraînèrent vers le rivage. - - * * * * * - -Remarquez bien, petits amis, que ces hommes méchans étaient blancs, -mais, quoique blancs, ils ne parlaient pas comme les blancs d’ici, -leurs mots qu’ils grondaient comme des chiens, finissaient tous en -_o_ ou en _a_. Les sloops chargés de pauvres noirs qui pleuraient -et criaient malgré leurs bâillons, voguaient au large, et moi-même -j’étais dans un canot avec les derniers _pikarouns_ restés en vigie; à -peine fut-il démarré et lancé à quelques verges de la côte, que nous -entendîmes comme le bruit d’un corps tombant dans l’eau, et aussitôt -nous distinguâmes un noir qui nageait en hâte vers nous.—_Que biba?_ -... crièrent les _pikarouns_, ce qui veut dire sans doute en leur -baraguoin: gare à nous. - -L’homme nageait impétueusement entre deux eaux, et s’étant approché -du canot dont il avait saisi le bord d’une main, un de ces sauvages -leva une hache pour le frapper alors que, sortant à demi de la mer et -donnant de tout son poids une secousse à la barque, il la renversa sur -lui, la faisant chavirer et submergeant tous ceux qui la montaient. - -Je reparus bientôt à la surface, et, soudainement, je me sentis -étreinte par le milieu du corps. Portée pour ainsi dire sur la rive par -le grand noir qui avait fait chavirer le canot, là, j’étais étendue, -suffoquée, ce brave jeune homme me prodiguait des soins, il essuyait ma -figure et mes cheveux trempés. - -—Vous m’avez sauvée, oh! je vous dois la vie! lui dis-je revenant à moi. - -—Peu de gens me la doivent, répliqua-t-il sourdement. - - * * * * * - -—Mais laissez-moi que je baise vos mains, dites au moins votre nom que -je le bénisse. - -—Mon nom..... vous frémiriez!.... - - * * * * * - -Tout à coup il se redressa au bruit de mousqueteries, et de pas et -de cris approchans: c’étaient les colons voisins et les gens de -l’habitation, qui, éveillés par le tumulte des _pikarouns_, les cris -des noirs embarqués, accouraient tardivement à leur secours. - -—Adieu, adieu, dit tout bas l’inconnu serrant mes doigts qui craquaient -dans sa rude main, adieu!... - -—Mais votre nom, de grâce? Je suis Abigail, moi, fille de John Fox! - -—Moi, je suis pour les hommes moins qu’un chat-part qu’on chasse: _je -suis Three Fingered Jack du Libanus_. - -—_Three Fingered Jack l’obiman?_ - -—Oui, _l’obiman!_ - -Je poussai un cri de terreur; il disparut dans l’obscurité, et je -restai anéantie comme si j’étais tombée du soleil. Sitôt, tous les -colons arrivèrent sur le rivage, nulle barque n’y était amarrée pour -pouvoir chasser en mer, furieux ils firent plusieurs fusillades qui ne -portaient qu’à demi. Les _pikarouns_ les saluèrent par des ricanemens -lointains et des chants féroces qui étouffaient les hurlemens des -pauvres noirs entassés. - - * * * * * - -Et la marmaille ouvrait de grands yeux noirs et de grandes bouches à -quenottes blanches; et en ce moment, un sang mêlé sortit de derrière la -case, passa près, et dit:—Abigail, cette nuit aux trois palmiers de la -fontaine. - - - - -II - -VOICES IN THE DESERT - - -Il était nuit avancée, tout était replongé dans le néant du sommeil, -air, ciel et terre faisaient silence; et l’on n’entendait éparsement -dans l’île, sur les montagnes, que les mélodieuses euphonies des petits -oiseaux qui ne chantent que lorsque la terre est assourdie et que le -ciel écoute, et, sous les trois palmiers de la fontaine, une voix mâle -disant: - -—Abigail, trêve un instant: Amour! amour! C’est bien!... mais je suis -ambitieux. Je t’ai conviée cette nuit, vois-tu, pour te faire des -adieux pour quelque temps, et t’avouer un projet que j’accomplis. Je -suis ambitieux, t’ai-je dit, car sous un dehors frivole je cache un -cœur qui se ronge. Dans mes veines ruissèle un sang qui me ravale, -et ce front qui pense, et ces reins puissans se courbent sous le -fouet d’êtres stupides et féroces à peau blanche, qui savourent mes -sueurs, qui s’égaient au râle que m’arrache la fatigue. J’ai assez -souffert! cette lâche vie me tue, il m’en faut une autre! L’esclave -veut se redresser et briser ses garrots. Je suis fier, vois-tu, je -suis ambitieux, quelque chose en moi me pousse, moi esclave, à la -domination; enfant, je rêvais royauté, je rêvais habits d’or, long -sabre, cheval..... - -Pauvre Quasher! ta royauté, c’est le malheur! - -Or donc, une occasion, un hasard se présente, je puis devenir riche, -grand; je puis être gorgé d’or! Ceux qui me repoussent aujourd’hui -bientôt me tendront la main, à mon tour je leur cracherai à la face! - -—O mon Quasher, restons pauvres, la richesse rend méchant. - -—La tête de _l’obiman_, _Three Fingered Jack_, est mise à prix, la -somme est énorme!... je l’aurai!... - -—Vous êtes fou, Quasher! vous attaquer à Three Fingered Jack, un _obi_, -vous êtes fou! - -—Je sais que Jack et son _obi_ sont forts, mais Quasher et son cœur -sont forts aussi; d’ailleurs, suis-je pas résigné à la mort, plus de -vie ou vie libre! - -—Non, non, Quasher, je t’en prie, garde bien ta vie; si tu m’aimes -restons pauvres, les pauvres seuls sont heureux, plus heureux que -leurs maîtres; restons où la fatalité nous a jetés!... - -—Eh! pourquoi rester pauvres?... - -—Ah! pourquoi! pourquoi! Quasher, tu le comprends trop bien! - -—Que peux-tu redouter, Abigail? je te racheterai, je me racheterai, -nous serons libres; nous aurons notre habitation à nous, nous aurons -nos esclaves à nous, nous pourrons nous aimer tout le jour, être seuls -à tous deux, à toute heure, partout où il nous plaira; conçois-tu?... -être libre!... - -—Mon Quasher, vous êtes ambitieux, vous me le disiez, vous vous en -vantiez tantôt: quand vous serez riche, vous repousserez du pied cette -pauvre négresse qui vous aime tant, vous voudrez une blanche d’Europe, -je sens bien que je vous perds. - -—Ecoute, Abigail, une femme qui amollit un homme fort, c’est une basse -femme! Crois-tu que tes charmes soient assez puissans pour me clouer à -toi? crois-tu que je varierai à des larmes? Non! tes embrassemens sont -vains! Je veux, Quasher a dit: Je veux! sois confiante en lui, il t’a -donné son amour, il t’es resté fidèle, sur Dieu et sa parole, il est -à toi pour la vie. Ne sois ni soupçonneuse ni jalouse, et c’est à tes -pieds qu’il viendra déposer cet or....... Pleure, pleure, n’espère pas -m’amollir. Adieu!... - - - - -III - -HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT - - -Restée seule, Abigail se leva brusquement, mue par une profonde -jalousie et l’intime sentiment de la perte de son amant. Elle -redoutait, et sans doute avec raison, connaissant sa fière ambition -et son audace, ou qu’il perdît la vie dans un pareil combat, ou que, -vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne se livrât à tous ses -goûts effrénés, à ses penchans glorieux, et que, tuméfié d’orgueil et -d’opulence, il ne détournât la tête à son appel; qu’il ne la repoussât -de sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, pour ces grandes -dames à beaux dehors qui colportent des cœurs secs, des âmes basses et -vénales, chez tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien, -comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne se hâtât de faire -choix parmi les filles fortunées pour s’engraisser encore de quelque -large patrimoine, de quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son -abandon inévitable, et cette pensée déchirante l’accablait. - - * * * * * - -Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l’habitation, comme après -une soudaine résolution, elle s’enfonça dans les savanes, marchant sans -cesse, se dirigeant vers les montagnes, se cachant à l’approche des -insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons et des _cudjos_. -Ce pénible pélerinage par les monts, les fondrières, les ravines, -les bois vierges, la harassait. Ses pieds endoloris par la marche -refusaient de toucher le sol. Elle n’avait pris pour toute nourriture -que quelques pommes des acajous couvrant ses montagnes, et bu de l’eau -des torrens, où elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche -sur ces terres brûlantes. - - * * * * * - -Le troisième jour, vers cette heure de l’après-midi, appelée -solennellement crépuscule par les faiseurs de romances à forté-piano, -et simplement, _entre chien et loup_, par madame de Sévigné: à cette -heure à laquelle la nature s’assombrit, et, mystérieuse, se voile -comme une belle dame qui abat le tulle de son chapeau, et rend sa -beauté douteuse aux regards avides, à cette heure où les couleurs -s’évanouissent et les contours se découpent nettement comme des -ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. Par une sente -rapide et pierreuse bordée ou plutôt embarrassée de mélèzes, Abigail, -tête baissée appuyée sur une branche flexible, se traînait comme ces -pauvres voyageurs, qu’on voit arriver le soir dans les faubourgs -cherchant d’un œil éteint l’enseigne consolatrice d’une auberge; la -sueur ruisselait sur son front; elle soupirait violemment, et jetait -quelquefois des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. Ce -sentier montait droit à une roche ardue qu’il pourtournait; au sommet -de ce rocher, quelqu’un moins lassé, moins pensif, aurait remarqué -un corps alongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu d’un -navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique des dunes armoricaines -de la vieille Gaule. Abigail était à peine à trois cents pas de cet -être mystérieux, quand soudainement il fut éclairé par un phosphore -accompagné d’une détonation semblable à celle d’une arme à feu, qui -gronda long-temps dans les plaines; elle poussa un cri lamentable et -tomba la face sur terre. Aussitôt, avec la vélocité d’un lévrier qui -se précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme noir -descendit la roche et la sente, volant droit à Abigail; à son aspect -il recula consterné, laissant tomber ce mot:—Une femme!—Se heurtant la -poitrine et s’agenouillant il la souleva et l’étendit sur des herbes. -Ce fantôme était simplement un noir d’une haute stature, portant une -longue carabine comme les Bédouins, un grand sabre et un coutelas à la -ceinture. - -—Femme, femme! vous êtes blessée! répétait-il, tâchant d’adoucir la -raucité de sa voix. - -Mais Abigail restait muette en sa douleur; la balle l’avait frappée -dans les chairs de la jambe. Le noir, écartant sa robe, et accolant -ses lèvres sur la plaie, pompait le sang épanché. Un voyageur témoin -de cette scène si effroyable en apparence, sans doute, aurait pensé -voir un vampire se repaissant d’une femme. Puis ensuite il versa -l’eau-de-vie de sa gourde sur des feuillages, ceignit cette compresse -sur la blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur. -Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara autour d’elle. - -—Femme n’ayez peur, l’homme que vous avez près de vous est votre ami. - -—C’est vous qui m’avez tuée cependant, répondit-elle, se soulevant et -s’adossant contre un arbre. - -—Ne m’en voulez pas, femme! Jack a tant d’ennemis, qu’il ne peut -laisser aborder sa retraite. La faible lueur du couchant m’a trompé, -j’ai cru frapper un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes que je -hais, parce qu’ils sont lâches et féroces, d’autant plus féroces qu’ils -sont d’autant plus lâches. Consolez-vous, la blessure n’est pas grave. - -—N’avez-vous pas nom _Jack Three Fingered_?..... Oh! béni soit Dieu! je -vous trouve enfin, je vous cherchais. - -—Eh! pourquoi? - -—Je suis Abigail, avez-vous souvenance d’elle? - -—Non. - -—Vous rappelez-vous cette femme que vous sauvâtes, il y a deux ans, des -_pikarouns_ qui l’emportaient? - -—Quoi, c’est vous! - -—Jack, votre tête est à prix. - -—Je le sais. - -—Je vous dois la vie, et si je suis venue dans ces montagnes vous -chercher, c’est pour acquitter cette dette; tenez-vous sur vos gardes, -Quasher, pour remporter le prix de votre sang, viendra ces jours-ci -vous pourchasser et vous tuer. - -—Me tuer..... redit froidement Jack. - -—Evitez-le bien, mais ne me le tuez pas, je vous prie! - -—Femme, je te remercie, oublie le mal que je t’ai fait malgré mon cœur. - -—Oh! si je vous pardonne! ne vous dois-je pas la vie? Vous avez disposé -de votre bien. - -—Femme, maintenant, que veux-tu que je fasse de toi? Veux-tu venir -reposer dans mon repaire? - -—Il y a trois jours que j’ai quitté l’habitation de mon maître, il doit -être bien inquiet; si je n’étais blessée..... - -—Oh! si ce n’est que cela, reprit Jack, tiens, prends cela en souvenir -de moi, porte-le toujours sur toi, avec cela, tu seras forte.—C’était -un sachet _obien_.—Et, levant doucement Abigail, il la chargea sur ses -épaules robustes, descendit le sentier et disparut sous les acajous. - - * * * * * - -Le jour commençait à poindre, cependant tout dormait encore aux -environs de Sainte-Anne, quand parut, devant l’habitation, _Three -Fingered Jack_ chargé d’Abigail. Il la portait aussi légèrement qu’une -jeune fille porte son urne à la fontaine. S’étant approché de la case, -il la déposa à l’entrée. - -—Adieu, Abigail! - -—Adieu, Jack, veillez bien sur vous! - -L’_obi_ heurta rudement la porte de son coutelas et s’enfuit prompt -comme un cerf. - -Hatsarmaveth Abraham Westmacot sortit accompagné, rencontrant du pied -cette femme étendue et sanglante, il jeta un cri d’effroi. - -—Calmez-vous, n’ayez peur, mon maître; c’est votre servante Abigail! - -—Abigail!... - -—Oui!... des marrons, après m’avoir blessée, m’avaient emmenée dans les -montagnes, et m’ont rejetée à votre porte. - - - - -IV - -TIRESOME CHAPTER - - -Avant d’aller plus avant, comme j’ai déjà parlé _d’obi_, _d’obiman_ et -de sachet _obien_, il est bon que je dise à vous autres Européens ce -que c’est qu’un _obi_. - -Quant aux érudits qui croiront le savoir, ou qui auront lu ce qui -suit dans le docteur Mosely, ils n’auront qu’à passer ce chapitre -pédantesque et académiquement fastidieux. - -Le docteur Mosely, auquel je dois cette histoire jamaïcaine, prétend -gravement, dans son Traité du Sucre, _Treatise of Sugar_, que l’_obi_ -et la filouterie ou le jeu sont les seuls exemples qu’il ait pu -découvrir chez les natifs de la terre d’Afrique, dans lesquels un -effort de combinaisons d’idées ait jamais été démontré. - -Ah! master doctor Mosely, vous n’étiez pas négrophile! - -Pauvre bon homme! il ne se doutait guère, en écrivant à la Jamaïque -sur ses cannes à sucre, qu’il se faisait une postérité, et qu’il -serait question de lui, de son _Treatise of Sugar_, et de son récit de -Jack, en 1832. O incompréhensible _encatenation_ des événemens! Il a -fallu pour en venir là qu’un montagnard alpestre naquît, descendît, et -cherchant à user sa vigueur parmi les hommes de la plaine, se prît à -farfouiller un bouquin anglais. - - * * * * * - -Généralement, le mot _obi_ désigne doublement la magie et le magicien; -cependant, dans les colonies anglaises, on dit un _obiman_. Je -n’offrirai d’autres probabilités étymologiques, sur l’origine et -la signification de ce mot importé d’Afrique par les noirs dans le -monde de Christophe Colomb, que celle-ci: _nobi_, en arabe, veut dire -prophète, et, certes, il y a un grand rapport entre ces deux mots; -retranchez par corruption au singulier la nasale initiale comme les -Arabes le pratiquent pour le pluriel, et vous aurez le mot pareil; -je ne donne pas cela comme article de foi: cependant, je crois être, -modestie à part, assez agréable étymologiste; ayant fait force -recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l’âge -innocent de seize ans, un gros in-folio, digne des bénédictins de -Saint-Maure, sur l’origine des noms propres d’hommes et de lieux, -petit puits artésien de science et d’érudition; je n’avais plus que -quinze années de travail pour arriver à son parachèvement, et pour -éditeur, en perspective, que l’imprimerie royale qui n’imprime pas, -quand je l’abandonnai pour des œuvres plus digérées et beaucoup plus en -harmonie avec notre époque vernissée, que l’étude de Pasquier, Fauchet, -Ménage et P. Borel, etc., etc. - -Après tout, je crois sincèrement que cette étymologie en vaut bien -d’autres, même celle de M. Arouet de Voltaire qui prétend que boulevart -vient de ce qu’on y jouait aux boules, et que c’était vert. Voir son -Dictionnaire philosophique, au mot philosophique _Boulevart_. - - * * * * * - -La science de l’_obi_ est très étendue, plus étendue que la -pharmacologie et la pharmacochimie, et, s’il y avait un examen à passer -pour être reçu _obi_, plus d’un de nos brillans pharmacopoles aurait le -nez cassé et serait bouté hors; je ne connais de profondément dignes, -que M. _Roux_ avec son _paraguai_, maître _Guérin_ avec sa mixture, et -le parabolain _Labarraque_ avec son chlore; tous trois passés maîtres -en _obi_, et que pourtant d’ignares envieux voudraient voir précipiter, -pierre au cou, dans le protoxide d’hydrogène séquanique. - -L’_obi_, qui a pour but l’ensorcellement du pauvre monde, ou la -consomption par des maladies de langueur, le spleen, se fait de boue -de fosse, de cheveux, de dents de requins et d’autres créatures, de -sang, de plumes, de coquilles d’œufs, de figures de cire, de cœurs -d’oiseaux, de racines puissantes, d’herbes et de ronces inconnues -encore aux Européens, que les anciens employaient aux mêmes usages. -Certains mélanges de ces ingrédiens sont calcinés, ou enfoncés très -profondément dans la terre, ou appendus à la cheminée, ou placés -sous le seuil de la porte de celui qui doit subir le charme, avec -accompagnement d’incantations et d’imprécations, proférées à minuit, -ayant égard aux phases et aspects de la lune. - -Un nègre qui se croit ensorcelé par l’_obi_, s’adresse à un _obiman_ ou -_obiwoman_, de même qu’un malade, malade par son médecin, s’adresse à -un apothicaire. - -Des lois doucereuses ont été échafaudées dans les Indes occidentales -pour punir de mort les pratiques _obiennes_; elles sont restées sans -effet. Stupides législateurs! ce ne sont pas vos lois de sang faites -dans vos Indes, qui sauront anéantir l’effet d’idées, dont l’origine -est dans le centre de l’Afrique où vous allez moissonner vos esclaves! - -Notre vieux docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, -_Treatise of Sugar_, dit avoir vu l’_obi_ du fameux nègre, voleur comme -il l’appelle, _Three Fingered Jack_, terreur de la Jamaïque en 1780 et -1781, et que les marrons qui l’avaient tué, lui apportèrent. Cet _obi_ -consistait en un bout de corne de bouc, remplie d’une compotion de -poussière de tombeau, de sang d’un chat noir et de graisse humaine, -le tout broyé en manière de pâte—ce n’est qu’après une savante et -longue analyse, qu’il a pu formuler ainsi ce programme—. Un crapaud -desséché, une patte de chat, également noir, une queue de porc, une -bande de parchemin de peau de chevreau, sur laquelle étaient tracés des -caractères avec du sang, se trouvaient aussi dans son sac _obien_. - -Ces choses, avec un sabre émoulu et deux fusils comme Robinson -Crusoé, composaient tout son _obi_, avec lequel et son courage, en -vrai _highlander_, il descendait dans les basses terres dévaster et -piller, pour subvenir à ses besoins. Son habileté à se retraiter dans -les fourrés difficiles dominant le seul accès où personne n’osait le -suivre, terrifia les habitans, et défia pendant deux ans le pouvoir -civil et la milice des cantons voisins. - -Il n’eut jamais de complice ni d’associé; dans les bois, aux environs -du mont _Libanus_, lieu de sa retraite, se trouvaient quelques nègres -fugitifs; les ayant marqués au front avec son _obi_, ils ne pouvaient -le trahir. Il ne se fiait à personne, il dédaignait toute assistance, -il volait seul, il soutenait seul ses combats, tuait toujours ceux -qui le poursuivaient, et le seul il grimpa plus haut que le mont -_Spartacus_. - -Par sa magie, il était non seulement l’effroi des noirs, mais il y -avait beaucoup de blancs qui lui croyaient quelque pouvoir surnaturel. -Dans les climats chauds, les femmes se marient fort jeunes et souvent -avec une grande disparité d’âge; Jack passait pour l’auteur des -discords et des troubles; car en ce temps, comme en tout temps, -comme aujourd’hui, les unions malheureuses, l’adultère, que sais-je? -foisonnaient. - -Donnez à un chien un mauvais renom, et pendez-le, dit le proverbe -anglais: _Give a dog an ill name, and hang him_. Clameurs, clameurs sur -clameurs s’élevèrent contre le cruel sorcier; et presque toutes les -mésaventures conjugales étaient attribuées aux sortiléges jetés par -Three Fingered Jack le jour des noces. - -Dieu sait! Ce pauvre Jack avait assez de ses péchés à lui, sans le -charger de ceux des autres. - -Il aurait plutôt fait _une chaudière médéenne_ pour toute l’île, dit -le docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, _Treatise -of Sugar_, que troubler le bonheur d’une seule femme. J’avouerai -franchement que, pour mon compte, je ne sais trop ce que c’est qu’une -_chaudière médéenne_; âne en mythologie, puritain n’ayant jamais -touché, même du pied, le dictionnaire du païen Chompré. Quoi qu’il en -soit, assurément ce n’est pas l’occasion qui lui manqua, et cependant, -malgré sa haine pour les blancs, jamais on n’a ouï dire qu’il eût fait -le moindre mal à un enfant, ou violenté une femme. - - - - -V - -HOUND’S FEE - - -Mais Jack était destiné à la mort. Alléchés par les récompenses -promises par le gouverneur Dalling, dans une proclamation datée du -12 octobre 1780, et la résolution prise ensuite par l’assemblée -coloniale—_house of assembly_—, deux hommes de couleur, Quasher, -que vous connaissez déjà, et Sam, fils du capitaine Davy, qui avait -tué Master Thomason, pilote d’un vaisseau londrin, dans la rade de -_Old-Harbour_, tous deux de Scotshall, ville marronne—_maroon town_—, -avec une partie de leurs concitoyens allèrent à sa recherche. - -Quasher, avant de partir pour cette expédition, se fit baptiser, et -changea son nom en celui de James Reeder. - -L’expédition commença, et tout le parti battit les bois pendant -trois semaines, ayant pour ainsi dire bloqué, mais en vain, les plus -profondes retraites de la partie la plus inaccessible de l’île où Jack -résidait, tout-à-fait éloigné de toute société humaine. - -Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux -puissans, nés pour dominer, qui manquant d’air dans l’étroite cage où -le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout -rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes -qu’ils exècrent s’ils ne rompent avec la vie. Three Fingered Jack était -un lycanthrope! - - * * * * * - -Reeder et Sam, fatigués de ce mode de guerroyer, résolurent d’aller le -chercher dans son repaire même, de l’y prendre d’assaut ou de périr -dans l’entreprise. - -Ils prirent avec eux un jeune garçon d’un bon courage et bon tireur, -et laissèrent le reste du parti. Ces trois intrépides, que le vieux -docteur Mosely se flatte d’avoir bien connus, venaient à peine de se -remettre en route, que leurs yeux rusés découvrirent par le froissement -des herbes et des halliers que quelqu’un peu auparavant avait passé -par-là. Ils suivirent tout doucement ces empreintes, sans faire le -moindre bruit, bientôt ils aperçurent de la fumée. - -Alors ils se préparèrent au combat, et avant que Jack ait -pu les entrevoir ils étaient sur lui: Il faisait rôtir des -bananes—_plantains_—sur un petit feu, à terre, à la bouche d’une -caverne. - -Ce fut là une scène où des acteurs extraordinaires jouèrent un rôle -extraordinaire. - -Les regards de Jack étaient farouches et terribles, il leur dit qu’il -les tuerait. Au lieu de tirer sur lui, Reeder répondit que son _obi_ -n’avait aucun pouvoir de lui nuire, car il était baptisé, et qu’il -n’avait plus nom Quasher. Jack connaissait Reeder, et comme paralysé, -il laissa ses deux fusils à terre et ne prit que son coutelas. - -Ces deux hommes, plusieurs années auparavant, avaient eu, dans les -bois, un combat désesperé; dans cette lutte, Jack perdit deux doigts, -et cette perte fut l’origine de son nom, _Three Fingered_, qui veut -dire trois-doigtier. Alors il vainquit Reeder et l’aurait tué ainsi que -ceux qui le secouraient, s’ils n’avaient pris la fuite. - -A rendre justice à Three Fingered Jack, il aurait tué facilement s’il -eût voulu Reeder et Sam, car de prime abord, ils s’étaient effrayés de -son aspect et de l’épouvantable son de sa voix. - -Et il le pouvait avec raison, et d’autant plus qu’ils n’avaient -d’ailleurs aucun moyen de salut et devaient en venir aux mains avec -l’homme le plus fort et le plus féroce. Jack était stupéfait, car il -avait lui-même prophétisé que l’_obi blanc_ prévaudrait sur lui, et par -expérience, il savait que le charme ne perdrait rien de sa force entre -les mains de Reeder. - -Sans autre pourparler, Jack, son coutelas à la main, se jeta au fond -d’un précipice derrière la caverne. Le fusil de Reeder fit long feu, -mais Sam l’atteignit à l’épaule. Semblable à un _bull-dog_, Reeder, -sans regarder et le coutelas au poing, se précipita à corps perdu après -Jack; la descente presque perpendiculaire avait environ trente mètres -de profondeur; tous deux dans leur chute avaient conservé leur coutelas. - -Ce fut là le théâtre où les deux plus robustes cœurs qui aient jamais -été encerclés par des côtes, commencèrent leurs sanglantes luttes. - -Le jeune garçon, auquel on avait enjoint de se tenir à l’arrière et -hors d’attaque, parut au haut du gouffre, et, durant le combat, frappa -Jack d’une balle au ventre. - -Sam était rusé; il prit froidement un détour pour descendre au champ de -bataille: lorsqu’il fut arrivé au lieu où elle avait commencé, Jack et -Reeder s’étaient pris au corps et avaient roulé ensemble au bas d’un -autre précipice sur le flanc de la montagne; dans cette chute, ils -avaient tous deux perdu leurs armes. Sam, en se glissant après eux, -perdit aussi son coutelas parmi les arbres et les buissons. Quand il -arriva auprès d’eux, quoique sans armes, il ne resta pas oisif, et, -heureusement pour Reeder, la blessure de Jack était profonde et grave; -il était dans une violente agonie. - -Sam tomba juste à temps pour sauver Reeder, car Jack l’avait saisi -à la gorge avec son étreinte de géant; Reeder avait la main presque -tranchée, et Jack ruisselait le sang par l’épaule et le ventre; -ils étaient couverts tous deux de sang caillé, de balafres et -d’estafilades. En cet état, Sam devint l’arbitre du combat, et décida -du sort; il abattit Jack avec un fragment de rocher. Quand le lion fut -renversé, les deux tigres lui écrasèrent la tête à coups de pierre. - -Bientôt après, le jeune garçon trouva le sentier pour parvenir jusqu’à -eux; il avait son coutelas avec lequel ils tranchèrent la tête de Jack -et sa main à trois doigts, qu’ils portèrent à _Morantbay_; là, ils -mirent leurs trophées dans un baquet de guildive; et, suivis d’une -foule immense de noirs qui ne craignaient plus l’_obi_ de Jack, ils -les portèrent à _Spanishtown_—San-Yago de la Véga—, à _Kingstown_, -pour réclamer la récompense promise par la royale proclamation et -l’assemblée coloniale. - - - - -VI - -BLOOD’S REWARD - - -Quand Reeder et Sam passèrent, j’étais à _Spanishtown_ chez deux très -vieilles bonnes femmes, deux sœurs presque centenaires, filles de -colons espagnols, et nées long-temps après la prise de l’île sur les -Espagnols par l’amiral Pen, aidé d’un grand nombre de flibustiers -anglais et français, en 1655. Seul et double monument de la domination -espagnole sur ces terres; espèce de cippes incarnés, attestant encore -leur passage, comme les dolmeins druidiques sont là pour nous faire -ressouvenir de nos aïeux les Gaulois, qui forment maintenant la couche -végétative qui couvre comme un engrais le sol de la France. Ces -saintes douairières, quoique recevant une pension du gouvernement, -mortellement haineuses, n’avaient jamais voulu parler la langue des -conquérans, passées, sans contact, à travers plusieurs générations, ces -bonnes vieilles _hablaient_ toujours la divine langue castillane. - -Pélerin religieux de toutes ruines, j’étais venu les saluer: ma visite -les avait emplies de joie, les avait rajeunies de près d’un siècle, -avait éveillé en leur âme mille souvenirs tendres et douloureux; elles -m’avaient retenu pour quelques jours; j’étais pour elles comme un fils; -elles me racontaient toutes ces vieilles choses que plus qu’elles -savaient au monde, étalant au grand jour et pour la dernière fois, -sans doute, les lambeaux dorés de leur mémoire, secouant les pages -poussiéreuses de ce livre du gai-savoir, que le temps ronge comme un -rat stupide, et qui allait bientôt se fermer avec leur vie dans la -tombe. - -Nous étions assis près d’une croisée et nous devisions, quand nous -entendîmes un tumulte lointain et des décharges de mousquets. Nous -nous levâmes et nous penchant à la fenêtre, nous vîmes Reeder et Sam, -nos héros, marchant triomphalement, portant, au bout d’une pique la -tête et la main du malheureux Jack. Ils étaient suivis d’un concours -formidable surtout de _cudjos de Marroon town_, vêtus d’une braye et -d’une veste de grosse toile que le gouvernement leur donnait chaque -année, ainsi qu’un fusil tous les cinq ans, en paiement des services -qu’ils rendaient à la colonie. Ces braves gens faisaient presque la -police de l’île comme une maréchaussée; ils arrêtaient et ramenaient -les nègres fugitifs, les vagabonds qui se retiraient dans les montagnes -et les prisonniers de guerre échappés de _Port-Royal_. C’était un -ramassis d’hommes de toute origine, de vrais _Klèphtes_, avec lesquels -les Anglais avaient été forcés de faire une capitulation toute à leur -avantage, n’ayant jamais pu les dompter. Le surnom de _cudjos_ leur -venait du nom d’un de leurs vaillans capitaines. Ne pouvant plus -guerroyer, ils s’étaient adonnés à l’éducation des bestiaux, qu’ils -venaient vendre aux marchés de l’île. La plupart de ces montagnards -étaient remarquables par leur belle et haute stature, leur force et -leur adresse. - -Non loin de la maison de mes vieilles, une jeune noire, qui paraissait -blessée à la jambe, était assise sur une pierre, pensive, la tête -abattue sur son sein; éveillée brusquement par les décharges d’armes -à feu que faisaient les noirs en signe de joie, elle tourna la face -du côté d’où venait le tumulte, et resta immobile comme une louve -qui flaire sa proie; quand Reeder passa, elle l’appela plusieurs -fois,—Quasher! Quasher!...—Reeder qui l’avait aperçue de loin, -enorgueilli, détournait la tête.—Quasher! Quasher! as-tu déjà oublié -Abigail?...—Il ne répondit pas et sembla précipiter sa marche. - -La jeune négresse se rassit sur la pierre, tournant le dos au chemin, -ainsi elle resta toute la soirée. Avant de me mettre au lit, rôdant, -pour respirer un peu, aux environs de la maison, à la lueur de la lune -je distinguai un corps étendu sur le sol contre la pierre de la routé, -je m’approchai, elle dormait. - -Le lendemain à l’aube, je fus réveillé par un vacarme semblable à celui -de la veille, je sortis par curiosité; c’était Reeder et Sam qui, -ayant reçu la prime promise par la proclamation royale et l’assemblée -coloniale, repassaient avec leurs compatriotes. - -Cette tourbe poussait des hourras, des cris de bêtes fauves, chantait -en chœur des paroles inconnues, dansait au son des balafos, et de cette -espèce d’instrument dont le nom ne me revient pas, assez usité parmi -les noirs, composé d’une mâchoire de cheval qu’ils font vibrer en -passant une baguette sur le ratelier. La plupart étaient ivres et dans -un état complet et repoussant de désordre. Ils avaient passé la nuit -en orgies, et traînaient avec eux quelques sales femmes de la ville, -accourues à l’odeur de l’argent. - -En avant, quatre nègres portaient, dans des paniers embrochés par une -perche, le prix du sang, écorné déjà par la bacchanale de la nuit. -Reeder les précédait, soûl presque à tomber, et donnant le bras à une -fille soûle et décharnée. - -Arrivés vers notre demeure, la jeune négresse, couchée près de la -pierre, se dressa subitement à la vue de Reeder; puis, tout à coup, se -précipitant sur lui comme une tigresse:—Quasher! tu es un lâche et un -traître, cria-t-elle, lui enfonçant un couteau dans la poitrine. - -Au cri de Reeder, les nègres accoururent et cernèrent Abigail, mais -brandissant sur sa tête son couteau pleurant le sang, et l’obi que Jack -lui avait donné; elle les terrifia, et les fit tomber la face contre -terre; s’ouvrant ainsi un passage sur leurs corps, elle s’envola dans -les montagnes. - - * * * * * - -Quand j’ai dit que j’étais à _Spanishtown_ lorsque Sam et Reeder -passèrent, ce n’est pas vrai, j’en ai menti par ma gorge!... - -Mais, qu’on ne m’accuse point de m’être complu dans l’horrible, c’est -de l’histoire! j’en atteste le docteur Mosely et son _Treatise of -Sugar_, c’est de l’histoire! que je n’ai point osé émonder comme le -_père Jouvenci_ émondait les classiques latins _ad usum scholarum_. - -Au moment où j’écrivais ceci, 6 janvier 1832, la population noire de la -Jamaïque s’étant imaginé que le roi avait signé l’affranchissement des -esclaves, une révolte éclatait dans les paroisses de _Saint-James_ et -_Trelawney_; dans la première, quinze propriétés ont été détruites. - -A _Montego-Bay de Westmoreland_, la loi martiale a été promulguée par -_sir Willoughby-Cotton_. - -Trois missionnaires anabaptistes ont été jetés dans les fers, comme -fauteurs et instigateurs de cette insurrection. - -Un tribunal militaire est établi à _Montego-Bay_, et des récompenses -sont promises pour l’arrestation de plusieurs chefs. - -A cette heure, sans doute, quelques-uns de ces braves Africains -penchent la tête sur le billot, et, au nom de l’égalité chrétienne, la -hache anglaise se retrempe dans le sang des esclaves. - - - - - DINA - - LA BELLE JUIVE - - - LYON - - Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle; - —Très belle!—C’est-à-dire elle paraissait telle, - Et c’est la même chose.—Il suffit que les yeux - Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime: - Le bonheur qui nous vient d’un mensonge est le même - Que s’il était prouvé par l’algèbre.—Etre heureux, - Qu’est-ce? Sinon le croire.... - - Théophile GAUTIER. - - - Rosa mystica. - Turris Davidica. - Turris eburnea. - Domus aurea. - Fœderis arca. - Janua cœli. - Stella matutina. - Regina virginum. - - Litanies de la Sainte Vierge. - - - Dépêche-toi de céder; tu auras beau faire, - mignonne, c’est reculer pour mieux sauter! O - la mâtine, mord-elle? Allons, calmons-nous, - mademoiselle. Sacrrr! - - P. L. JACOB. Vertu et Tempérament. - - - - -I - -AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO - - Là où il n’y a point de haye, l’héritage sera gastée: et là où il n’y - a point de femme, l’indigent gémit. A qui croit celuy qui n’a point de - nid? - - LA BIBLE. - - -Le couvre-feu sonnait, les ponts-levis se hissaient, quelques bourgeois -attardés s’empressaient, Lyon la Riche, assise entre ses deux fleuves -s’endormait, ceinte dans ses murailles comme un guerrier dans son -armure de fer. - -Par un quai étroit et désert, deux hommes, un jouvenceau, un -vieillard, allaient précédés d’un laquais portant un falot. - -Quand je dis un quai, je ne suis pas exact; car en ces vieux temps, -clos par une double haie de maisons, la plupart des quais étaient -semblables à des rues; les soubassemens des masures qui ourlaient la -rivière trempaient dans l’eau; suspendues sur pilotis ou fondées dans -la vase, ces demeures amphibies avaient pignon sur voie et pignon se -mirant aux flots, et par le bas un escalier de pierre, rampant et -profond, qui descendait à l’eau comme une citerne espagnole, tantôt -séparé du courant par un détroit de terre, tantôt inondé jusqu’à -mi-degrés. - -De combien de crimes ces pierres ont dû être témoin! que de meurtres -ont dû faire tressaillir ces murailles! Enfer! avec quelle aisance on -se délivrait d’un ennemi, d’un rival, d’une femme abusée d’un père -vivace, on le poussait du haut de la montée, on ouvrait un châssis, -tout était fait ... Au plus, on entendait le bruit d’un corps tombant -dans les flots dont le roulis étouffait le râlement. Oh! si ces ruines -confidentes parlaient!... - -Le jeune, enveloppé d’un manteau blanchâtre, abrité sous un feutre -abattu sur ses moustaches, était long et svelte; à son allure cavalière -et minaudée, au cliquetis de ses éperons, à sa flamberge retroussant -l’orée de son mantelet, on flairait aisément le gentilhomme. - -Le vieux, enchevêtré dans sa robe noire, coiffé d’un mortier noir, -juché sur sa tignasse grisonnante, et, parchemins au poing, exhalait à -une portée d’arquebuse le docteur de la loi. - -Capitoule ou conseiller au parlement, procureur, juge ou tabellion, cet -oiseau de proie rompit brusquement le silence. - -—Seigneur Aymar, croassa-t-il, sans indiscrétion, la mineure sur -laquelle je vais instrumenter, si j’en préjuge par votre goût exquis, -est belle, est-ce pas? - -—Oh! si elle est belle!... maître, je l’avoue, cette question me -froisse, il me semble que quiconque doit avoir la prescience de sa -beauté. O ma Dina, on me demande si tu es belle!... maître, elle est -plus belle que la plus belle Sarazine du Soudan! C’est une tourelle -d’ivoire! c’est une buire d’argent! - -—Au moins, seigneur Aymar, vous n’exigerez point, j’espère, la -prescience de sa richesse; a-t-elle de l’or? - -—Vous demandez si l’or a de l’or, si le soleil est radieux: oui! -maître, elle a assez d’or pour écraser sous le poids de sa dot la plus -forte haquenée. - -—Vous êtes jeune, seigneur Aymar, qui peut donc vous pousser sitôt aux -épousailles? croyez à ma prud’homie, il faut user dans les guérets -le feu du poulain emporté, il faut courir et beaucoup faire par le -monde avant de cloîtrer son amour en une femme; c’est chose grave que -d’engager foi éternelle. Tenez, moi, j’entrai dans la confrérie à -quarante ans, c’est pardieu! le bel âge; on commence à redescendre la -vie, il faut un appui, il faut au pélerin qui se voûte un bâton, une -hôtesse qui le soigne; on choisit alors femme douce et bonne, ayant -un patrimoine alléchant; c’est ainsi que j’ai fait, on ne saurait -mieux faire. La jeunesse, voyez-vous, doit se passer dans l’orage et -le bruit; quand je songe à ma vie de Paris, à ma vie de vingt ans, -de clerc de la basoche!... Aussi, y fis-je époque, y suis-je resté -en proverbe, y sers-je d’ère pour supporter le temps: on dit encore -au Palais du temps joyeux de Bonaventure Chastelart; et, levant son -mortier et s’inclinant, le joconde tabellion ricanait et croassait, -tout triomphant, de ses vieilles folies, peut-être de ses turpitudes. - -—Sans vous heurter, maître Bonaventure Chastelart, vous me permettrez -de vous dire que vos conseils me semblent peu nobles, mais je puis vous -affirmer que quant à moi ils ne seront point pernicieux. - -—Jeune homme, vous êtes péremptoire, pour cela je ne me crois point -débarré et je m’en réfère à la sagesse de _Pierre Charron_, _Parisien_, -_docteur-ez-droicts_. Le Saint Sacrement de mariage n’est pas chose -valable en soi; écoutez, voici au juste, ce qu’il en dit en un certain -malicieux chapitre de ses trois livres de sagesse, dont, vie durante, -j’ai fait mon oraison. - -—Combien que l’état de mariage soit comme la fontaine de la Société -humaine, _prima societas in conjugio est_, _quod principium urbis_, -_seminarium reipublicæ_, si est ce qu’il est désestimé et décrié par -plusieurs grands personnages, qui l’ont jugé indigne de gens de cœur et -d’esprit et ont dressé ces objets contre lui. - -Son lien est une injuste et dure captivité; que s’il advient d’avoir -mal rencontré, s’être méconté au choix et au marché, et qu’on ait pris -plus d’or que de chair, on demeure misérable toute sa vie. Quelle -iniquité pourrait être plus grande, que pour une heure de fol marché, -pour une faute faite sans malice et par mégarde, et bien souvent -pour obéir, suivre l’avis d’autrui, l’on soit obligé à une peine -perpétuelle! Il vaudrait mieux se mettre la corde au col, et se jeter -en la mer la tête la première pour finir ses jours bientôt, que de -souffrir sans cesse à son côté la tempête d’une rage et manie, d’une -bêtise opiniâtre et autres misérables conditions. - -Celui qui a inventé le nœud de mariage a trouvé un bel et spécieux -expédient, pour se venger des humains, une chausse-trappe ou un filet -pour attraper les bêtes; et puis les faire languir à petit feu. - -Le mariage est une corruption et un abatardissement des bons et -rares esprits; d’autant que les mignardises de la partie que l’on -aime, l’affection des enfans, le soin de la maison et l’avancement -de la famille, rélâchent, détrempent, ramollissent la vigueur du -plus généreux esprit qui puisse être; témoins, Samson, Salomon, -Marc-Antoine; au pis-aller, il ne faudrait marier que ceux qui ont -plus de viande que d’âme, leur bailler la charge des choses petites et -basses selon leur portée. Mais ceux qui, faibles de corps ont l’esprit -grand, est-ce pas grand dommage de les enferrer et garrotter à la -chair, comme l’on fait les bestiaux à l’étable? - -L’utile peut bien être du côté du mariage, mais l’honnêteté est de -l’autre. - -Il empêche de voyager parmi le monde, soit pour apprendre à se faire -sage ou pour enseigner les autres à l’être, et publier ce qu’on sait: -il apoltronit et accroupit les bons esprits au giron d’une femme et -autour des petits enfans. - -—Assez, assez, maître Chastelart, assez, s’il vous plaît! - -—C’est du tout un grand mal.... - -—Assez, assez, vous dis-je, maître Chastelart, vous m’étourdissez!... -finissez cette capucinade! - -—Humeurs débauchées, âmes turbulentes et détraquées, ne sont point -propres à ce marché.... - -—Assez, assez, maître, je vous prie. Maudite loquacité! - -—Ne vous emportez point, beau cavalier; au moins vous ne m’accuserez -pas, moi, tabellion, moi, notaire royal, de prêcher pour mon saint. - -—Cela est bel et bon, peut être même orthodoxe, maître Bonaventure -Chastelart, mais non pas de règle absolue. Vous disiez tantôt qu’il -faut jeter son feu, d’accord: mais celui dont l’âme est vive, -chaleureuse, aimante, qui fuit les tavernes, qui hait les dez et les -ribaudes, pour celui-là, une femme aimée, avenante, un intérieur -paisible, une troupe d’enfantelets, c’est le bonheur! Je suis -bouillant, mais pur, mon cœur ardent a besoin d’étreindre quelque -être de son amour chaste et tranquille. J’avais d’abord donné cet -amour aux arts libéraux, je voulais dépenser avec eux mon activité, -leur consacrer ma vigueur, mais mon père, qui tranche du châtelain, -qui nomme les artistes gueux et les artisans gueusards! a brisé mon -chevalet et brûlé mes études sur Philibert Delorme. Oisive, ennuyée, -mon âme est sortie errante comme la colombe de l’arche, cherchant un -rameau vert pour se poser; elle a trouvé un myrte fleurissant, elle s’y -pose ... S’il est des Dalila qui tondent la force de leurs amans et les -vendent, il en est d’autres aussi qui les réconfortent, et qui épandent -autour d’eux un aromate de bonheur et qui versent du benjoin sur leurs -maux. - -—Ah! ah! seigneur Aymar, que de roses paraboles! l’amour vous met en -délire et nous battons la campagne. Or, voilà un long temps que nous -cheminons, n’adviendrons-nous pas bientôt? Par Saint-Polycarpe! où -diantre me conduisez-vous? - -—A votre tour ne vous impatientez point, Chastelart, nous approchons -fort, la Juiverie doit être peu éloignée maintenant. - -—La Juiverie! - -—Oui! la Juiverie où nous sommes attendus. - -—Votre future est donc une hérétique? une _juiferesse_? - -—Une Israélite, maître. - -—Jésus-Dieu! la mesure est comble, j’espère!... et vous voudriez -m’entraîner, à cette heure, chez ces mécréans, merci!... Voudriez-vous -me faire présider un sanhédrin ou chômer un sabbat? merci!... je n’ai -nulle envie de faire commerce avec ces damnés; c’est une conspiration, -pour me faire endosser la chemise soufrée et me faire roussir en place -des Terreaux, par maître Carnifex, rôtisseur de brucolaques! merci!... - -—Que craignez-vous, Bonaventure? vous êtes en la compagnie d’un féal -gentilhomme. Il ne s’agit ici ni de sabbat, ni de sanhédrin, il s’agit -simplement de dresser un contrat. - -—Enfant! me prenez-vous pour le tabellion de l’enfer?... vous pourriez, -ce me semble, faire vos pactes vous-même! Bonsoir! - -—Tu vas me suivre, te dis-je, ou sinon, je te pourfends et te cloue à -cette porte comme un chat-huant! Butor! ânier en pourpoint de docteur! -tu vas me suivre et faire ton devoir, puis après, je te jeterai cette -bourse à la face et ma bottine en croupe, marche! - -—Cavalier, je ferai tout votre bon plaisir, mais remettez votre -flamberge en son lieu! - -Le bon homme grelotait de peur. - -—Je vous supplie, calmez-vous; je suis votre serviteur le plus humble. - -—Cafard!... - -Aymar remit son olinde au fourreau, et, silencieux, tous deux -ils reprirent leur route. Après un moment de marche, Bonaventure -Chastelart, licencié ès bavarderies, rompit l’abstinence pour la -seconde fois. - -—Vous me permettrez, seigneur Aymar de Rochegude, de vous manifester -mon étonnement sur votre alliance avec une hérétique; en ma qualité -de prud’homme et de robin, vous me permettrez de vous dire qu’il est -messéant et dangereux d’épouser une _juiferesse_. - -—Juif toi-même! - -—Juif moi-même!... - -—Oui! ânier que vous êtes! Qu’êtes-vous donc, sinon un pauvre juif? - -—Moi, Bonaventure Chastelart, fils légitime de Claude Chastelart, -imprimeur privilégié de l’église primatiale de Lyon, et de dame -Anne-Pétronille-Maguelonne de Saint-Marcelin, ma mère, que Dieu les -garde en son giron! et frère puîné de Pantaléon Chastelart, chamarier -du chapitre de Saint-Paul, moi! je suis un Hébreu, un hérétique! Allons -donc, cavalier, votre tête galope! - -—Moins qu’un juif fidèle, docteur! Voyez la source; ne sommes-nous -pas tous païens ou juifs réformés, retapés, hébreux-huguenots, de la -secte de Jésus de Nazareth, infidèles, déserteurs, renégats de la -loi mosaïque, du sabéisme, du saducéisme, du polythéisme, pour le -protestantisme du paysan de Bethléem. Monstrueux que nous sommes! -nous voudrions raser la roche d’où découle notre torrent. Bâtards! -nous voudrions égorger notre aïeul. Nous brûlons les Hébreux, et nous -baisons leurs livres; stupidité! nous les brûlons, parce qu’ils sont -fidèles à leur loi, à leur dieu, et nous chantons autour de leurs -bûchers les psaumes de leur roi David, poussant jusqu’aux cieux des -_Hozanna in excelsis!_ Mascarade sanglante!... - -—N’arriverons-nous pas bientôt, seigneur Aymar? - -—Bientôt. - -—Comment? par Beelzébuth, prince des démons! comment, diantre, -avez-vous déniché cette hirondelle? - -—Le hasard. - -—Le hasard?... - - - - -II - -ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN - - Ma colombe, qui es és pertuis de la pierre, és cachettes de la - muraille, monstre moy ta face, que ta voix sonne en mes oreilles; car - ta voix est douce, et ta face est belle. - - LA BIBLE. - - -Oui! tous les ans, je descendais de Montélimart, demeure de mon père -et ma patrie, pour aller, par désœuvrement, passer quelques jours à -Avignon. Un soir que je promenais mon ennui sur le rempart, fuyant le -monde et le bruit, je fus involontairement attiré par le charme secret -de l’harmonie, et je tombai, éveillé en sursaut, au milieu de la foule -réunie au Boulingrin, où s’assemblaient, tous les soirs, l’élite de la -ville, les ménétriers, joueurs de luth, de mandoline, de vielle, les -sonneurs de trompe et de buccine, pour faire des concerts de voix et -d’instrumens. Que de soirées délicieuses j’y passai sous un firmament -outremer moucheté d’étoiles, à la brise fraîche et sereine qui jouait -parfumée et mélodieuse sur nos têtes, bercé, ravi par des chœurs de -voix humaines et de musique céleste! Oh! surtout, quel transport! -alors qu’on entonnait quelque chant glorieux, quelque romance en suave -langue provençale; ou quand, dans les solennités religieuses, les jours -saints, on chantait de la musique sacrée, ces hymnes spirituelles, ces -proses graves, funèbres, ces psaumes majestueux, ce _Stabat_ langoureux -et sonore, ce sépulcral _Dies iræ_, qui, quoique veufs des orgues et du -mystère de la cathédrale, nous faisaient frissonner d’épouvante, comme -la contemplation solitaire et nocturne de l’immensité. - -Ainsi que dans un carrousel, les demoiselles et les dames étaient -assises en cercle aux places d’honneur; leurs bons époux et leurs -tenans, postés derrière elles, tout entiers aux petits soins, -échangeaient force courtoisies, épiant le moindre geste du doigt, la -moindre œillade, signe de satisfaction et de plaisir, pour applaudir -galamment le motet ou le ménétrier qui charmait leur amie. - -Or, ce soir-là, je remarquai près de moi, isolée des dames, à l’écart -de la foule, penchée sur l’épaule d’un vieillard, une toute jeune fille. - -Je me tournai, surpris, et la contemplai. - -Dès lors, la musique ne me toucha plus; je ne l’entendis plus, -peut-être ne venait-elle plus jusqu’à moi; la pensée de sa beauté -l’exorcisait. Je ne saurais que dire de mon ravissement: fixe, ainsi -qu’une statue dont la poitrine de marbre battrait, je l’étudiais; elle -m’apparaissait comme une vierge dans une gloire, une vierge peinte par -_Barthélemy Murillo_ ou _Diego de Sylva Vélasquez_. Sa belle figure, -dans ma mémoire, n’avait point de sœur; elle ne semblait ni aux belles -filles de mes montagnes, ni aux ravissantes femmes d’Arles, ni aux -vives Marseillaises, ni aux Lyonnaises jolies, ni aux damoiselles de -Paris, ni aux blondes Brabançonnes; c’était quelque chose d’oriental, -de célestin, d’inconnu! Des cheveux roux, des traits nobles, longs, -gracieux, un teint blanc purpurin, un doux regard, voilé sous une -paupière diaphane, des lèvres de grenat. Son costume était simple, mais -des joyaux étincelans atournaient ses cheveux, son front, ses oreilles, -son cou, ses doigts, et trahissaient sa fortune. - -Le vieillard à tête nue, à barbe blanchie, assis auprès d’elle, appuyé -sur un bâton paraissait assoupi. - -Ainsi depuis long-temps je la considérais, quand par hasard, elle égara -sur moi ses beaux yeux pers; ses deux prunelles, comme deux balles -parties d’une arquebuse, me frappèrent droit au cœur. Pour la première -fois, à la vue d’une femme, je ressentais pareille commotion, mes -jambes fléchissaient voluptueusement, je rougissais, je blêmissais, -j’étais glacé et brûlant; toute ma vie, toute mon âme, tout mon sang -avaient reflué là dans mon cœur bouleversé; mes yeux laissés à leur -volonté, biglaient et semblaient regarder dans ma poitrine; pour la -première fois je subissais le charme d’une femme, pour la première fois -je me sentis subjugué, pour la première fois l’amour que j’ignorais, -que je bravais, entrait chez moi, mais comme un tonnerre qui se rue -dans un colombier sans retrouver l’issue; l’amour non plus chez moi ne -l’a pas retrouvée l’issue, ma passion sera éternelle. - -Revenu à moi, ayant retrempé ma hardiesse, je profitai du repos des -ménétriers et m’approchant du vieillard: - -—Messire, lui dis-je, en le saluant révérencieusement, vous permettrez -de trouver messéant à un cavalier, qu’une aussi noble damoiselle que -celle que voici, soit à l’écart de la sérénade dont elle ferait la -gloire; si vous le désirez, messire, je vais faire ouvrir un passage -à la foule pour que vous puissiez l’accompagner sans méfait jusqu’au -cercle des dames. - -—Monsieur, je ne puis profiter de votre offre aimable, et vous dis -merci de tout cœur. - -—Vous êtes excellent, messire, répliquai-je, mais ma damoiselle d’aussi -loin ne peut bien entendre la sérénade. - -A ce moment, cette noble fille, vermeille, s’inclina pour me remercier, -je me troublai et balbutiai quelques syllabes. - -—Monsieur, me dit alors le vieillard, Dina, ma fille, est bien sensible -à votre politesse, je vous remercie franchement, mais cela pour nous -est impossible, nous sommes d’une ruche étrangère, et cette abeille ne -saurait sans avanie se mêler à ce guêpier. - -Je me retirai tout leste, et joyeux intérieurement de mon effronterie. -Mais je m’éloignai seulement de quelques pas guettant et épiant pour -les suivre à leur départ jusqu’à leur demeure, afin d’obtenir des -renseignemens sur cette belle inconnue, de la voir à son balcon en -passant, de pénétrer jusqu’à elle ou de lui faire parvenir un message. -Je me berçais de ses flatteurs pensers, j’arrangeais tout cela dans ma -tête, je savais sa demeure, je passais sous sa croisée, elle y était -penchée, je la saluais d’un sourire et du chapeau, j’épiais sa sortie, -je gagnais sa duègne; ou bien, je la suivais à l’église, et comme par -hasard je la rencontrais au bénitier, j’offrais de l’eau bénite du bout -de mon doigt à son joli doigt, qui la portait à son joli front que -bientôt mes lèvres devaient toucher aussi. J’arrangeais tout cela, la -déclaration de mon amour, elle me donnait le sien, j’étais reçu chez -son père; ainsi, je nageais dans un lac de bonheur, j’étais éperdu -dans ces illusions. Cependant, parfois, j’étais tourmenté par le sens -mystérieux de ces paroles que m’avait dites le vieillard: _Nous sommes -d’une ruche étrangère et cette abeille ne saurait sans avanie se -mêler à ce guêpier._ Je faisais mille conjectures qui tour à tour me -semblaient bien trouvées; de minute en minute je les métamorphosais; -je leur donnais pour patrie, l’Espagne, la Bohême, la Bosnie, Venise, -Cerigo ... j’en faisais des Hospodars, des Boïards, des princes -voyageant incognito, des proscrits, puis toutes ces interprétations, me -semblaient folles; en effet, tout cela n’était pas raison pour se tenir -à l’écart et craindre une avanie. Puis le nom de Dina me persécutait, -ce nom ne m’était pas inconnu, j’avais un souvenir vague de l’avoir -ouï, quand et où, je ne pouvais me le remembrer. Un bruit lointain qui -me fit soubresauter fustigea toutes mes rêveries: je me trouvai debout -appuyé contre une palissade, seul sur le rempart désert; la sérénade -finie, la foule s’était écoulée. Je heurtai du pied, je maudis ma -maladroite distraction; tout mon bonheur s’évanouissait, plus d’espoir -de la revoir, ma passion née _ex abrupto_ tombait de même. - - * * * * * - -Ah! c’est bien grande souffrance que la rencontre d’un être sympathique -qui vous capte, qui vous incline à lui! On l’a vu au promenoir, au -bal, en voyage, à l’église, on lui a jeté un regard, on a reçu une -œillade, on l’a touché de la main, on a causé à la dérobée, on est -épris, ravi, enveloppé, on s’est déjà façonné un avenir, c’est déjà -de l’amour, de l’amour enraciné; le temps de pousser un soupir, ou de -regarder le ciel, cet être s’est envolé comme un oiseau, l’apparition -s’est éteinte, et l’on reste attéré, anéanti par la commotion. Pour -moi, cette pensée qu’on ne reverra jamais cet éclair qui nous a -éblouis, cette femme, amie spontanée, notre pierre de touche; que deux -existences, faites l’une pour l’autre, pour être adouées, pour être -heureuses ensemble en cette vie et dans l’éternité, sont à jamais -écartées, et se traîneront peut-être malheureuses sans plus retrouver -jamais d’âme qui leur agrée, d’esprit et de cœur à leur taille; pour -moi, cette pensée est profondément douloureuse. - -J’errais long-temps sur le rempart, invectivant contre ma fatale chance -et la dérision du sort, qui m’avait, archer infernal, décoché une femme -au cœur, pour m’y faire une plaie mortelle. - -J’errais et m’emplissais de solitude et de calme, troublé souvent par -l’image de Dina, qui repassait devant moi, qui descendait sur mon front -et me replongeait dans de tumultueuses tempêtes, dans d’ascétiques -ravissemens, dans une fièvre délirante de volupté. - -A l’instant où je rentrai chez moi, l’horloge tinta une heure, une -heure du matin: dans mon insomnie, pourpensant à toutes ces choses, -je me rappelai que le nom de Dina, qui ne me semblait point inconnu, -était dans la sainte Bible; je rallumai ma lampe, j’ouvris ma sainte -Bible, toujours placé sur ma table, auprès de mon lit, et feuilletant -la Genèse, je trouvai au chapitre XXXIV, _Dina enlevée par Sichem_. 1. -_Or, Dina, la fille que Léa avait enfantée à Jacob, sortit pour voir -les filles du pays._ 2. _Et Sichem, fils d’Hémor, Hétien prince du -pays, la vit et l’enleva, et coucha avec elle et la força_, etc., etc., -etc. Cette découverte me remplit de joie; et j’en conjecturai que, -portant un nom hébraïque, cette fille devait être hébraïque. Ses traits -orientaux corroboraient cette opinion, et, par-là, j’expliquais le sens -énigmatique des paroles que m’avait dites son vieux père. Reconforté -par cette découverte, enhardi par ce léger succès, je repris espoir de -découvrir sa retraite et je jurai gravement de tout oser pour arriver à -bonne fin. - -Dès le matin-jour, je parcourus la ville; présumant qu’ils devaient -être des étrangers en passage, je commençai par visiter les -hôtelleries; j’allai de la Croix-d’Or au Saint-Esprit, de l’Écu de -France aux Trois-Maures, du Lion d’Argent à Saint-Vidal, m’enquérant -partout aux hôtes s’il ne se trouvait point en leurs logis, un -vieillard à barbe blanche, accompagné de sa jeune fille nommée Dina. -Partout, je ne reçus que des réponses négatives. J’allai trouver le -rabbin sans plus de succès. - -Alors, sans me décourager, je rôdais par la ville, j’allais aux -promenoirs, aux remparts, sur les places, aux églises, à la synagogue, -je ne manquais aucune sérénade et je visitais les environs; vainement, -je n’obtins pas le plus léger indice. Après quinze jours de recherches -assidues et pénibles, je renonçai: l’activité m’avait soutenu, je -tombai, soudain, dans l’ennui et l’abattement; je ne sortais plus, je -restais alité une partie du jour, ma sainte Bible ouverte près de moi, -et, de temps en temps, je relisais et je baisais la page où brillait le -nom de Dina. - -Avignon m’était devenu insipide, je le haïssais, je haïssais tout; tout -me semblait puant ou fade, et le néant venait toujours s’interposer -entre le monde et moi; je caressais l’idée de mon anéantissement, idée -que j’avais toujours portée en croupe. Ma bonne hôtesse me conseilla -d’aller passer quelques semaines chez mon père, afin de me distraire et -de sortir de ce malaise, que cette brave femme attribuait au renouveau -de la saison. - -Je retournai donc à Montélimart, l’ennui m’y suivit: depuis long-temps -j’avais le désir de visiter la belle cité de Lyon, je partis -inopinément. - - - - -III - -LOU GAL RËMËNO L’ALO. - - Je te prendrai, et t’amenerai en la maison de ma mère, et en la - chambre de celle qui m’a engendré. Illec tu m’enseigneras, et je te - donnerai à boire du vin confict, et du moust de mes pommes de grenade. - - LA BIBLE. - - -Il y avait à peine quelques journées que j’étais ici, où l’ennui -m’avait poursuivi, où mon inclination à rompre avec la vie de plus en -plus se décidait, au détour de la sombre et majestueuse cathédrale -de Saint-Jean, j’aperçus une jeune fille qui se hâtait, je crus -reconnaître son erre, je m’approchai, c’était Dina! Cependant, je -n’osais me l’affirmer, ni l’accoster cavalièrement. Je la suivis à -quelques pas en arrière et l’appelant plusieurs fois, à demi voix, -Dina! Dina! elle se retourna et me salua sans me reconnaître, je -l’abordai tremblant:—Noble damoiselle, vous rappelez-vous, lui dis-je, -ce jeune homme qui, à Avignon sur le rempart, un soir de sérénade, -adressa la parole à messire votre père et que vous remerciâtes de son -accortise? - -—Quoi! c’est vous?... dit-elle, émue, posant sa main sur mon bras, le -front rouge et baissé, fixant les dalles du parvis. - -—O belle Dina, que je suis heureux de vous rencontrer! ne me repoussez -pas, laissez-moi épancher tout ce qui s’est amassé de souffrances en -mon cœur depuis l’heure où je vous vis, où je perdis tout repos! vous -avez fait jaillir en moi un amour subit, une passion violente. - -J’épiai la fin de la sérénade pour vous suivre jusqu’à votre demeure, -dans l’espoir de pouvoir un jour vous avouer mon amour; j’attendais -dans le trouble l’heure du départ; mais vous m’aviez si bien frappé au -cœur, que peu à peu je tombai dans une profonde cogitation, et quand je -m’éveillai j’étais seul sur le rempart; je vous cherchai long-temps, je -vaguai par la ville, sans succès; désespéré, un ennui mortel s’était -saisi de moi, et vous le voyez, belle dame, j’étais venu le traîner -ici! Oh! béni soit le ciel, si c’est lui qui me fait ce bonheur de -vous revoir! vous êtes, Dina, maîtresse de ma vie, je suis à vos -genoux, si vous me repoussiez, vous me tueriez!... - -—Monsieur, il n’est pas bien qu’une jeune fille s’arrête ainsi à causer -avec un cavalier; ne me retenez pas, je vous prie; calmez-vous, voyez -comme les passans nous regardent. - -—De grâce alors, entrons dans cette sombre église, là, sous une voûte -noire, nous pourrons deviser d’amour loin des regards mauvais. - -—Oh! non, monsieur, je ne puis entrer dans ce temple où demeure -l’ennemi de mon Dieu; j’affligerais trop mon vieux père si jamais il -l’apprenait. - -—Quel est donc votre Dieu?... - -—Le Dieu d’Israël! - -—Je l’avais deviné, car j’ai lu votre nom dans la Genèse. S’il en -est ainsi, soyez ma sœur, permettez que je vous accompagne, et nous -parlerons. - -—Je mets ma confiance en vous, monsieur. - -—Depuis long-temps habitez-vous Lyon? - -—J’y suis née, monsieur. - -—Votre beauté aurait dû me l’apprendre: mais depuis quand -quittâtes-vous Avignon? - -—Le lendemain que vous me vîtes à la sérénade. C’est peut-être mal -d’être franche ainsi, mais je ne puis mentir; à votre vue je me sentis -touchée et assaillie d’un sentiment nouveau; je m’étais aperçue de -votre trouble et j’interprétai votre courtoisie. Quand nous nous -levâmes au départ, vous étiez debout appuyé contre une palissade; vous -étiez tellement absorbé que nous passâmes près de vous et que mon père -vous salua sans que vous l’aperçussiez; je me retournai plusieurs fois -en chemin et je ne vis personne. C’est peut-être messéant d’avouer tout -cela; mais cependant, c’est la vérité. Votre souvenir m’agita toute la -nuit. Je fis tous mes efforts pour retarder le départ de mon père, dans -l’espoir de vous revoir aux sérénades, mais ce fut en vain: mon père, -qui fait le commerce des pierreries, était venu à Avignon pour affaires -et se trouvait par elles impérieusement rappelé à Lyon. J’ai bien -souffert aussi depuis ce temps!... - -La pauvre enfant essuyait quelques larmes. - -—Hélas! je ne pouvais me familiariser avec cette pensée qui me disait: -Tu ne le reverras jamais. Pourtant, je devais dans quelques mois -retourner à Avignon, et j’espérais ... - -—O Dina, Dina, que je suis heureux! Oh! combien je vous aime! oh! -que votre esprit me plaît! Je vous adore, croyez-moi, vous êtes ma -Rachel, vous êtes mon bon ange visible! Dina, jusqu’à l’heure où vous -m’apparûtes, j’étais passé fier et dédaigneux parmi les femmes, et -j’embrasse vos pieds! - -—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous ... Mais dites-moi donc votre -joli nom, que je vous nomme aussi. - -—Aymar de Rochegude. - -—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous, mon Aymar, si tout ce que je -ressens est de l’amour, croyez que j’en ai bien, de l’amour! - - * * * * * - -Dans ces épanchemens mutuels, nous arrivâmes au seuil de la maison de -Dina; alors, je lui demandai un rendez-vous prochain. - -—Eh! pourquoi? me dit-elle. - -—Pour nous voir et nous parler d’amour! - -—Aymar, il n’est besoin de rendez-vous: Vous êtes un cavalier -distingué, vous m’aimez, je crois bien que je vous aime; venez chez -mon père quand vous voudrez, si vous désirez même, montons de suite. -Je dirai à mon père, voici venir le jeune cavalier qui vous parla, un -soir de sérénade, sur le rempart d’Avignon; le reconnaissez-vous? Je -viens de le rencontrer, étranger en cette ville; il m’aime beaucoup, je -l’aime aussi..... Et mon père vous saluera et vous aimera pour l’amour -de moi. - -Je montai; ce bon vieillard, Judas, me reçut avec aménité et me -présenta à sa compagne Léa; et, depuis ce temps, il y a bien dix -mois, j’ai, pour ainsi dire, passé tous mes loisirs en sa maison. Mon -amour pour Dina n’a fait que s’accroître par une intimité chaste et -délicieuse, comblant de soins et de tous égards possibles le vieux -Judas qui me chérit, et sa Léa qui me fait oublier ma mère que je -perdis enfant. - - - - -IV - -PLOUJHAS DË MARSELHA - - Comme la pluie en la toison, et comme les gouttières dégouttans sur la - terre. - - LA BIBLE. - - -A ce moment, ils détournèrent une rue. - -—Maître, Bonaventure Chastelart, dit alors Rochegude, bâillez moins -fort, je vous prie, vous faites un bruit à réveiller toute la ville et -faire venir le guet. - -—Seigneur Aymar, c’est que ... - -—C’est bon, c’est bon, consolez-vous, c’est fini; et, d’ailleurs, nous -voici arrivés, c’est ici la Juiverie. - -—Jésus-Dieu! ici la Juiverie!... s’écria le vieux tabellion tout -transi, faisant force signes de croix. - -—Oui! maître, c’est bien ici; voici, là; à l’encoignure, cette belle -maison à tourelle en trompillon, bâtie pour votre illustre compatriote, -Philibert Delorme. - -—Philibert Delorme!.... un sorcier, est-ce pas? un astrologue?..... -Hélas! monseigneur Aymar, je vous en prie, couvrez-moi un peu de votre -manteau, j’ai une peur d’enfer! Il me semble qu’il me choit quelque -chose sur la tête; j’ai toujours ouï dire qu’il était périlleux de -traverser la nuit les juiveries, qu’il y pleuvait des chaudières et des -matras, des chats noirs, des mandragores, des chauve-souris, des feux -grégeois ... - -—Pouvez-vous bien, à votre âge, croire pareilles balivernes? Un homme -de loi! un docteur! vous faites pitié! - -Maître Bonaventure, par mon honneur! je puis vous attester que si -la nuit il pleut en ce quartier, à coup sûr, ce ne sont ni des -mandragores, ni des chats noirs. - - - - -V - -MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT - - Celui qui trouve une bonne femme, il trouve un bien, et puisera une - liesse du Seigneur. - - LA BIBLE. - - -Le valet, qui portait en avant le falot, s’arrêta vers le milieu de la -rue, auprès d’une haute maison, dont les croisées étaient vitrées tout -bonnement de papier huilé aux cinquième, sixième, septième, huitième et -neuvième étages, sans doute occupés par des ouvriers en étoffes d’or et -de soie, qui recherchent un jour doux et pâle. La baie d’entrée était -basse et étroite; Aymar la dépassait de la tête: la porte, de bois -massif, et dont le parement était découpé en losanges, était ornée et -consolidée par de larges clous rivés à tête ronde comme une cuirasse de -Milan. Un marmouset, de cuivre ciselé, pendait sur le milieu et servait -de heurtoir; et, au-dessus du linteau de pierre, l’imposte à jour était -armé de croisillons. - -Aymar de Rochegude heurta deux fois le cul du marmouset sur la porte, -et aussitôt on entendit, au second étage, un châssis grincer dans ses -coulisses, et une voix douce crier:—C’est vous, seigneur Aymar, je -descends.—La cage de l’escalier s’éclaira subitement, et la lumière -descendant se réflétait par de grandes fenêtres obliques sur le mur -vis-à-vis. La porte poussa un long gémissement, et s’ouvrit: Dina -apparut dans toute sa splendeur, se dessinant sur le fond noir de -l’allée, et vêtue d’une robe courte de brocatelle, et, selon sa -coutume, chargée de bijoux et de joyaux. Sa figure blanche rayonnait -dans l’obscurité, on aurait dit l’ange de l’annonciation. Sa petite -main effilée portait un chandelier de fer, à jour, et tourné en -spirale, comme le serpentin d’un hermétique. - -Chastelart, en apercevant cette belle femme, stupéfait, ouvrit de -grands yeux, et recula de plusieurs pas, si grande est la puissance de -la vénusté! Aymar s’approcha d’elle, lui prit la main, et la baisa au -front sur sa féronnière. - -—Vous venez tard, dit-elle d’un ton aigredoux. - -—Il est vrai: j’ai été retardé malgré moi; ne me grondez pas, je vous -prie; je ne pouvais revenir, vous le savez, sans le notaire que voici. - -A ce mot, Bonaventure Chastelart ôta son mortier, et fit force -salamalecs aux genoux de Dina; puis ils grimpèrent un petit escalier -de pierre, en vis, à l’aide d’une corde servant d’écuyer et luisante -par le frottement, comme la hast d’une pertuisane. Durant la -montée, Bonaventure tirait Aymar par son manteau, et lui répétait à -l’oreille:—Qu’elle est belle, cette hérétique! Oh! vous n’avez pas -menti, Rochegude! - -—Mon père, cria Dina joyeuse et du milieu du palier, c’est Aymar et -son notaire!—ils passèrent par une galerie en encorbellement sur la -cour, et entrèrent dans une grande salle éclairée par une girandole -placée sur une torchère de bois doré. Les parois étaient couvertes de -tentures en basane dorée, gauffrée et nervée comme le dos d’un livre. -Au fond de la pièce, dans une vaste niche, un buffet de palixandre -marquetée, incrustée d’ivoire et de nacre, couronné d’une tablette en -marbre griotte de Suisse creusée en coquille comme un bénitier, portait -une urne épanchant de l’eau; et à droite et à gauche une grande cruche -d’étain, ventrue comme une amphore, et semblable à celles que portent -encore aujourd’hui les servantes quand elles vont quérir de l’eau aux -pompes publiques. - -Sur une des murailles était adossé un meuble vitré dont les rayons -étaient chargés de cébiles de bois emplies de turquoises, d’améthistes, -de beryls, d’onix, de cornalines, de cabochons de rubis, d’émeraudes, -d’aventurines, de topazes, de sydoines, de diamans, de lapis, de -marcassites, de camaïeux et de mille autres pierreries; contre les -verrières étaient suspendus quelques colliers de grenat, d’ambre, -de baroques, de corail, etc., etc., objets de négoce de Judas le -lapidaire, qui, enfoncé dans son pourpoint noir et son fauteuil, devant -une table couverte d’une tapisserie de Bergame, sur laquelle était -posée une bible in-folio, garnie de fermoirs, lisait hautement et -solennellement un passage de l’Exode. - -Léa, son épouse, vêtue de ses plus beaux atours était à sa gauche; la -peau brune de son cou et de ses mains se confondait presque avec sa -robe de moire Cap de More; ses cils et ses sourcils alezans, drus et -longs, voilaient ses yeux qui étincelaient comme à travers un treillis; -son nez en bec de corbin formait un promontoire anguleux qui morcelait -en deux lots la superficie de sa face en lame de coutelas; mais après -tout, dans sa personne, il régnait un air digne et affable, et le son -de sa voix doux et melliflu captivait. - -Non loin d’elle, était un groupe d’hommes et de femmes: leur costume -semi-oriental, leurs têtes caractéristiques coiffées de turbans -bâtards, sentaient fort la Mésopotamie. C’étaient les proches et alliés -de Judas venus pour assister aux fiançailles et signer au contrat. -Je ne sais s’ils étaient talmudistes ou caraïtes, mais, en revanche, -je puis affirmer qu’ils prétendaient appartenir, d’après la tradition -de famille, à la tribu d’Aaron. Quand Aymar entra, ils s’inclinèrent -et le saluèrent d’un Dieu soit avec vous, auquel il répondit par un -baise-main; et retirant son feutre et sa cape: - -—Pardon, mes bons parens, si je vous ai fait attendre, c’est la faute -du notaire, maître Bonaventure Chastelart, que j’ai l’honneur de vous -présenter. Impérieusement forcé par mon père de retourner à Montélimart -et de partir demain, sous menaces d’exhérédation, comme vous ne -l’ignorez pas, tout répit était impossible. - -—Judith, dit Judas, à une servante qui se tenait à l’entrée, approchez -maintenant cette table et cet escabeau, apportez une écritoire, afin -que M. le tabellion puisse entamer son ministère. - -A la droite de son père, Dina souriait d’intelligence avec Rochegude -de l’embarras et de la mine panique de Bonaventure qui froissait un -chapelet dans ses mains; pour le rassurer, Rochegude l’étreignit -violemment par le bras, feignant un air de douceur:—Bouvier stupide, -lui gronda-t-il à l’oreille, l’asseyant devant la table comme on -asseoirait un mannequin. - -—Si vous êtes prêt, monsieur le tabellion, vous pouvez commencer la -teneur d’usage, dit Judas, interrogez, et nous répondrons. - -—Monsieur, avec votre gendre, mon clerc, a préparé la minute du -contrat, bégaya maître Bonaventure, tirant un parchemin de son carnet; -je réclame l’attention, nous allons procéder à la lecture. - - * * * * * - -Ecoutez: - -«Théodebert de Chantemerle, chevalier, seigneur de Rochecardon, -Gorge-de-Loup, et autres lieux, sénéchal de Lyon, savoir faisons que: - -«Par-devant les conseillers du roi, notaires à Lyon, soussignés. - -«Furent présens, sieur Carloman, Aymar de Rochegude, à Lyon, où il -habite, hôtel de la Cornemuse, rue des Quatre-Chapeaux, paroisse -Saint-Nizier, fils légitime de sieur Tiburce Aymar, chevalier de -Rochegude, habitant au lieu dit, _Dieulefit_, près Montélimart en -Dauphiné, et de défunte Madeleine Garnaud, de Rémusat près Nyons; époux -avenir d’une part; - -«Et damoiselle Dina, fille légitime d’Israël Judas, de Tripoli de -Syrie, négociant lapidaire en cette ville, et de dame Léa Baruch, de -Damas, demeurant auprès de ses père et mère, domiciliés rue de la -Juiverie, paroisse Saint-Paul; épouse avenir, d’autre part. - -«Lesquels procédant, l’époux futur comme majeur, libre et maître de ses -droits, après trois sommations respectueuses et révérencielles faites -à son père, et après décès de sa mère; dont et du tout il justifiera -lors de la bénédiction nuptiale; et l’épouse future de l’autorité et -agrément desdits sieur et dame ses père et mère, tous ici présens, ont -promis de se prendre en vrai et légitime mariage, et à cet effet de se -présenter à l’église..... - -—Non, non, monsieur Bonaventure, mettez s’il vous plaît, à la -synagogue, s’écria Rochegude. - -—A la synagogue, au diable si vous voulez! murmura le tabellion. - -—Monsieur le notaire royal, vous êtes impoli! et salissez votre -ministère. - -«Et à cet effet, de se présenter à la synagogue, pour y recevoir la, la -... malédic ... la bénédiction nuptiale, sur la première invitation de -l’un à l’autre. - -«En faveur duquel mariage, ledit sieur Israël Judas, a donné et -constitué en dot et avancement d’hoirie à l’épouse future sa fille, la -somme de quinze mille écus, qu’il a ce jourd’hui remise et délivrée en -deniers et espèces du cours ès-mains du sieur époux futur, ainsi qu’il -le reconnaît et dont en conséquence, tant lui que l’épouse future de -lui autorisée se contentent, quittent et remercient le sieur Israël -Judas. - -«En même faveur, l’épouse future s’est constitué en dot tous les autres -biens et droits qui pourront ci-après lui ... - -—C’est bon, c’est bon, maître Chastelart, passez outre, nous -connaissons la teneur obligée. - -—Alors, ta ta ta ta ta ta ta ... Ah! c’est cela. Nous y sommes ... - -«Déclarant, l’époux futur que ses biens présens provenans de défunte -sa mère, se composent: premièrement, de deux métairies et dépendances, -situées au lieu dit, _Rémusat_, près _Nyons_, estimées, évaluées -vingt mille livres; secondement, d’une bastide sise au même lieu, -jugée, évaluée trente-deux mille livres; troisièmement, d’une maison -à location, à l’enseigne du Bras-d’Or, sise à Montélimart, prisée, -évaluée neuf mille livres; et, en outre, d’une somme espèces, -n’excédant pas cinq cents pistoles; et l’épouse future déclarant -qu’elle n’en a pas d’autres que les quinze mille écus à elle ci-dessus -constitués. - -«Ainsi convenu réciproquement, accepté et promis être observé à -peine de tous dépens, dommages et intérêts, par obligation de biens, -affectation, imposition de dot et accessoires, à la forme du droit -et usage de cette ville, aux lois et usages qui s’y observent; les -parties se soumettent et renoncent en conséquence expressément à toutes -autres lois et coutumes qui peuvent y être contraires, soumissions, -renonciations et clauses. Fait et passé audit Lyon, dans le domicile du -sieur Israël Judas susdésigné, après le vêpre, le 28 juin 1661. - - * * * * * - -«En présence du sieur Abraham Baruch, marchand mercier, frère d’Israël -Judas, et de sieur Gédéon Tobie, parfumeur à Grasse en Provence, qui -signeront ci-dessous avec les parties.» - -—Maintenant veuillez approcher et signer, vous d’abord, monsieur Aymar -de Rochegude, ensuite madamoiselle, vous ensuite, messieurs. - -En ce moment, Judith la servante, apportait sur la table deux énormes -bassins remplis de dragées de fiançailles, et plusieurs corbillons, -coffrets et valises. - -Quand les parens et témoins eurent signé, maître Bonaventure, usant du -droit et coutume, baisa sur les deux joues Dina, qui lui présentait un -des bassins dans lequel plongeant sa main croche, il retira une grosse -provision de dragées. Dina et Aymar se jetèrent dans les bras de Léa -et de Judas qui pleuraient de joie, puis ils embrassèrent tous leurs -alliés; alors Judith promena les dragées devant l’assemblée, chacun y -puisa sans cérémonie et à pleine main; les deux époux offrirent aux -femmes et filles d’Abraham Baruch et de Tobie, leurs tantes, cousines -et amies, les coffrets de bonbons et d’objets précieux de toilette dont -ils leur faisaient gracieusement cadeau, selon l’usage de la ville. - -La cérémonie achevée et les félicitations, les protestations d’amour et -d’amitié éternels faites, les bons parens se levèrent pour se retirer; -il était tard. - -—Adieu, mes amis, leur dit Rochegude, adieu, mes bonnes amies, je pars -demain pour Montélimart, mon père m’y rappelle tyranniquement, j’espère -le fléchir par des instances faites de vive voix à ses genoux, -j’espère obtenir son consentement et peut-être revenir bientôt avec lui -célébrer, comme il convient, notre mariage et nos noces. A bientôt, que -Dieu vous garde la santé du corps et de l’esprit. - -—Adieu, seigneur Aymar, adieu, mon ami! adieu, cousin, adieu, neveu! -chance heureuse! - -—Adieu! - -—Vous, maître Bonaventure, attendez-moi, nous partirons ensemble. - - * * * * * - -—Mes bons père et mère, dit alors Aymar, comme je ne puis demain, avec -Dina, faire nos visites de fiançailles, vous voudrez bien m’excuser -auprès de nos amis, et leur faire parvenir les dragées et les présens -qui leur sont destinés.—Maintenant, il me reste à vous presser sur mon -cœur, ainsi que ma Dina, que j’aime tant! - -—Ah! pourquoi faut-il que vous nous quittiez, Aymar, restez, restez -encore quelques jours! - -—Ne pleure pas, Dina, je reviendrai bientôt et je ne te quitterai plus, -à tout jamais! - -—Reste, reste avec moi! j’ai de funestes pressentimens. - -—Folie! ma chère enfant. - -—Non, je ressens quelque chose de lointain, de douloureux, qui me -fatigue; oh! le ciel ne ment pas à ce point! - -—Console-toi, ma bonne fille, disait Judas, qu’est-ce? quelques jours -d’attente. Songe à notre père Jacob, qui, chez Laban, son oncle, -attendit sept années Rachel qu’il aimait; injustement, au bout de sept -années, il ne l’obtint pas; et, sans murmurer, il attendit encore sept -autres années; ce n’est qu’après quatorze ans de désirs, de promesses -et de labeurs, qu’il reçut le prix de sa constance. Aie courage, ma -fille! - -—Courage, ma chère! répéta Léa, qui la tenait embrassée et lui baisait -ses beaux yeux en larmes. - -—Mon père, dit Aymar en s’agenouillant devant Judas, mon père, -donnez-moi votre bénédiction! - -Judas, imposant alors ses deux mains sur la tête de son gendre, lut -plusieurs passages de la sainte Bible, récita plusieurs prières en -hébreu, puis ajouta d’une voix haute:—Mon fils, je te bénis au nom -du Dieu d’Israël, je te bénis comme Isaac et Ésaü; que ta postérité -soit nombreuse, que ta postérité soit un peuple, et que le Très-Haut, -Seigneur Dieu d’Israël, habite en toi et ta postérité! Lève-toi, mon -fils, tu ne devieras point, car Dieu t’obombrera et marchera avec toi. - -Aymar pleurait: il couvrit de baisers les mains et la barbe blanche de -Judas, s’arracha des bras de Dina et de Léa qui sanglotaient. - -Aymar n’y tenait plus. - -—Adieu! adieu!... Partons, Chastelart; vite, partons!... - -Sur le quai, à la faveur du falot que portait le laquais, on vit -briller quelques écus dans la main de Rochegude; puis, à la faveur du -silence, on entendit s’échapper de l’escarcelle de maître Bonaventure -Chastelart, un gros soupir, sincopé, argentin. - - - - -VI - -LANGHIMEN - - O très belle entre les femmes, où est allé ton amy? où s’est escarté - ton bien-aimé, et nous le chercherons avec toy? - - LA BIBLE. - - -La fin de juillet approchait: il y avait environ un mois qu’Aymar de -Rochegude était parti à Montélimart, et habitait chez son père le -domaine de _Dieulefit_. Il avait promis à sa fiancée de revenir avant -peu, et rien pourtant n’annonçait à Dina son prochain retour. Depuis -son absence, elle n’avait reçu, en mémoire de lui, qu’un seul message, -une boîte de nougat de Montélimart, un coffret de manne de mélèzes et -d’amusettes ou pignons de pins de Briançon et un cabas de délicieuses -gimblettes de la foire de Sainte-Madeleine de Beaucaire. Dans le cabas, -s’était trouvé un billet ainsi conçu: - - -AYMAR DE ROCHEGUDE A DINA. - - «Ma belle fiancée, ne vous fâchez point si je vous traite comme une - enfant, car je vous aime comme une enfant! Que cet éloignement m’est - douloureux! Oh! si du moins vous étiez près de moi, combien cette - grande et primitive nature qui m’environne, qui, cejourd’hui, me - semble lourde et insipide, s’animerait, _bondirait comme un bélier, - tressaillirait comme un agneau_, oh! je l’aimerais, je la comprendrais - mieux, si votre regard ouvrait mon âme qui se concentre comme un - hérisson, si votre voix épanouissait mon cœur, si j’avais votre main - dans ma main, si le maëstral de ces montagnes, se fourvoyant dans - vos longs cheveux roux, m’inondait du nard qu’ils exhalent! joyeux, - nous parcourrions cette belle patrie, nous gravirions au plus haut - pic, et tous deux, sous le même manteau, perdus dans les brumes, nous - verrions sous nos pieds des planchers de nuages, et nous saluerions - l’immensité, et l’esprit du Dieu d’Israël qui habite les hauts lieux, - nous visiterait!... Pardon, pardon, la souffrance m’égare ... Mais, - cependant, n’est-ce pas, tout cela serait beau? Nous vaguerions - depuis la grotte de Balme jusqu’à Briançon, aire d’aigle; depuis les - ours de Saint-Jean-de-Maurienne jusqu’au château fort de Viviers, posé - comme un chapeau sur la cime d’une roche hautaine. - - «Un montagnard du _Monestier_, dernièrement, m’a vendu un jeune aigle, - je l’élève pour me distraire; vous ne vous fâcherez point, si pour - redire souvent votre nom balsamique, je l’ai nommé Dina. Mon père et - tous les gens qui me visitent s’étonnent de ce nom et m’interrogent - pour en connaître la source, je ne sais que leur répondre, j’allègue - ma fantaisie. Ces braves Dauphinois aimeraient mieux sans doute que je - l’appelasse _Margot_. - - «Depuis que je suis arrivé à Dieulefit, j’ai eu plusieurs - explications et entretiens avec mon père; ces entretiens ont tourné - en altercations, et ces explications n’ont rien expliqué, comme tu le - penses. Mon père est toujours bardé et crénelé dans sa volonté, rien - ne peut fléchir sa sauvage fermeté. Sa violente irritabilité ne fait - que s’accroître; cependant, depuis quelques jours, il feint, pour me - gagner, sans doute, une douceur mielleuse qu’il n’a pas accoutumé de - distiller. Le matin de mon arrivée, j’ai été horriblement maltraité: - cet homme fier avait sur le cœur mes trois sommations révérencielles; - ma volonté persévérante le heurtait, il m’a couvert de tout son fiel, - il a blasphémé, et invectivé contre moi; je gardais le silence, et - vois jusqu’où vont ses emportemens, moi jeune, ce vieillard m’a jeté à - terre, j’embrassais ses genoux, il m’a frappé du pied. - - «Après ces accès, où il dépense tant de vie, la faiblesse et le froid - s’emparent de lui, souvent il s’alite plusieurs jours. - - «Il ne veut en aucune manière entendre parler de mon alliance - avec toi, avec une hérétique, une Bohême comme il t’appelle; les - Israélites pour lui sont des hérétiques et des voleurs. Non seulement, - aujourd’hui il me menace de me déshériter, mais, pis encore, de me - faire claquemurer dans une prison d’état, à Pierre-Encise, à la - Bastille, je ne sais où, peut-être à la Grande-Chartreuse. J’ai perdu - à peu près l’espoir de le fléchir, cependant j’essaierai prochainement - une nouvelle tentative, et quoi qu’il advienne, je serai bientôt près - de toi béni ou maudit. - - «Embrasse bien Léa ma mère, embrasse bien mon père Judas, j’ai besoin - plus que jamais de leur bénédiction. - - «Pour toi, ma Dina, je t’adore, et mon âme te contemple comme une - arche sainte. - - «Si tu trouvais le loisir de m’écrire une consolation, adresse-moi ce - billet, non à Dieulefit, à cause de mon père, mais à Montélimart à - l’enseigne du Bras-d’Or, elle me parviendra.» - -Cette lettre emplit de joie et navra Dina: cette bonne fille s’accusait -des malheurs d’Aymar, et se regardait coupable des mauvais traitemens -et des tempêtes que son amour pour elle lui faisait essuyer. Elle ne -pouvait comprendre ce vieux Rochegude, le père de son fiancé; pour -elle, douce, sans malignité aucune, ignorante du mal, sa cruauté le -faisait apparaître à ses yeux sous une forme inhumaine, sous les dehors -d’un ogre; elle ne pouvait croire que de la poitrine d’un homme il -pût sortir tant de barbarie. Cette heureuse enfant ne savait pas que -la société pervertit tout, que le fanatisme de la possession et de la -religion endurcit et donne la soif du sang; que l’homme bon dans l’état -naturel, civilisé devient soldat, propriétaire, prêtre, juge, bourreau; -elle ignorait que pendant son bas âge, son aïeul avait été rôti en -place de Grêve à Paris, et que bien avant, pour éviter la mort, son -père, accusé de magie, s’était enfui de cette cité imbue de sang humain. - -Six semaines étaient passées, Rochegude n’arrivait point, la pauvre -Dina s’attristait de jour en jour, sa gaîté s’effeuillait; que -l’attente lui semblait dure! Le temps s’alongeait derrière elle et -l’avenir était sombre à ses yeux. Elle se disait,—Aymar en ce moment -est peut-être accroupi en un cachot humide, m’appelant d’une voix -mourante, à ses gémissemens l’écho rauque d’un souterrain répond seul, -et son front, quand il se dresse, se déchire aux stalactites de la -voûte. Ou peut-être, a-t-il été égorgé sur la route par des bandits.— - - * * * * * - -Voici les roses pensers dont elle se berçait. L’ennui la minait -sourdement. Elle si parleuse, restait oisive et taciturne, assise -auprès d’une fenêtre qu’elle affectionnait. Sa mélancolie navrait sa -mère et le vieux Judas qu’elle ne caressait plus comme d’usage, ou -dont elle ne baisait le front que pour le mouiller de ces larmes. -Dépravée par la douleur, elle recherchait ardemment tout ce qui -irritait ses nerfs, tout ce qui titillait et éveillait son apathie; -elle se chargeait des fleurs les plus odorantes; elle s’entourait de -vases pleins de syringa, de jasmin, de verveines, de roses, de lys, de -tubéreuses; elle faisait fumer de l’encens, du benjoin; elle épandait -autour d’elle de l’ambre, du cinnamome, du storax, du musc. Souvent -elle était violemment agitée, allait, venait dans le logis, semblant -avoir l’esprit égaré; quelquefois même, elle disparaissait plusieurs -heures; cette absence alarmait la maison, on volait en vain à sa -recherche par la ville, puis elle rentrait tranquille.—Je souffrais -enfermée, disait-elle, j’ai été voir le ciel, je me sens mieux.— - -A cette époque de l’année où tout renaît, où tout s’avive, où l’être -le plus froid se sent remué, où l’on éprouve un besoin impérieux -d’épanchemens, où le plus mysantrope se dépouille de sa haine et de -son austérité et voudrait faire de la courtoisie; à cette époque, où -un sentiment sympathique nous incline à l’amour, à cet amour jeune qui -tourmente même ceux qui l’ignorent et les jette dans le malaise et dans -la langueur; à cette époque, Dina qui, depuis une année, avait auprès -d’elle, à ses genoux, un ami, un compagnon qui l’obombrait sous ses -ailes, avec lequel elle passait ses jours dans des conversations qui -la ravissaient, dans des lectures de la Bible, dans de saints aveux, -dans des rêves illusoires; Dina, soumise et confiante, habituée à ne -plus penser, à ne plus songer que par l’homme dont elle aimait la -volonté, dont le contact lui avait épanoui l’âme et dont elle avait -plus besoin que jamais; Dina se trouvait fatalement isolée, le bras qui -la soutenait, la main qui la dirigeait, la bouche qui lui soufflait -la volonté, l’amour, la haine, tout lui manquait; la pauvre fille, -accablée, s’affaissait éperdue dans son trouble, et par surcroît, la -crainte, la timeur intime d’avoir perdu ou de perdre son bien-aimé la -tuait. - -Rien ne pouvait l’arracher à ses cogitations: cependant ses sensibles -parens faisaient tout pour la distraire. On lui achetait mille choses -dont elle n’avait nulle envie; comme un enfant malade qui repousse -ses jouets, elle regardait à peine ces fanfreluches, ces bijoux qui, -quelque temps auparavant, l’auraient emplie d’allégresse. Souvent on la -menait aux promenoirs de la ville, souvent on la menait parcourir les -campagnes, à _l’Ile-Barbe_, à _Roche-Taillée_, dans les _bois de Tassin -ou de Roche-Cardon_, à la _tour de la Belle-Allemande_, sur les rivages -de la Saône et du Rhône, mais rien ne lui plaisait; elle restait muette -sous son voile abattu. - -Un jour, elle demanda à sa mère Léa la permission d’écrire un billet à -son fiancé, le voici: - -«Aymar, si vous aimez Dina, comme Dina vous aime! revenez de suite, -je vous supplie, si vous êtes libre encore. Si vous ne l’êtes plus, -rompez vos fers, où que vous alliez, j’irai! Ou dites-moi seulement où -est votre cachot, que j’y meure avec vous! Votre absence me cause tant -de mal, je suis tellement affaiblie que je ne puis tenir ma plume, ni -rassembler plus d’idées. - - * * * * * - -«Revenez mon fiancé!» - - * * * * * - -Six jours après, Dina reçut cette réponse: - -«Console-toi, ma fiancée, console-toi! je pars, demain, à l’aube du -jour. Pardon si je t’ai fait tant de mal, mais je souffre bien aussi. -Pour étouffer ma souffrance, j’ai chassé l’ours dans les montagnes, et -toi, pour chasser l’ennui, ours qui t’étouffe dans ses bras de plomb, -qu’as-tu fait?... Croyant revenir de jour en jour, j’ai tardé à te -faire réponse, je voulais te l’apporter; j’espérais attendrir mon père, -il est plus inflexible que les Alpes. Ce soir je lui annoncerai mon -départ, prévois-tu quelle bourrasque?... Prie Dieu que l’ouragan ne me -brise pas! - -«Salue Judas et Léa, adieu! Dans trois jours je heurterai à ta porte.» - - - - -VII - -OUSTÂOU PAIROLAOU - - Disant au bois, tu es mon père, à la - pierre, tu m’as engendré. - - Il mettra sa bouche en la poudre, pour - voir s’il y a espoir. - - LA BIBLE. - - -En effet, le soir même où partit ce message, après la collation, Aymar -suivit son père qui se retirait dans sa chambre à coucher. - -Et, tremblant, parla ainsi: - -—Mon père, pardon si je viens encore vous troubler, vous me voyez à -vos pieds, ne vous emportez point; souvenez-vous que toute sa vie, -votre humble fils vous a été soumis; une seule fois, il lui arrive -d’avoir une volonté, et cette volonté lui est fatale. Vous le savez, -l’amour ne se commande point, l’amour vrai ne s’arrache pas, vous le -savez, car vous avez aimé ma mère, est-ce pas?.... - -A ce mot, Rochegude tressaillit, comme accablé par d’affreux souvenirs, -et fit d’affreuses contorsions pour rassereiner sa figure. - -—Est-ce ma faute, reprit Aymar, si la femme que le ciel m’a envoyée, -s’est trouvée Israélite? si cette femme choisie, s’est trouvée du -peuple choisi de Dieu? Est-ce ma faute, si elle est du même sang que -votre Christ?... Elle est belle, elle est pure, elle est vierge, je -l’adore! elle m’adore, elle vous adorerait aussi, mon père! N’est-ce -donc rien que l’amour d’une bru? Sa joie égaierait votre vieillesse; -vous ne me répondez pas, mais dites-moi donc enfin, quelle bru -voulez-vous?... - -—Jamais, monsieur Aymar, je ne permettrai que le sang chrétien -des Rochegude se mêle au sang impur d’une Bohémienne! d’une basse -hérétique! d’une bagasse!... - -—D’une bagasse!..... O mon père, vous êtes bien injuste!..... Tenez, -lisez ce contrat, car elle est ma fiancée! Tenez, lisez ce contrat qui -n’attend plus que votre signature, vous le voyez, elle n’est pas sans -fortune, elle est riche, cette enfant, si c’est de l’or qu’il vous -faut?... - -Rochegude lui arracha des mains. - -—Damnation! quel pacte infernal!... - -Et, sans le regarder, il le rompit et le jeta à la face d’Aymar en lui -donnant des soufflets. - -—Tiens, voilà tes fiançailles! Nous verrons, infâme! si tu déshonoreras -ta famille! - -—Mon père, vous me frappez, parce que vous savez que je ne vous -frapperai point: pourtant, je suis jeune et fort; pourtant, j’ai du -sang qui bout; pourtant, j’ai un cœur qui fracasse ma poitrine! Tenez, -je vous briserais, vieillard, comme je brise cette porte!... - -Et la porte, effondrée, tomba sous le choc avec un bruit épouvantable. - -Rochegude, atteré, blémi, se renversa dans son fauteuil. - -—Assez, assez, mon père! tout cela me tue! Vous êtes de roche, je serai -de fer! je partirai demain, adieu! - -—Vous ne partirez point! entends-tu?... - -—Mon père, je partirai: mais, terre et ciel! qu’a donc cette union de -si fatal? Dites-moi ce qui vous rend si farouche? - -—Une Bohémienne!... une damnée!... Le sang des Rochegude est chrétien! - -—O mon Dieu! vous faites sonner bien haut votre sang chrétien: -que vous importe chrétien ou more? n’êtes-vous pas si religieux, -n’avez-vous pas tant de foi!.... Je suis sûr que vous ne croyez pas en -Dieu; est-ce pas que vous n’y croyez pas, en Dieu?... - -Rochegude, à ce mot, se dressa subitement; saisi d’une fureur -démoniaque, il étreignit un couteau par la lame, et, la main teinte de -sang, il frappait du manche sur la table. - -—Va-t-en, va-t-en, brigand, je te maudis! Et de l’autre main, -saisissant la chevelure de son fils, il le traîna, par terre, au long -du corridor, et le précipita par l’escalier. - - - - -VIII - -BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS - - Son rugissement est comme celui du lion. - - Et les posteaux avec le surseuil furent esmeuz. - - LA BIBLE. - - -Le lendemain, à l’aurore, Aymar descendit: les valets à cheval, -accompagnés de son moreau et de la pouliche qu’il destinait à Dina, et -de plusieurs mulets, chargés de valises, déjà l’attendaient. - -Éveillé par le hennissement des chevaux, Rochegude ouvrit -précipitamment la croisée de sa chambre, fit claquer les volets sur la -muraille, et, stupéfait, cria d’une voix forte à Aymar: - -—Tu ne partiras pas, ou je te déshérite et maudis!... - -—Je pars, mon père, répondit Aymar, et pour le reste qu’il soit fait -selon votre volonté; mon autre père, là-bas, me bénira. - -—Tu ne partiras point, je te crie!.... - -Rochegude disparut de la croisée. - -Aymar et sa caravane se mit en route; à peine était-il au milieu de -l’avenue, que Rochegude reparut sur le perron, à demi nu, une arquebuse -en main. - -—Arrête, parricide! arrête, je te maudis!... Que la foudre t’écrase! -que l’enfer t’engouffre! T’arrêteras-tu, te dis-je? je te maudis et te -chasse! C’est ton père qui te maudit et le ciel en est témoin!... Tu ne -partiras pas! - -Il frappait sur la dalle et se heurtait la tête aux piliers du porche, -la maison tressaillait; c’était affreux à voir. Aymar, en silence, -s’éloignait toujours; quand il fut près du détour de l’avenue, perdant -espoir de le ramener, Rochegude redoubla de fureur. - -—Va-t-en, va-t-en, parricide, monstre, à jamais!... - -Et, ajustant son arquebuse, une détonation éclata, Aymar jeta un cri, -et Rochegude tomba raide sur les degrés du porche. - - - - -IX - -BOURDËSCÂDO - - Car je languis d’amour. - - LA BIBLE. - - -Depuis que Dina avait reçu la lettre d’Aymar, elle était moins -inquiète, mais non moins agitée; et, le lendemain, sur le vêpre, elle -dit à son père:—Je sors visiter Elisabeth, mon amie; je reviendrai -bientôt.—Cette sotte mentait, car elle était peu disposée à la -société, à la causerie; pour songer à son aise et voir le ciel comme -elle disait, seule, elle s’en fut errer sur les rives de la Saône; -imprudente!... - -Son futur devait arriver après deux ou trois jours. Que de jolis rêves -ne dut-elle pas faire, qui bercent plus que la solitude! - -Un peu en-deçà de l’_Ile-Barbe_, un passeur était assis sur la proue de -sa _bèche_, espèce de barque abritée sous des toiles ou pavois, comme -une gondole. - -Une fantaisie s’empara subitement de Dina. - -—Batelier, dit-elle en s’approchant, j’ai bien envie de voguer sur -cette belle eau, mais je suis seule. - -—Belle dame, qu’importe?... - -—Batelier, voici un écu pour mon passage, et voici ma bourse pour que -vous respectiez une jeune malade. - -Le batelier prit l’écu et la bourse; Dina sauta dans la _bèche_, et -disparut sous la tente. - -Déjà la barque voguait au loin. - -Tout à coup on entendit une symphonie douce, éloignée, qui glissait sur -la surface de l’eau, et l’on vit poindre une autre _bèche_, qui ramait -fort, et d’où partaient souvent des rires inextinguibles. Elle était -chargée de jeunes hommes et de jeunes filles qui étaient venus faire -de la musique et s’ébattre à la fraîcheur du soir; ils ramèrent pour -s’approcher de la barque de Dina, et passèrent tout auprès, se penchant -pour voir sous la tente silencieuse; mais le passeur pressa son aviron -en amont, et ces indiscrets filèrent en aval sans rien distinguer. - -La _bèche_ de Dina remontait et s’éloignait toujours, et pourtant la -nuit noire était tombée, et pourtant elle avait demandé au batelier à -ne voguer qu’une heure au plus. - -Et le batelier quittant son banc, se glissa sous la tente; un cri -s’échappa de la _bèche_ qui disparut à l’horizon. - - - - -X - -ESCUMERGAMËN - - Les cheveux de ton chef sont comme la - pourpre du roi. - - O fille de prince, combien sont beaux tes - pas en chaussures! Les joinctures de tes - cuisses sont comme joyaux, lesquelles sont - forgées de la main de l’ouvrier. Tes deux - mamelles sont comme deux bichelots gémeaux - de la biche. - - LA BIBLE - - -—Eh bien! l’homme, que faites-vous? Restez donc à votre banc, et ramez -en courant. Redescendons; vous voyez bien qu’il est déjà tard. Ne -m’approchez pas!... - -—Vous êtes belle, madamoiselle! - -—Vous êtes fou! - -—C’est vous qui m’avez mis cette folie en tête. - -—Retirez-vous; mais enfin ne me touchez pas! Que me voulez-vous? - -—Rien, seulement ce que M. le sénéchal a voulu à ma sœur il y a trois -mois. - -—M. le sénéchal ... vous le calomniez. - -—Je le calomnie..... c’est le ventre de ma sœur qui le calomnie. Oh! -les douces mains! j’en ai peu touché d’aussi douces. Quel bonheur -d’être caressé par des mains blanches et mignonnes! le joli pied!... et -la jambe, voyons! - -—Au secours! au secours! Laissez-moi donc, grossier! - -—Tout beau, tout beau, la donzelle ... ne nous égosillons pas ... Ah! -la jambe est divine! - -—Au secours! à l’assassin!... - -—A l’assassin, non pas encore; vous allez vite en besogne. Allons, -calmons-nous, que je baise ces beaux yeux; soyons sage, la petite, on -ne vous veut pas de mal; laissez donc, que je baise ce beau cou! - -—Ah! que je meure ... - -Hola! au secours! à l’assassin! - -—Vous appelez en vain, personne ne viendra; et, d’ailleurs, puis-je pas -vous faire taire? j’ai là une provision de cordes et de quoi faire des -bâillons. - -—Traître! lâche! tuez-moi! - -—Je ne m’effraie pas pour si peu; j’ai l’habitude de cela, moi; ce -qu’on obtient de gré pour moi est sans valeur, c’est le viol que -j’aime!... Aussi, à la dernière guerre d’Allemagne, m’étais-je enrôlé -volontaire; et, Dieu sait! que j’y ai semé plus de Français que je n’y -ai tué d’Allemands. Vous avez beau vous débattre, la belle, on n’est -pas forte! Je ne m’effraie pas, vous dis-je, j’ai l’habitude de cela; -je viole une fille comme vous touchez de l’épinette, et je tue, au -besoin, comme vous brodez une fraise. - -—O mon pauvre fiancé!... - -—Ah! ah! à ce qu’il paraît, nous sommes fiancée?.... Très bien! la -nuit est sereine, causons: vous êtes fiancée, ma belle vierge?... -Votre fiancé s’en passera: ce n’est pas toujours le pêcheur qui -mange l’alose; c’est ainsi qu’en ce monde, on ne peut compter sur -rien; Guillot bat, et c’est Charlot qui engraine. Oh! que vous êtes -charmante, noble dame! que je vous aime! Quelle joie de vous presser -dans mes bras! moi, Jean Ponthu, un passeur, un manant, une noble -dame!... Oh! si vous vouliez m’aimer!... Voyons, les belles bagues; -jolies et de prix, n’est-ce pas? même main que ma Marion. Béni soit -Dieu! laissez donc faire, je lui offrirai de votre part.... - -—Vous me déchirez les doigts!... - -—Souvent, quand j’étais soldat, et la nuit en védette, je -réfléchissais, et je me disais:—Nous autres paysans, nos sœurs, nos -filles et nos femmes sont toujours pour MM. les seigneurs, les nobles, -les bourgeois; ce sont eux qui violentent nos amies, et nous autres -bétas nous ne faisons jamais rien à leurs femmes, à leurs filles; cela -n’est pas juste. Je me disais aussi:—Pourquoi donc nous autres que nous -sommes pauvres, et eux autres sont-ils riches?... Ah! par exemple, -cela, je n’ai jamais pu me l’expliquer; ce n’est pas juste, est-ce pas? -Pour former un garçon et le rendre malin, il n’y a tel que la guerre. - -Le charmant collier, les gentilles perles fines! Ma Marion a juste le -même cou que vous. Béni soit Dieu! cela se trouve bien. Je lui offrirai -de votre part, est-ce pas?... - -Vraiment, je suis désolé de dégarnir d’aussi mignonnes oreilles; que je -les baise pour la peine! Mais, ma Marion n’a pas de pendans sortables -pour la vogue prochaine, et vous sentez bien ... Allons, ne pleurez -pas, je lui offrirai de votre part aussi. Mais avec une toilette aussi -simple, maintenant, vous ne pouvez garder ces épingles d’or en vos -cheveux; je me vois forcé de vous décoiffer ... Oh! vous êtes cent fois -plus belle échevelée! - -—Maintenant, nous n’avons plus rien à perdre, à moins ... - -—Au secours! au secours! laissez-moi, je vous en supplie, ou tuez-moi à -l’instant. - -—Nous nous débattrons donc toujours?... Maudite! donnez ces petites -mains que je les lie. - -—A l’assassin! personne ne viendra donc?... - -—Vous vous tairez, voici un bandeau qui vous apaisera; allons, levez la -tête, que je noue ce bâillon. - -—De grâce! de grâce! laissez-moi, au nom de Dieu! oh! lâchez-moi! Que -voulez-vous, de l’argent? que voulez-vous?... vous l’aurez!... - -Ah! vous me torturez par trop, bourreau! brigand! - -Haie!... haie!... je suis perdue..... - -Alors, on n’entendit plus dans la barque que des plaintes sourdes, des -cris étouffes, et des râlemens qui s’éteignirent. - -Une heure après, environ, Jean Ponthu, le batelier, sortit de dessous -la tente, traînant Dina par les cheveux; au moment où il la jeta dans -la Saône, son bâillon se défit, et, d’une voix brisée, elle appela -Aymar. - -Et Jean Ponthu, à la proue de sa barque, un harpon à la main, penché, -refoulait et renfonçait sous l’eau le corps de Dina, chaque fois qu’il -remontait à la surface. - - - - -XI - -DÔOU - - Seigneur, les morts ne vous loueront point. - - Ma vertu est séchée comme un test, et ma langue s’est affichée à mon - palais, et m’a amené en la poudre de mort. - - LA BIBLE. - - -Toute la nuit, on chercha vainement Dina par la ville. - -Au point du jour, les paysans qui descendaient leur lait et leurs -denrées à la ville, aperçurent, en traversant le pont de pierre, un -cadavre de jeune femme, arrêté par ses longs cheveux roux sur les -rochers et les brisans, qui, en cet endroit, effleurent la surface de -la Saône. - -Jean Ponthu, le batelier, le recueillit dans sa barque et l’apporta -sur le rivage au lieu nommé _la Mort qui trompe_; le peuple s’ameuta à -l’entour, tout plein de regrets; il contemplait sa fatale beauté; ses -deux petites mains, meurtries, étaient liées sur le dos par une grosse -corde. - -Tout à coup, une voix, partie de la foule, cria:—Ne la -reconnaissez-vous pas? c’est Dina, la rousse! Dina la belle juive! la -fille de Judas, le lapidaire, qui demeure là derrière, dans la Juiverie. - - * * * * * - -Toute la journée, il y eut foule dans la maison d’Israël Judas. Dina -était exposée sur son lit, vêtue de ses vêtemens de fête, et parée de -ses joyaux, suivant le rituel hébraïque. Léa, sa pauvre mère, mourante, -était assise au pied du lit, jetant des hurlemens; Judas, accoudé dans -son fauteuil, son pourpoint lacéré et la tête couverte de cendres, -muet, dévorait sa douleur. - -Un rabbin priait. - - - - -XII - -GOUDOUMAR! GOULLAMAS! - - Qui est celui qui enveloppe sentence de - paroles sans science?... - - LA BIBLE. - - -Sur le midi, à la maison de ville, sous le vestibule, à la porte d’un -bureau des échevins, un homme hâlé et trapu, portant le costume des -patrons du port, tempêtait et battait des valets qui voulaient le -repousser. - -—Holà! messieurs les garçons, quel bruit faites-vous donc à cette -porte? cria une voix de l’intérieur. - -—Messire, c’est un patron, un batelier, qui veut forcément entrer, -malgré votre consigne! - -—Eh! oui, margobleu! c’est Jean Ponthu, le passeur! Voilà deux heures -qu’on me fait attendre; je crois qu’on se fiche de la procession de -Genève, mille-dieux! - -Alors, distribuant quelques coups de poings, Jean Ponthu repoussa la -valetaille, ouvrit brutalement la porte, et se jeta dans le bureau. - -—Monsieur le batelier, vous êtes un croquant, un maroufle! Faire un -pareil vacarme en cet hôtel, vous mériteriez que je vous envoyasse -coucher à la cave. - -—Monseigneur ... - -—C’est bien, que me voulez-vous? - -—Je viens faire déclaration d’un noyé que j’ai pêché ce matin au pont -de pierre, et réclamer les deux pistoles de récompense. - -—Le cadavre a-t-il été reconnu? - -—Oui, messire, c’est une jeune fille, nommée Dina, enfant d’un nommé -Israël Judas, un lapidaire. - -—Une juive? - -—Oui, messire, une hérétique, une huguenote ... une juive ... - -—Une juive!... Tu vas pêcher des juifs, maroufle! et tu as le front, -après cela, de venir demander récompense?—Holà! valets! holà! Martin! -holà! Lefabre!... mettez-moi ce butor à la porte, ce paltoquet! - -Qui pêche un hérétique, monsieur le batelier, pêche un chien. - - - - -XIII - -GOLGOTHA - - Et l’ensevelit en la vallée de la terre de - Moab contre Phogor, et nul n’a cogneu son - sépulchre jusques aujourd’hui. - - LA BIBLE. - - -Vers deux heures du matin, un cercueil blanc, porté par quatre hommes, -et suivi d’un convoi peu nombreux, silencieusement traversait la ville. - -De loin en loin, on entendait quelques châssis se hisser, le grincement -des birloirs et le bruit des cadoles, et l’on voyait quelques têtes -empaquetées se pencher sur la rue. - -C’étaient de bons bourgeois ou des commères qui, éveillés par le bruit -des pas, accouraient aux fenêtres et jetaient des propos en l’air. - -—Qu’est-ce donc, mon épouse, un enterrement d’hérétique; si je ne me -trompe? Il me semble voir un cercueil blanc!... - -—C’est à coup sûr une jeune fille, pauvre enfant, sitôt!...—Heureux! -qui meurt avant d’avoir connu le monde. - -Puis ces bons bourgeois poussaient de gros soupirs, et rebaissaient -leurs châssis. - -—Maître Bonaventure Chastelart, n’est-ce pas un convoi de huguenots qui -passe? - -—Non, voisin, car il n’y a ni torches ni flambeaux, et d’ailleurs ce -n’est point ici la route pour aller à l’hôpital; ce n’est rien, sinon -que quelque chienne de _juiferesse_ qu’on traîne à la _Madeleine_ ou à -_Bêchevilain_. - -Dès que le jour poignit, on distingua, sur la rive gauche du Rhône, -au-delà de la plaine, une caravane qui chevauchait; un jeune homme -allait en tête, accompagné de quelques fringans cavaliers; les valets -et les mulets chargés de valises se tenaient à l’arrière. - -Arrivés vers un champ nommé _la Madeleine_, sépulture des suppliciés, -Golgotha des Israélites, le cavalier qui caracolait en avant dit à un -vieillard qui creusait une fosse: - -—Brave homme, quelle heure peut-il être maintenant? - -—Trois heures environ; vous êtes aux portes de la ville. - -—Merci, mon brave! Mais pour qui donc cette fosse que vous creusez si -matin avec tant de hâte? - -—Seigneur, c’est pour enterrer une belle enfant retrouvée hier dans la -Saône. - -—Bien jeune? - -—Dix-sept ans, seigneur. - -—Mais ce champ, brave homme, n’est pas une terre sainte? - -—Seigneur, c’est vrai, mais c’est le cimetière des meurtriers et des -juifs. - -—Des Israélites!... Sauriez-vous le nom de cette jeune femme? - -—Si je ne me trompe, c’est Dina, fille d’un nommé Israël Judas, -lapidaire. - -—Dina!... enfer! ma fiancée!!!... - -—Au reste, seigneur, voici le convoi, là-bas, qui s’avance; voyez-vous -ce cercueil blanc? - -Aymar resta un moment morne et froid! puis appelant un des -cavaliers:—Carle, mon ami, lui dit-il, tout à l’heure tu prendras mon -manteau, et le porteras à mon père, comme on porta la robe sanglante de -Joseph à son père Jacob; tu lui diras que tu as vu ma fiancée; car la -voici qui s’avance, regardez!... - -Eh! toi, vieillard, élargis cette fosse!..., dit-il en jetant sa bourse -au fossoyeur; puis il cria contre le ciel, et d’une voix retentissante: - -—Dina!... Israël!... éternité!... - -Et se déchargea dans la tête les pistolets de ses arçons. - - - - - PASSEREAU - - L’ÉCOLIER - - PARIS - - - - - ................—Le mur - Le soutient; à le voir, on dirait à cour sûr - Une pierre de plus, sur les pierres gothiques - Qu’agitent les falots en spectres fantastiques. - Il attend.— - - ALFRED DE MUSSET. - - ..........Et qu’elle meure, comme - Il est vrai qu’elle va causer la mort d’un homme. - - ALFRED DE MUSSET. - - Amours, fléau du monde, exécrable folie, - Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie, - Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur, - Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur, - Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme, - Ainsi que d’une plaie on arrache une lame, - —Plutôt que comme un lâche on me voit en guérir— - Je l’en arracherai, quand j’en devrais mourir. - - ALFRED DE MUSSET. - - Et comment le faut-il cet or, Mademoiselle? le faut-il - taché de sang, ou taché de larmes? faut-il le voler en - gros avec un poignard? ou en détail, avec une charge, - une place, ou une boutique? - - GÉRARD. - - - - -I - -CARABINS - - L’un y croit, l’autre n’y croit pas.—Trouvailles d’Albert - chez Estelle.—Le vicomte de Bagneux immoral par hygiène.—Il - déjeûne aux frais de la noblesse.—Autre controverse, même - thèse.—Philogène.—Inventaire des deux carabins. - - -—Heureusement, mon cher Passereau, que je ne crois point à la vertu des -femmes:—Sans cela, d’honneur! j’aurais eu un nez de carton d’une belle -corpulence. - -—Que tu es lycéen, mon cher Albert!—Déjà, j’avais eu quelques -lointains soupçons: ma vierge ne me paraissait pas très immaculée; sa -respectable mère m’avait tout le faux air d’une appareilleuse; et -puis j’avais remarqué que le frontal ou coronal de son crâne était -peu développé ou déprimé, que la distance occipitale de ses oreilles -était énorme, et que son cervelet, siége certain de l’amour physique, -comme tu sais, formait une protubérance extraordinaire: elle avait en -outre les yeux fendus à la manière des Vénus antiques, et les narines -ouvertes et arquées, infaillible signalement de luxure. - -C’était donc ce matin, à sept heures; après avoir tambouriné fort -long-temps sur la porte, on m’ouvre, effarée, et l’on se jette -dans mes bras et l’on me couvre la figure de caresses: tout cela -m’avait fort l’air d’un bandeau de Colin-Maillard dont on voulait -voiler mes yeux.—En entrant, un fumet de gibier bipède m’avait saisi -l’olfactif.—Corbleu! ma toute belle, quel balai faites-vous donc -rissoler? il y a ici une odeur masculine!... - -—Que dis-tu, ami? ce n’est rien, l’air renfermé de la nuit peut-être! -Je vais ouvrir les croisées. - -—Et ce cigarre entamé?... Vous fumez le cigarre?... Depuis quand -faites-vous l’Espagnole? - -—Mon ami, c’est mon frère, hier soir, qui l’oublia. - -—Ah! ah! ton frère, il est précoce, fumer au berceau, quel libertin! -passer tour à tour du cigarre à la mamelle; bravo! - -—Mon frère aîné, te dis-je! - -—Ah! très bien. Mais, tu portes donc maintenant une canne à pommeau -d’or? La mode est surannée! - -—C’est le bâton de mon père qu’hier il oublia. - -—A ce qu’il paraîtrait, hier, toute la famille est venue?—Des bottes à -la russe!... Ton pauvre père, sans doute hier aussi les oublia, et s’en -est retourné pieds nus? le pauvre homme!... - -A ce dernier coup, cette noble fille se jeta à mes genoux, pleurant, -baisant mes mains, et criant: - -—Oh! pardonne-moi! écoute-moi, je t’en prie! Mon bon, je te dirai tout; -ne t’emporte point! - -—Je ne m’emporte point, madame, j’ai tout mon calme et mon sang-froid; -pourquoi pleurez-vous donc?... Votre petit frère fume, votre père -oublie sa canne et ses bottes, tout cela n’est que très naturel; -pourquoi voulez-vous que je m’emporte, moi? Non, croyez-moi, je suis -calme, très calme. - -—Albert, que vous êtes cruel! De grâce, ne me repoussez pas sans -m’entendre, si vous saviez?—J’étais pure quand j’étais sans besoin.—Si -vous saviez jusqu’où peut vous pousser la faim et la misère?... - -—Et la paresse, madame. - -—Albert, que vous êtes cruel! - -A ce moment, dans un cabinet voisin, partit un éternûment formidable. - -—Ma belle louve, est-ce votre père qui oublia hier cet éternûment, -dites-moi?—De grâce, ayez pitié, il fait froid, il s’enrhume, -ouvrez-lui donc! - -—Albert, Albert, je t’en supplie, ne fais pas de bruit dans la maison; -on me renverrait; je passerais pour une _Ceci_! Je t’en prie, ne me -fais pas de scène! - -—_Calmez-vous, señora_:—Ne craignez pas de scène: quand je fais du -drame, je choisis mes héros.—Mais ce cher collaborateur doit avoir -froid, c’est impoli, laissez-moi lui ouvrir?—Monsieur l’aventurier, -rentrez, je vous prie, que je ne vous gêne en rien! A rester ainsi tout -nu, dans une pièce froide, par un temps d’épizootie, morbleu! monsieur, -il y a de quoi gagner le troussegalant. - -—De quel droit, monsieur le carabin, venez-vous dès l’aurore troubler -les gens honnêtes? - -—Dès l’aurore ..., au doigt de roses; monsieur fait de la poésie, un -peu classique, dommage! De quel droit, disiez-vous?.... J’allais vous -le demander.—Mais, en tout cas, vous êtes fort heureux de sortir aussi -vif de cette tour de Nesle. - -—Barbedieu! que dites-vous? - -—Rien. - -—Albert, vous êtes un infâme de me traiter ainsi! - -—La belle, vous êtes ce matin assez mal embouchée.—Or donc, monsieur -l’intru, sans crainte habillez-vous: tout à l’heure, vous me demandiez -qui j’étais; dites-moi d’abord qui je suis, et je vous dirai à tous -deux qui vous êtes? Notre trinité n’a pas la mine très sainte; et nous -avons tous trois, quoique très honnêtes au fond, l’air de fort mauvais -drôles.—Vous, d’un coureur de nuit, madame d’une catin, et moi, de -ce qu’à la cour on nomme un courtisan, et Shakspeare un Pandarus. -Mais, pour vous rassurer, quant à moi, n’en croyez rien: je suis comme -Lindor, un simple bachelier, Albert de Romorantin, ma famille est -connue. J’avais cru que madame avait quelque pudeur au front, je lui -avais apporté de l’amour; mais je me suis trompé, c’est de l’or qu’il -lui faut, n’est-ce pas? - -Ce brave inconnu n’était qu’un petit homme laid et grisonnant, l’air -peu terrible, et, sur ma foi, très bien couvert. - -—Mon cher jeune homme, me dit-il alors, votre franchise me plaît, vos -manières sont distinguées, je vois que vous êtes de famille: quoique en -droit, vous m’avez bien traité, soyons amis; je suis, moi, murmura-t-il -bas à mon oreille, le vicomte de Bagneux. Hier, j’ai rencontré madame -et l’ai suivie, et je suis monté chez elle. Je ne l’aurais pas fait, -vieux comme je suis, si mon docteur Lisfranc ne m’avait spécialement -ordonné l’accointance pour dissiper une oppression et des congestions -sanguines. - -—Le docteur Lisfranc, mon professeur de clinique, ah! bravo!—Madame, je -le remercierai de votre part; c’est lui, vous le voyez, qui vous envoie -si noble clientelle.—Ainsi donc, monsieur, vous préfériez l’amour aux -eaux de Barège? - -—Oui, pour cette saison.—Mais, mon cher étudiant, sans doute, comme -moi, vous êtes encore à jeun; voulez-vous accepter à déjeûner au -Palais-Royal? je vous l’offre de tout cœur! - -—A un galant homme je ne saurais refuser, monsieur, je suis votre -commensal. - -Estelle pleurait. - -—Partons de suite, mon jeune ami. - -—Mais avez-vous soldé madame?—Sur les ponts publics on ne paie pas, en -femmes, c’est le contraire, ce sont les banales qu’on paie. - -—Albert, vous êtes infâme! - -—Adieu, ma petite concubine, je ne vous en veux pas de l’aventure, dit -le vicomte à Estelle d’un air de protection. - -—Adieu, bouton de rose! lui dis-je à mon tour; adieu, vierge sans -tache, ange de candeur et de franchise; adieu, timide jouvencelle, -adieu, belle de nuit! - -—Riez, foulez-moi sous vos pieds, Albert! je suis bien coupable; mais -soyez généreux, vous reviendrez ce soir, est-ce pas? je vous conterai -tout, je vous dirai pourquoi ... - -—Peste soit! - -—Vous reviendrez, Albert, je vous en prie! - -—Mon ange, quand j’aurai quelque argent, dites-moi votre tarif? - -Alors, Estelle tomba sans connaissance: nous sortîmes. - -—Que j’ai fait un déjeûner délicieux avec ce galant homme! j’en suis -encore tout égrillard, je sens encore ma raison endommagée par le vin -d’Espagne. - -—Albert, tu t’adresses à la première fille, tu vas chercher de l’amour -dans la rue, et puis, tu te plaindrais? - -—Non, non, je ne me plains pas, mon cher Passereau! - -—Je ne suis plus étonné de ta méchante opinion sur les femmes, si tu -les juges toutes par de pareilles ... C’est absolument comme si on -estimait le beau climat de la France, par le ciel pleurnicheur de Paris. - -—Non, non! ce n’est point par des particularités que j’ai arrêté dans -mon esprit leur valeur intrinsèque, c’est par des études en masse; je -sais à quoi m’en tenir. J’en ai connu, comme toi, de pyramidalement -vertueuses; je sais de quelle étoffe est la vertu, j’en connais la -chaîne et la trame; j’en ai fait de la charpie. - -—Si je pouvais penser que tu crusses tout cela, je me fâcherais! mais -tu parles des lèvres, ou, du moins, c’est ton déjeûner qui parle. -Puis, c’est du bon ton de faire le roué; c’est un vieil usage de -calomnier les femmes, on les calomnie.—Charles IX haïssait les chats -antipathiquement: alors, courtisans, valets, pas jusqu’au plus mince -bourgeois qui, pour se donner un air royal, une pente, un galbe de -cour, ne se trouvât mal à l’aspect d’un matou. Puis, les chats sont -traîtres, infidèles, assassins, que sais-je? dit l’adage, devenu -populaire comme le capitaine Guilheri, ou Marlborough.—Henri III -déteste le sexe, il lui faut des mignons! Vite, tout le monde comme il -faut veut aussi des mignons, cela sied bien; tous, jusqu’au porte-faix -qui, le dimanche, a le sien et crie contre les filles; mais Henri III, -c’est déjà loin et vieux. La calomnie contre les femmes, comme le -madrigal, est passé de mode, cela sent la province, vois-tu? - -—O illusions! illusions! Mon pauvre Passereau, que tu es novice: pauvre -garçon, cela me fait de la peine. La moindre truande que tu rencontres, -aussitôt tu en fais un astre, une perle, une fleur! tu la purifies, tu -la sanctifies. Tu es vraiment bien amusant. O illusions! illusions! - -—Quand ce seraient des illusions, je te supplierais de ne pas me les -enlever, ce serait me tuer! Eh! qu’est-ce donc la vie sans cela? une -éponge pressée, un squelette à jour, un néant douloureux. - -—Goguenard! - -—Vois-tu? ce sont les premières liaisons à l’entrée de la vie qui -donnent pour toujours la direction à notre cœur, à nos pensers. -Tu méprises les femmes, parce que tu n’as connu que des femmes -méprisables, ou qui t’ont paru telles. Le ciel a voulu que je ne -rencontrasse partout sur mon chemin que des âmes choisies, pleines de -gloire et de vertu; je juge l’inconnu par le connu. Si je m’abuse, -est-ce un mal? Laisse-moi mon erreur: mais franchement, tiens, -dis-le-moi; crois-tu que ma Philogène ne soit pas une personne simple -et naïve, une amie dévouée, une amante fidèle? Oh! je mettrais ma main -au feu ... - -—Non, non, Passereau, ne mets rien au feu! Depuis combien de temps -es-tu lié avec Philogène? - -—Depuis deux mois environ. - -—Bien, je te donne encore un mois, et tu m’en diras de bonnes; c’est la -durée ordinaire, trois mois. - -—Albert, tu m’offenses! - -—Adieu, Passereau, dans un mois!... - - * * * * * - -Toute cette conversation, mot à mot, avait été tenue, en descendant la -rue Saint-Jacques, par deux écoliers; non pas des capettes de Montaigu, -mais deux fringans jeunes hommes, vêtus élégamment, gros livre sous le -bras, sortant de l’amphithéâtre. - -L’un, Passereau, celui le bien pensant, avait l’air rêveur et calme, et -portait un costume imité des étudians d’Allemagne: les cheveux longs -comme Clodion le Chevelu, la petite casquette, le col renversé, la -fine et courte redingote noire, les éperons et la pipe de Nuremberg; -l’autre, Albert le Bavard, l’expansif, le gesticulateur; son chapeau -gris sur l’oreille, son foular rouge autour du cou, sa lévite de -velours noir, à boutons de métal, sa fleur à la bouche et sa marche -balancée lui donnaient cet aspect, cette tournure, cet air crâne -et gracieux, qu’on appelle _cancan_, et que possèdent à un point -merveilleux les _majos_ andalous. - - - - -II - -MARIETTE - - Passereau rencontre une salamandre.—Morale de la salamandre; elle - prouve que les femmes perdent les jeunes hommes, et en font des - saltimbanques.—Mariette la suivante.—Passereau fait le gentil.—Lourdes - plaisanteries scolastiques.—Premiers soupçons.—Message du colonel - Vogtland.—Altercation avec un porte-faix très ému.—Autre morale. - - -Les deux écoliers se séparèrent brusquement de la sorte: par raison -inverse, tous deux se prenaient, au fond du cœur, en pitié, et -réciproquement se traitaient de fou; chacun s’en allait par son chemin, -la larme à l’œil, pour l’aveuglement de son ami; tous deux, ils -étaient de bonne foi, chose rare par la saison! - -Sur le quai, Passereau sauta dans un cabriolet public. - -—Où allez-vous, monsieur? - -—Rue de Ménilmontant. - -—Baste! la course est loin! - -—Moins loin que Saint-Jacques de Compostelle. - -—Ou Notre-Dame-du-Pilier. - -Alors, faisant claquer son fouet pour le départ, le cocher se mit à -fredonner ces deux vers du bolero du _Contrabandista_: - - —Tengo yo un caballo bayo - Que se muere por la yegua. - -Aussitôt, Passereau ajouta les deux suivans: - - —Y yo como soy su amo - Me muero por la mozuela. - -Le cocher resta surpris de la réplique: - -—Señor, vous êtes Espagnol? - -—Non. - -—Vous en avez tout l’air. - -—On me le dit souvent. - -Passereau avait l’aspect étrange et le teint méridional; la garde -bourgeoise lui trouvait même l’air dangereux pour une monarchie; et, -dans les temps de troubles civils, plusieurs fois il avait été arrêté -et emprisonné pour crime de promenade et port illégal de tête basanée. - -—Au moins, señor, vous avez habité l’Espagne, vous _hâblez_ castillan. - -—Ni l’un ni l’autre. - -—Qui n’a pas vu l’Espagne est aveugle, qui l’a vue est aveuglé.—Señor, -avez-vous le désir d’y faire un voyage? - -—J’en brûle, mon brave, mais je n’ose: j’ai peur d’y laisser le reste -de ma raison, j’ai peur d’y tuer l’amour de la patrie. Je sens qu’après -avoir été l’hôte de Cordoue, de Séville, de Grenade, je ne pourrai plus -vivre ailleurs. España! España! España! comme la tarentule, ta morsure -rend fou!... - -Mais, vous, mon brave, vous êtes Espagnol, et vous avez quitté -l’Espagne? - -—Non, _señor_, je suis don Martinez de Cuba. - -Ce Martinez, c’était l’homme incombustible, qu’au jardin de Tivoli -on avait, pendant quelque temps, montré dans un four. Après avoir -promptement rassasié la curiosité de la ville, il fallait vivre; le -pauvre homme s’était fait conducteur de carrosse. - -Et Passereau se trouva fort émerveillé de rencontrer en si mauvais -point cette célèbre salamandre. - -—Pardonnez mon indiscrétion; mais, _señor estudiante_, vous paraissez -penseur et triste comme un amoureux. Votre figure est empreinte d’un -chagrin plus profond que celle du _caballero desamorado_. Vous me -navrez de vous voir ainsi. - -—Amour! amour!—Me muero por la Mozuela! - -—Prenez garde, mon cher jeune homme, prenez garde! écoutez-moi: les -conseils d’un misérable sont quelquefois bons à suivre. Sur une chose -aussi fragile, aussi mobile, aussi perfide que la femme, ne mettez -pas trop d’amour, vous vous perdriez! Ne laissez point prendre en -votre cœur la haute place à cette passion, vous vous perdriez! ne la -construisez point des ruines des autres, vous vous perdriez! ne faites -pour elle abnégation de rien de ce qui peut vous charmer et vous -attacher à la vie, au premier choc vous tomberiez à plat. Les femmes ne -valent pas de sacrifice.—Aimez comme vous chantez, comme vous montez à -cheval, comme vous jouez, comme vous lisez, mais pas plus. Ne comptez -sur elles pour rien de stable, de noble et de pur, vous seriez trop -amèrement déçu. Pardonnez-moi si je vous dis tout cela: ce n’est pas -pour arracher vos illusions de jeunesse et vous faire vieux et blasé, -c’est pour vous sauver bien des traverses, bien des abîmes. En ce -cas, les conseils d’un misérable sont souvent dignes d’être entendus -et suivis, surtout quand ce misérable a été fait misérable par celles -en qui vous déposez votre seule foi et votre vie; on se fait son -destin.—Comme vous, j’ai cru, je me suis donné, je me suis perdu! j’ai -été jeune et brillant comme vous: prenez garde! ce sont elles qui m’ont -fait exilé, bateleur et valet. - -—Oh! ne craignez pas cela pour moi, mon brave: quand l’amour, seul -câble qui amarre encore ma barque au rivage, sera rompu, tout sera dit; -je me tuerai!...—Ami, arrêtez! arrêtez! nous allons passer la maison: -C’est ici, là, à cette porte, s’écria alors Passereau, glissant un écu -dans la main de l’incombustible et se jetant hors du cabriolet. - --_-Viva Dios! Señor estudiante, es V. m. d. muy dadivoso, muy liberal! -Dios os guarde muchos años._ - -_Caballero_, vous vous souviendrez bien de Martinez le _Calesero_ et du -numéro de son carrosse? - -—Si, si! - -Le seigneur étudiant entra dans la maison désignée, et Martinez, tout -jovial, s’en retournait chantant moitié castillan, moitié gitano, ce -bizarre couplet: - - Cuando mi caballo entró en Cadiz - Entró con capa y sombrero, - Salieron a recibirlo - Los perros del matadero, - Ay jaleo! muchachas, - Quien mi compra un jilo negro. - Mi caballo esta cansado... - Yo me voy corriendo. - -Avec la gravité d’un sénateur ou d’un huissier agréé près le tribunal, -Passereau, tête baissée, monta l’escalier. - -—Ah! c’est vous, beau carabin! - -—Bonjour, ma petite Mariette. - -—Bonjour. - -—Ta maîtresse est sortie? - -—Ma maîtresse, n’est-elle pas un peu la vôtre? Dites notre maîtresse: -elle part à l’instant, vous avez du malheur. - -—Où va-t-elle donc à cette heure? - -—Au manége, prendre sa leçon. - -—La belle est écuyère? j’ignorais. - -—Elle monte à ravir, dit-on. - -—Tu ris, mauvaise! tu feras donc toujours la soubrette de comédie? - -—Du reste, mon bel ami, elle ne tardera pas, sans doute, à rentrer; -sa leçon d’hier a été longue, celle d’aujourd’hui, je présume, sera -courte.—Entrez l’attendre dans le boudoir. - -—D’accord; mais viens m’y faire compagnie, seul je m’ennuierais fort -dans un boudoir, et puis, c’est anti-canonique.—Mais viens donc, -coquette! qu’as-tu peur? - -—Vous êtes un carabin. - -—Les carabins sont connus pour leur philogynie: je n’ai jamais mangé de -femme vivante. - -—Pouah! - -—Assieds-toi plus près, je t’en prie; à la bonne heure! causons: tu -sais qu’il y a long-temps que je raffole de toi. - -—Honneur sans profit: madame a l’usufruit de cet amour. - -—Vois-tu, Mariette, après l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, -l’Océanie et Philogène ta maîtresse, c’est toi, la septième partie du -monde, que je préfère. - -—Honneur sans profit: la septième partie du monde aurait grand besoin -aussi d’un Christophe Colomb. - -—Ehontée!—Mais, laisse donc que je baise ta belle épaule, ton épaule -d’ivoire! et ton sein, vrai Parnasse à double cime, mais Parnasse -romantique. - -—Monsieur, _c’est en vain qu’au Parnasse un téméraire_ ... - -—Comment, mademoiselle, nous savons notre anti-phlogistique Boileau!... -Mais, laisse donc, que crains-tu? puérilité! Ma bonne amie, tu -n’ignores pas combien j’aime ta maîtresse? sache donc que lorsque -j’aime une femme, qu’elle a reçu mon amour, que j’ai reçu sa foi, et -qu’ainsi que Philogène elle m’est fidèle. - -—Ou qu’elle prend sa leçon au manége. - -—Je lui garde la stricte fidélité qu’elle me garde. - -—Ah! ah! ceci n’est pas rassurant. O mon honneur! ô ma vertu! au -secours! laissez-moi!—Monsieur Passereau, je descends un instant; si -quelqu’un venait à sonner, veuillez ouvrir et faire attendre. - -—J’ouvrirai; serait-ce le tonnerre en personne. - -Sitôt seul, la physionomie de l’écolier changea subitement -d’expression; elle redevint grave et sombre suivant sa coutume, mais -plus grave et plus sombre encore; sans doute, les malignités que -Mariette, tout en folâtrant, avait lancées sur sa maîtresse, l’avaient -blessé au vif, et, malgré lui, éveillé le soupçon en son esprit -confiant.—Jamais tombe n’avait contenu un corps plus morne que ce -boudoir.—Soudain, s’arrachant à cette immobile concentration, à cette -vie interne, paraissant chasser de la main quelque chose invisible qui -l’obsédait, il se leva, le fantôme! et sa figure s’illumina subitement, -comme une lanterne sourde qu’on ouvre tout à coup dans la nuit. Alors, -il se précipita dans le salon, courut à une miniature de femme, -appendue au miroir, et la couvrit de baisers. Après avoir long-temps -arpenté le parquet à grands pas, enfin il s’arrêta au piano, se prit à -préluder avec frénésie et à chanter, à demi voix, l’_Estudiantina_: - - Estudiante soy señora, - Estudiante y no me pesa, - Por que de la Estudiantina - Sale toda la nobleza. - Ay si, ay no. - Morena te quiero yo, - Ay no, ay si - Morena muero por ti! - - ⸮Rosita del mes de mayo - Quien te ha quitado el color? - Un estudiante pulido, - Con un besito de amor. - Ay si, ay no - Morena te quiero yo, - Ay no, ay si - Morena muero por ti! - - Con los estudiantes, madre! - No quiero ir a paseo, - Porque al medio del camino - Suelen tender el manteo. - Ay si, ay no - Morena te quiero yo, - Ay no, ay si - Moreno muero por ti! - -Bahoum! bahoum! bahoum!... - -—Carajo! quel butor enfonce ainsi la porte? - -Brave homme, quel charivari faites-vous donc? ne voyez-vous pas la -sonnette? - -—Monsieur, j’ai sonné dix minutes. - -—Fable! mon ami, je n’ai rien entendu. - -—Pour moi, j’ai fort bien ouï que vous chantiez du latin.—Est-ce vous, -monsieur, qui êtes mademoiselle Philogène? c’est que c’est une lettre -de la part du colonel Vogtland. - -—Du colonel Vogtland? donne-moi cela! - -—On m’a bien recommandé de ne la remettre qu’à elle-même. - -—Ivrogne! - -—Ivrogne? c’est possible.—Mais, je suis Français, département du -Calvados; je suis pas décoré, mais j’ai de l’honneur. Zuth et bran pour -les Prussiens! et voilà! - -—Va-t-en, mouvais drôle. - -—Ah! faut pas faire ici sa marchande de mode! pas d’esbrouffe, ou je -repasse du tabac! - -—Va-t-en! - -—Ce que j’en dis, c’est par hypothèque; seulement, tâchez d’avoir -un peu plus de circoncision dans vos paroles, et n’oubliez pas le -pourboire du célibataire. - -—Un pourboire?... malheureux! pour aller te mettre encore l’estomac en -couleur, ou te parcheminer les intestins?—Va-t-en, tu es soûl. - - - - -III - -PERFIDE COMME L’ONDE - - Doute.—Angoisse.—Passion.—Indiscrétion.—Plus de doute!—Ce pauvre - Passereau avait pris pour une fille angélique une fille entretenue.—Il - était l’ami du cœur et Vogtland le payeur général.—Torture.—La - limpidité n’est que de la bourbe.—Abomination. - - -Voilà Passereau seul, la mort dans l’âme et la lettre fatale à la -main: que va-t-il faire? Le doute et le soupçon l’assaillent; tout -est perdu!—La conviction est comme un vieil édifice, elle s’écroule -dès qu’on y met la hache.—Le colonel Vogtland, quel est-il? quelle -liaison a-t-il avec Philogène? pourquoi ce message?...—Après une -longue indécision, une longue lutte, pour sortir de son angoisse, il -va briser le cachet de cette lettre qui contient la condamnation sans -appel ou l’acquittement solennel de sa maîtresse, ignominieusement -suspectée, flétrie sous le poids d’une infâme accusation au secret -tribunal de son cœur. - -—Moi, briser ce cachet?... Mais non, je suis fou! s’écrie-t-il; une -fois ouverte, qu’en ferais-je si Philogène en sortait glorieuse? Je -m’avilirais trop à ses yeux, moi jaloux, indiscret, traître! Car -c’est une trahison que de venir rompre un sceau pour entrer botté, -éperonné, dans une pudibonde confidence.—Oui! mais si j’étais trompé! -qui me le dira?... qui me dira que je ne suis pas la grossière dupe -d’une dévergondée? Faudra-t-il que j’attende qu’on me le crie dans la -rue? que j’entende rire sur les portes quand je passerai avec elle à -mon bras? que j’entende murmurer autour de moi:—C’est aujourd’hui son -étudiant.—Je le préfère à son avant-dernier.—Il faut être sans pudeur, -un jeune homme bien né, sortir en plein jour avec une pareille catin, -fi donc!—Ah! ce serait atroce! Il faut que je sache ce qu’il en est, il -faut que je sache enfin en qui croire!... - -—Voyons:—Mais non! n’est-ce pas démence que de vouloir approfondir?—Qui -creuse les choses, creuse sa tombe.— - -Car, si cette lettre allait me défendre d’avoir de l’amour, de l’estime -pour cette femme; si elle allait m’enjoindre, d’une voix haute, -de la fouler aux pieds, de la haïr! ah! quel réveil affreux! j’en -mourrais!.... Car j’ai besoin de ma Philogène, car j’ai besoin de son -amour pour ma vie! c’est toute l’huile de ma lampe; la renverser, c’est -l’éteindre! c’est me tuer!... - - * * * * * - -Passereau, Passereau! que tu es ingrat et cruel pour cette -femme!—Pourquoi l’accuser, pourquoi la souiller, pourquoi?... Sais-tu -ce que contient ce billet?—Non!—De quel droit, alors?...—La passion -m’égare ... - -Oh! non, bien sûr, cette amie douce, bonne, naïve, cette candide -enfant, qui m’accable sans cesse d’amour et de sermens, que je comble -de soins, de joie, de bonheur, à qui j’ai voué ma jeunesse, ma vie, à -qui j’ai juré éternelle foi; oh! non, bien sûr; elle ne saurait, elle -n’oserait tromper! Non, non, Philogène, tu es pure et fidèle! - -Alors Passereau, s’approchant d’une croisée, fit bâiller la lettre sous -ses doigts, et promena dans l’intérieur son œil enflammé, son regard -avide.—A chaque mot qu’il déchiffrait, il frappait du pied et poussait -de profonds gémissemens. - -—Grand Dieu! les pressentimens sont donc ta voix, car ta voix seule ne -ment jamais!..... - -Horreur! horreur!... Ah! Philogène, c’est bien atroce!... Moi qui, ce -matin encore, aurais répondu de toi sur ma tête et ma vie; moi, qui -aurais démenti Dieu! si Dieu t’avait accusée. Ah! c’est abominable! -ah! c’est infâme! Mais, prenez garde! on ne sait pas ce qui reste en -mon cœur, quand l’amour n’y est plus. Prenez garde! - -C’est bon vous, monsieur le colonel; c’est bon, monsieur Vogtland, j’y -serai aussi, au rendez-vous! nous y serons tous trois!... - -Epuisé, il se laissa choir de sa hauteur sur le canapé, et, la tête -cachée dans ses mains, il pleurait à chaudes larmes. - -Voici mot à mot ce que contenait ce billet funeste: - - «MA CHÈRE PHILOGÈNE, - - «Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment me rappelle à - l’heure même à Versailles; ne compte pas sur moi pour cette nuit. - Il ne me sera pas possible de revenir avant deux ou trois jours: - ainsi, dimanche, trouve-toi vers les cinq heures aux Tuileries, sous - les marronniers, au sanglier de marbre: sitôt descendu de voiture, - je courrai t’y rejoindre, et nous irons dîner ensemble. Trois jours - sans te voir, c’est bien long et bien cruel! mais le devoir est là. - Aime-moi comme je t’aime. - - «Adieu! je te couvre partout de baisers. - - «VOGTLAND.» - -Est-il possible de trouver rien de moins ambigu et de plus accablant? -Après un doute angoisseux, Passereau retrouva une conviction. Il était -convaincu!... - -Mais ce n’était pas assez que toutes ces souffrances, mais ce n’était -pas assez que de savoir et parjure, et basse, et vile celle qu’il avait -entourée de soins délicats, et chargé du plus pur amour. Il était -destiné, en ce jour, à tomber de chute en chute plus terrible, à tout -perdre, à tout jamais, sans retour. Celle qu’il avait crue chaste, -innocente, pudique; celle qu’il n’avait abordée qu’en tremblant, celle, -dont il se faisait un crime de l’avoir arrachée à sa virginité, d’avoir -troublé la limpidité de sa belle âme, devait enfin paraître à ses yeux -dans toute sa hideur: libertine, sale, lascive, immonde! - -Voulant lui laisser un mot, et fouillant un tiroir pour trouver un -encrier, il découvrit: ciel, j’ai honte à le dire! maroquiné, doré, -enluminé, un Arétin!... - -Je vous laisse à penser quelle fut sa consternation. Il était anéanti. -Ses lèvres, retroussées, enflées et pendantes, exprimaient le plus -profond dégoût, et sa poitrine, oppressée, jetait des hoquets de -vomissement. - -Mariette en cet instant rentra, Passereau rengaîna sa douleur. - -—Madame, n’est pas encore rentrée? - -—Non, ma chère. - -—L’équitation lui plaît ... - -—Elle en raffole. - -—Hélas! votre rire fait peine, vous êtes bien chagrin, bien agité; mon -cher maître, croyez-moi, si vous souffrez, ne souffrez point pour elle; -pauvre jeune homme, si vous saviez?... - -Mais quelqu’un est-il venu en mon absence? - -—Non: ah! seulement, on a apporté cette lettre de la part du colonel -Vogtland. - -—Du colonel Vogtland!... Je ne m’étonne plus du trouble où je vous -vois. Pauvre jeune homme, que vous vous êtes trompé grossièrement! - -—Adieu, adieu, Mariette! - -—Je vous en prie, prenez courage, vous me fendez le cœur! - -Lui dirai-je que vous êtes venu? - -—Oui, mais pas plus! - -Honteux, il se glissa furtivement hors de la maison, comme un paillard -qui s’échappe d’un mauvais lieu. - -Sur le boulevart, à la station des cabriolets, il retrouva Martinez, se -jeta à son cou et l’embrassa au grand étonnement des promeneurs. - -—O mon ami, tu disais vrai:—Perfide comme l’onde!—Partons, partons! -fouette, fouette, ventre à terre! j’ai besoin de m’étourdir. - - - - -IV - -ALBERT PATROCINE - - Notre écolier a décidément le spleen.—Splénalgie.—Il se fait un climat - artificiel, un soleil et du ponche.—Son imagination n’attachant aucune - crainte aux approches ni aux suites de la mort ne lui donne pas une - sensibilité factice.—Ratiocination.—Arétologie.—Il s’endort. - - -Rentré chez lui, Passereau retomba dans une torpeur froide et muette. -Habituellement, sa belle figure portait l’empreinte d’une mélancolie -profonde, mais bienveillante; ici, ce n’est plus cela: son œil, -devenu hagard, est englouti sous des sourcils froncés, sa bouche, qui -rit d’un rire d’agonie, est close par ses mâchoires qui claquent et -s’enchevêtrent; ses nerfs se crispent; il va, il vient; ses doigts -crochus tenaillent et brisent tout ce qu’ils rencontrent; il se voûte -et se ramasse sur lui-même comme une bête fauve blessée; sa tête, -pendante, hoche sans cesse d’une épaule à l’autre, comme la tête de -l’aigle presbyte qui cherche à voir la proie qu’il étouffe; toute sa -mimique est infernale et farouche. - -Soudain, il ouvre les croisées, s’y précipite et s’y penche, ferme -brutalement les persiennes, referme les fenêtres et les volets à -l’intérieur: le voilà dans les ténèbres profondes, il éclate de -joie. Alors, il allume des lampes, des lustres, des girandoles, des -flambeaux, des bougies, malgré la chaleur fait un énorme feu dans la -cheminée, et sonne. Un des domestiques de l’hôtel accourt. - -—Laurent, vous allez faire monter un bol, du sucre, des citrons, du -thé et cinq ou six bouteilles de rum ou d’eau-de-vie; et partez de -suite chez mon ami Albert le prier de se rendre aussitôt ici, chez moi; -dites-lui simplement que je suis dans mon _jour à néant_. - -Ce domestique ne parut point étonné de tout cet apprêt, cette -illumination, cette hâte; il fit tout ce qui lui était ordonné, comme -une chose d’un service journalier, ordinaire. - -Effectivement, tout ceci n’avait rien de neuf: c’était une des mille -bizarreries de Passereau, et celle qui se répétait le plus souvent. -D’une organisation nerveuse, impressionnable, irritable, dès que -l’atmosphère n’était pas élevée, le ciel serein, le soleil éclatant -et chaleureux, il souffrait profondément. C’était un climat chaud, -un air pur, un sol brûlant qui lui convenaient: c’était Marseille, -Nice, Antibe, un soleil espagnol, une vie italienne!... Aussi, se -chagrinait-il d’être contraint à habiter la ville capitalement -brumeuse, aqueuse, boueuse, froide, sale, infecte, morfondue, et -n’aspirait-il qu’à recevoir ses grades pour l’abandonner à tout jamais; -son rêve était de s’expatrier, et d’aller s’établir à la Colombie, à -Panama. - -Or donc, les jours pluvieux, lourds et bas, les temps de bise, de -brouillard, de bruine, il tombait dans le marasme, il soupirait -vaguement, il s’ennuyait, il pleurait, dans une apathie désespérante; -tout son refrain était: _la vie est bien amère et la tombe est -sereine_; à bas la vie!... - -C’est alors qu’il appelait le néant à cor et à cri.—Il n’y a que -trois choses à faire, disait-il, en ce moment, trois choses qui, -toutes trois, anéantissent: s’enivrer à mort, dormir sans rêve ou se -tuer: enivrons-nous et dormons. Pour se tuer, il faudrait faire plus -d’efforts que je ne suis disposé à en faire à cette heure; nous verrons -plus tard.—Je ne veux plus de ce jour stupide; fermons volets et -fenêtres, du feu! des lumières! du maryland et du ponche!...—Laurent, -vous m’entretiendrez de vivres, et viendrez me voir de temps en temps. -Sitôt que le soleil reparaîtra, et que la vie sera belle, vous -viendrez ouvrir mes croisées et m’avertir. - -Quelquefois, le mauvais temps ayant été continu, il était resté -près d’un mois ainsi cloîtré, entouré perpétuellement de lampes, de -flambeaux, inondé d’un jour splendide artificiel; lisant, écrivant -parfois, mais, le plus souvent, dans l’ivresse et le sommeil. Sa porte -était condamnée, sauf à Albert, qui, assez volontiers, venait se -coffrer avec lui; non pas mu par le même délire, la même souffrance, -la même désolation, mais pour l’originalité du fait, pour prendre un -peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise rectiligne; -et par-dessus tout, alléché par le ponche et le cigarret, pour -lesquels Albert avait une foi religieuse, une conviction profonde, une -considération très distinguée. - -Les _jours à néant_ de Passereau n’étaient pas toujours l’effet de -brume, de pluie et de temps noir; souvent, comme en ce cas, ils -provenaient d’ennui, de contrariété et de chagrin. - -Tout à coup, des pas précipités, des roulades, des éclats de rire dans -l’escalier annoncèrent la venue d’Albert. - -—Bonjour, mon vieux Passereau, nous sommes donc dans un _jour à néant_? -Ce matin, je l’avais pressenti à ta sombre mine: en somme, cela me va -assez bien; car, à te dire franchement, quoiqu’il soit dans mon usage -de prendre tout assez légèrement, j’ai encore sur l’estomac l’aventure -de ce matin; je ne suis pas fâché de la submerger un peu. - -—Ah! mon pauvre Albert, si tu as l’aventure de ce matin qui te pèse, -moi, j’ai celle de cette après-midi qui me tue!... - -—Que veux-tu dire? - -—Tu m’avais donné un mois, tu sais? Merci! je te rends trente jours. - -—Oh! la délicieuse charge!... Que penses-tu enfin de la vertu des -femmes? que dis-tu de ta sainte Philogène? Oh! délicieux! délicieux! -conte-moi cette bouffonnerie? - -—Hélas! ne parlons plus de cela, tu me fais mal! Verse-moi du ponche, -et toujours! - -—Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant? Tu aurais bien pu -m’attendre, au lieu de boire seul; voilà près d’un bol que tu as humé -solitairement comme un anachorète. - -—_La vie est bien amère et la tombe sereine._ A boire, à boire! -verse donc, je t’en prie, j’ai encore ma raison, je pense encore, je -souffre!... Verse donc, Albert! - -—Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais affligeable, de -te voir prendre les choses si à cœur; après tout, qu’est-ce donc? -Une méchante mésaventure, vulgaire, rebattue! Tu veux absolument -aimer; renonces-y, je t’en prie; partout tu ne trouveras que des -êtres méprisables; partout, sous un émail de candeur, un argile vil -et grossier; jeune, des maîtresses décevantes, infidèles, sordides; -vieux, des épouses adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour -des femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par raison joyeuse -ou sanitaire; encore, seulement, quand la nature t’y poussera par les -épaules. - -—Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait un médecin! -Prends ton scalpel, parle muscle et phlébotomie, ou tais-toi, tu me -fais pitié! - -—En outre, vois-tu? à raisonner rationnellement, c’est absurde que -d’exiger d’une femme de la fidélité, de la constance; c’est absurde -que d’appeler vertu tout ce qui est antipathique et impossible à -sa constitution. Il est dans la nature de la femme d’être légère, -volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, il le faut, et c’est -bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, qu’elle analyse, qu’elle -pense, qu’elle alambique; il faut qu’elle soit toujours et toujours -étourdie, entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement sur -les souffrances départies à sa misérable condition et pour qu’elle -n’entrevoie pas l’abjection où l’a refoulée la société. - -—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse à boire, Albert, -verse, enfin je chancelle; verse, je sens la réalité qui s’en va. - -—Tu seras toujours un bien malheureux sire, si tu ne veux jamais -t’arrêter aux superficies; si tu veux toujours creuser et fouiller. -Les excavations de la pensée et de la raison, sont funestes, elles -sont toujours suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, il faut -renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait supporter l’existence, si, -comme toi, il réfléchissait éternellement? car il en faut si peu pour -pousser à la mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que -c’est: alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, plate et -bornée, paraissent dans toute leur splendeur. On se prend en pitié, en -dégoût; las et honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux, -on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible encore ... - -Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe sur soi comme sur une -cuirasse. Il faut prendre tout gaîment, il faut rire. - -—De pitié! - -—Il faut rire de tout, voler de fleur en fleur, de plaisir en plaisir, -de joie en joie ... - -—Qu’est-ce d’abord qu’une joie et qu’un plaisir? je ne sais pas. - -—Il faut satisfaire sa fantaisie. - -—Je la satisferai! - -—Jouer, dépenser, paillarder, mentir, être insouciant, paresseux, -charlatan. - -—Du ponche, du ponche, Albert! verse donc!—Assez, assez de -morales!—Crois-moi, la mort habite dans mon sein; je ne suis pas fait -pour la vie. - -—Mais, n’est-ce pas pitié que de voir un jeune homme au plus brillant -de sa carrière, doué d’une intelligence supérieure, dont la pensée -peut embrasser le monde et ses sciences, s’abâtardir, s’accroupir, -s’abrutir, s’anéantir, à propos d’une coquinerie de fille, n’est-ce pas -une pitié? Réveille-toi donc, Passereau! - -—La mort habite dans mon sein, je ne suis pas fait pour la vie, t’ai-je -dit. - -—Manque-t-il de filles pour te venger? manque-t-il de places sur la -terre, si tu es mal en celle-ci? Va-t-en, voyage, vois tout, entends -tout, effleure tout, goûte de tout, et si dans ta course tu n’as rien -trouvé qui t’allèche, pas de ciel qui t’agrée, pas d’être qui te charme -et t’attache, si tu n’as pas trouvé une plage belle où déployer ta -tente, reviens; alors, seulement, il sera temps de t’anéantir, tu feras -bien, j’applaudirai! - -—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse, Albert! du ponche! -du ponche! que je dorme, encore un verre de néant. Ai-je toujours ma -tenace raison, dis-le moi? - -—Pas aux yeux des hommes. - -—Enfin!... - -Alors Passereau se traîna tant bien que mal jusqu’à son lit et s’y -abattit lourdement; Albert paracheva un bol entamé et se retira -en faisant des enjambées diagonales, et se colportant raide et -perpendiculaire comme la tour de Pise ou la flèche de Saint-Séverin. - - - - -V - -INCONGRUITÉ - - Réveil.—Le bon roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers.—C’est une - chose infâme qu’un parapluie!—De torrente in viâ bibet.—Su majestad - christianisima el verdugo.—Absurdités!—Autres absurdités.—Encore des - absurdités.—Toujours des absurdités! - - -Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques bougies brûlaient -encore d’une façon sinistre; blême et décomposé, Passereau pestait -et jurait sur son lit, pendu au cordon de la sonnette.—Tubœuf! ce -malencontreux ne montera pas!—S’il lui faut des aubades, on lui en -donnera!—Mais, tubœuf, est-il défunt? suis-je le clocheteur des -trépassés?—Tribunal de Dieu! le maroufle fait l’amour dans les bras de -quelque dinde! - -En criant ainsi, comme un fanatique, zingh! zingh! zingh! il tirait à -tour de bras la sonnette, tant et si bien que le fil d’archal en péta, -et que le cordon lui resta à la main comme un tronçon d’épée à la main -d’un champion. - -—Mon Dieu, monsieur Passereau, quelle impatience ce matin! - -—Laurent, tu me fais damner, tribunal de Dieu! depuis trois heures -que je sonne, que faisais-tu? attendais-tu la résurrection de la -potence?—Vite, prépare mes vêtemens, il faut que je sorte. - -—Je ne vous aurais pas cru si matinal, après la cérémonie d’hier soir. -Il fait un très mauvais temps, il pleut à seaux, vous ne pouvez sortir. - -—Mes vêtemens, te dis-je, il faut que je m’en aille! ferait-il un temps -à ne pas mettre la mythologie à la porte. - -Laurent fut obligé d’habiller Passereau, il était tellement absorbé, -préoccupé, qu’il ne voyait ce qu’il faisait. - -—Je vous demande pardon, monsieur, mais, comme votre tête, votre -pantalon me semble à l’envers. - -—C’est une distraction royale et Mérovingienne! - -—Hélas! mon cher maître, vous me fâchez, vous avez l’air plus triste et -plus inquiet que jamais. Vous êtes dans vos humeurs noires. - -—Très foncées. - -—Rentrerez-vous déjeûner, monsieur? - -—Je ne sais trop. - -—Je vous atteste qu’il fait une giboulée à donner une pleurésie à -l’univers. - -—Qu’il en crève! - -—Attendez un peu, ou prenez au moins une voiture ou un parapluie. - -—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes. Un parapluie! sublimé-doux de -la civilisation, blason parlant, incarnation, quintessence et symbole -de notre époque! Un parapluie!... misérable transsubstantiation de la -cape et de l’épée!—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes! Adieu! - -Battu par un grain de vent et par une pluie tombant sans interruption, -vrai stoch-fisch détrempé aux frais du ciel, voilà notre carabin, -heurtant à l’huis clos d’une maison bordant la ruelle étriquée et -déserte de Saint-Jean ou Saint-Nicolas, en contrebas des boulevarts -Saint-Martin. Le pauvre diable ruisselait l’eau comme un pot qu’on -renverse. Il avait traversé la ville, lui, si hydrophobe, tête basse, -sans faire nulle attention aux douches qui l’arrosaient. Les passans -riaient aux éclats de le voir ainsi patrouiller, avec la componction -et l’impassibilité d’un derviche, il n’entendait rien; il traversait -à pied ferme les torrens et les gaves qui se trouvaient en son -itinéraire, quitte à en avoir jusqu’à la bifurcation du torse, et -quelquefois, il déclamait avec transport ces vers si connus d’Hernani: - - Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes, - Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes, - Qu’importe ce que peut un nuage des airs - Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs! - -Après qu’il eut eu une assez longue entrevue avec la porte, on ouvrit -enfin. - -—Que demande monsieur? - -—El señor Verdugo. - -—Plaît-il? - -—Ah! pardon; M. Sanson est-il visible? - -—Oui, il est à déjeûner, entrez. - -—Monsieur, agréez mes salutations. - -—Je suis votre serviteur. Quelle affaire urgente vous amène près de moi -par un ouragan pareil? - -—Urgente, vous l’avez dit. - -—Voyons! - -—Je vous demande bien pardon de la hardiesse que je prends de venir -moi-même vous troubler en votre retraite, et vous demander un service -dans la dépendance de vos fonctions. - -—Dans la dépendance de mes fonctions, monsieur? je n’en rends que de -cruels. - -—Cruels aux lâches, doux aux forts! - -—Au fait. - -—Je venais vous prier, mais c’est bien exigeant de ma part, moi, à -vous tout-à-fait inconnu; du reste, je suis prêt à payer le coût et les -épices qui vous seront dus. - -—Expliquez-vous enfin? - -—Je venais vous prier humblement, je serais très sensible à cette -condescendance, de vouloir bien me faire l’honneur et l’amitié de me -guillotiner? - -—Qu’est cela? - -—Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez! - -—C’est pousser loin la plaisanterie; êtes-vous venu, jeune homme, -m’insulter jusque chez moi? - -—Loin, bien loin cette pensée; je vous en prie, écoutez-moi, la -démarche que je fais auprès de vous est grave et sérieuse. - -—Si je ne craignais d’être impoli, je vous dirais tout cru que vous me -semblez en démence. - -—Je le semblerais à beaucoup d’autres, monsieur. Je jure par toutes vos -œsophagotomies que j’ai mes saines et entières facultés; seulement, -le service que je vous prie de me rendre n’est point dans nos mœurs, -c’est-à-dire dans les mœurs de la foule, et quiconque ne fait pas -strictement ce que fait la foule est un fou. - -—Vous êtes honnête, je le vois. Je veux bien croire que vous n’avez eu -nulle intention de m’insulter, ni de me faire ressouvenir de ma fatale -mission que j’oubliais.—Je veux bien croire que vous n’êtes point en -démence. - -—Vous me rendez justice. - -—N’êtes-vous pas artiste? A votre costume ... - -—Je le suis si vous l’êtes, car nous sommes un peu confrères: mes -études ne sont pas sans de nombreux rapports avec les vôtres; comme -vous, je suis chirurgien, mais vous êtes mon maître en amputation; mes -opérations sont moins solennelles et moins sûres que les vôtres, et -c’est ce qui m’amène auprès de vous. - -—Vous me faites honneur. - -—Non, car de vous à moi, il y a la distance et le rapport d’une -filature à une quenouille: j’opère naïvement de mes mains, et vous, -monsieur, grand industriel, vous amputez à la mécanique. - -—Vous me faites honneur. Mais, enfin, en quoi puis-je être votre -serviteur? - -—Je désirerais, comme j’ai déjà pris la licence de vous le dire, que -vous me guillotinassiez. - -—Allons, parlons sérieusement, ne revenez plus là-dessus, c’est une -mauvaise pasquinade. - -—Veuillez croire que c’est le motif unique et sérieux de ma visite. - -—Plaisant original! - -—Sans plus d’exorde, voilà le cas. Depuis long-temps je voulais -trancher mon existence qui me lasse et m’importune, mon leurre était -encore acharné de quelque espoir, je remettais de jour en jour; enfin, -misérable porte-faix des misères humaines, je romps sous le fardeau, et -viens le déposer. - -—Vous, sitôt las de la vie! et pourquoi, mon ami? - -—La vie est facultative, on peut la tolérer à certaines conditions, à -la condition du bonheur, et l’on peut, certes, à bon droit, la trancher -quand elle ne nous apporte que souffrances; on m’a imposé l’existence -sans mon gré, comme on m’a imposé le baptême; j’ai abjuré le baptême; -aujourd’hui, je revendique le néant. - -—Seriez-vous isolé, sans parens? - -—J’en ai trop. - -—Êtes-vous sans fortune? - -—Le veau d’or n’est pas mon Dieu. - -—N’avez-vous pas quelque amour pour la science? - -—La science n’a que de faux-semblans, la science est vaine. - -—Vous n’avez donc ni passion, ni amie? - -—A tout jamais, j’ai perdu l’un et l’autre. - -—Ce n’est pas à vingt ans qu’on perd l’amour, et la perte d’une amie, -quelque grande qu’elle soit, n’est pas irréparable. - -—Je suis blasé. - -—Votre œil luit et votre cœur bat, vous ne l’êtes pas. - -—J’ai vu tout au clair. - -—L’amour même? - -—L’amour!—Mais qu’est-ce donc que l’amour?—On l’a poétisé à l’usage des -niais.—Un grossier besoin périodique, une loi criarde de la nature, de -la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant brutal, -un charnel croisement de sexe, un spasme! rien de plus! Passion, -tendresse, honneur, sentiment, tout se résume en cela. - -—Quel odieux langage! - -—Hier, je ne parlais pas ainsi; hier, j’étais encore abusé, mais -bien des voiles sont tombés de mon front depuis hier; personne n’a -été plus que moi plein d’illusions et de croyances, personne n’a été -plus sentimental que moi.—Plus le rêve a été grand et beau, plus le -plat réveil est douloureux.—Hier j’étais sensible, aujourd’hui je -suis féroce.—J’aimais de toutes les puissances de mon être une femme. -Je croyais qu’elle avait pour moi de l’amour, elle me jouait! Je -la croyais candide, elle était vile et basse! Je la croyais naïve, -céleste, pure, elle était prostituée! ô rage! Et l’amour seul, l’amour -pour cette femme me retenait en ce monde! - -—Je conçois votre chagrin, mais tout cela n’a rien de grave. C’est une -des mille aventures de jeune homme qui vous arriveront; ne prenez pas -l’habitude de vous tuer à chaque. Je ne vois rien là-dedans qui puisse -vous entraîner au suicide. Je sais qu’une déception est souvent bien -douloureuse; mais un jeune homme, fort et penseur comme vous, doit -surmonter de plus grandes adversités. Ceci n’est qu’un enfantillage, et -si l’on doit revivre après cette vie de ce monde éteinte, assurément, -vous seriez très honteux, quand vous auriez retrouvé l’existence et le -sang-froid, de vous être sacrifié pour si bas et pour si peu. - -—Comme je vous le disais tout à l’heure, ce n’est pas seulement depuis -cette catastrophe que j’ai résolu de quitter la vie; l’amour seulement -retardait l’accomplissement de mon dessein. Je ne dis pas même que -si j’eusse mieux rencontré, que si j’eusse trouvé une femme digne et -fidèle, que mon projet ne se serait pas à la longue évanoui. Mais, -aujourd’hui, tout est changé, j’ai juré d’en finir; un serment est -irrévocable. - -—Vous voyez bien que j’avais raison de vous croire en démence. - -—En démence!... Dites-moi donc alors, vous qui avez la raison en -partage, ce que nous faisons sur cette terre? à quoi bon? pourquoi y -sommes-nous? et que sommes-nous, nous-mêmes, misérables orgueilleux -sinon les passibles moyens de la reproduction et de la destruction. - -—Vous êtes en démence! - -—Mais tout ceci n’est que digression, revenons au sujet de ma -visite:—Je vous supplie donc de nouveau d’obtempérer à ma demande, je -vous tiendrai compte de tous vos frais. - -—Quelle demande? Décidément que désirez-vous? - -—Peu de chose, je voudrais simplement que vous me guillotinassiez. - -—Jamais, mon ami, ceci est pure extravagance. Alors même que je le -voudrais, je ne le pourrais.—Hélas! que Dieu me garde de vous faire -jamais la moindre écorchure. - -—Pourquoi cela, n’avez-vous pas le droit et la liberté de faire ce que -bon vous semble? La société vous a donné un instrument, n’en êtes-vous -pas l’absolu ménétrier? Peut-elle vous défendre de rendre service à un -ami? - -—Il est vrai que la société m’a donné héréditairement un échafaud, -ou plutôt que mon père m’a légué une guillotine pour tout meuble et -immeuble patrimonial; mais la société m’a dit:—Tu ne joueras de ton -instrument que pour ceux que nous t’enverrons. - -—C’est elle qui m’envoie. - -—Non pas. - -—Si, c’est mon dégoût pour elle. - -—Vous venez droit à moi, mon cher, ce n’est pas cela; vous avez pris la -grande route au lieu du chemin de traverse; retournez-vous-en et passez -par les gendarmes, les cachots, les geôliers et les juges. - -—Décidément, vous ne voulez pas me faire cette amitié? vous êtes -malgracieux pour moi. Mais, tribunal de Dieu! je ne demande pas -absolument que vous me fassiez cela en plein jour, en plein Paris, en -pleine Grève: que ce soit une affaire privée, un tripot de ménage; -là, dans un coin de votre jardin, n’importe, où vous voudrez. Vous le -voyez, je suis accommodant. - -—Non, c’est impossible: tuer un innocent! - -—Mais n’est-ce pas l’usage? - -—Je ne suis point un assassin. - -—Que vous êtes cruel de refuser une chose qui vous coûte si peu! - -—Je ne suis point un meurtrier. - -—Peut-être, vous ai-je offensé, mais c’est bien malgré moi: vous n’êtes -point un coupe-jarret, je le sais; votre humanité, votre philanthropie -sont célèbres. - -—Si vous désiriez sincèrement la mort, le suicide est facile; la -première arme venue, un pistolet, votre scalpel ... - -—Non, je n’aime pas cela, on n’est pas assez garanti du succès: le -bras peut se déranger et frapper maladroitement; on se défigure, on se -charcute; enfin, on rate son coup, comme on dit. - -—J’en suis fâché. - -—Mais votre moyen est si prompt et si sûr; je vous en prie, en -compensation de tant de gens que vous décollez de force, je vous en -supplie, décapitez-moi amicalement. - -—Je ne puis. - -—Mais c’est absurde. - -—Ne soyez pas injurieux! - -—C’est bien: vous ne voulez pas de bon gré, vous me tuerez de force! -S’il ne faut que passer par les gendarmes et les juges, j’y passerai! - -—Alors, je serai votre serviteur très humble. - -—Vous ne voulez pas, c’est bien!—Pourquoi?—Parce que je suis innocent: -belle raison infirmante!—Après tout, si ce n’est qu’un crime qu’il -faut! un crime, c’est chose facile et simple.—C’est bien!...—Nous ne -manquons pas de _Kotzbue_ en France, ce sont les _Carle Sand_ qui -manquent! - -Gloire à _Carle Sand_!... - -Monsieur l’exécuteur des hautes œuvres, jusqu’au revoir, dans un mois -au plus tard.—Tenez-vous prêt, faites refourbir le coutelas par le -taillandier, je n’aimerais pas qu’on me manquât. - -—Dieu vous garde de moi, jeune homme! - -—Si la France a ses plats écrivains vendus à l’étranger, ses plats -détracteurs de sa jeune génération, ses _Kotzbue_!... elle aura aussi -son vengeur, son _Carle Sand_. - -Gloire à _Sand_!!! - - - - -VI - -AUTRE INCONGRUITÉ - - Passereau écrit à Philogène.—Pétition à la chambre.—Il propose - l’établissement d’une usine.—Avantage que tirerait le gouvernement - de ce nouveau monopole.—Passereau est-il en démence, ou possède-t-il - encore sa raison?—Problème à résoudre. - - -—Laurent, mettez de suite cette lettre à la petite poste.—Pourra-t-elle -être parvenue avant cinq heures? - -—Non, monsieur, il est trop tard. - -—Alors, fais-la porter par un homme de peine. - -—_A mademoiselle, mademoiselle Philogène, rue de -Menilmontant._—Mademoiselle Philogène! j’avais deviné juste à votre -air, vous êtes amoureux, mon cher maître! - -—Finot!... très amoureux. - -Tiens, tu feras porter en même temps celle-ci à la chambre des -Communes, je veux dire des Députés, pour la déposer au secrétariat. - -—Pressée aussi? - -—Très pressée. - -Dans la première Passereau invitait Philogène à ne point sortir après -son dîner, son intention étant d’aller la visiter sur la sixième heure -du soir. - -L’autre était une pétition à la chambre, dont voici à peu près la -substance. - - -A MESSIEURS, MESSIEURS LES DÉPUTÉS. - - «Messieurs, - - «Vous voudrez bien ne point trouver impudent qu’un jeune mousse comme - moi, à fond de calle, prenne la liberté d’adresser un très humble - conseil aux vieux pilotes du vaisseau à trois ponts du gouvernement - représentatif. - - «Dans un moment où la nation est dans la pénurie et le trésor - phtisique au troisième degré, dans un moment où les délicieux - contribuables ont vendu jusqu’à leurs bretelles pour solder les taxes, - sur-taxes, contre-taxes, re-taxes, super-taxes, archi-taxes, impôts et - contre-impôts, tailles et retailles, capitations, archi-capitations - et avanies; dans un moment où votre monarchie obérée et votre - souverain piriforme branlent dans le manche, il est du devoir de - tout bon citoyen de venir à son secours, soit par des dons et des - paraguantes volontaires, soit par des conseils industrieux. N’étant - point encore majeur, c’est par ce dernier et unique moyen que je puis - essayer d’accourir à votre aide. - -—_Aide-toi, le ciel t’aidera._— - - «Je viens donc vous proposer un nouvel impôt qui n’achevera pas la - nation; un nouvel impôt qui ne pesera pas plus sur les classes de race - pure, hidalgues et archiépiscopales, que sur la canaille. Un nouvel - impôt qui n’empêchera pas la populace de manger quelque chose avec son - pain, quand elle en a; un nouvel impôt très moral, un impôt phénomène, - ne bénéficiant ni sur les brelans, ni sur les loteries, ni sur le - suif, ni sur les filles de joie, ni sur le tabac, ni sur les juges, ni - sur les vivans, ni sur les morts; enfin, un nouvel impôt ne spéculant - que sur les moribonds. Il faut, autant que possible, faire tomber les - taxes sur les choses de luxe. - - «Depuis quelques années, le suicide, innoculé à nos mœurs, est devenu - d’un usage général: quelques méchans, sans doute des carlistes ou - des républicains, ont attribué son accroissement rapide aux malheurs - du temps. Ce sont des imbécilles! Je disais donc que le suicide est - devenu très à la mode, presque aussi à la mode qu’au troisième siècle - de l’ère chrétienne. Comme le duel le suicide est indécrottable, au - lieu de le laisser aller en pure perte, il serait plus habile, ce me - semble, d’en faire une vache-à-lait, et d’en traire un revenu très - butireux. - - «Voici donc, en deux mots, ce que je propose. Le gouvernement ferait - établir à Paris et dans chaque chef-lieu des départemens, une vaste - usine ou machine, mue par l’eau ou la vapeur, pour tuer, avec un - doux et agréable procédé, à l’instar de la guillotine, les gens las - de la vie qui veulent se suicider. Le corps et la tête tombant dans - un panier sans fond et aussitôt emportés par le courant du fleuve, - éviteraient des frais de tombereaux et de fossoyeurs. Dans les - pays secs, on pourrait adapter l’appareil à un moulin à vent. La - machine serait surveillée et manœuvrée par le bourreau de l’endroit - qui y habiterait, comme un curé son presbytère, sans augmentations - d’émolumens. - - «Il se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, l’un dans - l’autre, dix personnes par jour dans chaque département, ce qui fait - 3,650 par an, et 3,660 pour les années bissextiles; somme totale, - pour la France, année commune, 302,950 et 303,780 pour les autres. - Je suppose qu’on mette à 100 francs le prix ordinaire à payer—car - on pourrait avoir pour les aristocrates des cabinets particuliers - qui iraient progressant de valeur comme les chapelles d’une église - pour les bénédictions nuptiales.—302,950 à 100 francs par têtes, - produisent 30,295,000; certes, rapport très alléchant et très potelé, - qui soulagerait moult le trésor public. Cet établissement satisferait - à toutes les exigences sociales, à la salubrité, à la morale, aux - besoins de l’Etat; 1º à la salubrité, parce que l’air vital ne serait - plus vicié par les miasmes putrides, les exhalaisons pestilencielles, - s’émanant des cadavres des suicidés, semés et putrifiés sur les - chemins. On se parerait ainsi du typhus; 2º comme agrémens, parce que - les citoyens ne seraient plus exposés à se heurter la face dans les - jambes des pendus aux arbres des promenoirs et jardins publics, ou - à être écrasés par la chute de ceux qui plongent par les fenêtres; - 3º pour les suicidans, parce qu’ils auraient la garantie certaine - du succès doux et commode de leurs tentatives, et parce que le pays - serait préservé de gens hideux, estropiés, défigurés par de maladroits - essais; 4º la morale y gagnerait, d’abord, parce que cela se ferait - légalement et dans le secret le plus profond; et, qu’en outre, le - suicide, devenant une affaire bourgeoise et industrielle, tomberait - promptement en désuétude; témoin les comédiens qui sont en décadence - depuis qu’ils sont citoyens et non plus des Parias en dehors de la - société et des lois; 5º aux besoins de l’Etat, parce qu’il verserait - des sommes énormes dans ses caisses percées. - - «_La civilisation_, messieurs,—comme dit l’éloquent Constitutionnel, - votre feuille—, _marche à pas de géant_; et c’est la France, - messieurs, qui est le tambour-major de cette civilisation à bottes - de sept lieues. C’est donc à la France à donner au monde l’exemple - de l’initiative en toutes améliorations sociales, en tous progrès, - en tous établissemens philantropiques; et c’est à vous, messieurs, - les représentans de cette France glorieuse, vous les lanternes de ce - _siècle de lumière_—comme dit le Constitutionnel, votre feuille—, - à accueillir généreusement cet important projet. Ce faisant, vous - verserez l’abondance dans le trésor, et la joie dans le cœur des - suicidés, qui ne seront plus réduits, comme je le suis moi-même - aujourd’hui, à s’étriper ignoblement avec un couteau, à s’écarquiller - la cervelle avec une arquebuse, ou, enfin, à s’asphixier à leur - espagnolette. - - «J’ai l’honneur d’être, messieurs, avec toutes - les considérations qui vous sont dues, - - «Votre très humble et très soumis - admirateur, - - «PASSEREAU,» - - Etudiant en médecine, rue Saint-Dominique - d’Enfer, 7. - -La commission des pétitions fera sans doute son rapport sur celle-ci -dans une des prochaines séances. Il serait bien regrettable si elle -n’était point prise en considération, et si la chambre passait à -l’ordre du jour. - - - - -VII - -AH! C’EST MAL! - - Visite de Passereau à Philogène.—Passereau dissimule et persifle.—Ils - vont se promener dans les marais.—Passereau, comme par hasard, - rencontre la maison de son père nourricier et fait entrer - Philogène dans un jardin inculte.—Est-il une plus douce chose que - la solitude?—Passereau laisse entrevoir ses soupçons, Philogène - proteste.—Il dissimule et persifle.—L’heure du crime approche, prions - Dieu!—Sous les tilleuls, remarquez s’il vous plait que ceci n’est - point un roman qui enfonce Jean-Jacques et Richardson. - - -Juste à l’heure dite, arriva Passereau. En lui ouvrant la porte, -Mariette avec un air surpris s’écria:—Quoi! c’est vous, mon bel -écolier! Hélas! bien que j’aie grand plaisir à vous voir, je vous -croyais homme de cœur, et j’espérais beaucoup que vous ne remettriez -plus les pieds ici; vous l’aimez donc par-dessus tout? vous ne pouvez -donc vous en dépêtrer? - -—J’espère, pour le moins, mon amie, que tu ne lui as rien dit me -touchant, qui ait pu lui faire soupçonner chez moi le plus léger -changement à son égard? - -—Rien! - -—Tu ne lui as pas dit que je me trouvais ici à l’arrivée du billet du -colonel? - -—Non, je ne le devais pas. - -—Y est-elle? - -—Je devrais vous dire non. Mon Dieu, mon Dieu! que vous avez peu -de noblesse dans l’âme! ou que vous êtes à plaindre d’être si -malheureusement épris de bel amour pour une...... Vous êtes joué et -vous ne l’ignorez pas! - -—Pour m’accuser ainsi, sais-tu le serment que j’ai dans le cœur?... -Réserve tes reproches, Mariette. - -—Entrez, elle est dans son boudoir. - -Philogène sortait de table, couchée sur son sopha, elle ruminait son -dîner, repue et enflée comme une vache qui a trop mangé de triolet. - -—Ah! vous voilà donc, monsieur le volage, vous vous ferez couper les -ailes! Depuis trois gigantesques jours, votre amie ne vous a point vu. - -—Vous me faites volage à peu de frais, ma chère; quand je viens, -personne, madame est à cheval, en ville. - -—L’équitation est-ce un mal? vous avez l’air de m’en faire un reproche. - -—Loin de là. - -—Allons, venez que je vous baise au front, que la paix soit faite; -venez donc! Ce pauvre ami, il me semble qu’il y a une éternité!... - -—Vous n’étudiez pas seulement l’équitation au manége, n’est-ce pas, -vous devez avoir des traités théoriques? - -—Oui, je crois avoir celui ... - -—A quelle volte en êtes-vous? à quelle pose? - -—Pourquoi ne me tutoies-tu pas aujourd’hui? Ce gros vous me fait mal; -il semblerait que vous êtes fâché? - -—Fâché! et de quoi? - -—Que sais-je!... - -—N’es-tu pas toujours la même pour moi? n’es-tu pas toujours bonne, -aimante, sincère? - -—Toujours! tu me blesserais d’en dout. - -—Moi, douter de toi? tu me blesses à mon tour. - -—Que je suis heureuse, je vois que tu m’aimes toujours! Je t’aime bien -aussi, mon Passereau! - -—Comment pourrais-je ne pas t’adorer? belle de corps, belle de cœur! -pourrais-je aimer plus digne que toi? Oh! non pas, Dieu le sait! - -—Que tu es généreux, mon chéri, ta parole m’exalte. - -—Heureux, bienheureux le jeune homme d’honneur à qui le ciel envoie, -comme à moi, une femme pure et fidèle! - -—Heureuse, bienheureuse la femme pure à qui le ciel envoie un ami noble -et doux! - -—La vie leur sera facile et légère. - -—Tu souris, tout bas, Passereau? - -—Vois-tu pas que c’est d’enivrement? Tu ris, ma belle? - -—Vois-tu pas que c’est de joie? - -Ne me repousse donc pas comme cela, mon chéri; qu’aujourd’hui tu es -froid et triste près de moi, toi si caressant et si amoureux des -caresses! - -—Que veux-tu donc que je te fasse? - -—Je ne demande rien, Passereau; mais c’est à peine si je puis -t’embrasser. Quand je touche à tes lèvres tu recules, et tes yeux me -fixent et me font peur! Es-tu malade, souffres-tu? - -—Oui, je souffre!... - -—Pauvre ami! veux-tu prendre du thé? - -—Non, j’ai besoin de respirer et de marcher: sortons. - -—Il fait nuit, il est bien tard. - -—Tant mieux. - -—Je ne suis pas disposée. - -—Alors, à ton aise. - -—Non, non! ne te fâche pas, je ferai tout ton bon vouloir. - -Ils sortirent.—Passereau, muet, traînait sa maîtresse à son bras, comme -un époux contrit traîne son épouse après la lune de miel. - -—Mais pourquoi veux-tu donc absolument aller par-là, dans ces chemins -laids et déserts? Viens plutôt sur les boulevarts Beaumarchais. - -—Ma chère, j’ai besoin de solitude et d’obscurité. - -—Quelle route me fais-tu prendre dans ces marais? le chemin des -Amandiers qui mène au cimetière, me conduirais-tu à la tombe? - -—J’aime beaucoup le calme de ces quartiers, où j’ai passé mon bas -âge chez la femme d’un maraîcher, ma nourrice.—Tiens, vois-tu, -là-bas, à droite, cette espèce de hutte? c’est le louvre de mon père -nourricier.—Il y a déjà plusieurs jours que je n’ai serré la main à ce -brave homme.—Que tout cela éveille en moi de sereins souvenirs!—S’il -n’était si tard, j’entrerais les embrasser; mais ces bonnes gens sans -vices et sans ambition se couchent avec le soleil et se lèvent avec -lui, contrairement à la corruption qui veut des longues nuits qu’elle -abrège, et qui, comme le hibou, se tapit durant le jour.—Tiens, regarde -ces beaux jardins, ces potagers si bien garnis, tout ceci est à eux. -Voici, là-bas, l’avenue où j’ai marché pour la première fois.—Voici -un champ, presque inculte, jadis c’était une riche pépinière; il -appartient à un jeune homme mineur.—Voici un passage dans la haie, -entrons nous promener un moment sous ces tilleuls. - -—Quelle étrange idée! Ne crains-tu pas qu’on nous prenne pour des -larrons de nuit? - -—N’aie pas peur, mon amie, personne en ce lieu ne veille. D’ailleurs, -je suis connu du voisinage et du maître de ce champ où je venais assez -souvent, ce printemps, faire des promenades solitaires. - -—Comme il fait noir: si je n’étais avec toi, Passereau, j’aurais peur! - -—Enfant! - -—Comme on pourrait égorger, à son aise, dans ce quartier perdu! - -—Est-ce pas? - -—Qui viendrait à votre aide? vous auriez beau crier. - -—Crier, ce serait peine vaine. - -—Passereau, prenons cette allée de framboisiers? - -—Non, non, allons sous les tilleuls! - -—Passereau, tu me fais trotter comme une mulle. Je suis très fatiguée. - -—Asseyons-nous.—Est-il un plus grand bonheur que tu saches que le -désert à deux, surtout la nuit? N’entendre rien dans les ténèbres qui -vous environnent; n’avoir que des broussailles et des pierres autour de -soi; et, dans ce silence profond, écouter les palpitations d’un cœur -qui répond aux battemens du vôtre, d’un cœur qui ne palpite que pour -vous! Au milieu de toute cette morne et indifférente nature presser -dans ses bras un être tout de feu, pour lequel on a oublié tous les -autres, qui vous enivre des baisers de sa bouche amère et condamnée à -tout autre! qui vous endort sous ses caresses magnétiques! - -—O mon Passereau, c’est une pamoison! J’ignorais tout le charme du -silence des champs; c’est la première fois que, sous le ciel, je cause -d’amour avec celui que j’aime.—Tu sais, nous nous tenions toujours -enfermés; oh! que cela vaut mieux que quatre murailles! - -—Si l’un à l’autre fidèles nous vieillissons, quand nous serons proches -de la tombe, avec quelle joie nous compterons cette nuit dans nos -belles souvenances; car notre liaison n’est pas une liaison d’un jour. - -—Union, constance pour la vie! - -—Avant peu, mon oncle, mon tuteur, va me rendre compte de mes biens -et m’émanciper: aussitôt, ma belle, que je serai libre, nous irons -demander à la loi qu’elle nous unisse, et si ma parenté venait à -s’enquérir de ta dot, j’énumérerai tes vertus. - -—Tu me combles de joie! que de générosité pour une pauvre femme qui -ne sait que t’aimer!—Oh! que ce jour vienne tôt! Il me tarde que nous -habitions ensemble.—Ne me caresse pas ainsi. Passereau, je me meurs, tu -vas me tuer! - -—Te tuer, belle homicide! ce serait grand dommage. - -—Oui! car c’est une chose rare qu’une femme qui vous aime pour vous, -rien que pour vous. - -—Comme toi, est-ce pas? - -—Épargne ma modestie. - -—Car c’est une chose rare qu’une femme sincère, naïve et fidèle comme -toi. - -—Tu me ferais rougir. - -—Prends garde, on ne rougit que de pudeur ou de honte! - -—Mon Dieu! que ce soir tu me traites brusquement; quelle politesse -brutale, quelle réserve!—Quand je t’embrasse, ou quand je te caresse, -c’est comme si je te touchais d’un fer rouge, tu frissonnes.—Peut-être -as-tu quelque chose contre moi? ai-je pu te blesser, ai-je pu te -déplaire, mon amour? Il faut parler, il faut dire ce que tu as sur le -cœur; épanche ton chagrin; je suis ton amie, il ne faut rien me cacher, -je te consolerai. - -—Poison et orviétan, tout à la fois! - -—Que veux-tu dire?—Tu vois bien que tu te caches de moi; je te fais -souffrir, je te gêne.—Mon Dieu, quel mystère!—Parle-moi, parle-moi, je -t’en prie! dis ma faute, je la réparerai, dussé-je en mourir! Tu m’en -veux?—On m’aura calomniée, il y a des gens si pervers!... - -—Oui! c’est vrai, mon amie, ce n’est pas que je le croie, on t’a -calomniée. Des méchans t’ont noircie, ils ont dit que tu me jouais, que -tu m’étais joyeusement infidèle. Mais je t’affirme que je ne les crois -point, c’est un infâme mensonge! - -—Bien infâme!... Il faut que tu aies bien peu de confiance en moi, il -faut que tu aies de moi une misérable estime, pour que quelques paroles -qu’on aura débitées te changent tant et si subitement à mon égard, et -te jettent dans un pareil trouble. - -—On m’a dit que tu étais volage, mais je t’affirme que cela ne me -trouble point. - -—C’est peu libéral de ta part. On viendrait faire sur toi les rapports -les plus admissibles, comme les plus honteux, je ne voudrais pas même -les entendre. Tu n’as pas de confiance en moi, Passereau! - -—Si, si, ma belle, je t’apprécie. - -—Moi, ton amie, moi te tromper, jamais! mais je t’aime, je t’aime -au-dessus de tout! Passereau, tu es mon Dieu! Nous sommes liés l’un -à l’autre par un serment plus sacré que tous les sermens faits à la -face des hommes; et je trahirais ce serment, moi! peux-tu croire cela, -Passereau? Ingrat; injuste, tu m’outrages!—Que t’ai-je donc fait? qui -a pu m’avilir à tes yeux? je suis une femme d’honneur, Passereau, -saches-le! Mais quel infâme a pu m’accuser de libertinage!... Moi, -cloîtrée, retirée, n’usant pas de la liberté que généreusement tu me -laisses; non, non, Passereau, crois-moi, je suis digne de toi, je suis -innocente! j’en prends le ciel à témoin! Forte de ma conscience, je ne -chercherai pas à me laver de cette sale calomnie.—Si tu savais combien -je t’aime, si tu comprenais l’étendue de mon amour pour toi? Je t’aime -tant, je t’aime tant! plutôt que de trahir mon devoir et ma foi, plutôt -que de te trahir, je me tuerais! - -—Oui! plutôt la mort que l’ignominie. - -—Oh! tu m’effraies, ne me regarde pas ainsi! Tes yeux, comme des -prunelles de tigre, roulent dans l’ombre. - -—Ma bonne, voudrais-tu venir avec moi, j’ai bien envie de faire un -voyage? je suis ennuyé de Paris. - -—Quand cela? - -—Au plus tôt.—Partons demain si tu veux? allons à Genève. - -—Demain, dimanche? je ne puis. - -—Pourquoi, qui te retient? - -—Rien, seulement j’ai promis d’aller dîner chez un parent, si je -manquais, il s’en fâcherait beaucoup. - -—Partons lundi, partons dans la semaine. - -—Non, mon ami, je suis bien fâchée, mais je ne puis encore, j’ai promis -à des parens d’aller passer quelques jours chez eux, aux environs de -Paris. Je ne puis m’en dispenser sous quelque prétexte que ce soit. - -—Tu ne veux pas? - -—Je ne puis.—Mon Passereau, ta figure devient épouvantable! Pourquoi me -froisses-tu le cou comme cela? tu me frappes, tu me fais mal! - -—Pardon, pardon, je m’oubliais; ce sont des crispations; je souffre, -j’ai soif! - -—Retournons à la maison, je t’en prie.—Si tu venais à tomber en -défaillance, que ferais-je de toi, ici? Quel serait mon embarras! - -—Tiens, mon amie, avant de partir, pour me désaltérer, va me cueillir -quelques fruits à ces espaliers qui couvrent ce mur, là-bas, au bout de -cette allée de framboisiers, tu me feras bien plaisir. - -—Mon Dieu! Passereau, comme tu trembles en me parlant; tu souffres donc -beaucoup? - -—Oui!... - -—N’est-ce pas cette allée? - -—Oui, va droit et sans crainte. - -A peine Philogène eut-elle fait quelques pas qu’elle disparut dans -les ténèbres.—Passereau s’étendit de tout son long, prêtant l’oreille -contre terre, écoutant dans une effroyable anxiété.—Tout à coup -Philogène jeta un cri déchirant, et l’on entendit un bruit sourd comme -celui d’un corps humain qui fait une chute, un grand bruissement d’eau -agitée et des gémissemens qui semblaient souterrains.—Alors Passereau -se leva avec les convulsions d’un démoniaque et se précipita à toute -jambe dans l’allée de framboisiers.—A mesure qu’il approchait, les -cris devenaient plus distincts.—Au secours! au secours!—Brusquement -il s’arrête, s’agenouille et se penche rez-terre sur un large -puits.—L’eau, tout au fond, était remuée; de temps en temps, -quelque chose de blanc reparaissait à sa surface, et des plaintes -épuisées s’échappaient.—Au secours, au secours, Passereau, je me -noie!—Courbé, silencieux, il écoutait sans répondre, comme penché sur -un balcon, on écoute une lointaine mélodie.—Les gémissemens peu à peu -s’éteignaient.—Alors, avec une voix forte, grossie encore par l’écho -du puits, Passereau hurla:—Tu veux du secours, ma belle? c’est bien, -attends! je vais dire au colonel Vogtland qu’il t’apporte un Arétin! - -Philogène répondit par une plainte râlée affreusement.—Elle flottait -encore à la superficie, déchirant de ses ongles la muraille -ruinée.—Passereau, alors, avec un grand effort, détacha et fit tomber -sur elle, une à une, les pierres brisées de la margelle. - -Tout redevint silencieux, et morne comme une vision funèbre, toute la -nuit, il passa et repassa sous les tilleuls. - - - - -VIII - -FIN TRÈS NATURELLE - - Chapitre qui peut paraître surabondant, et dont aurait pu se passer - le lecteur; quand je dis lecteur, je parle hypothétiquement, car il - serait présomptueux à moi de penser en avoir un seul, fût-ce même un - Russe? Mais sans lui, l’histoire de Passereau aurait été immorale; il - faut toujours que le crime reçoive un châtiment. - - -Le petit homme rouge avait sonné cinq heures et demie à l’horloge du -château des Tuileries, car le petit homme rouge a reparu depuis peu -avec le nouvel hôte et son _maistre des maçonneries_. Passereau se -promenait sous la forêt de marronniers: pour tuer l’attente, il avait -pâturé deux ou trois grands journaux fort indigestes. Notre bel -écolier s’ennuyait considérablement en ce damné lieu, continuellement -assailli par certains schismatiques et forcé d’essuyer les déclarations -d’amour de ces bourgeois de Gomorre. Enfin il vit un homme accourir -en toute hâte au piédestal du sanglier de marbre, puis le tourner et -le pourtourner tendant le cou et regardant de tous côtés avec un air -maussade et capot. - -Ce quidam, grand et gros, enveloppé d’une houppelande bleue, orné d’une -figure insignifiante coupée en deux par une énorme moustache, portait -des éperons qu’il faisait sonner d’impatience et une longue cravache -dont il se caressait les os des jambes. Passereau l’ayant considéré un -instant et toisé du regard comme un cheval en foire, s’approcha de lui -et le salua: - -—Vous attendez quelqu’un, monsieur? - -—Que vous importe, jeune homme! - -—Il m’importe beaucoup. - -—Vous exercez une profession peu honorable, monsieur, croyez-vous que -je ne vous ai point aperçu tout à l’heure me moucharder? - -—Vous attendez une femme, n’est-ce pas? - -—Non, monsieur, un hermaphrodite. - -—Vous faites à contre-temps le joli cœur. - -—Gringalet! - -—Il est vrai, monsieur, que ma corpulence n’égale pas la vôtre, et que -dans la balance d’un boucher vous peseriez plus que moi: mais votre -grosse voix et vos grands ossemens ne m’épouvantent pas. Croyez-moi, la -seule domination est celle de l’intelligence, et la vôtre, monsieur, me -semble fort mal confectionnée. - -—Quel est ce doux ramage? - -—Convenez-en, le fait n’a rien de honteux, vous attendez une fille, -mademoiselle Philogène, mais vous attendez en vain, à moins d’un -miracle, et les miracles sont passés de mode, elle ne viendra pas, -c’est moi qui, sur ma tête et mon sang, vous l’affirme. - -—En tout cas, ce n’est pas vous qui l’en empêcheriez! - -—Ne jurez de rien, monsieur le colonel Vogtland. - -—Qui vous a dit mon nom? Triple escadron! ceci me surpasse. - -—Vous comptiez ne trouver ici qu’un sanglier de marbre, et vous en -trouvez deux, dont un vif, prêt à vous faire bonne guerre! - -—Non, monsieur, je ne trouve qu’un sanglier et un porc. - -—Vous me donnez le choix des armes. - -—Vous aussi vous avez un point d’honneur? Tout s’en mêle. Vous jouez au -soldat; mon enfant, vous voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal -et bien, vous ferez avec moi un rude apprentissage! - -—Assez de ce ton de protectorat, vous me faites pitié, tout sabreur que -vous êtes. - -—Triple escadron! le calicot s’insurrectionne. - -—Ne m’approchez pas, monsieur le carabinier, vous puez l’écurie! - -—Gringalet! si je ne me retenais à quatre, je te souffletterais de ma -botte! - -—Regardez-moi bien, croyez-vous que je tremble? Un homme vaut un homme; -ignorez-vous ce que peut la volonté?—Votre empereur, dont frissonnant -vous baisiez les semelles, comme moi, vous allait au nombril!—Oh! -nous ne sommes plus au temps où le soudard primait dans le monde et -calottait le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipe devant un recru en -sentinelle.—Vous vous battrez avec moi! - -—Vous le voulez, je me battrai; c’est-à-dire, traduction littérale, je -vous tuerai. - -—Qui sait? ce sont les mauvais barbiers qui balafrent.—A demain matin; -quel rendez-vous? Boulogne ou Montmartre? - -—Montmartre. - -—Quelle heure? - -—La vôtre. - -—Huit heures. - -—Soit.—Quoique tout homme vaille son homme, comme vous disiez fort -élégamment tantôt, je n’aime pas les anonymes: serait-il possible de -savoir qui vous êtes? - -—Passereau. - -—Votre état? - -—Ecolier. - -—Triple escadron! la maigre solde! - -—Si nous ne devions nous battre à mort, j’apporterais ma trousse, -et vous offrirais mes services pour votre pansement; mais si vous -désiriez par hasard qu’après votre trépas je vous ouvrisse et je -vous embaumasse, veuillez me regarder comme, honorifiquement, votre -serviteur dévoué. - -—Monsieur est médecin? nous sommes confrères. - -—Je le suis de beaucoup de gens. - -—Monsieur est carabin? - -—Monsieur est carabinier? - -—Mais, triple escadron! elle ne viendra pas la donzelle! - -—Je ne présume pas. - -—Peut-être ai-je eu tort de m’emporter sitôt? Peut-être étiez-vous -envoyé de Philogène pour m’avertir qu’elle ne pouvait se trouver au -rendez-vous? Peut-être est-elle malade? - -—Très malade. - -—Peut-être êtes-vous son médecin? - -—Oui! son médecin. - -—Je vous demande mille pardons de vous avoir si mal traité, j’ignorais -... - -—Demain matin, à huit heures, à Montmartre! - -—Mais, de grâce, dites-moi, comment va-t-elle! Que lui est-il arrivé? -est-elle en grand péril? - -—Quelle arme prendrons-nous? - -—Je vous supplie, répondez-moi, vous êtes cruel, vous, son médecin! -Pour une insulte faite sans connaître, pour une insulte dont je vous -demande pardon; répondez-moi, est-elle en danger de mort? est-elle à -l’agonie? Que je cours ... Répondez-moi donc! si vous saviez combien je -l’aime!... - -—Si vous saviez combien j’en suis aimé! - -—C’est ma maîtresse. - -—C’est ma maîtresse! - -—Elle, Philogène? - -—Elle, Philogène. - -—Triple escadron! - -—Tribunal de Dieu! - -—J’en suis anéanti!... - -—J’en suis émerveillé.—Ayant intercepté votre agréable poulet, je -viens, en son lieu, vous demander de quel droit, depuis trois mois -qu’elle était à moi, ma seule amie, vous êtes survenu dans mes amours? - -—Dites-moi, d’abord, depuis deux ans que je l’entretiens, de quel droit -vous survenez dans les miennes? - -—Quoi! vous l’entreteniez? - -—Oui! de beaux et bons écus ayant cours. - -—Ah! l’infâme!...—J’ai bien fait ... - -—Qu’avez-vous fait? - -—Rien. - -—Jurez-moi, car il faut que je sache à quoi m’en tenir, que vous êtes -depuis trois mois son amant heureux. - -—Je le jure par le Christ!—Mais jurez-moi aussi que depuis deux ans -vous êtes son entreteneur heureux. - -—Je le jure par Martin Luther! - -—Calomnie! - -—C’est vous qui mentez! - -—Je ne dis pas que vous n’ayez tenté l’escalade, mais vous avez été -débouté. - -—Je ne dis pas non plus que vous n’ayez battu en brèche, mais -assurément vous en avez été pour vos frais de siége. - -—Quelle arme choisissons-nous, décidément? - -—Décidément vous voulez vous battre?—A coup sûr, pour vous venger de -ses rigueurs? - -—Non, de ses faveurs. - -—Gascon! - -—Mirliflore!—Vous croyez donc qu’on peut impunément venir arracher de -mes bras ma bien-aimée? Oh! vous vous abusez fort, monsieur le céladon -tardif!—Vous étiez venu semer de l’ivraie dans mon champ.—Vous étiez -venu, sans doute, mendier de l’amour pour de l’or.—Cette femme est à -moi, je la garderai, je la veux, j’en ai besoin, je la défendrai contre -tout agresseur, je la maintiendrai! Mort à quiconque viendra, comme -vous, braconner sur ma terre!—Vous vous battrez, monsieur le colonel! - -—Je vous tuerai. - -—Nous connaissons votre réputation funestement célèbre. Mais comme je -ne sais pas manier l’épée et que d’ailleurs je suis myope et ne puis -tirer le pistolet, je vous prierai de vouloir bien vous en remettre au -hasard! - -—A votre aise: d’autant plus que je n’aime pas l’assassinat et ce -serait vous assassiner: quel que soit votre courage, la lutte serait -inégale; que faire contre une adresse infaillible?—Le hasard peut seul -balancer les chances, je m’en réfère au hasard.—Mais réfléchissez, -mon cher ami, il me déplaît d’aller sur le terrain pour un léger -motif: je vous dirai, franchement, que je n’ai point de véhément désir -de vengeance; je ne vous hais point, et si vous voulez simplement -m’assurer que vous renoncez à jamais à toutes poursuites d’amour auprès -de Philogène et à venir troubler ma possession, je m’en fie à votre -parole d’honneur, car je vois que vous êtes un homme d’honneur, tout -sera dit, tout sera fait: voulez-vous? - -—Vous goguenardez.—Jamais! nous sommes deux cavaliers pour une cavalle: -qu’elle soit au survivant. - -—Plus tard vous ne m’accuserez point; comme vous, je vais avoir une -volonté immuable, et ne demandez pas grâce et miséricorde, je serai -féroce. - -—Qu’elle soit au survivant! Voulez-vous tirer au blanc et au noir, un -pistolet chargé et l’autre pas? - -—Je n’aime pas cela. - -—A pile ou face? - -—C’est par trop écolier. - -—Savez-vous quelque jeu? - -—Non. - -—Ni moi non plus, alors la chance est égale, jouons notre vie. - -—Bravo! mais auquel? - -—Aux dames ou aux dominos? - -—Soit. Allons au prochain café. - -—Non, à demain. - -—Demain, demain! on ne doit jamais remettre cette sorte d’affaire. - -—Il faut que j’aille dîner. - -—Je ne puis vous laisser partir, je m’attache à vos pas. Vous iriez -maltraiter Philogène. Vidons de suite la querelle. - -—Il faut que j’aille dîner. - -—Allons dîner, où allez-vous? Je vous suivrai. - -—Au premier restaurant, là, au coin, rue Castiglione. Voulez-vous -accepter? - -—Merci, chacun son écot. - - * * * * * - -Là-dessus, se dirigèrent vers la rue de Rivoli, notre écolier et notre -soldat, ou notre soldat et notre écolier, je laisse à chacun la faculté -de donner la préséance à qui bon lui semblera suivant son goût et sa -prédilection. Vit-on jamais couple d’hyménée mieux assorti entrer -chez un traiteur, faisant _nopces et festins_? Un gros ossu, d’une -stature hyperbolique,—qui aurait pu servir d’observatoire, Dieu en -soit loué! à feu Mathieu Lemsberg,—un tueur par l’épée; c’est l’époux -d’une part.—Un petit minois, enfantin et joliet, qui aurait pu faire -un charmant docteur à l’usage des dames, un tueur par Broussais; c’est -l’époux d’autre part.—Comme pour une partie fine ils s’enfermèrent dans -un cabinet très particulier, je suis sûr qu’il en vint de mauvaises -pensées dans l’esprit du garçon. Ceci nous montre qu’il ne faut point -s’arrêter aux apparences. Gardons-nous de jugemens téméraires, il est -si facile de prendre, ainsi que dans cette occurrence, des gens qui -vont se couper la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser. - -—Ce repas, pour l’un de nous deux, sera le dernier, sera le viatique, -dit alors Passereau; il convient de le faire copieux, sans nul égard -pour les ordonnances somptuaires de feu très constant roi Henri -deuxième, que lui-même sans doute outrepassa souventefois en l’honneur -de madame Diane, et qu’à plus solide raison, nous pouvons bien -enfreindre en l’honneur de madame la mort. - -—Je comprends, vous voulez, comme on dit à la caserne, que nous -fassions un _mâchon soigné_, cela me chausse assez bien: j’y tope.—Pour -vous préparer au grand acte qui va suivre, pour vous procurer de -l’aplomb et de l’audace, vous voulez vous salpêtrer le cerveau, c’est -très adroit! C’est comme je pratiquais à ma première campagne; quand la -journée devait être chaude, je me reconsolidais avec une armure interne -de champagne mousseux. - -—Non, ce n’est pas pour cela, car je suis résigné à quitter la vie; je -serais même chagriné s’il advenait que je gagnasse. - -—Moi de même. - -—Et je vous demanderai, si le cas écheoit en votre faveur, de ne point -me faire de politesse et de me tuer sans remords. - -—Moi de même.—Car la vie, à vous dire vrai, commence à me peser -constitutionnellement. Le troupier sans guerre, c’est la désolation des -désolations; c’est un médecin sans épidémies; c’est un Coitier sous -Louis XI. - -—Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nous dispenser de barbarisme et -laisser le _c_ de maître Coictier. - -—Coictier! Ah! par exemple, c’est cela un barbarisme! mon cher ami, -il faudrait avoir une gueule de fer-blanc pour prononcer ce nom si -cruellement gaulois; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie en -cinq actes et en vers français, a dit partout Coitier. - -—Belle autorité! que votre rimeur du Hâvre de Grâce! - -—Morveux!—Taisez-vous, vous m’insultez en la personne de ce nourrisson -chéri des neuf sœurs, des neuf muses, des Piérides! - - * * * * * - -Hélas! pour l’honneur du corps, il était temps que le carabinier -achevât son festin; sa conversation prolixe et volubile devenait -presque aussi claire que le Victor Cousin, presque aussi savante que le -Raoul Rochette, presque aussi chinoise que le Rémusat, presque aussi -anglaise que le Guizot, presque aussi chronologique que le Roger de -Beauvoir, presque aussi artiste que le Lécluse, et pour l’immoralité en -bas de soie, c’était du _scribouillage_ tout pur! - -Il s’était, outre mesure, bourré le torse, langage d’atelier. - -Le fait est qu’il avait une capacité vraiment académique, et sauf les -représentans du peuple, il n’y a guère que les chameaux qui eussent pu, -avec quelques chances, entrer en lice avec lui; et, dans l’état où il -se trouvait, il aurait pu entreprendre avec sécurité la traversée du -désert; je ne dis pas de Sahara, parce que je hais le pléonasme. Ceci -est une facétie à l’usage de la société asiatique de Paris; il est bon -quand on fait des plaisanteries orientales de l’en prévenir; il est -bon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroits risibles. - -Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient le cimetière, le carabin et -le carabinier avaient empilé les bouteilles défuntes, et Dieu sait -combien avait été contagieuse la mortalité. - -Les voilà! les voilà! par les rues, les ruelles, les impasses, les -places, les carrefours, encombrés de voitures et de passans; les -voilà! les voilà! par la boue, les pavés, les immondices, les bornes, -les ruisseaux, les filles de joie, les voilà! Comme ils folâtrent -nos deux hommes! Les voilà! Ils s’en vont, compère et compagnon, et -comme dirait un paveur ou un membre de l’Académie des Inscriptions qui -ferait une docte citation, les voilà qui s’en vont ainsi qu’_Orchestre -et Pilastre_.—A propos d’Oreste et Pilade, voulez-vous une recette -pour faire un vaudeville à grand succès; 1º il faut y parler au -moins treize fois de ces deux classiques amis; 2º au moins une fois -de la cupuncture; 3º au moins trois fois de l’honneur français et -de Napoléon; 4º ne pas oublier deux ou trois balourdises sur les -romantiques, et surtout ne pas manquer de leur faire dire que Jean -Racine est un polisson, et de faire des bons mots sur ce gueux de -Goethe et sur Chatqu’expire; 5º exalter Molière et Corneille, que -surtout on ne doit pas avoir lus, pour s’en faire un manteau à l’aide -duquel on puisse passer à la barrière du public, comme ces veaux qu’on -entre en fraude, en leur mettant une blouse et une casquette. Le tout -en français de M. Drouineau et en bouts rimés du vieux marquis de -Chabannes; si je dis le marquis de Chabannes, c’est que je sais qu’il -n’est pas spadassin, et comme je n’aime pas le duel, ce qui ne veut -pas dire que je n’aime pas à déjeûner, je fais le moins possible de -personnalité dangereuse, et jamais, ainsi que Boileau, je ne pousserai -l’audace jusqu’à appeler un chat un chat. - -Arrivés au café de la Régence, vite, ils demandèrent un jeu de -dominos—voici le moment fatal—! Dieu, car il n’y a pas de hasard, même -aux dominos, va décider dans sa sagesse qui des deux doit mourir, du -carabin ou du carabinier. - -Vogtland parfois était morgue comme un caporal instructeur, et parfois -volontiers assez expansif. - -—Double six, douze, 1812; c’est juste l’année où j’ai eu l’avantage de -perdre mon vénérable père. - -—Pas de niaiseries, colonel, jouons gravement, grogna Passereau, et -surtout ne mettez pas les dominos à l’envers. - -Notre écolier était rêveur et concentré, et racorni en boule sur -lui-même, comme certain poète contemporain, ou comme un petit cochon -d’inde qui a froid. - -Une galerie de bourgeois s’arrondissait autour de leur table et prenait -intérêt à leurs jeux. Si ces braves gens avaient pu se douter de ce -qui se décidait là, certes, ils auraient été terriblement effrayés et -auraient pris leur parapluie ou celui d’autrui, et se seraient enfuis à -toutes jambes, s’ils n’avaient été œdémateux ou podagres. - -Vogtland, comme un compagnon du devoir, habitué à boire tout au -litre, qui entre par hasard au café, un jour de bamboches, avalait -sa dix-septième demi-tasse quand la partie se termina à son -avantage.—Passereau à cette fin sourit agréablement. - -—Allons, partons de suite, dit-il, je suis pressé d’en finir. - -—Quelle mort préférez-vous? - -—Faites-moi sauter le caisson. - -—Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dans mon hôtel, pour y prendre mes -pistolets. Marchez lentement, je vous rejoindrai; où allons-nous, aux -Champs-Élysées? - -Vogtland reparut bientôt: silencieux, ils suivirent la grande avenue et -passèrent la barrière de l’Étoile. A quelques maisons plus loin que la -taverne du napolitain Graziano, où l’on mange d’excellens macaronis, -ils se détournèrent de la route et descendirent dans les prés en -contrebas de la chaussée—il était grande nuit—. Là, ayant longé quelque -temps un mur de clôture:—Arrêtons-nous ici, dit Passereau, nous sommes -assez bien, ce me semble. - -—Vous trouvez? - -—Oui! - -—Êtes-vous prêt? - -—Oui, monsieur, armez, surtout pas de délicatesse, vous êtes un lâche -si vous tirez en l’air. - -—N’ayez pas peur, je ne vous manquerai pas. - -—Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’il vous plaît? - -—Avec plaisir: mais appuyez-vous sur le mur pour ne point reculer, et -comptez une, deux, trois; à la troisième, je ferai feu. - -—Une, deux;—attendez, nous avons joué notre vie pour une femme? - -—Oui! - -—Elle appartient au survivant? - -—Oui! - -—Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-le, je vous prie: la -volonté d’un mourant est sacrée. - -—Je le ferai! - -—Demain matin, vous irez rue des Amandiers-Popincourt; à l’entrée, -à droite, vous verrez un champ terminé par une avenue de tilleuls, -enclos par un mur fait d’ossemens d’animaux et par une haie vive, -vous escaladerez la haie, vous prendrez alors une longue allée de -framboisiers, et tout au bout de cette allée vous rencontrerez un puits -à rase terre. - -—Après? - -—Alors vous vous pencherez et vous regarderez au fond. - -Maintenant faites votre devoir, voici le signal,—une, deux, trois!... - - - - - CHAMPAVERT - - LE LYCANTHROPE - - PARIS - - - - - Car la société n’est qu’un marais fétide - Dont le fond, sans nul doute, est seul pur et limpide, - Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus - Vénéneux et puant, vient toujours par-dessus! - Et c’est une pitié! C’est un vrai fouillis d’herbes - Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes, - Troncs pourris, champignons fendus et verdissans, - Arbustes épineux croisés dans tous les sens, - Fange verte, écumeuse et grouillante d’insectes, - De crapauds et de vers, qui de rides infectes - Le sillonnent, le tout parsemé d’animaux - Noyés, et dont le ventre apparaît noir et gros. - - GÉRARD. - - - - -I - -TESTAMENT. - -A JEAN-LOUIS, LABOUREUR - - -Je mourrai seul, mon cher Jean-Louis, je mourrai seul!... Pourtant -j’avais reçu et fait une promesse; pourtant, un homme m’avait dit:—Je -suis las de la vie, tu la hais volontiers, quand tu seras prêt, nous la -fuirons ensemble. Jean-Louis, je suis prêt, te dis-je, déjà j’ai pris -mon élan, et toi, es-tu prêt! Toi prêt, simple que je suis, croire à -un serment! La tête de l’homme varie. Cependant, tu ne peux l’avoir -sitôt oublié, et, d’ailleurs, souvent je te la rappelai cette nuit, où, -après avoir erré long-temps dans la forêt, appréciant à son prix toutes -choses, alambiquant, fouillant, disséquant la vie, les passions, la -société, les lois, le passé et l’avenir, brisant le verre trompeur -de l’optique et la lampe artificieuse qui l’éclaire, il nous prit un -hoquet de dégoût devant tant de mensonges et de misères. Alors, si tu -veux bien t’en souvenir, nous pleurâmes; oui! tu pleurais!... Ta main -frappa dans ma main, et nous fîmes un jurement. Si je te rappelle tout -cela, ce n’est pas que je veuille, nonobstant, t’entraîner à sauter le -pas; non, c’est bonnement pour que tu ne blâmes plus une résolution -qui a été la tienne. Hélas! ton nouveau sort, sans doute, a fait -muer tes idées; c’est lui, sans doute, qui te cloue à la vie, comme -une huître au rocher. Tu as laissé la niaise profession que t’avait -imposée ton père; employé, tu as déserté ton emploi et renoncé aux -sourires et aux pourboires ministériels; dépravé que tu es, manant! -Tu as eu la grossièreté, comme on dit, poussé par l’instinct du chien -qui chasse de race, tu as eu la grossièreté de quitter la ville au -séjour enchanteur,—comme disent les impudens flagorneurs, les renards -mangeant le fromage d’une bourgeoisie ignorante, orgueilleuse, qui, -comme un coq d’inde, se pavane dans sa crotte,—pour retourner au champ -d’où ton aïeul était parti, s’enrôler à la cité plat valet. Tu as eu la -grossièreté, comme on dit, la folie de préférer le sarreau de toile et -la blouse au pantalon à lacets et sous-ventrières, au gilet à étaux, à -la redingote asphixiant par la strangulation, croisant au cabestan, à -la cravate en carcan, aux bottines savonnées de talc, aux gants glacés, -éphémères; costume d’aisance, dans lequel on est emballé commodément, -pourvu qu’on n’emploie ni ses mains, ni ses pieds, qu’on ne tourne -pas la tête, qu’on ne se penche ni en avant ni en arrière, qu’on ne -s’agenouille, ni s’asseoie. Tu as échangé le grand village contre le -village, le spectacle du vaudeville contre celui de la nature, les -rues passantes à escarpe et contrescarpe de boutiques, grouillantes de -fiacres et de tombereaux, contre des chemins déserts, campagnardement -bordés de haies vives et de futaies; là, rien pour badauder, ni -estampes aux vitrages, ni jongleurs sur la borne, ni sirènes exhalant -l’eau-de-vie, rien d’urbain! L’homme, livré à lui-même, solitaire et -silencieux, en est réduit à penser. - -Tu es heureux maintenant, heureux, un garçon de charrue heureux, quel -scandale! Le bonheur peut-il bien se prostituer ainsi! Un garçon de -charrue heureux!... Allez donc dire cela à madame la banquière trois -étoiles, qui s’évente là-bas à son balcon. Fi donc! dira-t-elle, le -cœur soulevé et crachant; fi donc, un garçon de charrue heureux! un -balourd! Pour moi, sans flatteries, je vous comprends assez bien, toi -et ton bonheur, bonheur s’il en est? Bonheur, quel mot dérisoire! -Je n’ai point encore rencontré d’être assez effronté pour s’avouer -heureux. - -Autrefois, j’ai peut-être aussi rêvé la vie que tu as réalisée: -alors, je croyais aux champs des Bucoliques, aux paysans des Idylles, -aux villageois de Favart, aux bergères des impostes de Boucher: je -me disais, si la félicité n’habite point la ville, à coup sûr, on -l’héberge aux champs. Je croyais qu’alors qu’on a des sabots aux pieds, -une souquenille, un chapeau de paille, qu’on se lève avec le jour, -qu’on gouverne un coutre, qu’on sarcle ou qu’on arrose une terre, qu’on -suit une bourrique chargée, qu’on mange des choux, des haricots et du -porc, et qu’on juche comme une poule à la tombée du jour, je croyais -qu’on était bien heureux, bien délicatement heureux! je croyais ... -mais, je ne crois plus.... - -Pourtant, si je devais rester plus long-temps parmi ou hormis les -hommes, c’est ce que tu choisis, que je choisirais; je me ferais rustre -comme toi, mais plus sauvage encore, plus fauve; j’irais manger du pain -de chataignes dans les montagnes du Vivarais; j’irais me faire chasseur -d’ours aux Pyrénées, charbonnier aux Ardennes, ou bûcheron aux Alpes. -Mais, aujourd’hui, ce n’est plus assez; à quoi bon? quand j’userais -ma vigueur à des travaux stupides, à manier la hache, la pioche ou la -houe; à quoi bon, quand je me ferais le cœur calleux comme les mains? -Ce n’est plus l’abrutissement qu’il me faut, c’est le néant! Mais toi, -tu ne veux plus du néant, tu veux vivre; vis, je mourrai seul! - -Or, voici pour le serment que tu m’avais fait et que tu trahis. - -Et voici pour le mien que je parjure aussi. - -Le mien, c’est un serment juré à une femme, à une femme forte; un jour, -qu’épuisés tous deux, étreints, confondus, mon visage caché sous ses -cheveux blonds que ma bouche mâchait et dont j’aimais à me voiler; nous -creusions profondément le passé, nous causions de nos malheurs, de nos -amours, veux-je dire, car nos amours ont été affreuses, car mon amour -est fatal, car je suis funeste comme un gibet! Pauvre fille, à qui -t’étais-tu donnée!... Oh! que tu as souffert à cause de moi!... j’ai -été bien injuste!... - -Qu’ils viennent donc les imposteurs, que je les étrangle! les fourbes, -qui chantent l’amour, qui le _guirlandent_ et le _mirlitonnent_, qui le -font un enfant joufflu, joufflu de jouissances, qu’ils viennent donc, -les imposteurs, que je les étrangle! Chanter l’amour!..... pour moi, -l’amour, c’est de la haine, des gémissemens, des cris, de la honte, du -deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossemens, des -remords, je n’en ai pas connu d’autre!... Allons, roses pastoureaux, -chantez donc l’amour, dérision! mascarade amère! - -Alors, cette pauvre femme, ponctuant ses phrases avec des baisers -déchirans, me dit, grave et réfléchie—car Flava est une femme forte, -je le répète, une femme qui nous dépasse tous—, Champavert, fais le -serment de m’accorder ce que je vais te demander. - -—Ma bonne, je ne puis ainsi faire une promesse. - -—Oh! je t’en prie, promets-le-moi. - -—Non, je ne puis. - -—Qu’as-tu peur, crains-tu que je te surprenne une volonté qui te serait -fatale? Oh! tu n’es pas généreux; vois-tu, moi, je te promettrais tout -aveuglément, c’est que je t’aime! Il n’est nulle chose au monde que je -ne ferais pour toi, si tu disais, je le veux. Oh! c’est bien d’un homme -... - -—Bonne amie, il n’est nulle chose au monde que je ne ferais pour toi -aussi, tu le sais bien; parle, que t’ai-je jamais refusé? - -—Je veux de toi, Champavert, jure-le-moi, que tu ne te tueras jamais -seul, jamais! Le jour où tu seras las de la vie, vite, viens me -trouver, dis-moi seulement:—Je veux en finir. Je me leverai aussitôt et -nous sortirons, et, tous deux embrassés, nous nous tuerons. - -—Je lui jurai ... Elle me baisa vingt fois sur le cœur. Je n’exigeai -pas d’elle le même serment, elle m’aurait dit:—Sur l’heure, et le -boisseau de mes dégoûts n’était pas comble: une épingle m’attachait -encore à la vie. Je la savais résolue, elle caressait ce projet depuis -bien long-temps; pensant l’exécuter d’instant en instant, elle portait -sur elle un testament de ses dernières volontés, afin qu’on n’accusât -personne de son assassinat. J’ai balancé long-temps, j’ai été -long-temps indécis si j’irais lui découvrir ma volonté tardive, et lui -dire:—Flava, je suis prêt enfin, lève-toi, viens et tuons-nous. - -J’aurais tant de plaisir à périr avec elle, elle en est bien digne!... -Mais, cependant, je ne le veux pas, je ne le ferai pas; le monde est -si stupide, il dirait que nous nous sommes ... que je me suis frappé -par amour. Non, non, je ne le veux pas; le monde est si stupide, il ne -peut croire que la vie soit un fardeau dont le robuste se décharge; -il ne peut croire à la soif de l’anéantissement, ni qu’on répugne -à l’existence; il faut qu’il matérialise tout, cause et effet, une -idée pour lui n’a rien de palpable, il faut qu’il jauge et cube tout, -jusqu’à son Dieu! Quand il apprend la fin d’un suicide, de suite il -veut trouver des causes bien rustiques, bien voyantes, vite, c’est pour -une femme, une passion, une perte au jeu, une honte domestique, une -aliénation mentale. Non, non, je ne l’avertirai pas, je mourrai seul, -je ne veux pas qu’on dise: ils se sont tués, Flava, Champavert, par -amour, pour une intrigue malheureuse, contrariée, poussés au désespoir; -ce n’est point par désespoir, je n’ai jamais espéré. Non, non, je ne le -veux pas! - -Que je suis fou, hélas! que je suis fou! ne pas vouloir que ce monde -sur lequel je crache, que je méprise, que je repousse du pied, m’accuse -de périr par amour; faiblesse! Eh! quand je serai anéanti, que me -feront les grossières conjectures des hommes? leurs bavarderies ne -troubleront pas mon fumier. Mais non, c’est plus puissant que moi, je -ne puis surmonter cette imbécillité; faible que je suis, je souffrirais -de cette pensée jusqu’à l’heure sonnée ... Non, je ne l’avertirai pas; -non, je me tuerai seul. - -Jean-Louis, Jean-Louis, toi, tu peux vivre, puisque tu as rencontré -la félicité, tu peux vivre!... Ah! que le sort me garde bien de -t’entraîner à descendre avec moi l’escalier de la citerne de la mort. -Tes plumes sont encore engluées aux moribondes illusions, qu’ensemble -nous avions poignardées une à une; je te croyais faucon décillé et prêt -à prendre ton vol vers le néant, mais le monde te chaperonne encore. -Tu attends peut-être une paix, un repos, au bout de la carrière! Ce -qui te manque en ta jeunesse, tu espères le voir s’abattre sur toi en -la décrépitude? tu ne peux croire que l’existence ne soit que cela, -ne soit que ce que tu connais: si ce n’est que cela, te dis-tu, s’il -n’y avait pas quelque époque de béatitude, quelque saison de pure -joie, qui venge de tout l’opprobre, comment tant d’hommes auraient-ils -traîné leur carapace jusqu’au bout? comment auraient-ils consenti à -végéter toujours et misérablement, à patrouiller, jusqu’à extinction, -dans l’étang croupi de la société? Comment?... C’est que, comme toi, -la foule espère; comme toi, elle se croit toujours sur le point -d’atteindre son rêve évanoui, son fol désir; c’est que, pareil au -chat qui veut saisir ce qui se passe au fond du miroir, à l’instant -où radieux il se jette sur sa proie, sur son ombre, ses griffes ne -font que heurter et grincer la glace; stupéfait, mais non pas éclairé, -il s’acharne et épie, alléché comme devant. Mais, toi, qui as passé -derrière le miroir, qui as gratté l’étamage de tes ongles, qui sais que -ce n’est qu’une vitre et de l’étain qui reflète, alléché, épieras-tu -toujours?... - - * * * * * - -Le monde, c’est un théâtre: des affiches à grosses lettres, à titres -emphatiques, _hameçonnent_ la foule qui se lève aussitôt, se lave, -peigne ses favoris, met son jabot et son habit dominical, fait ses -frisures, endosse sa robe d’indienne, et, parapluie à la main, la -voilà qui part; leste, joyeuse, désireuse, elle arrive, elle paie, car -la foule paie toujours, chacun se loge à sa guise, ou plutôt suivant -le cens qu’il a payé, dans le vaste amphithéâtre, l’aristocratie se -verrouille dans ses cabanons grillés, la canaille reste à la merci. -La toile est levée, les oreilles sont ouvertes et les cous tendus, la -foule écoute, car la foule écoute toujours; l’illusion pour elle est -complète, c’est de la réalité; elle est identifiée, elle rit, elle -pleure, elle prend en haine, en amour, hurle, siffle, applaudit; en -vain, quelquefois, sent-elle qu’on l’abuse et s’arme-t-elle de sa -lorgnette, elle est myope, rien ne peut détruire son illusion et sa foi -qu’exploite si galamment les comédiens. - -Mais toi, Jean-Louis, qui as pénétré dans les coulisses, toi, qui as vu -l’envers du palais, le ciel plat, et touché le fond; toi, qui as vu de -près et à nu les rois, banquistes caparaçonnés de paillons; toi qui as -vu la carcasse des duègnes au travers l’ocre et le plâtre dont elles -sont badigeonnées; toi qui as frayé la jeune première, si novice, si -pucelle en scène, et dont la bouche exhale la pharmacie; toi qui sais -que les génovines ne sont que des jetons; toi, pour qui les rois, les -soudards, les nobles, les belles et les valets ne sont que de crapuleux -baladins, qui font de l’honneur, de la gloire, de la justice, selon -leur rôle imposé; Pharisiens, qui, loin des yeux de l’amphithéâtre, -se traînent dans la débauche et se baignent dans la turpitude; -toi, Jean-Louis, qui n’es plus fasciné, débarbouillé de l’erreur, -écouteras-tu la farce jusqu’au bout?... resteras-tu jusqu’au bout dans -la tourbe du théâtre, bénévole spectateur à gueule bée de cette ignoble -pantalonnade?... O Jean-Louis, tu serais trop déchu! - -Je ne t’en veux pas, parce que maintenant tu tiens à la vie: certes, -tu as bien le droit de vivre, puisque l’échafaud ne te réclame pas; tu -peux porter fièrement ta tête sur l’épaule, ce n’est plus aujourd’hui -une tête séditieuse, la fournaise ne contient plus que du mâche fer; -tu peux la porter crânement, cette tête pacifique, avec privilége du -roi et autorisation de M. le maire. En outre, n’habites-tu pas les -champs? et les champs attachent à l’existence. En vérité, quoi de -plus attrayant! Là, des vaches; là, une meule de foin; là, un étang -qui coasse; là, des batteurs en grange; là, une ânesse qui brait; là, -un margouillis qui clapote; là, un champ de betteraves. Quoi de plus -entraînant? c’est un charme irrésistible, je le sens!... Une seule -chose me plairait moins peut-être, la monotonie, la sempiternelle -physionomie de la nature: toujours de la pluie et du soleil, du soleil -et de la pluie; toujours le printemps et l’automne, le chaud et la -froidure; toujours, à tout jamais. Rien n’est-il plus ennuyeux qu’une -fixité, qu’une mode inamovible, qu’un almanach perpétuel. Tous les ans, -des arbres verts et toujours des arbres verts; Fontainebleau! qui nous -délivrera des arbres verts? Que cela m’émbête!... Pourquoi, non plus de -variété? pourquoi les feuilles ne prendraient-elles pas tour à tour les -couleurs de l’arc-en-ciel? Fontainebleau! que cette verdure est sotte! - -Je ne t’en veux pas, Jean-Louis, pour ce que tu tiens à la vie, -non, mais pour ce que tu prétends _ne pas concevoir les raisons qui -me poussent si brusquement au suicide_; c’est toi, Jean-Louis, qui -me demandes cela; fatalité! Qui t’a changé ainsi? qui peut donc -t’avoir ainsi rafraîchi le cœur, tandis que le mien s’enfonçait dans -l’amertume? _brusquement_, peux-tu bien dire cela? tu n’ignores -pourtant pas que la pensée de la mort est la doyenne de mes pensées; -tu ne l’ignores pas, toi-même tu y applaudissais. Il est trop tard -maintenant, j’en suis fâché; mais tout ce que tu pourrais me dire -serait vain, j’achèverai... Mais je t’aime trop pour ne pas redouter -ton blâme; au moins qu’un ami ne me vitupère pas; au moins que tu -dises: Il a bien fait, il a fait en brave, il s’est tué. - - - - -II - -EDURA - - -Ce factum achevé, Champavert l’enveloppa, mit l’adresse: _A Jean-Louis, -laboureur, à la chapelle en Vaudragon_, et le cacheta; puis il se -releva calme et comme soulagé, but un pot de thé, alluma une cigarrette -de Maryland, s’assit sur la croisée, fumant et regardant vaguement dans -l’air; sa cigarrette achevée, il rentra dans la chambre; et, longeant -le pourtour des murailles, il baisait les portraits de ses compagnons -tour à tour, et, tour à tour, les brisait sur le plancher: ensuite, -avec un rire goguenard et haussant les épaules de dédain, il lacéra -et jeta au feu tous ses livres; et, s’armant d’une hache appendue -en trophée il mit en pièces, l’un après l’autre, les meubles qui -garnissaient son logis. Le carreau était couvert de débris, et le feu -de la cheminée s’étendait dans la chambre. Son mauvais cœur palpitait -de joie: il ne voulait rien laisser après lui qui pût être utile, rien; -il ne voulait pas qu’après sa mort, on se partageât, le rire sur la -lèvre, ce qu’il avait possédé; qu’un autre après lui vînt aimer un -objet qu’il avait aimé; qu’un autre promenât ses dépouilles au soleil. -S’il avait eu de l’or, il aurait été le jeter à l’eau ou l’enfouir, -tant son aversion pour les hommes était profonde, tant il abhorrait -l’héritage. Ce n’est pas lui qui aurait fait planter des arbres sur -sa tombe pour abriter le voyageur lassé pendant le midi; il aurait -plutôt fait creuser une chausse-trappe sur sa fosse pour y engloutir le -voiturier égaré ou le piéton perdu dans l’herbe haute. - -Satisfait de sa dévastation, il s’assit sur ces ruines, comme -l’architecte Fontaine s’asseoirait sur les décombres de -Saint-Germain-l’Auxerrois; et, ouvrant une cassette à demi brûlée, il -en tira une petite boîte d’écaille, la porta à ses lèvres avec ivresse, -et la couvrit de baisers. - -—Edura! Edura! mon premier amour et mon plus terrible, Edura! ma -Warens!... répétait-il, le front rouge et les mains crispées, broyant -et faisant craquer la boîte sous ses doigts baignés des gros pleurs qui -tombaient de ses yeux. - -O Edura! ma belle Edura!... femme, femme, que tu m’as été fatale!... -Si tu l’avais voulu, tu aurais fait de moi quelque chose de grand; je -sens trop là que j’étais prédestiné, rien qu’avec un mot, un seul mot! -Tu ne l’as pas dit, ce mot, vilaine femme! Que tu m’as fait de mal! tu -m’as perdu: tu pouvais faire de moi un lion; le bon de mon cœur pouvait -grandir sous tes caresses; ta voix, ta douce parole, tes baisers -pouvaient exorciser le venin qui, maintenant, me déborde; la souffrance -a fait de moi un loup féroce. Tiens, que je brise ce bijou qui me vient -de toi!... - -Et jetant à terre cette boîte d’écaille, il frappa dessus du talon, et -la pulvérisa. - -—Meurs, meurs, tout souvenir d’elle!... d’elle! qui a fait entrer la -haine en mon cœur, d’elle! qui a trempé ma jeunesse dans le fiel quand -elle pouvait la faire si belle, si sublime! C’est toi, Edura, c’est toi -qui m’as aigri, qui as chassé la bonté de ma tête, la sensibilité de ma -poitrine, qui m’as usé et blasé par la torture et l’envie. C’est toi -qui es cause que j’ai tout haï, tu m’as perdu quand ma vie s’ouvrait si -riche d’avenir; c’est toi qui l’as empoisonnée; et, si je me tue, c’est -encore par toi; c’est toi qui as mis dans mon sein le germe de la mort, -la misère l’a fécondé. - -O inconcevable passion! amour, amour, qui t’expliquera?.... Edura! -ô mon Edura! ne va pas croire après cela que je te hais. Je t’aime -toujours aussi follement; je frissonne encore à ton nom comme -autrefois. Je t’aime, et c’est toi qui m’as tué, c’est toi qui m’as -tourné vers le néant. Tu m’as fait tant de mal, et je t’aime tant! -et cependant tu n’es plus pour moi qu’une souvenance confuse; les -ans ont passé vite, et m’ont fait jeune homme; mais toi, ils t’ont -vieillie, ternie, fanée; tu n’es plus un bouton d’or, tu es un saule -creux qui penche. Les cavaliers ne te regardent plus; tu n’as plus -de cour, tu n’es plus reine. Si, alors, tu avais voulu cueillir mon -amour, amaranthe immortelle, qui ne se flétrit point, elle t’ornerait -encore. Mère, tu aurais un enfant passionné dans tes bras; mon sang, -mes baisers chaleureux rappelleraient ta vie qui s’en va; tu aurais eu -jusqu’au bout un compatissant appui; ma jeunesse aurait obombré ton -âge, et mon bras puni le rieur qui aurait levé ton voile. - -Que sont-ils devenus tous tes beaux muguets, amants charnels, que -sont-ils devenus?... A peine se rappelleraient-ils ton nom. Vrais -cosaques à cheval, ces hommes auxquels tu t’es livrée t’ont jeté -leur passion nomade; ils t’ont butinée sur leur chemin. Pauvre -femme! insensée! voilà donc les amis que tu te préparais pour le -retour. Souffre, souffre maintenant; il est bien juste que je sois -vengé, j’ai tant souffert! Maintenant, peut-être, tes joues que nul -baiser ne ravive sont mouillées de pleurs, tu languis solitaire, et -cette solitude inaccoutumée te mine; peut-être en es-tu réduite, -quel abaissement! à faire des minauderies à de jeunes hommes qui -te repoussent et te tournent le dos. Quand tu veux parler d’amour, -on ricane. Souffre, souffre long-temps, que je sois bien vengé! -Inconcevable passion, je t’aime encore, je le sens là, je ne puis me -le cacher; Je t’aime, et je te hais profondément; et cependant, si tu -venais me prendre la main, si tu venais me dire tout bas ce mot que -tu m’as toujours tu, si tu venais me dire je t’aime, comme autrefois -... car tu m’as aimé, j’en suis sûr; je suis sûr que tu as étouffé ton -amour pour moi, que tu as repoussé le mien, parce que aimer, être aimée -d’un enfant obscur n’était pas ce que voulait ton esprit orgueilleux, -et je t’aime encore aussi violemment; et pourtant, te dis-je, si tu -venais à moi, je te repousserais; car je t’aime aujourd’hui pour ce -que tu as été, et non pour ce que tu es. Si tu te jetais à mes genoux, -je serais sans pitié, je te frapperais; si tu t’attachais à mes pas, -froid, je te traînerais, je serais vengé! - -Puis, accoudé, silencieux, ce pauvre Champavert pleurait amèrement. - -—C’est le premier pas dans la vie, qui décide de la vie; versez du -vinaigre dans le vin le plus doux, il deviendra vinaigre, murmura-t-il -en ramassant les débris de la boîte d’écaille qu’il baisait et mettait -dans sa bourse. - -Tout à coup, il se lève, enfonce son chapeau sur son front, sort et -clôt sa porte. - -—Voici ma clef, dit-il en descendant au concierge; je pars pour un -voyage lointain; si quelqu’un venait me demander, vous voudrez bien lui -dire que j’ai quitté pour long-temps cette ville. - -—Iriez-vous en Espagne, que vous aimez tant? - -—Plus loin. - -—En Alger? - -—Plus loin. - -Il sortit. - - - - -III - -FLAVA - - -Vers le soir, un camarade le rencontra rue Jean-Jacques-Rousseau, au -moment où il sortait de la poste. - -A huit heures environ, sur la hauteur de Montmartre, dans le chemin des -Rosiers, il sonnait à un guichet rouge. - -Une jeune fille ouvrit: ses cheveux blonds flottaient sur sa robe -blanche; son teint pâle et son regard soucieux, son allure langoureuse, -quoique dégagée, sa poitrine rentrée et sa tête inclinée, disaient -tristement que la souffrance, comme une foudre, avait ravagé et -ravageait cette belle créature, cassée, défleurie. - -En apercevant Champavert, elle jeta un cri de surprise. - -—Vous, mon sauvage, à cette heure, quelle aventure!... - -—Amie, si je suis venu, ce n’est point par aventure, c’est tout à votre -intention. - -—Champavert, vous me permettrez au moins le doute. - -—Mauvaise, vous voulez me blesser!—Es-tu seule? - -—Oui! - -—Tout-à-fait seule? - -—Oui! - -—Ton père? - -—Il est descendu à la ville. - -—Enfin, c’est bien heureux! Je puis te voir et te parler à loisir, sans -gros yeux qui épient et sans grandes oreilles qui espionnent. - -—Qui vous change donc ainsi, mon Champavert? quel soleil a donc fondu -la glace de votre cœur? Ah! vraiment, il vous sied bien, après deux -mois d’absence, de venir jouer à l’amoureux. - -—Flava, je ne joue rien; je suis pour toi ce que j’ai toujours été. -J’accepte tes reproches, je sais qu’en apparence je puis en mériter; -je suis peu assidu, il est vrai, mais tu règnes en mon cœur toujours; -tu règnes comme la patrie dans le cœur d’un proscrit; tu règnes comme -la vie dans le cœur d’un condamné. L’absence ne détruit pas l’amour, -tu le sais. Je suis peu assidu, c’est vrai, que veux-tu que je vienne -faire ici plus souvent? Souffrir!... Toujours gardée à vue, comme une -criminelle d’État, je ne puis seulement te presser la main, te dire un -mot bas à l’oreille; à peine si nos regards peuvent s’entendre; cela me -fait trop de mal, je ne puis le supporter! Que de fois j’ai été tenté -de frapper ton père, tes geoliers, de te prendre le bras et de te dire -fuyons! Ah! si tu étais libre, ou si du moins nous pouvions nous livrer -à de douces causeries, tu ne te plaindrais pas de l’infréquence de mes -visites. - -—Mais, qu’importe!... puisque ta vue seule me remet tant de courage au -cœur. Ah! c’est cruel, Champavert, de haïr ainsi une femme, et puis de -sortir de terre comme un démon, deux ou trois fois l’année, pour venir -lui mentir, lui dire qu’on l’aime; ah! c’est cruel, Champavert! - -—Flava, tu me traites durement, tu me tortures à plaisir! Faudra-t-il -donc toujours, comme un débutant, renouveler mes aveux d’amour? -toujours faire de nouvelles protestations? Tu devrais au moins me -connaître depuis six ans que nous sommes liés. Si je ne suis pas -assidu, suis-je pas fidèle amant? Je sais que tu as le droit de -douter de moi; qu’autrefois, tout enfant, j’ai été mauvais, mais ma -constance n’a-t-elle pas racheté tout cela? Je t’aime, Flava, je t’aime -profondément, à tout jamais! Veux-tu encore un serment? je t’aime, -Flava! et te le jure sur le corps ... - -—Silence! Champavert, silence! n’invoquez pas son ombre! - -—Ne pleure pas, Flava! ne pleure pas, bonne mère, tes larmes ont assez -creusé tes joues, tes larmes sont amères à mes lèvres; ne pleure pas, -bonne mère! il est plus heureux que nous, il n’est pas. - -—Plus heureux que nous, il n’est pas..... Champavert, tu dis vrai: que -j’aime cette pensée!... Oh! dis-moi, serais-tu prêt? - -—Non, ma toute belle, attendons encore, peut-être des jours meilleurs -vont se lever pour nous; si jeunes encore, nous avons un long avenir! -Attendons encore, nous avons bu l’absinthe avant le festin, attendons, -après le deuil de la nuit, le jour et la rosée. - -—Champavert, quand un arbre a été atteint de la foudre, nul printemps -ne saurait le reverdir; il dessèche sur pied, jusqu’à ce qu’un bûcheron -le renverse de sa hache; Champavert, attendrons-nous le coup de hache -de la mort, tardif bûcheron? Ce serait une lâcheté! - -—Il est téméraire de préjuger l’avenir: ma belle, dépouillons-nous de -cette sombreur, soyons moins élégiaques, s’il vous plaît? - -—C’est cela, à loisir, plaisantez! Vous grimacez, Champavert, votre -rire n’est pas un rire qui part du cœur, c’est un rire de supplicié. -Tout à l’heure vous vous êtes trahi. - -Pendant ces causeries, sous la salle d’ombrage, la lune était montée -à l’horizon, et ses rayons, perçant au travers le feuillage vacillant -des marronniers, semait le sable de nacres et l’obscurité de phalènes -d’argent. Le rossignol ne chantait pas encore son nocturne, et l’on -n’entendait rien dans l’immensité, sinon le son amoureux de leur voix -qui s’élevait comme le soupir d’une Gnomide. - - - - -IV - -DAMNATION - - -—La plaine est obscure et solitaire, lève-toi, ma grande amie, et -descendons le clos; viens errer, là-bas, près de la citerne; il y a -bien long-temps que je ne me suis agenouillé sur cette terre; le houx -ombrageant son berceau mortuaire, a peut-être été brouté? Allons voir. - -—Oh! non pas, ce houx est vert et touffu et l’herbe haute et belle; mes -pleurs sont une pluie féconde, et je les en arrose chaque nuit. - -—Chaque nuit tu descends à la source? - -—Oui! chaque nuit: quand tout dort en la maison, je me lève et descends -faire ma prière sur sa tombe; quand j’ai bien prié et bien pleuré sous -le ciel, je me sens plus calme. La nature semble me pardonner mon -crime; il me semble entendre dans le silence universel une voix partant -des étoiles, qui me crie:—Ton crime n’est pas le tien, faible enfant -de la terre, il est aux hommes! à la société!... que son sang retombe -sur eux et sur elle!... Je rentre avant l’aurore, et je goûte alors un -sommeil plus paisible et sans rêves affreux. - -—Mystérieuse! pourquoi ne me parlas-tu jamais de tes visites nocturnes? -je m’y serais trouvé aussi, moi, je serais venu prier et pleurer avec -toi! - -—Garde-t-en, Champavert, garde-t-en bien, tu me perdrais! Plusieurs -fois, mon père soupçonneux m’a suivie, j’en suis sûre, je l’ai vu, là, -caché derrière le mur de la citerne, il m’écoutait; nous nous serions -trahis. Aussi, ai-je bien soin de prier bas, de peur qu’il n’entende -pourquoi je prie. Il m’a demandé plusieurs fois, avec un sourire -d’intelligence, si je n’étais pas somnambule: j’ai feint de ne pas -comprendre, et, sans me déconcerter, j’ai répondu que cela pouvait bien -être. - -Ils étaient presque au bas du sentier rapide qui conduit à la source; -la lune avait disparu, le ciel était noir, quelques éclairs passaient -comme des phosphores à l’horizon, Flava était appuyée sur le bras de -Champavert, qui froissait dans sa main une branche de verveine. - -—Quelle odeur plus suave que cette verveine des Indes! Aimes-tu les -fleurs, Flava? - -—Beaucoup. - -—Toi, aimer les fleurs, Flava, c’est de l’amour-propre! aimes-tu les -parfums? - -—Beaucoup. - -—Pour moi, je les aime follement! on dit que cela sied mal à un homme, -que m’importe! je n’en suis pas plus efféminé pour cela. Si je me -laissais aller, je remplirais mon logis de plantes balsamiques, je -me chargerais de senteurs comme une petite maîtresse. Quand je suis -accablé, une branche de chèvrefeuille odorant est pour moi toute une -consolation. - -Bien des cavaliers montent la garde pour une belle, à son balcon; -moi, je la monterais pour une fleur; bien des cavaliers font de longs -chemins pour causer d’amour, j’irais en Espagne pour une bergamote, en -Orient pour du benjoin; bien des cavaliers vendent leur manteau pour en -jouer le prix, moi, je troquerais le mien contre un flacon d’essence de -roses. - - * * * * * - -Mais, pour moi, par-dessus tout, Flava, tu es le flacon le plus -odorant, le réséda le plus suave, le baume arabique le plus précieux! -Aussi, pour toi, je ferais plus que de guetter sous un balcon, je -ferais plus qu’un pèlerinage, je ferais plus que de me dépouiller de -mon manteau, je vivrais, si tu l’exigeais!... - -—Tu te trahis encore, Champavert, serais-tu prêt? dis-le-moi, je t’en -prie, souviens-toi de ta promesse! - -—Oh! non pas cela, je veux dire que si j’étais décidé au néant, et que -tu voulusses que je vécusse, je vivrais. - -—Champavert, tu blasphêmes en parlant ainsi de néant, tu me fais mal -infernalement!... Regarde donc ce ciel sillonné, cette plaine, ces -monts, cette majestueuse nature! regarde-moi! et après cela, crois au -néant si tu peux? - -—Comme toi, Flava, j’aimai jadis les poëmes et les phrases. - -—Hélas! si nous ne devions pas renaître heureux pour l’éternité, ce -serait bien atroce!... Une vie de souffrances et de misères et plus -rien après?... - -—Le néant. - -—Oh! tu ne le crois pas! - -—Si! je le crois! C’est par lâcheté que les hommes reculent devant -l’anéantissement: ils se façonnent à leur guise une vie future, se -bercent et s’enivrent de ce mensonge qu’ils se sont fait à eux-mêmes; -et, tous contens de cette trouvaille, quand ils agonisent, comme des -fous sur le lit de fer, avec un rire niais sur les lèvres, ils vous -disent:—Adieu! au revoir, je pars pour un monde meilleur, nous nous -retrouverons là-haut! et puis, avec un rire encore plus niais, les -héritiers, joyeux dans le cœur, répondent:—Adieu! bon voyage! nous -nous rejoindrons avant peu, préparez nos places dans l’hôtellerie du -paradis. - -—Eh bien! non! idiots que vous êtes! vous allez où vont toutes choses, -au néant!...... Et c’est face à face avec la mort, et le pied dans la -fosse, lâches, que je vous dis cela! Je ne veux pas d’une autre vie, -j’en ai assez de vivre, c’est le néant que j’appelle!... - -—Taisez-vous, taisez-vous, Champavert, ne blasphémez pas ainsi; si vous -saviez, votre regard est affreux! Mais quelle serait donc, mon ami, la -récompense des malheureux torturés ici-bas? - -—Qui dédommagera le cheval de ses sueurs, la forêt de la hache, de la -scie et du feu?..... Sans doute, il y a une autre vie aussi pour les -chevaux et les chênes?... Un paradis!... - -—Vous êtes égaré, taisez-vous, Champavert, Dieu vous entend; ne -craignez-vous pas son tonnerre? - -—S’il était un Dieu qui lançât la foudre, je le défierais! Qu’il -me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant qui entend tout, je le -défie!....... Tiens, je crache contre le ciel! Tiens, regarde là-bas, -vois-tu ce pauvre tonnerre qui se perd à l’horizon! on dirait qu’il a -peur de moi. Ah! franchement, ton Dieu n’est pas susceptible sur le -point d’honneur: si j’étais Dieu, si j’avais des tonnerres à la main, -oh! je ne me laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver de -terre! - -Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu votre Dieu, et vous -avez bien fait, car, s’il était un Dieu, il serait pendable. - -—Oh! laissez-moi fuir, la terre s’entr’ouvre sous vos pas! Satan, tu me -fais horreur!....... laissez-moi, Champavert, moi, je n’ai pas fait de -pacte; je vous en prie, taisez-vous, je suis morte si vous blasphémez -plus! Faut-il donc que je baise vos pieds?... - -—Jusqu’à cette heure, j’avais gardé mon sang-froid, mais tant de -misères m’enragent!... Oh! si je tenais l’humanité comme je te tiens -là, je l’étranglerais! Si elle n’avait qu’une vie, je la frapperais de -ce couteau, je l’anéantirais! si je tenais ton Dieu, je le frapperais -comme je frappe cet arbre! si je tenais ma mère, ma mère qui m’a donné -la vie, je l’éventrerais! C’est une chose infâme qu’une mère!... Ah! -si du moins elle m’avait étouffé dans ses entrailles, comme nous avons -fait de notre fils..... Horreur!..... Je m’égare ... - -Monde atroce! il faut donc qu’une fille tue son fils, sinon elle perd -son honneur!... Flava! tu es une fille d’honneur, tu as massacré le -tien!... tu es une vierge, Flava! Horreur!...... - -Ote-toi de dessus cette fosse, que je creuse la terre de mes ongles; je -veux revoir mon fils, je veux le revoir à mon heure dernière! - -—Ne troublez pas sa tombe sacrée.... - -—Sacrée!...... Je te dis que je veux revoir mon fils à mon heure -dernière! laisse-moi fouiller cette fosse. - -La pluie tombait à flots, le tonnerre mugissait, et quand les éclairs -jetaient leurs nappes de flammes sur la plaine, on distinguait Flava, -échevelée; sa robe blanche semblait un linceul, elle était couchée -sous les touffes du houx. Champavert, à deux genoux sur terre, de -ses ongles et de son poignard fouillait le sable. Tout à coup, il se -redressa tenant au poing un squelette chargé de lambeaux:—Flava! Flava! -criait-il, tiens, tiens, regarde donc ton fils; tiens, voilà ce qu’est -l’éternité!... Regarde! - -—Vous me faites bien souffrir, Champavert, tuez-moi!..... Tout cela -pour un crime, un seul, ah! c’en est trop.... - -—Loi! vertu! honneur! vous êtes satisfaits; tenez, reprenez votre -proie!... Monde barbare, tu l’as voulu, tiens, regarde, c’est ton -œuvre, à toi. Es-tu content de ta victime? es-tu content de tes -victimes?...—Bâtard! c’est bien effronté à vous, d’avoir voulu naître -sans autorisation royale, sans bans! Eh! la loi? eh! l’honneur?... - -Ne pleure pas, Flava, qu’est-ce donc? rien: un enfanticide. Tant de -vierges timides en sont à leur troisième, tant de filles vertueuses -comptent leurs printemps par des meurtres..... Loi barbare! préjugé -féroce! honneur infâme! hommes! société! tenez! tenez votre proie!... -Je vous la rends!!!... - - * * * * * - -En hurlant ces derniers mots, Champavert lança au loin le cadavre qui, -roulant par la pente escarpée, vint tomber et se briser sur les pierres -du chemin. - -—Champavert! Champavert! achève-moi! râlait Flava, froide et mourante; -es-tu prêt, maintenant?... - -—Oui!... - -—Frappe-moi, que je meure la première!... Tiens, frappe là, c’est mon -cœur!... Adieu!!! - -—Au néant!!! - -A ce dernier mot, Champavert s’agenouilla, mit la pointe du poignard -sur le sein de Flava, et, appuyant la garde contre sa poitrine, il -se laissa tomber lourdement sur elle, l’étreignit dans ses bras: le -fer entra froidement, et Flava jeta un cri de mort qui fit mugir les -carrières. - -Champavert retira le fer de la plaie, se releva, et, tête baissée, -descendit la colline et disparut dans la brume et la pluie. - - - - -V - -DE PROFUNDIS - - -Le lendemain, à l’aube, un roulier entendit un craquement sous la roue -de son chariot: c’était le squelette charnu d’un enfant. - -Une paysanne trouva près de la source un cadavre de femme avec un trou -au cœur. - -Et, aux buttes de Montfaucon, un écarisseur, en sifflant sa chanson et -retroussant ses manches, aperçut, parmi un monceau de chevaux, un homme -couvert de sang; sa tête, renversée et noyée dans la bourbe, laissait -voir seulement une longue barbe noire, et dans sa poitrine un gros -couteau était enfoncé comme un pieu. - - - FIN - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Champavert, by Pétrus Borel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT *** - -***** This file should be named 51787-0.txt or 51787-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/7/8/51787/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Champavert - contes immoraux - -Author: Pétrus Borel - -Illustrator: Adrien Aubry - -Release Date: April 18, 2016 [EBook #51787] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<div class="limit"> - -<div class="chapter"> -<div class="transnote p4"> -<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p> -<p class="ptn">—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p> -<p class="ptn">—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p> -<p class="ptn">—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.</p> -<p class="ptn">—La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; -l’image a été placée dans le domaine public.</p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<p class="pc4 giant"><b>CHAMPAVERT</b></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p> - -<hr class="d1" /> - -<p class="pc reduct">Bruxelles.—Imprimerie de <span class="smcap">E. J. Carlier</span>, rue des Minimes, 51.</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/fr.jpg" width="400" height="555" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p> - -<h1 class="p4">CHAMPAVERT</h1> - -<p class="pc1 mid">CONTES IMMORAUX</p> -<p class="pc2 reduct">PAR</p> -<p class="pc1 large">PETRUS BOREL</p> -<p class="pc2 reduct">LE LYCANTHROPE</p> -<p class="pc2 reduct">AVEC FRONTISPICE A L’EAU-FORTE DE</p> -<p class="pc1 mid">M. ADRIEN AUBRY</p> - -<div class="figcenter"> - <img src="images/logo.jpg" width="200" height="241" - alt="" - title="" /> -</div> - -<p class="pc mid">BRUXELLES</p> -<p class="pc lmid">J. BLANCHE, LIBRAIRE</p> -<p class="pc reduct">11, RUE DE LOXUM, 11</p> -<hr class="d2" /> -<p class="pc">1872</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRES</h2> - -<table id="toc" summary="cont"> - - <tr> - <td colspan="2"> </td> - <td class="tdr2"><span class="small">PAGE</span></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">NOTICE SUR CHAMPAVERT</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_v">v</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">MONSIEUR DE L’ARGENTIÈRE, L’ACCUSATEUR</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_1">1</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl2">ROCCOCO</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_3">3</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl2">WAS-IST-DAS?</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_15">15</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl2">MATER DOLOROSA</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_21">21</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl2">MOISE SAUVÉ DES EAUX</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_29">29</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl2">VERY WELL</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_37">37</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">JAQUEZ BARRAOU LE CHARPENTIER - LA HAVANE</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_45">45</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl2">PESADUMBRE Y CONJURACION</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_47">47</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl2">EL CORAZON NO ES TRAYDOR</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_55">55</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl2">TRAYCION Y TRAYCION</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_59">59</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl2">A LAS ORACIONES</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_67">67</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">DON ANDRÉA VÉSALIUS L’ANATOMISTE - MADRID</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_71">71</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl2">CHALYBARIUM</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_73">73</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl2">SALTATIO, TURBA, MORS</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_79">79</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl2">QUOD LEGI NON POTEST</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_85">85</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl2">NIDUS ADULTERATUS</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_91">91</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl2">OPIFICINA</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_95">95</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdl2">ENODATIO</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_97">97</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII.</td> - <td class="tdl2">AFFABULATIO</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_101">101</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">THREE FINGERED JACK L’OBI - LA JAMAIQUE</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_103">103</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl2">NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_105">105</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl2">VOICES IN THE DESERT</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_111">111</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl2">HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_115">115</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl2">TIRESOME CHAPTER</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_121">121</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl2">HOUND’S FEE</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_127">127</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdl2">BLOOD’S REWARD</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_133">133</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">DINA LA BELLE JUIVE - LYON</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_139">139</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl2">AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_141">141</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl2">ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_151">151</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl2">LOU GAL RËMËNO L’ALO</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_161">161</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl2">PLOUJHAS DË MARSELHA</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_167">167</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl2">MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_169">169</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdl2">LANGHIMEN</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_181">181</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII.</td> - <td class="tdl2">OUSTÂOU PAIROLAOU</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_191">191</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VIII.</td> - <td class="tdl2">BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_195">195</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IX.</td> - <td class="tdl2">BOURDËSCÂDO</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_197">197</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">X.</td> - <td class="tdl2">ESCUMERGAMËN</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_201">201</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XI.</td> - <td class="tdl2">DÔOU</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_207">207</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XII.</td> - <td class="tdl2">GOUDOUMAR! GOULLAMAS!</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_209">209</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">XIII.</td> - <td class="tdl2">GOLGOTHA</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_211">211</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">PASSEREAU L’ÉCOLIER - PARIS</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_215">215</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl2">CARABINS</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_217">217</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl2">MARIETTE</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_227">227</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl2">PERFIDE COMME L’ONDE</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_237">237</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl2">ALBERT PATROCINE</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_243">243</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl2">INCONGRUITÉ</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_251">251</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VI.</td> - <td class="tdl2">AUTRE INCONGRUITÉ</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_263">263</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VII.</td> - <td class="tdl2">AH! C’EST MAL!</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_271">271</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">VIII.</td> - <td class="tdl2">FIN TRÈS NATURELLE</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_283">283</a></td> - </tr> - - <tr> - <td colspan="2" class="tdl1">CHAMPAVERT LE LYCANTHROPE - PARIS</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_299">299</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">I.</td> - <td class="tdl2">TESTAMENT</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_301">301</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">II.</td> - <td class="tdl2">EDURA</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_313">313</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">III.</td> - <td class="tdl2">FLAVA</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_319">319</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">IV.</td> - <td class="tdl2">DAMNATION</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_325">325</a></td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdr1">V.</td> - <td class="tdl2">DE PROFUNDIS</td> - <td class="tdr2"><a href="#Page_333">333</a></td> - </tr> - -</table> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_v" id="Page_v">[v]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4 wn">NOTICE<br /> -<span class="little">SUR</span><br /> -<span class="large">CHAMPAVERT</span></h2> - -<p class="p2">C’est toujours un pénible emploi que celui de <i>détrompeur</i>, -c’est toujours une pénible corvée que celle -de venir enlever au public ses douces erreurs, ses -mensonges auxquels il s’est fait, auxquels il a donné -sa foi; rien n’est plus dangereux que de faire un vide -dans le cœur de l’homme. Jamais je ne me hasarderai -à une aussi scabreuse mission. Croyez, croyez, abusez-vous, -soyez abusés!... L’erreur est presque toujours<span class="pagenum"><a name="Page_vi" id="Page_vi">[vi]</a></span> -aimable et consolatrice. Malgré tout cet éloignement, -ma religieuse sincérité, aujourd’hui, me -fait un devoir de démasquer une supercherie, heureusement -sans importance, une pseudonymie. De grâce, -veuillez bien ne point vous emporter, comme vous le -faites de coutume, quand on vient vous dire que la -<i>Clotilde de Surville</i> n’a pas été, que son livre est -apocryphe; que la correspondance de <i>Ganganelli</i> et -<i>Carlino</i> est apocryphe; que <i>Joseph Delorme</i> est un -pseudographe et sa biographie un mythe. De grâces, -de grâces! je vous en supplie, ne vous emportez -point!...</p> - -<p>Pétrus Borel s’est tué ce printemps: prions Dieu -pour lui, afin que son âme, à laquelle il ne croyait -plus, trouve merci devant Dieu qu’il niait, afin que -Dieu ne frappe pas l’erreur du même bras que le -crime.</p> - -<p>Pétrus Borel, le <i>rhapsode</i>, le <i>lycanthrope</i>, s’est -tué, ou pour dire la vérité que nous avons promise, -le pauvre jeune homme qui se recélait sous ce sobriquet, -qu’il s’était donné à peine au sortir de l’enfance; -aussi, peu de ses camarades connurent-ils son véritable -nom; aucun ne sut jamais la cause de ce travestissement; -le fit-il par nécessité ou par bizarrerie?<span class="pagenum"><a name="Page_vii" id="Page_vii">[vii]</a></span> -c’est ce qu’on ignore entièrement. Autrefois ce même -nom avait été illustré en littérature et en sciences, -par Pétrus Borel de Castres, profond docteur, antiquaire, -médecin de Louis XIV et fils du poète Jacques -Borel. Descendait-il maternellement de cette -famille, avait-il voulu reprendre le nom d’un de ses -aïeux? c’est ce qu’on ignore entièrement et que sans -doute on ignorera toujours.</p> - -<p>Ainsi que nous l’avons rétabli en titre de ce livre, -son vrai nom était Champavert.</p> - -<p>Il n’est pas de plus doux plaisir que celui de descendre -dans l’intimité d’un être sensible, c’est-à-dire -supérieur, qui s’est éteint; c’est une indiscrétion bien -louable que celle de vouloir s’initier au secret de la -vie d’un grand artiste ou d’un malheureux. On aime -bien l’écrivain qui se complaît à étaler comme des -tapisseries l’existence, souvent très occulte, des -hommes qui nous sont chers. Quoique celle du jeune -et fatal poète qui nous occupe n’excite pas en vous un -aussi haut intérêt, je pense cependant que vous ne -les auriez pas mal accueillis si j’avais pu déterrer -quelques détails et quelques circonstances de cette -vie anomale; mais regrettablement on en sait bien -peu de chose. Champavert était peu parleur de lui-même;<span class="pagenum"><a name="Page_viii" id="Page_viii">[viii]</a></span> -il tombait généralement dans le monde -comme une apparition, sans antécédens connus, sans -avenir présumé.</p> - -<p>On a quelques raisons de croire, qu’originaire des -Hautes-Alpes, il était né dans l’antique <i>Ségusie</i>, souvent, -lui ayant entendu maudire son père, descendu -des Montagnes, et nommer avec fierté comme ses -compatriotes, <i>Philibert-Delorme</i>, <i>Martel-Ange</i>, -<i>Servandoni</i>, <i>Audran</i>, <i>Stella</i>, <i>Coisevox</i>, <i>Coustou</i>: -<i>Ballanche</i>!... Mais, jeune, il avait laissé sa patrie.</p> - -<p>Il montrait au plus vingt à vingt-deux ans à ceux -qui l’approchaient, mais ses traits graves, de prime -abord, le vieillissaient beaucoup.</p> - -<p>Il était assez grand et svelte, peut-être même frêle; -il avait le teint brun, le profil caractéristique, l’œil -grand, blanc et noir, et quelque chose dans le regard -qui fatiguait lorsqu’il était fixé, comme l’œil convoiteux -du serpent qui attire une proie.</p> - -<p>Contre l’usage de notre époque, de même que -Leonardo da Vinci, contrairement à celui de la -sienne, il portait la barbe longue depuis l’âge de dix-sept -ans; jamais les plus instantes prières ne purent -le contraindre à l’abattre. En cette étrangeté, il devança -de quatre ans les apôtres de Henri-Saint-Simon.<span class="pagenum"><a name="Page_ix" id="Page_ix">[ix]</a></span> -L’idée la plus juste qu’on puisse en donner, c’est -de dire qu’il avait beaucoup de l’aspect de saint Bruno.</p> - -<p>Sa voix et ses façons étaient douces, à la grande -surprise de ceux qui le voyaient pour la première -fois, et qui, par ses écrits, ses poésies, se l’étaient -figuré un ogre effroyable. Il était bon, doux, affable, -fier, opiniâtre, serviable, bienveillant, son cœur -aimant, <i>amoroso con los suyos</i>, divine expression -espagnole, n’avait point encore été gâté par l’égoïsme -et l’or. Mais quand on le blessait à fond, sa haine -devenait, comme son amour, implacable.</p> - -<p>Lorsqu’on l’entraînait dans le monde, il y apportait -un air de souffrante mélancolie, comme un cerf -lancé hors de son hallier.</p> - -<p>Quant à des particularités sur son enfance, on ne -sait presque rien: on ne sait que ce que lui-même en -a voulu dire à ses intimes. La volonté était développée -chez lui au plus haut point, hardi, têtu, impérieux, -le mépris des usages et coutumes était inné en -lui, il ne s’y ploya jamais, même en son plus bas âge. -Il avait en horreur les habits, et passa ses premières -années entièrement nu; ce n’est qu’assez tard qu’on -parvint à lui faire endosser les vêtemens les plus nécessaires.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_x" id="Page_x">[x]</a></span></p> - -<p>On a encore quelques soupçons vagues que son -instruction avait été confiée à des prêtres, son irréligion -viendrait assez à l’appui de cette opinion. Il n’est -pas de héros pour le valet de chambre, il n’est pas -de Dieu pour qui habite le temple.</p> - -<p>Il se plaisait souvent à conter avec une espèce de -joie qu’il avait été toujours fatigant pour ses maîtres, -toujours redouté par eux, sans trop savoir pourquoi: -peut-être les mettait-il souvent <i>à quia</i> par ses questions -<i>à la Condamine</i>, et flairant leur ignorance crasseuse, -les traitait-il avec mépris et dégoût! Il disait -aussi avec orgueil qu’il avait été chassé de toute école.</p> - -<p>Comme l’étude était sa seule passion et que la seule -langue latine n’étanchait pas sa soif de savoir, il s’entourait -toujours de cinq à six grammaires d’idiomes -anciens et modernes, et d’ouvrages savans qu’il se -procurait avec peine, et que ses maîtres honteux lui -brûlaient à mesure.</p> - -<p>Déjà, en ce temps, il portait en lui une tristesse, un -chagrin indéfini, vague et profond, la mélancolie -était déjà son <i>idiosyncrasie</i>. De ses anciens condisciples -se rappellent l’avoir vu passer très souvent des -jours entiers à verser des larmes amèrement, sans -causes connues ou apparentes, lui-même plus tard<span class="pagenum"><a name="Page_xi" id="Page_xi">[xi]</a></span> -n’a jamais pu définir ces désolations. Assurément la -vie en communauté forcée l’avait jeté dans cet état -chronique de souffrance, et cette souffrance, cet -ennui exhaltaient ses organes sensitifs et aiguillonnaient -sa chagrine irritabilité.</p> - -<p>Le cours de sa brève carrière fut semblable au cours -de ces torrens dont on ignore la source, qui tantôt -inondent les vallées, et tantôt coulent souterrainement.</p> - -<p>A partir de cette première époque de sa vie vient -une série d’années sur lesquelles nous n’avons pu rencontrer -le moindre renseignement; seulement, nous -avons retrouvé dans ses papiers deux petites notes, -que voici; elles font présumer que son père l’avait -placé contre son gré chez un artiste ou un artisan.</p> - -<p class="pr4 p2">Novembre 1823.</p> - -<p class="p2">Hier mon père m’a dit: Tu es grand maintenant, -il faut dans ce monde une profession; viens, je vais -t’offrir à un maître qui te traitera bien, tu apprendras -un métier qui doit te plaire, à toi qui charbonnes les -murailles, qui fais si bien les peupliers, les hussards, -les perroquets, tu apprendras un bon état. Je ne savais<span class="pagenum"><a name="Page_xii" id="Page_xii">[xii]</a></span> -ce que tout cela voulait dire; je suivis mon père, -et il me vendit pour deux ans.</p> - -<p class="pr4 p2">Janvier 1824.</p> - -<p class="p2">Voilà donc ce que c’est qu’un état, un maître, un -apprenti. Je ne sais si je comprends bien; mais je -suis triste et je pense à la vie; elle me semble bien -courte! Sur cette terre de passage, alors pourquoi tant -de soucis, tant de travaux pénibles, à quoi bon?.... -Maintenant, je ris quand je vois un homme qui se -case, se caser!...... Que faut-il donc à l’homme pour -faire sa vie? une peau d’ours et quelques substances.</p> - -<p>Si j’ai rêvé une existence, ce n’est pas celle-là, ô -mon père! si j’ai rêvé une existence, c’est chamelier -au désert, c’est muletier andalous, c’est Otahïtien!</p> - -<p>Il est probable que cet homme chez lequel il faisait -son apprentissage était architecte: car quelques années -plus tard, on se rappelle l’avoir vu travailler -dans l’atelier d’architecture d’<i>Antoine Garnaud</i>; du -reste, nous n’avons rien pu apprendre sur sa vie, à -cette phase; sans doute, il battait corps à corps avec -la misère, et, dans les intervalles que lui laissaient -ses travaux stupides et la faim, il s’abandonnait à<span class="pagenum"><a name="Page_xiii" id="Page_xiii">[xiii]</a></span> -l’étude. On a trouvé dans ses paperasses des dessins -d’architecture et des poésies portant mêmes dates. -Son assiduité à l’atelier d’<i>Antoine Garnaud</i> devint -plus réservée peu à peu, et il en disparut entièrement. -Son aversion pour l’architecture antique qu’on y enseignait -à l’exclusion fut cause à coup sûr de cet éloignement. -Il rentra dans l’ombre pour se livrer à ses -études d’affection; on ne le vit plus reparaître que de -loin en loin, dirigeant quelques constructions, ou -dans l’atelier de quelque habile peintre dont il avait -conquis l’amitié. C’est aussi vers ce temps, deux ans -environ avant sa mort, vers la fin de 1829, qu’il se -groupa à l’entour de lui quelques jeunes et timides -artistes, afin d’être plus forts en faisceau, afin de n’être -pas brisé et renversé à l’entrée dans le monde; il fut -même regardé par beaucoup comme le grand prêtre -de cette camaraderie du bousingo, dont on fit grand -scandale, et dont on a par méchanceté et par ignorance -perverti les intentions et le titre. Mais n’anticipons -pas, Champavert, dans un ouvrage collectif qui -doit incessamment paraître, a rétabli la véracité des -faits, et éclairé le public que les journaux ont abusé.</p> - -<p>Ses derniers compagnons, dont les noms sont cités -dans les <i>Rhapsodies</i>, qui l’ont connu dans la plus<span class="pagenum"><a name="Page_xiv" id="Page_xiv">[xiv]</a></span> -grande intimité, auraient pu donner sur lui des renseignemens -exacts et positifs; mais, comme il n’approuva -pas cette publication, ils nous ont fermé leurs -portes.</p> - -<p>Ce fut vers la fin de 1831 que parurent les essais -poétiques de Champavert, sous le titre de <i>Rhapsodies, -par Pétrus Borel</i>. Jamais petit livre n’avait fait -plus grand scandale, du reste, scandale que fera toujours -toute œuvre écrite avec l’âme et le cœur, sans -politesse pour un temps où l’on fait de l’art et de la -passion avec la tête et la main, et en se battant les -flancs à tant la page. Pour juger ces poésies, nous -sommes trop favorablement disposés, on ne nous -croirait pas impartiaux; or, nous dirons seulement -qu’elles nous semblent abruptes, souffertes, senties, -pleines de feu, et, qu’on nous passe l’expression, -quelquefois <i>fleurette</i>, mais bien plus souvent <i>barre -de fer</i>; c’est un livret empreigné de fiel et de douleur, -c’est le prélude du drame qui le suivit, et que les plus -simples avaient pressenti; une œuvre comme celle-là -n’a pas de second tome: son épilogue, c’est la mort.</p> - -<p>Nous allons, pour nos lecteurs qui ne les connaîtraient -point, en donner quelques extraits, à l’appui -de ce que nous venons d’avancer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xv" id="Page_xv">[xv]</a></span></p> - -<p>Voici la pièce qui ouvre le recueil; nous la citons -préférablement parce qu’elle est pleine de douleur et -d’une franchise rare, et qu’elle contient quelques circonstances -de sa vie dont nous n’avons pu parler: -elle est adressée à un ami qui lui avait donné l’hospitalité, -à ce qu’il paraîtrait, dans un temps où, -comme Métastase, il n’avait pour abri que le ciel et -le pavé.</p> - -<p class="pp6 p1">Quand ton Pétrus ou ton Pierre<br /> -N’avait pas même une pierre<br /> -Pour se poser, l’œil tari;<br /> -Un clou sur un mur avare<br /> -Pour suspendre sa guitare:<br /> -Tu me donnas un abri.</p> - -<p class="pp6 p1">Tu me dis:—Viens, mon Rhapsode,<br /> -Viens chez moi finir ton ode;<br /> -Car ton ciel n’est pas d’azur,<br /> -Ainsi que le ciel d’Homère<br /> -Ou du provençal trouvère;<br /> -L’air est froid, le sol est dur.</p> - -<p class="pp6 p1">Paris n’a point de bocage;<br /> -Viens donc, je t’ouvre ma cage,<br /> -Où, pauvre, gaîment je vis;<br /> -Viens, l’amitié nous rassemble,<br /> -Nous partagerons ensemble<br /> -Quelques grains de chenevis.</p> - -<p class="pp6 p1">—Tout bas, mon âme honteuse<span class="pagenum"><a name="Page_xvi" id="Page_xvi">[xvi]</a></span><br /> -Bénissait ta voix flatteuse<br /> -Qui caressait son malheur;<br /> -Car toi seul, au sort austère<br /> -Qui m’accablait solitaire,<br /> -Léon, tu donnas un pleur.</p> - -<p class="pp6 p1">Quoi! ma franchise te blesse?<br /> -Voudrais-tu que, par faiblesse,<br /> -On voilât sa pauvreté?<br /> -Non! non! nouveau Malfilâtre,<br /> -Je veux, au siècle parâtre,<br /> -Etaler ma nudité!</p> - -<p class="pp6 p1">Je le veux, afin qu’on sache,<br /> -Que je ne suis point un lâche,<br /> -Car j’eus deux parts de douleur<br /> -A ce banquet de la terre,<br /> -Car, bien jeune, la misère<br /> -N’a pu briser ma verdeur.</p> - -<p class="pp6 p1">Je le veux, afin qu’on sache<br /> -Que je n’ai que ma moustache,<br /> -Ma guitare, et puis mon cœur<br /> -Qui se rit de la détresse;<br /> -Et que mon âme maîtresse<br /> -Contre tout surgit vainqueur.</p> - -<p class="pp6 p1">Je le veux, afin qu’on sache<br /> -Que, sans toge et sans rondache,<br /> -Ni chancelier, ni baron,<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_xvii" id="Page_xvii">[xvii]</a></span>Je ne suis point gentilhomme,<br /> -Ni commis à maigre somme,<br /> -Parodiant lord Byron.</p> - -<p class="pp6 p1">A la cour, dans ses orgies,<br /> -Je n’ai point fait d’élégies,<br /> -Point d’hymne à la déité;<br /> -Sur le flanc d’une duchesse,<br /> -Barbotant dans la richesse,<br /> -De lai sur ma pauvreté.</p> - -<p class="p1">Voici encore quelques autres vers et quelques fragmens -pris pour ainsi dire au hasard, tous pleins pareillement -de chagrin et de fiel, et de la pensée qui -le minait sourdement et qui, peu de temps plus tard, -devait le perdre.</p> - -<p class="pc2 mid">DOLÉANCE.</p> - -<p class="pp6 p2">Son joyeux, importun, d’un clavecin sonore,</p> -<p class="pp10">Parle, que me veux-tu?</p> -<p class="pp6">Viens-tu dans mon grenier pour insulter encore</p> -<p class="pp10">A ce cœur abattu?</p> -<p class="pp6">Son joyeux, ne viens plus; verse à d’autres l’ivresse;</p> -<p class="pp10">Leur vie est un festin</p> -<p class="pp6">Que je n’ai point troublé; tu troubles ma détresse,</p> -<p class="pp10">Mon râle clandestin!</p> - -<p class="pp6 p1">Indiscret, d’où viens-tu? Sans doute une main blanche,</p> -<p class="pp10">Un beau doigt prisonnier</p> -<p class="pp6">Dans de riches joyaux, a frappé sur ton anche<span class="pagenum"><a name="Page_xviii" id="Page_xviii">[xviii]</a></span></p> -<p class="pp10">D’ivoire et d’ébénier;</p> -<p class="pp6">Accompagnerais-tu d’une enfant angélique,</p> -<p class="pp10">La timide leçon?</p> -<p class="pp6">Si le rythme est bien sombre et l’air mélancolique,</p> -<p class="pp10">Trahis-moi sa chanson.</p> - -<p class="pp6 p1">Non: j’entends les pas sourds d’une foule ameutée,</p> -<p class="pp10">Dans un salon étroit;</p> -<p class="pp6">Elle vogue en tournant, par la walse exaltée,</p> -<p class="pp10">Ebranlant mur et toit.</p> -<p class="pp6">Au dehors bruits confus, cris, chevaux qui hennissent,</p> -<p class="pp10">Fleurs, esclaves, flambeaux;</p> -<p class="pp6">Le riche épand sa joie et les pauvres gémissent,</p> -<p class="pp10">Honteux sous leurs lambeaux!</p> - -<p class="pp6 p1">Autour de moi ce n’est que palais, joie immonde,</p> -<p class="pp10">Biens, somptueuses nuits,</p> -<p class="pp6">Avenir, gloire, honneurs: au milieu de ce monde,</p> -<p class="pp10">Pauvre et souffrant je suis</p> -<p class="pp6">Comme entouré des grands, du roi, du saint office,</p> -<p class="pp10">Sur le <i>quémadero</i>,</p> -<p class="pp6">Tous en pompe assemblés pour humer un supplice,</p> -<p class="pp10">Un juif au <i>brazero</i>!</p> - -<p class="pp6 p1">Car tout m’accable enfin: néant, misère, envie,</p> -<p class="pp10">Vont morcelant mes jours!</p> -<p class="pp6">Mes amours brochaient d’or le crêpe de ma vie,</p> -<p class="pp10">Désormais plus d’amours.</p> -<p class="pp6">Pauvre fille! c’est moi qui t’avais entraînée</p> -<p class="pp10">Au sentier de douleur;</p> -<p class="pp6">Mais, d’un poison plus fort, avant qu’il t’eût fanée,<span class="pagenum"><a name="Page_xix" id="Page_xix">[xix]</a></span></p> -<p class="pp10">Tu tuas le malheur!</p> - -<p class="pp6 p1">Eh! moi, plus qu’une enfant, capon, flasque, gavache,</p> -<p class="pp10">De ce fer acéré</p> -<p class="pp6">Je ne déchire pas avec ce bras trop lâche</p> -<p class="pp10">Mon poitrail ulcéré!</p> -<p class="pp6">Je rumine mes maux: son ombre est poursuivie</p> -<p class="pp10">D’un regret coutumier.</p> -<p class="pp6">Qui donc me rend si veule et m’enchaîne à la vie?...</p> -<p class="pp10">Pauvre Job au fumier.</p> - -<p class="pc2 mid">HYMNE AU SOLEIL</p> - -<p class="pp6 p2">Là, dans ce sentier creux, promenoir solitaire</p> -<p class="pp10">De mon clandestin mal,</p> -<p class="pp6">Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre</p> -<p class="pp10">Comme un brute animal.</p> -<p class="pp6">Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre</p> -<p class="pp10">Appeler le sommeil,</p> -<p class="pp6">Pour étancher un peu ma brûlante paupière;</p> -<p class="pp8">Je viens user mon écot de soleil!</p> - -<p class="pp6 p1">Là-bas, dans la cité, l’avarice sordide</p> -<p class="pp10">Du roi, sur tout Champart,</p> -<p class="pp6">Au mouton-peuple, on vend le soleil et le vide;</p> -<p class="pp10">J’ai payé; j’ai ma part!</p> -<p class="pp6">Mais sur tous, tous égaux devant toi, soleil juste,</p> -<p class="pp10">Tu verses tes rayons,</p> -<p class="pp6">Qui ne sont pas plus doux au front d’un prince auguste,</p> -<p class="pp8">Qu’au sale front d’une gueuse en haillons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xx" id="Page_xx">[xx]</a></span></p> - - -<p class="pc2">FRAGMENT DE LA PIÈCE INTITULÉE</p> -<p class="pc mid">HEUR ET MALHEUR</p> - -<table id="t01" summary="01"> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pp8">C’est un oiseau, le barde! il doit rester sauvage;<br /> -La nuit sous la ramure, il gazouille son chant;<br /> -Le canard tout boueux se pavane au rivage,<br /> -Saluant tout soleil, ou levant ou couchant.<br /> -C’est un oiseau, le barde! il doit vieillir austère,<br /> -Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux,<br /> -Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre,<br /> -Qu’une cape trouée, un poignard et les cieux!<br /> -Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme,<br /> -Un habit bien collant, un minois relavé,<br /> -Un perroquet juché, chantonnant pour madame,<br /> -Dans une cage d’or, un canari privé;<br /> -C’est un gras merveilleux, versant de chaudes larmes<br /> -Sur des maux obligés après un long repas,<br /> -Portant un parapluie, et jurant par ses armes,<br /> -Et, l’élixir en main, invoquant le trépas.<br /> -Joyaux, bal, fleur, cheval, château, fine maîtresse,<br /> -Sont les matériaux de ses poëmes lourds:<br /> -Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse;<br /> -Toujours les souffletant de ses vers de velours.<br /> -Par merci! voilez-nous vos airs autocratiques;<br /> -Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons!<br /> -Mais ne galonnez pas comme vos domestiques,<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_xxi" id="Page_xxi">[xxi]</a></span>Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons.<br /> -Eh! vous, de ces soleils, moutonnier parélie!<br /> -De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin,<br /> -Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie;<br /> -Le barde ne grandit qu’enivré de besoin!<br /> -J’ai caressé la mort, riant au suicide,<br /> -Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux;<br /> -Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux,<br /> -Misérable et miné par la faim homicide.</p> - -<p class="pc2 mid">MISÈRE</p> - -<p class="pp6 p2">A mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,<br /> -Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre,<br /> -Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,<br /> -Ignorant le remords, vierge d’affliction;<br /> -A travers les parois d’une haute poitrine,<br /> -Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le mine?<br /> -Dans une lampe sourde on ne saurait puiser,<br /> -Il faut, comme le cœur, l’ouvrir ou la briser.</p> - -<p class="pp6 p1">Aux bourreaux, pauvre André! quand tu portais ta tête,<br /> -De rage tu frappais ton front sur la charrette;<br /> -N’ayant pas assez fait pour l’immortalité,<br /> -Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.<br /> -Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,<br /> -Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie,<br /> -Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts;<br /> -Je sentais ma puissance, et je sentais des fers!</p> - -<p class="pp6 p1">Puissance,... fers,... quoi donc?—Rien! encore un poète<br /> -<span class="pagenum"><a name="Page_xxii" id="Page_xxii">[xxii]</a></span>Qui ferait du divin, mais sa muse est muette,<br /> -Sa puissance est aux fers:—Allons! on ne croit plus<br /> -En ce siècle voyant qu’aux talens révolus;<br /> -Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles.—<br /> -Travaille!... Eh! le besoin qui me hurle aux oreilles,<br /> -Etouffant tout penser qui se dresse en mon sein!<br /> -Aux accords de mon luth que répondre?... J’ai faim!</p> - -<p class="p1">Ah! tout cela fait saigner le cœur!... Passons.</p> - -<p>Son allure indépendante, son amour violent de la -liberté, l’avaient fait désigner comme républicain redoutable. -Il crut devoir répondre à cette accusation -dans la préface de ses Rhapsodies:—Je suis républicain, -dit-il, comme l’entendrait un loup cervier: -mon républicanisme, c’est de la lycanthropie!—Si -je parle de république, c’est parce que ce mot me représente -la plus large indépendance que puissent -laisser l’association et la civilisation. Je suis républicain -parce que je ne puis pas être Caraïbe; j’ai besoin -d’une somme énorme de liberté: la république -me la donnera-t-elle? Je n’ai pas l’expérience pour -moi. Mais, quand cet espoir sera déçu comme tant -d’autres, il me restera le <i>Missouri</i>!....</p> - -<p>De là, les journaux appelèrent ces vers lycanthropiques, -lui lycanthrope, et son inclination d’esprit -lycanthropisme. L’épithète eut grand succès par le<span class="pagenum"><a name="Page_xxiii" id="Page_xxiii">[xxiii]</a></span> -monde et lui resta; lui-même se plaisait à l’entendre; -aussi, avons-nous cru qu’il était de notre respect de -ne point lui arracher ce pavillon caractéristique.</p> - -<p>Au milieu de toutes les critiques haineuses qui -jonglèrent sur lui, et qui auraient saturé une âme -moins abreuvée que la sienne, il ne douta pas un seul -instant de sa force, et reçut dans le secret de bien -douces consolations, quelques applaudissemens sincères, -et des conseils vrais.</p> - -<p>Entre autres, nous allons rapporter ici une lettre -et des vers qui lui furent adressés à ce propos, et -qu’on vient de retrouver parmi ses manuscrits.</p> - - -<p class="pi10 p2">MONSIEUR,</p> - -<p class="p1">Pardonnez-moi d’avoir autant tardé à vous remercier -de l’envoi que vous avez bien voulu me faire de -vos poésies. M. Gérard ne m’a donné votre adresse -que depuis quelques jours.</p> - -<p>Si le métal bouillonnant a rejeté ses scories; ces -scories font bien présumer du métal, et, dussiez-vous -vous irriter contre moi de trop présumer de votre -avenir, j’aime à croire qu’il sera remarquable. J’ai -été jeune aussi, Monsieur, jeune et mélancolique,<span class="pagenum"><a name="Page_xxiv" id="Page_xxiv">[xxiv]</a></span> -comme vous je m’en suis souvent pris à l’ordre social -des angoisses que j’éprouvais: j’ai conservé telle -strophe d’ode, car jeune je faisais des odes, où j’exprime -le vœu d’aller vivre parmi les loups. Une -grande confiance dans la divinité a été souvent mon -seul refuge. Mes premiers vers un peu raisonnables -l’attesteraient; ils ne valent pas les vôtres, mais, je -vous le répète, ils ne sont pas sans de nombreux rapports; -je vous dis cela pour que vous jugiez du plaisir -triste, mais profond, que m’ont fait les vôtres. -J’ai d’autant mieux sympathisé avec quelques-unes -de vos idées, que si ma destinée a éprouvé un grand -changement, je n’ai ni oublié mes premières impressions, -ni pris beaucoup de goût à cette société que je -maudissais à vingt ans. Seulement aujourd’hui je n’ai -plus à me plaindre d’elle pour mon propre compte, -je m’en plains quand je rencontre de ses victimes. -Mais, Monsieur, vous êtes né avec du talent, vous -avez reçu de plus que moi une éducation soignée; -vous triompherez, je l’espère, des obstacles dont la -route est semée; si cela arrive, comme je le souhaite, -conservez bien toujours l’heureuse originalité de -votre esprit et vous aurez lieu de bénir la providence -des épreuves qu’elle aura fait subir à votre jeunesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xxv" id="Page_xxv">[xxv]</a></span></p> - -<p>Vous ne devez pas aimer les éloges; je n’en ajouterai -pas à ce que je viens de vous dire. J’ai pensé -d’ailleurs que vous préfériez connaître les réflexions -que votre poésie m’aurait suggérées. Vous verrez -bien que ce n’est pas par égoïsme que je vous ai -beaucoup parlé de moi.</p> - -<p>Recevez, Monsieur, avec mes sincères remercîmens, -l’assurance de ma considération et du plus vif -intérêt.</p> - -<p class="pr4">BÉRANGER.</p> -<p>16 février 1832.</p> - -<p class="pc2 mid">A PÉTRUS BOREL</p> - -<p class="pp6 p2">Brave Pierre, pourquoi cette mélancolie<br /> -Qui règne dans tes vers; pourquoi sur l’avenir<br /> -Ce regard douloureux suivi d’un long soupir,</p> -<p class="pp8">Pourquoi ce dégoût de la vie?</p> - -<p class="pp6 p1">Elle est belle pourtant: regarde l’horizon<br /> -Qui s’ouvre devant nous, éclatant de lumières...<br /> -Va, nous saurons franchir ces débiles barrières</p> -<p class="pp8">Qui nous tiennent comme en prison.</p> - -<p class="pp6 p1">Ou’importe un peu de peine au matin de la vie,<br /> -Ou, le nuage obscur errant à ton zénith?<br /> -Le nom qu’on a gravé sur le rude granit</p> -<p class="pp8">Échappe à l’ongle de l’envie.</p> - -<p class="pp6 p1">Et quand viendra le soir, nous aurons le repos,<span class="pagenum"><a name="Page_xxvi" id="Page_xxvi">[xxvi]</a></span><br /> -Nous trouverons la gloire au bout de la carrière,<br /> -Et l’amour sera là, séduisante chimère!</p> -<p class="pp8">Versant son baume sur nos maux.</p> - -<p class="pp6 p1">Regarde autour de nous ces masses immobiles<br /> -Ignorant de l’amour les doux embrassemens,<br /> -Ou de l’ambition les beaux emportemens,</p> -<p class="pp8">Êtres incomplets et débiles!</p> - -<p class="pp6 p1">N’ont-ils pas plus que nous droit d’accuser le ciel,<br /> -Ceux qui, jetés tous nus sur cette route aride,<br /> -De leurs lèvres de feu, pressent la coupe vide,</p> -<p class="pp8">Ou n’y rencontrent que du fiel?</p> - -<p class="pp6 p1">Et toi, tu te plaindrais (quand, tout plein de jeunesse,<br /> -Tu bondis libre et fort comme un brave coursier),<br /> -De quelques jours de deuil que te font oublier</p> -<p class="pp8">Les doux baisers d’une maîtresse.</p> - -<p class="pp6 p1">Que veux-tu donc de plus demander pour ta part?<br /> -Amour, gloire, amitié, t’échoiront en partage,<br /> -N’est-ce donc pas assez pour charmer le voyage?</p> -<p class="pp8">La fortune viendra plus tard!</p> - -<p class="pp6 p1">En avant, en avant! courage brave Pierre!<br /> -Porte ta lourde croix par les vilains chemins,<br /> -Sans montrer aux regards tes genoux et tes mains,</p> -<p class="pp8">Meurtris sur les angles de pierre.</p> - -<p class="pp6 p1">Car la gloire est marâtre à ses pauvres enfans!...<span class="pagenum"><a name="Page_xxvii" id="Page_xxvii">[xxvii]</a></span><br /> -Devant les lauréats le monde entier s’incline;<br /> -Mais il ne doit pas voir la couronne d’épine</p> -<p class="pp8">Qui déchire leurs fronts brûlans.</p> - -<p class="p1">Ces vers portent la signature d’un grand artiste -dont s’honore la France, nous aurions bien voulu -pouvoir la livrer à la publicité, mais nous avons -craint d’effaroucher sa modestie, et de paraître par -trop indiscret en décelant la source d’une poésie -naïve, toute d’intimité, d’intimité confidentielle.</p> - -<p>En faisant deux parts, l’une des aboiemens et l’autre -des nobles et amitieux conseils, on verra, en ce -cas, comme en tous, que ce n’est que du bas étage -que sort la sale critique.</p> - -<p>Voici tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie -matérielle de Champavert: quant à l’histoire de son -âme, elle est tout entière dans ses écrits; nous renverrons, -d’abord, à ce présent livre de contes, et puis -aux Rapsodies dont la seconde édition va paraître -incessamment.</p> - -<p>Enfin, pour des détails sur son dégoût de la vie et -son suicide, nous renverrons à la narration intitulée -Champavert qui termine cet ouvrage.</p> - -<p>M. Jean-Louis, son inconsolable ami, a bien voulu<span class="pagenum"><a name="Page_xxviii" id="Page_xxviii">[xxviii]</a></span> -nous confier pour les mettre en ordre, tous les manuscrits -et petits papiers de Champavert, dont il était -possesseur; et il a bien voulu aussi nous autoriser à -en publier ce que bon nous semblerait; nous avons -d’abord choisi et recueilli entre beaucoup d’autres -ces nouvelles inédites.</p> - -<p>Si le monde leur faisait un bon accueil, nous les -publierions toutes successivement, ainsi que plusieurs -romans et plusieurs drames que nous avons également -entre les mains.</p> - -<p>La mort prématurée de ce jeune écrivain est-elle -une perte réelle et regrettable pour la France? Nous -ne pouvons répondre, nous, c’est à la France à le -juger, c’est à la France à assigner son rang, c’est à -Lyon, sa patrie, à revendiquer et à faire l’apothéose -de son jeune et trop infortuné poète.</p> - -<p>Mais nous croyons qu’il est de notre politesse de -prévenir les lecteurs, qui cherchent et aiment la littérature -<i>lymphatique</i>, de refermer ce livre et de passer -outre. Si, cependant, ils désiraient avoir quelques -notions sur l’allure d’esprit de Champavert, il leur -suffirait de lire ce qui suit.</p> - -<p>A la réception de la lettre où Champavert le prévenait -de son extrême détermination, M. Jean-Louis<span class="pagenum"><a name="Page_xxix" id="Page_xxix">[xxix]</a></span> -partit sur l’heure, espérant arriver assez à temps pour -le détourner de son funeste projet; il était trop tard. -Sitôt à Paris, il se présenta au domicile de Champavert, -on lui affirma qu’il était allé faire un voyage de -long cours. Dans la ville, il ne put obtenir aucun -renseignement. Mais, le soir, parcourant <i>la Tribune</i>, -au café Procope, il en rencontra de cruels et de positifs. -Le lendemain il fit enlever le cadavre de son -ami, exposé à la morgue depuis trois jours, et le fit -enterrer au cimetière du Mont-Louis; près du tombeau -d’Héloïse et d’Abélard, vous pourrez voir encore -une pierre brisée, moussue, sur laquelle, se penchant, -on lit avec peine ces mots: <span class="smcap">A Champavert, Jean-Louis</span>.</p> - -<p>Vivement ému par le suicide de ce jeune cœur, et -des larmes m’étant échappées pendant le récit que -M. Jean-Louis en fit au café, touché, il s’approcha -de moi et me dit:—L’auriez-vous connu?—Non, -Monsieur, si je l’avais connu nous serions morts ensemble.—Je -conquis son amitié, et ce brave jeune -homme, avant de retourner à Lachapelle en Vaudragon, -me fit don du portefeuille trouvé sur Champavert.</p> - -<p>Voici à peu près tout ce qu’il contenait: quelques<span class="pagenum"><a name="Page_xxx" id="Page_xxx">[xxx]</a></span> -notes, quelques boutades, griffonnées sans ordre à -la sanguine, et presque totalement illisibles, quelques -vers et des lettres.</p> - -<p>D’abord, je déchiffrai sur la peau d’âne ces pensées.</p> - -<hr class="d4" /> - -<p class="p4">On recommande toujours aux hommes de ne rien -faire d’inutile, d’accord; mais autant vaudrait leur -dire de se tuer, car, de bonne foi, à quoi bon vivre?... -Est-il rien plus inutile que la vie? une chose -utile, c’est une chose dont le but est connu; une chose -utile doit être avantageuse par le fait et le résultat, -doit servir ou servira, enfin c’est une chose bonne. -La vie remplit-elle une seule de ces conditions?.... -le but en est ignoré, elle n’est ni avantageuse par le -fait, ni par le résultat; elle ne sert pas, elle ne servira -pas, enfin, elle est nuisible; que quelqu’un me prouve -l’utilité de la vie, la nécessité de vivre, je vivrai....</p> - -<p>Pour moi, je suis convaincu du contraire, et je -redis souvent avec Pétrarca:</p> - -<p class="pp10 p1">Che più d’un giorno é la vita mortale<br /> -Nubilo, breve, freddo e pien di noja;<br /> -Che può bella parer, ma nulla vale.</p> - -<hr class="d4" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xxxi" id="Page_xxxi">[xxxi]</a></span></p> - -<p>Le penser qui m’a toujours poursuivi amèrement, -et jeté le plus de dégoût en mon cœur, c’est celui-ci:</p> - -<p>Qu’on ne cesse d’être honnête homme, seulement -que du jour où le crime est découvert: que les plus -infâmes scélérats, dont les atrocités restent cachées, -sont des hommes honorables, qui hautement jouissent -de la faveur et de l’estime. Que d’hommes doivent -rire sourdement dans leur poitrine, quand ils -s’entendent traités de bons, de justes, de loyaux, de -sérénissimes, d’altesses!</p> - -<p>Oh! ce penser est déchirant!...</p> - -<p>Aussi, je répugne à donner des poignées de main -à d’autres qu’à des intimes; je frissonne involontairement -à cette idée qui ne manque jamais de m’assaillir, -que je presse peut-être une main infidèle, -traîtresse, parricide!</p> - -<p>Quand je vois un homme, malgré moi mon œil le -toise et le sonde, et je demande en mon cœur, celui-là -est-ce bien un probe, en vérité? ou un brigand -heureux dont les concussions, les dilapidations, les -crimes sont ignorés, et le seront à tout jamais? Indigné, -navré, le mépris sur la lèvre, je suis tenté de -lui tourner le dos.</p> - -<p>Si du moins les hommes étaient classés comme les<span class="pagenum"><a name="Page_xxxii" id="Page_xxxii">[xxxii]</a></span> -autres bêtes; s’ils avaient des formes variées suivant -leurs penchans, leur férocité, leur bonté comme les -autres animaux.—S’il y avait une forme pour le -féroce, l’assassin, comme il y en a une pour le tigre et -la hyène.—S’il y en avait une pour le voleur, l’usurier, -le cupide, comme il y en a une pour le milan, -le loup, le renard; du moins il serait facile de connaître -son monde, on aimerait à bon escient, et l’on -pourrait fuir les mauvais, les chasser et les dérouter, -comme on fuit et chasse la panthère et l’ours, comme -on aime le chien, le cerf, la brebis.</p> - -<hr class="d4" /> - -<p class="pc"><span class="smcap">Marchand et voleur est synonyme</span></p> - -<p class="p2">Un pauvre qui dérobe par nécessité le moindre -objet est envoyé au bagne; mais les marchands, avec -privilége, ouvrent des boutiques sur le bord des chemins -pour détrousser les passans qui s’y fourvoient. -Ces voleurs-là, n’ont ni fausses clefs, ni pinces, mais -ils ont des balances, des registres, des merceries, et -nul ne peut en sortir sans se dire je viens d’être dépouillé. -Ces voleurs à petit peu s’enrichissent à la -longue et deviennent propriétaires, comme ils s’intitulent,—propriétaires -insolens!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_xxxiii" id="Page_xxxiii">[xxxiii]</a></span></p> - -<p>Au moindre mouvement politique, ils s’assemblent, -et s’arment, hurlant qu’on veut le pillage, et -s’en vont massacrer tout cœur généreux qui s’insurge -contre la tyrannie.</p> - -<p>Stupides brocanteurs! c’est bien à vous de parler -de propriété, et de frapper comme pillards des braves -appauvris à vos comptoirs!... défendez donc vos propriétés! -mauvais rustres! qui, désertant les campagnes, -êtes venus vous abattre sur la ville, comme des -hordes de corbeaux et de loups affamés, pour en -sucer la charogne; défendez donc vos propriétés!.... -Sales maquignons, en auriez-vous sans vos barbares -pilleries? en auriez-vous?... si vous ne vendiez du -laiton pour de l’or, de la teinture pour du vin? empoisonneurs!</p> - -<hr class="d4" /> - -<p>Je ne crois pas qu’on puisse devenir riche à moins -d’être féroce, un homme sensible n’amassera jamais.</p> - -<p>Pour s’enrichir, il faut avoir une seule idée, une -pensée fixe, dure, immuable, le désir de faire un -gros tas d’or; et pour arriver à grossir ce tas d’or, il -faut être usurier, escroc, inexorable, extorqueur et -meurtrier! maltraiter surtout les faibles et les petits!<span class="pagenum"><a name="Page_xxxiv" id="Page_xxxiv">[xxxiv]</a></span> -Et, quand cette montagne d’or est faite, on peut -monter dessus, et du haut du sommet, le sourire à la -bouche, contempler la vallée de misérables qu’on a -faits.</p> - -<hr class="d4" /> - -<p>Le haut commerce détrousse le négociant, le négociant -détrousse le marchand, le marchand détrousse -le chambrelan, le chambrelan détrousse l’ouvrier, et -l’ouvrier meurt de faim.</p> - -<p>Ce ne sont pas les travailleurs de leurs mains qui -parviennent, ce sont les exploiteurs d’hommes.</p> - -<hr class="d4" /> - -<p>Sur le livret étaient griffonnés ces vers, que je présume -être de lui, ne me rappelant pas les avoir lus -nulle autre part.</p> - -<p class="pc2 mid">A CERTAIN DÉBITANT DE MORALE</p> - -<p class="pp6 p2">Il est beau tout en haut de la chaire où l’on trône,</p> -<p class="pp10">Se prélassant d’un ris moqueur,</p> -<p class="pp6">Pour festonner sa phrase et guillocher son prône</p> -<p class="pp10">De ne point mentir à son cœur!</p> -<p class="pp6">Il est beau, quand on vient dire neuves paroles,<span class="pagenum"><a name="Page_xxxv" id="Page_xxxv">[xxxv]</a></span></p> -<p class="pp10">Morigéner mœurs et bon goût,</p> -<p class="pp6">De ne point s’en aller puiser ses paraboles</p> -<p class="pp10">Dans le corps-de-garde ou l’égout!</p> -<p class="pp6">Avant tout, il est beau, quand un barde se couvre</p> -<p class="pp10">Du manteau de l’apostolat,</p> -<p class="pp6">De ne point tirailler par un balcon du Louvre,</p> -<p class="pp10">Sur une populace à plat!</p> - -<p class="pp6 p1">Frères, mais quel est donc ce rude anachorète?</p> -<p class="pp10">Quel est donc ce moine bourru?</p> -<p class="pp6">Cet âpre chipotier, ce gros Jean à barète,</p> -<p class="pp10">Qui vient nous remontrer si dru?</p> -<p class="pp6">Quel est donc ce bourreau? de sa gueule canine,</p> -<p class="pp10">Lacérant tout, niant le beau,</p> -<p class="pp6">Salissant l’art, qui dit que notre âge décline</p> -<p class="pp10">Et n’est que pâture à corbeau.</p> -<p class="pp6">Frères, mais quel est-il?... Il chante les mains sales,</p> -<p class="pp10">Pousse le peuple et crie haro!</p> -<p class="pp6">Au seuil des lupanars débite ses morales,</p> -<p class="pp10">Comme un bouvier crie ahuro!</p> - -<hr class="d4" /> - -<p>Je ne dirai rien de la peine de mort, assez de voix -éloquentes depuis Beccaria l’ont flétrie: mais je m’élèverai, -mais j’appellerai l’infamie sur le témoin à -charge, je le couvrirai de honte! Conçoit-on être -témoin à charge?... quelle horreur! il n’y a que l’humanité<span class="pagenum"><a name="Page_xxxvi" id="Page_xxxvi">[xxxvi]</a></span> -qui donne de pareils exemples de monstruosité! -Est-il une barbarie plus raffinée, plus civilisée, -que le témoignage à charge?....</p> - -<hr class="d4" /> - -<p>Dans Paris, il y a deux cavernes, l’une de voleurs, -l’autre de meurtriers; celle de voleurs c’est la bourse, -celle de meurtriers c’est le Palais-de-Justice.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">MONSIEUR<br /> -<span class="large"><b>DE L’ARGENTIÈRE,</b></span><br /> -L’ACCUSATEUR</h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p> - -<p class="pp8 p2">Aussi pourquoi vouloir, avec une pensée,<br /> -Enfant! moraliser cette Rome lassée<br /> -De ses rétheurs de Grèce, et tirée entre tous<br /> -Comme un morceau de chair aux dents de chiens jaloux?<br /> -Pourquoi ne pas laisser cette reine du monde,<br /> -Se débattre à loisir dans sa gadoue immonde,<br /> -Et lui montrer la bourbe au fond des flots vermeils,<br /> -Et troubler, par des mots graves, ses longs sommeils?</p> - -<table id="t02" summary="02"> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - -</table> - -<p class="pp8 p1">Pouvais-tu pas chanter Damœtas et Phyllis<br /> -Et Tityrus pleurant la mort d’Amaryllis?<br /> -Ou, laissant de côté ces contes bucoliques,<br /> -Elever ton génie aux nobles Géorgiques,<br /> -Dire en vers de six pieds Enée et ses vaisseaux<br /> -Sauvé par Neptunus de la fureur des eaux?<br /> -—N’avais-tu pas la voix de ta maîtresse blonde,<br /> -Et sa gorge lassive et souple comme l’onde,<br /> -Et cette Ibérienne encore aux grands yeux noirs<br /> -Qui chantait, comme on chante à Corduba, les soirs?</p> - -<p class="pr4"><span class="smcap">Barthelemi Hauréau.</span></p> - -<p class="pp8 p1">S’ils sont rouges de sang, ils rougiront encore!</p> - -<p class="pr4"><span class="smcap">André Borel.</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p> - -<h3 class="p4">I<br /> -<span class="wn2">ROCCOCO</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Une seule bougie placée sur une petite table éclairait -faiblement une salle vaste et haute; sans quelques -chocs de verres et d’argenterie, sans quelques rares -éclats de voix, elle aurait semblé la veilleuse d’un -mort. En fouillant avec soin dans ce clair-obscur, -comme on fouille du regard dans les eaux-fortes de -Rembrandt, on déchiffrait la décoration d’une salle à -manger, de l’époque caractéristique de Louis XV, que -les classiques inepto-romains appellent malicieusement -Roccoco. Il est vrai que la corniche encadrant -le plafond était nervée et profilée en bandeau et à -gorge, sans la moindre parenté avec l’entablement de -l’Eresichtœum, du temple d’Antoninus et Faustina ou<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span> -de l’arc de Drusus; il est vrai qu’elle était sans saillie, -larmier, coupe-larme et mouchette chassant et rejetant -la pluie qui ne pleut pas. Il est vrai que les portes -n’étaient point surmontées d’un couronnement, dit -attique, pour chasser les eaux de la pluie qui ne pleut -pas. Il est vrai que les arcades n’avaient point en -hauteur leur largeur deux fois et demi. Il est vrai -qu’on n’avait eu aucun égard aux spirituels modules -de <i>l’illustrissimo signor Jacopo Barrozio da Vignola</i>, -et qu’on avait ri au nez des cinq-ordres.</p> - -<p>Mais il est vrai aussi et du devoir de dire, que cet -intérieur n’était point un ignoble pastiche de l’architecture -butorde de Pæstum, de l’architecture d’Athènes, -glacée, nue, constante, rabâcheuse, de l’architecture -singe et jumart de Rome; celle-là avait son -aspect à elle, sa tournure à elle, sa coquetterie à elle; -expression exacte de son époque, elle lui convenait -en tout point; et sa physionomie est tellement unique, -qu’après la plus longue série de siècles, on reconnaîtra -de prime abord ce Roccoco Louis XIV et -Louis XV; avantage que n’auront pas les funestes et -ignorantes copies de l’antique de nos faiseurs contemporains, -qui n’impriment aucun cachet à leur époque -et n’en reçoivent aucun, si bien que les temps à venir -prendront leurs œuvres pour de mauvais antiques -dépaysés.</p> - -<p>Les grands panneaux des lambris étaient couverts -de peintures de nature morte digne de Venninx, mais<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span> -d’une main inconnue; et les impostes de pastorales -d’opéra, de fêtes galantes, de bergères-camargo de -l’immortel et délicieux Watteau. Les compositions en -étaient gracieuses et délicates, le coloris suave et cristallin, -suivant l’usage de ce grand maître que la France -ignare et ingrate doit réhabiliter et revendiquer comme -une de ses plus belles gloires. Gloire donc à Watteau! -gloire à Lancret! gloire à Carle Vanloo! gloire à Lenôtre!... -gloire à Hyacinthe Rigault! gloire à Boucher! -gloire à Edelinck!... gloire à Oudry!...</p> - -<p>Et, s’il faut tout dire, j’avouerai que j’éprouve une -sensation presque aussi rêveuse, un plaisir aussi à -l’aise, dans ces vastes logis du dix-septième et dix-huitième -siècles que dans une salle capitulaire bizantine, -ou dans un cloître roman. Tout ce qui fait ressouvenir -de nos pères à nous, de nos aïeux trépassés -sur notre France, jette dans le cœur une religieuse -mélancolie. Honte à celui qui n’a pas tressailli, dont -la poitrine n’a pas palpité en entrant dans une vieille -habitation, dans un manoir délabré, dans une église -veuve!</p> - -<p>Autour de la table qui portait la bougie deux -hommes étaient assis.</p> - -<p>Le plus jeune tenait baissée une figure blême, sur -laquelle pleuvaient des cheveux roux; ses yeux étaient -caverneux et faux, son nez long et en fer de lance; -vous dire que ses favoris étaient taillés carrément -sur ses joues comme des sous-pieds, c’est vous dire<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span> -que la scène se passait sous l’empire, aux abords -de 1810.</p> - -<p class="p2">Le plus âgé, trapu, était le prototype des Francs-Comtois -de la plaine; sa chevelure, moisson épaisse, -était suspendue, comme les jardins de Babylone, sur -sa face large et plate en oiseau de nuit.</p> - -<p>Ils étaient goulument penchés sur la table, semblant -deux loups se disputant une carcasse; mais leurs -interlocutions sourdes et brouillées par la sonorité de -la salle contrefaisaient les grognements d’un porc.</p> - -<p>L’un était moins qu’un loup, c’était un accusateur -public. L’autre plus qu’un porc, c’était un préfet.</p> - -<p>Le préfet venait de recevoir sa nomination pour un -chef-lieu de province, et partait le lendemain. L’accusateur -exerçait depuis assez long-temps cette fonction -à la cour d’assises de Paris; et, joyeux, avait offert un -dîner d’adieu à son ami.</p> - -<p>Tous deux, vêtus de noir, portaient comme les médecins, -le deuil de leurs assassinats.</p> - -<p>Comme ils parlaient assez bas, et souvent la bouche -pleine, le nègre qui se tenait à l’entrée,—car le jeune -accusateur de l’Argentière faisait nègre et jouait l’aristocrate -rentré,—ne put attraper au vol que quelques -lambeaux de phrases dans ce genre-ci.</p> - -<p>—Mon cher Bertholin, que j’ai fait hier un bon -dîner chez notre ami Arnauld de Royaumont!... De -son appartement, qui donne sur la Grève, j’ai vu exécuter<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span> -ces sept conspirateurs que nous avions condamnés -il y a quelques jours: quel délicieux repas! à -chaque bouchée, j’allais voir tomber une tête!...</p> - -<p>—Pauvres béjaunes! croire encore à la patrie! ces -messieurs voulaient faire les Brutus! les Hempden!...</p> - -<p>—N’ont-ils pas eu l’effronterie de vouloir parler au -peuple du haut de l’échafaud; morbleu! comme on -leur a vite coupé la parole et la tête! ce qui ne les as -pas empêchés préliminairement de hurler à tout rompre: -Vive la patrie! vive la France! mort au tyran!... -mort au tyran!..... Pauvres bêtes!... Il ne faut pas de -ménagement avec ces brigands; zeste! il faut expédier -ça au bourreau: sans cela, mais, corbleu! sa -majesté l’empereur ne pourrait dormir tranquille une -seule nuit.</p> - -<p>A en juger par ces bribes, la conversation n’aurait -pas laissé que d’être très édifiante, et il est bien regrettable -pour l’honneur de la magistrature que ce -maudit nègre n’ait pu en recueillir davantage.</p> - -<p>Mais, au dessert, le vin de Corse ayant remonté -d’une tierce la gamme de la conversation devenue -bruyante et rieuse à pleine gorge, il eût été facile de -sténographier ce qui suit:</p> - -<p>—A propos, mon cher l’Argentière, habile en subterfuges -et en échappatoires, comment te tirerais-tu -de cette perplexité? Je dois partir absolument demain -matin, et j’ai pour demain soir un rendez-vous très-alléchant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span></p> - -<p>—Le cas est simple, mon ami, je partirais sans -aller au rendez-vous, ou j’irais au rendez-vous et je -ne partirais pas.</p> - -<p>—Mauvaise robinerie.</p> - -<p>—Si tu veux du plus grave: à priori, renseigne-moi -mieux que cela sur la matière. Quel est ce rendez-vous? -est-il du genre masculin ou féminin? est-ce -pour affaires commerciales ou paillardes?</p> - -<p>—Du féminin et tournant au paillard.</p> - -<p>—Tonnerre du père Duchêne! si tu ne tiens à -l’unité de lieu aristotélique, le problême est facile à -résoudre. J’emmenerais avec moi la <i>princesse</i>, et, -demain soir, je serais au rendez-vous à Auxerre.</p> - -<p>—Et si la bégueule faisait la Lucrèce?</p> - -<p>—Ventrebleu! Je ferais le petit Jupiter et de bon -ou de maugré je forcerais la belle Europe à me -suivre.</p> - -<p>—Et le lendemain qu’en ferais-tu?</p> - -<p>—Je n’en ferais rien: je la laisserais à Auxerre -pleine de mon souvenir!</p> - -<p>—Et, à son tour, que ferait cette malheureuse?</p> - -<p>—Malheureuse!... bienheureuse au contraire que -je lui aie créé une industrie!... Elle n’aurait qu’à -prendre le coche et venir ici chercher des nourrissons.</p> - -<p>—L’Argentière, tu fais le roué!... Non, mon ami, -non, ce n’est point une fille digne d’un traitement -aussi hussard, c’est une jeune enfant infortunée!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span></p> - -<p>—Allons, de la sensiblerie; c’est cela, vite une -scène de mouchoir.</p> - -<p>—C’est un prestige qui éblouit, une hamadryade, -un lutin dont le charme entraîne ...</p> - -<p>—Au précipice.</p> - -<p>—Je le suivrai ... qui l’a vue l’aime, qui la verra -l’aimera.</p> - -<p>—Peste soit de l’amoureux transi!</p> - -<p>—Tu aurais beau te forger un cœur de fer, il serait -bientôt bossué.</p> - -<p>—Dans quel cimetière, vieil ours, as-tu déterré -cette chair fraîche? Mais comment diable as-tu pu -gagner les faveurs de cette curiosité?</p> - -<p>—Quant à ses faveurs, je ne me suis jamais vanté -de cela, je mentirais: et quant à la trouvaille, elle est -sans mérite.</p> - -<p>Depuis long-temps cette pauvre Apolline habite la -même maison que moi; je l’ai connue toute petite; elle -me faisait la révérence avec tant de gracieuseté, quand -elle me rencontrait; sa mise était toujours riche et -soignée. Que sa vue me mit souvent du sombre dans -l’âme! Je maudissais mon célibat et mon isolement; -j’enviais toute la joie d’un père, possesseur d’une aussi -belle créature; alors la paternité, comme dans ma -jeunesse, ne se présentait plus à mon esprit sous un -aspect comique. Son père, en ce temps-là, sous le -consulat, occupait un assez haut emploi qui versait -l’abondance dans cette petite famille; mais, s’étant, je<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span> -ne sais comment, trouvé compromis dans quelque -machination, quelque prétendue conjuration, un beau -matin, la police du consul vint l’éveiller, et, sans autre -jugement, depuis cette fois il est claquemuré comme -prisonnier d’État. Sa majesté l’Empereur est rancunière. -L’opulence de la maison tomba avec le père. -Apolline grandissait chaque année en misère et en -beauté; arrivée à l’âge où la coquetterie et le besoin -de parure se fait sentir vivement, elle n’avait plus pour -s’attifer que quelques lambeaux de toilette, dorures -effacées, lambris en ruines; mais il lui restait quelque -chose de royal, une erre impérieuse. Hélas! que c’était -triste de voir une si belle personne, honteuse et fuyant -le jour, enveloppée dans un cachemire troué et des -savates aux pieds, descendre acheter de grossiers légumes -au marché voisin! Mon cœur en a souvent -saigné! Quoi de plus poignant et de plus amer?</p> - -<p>Si tu veux rire, l’Argentière, ris au moins de moi, -car ce serait féroce que de rire d’elle!</p> - -<p>—Je ris, Bertholin, d’entendre sortir de ta bouche -des paroles si contraires à ta coutume; toi, célibataire -dogmatique, par principe haineux des femmes, somme -toute, bon homme rassis! C’est mal choisir l’heure -d’être amoureux: poursuis ton rôle de père Cassandre, -pour celui d’Arlequin il est trop tard.</p> - -<p>—Aurais-tu l’intention de me blesser?</p> - -<p>—De plus en plus ridicule; décidément, tu es -amoureux!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, oui! je suis amoureux! et ne rougirai -pas d’un amour sage, d’un amour engendré de la -pitié, et je bénis le ciel.....</p> - -<p>—Ou tu ne bénis rien!...</p> - -<p>—..... Qui m’a conservé libre jusqu’à ce jour, afin -que je puisse être tutélaire à cette orpheline.</p> - -<p>—Tu as souscrit au Châteaubriand, est-ce pas?</p> - -<p>—Afin que je devienne l’ange gardien de cette -vierge abandonnée, que le besoin pourrait tuer ou -corrompre. Elle est aujourd’hui tout-à-fait isolée: sa -pauvre mère, affaiblie par tant d’années de privations -et minée plus encore par les souffrances de sa fille, -est morte il y a trois mois. Quand les cris d’Apolline -m’apprirent qu’elle venait d’expirer, ému, je montai -la consoler et lui offrir mes services en cette horrible -circonstance. Je me chargeai des démarches funèbres, -et la fis enterrer par la mairie. Pour la première fois, -je parlais à Apolline: dire le coup qui me frappa, -quand j’entrai dans cette chambre dénuée, en désordre, -quand cette fille me baisant les mains, la voix -pleine de larmes, me remercia, j’étais hors de moi, -je ne sais pas, je ne me rappelle rien, je pleurais!... -Elle, égarée, à génoux contre un lit de sangles, était -accoudée sur le corps de sa mère, qu’elle appelait.</p> - -<p>Cette heure a usé dix ans de ma vie!...</p> - -<p>Et c’est de tant de pitié, qu’est sorti tant d’amour.</p> - -<p>Quelques jours après, je fus la visiter: tout le temps -que je causai avec elle, je lui remarquai un air embarrassé;<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span> -elle se tenait toujours assise et ses deux bras -toujours étaient posés sur son giron: quand elle se -leva pour me reconduire, je vis que sa robe, par-devant, -était déchirée et trouée et que sous ses petites -mains elle avait tâché de dissimuler sa misère.</p> - -<p>Après quelques temps d’assiduité, séduit par son -esprit doux et triste, épris de sa beauté rare, éperdu -comme un jeune homme, je lui fis l’aveu de ma passion. -Elle me répondit qu’elle avait une trop haute -estime de moi pour présumer que je voulusse exploiter -son dénuement; qu’elle croyait sincèrement à la noblesse -et à la pureté de mes sentiments; mais, qu’ayant -résolu de quitter le monde, où elle avait tant souffert, -elle venait d’écrire à la supérieure du couvent de -Saint-Thomas afin d’y être admise en noviciat. J’eus -beaucoup de peine à la détourner de ce projet: je lui -fis sentir qu’assurément elle se tuerait en embrassant -une vie austère après toutes les douleurs qui l’avaient -affaiblie. Enfin, elle se rendit.</p> - -<p>Je ne m’abuse point assez sur moi-même, pour -croire que cette douce Apolline ait un amour vif pour -moi: elle me chérit comme son père; je suis pour -elle un tuteur généreux, un ami compatissant. Elle -est d’autant plus attachée à moi, que jusque-là elle -n’avait rencontré que des êtres égoïstes et féroces. -Elle est bonne, sensible, bienveillante, sans folie, que -pourrais-je demander de plus? Tous les dons que -j’ai voulu lui offrir, tous les présents que je lui ai<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span> -portés, noblement elle a tout refusé: il est de son -devoir, dit-elle, d’agir ainsi, et qu’une fille d’honneur -ne saurait rien accepter que de son époux. Aussi lui -ai-je promis que nous serions unis avant peu; cette -pensée l’a remplie de joie. Je lui avais donc demandé -pour demain soir, à neuf heures, un rendez-vous chez -elle, pour nous entretenir des préparatifs de notre -mariage, et peut-être ... Tu vois, je ne mens pas, voici -sa lettre en réponse.</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="pi6 p1"><span class="smcap">Mon cher Bertholin</span>,</p> - -<p class="p1">Je présume que de grandes occupations dans la -journée, vous ont fait choisir une heure aussi avancée: -mais que la volonté de mon époux soit faite, sa servante -l’attendra. J’éteindrai ma lampe pour prévenir -tout soupçon de mes méchants et indiscrets voisins. -Venez avec mystère.</p> - -<p class="pr4">Votre amie et épouse de cœur.</p></div> - -<p class="p1">Tout résolu, je partirai sans l’avertir, pour nous -épargner de pénibles adieux; si je la revoyais, je sens -que je n’aurais plus le cœur de m’éloigner. Arrivé là-bas, -je lui écrirai; aussitôt que je serai installé dans -ma préfecture, je reviendrai l’épouser clandestinement, -et puis, je l’emmenerai de suite et la présenterai -à mes administrés comme étant depuis long-temps<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span> -ma compagne, afin de trancher court aux bons -mots.</p> - -<p>Décidément, je partirai demain matin; mais il faut -que je lui fasse remettre quelque argent, incognito, -pour que cette pauvre fille ne meure pas de faim en -mon absence.</p> - -<p>Déjà, onze heures!... Adieu, adieu l’Argentière!</p> - -<p>Bertholin, en disant ces derniers mots, s’était levé -et se retirait du côté de la porte: M. l’accusateur, qui -avait écouté ce récit avec une attention froide, morne, -soutenue, le poursuivit en le questionnant jusqu’au -bas de l’escalier.</p> - -<p>—Tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle?</p> - -<p>—O mon ami, j’ai beaucoup vécu et beaucoup vu, -mais jamais je n’avais rencontré de femme aussi séduisante: -figure-toi l’Eucharis de Bertin, l’Éléonore -de Parny, une nymphe, Égerie, Diane!... Elle est -grande, élancée, gracieuse; elle est blême et mélancolique -comme une malade; ses cheveux, qu’elle porte -en bandeau sur le front, achèvent son aspect virginal, -et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux -bleus languissent.</p> - -<p>—Et, tu dis qu’elle habite la même maison que toi?</p> - -<p>—La même, au fond du corridor au-dessus de mon -logis.</p> - -<p>Alors l’Argentière se jeta au cou de Bertholin et -l’embrassa comme une patène: gentillesse étrange -de sa part, lui, si dédaigneux et si froid?</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span></p> - -<h3 class="p4">II<br /> -<span class="wn2">WAS-IST-DAS?</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Neuf heures sonnaient aux Carmes, au Luxembourg, -à Saint-Sulpice, à l’Abbaye-au-Bois, à Saint-Germain-des-Prés, -et semblaient donner un charivari -à la nuit tombante.</p> - -<p>En ce moment, rue Cassette, un homme se glissait -dans une maison de riche apparence, et montait l’escalier -à pas de loup; tout en haut, il entra et s’arrêta -dans un corridor sombre; à travers les ais d’une porte -une voix s’échappait; il appuya l’oreille contre la serrure; -cette voix douce récitait une prière du soir. Il -heurta légèrement du doigt.</p> - -<p>—Qui est là?</p> - -<p>—Ouvrez, Apolline, c’est moi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span></p> - -<p>—Qui vous?</p> - -<p>—Bertholin!</p> - -<p>Aussitôt elle entr’ouvrit sa maudite porte qui craquait -comme des escarpins, et dont les gonds grinçaient -comme une girouette.</p> - -<p>—Bonsoir, mon ami.</p> - -<p>—Bonsoir, toute belle.</p> - -<p>—Pardon, si je vous reçois si inconvenablement, -sans flambeau, c’est que, misérable, je n’ai pas de -rideaux à ma croisée, et du vis-à-vis on plonge et distingue -tout chez moi. Aussi, pourquoi choisir une -heure si avancée?</p> - -<p>—Le jour j’ai la tête bourrelée par les affaires, et, -d’ailleurs, le plein soleil prédispose peu aux épanchements: -qu’est-ce donc l’amour sans la nuit? qu’est-ce -donc l’amour sans mystère?</p> - -<p>—J’aurais mauvaise façon à vous blâmer de cela, -car je n’aime jamais tant Dieu que la nuit, dans une -église bien sombre.—Vous toussez, mon ami?</p> - -<p>—Oui, faisant le pied de grue à la porte du ministre, -j’ai maraudé un rhume et un enrouement qui -me fatiguent beaucoup.</p> - -<p>—C’est cela que je vous trouvais la voix rauque et -changée. Mais causons sérieusement; mon cher petit, -à quoi bon, dis-moi, retarder plus long-temps notre -union? Si le monde venait à s’apercevoir de notre -liaison, on dirait bien du mal de moi.</p> - -<p>—Patience, ma bonne, patience! aujourd’hui, j’ai<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span> -reçu ma nomination officielle à la préfecture du Mont-Blanc -et je dois partir demain; sitôt mon installation -faite et mon administration réformée, je te jure que -je reviendrai célébrer notre mariage clandestin; nous -quitterons Paris sur l’heure, et je te présenterai là-bas -à mes sujets comme une ancienne épouse.</p> - -<p>—O mon ami, que je suis heureuse!..... mais ton -absence ne sera pas longue, n’est-ce pas? Seule, ici, -je souffrirais trop dans l’expectative.</p> - -<p>—Petite pédante; si tu comprenais combien je -t’aime!</p> - -<p>—Mais, Bertholin, que faites-vous?..... Ne m’embrassez -donc pas comme cela!...</p> - -<p>—Amie!...</p> - -<p>—Vous me traitez ce soir bien cavalièrement, -monsieur!...</p> - -<p>—Non, amie! je vous traite en épouse.</p> - -<p>—En épouse!... la suis-je, monsieur?</p> - -<p>—Quand deux êtres qui s’aiment se sont fait un -serment, a-t-il besoin pour être sacré d’être visé par -le municipal? La loi ne fait que ratifier. Nous nous -aimons à toujours, nous nous le sommes juré, nous -sommes époux: et si nous sommes époux, à quoi -bon?.....</p> - -<p>—Toute liaison sans la sanctification de Dieu est -péché.</p> - -<p>—Dieu, comme la loi, ne fait que ratifier.</p> - -<p>—Je ne puis lutter avec vous, je ne suis pas subtile<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span> -en controverse, je ne décline pas ma faiblesse, mais -soyez généreux!</p> - -<p>—Je le suis!</p> - -<p>—Mais laissez-moi, Bertholin, vous êtes indigne -de vous ce soir! que me voulez-vous?... Ah! c’est -mal, une pauvre fille!... Bourreau! pouvez-vous bien -me torturer de la sorte?... J’appelle!...</p> - -<p>—Appelle.</p> - -<p>—Je frappe au plancher et fais monter vos domestiques.</p> - -<p>—Ils ne monteront pas.</p> - -<p>—Hélas! hélas! c’est mal, Bertholin!...</p> - -<table id="t03" summary="03"> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - - <tr> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - <td class="tdc1">·</td> - </tr> - -</table> - -<p>Maintenant, mon ami, tu vas me dédaigner, tu vas -me repousser, tu ne voudras plus pour compagne -d’une fille si peu fidèle à son devoir, d’une fille sans -honneur?</p> - -<p>—Ne parle pas ainsi, Apolline, tu me blesses! Il -faut que tu m’estimes bien lâche et bien bas. Moi, -t’abuser? oh! non, jamais! cela te rehausse encore -en mon cœur.</p> - -<p>—Tu m’aimes encore?</p> - -<p>—A toujours!</p> - -<p>—Mais ta voix vient de changer subitement, ciel!<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span> -est-ce bien toi, Bertholin? Folle que je suis ... fatal -pressentiment!... oh! si j’étais trompée!... C’est bien -toi, Bertholin, réponds-moi? je t’en prie, parle-moi, -est-ce toi, Bertholin? est-ce toi?...</p> - -<p>Laisse-moi toucher ta figure, Bertholin n’a pas de -barbe; oh! si j’étais trompée!...</p> - -<p>—La belle, dit alors l’énigme à pleine voix, la -morale de ceci est qu’il ne faut pas recevoir ses amants -sans flambeau.</p> - -<p>A cet accent inconnu, Apolline tomba de sa hauteur -sur le plancher.</p> - -<p>Quand, revenue de son anéantissement, elle eut -recueilli ses esprits et ses forces, elle se traîna sans -bruit jusqu’à la croisée, un rayon de la lune glissant -dans la chambre éclairait la tête de l’homme qui dormait -profondément dans un fauteuil. Apolline, tremblante, -le considéra: il était vêtu de noir, portait -baissée une tête blême, où pleuvaient des cheveux -roux; ses yeux étaient caverneux, son nez long et -en fer de lance, ses joues étaient accoutrées de -favoris rouges, taillés carrément comme des sous-pieds.</p> - -<p>—Quel est cet homme? se disait cette malheureuse -enfant. Oh! l’infâme Bertholin, c’est lui qui m’a fait -cette abomination!... à qui croire? ah! c’est affreux -que de tromper ainsi!...</p> - -<p>Sur la poitrine de l’inconnu elle sentit un portefeuille; -tout au monde elle aurait donné pour pouvoir<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span> -le soustraire, espérant par-là découvrir son suborneur; -mais c’était impossible, son habit était -croisé et boutonné jusqu’en haut.</p> - -<p>En cette fatale angoisse elle maudissait Bertholin -et Dieu.</p> - -<p>Enfin, accablée par le chagrin, le sommeil, elle -s’accroupit de nouveau et s’assoupit sur le plancher -trempé de ses larmes.</p> - -<p>Quand elle s’éveilla, il faisait grand jour, le fauteuil -était vide, elle était seule, face à face avec sa -honte.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p> - -<h3 class="p4">III<br /> -<span class="wn2">MATER DOLOROSA</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Le portier monta dans la journée chez Apolline -pour lui remettre un sac d’argent: c’était la somme -que Bertholin devait lui faire parvenir incognito après -son départ; car il redoutait qu’avant son retour, cette -malheureuse, sans ressource, ne succombât sous le -besoin.</p> - -<p>—De quelle part? demanda Apolline.</p> - -<p>—Je ne sais, mademoiselle, un inconnu vient de -me l’apporter pour vous, sans dire plus.</p> - -<p>—Remportez cet argent!</p> - -<p>—Je ne puis, on m’a bien dit: pour mademoiselle -Apolline.</p> - -<p>—Remportez-le, vous dis-je!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span></p> - -<p>Le bon homme était tout interdit.</p> - -<p>Apolline, fière et noble, le repoussait d’autant plus -durement, qu’elle présumait en son cœur que c’était -le prix de son déshonneur, que l’homme de la nuit -tarifait pour l’humilier encore et l’avilir plus bas.</p> - -<p>Mais le portier, tout en s’excusant, jeta le sac sur -la table et se retira précipitamment.</p> - -<p>Tout le jour, Apolline fut aux aguets; elle écouta -si elle n’entendrait point, au-dessous, dans l’appartement -de Bertholin, quelque bruit, marcher, remuer -des meubles, ouvrir les portes ou les fenêtres, mais -vainement. Ainsi, elle épia plusieurs jours de suite, -sans plus de succès. Enfin elle se hasarda, un soir, -de descendre heurter; pas de réponse: Bertholin -avait emmené ses domestiques avec lui.</p> - -<p>L’imbroglio se compliquait, et la pauvre Apolline -y perdait la tête:—A-t-il déménagé? se disait-elle, -mais je l’aurais entendu; aurait-il quitté Paris? et, -avant son départ, aurait-il comploté avec un de ses -intimes l’affreuse fourberie ... Oh non! c’est impossible. -Il serait donc bien faux et bien méchant! Oh -non! Bertholin est un homme sensible et vrai ... Qui -m’expliquera tout cela? Elle allait, dans sa perplexité, -jusqu’à douter d’elle-même, et se demander si son -regard ne l’avait point trompée dans les ténèbres et si -ce n’était point Bertholin lui-même qui s’était offert -étranger à son imagination frappée.—Pourtant ce -n’étaient point ses traits; je ne rêvais pas: pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span> -ce n’était pas sa voix, pourtant ce n’étaient pas ses -manières élégantes; oh non! ce n’était point lui.</p> - -<p>Une semaine environ après cette mésaventure, -Apolline reçut une lettre datée du Mont-Blanc; elle -était de Bertholin, et s’exprimait ainsi:</p> - -<p>Pardon, ma belle future, si je suis parti sans vous -avoir baisé les mains; j’ai voulu nous épargner des -adieux pénibles. Appelé à la préfecture du Mont-Blanc, -je suis allé prendre possession de mon -royaume. J’espère, avant quinze jours, revoler près -de vous consacrer notre union secrètement, et aussitôt -repartir pour ce pays qui, je pense, ne vous déplaira -point. Vous n’avez pas eu sans doute la maladroite -fierté de repousser la faible somme qu’on doit -vous avoir remise d’une part invisible; vous êtes mon -épouse, et je souffrirais trop de vous savoir des privations.</p> - -<p>Cette lettre ne fit qu’accroître l’embarras d’Appoline: -après tant de belles démonstrations, elle n’osait -plus accuser Bertholin de noire perfidie; et cependant, -à l’heure dite du rendez-vous, bien informé, un -autre était venu en son nom la violenter. Mystère inextricable! -la raison la plus plausible était que son billet -avait pu s’être égaré entre les mains d’un étranger.</p> - -<p>Quelque temps après cette première lettre de Bertholin, -elle en reçut une autre, où il lui annonçait -que, surchargé de travaux imprévus, il était forcé de -retarder son départ.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span></p> - -<p>A cette époque, Apolline commença à ressentir un -malaise général. Dégoûtée de tout aliment, il lui prenait -souvent des tranchées et des vomissemens; son -inquiétude devint grande. Un médecin lui conseilla -l’usage du safran, qui n’eut aucun résultat; alors il -la déclara tout net en grossesse. A cette nouvelle, -Apolline tomba dans la consternation et le désespoir.</p> - -<p>Nuit et jour, elle pleurait amèrement. Sa position -devenait bien cruelle. Bertholin lui avait enfin annoncé -son retour; et, d’heure en heure, elle s’attendait -à le revoir. Que faire en cette fatale conjoncture? -Lui cacher et le duper était chose difficile et malhonnête; -lui déclarer tout franchement, c’était tout perdre, -et cependant sa délicatesse ne lui laissait que ce -parti. Aussi résolut-elle de lui confesser sans déguisement -dès son arrivée, et peut-être espérait-elle que -sa générosité lui pardonnerait une faute désespérante, -commise pour lui et par lui.</p> - -<p>Enfin, Bertholin reparut: dès l’abord, il remarqua -un grand changement en elle, une tristesse, un air -guindé à son vis-à-vis, une altération et un amaigrissement -dans ses beaux traits. Il la comblait de tant -de caresses et de tant d’amour, que, malgré sa résolution -ferme, Apolline n’osait entamer son aveu: -vingt fois le premier mot expira sur ses lèvres tremblantes; -elle n’osait jeter un si grand désenchantement -à un homme si grandement épris. Bertholin<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span> -s’inquiétait aussi, et ne savait à quoi attribuer tant -de larmes.</p> - -<p>L’heure de frapper le coup sonna: les préparatifs -et les démarches légales étaient faits; le mariage était -fixé au samedi suivant; c’était à Saint-Sulpice, à minuit, -que, devant deux ou trois témoins, ils devaient, -en grand négligé, recevoir la bénédiction nuptiale, -pour partir le matin même.</p> - -<p>Le jeudi soir, Bertholin invita Apolline à descendre -en son appartement, et joyeux, la conduisit, dans -le salon: le guéridon et le sopha étaient couverts -d’étoffes, de châles, de parures, de bijoux.</p> - -<p>—Voici, ma belle, quelques présens que vous offre -votre humble époux, puissent-ils vous être agréables.</p> - -<p>Apolline se prit tout à coup à sangloter, et resta -morne à l’entrée.</p> - -<p>—Qu’avez-vous, mon amie? approchez, tout cela -est à vous! Aimez-vous cette robe de velours bleu -Marie-Louise, cette jeannette d’or, ces bracelets de -corail, ce cachemire boiteux?...</p> - -<p>Alors Apolline tomba de sa hauteur sur les genoux.</p> - -<p>—O Bertholin! Bertholin! si vous saviez?...</p> - -<p>—Qu’avez-vous, mon enfant?</p> - -<p>—Si vous saviez combien je suis indigne de tout -cela? N’est-ce pas, ô mon Dieu! qu’il faut tout lui -dire? Je ne sais pas tromper, Bertholin! Oh! si vous -saviez? vous chasseriez du pied celle que vous appelez -votre épouse!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span></p> - -<p>Il était pétrifié.</p> - -<p>—Ecoutez! peut-être êtes-vous coupable de mon -crime? Regardez!!!</p> - -<p>Disant cela elle arrachait son châle et sa robe plissée -qui voilaient sa grossesse.</p> - -<p>—Regardez donc!... Faudra-t-il que je dise ma -honte?...</p> - -<p>—Abomination!... Vous enceinte, Apolline? Ah! -c’est infâme que d’avoir abusé ainsi un vieillard -généreux!</p> - -<p>Voilà donc l’épouse! la vierge! que par pitié j’avais -choisie! fille de rien! que je voulais grandir!... -prostituée!!!</p> - -<p>—Mille fois mourir plutôt!... criait Apolline se -traînant à ses pieds.</p> - -<p>Ecoutez-moi, au nom de Dieu! vous me tuerez -après! Ecoutez-moi donc, ô mon père! écoutez la -vérité.</p> - -<p>—Te tairas-tu, effrontée?...</p> - -<p>—Dieu voit mon innocence et votre crime, car -j’étais pure avant de vous connaître.....</p> - -<p>—Infâme!...</p> - -<p>—Car j’étais pure quand vous m’avez élue votre -épouse, c’est vous qui m’avez perdue; écoutez!</p> - -<p>Avant votre départ, vous me demandâtes rendez-vous, -un soir, chez moi, je l’accordai. A neuf heures -on heurte à ma porte, j’ouvre et reçois dans l’obscurité; -je croyais que c’était vous, mon Bertholin! Ce<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span> -démon contrefaisait votre voix et me trompa. Après -un long combat, je succombai, croyant m’abandonner -à vous..... Il me viola!...</p> - -<p>—Apolline, vous en avez menti!...</p> - -<p>—Quand ce monstre eut consommé sur moi son -attentat, lui-même il m’arracha de mon erreur. A la -lueur de la lune, je distinguai ses traits: il était blême, -avait les cheveux roux, les favoris rouges, les yeux -caverneux; il était grand et vêtu de noir.</p> - -<p>—Apolline, vous en avez menti!...</p> - -<p>—O mon père, croyez-moi!...</p> - -<p>—Vous en avez menti!</p> - -<p>—Je le jure par ce Christ, par ma mère qui m’entend -là-haut!</p> - -<p>—Vous en avez menti!</p> - -<p>—C’est à vous que je croyais abandonner mes caresses, -et vous me traitez ainsi!... C’est vous qui -m’avez perdue!...</p> - -<p>—Vous en avez menti....</p> - -<p>—Vous avez égaré ma lettre: ce devait être quelqu’un -de vos amis......</p> - -<p>—Vous en avez menti!</p> - -<p>—O mon père!</p> - -<p>—Sortez de devant moi!</p> - -<p>Il t’en cuit, pauvre Bertholin; à cinquante ans, de -t’être dépouillé de ta haine, pour aller t’abaisser aux -genoux d’une fille! Cruelle leçon! Mais c’est infâme! -Quand j’y pense!...—Va-t-en, va-t-en, ou je te foule<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span> -aux pieds comme ces écrins! Va-t-en, si tu veux -m’épargner un meurtre! Va-t-en, gueuse, prostituée!!!!</p> - -<p>Apolline râlait sur le carreau.</p> - -<p>Bertholin la saisit par les pieds, la traîna et la jeta -dehors, et sur-le-champ même il repartit.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span></p> - -<h3 class="p4">IV<br /> -<span class="wn2">MOISE SAUVÉ DES EAUX</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Rien n’est plus démoralisant que l’injustice, rien ne -jette plus d’amertume et plus de haine au cœur. Bertholin -semblait injuste à Apolline, Apolline semblait -coupable à Bertholin, elle l’aurait semblée aux yeux -de toute la terre. Il ne faut qu’un concours de circonstances -pour faire du plus innocent un coupable. -Ce n’est que sur du probable et de l’apparent que -peuvent juger les hommes avec leurs courtes antennes. -On pourrait comparer les crimes à des ballots -bien clos: c’est par l’enveloppe que le juge estime le -contenu, et quand, par sa sentence, il l’a déclaré taré -et à l’index, et fait jeter à la mer, le ballot, dans sa -chute, se brise et s’ouvre sur une roche; tout ce qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span> -recélait remonte à fleur d’eau et paraît en pleine lumière; -la balourdise du tribunal devient patente, la -foule en ricane amèrement; alors le juge se drape et -se hausse, et s’écrie, avec son ton archiépiscopal risible: Je -suis infaillible!</p> - -<p class="p2">Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait -sourdement et se consumait chaque jour.</p> - -<p>Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, -phtisique, comme un spectre, ne sortait qu’à la -nuit noire pour éviter les regards méchans.</p> - -<p>Le voisinage l’aurait crue morte, si, de temps en -temps, elle n’avait touché un piano délabré et servant -de table, triste ruine de son ancienne opulence. On -avait même remarqué et retenu cette strophe que souvent -elle psalmodiait langoureusement, et qu’elle -semblait affectionner par-dessus toutes.</p> - -<p class="pp6 p1">Bourreaux, arrêtez ma torture!<br /> -Le mal a fait mon cœur mauvais:<br /> -Haine à toi Dieu, monde, nature,<br /> -Haine à tout ce que je rêvais!...<br /> -Avant mon corps, sur cette roue<br /> -Où le sort le tient garotté,<br /> -Mon âme expire, et je la voue<br /> -A Satan, pour l’éternité!.....</p> - -<p class="p1">Ce seul refrain nous montre la disposition d’esprit -d’Apolline, et combien la souffrance et le malheur<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span> -peuvent pervertir la plus belle âme; elle, douce, -bonne, fervente, aimante, religieuse, n’avait plus que -du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle -haïssait tout, jusqu’à son créateur à qui elle reniait sa -foi; elle se vengeait en abandonnant à son tour Dieu -qui l’avait abandonnée. Quand un être a été maltraité -à ce point, il n’a plus qu’un rire d’enfer sur sa lèvre -dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque -son dégoût; plus une chose est sainte et sacrée, -plus elle est révérée de tous, plus il trouve de joie à -la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le malheureux -le blasphême est une volupté!</p> - -<p>Le terme de sa grossesse approchait et sa misère -devenait profonde. Les huits premiers mois elle avait -vécu de la maigre somme de Bertholin. Il ne lui restait -plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes -sauvages le long des chemins déserts, mais cette -nourriture d’âne, si contraire à sa délicatesse, l’avait -tellement affaiblie, que, vers la fin du neuvième mois, -il lui fut presque impossible de descendre. Ce jeûne, -pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens, -et une céphalalgie chronique qui par instant -dégénérait en folie. Sa démence était sombre. Elle -avait des déchiremens atroces d’estomac, et souvent -il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle -ressentit les premières douleurs de l’enfantement, il -y avait deux jours passés qu’elle n’avait pris aucun -aliment: étendue sur son grabat, dévorée par la faim,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span> -elle rongeait la basane d’un vieux livre, privée de -raison, exténuée.....</p> - -<p class="p2">A la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, -et retrempa ses forces: dressée sur ses pieds, elle -l’embrassait et le frappait tour à tour; elle lui donnait -ses mamelles vides; elle le jetait à terre, pleurait, et -se couchait sur lui.</p> - -<p>Enfin, l’ayant enveloppé dans une toile et mis sous -son bras comme un paquet, elle descendit en se -traînant.</p> - -<p>Il était nuit.</p> - -<p class="p2">Sur les deux heures du matin, Erman Busembaum, -cultivateur à Vaugirard, se rendant à la halle, perché -sur sa charrette et sifflant un noël, descendait la rue -du Four. En approchant d’une des ruelles sales et -immondes qui s’y débouchent, il entendit les vagissemens -d’un enfant nouveau né, brusquement il interrompt -son sifflet, lâche un ahuro accentué à la provençale, -et écoute: les cris se prolongeaient et -paraissaient sortir d’un égout voisin. Il saute à bas, -prête l’oreille à l’embouchure, et recule épouvanté.</p> - -<p>Il court aussitôt avertir de cet étrange événement -le corps-de-garde de la prison de l’Abbaye. Le commissaire, -par hasard, s’y trouvait à verbaliser sur deux -filles de joie, arrêtées pour quelques coups de couteau -donnés à un client. Vite, il se mit en tête d’une patrouille;<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span> -Erman Busembaum guidait le caporal portant -une lanterne. Arrivés en hâte à l’égout, il y régnait -un profond silence, sauf le clapotement des -ruisseaux. Le soldat, né malin, brocardait déjà Busembaum -sur sa prétendue audition, attribuée à la -peur; l’autorité en écharpe, était prête à invectiver -contre le maladroit goujat qui l’avait déplacée inutilement; -quand les cris reprirent de plus belle. La patrouille -en vibra, et les capucines en sonnèrent. L’anspessade -qui portait le falot l’approcha de l’ouverture -du cloaque, et, se penchant, aperçut à l’entrée un -paquet blanc d’où sortaient des gémissemens. Un des -gardes l’enleva à la baïonnette et le tira hors. Alors -Busembaum et le commissaire, faisant la fille de Pharaon, -développèrent la toile et découvrirent un enfant -tout nouveau né.</p> - -<p>—Mille bons Dieux! voilà un conscrit qui en réchappe -d’une sévère! s’écria la patrouille.</p> - -<p>—Pauvre petit môme, répétait, l’âme attendrie, le -vieux père Busembaum.</p> - -<p>—C’est ici le cas où les enfans sont vraiment malheureux -d’avoir des parens, murmura l’agréable -caporal.</p> - -<p>—Messieurs, dit alors le commissaire perspicace, -et prenant une pose de calife, un crime a été commis, -explorons!... Il se prit à examiner le marmot qui -n’avait aucune blessure grave.</p> - -<p>Au grand contentement de l’armée, après des recherches<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span> -consciencieuses et dignes d’être entérinées -par l’académie, il fut proclamé, à la majorité, du genre -masculin ou neutre; un sourire de satisfaction se promena -sur les lèvres du père Busembaum.</p> - -<p>—Que voulez-vous faire de ce petit marmouset? -dit-il alors au commissaire; ma femme en ce moment -est en gésine, voilà trois fois, qu’à son grand crève-cœur, -cette brave mère ne fait que des morts-nés. -Si vous voulez me le confier, je vais sur-le-champ le -lui porter en compensation, elle en prendra bien soin -et nous l’adopterons.</p> - -<p>Au moment où il enlevait l’enfant pour le monter -dans sa charrette, il se raidit et expira: et le commissaire -aperçut des gouttes de sang; approchant le falot -et voyant que ces traces se dirigeaient vers le haut de -la rue, il ordonna à la patrouille de le suivre. Ces -gouttes, quoique semées à d’assez longues distances, -suffisaient cependant pour les diriger. Arrivés à la -rue Beurrière, elles disparurent, mais ils les retrouvèrent -dans cette ruelle débouchant rue du Vieux-Colombier; -et, suivant toujours attentivement, ils -remontèrent jusqu’à la rue Cassette, où les vestiges -se prolongaient encore; enfin, les traces de sang -s’arrêtèrent contre une porte.</p> - -<p>—C’est ici, messieurs, cria le commissaire, entrons! -Il heurta plusieurs coups de marteau.—Au -nom de la loi, ouvrez! répéta le caporal en frappant -de la crosse de son fusil. Le portier tout éperdu<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span> -obéit:—Au nom de Dieu, messieurs, quel train! -Que voulez-vous?</p> - -<p>—Guidez-nous, nous allons faire perquisition. -Tenez, voici le sang qui reparaît! suivez-moi.</p> - -<p>Ils montèrent l’escalier et entrèrent, en haut, dans -un corridor; là, les traces de sang s’arrêtaient encore -à une porte.</p> - -<p>—Qui demeure là, monsieur le portier?</p> - -<p>—Une jeune fille, bonne et sage.</p> - -<p>—Ouvrez donc, au nom de la loi!... Caporal, -faites enfoncer la porte!</p> - -<p>Aussitôt elle s’ouvrit sous le choc des crosses, et les -regards avides pénétrant dans la chambre, virent, à -la lueur du falot, étendue sur le plancher et baignée -dans une marre de sang, une jeune femme pâle et -desséchée.</p> - -<p>On la releva; elle était tiède encore.</p> - -<p>A son retour, sans doute, Apolline s’était abattue -de faiblesse, épuisée par une aussi grande perte de -sang et par un aussi long trajet.</p> - -<p>On la transporta, sur un brancard, à l’hospice de -la Maternité, nommé vulgairement la <i>Bourbe</i>.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span></p> - -<h3 class="p2">V<br /> -<span class="wn2">VERY WELL</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Le lendemain, dans tout Paris, il n’était question -que d’un enfant jeté dans un égout, et les crieurs -publics s’en allaient processionnellement par la ville, -hurlant et vendant pour un sou le détail exact de -l’horrible infanticide commis, au faubourg Saint-Germain, -par une fille de grande maison.</p> - -<p>Cet événement avait jeté l’effroi parmi la bourgeoisie, -qui brûlait déjà de voir l’affaire à la cour d’assises, -pour la connaître tout à fond; et qui, rancunière, -jouissait, par avance, du spectacle rare d’une -fille noble sur la sellette et l’échafaud.</p> - -<p>A l’hospice, on avait d’abord désesperé des jours -d’Apolline, mais on l’entoura de tant de soins, sur la<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span> -recommandation de Messieurs de la justice, qui redoutaient -que la mort ne tranchât la question sans -eux et n’empiétât sur leurs droits et sur ceux du bourreau. -Au bout d’une semaine environ, elle commença -à recouvrer quelques forces, et la connaissance lui -revint.</p> - -<p>Son étonnement fut grand et douloureux quand -elle se vit dans une salle d’hôpital. Elle n’avait aucune -souvenance de ce qu’elle avait fait, ni de ce qui -s’était passé: ainsi qu’un ivrogne au réveil ne conserve -aucune idée des folies de son ivresse. Elle questionna, -on ne lui répondit que vaguement. Quand -elle fut parfaitement rétablie, on vint lui annoncer -qu’on allait la transférer à la prison de la Force.</p> - -<p>—A la Force! s’écria-t-elle, eh! pourquoi?</p> - -<p>—Sous prévention d’infanticide.</p> - -<p>—Moi! Oh non, vous êtes fous!...</p> - -<p>—Vous avez jeté votre enfant dans un égout.</p> - -<p>Alors, Apolline, consternée, porta ses mains à son -flanc, et, semblant sortir en soubresaut d’un sommeil -et se rappeler subitement, tomba froide sur le -pavé.</p> - -<p>Quand elle reprit ses esprits, elle était dans un cachot -étroit et sombre.</p> - -<p>Son procès s’instruisit longuement; et, après quatre -mois de détention et de contact avec tout ce qu’il y a -de plus fétide et de plus croupi dans la marre sociale, -elle comparut à la cour d’assises. Le grand scandale<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span> -avait attiré une foule innombrable de curieux qui -voulaient voir la belle marâtre du faubourg Saint-Germain. -On lui avait fait une réputation de beauté -égale à celle de sa férocité. Les vitres des marchands -d’estampes étaient garnies de prétendus portraits de -la belle Apolline, aussi authentiques que ceux d’Héloïse -ou de Jeanne d’Arc: l’un rappelait madame de -la Vallière, l’autre Charlotte Corday, l’autre Joséphine, -mais le public, qui veut être dupé à tous prix, -en était fort satisfait. Le palais était aussi encombré -que si la basoche eût dû jouer un mystère sur la table -de marbre. Un murmure général de désappointement -s’éleva quand les huissiers annoncèrent que le tribunal -ordonnait huis-clos pour ce jugement.</p> - -<p>Bientôt Apolline fut introduite dans la salle: sa -jeunesse, sa vénusté, son air triste et candide, sa voix -suave et son maintien impressionnèrent vivement la -cour blasée.</p> - -<p>Pour ne pas compromettre Bertholin, elle avait -déclaré qu’un homme, à elle tout-à-fait inconnu, et -qu’elle n’avait jamais revu, un soir, s’étant glissé chez -elle, l’avait forcée avec violence. Quant au crime -qu’on lui imputait, elle avouait qu’il pouvait être, -mais qu’il ne lui en restait nul souvenir positif; et -que n’ayant pris aucun aliment depuis plusieurs jours, -quand les douleurs de l’enfantement lui étaient survenues, -elle devait avoir été assurément dans un état -complet de démence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span></p> - -<p>Sur cinq médecins appelés à constater quel avait -pu être son état moral lors de son accouchement, un -seul avait affirmé l’aliénation, et quatre l’avaient -niée.</p> - -<p>Au moment où l’accusateur public, M. de l’Argentière, -se leva et entonna sa déclamation, Apolline, -frappée comme à un accent connu, tourna ses regards -sur lui, jeta un cri perçant, et se renversa sans connaissance.</p> - -<p>Jamais réquisitoire ne fut plus violent et plus inhumain: -il n’est rien que M. de l’Argentière ne mit en -jeu pour accabler l’accusée. Il poussa sa rage extravagante -jusqu’à la comparer à Saturne, qui dévorait -ses enfans, et se résuma en demandant sa tête.—Ne -vous laissez point séduire, criait-il, par les beaux -dehors de cette mère dénaturée, le laurier-rose contient -un venin subtil, la beauté n’est souvent que le -voile de la perfidie; ne vous laissez point faiblir, messieurs, -il faut un exemple absolument, pour arrêter -l’infanticide en son cours. Messieurs, soyez inexorables, -vous serez justes!</p> - -<p>L’avocat d’Apolline, avec un rare talent, s’acquitta -de sa défense; son plaidoyer aurait arraché des larmes -à des tigres, le tribunal resta froid; et l’accusateur -commença sa sauvage réplique.</p> - -<p>Quand la pauvre Apolline eut recueilli ses esprits, -elle se leva brusquement, et montrant du poing l’accusateur, -M. de l’Argentière:—C’est lui! criait-elle,<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span> -c’est lui! je reconnais sa voix, c’est lui! cet homme-là -qui parle! c’est lui que j’ai vu aux rayons de la lune, -blême et rouge, l’œil caverneux...... Puis, fondant en -larmes, elle jetait des hurlemens.</p> - -<p>—Cette enfant est égarée, dit froidement M. de -l’Argentière, dont la morne physionomie n’avait pas -laissé paraître la plus légère émotion.</p> - -<p>—Emmenez l’accusée; et nous, messieurs, passons -dans la salle de délibération, ordonna le président.</p> - -<p>Au bout d’un quart d’heure, la cour rentra en -séance: le jury ayant répondu affirmativement à -toutes les questions posées, le président fit lecture de -la sentence, qui condamnait Apolline à la peine -capitale.</p> - -<p>Elle écouta son arrêt avec dignité, et dit seulement, -se tournant du côté de l’accusateur public:—Ceux -qui envoient au bourreau sont ceux-là mêmes qui -devraient y être envoyés!</p> - -<p>Son défenseur, égaré, pleurant et se heurtant le -front, se jeta dans ses bras, et l’embrassa, au grand -scandale de la cour, qui demanda si elle voulait se -pourvoir en cassation.—Oui, répondit Apolline, -mais au tribunal de Dieu.</p> - -<p class="p2">Le matin du jour, on lui envoya un prêtre pour se -préparer; il ne sortit plus d’auprès d’elle. Apolline lui -ayant naïvement raconté son histoire, le pauvre -homme, convaincu de son innocence, pleurait désespéré;<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span> -celui qui était venu la consoler était plus faible -qu’elle et plus inconsolable.—Pauvre martyr! l’appelait-il, -en lui baisant les pieds comme on baise une -châsse sainte. Il n’osait lui parler de son Dieu juste -et bon; sa providence était trop compromise par cette -vie fatale.</p> - -<p>A quatre heures, le geôlier monta l’avertir. Sa toilette -achevée, elle descendit, soutenant son confesseur.</p> - -<p>Aussitôt la charrette se mit en marche. Il semblait -que toute la population de Paris s’était encaquée du -palais à la Grève. De haut en bas, les maisons étaient -chargées de spectateurs avides: jamais supplice -n’avait attiré plus de monde.—La voilà!—la voilà! -répétait-on de rang en rang.</p> - -<p>Qu’elle était belle du haut de son tombereau, cette -infortunée Apolline! quelle dignité! quelle résignation! -Son teint était plus blanc que le peignoir qui -l’enveloppait, et sa chevelure plus noire que le prêtre -qui pleurait à ses côtés. Elle promenait sur la foule -son regard langoureux; les commères lui montraient -le poing, et les jeunes hommes attendris lui envoyaient -des baisers. Enfin, la charrette déboucha sur la Grève. -En montant à l’échelle, Apolline aperçut, à une croisée, -M. de l’Argentière qui la fixait froidement; elle -en jeta un long cri d’horreur, et tomba faible entre -les bras d’un valet de guillotine. Il se fit alors un -brouhaha général et une fluctuation dans la foule. Il<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span> -pleuvait:—A bas les parapluies, on ne voit pas! -criait-on de toutes parts;—à bas les parapluies! répétaient -des voix de femmes;—soyez galans, messieurs, -on ne voit pas!</p> - -<p>Toute la tourbe, le cou tendu, était sur la pointe -du pied.</p> - -<p>Quand le coutelas tomba, il se fit une sourde rumeur; -et un Anglais, penché sur une fenêtre qu’il -avait louée 500 fr., fort satisfait, cria un long <i>very -well</i> en applaudissant des mains.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">JAQUEZ BARRAOU<br /> -<span class="wn2">LE CHARPENTIER</span><br /> -——<br /> -<span class="wn2 reduct">LA HAVANE</span></h2> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span></p> - -<p class="pp8 p4">Car amour est fort comme la mort,<br /> -Et jalousie est dure comme enfer.</p> -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - - -<p class="pp6 p2">Je suis noire, mais je suis belle comme les tabernacles de</p> -<p class="pp7">Cédar, comme les peaux de Salomon.</p> -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - - -<p class="pp10 p2">Eh! pourquoi cette jalousie?.....</p> -<p class="pr4 p1 reduct"><span class="smcap">P. L. Jacob</span>, Bibliophile.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span></p> - -<h3 class="p4">I<br /> -<span class="wn2">PESADUMBRE Y CONJURACION</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>C’était le jour de Dieu: assez l’indiquaient le calme -des campagnes, l’air jovial et le linge blanc des esclaves -qui passaient au loin sans râler sous d’énormes -fardeaux, hommes infortunés! auxquels il ne manque -plus qu’un grelot de mulet. Le soleil dardait à l’heure -de la sieste; cependant le charpentier Jaquez Barraou, -noir membru et gigantesque, vint s’asseoir à la -porte de sa case engoncée, pour ainsi dire, dans une -crique, où se trouvaient amarrées deux pinasses et -une balancelle en radoubs. Le sol était jonché çà et là -de bois en grume, de billots et de madriers.</p> - -<p>Jaquez Barraou avait encore sa chemise rayée et -ses vêtements de travail; pourtant, lui, si religieux,<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span> -n’avait point travaillé, car c’eût été péché mortel. Il -était pieds nus. Dans toute sa personne régnait un -nonchaloir qui contrastait avec son maintien énergique. -Sous sa laine crépue et noire roulaient deux gros -yeux blancs: souvent, il les promenait sur la mer -et sur le terroir environnant; souvent, il les soulevait -aux cieux, puis les reportait fixement sur la Havane, -sourcillant et lançant avec mépris des bouffées d’une -fumée bleue qu’il aspirait d’un long cigare.</p> - -<p>Il eût été difficile de s’expliquer les mouvemens et -les brusques soupirs de cet homme; son regard, -chagrin et menaçant, qu’il arrêtait tantôt sur la vaste -mer des Antilles, dont il semblait mesurer l’étendue, -et que tantôt il jetait sur la ville, aurait pu faire penser -qu’il était abîmé dans des rêves nostalgiques; que -son cœur était meurtri par le mal du pays, cet amour -violent de la patrie absente que rien ne saurait abattre, -qui fait encore trouver des larmes aux vieillards -canadiens courbés sous le joug infamant de l’Anglais, -rien qu’au seul nom de leur ancienne patrie, et qui -leur fait parfois repousser avec dégoût les jeunes -enfans de leur race, qui fatiguent leurs oreilles de la -rude langue des vainqueurs. Il paraissait toiser la -distance de son Afrique à cette rive américaine, et -maudire les Européens barbares qui l’y avaient transplanté -après l’avoir échangé contre une scie ou un -sabre à ses ravisseurs.</p> - -<p>On aurait bien pu se plonger dans le fiel de tous<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span> -ces pensers, et pourtant rien de tout cela n’agitait -Barraou, car c’était un fils de Cuba qui n’avait d’africain -que les traits et l’âme. Tout à coup il jette loin -de lui son cigare inachevé, se lève et s’assied lourdement, -entrecoupant, dans ses dents, de rauques monosyllabes -semblables à des jurons grossiers. Il faisait -claquer sa mâchoire, et se heurtait du derrière de la -tête sur la muraille; enfin, paraissant se calmer, il -répéta d’une voix pleurante:</p> - -<p>—Jalousie! jalousie! que tu me fais de mal! que -tu dévores, jalousie!... Maudit soit de moi, maudit -soit de Jaquez Barraou! Ma poitrine est plus brûlante -que si j’avais avalé du cubèbe et du piment. Jalousie! -tu me mâches le cœur avec une dent plus incisive -que la dent du serpent! Quand je veux te repousser, -c’est alors que tu m’assièges? Te repousser? Au fait, -et comment?... Ils ne m’ont pas même laissé le doute; -car, l’autre soir, quand je revenais de la ville, pour -la troisième fois je l’ai surpris fuyant près de la case; -il en sortait à coup sûr.... Oui, je l’ai vu, infâme -Juan Cazador; que venais-tu tenter auprès de mon -Amada? Tenter ... que je suis bon!... Eh! qui m’a -répondu d’Amada? Oh non! mon Amada, tu es pure, -oui!... cependant dois-je le croire?... les femmes -sont si fourbes. Cruel sort! horrible incertitude! -bientôt j’en sortirai ou de la vie. Ami faux, toi que -j’appelais mon Juanito; toi qui m’as connu plus petit -que cette chèvre; toi qui, tant de fois, avec moi, t’endormis<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span> -ivre-mort sur la même natte, bien avant dans -la nuit; nuit d’épanchemens et de rêves plus doux -que ceux apportés par le sommeil! Que de tafia! que -de <i>cigaritos</i>!... Ces temps sont déjà bien loin, pauvre -Barraou! Tu fêtoyas ta jeunesse; et maintenant -que tu t’inclines comme ton père, il te faudra pleurer.</p> - -<p>Que les hommes sont injustes! Ai-je jamais convoité -leurs épouses? Donc, pourquoi me fraude-t-on -la mienne? Je suis pauvre; je n’ai rien, je n’avais -qu’Amada. Je ne pourrai donc rien posséder, misérable, -sur cette terre, sans qu’on en lève la dîme? -rien! pas même celle que j’ai choisie entre mille. Ah! -je suis trop crédule au mal!... Un stratagème, une -embûche pourraient tout m’éclaircir: si c’est erreur, -si je me suis trompé, je rentrerai dans la paix; et si ... -alors vengeance!... <i>Santa Virgen!</i> sois à mon aide, -et demain tout sera fait.</p> - -<p>Soudain il s’interrompit, se penchant et prêtant -l’oreille, comme s’il eût entendu quelque bruit; il se -rajustait et prenait un air de roideur pour singer le -calme, quand sortit follement de la case une jeune -femme qui, se laissant aller à lui, s’appuya sur son -épaule.</p> - -<p>Oh! qu’elle me parut belle et digne de toute la violence -de Barraou! Je ne sais si j’étais aveuglé par cet -amour préjugé, cette propension sympathique qui -toujours m’entraîne aux femmes de couleur, qui, toujours -dans mes songes, me livre une beauté africaine;<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span> -qui, tout enfant, me faisait rechercher les embrassemens -des noires, et rester froid aux caresses de nos -blanches créoles. Oh! qu’elle me parut belle! elle -était svelte, joyeuse et riante; son teint était celui -d’un sang mêlé, que méprisamment vous appelez -mulâtresse; ses traits étaient fins et profiles comme -ceux d’une Arlésienne et son œil vif en amande. -Autour de sa tête elle avait roulé avec grâce un turban -de mousseline; des pendans de corail se balançaient -à ses oreilles; un collier de ramina de Venise faisait -une base d’or au galbe de son beau cou; ses doigts -effilés étaient prisonniers dans des anneaux précieux; -sa courte saya de cotonnade blanche découvrait ses -jambes rondelettes et ses pieds de Cendrillon que ne -chaussaient pourtant que de rustiques <i>esparteñas</i> -espagnoles.</p> - -<p>—Que fais-tu là? lui dit-elle en relevant de sa main -sa longue chevelure, et collant ses lèvres au front -déprimé de Barraou. Toi, aujourd’hui, à cette heure, -encore en pareil désordre? tu me tourmentes, mon -Jaquez, tu sembles chagrin, qu’as-tu donc? partage-moi -ta moindre peine, parle, sois confiant!</p> - -<p>—Je n’ai rien, franchement, peut-être est-ce la -chaleur qui m’accable!</p> - -<p>—Non, tu te caches; même en parlant tu rêves -encore, et tu sembles <i>engolfado</i>: d’ailleurs, ne t’ai-je -pas entendu? tout à l’heure tu parlais, querellais et -plaignais hautement.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span></p> - -<p>—<i>Corazon mio!</i> tu t’es trompée, je fredonnais, -pensant que tu reposais, je chantonnais doucement -cet air, ton favori.</p> - -<p class="pp6 p1">Paxarito que vienes herido<br /> -Por las balas del cruel Cazador,<br /> -Cesa, Cesa tu triste gemido.<br /> -Mientras duerme mi dulce amor!</p> - -<p class="p1">—Oh! que vous êtes bon, mon Jaquez, pour -votre Amada! daigner songer à elle.</p> - -<p>—Vous daignâtes bien m’aimer; mais trêve de -cela. Ta grâce voudrait-elle bien préparer, pour ce -soir, un souper copieux? bonne chère! J’ai l’intention -de convier Cazador.</p> - -<p>—Cet homme ... Eh! pourquoi?</p> - -<p>—Pourquoi? sotte question! Que trouves-tu d’extraordinaire; -est-ce la première fois que cet ami partage -ma table?...</p> - -<p>—Rien! mais vous êtes si maussade, je veux dire -si triste, qu’assurément vous lui ferez froide réception.</p> - -<p>—Qu’importe, il aura les bonnes grâces de l’hôtesse! -Dis à Pablo de venir; il doit être près du chantier, -je l’ai vu tantôt jouant avec ton vieux chien -Spalestro; va et fais.</p> - -<p>Mes funestes pressentimens viennent encore de se -corroborer. Comme elle a rougi à son seul nom; -quel embarras, quelle surprise! Et cette ruse de<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span> -femme, recevoir avec froideur une nouvelle qui lui -met la joie au cœur!</p> - -<p>—Patron, votre grâce me fait mander; me voici, -que faut-il?</p> - -<p>—Ecoute bien, Pablo; tu vas prendre dans le -bahut un paquet de tabac, puis, tu iras trouver Juan -Cazador chez son maître, Gédéon Robertson, et, lui -offrant de ma part, tu le convieras à venir souper, ce -soir même, chez son ami Jaquez Barraou; sois -prompt, ne reviens pas sans lui. Pars, béni soit ton -chemin.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span></p> - -<h3 class="p4">II<br /> -<span class="wn2">EL CORAZON NO ES TRAYDOR.</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Quand le pequeno Pablo fut éloigné, Barraou -rentra dans la case. Amada préparait la <i>cène</i>; lui se -lava et s’endimancha. Décrochant ensuite l’escopette -suspendue à la muraille, au-dessus de quelques figurines -et images de saint Jacques de Gallice et de -Madones caparaçonnées, il se prit à la nettoyer avec -une espèce de joie sombre: Amada le remarquait.</p> - -<p>—A quel propos, lui demanda-t-elle, t’occuper de -cette escopette?</p> - -<p>—Pour rien, mon amie, seulement pour enlever -la rouille qui la ronge.</p> - -<p>—Ah! seulement pour enlever la rouille; à quoi -bon alors mettre cette pierre neuve? Hélas! <i>Santa<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span> -Virgen!</i> que fais-tu là? de la poudre! des balles! -voudrais-tu la charger? C’est imprudence, non, je -t’en prie; il arrivera malheur, cette arme est à la portée -de tout venant.</p> - -<p>—Il arrivera malheur..... peut-être!....</p> - -<p>—Mais à quoi bon? réponds-moi.</p> - -<p>—A quoi bon? tu veux savoir?—Eh bien! demain, -je dois partir pour l’intérieur des terres, j’ai à -faire des achats de bois; des bandes de marrons infestent -les routes; je pense qu’il est bon de ne point -marcher sans armes.—Amada, où est donc mon <i>cuchillo</i>? -il était là, je ne le retrouve plus.</p> - -<p>—Le voici, mon bon, mais qu’avez-vous besoin de -ce poignard sur vous?... est-ce pour les marrons de -demain?...</p> - -<p>—Plaise à Dieu!....</p> - -<p>Après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire -mot, acheva sa cuisine et prépara la table de la <i>cène</i>. -Pour lui, se promenant à grands pas devant la case, -de temps en temps il regardait au loin avec un air -d’impatience. Tout en s’occupant du ménage, Amada, -intérieurement agitée et bouleversée, avait l’âme -meurtrie de cent pensées diverses; elle jetait cent -conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle -aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son -chapelet d’or indulgencié pour être au lendemain, ou -pour lire au plus petit coin du cœur de Barraou. -Souventes fois, elle laissait tomber de gros soupirs.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span></p> - -<p>—<i>Alma de Dios!</i> protégez votre servante. Mon bon -ange, arrêtez le bras de Barraou, comme vous retîntes -le bras de notre père Abraham!.....</p> - -<p>Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la -danse, et tirant avec transport quelques sons nazillards -d’une mandoline fêlée.</p> - -<p>—Mon maître m’envoie à votre grâce, lui dit-il, -pour lui offrir ce tabac de la plantation royale, et -pour l’inviter à souper; il m’est enjoint de ne point -repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris, remercia -Pablo de sa bonne visite, et se mit en route.</p> - -<p>Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, -et, se questionnant en lui-même:—Qui, disait-il, a -pu porter Jaquez à me faire pareille politesse? lui, -si ombrageux, qui depuis si long-temps fait tout -pour m’éloigner; ce ne peut être qu’Amada? Mais, si -c’était sous son influence? oh! non, cela ne se peut! -Elle aurait donc quelque amour pour moi? de -l’amour, ... de l’amour..... non, je suis trop malheureux!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p> - -<h3 class="p2">III<br /> -<span class="wn2">TRAYCION Y TRAYCION</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours -chevalait de long en large, l’aperçut de fort loin, -vint au-devant et le salua amicalement, le comblant -de courtoisies auxquelles Cazador répondit avec effusion. -Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, -et, sans être vue, levant les yeux comme pour -implorer la miséricorte du bon Dieu, se signa précipitamment; -puis se retournant avec calme:</p> - -<p>—<i>Doy a usted la bienvenida</i>, dit-elle à Juan Cazador. -Vos grâces peuvent prendre place, tout est -prêt.</p> - -<p>—<i>Bien esta, querida</i>, reprit Barraou plaçant Juan -à sa droite.—<i>Compagnero!</i> il y a long-temps que<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span> -j’ai eu le bonheur de souper avec toi; il faut signaler -et célébrer dignement ce repas; faisons sauter quelques -vieilles bouteilles; tâchons, mon vieil ami, de -nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, -qui n’étaient point embellies par notre bonne -Amada. Sera tenu pour couard et gavache, celui qui -renoncera!...</p> - -<p class="p2">—Bravo! bravo! soit, soit, dit Cazador, j’y consens, -et le perdant paiera une amende; gare à toi, -Barraou!</p> - -<p>—<i>Compadre!</i> garde ta sollicitude pour ton compte: -Juanito, combien de fois t’ai-je enterré; gare à toi, -<i>cobarde</i>!</p> - -<p>En disant ces derniers mots, Barraou renfonçait -le manche de son <i>cuchillo</i> qui mettait le nez à la -fenêtre; à ce mouvement, Amada qui le suivait des -yeux, poussa un cri d’horreur: tous deux aussitôt la -reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son -mal et lui prodiguèrent mille soins; revenant bientôt, -elle les remercia.—Ce n’est rien, assurait-elle, une -vive palpitation de cœur m’a seule arraché ce cri.</p> - -<p>—Tu m’as fait bien peur, dit Jaquez.</p> - -<p>—Vous m’avez tourné la tête et le cœur, murmura -Cazador.</p> - -<p>—Ah! ah! Juanito, ceci est une finesse; l’aveu -est adroit.</p> - -<p>—Je l’ai dit sans malice et n’en veux nul mérite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span></p> - -<p>—Qu’en penses-tu, notre Amada?</p> - -<p>—Vrai Dieu! Barraou, vous êtes bien fatigant!</p> - -<p>—Plaisanterie, mes amis, qu’il n’en soit plus question; -<i>dexadas las burlas</i>; allons rasade par-dessus! -Amada, tu devrais bien aller chercher cette outre de -vin de Xerès, dans le fond du caveau? Non, ne te dérange -pas, j’irai moi-même, tu ne saurais trouver. -Permets, Juanito, et tu m’en donneras de bonnes nouvelles.</p> - -<p>—Sans perdre de temps, Amada de mon cœur! -nous sommes seuls ici, vite, dites-moi, si c’est à vous -que je dois ce bonheur.</p> - -<p>—Eh! quel bonheur?</p> - -<p>—De partager votre.....</p> - -<p>—Non, non, vous ne me devez rien; ce n’est pas à -moi, loin de là!...</p> - -<p>—Vous êtes donc pour moi toujours aussi rude? -Oh! laissez-moi dérober ce baiser que vous me refusâtes -l’autre soir.</p> - -<p>—Non! je vous abhorre, je vous exècre..... et cependant -je prends pitié de vous.</p> - -<p>—O bonheur!</p> - -<p>—Ecoutez, le péril ici vous environne, veillez et -priez Dieu qu’il veille aussi sur vous.</p> - -<p>—Expliquez-vous!...</p> - -<p>—Je ne sais rien de plus; taisez-vous ou vous nous -perdez, Juan; taisez-vous, je l’entends ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span></p> - -<p>—Le voilà ce fameux Xerès! ton verre, Juan, et -goûte ça.</p> - -<p>—<i>Visa usted! es un ambre</i>, il est délicieux.</p> - -<p>—Allons, <i>compadre</i>! redoublons: fais-tu pas la -petite bouche? as-tu peur d’être le gavache?</p> - -<p>—Juan Cazador n’est pas si novice; je crois bien, -par exemple, Barraou, que tu pourrais apprêter ton -amende, car ton œil commence à reluire.</p> - -<p>Eh! que fais-tu donc? prends garde; on te dirait -assis sur une escarpolette.</p> - -<p>En effet, Barraou commençait à passer de l’entrain -à l’ivresse. Il chantait en se berçant, s’emportait et -frappait sur la table, riant aux éclats, récitant des -prières et de grossières farces, semblables à ces espèces -d’improvisations des <i>arriéros</i> Biscaïens qui vont, -lorsqu’ils ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs -mulets, chantant et amalgamant la Bible et le Nouveau-Testament -d’une manière tant soit peu affriandée.</p> - -<p>Après s’être long-temps combattu, et avoir lancé -mille propos graveleux qui dégoûtaient Amada, il se -pencha sur la table et s’assoupit.</p> - -<p class="p2">—Nous ne pouvons le laisser en cet état, aidez-moi, -Cazador, à le coucher sur cette natte; il y sera -mieux pour passer son vin. Oh! le vilain ivrogne!...</p> - -<p>Barraou se laissa transporter.</p> - -<p>—Cazador, ôtez lui son <i>cuchillo</i>, là, de ce côté, il<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span> -pourrait se blesser. Jetons sur lui cette cape:—Que -faites-vous? Cazador, ne lui couvrez point la face, -vous l’étoufferiez! Non, non, ne lui couvrez pas, je -vous le dis.</p> - -<p>—Que vous êtes sotte!...</p> - -<p>Ah! pardonnez ce mot à mon emportement; -Amada, que le hasard me sert bien! grâce à son -ivresse, nous sommes délivrés de son regard inquisiteur, -et c’est lui-même qui m’a facilité ce tête-à-tête. -Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. -Amada, sois moins farouche.</p> - -<p>—Taisez-vous!...</p> - -<p>—Moins farouche pour celui qui t’aime plus que -son affranchissement!</p> - -<p>—Arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez -Barraou, votre ami!</p> - -<p>—Toujours serez-vous de rocher?... Dans nos dernières -entrevues, vous m’avez laissé me rouler à vos -pieds, plutôt que d’accorder la plus basse faveur à ce -malheureux amant. Vous m’irritez, Amada!... craignez -ma violence!...</p> - -<p>—<i>Alma de Dios</i>, sauvez-moi!... Arrêtez, Juan!... -J’appelle Barraou!...</p> - -<p>—Réveille-le, si tu l’oses: que m’importe, appelle-le -donc, ton mari; il est soûl!</p> - -<p>A ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se -dressa subitement.</p> - -<p>—<i>Carajo, cobarde!</i> ... Tu crois donc, <i>rufian!</i><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span> -qu’on soûle Barraou comme on soûlerait Cazador? -Infâme! tu es pris au piége; meurs!...</p> - -<p>Il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador -qui fuit à la porte. Amada, suspendue à cette -arme, crie grâce, et l’arrête.</p> - -<p>Il s’en délivre, saisit un couteau sur la table, lève -le bras pour frapper Juan qui saute dehors, et rejette -la porte; la lame entre profondément dans les ais. -Barraou, écumant, le poursuit en mugissant des -jurons infernaux.</p> - -<p>—Arrête! arrête! Jaquez, arrête! c’est Amada qui -t’en prie; sois généreux, laisse fuir cet homme!</p> - -<p>Mais lui, sans l’entendre, suivait, plus prompt -qu’une rafale, son agile ennemi qui s’enfonçait dans -les touffes des plantations voisines.</p> - -<p>Défaillante, Amada se traînait dans la case; elle -s’accusait de la mort de Juan, et pleurait beaucoup.</p> - -<p>Cependant Amada était irréprochable; elle n’avait -bercé Juan d’aucun espoir, elle avait repoussé bien -loin ses projets d’amour; enfin elle ne l’aimait point.</p> - -<p>Mais quand l’être, pour lequel une femme est la -moins sympathique, souffre malheureux pour elle, -rien ne peut la défendre d’un doux sentiment qui -s’épanouit en son âme; elle n’a point d’amour, il est -vrai, mais elle a bien de la pitié!... A peine concevait-elle -l’espoir qu’il échapperait à la fureur de son époux, -que l’explosion d’une arme à feu éclata aux environs.</p> - -<p>—Il n’est plus de doute sur son sort!.... <i>Santa Virgen!</i><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span> -s’écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux: -<i>Virgen Maria</i>, ayez pitié de nous! <i>Jesu Cristo</i>, qui -avez racheté les hommes, ayez pitié de lui! <i>Buon -Dios</i>, <i>Dios de mi Corazon</i>, faites-lui miséricorde à -votre tribunal!... Et, sa voix s’éteignant peu à peu, -elle resta abîmée dans sa douleur.</p> - -<p class="p2">Tout à coup, au-dehors, elle entendit des pas précipités: -Barraou rentra tout haletant, l’œil hagard, -et traînant lâchement son escopette par la bandoulière.</p> - -<p>—Lève-toi, Amada, tu prieras plus tard; donne-moi -de l’eau.</p> - -<p>Tremblante, elle s’approche, lui présentant une -aiguière, Barraou retrousse les manches de sa carmagnole; -Amada voyant ses deux mains trempées -de sang, laisse tomber le bassin qui se brise.</p> - -<p>—O mon Jaquez, vous l’avez tué!...</p> - -<p>—Ce n’est rien: non; malheureusement, Dieu ne -m’en a pas fait la grâce, je le croyais lorsqu’il tomba, -je courais sus l’achever quand il se releva et s’échappa -de mes griffes; sa blessure était légère. Je -jure par tous les saints que j’aurai sa vie! rien ne -pourra le soustraire à ma rage!—Amada, je suis las, -n’es-tu pas fatiguée!... Couchons-nous, je retrouverai -peut-être dans tes bras du calme, du repos.</p> - -<p class="p2">—Jaquez, changez au moins cette chemise tachée; -vous exhalez le sang!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span></p> - -<h3 class="p2">IV<br /> -<span class="wn2">A LAS ORACIONES</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Le lendemain, lundi, dès l’aube du jour, Amada -dormait encore, Barraou vint à la Havane.</p> - -<p>On le vit tout le jour dans le quartier qu’habitait -Gédéon Robertson.</p> - -<p>Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville -sans succès; sans doute, la blessure de Juan le tenait -alité.</p> - -<p>Enfin, le fatal vendredi, Barraou l’aperçut sur le -port, et le suivit de près; lorsqu’il fut entré dans une -ruelle déserte, derrière le grand fort:</p> - -<p>—Arrête, bandit! lui cria-t-il, je te cherchais!</p> - -<p>—Vous me cherchiez? me voici.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span></p> - -<p>—C’est bien, défends-toi si tu peux!</p> - -<p class="p2">En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une -hyène, pour le frapper de son coutelas; Juan esquiva -le coup, et, tirant vite son couteau, il pourfendit -l’avant-bras de Barraou, qui le saisit à la ceinture en -lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa -tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau -de chair qui découvrait sa mâchoire; Barraou -lui cracha aux yeux du sang et de l’écume.</p> - -<p>A cet instant huit heures et <i>las oraciones</i> sonnent -au couvent prochain; les deux furieux se séparent et -tombent à genoux.</p> - -<p class="pc1">BARRAOU.</p> - -<p class="p1">L’ange du Seigneur a annoncé à Marie, et elle a -conçu par l’opération du Saint-Esprit.</p> - -<p class="pc1">JUAN.</p> - -<p class="p1">Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur -est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, -et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni.</p> - -<p>Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres -pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. -Ainsi soit-il.</p> - -<p class="pc1">BARRAOU.</p> - -<p class="p1">Voilà la servante du Seigneur, qu’il me soit fait -selon votre parole.</p> - -<p class="pc1">JUAN.</p> - -<p class="p1">Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span> -est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, -et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni.</p> - -<p>Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres -pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. -Ainsi soit-il.</p> - -<p class="pc1">BARRAOU.</p> - -<p class="p1">Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.</p> - -<p class="pc1">JUAN.</p> - -<p class="p1">Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur -est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes, -et Jésus, le fruit de votre ventre, est béni.</p> - -<p>Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres -pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. -Ainsi soit-il.</p> - -<p class="p2">—Allons! debout, Cazador; que fais-tu encore à -genoux?</p> - -<p>—Je priais pour votre âme.</p> - -<p>—Il n’est besoin; j’ai prié pour la tienne: en -garde!</p> - -<p>Aussitôt, il lui crève la poitrine, le sang jaillit au -loin; Juan pousse un cri et tombe sur un genou, saisissant -à la cuisse Barraou qui lui arrache les cheveux, -et le frappe, à coup redoublés, dans les reins; -d’un coup de revers, il lui étripe le ventre. Terrassés -tous deux, ils roulent dans la poussière; tantôt -Jaquez est dessus, tantôt Juan: ils rûgissent et se -tordent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span></p> - -<p>L’un lève le bras et brise sa lame sur une pierre du -mur, l’autre lui cloue la sienne dans la gorge. -Sanglans, tailladés, ils jettent des râlemens affreux, -et ne semblent plus qu’une masse de sang qui flue et -se caille.</p> - -<p>Déjà des milliers de moucherons et de scarabées -impurs entrent et sortent de leurs narines et de leurs -bouches, et barbotent dans l’aposthume de leurs -plaies.</p> - -<p class="p2">Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs -cadavres et dit:—Ce ne sont que des nègres, et -passa outre.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4"><span class="wn little">DON</span><br /> -ANDRÉA VÉSALIUS<br /> -<span class="wn small">L’ANATOMISTE</span><br /> -——<br /> -<span class="reduct">MADRID</span></h2> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span></p> - -<p class="p4">Cette nouvelle d’Andréa Vésalius étant terminée, elle -fut portée à la revue de Paris et offerte à M. Amédée -Pichot, comme traduite du danois d’un supposé Isaïe -Wagner; sa forme ne convenait point à ce magasin littéraire, -M. Amédée Pichot ne put l’insérer; mais en ayant -payé la traduction prétendue, il se servit du même héros -pour broder le charmant conte anatomique qu’assurément -vous avez lu dans ce recueil. Du reste, ce conte n’ayant -aucun rapport de détail avec celui-ci, nous ne venons -donc réclamer pour Champavert que priorité et trouvaille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span></p> - -<h3 class="p4">I<br /> -<span class="wn2">CHALYBARIUM</span></h3> - - -<p>A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent -des nécropoles, une seule ruelle tortueuse de -Madrid, artère obscure, battait encore et d’un pouls -violent et fébrile; cette ruelle somnambule de cette -ville endormie, c’était la <i>Callejuela casa del Campo</i>; -à l’une de ses extrémités s’élevait une riche demeure, -habitée par un étranger, un Flamand. Les -vitraux des croisées resplendissaient des feux de -l’intérieur, qui les projetaient obliquement, et les -découpaient sur la face noirâtre de la maison vis-à-vis, -apparaissant dans l’ombre semée de gueules -de fournaises, de résilles ardentes et de filoches -d’or.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span></p> - -<p>La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait -voir un vaste porche à voûte d’arête, à clef pendante, -au pied d’un grand escalier de pierre, à balustrades -taillées à jour comme l’ivoire d’un éventail et -tout parsemé de fleurs odorantes.</p> - -<p>C’était, pour plaisamment dire, le carnaval des -murailles, toutes leurs parois étaient travesties et -masquées sous des tapisseries, des velours et des lampadaires -étincelans.</p> - -<p>Quelques hallebardiers chevalaient de long en -large à l’entrée.</p> - -<p class="p2">Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, -s’apaisaient par intervalles, on distinguait une symphonie -douce et dansante qui descendait le long de -l’escalier et faisait parler la voûte sonore.</p> - -<p>Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbe de -basses gens hurlait et se ruait à la porte; c’étaient -les orgues du temple, et tout au bas les truans sur la -dalle du parvis.</p> - -<p>Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanemens -et des bruits de cuivre, qui se prolongeaient de -groupe en groupe dans l’obscurité, et s’affaiblissaient -comme des rires sataniques que promènent des -nuées.</p> - -<p class="p2">—Le docteur a bien choisi son jour de noces, un -samedi, fête du sabbat, un sorcier ne pourrait mieux<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span> -faire, dit une vieille édentée, blottie dans l’ébrâsement -d’un guichet.</p> - -<p>—C’est vrai, ma mie; et sur Dieu que j’adore! si -tous ses chiens défunts s’y rendaient, la ronde ferait -le tour de Madrid.</p> - -<p>—Mais, que serait-ce donc? reprit la première -vieille, si tous ces pauvres Castillans que ce bourreau -de mort a épluchés, que Dieu les en dédommage! -venaient lui réclamer leur peau?</p> - -<p>—On m’a assuré, dit un petit homme barbu, -enfoui dans la foule et se haussant sur la pointe du -pied, qu’il déjeûne souvent avec des côtelettes de -chair qui ne vient pas de la boucherie.</p> - -<p>—C’est vrai! c’est vrai!</p> - -<p>—Non, non, c’est faux! criait un grand jeune -homme, accolé au treillis d’une croisée, c’est faux! -demandez à Rivadeneyra, le boucher.</p> - -<p>—Silence! te tairas-tu? criait plus haut encore, un -homme <i>embossé</i> dans une cape brune et le <i>sombrero</i> -sur les yeux, ne le reconnaissez-vous pas? c’est Henrique -Zapata, l’apprenti écorcheur! c’est juste, <i>Verdugo -et Ahorcador</i> se soutiennent. Je gage que si on -fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque -main ou quelque jambe.</p> - -<p>—Quelle idée! ce vieux mange-mort prendre une -jeune femme! répliqua la vieille; si j’étais le roi Philippe, -j’empêcherais bien cet ogre ...</p> - -<p>—Oh! bien oui, dit l’inconnu en cape brune,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span> -Philippe II le protège, ce chien de Flamand; encore -hier, Torrijo, le boulanger de la <i>Cebada</i>, a disparu, -à coup sûr pour le pâté de nôces; c’est une horreur! -il faut en finir!</p> - -<p>—Le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, -il faut le brûler vif.</p> - -<p>—Chrétiens! cet homme est un hérétique! un nécroman! -un Flamand! Il mérite la mort! dirent -alors bénignement quelques moines du couvent de -<i>Nuestra señora de Atocha</i>, nouvellement fondé par -les pères Garcia de Loaysa, inquisiteur général, archevêque -de Séville, et Fray Juan Hurtado de Mendoza, -confesseur de l’empereur Carlos V, auxquels se joignirent -en masse les religieux du couvent royal de -<i>San Geronymo</i>.</p> - -<p>—A mort! criait la foule, que repoussaient les -hallebardiers, lui jurant à la face.</p> - -<p>—A mort! répétait le cavalier emmantelé.</p> - -<p>—A mort! hurlaient les moines qui, crucifix au -poing, attisaient la populace. A mort! mettons le -feu.</p> - -<p class="p2">Tout à coup, l’imminent orage éclata. Des cris de -rage et de mort pleuvaient; la tourbe se ruait dans le -porche, un moine brandissait une torche sur sa tête; -mais, les hallebardiers, secourus par Henrique Zapata -et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement -et firent battre en retraite à cette canaille<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span> -déchaînée, ce qu’elle fit en mugissant; en revanche le -vacarme redoubla: elle frappait sur des cloches, des -lames, des chaudières; c’était un tonnerre cinglant, -abasourdissant, une symphonie presque homicide.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p> - -<h3 class="p2">II<br /> -<span class="wn2">SALTATIO, TURBA, MORS</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde -régnait: on ne s’occupait nullement du bruit -extérieur, l’usage étant de faire pareille cérémonie -lorsqu’un vieillard épousait une jeune fille.</p> - -<p>Une cape brune était suspendue à l’entrée de la galerie -qui servait de vestiaire. La mariée dansait avec -un beau cavalier qu’on n’avait encore qu’entrevu dans -la soirée; ils paraissaient plus occupés de leurs chuchotemens -que de leur danse. Le marié, à l’autre -angle du salon, courtisait une fillette de sa parenté.</p> - -<p>La grande salle se terminait par une loge ouverte -sur un préau; elle était couverte de conviés, dames, -cavaliers, vieux, duègnes, qui, sous prétexte de respirer<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span> -l’air frais de la nuit, venaient donner libre essor -à leur satire, à leur méchanceté. C’était un conflit -d’incidences, d’interlocutions; un orchestre de voix -flûtées, sourdes, éraillées, chevrotantes; une collection -de minois et de mines ridées par le gros rire -ou avivées par un sourire malin, trahissant des claviers -d’ivoire, ou des bouches crénelées comme un -donjon, ou denticulées comme la corniche de la -voûte.</p> - -<p>—Quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude -l’épousée?</p> - -<p>—<i>Senorica</i>, vous êtes méchante!</p> - -<p>—Ha! ha! ha! regardez donc là-bas don Vésalius, -échâssé dans ses <i>calzas bermijas</i> et son pourpoint -noir; par mahom! ses jambes dans ses bottines ne -vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier? -Voyez-le donc sauter avec Amalia de Cardenas, rondelette, -fraîche et rose; ne vous semble-t-il pas monseigneur -Saturnus?</p> - -<p>—Ou la mort qui fait danser la vie.</p> - -<p>—La danse d’Holbein.</p> - -<p>—Dites donc, Olivares, que fera-t-il <i>con su Machacha</i>?</p> - -<p>—Une leçon d’anatomie.</p> - -<p>—La conversation.</p> - -<p>—Merci pour la <i>Novia</i>!</p> - -<p>—Voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la -main de notre cousine Amalia.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span></p> - -<p>—Ce n’est point une noce bourgeoise, un <i>saraguete</i>, -mais bien un brillant <i>sarao</i>.</p> - -<p>—Où donc est l’épousée?</p> - -<p>—Où donc est le beau cavalier?</p> - -<p>—Don Vésalius la cherche, tout effaré; <i>busca, -busca, perro viejo!</i></p> - -<p>—Va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe -pour sorcier, ce que fait Maria en ce moment.</p> - -<p>—Ami! ne mettons pas le doigt entre le marteau -et l’enclume.</p> - -<p class="p2">La danse reprit; Vésalius réinvita Amalia de Cardenas, -qui fit une plaisante moue, et lui riait au -dos.</p> - -<p>La mariée n’était plus au salon, ni la cape brune -au vestiaire, et, dans un corridor obscur, on entendait -des pas et ceci:</p> - -<p>—Couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons!</p> - -<p>—Alderan, je ne puis.</p> - -<p>—Moi, te laisser la proie de ce Vésalius? non pas, -tu m’appartiens! En mon absence tu me trahis, je -l’apprends, j’arrive en hâte, ce matin même, je me -mêle à la fête, je te tiens seule, à l’écart, et je te dis -partons, et tu refuserais? Oh! non pas, Maria, tu -t’abuses! viens; il est temps encore, romps ce lien -ignominieux, nous serons heureux: je serai tout à -toi, à toi seule et pour toujours! Viens, Maria!...</p> - -<p>—Alderan, ma famille m’a imposé ce joug, je le<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span> -subirai. Mais, tu seras toujours mon amant! je serai -toujours ton amante! Qu’importe cet homme? qu’est-ce? -un valet de plus, une tenture qui voilera notre -mystérieux amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu!</p> - -<p>—Ainsi, tu ne veux pas, Maria, c’est bien! va -te salir à cet homme! Accomplis ta volonté, j’accomplirai -la mienne; va!... Et, la repoussant de -ses bras, elle s’enfuit brusquement de la galerie au -salon.</p> - -<p>Alderan resta comme abîmé quelques instans; il -blasphémait, il heurtait du pied, puis, subitement, il -disparut dans la profondeur.</p> - -<p class="p2">Pendant ce temps, la foule s’était accrue comme -un étang par un orage. Le tumulte devenait de plus -en plus intense et le bacchanal terrifiant. La populace -avait repris sa première audace, et s’étant rapprochée -peu à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. -Des imprécations, des cris de mort grondaient de -nouveau; on lançait des pierres dans les vitrages, on -barbouillait les murs de sang de bœuf et de fiente; -quand, tout à coup, les groupes s’ouvrirent pour faire -passage à une femme échevelée, qui hurlait comme -un chien à la lune; c’était la Torrija, la boulangère, -qui venait réclamer son époux, et demander vengeance.</p> - -<p>—C’est la Torrija, la boulangère, disait-on de -toutes parts; puis, la meute attendrie fit un long<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span> -silence, et la Torrija sanglotait et poussait des rugissemens.</p> - -<p>Alors, l’homme en cape brune montant sur les -degrés, cria d’une voix forte:—Amis! faisons justice! -lâche, qui ne suivra point! Vengeance! mort à -Vésalius! mort au nécroman!</p> - -<p>La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres -et sur les hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu’à -l’escalier. La tourbe se vomit dans le porche, se jette -sur les piques en arrêt, qu’elle arrache et brise; elle -gravissait la montée et pourfendait la porte du salon, -quand, au loin, un galop se fit entendre.—Sauve qui -peut, ce sont les alguazils!—Saisie d’une terreur panique, -elle redescend l’escalier, se précipite dans les -corridors ou par les fenêtres; quelques braves, seuls, -attendent de pied ferme.</p> - -<p>—De par le roi, retirez-vous!</p> - -<p>—Le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, -les sorciers! à mort le Flamand!</p> - -<p>—Au nom du roi, retirez-vous!</p> - -<p>Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche; -une pluie de meubles les accueille, ils ripostent par -une mousqueterie qui renverse les plus audacieux. -L’homme en cape brune, poussant un cri, porte la -main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, -cinq cadavres seulement restent sur le carreau.</p> - -<p>Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le -guet enlevait les corps des vaincus; les conviés, tremblans,<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span> -s’échappaient par l’arrière. Les portes se verrouillèrent, -les lampes s’éteignirent, après une scène -de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans -le logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans -l’obscurité.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span></p> - -<h3 class="p4">III<br /> -<span class="wn2">QUOD LEGI NON POTEST</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>A travers les panneaux effondrés de la porte du -salon, Maria avait aperçu l’homme en cape brune, -atteint d’un coup de feu; à son cri déchirant, elle -s’était évanouie; on l’avait transportée dans sa chambre -sur un canapé, où elle était depuis long-temps -étendue négligemment; Vésalius, à genoux auprès -d’elle, larmoyant et tremblant, lui baisotait les mains -et le front.</p> - -<p>—Comment te trouves-tu, Maria, mon amour?</p> - -<p>—Mieux: mais tout est-il apaisé?</p> - -<p>—Oui! cette laide populace a été mise à la raison. -Conçoit-on ce que ces bonnes gens ont contre moi? -moi, paisible et retiré, passant obscurément mes<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span> -jours dans la sombre étude de l’anatomie, pour le -bien de l’humanité, pour le progrès de la science, -pour la gloire de Dieu! Ces bonnes gens demandent -ma tête, ils me croient sorcier; tous ceux qui disparaissent -de la ville, c’est moi, Vésalius, qui les fais -enlever pour mes expériences. La masse sera donc -toujours laide et bête! bête et ingrate! Voilà donc le -sort qui sera réservé à tous ceux qui se dévoueront -pour elle! à tous ceux qui viendront lui annoncer une -route, une parole neuves. Elle a crucifié Jésus de -Nazareth, et ri à la face de Christophus Colombus. -La masse sera donc toujours laide et bête! bête et -ingrate!</p> - -<p>—Chassez ces pensers noirs, Vésalius; mais, franchement, -cette échauffourée n’est pas faite pour conquérir -son amour.</p> - -<p>—Oh! que m’importe, après tout, l’amour de cette -populace, pourvu que j’aie le tien, Maria! Oh! tu -m’aimes, est-ce pas? tu m’aimes un peu?</p> - -<p>—Pouvez-vous bien encore me faire pareille question?</p> - -<p>—Je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on -est vieux, on doute; je sais que je suis sans galanterie, -cassé par les veilles, amaigri, et presque pareil -aux squelettes de mon ouvroir; mais mon cœur est -jeune et chaleureux! Vois-tu, la passion que je ressens -pour toi n’est point une passion rancie; sous -une vieille enveloppe, c’est une âme neuve que je<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span> -t’apporte; j’ai bien rencontré des femmes dans ma -vie, mais nulle, je te le jure, n’alluma en moi pareil -feu. Fatalité! fallait-il donc arriver à la décrépitude -pour connaître l’amour et ses violences? Maria, habitue -tes regards au coffre grossier emprisonnant ma -jeune âme; la sève bout sous l’aubier du chêne centenaire.</p> - -<p>Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa -bouche sur son crâne chauve et sa barbe blanchie; -Vésalius pleurait de joie.</p> - -<p>Heure du coucher! heure si délirante, si palpitante -de pudeur et de volupté! heure qui confond des êtres, -qui avive et qui noie le désir! heure du coucher, trahissant -mensonges ou beautés! heure, trop souvent, -de pénibles contrastes! heure parfois bien fatale!.....</p> - -<p>L’épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale -et ses joyaux; la rose semblait se dépouiller de ses -périanthes; c’était une beauté castillane comme on -en voit dans les rêves!.....</p> - -<p>Vésalius rejetait gauchement ses vêtemens de fête -et dévoilait sa laide charpente; c’était une momie -développant ses bandelettes!</p> - -<p class="p2">La lampe soufflée brusquement, les anneaux des -courtines crièrent sur leurs tringles; il se fit un calme -profond, çà et là tumultueusement interrompu; -pourtant on n’entendit point Maria jeter le cri ...</p> - -<p>Mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span> -baisers sans réponse, puis des murmures et des malepestes, -et le savant professeur d’anatomie qui répétait -tremblant:</p> - -<p>—Oh! ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria! -c’est la violence de mon amour qui me brise, tes -beautés me font tout honteux, il me semble que j’attouche -à quelque chose de bénit, je t’aime tant, Maria, -je t’aime tant! Mais ne va pas croire que ce soit -faiblesse! Demain, au jour, je te ferai voir dans vingt -auteurs, tu verras dans Mundinus, dans Galianus, -dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier -médecin de François I<sup>er</sup> de France, tu verras qu’au -contraire c’est puissance, excès d’amour, je t’aime -tant, Maria!</p> - -<p>Il faut croire que cet excès d’amour ne s’apaisa -point, car à peine quelques jours s’étaient écoulés, -que Maria occupait dans une autre aile un appartement -isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur -qui lui était toute vendue, et qu’il avait métamorphosée -en duègne pour son épouse. Le hibou ne -voyait plus sa tourterelle qu’aux heures du repas; ils -se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée -d’étranger à étranger.</p> - -<p>Vésalius s’était de nouveau fiancé à l’étude; engoncé -dans ses recherches, il passait du laboratoire à -l’amphithéâtre et de l’amphithéâtre au laboratoire.</p> - -<p>Pubères et nubiles, voici l’enseignement que vous -pouvez trouver en ceci: C’est qu’il ne faut pas, autant<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span> -que faire se peut, si vous avez les passions ardentes, -épouser un docteur des facultés, un membre de l’académie -des Inscriptions et Belles-Lettres, et par-dessus -tout, un immortel de l’académie des Quarante Fauteuils -et du dictionnaire inextinguible.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span></p> - -<h3 class="p2">IV<br /> -<span class="wn2">NIDUS ADULTERATUS</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Environ une olympiade après toutes ces choses, la -doña Maria, qui, contre la coutume, n’avait point -paru à table depuis quelques jours, fit appeler Vésalius, -son mari. Aussitôt il se rendit près d’elle; blême, -défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue -sur son lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s’assit, -et se pencha pour écouter. Maria, sentant un souffle -chaud glisser sur son front, souleva sa paupière plissée, -reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit -à dire d’un ton agonisant:</p> - -<p>—Vous êtes monseigneur et maître Andréa! Je me -sens faiblir à chaque instant; bientôt je serai aux -pieds de Dieu, juge austère; et je suis impure! j’ai<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span> -tant péché contre vous! Mais la pécheresse implore -son pardon. Ne vous emportez point; vous êtes un -homme sage, vous êtes mon bon époux et mon maître! -laissez que je vous mette mon âme tout à jour.</p> - -<p>—Segnora, vous n’êtes point aussi bas que vous -paraissez le croire; votre esprit s’est frappé.</p> - -<p>—Nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque -chose crie en moi, que ma fin est proche. Vous -êtes mon époux et mon bon seigneur: écoutez, et -pardonnez; peut-être même serai-je excusable en -quelques points.</p> - -<p>Nous avions fait tous deux un serment à l’autel; -tous deux, nous y avons été infidèles; moi, parce que -j’étais jeune et surabondante de vie, et vous, parce -que vos cheveux étaient blanchis par l’étude, et votre -corps brisé par le travail. Malheur! malheur! que -d’en être à maudire sa jeunesse! O Vésalius, si vous -saviez ce que c’est d’être jeune femme, si vous saviez -tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius, vous me pardonneriez!</p> - -<p>Ecoutez froidement:</p> - -<p>Or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai -trompé lâchement. Je suis bien criminelle, Andréa! -j’ai introduit dans votre demeure mes amans, je les -ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table; -et, pendant que vous étiez plongé dans l’étude ou -dans le sommeil, avec eux je riais de vous; notre sale -iniquité se jouait de votre bonhomie; vous étiez l’aliment<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span> -de nos risées, est-ce pas? c’est bien infâme!... -Ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant -de nos lascivetés; et Dieu m’appelle à lui! et -je meurs!... Oh! si vous me repoussiez ...</p> - -<p>Sa voix alors s’étouffa dans les sanglots; puis, après -un moment de silence, elle reprit distinctement:</p> - -<p>—Déjà, j’ai été bien amèrement punie, bien atrocement! -Il faut qu’une femme adultère soit bien repoussante! -il faut qu’elle traîne bien du dégoût avec -elle! J’ai eu, depuis notre alliance, trois amans; mais, -en vérité, tous trois, je ne les possédai qu’une seule -fois. Quand, après de longues cours, je cédais à leur -obsession; quand je leur livrais mon corps, une part -de ce lit ... Oui, il faut qu’une femme coupable soit -bien repoussante!... Au jour, quand je m’éveillais, -j’étais seule! et je ne les revis jamais, jamais! Peut-on -être plus sévèrement châtié? Le crime est lié à la -peine: le crime appelle le supplice; et s’il faut tout -dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, -Andréa! Le dernier, je l’ai aimé éperdûment, -d’un amour sans bornes, voyez-vous! Sa perte m’a -tuée, moi; délaissée par lui, j’en meurs!... Maintenant, -j’ai tout dit: au nom de <i>nuestra señora de Atocha</i>, -au nom de <i>san Isidro Labrador</i>, au nom de -<i>san Andres</i>, votre patron, au nom de mon père, -votre <i>Tocayo</i>, votre <i>Colombroño</i>, pardonnez à la -faible femme qui vous a tant offensé; que votre bénédiction -la purifie; oh! pardonnez-lui, elle meurt ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span></p> - -<p>Et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes -et de baisers; Vésalius la retira rudement, repoussa -son siège, et lui dit d’une voix concentrée:</p> - -<p>—Levez-vous, Maria; suivez-moi.</p> - -<p>—Je suis défaillante, et ne puis.</p> - -<p>—Je vous ai dit de me suivre.</p> - -<p>Maria, se dressant avec peine, s’enveloppa d’un -peignoir, et suivit, chancelante, Vésalius qui descendit -le grand escalier, traversa le préau, ouvrit une -porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée -dans un petit bâtiment éclairé par de grandes -baies à croisées de pierre. Cette espèce de guichet se -referma sur eux, et les verroux à l’intérieur grincèrent -dans leurs vervelles.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span></p> - -<h3 class="p4">V<br /> -<span class="wn2">OPIFICINA</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Nous voici dans l’ouvroir ou laboratoire de -Vésalius: une grande salle carrée, en arc de cloître, -à murailles et dalles de pierre. Quelques tables de -bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou -trois cuviers, un bahut et des armoires formaient -tout l’ameublement. Quelques chaudrons étaient -épars à l’entour d’une cheminée, dont le manteau -évasé descendait de la voûte; à sa crémaillère, était -suspendue une chaudière qui bouillonnait sur un -feu ardent. Les établis étaient chargés de cadavres -entamés; on foulait aux pieds des lambeaux de -chairs, des membres amputés, et sous les sandales du -professeur se broyaient des muscles et des cartilages.<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span> -Sur la porte était appendu un squelette, qui, lorsqu’elle -était agitée, bruissait comme ces bougies de -bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, -quand elles sont remuées par la bise. La voûte et les -parois étaient couvertes d’ossemens, de râbles, de -squelettes, de carcasses, quelques-uns humains, mais -le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux -les plus approchans, par leur charpente, de l’ostéologie -humaine, ayant servi aux études d’Andréa -Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui fit de l’anatomie -une science réelle, qui osa disséquer des cadavres, -même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur -eux publiquement. Ce n’est pas que, bien avant, vers -1315, Mundinus, professeur à Bologne, avait offert le -spectacle nouveau de trois squelettes humains disséqués. -L’audacieux scandale ne fut point répété, -l’Eglise le prohibait formellement comme un sacrilége. -Effrayé lui-même de l’édit encore chaud de -Boniface VII, Mundinus ne tira point grand avantage -de ses recherches. Le contact ou le simple aspect -d’un cadavre, chez les anciens, imprimait une souillure -que force ablutions lustrales et autres expiations -pouvaient à peine effacer. Dans le moyen âge, la dissection -d’une créature <i>faite a l’image de Dieu</i> passait -pour une impiété digne de l’échafaud.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span></p> - -<h3 class="p4">VI<br /> -<span class="wn2">ENODATIO</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>—Maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me -voulez-vous, Vésalius? répétait Maria pleurante: que -me voulez-vous? Je ne puis rester, l’odeur putride de -ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je souffre -horriblement!</p> - -<p>—Non, que m’importe! Ecoutez à votre tour: -Vous avez eu trois amans, est-ce pas?</p> - -<p>—Oui! monseigneur.</p> - -<p>—Vous les enivriez de mon vin, est-ce pas?</p> - -<p>—Oui! monseigneur.</p> - -<p>—Eh bien, ce vin n’était pas pur, votre duègne y -versait un narcotique, de l’opium, et vous dormiez -long-temps et profondément, est-ce pas?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span></p> - -<p>—Oui! monseigneur, et au réveil j’étais seule.</p> - -<p>—Seule, est-ce pas?</p> - -<p>—Oui! monseigneur, et je ne les revis jamais.</p> - -<p>—Jamais! C’est bien! Mais venez donc!...</p> - -<p>Et l’étreignant par un bras, il l’entraîna au fond de -la salle; là il ouvrit une armoire dans laquelle était -accroché un squelette complet avec ses articulations -naturelles, et d’une blancheur d’ivoire.</p> - -<p>—Reconnais-tu cet homme?</p> - -<p>—Quoi! ces ossemens?...</p> - -<p>—Reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune?</p> - -<p>—Oui! monseigneur, c’est la cape du cavalier Alderan!</p> - -<p>—Regardez donc bien, señora; et reconnaissez -aussi ce beau cavalier qui portait cette cape, avec -lequel vous dansâtes si galamment à nos noces?</p> - -<p>—Alderan!...—Maria jeta un cri qui eût évoqué -des morts.</p> - -<p>—Au moins, Doña, vous voyez que tout est profit -à la science, lui dit-il, se retournant vers elle d’un air -froid; vous le voyez, la science vous a de grandes -obligations.</p> - -<p>Puis, ricanant, il l’emmena vers une espèce de -châsse ou de cage garnie de verrières, qui laissaient -voir un squelette humain conservé prodigieusement; -les artères étaient insufflées d’une liqueur rouge, et -les veines d’une liqueur bleue; cette charpente osseuse -semblait enveloppée de réseaux de soie; l’étude en<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span> -était facile; quelques touffes de barbe et de cheveux -adhéraient encore.</p> - -<p>—Celui-ci, Doña, le remettez-vous en votre mémoire? -Voyez sa belle barbe et sa blonde chevelure.</p> - -<p>—Fernando!!! Vous l’avez tué?....</p> - -<p>—Jusqu’ici, n’ayant point encore disséqué de -corps vivans, on n’avait eu que de vagues et imparfaites -notions sur la circulation du sang, sur la locomotion; -mais, grâce à vous, señora! Vésalius a levé -bien des voiles, et s’est acquis une gloire éternelle.</p> - -<p>Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria -vers un énorme bahut, dont il souleva le couvercle -avec peine; par les cheveux il la penchait sur l’ouverture.</p> - -<p>—Enfin, regarde encore ceci! c’est ton dernier, -est-ce pas?</p> - -<p>Le bahut contenait des bocaux pleins d’essences où -trempaient des portions de chair et de cadavre.</p> - -<p>—Pedro! Pedro!... vous l’avez donc tué aussi?</p> - -<p>—Oui! aussi!....</p> - -<p>Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement -sur la dalle.</p> - -<p>Le lendemain un convoi sortit de l’hôtel.</p> - -<p>Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les -caveaux de <i>Santa Maria la Mayor</i>, remarquèrent -entre eux, qu’elle était lourde et sonore, et qu’un -bruit s’était fait dans sa chute, qui n’était pas le bruit -d’un corps.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span></p> - -<p>Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la -porte, on aurait pu voir Andréa Vésalius, dans son -laboratoire, disséquant sur son établi un beau cadavre -de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu’à -terre.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span></p> - -<h3 class="p4">VII<br /> -<span class="wn2">AFFABULATIO</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>A cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous -les trésors du monde de Christophe Colomb, et qui -dominait puissamment toute l’Europe, Andréa Vésalius -se reposait dans sa gloire, riche et hautement -considéré. Entre l’inquisition et Philippe II, il favorisait -autant qu’il était possible l’étude de l’anatomie, -quand une accusation vint le précipiter dans d’horribles -malheurs.</p> - -<p>Faisant en public l’autopsie du cadavre d’un gentilhomme, -le cœur parut palpiter sous le tranchant du -scalpel. La rancunière inquisition, l’accusant d’homicide, -demanda la mort du savant, et Philippe II -obtint très difficilement que la peine fût commuée en<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span> -un pélerinage en terre sainte. Vésalius s’achemina -vers la Palestine avec Malatesta, chef des troupes vénitiennes.</p> - -<p class="p2">Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux -voyage, il fut à son retour jeté par la tempête -sur les côtes de Zante, où il mourut de faim, le 15 octobre -1564.</p> - -<p class="p2">La république de Venise l’appelait alors à l’université -de Padoue, veuve prématurément cette même -année, de Gabriel Falloppe, son élève.</p> - -<p class="p2">S’il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa -Vésalius périt victime de ses éternelles goguenarderies -sur l’ignorance, le costume et les mœurs des -moines espagnols, et de l’inquisition, qui saisit avidement -l’occasion de se défaire de ce savant fort incommode.</p> - -<p class="p2">La grande anatomie d’Andréa Vésalius, <i>de Corporis -humani Fabrica</i>, parut à Bâle, en 1562, ornée -de figures attribuées au Tiziano, son ami.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2><span class="wn2">THREE</span><br /> -FINGERED JACK<br /> -<span class="wn2">L’OBI</span><br /> -——<br /> -<span class="wn2">LA JAMAIQUE</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p> - -<p class="pi2 p2">.....Tous nés sur cette terre,<br /> -Portez comme des chiens la chaîne héréditaire,<br /> -Demeurez en hurlant........<br /> -Pour Jacoub, il est libre, il retourne au désert.</p> -<p class="pr4 p1"><span class="smcap">Alexandre Dumas.</span></p> - -<p class="pi4 p2">When fortune means to men most good,<br /> -She looks upon them with a threat’ning eye.</p> -<p class="pr4 p1"><span class="smcap">Shakspeare.</span></p> - -<p class="pi6 p2">Ambitieux à jalouse, corsaire à corsaire et demi.</p> -<p class="pr4 p1"><span class="smcap">André Borel.</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p> - -<h3 class="p4">I<br /> -<span class="wn2">NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>—Abigail, Abigail, contez-nous, contez-nous un -conte!... criait une troupe d’enfans à peau d’ébène, -d’ivoire, de buis ou de cuivre, qui, suçant de longues -cannes à sucre, jouaient sur le gravier, aux -pieds d’une jeune noire, naïvement belle, parée -d’une simple toile. Abigail—c’était le nom que lui -avait imposé son maître puritain—, assise à terre à -la porte d’une riche habitation, portait, juchée sur -son joli doigt, un haras blanc qu’elle caressait; -tantôt, lui fredonnant cet air créole des Antilles -Françaises, dont assurément elle ignorait le sens:</p> - -<p class="pp6 p1">Mounché Béqué li un boun blan,<br /> -Quand li coque li payé comptant,</p> -<p class="pp8">Résonnablement!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span></p> - -<p class="pn1">tantôt, calme, mélancolique, la tête penchée sur -l’épaule, elle paraissait enfouie dans les rêves intuitifs -d’un bonheur à venir, dont se bercent toutes jeunes -femmes.</p> - -<p>—Abigail! mais contez-nous donc un conte, criait -toujours la marmaille: nous serons bien sages, nous -ne battrons plus le petit John Blackheat!</p> - -<p>La jeune fille fut arrachée à sa douce méditation.</p> - -<p>—Mais, enfans, que me voulez-vous?</p> - -<p>—Un conte, Abigail!</p> - -<p>—Un conte, je n’en sais pas, petits amis.</p> - -<p>—Si, si si, celui des <i>pikarouns</i>, tu sais?... qui -t’emportaient, et où l’<i>obi</i>, tu sais?...</p> - -<p>Alors Abigail, tout en passant les doigts dans les -plumes de son haras, commença d’une voix lente, et -toute la marmaille ouvrit de grands yeux noirs et de -grandes bouches à quenottes blanches.</p> - -<p>En ce temps-là, on était en guerre, et les <i>pikarouns</i> -de Hispaniola—San-Domingo—la nuit faisaient -souvent des descentes dans l’île; ils enlevaient -les noirs endormis dans leurs cases, pour les revendre -au marché de leur pays. Cette fois, malgré la vigilance -des seize batimens gardes-côtes, ils s’étaient -glissés dans une crique, et aventurés jusqu’aux abords -de Sainte-Anne. Arrivés ici, tous armés jusqu’aux -dents, ils s’introduisirent à pas de loup dans la plantation; -ils avaient déjà emporté une centaine de noirs -dans leurs sloops, quand ils arrivèrent à la case où<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span> -dormait Abigail, votre bonne, qui vous aime quand -vous êtes gentils; plusieurs hommes qui ressemblaient -à des monstres dans l’ombre s’y précipitèrent, -me saisirent toute sommeillante, me lièrent les bras, -et m’entraînèrent vers le rivage.</p> - -<p class="p2">Remarquez bien, petits amis, que ces hommes -méchans étaient blancs, mais, quoique blancs, ils ne -parlaient pas comme les blancs d’ici, leurs mots qu’ils -grondaient comme des chiens, finissaient tous en <i>o</i> -ou en <i>a</i>. Les sloops chargés de pauvres noirs qui -pleuraient et criaient malgré leurs bâillons, voguaient -au large, et moi-même j’étais dans un canot avec les -derniers <i>pikarouns</i> restés en vigie; à peine fut-il démarré -et lancé à quelques verges de la côte, que nous -entendîmes comme le bruit d’un corps tombant dans -l’eau, et aussitôt nous distinguâmes un noir qui nageait -en hâte vers nous.—<i>Que biba?</i> ... crièrent les -<i>pikarouns</i>, ce qui veut dire sans doute en leur baraguoin: -gare à nous.</p> - -<p>L’homme nageait impétueusement entre deux -eaux, et s’étant approché du canot dont il avait saisi -le bord d’une main, un de ces sauvages leva une -hache pour le frapper alors que, sortant à demi de -la mer et donnant de tout son poids une secousse à -la barque, il la renversa sur lui, la faisant chavirer et -submergeant tous ceux qui la montaient.</p> - -<p>Je reparus bientôt à la surface, et, soudainement,<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span> -je me sentis étreinte par le milieu du corps. Portée -pour ainsi dire sur la rive par le grand noir qui avait -fait chavirer le canot, là, j’étais étendue, suffoquée, -ce brave jeune homme me prodiguait des soins, il -essuyait ma figure et mes cheveux trempés.</p> - -<p>—Vous m’avez sauvée, oh! je vous dois la vie! lui -dis-je revenant à moi.</p> - -<p>—Peu de gens me la doivent, répliqua-t-il sourdement.</p> - -<p class="p2">—Mais laissez-moi que je baise vos mains, dites au -moins votre nom que je le bénisse.</p> - -<p>—Mon nom..... vous frémiriez!....</p> - -<p class="p2">Tout à coup il se redressa au bruit de mousqueteries, -et de pas et de cris approchans: c’étaient les -colons voisins et les gens de l’habitation, qui, éveillés -par le tumulte des <i>pikarouns</i>, les cris des noirs embarqués, -accouraient tardivement à leur secours.</p> - -<p>—Adieu, adieu, dit tout bas l’inconnu serrant mes -doigts qui craquaient dans sa rude main, adieu!...</p> - -<p>—Mais votre nom, de grâce? Je suis Abigail, moi, -fille de John Fox!</p> - -<p>—Moi, je suis pour les hommes moins qu’un chat-part -qu’on chasse: <i>je suis Three Fingered Jack du -Libanus</i>.</p> - -<p>—<i>Three Fingered Jack l’obiman?</i></p> - -<p>—Oui, <i>l’obiman!</i></p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span></p> - -<p>Je poussai un cri de terreur; il disparut dans l’obscurité, -et je restai anéantie comme si j’étais tombée -du soleil. Sitôt, tous les colons arrivèrent sur le rivage, -nulle barque n’y était amarrée pour pouvoir -chasser en mer, furieux ils firent plusieurs fusillades -qui ne portaient qu’à demi. Les <i>pikarouns</i> les saluèrent -par des ricanemens lointains et des chants féroces -qui étouffaient les hurlemens des pauvres noirs -entassés.</p> - -<p class="p2">Et la marmaille ouvrait de grands yeux noirs et de -grandes bouches à quenottes blanches; et en ce moment, -un sang mêlé sortit de derrière la case, passa -près, et dit:—Abigail, cette nuit aux trois palmiers -de la fontaine.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span></p> - -<h3 class="p2">II<br /> -<span class="wn2">VOICES IN THE DESERT</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Il était nuit avancée, tout était replongé dans le -néant du sommeil, air, ciel et terre faisaient silence; -et l’on n’entendait éparsement dans l’île, sur les montagnes, -que les mélodieuses euphonies des petits -oiseaux qui ne chantent que lorsque la terre est assourdie -et que le ciel écoute, et, sous les trois palmiers -de la fontaine, une voix mâle disant:</p> - -<p>—Abigail, trêve un instant: Amour! amour! C’est -bien!... mais je suis ambitieux. Je t’ai conviée cette -nuit, vois-tu, pour te faire des adieux pour quelque -temps, et t’avouer un projet que j’accomplis. Je suis -ambitieux, t’ai-je dit, car sous un dehors frivole je -cache un cœur qui se ronge. Dans mes veines ruissèle<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span> -un sang qui me ravale, et ce front qui pense, et -ces reins puissans se courbent sous le fouet d’êtres -stupides et féroces à peau blanche, qui savourent mes -sueurs, qui s’égaient au râle que m’arrache la fatigue. -J’ai assez souffert! cette lâche vie me tue, il -m’en faut une autre! L’esclave veut se redresser et -briser ses garrots. Je suis fier, vois-tu, je suis ambitieux, -quelque chose en moi me pousse, moi esclave, -à la domination; enfant, je rêvais royauté, je rêvais -habits d’or, long sabre, cheval.....</p> - -<p>Pauvre Quasher! ta royauté, c’est le malheur!</p> - -<p>Or donc, une occasion, un hasard se présente, je -puis devenir riche, grand; je puis être gorgé d’or! -Ceux qui me repoussent aujourd’hui bientôt me -tendront la main, à mon tour je leur cracherai à la -face!</p> - -<p>—O mon Quasher, restons pauvres, la richesse -rend méchant.</p> - -<p>—La tête de <i>l’obiman</i>, <i>Three Fingered Jack</i>, est -mise à prix, la somme est énorme!... je l’aurai!...</p> - -<p>—Vous êtes fou, Quasher! vous attaquer à Three -Fingered Jack, un <i>obi</i>, vous êtes fou!</p> - -<p>—Je sais que Jack et son <i>obi</i> sont forts, mais -Quasher et son cœur sont forts aussi; d’ailleurs, -suis-je pas résigné à la mort, plus de vie ou vie -libre!</p> - -<p>—Non, non, Quasher, je t’en prie, garde bien ta -vie; si tu m’aimes restons pauvres, les pauvres seuls<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span> -sont heureux, plus heureux que leurs maîtres; restons -où la fatalité nous a jetés!...</p> - -<p>—Eh! pourquoi rester pauvres?...</p> - -<p>—Ah! pourquoi! pourquoi! Quasher, tu le comprends -trop bien!</p> - -<p>—Que peux-tu redouter, Abigail? je te racheterai, -je me racheterai, nous serons libres; nous aurons -notre habitation à nous, nous aurons nos esclaves à -nous, nous pourrons nous aimer tout le jour, être -seuls à tous deux, à toute heure, partout où il nous -plaira; conçois-tu?... être libre!...</p> - -<p>—Mon Quasher, vous êtes ambitieux, vous me le -disiez, vous vous en vantiez tantôt: quand vous -serez riche, vous repousserez du pied cette pauvre -négresse qui vous aime tant, vous voudrez une -blanche d’Europe, je sens bien que je vous perds.</p> - -<p>—Ecoute, Abigail, une femme qui amollit un -homme fort, c’est une basse femme! Crois-tu que tes -charmes soient assez puissans pour me clouer à toi? -crois-tu que je varierai à des larmes? Non! tes embrassemens -sont vains! Je veux, Quasher a dit: Je -veux! sois confiante en lui, il t’a donné son amour, il -t’es resté fidèle, sur Dieu et sa parole, il est à toi pour -la vie. Ne sois ni soupçonneuse ni jalouse, et c’est à -tes pieds qu’il viendra déposer cet or....... Pleure, -pleure, n’espère pas m’amollir. Adieu!...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span></p> - -<h3 class="p2">III<br /> -<span class="wn2">HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Restée seule, Abigail se leva brusquement, mue -par une profonde jalousie et l’intime sentiment de la -perte de son amant. Elle redoutait, et sans doute avec -raison, connaissant sa fière ambition et son audace, -ou qu’il perdît la vie dans un pareil combat, ou que, -vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne -se livrât à tous ses goûts effrénés, à ses penchans glorieux, -et que, tuméfié d’orgueil et d’opulence, il ne -détournât la tête à son appel; qu’il ne la repoussât de -sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, -pour ces grandes dames à beaux dehors qui colportent -des cœurs secs, des âmes basses et vénales, chez -tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien,<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span> -comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne -se hâtât de faire choix parmi les filles fortunées pour -s’engraisser encore de quelque large patrimoine, de -quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son -abandon inévitable, et cette pensée déchirante l’accablait.</p> - -<p class="p2">Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l’habitation, -comme après une soudaine résolution, elle -s’enfonça dans les savanes, marchant sans cesse, se -dirigeant vers les montagnes, se cachant à l’approche -des insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons -et des <i>cudjos</i>. Ce pénible pélerinage par les -monts, les fondrières, les ravines, les bois vierges, la -harassait. Ses pieds endoloris par la marche refusaient -de toucher le sol. Elle n’avait pris pour toute -nourriture que quelques pommes des acajous couvrant -ses montagnes, et bu de l’eau des torrens, où -elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche -sur ces terres brûlantes.</p> - -<p class="p2">Le troisième jour, vers cette heure de l’après-midi, -appelée solennellement crépuscule par les faiseurs de -romances à forté-piano, et simplement, <i>entre chien -et loup</i>, par madame de Sévigné: à cette heure à -laquelle la nature s’assombrit, et, mystérieuse, se -voile comme une belle dame qui abat le tulle de son -chapeau, et rend sa beauté douteuse aux regards<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span> -avides, à cette heure où les couleurs s’évanouissent -et les contours se découpent nettement comme des -ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. -Par une sente rapide et pierreuse bordée ou -plutôt embarrassée de mélèzes, Abigail, tête baissée -appuyée sur une branche flexible, se traînait comme -ces pauvres voyageurs, qu’on voit arriver le soir dans -les faubourgs cherchant d’un œil éteint l’enseigne -consolatrice d’une auberge; la sueur ruisselait sur -son front; elle soupirait violemment, et jetait quelquefois -des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. -Ce sentier montait droit à une roche ardue qu’il -pourtournait; au sommet de ce rocher, quelqu’un -moins lassé, moins pensif, aurait remarqué un corps -alongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu -d’un navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique -des dunes armoricaines de la vieille Gaule. Abigail -était à peine à trois cents pas de cet être mystérieux, -quand soudainement il fut éclairé par un phosphore -accompagné d’une détonation semblable à celle d’une -arme à feu, qui gronda long-temps dans les plaines; -elle poussa un cri lamentable et tomba la face sur -terre. Aussitôt, avec la vélocité d’un lévrier qui se -précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme -noir descendit la roche et la sente, volant droit à -Abigail; à son aspect il recula consterné, laissant -tomber ce mot:—Une femme!—Se heurtant la -poitrine et s’agenouillant il la souleva et l’étendit sur<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span> -des herbes. Ce fantôme était simplement un noir -d’une haute stature, portant une longue carabine -comme les Bédouins, un grand sabre et un coutelas -à la ceinture.</p> - -<p>—Femme, femme! vous êtes blessée! répétait-il, -tâchant d’adoucir la raucité de sa voix.</p> - -<p>Mais Abigail restait muette en sa douleur; la balle -l’avait frappée dans les chairs de la jambe. Le noir, -écartant sa robe, et accolant ses lèvres sur la plaie, -pompait le sang épanché. Un voyageur témoin de -cette scène si effroyable en apparence, sans doute, -aurait pensé voir un vampire se repaissant d’une -femme. Puis ensuite il versa l’eau-de-vie de sa gourde -sur des feuillages, ceignit cette compresse sur la -blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur. -Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara -autour d’elle.</p> - -<p>—Femme n’ayez peur, l’homme que vous avez -près de vous est votre ami.</p> - -<p>—C’est vous qui m’avez tuée cependant, répondit-elle, -se soulevant et s’adossant contre un arbre.</p> - -<p>—Ne m’en voulez pas, femme! Jack a tant d’ennemis, -qu’il ne peut laisser aborder sa retraite. La -faible lueur du couchant m’a trompé, j’ai cru frapper -un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes -que je hais, parce qu’ils sont lâches et féroces, d’autant -plus féroces qu’ils sont d’autant plus lâches. -Consolez-vous, la blessure n’est pas grave.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span></p> - -<p>—N’avez-vous pas nom <i>Jack Three Fingered</i>?..... -Oh! béni soit Dieu! je vous trouve enfin, je vous -cherchais.</p> - -<p>—Eh! pourquoi?</p> - -<p>—Je suis Abigail, avez-vous souvenance d’elle?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Vous rappelez-vous cette femme que vous sauvâtes, -il y a deux ans, des <i>pikarouns</i> qui l’emportaient?</p> - -<p>—Quoi, c’est vous!</p> - -<p>—Jack, votre tête est à prix.</p> - -<p>—Je le sais.</p> - -<p>—Je vous dois la vie, et si je suis venue dans ces -montagnes vous chercher, c’est pour acquitter cette -dette; tenez-vous sur vos gardes, Quasher, pour -remporter le prix de votre sang, viendra ces jours-ci -vous pourchasser et vous tuer.</p> - -<p>—Me tuer..... redit froidement Jack.</p> - -<p>—Evitez-le bien, mais ne me le tuez pas, je vous -prie!</p> - -<p>—Femme, je te remercie, oublie le mal que je t’ai -fait malgré mon cœur.</p> - -<p>—Oh! si je vous pardonne! ne vous dois-je pas la -vie? Vous avez disposé de votre bien.</p> - -<p>—Femme, maintenant, que veux-tu que je fasse -de toi? Veux-tu venir reposer dans mon repaire?</p> - -<p>—Il y a trois jours que j’ai quitté l’habitation de -mon maître, il doit être bien inquiet; si je n’étais -blessée.....</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span></p> - -<p>—Oh! si ce n’est que cela, reprit Jack, tiens, -prends cela en souvenir de moi, porte-le toujours sur -toi, avec cela, tu seras forte.—C’était un sachet -<i>obien</i>.—Et, levant doucement Abigail, il la chargea -sur ses épaules robustes, descendit le sentier et disparut -sous les acajous.</p> - -<p class="p2">Le jour commençait à poindre, cependant tout -dormait encore aux environs de Sainte-Anne, quand -parut, devant l’habitation, <i>Three Fingered Jack</i> -chargé d’Abigail. Il la portait aussi légèrement -qu’une jeune fille porte son urne à la fontaine. S’étant -approché de la case, il la déposa à l’entrée.</p> - -<p>—Adieu, Abigail!</p> - -<p>—Adieu, Jack, veillez bien sur vous!</p> - -<p>L’<i>obi</i> heurta rudement la porte de son coutelas et -s’enfuit prompt comme un cerf.</p> - -<p>Hatsarmaveth Abraham Westmacot sortit accompagné, -rencontrant du pied cette femme étendue et -sanglante, il jeta un cri d’effroi.</p> - -<p>—Calmez-vous, n’ayez peur, mon maître; c’est -votre servante Abigail!</p> - -<p>—Abigail!...</p> - -<p>—Oui!... des marrons, après m’avoir blessée, -m’avaient emmenée dans les montagnes, et m’ont -rejetée à votre porte.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span></p> - -<h3 class="p4">IV<br /> -<span class="wn2">TIRESOME CHAPTER</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Avant d’aller plus avant, comme j’ai déjà parlé -<i>d’obi</i>, <i>d’obiman</i> et de sachet <i>obien</i>, il est bon que je -dise à vous autres Européens ce que c’est qu’un <i>obi</i>.</p> - -<p>Quant aux érudits qui croiront le savoir, ou qui -auront lu ce qui suit dans le docteur Mosely, ils n’auront -qu’à passer ce chapitre pédantesque et académiquement -fastidieux.</p> - -<p>Le docteur Mosely, auquel je dois cette histoire -jamaïcaine, prétend gravement, dans son Traité du -Sucre, <i>Treatise of Sugar</i>, que l’<i>obi</i> et la filouterie -ou le jeu sont les seuls exemples qu’il ait pu découvrir -chez les natifs de la terre d’Afrique, dans lesquels -un effort de combinaisons d’idées ait jamais -été démontré.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span></p> - -<p>Ah! master doctor Mosely, vous n’étiez pas négrophile!</p> - -<p>Pauvre bon homme! il ne se doutait guère, en écrivant -à la Jamaïque sur ses cannes à sucre, qu’il se -faisait une postérité, et qu’il serait question de lui, de -son <i>Treatise of Sugar</i>, et de son récit de Jack, -en 1832. O incompréhensible <i>encatenation</i> des événemens! -Il a fallu pour en venir là qu’un montagnard -alpestre naquît, descendît, et cherchant à user sa vigueur -parmi les hommes de la plaine, se prît à farfouiller -un bouquin anglais.</p> - -<p class="p2">Généralement, le mot <i>obi</i> désigne doublement la -magie et le magicien; cependant, dans les colonies -anglaises, on dit un <i>obiman</i>. Je n’offrirai d’autres -probabilités étymologiques, sur l’origine et la signification -de ce mot importé d’Afrique par les noirs dans -le monde de Christophe Colomb, que celle-ci: <i>nobi</i>, -en arabe, veut dire prophète, et, certes, il y a un -grand rapport entre ces deux mots; retranchez par -corruption au singulier la nasale initiale comme les -Arabes le pratiquent pour le pluriel, et vous aurez le -mot pareil; je ne donne pas cela comme article de -foi: cependant, je crois être, modestie à part, assez -agréable étymologiste; ayant fait force recherches -paléographiques et paléologiques, entre autres, à -l’âge innocent de seize ans, un gros in-folio, digne -des bénédictins de Saint-Maure, sur l’origine des<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span> -noms propres d’hommes et de lieux, petit puits artésien -de science et d’érudition; je n’avais plus que -quinze années de travail pour arriver à son parachèvement, -et pour éditeur, en perspective, que l’imprimerie -royale qui n’imprime pas, quand je l’abandonnai -pour des œuvres plus digérées et beaucoup plus -en harmonie avec notre époque vernissée, que l’étude -de Pasquier, Fauchet, Ménage et P. Borel, etc., etc.</p> - -<p>Après tout, je crois sincèrement que cette étymologie -en vaut bien d’autres, même celle de M. Arouet -de Voltaire qui prétend que boulevart vient de ce -qu’on y jouait aux boules, et que c’était vert. Voir son -Dictionnaire philosophique, au mot philosophique -<i>Boulevart</i>.</p> - -<p class="p2">La science de l’<i>obi</i> est très étendue, plus étendue -que la pharmacologie et la pharmacochimie, et, s’il -y avait un examen à passer pour être reçu <i>obi</i>, plus -d’un de nos brillans pharmacopoles aurait le nez -cassé et serait bouté hors; je ne connais de profondément -dignes, que M. <i>Roux</i> avec son <i>paraguai</i>, maître -<i>Guérin</i> avec sa mixture, et le parabolain <i>Labarraque</i> -avec son chlore; tous trois passés maîtres en -<i>obi</i>, et que pourtant d’ignares envieux voudraient voir -précipiter, pierre au cou, dans le protoxide d’hydrogène -séquanique.</p> - -<p>L’<i>obi</i>, qui a pour but l’ensorcellement du pauvre -monde, ou la consomption par des maladies de langueur,<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span> -le spleen, se fait de boue de fosse, de cheveux, -de dents de requins et d’autres créatures, de sang, -de plumes, de coquilles d’œufs, de figures de cire, de -cœurs d’oiseaux, de racines puissantes, d’herbes et -de ronces inconnues encore aux Européens, que les -anciens employaient aux mêmes usages. Certains -mélanges de ces ingrédiens sont calcinés, ou enfoncés -très profondément dans la terre, ou appendus à la -cheminée, ou placés sous le seuil de la porte de -celui qui doit subir le charme, avec accompagnement -d’incantations et d’imprécations, proférées à minuit, -ayant égard aux phases et aspects de la lune.</p> - -<p>Un nègre qui se croit ensorcelé par l’<i>obi</i>, s’adresse -à un <i>obiman</i> ou <i>obiwoman</i>, de même qu’un malade, -malade par son médecin, s’adresse à un apothicaire.</p> - -<p>Des lois doucereuses ont été échafaudées dans les -Indes occidentales pour punir de mort les pratiques -<i>obiennes</i>; elles sont restées sans effet. Stupides législateurs! -ce ne sont pas vos lois de sang faites dans -vos Indes, qui sauront anéantir l’effet d’idées, dont -l’origine est dans le centre de l’Afrique où vous allez -moissonner vos esclaves!</p> - -<p>Notre vieux docteur Mosely, et toujours dans son -Traité du Sucre, <i>Treatise of Sugar</i>, dit avoir vu l’<i>obi</i> -du fameux nègre, voleur comme il l’appelle, <i>Three -Fingered Jack</i>, terreur de la Jamaïque en 1780 et -1781, et que les marrons qui l’avaient tué, lui apportèrent. -Cet <i>obi</i> consistait en un bout de corne de bouc,<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span> -remplie d’une compotion de poussière de tombeau, -de sang d’un chat noir et de graisse humaine, le tout -broyé en manière de pâte—ce n’est qu’après une -savante et longue analyse, qu’il a pu formuler ainsi -ce programme—. Un crapaud desséché, une patte de -chat, également noir, une queue de porc, une bande -de parchemin de peau de chevreau, sur laquelle étaient -tracés des caractères avec du sang, se trouvaient -aussi dans son sac <i>obien</i>.</p> - -<p>Ces choses, avec un sabre émoulu et deux fusils -comme Robinson Crusoé, composaient tout son <i>obi</i>, -avec lequel et son courage, en vrai <i>highlander</i>, il -descendait dans les basses terres dévaster et piller, pour -subvenir à ses besoins. Son habileté à se retraiter -dans les fourrés difficiles dominant le seul accès où -personne n’osait le suivre, terrifia les habitans, et -défia pendant deux ans le pouvoir civil et la milice -des cantons voisins.</p> - -<p>Il n’eut jamais de complice ni d’associé; dans les -bois, aux environs du mont <i>Libanus</i>, lieu de sa -retraite, se trouvaient quelques nègres fugitifs; les -ayant marqués au front avec son <i>obi</i>, ils ne pouvaient -le trahir. Il ne se fiait à personne, il dédaignait toute -assistance, il volait seul, il soutenait seul ses combats, -tuait toujours ceux qui le poursuivaient, et le seul il -grimpa plus haut que le mont <i>Spartacus</i>.</p> - -<p>Par sa magie, il était non seulement l’effroi des -noirs, mais il y avait beaucoup de blancs qui lui<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span> -croyaient quelque pouvoir surnaturel. Dans les climats -chauds, les femmes se marient fort jeunes et -souvent avec une grande disparité d’âge; Jack passait -pour l’auteur des discords et des troubles; car en -ce temps, comme en tout temps, comme aujourd’hui, -les unions malheureuses, l’adultère, que sais-je? foisonnaient.</p> - -<p>Donnez à un chien un mauvais renom, et pendez-le, -dit le proverbe anglais: <i>Give a dog an ill name, and -hang him</i>. Clameurs, clameurs sur clameurs s’élevèrent -contre le cruel sorcier; et presque toutes les mésaventures -conjugales étaient attribuées aux sortiléges -jetés par Three Fingered Jack le jour des noces.</p> - -<p>Dieu sait! Ce pauvre Jack avait assez de ses péchés -à lui, sans le charger de ceux des autres.</p> - -<p>Il aurait plutôt fait <i>une chaudière médéenne</i> pour -toute l’île, dit le docteur Mosely, et toujours dans -son Traité du Sucre, <i>Treatise of Sugar</i>, que troubler -le bonheur d’une seule femme. J’avouerai franchement -que, pour mon compte, je ne sais trop ce -que c’est qu’une <i>chaudière médéenne</i>; âne en mythologie, -puritain n’ayant jamais touché, même du pied, -le dictionnaire du païen Chompré. Quoi qu’il en soit, -assurément ce n’est pas l’occasion qui lui manqua, et -cependant, malgré sa haine pour les blancs, jamais -on n’a ouï dire qu’il eût fait le moindre mal à un enfant, -ou violenté une femme.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p> - -<h3 class="p4">V<br /> -<span class="wn2">HOUND’S FEE</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Mais Jack était destiné à la mort. Alléchés par les -récompenses promises par le gouverneur Dalling, -dans une proclamation datée du 12 octobre 1780, et -la résolution prise ensuite par l’assemblée coloniale—<i>house -of assembly</i>—, deux hommes de couleur, -Quasher, que vous connaissez déjà, et Sam, fils du -capitaine Davy, qui avait tué Master Thomason, pilote -d’un vaisseau londrin, dans la rade de <i>Old-Harbour</i>, -tous deux de Scotshall, ville marronne—<i>maroon -town</i>—, avec une partie de leurs concitoyens -allèrent à sa recherche.</p> - -<p>Quasher, avant de partir pour cette expédition, se -fit baptiser, et changea son nom en celui de James -Reeder.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span></p> - -<p>L’expédition commença, et tout le parti battit les -bois pendant trois semaines, ayant pour ainsi dire -bloqué, mais en vain, les plus profondes retraites de -la partie la plus inaccessible de l’île où Jack résidait, -tout-à-fait éloigné de toute société humaine.</p> - -<p>Jack était une de ces organisations fortes, un de ces -cerveaux puissans, nés pour dominer, qui manquant -d’air dans l’étroite cage où le sort les a jetés, dans -cette société qui veut tout courber, tout rapetisser à -la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les -hommes qu’ils exècrent s’ils ne rompent avec la vie. -Three Fingered Jack était un lycanthrope!</p> - -<p class="p2">Reeder et Sam, fatigués de ce mode de guerroyer, -résolurent d’aller le chercher dans son repaire même, -de l’y prendre d’assaut ou de périr dans l’entreprise.</p> - -<p>Ils prirent avec eux un jeune garçon d’un bon courage -et bon tireur, et laissèrent le reste du parti. Ces -trois intrépides, que le vieux docteur Mosely se flatte -d’avoir bien connus, venaient à peine de se remettre -en route, que leurs yeux rusés découvrirent par le -froissement des herbes et des halliers que quelqu’un -peu auparavant avait passé par-là. Ils suivirent tout -doucement ces empreintes, sans faire le moindre -bruit, bientôt ils aperçurent de la fumée.</p> - -<p>Alors ils se préparèrent au combat, et avant que -Jack ait pu les entrevoir ils étaient sur lui: Il faisait<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span> -rôtir des bananes—<i>plantains</i>—sur un petit feu, à -terre, à la bouche d’une caverne.</p> - -<p>Ce fut là une scène où des acteurs extraordinaires -jouèrent un rôle extraordinaire.</p> - -<p>Les regards de Jack étaient farouches et terribles, -il leur dit qu’il les tuerait. Au lieu de tirer sur lui, -Reeder répondit que son <i>obi</i> n’avait aucun pouvoir -de lui nuire, car il était baptisé, et qu’il n’avait plus -nom Quasher. Jack connaissait Reeder, et comme -paralysé, il laissa ses deux fusils à terre et ne prit que -son coutelas.</p> - -<p>Ces deux hommes, plusieurs années auparavant, -avaient eu, dans les bois, un combat désesperé; dans -cette lutte, Jack perdit deux doigts, et cette perte fut -l’origine de son nom, <i>Three Fingered</i>, qui veut dire -trois-doigtier. Alors il vainquit Reeder et l’aurait tué -ainsi que ceux qui le secouraient, s’ils n’avaient pris -la fuite.</p> - -<p>A rendre justice à Three Fingered Jack, il aurait -tué facilement s’il eût voulu Reeder et Sam, car de -prime abord, ils s’étaient effrayés de son aspect et de -l’épouvantable son de sa voix.</p> - -<p>Et il le pouvait avec raison, et d’autant plus qu’ils -n’avaient d’ailleurs aucun moyen de salut et devaient -en venir aux mains avec l’homme le plus fort et le -plus féroce. Jack était stupéfait, car il avait lui-même -prophétisé que l’<i>obi blanc</i> prévaudrait sur lui, -et par expérience, il savait que le charme ne perdrait<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span> -rien de sa force entre les mains de Reeder.</p> - -<p>Sans autre pourparler, Jack, son coutelas à la -main, se jeta au fond d’un précipice derrière la caverne. -Le fusil de Reeder fit long feu, mais Sam l’atteignit -à l’épaule. Semblable à un <i>bull-dog</i>, Reeder, -sans regarder et le coutelas au poing, se précipita à -corps perdu après Jack; la descente presque perpendiculaire -avait environ trente mètres de profondeur; -tous deux dans leur chute avaient conservé leur coutelas.</p> - -<p>Ce fut là le théâtre où les deux plus robustes cœurs -qui aient jamais été encerclés par des côtes, commencèrent -leurs sanglantes luttes.</p> - -<p>Le jeune garçon, auquel on avait enjoint de se tenir -à l’arrière et hors d’attaque, parut au haut du gouffre, -et, durant le combat, frappa Jack d’une balle au ventre.</p> - -<p>Sam était rusé; il prit froidement un détour pour -descendre au champ de bataille: lorsqu’il fut arrivé -au lieu où elle avait commencé, Jack et Reeder -s’étaient pris au corps et avaient roulé ensemble au -bas d’un autre précipice sur le flanc de la montagne; -dans cette chute, ils avaient tous deux perdu leurs -armes. Sam, en se glissant après eux, perdit aussi -son coutelas parmi les arbres et les buissons. Quand -il arriva auprès d’eux, quoique sans armes, il ne resta -pas oisif, et, heureusement pour Reeder, la blessure -de Jack était profonde et grave; il était dans une violente -agonie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span></p> - -<p>Sam tomba juste à temps pour sauver Reeder, car -Jack l’avait saisi à la gorge avec son étreinte de géant; -Reeder avait la main presque tranchée, et Jack ruisselait -le sang par l’épaule et le ventre; ils étaient -couverts tous deux de sang caillé, de balafres et d’estafilades. -En cet état, Sam devint l’arbitre du combat, -et décida du sort; il abattit Jack avec un fragment de -rocher. Quand le lion fut renversé, les deux tigres lui -écrasèrent la tête à coups de pierre.</p> - -<p>Bientôt après, le jeune garçon trouva le sentier -pour parvenir jusqu’à eux; il avait son coutelas avec -lequel ils tranchèrent la tête de Jack et sa main à -trois doigts, qu’ils portèrent à <i>Morantbay</i>; là, ils -mirent leurs trophées dans un baquet de guildive; -et, suivis d’une foule immense de noirs qui ne craignaient -plus l’<i>obi</i> de Jack, ils les portèrent à <i>Spanishtown</i>—San-Yago -de la Véga—, à <i>Kingstown</i>, -pour réclamer la récompense promise par la royale -proclamation et l’assemblée coloniale.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span></p> - -<h3 class="p2">VI<br /> -<span class="wn2">BLOOD’S REWARD</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p>Quand Reeder et Sam passèrent, j’étais à <i>Spanishtown</i> -chez deux très vieilles bonnes femmes, deux -sœurs presque centenaires, filles de colons espagnols, -et nées long-temps après la prise de l’île sur les Espagnols -par l’amiral Pen, aidé d’un grand nombre de -flibustiers anglais et français, en 1655. Seul et double -monument de la domination espagnole sur ces terres; -espèce de cippes incarnés, attestant encore leur passage, -comme les dolmeins druidiques sont là pour -nous faire ressouvenir de nos aïeux les Gaulois, qui -forment maintenant la couche végétative qui couvre -comme un engrais le sol de la France. Ces saintes -douairières, quoique recevant une pension du gouvernement,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span> -mortellement haineuses, n’avaient jamais -voulu parler la langue des conquérans, passées, sans -contact, à travers plusieurs générations, ces bonnes -vieilles <i>hablaient</i> toujours la divine langue castillane.</p> - -<p>Pélerin religieux de toutes ruines, j’étais venu les -saluer: ma visite les avait emplies de joie, les avait -rajeunies de près d’un siècle, avait éveillé en leur âme -mille souvenirs tendres et douloureux; elles m’avaient -retenu pour quelques jours; j’étais pour elles comme -un fils; elles me racontaient toutes ces vieilles choses -que plus qu’elles savaient au monde, étalant au grand -jour et pour la dernière fois, sans doute, les lambeaux -dorés de leur mémoire, secouant les pages poussiéreuses -de ce livre du gai-savoir, que le temps ronge -comme un rat stupide, et qui allait bientôt se fermer -avec leur vie dans la tombe.</p> - -<p>Nous étions assis près d’une croisée et nous devisions, -quand nous entendîmes un tumulte lointain et -des décharges de mousquets. Nous nous levâmes et -nous penchant à la fenêtre, nous vîmes Reeder et -Sam, nos héros, marchant triomphalement, portant, -au bout d’une pique la tête et la main du malheureux -Jack. Ils étaient suivis d’un concours formidable surtout -de <i>cudjos de Marroon town</i>, vêtus d’une braye -et d’une veste de grosse toile que le gouvernement -leur donnait chaque année, ainsi qu’un fusil tous les -cinq ans, en paiement des services qu’ils rendaient à -la colonie. Ces braves gens faisaient presque la police<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span> -de l’île comme une maréchaussée; ils arrêtaient et -ramenaient les nègres fugitifs, les vagabonds qui se -retiraient dans les montagnes et les prisonniers de -guerre échappés de <i>Port-Royal</i>. C’était un ramassis -d’hommes de toute origine, de vrais <i>Klèphtes</i>, avec -lesquels les Anglais avaient été forcés de faire une -capitulation toute à leur avantage, n’ayant jamais pu -les dompter. Le surnom de <i>cudjos</i> leur venait du -nom d’un de leurs vaillans capitaines. Ne pouvant -plus guerroyer, ils s’étaient adonnés à l’éducation -des bestiaux, qu’ils venaient vendre aux marchés de -l’île. La plupart de ces montagnards étaient remarquables -par leur belle et haute stature, leur force et -leur adresse.</p> - -<p>Non loin de la maison de mes vieilles, une jeune -noire, qui paraissait blessée à la jambe, était assise -sur une pierre, pensive, la tête abattue sur son sein; -éveillée brusquement par les décharges d’armes à feu -que faisaient les noirs en signe de joie, elle tourna -la face du côté d’où venait le tumulte, et resta immobile -comme une louve qui flaire sa proie; quand -Reeder passa, elle l’appela plusieurs fois,—Quasher! -Quasher!...—Reeder qui l’avait aperçue de -loin, enorgueilli, détournait la tête.—Quasher! -Quasher! as-tu déjà oublié Abigail?...—Il ne répondit -pas et sembla précipiter sa marche.</p> - -<p>La jeune négresse se rassit sur la pierre, tournant -le dos au chemin, ainsi elle resta toute la soirée.<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span> -Avant de me mettre au lit, rôdant, pour respirer un -peu, aux environs de la maison, à la lueur de la lune -je distinguai un corps étendu sur le sol contre la -pierre de la routé, je m’approchai, elle dormait.</p> - -<p>Le lendemain à l’aube, je fus réveillé par un vacarme -semblable à celui de la veille, je sortis par -curiosité; c’était Reeder et Sam qui, ayant reçu la -prime promise par la proclamation royale et l’assemblée -coloniale, repassaient avec leurs compatriotes.</p> - -<p>Cette tourbe poussait des hourras, des cris de -bêtes fauves, chantait en chœur des paroles inconnues, -dansait au son des balafos, et de cette espèce -d’instrument dont le nom ne me revient pas, assez -usité parmi les noirs, composé d’une mâchoire de -cheval qu’ils font vibrer en passant une baguette sur -le ratelier. La plupart étaient ivres et dans un état -complet et repoussant de désordre. Ils avaient passé -la nuit en orgies, et traînaient avec eux quelques -sales femmes de la ville, accourues à l’odeur de -l’argent.</p> - -<p>En avant, quatre nègres portaient, dans des paniers -embrochés par une perche, le prix du sang, écorné -déjà par la bacchanale de la nuit. Reeder les précédait, -soûl presque à tomber, et donnant le bras à -une fille soûle et décharnée.</p> - -<p>Arrivés vers notre demeure, la jeune négresse, -couchée près de la pierre, se dressa subitement à la -vue de Reeder; puis, tout à coup, se précipitant sur<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span> -lui comme une tigresse:—Quasher! tu es un lâche -et un traître, cria-t-elle, lui enfonçant un couteau -dans la poitrine.</p> - -<p>Au cri de Reeder, les nègres accoururent et cernèrent -Abigail, mais brandissant sur sa tête son couteau -pleurant le sang, et l’obi que Jack lui avait -donné; elle les terrifia, et les fit tomber la face contre -terre; s’ouvrant ainsi un passage sur leurs corps, elle -s’envola dans les montagnes.</p> - -<hr class="d3" /> - -<p>Quand j’ai dit que j’étais à <i>Spanishtown</i> lorsque -Sam et Reeder passèrent, ce n’est pas vrai, j’en ai -menti par ma gorge!...</p> - -<p>Mais, qu’on ne m’accuse point de m’être complu -dans l’horrible, c’est de l’histoire! j’en atteste le docteur -Mosely et son <i>Treatise of Sugar</i>, c’est de l’histoire! -que je n’ai point osé émonder comme le <i>père -Jouvenci</i> émondait les classiques latins <i>ad usum scholarum</i>.</p> - -<p>Au moment où j’écrivais ceci, 6 janvier 1832, la -population noire de la Jamaïque s’étant imaginé que -le roi avait signé l’affranchissement des esclaves, une -révolte éclatait dans les paroisses de <i>Saint-James</i> et -<i>Trelawney</i>; dans la première, quinze propriétés ont -été détruites.</p> - -<p>A <i>Montego-Bay de Westmoreland</i>, la loi martiale -a été promulguée par <i>sir Willoughby-Cotton</i>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span></p> - -<p>Trois missionnaires anabaptistes ont été jetés dans -les fers, comme fauteurs et instigateurs de cette insurrection.</p> - -<p>Un tribunal militaire est établi à <i>Montego-Bay</i>, et -des récompenses sont promises pour l’arrestation de -plusieurs chefs.</p> - -<p>A cette heure, sans doute, quelques-uns de ces -braves Africains penchent la tête sur le billot, et, au -nom de l’égalité chrétienne, la hache anglaise se retrempe -dans le sang des esclaves.</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">DINA<br /> -<span class="wn2">LA BELLE JUIVE</span><br /> -——<br /> -<span class="smcap wn2">LYON</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span></p> - -<p class="pbqn p2">Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle;<br /> -—Très belle!—C’est-à-dire elle paraissait telle,<br /> -Et c’est la même chose.—Il suffit que les yeux<br /> -Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime:<br /> -Le bonheur qui nous vient d’un mensonge est le même<br /> -Que s’il était prouvé par l’algèbre.—Etre heureux,<br /> -Qu’est-ce? Sinon le croire....</p> -<p class="pr4">Théophile <span class="smcap reduct">Gautier</span>.</p> - - -<p class="pp6 p2">Rosa mystica.<br /> -Turris Davidica.<br /> -Turris eburnea.<br /> -Domus aurea.<br /> -Fœderis arca.<br /> -Janua cœli.<br /> -Stella matutina.<br /> -Regina virginum.</p> -<p class="pp10 p1">Litanies de la Sainte Vierge.</p> - -<p class="pi6i p1 reduct">Dépêche-toi de céder; tu auras beau faire,<br /> -mignonne, c’est reculer pour mieux sauter! O<br /> -la mâtine, mord-elle? Allons, calmons-nous,<br /> -mademoiselle. Sacrrr!</p> -<p class="pp10 p1">P. L. <span class="smcap">Jacob</span>. Vertu et Tempérament.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span></p> - -<h3 class="p4">I<br /> -<span class="wn2">AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË -S’ÂTACO</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Là où il n’y a point de haye, l’héritage sera -gastée: et là où il n’y a point de femme, l’indigent -gémit. A qui croit celuy qui n’a point -de nid?</p> - -<p class="pr6 reduct p1"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Le couvre-feu sonnait, les ponts-levis se hissaient, -quelques bourgeois attardés s’empressaient, Lyon la -Riche, assise entre ses deux fleuves s’endormait, -ceinte dans ses murailles comme un guerrier dans -son armure de fer.</p> - -<p>Par un quai étroit et désert, deux hommes, un<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span> -jouvenceau, un vieillard, allaient précédés d’un laquais -portant un falot.</p> - -<p>Quand je dis un quai, je ne suis pas exact; car en -ces vieux temps, clos par une double haie de maisons, -la plupart des quais étaient semblables à des rues; -les soubassemens des masures qui ourlaient la rivière -trempaient dans l’eau; suspendues sur pilotis ou fondées -dans la vase, ces demeures amphibies avaient -pignon sur voie et pignon se mirant aux flots, et par -le bas un escalier de pierre, rampant et profond, qui -descendait à l’eau comme une citerne espagnole, -tantôt séparé du courant par un détroit de terre, tantôt -inondé jusqu’à mi-degrés.</p> - -<p>De combien de crimes ces pierres ont dû être témoin! -que de meurtres ont dû faire tressaillir ces -murailles! Enfer! avec quelle aisance on se délivrait -d’un ennemi, d’un rival, d’une femme abusée d’un -père vivace, on le poussait du haut de la montée, on -ouvrait un châssis, tout était fait ... Au plus, on -entendait le bruit d’un corps tombant dans les flots -dont le roulis étouffait le râlement. Oh! si ces ruines -confidentes parlaient!...</p> - -<p>Le jeune, enveloppé d’un manteau blanchâtre, -abrité sous un feutre abattu sur ses moustaches, était -long et svelte; à son allure cavalière et minaudée, au -cliquetis de ses éperons, à sa flamberge retroussant -l’orée de son mantelet, on flairait aisément le gentilhomme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span></p> - -<p>Le vieux, enchevêtré dans sa robe noire, coiffé -d’un mortier noir, juché sur sa tignasse grisonnante, -et, parchemins au poing, exhalait à une portée d’arquebuse -le docteur de la loi.</p> - -<p>Capitoule ou conseiller au parlement, procureur, -juge ou tabellion, cet oiseau de proie rompit brusquement -le silence.</p> - -<p>—Seigneur Aymar, croassa-t-il, sans indiscrétion, -la mineure sur laquelle je vais instrumenter, si j’en -préjuge par votre goût exquis, est belle, est-ce pas?</p> - -<p>—Oh! si elle est belle!... maître, je l’avoue, cette -question me froisse, il me semble que quiconque doit -avoir la prescience de sa beauté. O ma Dina, on me -demande si tu es belle!... maître, elle est plus belle -que la plus belle Sarazine du Soudan! C’est une tourelle -d’ivoire! c’est une buire d’argent!</p> - -<p>—Au moins, seigneur Aymar, vous n’exigerez -point, j’espère, la prescience de sa richesse; a-t-elle -de l’or?</p> - -<p>—Vous demandez si l’or a de l’or, si le soleil est -radieux: oui! maître, elle a assez d’or pour écraser -sous le poids de sa dot la plus forte haquenée.</p> - -<p>—Vous êtes jeune, seigneur Aymar, qui peut donc -vous pousser sitôt aux épousailles? croyez à ma -prud’homie, il faut user dans les guérets le feu du -poulain emporté, il faut courir et beaucoup faire par -le monde avant de cloîtrer son amour en une femme; -c’est chose grave que d’engager foi éternelle. Tenez,<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span> -moi, j’entrai dans la confrérie à quarante ans, c’est -pardieu! le bel âge; on commence à redescendre la -vie, il faut un appui, il faut au pélerin qui se voûte -un bâton, une hôtesse qui le soigne; on choisit alors -femme douce et bonne, ayant un patrimoine alléchant; -c’est ainsi que j’ai fait, on ne saurait mieux -faire. La jeunesse, voyez-vous, doit se passer dans -l’orage et le bruit; quand je songe à ma vie de Paris, -à ma vie de vingt ans, de clerc de la basoche!... -Aussi, y fis-je époque, y suis-je resté en proverbe, y -sers-je d’ère pour supporter le temps: on dit encore -au Palais du temps joyeux de Bonaventure Chastelart; -et, levant son mortier et s’inclinant, le joconde -tabellion ricanait et croassait, tout triomphant, de -ses vieilles folies, peut-être de ses turpitudes.</p> - -<p>—Sans vous heurter, maître Bonaventure Chastelart, -vous me permettrez de vous dire que vos conseils -me semblent peu nobles, mais je puis vous affirmer -que quant à moi ils ne seront point pernicieux.</p> - -<p>—Jeune homme, vous êtes péremptoire, pour cela -je ne me crois point débarré et je m’en réfère à la sagesse -de <i>Pierre Charron</i>, <i>Parisien</i>, <i>docteur-ez-droicts</i>. -Le Saint Sacrement de mariage n’est pas -chose valable en soi; écoutez, voici au juste, ce qu’il -en dit en un certain malicieux chapitre de ses trois -livres de sagesse, dont, vie durante, j’ai fait mon -oraison.</p> - -<p>—Combien que l’état de mariage soit comme la<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span> -fontaine de la Société humaine, <i>prima societas in -conjugio est</i>, <i>quod principium urbis</i>, <i>seminarium -reipublicæ</i>, si est ce qu’il est désestimé et décrié par -plusieurs grands personnages, qui l’ont jugé indigne -de gens de cœur et d’esprit et ont dressé ces objets -contre lui.</p> - -<p>Son lien est une injuste et dure captivité; que s’il -advient d’avoir mal rencontré, s’être méconté au -choix et au marché, et qu’on ait pris plus d’or que -de chair, on demeure misérable toute sa vie. Quelle -iniquité pourrait être plus grande, que pour une -heure de fol marché, pour une faute faite sans malice -et par mégarde, et bien souvent pour obéir, suivre -l’avis d’autrui, l’on soit obligé à une peine perpétuelle! -Il vaudrait mieux se mettre la corde au col, et -se jeter en la mer la tête la première pour finir ses -jours bientôt, que de souffrir sans cesse à son côté la -tempête d’une rage et manie, d’une bêtise opiniâtre -et autres misérables conditions.</p> - -<p>Celui qui a inventé le nœud de mariage a trouvé -un bel et spécieux expédient, pour se venger des humains, -une chausse-trappe ou un filet pour attraper -les bêtes; et puis les faire languir à petit feu.</p> - -<p>Le mariage est une corruption et un abatardissement -des bons et rares esprits; d’autant que les mignardises -de la partie que l’on aime, l’affection des -enfans, le soin de la maison et l’avancement de la famille, -rélâchent, détrempent, ramollissent la vigueur<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span> -du plus généreux esprit qui puisse être; témoins, -Samson, Salomon, Marc-Antoine; au pis-aller, il ne -faudrait marier que ceux qui ont plus de viande que -d’âme, leur bailler la charge des choses petites et -basses selon leur portée. Mais ceux qui, faibles de -corps ont l’esprit grand, est-ce pas grand dommage -de les enferrer et garrotter à la chair, comme l’on -fait les bestiaux à l’étable?</p> - -<p>L’utile peut bien être du côté du mariage, mais -l’honnêteté est de l’autre.</p> - -<p>Il empêche de voyager parmi le monde, soit pour -apprendre à se faire sage ou pour enseigner les autres -à l’être, et publier ce qu’on sait: il apoltronit et accroupit -les bons esprits au giron d’une femme et -autour des petits enfans.</p> - -<p>—Assez, assez, maître Chastelart, assez, s’il vous -plaît!</p> - -<p>—C’est du tout un grand mal....</p> - -<p>—Assez, assez, vous dis-je, maître Chastelart, vous -m’étourdissez!... finissez cette capucinade!</p> - -<p>—Humeurs débauchées, âmes turbulentes et détraquées, -ne sont point propres à ce marché....</p> - -<p>—Assez, assez, maître, je vous prie. Maudite -loquacité!</p> - -<p>—Ne vous emportez point, beau cavalier; au moins -vous ne m’accuserez pas, moi, tabellion, moi, notaire -royal, de prêcher pour mon saint.</p> - -<p>—Cela est bel et bon, peut être même orthodoxe,<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span> -maître Bonaventure Chastelart, mais non pas de règle -absolue. Vous disiez tantôt qu’il faut jeter son feu, -d’accord: mais celui dont l’âme est vive, chaleureuse, -aimante, qui fuit les tavernes, qui hait les dez et les -ribaudes, pour celui-là, une femme aimée, avenante, -un intérieur paisible, une troupe d’enfantelets, c’est -le bonheur! Je suis bouillant, mais pur, mon cœur -ardent a besoin d’étreindre quelque être de son amour -chaste et tranquille. J’avais d’abord donné cet amour -aux arts libéraux, je voulais dépenser avec eux mon -activité, leur consacrer ma vigueur, mais mon père, -qui tranche du châtelain, qui nomme les artistes -gueux et les artisans gueusards! a brisé mon chevalet -et brûlé mes études sur Philibert Delorme. Oisive, -ennuyée, mon âme est sortie errante comme la colombe -de l’arche, cherchant un rameau vert pour se -poser; elle a trouvé un myrte fleurissant, elle s’y -pose ... S’il est des Dalila qui tondent la force de -leurs amans et les vendent, il en est d’autres aussi qui -les réconfortent, et qui épandent autour d’eux un -aromate de bonheur et qui versent du benjoin sur -leurs maux.</p> - -<p>—Ah! ah! seigneur Aymar, que de roses paraboles! -l’amour vous met en délire et nous battons la -campagne. Or, voilà un long temps que nous cheminons, -n’adviendrons-nous pas bientôt? Par Saint-Polycarpe! -où diantre me conduisez-vous?</p> - -<p>—A votre tour ne vous impatientez point, Chastelart,<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span> -nous approchons fort, la Juiverie doit être peu -éloignée maintenant.</p> - -<p>—La Juiverie!</p> - -<p>—Oui! la Juiverie où nous sommes attendus.</p> - -<p>—Votre future est donc une hérétique? une <i>juiferesse</i>?</p> - -<p>—Une Israélite, maître.</p> - -<p>—Jésus-Dieu! la mesure est comble, j’espère!... -et vous voudriez m’entraîner, à cette heure, chez ces -mécréans, merci!... Voudriez-vous me faire présider -un sanhédrin ou chômer un sabbat? merci!... je n’ai -nulle envie de faire commerce avec ces damnés; c’est -une conspiration, pour me faire endosser la chemise -soufrée et me faire roussir en place des Terreaux, -par maître Carnifex, rôtisseur de brucolaques! -merci!...</p> - -<p>—Que craignez-vous, Bonaventure? vous êtes en -la compagnie d’un féal gentilhomme. Il ne s’agit ici -ni de sabbat, ni de sanhédrin, il s’agit simplement de -dresser un contrat.</p> - -<p>—Enfant! me prenez-vous pour le tabellion de -l’enfer?... vous pourriez, ce me semble, faire vos -pactes vous-même! Bonsoir!</p> - -<p>—Tu vas me suivre, te dis-je, ou sinon, je te pourfends -et te cloue à cette porte comme un chat-huant! -Butor! ânier en pourpoint de docteur! tu vas me -suivre et faire ton devoir, puis après, je te jeterai cette -bourse à la face et ma bottine en croupe, marche!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span></p> - -<p>—Cavalier, je ferai tout votre bon plaisir, mais -remettez votre flamberge en son lieu!</p> - -<p>Le bon homme grelotait de peur.</p> - -<p>—Je vous supplie, calmez-vous; je suis votre serviteur -le plus humble.</p> - -<p>—Cafard!...</p> - -<p>Aymar remit son olinde au fourreau, et, silencieux, -tous deux ils reprirent leur route. Après un moment -de marche, Bonaventure Chastelart, licencié ès bavarderies, -rompit l’abstinence pour la seconde fois.</p> - -<p>—Vous me permettrez, seigneur Aymar de Rochegude, -de vous manifester mon étonnement sur votre -alliance avec une hérétique; en ma qualité de prud’homme -et de robin, vous me permettrez de vous -dire qu’il est messéant et dangereux d’épouser une -<i>juiferesse</i>.</p> - -<p>—Juif toi-même!</p> - -<p>—Juif moi-même!...</p> - -<p>—Oui! ânier que vous êtes! Qu’êtes-vous donc, -sinon un pauvre juif?</p> - -<p>—Moi, Bonaventure Chastelart, fils légitime de -Claude Chastelart, imprimeur privilégié de l’église -primatiale de Lyon, et de dame Anne-Pétronille-Maguelonne -de Saint-Marcelin, ma mère, que Dieu les -garde en son giron! et frère puîné de Pantaléon Chastelart, -chamarier du chapitre de Saint-Paul, moi! je -suis un Hébreu, un hérétique! Allons donc, cavalier, -votre tête galope!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span></p> - -<p>—Moins qu’un juif fidèle, docteur! Voyez la -source; ne sommes-nous pas tous païens ou juifs réformés, -retapés, hébreux-huguenots, de la secte de -Jésus de Nazareth, infidèles, déserteurs, renégats de -la loi mosaïque, du sabéisme, du saducéisme, du polythéisme, -pour le protestantisme du paysan de -Bethléem. Monstrueux que nous sommes! nous voudrions -raser la roche d’où découle notre torrent. Bâtards! -nous voudrions égorger notre aïeul. Nous -brûlons les Hébreux, et nous baisons leurs livres; -stupidité! nous les brûlons, parce qu’ils sont fidèles -à leur loi, à leur dieu, et nous chantons autour de -leurs bûchers les psaumes de leur roi David, poussant -jusqu’aux cieux des <i>Hozanna in excelsis!</i> Mascarade -sanglante!...</p> - -<p>—N’arriverons-nous pas bientôt, seigneur Aymar?</p> - -<p>—Bientôt.</p> - -<p>—Comment? par Beelzébuth, prince des démons! -comment, diantre, avez-vous déniché cette hirondelle?</p> - -<p>—Le hasard.</p> - -<p>—Le hasard?...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p> - -<h3 class="p4">II<br /> -<span class="wn2">ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Ma colombe, qui es és pertuis de la pierre, és -cachettes de la muraille, monstre moy ta face, -que ta voix sonne en mes oreilles; car ta voix -est douce, et ta face est belle.</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Oui! tous les ans, je descendais de Montélimart, -demeure de mon père et ma patrie, pour aller, par -désœuvrement, passer quelques jours à Avignon. Un -soir que je promenais mon ennui sur le rempart, -fuyant le monde et le bruit, je fus involontairement -attiré par le charme secret de l’harmonie, et je tombai,<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span> -éveillé en sursaut, au milieu de la foule réunie -au Boulingrin, où s’assemblaient, tous les soirs, l’élite -de la ville, les ménétriers, joueurs de luth, de mandoline, -de vielle, les sonneurs de trompe et de buccine, -pour faire des concerts de voix et d’instrumens. -Que de soirées délicieuses j’y passai sous un firmament -outremer moucheté d’étoiles, à la brise fraîche -et sereine qui jouait parfumée et mélodieuse sur nos -têtes, bercé, ravi par des chœurs de voix humaines -et de musique céleste! Oh! surtout, quel transport! -alors qu’on entonnait quelque chant glorieux, quelque -romance en suave langue provençale; ou quand, -dans les solennités religieuses, les jours saints, on -chantait de la musique sacrée, ces hymnes spirituelles, -ces proses graves, funèbres, ces psaumes majestueux, -ce <i>Stabat</i> langoureux et sonore, ce sépulcral -<i>Dies iræ</i>, qui, quoique veufs des orgues et du -mystère de la cathédrale, nous faisaient frissonner -d’épouvante, comme la contemplation solitaire et -nocturne de l’immensité.</p> - -<p>Ainsi que dans un carrousel, les demoiselles et les -dames étaient assises en cercle aux places d’honneur; -leurs bons époux et leurs tenans, postés derrière -elles, tout entiers aux petits soins, échangeaient -force courtoisies, épiant le moindre geste du doigt, -la moindre œillade, signe de satisfaction et de plaisir, -pour applaudir galamment le motet ou le ménétrier -qui charmait leur amie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span></p> - -<p>Or, ce soir-là, je remarquai près de moi, isolée des -dames, à l’écart de la foule, penchée sur l’épaule -d’un vieillard, une toute jeune fille.</p> - -<p>Je me tournai, surpris, et la contemplai.</p> - -<p>Dès lors, la musique ne me toucha plus; je ne l’entendis -plus, peut-être ne venait-elle plus jusqu’à moi; -la pensée de sa beauté l’exorcisait. Je ne saurais que -dire de mon ravissement: fixe, ainsi qu’une statue -dont la poitrine de marbre battrait, je l’étudiais; elle -m’apparaissait comme une vierge dans une gloire, -une vierge peinte par <i>Barthélemy Murillo</i> ou <i>Diego -de Sylva Vélasquez</i>. Sa belle figure, dans ma mémoire, -n’avait point de sœur; elle ne semblait ni aux -belles filles de mes montagnes, ni aux ravissantes -femmes d’Arles, ni aux vives Marseillaises, ni aux -Lyonnaises jolies, ni aux damoiselles de Paris, ni aux -blondes Brabançonnes; c’était quelque chose d’oriental, -de célestin, d’inconnu! Des cheveux roux, des -traits nobles, longs, gracieux, un teint blanc purpurin, -un doux regard, voilé sous une paupière diaphane, -des lèvres de grenat. Son costume était simple, -mais des joyaux étincelans atournaient ses -cheveux, son front, ses oreilles, son cou, ses doigts, -et trahissaient sa fortune.</p> - -<p>Le vieillard à tête nue, à barbe blanchie, assis -auprès d’elle, appuyé sur un bâton paraissait assoupi.</p> - -<p>Ainsi depuis long-temps je la considérais, quand -par hasard, elle égara sur moi ses beaux yeux pers;<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span> -ses deux prunelles, comme deux balles parties d’une -arquebuse, me frappèrent droit au cœur. Pour la -première fois, à la vue d’une femme, je ressentais -pareille commotion, mes jambes fléchissaient voluptueusement, -je rougissais, je blêmissais, j’étais glacé -et brûlant; toute ma vie, toute mon âme, tout mon -sang avaient reflué là dans mon cœur bouleversé; -mes yeux laissés à leur volonté, biglaient et semblaient -regarder dans ma poitrine; pour la première -fois je subissais le charme d’une femme, pour la première -fois je me sentis subjugué, pour la première -fois l’amour que j’ignorais, que je bravais, entrait -chez moi, mais comme un tonnerre qui se rue dans -un colombier sans retrouver l’issue; l’amour non plus -chez moi ne l’a pas retrouvée l’issue, ma passion sera -éternelle.</p> - -<p>Revenu à moi, ayant retrempé ma hardiesse, je -profitai du repos des ménétriers et m’approchant du -vieillard:</p> - -<p>—Messire, lui dis-je, en le saluant révérencieusement, -vous permettrez de trouver messéant à un cavalier, -qu’une aussi noble damoiselle que celle que -voici, soit à l’écart de la sérénade dont elle ferait la -gloire; si vous le désirez, messire, je vais faire ouvrir -un passage à la foule pour que vous puissiez l’accompagner -sans méfait jusqu’au cercle des dames.</p> - -<p>—Monsieur, je ne puis profiter de votre offre -aimable, et vous dis merci de tout cœur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span></p> - -<p>—Vous êtes excellent, messire, répliquai-je, mais -ma damoiselle d’aussi loin ne peut bien entendre la -sérénade.</p> - -<p>A ce moment, cette noble fille, vermeille, s’inclina -pour me remercier, je me troublai et balbutiai quelques -syllabes.</p> - -<p>—Monsieur, me dit alors le vieillard, Dina, ma -fille, est bien sensible à votre politesse, je vous remercie -franchement, mais cela pour nous est impossible, -nous sommes d’une ruche étrangère, et cette -abeille ne saurait sans avanie se mêler à ce guêpier.</p> - -<p>Je me retirai tout leste, et joyeux intérieurement -de mon effronterie. Mais je m’éloignai seulement de -quelques pas guettant et épiant pour les suivre à leur -départ jusqu’à leur demeure, afin d’obtenir des renseignemens -sur cette belle inconnue, de la voir à son -balcon en passant, de pénétrer jusqu’à elle ou de lui -faire parvenir un message. Je me berçais de ses flatteurs -pensers, j’arrangeais tout cela dans ma tête, je -savais sa demeure, je passais sous sa croisée, elle y -était penchée, je la saluais d’un sourire et du chapeau, -j’épiais sa sortie, je gagnais sa duègne; ou bien, je la -suivais à l’église, et comme par hasard je la rencontrais -au bénitier, j’offrais de l’eau bénite du bout de -mon doigt à son joli doigt, qui la portait à son joli -front que bientôt mes lèvres devaient toucher aussi. -J’arrangeais tout cela, la déclaration de mon amour, -elle me donnait le sien, j’étais reçu chez son père;<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span> -ainsi, je nageais dans un lac de bonheur, j’étais éperdu -dans ces illusions. Cependant, parfois, j’étais tourmenté -par le sens mystérieux de ces paroles que -m’avait dites le vieillard: <i>Nous sommes d’une ruche -étrangère et cette abeille ne saurait sans avanie se -mêler à ce guêpier.</i> Je faisais mille conjectures qui -tour à tour me semblaient bien trouvées; de minute -en minute je les métamorphosais; je leur donnais -pour patrie, l’Espagne, la Bohême, la Bosnie, Venise, -Cerigo ... j’en faisais des Hospodars, des -Boïards, des princes voyageant incognito, des proscrits, -puis toutes ces interprétations, me semblaient -folles; en effet, tout cela n’était pas raison pour se -tenir à l’écart et craindre une avanie. Puis le nom de -Dina me persécutait, ce nom ne m’était pas inconnu, -j’avais un souvenir vague de l’avoir ouï, quand et où, -je ne pouvais me le remembrer. Un bruit lointain -qui me fit soubresauter fustigea toutes mes rêveries: -je me trouvai debout appuyé contre une palissade, -seul sur le rempart désert; la sérénade finie, la foule -s’était écoulée. Je heurtai du pied, je maudis ma maladroite -distraction; tout mon bonheur s’évanouissait, -plus d’espoir de la revoir, ma passion née <i>ex -abrupto</i> tombait de même.</p> - -<p class="p2">Ah! c’est bien grande souffrance que la rencontre -d’un être sympathique qui vous capte, qui vous incline -à lui! On l’a vu au promenoir, au bal, en voyage,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span> -à l’église, on lui a jeté un regard, on a reçu une -œillade, on l’a touché de la main, on a causé à la -dérobée, on est épris, ravi, enveloppé, on s’est -déjà façonné un avenir, c’est déjà de l’amour, de -l’amour enraciné; le temps de pousser un soupir, ou -de regarder le ciel, cet être s’est envolé comme un -oiseau, l’apparition s’est éteinte, et l’on reste attéré, -anéanti par la commotion. Pour moi, cette pensée -qu’on ne reverra jamais cet éclair qui nous a éblouis, -cette femme, amie spontanée, notre pierre de touche; -que deux existences, faites l’une pour l’autre, pour -être adouées, pour être heureuses ensemble en cette -vie et dans l’éternité, sont à jamais écartées, et se -traîneront peut-être malheureuses sans plus retrouver -jamais d’âme qui leur agrée, d’esprit et de cœur à -leur taille; pour moi, cette pensée est profondément -douloureuse.</p> - -<p>J’errais long-temps sur le rempart, invectivant -contre ma fatale chance et la dérision du sort, qui -m’avait, archer infernal, décoché une femme au -cœur, pour m’y faire une plaie mortelle.</p> - -<p>J’errais et m’emplissais de solitude et de calme, -troublé souvent par l’image de Dina, qui repassait -devant moi, qui descendait sur mon front et me replongeait -dans de tumultueuses tempêtes, dans d’ascétiques -ravissemens, dans une fièvre délirante de -volupté.</p> - -<p>A l’instant où je rentrai chez moi, l’horloge tinta<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span> -une heure, une heure du matin: dans mon insomnie, -pourpensant à toutes ces choses, je me rappelai -que le nom de Dina, qui ne me semblait point inconnu, -était dans la sainte Bible; je rallumai ma -lampe, j’ouvris ma sainte Bible, toujours placé sur -ma table, auprès de mon lit, et feuilletant la Genèse, -je trouvai au chapitre XXXIV, <i>Dina enlevée par Sichem</i>. -1. <i>Or, Dina, la fille que Léa avait enfantée à -Jacob, sortit pour voir les filles du pays.</i> 2. <i>Et Sichem, -fils d’Hémor, Hétien prince du pays, la vit et -l’enleva, et coucha avec elle et la força</i>, etc., etc., etc. -Cette découverte me remplit de joie; et j’en conjecturai -que, portant un nom hébraïque, cette fille -devait être hébraïque. Ses traits orientaux corroboraient -cette opinion, et, par-là, j’expliquais le sens -énigmatique des paroles que m’avait dites son vieux -père. Reconforté par cette découverte, enhardi par -ce léger succès, je repris espoir de découvrir sa retraite -et je jurai gravement de tout oser pour arriver -à bonne fin.</p> - -<p>Dès le matin-jour, je parcourus la ville; présumant -qu’ils devaient être des étrangers en passage, je commençai -par visiter les hôtelleries; j’allai de la Croix-d’Or -au Saint-Esprit, de l’Écu de France aux Trois-Maures, du -Lion d’Argent à Saint-Vidal, m’enquérant -partout aux hôtes s’il ne se trouvait point en leurs -logis, un vieillard à barbe blanche, accompagné de -sa jeune fille nommée Dina. Partout, je ne reçus que<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span> -des réponses négatives. J’allai trouver le rabbin sans -plus de succès.</p> - -<p>Alors, sans me décourager, je rôdais par la ville, -j’allais aux promenoirs, aux remparts, sur les places, -aux églises, à la synagogue, je ne manquais aucune -sérénade et je visitais les environs; vainement, je -n’obtins pas le plus léger indice. Après quinze jours -de recherches assidues et pénibles, je renonçai: l’activité -m’avait soutenu, je tombai, soudain, dans l’ennui -et l’abattement; je ne sortais plus, je restais alité -une partie du jour, ma sainte Bible ouverte près de -moi, et, de temps en temps, je relisais et je baisais la -page où brillait le nom de Dina.</p> - -<p>Avignon m’était devenu insipide, je le haïssais, je -haïssais tout; tout me semblait puant ou fade, et le -néant venait toujours s’interposer entre le monde et -moi; je caressais l’idée de mon anéantissement, idée -que j’avais toujours portée en croupe. Ma bonne hôtesse -me conseilla d’aller passer quelques semaines -chez mon père, afin de me distraire et de sortir de ce -malaise, que cette brave femme attribuait au renouveau -de la saison.</p> - -<p>Je retournai donc à Montélimart, l’ennui m’y suivit: -depuis long-temps j’avais le désir de visiter la -belle cité de Lyon, je partis inopinément.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span></p> - -<h3 class="p2">III<br /> -<span class="wn2">LOU GAL RËMËNO L’ALO.</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Je te prendrai, et t’amenerai en la maison -de ma mère, et en la chambre de celle qui m’a -engendré. Illec tu m’enseigneras, et je te donnerai -à boire du vin confict, et du moust de -mes pommes de grenade.</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Il y avait à peine quelques journées que j’étais ici, -où l’ennui m’avait poursuivi, où mon inclination à -rompre avec la vie de plus en plus se décidait, au détour -de la sombre et majestueuse cathédrale de Saint-Jean, -j’aperçus une jeune fille qui se hâtait, je crus -reconnaître son erre, je m’approchai, c’était Dina!<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span> -Cependant, je n’osais me l’affirmer, ni l’accoster cavalièrement. -Je la suivis à quelques pas en arrière et -l’appelant plusieurs fois, à demi voix, Dina! Dina! -elle se retourna et me salua sans me reconnaître, je -l’abordai tremblant:—Noble damoiselle, vous rappelez-vous, -lui dis-je, ce jeune homme qui, à Avignon -sur le rempart, un soir de sérénade, adressa la parole -à messire votre père et que vous remerciâtes de son -accortise?</p> - -<p>—Quoi! c’est vous?... dit-elle, émue, posant sa -main sur mon bras, le front rouge et baissé, fixant -les dalles du parvis.</p> - -<p>—O belle Dina, que je suis heureux de vous rencontrer! -ne me repoussez pas, laissez-moi épancher -tout ce qui s’est amassé de souffrances en mon cœur -depuis l’heure où je vous vis, où je perdis tout repos! -vous avez fait jaillir en moi un amour subit, une passion -violente.</p> - -<p>J’épiai la fin de la sérénade pour vous suivre jusqu’à -votre demeure, dans l’espoir de pouvoir un jour vous -avouer mon amour; j’attendais dans le trouble -l’heure du départ; mais vous m’aviez si bien frappé -au cœur, que peu à peu je tombai dans une profonde -cogitation, et quand je m’éveillai j’étais seul sur le -rempart; je vous cherchai long-temps, je vaguai par -la ville, sans succès; désespéré, un ennui mortel -s’était saisi de moi, et vous le voyez, belle dame, -j’étais venu le traîner ici! Oh! béni soit le ciel, si c’est<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span> -lui qui me fait ce bonheur de vous revoir! vous êtes, -Dina, maîtresse de ma vie, je suis à vos genoux, si -vous me repoussiez, vous me tueriez!...</p> - -<p>—Monsieur, il n’est pas bien qu’une jeune fille -s’arrête ainsi à causer avec un cavalier; ne me retenez -pas, je vous prie; calmez-vous, voyez comme les -passans nous regardent.</p> - -<p>—De grâce alors, entrons dans cette sombre -église, là, sous une voûte noire, nous pourrons deviser -d’amour loin des regards mauvais.</p> - -<p>—Oh! non, monsieur, je ne puis entrer dans ce -temple où demeure l’ennemi de mon Dieu; j’affligerais -trop mon vieux père si jamais il l’apprenait.</p> - -<p>—Quel est donc votre Dieu?...</p> - -<p>—Le Dieu d’Israël!</p> - -<p>—Je l’avais deviné, car j’ai lu votre nom dans la -Genèse. S’il en est ainsi, soyez ma sœur, permettez -que je vous accompagne, et nous parlerons.</p> - -<p>—Je mets ma confiance en vous, monsieur.</p> - -<p>—Depuis long-temps habitez-vous Lyon?</p> - -<p>—J’y suis née, monsieur.</p> - -<p>—Votre beauté aurait dû me l’apprendre: mais -depuis quand quittâtes-vous Avignon?</p> - -<p>—Le lendemain que vous me vîtes à la sérénade. -C’est peut-être mal d’être franche ainsi, mais je ne -puis mentir; à votre vue je me sentis touchée et assaillie -d’un sentiment nouveau; je m’étais aperçue de -votre trouble et j’interprétai votre courtoisie. Quand<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span> -nous nous levâmes au départ, vous étiez debout appuyé -contre une palissade; vous étiez tellement absorbé -que nous passâmes près de vous et que mon -père vous salua sans que vous l’aperçussiez; je me -retournai plusieurs fois en chemin et je ne vis personne. -C’est peut-être messéant d’avouer tout cela; -mais cependant, c’est la vérité. Votre souvenir m’agita -toute la nuit. Je fis tous mes efforts pour retarder -le départ de mon père, dans l’espoir de vous revoir -aux sérénades, mais ce fut en vain: mon père, qui -fait le commerce des pierreries, était venu à Avignon -pour affaires et se trouvait par elles impérieusement -rappelé à Lyon. J’ai bien souffert aussi depuis ce -temps!...</p> - -<p>La pauvre enfant essuyait quelques larmes.</p> - -<p>—Hélas! je ne pouvais me familiariser avec cette -pensée qui me disait: Tu ne le reverras jamais. -Pourtant, je devais dans quelques mois retourner à -Avignon, et j’espérais ...</p> - -<p>—O Dina, Dina, que je suis heureux! Oh! combien -je vous aime! oh! que votre esprit me plaît! Je -vous adore, croyez-moi, vous êtes ma Rachel, vous -êtes mon bon ange visible! Dina, jusqu’à l’heure où -vous m’apparûtes, j’étais passé fier et dédaigneux -parmi les femmes, et j’embrasse vos pieds!</p> - -<p>—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous ... Mais -dites-moi donc votre joli nom, que je vous nomme -aussi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span></p> - -<p>—Aymar de Rochegude.</p> - -<p>—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous, mon -Aymar, si tout ce que je ressens est de l’amour, croyez -que j’en ai bien, de l’amour!</p> - -<p class="p2">Dans ces épanchemens mutuels, nous arrivâmes -au seuil de la maison de Dina; alors, je lui demandai -un rendez-vous prochain.</p> - -<p>—Eh! pourquoi? me dit-elle.</p> - -<p>—Pour nous voir et nous parler d’amour!</p> - -<p>—Aymar, il n’est besoin de rendez-vous: Vous -êtes un cavalier distingué, vous m’aimez, je crois bien -que je vous aime; venez chez mon père quand vous -voudrez, si vous désirez même, montons de suite. Je -dirai à mon père, voici venir le jeune cavalier qui -vous parla, un soir de sérénade, sur le rempart d’Avignon; -le reconnaissez-vous? Je viens de le rencontrer, -étranger en cette ville; il m’aime beaucoup, je -l’aime aussi..... Et mon père vous saluera et vous -aimera pour l’amour de moi.</p> - -<p>Je montai; ce bon vieillard, Judas, me reçut avec -aménité et me présenta à sa compagne Léa; et, depuis -ce temps, il y a bien dix mois, j’ai, pour ainsi dire, -passé tous mes loisirs en sa maison. Mon amour pour -Dina n’a fait que s’accroître par une intimité chaste -et délicieuse, comblant de soins et de tous égards -possibles le vieux Judas qui me chérit, et sa Léa qui -me fait oublier ma mère que je perdis enfant.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span></p> - -<h3 class="p2">IV<br /> -<span class="wn2">PLOUJHAS DË MARSELHA</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Comme la pluie en la toison, et comme les -gouttières dégouttans sur la terre.</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">A ce moment, ils détournèrent une rue.</p> - -<p>—Maître, Bonaventure Chastelart, dit alors Rochegude, -bâillez moins fort, je vous prie, vous faites -un bruit à réveiller toute la ville et faire venir le guet.</p> - -<p>—Seigneur Aymar, c’est que ...</p> - -<p>—C’est bon, c’est bon, consolez-vous, c’est fini; -et, d’ailleurs, nous voici arrivés, c’est ici la Juiverie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span></p> - -<p>—Jésus-Dieu! ici la Juiverie!... s’écria le vieux -tabellion tout transi, faisant force signes de croix.</p> - -<p>—Oui! maître, c’est bien ici; voici, là; à l’encoignure, -cette belle maison à tourelle en trompillon, -bâtie pour votre illustre compatriote, Philibert Delorme.</p> - -<p>—Philibert Delorme!.... un sorcier, est-ce pas? -un astrologue?..... Hélas! monseigneur Aymar, je -vous en prie, couvrez-moi un peu de votre manteau, -j’ai une peur d’enfer! Il me semble qu’il me choit -quelque chose sur la tête; j’ai toujours ouï dire qu’il -était périlleux de traverser la nuit les juiveries, qu’il -y pleuvait des chaudières et des matras, des chats -noirs, des mandragores, des chauve-souris, des feux -grégeois ...</p> - -<p>—Pouvez-vous bien, à votre âge, croire pareilles -balivernes? Un homme de loi! un docteur! vous -faites pitié!</p> - -<p>Maître Bonaventure, par mon honneur! je puis -vous attester que si la nuit il pleut en ce quartier, à -coup sûr, ce ne sont ni des mandragores, ni des chats -noirs.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span></p> - -<h3 class="p4">V<br /> -<span class="wn2">MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Celui qui trouve une bonne femme, il -trouve un bien, et puisera une liesse du -Seigneur.</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - - -<p class="p2">Le valet, qui portait en avant le falot, s’arrêta vers -le milieu de la rue, auprès d’une haute maison, dont -les croisées étaient vitrées tout bonnement de papier -huilé aux cinquième, sixième, septième, huitième et -neuvième étages, sans doute occupés par des ouvriers -en étoffes d’or et de soie, qui recherchent un jour -doux et pâle. La baie d’entrée était basse et étroite;<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span> -Aymar la dépassait de la tête: la porte, de bois massif, -et dont le parement était découpé en losanges, -était ornée et consolidée par de larges clous rivés à -tête ronde comme une cuirasse de Milan. Un marmouset, -de cuivre ciselé, pendait sur le milieu et servait -de heurtoir; et, au-dessus du linteau de pierre, -l’imposte à jour était armé de croisillons.</p> - -<p>Aymar de Rochegude heurta deux fois le cul du -marmouset sur la porte, et aussitôt on entendit, au -second étage, un châssis grincer dans ses coulisses, -et une voix douce crier:—C’est vous, seigneur Aymar, -je descends.—La cage de l’escalier s’éclaira subitement, -et la lumière descendant se réflétait par de -grandes fenêtres obliques sur le mur vis-à-vis. La -porte poussa un long gémissement, et s’ouvrit: Dina -apparut dans toute sa splendeur, se dessinant sur le -fond noir de l’allée, et vêtue d’une robe courte de -brocatelle, et, selon sa coutume, chargée de bijoux et -de joyaux. Sa figure blanche rayonnait dans l’obscurité, -on aurait dit l’ange de l’annonciation. Sa -petite main effilée portait un chandelier de fer, à -jour, et tourné en spirale, comme le serpentin d’un -hermétique.</p> - -<p>Chastelart, en apercevant cette belle femme, stupéfait, -ouvrit de grands yeux, et recula de plusieurs -pas, si grande est la puissance de la vénusté! Aymar -s’approcha d’elle, lui prit la main, et la baisa au front -sur sa féronnière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span></p> - -<p>—Vous venez tard, dit-elle d’un ton aigredoux.</p> - -<p>—Il est vrai: j’ai été retardé malgré moi; ne me -grondez pas, je vous prie; je ne pouvais revenir, vous -le savez, sans le notaire que voici.</p> - -<p>A ce mot, Bonaventure Chastelart ôta son mortier, -et fit force salamalecs aux genoux de Dina; puis ils -grimpèrent un petit escalier de pierre, en vis, à -l’aide d’une corde servant d’écuyer et luisante par le -frottement, comme la hast d’une pertuisane. Durant -la montée, Bonaventure tirait Aymar par son manteau, -et lui répétait à l’oreille:—Qu’elle est belle, cette -hérétique! Oh! vous n’avez pas menti, Rochegude!</p> - -<p>—Mon père, cria Dina joyeuse et du milieu du -palier, c’est Aymar et son notaire!—ils passèrent -par une galerie en encorbellement sur la cour, et -entrèrent dans une grande salle éclairée par une -girandole placée sur une torchère de bois doré. Les -parois étaient couvertes de tentures en basane dorée, -gauffrée et nervée comme le dos d’un livre. Au fond -de la pièce, dans une vaste niche, un buffet de palixandre -marquetée, incrustée d’ivoire et de nacre, -couronné d’une tablette en marbre griotte de Suisse -creusée en coquille comme un bénitier, portait une -urne épanchant de l’eau; et à droite et à gauche une -grande cruche d’étain, ventrue comme une amphore, -et semblable à celles que portent encore aujourd’hui -les servantes quand elles vont quérir de l’eau aux -pompes publiques.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span></p> - -<p>Sur une des murailles était adossé un meuble vitré -dont les rayons étaient chargés de cébiles de bois -emplies de turquoises, d’améthistes, de beryls, d’onix, -de cornalines, de cabochons de rubis, d’émeraudes, -d’aventurines, de topazes, de sydoines, de diamans, -de lapis, de marcassites, de camaïeux et de mille autres -pierreries; contre les verrières étaient suspendus -quelques colliers de grenat, d’ambre, de baroques, -de corail, etc., etc., objets de négoce de Judas le lapidaire, -qui, enfoncé dans son pourpoint noir et son -fauteuil, devant une table couverte d’une tapisserie -de Bergame, sur laquelle était posée une bible in-folio, -garnie de fermoirs, lisait hautement et solennellement -un passage de l’Exode.</p> - -<p>Léa, son épouse, vêtue de ses plus beaux atours -était à sa gauche; la peau brune de son cou et de ses -mains se confondait presque avec sa robe de moire -Cap de More; ses cils et ses sourcils alezans, drus et -longs, voilaient ses yeux qui étincelaient comme à travers -un treillis; son nez en bec de corbin formait un -promontoire anguleux qui morcelait en deux lots la -superficie de sa face en lame de coutelas; mais après -tout, dans sa personne, il régnait un air digne et affable, -et le son de sa voix doux et melliflu captivait.</p> - -<p>Non loin d’elle, était un groupe d’hommes et de -femmes: leur costume semi-oriental, leurs têtes caractéristiques -coiffées de turbans bâtards, sentaient fort -la Mésopotamie. C’étaient les proches et alliés de<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span> -Judas venus pour assister aux fiançailles et signer au -contrat. Je ne sais s’ils étaient talmudistes ou caraïtes, -mais, en revanche, je puis affirmer qu’ils prétendaient -appartenir, d’après la tradition de famille, à la tribu -d’Aaron. Quand Aymar entra, ils s’inclinèrent et le -saluèrent d’un Dieu soit avec vous, auquel il répondit -par un baise-main; et retirant son feutre et sa cape:</p> - -<p>—Pardon, mes bons parens, si je vous ai fait -attendre, c’est la faute du notaire, maître Bonaventure -Chastelart, que j’ai l’honneur de vous présenter. -Impérieusement forcé par mon père de retourner à -Montélimart et de partir demain, sous menaces -d’exhérédation, comme vous ne l’ignorez pas, tout -répit était impossible.</p> - -<p>—Judith, dit Judas, à une servante qui se tenait -à l’entrée, approchez maintenant cette table et cet -escabeau, apportez une écritoire, afin que M. le tabellion -puisse entamer son ministère.</p> - -<p>A la droite de son père, Dina souriait d’intelligence -avec Rochegude de l’embarras et de la mine panique -de Bonaventure qui froissait un chapelet dans ses -mains; pour le rassurer, Rochegude l’étreignit violemment -par le bras, feignant un air de douceur:—Bouvier -stupide, lui gronda-t-il à l’oreille, l’asseyant -devant la table comme on asseoirait un mannequin.</p> - -<p>—Si vous êtes prêt, monsieur le tabellion, vous -pouvez commencer la teneur d’usage, dit Judas, interrogez, -et nous répondrons.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span></p> - -<p>—Monsieur, avec votre gendre, mon clerc, a préparé -la minute du contrat, bégaya maître Bonaventure, -tirant un parchemin de son carnet; je réclame -l’attention, nous allons procéder à la lecture.</p> - -<p>Ecoutez:</p> - -<p class="p2">«Théodebert de Chantemerle, chevalier, seigneur -de Rochecardon, Gorge-de-Loup, et autres lieux, -sénéchal de Lyon, savoir faisons que:</p> - -<p>«Par-devant les conseillers du roi, notaires à Lyon, -soussignés.</p> - -<p>«Furent présens, sieur Carloman, Aymar de Rochegude, -à Lyon, où il habite, hôtel de la Cornemuse, -rue des Quatre-Chapeaux, paroisse Saint-Nizier, -fils légitime de sieur Tiburce Aymar, chevalier -de Rochegude, habitant au lieu dit, <i>Dieulefit</i>, près -Montélimart en Dauphiné, et de défunte Madeleine -Garnaud, de Rémusat près Nyons; époux avenir -d’une part;</p> - -<p>«Et damoiselle Dina, fille légitime d’Israël Judas, -de Tripoli de Syrie, négociant lapidaire en cette ville, -et de dame Léa Baruch, de Damas, demeurant auprès -de ses père et mère, domiciliés rue de la Juiverie, -paroisse Saint-Paul; épouse avenir, d’autre part.</p> - -<p>«Lesquels procédant, l’époux futur comme majeur, -libre et maître de ses droits, après trois sommations -respectueuses et révérencielles faites à son père, -et après décès de sa mère; dont et du tout il justifiera<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span> -lors de la bénédiction nuptiale; et l’épouse future de -l’autorité et agrément desdits sieur et dame ses père -et mère, tous ici présens, ont promis de se prendre -en vrai et légitime mariage, et à cet effet de se présenter -à l’église.....</p> - -<p>—Non, non, monsieur Bonaventure, mettez s’il -vous plaît, à la synagogue, s’écria Rochegude.</p> - -<p>—A la synagogue, au diable si vous voulez! murmura -le tabellion.</p> - -<p>—Monsieur le notaire royal, vous êtes impoli! et -salissez votre ministère.</p> - -<p>«Et à cet effet, de se présenter à la synagogue, -pour y recevoir la, la ... malédic ... la bénédiction -nuptiale, sur la première invitation de l’un à l’autre.</p> - -<p>«En faveur duquel mariage, ledit sieur Israël -Judas, a donné et constitué en dot et avancement -d’hoirie à l’épouse future sa fille, la somme de quinze -mille écus, qu’il a ce jourd’hui remise et délivrée en -deniers et espèces du cours ès-mains du sieur époux -futur, ainsi qu’il le reconnaît et dont en conséquence, -tant lui que l’épouse future de lui autorisée se contentent, -quittent et remercient le sieur Israël Judas.</p> - -<p>«En même faveur, l’épouse future s’est constitué -en dot tous les autres biens et droits qui pourront -ci-après lui ...</p> - -<p>—C’est bon, c’est bon, maître Chastelart, passez -outre, nous connaissons la teneur obligée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span></p> - -<p>—Alors, ta ta ta ta ta ta ta ... Ah! c’est cela. Nous -y sommes ...</p> - -<p>«Déclarant, l’époux futur que ses biens présens -provenans de défunte sa mère, se composent: premièrement, -de deux métairies et dépendances, situées -au lieu dit, <i>Rémusat</i>, près <i>Nyons</i>, estimées, évaluées -vingt mille livres; secondement, d’une bastide sise au -même lieu, jugée, évaluée trente-deux mille livres; -troisièmement, d’une maison à location, à l’enseigne -du Bras-d’Or, sise à Montélimart, prisée, évaluée neuf -mille livres; et, en outre, d’une somme espèces, n’excédant -pas cinq cents pistoles; et l’épouse future -déclarant qu’elle n’en a pas d’autres que les quinze -mille écus à elle ci-dessus constitués.</p> - -<p>«Ainsi convenu réciproquement, accepté et promis -être observé à peine de tous dépens, dommages -et intérêts, par obligation de biens, affectation, imposition -de dot et accessoires, à la forme du droit et -usage de cette ville, aux lois et usages qui s’y observent; -les parties se soumettent et renoncent en conséquence -expressément à toutes autres lois et coutumes -qui peuvent y être contraires, soumissions, renonciations -et clauses. Fait et passé audit Lyon, dans le -domicile du sieur Israël Judas susdésigné, après le -vêpre, le 28 juin 1661.</p> - -<p class="p2">«En présence du sieur Abraham Baruch, marchand -mercier, frère d’Israël Judas, et de sieur Gédéon<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span> -Tobie, parfumeur à Grasse en Provence, qui signeront -ci-dessous avec les parties.»</p> - -<p>—Maintenant veuillez approcher et signer, vous -d’abord, monsieur Aymar de Rochegude, ensuite madamoiselle, -vous ensuite, messieurs.</p> - -<p>En ce moment, Judith la servante, apportait sur la -table deux énormes bassins remplis de dragées de -fiançailles, et plusieurs corbillons, coffrets et valises.</p> - -<p>Quand les parens et témoins eurent signé, maître -Bonaventure, usant du droit et coutume, baisa sur -les deux joues Dina, qui lui présentait un des bassins -dans lequel plongeant sa main croche, il retira une -grosse provision de dragées. Dina et Aymar se jetèrent -dans les bras de Léa et de Judas qui pleuraient -de joie, puis ils embrassèrent tous leurs alliés; alors -Judith promena les dragées devant l’assemblée, chacun -y puisa sans cérémonie et à pleine main; les deux -époux offrirent aux femmes et filles d’Abraham Baruch -et de Tobie, leurs tantes, cousines et amies, les -coffrets de bonbons et d’objets précieux de toilette -dont ils leur faisaient gracieusement cadeau, selon -l’usage de la ville.</p> - -<p>La cérémonie achevée et les félicitations, les protestations -d’amour et d’amitié éternels faites, les bons -parens se levèrent pour se retirer; il était tard.</p> - -<p>—Adieu, mes amis, leur dit Rochegude, adieu, -mes bonnes amies, je pars demain pour Montélimart, -mon père m’y rappelle tyranniquement, j’espère le<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span> -fléchir par des instances faites de vive voix à ses genoux, -j’espère obtenir son consentement et peut-être -revenir bientôt avec lui célébrer, comme il convient, -notre mariage et nos noces. A bientôt, que Dieu vous -garde la santé du corps et de l’esprit.</p> - -<p>—Adieu, seigneur Aymar, adieu, mon ami! adieu, -cousin, adieu, neveu! chance heureuse!</p> - -<p>—Adieu!</p> - -<p>—Vous, maître Bonaventure, attendez-moi, nous -partirons ensemble.</p> - -<p class="p2">—Mes bons père et mère, dit alors Aymar, comme -je ne puis demain, avec Dina, faire nos visites de fiançailles, -vous voudrez bien m’excuser auprès de nos -amis, et leur faire parvenir les dragées et les présens -qui leur sont destinés.—Maintenant, il me reste à -vous presser sur mon cœur, ainsi que ma Dina, que -j’aime tant!</p> - -<p>—Ah! pourquoi faut-il que vous nous quittiez, -Aymar, restez, restez encore quelques jours!</p> - -<p>—Ne pleure pas, Dina, je reviendrai bientôt et je -ne te quitterai plus, à tout jamais!</p> - -<p>—Reste, reste avec moi! j’ai de funestes pressentimens.</p> - -<p>—Folie! ma chère enfant.</p> - -<p>—Non, je ressens quelque chose de lointain, de -douloureux, qui me fatigue; oh! le ciel ne ment pas -à ce point!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p> - -<p>—Console-toi, ma bonne fille, disait Judas, qu’est-ce? -quelques jours d’attente. Songe à notre père -Jacob, qui, chez Laban, son oncle, attendit sept -années Rachel qu’il aimait; injustement, au bout de -sept années, il ne l’obtint pas; et, sans murmurer, il -attendit encore sept autres années; ce n’est qu’après -quatorze ans de désirs, de promesses et de labeurs, -qu’il reçut le prix de sa constance. Aie courage, ma fille!</p> - -<p>—Courage, ma chère! répéta Léa, qui la tenait -embrassée et lui baisait ses beaux yeux en larmes.</p> - -<p>—Mon père, dit Aymar en s’agenouillant devant -Judas, mon père, donnez-moi votre bénédiction!</p> - -<p>Judas, imposant alors ses deux mains sur la tête de -son gendre, lut plusieurs passages de la sainte Bible, -récita plusieurs prières en hébreu, puis ajouta d’une -voix haute:—Mon fils, je te bénis au nom du Dieu -d’Israël, je te bénis comme Isaac et Ésaü; que ta -postérité soit nombreuse, que ta postérité soit un -peuple, et que le Très-Haut, Seigneur Dieu d’Israël, -habite en toi et ta postérité! Lève-toi, mon fils, tu ne -devieras point, car Dieu t’obombrera et marchera -avec toi.</p> - -<p>Aymar pleurait: il couvrit de baisers les mains et -la barbe blanche de Judas, s’arracha des bras de Dina -et de Léa qui sanglotaient.</p> - -<p>Aymar n’y tenait plus.</p> - -<p>—Adieu! adieu!... Partons, Chastelart; vite, -partons!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p> - -<p>Sur le quai, à la faveur du falot que portait le laquais, -on vit briller quelques écus dans la main de -Rochegude; puis, à la faveur du silence, on entendit -s’échapper de l’escarcelle de maître Bonaventure -Chastelart, un gros soupir, sincopé, argentin.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span></p> - -<h3 class="p4">VI<br /> -<span class="wn2">LANGHIMEN</span></h3> - -<p class="pi6i reduct">O très belle entre les femmes, où est allé ton -amy? où s’est escarté ton bien-aimé, et nous le -chercherons avec toy?</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<hr class="d5" /> - -<p>La fin de juillet approchait: il y avait environ un -mois qu’Aymar de Rochegude était parti à Montélimart, -et habitait chez son père le domaine de <i>Dieulefit</i>. -Il avait promis à sa fiancée de revenir avant -peu, et rien pourtant n’annonçait à Dina son prochain -retour. Depuis son absence, elle n’avait reçu, -en mémoire de lui, qu’un seul message, une boîte de<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span> -nougat de Montélimart, un coffret de manne de mélèzes -et d’amusettes ou pignons de pins de Briançon -et un cabas de délicieuses gimblettes de la foire de -Sainte-Madeleine de Beaucaire. Dans le cabas, s’était -trouvé un billet ainsi conçu:</p> - -<p class="pc2 mid"><span class="smcap">Aymar de Rochegude a Dina.</span></p> - -<div class="pbq"> - -<p class="p1">«Ma belle fiancée, ne vous fâchez point si je vous -traite comme une enfant, car je vous aime comme -une enfant! Que cet éloignement m’est douloureux! -Oh! si du moins vous étiez près de moi, combien -cette grande et primitive nature qui m’environne, -qui, cejourd’hui, me semble lourde et insipide, s’animerait, -<i>bondirait comme un bélier, tressaillirait -comme un agneau</i>, oh! je l’aimerais, je la comprendrais -mieux, si votre regard ouvrait mon âme qui se -concentre comme un hérisson, si votre voix épanouissait -mon cœur, si j’avais votre main dans ma main, si -le maëstral de ces montagnes, se fourvoyant dans vos -longs cheveux roux, m’inondait du nard qu’ils exhalent! -joyeux, nous parcourrions cette belle patrie, -nous gravirions au plus haut pic, et tous deux, sous -le même manteau, perdus dans les brumes, nous verrions -sous nos pieds des planchers de nuages, et nous -saluerions l’immensité, et l’esprit du Dieu d’Israël qui -habite les hauts lieux, nous visiterait!... Pardon, -pardon, la souffrance m’égare ... Mais, cependant,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span> -n’est-ce pas, tout cela serait beau? Nous vaguerions -depuis la grotte de Balme jusqu’à Briançon, aire -d’aigle; depuis les ours de Saint-Jean-de-Maurienne -jusqu’au château fort de Viviers, posé comme un -chapeau sur la cime d’une roche hautaine.</p> - -<p>«Un montagnard du <i>Monestier</i>, dernièrement, -m’a vendu un jeune aigle, je l’élève pour me distraire; -vous ne vous fâcherez point, si pour redire -souvent votre nom balsamique, je l’ai nommé Dina. -Mon père et tous les gens qui me visitent s’étonnent -de ce nom et m’interrogent pour en connaître la -source, je ne sais que leur répondre, j’allègue ma fantaisie. -Ces braves Dauphinois aimeraient mieux sans -doute que je l’appelasse <i>Margot</i>.</p> - -<p>«Depuis que je suis arrivé à Dieulefit, j’ai eu plusieurs -explications et entretiens avec mon père; ces -entretiens ont tourné en altercations, et ces explications -n’ont rien expliqué, comme tu le penses. Mon -père est toujours bardé et crénelé dans sa volonté, -rien ne peut fléchir sa sauvage fermeté. Sa violente -irritabilité ne fait que s’accroître; cependant, depuis -quelques jours, il feint, pour me gagner, sans doute, -une douceur mielleuse qu’il n’a pas accoutumé de distiller. -Le matin de mon arrivée, j’ai été horriblement -maltraité: cet homme fier avait sur le cœur mes trois -sommations révérencielles; ma volonté persévérante -le heurtait, il m’a couvert de tout son fiel, il a blasphémé, -et invectivé contre moi; je gardais le silence,<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span> -et vois jusqu’où vont ses emportemens, moi jeune, ce -vieillard m’a jeté à terre, j’embrassais ses genoux, il -m’a frappé du pied.</p> - -<p>«Après ces accès, où il dépense tant de vie, la faiblesse -et le froid s’emparent de lui, souvent il s’alite -plusieurs jours.</p> - -<p>«Il ne veut en aucune manière entendre parler de -mon alliance avec toi, avec une hérétique, une -Bohême comme il t’appelle; les Israélites pour lui -sont des hérétiques et des voleurs. Non seulement, -aujourd’hui il me menace de me déshériter, mais, pis -encore, de me faire claquemurer dans une prison -d’état, à Pierre-Encise, à la Bastille, je ne sais où, -peut-être à la Grande-Chartreuse. J’ai perdu à peu -près l’espoir de le fléchir, cependant j’essaierai -prochainement une nouvelle tentative, et quoi qu’il -advienne, je serai bientôt près de toi béni ou maudit.</p> - -<p>«Embrasse bien Léa ma mère, embrasse bien mon -père Judas, j’ai besoin plus que jamais de leur bénédiction.</p> - -<p>«Pour toi, ma Dina, je t’adore, et mon âme te -contemple comme une arche sainte.</p> - -<p>«Si tu trouvais le loisir de m’écrire une consolation, -adresse-moi ce billet, non à Dieulefit, à cause -de mon père, mais à Montélimart à l’enseigne du -Bras-d’Or, elle me parviendra.»</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span></p> - -<p class="p1">Cette lettre emplit de joie et navra Dina: cette -bonne fille s’accusait des malheurs d’Aymar, et se regardait -coupable des mauvais traitemens et des tempêtes -que son amour pour elle lui faisait essuyer. -Elle ne pouvait comprendre ce vieux Rochegude, le -père de son fiancé; pour elle, douce, sans malignité -aucune, ignorante du mal, sa cruauté le faisait apparaître -à ses yeux sous une forme inhumaine, sous les -dehors d’un ogre; elle ne pouvait croire que de la -poitrine d’un homme il pût sortir tant de barbarie. -Cette heureuse enfant ne savait pas que la société pervertit -tout, que le fanatisme de la possession et de la -religion endurcit et donne la soif du sang; que -l’homme bon dans l’état naturel, civilisé devient soldat, -propriétaire, prêtre, juge, bourreau; elle ignorait -que pendant son bas âge, son aïeul avait été rôti en -place de Grêve à Paris, et que bien avant, pour éviter -la mort, son père, accusé de magie, s’était enfui de -cette cité imbue de sang humain.</p> - -<p>Six semaines étaient passées, Rochegude n’arrivait -point, la pauvre Dina s’attristait de jour en jour, sa -gaîté s’effeuillait; que l’attente lui semblait dure! Le -temps s’alongeait derrière elle et l’avenir était sombre -à ses yeux. Elle se disait,—Aymar en ce moment -est peut-être accroupi en un cachot humide, m’appelant -d’une voix mourante, à ses gémissemens l’écho -rauque d’un souterrain répond seul, et son front, -quand il se dresse, se déchire aux stalactites de la<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span> -voûte. Ou peut-être, a-t-il été égorgé sur la route par -des bandits.—</p> - -<p class="p2">Voici les roses pensers dont elle se berçait. L’ennui -la minait sourdement. Elle si parleuse, restait -oisive et taciturne, assise auprès d’une fenêtre qu’elle -affectionnait. Sa mélancolie navrait sa mère et le -vieux Judas qu’elle ne caressait plus comme d’usage, -ou dont elle ne baisait le front que pour le mouiller -de ces larmes. Dépravée par la douleur, elle recherchait -ardemment tout ce qui irritait ses nerfs, tout ce -qui titillait et éveillait son apathie; elle se chargeait -des fleurs les plus odorantes; elle s’entourait de vases -pleins de syringa, de jasmin, de verveines, de roses, -de lys, de tubéreuses; elle faisait fumer de l’encens, -du benjoin; elle épandait autour d’elle de l’ambre, du -cinnamome, du storax, du musc. Souvent elle était -violemment agitée, allait, venait dans le logis, semblant -avoir l’esprit égaré; quelquefois même, elle -disparaissait plusieurs heures; cette absence alarmait -la maison, on volait en vain à sa recherche par la -ville, puis elle rentrait tranquille.—Je souffrais -enfermée, disait-elle, j’ai été voir le ciel, je me sens -mieux.—</p> - -<p>A cette époque de l’année où tout renaît, où tout -s’avive, où l’être le plus froid se sent remué, où l’on -éprouve un besoin impérieux d’épanchemens, où le -plus mysantrope se dépouille de sa haine et de son<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span> -austérité et voudrait faire de la courtoisie; à cette -époque, où un sentiment sympathique nous incline à -l’amour, à cet amour jeune qui tourmente même ceux -qui l’ignorent et les jette dans le malaise et dans la -langueur; à cette époque, Dina qui, depuis une -année, avait auprès d’elle, à ses genoux, un ami, un -compagnon qui l’obombrait sous ses ailes, avec lequel -elle passait ses jours dans des conversations qui la -ravissaient, dans des lectures de la Bible, dans de -saints aveux, dans des rêves illusoires; Dina, soumise -et confiante, habituée à ne plus penser, à ne plus -songer que par l’homme dont elle aimait la volonté, -dont le contact lui avait épanoui l’âme et dont elle -avait plus besoin que jamais; Dina se trouvait fatalement -isolée, le bras qui la soutenait, la main qui la -dirigeait, la bouche qui lui soufflait la volonté, l’amour, -la haine, tout lui manquait; la pauvre fille, accablée, -s’affaissait éperdue dans son trouble, et par surcroît, -la crainte, la timeur intime d’avoir perdu ou de perdre -son bien-aimé la tuait.</p> - -<p>Rien ne pouvait l’arracher à ses cogitations: cependant -ses sensibles parens faisaient tout pour la distraire. -On lui achetait mille choses dont elle n’avait -nulle envie; comme un enfant malade qui repousse -ses jouets, elle regardait à peine ces fanfreluches, ces -bijoux qui, quelque temps auparavant, l’auraient emplie -d’allégresse. Souvent on la menait aux promenoirs -de la ville, souvent on la menait parcourir les<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span> -campagnes, à <i>l’Ile-Barbe</i>, à <i>Roche-Taillée</i>, dans les -<i>bois de Tassin ou de Roche-Cardon</i>, à la <i>tour de la -Belle-Allemande</i>, sur les rivages de la Saône et du -Rhône, mais rien ne lui plaisait; elle restait muette -sous son voile abattu.</p> - -<p>Un jour, elle demanda à sa mère Léa la permission -d’écrire un billet à son fiancé, le voici:</p> - -<p>«Aymar, si vous aimez Dina, comme Dina vous -aime! revenez de suite, je vous supplie, si vous êtes -libre encore. Si vous ne l’êtes plus, rompez vos fers, -où que vous alliez, j’irai! Ou dites-moi seulement où -est votre cachot, que j’y meure avec vous! Votre absence -me cause tant de mal, je suis tellement affaiblie -que je ne puis tenir ma plume, ni rassembler plus -d’idées.</p> - -<p class="p2">«Revenez mon fiancé!»</p> - -<p class="p2">Six jours après, Dina reçut cette réponse:</p> - -<p>«Console-toi, ma fiancée, console-toi! je pars, demain, -à l’aube du jour. Pardon si je t’ai fait tant de -mal, mais je souffre bien aussi. Pour étouffer ma -souffrance, j’ai chassé l’ours dans les montagnes, et -toi, pour chasser l’ennui, ours qui t’étouffe dans ses -bras de plomb, qu’as-tu fait?... Croyant revenir de -jour en jour, j’ai tardé à te faire réponse, je voulais te -l’apporter; j’espérais attendrir mon père, il est plus -inflexible que les Alpes. Ce soir je lui annoncerai<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span> -mon départ, prévois-tu quelle bourrasque?... Prie -Dieu que l’ouragan ne me brise pas!</p> - -<p>«Salue Judas et Léa, adieu! Dans trois jours je -heurterai à ta porte.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span></p> - -<h3 class="p2">VII<br /> -<span class="wn2">OUSTÂOU PAIROLAOU</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Disant au bois, tu es mon père, à la<br /> -pierre, tu m’as engendré.</p> - -<p class="pi5i reduct p2">Il mettra sa bouche en la poudre, pour<br /> -voir s’il y a espoir.</p> - -<p class="pr6 reduct p1"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">En effet, le soir même où partit ce message, après -la collation, Aymar suivit son père qui se retirait dans -sa chambre à coucher.</p> - -<p>Et, tremblant, parla ainsi:</p> - -<p>—Mon père, pardon si je viens encore vous troubler,<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span> -vous me voyez à vos pieds, ne vous emportez -point; souvenez-vous que toute sa vie, votre humble -fils vous a été soumis; une seule fois, il lui arrive -d’avoir une volonté, et cette volonté lui est fatale. -Vous le savez, l’amour ne se commande point, -l’amour vrai ne s’arrache pas, vous le savez, car vous -avez aimé ma mère, est-ce pas?....</p> - -<p>A ce mot, Rochegude tressaillit, comme accablé -par d’affreux souvenirs, et fit d’affreuses contorsions -pour rassereiner sa figure.</p> - -<p>—Est-ce ma faute, reprit Aymar, si la femme que -le ciel m’a envoyée, s’est trouvée Israélite? si cette -femme choisie, s’est trouvée du peuple choisi de -Dieu? Est-ce ma faute, si elle est du même sang que -votre Christ?... Elle est belle, elle est pure, elle est -vierge, je l’adore! elle m’adore, elle vous adorerait -aussi, mon père! N’est-ce donc rien que l’amour -d’une bru? Sa joie égaierait votre vieillesse; vous ne -me répondez pas, mais dites-moi donc enfin, quelle -bru voulez-vous?...</p> - -<p>—Jamais, monsieur Aymar, je ne permettrai que -le sang chrétien des Rochegude se mêle au sang impur -d’une Bohémienne! d’une basse hérétique! d’une -bagasse!...</p> - -<p>—D’une bagasse!..... O mon père, vous êtes bien -injuste!..... Tenez, lisez ce contrat, car elle est ma -fiancée! Tenez, lisez ce contrat qui n’attend plus que -votre signature, vous le voyez, elle n’est pas sans fortune,<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span> -elle est riche, cette enfant, si c’est de l’or qu’il -vous faut?...</p> - -<p>Rochegude lui arracha des mains.</p> - -<p>—Damnation! quel pacte infernal!...</p> - -<p>Et, sans le regarder, il le rompit et le jeta à la face -d’Aymar en lui donnant des soufflets.</p> - -<p>—Tiens, voilà tes fiançailles! Nous verrons, infâme! -si tu déshonoreras ta famille!</p> - -<p>—Mon père, vous me frappez, parce que vous -savez que je ne vous frapperai point: pourtant, je -suis jeune et fort; pourtant, j’ai du sang qui bout; -pourtant, j’ai un cœur qui fracasse ma poitrine! Tenez, -je vous briserais, vieillard, comme je brise cette -porte!...</p> - -<p>Et la porte, effondrée, tomba sous le choc avec un -bruit épouvantable.</p> - -<p>Rochegude, atteré, blémi, se renversa dans son -fauteuil.</p> - -<p>—Assez, assez, mon père! tout cela me tue! Vous -êtes de roche, je serai de fer! je partirai demain, -adieu!</p> - -<p>—Vous ne partirez point! entends-tu?...</p> - -<p>—Mon père, je partirai: mais, terre et ciel! qu’a -donc cette union de si fatal? Dites-moi ce qui vous -rend si farouche?</p> - -<p>—Une Bohémienne!... une damnée!... Le -sang des Rochegude est chrétien!</p> - -<p>—O mon Dieu! vous faites sonner bien haut votre<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span> -sang chrétien: que vous importe chrétien ou more? -n’êtes-vous pas si religieux, n’avez-vous pas tant de -foi!.... Je suis sûr que vous ne croyez pas en Dieu; -est-ce pas que vous n’y croyez pas, en Dieu?...</p> - -<p>Rochegude, à ce mot, se dressa subitement; saisi -d’une fureur démoniaque, il étreignit un couteau par -la lame, et, la main teinte de sang, il frappait du -manche sur la table.</p> - -<p>—Va-t-en, va-t-en, brigand, je te maudis! Et de -l’autre main, saisissant la chevelure de son fils, il le -traîna, par terre, au long du corridor, et le précipita -par l’escalier.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span></p> - -<h3 class="p4">VIII<br /> -<span class="wn2">BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pp10 reduct">Son rugissement est comme celui du lion.</p> - -<p class="pp8 p1 reduct">Et les posteaux avec le surseuil furent esmeuz.</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Le lendemain, à l’aurore, Aymar descendit: les -valets à cheval, accompagnés de son moreau et de la -pouliche qu’il destinait à Dina, et de plusieurs mulets, -chargés de valises, déjà l’attendaient.</p> - -<p>Éveillé par le hennissement des chevaux, Rochegude -ouvrit précipitamment la croisée de sa chambre, -fit claquer les volets sur la muraille, et, stupéfait, -cria d’une voix forte à Aymar:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span></p> - -<p>—Tu ne partiras pas, ou je te déshérite et maudis!...</p> - -<p>—Je pars, mon père, répondit Aymar, et pour le -reste qu’il soit fait selon votre volonté; mon autre -père, là-bas, me bénira.</p> - -<p>—Tu ne partiras point, je te crie!....</p> - -<p>Rochegude disparut de la croisée.</p> - -<p>Aymar et sa caravane se mit en route; à peine -était-il au milieu de l’avenue, que Rochegude reparut -sur le perron, à demi nu, une arquebuse en main.</p> - -<p>—Arrête, parricide! arrête, je te maudis!... Que -la foudre t’écrase! que l’enfer t’engouffre! T’arrêteras-tu, -te dis-je? je te maudis et te chasse! C’est ton -père qui te maudit et le ciel en est témoin!... Tu ne -partiras pas!</p> - -<p>Il frappait sur la dalle et se heurtait la tête aux -piliers du porche, la maison tressaillait; c’était affreux -à voir. Aymar, en silence, s’éloignait toujours; quand -il fut près du détour de l’avenue, perdant espoir de -le ramener, Rochegude redoubla de fureur.</p> - -<p>—Va-t-en, va-t-en, parricide, monstre, à jamais!...</p> - -<p>Et, ajustant son arquebuse, une détonation éclata, -Aymar jeta un cri, et Rochegude tomba raide sur les -degrés du porche.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span></p> - -<h3 class="p4">IX<br /> -<span class="wn2">BOURDËSCÂDO</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pp10 reduct reduct">Car je languis d’amour.</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Depuis que Dina avait reçu la lettre d’Aymar, elle -était moins inquiète, mais non moins agitée; et, le -lendemain, sur le vêpre, elle dit à son père:—Je -sors visiter Elisabeth, mon amie; je reviendrai bientôt.—Cette -sotte mentait, car elle était peu disposée -à la société, à la causerie; pour songer à son aise et -voir le ciel comme elle disait, seule, elle s’en fut errer -sur les rives de la Saône; imprudente!...</p> - -<p>Son futur devait arriver après deux ou trois jours.<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span> -Que de jolis rêves ne dut-elle pas faire, qui bercent -plus que la solitude!</p> - -<p>Un peu en-deçà de l’<i>Ile-Barbe</i>, un passeur était -assis sur la proue de sa <i>bèche</i>, espèce de barque abritée -sous des toiles ou pavois, comme une gondole.</p> - -<p>Une fantaisie s’empara subitement de Dina.</p> - -<p>—Batelier, dit-elle en s’approchant, j’ai bien envie -de voguer sur cette belle eau, mais je suis seule.</p> - -<p>—Belle dame, qu’importe?...</p> - -<p>—Batelier, voici un écu pour mon passage, et -voici ma bourse pour que vous respectiez une jeune -malade.</p> - -<p>Le batelier prit l’écu et la bourse; Dina sauta dans -la <i>bèche</i>, et disparut sous la tente.</p> - -<p>Déjà la barque voguait au loin.</p> - -<p>Tout à coup on entendit une symphonie douce, -éloignée, qui glissait sur la surface de l’eau, et l’on vit -poindre une autre <i>bèche</i>, qui ramait fort, et d’où -partaient souvent des rires inextinguibles. Elle était -chargée de jeunes hommes et de jeunes filles qui -étaient venus faire de la musique et s’ébattre à la -fraîcheur du soir; ils ramèrent pour s’approcher de la -barque de Dina, et passèrent tout auprès, se penchant -pour voir sous la tente silencieuse; mais le -passeur pressa son aviron en amont, et ces indiscrets -filèrent en aval sans rien distinguer.</p> - -<p>La <i>bèche</i> de Dina remontait et s’éloignait toujours, -et pourtant la nuit noire était tombée, et pourtant<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span> -elle avait demandé au batelier à ne voguer qu’une -heure au plus.</p> - -<p>Et le batelier quittant son banc, se glissa sous la -tente; un cri s’échappa de la <i>bèche</i> qui disparut à -l’horizon.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p> - -<h3 class="p2">X<br /> -<span class="wn2">ESCUMERGAMËN</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Les cheveux de ton chef sont comme la<br /> -pourpre du roi.</p> - -<p class="pi6i p1 reduct">O fille de prince, combien sont beaux tes<br /> -pas en chaussures! Les joinctures de tes<br /> -cuisses sont comme joyaux, lesquelles sont<br /> -forgées de la main de l’ouvrier. Tes deux<br /> -mamelles sont comme deux bichelots gémeaux<br /> -de la biche.</p> -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible</span></p> - - -<p class="p2">—Eh bien! l’homme, que faites-vous? Restez donc -à votre banc, et ramez en courant. Redescendons; -vous voyez bien qu’il est déjà tard. Ne m’approchez -pas!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p> - -<p>—Vous êtes belle, madamoiselle!</p> - -<p>—Vous êtes fou!</p> - -<p>—C’est vous qui m’avez mis cette folie en tête.</p> - -<p>—Retirez-vous; mais enfin ne me touchez pas! -Que me voulez-vous?</p> - -<p>—Rien, seulement ce que M. le sénéchal a voulu -à ma sœur il y a trois mois.</p> - -<p>—M. le sénéchal ... vous le calomniez.</p> - -<p>—Je le calomnie..... c’est le ventre de ma sœur -qui le calomnie. Oh! les douces mains! j’en ai peu -touché d’aussi douces. Quel bonheur d’être caressé -par des mains blanches et mignonnes! le joli pied!... -et la jambe, voyons!</p> - -<p>—Au secours! au secours! Laissez-moi donc, -grossier!</p> - -<p>—Tout beau, tout beau, la donzelle ... ne nous -égosillons pas ... Ah! la jambe est divine!</p> - -<p>—Au secours! à l’assassin!...</p> - -<p>—A l’assassin, non pas encore; vous allez vite en -besogne. Allons, calmons-nous, que je baise ces -beaux yeux; soyons sage, la petite, on ne vous veut -pas de mal; laissez donc, que je baise ce beau cou!</p> - -<p>—Ah! que je meure ...</p> - -<p>Hola! au secours! à l’assassin!</p> - -<p>—Vous appelez en vain, personne ne viendra; et, -d’ailleurs, puis-je pas vous faire taire? j’ai là une provision -de cordes et de quoi faire des bâillons.</p> - -<p>—Traître! lâche! tuez-moi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span></p> - -<p>—Je ne m’effraie pas pour si peu; j’ai l’habitude -de cela, moi; ce qu’on obtient de gré pour moi est -sans valeur, c’est le viol que j’aime!... Aussi, à la -dernière guerre d’Allemagne, m’étais-je enrôlé volontaire; -et, Dieu sait! que j’y ai semé plus de Français -que je n’y ai tué d’Allemands. Vous avez beau vous -débattre, la belle, on n’est pas forte! Je ne m’effraie -pas, vous dis-je, j’ai l’habitude de cela; je viole une -fille comme vous touchez de l’épinette, et je tue, au -besoin, comme vous brodez une fraise.</p> - -<p>—O mon pauvre fiancé!...</p> - -<p>—Ah! ah! à ce qu’il paraît, nous sommes fiancée?.... -Très bien! la nuit est sereine, causons: vous -êtes fiancée, ma belle vierge?... Votre fiancé s’en -passera: ce n’est pas toujours le pêcheur qui mange -l’alose; c’est ainsi qu’en ce monde, on ne peut compter -sur rien; Guillot bat, et c’est Charlot qui engraine. -Oh! que vous êtes charmante, noble dame! que je -vous aime! Quelle joie de vous presser dans mes -bras! moi, Jean Ponthu, un passeur, un manant, une -noble dame!... Oh! si vous vouliez m’aimer!... -Voyons, les belles bagues; jolies et de prix, n’est-ce -pas? même main que ma Marion. Béni soit Dieu! -laissez donc faire, je lui offrirai de votre part....</p> - -<p>—Vous me déchirez les doigts!...</p> - -<p>—Souvent, quand j’étais soldat, et la nuit en védette, -je réfléchissais, et je me disais:—Nous autres -paysans, nos sœurs, nos filles et nos femmes sont<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span> -toujours pour MM. les seigneurs, les nobles, les bourgeois; -ce sont eux qui violentent nos amies, et nous -autres bétas nous ne faisons jamais rien à leurs -femmes, à leurs filles; cela n’est pas juste. Je me -disais aussi:—Pourquoi donc nous autres que nous -sommes pauvres, et eux autres sont-ils riches?... Ah! -par exemple, cela, je n’ai jamais pu me l’expliquer; -ce n’est pas juste, est-ce pas? Pour former un garçon -et le rendre malin, il n’y a tel que la guerre.</p> - -<p>Le charmant collier, les gentilles perles fines! Ma -Marion a juste le même cou que vous. Béni soit -Dieu! cela se trouve bien. Je lui offrirai de votre part, -est-ce pas?...</p> - -<p>Vraiment, je suis désolé de dégarnir d’aussi mignonnes -oreilles; que je les baise pour la peine! Mais, -ma Marion n’a pas de pendans sortables pour la vogue -prochaine, et vous sentez bien ... Allons, ne -pleurez pas, je lui offrirai de votre part aussi. Mais -avec une toilette aussi simple, maintenant, vous ne -pouvez garder ces épingles d’or en vos cheveux; je -me vois forcé de vous décoiffer ... Oh! vous êtes cent -fois plus belle échevelée!</p> - -<p>—Maintenant, nous n’avons plus rien à perdre, à -moins ...</p> - -<p>—Au secours! au secours! laissez-moi, je vous en -supplie, ou tuez-moi à l’instant.</p> - -<p>—Nous nous débattrons donc toujours?... -Maudite! donnez ces petites mains que je les lie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span></p> - -<p>—A l’assassin! personne ne viendra donc?...</p> - -<p>—Vous vous tairez, voici un bandeau qui vous -apaisera; allons, levez la tête, que je noue ce bâillon.</p> - -<p>—De grâce! de grâce! laissez-moi, au nom de -Dieu! oh! lâchez-moi! Que voulez-vous, de l’argent? -que voulez-vous?... vous l’aurez!...</p> - -<p>Ah! vous me torturez par trop, bourreau! brigand!</p> - -<p>Haie!... haie!... je suis perdue.....</p> - -<p>Alors, on n’entendit plus dans la barque que des -plaintes sourdes, des cris étouffes, et des râlemens -qui s’éteignirent.</p> - -<p>Une heure après, environ, Jean Ponthu, le batelier, -sortit de dessous la tente, traînant Dina par les -cheveux; au moment où il la jeta dans la Saône, son -bâillon se défit, et, d’une voix brisée, elle appela -Aymar.</p> - -<p>Et Jean Ponthu, à la proue de sa barque, un harpon -à la main, penché, refoulait et renfonçait sous -l’eau le corps de Dina, chaque fois qu’il remontait à -la surface.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span></p> - -<h3 class="p2">XI<br /> -<span class="wn2">DÔOU</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6 p2 reduct">Seigneur, les morts ne vous loueront point.</p> - -<p class="pi6i p1 reduct">Ma vertu est séchée comme un test, et ma -langue s’est affichée à mon palais, et m’a -amené en la poudre de mort.</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Toute la nuit, on chercha vainement Dina par la -ville.</p> - -<p>Au point du jour, les paysans qui descendaient leur -lait et leurs denrées à la ville, aperçurent, en traversant -le pont de pierre, un cadavre de jeune femme, -arrêté par ses longs cheveux roux sur les rochers et<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span> -les brisans, qui, en cet endroit, effleurent la surface -de la Saône.</p> - -<p>Jean Ponthu, le batelier, le recueillit dans sa barque -et l’apporta sur le rivage au lieu nommé <i>la Mort -qui trompe</i>; le peuple s’ameuta à l’entour, tout plein -de regrets; il contemplait sa fatale beauté; ses deux -petites mains, meurtries, étaient liées sur le dos par -une grosse corde.</p> - -<p>Tout à coup, une voix, partie de la foule, cria:—Ne -la reconnaissez-vous pas? c’est Dina, la rousse! -Dina la belle juive! la fille de Judas, le lapidaire, qui -demeure là derrière, dans la Juiverie.</p> - -<p class="p2">Toute la journée, il y eut foule dans la maison -d’Israël Judas. Dina était exposée sur son lit, vêtue de -ses vêtemens de fête, et parée de ses joyaux, suivant -le rituel hébraïque. Léa, sa pauvre mère, mourante, -était assise au pied du lit, jetant des hurlemens; Judas, -accoudé dans son fauteuil, son pourpoint lacéré -et la tête couverte de cendres, muet, dévorait sa -douleur.</p> - -<p>Un rabbin priait.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span></p> - -<h3 class="p4">XII<br /> -<span class="wn2">GOUDOUMAR! GOULLAMAS!</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i p1 reduct">Qui est celui qui enveloppe sentence de -paroles sans science?...</p> - -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Sur le midi, à la maison de ville, sous le vestibule, -à la porte d’un bureau des échevins, un homme hâlé -et trapu, portant le costume des patrons du port, tempêtait -et battait des valets qui voulaient le repousser.</p> - -<p>—Holà! messieurs les garçons, quel bruit faites-vous -donc à cette porte? cria une voix de l’intérieur.</p> - -<p>—Messire, c’est un patron, un batelier, qui veut -forcément entrer, malgré votre consigne!</p> - -<p>—Eh! oui, margobleu! c’est Jean Ponthu, le passeur!<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span> -Voilà deux heures qu’on me fait attendre; je -crois qu’on se fiche de la procession de Genève, mille-dieux!</p> - -<p>Alors, distribuant quelques coups de poings, Jean -Ponthu repoussa la valetaille, ouvrit brutalement la -porte, et se jeta dans le bureau.</p> - -<p>—Monsieur le batelier, vous êtes un croquant, un -maroufle! Faire un pareil vacarme en cet hôtel, vous -mériteriez que je vous envoyasse coucher à la cave.</p> - -<p>—Monseigneur ...</p> - -<p>—C’est bien, que me voulez-vous?</p> - -<p>—Je viens faire déclaration d’un noyé que j’ai -pêché ce matin au pont de pierre, et réclamer les -deux pistoles de récompense.</p> - -<p>—Le cadavre a-t-il été reconnu?</p> - -<p>—Oui, messire, c’est une jeune fille, nommée -Dina, enfant d’un nommé Israël Judas, un lapidaire.</p> - -<p>—Une juive?</p> - -<p>—Oui, messire, une hérétique, une huguenote ... -une juive ...</p> - -<p>—Une juive!... Tu vas pêcher des juifs, maroufle! -et tu as le front, après cela, de venir demander récompense?—Holà! -valets! holà! Martin! holà! Lefabre!... -mettez-moi ce butor à la porte, ce paltoquet!</p> - -<p>Qui pêche un hérétique, monsieur le batelier, -pêche un chien.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p> - -<h3>XIII<br /> -<span class="wn2">GOLGOTHA</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pi6i reduct">Et l’ensevelit en la vallée de la terre de -Moab contre Phogor, et nul n’a cogneu son -sépulchre jusques aujourd’hui.</p> -<p class="pr6 p1 reduct"><span class="smcap">La Bible.</span></p> - -<p class="p2">Vers deux heures du matin, un cercueil blanc, -porté par quatre hommes, et suivi d’un convoi peu -nombreux, silencieusement traversait la ville.</p> - -<p>De loin en loin, on entendait quelques châssis se -hisser, le grincement des birloirs et le bruit des cadoles, -et l’on voyait quelques têtes empaquetées se -pencher sur la rue.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span></p> - -<p>C’étaient de bons bourgeois ou des commères qui, -éveillés par le bruit des pas, accouraient aux fenêtres -et jetaient des propos en l’air.</p> - -<p>—Qu’est-ce donc, mon épouse, un enterrement -d’hérétique; si je ne me trompe? Il me semble voir -un cercueil blanc!...</p> - -<p>—C’est à coup sûr une jeune fille, pauvre enfant, -sitôt!...—Heureux! qui meurt avant d’avoir connu -le monde.</p> - -<p>Puis ces bons bourgeois poussaient de gros soupirs, -et rebaissaient leurs châssis.</p> - -<p>—Maître Bonaventure Chastelart, n’est-ce pas un -convoi de huguenots qui passe?</p> - -<p>—Non, voisin, car il n’y a ni torches ni flambeaux, -et d’ailleurs ce n’est point ici la route pour aller à -l’hôpital; ce n’est rien, sinon que quelque chienne de -<i>juiferesse</i> qu’on traîne à la <i>Madeleine</i> ou à <i>Bêchevilain</i>.</p> - -<p>Dès que le jour poignit, on distingua, sur la rive -gauche du Rhône, au-delà de la plaine, une caravane -qui chevauchait; un jeune homme allait en tête, -accompagné de quelques fringans cavaliers; les valets -et les mulets chargés de valises se tenaient à -l’arrière.</p> - -<p>Arrivés vers un champ nommé <i>la Madeleine</i>, sépulture -des suppliciés, Golgotha des Israélites, le cavalier -qui caracolait en avant dit à un vieillard qui -creusait une fosse:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span></p> - -<p>—Brave homme, quelle heure peut-il être maintenant?</p> - -<p>—Trois heures environ; vous êtes aux portes de -la ville.</p> - -<p>—Merci, mon brave! Mais pour qui donc cette -fosse que vous creusez si matin avec tant de hâte?</p> - -<p>—Seigneur, c’est pour enterrer une belle enfant -retrouvée hier dans la Saône.</p> - -<p>—Bien jeune?</p> - -<p>—Dix-sept ans, seigneur.</p> - -<p>—Mais ce champ, brave homme, n’est pas une -terre sainte?</p> - -<p>—Seigneur, c’est vrai, mais c’est le cimetière des -meurtriers et des juifs.</p> - -<p>—Des Israélites!... Sauriez-vous le nom de cette -jeune femme?</p> - -<p>—Si je ne me trompe, c’est Dina, fille d’un -nommé Israël Judas, lapidaire.</p> - -<p>—Dina!... enfer! ma fiancée!!!...</p> - -<p>—Au reste, seigneur, voici le convoi, là-bas, qui -s’avance; voyez-vous ce cercueil blanc?</p> - -<p>Aymar resta un moment morne et froid! puis appelant -un des cavaliers:—Carle, mon ami, lui dit-il, -tout à l’heure tu prendras mon manteau, et le -porteras à mon père, comme on porta la robe sanglante -de Joseph à son père Jacob; tu lui diras que -tu as vu ma fiancée; car la voici qui s’avance, regardez!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span></p> - -<p>Eh! toi, vieillard, élargis cette fosse!..., dit-il en -jetant sa bourse au fossoyeur; puis il cria contre le -ciel, et d’une voix retentissante:</p> - -<p>—Dina!... Israël!... éternité!...</p> - -<p>Et se déchargea dans la tête les pistolets de ses -arçons.</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2 class="p4">PASSEREAU<br /> -<span class="wn2 small">L’ÉCOLIER</span><br /> -——<br /> -<span class="wn2 reduct">PARIS</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span></p> - -<div class="reduct"><p class="pn2 pi2">................—Le mur<br /> -Le soutient; à le voir, on dirait à cour sûr<br /> -Une pierre de plus, sur les pierres gothiques<br /> -Qu’agitent les falots en spectres fantastiques.<br /> -Il attend.—</p> -<p class="pr6 p1"><span class="smcap">Alfred de Musset.</span></p> - - -<p class="pn2 pi2">..........Et qu’elle meure, comme<br /> -Il est vrai qu’elle va causer la mort d’un homme.</p> -<p class="pr6 p1"><span class="smcap">Alfred de Musset.</span></p> - -<p class="pn2 pi2">Amours, fléau du monde, exécrable folie,<br /> -Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie,<br /> -Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur,<br /> -Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur,<br /> -Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme,<br /> -Ainsi que d’une plaie on arrache une lame,<br /> -—Plutôt que comme un lâche on me voit en guérir—<br /> -Je l’en arracherai, quand j’en devrais mourir.</p> -<p class="pr6 p1"><span class="smcap">Alfred de Musset.</span></p> - -<p>Et comment le faut-il cet or, Mademoiselle? le faut-il<br /> -taché de sang, ou taché de larmes? faut-il le voler en<br /> -gros avec un poignard? ou en détail, avec une charge,<br /> -une place, ou une boutique?</p> -<p class="pr6 p1"><span class="smcap">Gérard.</span></p> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span></p> - -<h3 class="p4">I<br /> -<span class="wn2">CARABINS</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">L’un y croit, l’autre n’y croit pas.—Trouvailles d’Albert -chez Estelle.—Le vicomte de Bagneux immoral par -hygiène.—Il déjeûne aux frais de la noblesse.—Autre -controverse, même thèse.—Philogène.—Inventaire -des deux carabins.</p> - -<p class="p2">—Heureusement, mon cher Passereau, que je ne -crois point à la vertu des femmes:—Sans cela, -d’honneur! j’aurais eu un nez de carton d’une belle -corpulence.</p> - -<p>—Que tu es lycéen, mon cher Albert!—Déjà, -j’avais eu quelques lointains soupçons: ma vierge -ne me paraissait pas très immaculée; sa respectable<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span> -mère m’avait tout le faux air d’une appareilleuse; et -puis j’avais remarqué que le frontal ou coronal de -son crâne était peu développé ou déprimé, que la -distance occipitale de ses oreilles était énorme, et -que son cervelet, siége certain de l’amour physique, -comme tu sais, formait une protubérance extraordinaire: -elle avait en outre les yeux fendus à la manière -des Vénus antiques, et les narines ouvertes et -arquées, infaillible signalement de luxure.</p> - -<p>C’était donc ce matin, à sept heures; après avoir -tambouriné fort long-temps sur la porte, on m’ouvre, -effarée, et l’on se jette dans mes bras et l’on me couvre -la figure de caresses: tout cela m’avait fort l’air -d’un bandeau de Colin-Maillard dont on voulait voiler -mes yeux.—En entrant, un fumet de gibier bipède -m’avait saisi l’olfactif.—Corbleu! ma toute belle, -quel balai faites-vous donc rissoler? il y a ici une -odeur masculine!...</p> - -<p>—Que dis-tu, ami? ce n’est rien, l’air renfermé de -la nuit peut-être! Je vais ouvrir les croisées.</p> - -<p>—Et ce cigarre entamé?... Vous fumez le cigarre?... -Depuis quand faites-vous l’Espagnole?</p> - -<p>—Mon ami, c’est mon frère, hier soir, qui l’oublia.</p> - -<p>—Ah! ah! ton frère, il est précoce, fumer au berceau, -quel libertin! passer tour à tour du cigarre à la -mamelle; bravo!</p> - -<p>—Mon frère aîné, te dis-je!</p> - -<p>—Ah! très bien. Mais, tu portes donc maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span> -une canne à pommeau d’or? La mode est surannée!</p> - -<p>—C’est le bâton de mon père qu’hier il oublia.</p> - -<p>—A ce qu’il paraîtrait, hier, toute la famille est -venue?—Des bottes à la russe!... Ton pauvre père, -sans doute hier aussi les oublia, et s’en est retourné -pieds nus? le pauvre homme!...</p> - -<p>A ce dernier coup, cette noble fille se jeta à mes -genoux, pleurant, baisant mes mains, et criant:</p> - -<p>—Oh! pardonne-moi! écoute-moi, je t’en prie! -Mon bon, je te dirai tout; ne t’emporte point!</p> - -<p>—Je ne m’emporte point, madame, j’ai tout mon -calme et mon sang-froid; pourquoi pleurez-vous -donc?... Votre petit frère fume, votre père oublie sa -canne et ses bottes, tout cela n’est que très naturel; -pourquoi voulez-vous que je m’emporte, moi? Non, -croyez-moi, je suis calme, très calme.</p> - -<p>—Albert, que vous êtes cruel! De grâce, ne me -repoussez pas sans m’entendre, si vous saviez?—J’étais -pure quand j’étais sans besoin.—Si vous saviez -jusqu’où peut vous pousser la faim et la misère?...</p> - -<p>—Et la paresse, madame.</p> - -<p>—Albert, que vous êtes cruel!</p> - -<p>A ce moment, dans un cabinet voisin, partit un -éternûment formidable.</p> - -<p>—Ma belle louve, est-ce votre père qui oublia hier -cet éternûment, dites-moi?—De grâce, ayez pitié, il -fait froid, il s’enrhume, ouvrez-lui donc!</p> - -<p>—Albert, Albert, je t’en supplie, ne fais pas de<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span> -bruit dans la maison; on me renverrait; je passerais -pour une <i>Ceci</i>! Je t’en prie, ne me fais pas de scène!</p> - -<p>—<i>Calmez-vous, señora</i>:—Ne craignez pas de -scène: quand je fais du drame, je choisis mes héros.—Mais -ce cher collaborateur doit avoir froid, c’est -impoli, laissez-moi lui ouvrir?—Monsieur l’aventurier, -rentrez, je vous prie, que je ne vous gêne en -rien! A rester ainsi tout nu, dans une pièce froide, -par un temps d’épizootie, morbleu! monsieur, il y a -de quoi gagner le troussegalant.</p> - -<p>—De quel droit, monsieur le carabin, venez-vous -dès l’aurore troubler les gens honnêtes?</p> - -<p>—Dès l’aurore ..., au doigt de roses; monsieur fait -de la poésie, un peu classique, dommage! De quel -droit, disiez-vous?.... J’allais vous le demander.—Mais, -en tout cas, vous êtes fort heureux de sortir -aussi vif de cette tour de Nesle.</p> - -<p>—Barbedieu! que dites-vous?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Albert, vous êtes un infâme de me traiter ainsi!</p> - -<p>—La belle, vous êtes ce matin assez mal embouchée.—Or -donc, monsieur l’intru, sans crainte -habillez-vous: tout à l’heure, vous me demandiez -qui j’étais; dites-moi d’abord qui je suis, et je vous -dirai à tous deux qui vous êtes? Notre trinité n’a pas -la mine très sainte; et nous avons tous trois, quoique -très honnêtes au fond, l’air de fort mauvais drôles.—Vous, -d’un coureur de nuit, madame d’une catin,<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span> -et moi, de ce qu’à la cour on nomme un courtisan, -et Shakspeare un Pandarus. Mais, pour vous rassurer, -quant à moi, n’en croyez rien: je suis comme Lindor, -un simple bachelier, Albert de Romorantin, ma -famille est connue. J’avais cru que madame avait -quelque pudeur au front, je lui avais apporté de -l’amour; mais je me suis trompé, c’est de l’or qu’il -lui faut, n’est-ce pas?</p> - -<p>Ce brave inconnu n’était qu’un petit homme laid et -grisonnant, l’air peu terrible, et, sur ma foi, très bien -couvert.</p> - -<p>—Mon cher jeune homme, me dit-il alors, votre -franchise me plaît, vos manières sont distinguées, je -vois que vous êtes de famille: quoique en droit, vous -m’avez bien traité, soyons amis; je suis, moi, murmura-t-il -bas à mon oreille, le vicomte de Bagneux. -Hier, j’ai rencontré madame et l’ai suivie, et je suis -monté chez elle. Je ne l’aurais pas fait, vieux comme -je suis, si mon docteur Lisfranc ne m’avait spécialement -ordonné l’accointance pour dissiper une oppression -et des congestions sanguines.</p> - -<p>—Le docteur Lisfranc, mon professeur de clinique, -ah! bravo!—Madame, je le remercierai de -votre part; c’est lui, vous le voyez, qui vous envoie -si noble clientelle.—Ainsi donc, monsieur, vous -préfériez l’amour aux eaux de Barège?</p> - -<p>—Oui, pour cette saison.—Mais, mon cher étudiant, -sans doute, comme moi, vous êtes encore à<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span> -jeun; voulez-vous accepter à déjeûner au Palais-Royal? -je vous l’offre de tout cœur!</p> - -<p>—A un galant homme je ne saurais refuser, monsieur, -je suis votre commensal.</p> - -<p>Estelle pleurait.</p> - -<p>—Partons de suite, mon jeune ami.</p> - -<p>—Mais avez-vous soldé madame?—Sur les ponts -publics on ne paie pas, en femmes, c’est le contraire, -ce sont les banales qu’on paie.</p> - -<p>—Albert, vous êtes infâme!</p> - -<p>—Adieu, ma petite concubine, je ne vous en veux -pas de l’aventure, dit le vicomte à Estelle d’un air de -protection.</p> - -<p>—Adieu, bouton de rose! lui dis-je à mon tour; -adieu, vierge sans tache, ange de candeur et de franchise; -adieu, timide jouvencelle, adieu, belle de -nuit!</p> - -<p>—Riez, foulez-moi sous vos pieds, Albert! je suis -bien coupable; mais soyez généreux, vous reviendrez -ce soir, est-ce pas? je vous conterai tout, je vous dirai -pourquoi ...</p> - -<p>—Peste soit!</p> - -<p>—Vous reviendrez, Albert, je vous en prie!</p> - -<p>—Mon ange, quand j’aurai quelque argent, dites-moi -votre tarif?</p> - -<p>Alors, Estelle tomba sans connaissance: nous sortîmes.</p> - -<p>—Que j’ai fait un déjeûner délicieux avec ce galant<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span> -homme! j’en suis encore tout égrillard, je sens encore -ma raison endommagée par le vin d’Espagne.</p> - -<p>—Albert, tu t’adresses à la première fille, tu vas -chercher de l’amour dans la rue, et puis, tu te plaindrais?</p> - -<p>—Non, non, je ne me plains pas, mon cher Passereau!</p> - -<p>—Je ne suis plus étonné de ta méchante opinion -sur les femmes, si tu les juges toutes par de pareilles ... -C’est absolument comme si on estimait le beau climat -de la France, par le ciel pleurnicheur de Paris.</p> - -<p>—Non, non! ce n’est point par des particularités que -j’ai arrêté dans mon esprit leur valeur intrinsèque, -c’est par des études en masse; je sais à quoi m’en -tenir. J’en ai connu, comme toi, de pyramidalement -vertueuses; je sais de quelle étoffe est la vertu, j’en -connais la chaîne et la trame; j’en ai fait de la charpie.</p> - -<p>—Si je pouvais penser que tu crusses tout cela, je -me fâcherais! mais tu parles des lèvres, ou, du moins, -c’est ton déjeûner qui parle. Puis, c’est du bon ton -de faire le roué; c’est un vieil usage de calomnier -les femmes, on les calomnie.—Charles IX haïssait -les chats antipathiquement: alors, courtisans, valets, -pas jusqu’au plus mince bourgeois qui, pour se donner -un air royal, une pente, un galbe de cour, ne se -trouvât mal à l’aspect d’un matou. Puis, les chats sont -traîtres, infidèles, assassins, que sais-je? dit l’adage, -devenu populaire comme le capitaine Guilheri, ou<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span> -Marlborough.—Henri III déteste le sexe, il lui faut -des mignons! Vite, tout le monde comme il faut veut -aussi des mignons, cela sied bien; tous, jusqu’au -porte-faix qui, le dimanche, a le sien et crie contre -les filles; mais Henri III, c’est déjà loin et vieux. La -calomnie contre les femmes, comme le madrigal, est -passé de mode, cela sent la province, vois-tu?</p> - -<p>—O illusions! illusions! Mon pauvre Passereau, -que tu es novice: pauvre garçon, cela me fait de la -peine. La moindre truande que tu rencontres, aussitôt -tu en fais un astre, une perle, une fleur! tu la purifies, -tu la sanctifies. Tu es vraiment bien amusant. -O illusions! illusions!</p> - -<p>—Quand ce seraient des illusions, je te supplierais -de ne pas me les enlever, ce serait me tuer! Eh! -qu’est-ce donc la vie sans cela? une éponge pressée, -un squelette à jour, un néant douloureux.</p> - -<p>—Goguenard!</p> - -<p>—Vois-tu? ce sont les premières liaisons à l’entrée -de la vie qui donnent pour toujours la direction à -notre cœur, à nos pensers. Tu méprises les femmes, -parce que tu n’as connu que des femmes méprisables, -ou qui t’ont paru telles. Le ciel a voulu que je ne -rencontrasse partout sur mon chemin que des âmes -choisies, pleines de gloire et de vertu; je juge l’inconnu -par le connu. Si je m’abuse, est-ce un mal? -Laisse-moi mon erreur: mais franchement, tiens, -dis-le-moi; crois-tu que ma Philogène ne soit pas<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span> -une personne simple et naïve, une amie dévouée, une -amante fidèle? Oh! je mettrais ma main au feu ...</p> - -<p>—Non, non, Passereau, ne mets rien au feu! Depuis -combien de temps es-tu lié avec Philogène?</p> - -<p>—Depuis deux mois environ.</p> - -<p>—Bien, je te donne encore un mois, et tu m’en -diras de bonnes; c’est la durée ordinaire, trois mois.</p> - -<p>—Albert, tu m’offenses!</p> - -<p>—Adieu, Passereau, dans un mois!...</p> - -<p class="p2">Toute cette conversation, mot à mot, avait été -tenue, en descendant la rue Saint-Jacques, par deux -écoliers; non pas des capettes de Montaigu, mais deux -fringans jeunes hommes, vêtus élégamment, gros -livre sous le bras, sortant de l’amphithéâtre.</p> - -<p>L’un, Passereau, celui le bien pensant, avait l’air -rêveur et calme, et portait un costume imité des -étudians d’Allemagne: les cheveux longs comme -Clodion le Chevelu, la petite casquette, le col renversé, -la fine et courte redingote noire, les éperons -et la pipe de Nuremberg; l’autre, Albert le Bavard, -l’expansif, le gesticulateur; son chapeau gris sur -l’oreille, son foular rouge autour du cou, sa lévite -de velours noir, à boutons de métal, sa fleur à la -bouche et sa marche balancée lui donnaient cet aspect, -cette tournure, cet air crâne et gracieux, qu’on -appelle <i>cancan</i>, et que possèdent à un point merveilleux -les <i>majos</i> andalous.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p> - -<h3 class="p2">II<br /> -<span class="wn2">MARIETTE</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">Passereau rencontre une salamandre.—Morale de la salamandre; -elle prouve que les femmes perdent les jeunes -hommes, et en font des saltimbanques.—Mariette la -suivante.—Passereau fait le gentil.—Lourdes plaisanteries -scolastiques.—Premiers soupçons.—Message du -colonel Vogtland.—Altercation avec un porte-faix très -ému.—Autre morale.</p> - -<p class="p2">Les deux écoliers se séparèrent brusquement de la -sorte: par raison inverse, tous deux se prenaient, au -fond du cœur, en pitié, et réciproquement se traitaient -de fou; chacun s’en allait par son chemin, la -larme à l’œil, pour l’aveuglement de son ami; tous<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span> -deux, ils étaient de bonne foi, chose rare par la -saison!</p> - -<p>Sur le quai, Passereau sauta dans un cabriolet public.</p> - -<p>—Où allez-vous, monsieur?</p> - -<p>—Rue de Ménilmontant.</p> - -<p>—Baste! la course est loin!</p> - -<p>—Moins loin que Saint-Jacques de Compostelle.</p> - -<p>—Ou Notre-Dame-du-Pilier.</p> - -<p>Alors, faisant claquer son fouet pour le départ, le -cocher se mit à fredonner ces deux vers du bolero -du <i>Contrabandista</i>:</p> - -<p class="pp8 p1">—Tengo yo un caballo bayo<br /> -Que se muere por la yegua.</p> - -<p class="p1">Aussitôt, Passereau ajouta les deux suivans:</p> - -<p class="pp8 p1">—Y yo como soy su amo<br /> -Me muero por la mozuela.</p> - -<p class="p1">Le cocher resta surpris de la réplique:</p> - -<p>—Señor, vous êtes Espagnol?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Vous en avez tout l’air.</p> - -<p>—On me le dit souvent.</p> - -<p>Passereau avait l’aspect étrange et le teint méridional; -la garde bourgeoise lui trouvait même l’air dangereux -pour une monarchie; et, dans les temps de -troubles civils, plusieurs fois il avait été arrêté et emprisonné<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span> -pour crime de promenade et port illégal de -tête basanée.</p> - -<p>—Au moins, señor, vous avez habité l’Espagne, -vous <i>hâblez</i> castillan.</p> - -<p>—Ni l’un ni l’autre.</p> - -<p>—Qui n’a pas vu l’Espagne est aveugle, qui l’a -vue est aveuglé.—Señor, avez-vous le désir d’y faire -un voyage?</p> - -<p>—J’en brûle, mon brave, mais je n’ose: j’ai peur -d’y laisser le reste de ma raison, j’ai peur d’y tuer -l’amour de la patrie. Je sens qu’après avoir été l’hôte -de Cordoue, de Séville, de Grenade, je ne pourrai -plus vivre ailleurs. España! España! España! comme -la tarentule, ta morsure rend fou!...</p> - -<p>Mais, vous, mon brave, vous êtes Espagnol, et -vous avez quitté l’Espagne?</p> - -<p>—Non, <i>señor</i>, je suis don Martinez de Cuba.</p> - -<p>Ce Martinez, c’était l’homme incombustible, qu’au -jardin de Tivoli on avait, pendant quelque temps, -montré dans un four. Après avoir promptement rassasié -la curiosité de la ville, il fallait vivre; le pauvre -homme s’était fait conducteur de carrosse.</p> - -<p>Et Passereau se trouva fort émerveillé de rencontrer -en si mauvais point cette célèbre salamandre.</p> - -<p>—Pardonnez mon indiscrétion; mais, <i>señor estudiante</i>, -vous paraissez penseur et triste comme un -amoureux. Votre figure est empreinte d’un chagrin<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span> -plus profond que celle du <i>caballero desamorado</i>. -Vous me navrez de vous voir ainsi.</p> - -<p>—Amour! amour!—Me muero por la Mozuela!</p> - -<p>—Prenez garde, mon cher jeune homme, prenez -garde! écoutez-moi: les conseils d’un misérable sont -quelquefois bons à suivre. Sur une chose aussi fragile, -aussi mobile, aussi perfide que la femme, ne -mettez pas trop d’amour, vous vous perdriez! Ne -laissez point prendre en votre cœur la haute place à -cette passion, vous vous perdriez! ne la construisez -point des ruines des autres, vous vous perdriez! ne -faites pour elle abnégation de rien de ce qui peut vous -charmer et vous attacher à la vie, au premier choc -vous tomberiez à plat. Les femmes ne valent pas de -sacrifice.—Aimez comme vous chantez, comme vous -montez à cheval, comme vous jouez, comme vous -lisez, mais pas plus. Ne comptez sur elles pour rien -de stable, de noble et de pur, vous seriez trop amèrement -déçu. Pardonnez-moi si je vous dis tout cela: -ce n’est pas pour arracher vos illusions de jeunesse -et vous faire vieux et blasé, c’est pour vous sauver -bien des traverses, bien des abîmes. En ce cas, les -conseils d’un misérable sont souvent dignes d’être -entendus et suivis, surtout quand ce misérable a été -fait misérable par celles en qui vous déposez votre -seule foi et votre vie; on se fait son destin.—Comme -vous, j’ai cru, je me suis donné, je me suis perdu!<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span> -j’ai été jeune et brillant comme vous: prenez garde! -ce sont elles qui m’ont fait exilé, bateleur et valet.</p> - -<p>—Oh! ne craignez pas cela pour moi, mon brave: -quand l’amour, seul câble qui amarre encore ma barque -au rivage, sera rompu, tout sera dit; je me tuerai!...—Ami, -arrêtez! arrêtez! nous allons passer -la maison: C’est ici, là, à cette porte, s’écria alors -Passereau, glissant un écu dans la main de l’incombustible -et se jetant hors du cabriolet.</p> - -<p>-<i>-Viva Dios! Señor estudiante, es V. m. d. muy -dadivoso, muy liberal! Dios os guarde muchos años.</i></p> - -<p><i>Caballero</i>, vous vous souviendrez bien de Martinez -le <i>Calesero</i> et du numéro de son carrosse?</p> - -<p>—Si, si!</p> - -<p>Le seigneur étudiant entra dans la maison désignée, -et Martinez, tout jovial, s’en retournait chantant -moitié castillan, moitié gitano, ce bizarre couplet:</p> - -<p class="pp6 p1">Cuando mi caballo entró en Cadiz<br /> -Entró con capa y sombrero,<br /> -Salieron a recibirlo<br /> -Los perros del matadero,<br /> -Ay jaleo! muchachas,<br /> -Quien mi compra un jilo negro.<br /> -Mi caballo esta cansado...<br /> -Yo me voy corriendo.</p> - -<p class="p1">Avec la gravité d’un sénateur ou d’un huissier agréé<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span> -près le tribunal, Passereau, tête baissée, monta l’escalier.</p> - -<p>—Ah! c’est vous, beau carabin!</p> - -<p>—Bonjour, ma petite Mariette.</p> - -<p>—Bonjour.</p> - -<p>—Ta maîtresse est sortie?</p> - -<p>—Ma maîtresse, n’est-elle pas un peu la vôtre? -Dites notre maîtresse: elle part à l’instant, vous avez -du malheur.</p> - -<p>—Où va-t-elle donc à cette heure?</p> - -<p>—Au manége, prendre sa leçon.</p> - -<p>—La belle est écuyère? j’ignorais.</p> - -<p>—Elle monte à ravir, dit-on.</p> - -<p>—Tu ris, mauvaise! tu feras donc toujours la soubrette -de comédie?</p> - -<p>—Du reste, mon bel ami, elle ne tardera pas, sans -doute, à rentrer; sa leçon d’hier a été longue, celle -d’aujourd’hui, je présume, sera courte.—Entrez -l’attendre dans le boudoir.</p> - -<p>—D’accord; mais viens m’y faire compagnie, -seul je m’ennuierais fort dans un boudoir, et puis, -c’est anti-canonique.—Mais viens donc, coquette! -qu’as-tu peur?</p> - -<p>—Vous êtes un carabin.</p> - -<p>—Les carabins sont connus pour leur philogynie: -je n’ai jamais mangé de femme vivante.</p> - -<p>—Pouah!</p> - -<p>—Assieds-toi plus près, je t’en prie; à la bonne<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span> -heure! causons: tu sais qu’il y a long-temps que je -raffole de toi.</p> - -<p>—Honneur sans profit: madame a l’usufruit de -cet amour.</p> - -<p>—Vois-tu, Mariette, après l’Europe, l’Asie, l’Afrique, -l’Amérique, l’Océanie et Philogène ta maîtresse, -c’est toi, la septième partie du monde, que je préfère.</p> - -<p>—Honneur sans profit: la septième partie du -monde aurait grand besoin aussi d’un Christophe -Colomb.</p> - -<p>—Ehontée!—Mais, laisse donc que je baise ta -belle épaule, ton épaule d’ivoire! et ton sein, vrai -Parnasse à double cime, mais Parnasse romantique.</p> - -<p>—Monsieur, <i>c’est en vain qu’au Parnasse un téméraire</i> ...</p> - -<p>—Comment, mademoiselle, nous savons notre -anti-phlogistique Boileau!... Mais, laisse donc, que -crains-tu? puérilité! Ma bonne amie, tu n’ignores pas -combien j’aime ta maîtresse? sache donc que lorsque -j’aime une femme, qu’elle a reçu mon amour, que -j’ai reçu sa foi, et qu’ainsi que Philogène elle m’est -fidèle.</p> - -<p>—Ou qu’elle prend sa leçon au manége.</p> - -<p>—Je lui garde la stricte fidélité qu’elle me garde.</p> - -<p>—Ah! ah! ceci n’est pas rassurant. O mon honneur! -ô ma vertu! au secours! laissez-moi!—Monsieur -Passereau, je descends un instant; si quelqu’un -venait à sonner, veuillez ouvrir et faire attendre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span></p> - -<p>—J’ouvrirai; serait-ce le tonnerre en personne.</p> - -<p>Sitôt seul, la physionomie de l’écolier changea subitement -d’expression; elle redevint grave et sombre -suivant sa coutume, mais plus grave et plus sombre -encore; sans doute, les malignités que Mariette, tout -en folâtrant, avait lancées sur sa maîtresse, l’avaient -blessé au vif, et, malgré lui, éveillé le soupçon en -son esprit confiant.—Jamais tombe n’avait contenu -un corps plus morne que ce boudoir.—Soudain, -s’arrachant à cette immobile concentration, à cette -vie interne, paraissant chasser de la main quelque -chose invisible qui l’obsédait, il se leva, le fantôme! et -sa figure s’illumina subitement, comme une lanterne -sourde qu’on ouvre tout à coup dans la nuit. Alors, -il se précipita dans le salon, courut à une miniature -de femme, appendue au miroir, et la couvrit de baisers. -Après avoir long-temps arpenté le parquet à -grands pas, enfin il s’arrêta au piano, se prit à préluder -avec frénésie et à chanter, à demi voix, l’<i>Estudiantina</i>:</p> - -<p class="pp6 p1">Estudiante soy señora,<br /> -Estudiante y no me pesa,<br /> -Por que de la Estudiantina<br /> -Sale toda la nobleza.<br /> -Ay si, ay no.<br /> -Morena te quiero yo,<br /> -Ay no, ay si<br /> -Morena muero por ti!</p> - -<p class="pp6 p1">⸮Rosita del mes de mayo<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span><br /> -Quien te ha quitado el color?<br /> -Un estudiante pulido,<br /> -Con un besito de amor.<br /> -Ay si, ay no<br /> -Morena te quiero yo,<br /> -Ay no, ay si<br /> -Morena muero por ti!</p> - -<p class="pp6 p1">Con los estudiantes, madre!<br /> -No quiero ir a paseo,<br /> -Porque al medio del camino<br /> -Suelen tender el manteo.<br /> -Ay si, ay no<br /> -Morena te quiero yo,<br /> -Ay no, ay si<br /> -Moreno muero por ti!</p> - -<p class="p2">Bahoum! bahoum! bahoum!...</p> - -<p>—Carajo! quel butor enfonce ainsi la porte?</p> - -<p>Brave homme, quel charivari faites-vous donc? ne -voyez-vous pas la sonnette?</p> - -<p>—Monsieur, j’ai sonné dix minutes.</p> - -<p>—Fable! mon ami, je n’ai rien entendu.</p> - -<p>—Pour moi, j’ai fort bien ouï que vous chantiez -du latin.—Est-ce vous, monsieur, qui êtes mademoiselle -Philogène? c’est que c’est une lettre de la -part du colonel Vogtland.</p> - -<p>—Du colonel Vogtland? donne-moi cela!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span></p> - -<p>—On m’a bien recommandé de ne la remettre -qu’à elle-même.</p> - -<p>—Ivrogne!</p> - -<p>—Ivrogne? c’est possible.—Mais, je suis Français, -département du Calvados; je suis pas décoré, -mais j’ai de l’honneur. Zuth et bran pour les Prussiens! -et voilà!</p> - -<p>—Va-t-en, mouvais drôle.</p> - -<p>—Ah! faut pas faire ici sa marchande de mode! -pas d’esbrouffe, ou je repasse du tabac!</p> - -<p>—Va-t-en!</p> - -<p>—Ce que j’en dis, c’est par hypothèque; seulement, -tâchez d’avoir un peu plus de circoncision dans -vos paroles, et n’oubliez pas le pourboire du célibataire.</p> - -<p>—Un pourboire?... malheureux! pour aller te -mettre encore l’estomac en couleur, ou te parcheminer -les intestins?—Va-t-en, tu es soûl.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span></p> - -<h3 class="p4">III<br /> -<span class="wn2">PERFIDE COMME L’ONDE</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">Doute.—Angoisse.—Passion.—Indiscrétion.—Plus -de doute!—Ce pauvre Passereau avait pris pour une -fille angélique une fille entretenue.—Il était l’ami du -cœur et Vogtland le payeur général.—Torture.—La -limpidité n’est que de la bourbe.—Abomination.</p> - -<p class="p2">Voilà Passereau seul, la mort dans l’âme et la lettre -fatale à la main: que va-t-il faire? Le doute et le -soupçon l’assaillent; tout est perdu!—La conviction -est comme un vieil édifice, elle s’écroule dès -qu’on y met la hache.—Le colonel Vogtland, quel -est-il? quelle liaison a-t-il avec Philogène? pourquoi -ce message?...—Après une longue indécision, une<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span> -longue lutte, pour sortir de son angoisse, il va briser -le cachet de cette lettre qui contient la condamnation -sans appel ou l’acquittement solennel de sa -maîtresse, ignominieusement suspectée, flétrie sous -le poids d’une infâme accusation au secret tribunal de -son cœur.</p> - -<p>—Moi, briser ce cachet?... Mais non, je suis fou! -s’écrie-t-il; une fois ouverte, qu’en ferais-je si Philogène -en sortait glorieuse? Je m’avilirais trop à ses -yeux, moi jaloux, indiscret, traître! Car c’est une -trahison que de venir rompre un sceau pour entrer -botté, éperonné, dans une pudibonde confidence.—Oui! -mais si j’étais trompé! qui me le dira?... qui me -dira que je ne suis pas la grossière dupe d’une dévergondée? -Faudra-t-il que j’attende qu’on me le crie -dans la rue? que j’entende rire sur les portes quand je -passerai avec elle à mon bras? que j’entende murmurer -autour de moi:—C’est aujourd’hui son étudiant.—Je -le préfère à son avant-dernier.—Il faut être -sans pudeur, un jeune homme bien né, sortir en -plein jour avec une pareille catin, fi donc!—Ah! ce -serait atroce! Il faut que je sache ce qu’il en est, il -faut que je sache enfin en qui croire!...</p> - -<p>—Voyons:—Mais non! n’est-ce pas démence -que de vouloir approfondir?—Qui creuse les -choses, creuse sa tombe.—</p> - -<p>Car, si cette lettre allait me défendre d’avoir de -l’amour, de l’estime pour cette femme; si elle allait<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span> -m’enjoindre, d’une voix haute, de la fouler aux pieds, -de la haïr! ah! quel réveil affreux! j’en mourrais!.... -Car j’ai besoin de ma Philogène, car j’ai besoin de son -amour pour ma vie! c’est toute l’huile de ma lampe; -la renverser, c’est l’éteindre! c’est me tuer!...</p> - -<p class="p2">Passereau, Passereau! que tu es ingrat et cruel -pour cette femme!—Pourquoi l’accuser, pourquoi -la souiller, pourquoi?... Sais-tu ce que contient ce -billet?—Non!—De quel droit, alors?...—La -passion m’égare ...</p> - -<p>Oh! non, bien sûr, cette amie douce, bonne, -naïve, cette candide enfant, qui m’accable sans cesse -d’amour et de sermens, que je comble de soins, de -joie, de bonheur, à qui j’ai voué ma jeunesse, ma vie, -à qui j’ai juré éternelle foi; oh! non, bien sûr; elle -ne saurait, elle n’oserait tromper! Non, non, Philogène, -tu es pure et fidèle!</p> - -<p>Alors Passereau, s’approchant d’une croisée, fit -bâiller la lettre sous ses doigts, et promena dans l’intérieur -son œil enflammé, son regard avide.—A -chaque mot qu’il déchiffrait, il frappait du pied et -poussait de profonds gémissemens.</p> - -<p>—Grand Dieu! les pressentimens sont donc ta -voix, car ta voix seule ne ment jamais!.....</p> - -<p>Horreur! horreur!... Ah! Philogène, c’est bien -atroce!... Moi qui, ce matin encore, aurais répondu -de toi sur ma tête et ma vie; moi, qui aurais démenti<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span> -Dieu! si Dieu t’avait accusée. Ah! c’est abominable! -ah! c’est infâme! Mais, prenez garde! on ne sait pas -ce qui reste en mon cœur, quand l’amour n’y est -plus. Prenez garde!</p> - -<p>C’est bon vous, monsieur le colonel; c’est bon, -monsieur Vogtland, j’y serai aussi, au rendez-vous! -nous y serons tous trois!...</p> - -<p>Epuisé, il se laissa choir de sa hauteur sur le canapé, -et, la tête cachée dans ses mains, il pleurait à -chaudes larmes.</p> - -<p>Voici mot à mot ce que contenait ce billet funeste:</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="pi4 p1">«<span class="smcap">Ma chère Philogène</span>,</p> - -<p class="p1">«Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment -me rappelle à l’heure même à Versailles; ne -compte pas sur moi pour cette nuit. Il ne me sera pas -possible de revenir avant deux ou trois jours: ainsi, -dimanche, trouve-toi vers les cinq heures aux Tuileries, -sous les marronniers, au sanglier de marbre: -sitôt descendu de voiture, je courrai t’y rejoindre, et -nous irons dîner ensemble. Trois jours sans te voir, -c’est bien long et bien cruel! mais le devoir est là. -Aime-moi comme je t’aime.</p> - -<p class="pr2 p1">«Adieu! je te couvre partout de baisers.</p> -<p class="pr6 p1">«<span class="smcap">Vogtland.</span>»</p></div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span></p> - -<p class="p1">Est-il possible de trouver rien de moins ambigu et -de plus accablant? Après un doute angoisseux, Passereau -retrouva une conviction. Il était convaincu!...</p> - -<p>Mais ce n’était pas assez que toutes ces souffrances, -mais ce n’était pas assez que de savoir et parjure, et -basse, et vile celle qu’il avait entourée de soins délicats, -et chargé du plus pur amour. Il était destiné, -en ce jour, à tomber de chute en chute plus terrible, -à tout perdre, à tout jamais, sans retour. Celle qu’il -avait crue chaste, innocente, pudique; celle qu’il -n’avait abordée qu’en tremblant, celle, dont il se faisait -un crime de l’avoir arrachée à sa virginité, d’avoir -troublé la limpidité de sa belle âme, devait enfin paraître -à ses yeux dans toute sa hideur: libertine, -sale, lascive, immonde!</p> - -<p>Voulant lui laisser un mot, et fouillant un tiroir -pour trouver un encrier, il découvrit: ciel, j’ai honte -à le dire! maroquiné, doré, enluminé, un Arétin!...</p> - -<p>Je vous laisse à penser quelle fut sa consternation. -Il était anéanti. Ses lèvres, retroussées, enflées et -pendantes, exprimaient le plus profond dégoût, et sa -poitrine, oppressée, jetait des hoquets de vomissement.</p> - -<p>Mariette en cet instant rentra, Passereau rengaîna -sa douleur.</p> - -<p>—Madame, n’est pas encore rentrée?</p> - -<p>—Non, ma chère.</p> - -<p>—L’équitation lui plaît ...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span></p> - -<p>—Elle en raffole.</p> - -<p>—Hélas! votre rire fait peine, vous êtes bien chagrin, -bien agité; mon cher maître, croyez-moi, si -vous souffrez, ne souffrez point pour elle; pauvre -jeune homme, si vous saviez?...</p> - -<p>Mais quelqu’un est-il venu en mon absence?</p> - -<p>—Non: ah! seulement, on a apporté cette lettre -de la part du colonel Vogtland.</p> - -<p>—Du colonel Vogtland!... Je ne m’étonne plus du -trouble où je vous vois. Pauvre jeune homme, que -vous vous êtes trompé grossièrement!</p> - -<p>—Adieu, adieu, Mariette!</p> - -<p>—Je vous en prie, prenez courage, vous me fendez -le cœur!</p> - -<p>Lui dirai-je que vous êtes venu?</p> - -<p>—Oui, mais pas plus!</p> - -<p>Honteux, il se glissa furtivement hors de la maison, -comme un paillard qui s’échappe d’un mauvais -lieu.</p> - -<p>Sur le boulevart, à la station des cabriolets, il retrouva -Martinez, se jeta à son cou et l’embrassa au -grand étonnement des promeneurs.</p> - -<p>—O mon ami, tu disais vrai:—Perfide comme -l’onde!—Partons, partons! fouette, fouette, ventre -à terre! j’ai besoin de m’étourdir.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span></p> - -<h3 class="p4">IV<br /> -<span class="wn2">ALBERT PATROCINE</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">Notre écolier a décidément le spleen.—Splénalgie.—Il -se fait un climat artificiel, un soleil et du ponche.—Son -imagination n’attachant aucune crainte aux approches -ni aux suites de la mort ne lui donne pas une sensibilité -factice.—Ratiocination.—Arétologie.—Il s’endort.</p> - -<p class="p2">Rentré chez lui, Passereau retomba dans une torpeur -froide et muette. Habituellement, sa belle figure -portait l’empreinte d’une mélancolie profonde, mais -bienveillante; ici, ce n’est plus cela: son œil, devenu -hagard, est englouti sous des sourcils froncés, sa -bouche, qui rit d’un rire d’agonie, est close par ses -mâchoires qui claquent et s’enchevêtrent; ses nerfs -se crispent; il va, il vient; ses doigts crochus tenaillent<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span> -et brisent tout ce qu’ils rencontrent; il se voûte -et se ramasse sur lui-même comme une bête fauve -blessée; sa tête, pendante, hoche sans cesse d’une -épaule à l’autre, comme la tête de l’aigle presbyte qui -cherche à voir la proie qu’il étouffe; toute sa mimique -est infernale et farouche.</p> - -<p>Soudain, il ouvre les croisées, s’y précipite et s’y -penche, ferme brutalement les persiennes, referme -les fenêtres et les volets à l’intérieur: le voilà dans -les ténèbres profondes, il éclate de joie. Alors, il -allume des lampes, des lustres, des girandoles, des -flambeaux, des bougies, malgré la chaleur fait un -énorme feu dans la cheminée, et sonne. Un des domestiques -de l’hôtel accourt.</p> - -<p>—Laurent, vous allez faire monter un bol, du -sucre, des citrons, du thé et cinq ou six bouteilles de -rum ou d’eau-de-vie; et partez de suite chez mon ami -Albert le prier de se rendre aussitôt ici, chez moi; -dites-lui simplement que je suis dans mon <i>jour à -néant</i>.</p> - -<p>Ce domestique ne parut point étonné de tout cet -apprêt, cette illumination, cette hâte; il fit tout ce qui -lui était ordonné, comme une chose d’un service -journalier, ordinaire.</p> - -<p>Effectivement, tout ceci n’avait rien de neuf: c’était -une des mille bizarreries de Passereau, et celle qui se -répétait le plus souvent. D’une organisation nerveuse, -impressionnable, irritable, dès que l’atmosphère<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span> -n’était pas élevée, le ciel serein, le soleil éclatant et -chaleureux, il souffrait profondément. C’était un climat -chaud, un air pur, un sol brûlant qui lui convenaient: -c’était Marseille, Nice, Antibe, un soleil -espagnol, une vie italienne!... Aussi, se chagrinait-il -d’être contraint à habiter la ville capitalement -brumeuse, aqueuse, boueuse, froide, sale, infecte, -morfondue, et n’aspirait-il qu’à recevoir ses grades -pour l’abandonner à tout jamais; son rêve était de -s’expatrier, et d’aller s’établir à la Colombie, à -Panama.</p> - -<p>Or donc, les jours pluvieux, lourds et bas, les -temps de bise, de brouillard, de bruine, il tombait -dans le marasme, il soupirait vaguement, il s’ennuyait, -il pleurait, dans une apathie désespérante; -tout son refrain était: <i>la vie est bien amère et la -tombe est sereine</i>; à bas la vie!...</p> - -<p>C’est alors qu’il appelait le néant à cor et à cri.—Il -n’y a que trois choses à faire, disait-il, en ce -moment, trois choses qui, toutes trois, anéantissent: -s’enivrer à mort, dormir sans rêve ou se tuer: enivrons-nous -et dormons. Pour se tuer, il faudrait -faire plus d’efforts que je ne suis disposé à en faire à -cette heure; nous verrons plus tard.—Je ne veux -plus de ce jour stupide; fermons volets et fenêtres, -du feu! des lumières! du maryland et du ponche!...—Laurent, -vous m’entretiendrez de vivres, et viendrez -me voir de temps en temps. Sitôt que le soleil<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span> -reparaîtra, et que la vie sera belle, vous viendrez ouvrir -mes croisées et m’avertir.</p> - -<p>Quelquefois, le mauvais temps ayant été continu, -il était resté près d’un mois ainsi cloîtré, entouré perpétuellement -de lampes, de flambeaux, inondé d’un -jour splendide artificiel; lisant, écrivant parfois, mais, -le plus souvent, dans l’ivresse et le sommeil. Sa -porte était condamnée, sauf à Albert, qui, assez -volontiers, venait se coffrer avec lui; non pas mu par -le même délire, la même souffrance, la même désolation, -mais pour l’originalité du fait, pour prendre -un peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise -rectiligne; et par-dessus tout, alléché par le -ponche et le cigarret, pour lesquels Albert avait une -foi religieuse, une conviction profonde, une considération -très distinguée.</p> - -<p>Les <i>jours à néant</i> de Passereau n’étaient pas toujours -l’effet de brume, de pluie et de temps noir; -souvent, comme en ce cas, ils provenaient d’ennui, -de contrariété et de chagrin.</p> - -<p>Tout à coup, des pas précipités, des roulades, des -éclats de rire dans l’escalier annoncèrent la venue -d’Albert.</p> - -<p>—Bonjour, mon vieux Passereau, nous sommes -donc dans un <i>jour à néant</i>? Ce matin, je l’avais pressenti -à ta sombre mine: en somme, cela me va assez -bien; car, à te dire franchement, quoiqu’il soit dans -mon usage de prendre tout assez légèrement, j’ai<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span> -encore sur l’estomac l’aventure de ce matin; je ne -suis pas fâché de la submerger un peu.</p> - -<p>—Ah! mon pauvre Albert, si tu as l’aventure de -ce matin qui te pèse, moi, j’ai celle de cette après-midi -qui me tue!...</p> - -<p>—Que veux-tu dire?</p> - -<p>—Tu m’avais donné un mois, tu sais? Merci! je -te rends trente jours.</p> - -<p>—Oh! la délicieuse charge!... Que penses-tu enfin -de la vertu des femmes? que dis-tu de ta sainte Philogène? -Oh! délicieux! délicieux! conte-moi cette bouffonnerie?</p> - -<p>—Hélas! ne parlons plus de cela, tu me fais mal! -Verse-moi du ponche, et toujours!</p> - -<p>—Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant? Tu -aurais bien pu m’attendre, au lieu de boire seul; -voilà près d’un bol que tu as humé solitairement -comme un anachorète.</p> - -<p>—<i>La vie est bien amère et la tombe sereine.</i> A -boire, à boire! verse donc, je t’en prie, j’ai encore -ma raison, je pense encore, je souffre!... Verse donc, -Albert!</p> - -<p>—Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais -affligeable, de te voir prendre les choses si à cœur; -après tout, qu’est-ce donc? Une méchante mésaventure, -vulgaire, rebattue! Tu veux absolument aimer; -renonces-y, je t’en prie; partout tu ne trouveras que -des êtres méprisables; partout, sous un émail de candeur,<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span> -un argile vil et grossier; jeune, des maîtresses -décevantes, infidèles, sordides; vieux, des épouses -adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour des -femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par -raison joyeuse ou sanitaire; encore, seulement, quand -la nature t’y poussera par les épaules.</p> - -<p>—Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait -un médecin! Prends ton scalpel, parle muscle -et phlébotomie, ou tais-toi, tu me fais pitié!</p> - -<p>—En outre, vois-tu? à raisonner rationnellement, -c’est absurde que d’exiger d’une femme de la fidélité, -de la constance; c’est absurde que d’appeler vertu -tout ce qui est antipathique et impossible à sa constitution. -Il est dans la nature de la femme d’être -légère, volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, -il le faut, et c’est bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, -qu’elle analyse, qu’elle pense, qu’elle alambique; -il faut qu’elle soit toujours et toujours étourdie, -entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement -sur les souffrances départies à sa misérable -condition et pour qu’elle n’entrevoie pas l’abjection -où l’a refoulée la société.</p> - -<p>—<i>La vie est bien amère et la tombe sereine!</i> -Verse à boire, Albert, verse, enfin je chancelle; -verse, je sens la réalité qui s’en va.</p> - -<p>—Tu seras toujours un bien malheureux sire, si -tu ne veux jamais t’arrêter aux superficies; si tu veux -toujours creuser et fouiller. Les excavations de la<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span> -pensée et de la raison, sont funestes, elles sont toujours -suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, -il faut renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait -supporter l’existence, si, comme toi, il réfléchissait -éternellement? car il en faut si peu pour pousser à la -mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que -c’est: alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, -plate et bornée, paraissent dans toute leur -splendeur. On se prend en pitié, en dégoût; las et -honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux, -on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible -encore ...</p> - -<p>Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe -sur soi comme sur une cuirasse. Il faut prendre tout -gaîment, il faut rire.</p> - -<p>—De pitié!</p> - -<p>—Il faut rire de tout, voler de fleur en fleur, de -plaisir en plaisir, de joie en joie ...</p> - -<p>—Qu’est-ce d’abord qu’une joie et qu’un plaisir? -je ne sais pas.</p> - -<p>—Il faut satisfaire sa fantaisie.</p> - -<p>—Je la satisferai!</p> - -<p>—Jouer, dépenser, paillarder, mentir, être insouciant, -paresseux, charlatan.</p> - -<p>—Du ponche, du ponche, Albert! verse donc!—Assez, -assez de morales!—Crois-moi, la mort habite -dans mon sein; je ne suis pas fait pour la vie.</p> - -<p>—Mais, n’est-ce pas pitié que de voir un jeune<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span> -homme au plus brillant de sa carrière, doué d’une -intelligence supérieure, dont la pensée peut embrasser -le monde et ses sciences, s’abâtardir, s’accroupir, -s’abrutir, s’anéantir, à propos d’une coquinerie de fille, -n’est-ce pas une pitié? Réveille-toi donc, Passereau!</p> - -<p>—La mort habite dans mon sein, je ne suis pas -fait pour la vie, t’ai-je dit.</p> - -<p>—Manque-t-il de filles pour te venger? manque-t-il -de places sur la terre, si tu es mal en celle-ci? Va-t-en, -voyage, vois tout, entends tout, effleure tout, -goûte de tout, et si dans ta course tu n’as rien trouvé -qui t’allèche, pas de ciel qui t’agrée, pas d’être qui te -charme et t’attache, si tu n’as pas trouvé une plage -belle où déployer ta tente, reviens; alors, seulement, -il sera temps de t’anéantir, tu feras bien, j’applaudirai!</p> - -<p>—<i>La vie est bien amère et la tombe sereine!</i> -Verse, Albert! du ponche! du ponche! que je dorme, -encore un verre de néant. Ai-je toujours ma tenace -raison, dis-le moi?</p> - -<p>—Pas aux yeux des hommes.</p> - -<p>—Enfin!...</p> - -<p>Alors Passereau se traîna tant bien que mal jusqu’à -son lit et s’y abattit lourdement; Albert paracheva -un bol entamé et se retira en faisant des enjambées -diagonales, et se colportant raide et perpendiculaire -comme la tour de Pise ou la flèche de Saint-Séverin.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span></p> - -<h3 class="p4">V<br /> -<span class="wn2">INCONGRUITÉ</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">Réveil.—Le bon roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers.—C’est -une chose infâme qu’un parapluie!—De -torrente in viâ bibet.—Su majestad christianisima el -verdugo.—Absurdités!—Autres absurdités.—Encore -des absurdités.—Toujours des absurdités!</p> - -<p class="p2">Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques -bougies brûlaient encore d’une façon sinistre; -blême et décomposé, Passereau pestait et jurait sur -son lit, pendu au cordon de la sonnette.—Tubœuf! -ce malencontreux ne montera pas!—S’il lui faut des -aubades, on lui en donnera!—Mais, tubœuf, est-il -défunt? suis-je le clocheteur des trépassés?—Tribunal<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span> -de Dieu! le maroufle fait l’amour dans les bras -de quelque dinde!</p> - -<p>En criant ainsi, comme un fanatique, zingh! zingh! -zingh! il tirait à tour de bras la sonnette, tant et si -bien que le fil d’archal en péta, et que le cordon lui -resta à la main comme un tronçon d’épée à la main -d’un champion.</p> - -<p>—Mon Dieu, monsieur Passereau, quelle impatience -ce matin!</p> - -<p>—Laurent, tu me fais damner, tribunal de Dieu! -depuis trois heures que je sonne, que faisais-tu? attendais-tu -la résurrection de la potence?—Vite, prépare -mes vêtemens, il faut que je sorte.</p> - -<p>—Je ne vous aurais pas cru si matinal, après la -cérémonie d’hier soir. Il fait un très mauvais temps, -il pleut à seaux, vous ne pouvez sortir.</p> - -<p>—Mes vêtemens, te dis-je, il faut que je m’en aille! -ferait-il un temps à ne pas mettre la mythologie à la -porte.</p> - -<p>Laurent fut obligé d’habiller Passereau, il était tellement -absorbé, préoccupé, qu’il ne voyait ce qu’il -faisait.</p> - -<p>—Je vous demande pardon, monsieur, mais, -comme votre tête, votre pantalon me semble à l’envers.</p> - -<p>—C’est une distraction royale et Mérovingienne!</p> - -<p>—Hélas! mon cher maître, vous me fâchez, vous -avez l’air plus triste et plus inquiet que jamais. Vous -êtes dans vos humeurs noires.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span></p> - -<p>—Très foncées.</p> - -<p>—Rentrerez-vous déjeûner, monsieur?</p> - -<p>—Je ne sais trop.</p> - -<p>—Je vous atteste qu’il fait une giboulée à donner -une pleurésie à l’univers.</p> - -<p>—Qu’il en crève!</p> - -<p>—Attendez un peu, ou prenez au moins une voiture -ou un parapluie.</p> - -<p>—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes. Un -parapluie! sublimé-doux de la civilisation, blason -parlant, incarnation, quintessence et symbole de -notre époque! Un parapluie!... misérable transsubstantiation -de la cape et de l’épée!—Un parapluie!... -Laurent, tu m’insultes! Adieu!</p> - -<p>Battu par un grain de vent et par une pluie tombant -sans interruption, vrai stoch-fisch détrempé aux frais -du ciel, voilà notre carabin, heurtant à l’huis clos -d’une maison bordant la ruelle étriquée et déserte -de Saint-Jean ou Saint-Nicolas, en contrebas des -boulevarts Saint-Martin. Le pauvre diable ruisselait -l’eau comme un pot qu’on renverse. Il avait traversé -la ville, lui, si hydrophobe, tête basse, sans faire nulle -attention aux douches qui l’arrosaient. Les passans -riaient aux éclats de le voir ainsi patrouiller, avec la -componction et l’impassibilité d’un derviche, il n’entendait -rien; il traversait à pied ferme les torrens et -les gaves qui se trouvaient en son itinéraire, quitte à -en avoir jusqu’à la bifurcation du torse, et quelquefois,<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span> -il déclamait avec transport ces vers si connus -d’Hernani:</p> - -<p class="pp6 p1">Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes,<br /> -Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes,<br /> -Qu’importe ce que peut un nuage des airs<br /> -Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs!</p> - -<p class="p1">Après qu’il eut eu une assez longue entrevue avec -la porte, on ouvrit enfin.</p> - -<p>—Que demande monsieur?</p> - -<p>—El señor Verdugo.</p> - -<p>—Plaît-il?</p> - -<p>—Ah! pardon; M. Sanson est-il visible?</p> - -<p>—Oui, il est à déjeûner, entrez.</p> - -<p>—Monsieur, agréez mes salutations.</p> - -<p>—Je suis votre serviteur. Quelle affaire urgente -vous amène près de moi par un ouragan pareil?</p> - -<p>—Urgente, vous l’avez dit.</p> - -<p>—Voyons!</p> - -<p>—Je vous demande bien pardon de la hardiesse -que je prends de venir moi-même vous troubler en -votre retraite, et vous demander un service dans la -dépendance de vos fonctions.</p> - -<p>—Dans la dépendance de mes fonctions, monsieur? -je n’en rends que de cruels.</p> - -<p>—Cruels aux lâches, doux aux forts!</p> - -<p>—Au fait.</p> - -<p>—Je venais vous prier, mais c’est bien exigeant de<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span> -ma part, moi, à vous tout-à-fait inconnu; du reste, je -suis prêt à payer le coût et les épices qui vous seront -dus.</p> - -<p>—Expliquez-vous enfin?</p> - -<p>—Je venais vous prier humblement, je serais très -sensible à cette condescendance, de vouloir bien me -faire l’honneur et l’amitié de me guillotiner?</p> - -<p>—Qu’est cela?</p> - -<p>—Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez!</p> - -<p>—C’est pousser loin la plaisanterie; êtes-vous venu, -jeune homme, m’insulter jusque chez moi?</p> - -<p>—Loin, bien loin cette pensée; je vous en prie, -écoutez-moi, la démarche que je fais auprès de vous -est grave et sérieuse.</p> - -<p>—Si je ne craignais d’être impoli, je vous dirais -tout cru que vous me semblez en démence.</p> - -<p>—Je le semblerais à beaucoup d’autres, monsieur. -Je jure par toutes vos œsophagotomies que j’ai mes -saines et entières facultés; seulement, le service que -je vous prie de me rendre n’est point dans nos mœurs, -c’est-à-dire dans les mœurs de la foule, et quiconque -ne fait pas strictement ce que fait la foule est un fou.</p> - -<p>—Vous êtes honnête, je le vois. Je veux bien -croire que vous n’avez eu nulle intention de m’insulter, -ni de me faire ressouvenir de ma fatale mission -que j’oubliais.—Je veux bien croire que vous n’êtes -point en démence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span></p> - -<p>—Vous me rendez justice.</p> - -<p>—N’êtes-vous pas artiste? A votre costume ...</p> - -<p>—Je le suis si vous l’êtes, car nous sommes un peu -confrères: mes études ne sont pas sans de nombreux -rapports avec les vôtres; comme vous, je suis chirurgien, -mais vous êtes mon maître en amputation; mes -opérations sont moins solennelles et moins sûres que -les vôtres, et c’est ce qui m’amène auprès de vous.</p> - -<p>—Vous me faites honneur.</p> - -<p>—Non, car de vous à moi, il y a la distance et le -rapport d’une filature à une quenouille: j’opère -naïvement de mes mains, et vous, monsieur, grand -industriel, vous amputez à la mécanique.</p> - -<p>—Vous me faites honneur. Mais, enfin, en quoi -puis-je être votre serviteur?</p> - -<p>—Je désirerais, comme j’ai déjà pris la licence de -vous le dire, que vous me guillotinassiez.</p> - -<p>—Allons, parlons sérieusement, ne revenez plus -là-dessus, c’est une mauvaise pasquinade.</p> - -<p>—Veuillez croire que c’est le motif unique et sérieux -de ma visite.</p> - -<p>—Plaisant original!</p> - -<p>—Sans plus d’exorde, voilà le cas. Depuis long-temps -je voulais trancher mon existence qui me lasse -et m’importune, mon leurre était encore acharné de -quelque espoir, je remettais de jour en jour; enfin, -misérable porte-faix des misères humaines, je romps -sous le fardeau, et viens le déposer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span></p> - -<p>—Vous, sitôt las de la vie! et pourquoi, mon ami?</p> - -<p>—La vie est facultative, on peut la tolérer à certaines -conditions, à la condition du bonheur, et l’on -peut, certes, à bon droit, la trancher quand elle ne -nous apporte que souffrances; on m’a imposé l’existence -sans mon gré, comme on m’a imposé le baptême; -j’ai abjuré le baptême; aujourd’hui, je revendique -le néant.</p> - -<p>—Seriez-vous isolé, sans parens?</p> - -<p>—J’en ai trop.</p> - -<p>—Êtes-vous sans fortune?</p> - -<p>—Le veau d’or n’est pas mon Dieu.</p> - -<p>—N’avez-vous pas quelque amour pour la science?</p> - -<p>—La science n’a que de faux-semblans, la science -est vaine.</p> - -<p>—Vous n’avez donc ni passion, ni amie?</p> - -<p>—A tout jamais, j’ai perdu l’un et l’autre.</p> - -<p>—Ce n’est pas à vingt ans qu’on perd l’amour, et -la perte d’une amie, quelque grande qu’elle soit, n’est -pas irréparable.</p> - -<p>—Je suis blasé.</p> - -<p>—Votre œil luit et votre cœur bat, vous ne l’êtes -pas.</p> - -<p>—J’ai vu tout au clair.</p> - -<p>—L’amour même?</p> - -<p>—L’amour!—Mais qu’est-ce donc que l’amour?—On -l’a poétisé à l’usage des niais.—Un grossier -besoin périodique, une loi criarde de la nature, de<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span> -la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant -brutal, un charnel croisement de sexe, un -spasme! rien de plus! Passion, tendresse, honneur, -sentiment, tout se résume en cela.</p> - -<p>—Quel odieux langage!</p> - -<p>—Hier, je ne parlais pas ainsi; hier, j’étais encore -abusé, mais bien des voiles sont tombés de mon front -depuis hier; personne n’a été plus que moi plein d’illusions -et de croyances, personne n’a été plus sentimental -que moi.—Plus le rêve a été grand et beau, -plus le plat réveil est douloureux.—Hier j’étais sensible, -aujourd’hui je suis féroce.—J’aimais de toutes -les puissances de mon être une femme. Je croyais -qu’elle avait pour moi de l’amour, elle me jouait! Je -la croyais candide, elle était vile et basse! Je la -croyais naïve, céleste, pure, elle était prostituée! ô -rage! Et l’amour seul, l’amour pour cette femme me -retenait en ce monde!</p> - -<p>—Je conçois votre chagrin, mais tout cela n’a rien -de grave. C’est une des mille aventures de jeune -homme qui vous arriveront; ne prenez pas l’habitude -de vous tuer à chaque. Je ne vois rien là-dedans qui -puisse vous entraîner au suicide. Je sais qu’une déception -est souvent bien douloureuse; mais un jeune -homme, fort et penseur comme vous, doit surmonter -de plus grandes adversités. Ceci n’est qu’un enfantillage, -et si l’on doit revivre après cette vie de ce -monde éteinte, assurément, vous seriez très honteux,<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span> -quand vous auriez retrouvé l’existence et le sang-froid, -de vous être sacrifié pour si bas et pour si peu.</p> - -<p>—Comme je vous le disais tout à l’heure, ce n’est -pas seulement depuis cette catastrophe que j’ai résolu -de quitter la vie; l’amour seulement retardait l’accomplissement -de mon dessein. Je ne dis pas même que -si j’eusse mieux rencontré, que si j’eusse trouvé une -femme digne et fidèle, que mon projet ne se serait -pas à la longue évanoui. Mais, aujourd’hui, tout est -changé, j’ai juré d’en finir; un serment est irrévocable.</p> - -<p>—Vous voyez bien que j’avais raison de vous -croire en démence.</p> - -<p>—En démence!... Dites-moi donc alors, vous qui -avez la raison en partage, ce que nous faisons sur -cette terre? à quoi bon? pourquoi y sommes-nous? -et que sommes-nous, nous-mêmes, misérables orgueilleux -sinon les passibles moyens de la reproduction -et de la destruction.</p> - -<p>—Vous êtes en démence!</p> - -<p>—Mais tout ceci n’est que digression, revenons -au sujet de ma visite:—Je vous supplie donc de -nouveau d’obtempérer à ma demande, je vous tiendrai -compte de tous vos frais.</p> - -<p>—Quelle demande? Décidément que désirez-vous?</p> - -<p>—Peu de chose, je voudrais simplement que vous -me guillotinassiez.</p> - -<p>—Jamais, mon ami, ceci est pure extravagance.<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span> -Alors même que je le voudrais, je ne le pourrais.—Hélas! -que Dieu me garde de vous faire jamais la -moindre écorchure.</p> - -<p>—Pourquoi cela, n’avez-vous pas le droit et la -liberté de faire ce que bon vous semble? La société -vous a donné un instrument, n’en êtes-vous pas l’absolu -ménétrier? Peut-elle vous défendre de rendre -service à un ami?</p> - -<p>—Il est vrai que la société m’a donné héréditairement -un échafaud, ou plutôt que mon père m’a légué -une guillotine pour tout meuble et immeuble patrimonial; -mais la société m’a dit:—Tu ne joueras de -ton instrument que pour ceux que nous t’enverrons.</p> - -<p>—C’est elle qui m’envoie.</p> - -<p>—Non pas.</p> - -<p>—Si, c’est mon dégoût pour elle.</p> - -<p>—Vous venez droit à moi, mon cher, ce n’est pas -cela; vous avez pris la grande route au lieu du chemin -de traverse; retournez-vous-en et passez par les gendarmes, -les cachots, les geôliers et les juges.</p> - -<p>—Décidément, vous ne voulez pas me faire cette -amitié? vous êtes malgracieux pour moi. Mais, tribunal -de Dieu! je ne demande pas absolument que vous -me fassiez cela en plein jour, en plein Paris, en pleine -Grève: que ce soit une affaire privée, un tripot de -ménage; là, dans un coin de votre jardin, n’importe, -où vous voudrez. Vous le voyez, je suis accommodant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span></p> - -<p>—Non, c’est impossible: tuer un innocent!</p> - -<p>—Mais n’est-ce pas l’usage?</p> - -<p>—Je ne suis point un assassin.</p> - -<p>—Que vous êtes cruel de refuser une chose qui -vous coûte si peu!</p> - -<p>—Je ne suis point un meurtrier.</p> - -<p>—Peut-être, vous ai-je offensé, mais c’est bien -malgré moi: vous n’êtes point un coupe-jarret, je le -sais; votre humanité, votre philanthropie sont célèbres.</p> - -<p>—Si vous désiriez sincèrement la mort, le suicide -est facile; la première arme venue, un pistolet, votre -scalpel ...</p> - -<p>—Non, je n’aime pas cela, on n’est pas assez garanti -du succès: le bras peut se déranger et frapper -maladroitement; on se défigure, on se charcute; -enfin, on rate son coup, comme on dit.</p> - -<p>—J’en suis fâché.</p> - -<p>—Mais votre moyen est si prompt et si sûr; je -vous en prie, en compensation de tant de gens que -vous décollez de force, je vous en supplie, décapitez-moi -amicalement.</p> - -<p>—Je ne puis.</p> - -<p>—Mais c’est absurde.</p> - -<p>—Ne soyez pas injurieux!</p> - -<p>—C’est bien: vous ne voulez pas de bon gré, -vous me tuerez de force! S’il ne faut que passer par -les gendarmes et les juges, j’y passerai!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p> - -<p>—Alors, je serai votre serviteur très humble.</p> - -<p>—Vous ne voulez pas, c’est bien!—Pourquoi?—Parce -que je suis innocent: belle raison infirmante!—Après -tout, si ce n’est qu’un crime qu’il faut! un -crime, c’est chose facile et simple.—C’est bien!...—Nous -ne manquons pas de <i>Kotzbue</i> en France, ce -sont les <i>Carle Sand</i> qui manquent!</p> - -<p>Gloire à <i>Carle Sand</i>!...</p> - -<p>Monsieur l’exécuteur des hautes œuvres, jusqu’au -revoir, dans un mois au plus tard.—Tenez-vous -prêt, faites refourbir le coutelas par le taillandier, je -n’aimerais pas qu’on me manquât.</p> - -<p>—Dieu vous garde de moi, jeune homme!</p> - -<p>—Si la France a ses plats écrivains vendus à l’étranger, -ses plats détracteurs de sa jeune génération, ses -<i>Kotzbue</i>!... elle aura aussi son vengeur, son <i>Carle -Sand</i>.</p> - -<p>Gloire à <i>Sand</i>!!!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span></p> - -<h3 class="p4">VI<br /> -<span class="wn2">AUTRE INCONGRUITÉ</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">Passereau écrit à Philogène.—Pétition à la chambre.—Il -propose l’établissement d’une usine.—Avantage que -tirerait le gouvernement de ce nouveau monopole.—Passereau -est-il en démence, ou possède-t-il encore sa -raison?—Problème à résoudre.</p> - -<p class="p2">—Laurent, mettez de suite cette lettre à la petite -poste.—Pourra-t-elle être parvenue avant cinq -heures?</p> - -<p>—Non, monsieur, il est trop tard.</p> - -<p>—Alors, fais-la porter par un homme de peine.</p> - -<p>—<i>A mademoiselle, mademoiselle Philogène, rue -de Menilmontant.</i>—Mademoiselle Philogène! j’avais<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span> -deviné juste à votre air, vous êtes amoureux, mon -cher maître!</p> - -<p>—Finot!... très amoureux.</p> - -<p>Tiens, tu feras porter en même temps celle-ci à la -chambre des Communes, je veux dire des Députés, -pour la déposer au secrétariat.</p> - -<p>—Pressée aussi?</p> - -<p>—Très pressée.</p> - -<p>Dans la première Passereau invitait Philogène à ne -point sortir après son dîner, son intention étant -d’aller la visiter sur la sixième heure du soir.</p> - -<p>L’autre était une pétition à la chambre, dont voici -à peu près la substance.</p> - -<p class="pc1" >A MESSIEURS, MESSIEURS LES DÉPUTÉS.</p> - -<div class="pbq"> - -<p class="pi6 p1">«Messieurs,</p> - -<p class="p1">«Vous voudrez bien ne point trouver impudent -qu’un jeune mousse comme moi, à fond de calle, -prenne la liberté d’adresser un très humble conseil -aux vieux pilotes du vaisseau à trois ponts du gouvernement -représentatif.</p> - -<p>«Dans un moment où la nation est dans la pénurie -et le trésor phtisique au troisième degré, dans un -moment où les délicieux contribuables ont vendu -jusqu’à leurs bretelles pour solder les taxes, sur-taxes, -contre-taxes, re-taxes, super-taxes, archi-taxes, impôts -et contre-impôts, tailles et retailles, capitations,<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span> -archi-capitations et avanies; dans un moment où -votre monarchie obérée et votre souverain piriforme -branlent dans le manche, il est du devoir de tout bon -citoyen de venir à son secours, soit par des dons et -des paraguantes volontaires, soit par des conseils -industrieux. N’étant point encore majeur, c’est par -ce dernier et unique moyen que je puis essayer -d’accourir à votre aide.</p> - -<p>—<i>Aide-toi, le ciel t’aidera.</i>—</p> - -<p>«Je viens donc vous proposer un nouvel impôt -qui n’achevera pas la nation; un nouvel impôt qui -ne pesera pas plus sur les classes de race pure, hidalgues -et archiépiscopales, que sur la canaille. Un -nouvel impôt qui n’empêchera pas la populace de -manger quelque chose avec son pain, quand elle en -a; un nouvel impôt très moral, un impôt phénomène, -ne bénéficiant ni sur les brelans, ni sur les loteries, -ni sur le suif, ni sur les filles de joie, ni sur le tabac, -ni sur les juges, ni sur les vivans, ni sur les morts; -enfin, un nouvel impôt ne spéculant que sur les moribonds. -Il faut, autant que possible, faire tomber les -taxes sur les choses de luxe.</p> - -<p>«Depuis quelques années, le suicide, innoculé à -nos mœurs, est devenu d’un usage général: quelques -méchans, sans doute des carlistes ou des républicains, -ont attribué son accroissement rapide aux malheurs -du temps. Ce sont des imbécilles! Je disais donc que -le suicide est devenu très à la mode, presque aussi à<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span> -la mode qu’au troisième siècle de l’ère chrétienne. -Comme le duel le suicide est indécrottable, au lieu de -le laisser aller en pure perte, il serait plus habile, ce -me semble, d’en faire une vache-à-lait, et d’en traire -un revenu très butireux.</p> - -<p>«Voici donc, en deux mots, ce que je propose. Le -gouvernement ferait établir à Paris et dans chaque -chef-lieu des départemens, une vaste usine ou -machine, mue par l’eau ou la vapeur, pour tuer, avec -un doux et agréable procédé, à l’instar de la guillotine, -les gens las de la vie qui veulent se suicider. Le -corps et la tête tombant dans un panier sans fond et -aussitôt emportés par le courant du fleuve, éviteraient -des frais de tombereaux et de fossoyeurs. Dans les -pays secs, on pourrait adapter l’appareil à un moulin -à vent. La machine serait surveillée et manœuvrée -par le bourreau de l’endroit qui y habiterait, -comme un curé son presbytère, sans augmentations -d’émolumens.</p> - -<p>«Il se suicide régulièrement, calculs faits et compensés, -l’un dans l’autre, dix personnes par jour dans -chaque département, ce qui fait 3,650 par an, et 3,660 -pour les années bissextiles; somme totale, pour la -France, année commune, 302,950 et 303,780 pour -les autres. Je suppose qu’on mette à 100 francs le -prix ordinaire à payer—car on pourrait avoir pour -les aristocrates des cabinets particuliers qui iraient -progressant de valeur comme les chapelles d’une<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span> -église pour les bénédictions nuptiales.—302,950 à -100 francs par têtes, produisent 30,295,000; certes, -rapport très alléchant et très potelé, qui soulagerait -moult le trésor public. Cet établissement satisferait à -toutes les exigences sociales, à la salubrité, à la morale, -aux besoins de l’Etat; 1º à la salubrité, parce -que l’air vital ne serait plus vicié par les miasmes -putrides, les exhalaisons pestilencielles, s’émanant -des cadavres des suicidés, semés et putrifiés sur les -chemins. On se parerait ainsi du typhus; 2º comme -agrémens, parce que les citoyens ne seraient plus -exposés à se heurter la face dans les jambes des -pendus aux arbres des promenoirs et jardins publics, -ou à être écrasés par la chute de ceux qui plongent -par les fenêtres; 3º pour les suicidans, parce qu’ils -auraient la garantie certaine du succès doux et commode -de leurs tentatives, et parce que le pays serait -préservé de gens hideux, estropiés, défigurés par de -maladroits essais; 4º la morale y gagnerait, d’abord, -parce que cela se ferait légalement et dans le secret -le plus profond; et, qu’en outre, le suicide, devenant -une affaire bourgeoise et industrielle, tomberait -promptement en désuétude; témoin les comédiens -qui sont en décadence depuis qu’ils sont citoyens et -non plus des Parias en dehors de la société et des -lois; 5º aux besoins de l’Etat, parce qu’il verserait -des sommes énormes dans ses caisses percées.</p> - -<p>«<i>La civilisation</i>, messieurs,—comme dit l’éloquent<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span> -Constitutionnel, votre feuille—, <i>marche à pas -de géant</i>; et c’est la France, messieurs, qui est le -tambour-major de cette civilisation à bottes de sept -lieues. C’est donc à la France à donner au monde -l’exemple de l’initiative en toutes améliorations sociales, -en tous progrès, en tous établissemens philantropiques; -et c’est à vous, messieurs, les représentans -de cette France glorieuse, vous les lanternes de ce -<i>siècle de lumière</i>—comme dit le Constitutionnel, -votre feuille—, à accueillir généreusement cet important -projet. Ce faisant, vous verserez l’abondance -dans le trésor, et la joie dans le cœur des suicidés, -qui ne seront plus réduits, comme je le suis moi-même -aujourd’hui, à s’étriper ignoblement avec un -couteau, à s’écarquiller la cervelle avec une arquebuse, -ou, enfin, à s’asphixier à leur espagnolette.</p> - -<p class="pi4 p1">«J’ai l’honneur d’être, messieurs, avec toutes</p> -<p class="pi6">les considérations qui vous sont dues,</p> - -<p class="pi8 p1">«Votre très humble et très soumis admirateur,</p> - -<p class="pr4 p1">«PASSEREAU,»</p> - -<p class="pi10 p1">Etudiant en médecine, rue Saint-Dominique d’Enfer, 7.</p></div> - -<p class="p1">La commission des pétitions fera sans doute son<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span> -rapport sur celle-ci dans une des prochaines séances. -Il serait bien regrettable si elle n’était point prise en -considération, et si la chambre passait à l’ordre du -jour.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span></p> - -<h3 class="p2">VII<br /> -<span class="wn2">AH! C’EST MAL!</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">Visite de Passereau à Philogène.—Passereau dissimule -et persifle.—Ils vont se promener dans les marais.—Passereau, -comme par hasard, rencontre la maison de -son père nourricier et fait entrer Philogène dans un -jardin inculte.—Est-il une plus douce chose que la -solitude?—Passereau laisse entrevoir ses soupçons, -Philogène proteste.—Il dissimule et persifle.—L’heure -du crime approche, prions Dieu!—Sous les -tilleuls, remarquez s’il vous plait que ceci n’est point -un roman qui enfonce Jean-Jacques et Richardson.</p> - -<p class="p2">Juste à l’heure dite, arriva Passereau. En lui -ouvrant la porte, Mariette avec un air surpris s’écria:—Quoi! -c’est vous, mon bel écolier! Hélas! bien<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span> -que j’aie grand plaisir à vous voir, je vous croyais -homme de cœur, et j’espérais beaucoup que vous ne -remettriez plus les pieds ici; vous l’aimez donc par-dessus -tout? vous ne pouvez donc vous en dépêtrer?</p> - -<p>—J’espère, pour le moins, mon amie, que tu ne -lui as rien dit me touchant, qui ait pu lui faire soupçonner -chez moi le plus léger changement à son -égard?</p> - -<p>—Rien!</p> - -<p>—Tu ne lui as pas dit que je me trouvais ici à -l’arrivée du billet du colonel?</p> - -<p>—Non, je ne le devais pas.</p> - -<p>—Y est-elle?</p> - -<p>—Je devrais vous dire non. Mon Dieu, mon Dieu! -que vous avez peu de noblesse dans l’âme! ou que -vous êtes à plaindre d’être si malheureusement épris -de bel amour pour une...... Vous êtes joué et vous -ne l’ignorez pas!</p> - -<p>—Pour m’accuser ainsi, sais-tu le serment que -j’ai dans le cœur?... Réserve tes reproches, Mariette.</p> - -<p>—Entrez, elle est dans son boudoir.</p> - -<p>Philogène sortait de table, couchée sur son sopha, -elle ruminait son dîner, repue et enflée comme une -vache qui a trop mangé de triolet.</p> - -<p>—Ah! vous voilà donc, monsieur le volage, vous -vous ferez couper les ailes! Depuis trois gigantesques -jours, votre amie ne vous a point vu.</p> - -<p>—Vous me faites volage à peu de frais, ma chère;<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span> -quand je viens, personne, madame est à cheval, en ville.</p> - -<p>—L’équitation est-ce un mal? vous avez l’air de -m’en faire un reproche.</p> - -<p>—Loin de là.</p> - -<p>—Allons, venez que je vous baise au front, que la -paix soit faite; venez donc! Ce pauvre ami, il me -semble qu’il y a une éternité!...</p> - -<p>—Vous n’étudiez pas seulement l’équitation au -manége, n’est-ce pas, vous devez avoir des traités -théoriques?</p> - -<p>—Oui, je crois avoir celui ...</p> - -<p>—A quelle volte en êtes-vous? à quelle pose?</p> - -<p>—Pourquoi ne me tutoies-tu pas aujourd’hui? Ce -gros vous me fait mal; il semblerait que vous êtes -fâché?</p> - -<p>—Fâché! et de quoi?</p> - -<p>—Que sais-je!...</p> - -<p>—N’es-tu pas toujours la même pour moi? n’es-tu -pas toujours bonne, aimante, sincère?</p> - -<p>—Toujours! tu me blesserais d’en dout.</p> - -<p>—Moi, douter de toi? tu me blesses à mon tour.</p> - -<p>—Que je suis heureuse, je vois que tu m’aimes -toujours! Je t’aime bien aussi, mon Passereau!</p> - -<p>—Comment pourrais-je ne pas t’adorer? belle de -corps, belle de cœur! pourrais-je aimer plus digne -que toi? Oh! non pas, Dieu le sait!</p> - -<p>—Que tu es généreux, mon chéri, ta parole -m’exalte.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span></p> - -<p>—Heureux, bienheureux le jeune homme d’honneur -à qui le ciel envoie, comme à moi, une femme -pure et fidèle!</p> - -<p>—Heureuse, bienheureuse la femme pure à qui le -ciel envoie un ami noble et doux!</p> - -<p>—La vie leur sera facile et légère.</p> - -<p>—Tu souris, tout bas, Passereau?</p> - -<p>—Vois-tu pas que c’est d’enivrement? Tu ris, ma -belle?</p> - -<p>—Vois-tu pas que c’est de joie?</p> - -<p>Ne me repousse donc pas comme cela, mon chéri; -qu’aujourd’hui tu es froid et triste près de moi, toi si -caressant et si amoureux des caresses!</p> - -<p>—Que veux-tu donc que je te fasse?</p> - -<p>—Je ne demande rien, Passereau; mais c’est à -peine si je puis t’embrasser. Quand je touche à tes -lèvres tu recules, et tes yeux me fixent et me font -peur! Es-tu malade, souffres-tu?</p> - -<p>—Oui, je souffre!...</p> - -<p>—Pauvre ami! veux-tu prendre du thé?</p> - -<p>—Non, j’ai besoin de respirer et de marcher: -sortons.</p> - -<p>—Il fait nuit, il est bien tard.</p> - -<p>—Tant mieux.</p> - -<p>—Je ne suis pas disposée.</p> - -<p>—Alors, à ton aise.</p> - -<p>—Non, non! ne te fâche pas, je ferai tout ton bon -vouloir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span></p> - -<p>Ils sortirent.—Passereau, muet, traînait sa -maîtresse à son bras, comme un époux contrit traîne -son épouse après la lune de miel.</p> - -<p>—Mais pourquoi veux-tu donc absolument aller -par-là, dans ces chemins laids et déserts? Viens plutôt -sur les boulevarts Beaumarchais.</p> - -<p>—Ma chère, j’ai besoin de solitude et d’obscurité.</p> - -<p>—Quelle route me fais-tu prendre dans ces marais? -le chemin des Amandiers qui mène au cimetière, me -conduirais-tu à la tombe?</p> - -<p>—J’aime beaucoup le calme de ces quartiers, où -j’ai passé mon bas âge chez la femme d’un maraîcher, -ma nourrice.—Tiens, vois-tu, là-bas, à droite, -cette espèce de hutte? c’est le louvre de mon père -nourricier.—Il y a déjà plusieurs jours que je n’ai -serré la main à ce brave homme.—Que tout cela -éveille en moi de sereins souvenirs!—S’il n’était -si tard, j’entrerais les embrasser; mais ces bonnes -gens sans vices et sans ambition se couchent avec -le soleil et se lèvent avec lui, contrairement à la -corruption qui veut des longues nuits qu’elle abrège, -et qui, comme le hibou, se tapit durant le jour.—Tiens, -regarde ces beaux jardins, ces potagers si bien -garnis, tout ceci est à eux. Voici, là-bas, l’avenue où -j’ai marché pour la première fois.—Voici un champ, -presque inculte, jadis c’était une riche pépinière; il -appartient à un jeune homme mineur.—Voici un<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span> -passage dans la haie, entrons nous promener un moment -sous ces tilleuls.</p> - -<p>—Quelle étrange idée! Ne crains-tu pas qu’on -nous prenne pour des larrons de nuit?</p> - -<p>—N’aie pas peur, mon amie, personne en ce lieu -ne veille. D’ailleurs, je suis connu du voisinage et du -maître de ce champ où je venais assez souvent, ce -printemps, faire des promenades solitaires.</p> - -<p>—Comme il fait noir: si je n’étais avec toi, Passereau, -j’aurais peur!</p> - -<p>—Enfant!</p> - -<p>—Comme on pourrait égorger, à son aise, dans -ce quartier perdu!</p> - -<p>—Est-ce pas?</p> - -<p>—Qui viendrait à votre aide? vous auriez beau -crier.</p> - -<p>—Crier, ce serait peine vaine.</p> - -<p>—Passereau, prenons cette allée de framboisiers?</p> - -<p>—Non, non, allons sous les tilleuls!</p> - -<p>—Passereau, tu me fais trotter comme une mulle. -Je suis très fatiguée.</p> - -<p>—Asseyons-nous.—Est-il un plus grand bonheur -que tu saches que le désert à deux, surtout la nuit? -N’entendre rien dans les ténèbres qui vous environnent; -n’avoir que des broussailles et des pierres -autour de soi; et, dans ce silence profond, écouter -les palpitations d’un cœur qui répond aux battemens -du vôtre, d’un cœur qui ne palpite que pour vous!<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span> -Au milieu de toute cette morne et indifférente nature -presser dans ses bras un être tout de feu, pour lequel -on a oublié tous les autres, qui vous enivre des baisers -de sa bouche amère et condamnée à tout autre! -qui vous endort sous ses caresses magnétiques!</p> - -<p>—O mon Passereau, c’est une pamoison! J’ignorais -tout le charme du silence des champs; c’est la -première fois que, sous le ciel, je cause d’amour avec -celui que j’aime.—Tu sais, nous nous tenions toujours -enfermés; oh! que cela vaut mieux que quatre -murailles!</p> - -<p>—Si l’un à l’autre fidèles nous vieillissons, quand -nous serons proches de la tombe, avec quelle joie -nous compterons cette nuit dans nos belles souvenances; -car notre liaison n’est pas une liaison d’un jour.</p> - -<p>—Union, constance pour la vie!</p> - -<p>—Avant peu, mon oncle, mon tuteur, va me rendre -compte de mes biens et m’émanciper: aussitôt, -ma belle, que je serai libre, nous irons demander à la -loi qu’elle nous unisse, et si ma parenté venait à s’enquérir -de ta dot, j’énumérerai tes vertus.</p> - -<p>—Tu me combles de joie! que de générosité pour -une pauvre femme qui ne sait que t’aimer!—Oh! -que ce jour vienne tôt! Il me tarde que nous habitions -ensemble.—Ne me caresse pas ainsi. Passereau, -je me meurs, tu vas me tuer!</p> - -<p>—Te tuer, belle homicide! ce serait grand dommage.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span></p> - -<p>—Oui! car c’est une chose rare qu’une femme -qui vous aime pour vous, rien que pour vous.</p> - -<p>—Comme toi, est-ce pas?</p> - -<p>—Épargne ma modestie.</p> - -<p>—Car c’est une chose rare qu’une femme sincère, -naïve et fidèle comme toi.</p> - -<p>—Tu me ferais rougir.</p> - -<p>—Prends garde, on ne rougit que de pudeur ou -de honte!</p> - -<p>—Mon Dieu! que ce soir tu me traites brusquement; -quelle politesse brutale, quelle réserve!—Quand -je t’embrasse, ou quand je te caresse, c’est -comme si je te touchais d’un fer rouge, tu frissonnes.—Peut-être -as-tu quelque chose contre moi? ai-je -pu te blesser, ai-je pu te déplaire, mon amour? Il -faut parler, il faut dire ce que tu as sur le cœur; -épanche ton chagrin; je suis ton amie, il ne faut rien -me cacher, je te consolerai.</p> - -<p>—Poison et orviétan, tout à la fois!</p> - -<p>—Que veux-tu dire?—Tu vois bien que tu te -caches de moi; je te fais souffrir, je te gêne.—Mon -Dieu, quel mystère!—Parle-moi, parle-moi, je t’en -prie! dis ma faute, je la réparerai, dussé-je en mourir! -Tu m’en veux?—On m’aura calomniée, il y a des -gens si pervers!...</p> - -<p>—Oui! c’est vrai, mon amie, ce n’est pas que je le -croie, on t’a calomniée. Des méchans t’ont noircie, -ils ont dit que tu me jouais, que tu m’étais joyeusement<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span> -infidèle. Mais je t’affirme que je ne les crois -point, c’est un infâme mensonge!</p> - -<p>—Bien infâme!... Il faut que tu aies bien peu de -confiance en moi, il faut que tu aies de moi une misérable -estime, pour que quelques paroles qu’on aura -débitées te changent tant et si subitement à mon -égard, et te jettent dans un pareil trouble.</p> - -<p>—On m’a dit que tu étais volage, mais je t’affirme -que cela ne me trouble point.</p> - -<p>—C’est peu libéral de ta part. On viendrait faire -sur toi les rapports les plus admissibles, comme les -plus honteux, je ne voudrais pas même les entendre. -Tu n’as pas de confiance en moi, Passereau!</p> - -<p>—Si, si, ma belle, je t’apprécie.</p> - -<p>—Moi, ton amie, moi te tromper, jamais! mais je -t’aime, je t’aime au-dessus de tout! Passereau, tu es -mon Dieu! Nous sommes liés l’un à l’autre par un -serment plus sacré que tous les sermens faits à la -face des hommes; et je trahirais ce serment, moi! -peux-tu croire cela, Passereau? Ingrat; injuste, tu -m’outrages!—Que t’ai-je donc fait? qui a pu m’avilir -à tes yeux? je suis une femme d’honneur, Passereau, -saches-le! Mais quel infâme a pu m’accuser de libertinage!... -Moi, cloîtrée, retirée, n’usant pas de la -liberté que généreusement tu me laisses; non, non, -Passereau, crois-moi, je suis digne de toi, je suis -innocente! j’en prends le ciel à témoin! Forte de ma -conscience, je ne chercherai pas à me laver de cette<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span> -sale calomnie.—Si tu savais combien je t’aime, si tu -comprenais l’étendue de mon amour pour toi? Je -t’aime tant, je t’aime tant! plutôt que de trahir mon -devoir et ma foi, plutôt que de te trahir, je me tuerais!</p> - -<p>—Oui! plutôt la mort que l’ignominie.</p> - -<p>—Oh! tu m’effraies, ne me regarde pas ainsi! Tes -yeux, comme des prunelles de tigre, roulent dans -l’ombre.</p> - -<p>—Ma bonne, voudrais-tu venir avec moi, j’ai bien -envie de faire un voyage? je suis ennuyé de Paris.</p> - -<p>—Quand cela?</p> - -<p>—Au plus tôt.—Partons demain si tu veux? allons -à Genève.</p> - -<p>—Demain, dimanche? je ne puis.</p> - -<p>—Pourquoi, qui te retient?</p> - -<p>—Rien, seulement j’ai promis d’aller dîner chez -un parent, si je manquais, il s’en fâcherait beaucoup.</p> - -<p>—Partons lundi, partons dans la semaine.</p> - -<p>—Non, mon ami, je suis bien fâchée, mais je ne -puis encore, j’ai promis à des parens d’aller passer -quelques jours chez eux, aux environs de Paris. Je ne -puis m’en dispenser sous quelque prétexte que ce -soit.</p> - -<p>—Tu ne veux pas?</p> - -<p>—Je ne puis.—Mon Passereau, ta figure devient -épouvantable! Pourquoi me froisses-tu le cou comme -cela? tu me frappes, tu me fais mal!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span></p> - -<p>—Pardon, pardon, je m’oubliais; ce sont des crispations; -je souffre, j’ai soif!</p> - -<p>—Retournons à la maison, je t’en prie.—Si tu -venais à tomber en défaillance, que ferais-je de toi, -ici? Quel serait mon embarras!</p> - -<p>—Tiens, mon amie, avant de partir, pour me désaltérer, -va me cueillir quelques fruits à ces espaliers -qui couvrent ce mur, là-bas, au bout de cette allée de -framboisiers, tu me feras bien plaisir.</p> - -<p>—Mon Dieu! Passereau, comme tu trembles en -me parlant; tu souffres donc beaucoup?</p> - -<p>—Oui!...</p> - -<p>—N’est-ce pas cette allée?</p> - -<p>—Oui, va droit et sans crainte.</p> - -<p>A peine Philogène eut-elle fait quelques pas qu’elle -disparut dans les ténèbres.—Passereau s’étendit de -tout son long, prêtant l’oreille contre terre, écoutant -dans une effroyable anxiété.—Tout à coup Philogène -jeta un cri déchirant, et l’on entendit un bruit -sourd comme celui d’un corps humain qui fait une -chute, un grand bruissement d’eau agitée et des gémissemens -qui semblaient souterrains.—Alors Passereau -se leva avec les convulsions d’un démoniaque -et se précipita à toute jambe dans l’allée de framboisiers.—A -mesure qu’il approchait, les cris devenaient -plus distincts.—Au secours! au secours!—Brusquement -il s’arrête, s’agenouille et se penche -rez-terre sur un large puits.—L’eau, tout au fond,<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span> -était remuée; de temps en temps, quelque chose de -blanc reparaissait à sa surface, et des plaintes épuisées -s’échappaient.—Au secours, au secours, Passereau, -je me noie!—Courbé, silencieux, il écoutait sans -répondre, comme penché sur un balcon, on écoute -une lointaine mélodie.—Les gémissemens peu à -peu s’éteignaient.—Alors, avec une voix forte, -grossie encore par l’écho du puits, Passereau hurla:—Tu -veux du secours, ma belle? c’est bien, attends! -je vais dire au colonel Vogtland qu’il t’apporte un -Arétin!</p> - -<p>Philogène répondit par une plainte râlée affreusement.—Elle -flottait encore à la superficie, déchirant -de ses ongles la muraille ruinée.—Passereau, alors, -avec un grand effort, détacha et fit tomber sur elle, -une à une, les pierres brisées de la margelle.</p> - -<p>Tout redevint silencieux, et morne comme une -vision funèbre, toute la nuit, il passa et repassa sous -les tilleuls.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span></p> - -<h3 class="p4">VIII<br /> -<span class="wn2">FIN TRÈS NATURELLE</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pch">Chapitre qui peut paraître surabondant, et dont aurait pu -se passer le lecteur; quand je dis lecteur, je parle hypothétiquement, -car il serait présomptueux à moi de penser -en avoir un seul, fût-ce même un Russe? Mais sans -lui, l’histoire de Passereau aurait été immorale; il faut -toujours que le crime reçoive un châtiment.</p> - -<p class="p2">Le petit homme rouge avait sonné cinq heures et -demie à l’horloge du château des Tuileries, car le -petit homme rouge a reparu depuis peu avec le nouvel -hôte et son <i>maistre des maçonneries</i>. Passereau -se promenait sous la forêt de marronniers: pour -tuer l’attente, il avait pâturé deux ou trois grands<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span> -journaux fort indigestes. Notre bel écolier s’ennuyait -considérablement en ce damné lieu, continuellement -assailli par certains schismatiques et forcé d’essuyer -les déclarations d’amour de ces bourgeois de Gomorre. -Enfin il vit un homme accourir en toute hâte -au piédestal du sanglier de marbre, puis le tourner -et le pourtourner tendant le cou et regardant de tous -côtés avec un air maussade et capot.</p> - -<p>Ce quidam, grand et gros, enveloppé d’une houppelande -bleue, orné d’une figure insignifiante coupée -en deux par une énorme moustache, portait des éperons -qu’il faisait sonner d’impatience et une longue -cravache dont il se caressait les os des jambes. Passereau -l’ayant considéré un instant et toisé du regard -comme un cheval en foire, s’approcha de lui et le -salua:</p> - -<p>—Vous attendez quelqu’un, monsieur?</p> - -<p>—Que vous importe, jeune homme!</p> - -<p>—Il m’importe beaucoup.</p> - -<p>—Vous exercez une profession peu honorable, -monsieur, croyez-vous que je ne vous ai point aperçu -tout à l’heure me moucharder?</p> - -<p>—Vous attendez une femme, n’est-ce pas?</p> - -<p>—Non, monsieur, un hermaphrodite.</p> - -<p>—Vous faites à contre-temps le joli cœur.</p> - -<p>—Gringalet!</p> - -<p>—Il est vrai, monsieur, que ma corpulence n’égale -pas la vôtre, et que dans la balance d’un boucher<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span> -vous peseriez plus que moi: mais votre grosse voix et -vos grands ossemens ne m’épouvantent pas. Croyez-moi, -la seule domination est celle de l’intelligence, -et la vôtre, monsieur, me semble fort mal confectionnée.</p> - -<p>—Quel est ce doux ramage?</p> - -<p>—Convenez-en, le fait n’a rien de honteux, vous -attendez une fille, mademoiselle Philogène, mais -vous attendez en vain, à moins d’un miracle, et les -miracles sont passés de mode, elle ne viendra pas, -c’est moi qui, sur ma tête et mon sang, vous l’affirme.</p> - -<p>—En tout cas, ce n’est pas vous qui l’en empêcheriez!</p> - -<p>—Ne jurez de rien, monsieur le colonel Vogtland.</p> - -<p>—Qui vous a dit mon nom? Triple escadron! -ceci me surpasse.</p> - -<p>—Vous comptiez ne trouver ici qu’un sanglier de -marbre, et vous en trouvez deux, dont un vif, prêt à -vous faire bonne guerre!</p> - -<p>—Non, monsieur, je ne trouve qu’un sanglier et -un porc.</p> - -<p>—Vous me donnez le choix des armes.</p> - -<p>—Vous aussi vous avez un point d’honneur? Tout -s’en mêle. Vous jouez au soldat; mon enfant, vous -voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal et bien, -vous ferez avec moi un rude apprentissage!</p> - -<p>—Assez de ce ton de protectorat, vous me faites -pitié, tout sabreur que vous êtes.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p> - -<p>—Triple escadron! le calicot s’insurrectionne.</p> - -<p>—Ne m’approchez pas, monsieur le carabinier, -vous puez l’écurie!</p> - -<p>—Gringalet! si je ne me retenais à quatre, je te -souffletterais de ma botte!</p> - -<p>—Regardez-moi bien, croyez-vous que je tremble? -Un homme vaut un homme; ignorez-vous ce que -peut la volonté?—Votre empereur, dont frissonnant -vous baisiez les semelles, comme moi, vous -allait au nombril!—Oh! nous ne sommes plus au -temps où le soudard primait dans le monde et calottait -le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipe devant -un recru en sentinelle.—Vous vous battrez avec -moi!</p> - -<p>—Vous le voulez, je me battrai; c’est-à-dire, traduction -littérale, je vous tuerai.</p> - -<p>—Qui sait? ce sont les mauvais barbiers qui balafrent.—A -demain matin; quel rendez-vous? Boulogne -ou Montmartre?</p> - -<p>—Montmartre.</p> - -<p>—Quelle heure?</p> - -<p>—La vôtre.</p> - -<p>—Huit heures.</p> - -<p>—Soit.—Quoique tout homme vaille son homme, -comme vous disiez fort élégamment tantôt, je n’aime -pas les anonymes: serait-il possible de savoir qui -vous êtes?</p> - -<p>—Passereau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span></p> - -<p>—Votre état?</p> - -<p>—Ecolier.</p> - -<p>—Triple escadron! la maigre solde!</p> - -<p>—Si nous ne devions nous battre à mort, j’apporterais -ma trousse, et vous offrirais mes services pour -votre pansement; mais si vous désiriez par hasard -qu’après votre trépas je vous ouvrisse et je vous embaumasse, -veuillez me regarder comme, honorifiquement, -votre serviteur dévoué.</p> - -<p>—Monsieur est médecin? nous sommes confrères.</p> - -<p>—Je le suis de beaucoup de gens.</p> - -<p>—Monsieur est carabin?</p> - -<p>—Monsieur est carabinier?</p> - -<p>—Mais, triple escadron! elle ne viendra pas la -donzelle!</p> - -<p>—Je ne présume pas.</p> - -<p>—Peut-être ai-je eu tort de m’emporter sitôt? -Peut-être étiez-vous envoyé de Philogène pour m’avertir -qu’elle ne pouvait se trouver au rendez-vous? -Peut-être est-elle malade?</p> - -<p>—Très malade.</p> - -<p>—Peut-être êtes-vous son médecin?</p> - -<p>—Oui! son médecin.</p> - -<p>—Je vous demande mille pardons de vous avoir si -mal traité, j’ignorais ...</p> - -<p>—Demain matin, à huit heures, à Montmartre!</p> - -<p>—Mais, de grâce, dites-moi, comment va-t-elle! -Que lui est-il arrivé? est-elle en grand péril?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span></p> - -<p>—Quelle arme prendrons-nous?</p> - -<p>—Je vous supplie, répondez-moi, vous êtes cruel, -vous, son médecin! Pour une insulte faite sans connaître, -pour une insulte dont je vous demande pardon; -répondez-moi, est-elle en danger de mort? est-elle -à l’agonie? Que je cours ... Répondez-moi donc! -si vous saviez combien je l’aime!...</p> - -<p>—Si vous saviez combien j’en suis aimé!</p> - -<p>—C’est ma maîtresse.</p> - -<p>—C’est ma maîtresse!</p> - -<p>—Elle, Philogène?</p> - -<p>—Elle, Philogène.</p> - -<p>—Triple escadron!</p> - -<p>—Tribunal de Dieu!</p> - -<p>—J’en suis anéanti!...</p> - -<p>—J’en suis émerveillé.—Ayant intercepté votre -agréable poulet, je viens, en son lieu, vous demander -de quel droit, depuis trois mois qu’elle était à moi, ma -seule amie, vous êtes survenu dans mes amours?</p> - -<p>—Dites-moi, d’abord, depuis deux ans que je -l’entretiens, de quel droit vous survenez dans les -miennes?</p> - -<p>—Quoi! vous l’entreteniez?</p> - -<p>—Oui! de beaux et bons écus ayant cours.</p> - -<p>—Ah! l’infâme!...—J’ai bien fait ...</p> - -<p>—Qu’avez-vous fait?</p> - -<p>—Rien.</p> - -<p>—Jurez-moi, car il faut que je sache à quoi m’en<span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span> -tenir, que vous êtes depuis trois mois son amant -heureux.</p> - -<p>—Je le jure par le Christ!—Mais jurez-moi aussi -que depuis deux ans vous êtes son entreteneur heureux.</p> - -<p>—Je le jure par Martin Luther!</p> - -<p>—Calomnie!</p> - -<p>—C’est vous qui mentez!</p> - -<p>—Je ne dis pas que vous n’ayez tenté l’escalade, -mais vous avez été débouté.</p> - -<p>—Je ne dis pas non plus que vous n’ayez battu en -brèche, mais assurément vous en avez été pour vos -frais de siége.</p> - -<p>—Quelle arme choisissons-nous, décidément?</p> - -<p>—Décidément vous voulez vous battre?—A coup -sûr, pour vous venger de ses rigueurs?</p> - -<p>—Non, de ses faveurs.</p> - -<p>—Gascon!</p> - -<p>—Mirliflore!—Vous croyez donc qu’on peut impunément -venir arracher de mes bras ma bien-aimée? -Oh! vous vous abusez fort, monsieur le céladon tardif!—Vous -étiez venu semer de l’ivraie dans mon -champ.—Vous étiez venu, sans doute, mendier de -l’amour pour de l’or.—Cette femme est à moi, je la -garderai, je la veux, j’en ai besoin, je la défendrai -contre tout agresseur, je la maintiendrai! Mort à -quiconque viendra, comme vous, braconner sur ma -terre!—Vous vous battrez, monsieur le colonel!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span></p> - -<p>—Je vous tuerai.</p> - -<p>—Nous connaissons votre réputation funestement -célèbre. Mais comme je ne sais pas manier l’épée et -que d’ailleurs je suis myope et ne puis tirer le pistolet, -je vous prierai de vouloir bien vous en remettre -au hasard!</p> - -<p>—A votre aise: d’autant plus que je n’aime pas -l’assassinat et ce serait vous assassiner: quel que -soit votre courage, la lutte serait inégale; que faire -contre une adresse infaillible?—Le hasard peut -seul balancer les chances, je m’en réfère au hasard.—Mais -réfléchissez, mon cher ami, il me déplaît -d’aller sur le terrain pour un léger motif: je vous -dirai, franchement, que je n’ai point de véhément -désir de vengeance; je ne vous hais point, et si vous -voulez simplement m’assurer que vous renoncez à -jamais à toutes poursuites d’amour auprès de Philogène -et à venir troubler ma possession, je m’en fie à -votre parole d’honneur, car je vois que vous êtes un -homme d’honneur, tout sera dit, tout sera fait: voulez-vous?</p> - -<p>—Vous goguenardez.—Jamais! nous sommes -deux cavaliers pour une cavalle: qu’elle soit au survivant.</p> - -<p>—Plus tard vous ne m’accuserez point; comme -vous, je vais avoir une volonté immuable, et ne demandez -pas grâce et miséricorde, je serai féroce.</p> - -<p>—Qu’elle soit au survivant! Voulez-vous tirer au<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span> -blanc et au noir, un pistolet chargé et l’autre pas?</p> - -<p>—Je n’aime pas cela.</p> - -<p>—A pile ou face?</p> - -<p>—C’est par trop écolier.</p> - -<p>—Savez-vous quelque jeu?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Ni moi non plus, alors la chance est égale, -jouons notre vie.</p> - -<p>—Bravo! mais auquel?</p> - -<p>—Aux dames ou aux dominos?</p> - -<p>—Soit. Allons au prochain café.</p> - -<p>—Non, à demain.</p> - -<p>—Demain, demain! on ne doit jamais remettre -cette sorte d’affaire.</p> - -<p>—Il faut que j’aille dîner.</p> - -<p>—Je ne puis vous laisser partir, je m’attache à vos -pas. Vous iriez maltraiter Philogène. Vidons de suite -la querelle.</p> - -<p>—Il faut que j’aille dîner.</p> - -<p>—Allons dîner, où allez-vous? Je vous suivrai.</p> - -<p>—Au premier restaurant, là, au coin, rue Castiglione. -Voulez-vous accepter?</p> - -<p>—Merci, chacun son écot.</p> - -<p class="p2">Là-dessus, se dirigèrent vers la rue de Rivoli, -notre écolier et notre soldat, ou notre soldat et notre -écolier, je laisse à chacun la faculté de donner la préséance -à qui bon lui semblera suivant son goût et sa<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span> -prédilection. Vit-on jamais couple d’hyménée mieux -assorti entrer chez un traiteur, faisant <i>nopces et festins</i>? -Un gros ossu, d’une stature hyperbolique,—qui -aurait pu servir d’observatoire, Dieu en soit -loué! à feu Mathieu Lemsberg,—un tueur par -l’épée; c’est l’époux d’une part.—Un petit minois, -enfantin et joliet, qui aurait pu faire un charmant -docteur à l’usage des dames, un tueur par Broussais; -c’est l’époux d’autre part.—Comme pour une partie -fine ils s’enfermèrent dans un cabinet très particulier, -je suis sûr qu’il en vint de mauvaises pensées dans -l’esprit du garçon. Ceci nous montre qu’il ne faut -point s’arrêter aux apparences. Gardons-nous de jugemens -téméraires, il est si facile de prendre, ainsi -que dans cette occurrence, des gens qui vont se couper -la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser.</p> - -<p>—Ce repas, pour l’un de nous deux, sera le dernier, -sera le viatique, dit alors Passereau; il convient -de le faire copieux, sans nul égard pour les ordonnances -somptuaires de feu très constant roi Henri -deuxième, que lui-même sans doute outrepassa souventefois -en l’honneur de madame Diane, et qu’à -plus solide raison, nous pouvons bien enfreindre en -l’honneur de madame la mort.</p> - -<p>—Je comprends, vous voulez, comme on dit à la -caserne, que nous fassions un <i>mâchon soigné</i>, cela -me chausse assez bien: j’y tope.—Pour vous préparer -au grand acte qui va suivre, pour vous procurer<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span> -de l’aplomb et de l’audace, vous voulez vous salpêtrer -le cerveau, c’est très adroit! C’est comme je -pratiquais à ma première campagne; quand la journée -devait être chaude, je me reconsolidais avec une -armure interne de champagne mousseux.</p> - -<p>—Non, ce n’est pas pour cela, car je suis résigné -à quitter la vie; je serais même chagriné s’il advenait -que je gagnasse.</p> - -<p>—Moi de même.</p> - -<p>—Et je vous demanderai, si le cas écheoit en votre -faveur, de ne point me faire de politesse et de me -tuer sans remords.</p> - -<p>—Moi de même.—Car la vie, à vous dire vrai, -commence à me peser constitutionnellement. Le -troupier sans guerre, c’est la désolation des désolations; -c’est un médecin sans épidémies; c’est un -Coitier sous Louis XI.</p> - -<p>—Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nous dispenser -de barbarisme et laisser le <i>c</i> de maître Coictier.</p> - -<p>—Coictier! Ah! par exemple, c’est cela un barbarisme! -mon cher ami, il faudrait avoir une gueule de -fer-blanc pour prononcer ce nom si cruellement -gaulois; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie -en cinq actes et en vers français, a dit partout -Coitier.</p> - -<p>—Belle autorité! que votre rimeur du Hâvre de -Grâce!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span></p> - -<p>—Morveux!—Taisez-vous, vous m’insultez en -la personne de ce nourrisson chéri des neuf sœurs, -des neuf muses, des Piérides!</p> - -<p class="p2">Hélas! pour l’honneur du corps, il était temps que -le carabinier achevât son festin; sa conversation -prolixe et volubile devenait presque aussi claire que -le Victor Cousin, presque aussi savante que le Raoul -Rochette, presque aussi chinoise que le Rémusat, -presque aussi anglaise que le Guizot, presque aussi -chronologique que le Roger de Beauvoir, presque -aussi artiste que le Lécluse, et pour l’immoralité en -bas de soie, c’était du <i>scribouillage</i> tout pur!</p> - -<p>Il s’était, outre mesure, bourré le torse, langage -d’atelier.</p> - -<p>Le fait est qu’il avait une capacité vraiment académique, -et sauf les représentans du peuple, il n’y a -guère que les chameaux qui eussent pu, avec quelques -chances, entrer en lice avec lui; et, dans l’état où il se -trouvait, il aurait pu entreprendre avec sécurité la traversée -du désert; je ne dis pas de Sahara, parce que -je hais le pléonasme. Ceci est une facétie à l’usage de -la société asiatique de Paris; il est bon quand on fait -des plaisanteries orientales de l’en prévenir; il est -bon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroits -risibles.</p> - -<p>Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient le cimetière, -le carabin et le carabinier avaient empilé les<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span> -bouteilles défuntes, et Dieu sait combien avait été -contagieuse la mortalité.</p> - -<p>Les voilà! les voilà! par les rues, les ruelles, les -impasses, les places, les carrefours, encombrés de -voitures et de passans; les voilà! les voilà! par la -boue, les pavés, les immondices, les bornes, les ruisseaux, -les filles de joie, les voilà! Comme ils folâtrent -nos deux hommes! Les voilà! Ils s’en vont, -compère et compagnon, et comme dirait un paveur -ou un membre de l’Académie des Inscriptions qui ferait -une docte citation, les voilà qui s’en vont ainsi -qu’<i>Orchestre et Pilastre</i>.—A propos d’Oreste et -Pilade, voulez-vous une recette pour faire un vaudeville -à grand succès; 1º il faut y parler au moins -treize fois de ces deux classiques amis; 2º au moins -une fois de la cupuncture; 3º au moins trois fois de -l’honneur français et de Napoléon; 4º ne pas oublier -deux ou trois balourdises sur les romantiques, et surtout -ne pas manquer de leur faire dire que Jean Racine -est un polisson, et de faire des bons mots sur ce -gueux de Goethe et sur Chatqu’expire; 5º exalter Molière -et Corneille, que surtout on ne doit pas avoir -lus, pour s’en faire un manteau à l’aide duquel on -puisse passer à la barrière du public, comme ces -veaux qu’on entre en fraude, en leur mettant une -blouse et une casquette. Le tout en français de -M. Drouineau et en bouts rimés du vieux marquis de -Chabannes; si je dis le marquis de Chabannes, c’est<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span> -que je sais qu’il n’est pas spadassin, et comme je -n’aime pas le duel, ce qui ne veut pas dire que je -n’aime pas à déjeûner, je fais le moins possible de -personnalité dangereuse, et jamais, ainsi que Boileau, -je ne pousserai l’audace jusqu’à appeler un chat un -chat.</p> - -<p>Arrivés au café de la Régence, vite, ils demandèrent -un jeu de dominos—voici le moment fatal—! -Dieu, car il n’y a pas de hasard, même aux dominos, -va décider dans sa sagesse qui des deux doit mourir, -du carabin ou du carabinier.</p> - -<p>Vogtland parfois était morgue comme un caporal -instructeur, et parfois volontiers assez expansif.</p> - -<p>—Double six, douze, 1812; c’est juste l’année où -j’ai eu l’avantage de perdre mon vénérable père.</p> - -<p>—Pas de niaiseries, colonel, jouons gravement, -grogna Passereau, et surtout ne mettez pas les dominos -à l’envers.</p> - -<p>Notre écolier était rêveur et concentré, et racorni -en boule sur lui-même, comme certain poète contemporain, -ou comme un petit cochon d’inde qui a froid.</p> - -<p>Une galerie de bourgeois s’arrondissait autour de -leur table et prenait intérêt à leurs jeux. Si ces braves -gens avaient pu se douter de ce qui se décidait là, -certes, ils auraient été terriblement effrayés et auraient -pris leur parapluie ou celui d’autrui, et se -seraient enfuis à toutes jambes, s’ils n’avaient été -œdémateux ou podagres.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span></p> - -<p>Vogtland, comme un compagnon du devoir, habitué -à boire tout au litre, qui entre par hasard au café, -un jour de bamboches, avalait sa dix-septième demi-tasse -quand la partie se termina à son avantage.—Passereau -à cette fin sourit agréablement.</p> - -<p>—Allons, partons de suite, dit-il, je suis pressé -d’en finir.</p> - -<p>—Quelle mort préférez-vous?</p> - -<p>—Faites-moi sauter le caisson.</p> - -<p>—Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dans mon -hôtel, pour y prendre mes pistolets. Marchez lentement, -je vous rejoindrai; où allons-nous, aux -Champs-Élysées?</p> - -<p>Vogtland reparut bientôt: silencieux, ils suivirent -la grande avenue et passèrent la barrière de l’Étoile. -A quelques maisons plus loin que la taverne du napolitain -Graziano, où l’on mange d’excellens macaronis, -ils se détournèrent de la route et descendirent -dans les prés en contrebas de la chaussée—il était -grande nuit—. Là, ayant longé quelque temps un -mur de clôture:—Arrêtons-nous ici, dit Passereau, -nous sommes assez bien, ce me semble.</p> - -<p>—Vous trouvez?</p> - -<p>—Oui!</p> - -<p>—Êtes-vous prêt?</p> - -<p>—Oui, monsieur, armez, surtout pas de délicatesse, -vous êtes un lâche si vous tirez en l’air.</p> - -<p>—N’ayez pas peur, je ne vous manquerai pas.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span></p> - -<p>—Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’il vous plaît?</p> - -<p>—Avec plaisir: mais appuyez-vous sur le mur -pour ne point reculer, et comptez une, deux, trois; -à la troisième, je ferai feu.</p> - -<p>—Une, deux;—attendez, nous avons joué notre -vie pour une femme?</p> - -<p>—Oui!</p> - -<p>—Elle appartient au survivant?</p> - -<p>—Oui!</p> - -<p>—Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-le, -je vous prie: la volonté d’un mourant est sacrée.</p> - -<p>—Je le ferai!</p> - -<p>—Demain matin, vous irez rue des Amandiers-Popincourt; -à l’entrée, à droite, vous verrez un -champ terminé par une avenue de tilleuls, enclos par -un mur fait d’ossemens d’animaux et par une haie -vive, vous escaladerez la haie, vous prendrez alors -une longue allée de framboisiers, et tout au bout de -cette allée vous rencontrerez un puits à rase terre.</p> - -<p>—Après?</p> - -<p>—Alors vous vous pencherez et vous regarderez -au fond.</p> - -<p>Maintenant faites votre devoir, voici le signal,—une, -deux, trois!...</p> - -<hr class="chap" /> - -</div> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span></p> - -<div class="chapter"> - -<h2>CHAMPAVERT<br /> -<span class="wn2 little">LE LYCANTHROPE</span><br /> -——<br /> -<span class="wn2 reduct">PARIS</span></h2> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span></p> - -<p class="pp6 p2"> -Car la société n’est qu’un marais fétide<br /> -Dont le fond, sans nul doute, est seul pur et limpide,<br /> -Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus<br /> -Vénéneux et puant, vient toujours par-dessus!<br /> -Et c’est une pitié! C’est un vrai fouillis d’herbes<br /> -Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes,<br /> -Troncs pourris, champignons fendus et verdissans,<br /> -Arbustes épineux croisés dans tous les sens,<br /> -Fange verte, écumeuse et grouillante d’insectes,<br /> -De crapauds et de vers, qui de rides infectes<br /> -Le sillonnent, le tout parsemé d’animaux<br /> -Noyés, et dont le ventre apparaît noir et gros.</p> - -<p class="pr4 p1"><span class="smcap">Gérard.</span></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span></p> - -<h3 class="p4">I<br /> -<span class="wn2">TESTAMENT.</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="pc2"><span class="smcap">A Jean-Louis, laboureur</span></p> - -<p class="p2">Je mourrai seul, mon cher Jean-Louis, je mourrai -seul!... Pourtant j’avais reçu et fait une promesse; -pourtant, un homme m’avait dit:—Je suis las de la vie, -tu la hais volontiers, quand tu seras prêt, nous la fuirons -ensemble. Jean-Louis, je suis prêt, te dis-je, déjà -j’ai pris mon élan, et toi, es-tu prêt! Toi prêt, simple -que je suis, croire à un serment! La tête de l’homme -varie. Cependant, tu ne peux l’avoir sitôt oublié, et, -d’ailleurs, souvent je te la rappelai cette nuit, où, -après avoir erré long-temps dans la forêt, appréciant -à son prix toutes choses, alambiquant, fouillant, disséquant<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span> -la vie, les passions, la société, les lois, le -passé et l’avenir, brisant le verre trompeur de l’optique -et la lampe artificieuse qui l’éclaire, il nous prit -un hoquet de dégoût devant tant de mensonges et de -misères. Alors, si tu veux bien t’en souvenir, nous -pleurâmes; oui! tu pleurais!... Ta main frappa dans -ma main, et nous fîmes un jurement. Si je te rappelle -tout cela, ce n’est pas que je veuille, nonobstant, -t’entraîner à sauter le pas; non, c’est bonnement pour -que tu ne blâmes plus une résolution qui a été la -tienne. Hélas! ton nouveau sort, sans doute, a fait -muer tes idées; c’est lui, sans doute, qui te cloue à la -vie, comme une huître au rocher. Tu as laissé la -niaise profession que t’avait imposée ton père; employé, -tu as déserté ton emploi et renoncé aux sourires -et aux pourboires ministériels; dépravé que tu -es, manant! Tu as eu la grossièreté, comme on dit, -poussé par l’instinct du chien qui chasse de race, tu -as eu la grossièreté de quitter la ville au séjour enchanteur,—comme -disent les impudens flagorneurs, -les renards mangeant le fromage d’une bourgeoisie -ignorante, orgueilleuse, qui, comme un coq d’inde, -se pavane dans sa crotte,—pour retourner au champ -d’où ton aïeul était parti, s’enrôler à la cité plat valet. -Tu as eu la grossièreté, comme on dit, la folie de -préférer le sarreau de toile et la blouse au pantalon à -lacets et sous-ventrières, au gilet à étaux, à la redingote -asphixiant par la strangulation, croisant au cabestan,<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span> -à la cravate en carcan, aux bottines savonnées -de talc, aux gants glacés, éphémères; costume d’aisance, -dans lequel on est emballé commodément, -pourvu qu’on n’emploie ni ses mains, ni ses pieds, -qu’on ne tourne pas la tête, qu’on ne se penche ni en -avant ni en arrière, qu’on ne s’agenouille, ni s’asseoie. -Tu as échangé le grand village contre le village, le -spectacle du vaudeville contre celui de la nature, les -rues passantes à escarpe et contrescarpe de boutiques, -grouillantes de fiacres et de tombereaux, contre des -chemins déserts, campagnardement bordés de haies -vives et de futaies; là, rien pour badauder, ni estampes -aux vitrages, ni jongleurs sur la borne, ni sirènes -exhalant l’eau-de-vie, rien d’urbain! L’homme, livré -à lui-même, solitaire et silencieux, en est réduit à -penser.</p> - -<p>Tu es heureux maintenant, heureux, un garçon de -charrue heureux, quel scandale! Le bonheur peut-il -bien se prostituer ainsi! Un garçon de charrue heureux!... -Allez donc dire cela à madame la banquière -trois étoiles, qui s’évente là-bas à son balcon. Fi -donc! dira-t-elle, le cœur soulevé et crachant; fi -donc, un garçon de charrue heureux! un balourd! -Pour moi, sans flatteries, je vous comprends assez -bien, toi et ton bonheur, bonheur s’il en est? Bonheur, -quel mot dérisoire! Je n’ai point encore rencontré -d’être assez effronté pour s’avouer heureux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p> - -<p>Autrefois, j’ai peut-être aussi rêvé la vie que tu as -réalisée: alors, je croyais aux champs des Bucoliques, -aux paysans des Idylles, aux villageois de Favart, -aux bergères des impostes de Boucher: je me -disais, si la félicité n’habite point la ville, à coup sûr, -on l’héberge aux champs. Je croyais qu’alors qu’on a -des sabots aux pieds, une souquenille, un chapeau -de paille, qu’on se lève avec le jour, qu’on gouverne -un coutre, qu’on sarcle ou qu’on arrose une terre, -qu’on suit une bourrique chargée, qu’on mange des -choux, des haricots et du porc, et qu’on juche comme -une poule à la tombée du jour, je croyais qu’on était -bien heureux, bien délicatement heureux! je croyais ... -mais, je ne crois plus....</p> - -<p>Pourtant, si je devais rester plus long-temps parmi -ou hormis les hommes, c’est ce que tu choisis, que -je choisirais; je me ferais rustre comme toi, mais -plus sauvage encore, plus fauve; j’irais manger du -pain de chataignes dans les montagnes du Vivarais; -j’irais me faire chasseur d’ours aux Pyrénées, charbonnier -aux Ardennes, ou bûcheron aux Alpes. Mais, -aujourd’hui, ce n’est plus assez; à quoi bon? quand -j’userais ma vigueur à des travaux stupides, à manier -la hache, la pioche ou la houe; à quoi bon, quand je -me ferais le cœur calleux comme les mains? Ce n’est -plus l’abrutissement qu’il me faut, c’est le néant! -Mais toi, tu ne veux plus du néant, tu veux vivre; -vis, je mourrai seul!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span></p> - -<p>Or, voici pour le serment que tu m’avais fait et que -tu trahis.</p> - -<p>Et voici pour le mien que je parjure aussi.</p> - -<p>Le mien, c’est un serment juré à une femme, à -une femme forte; un jour, qu’épuisés tous deux, -étreints, confondus, mon visage caché sous ses cheveux -blonds que ma bouche mâchait et dont j’aimais -à me voiler; nous creusions profondément le passé, -nous causions de nos malheurs, de nos amours, -veux-je dire, car nos amours ont été affreuses, car -mon amour est fatal, car je suis funeste comme un -gibet! Pauvre fille, à qui t’étais-tu donnée!... Oh! -que tu as souffert à cause de moi!... j’ai été bien -injuste!...</p> - -<p>Qu’ils viennent donc les imposteurs, que je les -étrangle! les fourbes, qui chantent l’amour, qui le -<i>guirlandent</i> et le <i>mirlitonnent</i>, qui le font un enfant -joufflu, joufflu de jouissances, qu’ils viennent -donc, les imposteurs, que je les étrangle! Chanter -l’amour!..... pour moi, l’amour, c’est de la haine, -des gémissemens, des cris, de la honte, du deuil, du -fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossemens, -des remords, je n’en ai pas connu d’autre!... Allons, -roses pastoureaux, chantez donc l’amour, dérision! -mascarade amère!</p> - -<p>Alors, cette pauvre femme, ponctuant ses phrases -avec des baisers déchirans, me dit, grave et réfléchie—car -Flava est une femme forte, je le répète, une<span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span> -femme qui nous dépasse tous—, Champavert, fais le -serment de m’accorder ce que je vais te demander.</p> - -<p>—Ma bonne, je ne puis ainsi faire une promesse.</p> - -<p>—Oh! je t’en prie, promets-le-moi.</p> - -<p>—Non, je ne puis.</p> - -<p>—Qu’as-tu peur, crains-tu que je te surprenne une -volonté qui te serait fatale? Oh! tu n’es pas généreux; -vois-tu, moi, je te promettrais tout aveuglément, -c’est que je t’aime! Il n’est nulle chose au -monde que je ne ferais pour toi, si tu disais, je le -veux. Oh! c’est bien d’un homme ...</p> - -<p>—Bonne amie, il n’est nulle chose au monde que -je ne ferais pour toi aussi, tu le sais bien; parle, que -t’ai-je jamais refusé?</p> - -<p>—Je veux de toi, Champavert, jure-le-moi, que tu -ne te tueras jamais seul, jamais! Le jour où tu seras -las de la vie, vite, viens me trouver, dis-moi seulement:—Je -veux en finir. Je me leverai aussitôt et -nous sortirons, et, tous deux embrassés, nous nous -tuerons.</p> - -<p>—Je lui jurai ... Elle me baisa vingt fois sur le -cœur. Je n’exigeai pas d’elle le même serment, elle -m’aurait dit:—Sur l’heure, et le boisseau de mes -dégoûts n’était pas comble: une épingle m’attachait -encore à la vie. Je la savais résolue, elle caressait ce -projet depuis bien long-temps; pensant l’exécuter -d’instant en instant, elle portait sur elle un testament -de ses dernières volontés, afin qu’on n’accusât personne<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span> -de son assassinat. J’ai balancé long-temps, j’ai -été long-temps indécis si j’irais lui découvrir ma volonté -tardive, et lui dire:—Flava, je suis prêt enfin, -lève-toi, viens et tuons-nous.</p> - -<p>J’aurais tant de plaisir à périr avec elle, elle en est -bien digne!... Mais, cependant, je ne le veux pas, je -ne le ferai pas; le monde est si stupide, il dirait que -nous nous sommes ... que je me suis frappé par amour. -Non, non, je ne le veux pas; le monde est si stupide, -il ne peut croire que la vie soit un fardeau dont le -robuste se décharge; il ne peut croire à la soif de -l’anéantissement, ni qu’on répugne à l’existence; il -faut qu’il matérialise tout, cause et effet, une idée pour -lui n’a rien de palpable, il faut qu’il jauge et cube tout, -jusqu’à son Dieu! Quand il apprend la fin d’un suicide, -de suite il veut trouver des causes bien rustiques, -bien voyantes, vite, c’est pour une femme, une -passion, une perte au jeu, une honte domestique, -une aliénation mentale. Non, non, je ne l’avertirai -pas, je mourrai seul, je ne veux pas qu’on dise: ils -se sont tués, Flava, Champavert, par amour, pour -une intrigue malheureuse, contrariée, poussés au -désespoir; ce n’est point par désespoir, je n’ai jamais -espéré. Non, non, je ne le veux pas!</p> - -<p>Que je suis fou, hélas! que je suis fou! ne pas vouloir -que ce monde sur lequel je crache, que je méprise, -que je repousse du pied, m’accuse de périr par -amour; faiblesse! Eh! quand je serai anéanti, que<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span> -me feront les grossières conjectures des hommes? -leurs bavarderies ne troubleront pas mon fumier. -Mais non, c’est plus puissant que moi, je ne puis surmonter -cette imbécillité; faible que je suis, je souffrirais -de cette pensée jusqu’à l’heure sonnée ... Non, je -ne l’avertirai pas; non, je me tuerai seul.</p> - -<p>Jean-Louis, Jean-Louis, toi, tu peux vivre, puisque -tu as rencontré la félicité, tu peux vivre!... Ah! que -le sort me garde bien de t’entraîner à descendre avec -moi l’escalier de la citerne de la mort. Tes plumes -sont encore engluées aux moribondes illusions, qu’ensemble -nous avions poignardées une à une; je te -croyais faucon décillé et prêt à prendre ton vol vers -le néant, mais le monde te chaperonne encore. Tu -attends peut-être une paix, un repos, au bout de la -carrière! Ce qui te manque en ta jeunesse, tu espères -le voir s’abattre sur toi en la décrépitude? tu ne peux -croire que l’existence ne soit que cela, ne soit que ce -que tu connais: si ce n’est que cela, te dis-tu, s’il n’y -avait pas quelque époque de béatitude, quelque saison -de pure joie, qui venge de tout l’opprobre, comment -tant d’hommes auraient-ils traîné leur carapace -jusqu’au bout? comment auraient-ils consenti à végéter -toujours et misérablement, à patrouiller, jusqu’à -extinction, dans l’étang croupi de la société? Comment?... -C’est que, comme toi, la foule espère; comme -toi, elle se croit toujours sur le point d’atteindre son -rêve évanoui, son fol désir; c’est que, pareil au chat<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span> -qui veut saisir ce qui se passe au fond du miroir, à -l’instant où radieux il se jette sur sa proie, sur son -ombre, ses griffes ne font que heurter et grincer la -glace; stupéfait, mais non pas éclairé, il s’acharne et -épie, alléché comme devant. Mais, toi, qui as passé -derrière le miroir, qui as gratté l’étamage de tes -ongles, qui sais que ce n’est qu’une vitre et de l’étain -qui reflète, alléché, épieras-tu toujours?...</p> - -<p class="p2">Le monde, c’est un théâtre: des affiches à grosses -lettres, à titres emphatiques, <i>hameçonnent</i> la foule -qui se lève aussitôt, se lave, peigne ses favoris, met -son jabot et son habit dominical, fait ses frisures, -endosse sa robe d’indienne, et, parapluie à la main, -la voilà qui part; leste, joyeuse, désireuse, elle -arrive, elle paie, car la foule paie toujours, chacun -se loge à sa guise, ou plutôt suivant le cens qu’il a -payé, dans le vaste amphithéâtre, l’aristocratie se -verrouille dans ses cabanons grillés, la canaille reste -à la merci. La toile est levée, les oreilles sont ouvertes -et les cous tendus, la foule écoute, car la foule -écoute toujours; l’illusion pour elle est complète, -c’est de la réalité; elle est identifiée, elle rit, elle -pleure, elle prend en haine, en amour, hurle, siffle, -applaudit; en vain, quelquefois, sent-elle qu’on -l’abuse et s’arme-t-elle de sa lorgnette, elle est myope, -rien ne peut détruire son illusion et sa foi qu’exploite -si galamment les comédiens.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span></p> - -<p>Mais toi, Jean-Louis, qui as pénétré dans les coulisses, -toi, qui as vu l’envers du palais, le ciel plat, -et touché le fond; toi, qui as vu de près et à nu les -rois, banquistes caparaçonnés de paillons; toi qui as -vu la carcasse des duègnes au travers l’ocre et le plâtre -dont elles sont badigeonnées; toi qui as frayé la -jeune première, si novice, si pucelle en scène, et -dont la bouche exhale la pharmacie; toi qui sais que -les génovines ne sont que des jetons; toi, pour qui -les rois, les soudards, les nobles, les belles et les valets -ne sont que de crapuleux baladins, qui font de -l’honneur, de la gloire, de la justice, selon leur rôle -imposé; Pharisiens, qui, loin des yeux de l’amphithéâtre, -se traînent dans la débauche et se baignent -dans la turpitude; toi, Jean-Louis, qui n’es plus fasciné, -débarbouillé de l’erreur, écouteras-tu la farce -jusqu’au bout?... resteras-tu jusqu’au bout dans la -tourbe du théâtre, bénévole spectateur à gueule bée -de cette ignoble pantalonnade?... O Jean-Louis, tu -serais trop déchu!</p> - -<p>Je ne t’en veux pas, parce que maintenant tu tiens -à la vie: certes, tu as bien le droit de vivre, puisque -l’échafaud ne te réclame pas; tu peux porter fièrement -ta tête sur l’épaule, ce n’est plus aujourd’hui -une tête séditieuse, la fournaise ne contient plus que -du mâche fer; tu peux la porter crânement, cette tête -pacifique, avec privilége du roi et autorisation de -M. le maire. En outre, n’habites-tu pas les champs?<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span> -et les champs attachent à l’existence. En vérité, quoi -de plus attrayant! Là, des vaches; là, une meule de -foin; là, un étang qui coasse; là, des batteurs en -grange; là, une ânesse qui brait; là, un margouillis -qui clapote; là, un champ de betteraves. Quoi de -plus entraînant? c’est un charme irrésistible, je le -sens!... Une seule chose me plairait moins peut-être, -la monotonie, la sempiternelle physionomie de la -nature: toujours de la pluie et du soleil, du soleil et -de la pluie; toujours le printemps et l’automne, le -chaud et la froidure; toujours, à tout jamais. Rien -n’est-il plus ennuyeux qu’une fixité, qu’une mode -inamovible, qu’un almanach perpétuel. Tous les ans, -des arbres verts et toujours des arbres verts; Fontainebleau! -qui nous délivrera des arbres verts? Que -cela m’émbête!... Pourquoi, non plus de variété? pourquoi -les feuilles ne prendraient-elles pas tour à tour -les couleurs de l’arc-en-ciel? Fontainebleau! que -cette verdure est sotte!</p> - -<p>Je ne t’en veux pas, Jean-Louis, pour ce que tu -tiens à la vie, non, mais pour ce que tu prétends <i>ne -pas concevoir les raisons qui me poussent si brusquement -au suicide</i>; c’est toi, Jean-Louis, qui me demandes -cela; fatalité! Qui t’a changé ainsi? qui -peut donc t’avoir ainsi rafraîchi le cœur, tandis que -le mien s’enfonçait dans l’amertume? <i>brusquement</i>, -peux-tu bien dire cela? tu n’ignores pourtant pas que -la pensée de la mort est la doyenne de mes pensées;<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span> -tu ne l’ignores pas, toi-même tu y applaudissais. Il -est trop tard maintenant, j’en suis fâché; mais tout -ce que tu pourrais me dire serait vain, j’achèverai... -Mais je t’aime trop pour ne pas redouter ton blâme; -au moins qu’un ami ne me vitupère pas; au moins -que tu dises: Il a bien fait, il a fait en brave, il s’est -tué.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span></p> - -<h3 class="p4">II<br /> -<span class="wn2">EDURA</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="p2">Ce factum achevé, Champavert l’enveloppa, mit -l’adresse: <i>A Jean-Louis, laboureur, à la chapelle en -Vaudragon</i>, et le cacheta; puis il se releva calme et -comme soulagé, but un pot de thé, alluma une cigarrette -de Maryland, s’assit sur la croisée, fumant et -regardant vaguement dans l’air; sa cigarrette achevée, -il rentra dans la chambre; et, longeant le pourtour -des murailles, il baisait les portraits de ses compagnons -tour à tour, et, tour à tour, les brisait sur le -plancher: ensuite, avec un rire goguenard et haussant -les épaules de dédain, il lacéra et jeta au feu tous -ses livres; et, s’armant d’une hache appendue en trophée -il mit en pièces, l’un après l’autre, les meubles<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span> -qui garnissaient son logis. Le carreau était couvert -de débris, et le feu de la cheminée s’étendait dans la -chambre. Son mauvais cœur palpitait de joie: il ne -voulait rien laisser après lui qui pût être utile, rien; il -ne voulait pas qu’après sa mort, on se partageât, le -rire sur la lèvre, ce qu’il avait possédé; qu’un autre -après lui vînt aimer un objet qu’il avait aimé; qu’un -autre promenât ses dépouilles au soleil. S’il avait eu -de l’or, il aurait été le jeter à l’eau ou l’enfouir, tant -son aversion pour les hommes était profonde, tant il -abhorrait l’héritage. Ce n’est pas lui qui aurait fait -planter des arbres sur sa tombe pour abriter le voyageur -lassé pendant le midi; il aurait plutôt fait creuser -une chausse-trappe sur sa fosse pour y engloutir -le voiturier égaré ou le piéton perdu dans l’herbe -haute.</p> - -<p>Satisfait de sa dévastation, il s’assit sur ces ruines, -comme l’architecte Fontaine s’asseoirait sur les décombres -de Saint-Germain-l’Auxerrois; et, ouvrant -une cassette à demi brûlée, il en tira une petite boîte -d’écaille, la porta à ses lèvres avec ivresse, et la couvrit -de baisers.</p> - -<p>—Edura! Edura! mon premier amour et mon -plus terrible, Edura! ma Warens!... répétait-il, le front -rouge et les mains crispées, broyant et faisant craquer -la boîte sous ses doigts baignés des gros pleurs -qui tombaient de ses yeux.</p> - -<p>O Edura! ma belle Edura!... femme, femme, que<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span> -tu m’as été fatale!... Si tu l’avais voulu, tu aurais -fait de moi quelque chose de grand; je sens trop là -que j’étais prédestiné, rien qu’avec un mot, un seul -mot! Tu ne l’as pas dit, ce mot, vilaine femme! Que -tu m’as fait de mal! tu m’as perdu: tu pouvais faire -de moi un lion; le bon de mon cœur pouvait grandir -sous tes caresses; ta voix, ta douce parole, tes baisers -pouvaient exorciser le venin qui, maintenant, me déborde; -la souffrance a fait de moi un loup féroce. -Tiens, que je brise ce bijou qui me vient de toi!...</p> - -<p>Et jetant à terre cette boîte d’écaille, il frappa dessus -du talon, et la pulvérisa.</p> - -<p>—Meurs, meurs, tout souvenir d’elle!... d’elle! -qui a fait entrer la haine en mon cœur, d’elle! qui a -trempé ma jeunesse dans le fiel quand elle pouvait la -faire si belle, si sublime! C’est toi, Edura, c’est toi -qui m’as aigri, qui as chassé la bonté de ma tête, la -sensibilité de ma poitrine, qui m’as usé et blasé par -la torture et l’envie. C’est toi qui es cause que j’ai -tout haï, tu m’as perdu quand ma vie s’ouvrait si -riche d’avenir; c’est toi qui l’as empoisonnée; et, si -je me tue, c’est encore par toi; c’est toi qui as mis -dans mon sein le germe de la mort, la misère l’a fécondé.</p> - -<p>O inconcevable passion! amour, amour, qui t’expliquera?.... -Edura! ô mon Edura! ne va pas croire -après cela que je te hais. Je t’aime toujours aussi follement; -je frissonne encore à ton nom comme autrefois.<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span> -Je t’aime, et c’est toi qui m’as tué, c’est toi qui -m’as tourné vers le néant. Tu m’as fait tant de mal, -et je t’aime tant! et cependant tu n’es plus pour moi -qu’une souvenance confuse; les ans ont passé vite, et -m’ont fait jeune homme; mais toi, ils t’ont vieillie, -ternie, fanée; tu n’es plus un bouton d’or, tu es un -saule creux qui penche. Les cavaliers ne te regardent -plus; tu n’as plus de cour, tu n’es plus reine. Si, -alors, tu avais voulu cueillir mon amour, amaranthe -immortelle, qui ne se flétrit point, elle t’ornerait -encore. Mère, tu aurais un enfant passionné dans tes -bras; mon sang, mes baisers chaleureux rappelleraient -ta vie qui s’en va; tu aurais eu jusqu’au bout -un compatissant appui; ma jeunesse aurait obombré -ton âge, et mon bras puni le rieur qui aurait levé ton -voile.</p> - -<p>Que sont-ils devenus tous tes beaux muguets, amants -charnels, que sont-ils devenus?... A peine se rappelleraient-ils -ton nom. Vrais cosaques à cheval, ces -hommes auxquels tu t’es livrée t’ont jeté leur passion -nomade; ils t’ont butinée sur leur chemin. Pauvre -femme! insensée! voilà donc les amis que tu te préparais -pour le retour. Souffre, souffre maintenant; il -est bien juste que je sois vengé, j’ai tant souffert! -Maintenant, peut-être, tes joues que nul baiser ne ravive -sont mouillées de pleurs, tu languis solitaire, et -cette solitude inaccoutumée te mine; peut-être en -es-tu réduite, quel abaissement! à faire des minauderies<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span> -à de jeunes hommes qui te repoussent et te tournent -le dos. Quand tu veux parler d’amour, on ricane. -Souffre, souffre long-temps, que je sois bien vengé! -Inconcevable passion, je t’aime encore, je le sens là, -je ne puis me le cacher; Je t’aime, et je te hais profondément; -et cependant, si tu venais me prendre la -main, si tu venais me dire tout bas ce mot que tu -m’as toujours tu, si tu venais me dire je t’aime, comme -autrefois ... car tu m’as aimé, j’en suis sûr; je suis sûr -que tu as étouffé ton amour pour moi, que tu as repoussé -le mien, parce que aimer, être aimée d’un enfant -obscur n’était pas ce que voulait ton esprit -orgueilleux, et je t’aime encore aussi violemment; et -pourtant, te dis-je, si tu venais à moi, je te repousserais; -car je t’aime aujourd’hui pour ce que tu as été, -et non pour ce que tu es. Si tu te jetais à mes genoux, -je serais sans pitié, je te frapperais; si tu t’attachais -à mes pas, froid, je te traînerais, je serais vengé!</p> - -<p>Puis, accoudé, silencieux, ce pauvre Champavert -pleurait amèrement.</p> - -<p>—C’est le premier pas dans la vie, qui décide de -la vie; versez du vinaigre dans le vin le plus doux, il -deviendra vinaigre, murmura-t-il en ramassant les -débris de la boîte d’écaille qu’il baisait et mettait dans -sa bourse.</p> - -<p>Tout à coup, il se lève, enfonce son chapeau sur -son front, sort et clôt sa porte.</p> - -<p>—Voici ma clef, dit-il en descendant au concierge;<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span> -je pars pour un voyage lointain; si quelqu’un -venait me demander, vous voudrez bien lui dire que -j’ai quitté pour long-temps cette ville.</p> - -<p>—Iriez-vous en Espagne, que vous aimez tant?</p> - -<p>—Plus loin.</p> - -<p>—En Alger?</p> - -<p>—Plus loin.</p> - -<p>Il sortit.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span></p> - -<h3 class="p4">III<br /> -<span class="wn2">FLAVA</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="p2">Vers le soir, un camarade le rencontra rue Jean-Jacques-Rousseau, -au moment où il sortait de la -poste.</p> - -<p>A huit heures environ, sur la hauteur de Montmartre, -dans le chemin des Rosiers, il sonnait à un guichet -rouge.</p> - -<p>Une jeune fille ouvrit: ses cheveux blonds flottaient -sur sa robe blanche; son teint pâle et son -regard soucieux, son allure langoureuse, quoique -dégagée, sa poitrine rentrée et sa tête inclinée, disaient -tristement que la souffrance, comme une foudre, -avait ravagé et ravageait cette belle créature, -cassée, défleurie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span></p> - -<p>En apercevant Champavert, elle jeta un cri de surprise.</p> - -<p>—Vous, mon sauvage, à cette heure, quelle aventure!...</p> - -<p>—Amie, si je suis venu, ce n’est point par aventure, -c’est tout à votre intention.</p> - -<p>—Champavert, vous me permettrez au moins le -doute.</p> - -<p>—Mauvaise, vous voulez me blesser!—Es-tu -seule?</p> - -<p>—Oui!</p> - -<p>—Tout-à-fait seule?</p> - -<p>—Oui!</p> - -<p>—Ton père?</p> - -<p>—Il est descendu à la ville.</p> - -<p>—Enfin, c’est bien heureux! Je puis te voir et te -parler à loisir, sans gros yeux qui épient et sans -grandes oreilles qui espionnent.</p> - -<p>—Qui vous change donc ainsi, mon Champavert? -quel soleil a donc fondu la glace de votre cœur? -Ah! vraiment, il vous sied bien, après deux mois -d’absence, de venir jouer à l’amoureux.</p> - -<p>—Flava, je ne joue rien; je suis pour toi ce que -j’ai toujours été. J’accepte tes reproches, je sais -qu’en apparence je puis en mériter; je suis peu assidu, -il est vrai, mais tu règnes en mon cœur toujours; tu -règnes comme la patrie dans le cœur d’un proscrit; -tu règnes comme la vie dans le cœur d’un condamné.<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span> -L’absence ne détruit pas l’amour, tu le sais. Je suis -peu assidu, c’est vrai, que veux-tu que je vienne faire -ici plus souvent? Souffrir!... Toujours gardée à vue, -comme une criminelle d’État, je ne puis seulement te -presser la main, te dire un mot bas à l’oreille; à peine -si nos regards peuvent s’entendre; cela me fait trop -de mal, je ne puis le supporter! Que de fois j’ai été -tenté de frapper ton père, tes geoliers, de te prendre -le bras et de te dire fuyons! Ah! si tu étais libre, ou -si du moins nous pouvions nous livrer à de douces -causeries, tu ne te plaindrais pas de l’infréquence de -mes visites.</p> - -<p>—Mais, qu’importe!... puisque ta vue seule me -remet tant de courage au cœur. Ah! c’est cruel, -Champavert, de haïr ainsi une femme, et puis de sortir -de terre comme un démon, deux ou trois fois l’année, -pour venir lui mentir, lui dire qu’on l’aime; -ah! c’est cruel, Champavert!</p> - -<p>—Flava, tu me traites durement, tu me tortures -à plaisir! Faudra-t-il donc toujours, comme un débutant, -renouveler mes aveux d’amour? toujours faire -de nouvelles protestations? Tu devrais au moins me -connaître depuis six ans que nous sommes liés. Si je -ne suis pas assidu, suis-je pas fidèle amant? Je sais -que tu as le droit de douter de moi; qu’autrefois, tout -enfant, j’ai été mauvais, mais ma constance n’a-t-elle -pas racheté tout cela? Je t’aime, Flava, je t’aime profondément, -à tout jamais! Veux-tu encore un serment?<span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span> -je t’aime, Flava! et te le jure sur le corps ...</p> - -<p>—Silence! Champavert, silence! n’invoquez pas -son ombre!</p> - -<p>—Ne pleure pas, Flava! ne pleure pas, bonne -mère, tes larmes ont assez creusé tes joues, tes larmes -sont amères à mes lèvres; ne pleure pas, bonne mère! -il est plus heureux que nous, il n’est pas.</p> - -<p>—Plus heureux que nous, il n’est pas..... Champavert, -tu dis vrai: que j’aime cette pensée!... Oh! -dis-moi, serais-tu prêt?</p> - -<p>—Non, ma toute belle, attendons encore, peut-être -des jours meilleurs vont se lever pour nous; si -jeunes encore, nous avons un long avenir! Attendons -encore, nous avons bu l’absinthe avant le festin, attendons, -après le deuil de la nuit, le jour et la rosée.</p> - -<p>—Champavert, quand un arbre a été atteint de la -foudre, nul printemps ne saurait le reverdir; il dessèche -sur pied, jusqu’à ce qu’un bûcheron le renverse -de sa hache; Champavert, attendrons-nous le -coup de hache de la mort, tardif bûcheron? Ce serait -une lâcheté!</p> - -<p>—Il est téméraire de préjuger l’avenir: ma belle, -dépouillons-nous de cette sombreur, soyons moins -élégiaques, s’il vous plaît?</p> - -<p>—C’est cela, à loisir, plaisantez! Vous grimacez, -Champavert, votre rire n’est pas un rire qui part du -cœur, c’est un rire de supplicié. Tout à l’heure vous -vous êtes trahi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span></p> - -<p>Pendant ces causeries, sous la salle d’ombrage, -la lune était montée à l’horizon, et ses rayons, perçant -au travers le feuillage vacillant des marronniers, -semait le sable de nacres et l’obscurité de phalènes -d’argent. Le rossignol ne chantait pas encore son -nocturne, et l’on n’entendait rien dans l’immensité, -sinon le son amoureux de leur voix qui s’élevait -comme le soupir d’une Gnomide.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span></p> -<p> </p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span></p> - -<h3 class="p2">IV<br /> -<span class="wn2">DAMNATION</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="p2">—La plaine est obscure et solitaire, lève-toi, ma -grande amie, et descendons le clos; viens errer, là-bas, -près de la citerne; il y a bien long-temps que je -ne me suis agenouillé sur cette terre; le houx ombrageant -son berceau mortuaire, a peut-être été -brouté? Allons voir.</p> - -<p>—Oh! non pas, ce houx est vert et touffu et l’herbe -haute et belle; mes pleurs sont une pluie féconde, -et je les en arrose chaque nuit.</p> - -<p>—Chaque nuit tu descends à la source?</p> - -<p>—Oui! chaque nuit: quand tout dort en la maison, -je me lève et descends faire ma prière sur sa -tombe; quand j’ai bien prié et bien pleuré sous le -ciel, je me sens plus calme. La nature semble me<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span> -pardonner mon crime; il me semble entendre dans -le silence universel une voix partant des étoiles, qui -me crie:—Ton crime n’est pas le tien, faible enfant -de la terre, il est aux hommes! à la société!... que -son sang retombe sur eux et sur elle!... Je rentre -avant l’aurore, et je goûte alors un sommeil plus -paisible et sans rêves affreux.</p> - -<p>—Mystérieuse! pourquoi ne me parlas-tu jamais -de tes visites nocturnes? je m’y serais trouvé aussi, -moi, je serais venu prier et pleurer avec toi!</p> - -<p>—Garde-t-en, Champavert, garde-t-en bien, tu -me perdrais! Plusieurs fois, mon père soupçonneux -m’a suivie, j’en suis sûre, je l’ai vu, là, caché derrière -le mur de la citerne, il m’écoutait; nous nous serions -trahis. Aussi, ai-je bien soin de prier bas, de peur -qu’il n’entende pourquoi je prie. Il m’a demandé -plusieurs fois, avec un sourire d’intelligence, si je -n’étais pas somnambule: j’ai feint de ne pas comprendre, -et, sans me déconcerter, j’ai répondu que cela -pouvait bien être.</p> - -<p>Ils étaient presque au bas du sentier rapide qui -conduit à la source; la lune avait disparu, le ciel -était noir, quelques éclairs passaient comme des phosphores -à l’horizon, Flava était appuyée sur le bras -de Champavert, qui froissait dans sa main une branche -de verveine.</p> - -<p>—Quelle odeur plus suave que cette verveine des -Indes! Aimes-tu les fleurs, Flava?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span></p> - -<p>—Beaucoup.</p> - -<p>—Toi, aimer les fleurs, Flava, c’est de l’amour-propre! -aimes-tu les parfums?</p> - -<p>—Beaucoup.</p> - -<p>—Pour moi, je les aime follement! on dit que -cela sied mal à un homme, que m’importe! je n’en -suis pas plus efféminé pour cela. Si je me laissais -aller, je remplirais mon logis de plantes balsamiques, -je me chargerais de senteurs comme une petite maîtresse. -Quand je suis accablé, une branche de chèvrefeuille -odorant est pour moi toute une consolation.</p> - -<p>Bien des cavaliers montent la garde pour une -belle, à son balcon; moi, je la monterais pour une -fleur; bien des cavaliers font de longs chemins pour -causer d’amour, j’irais en Espagne pour une bergamote, -en Orient pour du benjoin; bien des cavaliers -vendent leur manteau pour en jouer le prix, moi, je -troquerais le mien contre un flacon d’essence de -roses.</p> - -<p class="p2">Mais, pour moi, par-dessus tout, Flava, tu es le -flacon le plus odorant, le réséda le plus suave, le -baume arabique le plus précieux! Aussi, pour toi, je -ferais plus que de guetter sous un balcon, je ferais -plus qu’un pèlerinage, je ferais plus que de me dépouiller -de mon manteau, je vivrais, si tu l’exigeais!...</p> - -<p>—Tu te trahis encore, Champavert, serais-tu<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span> -prêt? dis-le-moi, je t’en prie, souviens-toi de ta promesse!</p> - -<p>—Oh! non pas cela, je veux dire que si j’étais décidé -au néant, et que tu voulusses que je vécusse, je -vivrais.</p> - -<p>—Champavert, tu blasphêmes en parlant ainsi -de néant, tu me fais mal infernalement!... Regarde -donc ce ciel sillonné, cette plaine, ces monts, cette -majestueuse nature! regarde-moi! et après cela, crois -au néant si tu peux?</p> - -<p>—Comme toi, Flava, j’aimai jadis les poëmes et -les phrases.</p> - -<p>—Hélas! si nous ne devions pas renaître heureux -pour l’éternité, ce serait bien atroce!... Une vie de -souffrances et de misères et plus rien après?...</p> - -<p>—Le néant.</p> - -<p>—Oh! tu ne le crois pas!</p> - -<p>—Si! je le crois! C’est par lâcheté que les hommes -reculent devant l’anéantissement: ils se façonnent à -leur guise une vie future, se bercent et s’enivrent de -ce mensonge qu’ils se sont fait à eux-mêmes; et, tous -contens de cette trouvaille, quand ils agonisent, -comme des fous sur le lit de fer, avec un rire niais -sur les lèvres, ils vous disent:—Adieu! au -revoir, je pars pour un monde meilleur, nous nous -retrouverons là-haut! et puis, avec un rire encore -plus niais, les héritiers, joyeux dans le cœur, répondent:—Adieu! -bon voyage! nous nous rejoindrons<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span> -avant peu, préparez nos places dans l’hôtellerie du -paradis.</p> - -<p>—Eh bien! non! idiots que vous êtes! vous allez -où vont toutes choses, au néant!...... Et c’est face à -face avec la mort, et le pied dans la fosse, lâches, -que je vous dis cela! Je ne veux pas d’une autre vie, -j’en ai assez de vivre, c’est le néant que j’appelle!...</p> - -<p>—Taisez-vous, taisez-vous, Champavert, ne blasphémez -pas ainsi; si vous saviez, votre regard est -affreux! Mais quelle serait donc, mon ami, la récompense -des malheureux torturés ici-bas?</p> - -<p>—Qui dédommagera le cheval de ses sueurs, la -forêt de la hache, de la scie et du feu?..... Sans doute, -il y a une autre vie aussi pour les chevaux et les -chênes?... Un paradis!...</p> - -<p>—Vous êtes égaré, taisez-vous, Champavert, Dieu -vous entend; ne craignez-vous pas son tonnerre?</p> - -<p>—S’il était un Dieu qui lançât la foudre, je le défierais! -Qu’il me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant -qui entend tout, je le défie!....... Tiens, je crache -contre le ciel! Tiens, regarde là-bas, vois-tu ce -pauvre tonnerre qui se perd à l’horizon! on dirait -qu’il a peur de moi. Ah! franchement, ton Dieu n’est -pas susceptible sur le point d’honneur: si j’étais -Dieu, si j’avais des tonnerres à la main, oh! je ne me -laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver -de terre!</p> - -<p>Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span> -votre Dieu, et vous avez bien fait, car, s’il était un -Dieu, il serait pendable.</p> - -<p>—Oh! laissez-moi fuir, la terre s’entr’ouvre sous -vos pas! Satan, tu me fais horreur!....... laissez-moi, -Champavert, moi, je n’ai pas fait de pacte; je vous -en prie, taisez-vous, je suis morte si vous blasphémez -plus! Faut-il donc que je baise vos pieds?...</p> - -<p>—Jusqu’à cette heure, j’avais gardé mon sang-froid, -mais tant de misères m’enragent!... Oh! si je -tenais l’humanité comme je te tiens là, je l’étranglerais! -Si elle n’avait qu’une vie, je la frapperais de ce -couteau, je l’anéantirais! si je tenais ton Dieu, je le -frapperais comme je frappe cet arbre! si je tenais ma -mère, ma mère qui m’a donné la vie, je l’éventrerais! -C’est une chose infâme qu’une mère!... Ah! si du -moins elle m’avait étouffé dans ses entrailles, comme -nous avons fait de notre fils..... Horreur!..... Je -m’égare ...</p> - -<p>Monde atroce! il faut donc qu’une fille tue son -fils, sinon elle perd son honneur!... Flava! tu es une -fille d’honneur, tu as massacré le tien!... tu es une -vierge, Flava! Horreur!......</p> - -<p>Ote-toi de dessus cette fosse, que je creuse la terre -de mes ongles; je veux revoir mon fils, je veux le revoir -à mon heure dernière!</p> - -<p>—Ne troublez pas sa tombe sacrée....</p> - -<p>—Sacrée!...... Je te dis que je veux revoir mon fils -à mon heure dernière! laisse-moi fouiller cette fosse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span></p> - -<p>La pluie tombait à flots, le tonnerre mugissait, et -quand les éclairs jetaient leurs nappes de flammes -sur la plaine, on distinguait Flava, échevelée; sa robe -blanche semblait un linceul, elle était couchée sous -les touffes du houx. Champavert, à deux genoux sur -terre, de ses ongles et de son poignard fouillait le -sable. Tout à coup, il se redressa tenant au poing un -squelette chargé de lambeaux:—Flava! Flava! -criait-il, tiens, tiens, regarde donc ton fils; tiens, -voilà ce qu’est l’éternité!... Regarde!</p> - -<p>—Vous me faites bien souffrir, Champavert, tuez-moi!..... -Tout cela pour un crime, un seul, ah! c’en -est trop....</p> - -<p>—Loi! vertu! honneur! vous êtes satisfaits; tenez, -reprenez votre proie!... Monde barbare, tu l’as voulu, -tiens, regarde, c’est ton œuvre, à toi. Es-tu content -de ta victime? es-tu content de tes victimes?...—Bâtard! -c’est bien effronté à vous, d’avoir voulu naître -sans autorisation royale, sans bans! Eh! la loi? -eh! l’honneur?...</p> - -<p>Ne pleure pas, Flava, qu’est-ce donc? rien: un enfanticide. -Tant de vierges timides en sont à leur troisième, -tant de filles vertueuses comptent leurs printemps -par des meurtres..... Loi barbare! préjugé -féroce! honneur infâme! hommes! société! tenez! -tenez votre proie!... Je vous la rends!!!...</p> - -<p class="p2">En hurlant ces derniers mots, Champavert lança<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span> -au loin le cadavre qui, roulant par la pente escarpée, -vint tomber et se briser sur les pierres du chemin.</p> - -<p>—Champavert! Champavert! achève-moi! râlait -Flava, froide et mourante; es-tu prêt, maintenant?...</p> - -<p>—Oui!...</p> - -<p>—Frappe-moi, que je meure la première!... Tiens, -frappe là, c’est mon cœur!... Adieu!!!</p> - -<p>—Au néant!!!</p> - -<p>A ce dernier mot, Champavert s’agenouilla, mit la -pointe du poignard sur le sein de Flava, et, appuyant -la garde contre sa poitrine, il se laissa tomber lourdement -sur elle, l’étreignit dans ses bras: le fer entra -froidement, et Flava jeta un cri de mort qui fit mugir -les carrières.</p> - -<p>Champavert retira le fer de la plaie, se releva, et, -tête baissée, descendit la colline et disparut dans la -brume et la pluie.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span></p> - -<h3 class="p4">V<br /> -<span class="wn2">DE PROFUNDIS</span></h3> - -<hr class="d5" /> - -<p class="p2">Le lendemain, à l’aube, un roulier entendit un -craquement sous la roue de son chariot: c’était le -squelette charnu d’un enfant.</p> - -<p>Une paysanne trouva près de la source un cadavre -de femme avec un trou au cœur.</p> - -<p>Et, aux buttes de Montfaucon, un écarisseur, en -sifflant sa chanson et retroussant ses manches, aperçut, -parmi un monceau de chevaux, un homme couvert -de sang; sa tête, renversée et noyée dans la<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span> -bourbe, laissait voir seulement une longue barbe -noire, et dans sa poitrine un gros couteau était enfoncé -comme un pieu.</p> - -<p class="pc4 mid">FIN</p> -</div> - - -</div> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Champavert, by Pétrus Borel - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHAMPAVERT *** - -***** This file should be named 51787-h.htm or 51787-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/7/8/51787/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51787-h/images/cover.jpg b/old/51787-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7270904..0000000 --- a/old/51787-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51787-h/images/fr.jpg b/old/51787-h/images/fr.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index cf1239f..0000000 --- a/old/51787-h/images/fr.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51787-h/images/logo.jpg b/old/51787-h/images/logo.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 32151f5..0000000 --- a/old/51787-h/images/logo.jpg +++ /dev/null |
