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-The Project Gutenberg EBook of Le nez d'un notaire, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Le nez d'un notaire
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: April 9, 2016 [EBook #51709]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEZ D'UN NOTAIRE ***
-
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-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- _Le Nez d’un
- Notaire_
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _Le Nez d’un
- Notaire_
-
-
- _Par
- Edmond About
- de l’Académie française_
-
-[Illustration]
-
-
- _Nelson │ _Calmann-Lévy
- Éditeurs │ Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques │ 3, rue Auber
- Paris_ │ Paris_
-
-
-
-
- _A M. ALEXANDRE BIXIO_
-
-
-_Permettez-moi, monsieur, d’inscrire en tête de ce petit livre le
-nom cher et honoré d’un homme qui a consacré toute sa vie à la cause
-du progrès, d’un père qui a offert ses deux fils à la délivrance de
-l’Italie, d’un ami qui est venu entre les premiers me donner une preuve
-de sympathie le lendemain de «Gaëtana»._
-
- _E. A._
-
-
-
-
- TABLE
-
-[Illustration]
-
-
- _Pages_
-
- _A M. Alexandre Bixio_ 5
-
- _I._ _L’Orient et l’Occident sont aux prises: le sang coule_ 9
-
- _II._ _La chasse au chat_ 43
-
- _III._ _Où le notaire défend sa peau avec plus de succès_ 93
-
- _IV._ _Chébachtien Romagné_ 131
-
- _V._ _Grandeur et décadence_ 155
-
- _VI._ _Histoire d’une paire de lunettes et conséquences
- d’un rhume de cerveau_ 197
-
-
-
-
- LE NEZ D’UN NOTAIRE
-
-
-
-
-I
-
-L’ORIENT ET L’OCCIDENT SONT AUX PRISES: LE SANG COULE
-
-
-MAÎTRE ALFRED L’AMBERT, avant le coup fatal qui le contraignit à
-changer de nez, était assurément le plus brillant notaire de France. En
-ce temps-là, il avait trente-deux ans; sa taille était noble, ses yeux
-grands et bien fendus; son front olympien, sa barbe et ses cheveux
-du blond le plus aimable. Son nez (premier du nom) se recourbait en
-bec d’aigle. Me croira qui voudra, mais la cravate blanche lui allait
-dans la perfection. Est-ce parce qu’il la portait depuis l’âge le
-plus tendre, ou parce qu’il se fournissait chez la bonne faiseuse? Je
-suppose que c’était pour ces deux raisons à la fois.
-
-Autre chose est de se nouer autour du cou un mouchoir de poche roulé
-en corde; autre chose de former avec art un beau nœud de batiste
-blanche dont les deux bouts égaux, empesés sans excès, se dirigent
-symétriquement vers la droite et la gauche. Une cravate blanche bien
-choisie et bien nouée n’est pas un ornement sans grâce; toutes les
-dames vous le diront. Mais il ne suffit point de la mettre; il faut
-encore la bien porter: c’est une affaire d’expérience. Pourquoi les
-ouvriers paraissent-ils si gauches et si empruntés le jour de leurs
-noces? Parce qu’ils se sont affublés d’une cravate blanche sans aucune
-étude préparatoire.
-
-On s’accoutume en un rien de temps à porter les coiffures les plus
-exorbitantes; une couronne, par exemple. Le soldat Bonaparte en ramassa
-une que le roi de France avait laissé tomber sur la place Louis XV. Il
-s’en coiffa lui-même, sans avoir pris leçon de personne, et l’Europe
-déclara qu’un tel bonnet ne lui allait pas mal. Bientôt même il mit la
-couronne à la mode dans le cercle de sa famille et de ses amis intimes.
-Tout le monde autour de lui la portait ou la voulait porter. Mais cet
-homme extraordinaire ne fut jamais qu’un porte-cravate assez médiocre.
-M. le vicomte de C***, auteur de plusieurs poèmes en prose, avait
-étudié la diplomatie, ou l’art de se cravater avec fruit.
-
-Il assista, en 1815, à la revue de notre dernière armée, quelques jours
-avant la campagne de Waterloo. Savez-vous ce qui frappa son esprit dans
-cette fête héroïque où éclatait l’enthousiasme désespéré d’un grand
-peuple? C’est que la cravate de Bonaparte n’allait pas bien.
-
-Peu d’hommes, sur ce terrain pacifique, auraient pu se mesurer avec
-maître Alfred L’Ambert. Je dis L’Ambert, et non Lambert: il y a
-décision du conseil d’État. Maître L’Ambert, successeur de son père,
-exerçait le notariat par droit de naissance. Depuis deux siècles
-et plus, cette glorieuse famille se transmettait de mâle en mâle
-l’étude de la rue de Verneuil avec la plus haute clientèle du faubourg
-Saint-Germain.
-
-La charge n’était pas cotée, n’étant jamais sortie de la famille; mais,
-d’après le produit des cinq dernières années, on ne pouvait l’estimer
-moins de trois cent mille écus. C’est dire qu’elle rapportait, bon an,
-mal an, quatre-vingt-dix mille livres. Depuis deux siècles et plus,
-tous les aînés de la famille avaient porté la cravate blanche aussi
-naturellement que les corbeaux portent la plume noire, les ivrognes
-le nez rouge, ou les poètes l’habit râpé. Légitime héritier d’un nom
-et d’une fortune considérables, le jeune Alfred avait sucé les bons
-principes avec le lait. Il méprisait dûment toutes les nouveautés
-politiques qui se sont introduites en France depuis la catastrophe de
-1789. A ses yeux, la nation française se composait de trois classes: le
-clergé, la noblesse et le tiers état. Opinion respectable et partagée
-encore aujourd’hui par un petit nombre de sénateurs. Il se rangeait
-modestement parmi les premiers du tiers état, non sans quelques
-prétentions secrètes à la noblesse de robe. Il tenait en profond mépris
-le gros de la nation française, ce ramassis de paysans et de manœuvres
-qu’on appelle le peuple, ou la vile multitude. Il les approchait le
-moins possible, par égard pour son aimable personne, qu’il aimait et
-soignait passionnément. Svelte, sain et vigoureux comme un brochet de
-rivière, il était convaincu que ces gens-là sont du fretin de poisson
-blanc, créé tout exprès par la Providence pour nourrir MM. les
-brochets.
-
-Charmant homme au demeurant, comme presque tous les égoïstes; estimé
-au Palais, au cercle, à la chambre des notaires, à la conférence de
-Saint-Vincent de Paul et à la salle d’armes, beau tireur de pointe et
-de contre-pointe; beau buveur, amant généreux, tant qu’il avait le
-cœur pris; ami sûr avec les hommes de son rang; créancier des plus
-gracieux, tant qu’il touchait les intérêts de son capital; délicat
-dans ses goûts, recherché dans sa toilette, propre comme un louis
-neuf, assidu le dimanche aux offices de Saint-Thomas d’Aquin, les
-lundis, mercredis et vendredis au foyer de l’Opéra, il eût été le
-plus parfait _gentleman_ de son temps au physique comme au moral, sans
-une déplorable myopie qui le condamnait à porter des lunettes. Est-il
-besoin d’ajouter que ses lunettes étaient d’or, et les plus fines, les
-plus légères, les plus élégantes qu’on eût fabriquées chez le célèbre
-Mathieu Luna, quai des Orfèvres?
-
-Il ne les portait pas toujours, mais seulement à l’étude ou chez le
-client, lorsqu’il avait des actes à lire. Croyez que les lundis,
-mercredis et vendredis, lorsqu’il entrait au foyer de la danse, il
-avait soin de démasquer ses beaux yeux. Aucun verre biconcave ne
-voilait alors l’éclat de son regard. Il n’y voyait goutte, j’en
-conviens, et saluait quelquefois une _marcheuse_ pour une _étoile_;
-mais il avait l’air résolu d’un Alexandre entrant à Babylone. Aussi
-les petites filles du corps de ballet, qui donnent volontiers des
-sobriquets aux personnes, l’avaient-elles surnommé _Vainqueur_. Un bon
-gros Turc, secrétaire à l’ambassade, avait reçu le nom de _Tranquille_,
-un conseiller d’État s’appelait _Mélancolique_; un secrétaire général
-du ministère de***, vif et brouillon dans ses allures, se nommait _M.
-Turlu_. C’est pourquoi la petite Élise Champagne, dite aussi Champagne
-II^e, reçut le nom de _Turlurette_ lorsqu’elle sortit des coryphées
-pour s’élever au rang de sujet.
-
-Mes lecteurs de province (si tant est que ce récit dépasse jamais
-les fortifications de Paris) vont méditer une minute ou deux sur le
-paragraphe qui précède. J’entends d’ici les mille et une questions
-qu’ils adressent mentalement à l’auteur. «Qu’est-ce que le foyer
-de la danse? Et le corps de ballet? Et les étoiles de l’Opéra? Et
-les coryphées? Et les sujets? Et les marcheuses? Et les secrétaires
-généraux qui s’égarent dans un tel monde, au risque d’y attraper des
-sobriquets! Enfin par quel hasard un homme posé, un homme rangé, un
-homme de principes, comme maître Alfred L’Ambert, se trouvait-il trois
-fois par semaine au foyer de la danse?»
-
-Eh! chers amis, c’est précisément parce qu’il était un homme posé, un
-homme rangé et un homme de principes. Le foyer de la danse était alors
-un vaste salon carré, entouré de vieilles banquettes de velours rouge
-et peuplé de tous les hommes les plus considérables de Paris. On y
-rencontrait non seulement des financiers, des conseillers d’État, des
-secrétaires généraux, mais encore des ducs et des princes, des députés,
-des préfets, et les sénateurs les plus dévoués au pouvoir temporel
-du pape; il n’y manquait que des prélats. On y voyait des ministres
-mariés, et même les plus complètement mariés entre tous nos ministres.
-Quand je dis _on y voyait_, ce n’est pas que je les aie vus moi-même;
-vous pensez bien que les pauvres diables de journalistes n’entraient
-pas là comme au moulin. Un ministre tenait en main les clefs de ce
-salon des Hespérides; nul n’y pénétrait sans l’aveu de Son Excellence.
-Aussi fallait-il voir les rivalités, les jalousies et les intrigues!
-Combien de cabinets on a culbutés sous les prétextes les plus divers,
-mais au fond parce que tous les hommes d’État veulent régner sur le
-foyer de la danse! N’allez pas croire au moins que ces personnages
-y fussent attirés par l’appât des plaisirs défendus! Ils brûlaient
-d’encourager un art éminemment aristocratique et politique.
-
-La marche des années a peut-être changé tout cela, car les aventures de
-maître L’Ambert ne datent point de cette semaine. Elles ne remontent
-pourtant pas à l’antiquité la plus reculée. Mais des raisons de haute
-convenance me défendent de préciser l’année exacte où cet officier
-ministériel échangea son nez aquilin contre un nez droit. C’est
-pourquoi j’ai dit vaguement _en ce temps-là_, comme les fabulistes.
-Contentez-vous de savoir que l’action se place, dans les annales du
-monde, entre l’incendie de Troie par les Grecs et l’incendie du palais
-d’Été à Pékin par l’armée anglaise, deux mémorables étapes de la
-civilisation européenne.
-
-Un contemporain et un client de maître L’Ambert, M. le marquis
-d’Ombremule, disait un soir au café Anglais:
-
---Ce qui nous distingue du commun des hommes, c’est notre fanatisme
-pour la danse. La canaille raffole de musique. Elle bat des mains aux
-opéras de Rossini, de Donizetti et d’Auber: il paraît qu’un million de
-petites notes mises en salade a quelque chose qui flatte l’oreille de
-ces gens-là. Ils poussent le ridicule jusqu’à chanter eux-mêmes de
-leur grosse voix éraillée, et la police leur permet de se réunir dans
-certains amphithéâtres pour écorcher quelques ariettes. Grand bien leur
-fasse! Quant à moi, je n’écoute point un opéra, je le regarde: j’arrive
-pour le divertissement, et je me sauve après. Ma respectable aïeule m’a
-conté que toutes les grandes dames de son temps n’allaient à l’Opéra
-que pour le ballet. Elles ne refusaient aucun encouragement à MM. les
-danseurs. Notre tour est venu; c’est nous qui protégeons les danseuses:
-honni soit qui mal y pense!
-
-La petite duchesse de Biétry, jeune, jolie et délaissée, eut la
-faiblesse de reprocher à son mari les habitudes d’Opéra qu’il avait
-prises.
-
---N’êtes-vous pas honteux, lui disait-elle, de m’abandonner dans ma
-loge avec tous vos amis pour courir je ne sais où?
-
---Madame, répondit-il, lorsqu’on espère une ambassade, ne doit-on pas
-étudier la politique?
-
---Soit; mais il y a, je pense, de meilleures écoles dans Paris.
-
---Aucune. Apprenez, ma chère enfant, que la danse et la politique sont
-jumelles. Chercher à plaire, courtiser le public, avoir l’œil sur le
-chef d’orchestre, composer son visage, changer à chaque instant de
-couleur et d’habit, sauter de gauche à droite et de droite à gauche,
-se retourner lestement, retomber sur ses pieds, sourire avec des larmes
-plein les yeux, n’est-ce pas en quelques mots le programme de la danse
-et de la politique?
-
-La duchesse sourit, pardonna, et prit un amant.
-
-Les grands seigneurs comme le duc de Biétry, les hommes d’État comme
-le baron de F ..., les gros millionnaires comme le petit M. St ...,
-et les simples notaires comme le héros de cette histoire se coudoient
-pêle-mêle au foyer de la danse et dans les coulisses du théâtre. Ils
-sont tous égaux devant l’ignorance et la naïveté de ces quatre-vingts
-petites ingénues qui composent le corps de ballet. On les appelle
-MM. les abonnés, on leur sourit gratis, on bavarde avec eux dans les
-petits coins, on accepte leurs bonbons et même leurs diamants comme
-des politesses sans conséquence et qui n’engagent à rien celle qui les
-reçoit. Le monde s’imagine bien à tort que l’Opéra est un marché de
-plaisir facile et une école de libertinage. On y trouve des vertus en
-plus grand nombre que dans aucun autre théâtre de Paris: et pourquoi?
-parce que la vertu y est plus chère que partout ailleurs.
-
-N’est-il pas intéressant d’étudier de près ce petit peuple de jeunes
-filles, presque toutes parties de fort bas et que le talent ou la
-beauté peut en un rien de temps élever assez haut? Fillettes de
-quatorze à seize ans pour la plupart, nourries de pain sec et de pommes
-vertes dans une mansarde d’ouvrière ou dans une loge de concierge,
-elles viennent au théâtre en tartan et en savates et courent s’habiller
-furtivement. Un quart d’heure après, elles descendent au foyer
-radieuses, étincelantes, couvertes de soie, de gaze et de fleurs, le
-tout aux frais de l’État, et plus brillantes que les fées, les anges
-et les houris de nos rêves. Les ministres et les princes leur baisent
-les mains et blanchissent leur habit noir à la céruse de leurs bras
-nus. On leur débite à l’oreille des madrigaux vieux et neufs qu’elles
-comprennent quelquefois. Quelques-unes ont de l’esprit naturel et
-causent bien; celles-là, on se les arrache.
-
-Un coup de sonnette appelle les fées au théâtre; la foule des abonnés
-les poursuit jusqu’à l’entrée de la scène, les retient et les accapare
-derrière les portants de coulisses. Vertueux abonné qui brave la chute
-des décors, les taches d’huile des quinquets et les miasmes les plus
-divers pour le plaisir d’entendre une petite voix légèrement enrouée
-murmurer ces mots charmants:
-
---Cré nom! j’ai-t-il mal aux pieds!
-
-La toile se lève, et les quatre-vingts reines d’une heure s’ébattent
-joyeusement sous les lorgnettes d’un public enflammé. Il n’y en a pas
-une qui ne voie ou ne devine dans la salle deux, trois, dix adorateurs
-connus ou inconnus. Quelle fête pour elles jusqu’à la chute du rideau!
-Elles sont jolies, parées, lorgnées, admirées, et elles n’ont rien à
-craindre de la critique ni des sifflets.
-
-Minuit sonne: tout change comme dans les féeries. Cendrillon remonte
-avec sa mère ou sa sœur aînée vers les sommets économiques de
-Batignolles ou de Montmartre. Elle boite un tantinet, pauvre petite!
-et elle éclabousse ses bas gris. La bonne et sage mère de famille, qui
-a placé toutes ses espérances sur la tête de cette enfant, rabâche,
-chemin faisant, quelques leçons de sagesse:
-
---Marchez droit dans la vie, ô ma fille, et ne vous laissez jamais
-choir! ou, si le destin veut absolument qu’un tel malheur vous arrive,
-ayez soin de tomber sur un lit en bois de rose!
-
-Ces conseils de l’expérience ne sont pas toujours suivis. Le cœur
-parle quelquefois. On a vu des danseuses épouser des danseurs. On a vu
-des petites filles, jolies comme la Vénus Anadyomène, économiser cent
-mille francs de bijoux pour conduire à l’autel un employé à deux mille
-francs. D’autres abandonnent au hasard le soin de leur avenir, et font
-le désespoir de leur famille. Celle-ci attend le 10 avril pour disposer
-de son cœur, parce qu’elle s’est juré à elle-même de rester sage
-jusqu’à dix-sept ans. Celle-là trouve un protecteur à son goût et n’ose
-le dire: elle craint la vengeance d’un conseiller référendaire qui a
-promis de la tuer et de se suicider ensuite si elle aimait un autre que
-lui. Il plaisantait, comme vous pensez bien, mais on prend les paroles
-au sérieux dans ce petit monde. Qu’elles sont naïves et ignorantes de
-tout! on a entendu deux grandes filles de seize ans se disputer sur la
-noblesse de leur origine et le rang de leurs familles:
-
---Voyez un peu cette demoiselle! disait la plus grande. Les boucles
-d’oreilles de sa mère sont en argent, et celles de mon père sont en or!
-
-Maître Alfred L’Ambert, après avoir longtemps voltigé de la brune à la
-blonde, avait fini par s’éprendre d’une jolie brunette aux yeux bleus.
-Mademoiselle Victorine Tompain était sage, comme on l’est généralement
-à l’Opéra, jusqu’à ce qu’on ne le soit plus. Bien élevée d’ailleurs,
-et incapable de prendre une résolution extrême sans consulter ses
-parents. Depuis tantôt six mois, elle se voyait serrée d’assez près par
-le beau notaire et par Ayvaz-Bey, ce gros Turc de vingt-cinq ans que
-l’on désignait par le sobriquet de _Tranquille_. L’un et l’autre lui
-avaient tenu des discours sérieux, où il était question de son avenir.
-La respectable madame Tompain maintenait sa fille dans un sage milieu,
-en attendant qu’un des deux rivaux se décidât à lui parler affaires. Le
-Turc était un bon garçon, honnête, posé et timide. Il parla cependant
-et fut écouté.
-
-Tout le monde apprit bientôt ce petit événement, excepté maître
-L’Ambert, qui enterrait un oncle dans le Poitou. Lorsqu’il revint à
-l’Opéra, mademoiselle Victorine Tompain avait un bracelet de brillants,
-des dormeuses de brillants et un cœur de brillants pendu au cou comme
-un lustre. Le notaire était myope; je crois vous l’avoir dit dès le
-début. Il ne vit rien de ce qu’il aurait dû voir, pas même les sourires
-malins qui le saluèrent à sa rentrée. Il tournoya, babilla et brilla
-comme à son ordinaire, attendant avec impatience la fin du ballet et la
-sortie des enfants. Ses calculs étaient faits: l’avenir de mademoiselle
-Victorine se trouvait assuré, grâce à cet excellent oncle de Poitiers
-qui était mort juste à point.
-
-Ce qu’on appelle à Paris le passage de l’Opéra est un réseau de
-galeries larges ou étroites, éclairées ou obscures, de niveaux forts
-divers qui relient le boulevard, la rue Lepeletier, la rue Drouot et la
-rue Rossini. Un long couloir, découvert dans sa plus grande partie,
-s’étend de la rue Drouot à la rue Lepeletier, perpendiculairement aux
-galeries du Baromètre et de l’Horloge. C’est dans sa partie la plus
-basse, à deux pas de la rue Drouot, que s’ouvre la porte secrète du
-théâtre, l’entrée nocturne des artistes. Tous les deux jours, à minuit,
-un flot de 300 à 400 personnes s’écoule tumultueusement sous les yeux
-du digne papa Monge, concierge de ce paradis. Machinistes, comparses,
-marcheuses, choristes, danseurs et danseuses, ténors et soprani,
-auteurs, compositeurs, administrateurs, abonnés, se ruent pêle-mêle.
-Les uns descendent vers la rue Drouot, les autres remontent l’escalier
-qui conduit par une galerie découverte à la rue Lepeletier.
-
-Vers le milieu du passage découvert, au bout de la galerie du
-Baromètre, Alfred L’Ambert fumait un cigare et attendait. A dix pas
-plus loin, un petit homme rond, coiffé du tarbouch écarlate, aspirait
-par bouffées égales la fumée d’une cigarette de tabac turc, plus grosse
-que le petit doigt. Vingt autres flâneurs intéressés piétinaient ou
-attendaient autour d’eux, chacun pour soi, sans nul souci du voisin.
-Et les chanteurs traversaient en fredonnant, et les sylphes mâles,
-traînant un peu la savate, passaient en boitant, et, de minute en
-minute, une ombre féminine enveloppée de noir, de gris ou de marron,
-glissait entre les rares becs de gaz, méconnaissable à tous les yeux,
-excepté aux yeux de l’amour.
-
-On se rencontre, on s’aborde, on s’enfuit, sans prendre congé de la
-compagnie. Halte-là! voici un bruit étrange et un tumulte inusité.
-Deux ombres légères ont passé, deux hommes ont couru, deux flammes de
-cigare se sont rapprochées; on a entendu des éclats de voix et comme
-le bruit d’une rapide querelle. Les promeneurs se sont amassés sur un
-point; mais ils n’ont plus trouvé personne. Et maître Alfred L’Ambert
-redescend tout seul vers sa voiture, qui l’attendait au boulevard.
-Il hausse les épaules et regarde machinalement cette carte de visite
-tachée d’une large goutte de sang:
-
- AYVAZ-BEY
-
- Secrétaire de l’ambassade ottomane,
-
- _Rue de Grenelle Saint-Germain_, 100.
-
-Écoutez ce qu’il dit entre ses dents, le beau notaire de la rue de
-Verneuil:
-
---La sotte affaire! Du diable si je savais qu’elle eût donné des
-droits à cet animal de Turc!... car c’est bien lui ... Aussi pourquoi
-n’avais-je pas mis mes lunettes?... Il paraît que je lui ai donné un
-coup de poing sur le nez? Oui, sa carte est tachée et mes gants le
-sont aussi. Me voilà un Turc sur les bras par une simple maladresse;
-car je ne lui en veux pas, à ce garçon ... La petite m’est fort
-indifférente, après tout ... Il l’a, qu’il la garde! Deux honnêtes gens
-ne vont pas s’égorger pour mademoiselle Victorine Tompain ... C’est ce
-maudit coup de poing qui gâte tout ...
-
-Voilà ce qu’il disait entre ses dents, ses trente-deux dents, plus
-blanches et plus aiguës que celles d’un jeune loup. Il renvoya son
-cocher à la maison et se dirigea à pied, au petit pas, vers le cercle
-des Chemins de fer. Là, il trouva deux amis et leur conta son aventure.
-Le vieux marquis de Villemaurin, ancien capitaine de la garde royale,
-et le jeune Henri Steimbourg, agent de change, jugèrent unanimement que
-le coup de poing gâtait tout.
-
-
-
-
-II
-
-LA CHASSE AU CHAT
-
-
-UN philosophe turc a dit:
-
-«Il n’y a pas de coups de poing agréables; mais les coups de poing sur
-le nez sont les plus désagréables de tous.»
-
-Le même penseur ajoute avec raison, dans le chapitre suivant:
-
-«Frapper un ennemi devant la femme qu’il aime, c’est le frapper deux
-fois. Tu offenses le corps et l’âme.»
-
-C’est pourquoi le patient Ayvaz-Bey rugissait de colère en ramenant
-mademoiselle Tompain et sa mère à l’appartement qu’il leur avait
-meublé. Il leur donna le bonsoir à leur porte, sauta dans une voiture
-et se fit mener, toujours saignant, chez son collègue et son ami Ahmed.
-
-Ahmed dormait sous la garde d’un nègre fidèle; mais, s’il est écrit:
-«Tu n’éveilleras point ton ami qui dort», il est écrit aussi:
-«Éveille-le cependant s’il y a danger pour lui ou pour toi.» On éveilla
-le bon Ahmed. C’était un long Turc de trente-cinq ans, maigre et fluet,
-avec de grandes jambes arquées. Excellent homme, d’ailleurs, et garçon
-d’esprit. Il y a du bon, quoi qu’on dise, chez ces gens-là. Lorsqu’il
-vit la figure ensanglantée de son ami, il commença par lui faire
-apporter un grand bassin d’eau fraîche; car il est écrit: «Ne délibère
-pas avant d’avoir lavé ton sang: tes pensées seraient troubles et
-impures.»
-
-Ayvaz fut plus tôt débarbouillé que calmé. Il raconta son aventure avec
-colère. Le nègre, qui se trouvait en tiers dans la confidence, offrit
-aussitôt de prendre son kandjar et d’aller tuer M. L’Ambert. Ahmed-Bey
-le remercia de ses bonnes intentions en le poussant du pied hors de la
-chambre.
-
---Et maintenant, dit-il au bon Ayvaz, que ferons-nous?
-
---C’est bien simple, répondit l’autre: je lui couperai le nez demain
-matin. La loi du talion est écrite dans le Koran: «Œil pour œil, dent
-pour dent, nez pour nez!»
-
-Ahmed lui remontra que le Koran était sans doute un bon livre, mais
-qu’il avait un peu vieilli. Les principes du point d’honneur ont changé
-depuis Mahomet. D’ailleurs, à supposer qu’on appliquât la loi au pied
-de la lettre, Ayvaz serait réduit à rendre un coup de poing à M.
-L’Ambert.
-
---De quel droit lui couperais-tu le nez, lorsqu’il n’a pas coupé le
-tien?
-
-Mais un jeune homme qui vient d’avoir le nez écrasé en présence de sa
-maîtresse se rend-il jamais à la raison? Ayvaz voulait du sang. Ahmed
-dut lui en promettre.
-
---Soit, lui dit-il. Nous représentons notre pays à l’étranger; nous
-ne devons pas recevoir un affront sans faire preuve de courage. Mais
-comment pourras-tu te battre en duel avec M. L’Ambert suivant les
-usages de ce pays? Tu n’as jamais tiré l’épée.
-
---Qu’ai-je à faire d’une épée? Je veux lui couper le nez, te dis-je, et
-une épée ne me servirait de rien pour ce que je veux!...
-
---Si du moins tu étais d’une certaine force au pistolet?
-
---Es-tu fou? que ferais-je d’un pistolet pour couper le nez d’un
-insolent? Je ... Oui, c’est décidé! va le trouver, arrange tout pour
-demain! nous nous battrons au sabre!
-
---Mais, malheureux! que feras-tu d’un sabre? Je ne doute pas de ton
-cœur, mais je puis dire sans t’offenser que tu n’es pas de la force de
-Pons.
-
---Qu’importe! lève-toi, et va lui dire qu’il tienne son nez à ma
-disposition pour demain matin!
-
-Le sage Ahmed comprit que la logique aurait tort, et qu’il raisonnait
-en pure perte. A quoi bon prêcher un sourd qui tenait à son idée comme
-le pape au temporel? Il s’habilla donc, prit avec lui le premier
-drogman, Osman-Bey, qui rentrait du cercle Impérial, et se fit conduire
-à l’hôtel de maître L’Ambert. L’heure était parfaitement indue; mais
-Ayvaz ne voulait pas qu’on perdît un seul moment.
-
-Le dieu des batailles ne le voulait pas non plus; au moins tout me
-porte à le croire. Dans l’instant que le premier secrétaire allait
-sonner chez maître L’Ambert, il rencontra l’ennemi en personne, qui
-revenait à pied en causant avec ses deux témoins.
-
-Maître L’Ambert vit les bonnets rouges, comprit, salua et prit la
-parole avec une certaine hauteur qui n’était pas tout à fait sans grâce.
-
---Messieurs, dit-il aux arrivants, comme je suis le seul habitant de
-cet hôtel, j’ai lieu de croire que vous me faisiez l’honneur de venir
-chez moi. Je suis M. L’Ambert; permettez-moi de vous introduire.
-
-Il sonna, poussa la porte, traversa la cour avec ses quatre visiteurs
-nocturnes et les conduisit jusque dans son cabinet de travail. Là, les
-deux Turcs déclinèrent leurs noms, le notaire leur présenta ses deux
-amis et laissa les parties en présence.
-
-Un duel ne peut avoir lieu dans notre pays que par la volonté ou tout
-au moins le consentement de six personnes. Or, il y en avait cinq qui
-ne souhaitaient nullement celui-ci. Maître L’Ambert était brave; mais
-il n’ignorait pas qu’un éclat de cette sorte, à propos d’une petite
-danseuse de l’Opéra, compromettrait gravement son étude. Le marquis
-de Villemaurin, vieux raffiné des plus compétents en matière de point
-d’honneur, disait que le duel est un jeu noble, où tout, depuis le
-commencement jusqu’à la fin de la partie, doit être correct. Or, un
-coup de poing dans le nez pour une demoiselle Victorine Tompain était
-la plus ridicule entrée de jeu qu’on pût imaginer. Il affirmait,
-d’ailleurs, sous la responsabilité de son honneur, que M. Alfred
-L’Ambert n’avait pas vu Ayvaz-Bey, qu’il n’avait voulu frapper ni lui
-ni personne. M. L’Ambert avait cru reconnaître deux dames, et s’était
-approché vivement pour les saluer.
-
-En portant la main à son chapeau, il avait heurté violemment, mais sans
-aucune intention, une personne qui accourait en sens inverse. C’était
-un pur accident, une maladresse au pis aller; mais on ne rend pas
-raison d’un accident, ni même d’une maladresse. Le rang et l’éducation
-de M. L’Ambert ne permettaient à personne de supposer qu’il fût capable
-de donner un coup de poing à Ayvaz-Bey. Sa myopie bien connue et la
-demi-obscurité du passage avaient fait tout le mal. Enfin, M. L’Ambert,
-d’après le conseil de ses témoins, était tout prêt à déclarer, devant
-Ayvaz-Bey, qu’il regrettait de l’avoir heurté par accident.
-
-Ce raisonnement, assez juste en lui-même, empruntait un surcroît
-d’autorité à la personne de l’orateur. M. de Villemaurin était un de
-ces gentilshommes qui semblent avoir été oubliés par la mort pour
-rappeler les âges historiques à notre temps dégénéré. Son acte de
-naissance ne lui donnait que soixante-dix-neuf ans; mais, par les
-habitudes de l’esprit et du corps, il appartenait au XVI^e siècle.
-Il pensait, parlait et agissait en homme qui a servi dans l’armée de
-la Ligue et taillé des croupières au Béarnais. Royaliste convaincu,
-catholique austère, il apportait dans ses haines et dans ses amitiés
-une passion qui outrait tout. Son courage, sa loyauté, sa droiture
-et même un certain degré de folie chevaleresque, le donnaient en
-admiration à la jeunesse inconsistante d’aujourd’hui. Il ne riait de
-rien, comprenait mal la plaisanterie et se blessait d’un bon mot comme
-d’un manque de respect. C’était le moins tolérant, le moins aimable
-et le plus honorable des vieillards. Il avait accompagné Charles X en
-Écosse après les journées de juillet; mais il quitta Holy-Rood au bout
-de quinze jours de résidence, scandalisé de voir que la cour de France
-ne prenait pas le malheur au sérieux. Il donna alors sa démission et
-coupa pour toujours ses moustaches, qu’il conserva dans une sorte
-d’écrin avec cette inscription: _Mes moustaches de la garde royale_.
-Ses subordonnés, officiers et soldats, l’avaient en grande estime et en
-grande terreur. On se racontait à l’oreille que cet homme inflexible
-avait mis au cachot son fils unique, jeune soldat de vingt-deux ans,
-pour un acte d’insubordination. L’enfant, digne fils d’un tel père,
-refusa obstinément de céder, tomba malade au cachot, et mourut. Ce
-Brutus pleura son fils, lui éleva un tombeau convenable et le visita
-régulièrement deux fois par semaine sans oublier ce devoir en aucun
-temps ni à aucun âge; mais il ne se courba point sous le fardeau de ses
-remords. Il marchait droit, avec une certaine roideur; ni l’âge ni la
-douleur n’avaient voûté ses larges épaules.
-
-C’était un petit homme trapu, vigoureux, fidèle à tous les exercices
-de sa jeunesse; il comptait sur le jeu de paume bien plus que sur le
-médecin pour entretenir sa verte santé. A soixante et dix ans, il
-avait épousé en secondes noces une jeune fille noble et pauvre. Il en
-avait eu deux enfants, et il ne désespérait pas de se voir bientôt
-grand-père. L’amour de la vie, si puissant sur les vieillards de cet
-âge, le préoccupait médiocrement, quoiqu’il fût heureux ici-bas. Il
-avait eu sa dernière affaire à soixante et douze ans, avec un beau
-colonel de cinq pieds six pouces: histoire de politique selon les
-uns, de jalousie conjugale selon d’autres. Lorsqu’un homme de ce rang
-et de ce caractère prenait fait et cause pour M. L’Ambert, lorsqu’il
-déclarait qu’un duel entre le notaire et Ayvaz-Bey serait inutile,
-compromettant et bourgeois, la paix semblait être signée d’avance.
-
-Tel fut l’avis de M. Henri Steimbourg, qui n’était ni assez jeune, ni
-assez curieux pour vouloir à tout prix le spectacle d’une affaire; et
-les deux Turcs, hommes de sens, acceptèrent un instant la réparation
-qu’on leur offrait. Ils demandèrent toutefois à conférer avec Ayvaz, et
-l’ennemi les attendit sur pied tandis qu’ils couraient à l’ambassade.
-Il était quatre heures du matin; mais le marquis ne dormait plus guère
-que par acquit de conscience, et il avait à cœur de décider quelque
-chose avant de se mettre au lit.
-
-Mais le terrible Ayvaz, aux premiers mots de conciliation que ses amis
-lui firent entendre, se mit dans une colère turque.
-
---Suis-je un fou? s’écria-t-il en brandissant le chibouk de jasmin qui
-lui avait tenu compagnie. Prétend-on me persuader que c’est moi qui ai
-donné un coup de nez dans le poing de M. L’Ambert? Il m’a frappé, et
-la preuve, c’est qu’il offre de me faire des excuses. Mais qu’est-ce
-que les paroles, quand il y a du sang répandu? Puis-je oublier que
-Victorine et sa mère ont été témoins de ma honte?... O mes amis, il
-ne me reste plus qu’à mourir si je ne coupe aujourd’hui le nez de
-l’offenseur!
-
-Bon gré, mal gré, il fallut reprendre les négociations sur cette
-base un peu ridicule. Ahmed et le drogman avaient l’esprit assez
-raisonnable pour blâmer leur ami, mais le cœur trop chevaleresque pour
-l’abandonner en chemin. Si l’ambassadeur, Hamza-Pacha, se fût trouvé à
-Paris, il eût sans doute arrêté l’affaire par quelque coup d’autorité.
-Malheureusement, il cumulait les deux ambassades de France et
-d’Angleterre, et il était à Londres. Les témoins du bon Ayvaz firent
-la navette jusqu’à sept heures du matin entre la rue de Grenelle et la
-rue de Verneuil sans avancer notablement les choses. A sept heures, M.
-L’Ambert perdit patience et dit à ses témoins:
-
---Ce Turc m’ennuie. Il ne lui suffit pas de m’avoir soufflé la petite
-Tompain; monsieur trouve plaisant de me faire passer une nuit blanche!
-Eh bien, marchons! Il pourrait croire à la fin que j’ai peur de
-m’aligner avec lui. Mais faisons vite, s’il vous plaît, et tâchons de
-bâcler l’affaire ce matin. Je fais atteler en dix minutes, nous allons
-à deux lieues de Paris; je corrige mon Turc en un tour de main et je
-rentre à l’étude, avant que les petits journaux de scandale aient eu
-vent de notre histoire!
-
-Le marquis essaya encore une ou deux objections; mais il finit par
-avouer que M. L’Ambert avait la main forcée. L’insistance d’Ayvaz-Bey
-était du dernier mauvais goût et méritait une leçon sévère. Personne
-ne doutait que le belliqueux notaire, si avantageusement connu dans
-les salles d’armes, ne fût le professeur choisi par la destinée pour
-enseigner la politesse française à cet Osmanli.
-
---Mon cher garçon, disait le vieux Villemaurin en frappant sur
-l’épaule de son client, notre position est excellente, puisque nous
-avons mis le bon droit de notre côté. Le reste à la grâce de Dieu!
-L’événement n’est pas douteux; vous avez le cœur solide et la main
-vite. Souvenez-vous seulement qu’on ne doit jamais tirer à fond; car le
-duel est fait pour corriger les sots et non pour les détruire. Il n’y a
-que les maladroits qui tuent leur homme sous prétexte de lui apprendre
-à vivre.
-
-Le choix des armes revenait de droit au bon Ayvaz; mais le notaire et
-ses témoins firent la grimace en apprenant qu’il choisissait le sabre.
-
---C’est l’arme des soldats, disait le marquis, ou l’arme des bourgeois
-qui ne veulent pas se battre. Cependant va pour le sabre, si vous y
-tenez!
-
-Les témoins d’Ayvaz-Bey déclarèrent qu’ils y tenaient beaucoup. On fit
-chercher deux lattes ou demi-espadons à la caserne du quai d’Orsay, et
-l’on prit rendez-vous pour dix heures au petit village de Parthenay,
-vieille route de Sceaux. Il était huit heures et demie.
-
-Tous les Parisiens connaissent ce joli groupe de deux cents maisons,
-dont les habitants sont plus riches, plus propres et plus instruits
-que le commun de nos villageois. Ils cultivent la terre en jardiniers
-et non en laboureurs, et le ban de leur commune ressemble, tous les
-printemps, à un petit paradis terrestre. Un champ de fraisiers fleuris
-s’étend en nappe argentée entre un champ de groseilliers et un champ
-de framboisiers. Des arpents tout entiers exhalent le parfum âcre du
-cassis, agréable à l’odorat des concierges. Paris achète en beaux louis
-d’or la récolte de Parthenay, et les braves paysans que vous voyez
-cheminer à pas lents, un arrosoir dans chaque main, sont de petits
-capitalistes.
-
-Ils mangent de la viande deux fois par jour, méprisent la poule au
-pot et préfèrent le poulet à la broche. Ils payent le traitement
-d’un instituteur et d’un médecin communal, construisent sans emprunt
-une mairie et une église et votent pour mon spirituel ami le docteur
-Véron aux élections du corps législatif. Leurs filles sont jolies, si
-j’ai bonne mémoire. Le savant archéologue Cubaudet, archiviste de la
-sous-préfecture de Sceaux, assure que Parthenay est une colonie grecque
-et qu’il tire son nom du mot _Parthénos_, vierge ou jeune fille (c’est
-tout un chez les peuples polis). Mais cette discussion nous éloignerait
-du bon Ayvaz.
-
-Il arriva le premier au rendez-vous, toujours colère. Comme il
-arpentait fièrement la place du village, en attendant l’ennemi! Il
-cachait sous son manteau deux yatagans formidables, excellentes lames
-de Damas. Que dis-je, de Damas? Deux lames japonaises, de celles qui
-coupent une barre de fer aussi facilement qu’une asperge, pourvu
-qu’elles soient emmanchées au bout d’un bon bras. Ahmed-Bey et le
-fidèle drogman suivaient leur ami et lui donnaient les avis les plus
-sages: attaquer prudemment, se découvrir le moins possible, rompre
-en sautant, enfin tout ce qu’on peut dire à un novice qui va sur le
-terrain sans avoir rien appris.
-
---Merci de vos conseils, répondait l’obstiné; il ne faut pas tant de
-façons pour couper le nez d’un notaire!
-
-L’objet de sa vengeance lui apparut bientôt entre deux verres de
-lunettes, à la portière d’une voiture de maître. Mais M. L’Ambert ne
-descendit point; il se contenta de saluer. Le marquis mit pied à terre
-et vint dire au grand Ahmed-Bey:
-
---Je connais un excellent terrain à vingt minutes d’ici; soyez assez
-bon pour remonter en voiture avec vos amis et me suivre.
-
-Les belligérants prirent un chemin de traverse et descendirent à un
-kilomètre des habitations.
-
---Messieurs, dit le marquis, nous pouvons gagner à pied le petit bois
-que vous voyez là-bas. Les cochers nous attendront ici. Nous avons
-oublié de prendre un chirurgien avec nous; mais le valet de pied que
-j’ai laissé à Parthenay nous amènera le médecin du village.
-
-Le cocher du Turc était un de ces maraudeurs parisiens qui circulent
-passé minuit, sous un numéro de contrebande. Ayvaz l’avait pris à la
-porte de mademoiselle Tompain, et il l’avait gardé jusqu’à Parthenay.
-Le vieux routier sourit finement lorsqu’il vit qu’on l’arrêtait en rase
-campagne et qu’il y avait des sabres sous les manteaux.
-
---Bonne chance, monsieur! dit-il au brave Ayvaz. Oh! vous ne risquez
-rien; je porte bonheur à mes bourgeois. Encore l’an dernier, j’en ai
-ramené un qui avait couché son homme. Il m’a donné vingt-cinq francs de
-pourboire; vrai, comme je vous le dis.
-
---Tu en auras cinquante, dit Ayvaz, si Dieu permet que je me venge à
-mon idée.
-
-M. L’Ambert était d’une jolie force, mais trop connu dans les salles
-pour avoir jamais eu occasion de se battre. Au point de vue du terrain,
-il était aussi neuf qu’Ayvaz-Bey: aussi, quoiqu’il eût vaincu dans des
-assauts les maîtres et les prévôts de plusieurs régiments de cavalerie,
-il éprouvait une sourde trépidation qui n’était point de la peur, mais
-qui produisait des effets analogues. Sa conversation dans la voiture
-avait été brillante; il avait montré à ses témoins une gaieté sincère
-et pourtant un peu fébrile. Il avait brûlé trois ou quatre cigares
-en route, sous prétexte de les fumer. Lorsque tout le monde mit pied
-à terre, il marcha d’un pas ferme, trop ferme peut-être. Au fond de
-l’âme, il était en proie à une certaine appréhension, toute virile et
-toute française: il se défiait de son système nerveux et craignait de
-ne point paraître assez brave.
-
-Il semble que les facultés de l’âme se doublent dans les moments
-critiques de la vie. Ainsi, M. L’Ambert était sans doute fort occupé
-du petit drame où il allait jouer un rôle, et cependant les objets les
-plus insignifiants du monde extérieur, ceux qui l’auraient le moins
-frappé en temps ordinaire, attiraient et retenaient son attention par
-une puissance irrésistible. A ses yeux, la nature était éclairée d’une
-lumière nouvelle, plus nette, plus tranchante, plus crue que la lumière
-banale du soleil. Sa préoccupation soulignait pour ainsi dire tout ce
-qui tombait sous ses regards. Au détour du sentier, il aperçut un chat
-qui cheminait à petits pas entre deux rangs de groseilliers. C’était
-un chat comme on en voit beaucoup dans les villages: un long chat
-maigre, au poil blanc tacheté de roux, un de ces animaux demi-sauvages
-que le maître nourrit généreusement de toutes les souris qu’ils savent
-prendre. Celui-là jugeait sans doute que la maison n’était pas assez
-giboyeuse et cherchait en plein champ un supplément de pitance. Les
-yeux de maître L’Ambert, après avoir erré quelque temps à l’aventure,
-se sentirent attirés et comme fascinés par la grimace de ce chat. Il
-l’observa attentivement, admira la souplesse de ses muscles, le dessin
-vigoureux de ses mâchoires, et crut faire une découverte de naturaliste
-en remarquant que le chat est un tigre en miniature.
-
---Que diable regardez-vous là? demanda le marquis en lui frappant sur
-l’épaule.
-
-Il revint aussitôt à lui, et répondit du ton le plus dégagé:
-
---Cette sale bête m’a donné une distraction. Vous ne sauriez croire,
-monsieur le marquis, le dégât que ces coquins nous font dans une
-chasse. Ils mangent plus de couvées que nous ne tirons de perdreaux. Si
-j’avais un fusil!...
-
-Et, joignant le geste à la parole, il coucha l’animal en joue en le
-désignant du doigt. Le chat saisit l’intention, fit une chute en
-arrière et disparut.
-
-On le revit deux cents pas plus loin. Il se faisait la barbe au milieu
-d’une pièce de colza et semblait attendre les Parisiens.
-
---Est-ce que tu nous suis? demanda le notaire en répétant sa menace.
-
-La bête prudentissime s’enfuit de nouveau; mais elle reparut à
-l’entrée de la clairière où l’on devait se battre. M. L’Ambert,
-superstitieux comme un joueur qui va entamer une grosse partie,
-voulut chasser ce fétiche malfaisant. Il lui lança un caillou sans
-l’atteindre. Le chat grimpa sur un arbre et s’y tint coi.
-
-Déjà les témoins avaient choisi le terrain et tiré les places au sort.
-La meilleure échu à M. L’Ambert. Le sort voulut aussi qu’on se servît
-de ses armes et non des yatagans japonais, qui l’auraient peut-être
-embarrassé.
-
-Ayvaz ne s’embarrassait de rien. Tout sabre lui était bon. Il
-regardait le nez de son ennemi comme un pêcheur regarde une belle
-truite suspendue au bout de sa ligne. Il se dépouilla prestement de
-tous les habits qui n’étaient pas indispensables, jeta sur l’herbe
-sa calotte rouge et sa redingote verte et retroussa les manches de
-sa chemise jusqu’au coude. Il faut croire que les Turcs les plus
-endormis se réveillent au cliquetis des armes. Ce gros garçon, dont la
-physionomie n’avait rien que de paterne, apparut comme transfiguré.
-Sa figure s’éclaira, ses yeux lancèrent la flamme. Il prit un sabre
-des mains du marquis, recula de deux pas et entonna en langue turque
-une improvisation poétique que son ami Osman-Bey a bien voulu nous
-conserver et nous traduire:
-
---Je me suis armé pour le combat; malheur au giaour qui m’offense! Le
-sang se paye avec du sang. Tu m’as frappé de la main; moi, Ayvaz, fils
-de Ruchdi, je te frapperai du sabre. Ton visage mutilé fera rire les
-belles femmes: Schlosser et Mercier, Thibert et Savile se détourneront
-avec mépris. Le parfum des roses d’Izmir sera perdu pour toi. Que
-Mahomet me donne la force, je ne demande le courage à personne. Hourra!
-je me suis armé pour le combat.
-
-Il dit, et se précipita sur son adversaire. L’attaqua-t-il en tierce ou
-en quarte, je n’en sais rien, ni lui non plus, ni les témoins, ni M.
-L’Ambert. Mais un flot de sang jaillit au bout du sabre, une paire de
-lunettes glissa sur le sol, et le notaire sentit sa tête allégée par
-devant de tout le poids de son nez. Il en restait bien quelque chose,
-mais si peu, qu’en vérité je n’en parle que pour mémoire.
-
-M. L’Ambert se jeta à la renverse et se releva presque aussitôt pour
-courir tête baissée, comme un aveugle ou comme un fou. Au même instant,
-un corps opaque tomba du haut d’un chêne. Une minute plus tard, on
-vit apparaître un petit homme fluet, le chapeau à la main, suivi d’un
-grand domestique en livrée. C’était M. Triquet, officier de santé de la
-commune de Parthenay.
-
-Soyez le bienvenu, digne monsieur Triquet! Un brillant notaire de
-Paris a grand besoin de vos services. Remettez votre vieux chapeau sur
-votre crâne dépouillé, essuyez les gouttes de sueur qui brillent sur
-vos pommettes rouges comme la rosée sur deux pivoines en fleur, et
-relevez au plus tôt les manches luisantes de votre respectable habit
-noir!
-
-Mais le bonhomme était trop ému pour se mettre d’abord à l’ouvrage. Il
-parlait, parlait, parlait, d’une petite voix haletante et chevrotante.
-
---Bonté divine!... disait-il. Honneur à vous, messieurs; votre
-serviteur très humble. Est-il Jésus permis de se mettre dans des états
-pareils? C’est une mutilation; je vois ce que c’est! Décidément, il
-est trop tard pour apporter ici des paroles conciliantes; le mal est
-accompli. Ah! messieurs, messieurs, la jeunesse sera toujours jeune.
-Moi aussi, j’ai failli me laisser emporter à détruire ou à mutiler mon
-semblable. C’était en 1820. Qu’ai-je fait, messieurs? J’ai fait des
-excuses. Oui, des excuses, et je m’en honore; d’autant plus que le bon
-droit était de mon côté. Vous n’avez donc jamais lu les belles pages
-de Rousseau contre le duel? C’est irréfutable en vérité; un morceau de
-chrestomathie littéraire et morale. Et notez bien que Rousseau n’a pas
-encore tout dit. S’il avait étudié le corps humain, ce chef-d’œuvre de
-la création, cette admirable image de Dieu sur la terre, il vous aurait
-montré qu’on est bien coupable de détruire un ensemble si parfait. Je
-ne dis pas cela pour la personne qui a porté le coup. A Dieu ne plaise!
-Elle avait sans doute ses raisons, que je respecte. Mais si l’on savait
-quel mal nous nous donnons, pauvres médecins que nous sommes, pour
-guérir la moindre blessure! Il est vrai que nous en vivons, ainsi que
-des maladies; mais n’importe! j’aimerais mieux me priver de bien des
-choses et vivre d’un morceau de lard sur du pain bis que d’assister aux
-souffrances de mon semblable.
-
-Le marquis interrompit cette doléance.
-
---Ah çà! docteur, s’écria-t-il, nous ne sommes pas ici pour
-philosopher. Voilà un homme qui saigne comme un bœuf. Il s’agit
-d’arrêter l’hémorrhagie.
-
---Oui, monsieur, reprit-il vivement, l’hémorrhagie! c’est le mot
-propre. Heureusement, j’ai tout prévu. Voici un flacon d’eau
-hémostatique. C’est la préparation de Brocchieri; je la préfère à la
-recette de Léchelle.
-
-Il se dirigea, le flacon à la main, vers M. L’Ambert, qui s’était assis
-au pied d’un arbre et saignait mélancoliquement.
-
---Monsieur, lui dit-il avec une grande révérence, croyez que je
-regrette sincèrement de n’avoir pas eu l’honneur de vous connaître à
-l’occasion d’un événement moins regrettable.
-
-Maître L’Ambert releva la tête et lui dit d’une voix dolente:
-
---Docteur, est-ce que je perdrai le nez?
-
---Non, monsieur, vous ne le perdrez pas. Hélas! vous n’avez plus à le
-perdre, très honoré monsieur: vous l’avez perdu.
-
-Tout en parlant, il versait l’eau de Brocchieri sur une compresse.
-
---Ciel! cria-t-il, monsieur, il me vient une idée. Je puis vous rendre
-l’organe si utile et si agréable que vous avez perdu.
-
---Parlez, que diable! ma fortune est à vous! Ah! docteur! plutôt que de
-vivre défiguré, j’aimerais mieux mourir.
-
---On dit cela ... Mais, voyons! où est le morceau qu’on vous a coupé?
-Je ne suis pas un champion de la force de M. Velpeau ou de M. Huguier;
-mais j’essayerai de raccommoder les choses par première intention.
-
-Maître L’Ambert se leva précipitamment et courut au champ de bataille.
-Le marquis et M. Steimbourg le suivirent; les Turcs, qui se promenaient
-ensemble assez tristement (car le feu d’Ayvaz-Bey s’était éteint en une
-seconde), se rapprochèrent de leurs anciens ennemis. On retrouva sans
-peine la place où les combattants avaient foulé l’herbe nouvelle; on
-retrouva les lunettes d’or; mais le nez du notaire n’y était plus. En
-revanche, on vit un chat, l’horrible chat blanc et jaune, qui léchait
-avec sensualité ses lèvres sanglantes.
-
---Jour de Dieu! s’écria le marquis en désignant la bête.
-
-Tout le monde comprit le geste et l’exclamation.
-
---Serait-il encore temps? demanda le notaire.
-
---Peut-être, dit le médecin.
-
-Et de courir. Mais le chat n’était pas d’humeur à se laisser prendre.
-Il courut aussi.
-
-Jamais le petit bois de Parthenay n’avait vu, jamais sans doute il
-ne reverra chasse pareille. Un marquis, un agent de change, trois
-diplomates, un médecin de village, un valet de pied en grande livrée
-et un notaire saignant dans son mouchoir se lancèrent éperdument à
-la poursuite d’un maigre chat. Courant, criant, lançant des pierres,
-des branches mortes et tout ce qui leur tombait sous la main, ils
-traversaient les chemins et les clairières et s’enfonçaient tête
-baissée dans les fourrés les plus épais. Tantôt groupés ensemble
-et tantôt dispersés, quelquefois échelonnés sur une ligne droite,
-quelquefois rangés en rond autour de l’ennemi; battant les buissons,
-secouant les arbustes, grimpant aux arbres, déchirant leurs brodequins
-à toutes les souches et leurs habits à tous les buissons, ils allaient
-comme une tempête; mais le chat infernal était plus rapide que le
-vent. Deux fois on sut l’enfermer dans un cercle; deux fois il força
-l’enceinte et prit du champ. Un instant il parut dompté par la fatigue
-ou la douleur. Il était tombé sur le flanc, en voulant sauter d’un
-arbre à l’autre et suivre le chemin des écureuils. Le valet de M.
-L’Ambert courut sur lui à fond de train, l’atteignit en quelques bonds
-et le saisit par la queue. Mais le tigre en miniature conquit sa
-liberté d’un coup de griffe et s’élança hors du bois.
-
-On le poursuivit en plaine. Longue, longue était déjà la route
-parcourue; immense était la plaine, qui se découpait en échiquier
-devant les chasseurs et leur proie.
-
-La chaleur du jour était pesante; de gros nuages noirs s’amoncelaient
-à l’occident; la sueur ruisselait sur tous les visages; mais rien
-n’arrêta l’emportement de ces huit hommes.
-
-M. L’Ambert, tout sanglant, animait ses compagnons de la voix et du
-geste. Ceux qui n’ont jamais vu un notaire à la poursuite de son nez
-ne pourront se faire une juste idée de son ardeur. Adieu fraises et
-framboises! adieu groseilles et cassis! Partout où l’avalanche avait
-passé, l’espoir de la récolte était foulé, détruit, mis à néant; ce
-n’était plus que fleurs écrasées, bourgeons arrachés, branches cassées,
-tiges foulées aux pieds. Les villageois, surpris par l’invasion de
-ce fléau inconnu, jetaient les arrosoirs, appelaient leurs voisins,
-criaient au garde champêtre, réclamaient le prix du dégât et donnaient
-la chasse aux chasseurs.
-
-Victoire! le chat est prisonnier. Il s’est jeté dans un puits. Des
-seaux! des cordes! des échelles! On est sûr que le nez de maître
-Lambert se retrouvera intact, ou à peu près. Mais, hélas! ce puits
-n’est pas un puits comme les autres. C’est l’ouverture d’une carrière
-abandonnée, dont les galeries forment en tout sens un réseau de plus de
-dix lieues et se relient aux catacombes de Paris!
-
-On paye les soins de M. Triquet; on paye aux villageois toutes les
-indemnités qu’ils réclament, et l’on reprend, sous une grosse pluie
-d’orage, le chemin de Parthenay.
-
-Avant de monter en voiture, Ayvaz-Bey, mouillé comme un canard et tout
-à fait calmé, vint tendre la main à M. L’Ambert.
-
---Monsieur, lui dit-il, je regrette sincèrement que mon obstination
-ait poussé les choses si loin. La petite Tompain ne vaut pas une
-seule goutte du sang qui a coulé pour elle, et je lui enverrai son
-congé dès aujourd’hui; car je ne saurais plus la voir sans penser
-au malheur qu’elle a causé. Vous êtes témoin que j’ai fait tous mes
-efforts, avec ces messieurs, pour vous rendre ce que vous aviez perdu.
-Maintenant, permettez-moi d’espérer encore que cet accident ne sera pas
-irréparable. Le médecin du village nous a rappelé qu’il y avait à Paris
-des praticiens plus habiles que lui; je crois avoir entendu dire que
-la chirurgie moderne avait des secrets infaillibles pour restaurer les
-parties mutilées ou détruites.
-
-M. L’Ambert accepta d’assez mauvaise grâce la main loyale qu’on lui
-tendait, et se fit ramener au faubourg Saint-Germain avec ses deux
-amis.
-
-
-
-
-III
-
-OÙ LE NOTAIRE DÉFEND SA PEAU AVEC PLUS DE SUCCÈS
-
-
-UN homme heureux sans restriction, c’était le cocher d’Ayvaz-Bey. Ce
-vieux gamin de Paris fut peut-être moins sensible au pourboire de
-cinquante francs qu’au plaisir d’avoir conduit son bourgeois à la
-victoire.
-
---Excusez! dit-il au bon Ayvaz, voilà comme vous arrangez les
-personnes? C’est bon à savoir. Si jamais je vous marche sur le pied,
-je me dépêcherai de vous demander pardon. Ce pauvre monsieur serait
-bien embarrassé de prendre une prise. Allons, allons! si on soutient
-encore devant moi que les Turcs sont des _empotés_, j’aurai de quoi
-répondre. Quand je vous le disais, que je vous porterais bonheur! Eh
-bien, mon prince, je connais un vieux de chez Brion que c’est tout le
-contraire. Il porte la guigne à ses voyageurs. Autant il en mène sur le
-terrain, autant de flambés ... Hue, cocotte! en route pour la gloire!
-les chevaux du Carrousel ne sont pas tes cousins aujourd’hui!
-
-Ces lazzi tant soit peu cruels ne parvinrent pas à dérider les trois
-Turcs, et le cocher n’amusa que lui-même.
-
-Dans une voiture infiniment plus brillante et mieux attelée, le notaire
-se lamentait en présence de ses deux amis.
-
---C’en est fait, disait-il, je suis l’équivalent d’un homme mort; il ne
-me reste plus qu’à me brûler la cervelle. Je ne saurais plus aller dans
-le monde, ni à l’Opéra, ni dans aucun théâtre. Voulez-vous que j’étale
-aux yeux de l’univers une figure grotesque et lamentable, qui excitera
-le rire chez les uns et la pitié chez les autres?
-
---Bah! répondit le marquis, le monde se fait à tout. Et, d’ailleurs,
-au pis aller, si l’on a peur du monde, on reste chez soi.
-
---Rester chez moi, le bel avenir! Pensez-vous donc que les femmes
-viendront me relancer à domicile, dans le bel état où je suis?
-
---Vous vous marierez! J’ai connu un lieutenant de cuirassiers qui avait
-perdu un bras, une jambe et un œil. Il n’était pas la coqueluche des
-femmes, d’accord; mais il épousa une brave fille, ni laide ni jolie,
-qui l’aima de tout son cœur et le rendit parfaitement heureux.
-
-M. L’Ambert trouva sans doute que cette perspective n’était pas des
-plus consolantes, car il s’écria d’un ton de désespoir:
-
---O les femmes! les femmes! les femmes!
-
---Jour de Dieu! reprit le marquis, comme vous avez la girouette tournée
-au féminin! Mais les femmes ne sont pas tout; il y a autre chose en ce
-monde. On fait son salut, que diable! On amende son âme, on cultive
-son esprit, on rend service au prochain, on remplit les devoirs de son
-état. Il n’est pas nécessaire d’avoir un si long nez pour être bon
-chrétien, bon citoyen et bon notaire!
-
---Notaire! reprit-il avec une amertume peu déguisée, notaire! En effet,
-je suis encore cela. Hier, j’étais un homme, un homme du monde, un
-gentleman, et même, je puis le dire sans fausse modestie, un cavalier
-assez apprécié dans la meilleure compagnie. Aujourd’hui, je ne suis
-plus qu’un notaire. Et qui sait si je le serai demain? Il ne faut
-qu’une indiscrétion de valet pour ébruiter cette sotte affaire. Qu’un
-journal en dise deux mots, le parquet est forcé de poursuivre mon
-adversaire, et ses témoins, et vous-mêmes, messieurs. Nous voyez-vous
-en police correctionnelle, racontant au tribunal où et pourquoi j’ai
-poursuivi mademoiselle Victorine Tompain! Supposez un tel scandale et
-dites si le notaire y survivrait.
-
---Mon cher garçon, répondit le marquis, vous vous effrayez de dangers
-imaginaires. Les gens de notre monde, et vous en êtes un peu, ont le
-droit de se couper la gorge impunément. Le ministère public ferme les
-yeux sur nos querelles, et c’est justice. Je comprends qu’on inquiète
-un peu les journalistes, les artistes et autres individus de condition
-inférieure lorsqu’ils se permettent de toucher une épée: il convient
-de rappeler à ces gens-là qu’ils ont des poings pour se battre, et
-que cette arme suffit parfaitement à venger l’espèce d’honneur qu’ils
-ont. Mais qu’un gentilhomme se conduise en gentilhomme, le parquet n’a
-rien à dire et ne dit rien. J’ai eu quinze ou vingt affaires depuis
-que j’ai quitté le service, et quelques-unes assez malheureuses pour
-mes adversaires. Avez-vous jamais lu mon nom dans la _Gazette des
-Tribunaux_?
-
-M. Steimbourg était moins lié avec M. L’Ambert que le marquis de
-Villemaurin; il n’avait pas, comme lui, tous ses titres de propriété
-dans l’étude de la rue de Verneuil depuis quatre ou cinq générations.
-Il ne connaissait guère ces deux messieurs que par le cercle et la
-partie de whist; peut-être aussi par quelques courtages que le notaire
-lui avait fait gagner. Mais il était bon garçon et homme de sens;
-il fit donc à son tour quelque dépense de paroles pour raisonner et
-consoler ce malheureux. A son gré, M. de Villemaurin mettait les choses
-au pis; il y avait plus de ressource. Dire que M. L’Ambert resterait
-défiguré toute sa vie, c’était désespérer trop tôt de la science.
-
---A quoi nous servirait-il d’être nés au XIX^e siècle, si le moindre
-accident devait être, comme autrefois, un malheur irréparable? Quelle
-supériorité aurions-nous sur les hommes de l’âge d’or? Ne blasphémons
-pas le saint nom du progrès. La chirurgie opératoire est, grâce à Dieu,
-plus florissante que jamais dans la patrie d’Ambroise Paré. Le bonhomme
-de Parthenay nous a cité quelques-uns des maîtres qui raccommodent
-victorieusement le corps humain. Nous voici aux portes de Paris, nous
-enverrons à la plus prochaine pharmacie, on nous y donnera l’adresse
-de Velpeau ou d’Huguier; votre valet de pied courra chez le grand
-homme et l’amènera chez vous. Je suis sûr d’avoir entendu dire que les
-chirurgiens refaisaient une lèvre, une paupière, un bout d’oreille:
-est-il donc plus difficile de restaurer un bout de nez?
-
-Cette espérance était bien vague; elle ranima pourtant le pauvre
-notaire, qui, depuis une demi-heure, ne saignait plus. L’idée de
-redevenir ce qu’il était et de reprendre le cours de sa vie, le jetait
-dans une sorte de délire. Tant il est vrai qu’on n’apprécie le bonheur
-d’être complet que lorsqu’on l’a perdu.
-
---Ah! mes amis, s’écriait-il en tordant ses mains l’une dans l’autre,
-ma fortune appartient à l’homme qui me guérira! Quels que soient les
-tourments qu’il me faudra endurer, j’y souscris de grand cœur si l’on
-m’assure du succès; je ne regarderai pas plus à la souffrance qu’à la
-dépense!
-
-C’est dans ces sentiments qu’il regagna la rue de Verneuil, tandis
-que son valet de pied cherchait l’adresse des chirurgiens célèbres.
-Le marquis et M. Steimbourg le ramenèrent jusque dans sa chambre et
-prirent congé de lui, l’un pour aller rassurer sa femme et ses filles,
-qu’il n’avait pas vues depuis la veille au soir, l’autre pour courir à
-la Bourse.
-
-Seul avec lui-même, en face d’un grand miroir de Venise qui lui
-renvoyait sans pitié sa nouvelle image, Alfred L’Ambert tomba dans un
-accablement profond. Cet homme fort, qui ne pleurait jamais au théâtre
-parce que c’est _peuple_, ce gentleman au front d’airain qui avait
-enterré son père et sa mère avec la plus sereine impassibilité, pleura
-sur la mutilation de sa jolie personne et se baigna de larmes égoïstes.
-
-Son valet de pied fit diversion à cette douleur amère en lui promettant
-la visite de M. Bernier, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, membre de la
-Société de chirurgie et de l’Académie de médecine, professeur de
-clinique, etc., etc. Le domestique avait couru au plus près, rue du
-Bac, et il n’était pas mal tombé: M. Bernier, s’il ne va point de
-pair avec les Velpeau, les Manec et les Huguier, occupe immédiatement
-au-dessous d’eux un rang très honorable.
-
---Qu’il vienne! s’écria M. L’Ambert. Pourquoi n’est-il pas encore ici?
-Croit-il donc que je sois fait pour attendre?
-
-Il se reprit à pleurer de plus belle. Pleurer devant ses gens! Se
-peut-il qu’un simple coup de sabre modifie à tel point les mœurs d’un
-homme? Assurément, il fallait que l’arme du bon Ayvaz, en tranchant le
-canal nasal, eût ébranlé le sac lacrymal et les tubercules eux-mêmes.
-
-Le notaire sécha ses yeux pour regarder un fort volume in-12, qu’on
-apportait en grande hâte de la part de M. Steimbourg. C’était la
-_Chirurgie opératoire_ de Ringuet, manuel excellent et enrichi
-d’environ trois cents gravures. M. Steimbourg avait acheté le livre en
-allant à la Bourse, et il l’envoyait à son client, pour le rassurer
-sans doute. Mais l’effet de cette lecture fut tout autre qu’on ne
-l’espérait. Quand le notaire eut feuilleté deux cents pages, quand il
-eut vu défiler sous ses yeux la série lamentable des ligatures, des
-amputations, des résections et des cautérisations, il laissa tomber
-le livre et se jeta dans un fauteuil en fermant les yeux. Il fermait
-les yeux et pourtant il voyait des peaux incisées, des muscles écartés
-par des érignes, des membres disséqués à grands coups de couteau, des
-os sciés par les mains d’opérateurs invisibles. La figure des patients
-lui apparaissait, telle qu’on la voit dans les dessins d’anatomie,
-calme, stoïque, indifférente à la douleur, et il se demandait si une
-telle dose de courage avait jamais pu entrer dans des âmes humaines.
-Il revoyait surtout le petit chirurgien de la page 89, tout de noir
-habillé, avec un collet de velours à son habit. Cet être fantastique
-a la tête ronde, un peu forte, le front dégarni: sa physionomie est
-sérieuse; il scie attentivement les deux os d’une jambe vivante.
-
---Monstre! s’écria M. L’Ambert.
-
-Au même instant, il vit entrer le monstre en personne et l’on annonça
-M. Bernier.
-
-Le notaire s’enfuit à reculons jusque dans l’angle le plus obscur de sa
-chambre, ouvrant des yeux hagards et tendant les mains en avant comme
-pour écarter un ennemi. Ses dents claquaient; il murmurait d’une voix
-étouffée, comme dans les romans de M. Xavier de Montépin, le mot:
-
---Lui! lui! lui!
-
---Monsieur, dit le docteur, je regrette de vous avoir fait attendre,
-et je vous supplie de vous calmer. Je sais l’accident qui vous est
-arrivé, et je ne crois pas que le mal soit sans remède. Mais nous ne
-ferons rien de bon si vous avez peur de moi.
-
-Peur est un mot qui sonne désagréablement aux oreilles françaises. M.
-L’Ambert frappa du pied, marcha droit au docteur et lui dit avec un
-petit rire trop nerveux pour être naturel:
-
---Parbleu! docteur, vous me la baillez belle. Est-ce que j’ai l’air
-d’un homme qui a peur? Si j’étais un poltron, je ne me serais pas
-fait décompléter ce matin d’une si étrange manière. Mais, en vous
-attendant, je feuilletais un livre de chirurgie. Je viens tout
-justement d’y voir une figure qui vous ressemble, et vous m’êtes un peu
-apparu comme un revenant. Ajoutez à cette surprise les émotions de la
-matinée, peut-être même un léger mouvement de fièvre, et vous excuserez
-ce qu’il y a d’étrange dans mon accueil.
-
---A la bonne heure! dit M. Bernier en ramassant le livre. Ah! vous
-lisiez Ringuet! C’est un de mes amis. Je me rappelle, en effet,
-qu’il m’a fait graver tout vif, d’après un croquis de Léveillé. Mais
-asseyez-vous, je vous en prie.
-
-Le notaire se remit un peu et raconta les événements de la journée,
-sans oublier l’épisode du chat qui lui avait, pour ainsi dire, fait
-perdre le nez une seconde fois.
-
---C’est un malheur, dit le chirurgien; mais on peut le réparer en un
-mois. Puisque vous avez le petit livre de Ringuet, vous n’êtes pas sans
-quelque notion de la chirurgie?
-
-M. L’Ambert avoua qu’il n’était point allé jusqu’à ce chapitre-là.
-
---Eh bien, reprit M. Bernier, je vais vous le résumer en quatre mots.
-La rhinoplastie est l’art de refaire un nez aux imprudents qui l’ont
-perdu.
-
---Il est donc vrai, docteur!... le miracle est possible?... La
-chirurgie a trouvé une méthode pour ...?
-
---Elle en a trouvé trois. Mais j’écarte la méthode française, qui
-n’est point applicable au cas présent. Si la perte de substance était
-moins considérable, je pourrais décoller les bords de la plaie, les
-aviver, les mettre en contact et les réunir par première intention. Il
-n’y faut pas songer.
-
---Et j’en suis bien aise, reprit le blessé. Vous ne sauriez croire,
-docteur, à quel point ces mots de plaie décollée, avivée, me donnaient
-sur les nerfs. Passons à des moyens plus doux, je vous en prie!
-
---Les chirurgiens procèdent rarement par la douceur. Mais, enfin, vous
-avez le choix entre la méthode indienne et la méthode italienne. La
-première consiste à découper dans la peau de votre front une sorte de
-triangle, la pointe en bas, la base en haut. C’est l’étoffe du nouveau
-nez. On décolle ce lambeau dans toute son étendue, sauf le pédicule
-inférieur qui doit rester adhérent. On le tord sur lui-même de façon à
-laisser l’épiderme en dehors, et on le coud par ses bords aux limites
-correspondantes de la plaie. En autres termes, je puis vous refaire
-un nez assez présentable aux dépens de votre front. Le succès de
-l’opération est presque sûr; mais le front gardera toujours une large
-cicatrice.
-
---Je ne veux point de cicatrice, docteur. Je n’en veux à aucun prix.
-J’ajoute même (passez-moi cette faiblesse) que je ne voudrais point
-d’opération. J’en ai déjà subi une aujourd’hui, par les mains de ce
-maudit Turc; je n’en souhaite pas d’autre. Au simple souvenir de cette
-sensation, mon sang se glace. J’ai pourtant du courage autant qu’homme
-du monde; mais j’ai des nerfs aussi. Je ne crains pas la mort; j’ai
-horreur de la souffrance. Tuez-moi si vous voulez; mais, pour Dieu! ne
-m’entaillez plus!
-
---Monsieur, reprit le docteur avec un peu d’ironie, si vous avez un
-tel parti pris contre les opérations, il fallait appeler non pas un
-chirurgien, mais un homœopathe.
-
---Ne vous moquez pas de moi. Je n’ai pas su me maîtriser à l’idée de
-cette opération indienne. Les Indiens sont des sauvages; leur chirurgie
-est digne d’eux. Ne m’avez-vous point parlé d’une méthode italienne? Je
-n’aime pas les Italiens, en politique. C’est un peuple ingrat, qui a
-tenu la conduite la plus noire envers ses maîtres légitimes; mais, en
-matière de science, je n’ai pas trop mauvaise idée de ces coquins-là.
-
---Soit. Optez donc pour la méthode italienne. Elle réussit quelquefois;
-mais elle exige une patience et une immobilité dont vous ne serez
-peut-être point capable.
-
---S’il ne faut que de la patience et de l’immobilité, je vous réponds
-de moi.
-
---Êtes-vous homme à rester trente jours dans une position extrêmement
-gênante?
-
---Oui.
-
---Le nez cousu au bras gauche?
-
---Oui.
-
---Eh bien, je vous taillerai sur le bras un lambeau triangulaire de
-quinze à seize centimètres de longueur sur dix ou onze de largeur, je
-...
-
---Vous me taillerez cela, à moi?
-
---Sans doute.
-
---Mais c’est horrible, docteur! m’écorcher vif! tailler des lanières
-dans la peau d’un homme vivant! c’est barbare, c’est moyen âge, c’est
-digne de Shylock, le juif de Venise!
-
---La plaie du bras n’est rien. Le difficile est de rester cousu à
-vous-même pendant une trentaine de jours.
-
---Et moi, je ne redoute absolument que le coup de scalpel. Lorsqu’on a
-senti le froid du fer entrant dans la chair vivante, on en a pour le
-reste de ses jours, mon cher docteur; on n’y revient plus.
-
---Cela étant, monsieur, je n’ai rien à faire ici, et vous resterez sans
-nez toute la vie.
-
-Cette espèce de condamnation plongea le pauvre notaire dans une
-consternation profonde. Il arrachait ses beaux cheveux blonds et se
-démenait comme un fou par la chambre.
-
---Mutilé! disait-il en pleurant; mutilé pour toujours! Et rien ne peut
-remédier à mon sort! S’il y avait quelque drogue, quelque topique
-mystérieux dont la vertu rendît le nez à ceux qui l’ont perdu, je
-l’achèterais au poids de l’or! Je l’enverrais chercher jusqu’au bout du
-monde! Oui, j’armerais un vaisseau, s’il le fallait absolument. Mais
-rien! A quoi me sert-il d’être riche? à quoi vous sert-il d’être un
-praticien illustre, puisque toute votre habileté et tous mes sacrifices
-aboutissent à ce stupide néant? Richesse, science, vains mots!
-
-M. Bernier lui répondait de temps à autre, avec un calme imperturbable:
-
---Laissez-moi vous tailler un lambeau sur le bras, et je vous refais le
-nez.
-
-Un instant M. L’Ambert parut décidé. Il mit habit bas et releva la
-manche de sa chemise. Mais, quand il vit la trousse ouverte, quand
-l’acier poli de trente instruments de supplice étincela sous ses yeux,
-il pâlit, faiblit et tomba comme pâmé sur une chaise. Quelques gouttes
-d’eau vinaigrée lui rendirent le sentiment, mais non la résolution.
-
---Il n’y faut plus penser, dit-il en se rajustant. Notre génération a
-toutes les espèces de courage, mais elle est faible devant la douleur.
-C’est la faute de nos parents, qui nous ont élevés dans le coton.
-
-Quelques minutes plus tard, ce jeune homme, imbu des principes les plus
-religieux, se prit à blasphémer la Providence.
-
---En vérité, s’écria-t-il, le monde est une belle pétaudière, et j’en
-fais compliment au Créateur! J’ai deux cent mille francs de rente, et
-je resterai aussi camus qu’une tête de mort, tandis que mon portier,
-qui n’a pas dix écus devant lui, aura le nez de l’Apollon du Belvédère!
-La Sagesse qui a prévu tant de choses, n’a pas prévu que j’aurais le
-nez coupé par un Turc pour avoir salué mademoiselle Victorine Tompain!
-Il y a en France trois millions de gueux dont toute la personne ne
-vaut pas dix sous, et je ne peux pas acheter à prix d’or le nez d’un de
-ces misérables!... Mais, au fait, pourquoi pas?
-
-Sa figure s’illumina d’un rayon d’espérance, et il poursuivit d’un ton
-plus doux:
-
---Mon vieil oncle de Poitiers, dans sa dernière maladie, s’est fait
-injecter cent grammes de sang breton dans la veine médiane céphalique!
-un fidèle serviteur avait fait les frais de l’expérience. Ma belle
-tante de Giromagny, du temps qu’elle était encore belle, fit arracher
-une incisive à sa plus jolie chambrière pour remplacer une dent qu’elle
-venait de perdre. Cette bouture prit fort bien, et ne coûta pas plus
-de trois louis. Docteur, vous m’avez dit que, sans la scélératesse de
-ce maudit chat, vous auriez pu recoudre mon nez tout chaud à la figure.
-Me l’avez-vous dit, oui ou non?
-
---Sans doute, et je le dis encore.
-
---Eh bien, si j’achetais le nez de quelque pauvre diable, vous pourriez
-tout aussi bien le greffer au milieu de mon visage?
-
---Je le pourrais ...
-
---Bravo!
-
---Mais je ne le ferai point, et aucun de mes confrères ne le fera non
-plus que moi.
-
---Et pourquoi donc, s’il vous plaît?
-
---Parce que mutiler un homme sain est un crime, le patient fût-il assez
-stupide ou assez affamé pour y consentir.
-
---En vérité, docteur, vous confondez toutes mes notions du juste et de
-l’injuste. Je me suis fait remplacer moyennant une centaine de louis
-par une espèce d’Alsacien, sous poil alezan brûlé. Mon homme (il était
-bien à moi) a eu la tête emportée par un boulet le 30 avril 1849. Comme
-le boulet en question m’était incontestablement destiné par le sort, je
-puis dire que l’Alsacien m’a vendu sa tête et toute sa personne pour
-cent louis, peut-être cent quarante. L’État a non seulement toléré,
-mais approuvé cette combinaison; vous n’y trouvez rien à redire;
-peut-être avez-vous acheté vous-même, au même prix, un homme entier,
-qui se sera fait tuer pour vous. Et quand j’offre de donner le double
-au premier coquin venu, pour un simple bout de nez, vous criez au
-scandale!
-
-Le docteur s’arrêta un instant à chercher une réponse logique. Mais,
-n’ayant point trouvé ce qu’il voulait, il dit à maître L’Ambert:
-
---Si ma conscience ne me permet pas de défigurer un homme à votre
-profit, il me semble que je pourrais, sans crime, prélever sur le
-bras d’un malheureux les quelques centimètres carrés de peau qui vous
-manquent.
-
---Eh! cher docteur, prenez-les où bon vous semblera, pourvu que vous
-répariez cet accident stupide! Trouvons bien vite un homme de bonne
-volonté, et vive la méthode italienne!
-
---Je vous préviens encore une fois que vous serez tout un mois à la
-gêne.
-
---Eh! que m’importe la gêne! Je serai, dans un mois, au foyer de
-l’Opéra!
-
---Soit. Avez-vous un homme en vue? Ce concierge dont vous parliez tout
-à l’heure?...
-
---Très bien! on l’achèterait avec sa femme et ses enfants pour cent
-écus. Lorsque Barbereau, mon ancien, s’est retiré je ne sais où pour
-vivre de ses rentes, un client m’a recommandé celui-là, qui mourait
-littéralement de faim.
-
-M. L’Ambert sonna un valet de chambre et ordonna qu’on fît monter
-Singuet, le nouveau concierge.
-
-L’homme accourut; il poussa un cri d’effroi en voyant la figure de son
-maître.
-
-C’était un vrai type du pauvre diable parisien, le plus pauvre de tous
-les diables: un petit homme de trente-cinq ans, à qui vous en auriez
-donné soixante, tant il était sec, jaune et rabougri.
-
-M. Bernier l’examina sur toutes les coutures et le renvoya bientôt à sa
-loge.
-
---La peau de cet homme-là n’est bonne à rien, dit le docteur.
-Rappelez-vous que les jardiniers prennent leurs greffes sur les arbres
-les plus sains et les plus vigoureux. Choisissez-moi un gaillard solide
-parmi les gens de votre maison; il y en a.
-
---Oui; mais vous en parlez bien à votre aise. Les gens de ma maison
-sont tous des messieurs. Ils ont des capitaux, des valeurs en
-portefeuille; ils spéculent sur la hausse et la baisse, comme tous les
-domestiques de bonne maison. Je n’en connais pas un qui voulût acheter,
-au prix de son sang, un métal qui se gagne si couramment à la Bourse.
-
---Mais peut-être en trouveriez-vous un qui, par dévouement ...
-
---Du dévouement chez ces gens-là? Vous vous moquez, docteur! Nos pères
-avaient des serviteurs dévoués: nous n’avons plus que de méchants
-valets; et, dans le fond, nous y gagnons peut-être. Nos pères, étant
-aimés de leurs gens, se croyaient obligés de les payer d’un tendre
-retour. Ils supportaient leurs défauts, les soignaient dans leurs
-maladies, les nourrissaient dans leur vieillesse; c’était le diable.
-Moi, je paye mes gens pour faire leur service, et, quand le service
-ne se fait pas bien, je n’ai pas besoin d’examiner si c’est mauvais
-vouloir, vieillesse ou maladie, je les chasse.
-
---Alors, nous ne trouverons pas chez vous l’homme qu’il nous faut.
-Avez-vous quelqu’un en vue?
-
---Moi? Personne. Mais tout est bon; le premier venu, le commissionnaire
-du coin, le porteur d’eau que j’entends crier dans la rue!
-
-Il tira ses lunettes de sa poche, écarta légèrement le rideau, lorgna
-dans la rue de Beaune, et dit au docteur:
-
---Voici un garçon qui n’a pas mauvaise mine. Ayez donc la bonté de lui
-faire un signe, car je n’ose pas montrer ma figure aux passants.
-
-M. Bernier ouvrit la fenêtre au moment où la victime désignée criait à
-pleins poumons:
-
---Eau!... eau!... eau!...
-
---Mon garçon, lui dit le docteur, laissez-là votre tonneau et montez
-ici par la rue de Verneuil! Il y a de l’argent à gagner.
-
-
-
-
-IV
-
-CHÉBACHTIEN ROMAGNÉ
-
-
-IL s’appelait Romagné, du nom de son père. Son parrain et sa
-marraine l’avaient baptisé Sébastien; mais, comme il était natif de
-Frognac-lès-Mauriac, département du Cantal, il invoquait son patron
-sous le nom de _chaint Chébachtien_. Tout porte à croire qu’il
-aurait écrit son prénom par un _Ch_; mais heureusement il ne savait
-pas écrire. Cet enfant de l’Auvergne était âgé de vingt-trois ou
-vingt-quatre ans, et bâti comme un hercule: grand, gros, trapu, ossu,
-corsu, haut en couleur; fort comme un bœuf de labour, doux et facile
-à mener comme un petit agneau blanc. Imaginez la plus solide pâte
-d’homme, la plus grossière et la meilleure.
-
-Il était l’aîné de dix enfants, garçons et filles, tous vivants, bien
-portants et grouillants sous le toit paternel. Son père avait une
-cabane, un bout de champ, quelques châtaigniers dans la montagne, une
-demi-douzaine de cochons, bon an mal an, et deux bras pour piocher la
-terre. La mère filait du chanvre, les petits garçons aidaient au père,
-les petites avaient soin du ménage et s’élevaient les unes les autres,
-l’aînée servant de bonne à la cadette et ainsi de suite jusqu’au bas de
-l’échelle.
-
-Le jeune Sébastien ne brilla jamais par l’intelligence, ni par la
-mémoire, ni par aucun don de l’esprit; mais il avait du cœur à
-revendre. On lui apprit quelques chapitres du catéchisme, comme on
-enseigne aux merles à siffler _J’ai du bon tabac_; mais il eut et
-conserva toujours les sentiments les plus chrétiens. Jamais il n’abusa
-de sa force contre les gens ni contre les bêtes; il évitait les
-querelles et recevait bien souvent des taloches sans les rendre. Si M.
-le sous-préfet de Mauriac avait voulu lui faire donner une médaille
-d’argent, il n’aurait eu qu’à écrire à Paris; car Sébastien sauva
-plusieurs personnes au péril de sa vie, et notamment deux gendarmes qui
-se noyaient avec leurs chevaux dans le torrent de la Saumaise. Mais on
-trouvait ces choses-là toutes naturelles, attendu qu’il les faisait
-d’instinct, et l’on ne songeait pas plus à le récompenser que s’il eût
-été un chien de Terre-Neuve.
-
-A l’âge de vingt ans, il satisfit à la loi et tira un bon numéro, grâce
-à une neuvaine qu’il avait faite en famille. Après quoi, il résolut
-de s’en aller à Paris, suivant les us et coutumes de l’Auvergne, pour
-gagner un peu d’argent blanc et venir en aide à ses père et mère. On
-lui donna un costume de velours et vingt francs, qui sont encore une
-somme dans l’arrondissement de Mauriac, et il profita de l’occasion
-d’un camarade qui savait le chemin de Paris. Il fit la route à pied, en
-dix jours, et arriva frais et dispos avec douze francs cinquante dans
-la poche et ses souliers neufs à la main.
-
-Deux jours après, il roulait un tonneau dans le faubourg Saint-Germain
-en compagnie d’un autre camarade qui ne pouvait plus monter les
-escaliers parce qu’il s’était donné un _effort_. Il fut, pour prix de
-ses peines, logé, couché, nourri et blanchi à raison d’une chemise par
-mois, sans compter qu’on lui donnait trente sous par semaine pour
-faire le garçon. Sur ses économies, il acheta, au bout de l’année, un
-tonneau d’occasion et s’établit à son compte.
-
-Il réussit au delà de toute espérance. Sa politesse naïve, sa
-complaisance infatigable et sa probité bien connue lui concilièrent les
-bonnes grâces de tout le quartier. De deux mille marches d’escalier
-qu’il montait et descendait tous les jours, il s’éleva graduellement
-à sept mille. Aussi envoyait-il jusqu’à soixante francs par mois aux
-bonnes gens de Frognac. La famille bénissait son nom et le recommandait
-à Dieu soir et matin dans ses prières; les petits garçons avaient des
-culottes neuves, et il ne s’agissait de rien moins que d’envoyer les
-deux derniers à l’école!
-
-L’auteur de tous ces biens n’avait rien changé à sa manière de vivre;
-il couchait à côté de son tonneau sous une remise, et renouvelait
-quatre fois par an la paille de son lit. Le costume de velours était
-plus rapiécé qu’un habit d’arlequin. En vérité, sa toilette eût coûté
-bien peu de chose sans les maudits souliers, qui usaient tous les mois
-un kilogramme de clous. Ses dépenses de table étaient les seules sur
-lesquelles il ne lésinât point. Il s’octroyait sans marchander quatre
-livres de pain par jour. Quelquefois même il régalait son estomac
-d’un morceau de fromage ou d’un oignon, ou d’une demi-douzaine de
-pommes achetées au tas sur le pont Neuf. Les dimanches et fêtes, il
-affrontait la soupe et le bœuf, et s’en léchait les doigts toute la
-semaine. Mais il était trop bon fils et trop bon frère pour s’aventurer
-jusqu’au verre de vin. «Le vin, l’amour et le tabac» étaient pour lui
-des denrées fabuleuses; il ne les connaissait que de réputation. A plus
-forte raison ignorait-il les plaisirs du théâtre, si chers aux ouvriers
-de Paris. Mon gaillard aimait mieux se coucher gratis à sept heures que
-d’applaudir M. Dumaine pour dix sous.
-
-Tel était au physique et au moral l’homme que M. Bernier héla dans la
-rue de Beaune pour qu’il vînt prêter de sa peau à M. L’Ambert.
-
-Les gens de la maison, avertis, l’introduisirent en hâte.
-
-Il s’avança timidement, le chapeau à la main, levant les pieds aussi
-haut qu’il pouvait, et n’osant les reposer sur le tapis. L’orage du
-matin l’avait crotté jusqu’aux aisselles.
-
---Chi ch’est pour de l’eau, dit-il en saluant le docteur, je ...
-
-M. Bernier lui coupa la parole.
-
---Non, mon garçon: il ne s’agit pas de votre commerce.
-
---Alors, mouchu, ch’est donc pour auchtre choge?
-
---Pour une tout autre chose. Monsieur que voici a eu le nez coupé ce
-matin.
-
---Ah! chaprichti, le pauvre homme! Et qui est-che qui lui a fait cha?
-
---Un Turc; mais il n’importe.
-
---Un chauvage! On m’avait bien dit que les Turcs étaient des chauvages;
-mais je ne chavais pas qu’on les laichait venir à Paris. Attendez
-cheulement un peu; je vas charcher le chargent de ville!
-
-M. Bernier arrêta cet élan de zèle du digne Auvergnat et lui expliqua
-en peu de mots le service qu’on attendait de lui. Il crut d’abord qu’on
-se moquait, car on peut être un excellent porteur d’eau et n’avoir
-aucune notion de rhinoplastie. Le docteur lui fit comprendre qu’on
-voulait lui acheter un mois de son temps et environ cent cinquante
-centimètres carrés de sa peau.
-
---L’opération n’est rien, lui dit-il, et vous n’avez que fort peu
-à souffrir; mais je vous préviens qu’il vous faudra énormément de
-patience pour rester immobile un mois durant, le bras cousu au nez de
-monsieur.
-
---De la pachienche, répondit-il, j’en ai de rechte; ch’est pas pour
-rien qu’on est Oubergnat. Mais chi je pâche un mois chez vous pour
-rendre cherviche à che pauvre homme, il faudra me payer mon temps che
-qu’il vaut.
-
---Bien entendu. Combien voulez-vous?
-
-Il médita un instant et dit:
-
---La main chur la conschienche, cha vaut une pièce de quatre francs par
-jour.
-
---Non, mon ami, reprit le notaire: cela vaut mille francs pour le mois,
-ou trente-trois francs par journée.
-
---Non, répliqua le docteur avec autorité, cela vaut deux mille francs.
-
-M. L’Ambert inclina la tête et ne fit point d’objection.
-
-Romagné demanda la permission de finir sa journée, de ramener son
-tonneau sous la remise et de chercher un remplaçant pour un mois.
-
---Du rechte, disait-il, che n’est pas la peine de commencher
-aujourd’hui, pour une demi-journée.
-
-On lui prouva que la chose était urgente, et il prit ses mesures en
-conséquence. Un de ses amis fut mandé et promit de le suppléer durant
-un mois.
-
---Tu m’apporteras mon pain tous les choirs, dit Romagné.
-
-On lui dit que la précaution était inutile, et qu’il serait nourri dans
-la maison.
-
---Cha dépend de che que cha coûtera.
-
---M. L’Ambert vous nourrira gratis.
-
---Gratiche! ch’est dans mes prix. Voichi ma peau. Coupez tout de
-chuite!
-
-Il supporta l’opération comme un brave, sans sourciller.
-
---Ch’est un plaigir, disait-il. On m’a parlé d’un Oubergnat de mon
-pays qui che faigeait pétrifier dans une chourche à vingt chous
-l’heure. J’aime mieux me faire couper par morcheaux. Ch’est moins
-achujettichant, et cha rapporte pluche.
-
-M. Bernier lui cousit le bras gauche au visage du notaire, et ces deux
-hommes restèrent, un mois durant, enchaînés l’un à l’autre. Les deux
-frères siamois qui amusèrent jadis la curiosité de l’Europe n’étaient
-pas plus indissolubles. Mais ils étaient frères, accoutumés à se
-supporter dès l’enfance, et ils avaient reçu la même éducation. Si
-l’un avait été porteur d’eau et l’autre notaire, peut-être auraient-ils
-donné le spectacle d’une amitié moins fraternelle.
-
-Romagné ne se plaignit jamais de rien, quoique la situation lui parût
-tout à fait nouvelle. Il obéit en esclave, ou mieux, en chrétien, à
-toutes les volontés de l’homme qui avait acheté sa peau. Il se levait,
-s’asseyait, se couchait, se tournait à droite et à gauche, selon le
-caprice de son seigneur. L’aiguille aimantée n’est pas plus soumise au
-pôle nord que Romagné n’était soumis à M. L’Ambert.
-
-Cette héroïque mansuétude toucha le cœur du notaire, qui pourtant
-n’était pas tendre. Pendant trois jours, il eut une sorte de
-reconnaissance pour les bons soins de sa victime; mais il ne tarda
-guère à le prendre en dégoût, puis en horreur.
-
-Un homme jeune, actif et bien portant ne s’accoutume jamais sans effort
-à l’immobilité absolue. Qu’est-ce donc lorsqu’il doit rester immobile
-dans le voisinage d’un être inférieur, malpropre et sans éducation?
-Mais le sort en était jeté. Il fallait ou vivre sans nez ou supporter
-l’Auvergnat avec toutes ses conséquences, manger avec lui, dormir avec
-lui, accomplir auprès de lui, et dans la situation la plus incommode,
-toutes les fonctions de la vie.
-
-Romagné était un digne et excellent jeune homme; mais il ronflait comme
-un orgue. Il adorait sa famille, il aimait son prochain; mais il ne
-s’était jamais baigné de sa vie, de peur d’user en vain la marchandise.
-Il avait les sentiments les plus délicats du monde; mais il ne savait
-pas s’imposer les contraintes les plus élémentaires que la civilisation
-nous recommande. Pauvre M. L’Ambert! et pauvre Romagné! quelles nuits
-et quelles journées! quels coups de pied donnés et reçus! Inutile de
-dire que Romagné les reçut sans se plaindre: il craignait qu’un faux
-mouvement ne fît manquer l’expérience de M. Bernier.
-
-Le notaire recevait bon nombre de visites. Il lui vint des compagnons
-de plaisir qui s’amusèrent de l’Auvergnat. On lui apprit à fumer
-des cigares, à boire du vin et de l’eau-de-vie. Le pauvre diable
-s’abandonnait à ces plaisirs nouveaux avec la naïveté d’un Peau-Rouge.
-On le grisa, on le soûla, on lui fit descendre tous les échelons qui
-séparent l’homme de la brute. C’était une éducation à refaire; les
-beaux messieurs y prirent un plaisir cruel. N’était-il pas agréable et
-nouveau de démoraliser un Auvergnat?
-
-Certain jour, on lui demanda comment il pensait employer les cent louis
-de M. L’Ambert lorsqu’il aurait fini de les gagner:
-
---Je les placherai à chinq pour chent, répondit-il, et j’aurai chent
-francs de rente.
-
---Et après? lui dit un joli millionnaire de vingt-cinq ans. En seras-tu
-plus riche? en seras-tu plus heureux? Tu auras six sous de rente par
-jour! Si tu te maries, et c’est inévitable, car tu es du bois dont on
-fait les imbéciles, tu auras douze enfants, pour le moins.
-
---Cha, ch’est possible!
-
---Et, en vertu du Code civil, qui est une jolie invention de l’Empire,
-tu leur laisseras à chacun deux liards à manger par jour. Tandis
-qu’avec deux mille francs tu peux vivre un mois comme un riche,
-connaître les plaisirs de la vie et t’élever au-dessus de tes pareils!
-
-Il se défendait comme un beau diable contre ces tentatives de
-corruption; mais on frappa tant de petits coups répétés sur son crâne
-épais, qu’on ouvrit un passage aux idées fausses, et le cerveau fut
-entamé.
-
-Les dames vinrent aussi. M. L’Ambert en connaissait beaucoup, et de
-tous les mondes. Romagné assista aux scènes les plus diverses; il
-entendit des protestations d’amour et de fidélité qui manquaient de
-vraisemblance. Non seulement M. L’Ambert ne se privait pas de mentir
-richement devant lui, mais il s’amusait quelquefois à lui montrer
-dans le tête-à-tête toutes les faussetés qui sont, pour ainsi dire, le
-canevas de la vie élégante.
-
-Et le monde des affaires! Romagné crut le découvrir comme Christophe
-Colomb, car il n’en avait aucune idée. Les clients de l’étude ne se
-gênaient pas plus devant lui qu’on ne se prive de parler en présence
-d’une douzaine d’huîtres. Il vit des pères de famille qui cherchaient
-les moyens de dépouiller légalement leurs fils au profit d’une
-maîtresse ou d’une bonne œuvre; des jeunes gens à marier qui étudiaient
-l’art de voler par contrat la dot de leur femme; des prêteurs qui
-voulaient dix pour cent sur première hypothèque, des emprunteurs qui
-donnaient hypothèque sur le néant!
-
-Il n’avait point d’esprit, et son intelligence n’était pas de beaucoup
-supérieure à celle des caniches; mais sa conscience se révolta
-quelquefois. Il crut bien faire, un jour, en disant à M. L’Ambert:
-
---Vous n’avez pas mon echtime.
-
-Et la répugnance que le notaire avait pour lui se changea en haine
-déclarée.
-
-Les huit derniers jours de leur intimité forcée furent remplis par une
-série de tempêtes. Mais enfin M. Bernier constata que le lambeau avait
-pris racine, malgré des tiraillements sans nombre. On détacha les deux
-ennemis; on modela le nez du notaire dans la peau qui n’appartenait
-plus à Romagné. Et le beau millionnaire de la rue de Verneuil jeta deux
-billets de mille francs à la figure de son esclave en disant:
-
---Tiens, scélérat! L’argent n’est rien; tu m’as fait dépenser pour cent
-mille écus de patience. Va-t’en, sors d’ici pour toujours, et fais en
-sorte que je n’entende jamais parler de toi!
-
-Romagné remercia fièrement, but une bouteille à l’office, deux petits
-verres avec Singuet et s’en alla titubant vers son ancien domicile.
-
-
-
-
-V
-
-GRANDEUR ET DÉCADENCE
-
-
-M. L’AMBERT rentra dans le monde avec succès; on pourrait dire avec
-gloire. Ses témoins lui rendaient très ample justice en disant qu’il
-s’était battu comme un lion. Les vieux notaires se trouvaient rajeunis
-par son courage.
-
---Eh! eh! voilà comme nous sommes quand on nous pousse aux extrémités;
-pour être notaire, on n’en est pas moins homme! Maître L’Ambert a été
-trahi par la fortune des armes; mais il est beau de tomber ainsi;
-c’est un Waterloo. Nous sommes encore des lurons, quoi qu’on dise!
-
-Ainsi parlaient le respectable maître Clopineau, et le digne maître
-Labrique, et l’onctueux maître Bontoux, et tous les nestors du
-notariat. Les jeunes maîtres tenaient à peu près le même langage, avec
-certaines variantes inspirées par la jalousie:
-
---Nous ne voulons pas renier maître L’Ambert: il nous honore,
-assurément, quoiqu’il nous compromette un peu;--chacun de nous
-montrerait autant de cœur, et peut-être moins de maladresse.--Un
-officier ministériel ne doit pas se laisser marcher sur le pied:
-reste à savoir s’il doit se donner les premiers torts. On ne devrait
-aller sur le terrain que pour des motifs avouables. Si j’étais père de
-famille, j’aimerais mieux confier mes affaires à un sage qu’à un héros
-d’aventures, etc., etc.
-
-Mais l’opinion des femmes, qui fait loi, s’était prononcée pour le
-héros de Parthenay. Peut-être eût-elle été moins unanime si l’on avait
-connu l’épisode du chat; peut-être même le sexe injuste et charmant
-aurait-il donné tort à M. L’Ambert s’il s’était permis de reparaître
-sans nez sur la scène du monde. Mais tous les témoins avaient été
-discrets sur le ridicule incident; mais M. L’Ambert, loin d’être
-défiguré, paraissait avoir gagné au change. Une baronne remarqua que
-sa physionomie était beaucoup plus douce depuis qu’il portait un nez
-droit. Une vieille chanoinesse, confite en malices, demanda au prince
-de B ... s’il n’irait pas bientôt chercher querelle au Turc? L’aquilin
-du prince de B ... jouissait d’une réputation hyperbolique.
-
-On se demandera comment les femmes du vrai monde pouvaient s’intéresser
-à des dangers qu’on n’avait point courus pour elles? Les habitudes de
-maître L’Ambert étaient connues et l’on savait quelle part de son temps
-et de son cœur se dépensait à l’Opéra. Mais le monde pardonne aisément
-ces distractions aux hommes qui ne s’y livrent point tout entiers. Il
-fait la part du feu, et se contente du peu qu’on lui donne. On savait
-gré à M. L’Ambert de n’être qu’à moitié perdu, lorsque tant d’hommes
-de son âge le sont tout à fait. Il ne négligeait point les maisons
-honorables, il causait avec les douairières, il dansait avec les jeunes
-filles et faisait, à l’occasion, de la musique passable; il ne parlait
-point des chevaux à la mode. Ces mérites, assez rares chez les jeunes
-millionnaires du faubourg, lui conciliaient la bienveillance des dames.
-On dit même que plus d’une avait cru faire œuvre pie en le disputant
-au foyer de la danse. Une jolie dévote, madame de L ..., lui avait
-prouvé, trois mois durant, que les plaisirs les plus vifs ne sont pas
-dans le scandale et la dissipation.
-
-Toutefois, il n’avait jamais rompu avec le corps de ballet; la sévère
-leçon qu’il avait reçue ne lui inspira aucune horreur pour cette hydre
-à cent jolies têtes. Une de ses premières visites fut pour le foyer où
-brillait mademoiselle Victorine Tompain. C’est là qu’on lui fit une
-belle entrée! Avec quelle curiosité amicale on courut à lui! Comme on
-l’appela _très cher_ et _bien bon_! Quelles poignées de main cordiales!
-Quels jolis petits becs se tendirent vers lui pour recevoir un
-baiser d’ami, sans conséquence! Il rayonnait. Tous ses amis des jours
-pairs, tous les dignitaires de la franc-maçonnerie du plaisir, lui
-firent compliment de sa guérison miraculeuse. Il régna durant tout un
-entr’acte dans cet agréable royaume. On écouta le récit de son affaire;
-on lui fit raconter le traitement du docteur Bernier; on admira la
-finesse des points de suture qui ne se voyaient presque plus!
-
---Figurez-vous, disait-il, que cet excellent M. Bernier m’a complété
-avec la peau d’un Auvergnat. Et de quel Auvergnat, bon Dieu! Le plus
-stupide, le plus épais, le plus sale de l’Auvergne! On ne s’en
-douterait pas à voir le lambeau qu’il m’a vendu. Ah! l’animal m’a fait
-passer bien des quarts d’heure désagréables!... Les commissionnaires du
-coin des rues sont des dandies auprès de lui. Mais j’en suis quitte,
-grâce au ciel! Le jour où je l’ai payé et jeté à la porte, je me suis
-soulagé d’un grand poids. Il s’appelait Romagné, un joli nom! Ne le
-prononcez jamais devant moi. Qu’on ne me parle pas de Romagné, si l’on
-veut que je vive! Romagné!!!
-
-Mademoiselle Victorine Tompain ne fut pas la dernière à complimenter le
-héros. Ayvaz-Bey l’avait indignement abandonnée en lui laissant quatre
-fois plus d’argent qu’elle ne valait. Le beau notaire se montra doux et
-clément envers elle.
-
---Je ne vous en veux pas, lui dit-il; je n’ai pas même de rancune
-contre ce brave Turc. Je n’ai qu’un ennemi au monde, c’est un Auvergnat
-du nom de Romagné.
-
-Il disait Romagné avec une intonation comique qui fit fortune. Et je
-crois que, même aujourd’hui, la plupart de ces demoiselles disent: «Mon
-Romagné», en parlant de leur porteur d’eau.
-
-Trois mois se passèrent; trois mois d’été. La saison fut belle; il
-resta peu de monde à Paris. L’Opéra fut envahi par les étrangers et les
-gens de province; M. L’Ambert y parut moins souvent.
-
-Presque tous les jours, à six heures, il dépouillait la gravité du
-notaire et s’enfuyait à Maisons-Laffitte, où il avait loué un chalet.
-Ses amis l’y venaient voir, et même ses petites amies. On jouait, dans
-le jardin, à toute sorte de jeux champêtres, et je vous prie de croire
-que la balançoire ne chômait pas.
-
-Un des hôtes les plus assidus et les plus gais était M. Steimbourg,
-agent de change. L’affaire de Parthenay l’avait lié plus étroitement
-avec M. L’Ambert. M. Steimbourg appartenait à une bonne famille
-d’israélites convertis; sa charge valait deux millions, et il en
-possédait un quart à lui tout seul: on pouvait donc contracter amitié
-avec lui. Les maîtresses des deux amis s’accordaient assez bien
-ensemble, c’est-à-dire qu’elles se querellaient au plus une fois par
-semaine. Que c’est beau, quatre cœurs qui battent à l’unisson! Les
-hommes montaient à cheval, lisaient le _Figaro_, ou racontaient les
-cancans de la ville; les dames se tiraient les cartes à tour de rôle
-avec infiniment d’esprit: l’âge d’or en miniature!
-
-M. Steimbourg se fit un devoir de présenter son ami dans sa famille. Il
-le conduisit à Biéville, où le père Steimbourg s’était fait construire
-un château. M. L’Ambert y fut reçu cordialement par un vieillard très
-vert, une dame de cinquante-deux ans qui n’avait pas encore abdiqué,
-et deux jeunes filles tout à fait coquettes. Il reconnut au premier
-coup d’œil qu’il n’entrait pas chez des fossiles. Non; c’était bien
-la famille moderne et perfectionnée. Le père et le fils étaient deux
-camarades qui se plaisantaient réciproquement sur leurs fredaines. Les
-jeunes filles avaient vu tout ce qui se joue sur le théâtre et lu tout
-ce qui s’écrit. Peu de gens connaissaient mieux qu’elles la chronique
-élégante de Paris; on leur avait montré, au spectacle et au bois de
-Boulogne, les beautés les plus célèbres de tous les mondes; on les
-avait conduites aux ventes des riches mobiliers, et elles dissertaient
-fort agréablement sur les émeraudes de mademoiselle X ... et les perles
-de mademoiselle Z ... L’aînée, mademoiselle Irma Steimbourg, copiait
-avec passion les toilettes de mademoiselle Fargueil; la cadette avait
-envoyé un de ses amis chez mademoiselle Figeac pour demander l’adresse
-de sa modiste. L’une et l’autre étaient riches et bien dotées. Irma
-plut à M. L’Ambert. Le beau notaire se disait de temps en temps qu’un
-demi-million de dot et une femme qui sait porter la toilette ne sont
-pas choses à dédaigner. On se vit assez souvent, presque une fois par
-semaine, jusqu’aux premières gelées de novembre.
-
-Après un automne doux et brillant, l’hiver tomba comme une tuile. C’est
-un fait assez commun dans nos climats; mais le nez de M. L’Ambert fit
-preuve en cette occasion d’une sensibilité peu commune. Il rougit un
-peu, puis beaucoup; il s’enfla par degrés, au point de devenir presque
-difforme. Après une partie de chasse égayée par le vent du nord, le
-notaire éprouva des démangeaisons intolérables. Il se regarda dans un
-miroir d’auberge et la couleur de son nez lui déplut. Vous auriez dit
-une engelure mal placée.
-
-Il se consolait en pensant qu’un bon feu de fagots lui rendrait sa
-figure naturelle, et, de fait, la chaleur le soulagea et le déteignit
-en peu d’instants. Mais la démangeaison se réveilla le lendemain, et
-les tissus se gonflèrent de plus belle, et la couleur rouge reparut
-avec une légère addition de violet. Huit jours passés au logis, devant
-la cheminée, effacèrent la teinte fatale. Elle reparut à la première
-sortie, en dépit des fourrures de renard bleu.
-
-Pour le coup, M. L’Ambert prit peur; il manda M. Bernier en toute hâte.
-Le docteur accourut, constata une légère inflammation et prescrivit des
-compresses d’eau glacée. On rafraîchit le nez, mais on ne le guérit
-point. M. Bernier fut étonné de la persistance du mal.
-
---Après tout, dit-il, Dieffenbach a peut-être raison. Il prétend que
-le lambeau peut mourir par excès de sang et qu’on y doit appliquer des
-sangsues. Essayons!
-
-Le notaire se suspendit une sangsue au bout du nez. Lorsqu’elle tomba,
-gorgée de sang, on la remplaça par une autre et ainsi de suite, durant
-deux jours et deux nuits. L’enflure et la coloration disparurent pour
-un temps; mais ce mieux ne fut pas de longue durée. Il fallut chercher
-autre chose. M. Bernier demanda vingt-quatre heures de réflexion, et en
-prit quarante-huit.
-
-Lorsqu’il revint à l’hôtel de Monsieur L’Ambert il était soucieux et
-même timide. Il dut faire un effort sur lui-même avant de dire à M.
-L’Ambert:
-
---La médecine ne rend pas compte de tous les phénomènes naturels, et je
-viens vous soumettre une théorie qui n’a aucun caractère scientifique.
-Mes confrères se moqueraient peut-être de moi si je leur disais qu’un
-lambeau détaché du corps d’un homme peut rester sous l’influence de
-son ancien possesseur. C’est votre sang, lancé par votre cœur, sous
-l’action de votre cerveau, qui afflue si malheureusement à votre nez.
-Et pourtant je suis tenté de croire que cet imbécile d’Auvergnat n’est
-pas étranger à l’événement.
-
-M. L’Ambert se récria bien haut. Dire qu’un vil mercenaire que l’on
-avait payé, à qui l’on ne devait rien, pouvait exercer une influence
-occulte sur le nez d’un officier ministériel, c’était presque de
-l’impertinence!
-
---C’est bien pis, répondit le docteur, c’est de l’absurdité. Et
-pourtant je vous demande la permission de chercher le Romagné. J’ai
-besoin de le voir aujourd’hui, ne fût-ce que pour me convaincre de mon
-erreur. Avez-vous gardé son adresse?
-
---A Dieu ne plaise!
-
---Eh bien, je vais me mettre en quête. Prenez patience, gardez la
-chambre, et ne vous traitez plus.
-
-Il chercha quinze jours. La police lui vint en aide et l’égara durant
-trois semaines. On mit la main sur une demi-douzaine de Romagné. Un
-agent subtil et plein d’expérience découvrit tous les Romagné de Paris,
-excepté celui qu’on demandait. On trouva un invalide, un marchand
-de peaux de lapin, un avocat, un voleur, un commis de mercerie, un
-gendarme et un millionnaire. M. L’Ambert grillait d’impatience au coin
-du feu, et contemplait avec désespoir son nez écarlate. Enfin, l’on
-découvrit le domicile du porteur d’eau, mais il n’y demeurait plus. Les
-voisins racontèrent qu’il avait fait fortune et vendu son tonneau pour
-jouir de la vie.
-
-M. Bernier battit les cabarets et autres lieux de plaisir, tandis que
-son malade restait plongé dans la mélancolie.
-
-Le 2 février, à dix heures du matin, le beau notaire se chauffait
-tristement les pieds et contemplait en louchant cette pivoine fleurie
-au milieu de son visage, lorsqu’un tumulte joyeux ébranla toute la
-maison. Les portes s’ouvrirent avec fracas, les valets crièrent de
-surprise, et l’on vit paraître le docteur, traînant Romagné par la main.
-
-C’était le vrai Romagné, mais bien différent de lui-même! Sale,
-abruti, hideux, l’œil éteint, l’haleine fétide, puant le vin et le
-tabac, rouge de la tête aux pieds comme un homard cuit: c’était moins
-un homme qu’un érysipèle vivant.
-
---Monstre! lui dit M. Bernier, tu devrais mourir de honte. Tu t’es
-ravalé au-dessous de la brute. Si tu as encore le visage d’un homme, tu
-n’en as déjà plus la couleur. A quoi as-tu employé la petite fortune
-que nous t’avions faite? Tu t’es roulé dans les bas-fonds de la
-débauche, et je t’ai trouvé au delà des fortifications de Paris, vautré
-comme un porc au seuil du plus immonde des cabarets!
-
-L’Auvergnat leva ses gros yeux sur le docteur et lui dit avec son
-aimable accent, embelli d’une intonation faubourienne:
-
---Eh bien, quoi! J’ai fait la noche! Ch’est pas une raigeon pour me
-dire des chottiges.
-
---Qui est-ce qui te dit des sottises? On te reproche tes turpitudes,
-voilà tout. Pourquoi n’as-tu pas placé ton argent au lieu de le boire?
-
---Ch’est lui qui m’a dit de m’amuger.
-
---Drôle! s’écria le notaire, est-ce moi qui t’ai conseillé de te soûler
-à la barrière avec de l’eau-de-vie et du vin bleu?
-
---On ch’amuse comme on peut ... Je chuis été avec les camarades.
-
-Le médecin bondit de colère.
-
---Ils sont jolis, tes camarades! Comment! je fais une cure merveilleuse
-qui répand ma gloire dans Paris, qui m’ouvrira un jour ou l’autre les
-portes de l’institut, et tu vas, avec quelques ivrognes de ton espèce,
-gâter mon plus divin ouvrage! S’il ne s’agissait que de toi, parbleu!
-nous te laisserions faire. C’est un suicide physique et moral; mais un
-Auvergnat de plus ou de moins n’importe guère à la société. Il s’agit
-d’un homme du monde, d’un riche, de ton bienfaiteur, de mon malade! Tu
-l’as compromis, défiguré, assassiné par ton inconduite. Regarde dans
-quel état lamentable tu as mis la figure de monsieur!
-
-Le pauvre diable contempla le nez qu’il avait fourni, et se mit à
-fondre en larmes.
-
---Ch’est bien malheureux, mouchu Bernier; mais j’attechte le bon Dieu
-que ch’est pas ma faute. Le nez ch’est gâté tout cheul. Chaprichti! je
-chuis un honnête homme, et je vous jure que je n’y ai pas cheulement
-touché!
-
---Imbécile! dit M. L’Ambert, tu ne comprendras jamais ... et,
-d’ailleurs, tu n’as pas besoin de comprendre! Il s’agit de nous dire
-sans détour si tu veux changer de conduite et renoncer à cette vie de
-débauche, qui me tue par contre-coup? Je te préviens que j’ai le bras
-long et que, si tu t’obstinais dans tes vices, je saurais te faire
-mettre en lieu sûr.
-
---En prigeon?
-
---En prison.
-
---En prigeon avec les schélérats? Grâche, mouchu L’Ambert! Cha cherait
-le déjonneur de la famille!
-
---Boiras-tu encore, oui ou non?
-
---Eh! bon Diou! comment boire quand on n’a plus le chou? J’ai tout
-dépenché, mouchu L’Ambert. J’ai bu les deux mille francs, j’ai bu mon
-tonneau et tout le fonds de boutique, et personne ne veut plus me faire
-crédit chur la churfache de la terre!
-
---Tant mieux, drôle! c’est bien fait.
-
---Il faudra bien que je devienne chage! voichi la migère qui vient,
-mouchu L’Ambert!
-
---A la bonne heure!
-
---Mouchu L’Ambert!
-
---Quoi?
-
---Chi ch’était un effet de votre bonté de me racheter un tonneau pour
-gagner ma pauvre vie, je vous jure que je redeviendrais un bon chujet!
-
---Allons donc! tu le vendrais pour boire.
-
---Non, mouchu L’Ambert, foi d’honnête garchon!
-
---Serment d’ivrogne!
-
---Mais vous voulez donc que je meure de faim et de choif! Une chentaine
-de francs, mon bon mouchu L’Ambert!
-
---Pas un centime! C’est la Providence qui t’a mis sur la paille pour
-me rendre ma figure naturelle. Bois de l’eau, mange du pain sec,
-prive-toi du nécessaire, meurs de faim si tu peux: c’est à ce prix que
-je recouvrerai mes avantages et que je redeviendrai moi-même!
-
-Romagné courba la tête et se retira, traînant le pied et saluant la
-compagnie.
-
-Le notaire était dans la joie et le médecin dans la gloire.
-
---Je ne veux pas faire mon éloge, disait modestement M. Bernier, mais
-Leverrier trouvant une planète par la force du calcul n’a pas fait un
-plus grand miracle que moi. Deviner, à l’aspect de votre nez, qu’un
-Auvergnat absent et perdu dans Paris se livre à la débauche, c’est
-remonter de l’effet à la cause par des chemins que l’audace humaine
-n’avait pas encore tentés. Quant au traitement de votre mal, il est
-indiqué par la circonstance. La diète appliquée à Romagné est le seul
-remède qui vous puisse guérir. Le hasard nous sert à merveille, puisque
-cet animal a mangé son dernier sou. Vous avez bien fait de lui refuser
-le secours qu’il demandait: tous les efforts de l’art seront vains tant
-que cet homme aura de quoi boire.
-
---Mais, docteur, interrompit M. L’Ambert, si mon mal ne venait point de
-là? si vous étiez le jouet d’une coïncidence fortuite? Ne m’avez-vous
-pas dit vous-même que la théorie ...?
-
---J’ai dit et je maintiens que, dans l’état actuel de nos
-connaissances, votre cas n’admet aucune explication logique. C’est
-un fait dont la loi reste à trouver. Le rapport que nous observons
-aujourd’hui entre la santé de votre nez et la conduite de cet
-Auvergnat nous ouvre une perspective peut-être trompeuse, mais à
-coup sûr immense. Attendons quelques jours: si votre nez guérit à
-mesure que Romagné se range, ma théorie recevra le renfort d’une
-nouvelle probabilité. Je ne réponds de rien; mais je pressens une
-loi physiologique, inconnue jusqu’à nous, et que je serais heureux
-de formuler. Le monde de la science est plein de phénomènes visibles
-produits par des causes inconnues. Pourquoi madame de L ..., que vous
-connaissez comme moi, porte-t-elle une cerise admirablement peinte sur
-l’épaule gauche? Est-ce, comme on le dit, parce que sa mère, étant
-grosse, a convoité violemment un panier de cerises à l’étalage de
-Chevet? Quel artiste invisible a dessiné ce fruit sur le corps d’un
-fœtus de six semaines, gros comme une crevette de moyenne taille?
-Comment expliquer cette action spéciale du moral sur le physique?
-Et pourquoi la cerise de madame de L ... devient-elle sensible et
-douloureuse au mois d’avril de chaque année, lorsque les cerisiers
-sont en fleur? Voilà des faits certains, évidents, palpables, et tout
-aussi inexpliqués que l’enflure et la rougeur de votre nez. Mais
-patience!
-
-Deux jours après, le nez de M. L’Ambert désenfla d’une façon visible,
-mais la couleur rouge tenait bon. Vers la fin de la semaine, son
-volume était réduit d’un bon tiers. Au bout de quinze jours, il
-pela horriblement, fit peau neuve et reprit sa forme et sa couleur
-primitives.
-
-Le docteur triomphait.
-
---Mon seul regret, disait-il, c’est que nous n’ayons point gardé le
-Romagné dans une cage pour observer sur lui comme sur vous les effets
-du traitement. Je suis sûr que, durant sept ou huit jours, il a été
-couvert d’écailles comme une couleuvre.
-
---Qu’il aille au diable! ajouta chrétiennement M. L’Ambert.
-
-Dès ce jour, il reprit ses habitudes: sortit en voiture, à cheval,
-à pied; dansa dans les bals du faubourg et embellit de sa présence
-le foyer de l’Opéra. Toutes les femmes lui firent bon accueil dans
-le monde et hors du monde. Une de celles qui le félicitèrent le plus
-tendrement de sa guérison fut la sœur aînée de l’ami Steimbourg.
-
-Cette aimable personne avait coutume de regarder les hommes dans le
-blanc des yeux. Elle remarqua très judicieusement que M. L’Ambert était
-sorti plus beau de cette dernière crise. Oui, vraiment, il semblait que
-deux ou trois mois de souffrances eussent donné à son visage je ne sais
-quoi d’achevé. Le nez surtout, ce nez droit, qui venait de rentrer dans
-ses limites après une dilatation cuisante, paraissait plus fin, plus
-blanc et plus aristocratique que jamais.
-
-Telle était aussi l’opinion du joli notaire, et il se contemplait
-dans toutes les glaces avec une admiration toujours nouvelle. C’était
-plaisir de le voir, face à face avec lui-même, et souriant à son propre
-nez.
-
-Mais, au retour du printemps, dans la seconde quinzaine de mars,
-tandis que la sève généreuse enflait les bourgeons des lilas, M.
-L’Ambert eut lieu de croire que son nez seul était privé des bienfaits
-de la saison et des bontés de la nature. Au milieu du rajeunissement
-de toutes choses il pâlissait comme une feuille d’automne. Les ailes
-amincies et comme desséchées par le souffle d’un sirocco invisible,
-s’aplatissaient contre la cloison.
-
---Mort de ma vie! disait le notaire en faisant la grimace au miroir,
-la distinction est une belle chose, comme la vertu; mais pas trop n’en
-faut. Mon nez devient d’une élégance inquiétante, et bientôt il ne
-sera plus qu’une ombre si je ne lui rends la force et la couleur!
-
-Il y mit un peu de rouge. Mais le fard ne servait qu’à faire ressortir
-la finesse incroyable de cette ligne droite et sans épaisseur qui lui
-séparait la figure en deux. Telle on voit une lame de fer battu se
-dresser mince et coupante au milieu d’un cadran solaire; tel était le
-nez fantastique du notaire désespéré.
-
-En vain le riche indigène de la rue de Verneuil se mit au régime le
-plus substantiel. Considérant que la bonne nourriture, digérée par un
-estomac solide, profite à peu près également à toutes les parties du
-corps, il s’imposa la douce loi de prendre force consommés, force
-coulis, et quantité de viandes saignantes arrosées des vins les plus
-généreux. Dire que ces aliments choisis ne lui profitèrent en rien
-serait nier l’évidence et blasphémer la bonne chère. M. L’Ambert se
-fit, en peu de temps, de belles joues rouges, un beau cou de taureau
-apoplectique et un joli petit ventre rondelet. Mais le nez était comme
-un associé négligent ou désintéressé, qui ne vient pas toucher ses
-dividendes.
-
-Lorsqu’un malade ne peut manger ni boire, on le soutient quelquefois
-par des bains nourrissants qui pénètrent à travers la peau jusqu’aux
-sources de la vie. M. L’Ambert traita son nez comme un malade qu’il
-faut nourrir à part et coûte que coûte. Il commanda pour lui seul une
-petite baignoire de vermeil. Six fois par jour il le plongea et le
-maintint patiemment dans des bains de lait, de vin de Bourgogne, de
-bouillon gras et même de sauce aux tomates. Peine perdue! le malade
-sortait du bain aussi pâle, aussi maigre, aussi déplorable qu’il y
-était entré.
-
-Toute espérance semblait perdue, lorsqu’un jour M. Bernier se frappa le
-front et s’écria:
-
---Nous avons fait une énorme faute! une véritable bévue d’écoliers! et
-c’est moi!... lorsque ce fait apportait à ma théorie une si éclatante
-confirmation!... N’en doutez pas, monsieur: l’Auvergnat est malade, et
-c’est lui qu’il nous faut traiter pour que vous soyez guéri.
-
-Le pauvre L’Ambert s’arracha les cheveux. C’est pour le coup qu’il
-regretta d’avoir mis Romagné à la porte et de lui avoir refusé le
-secours qu’il demandait, et d’avoir oublié de prendre son adresse! Il
-se représentait le pauvre diable languissant sur un grabat, sans pain,
-sans rosbif et sans vin de Château-Margaux. A cette idée, son cœur se
-brisait. Il s’associait aux douleurs du pauvre mercenaire. Pour la
-première fois de sa vie, il fut ému du malheur d’autrui:
-
---Docteur, cher docteur, s’écria-t-il en serrant la main de M. Bernier,
-je donnerais tout mon bien pour sauver ce brave jeune homme!
-
-Cinq jours après, le mal avait encore empiré. Le nez n’était plus
-qu’une pellicule flexible, pliant sous le poids des lunettes, lorsque
-M. Bernier vint dire qu’il avait trouvé l’Auvergnat.
-
---Victoire! s’écria M. L’Ambert.
-
-Le chirurgien haussa les épaules et répondit que la victoire lui
-paraissait au moins douteuse.
-
---Ma théorie, dit-il, est pleinement confirmée, et, comme
-physiologiste, j’ai tout lieu de me déclarer satisfait; mais,
-comme médecin, je voudrais vous guérir, et l’état où j’ai trouvé ce
-malheureux me laisse peu d’espérance.
-
---Vous le sauverez, cher docteur!
-
---D’abord, il ne m’appartient pas. Il est dans le service d’un de mes
-confrères, qui l’étudie avec une certaine curiosité.
-
---On vous le cédera! nous l’achèterons, s’il le faut.
-
---Y songez-vous! Un médecin ne vend pas ses malades. Il les tue
-quelquefois, dans l’intérêt de la science, pour voir ce qu’ils ont dans
-le corps. Mais en faire un objet de commerce, jamais! Mon ami Fogatier
-me donnera peut-être votre Auvergnat; mais le drôle est bien malade,
-et, pour comble de disgrâce, il a pris la vie en tel dégoût qu’il ne
-veut pas guérir. Il jette tous les médicaments. Quant à la nourriture,
-tantôt il se plaint de n’en pas avoir assez, et réclame à grands cris
-la portion entière, tantôt il refuse ce qu’on lui donne et demande à
-mourir de faim.
-
---Mais c’est un crime! Je lui parlerai! je lui ferai entendre le
-langage de la morale et de la religion! Où est-il?
-
---A l’Hôtel-Dieu, salle Saint-Paul, n^o 10.
-
---Vous avez votre voiture en bas?
-
---Oui.
-
---Eh bien, partons. Ah! le scélérat qui veut mourir! Il ne sait donc
-pas que tous les hommes sont frères!
-
-
-
-
-VI
-
- HISTOIRE D’UNE PAIRE DE LUNETTES ET CONSÉQUENCES D’UN RHUME DE CERVEAU
-
-
-JAMAIS aucun prédicateur, jamais Bossuet ou Fénelon, jamais Massillon
-ou Fléchier, jamais M. Mermilliod lui-même ne dépensa dans sa chaire
-une éloquence plus forte et plus onctueuse à la fois que M. Alfred
-L’Ambert au chevet de Romagné. Il s’adressa d’abord à la raison, puis
-à la conscience, et finalement au cœur de son malade. Il mit en œuvre
-le profane et le sacré, cita les textes saints et les philosophes. Il
-fut puissant et doux, sévère et paternel, logique, caressant et même
-plaisant. Il lui prouva que le suicide est le plus honteux de tous les
-crimes, et qu’il faut être bien lâche pour affronter volontairement
-la mort. Il risqua même une métaphore aussi nouvelle que hardie en
-comparant le suicidé au déserteur qui abandonne son poste sans la
-permission du caporal.
-
-L’Auvergnat, qui n’avait rien pris depuis vingt-quatre heures,
-paraissait buté à son idée. Il se tenait immobile et têtu devant la
-mort comme un âne devant un pont. Aux arguments les plus serrés, il
-répondait avec une douceur impassible:
-
---Ch’est pas la peine, mouchu L’Ambert; y a trop de migère en che monde.
-
---Eh! mon ami, mon pauvre ami! la misère est d’institution divine. Elle
-est créée tout exprès pour exciter la charité chez les riches et la
-résignation chez les pauvres.
-
---Les riches? J’ai demandé de l’ouvrage, et tout le monde m’en a
-refugé. J’ai demandé la charité, on m’a menaché du chargent de ville!
-
---Que ne vous adressiez-vous à vos amis? A moi, par exemple! à moi qui
-vous veux du bien! à moi qui ai de votre sang dans les veines!
-
---Ch’est cha! pour que vous me fachiez encore flanquer à la porte!
-
---Ma porte vous sera toujours ouverte, comme ma bourse, comme mon cœur!
-
---Chi vous m’aviez cheulement donné chinquante francs pour racheter un
-tonneau d’occagion!
-
---Mais, animal!... cher animal, veux-je dire ... permets-moi de te
-rudoyer un peu, comme dans les temps où tu partageais mon lit et ma
-table! ce n’est pas cinquante francs que je te donnerai, c’est mille,
-deux mille, dix mille! c’est ma fortune entière que je veux partager
-avec toi ... au prorata de nos besoins respectifs. Il faut que tu
-vives! il faut que tu sois heureux! Voici le printemps qui revient,
-avec son cortège de fleurs et la douce musique des oiseaux dans les
-branches. Aurais-tu bien le cœur d’abandonner tout cela? Songe à la
-douleur de tes braves parents, de ton vieux père, qui t’attend au pays;
-de tes frères et de tes sœurs! Songe à ta mère, mon ami! Celle-là ne
-te survivrait pas. Tu les reverras tous! Ou plutôt non: tu dois rester
-à Paris, sous mes yeux, dans mon intimité la plus étroite. Je veux te
-voir heureux, marié à une bonne petite femme, père de deux ou trois
-jolis enfants. Tu souris! Prends ce potage.
-
---Merchi bien, mouchu L’Ambert. Gardez la choupe; il n’en faut plus. Y
-a trop de migère en che monde!
-
---Mais quand je te jure que tes mauvais jours sont finis! quand je me
-charge de ton avenir, foi de notaire! Si tu consens à vivre, tu ne
-souffriras plus, tu ne travailleras plus, tes années se composeront de
-trois cent soixante-cinq dimanches!
-
---Et pas de lundis?
-
---De lundis, si tu le préfères. Tu mangeras, tu boiras, tu fumeras des
-cabañas à trente sous pièce! Tu seras mon commensal, mon inséparable,
-un autre moi-même. Veux-tu vivre, Romagné, pour être un autre moi-même?
-
---Non! tant pis. Pichque j’ai commenché à mourir, autant finir tout de
-chuite.
-
---Ah! c’est ainsi! Eh bien, je te dirai, triple brute! à quel destin
-tu te condamnes! Il ne s’agit pas seulement des peines éternelles que
-chaque minute de ton obstination rapproche de toi. Mais, en ce monde,
-ici même, demain, aujourd’hui peut-être, avant d’aller pourrir dans
-la fosse commune, tu seras porté à l’amphithéâtre. On te jettera sur
-une table de pierre, on découpera ton corps en morceaux. Un carabin
-fendra à coups de hache ta grosse tête de mulet; un autre fouillera ta
-poitrine à grands coups de scalpel pour vérifier s’il y a un cœur dans
-cette stupide enveloppe; un autre ...
-
---Grâche, grâche, mouchu L’Ambert! je ne veux pas être coupé en
-morcheaux! j’aime mieux manger la choupe!
-
-Trois jours de soupe et la force de sa constitution le tirèrent de ce
-mauvais pas. On put le transporter en voiture jusqu’à l’hôtel de la rue
-de Verneuil. M. L’Ambert l’y installa lui-même, avec des attentions
-maternelles. Il lui donna le logement de son propre valet de chambre,
-pour l’avoir plus près de lui. Durant un mois, il remplit les fonctions
-de garde-malade et passa même plusieurs nuits.
-
-Ces fatigues, au lieu d’altérer sa santé, rendirent la fraîcheur et
-l’éclat à son visage. Plus il s’exténuait à soigner le pauvre diable,
-plus son nez reprenait de couleur et de force. Sa vie se partageait
-entre l’étude, l’Auvergnat et le miroir. C’est dans cette période qu’il
-écrivit un jour par distraction sur le brouillon d’un acte de vente:
-«Il est doux de faire le bien!» Maxime un peu vieille en elle-même,
-mais tout à fait nouvelle pour lui.
-
-Lorsque Romagné fut décidément en convalescence, son hôte et son
-sauveur, qui lui avait taillé tant de mouillettes et découpé tant de
-biftecks, lui dit:
-
---A partir d’aujourd’hui, nous dînerons tous les jours ensemble. Si
-pourtant tu préférais manger à l’office, tu y serais aussi bien nourri,
-et tu t’amuserais davantage.
-
-Romagné, en homme de bon sens, opta pour l’office.
-
-Il y prit ses habitudes et s’y conduisit de façon à gagner tous les
-cœurs. Au lieu de se prévaloir de l’amitié du maître, il fut plus
-modeste et plus doux que le petit marmiton. C’était un domestique
-que M. L’Ambert avait donné à ses gens. Tout le monde usait de lui,
-raillait son accent, et lui allongeait des tapes amicales: personne
-ne songeait à lui payer des gages. M. L’Ambert le surprit quelquefois
-tirant de l’eau, déplaçant de gros meubles ou frottant les parquets.
-Dans ces occasions, ce bon maître lui tirait l’oreille et lui disait:
-
---Amuse-toi, j’y consens; mais ne te fatigue pas trop!
-
-Le pauvre garçon était confus de tant de bontés et se retirait dans sa
-chambre pour pleurer de tendresse.
-
-Il ne put la garder longtemps, cette chambrette propre et commode
-qui touchait à l’appartement du maître. M. L’Ambert fit entendre
-délicatement que son valet de chambre lui manquait beaucoup, et Romagné
-demanda lui-même la permission de loger sous les combles. On s’empressa
-de faire droit à sa requête; il obtint un chenil dont les filles de
-cuisine n’avaient jamais voulu.
-
-Un sage a dit: «Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire!»
-Sébastien Romagné fut heureux trois mois. C’est au commencement de juin
-qu’il eut une histoire. Son cœur, longtemps invulnérable, fut entamé
-par les flèches de l’Amour. L’ancien porteur d’eau se livra pieds et
-poings liés au dieu qui perdit Troie. Il s’aperçut, en épluchant des
-légumes, que la cuisinière avait de beaux petits yeux gris avec de
-belles grosses joues écarlates. Un soupir à renverser les tables fut
-le premier symptôme de son mal. Il voulut s’expliquer; la parole lui
-mourut dans la gorge. A peine s’il osa prendre sa Dulcinée par la
-taille et l’embrasser sur les lèvres, tant sa timidité était excessive.
-
-On le comprit à demi-mot. La cuisinière était une personne capable,
-plus âgée que lui de sept à huit ans, et moins dépaysée sur la carte du
-Tendre.
-
---Je vois ce que c’est, lui dit-elle: vous avez envie de vous marier
-avec moi. Eh bien, mon garçon, nous pouvons nous entendre, si vous avez
-quelque chose devant vous.
-
-Il répondit naïvement qu’il avait devant lui tout ce qu’on peut
-demander à un homme, c’est-à-dire deux bras robustes et accoutumés au
-travail. Demoiselle Jeannette lui rit au nez et parla plus clairement;
-il éclata de rire à son tour et dit avec la plus aimable confiance:
-
---Ch’est de l’argent qu’il faut pour cha? Vous auriez dû le dire tout
-de chuite. J’en ai gros comme moi, de l’argent! Combien ch’est-il que
-vous en voulez? Dites la chomme. Par eggemple, la moitié de la fortune
-de mouchu L’Ambert, cha cherait-il chuffigeant?
-
---Moitié de la fortune de monsieur?
-
---Chertainement. Il me l’a dit plus de chent fois. J’ai la moitié de
-cha fortune, mais nous n’avons pas encore partagé l’argent: il me le
-garde.
-
---Des bêtises!
-
---Des bétiges? Tenez, le voichi qui rentre. Je vas lui demander mon
-compte, et je vous apporte les gros chous à la cuigine.
-
-Pauvre innocent! il obtint de son maître une bonne leçon de haute
-grammaire sociale. M. L’Ambert lui enseigna que promettre et tenir ne
-sont point synonymes; il daigna lui expliquer (car il était en belle
-humeur) les mérites et les dangers de la figure appelée hyperbole.
-Finalement, il lui dit avec une douceur ferme et qui n’admettait point
-de réplique:
-
---Romagné, j’ai beaucoup fait pour vous; je veux faire davantage encore
-en vous éloignant de cet hôtel. Le simple bon sens vous dit que vous
-n’y êtes pas en qualité de maître; j’ai trop de bonté pour admettre
-que vous y restiez comme valet; enfin, je croirais vous rendre un
-mauvais service en vous maintenant dans une situation mal définie qui
-pervertirait vos habitudes et fausserait votre esprit. Encore une année
-de cette vie oisive et parasite, et vous perdrez le goût du travail.
-Vous deviendrez un déclassé. Or, je dois vous dire que les déclassés
-sont le fléau de notre époque. Mettez la main sur votre conscience,
-et dites-moi si vous consentiriez à devenir le fléau de votre époque?
-Pauvre malheureux! N’avez-vous pas regretté plus d’une fois le titre
-d’ouvrier, votre noblesse à vous? Car vous êtes de ceux que Dieu
-a créés pour s’ennoblir par les sueurs utiles; vous appartenez à
-l’aristocratie du travail. Travaillez donc; non plus comme autrefois,
-dans les privations et le doute, mais dans une sécurité que je garantis
-et dans une abondance proportionnée à vos modestes besoins. C’est moi
-qui fournirai aux dépenses du premier établissement, c’est moi qui vous
-procurerai de l’ouvrage. Si, par impossible, les moyens d’existence
-venaient à vous manquer, vous trouveriez des ressources chez moi. Mais
-renoncez à l’absurde projet d’épouser ma cuisinière, car vous ne devez
-pas lier votre sort au sort d’une servante, et je ne veux pas d’enfants
-dans la maison!
-
-L’infortuné pleura de tous ses yeux et se répandit en actions de
-grâces. Je dois dire, à la décharge de M. L’Ambert, qu’il fit les
-choses assez proprement. Il habilla Romagné tout à neuf, meubla pour
-lui une chambre au cinquième, dans une vieille maison de la rue du
-Cherche-Midi, et lui donna cinq cents francs pour vivre en attendant
-l’ouvrage. Et huit jours ne s’étaient pas écoulés, qu’il le fit entrer
-comme manœuvre chez un fort miroitier de la rue de Sèvres.
-
-Il se passa longtemps, six mois peut-être, sans que le nez du
-notaire donnât aucune nouvelle de son fournisseur. Mais, un jour que
-l’officier ministériel, en compagnie de son maître clerc, déchiffrait
-les parchemins d’une noble et riche famille, ses lunettes d’or se
-brisèrent par le milieu et tombèrent sur la table.
-
-Ce petit accident le dérangea fort peu. Il prit un pince-nez à ressort
-d’acier et fit changer les lunettes sur le quai des Orfèvres. Son
-opticien ordinaire, M. Luna, s’empressa d’envoyer mille excuses, avec
-une paire de lunettes neuves qui se brisèrent au même endroit, dans les
-vingt-quatre heures.
-
-Une troisième paire eut le même sort; une quatrième vint ensuite et se
-brisa pareillement. L’opticien ne savait plus quelle formule d’excuse
-il devait prendre. Dans le fond de son âme, il était persuadé que M.
-L’Ambert avait tort. Il disait à sa femme, en lui montrant le dégât
-des quatre journées:
-
---Ce jeune homme n’est pas raisonnable; il porte des verres n^o 4,
-qui sont forcément très lourds; il veut, par coquetterie, une monture
-mince comme un fil, et je suis sûr qu’il brutalise ses lunettes comme
-si elles étaient de fer battu. Si je lui fais une observation, il se
-fâchera; mais je vais lui envoyer quelque chose de plus fort en monture.
-
-Madame Luna trouva l’idée excellente; mais la cinquième paire de
-lunettes eut le sort des quatre premières. Cette fois, M. L’Ambert se
-fâcha tout rouge, quoiqu’on ne lui eût fait aucune observation, et
-transporta sa clientèle à une maison rivale.
-
-Mais on aurait dit que tous les opticiens de Paris s’étaient donné le
-mot pour casser leurs lunettes sur le nez du pauvre millionnaire. Une
-douzaine de paires y passa. Et le plus merveilleux de l’affaire, c’est
-que le pince-nez à ressort d’acier qui remplissait les interrègnes se
-maintint ferme et vigoureux.
-
-Vous savez que la patience n’était pas la vertu favorite de M. Alfred
-L’Ambert. Il trépignait un jour sur une paire de lunettes, qu’il
-écrasait à coups de talon, quand le docteur Bernier se fit annoncer
-chez lui.
-
---Parbleu! s’écria le notaire, vous arrivez à point. Je suis
-ensorcelé, le diable m’emporte!
-
-Les regards du docteur se portèrent naturellement sur le nez de son
-malade. L’objet lui parut sain, de bonne mine, et frais comme une rose.
-
---Il me semble, dit-il, que nous allons tout à fait bien.
-
---Moi? Sans doute; mais ces maudites lunettes ne veulent pas aller!
-
-Il conta son histoire, et M. Bernier devint rêveur.
-
---Il y a de l’Auvergnat dans votre affaire. Avez-vous ici une monture
-brisée?
-
---En voici une sous mes pieds.
-
-M. Bernier la ramassa, l’examina à la loupe et crut voir que l’or était
-comme argenté aux environs de la cassure.
-
---Diable! dit-il. Est-ce que Romagné aurait fait des sottises?
-
---Quelles sottises voulez-vous qu’il fasse?
-
---Il est toujours chez vous?
-
---Non; le drôle m’a quitté. Il travaille en ville.
-
---J’espère que, cette fois, vous avez pris son adresse.
-
---Sans doute. Voulez-vous le voir?
-
---Le plus tôt sera le mieux.
-
---Il y a donc péril en la demeure? Cependant je me porte bien!
-
---Allons d’abord chez Romagné.
-
-Un quart d’heure après, ces messieurs descendirent à la porte de MM.
-Taillade et C^{ie}, rue de Sèvres. Une grande enseigne découpée dans
-des morceaux de glace indiquait le genre d’industrie pratiqué dans la
-maison.
-
---Nous y voici, dit le notaire.
-
---Quoi! votre homme est-il donc employé là dedans?
-
---Sans doute. C’est moi qui l’y ai fait entrer.
-
---Allons, il y a moins de mal que je ne pensais. Mais, c’est égal, vous
-avez commis une fière imprudence!
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Entrons d’abord.
-
-Le premier individu qu’ils rencontrèrent dans l’atelier fut l’Auvergnat
-en bras de chemise, manches retroussées, étamant une glace.
-
---Là! dit le docteur, je l’avais bien prévu.
-
---Mais quoi donc?
-
---On étame les glaces avec une couche de mercure emprisonnée sous une
-feuille d’étain. Comprenez-vous?
-
---Pas encore.
-
---Votre animal est fourré là dedans jusqu’aux coudes. Que dis-je! il en
-a bien jusqu’aux aisselles.
-
---Je ne vois pas la liaison ...
-
---Vous ne voyez pas que votre nez étant une fraction de son bras, et
-l’or ayant une tendance déplorable à s’amalgamer avec le mercure, il
-vous sera toujours impossible de garder vos lunettes?
-
---Sapristi!
-
---Mais vous avez la ressource de porter des lunettes d’acier.
-
---Je n’y tiens pas.
-
---A ce prix, vous ne risquez rien, sauf peut-être quelques accidents
-mercuriels.
-
---Ah! mais non! J’aime mieux que Romagné fasse autre chose. Ici,
-Romagné! Laisse-moi ta besogne et viens-t’en vite avec nous! Mais
-veux-tu bien finir, animal! Tu ne sais pas à quoi tu m’exposes!
-
-Le patron de l’atelier était accouru au bruit. M. L’Ambert se nomma
-d’un ton d’importance et rappela qu’il avait recommandé cet homme par
-l’entremise de son tapissier. M. Taillade répondit qu’il s’en souvenait
-parfaitement. C’était même pour se rendre agréable à M. L’Ambert et
-mériter sa bienveillance, qu’il avait promu son manœuvre au grade
-d’étameur.
-
---Depuis quinze jours? s’écria M. L’Ambert.
-
---Oui, monsieur. Vous le saviez donc?
-
---Je ne le sais que trop! Ah! monsieur, comment peut-on jouer avec des
-choses si sacrées?
-
---J’ai ...?
-
---Non, rien. Mais, dans mon intérêt, dans le vôtre, dans l’intérêt
-de la société tout entière, remettez-le où il était! ou plutôt, non;
-rendez-le-moi, que je l’emmène. Je payerai ce qu’il faudra, mais le
-temps presse. Ordonnance du médecin!... Romagné, mon ami, il faut me
-suivre. Votre fortune est faite; tout ce que j’ai vous appartient!...
-Non! Mais venez quand même; je vous jure que vous serez content de moi!
-
-Il lui laissa à peine le temps de se vêtir et l’entraîna comme une
-proie. M. Taillade et ses ouvriers le prirent pour un fou. Le bon
-Romagné levait les yeux au ciel et se demandait, tout en marchant, ce
-qu’on voulait encore de lui.
-
-Son destin fut débattu dans la voiture, tandis qu’il gobait les mouches
-auprès du cocher.
-
---Mon cher malade, disait le docteur au millionnaire, il faut garder à
-vue ce garçon-là. Je comprends que vous l’ayez renvoyé de chez vous,
-car il n’est pas d’un commerce très agréable; mais il ne fallait pas
-le placer si loin, ni rester si longtemps sans faire prendre de ses
-nouvelles. Logez-le rue de Beaune ou rue de l’Université, à proximité
-de votre hôtel. Donnez-lui un état moins dangereux pour vous, ou
-plutôt, si vous voulez bien faire, servez-lui une petite pension sans
-lui donner aucun état: s’il travaille, il se fatigue, il s’expose; je
-ne connais pas de métier où l’homme ne risque sa peau; un accident est
-si vite arrivé! Donnez-lui de quoi vivre sans rien faire. Toutefois,
-gardez-vous bien de le mettre trop à l’aise! Il boirait encore, et vous
-savez ce qui vous en revient. Une centaine de francs par mois, le loyer
-payé, voilà ce qu’il lui faut.
-
---C’est peut-être beaucoup ...: non pour la somme; mais je voudrais lui
-donner de quoi manger sans lui donner de quoi boire.
-
---Va donc pour quatre louis, payables en quatre fois, le mardi de
-chaque semaine.
-
-On offrit à Romagné une pension de quatre-vingts francs par mois;
-mais, pour le coup, il se fit tirer l’oreille.
-
---Tout cha? dit-il avec mépris. Ch’était pas la peine de m’ôter de la
-rue de Chèvres; j’avais trois francs dix chous par jour et j’envoyais
-de l’argent à ma famille. Laichez-moi travailler dans les glaches, ou
-donnez-moi trois francs dix chous!
-
-Il fallut bien en passer par là, puisqu’il était le maître de la
-situation.
-
-M. L’Ambert s’aperçut bientôt qu’il avait pris le bon parti. L’année
-s’écoula sans accident d’aucune sorte. On payait Romagné toutes les
-semaines et on le surveillait tous les jours. Il vivait honnêtement,
-doucement, sans autre passion que le jeu de quilles. Et les beaux yeux
-de mademoiselle Irma Steimbourg se reposaient avec une complaisance
-visible sur le nez rose et blanc de l’heureux millionnaire.
-
-Ces deux jeunes gens dansèrent ensemble tous les cotillons de l’hiver.
-Aussi le monde les mariait. Un soir, à la sortie du Théâtre-Italien, le
-vieux marquis de Villemaurin arrêta M. L’Ambert sous le péristyle:
-
---Eh bien, lui dit-il, à quand la noce?
-
---Mais, monsieur le marquis, je n’ai encore ouï parler de rien.
-
---Attendez-vous donc qu’on vous demande en mariage? C’est à l’homme
-à parler, morbleu! Le petit duc de Lignant, un vrai gentilhomme et
-un _bon_, n’a pas attendu que je lui offrisse ma fille, lui! Il est
-venu, il a plu, c’est conclu. D’aujourd’hui en huit, nous signons le
-contrat. Vous savez, mon cher garçon, que cette affaire vous regarde.
-Laissez-moi mettre ces dames en voiture et nous irons jusqu’au cercle
-en causant. Mais couvrez-vous donc, que diable! Je ne voyais pas que
-vous teniez votre chapeau à la main. Il y a de quoi s’enrhumer vingt
-fois pour une!
-
-Le vieillard et le jeune homme cheminèrent côte à côte jusqu’au
-boulevard, l’un parlant, l’autre écoutant. Et M. L’Ambert rentra
-chez lui pour rédiger de mémoire le contrat de mademoiselle
-Charlotte-Auguste de Villemaurin. Mais il s’était bel et bien enrhumé;
-il n’y avait plus à s’en dédire. L’acte fut minuté par le maître
-clerc, revu par les hommes d’affaires des deux fiancés et transcrit
-définitivement sur un beau cahier de papier timbré où il ne manquait
-plus que les signatures.
-
-Au jour dit, M. L’Ambert, esclave du devoir, se transporta en personne
-à l’hôtel de Villemaurin, malgré un coryza persistant qui lui faisait
-sortir les yeux de la tête. Il se moucha une dernière fois dans
-l’antichambre, et les laquais tressaillirent sur leurs banquettes,
-comme s’ils avaient entendu la trompette du jugement dernier.
-
-On annonça M. L’Ambert. Il avait ses lunettes d’or et souriait
-gravement, comme il sied en pareille occurrence.
-
-Bien cravaté, ganté juste, chaussé d’escarpins comme un danseur, le
-chapeau sous le bras gauche, le contrat dans la main droite, il vint
-rendre ses devoirs à la marquise, fendit modestement le cercle dont
-elle était environnée, s’inclina devant elle et lui dit:
-
---Madame la marquige, j’apporte le contrat de vochtre damigelle.
-
-Madame de Villemaurin leva sur lui deux grands yeux ébahis. Un léger
-murmure circula dans l’auditoire. M. L’Ambert salua de nouveau et
-reprit:
-
---Chaprichti! madame la marquige, ch’est cha qui va-t-être un beau jour
-pour la june perchonne!
-
-Une main vigoureuse le saisit par le bras gauche et le fit pirouetter
-sur lui-même. A cette pantomime, il reconnut la vigueur du marquis.
-
---Mon cher notaire, lui dit le vieillard en le traînant dans un coin,
-le carnaval permet sans doute bien des choses; mais rappelez-vous chez
-qui vous êtes et changez de ton, s’il vous plaît.
-
---Mais, mouchu le marquis ...
-
---Encore!... Vous voyez que je suis patient; n’abusez pas. Allez faire
-vos excuses à la marquise, lisez-nous votre contrat, et bonsoir.
-
---Pourquoi des échecuges, et pourquoi le bonchoir? On dirait que j’ai
-fait des bêtiges, fouchtra!
-
-Le marquis ne répondit rien, mais il fit un signe aux valets qui
-circulaient dans le salon. La porte d’entrée s’ouvrit, et l’on entendit
-une voix qui criait dans l’antichambre.
-
---Les gens de M. L’Ambert!
-
-Étourdi, confus, hors de lui, le pauvre millionnaire sortit en faisant
-des révérences et se trouva bientôt dans sa voiture, sans savoir
-pourquoi ni comment. Il se frappait le front, s’arrachait les cheveux
-et se pinçait les bras pour s’éveiller lui-même, dans le cas assez
-probable où il aurait été le jouet d’un mauvais rêve. Mais non! il
-ne dormait pas; il voyait l’heure à sa montre, il lisait le nom des
-rues à la clarté du gaz, il reconnaissait l’enseigne des boutiques.
-Qu’avait-il dit? qu’avait-il fait? quelles convenances avait-il
-violées? quelle maladresse ou quelle sottise avait pu lui attirer ce
-traitement? Car enfin le doute n’était pas possible: on l’avait bien
-mis à la porte de chez M. de Villemaurin. Et le contrat de mariage
-était là, dans sa main! ce contrat, rédigé avec tant de soin, en si bon
-style, et dont on n’avait pas entendu la lecture!
-
-Il était dans sa cour avant d’avoir trouvé la solution de ce problème.
-La figure de son concierge lui inspira une idée lumineuse:
-
---Chinguet! cria-t-il.
-
-Le petit Singuet maigre accourut.
-
---Chinguet, chent francs pour toi chi tu me dit chinchèrement la
-vérité; chent coups de pied au derrière chi tu me caches quelque choge!
-
-Singuet le regarda avec surprise et sourit timidement.
-
---Tu chouris, chans cœur! pourquoi chouris-tu? Réponds-moi tout de
-chuite!
-
---Mon Dieu! monsieur, dit le pauvre diable! je me suis permis ...
-Monsieur m’excusera ... mais monsieur imite si bien l’accent de Romagné!
-
---L’acchent de Romagné! moi, je parle comme Romagné, comme un Oubergnat?
-
---Monsieur le sait bien. Voilà huit jours que cela dure.
-
---Mais non, fouchtra! je ne le chais pas.
-
-Singuet leva les yeux au ciel. Il pensa que son maître était devenu
-fou. Mais M. L’Ambert, à part ce maudit accent, jouissait de la
-plénitude de ses facultés. Il questionna ses gens les uns après les
-autres, et se persuada de son malheur.
-
---Ah! schélérat de porteur d’eau! s’écria-t-il, je chuis chûr qu’il
-aura fait quelque chottise! Qu’on le trouve! Ou plutôt non, ch’est moi
-qui vais le checouer moi-même!
-
-Il courut à pied jusque chez son pensionnaire, grimpa les cinq étages,
-frappa sans l’éveiller, fit rage, et, en désespoir de cause, jeta la
-porte en dedans.
-
---Mouchu L’Ambert! s’écria Romagné.
-
---Chacripant d’Oubergnat! répondit le notaire.
-
---Fouchtra!
-
---Fouchtra!
-
-Ils étaient à deux de jeu pour écorcher la langue française. Leur
-discussion se prolongea un bon quart d’heure, dans le plus pur
-charabia, sans éclaircir le mystère. L’un se plaignait amèrement comme
-une victime; l’autre se défendait avec éloquence comme un innocent.
-
---Attends-moi ichi, dit M. L’Ambert pour conclure. Mouchu Bernier, le
-médechin, me dira, che choir même, che que tu as fait.
-
-Il éveilla M. Bernier et lui conta, dans le style que vous savez,
-l’emploi de sa soirée. Le docteur se mit à rire et lui dit:
-
---Voilà bien du bruit pour une bagatelle. Romagné est innocent; ne vous
-en prenez qu’à vous-même. Vous êtes resté nu-tête à la sortie des
-Italiens; tout le mal vient de là. Vous êtes enrhumé du cerveau; donc,
-vous parlez du nez; donc, vous parlez auvergnat. C’est logique. Rentrez
-chez vous, aspirez de l’aconit, tenez-vous les pieds chauds et la tête
-couverte, et prenez vos précautions contre le coryza; car vous savez
-désormais ce qui vous pend au nez.
-
-Le malheureux revint à son hôtel en maugréant comme un beau diable.
-
---Ainchi donc, disait-il tout haut, mes précauchions chont inutiles!
-J’ai beau loger, nourrir et churveiller che chavoyard de porteur d’eau,
-il me fera toujours des farches et je cherai cha victime chans pouvoir
-l’accuger de rien; alors pourquoi tant de dépenches? Ma foi, tant pis!
-J’économige cha penchion!
-
-Aussitôt dit, aussitôt fait. Le lendemain, quand le pauvre Romagné,
-encore tout ahuri, vint pour toucher l’argent de sa semaine, Singuet
-le mit à la porte et lui annonça qu’on ne voulait plus rien faire pour
-lui. Il leva philosophiquement les épaules, en homme qui, sans avoir lu
-les épîtres d’Horace, pratique par instinct le _Nil admirari_. Singuet,
-qui lui voulait du bien, lui demanda ce qu’il comptait faire. Il
-répondit qu’il allait chercher de l’ouvrage. Aussi bien, cette oisiveté
-forcée lui pesait depuis longtemps.
-
-M. L’Ambert guérit de son coryza et s’applaudit d’avoir effacé au
-budget l’article Romagné. Aucun accident ne vint plus interrompre le
-cours de son bonheur. Il fit la paix avec le marquis de Villemaurin et
-avec toute sa clientèle du faubourg, qu’il avait un peu scandalisée.
-Libre de tout souci, il put se livrer sans contrainte au doux penchant
-qui l’attirait vers la dot de mademoiselle Steimbourg. Heureux
-L’Ambert! il ouvrit son cœur à deux battants et montra les sentiments
-chastes et légitimes dont il était rempli. La belle et savante jeune
-fille lui tendit la main à l’anglaise, et lui dit:
-
---C’est une affaire faite. Mes parents sont d’accord avec moi; je vous
-donnerai mes instructions pour la corbeille. Tâchons d’abréger les
-formalités pour aller en Italie avant la fin de l’hiver.
-
-L’amour lui prêta des ailes. Il acheta la corbeille sans marchander,
-livra aux tapissiers l’appartement de _madame_, commanda une voiture
-neuve, choisit deux chevaux alezans de la plus rare beauté, et hâta
-la publication des bans. Le dîner d’adieu qu’il offrit à ses amis est
-inscrit dans les fastes du café Anglais. Ses maîtresses reçurent ses
-adieux et ses bracelets avec une émotion contenue.
-
-Les lettres de part annonçaient que la bénédiction nuptiale serait
-donnée à Saint-Thomas-d’Aquin, le 3 mars, à une heure précise. Inutile
-de dire qu’on avait le maître-autel et toute la mise en scène des
-mariages de première classe.
-
-Le 3 mars, à huit heures du matin, M. L’Ambert s’éveilla de lui-même,
-sourit aux premiers rayons d’un beau jour, prit un mouchoir sous son
-oreiller et le porta à son nez, afin de s’éclaircir les idées. Mais son
-nez n’était plus là, et le mouchoir de batiste ne rencontra que le vide.
-
-En un bond, le notaire fut devant une glace. Horreur et malédiction!
-(comme on dit dans les romans de la vieille école). Il se vit aussi
-défiguré que s’il revenait encore de Parthenay. Courir à son lit,
-fouiller les draps et les couvertures, explorer la ruelle, sonder les
-matelas et le sommier, secouer les meubles voisins et mettre toute la
-chambre en l’air, fut pour lui une affaire de deux minutes.
-
-Rien! rien! rien!
-
-Il se pendit aux cordons de sonnette, appela ses gens à la rescousse et
-jura de les chasser tous comme des chiens si ce nez ne se retrouvait
-pas. Inutile menace! Le nez était plus introuvable que la Chambre de
-1816.
-
-Deux heures se passèrent dans l’agitation, le désordre et le bruit.
-Cependant, le père Steimbourg endossait son habit bleu à boutons d’or;
-madame Steimbourg, en toilette de gala, surveillait deux femmes de
-chambre et trois couturières allant, venant, tournant autour de la
-belle Irma. La blanche fiancée, barbouillée de poudre de riz comme
-un goujon avant la friture, piétinait d’impatience et malmenait tout
-le monde avec une admirable impartialité. Et le maire du dixième
-arrondissement, sanglé de son écharpe, se promenait dans une grande
-salle nue en préparant une petite improvisation. Et les mendiants
-privilégiés de Saint-Thomas-d’Aquin donnaient la chasse à deux ou trois
-intrigants venus on ne sait d’où pour leur disputer la bonne aubaine.
-Et M. Henri Steimbourg, qui mâchait un cigare depuis une demi-heure
-dans le fumoir de son père, s’étonnait que le cher Alfred ne fût pas
-encore au rendez-vous.
-
-Il perdit patience à la fin, courut à la rue de Verneuil et trouva son
-beau-frère futur dans le désespoir et dans les larmes. Que pouvait-il
-lui dire pour le consoler d’un tel malheur? Il se promena longtemps
-autour de lui en répétant le mot sacrebleu! Il se fit conter deux fois
-le fatal événement, et sema la conversation de quelques sentences
-philosophiques.
-
-Et ce maudit chirurgien qui ne venait pas! On l’avait mandé d’urgence;
-on avait envoyé chez lui, à son hôpital et partout. Il arriva pourtant,
-et comprit à première vue que Romagné était mort.
-
---Je m’en doutais, dit le notaire avec un redoublement de larmes.
-Animal, coquin de Romagné!
-
-Ce fut l’oraison funèbre du malheureux Auvergnat.
-
---Et maintenant, docteur, qu’allons-nous faire?
-
---On peut trouver un nouveau Romagné et recommencer l’expérience; mais
-vous avez éprouvé les inconvénients de ce système, et, si vous m’en
-croyez, nous reviendrons à la méthode indienne.
-
---La peau du front? Jamais! Mieux vaut encore un nez d’argent.
-
---On en fait aujourd’hui de bien élégants, dit le docteur.
-
---Reste à savoir si mademoiselle Irma Steimbourg consentirait à épouser
-un invalide au nez d’argent? Henri, mon bien bon! que vous en semble?
-
-Henri Steimbourg hochait la tête et ne répondait point. Il alla porter
-la nouvelle à sa famille et prendre les ordres de mademoiselle Irma.
-Cette aimable personne eut un mouvement héroïque lorsqu’elle apprit le
-malheur de son fiancé.
-
---Croyez-vous donc, s’écria-t-elle, que je l’épouse pour sa figure? A
-ce compte, j’aurais pris mon cousin Rodrigue, le maître des requêtes:
-Rodrigue était moins riche, mais beaucoup mieux que lui! J’ai donné ma
-main à M. L’Ambert parce qu’il est un galant homme, admirablement posé
-dans le monde, parce que son caractère, son hôtel, ses chevaux, son
-esprit, son tailleur, tout en lui me plaît et m’enchante. D’ailleurs,
-ma toilette est faite, et ce mariage manqué me perdrait de réputation.
-Courons chez lui, ma mère; je le prends tel qu’il est!
-
-Mais, lorsqu’elle fut en présence du mutilé, ce bel enthousiasme ne
-tint pas. Elle s’évanouit; on la força de revenir à elle, mais ce fut
-pour fondre en larmes. Au milieu de ses sanglots, on entendit un cri
-qui semblait partir de l’âme:
-
---O Rodrigue! disait-elle; j’ai été bien injuste envers vous!
-
-M. L’Ambert resta garçon. Il se fit faire un nez d’argent émaillé, et
-céda son étude au maître clerc. Une petite maison de modeste apparence
-était à vendre auprès des Invalides; il l’acheta. Quelques amis, bons
-vivants, égayèrent sa retraite. Il se fit une cave de choix et se
-consola comme il put. Les plus fines bouteilles du Château-Yquem, les
-meilleures années du clos Vougeot sont pour lui. Il dit quelquefois en
-plaisantant:
-
---J’ai un privilège sur les autres hommes: je puis boire à discrétion
-sans me rougir le nez!
-
-Il est resté fidèle à sa foi politique, il lit les bons journaux et
-fait des vœux pour le succès de Chiavone; mais il ne lui envoie pas
-d’argent. Le plaisir d’entasser des écus lui procure une ivresse assez
-douce. Il vit entre deux vins et entre deux millions.
-
-Un soir de la semaine dernière, comme il cheminait doucement, la
-canne à la main, sur le trottoir de la rue Éblé, il poussa un cri de
-surprise. L’ombre de Romagné en costume de velours bleu s’était dressée
-devant lui!
-
-Était-ce bien réellement une ombre? Les ombres ne portent rien, et
-celle-là portait une malle sur des crochets.
-
---Romagné! s’écria le notaire.
-
-L’autre leva les yeux et répondit de sa voix lourde et tranquille:
-
---Bonchoir, mouchu L’Ambert.
-
---Tu parles! donc, tu vis!
-
---Chertainement que je vis!
-
---Misérable!... Mais alors qu’as-tu fait de mon nez?
-
-Tout en parlant ainsi, il l’avait saisi au collet et le secouait
-d’importance. L’Auvergnat se dégagea non sans peine, et lui dit:
-
---Laichez-moi donc tranquille! Est-che que je peux me défendre,
-fouchtra! Vous voyez bien que je chuis manchot? Quand vous m’avez
-chupprimé ma penchion, je chuis entré chez un mécanichien, et j’ai eu
-le bras pinché dans un engrenage!
-
-
- FIN
-
-
- IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- COLLECTION
- NELSON.
-
-
- _Chefs-d’œuvre de la littérature._
-
-
- Chaque volume contient de
- 250 à 550 pages.
-
-
- Format commode.
-
- Impression en caractères très lisibles
- sur papier de luxe.
-
- Illustrations hors texte.
-
- Reliure aussi solide qu’élégante.
-
-
- Deux volumes par mois.
-
-
-
-
- _Nelson │ _Calmann-Lévy
- Éditeurs │ Éditeurs
- 189, rue Saint-Jacques │ 3, rue Auber
- Paris_ │ Paris_
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le nez d'un notaire, by Edmond About
-
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-
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-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
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-
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