diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 17:54:36 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-05 17:54:36 -0800 |
| commit | e191d595f146954814cdcb0749dc082746f352e3 (patch) | |
| tree | faa56458564c8252a85bd4ff8ffb378e3a033114 /old/51709-0.txt | |
| parent | 579f4babd6e31a4df863e34c8dba46de7686e5ec (diff) | |
Diffstat (limited to 'old/51709-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/51709-0.txt | 3442 |
1 files changed, 0 insertions, 3442 deletions
diff --git a/old/51709-0.txt b/old/51709-0.txt deleted file mode 100644 index 32a64ec..0000000 --- a/old/51709-0.txt +++ /dev/null @@ -1,3442 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Le nez d'un notaire, by Edmond About - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Le nez d'un notaire - -Author: Edmond About - -Release Date: April 9, 2016 [EBook #51709] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEZ D'UN NOTAIRE *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - _Le Nez d’un - Notaire_ - -[Illustration] - - - - - _Le Nez d’un - Notaire_ - - - _Par - Edmond About - de l’Académie française_ - -[Illustration] - - - _Nelson │ _Calmann-Lévy - Éditeurs │ Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques │ 3, rue Auber - Paris_ │ Paris_ - - - - - _A M. ALEXANDRE BIXIO_ - - -_Permettez-moi, monsieur, d’inscrire en tête de ce petit livre le -nom cher et honoré d’un homme qui a consacré toute sa vie à la cause -du progrès, d’un père qui a offert ses deux fils à la délivrance de -l’Italie, d’un ami qui est venu entre les premiers me donner une preuve -de sympathie le lendemain de «Gaëtana»._ - - _E. A._ - - - - - TABLE - -[Illustration] - - - _Pages_ - - _A M. Alexandre Bixio_ 5 - - _I._ _L’Orient et l’Occident sont aux prises: le sang coule_ 9 - - _II._ _La chasse au chat_ 43 - - _III._ _Où le notaire défend sa peau avec plus de succès_ 93 - - _IV._ _Chébachtien Romagné_ 131 - - _V._ _Grandeur et décadence_ 155 - - _VI._ _Histoire d’une paire de lunettes et conséquences - d’un rhume de cerveau_ 197 - - - - - LE NEZ D’UN NOTAIRE - - - - -I - -L’ORIENT ET L’OCCIDENT SONT AUX PRISES: LE SANG COULE - - -MAÎTRE ALFRED L’AMBERT, avant le coup fatal qui le contraignit à -changer de nez, était assurément le plus brillant notaire de France. En -ce temps-là, il avait trente-deux ans; sa taille était noble, ses yeux -grands et bien fendus; son front olympien, sa barbe et ses cheveux -du blond le plus aimable. Son nez (premier du nom) se recourbait en -bec d’aigle. Me croira qui voudra, mais la cravate blanche lui allait -dans la perfection. Est-ce parce qu’il la portait depuis l’âge le -plus tendre, ou parce qu’il se fournissait chez la bonne faiseuse? Je -suppose que c’était pour ces deux raisons à la fois. - -Autre chose est de se nouer autour du cou un mouchoir de poche roulé -en corde; autre chose de former avec art un beau nœud de batiste -blanche dont les deux bouts égaux, empesés sans excès, se dirigent -symétriquement vers la droite et la gauche. Une cravate blanche bien -choisie et bien nouée n’est pas un ornement sans grâce; toutes les -dames vous le diront. Mais il ne suffit point de la mettre; il faut -encore la bien porter: c’est une affaire d’expérience. Pourquoi les -ouvriers paraissent-ils si gauches et si empruntés le jour de leurs -noces? Parce qu’ils se sont affublés d’une cravate blanche sans aucune -étude préparatoire. - -On s’accoutume en un rien de temps à porter les coiffures les plus -exorbitantes; une couronne, par exemple. Le soldat Bonaparte en ramassa -une que le roi de France avait laissé tomber sur la place Louis XV. Il -s’en coiffa lui-même, sans avoir pris leçon de personne, et l’Europe -déclara qu’un tel bonnet ne lui allait pas mal. Bientôt même il mit la -couronne à la mode dans le cercle de sa famille et de ses amis intimes. -Tout le monde autour de lui la portait ou la voulait porter. Mais cet -homme extraordinaire ne fut jamais qu’un porte-cravate assez médiocre. -M. le vicomte de C***, auteur de plusieurs poèmes en prose, avait -étudié la diplomatie, ou l’art de se cravater avec fruit. - -Il assista, en 1815, à la revue de notre dernière armée, quelques jours -avant la campagne de Waterloo. Savez-vous ce qui frappa son esprit dans -cette fête héroïque où éclatait l’enthousiasme désespéré d’un grand -peuple? C’est que la cravate de Bonaparte n’allait pas bien. - -Peu d’hommes, sur ce terrain pacifique, auraient pu se mesurer avec -maître Alfred L’Ambert. Je dis L’Ambert, et non Lambert: il y a -décision du conseil d’État. Maître L’Ambert, successeur de son père, -exerçait le notariat par droit de naissance. Depuis deux siècles -et plus, cette glorieuse famille se transmettait de mâle en mâle -l’étude de la rue de Verneuil avec la plus haute clientèle du faubourg -Saint-Germain. - -La charge n’était pas cotée, n’étant jamais sortie de la famille; mais, -d’après le produit des cinq dernières années, on ne pouvait l’estimer -moins de trois cent mille écus. C’est dire qu’elle rapportait, bon an, -mal an, quatre-vingt-dix mille livres. Depuis deux siècles et plus, -tous les aînés de la famille avaient porté la cravate blanche aussi -naturellement que les corbeaux portent la plume noire, les ivrognes -le nez rouge, ou les poètes l’habit râpé. Légitime héritier d’un nom -et d’une fortune considérables, le jeune Alfred avait sucé les bons -principes avec le lait. Il méprisait dûment toutes les nouveautés -politiques qui se sont introduites en France depuis la catastrophe de -1789. A ses yeux, la nation française se composait de trois classes: le -clergé, la noblesse et le tiers état. Opinion respectable et partagée -encore aujourd’hui par un petit nombre de sénateurs. Il se rangeait -modestement parmi les premiers du tiers état, non sans quelques -prétentions secrètes à la noblesse de robe. Il tenait en profond mépris -le gros de la nation française, ce ramassis de paysans et de manœuvres -qu’on appelle le peuple, ou la vile multitude. Il les approchait le -moins possible, par égard pour son aimable personne, qu’il aimait et -soignait passionnément. Svelte, sain et vigoureux comme un brochet de -rivière, il était convaincu que ces gens-là sont du fretin de poisson -blanc, créé tout exprès par la Providence pour nourrir MM. les -brochets. - -Charmant homme au demeurant, comme presque tous les égoïstes; estimé -au Palais, au cercle, à la chambre des notaires, à la conférence de -Saint-Vincent de Paul et à la salle d’armes, beau tireur de pointe et -de contre-pointe; beau buveur, amant généreux, tant qu’il avait le -cœur pris; ami sûr avec les hommes de son rang; créancier des plus -gracieux, tant qu’il touchait les intérêts de son capital; délicat -dans ses goûts, recherché dans sa toilette, propre comme un louis -neuf, assidu le dimanche aux offices de Saint-Thomas d’Aquin, les -lundis, mercredis et vendredis au foyer de l’Opéra, il eût été le -plus parfait _gentleman_ de son temps au physique comme au moral, sans -une déplorable myopie qui le condamnait à porter des lunettes. Est-il -besoin d’ajouter que ses lunettes étaient d’or, et les plus fines, les -plus légères, les plus élégantes qu’on eût fabriquées chez le célèbre -Mathieu Luna, quai des Orfèvres? - -Il ne les portait pas toujours, mais seulement à l’étude ou chez le -client, lorsqu’il avait des actes à lire. Croyez que les lundis, -mercredis et vendredis, lorsqu’il entrait au foyer de la danse, il -avait soin de démasquer ses beaux yeux. Aucun verre biconcave ne -voilait alors l’éclat de son regard. Il n’y voyait goutte, j’en -conviens, et saluait quelquefois une _marcheuse_ pour une _étoile_; -mais il avait l’air résolu d’un Alexandre entrant à Babylone. Aussi -les petites filles du corps de ballet, qui donnent volontiers des -sobriquets aux personnes, l’avaient-elles surnommé _Vainqueur_. Un bon -gros Turc, secrétaire à l’ambassade, avait reçu le nom de _Tranquille_, -un conseiller d’État s’appelait _Mélancolique_; un secrétaire général -du ministère de***, vif et brouillon dans ses allures, se nommait _M. -Turlu_. C’est pourquoi la petite Élise Champagne, dite aussi Champagne -II^e, reçut le nom de _Turlurette_ lorsqu’elle sortit des coryphées -pour s’élever au rang de sujet. - -Mes lecteurs de province (si tant est que ce récit dépasse jamais -les fortifications de Paris) vont méditer une minute ou deux sur le -paragraphe qui précède. J’entends d’ici les mille et une questions -qu’ils adressent mentalement à l’auteur. «Qu’est-ce que le foyer -de la danse? Et le corps de ballet? Et les étoiles de l’Opéra? Et -les coryphées? Et les sujets? Et les marcheuses? Et les secrétaires -généraux qui s’égarent dans un tel monde, au risque d’y attraper des -sobriquets! Enfin par quel hasard un homme posé, un homme rangé, un -homme de principes, comme maître Alfred L’Ambert, se trouvait-il trois -fois par semaine au foyer de la danse?» - -Eh! chers amis, c’est précisément parce qu’il était un homme posé, un -homme rangé et un homme de principes. Le foyer de la danse était alors -un vaste salon carré, entouré de vieilles banquettes de velours rouge -et peuplé de tous les hommes les plus considérables de Paris. On y -rencontrait non seulement des financiers, des conseillers d’État, des -secrétaires généraux, mais encore des ducs et des princes, des députés, -des préfets, et les sénateurs les plus dévoués au pouvoir temporel -du pape; il n’y manquait que des prélats. On y voyait des ministres -mariés, et même les plus complètement mariés entre tous nos ministres. -Quand je dis _on y voyait_, ce n’est pas que je les aie vus moi-même; -vous pensez bien que les pauvres diables de journalistes n’entraient -pas là comme au moulin. Un ministre tenait en main les clefs de ce -salon des Hespérides; nul n’y pénétrait sans l’aveu de Son Excellence. -Aussi fallait-il voir les rivalités, les jalousies et les intrigues! -Combien de cabinets on a culbutés sous les prétextes les plus divers, -mais au fond parce que tous les hommes d’État veulent régner sur le -foyer de la danse! N’allez pas croire au moins que ces personnages -y fussent attirés par l’appât des plaisirs défendus! Ils brûlaient -d’encourager un art éminemment aristocratique et politique. - -La marche des années a peut-être changé tout cela, car les aventures de -maître L’Ambert ne datent point de cette semaine. Elles ne remontent -pourtant pas à l’antiquité la plus reculée. Mais des raisons de haute -convenance me défendent de préciser l’année exacte où cet officier -ministériel échangea son nez aquilin contre un nez droit. C’est -pourquoi j’ai dit vaguement _en ce temps-là_, comme les fabulistes. -Contentez-vous de savoir que l’action se place, dans les annales du -monde, entre l’incendie de Troie par les Grecs et l’incendie du palais -d’Été à Pékin par l’armée anglaise, deux mémorables étapes de la -civilisation européenne. - -Un contemporain et un client de maître L’Ambert, M. le marquis -d’Ombremule, disait un soir au café Anglais: - ---Ce qui nous distingue du commun des hommes, c’est notre fanatisme -pour la danse. La canaille raffole de musique. Elle bat des mains aux -opéras de Rossini, de Donizetti et d’Auber: il paraît qu’un million de -petites notes mises en salade a quelque chose qui flatte l’oreille de -ces gens-là. Ils poussent le ridicule jusqu’à chanter eux-mêmes de -leur grosse voix éraillée, et la police leur permet de se réunir dans -certains amphithéâtres pour écorcher quelques ariettes. Grand bien leur -fasse! Quant à moi, je n’écoute point un opéra, je le regarde: j’arrive -pour le divertissement, et je me sauve après. Ma respectable aïeule m’a -conté que toutes les grandes dames de son temps n’allaient à l’Opéra -que pour le ballet. Elles ne refusaient aucun encouragement à MM. les -danseurs. Notre tour est venu; c’est nous qui protégeons les danseuses: -honni soit qui mal y pense! - -La petite duchesse de Biétry, jeune, jolie et délaissée, eut la -faiblesse de reprocher à son mari les habitudes d’Opéra qu’il avait -prises. - ---N’êtes-vous pas honteux, lui disait-elle, de m’abandonner dans ma -loge avec tous vos amis pour courir je ne sais où? - ---Madame, répondit-il, lorsqu’on espère une ambassade, ne doit-on pas -étudier la politique? - ---Soit; mais il y a, je pense, de meilleures écoles dans Paris. - ---Aucune. Apprenez, ma chère enfant, que la danse et la politique sont -jumelles. Chercher à plaire, courtiser le public, avoir l’œil sur le -chef d’orchestre, composer son visage, changer à chaque instant de -couleur et d’habit, sauter de gauche à droite et de droite à gauche, -se retourner lestement, retomber sur ses pieds, sourire avec des larmes -plein les yeux, n’est-ce pas en quelques mots le programme de la danse -et de la politique? - -La duchesse sourit, pardonna, et prit un amant. - -Les grands seigneurs comme le duc de Biétry, les hommes d’État comme -le baron de F ..., les gros millionnaires comme le petit M. St ..., -et les simples notaires comme le héros de cette histoire se coudoient -pêle-mêle au foyer de la danse et dans les coulisses du théâtre. Ils -sont tous égaux devant l’ignorance et la naïveté de ces quatre-vingts -petites ingénues qui composent le corps de ballet. On les appelle -MM. les abonnés, on leur sourit gratis, on bavarde avec eux dans les -petits coins, on accepte leurs bonbons et même leurs diamants comme -des politesses sans conséquence et qui n’engagent à rien celle qui les -reçoit. Le monde s’imagine bien à tort que l’Opéra est un marché de -plaisir facile et une école de libertinage. On y trouve des vertus en -plus grand nombre que dans aucun autre théâtre de Paris: et pourquoi? -parce que la vertu y est plus chère que partout ailleurs. - -N’est-il pas intéressant d’étudier de près ce petit peuple de jeunes -filles, presque toutes parties de fort bas et que le talent ou la -beauté peut en un rien de temps élever assez haut? Fillettes de -quatorze à seize ans pour la plupart, nourries de pain sec et de pommes -vertes dans une mansarde d’ouvrière ou dans une loge de concierge, -elles viennent au théâtre en tartan et en savates et courent s’habiller -furtivement. Un quart d’heure après, elles descendent au foyer -radieuses, étincelantes, couvertes de soie, de gaze et de fleurs, le -tout aux frais de l’État, et plus brillantes que les fées, les anges -et les houris de nos rêves. Les ministres et les princes leur baisent -les mains et blanchissent leur habit noir à la céruse de leurs bras -nus. On leur débite à l’oreille des madrigaux vieux et neufs qu’elles -comprennent quelquefois. Quelques-unes ont de l’esprit naturel et -causent bien; celles-là, on se les arrache. - -Un coup de sonnette appelle les fées au théâtre; la foule des abonnés -les poursuit jusqu’à l’entrée de la scène, les retient et les accapare -derrière les portants de coulisses. Vertueux abonné qui brave la chute -des décors, les taches d’huile des quinquets et les miasmes les plus -divers pour le plaisir d’entendre une petite voix légèrement enrouée -murmurer ces mots charmants: - ---Cré nom! j’ai-t-il mal aux pieds! - -La toile se lève, et les quatre-vingts reines d’une heure s’ébattent -joyeusement sous les lorgnettes d’un public enflammé. Il n’y en a pas -une qui ne voie ou ne devine dans la salle deux, trois, dix adorateurs -connus ou inconnus. Quelle fête pour elles jusqu’à la chute du rideau! -Elles sont jolies, parées, lorgnées, admirées, et elles n’ont rien à -craindre de la critique ni des sifflets. - -Minuit sonne: tout change comme dans les féeries. Cendrillon remonte -avec sa mère ou sa sœur aînée vers les sommets économiques de -Batignolles ou de Montmartre. Elle boite un tantinet, pauvre petite! -et elle éclabousse ses bas gris. La bonne et sage mère de famille, qui -a placé toutes ses espérances sur la tête de cette enfant, rabâche, -chemin faisant, quelques leçons de sagesse: - ---Marchez droit dans la vie, ô ma fille, et ne vous laissez jamais -choir! ou, si le destin veut absolument qu’un tel malheur vous arrive, -ayez soin de tomber sur un lit en bois de rose! - -Ces conseils de l’expérience ne sont pas toujours suivis. Le cœur -parle quelquefois. On a vu des danseuses épouser des danseurs. On a vu -des petites filles, jolies comme la Vénus Anadyomène, économiser cent -mille francs de bijoux pour conduire à l’autel un employé à deux mille -francs. D’autres abandonnent au hasard le soin de leur avenir, et font -le désespoir de leur famille. Celle-ci attend le 10 avril pour disposer -de son cœur, parce qu’elle s’est juré à elle-même de rester sage -jusqu’à dix-sept ans. Celle-là trouve un protecteur à son goût et n’ose -le dire: elle craint la vengeance d’un conseiller référendaire qui a -promis de la tuer et de se suicider ensuite si elle aimait un autre que -lui. Il plaisantait, comme vous pensez bien, mais on prend les paroles -au sérieux dans ce petit monde. Qu’elles sont naïves et ignorantes de -tout! on a entendu deux grandes filles de seize ans se disputer sur la -noblesse de leur origine et le rang de leurs familles: - ---Voyez un peu cette demoiselle! disait la plus grande. Les boucles -d’oreilles de sa mère sont en argent, et celles de mon père sont en or! - -Maître Alfred L’Ambert, après avoir longtemps voltigé de la brune à la -blonde, avait fini par s’éprendre d’une jolie brunette aux yeux bleus. -Mademoiselle Victorine Tompain était sage, comme on l’est généralement -à l’Opéra, jusqu’à ce qu’on ne le soit plus. Bien élevée d’ailleurs, -et incapable de prendre une résolution extrême sans consulter ses -parents. Depuis tantôt six mois, elle se voyait serrée d’assez près par -le beau notaire et par Ayvaz-Bey, ce gros Turc de vingt-cinq ans que -l’on désignait par le sobriquet de _Tranquille_. L’un et l’autre lui -avaient tenu des discours sérieux, où il était question de son avenir. -La respectable madame Tompain maintenait sa fille dans un sage milieu, -en attendant qu’un des deux rivaux se décidât à lui parler affaires. Le -Turc était un bon garçon, honnête, posé et timide. Il parla cependant -et fut écouté. - -Tout le monde apprit bientôt ce petit événement, excepté maître -L’Ambert, qui enterrait un oncle dans le Poitou. Lorsqu’il revint à -l’Opéra, mademoiselle Victorine Tompain avait un bracelet de brillants, -des dormeuses de brillants et un cœur de brillants pendu au cou comme -un lustre. Le notaire était myope; je crois vous l’avoir dit dès le -début. Il ne vit rien de ce qu’il aurait dû voir, pas même les sourires -malins qui le saluèrent à sa rentrée. Il tournoya, babilla et brilla -comme à son ordinaire, attendant avec impatience la fin du ballet et la -sortie des enfants. Ses calculs étaient faits: l’avenir de mademoiselle -Victorine se trouvait assuré, grâce à cet excellent oncle de Poitiers -qui était mort juste à point. - -Ce qu’on appelle à Paris le passage de l’Opéra est un réseau de -galeries larges ou étroites, éclairées ou obscures, de niveaux forts -divers qui relient le boulevard, la rue Lepeletier, la rue Drouot et la -rue Rossini. Un long couloir, découvert dans sa plus grande partie, -s’étend de la rue Drouot à la rue Lepeletier, perpendiculairement aux -galeries du Baromètre et de l’Horloge. C’est dans sa partie la plus -basse, à deux pas de la rue Drouot, que s’ouvre la porte secrète du -théâtre, l’entrée nocturne des artistes. Tous les deux jours, à minuit, -un flot de 300 à 400 personnes s’écoule tumultueusement sous les yeux -du digne papa Monge, concierge de ce paradis. Machinistes, comparses, -marcheuses, choristes, danseurs et danseuses, ténors et soprani, -auteurs, compositeurs, administrateurs, abonnés, se ruent pêle-mêle. -Les uns descendent vers la rue Drouot, les autres remontent l’escalier -qui conduit par une galerie découverte à la rue Lepeletier. - -Vers le milieu du passage découvert, au bout de la galerie du -Baromètre, Alfred L’Ambert fumait un cigare et attendait. A dix pas -plus loin, un petit homme rond, coiffé du tarbouch écarlate, aspirait -par bouffées égales la fumée d’une cigarette de tabac turc, plus grosse -que le petit doigt. Vingt autres flâneurs intéressés piétinaient ou -attendaient autour d’eux, chacun pour soi, sans nul souci du voisin. -Et les chanteurs traversaient en fredonnant, et les sylphes mâles, -traînant un peu la savate, passaient en boitant, et, de minute en -minute, une ombre féminine enveloppée de noir, de gris ou de marron, -glissait entre les rares becs de gaz, méconnaissable à tous les yeux, -excepté aux yeux de l’amour. - -On se rencontre, on s’aborde, on s’enfuit, sans prendre congé de la -compagnie. Halte-là! voici un bruit étrange et un tumulte inusité. -Deux ombres légères ont passé, deux hommes ont couru, deux flammes de -cigare se sont rapprochées; on a entendu des éclats de voix et comme -le bruit d’une rapide querelle. Les promeneurs se sont amassés sur un -point; mais ils n’ont plus trouvé personne. Et maître Alfred L’Ambert -redescend tout seul vers sa voiture, qui l’attendait au boulevard. -Il hausse les épaules et regarde machinalement cette carte de visite -tachée d’une large goutte de sang: - - AYVAZ-BEY - - Secrétaire de l’ambassade ottomane, - - _Rue de Grenelle Saint-Germain_, 100. - -Écoutez ce qu’il dit entre ses dents, le beau notaire de la rue de -Verneuil: - ---La sotte affaire! Du diable si je savais qu’elle eût donné des -droits à cet animal de Turc!... car c’est bien lui ... Aussi pourquoi -n’avais-je pas mis mes lunettes?... Il paraît que je lui ai donné un -coup de poing sur le nez? Oui, sa carte est tachée et mes gants le -sont aussi. Me voilà un Turc sur les bras par une simple maladresse; -car je ne lui en veux pas, à ce garçon ... La petite m’est fort -indifférente, après tout ... Il l’a, qu’il la garde! Deux honnêtes gens -ne vont pas s’égorger pour mademoiselle Victorine Tompain ... C’est ce -maudit coup de poing qui gâte tout ... - -Voilà ce qu’il disait entre ses dents, ses trente-deux dents, plus -blanches et plus aiguës que celles d’un jeune loup. Il renvoya son -cocher à la maison et se dirigea à pied, au petit pas, vers le cercle -des Chemins de fer. Là, il trouva deux amis et leur conta son aventure. -Le vieux marquis de Villemaurin, ancien capitaine de la garde royale, -et le jeune Henri Steimbourg, agent de change, jugèrent unanimement que -le coup de poing gâtait tout. - - - - -II - -LA CHASSE AU CHAT - - -UN philosophe turc a dit: - -«Il n’y a pas de coups de poing agréables; mais les coups de poing sur -le nez sont les plus désagréables de tous.» - -Le même penseur ajoute avec raison, dans le chapitre suivant: - -«Frapper un ennemi devant la femme qu’il aime, c’est le frapper deux -fois. Tu offenses le corps et l’âme.» - -C’est pourquoi le patient Ayvaz-Bey rugissait de colère en ramenant -mademoiselle Tompain et sa mère à l’appartement qu’il leur avait -meublé. Il leur donna le bonsoir à leur porte, sauta dans une voiture -et se fit mener, toujours saignant, chez son collègue et son ami Ahmed. - -Ahmed dormait sous la garde d’un nègre fidèle; mais, s’il est écrit: -«Tu n’éveilleras point ton ami qui dort», il est écrit aussi: -«Éveille-le cependant s’il y a danger pour lui ou pour toi.» On éveilla -le bon Ahmed. C’était un long Turc de trente-cinq ans, maigre et fluet, -avec de grandes jambes arquées. Excellent homme, d’ailleurs, et garçon -d’esprit. Il y a du bon, quoi qu’on dise, chez ces gens-là. Lorsqu’il -vit la figure ensanglantée de son ami, il commença par lui faire -apporter un grand bassin d’eau fraîche; car il est écrit: «Ne délibère -pas avant d’avoir lavé ton sang: tes pensées seraient troubles et -impures.» - -Ayvaz fut plus tôt débarbouillé que calmé. Il raconta son aventure avec -colère. Le nègre, qui se trouvait en tiers dans la confidence, offrit -aussitôt de prendre son kandjar et d’aller tuer M. L’Ambert. Ahmed-Bey -le remercia de ses bonnes intentions en le poussant du pied hors de la -chambre. - ---Et maintenant, dit-il au bon Ayvaz, que ferons-nous? - ---C’est bien simple, répondit l’autre: je lui couperai le nez demain -matin. La loi du talion est écrite dans le Koran: «Œil pour œil, dent -pour dent, nez pour nez!» - -Ahmed lui remontra que le Koran était sans doute un bon livre, mais -qu’il avait un peu vieilli. Les principes du point d’honneur ont changé -depuis Mahomet. D’ailleurs, à supposer qu’on appliquât la loi au pied -de la lettre, Ayvaz serait réduit à rendre un coup de poing à M. -L’Ambert. - ---De quel droit lui couperais-tu le nez, lorsqu’il n’a pas coupé le -tien? - -Mais un jeune homme qui vient d’avoir le nez écrasé en présence de sa -maîtresse se rend-il jamais à la raison? Ayvaz voulait du sang. Ahmed -dut lui en promettre. - ---Soit, lui dit-il. Nous représentons notre pays à l’étranger; nous -ne devons pas recevoir un affront sans faire preuve de courage. Mais -comment pourras-tu te battre en duel avec M. L’Ambert suivant les -usages de ce pays? Tu n’as jamais tiré l’épée. - ---Qu’ai-je à faire d’une épée? Je veux lui couper le nez, te dis-je, et -une épée ne me servirait de rien pour ce que je veux!... - ---Si du moins tu étais d’une certaine force au pistolet? - ---Es-tu fou? que ferais-je d’un pistolet pour couper le nez d’un -insolent? Je ... Oui, c’est décidé! va le trouver, arrange tout pour -demain! nous nous battrons au sabre! - ---Mais, malheureux! que feras-tu d’un sabre? Je ne doute pas de ton -cœur, mais je puis dire sans t’offenser que tu n’es pas de la force de -Pons. - ---Qu’importe! lève-toi, et va lui dire qu’il tienne son nez à ma -disposition pour demain matin! - -Le sage Ahmed comprit que la logique aurait tort, et qu’il raisonnait -en pure perte. A quoi bon prêcher un sourd qui tenait à son idée comme -le pape au temporel? Il s’habilla donc, prit avec lui le premier -drogman, Osman-Bey, qui rentrait du cercle Impérial, et se fit conduire -à l’hôtel de maître L’Ambert. L’heure était parfaitement indue; mais -Ayvaz ne voulait pas qu’on perdît un seul moment. - -Le dieu des batailles ne le voulait pas non plus; au moins tout me -porte à le croire. Dans l’instant que le premier secrétaire allait -sonner chez maître L’Ambert, il rencontra l’ennemi en personne, qui -revenait à pied en causant avec ses deux témoins. - -Maître L’Ambert vit les bonnets rouges, comprit, salua et prit la -parole avec une certaine hauteur qui n’était pas tout à fait sans grâce. - ---Messieurs, dit-il aux arrivants, comme je suis le seul habitant de -cet hôtel, j’ai lieu de croire que vous me faisiez l’honneur de venir -chez moi. Je suis M. L’Ambert; permettez-moi de vous introduire. - -Il sonna, poussa la porte, traversa la cour avec ses quatre visiteurs -nocturnes et les conduisit jusque dans son cabinet de travail. Là, les -deux Turcs déclinèrent leurs noms, le notaire leur présenta ses deux -amis et laissa les parties en présence. - -Un duel ne peut avoir lieu dans notre pays que par la volonté ou tout -au moins le consentement de six personnes. Or, il y en avait cinq qui -ne souhaitaient nullement celui-ci. Maître L’Ambert était brave; mais -il n’ignorait pas qu’un éclat de cette sorte, à propos d’une petite -danseuse de l’Opéra, compromettrait gravement son étude. Le marquis -de Villemaurin, vieux raffiné des plus compétents en matière de point -d’honneur, disait que le duel est un jeu noble, où tout, depuis le -commencement jusqu’à la fin de la partie, doit être correct. Or, un -coup de poing dans le nez pour une demoiselle Victorine Tompain était -la plus ridicule entrée de jeu qu’on pût imaginer. Il affirmait, -d’ailleurs, sous la responsabilité de son honneur, que M. Alfred -L’Ambert n’avait pas vu Ayvaz-Bey, qu’il n’avait voulu frapper ni lui -ni personne. M. L’Ambert avait cru reconnaître deux dames, et s’était -approché vivement pour les saluer. - -En portant la main à son chapeau, il avait heurté violemment, mais sans -aucune intention, une personne qui accourait en sens inverse. C’était -un pur accident, une maladresse au pis aller; mais on ne rend pas -raison d’un accident, ni même d’une maladresse. Le rang et l’éducation -de M. L’Ambert ne permettaient à personne de supposer qu’il fût capable -de donner un coup de poing à Ayvaz-Bey. Sa myopie bien connue et la -demi-obscurité du passage avaient fait tout le mal. Enfin, M. L’Ambert, -d’après le conseil de ses témoins, était tout prêt à déclarer, devant -Ayvaz-Bey, qu’il regrettait de l’avoir heurté par accident. - -Ce raisonnement, assez juste en lui-même, empruntait un surcroît -d’autorité à la personne de l’orateur. M. de Villemaurin était un de -ces gentilshommes qui semblent avoir été oubliés par la mort pour -rappeler les âges historiques à notre temps dégénéré. Son acte de -naissance ne lui donnait que soixante-dix-neuf ans; mais, par les -habitudes de l’esprit et du corps, il appartenait au XVI^e siècle. -Il pensait, parlait et agissait en homme qui a servi dans l’armée de -la Ligue et taillé des croupières au Béarnais. Royaliste convaincu, -catholique austère, il apportait dans ses haines et dans ses amitiés -une passion qui outrait tout. Son courage, sa loyauté, sa droiture -et même un certain degré de folie chevaleresque, le donnaient en -admiration à la jeunesse inconsistante d’aujourd’hui. Il ne riait de -rien, comprenait mal la plaisanterie et se blessait d’un bon mot comme -d’un manque de respect. C’était le moins tolérant, le moins aimable -et le plus honorable des vieillards. Il avait accompagné Charles X en -Écosse après les journées de juillet; mais il quitta Holy-Rood au bout -de quinze jours de résidence, scandalisé de voir que la cour de France -ne prenait pas le malheur au sérieux. Il donna alors sa démission et -coupa pour toujours ses moustaches, qu’il conserva dans une sorte -d’écrin avec cette inscription: _Mes moustaches de la garde royale_. -Ses subordonnés, officiers et soldats, l’avaient en grande estime et en -grande terreur. On se racontait à l’oreille que cet homme inflexible -avait mis au cachot son fils unique, jeune soldat de vingt-deux ans, -pour un acte d’insubordination. L’enfant, digne fils d’un tel père, -refusa obstinément de céder, tomba malade au cachot, et mourut. Ce -Brutus pleura son fils, lui éleva un tombeau convenable et le visita -régulièrement deux fois par semaine sans oublier ce devoir en aucun -temps ni à aucun âge; mais il ne se courba point sous le fardeau de ses -remords. Il marchait droit, avec une certaine roideur; ni l’âge ni la -douleur n’avaient voûté ses larges épaules. - -C’était un petit homme trapu, vigoureux, fidèle à tous les exercices -de sa jeunesse; il comptait sur le jeu de paume bien plus que sur le -médecin pour entretenir sa verte santé. A soixante et dix ans, il -avait épousé en secondes noces une jeune fille noble et pauvre. Il en -avait eu deux enfants, et il ne désespérait pas de se voir bientôt -grand-père. L’amour de la vie, si puissant sur les vieillards de cet -âge, le préoccupait médiocrement, quoiqu’il fût heureux ici-bas. Il -avait eu sa dernière affaire à soixante et douze ans, avec un beau -colonel de cinq pieds six pouces: histoire de politique selon les -uns, de jalousie conjugale selon d’autres. Lorsqu’un homme de ce rang -et de ce caractère prenait fait et cause pour M. L’Ambert, lorsqu’il -déclarait qu’un duel entre le notaire et Ayvaz-Bey serait inutile, -compromettant et bourgeois, la paix semblait être signée d’avance. - -Tel fut l’avis de M. Henri Steimbourg, qui n’était ni assez jeune, ni -assez curieux pour vouloir à tout prix le spectacle d’une affaire; et -les deux Turcs, hommes de sens, acceptèrent un instant la réparation -qu’on leur offrait. Ils demandèrent toutefois à conférer avec Ayvaz, et -l’ennemi les attendit sur pied tandis qu’ils couraient à l’ambassade. -Il était quatre heures du matin; mais le marquis ne dormait plus guère -que par acquit de conscience, et il avait à cœur de décider quelque -chose avant de se mettre au lit. - -Mais le terrible Ayvaz, aux premiers mots de conciliation que ses amis -lui firent entendre, se mit dans une colère turque. - ---Suis-je un fou? s’écria-t-il en brandissant le chibouk de jasmin qui -lui avait tenu compagnie. Prétend-on me persuader que c’est moi qui ai -donné un coup de nez dans le poing de M. L’Ambert? Il m’a frappé, et -la preuve, c’est qu’il offre de me faire des excuses. Mais qu’est-ce -que les paroles, quand il y a du sang répandu? Puis-je oublier que -Victorine et sa mère ont été témoins de ma honte?... O mes amis, il -ne me reste plus qu’à mourir si je ne coupe aujourd’hui le nez de -l’offenseur! - -Bon gré, mal gré, il fallut reprendre les négociations sur cette -base un peu ridicule. Ahmed et le drogman avaient l’esprit assez -raisonnable pour blâmer leur ami, mais le cœur trop chevaleresque pour -l’abandonner en chemin. Si l’ambassadeur, Hamza-Pacha, se fût trouvé à -Paris, il eût sans doute arrêté l’affaire par quelque coup d’autorité. -Malheureusement, il cumulait les deux ambassades de France et -d’Angleterre, et il était à Londres. Les témoins du bon Ayvaz firent -la navette jusqu’à sept heures du matin entre la rue de Grenelle et la -rue de Verneuil sans avancer notablement les choses. A sept heures, M. -L’Ambert perdit patience et dit à ses témoins: - ---Ce Turc m’ennuie. Il ne lui suffit pas de m’avoir soufflé la petite -Tompain; monsieur trouve plaisant de me faire passer une nuit blanche! -Eh bien, marchons! Il pourrait croire à la fin que j’ai peur de -m’aligner avec lui. Mais faisons vite, s’il vous plaît, et tâchons de -bâcler l’affaire ce matin. Je fais atteler en dix minutes, nous allons -à deux lieues de Paris; je corrige mon Turc en un tour de main et je -rentre à l’étude, avant que les petits journaux de scandale aient eu -vent de notre histoire! - -Le marquis essaya encore une ou deux objections; mais il finit par -avouer que M. L’Ambert avait la main forcée. L’insistance d’Ayvaz-Bey -était du dernier mauvais goût et méritait une leçon sévère. Personne -ne doutait que le belliqueux notaire, si avantageusement connu dans -les salles d’armes, ne fût le professeur choisi par la destinée pour -enseigner la politesse française à cet Osmanli. - ---Mon cher garçon, disait le vieux Villemaurin en frappant sur -l’épaule de son client, notre position est excellente, puisque nous -avons mis le bon droit de notre côté. Le reste à la grâce de Dieu! -L’événement n’est pas douteux; vous avez le cœur solide et la main -vite. Souvenez-vous seulement qu’on ne doit jamais tirer à fond; car le -duel est fait pour corriger les sots et non pour les détruire. Il n’y a -que les maladroits qui tuent leur homme sous prétexte de lui apprendre -à vivre. - -Le choix des armes revenait de droit au bon Ayvaz; mais le notaire et -ses témoins firent la grimace en apprenant qu’il choisissait le sabre. - ---C’est l’arme des soldats, disait le marquis, ou l’arme des bourgeois -qui ne veulent pas se battre. Cependant va pour le sabre, si vous y -tenez! - -Les témoins d’Ayvaz-Bey déclarèrent qu’ils y tenaient beaucoup. On fit -chercher deux lattes ou demi-espadons à la caserne du quai d’Orsay, et -l’on prit rendez-vous pour dix heures au petit village de Parthenay, -vieille route de Sceaux. Il était huit heures et demie. - -Tous les Parisiens connaissent ce joli groupe de deux cents maisons, -dont les habitants sont plus riches, plus propres et plus instruits -que le commun de nos villageois. Ils cultivent la terre en jardiniers -et non en laboureurs, et le ban de leur commune ressemble, tous les -printemps, à un petit paradis terrestre. Un champ de fraisiers fleuris -s’étend en nappe argentée entre un champ de groseilliers et un champ -de framboisiers. Des arpents tout entiers exhalent le parfum âcre du -cassis, agréable à l’odorat des concierges. Paris achète en beaux louis -d’or la récolte de Parthenay, et les braves paysans que vous voyez -cheminer à pas lents, un arrosoir dans chaque main, sont de petits -capitalistes. - -Ils mangent de la viande deux fois par jour, méprisent la poule au -pot et préfèrent le poulet à la broche. Ils payent le traitement -d’un instituteur et d’un médecin communal, construisent sans emprunt -une mairie et une église et votent pour mon spirituel ami le docteur -Véron aux élections du corps législatif. Leurs filles sont jolies, si -j’ai bonne mémoire. Le savant archéologue Cubaudet, archiviste de la -sous-préfecture de Sceaux, assure que Parthenay est une colonie grecque -et qu’il tire son nom du mot _Parthénos_, vierge ou jeune fille (c’est -tout un chez les peuples polis). Mais cette discussion nous éloignerait -du bon Ayvaz. - -Il arriva le premier au rendez-vous, toujours colère. Comme il -arpentait fièrement la place du village, en attendant l’ennemi! Il -cachait sous son manteau deux yatagans formidables, excellentes lames -de Damas. Que dis-je, de Damas? Deux lames japonaises, de celles qui -coupent une barre de fer aussi facilement qu’une asperge, pourvu -qu’elles soient emmanchées au bout d’un bon bras. Ahmed-Bey et le -fidèle drogman suivaient leur ami et lui donnaient les avis les plus -sages: attaquer prudemment, se découvrir le moins possible, rompre -en sautant, enfin tout ce qu’on peut dire à un novice qui va sur le -terrain sans avoir rien appris. - ---Merci de vos conseils, répondait l’obstiné; il ne faut pas tant de -façons pour couper le nez d’un notaire! - -L’objet de sa vengeance lui apparut bientôt entre deux verres de -lunettes, à la portière d’une voiture de maître. Mais M. L’Ambert ne -descendit point; il se contenta de saluer. Le marquis mit pied à terre -et vint dire au grand Ahmed-Bey: - ---Je connais un excellent terrain à vingt minutes d’ici; soyez assez -bon pour remonter en voiture avec vos amis et me suivre. - -Les belligérants prirent un chemin de traverse et descendirent à un -kilomètre des habitations. - ---Messieurs, dit le marquis, nous pouvons gagner à pied le petit bois -que vous voyez là-bas. Les cochers nous attendront ici. Nous avons -oublié de prendre un chirurgien avec nous; mais le valet de pied que -j’ai laissé à Parthenay nous amènera le médecin du village. - -Le cocher du Turc était un de ces maraudeurs parisiens qui circulent -passé minuit, sous un numéro de contrebande. Ayvaz l’avait pris à la -porte de mademoiselle Tompain, et il l’avait gardé jusqu’à Parthenay. -Le vieux routier sourit finement lorsqu’il vit qu’on l’arrêtait en rase -campagne et qu’il y avait des sabres sous les manteaux. - ---Bonne chance, monsieur! dit-il au brave Ayvaz. Oh! vous ne risquez -rien; je porte bonheur à mes bourgeois. Encore l’an dernier, j’en ai -ramené un qui avait couché son homme. Il m’a donné vingt-cinq francs de -pourboire; vrai, comme je vous le dis. - ---Tu en auras cinquante, dit Ayvaz, si Dieu permet que je me venge à -mon idée. - -M. L’Ambert était d’une jolie force, mais trop connu dans les salles -pour avoir jamais eu occasion de se battre. Au point de vue du terrain, -il était aussi neuf qu’Ayvaz-Bey: aussi, quoiqu’il eût vaincu dans des -assauts les maîtres et les prévôts de plusieurs régiments de cavalerie, -il éprouvait une sourde trépidation qui n’était point de la peur, mais -qui produisait des effets analogues. Sa conversation dans la voiture -avait été brillante; il avait montré à ses témoins une gaieté sincère -et pourtant un peu fébrile. Il avait brûlé trois ou quatre cigares -en route, sous prétexte de les fumer. Lorsque tout le monde mit pied -à terre, il marcha d’un pas ferme, trop ferme peut-être. Au fond de -l’âme, il était en proie à une certaine appréhension, toute virile et -toute française: il se défiait de son système nerveux et craignait de -ne point paraître assez brave. - -Il semble que les facultés de l’âme se doublent dans les moments -critiques de la vie. Ainsi, M. L’Ambert était sans doute fort occupé -du petit drame où il allait jouer un rôle, et cependant les objets les -plus insignifiants du monde extérieur, ceux qui l’auraient le moins -frappé en temps ordinaire, attiraient et retenaient son attention par -une puissance irrésistible. A ses yeux, la nature était éclairée d’une -lumière nouvelle, plus nette, plus tranchante, plus crue que la lumière -banale du soleil. Sa préoccupation soulignait pour ainsi dire tout ce -qui tombait sous ses regards. Au détour du sentier, il aperçut un chat -qui cheminait à petits pas entre deux rangs de groseilliers. C’était -un chat comme on en voit beaucoup dans les villages: un long chat -maigre, au poil blanc tacheté de roux, un de ces animaux demi-sauvages -que le maître nourrit généreusement de toutes les souris qu’ils savent -prendre. Celui-là jugeait sans doute que la maison n’était pas assez -giboyeuse et cherchait en plein champ un supplément de pitance. Les -yeux de maître L’Ambert, après avoir erré quelque temps à l’aventure, -se sentirent attirés et comme fascinés par la grimace de ce chat. Il -l’observa attentivement, admira la souplesse de ses muscles, le dessin -vigoureux de ses mâchoires, et crut faire une découverte de naturaliste -en remarquant que le chat est un tigre en miniature. - ---Que diable regardez-vous là? demanda le marquis en lui frappant sur -l’épaule. - -Il revint aussitôt à lui, et répondit du ton le plus dégagé: - ---Cette sale bête m’a donné une distraction. Vous ne sauriez croire, -monsieur le marquis, le dégât que ces coquins nous font dans une -chasse. Ils mangent plus de couvées que nous ne tirons de perdreaux. Si -j’avais un fusil!... - -Et, joignant le geste à la parole, il coucha l’animal en joue en le -désignant du doigt. Le chat saisit l’intention, fit une chute en -arrière et disparut. - -On le revit deux cents pas plus loin. Il se faisait la barbe au milieu -d’une pièce de colza et semblait attendre les Parisiens. - ---Est-ce que tu nous suis? demanda le notaire en répétant sa menace. - -La bête prudentissime s’enfuit de nouveau; mais elle reparut à -l’entrée de la clairière où l’on devait se battre. M. L’Ambert, -superstitieux comme un joueur qui va entamer une grosse partie, -voulut chasser ce fétiche malfaisant. Il lui lança un caillou sans -l’atteindre. Le chat grimpa sur un arbre et s’y tint coi. - -Déjà les témoins avaient choisi le terrain et tiré les places au sort. -La meilleure échu à M. L’Ambert. Le sort voulut aussi qu’on se servît -de ses armes et non des yatagans japonais, qui l’auraient peut-être -embarrassé. - -Ayvaz ne s’embarrassait de rien. Tout sabre lui était bon. Il -regardait le nez de son ennemi comme un pêcheur regarde une belle -truite suspendue au bout de sa ligne. Il se dépouilla prestement de -tous les habits qui n’étaient pas indispensables, jeta sur l’herbe -sa calotte rouge et sa redingote verte et retroussa les manches de -sa chemise jusqu’au coude. Il faut croire que les Turcs les plus -endormis se réveillent au cliquetis des armes. Ce gros garçon, dont la -physionomie n’avait rien que de paterne, apparut comme transfiguré. -Sa figure s’éclaira, ses yeux lancèrent la flamme. Il prit un sabre -des mains du marquis, recula de deux pas et entonna en langue turque -une improvisation poétique que son ami Osman-Bey a bien voulu nous -conserver et nous traduire: - ---Je me suis armé pour le combat; malheur au giaour qui m’offense! Le -sang se paye avec du sang. Tu m’as frappé de la main; moi, Ayvaz, fils -de Ruchdi, je te frapperai du sabre. Ton visage mutilé fera rire les -belles femmes: Schlosser et Mercier, Thibert et Savile se détourneront -avec mépris. Le parfum des roses d’Izmir sera perdu pour toi. Que -Mahomet me donne la force, je ne demande le courage à personne. Hourra! -je me suis armé pour le combat. - -Il dit, et se précipita sur son adversaire. L’attaqua-t-il en tierce ou -en quarte, je n’en sais rien, ni lui non plus, ni les témoins, ni M. -L’Ambert. Mais un flot de sang jaillit au bout du sabre, une paire de -lunettes glissa sur le sol, et le notaire sentit sa tête allégée par -devant de tout le poids de son nez. Il en restait bien quelque chose, -mais si peu, qu’en vérité je n’en parle que pour mémoire. - -M. L’Ambert se jeta à la renverse et se releva presque aussitôt pour -courir tête baissée, comme un aveugle ou comme un fou. Au même instant, -un corps opaque tomba du haut d’un chêne. Une minute plus tard, on -vit apparaître un petit homme fluet, le chapeau à la main, suivi d’un -grand domestique en livrée. C’était M. Triquet, officier de santé de la -commune de Parthenay. - -Soyez le bienvenu, digne monsieur Triquet! Un brillant notaire de -Paris a grand besoin de vos services. Remettez votre vieux chapeau sur -votre crâne dépouillé, essuyez les gouttes de sueur qui brillent sur -vos pommettes rouges comme la rosée sur deux pivoines en fleur, et -relevez au plus tôt les manches luisantes de votre respectable habit -noir! - -Mais le bonhomme était trop ému pour se mettre d’abord à l’ouvrage. Il -parlait, parlait, parlait, d’une petite voix haletante et chevrotante. - ---Bonté divine!... disait-il. Honneur à vous, messieurs; votre -serviteur très humble. Est-il Jésus permis de se mettre dans des états -pareils? C’est une mutilation; je vois ce que c’est! Décidément, il -est trop tard pour apporter ici des paroles conciliantes; le mal est -accompli. Ah! messieurs, messieurs, la jeunesse sera toujours jeune. -Moi aussi, j’ai failli me laisser emporter à détruire ou à mutiler mon -semblable. C’était en 1820. Qu’ai-je fait, messieurs? J’ai fait des -excuses. Oui, des excuses, et je m’en honore; d’autant plus que le bon -droit était de mon côté. Vous n’avez donc jamais lu les belles pages -de Rousseau contre le duel? C’est irréfutable en vérité; un morceau de -chrestomathie littéraire et morale. Et notez bien que Rousseau n’a pas -encore tout dit. S’il avait étudié le corps humain, ce chef-d’œuvre de -la création, cette admirable image de Dieu sur la terre, il vous aurait -montré qu’on est bien coupable de détruire un ensemble si parfait. Je -ne dis pas cela pour la personne qui a porté le coup. A Dieu ne plaise! -Elle avait sans doute ses raisons, que je respecte. Mais si l’on savait -quel mal nous nous donnons, pauvres médecins que nous sommes, pour -guérir la moindre blessure! Il est vrai que nous en vivons, ainsi que -des maladies; mais n’importe! j’aimerais mieux me priver de bien des -choses et vivre d’un morceau de lard sur du pain bis que d’assister aux -souffrances de mon semblable. - -Le marquis interrompit cette doléance. - ---Ah çà! docteur, s’écria-t-il, nous ne sommes pas ici pour -philosopher. Voilà un homme qui saigne comme un bœuf. Il s’agit -d’arrêter l’hémorrhagie. - ---Oui, monsieur, reprit-il vivement, l’hémorrhagie! c’est le mot -propre. Heureusement, j’ai tout prévu. Voici un flacon d’eau -hémostatique. C’est la préparation de Brocchieri; je la préfère à la -recette de Léchelle. - -Il se dirigea, le flacon à la main, vers M. L’Ambert, qui s’était assis -au pied d’un arbre et saignait mélancoliquement. - ---Monsieur, lui dit-il avec une grande révérence, croyez que je -regrette sincèrement de n’avoir pas eu l’honneur de vous connaître à -l’occasion d’un événement moins regrettable. - -Maître L’Ambert releva la tête et lui dit d’une voix dolente: - ---Docteur, est-ce que je perdrai le nez? - ---Non, monsieur, vous ne le perdrez pas. Hélas! vous n’avez plus à le -perdre, très honoré monsieur: vous l’avez perdu. - -Tout en parlant, il versait l’eau de Brocchieri sur une compresse. - ---Ciel! cria-t-il, monsieur, il me vient une idée. Je puis vous rendre -l’organe si utile et si agréable que vous avez perdu. - ---Parlez, que diable! ma fortune est à vous! Ah! docteur! plutôt que de -vivre défiguré, j’aimerais mieux mourir. - ---On dit cela ... Mais, voyons! où est le morceau qu’on vous a coupé? -Je ne suis pas un champion de la force de M. Velpeau ou de M. Huguier; -mais j’essayerai de raccommoder les choses par première intention. - -Maître L’Ambert se leva précipitamment et courut au champ de bataille. -Le marquis et M. Steimbourg le suivirent; les Turcs, qui se promenaient -ensemble assez tristement (car le feu d’Ayvaz-Bey s’était éteint en une -seconde), se rapprochèrent de leurs anciens ennemis. On retrouva sans -peine la place où les combattants avaient foulé l’herbe nouvelle; on -retrouva les lunettes d’or; mais le nez du notaire n’y était plus. En -revanche, on vit un chat, l’horrible chat blanc et jaune, qui léchait -avec sensualité ses lèvres sanglantes. - ---Jour de Dieu! s’écria le marquis en désignant la bête. - -Tout le monde comprit le geste et l’exclamation. - ---Serait-il encore temps? demanda le notaire. - ---Peut-être, dit le médecin. - -Et de courir. Mais le chat n’était pas d’humeur à se laisser prendre. -Il courut aussi. - -Jamais le petit bois de Parthenay n’avait vu, jamais sans doute il -ne reverra chasse pareille. Un marquis, un agent de change, trois -diplomates, un médecin de village, un valet de pied en grande livrée -et un notaire saignant dans son mouchoir se lancèrent éperdument à -la poursuite d’un maigre chat. Courant, criant, lançant des pierres, -des branches mortes et tout ce qui leur tombait sous la main, ils -traversaient les chemins et les clairières et s’enfonçaient tête -baissée dans les fourrés les plus épais. Tantôt groupés ensemble -et tantôt dispersés, quelquefois échelonnés sur une ligne droite, -quelquefois rangés en rond autour de l’ennemi; battant les buissons, -secouant les arbustes, grimpant aux arbres, déchirant leurs brodequins -à toutes les souches et leurs habits à tous les buissons, ils allaient -comme une tempête; mais le chat infernal était plus rapide que le -vent. Deux fois on sut l’enfermer dans un cercle; deux fois il força -l’enceinte et prit du champ. Un instant il parut dompté par la fatigue -ou la douleur. Il était tombé sur le flanc, en voulant sauter d’un -arbre à l’autre et suivre le chemin des écureuils. Le valet de M. -L’Ambert courut sur lui à fond de train, l’atteignit en quelques bonds -et le saisit par la queue. Mais le tigre en miniature conquit sa -liberté d’un coup de griffe et s’élança hors du bois. - -On le poursuivit en plaine. Longue, longue était déjà la route -parcourue; immense était la plaine, qui se découpait en échiquier -devant les chasseurs et leur proie. - -La chaleur du jour était pesante; de gros nuages noirs s’amoncelaient -à l’occident; la sueur ruisselait sur tous les visages; mais rien -n’arrêta l’emportement de ces huit hommes. - -M. L’Ambert, tout sanglant, animait ses compagnons de la voix et du -geste. Ceux qui n’ont jamais vu un notaire à la poursuite de son nez -ne pourront se faire une juste idée de son ardeur. Adieu fraises et -framboises! adieu groseilles et cassis! Partout où l’avalanche avait -passé, l’espoir de la récolte était foulé, détruit, mis à néant; ce -n’était plus que fleurs écrasées, bourgeons arrachés, branches cassées, -tiges foulées aux pieds. Les villageois, surpris par l’invasion de -ce fléau inconnu, jetaient les arrosoirs, appelaient leurs voisins, -criaient au garde champêtre, réclamaient le prix du dégât et donnaient -la chasse aux chasseurs. - -Victoire! le chat est prisonnier. Il s’est jeté dans un puits. Des -seaux! des cordes! des échelles! On est sûr que le nez de maître -Lambert se retrouvera intact, ou à peu près. Mais, hélas! ce puits -n’est pas un puits comme les autres. C’est l’ouverture d’une carrière -abandonnée, dont les galeries forment en tout sens un réseau de plus de -dix lieues et se relient aux catacombes de Paris! - -On paye les soins de M. Triquet; on paye aux villageois toutes les -indemnités qu’ils réclament, et l’on reprend, sous une grosse pluie -d’orage, le chemin de Parthenay. - -Avant de monter en voiture, Ayvaz-Bey, mouillé comme un canard et tout -à fait calmé, vint tendre la main à M. L’Ambert. - ---Monsieur, lui dit-il, je regrette sincèrement que mon obstination -ait poussé les choses si loin. La petite Tompain ne vaut pas une -seule goutte du sang qui a coulé pour elle, et je lui enverrai son -congé dès aujourd’hui; car je ne saurais plus la voir sans penser -au malheur qu’elle a causé. Vous êtes témoin que j’ai fait tous mes -efforts, avec ces messieurs, pour vous rendre ce que vous aviez perdu. -Maintenant, permettez-moi d’espérer encore que cet accident ne sera pas -irréparable. Le médecin du village nous a rappelé qu’il y avait à Paris -des praticiens plus habiles que lui; je crois avoir entendu dire que -la chirurgie moderne avait des secrets infaillibles pour restaurer les -parties mutilées ou détruites. - -M. L’Ambert accepta d’assez mauvaise grâce la main loyale qu’on lui -tendait, et se fit ramener au faubourg Saint-Germain avec ses deux -amis. - - - - -III - -OÙ LE NOTAIRE DÉFEND SA PEAU AVEC PLUS DE SUCCÈS - - -UN homme heureux sans restriction, c’était le cocher d’Ayvaz-Bey. Ce -vieux gamin de Paris fut peut-être moins sensible au pourboire de -cinquante francs qu’au plaisir d’avoir conduit son bourgeois à la -victoire. - ---Excusez! dit-il au bon Ayvaz, voilà comme vous arrangez les -personnes? C’est bon à savoir. Si jamais je vous marche sur le pied, -je me dépêcherai de vous demander pardon. Ce pauvre monsieur serait -bien embarrassé de prendre une prise. Allons, allons! si on soutient -encore devant moi que les Turcs sont des _empotés_, j’aurai de quoi -répondre. Quand je vous le disais, que je vous porterais bonheur! Eh -bien, mon prince, je connais un vieux de chez Brion que c’est tout le -contraire. Il porte la guigne à ses voyageurs. Autant il en mène sur le -terrain, autant de flambés ... Hue, cocotte! en route pour la gloire! -les chevaux du Carrousel ne sont pas tes cousins aujourd’hui! - -Ces lazzi tant soit peu cruels ne parvinrent pas à dérider les trois -Turcs, et le cocher n’amusa que lui-même. - -Dans une voiture infiniment plus brillante et mieux attelée, le notaire -se lamentait en présence de ses deux amis. - ---C’en est fait, disait-il, je suis l’équivalent d’un homme mort; il ne -me reste plus qu’à me brûler la cervelle. Je ne saurais plus aller dans -le monde, ni à l’Opéra, ni dans aucun théâtre. Voulez-vous que j’étale -aux yeux de l’univers une figure grotesque et lamentable, qui excitera -le rire chez les uns et la pitié chez les autres? - ---Bah! répondit le marquis, le monde se fait à tout. Et, d’ailleurs, -au pis aller, si l’on a peur du monde, on reste chez soi. - ---Rester chez moi, le bel avenir! Pensez-vous donc que les femmes -viendront me relancer à domicile, dans le bel état où je suis? - ---Vous vous marierez! J’ai connu un lieutenant de cuirassiers qui avait -perdu un bras, une jambe et un œil. Il n’était pas la coqueluche des -femmes, d’accord; mais il épousa une brave fille, ni laide ni jolie, -qui l’aima de tout son cœur et le rendit parfaitement heureux. - -M. L’Ambert trouva sans doute que cette perspective n’était pas des -plus consolantes, car il s’écria d’un ton de désespoir: - ---O les femmes! les femmes! les femmes! - ---Jour de Dieu! reprit le marquis, comme vous avez la girouette tournée -au féminin! Mais les femmes ne sont pas tout; il y a autre chose en ce -monde. On fait son salut, que diable! On amende son âme, on cultive -son esprit, on rend service au prochain, on remplit les devoirs de son -état. Il n’est pas nécessaire d’avoir un si long nez pour être bon -chrétien, bon citoyen et bon notaire! - ---Notaire! reprit-il avec une amertume peu déguisée, notaire! En effet, -je suis encore cela. Hier, j’étais un homme, un homme du monde, un -gentleman, et même, je puis le dire sans fausse modestie, un cavalier -assez apprécié dans la meilleure compagnie. Aujourd’hui, je ne suis -plus qu’un notaire. Et qui sait si je le serai demain? Il ne faut -qu’une indiscrétion de valet pour ébruiter cette sotte affaire. Qu’un -journal en dise deux mots, le parquet est forcé de poursuivre mon -adversaire, et ses témoins, et vous-mêmes, messieurs. Nous voyez-vous -en police correctionnelle, racontant au tribunal où et pourquoi j’ai -poursuivi mademoiselle Victorine Tompain! Supposez un tel scandale et -dites si le notaire y survivrait. - ---Mon cher garçon, répondit le marquis, vous vous effrayez de dangers -imaginaires. Les gens de notre monde, et vous en êtes un peu, ont le -droit de se couper la gorge impunément. Le ministère public ferme les -yeux sur nos querelles, et c’est justice. Je comprends qu’on inquiète -un peu les journalistes, les artistes et autres individus de condition -inférieure lorsqu’ils se permettent de toucher une épée: il convient -de rappeler à ces gens-là qu’ils ont des poings pour se battre, et -que cette arme suffit parfaitement à venger l’espèce d’honneur qu’ils -ont. Mais qu’un gentilhomme se conduise en gentilhomme, le parquet n’a -rien à dire et ne dit rien. J’ai eu quinze ou vingt affaires depuis -que j’ai quitté le service, et quelques-unes assez malheureuses pour -mes adversaires. Avez-vous jamais lu mon nom dans la _Gazette des -Tribunaux_? - -M. Steimbourg était moins lié avec M. L’Ambert que le marquis de -Villemaurin; il n’avait pas, comme lui, tous ses titres de propriété -dans l’étude de la rue de Verneuil depuis quatre ou cinq générations. -Il ne connaissait guère ces deux messieurs que par le cercle et la -partie de whist; peut-être aussi par quelques courtages que le notaire -lui avait fait gagner. Mais il était bon garçon et homme de sens; -il fit donc à son tour quelque dépense de paroles pour raisonner et -consoler ce malheureux. A son gré, M. de Villemaurin mettait les choses -au pis; il y avait plus de ressource. Dire que M. L’Ambert resterait -défiguré toute sa vie, c’était désespérer trop tôt de la science. - ---A quoi nous servirait-il d’être nés au XIX^e siècle, si le moindre -accident devait être, comme autrefois, un malheur irréparable? Quelle -supériorité aurions-nous sur les hommes de l’âge d’or? Ne blasphémons -pas le saint nom du progrès. La chirurgie opératoire est, grâce à Dieu, -plus florissante que jamais dans la patrie d’Ambroise Paré. Le bonhomme -de Parthenay nous a cité quelques-uns des maîtres qui raccommodent -victorieusement le corps humain. Nous voici aux portes de Paris, nous -enverrons à la plus prochaine pharmacie, on nous y donnera l’adresse -de Velpeau ou d’Huguier; votre valet de pied courra chez le grand -homme et l’amènera chez vous. Je suis sûr d’avoir entendu dire que les -chirurgiens refaisaient une lèvre, une paupière, un bout d’oreille: -est-il donc plus difficile de restaurer un bout de nez? - -Cette espérance était bien vague; elle ranima pourtant le pauvre -notaire, qui, depuis une demi-heure, ne saignait plus. L’idée de -redevenir ce qu’il était et de reprendre le cours de sa vie, le jetait -dans une sorte de délire. Tant il est vrai qu’on n’apprécie le bonheur -d’être complet que lorsqu’on l’a perdu. - ---Ah! mes amis, s’écriait-il en tordant ses mains l’une dans l’autre, -ma fortune appartient à l’homme qui me guérira! Quels que soient les -tourments qu’il me faudra endurer, j’y souscris de grand cœur si l’on -m’assure du succès; je ne regarderai pas plus à la souffrance qu’à la -dépense! - -C’est dans ces sentiments qu’il regagna la rue de Verneuil, tandis -que son valet de pied cherchait l’adresse des chirurgiens célèbres. -Le marquis et M. Steimbourg le ramenèrent jusque dans sa chambre et -prirent congé de lui, l’un pour aller rassurer sa femme et ses filles, -qu’il n’avait pas vues depuis la veille au soir, l’autre pour courir à -la Bourse. - -Seul avec lui-même, en face d’un grand miroir de Venise qui lui -renvoyait sans pitié sa nouvelle image, Alfred L’Ambert tomba dans un -accablement profond. Cet homme fort, qui ne pleurait jamais au théâtre -parce que c’est _peuple_, ce gentleman au front d’airain qui avait -enterré son père et sa mère avec la plus sereine impassibilité, pleura -sur la mutilation de sa jolie personne et se baigna de larmes égoïstes. - -Son valet de pied fit diversion à cette douleur amère en lui promettant -la visite de M. Bernier, chirurgien de l’Hôtel-Dieu, membre de la -Société de chirurgie et de l’Académie de médecine, professeur de -clinique, etc., etc. Le domestique avait couru au plus près, rue du -Bac, et il n’était pas mal tombé: M. Bernier, s’il ne va point de -pair avec les Velpeau, les Manec et les Huguier, occupe immédiatement -au-dessous d’eux un rang très honorable. - ---Qu’il vienne! s’écria M. L’Ambert. Pourquoi n’est-il pas encore ici? -Croit-il donc que je sois fait pour attendre? - -Il se reprit à pleurer de plus belle. Pleurer devant ses gens! Se -peut-il qu’un simple coup de sabre modifie à tel point les mœurs d’un -homme? Assurément, il fallait que l’arme du bon Ayvaz, en tranchant le -canal nasal, eût ébranlé le sac lacrymal et les tubercules eux-mêmes. - -Le notaire sécha ses yeux pour regarder un fort volume in-12, qu’on -apportait en grande hâte de la part de M. Steimbourg. C’était la -_Chirurgie opératoire_ de Ringuet, manuel excellent et enrichi -d’environ trois cents gravures. M. Steimbourg avait acheté le livre en -allant à la Bourse, et il l’envoyait à son client, pour le rassurer -sans doute. Mais l’effet de cette lecture fut tout autre qu’on ne -l’espérait. Quand le notaire eut feuilleté deux cents pages, quand il -eut vu défiler sous ses yeux la série lamentable des ligatures, des -amputations, des résections et des cautérisations, il laissa tomber -le livre et se jeta dans un fauteuil en fermant les yeux. Il fermait -les yeux et pourtant il voyait des peaux incisées, des muscles écartés -par des érignes, des membres disséqués à grands coups de couteau, des -os sciés par les mains d’opérateurs invisibles. La figure des patients -lui apparaissait, telle qu’on la voit dans les dessins d’anatomie, -calme, stoïque, indifférente à la douleur, et il se demandait si une -telle dose de courage avait jamais pu entrer dans des âmes humaines. -Il revoyait surtout le petit chirurgien de la page 89, tout de noir -habillé, avec un collet de velours à son habit. Cet être fantastique -a la tête ronde, un peu forte, le front dégarni: sa physionomie est -sérieuse; il scie attentivement les deux os d’une jambe vivante. - ---Monstre! s’écria M. L’Ambert. - -Au même instant, il vit entrer le monstre en personne et l’on annonça -M. Bernier. - -Le notaire s’enfuit à reculons jusque dans l’angle le plus obscur de sa -chambre, ouvrant des yeux hagards et tendant les mains en avant comme -pour écarter un ennemi. Ses dents claquaient; il murmurait d’une voix -étouffée, comme dans les romans de M. Xavier de Montépin, le mot: - ---Lui! lui! lui! - ---Monsieur, dit le docteur, je regrette de vous avoir fait attendre, -et je vous supplie de vous calmer. Je sais l’accident qui vous est -arrivé, et je ne crois pas que le mal soit sans remède. Mais nous ne -ferons rien de bon si vous avez peur de moi. - -Peur est un mot qui sonne désagréablement aux oreilles françaises. M. -L’Ambert frappa du pied, marcha droit au docteur et lui dit avec un -petit rire trop nerveux pour être naturel: - ---Parbleu! docteur, vous me la baillez belle. Est-ce que j’ai l’air -d’un homme qui a peur? Si j’étais un poltron, je ne me serais pas -fait décompléter ce matin d’une si étrange manière. Mais, en vous -attendant, je feuilletais un livre de chirurgie. Je viens tout -justement d’y voir une figure qui vous ressemble, et vous m’êtes un peu -apparu comme un revenant. Ajoutez à cette surprise les émotions de la -matinée, peut-être même un léger mouvement de fièvre, et vous excuserez -ce qu’il y a d’étrange dans mon accueil. - ---A la bonne heure! dit M. Bernier en ramassant le livre. Ah! vous -lisiez Ringuet! C’est un de mes amis. Je me rappelle, en effet, -qu’il m’a fait graver tout vif, d’après un croquis de Léveillé. Mais -asseyez-vous, je vous en prie. - -Le notaire se remit un peu et raconta les événements de la journée, -sans oublier l’épisode du chat qui lui avait, pour ainsi dire, fait -perdre le nez une seconde fois. - ---C’est un malheur, dit le chirurgien; mais on peut le réparer en un -mois. Puisque vous avez le petit livre de Ringuet, vous n’êtes pas sans -quelque notion de la chirurgie? - -M. L’Ambert avoua qu’il n’était point allé jusqu’à ce chapitre-là. - ---Eh bien, reprit M. Bernier, je vais vous le résumer en quatre mots. -La rhinoplastie est l’art de refaire un nez aux imprudents qui l’ont -perdu. - ---Il est donc vrai, docteur!... le miracle est possible?... La -chirurgie a trouvé une méthode pour ...? - ---Elle en a trouvé trois. Mais j’écarte la méthode française, qui -n’est point applicable au cas présent. Si la perte de substance était -moins considérable, je pourrais décoller les bords de la plaie, les -aviver, les mettre en contact et les réunir par première intention. Il -n’y faut pas songer. - ---Et j’en suis bien aise, reprit le blessé. Vous ne sauriez croire, -docteur, à quel point ces mots de plaie décollée, avivée, me donnaient -sur les nerfs. Passons à des moyens plus doux, je vous en prie! - ---Les chirurgiens procèdent rarement par la douceur. Mais, enfin, vous -avez le choix entre la méthode indienne et la méthode italienne. La -première consiste à découper dans la peau de votre front une sorte de -triangle, la pointe en bas, la base en haut. C’est l’étoffe du nouveau -nez. On décolle ce lambeau dans toute son étendue, sauf le pédicule -inférieur qui doit rester adhérent. On le tord sur lui-même de façon à -laisser l’épiderme en dehors, et on le coud par ses bords aux limites -correspondantes de la plaie. En autres termes, je puis vous refaire -un nez assez présentable aux dépens de votre front. Le succès de -l’opération est presque sûr; mais le front gardera toujours une large -cicatrice. - ---Je ne veux point de cicatrice, docteur. Je n’en veux à aucun prix. -J’ajoute même (passez-moi cette faiblesse) que je ne voudrais point -d’opération. J’en ai déjà subi une aujourd’hui, par les mains de ce -maudit Turc; je n’en souhaite pas d’autre. Au simple souvenir de cette -sensation, mon sang se glace. J’ai pourtant du courage autant qu’homme -du monde; mais j’ai des nerfs aussi. Je ne crains pas la mort; j’ai -horreur de la souffrance. Tuez-moi si vous voulez; mais, pour Dieu! ne -m’entaillez plus! - ---Monsieur, reprit le docteur avec un peu d’ironie, si vous avez un -tel parti pris contre les opérations, il fallait appeler non pas un -chirurgien, mais un homœopathe. - ---Ne vous moquez pas de moi. Je n’ai pas su me maîtriser à l’idée de -cette opération indienne. Les Indiens sont des sauvages; leur chirurgie -est digne d’eux. Ne m’avez-vous point parlé d’une méthode italienne? Je -n’aime pas les Italiens, en politique. C’est un peuple ingrat, qui a -tenu la conduite la plus noire envers ses maîtres légitimes; mais, en -matière de science, je n’ai pas trop mauvaise idée de ces coquins-là. - ---Soit. Optez donc pour la méthode italienne. Elle réussit quelquefois; -mais elle exige une patience et une immobilité dont vous ne serez -peut-être point capable. - ---S’il ne faut que de la patience et de l’immobilité, je vous réponds -de moi. - ---Êtes-vous homme à rester trente jours dans une position extrêmement -gênante? - ---Oui. - ---Le nez cousu au bras gauche? - ---Oui. - ---Eh bien, je vous taillerai sur le bras un lambeau triangulaire de -quinze à seize centimètres de longueur sur dix ou onze de largeur, je -... - ---Vous me taillerez cela, à moi? - ---Sans doute. - ---Mais c’est horrible, docteur! m’écorcher vif! tailler des lanières -dans la peau d’un homme vivant! c’est barbare, c’est moyen âge, c’est -digne de Shylock, le juif de Venise! - ---La plaie du bras n’est rien. Le difficile est de rester cousu à -vous-même pendant une trentaine de jours. - ---Et moi, je ne redoute absolument que le coup de scalpel. Lorsqu’on a -senti le froid du fer entrant dans la chair vivante, on en a pour le -reste de ses jours, mon cher docteur; on n’y revient plus. - ---Cela étant, monsieur, je n’ai rien à faire ici, et vous resterez sans -nez toute la vie. - -Cette espèce de condamnation plongea le pauvre notaire dans une -consternation profonde. Il arrachait ses beaux cheveux blonds et se -démenait comme un fou par la chambre. - ---Mutilé! disait-il en pleurant; mutilé pour toujours! Et rien ne peut -remédier à mon sort! S’il y avait quelque drogue, quelque topique -mystérieux dont la vertu rendît le nez à ceux qui l’ont perdu, je -l’achèterais au poids de l’or! Je l’enverrais chercher jusqu’au bout du -monde! Oui, j’armerais un vaisseau, s’il le fallait absolument. Mais -rien! A quoi me sert-il d’être riche? à quoi vous sert-il d’être un -praticien illustre, puisque toute votre habileté et tous mes sacrifices -aboutissent à ce stupide néant? Richesse, science, vains mots! - -M. Bernier lui répondait de temps à autre, avec un calme imperturbable: - ---Laissez-moi vous tailler un lambeau sur le bras, et je vous refais le -nez. - -Un instant M. L’Ambert parut décidé. Il mit habit bas et releva la -manche de sa chemise. Mais, quand il vit la trousse ouverte, quand -l’acier poli de trente instruments de supplice étincela sous ses yeux, -il pâlit, faiblit et tomba comme pâmé sur une chaise. Quelques gouttes -d’eau vinaigrée lui rendirent le sentiment, mais non la résolution. - ---Il n’y faut plus penser, dit-il en se rajustant. Notre génération a -toutes les espèces de courage, mais elle est faible devant la douleur. -C’est la faute de nos parents, qui nous ont élevés dans le coton. - -Quelques minutes plus tard, ce jeune homme, imbu des principes les plus -religieux, se prit à blasphémer la Providence. - ---En vérité, s’écria-t-il, le monde est une belle pétaudière, et j’en -fais compliment au Créateur! J’ai deux cent mille francs de rente, et -je resterai aussi camus qu’une tête de mort, tandis que mon portier, -qui n’a pas dix écus devant lui, aura le nez de l’Apollon du Belvédère! -La Sagesse qui a prévu tant de choses, n’a pas prévu que j’aurais le -nez coupé par un Turc pour avoir salué mademoiselle Victorine Tompain! -Il y a en France trois millions de gueux dont toute la personne ne -vaut pas dix sous, et je ne peux pas acheter à prix d’or le nez d’un de -ces misérables!... Mais, au fait, pourquoi pas? - -Sa figure s’illumina d’un rayon d’espérance, et il poursuivit d’un ton -plus doux: - ---Mon vieil oncle de Poitiers, dans sa dernière maladie, s’est fait -injecter cent grammes de sang breton dans la veine médiane céphalique! -un fidèle serviteur avait fait les frais de l’expérience. Ma belle -tante de Giromagny, du temps qu’elle était encore belle, fit arracher -une incisive à sa plus jolie chambrière pour remplacer une dent qu’elle -venait de perdre. Cette bouture prit fort bien, et ne coûta pas plus -de trois louis. Docteur, vous m’avez dit que, sans la scélératesse de -ce maudit chat, vous auriez pu recoudre mon nez tout chaud à la figure. -Me l’avez-vous dit, oui ou non? - ---Sans doute, et je le dis encore. - ---Eh bien, si j’achetais le nez de quelque pauvre diable, vous pourriez -tout aussi bien le greffer au milieu de mon visage? - ---Je le pourrais ... - ---Bravo! - ---Mais je ne le ferai point, et aucun de mes confrères ne le fera non -plus que moi. - ---Et pourquoi donc, s’il vous plaît? - ---Parce que mutiler un homme sain est un crime, le patient fût-il assez -stupide ou assez affamé pour y consentir. - ---En vérité, docteur, vous confondez toutes mes notions du juste et de -l’injuste. Je me suis fait remplacer moyennant une centaine de louis -par une espèce d’Alsacien, sous poil alezan brûlé. Mon homme (il était -bien à moi) a eu la tête emportée par un boulet le 30 avril 1849. Comme -le boulet en question m’était incontestablement destiné par le sort, je -puis dire que l’Alsacien m’a vendu sa tête et toute sa personne pour -cent louis, peut-être cent quarante. L’État a non seulement toléré, -mais approuvé cette combinaison; vous n’y trouvez rien à redire; -peut-être avez-vous acheté vous-même, au même prix, un homme entier, -qui se sera fait tuer pour vous. Et quand j’offre de donner le double -au premier coquin venu, pour un simple bout de nez, vous criez au -scandale! - -Le docteur s’arrêta un instant à chercher une réponse logique. Mais, -n’ayant point trouvé ce qu’il voulait, il dit à maître L’Ambert: - ---Si ma conscience ne me permet pas de défigurer un homme à votre -profit, il me semble que je pourrais, sans crime, prélever sur le -bras d’un malheureux les quelques centimètres carrés de peau qui vous -manquent. - ---Eh! cher docteur, prenez-les où bon vous semblera, pourvu que vous -répariez cet accident stupide! Trouvons bien vite un homme de bonne -volonté, et vive la méthode italienne! - ---Je vous préviens encore une fois que vous serez tout un mois à la -gêne. - ---Eh! que m’importe la gêne! Je serai, dans un mois, au foyer de -l’Opéra! - ---Soit. Avez-vous un homme en vue? Ce concierge dont vous parliez tout -à l’heure?... - ---Très bien! on l’achèterait avec sa femme et ses enfants pour cent -écus. Lorsque Barbereau, mon ancien, s’est retiré je ne sais où pour -vivre de ses rentes, un client m’a recommandé celui-là, qui mourait -littéralement de faim. - -M. L’Ambert sonna un valet de chambre et ordonna qu’on fît monter -Singuet, le nouveau concierge. - -L’homme accourut; il poussa un cri d’effroi en voyant la figure de son -maître. - -C’était un vrai type du pauvre diable parisien, le plus pauvre de tous -les diables: un petit homme de trente-cinq ans, à qui vous en auriez -donné soixante, tant il était sec, jaune et rabougri. - -M. Bernier l’examina sur toutes les coutures et le renvoya bientôt à sa -loge. - ---La peau de cet homme-là n’est bonne à rien, dit le docteur. -Rappelez-vous que les jardiniers prennent leurs greffes sur les arbres -les plus sains et les plus vigoureux. Choisissez-moi un gaillard solide -parmi les gens de votre maison; il y en a. - ---Oui; mais vous en parlez bien à votre aise. Les gens de ma maison -sont tous des messieurs. Ils ont des capitaux, des valeurs en -portefeuille; ils spéculent sur la hausse et la baisse, comme tous les -domestiques de bonne maison. Je n’en connais pas un qui voulût acheter, -au prix de son sang, un métal qui se gagne si couramment à la Bourse. - ---Mais peut-être en trouveriez-vous un qui, par dévouement ... - ---Du dévouement chez ces gens-là? Vous vous moquez, docteur! Nos pères -avaient des serviteurs dévoués: nous n’avons plus que de méchants -valets; et, dans le fond, nous y gagnons peut-être. Nos pères, étant -aimés de leurs gens, se croyaient obligés de les payer d’un tendre -retour. Ils supportaient leurs défauts, les soignaient dans leurs -maladies, les nourrissaient dans leur vieillesse; c’était le diable. -Moi, je paye mes gens pour faire leur service, et, quand le service -ne se fait pas bien, je n’ai pas besoin d’examiner si c’est mauvais -vouloir, vieillesse ou maladie, je les chasse. - ---Alors, nous ne trouverons pas chez vous l’homme qu’il nous faut. -Avez-vous quelqu’un en vue? - ---Moi? Personne. Mais tout est bon; le premier venu, le commissionnaire -du coin, le porteur d’eau que j’entends crier dans la rue! - -Il tira ses lunettes de sa poche, écarta légèrement le rideau, lorgna -dans la rue de Beaune, et dit au docteur: - ---Voici un garçon qui n’a pas mauvaise mine. Ayez donc la bonté de lui -faire un signe, car je n’ose pas montrer ma figure aux passants. - -M. Bernier ouvrit la fenêtre au moment où la victime désignée criait à -pleins poumons: - ---Eau!... eau!... eau!... - ---Mon garçon, lui dit le docteur, laissez-là votre tonneau et montez -ici par la rue de Verneuil! Il y a de l’argent à gagner. - - - - -IV - -CHÉBACHTIEN ROMAGNÉ - - -IL s’appelait Romagné, du nom de son père. Son parrain et sa -marraine l’avaient baptisé Sébastien; mais, comme il était natif de -Frognac-lès-Mauriac, département du Cantal, il invoquait son patron -sous le nom de _chaint Chébachtien_. Tout porte à croire qu’il -aurait écrit son prénom par un _Ch_; mais heureusement il ne savait -pas écrire. Cet enfant de l’Auvergne était âgé de vingt-trois ou -vingt-quatre ans, et bâti comme un hercule: grand, gros, trapu, ossu, -corsu, haut en couleur; fort comme un bœuf de labour, doux et facile -à mener comme un petit agneau blanc. Imaginez la plus solide pâte -d’homme, la plus grossière et la meilleure. - -Il était l’aîné de dix enfants, garçons et filles, tous vivants, bien -portants et grouillants sous le toit paternel. Son père avait une -cabane, un bout de champ, quelques châtaigniers dans la montagne, une -demi-douzaine de cochons, bon an mal an, et deux bras pour piocher la -terre. La mère filait du chanvre, les petits garçons aidaient au père, -les petites avaient soin du ménage et s’élevaient les unes les autres, -l’aînée servant de bonne à la cadette et ainsi de suite jusqu’au bas de -l’échelle. - -Le jeune Sébastien ne brilla jamais par l’intelligence, ni par la -mémoire, ni par aucun don de l’esprit; mais il avait du cœur à -revendre. On lui apprit quelques chapitres du catéchisme, comme on -enseigne aux merles à siffler _J’ai du bon tabac_; mais il eut et -conserva toujours les sentiments les plus chrétiens. Jamais il n’abusa -de sa force contre les gens ni contre les bêtes; il évitait les -querelles et recevait bien souvent des taloches sans les rendre. Si M. -le sous-préfet de Mauriac avait voulu lui faire donner une médaille -d’argent, il n’aurait eu qu’à écrire à Paris; car Sébastien sauva -plusieurs personnes au péril de sa vie, et notamment deux gendarmes qui -se noyaient avec leurs chevaux dans le torrent de la Saumaise. Mais on -trouvait ces choses-là toutes naturelles, attendu qu’il les faisait -d’instinct, et l’on ne songeait pas plus à le récompenser que s’il eût -été un chien de Terre-Neuve. - -A l’âge de vingt ans, il satisfit à la loi et tira un bon numéro, grâce -à une neuvaine qu’il avait faite en famille. Après quoi, il résolut -de s’en aller à Paris, suivant les us et coutumes de l’Auvergne, pour -gagner un peu d’argent blanc et venir en aide à ses père et mère. On -lui donna un costume de velours et vingt francs, qui sont encore une -somme dans l’arrondissement de Mauriac, et il profita de l’occasion -d’un camarade qui savait le chemin de Paris. Il fit la route à pied, en -dix jours, et arriva frais et dispos avec douze francs cinquante dans -la poche et ses souliers neufs à la main. - -Deux jours après, il roulait un tonneau dans le faubourg Saint-Germain -en compagnie d’un autre camarade qui ne pouvait plus monter les -escaliers parce qu’il s’était donné un _effort_. Il fut, pour prix de -ses peines, logé, couché, nourri et blanchi à raison d’une chemise par -mois, sans compter qu’on lui donnait trente sous par semaine pour -faire le garçon. Sur ses économies, il acheta, au bout de l’année, un -tonneau d’occasion et s’établit à son compte. - -Il réussit au delà de toute espérance. Sa politesse naïve, sa -complaisance infatigable et sa probité bien connue lui concilièrent les -bonnes grâces de tout le quartier. De deux mille marches d’escalier -qu’il montait et descendait tous les jours, il s’éleva graduellement -à sept mille. Aussi envoyait-il jusqu’à soixante francs par mois aux -bonnes gens de Frognac. La famille bénissait son nom et le recommandait -à Dieu soir et matin dans ses prières; les petits garçons avaient des -culottes neuves, et il ne s’agissait de rien moins que d’envoyer les -deux derniers à l’école! - -L’auteur de tous ces biens n’avait rien changé à sa manière de vivre; -il couchait à côté de son tonneau sous une remise, et renouvelait -quatre fois par an la paille de son lit. Le costume de velours était -plus rapiécé qu’un habit d’arlequin. En vérité, sa toilette eût coûté -bien peu de chose sans les maudits souliers, qui usaient tous les mois -un kilogramme de clous. Ses dépenses de table étaient les seules sur -lesquelles il ne lésinât point. Il s’octroyait sans marchander quatre -livres de pain par jour. Quelquefois même il régalait son estomac -d’un morceau de fromage ou d’un oignon, ou d’une demi-douzaine de -pommes achetées au tas sur le pont Neuf. Les dimanches et fêtes, il -affrontait la soupe et le bœuf, et s’en léchait les doigts toute la -semaine. Mais il était trop bon fils et trop bon frère pour s’aventurer -jusqu’au verre de vin. «Le vin, l’amour et le tabac» étaient pour lui -des denrées fabuleuses; il ne les connaissait que de réputation. A plus -forte raison ignorait-il les plaisirs du théâtre, si chers aux ouvriers -de Paris. Mon gaillard aimait mieux se coucher gratis à sept heures que -d’applaudir M. Dumaine pour dix sous. - -Tel était au physique et au moral l’homme que M. Bernier héla dans la -rue de Beaune pour qu’il vînt prêter de sa peau à M. L’Ambert. - -Les gens de la maison, avertis, l’introduisirent en hâte. - -Il s’avança timidement, le chapeau à la main, levant les pieds aussi -haut qu’il pouvait, et n’osant les reposer sur le tapis. L’orage du -matin l’avait crotté jusqu’aux aisselles. - ---Chi ch’est pour de l’eau, dit-il en saluant le docteur, je ... - -M. Bernier lui coupa la parole. - ---Non, mon garçon: il ne s’agit pas de votre commerce. - ---Alors, mouchu, ch’est donc pour auchtre choge? - ---Pour une tout autre chose. Monsieur que voici a eu le nez coupé ce -matin. - ---Ah! chaprichti, le pauvre homme! Et qui est-che qui lui a fait cha? - ---Un Turc; mais il n’importe. - ---Un chauvage! On m’avait bien dit que les Turcs étaient des chauvages; -mais je ne chavais pas qu’on les laichait venir à Paris. Attendez -cheulement un peu; je vas charcher le chargent de ville! - -M. Bernier arrêta cet élan de zèle du digne Auvergnat et lui expliqua -en peu de mots le service qu’on attendait de lui. Il crut d’abord qu’on -se moquait, car on peut être un excellent porteur d’eau et n’avoir -aucune notion de rhinoplastie. Le docteur lui fit comprendre qu’on -voulait lui acheter un mois de son temps et environ cent cinquante -centimètres carrés de sa peau. - ---L’opération n’est rien, lui dit-il, et vous n’avez que fort peu -à souffrir; mais je vous préviens qu’il vous faudra énormément de -patience pour rester immobile un mois durant, le bras cousu au nez de -monsieur. - ---De la pachienche, répondit-il, j’en ai de rechte; ch’est pas pour -rien qu’on est Oubergnat. Mais chi je pâche un mois chez vous pour -rendre cherviche à che pauvre homme, il faudra me payer mon temps che -qu’il vaut. - ---Bien entendu. Combien voulez-vous? - -Il médita un instant et dit: - ---La main chur la conschienche, cha vaut une pièce de quatre francs par -jour. - ---Non, mon ami, reprit le notaire: cela vaut mille francs pour le mois, -ou trente-trois francs par journée. - ---Non, répliqua le docteur avec autorité, cela vaut deux mille francs. - -M. L’Ambert inclina la tête et ne fit point d’objection. - -Romagné demanda la permission de finir sa journée, de ramener son -tonneau sous la remise et de chercher un remplaçant pour un mois. - ---Du rechte, disait-il, che n’est pas la peine de commencher -aujourd’hui, pour une demi-journée. - -On lui prouva que la chose était urgente, et il prit ses mesures en -conséquence. Un de ses amis fut mandé et promit de le suppléer durant -un mois. - ---Tu m’apporteras mon pain tous les choirs, dit Romagné. - -On lui dit que la précaution était inutile, et qu’il serait nourri dans -la maison. - ---Cha dépend de che que cha coûtera. - ---M. L’Ambert vous nourrira gratis. - ---Gratiche! ch’est dans mes prix. Voichi ma peau. Coupez tout de -chuite! - -Il supporta l’opération comme un brave, sans sourciller. - ---Ch’est un plaigir, disait-il. On m’a parlé d’un Oubergnat de mon -pays qui che faigeait pétrifier dans une chourche à vingt chous -l’heure. J’aime mieux me faire couper par morcheaux. Ch’est moins -achujettichant, et cha rapporte pluche. - -M. Bernier lui cousit le bras gauche au visage du notaire, et ces deux -hommes restèrent, un mois durant, enchaînés l’un à l’autre. Les deux -frères siamois qui amusèrent jadis la curiosité de l’Europe n’étaient -pas plus indissolubles. Mais ils étaient frères, accoutumés à se -supporter dès l’enfance, et ils avaient reçu la même éducation. Si -l’un avait été porteur d’eau et l’autre notaire, peut-être auraient-ils -donné le spectacle d’une amitié moins fraternelle. - -Romagné ne se plaignit jamais de rien, quoique la situation lui parût -tout à fait nouvelle. Il obéit en esclave, ou mieux, en chrétien, à -toutes les volontés de l’homme qui avait acheté sa peau. Il se levait, -s’asseyait, se couchait, se tournait à droite et à gauche, selon le -caprice de son seigneur. L’aiguille aimantée n’est pas plus soumise au -pôle nord que Romagné n’était soumis à M. L’Ambert. - -Cette héroïque mansuétude toucha le cœur du notaire, qui pourtant -n’était pas tendre. Pendant trois jours, il eut une sorte de -reconnaissance pour les bons soins de sa victime; mais il ne tarda -guère à le prendre en dégoût, puis en horreur. - -Un homme jeune, actif et bien portant ne s’accoutume jamais sans effort -à l’immobilité absolue. Qu’est-ce donc lorsqu’il doit rester immobile -dans le voisinage d’un être inférieur, malpropre et sans éducation? -Mais le sort en était jeté. Il fallait ou vivre sans nez ou supporter -l’Auvergnat avec toutes ses conséquences, manger avec lui, dormir avec -lui, accomplir auprès de lui, et dans la situation la plus incommode, -toutes les fonctions de la vie. - -Romagné était un digne et excellent jeune homme; mais il ronflait comme -un orgue. Il adorait sa famille, il aimait son prochain; mais il ne -s’était jamais baigné de sa vie, de peur d’user en vain la marchandise. -Il avait les sentiments les plus délicats du monde; mais il ne savait -pas s’imposer les contraintes les plus élémentaires que la civilisation -nous recommande. Pauvre M. L’Ambert! et pauvre Romagné! quelles nuits -et quelles journées! quels coups de pied donnés et reçus! Inutile de -dire que Romagné les reçut sans se plaindre: il craignait qu’un faux -mouvement ne fît manquer l’expérience de M. Bernier. - -Le notaire recevait bon nombre de visites. Il lui vint des compagnons -de plaisir qui s’amusèrent de l’Auvergnat. On lui apprit à fumer -des cigares, à boire du vin et de l’eau-de-vie. Le pauvre diable -s’abandonnait à ces plaisirs nouveaux avec la naïveté d’un Peau-Rouge. -On le grisa, on le soûla, on lui fit descendre tous les échelons qui -séparent l’homme de la brute. C’était une éducation à refaire; les -beaux messieurs y prirent un plaisir cruel. N’était-il pas agréable et -nouveau de démoraliser un Auvergnat? - -Certain jour, on lui demanda comment il pensait employer les cent louis -de M. L’Ambert lorsqu’il aurait fini de les gagner: - ---Je les placherai à chinq pour chent, répondit-il, et j’aurai chent -francs de rente. - ---Et après? lui dit un joli millionnaire de vingt-cinq ans. En seras-tu -plus riche? en seras-tu plus heureux? Tu auras six sous de rente par -jour! Si tu te maries, et c’est inévitable, car tu es du bois dont on -fait les imbéciles, tu auras douze enfants, pour le moins. - ---Cha, ch’est possible! - ---Et, en vertu du Code civil, qui est une jolie invention de l’Empire, -tu leur laisseras à chacun deux liards à manger par jour. Tandis -qu’avec deux mille francs tu peux vivre un mois comme un riche, -connaître les plaisirs de la vie et t’élever au-dessus de tes pareils! - -Il se défendait comme un beau diable contre ces tentatives de -corruption; mais on frappa tant de petits coups répétés sur son crâne -épais, qu’on ouvrit un passage aux idées fausses, et le cerveau fut -entamé. - -Les dames vinrent aussi. M. L’Ambert en connaissait beaucoup, et de -tous les mondes. Romagné assista aux scènes les plus diverses; il -entendit des protestations d’amour et de fidélité qui manquaient de -vraisemblance. Non seulement M. L’Ambert ne se privait pas de mentir -richement devant lui, mais il s’amusait quelquefois à lui montrer -dans le tête-à-tête toutes les faussetés qui sont, pour ainsi dire, le -canevas de la vie élégante. - -Et le monde des affaires! Romagné crut le découvrir comme Christophe -Colomb, car il n’en avait aucune idée. Les clients de l’étude ne se -gênaient pas plus devant lui qu’on ne se prive de parler en présence -d’une douzaine d’huîtres. Il vit des pères de famille qui cherchaient -les moyens de dépouiller légalement leurs fils au profit d’une -maîtresse ou d’une bonne œuvre; des jeunes gens à marier qui étudiaient -l’art de voler par contrat la dot de leur femme; des prêteurs qui -voulaient dix pour cent sur première hypothèque, des emprunteurs qui -donnaient hypothèque sur le néant! - -Il n’avait point d’esprit, et son intelligence n’était pas de beaucoup -supérieure à celle des caniches; mais sa conscience se révolta -quelquefois. Il crut bien faire, un jour, en disant à M. L’Ambert: - ---Vous n’avez pas mon echtime. - -Et la répugnance que le notaire avait pour lui se changea en haine -déclarée. - -Les huit derniers jours de leur intimité forcée furent remplis par une -série de tempêtes. Mais enfin M. Bernier constata que le lambeau avait -pris racine, malgré des tiraillements sans nombre. On détacha les deux -ennemis; on modela le nez du notaire dans la peau qui n’appartenait -plus à Romagné. Et le beau millionnaire de la rue de Verneuil jeta deux -billets de mille francs à la figure de son esclave en disant: - ---Tiens, scélérat! L’argent n’est rien; tu m’as fait dépenser pour cent -mille écus de patience. Va-t’en, sors d’ici pour toujours, et fais en -sorte que je n’entende jamais parler de toi! - -Romagné remercia fièrement, but une bouteille à l’office, deux petits -verres avec Singuet et s’en alla titubant vers son ancien domicile. - - - - -V - -GRANDEUR ET DÉCADENCE - - -M. L’AMBERT rentra dans le monde avec succès; on pourrait dire avec -gloire. Ses témoins lui rendaient très ample justice en disant qu’il -s’était battu comme un lion. Les vieux notaires se trouvaient rajeunis -par son courage. - ---Eh! eh! voilà comme nous sommes quand on nous pousse aux extrémités; -pour être notaire, on n’en est pas moins homme! Maître L’Ambert a été -trahi par la fortune des armes; mais il est beau de tomber ainsi; -c’est un Waterloo. Nous sommes encore des lurons, quoi qu’on dise! - -Ainsi parlaient le respectable maître Clopineau, et le digne maître -Labrique, et l’onctueux maître Bontoux, et tous les nestors du -notariat. Les jeunes maîtres tenaient à peu près le même langage, avec -certaines variantes inspirées par la jalousie: - ---Nous ne voulons pas renier maître L’Ambert: il nous honore, -assurément, quoiqu’il nous compromette un peu;--chacun de nous -montrerait autant de cœur, et peut-être moins de maladresse.--Un -officier ministériel ne doit pas se laisser marcher sur le pied: -reste à savoir s’il doit se donner les premiers torts. On ne devrait -aller sur le terrain que pour des motifs avouables. Si j’étais père de -famille, j’aimerais mieux confier mes affaires à un sage qu’à un héros -d’aventures, etc., etc. - -Mais l’opinion des femmes, qui fait loi, s’était prononcée pour le -héros de Parthenay. Peut-être eût-elle été moins unanime si l’on avait -connu l’épisode du chat; peut-être même le sexe injuste et charmant -aurait-il donné tort à M. L’Ambert s’il s’était permis de reparaître -sans nez sur la scène du monde. Mais tous les témoins avaient été -discrets sur le ridicule incident; mais M. L’Ambert, loin d’être -défiguré, paraissait avoir gagné au change. Une baronne remarqua que -sa physionomie était beaucoup plus douce depuis qu’il portait un nez -droit. Une vieille chanoinesse, confite en malices, demanda au prince -de B ... s’il n’irait pas bientôt chercher querelle au Turc? L’aquilin -du prince de B ... jouissait d’une réputation hyperbolique. - -On se demandera comment les femmes du vrai monde pouvaient s’intéresser -à des dangers qu’on n’avait point courus pour elles? Les habitudes de -maître L’Ambert étaient connues et l’on savait quelle part de son temps -et de son cœur se dépensait à l’Opéra. Mais le monde pardonne aisément -ces distractions aux hommes qui ne s’y livrent point tout entiers. Il -fait la part du feu, et se contente du peu qu’on lui donne. On savait -gré à M. L’Ambert de n’être qu’à moitié perdu, lorsque tant d’hommes -de son âge le sont tout à fait. Il ne négligeait point les maisons -honorables, il causait avec les douairières, il dansait avec les jeunes -filles et faisait, à l’occasion, de la musique passable; il ne parlait -point des chevaux à la mode. Ces mérites, assez rares chez les jeunes -millionnaires du faubourg, lui conciliaient la bienveillance des dames. -On dit même que plus d’une avait cru faire œuvre pie en le disputant -au foyer de la danse. Une jolie dévote, madame de L ..., lui avait -prouvé, trois mois durant, que les plaisirs les plus vifs ne sont pas -dans le scandale et la dissipation. - -Toutefois, il n’avait jamais rompu avec le corps de ballet; la sévère -leçon qu’il avait reçue ne lui inspira aucune horreur pour cette hydre -à cent jolies têtes. Une de ses premières visites fut pour le foyer où -brillait mademoiselle Victorine Tompain. C’est là qu’on lui fit une -belle entrée! Avec quelle curiosité amicale on courut à lui! Comme on -l’appela _très cher_ et _bien bon_! Quelles poignées de main cordiales! -Quels jolis petits becs se tendirent vers lui pour recevoir un -baiser d’ami, sans conséquence! Il rayonnait. Tous ses amis des jours -pairs, tous les dignitaires de la franc-maçonnerie du plaisir, lui -firent compliment de sa guérison miraculeuse. Il régna durant tout un -entr’acte dans cet agréable royaume. On écouta le récit de son affaire; -on lui fit raconter le traitement du docteur Bernier; on admira la -finesse des points de suture qui ne se voyaient presque plus! - ---Figurez-vous, disait-il, que cet excellent M. Bernier m’a complété -avec la peau d’un Auvergnat. Et de quel Auvergnat, bon Dieu! Le plus -stupide, le plus épais, le plus sale de l’Auvergne! On ne s’en -douterait pas à voir le lambeau qu’il m’a vendu. Ah! l’animal m’a fait -passer bien des quarts d’heure désagréables!... Les commissionnaires du -coin des rues sont des dandies auprès de lui. Mais j’en suis quitte, -grâce au ciel! Le jour où je l’ai payé et jeté à la porte, je me suis -soulagé d’un grand poids. Il s’appelait Romagné, un joli nom! Ne le -prononcez jamais devant moi. Qu’on ne me parle pas de Romagné, si l’on -veut que je vive! Romagné!!! - -Mademoiselle Victorine Tompain ne fut pas la dernière à complimenter le -héros. Ayvaz-Bey l’avait indignement abandonnée en lui laissant quatre -fois plus d’argent qu’elle ne valait. Le beau notaire se montra doux et -clément envers elle. - ---Je ne vous en veux pas, lui dit-il; je n’ai pas même de rancune -contre ce brave Turc. Je n’ai qu’un ennemi au monde, c’est un Auvergnat -du nom de Romagné. - -Il disait Romagné avec une intonation comique qui fit fortune. Et je -crois que, même aujourd’hui, la plupart de ces demoiselles disent: «Mon -Romagné», en parlant de leur porteur d’eau. - -Trois mois se passèrent; trois mois d’été. La saison fut belle; il -resta peu de monde à Paris. L’Opéra fut envahi par les étrangers et les -gens de province; M. L’Ambert y parut moins souvent. - -Presque tous les jours, à six heures, il dépouillait la gravité du -notaire et s’enfuyait à Maisons-Laffitte, où il avait loué un chalet. -Ses amis l’y venaient voir, et même ses petites amies. On jouait, dans -le jardin, à toute sorte de jeux champêtres, et je vous prie de croire -que la balançoire ne chômait pas. - -Un des hôtes les plus assidus et les plus gais était M. Steimbourg, -agent de change. L’affaire de Parthenay l’avait lié plus étroitement -avec M. L’Ambert. M. Steimbourg appartenait à une bonne famille -d’israélites convertis; sa charge valait deux millions, et il en -possédait un quart à lui tout seul: on pouvait donc contracter amitié -avec lui. Les maîtresses des deux amis s’accordaient assez bien -ensemble, c’est-à-dire qu’elles se querellaient au plus une fois par -semaine. Que c’est beau, quatre cœurs qui battent à l’unisson! Les -hommes montaient à cheval, lisaient le _Figaro_, ou racontaient les -cancans de la ville; les dames se tiraient les cartes à tour de rôle -avec infiniment d’esprit: l’âge d’or en miniature! - -M. Steimbourg se fit un devoir de présenter son ami dans sa famille. Il -le conduisit à Biéville, où le père Steimbourg s’était fait construire -un château. M. L’Ambert y fut reçu cordialement par un vieillard très -vert, une dame de cinquante-deux ans qui n’avait pas encore abdiqué, -et deux jeunes filles tout à fait coquettes. Il reconnut au premier -coup d’œil qu’il n’entrait pas chez des fossiles. Non; c’était bien -la famille moderne et perfectionnée. Le père et le fils étaient deux -camarades qui se plaisantaient réciproquement sur leurs fredaines. Les -jeunes filles avaient vu tout ce qui se joue sur le théâtre et lu tout -ce qui s’écrit. Peu de gens connaissaient mieux qu’elles la chronique -élégante de Paris; on leur avait montré, au spectacle et au bois de -Boulogne, les beautés les plus célèbres de tous les mondes; on les -avait conduites aux ventes des riches mobiliers, et elles dissertaient -fort agréablement sur les émeraudes de mademoiselle X ... et les perles -de mademoiselle Z ... L’aînée, mademoiselle Irma Steimbourg, copiait -avec passion les toilettes de mademoiselle Fargueil; la cadette avait -envoyé un de ses amis chez mademoiselle Figeac pour demander l’adresse -de sa modiste. L’une et l’autre étaient riches et bien dotées. Irma -plut à M. L’Ambert. Le beau notaire se disait de temps en temps qu’un -demi-million de dot et une femme qui sait porter la toilette ne sont -pas choses à dédaigner. On se vit assez souvent, presque une fois par -semaine, jusqu’aux premières gelées de novembre. - -Après un automne doux et brillant, l’hiver tomba comme une tuile. C’est -un fait assez commun dans nos climats; mais le nez de M. L’Ambert fit -preuve en cette occasion d’une sensibilité peu commune. Il rougit un -peu, puis beaucoup; il s’enfla par degrés, au point de devenir presque -difforme. Après une partie de chasse égayée par le vent du nord, le -notaire éprouva des démangeaisons intolérables. Il se regarda dans un -miroir d’auberge et la couleur de son nez lui déplut. Vous auriez dit -une engelure mal placée. - -Il se consolait en pensant qu’un bon feu de fagots lui rendrait sa -figure naturelle, et, de fait, la chaleur le soulagea et le déteignit -en peu d’instants. Mais la démangeaison se réveilla le lendemain, et -les tissus se gonflèrent de plus belle, et la couleur rouge reparut -avec une légère addition de violet. Huit jours passés au logis, devant -la cheminée, effacèrent la teinte fatale. Elle reparut à la première -sortie, en dépit des fourrures de renard bleu. - -Pour le coup, M. L’Ambert prit peur; il manda M. Bernier en toute hâte. -Le docteur accourut, constata une légère inflammation et prescrivit des -compresses d’eau glacée. On rafraîchit le nez, mais on ne le guérit -point. M. Bernier fut étonné de la persistance du mal. - ---Après tout, dit-il, Dieffenbach a peut-être raison. Il prétend que -le lambeau peut mourir par excès de sang et qu’on y doit appliquer des -sangsues. Essayons! - -Le notaire se suspendit une sangsue au bout du nez. Lorsqu’elle tomba, -gorgée de sang, on la remplaça par une autre et ainsi de suite, durant -deux jours et deux nuits. L’enflure et la coloration disparurent pour -un temps; mais ce mieux ne fut pas de longue durée. Il fallut chercher -autre chose. M. Bernier demanda vingt-quatre heures de réflexion, et en -prit quarante-huit. - -Lorsqu’il revint à l’hôtel de Monsieur L’Ambert il était soucieux et -même timide. Il dut faire un effort sur lui-même avant de dire à M. -L’Ambert: - ---La médecine ne rend pas compte de tous les phénomènes naturels, et je -viens vous soumettre une théorie qui n’a aucun caractère scientifique. -Mes confrères se moqueraient peut-être de moi si je leur disais qu’un -lambeau détaché du corps d’un homme peut rester sous l’influence de -son ancien possesseur. C’est votre sang, lancé par votre cœur, sous -l’action de votre cerveau, qui afflue si malheureusement à votre nez. -Et pourtant je suis tenté de croire que cet imbécile d’Auvergnat n’est -pas étranger à l’événement. - -M. L’Ambert se récria bien haut. Dire qu’un vil mercenaire que l’on -avait payé, à qui l’on ne devait rien, pouvait exercer une influence -occulte sur le nez d’un officier ministériel, c’était presque de -l’impertinence! - ---C’est bien pis, répondit le docteur, c’est de l’absurdité. Et -pourtant je vous demande la permission de chercher le Romagné. J’ai -besoin de le voir aujourd’hui, ne fût-ce que pour me convaincre de mon -erreur. Avez-vous gardé son adresse? - ---A Dieu ne plaise! - ---Eh bien, je vais me mettre en quête. Prenez patience, gardez la -chambre, et ne vous traitez plus. - -Il chercha quinze jours. La police lui vint en aide et l’égara durant -trois semaines. On mit la main sur une demi-douzaine de Romagné. Un -agent subtil et plein d’expérience découvrit tous les Romagné de Paris, -excepté celui qu’on demandait. On trouva un invalide, un marchand -de peaux de lapin, un avocat, un voleur, un commis de mercerie, un -gendarme et un millionnaire. M. L’Ambert grillait d’impatience au coin -du feu, et contemplait avec désespoir son nez écarlate. Enfin, l’on -découvrit le domicile du porteur d’eau, mais il n’y demeurait plus. Les -voisins racontèrent qu’il avait fait fortune et vendu son tonneau pour -jouir de la vie. - -M. Bernier battit les cabarets et autres lieux de plaisir, tandis que -son malade restait plongé dans la mélancolie. - -Le 2 février, à dix heures du matin, le beau notaire se chauffait -tristement les pieds et contemplait en louchant cette pivoine fleurie -au milieu de son visage, lorsqu’un tumulte joyeux ébranla toute la -maison. Les portes s’ouvrirent avec fracas, les valets crièrent de -surprise, et l’on vit paraître le docteur, traînant Romagné par la main. - -C’était le vrai Romagné, mais bien différent de lui-même! Sale, -abruti, hideux, l’œil éteint, l’haleine fétide, puant le vin et le -tabac, rouge de la tête aux pieds comme un homard cuit: c’était moins -un homme qu’un érysipèle vivant. - ---Monstre! lui dit M. Bernier, tu devrais mourir de honte. Tu t’es -ravalé au-dessous de la brute. Si tu as encore le visage d’un homme, tu -n’en as déjà plus la couleur. A quoi as-tu employé la petite fortune -que nous t’avions faite? Tu t’es roulé dans les bas-fonds de la -débauche, et je t’ai trouvé au delà des fortifications de Paris, vautré -comme un porc au seuil du plus immonde des cabarets! - -L’Auvergnat leva ses gros yeux sur le docteur et lui dit avec son -aimable accent, embelli d’une intonation faubourienne: - ---Eh bien, quoi! J’ai fait la noche! Ch’est pas une raigeon pour me -dire des chottiges. - ---Qui est-ce qui te dit des sottises? On te reproche tes turpitudes, -voilà tout. Pourquoi n’as-tu pas placé ton argent au lieu de le boire? - ---Ch’est lui qui m’a dit de m’amuger. - ---Drôle! s’écria le notaire, est-ce moi qui t’ai conseillé de te soûler -à la barrière avec de l’eau-de-vie et du vin bleu? - ---On ch’amuse comme on peut ... Je chuis été avec les camarades. - -Le médecin bondit de colère. - ---Ils sont jolis, tes camarades! Comment! je fais une cure merveilleuse -qui répand ma gloire dans Paris, qui m’ouvrira un jour ou l’autre les -portes de l’institut, et tu vas, avec quelques ivrognes de ton espèce, -gâter mon plus divin ouvrage! S’il ne s’agissait que de toi, parbleu! -nous te laisserions faire. C’est un suicide physique et moral; mais un -Auvergnat de plus ou de moins n’importe guère à la société. Il s’agit -d’un homme du monde, d’un riche, de ton bienfaiteur, de mon malade! Tu -l’as compromis, défiguré, assassiné par ton inconduite. Regarde dans -quel état lamentable tu as mis la figure de monsieur! - -Le pauvre diable contempla le nez qu’il avait fourni, et se mit à -fondre en larmes. - ---Ch’est bien malheureux, mouchu Bernier; mais j’attechte le bon Dieu -que ch’est pas ma faute. Le nez ch’est gâté tout cheul. Chaprichti! je -chuis un honnête homme, et je vous jure que je n’y ai pas cheulement -touché! - ---Imbécile! dit M. L’Ambert, tu ne comprendras jamais ... et, -d’ailleurs, tu n’as pas besoin de comprendre! Il s’agit de nous dire -sans détour si tu veux changer de conduite et renoncer à cette vie de -débauche, qui me tue par contre-coup? Je te préviens que j’ai le bras -long et que, si tu t’obstinais dans tes vices, je saurais te faire -mettre en lieu sûr. - ---En prigeon? - ---En prison. - ---En prigeon avec les schélérats? Grâche, mouchu L’Ambert! Cha cherait -le déjonneur de la famille! - ---Boiras-tu encore, oui ou non? - ---Eh! bon Diou! comment boire quand on n’a plus le chou? J’ai tout -dépenché, mouchu L’Ambert. J’ai bu les deux mille francs, j’ai bu mon -tonneau et tout le fonds de boutique, et personne ne veut plus me faire -crédit chur la churfache de la terre! - ---Tant mieux, drôle! c’est bien fait. - ---Il faudra bien que je devienne chage! voichi la migère qui vient, -mouchu L’Ambert! - ---A la bonne heure! - ---Mouchu L’Ambert! - ---Quoi? - ---Chi ch’était un effet de votre bonté de me racheter un tonneau pour -gagner ma pauvre vie, je vous jure que je redeviendrais un bon chujet! - ---Allons donc! tu le vendrais pour boire. - ---Non, mouchu L’Ambert, foi d’honnête garchon! - ---Serment d’ivrogne! - ---Mais vous voulez donc que je meure de faim et de choif! Une chentaine -de francs, mon bon mouchu L’Ambert! - ---Pas un centime! C’est la Providence qui t’a mis sur la paille pour -me rendre ma figure naturelle. Bois de l’eau, mange du pain sec, -prive-toi du nécessaire, meurs de faim si tu peux: c’est à ce prix que -je recouvrerai mes avantages et que je redeviendrai moi-même! - -Romagné courba la tête et se retira, traînant le pied et saluant la -compagnie. - -Le notaire était dans la joie et le médecin dans la gloire. - ---Je ne veux pas faire mon éloge, disait modestement M. Bernier, mais -Leverrier trouvant une planète par la force du calcul n’a pas fait un -plus grand miracle que moi. Deviner, à l’aspect de votre nez, qu’un -Auvergnat absent et perdu dans Paris se livre à la débauche, c’est -remonter de l’effet à la cause par des chemins que l’audace humaine -n’avait pas encore tentés. Quant au traitement de votre mal, il est -indiqué par la circonstance. La diète appliquée à Romagné est le seul -remède qui vous puisse guérir. Le hasard nous sert à merveille, puisque -cet animal a mangé son dernier sou. Vous avez bien fait de lui refuser -le secours qu’il demandait: tous les efforts de l’art seront vains tant -que cet homme aura de quoi boire. - ---Mais, docteur, interrompit M. L’Ambert, si mon mal ne venait point de -là? si vous étiez le jouet d’une coïncidence fortuite? Ne m’avez-vous -pas dit vous-même que la théorie ...? - ---J’ai dit et je maintiens que, dans l’état actuel de nos -connaissances, votre cas n’admet aucune explication logique. C’est -un fait dont la loi reste à trouver. Le rapport que nous observons -aujourd’hui entre la santé de votre nez et la conduite de cet -Auvergnat nous ouvre une perspective peut-être trompeuse, mais à -coup sûr immense. Attendons quelques jours: si votre nez guérit à -mesure que Romagné se range, ma théorie recevra le renfort d’une -nouvelle probabilité. Je ne réponds de rien; mais je pressens une -loi physiologique, inconnue jusqu’à nous, et que je serais heureux -de formuler. Le monde de la science est plein de phénomènes visibles -produits par des causes inconnues. Pourquoi madame de L ..., que vous -connaissez comme moi, porte-t-elle une cerise admirablement peinte sur -l’épaule gauche? Est-ce, comme on le dit, parce que sa mère, étant -grosse, a convoité violemment un panier de cerises à l’étalage de -Chevet? Quel artiste invisible a dessiné ce fruit sur le corps d’un -fœtus de six semaines, gros comme une crevette de moyenne taille? -Comment expliquer cette action spéciale du moral sur le physique? -Et pourquoi la cerise de madame de L ... devient-elle sensible et -douloureuse au mois d’avril de chaque année, lorsque les cerisiers -sont en fleur? Voilà des faits certains, évidents, palpables, et tout -aussi inexpliqués que l’enflure et la rougeur de votre nez. Mais -patience! - -Deux jours après, le nez de M. L’Ambert désenfla d’une façon visible, -mais la couleur rouge tenait bon. Vers la fin de la semaine, son -volume était réduit d’un bon tiers. Au bout de quinze jours, il -pela horriblement, fit peau neuve et reprit sa forme et sa couleur -primitives. - -Le docteur triomphait. - ---Mon seul regret, disait-il, c’est que nous n’ayons point gardé le -Romagné dans une cage pour observer sur lui comme sur vous les effets -du traitement. Je suis sûr que, durant sept ou huit jours, il a été -couvert d’écailles comme une couleuvre. - ---Qu’il aille au diable! ajouta chrétiennement M. L’Ambert. - -Dès ce jour, il reprit ses habitudes: sortit en voiture, à cheval, -à pied; dansa dans les bals du faubourg et embellit de sa présence -le foyer de l’Opéra. Toutes les femmes lui firent bon accueil dans -le monde et hors du monde. Une de celles qui le félicitèrent le plus -tendrement de sa guérison fut la sœur aînée de l’ami Steimbourg. - -Cette aimable personne avait coutume de regarder les hommes dans le -blanc des yeux. Elle remarqua très judicieusement que M. L’Ambert était -sorti plus beau de cette dernière crise. Oui, vraiment, il semblait que -deux ou trois mois de souffrances eussent donné à son visage je ne sais -quoi d’achevé. Le nez surtout, ce nez droit, qui venait de rentrer dans -ses limites après une dilatation cuisante, paraissait plus fin, plus -blanc et plus aristocratique que jamais. - -Telle était aussi l’opinion du joli notaire, et il se contemplait -dans toutes les glaces avec une admiration toujours nouvelle. C’était -plaisir de le voir, face à face avec lui-même, et souriant à son propre -nez. - -Mais, au retour du printemps, dans la seconde quinzaine de mars, -tandis que la sève généreuse enflait les bourgeons des lilas, M. -L’Ambert eut lieu de croire que son nez seul était privé des bienfaits -de la saison et des bontés de la nature. Au milieu du rajeunissement -de toutes choses il pâlissait comme une feuille d’automne. Les ailes -amincies et comme desséchées par le souffle d’un sirocco invisible, -s’aplatissaient contre la cloison. - ---Mort de ma vie! disait le notaire en faisant la grimace au miroir, -la distinction est une belle chose, comme la vertu; mais pas trop n’en -faut. Mon nez devient d’une élégance inquiétante, et bientôt il ne -sera plus qu’une ombre si je ne lui rends la force et la couleur! - -Il y mit un peu de rouge. Mais le fard ne servait qu’à faire ressortir -la finesse incroyable de cette ligne droite et sans épaisseur qui lui -séparait la figure en deux. Telle on voit une lame de fer battu se -dresser mince et coupante au milieu d’un cadran solaire; tel était le -nez fantastique du notaire désespéré. - -En vain le riche indigène de la rue de Verneuil se mit au régime le -plus substantiel. Considérant que la bonne nourriture, digérée par un -estomac solide, profite à peu près également à toutes les parties du -corps, il s’imposa la douce loi de prendre force consommés, force -coulis, et quantité de viandes saignantes arrosées des vins les plus -généreux. Dire que ces aliments choisis ne lui profitèrent en rien -serait nier l’évidence et blasphémer la bonne chère. M. L’Ambert se -fit, en peu de temps, de belles joues rouges, un beau cou de taureau -apoplectique et un joli petit ventre rondelet. Mais le nez était comme -un associé négligent ou désintéressé, qui ne vient pas toucher ses -dividendes. - -Lorsqu’un malade ne peut manger ni boire, on le soutient quelquefois -par des bains nourrissants qui pénètrent à travers la peau jusqu’aux -sources de la vie. M. L’Ambert traita son nez comme un malade qu’il -faut nourrir à part et coûte que coûte. Il commanda pour lui seul une -petite baignoire de vermeil. Six fois par jour il le plongea et le -maintint patiemment dans des bains de lait, de vin de Bourgogne, de -bouillon gras et même de sauce aux tomates. Peine perdue! le malade -sortait du bain aussi pâle, aussi maigre, aussi déplorable qu’il y -était entré. - -Toute espérance semblait perdue, lorsqu’un jour M. Bernier se frappa le -front et s’écria: - ---Nous avons fait une énorme faute! une véritable bévue d’écoliers! et -c’est moi!... lorsque ce fait apportait à ma théorie une si éclatante -confirmation!... N’en doutez pas, monsieur: l’Auvergnat est malade, et -c’est lui qu’il nous faut traiter pour que vous soyez guéri. - -Le pauvre L’Ambert s’arracha les cheveux. C’est pour le coup qu’il -regretta d’avoir mis Romagné à la porte et de lui avoir refusé le -secours qu’il demandait, et d’avoir oublié de prendre son adresse! Il -se représentait le pauvre diable languissant sur un grabat, sans pain, -sans rosbif et sans vin de Château-Margaux. A cette idée, son cœur se -brisait. Il s’associait aux douleurs du pauvre mercenaire. Pour la -première fois de sa vie, il fut ému du malheur d’autrui: - ---Docteur, cher docteur, s’écria-t-il en serrant la main de M. Bernier, -je donnerais tout mon bien pour sauver ce brave jeune homme! - -Cinq jours après, le mal avait encore empiré. Le nez n’était plus -qu’une pellicule flexible, pliant sous le poids des lunettes, lorsque -M. Bernier vint dire qu’il avait trouvé l’Auvergnat. - ---Victoire! s’écria M. L’Ambert. - -Le chirurgien haussa les épaules et répondit que la victoire lui -paraissait au moins douteuse. - ---Ma théorie, dit-il, est pleinement confirmée, et, comme -physiologiste, j’ai tout lieu de me déclarer satisfait; mais, -comme médecin, je voudrais vous guérir, et l’état où j’ai trouvé ce -malheureux me laisse peu d’espérance. - ---Vous le sauverez, cher docteur! - ---D’abord, il ne m’appartient pas. Il est dans le service d’un de mes -confrères, qui l’étudie avec une certaine curiosité. - ---On vous le cédera! nous l’achèterons, s’il le faut. - ---Y songez-vous! Un médecin ne vend pas ses malades. Il les tue -quelquefois, dans l’intérêt de la science, pour voir ce qu’ils ont dans -le corps. Mais en faire un objet de commerce, jamais! Mon ami Fogatier -me donnera peut-être votre Auvergnat; mais le drôle est bien malade, -et, pour comble de disgrâce, il a pris la vie en tel dégoût qu’il ne -veut pas guérir. Il jette tous les médicaments. Quant à la nourriture, -tantôt il se plaint de n’en pas avoir assez, et réclame à grands cris -la portion entière, tantôt il refuse ce qu’on lui donne et demande à -mourir de faim. - ---Mais c’est un crime! Je lui parlerai! je lui ferai entendre le -langage de la morale et de la religion! Où est-il? - ---A l’Hôtel-Dieu, salle Saint-Paul, n^o 10. - ---Vous avez votre voiture en bas? - ---Oui. - ---Eh bien, partons. Ah! le scélérat qui veut mourir! Il ne sait donc -pas que tous les hommes sont frères! - - - - -VI - - HISTOIRE D’UNE PAIRE DE LUNETTES ET CONSÉQUENCES D’UN RHUME DE CERVEAU - - -JAMAIS aucun prédicateur, jamais Bossuet ou Fénelon, jamais Massillon -ou Fléchier, jamais M. Mermilliod lui-même ne dépensa dans sa chaire -une éloquence plus forte et plus onctueuse à la fois que M. Alfred -L’Ambert au chevet de Romagné. Il s’adressa d’abord à la raison, puis -à la conscience, et finalement au cœur de son malade. Il mit en œuvre -le profane et le sacré, cita les textes saints et les philosophes. Il -fut puissant et doux, sévère et paternel, logique, caressant et même -plaisant. Il lui prouva que le suicide est le plus honteux de tous les -crimes, et qu’il faut être bien lâche pour affronter volontairement -la mort. Il risqua même une métaphore aussi nouvelle que hardie en -comparant le suicidé au déserteur qui abandonne son poste sans la -permission du caporal. - -L’Auvergnat, qui n’avait rien pris depuis vingt-quatre heures, -paraissait buté à son idée. Il se tenait immobile et têtu devant la -mort comme un âne devant un pont. Aux arguments les plus serrés, il -répondait avec une douceur impassible: - ---Ch’est pas la peine, mouchu L’Ambert; y a trop de migère en che monde. - ---Eh! mon ami, mon pauvre ami! la misère est d’institution divine. Elle -est créée tout exprès pour exciter la charité chez les riches et la -résignation chez les pauvres. - ---Les riches? J’ai demandé de l’ouvrage, et tout le monde m’en a -refugé. J’ai demandé la charité, on m’a menaché du chargent de ville! - ---Que ne vous adressiez-vous à vos amis? A moi, par exemple! à moi qui -vous veux du bien! à moi qui ai de votre sang dans les veines! - ---Ch’est cha! pour que vous me fachiez encore flanquer à la porte! - ---Ma porte vous sera toujours ouverte, comme ma bourse, comme mon cœur! - ---Chi vous m’aviez cheulement donné chinquante francs pour racheter un -tonneau d’occagion! - ---Mais, animal!... cher animal, veux-je dire ... permets-moi de te -rudoyer un peu, comme dans les temps où tu partageais mon lit et ma -table! ce n’est pas cinquante francs que je te donnerai, c’est mille, -deux mille, dix mille! c’est ma fortune entière que je veux partager -avec toi ... au prorata de nos besoins respectifs. Il faut que tu -vives! il faut que tu sois heureux! Voici le printemps qui revient, -avec son cortège de fleurs et la douce musique des oiseaux dans les -branches. Aurais-tu bien le cœur d’abandonner tout cela? Songe à la -douleur de tes braves parents, de ton vieux père, qui t’attend au pays; -de tes frères et de tes sœurs! Songe à ta mère, mon ami! Celle-là ne -te survivrait pas. Tu les reverras tous! Ou plutôt non: tu dois rester -à Paris, sous mes yeux, dans mon intimité la plus étroite. Je veux te -voir heureux, marié à une bonne petite femme, père de deux ou trois -jolis enfants. Tu souris! Prends ce potage. - ---Merchi bien, mouchu L’Ambert. Gardez la choupe; il n’en faut plus. Y -a trop de migère en che monde! - ---Mais quand je te jure que tes mauvais jours sont finis! quand je me -charge de ton avenir, foi de notaire! Si tu consens à vivre, tu ne -souffriras plus, tu ne travailleras plus, tes années se composeront de -trois cent soixante-cinq dimanches! - ---Et pas de lundis? - ---De lundis, si tu le préfères. Tu mangeras, tu boiras, tu fumeras des -cabañas à trente sous pièce! Tu seras mon commensal, mon inséparable, -un autre moi-même. Veux-tu vivre, Romagné, pour être un autre moi-même? - ---Non! tant pis. Pichque j’ai commenché à mourir, autant finir tout de -chuite. - ---Ah! c’est ainsi! Eh bien, je te dirai, triple brute! à quel destin -tu te condamnes! Il ne s’agit pas seulement des peines éternelles que -chaque minute de ton obstination rapproche de toi. Mais, en ce monde, -ici même, demain, aujourd’hui peut-être, avant d’aller pourrir dans -la fosse commune, tu seras porté à l’amphithéâtre. On te jettera sur -une table de pierre, on découpera ton corps en morceaux. Un carabin -fendra à coups de hache ta grosse tête de mulet; un autre fouillera ta -poitrine à grands coups de scalpel pour vérifier s’il y a un cœur dans -cette stupide enveloppe; un autre ... - ---Grâche, grâche, mouchu L’Ambert! je ne veux pas être coupé en -morcheaux! j’aime mieux manger la choupe! - -Trois jours de soupe et la force de sa constitution le tirèrent de ce -mauvais pas. On put le transporter en voiture jusqu’à l’hôtel de la rue -de Verneuil. M. L’Ambert l’y installa lui-même, avec des attentions -maternelles. Il lui donna le logement de son propre valet de chambre, -pour l’avoir plus près de lui. Durant un mois, il remplit les fonctions -de garde-malade et passa même plusieurs nuits. - -Ces fatigues, au lieu d’altérer sa santé, rendirent la fraîcheur et -l’éclat à son visage. Plus il s’exténuait à soigner le pauvre diable, -plus son nez reprenait de couleur et de force. Sa vie se partageait -entre l’étude, l’Auvergnat et le miroir. C’est dans cette période qu’il -écrivit un jour par distraction sur le brouillon d’un acte de vente: -«Il est doux de faire le bien!» Maxime un peu vieille en elle-même, -mais tout à fait nouvelle pour lui. - -Lorsque Romagné fut décidément en convalescence, son hôte et son -sauveur, qui lui avait taillé tant de mouillettes et découpé tant de -biftecks, lui dit: - ---A partir d’aujourd’hui, nous dînerons tous les jours ensemble. Si -pourtant tu préférais manger à l’office, tu y serais aussi bien nourri, -et tu t’amuserais davantage. - -Romagné, en homme de bon sens, opta pour l’office. - -Il y prit ses habitudes et s’y conduisit de façon à gagner tous les -cœurs. Au lieu de se prévaloir de l’amitié du maître, il fut plus -modeste et plus doux que le petit marmiton. C’était un domestique -que M. L’Ambert avait donné à ses gens. Tout le monde usait de lui, -raillait son accent, et lui allongeait des tapes amicales: personne -ne songeait à lui payer des gages. M. L’Ambert le surprit quelquefois -tirant de l’eau, déplaçant de gros meubles ou frottant les parquets. -Dans ces occasions, ce bon maître lui tirait l’oreille et lui disait: - ---Amuse-toi, j’y consens; mais ne te fatigue pas trop! - -Le pauvre garçon était confus de tant de bontés et se retirait dans sa -chambre pour pleurer de tendresse. - -Il ne put la garder longtemps, cette chambrette propre et commode -qui touchait à l’appartement du maître. M. L’Ambert fit entendre -délicatement que son valet de chambre lui manquait beaucoup, et Romagné -demanda lui-même la permission de loger sous les combles. On s’empressa -de faire droit à sa requête; il obtint un chenil dont les filles de -cuisine n’avaient jamais voulu. - -Un sage a dit: «Heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire!» -Sébastien Romagné fut heureux trois mois. C’est au commencement de juin -qu’il eut une histoire. Son cœur, longtemps invulnérable, fut entamé -par les flèches de l’Amour. L’ancien porteur d’eau se livra pieds et -poings liés au dieu qui perdit Troie. Il s’aperçut, en épluchant des -légumes, que la cuisinière avait de beaux petits yeux gris avec de -belles grosses joues écarlates. Un soupir à renverser les tables fut -le premier symptôme de son mal. Il voulut s’expliquer; la parole lui -mourut dans la gorge. A peine s’il osa prendre sa Dulcinée par la -taille et l’embrasser sur les lèvres, tant sa timidité était excessive. - -On le comprit à demi-mot. La cuisinière était une personne capable, -plus âgée que lui de sept à huit ans, et moins dépaysée sur la carte du -Tendre. - ---Je vois ce que c’est, lui dit-elle: vous avez envie de vous marier -avec moi. Eh bien, mon garçon, nous pouvons nous entendre, si vous avez -quelque chose devant vous. - -Il répondit naïvement qu’il avait devant lui tout ce qu’on peut -demander à un homme, c’est-à-dire deux bras robustes et accoutumés au -travail. Demoiselle Jeannette lui rit au nez et parla plus clairement; -il éclata de rire à son tour et dit avec la plus aimable confiance: - ---Ch’est de l’argent qu’il faut pour cha? Vous auriez dû le dire tout -de chuite. J’en ai gros comme moi, de l’argent! Combien ch’est-il que -vous en voulez? Dites la chomme. Par eggemple, la moitié de la fortune -de mouchu L’Ambert, cha cherait-il chuffigeant? - ---Moitié de la fortune de monsieur? - ---Chertainement. Il me l’a dit plus de chent fois. J’ai la moitié de -cha fortune, mais nous n’avons pas encore partagé l’argent: il me le -garde. - ---Des bêtises! - ---Des bétiges? Tenez, le voichi qui rentre. Je vas lui demander mon -compte, et je vous apporte les gros chous à la cuigine. - -Pauvre innocent! il obtint de son maître une bonne leçon de haute -grammaire sociale. M. L’Ambert lui enseigna que promettre et tenir ne -sont point synonymes; il daigna lui expliquer (car il était en belle -humeur) les mérites et les dangers de la figure appelée hyperbole. -Finalement, il lui dit avec une douceur ferme et qui n’admettait point -de réplique: - ---Romagné, j’ai beaucoup fait pour vous; je veux faire davantage encore -en vous éloignant de cet hôtel. Le simple bon sens vous dit que vous -n’y êtes pas en qualité de maître; j’ai trop de bonté pour admettre -que vous y restiez comme valet; enfin, je croirais vous rendre un -mauvais service en vous maintenant dans une situation mal définie qui -pervertirait vos habitudes et fausserait votre esprit. Encore une année -de cette vie oisive et parasite, et vous perdrez le goût du travail. -Vous deviendrez un déclassé. Or, je dois vous dire que les déclassés -sont le fléau de notre époque. Mettez la main sur votre conscience, -et dites-moi si vous consentiriez à devenir le fléau de votre époque? -Pauvre malheureux! N’avez-vous pas regretté plus d’une fois le titre -d’ouvrier, votre noblesse à vous? Car vous êtes de ceux que Dieu -a créés pour s’ennoblir par les sueurs utiles; vous appartenez à -l’aristocratie du travail. Travaillez donc; non plus comme autrefois, -dans les privations et le doute, mais dans une sécurité que je garantis -et dans une abondance proportionnée à vos modestes besoins. C’est moi -qui fournirai aux dépenses du premier établissement, c’est moi qui vous -procurerai de l’ouvrage. Si, par impossible, les moyens d’existence -venaient à vous manquer, vous trouveriez des ressources chez moi. Mais -renoncez à l’absurde projet d’épouser ma cuisinière, car vous ne devez -pas lier votre sort au sort d’une servante, et je ne veux pas d’enfants -dans la maison! - -L’infortuné pleura de tous ses yeux et se répandit en actions de -grâces. Je dois dire, à la décharge de M. L’Ambert, qu’il fit les -choses assez proprement. Il habilla Romagné tout à neuf, meubla pour -lui une chambre au cinquième, dans une vieille maison de la rue du -Cherche-Midi, et lui donna cinq cents francs pour vivre en attendant -l’ouvrage. Et huit jours ne s’étaient pas écoulés, qu’il le fit entrer -comme manœuvre chez un fort miroitier de la rue de Sèvres. - -Il se passa longtemps, six mois peut-être, sans que le nez du -notaire donnât aucune nouvelle de son fournisseur. Mais, un jour que -l’officier ministériel, en compagnie de son maître clerc, déchiffrait -les parchemins d’une noble et riche famille, ses lunettes d’or se -brisèrent par le milieu et tombèrent sur la table. - -Ce petit accident le dérangea fort peu. Il prit un pince-nez à ressort -d’acier et fit changer les lunettes sur le quai des Orfèvres. Son -opticien ordinaire, M. Luna, s’empressa d’envoyer mille excuses, avec -une paire de lunettes neuves qui se brisèrent au même endroit, dans les -vingt-quatre heures. - -Une troisième paire eut le même sort; une quatrième vint ensuite et se -brisa pareillement. L’opticien ne savait plus quelle formule d’excuse -il devait prendre. Dans le fond de son âme, il était persuadé que M. -L’Ambert avait tort. Il disait à sa femme, en lui montrant le dégât -des quatre journées: - ---Ce jeune homme n’est pas raisonnable; il porte des verres n^o 4, -qui sont forcément très lourds; il veut, par coquetterie, une monture -mince comme un fil, et je suis sûr qu’il brutalise ses lunettes comme -si elles étaient de fer battu. Si je lui fais une observation, il se -fâchera; mais je vais lui envoyer quelque chose de plus fort en monture. - -Madame Luna trouva l’idée excellente; mais la cinquième paire de -lunettes eut le sort des quatre premières. Cette fois, M. L’Ambert se -fâcha tout rouge, quoiqu’on ne lui eût fait aucune observation, et -transporta sa clientèle à une maison rivale. - -Mais on aurait dit que tous les opticiens de Paris s’étaient donné le -mot pour casser leurs lunettes sur le nez du pauvre millionnaire. Une -douzaine de paires y passa. Et le plus merveilleux de l’affaire, c’est -que le pince-nez à ressort d’acier qui remplissait les interrègnes se -maintint ferme et vigoureux. - -Vous savez que la patience n’était pas la vertu favorite de M. Alfred -L’Ambert. Il trépignait un jour sur une paire de lunettes, qu’il -écrasait à coups de talon, quand le docteur Bernier se fit annoncer -chez lui. - ---Parbleu! s’écria le notaire, vous arrivez à point. Je suis -ensorcelé, le diable m’emporte! - -Les regards du docteur se portèrent naturellement sur le nez de son -malade. L’objet lui parut sain, de bonne mine, et frais comme une rose. - ---Il me semble, dit-il, que nous allons tout à fait bien. - ---Moi? Sans doute; mais ces maudites lunettes ne veulent pas aller! - -Il conta son histoire, et M. Bernier devint rêveur. - ---Il y a de l’Auvergnat dans votre affaire. Avez-vous ici une monture -brisée? - ---En voici une sous mes pieds. - -M. Bernier la ramassa, l’examina à la loupe et crut voir que l’or était -comme argenté aux environs de la cassure. - ---Diable! dit-il. Est-ce que Romagné aurait fait des sottises? - ---Quelles sottises voulez-vous qu’il fasse? - ---Il est toujours chez vous? - ---Non; le drôle m’a quitté. Il travaille en ville. - ---J’espère que, cette fois, vous avez pris son adresse. - ---Sans doute. Voulez-vous le voir? - ---Le plus tôt sera le mieux. - ---Il y a donc péril en la demeure? Cependant je me porte bien! - ---Allons d’abord chez Romagné. - -Un quart d’heure après, ces messieurs descendirent à la porte de MM. -Taillade et C^{ie}, rue de Sèvres. Une grande enseigne découpée dans -des morceaux de glace indiquait le genre d’industrie pratiqué dans la -maison. - ---Nous y voici, dit le notaire. - ---Quoi! votre homme est-il donc employé là dedans? - ---Sans doute. C’est moi qui l’y ai fait entrer. - ---Allons, il y a moins de mal que je ne pensais. Mais, c’est égal, vous -avez commis une fière imprudence! - ---Que voulez-vous dire? - ---Entrons d’abord. - -Le premier individu qu’ils rencontrèrent dans l’atelier fut l’Auvergnat -en bras de chemise, manches retroussées, étamant une glace. - ---Là! dit le docteur, je l’avais bien prévu. - ---Mais quoi donc? - ---On étame les glaces avec une couche de mercure emprisonnée sous une -feuille d’étain. Comprenez-vous? - ---Pas encore. - ---Votre animal est fourré là dedans jusqu’aux coudes. Que dis-je! il en -a bien jusqu’aux aisselles. - ---Je ne vois pas la liaison ... - ---Vous ne voyez pas que votre nez étant une fraction de son bras, et -l’or ayant une tendance déplorable à s’amalgamer avec le mercure, il -vous sera toujours impossible de garder vos lunettes? - ---Sapristi! - ---Mais vous avez la ressource de porter des lunettes d’acier. - ---Je n’y tiens pas. - ---A ce prix, vous ne risquez rien, sauf peut-être quelques accidents -mercuriels. - ---Ah! mais non! J’aime mieux que Romagné fasse autre chose. Ici, -Romagné! Laisse-moi ta besogne et viens-t’en vite avec nous! Mais -veux-tu bien finir, animal! Tu ne sais pas à quoi tu m’exposes! - -Le patron de l’atelier était accouru au bruit. M. L’Ambert se nomma -d’un ton d’importance et rappela qu’il avait recommandé cet homme par -l’entremise de son tapissier. M. Taillade répondit qu’il s’en souvenait -parfaitement. C’était même pour se rendre agréable à M. L’Ambert et -mériter sa bienveillance, qu’il avait promu son manœuvre au grade -d’étameur. - ---Depuis quinze jours? s’écria M. L’Ambert. - ---Oui, monsieur. Vous le saviez donc? - ---Je ne le sais que trop! Ah! monsieur, comment peut-on jouer avec des -choses si sacrées? - ---J’ai ...? - ---Non, rien. Mais, dans mon intérêt, dans le vôtre, dans l’intérêt -de la société tout entière, remettez-le où il était! ou plutôt, non; -rendez-le-moi, que je l’emmène. Je payerai ce qu’il faudra, mais le -temps presse. Ordonnance du médecin!... Romagné, mon ami, il faut me -suivre. Votre fortune est faite; tout ce que j’ai vous appartient!... -Non! Mais venez quand même; je vous jure que vous serez content de moi! - -Il lui laissa à peine le temps de se vêtir et l’entraîna comme une -proie. M. Taillade et ses ouvriers le prirent pour un fou. Le bon -Romagné levait les yeux au ciel et se demandait, tout en marchant, ce -qu’on voulait encore de lui. - -Son destin fut débattu dans la voiture, tandis qu’il gobait les mouches -auprès du cocher. - ---Mon cher malade, disait le docteur au millionnaire, il faut garder à -vue ce garçon-là. Je comprends que vous l’ayez renvoyé de chez vous, -car il n’est pas d’un commerce très agréable; mais il ne fallait pas -le placer si loin, ni rester si longtemps sans faire prendre de ses -nouvelles. Logez-le rue de Beaune ou rue de l’Université, à proximité -de votre hôtel. Donnez-lui un état moins dangereux pour vous, ou -plutôt, si vous voulez bien faire, servez-lui une petite pension sans -lui donner aucun état: s’il travaille, il se fatigue, il s’expose; je -ne connais pas de métier où l’homme ne risque sa peau; un accident est -si vite arrivé! Donnez-lui de quoi vivre sans rien faire. Toutefois, -gardez-vous bien de le mettre trop à l’aise! Il boirait encore, et vous -savez ce qui vous en revient. Une centaine de francs par mois, le loyer -payé, voilà ce qu’il lui faut. - ---C’est peut-être beaucoup ...: non pour la somme; mais je voudrais lui -donner de quoi manger sans lui donner de quoi boire. - ---Va donc pour quatre louis, payables en quatre fois, le mardi de -chaque semaine. - -On offrit à Romagné une pension de quatre-vingts francs par mois; -mais, pour le coup, il se fit tirer l’oreille. - ---Tout cha? dit-il avec mépris. Ch’était pas la peine de m’ôter de la -rue de Chèvres; j’avais trois francs dix chous par jour et j’envoyais -de l’argent à ma famille. Laichez-moi travailler dans les glaches, ou -donnez-moi trois francs dix chous! - -Il fallut bien en passer par là, puisqu’il était le maître de la -situation. - -M. L’Ambert s’aperçut bientôt qu’il avait pris le bon parti. L’année -s’écoula sans accident d’aucune sorte. On payait Romagné toutes les -semaines et on le surveillait tous les jours. Il vivait honnêtement, -doucement, sans autre passion que le jeu de quilles. Et les beaux yeux -de mademoiselle Irma Steimbourg se reposaient avec une complaisance -visible sur le nez rose et blanc de l’heureux millionnaire. - -Ces deux jeunes gens dansèrent ensemble tous les cotillons de l’hiver. -Aussi le monde les mariait. Un soir, à la sortie du Théâtre-Italien, le -vieux marquis de Villemaurin arrêta M. L’Ambert sous le péristyle: - ---Eh bien, lui dit-il, à quand la noce? - ---Mais, monsieur le marquis, je n’ai encore ouï parler de rien. - ---Attendez-vous donc qu’on vous demande en mariage? C’est à l’homme -à parler, morbleu! Le petit duc de Lignant, un vrai gentilhomme et -un _bon_, n’a pas attendu que je lui offrisse ma fille, lui! Il est -venu, il a plu, c’est conclu. D’aujourd’hui en huit, nous signons le -contrat. Vous savez, mon cher garçon, que cette affaire vous regarde. -Laissez-moi mettre ces dames en voiture et nous irons jusqu’au cercle -en causant. Mais couvrez-vous donc, que diable! Je ne voyais pas que -vous teniez votre chapeau à la main. Il y a de quoi s’enrhumer vingt -fois pour une! - -Le vieillard et le jeune homme cheminèrent côte à côte jusqu’au -boulevard, l’un parlant, l’autre écoutant. Et M. L’Ambert rentra -chez lui pour rédiger de mémoire le contrat de mademoiselle -Charlotte-Auguste de Villemaurin. Mais il s’était bel et bien enrhumé; -il n’y avait plus à s’en dédire. L’acte fut minuté par le maître -clerc, revu par les hommes d’affaires des deux fiancés et transcrit -définitivement sur un beau cahier de papier timbré où il ne manquait -plus que les signatures. - -Au jour dit, M. L’Ambert, esclave du devoir, se transporta en personne -à l’hôtel de Villemaurin, malgré un coryza persistant qui lui faisait -sortir les yeux de la tête. Il se moucha une dernière fois dans -l’antichambre, et les laquais tressaillirent sur leurs banquettes, -comme s’ils avaient entendu la trompette du jugement dernier. - -On annonça M. L’Ambert. Il avait ses lunettes d’or et souriait -gravement, comme il sied en pareille occurrence. - -Bien cravaté, ganté juste, chaussé d’escarpins comme un danseur, le -chapeau sous le bras gauche, le contrat dans la main droite, il vint -rendre ses devoirs à la marquise, fendit modestement le cercle dont -elle était environnée, s’inclina devant elle et lui dit: - ---Madame la marquige, j’apporte le contrat de vochtre damigelle. - -Madame de Villemaurin leva sur lui deux grands yeux ébahis. Un léger -murmure circula dans l’auditoire. M. L’Ambert salua de nouveau et -reprit: - ---Chaprichti! madame la marquige, ch’est cha qui va-t-être un beau jour -pour la june perchonne! - -Une main vigoureuse le saisit par le bras gauche et le fit pirouetter -sur lui-même. A cette pantomime, il reconnut la vigueur du marquis. - ---Mon cher notaire, lui dit le vieillard en le traînant dans un coin, -le carnaval permet sans doute bien des choses; mais rappelez-vous chez -qui vous êtes et changez de ton, s’il vous plaît. - ---Mais, mouchu le marquis ... - ---Encore!... Vous voyez que je suis patient; n’abusez pas. Allez faire -vos excuses à la marquise, lisez-nous votre contrat, et bonsoir. - ---Pourquoi des échecuges, et pourquoi le bonchoir? On dirait que j’ai -fait des bêtiges, fouchtra! - -Le marquis ne répondit rien, mais il fit un signe aux valets qui -circulaient dans le salon. La porte d’entrée s’ouvrit, et l’on entendit -une voix qui criait dans l’antichambre. - ---Les gens de M. L’Ambert! - -Étourdi, confus, hors de lui, le pauvre millionnaire sortit en faisant -des révérences et se trouva bientôt dans sa voiture, sans savoir -pourquoi ni comment. Il se frappait le front, s’arrachait les cheveux -et se pinçait les bras pour s’éveiller lui-même, dans le cas assez -probable où il aurait été le jouet d’un mauvais rêve. Mais non! il -ne dormait pas; il voyait l’heure à sa montre, il lisait le nom des -rues à la clarté du gaz, il reconnaissait l’enseigne des boutiques. -Qu’avait-il dit? qu’avait-il fait? quelles convenances avait-il -violées? quelle maladresse ou quelle sottise avait pu lui attirer ce -traitement? Car enfin le doute n’était pas possible: on l’avait bien -mis à la porte de chez M. de Villemaurin. Et le contrat de mariage -était là, dans sa main! ce contrat, rédigé avec tant de soin, en si bon -style, et dont on n’avait pas entendu la lecture! - -Il était dans sa cour avant d’avoir trouvé la solution de ce problème. -La figure de son concierge lui inspira une idée lumineuse: - ---Chinguet! cria-t-il. - -Le petit Singuet maigre accourut. - ---Chinguet, chent francs pour toi chi tu me dit chinchèrement la -vérité; chent coups de pied au derrière chi tu me caches quelque choge! - -Singuet le regarda avec surprise et sourit timidement. - ---Tu chouris, chans cœur! pourquoi chouris-tu? Réponds-moi tout de -chuite! - ---Mon Dieu! monsieur, dit le pauvre diable! je me suis permis ... -Monsieur m’excusera ... mais monsieur imite si bien l’accent de Romagné! - ---L’acchent de Romagné! moi, je parle comme Romagné, comme un Oubergnat? - ---Monsieur le sait bien. Voilà huit jours que cela dure. - ---Mais non, fouchtra! je ne le chais pas. - -Singuet leva les yeux au ciel. Il pensa que son maître était devenu -fou. Mais M. L’Ambert, à part ce maudit accent, jouissait de la -plénitude de ses facultés. Il questionna ses gens les uns après les -autres, et se persuada de son malheur. - ---Ah! schélérat de porteur d’eau! s’écria-t-il, je chuis chûr qu’il -aura fait quelque chottise! Qu’on le trouve! Ou plutôt non, ch’est moi -qui vais le checouer moi-même! - -Il courut à pied jusque chez son pensionnaire, grimpa les cinq étages, -frappa sans l’éveiller, fit rage, et, en désespoir de cause, jeta la -porte en dedans. - ---Mouchu L’Ambert! s’écria Romagné. - ---Chacripant d’Oubergnat! répondit le notaire. - ---Fouchtra! - ---Fouchtra! - -Ils étaient à deux de jeu pour écorcher la langue française. Leur -discussion se prolongea un bon quart d’heure, dans le plus pur -charabia, sans éclaircir le mystère. L’un se plaignait amèrement comme -une victime; l’autre se défendait avec éloquence comme un innocent. - ---Attends-moi ichi, dit M. L’Ambert pour conclure. Mouchu Bernier, le -médechin, me dira, che choir même, che que tu as fait. - -Il éveilla M. Bernier et lui conta, dans le style que vous savez, -l’emploi de sa soirée. Le docteur se mit à rire et lui dit: - ---Voilà bien du bruit pour une bagatelle. Romagné est innocent; ne vous -en prenez qu’à vous-même. Vous êtes resté nu-tête à la sortie des -Italiens; tout le mal vient de là. Vous êtes enrhumé du cerveau; donc, -vous parlez du nez; donc, vous parlez auvergnat. C’est logique. Rentrez -chez vous, aspirez de l’aconit, tenez-vous les pieds chauds et la tête -couverte, et prenez vos précautions contre le coryza; car vous savez -désormais ce qui vous pend au nez. - -Le malheureux revint à son hôtel en maugréant comme un beau diable. - ---Ainchi donc, disait-il tout haut, mes précauchions chont inutiles! -J’ai beau loger, nourrir et churveiller che chavoyard de porteur d’eau, -il me fera toujours des farches et je cherai cha victime chans pouvoir -l’accuger de rien; alors pourquoi tant de dépenches? Ma foi, tant pis! -J’économige cha penchion! - -Aussitôt dit, aussitôt fait. Le lendemain, quand le pauvre Romagné, -encore tout ahuri, vint pour toucher l’argent de sa semaine, Singuet -le mit à la porte et lui annonça qu’on ne voulait plus rien faire pour -lui. Il leva philosophiquement les épaules, en homme qui, sans avoir lu -les épîtres d’Horace, pratique par instinct le _Nil admirari_. Singuet, -qui lui voulait du bien, lui demanda ce qu’il comptait faire. Il -répondit qu’il allait chercher de l’ouvrage. Aussi bien, cette oisiveté -forcée lui pesait depuis longtemps. - -M. L’Ambert guérit de son coryza et s’applaudit d’avoir effacé au -budget l’article Romagné. Aucun accident ne vint plus interrompre le -cours de son bonheur. Il fit la paix avec le marquis de Villemaurin et -avec toute sa clientèle du faubourg, qu’il avait un peu scandalisée. -Libre de tout souci, il put se livrer sans contrainte au doux penchant -qui l’attirait vers la dot de mademoiselle Steimbourg. Heureux -L’Ambert! il ouvrit son cœur à deux battants et montra les sentiments -chastes et légitimes dont il était rempli. La belle et savante jeune -fille lui tendit la main à l’anglaise, et lui dit: - ---C’est une affaire faite. Mes parents sont d’accord avec moi; je vous -donnerai mes instructions pour la corbeille. Tâchons d’abréger les -formalités pour aller en Italie avant la fin de l’hiver. - -L’amour lui prêta des ailes. Il acheta la corbeille sans marchander, -livra aux tapissiers l’appartement de _madame_, commanda une voiture -neuve, choisit deux chevaux alezans de la plus rare beauté, et hâta -la publication des bans. Le dîner d’adieu qu’il offrit à ses amis est -inscrit dans les fastes du café Anglais. Ses maîtresses reçurent ses -adieux et ses bracelets avec une émotion contenue. - -Les lettres de part annonçaient que la bénédiction nuptiale serait -donnée à Saint-Thomas-d’Aquin, le 3 mars, à une heure précise. Inutile -de dire qu’on avait le maître-autel et toute la mise en scène des -mariages de première classe. - -Le 3 mars, à huit heures du matin, M. L’Ambert s’éveilla de lui-même, -sourit aux premiers rayons d’un beau jour, prit un mouchoir sous son -oreiller et le porta à son nez, afin de s’éclaircir les idées. Mais son -nez n’était plus là, et le mouchoir de batiste ne rencontra que le vide. - -En un bond, le notaire fut devant une glace. Horreur et malédiction! -(comme on dit dans les romans de la vieille école). Il se vit aussi -défiguré que s’il revenait encore de Parthenay. Courir à son lit, -fouiller les draps et les couvertures, explorer la ruelle, sonder les -matelas et le sommier, secouer les meubles voisins et mettre toute la -chambre en l’air, fut pour lui une affaire de deux minutes. - -Rien! rien! rien! - -Il se pendit aux cordons de sonnette, appela ses gens à la rescousse et -jura de les chasser tous comme des chiens si ce nez ne se retrouvait -pas. Inutile menace! Le nez était plus introuvable que la Chambre de -1816. - -Deux heures se passèrent dans l’agitation, le désordre et le bruit. -Cependant, le père Steimbourg endossait son habit bleu à boutons d’or; -madame Steimbourg, en toilette de gala, surveillait deux femmes de -chambre et trois couturières allant, venant, tournant autour de la -belle Irma. La blanche fiancée, barbouillée de poudre de riz comme -un goujon avant la friture, piétinait d’impatience et malmenait tout -le monde avec une admirable impartialité. Et le maire du dixième -arrondissement, sanglé de son écharpe, se promenait dans une grande -salle nue en préparant une petite improvisation. Et les mendiants -privilégiés de Saint-Thomas-d’Aquin donnaient la chasse à deux ou trois -intrigants venus on ne sait d’où pour leur disputer la bonne aubaine. -Et M. Henri Steimbourg, qui mâchait un cigare depuis une demi-heure -dans le fumoir de son père, s’étonnait que le cher Alfred ne fût pas -encore au rendez-vous. - -Il perdit patience à la fin, courut à la rue de Verneuil et trouva son -beau-frère futur dans le désespoir et dans les larmes. Que pouvait-il -lui dire pour le consoler d’un tel malheur? Il se promena longtemps -autour de lui en répétant le mot sacrebleu! Il se fit conter deux fois -le fatal événement, et sema la conversation de quelques sentences -philosophiques. - -Et ce maudit chirurgien qui ne venait pas! On l’avait mandé d’urgence; -on avait envoyé chez lui, à son hôpital et partout. Il arriva pourtant, -et comprit à première vue que Romagné était mort. - ---Je m’en doutais, dit le notaire avec un redoublement de larmes. -Animal, coquin de Romagné! - -Ce fut l’oraison funèbre du malheureux Auvergnat. - ---Et maintenant, docteur, qu’allons-nous faire? - ---On peut trouver un nouveau Romagné et recommencer l’expérience; mais -vous avez éprouvé les inconvénients de ce système, et, si vous m’en -croyez, nous reviendrons à la méthode indienne. - ---La peau du front? Jamais! Mieux vaut encore un nez d’argent. - ---On en fait aujourd’hui de bien élégants, dit le docteur. - ---Reste à savoir si mademoiselle Irma Steimbourg consentirait à épouser -un invalide au nez d’argent? Henri, mon bien bon! que vous en semble? - -Henri Steimbourg hochait la tête et ne répondait point. Il alla porter -la nouvelle à sa famille et prendre les ordres de mademoiselle Irma. -Cette aimable personne eut un mouvement héroïque lorsqu’elle apprit le -malheur de son fiancé. - ---Croyez-vous donc, s’écria-t-elle, que je l’épouse pour sa figure? A -ce compte, j’aurais pris mon cousin Rodrigue, le maître des requêtes: -Rodrigue était moins riche, mais beaucoup mieux que lui! J’ai donné ma -main à M. L’Ambert parce qu’il est un galant homme, admirablement posé -dans le monde, parce que son caractère, son hôtel, ses chevaux, son -esprit, son tailleur, tout en lui me plaît et m’enchante. D’ailleurs, -ma toilette est faite, et ce mariage manqué me perdrait de réputation. -Courons chez lui, ma mère; je le prends tel qu’il est! - -Mais, lorsqu’elle fut en présence du mutilé, ce bel enthousiasme ne -tint pas. Elle s’évanouit; on la força de revenir à elle, mais ce fut -pour fondre en larmes. Au milieu de ses sanglots, on entendit un cri -qui semblait partir de l’âme: - ---O Rodrigue! disait-elle; j’ai été bien injuste envers vous! - -M. L’Ambert resta garçon. Il se fit faire un nez d’argent émaillé, et -céda son étude au maître clerc. Une petite maison de modeste apparence -était à vendre auprès des Invalides; il l’acheta. Quelques amis, bons -vivants, égayèrent sa retraite. Il se fit une cave de choix et se -consola comme il put. Les plus fines bouteilles du Château-Yquem, les -meilleures années du clos Vougeot sont pour lui. Il dit quelquefois en -plaisantant: - ---J’ai un privilège sur les autres hommes: je puis boire à discrétion -sans me rougir le nez! - -Il est resté fidèle à sa foi politique, il lit les bons journaux et -fait des vœux pour le succès de Chiavone; mais il ne lui envoie pas -d’argent. Le plaisir d’entasser des écus lui procure une ivresse assez -douce. Il vit entre deux vins et entre deux millions. - -Un soir de la semaine dernière, comme il cheminait doucement, la -canne à la main, sur le trottoir de la rue Éblé, il poussa un cri de -surprise. L’ombre de Romagné en costume de velours bleu s’était dressée -devant lui! - -Était-ce bien réellement une ombre? Les ombres ne portent rien, et -celle-là portait une malle sur des crochets. - ---Romagné! s’écria le notaire. - -L’autre leva les yeux et répondit de sa voix lourde et tranquille: - ---Bonchoir, mouchu L’Ambert. - ---Tu parles! donc, tu vis! - ---Chertainement que je vis! - ---Misérable!... Mais alors qu’as-tu fait de mon nez? - -Tout en parlant ainsi, il l’avait saisi au collet et le secouait -d’importance. L’Auvergnat se dégagea non sans peine, et lui dit: - ---Laichez-moi donc tranquille! Est-che que je peux me défendre, -fouchtra! Vous voyez bien que je chuis manchot? Quand vous m’avez -chupprimé ma penchion, je chuis entré chez un mécanichien, et j’ai eu -le bras pinché dans un engrenage! - - - FIN - - - IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE. - -[Illustration] - - - - - COLLECTION - NELSON. - - - _Chefs-d’œuvre de la littérature._ - - - Chaque volume contient de - 250 à 550 pages. - - - Format commode. - - Impression en caractères très lisibles - sur papier de luxe. - - Illustrations hors texte. - - Reliure aussi solide qu’élégante. - - - Deux volumes par mois. - - - - - _Nelson │ _Calmann-Lévy - Éditeurs │ Éditeurs - 189, rue Saint-Jacques │ 3, rue Auber - Paris_ │ Paris_ - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le nez d'un notaire, by Edmond About - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE NEZ D'UN NOTAIRE *** - -***** This file should be named 51709-0.txt or 51709-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/7/0/51709/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
