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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50664 ***
-
-ANATOLE FRANCE
-
-DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-CLIO
-
-ILLUSTRATIONS DE MUCHA
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
-3, RUE AUBER, 3
-
-1900
-
-
-À ÉMILE ZOLA
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-LE CHANTEUR DE KYMÉ
-
-
-Il allait par le sentier qui suit le rivage le long des collines. Son
-front était nu, coupé de rides profondes et ceint d'un bandeau de laine
-rouge. Sur ses tempes les boucles blanches de ses cheveux flottaient au
-vent de la mer. Les flocons d'une barbe de neige se pressaient à son
-menton. Sa tunique et ses pieds nus avaient la couleur des chemins
-sur lesquels il errait depuis tant d'années. À son côté pendait une
-lyre grossière. On le nommait le Vieillard, on le nommait aussi le
-Chanteur. Il recevait encore un autre nom des enfants qu'il instruisait
-dans la poésie et dans la musique, et plusieurs l'appelaient l'Aveugle,
-parce que sur ses prunelles, que l'âge avait ternies, tombaient des
-paupières gonflées et rougies par la fumée des foyers où il avait
-coutume de s'asseoir pour chanter. Mais il ne vivait pas dans une nuit
-éternelle, et l'on disait qu'il voyait ce que les autres humains ne
-voient pas. Depuis trois âges d'hommes, il allait sans cesse par les
-villes. Et voici qu'après avoir chanté tout le jour chez un roi d'Ægea,
-il retournait à sa maison, dont il pouvait déjà voir le toit fumer au
-loin; car, ayant marché toute la nuit, sans s'arrêter, de peur d'être
-surpris par l'ardeur du jour, il découvrit, dans la clarté de l'aurore,
-la blanche Kymé, sa patrie. Accompagné de son chien, appuyé sur son
-bâton recourbé, il s'avançait d'un pas lent, le corps droit, la tête
-haute, par un reste de vigueur et pour s'opposer à la pente du chemin,
-qui descendait dans une étroite vallée. Le soleil, en se levant sur
-les montagnes d'Asie, revêtait d'une lumière rose les nuages légers du
-ciel et les côtes des îles semées dans la mer. Le rivage étincelait.
-Mais les collines, couronnées de lentisques et de térébinthes, qui
-s'étendaient du côté de l'Orient, retenaient encore dans leur ombre la
-douce fraîcheur de la nuit.
-
-Le Vieillard compta sur le sol en pente la longueur de douze fois
-douze lances et reconnut à sa gauche, entre les parois de deux roches
-jumelles, l'étroite entrée d'un bois sacré. Là, s'élevait au bord d'une
-source un autel de pierres non taillées.
-
-Un laurier le recouvrait à demi de ses rameaux chargés de fleurs
-éclatantes. Sur l'aire foulée, devant l'autel, blanchissaient les os
-des victimes. Tout alentour, des offrandes étaient suspendues aux
-branches des oliviers. Et, plus avant, dans l'ombre horrible de la
-gorge, deux chênes antiques se dressaient, portant clouées à leur tronc
-des têtes décharnées de taureaux. Sachant que cet autel était consacré
-à Phœbos, le vieillard pénétra dans le bois et, tirant de sa ceinture
-où elle était retenue par l'anse, une petite coupe de terre, il se
-pencha sur le ruisseau qui, dans un lit d'ache et de cresson, par de
-longs détours, cherchait la prairie. Il remplit sa coupe d'eau fraîche,
-et, comme il était pieux, il en versa quelques gouttes devant l'autel,
-avant de boire. Il adorait les dieux immortels qui ne connaissent ni
-la souffrance ni la mort, tandis que sur la terre se succèdent les
-générations misérables des hommes. Alors il fut saisi d'épouvante et il
-redouta les flèches du fils de Léto. Accablé de maux et chargé d'ans,
-il aimait la lumière du jour et craignait de mourir. C'est pourquoi il
-eut une bonne pensée. Il inclina le tronc flexible d'un ormeau et, le
-ramenant à lui, suspendit la coupe d'argile à la cime du jeune arbre
-qui, se redressant, porta vers le large ciel l'offrande du vieillard.
-
-La blanche Kymé s'élevait, ceinte de murs, sur le rivage de la mer.
-Une chaussée montueuse, pavée de pierres plates, conduisait à la porte
-de la ville. Cette porte avait été construite dans des âges dont
-toute mémoire était perdue, et l'on disait que c'était un ouvrage des
-Dieux. On voyait, gravés dans la pierre du linteau, plusieurs signes
-que personne ne savait expliquer, mais qui étaient regardés comme des
-signes heureux. Non loin de cette porte s'étendait la place publique où
-reluisaient, sous les arbres, les bancs des anciens. C'est auprès de
-cette place, sur le côté opposé à la mer, que s'arrêta le Vieillard.
-Là était sa maison. Étroite et basse, elle n'égalait pas en beauté la
-maison voisine où un devin illustre vivait avec ses enfants. L'entrée
-disparaissait à demi sous un tas de fumier qu'un porc fouillait de son
-groin. Ce tas était modique et non pas ample comme il s'en voit devant
-les demeures des hommes riches. Mais derrière la maison s'étendaient
-un verger et des étables que le Vieillard avait construites de ses
-mains, en pierres non équarries. Le soleil gagnait les hauteurs du ciel
-blanchi; la brise de la mer était tombée. Un feu subtil, flottant dans
-l'air, brûlait les poitrines des hommes et des animaux. Le Vieillard
-s'arrêta un moment sur le seuil pour essuyer du revers de sa main la
-sueur de son front. Son chien, l'œil attentif et la langue pendante,
-immobile, soufflait.
-
-La vieille Mélantho, venue du fond de la demeure, parut sur le seuil
-et prononça de bonnes paroles. Elle s'était fait attendre, parce qu'un
-Dieu avait mis dans ses jambes un esprit mauvais qui les gonflait et
-les rendait plus lourdes que deux outres de vin. C'était une esclave
-carienne, qu'un roi avait donnée jeune au chanteur, alors jeune et
-plein de force. Et elle avait conçu dans le lit de son nouveau maître
-un grand nombre d'enfants. Mais il n'en restait pas un seul à la
-maison. Les uns étaient morts, les autres s'en étaient allés au loin
-pour exercer dans les villes des Achéens l'art du chanteur ou celui
-du charron, car tous étaient doués d'un esprit ingénieux. Et Mélantho
-demeurait seule dans la maison avec Arété, sa bru, et les deux enfants
-d'Arété.
-
-Elle accompagna le maître dans la grande salle aux poutres enfumées,
-au milieu de laquelle, devant l'autel domestique, s'étendait, couverte
-de braises rouges et de graisses fondues, la pierre du foyer. Autour
-de la salle s'ouvraient, sur deux étages, des chambres étroites; et un
-escalier de bois conduisait aux chambres hautes des femmes. Contre les
-piliers qui soutenaient le toit reposaient les armes de bronze que le
-vieillard portait dans sa jeunesse, alors qu'il suivait les rois dans
-les villes, où ils allaient sur leurs chars reprendre des filles de
-Kymé que des héros avaient enlevées. Une cuisse de bœuf était pendue à
-l'une des solives.
-
-Les anciens de la ville l'avaient envoyée la veille au chanteur pour
-l'honorer. Il se réjouit à cette vue. Debout, tirant un long souffle
-de sa poitrine desséchée par l'âge, il ôta de dessous sa tunique, avec
-quelques gousses d'ail, restes de son souper agreste, le présent qu'il
-avait reçu du roi d'Ægea, une pierre tombée du ciel et précieuse, car
-elle était de fer, mais trop petite pour former une pointe de lance.
-Il rapportait encore un caillou qu'il avait trouvé sur son chemin. Ce
-caillou, quand on le regardait d'un certain côté, présentait l'image
-d'une tête d'homme. Et le Vieillard, le montrant à Mélantho:
-
---Femme, vois, lui dit-il, que ce caillou est à la ressemblance de
-Pakôros, le forgeron; ce n'est pas sans la permission des Dieux qu'une
-pierre est à ce point semblable à Pakôros.
-
-Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l'eau sur les pieds et
-sur les mains pour effacer la poussière qui les souillaient, il saisit
-entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l'autel et commença
-à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes
-ni aux enfants le soin de préparer le repas; et, à l'exemple des rois,
-il faisait cuire lui-même la chair des animaux.
-
-Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les
-brindilles de bois sec jusqu'à ce qu'un Dieu les enveloppât de flammes.
-Bien que cette tâche fût sainte, le Vieillard souffrait qu'elle fût
-accomplie par une femme, à cause de la fatigue et de la vieillesse
-dont il était accablé. La flamme ayant jailli, il y jeta les chairs
-découpées, qu'il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses
-talons, il respirait l'âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait
-les larmes des yeux; mais son esprit n'en était point irrité, à cause
-de l'habitude, et parce que cette fumée était signe d'abondance. À
-mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible
-du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec
-lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son
-côté, la vieille Mélantho lui versait le vin noir dans une coupe
-d'argile semblable à celle qu'il avait donnée au Dieu.
-
-Quand il eut apaisé sa faim et sa soif, il demanda si tout était bien
-dans la maison et dans l'étable. Et il s'enquit de la laine tissée en
-son absence, des fromages mis sur l'éclisse et des olives mûres pour le
-pressoir. Et, songeant qu'il possédait peu de biens, il dit:
-
---Les héros nourrissent dans les prairies des troupeaux de bœufs et
-de génisses. Ils ont des esclaves beaux et robustes en grand nombre;
-les portes de leur maison sont d'ivoire et d'airain, et leurs tables
-sont chargées de cratères d'or. La force de leur cœur leur assure des
-richesses, qu'ils gardent parfois jusqu'au déclin de l'âge. Certes,
-dans ma jeunesse, je les égalais en courage, mais je n'avais ni
-chevaux, ni chars, ni serviteurs, ni même une armure assez épaisse
-pour les égaler dans les combats et pour y gagner des trépieds d'or
-et des femmes d'une grande beauté. Celui qui combat à pied, avec de
-faibles armes, ne peut pas tuer beaucoup d'ennemis, parce que lui-même
-il craint la mort. Aussi, combattant sous les murs des villes, dans
-la foule obscure des serviteurs, je n'ai jamais rapporté de riches
-dépouilles.
-
-La vieille Mélantho répondit:
-
---La guerre donne aux hommes des richesses et les leur ôte. Mon père
-Kyphos possédait à Mylata un palais et d'innombrables troupeaux. Mais
-des hommes armés lui ont tout pris, et ils l'ont tué. Moi-même, j'ai
-été emmenée esclave, mais je n'ai pas été maltraitée, parce que j'étais
-jeune. Les chefs m'ont reçue dans leur lit; et je n'ai jamais manqué de
-nourriture. Tu as été mon dernier maître et aussi le moins riche.
-
-Elle parlait sans joie et sans tristesse.
-
-Le Vieillard lui répondit:
-
---Mélantho, tu ne peux te plaindre de moi, car je t'ai toujours
-traitée avec douceur. Ne me reproche point de n'avoir point gagné de
-grandes richesses. Il y a des armuriers et des forgerons qui sont
-riches. Ceux qui sont habiles à construire des chars tirent profit de
-leur travail. Les devins reçoivent de grands présents. Mais la vie des
-chanteurs est dure.
-
-La vieille Mélantho dit:
-
---La vie de beaucoup d'hommes est dure.
-
-Et, d'un pas pesant, elle sortit de la maison pour aller chercher, avec
-sa bru, du bois dans le cellier. C'était l'heure où l'ardeur invincible
-du soleil accable les hommes et les animaux, et fait taire même la voix
-des oiseaux dans le feuillage immobile. Le Vieillard s'étendit sur une
-natte et, se voilant le visage, il s'endormit.
-
-Pendant son sommeil, il fut visité par un petit nombre de songes, qui
-n'étaient ni plus beaux ni plus rares que ceux qui lui venaient chaque
-jour. Ces songes lui présentaient des images d'hommes et de bêtes. Et,
-comme il y reconnaissait des humains qu'il avait connus durant qu'ils
-vivaient sur la terre fleurie, et qui, depuis, ayant perdu la lumière
-du jour, étaient couchés sous un tertre funèbre, il se persuadait que
-les âmes des morts flottent dans l'air, mais qu'elles sont sans vigueur
-et telles que les ombres vaines. Il était instruit par les songes
-qu'il est aussi des ombres d'animaux et de plantes, qu'on voit dans le
-sommeil. Il était certain que les morts errant dans l'Hadès forment
-eux-mêmes leur image, puisque nul autre ne la pourrait former pour eux,
-à moins d'être un de ces Dieux qui se plaisent à tromper la faible
-intelligence des hommes. Mais, n'étant pas devin, il ne pouvait faire
-la distinction des songes menteurs et des songes véritables; et, las de
-chercher des avis dans les images confuses de la nuit, il les regardait
-passer avec indifférence sous ses paupières closes.
-
-À son réveil, il vit, rangés devant lui dans l'attitude du respect, les
-enfants de Kymé auxquels il enseignait la poésie et la musique, comme
-son père les lui avait enseignées. Il y avait parmi eux les deux fils
-de sa bru. Plusieurs étaient aveugles; car on destinait de préférence
-à l'état de chanteurs ceux qui, privés de la vue, ne pouvaient ni
-travailler aux champs ni suivre les héros dans les guerres.
-
-Ils tenaient dans leurs mains les offrandes dont ils payaient les
-leçons du chanteur, des fruits, un fromage, un rayon de miel, une
-toison de brebis, et ils attendaient que le maître approuvât leur
-offrande pour la déposer sur l'autel domestique.
-
-Le Vieillard, s'étant levé, saisit sa lyre suspendue à une poutre de la
-salle et dit avec bonté:
-
---Enfants, il est juste que les riches offrent un grand présent, et
-que les pauvres en donnent un moindre. Zeus, notre père, a partagé
-inégalement les biens entre les hommes. Mais il châtierait l'enfant qui
-ravirait le tribut qu'on doit au chanteur divin.
-
-La vigilante Mélantho vint enlever les offrandes sur l'autel. Et le
-Vieillard, ayant accordé sa lyre, commença d'enseigner un chant aux
-enfants, assis à terre, les jambes croisées, autour de lui.
-
---Écoutez, leur dit-il, le combat de Patrocle et de Sarpédon. Ce chant
-est beau.
-
-Et il chanta. Il modulait les sons avec force, appliquant le même
-rythme et la même cadence à tous les vers; et pour que sa voix ne
-faiblit pas, il la soutenait, par intervalles réguliers, d'une note de
-sa lyre à trois cordes. Et, avant de prendre les repos nécessaires, il
-poussait un cri aigu accompagné d'une vibration stridente des cordes.
-
-Après qu'il avait dit un nombre de vers égal à deux fois le nombre
-des doigts de ses mains, il les faisait répéter aux enfants qui les
-criaient tous ensemble d'une voix perçante en touchant, à l'exemple du
-maître, leurs petites lyres, qu'ils avaient taillées eux-mêmes dans du
-bois, et qui ne rendaient point de son.
-
-Le Vieillard répétait les mêmes vers avec patience jusqu'à ce que
-les petits chanteurs les eussent retenus exactement. Il louait les
-enfants attentifs, mais ceux qui manquaient de mémoire ou d'esprit,
-il les frappait du bois de sa lyre et ils allaient pleurer contre un
-pilier de la salle. Il donnait l'exemple du chant; mais il n'y joignait
-point de préceptes, parce qu'il croyait que les choses de la poésie
-étaient établies anciennement et hors du jugement des hommes. Les seuls
-conseils qu'il leur donnât regardaient la bienséance.
-
-Il leur disait:
-
---Honorez les rois et les héros, qui sont au-dessus des autres hommes.
-Nommez les héros par leur nom et par le nom de leur père, afin que
-ces noms ne se perdent pas. Quand vous vous tiendrez assis dans les
-assemblées, ramenez votre tunique sur vos cuisses et que votre maintien
-exprime la grâce et la pudeur.
-
-Il leur disait encore:
-
---Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés.
-Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par
-caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: «
-Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les
-tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu
-sans doute les avait inspirés.»
-
-De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents.
-Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une
-hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il
-était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part
-des femmes et des enfants pour deux jours.
-
-Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne
-nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les
-pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir,
-quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les
-montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon
-crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet
-parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les
-Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou
-défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces
-pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle,
-il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais,
-d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les
-rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur
-la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans
-la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent
-dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le
-long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent
-à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les
-généalogies des Dieux.
-
-Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés
-roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut
-l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher
-les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante.
-Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se
-reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés
-dans un pli de sa tunique.
-
-Il achevait à peine son repas quand une jeune fille, portant une
-corbeille sur sa tête, vint à la fontaine pour y laver du linge. Elle
-le regarda d'abord avec défiance, mais voyant qu'il portait une lyre
-de bois sur sa tunique déchirée et qu'il était vieux et accablé de
-fatigue, elle s'approcha sans crainte et soudain, émue de pitié et de
-vénération, elle puisa dans le creux de ses deux mains rapprochées un
-peu d'eau dont elle rafraîchit les lèvres du chanteur.
-
-Alors il la nomma fille de roi; il lui promit une longue vie et lui dit:
-
---Jeune fille, l'essaim des désirs flotte autour de ta ceinture. Et
-j'estime heureux l'homme qui te conduira dans sa couche. Et moi,
-vieillard, je loue ta beauté comme l'oiseau nocturne qui pousse son cri
-méprisé sur le toit des époux. Je suis un chanteur errant. Jeune fille,
-dis-moi de bonnes paroles.
-
-Et la jeune fille répondit:
-
---Si, comme tu dis et comme il semble, tu es un joueur de lyre, ce
-n'est pas un mauvais destin qui t'amène dans cette ville. Car le riche
-Mégès reçoit aujourd'hui un hôte qui lui est cher, et il donne aux
-principaux habitants de la ville, en l'honneur de son hôte, un grand
-festin. Sans doute, il voudra leur faire entendre un bon chanteur. Va
-le trouver. On voit d'ici sa maison. Il n'est pas possible d'y arriver
-du côté de la mer, parce qu'elle est située sur ce haut promontoire qui
-s'avance au milieu des flots et qui n'est visité que par les alcyons.
-Mais si tu montes à la ville par l'escalier taillé dans le roc du côté
-de la terre, au regard des coteaux plantés de vigne, tu reconnaîtras
-facilement entre toutes la maison de Mégès. Elle est fraîchement
-enduite de chaux et plus spacieuse que les autres.
-
-[Illustration]
-
-Et le Vieillard, se dressant sur ses jambes raidies, gravit l'escalier
-taillé dans le roc par les hommes des anciens jours, et, parvenu au
-plateau élevé sur lequel s'étend la ville d'Hissia, il reconnut sans
-peine la maison du riche Mégès.
-
-L'abord lui en fut agréable, car le sang des taureaux fraîchement
-égorgés ruisselait au dehors, et l'odeur des graisses chaudes se
-répandait au loin. Il franchit le seuil, pénétra dans la vaste salle du
-festin, et ayant touché de la main l'autel, il s'approcha de Mégès qui
-donnait des ordres à ses serviteurs et découpait les viandes. Déjà les
-convives étaient rangés autour du foyer, et ils se réjouissaient dans
-l'espérance d'une abondante nourriture. Il y avait parmi eux beaucoup
-de rois et de héros. Mais l'hôte que Mégès voulait honorer en ce repas
-était un roi de Khios qui, pour acquérir des richesses, avait longtemps
-navigué sur la mer et beaucoup enduré. Il se nommait Oineus. Tous
-les convives le regardaient avec admiration parce qu'il avait, comme
-autrefois le divin Ulysse, échappé à d'innombrables naufrages, partagé,
-dans des îles, la couche des magiciennes et rapporté des trésors. Il
-contait ses voyages, ses fatigues, et, doué d'un esprit subtil, il y
-ajoutait des mensonges.
-
-Reconnaissant un chanteur à la lyre que le Vieillard portait suspendue
-à son côté, le riche Mégès lui dit:
-
---Sois le bienvenu. Quels chants sais-tu dire?
-
-Le Vieillard répondit:
-
---Je sais la Querelle des rois qui causa de grands maux aux Achéens, je
-sais l'Assaut du mur. Et ce chant est beau. Je sais aussi Zeus trompé,
-l'Ambassade et l'Enlèvement des morts. Et ces chants sont beaux. Je
-sais encore six fois soixante chansons très belles.
-
-De cette manière, il faisait entendre qu'il en savait beaucoup. Mais il
-n'en connaissait pas le nombre.
-
-Le riche Mégès répliqua d'un ton moqueur:
-
---Les chanteurs errants disent toujours, dans l'espoir d'un bon repas
-et d'un riche présent, qu'ils savent beaucoup de chansons; mais, à
-l'épreuve, on s'aperçoit qu'ils ont retenu un petit nombre de vers,
-dont ils fatiguent, en les répétant, les oreilles des héros et des rois.
-
-Le Vieillard fit une bonne réponse:
-
---Mégès, dit-il, tu es illustre par tes richesses. Sache que le nombre
-des chants connus de moi égale celui des taureaux et des génisses que
-tes bouviers mènent paître dans la montagne.
-
-Mégès, admirant l'esprit du Vieillard, lui dit avec douceur:
-
---Il faut une intelligence non petite pour contenir tant de chansons.
-Mais, dis-moi: Ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse est-il bien vrai?
-Car on sème d'innombrables mensonges sur ces héros.
-
-Et le chanteur répondit:
-
---Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait
-appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles
-visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne
-mêlerai point de mensonges aux antiques récits.
-
-Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il
-avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers
-pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait
-lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils
-étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros
-lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient
-dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi,
-quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait
-soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il
-observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient
-en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en
-beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle.
-
-Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le
-Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au
-foyer et lui dit:
-
---Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce
-que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles
-d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse.
-
-Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de
-lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros
-qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité,
-et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer
-stérile.
-
-Le Vieillard répondit:
-
---Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le
-Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre
-elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs.
-Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses
-biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les
-prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra
-sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule.
-
-Oineus répondit:
-
---J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de
-son fils.
-
-Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il
-présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement.
-
---Mégès, lui dit-il, on voit que tu es accoutumé à donner des festins.
-
-Les bœufs de Mégès se nourrissaient des herbes odorantes qui croissent
-au flanc des montagnes. Leur chair en était toute parfumée, et les
-héros ne pouvaient s'en rassasier. Et comme Mégès remplissait à tout
-moment une coupe profonde qu'il passait ensuite à ses hôtes, le repas
-se prolongea très avant dans la journée. Nul n'avait souvenir d'un si
-beau festin.
-
-Le soleil était près de descendre dans la mer, quand les bouviers, qui
-gardaient dans la montagne les troupeaux de Mégès, vinrent prendre
-leur part des viandes et des vins. Mégès les honorait parce qu'ils
-paissaient les troupeaux, non point indolemment comme les bouviers
-de la plaine, mais armés de lances d'airain et ceints de cuirasses,
-afin de défendre les bœufs contre les attaques des peuples de l'Asie.
-Et ils étaient semblables aux héros et aux rois, qu'ils égalaient
-en courage. Deux chefs les conduisaient, Peiros et Thoas, que le
-maître avait mis au-dessus d'eux comme les plus braves et les plus
-intelligents. Et, vraiment, on ne pouvait voir deux hommes plus beaux.
-Mégès les accueillit à son foyer comme les protecteurs illustres de
-ses richesses. Il leur donna de la chair et du vin autant qu'ils en
-voulurent.
-
-Oineus, les admirant, dit à son hôte:
-
---Je n'ai pas vu, dans mes voyages, d'hommes ayant les bras et les
-cuisses aussi vigoureux et bien formés que les ont ces deux chefs de
-bouviers.
-
-Alors Mégès prononça une parole imprudente. Il dit:
-
---Peiros est plus fort dans la lutte, mais Thoas l'emporte à la course.
-
-En entendant cette parole, les deux bouviers se regardèrent l'un
-l'autre avec colère, et Thoas dit à Peiros:
-
---Il faut que tu aies fait boire au maître un breuvage qui rend insensé
-pour qu'il dise à présent que tu es meilleur que moi dans la lutte.
-
-Et Peiros irrité répondit à Thoas:
-
---Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en
-laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant
-qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds.
-
-Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des
-fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les
-banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant
-rétabli, Mégès dit au Vieillard:
-
---Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois.
-
-Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la
-salle les grands éclats de sa voix.
-
-Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se
-taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les
-âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux
-qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui
-ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante
-haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de
-chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses
-tendons et ses nerfs affaiblis.
-
-Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un
-souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle
-des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés
-par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris
-farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur
-l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les
-pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient
-dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis
-longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs.
-
---Chien! cria Thoas.
-
-Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir
-abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé,
-heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes
-brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les
-injures et les coups.
-
-[Illustration]
-
-Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage
-Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés
-de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os
-des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et
-s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur
-le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées.
-
-Une obscurité profonde enveloppe la salle, où montent des imprécations
-aux Dieux et des hurlements de douleur. Des bras furieux empoignent des
-bûches ardentes et les lancent dans les ténèbres. Un tison enflammé
-atteint au front le chanteur, debout, muet, immobile.
-
-Alors, d'une voix plus grande que tous les bruits du combat, il maudit
-cette maison injurieuse et ces hommes impies. Puis, pressant sa lyre
-contre sa poitrine, il sortit de la demeure et marcha vers la mer le
-long du haut promontoire. À sa colère succédait une profonde lassitude
-et un âcre dégoût des hommes et de la vie.
-
-Le désir de se mêler aux Dieux enflait sa poitrine. Une ombre douce,
-un silence amical et la paix de la nuit enveloppaient toutes choses. À
-l'occident, vers ces contrées où l'on dit que flottent les ombres des
-morts, la lune divine, suspendue dans le ciel limpide, semait de fleurs
-argentées la mer souriante. Et le vieil Homère s'avança sur le haut
-promontoire jusqu'à ce que la terre, qui l'avait porté si longtemps,
-manquât sous ses pas.
-
-
-
-
-KOMM L'ATRÉBATE
-
-[Illustration]
-
-I
-
-Les Atrébates étaient établis sur une terre brumeuse, le long d'un
-rivage battu par une mer toujours agitée et dont les sables se
-soulevaient aux vents du large comme les lames de l'Océan. Leurs
-tribus habitaient, aux bords mouvants d'une large rivière, des enclos
-formés par des abatis d'arbres, au milieu des étangs, dans des forêts
-de chênes et de bouleaux. Ils y élevaient des chevaux à grosse tête
-et de courte encolure, dont le poitrail était large, la croupe belle,
-la jambe nerveuse, et qui faisaient d'excellentes bêtes de trait. Ils
-entretenaient, à l'orée des bois, des porcs énormes, aussi sauvages
-que des sangliers. Ils chassaient avec des dogues les bêtes féroces
-dont ils clouaient la tête sur les parois de leurs maisons de bois. Ces
-animaux, ainsi que les poissons de la mer et des fleuves, faisaient
-leur nourriture. Ils les grillaient et les assaisonnaient de sel, de
-vinaigre et de cumin. Ils buvaient du vin et, dans leurs repas de
-lions, s'enivraient autour des tables rondes. Il y avait parmi eux des
-femmes qui, connaissant la vertu des herbes, cueillaient la jusquiame,
-la verveine et la plante salutaire nommée selage, qui croît dans les
-creux humides des rochers. Elles composaient un poison avec le suc
-de l'if. Les Atrébates avaient aussi des prêtres et des poètes qui
-savaient ce que les autres hommes ignorent.
-
-Ces habitants des forêts, des marécages et des grèves étaient de haute
-taille; ils ne coupaient point leurs chevelures blondes et couvraient
-leurs grands corps blancs d'une saie de laine qui avait les couleurs
-de la vigne empourprée par l'automne. Ils étaient soumis à des chefs
-établis au-dessus des tribus.
-
-Les Atrébates savaient que les Romains étaient venus faire la guerre
-aux peuples de la Gaule, et que des nations entières avaient été
-vendues, corps et biens, sous la lance. Ils étaient avertis très vite
-de ce qui se passait au bord du Rhône et de la Loire. Les signes et
-les paroles volent comme l'oiseau. Et ce qui se disait à Genabum des
-Carnutes au lever du soleil était entendu sur les sables de l'Océan à
-la première veille de nuit. Mais ils ne s'inquiétaient point du sort de
-leurs frères, ou plutôt, jaloux de leurs frères, ils se réjouissaient
-des maux que leur infligeait César. Ils ne haïssaient pas les Romains,
-puisqu'ils ne les connaissaient pas. Ils ne les craignaient point,
-parce qu'il leur semblait impossible qu'une armée pût pénétrer à
-travers les bois et les marais qui entouraient leurs habitations. Ils
-n'avaient point de villes, bien qu'ils donnassent ce nom à Némétocenne,
-vaste enclos fermé par des palissades, qui servait d'abri, en cas
-d'attaque, aux guerriers, aux femmes et aux troupeaux. Nous venons de
-dire qu'ils avaient encore, sur toute l'étendue de leur territoire,
-beaucoup d'autres abris de cette sorte, mais plus petits. On les
-appelait aussi des villes.
-
-Ils ne comptaient point sur ces abatis d'arbres pour résister aux
-Romains, qu'ils savaient habiles à prendre les cités défendues par des
-murs de pierre et par des tours de bois. Ils s'assuraient plutôt sur
-ce qu'il n'y avait point de chemins par tout leur territoire. Mais
-les soldats romains faisaient eux-mêmes les routes par lesquelles ils
-passaient. Ils remuaient la terre avec une force et une rapidité que
-ne concevaient pas les Gaulois de la forêt profonde, chez qui le fer
-était plus rare que l'or. Et les Atrébates apprirent un jour, non
-sans une profonde stupeur, que la longue voie romaine, avec sa belle
-chaussée de pierres et ses bornes posées de mille en mille, s'avançait
-vers leurs halliers et leurs marécages. Ils firent alors alliance avec
-les peuples répandus dans la forêt qu'on nommait la Profonde et qui
-opposaient à César une ligue de tribus nombreuses. Les chefs atrébates
-poussèrent le cri de guerre, ceignirent leur baudrier d'or et de
-corail, se coiffèrent du casque à cornes de cerf, de buffle ou d'élan,
-et tirèrent leur épée, qui ne valait pas le glaive romain. Ils furent
-vaincus et, comme ils avaient du cœur, ils se firent battre deux fois.
-
-Or il y avait parmi eux un chef très riche, nommé Komm. Il gardait dans
-ses coffres un grand nombre de colliers, de bracelets et d'anneaux. Il
-y gardait aussi des têtes humaines trempées d'huile de cèdre. C'étaient
-celles des chefs ennemis tués par lui-même ou par son père ou par le
-père de son père. Komm jouissait de la vie en homme fort, libre et
-puissant.
-
-Suivi de ses armes, de ses chevaux, de ses chars, de ses dogues
-bretons, de la foule de ses hommes de guerre et de ses femmes, il
-allait, selon son envie, sur ses domaines illimités, dans la forêt,
-le long de la rivière, et s'arrêtait dans quelqu'un de ces abris sous
-bois, de ces métairies sauvages, qu'il possédait en grand nombre. Là,
-tranquille, entouré de ses fidèles, il chassait les bêtes féroces,
-pêchait les poissons, faisait l'élève des chevaux, remémorait ses
-aventures de guerre. Et il s'en allait plus loin, dès qu'il lui en
-prenait envie. C'était un homme violent, rusé, d'un esprit subtil,
-excellent dans l'action, excellent par la parole. Quand les Atrébates
-poussèrent le cri de guerre, il ne coiffa pas le casque à cornes
-d'auroch. Mais il demeura tranquille dans une de ses maisons de bois
-pleines d'or, de guerriers, de chevaux, de femmes, de porcs sauvages
-et de poissons fumés. Après la défaite de ses compatriotes, il alla
-trouver César et mit au service des Romains son intelligence et son
-crédit. Il reçut un accueil favorable. Jugeant avec raison que ce
-Gaulois habile et puissant saurait pacifier le pays et le maintenir
-dans l'obéissance des Romains, César lui donna de grands pouvoirs et
-le nomma roi des Atrébates. Ainsi le chef Komm devint Commius Rex. Il
-porta la pourpre et fit frapper des monnaies où se voyait, de profil,
-sa tête ceinte du diadème à pointes aiguës des rois hellènes et des
-rois barbares, qui tenaient leur couronne de l'amitié du Peuple romain.
-
-Il ne fut point en exécration aux Atrébates. Sa conduite intéressée
-et prudente ne lui avait point fait de tort chez un peuple qui
-n'avait pas sur la patrie et les devoirs du citoyen les maximes des
-Grecs et des Latins; qui, sauvage, inglorieux, étranger à toute vie
-publique, estimait la ruse, cédait à la force et s'émerveillait de la
-puissance royale comme d'une nouveauté magnifique. Encore la plupart
-de ces Gaulois, pauvres pêcheurs de la côte brumeuse, rudes chasseurs
-de la forêt, avaient-ils une meilleure raison de ne point juger
-défavorablement la conduite et la fortune du chef Komm; ne sachant
-pas même qu'ils étaient Atrébates, ni qu'il y eût des Atrébates,
-ils se souciaient peu du roi des Atrébates. Komm ne fut donc point
-impopulaire. Et si l'amitié des Romains le mit en péril, ce péril ne
-vint point de son peuple.
-
-Or la quatrième année de la guerre, à la fin de l'été, César arma
-une flotte pour descendre chez les Bretons. Soucieux de se ménager
-des intelligences dans la grande Île, il résolut d'envoyer Komm en
-ambassade chez les Celtes de la Tamise, afin de leur offrir l'amitié
-du Peuple romain. Komm, qui avait l'esprit ingénieux et la langue
-déliée, était désigné pour cette ambassade par son caractère et par sa
-naissance, qui le faisait parent des Bretons. Car des tribus atrébates
-étaient alors établies sur les deux rives de la Tamise.
-
-Komm était fier de l'amitié de César. Mais il ne s'empressait point
-d'accomplir une mission dont il prévoyait les dangers. Pour le décider,
-il fallut lui accorder de très grands avantages. César exempta des
-tributs que payaient les villes gauloises Némétocenne, qui déjà
-devenait une cité et une capitale, tant les Romains étaient prompts à
-mettre en valeur les territoires conquis. Il rendit à Némétocenne ses
-droits et ses lois, c'est-à-dire que le rigoureux régime de la conquête
-y fut un peu adouci. De plus, il donna à Komm la royauté des Morins,
-établis sur le rivage de l'Océan, à côté des Atrébates.
-
-Komm fit voile avec Caius Volusenus Quadratus, préfet de la cavalerie,
-envoyé par César pour reconnaître la grande Île. Mais quand le navire
-aborda la plage de sable au pied des blanches falaises hantées des
-oiseaux, le Romain refusa de débarquer, redoutant des dangers inconnus
-et la mort certaine. Komm descendit à terre avec ses chevaux et ses
-fidèles, et parla aux chefs bretons venus à sa rencontre. Il leur
-fit un discours par lequel il leur conseillait de préférer l'amitié
-fructueuse des Romains à leur colère impitoyable. Mais ces chefs, issus
-de Hu le Puissant et de ses compagnons, étaient violents et fiers.
-Ils écoutèrent ce langage avec impatience. La colère éclata sur leurs
-visages, barbouillés de pastel. Ils jurèrent de défendre leur Île
-contre les Romains.
-
---Qu'ils débarquent ici, s'écrièrent-ils, et ils disparaîtront comme
-disparaît sur le sable du rivage la neige qu'a touchée le vent du Midi.
-
-Tenant pour un outrage les avis dictés par César, ils tiraient déjà
-l'épée du ceinturon et voulaient mettre à mort le messager de honte.
-
-Debout, courbé sur son bouclier dans l'attitude du suppliant, Komm
-invoqua ce nom de frère qu'il pouvait leur donner. Ils étaient fils des
-mêmes pères.
-
-C'est pourquoi les Bretons ne le tuèrent pas. Ils le conduisirent
-enchaîné dans un grand village voisin de la côte. En traversant
-une esplanade qui s'étendait au milieu des huttes de chaume, il
-remarqua des pierres hautes et plates, fichées en terre à intervalles
-irréguliers et couvertes de signes qu'il tint pour sacrés, car il
-n'était pas facile d'en découvrir le sens. Il vit que les huttes de
-ce grand village étaient semblables à celles des villages atrébates,
-mais d'une moindre richesse. Devant les huttes des chefs, des perches
-se dressaient, portant des hures de sangliers, des bois de rennes, des
-têtes chevelues d'hommes blonds. Komm fut conduit dans une hutte qui
-ne renfermait que la pierre du foyer recouverte encore de cendres, un
-lit de feuilles sèches et la figure d'un Dieu taillée dans une bille
-de tilleul. Lié au pilier qui soutenait le toit de chaume, l'Atrébate
-méditait sa mauvaise fortune et cherchait dans son esprit soit quelque
-parole magique très puissante, soit quelque artifice ingénieux, pour
-échapper à la colère des chefs bretons.
-
-Et, pour charmer sa misère, il composait, dans la manière des aïeux, un
-chant rempli de menaces et de plaintes, et tout coloré par les images
-des montagnes et des forêts natales, dont il rappelait le souvenir dans
-son cœur.
-
-Des femmes, tenant leur enfant pressé contre leur mamelle, vinrent le
-regarder avec curiosité et lui firent des questions sur son pays, sa
-race, les aventures de sa vie. Il leur répondit avec douceur. Mais son
-âme était triste et agitée par une cruelle inquiétude.
-
-
-
-II
-
-
-César, retenu jusqu'à la fin de l'été sur le rivage des Morins, ayant
-mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de
-l'Île à la quatrième heure du jour. Les Bretons l'attendaient sur la
-grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de
-faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l'Océan
-parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles
-n'arrêtèrent les Romains. L'Aigle entourée des légionnaires toucha le
-sol de l'Île barbare. Les Bretons s'enfuirent sous la grêle de pierre
-et de plomb lancée par des machines qu'ils croyaient des monstres.
-Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d'élans sous
-l'épieu du chasseur.
-
-[Illustration]
-
-Lorsqu'ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin de la
-côte, les chefs s'assirent sur les pierres rangées en cercle autour de
-l'esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération
-tout le long de la nuit, et quand l'aube commença d'éclairer l'horizon,
-tandis que le chant de l'alouette perçait le ciel gris, ils se
-rendirent dans la hutte où Komm l'Atrébate était enchaîné depuis
-trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le
-délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des
-merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui
-adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au
-camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant.
-
---Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage et
-tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous
-les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne
-s'en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence.
-
-Komm l'Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le
-plaisir qu'il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer,
-il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles
-détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent:
-
---Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et
-sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour
-un insensé et disaient que j'avais mangé l'herbe d'Erin, qui enivre
-les animaux. Aujourd'hui ils estiment que la sagesse des aïeux est
-en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l'autre,
-car mes paroles ne dépendent point du soleil ou de la lune, mais de
-mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous
-abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et
-crever les yeux, afin qu'allant mendier du pain et de la bière dans les
-villages illustres, vous portiez témoignage par toute l'Île bretonne
-de sa force et de sa justice. Pourtant j'oublierai l'injure que vous
-m'avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et
-les Atrébates sont les fruits du même arbre. J'agirai pour le bien de
-mes frères qui boivent l'eau de la Tamise. L'amitié de César que je
-venais leur porter dans leur Île, je la leur ferai rendre maintenant
-qu'ils l'ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et
-l'a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de
-coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et
-les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu'ils sont
-les amis du chef Komm qui boit l'eau de la Somme.
-
-Et Komm l'Atrébate dit encore:
-
---Apprenez de moi ce que vous dira César quand vous vous courberez sur
-vos boucliers au pied de son tribunal et ce qu'il conviendra de lui
-répondre d'un esprit avisé. Il vous dira: «Je vous accorde la paix.
-Livrez-moi des enfants nobles en otage.» Et vous lui répondrez: «Nous
-te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns
-aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans les
-régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour
-les faire venir.»
-
-Les chefs admirèrent l'esprit subtil de Komm l'Atrébate. L'un d'eux lui
-dit:
-
---Komm, tu es doué d'une grande intelligence, et je crois que ton cœur
-est plein d'amitié pour tes frères bretons qui boivent l'eau de la
-Tamise. Si César était un homme, nous aurions le courage de combattre
-contre lui, mais nous avons connu qu'il était un Dieu à ce que ses
-navires et ses machines de guerre sont des êtres vivants et doués
-de connaissance. Allons lui demander qu'il nous pardonne de l'avoir
-combattu et nous laisse notre puissance et nos richesses.
-
-Ayant ainsi parlé, les chefs de l'Île brumeuse sautèrent à cheval et
-s'en allèrent vers le rivage de l'Océan qu'occupaient les Romains
-près de l'anse où leurs liburnes étaient mouillées, et non loin de la
-grève sur laquelle ils avaient tiré leurs galères. Komm chevauchait
-avec eux. Quand ils virent le camp romain qui était entouré de fossés
-et de palissades, percé de rues larges et régulières et tout couvert
-de pavillons que dominaient les aigles d'or et les couronnes des
-enseignes, ils s'arrêtèrent émerveillés et se demandèrent par quel art
-les Romains avaient bâti en un jour une ville plus belle et plus vaste
-que toutes celles de l'Île brumeuse.
-
---Qu'est cela? s'écria l'un d'eux.
-
---C’est Rome, répondit l'Atrébate. Les Romains portent partout Rome
-avec eux.
-
-Introduits dans le camp, ils se rendirent au pied du tribunal où
-siégeait le proconsul entouré de faisceaux. Il était pâle dans la
-pourpre, avec des yeux d'aigle.
-
-Komm l'Atrébate prit une attitude suppliante et pria César de pardonner
-aux chefs bretons.
-
---En te combattant, dit-il, ces chefs n'ont pas agi selon leur cœur,
-qui est grand chaque fois qu'il commande. Quand ils poussaient contre
-tes soldats leurs chars de guerre, ils obéissaient et ne commandaient
-point; ils cédaient à la volonté des hommes pauvres et humbles des
-tribus qui s'assemblaient en grand nombre pour s'opposer à toi, n'ayant
-pas assez d'intelligence pour connaître ta force. Tu sais que les
-pauvres sont moins bons en tontes choses que les riches. Ne refuse
-point ton amitié à ceux-ci, qui possèdent de grands biens et qui
-peuvent payer le tribut.
-
-César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit:
-
---Livrez-moi en otage les fils de vos princes.
-
-Le plus ancien des chefs répondit:
-
---Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons
-quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour
-la plupart dans des régions lointaines de notre Île, et il faudra
-plusieurs journées pour les faire venir.
-
-César inclina la tète en signe de consentement. Ainsi, par le conseil
-de l'Atrébate, les chefs ne livrèrent qu'un petit nombre de jeunes
-garçons, et non point des plus nobles.
-
-Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la
-falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent
-du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La
-lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l'Océan
-des lueurs mouvantes. L'Atrébate, dont le regard sauvage perçait
-l'ombre et l'embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que
-travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant
-plus, allaient où les poussait le flot dont l'écume brillait à leur
-flanc comme une pâle étincelle; d'autres regagnaient le large. Leur
-toile effleurait la mer comme l'aile d'un oiseau pêcheur. C'étaient
-les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la
-tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l'air marin, marcha quelque
-temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l'anse
-dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons,
-étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu,
-les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres,
-les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées
-dans l'anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui
-emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume.
-Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en
-tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les
-bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que
-vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes.
-Elle était là dans le ciel agité des Bretons, et semblait un bouclier.
-Il le savait que c'était elle, la lune de cuivre, qui, dans son plein,
-avait produit cette grande marée et causé la tempête qui, maintenant,
-détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit
-auguste, devant la mer furieuse, Komm l'Atrébate eut la révélation
-d'une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine.
-
-En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec
-joie que César ne commandait ni à l'Océan ni à la lune, amie des
-plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines
-n'étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait
-fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves.
-Reprenant l'espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d'en tuer
-un grand nombre par la flèche et l'épée, et de jeter le reste dans la
-mer. C'est pourquoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le
-camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des
-peaux d'élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles
-mielleuses et tâtaient avec admiration les bras durs des centurions.
-
-Pour paraître mieux soumis, les chefs livraient des otages; mais
-c'étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une
-vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n'étaient point nés
-dans une des familles issues des Dieux. Et quand ils crurent que les
-petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur
-amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des
-bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant de grands
-cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des
-tours de bois. Les Bretons, ignorant l'art d'enlever les positions
-fortifiées, ne purent franchir l'enceinte, et beaucoup de chefs au
-visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les
-Bretons connurent que les Romains étaient doués d'une force surhumaine.
-Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre
-leur amitié.
-
-César les reçut d'un visage immobile, mais la nuit même il fit
-embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et
-cingla vers le rivage des Morins. N'espérant plus recevoir sa cavalerie
-dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête
-de l'Île brumeuse.
-
-Komm l'Atrébate regagna avec l'armée le rivage des Morins. Il avait
-monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de
-connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se
-croyaient point issus de Pluton et si ce n'était pas à cause de cette
-origine qu'ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours.
-L'Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais
-il lui dit qu'à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance
-du monde.
-
---J’estime, ajouta-t-il, que la lune est plus ancienne que le soleil.
-Elle est une divinité très puissante, amie des Gaulois.
-
---La divinité de la lune, répondit César, est reconnue par les Romains
-et par les Grecs. Mais ne crois pas, Commius, que cet astre, qui brille
-sur l'Italie et sur toute la terre, soit particulièrement favorable aux
-Gaulois.
-
---Prends garde, Julius, répondit l'Atrébate, et pèse tes paroles. La
-lune que tu vois ici courir dans les nuées n'est pas la lune qui luit à
-Rome sur vos temples de marbre. D'Italie on ne pourrait voir celle-ci,
-bien qu'elle soit grande et claire. La distance ne le permet pas.
-
-
-
-III
-
-
-L'hiver vint recouvrir la Gaule d'ombre, de glace et de neige. Le
-cœur des guerriers s'émut, dans la hutte de roseaux, au souvenir des
-chefs et des serviteurs tués par César ou vendus à l'encan. Parfois
-un homme venait, à la porte de la hutte, mendiant du pain et montrant
-ses poignets coupés par le licteur. Et les guerriers s'indignaient
-dans leur cœur. Ils échangeaient entre eux des paroles de colère. Des
-assemblées nocturnes se tenaient au fond des bois et dans le creux des
-rochers.
-
-Cependant le roi Komm chassait avec ses fidèles à travers les forêts,
-au pays des Atrébates. Chaque jour, un messager portant la saie rayée
-et les braies rouges venait, par des sentiers inconnus, au-devant du
-roi, et, ralentissant près de lui le pas de son cheval, lui disait à
-voix basse:
-
---Komm, ne veux-tu pas être un homme libre dans un pays libre? Komm,
-subiras-tu longtemps l'esclavage des Romains?
-
-Et le messager disparaissait dans l'étroit chemin où les feuilles
-tombées amortissaient le galop de son cheval.
-
-Komm, roi des Atrébates, demeurait l'ami des Romains. Mais, peu à peu,
-il se persuada qu'il convenait que les Atrébates et les Morins fussent
-libres, puisqu'il était leur roi. Il lui déplaisait aussi de voir les
-Romains, établis à Némétocenne, siéger dans des tribunaux, où ils
-rendaient la justice, et des géomètres venus d'Italie tracer des routes
-à travers les forêts sacrées. Enfin il admirait moins les Romains
-depuis qu'il avait vu leurs liburnes brisées contre les falaises
-bretonnes et les légionnaires pleurer la nuit, sur la grève. Il
-continuait d'exercer la souveraineté au nom de César. Mais il parlait
-à ses fidèles, en termes obscurs, de guerres prochaines.
-
-Trois ans plus tard, l'heure était venue; le sang romain avait coulé
-dans Genabum. Les chefs conjurés contre César assemblaient des
-guerriers dans les monts Arvernes. Komm n'aimait pointées chefs; il
-les haïssait au contraire, les uns parce qu'ils étaient plus riches
-que lui en hommes, en chevaux et en terres, les autres à cause de l'or
-et des rubis qu'ils avaient en abondance, et plusieurs de ce qu'ils
-se disaient plus braves que lui et de plus noble race. Pourtant il
-reçut leurs messagers, auxquels il remit une feuille de chêne et une
-pointe de noisetier en signe d'amour. Et il correspondit avec les chefs
-ennemis de César au moyen de branches d'arbres taillées et nouées entre
-elles de manière à présenter un sens intelligible aux Gaulois, qui
-connaissaient le langage des feuilles.
-
-Il ne poussa point le cri de guerre. Mais il allait par les villages
-atrébates et, visitant les guerriers dans les huttes, il leur disait:
-
---Trois choses sont nées les premières: l'homme, la liberté, la lumière.
-
-Il s'assura que, lorsqu'il pousserait le cri de guerre, cinq mille
-guerriers morins et quatre mille guerriers atrébates boucleraient à
-son appel leur ceinturon de bronze. Et, songeant avec joie que dans
-la forêt le feu couvait sous la cendre, il passa secrètement chez les
-Trévires, afin de les gagner à la cause gauloise.
-
-Or, tandis qu'il chevauchait avec ses fidèles le long des saules de
-la Moselle, un messager, vêtu de la saie rayée, lui remit une branche
-de frêne liée à une tige de bruyère, pour lui faire entendre que
-les Romains avaient soupçon de ses desseins et pour l'engager à la
-prudence. Car telle était la signification de la bruyère unie au frêne.
-Mais il poursuivit sa route et pénétra dans le territoire des Trévires.
-Titus Labienus, lieutenant de César, y était cantonné avec dix légions.
-Averti que le roi Commius venait secrètement visiter les chefs des
-Trévires, il soupçonna que c'était pour les détourner de l'amitié de
-Rome. L'ayant fait suivre par des espions il reçut des avis qui le
-confirmèrent dans l'idée qu'il s'était formée. Il résolut alors de se
-défaire de cet homme. Il était Romain, fils de la Ville déesse, exemple
-à l'univers, et il portait par les armes la paix romaine aux extrémités
-du monde. Il était bon général, expert dans la mathématique et dans la
-mécanique. Pendant les loisirs de la paix, il conversait dans sa villa
-de Campanie, sous les térébinthes, avec des magistrats, sur les lois,
-les mœurs et les usages des peuples. Il vantait les vertus antiques
-et la liberté. Il lisait les livres des historiens et des philosophes
-grecs. C'était un esprit plein de noblesse et d'élégance. Et parce que
-Komm l'Atrébate était un barbare, étranger à la chose romaine, il lui
-parut convenable et bon de le faire assassiner.
-
-Averti du lieu où il se trouvait, il lui envoya son préfet de la
-cavalerie, Caius Volusenus Quadratus, qui connaissait l'Atrébate, car
-ils avaient été chargés tous deux de reconnaître ensemble les côtes de
-l'île de Bretagne, avant l'expédition de César; mais Volusenus n'avait
-pas osé débarquer. Donc, sur l'ordre de Labienus, lieutenant de César,
-Volusenus choisit quelques centurions et les emmena avec lui dans le
-village où il savait qu'il trouverait Komm. Il pouvait compter sur
-eux. Le centurion était un légionnaire monté en grade et qui portait,
-comme insigne de ses fonctions, un cep de vigne dont il frappait ses
-subordonnés. Ses chefs faisaient de lui tout ce qu'ils voulaient. Il
-était, après le terrassier, le premier instrument de la conquête.
-Volusenus dit à ses centurions:
-
---Un homme s'approchera de moi. Vous le laisserez avancer. Je lui
-tendrai la main. À ce moment, vous le frapperez par derrière et vous le
-tuerez.
-
-Ayant donné ces ordres, Volusenus partit avec son escorte. Il
-rencontra, dans un chemin creux, près du village, Komm accompagné de
-ses fidèles. Le roi des Atrébates, qui se savait suspect aux Romains,
-aurait tourné bride. Mais le préfet de la cavalerie l'appela par son
-nom, l'assura de son amitié et lui tendit la main.
-
-Rassuré par ces signes de bienveillance, l'Atrébate s'approcha. Au
-moment où il allait prendre la main qui lui était tendue, un centurion
-lui abattit son épée sur la tête et le fit tomber tout sanglant de
-son cheval. Les fidèles du roi se jetèrent alors sur la petite troupe
-romaine, la dispersèrent, relevèrent Komm et l'emportèrent jusqu'au
-prochain village, tandis que Volusenus, qui croyait sa besogne achevée,
-regagnait le camp ventre à terre avec ses cavaliers.
-
-Le roi Komm n'était pas mort. Il fut porté secrètement dans le pays des
-Atrébates et il guérit de sa terrible blessure. S'étant remis debout,
-il fit ce serment:
-
---Je jure de ne me trouver face à face avec un Romain que pour le tuer.
-
-Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de
-la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée
-étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite
-que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans
-Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule
-Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers
-atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l'armée qui
-devait secourir les Gaulois d'Alésia. On fit le dénombrement de cette
-armée et il se trouva qu'elle était composée de deux cent quarante
-mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut
-donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à
-Komm l'Atrébate.
-
-Après les longs jours d'une marche embarrassée, Komm parvint avec les
-chefs et les soldats au pays montueux des Eduens. D'une des hauteurs
-qui environnent le plateau d'Alésia, il vit le camp romain et la terre
-remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la
-guerre plus avec la pioche et la pelle qu'avec le javelot et l'épée.
-Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins
-contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines.
-Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n'entendait
-pas grand'chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes
-batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent
-point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la
-tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la
-mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il
-fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait
-du mal qu'avaient soufferts avec lui les chefs gaulois dont il était
-jaloux.
-
-
-
-IV
-
-
-Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté
-parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis,
-estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de
-ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence
-qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de
-beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait
-des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre
-l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses
-divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se
-sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats,
-ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les
-prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et
-il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait
-à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur
-comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les
-noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il
-l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des
-chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui
-exprimaient en fortes images l'amour de la liberté.
-
-Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses
-fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine
-Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades
-de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de
-murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une
-architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que
-causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures
-eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des
-moyens naturels.
-
-[Illustration]
-
-Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur
-la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité,
-plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla
-ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible
-envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la
-bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries
-et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il
-descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides,
-il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme
-allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à
-la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des
-légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions.
-Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme,
-put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée
-de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton
-s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs
-grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons.
-C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une
-histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par
-des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la
-mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles
-pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve
-qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait
-dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer
-inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin
-et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce
-qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps
-et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans
-cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à
-manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il
-détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et,
-de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait
-que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître
-les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.
-
-Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait
-par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait
-un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de
-tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha
-dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit
-aigrement:
-
---Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent
-le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier!
-
-Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles
-parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes
-se mirent à rire et la vieille cria:
-
---Au large, ivrogne!
-
-Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la
-majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire!
-
-Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna
-tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de
-cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le
-temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de
-portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse
-Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux
-peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la
-plus ignoble des fonctions naturelles.
-
-Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui
-s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de
-l'amphithéâtre. Il soupira:
-
---Ô race de monstres!
-
-Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes
-gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une
-armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine,
-mais un fumier sur le sol. Et il songea:
-
--Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait
-des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes!
-
-Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois
-parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier
-de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il
-remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans
-l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait
-des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut,
-au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre
-moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait
-point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et
-l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un
-tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et
-semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps
-immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda
-sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit
-en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de
-douceur.
-
-Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous
-sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui
-enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le
-tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula
-du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique
-entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui
-y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la
-connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres
-qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors
-employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés
-d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité
-plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en
-langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un
-sens intelligible:
-
- À PHOEBÉ, SUR SA MESANGE
-
- O toi que Varius aime plus que ses yeux,
- Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux
- Du Galate....
-
- Et leur couple chantant dans la cage dorée
-
- Ô ma blanche Phœbé, donne d'un doigt prudent
- Le millet et l'eau pure à ta frêle captive.
-
- Elle couve, elle est mère; une mère est craintive.
-
- Oh! ne viens pas aux bords de l'Océan brumeux,
- Phœbé, de peur ...
-
- ... Tes pieds blancs et tes flancs
- Savants à se mouvoir au rythme du crotale.
-
- Et ni l'or de Crésus ni la pourpre d'Attale,
- Mais tes bras frais, tes seins ...
-
-Une faible rumeur montait de la ville éveillée. L'Atrébate s'enfuit
-à travers les restes des huttes gauloises où quelques Barbares
-demeuraient terrés, humbles et farouches, et, par une brèche du mur, il
-sauta dans la campagne.
-
-
-
-V
-
-
-Lorsque enfin, par le glaive du légionnaire, par les verges du licteur
-et par les paroles flatteuses de César, la Gaule fut pacifiée tout
-entière, Marcus Antonius, questeur, vint prendre ses quartiers
-d'hiver à Némétocenne des Atrébates. Il était fils de Julia, sœur de
-César. Ses fonctions consistaient à payer la solde des troupes et à
-répartir, selon les règles établies, le butin qui était énorme, car les
-conquérants avaient trouvé des barres d'or et des escarboucles sous les
-pierres des lieux sacrés, au creux des chênes, dans l'eau tranquille
-des étangs, et recueilli beaucoup d'ustensiles d'or dans les huttes des
-chefs et des peuples exterminés.
-
-Marcus Antonius amenait avec lui des scribes en grand nombre et des
-arpenteurs qui procédèrent à la répartition des meubles et des terres,
-et qui eussent fait beaucoup d'écritures inutiles; mais César leur
-prescrivit des méthodes simples et rapides de travail. Des marchands
-asiatiques, des colons, des ouvriers, des légistes venaient en
-foule à Némétocenne; et les Atrébates qui avaient quitté leur ville
-y rentraient les uns après les autres, curieux, surpris, pleins
-d'admiration. Les Gaulois, pour la plupart, étaient fiers maintenant
-de porter la toge et de parler la langue des fils magnanimes de Rémus.
-Ayant rasé leurs longues moustaches, ils ressemblaient à des Romains.
-Ceux d'entre eux qui avaient gardé quelque richesse demandaient à un
-architecte romain de leur bâtir une maison avec un portique intérieur,
-des chambres pour les femmes et une fontaine ornée de coquillages.
-Ils faisaient peindre Hercule, Mercure et les Muses dans leur salle à
-manger, et soupaient accoudés sur des lits.
-
-Komm, bien qu'illustre et fils d'un père illustre, avait perdu la
-plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait
-une vie errante et guerrière avec quelques hommes unis à lui par l'âpre
-volonté d'être libres, par la haine des Romains ou par l'habitude du
-pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrées, dans
-les marécages, et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vaste
-embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui
-parlaient sans respect, ainsi qu'un homme parle à son égal, parce
-qu'ils l'égalaient en effet par le courage, dans l'excès constant des
-souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres
-touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes
-creusées dans la pierre friable par l'eau puissante des torrents au
-fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d'animaux à
-chasser, ils se nourrissaient de mûres et d'arbouses. Ils ne pouvaient
-pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou
-seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils
-n'étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les
-huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des
-bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se
-nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons
-bleus de leur sol stérile, ils n'avaient point éprouvé la force
-romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons
-souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer.
-Ils l'écoutaient attentivement, n'ayant jamais entendu un homme parler
-aussi bien que lui. Il leur disait:
-
---Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur
-le rivage de la mer et dans la forêt profonde.
-
-»La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des
-Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n'aime les petits
-hommes bruns amenés par César.
-
-»Or, la mer m'a dit:--Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse
-déserte de mon rivage.
-
-»La forêt m'a dit:--Komm, je donnerai un abri sur à toi qui es un chef
-illustre et à tes compagnons fidèles.
-
-»La lune m'a dit:--Komm, tu m'as vue, dans l'île des Bretons, briser
-les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et
-je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent
-des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les
-surprendre, la nuit.
-
-»Ainsi m'ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis:
-
-»--Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez
-tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des
-combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des
-vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment:
-
-»Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins si
-parfaitement qu'il n'y a point dans tout ce pays une rivière, un étang,
-un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins,
-tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit, avec leur
-vraie longueur et leur vraie direction, qu'ils le sont sur le sol des
-aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir
-ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu'elle contient beaucoup
-d'autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C'est pourquoi, si
-le commandement m'avait été donné sur les peuples, j'aurais vaincu
-César et chassé les Romains de cette terre. Et c'est pourquoi nous
-surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois
-de vivres destinés à la ville qu'ils m'ont volée. Nous les surprendrons
-aisément, parce que je connais les routes qu'ils prennent, et leurs
-soldats ne pourront nous atteindre, parce qu'ils ne connaissent pas les
-chemins que nous prendrons. Et s'ils parvenaient à suivre notre trace,
-nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à
-l'île des Bretons.»
-
-Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes
-du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques
-morceaux d'or et de fer, restes des trésors qu'il avait possédés. Ils
-lui dirent:
-
---Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener.
-
-Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la
-voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de
-l'habitation d'un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à
-ses compagnons.
-
-Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre
-plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des
-richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm
-ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu'il avait fait
-de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un
-homme intelligent et les renvoyait avec des vivres pour trois jours.
-Parfois tous les hommes d'un village, jeunes et vieux, le suppliaient
-de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus
-Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut
-imposé par César, des tributs indus, et frappant d'amendes les chefs
-pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après
-avoir rempli les coffres de l'État, prenaient soin de s'enrichir aux
-dépens de ces barbares qu'ils jugeaient stupides et qu'ils pouvaient
-toujours livrer au bourreau, pour faire taire les plaintes importunes.
-Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs
-larmes et la peur qu'ils lui exprimaient de mourir de faim ou des
-Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande
-armée, parce qu'il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que
-Vercingétorix.
-
-Avec sa petite troupe, il enleva en peu de jours plusieurs convois de
-farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétocenne,
-des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville.
-
---Ces Gaulois, disaient les tribuns et le centurions, sont des barbares
-cruels, contempteurs des Dieux, ennemis du genre humain. Au mépris
-de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils
-méritent une peine exemplaire. Nous devons à l'humanité de châtier les
-coupables.
-
-Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu'au
-tribunal du questeur. Marcus Antonius d'abord n'y prit pas garde. Il
-était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées,
-avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule
-auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbes courte et
-bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d'une peau de lion, sa massue à
-la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait
-de ses flèches une machine en forme d'hydre. Puis soudain, changeant la
-dépouille du lion pour la robe d'Omphale, il changeait en même temps de
-fureurs.
-
-Cependant les convois étaient inquiétés; les détachements de soldats,
-surpris, harcelés, mis en fuite; et l'on trouva un matin le centurion
-G. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte
-dorée.
-
-On savait dans le camp romain que l'auteur de ces brigandages était
-Commius, autrefois roi par l'amitié de Rome, maintenant chef de
-bandits. Marcus Antonius donna l'ordre d'agir avec énergie pour assurer
-la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu'on ne prendrait
-pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de
-suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son
-chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus
-riches qu'il y eût à Némétocenne.
-
-L'un se nommait Vergal et l'autre Ambrow. Ils étaient tous deux
-d'illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les
-Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte
-soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d'une grande partie
-de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par
-des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes.
-Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne,
-naïfs et vains, dans l'humiliation et l'orgueil. Le préteur les
-interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux
-licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice
-latine.
-
-Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des
-colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les conseillers municipaux
-de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui
-décernèrent, par décret, une statue d'airain. Après quoi, plusieurs
-négociants latins, s'étant aventurés hors de la ville, furent surpris
-et tués par les cavaliers de Komm.
-
-
-VI
-
-Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était
-Gaius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré
-le roi Commius dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son
-escorte: «Quand je lui tendrai la main en signe d'amitié, vous le
-frapperez par derrière.» Caius Volusenus Quadratus était estimé dans
-l'armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait
-reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux
-vertus militaires. Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au
-roi Commius.
-
-Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa
-des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses
-maraudeurs, les harcelait. Cependant l'Atrébate, qui savait beaucoup
-de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la
-cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les
-prisonniers par sentiment religieux, avec l'espérance de se rendre les
-Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur
-visage. Et c'est après avoir accompli un de ces actes de piété, que
-le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le
-pays des Morins, il venait d'égorger, la nuit, dans la forêt, sur la
-pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d'un bois,
-il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus,
-qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l'enveloppa
-et lui tua beaucoup d'hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à
-se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves
-Atrébates. Ils fuyaient; ils couraient à toute bride sur la plaine,
-vers la plage où l'Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En
-tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques
-des Romains.
-
-Le chef Komm avait bon espoir d'échapper à cette poursuite. Ses chevaux
-étaient plus vites et moins chargés que ceux de l'ennemi. Il comptait
-atteindre assez tôt les navires qui l'attendaient dans une crique
-prochaine, s'embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l'île des
-Bretons.
-
-Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence.
-Parfois un pli de terrain ou des bouquets d'arbres nains leur cachaient
-les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en
-vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace de
-terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés
-et Komm ne distinguait plus derrière lui qu'un peu de poussière
-mouvante à l'horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans
-l'air le sel marin. Mais, à l'approche du rivage, le sol poudreux, qui
-montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de
-gagner du terrain.
-
-Les Barbares, dont l'ouïe était fine, entendaient venir, faibles,
-presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque,
-par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de
-la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l'anse du
-rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se
-félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de
-descendre vers le rivage, ils s'arrêtèrent à mi-côte, saisis d'angoisse
-et d'épouvante, regardant avec un morne désespoir ces beaux navires
-vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant
-à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que bien
-loin en avant brillaient les lames de la mer basse. À cette vue, ils
-demeuraient inertes et stupides, courbés sur leurs chevaux fumants qui,
-les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle
-les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière.
-
-Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s'écria:
-
---Aux navires, cavaliers! Nous avons bon vent! Aux navires!
-
-Ils obéirent sans comprendre.
-
-Et, poussant jusqu'aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles.
-Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt
-déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait.
-
-Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le
-chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la
-plage comme l'eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les
-autres à mourir en tuant des Romains.
-
-Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline
-qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond
-de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile
-était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte
-à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius,
-plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses
-hommes de regagner le camp.
-
---À quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits? Commius
-s'est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors
-de portée du javelot.
-
-Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les
-îles mouvantes, qu'ils emplirent des éclats d'un rire héroïque.
-
-Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le
-surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert.
-Le préfet était accompagné d'un nombre à peu près égal d'hommes et de
-chevaux. Il donna l'ordre décharger. L'Atrébate, soit qu'il craignît
-de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu'il méditât un stratagème, fit
-signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense
-et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup,
-il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur
-le préfet de cavalerie et, d'un coup de lance, lui perça la cuisse.
-Les Romains, voyant leur général abattu, s'enfuirent étonnés. Puis,
-par l'effet de l'éducation militaire, qui les portait à surmonter
-le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au
-moment où Komm l'accablait joyeusement des plus violentes injures. Les
-Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie
-et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand
-nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval.
-
-Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l'art des
-médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa
-blessure.
-
-Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles
-guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et
-tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant
-été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte:
-
---Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui
-sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des
-otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître
-jamais devant un Romain.
-
-Marcus Antonius était magnanime:
-
---Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues
-avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je
-lui accorde son pardon et je reçois ses otages.
-
-On ignore ce que devint ensuite Komm l'Atrébate; le reste de sa vie n'a
-point laissé de trace.
-
-
-
-
-FARINATA DEGLI UBERTI
-
-
-OU LA GUERRE CIVILE
-
-
-[Illustration]
-
- Ed ei s'ergea col petto e con la fronte.
- Corne avesse lo inferno in gran dispitto.
-
- _Inferno,_ c. 10e.
-
-Assis sur la terrasse de sa tour, le vieux Farinata degli Uberti
-enfonçait son regard aigu dans la ville hérissée de créneaux. Debout
-près de lui, Fra Ambrogio regardait le ciel où foisonnaient les roses
-du soir et qui couronnait de ses fleurs ardentes les collines enlacées
-en cercle autour de Florence. Des berges prochaines de l'Arno le parfum
-des myrtes montait dans l'air paisible. Les derniers cris des oiseaux
-avaient jailli du toit clair de San-Giovanni. Soudain, le pas de deux
-chevaux sonna sur les cailloux aigus qu'on avait arrachés au lit du
-fleuve pour en paver les chaussées, et deux jeunes cavaliers, beaux
-comme deux saint Georges, débouchant d'une rue étroite, passèrent
-devant le palais sans fenêtres des Uberti. Quand ils furent au pied de
-la tour gibeline, l'un cracha en signe de mépris, et l'autre, levant
-le bras, mit le pouce entre l'index et le doigt du milieu. Puis tous
-deux, éperonnant leurs chevaux, gagnèrent au galop le pont de bois.
-Spectateur de l'outrage fait à son nom, Farinata demeura tranquille et
-muet. Ses joues desséchées tressaillirent et une larme de plus de sel
-que d'eau vint lentement couvrir ses prunelles jaunes. Enfin il secoua
-par trois fois la tête et dit:
-
---Pourquoi ce peuple me hait-il?
-
-Fra Ambrogio ne répondit point. Et Farinata continua de regarder
-la ville, qu'il ne voyait plus qu'à travers l'Acre nuage qui lui
-brûlait les paupières. Puis tournant vers le moine sa maigre face
-où s'attachaient fortement un nez en bec d'aigle et des mâchoires
-menaçantes, il demanda encore:
-
---Pourquoi ce peuple me hait-il?
-
-Le moine fit le geste de chasser une mouche.
-
---Que vous importe, messer Farinata, l'insolence obscène de deux
-jouvenceaux nourris dans les tours guelfes d'Oltarno?
-
-FARINATA.
-
-Je me soucie peu, en effet, de ces deux Frescobaldi, mignons des
-Romains, fils d'entremetteurs et de prostituées. Je ne crains pas le
-mépris de ceux-là. Il n'est possible ni à mes amis, ni surtout à mes
-ennemis de me mépriser. Ma douleur est de sentir sur moi la haine du
-peuple de Florence.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-La haine règne dans les villes depuis que les fils de Caïn y portèrent
-l'orgueil avec les arts, et que les deux chevaliers thébains
-rassasièrent dans leur sang leur haine fraternelle. De l'injure naît
-la colère, et de la colère l'injure. Avec une infaillible fécondité la
-haine engendre la haine.
-
-FARINATA.
-
-Mais comment l'amour peut-il engendrer la haine? et pourquoi suis-je
-odieux à ma ville bien-aimée?
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Je vous répondrai donc puisque vous le voulez, messer Farinata. Mais
-vous ne tirerez de ma bouche que des paroles de vérité. Vos concitoyens
-ne vous pardonnent pas d'avoir combattu à Montaperto, sous la bannière
-blanche de Manfred, le jour où l'Arbia fut rougie du sang des
-Florentins. Et ils jugent qu'en ce jour, dans la vallée funeste, vous
-ne fûtes pas l'ami de votre ville.
-
-FARINATA.
-
-Quoi! je ne l'ai pas aimée. Vivre de sa vie, ne vivre que pour elle,
-souffrir la fatigue, la faim, la soif, la fièvre, l'insomnie, et la
-peine sans pareille, l'exil; affronter la mort à toute heure et risquer
-de tomber vivant aux mains de ceux qui ne se seraient point contentés
-de ma mort; tout oser, tout endurer pour elle, pour son bien, pour
-l'arracher à mes ennemis, qui étaient les siens, pour l'affranchir
-de toute honte, pour l'amener de gré ou de force à suivre les avis
-salutaires, à prendre le bon parti, à penser ce que je pensais moi-même
-avec les plus nobles et les meilleurs, la vouloir toute belle et
-subtile et généreuse, et sacrifier à cet unique vouloir mes biens, mes
-fils, mes proches, mes amis; me faire selon ses seuls intérêts libéral,
-avare, fidèle, perfide, magnanime, criminel, ce n'était pas aimer ma
-ville! Mais qui donc l'aima, si je ne l'aimai pas?
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Hélas! messer Farinata, votre impitoyable amour arma contre la cité la
-violence et la ruse et coûta la vie à dix mille Florentins.
-
-FARINATA.
-
-Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra
-Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données
-en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir
-ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la
-tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons
-d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient
-dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres
-à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de
-tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition.
-Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à
-vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il
-vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non
-en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de
-chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout
-ce que j'ai fait je ne regrette rien.
-
-J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents.
-Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils
-excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville
-hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils
-de César, au roi de Sicile.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan
-de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié.
-
-FARINATA.
-
-Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne
-sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles,
-mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins.
-Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses
-hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il
-leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une
-égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle
-et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers
-allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce
-secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai
-l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de
-viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais
-avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent
-tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière
-blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne.
-Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit
-comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en
-tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins,
-sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à
-Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs
-milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre.
-C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi
-eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de
-se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de
-guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances
-favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et
-d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer
-une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse,
-n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif.
-Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je
-pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission
-d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et
-désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens,
-j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de
-Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire
-que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux
-bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de
-Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle
-avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je
-craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était
-que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet
-plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient
-d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont
-ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les
-artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du
-Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta
-le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du
-jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu
-des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles
-blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient
-les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main.
-Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil,
-le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de
-la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et
-le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils
-n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage
-de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en
-présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant
-la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un
-vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne
-prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup
-d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers,
-cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et
-bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés
-à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les
-artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour
-du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que
-des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir
-plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon
-ouvrage, je me tenais à l'écart.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle
-sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle
-s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur
-fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes,
-quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la
-Malena boire le sang florentin?
-
-FARINATA.
-
-Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la
-voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant
-après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer
-à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec
-mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue
-tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit
-d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Il m'a paru que vous détestiez, et non certes à tort, la trahison de
-cet homme, qui fit choir dans la boue et le sang l'étendard sous lequel
-il était venu combattre. Moi-même, qui sais que la miséricorde du
-Seigneur est infinie, je doute si Bocca n'a point sa part dans l'enfer
-avec Caïn, Judas et Brutus le parricide. Mais si le crime de Bocca est
-à ce point exécrable, ne vous repentez-vous point de l'avoir causé? Et
-ne croyez-vous pas, messer Farinata, que vous-même, en attirant dans un
-piège l'armée des Florentins, vous avez offensé le Dieu juste, et fait
-ce qui n'était pas permis?
-
-FARINATA.
-
-Tout est permis à celui qui agit par vigueur de pensée et force de
-cœur. En trompant mes ennemis je fus magnanime et non traître. Et si
-vous me faites un crime d'avoir employé au salut de mon parti l'homme
-qui renversa le gonfalon des siens, vous aurez grand tort, Fra
-Ambrogio; car c'est la nature et non moi qui l'avait fait infâme, et
-c'est moi et non la nature qui tournai à bien son infamie.
-
-[Illustration]
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Mais, puisque vous aimiez votre patrie même en la combattant, il vous
-fut douloureux sans doute de ne l'avoir vaincue qu'avec l'aide des
-Siennois, ses ennemis. De cela ne vous vint-il point quelque vergogne?
-
-FARINATA.
-
-Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti
-dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais
-allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au
-milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le
-rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un
-tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme
-les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et
-tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de
-même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie
-de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits
-cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela,
-l'un et l'autre parti le savait.
-
-Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider
-notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si
-belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer,
-s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre
-toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y
-travailler avec un bras infatigable et un esprit délié.
-
-Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des
-entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir
-ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des
-marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand
-honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en
-décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des
-capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes.
-Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus
-d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère
-sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux
-nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen
-qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement
-dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme
-inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Je suis le plus pauvre des serviteurs des pauvres. Mais, je n'ai qu'un
-maître, qui est le Roi du Ciel; je le trahirais si je ne vous disais,
-messer Farinata, que le seul guerrier digne d'une entière louange est
-celui qui marche sous la croix en chantant:
-
- _Vexilla regis prodeunt._
-
-Le bienheureux Dominique, dont l'âme, comme un soleil, se leva sur
-l'Église obscurcie par la nuit du mensonge, enseigna que la guerre
-contre les hérétiques est d'autant plus charitable et miséricordieuse
-qu'elle est plus âpre et véhémente. Celui-là certes le comprit qui,
-portant le nom du prince des apôtres, fut la pierre de fronde qui
-frappa comme un Goliath l'hérésie au front. Il souffrit le martyre
-entre Côme et Milan. De lui mon ordre s'honore grandement. Quiconque
-tire l'épée contre un tel soldat est un autre Antiochus au regard de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ayant institué les empires, les
-royaumes et les républiques, Dieu souffre qu'on les défende par les
-armes, et il regarde les capitaines qui, l'ayant invoqué, tirent l'épée
-pour le salut de leur patrie temporelle. Il se détourne au contraire
-du citoyen qui frappe sa ville et la saigne, comme vous fîtes d'un si
-grand vouloir, messer Farinata, sans craindre que Florence, par vous
-épuisée et déchirée, n'eût plus la force de résister à ses ennemis. On
-trouve dans les chroniques anciennes que les villes affaiblies par des
-guerres intestines offrent une proie facile à l'étranger qui les guette.
-
-FARINATA.
-
-Moine, est-ce quand il veille ou quand il dort qu'on fait bien
-d'attaquer le lion? Or, j'ai tenu éveillé le lion de Florence. Demandez
-aux Pisans s'ils eurent à se réjouir de l'avoir assailli dans le temps
-que je l'avais rendu furieux. Cherchez dans les vieilles histoires et
-vous y trouverez peut-être aussi que les cités qui bouillonnent au
-dedans sont toutes prêtes à échauder les ennemis du dehors, mais que
-la gent tiédie par la paix est sans ardeur pour combattre hors de ses
-portes. Sachez qu'il faut craindre d'offenser une ville assez vigilante
-et généreuse pour soutenir la guerre intérieure, et ne dites plus que
-j'ai affaibli ma patrie.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Pourtant, vous le savez, elle fut près de périr après la journée
-funeste de l'Arbia. Les guelfes épouvantés étaient sortis de ses
-murailles et avaient pris d'eux-mêmes le chemin douloureux de l'exil.
-La diète gibeline, convoquée à Empoli par le comte Giordano, décida de
-détruire Florence.
-
-FARINATA.
-
-Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre.
-Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me
-levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage.
-Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui
-m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété
-au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit
-comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint
-Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur
-les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins!
-Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont
-diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude.
-Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux
-proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre?
-
-FARINATA.
-
-De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure
-mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux
-proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près
-de la sorte:
-
-«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans
-discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il
-convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que
-je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la
-défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.»
-
-Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et,
-s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter
-Florence.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que
-vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois
-pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son
-salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive,
-après votre mort, en son saint Paradis!
-
-FARINATA.
-
-Le paradis et l'enfer ne sont que dans notre esprit. Épicure
-l'enseignait et beaucoup d'autres après lui le savent. Vous-même, Fra
-Ambrogio, n'avez-vous pas lu dans votre livre: «L'homme meurt de même
-que la bête. Leur Condition est la même?»
-
-Mais si, comme les âmes communes, je croyais en Dieu, je le prierais de
-me laisser, après ma mort, ici tout entier, et d'enfermer mon âme avec
-mon corps dans mon tombeau, sous les murs de mon beau San Giovanni. À
-l'entour, on voit des cuves de pierre taillées par les Romains pour
-leurs morts, et maintenant ouvertes et vides. C'est dans un de ces
-lits que je veux me reposer enfin et dormir. Dans ma vie j'ai souffert
-cruellement de l'exil, et je n'étais qu'à une journée de Florence.
-Plus éloigné d'elle, je serais plus malheureux. Je veux rester toujours
-dans ma ville bien-aimée. Puissent les miens y rester aussi!
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Je vous entends avec épouvante blasphémer le Dieu qui fit le ciel et
-la terre, les montagnes de Florence et les roses de Fiesole. Et ce qui
-m'effraye le plus, messer Farinata degli Uberti, c'est que votre âme
-communique au mal un noble caractère. Si, contrairement à l'espoir que
-je garde encore, la miséricorde infinie vous abandonnait, je crois que
-l'enfer tirerait de vous quelque honneur.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LE ROI BOIT
-
-En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine
-fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages
-suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la
-coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le
-nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les
-assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les
-réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis.
-
-Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes
-mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient
-été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui
-ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre
-grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec
-laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume
-des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette
-année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six
-sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient
-réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver.
-
-Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine,
-revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre,
-prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap
-d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front
-ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le
-troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la
-partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient
-l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une
-perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui
-conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le
-chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit
-de l'évangile: _Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire
-ejus, et procidentes adoraverunt eum_, ils s'arrêtèrent devant messire
-Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois
-enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que
-messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui
-avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis
-l'office divin fut célébré dévotement.
-
-Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie.
-L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église.
-On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre,
-sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de
-feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre
-prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau
-entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon
-Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire
-Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas
-bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant
-pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et
-lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon.
-C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur.
-L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût
-à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de
-l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un
-enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils
-de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune
-fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation.
-
-Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le
-visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers
-les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles.
-L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes,
-le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à
-ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume
-Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle
-aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit
-était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de
-Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage
-avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres
-légitimes, car toute puissance vient de Dieu. _Omnis potestas a Deo._
-
-Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita
-le _Bénédicite_, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean
-Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son
-voisin:
-
---Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous
-jeûné hier?
-
---Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La
-veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui
-dit vigile dit jeûne.
-
---Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec
-d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que
-cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la
-mémoire jusqu'à l'Épiphanie.
-
---Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent
-pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.
-
---Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui
-se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont
-condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre
-des évêques.
-
-La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir.
-
---Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant.
-
---Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes
-l'homme superbe et téméraire qui va seul.
-
---Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais
-même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. _Quidam
-asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum._
-
---La question est tranchée. _Non jejunetur!_
-
---Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire
-Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable,
-Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie,
-en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes
-vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.
-
-Le chapitre tout entier approuva la sentence.
-
---Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille.
-
-Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son
-gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas
-Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois:
-
---Le roi boit! le roi boit!
-
-C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y
-manquait encourait un châtiment sévère.
-
-Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides,
-fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner
-soif aux convives.
-
---À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France,
-dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.
-
---Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est
-un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec
-le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige
-des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les
-hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.
-
---Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés
-pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour
-le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes,
-que nous avons tous élu voilà deux ans.
-
-Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du
-régent Bedford.
-
-Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal
-timbrée, qui criait:
-
---À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France!
-
-C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin
-du chanoine, éclatait.
-
-On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria
-amplement comme il convenait:
-
---Le roi boit! le roi boit!
-
-Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires
-sacrées et des affaires profanes.
-
---Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont
-envoyés par le régent pour prendre Orléans?
-
---En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont
-déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume.
-
---C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.
-
-Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois
-encore.
-
---Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement
-les honneurs de sa table.
-
-Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil.
-
-Le cri retentit plus haut que devant:
-
---Le roi boit! le roi boit!
-
-Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille,
-qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement:
-
---Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n'a pas crié: «
-Le roi boit!» en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes et il
-faut l'en punir.
-
---Il faut l'en punir! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et
-Barnabé Videloup.
-
---Qu'il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine.
-Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C'est
-l'usage!
-
---C’est l'usage! s'écrièrent ensemble les chanoines.
-
-Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée,
-tandis que nos seigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant
-en riant grassement sur l'enfant, s'efforçaient de lui tenir les bras
-et les jambes.
-
-Mais Pierrolet s'échappa de leurs mains, puis, s'adossant à la
-muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu'il
-l'enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait.
-
-[Illustration]
-
-Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement,
-messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint
-auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille,
-tenant une pelletée de suie.
-
---C’est donc moi, dit-il d'une voix onctueuse, qui, pour son châtiment,
-ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir
-Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle.
-
-Et d'un geste aussi lent que s'il aspergeait d'eau bénite un fidèle, il
-jeta une pincée de suie sur le visage de l'enfant qui, s'élançant sur
-lui, lui enfonça sa dague dans le ventre.
-
-Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face
-contre terre. Les convives s'empressèrent autour de lui. Ils virent
-qu'il était mort.
-
-Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir
-le trouver. On sut plus tard qu'il s'était engagé dans la compagnie du
-capitaine La Hire. À la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle,
-il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier.
-
-
-
-
-"LA MUIRON"
-
-
-[Illustration]
-
- _Et quelquefois, dans nos longues
- soirées, le général en chef nous faisait
- des contes de revenants, genre de
- narration auquel il était fort habile._
-
- (Mémoires du comte Lavallette,
- 1831, t. Ier, p. 335.)
-
-Depuis plus de trois mois Bonaparte était sans nouvelles de l'Europe
-quand, à son retour de Saint-Jean-d'Acre, il envoya un parlementaire à
-l'amiral ottoman, sous prétexte de traiter l'échange des prisonniers,
-mais en réalité dans l'espoir que Sir Sidney Smith arrêterait cet
-officier au passage et lui ferait connaître les événements récents, si,
-comme on pouvait le prévoir, ils étaient malheureux pour la République.
-Le général calculait juste. Sir Sidney fit monter le parlementaire à
-son bord et l'y reçut honorablement. Ayant lié conversation, il ne
-tarda pas à s'assurer que l'armée de Syrie était sans dépêches ni avis
-d'aucune sorte. Il lui montra les journaux ouverts sur la table et,
-avec une courtoisie perfide, le pria de les emporter.
-
-Bonaparte passa la nuit sous sa tente à les lire. Le matin sa
-résolution était prise de retourner en France pour y ramasser le
-pouvoir tombé. Qu'il mit seulement le pied sur le territoire de la
-République, il écraserait ce gouvernement faible et violent, qui
-livrait la patrie en proie aux imbéciles et aux fripons, et il
-occuperait seul la place balayée. Pour accomplir ce dessein, il fallait
-traverser, par des vents contraires, la Méditerranée couverte de
-croiseurs anglais. Mais Bonaparte ne voyait que le but et son étoile.
-Par un inconcevable bonheur, il avait reçu du Directoire l'autorisation
-de quitter l'armée d'Égypte et d'y désigner lui-même son successeur.
-
-Il appela l'amiral Gantheaume qui, depuis la destruction de la
-flotte, se tenait au quartier général, et lui donna l'ordre d'armer
-promptement, en secret, deux frégates vénitiennes qui se trouvaient à
-Alexandrie, et de les amener sur un point désert de la côte, qu'il lui
-désigna. Lui-même, il remit, par pli cacheté, le commandement en chef
-au général Kléber, et sous prétexte de faire une tournée d'inspection,
-se rendit avec un escadron de guides à l'anse du Marabou. Le soir du 7
-fructidor an VII, à la rencontre de deux chemins d'où l'on découvre la
-mer, il se trouva tout à coup en face du général Menou, qui regagnait
-Alexandrie avec son escorte. N'ayant plus de moyen ni de raisons de
-garder son secret, il fit à ces soldats de brusques adieux, leur
-recommanda de se bien tenir en Égypte et leur dit:
-
---Si j'ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne des bavards
-est fini!
-
-Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette
-déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir
-sa puissance future.
-
-Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate _la
-Muiron._ L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces
-mots:
-
---Je gouverne sous votre étoile.
-
-Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de
-Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate _la
-Carrère_, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et
-Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison.
-
-Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à
-Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où
-mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de
-se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large:
-
---Soyez tranquille! nous passerons.
-
-Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le
-matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont,
-Berthollet s'approcha de lui:
-
---Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être
-tranquille et que nous passerions.
-
-Bonaparte sourit:
-
---Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet,
-qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment.
-L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut
-savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la
-fortune.
-
-Et, pressant le pas, il murmura:
-
---Oser ... calculer ... ne pas s'enfermer dans un plan arrêté ... se
-plier aux circonstances, se laisser conduire par elles. Profiter des
-moindres occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le
-possible, et faire tout le possible.
-
-Ce même jour, pendant le dîner, le général ayant reproché à Lavallette
-sa pusillanimité de la veille, l'aide de camp répondit qu'à présent ses
-craintes étaient autres, mais non moindres, et qu'il les avouait sans
-honte, car elles portaient sur le sort de Bonaparte et, par conséquent,
-sur les destinées de la France et du monde.
-
---Je tiens du secrétaire de Sir Sidney, dit-il, que le commodore estime
-qu'il y a beaucoup d'avantage à bloquer hors de vue. Connaissant sa
-méthode et son caractère, nous devons nous attendre à le trouver sur
-notre route. Et dans ce cas....
-
-Bonaparte l'interrompit:
-
---Dans ce cas, vous ne doutez pas que notre inspiration et notre
-conduite ne soient supérieures au péril. Mais c'est faire bien de
-l'honneur à ce jeune fou, que de le croire capable d'agir avec suite et
-méthode. Smith devait être capitaine de brûlot.
-
-Bonaparte jugeait avec partialité l'homme redoutable qui lui avait fait
-manquer sa fortune à Saint-Jean-d'Acre; sans doute parce que ce grand
-dommage lui était moins cruel s'il était dû à un coup de hasard et non
-plus au génie d'un homme.
-
-L'amiral leva la main comme pour attester sa résolution:
-
---Si nous rencontrons les croiseurs anglais, je me porterai à bord de
-_la Carrère_, et là je leur donnerai, vous pouvez m'en croire, assez
-d'occupation pour laisser à _la Muiron_ le temps d'échapper.
-
-Lavallette entr'ouvrit la bouche. Il avait grande envie de répondre à
-l'amiral que _la Muiron_ était mauvaise marcheuse et peu capable de
-mettre à profit l'avance qu'on lui donnerait. Il eut peur de déplaire:
-il avala son inquiétude. Mais Bonaparte lut dans sa pensée. Et, le
-tirant par un bouton de son habit:
-
---Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne
-serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages
-et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas
-en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course.
-Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et
-capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se
-nomme _la Muiron._ C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à
-Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis
-cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon
-aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son
-général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte
-aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage?
-
-Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les
-cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait
-décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou
-cinq semaines le long des côtes d'Afrique.
-
-Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. _La Muiron_
-demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne
-vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue,
-sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en
-conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les
-noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp
-de lire à haute voix les _Révolutions_ de Vertot ou les _Vies_ de
-Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait
-toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par
-une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent.
-Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante
-ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas,
-quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à
-demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage
-avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les
-deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp
-Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il
-menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle
-découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa
-parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile,
-il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet,
-meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales.
-
---Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse
-des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa
-baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles
-ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les
-transformations des corps aux lois générales de la physique.
-
-Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur
-et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques,
-qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant
-sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou
-soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure,
-l'interrompit brusquement:
-
---Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un
-souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand
-elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il
-faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé,
-grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le
-nitre dans les caves et dans les écuries.
-
-Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté
-qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des
-lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que
-procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de
-l'empirisme.
-
-Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que
-l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet:
-
---Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la
-nature, mordre sur l'inconnu?
-
-Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant
-rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les
-terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable
-des phénomènes naturels.
-
---N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de
-les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer
-imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres,
-que de leur ôter l'effroi des présages et des songes?
-
-La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et
-sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons
-tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête
-et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et
-sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence:
-
---J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible
-aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce
-qu'est la vie, et la mort[1], en avez-vous assez exploré les confins,
-pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les
-apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous
-expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature
-et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats
-l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio,
-dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur,
-étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine.
-Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le
-capitaine Aubelet?
-
-À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne
-se rappelait nullement le capitaine Aubelet.
-
-Bonaparte reprit:
-
---Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait
-la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était
-un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la
-sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient
-surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne
-comprenaient pas le sens.
-
---Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi
-tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques
-semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé
-fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances
-merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé
-un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis
-ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent
-portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la
-grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre
-des héros.
-
---Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai
-retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il
-poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait
-un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine
-Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau
-ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même
-ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps
-l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir,
-Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère
-d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient
-revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à
-l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé
-comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit
-fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre
-Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer
-en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient
-précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits
-attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher
-la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des
-moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à
-la nôtre.
-
---Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet.
-L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une
-intelligence supérieure.
-
---Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette
-liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un
-conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la
-communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme
-eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion.
-
-Et Bonaparte, les yeux levés, dans la nuit, sur la flamme qui flottait
-à la flèche du grand mât, dit tout aussitôt:
-
---Le vent souffle du nord.
-
-Il avait changé de propos avec cette brusquerie qui lui était
-ordinaire et qui faisait dire à M. Denon: «Le général pousse le
-tiroir.»
-
-L'amiral Gantheaume dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que le
-vent changeât avant les premiers jours de l'automne.
-
-La pointe de la flamme était tournée vers l'Égypte. Bonaparte regardait
-de ce côté. Le regard de ses yeux s'enfonçait dans l'espace, et ces
-paroles sortirent martelées de sa bouche:
-
---Qu'ils tiennent bon, là-bas! L'évacuation de l'Égypte serait un
-désastre militaire et commercial. Alexandrie est la capitale des
-dominateurs de l'Europe. De là je ruinerai le commerce de l'Angleterre
-et je donnerai aux Indes de nouvelles destinées.... Alexandrie, pour
-moi comme pour Alexandre, c'est la place d'armes, le port, le magasin
-d'où je m'élance pour conquérir le monde et où je fais affluer les
-richesses de l'Afrique et de l'Asie. On ne vaincra l'Angleterre qu'en
-Égypte. Si elle s'emparait de l'Égypte, elle serait à notre place
-la maîtresse de l'univers. Le Turc agonise. L'Égypte m'assure la
-possession de la Grèce. Mon nom sera inscrit pour l'immortalité à côté
-de celui d'Épaminondas. Le sort du monde dépend de mon intelligence et
-de la fermeté de Kléber.
-
-Pendant les jours qui suivirent, le général demeura taciturne. Il se
-faisait lire les _Révolutions de la République romaine_ dont le récit
-lui paraissait d'une lenteur insupportable. Il fallait que l'aide de
-camp Lavallette allât au pas de charge à travers l'abbé Vertot. Et
-bientôt Bonaparte, impatient, lui arrachait le livre des mains et
-demandait les _Vies_ de Plutarque, dont il ne se lassait point. Il y
-trouvait, disait-il, à défaut de vues larges et claires, un sentiment
-puissant de la destinée.
-
-Un jour donc, après la sieste, il appela son lecteur, et lui ordonna
-de reprendre la _Vie de Brutus_ à l'endroit où il l'avait laissée la
-veille.
-
-Lavallette ouvrit le livre à la page marquée et lut:
-
- Donc, au moment où ils se disposaient, Cassius et lui, à
- quitter l'Asie avec toute l'armée (c'était par une nuit
- fort obscure; sa tente n'était éclairée que d'une faible
- lumière; un silence profond régnait dans tout le camp, et
- lui-même était plongé dans ses réflexions), il lui sembla
- voir entrer quelqu'un dans sa tente. Il tourne les yeux vers
- la porte et il aperçoit un spectre horrible, dont la figure
- était étrange et effrayante, qui s'approche de lui, et qui
- se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la
- parole. «Qui es-tu, lui demanda-t-il; un homme ou un Dieu?
- Que viens-tu faire ici et que me veux-tu?--Brutus, répondit
- le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à
- Philippes.»--Alors Brutus, sans se troubler: «Je t'y
- verrai», dit-il. Le fantôme disparut aussitôt; et Brutus, à
- qui les domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient
- rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires.
-
---C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une
-telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est
-un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères.
-Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée.
-Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme
-supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne.
-Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des
-événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne
-pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires.
-Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe
-d'un projectile.
-
-L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé.
-Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on
-allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs
-détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la
-commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures
-après on avait devant soi le terrible amiral.
-
-Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit
-était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire.
-L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même.
-Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait
-une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on
-s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et
-d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir
-traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de
-mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines
-superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement
-affranchi:
-
---Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous
-mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre
-mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui
-ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité
-italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait
-votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à
-minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la
-chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes
-qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant
-son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson,
-il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe
-et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le
-brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au
-loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles.
-Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard
-fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans
-bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait
-tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine
-Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos
-de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine
-Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter
-que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible
-de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait
-alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais
-l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu
-qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en
-même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit
-la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre
-qui parla:
-
-»--Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain.
-
-»Et il s'éloigna d'un pas muet.
-
-»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio.
-Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les
-instructions nécessaires pour remplacer le capitaine.
-
-»--Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a
-été tué hier.
-
-» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit.
-Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à
-travailler l'armée dans les marécages de Mantoue.
-
-» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San
-Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions.
-Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien
-lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit:
-
-»--Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons
-vivant.
-
-» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le
-feuillage, le frappa au front.
-
-» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée
-par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave
-capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.»
-
-
-Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses
-auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont.
-
---Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux.
-
-Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de
-Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de
-Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc,
-craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi.
-
-_La Muiron_ se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la
-repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les
-habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient
-les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos,
-sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre,
-on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.
-
-Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte
-commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à
-son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui
-depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis
-que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il
-parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa
-bouche:
-
---Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre,
-achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach,
-l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres
-assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni
-effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un
-gouvernement sans force et sans probité.
-
-» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un
-appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne
-peut gouverner avec eux.»
-
-Monge, qui était patriote, dit avec fermeté:
-
---La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la
-tyrannie.
-
---La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et
-intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.
-
-Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon
-son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de
-nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait
-mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile
-d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans
-sa lunette, le pavillon anglais.
-
-[Illustration]
-
---Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à
-d'innombrables dangers pour périr si près du rivage!
-
-Bonaparte haussa les épaules:
-
---Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée?
-
-Et il rendit leur cours h ses pensées.
-
---Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur
-place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme
-le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans
-administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État
-et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio,
-la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement?
-Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste
-n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient
-un département. La masse entière de la population veut à tout prix
-le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des
-émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.
-
---Et ce maître, dit Berthollet, sera sans doute un chef militaire?
-
---Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas! Jamais un soldat ne
-sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et par la
-science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait
-bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté
-par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses: mais
-l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour
-ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas
-subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'État la
-prééminence appartient au civil.
-
-En entendant ces déclarations, Monge et Berthollet se regardèrent
-surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et
-l'inconnu, prendre le pouvoir, et ils ne comprenaient rien à un
-discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment
-convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté,
-commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y
-répondit aussitôt:
-
---Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités
-civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle
-le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef
-militaire. Ainsi le veut l'état des esprits chez un peuple civilisé,
-raisonnable et savant.
-
-Et Bonaparte, après un moment de silence, ajouta:
-
---Je suis membre de l'Institut.
-
-Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de
-l'horizon empourpré, et disparut.
-
-Le lendemain matin, la vigie signala les côtes de France. On était en
-vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite
-ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut
-la vision éclatante et confuse d'armes et de toges; une immense clameur
-remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images
-de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines,
-qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son
-mouchoir sur les lèvres et la gorge à demi découverte, Joséphine dont
-le souvenir lui brûlait le sang.
-
---Général, lui dit Gantheaume en lui montrant la côte qui blanchissait
-au soleil du matin, je vous ai conduit où vos destins vous appelaient.
-Vous abordez comme Énée aux rivages promis par les dieux.
-
-Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII.
-
-
-[Footnote 1: Nous reproduisons la phrase telle qu'elle a été dite.]
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- LE CHANTEUR DE KYMÉ
- KOMM L'ATRÉBATE
- FARINATA DEGLI UBERTI OU LA GUERRE CIVILE
- LE ROI BOIT
- LA MUIRON
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Clio, by Anatole France
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50664 ***
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- The Project Gutenberg eBook of Clio, by Anatole France.
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-<h2>ANATOLE FRANCE</h2>
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-<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE </h4>
-
-<h1>CLIO</h1>
-
-<h4>ILLUSTRATIONS DE MUCHA</h4>
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-<h5>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h5>
-
-<h5>3, RUE AUBER, 3</h5>
-
-<h5>1900</h5>
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-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<h4>À ÉMILE ZOLA</h4>
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-<h3><a id="LE_CHANTEUR_DE_KYME"></a>LE CHANTEUR DE KYMÉ</h3>
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-<p>Il allait par le sentier qui suit le rivage le long des collines. Son
-front était nu, coupé de rides profondes et ceint d'un bandeau de laine
-rouge. Sur ses tempes les boucles blanches de ses cheveux flottaient au
-vent de la mer. Les flocons d'une barbe de neige se pressaient à son
-menton. Sa tunique et ses pieds nus avaient la couleur des chemins
-sur lesquels il errait depuis tant d'années. À son côté pendait une
-lyre grossière. On le nommait le Vieillard, on le nommait aussi le
-Chanteur. Il recevait encore un autre nom des enfants qu'il instruisait
-dans la poésie et dans la musique, et plusieurs l'appelaient l'Aveugle,
-parce que sur ses prunelles, que l'âge avait ternies, tombaient des
-paupières gonflées et rougies par la fumée des foyers où il avait
-coutume de s'asseoir pour chanter. Mais il ne vivait pas dans une nuit
-éternelle, et l'on disait qu'il voyait ce que les autres humains ne
-voient pas. Depuis trois âges d'hommes, il allait sans cesse par les
-villes. Et voici qu'après avoir chanté tout le jour chez un roi d'Ægea,
-il retournait à sa maison, dont il pouvait déjà voir le toit fumer au
-loin; car, ayant marché toute la nuit, sans s'arrêter, de peur d'être
-surpris par l'ardeur du jour, il découvrit, dans la clarté de l'aurore,
-la blanche Kymé, sa patrie. Accompagné de son chien, appuyé sur son
-bâton recourbé, il s'avançait d'un pas lent, le corps droit, la tête
-haute, par un reste de vigueur et pour s'opposer à la pente du chemin,
-qui descendait dans une étroite vallée. Le soleil, en se levant sur
-les montagnes d'Asie, revêtait d'une lumière rose les nuages légers du
-ciel et les côtes des îles semées dans la mer. Le rivage étincelait.
-Mais les collines, couronnées de lentisques et de térébinthes, qui
-s'étendaient du côté de l'Orient, retenaient encore dans leur ombre la
-douce fraîcheur de la nuit.</p>
-
-<p>Le Vieillard compta sur le sol en pente la longueur de douze fois
-douze lances et reconnut à sa gauche, entre les parois de deux roches
-jumelles, l'étroite entrée d'un bois sacré. Là, s'élevait au bord d'une
-source un autel de pierres non taillées.</p>
-
-<p>Un laurier le recouvrait à demi de ses rameaux chargés de fleurs
-éclatantes. Sur l'aire foulée, devant l'autel, blanchissaient les os
-des victimes. Tout alentour, des offrandes étaient suspendues aux
-branches des oliviers. Et, plus avant, dans l'ombre horrible de la
-gorge, deux chênes antiques se dressaient, portant clouées à leur tronc
-des têtes décharnées de taureaux. Sachant que cet autel était consacré
-à Phœbos, le vieillard pénétra dans le bois et, tirant de sa ceinture
-où elle était retenue par l'anse, une petite coupe de terre, il se
-pencha sur le ruisseau qui, dans un lit d'ache et de cresson, par de
-longs détours, cherchait la prairie. Il remplit sa coupe d'eau fraîche,
-et, comme il était pieux, il en versa quelques gouttes devant l'autel,
-avant de boire. Il adorait les dieux immortels qui ne connaissent ni
-la souffrance ni la mort, tandis que sur la terre se succèdent les
-générations misérables des hommes. Alors il fut saisi d'épouvante et il
-redouta les flèches du fils de Léto. Accablé de maux et chargé d'ans,
-il aimait la lumière du jour et craignait de mourir. C'est pourquoi il
-eut une bonne pensée. Il inclina le tronc flexible d'un ormeau et, le
-ramenant à lui, suspendit la coupe d'argile à la cime du jeune arbre
-qui, se redressant, porta vers le large ciel l'offrande du vieillard.</p>
-
-<p>La blanche Kymé s'élevait, ceinte de murs, sur le rivage de la mer.
-Une chaussée montueuse, pavée de pierres plates, conduisait à la porte
-de la ville. Cette porte avait été construite dans des âges dont
-toute mémoire était perdue, et l'on disait que c'était un ouvrage des
-Dieux. On voyait, gravés dans la pierre du linteau, plusieurs signes
-que personne ne savait expliquer, mais qui étaient regardés comme des
-signes heureux. Non loin de cette porte s'étendait la place publique où
-reluisaient, sous les arbres, les bancs des anciens. C'est auprès de
-cette place, sur le côté opposé à la mer, que s'arrêta le Vieillard.
-Là était sa maison. Étroite et basse, elle n'égalait pas en beauté la
-maison voisine où un devin illustre vivait avec ses enfants. L'entrée
-disparaissait à demi sous un tas de fumier qu'un porc fouillait de son
-groin. Ce tas était modique et non pas ample comme il s'en voit devant
-les demeures des hommes riches. Mais derrière la maison s'étendaient
-un verger et des étables que le Vieillard avait construites de ses
-mains, en pierres non équarries. Le soleil gagnait les hauteurs du ciel
-blanchi; la brise de la mer était tombée. Un feu subtil, flottant dans
-l'air, brûlait les poitrines des hommes et des animaux. Le Vieillard
-s'arrêta un moment sur le seuil pour essuyer du revers de sa main la
-sueur de son front. Son chien, l'œil attentif et la langue pendante,
-immobile, soufflait.</p>
-
-<p>La vieille Mélantho, venue du fond de la demeure, parut sur le seuil
-et prononça de bonnes paroles. Elle s'était fait attendre, parce qu'un
-Dieu avait mis dans ses jambes un esprit mauvais qui les gonflait et
-les rendait plus lourdes que deux outres de vin. C'était une esclave
-carienne, qu'un roi avait donnée jeune au chanteur, alors jeune et
-plein de force. Et elle avait conçu dans le lit de son nouveau maître
-un grand nombre d'enfants. Mais il n'en restait pas un seul à la
-maison. Les uns étaient morts, les autres s'en étaient allés au loin
-pour exercer dans les villes des Achéens l'art du chanteur ou celui
-du charron, car tous étaient doués d'un esprit ingénieux. Et Mélantho
-demeurait seule dans la maison avec Arété, sa bru, et les deux enfants
-d'Arété.</p>
-
-<p>Elle accompagna le maître dans la grande salle aux poutres enfumées,
-au milieu de laquelle, devant l'autel domestique, s'étendait, couverte
-de braises rouges et de graisses fondues, la pierre du foyer. Autour
-de la salle s'ouvraient, sur deux étages, des chambres étroites; et un
-escalier de bois conduisait aux chambres hautes des femmes. Contre les
-piliers qui soutenaient le toit reposaient les armes de bronze que le
-vieillard portait dans sa jeunesse, alors qu'il suivait les rois dans
-les villes, où ils allaient sur leurs chars reprendre des filles de
-Kymé que des héros avaient enlevées. Une cuisse de bœuf était pendue à
-l'une des solives.</p>
-
-<p>Les anciens de la ville l'avaient envoyée la veille au chanteur pour
-l'honorer. Il se réjouit à cette vue. Debout, tirant un long souffle
-de sa poitrine desséchée par l'âge, il ôta de dessous sa tunique, avec
-quelques gousses d'ail, restes de son souper agreste, le présent qu'il
-avait reçu du roi d'Ægea, une pierre tombée du ciel et précieuse, car
-elle était de fer, mais trop petite pour former une pointe de lance.
-Il rapportait encore un caillou qu'il avait trouvé sur son chemin. Ce
-caillou, quand on le regardait d'un certain côté, présentait l'image
-d'une tête d'homme. Et le Vieillard, le montrant à Mélantho:</p>
-
-<p>&mdash;Femme, vois, lui dit-il, que ce caillou est à la ressemblance de
-Pakôros, le forgeron; ce n'est pas sans la permission des Dieux qu'une
-pierre est à ce point semblable à Pakôros.</p>
-
-<p>Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l'eau sur les pieds et
-sur les mains pour effacer la poussière qui les souillaient, il saisit
-entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l'autel et commença
-à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes
-ni aux enfants le soin de préparer le repas; et, à l'exemple des rois,
-il faisait cuire lui-même la chair des animaux.</p>
-
-<p>Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les
-brindilles de bois sec jusqu'à ce qu'un Dieu les enveloppât de flammes.
-Bien que cette tâche fût sainte, le Vieillard souffrait qu'elle fût
-accomplie par une femme, à cause de la fatigue et de la vieillesse
-dont il était accablé. La flamme ayant jailli, il y jeta les chairs
-découpées, qu'il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses
-talons, il respirait l'âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait
-les larmes des yeux; mais son esprit n'en était point irrité, à cause
-de l'habitude, et parce que cette fumée était signe d'abondance. À
-mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible
-du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec
-lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son
-côté, la vieille Mélantho lui versait le vin noir dans une coupe
-d'argile semblable à celle qu'il avait donnée au Dieu.</p>
-
-<p>Quand il eut apaisé sa faim et sa soif, il demanda si tout était bien
-dans la maison et dans l'étable. Et il s'enquit de la laine tissée en
-son absence, des fromages mis sur l'éclisse et des olives mûres pour le
-pressoir. Et, songeant qu'il possédait peu de biens, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Les héros nourrissent dans les prairies des troupeaux de bœufs et
-de génisses. Ils ont des esclaves beaux et robustes en grand nombre;
-les portes de leur maison sont d'ivoire et d'airain, et leurs tables
-sont chargées de cratères d'or. La force de leur cœur leur assure des
-richesses, qu'ils gardent parfois jusqu'au déclin de l'âge. Certes,
-dans ma jeunesse, je les égalais en courage, mais je n'avais ni
-chevaux, ni chars, ni serviteurs, ni même une armure assez épaisse
-pour les égaler dans les combats et pour y gagner des trépieds d'or
-et des femmes d'une grande beauté. Celui qui combat à pied, avec de
-faibles armes, ne peut pas tuer beaucoup d'ennemis, parce que lui-même
-il craint la mort. Aussi, combattant sous les murs des villes, dans
-la foule obscure des serviteurs, je n'ai jamais rapporté de riches
-dépouilles.</p>
-
-<p>La vieille Mélantho répondit:</p>
-
-<p>&mdash;La guerre donne aux hommes des richesses et les leur ôte. Mon père
-Kyphos possédait à Mylata un palais et d'innombrables troupeaux. Mais
-des hommes armés lui ont tout pris, et ils l'ont tué. Moi-même, j'ai
-été emmenée esclave, mais je n'ai pas été maltraitée, parce que j'étais
-jeune. Les chefs m'ont reçue dans leur lit; et je n'ai jamais manqué de
-nourriture. Tu as été mon dernier maître et aussi le moins riche.</p>
-
-<p>Elle parlait sans joie et sans tristesse.</p>
-
-<p>Le Vieillard lui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Mélantho, tu ne peux te plaindre de moi, car je t'ai toujours
-traitée avec douceur. Ne me reproche point de n'avoir point gagné de
-grandes richesses. Il y a des armuriers et des forgerons qui sont
-riches. Ceux qui sont habiles à construire des chars tirent profit de
-leur travail. Les devins reçoivent de grands présents. Mais la vie des
-chanteurs est dure.</p>
-
-<p>La vieille Mélantho dit:</p>
-
-<p>&mdash;La vie de beaucoup d'hommes est dure.</p>
-
-<p>Et, d'un pas pesant, elle sortit de la maison pour aller chercher, avec
-sa bru, du bois dans le cellier. C'était l'heure où l'ardeur invincible
-du soleil accable les hommes et les animaux, et fait taire même la voix
-des oiseaux dans le feuillage immobile. Le Vieillard s'étendit sur une
-natte et, se voilant le visage, il s'endormit.</p>
-
-<p>Pendant son sommeil, il fut visité par un petit nombre de songes, qui
-n'étaient ni plus beaux ni plus rares que ceux qui lui venaient chaque
-jour. Ces songes lui présentaient des images d'hommes et de bêtes. Et,
-comme il y reconnaissait des humains qu'il avait connus durant qu'ils
-vivaient sur la terre fleurie, et qui, depuis, ayant perdu la lumière
-du jour, étaient couchés sous un tertre funèbre, il se persuadait que
-les âmes des morts flottent dans l'air, mais qu'elles sont sans vigueur
-et telles que les ombres vaines. Il était instruit par les songes
-qu'il est aussi des ombres d'animaux et de plantes, qu'on voit dans le
-sommeil. Il était certain que les morts errant dans l'Hadès forment
-eux-mêmes leur image, puisque nul autre ne la pourrait former pour eux,
-à moins d'être un de ces Dieux qui se plaisent à tromper la faible
-intelligence des hommes. Mais, n'étant pas devin, il ne pouvait faire
-la distinction des songes menteurs et des songes véritables; et, las de
-chercher des avis dans les images confuses de la nuit, il les regardait
-passer avec indifférence sous ses paupières closes.</p>
-
-<p>À son réveil, il vit, rangés devant lui dans l'attitude du respect, les
-enfants de Kymé auxquels il enseignait la poésie et la musique, comme
-son père les lui avait enseignées. Il y avait parmi eux les deux fils
-de sa bru. Plusieurs étaient aveugles; car on destinait de préférence
-à l'état de chanteurs ceux qui, privés de la vue, ne pouvaient ni
-travailler aux champs ni suivre les héros dans les guerres.</p>
-
-<p>Ils tenaient dans leurs mains les offrandes dont ils payaient les
-leçons du chanteur, des fruits, un fromage, un rayon de miel, une
-toison de brebis, et ils attendaient que le maître approuvât leur
-offrande pour la déposer sur l'autel domestique.</p>
-
-<p>Le Vieillard, s'étant levé, saisit sa lyre suspendue à une poutre de la
-salle et dit avec bonté:</p>
-
-<p>&mdash;Enfants, il est juste que les riches offrent un grand présent, et
-que les pauvres en donnent un moindre. Zeus, notre père, a partagé
-inégalement les biens entre les hommes. Mais il châtierait l'enfant qui
-ravirait le tribut qu'on doit au chanteur divin.</p>
-
-<p>La vigilante Mélantho vint enlever les offrandes sur l'autel. Et le
-Vieillard, ayant accordé sa lyre, commença d'enseigner un chant aux
-enfants, assis à terre, les jambes croisées, autour de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, leur dit-il, le combat de Patrocle et de Sarpédon. Ce chant
-est beau.</p>
-
-<p>Et il chanta. Il modulait les sons avec force, appliquant le même
-rythme et la même cadence à tous les vers; et pour que sa voix ne
-faiblit pas, il la soutenait, par intervalles réguliers, d'une note de
-sa lyre à trois cordes. Et, avant de prendre les repos nécessaires, il
-poussait un cri aigu accompagné d'une vibration stridente des cordes.</p>
-
-<p>Après qu'il avait dit un nombre de vers égal à deux fois le nombre
-des doigts de ses mains, il les faisait répéter aux enfants qui les
-criaient tous ensemble d'une voix perçante en touchant, à l'exemple du
-maître, leurs petites lyres, qu'ils avaient taillées eux-mêmes dans du
-bois, et qui ne rendaient point de son.</p>
-
-<p>Le Vieillard répétait les mêmes vers avec patience jusqu'à ce que
-les petits chanteurs les eussent retenus exactement. Il louait les
-enfants attentifs, mais ceux qui manquaient de mémoire ou d'esprit,
-il les frappait du bois de sa lyre et ils allaient pleurer contre un
-pilier de la salle. Il donnait l'exemple du chant; mais il n'y joignait
-point de préceptes, parce qu'il croyait que les choses de la poésie
-étaient établies anciennement et hors du jugement des hommes. Les seuls
-conseils qu'il leur donnât regardaient la bienséance.</p>
-
-<p>Il leur disait:</p>
-
-<p>&mdash;Honorez les rois et les héros, qui sont au-dessus des autres hommes.
-Nommez les héros par leur nom et par le nom de leur père, afin que
-ces noms ne se perdent pas. Quand vous vous tiendrez assis dans les
-assemblées, ramenez votre tunique sur vos cuisses et que votre maintien
-exprime la grâce et la pudeur.</p>
-
-<p>Il leur disait encore:</p>
-
-<p>&mdash;Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés.
-Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par
-caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: «
-Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les
-tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu
-sans doute les avait inspirés.»</p>
-
-<p>De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents.
-Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une
-hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il
-était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part
-des femmes et des enfants pour deux jours.</p>
-
-<p>Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne
-nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les
-pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir,
-quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les
-montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon
-crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet
-parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les
-Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou
-défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces
-pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle,
-il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais,
-d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les
-rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur
-la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans
-la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent
-dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le
-long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent
-à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les
-généalogies des Dieux.</p>
-
-<p>Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés
-roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut
-l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher
-les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante.
-Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se
-reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés
-dans un pli de sa tunique.</p>
-
-<p>Il achevait à peine son repas quand une jeune fille, portant une
-corbeille sur sa tête, vint à la fontaine pour y laver du linge. Elle
-le regarda d'abord avec défiance, mais voyant qu'il portait une lyre
-de bois sur sa tunique déchirée et qu'il était vieux et accablé de
-fatigue, elle s'approcha sans crainte et soudain, émue de pitié et de
-vénération, elle puisa dans le creux de ses deux mains rapprochées un
-peu d'eau dont elle rafraîchit les lèvres du chanteur.</p>
-
-<p>Alors il la nomma fille de roi; il lui promit une longue vie et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Jeune fille, l'essaim des désirs flotte autour de ta ceinture. Et
-j'estime heureux l'homme qui te conduira dans sa couche. Et moi,
-vieillard, je loue ta beauté comme l'oiseau nocturne qui pousse son cri
-méprisé sur le toit des époux. Je suis un chanteur errant. Jeune fille,
-dis-moi de bonnes paroles.</p>
-
-<p>Et la jeune fille répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Si, comme tu dis et comme il semble, tu es un joueur de lyre, ce
-n'est pas un mauvais destin qui t'amène dans cette ville. Car le riche
-Mégès reçoit aujourd'hui un hôte qui lui est cher, et il donne aux
-principaux habitants de la ville, en l'honneur de son hôte, un grand
-festin. Sans doute, il voudra leur faire entendre un bon chanteur. Va
-le trouver. On voit d'ici sa maison. Il n'est pas possible d'y arriver
-du côté de la mer, parce qu'elle est située sur ce haut promontoire qui
-s'avance au milieu des flots et qui n'est visité que par les alcyons.
-Mais si tu montes à la ville par l'escalier taillé dans le roc du côté
-de la terre, au regard des coteaux plantés de vigne, tu reconnaîtras
-facilement entre toutes la maison de Mégès. Elle est fraîchement
-enduite de chaux et plus spacieuse que les autres.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_002.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Et le Vieillard, se dressant sur ses jambes raidies, gravit l'escalier
-taillé dans le roc par les hommes des anciens jours, et, parvenu au
-plateau élevé sur lequel s'étend la ville d'Hissia, il reconnut sans
-peine la maison du riche Mégès.</p>
-
-<p>L'abord lui en fut agréable, car le sang des taureaux fraîchement
-égorgés ruisselait au dehors, et l'odeur des graisses chaudes se
-répandait au loin. Il franchit le seuil, pénétra dans la vaste salle du
-festin, et ayant touché de la main l'autel, il s'approcha de Mégès qui
-donnait des ordres à ses serviteurs et découpait les viandes. Déjà les
-convives étaient rangés autour du foyer, et ils se réjouissaient dans
-l'espérance d'une abondante nourriture. Il y avait parmi eux beaucoup
-de rois et de héros. Mais l'hôte que Mégès voulait honorer en ce repas
-était un roi de Khios qui, pour acquérir des richesses, avait longtemps
-navigué sur la mer et beaucoup enduré. Il se nommait Oineus. Tous
-les convives le regardaient avec admiration parce qu'il avait, comme
-autrefois le divin Ulysse, échappé à d'innombrables naufrages, partagé,
-dans des îles, la couche des magiciennes et rapporté des trésors. Il
-contait ses voyages, ses fatigues, et, doué d'un esprit subtil, il y
-ajoutait des mensonges.</p>
-
-<p>Reconnaissant un chanteur à la lyre que le Vieillard portait suspendue
-à son côté, le riche Mégès lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Sois le bienvenu. Quels chants sais-tu dire?</p>
-
-<p>Le Vieillard répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais la Querelle des rois qui causa de grands maux aux Achéens, je
-sais l'Assaut du mur. Et ce chant est beau. Je sais aussi Zeus trompé,
-l'Ambassade et l'Enlèvement des morts. Et ces chants sont beaux. Je
-sais encore six fois soixante chansons très belles.</p>
-
-<p>De cette manière, il faisait entendre qu'il en savait beaucoup. Mais il
-n'en connaissait pas le nombre.</p>
-
-<p>Le riche Mégès répliqua d'un ton moqueur:</p>
-
-<p>&mdash;Les chanteurs errants disent toujours, dans l'espoir d'un bon repas
-et d'un riche présent, qu'ils savent beaucoup de chansons; mais, à
-l'épreuve, on s'aperçoit qu'ils ont retenu un petit nombre de vers,
-dont ils fatiguent, en les répétant, les oreilles des héros et des rois.</p>
-
-<p>Le Vieillard fit une bonne réponse:</p>
-
-<p>&mdash;Mégès, dit-il, tu es illustre par tes richesses. Sache que le nombre
-des chants connus de moi égale celui des taureaux et des génisses que
-tes bouviers mènent paître dans la montagne.</p>
-
-<p>Mégès, admirant l'esprit du Vieillard, lui dit avec douceur:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut une intelligence non petite pour contenir tant de chansons.
-Mais, dis-moi: Ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse est-il bien vrai?
-Car on sème d'innombrables mensonges sur ces héros.</p>
-
-<p>Et le chanteur répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait
-appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles
-visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne
-mêlerai point de mensonges aux antiques récits.</p>
-
-<p>Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il
-avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers
-pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait
-lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils
-étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros
-lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient
-dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi,
-quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait
-soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il
-observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient
-en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en
-beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle.</p>
-
-<p>Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le
-Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au
-foyer et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce
-que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles
-d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse.</p>
-
-<p>Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de
-lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros
-qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité,
-et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer
-stérile.</p>
-
-<p>Le Vieillard répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le
-Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre
-elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs.
-Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses
-biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les
-prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra
-sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule.</p>
-
-<p>Oineus répondit:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de
-son fils.</p>
-
-<p>Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il
-présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement.</p>
-
-<p>&mdash;Mégès, lui dit-il, on voit que tu es accoutumé à donner des festins.</p>
-
-<p>Les bœufs de Mégès se nourrissaient des herbes odorantes qui croissent
-au flanc des montagnes. Leur chair en était toute parfumée, et les
-héros ne pouvaient s'en rassasier. Et comme Mégès remplissait à tout
-moment une coupe profonde qu'il passait ensuite à ses hôtes, le repas
-se prolongea très avant dans la journée. Nul n'avait souvenir d'un si
-beau festin.</p>
-
-<p>Le soleil était près de descendre dans la mer, quand les bouviers, qui
-gardaient dans la montagne les troupeaux de Mégès, vinrent prendre
-leur part des viandes et des vins. Mégès les honorait parce qu'ils
-paissaient les troupeaux, non point indolemment comme les bouviers
-de la plaine, mais armés de lances d'airain et ceints de cuirasses,
-afin de défendre les bœufs contre les attaques des peuples de l'Asie.
-Et ils étaient semblables aux héros et aux rois, qu'ils égalaient
-en courage. Deux chefs les conduisaient, Peiros et Thoas, que le
-maître avait mis au-dessus d'eux comme les plus braves et les plus
-intelligents. Et, vraiment, on ne pouvait voir deux hommes plus beaux.
-Mégès les accueillit à son foyer comme les protecteurs illustres de
-ses richesses. Il leur donna de la chair et du vin autant qu'ils en
-voulurent.</p>
-
-<p>Oineus, les admirant, dit à son hôte:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas vu, dans mes voyages, d'hommes ayant les bras et les
-cuisses aussi vigoureux et bien formés que les ont ces deux chefs de
-bouviers.</p>
-
-<p>Alors Mégès prononça une parole imprudente. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Peiros est plus fort dans la lutte, mais Thoas l'emporte à la course.</p>
-
-<p>En entendant cette parole, les deux bouviers se regardèrent l'un
-l'autre avec colère, et Thoas dit à Peiros:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que tu aies fait boire au maître un breuvage qui rend insensé
-pour qu'il dise à présent que tu es meilleur que moi dans la lutte.</p>
-
-<p>Et Peiros irrité répondit à Thoas:</p>
-
-<p>&mdash;Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en
-laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant
-qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds.</p>
-
-<p>Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des
-fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les
-banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant
-rétabli, Mégès dit au Vieillard:</p>
-
-<p>&mdash;Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois.</p>
-
-<p>Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la
-salle les grands éclats de sa voix.</p>
-
-<p>Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se
-taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les
-âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux
-qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui
-ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante
-haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de
-chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses
-tendons et ses nerfs affaiblis.</p>
-
-<p>Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un
-souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle
-des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés
-par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris
-farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur
-l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les
-pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient
-dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis
-longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs.</p>
-
-<p>&mdash;Chien! cria Thoas.</p>
-
-<p>Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir
-abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé,
-heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes
-brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les
-injures et les coups.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_003.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage
-Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés
-de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os
-des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et
-s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur
-le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées.</p>
-
-<p>Une obscurité profonde enveloppe la salle, où montent des imprécations
-aux Dieux et des hurlements de douleur. Des bras furieux empoignent des
-bûches ardentes et les lancent dans les ténèbres. Un tison enflammé
-atteint au front le chanteur, debout, muet, immobile.</p>
-
-<p>Alors, d'une voix plus grande que tous les bruits du combat, il maudit
-cette maison injurieuse et ces hommes impies. Puis, pressant sa lyre
-contre sa poitrine, il sortit de la demeure et marcha vers la mer le
-long du haut promontoire. À sa colère succédait une profonde lassitude
-et un âcre dégoût des hommes et de la vie.</p>
-
-<p>Le désir de se mêler aux Dieux enflait sa poitrine. Une ombre douce,
-un silence amical et la paix de la nuit enveloppaient toutes choses. À
-l'occident, vers ces contrées où l'on dit que flottent les ombres des
-morts, la lune divine, suspendue dans le ciel limpide, semait de fleurs
-argentées la mer souriante. Et le vieil Homère s'avança sur le haut
-promontoire jusqu'à ce que la terre, qui l'avait porté si longtemps,
-manquât sous ses pas.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="KOMM_LATREBATE" id="KOMM_LATREBATE">KOMM L'ATRÉBATE</a></h3>
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_004.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Les Atrébates étaient établis sur une terre brumeuse, le long d'un
-rivage battu par une mer toujours agitée et dont les sables se
-soulevaient aux vents du large comme les lames de l'Océan. Leurs
-tribus habitaient, aux bords mouvants d'une large rivière, des enclos
-formés par des abatis d'arbres, au milieu des étangs, dans des forêts
-de chênes et de bouleaux. Ils y élevaient des chevaux à grosse tête
-et de courte encolure, dont le poitrail était large, la croupe belle,
-la jambe nerveuse, et qui faisaient d'excellentes bêtes de trait. Ils
-entretenaient, à l'orée des bois, des porcs énormes, aussi sauvages
-que des sangliers. Ils chassaient avec des dogues les bêtes féroces
-dont ils clouaient la tête sur les parois de leurs maisons de bois. Ces
-animaux, ainsi que les poissons de la mer et des fleuves, faisaient
-leur nourriture. Ils les grillaient et les assaisonnaient de sel, de
-vinaigre et de cumin. Ils buvaient du vin et, dans leurs repas de
-lions, s'enivraient autour des tables rondes. Il y avait parmi eux des
-femmes qui, connaissant la vertu des herbes, cueillaient la jusquiame,
-la verveine et la plante salutaire nommée selage, qui croît dans les
-creux humides des rochers. Elles composaient un poison avec le suc
-de l'if. Les Atrébates avaient aussi des prêtres et des poètes qui
-savaient ce que les autres hommes ignorent.</p>
-
-<p>Ces habitants des forêts, des marécages et des grèves étaient de haute
-taille; ils ne coupaient point leurs chevelures blondes et couvraient
-leurs grands corps blancs d'une saie de laine qui avait les couleurs
-de la vigne empourprée par l'automne. Ils étaient soumis à des chefs
-établis au-dessus des tribus.</p>
-
-<p>Les Atrébates savaient que les Romains étaient venus faire la guerre
-aux peuples de la Gaule, et que des nations entières avaient été
-vendues, corps et biens, sous la lance. Ils étaient avertis très vite
-de ce qui se passait au bord du Rhône et de la Loire. Les signes et
-les paroles volent comme l'oiseau. Et ce qui se disait à Genabum des
-Carnutes au lever du soleil était entendu sur les sables de l'Océan à
-la première veille de nuit. Mais ils ne s'inquiétaient point du sort de
-leurs frères, ou plutôt, jaloux de leurs frères, ils se réjouissaient
-des maux que leur infligeait César. Ils ne haïssaient pas les Romains,
-puisqu'ils ne les connaissaient pas. Ils ne les craignaient point,
-parce qu'il leur semblait impossible qu'une armée pût pénétrer à
-travers les bois et les marais qui entouraient leurs habitations. Ils
-n'avaient point de villes, bien qu'ils donnassent ce nom à Némétocenne,
-vaste enclos fermé par des palissades, qui servait d'abri, en cas
-d'attaque, aux guerriers, aux femmes et aux troupeaux. Nous venons de
-dire qu'ils avaient encore, sur toute l'étendue de leur territoire,
-beaucoup d'autres abris de cette sorte, mais plus petits. On les
-appelait aussi des villes.</p>
-
-<p>Ils ne comptaient point sur ces abatis d'arbres pour résister aux
-Romains, qu'ils savaient habiles à prendre les cités défendues par des
-murs de pierre et par des tours de bois. Ils s'assuraient plutôt sur
-ce qu'il n'y avait point de chemins par tout leur territoire. Mais
-les soldats romains faisaient eux-mêmes les routes par lesquelles ils
-passaient. Ils remuaient la terre avec une force et une rapidité que
-ne concevaient pas les Gaulois de la forêt profonde, chez qui le fer
-était plus rare que l'or. Et les Atrébates apprirent un jour, non
-sans une profonde stupeur, que la longue voie romaine, avec sa belle
-chaussée de pierres et ses bornes posées de mille en mille, s'avançait
-vers leurs halliers et leurs marécages. Ils firent alors alliance avec
-les peuples répandus dans la forêt qu'on nommait la Profonde et qui
-opposaient à César une ligue de tribus nombreuses. Les chefs atrébates
-poussèrent le cri de guerre, ceignirent leur baudrier d'or et de
-corail, se coiffèrent du casque à cornes de cerf, de buffle ou d'élan,
-et tirèrent leur épée, qui ne valait pas le glaive romain. Ils furent
-vaincus et, comme ils avaient du cœur, ils se firent battre deux fois.</p>
-
-<p>Or il y avait parmi eux un chef très riche, nommé Komm. Il gardait dans
-ses coffres un grand nombre de colliers, de bracelets et d'anneaux. Il
-y gardait aussi des têtes humaines trempées d'huile de cèdre. C'étaient
-celles des chefs ennemis tués par lui-même ou par son père ou par le
-père de son père. Komm jouissait de la vie en homme fort, libre et
-puissant.</p>
-
-<p>Suivi de ses armes, de ses chevaux, de ses chars, de ses dogues
-bretons, de la foule de ses hommes de guerre et de ses femmes, il
-allait, selon son envie, sur ses domaines illimités, dans la forêt,
-le long de la rivière, et s'arrêtait dans quelqu'un de ces abris sous
-bois, de ces métairies sauvages, qu'il possédait en grand nombre. Là,
-tranquille, entouré de ses fidèles, il chassait les bêtes féroces,
-pêchait les poissons, faisait l'élève des chevaux, remémorait ses
-aventures de guerre. Et il s'en allait plus loin, dès qu'il lui en
-prenait envie. C'était un homme violent, rusé, d'un esprit subtil,
-excellent dans l'action, excellent par la parole. Quand les Atrébates
-poussèrent le cri de guerre, il ne coiffa pas le casque à cornes
-d'auroch. Mais il demeura tranquille dans une de ses maisons de bois
-pleines d'or, de guerriers, de chevaux, de femmes, de porcs sauvages
-et de poissons fumés. Après la défaite de ses compatriotes, il alla
-trouver César et mit au service des Romains son intelligence et son
-crédit. Il reçut un accueil favorable. Jugeant avec raison que ce
-Gaulois habile et puissant saurait pacifier le pays et le maintenir
-dans l'obéissance des Romains, César lui donna de grands pouvoirs et
-le nomma roi des Atrébates. Ainsi le chef Komm devint Commius Rex. Il
-porta la pourpre et fit frapper des monnaies où se voyait, de profil,
-sa tête ceinte du diadème à pointes aiguës des rois hellènes et des
-rois barbares, qui tenaient leur couronne de l'amitié du Peuple romain.</p>
-
-<p>Il ne fut point en exécration aux Atrébates. Sa conduite intéressée
-et prudente ne lui avait point fait de tort chez un peuple qui
-n'avait pas sur la patrie et les devoirs du citoyen les maximes des
-Grecs et des Latins; qui, sauvage, inglorieux, étranger à toute vie
-publique, estimait la ruse, cédait à la force et s'émerveillait de la
-puissance royale comme d'une nouveauté magnifique. Encore la plupart
-de ces Gaulois, pauvres pêcheurs de la côte brumeuse, rudes chasseurs
-de la forêt, avaient-ils une meilleure raison de ne point juger
-défavorablement la conduite et la fortune du chef Komm; ne sachant
-pas même qu'ils étaient Atrébates, ni qu'il y eût des Atrébates,
-ils se souciaient peu du roi des Atrébates. Komm ne fut donc point
-impopulaire. Et si l'amitié des Romains le mit en péril, ce péril ne
-vint point de son peuple.</p>
-
-<p>Or la quatrième année de la guerre, à la fin de l'été, César arma
-une flotte pour descendre chez les Bretons. Soucieux de se ménager
-des intelligences dans la grande Île, il résolut d'envoyer Komm en
-ambassade chez les Celtes de la Tamise, afin de leur offrir l'amitié
-du Peuple romain. Komm, qui avait l'esprit ingénieux et la langue
-déliée, était désigné pour cette ambassade par son caractère et par sa
-naissance, qui le faisait parent des Bretons. Car des tribus atrébates
-étaient alors établies sur les deux rives de la Tamise.</p>
-
-<p>Komm était fier de l'amitié de César. Mais il ne s'empressait point
-d'accomplir une mission dont il prévoyait les dangers. Pour le décider,
-il fallut lui accorder de très grands avantages. César exempta des
-tributs que payaient les villes gauloises Némétocenne, qui déjà
-devenait une cité et une capitale, tant les Romains étaient prompts à
-mettre en valeur les territoires conquis. Il rendit à Némétocenne ses
-droits et ses lois, c'est-à-dire que le rigoureux régime de la conquête
-y fut un peu adouci. De plus, il donna à Komm la royauté des Morins,
-établis sur le rivage de l'Océan, à côté des Atrébates.</p>
-
-<p>Komm fit voile avec Caius Volusenus Quadratus, préfet de la cavalerie,
-envoyé par César pour reconnaître la grande Île. Mais quand le navire
-aborda la plage de sable au pied des blanches falaises hantées des
-oiseaux, le Romain refusa de débarquer, redoutant des dangers inconnus
-et la mort certaine. Komm descendit à terre avec ses chevaux et ses
-fidèles, et parla aux chefs bretons venus à sa rencontre. Il leur
-fit un discours par lequel il leur conseillait de préférer l'amitié
-fructueuse des Romains à leur colère impitoyable. Mais ces chefs, issus
-de Hu le Puissant et de ses compagnons, étaient violents et fiers.
-Ils écoutèrent ce langage avec impatience. La colère éclata sur leurs
-visages, barbouillés de pastel. Ils jurèrent de défendre leur Île
-contre les Romains.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'ils débarquent ici, s'écrièrent-ils, et ils disparaîtront comme
-disparaît sur le sable du rivage la neige qu'a touchée le vent du Midi.</p>
-
-<p>Tenant pour un outrage les avis dictés par César, ils tiraient déjà
-l'épée du ceinturon et voulaient mettre à mort le messager de honte.</p>
-
-<p>Debout, courbé sur son bouclier dans l'attitude du suppliant, Komm
-invoqua ce nom de frère qu'il pouvait leur donner. Ils étaient fils des
-mêmes pères.</p>
-
-<p>C'est pourquoi les Bretons ne le tuèrent pas. Ils le conduisirent
-enchaîné dans un grand village voisin de la côte. En traversant
-une esplanade qui s'étendait au milieu des huttes de chaume, il
-remarqua des pierres hautes et plates, fichées en terre à intervalles
-irréguliers et couvertes de signes qu'il tint pour sacrés, car il
-n'était pas facile d'en découvrir le sens. Il vit que les huttes de
-ce grand village étaient semblables à celles des villages atrébates,
-mais d'une moindre richesse. Devant les huttes des chefs, des perches
-se dressaient, portant des hures de sangliers, des bois de rennes, des
-têtes chevelues d'hommes blonds. Komm fut conduit dans une hutte qui
-ne renfermait que la pierre du foyer recouverte encore de cendres, un
-lit de feuilles sèches et la figure d'un Dieu taillée dans une bille
-de tilleul. Lié au pilier qui soutenait le toit de chaume, l'Atrébate
-méditait sa mauvaise fortune et cherchait dans son esprit soit quelque
-parole magique très puissante, soit quelque artifice ingénieux, pour
-échapper à la colère des chefs bretons.</p>
-
-<p>Et, pour charmer sa misère, il composait, dans la manière des aïeux, un
-chant rempli de menaces et de plaintes, et tout coloré par les images
-des montagnes et des forêts natales, dont il rappelait le souvenir dans
-son cœur.</p>
-
-<p>Des femmes, tenant leur enfant pressé contre leur mamelle, vinrent le
-regarder avec curiosité et lui firent des questions sur son pays, sa
-race, les aventures de sa vie. Il leur répondit avec douceur. Mais son
-âme était triste et agitée par une cruelle inquiétude.</p>
-
-
-
-<h4>II</h4>
-
-
-<p>César, retenu jusqu'à la fin de l'été sur le rivage des Morins, ayant
-mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de
-l'Île à la quatrième heure du jour. Les Bretons l'attendaient sur la
-grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de
-faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l'Océan
-parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles
-n'arrêtèrent les Romains. L'Aigle entourée des légionnaires toucha le
-sol de l'Île barbare. Les Bretons s'enfuirent sous la grêle de pierre
-et de plomb lancée par des machines qu'ils croyaient des monstres.
-Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d'élans sous
-l'épieu du chasseur.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_005.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Lorsqu'ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin de la
-côte, les chefs s'assirent sur les pierres rangées en cercle autour de
-l'esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération
-tout le long de la nuit, et quand l'aube commença d'éclairer l'horizon,
-tandis que le chant de l'alouette perçait le ciel gris, ils se
-rendirent dans la hutte où Komm l'Atrébate était enchaîné depuis
-trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le
-délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des
-merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui
-adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au
-camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage et
-tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous
-les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne
-s'en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence.</p>
-
-<p>Komm l'Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le
-plaisir qu'il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer,
-il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles
-détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent:</p>
-
-<p>&mdash;Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et
-sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour
-un insensé et disaient que j'avais mangé l'herbe d'Erin, qui enivre
-les animaux. Aujourd'hui ils estiment que la sagesse des aïeux est
-en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l'autre,
-car mes paroles ne dépendent point du soleil ou de la lune, mais de
-mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous
-abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et
-crever les yeux, afin qu'allant mendier du pain et de la bière dans les
-villages illustres, vous portiez témoignage par toute l'Île bretonne
-de sa force et de sa justice. Pourtant j'oublierai l'injure que vous
-m'avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et
-les Atrébates sont les fruits du même arbre. J'agirai pour le bien de
-mes frères qui boivent l'eau de la Tamise. L'amitié de César que je
-venais leur porter dans leur Île, je la leur ferai rendre maintenant
-qu'ils l'ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et
-l'a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de
-coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et
-les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu'ils sont
-les amis du chef Komm qui boit l'eau de la Somme.</p>
-
-<p>Et Komm l'Atrébate dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Apprenez de moi ce que vous dira César quand vous vous courberez sur
-vos boucliers au pied de son tribunal et ce qu'il conviendra de lui
-répondre d'un esprit avisé. Il vous dira: «Je vous accorde la paix.
-Livrez-moi des enfants nobles en otage.» Et vous lui répondrez: «Nous
-te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns
-aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans les
-régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour
-les faire venir.»</p>
-
-<p>Les chefs admirèrent l'esprit subtil de Komm l'Atrébate. L'un d'eux lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Komm, tu es doué d'une grande intelligence, et je crois que ton cœur
-est plein d'amitié pour tes frères bretons qui boivent l'eau de la
-Tamise. Si César était un homme, nous aurions le courage de combattre
-contre lui, mais nous avons connu qu'il était un Dieu à ce que ses
-navires et ses machines de guerre sont des êtres vivants et doués
-de connaissance. Allons lui demander qu'il nous pardonne de l'avoir
-combattu et nous laisse notre puissance et nos richesses.</p>
-
-<p>Ayant ainsi parlé, les chefs de l'Île brumeuse sautèrent à cheval et
-s'en allèrent vers le rivage de l'Océan qu'occupaient les Romains
-près de l'anse où leurs liburnes étaient mouillées, et non loin de la
-grève sur laquelle ils avaient tiré leurs galères. Komm chevauchait
-avec eux. Quand ils virent le camp romain qui était entouré de fossés
-et de palissades, percé de rues larges et régulières et tout couvert
-de pavillons que dominaient les aigles d'or et les couronnes des
-enseignes, ils s'arrêtèrent émerveillés et se demandèrent par quel art
-les Romains avaient bâti en un jour une ville plus belle et plus vaste
-que toutes celles de l'Île brumeuse.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est cela? s'écria l'un d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;C’est Rome, répondit l'Atrébate. Les Romains portent partout Rome
-avec eux.</p>
-
-<p>Introduits dans le camp, ils se rendirent au pied du tribunal où
-siégeait le proconsul entouré de faisceaux. Il était pâle dans la
-pourpre, avec des yeux d'aigle.</p>
-
-<p>Komm l'Atrébate prit une attitude suppliante et pria César de pardonner
-aux chefs bretons.</p>
-
-<p>&mdash;En te combattant, dit-il, ces chefs n'ont pas agi selon leur cœur,
-qui est grand chaque fois qu'il commande. Quand ils poussaient contre
-tes soldats leurs chars de guerre, ils obéissaient et ne commandaient
-point; ils cédaient à la volonté des hommes pauvres et humbles des
-tribus qui s'assemblaient en grand nombre pour s'opposer à toi, n'ayant
-pas assez d'intelligence pour connaître ta force. Tu sais que les
-pauvres sont moins bons en tontes choses que les riches. Ne refuse
-point ton amitié à ceux-ci, qui possèdent de grands biens et qui
-peuvent payer le tribut.</p>
-
-<p>César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Livrez-moi en otage les fils de vos princes.</p>
-
-<p>Le plus ancien des chefs répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons
-quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour
-la plupart dans des régions lointaines de notre Île, et il faudra
-plusieurs journées pour les faire venir.</p>
-
-<p>César inclina la tète en signe de consentement. Ainsi, par le conseil
-de l'Atrébate, les chefs ne livrèrent qu'un petit nombre de jeunes
-garçons, et non point des plus nobles.</p>
-
-<p>Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la
-falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent
-du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La
-lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l'Océan
-des lueurs mouvantes. L'Atrébate, dont le regard sauvage perçait
-l'ombre et l'embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que
-travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant
-plus, allaient où les poussait le flot dont l'écume brillait à leur
-flanc comme une pâle étincelle; d'autres regagnaient le large. Leur
-toile effleurait la mer comme l'aile d'un oiseau pêcheur. C'étaient
-les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la
-tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l'air marin, marcha quelque
-temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l'anse
-dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons,
-étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu,
-les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres,
-les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées
-dans l'anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui
-emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume.
-Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en
-tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les
-bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que
-vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes.
-Elle était là dans le ciel agité des Bretons, et semblait un bouclier.
-Il le savait que c'était elle, la lune de cuivre, qui, dans son plein,
-avait produit cette grande marée et causé la tempête qui, maintenant,
-détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit
-auguste, devant la mer furieuse, Komm l'Atrébate eut la révélation
-d'une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine.</p>
-
-<p>En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec
-joie que César ne commandait ni à l'Océan ni à la lune, amie des
-plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines
-n'étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait
-fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves.
-Reprenant l'espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d'en tuer
-un grand nombre par la flèche et l'épée, et de jeter le reste dans la
-mer. C'est pourquoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le
-camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des
-peaux d'élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles
-mielleuses et tâtaient avec admiration les bras durs des centurions.</p>
-
-<p>Pour paraître mieux soumis, les chefs livraient des otages; mais
-c'étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une
-vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n'étaient point nés
-dans une des familles issues des Dieux. Et quand ils crurent que les
-petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur
-amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des
-bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant de grands
-cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des
-tours de bois. Les Bretons, ignorant l'art d'enlever les positions
-fortifiées, ne purent franchir l'enceinte, et beaucoup de chefs au
-visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les
-Bretons connurent que les Romains étaient doués d'une force surhumaine.
-Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre
-leur amitié.</p>
-
-<p>César les reçut d'un visage immobile, mais la nuit même il fit
-embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et
-cingla vers le rivage des Morins. N'espérant plus recevoir sa cavalerie
-dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête
-de l'Île brumeuse.</p>
-
-<p>Komm l'Atrébate regagna avec l'armée le rivage des Morins. Il avait
-monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de
-connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se
-croyaient point issus de Pluton et si ce n'était pas à cause de cette
-origine qu'ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours.
-L'Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais
-il lui dit qu'à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance
-du monde.</p>
-
-<p>&mdash;J’estime, ajouta-t-il, que la lune est plus ancienne que le soleil.
-Elle est une divinité très puissante, amie des Gaulois.</p>
-
-<p>&mdash;La divinité de la lune, répondit César, est reconnue par les Romains
-et par les Grecs. Mais ne crois pas, Commius, que cet astre, qui brille
-sur l'Italie et sur toute la terre, soit particulièrement favorable aux
-Gaulois.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde, Julius, répondit l'Atrébate, et pèse tes paroles. La
-lune que tu vois ici courir dans les nuées n'est pas la lune qui luit à
-Rome sur vos temples de marbre. D'Italie on ne pourrait voir celle-ci,
-bien qu'elle soit grande et claire. La distance ne le permet pas.</p>
-
-
-
-<h4>III</h4>
-
-
-<p>L'hiver vint recouvrir la Gaule d'ombre, de glace et de neige. Le
-cœur des guerriers s'émut, dans la hutte de roseaux, au souvenir des
-chefs et des serviteurs tués par César ou vendus à l'encan. Parfois
-un homme venait, à la porte de la hutte, mendiant du pain et montrant
-ses poignets coupés par le licteur. Et les guerriers s'indignaient
-dans leur cœur. Ils échangeaient entre eux des paroles de colère. Des
-assemblées nocturnes se tenaient au fond des bois et dans le creux des
-rochers.</p>
-
-<p>Cependant le roi Komm chassait avec ses fidèles à travers les forêts,
-au pays des Atrébates. Chaque jour, un messager portant la saie rayée
-et les braies rouges venait, par des sentiers inconnus, au-devant du
-roi, et, ralentissant près de lui le pas de son cheval, lui disait à
-voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Komm, ne veux-tu pas être un homme libre dans un pays libre? Komm,
-subiras-tu longtemps l'esclavage des Romains?</p>
-
-<p>Et le messager disparaissait dans l'étroit chemin où les feuilles
-tombées amortissaient le galop de son cheval.</p>
-
-<p>Komm, roi des Atrébates, demeurait l'ami des Romains. Mais, peu à peu,
-il se persuada qu'il convenait que les Atrébates et les Morins fussent
-libres, puisqu'il était leur roi. Il lui déplaisait aussi de voir les
-Romains, établis à Némétocenne, siéger dans des tribunaux, où ils
-rendaient la justice, et des géomètres venus d'Italie tracer des routes
-à travers les forêts sacrées. Enfin il admirait moins les Romains
-depuis qu'il avait vu leurs liburnes brisées contre les falaises
-bretonnes et les légionnaires pleurer la nuit, sur la grève. Il
-continuait d'exercer la souveraineté au nom de César. Mais il parlait
-à ses fidèles, en termes obscurs, de guerres prochaines.</p>
-
-<p>Trois ans plus tard, l'heure était venue; le sang romain avait coulé
-dans Genabum. Les chefs conjurés contre César assemblaient des
-guerriers dans les monts Arvernes. Komm n'aimait pointées chefs; il
-les haïssait au contraire, les uns parce qu'ils étaient plus riches
-que lui en hommes, en chevaux et en terres, les autres à cause de l'or
-et des rubis qu'ils avaient en abondance, et plusieurs de ce qu'ils
-se disaient plus braves que lui et de plus noble race. Pourtant il
-reçut leurs messagers, auxquels il remit une feuille de chêne et une
-pointe de noisetier en signe d'amour. Et il correspondit avec les chefs
-ennemis de César au moyen de branches d'arbres taillées et nouées entre
-elles de manière à présenter un sens intelligible aux Gaulois, qui
-connaissaient le langage des feuilles.</p>
-
-<p>Il ne poussa point le cri de guerre. Mais il allait par les villages
-atrébates et, visitant les guerriers dans les huttes, il leur disait:</p>
-
-<p>&mdash;Trois choses sont nées les premières: l'homme, la liberté, la lumière.</p>
-
-<p>Il s'assura que, lorsqu'il pousserait le cri de guerre, cinq mille
-guerriers morins et quatre mille guerriers atrébates boucleraient à
-son appel leur ceinturon de bronze. Et, songeant avec joie que dans
-la forêt le feu couvait sous la cendre, il passa secrètement chez les
-Trévires, afin de les gagner à la cause gauloise.</p>
-
-<p>Or, tandis qu'il chevauchait avec ses fidèles le long des saules de
-la Moselle, un messager, vêtu de la saie rayée, lui remit une branche
-de frêne liée à une tige de bruyère, pour lui faire entendre que
-les Romains avaient soupçon de ses desseins et pour l'engager à la
-prudence. Car telle était la signification de la bruyère unie au frêne.
-Mais il poursuivit sa route et pénétra dans le territoire des Trévires.
-Titus Labienus, lieutenant de César, y était cantonné avec dix légions.
-Averti que le roi Commius venait secrètement visiter les chefs des
-Trévires, il soupçonna que c'était pour les détourner de l'amitié de
-Rome. L'ayant fait suivre par des espions il reçut des avis qui le
-confirmèrent dans l'idée qu'il s'était formée. Il résolut alors de se
-défaire de cet homme. Il était Romain, fils de la Ville déesse, exemple
-à l'univers, et il portait par les armes la paix romaine aux extrémités
-du monde. Il était bon général, expert dans la mathématique et dans la
-mécanique. Pendant les loisirs de la paix, il conversait dans sa villa
-de Campanie, sous les térébinthes, avec des magistrats, sur les lois,
-les mœurs et les usages des peuples. Il vantait les vertus antiques
-et la liberté. Il lisait les livres des historiens et des philosophes
-grecs. C'était un esprit plein de noblesse et d'élégance. Et parce que
-Komm l'Atrébate était un barbare, étranger à la chose romaine, il lui
-parut convenable et bon de le faire assassiner.</p>
-
-<p>Averti du lieu où il se trouvait, il lui envoya son préfet de la
-cavalerie, Caius Volusenus Quadratus, qui connaissait l'Atrébate, car
-ils avaient été chargés tous deux de reconnaître ensemble les côtes de
-l'île de Bretagne, avant l'expédition de César; mais Volusenus n'avait
-pas osé débarquer. Donc, sur l'ordre de Labienus, lieutenant de César,
-Volusenus choisit quelques centurions et les emmena avec lui dans le
-village où il savait qu'il trouverait Komm. Il pouvait compter sur
-eux. Le centurion était un légionnaire monté en grade et qui portait,
-comme insigne de ses fonctions, un cep de vigne dont il frappait ses
-subordonnés. Ses chefs faisaient de lui tout ce qu'ils voulaient. Il
-était, après le terrassier, le premier instrument de la conquête.
-Volusenus dit à ses centurions:</p>
-
-<p>&mdash;Un homme s'approchera de moi. Vous le laisserez avancer. Je lui
-tendrai la main. À ce moment, vous le frapperez par derrière et vous le
-tuerez.</p>
-
-<p>Ayant donné ces ordres, Volusenus partit avec son escorte. Il
-rencontra, dans un chemin creux, près du village, Komm accompagné de
-ses fidèles. Le roi des Atrébates, qui se savait suspect aux Romains,
-aurait tourné bride. Mais le préfet de la cavalerie l'appela par son
-nom, l'assura de son amitié et lui tendit la main.</p>
-
-<p>Rassuré par ces signes de bienveillance, l'Atrébate s'approcha. Au
-moment où il allait prendre la main qui lui était tendue, un centurion
-lui abattit son épée sur la tête et le fit tomber tout sanglant de
-son cheval. Les fidèles du roi se jetèrent alors sur la petite troupe
-romaine, la dispersèrent, relevèrent Komm et l'emportèrent jusqu'au
-prochain village, tandis que Volusenus, qui croyait sa besogne achevée,
-regagnait le camp ventre à terre avec ses cavaliers.</p>
-
-<p>Le roi Komm n'était pas mort. Il fut porté secrètement dans le pays des
-Atrébates et il guérit de sa terrible blessure. S'étant remis debout,
-il fit ce serment:</p>
-
-<p>&mdash;Je jure de ne me trouver face à face avec un Romain que pour le tuer.</p>
-
-<p>Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de
-la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée
-étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite
-que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans
-Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule
-Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers
-atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l'armée qui
-devait secourir les Gaulois d'Alésia. On fit le dénombrement de cette
-armée et il se trouva qu'elle était composée de deux cent quarante
-mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut
-donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à
-Komm l'Atrébate.</p>
-
-<p>Après les longs jours d'une marche embarrassée, Komm parvint avec les
-chefs et les soldats au pays montueux des Eduens. D'une des hauteurs
-qui environnent le plateau d'Alésia, il vit le camp romain et la terre
-remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la
-guerre plus avec la pioche et la pelle qu'avec le javelot et l'épée.
-Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins
-contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines.
-Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n'entendait
-pas grand'chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes
-batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent
-point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la
-tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la
-mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il
-fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait
-du mal qu'avaient soufferts avec lui les chefs gaulois dont il était
-jaloux.</p>
-
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-
-<p>Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté
-parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis,
-estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de
-ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence
-qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de
-beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait
-des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre
-l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses
-divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se
-sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats,
-ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les
-prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et
-il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait
-à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur
-comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les
-noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il
-l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des
-chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui
-exprimaient en fortes images l'amour de la liberté.</p>
-
-<p>Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses
-fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine
-Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades
-de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de
-murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une
-architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que
-causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures
-eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des
-moyens naturels.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_006.jpg" width="650" alt="" />
-</div>
-
-<p>Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur
-la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité,
-plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla
-ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible
-envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la
-bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries
-et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il
-descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides,
-il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme
-allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à
-la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des
-légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions.
-Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme,
-put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée
-de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton
-s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs
-grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons.
-C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une
-histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par
-des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la
-mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles
-pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve
-qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait
-dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer
-inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin
-et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce
-qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps
-et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans
-cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à
-manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il
-détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et,
-de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait
-que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître
-les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.</p>
-
-<p>Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait
-par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait
-un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de
-tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha
-dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit
-aigrement:</p>
-
-<p>&mdash;Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent
-le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier!</p>
-
-<p>Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles
-parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes
-se mirent à rire et la vieille cria:</p>
-
-<p>&mdash;Au large, ivrogne!</p>
-
-<p>Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la
-majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire!</p>
-
-<p>Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna
-tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de
-cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le
-temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de
-portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse
-Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux
-peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la
-plus ignoble des fonctions naturelles.</p>
-
-<p>Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui
-s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de
-l'amphithéâtre. Il soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Ô race de monstres!</p>
-
-<p>Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes
-gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une
-armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine,
-mais un fumier sur le sol. Et il songea:</p>
-
-<p>-Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait
-des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes!</p>
-
-<p>Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois
-parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier
-de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il
-remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans
-l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait
-des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut,
-au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre
-moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait
-point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et
-l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un
-tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et
-semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps
-immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda
-sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit
-en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de
-douceur.</p>
-
-<p>Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous
-sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui
-enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le
-tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula
-du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique
-entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui
-y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la
-connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres
-qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors
-employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés
-d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité
-plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en
-langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un
-sens intelligible:</p>
-
-<p class="p2" style="margin-left: 20%;">
-<span style="font-size: 0.8em;">À PHOEBÉ, SUR SA MESANGE</span><br />
-<br />
-O toi que Varius aime plus que ses yeux,<br />
-Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux<br />
-Du Galate....<br />
-<br />
-Et leur couple chantant dans la cage dorée<br />
-<br />
-Ô ma blanche Phœbé, donne d'un doigt prudent<br />
-Le millet et l'eau pure à ta frêle captive.<br />
-<br />
-Elle couve, elle est mère; une mère est craintive.<br />
-<br />
-Oh! ne viens pas aux bords de l'Océan brumeux,<br />
-Phœbé, de peur ...<br />
-<br />
-... Tes pieds blancs et tes flancs<br />
-Savants à se mouvoir au rythme du crotale.<br />
-<br />
-Et ni l'or de Crésus ni la pourpre d'Attale,<br />
-Mais tes bras frais, tes seins ...<br />
-</p>
-
-<p class="p2">Une faible rumeur montait de la ville éveillée. L'Atrébate s'enfuit
-à travers les restes des huttes gauloises où quelques Barbares
-demeuraient terrés, humbles et farouches, et, par une brèche du mur, il
-sauta dans la campagne.</p>
-
-
-
-<h4>V</h4>
-
-
-<p>Lorsque enfin, par le glaive du légionnaire, par les verges du licteur
-et par les paroles flatteuses de César, la Gaule fut pacifiée tout
-entière, Marcus Antonius, questeur, vint prendre ses quartiers
-d'hiver à Némétocenne des Atrébates. Il était fils de Julia, sœur de
-César. Ses fonctions consistaient à payer la solde des troupes et à
-répartir, selon les règles établies, le butin qui était énorme, car les
-conquérants avaient trouvé des barres d'or et des escarboucles sous les
-pierres des lieux sacrés, au creux des chênes, dans l'eau tranquille
-des étangs, et recueilli beaucoup d'ustensiles d'or dans les huttes des
-chefs et des peuples exterminés.</p>
-
-<p>Marcus Antonius amenait avec lui des scribes en grand nombre et des
-arpenteurs qui procédèrent à la répartition des meubles et des terres,
-et qui eussent fait beaucoup d'écritures inutiles; mais César leur
-prescrivit des méthodes simples et rapides de travail. Des marchands
-asiatiques, des colons, des ouvriers, des légistes venaient en
-foule à Némétocenne; et les Atrébates qui avaient quitté leur ville
-y rentraient les uns après les autres, curieux, surpris, pleins
-d'admiration. Les Gaulois, pour la plupart, étaient fiers maintenant
-de porter la toge et de parler la langue des fils magnanimes de Rémus.
-Ayant rasé leurs longues moustaches, ils ressemblaient à des Romains.
-Ceux d'entre eux qui avaient gardé quelque richesse demandaient à un
-architecte romain de leur bâtir une maison avec un portique intérieur,
-des chambres pour les femmes et une fontaine ornée de coquillages.
-Ils faisaient peindre Hercule, Mercure et les Muses dans leur salle à
-manger, et soupaient accoudés sur des lits.</p>
-
-<p>Komm, bien qu'illustre et fils d'un père illustre, avait perdu la
-plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait
-une vie errante et guerrière avec quelques hommes unis à lui par l'âpre
-volonté d'être libres, par la haine des Romains ou par l'habitude du
-pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrées, dans
-les marécages, et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vaste
-embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui
-parlaient sans respect, ainsi qu'un homme parle à son égal, parce
-qu'ils l'égalaient en effet par le courage, dans l'excès constant des
-souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres
-touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes
-creusées dans la pierre friable par l'eau puissante des torrents au
-fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d'animaux à
-chasser, ils se nourrissaient de mûres et d'arbouses. Ils ne pouvaient
-pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou
-seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils
-n'étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les
-huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des
-bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se
-nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons
-bleus de leur sol stérile, ils n'avaient point éprouvé la force
-romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons
-souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer.
-Ils l'écoutaient attentivement, n'ayant jamais entendu un homme parler
-aussi bien que lui. Il leur disait:</p>
-
-<p>&mdash;Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur
-le rivage de la mer et dans la forêt profonde.</p>
-
-<p>»La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des
-Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n'aime les petits
-hommes bruns amenés par César.</p>
-
-<p>»Or, la mer m'a dit:&mdash;Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse
-déserte de mon rivage.</p>
-
-<p>»La forêt m'a dit:&mdash;Komm, je donnerai un abri sur à toi qui es un chef
-illustre et à tes compagnons fidèles.</p>
-
-<p>»La lune m'a dit:&mdash;Komm, tu m'as vue, dans l'île des Bretons, briser
-les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et
-je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent
-des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les
-surprendre, la nuit.</p>
-
-<p>»Ainsi m'ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis:</p>
-
-<p>»&mdash;Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez
-tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des
-combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des
-vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment:</p>
-
-<p>»Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins si
-parfaitement qu'il n'y a point dans tout ce pays une rivière, un étang,
-un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins,
-tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit, avec leur
-vraie longueur et leur vraie direction, qu'ils le sont sur le sol des
-aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir
-ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu'elle contient beaucoup
-d'autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C'est pourquoi, si
-le commandement m'avait été donné sur les peuples, j'aurais vaincu
-César et chassé les Romains de cette terre. Et c'est pourquoi nous
-surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois
-de vivres destinés à la ville qu'ils m'ont volée. Nous les surprendrons
-aisément, parce que je connais les routes qu'ils prennent, et leurs
-soldats ne pourront nous atteindre, parce qu'ils ne connaissent pas les
-chemins que nous prendrons. Et s'ils parvenaient à suivre notre trace,
-nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à
-l'île des Bretons.»</p>
-
-<p>Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes
-du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques
-morceaux d'or et de fer, restes des trésors qu'il avait possédés. Ils
-lui dirent:</p>
-
-<p>&mdash;Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener.</p>
-
-<p>Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la
-voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de
-l'habitation d'un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à
-ses compagnons.</p>
-
-<p>Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre
-plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des
-richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm
-ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu'il avait fait
-de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un
-homme intelligent et les renvoyait avec des vivres pour trois jours.
-Parfois tous les hommes d'un village, jeunes et vieux, le suppliaient
-de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus
-Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut
-imposé par César, des tributs indus, et frappant d'amendes les chefs
-pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après
-avoir rempli les coffres de l'État, prenaient soin de s'enrichir aux
-dépens de ces barbares qu'ils jugeaient stupides et qu'ils pouvaient
-toujours livrer au bourreau, pour faire taire les plaintes importunes.
-Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs
-larmes et la peur qu'ils lui exprimaient de mourir de faim ou des
-Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande
-armée, parce qu'il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que
-Vercingétorix.</p>
-
-<p>Avec sa petite troupe, il enleva en peu de jours plusieurs convois de
-farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétocenne,
-des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Ces Gaulois, disaient les tribuns et le centurions, sont des barbares
-cruels, contempteurs des Dieux, ennemis du genre humain. Au mépris
-de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils
-méritent une peine exemplaire. Nous devons à l'humanité de châtier les
-coupables.</p>
-
-<p>Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu'au
-tribunal du questeur. Marcus Antonius d'abord n'y prit pas garde. Il
-était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées,
-avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule
-auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbes courte et
-bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d'une peau de lion, sa massue à
-la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait
-de ses flèches une machine en forme d'hydre. Puis soudain, changeant la
-dépouille du lion pour la robe d'Omphale, il changeait en même temps de
-fureurs.</p>
-
-<p>Cependant les convois étaient inquiétés; les détachements de soldats,
-surpris, harcelés, mis en fuite; et l'on trouva un matin le centurion
-G. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte
-dorée.</p>
-
-<p>On savait dans le camp romain que l'auteur de ces brigandages était
-Commius, autrefois roi par l'amitié de Rome, maintenant chef de
-bandits. Marcus Antonius donna l'ordre d'agir avec énergie pour assurer
-la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu'on ne prendrait
-pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de
-suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son
-chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus
-riches qu'il y eût à Némétocenne.</p>
-
-<p>L'un se nommait Vergal et l'autre Ambrow. Ils étaient tous deux
-d'illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les
-Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte
-soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d'une grande partie
-de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par
-des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes.
-Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne,
-naïfs et vains, dans l'humiliation et l'orgueil. Le préteur les
-interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux
-licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice
-latine.</p>
-
-<p>Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des
-colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les conseillers municipaux
-de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui
-décernèrent, par décret, une statue d'airain. Après quoi, plusieurs
-négociants latins, s'étant aventurés hors de la ville, furent surpris
-et tués par les cavaliers de Komm.</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-<p>Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était
-Gaius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré
-le roi Commius dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son
-escorte: «Quand je lui tendrai la main en signe d'amitié, vous le
-frapperez par derrière.» Caius Volusenus Quadratus était estimé dans
-l'armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait
-reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux
-vertus militaires. Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au
-roi Commius.</p>
-
-<p>Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa
-des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses
-maraudeurs, les harcelait. Cependant l'Atrébate, qui savait beaucoup
-de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la
-cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les
-prisonniers par sentiment religieux, avec l'espérance de se rendre les
-Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur
-visage. Et c'est après avoir accompli un de ces actes de piété, que
-le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le
-pays des Morins, il venait d'égorger, la nuit, dans la forêt, sur la
-pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d'un bois,
-il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus,
-qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l'enveloppa
-et lui tua beaucoup d'hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à
-se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves
-Atrébates. Ils fuyaient; ils couraient à toute bride sur la plaine,
-vers la plage où l'Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En
-tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques
-des Romains.</p>
-
-<p>Le chef Komm avait bon espoir d'échapper à cette poursuite. Ses chevaux
-étaient plus vites et moins chargés que ceux de l'ennemi. Il comptait
-atteindre assez tôt les navires qui l'attendaient dans une crique
-prochaine, s'embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l'île des
-Bretons.</p>
-
-<p>Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence.
-Parfois un pli de terrain ou des bouquets d'arbres nains leur cachaient
-les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en
-vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace de
-terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés
-et Komm ne distinguait plus derrière lui qu'un peu de poussière
-mouvante à l'horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans
-l'air le sel marin. Mais, à l'approche du rivage, le sol poudreux, qui
-montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de
-gagner du terrain.</p>
-
-<p>Les Barbares, dont l'ouïe était fine, entendaient venir, faibles,
-presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque,
-par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de
-la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l'anse du
-rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se
-félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de
-descendre vers le rivage, ils s'arrêtèrent à mi-côte, saisis d'angoisse
-et d'épouvante, regardant avec un morne désespoir ces beaux navires
-vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant
-à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que bien
-loin en avant brillaient les lames de la mer basse. À cette vue, ils
-demeuraient inertes et stupides, courbés sur leurs chevaux fumants qui,
-les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle
-les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière.</p>
-
-<p>Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Aux navires, cavaliers! Nous avons bon vent! Aux navires!</p>
-
-<p>Ils obéirent sans comprendre.</p>
-
-<p>Et, poussant jusqu'aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles.
-Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt
-déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait.</p>
-
-<p>Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le
-chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la
-plage comme l'eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les
-autres à mourir en tuant des Romains.</p>
-
-<p>Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline
-qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond
-de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile
-était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte
-à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius,
-plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses
-hommes de regagner le camp.</p>
-
-<p>&mdash;À quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits? Commius
-s'est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors
-de portée du javelot.</p>
-
-<p>Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les
-îles mouvantes, qu'ils emplirent des éclats d'un rire héroïque.</p>
-
-<p>Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le
-surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert.
-Le préfet était accompagné d'un nombre à peu près égal d'hommes et de
-chevaux. Il donna l'ordre décharger. L'Atrébate, soit qu'il craignît
-de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu'il méditât un stratagème, fit
-signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense
-et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup,
-il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur
-le préfet de cavalerie et, d'un coup de lance, lui perça la cuisse.
-Les Romains, voyant leur général abattu, s'enfuirent étonnés. Puis,
-par l'effet de l'éducation militaire, qui les portait à surmonter
-le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au
-moment où Komm l'accablait joyeusement des plus violentes injures. Les
-Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie
-et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand
-nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval.</p>
-
-<p>Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l'art des
-médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa
-blessure.</p>
-
-<p>Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles
-guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et
-tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant
-été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte:</p>
-
-<p>&mdash;Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui
-sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des
-otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître
-jamais devant un Romain.</p>
-
-<p>Marcus Antonius était magnanime:</p>
-
-<p>&mdash;Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues
-avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je
-lui accorde son pardon et je reçois ses otages.</p>
-
-<p>On ignore ce que devint ensuite Komm l'Atrébate; le reste de sa vie n'a
-point laissé de trace.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="FARINATA_DEGLI_UBERTI" id="FARINATA_DEGLI_UBERTI">FARINATA DEGLI UBERTI</a></h3>
-
-<h4>OU LA GUERRE CIVILE</h4>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_007.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p style="margin-left: 40%;">
-Ed ei s'ergea col petto e con la fronte.<br />
-Corne avesse lo inferno in gran dispitto.<br />
-<span style="margin-left: 40%;"><i>Inferno,</i> c. 10e.</span><br />
-</p>
-
-<p class="p2">Assis sur la terrasse de sa tour, le vieux Farinata degli Uberti
-enfonçait son regard aigu dans la ville hérissée de créneaux. Debout
-près de lui, Fra Ambrogio regardait le ciel où foisonnaient les roses
-du soir et qui couronnait de ses fleurs ardentes les collines enlacées
-en cercle autour de Florence. Des berges prochaines de l'Arno le parfum
-des myrtes montait dans l'air paisible. Les derniers cris des oiseaux
-avaient jailli du toit clair de San-Giovanni. Soudain, le pas de deux
-chevaux sonna sur les cailloux aigus qu'on avait arrachés au lit du
-fleuve pour en paver les chaussées, et deux jeunes cavaliers, beaux
-comme deux saint Georges, débouchant d'une rue étroite, passèrent
-devant le palais sans fenêtres des Uberti. Quand ils furent au pied de
-la tour gibeline, l'un cracha en signe de mépris, et l'autre, levant
-le bras, mit le pouce entre l'index et le doigt du milieu. Puis tous
-deux, éperonnant leurs chevaux, gagnèrent au galop le pont de bois.
-Spectateur de l'outrage fait à son nom, Farinata demeura tranquille et
-muet. Ses joues desséchées tressaillirent et une larme de plus de sel
-que d'eau vint lentement couvrir ses prunelles jaunes. Enfin il secoua
-par trois fois la tête et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ce peuple me hait-il?</p>
-
-<p>Fra Ambrogio ne répondit point. Et Farinata continua de regarder
-la ville, qu'il ne voyait plus qu'à travers l'Acre nuage qui lui
-brûlait les paupières. Puis tournant vers le moine sa maigre face
-où s'attachaient fortement un nez en bec d'aigle et des mâchoires
-menaçantes, il demanda encore:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ce peuple me hait-il?</p>
-
-<p>Le moine fit le geste de chasser une mouche.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous importe, messer Farinata, l'insolence obscène de deux
-jouvenceaux nourris dans les tours guelfes d'Oltarno?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Je me soucie peu, en effet, de ces deux Frescobaldi, mignons des
-Romains, fils d'entremetteurs et de prostituées. Je ne crains pas le
-mépris de ceux-là. Il n'est possible ni à mes amis, ni surtout à mes
-ennemis de me mépriser. Ma douleur est de sentir sur moi la haine du
-peuple de Florence.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>La haine règne dans les villes depuis que les fils de Caïn y portèrent
-l'orgueil avec les arts, et que les deux chevaliers thébains
-rassasièrent dans leur sang leur haine fraternelle. De l'injure naît
-la colère, et de la colère l'injure. Avec une infaillible fécondité la
-haine engendre la haine.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Mais comment l'amour peut-il engendrer la haine? et pourquoi suis-je
-odieux à ma ville bien-aimée?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Je vous répondrai donc puisque vous le voulez, messer Farinata. Mais
-vous ne tirerez de ma bouche que des paroles de vérité. Vos concitoyens
-ne vous pardonnent pas d'avoir combattu à Montaperto, sous la bannière
-blanche de Manfred, le jour où l'Arbia fut rougie du sang des
-Florentins. Et ils jugent qu'en ce jour, dans la vallée funeste, vous
-ne fûtes pas l'ami de votre ville.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Quoi! je ne l'ai pas aimée. Vivre de sa vie, ne vivre que pour elle,
-souffrir la fatigue, la faim, la soif, la fièvre, l'insomnie, et la
-peine sans pareille, l'exil; affronter la mort à toute heure et risquer
-de tomber vivant aux mains de ceux qui ne se seraient point contentés
-de ma mort; tout oser, tout endurer pour elle, pour son bien, pour
-l'arracher à mes ennemis, qui étaient les siens, pour l'affranchir
-de toute honte, pour l'amener de gré ou de force à suivre les avis
-salutaires, à prendre le bon parti, à penser ce que je pensais moi-même
-avec les plus nobles et les meilleurs, la vouloir toute belle et
-subtile et généreuse, et sacrifier à cet unique vouloir mes biens, mes
-fils, mes proches, mes amis; me faire selon ses seuls intérêts libéral,
-avare, fidèle, perfide, magnanime, criminel, ce n'était pas aimer ma
-ville! Mais qui donc l'aima, si je ne l'aimai pas?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Hélas! messer Farinata, votre impitoyable amour arma contre la cité la
-violence et la ruse et coûta la vie à dix mille Florentins.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra
-Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données
-en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir
-ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la
-tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons
-d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient
-dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres
-à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de
-tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition.
-Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à
-vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il
-vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non
-en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de
-chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout
-ce que j'ai fait je ne regrette rien.</p>
-
-<p>J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents.
-Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils
-excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville
-hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils
-de César, au roi de Sicile.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan
-de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne
-sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles,
-mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins.
-Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses
-hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il
-leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une
-égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle
-et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers
-allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce
-secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai
-l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de
-viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais
-avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent
-tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière
-blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne.
-Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit
-comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en
-tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins,
-sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à
-Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs
-milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre.
-C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi
-eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de
-se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de
-guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances
-favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et
-d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer
-une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse,
-n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif.
-Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je
-pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission
-d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et
-désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens,
-j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de
-Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire
-que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux
-bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de
-Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle
-avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je
-craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était
-que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet
-plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient
-d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont
-ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les
-artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du
-Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta
-le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du
-jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu
-des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles
-blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient
-les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main.
-Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil,
-le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de
-la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et
-le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils
-n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage
-de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en
-présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant
-la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un
-vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne
-prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup
-d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers,
-cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et
-bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés
-à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les
-artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour
-du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que
-des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir
-plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon
-ouvrage, je me tenais à l'écart.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle
-sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle
-s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur
-fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes,
-quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la
-Malena boire le sang florentin?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la
-voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant
-après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer
-à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec
-mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue
-tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit
-d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Il m'a paru que vous détestiez, et non certes à tort, la trahison de
-cet homme, qui fit choir dans la boue et le sang l'étendard sous lequel
-il était venu combattre. Moi-même, qui sais que la miséricorde du
-Seigneur est infinie, je doute si Bocca n'a point sa part dans l'enfer
-avec Caïn, Judas et Brutus le parricide. Mais si le crime de Bocca est
-à ce point exécrable, ne vous repentez-vous point de l'avoir causé? Et
-ne croyez-vous pas, messer Farinata, que vous-même, en attirant dans un
-piège l'armée des Florentins, vous avez offensé le Dieu juste, et fait
-ce qui n'était pas permis?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Tout est permis à celui qui agit par vigueur de pensée et force de
-cœur. En trompant mes ennemis je fus magnanime et non traître. Et si
-vous me faites un crime d'avoir employé au salut de mon parti l'homme
-qui renversa le gonfalon des siens, vous aurez grand tort, Fra
-Ambrogio; car c'est la nature et non moi qui l'avait fait infâme, et
-c'est moi et non la nature qui tournai à bien son infamie.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_008.jpg" width="650" alt="" />
-</div>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Mais, puisque vous aimiez votre patrie même en la combattant, il vous
-fut douloureux sans doute de ne l'avoir vaincue qu'avec l'aide des
-Siennois, ses ennemis. De cela ne vous vint-il point quelque vergogne?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti
-dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais
-allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au
-milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le
-rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un
-tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme
-les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et
-tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de
-même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie
-de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits
-cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela,
-l'un et l'autre parti le savait.</p>
-
-<p>Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider
-notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si
-belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer,
-s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre
-toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y
-travailler avec un bras infatigable et un esprit délié.</p>
-
-<p>Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des
-entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir
-ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des
-marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand
-honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en
-décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des
-capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes.
-Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus
-d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère
-sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux
-nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen
-qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement
-dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme
-inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Je suis le plus pauvre des serviteurs des pauvres. Mais, je n'ai qu'un
-maître, qui est le Roi du Ciel; je le trahirais si je ne vous disais,
-messer Farinata, que le seul guerrier digne d'une entière louange est
-celui qui marche sous la croix en chantant:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<i>Vexilla regis prodeunt.</i><br />
-</p>
-
-<p>Le bienheureux Dominique, dont l'âme, comme un soleil, se leva sur
-l'Église obscurcie par la nuit du mensonge, enseigna que la guerre
-contre les hérétiques est d'autant plus charitable et miséricordieuse
-qu'elle est plus âpre et véhémente. Celui-là certes le comprit qui,
-portant le nom du prince des apôtres, fut la pierre de fronde qui
-frappa comme un Goliath l'hérésie au front. Il souffrit le martyre
-entre Côme et Milan. De lui mon ordre s'honore grandement. Quiconque
-tire l'épée contre un tel soldat est un autre Antiochus au regard de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ayant institué les empires, les
-royaumes et les républiques, Dieu souffre qu'on les défende par les
-armes, et il regarde les capitaines qui, l'ayant invoqué, tirent l'épée
-pour le salut de leur patrie temporelle. Il se détourne au contraire
-du citoyen qui frappe sa ville et la saigne, comme vous fîtes d'un si
-grand vouloir, messer Farinata, sans craindre que Florence, par vous
-épuisée et déchirée, n'eût plus la force de résister à ses ennemis. On
-trouve dans les chroniques anciennes que les villes affaiblies par des
-guerres intestines offrent une proie facile à l'étranger qui les guette.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Moine, est-ce quand il veille ou quand il dort qu'on fait bien
-d'attaquer le lion? Or, j'ai tenu éveillé le lion de Florence. Demandez
-aux Pisans s'ils eurent à se réjouir de l'avoir assailli dans le temps
-que je l'avais rendu furieux. Cherchez dans les vieilles histoires et
-vous y trouverez peut-être aussi que les cités qui bouillonnent au
-dedans sont toutes prêtes à échauder les ennemis du dehors, mais que
-la gent tiédie par la paix est sans ardeur pour combattre hors de ses
-portes. Sachez qu'il faut craindre d'offenser une ville assez vigilante
-et généreuse pour soutenir la guerre intérieure, et ne dites plus que
-j'ai affaibli ma patrie.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Pourtant, vous le savez, elle fut près de périr après la journée
-funeste de l'Arbia. Les guelfes épouvantés étaient sortis de ses
-murailles et avaient pris d'eux-mêmes le chemin douloureux de l'exil.
-La diète gibeline, convoquée à Empoli par le comte Giordano, décida de
-détruire Florence.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre.
-Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me
-levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage.
-Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui
-m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété
-au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit
-comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint
-Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur
-les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins!
-Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont
-diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude.
-Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux
-proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure
-mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux
-proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près
-de la sorte:</p>
-
-<p>«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans
-discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il
-convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que
-je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la
-défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.»</p>
-
-<p>Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et,
-s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter
-Florence.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que
-vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois
-pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son
-salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive,
-après votre mort, en son saint Paradis!</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Le paradis et l'enfer ne sont que dans notre esprit. Épicure
-l'enseignait et beaucoup d'autres après lui le savent. Vous-même, Fra
-Ambrogio, n'avez-vous pas lu dans votre livre: «L'homme meurt de même
-que la bête. Leur Condition est la même?»</p>
-
-<p>Mais si, comme les âmes communes, je croyais en Dieu, je le prierais de
-me laisser, après ma mort, ici tout entier, et d'enfermer mon âme avec
-mon corps dans mon tombeau, sous les murs de mon beau San Giovanni. À
-l'entour, on voit des cuves de pierre taillées par les Romains pour
-leurs morts, et maintenant ouvertes et vides. C'est dans un de ces
-lits que je veux me reposer enfin et dormir. Dans ma vie j'ai souffert
-cruellement de l'exil, et je n'étais qu'à une journée de Florence.
-Plus éloigné d'elle, je serais plus malheureux. Je veux rester toujours
-dans ma ville bien-aimée. Puissent les miens y rester aussi!</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Je vous entends avec épouvante blasphémer le Dieu qui fit le ciel et
-la terre, les montagnes de Florence et les roses de Fiesole. Et ce qui
-m'effraye le plus, messer Farinata degli Uberti, c'est que votre âme
-communique au mal un noble caractère. Si, contrairement à l'espoir que
-je garde encore, la miséricorde infinie vous abandonnait, je crois que
-l'enfer tirerait de vous quelque honneur.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_009.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<h3><a id="LE_ROI_BOIT"></a>LE ROI BOIT</h3>
-
-<p>En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine
-fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages
-suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la
-coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le
-nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les
-assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les
-réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes
-mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient
-été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui
-ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre
-grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec
-laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume
-des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette
-année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six
-sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient
-réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver.</p>
-
-<p>Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine,
-revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre,
-prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap
-d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front
-ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le
-troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la
-partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient
-l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une
-perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui
-conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le
-chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit
-de l'évangile: <i>Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire
-ejus, et procidentes adoraverunt eum</i>, ils s'arrêtèrent devant messire
-Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois
-enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que
-messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui
-avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis
-l'office divin fut célébré dévotement.</p>
-
-<p>Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie.
-L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église.
-On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre,
-sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de
-feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre
-prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau
-entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon
-Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire
-Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas
-bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant
-pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et
-lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon.
-C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur.
-L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût
-à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de
-l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un
-enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils
-de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune
-fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation.</p>
-
-<p>Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le
-visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers
-les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles.
-L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes,
-le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à
-ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume
-Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle
-aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit
-était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de
-Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage
-avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres
-légitimes, car toute puissance vient de Dieu. <i>Omnis potestas a Deo.</i></p>
-
-<p>Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita
-le <i>Bénédicite</i>, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean
-Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son
-voisin:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous
-jeûné hier?</p>
-
-<p>&mdash;Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La
-veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui
-dit vigile dit jeûne.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec
-d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que
-cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la
-mémoire jusqu'à l'Épiphanie.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent
-pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui
-se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont
-condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre
-des évêques.</p>
-
-<p>La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant.</p>
-
-<p>&mdash;Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes
-l'homme superbe et téméraire qui va seul.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais
-même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. <i>Quidam
-asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum.</i></p>
-
-<p>&mdash;La question est tranchée. <i>Non jejunetur!</i></p>
-
-<p>&mdash;Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire
-Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable,
-Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie,
-en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes
-vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.</p>
-
-<p>Le chapitre tout entier approuva la sentence.</p>
-
-<p>&mdash;Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille.</p>
-
-<p>Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son
-gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas
-Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois:</p>
-
-<p>&mdash;Le roi boit! le roi boit!</p>
-
-<p>C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y
-manquait encourait un châtiment sévère.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides,
-fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner
-soif aux convives.</p>
-
-<p>&mdash;À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France,
-dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est
-un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec
-le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige
-des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les
-hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés
-pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour
-le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes,
-que nous avons tous élu voilà deux ans.</p>
-
-<p>Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du
-régent Bedford.</p>
-
-<p>Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal
-timbrée, qui criait:</p>
-
-<p>&mdash;À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France!</p>
-
-<p>C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin
-du chanoine, éclatait.</p>
-
-<p>On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria
-amplement comme il convenait:</p>
-
-<p>&mdash;Le roi boit! le roi boit!</p>
-
-<p>Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires
-sacrées et des affaires profanes.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont
-envoyés par le régent pour prendre Orléans?</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont
-déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.</p>
-
-<p>Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois
-encore.</p>
-
-<p>&mdash;Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement
-les honneurs de sa table.</p>
-
-<p>Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil.</p>
-
-<p>Le cri retentit plus haut que devant:</p>
-
-<p>&mdash;Le roi boit! le roi boit!</p>
-
-<p>Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille,
-qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement:</p>
-
-<p>&mdash;Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n'a pas crié: «
-Le roi boit!» en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes et il
-faut l'en punir.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut l'en punir! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et
-Barnabé Videloup.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine.
-Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C'est
-l'usage!</p>
-
-<p>&mdash;C’est l'usage! s'écrièrent ensemble les chanoines.</p>
-
-<p>Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée,
-tandis que nos seigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant
-en riant grassement sur l'enfant, s'efforçaient de lui tenir les bras
-et les jambes.</p>
-
-<p>Mais Pierrolet s'échappa de leurs mains, puis, s'adossant à la
-muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu'il
-l'enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_010.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement,
-messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint
-auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille,
-tenant une pelletée de suie.</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc moi, dit-il d'une voix onctueuse, qui, pour son châtiment,
-ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir
-Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle.</p>
-
-<p>Et d'un geste aussi lent que s'il aspergeait d'eau bénite un fidèle, il
-jeta une pincée de suie sur le visage de l'enfant qui, s'élançant sur
-lui, lui enfonça sa dague dans le ventre.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face
-contre terre. Les convives s'empressèrent autour de lui. Ils virent
-qu'il était mort.</p>
-
-<p>Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir
-le trouver. On sut plus tard qu'il s'était engagé dans la compagnie du
-capitaine La Hire. À la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle,
-il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_MUIRON" id="LA_MUIRON">"LA MUIRON"</a></h3>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_011.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p style="margin-left: 50%;">
-<i>Et quelquefois, dans nos longues<br />
-soirées, le général en chef nous faisait<br />
-des contes de revenants, genre de<br />
-narration auquel il était fort habile.</i><br />
-<span style="margin-left: 10%;">(Mémoires du comte Lavallette,</span><br />
-<span style="margin-left: 10%;">1831, t. Ier, p. 335.)</span><br />
-</p>
-
-<p class="p2">Depuis plus de trois mois Bonaparte était sans nouvelles de l'Europe
-quand, à son retour de Saint-Jean-d'Acre, il envoya un parlementaire à
-l'amiral ottoman, sous prétexte de traiter l'échange des prisonniers,
-mais en réalité dans l'espoir que Sir Sidney Smith arrêterait cet
-officier au passage et lui ferait connaître les événements récents, si,
-comme on pouvait le prévoir, ils étaient malheureux pour la République.
-Le général calculait juste. Sir Sidney fit monter le parlementaire à
-son bord et l'y reçut honorablement. Ayant lié conversation, il ne
-tarda pas à s'assurer que l'armée de Syrie était sans dépêches ni avis
-d'aucune sorte. Il lui montra les journaux ouverts sur la table et,
-avec une courtoisie perfide, le pria de les emporter.</p>
-
-<p>Bonaparte passa la nuit sous sa tente à les lire. Le matin sa
-résolution était prise de retourner en France pour y ramasser le
-pouvoir tombé. Qu'il mit seulement le pied sur le territoire de la
-République, il écraserait ce gouvernement faible et violent, qui
-livrait la patrie en proie aux imbéciles et aux fripons, et il
-occuperait seul la place balayée. Pour accomplir ce dessein, il fallait
-traverser, par des vents contraires, la Méditerranée couverte de
-croiseurs anglais. Mais Bonaparte ne voyait que le but et son étoile.
-Par un inconcevable bonheur, il avait reçu du Directoire l'autorisation
-de quitter l'armée d'Égypte et d'y désigner lui-même son successeur.</p>
-
-<p>Il appela l'amiral Gantheaume qui, depuis la destruction de la
-flotte, se tenait au quartier général, et lui donna l'ordre d'armer
-promptement, en secret, deux frégates vénitiennes qui se trouvaient à
-Alexandrie, et de les amener sur un point désert de la côte, qu'il lui
-désigna. Lui-même, il remit, par pli cacheté, le commandement en chef
-au général Kléber, et sous prétexte de faire une tournée d'inspection,
-se rendit avec un escadron de guides à l'anse du Marabou. Le soir du 7
-fructidor an VII, à la rencontre de deux chemins d'où l'on découvre la
-mer, il se trouva tout à coup en face du général Menou, qui regagnait
-Alexandrie avec son escorte. N'ayant plus de moyen ni de raisons de
-garder son secret, il fit à ces soldats de brusques adieux, leur
-recommanda de se bien tenir en Égypte et leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Si j'ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne des bavards
-est fini!</p>
-
-<p>Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette
-déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir
-sa puissance future.</p>
-
-<p>Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate <i>la
-Muiron.</i> L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces
-mots:</p>
-
-<p>&mdash;Je gouverne sous votre étoile.</p>
-
-<p>Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de
-Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate <i>la
-Carrère</i>, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et
-Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison.</p>
-
-<p>Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à
-Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où
-mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de
-se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille! nous passerons.</p>
-
-<p>Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le
-matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont,
-Berthollet s'approcha de lui:</p>
-
-<p>&mdash;Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être
-tranquille et que nous passerions.</p>
-
-<p>Bonaparte sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet,
-qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment.
-L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut
-savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la
-fortune.</p>
-
-<p>Et, pressant le pas, il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Oser ... calculer ... ne pas s'enfermer dans un plan arrêté ... se
-plier aux circonstances, se laisser conduire par elles. Profiter des
-moindres occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le
-possible, et faire tout le possible.</p>
-
-<p>Ce même jour, pendant le dîner, le général ayant reproché à Lavallette
-sa pusillanimité de la veille, l'aide de camp répondit qu'à présent ses
-craintes étaient autres, mais non moindres, et qu'il les avouait sans
-honte, car elles portaient sur le sort de Bonaparte et, par conséquent,
-sur les destinées de la France et du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens du secrétaire de Sir Sidney, dit-il, que le commodore estime
-qu'il y a beaucoup d'avantage à bloquer hors de vue. Connaissant sa
-méthode et son caractère, nous devons nous attendre à le trouver sur
-notre route. Et dans ce cas....</p>
-
-<p>Bonaparte l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Dans ce cas, vous ne doutez pas que notre inspiration et notre
-conduite ne soient supérieures au péril. Mais c'est faire bien de
-l'honneur à ce jeune fou, que de le croire capable d'agir avec suite et
-méthode. Smith devait être capitaine de brûlot.</p>
-
-<p>Bonaparte jugeait avec partialité l'homme redoutable qui lui avait fait
-manquer sa fortune à Saint-Jean-d'Acre; sans doute parce que ce grand
-dommage lui était moins cruel s'il était dû à un coup de hasard et non
-plus au génie d'un homme.</p>
-
-<p>L'amiral leva la main comme pour attester sa résolution:</p>
-
-<p>&mdash;Si nous rencontrons les croiseurs anglais, je me porterai à bord de
-<i>la Carrère</i>, et là je leur donnerai, vous pouvez m'en croire, assez
-d'occupation pour laisser à <i>la Muiron</i> le temps d'échapper.</p>
-
-<p>Lavallette entr'ouvrit la bouche. Il avait grande envie de répondre à
-l'amiral que <i>la Muiron</i> était mauvaise marcheuse et peu capable de
-mettre à profit l'avance qu'on lui donnerait. Il eut peur de déplaire:
-il avala son inquiétude. Mais Bonaparte lut dans sa pensée. Et, le
-tirant par un bouton de son habit:</p>
-
-<p>&mdash;Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne
-serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages
-et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas
-en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course.
-Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et
-capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se
-nomme <i>la Muiron.</i> C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à
-Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis
-cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon
-aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son
-général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte
-aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage?</p>
-
-<p>Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les
-cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait
-décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou
-cinq semaines le long des côtes d'Afrique.</p>
-
-<p>Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. <i>La Muiron</i>
-demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne
-vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue,
-sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en
-conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les
-noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp
-de lire à haute voix les <i>Révolutions</i> de Vertot ou les <i>Vies</i> de
-Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait
-toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par
-une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent.
-Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante
-ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas,
-quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à
-demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage
-avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les
-deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp
-Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il
-menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle
-découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa
-parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile,
-il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet,
-meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse
-des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa
-baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles
-ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les
-transformations des corps aux lois générales de la physique.</p>
-
-<p>Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur
-et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques,
-qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant
-sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou
-soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure,
-l'interrompit brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un
-souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand
-elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il
-faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé,
-grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le
-nitre dans les caves et dans les écuries.</p>
-
-<p>Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté
-qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des
-lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que
-procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de
-l'empirisme.</p>
-
-<p>Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que
-l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet:</p>
-
-<p>&mdash;Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la
-nature, mordre sur l'inconnu?</p>
-
-<p>Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant
-rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les
-terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable
-des phénomènes naturels.</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de
-les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer
-imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres,
-que de leur ôter l'effroi des présages et des songes?</p>
-
-<p>La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et
-sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons
-tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête
-et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et
-sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible
-aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce
-qu'est la vie, et la mort<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, en avez-vous assez exploré les confins,
-pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les
-apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous
-expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature
-et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats
-l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio,
-dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur,
-étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine.
-Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le
-capitaine Aubelet?</p>
-
-<p>À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne
-se rappelait nullement le capitaine Aubelet.</p>
-
-<p>Bonaparte reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait
-la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était
-un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la
-sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient
-surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne
-comprenaient pas le sens.</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi
-tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques
-semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé
-fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances
-merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé
-un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis
-ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent
-portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la
-grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre
-des héros.</p>
-
-<p>&mdash;Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai
-retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il
-poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait
-un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine
-Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau
-ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même
-ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps
-l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir,
-Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère
-d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient
-revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à
-l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé
-comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit
-fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre
-Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer
-en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient
-précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits
-attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher
-la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des
-moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à
-la nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet.
-L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une
-intelligence supérieure.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette
-liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un
-conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la
-communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme
-eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion.</p>
-
-<p>Et Bonaparte, les yeux levés, dans la nuit, sur la flamme qui flottait
-à la flèche du grand mât, dit tout aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Le vent souffle du nord.</p>
-
-<p>Il avait changé de propos avec cette brusquerie qui lui était
-ordinaire et qui faisait dire à M. Denon: «Le général pousse le
-tiroir.»</p>
-
-<p>L'amiral Gantheaume dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que le
-vent changeât avant les premiers jours de l'automne.</p>
-
-<p>La pointe de la flamme était tournée vers l'Égypte. Bonaparte regardait
-de ce côté. Le regard de ses yeux s'enfonçait dans l'espace, et ces
-paroles sortirent martelées de sa bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'ils tiennent bon, là-bas! L'évacuation de l'Égypte serait un
-désastre militaire et commercial. Alexandrie est la capitale des
-dominateurs de l'Europe. De là je ruinerai le commerce de l'Angleterre
-et je donnerai aux Indes de nouvelles destinées.... Alexandrie, pour
-moi comme pour Alexandre, c'est la place d'armes, le port, le magasin
-d'où je m'élance pour conquérir le monde et où je fais affluer les
-richesses de l'Afrique et de l'Asie. On ne vaincra l'Angleterre qu'en
-Égypte. Si elle s'emparait de l'Égypte, elle serait à notre place
-la maîtresse de l'univers. Le Turc agonise. L'Égypte m'assure la
-possession de la Grèce. Mon nom sera inscrit pour l'immortalité à côté
-de celui d'Épaminondas. Le sort du monde dépend de mon intelligence et
-de la fermeté de Kléber.</p>
-
-<p>Pendant les jours qui suivirent, le général demeura taciturne. Il se
-faisait lire les <i>Révolutions de la République romaine</i> dont le récit
-lui paraissait d'une lenteur insupportable. Il fallait que l'aide de
-camp Lavallette allât au pas de charge à travers l'abbé Vertot. Et
-bientôt Bonaparte, impatient, lui arrachait le livre des mains et
-demandait les <i>Vies</i> de Plutarque, dont il ne se lassait point. Il y
-trouvait, disait-il, à défaut de vues larges et claires, un sentiment
-puissant de la destinée.</p>
-
-<p>Un jour donc, après la sieste, il appela son lecteur, et lui ordonna
-de reprendre la <i>Vie de Brutus</i> à l'endroit où il l'avait laissée la
-veille.</p>
-
-<p>Lavallette ouvrit le livre à la page marquée et lut:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Donc, au moment où ils se disposaient, Cassius et lui, à
-quitter l'Asie avec toute l'armée (c'était par une nuit
-fort obscure; sa tente n'était éclairée que d'une faible
-lumière; un silence profond régnait dans tout le camp, et
-lui-même était plongé dans ses réflexions), il lui sembla
-voir entrer quelqu'un dans sa tente. Il tourne les yeux vers
-la porte et il aperçoit un spectre horrible, dont la figure
-était étrange et effrayante, qui s'approche de lui, et qui
-se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la
-parole. «Qui es-tu, lui demanda-t-il; un homme ou un Dieu?
-Que viens-tu faire ici et que me veux-tu?&mdash;Brutus, répondit
-le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à
-Philippes.»&mdash;Alors Brutus, sans se troubler: «Je t'y
-verrai», dit-il. Le fantôme disparut aussitôt; et Brutus, à
-qui les domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient
-rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une
-telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est
-un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères.
-Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée.
-Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme
-supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne.
-Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des
-événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne
-pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires.
-Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe
-d'un projectile.</p>
-
-<p>L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé.
-Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on
-allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs
-détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la
-commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures
-après on avait devant soi le terrible amiral.</p>
-
-<p>Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit
-était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire.
-L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même.
-Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait
-une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on
-s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et
-d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir
-traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de
-mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines
-superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement
-affranchi:</p>
-
-<p>&mdash;Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous
-mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre
-mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui
-ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité
-italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait
-votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à
-minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la
-chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes
-qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant
-son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson,
-il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe
-et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le
-brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au
-loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles.
-Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard
-fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans
-bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait
-tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine
-Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos
-de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine
-Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter
-que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible
-de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait
-alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais
-l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu
-qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en
-même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit
-la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre
-qui parla:</p>
-
-<p>»&mdash;Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain.</p>
-
-<p>»Et il s'éloigna d'un pas muet.</p>
-
-<p>»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio.
-Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les
-instructions nécessaires pour remplacer le capitaine.</p>
-
-<p>»&mdash;Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a
-été tué hier.</p>
-
-<p>» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit.
-Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à
-travailler l'armée dans les marécages de Mantoue.</p>
-
-<p>» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San
-Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions.
-Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien
-lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit:</p>
-
-<p>»&mdash;Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons
-vivant.</p>
-
-<p>» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le
-feuillage, le frappa au front.</p>
-
-<p>» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée
-par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave
-capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.»</p>
-
-
-<p>Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses
-auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont.</p>
-
-<p>&mdash;Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux.</p>
-
-<p>Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de
-Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de
-Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc,
-craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi.</p>
-
-<p><i>La Muiron</i> se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la
-repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les
-habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient
-les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos,
-sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre,
-on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.</p>
-
-<p>Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte
-commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à
-son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui
-depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis
-que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il
-parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa
-bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre,
-achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach,
-l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres
-assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni
-effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un
-gouvernement sans force et sans probité.</p>
-
-<p>» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un
-appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne
-peut gouverner avec eux.»</p>
-
-<p>Monge, qui était patriote, dit avec fermeté:</p>
-
-<p>&mdash;La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la
-tyrannie.</p>
-
-<p>&mdash;La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et
-intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.</p>
-
-<p>Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon
-son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de
-nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait
-mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile
-d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans
-sa lunette, le pavillon anglais.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_012.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>&mdash;Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à
-d'innombrables dangers pour périr si près du rivage!</p>
-
-<p>Bonaparte haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée?</p>
-
-<p>Et il rendit leur cours à ses pensées.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur
-place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme
-le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans
-administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État
-et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio,
-la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement?
-Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste
-n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient
-un département. La masse entière de la population veut à tout prix
-le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des
-émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce maître, dit Berthollet, sera sans doute un chef militaire?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas! Jamais un soldat ne
-sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et par la
-science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait
-bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté
-par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses: mais
-l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour
-ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas
-subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'État la
-prééminence appartient au civil.</p>
-
-<p>En entendant ces déclarations, Monge et Berthollet se regardèrent
-surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et
-l'inconnu, prendre le pouvoir, et ils ne comprenaient rien à un
-discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment
-convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté,
-commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y
-répondit aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités
-civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle
-le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef
-militaire. Ainsi le veut l'état des esprits chez un peuple civilisé,
-raisonnable et savant.</p>
-
-<p>Et Bonaparte, après un moment de silence, ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis membre de l'Institut.</p>
-
-<p>Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de
-l'horizon empourpré, et disparut.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, la vigie signala les côtes de France. On était en
-vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite
-ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut
-la vision éclatante et confuse d'armes et de toges; une immense clameur
-remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images
-de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines,
-qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son
-mouchoir sur les lèvres et la gorge à demi découverte, Joséphine dont
-le souvenir lui brûlait le sang.</p>
-
-<p>&mdash;Général, lui dit Gantheaume en lui montrant la côte qui blanchissait
-au soleil du matin, je vous ai conduit où vos destins vous appelaient.
-Vous abordez comme Énée aux rivages promis par les dieux.</p>
-
-<p>Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Nous reproduisons la phrase telle qu'elle a été dite.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<p class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">
-<a href="#LE_CHANTEUR_DE_KYME">LE CHANTEUR DE KYMÉ</a><br />
-<a href="#KOMM_LATREBATE">KOMM L'ATRÉBATE</a><br />
-<a href="#FARINATA_DEGLI_UBERTI">FARINATA DEGLI UBERTI OU LA GUERRE CIVILE</a><br />
-<a href="#LE_ROI_BOIT">LE ROI BOIT</a><br />
-<a href="#LA_MUIRON">LA MUIRON</a><br />
-</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50664 ***</div>
-
-
-
-</body>
-</html>
-</div>
-
-</div>
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-The Project Gutenberg EBook of Clio, by Anatole France
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Clio
-
-Author: Anatole France
-
-Illustrator: n. Mucha
-
-Release Date: December 11, 2015 [EBook #50664]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLIO ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Internet Archive.)
-
-
-
-
-
-ANATOLE FRANCE
-
-DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
-
-CLIO
-
-ILLUSTRATIONS DE MUCHA
-
-CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
-
-3, RUE AUBER, 3
-
-1900
-
-
-À ÉMILE ZOLA
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-LE CHANTEUR DE KYMÉ
-
-
-Il allait par le sentier qui suit le rivage le long des collines. Son
-front était nu, coupé de rides profondes et ceint d'un bandeau de laine
-rouge. Sur ses tempes les boucles blanches de ses cheveux flottaient au
-vent de la mer. Les flocons d'une barbe de neige se pressaient à son
-menton. Sa tunique et ses pieds nus avaient la couleur des chemins
-sur lesquels il errait depuis tant d'années. À son côté pendait une
-lyre grossière. On le nommait le Vieillard, on le nommait aussi le
-Chanteur. Il recevait encore un autre nom des enfants qu'il instruisait
-dans la poésie et dans la musique, et plusieurs l'appelaient l'Aveugle,
-parce que sur ses prunelles, que l'âge avait ternies, tombaient des
-paupières gonflées et rougies par la fumée des foyers où il avait
-coutume de s'asseoir pour chanter. Mais il ne vivait pas dans une nuit
-éternelle, et l'on disait qu'il voyait ce que les autres humains ne
-voient pas. Depuis trois âges d'hommes, il allait sans cesse par les
-villes. Et voici qu'après avoir chanté tout le jour chez un roi d'Ægea,
-il retournait à sa maison, dont il pouvait déjà voir le toit fumer au
-loin; car, ayant marché toute la nuit, sans s'arrêter, de peur d'être
-surpris par l'ardeur du jour, il découvrit, dans la clarté de l'aurore,
-la blanche Kymé, sa patrie. Accompagné de son chien, appuyé sur son
-bâton recourbé, il s'avançait d'un pas lent, le corps droit, la tête
-haute, par un reste de vigueur et pour s'opposer à la pente du chemin,
-qui descendait dans une étroite vallée. Le soleil, en se levant sur
-les montagnes d'Asie, revêtait d'une lumière rose les nuages légers du
-ciel et les côtes des îles semées dans la mer. Le rivage étincelait.
-Mais les collines, couronnées de lentisques et de térébinthes, qui
-s'étendaient du côté de l'Orient, retenaient encore dans leur ombre la
-douce fraîcheur de la nuit.
-
-Le Vieillard compta sur le sol en pente la longueur de douze fois
-douze lances et reconnut à sa gauche, entre les parois de deux roches
-jumelles, l'étroite entrée d'un bois sacré. Là, s'élevait au bord d'une
-source un autel de pierres non taillées.
-
-Un laurier le recouvrait à demi de ses rameaux chargés de fleurs
-éclatantes. Sur l'aire foulée, devant l'autel, blanchissaient les os
-des victimes. Tout alentour, des offrandes étaient suspendues aux
-branches des oliviers. Et, plus avant, dans l'ombre horrible de la
-gorge, deux chênes antiques se dressaient, portant clouées à leur tronc
-des têtes décharnées de taureaux. Sachant que cet autel était consacré
-à Phœbos, le vieillard pénétra dans le bois et, tirant de sa ceinture
-où elle était retenue par l'anse, une petite coupe de terre, il se
-pencha sur le ruisseau qui, dans un lit d'ache et de cresson, par de
-longs détours, cherchait la prairie. Il remplit sa coupe d'eau fraîche,
-et, comme il était pieux, il en versa quelques gouttes devant l'autel,
-avant de boire. Il adorait les dieux immortels qui ne connaissent ni
-la souffrance ni la mort, tandis que sur la terre se succèdent les
-générations misérables des hommes. Alors il fut saisi d'épouvante et il
-redouta les flèches du fils de Léto. Accablé de maux et chargé d'ans,
-il aimait la lumière du jour et craignait de mourir. C'est pourquoi il
-eut une bonne pensée. Il inclina le tronc flexible d'un ormeau et, le
-ramenant à lui, suspendit la coupe d'argile à la cime du jeune arbre
-qui, se redressant, porta vers le large ciel l'offrande du vieillard.
-
-La blanche Kymé s'élevait, ceinte de murs, sur le rivage de la mer.
-Une chaussée montueuse, pavée de pierres plates, conduisait à la porte
-de la ville. Cette porte avait été construite dans des âges dont
-toute mémoire était perdue, et l'on disait que c'était un ouvrage des
-Dieux. On voyait, gravés dans la pierre du linteau, plusieurs signes
-que personne ne savait expliquer, mais qui étaient regardés comme des
-signes heureux. Non loin de cette porte s'étendait la place publique où
-reluisaient, sous les arbres, les bancs des anciens. C'est auprès de
-cette place, sur le côté opposé à la mer, que s'arrêta le Vieillard.
-Là était sa maison. Étroite et basse, elle n'égalait pas en beauté la
-maison voisine où un devin illustre vivait avec ses enfants. L'entrée
-disparaissait à demi sous un tas de fumier qu'un porc fouillait de son
-groin. Ce tas était modique et non pas ample comme il s'en voit devant
-les demeures des hommes riches. Mais derrière la maison s'étendaient
-un verger et des étables que le Vieillard avait construites de ses
-mains, en pierres non équarries. Le soleil gagnait les hauteurs du ciel
-blanchi; la brise de la mer était tombée. Un feu subtil, flottant dans
-l'air, brûlait les poitrines des hommes et des animaux. Le Vieillard
-s'arrêta un moment sur le seuil pour essuyer du revers de sa main la
-sueur de son front. Son chien, l'œil attentif et la langue pendante,
-immobile, soufflait.
-
-La vieille Mélantho, venue du fond de la demeure, parut sur le seuil
-et prononça de bonnes paroles. Elle s'était fait attendre, parce qu'un
-Dieu avait mis dans ses jambes un esprit mauvais qui les gonflait et
-les rendait plus lourdes que deux outres de vin. C'était une esclave
-carienne, qu'un roi avait donnée jeune au chanteur, alors jeune et
-plein de force. Et elle avait conçu dans le lit de son nouveau maître
-un grand nombre d'enfants. Mais il n'en restait pas un seul à la
-maison. Les uns étaient morts, les autres s'en étaient allés au loin
-pour exercer dans les villes des Achéens l'art du chanteur ou celui
-du charron, car tous étaient doués d'un esprit ingénieux. Et Mélantho
-demeurait seule dans la maison avec Arété, sa bru, et les deux enfants
-d'Arété.
-
-Elle accompagna le maître dans la grande salle aux poutres enfumées,
-au milieu de laquelle, devant l'autel domestique, s'étendait, couverte
-de braises rouges et de graisses fondues, la pierre du foyer. Autour
-de la salle s'ouvraient, sur deux étages, des chambres étroites; et un
-escalier de bois conduisait aux chambres hautes des femmes. Contre les
-piliers qui soutenaient le toit reposaient les armes de bronze que le
-vieillard portait dans sa jeunesse, alors qu'il suivait les rois dans
-les villes, où ils allaient sur leurs chars reprendre des filles de
-Kymé que des héros avaient enlevées. Une cuisse de bœuf était pendue à
-l'une des solives.
-
-Les anciens de la ville l'avaient envoyée la veille au chanteur pour
-l'honorer. Il se réjouit à cette vue. Debout, tirant un long souffle
-de sa poitrine desséchée par l'âge, il ôta de dessous sa tunique, avec
-quelques gousses d'ail, restes de son souper agreste, le présent qu'il
-avait reçu du roi d'Ægea, une pierre tombée du ciel et précieuse, car
-elle était de fer, mais trop petite pour former une pointe de lance.
-Il rapportait encore un caillou qu'il avait trouvé sur son chemin. Ce
-caillou, quand on le regardait d'un certain côté, présentait l'image
-d'une tête d'homme. Et le Vieillard, le montrant à Mélantho:
-
---Femme, vois, lui dit-il, que ce caillou est à la ressemblance de
-Pakôros, le forgeron; ce n'est pas sans la permission des Dieux qu'une
-pierre est à ce point semblable à Pakôros.
-
-Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l'eau sur les pieds et
-sur les mains pour effacer la poussière qui les souillaient, il saisit
-entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l'autel et commença
-à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes
-ni aux enfants le soin de préparer le repas; et, à l'exemple des rois,
-il faisait cuire lui-même la chair des animaux.
-
-Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les
-brindilles de bois sec jusqu'à ce qu'un Dieu les enveloppât de flammes.
-Bien que cette tâche fût sainte, le Vieillard souffrait qu'elle fût
-accomplie par une femme, à cause de la fatigue et de la vieillesse
-dont il était accablé. La flamme ayant jailli, il y jeta les chairs
-découpées, qu'il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses
-talons, il respirait l'âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait
-les larmes des yeux; mais son esprit n'en était point irrité, à cause
-de l'habitude, et parce que cette fumée était signe d'abondance. À
-mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible
-du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec
-lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son
-côté, la vieille Mélantho lui versait le vin noir dans une coupe
-d'argile semblable à celle qu'il avait donnée au Dieu.
-
-Quand il eut apaisé sa faim et sa soif, il demanda si tout était bien
-dans la maison et dans l'étable. Et il s'enquit de la laine tissée en
-son absence, des fromages mis sur l'éclisse et des olives mûres pour le
-pressoir. Et, songeant qu'il possédait peu de biens, il dit:
-
---Les héros nourrissent dans les prairies des troupeaux de bœufs et
-de génisses. Ils ont des esclaves beaux et robustes en grand nombre;
-les portes de leur maison sont d'ivoire et d'airain, et leurs tables
-sont chargées de cratères d'or. La force de leur cœur leur assure des
-richesses, qu'ils gardent parfois jusqu'au déclin de l'âge. Certes,
-dans ma jeunesse, je les égalais en courage, mais je n'avais ni
-chevaux, ni chars, ni serviteurs, ni même une armure assez épaisse
-pour les égaler dans les combats et pour y gagner des trépieds d'or
-et des femmes d'une grande beauté. Celui qui combat à pied, avec de
-faibles armes, ne peut pas tuer beaucoup d'ennemis, parce que lui-même
-il craint la mort. Aussi, combattant sous les murs des villes, dans
-la foule obscure des serviteurs, je n'ai jamais rapporté de riches
-dépouilles.
-
-La vieille Mélantho répondit:
-
---La guerre donne aux hommes des richesses et les leur ôte. Mon père
-Kyphos possédait à Mylata un palais et d'innombrables troupeaux. Mais
-des hommes armés lui ont tout pris, et ils l'ont tué. Moi-même, j'ai
-été emmenée esclave, mais je n'ai pas été maltraitée, parce que j'étais
-jeune. Les chefs m'ont reçue dans leur lit; et je n'ai jamais manqué de
-nourriture. Tu as été mon dernier maître et aussi le moins riche.
-
-Elle parlait sans joie et sans tristesse.
-
-Le Vieillard lui répondit:
-
---Mélantho, tu ne peux te plaindre de moi, car je t'ai toujours
-traitée avec douceur. Ne me reproche point de n'avoir point gagné de
-grandes richesses. Il y a des armuriers et des forgerons qui sont
-riches. Ceux qui sont habiles à construire des chars tirent profit de
-leur travail. Les devins reçoivent de grands présents. Mais la vie des
-chanteurs est dure.
-
-La vieille Mélantho dit:
-
---La vie de beaucoup d'hommes est dure.
-
-Et, d'un pas pesant, elle sortit de la maison pour aller chercher, avec
-sa bru, du bois dans le cellier. C'était l'heure où l'ardeur invincible
-du soleil accable les hommes et les animaux, et fait taire même la voix
-des oiseaux dans le feuillage immobile. Le Vieillard s'étendit sur une
-natte et, se voilant le visage, il s'endormit.
-
-Pendant son sommeil, il fut visité par un petit nombre de songes, qui
-n'étaient ni plus beaux ni plus rares que ceux qui lui venaient chaque
-jour. Ces songes lui présentaient des images d'hommes et de bêtes. Et,
-comme il y reconnaissait des humains qu'il avait connus durant qu'ils
-vivaient sur la terre fleurie, et qui, depuis, ayant perdu la lumière
-du jour, étaient couchés sous un tertre funèbre, il se persuadait que
-les âmes des morts flottent dans l'air, mais qu'elles sont sans vigueur
-et telles que les ombres vaines. Il était instruit par les songes
-qu'il est aussi des ombres d'animaux et de plantes, qu'on voit dans le
-sommeil. Il était certain que les morts errant dans l'Hadès forment
-eux-mêmes leur image, puisque nul autre ne la pourrait former pour eux,
-à moins d'être un de ces Dieux qui se plaisent à tromper la faible
-intelligence des hommes. Mais, n'étant pas devin, il ne pouvait faire
-la distinction des songes menteurs et des songes véritables; et, las de
-chercher des avis dans les images confuses de la nuit, il les regardait
-passer avec indifférence sous ses paupières closes.
-
-À son réveil, il vit, rangés devant lui dans l'attitude du respect, les
-enfants de Kymé auxquels il enseignait la poésie et la musique, comme
-son père les lui avait enseignées. Il y avait parmi eux les deux fils
-de sa bru. Plusieurs étaient aveugles; car on destinait de préférence
-à l'état de chanteurs ceux qui, privés de la vue, ne pouvaient ni
-travailler aux champs ni suivre les héros dans les guerres.
-
-Ils tenaient dans leurs mains les offrandes dont ils payaient les
-leçons du chanteur, des fruits, un fromage, un rayon de miel, une
-toison de brebis, et ils attendaient que le maître approuvât leur
-offrande pour la déposer sur l'autel domestique.
-
-Le Vieillard, s'étant levé, saisit sa lyre suspendue à une poutre de la
-salle et dit avec bonté:
-
---Enfants, il est juste que les riches offrent un grand présent, et
-que les pauvres en donnent un moindre. Zeus, notre père, a partagé
-inégalement les biens entre les hommes. Mais il châtierait l'enfant qui
-ravirait le tribut qu'on doit au chanteur divin.
-
-La vigilante Mélantho vint enlever les offrandes sur l'autel. Et le
-Vieillard, ayant accordé sa lyre, commença d'enseigner un chant aux
-enfants, assis à terre, les jambes croisées, autour de lui.
-
---Écoutez, leur dit-il, le combat de Patrocle et de Sarpédon. Ce chant
-est beau.
-
-Et il chanta. Il modulait les sons avec force, appliquant le même
-rythme et la même cadence à tous les vers; et pour que sa voix ne
-faiblit pas, il la soutenait, par intervalles réguliers, d'une note de
-sa lyre à trois cordes. Et, avant de prendre les repos nécessaires, il
-poussait un cri aigu accompagné d'une vibration stridente des cordes.
-
-Après qu'il avait dit un nombre de vers égal à deux fois le nombre
-des doigts de ses mains, il les faisait répéter aux enfants qui les
-criaient tous ensemble d'une voix perçante en touchant, à l'exemple du
-maître, leurs petites lyres, qu'ils avaient taillées eux-mêmes dans du
-bois, et qui ne rendaient point de son.
-
-Le Vieillard répétait les mêmes vers avec patience jusqu'à ce que
-les petits chanteurs les eussent retenus exactement. Il louait les
-enfants attentifs, mais ceux qui manquaient de mémoire ou d'esprit,
-il les frappait du bois de sa lyre et ils allaient pleurer contre un
-pilier de la salle. Il donnait l'exemple du chant; mais il n'y joignait
-point de préceptes, parce qu'il croyait que les choses de la poésie
-étaient établies anciennement et hors du jugement des hommes. Les seuls
-conseils qu'il leur donnât regardaient la bienséance.
-
-Il leur disait:
-
---Honorez les rois et les héros, qui sont au-dessus des autres hommes.
-Nommez les héros par leur nom et par le nom de leur père, afin que
-ces noms ne se perdent pas. Quand vous vous tiendrez assis dans les
-assemblées, ramenez votre tunique sur vos cuisses et que votre maintien
-exprime la grâce et la pudeur.
-
-Il leur disait encore:
-
---Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés.
-Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par
-caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: «
-Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les
-tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu
-sans doute les avait inspirés.»
-
-De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents.
-Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une
-hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il
-était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part
-des femmes et des enfants pour deux jours.
-
-Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne
-nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les
-pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir,
-quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les
-montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon
-crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet
-parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les
-Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou
-défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces
-pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle,
-il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais,
-d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les
-rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur
-la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans
-la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent
-dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le
-long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent
-à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les
-généalogies des Dieux.
-
-Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés
-roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut
-l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher
-les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante.
-Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se
-reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés
-dans un pli de sa tunique.
-
-Il achevait à peine son repas quand une jeune fille, portant une
-corbeille sur sa tête, vint à la fontaine pour y laver du linge. Elle
-le regarda d'abord avec défiance, mais voyant qu'il portait une lyre
-de bois sur sa tunique déchirée et qu'il était vieux et accablé de
-fatigue, elle s'approcha sans crainte et soudain, émue de pitié et de
-vénération, elle puisa dans le creux de ses deux mains rapprochées un
-peu d'eau dont elle rafraîchit les lèvres du chanteur.
-
-Alors il la nomma fille de roi; il lui promit une longue vie et lui dit:
-
---Jeune fille, l'essaim des désirs flotte autour de ta ceinture. Et
-j'estime heureux l'homme qui te conduira dans sa couche. Et moi,
-vieillard, je loue ta beauté comme l'oiseau nocturne qui pousse son cri
-méprisé sur le toit des époux. Je suis un chanteur errant. Jeune fille,
-dis-moi de bonnes paroles.
-
-Et la jeune fille répondit:
-
---Si, comme tu dis et comme il semble, tu es un joueur de lyre, ce
-n'est pas un mauvais destin qui t'amène dans cette ville. Car le riche
-Mégès reçoit aujourd'hui un hôte qui lui est cher, et il donne aux
-principaux habitants de la ville, en l'honneur de son hôte, un grand
-festin. Sans doute, il voudra leur faire entendre un bon chanteur. Va
-le trouver. On voit d'ici sa maison. Il n'est pas possible d'y arriver
-du côté de la mer, parce qu'elle est située sur ce haut promontoire qui
-s'avance au milieu des flots et qui n'est visité que par les alcyons.
-Mais si tu montes à la ville par l'escalier taillé dans le roc du côté
-de la terre, au regard des coteaux plantés de vigne, tu reconnaîtras
-facilement entre toutes la maison de Mégès. Elle est fraîchement
-enduite de chaux et plus spacieuse que les autres.
-
-[Illustration]
-
-Et le Vieillard, se dressant sur ses jambes raidies, gravit l'escalier
-taillé dans le roc par les hommes des anciens jours, et, parvenu au
-plateau élevé sur lequel s'étend la ville d'Hissia, il reconnut sans
-peine la maison du riche Mégès.
-
-L'abord lui en fut agréable, car le sang des taureaux fraîchement
-égorgés ruisselait au dehors, et l'odeur des graisses chaudes se
-répandait au loin. Il franchit le seuil, pénétra dans la vaste salle du
-festin, et ayant touché de la main l'autel, il s'approcha de Mégès qui
-donnait des ordres à ses serviteurs et découpait les viandes. Déjà les
-convives étaient rangés autour du foyer, et ils se réjouissaient dans
-l'espérance d'une abondante nourriture. Il y avait parmi eux beaucoup
-de rois et de héros. Mais l'hôte que Mégès voulait honorer en ce repas
-était un roi de Khios qui, pour acquérir des richesses, avait longtemps
-navigué sur la mer et beaucoup enduré. Il se nommait Oineus. Tous
-les convives le regardaient avec admiration parce qu'il avait, comme
-autrefois le divin Ulysse, échappé à d'innombrables naufrages, partagé,
-dans des îles, la couche des magiciennes et rapporté des trésors. Il
-contait ses voyages, ses fatigues, et, doué d'un esprit subtil, il y
-ajoutait des mensonges.
-
-Reconnaissant un chanteur à la lyre que le Vieillard portait suspendue
-à son côté, le riche Mégès lui dit:
-
---Sois le bienvenu. Quels chants sais-tu dire?
-
-Le Vieillard répondit:
-
---Je sais la Querelle des rois qui causa de grands maux aux Achéens, je
-sais l'Assaut du mur. Et ce chant est beau. Je sais aussi Zeus trompé,
-l'Ambassade et l'Enlèvement des morts. Et ces chants sont beaux. Je
-sais encore six fois soixante chansons très belles.
-
-De cette manière, il faisait entendre qu'il en savait beaucoup. Mais il
-n'en connaissait pas le nombre.
-
-Le riche Mégès répliqua d'un ton moqueur:
-
---Les chanteurs errants disent toujours, dans l'espoir d'un bon repas
-et d'un riche présent, qu'ils savent beaucoup de chansons; mais, à
-l'épreuve, on s'aperçoit qu'ils ont retenu un petit nombre de vers,
-dont ils fatiguent, en les répétant, les oreilles des héros et des rois.
-
-Le Vieillard fit une bonne réponse:
-
---Mégès, dit-il, tu es illustre par tes richesses. Sache que le nombre
-des chants connus de moi égale celui des taureaux et des génisses que
-tes bouviers mènent paître dans la montagne.
-
-Mégès, admirant l'esprit du Vieillard, lui dit avec douceur:
-
---Il faut une intelligence non petite pour contenir tant de chansons.
-Mais, dis-moi: Ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse est-il bien vrai?
-Car on sème d'innombrables mensonges sur ces héros.
-
-Et le chanteur répondit:
-
---Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait
-appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles
-visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne
-mêlerai point de mensonges aux antiques récits.
-
-Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il
-avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers
-pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait
-lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils
-étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros
-lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient
-dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi,
-quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait
-soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il
-observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient
-en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en
-beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle.
-
-Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le
-Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au
-foyer et lui dit:
-
---Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce
-que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles
-d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse.
-
-Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de
-lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros
-qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité,
-et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer
-stérile.
-
-Le Vieillard répondit:
-
---Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le
-Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre
-elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs.
-Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses
-biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les
-prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra
-sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule.
-
-Oineus répondit:
-
---J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de
-son fils.
-
-Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il
-présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement.
-
---Mégès, lui dit-il, on voit que tu es accoutumé à donner des festins.
-
-Les bœufs de Mégès se nourrissaient des herbes odorantes qui croissent
-au flanc des montagnes. Leur chair en était toute parfumée, et les
-héros ne pouvaient s'en rassasier. Et comme Mégès remplissait à tout
-moment une coupe profonde qu'il passait ensuite à ses hôtes, le repas
-se prolongea très avant dans la journée. Nul n'avait souvenir d'un si
-beau festin.
-
-Le soleil était près de descendre dans la mer, quand les bouviers, qui
-gardaient dans la montagne les troupeaux de Mégès, vinrent prendre
-leur part des viandes et des vins. Mégès les honorait parce qu'ils
-paissaient les troupeaux, non point indolemment comme les bouviers
-de la plaine, mais armés de lances d'airain et ceints de cuirasses,
-afin de défendre les bœufs contre les attaques des peuples de l'Asie.
-Et ils étaient semblables aux héros et aux rois, qu'ils égalaient
-en courage. Deux chefs les conduisaient, Peiros et Thoas, que le
-maître avait mis au-dessus d'eux comme les plus braves et les plus
-intelligents. Et, vraiment, on ne pouvait voir deux hommes plus beaux.
-Mégès les accueillit à son foyer comme les protecteurs illustres de
-ses richesses. Il leur donna de la chair et du vin autant qu'ils en
-voulurent.
-
-Oineus, les admirant, dit à son hôte:
-
---Je n'ai pas vu, dans mes voyages, d'hommes ayant les bras et les
-cuisses aussi vigoureux et bien formés que les ont ces deux chefs de
-bouviers.
-
-Alors Mégès prononça une parole imprudente. Il dit:
-
---Peiros est plus fort dans la lutte, mais Thoas l'emporte à la course.
-
-En entendant cette parole, les deux bouviers se regardèrent l'un
-l'autre avec colère, et Thoas dit à Peiros:
-
---Il faut que tu aies fait boire au maître un breuvage qui rend insensé
-pour qu'il dise à présent que tu es meilleur que moi dans la lutte.
-
-Et Peiros irrité répondit à Thoas:
-
---Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en
-laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant
-qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds.
-
-Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des
-fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les
-banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant
-rétabli, Mégès dit au Vieillard:
-
---Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois.
-
-Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la
-salle les grands éclats de sa voix.
-
-Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se
-taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les
-âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux
-qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui
-ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante
-haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de
-chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses
-tendons et ses nerfs affaiblis.
-
-Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un
-souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle
-des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés
-par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris
-farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur
-l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les
-pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient
-dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis
-longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs.
-
---Chien! cria Thoas.
-
-Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir
-abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé,
-heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes
-brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les
-injures et les coups.
-
-[Illustration]
-
-Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage
-Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés
-de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os
-des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et
-s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur
-le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées.
-
-Une obscurité profonde enveloppe la salle, où montent des imprécations
-aux Dieux et des hurlements de douleur. Des bras furieux empoignent des
-bûches ardentes et les lancent dans les ténèbres. Un tison enflammé
-atteint au front le chanteur, debout, muet, immobile.
-
-Alors, d'une voix plus grande que tous les bruits du combat, il maudit
-cette maison injurieuse et ces hommes impies. Puis, pressant sa lyre
-contre sa poitrine, il sortit de la demeure et marcha vers la mer le
-long du haut promontoire. À sa colère succédait une profonde lassitude
-et un âcre dégoût des hommes et de la vie.
-
-Le désir de se mêler aux Dieux enflait sa poitrine. Une ombre douce,
-un silence amical et la paix de la nuit enveloppaient toutes choses. À
-l'occident, vers ces contrées où l'on dit que flottent les ombres des
-morts, la lune divine, suspendue dans le ciel limpide, semait de fleurs
-argentées la mer souriante. Et le vieil Homère s'avança sur le haut
-promontoire jusqu'à ce que la terre, qui l'avait porté si longtemps,
-manquât sous ses pas.
-
-
-
-
-KOMM L'ATRÉBATE
-
-[Illustration]
-
-I
-
-Les Atrébates étaient établis sur une terre brumeuse, le long d'un
-rivage battu par une mer toujours agitée et dont les sables se
-soulevaient aux vents du large comme les lames de l'Océan. Leurs
-tribus habitaient, aux bords mouvants d'une large rivière, des enclos
-formés par des abatis d'arbres, au milieu des étangs, dans des forêts
-de chênes et de bouleaux. Ils y élevaient des chevaux à grosse tête
-et de courte encolure, dont le poitrail était large, la croupe belle,
-la jambe nerveuse, et qui faisaient d'excellentes bêtes de trait. Ils
-entretenaient, à l'orée des bois, des porcs énormes, aussi sauvages
-que des sangliers. Ils chassaient avec des dogues les bêtes féroces
-dont ils clouaient la tête sur les parois de leurs maisons de bois. Ces
-animaux, ainsi que les poissons de la mer et des fleuves, faisaient
-leur nourriture. Ils les grillaient et les assaisonnaient de sel, de
-vinaigre et de cumin. Ils buvaient du vin et, dans leurs repas de
-lions, s'enivraient autour des tables rondes. Il y avait parmi eux des
-femmes qui, connaissant la vertu des herbes, cueillaient la jusquiame,
-la verveine et la plante salutaire nommée selage, qui croît dans les
-creux humides des rochers. Elles composaient un poison avec le suc
-de l'if. Les Atrébates avaient aussi des prêtres et des poètes qui
-savaient ce que les autres hommes ignorent.
-
-Ces habitants des forêts, des marécages et des grèves étaient de haute
-taille; ils ne coupaient point leurs chevelures blondes et couvraient
-leurs grands corps blancs d'une saie de laine qui avait les couleurs
-de la vigne empourprée par l'automne. Ils étaient soumis à des chefs
-établis au-dessus des tribus.
-
-Les Atrébates savaient que les Romains étaient venus faire la guerre
-aux peuples de la Gaule, et que des nations entières avaient été
-vendues, corps et biens, sous la lance. Ils étaient avertis très vite
-de ce qui se passait au bord du Rhône et de la Loire. Les signes et
-les paroles volent comme l'oiseau. Et ce qui se disait à Genabum des
-Carnutes au lever du soleil était entendu sur les sables de l'Océan à
-la première veille de nuit. Mais ils ne s'inquiétaient point du sort de
-leurs frères, ou plutôt, jaloux de leurs frères, ils se réjouissaient
-des maux que leur infligeait César. Ils ne haïssaient pas les Romains,
-puisqu'ils ne les connaissaient pas. Ils ne les craignaient point,
-parce qu'il leur semblait impossible qu'une armée pût pénétrer à
-travers les bois et les marais qui entouraient leurs habitations. Ils
-n'avaient point de villes, bien qu'ils donnassent ce nom à Némétocenne,
-vaste enclos fermé par des palissades, qui servait d'abri, en cas
-d'attaque, aux guerriers, aux femmes et aux troupeaux. Nous venons de
-dire qu'ils avaient encore, sur toute l'étendue de leur territoire,
-beaucoup d'autres abris de cette sorte, mais plus petits. On les
-appelait aussi des villes.
-
-Ils ne comptaient point sur ces abatis d'arbres pour résister aux
-Romains, qu'ils savaient habiles à prendre les cités défendues par des
-murs de pierre et par des tours de bois. Ils s'assuraient plutôt sur
-ce qu'il n'y avait point de chemins par tout leur territoire. Mais
-les soldats romains faisaient eux-mêmes les routes par lesquelles ils
-passaient. Ils remuaient la terre avec une force et une rapidité que
-ne concevaient pas les Gaulois de la forêt profonde, chez qui le fer
-était plus rare que l'or. Et les Atrébates apprirent un jour, non
-sans une profonde stupeur, que la longue voie romaine, avec sa belle
-chaussée de pierres et ses bornes posées de mille en mille, s'avançait
-vers leurs halliers et leurs marécages. Ils firent alors alliance avec
-les peuples répandus dans la forêt qu'on nommait la Profonde et qui
-opposaient à César une ligue de tribus nombreuses. Les chefs atrébates
-poussèrent le cri de guerre, ceignirent leur baudrier d'or et de
-corail, se coiffèrent du casque à cornes de cerf, de buffle ou d'élan,
-et tirèrent leur épée, qui ne valait pas le glaive romain. Ils furent
-vaincus et, comme ils avaient du cœur, ils se firent battre deux fois.
-
-Or il y avait parmi eux un chef très riche, nommé Komm. Il gardait dans
-ses coffres un grand nombre de colliers, de bracelets et d'anneaux. Il
-y gardait aussi des têtes humaines trempées d'huile de cèdre. C'étaient
-celles des chefs ennemis tués par lui-même ou par son père ou par le
-père de son père. Komm jouissait de la vie en homme fort, libre et
-puissant.
-
-Suivi de ses armes, de ses chevaux, de ses chars, de ses dogues
-bretons, de la foule de ses hommes de guerre et de ses femmes, il
-allait, selon son envie, sur ses domaines illimités, dans la forêt,
-le long de la rivière, et s'arrêtait dans quelqu'un de ces abris sous
-bois, de ces métairies sauvages, qu'il possédait en grand nombre. Là,
-tranquille, entouré de ses fidèles, il chassait les bêtes féroces,
-pêchait les poissons, faisait l'élève des chevaux, remémorait ses
-aventures de guerre. Et il s'en allait plus loin, dès qu'il lui en
-prenait envie. C'était un homme violent, rusé, d'un esprit subtil,
-excellent dans l'action, excellent par la parole. Quand les Atrébates
-poussèrent le cri de guerre, il ne coiffa pas le casque à cornes
-d'auroch. Mais il demeura tranquille dans une de ses maisons de bois
-pleines d'or, de guerriers, de chevaux, de femmes, de porcs sauvages
-et de poissons fumés. Après la défaite de ses compatriotes, il alla
-trouver César et mit au service des Romains son intelligence et son
-crédit. Il reçut un accueil favorable. Jugeant avec raison que ce
-Gaulois habile et puissant saurait pacifier le pays et le maintenir
-dans l'obéissance des Romains, César lui donna de grands pouvoirs et
-le nomma roi des Atrébates. Ainsi le chef Komm devint Commius Rex. Il
-porta la pourpre et fit frapper des monnaies où se voyait, de profil,
-sa tête ceinte du diadème à pointes aiguës des rois hellènes et des
-rois barbares, qui tenaient leur couronne de l'amitié du Peuple romain.
-
-Il ne fut point en exécration aux Atrébates. Sa conduite intéressée
-et prudente ne lui avait point fait de tort chez un peuple qui
-n'avait pas sur la patrie et les devoirs du citoyen les maximes des
-Grecs et des Latins; qui, sauvage, inglorieux, étranger à toute vie
-publique, estimait la ruse, cédait à la force et s'émerveillait de la
-puissance royale comme d'une nouveauté magnifique. Encore la plupart
-de ces Gaulois, pauvres pêcheurs de la côte brumeuse, rudes chasseurs
-de la forêt, avaient-ils une meilleure raison de ne point juger
-défavorablement la conduite et la fortune du chef Komm; ne sachant
-pas même qu'ils étaient Atrébates, ni qu'il y eût des Atrébates,
-ils se souciaient peu du roi des Atrébates. Komm ne fut donc point
-impopulaire. Et si l'amitié des Romains le mit en péril, ce péril ne
-vint point de son peuple.
-
-Or la quatrième année de la guerre, à la fin de l'été, César arma
-une flotte pour descendre chez les Bretons. Soucieux de se ménager
-des intelligences dans la grande Île, il résolut d'envoyer Komm en
-ambassade chez les Celtes de la Tamise, afin de leur offrir l'amitié
-du Peuple romain. Komm, qui avait l'esprit ingénieux et la langue
-déliée, était désigné pour cette ambassade par son caractère et par sa
-naissance, qui le faisait parent des Bretons. Car des tribus atrébates
-étaient alors établies sur les deux rives de la Tamise.
-
-Komm était fier de l'amitié de César. Mais il ne s'empressait point
-d'accomplir une mission dont il prévoyait les dangers. Pour le décider,
-il fallut lui accorder de très grands avantages. César exempta des
-tributs que payaient les villes gauloises Némétocenne, qui déjà
-devenait une cité et une capitale, tant les Romains étaient prompts à
-mettre en valeur les territoires conquis. Il rendit à Némétocenne ses
-droits et ses lois, c'est-à-dire que le rigoureux régime de la conquête
-y fut un peu adouci. De plus, il donna à Komm la royauté des Morins,
-établis sur le rivage de l'Océan, à côté des Atrébates.
-
-Komm fit voile avec Caius Volusenus Quadratus, préfet de la cavalerie,
-envoyé par César pour reconnaître la grande Île. Mais quand le navire
-aborda la plage de sable au pied des blanches falaises hantées des
-oiseaux, le Romain refusa de débarquer, redoutant des dangers inconnus
-et la mort certaine. Komm descendit à terre avec ses chevaux et ses
-fidèles, et parla aux chefs bretons venus à sa rencontre. Il leur
-fit un discours par lequel il leur conseillait de préférer l'amitié
-fructueuse des Romains à leur colère impitoyable. Mais ces chefs, issus
-de Hu le Puissant et de ses compagnons, étaient violents et fiers.
-Ils écoutèrent ce langage avec impatience. La colère éclata sur leurs
-visages, barbouillés de pastel. Ils jurèrent de défendre leur Île
-contre les Romains.
-
---Qu'ils débarquent ici, s'écrièrent-ils, et ils disparaîtront comme
-disparaît sur le sable du rivage la neige qu'a touchée le vent du Midi.
-
-Tenant pour un outrage les avis dictés par César, ils tiraient déjà
-l'épée du ceinturon et voulaient mettre à mort le messager de honte.
-
-Debout, courbé sur son bouclier dans l'attitude du suppliant, Komm
-invoqua ce nom de frère qu'il pouvait leur donner. Ils étaient fils des
-mêmes pères.
-
-C'est pourquoi les Bretons ne le tuèrent pas. Ils le conduisirent
-enchaîné dans un grand village voisin de la côte. En traversant
-une esplanade qui s'étendait au milieu des huttes de chaume, il
-remarqua des pierres hautes et plates, fichées en terre à intervalles
-irréguliers et couvertes de signes qu'il tint pour sacrés, car il
-n'était pas facile d'en découvrir le sens. Il vit que les huttes de
-ce grand village étaient semblables à celles des villages atrébates,
-mais d'une moindre richesse. Devant les huttes des chefs, des perches
-se dressaient, portant des hures de sangliers, des bois de rennes, des
-têtes chevelues d'hommes blonds. Komm fut conduit dans une hutte qui
-ne renfermait que la pierre du foyer recouverte encore de cendres, un
-lit de feuilles sèches et la figure d'un Dieu taillée dans une bille
-de tilleul. Lié au pilier qui soutenait le toit de chaume, l'Atrébate
-méditait sa mauvaise fortune et cherchait dans son esprit soit quelque
-parole magique très puissante, soit quelque artifice ingénieux, pour
-échapper à la colère des chefs bretons.
-
-Et, pour charmer sa misère, il composait, dans la manière des aïeux, un
-chant rempli de menaces et de plaintes, et tout coloré par les images
-des montagnes et des forêts natales, dont il rappelait le souvenir dans
-son cœur.
-
-Des femmes, tenant leur enfant pressé contre leur mamelle, vinrent le
-regarder avec curiosité et lui firent des questions sur son pays, sa
-race, les aventures de sa vie. Il leur répondit avec douceur. Mais son
-âme était triste et agitée par une cruelle inquiétude.
-
-
-
-II
-
-
-César, retenu jusqu'à la fin de l'été sur le rivage des Morins, ayant
-mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de
-l'Île à la quatrième heure du jour. Les Bretons l'attendaient sur la
-grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de
-faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l'Océan
-parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles
-n'arrêtèrent les Romains. L'Aigle entourée des légionnaires toucha le
-sol de l'Île barbare. Les Bretons s'enfuirent sous la grêle de pierre
-et de plomb lancée par des machines qu'ils croyaient des monstres.
-Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d'élans sous
-l'épieu du chasseur.
-
-[Illustration]
-
-Lorsqu'ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin de la
-côte, les chefs s'assirent sur les pierres rangées en cercle autour de
-l'esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération
-tout le long de la nuit, et quand l'aube commença d'éclairer l'horizon,
-tandis que le chant de l'alouette perçait le ciel gris, ils se
-rendirent dans la hutte où Komm l'Atrébate était enchaîné depuis
-trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le
-délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des
-merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui
-adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au
-camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant.
-
---Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage et
-tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous
-les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne
-s'en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence.
-
-Komm l'Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le
-plaisir qu'il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer,
-il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles
-détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent:
-
---Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et
-sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour
-un insensé et disaient que j'avais mangé l'herbe d'Erin, qui enivre
-les animaux. Aujourd'hui ils estiment que la sagesse des aïeux est
-en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l'autre,
-car mes paroles ne dépendent point du soleil ou de la lune, mais de
-mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous
-abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et
-crever les yeux, afin qu'allant mendier du pain et de la bière dans les
-villages illustres, vous portiez témoignage par toute l'Île bretonne
-de sa force et de sa justice. Pourtant j'oublierai l'injure que vous
-m'avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et
-les Atrébates sont les fruits du même arbre. J'agirai pour le bien de
-mes frères qui boivent l'eau de la Tamise. L'amitié de César que je
-venais leur porter dans leur Île, je la leur ferai rendre maintenant
-qu'ils l'ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et
-l'a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de
-coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et
-les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu'ils sont
-les amis du chef Komm qui boit l'eau de la Somme.
-
-Et Komm l'Atrébate dit encore:
-
---Apprenez de moi ce que vous dira César quand vous vous courberez sur
-vos boucliers au pied de son tribunal et ce qu'il conviendra de lui
-répondre d'un esprit avisé. Il vous dira: «Je vous accorde la paix.
-Livrez-moi des enfants nobles en otage.» Et vous lui répondrez: «Nous
-te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns
-aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans les
-régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour
-les faire venir.»
-
-Les chefs admirèrent l'esprit subtil de Komm l'Atrébate. L'un d'eux lui
-dit:
-
---Komm, tu es doué d'une grande intelligence, et je crois que ton cœur
-est plein d'amitié pour tes frères bretons qui boivent l'eau de la
-Tamise. Si César était un homme, nous aurions le courage de combattre
-contre lui, mais nous avons connu qu'il était un Dieu à ce que ses
-navires et ses machines de guerre sont des êtres vivants et doués
-de connaissance. Allons lui demander qu'il nous pardonne de l'avoir
-combattu et nous laisse notre puissance et nos richesses.
-
-Ayant ainsi parlé, les chefs de l'Île brumeuse sautèrent à cheval et
-s'en allèrent vers le rivage de l'Océan qu'occupaient les Romains
-près de l'anse où leurs liburnes étaient mouillées, et non loin de la
-grève sur laquelle ils avaient tiré leurs galères. Komm chevauchait
-avec eux. Quand ils virent le camp romain qui était entouré de fossés
-et de palissades, percé de rues larges et régulières et tout couvert
-de pavillons que dominaient les aigles d'or et les couronnes des
-enseignes, ils s'arrêtèrent émerveillés et se demandèrent par quel art
-les Romains avaient bâti en un jour une ville plus belle et plus vaste
-que toutes celles de l'Île brumeuse.
-
---Qu'est cela? s'écria l'un d'eux.
-
---C’est Rome, répondit l'Atrébate. Les Romains portent partout Rome
-avec eux.
-
-Introduits dans le camp, ils se rendirent au pied du tribunal où
-siégeait le proconsul entouré de faisceaux. Il était pâle dans la
-pourpre, avec des yeux d'aigle.
-
-Komm l'Atrébate prit une attitude suppliante et pria César de pardonner
-aux chefs bretons.
-
---En te combattant, dit-il, ces chefs n'ont pas agi selon leur cœur,
-qui est grand chaque fois qu'il commande. Quand ils poussaient contre
-tes soldats leurs chars de guerre, ils obéissaient et ne commandaient
-point; ils cédaient à la volonté des hommes pauvres et humbles des
-tribus qui s'assemblaient en grand nombre pour s'opposer à toi, n'ayant
-pas assez d'intelligence pour connaître ta force. Tu sais que les
-pauvres sont moins bons en tontes choses que les riches. Ne refuse
-point ton amitié à ceux-ci, qui possèdent de grands biens et qui
-peuvent payer le tribut.
-
-César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit:
-
---Livrez-moi en otage les fils de vos princes.
-
-Le plus ancien des chefs répondit:
-
---Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons
-quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour
-la plupart dans des régions lointaines de notre Île, et il faudra
-plusieurs journées pour les faire venir.
-
-César inclina la tète en signe de consentement. Ainsi, par le conseil
-de l'Atrébate, les chefs ne livrèrent qu'un petit nombre de jeunes
-garçons, et non point des plus nobles.
-
-Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la
-falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent
-du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La
-lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l'Océan
-des lueurs mouvantes. L'Atrébate, dont le regard sauvage perçait
-l'ombre et l'embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que
-travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant
-plus, allaient où les poussait le flot dont l'écume brillait à leur
-flanc comme une pâle étincelle; d'autres regagnaient le large. Leur
-toile effleurait la mer comme l'aile d'un oiseau pêcheur. C'étaient
-les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la
-tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l'air marin, marcha quelque
-temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l'anse
-dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons,
-étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu,
-les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres,
-les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées
-dans l'anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui
-emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume.
-Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en
-tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les
-bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que
-vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes.
-Elle était là dans le ciel agité des Bretons, et semblait un bouclier.
-Il le savait que c'était elle, la lune de cuivre, qui, dans son plein,
-avait produit cette grande marée et causé la tempête qui, maintenant,
-détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit
-auguste, devant la mer furieuse, Komm l'Atrébate eut la révélation
-d'une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine.
-
-En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec
-joie que César ne commandait ni à l'Océan ni à la lune, amie des
-plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines
-n'étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait
-fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves.
-Reprenant l'espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d'en tuer
-un grand nombre par la flèche et l'épée, et de jeter le reste dans la
-mer. C'est pourquoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le
-camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des
-peaux d'élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles
-mielleuses et tâtaient avec admiration les bras durs des centurions.
-
-Pour paraître mieux soumis, les chefs livraient des otages; mais
-c'étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une
-vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n'étaient point nés
-dans une des familles issues des Dieux. Et quand ils crurent que les
-petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur
-amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des
-bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant de grands
-cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des
-tours de bois. Les Bretons, ignorant l'art d'enlever les positions
-fortifiées, ne purent franchir l'enceinte, et beaucoup de chefs au
-visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les
-Bretons connurent que les Romains étaient doués d'une force surhumaine.
-Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre
-leur amitié.
-
-César les reçut d'un visage immobile, mais la nuit même il fit
-embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et
-cingla vers le rivage des Morins. N'espérant plus recevoir sa cavalerie
-dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête
-de l'Île brumeuse.
-
-Komm l'Atrébate regagna avec l'armée le rivage des Morins. Il avait
-monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de
-connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se
-croyaient point issus de Pluton et si ce n'était pas à cause de cette
-origine qu'ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours.
-L'Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais
-il lui dit qu'à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance
-du monde.
-
---J’estime, ajouta-t-il, que la lune est plus ancienne que le soleil.
-Elle est une divinité très puissante, amie des Gaulois.
-
---La divinité de la lune, répondit César, est reconnue par les Romains
-et par les Grecs. Mais ne crois pas, Commius, que cet astre, qui brille
-sur l'Italie et sur toute la terre, soit particulièrement favorable aux
-Gaulois.
-
---Prends garde, Julius, répondit l'Atrébate, et pèse tes paroles. La
-lune que tu vois ici courir dans les nuées n'est pas la lune qui luit à
-Rome sur vos temples de marbre. D'Italie on ne pourrait voir celle-ci,
-bien qu'elle soit grande et claire. La distance ne le permet pas.
-
-
-
-III
-
-
-L'hiver vint recouvrir la Gaule d'ombre, de glace et de neige. Le
-cœur des guerriers s'émut, dans la hutte de roseaux, au souvenir des
-chefs et des serviteurs tués par César ou vendus à l'encan. Parfois
-un homme venait, à la porte de la hutte, mendiant du pain et montrant
-ses poignets coupés par le licteur. Et les guerriers s'indignaient
-dans leur cœur. Ils échangeaient entre eux des paroles de colère. Des
-assemblées nocturnes se tenaient au fond des bois et dans le creux des
-rochers.
-
-Cependant le roi Komm chassait avec ses fidèles à travers les forêts,
-au pays des Atrébates. Chaque jour, un messager portant la saie rayée
-et les braies rouges venait, par des sentiers inconnus, au-devant du
-roi, et, ralentissant près de lui le pas de son cheval, lui disait à
-voix basse:
-
---Komm, ne veux-tu pas être un homme libre dans un pays libre? Komm,
-subiras-tu longtemps l'esclavage des Romains?
-
-Et le messager disparaissait dans l'étroit chemin où les feuilles
-tombées amortissaient le galop de son cheval.
-
-Komm, roi des Atrébates, demeurait l'ami des Romains. Mais, peu à peu,
-il se persuada qu'il convenait que les Atrébates et les Morins fussent
-libres, puisqu'il était leur roi. Il lui déplaisait aussi de voir les
-Romains, établis à Némétocenne, siéger dans des tribunaux, où ils
-rendaient la justice, et des géomètres venus d'Italie tracer des routes
-à travers les forêts sacrées. Enfin il admirait moins les Romains
-depuis qu'il avait vu leurs liburnes brisées contre les falaises
-bretonnes et les légionnaires pleurer la nuit, sur la grève. Il
-continuait d'exercer la souveraineté au nom de César. Mais il parlait
-à ses fidèles, en termes obscurs, de guerres prochaines.
-
-Trois ans plus tard, l'heure était venue; le sang romain avait coulé
-dans Genabum. Les chefs conjurés contre César assemblaient des
-guerriers dans les monts Arvernes. Komm n'aimait pointées chefs; il
-les haïssait au contraire, les uns parce qu'ils étaient plus riches
-que lui en hommes, en chevaux et en terres, les autres à cause de l'or
-et des rubis qu'ils avaient en abondance, et plusieurs de ce qu'ils
-se disaient plus braves que lui et de plus noble race. Pourtant il
-reçut leurs messagers, auxquels il remit une feuille de chêne et une
-pointe de noisetier en signe d'amour. Et il correspondit avec les chefs
-ennemis de César au moyen de branches d'arbres taillées et nouées entre
-elles de manière à présenter un sens intelligible aux Gaulois, qui
-connaissaient le langage des feuilles.
-
-Il ne poussa point le cri de guerre. Mais il allait par les villages
-atrébates et, visitant les guerriers dans les huttes, il leur disait:
-
---Trois choses sont nées les premières: l'homme, la liberté, la lumière.
-
-Il s'assura que, lorsqu'il pousserait le cri de guerre, cinq mille
-guerriers morins et quatre mille guerriers atrébates boucleraient à
-son appel leur ceinturon de bronze. Et, songeant avec joie que dans
-la forêt le feu couvait sous la cendre, il passa secrètement chez les
-Trévires, afin de les gagner à la cause gauloise.
-
-Or, tandis qu'il chevauchait avec ses fidèles le long des saules de
-la Moselle, un messager, vêtu de la saie rayée, lui remit une branche
-de frêne liée à une tige de bruyère, pour lui faire entendre que
-les Romains avaient soupçon de ses desseins et pour l'engager à la
-prudence. Car telle était la signification de la bruyère unie au frêne.
-Mais il poursuivit sa route et pénétra dans le territoire des Trévires.
-Titus Labienus, lieutenant de César, y était cantonné avec dix légions.
-Averti que le roi Commius venait secrètement visiter les chefs des
-Trévires, il soupçonna que c'était pour les détourner de l'amitié de
-Rome. L'ayant fait suivre par des espions il reçut des avis qui le
-confirmèrent dans l'idée qu'il s'était formée. Il résolut alors de se
-défaire de cet homme. Il était Romain, fils de la Ville déesse, exemple
-à l'univers, et il portait par les armes la paix romaine aux extrémités
-du monde. Il était bon général, expert dans la mathématique et dans la
-mécanique. Pendant les loisirs de la paix, il conversait dans sa villa
-de Campanie, sous les térébinthes, avec des magistrats, sur les lois,
-les mœurs et les usages des peuples. Il vantait les vertus antiques
-et la liberté. Il lisait les livres des historiens et des philosophes
-grecs. C'était un esprit plein de noblesse et d'élégance. Et parce que
-Komm l'Atrébate était un barbare, étranger à la chose romaine, il lui
-parut convenable et bon de le faire assassiner.
-
-Averti du lieu où il se trouvait, il lui envoya son préfet de la
-cavalerie, Caius Volusenus Quadratus, qui connaissait l'Atrébate, car
-ils avaient été chargés tous deux de reconnaître ensemble les côtes de
-l'île de Bretagne, avant l'expédition de César; mais Volusenus n'avait
-pas osé débarquer. Donc, sur l'ordre de Labienus, lieutenant de César,
-Volusenus choisit quelques centurions et les emmena avec lui dans le
-village où il savait qu'il trouverait Komm. Il pouvait compter sur
-eux. Le centurion était un légionnaire monté en grade et qui portait,
-comme insigne de ses fonctions, un cep de vigne dont il frappait ses
-subordonnés. Ses chefs faisaient de lui tout ce qu'ils voulaient. Il
-était, après le terrassier, le premier instrument de la conquête.
-Volusenus dit à ses centurions:
-
---Un homme s'approchera de moi. Vous le laisserez avancer. Je lui
-tendrai la main. À ce moment, vous le frapperez par derrière et vous le
-tuerez.
-
-Ayant donné ces ordres, Volusenus partit avec son escorte. Il
-rencontra, dans un chemin creux, près du village, Komm accompagné de
-ses fidèles. Le roi des Atrébates, qui se savait suspect aux Romains,
-aurait tourné bride. Mais le préfet de la cavalerie l'appela par son
-nom, l'assura de son amitié et lui tendit la main.
-
-Rassuré par ces signes de bienveillance, l'Atrébate s'approcha. Au
-moment où il allait prendre la main qui lui était tendue, un centurion
-lui abattit son épée sur la tête et le fit tomber tout sanglant de
-son cheval. Les fidèles du roi se jetèrent alors sur la petite troupe
-romaine, la dispersèrent, relevèrent Komm et l'emportèrent jusqu'au
-prochain village, tandis que Volusenus, qui croyait sa besogne achevée,
-regagnait le camp ventre à terre avec ses cavaliers.
-
-Le roi Komm n'était pas mort. Il fut porté secrètement dans le pays des
-Atrébates et il guérit de sa terrible blessure. S'étant remis debout,
-il fit ce serment:
-
---Je jure de ne me trouver face à face avec un Romain que pour le tuer.
-
-Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de
-la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée
-étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite
-que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans
-Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule
-Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers
-atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l'armée qui
-devait secourir les Gaulois d'Alésia. On fit le dénombrement de cette
-armée et il se trouva qu'elle était composée de deux cent quarante
-mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut
-donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à
-Komm l'Atrébate.
-
-Après les longs jours d'une marche embarrassée, Komm parvint avec les
-chefs et les soldats au pays montueux des Eduens. D'une des hauteurs
-qui environnent le plateau d'Alésia, il vit le camp romain et la terre
-remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la
-guerre plus avec la pioche et la pelle qu'avec le javelot et l'épée.
-Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins
-contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines.
-Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n'entendait
-pas grand'chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes
-batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent
-point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la
-tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la
-mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il
-fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait
-du mal qu'avaient soufferts avec lui les chefs gaulois dont il était
-jaloux.
-
-
-
-IV
-
-
-Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté
-parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis,
-estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de
-ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence
-qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de
-beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait
-des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre
-l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses
-divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se
-sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats,
-ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les
-prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et
-il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait
-à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur
-comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les
-noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il
-l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des
-chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui
-exprimaient en fortes images l'amour de la liberté.
-
-Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses
-fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine
-Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades
-de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de
-murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une
-architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que
-causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures
-eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des
-moyens naturels.
-
-[Illustration]
-
-Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur
-la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité,
-plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla
-ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible
-envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la
-bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries
-et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il
-descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides,
-il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme
-allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à
-la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des
-légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions.
-Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme,
-put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée
-de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton
-s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs
-grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons.
-C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une
-histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par
-des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la
-mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles
-pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve
-qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait
-dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer
-inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin
-et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce
-qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps
-et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans
-cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à
-manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il
-détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et,
-de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait
-que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître
-les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.
-
-Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait
-par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait
-un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de
-tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha
-dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit
-aigrement:
-
---Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent
-le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier!
-
-Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles
-parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes
-se mirent à rire et la vieille cria:
-
---Au large, ivrogne!
-
-Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la
-majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire!
-
-Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna
-tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de
-cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le
-temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de
-portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse
-Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux
-peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la
-plus ignoble des fonctions naturelles.
-
-Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui
-s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de
-l'amphithéâtre. Il soupira:
-
---Ô race de monstres!
-
-Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes
-gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une
-armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine,
-mais un fumier sur le sol. Et il songea:
-
--Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait
-des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes!
-
-Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois
-parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier
-de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il
-remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans
-l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait
-des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut,
-au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre
-moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait
-point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et
-l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un
-tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et
-semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps
-immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda
-sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit
-en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de
-douceur.
-
-Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous
-sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui
-enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le
-tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula
-du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique
-entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui
-y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la
-connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres
-qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors
-employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés
-d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité
-plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en
-langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un
-sens intelligible:
-
- À PHOEBÉ, SUR SA MESANGE
-
- O toi que Varius aime plus que ses yeux,
- Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux
- Du Galate....
-
- Et leur couple chantant dans la cage dorée
-
- Ô ma blanche Phœbé, donne d'un doigt prudent
- Le millet et l'eau pure à ta frêle captive.
-
- Elle couve, elle est mère; une mère est craintive.
-
- Oh! ne viens pas aux bords de l'Océan brumeux,
- Phœbé, de peur ...
-
- ... Tes pieds blancs et tes flancs
- Savants à se mouvoir au rythme du crotale.
-
- Et ni l'or de Crésus ni la pourpre d'Attale,
- Mais tes bras frais, tes seins ...
-
-Une faible rumeur montait de la ville éveillée. L'Atrébate s'enfuit
-à travers les restes des huttes gauloises où quelques Barbares
-demeuraient terrés, humbles et farouches, et, par une brèche du mur, il
-sauta dans la campagne.
-
-
-
-V
-
-
-Lorsque enfin, par le glaive du légionnaire, par les verges du licteur
-et par les paroles flatteuses de César, la Gaule fut pacifiée tout
-entière, Marcus Antonius, questeur, vint prendre ses quartiers
-d'hiver à Némétocenne des Atrébates. Il était fils de Julia, sœur de
-César. Ses fonctions consistaient à payer la solde des troupes et à
-répartir, selon les règles établies, le butin qui était énorme, car les
-conquérants avaient trouvé des barres d'or et des escarboucles sous les
-pierres des lieux sacrés, au creux des chênes, dans l'eau tranquille
-des étangs, et recueilli beaucoup d'ustensiles d'or dans les huttes des
-chefs et des peuples exterminés.
-
-Marcus Antonius amenait avec lui des scribes en grand nombre et des
-arpenteurs qui procédèrent à la répartition des meubles et des terres,
-et qui eussent fait beaucoup d'écritures inutiles; mais César leur
-prescrivit des méthodes simples et rapides de travail. Des marchands
-asiatiques, des colons, des ouvriers, des légistes venaient en
-foule à Némétocenne; et les Atrébates qui avaient quitté leur ville
-y rentraient les uns après les autres, curieux, surpris, pleins
-d'admiration. Les Gaulois, pour la plupart, étaient fiers maintenant
-de porter la toge et de parler la langue des fils magnanimes de Rémus.
-Ayant rasé leurs longues moustaches, ils ressemblaient à des Romains.
-Ceux d'entre eux qui avaient gardé quelque richesse demandaient à un
-architecte romain de leur bâtir une maison avec un portique intérieur,
-des chambres pour les femmes et une fontaine ornée de coquillages.
-Ils faisaient peindre Hercule, Mercure et les Muses dans leur salle à
-manger, et soupaient accoudés sur des lits.
-
-Komm, bien qu'illustre et fils d'un père illustre, avait perdu la
-plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait
-une vie errante et guerrière avec quelques hommes unis à lui par l'âpre
-volonté d'être libres, par la haine des Romains ou par l'habitude du
-pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrées, dans
-les marécages, et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vaste
-embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui
-parlaient sans respect, ainsi qu'un homme parle à son égal, parce
-qu'ils l'égalaient en effet par le courage, dans l'excès constant des
-souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres
-touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes
-creusées dans la pierre friable par l'eau puissante des torrents au
-fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d'animaux à
-chasser, ils se nourrissaient de mûres et d'arbouses. Ils ne pouvaient
-pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou
-seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils
-n'étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les
-huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des
-bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se
-nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons
-bleus de leur sol stérile, ils n'avaient point éprouvé la force
-romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons
-souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer.
-Ils l'écoutaient attentivement, n'ayant jamais entendu un homme parler
-aussi bien que lui. Il leur disait:
-
---Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur
-le rivage de la mer et dans la forêt profonde.
-
-»La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des
-Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n'aime les petits
-hommes bruns amenés par César.
-
-»Or, la mer m'a dit:--Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse
-déserte de mon rivage.
-
-»La forêt m'a dit:--Komm, je donnerai un abri sur à toi qui es un chef
-illustre et à tes compagnons fidèles.
-
-»La lune m'a dit:--Komm, tu m'as vue, dans l'île des Bretons, briser
-les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et
-je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent
-des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les
-surprendre, la nuit.
-
-»Ainsi m'ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis:
-
-»--Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez
-tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des
-combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des
-vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment:
-
-»Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins si
-parfaitement qu'il n'y a point dans tout ce pays une rivière, un étang,
-un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins,
-tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit, avec leur
-vraie longueur et leur vraie direction, qu'ils le sont sur le sol des
-aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir
-ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu'elle contient beaucoup
-d'autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C'est pourquoi, si
-le commandement m'avait été donné sur les peuples, j'aurais vaincu
-César et chassé les Romains de cette terre. Et c'est pourquoi nous
-surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois
-de vivres destinés à la ville qu'ils m'ont volée. Nous les surprendrons
-aisément, parce que je connais les routes qu'ils prennent, et leurs
-soldats ne pourront nous atteindre, parce qu'ils ne connaissent pas les
-chemins que nous prendrons. Et s'ils parvenaient à suivre notre trace,
-nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à
-l'île des Bretons.»
-
-Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes
-du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques
-morceaux d'or et de fer, restes des trésors qu'il avait possédés. Ils
-lui dirent:
-
---Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener.
-
-Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la
-voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de
-l'habitation d'un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à
-ses compagnons.
-
-Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre
-plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des
-richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm
-ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu'il avait fait
-de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un
-homme intelligent et les renvoyait avec des vivres pour trois jours.
-Parfois tous les hommes d'un village, jeunes et vieux, le suppliaient
-de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus
-Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut
-imposé par César, des tributs indus, et frappant d'amendes les chefs
-pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après
-avoir rempli les coffres de l'État, prenaient soin de s'enrichir aux
-dépens de ces barbares qu'ils jugeaient stupides et qu'ils pouvaient
-toujours livrer au bourreau, pour faire taire les plaintes importunes.
-Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs
-larmes et la peur qu'ils lui exprimaient de mourir de faim ou des
-Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande
-armée, parce qu'il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que
-Vercingétorix.
-
-Avec sa petite troupe, il enleva en peu de jours plusieurs convois de
-farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétocenne,
-des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville.
-
---Ces Gaulois, disaient les tribuns et le centurions, sont des barbares
-cruels, contempteurs des Dieux, ennemis du genre humain. Au mépris
-de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils
-méritent une peine exemplaire. Nous devons à l'humanité de châtier les
-coupables.
-
-Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu'au
-tribunal du questeur. Marcus Antonius d'abord n'y prit pas garde. Il
-était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées,
-avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule
-auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbes courte et
-bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d'une peau de lion, sa massue à
-la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait
-de ses flèches une machine en forme d'hydre. Puis soudain, changeant la
-dépouille du lion pour la robe d'Omphale, il changeait en même temps de
-fureurs.
-
-Cependant les convois étaient inquiétés; les détachements de soldats,
-surpris, harcelés, mis en fuite; et l'on trouva un matin le centurion
-G. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte
-dorée.
-
-On savait dans le camp romain que l'auteur de ces brigandages était
-Commius, autrefois roi par l'amitié de Rome, maintenant chef de
-bandits. Marcus Antonius donna l'ordre d'agir avec énergie pour assurer
-la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu'on ne prendrait
-pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de
-suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son
-chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus
-riches qu'il y eût à Némétocenne.
-
-L'un se nommait Vergal et l'autre Ambrow. Ils étaient tous deux
-d'illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les
-Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte
-soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d'une grande partie
-de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par
-des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes.
-Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne,
-naïfs et vains, dans l'humiliation et l'orgueil. Le préteur les
-interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux
-licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice
-latine.
-
-Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des
-colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les conseillers municipaux
-de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui
-décernèrent, par décret, une statue d'airain. Après quoi, plusieurs
-négociants latins, s'étant aventurés hors de la ville, furent surpris
-et tués par les cavaliers de Komm.
-
-
-VI
-
-Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était
-Gaius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré
-le roi Commius dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son
-escorte: «Quand je lui tendrai la main en signe d'amitié, vous le
-frapperez par derrière.» Caius Volusenus Quadratus était estimé dans
-l'armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait
-reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux
-vertus militaires. Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au
-roi Commius.
-
-Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa
-des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses
-maraudeurs, les harcelait. Cependant l'Atrébate, qui savait beaucoup
-de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la
-cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les
-prisonniers par sentiment religieux, avec l'espérance de se rendre les
-Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur
-visage. Et c'est après avoir accompli un de ces actes de piété, que
-le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le
-pays des Morins, il venait d'égorger, la nuit, dans la forêt, sur la
-pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d'un bois,
-il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus,
-qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l'enveloppa
-et lui tua beaucoup d'hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à
-se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves
-Atrébates. Ils fuyaient; ils couraient à toute bride sur la plaine,
-vers la plage où l'Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En
-tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques
-des Romains.
-
-Le chef Komm avait bon espoir d'échapper à cette poursuite. Ses chevaux
-étaient plus vites et moins chargés que ceux de l'ennemi. Il comptait
-atteindre assez tôt les navires qui l'attendaient dans une crique
-prochaine, s'embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l'île des
-Bretons.
-
-Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence.
-Parfois un pli de terrain ou des bouquets d'arbres nains leur cachaient
-les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en
-vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace de
-terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés
-et Komm ne distinguait plus derrière lui qu'un peu de poussière
-mouvante à l'horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans
-l'air le sel marin. Mais, à l'approche du rivage, le sol poudreux, qui
-montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de
-gagner du terrain.
-
-Les Barbares, dont l'ouïe était fine, entendaient venir, faibles,
-presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque,
-par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de
-la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l'anse du
-rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se
-félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de
-descendre vers le rivage, ils s'arrêtèrent à mi-côte, saisis d'angoisse
-et d'épouvante, regardant avec un morne désespoir ces beaux navires
-vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant
-à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que bien
-loin en avant brillaient les lames de la mer basse. À cette vue, ils
-demeuraient inertes et stupides, courbés sur leurs chevaux fumants qui,
-les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle
-les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière.
-
-Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s'écria:
-
---Aux navires, cavaliers! Nous avons bon vent! Aux navires!
-
-Ils obéirent sans comprendre.
-
-Et, poussant jusqu'aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles.
-Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt
-déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait.
-
-Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le
-chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la
-plage comme l'eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les
-autres à mourir en tuant des Romains.
-
-Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline
-qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond
-de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile
-était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte
-à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius,
-plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses
-hommes de regagner le camp.
-
---À quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits? Commius
-s'est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors
-de portée du javelot.
-
-Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les
-îles mouvantes, qu'ils emplirent des éclats d'un rire héroïque.
-
-Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le
-surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert.
-Le préfet était accompagné d'un nombre à peu près égal d'hommes et de
-chevaux. Il donna l'ordre décharger. L'Atrébate, soit qu'il craignît
-de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu'il méditât un stratagème, fit
-signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense
-et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup,
-il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur
-le préfet de cavalerie et, d'un coup de lance, lui perça la cuisse.
-Les Romains, voyant leur général abattu, s'enfuirent étonnés. Puis,
-par l'effet de l'éducation militaire, qui les portait à surmonter
-le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au
-moment où Komm l'accablait joyeusement des plus violentes injures. Les
-Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie
-et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand
-nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval.
-
-Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l'art des
-médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa
-blessure.
-
-Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles
-guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et
-tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant
-été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte:
-
---Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui
-sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des
-otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître
-jamais devant un Romain.
-
-Marcus Antonius était magnanime:
-
---Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues
-avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je
-lui accorde son pardon et je reçois ses otages.
-
-On ignore ce que devint ensuite Komm l'Atrébate; le reste de sa vie n'a
-point laissé de trace.
-
-
-
-
-FARINATA DEGLI UBERTI
-
-
-OU LA GUERRE CIVILE
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-[Illustration]
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- Ed ei s'ergea col petto e con la fronte.
- Corne avesse lo inferno in gran dispitto.
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- _Inferno,_ c. 10e.
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-Assis sur la terrasse de sa tour, le vieux Farinata degli Uberti
-enfonçait son regard aigu dans la ville hérissée de créneaux. Debout
-près de lui, Fra Ambrogio regardait le ciel où foisonnaient les roses
-du soir et qui couronnait de ses fleurs ardentes les collines enlacées
-en cercle autour de Florence. Des berges prochaines de l'Arno le parfum
-des myrtes montait dans l'air paisible. Les derniers cris des oiseaux
-avaient jailli du toit clair de San-Giovanni. Soudain, le pas de deux
-chevaux sonna sur les cailloux aigus qu'on avait arrachés au lit du
-fleuve pour en paver les chaussées, et deux jeunes cavaliers, beaux
-comme deux saint Georges, débouchant d'une rue étroite, passèrent
-devant le palais sans fenêtres des Uberti. Quand ils furent au pied de
-la tour gibeline, l'un cracha en signe de mépris, et l'autre, levant
-le bras, mit le pouce entre l'index et le doigt du milieu. Puis tous
-deux, éperonnant leurs chevaux, gagnèrent au galop le pont de bois.
-Spectateur de l'outrage fait à son nom, Farinata demeura tranquille et
-muet. Ses joues desséchées tressaillirent et une larme de plus de sel
-que d'eau vint lentement couvrir ses prunelles jaunes. Enfin il secoua
-par trois fois la tête et dit:
-
---Pourquoi ce peuple me hait-il?
-
-Fra Ambrogio ne répondit point. Et Farinata continua de regarder
-la ville, qu'il ne voyait plus qu'à travers l'Acre nuage qui lui
-brûlait les paupières. Puis tournant vers le moine sa maigre face
-où s'attachaient fortement un nez en bec d'aigle et des mâchoires
-menaçantes, il demanda encore:
-
---Pourquoi ce peuple me hait-il?
-
-Le moine fit le geste de chasser une mouche.
-
---Que vous importe, messer Farinata, l'insolence obscène de deux
-jouvenceaux nourris dans les tours guelfes d'Oltarno?
-
-FARINATA.
-
-Je me soucie peu, en effet, de ces deux Frescobaldi, mignons des
-Romains, fils d'entremetteurs et de prostituées. Je ne crains pas le
-mépris de ceux-là. Il n'est possible ni à mes amis, ni surtout à mes
-ennemis de me mépriser. Ma douleur est de sentir sur moi la haine du
-peuple de Florence.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-La haine règne dans les villes depuis que les fils de Caïn y portèrent
-l'orgueil avec les arts, et que les deux chevaliers thébains
-rassasièrent dans leur sang leur haine fraternelle. De l'injure naît
-la colère, et de la colère l'injure. Avec une infaillible fécondité la
-haine engendre la haine.
-
-FARINATA.
-
-Mais comment l'amour peut-il engendrer la haine? et pourquoi suis-je
-odieux à ma ville bien-aimée?
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Je vous répondrai donc puisque vous le voulez, messer Farinata. Mais
-vous ne tirerez de ma bouche que des paroles de vérité. Vos concitoyens
-ne vous pardonnent pas d'avoir combattu à Montaperto, sous la bannière
-blanche de Manfred, le jour où l'Arbia fut rougie du sang des
-Florentins. Et ils jugent qu'en ce jour, dans la vallée funeste, vous
-ne fûtes pas l'ami de votre ville.
-
-FARINATA.
-
-Quoi! je ne l'ai pas aimée. Vivre de sa vie, ne vivre que pour elle,
-souffrir la fatigue, la faim, la soif, la fièvre, l'insomnie, et la
-peine sans pareille, l'exil; affronter la mort à toute heure et risquer
-de tomber vivant aux mains de ceux qui ne se seraient point contentés
-de ma mort; tout oser, tout endurer pour elle, pour son bien, pour
-l'arracher à mes ennemis, qui étaient les siens, pour l'affranchir
-de toute honte, pour l'amener de gré ou de force à suivre les avis
-salutaires, à prendre le bon parti, à penser ce que je pensais moi-même
-avec les plus nobles et les meilleurs, la vouloir toute belle et
-subtile et généreuse, et sacrifier à cet unique vouloir mes biens, mes
-fils, mes proches, mes amis; me faire selon ses seuls intérêts libéral,
-avare, fidèle, perfide, magnanime, criminel, ce n'était pas aimer ma
-ville! Mais qui donc l'aima, si je ne l'aimai pas?
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Hélas! messer Farinata, votre impitoyable amour arma contre la cité la
-violence et la ruse et coûta la vie à dix mille Florentins.
-
-FARINATA.
-
-Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra
-Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données
-en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir
-ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la
-tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons
-d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient
-dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres
-à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de
-tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition.
-Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à
-vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il
-vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non
-en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de
-chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout
-ce que j'ai fait je ne regrette rien.
-
-J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents.
-Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils
-excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville
-hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils
-de César, au roi de Sicile.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan
-de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié.
-
-FARINATA.
-
-Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne
-sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles,
-mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins.
-Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses
-hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il
-leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une
-égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle
-et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers
-allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce
-secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai
-l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de
-viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais
-avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent
-tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière
-blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne.
-Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit
-comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en
-tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins,
-sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à
-Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs
-milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre.
-C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi
-eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de
-se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de
-guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances
-favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et
-d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer
-une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse,
-n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif.
-Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je
-pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission
-d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et
-désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens,
-j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de
-Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire
-que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux
-bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de
-Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle
-avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je
-craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était
-que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet
-plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient
-d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont
-ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les
-artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du
-Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta
-le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du
-jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu
-des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles
-blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient
-les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main.
-Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil,
-le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de
-la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et
-le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils
-n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage
-de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en
-présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant
-la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un
-vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne
-prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup
-d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers,
-cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et
-bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés
-à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les
-artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour
-du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que
-des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir
-plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon
-ouvrage, je me tenais à l'écart.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle
-sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle
-s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur
-fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes,
-quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la
-Malena boire le sang florentin?
-
-FARINATA.
-
-Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la
-voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant
-après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer
-à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec
-mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue
-tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit
-d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Il m'a paru que vous détestiez, et non certes à tort, la trahison de
-cet homme, qui fit choir dans la boue et le sang l'étendard sous lequel
-il était venu combattre. Moi-même, qui sais que la miséricorde du
-Seigneur est infinie, je doute si Bocca n'a point sa part dans l'enfer
-avec Caïn, Judas et Brutus le parricide. Mais si le crime de Bocca est
-à ce point exécrable, ne vous repentez-vous point de l'avoir causé? Et
-ne croyez-vous pas, messer Farinata, que vous-même, en attirant dans un
-piège l'armée des Florentins, vous avez offensé le Dieu juste, et fait
-ce qui n'était pas permis?
-
-FARINATA.
-
-Tout est permis à celui qui agit par vigueur de pensée et force de
-cœur. En trompant mes ennemis je fus magnanime et non traître. Et si
-vous me faites un crime d'avoir employé au salut de mon parti l'homme
-qui renversa le gonfalon des siens, vous aurez grand tort, Fra
-Ambrogio; car c'est la nature et non moi qui l'avait fait infâme, et
-c'est moi et non la nature qui tournai à bien son infamie.
-
-[Illustration]
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Mais, puisque vous aimiez votre patrie même en la combattant, il vous
-fut douloureux sans doute de ne l'avoir vaincue qu'avec l'aide des
-Siennois, ses ennemis. De cela ne vous vint-il point quelque vergogne?
-
-FARINATA.
-
-Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti
-dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais
-allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au
-milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le
-rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un
-tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme
-les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et
-tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de
-même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie
-de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits
-cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela,
-l'un et l'autre parti le savait.
-
-Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider
-notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si
-belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer,
-s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre
-toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y
-travailler avec un bras infatigable et un esprit délié.
-
-Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des
-entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir
-ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des
-marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand
-honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en
-décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des
-capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes.
-Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus
-d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère
-sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux
-nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen
-qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement
-dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme
-inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Je suis le plus pauvre des serviteurs des pauvres. Mais, je n'ai qu'un
-maître, qui est le Roi du Ciel; je le trahirais si je ne vous disais,
-messer Farinata, que le seul guerrier digne d'une entière louange est
-celui qui marche sous la croix en chantant:
-
- _Vexilla regis prodeunt._
-
-Le bienheureux Dominique, dont l'âme, comme un soleil, se leva sur
-l'Église obscurcie par la nuit du mensonge, enseigna que la guerre
-contre les hérétiques est d'autant plus charitable et miséricordieuse
-qu'elle est plus âpre et véhémente. Celui-là certes le comprit qui,
-portant le nom du prince des apôtres, fut la pierre de fronde qui
-frappa comme un Goliath l'hérésie au front. Il souffrit le martyre
-entre Côme et Milan. De lui mon ordre s'honore grandement. Quiconque
-tire l'épée contre un tel soldat est un autre Antiochus au regard de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ayant institué les empires, les
-royaumes et les républiques, Dieu souffre qu'on les défende par les
-armes, et il regarde les capitaines qui, l'ayant invoqué, tirent l'épée
-pour le salut de leur patrie temporelle. Il se détourne au contraire
-du citoyen qui frappe sa ville et la saigne, comme vous fîtes d'un si
-grand vouloir, messer Farinata, sans craindre que Florence, par vous
-épuisée et déchirée, n'eût plus la force de résister à ses ennemis. On
-trouve dans les chroniques anciennes que les villes affaiblies par des
-guerres intestines offrent une proie facile à l'étranger qui les guette.
-
-FARINATA.
-
-Moine, est-ce quand il veille ou quand il dort qu'on fait bien
-d'attaquer le lion? Or, j'ai tenu éveillé le lion de Florence. Demandez
-aux Pisans s'ils eurent à se réjouir de l'avoir assailli dans le temps
-que je l'avais rendu furieux. Cherchez dans les vieilles histoires et
-vous y trouverez peut-être aussi que les cités qui bouillonnent au
-dedans sont toutes prêtes à échauder les ennemis du dehors, mais que
-la gent tiédie par la paix est sans ardeur pour combattre hors de ses
-portes. Sachez qu'il faut craindre d'offenser une ville assez vigilante
-et généreuse pour soutenir la guerre intérieure, et ne dites plus que
-j'ai affaibli ma patrie.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Pourtant, vous le savez, elle fut près de périr après la journée
-funeste de l'Arbia. Les guelfes épouvantés étaient sortis de ses
-murailles et avaient pris d'eux-mêmes le chemin douloureux de l'exil.
-La diète gibeline, convoquée à Empoli par le comte Giordano, décida de
-détruire Florence.
-
-FARINATA.
-
-Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre.
-Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me
-levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage.
-Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui
-m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété
-au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit
-comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint
-Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur
-les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins!
-Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont
-diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude.
-Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux
-proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre?
-
-FARINATA.
-
-De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure
-mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux
-proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près
-de la sorte:
-
-«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans
-discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il
-convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que
-je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la
-défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.»
-
-Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et,
-s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter
-Florence.
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que
-vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois
-pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son
-salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive,
-après votre mort, en son saint Paradis!
-
-FARINATA.
-
-Le paradis et l'enfer ne sont que dans notre esprit. Épicure
-l'enseignait et beaucoup d'autres après lui le savent. Vous-même, Fra
-Ambrogio, n'avez-vous pas lu dans votre livre: «L'homme meurt de même
-que la bête. Leur Condition est la même?»
-
-Mais si, comme les âmes communes, je croyais en Dieu, je le prierais de
-me laisser, après ma mort, ici tout entier, et d'enfermer mon âme avec
-mon corps dans mon tombeau, sous les murs de mon beau San Giovanni. À
-l'entour, on voit des cuves de pierre taillées par les Romains pour
-leurs morts, et maintenant ouvertes et vides. C'est dans un de ces
-lits que je veux me reposer enfin et dormir. Dans ma vie j'ai souffert
-cruellement de l'exil, et je n'étais qu'à une journée de Florence.
-Plus éloigné d'elle, je serais plus malheureux. Je veux rester toujours
-dans ma ville bien-aimée. Puissent les miens y rester aussi!
-
-FRA AMBROGIO.
-
-Je vous entends avec épouvante blasphémer le Dieu qui fit le ciel et
-la terre, les montagnes de Florence et les roses de Fiesole. Et ce qui
-m'effraye le plus, messer Farinata degli Uberti, c'est que votre âme
-communique au mal un noble caractère. Si, contrairement à l'espoir que
-je garde encore, la miséricorde infinie vous abandonnait, je crois que
-l'enfer tirerait de vous quelque honneur.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-LE ROI BOIT
-
-En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine
-fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages
-suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la
-coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le
-nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les
-assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les
-réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis.
-
-Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes
-mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient
-été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui
-ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre
-grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec
-laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume
-des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette
-année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six
-sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient
-réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver.
-
-Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine,
-revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre,
-prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap
-d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front
-ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le
-troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la
-partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient
-l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une
-perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui
-conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le
-chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit
-de l'évangile: _Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire
-ejus, et procidentes adoraverunt eum_, ils s'arrêtèrent devant messire
-Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois
-enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que
-messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui
-avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis
-l'office divin fut célébré dévotement.
-
-Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie.
-L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église.
-On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre,
-sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de
-feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre
-prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau
-entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon
-Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire
-Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas
-bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant
-pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et
-lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon.
-C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur.
-L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût
-à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de
-l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un
-enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils
-de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune
-fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation.
-
-Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le
-visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers
-les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles.
-L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes,
-le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à
-ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume
-Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle
-aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit
-était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de
-Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage
-avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres
-légitimes, car toute puissance vient de Dieu. _Omnis potestas a Deo._
-
-Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita
-le _Bénédicite_, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean
-Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son
-voisin:
-
---Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous
-jeûné hier?
-
---Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La
-veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui
-dit vigile dit jeûne.
-
---Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec
-d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que
-cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la
-mémoire jusqu'à l'Épiphanie.
-
---Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent
-pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.
-
---Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui
-se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont
-condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre
-des évêques.
-
-La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir.
-
---Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant.
-
---Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes
-l'homme superbe et téméraire qui va seul.
-
---Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais
-même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. _Quidam
-asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum._
-
---La question est tranchée. _Non jejunetur!_
-
---Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire
-Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable,
-Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie,
-en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes
-vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.
-
-Le chapitre tout entier approuva la sentence.
-
---Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille.
-
-Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son
-gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas
-Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois:
-
---Le roi boit! le roi boit!
-
-C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y
-manquait encourait un châtiment sévère.
-
-Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides,
-fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner
-soif aux convives.
-
---À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France,
-dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.
-
---Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est
-un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec
-le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige
-des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les
-hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.
-
---Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés
-pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour
-le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes,
-que nous avons tous élu voilà deux ans.
-
-Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du
-régent Bedford.
-
-Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal
-timbrée, qui criait:
-
---À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France!
-
-C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin
-du chanoine, éclatait.
-
-On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria
-amplement comme il convenait:
-
---Le roi boit! le roi boit!
-
-Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires
-sacrées et des affaires profanes.
-
---Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont
-envoyés par le régent pour prendre Orléans?
-
---En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont
-déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume.
-
---C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.
-
-Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois
-encore.
-
---Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement
-les honneurs de sa table.
-
-Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil.
-
-Le cri retentit plus haut que devant:
-
---Le roi boit! le roi boit!
-
-Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille,
-qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement:
-
---Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n'a pas crié: «
-Le roi boit!» en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes et il
-faut l'en punir.
-
---Il faut l'en punir! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et
-Barnabé Videloup.
-
---Qu'il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine.
-Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C'est
-l'usage!
-
---C’est l'usage! s'écrièrent ensemble les chanoines.
-
-Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée,
-tandis que nos seigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant
-en riant grassement sur l'enfant, s'efforçaient de lui tenir les bras
-et les jambes.
-
-Mais Pierrolet s'échappa de leurs mains, puis, s'adossant à la
-muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu'il
-l'enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait.
-
-[Illustration]
-
-Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement,
-messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint
-auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille,
-tenant une pelletée de suie.
-
---C’est donc moi, dit-il d'une voix onctueuse, qui, pour son châtiment,
-ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir
-Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle.
-
-Et d'un geste aussi lent que s'il aspergeait d'eau bénite un fidèle, il
-jeta une pincée de suie sur le visage de l'enfant qui, s'élançant sur
-lui, lui enfonça sa dague dans le ventre.
-
-Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face
-contre terre. Les convives s'empressèrent autour de lui. Ils virent
-qu'il était mort.
-
-Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir
-le trouver. On sut plus tard qu'il s'était engagé dans la compagnie du
-capitaine La Hire. À la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle,
-il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier.
-
-
-
-
-"LA MUIRON"
-
-
-[Illustration]
-
- _Et quelquefois, dans nos longues
- soirées, le général en chef nous faisait
- des contes de revenants, genre de
- narration auquel il était fort habile._
-
- (Mémoires du comte Lavallette,
- 1831, t. Ier, p. 335.)
-
-Depuis plus de trois mois Bonaparte était sans nouvelles de l'Europe
-quand, à son retour de Saint-Jean-d'Acre, il envoya un parlementaire à
-l'amiral ottoman, sous prétexte de traiter l'échange des prisonniers,
-mais en réalité dans l'espoir que Sir Sidney Smith arrêterait cet
-officier au passage et lui ferait connaître les événements récents, si,
-comme on pouvait le prévoir, ils étaient malheureux pour la République.
-Le général calculait juste. Sir Sidney fit monter le parlementaire à
-son bord et l'y reçut honorablement. Ayant lié conversation, il ne
-tarda pas à s'assurer que l'armée de Syrie était sans dépêches ni avis
-d'aucune sorte. Il lui montra les journaux ouverts sur la table et,
-avec une courtoisie perfide, le pria de les emporter.
-
-Bonaparte passa la nuit sous sa tente à les lire. Le matin sa
-résolution était prise de retourner en France pour y ramasser le
-pouvoir tombé. Qu'il mit seulement le pied sur le territoire de la
-République, il écraserait ce gouvernement faible et violent, qui
-livrait la patrie en proie aux imbéciles et aux fripons, et il
-occuperait seul la place balayée. Pour accomplir ce dessein, il fallait
-traverser, par des vents contraires, la Méditerranée couverte de
-croiseurs anglais. Mais Bonaparte ne voyait que le but et son étoile.
-Par un inconcevable bonheur, il avait reçu du Directoire l'autorisation
-de quitter l'armée d'Égypte et d'y désigner lui-même son successeur.
-
-Il appela l'amiral Gantheaume qui, depuis la destruction de la
-flotte, se tenait au quartier général, et lui donna l'ordre d'armer
-promptement, en secret, deux frégates vénitiennes qui se trouvaient à
-Alexandrie, et de les amener sur un point désert de la côte, qu'il lui
-désigna. Lui-même, il remit, par pli cacheté, le commandement en chef
-au général Kléber, et sous prétexte de faire une tournée d'inspection,
-se rendit avec un escadron de guides à l'anse du Marabou. Le soir du 7
-fructidor an VII, à la rencontre de deux chemins d'où l'on découvre la
-mer, il se trouva tout à coup en face du général Menou, qui regagnait
-Alexandrie avec son escorte. N'ayant plus de moyen ni de raisons de
-garder son secret, il fit à ces soldats de brusques adieux, leur
-recommanda de se bien tenir en Égypte et leur dit:
-
---Si j'ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne des bavards
-est fini!
-
-Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette
-déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir
-sa puissance future.
-
-Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate _la
-Muiron._ L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces
-mots:
-
---Je gouverne sous votre étoile.
-
-Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de
-Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate _la
-Carrère_, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et
-Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison.
-
-Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à
-Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où
-mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de
-se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large:
-
---Soyez tranquille! nous passerons.
-
-Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le
-matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont,
-Berthollet s'approcha de lui:
-
---Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être
-tranquille et que nous passerions.
-
-Bonaparte sourit:
-
---Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet,
-qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment.
-L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut
-savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la
-fortune.
-
-Et, pressant le pas, il murmura:
-
---Oser ... calculer ... ne pas s'enfermer dans un plan arrêté ... se
-plier aux circonstances, se laisser conduire par elles. Profiter des
-moindres occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le
-possible, et faire tout le possible.
-
-Ce même jour, pendant le dîner, le général ayant reproché à Lavallette
-sa pusillanimité de la veille, l'aide de camp répondit qu'à présent ses
-craintes étaient autres, mais non moindres, et qu'il les avouait sans
-honte, car elles portaient sur le sort de Bonaparte et, par conséquent,
-sur les destinées de la France et du monde.
-
---Je tiens du secrétaire de Sir Sidney, dit-il, que le commodore estime
-qu'il y a beaucoup d'avantage à bloquer hors de vue. Connaissant sa
-méthode et son caractère, nous devons nous attendre à le trouver sur
-notre route. Et dans ce cas....
-
-Bonaparte l'interrompit:
-
---Dans ce cas, vous ne doutez pas que notre inspiration et notre
-conduite ne soient supérieures au péril. Mais c'est faire bien de
-l'honneur à ce jeune fou, que de le croire capable d'agir avec suite et
-méthode. Smith devait être capitaine de brûlot.
-
-Bonaparte jugeait avec partialité l'homme redoutable qui lui avait fait
-manquer sa fortune à Saint-Jean-d'Acre; sans doute parce que ce grand
-dommage lui était moins cruel s'il était dû à un coup de hasard et non
-plus au génie d'un homme.
-
-L'amiral leva la main comme pour attester sa résolution:
-
---Si nous rencontrons les croiseurs anglais, je me porterai à bord de
-_la Carrère_, et là je leur donnerai, vous pouvez m'en croire, assez
-d'occupation pour laisser à _la Muiron_ le temps d'échapper.
-
-Lavallette entr'ouvrit la bouche. Il avait grande envie de répondre à
-l'amiral que _la Muiron_ était mauvaise marcheuse et peu capable de
-mettre à profit l'avance qu'on lui donnerait. Il eut peur de déplaire:
-il avala son inquiétude. Mais Bonaparte lut dans sa pensée. Et, le
-tirant par un bouton de son habit:
-
---Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne
-serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages
-et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas
-en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course.
-Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et
-capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se
-nomme _la Muiron._ C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à
-Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis
-cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon
-aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son
-général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte
-aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage?
-
-Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les
-cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait
-décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou
-cinq semaines le long des côtes d'Afrique.
-
-Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. _La Muiron_
-demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne
-vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue,
-sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en
-conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les
-noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp
-de lire à haute voix les _Révolutions_ de Vertot ou les _Vies_ de
-Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait
-toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par
-une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent.
-Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante
-ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas,
-quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à
-demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage
-avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les
-deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp
-Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il
-menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle
-découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa
-parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile,
-il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet,
-meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales.
-
---Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse
-des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa
-baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles
-ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les
-transformations des corps aux lois générales de la physique.
-
-Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur
-et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques,
-qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant
-sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou
-soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure,
-l'interrompit brusquement:
-
---Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un
-souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand
-elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il
-faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé,
-grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le
-nitre dans les caves et dans les écuries.
-
-Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté
-qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des
-lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que
-procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de
-l'empirisme.
-
-Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que
-l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet:
-
---Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la
-nature, mordre sur l'inconnu?
-
-Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant
-rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les
-terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable
-des phénomènes naturels.
-
---N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de
-les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer
-imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres,
-que de leur ôter l'effroi des présages et des songes?
-
-La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et
-sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons
-tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête
-et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et
-sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence:
-
---J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible
-aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce
-qu'est la vie, et la mort[1], en avez-vous assez exploré les confins,
-pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les
-apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous
-expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature
-et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats
-l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio,
-dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur,
-étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine.
-Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le
-capitaine Aubelet?
-
-À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne
-se rappelait nullement le capitaine Aubelet.
-
-Bonaparte reprit:
-
---Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait
-la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était
-un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la
-sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient
-surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne
-comprenaient pas le sens.
-
---Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi
-tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques
-semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé
-fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances
-merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé
-un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis
-ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent
-portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la
-grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre
-des héros.
-
---Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai
-retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il
-poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait
-un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine
-Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau
-ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même
-ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps
-l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir,
-Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère
-d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient
-revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à
-l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé
-comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit
-fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre
-Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer
-en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient
-précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits
-attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher
-la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des
-moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à
-la nôtre.
-
---Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet.
-L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une
-intelligence supérieure.
-
---Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette
-liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un
-conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la
-communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme
-eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion.
-
-Et Bonaparte, les yeux levés, dans la nuit, sur la flamme qui flottait
-à la flèche du grand mât, dit tout aussitôt:
-
---Le vent souffle du nord.
-
-Il avait changé de propos avec cette brusquerie qui lui était
-ordinaire et qui faisait dire à M. Denon: «Le général pousse le
-tiroir.»
-
-L'amiral Gantheaume dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que le
-vent changeât avant les premiers jours de l'automne.
-
-La pointe de la flamme était tournée vers l'Égypte. Bonaparte regardait
-de ce côté. Le regard de ses yeux s'enfonçait dans l'espace, et ces
-paroles sortirent martelées de sa bouche:
-
---Qu'ils tiennent bon, là-bas! L'évacuation de l'Égypte serait un
-désastre militaire et commercial. Alexandrie est la capitale des
-dominateurs de l'Europe. De là je ruinerai le commerce de l'Angleterre
-et je donnerai aux Indes de nouvelles destinées.... Alexandrie, pour
-moi comme pour Alexandre, c'est la place d'armes, le port, le magasin
-d'où je m'élance pour conquérir le monde et où je fais affluer les
-richesses de l'Afrique et de l'Asie. On ne vaincra l'Angleterre qu'en
-Égypte. Si elle s'emparait de l'Égypte, elle serait à notre place
-la maîtresse de l'univers. Le Turc agonise. L'Égypte m'assure la
-possession de la Grèce. Mon nom sera inscrit pour l'immortalité à côté
-de celui d'Épaminondas. Le sort du monde dépend de mon intelligence et
-de la fermeté de Kléber.
-
-Pendant les jours qui suivirent, le général demeura taciturne. Il se
-faisait lire les _Révolutions de la République romaine_ dont le récit
-lui paraissait d'une lenteur insupportable. Il fallait que l'aide de
-camp Lavallette allât au pas de charge à travers l'abbé Vertot. Et
-bientôt Bonaparte, impatient, lui arrachait le livre des mains et
-demandait les _Vies_ de Plutarque, dont il ne se lassait point. Il y
-trouvait, disait-il, à défaut de vues larges et claires, un sentiment
-puissant de la destinée.
-
-Un jour donc, après la sieste, il appela son lecteur, et lui ordonna
-de reprendre la _Vie de Brutus_ à l'endroit où il l'avait laissée la
-veille.
-
-Lavallette ouvrit le livre à la page marquée et lut:
-
- Donc, au moment où ils se disposaient, Cassius et lui, à
- quitter l'Asie avec toute l'armée (c'était par une nuit
- fort obscure; sa tente n'était éclairée que d'une faible
- lumière; un silence profond régnait dans tout le camp, et
- lui-même était plongé dans ses réflexions), il lui sembla
- voir entrer quelqu'un dans sa tente. Il tourne les yeux vers
- la porte et il aperçoit un spectre horrible, dont la figure
- était étrange et effrayante, qui s'approche de lui, et qui
- se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la
- parole. «Qui es-tu, lui demanda-t-il; un homme ou un Dieu?
- Que viens-tu faire ici et que me veux-tu?--Brutus, répondit
- le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à
- Philippes.»--Alors Brutus, sans se troubler: «Je t'y
- verrai», dit-il. Le fantôme disparut aussitôt; et Brutus, à
- qui les domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient
- rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires.
-
---C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une
-telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est
-un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères.
-Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée.
-Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme
-supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne.
-Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des
-événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne
-pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires.
-Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe
-d'un projectile.
-
-L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé.
-Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on
-allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs
-détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la
-commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures
-après on avait devant soi le terrible amiral.
-
-Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit
-était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire.
-L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même.
-Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait
-une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on
-s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et
-d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir
-traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de
-mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines
-superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement
-affranchi:
-
---Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous
-mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre
-mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui
-ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité
-italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait
-votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à
-minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la
-chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes
-qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant
-son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson,
-il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe
-et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le
-brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au
-loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles.
-Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard
-fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans
-bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait
-tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine
-Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos
-de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine
-Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter
-que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible
-de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait
-alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais
-l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu
-qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en
-même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit
-la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre
-qui parla:
-
-»--Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain.
-
-»Et il s'éloigna d'un pas muet.
-
-»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio.
-Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les
-instructions nécessaires pour remplacer le capitaine.
-
-»--Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a
-été tué hier.
-
-» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit.
-Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à
-travailler l'armée dans les marécages de Mantoue.
-
-» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San
-Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions.
-Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien
-lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit:
-
-»--Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons
-vivant.
-
-» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le
-feuillage, le frappa au front.
-
-» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée
-par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave
-capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.»
-
-
-Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses
-auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont.
-
---Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux.
-
-Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de
-Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de
-Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc,
-craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi.
-
-_La Muiron_ se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la
-repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les
-habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient
-les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos,
-sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre,
-on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.
-
-Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte
-commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à
-son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui
-depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis
-que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il
-parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa
-bouche:
-
---Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre,
-achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach,
-l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres
-assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni
-effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un
-gouvernement sans force et sans probité.
-
-» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un
-appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne
-peut gouverner avec eux.»
-
-Monge, qui était patriote, dit avec fermeté:
-
---La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la
-tyrannie.
-
---La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et
-intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.
-
-Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon
-son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de
-nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait
-mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile
-d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans
-sa lunette, le pavillon anglais.
-
-[Illustration]
-
---Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à
-d'innombrables dangers pour périr si près du rivage!
-
-Bonaparte haussa les épaules:
-
---Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée?
-
-Et il rendit leur cours h ses pensées.
-
---Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur
-place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme
-le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans
-administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État
-et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio,
-la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement?
-Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste
-n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient
-un département. La masse entière de la population veut à tout prix
-le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des
-émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.
-
---Et ce maître, dit Berthollet, sera sans doute un chef militaire?
-
---Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas! Jamais un soldat ne
-sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et par la
-science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait
-bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté
-par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses: mais
-l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour
-ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas
-subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'État la
-prééminence appartient au civil.
-
-En entendant ces déclarations, Monge et Berthollet se regardèrent
-surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et
-l'inconnu, prendre le pouvoir, et ils ne comprenaient rien à un
-discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment
-convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté,
-commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y
-répondit aussitôt:
-
---Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités
-civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle
-le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef
-militaire. Ainsi le veut l'état des esprits chez un peuple civilisé,
-raisonnable et savant.
-
-Et Bonaparte, après un moment de silence, ajouta:
-
---Je suis membre de l'Institut.
-
-Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de
-l'horizon empourpré, et disparut.
-
-Le lendemain matin, la vigie signala les côtes de France. On était en
-vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite
-ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut
-la vision éclatante et confuse d'armes et de toges; une immense clameur
-remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images
-de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines,
-qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son
-mouchoir sur les lèvres et la gorge à demi découverte, Joséphine dont
-le souvenir lui brûlait le sang.
-
---Général, lui dit Gantheaume en lui montrant la côte qui blanchissait
-au soleil du matin, je vous ai conduit où vos destins vous appelaient.
-Vous abordez comme Énée aux rivages promis par les dieux.
-
-Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII.
-
-
-[Footnote 1: Nous reproduisons la phrase telle qu'elle a été dite.]
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- LE CHANTEUR DE KYMÉ
- KOMM L'ATRÉBATE
- FARINATA DEGLI UBERTI OU LA GUERRE CIVILE
- LE ROI BOIT
- LA MUIRON
-
-
-
-
-
-
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- The Project Gutenberg eBook of Clio, by Anatole France.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Clio, by Anatole France
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Clio
-
-Author: Anatole France
-
-Illustrator: n. Mucha
-
-Release Date: December 11, 2015 [EBook #50664]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLIO ***
-
-
-
-
-Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
-http://www.freeliterature.org (Images generously made
-available by the Internet Archive.)
-
-
-
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-</pre>
-
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-
-<h2>ANATOLE FRANCE</h2>
-
-<h4>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE </h4>
-
-<h1>CLIO</h1>
-
-<h4>ILLUSTRATIONS DE MUCHA</h4>
-
-<h5>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h5>
-
-<h5>3, RUE AUBER, 3</h5>
-
-<h5>1900</h5>
-<hr class="full" />
-<p><a href="#TABLE">Table</a></p>
-<h4>À ÉMILE ZOLA</h4>
-
-<hr class="tb" />
-
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-
-
-
-<h3><a id="LE_CHANTEUR_DE_KYME"></a>LE CHANTEUR DE KYMÉ</h3>
-
-
-<p>Il allait par le sentier qui suit le rivage le long des collines. Son
-front était nu, coupé de rides profondes et ceint d'un bandeau de laine
-rouge. Sur ses tempes les boucles blanches de ses cheveux flottaient au
-vent de la mer. Les flocons d'une barbe de neige se pressaient à son
-menton. Sa tunique et ses pieds nus avaient la couleur des chemins
-sur lesquels il errait depuis tant d'années. À son côté pendait une
-lyre grossière. On le nommait le Vieillard, on le nommait aussi le
-Chanteur. Il recevait encore un autre nom des enfants qu'il instruisait
-dans la poésie et dans la musique, et plusieurs l'appelaient l'Aveugle,
-parce que sur ses prunelles, que l'âge avait ternies, tombaient des
-paupières gonflées et rougies par la fumée des foyers où il avait
-coutume de s'asseoir pour chanter. Mais il ne vivait pas dans une nuit
-éternelle, et l'on disait qu'il voyait ce que les autres humains ne
-voient pas. Depuis trois âges d'hommes, il allait sans cesse par les
-villes. Et voici qu'après avoir chanté tout le jour chez un roi d'Ægea,
-il retournait à sa maison, dont il pouvait déjà voir le toit fumer au
-loin; car, ayant marché toute la nuit, sans s'arrêter, de peur d'être
-surpris par l'ardeur du jour, il découvrit, dans la clarté de l'aurore,
-la blanche Kymé, sa patrie. Accompagné de son chien, appuyé sur son
-bâton recourbé, il s'avançait d'un pas lent, le corps droit, la tête
-haute, par un reste de vigueur et pour s'opposer à la pente du chemin,
-qui descendait dans une étroite vallée. Le soleil, en se levant sur
-les montagnes d'Asie, revêtait d'une lumière rose les nuages légers du
-ciel et les côtes des îles semées dans la mer. Le rivage étincelait.
-Mais les collines, couronnées de lentisques et de térébinthes, qui
-s'étendaient du côté de l'Orient, retenaient encore dans leur ombre la
-douce fraîcheur de la nuit.</p>
-
-<p>Le Vieillard compta sur le sol en pente la longueur de douze fois
-douze lances et reconnut à sa gauche, entre les parois de deux roches
-jumelles, l'étroite entrée d'un bois sacré. Là, s'élevait au bord d'une
-source un autel de pierres non taillées.</p>
-
-<p>Un laurier le recouvrait à demi de ses rameaux chargés de fleurs
-éclatantes. Sur l'aire foulée, devant l'autel, blanchissaient les os
-des victimes. Tout alentour, des offrandes étaient suspendues aux
-branches des oliviers. Et, plus avant, dans l'ombre horrible de la
-gorge, deux chênes antiques se dressaient, portant clouées à leur tronc
-des têtes décharnées de taureaux. Sachant que cet autel était consacré
-à Phœbos, le vieillard pénétra dans le bois et, tirant de sa ceinture
-où elle était retenue par l'anse, une petite coupe de terre, il se
-pencha sur le ruisseau qui, dans un lit d'ache et de cresson, par de
-longs détours, cherchait la prairie. Il remplit sa coupe d'eau fraîche,
-et, comme il était pieux, il en versa quelques gouttes devant l'autel,
-avant de boire. Il adorait les dieux immortels qui ne connaissent ni
-la souffrance ni la mort, tandis que sur la terre se succèdent les
-générations misérables des hommes. Alors il fut saisi d'épouvante et il
-redouta les flèches du fils de Léto. Accablé de maux et chargé d'ans,
-il aimait la lumière du jour et craignait de mourir. C'est pourquoi il
-eut une bonne pensée. Il inclina le tronc flexible d'un ormeau et, le
-ramenant à lui, suspendit la coupe d'argile à la cime du jeune arbre
-qui, se redressant, porta vers le large ciel l'offrande du vieillard.</p>
-
-<p>La blanche Kymé s'élevait, ceinte de murs, sur le rivage de la mer.
-Une chaussée montueuse, pavée de pierres plates, conduisait à la porte
-de la ville. Cette porte avait été construite dans des âges dont
-toute mémoire était perdue, et l'on disait que c'était un ouvrage des
-Dieux. On voyait, gravés dans la pierre du linteau, plusieurs signes
-que personne ne savait expliquer, mais qui étaient regardés comme des
-signes heureux. Non loin de cette porte s'étendait la place publique où
-reluisaient, sous les arbres, les bancs des anciens. C'est auprès de
-cette place, sur le côté opposé à la mer, que s'arrêta le Vieillard.
-Là était sa maison. Étroite et basse, elle n'égalait pas en beauté la
-maison voisine où un devin illustre vivait avec ses enfants. L'entrée
-disparaissait à demi sous un tas de fumier qu'un porc fouillait de son
-groin. Ce tas était modique et non pas ample comme il s'en voit devant
-les demeures des hommes riches. Mais derrière la maison s'étendaient
-un verger et des étables que le Vieillard avait construites de ses
-mains, en pierres non équarries. Le soleil gagnait les hauteurs du ciel
-blanchi; la brise de la mer était tombée. Un feu subtil, flottant dans
-l'air, brûlait les poitrines des hommes et des animaux. Le Vieillard
-s'arrêta un moment sur le seuil pour essuyer du revers de sa main la
-sueur de son front. Son chien, l'œil attentif et la langue pendante,
-immobile, soufflait.</p>
-
-<p>La vieille Mélantho, venue du fond de la demeure, parut sur le seuil
-et prononça de bonnes paroles. Elle s'était fait attendre, parce qu'un
-Dieu avait mis dans ses jambes un esprit mauvais qui les gonflait et
-les rendait plus lourdes que deux outres de vin. C'était une esclave
-carienne, qu'un roi avait donnée jeune au chanteur, alors jeune et
-plein de force. Et elle avait conçu dans le lit de son nouveau maître
-un grand nombre d'enfants. Mais il n'en restait pas un seul à la
-maison. Les uns étaient morts, les autres s'en étaient allés au loin
-pour exercer dans les villes des Achéens l'art du chanteur ou celui
-du charron, car tous étaient doués d'un esprit ingénieux. Et Mélantho
-demeurait seule dans la maison avec Arété, sa bru, et les deux enfants
-d'Arété.</p>
-
-<p>Elle accompagna le maître dans la grande salle aux poutres enfumées,
-au milieu de laquelle, devant l'autel domestique, s'étendait, couverte
-de braises rouges et de graisses fondues, la pierre du foyer. Autour
-de la salle s'ouvraient, sur deux étages, des chambres étroites; et un
-escalier de bois conduisait aux chambres hautes des femmes. Contre les
-piliers qui soutenaient le toit reposaient les armes de bronze que le
-vieillard portait dans sa jeunesse, alors qu'il suivait les rois dans
-les villes, où ils allaient sur leurs chars reprendre des filles de
-Kymé que des héros avaient enlevées. Une cuisse de bœuf était pendue à
-l'une des solives.</p>
-
-<p>Les anciens de la ville l'avaient envoyée la veille au chanteur pour
-l'honorer. Il se réjouit à cette vue. Debout, tirant un long souffle
-de sa poitrine desséchée par l'âge, il ôta de dessous sa tunique, avec
-quelques gousses d'ail, restes de son souper agreste, le présent qu'il
-avait reçu du roi d'Ægea, une pierre tombée du ciel et précieuse, car
-elle était de fer, mais trop petite pour former une pointe de lance.
-Il rapportait encore un caillou qu'il avait trouvé sur son chemin. Ce
-caillou, quand on le regardait d'un certain côté, présentait l'image
-d'une tête d'homme. Et le Vieillard, le montrant à Mélantho:</p>
-
-<p>&mdash;Femme, vois, lui dit-il, que ce caillou est à la ressemblance de
-Pakôros, le forgeron; ce n'est pas sans la permission des Dieux qu'une
-pierre est à ce point semblable à Pakôros.</p>
-
-<p>Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l'eau sur les pieds et
-sur les mains pour effacer la poussière qui les souillaient, il saisit
-entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l'autel et commença
-à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes
-ni aux enfants le soin de préparer le repas; et, à l'exemple des rois,
-il faisait cuire lui-même la chair des animaux.</p>
-
-<p>Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les
-brindilles de bois sec jusqu'à ce qu'un Dieu les enveloppât de flammes.
-Bien que cette tâche fût sainte, le Vieillard souffrait qu'elle fût
-accomplie par une femme, à cause de la fatigue et de la vieillesse
-dont il était accablé. La flamme ayant jailli, il y jeta les chairs
-découpées, qu'il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses
-talons, il respirait l'âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait
-les larmes des yeux; mais son esprit n'en était point irrité, à cause
-de l'habitude, et parce que cette fumée était signe d'abondance. À
-mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible
-du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec
-lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son
-côté, la vieille Mélantho lui versait le vin noir dans une coupe
-d'argile semblable à celle qu'il avait donnée au Dieu.</p>
-
-<p>Quand il eut apaisé sa faim et sa soif, il demanda si tout était bien
-dans la maison et dans l'étable. Et il s'enquit de la laine tissée en
-son absence, des fromages mis sur l'éclisse et des olives mûres pour le
-pressoir. Et, songeant qu'il possédait peu de biens, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Les héros nourrissent dans les prairies des troupeaux de bœufs et
-de génisses. Ils ont des esclaves beaux et robustes en grand nombre;
-les portes de leur maison sont d'ivoire et d'airain, et leurs tables
-sont chargées de cratères d'or. La force de leur cœur leur assure des
-richesses, qu'ils gardent parfois jusqu'au déclin de l'âge. Certes,
-dans ma jeunesse, je les égalais en courage, mais je n'avais ni
-chevaux, ni chars, ni serviteurs, ni même une armure assez épaisse
-pour les égaler dans les combats et pour y gagner des trépieds d'or
-et des femmes d'une grande beauté. Celui qui combat à pied, avec de
-faibles armes, ne peut pas tuer beaucoup d'ennemis, parce que lui-même
-il craint la mort. Aussi, combattant sous les murs des villes, dans
-la foule obscure des serviteurs, je n'ai jamais rapporté de riches
-dépouilles.</p>
-
-<p>La vieille Mélantho répondit:</p>
-
-<p>&mdash;La guerre donne aux hommes des richesses et les leur ôte. Mon père
-Kyphos possédait à Mylata un palais et d'innombrables troupeaux. Mais
-des hommes armés lui ont tout pris, et ils l'ont tué. Moi-même, j'ai
-été emmenée esclave, mais je n'ai pas été maltraitée, parce que j'étais
-jeune. Les chefs m'ont reçue dans leur lit; et je n'ai jamais manqué de
-nourriture. Tu as été mon dernier maître et aussi le moins riche.</p>
-
-<p>Elle parlait sans joie et sans tristesse.</p>
-
-<p>Le Vieillard lui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Mélantho, tu ne peux te plaindre de moi, car je t'ai toujours
-traitée avec douceur. Ne me reproche point de n'avoir point gagné de
-grandes richesses. Il y a des armuriers et des forgerons qui sont
-riches. Ceux qui sont habiles à construire des chars tirent profit de
-leur travail. Les devins reçoivent de grands présents. Mais la vie des
-chanteurs est dure.</p>
-
-<p>La vieille Mélantho dit:</p>
-
-<p>&mdash;La vie de beaucoup d'hommes est dure.</p>
-
-<p>Et, d'un pas pesant, elle sortit de la maison pour aller chercher, avec
-sa bru, du bois dans le cellier. C'était l'heure où l'ardeur invincible
-du soleil accable les hommes et les animaux, et fait taire même la voix
-des oiseaux dans le feuillage immobile. Le Vieillard s'étendit sur une
-natte et, se voilant le visage, il s'endormit.</p>
-
-<p>Pendant son sommeil, il fut visité par un petit nombre de songes, qui
-n'étaient ni plus beaux ni plus rares que ceux qui lui venaient chaque
-jour. Ces songes lui présentaient des images d'hommes et de bêtes. Et,
-comme il y reconnaissait des humains qu'il avait connus durant qu'ils
-vivaient sur la terre fleurie, et qui, depuis, ayant perdu la lumière
-du jour, étaient couchés sous un tertre funèbre, il se persuadait que
-les âmes des morts flottent dans l'air, mais qu'elles sont sans vigueur
-et telles que les ombres vaines. Il était instruit par les songes
-qu'il est aussi des ombres d'animaux et de plantes, qu'on voit dans le
-sommeil. Il était certain que les morts errant dans l'Hadès forment
-eux-mêmes leur image, puisque nul autre ne la pourrait former pour eux,
-à moins d'être un de ces Dieux qui se plaisent à tromper la faible
-intelligence des hommes. Mais, n'étant pas devin, il ne pouvait faire
-la distinction des songes menteurs et des songes véritables; et, las de
-chercher des avis dans les images confuses de la nuit, il les regardait
-passer avec indifférence sous ses paupières closes.</p>
-
-<p>À son réveil, il vit, rangés devant lui dans l'attitude du respect, les
-enfants de Kymé auxquels il enseignait la poésie et la musique, comme
-son père les lui avait enseignées. Il y avait parmi eux les deux fils
-de sa bru. Plusieurs étaient aveugles; car on destinait de préférence
-à l'état de chanteurs ceux qui, privés de la vue, ne pouvaient ni
-travailler aux champs ni suivre les héros dans les guerres.</p>
-
-<p>Ils tenaient dans leurs mains les offrandes dont ils payaient les
-leçons du chanteur, des fruits, un fromage, un rayon de miel, une
-toison de brebis, et ils attendaient que le maître approuvât leur
-offrande pour la déposer sur l'autel domestique.</p>
-
-<p>Le Vieillard, s'étant levé, saisit sa lyre suspendue à une poutre de la
-salle et dit avec bonté:</p>
-
-<p>&mdash;Enfants, il est juste que les riches offrent un grand présent, et
-que les pauvres en donnent un moindre. Zeus, notre père, a partagé
-inégalement les biens entre les hommes. Mais il châtierait l'enfant qui
-ravirait le tribut qu'on doit au chanteur divin.</p>
-
-<p>La vigilante Mélantho vint enlever les offrandes sur l'autel. Et le
-Vieillard, ayant accordé sa lyre, commença d'enseigner un chant aux
-enfants, assis à terre, les jambes croisées, autour de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, leur dit-il, le combat de Patrocle et de Sarpédon. Ce chant
-est beau.</p>
-
-<p>Et il chanta. Il modulait les sons avec force, appliquant le même
-rythme et la même cadence à tous les vers; et pour que sa voix ne
-faiblit pas, il la soutenait, par intervalles réguliers, d'une note de
-sa lyre à trois cordes. Et, avant de prendre les repos nécessaires, il
-poussait un cri aigu accompagné d'une vibration stridente des cordes.</p>
-
-<p>Après qu'il avait dit un nombre de vers égal à deux fois le nombre
-des doigts de ses mains, il les faisait répéter aux enfants qui les
-criaient tous ensemble d'une voix perçante en touchant, à l'exemple du
-maître, leurs petites lyres, qu'ils avaient taillées eux-mêmes dans du
-bois, et qui ne rendaient point de son.</p>
-
-<p>Le Vieillard répétait les mêmes vers avec patience jusqu'à ce que
-les petits chanteurs les eussent retenus exactement. Il louait les
-enfants attentifs, mais ceux qui manquaient de mémoire ou d'esprit,
-il les frappait du bois de sa lyre et ils allaient pleurer contre un
-pilier de la salle. Il donnait l'exemple du chant; mais il n'y joignait
-point de préceptes, parce qu'il croyait que les choses de la poésie
-étaient établies anciennement et hors du jugement des hommes. Les seuls
-conseils qu'il leur donnât regardaient la bienséance.</p>
-
-<p>Il leur disait:</p>
-
-<p>&mdash;Honorez les rois et les héros, qui sont au-dessus des autres hommes.
-Nommez les héros par leur nom et par le nom de leur père, afin que
-ces noms ne se perdent pas. Quand vous vous tiendrez assis dans les
-assemblées, ramenez votre tunique sur vos cuisses et que votre maintien
-exprime la grâce et la pudeur.</p>
-
-<p>Il leur disait encore:</p>
-
-<p>&mdash;Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés.
-Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par
-caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: «
-Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les
-tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu
-sans doute les avait inspirés.»</p>
-
-<p>De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents.
-Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une
-hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il
-était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part
-des femmes et des enfants pour deux jours.</p>
-
-<p>Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne
-nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les
-pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir,
-quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les
-montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon
-crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet
-parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les
-Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou
-défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces
-pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle,
-il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais,
-d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les
-rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur
-la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans
-la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent
-dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le
-long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent
-à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les
-généalogies des Dieux.</p>
-
-<p>Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés
-roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut
-l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher
-les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante.
-Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se
-reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés
-dans un pli de sa tunique.</p>
-
-<p>Il achevait à peine son repas quand une jeune fille, portant une
-corbeille sur sa tête, vint à la fontaine pour y laver du linge. Elle
-le regarda d'abord avec défiance, mais voyant qu'il portait une lyre
-de bois sur sa tunique déchirée et qu'il était vieux et accablé de
-fatigue, elle s'approcha sans crainte et soudain, émue de pitié et de
-vénération, elle puisa dans le creux de ses deux mains rapprochées un
-peu d'eau dont elle rafraîchit les lèvres du chanteur.</p>
-
-<p>Alors il la nomma fille de roi; il lui promit une longue vie et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Jeune fille, l'essaim des désirs flotte autour de ta ceinture. Et
-j'estime heureux l'homme qui te conduira dans sa couche. Et moi,
-vieillard, je loue ta beauté comme l'oiseau nocturne qui pousse son cri
-méprisé sur le toit des époux. Je suis un chanteur errant. Jeune fille,
-dis-moi de bonnes paroles.</p>
-
-<p>Et la jeune fille répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Si, comme tu dis et comme il semble, tu es un joueur de lyre, ce
-n'est pas un mauvais destin qui t'amène dans cette ville. Car le riche
-Mégès reçoit aujourd'hui un hôte qui lui est cher, et il donne aux
-principaux habitants de la ville, en l'honneur de son hôte, un grand
-festin. Sans doute, il voudra leur faire entendre un bon chanteur. Va
-le trouver. On voit d'ici sa maison. Il n'est pas possible d'y arriver
-du côté de la mer, parce qu'elle est située sur ce haut promontoire qui
-s'avance au milieu des flots et qui n'est visité que par les alcyons.
-Mais si tu montes à la ville par l'escalier taillé dans le roc du côté
-de la terre, au regard des coteaux plantés de vigne, tu reconnaîtras
-facilement entre toutes la maison de Mégès. Elle est fraîchement
-enduite de chaux et plus spacieuse que les autres.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_002.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Et le Vieillard, se dressant sur ses jambes raidies, gravit l'escalier
-taillé dans le roc par les hommes des anciens jours, et, parvenu au
-plateau élevé sur lequel s'étend la ville d'Hissia, il reconnut sans
-peine la maison du riche Mégès.</p>
-
-<p>L'abord lui en fut agréable, car le sang des taureaux fraîchement
-égorgés ruisselait au dehors, et l'odeur des graisses chaudes se
-répandait au loin. Il franchit le seuil, pénétra dans la vaste salle du
-festin, et ayant touché de la main l'autel, il s'approcha de Mégès qui
-donnait des ordres à ses serviteurs et découpait les viandes. Déjà les
-convives étaient rangés autour du foyer, et ils se réjouissaient dans
-l'espérance d'une abondante nourriture. Il y avait parmi eux beaucoup
-de rois et de héros. Mais l'hôte que Mégès voulait honorer en ce repas
-était un roi de Khios qui, pour acquérir des richesses, avait longtemps
-navigué sur la mer et beaucoup enduré. Il se nommait Oineus. Tous
-les convives le regardaient avec admiration parce qu'il avait, comme
-autrefois le divin Ulysse, échappé à d'innombrables naufrages, partagé,
-dans des îles, la couche des magiciennes et rapporté des trésors. Il
-contait ses voyages, ses fatigues, et, doué d'un esprit subtil, il y
-ajoutait des mensonges.</p>
-
-<p>Reconnaissant un chanteur à la lyre que le Vieillard portait suspendue
-à son côté, le riche Mégès lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Sois le bienvenu. Quels chants sais-tu dire?</p>
-
-<p>Le Vieillard répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais la Querelle des rois qui causa de grands maux aux Achéens, je
-sais l'Assaut du mur. Et ce chant est beau. Je sais aussi Zeus trompé,
-l'Ambassade et l'Enlèvement des morts. Et ces chants sont beaux. Je
-sais encore six fois soixante chansons très belles.</p>
-
-<p>De cette manière, il faisait entendre qu'il en savait beaucoup. Mais il
-n'en connaissait pas le nombre.</p>
-
-<p>Le riche Mégès répliqua d'un ton moqueur:</p>
-
-<p>&mdash;Les chanteurs errants disent toujours, dans l'espoir d'un bon repas
-et d'un riche présent, qu'ils savent beaucoup de chansons; mais, à
-l'épreuve, on s'aperçoit qu'ils ont retenu un petit nombre de vers,
-dont ils fatiguent, en les répétant, les oreilles des héros et des rois.</p>
-
-<p>Le Vieillard fit une bonne réponse:</p>
-
-<p>&mdash;Mégès, dit-il, tu es illustre par tes richesses. Sache que le nombre
-des chants connus de moi égale celui des taureaux et des génisses que
-tes bouviers mènent paître dans la montagne.</p>
-
-<p>Mégès, admirant l'esprit du Vieillard, lui dit avec douceur:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut une intelligence non petite pour contenir tant de chansons.
-Mais, dis-moi: Ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse est-il bien vrai?
-Car on sème d'innombrables mensonges sur ces héros.</p>
-
-<p>Et le chanteur répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait
-appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles
-visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne
-mêlerai point de mensonges aux antiques récits.</p>
-
-<p>Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il
-avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers
-pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait
-lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils
-étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros
-lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient
-dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi,
-quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait
-soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il
-observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient
-en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en
-beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle.</p>
-
-<p>Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le
-Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au
-foyer et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce
-que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles
-d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse.</p>
-
-<p>Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de
-lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros
-qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité,
-et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer
-stérile.</p>
-
-<p>Le Vieillard répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le
-Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre
-elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs.
-Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses
-biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les
-prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra
-sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule.</p>
-
-<p>Oineus répondit:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de
-son fils.</p>
-
-<p>Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il
-présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement.</p>
-
-<p>&mdash;Mégès, lui dit-il, on voit que tu es accoutumé à donner des festins.</p>
-
-<p>Les bœufs de Mégès se nourrissaient des herbes odorantes qui croissent
-au flanc des montagnes. Leur chair en était toute parfumée, et les
-héros ne pouvaient s'en rassasier. Et comme Mégès remplissait à tout
-moment une coupe profonde qu'il passait ensuite à ses hôtes, le repas
-se prolongea très avant dans la journée. Nul n'avait souvenir d'un si
-beau festin.</p>
-
-<p>Le soleil était près de descendre dans la mer, quand les bouviers, qui
-gardaient dans la montagne les troupeaux de Mégès, vinrent prendre
-leur part des viandes et des vins. Mégès les honorait parce qu'ils
-paissaient les troupeaux, non point indolemment comme les bouviers
-de la plaine, mais armés de lances d'airain et ceints de cuirasses,
-afin de défendre les bœufs contre les attaques des peuples de l'Asie.
-Et ils étaient semblables aux héros et aux rois, qu'ils égalaient
-en courage. Deux chefs les conduisaient, Peiros et Thoas, que le
-maître avait mis au-dessus d'eux comme les plus braves et les plus
-intelligents. Et, vraiment, on ne pouvait voir deux hommes plus beaux.
-Mégès les accueillit à son foyer comme les protecteurs illustres de
-ses richesses. Il leur donna de la chair et du vin autant qu'ils en
-voulurent.</p>
-
-<p>Oineus, les admirant, dit à son hôte:</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas vu, dans mes voyages, d'hommes ayant les bras et les
-cuisses aussi vigoureux et bien formés que les ont ces deux chefs de
-bouviers.</p>
-
-<p>Alors Mégès prononça une parole imprudente. Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Peiros est plus fort dans la lutte, mais Thoas l'emporte à la course.</p>
-
-<p>En entendant cette parole, les deux bouviers se regardèrent l'un
-l'autre avec colère, et Thoas dit à Peiros:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que tu aies fait boire au maître un breuvage qui rend insensé
-pour qu'il dise à présent que tu es meilleur que moi dans la lutte.</p>
-
-<p>Et Peiros irrité répondit à Thoas:</p>
-
-<p>&mdash;Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en
-laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant
-qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds.</p>
-
-<p>Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des
-fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les
-banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant
-rétabli, Mégès dit au Vieillard:</p>
-
-<p>&mdash;Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois.</p>
-
-<p>Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la
-salle les grands éclats de sa voix.</p>
-
-<p>Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se
-taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les
-âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux
-qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui
-ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante
-haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de
-chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses
-tendons et ses nerfs affaiblis.</p>
-
-<p>Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un
-souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle
-des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés
-par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris
-farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur
-l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les
-pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient
-dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis
-longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs.</p>
-
-<p>&mdash;Chien! cria Thoas.</p>
-
-<p>Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir
-abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé,
-heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes
-brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les
-injures et les coups.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_003.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage
-Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés
-de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os
-des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et
-s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur
-le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées.</p>
-
-<p>Une obscurité profonde enveloppe la salle, où montent des imprécations
-aux Dieux et des hurlements de douleur. Des bras furieux empoignent des
-bûches ardentes et les lancent dans les ténèbres. Un tison enflammé
-atteint au front le chanteur, debout, muet, immobile.</p>
-
-<p>Alors, d'une voix plus grande que tous les bruits du combat, il maudit
-cette maison injurieuse et ces hommes impies. Puis, pressant sa lyre
-contre sa poitrine, il sortit de la demeure et marcha vers la mer le
-long du haut promontoire. À sa colère succédait une profonde lassitude
-et un âcre dégoût des hommes et de la vie.</p>
-
-<p>Le désir de se mêler aux Dieux enflait sa poitrine. Une ombre douce,
-un silence amical et la paix de la nuit enveloppaient toutes choses. À
-l'occident, vers ces contrées où l'on dit que flottent les ombres des
-morts, la lune divine, suspendue dans le ciel limpide, semait de fleurs
-argentées la mer souriante. Et le vieil Homère s'avança sur le haut
-promontoire jusqu'à ce que la terre, qui l'avait porté si longtemps,
-manquât sous ses pas.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="KOMM_LATREBATE" id="KOMM_LATREBATE">KOMM L'ATRÉBATE</a></h3>
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_004.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<h4>I</h4>
-
-<p>Les Atrébates étaient établis sur une terre brumeuse, le long d'un
-rivage battu par une mer toujours agitée et dont les sables se
-soulevaient aux vents du large comme les lames de l'Océan. Leurs
-tribus habitaient, aux bords mouvants d'une large rivière, des enclos
-formés par des abatis d'arbres, au milieu des étangs, dans des forêts
-de chênes et de bouleaux. Ils y élevaient des chevaux à grosse tête
-et de courte encolure, dont le poitrail était large, la croupe belle,
-la jambe nerveuse, et qui faisaient d'excellentes bêtes de trait. Ils
-entretenaient, à l'orée des bois, des porcs énormes, aussi sauvages
-que des sangliers. Ils chassaient avec des dogues les bêtes féroces
-dont ils clouaient la tête sur les parois de leurs maisons de bois. Ces
-animaux, ainsi que les poissons de la mer et des fleuves, faisaient
-leur nourriture. Ils les grillaient et les assaisonnaient de sel, de
-vinaigre et de cumin. Ils buvaient du vin et, dans leurs repas de
-lions, s'enivraient autour des tables rondes. Il y avait parmi eux des
-femmes qui, connaissant la vertu des herbes, cueillaient la jusquiame,
-la verveine et la plante salutaire nommée selage, qui croît dans les
-creux humides des rochers. Elles composaient un poison avec le suc
-de l'if. Les Atrébates avaient aussi des prêtres et des poètes qui
-savaient ce que les autres hommes ignorent.</p>
-
-<p>Ces habitants des forêts, des marécages et des grèves étaient de haute
-taille; ils ne coupaient point leurs chevelures blondes et couvraient
-leurs grands corps blancs d'une saie de laine qui avait les couleurs
-de la vigne empourprée par l'automne. Ils étaient soumis à des chefs
-établis au-dessus des tribus.</p>
-
-<p>Les Atrébates savaient que les Romains étaient venus faire la guerre
-aux peuples de la Gaule, et que des nations entières avaient été
-vendues, corps et biens, sous la lance. Ils étaient avertis très vite
-de ce qui se passait au bord du Rhône et de la Loire. Les signes et
-les paroles volent comme l'oiseau. Et ce qui se disait à Genabum des
-Carnutes au lever du soleil était entendu sur les sables de l'Océan à
-la première veille de nuit. Mais ils ne s'inquiétaient point du sort de
-leurs frères, ou plutôt, jaloux de leurs frères, ils se réjouissaient
-des maux que leur infligeait César. Ils ne haïssaient pas les Romains,
-puisqu'ils ne les connaissaient pas. Ils ne les craignaient point,
-parce qu'il leur semblait impossible qu'une armée pût pénétrer à
-travers les bois et les marais qui entouraient leurs habitations. Ils
-n'avaient point de villes, bien qu'ils donnassent ce nom à Némétocenne,
-vaste enclos fermé par des palissades, qui servait d'abri, en cas
-d'attaque, aux guerriers, aux femmes et aux troupeaux. Nous venons de
-dire qu'ils avaient encore, sur toute l'étendue de leur territoire,
-beaucoup d'autres abris de cette sorte, mais plus petits. On les
-appelait aussi des villes.</p>
-
-<p>Ils ne comptaient point sur ces abatis d'arbres pour résister aux
-Romains, qu'ils savaient habiles à prendre les cités défendues par des
-murs de pierre et par des tours de bois. Ils s'assuraient plutôt sur
-ce qu'il n'y avait point de chemins par tout leur territoire. Mais
-les soldats romains faisaient eux-mêmes les routes par lesquelles ils
-passaient. Ils remuaient la terre avec une force et une rapidité que
-ne concevaient pas les Gaulois de la forêt profonde, chez qui le fer
-était plus rare que l'or. Et les Atrébates apprirent un jour, non
-sans une profonde stupeur, que la longue voie romaine, avec sa belle
-chaussée de pierres et ses bornes posées de mille en mille, s'avançait
-vers leurs halliers et leurs marécages. Ils firent alors alliance avec
-les peuples répandus dans la forêt qu'on nommait la Profonde et qui
-opposaient à César une ligue de tribus nombreuses. Les chefs atrébates
-poussèrent le cri de guerre, ceignirent leur baudrier d'or et de
-corail, se coiffèrent du casque à cornes de cerf, de buffle ou d'élan,
-et tirèrent leur épée, qui ne valait pas le glaive romain. Ils furent
-vaincus et, comme ils avaient du cœur, ils se firent battre deux fois.</p>
-
-<p>Or il y avait parmi eux un chef très riche, nommé Komm. Il gardait dans
-ses coffres un grand nombre de colliers, de bracelets et d'anneaux. Il
-y gardait aussi des têtes humaines trempées d'huile de cèdre. C'étaient
-celles des chefs ennemis tués par lui-même ou par son père ou par le
-père de son père. Komm jouissait de la vie en homme fort, libre et
-puissant.</p>
-
-<p>Suivi de ses armes, de ses chevaux, de ses chars, de ses dogues
-bretons, de la foule de ses hommes de guerre et de ses femmes, il
-allait, selon son envie, sur ses domaines illimités, dans la forêt,
-le long de la rivière, et s'arrêtait dans quelqu'un de ces abris sous
-bois, de ces métairies sauvages, qu'il possédait en grand nombre. Là,
-tranquille, entouré de ses fidèles, il chassait les bêtes féroces,
-pêchait les poissons, faisait l'élève des chevaux, remémorait ses
-aventures de guerre. Et il s'en allait plus loin, dès qu'il lui en
-prenait envie. C'était un homme violent, rusé, d'un esprit subtil,
-excellent dans l'action, excellent par la parole. Quand les Atrébates
-poussèrent le cri de guerre, il ne coiffa pas le casque à cornes
-d'auroch. Mais il demeura tranquille dans une de ses maisons de bois
-pleines d'or, de guerriers, de chevaux, de femmes, de porcs sauvages
-et de poissons fumés. Après la défaite de ses compatriotes, il alla
-trouver César et mit au service des Romains son intelligence et son
-crédit. Il reçut un accueil favorable. Jugeant avec raison que ce
-Gaulois habile et puissant saurait pacifier le pays et le maintenir
-dans l'obéissance des Romains, César lui donna de grands pouvoirs et
-le nomma roi des Atrébates. Ainsi le chef Komm devint Commius Rex. Il
-porta la pourpre et fit frapper des monnaies où se voyait, de profil,
-sa tête ceinte du diadème à pointes aiguës des rois hellènes et des
-rois barbares, qui tenaient leur couronne de l'amitié du Peuple romain.</p>
-
-<p>Il ne fut point en exécration aux Atrébates. Sa conduite intéressée
-et prudente ne lui avait point fait de tort chez un peuple qui
-n'avait pas sur la patrie et les devoirs du citoyen les maximes des
-Grecs et des Latins; qui, sauvage, inglorieux, étranger à toute vie
-publique, estimait la ruse, cédait à la force et s'émerveillait de la
-puissance royale comme d'une nouveauté magnifique. Encore la plupart
-de ces Gaulois, pauvres pêcheurs de la côte brumeuse, rudes chasseurs
-de la forêt, avaient-ils une meilleure raison de ne point juger
-défavorablement la conduite et la fortune du chef Komm; ne sachant
-pas même qu'ils étaient Atrébates, ni qu'il y eût des Atrébates,
-ils se souciaient peu du roi des Atrébates. Komm ne fut donc point
-impopulaire. Et si l'amitié des Romains le mit en péril, ce péril ne
-vint point de son peuple.</p>
-
-<p>Or la quatrième année de la guerre, à la fin de l'été, César arma
-une flotte pour descendre chez les Bretons. Soucieux de se ménager
-des intelligences dans la grande Île, il résolut d'envoyer Komm en
-ambassade chez les Celtes de la Tamise, afin de leur offrir l'amitié
-du Peuple romain. Komm, qui avait l'esprit ingénieux et la langue
-déliée, était désigné pour cette ambassade par son caractère et par sa
-naissance, qui le faisait parent des Bretons. Car des tribus atrébates
-étaient alors établies sur les deux rives de la Tamise.</p>
-
-<p>Komm était fier de l'amitié de César. Mais il ne s'empressait point
-d'accomplir une mission dont il prévoyait les dangers. Pour le décider,
-il fallut lui accorder de très grands avantages. César exempta des
-tributs que payaient les villes gauloises Némétocenne, qui déjà
-devenait une cité et une capitale, tant les Romains étaient prompts à
-mettre en valeur les territoires conquis. Il rendit à Némétocenne ses
-droits et ses lois, c'est-à-dire que le rigoureux régime de la conquête
-y fut un peu adouci. De plus, il donna à Komm la royauté des Morins,
-établis sur le rivage de l'Océan, à côté des Atrébates.</p>
-
-<p>Komm fit voile avec Caius Volusenus Quadratus, préfet de la cavalerie,
-envoyé par César pour reconnaître la grande Île. Mais quand le navire
-aborda la plage de sable au pied des blanches falaises hantées des
-oiseaux, le Romain refusa de débarquer, redoutant des dangers inconnus
-et la mort certaine. Komm descendit à terre avec ses chevaux et ses
-fidèles, et parla aux chefs bretons venus à sa rencontre. Il leur
-fit un discours par lequel il leur conseillait de préférer l'amitié
-fructueuse des Romains à leur colère impitoyable. Mais ces chefs, issus
-de Hu le Puissant et de ses compagnons, étaient violents et fiers.
-Ils écoutèrent ce langage avec impatience. La colère éclata sur leurs
-visages, barbouillés de pastel. Ils jurèrent de défendre leur Île
-contre les Romains.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'ils débarquent ici, s'écrièrent-ils, et ils disparaîtront comme
-disparaît sur le sable du rivage la neige qu'a touchée le vent du Midi.</p>
-
-<p>Tenant pour un outrage les avis dictés par César, ils tiraient déjà
-l'épée du ceinturon et voulaient mettre à mort le messager de honte.</p>
-
-<p>Debout, courbé sur son bouclier dans l'attitude du suppliant, Komm
-invoqua ce nom de frère qu'il pouvait leur donner. Ils étaient fils des
-mêmes pères.</p>
-
-<p>C'est pourquoi les Bretons ne le tuèrent pas. Ils le conduisirent
-enchaîné dans un grand village voisin de la côte. En traversant
-une esplanade qui s'étendait au milieu des huttes de chaume, il
-remarqua des pierres hautes et plates, fichées en terre à intervalles
-irréguliers et couvertes de signes qu'il tint pour sacrés, car il
-n'était pas facile d'en découvrir le sens. Il vit que les huttes de
-ce grand village étaient semblables à celles des villages atrébates,
-mais d'une moindre richesse. Devant les huttes des chefs, des perches
-se dressaient, portant des hures de sangliers, des bois de rennes, des
-têtes chevelues d'hommes blonds. Komm fut conduit dans une hutte qui
-ne renfermait que la pierre du foyer recouverte encore de cendres, un
-lit de feuilles sèches et la figure d'un Dieu taillée dans une bille
-de tilleul. Lié au pilier qui soutenait le toit de chaume, l'Atrébate
-méditait sa mauvaise fortune et cherchait dans son esprit soit quelque
-parole magique très puissante, soit quelque artifice ingénieux, pour
-échapper à la colère des chefs bretons.</p>
-
-<p>Et, pour charmer sa misère, il composait, dans la manière des aïeux, un
-chant rempli de menaces et de plaintes, et tout coloré par les images
-des montagnes et des forêts natales, dont il rappelait le souvenir dans
-son cœur.</p>
-
-<p>Des femmes, tenant leur enfant pressé contre leur mamelle, vinrent le
-regarder avec curiosité et lui firent des questions sur son pays, sa
-race, les aventures de sa vie. Il leur répondit avec douceur. Mais son
-âme était triste et agitée par une cruelle inquiétude.</p>
-
-
-
-<h4>II</h4>
-
-
-<p>César, retenu jusqu'à la fin de l'été sur le rivage des Morins, ayant
-mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de
-l'Île à la quatrième heure du jour. Les Bretons l'attendaient sur la
-grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de
-faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l'Océan
-parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles
-n'arrêtèrent les Romains. L'Aigle entourée des légionnaires toucha le
-sol de l'Île barbare. Les Bretons s'enfuirent sous la grêle de pierre
-et de plomb lancée par des machines qu'ils croyaient des monstres.
-Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d'élans sous
-l'épieu du chasseur.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_005.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Lorsqu'ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin de la
-côte, les chefs s'assirent sur les pierres rangées en cercle autour de
-l'esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération
-tout le long de la nuit, et quand l'aube commença d'éclairer l'horizon,
-tandis que le chant de l'alouette perçait le ciel gris, ils se
-rendirent dans la hutte où Komm l'Atrébate était enchaîné depuis
-trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le
-délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des
-merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui
-adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au
-camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant.</p>
-
-<p>&mdash;Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage et
-tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous
-les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne
-s'en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence.</p>
-
-<p>Komm l'Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le
-plaisir qu'il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer,
-il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles
-détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent:</p>
-
-<p>&mdash;Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et
-sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour
-un insensé et disaient que j'avais mangé l'herbe d'Erin, qui enivre
-les animaux. Aujourd'hui ils estiment que la sagesse des aïeux est
-en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l'autre,
-car mes paroles ne dépendent point du soleil ou de la lune, mais de
-mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous
-abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et
-crever les yeux, afin qu'allant mendier du pain et de la bière dans les
-villages illustres, vous portiez témoignage par toute l'Île bretonne
-de sa force et de sa justice. Pourtant j'oublierai l'injure que vous
-m'avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et
-les Atrébates sont les fruits du même arbre. J'agirai pour le bien de
-mes frères qui boivent l'eau de la Tamise. L'amitié de César que je
-venais leur porter dans leur Île, je la leur ferai rendre maintenant
-qu'ils l'ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et
-l'a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de
-coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et
-les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu'ils sont
-les amis du chef Komm qui boit l'eau de la Somme.</p>
-
-<p>Et Komm l'Atrébate dit encore:</p>
-
-<p>&mdash;Apprenez de moi ce que vous dira César quand vous vous courberez sur
-vos boucliers au pied de son tribunal et ce qu'il conviendra de lui
-répondre d'un esprit avisé. Il vous dira: «Je vous accorde la paix.
-Livrez-moi des enfants nobles en otage.» Et vous lui répondrez: «Nous
-te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns
-aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans les
-régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour
-les faire venir.»</p>
-
-<p>Les chefs admirèrent l'esprit subtil de Komm l'Atrébate. L'un d'eux lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Komm, tu es doué d'une grande intelligence, et je crois que ton cœur
-est plein d'amitié pour tes frères bretons qui boivent l'eau de la
-Tamise. Si César était un homme, nous aurions le courage de combattre
-contre lui, mais nous avons connu qu'il était un Dieu à ce que ses
-navires et ses machines de guerre sont des êtres vivants et doués
-de connaissance. Allons lui demander qu'il nous pardonne de l'avoir
-combattu et nous laisse notre puissance et nos richesses.</p>
-
-<p>Ayant ainsi parlé, les chefs de l'Île brumeuse sautèrent à cheval et
-s'en allèrent vers le rivage de l'Océan qu'occupaient les Romains
-près de l'anse où leurs liburnes étaient mouillées, et non loin de la
-grève sur laquelle ils avaient tiré leurs galères. Komm chevauchait
-avec eux. Quand ils virent le camp romain qui était entouré de fossés
-et de palissades, percé de rues larges et régulières et tout couvert
-de pavillons que dominaient les aigles d'or et les couronnes des
-enseignes, ils s'arrêtèrent émerveillés et se demandèrent par quel art
-les Romains avaient bâti en un jour une ville plus belle et plus vaste
-que toutes celles de l'Île brumeuse.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est cela? s'écria l'un d'eux.</p>
-
-<p>&mdash;C’est Rome, répondit l'Atrébate. Les Romains portent partout Rome
-avec eux.</p>
-
-<p>Introduits dans le camp, ils se rendirent au pied du tribunal où
-siégeait le proconsul entouré de faisceaux. Il était pâle dans la
-pourpre, avec des yeux d'aigle.</p>
-
-<p>Komm l'Atrébate prit une attitude suppliante et pria César de pardonner
-aux chefs bretons.</p>
-
-<p>&mdash;En te combattant, dit-il, ces chefs n'ont pas agi selon leur cœur,
-qui est grand chaque fois qu'il commande. Quand ils poussaient contre
-tes soldats leurs chars de guerre, ils obéissaient et ne commandaient
-point; ils cédaient à la volonté des hommes pauvres et humbles des
-tribus qui s'assemblaient en grand nombre pour s'opposer à toi, n'ayant
-pas assez d'intelligence pour connaître ta force. Tu sais que les
-pauvres sont moins bons en tontes choses que les riches. Ne refuse
-point ton amitié à ceux-ci, qui possèdent de grands biens et qui
-peuvent payer le tribut.</p>
-
-<p>César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Livrez-moi en otage les fils de vos princes.</p>
-
-<p>Le plus ancien des chefs répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons
-quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour
-la plupart dans des régions lointaines de notre Île, et il faudra
-plusieurs journées pour les faire venir.</p>
-
-<p>César inclina la tète en signe de consentement. Ainsi, par le conseil
-de l'Atrébate, les chefs ne livrèrent qu'un petit nombre de jeunes
-garçons, et non point des plus nobles.</p>
-
-<p>Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la
-falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent
-du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La
-lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l'Océan
-des lueurs mouvantes. L'Atrébate, dont le regard sauvage perçait
-l'ombre et l'embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que
-travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant
-plus, allaient où les poussait le flot dont l'écume brillait à leur
-flanc comme une pâle étincelle; d'autres regagnaient le large. Leur
-toile effleurait la mer comme l'aile d'un oiseau pêcheur. C'étaient
-les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la
-tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l'air marin, marcha quelque
-temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l'anse
-dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons,
-étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu,
-les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres,
-les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées
-dans l'anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui
-emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume.
-Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en
-tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les
-bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que
-vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes.
-Elle était là dans le ciel agité des Bretons, et semblait un bouclier.
-Il le savait que c'était elle, la lune de cuivre, qui, dans son plein,
-avait produit cette grande marée et causé la tempête qui, maintenant,
-détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit
-auguste, devant la mer furieuse, Komm l'Atrébate eut la révélation
-d'une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine.</p>
-
-<p>En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec
-joie que César ne commandait ni à l'Océan ni à la lune, amie des
-plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines
-n'étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait
-fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves.
-Reprenant l'espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d'en tuer
-un grand nombre par la flèche et l'épée, et de jeter le reste dans la
-mer. C'est pourquoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le
-camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des
-peaux d'élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles
-mielleuses et tâtaient avec admiration les bras durs des centurions.</p>
-
-<p>Pour paraître mieux soumis, les chefs livraient des otages; mais
-c'étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une
-vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n'étaient point nés
-dans une des familles issues des Dieux. Et quand ils crurent que les
-petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur
-amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des
-bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant de grands
-cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des
-tours de bois. Les Bretons, ignorant l'art d'enlever les positions
-fortifiées, ne purent franchir l'enceinte, et beaucoup de chefs au
-visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les
-Bretons connurent que les Romains étaient doués d'une force surhumaine.
-Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre
-leur amitié.</p>
-
-<p>César les reçut d'un visage immobile, mais la nuit même il fit
-embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et
-cingla vers le rivage des Morins. N'espérant plus recevoir sa cavalerie
-dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête
-de l'Île brumeuse.</p>
-
-<p>Komm l'Atrébate regagna avec l'armée le rivage des Morins. Il avait
-monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de
-connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se
-croyaient point issus de Pluton et si ce n'était pas à cause de cette
-origine qu'ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours.
-L'Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais
-il lui dit qu'à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance
-du monde.</p>
-
-<p>&mdash;J’estime, ajouta-t-il, que la lune est plus ancienne que le soleil.
-Elle est une divinité très puissante, amie des Gaulois.</p>
-
-<p>&mdash;La divinité de la lune, répondit César, est reconnue par les Romains
-et par les Grecs. Mais ne crois pas, Commius, que cet astre, qui brille
-sur l'Italie et sur toute la terre, soit particulièrement favorable aux
-Gaulois.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde, Julius, répondit l'Atrébate, et pèse tes paroles. La
-lune que tu vois ici courir dans les nuées n'est pas la lune qui luit à
-Rome sur vos temples de marbre. D'Italie on ne pourrait voir celle-ci,
-bien qu'elle soit grande et claire. La distance ne le permet pas.</p>
-
-
-
-<h4>III</h4>
-
-
-<p>L'hiver vint recouvrir la Gaule d'ombre, de glace et de neige. Le
-cœur des guerriers s'émut, dans la hutte de roseaux, au souvenir des
-chefs et des serviteurs tués par César ou vendus à l'encan. Parfois
-un homme venait, à la porte de la hutte, mendiant du pain et montrant
-ses poignets coupés par le licteur. Et les guerriers s'indignaient
-dans leur cœur. Ils échangeaient entre eux des paroles de colère. Des
-assemblées nocturnes se tenaient au fond des bois et dans le creux des
-rochers.</p>
-
-<p>Cependant le roi Komm chassait avec ses fidèles à travers les forêts,
-au pays des Atrébates. Chaque jour, un messager portant la saie rayée
-et les braies rouges venait, par des sentiers inconnus, au-devant du
-roi, et, ralentissant près de lui le pas de son cheval, lui disait à
-voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Komm, ne veux-tu pas être un homme libre dans un pays libre? Komm,
-subiras-tu longtemps l'esclavage des Romains?</p>
-
-<p>Et le messager disparaissait dans l'étroit chemin où les feuilles
-tombées amortissaient le galop de son cheval.</p>
-
-<p>Komm, roi des Atrébates, demeurait l'ami des Romains. Mais, peu à peu,
-il se persuada qu'il convenait que les Atrébates et les Morins fussent
-libres, puisqu'il était leur roi. Il lui déplaisait aussi de voir les
-Romains, établis à Némétocenne, siéger dans des tribunaux, où ils
-rendaient la justice, et des géomètres venus d'Italie tracer des routes
-à travers les forêts sacrées. Enfin il admirait moins les Romains
-depuis qu'il avait vu leurs liburnes brisées contre les falaises
-bretonnes et les légionnaires pleurer la nuit, sur la grève. Il
-continuait d'exercer la souveraineté au nom de César. Mais il parlait
-à ses fidèles, en termes obscurs, de guerres prochaines.</p>
-
-<p>Trois ans plus tard, l'heure était venue; le sang romain avait coulé
-dans Genabum. Les chefs conjurés contre César assemblaient des
-guerriers dans les monts Arvernes. Komm n'aimait pointées chefs; il
-les haïssait au contraire, les uns parce qu'ils étaient plus riches
-que lui en hommes, en chevaux et en terres, les autres à cause de l'or
-et des rubis qu'ils avaient en abondance, et plusieurs de ce qu'ils
-se disaient plus braves que lui et de plus noble race. Pourtant il
-reçut leurs messagers, auxquels il remit une feuille de chêne et une
-pointe de noisetier en signe d'amour. Et il correspondit avec les chefs
-ennemis de César au moyen de branches d'arbres taillées et nouées entre
-elles de manière à présenter un sens intelligible aux Gaulois, qui
-connaissaient le langage des feuilles.</p>
-
-<p>Il ne poussa point le cri de guerre. Mais il allait par les villages
-atrébates et, visitant les guerriers dans les huttes, il leur disait:</p>
-
-<p>&mdash;Trois choses sont nées les premières: l'homme, la liberté, la lumière.</p>
-
-<p>Il s'assura que, lorsqu'il pousserait le cri de guerre, cinq mille
-guerriers morins et quatre mille guerriers atrébates boucleraient à
-son appel leur ceinturon de bronze. Et, songeant avec joie que dans
-la forêt le feu couvait sous la cendre, il passa secrètement chez les
-Trévires, afin de les gagner à la cause gauloise.</p>
-
-<p>Or, tandis qu'il chevauchait avec ses fidèles le long des saules de
-la Moselle, un messager, vêtu de la saie rayée, lui remit une branche
-de frêne liée à une tige de bruyère, pour lui faire entendre que
-les Romains avaient soupçon de ses desseins et pour l'engager à la
-prudence. Car telle était la signification de la bruyère unie au frêne.
-Mais il poursuivit sa route et pénétra dans le territoire des Trévires.
-Titus Labienus, lieutenant de César, y était cantonné avec dix légions.
-Averti que le roi Commius venait secrètement visiter les chefs des
-Trévires, il soupçonna que c'était pour les détourner de l'amitié de
-Rome. L'ayant fait suivre par des espions il reçut des avis qui le
-confirmèrent dans l'idée qu'il s'était formée. Il résolut alors de se
-défaire de cet homme. Il était Romain, fils de la Ville déesse, exemple
-à l'univers, et il portait par les armes la paix romaine aux extrémités
-du monde. Il était bon général, expert dans la mathématique et dans la
-mécanique. Pendant les loisirs de la paix, il conversait dans sa villa
-de Campanie, sous les térébinthes, avec des magistrats, sur les lois,
-les mœurs et les usages des peuples. Il vantait les vertus antiques
-et la liberté. Il lisait les livres des historiens et des philosophes
-grecs. C'était un esprit plein de noblesse et d'élégance. Et parce que
-Komm l'Atrébate était un barbare, étranger à la chose romaine, il lui
-parut convenable et bon de le faire assassiner.</p>
-
-<p>Averti du lieu où il se trouvait, il lui envoya son préfet de la
-cavalerie, Caius Volusenus Quadratus, qui connaissait l'Atrébate, car
-ils avaient été chargés tous deux de reconnaître ensemble les côtes de
-l'île de Bretagne, avant l'expédition de César; mais Volusenus n'avait
-pas osé débarquer. Donc, sur l'ordre de Labienus, lieutenant de César,
-Volusenus choisit quelques centurions et les emmena avec lui dans le
-village où il savait qu'il trouverait Komm. Il pouvait compter sur
-eux. Le centurion était un légionnaire monté en grade et qui portait,
-comme insigne de ses fonctions, un cep de vigne dont il frappait ses
-subordonnés. Ses chefs faisaient de lui tout ce qu'ils voulaient. Il
-était, après le terrassier, le premier instrument de la conquête.
-Volusenus dit à ses centurions:</p>
-
-<p>&mdash;Un homme s'approchera de moi. Vous le laisserez avancer. Je lui
-tendrai la main. À ce moment, vous le frapperez par derrière et vous le
-tuerez.</p>
-
-<p>Ayant donné ces ordres, Volusenus partit avec son escorte. Il
-rencontra, dans un chemin creux, près du village, Komm accompagné de
-ses fidèles. Le roi des Atrébates, qui se savait suspect aux Romains,
-aurait tourné bride. Mais le préfet de la cavalerie l'appela par son
-nom, l'assura de son amitié et lui tendit la main.</p>
-
-<p>Rassuré par ces signes de bienveillance, l'Atrébate s'approcha. Au
-moment où il allait prendre la main qui lui était tendue, un centurion
-lui abattit son épée sur la tête et le fit tomber tout sanglant de
-son cheval. Les fidèles du roi se jetèrent alors sur la petite troupe
-romaine, la dispersèrent, relevèrent Komm et l'emportèrent jusqu'au
-prochain village, tandis que Volusenus, qui croyait sa besogne achevée,
-regagnait le camp ventre à terre avec ses cavaliers.</p>
-
-<p>Le roi Komm n'était pas mort. Il fut porté secrètement dans le pays des
-Atrébates et il guérit de sa terrible blessure. S'étant remis debout,
-il fit ce serment:</p>
-
-<p>&mdash;Je jure de ne me trouver face à face avec un Romain que pour le tuer.</p>
-
-<p>Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de
-la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée
-étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite
-que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans
-Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule
-Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers
-atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l'armée qui
-devait secourir les Gaulois d'Alésia. On fit le dénombrement de cette
-armée et il se trouva qu'elle était composée de deux cent quarante
-mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut
-donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à
-Komm l'Atrébate.</p>
-
-<p>Après les longs jours d'une marche embarrassée, Komm parvint avec les
-chefs et les soldats au pays montueux des Eduens. D'une des hauteurs
-qui environnent le plateau d'Alésia, il vit le camp romain et la terre
-remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la
-guerre plus avec la pioche et la pelle qu'avec le javelot et l'épée.
-Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins
-contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines.
-Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n'entendait
-pas grand'chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes
-batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent
-point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la
-tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la
-mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il
-fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait
-du mal qu'avaient soufferts avec lui les chefs gaulois dont il était
-jaloux.</p>
-
-
-
-<h4>IV</h4>
-
-
-<p>Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté
-parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis,
-estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de
-ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence
-qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de
-beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait
-des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre
-l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses
-divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se
-sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats,
-ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les
-prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et
-il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait
-à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur
-comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les
-noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il
-l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des
-chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui
-exprimaient en fortes images l'amour de la liberté.</p>
-
-<p>Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses
-fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine
-Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades
-de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de
-murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une
-architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que
-causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures
-eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des
-moyens naturels.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_006.jpg" width="650" alt="" />
-</div>
-
-<p>Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur
-la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité,
-plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla
-ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible
-envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la
-bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries
-et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il
-descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides,
-il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme
-allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à
-la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des
-légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions.
-Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme,
-put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée
-de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton
-s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs
-grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons.
-C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une
-histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par
-des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la
-mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles
-pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve
-qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait
-dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer
-inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin
-et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce
-qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps
-et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans
-cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à
-manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il
-détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et,
-de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait
-que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître
-les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre.</p>
-
-<p>Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait
-par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait
-un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de
-tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha
-dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit
-aigrement:</p>
-
-<p>&mdash;Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent
-le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier!</p>
-
-<p>Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles
-parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes
-se mirent à rire et la vieille cria:</p>
-
-<p>&mdash;Au large, ivrogne!</p>
-
-<p>Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la
-majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire!</p>
-
-<p>Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna
-tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de
-cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le
-temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de
-portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse
-Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux
-peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la
-plus ignoble des fonctions naturelles.</p>
-
-<p>Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui
-s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de
-l'amphithéâtre. Il soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Ô race de monstres!</p>
-
-<p>Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes
-gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une
-armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine,
-mais un fumier sur le sol. Et il songea:</p>
-
-<p>-Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait
-des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes!</p>
-
-<p>Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois
-parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier
-de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il
-remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans
-l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait
-des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut,
-au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre
-moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait
-point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et
-l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un
-tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et
-semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps
-immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda
-sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit
-en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de
-douceur.</p>
-
-<p>Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous
-sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui
-enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le
-tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula
-du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique
-entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui
-y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la
-connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres
-qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors
-employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés
-d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité
-plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en
-langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un
-sens intelligible:</p>
-
-<p class="p2" style="margin-left: 20%;">
-<span style="font-size: 0.8em;">À PHOEBÉ, SUR SA MESANGE</span><br />
-<br />
-O toi que Varius aime plus que ses yeux,<br />
-Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux<br />
-Du Galate....<br />
-<br />
-Et leur couple chantant dans la cage dorée<br />
-<br />
-Ô ma blanche Phœbé, donne d'un doigt prudent<br />
-Le millet et l'eau pure à ta frêle captive.<br />
-<br />
-Elle couve, elle est mère; une mère est craintive.<br />
-<br />
-Oh! ne viens pas aux bords de l'Océan brumeux,<br />
-Phœbé, de peur ...<br />
-<br />
-... Tes pieds blancs et tes flancs<br />
-Savants à se mouvoir au rythme du crotale.<br />
-<br />
-Et ni l'or de Crésus ni la pourpre d'Attale,<br />
-Mais tes bras frais, tes seins ...<br />
-</p>
-
-<p class="p2">Une faible rumeur montait de la ville éveillée. L'Atrébate s'enfuit
-à travers les restes des huttes gauloises où quelques Barbares
-demeuraient terrés, humbles et farouches, et, par une brèche du mur, il
-sauta dans la campagne.</p>
-
-
-
-<h4>V</h4>
-
-
-<p>Lorsque enfin, par le glaive du légionnaire, par les verges du licteur
-et par les paroles flatteuses de César, la Gaule fut pacifiée tout
-entière, Marcus Antonius, questeur, vint prendre ses quartiers
-d'hiver à Némétocenne des Atrébates. Il était fils de Julia, sœur de
-César. Ses fonctions consistaient à payer la solde des troupes et à
-répartir, selon les règles établies, le butin qui était énorme, car les
-conquérants avaient trouvé des barres d'or et des escarboucles sous les
-pierres des lieux sacrés, au creux des chênes, dans l'eau tranquille
-des étangs, et recueilli beaucoup d'ustensiles d'or dans les huttes des
-chefs et des peuples exterminés.</p>
-
-<p>Marcus Antonius amenait avec lui des scribes en grand nombre et des
-arpenteurs qui procédèrent à la répartition des meubles et des terres,
-et qui eussent fait beaucoup d'écritures inutiles; mais César leur
-prescrivit des méthodes simples et rapides de travail. Des marchands
-asiatiques, des colons, des ouvriers, des légistes venaient en
-foule à Némétocenne; et les Atrébates qui avaient quitté leur ville
-y rentraient les uns après les autres, curieux, surpris, pleins
-d'admiration. Les Gaulois, pour la plupart, étaient fiers maintenant
-de porter la toge et de parler la langue des fils magnanimes de Rémus.
-Ayant rasé leurs longues moustaches, ils ressemblaient à des Romains.
-Ceux d'entre eux qui avaient gardé quelque richesse demandaient à un
-architecte romain de leur bâtir une maison avec un portique intérieur,
-des chambres pour les femmes et une fontaine ornée de coquillages.
-Ils faisaient peindre Hercule, Mercure et les Muses dans leur salle à
-manger, et soupaient accoudés sur des lits.</p>
-
-<p>Komm, bien qu'illustre et fils d'un père illustre, avait perdu la
-plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait
-une vie errante et guerrière avec quelques hommes unis à lui par l'âpre
-volonté d'être libres, par la haine des Romains ou par l'habitude du
-pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrées, dans
-les marécages, et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vaste
-embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui
-parlaient sans respect, ainsi qu'un homme parle à son égal, parce
-qu'ils l'égalaient en effet par le courage, dans l'excès constant des
-souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres
-touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes
-creusées dans la pierre friable par l'eau puissante des torrents au
-fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d'animaux à
-chasser, ils se nourrissaient de mûres et d'arbouses. Ils ne pouvaient
-pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou
-seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils
-n'étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les
-huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des
-bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se
-nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons
-bleus de leur sol stérile, ils n'avaient point éprouvé la force
-romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons
-souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer.
-Ils l'écoutaient attentivement, n'ayant jamais entendu un homme parler
-aussi bien que lui. Il leur disait:</p>
-
-<p>&mdash;Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur
-le rivage de la mer et dans la forêt profonde.</p>
-
-<p>»La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des
-Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n'aime les petits
-hommes bruns amenés par César.</p>
-
-<p>»Or, la mer m'a dit:&mdash;Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse
-déserte de mon rivage.</p>
-
-<p>»La forêt m'a dit:&mdash;Komm, je donnerai un abri sur à toi qui es un chef
-illustre et à tes compagnons fidèles.</p>
-
-<p>»La lune m'a dit:&mdash;Komm, tu m'as vue, dans l'île des Bretons, briser
-les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et
-je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent
-des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les
-surprendre, la nuit.</p>
-
-<p>»Ainsi m'ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis:</p>
-
-<p>»&mdash;Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez
-tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des
-combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des
-vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment:</p>
-
-<p>»Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins si
-parfaitement qu'il n'y a point dans tout ce pays une rivière, un étang,
-un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins,
-tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit, avec leur
-vraie longueur et leur vraie direction, qu'ils le sont sur le sol des
-aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir
-ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu'elle contient beaucoup
-d'autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C'est pourquoi, si
-le commandement m'avait été donné sur les peuples, j'aurais vaincu
-César et chassé les Romains de cette terre. Et c'est pourquoi nous
-surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois
-de vivres destinés à la ville qu'ils m'ont volée. Nous les surprendrons
-aisément, parce que je connais les routes qu'ils prennent, et leurs
-soldats ne pourront nous atteindre, parce qu'ils ne connaissent pas les
-chemins que nous prendrons. Et s'ils parvenaient à suivre notre trace,
-nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à
-l'île des Bretons.»</p>
-
-<p>Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes
-du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques
-morceaux d'or et de fer, restes des trésors qu'il avait possédés. Ils
-lui dirent:</p>
-
-<p>&mdash;Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener.</p>
-
-<p>Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la
-voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de
-l'habitation d'un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à
-ses compagnons.</p>
-
-<p>Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre
-plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des
-richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm
-ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu'il avait fait
-de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un
-homme intelligent et les renvoyait avec des vivres pour trois jours.
-Parfois tous les hommes d'un village, jeunes et vieux, le suppliaient
-de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus
-Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut
-imposé par César, des tributs indus, et frappant d'amendes les chefs
-pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après
-avoir rempli les coffres de l'État, prenaient soin de s'enrichir aux
-dépens de ces barbares qu'ils jugeaient stupides et qu'ils pouvaient
-toujours livrer au bourreau, pour faire taire les plaintes importunes.
-Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs
-larmes et la peur qu'ils lui exprimaient de mourir de faim ou des
-Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande
-armée, parce qu'il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que
-Vercingétorix.</p>
-
-<p>Avec sa petite troupe, il enleva en peu de jours plusieurs convois de
-farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétocenne,
-des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Ces Gaulois, disaient les tribuns et le centurions, sont des barbares
-cruels, contempteurs des Dieux, ennemis du genre humain. Au mépris
-de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils
-méritent une peine exemplaire. Nous devons à l'humanité de châtier les
-coupables.</p>
-
-<p>Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu'au
-tribunal du questeur. Marcus Antonius d'abord n'y prit pas garde. Il
-était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées,
-avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule
-auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbes courte et
-bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d'une peau de lion, sa massue à
-la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait
-de ses flèches une machine en forme d'hydre. Puis soudain, changeant la
-dépouille du lion pour la robe d'Omphale, il changeait en même temps de
-fureurs.</p>
-
-<p>Cependant les convois étaient inquiétés; les détachements de soldats,
-surpris, harcelés, mis en fuite; et l'on trouva un matin le centurion
-G. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte
-dorée.</p>
-
-<p>On savait dans le camp romain que l'auteur de ces brigandages était
-Commius, autrefois roi par l'amitié de Rome, maintenant chef de
-bandits. Marcus Antonius donna l'ordre d'agir avec énergie pour assurer
-la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu'on ne prendrait
-pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de
-suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son
-chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus
-riches qu'il y eût à Némétocenne.</p>
-
-<p>L'un se nommait Vergal et l'autre Ambrow. Ils étaient tous deux
-d'illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les
-Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte
-soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d'une grande partie
-de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par
-des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes.
-Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne,
-naïfs et vains, dans l'humiliation et l'orgueil. Le préteur les
-interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux
-licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice
-latine.</p>
-
-<p>Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des
-colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les conseillers municipaux
-de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui
-décernèrent, par décret, une statue d'airain. Après quoi, plusieurs
-négociants latins, s'étant aventurés hors de la ville, furent surpris
-et tués par les cavaliers de Komm.</p>
-
-
-<h4>VI</h4>
-
-<p>Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était
-Gaius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré
-le roi Commius dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son
-escorte: «Quand je lui tendrai la main en signe d'amitié, vous le
-frapperez par derrière.» Caius Volusenus Quadratus était estimé dans
-l'armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait
-reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux
-vertus militaires. Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au
-roi Commius.</p>
-
-<p>Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa
-des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses
-maraudeurs, les harcelait. Cependant l'Atrébate, qui savait beaucoup
-de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la
-cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les
-prisonniers par sentiment religieux, avec l'espérance de se rendre les
-Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur
-visage. Et c'est après avoir accompli un de ces actes de piété, que
-le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le
-pays des Morins, il venait d'égorger, la nuit, dans la forêt, sur la
-pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d'un bois,
-il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus,
-qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l'enveloppa
-et lui tua beaucoup d'hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à
-se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves
-Atrébates. Ils fuyaient; ils couraient à toute bride sur la plaine,
-vers la plage où l'Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En
-tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques
-des Romains.</p>
-
-<p>Le chef Komm avait bon espoir d'échapper à cette poursuite. Ses chevaux
-étaient plus vites et moins chargés que ceux de l'ennemi. Il comptait
-atteindre assez tôt les navires qui l'attendaient dans une crique
-prochaine, s'embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l'île des
-Bretons.</p>
-
-<p>Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence.
-Parfois un pli de terrain ou des bouquets d'arbres nains leur cachaient
-les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en
-vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace de
-terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés
-et Komm ne distinguait plus derrière lui qu'un peu de poussière
-mouvante à l'horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans
-l'air le sel marin. Mais, à l'approche du rivage, le sol poudreux, qui
-montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de
-gagner du terrain.</p>
-
-<p>Les Barbares, dont l'ouïe était fine, entendaient venir, faibles,
-presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque,
-par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de
-la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l'anse du
-rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se
-félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de
-descendre vers le rivage, ils s'arrêtèrent à mi-côte, saisis d'angoisse
-et d'épouvante, regardant avec un morne désespoir ces beaux navires
-vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant
-à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que bien
-loin en avant brillaient les lames de la mer basse. À cette vue, ils
-demeuraient inertes et stupides, courbés sur leurs chevaux fumants qui,
-les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle
-les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière.</p>
-
-<p>Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Aux navires, cavaliers! Nous avons bon vent! Aux navires!</p>
-
-<p>Ils obéirent sans comprendre.</p>
-
-<p>Et, poussant jusqu'aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles.
-Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt
-déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait.</p>
-
-<p>Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le
-chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la
-plage comme l'eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les
-autres à mourir en tuant des Romains.</p>
-
-<p>Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline
-qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond
-de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile
-était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte
-à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius,
-plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses
-hommes de regagner le camp.</p>
-
-<p>&mdash;À quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits? Commius
-s'est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors
-de portée du javelot.</p>
-
-<p>Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les
-îles mouvantes, qu'ils emplirent des éclats d'un rire héroïque.</p>
-
-<p>Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le
-surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert.
-Le préfet était accompagné d'un nombre à peu près égal d'hommes et de
-chevaux. Il donna l'ordre décharger. L'Atrébate, soit qu'il craignît
-de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu'il méditât un stratagème, fit
-signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense
-et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup,
-il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur
-le préfet de cavalerie et, d'un coup de lance, lui perça la cuisse.
-Les Romains, voyant leur général abattu, s'enfuirent étonnés. Puis,
-par l'effet de l'éducation militaire, qui les portait à surmonter
-le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au
-moment où Komm l'accablait joyeusement des plus violentes injures. Les
-Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie
-et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand
-nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval.</p>
-
-<p>Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l'art des
-médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa
-blessure.</p>
-
-<p>Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles
-guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et
-tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant
-été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte:</p>
-
-<p>&mdash;Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui
-sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des
-otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître
-jamais devant un Romain.</p>
-
-<p>Marcus Antonius était magnanime:</p>
-
-<p>&mdash;Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues
-avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je
-lui accorde son pardon et je reçois ses otages.</p>
-
-<p>On ignore ce que devint ensuite Komm l'Atrébate; le reste de sa vie n'a
-point laissé de trace.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="FARINATA_DEGLI_UBERTI" id="FARINATA_DEGLI_UBERTI">FARINATA DEGLI UBERTI</a></h3>
-
-<h4>OU LA GUERRE CIVILE</h4>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_007.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p style="margin-left: 40%;">
-Ed ei s'ergea col petto e con la fronte.<br />
-Corne avesse lo inferno in gran dispitto.<br />
-<span style="margin-left: 40%;"><i>Inferno,</i> c. 10e.</span><br />
-</p>
-
-<p class="p2">Assis sur la terrasse de sa tour, le vieux Farinata degli Uberti
-enfonçait son regard aigu dans la ville hérissée de créneaux. Debout
-près de lui, Fra Ambrogio regardait le ciel où foisonnaient les roses
-du soir et qui couronnait de ses fleurs ardentes les collines enlacées
-en cercle autour de Florence. Des berges prochaines de l'Arno le parfum
-des myrtes montait dans l'air paisible. Les derniers cris des oiseaux
-avaient jailli du toit clair de San-Giovanni. Soudain, le pas de deux
-chevaux sonna sur les cailloux aigus qu'on avait arrachés au lit du
-fleuve pour en paver les chaussées, et deux jeunes cavaliers, beaux
-comme deux saint Georges, débouchant d'une rue étroite, passèrent
-devant le palais sans fenêtres des Uberti. Quand ils furent au pied de
-la tour gibeline, l'un cracha en signe de mépris, et l'autre, levant
-le bras, mit le pouce entre l'index et le doigt du milieu. Puis tous
-deux, éperonnant leurs chevaux, gagnèrent au galop le pont de bois.
-Spectateur de l'outrage fait à son nom, Farinata demeura tranquille et
-muet. Ses joues desséchées tressaillirent et une larme de plus de sel
-que d'eau vint lentement couvrir ses prunelles jaunes. Enfin il secoua
-par trois fois la tête et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ce peuple me hait-il?</p>
-
-<p>Fra Ambrogio ne répondit point. Et Farinata continua de regarder
-la ville, qu'il ne voyait plus qu'à travers l'Acre nuage qui lui
-brûlait les paupières. Puis tournant vers le moine sa maigre face
-où s'attachaient fortement un nez en bec d'aigle et des mâchoires
-menaçantes, il demanda encore:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ce peuple me hait-il?</p>
-
-<p>Le moine fit le geste de chasser une mouche.</p>
-
-<p>&mdash;Que vous importe, messer Farinata, l'insolence obscène de deux
-jouvenceaux nourris dans les tours guelfes d'Oltarno?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Je me soucie peu, en effet, de ces deux Frescobaldi, mignons des
-Romains, fils d'entremetteurs et de prostituées. Je ne crains pas le
-mépris de ceux-là. Il n'est possible ni à mes amis, ni surtout à mes
-ennemis de me mépriser. Ma douleur est de sentir sur moi la haine du
-peuple de Florence.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>La haine règne dans les villes depuis que les fils de Caïn y portèrent
-l'orgueil avec les arts, et que les deux chevaliers thébains
-rassasièrent dans leur sang leur haine fraternelle. De l'injure naît
-la colère, et de la colère l'injure. Avec une infaillible fécondité la
-haine engendre la haine.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Mais comment l'amour peut-il engendrer la haine? et pourquoi suis-je
-odieux à ma ville bien-aimée?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Je vous répondrai donc puisque vous le voulez, messer Farinata. Mais
-vous ne tirerez de ma bouche que des paroles de vérité. Vos concitoyens
-ne vous pardonnent pas d'avoir combattu à Montaperto, sous la bannière
-blanche de Manfred, le jour où l'Arbia fut rougie du sang des
-Florentins. Et ils jugent qu'en ce jour, dans la vallée funeste, vous
-ne fûtes pas l'ami de votre ville.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Quoi! je ne l'ai pas aimée. Vivre de sa vie, ne vivre que pour elle,
-souffrir la fatigue, la faim, la soif, la fièvre, l'insomnie, et la
-peine sans pareille, l'exil; affronter la mort à toute heure et risquer
-de tomber vivant aux mains de ceux qui ne se seraient point contentés
-de ma mort; tout oser, tout endurer pour elle, pour son bien, pour
-l'arracher à mes ennemis, qui étaient les siens, pour l'affranchir
-de toute honte, pour l'amener de gré ou de force à suivre les avis
-salutaires, à prendre le bon parti, à penser ce que je pensais moi-même
-avec les plus nobles et les meilleurs, la vouloir toute belle et
-subtile et généreuse, et sacrifier à cet unique vouloir mes biens, mes
-fils, mes proches, mes amis; me faire selon ses seuls intérêts libéral,
-avare, fidèle, perfide, magnanime, criminel, ce n'était pas aimer ma
-ville! Mais qui donc l'aima, si je ne l'aimai pas?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Hélas! messer Farinata, votre impitoyable amour arma contre la cité la
-violence et la ruse et coûta la vie à dix mille Florentins.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra
-Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données
-en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir
-ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la
-tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons
-d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient
-dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres
-à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de
-tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition.
-Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à
-vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il
-vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non
-en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de
-chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout
-ce que j'ai fait je ne regrette rien.</p>
-
-<p>J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents.
-Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils
-excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville
-hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils
-de César, au roi de Sicile.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan
-de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne
-sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles,
-mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins.
-Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses
-hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il
-leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une
-égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle
-et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers
-allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce
-secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai
-l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de
-viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais
-avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent
-tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière
-blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne.
-Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit
-comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en
-tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins,
-sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à
-Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs
-milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre.
-C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi
-eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de
-se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de
-guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances
-favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et
-d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer
-une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse,
-n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif.
-Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je
-pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission
-d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et
-désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens,
-j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de
-Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire
-que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux
-bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de
-Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle
-avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je
-craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était
-que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet
-plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient
-d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont
-ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les
-artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du
-Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta
-le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du
-jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu
-des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles
-blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient
-les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main.
-Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil,
-le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de
-la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et
-le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils
-n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage
-de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en
-présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant
-la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un
-vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne
-prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup
-d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers,
-cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et
-bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés
-à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les
-artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour
-du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que
-des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir
-plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon
-ouvrage, je me tenais à l'écart.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle
-sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle
-s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur
-fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes,
-quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la
-Malena boire le sang florentin?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la
-voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant
-après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer
-à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec
-mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue
-tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit
-d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Il m'a paru que vous détestiez, et non certes à tort, la trahison de
-cet homme, qui fit choir dans la boue et le sang l'étendard sous lequel
-il était venu combattre. Moi-même, qui sais que la miséricorde du
-Seigneur est infinie, je doute si Bocca n'a point sa part dans l'enfer
-avec Caïn, Judas et Brutus le parricide. Mais si le crime de Bocca est
-à ce point exécrable, ne vous repentez-vous point de l'avoir causé? Et
-ne croyez-vous pas, messer Farinata, que vous-même, en attirant dans un
-piège l'armée des Florentins, vous avez offensé le Dieu juste, et fait
-ce qui n'était pas permis?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Tout est permis à celui qui agit par vigueur de pensée et force de
-cœur. En trompant mes ennemis je fus magnanime et non traître. Et si
-vous me faites un crime d'avoir employé au salut de mon parti l'homme
-qui renversa le gonfalon des siens, vous aurez grand tort, Fra
-Ambrogio; car c'est la nature et non moi qui l'avait fait infâme, et
-c'est moi et non la nature qui tournai à bien son infamie.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 650px;">
-<img src="images/fran_clio_008.jpg" width="650" alt="" />
-</div>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Mais, puisque vous aimiez votre patrie même en la combattant, il vous
-fut douloureux sans doute de ne l'avoir vaincue qu'avec l'aide des
-Siennois, ses ennemis. De cela ne vous vint-il point quelque vergogne?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti
-dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais
-allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au
-milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le
-rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un
-tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme
-les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et
-tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de
-même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie
-de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits
-cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela,
-l'un et l'autre parti le savait.</p>
-
-<p>Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider
-notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si
-belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer,
-s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre
-toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y
-travailler avec un bras infatigable et un esprit délié.</p>
-
-<p>Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des
-entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir
-ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des
-marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand
-honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en
-décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des
-capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes.
-Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus
-d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère
-sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux
-nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen
-qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement
-dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme
-inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Je suis le plus pauvre des serviteurs des pauvres. Mais, je n'ai qu'un
-maître, qui est le Roi du Ciel; je le trahirais si je ne vous disais,
-messer Farinata, que le seul guerrier digne d'une entière louange est
-celui qui marche sous la croix en chantant:</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;">
-<i>Vexilla regis prodeunt.</i><br />
-</p>
-
-<p>Le bienheureux Dominique, dont l'âme, comme un soleil, se leva sur
-l'Église obscurcie par la nuit du mensonge, enseigna que la guerre
-contre les hérétiques est d'autant plus charitable et miséricordieuse
-qu'elle est plus âpre et véhémente. Celui-là certes le comprit qui,
-portant le nom du prince des apôtres, fut la pierre de fronde qui
-frappa comme un Goliath l'hérésie au front. Il souffrit le martyre
-entre Côme et Milan. De lui mon ordre s'honore grandement. Quiconque
-tire l'épée contre un tel soldat est un autre Antiochus au regard de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ayant institué les empires, les
-royaumes et les républiques, Dieu souffre qu'on les défende par les
-armes, et il regarde les capitaines qui, l'ayant invoqué, tirent l'épée
-pour le salut de leur patrie temporelle. Il se détourne au contraire
-du citoyen qui frappe sa ville et la saigne, comme vous fîtes d'un si
-grand vouloir, messer Farinata, sans craindre que Florence, par vous
-épuisée et déchirée, n'eût plus la force de résister à ses ennemis. On
-trouve dans les chroniques anciennes que les villes affaiblies par des
-guerres intestines offrent une proie facile à l'étranger qui les guette.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Moine, est-ce quand il veille ou quand il dort qu'on fait bien
-d'attaquer le lion? Or, j'ai tenu éveillé le lion de Florence. Demandez
-aux Pisans s'ils eurent à se réjouir de l'avoir assailli dans le temps
-que je l'avais rendu furieux. Cherchez dans les vieilles histoires et
-vous y trouverez peut-être aussi que les cités qui bouillonnent au
-dedans sont toutes prêtes à échauder les ennemis du dehors, mais que
-la gent tiédie par la paix est sans ardeur pour combattre hors de ses
-portes. Sachez qu'il faut craindre d'offenser une ville assez vigilante
-et généreuse pour soutenir la guerre intérieure, et ne dites plus que
-j'ai affaibli ma patrie.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Pourtant, vous le savez, elle fut près de périr après la journée
-funeste de l'Arbia. Les guelfes épouvantés étaient sortis de ses
-murailles et avaient pris d'eux-mêmes le chemin douloureux de l'exil.
-La diète gibeline, convoquée à Empoli par le comte Giordano, décida de
-détruire Florence.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre.
-Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me
-levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage.
-Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui
-m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété
-au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit
-comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint
-Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur
-les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins!
-Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont
-diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude.
-Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux
-proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre?</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure
-mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux
-proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près
-de la sorte:</p>
-
-<p>«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans
-discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il
-convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que
-je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la
-défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.»</p>
-
-<p>Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et,
-s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter
-Florence.</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que
-vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois
-pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son
-salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive,
-après votre mort, en son saint Paradis!</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FARINATA.</p>
-
-<p>Le paradis et l'enfer ne sont que dans notre esprit. Épicure
-l'enseignait et beaucoup d'autres après lui le savent. Vous-même, Fra
-Ambrogio, n'avez-vous pas lu dans votre livre: «L'homme meurt de même
-que la bête. Leur Condition est la même?»</p>
-
-<p>Mais si, comme les âmes communes, je croyais en Dieu, je le prierais de
-me laisser, après ma mort, ici tout entier, et d'enfermer mon âme avec
-mon corps dans mon tombeau, sous les murs de mon beau San Giovanni. À
-l'entour, on voit des cuves de pierre taillées par les Romains pour
-leurs morts, et maintenant ouvertes et vides. C'est dans un de ces
-lits que je veux me reposer enfin et dormir. Dans ma vie j'ai souffert
-cruellement de l'exil, et je n'étais qu'à une journée de Florence.
-Plus éloigné d'elle, je serais plus malheureux. Je veux rester toujours
-dans ma ville bien-aimée. Puissent les miens y rester aussi!</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em; text-align: center;">FRA AMBROGIO.</p>
-
-<p>Je vous entends avec épouvante blasphémer le Dieu qui fit le ciel et
-la terre, les montagnes de Florence et les roses de Fiesole. Et ce qui
-m'effraye le plus, messer Farinata degli Uberti, c'est que votre âme
-communique au mal un noble caractère. Si, contrairement à l'espoir que
-je garde encore, la miséricorde infinie vous abandonnait, je crois que
-l'enfer tirerait de vous quelque honneur.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_009.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<h3><a id="LE_ROI_BOIT"></a>LE ROI BOIT</h3>
-
-<p>En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine
-fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages
-suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la
-coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le
-nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les
-assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les
-réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes
-mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient
-été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui
-ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre
-grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec
-laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume
-des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette
-année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six
-sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient
-réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver.</p>
-
-<p>Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine,
-revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre,
-prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap
-d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front
-ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le
-troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la
-partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient
-l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une
-perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui
-conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le
-chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit
-de l'évangile: <i>Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire
-ejus, et procidentes adoraverunt eum</i>, ils s'arrêtèrent devant messire
-Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois
-enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que
-messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui
-avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis
-l'office divin fut célébré dévotement.</p>
-
-<p>Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie.
-L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église.
-On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre,
-sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de
-feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre
-prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau
-entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon
-Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire
-Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas
-bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant
-pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et
-lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon.
-C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur.
-L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût
-à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de
-l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un
-enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils
-de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune
-fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation.</p>
-
-<p>Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le
-visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers
-les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles.
-L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes,
-le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à
-ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume
-Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle
-aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit
-était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de
-Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage
-avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres
-légitimes, car toute puissance vient de Dieu. <i>Omnis potestas a Deo.</i></p>
-
-<p>Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita
-le <i>Bénédicite</i>, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean
-Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son
-voisin:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous
-jeûné hier?</p>
-
-<p>&mdash;Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La
-veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui
-dit vigile dit jeûne.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec
-d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que
-cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la
-mémoire jusqu'à l'Épiphanie.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent
-pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui
-se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont
-condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre
-des évêques.</p>
-
-<p>La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant.</p>
-
-<p>&mdash;Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes
-l'homme superbe et téméraire qui va seul.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais
-même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. <i>Quidam
-asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum.</i></p>
-
-<p>&mdash;La question est tranchée. <i>Non jejunetur!</i></p>
-
-<p>&mdash;Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire
-Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable,
-Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie,
-en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes
-vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente.</p>
-
-<p>Le chapitre tout entier approuva la sentence.</p>
-
-<p>&mdash;Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille.</p>
-
-<p>Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son
-gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas
-Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé
-Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois:</p>
-
-<p>&mdash;Le roi boit! le roi boit!</p>
-
-<p>C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y
-manquait encourait un châtiment sévère.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides,
-fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner
-soif aux convives.</p>
-
-<p>&mdash;À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France,
-dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale.</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est
-un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec
-le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige
-des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les
-hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés
-pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour
-le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes,
-que nous avons tous élu voilà deux ans.</p>
-
-<p>Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du
-régent Bedford.</p>
-
-<p>Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal
-timbrée, qui criait:</p>
-
-<p>&mdash;À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France!</p>
-
-<p>C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin
-du chanoine, éclatait.</p>
-
-<p>On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria
-amplement comme il convenait:</p>
-
-<p>&mdash;Le roi boit! le roi boit!</p>
-
-<p>Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires
-sacrées et des affaires profanes.</p>
-
-<p>&mdash;Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont
-envoyés par le régent pour prendre Orléans?</p>
-
-<p>&mdash;En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont
-déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet.</p>
-
-<p>Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois
-encore.</p>
-
-<p>&mdash;Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement
-les honneurs de sa table.</p>
-
-<p>Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil.</p>
-
-<p>Le cri retentit plus haut que devant:</p>
-
-<p>&mdash;Le roi boit! le roi boit!</p>
-
-<p>Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille,
-qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement:</p>
-
-<p>&mdash;Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n'a pas crié: «
-Le roi boit!» en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes et il
-faut l'en punir.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut l'en punir! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et
-Barnabé Videloup.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine.
-Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C'est
-l'usage!</p>
-
-<p>&mdash;C’est l'usage! s'écrièrent ensemble les chanoines.</p>
-
-<p>Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée,
-tandis que nos seigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant
-en riant grassement sur l'enfant, s'efforçaient de lui tenir les bras
-et les jambes.</p>
-
-<p>Mais Pierrolet s'échappa de leurs mains, puis, s'adossant à la
-muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu'il
-l'enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_010.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement,
-messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint
-auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille,
-tenant une pelletée de suie.</p>
-
-<p>&mdash;C’est donc moi, dit-il d'une voix onctueuse, qui, pour son châtiment,
-ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir
-Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle.</p>
-
-<p>Et d'un geste aussi lent que s'il aspergeait d'eau bénite un fidèle, il
-jeta une pincée de suie sur le visage de l'enfant qui, s'élançant sur
-lui, lui enfonça sa dague dans le ventre.</p>
-
-<p>Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face
-contre terre. Les convives s'empressèrent autour de lui. Ils virent
-qu'il était mort.</p>
-
-<p>Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir
-le trouver. On sut plus tard qu'il s'était engagé dans la compagnie du
-capitaine La Hire. À la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle,
-il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier.</p>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LA_MUIRON" id="LA_MUIRON">"LA MUIRON"</a></h3>
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_011.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-<hr class="r5" />
-<p style="margin-left: 50%;">
-<i>Et quelquefois, dans nos longues<br />
-soirées, le général en chef nous faisait<br />
-des contes de revenants, genre de<br />
-narration auquel il était fort habile.</i><br />
-<span style="margin-left: 10%;">(Mémoires du comte Lavallette,</span><br />
-<span style="margin-left: 10%;">1831, t. Ier, p. 335.)</span><br />
-</p>
-
-<p class="p2">Depuis plus de trois mois Bonaparte était sans nouvelles de l'Europe
-quand, à son retour de Saint-Jean-d'Acre, il envoya un parlementaire à
-l'amiral ottoman, sous prétexte de traiter l'échange des prisonniers,
-mais en réalité dans l'espoir que Sir Sidney Smith arrêterait cet
-officier au passage et lui ferait connaître les événements récents, si,
-comme on pouvait le prévoir, ils étaient malheureux pour la République.
-Le général calculait juste. Sir Sidney fit monter le parlementaire à
-son bord et l'y reçut honorablement. Ayant lié conversation, il ne
-tarda pas à s'assurer que l'armée de Syrie était sans dépêches ni avis
-d'aucune sorte. Il lui montra les journaux ouverts sur la table et,
-avec une courtoisie perfide, le pria de les emporter.</p>
-
-<p>Bonaparte passa la nuit sous sa tente à les lire. Le matin sa
-résolution était prise de retourner en France pour y ramasser le
-pouvoir tombé. Qu'il mit seulement le pied sur le territoire de la
-République, il écraserait ce gouvernement faible et violent, qui
-livrait la patrie en proie aux imbéciles et aux fripons, et il
-occuperait seul la place balayée. Pour accomplir ce dessein, il fallait
-traverser, par des vents contraires, la Méditerranée couverte de
-croiseurs anglais. Mais Bonaparte ne voyait que le but et son étoile.
-Par un inconcevable bonheur, il avait reçu du Directoire l'autorisation
-de quitter l'armée d'Égypte et d'y désigner lui-même son successeur.</p>
-
-<p>Il appela l'amiral Gantheaume qui, depuis la destruction de la
-flotte, se tenait au quartier général, et lui donna l'ordre d'armer
-promptement, en secret, deux frégates vénitiennes qui se trouvaient à
-Alexandrie, et de les amener sur un point désert de la côte, qu'il lui
-désigna. Lui-même, il remit, par pli cacheté, le commandement en chef
-au général Kléber, et sous prétexte de faire une tournée d'inspection,
-se rendit avec un escadron de guides à l'anse du Marabou. Le soir du 7
-fructidor an VII, à la rencontre de deux chemins d'où l'on découvre la
-mer, il se trouva tout à coup en face du général Menou, qui regagnait
-Alexandrie avec son escorte. N'ayant plus de moyen ni de raisons de
-garder son secret, il fit à ces soldats de brusques adieux, leur
-recommanda de se bien tenir en Égypte et leur dit:</p>
-
-<p>&mdash;Si j'ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne des bavards
-est fini!</p>
-
-<p>Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette
-déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir
-sa puissance future.</p>
-
-<p>Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate <i>la
-Muiron.</i> L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces
-mots:</p>
-
-<p>&mdash;Je gouverne sous votre étoile.</p>
-
-<p>Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de
-Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate <i>la
-Carrère</i>, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et
-Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison.</p>
-
-<p>Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à
-Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où
-mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de
-se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquille! nous passerons.</p>
-
-<p>Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le
-matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont,
-Berthollet s'approcha de lui:</p>
-
-<p>&mdash;Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être
-tranquille et que nous passerions.</p>
-
-<p>Bonaparte sourit:</p>
-
-<p>&mdash;Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet,
-qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment.
-L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut
-savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la
-fortune.</p>
-
-<p>Et, pressant le pas, il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Oser ... calculer ... ne pas s'enfermer dans un plan arrêté ... se
-plier aux circonstances, se laisser conduire par elles. Profiter des
-moindres occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le
-possible, et faire tout le possible.</p>
-
-<p>Ce même jour, pendant le dîner, le général ayant reproché à Lavallette
-sa pusillanimité de la veille, l'aide de camp répondit qu'à présent ses
-craintes étaient autres, mais non moindres, et qu'il les avouait sans
-honte, car elles portaient sur le sort de Bonaparte et, par conséquent,
-sur les destinées de la France et du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens du secrétaire de Sir Sidney, dit-il, que le commodore estime
-qu'il y a beaucoup d'avantage à bloquer hors de vue. Connaissant sa
-méthode et son caractère, nous devons nous attendre à le trouver sur
-notre route. Et dans ce cas....</p>
-
-<p>Bonaparte l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Dans ce cas, vous ne doutez pas que notre inspiration et notre
-conduite ne soient supérieures au péril. Mais c'est faire bien de
-l'honneur à ce jeune fou, que de le croire capable d'agir avec suite et
-méthode. Smith devait être capitaine de brûlot.</p>
-
-<p>Bonaparte jugeait avec partialité l'homme redoutable qui lui avait fait
-manquer sa fortune à Saint-Jean-d'Acre; sans doute parce que ce grand
-dommage lui était moins cruel s'il était dû à un coup de hasard et non
-plus au génie d'un homme.</p>
-
-<p>L'amiral leva la main comme pour attester sa résolution:</p>
-
-<p>&mdash;Si nous rencontrons les croiseurs anglais, je me porterai à bord de
-<i>la Carrère</i>, et là je leur donnerai, vous pouvez m'en croire, assez
-d'occupation pour laisser à <i>la Muiron</i> le temps d'échapper.</p>
-
-<p>Lavallette entr'ouvrit la bouche. Il avait grande envie de répondre à
-l'amiral que <i>la Muiron</i> était mauvaise marcheuse et peu capable de
-mettre à profit l'avance qu'on lui donnerait. Il eut peur de déplaire:
-il avala son inquiétude. Mais Bonaparte lut dans sa pensée. Et, le
-tirant par un bouton de son habit:</p>
-
-<p>&mdash;Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne
-serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages
-et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas
-en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course.
-Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et
-capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se
-nomme <i>la Muiron.</i> C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à
-Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis
-cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon
-aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son
-général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte
-aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage?</p>
-
-<p>Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les
-cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait
-décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou
-cinq semaines le long des côtes d'Afrique.</p>
-
-<p>Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. <i>La Muiron</i>
-demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne
-vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue,
-sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en
-conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les
-noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp
-de lire à haute voix les <i>Révolutions</i> de Vertot ou les <i>Vies</i> de
-Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait
-toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par
-une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent.
-Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante
-ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas,
-quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à
-demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage
-avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les
-deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp
-Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il
-menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle
-découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa
-parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile,
-il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet,
-meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse
-des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa
-baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles
-ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les
-transformations des corps aux lois générales de la physique.</p>
-
-<p>Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur
-et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques,
-qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant
-sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou
-soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure,
-l'interrompit brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un
-souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand
-elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il
-faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé,
-grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le
-nitre dans les caves et dans les écuries.</p>
-
-<p>Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté
-qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des
-lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que
-procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de
-l'empirisme.</p>
-
-<p>Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que
-l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet:</p>
-
-<p>&mdash;Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la
-nature, mordre sur l'inconnu?</p>
-
-<p>Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant
-rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les
-terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable
-des phénomènes naturels.</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de
-les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer
-imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres,
-que de leur ôter l'effroi des présages et des songes?</p>
-
-<p>La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et
-sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons
-tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête
-et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et
-sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible
-aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce
-qu'est la vie, et la mort<a name="NoteRef_1_1" id="NoteRef_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, en avez-vous assez exploré les confins,
-pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les
-apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous
-expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature
-et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats
-l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio,
-dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur,
-étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine.
-Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le
-capitaine Aubelet?</p>
-
-<p>À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne
-se rappelait nullement le capitaine Aubelet.</p>
-
-<p>Bonaparte reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait
-la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était
-un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la
-sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient
-surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne
-comprenaient pas le sens.</p>
-
-<p>&mdash;Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi
-tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques
-semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé
-fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances
-merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé
-un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis
-ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent
-portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la
-grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre
-des héros.</p>
-
-<p>&mdash;Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai
-retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il
-poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait
-un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine
-Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau
-ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même
-ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps
-l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir,
-Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère
-d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient
-revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à
-l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé
-comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit
-fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre
-Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer
-en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient
-précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits
-attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher
-la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des
-moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à
-la nôtre.</p>
-
-<p>&mdash;Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet.
-L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une
-intelligence supérieure.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette
-liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un
-conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la
-communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme
-eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion.</p>
-
-<p>Et Bonaparte, les yeux levés, dans la nuit, sur la flamme qui flottait
-à la flèche du grand mât, dit tout aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Le vent souffle du nord.</p>
-
-<p>Il avait changé de propos avec cette brusquerie qui lui était
-ordinaire et qui faisait dire à M. Denon: «Le général pousse le
-tiroir.»</p>
-
-<p>L'amiral Gantheaume dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que le
-vent changeât avant les premiers jours de l'automne.</p>
-
-<p>La pointe de la flamme était tournée vers l'Égypte. Bonaparte regardait
-de ce côté. Le regard de ses yeux s'enfonçait dans l'espace, et ces
-paroles sortirent martelées de sa bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'ils tiennent bon, là-bas! L'évacuation de l'Égypte serait un
-désastre militaire et commercial. Alexandrie est la capitale des
-dominateurs de l'Europe. De là je ruinerai le commerce de l'Angleterre
-et je donnerai aux Indes de nouvelles destinées.... Alexandrie, pour
-moi comme pour Alexandre, c'est la place d'armes, le port, le magasin
-d'où je m'élance pour conquérir le monde et où je fais affluer les
-richesses de l'Afrique et de l'Asie. On ne vaincra l'Angleterre qu'en
-Égypte. Si elle s'emparait de l'Égypte, elle serait à notre place
-la maîtresse de l'univers. Le Turc agonise. L'Égypte m'assure la
-possession de la Grèce. Mon nom sera inscrit pour l'immortalité à côté
-de celui d'Épaminondas. Le sort du monde dépend de mon intelligence et
-de la fermeté de Kléber.</p>
-
-<p>Pendant les jours qui suivirent, le général demeura taciturne. Il se
-faisait lire les <i>Révolutions de la République romaine</i> dont le récit
-lui paraissait d'une lenteur insupportable. Il fallait que l'aide de
-camp Lavallette allât au pas de charge à travers l'abbé Vertot. Et
-bientôt Bonaparte, impatient, lui arrachait le livre des mains et
-demandait les <i>Vies</i> de Plutarque, dont il ne se lassait point. Il y
-trouvait, disait-il, à défaut de vues larges et claires, un sentiment
-puissant de la destinée.</p>
-
-<p>Un jour donc, après la sieste, il appela son lecteur, et lui ordonna
-de reprendre la <i>Vie de Brutus</i> à l'endroit où il l'avait laissée la
-veille.</p>
-
-<p>Lavallette ouvrit le livre à la page marquée et lut:</p>
-
-<blockquote>
-
-<p>Donc, au moment où ils se disposaient, Cassius et lui, à
-quitter l'Asie avec toute l'armée (c'était par une nuit
-fort obscure; sa tente n'était éclairée que d'une faible
-lumière; un silence profond régnait dans tout le camp, et
-lui-même était plongé dans ses réflexions), il lui sembla
-voir entrer quelqu'un dans sa tente. Il tourne les yeux vers
-la porte et il aperçoit un spectre horrible, dont la figure
-était étrange et effrayante, qui s'approche de lui, et qui
-se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la
-parole. «Qui es-tu, lui demanda-t-il; un homme ou un Dieu?
-Que viens-tu faire ici et que me veux-tu?&mdash;Brutus, répondit
-le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à
-Philippes.»&mdash;Alors Brutus, sans se troubler: «Je t'y
-verrai», dit-il. Le fantôme disparut aussitôt; et Brutus, à
-qui les domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient
-rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires.</p></blockquote>
-
-<p>&mdash;C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une
-telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est
-un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères.
-Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée.
-Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme
-supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne.
-Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des
-événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne
-pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires.
-Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe
-d'un projectile.</p>
-
-<p>L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé.
-Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on
-allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs
-détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la
-commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures
-après on avait devant soi le terrible amiral.</p>
-
-<p>Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit
-était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire.
-L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même.
-Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait
-une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on
-s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et
-d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir
-traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de
-mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines
-superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement
-affranchi:</p>
-
-<p>&mdash;Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous
-mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre
-mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui
-ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité
-italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait
-votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à
-minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la
-chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes
-qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant
-son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson,
-il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe
-et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le
-brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au
-loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles.
-Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard
-fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans
-bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait
-tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine
-Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos
-de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine
-Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter
-que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible
-de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait
-alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais
-l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu
-qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en
-même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit
-la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre
-qui parla:</p>
-
-<p>»&mdash;Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain.</p>
-
-<p>»Et il s'éloigna d'un pas muet.</p>
-
-<p>»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio.
-Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les
-instructions nécessaires pour remplacer le capitaine.</p>
-
-<p>»&mdash;Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a
-été tué hier.</p>
-
-<p>» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit.
-Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à
-travailler l'armée dans les marécages de Mantoue.</p>
-
-<p>» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San
-Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions.
-Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien
-lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit:</p>
-
-<p>»&mdash;Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons
-vivant.</p>
-
-<p>» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le
-feuillage, le frappa au front.</p>
-
-<p>» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée
-par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave
-capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.»</p>
-
-
-<p>Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses
-auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont.</p>
-
-<p>&mdash;Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux.</p>
-
-<p>Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de
-Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de
-Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc,
-craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi.</p>
-
-<p><i>La Muiron</i> se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la
-repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les
-habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient
-les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos,
-sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre,
-on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible.</p>
-
-<p>Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte
-commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à
-son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui
-depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis
-que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il
-parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa
-bouche:</p>
-
-<p>&mdash;Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre,
-achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach,
-l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres
-assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni
-effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un
-gouvernement sans force et sans probité.</p>
-
-<p>» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un
-appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne
-peut gouverner avec eux.»</p>
-
-<p>Monge, qui était patriote, dit avec fermeté:</p>
-
-<p>&mdash;La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la
-tyrannie.</p>
-
-<p>&mdash;La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et
-intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement.</p>
-
-<p>Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon
-son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de
-nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait
-mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile
-d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans
-sa lunette, le pavillon anglais.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 600px;">
-<img src="images/fran_clio_012.jpg" width="600" alt="" />
-</div>
-
-<p>&mdash;Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à
-d'innombrables dangers pour périr si près du rivage!</p>
-
-<p>Bonaparte haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée?</p>
-
-<p>Et il rendit leur cours à ses pensées.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur
-place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme
-le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans
-administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État
-et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio,
-la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement?
-Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste
-n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient
-un département. La masse entière de la population veut à tout prix
-le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des
-émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce maître, dit Berthollet, sera sans doute un chef militaire?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas! Jamais un soldat ne
-sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et par la
-science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait
-bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté
-par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses: mais
-l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour
-ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas
-subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'État la
-prééminence appartient au civil.</p>
-
-<p>En entendant ces déclarations, Monge et Berthollet se regardèrent
-surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et
-l'inconnu, prendre le pouvoir, et ils ne comprenaient rien à un
-discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment
-convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté,
-commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y
-répondit aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités
-civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle
-le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef
-militaire. Ainsi le veut l'état des esprits chez un peuple civilisé,
-raisonnable et savant.</p>
-
-<p>Et Bonaparte, après un moment de silence, ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis membre de l'Institut.</p>
-
-<p>Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de
-l'horizon empourpré, et disparut.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, la vigie signala les côtes de France. On était en
-vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite
-ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut
-la vision éclatante et confuse d'armes et de toges; une immense clameur
-remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images
-de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines,
-qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son
-mouchoir sur les lèvres et la gorge à demi découverte, Joséphine dont
-le souvenir lui brûlait le sang.</p>
-
-<p>&mdash;Général, lui dit Gantheaume en lui montrant la côte qui blanchissait
-au soleil du matin, je vous ai conduit où vos destins vous appelaient.
-Vous abordez comme Énée aux rivages promis par les dieux.</p>
-
-<p>Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII.</p>
-
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#NoteRef_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Nous reproduisons la phrase telle qu'elle a été dite.</p></div>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<p class="caption"><a id="TABLE"></a>TABLE</p>
-
-<p style="font-size: 0.8em;">
-<a href="#LE_CHANTEUR_DE_KYME">LE CHANTEUR DE KYMÉ</a><br />
-<a href="#KOMM_LATREBATE">KOMM L'ATRÉBATE</a><br />
-<a href="#FARINATA_DEGLI_UBERTI">FARINATA DEGLI UBERTI OU LA GUERRE CIVILE</a><br />
-<a href="#LE_ROI_BOIT">LE ROI BOIT</a><br />
-<a href="#LA_MUIRON">LA MUIRON</a><br />
-</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Clio, by Anatole France
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CLIO ***
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