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Il recevait encore un autre nom des enfants qu'il instruisait -dans la poésie et dans la musique, et plusieurs l'appelaient l'Aveugle, -parce que sur ses prunelles, que l'âge avait ternies, tombaient des -paupières gonflées et rougies par la fumée des foyers où il avait -coutume de s'asseoir pour chanter. Mais il ne vivait pas dans une nuit -éternelle, et l'on disait qu'il voyait ce que les autres humains ne -voient pas. Depuis trois âges d'hommes, il allait sans cesse par les -villes. Et voici qu'après avoir chanté tout le jour chez un roi d'Ægea, -il retournait à sa maison, dont il pouvait déjà voir le toit fumer au -loin; car, ayant marché toute la nuit, sans s'arrêter, de peur d'être -surpris par l'ardeur du jour, il découvrit, dans la clarté de l'aurore, -la blanche Kymé, sa patrie. Accompagné de son chien, appuyé sur son -bâton recourbé, il s'avançait d'un pas lent, le corps droit, la tête -haute, par un reste de vigueur et pour s'opposer à la pente du chemin, -qui descendait dans une étroite vallée. Le soleil, en se levant sur -les montagnes d'Asie, revêtait d'une lumière rose les nuages légers du -ciel et les côtes des îles semées dans la mer. Le rivage étincelait. -Mais les collines, couronnées de lentisques et de térébinthes, qui -s'étendaient du côté de l'Orient, retenaient encore dans leur ombre la -douce fraîcheur de la nuit. - -Le Vieillard compta sur le sol en pente la longueur de douze fois -douze lances et reconnut à sa gauche, entre les parois de deux roches -jumelles, l'étroite entrée d'un bois sacré. Là, s'élevait au bord d'une -source un autel de pierres non taillées. - -Un laurier le recouvrait à demi de ses rameaux chargés de fleurs -éclatantes. Sur l'aire foulée, devant l'autel, blanchissaient les os -des victimes. Tout alentour, des offrandes étaient suspendues aux -branches des oliviers. Et, plus avant, dans l'ombre horrible de la -gorge, deux chênes antiques se dressaient, portant clouées à leur tronc -des têtes décharnées de taureaux. Sachant que cet autel était consacré -à Phœbos, le vieillard pénétra dans le bois et, tirant de sa ceinture -où elle était retenue par l'anse, une petite coupe de terre, il se -pencha sur le ruisseau qui, dans un lit d'ache et de cresson, par de -longs détours, cherchait la prairie. Il remplit sa coupe d'eau fraîche, -et, comme il était pieux, il en versa quelques gouttes devant l'autel, -avant de boire. Il adorait les dieux immortels qui ne connaissent ni -la souffrance ni la mort, tandis que sur la terre se succèdent les -générations misérables des hommes. Alors il fut saisi d'épouvante et il -redouta les flèches du fils de Léto. Accablé de maux et chargé d'ans, -il aimait la lumière du jour et craignait de mourir. C'est pourquoi il -eut une bonne pensée. Il inclina le tronc flexible d'un ormeau et, le -ramenant à lui, suspendit la coupe d'argile à la cime du jeune arbre -qui, se redressant, porta vers le large ciel l'offrande du vieillard. - -La blanche Kymé s'élevait, ceinte de murs, sur le rivage de la mer. -Une chaussée montueuse, pavée de pierres plates, conduisait à la porte -de la ville. Cette porte avait été construite dans des âges dont -toute mémoire était perdue, et l'on disait que c'était un ouvrage des -Dieux. On voyait, gravés dans la pierre du linteau, plusieurs signes -que personne ne savait expliquer, mais qui étaient regardés comme des -signes heureux. Non loin de cette porte s'étendait la place publique où -reluisaient, sous les arbres, les bancs des anciens. C'est auprès de -cette place, sur le côté opposé à la mer, que s'arrêta le Vieillard. -Là était sa maison. Étroite et basse, elle n'égalait pas en beauté la -maison voisine où un devin illustre vivait avec ses enfants. L'entrée -disparaissait à demi sous un tas de fumier qu'un porc fouillait de son -groin. Ce tas était modique et non pas ample comme il s'en voit devant -les demeures des hommes riches. Mais derrière la maison s'étendaient -un verger et des étables que le Vieillard avait construites de ses -mains, en pierres non équarries. Le soleil gagnait les hauteurs du ciel -blanchi; la brise de la mer était tombée. Un feu subtil, flottant dans -l'air, brûlait les poitrines des hommes et des animaux. Le Vieillard -s'arrêta un moment sur le seuil pour essuyer du revers de sa main la -sueur de son front. Son chien, l'œil attentif et la langue pendante, -immobile, soufflait. - -La vieille Mélantho, venue du fond de la demeure, parut sur le seuil -et prononça de bonnes paroles. Elle s'était fait attendre, parce qu'un -Dieu avait mis dans ses jambes un esprit mauvais qui les gonflait et -les rendait plus lourdes que deux outres de vin. C'était une esclave -carienne, qu'un roi avait donnée jeune au chanteur, alors jeune et -plein de force. Et elle avait conçu dans le lit de son nouveau maître -un grand nombre d'enfants. Mais il n'en restait pas un seul à la -maison. Les uns étaient morts, les autres s'en étaient allés au loin -pour exercer dans les villes des Achéens l'art du chanteur ou celui -du charron, car tous étaient doués d'un esprit ingénieux. Et Mélantho -demeurait seule dans la maison avec Arété, sa bru, et les deux enfants -d'Arété. - -Elle accompagna le maître dans la grande salle aux poutres enfumées, -au milieu de laquelle, devant l'autel domestique, s'étendait, couverte -de braises rouges et de graisses fondues, la pierre du foyer. Autour -de la salle s'ouvraient, sur deux étages, des chambres étroites; et un -escalier de bois conduisait aux chambres hautes des femmes. Contre les -piliers qui soutenaient le toit reposaient les armes de bronze que le -vieillard portait dans sa jeunesse, alors qu'il suivait les rois dans -les villes, où ils allaient sur leurs chars reprendre des filles de -Kymé que des héros avaient enlevées. Une cuisse de bœuf était pendue à -l'une des solives. - -Les anciens de la ville l'avaient envoyée la veille au chanteur pour -l'honorer. Il se réjouit à cette vue. Debout, tirant un long souffle -de sa poitrine desséchée par l'âge, il ôta de dessous sa tunique, avec -quelques gousses d'ail, restes de son souper agreste, le présent qu'il -avait reçu du roi d'Ægea, une pierre tombée du ciel et précieuse, car -elle était de fer, mais trop petite pour former une pointe de lance. -Il rapportait encore un caillou qu'il avait trouvé sur son chemin. Ce -caillou, quand on le regardait d'un certain côté, présentait l'image -d'une tête d'homme. Et le Vieillard, le montrant à Mélantho: - ---Femme, vois, lui dit-il, que ce caillou est à la ressemblance de -Pakôros, le forgeron; ce n'est pas sans la permission des Dieux qu'une -pierre est à ce point semblable à Pakôros. - -Et quand la vieille Mélantho lui eut versé de l'eau sur les pieds et -sur les mains pour effacer la poussière qui les souillaient, il saisit -entre ses deux bras la cuisse de bœuf, la porta sur l'autel et commença -à la dépouiller. Étant sage et prudent, il ne laissait point aux femmes -ni aux enfants le soin de préparer le repas; et, à l'exemple des rois, -il faisait cuire lui-même la chair des animaux. - -Cependant Mélantho ranimait le feu du foyer. Elle soufflait sur les -brindilles de bois sec jusqu'à ce qu'un Dieu les enveloppât de flammes. -Bien que cette tâche fût sainte, le Vieillard souffrait qu'elle fût -accomplie par une femme, à cause de la fatigue et de la vieillesse -dont il était accablé. La flamme ayant jailli, il y jeta les chairs -découpées, qu'il retournait avec une fourche de bronze. Assis sur ses -talons, il respirait l'âcre fumée qui, remplissant la salle, lui tirait -les larmes des yeux; mais son esprit n'en était point irrité, à cause -de l'habitude, et parce que cette fumée était signe d'abondance. À -mesure que la rudesse des chairs était domptée par la force invincible -du feu, il portait les morceaux à sa bouche, et, les broyant avec -lenteur entre ses dents usées, il mangeait en silence. Debout à son -côté, la vieille Mélantho lui versait le vin noir dans une coupe -d'argile semblable à celle qu'il avait donnée au Dieu. - -Quand il eut apaisé sa faim et sa soif, il demanda si tout était bien -dans la maison et dans l'étable. Et il s'enquit de la laine tissée en -son absence, des fromages mis sur l'éclisse et des olives mûres pour le -pressoir. Et, songeant qu'il possédait peu de biens, il dit: - ---Les héros nourrissent dans les prairies des troupeaux de bœufs et -de génisses. Ils ont des esclaves beaux et robustes en grand nombre; -les portes de leur maison sont d'ivoire et d'airain, et leurs tables -sont chargées de cratères d'or. La force de leur cœur leur assure des -richesses, qu'ils gardent parfois jusqu'au déclin de l'âge. Certes, -dans ma jeunesse, je les égalais en courage, mais je n'avais ni -chevaux, ni chars, ni serviteurs, ni même une armure assez épaisse -pour les égaler dans les combats et pour y gagner des trépieds d'or -et des femmes d'une grande beauté. Celui qui combat à pied, avec de -faibles armes, ne peut pas tuer beaucoup d'ennemis, parce que lui-même -il craint la mort. Aussi, combattant sous les murs des villes, dans -la foule obscure des serviteurs, je n'ai jamais rapporté de riches -dépouilles. - -La vieille Mélantho répondit: - ---La guerre donne aux hommes des richesses et les leur ôte. Mon père -Kyphos possédait à Mylata un palais et d'innombrables troupeaux. Mais -des hommes armés lui ont tout pris, et ils l'ont tué. Moi-même, j'ai -été emmenée esclave, mais je n'ai pas été maltraitée, parce que j'étais -jeune. Les chefs m'ont reçue dans leur lit; et je n'ai jamais manqué de -nourriture. Tu as été mon dernier maître et aussi le moins riche. - -Elle parlait sans joie et sans tristesse. - -Le Vieillard lui répondit: - ---Mélantho, tu ne peux te plaindre de moi, car je t'ai toujours -traitée avec douceur. Ne me reproche point de n'avoir point gagné de -grandes richesses. Il y a des armuriers et des forgerons qui sont -riches. Ceux qui sont habiles à construire des chars tirent profit de -leur travail. Les devins reçoivent de grands présents. Mais la vie des -chanteurs est dure. - -La vieille Mélantho dit: - ---La vie de beaucoup d'hommes est dure. - -Et, d'un pas pesant, elle sortit de la maison pour aller chercher, avec -sa bru, du bois dans le cellier. C'était l'heure où l'ardeur invincible -du soleil accable les hommes et les animaux, et fait taire même la voix -des oiseaux dans le feuillage immobile. Le Vieillard s'étendit sur une -natte et, se voilant le visage, il s'endormit. - -Pendant son sommeil, il fut visité par un petit nombre de songes, qui -n'étaient ni plus beaux ni plus rares que ceux qui lui venaient chaque -jour. Ces songes lui présentaient des images d'hommes et de bêtes. Et, -comme il y reconnaissait des humains qu'il avait connus durant qu'ils -vivaient sur la terre fleurie, et qui, depuis, ayant perdu la lumière -du jour, étaient couchés sous un tertre funèbre, il se persuadait que -les âmes des morts flottent dans l'air, mais qu'elles sont sans vigueur -et telles que les ombres vaines. Il était instruit par les songes -qu'il est aussi des ombres d'animaux et de plantes, qu'on voit dans le -sommeil. Il était certain que les morts errant dans l'Hadès forment -eux-mêmes leur image, puisque nul autre ne la pourrait former pour eux, -à moins d'être un de ces Dieux qui se plaisent à tromper la faible -intelligence des hommes. Mais, n'étant pas devin, il ne pouvait faire -la distinction des songes menteurs et des songes véritables; et, las de -chercher des avis dans les images confuses de la nuit, il les regardait -passer avec indifférence sous ses paupières closes. - -À son réveil, il vit, rangés devant lui dans l'attitude du respect, les -enfants de Kymé auxquels il enseignait la poésie et la musique, comme -son père les lui avait enseignées. Il y avait parmi eux les deux fils -de sa bru. Plusieurs étaient aveugles; car on destinait de préférence -à l'état de chanteurs ceux qui, privés de la vue, ne pouvaient ni -travailler aux champs ni suivre les héros dans les guerres. - -Ils tenaient dans leurs mains les offrandes dont ils payaient les -leçons du chanteur, des fruits, un fromage, un rayon de miel, une -toison de brebis, et ils attendaient que le maître approuvât leur -offrande pour la déposer sur l'autel domestique. - -Le Vieillard, s'étant levé, saisit sa lyre suspendue à une poutre de la -salle et dit avec bonté: - ---Enfants, il est juste que les riches offrent un grand présent, et -que les pauvres en donnent un moindre. Zeus, notre père, a partagé -inégalement les biens entre les hommes. Mais il châtierait l'enfant qui -ravirait le tribut qu'on doit au chanteur divin. - -La vigilante Mélantho vint enlever les offrandes sur l'autel. Et le -Vieillard, ayant accordé sa lyre, commença d'enseigner un chant aux -enfants, assis à terre, les jambes croisées, autour de lui. - ---Écoutez, leur dit-il, le combat de Patrocle et de Sarpédon. Ce chant -est beau. - -Et il chanta. Il modulait les sons avec force, appliquant le même -rythme et la même cadence à tous les vers; et pour que sa voix ne -faiblit pas, il la soutenait, par intervalles réguliers, d'une note de -sa lyre à trois cordes. Et, avant de prendre les repos nécessaires, il -poussait un cri aigu accompagné d'une vibration stridente des cordes. - -Après qu'il avait dit un nombre de vers égal à deux fois le nombre -des doigts de ses mains, il les faisait répéter aux enfants qui les -criaient tous ensemble d'une voix perçante en touchant, à l'exemple du -maître, leurs petites lyres, qu'ils avaient taillées eux-mêmes dans du -bois, et qui ne rendaient point de son. - -Le Vieillard répétait les mêmes vers avec patience jusqu'à ce que -les petits chanteurs les eussent retenus exactement. Il louait les -enfants attentifs, mais ceux qui manquaient de mémoire ou d'esprit, -il les frappait du bois de sa lyre et ils allaient pleurer contre un -pilier de la salle. Il donnait l'exemple du chant; mais il n'y joignait -point de préceptes, parce qu'il croyait que les choses de la poésie -étaient établies anciennement et hors du jugement des hommes. Les seuls -conseils qu'il leur donnât regardaient la bienséance. - -Il leur disait: - ---Honorez les rois et les héros, qui sont au-dessus des autres hommes. -Nommez les héros par leur nom et par le nom de leur père, afin que -ces noms ne se perdent pas. Quand vous vous tiendrez assis dans les -assemblées, ramenez votre tunique sur vos cuisses et que votre maintien -exprime la grâce et la pudeur. - -Il leur disait encore: - ---Ne crachez pas dans les fleuves, parce que les fleuves sont sacrés. -Ne faites point de changement, soit par faute de mémoire, soit par -caprice, aux chants que je vous enseigne; et quand un roi vous dira: « -Ces chants sont beaux. Qui te les enseigna?» Vous répondrez: «Je les -tiens du Vieillard de Kymé, qui les tenait de son père, à qui un Dieu -sans doute les avait inspirés.» - -De la cuisse de bœuf, il lui restait quelques morceaux excellents. -Ayant mangé un de ces morceaux devant le foyer et brisé les os avec une -hache de bronze, pour en tirer la moelle, dont seul dans la maison il -était digne de se nourrir, il fit, avec le reste des viandes, la part -des femmes et des enfants pour deux jours. - -Alors il reconnut que bientôt il ne resterait plus rien de la bonne -nourriture, et il songea: «Les riches sont aimés de Zeus, et les -pauvres ne le sont pas. J'ai, sans doute, offensé, sans le savoir, -quelqu'un des Dieux qui vivent cachés dans les forêts ou dans les -montagnes, ou plutôt l'enfant d'un immortel; et c'est pour expier mon -crime involontaire que je traîne une vieillesse indigente. On commet -parfois sans intention mauvaise des actions punissables, parce que les -Dieux n'ont pas exactement révélé aux hommes ce qu'il est permis ou -défendu de faire. Et leur volonté est obscure.» Il agita longtemps ces -pensées dans son esprit, et, craignant le retour de la faim cruelle, -il résolut de ne pas rester la nuit oisif dans la demeure, mais, -d'aller, cette fois, vers les contrées où l'Hermos coule entre les -rochers et où l'on voit Ornéia, Smyrne et la belle Hissia couchées sur -la montagne qui, comme l'éperon d'un navire phénicien, s'enfonce dans -la mer. C'est pourquoi, à l'heure où les premières étoiles tremblent -dans le ciel pâle, il ceignit la courroie de sa lyre et s'en alla, le -long du rivage, vers les demeures des hommes riches, qui se plaisent -à entendre, durant les longs festins, les louanges des héros et les -généalogies des Dieux. - -Ayant chemine toute la nuit selon sa coutume, il découvrit aux clartés -roses du matin une ville assise sur un haut promontoire, et il reconnut -l'opulente Hissia, aimée des colombes, qui regarde du haut d'un rocher -les îles blanches se jouer comme des nymphes dans la mer étincelante. -Il s'assit non loin de la ville, au bord d'une fontaine, pour se -reposer et pour apaiser sa faim avec des oignons qu'il avait emportés -dans un pli de sa tunique. - -Il achevait à peine son repas quand une jeune fille, portant une -corbeille sur sa tête, vint à la fontaine pour y laver du linge. Elle -le regarda d'abord avec défiance, mais voyant qu'il portait une lyre -de bois sur sa tunique déchirée et qu'il était vieux et accablé de -fatigue, elle s'approcha sans crainte et soudain, émue de pitié et de -vénération, elle puisa dans le creux de ses deux mains rapprochées un -peu d'eau dont elle rafraîchit les lèvres du chanteur. - -Alors il la nomma fille de roi; il lui promit une longue vie et lui dit: - ---Jeune fille, l'essaim des désirs flotte autour de ta ceinture. Et -j'estime heureux l'homme qui te conduira dans sa couche. Et moi, -vieillard, je loue ta beauté comme l'oiseau nocturne qui pousse son cri -méprisé sur le toit des époux. Je suis un chanteur errant. Jeune fille, -dis-moi de bonnes paroles. - -Et la jeune fille répondit: - ---Si, comme tu dis et comme il semble, tu es un joueur de lyre, ce -n'est pas un mauvais destin qui t'amène dans cette ville. Car le riche -Mégès reçoit aujourd'hui un hôte qui lui est cher, et il donne aux -principaux habitants de la ville, en l'honneur de son hôte, un grand -festin. Sans doute, il voudra leur faire entendre un bon chanteur. Va -le trouver. On voit d'ici sa maison. Il n'est pas possible d'y arriver -du côté de la mer, parce qu'elle est située sur ce haut promontoire qui -s'avance au milieu des flots et qui n'est visité que par les alcyons. -Mais si tu montes à la ville par l'escalier taillé dans le roc du côté -de la terre, au regard des coteaux plantés de vigne, tu reconnaîtras -facilement entre toutes la maison de Mégès. Elle est fraîchement -enduite de chaux et plus spacieuse que les autres. - -[Illustration] - -Et le Vieillard, se dressant sur ses jambes raidies, gravit l'escalier -taillé dans le roc par les hommes des anciens jours, et, parvenu au -plateau élevé sur lequel s'étend la ville d'Hissia, il reconnut sans -peine la maison du riche Mégès. - -L'abord lui en fut agréable, car le sang des taureaux fraîchement -égorgés ruisselait au dehors, et l'odeur des graisses chaudes se -répandait au loin. Il franchit le seuil, pénétra dans la vaste salle du -festin, et ayant touché de la main l'autel, il s'approcha de Mégès qui -donnait des ordres à ses serviteurs et découpait les viandes. Déjà les -convives étaient rangés autour du foyer, et ils se réjouissaient dans -l'espérance d'une abondante nourriture. Il y avait parmi eux beaucoup -de rois et de héros. Mais l'hôte que Mégès voulait honorer en ce repas -était un roi de Khios qui, pour acquérir des richesses, avait longtemps -navigué sur la mer et beaucoup enduré. Il se nommait Oineus. Tous -les convives le regardaient avec admiration parce qu'il avait, comme -autrefois le divin Ulysse, échappé à d'innombrables naufrages, partagé, -dans des îles, la couche des magiciennes et rapporté des trésors. Il -contait ses voyages, ses fatigues, et, doué d'un esprit subtil, il y -ajoutait des mensonges. - -Reconnaissant un chanteur à la lyre que le Vieillard portait suspendue -à son côté, le riche Mégès lui dit: - ---Sois le bienvenu. Quels chants sais-tu dire? - -Le Vieillard répondit: - ---Je sais la Querelle des rois qui causa de grands maux aux Achéens, je -sais l'Assaut du mur. Et ce chant est beau. Je sais aussi Zeus trompé, -l'Ambassade et l'Enlèvement des morts. Et ces chants sont beaux. Je -sais encore six fois soixante chansons très belles. - -De cette manière, il faisait entendre qu'il en savait beaucoup. Mais il -n'en connaissait pas le nombre. - -Le riche Mégès répliqua d'un ton moqueur: - ---Les chanteurs errants disent toujours, dans l'espoir d'un bon repas -et d'un riche présent, qu'ils savent beaucoup de chansons; mais, à -l'épreuve, on s'aperçoit qu'ils ont retenu un petit nombre de vers, -dont ils fatiguent, en les répétant, les oreilles des héros et des rois. - -Le Vieillard fit une bonne réponse: - ---Mégès, dit-il, tu es illustre par tes richesses. Sache que le nombre -des chants connus de moi égale celui des taureaux et des génisses que -tes bouviers mènent paître dans la montagne. - -Mégès, admirant l'esprit du Vieillard, lui dit avec douceur: - ---Il faut une intelligence non petite pour contenir tant de chansons. -Mais, dis-moi: Ce que tu sais d'Achille et d'Ulysse est-il bien vrai? -Car on sème d'innombrables mensonges sur ces héros. - -Et le chanteur répondit: - ---Ce que je sais de ces héros, je le tiens de mon père, qui l'avait -appris des Muses elles-mêmes, car autrefois les Muses immortelles -visitaient, dans les antres et les bois, les chanteurs divins. Je ne -mêlerai point de mensonges aux antiques récits. - -Il parlait de la sorte, avec prudence. Cependant, aux chants qu'il -avait appris dès l'enfance, il avait coutume d'ajouter des vers -pris dans d'autres chants ou trouvés dans son esprit. Il composait -lui-même des chants presque tout entiers. Mais il n'avouait pas qu'ils -étaient son ouvrage de peur qu'on n'y trouvât à redire. Les héros -lui demandaient de préférence des récits anciens qu'ils croyaient -dictés par un Dieu, et ils se défiaient des chants nouveaux. Aussi, -quand il disait des vers sortis de son intelligence, il en cachait -soigneusement l'origine. Et comme il était très bon poète et qu'il -observait exactement les usages établis, ses vers ne se distinguaient -en rien de ceux des aïeux; ils étaient à ceux-là pareils en forme et en -beauté, et dignes, dès leur naissance, d'une gloire immortelle. - -Le riche Mégès ne manquait point d'intelligence. Devinant que le -Vieillard était un bon chanteur, il lui donna une place honorable au -foyer et lui dit: - ---Vieillard, quand nous aurons apaisé notre faim, tu nous chanteras ce -que tu sais d'Achille et d'Ulysse. Efforce-toi de charmer les oreilles -d'Oineus mon hôte, car c'est un héros plein de sagesse. - -Et Oineus, qui avait longtemps erré sur la mer, demanda au joueur de -lyre s'il connaissait les voyages d'Ulysse. Mais le retour des héros -qui avaient combattu devant Troie était encore enveloppé d'obscurité, -et personne ne savait ce qu'Ulysse avait souffert, errant sur la mer -stérile. - -Le Vieillard répondit: - ---Je sais que le divin Ulysse entra dans le lit de Circé et trompa le -Cyclope par une ruse ingénieuse. Les femmes en font des contes entre -elles. Mais le retour du héros dans Ithaque est caché aux chanteurs. -Les uns disent qu'il rentra en possession de sa femme et de ses -biens; les autres qu'il chassa Pénélope, parce qu'elle avait mis les -prétendants dans sa couche; et que lui-même, châtié par les Dieux, erra -sans repos parmi les peuples, une rame sur l'épaule. - -Oineus répondit: - ---J’ai appris dans mes voyages qu'Ulysse était mort, tué de la main de -son fils. - -Cependant Mégès distribuait aux convives la chair des bœufs. Et il -présentait à chacun le morceau convenable. Oineus l'en loua grandement. - ---Mégès, lui dit-il, on voit que tu es accoutumé à donner des festins. - -Les bœufs de Mégès se nourrissaient des herbes odorantes qui croissent -au flanc des montagnes. Leur chair en était toute parfumée, et les -héros ne pouvaient s'en rassasier. Et comme Mégès remplissait à tout -moment une coupe profonde qu'il passait ensuite à ses hôtes, le repas -se prolongea très avant dans la journée. Nul n'avait souvenir d'un si -beau festin. - -Le soleil était près de descendre dans la mer, quand les bouviers, qui -gardaient dans la montagne les troupeaux de Mégès, vinrent prendre -leur part des viandes et des vins. Mégès les honorait parce qu'ils -paissaient les troupeaux, non point indolemment comme les bouviers -de la plaine, mais armés de lances d'airain et ceints de cuirasses, -afin de défendre les bœufs contre les attaques des peuples de l'Asie. -Et ils étaient semblables aux héros et aux rois, qu'ils égalaient -en courage. Deux chefs les conduisaient, Peiros et Thoas, que le -maître avait mis au-dessus d'eux comme les plus braves et les plus -intelligents. Et, vraiment, on ne pouvait voir deux hommes plus beaux. -Mégès les accueillit à son foyer comme les protecteurs illustres de -ses richesses. Il leur donna de la chair et du vin autant qu'ils en -voulurent. - -Oineus, les admirant, dit à son hôte: - ---Je n'ai pas vu, dans mes voyages, d'hommes ayant les bras et les -cuisses aussi vigoureux et bien formés que les ont ces deux chefs de -bouviers. - -Alors Mégès prononça une parole imprudente. Il dit: - ---Peiros est plus fort dans la lutte, mais Thoas l'emporte à la course. - -En entendant cette parole, les deux bouviers se regardèrent l'un -l'autre avec colère, et Thoas dit à Peiros: - ---Il faut que tu aies fait boire au maître un breuvage qui rend insensé -pour qu'il dise à présent que tu es meilleur que moi dans la lutte. - -Et Peiros irrité répondit à Thoas: - ---Je me flatte de te vaincre à la lutte. Quant à la course, je t'en -laisse le prix, que le maître t'a donné. Car il n'est pas surprenant -qu'ayant le cœur d'un cerf tu en aies aussi les pieds. - -Mais le sage Oineus apaisa la querelle des bouviers. Il conta des -fables ingénieuses où paraissaient les dangers des rixes dans les -banquets. Et, comme il parlait bien, il fut approuvé. Le calme s'étant -rétabli, Mégès dit au Vieillard: - ---Chante-nous, ami, la colère d'Achille et l'assemblée des rois. - -Et le Vieillard, ayant accordé sa lyre, poussa dans l'air épais de la -salle les grands éclats de sa voix. - -Un souffle puissant s'exhalait de sa poitrine, et tous les convives se -taisaient pour entendre les paroles mesurées qui faisaient revivre les -âges dignes de mémoire. Et plusieurs songeaient: «Il est prodigieux -qu'un homme si vieux, et desséché par les ans comme un cep de vigne qui -ne porte plus ni fruits ni feuilles, tire de son sein une si puissante -haleine.» Car ils ne savaient pas que la force du vin et l'habitude de -chanter prêtaient au joueur de lyre les forces que lui refusaient ses -tendons et ses nerfs affaiblis. - -Un murmure de louanges s'élevait par moments de l'assemblée comme un -souffle du violent Zéphyr dans les forêts. Mais tout à coup la querelle -des deux bouviers, un moment apaisée, éclata avec violence. Échauffés -par le vin, ils se défiaient à la lutte et à la course. Leurs cris -farouches couvraient la voix du chanteur qui vainement haussait sur -l'assemblée la clameur harmonieuse de sa bouche et de sa lyre. Les -pâtres amenés par Peiros et Thoas, agités par l'ivresse, frappaient -dans leurs mains et grognaient comme des porcs. Ils formaient depuis -longtemps deux bandes rivales et partageaient l'inimitié des chefs. - ---Chien! cria Thoas. - -Et il porta à Peiros un coup de poing sur la face qui fit jaillir -abondamment le sang de la bouche et des narines. Peiros, aveuglé, -heurta du front la poitrine de Thoas, qui tomba en arrière, les côtes -brisées. Aussitôt les bouviers rivaux se précipitent, échangeant les -injures et les coups. - -[Illustration] - -Mégès et les rois essayent en vain de séparer les furieux. Et le sage -Oineus lui-même est repoussé par ces bouviers, qu'un Dieu a privés -de raison. Les coupes d'airain volent de toutes parts. Les grands os -des bœufs, les torches fumantes, les trépieds de bronze s'élèvent et -s'abattent sur les combattants. Les corps mêlés des hommes roulent sur -le foyer qui s'éteint, dans le vin des outres crevées. - -Une obscurité profonde enveloppe la salle, où montent des imprécations -aux Dieux et des hurlements de douleur. Des bras furieux empoignent des -bûches ardentes et les lancent dans les ténèbres. Un tison enflammé -atteint au front le chanteur, debout, muet, immobile. - -Alors, d'une voix plus grande que tous les bruits du combat, il maudit -cette maison injurieuse et ces hommes impies. Puis, pressant sa lyre -contre sa poitrine, il sortit de la demeure et marcha vers la mer le -long du haut promontoire. À sa colère succédait une profonde lassitude -et un âcre dégoût des hommes et de la vie. - -Le désir de se mêler aux Dieux enflait sa poitrine. Une ombre douce, -un silence amical et la paix de la nuit enveloppaient toutes choses. À -l'occident, vers ces contrées où l'on dit que flottent les ombres des -morts, la lune divine, suspendue dans le ciel limpide, semait de fleurs -argentées la mer souriante. Et le vieil Homère s'avança sur le haut -promontoire jusqu'à ce que la terre, qui l'avait porté si longtemps, -manquât sous ses pas. - - - - -KOMM L'ATRÉBATE - -[Illustration] - -I - -Les Atrébates étaient établis sur une terre brumeuse, le long d'un -rivage battu par une mer toujours agitée et dont les sables se -soulevaient aux vents du large comme les lames de l'Océan. Leurs -tribus habitaient, aux bords mouvants d'une large rivière, des enclos -formés par des abatis d'arbres, au milieu des étangs, dans des forêts -de chênes et de bouleaux. Ils y élevaient des chevaux à grosse tête -et de courte encolure, dont le poitrail était large, la croupe belle, -la jambe nerveuse, et qui faisaient d'excellentes bêtes de trait. Ils -entretenaient, à l'orée des bois, des porcs énormes, aussi sauvages -que des sangliers. Ils chassaient avec des dogues les bêtes féroces -dont ils clouaient la tête sur les parois de leurs maisons de bois. Ces -animaux, ainsi que les poissons de la mer et des fleuves, faisaient -leur nourriture. Ils les grillaient et les assaisonnaient de sel, de -vinaigre et de cumin. Ils buvaient du vin et, dans leurs repas de -lions, s'enivraient autour des tables rondes. Il y avait parmi eux des -femmes qui, connaissant la vertu des herbes, cueillaient la jusquiame, -la verveine et la plante salutaire nommée selage, qui croît dans les -creux humides des rochers. Elles composaient un poison avec le suc -de l'if. Les Atrébates avaient aussi des prêtres et des poètes qui -savaient ce que les autres hommes ignorent. - -Ces habitants des forêts, des marécages et des grèves étaient de haute -taille; ils ne coupaient point leurs chevelures blondes et couvraient -leurs grands corps blancs d'une saie de laine qui avait les couleurs -de la vigne empourprée par l'automne. Ils étaient soumis à des chefs -établis au-dessus des tribus. - -Les Atrébates savaient que les Romains étaient venus faire la guerre -aux peuples de la Gaule, et que des nations entières avaient été -vendues, corps et biens, sous la lance. Ils étaient avertis très vite -de ce qui se passait au bord du Rhône et de la Loire. Les signes et -les paroles volent comme l'oiseau. Et ce qui se disait à Genabum des -Carnutes au lever du soleil était entendu sur les sables de l'Océan à -la première veille de nuit. Mais ils ne s'inquiétaient point du sort de -leurs frères, ou plutôt, jaloux de leurs frères, ils se réjouissaient -des maux que leur infligeait César. Ils ne haïssaient pas les Romains, -puisqu'ils ne les connaissaient pas. Ils ne les craignaient point, -parce qu'il leur semblait impossible qu'une armée pût pénétrer à -travers les bois et les marais qui entouraient leurs habitations. Ils -n'avaient point de villes, bien qu'ils donnassent ce nom à Némétocenne, -vaste enclos fermé par des palissades, qui servait d'abri, en cas -d'attaque, aux guerriers, aux femmes et aux troupeaux. Nous venons de -dire qu'ils avaient encore, sur toute l'étendue de leur territoire, -beaucoup d'autres abris de cette sorte, mais plus petits. On les -appelait aussi des villes. - -Ils ne comptaient point sur ces abatis d'arbres pour résister aux -Romains, qu'ils savaient habiles à prendre les cités défendues par des -murs de pierre et par des tours de bois. Ils s'assuraient plutôt sur -ce qu'il n'y avait point de chemins par tout leur territoire. Mais -les soldats romains faisaient eux-mêmes les routes par lesquelles ils -passaient. Ils remuaient la terre avec une force et une rapidité que -ne concevaient pas les Gaulois de la forêt profonde, chez qui le fer -était plus rare que l'or. Et les Atrébates apprirent un jour, non -sans une profonde stupeur, que la longue voie romaine, avec sa belle -chaussée de pierres et ses bornes posées de mille en mille, s'avançait -vers leurs halliers et leurs marécages. Ils firent alors alliance avec -les peuples répandus dans la forêt qu'on nommait la Profonde et qui -opposaient à César une ligue de tribus nombreuses. Les chefs atrébates -poussèrent le cri de guerre, ceignirent leur baudrier d'or et de -corail, se coiffèrent du casque à cornes de cerf, de buffle ou d'élan, -et tirèrent leur épée, qui ne valait pas le glaive romain. Ils furent -vaincus et, comme ils avaient du cœur, ils se firent battre deux fois. - -Or il y avait parmi eux un chef très riche, nommé Komm. Il gardait dans -ses coffres un grand nombre de colliers, de bracelets et d'anneaux. Il -y gardait aussi des têtes humaines trempées d'huile de cèdre. C'étaient -celles des chefs ennemis tués par lui-même ou par son père ou par le -père de son père. Komm jouissait de la vie en homme fort, libre et -puissant. - -Suivi de ses armes, de ses chevaux, de ses chars, de ses dogues -bretons, de la foule de ses hommes de guerre et de ses femmes, il -allait, selon son envie, sur ses domaines illimités, dans la forêt, -le long de la rivière, et s'arrêtait dans quelqu'un de ces abris sous -bois, de ces métairies sauvages, qu'il possédait en grand nombre. Là, -tranquille, entouré de ses fidèles, il chassait les bêtes féroces, -pêchait les poissons, faisait l'élève des chevaux, remémorait ses -aventures de guerre. Et il s'en allait plus loin, dès qu'il lui en -prenait envie. C'était un homme violent, rusé, d'un esprit subtil, -excellent dans l'action, excellent par la parole. Quand les Atrébates -poussèrent le cri de guerre, il ne coiffa pas le casque à cornes -d'auroch. Mais il demeura tranquille dans une de ses maisons de bois -pleines d'or, de guerriers, de chevaux, de femmes, de porcs sauvages -et de poissons fumés. Après la défaite de ses compatriotes, il alla -trouver César et mit au service des Romains son intelligence et son -crédit. Il reçut un accueil favorable. Jugeant avec raison que ce -Gaulois habile et puissant saurait pacifier le pays et le maintenir -dans l'obéissance des Romains, César lui donna de grands pouvoirs et -le nomma roi des Atrébates. Ainsi le chef Komm devint Commius Rex. Il -porta la pourpre et fit frapper des monnaies où se voyait, de profil, -sa tête ceinte du diadème à pointes aiguës des rois hellènes et des -rois barbares, qui tenaient leur couronne de l'amitié du Peuple romain. - -Il ne fut point en exécration aux Atrébates. Sa conduite intéressée -et prudente ne lui avait point fait de tort chez un peuple qui -n'avait pas sur la patrie et les devoirs du citoyen les maximes des -Grecs et des Latins; qui, sauvage, inglorieux, étranger à toute vie -publique, estimait la ruse, cédait à la force et s'émerveillait de la -puissance royale comme d'une nouveauté magnifique. Encore la plupart -de ces Gaulois, pauvres pêcheurs de la côte brumeuse, rudes chasseurs -de la forêt, avaient-ils une meilleure raison de ne point juger -défavorablement la conduite et la fortune du chef Komm; ne sachant -pas même qu'ils étaient Atrébates, ni qu'il y eût des Atrébates, -ils se souciaient peu du roi des Atrébates. Komm ne fut donc point -impopulaire. Et si l'amitié des Romains le mit en péril, ce péril ne -vint point de son peuple. - -Or la quatrième année de la guerre, à la fin de l'été, César arma -une flotte pour descendre chez les Bretons. Soucieux de se ménager -des intelligences dans la grande Île, il résolut d'envoyer Komm en -ambassade chez les Celtes de la Tamise, afin de leur offrir l'amitié -du Peuple romain. Komm, qui avait l'esprit ingénieux et la langue -déliée, était désigné pour cette ambassade par son caractère et par sa -naissance, qui le faisait parent des Bretons. Car des tribus atrébates -étaient alors établies sur les deux rives de la Tamise. - -Komm était fier de l'amitié de César. Mais il ne s'empressait point -d'accomplir une mission dont il prévoyait les dangers. Pour le décider, -il fallut lui accorder de très grands avantages. César exempta des -tributs que payaient les villes gauloises Némétocenne, qui déjà -devenait une cité et une capitale, tant les Romains étaient prompts à -mettre en valeur les territoires conquis. Il rendit à Némétocenne ses -droits et ses lois, c'est-à-dire que le rigoureux régime de la conquête -y fut un peu adouci. De plus, il donna à Komm la royauté des Morins, -établis sur le rivage de l'Océan, à côté des Atrébates. - -Komm fit voile avec Caius Volusenus Quadratus, préfet de la cavalerie, -envoyé par César pour reconnaître la grande Île. Mais quand le navire -aborda la plage de sable au pied des blanches falaises hantées des -oiseaux, le Romain refusa de débarquer, redoutant des dangers inconnus -et la mort certaine. Komm descendit à terre avec ses chevaux et ses -fidèles, et parla aux chefs bretons venus à sa rencontre. Il leur -fit un discours par lequel il leur conseillait de préférer l'amitié -fructueuse des Romains à leur colère impitoyable. Mais ces chefs, issus -de Hu le Puissant et de ses compagnons, étaient violents et fiers. -Ils écoutèrent ce langage avec impatience. La colère éclata sur leurs -visages, barbouillés de pastel. Ils jurèrent de défendre leur Île -contre les Romains. - ---Qu'ils débarquent ici, s'écrièrent-ils, et ils disparaîtront comme -disparaît sur le sable du rivage la neige qu'a touchée le vent du Midi. - -Tenant pour un outrage les avis dictés par César, ils tiraient déjà -l'épée du ceinturon et voulaient mettre à mort le messager de honte. - -Debout, courbé sur son bouclier dans l'attitude du suppliant, Komm -invoqua ce nom de frère qu'il pouvait leur donner. Ils étaient fils des -mêmes pères. - -C'est pourquoi les Bretons ne le tuèrent pas. Ils le conduisirent -enchaîné dans un grand village voisin de la côte. En traversant -une esplanade qui s'étendait au milieu des huttes de chaume, il -remarqua des pierres hautes et plates, fichées en terre à intervalles -irréguliers et couvertes de signes qu'il tint pour sacrés, car il -n'était pas facile d'en découvrir le sens. Il vit que les huttes de -ce grand village étaient semblables à celles des villages atrébates, -mais d'une moindre richesse. Devant les huttes des chefs, des perches -se dressaient, portant des hures de sangliers, des bois de rennes, des -têtes chevelues d'hommes blonds. Komm fut conduit dans une hutte qui -ne renfermait que la pierre du foyer recouverte encore de cendres, un -lit de feuilles sèches et la figure d'un Dieu taillée dans une bille -de tilleul. Lié au pilier qui soutenait le toit de chaume, l'Atrébate -méditait sa mauvaise fortune et cherchait dans son esprit soit quelque -parole magique très puissante, soit quelque artifice ingénieux, pour -échapper à la colère des chefs bretons. - -Et, pour charmer sa misère, il composait, dans la manière des aïeux, un -chant rempli de menaces et de plaintes, et tout coloré par les images -des montagnes et des forêts natales, dont il rappelait le souvenir dans -son cœur. - -Des femmes, tenant leur enfant pressé contre leur mamelle, vinrent le -regarder avec curiosité et lui firent des questions sur son pays, sa -race, les aventures de sa vie. Il leur répondit avec douceur. Mais son -âme était triste et agitée par une cruelle inquiétude. - - - -II - - -César, retenu jusqu'à la fin de l'été sur le rivage des Morins, ayant -mis à la voile, une nuit, vers la troisième veille, arriva en vue de -l'Île à la quatrième heure du jour. Les Bretons l'attendaient sur la -grève. Mais ni leurs flèches de bois durci, ni leurs chars armés de -faux, ni leurs chevaux au long poil, habitués à nager dans l'Océan -parmi les écueils, ni leurs visages couverts de peintures terribles -n'arrêtèrent les Romains. L'Aigle entourée des légionnaires toucha le -sol de l'Île barbare. Les Bretons s'enfuirent sous la grêle de pierre -et de plomb lancée par des machines qu'ils croyaient des monstres. -Frappés de terreur, ils couraient comme un troupeau d'élans sous -l'épieu du chasseur. - -[Illustration] - -Lorsqu'ils eurent atteint, vers le soir, le grand village voisin de la -côte, les chefs s'assirent sur les pierres rangées en cercle autour de -l'esplanade, et tinrent conseil. Ils prolongèrent leur délibération -tout le long de la nuit, et quand l'aube commença d'éclairer l'horizon, -tandis que le chant de l'alouette perçait le ciel gris, ils se -rendirent dans la hutte où Komm l'Atrébate était enchaîné depuis -trente jours. Ils le regardèrent avec respect, à cause des Romains, le -délièrent, lui offrirent une boisson faite avec le jus fermenté des -merises, lui rendirent ses armes, ses chevaux, ses compagnons et, lui -adressant des paroles flatteuses, le supplièrent de les accompagner au -camp des Romains et de demander pardon pour eux à César le Puissant. - ---Tu le persuaderas de nous être ami, lui dirent-ils, car tu es sage et -tes paroles sont agiles et pénétrantes comme des flèches. Parmi tous -les ancêtres dont le souvenir nous a été gardé dans des chants, il ne -s'en trouve pas un seul qui te surpasse en prudence. - -Komm l'Atrébate entendit ces discours avec joie. Mais il cacha le -plaisir qu'il en ressentait et, la lèvre soulevée par un sourire amer, -il dit aux chefs bretons, en leur montrant du doigt les feuilles -détachées des bouleaux, qui tournoyaient au vent: - ---Les pensées des hommes vains sont agitées comme ces feuilles et -sans cesse retournées dans tous les sens. Hier ils me tenaient pour -un insensé et disaient que j'avais mangé l'herbe d'Erin, qui enivre -les animaux. Aujourd'hui ils estiment que la sagesse des aïeux est -en moi. Pourtant je suis aussi bon conseiller un jour que l'autre, -car mes paroles ne dépendent point du soleil ou de la lune, mais de -mon intelligence. Je devrais, pour prix de votre méchanceté, vous -abandonner à la colère de César, qui vous fera couper le poing et -crever les yeux, afin qu'allant mendier du pain et de la bière dans les -villages illustres, vous portiez témoignage par toute l'Île bretonne -de sa force et de sa justice. Pourtant j'oublierai l'injure que vous -m'avez faite, me rappelant que nous sommes frères, que les Bretons et -les Atrébates sont les fruits du même arbre. J'agirai pour le bien de -mes frères qui boivent l'eau de la Tamise. L'amitié de César que je -venais leur porter dans leur Île, je la leur ferai rendre maintenant -qu'ils l'ont perdue par leur folie. César, qui aime le chef Komm et -l'a établi roi sur les Atrébates et sur les Morins aux colliers de -coquilles, aimera les chefs bretons, peints de couleurs ardentes, et -les confirmera dans leur richesse et leur puissance, parce qu'ils sont -les amis du chef Komm qui boit l'eau de la Somme. - -Et Komm l'Atrébate dit encore: - ---Apprenez de moi ce que vous dira César quand vous vous courberez sur -vos boucliers au pied de son tribunal et ce qu'il conviendra de lui -répondre d'un esprit avisé. Il vous dira: «Je vous accorde la paix. -Livrez-moi des enfants nobles en otage.» Et vous lui répondrez: «Nous -te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons quelques-uns -aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour la plupart dans les -régions lointaines de notre Île, et il faudra plusieurs journées pour -les faire venir.» - -Les chefs admirèrent l'esprit subtil de Komm l'Atrébate. L'un d'eux lui -dit: - ---Komm, tu es doué d'une grande intelligence, et je crois que ton cœur -est plein d'amitié pour tes frères bretons qui boivent l'eau de la -Tamise. Si César était un homme, nous aurions le courage de combattre -contre lui, mais nous avons connu qu'il était un Dieu à ce que ses -navires et ses machines de guerre sont des êtres vivants et doués -de connaissance. Allons lui demander qu'il nous pardonne de l'avoir -combattu et nous laisse notre puissance et nos richesses. - -Ayant ainsi parlé, les chefs de l'Île brumeuse sautèrent à cheval et -s'en allèrent vers le rivage de l'Océan qu'occupaient les Romains -près de l'anse où leurs liburnes étaient mouillées, et non loin de la -grève sur laquelle ils avaient tiré leurs galères. Komm chevauchait -avec eux. Quand ils virent le camp romain qui était entouré de fossés -et de palissades, percé de rues larges et régulières et tout couvert -de pavillons que dominaient les aigles d'or et les couronnes des -enseignes, ils s'arrêtèrent émerveillés et se demandèrent par quel art -les Romains avaient bâti en un jour une ville plus belle et plus vaste -que toutes celles de l'Île brumeuse. - ---Qu'est cela? s'écria l'un d'eux. - ---C’est Rome, répondit l'Atrébate. Les Romains portent partout Rome -avec eux. - -Introduits dans le camp, ils se rendirent au pied du tribunal où -siégeait le proconsul entouré de faisceaux. Il était pâle dans la -pourpre, avec des yeux d'aigle. - -Komm l'Atrébate prit une attitude suppliante et pria César de pardonner -aux chefs bretons. - ---En te combattant, dit-il, ces chefs n'ont pas agi selon leur cœur, -qui est grand chaque fois qu'il commande. Quand ils poussaient contre -tes soldats leurs chars de guerre, ils obéissaient et ne commandaient -point; ils cédaient à la volonté des hommes pauvres et humbles des -tribus qui s'assemblaient en grand nombre pour s'opposer à toi, n'ayant -pas assez d'intelligence pour connaître ta force. Tu sais que les -pauvres sont moins bons en tontes choses que les riches. Ne refuse -point ton amitié à ceux-ci, qui possèdent de grands biens et qui -peuvent payer le tribut. - -César accorda le pardon que les chefs demandaient et leur dit: - ---Livrez-moi en otage les fils de vos princes. - -Le plus ancien des chefs répondit: - ---Nous te livrerons nos enfants nobles. Et nous t'en amènerons -quelques-uns aujourd'hui même. Mais les enfants nobles sont pour -la plupart dans des régions lointaines de notre Île, et il faudra -plusieurs journées pour les faire venir. - -César inclina la tète en signe de consentement. Ainsi, par le conseil -de l'Atrébate, les chefs ne livrèrent qu'un petit nombre de jeunes -garçons, et non point des plus nobles. - -Komm demeura dans le camp. La nuit, ne pouvant dormir, il gravit la -falaise et regarda la mer. Le flot brisait sur les écueils. Le vent -du large mêlait au mugissement des lames ses miaulements sinistres. La -lune fauve, dans sa fuite immobile parmi les nuées, jetait sur l'Océan -des lueurs mouvantes. L'Atrébate, dont le regard sauvage perçait -l'ombre et l'embrun, aperçut des navires surpris par la tempête et que -travaillaient le vent et la mer. Les uns, désemparés et ne gouvernant -plus, allaient où les poussait le flot dont l'écume brillait à leur -flanc comme une pâle étincelle; d'autres regagnaient le large. Leur -toile effleurait la mer comme l'aile d'un oiseau pêcheur. C'étaient -les navires qui amenaient la cavalerie de César et que dispersait la -tempête. Le Gaulois, respirant avec joie l'air marin, marcha quelque -temps sur le bord de la falaise et bientôt son regard découvrit l'anse -dans laquelle les galères romaines, qui avaient épouvanté les Bretons, -étaient à sec sur le sable. Il vit le flot les approcher peu à peu, -les atteindre, les soulever, les heurter les unes contre les autres, -les briser, tandis que les liburnes à la coque profonde, mouillées -dans l'anse, chassaient sur leurs ancres dans un vent furieux qui -emportait leurs mâts et leurs gréements ainsi que des brins de chaume. -Il distinguait les mouvements confus des légionnaires accourus en -tumulte sur la plage. Leurs clameurs montaient à son oreille dans les -bruits de la tempête. Alors il leva les yeux vers la lune divine, que -vénèrent les Atrébates, habitants des rivages et des forêts profondes. -Elle était là dans le ciel agité des Bretons, et semblait un bouclier. -Il le savait que c'était elle, la lune de cuivre, qui, dans son plein, -avait produit cette grande marée et causé la tempête qui, maintenant, -détruisait la flotte des Romains. Et sur la pâle falaise, dans la nuit -auguste, devant la mer furieuse, Komm l'Atrébate eut la révélation -d'une force secrète, mystérieuse, plus invincible que la force romaine. - -En apprenant le désastre de la flotte, les Bretons reconnurent avec -joie que César ne commandait ni à l'Océan ni à la lune, amie des -plages désertes et des forêts profondes, et que les galères romaines -n'étaient point des dragons invincibles, puisque le flot les avait -fracassées et jetées, les flancs ouverts, sur le sable des grèves. -Reprenant l'espoir de détruire les Romains, ils méditèrent d'en tuer -un grand nombre par la flèche et l'épée, et de jeter le reste dans la -mer. C'est pourquoi ils se montrèrent tous les jours assidus dans le -camp de César. Ils portaient aux légionnaires des viandes fumées et des -peaux d'élans. Ils prenaient des visages amis, répandaient des paroles -mielleuses et tâtaient avec admiration les bras durs des centurions. - -Pour paraître mieux soumis, les chefs livraient des otages; mais -c'étaient les fils des ennemis contre lesquels ils avaient une -vengeance, ou bien des enfants sans beauté, qui n'étaient point nés -dans une des familles issues des Dieux. Et quand ils crurent que les -petits hommes bruns se reposaient, pleins de confiance, sur leur -amitié, ils rassemblèrent les guerriers de tous les villages des -bords de la Tamise et ils se précipitèrent, en poussant de grands -cris, contre les portes du camp. Ces portes étaient défendues par des -tours de bois. Les Bretons, ignorant l'art d'enlever les positions -fortifiées, ne purent franchir l'enceinte, et beaucoup de chefs au -visage peint de pastel tombèrent au pied des tours. Une fois encore les -Bretons connurent que les Romains étaient doués d'une force surhumaine. -Aussi vinrent-ils le lendemain demander pardon à César et lui promettre -leur amitié. - -César les reçut d'un visage immobile, mais la nuit même il fit -embarquer ses légions dans les liburnes réparées en grande hâte, et -cingla vers le rivage des Morins. N'espérant plus recevoir sa cavalerie -dispersée par la tempête, il renonçait, pour cette fois, à la conquête -de l'Île brumeuse. - -Komm l'Atrébate regagna avec l'armée le rivage des Morins. Il avait -monté à bord du navire qui portait le proconsul. César, curieux de -connaître les usages des barbares, lui demanda si les Gaulois ne se -croyaient point issus de Pluton et si ce n'était pas à cause de cette -origine qu'ils comptaient le temps par les nuits et non par les jours. -L'Atrébate ne put lui donner la raison véritable de cette coutume. Mais -il lui dit qu'à son avis la nuit avait précédé le jour à la naissance -du monde. - ---J’estime, ajouta-t-il, que la lune est plus ancienne que le soleil. -Elle est une divinité très puissante, amie des Gaulois. - ---La divinité de la lune, répondit César, est reconnue par les Romains -et par les Grecs. Mais ne crois pas, Commius, que cet astre, qui brille -sur l'Italie et sur toute la terre, soit particulièrement favorable aux -Gaulois. - ---Prends garde, Julius, répondit l'Atrébate, et pèse tes paroles. La -lune que tu vois ici courir dans les nuées n'est pas la lune qui luit à -Rome sur vos temples de marbre. D'Italie on ne pourrait voir celle-ci, -bien qu'elle soit grande et claire. La distance ne le permet pas. - - - -III - - -L'hiver vint recouvrir la Gaule d'ombre, de glace et de neige. Le -cœur des guerriers s'émut, dans la hutte de roseaux, au souvenir des -chefs et des serviteurs tués par César ou vendus à l'encan. Parfois -un homme venait, à la porte de la hutte, mendiant du pain et montrant -ses poignets coupés par le licteur. Et les guerriers s'indignaient -dans leur cœur. Ils échangeaient entre eux des paroles de colère. Des -assemblées nocturnes se tenaient au fond des bois et dans le creux des -rochers. - -Cependant le roi Komm chassait avec ses fidèles à travers les forêts, -au pays des Atrébates. Chaque jour, un messager portant la saie rayée -et les braies rouges venait, par des sentiers inconnus, au-devant du -roi, et, ralentissant près de lui le pas de son cheval, lui disait à -voix basse: - ---Komm, ne veux-tu pas être un homme libre dans un pays libre? Komm, -subiras-tu longtemps l'esclavage des Romains? - -Et le messager disparaissait dans l'étroit chemin où les feuilles -tombées amortissaient le galop de son cheval. - -Komm, roi des Atrébates, demeurait l'ami des Romains. Mais, peu à peu, -il se persuada qu'il convenait que les Atrébates et les Morins fussent -libres, puisqu'il était leur roi. Il lui déplaisait aussi de voir les -Romains, établis à Némétocenne, siéger dans des tribunaux, où ils -rendaient la justice, et des géomètres venus d'Italie tracer des routes -à travers les forêts sacrées. Enfin il admirait moins les Romains -depuis qu'il avait vu leurs liburnes brisées contre les falaises -bretonnes et les légionnaires pleurer la nuit, sur la grève. Il -continuait d'exercer la souveraineté au nom de César. Mais il parlait -à ses fidèles, en termes obscurs, de guerres prochaines. - -Trois ans plus tard, l'heure était venue; le sang romain avait coulé -dans Genabum. Les chefs conjurés contre César assemblaient des -guerriers dans les monts Arvernes. Komm n'aimait pointées chefs; il -les haïssait au contraire, les uns parce qu'ils étaient plus riches -que lui en hommes, en chevaux et en terres, les autres à cause de l'or -et des rubis qu'ils avaient en abondance, et plusieurs de ce qu'ils -se disaient plus braves que lui et de plus noble race. Pourtant il -reçut leurs messagers, auxquels il remit une feuille de chêne et une -pointe de noisetier en signe d'amour. Et il correspondit avec les chefs -ennemis de César au moyen de branches d'arbres taillées et nouées entre -elles de manière à présenter un sens intelligible aux Gaulois, qui -connaissaient le langage des feuilles. - -Il ne poussa point le cri de guerre. Mais il allait par les villages -atrébates et, visitant les guerriers dans les huttes, il leur disait: - ---Trois choses sont nées les premières: l'homme, la liberté, la lumière. - -Il s'assura que, lorsqu'il pousserait le cri de guerre, cinq mille -guerriers morins et quatre mille guerriers atrébates boucleraient à -son appel leur ceinturon de bronze. Et, songeant avec joie que dans -la forêt le feu couvait sous la cendre, il passa secrètement chez les -Trévires, afin de les gagner à la cause gauloise. - -Or, tandis qu'il chevauchait avec ses fidèles le long des saules de -la Moselle, un messager, vêtu de la saie rayée, lui remit une branche -de frêne liée à une tige de bruyère, pour lui faire entendre que -les Romains avaient soupçon de ses desseins et pour l'engager à la -prudence. Car telle était la signification de la bruyère unie au frêne. -Mais il poursuivit sa route et pénétra dans le territoire des Trévires. -Titus Labienus, lieutenant de César, y était cantonné avec dix légions. -Averti que le roi Commius venait secrètement visiter les chefs des -Trévires, il soupçonna que c'était pour les détourner de l'amitié de -Rome. L'ayant fait suivre par des espions il reçut des avis qui le -confirmèrent dans l'idée qu'il s'était formée. Il résolut alors de se -défaire de cet homme. Il était Romain, fils de la Ville déesse, exemple -à l'univers, et il portait par les armes la paix romaine aux extrémités -du monde. Il était bon général, expert dans la mathématique et dans la -mécanique. Pendant les loisirs de la paix, il conversait dans sa villa -de Campanie, sous les térébinthes, avec des magistrats, sur les lois, -les mœurs et les usages des peuples. Il vantait les vertus antiques -et la liberté. Il lisait les livres des historiens et des philosophes -grecs. C'était un esprit plein de noblesse et d'élégance. Et parce que -Komm l'Atrébate était un barbare, étranger à la chose romaine, il lui -parut convenable et bon de le faire assassiner. - -Averti du lieu où il se trouvait, il lui envoya son préfet de la -cavalerie, Caius Volusenus Quadratus, qui connaissait l'Atrébate, car -ils avaient été chargés tous deux de reconnaître ensemble les côtes de -l'île de Bretagne, avant l'expédition de César; mais Volusenus n'avait -pas osé débarquer. Donc, sur l'ordre de Labienus, lieutenant de César, -Volusenus choisit quelques centurions et les emmena avec lui dans le -village où il savait qu'il trouverait Komm. Il pouvait compter sur -eux. Le centurion était un légionnaire monté en grade et qui portait, -comme insigne de ses fonctions, un cep de vigne dont il frappait ses -subordonnés. Ses chefs faisaient de lui tout ce qu'ils voulaient. Il -était, après le terrassier, le premier instrument de la conquête. -Volusenus dit à ses centurions: - ---Un homme s'approchera de moi. Vous le laisserez avancer. Je lui -tendrai la main. À ce moment, vous le frapperez par derrière et vous le -tuerez. - -Ayant donné ces ordres, Volusenus partit avec son escorte. Il -rencontra, dans un chemin creux, près du village, Komm accompagné de -ses fidèles. Le roi des Atrébates, qui se savait suspect aux Romains, -aurait tourné bride. Mais le préfet de la cavalerie l'appela par son -nom, l'assura de son amitié et lui tendit la main. - -Rassuré par ces signes de bienveillance, l'Atrébate s'approcha. Au -moment où il allait prendre la main qui lui était tendue, un centurion -lui abattit son épée sur la tête et le fit tomber tout sanglant de -son cheval. Les fidèles du roi se jetèrent alors sur la petite troupe -romaine, la dispersèrent, relevèrent Komm et l'emportèrent jusqu'au -prochain village, tandis que Volusenus, qui croyait sa besogne achevée, -regagnait le camp ventre à terre avec ses cavaliers. - -Le roi Komm n'était pas mort. Il fut porté secrètement dans le pays des -Atrébates et il guérit de sa terrible blessure. S'étant remis debout, -il fit ce serment: - ---Je jure de ne me trouver face à face avec un Romain que pour le tuer. - -Bientôt il apprit que César avait subi une grande défaite au pied de -la montagne de Gergovie et que quarante-six centurions de son armée -étaient tombés sous les murailles de la ville. Il fut averti ensuite -que les confédérés, que commandait Vercingétorix, étaient assiégés dans -Alésia des Mandubes, forteresse célèbre des Gaules, fondée par Hercule -Tyrien. Il se rendit alors avec ses guerriers morins et ses guerriers -atrébates sur la frontière des Eduens où se rassemblait l'armée qui -devait secourir les Gaulois d'Alésia. On fit le dénombrement de cette -armée et il se trouva qu'elle était composée de deux cent quarante -mille fantassins et de huit mille cavaliers. Le commandement en fut -donné à Virdumar et à Eporedorix, Eduens, à Vergasillaun, Arverne, et à -Komm l'Atrébate. - -Après les longs jours d'une marche embarrassée, Komm parvint avec les -chefs et les soldats au pays montueux des Eduens. D'une des hauteurs -qui environnent le plateau d'Alésia, il vit le camp romain et la terre -remuée tout alentour par ces petits hommes bruns qui faisaient la -guerre plus avec la pioche et la pelle qu'avec le javelot et l'épée. -Il en tira un mauvais augure, sachant que les Gaulois valaient moins -contre les fossés et les machines que contre des poitrines humaines. -Lui-même, qui connaissait bien des ruses de guerre, il n'entendait -pas grand'chose aux arts des ingénieurs latins. Après trois grandes -batailles, durant lesquelles les fortifications des Romains ne furent -point entamées, Komm fut emporté comme un brin de paille dans la -tempête par la déroute épouvantable des Gaulois. Il avait vu dans la -mêlée le manteau rouge de César et pressenti la défaite. Maintenant il -fuyait par les chemins, furieux, maudissant les Romains, mais satisfait -du mal qu'avaient soufferts avec lui les chefs gaulois dont il était -jaloux. - - - -IV - - -Komm vécut un an caché dans les forêts atrébates. Il y était en sûreté -parce que les Gaulois haïssaient les Romains et, leur étant soumis, -estimaient grandement ceux qui ne leur obéissaient pas. Accompagné de -ses fidèles, il menait sur le fleuve et dans la futaie une existence -qui ne différait pas beaucoup de celle qu'il avait menée étant chef de -beaucoup de tribus. Il se livrait à la chasse et à la pêche, méditait -des ruses, et buvait des boissons fermentées qui, lui faisant perdre -l'intelligence des choses humaines, lui communiquaient celle des choses -divines. Mais son âme était changée, et il souffrait de ne plus se -sentir libre. Tous les chefs des peuples étaient tués dans les combats, -ou morts sous les verges, ou liés par le licteur et conduits dans les -prisons de Rome. Il n'était plus animé contre eux d'une âcre envie, et -il gardait maintenant sa haine tout entière aux Romains. Il attachait -à la queue de son cheval le cercle d'or qu'il avait reçu du dictateur -comme ami du Sénat et du Peuple romain. Il donnait à ses dogues les -noms de César, de Caius et de Julius. Quand il voyait un porc, il -l'appelait Volusenus en lui jetant des pierres. Et il composait des -chants imités de ceux qu'il avait entendus dans sa jeunesse et qui -exprimaient en fortes images l'amour de la liberté. - -Or un jour que, chassant des oiseaux, il avait, seul et loin de ses -fidèles, gravi le haut plateau, recouvert de bruyères, qui domine -Némétocenne, il vit avec stupeur que les huttes et les palissades -de sa ville avaient été abattues et que, dans une enceinte de -murailles, s'élevaient des portiques, des temples et des maisons d'une -architecture prodigieuse, qui lui inspiraient l'horreur et l'effroi que -causent les ouvrages magiques. Car il ne pensait pas que ces demeures -eussent été construites, en un si petit espace de temps, par des -moyens naturels. - -[Illustration] - -Il oublia de poursuivre les oiseaux dans la bruyère, et, couché sur -la terre rouge, il regarda longtemps la ville étrange. La curiosité, -plus forte que la peur, lui tenait les yeux ouverts. Et il contempla -ce spectacle jusqu'au soir. Alors il lui vint au cœur une irrésistible -envie de pénétrer dans la ville. Il cacha sous une pierre, dans la -bruyère, ses colliers d'or, ses bracelets, ses ceintures de pierreries -et ses armes de chasse, ne gardant qu'un couteau sous sa saie, et il -descendit les pentes de la forêt. En traversant les halliers humides, -il cueillit des champignons pour avoir l'air d'un pauvre homme -allant vendre sa récolte sur le marché. Et il entra dans la ville, à -la troisième veille, par la Porte dorée. Elle était gardée par des -légionnaires qui laissaient passer les paysans portant des provisions. -Aussi le roi des Atrébates, qui avait pris l'aspect d'un pauvre homme, -put-il pénétrer facilement dans la voie Julienne. Elle était bordée -de villas et conduisait au temple de Diane, dont le blanc fronton -s'élevait, orné déjà de rinceaux de pourpre, d'azur et d'or. Aux lueurs -grises du matin, Komm vit des figures peintes sur les murs des maisons. -C'étaient des images aériennes de danseuses et les scènes d'une -histoire qu'il ignorait: une jeune vierge offerte en sacrifice par -des héros, une mère furieuse poignardant ses deux enfants encore à la -mamelle, un homme aux pieds de bouc dressant de surprise ses oreilles -pointues, quand il dévoile une vierge couchée et dormante et trouve -qu'elle est un jeune garçon en même temps qu'une femme. Et il y avait -dans les cours d'autres peintures qui enseignaient des façons d'aimer -inconnues aux peuples de la Gaule. Quoiqu'il aimât furieusement le vin -et les femmes, il ne concevait rien aux voluptés ausoniennes, parce -qu'il ne se faisait pas une idée sensible des formes variées des corps -et qu'il n'était pas tourmenté par le désir de la beauté. Venu dans -cette ville, qui avait été sienne, pour satisfaire sa haine et donner à -manger à sa colère, il nourrissait son cœur de fureur et de dégoût. Il -détestait les arts latins et les artifices mystérieux des peintres. Et, -de toutes les scènes représentées sous les portiques, il ne discernait -que peu de chose, parce que ses yeux n'étaient savants qu'à connaître -les feuillages des arbres et les nuées du ciel sombre. - -Portant sa cueillette de morilles dans un pli de sa saie, il allait -par les voies pavées de larges dalles. Sous une porte que surmontait -un phallus éclairé par une petite lampe, il vit des femmes vêtues de -tuniques transparentes, qui guettaient les passants. Il s'approcha -dans l'idée de faire quelque violence. Une vieille survint, qui glapit -aigrement: - ---Passe ton chemin. Ce n'est pas une maison pour les paysans qui puent -le fromage. Va retrouver tes vaches, bouvier! - -Komm lui répondit qu'il avait eu cinquante femmes, les plus belles -parmi les femmes atrébates, et des coffres pleins d'or. Les courtisanes -se mirent à rire et la vieille cria: - ---Au large, ivrogne! - -Et la vieille semblait un centurion armé du cep de vigne, tant la -majesté du Peuple romain éclatait dans l'Empire! - -Komm, d'un coup de poing, lui brisa la mâchoire et s'éloigna -tranquille, tandis que l'étroit couloir de la maison s'emplissait de -cris aigus et de hurlements lamentables. Il laissa sur sa gauche le -temple de Diane ardenaise et traversa le forum entre deux rangs de -portiques. Reconnaissant, debout sur son socle de marbre, la déesse -Rome, la tête coiffée du casque et le bras étendu pour commander aux -peuples, il accomplit devant elle, avec une intention injurieuse, la -plus ignoble des fonctions naturelles. - -Il avait traversé toute la partie bâtie de la ville. Devant lui -s'étendait le cercle de pierres à peine esquissé, déjà immense, de -l'amphithéâtre. Il soupira: - ---Ô race de monstres! - -Et il s'avança parmi les débris abattus et foulés aux pieds des huttes -gauloises, dont les toits de chaume s'étendaient naguère ainsi qu'une -armée immobile et qui maintenant faisaient, non pas même une ruine, -mais un fumier sur le sol. Et il songea: - --Voilà ce qui reste de tant d'âges d'hommes! Voilà ce qu'ils ont fait -des demeures où les chefs atrébates suspendaient leurs armes! - -Le soleil s'était levé sur les gradins de l'amphithéâtre, et le Gaulois -parcourait avec une haine insatiable et curieuse le vaste chantier -de briques et de pierres. De ces durs monuments de la conquête il -remplissait le regard de ses grands yeux bleus, et il secouait dans -l'air frais sa longue crinière fauve. Se croyant seul, il murmurait -des imprécations. Mais, à quelque distance du chantier, il aperçut, -au pied d'un tertre couronné de chênes, un homme assis sur une pierre -moussue, la tête couverte de son manteau et penchée. Il ne portait -point d'insignes, mais il avait au doigt l'anneau de chevalier, et -l'Atrébate avait assez l'habitude du camp romain pour reconnaître un -tribun militaire. Ce soldat écrivait sur des tablettes de cire et -semblait tout entier à ses pensées intérieures. Demeuré longtemps -immobile, il leva la tète, pensif, le poinçon sur la lèvre, regarda -sans voir, puis, rebaissant les yeux, recommença d'écrire. Komm le vit -en face et s'aperçut qu'il était jeune, avec un air de noblesse et de -douceur. - -Alors le chef atrébate se rappela son serment. Il tâta son couteau sous -sa saie, se glissa derrière le Romain avec une agilité sauvage et lui -enfonça la lame au défaut de l'épaule. C'était une lame romaine. Le -tribun poussa un grand soupir et s'affaissa. Un filet de sang coula -du coin de la lèvre. Les tablettes de cire restaient sur la tunique -entre les genoux. Komm les prit et regarda avidement les signes qui -y étaient tracés, pensant que c'étaient des signes magiques dont la -connaissance lui donnerait un grand pouvoir. C'étaient des lettres -qu'il ne put lire et qui étaient prises à l'alphabet grec, alors -employé préférablement à l'alphabet latin par les jeunes lettrés -d'Italie. Ces lettres étaient en grande partie effacées par l'extrémité -plate du stylet. Celles qui subsistaient donnaient des vers composés en -langue latine sur des mètres grecs et présentaient, par endroits, un -sens intelligible: - - À PHOEBÉ, SUR SA MESANGE - - O toi que Varius aime plus que ses yeux, - Ton Varius, errant sous le ciel pluvieux - Du Galate.... - - Et leur couple chantant dans la cage dorée - - Ô ma blanche Phœbé, donne d'un doigt prudent - Le millet et l'eau pure à ta frêle captive. - - Elle couve, elle est mère; une mère est craintive. - - Oh! ne viens pas aux bords de l'Océan brumeux, - Phœbé, de peur ... - - ... Tes pieds blancs et tes flancs - Savants à se mouvoir au rythme du crotale. - - Et ni l'or de Crésus ni la pourpre d'Attale, - Mais tes bras frais, tes seins ... - -Une faible rumeur montait de la ville éveillée. L'Atrébate s'enfuit -à travers les restes des huttes gauloises où quelques Barbares -demeuraient terrés, humbles et farouches, et, par une brèche du mur, il -sauta dans la campagne. - - - -V - - -Lorsque enfin, par le glaive du légionnaire, par les verges du licteur -et par les paroles flatteuses de César, la Gaule fut pacifiée tout -entière, Marcus Antonius, questeur, vint prendre ses quartiers -d'hiver à Némétocenne des Atrébates. Il était fils de Julia, sœur de -César. Ses fonctions consistaient à payer la solde des troupes et à -répartir, selon les règles établies, le butin qui était énorme, car les -conquérants avaient trouvé des barres d'or et des escarboucles sous les -pierres des lieux sacrés, au creux des chênes, dans l'eau tranquille -des étangs, et recueilli beaucoup d'ustensiles d'or dans les huttes des -chefs et des peuples exterminés. - -Marcus Antonius amenait avec lui des scribes en grand nombre et des -arpenteurs qui procédèrent à la répartition des meubles et des terres, -et qui eussent fait beaucoup d'écritures inutiles; mais César leur -prescrivit des méthodes simples et rapides de travail. Des marchands -asiatiques, des colons, des ouvriers, des légistes venaient en -foule à Némétocenne; et les Atrébates qui avaient quitté leur ville -y rentraient les uns après les autres, curieux, surpris, pleins -d'admiration. Les Gaulois, pour la plupart, étaient fiers maintenant -de porter la toge et de parler la langue des fils magnanimes de Rémus. -Ayant rasé leurs longues moustaches, ils ressemblaient à des Romains. -Ceux d'entre eux qui avaient gardé quelque richesse demandaient à un -architecte romain de leur bâtir une maison avec un portique intérieur, -des chambres pour les femmes et une fontaine ornée de coquillages. -Ils faisaient peindre Hercule, Mercure et les Muses dans leur salle à -manger, et soupaient accoudés sur des lits. - -Komm, bien qu'illustre et fils d'un père illustre, avait perdu la -plupart de ses fidèles. Cependant il refusait de se soumettre et menait -une vie errante et guerrière avec quelques hommes unis à lui par l'âpre -volonté d'être libres, par la haine des Romains ou par l'habitude du -pillage et du viol. Ils le suivaient dans les forêts impénétrées, dans -les marécages, et jusque dans ces îles mouvantes formées à la vaste -embouchure des rivières. Ils lui étaient tout dévoués, mais ils lui -parlaient sans respect, ainsi qu'un homme parle à son égal, parce -qu'ils l'égalaient en effet par le courage, dans l'excès constant des -souffrances, du dénuement et de la misère. Ils habitaient des arbres -touffus ou les fentes des rochers. Ils recherchaient les cavernes -creusées dans la pierre friable par l'eau puissante des torrents au -fond des étroites vallées. Quand ils ne trouvaient pas d'animaux à -chasser, ils se nourrissaient de mûres et d'arbouses. Ils ne pouvaient -pénétrer dans les villes gardées contre eux par les Romains ou -seulement par la peur des Romains. Dans la plupart des villages ils -n'étaient pas reçus volontiers. Komm trouva pourtant accueil dans les -huttes éparses sur les sables toujours battus des vents, au bord des -bouches endormies de la rivière Somme. Les habitants de ces dunes se -nourrissaient de poissons. Pauvres, épars, perdus dans les chardons -bleus de leur sol stérile, ils n'avaient point éprouvé la force -romaine. Ils le recevaient avec ses compagnons dans leurs maisons -souterraines, couvertes de roseaux et de pierres roulées par la mer. -Ils l'écoutaient attentivement, n'ayant jamais entendu un homme parler -aussi bien que lui. Il leur disait: - ---Sachez qui sont les amis des Atrébates et des Morins qui vivent sur -le rivage de la mer et dans la forêt profonde. - -»La lune, la forêt et la mer sont les amies des Morins et des -Atrébates. Et ni la mer, ni la forêt, ni la lune n'aime les petits -hommes bruns amenés par César. - -»Or, la mer m'a dit:--Komm, je cache tes navires vénètes dans une anse -déserte de mon rivage. - -»La forêt m'a dit:--Komm, je donnerai un abri sur à toi qui es un chef -illustre et à tes compagnons fidèles. - -»La lune m'a dit:--Komm, tu m'as vue, dans l'île des Bretons, briser -les navires des Romains. Je commande aux nuages et aux vents, et -je refuserai ma lumière aux conducteurs des chariots qui portent -des vivres aux Romains de Némétocenne, en sorte que tu pourras les -surprendre, la nuit. - -»Ainsi m'ont parlé la mer, la forêt et la lune. Et je vous dis: - -»--Laissez là vos barques et vos filets et venez avec moi. Vous serez -tous des chefs de guerre et des hommes illustres. Nous livrerons des -combats très beaux et très profitables. Nous nous procurerons des -vivres, des trésors et des femmes en abondance. Voici comment: - -»Je connais de mémoire tout le pays des Atrébates et des Morins si -parfaitement qu'il n'y a point dans tout ce pays une rivière, un étang, -un rocher dont je ne sache pas très bien la place. Et tous les chemins, -tous les sentiers sont aussi présents dans mon esprit, avec leur -vraie longueur et leur vraie direction, qu'ils le sont sur le sol des -aïeux. Et il faut que ma pensée soit grande et royale pour contenir -ainsi toute la terre atrébate. Or sachez qu'elle contient beaucoup -d'autres pays encore, bretons, gaulois, germains. C'est pourquoi, si -le commandement m'avait été donné sur les peuples, j'aurais vaincu -César et chassé les Romains de cette terre. Et c'est pourquoi nous -surprendrons ensemble les courriers de Marcus Antonius et les convois -de vivres destinés à la ville qu'ils m'ont volée. Nous les surprendrons -aisément, parce que je connais les routes qu'ils prennent, et leurs -soldats ne pourront nous atteindre, parce qu'ils ne connaissent pas les -chemins que nous prendrons. Et s'ils parvenaient à suivre notre trace, -nous leur échapperions dans mes navires vénètes, qui nous porteraient à -l'île des Bretons.» - -Par de tels discours, Komm inspira une grande confiance à ses hôtes -du rivage brumeux. Il acheva de les gagner en leur donnant quelques -morceaux d'or et de fer, restes des trésors qu'il avait possédés. Ils -lui dirent: - ---Nous te suivrons partout où il te plaira de nous mener. - -Il les mena par des chemins inconnus jusques aux abords de la -voie romaine. Quand il voyait dans une prairie humide, autour de -l'habitation d'un homme riche, des chevaux paissant, il les donnait à -ses compagnons. - -Il forma ainsi une troupe de cavalerie à laquelle venaient se joindre -plusieurs Atrébates, désireux de faire la guerre pour acquérir des -richesses, et quelques déserteurs du camp romain. Ceux-ci, le chef Komm -ne les recevait pas, pour ne point violer le serment qu'il avait fait -de ne jamais voir en face un Romain. Il les faisait interroger par un -homme intelligent et les renvoyait avec des vivres pour trois jours. -Parfois tous les hommes d'un village, jeunes et vieux, le suppliaient -de les recevoir parmi ses fidèles. Ces hommes, les fiscaux de Marcus -Antonius les avaient entièrement dépouillés, levant, après le tribut -imposé par César, des tributs indus, et frappant d'amendes les chefs -pour des fautes imaginaires. En effet, les officiers du fisc, après -avoir rempli les coffres de l'État, prenaient soin de s'enrichir aux -dépens de ces barbares qu'ils jugeaient stupides et qu'ils pouvaient -toujours livrer au bourreau, pour faire taire les plaintes importunes. -Komm choisissait les hommes les plus forts. Les autres, malgré leurs -larmes et la peur qu'ils lui exprimaient de mourir de faim ou des -Romains, étaient congédiés. Il ne voulait point avoir une grande -armée, parce qu'il ne voulait point faire une grande guerre, ainsi que -Vercingétorix. - -Avec sa petite troupe, il enleva en peu de jours plusieurs convois de -farine et de bestiaux, massacra, jusque sous les murs de Némétocenne, -des légionnaires isolés et terrifia la population romaine de la ville. - ---Ces Gaulois, disaient les tribuns et le centurions, sont des barbares -cruels, contempteurs des Dieux, ennemis du genre humain. Au mépris -de la foi jurée, ils offensent la majesté de Rome et de la Paix. Ils -méritent une peine exemplaire. Nous devons à l'humanité de châtier les -coupables. - -Les plaintes des colons, les cris des soldats montèrent jusqu'au -tribunal du questeur. Marcus Antonius d'abord n'y prit pas garde. Il -était occupé à représenter, dans des salles closes et bien chauffées, -avec des histrions et des courtisanes, les travaux de cet Hercule -auquel il ressemblait par les traits du visage, la barbes courte et -bouclée, la vigueur des membres. Vêtu d'une peau de lion, sa massue à -la main, le fils robuste de Julia abattait des monstres feints, perçait -de ses flèches une machine en forme d'hydre. Puis soudain, changeant la -dépouille du lion pour la robe d'Omphale, il changeait en même temps de -fureurs. - -Cependant les convois étaient inquiétés; les détachements de soldats, -surpris, harcelés, mis en fuite; et l'on trouva un matin le centurion -G. Fusius pendu, la poitrine ouverte, à un arbre, près de la Porte -dorée. - -On savait dans le camp romain que l'auteur de ces brigandages était -Commius, autrefois roi par l'amitié de Rome, maintenant chef de -bandits. Marcus Antonius donna l'ordre d'agir avec énergie pour assurer -la sécurité des soldats et des colons. Et, prévoyant qu'on ne prendrait -pas de si tôt le rusé Gaulois, il invita le préteur à faire tout de -suite un exemple terrible. Pour se conformer aux intentions de son -chef, le préteur fit amener à son tribunal les deux Atrébates les plus -riches qu'il y eût à Némétocenne. - -L'un se nommait Vergal et l'autre Ambrow. Ils étaient tous deux -d'illustre naissance et ils avaient, les premiers entre tous les -Atrébates, fait amitié avec César. Mal récompensés de leur prompte -soumission, dépouillés de tous leurs honneurs et d'une grande partie -de leurs biens, sans cesse vexés par des centurions grossiers et par -des légistes cupides, ils avaient osé murmurer quelques plaintes. -Imitateurs des Romains et portant la toge, ils vivaient à Némétocenne, -naïfs et vains, dans l'humiliation et l'orgueil. Le préteur les -interrogea, les condamna à la peine des parricides et les livra aux -licteurs en une même journée. Ils moururent doutant de la justice -latine. - -Le questeur avait ainsi, par sa prompte fermeté, raffermi le cœur des -colons, qui lui en adressèrent des louanges. Les conseillers municipaux -de Némétocenne, bénissant sa vigilance paternelle et sa piété, lui -décernèrent, par décret, une statue d'airain. Après quoi, plusieurs -négociants latins, s'étant aventurés hors de la ville, furent surpris -et tués par les cavaliers de Komm. - - -VI - -Le préfet de la cavalerie cantonnée à Némétocenne des Atrébates était -Gaius Volusenus Quadratus, celui-là même qui naguère avait attiré -le roi Commius dans un guet-apens et avait dit aux centurions de son -escorte: «Quand je lui tendrai la main en signe d'amitié, vous le -frapperez par derrière.» Caius Volusenus Quadratus était estimé dans -l'armée pour son obéissance au devoir et son ferme courage. Il avait -reçu de grandes récompenses et jouissait des honneurs attachés aux -vertus militaires. Marcus Antonius le désigna pour donner la chasse au -roi Commius. - -Volusenus remplit avec zèle la mission qui lui était confiée. Il dressa -des embuscades à Komm et, se tenant en contact perpétuel avec ses -maraudeurs, les harcelait. Cependant l'Atrébate, qui savait beaucoup -de ruses de guerre, fatiguait par la rapidité de ses mouvements la -cavalerie romaine et surprenait les soldats isolés. Il tuait les -prisonniers par sentiment religieux, avec l'espérance de se rendre les -Dieux favorables. Mais les Dieux cachent leur pensée ainsi que leur -visage. Et c'est après avoir accompli un de ces actes de piété, que -le chef Komm se trouva dans le plus grand danger. Errant alors dans le -pays des Morins, il venait d'égorger, la nuit, dans la forêt, sur la -pierre, deux prisonniers jeunes et beaux, quand, au sortir d'un bois, -il se trouva surpris avec tous les siens par la cavalerie de Volusenus, -qui, mieux armée que la sienne et plus experte à manœuvrer, l'enveloppa -et lui tua beaucoup d'hommes et de chevaux. Il réussit pourtant à -se faire passage en compagnie des plus habiles et des plus braves -Atrébates. Ils fuyaient; ils couraient à toute bride sur la plaine, -vers la plage où l'Océan brumeux roule des pierres dans le sable. En -tournant la tête, ils voyaient luire au loin, derrière eux, les casques -des Romains. - -Le chef Komm avait bon espoir d'échapper à cette poursuite. Ses chevaux -étaient plus vites et moins chargés que ceux de l'ennemi. Il comptait -atteindre assez tôt les navires qui l'attendaient dans une crique -prochaine, s'embarquer avec ses fidèles et faire voile vers l'île des -Bretons. - -Ainsi pensait le chef, et les Atrébates chevauchaient en silence. -Parfois un pli de terrain ou des bouquets d'arbres nains leur cachaient -les cavaliers de Volusenus. Puis les deux troupes se retrouvaient en -vue dans la plaine immense et grise, mais séparées par un espace de -terre vaste et grandissant. Les casques de bronze clair était distancés -et Komm ne distinguait plus derrière lui qu'un peu de poussière -mouvante à l'horizon. Déjà les Gaulois respiraient avec joie dans -l'air le sel marin. Mais, à l'approche du rivage, le sol poudreux, qui -montait, ralentit le pas des chevaux gaulois, et Volusenus commença de -gagner du terrain. - -Les Barbares, dont l'ouïe était fine, entendaient venir, faibles, -presque imperceptibles, effrayantes, les clameurs latines, lorsque, -par delà les mélèzes courbés du vent, ils découvrirent, du haut de -la colline de sable, les mâts des navires assemblés dans l'anse du -rivage désert. Ils poussèrent un long cri de joie. Et le chef Komm se -félicitait de sa prudence et de son bonheur. Mais, ayant commencé de -descendre vers le rivage, ils s'arrêtèrent à mi-côte, saisis d'angoisse -et d'épouvante, regardant avec un morne désespoir ces beaux navires -vénètes, à la large carène, très hauts de proue et de poupe, maintenant -à sec sur le sable, échoués pour de longues heures, tandis que bien -loin en avant brillaient les lames de la mer basse. À cette vue, ils -demeuraient inertes et stupides, courbés sur leurs chevaux fumants qui, -les jarrets mous, baissaient la tête au vent de terre dont le souffle -les aveuglait avec les mèches de leur longue crinière. - -Dans la stupeur et le silence, le chef Komm s'écria: - ---Aux navires, cavaliers! Nous avons bon vent! Aux navires! - -Ils obéirent sans comprendre. - -Et, poussant jusqu'aux navires, Komm ordonna de déployer les voiles. -Elles étaient de peaux de bêtes teintes de vives couleurs. Aussitôt -déployées, ces voiles se gonflèrent au vent qui fraîchissait. - -Les Gaulois se demandaient à quoi servirait cette manœuvre, et si le -chef espérait voir ces robustes nefs de chêne fendre le sable de la -plage comme l'eau de la mer. Ils songeaient les uns à fuir encore, les -autres à mourir en tuant des Romains. - -Cependant Volusenus gravissait, à la tête de ses cavaliers, la colline -qui borde ces côtes de galets et de sable. Il vit se dresser du fond -de la crique les mâts des navires vénètes. Observant que la toile -était déployée et gonflée par un vent favorable, il fit faire halte -à sa troupe, lança des imprécations obscènes sur la tête de Commius, -plaignit ses chevaux crevés en vain, et tournant bride ordonna à ses -hommes de regagner le camp. - ---À quoi bon, pensait-il, poursuivre plus avant ces bandits? Commius -s'est embarqué. Il navigue et, poussé par un tel vent, il est déjà hors -de portée du javelot. - -Bientôt après, Komm et les Atrébates gagnèrent les bois touffus et les -îles mouvantes, qu'ils emplirent des éclats d'un rire héroïque. - -Six mois encore, le chef Komm tint la campagne. Un jour Volusenus le -surprit, avec une vingtaine de cavaliers, sur un terrain découvert. -Le préfet était accompagné d'un nombre à peu près égal d'hommes et de -chevaux. Il donna l'ordre décharger. L'Atrébate, soit qu'il craignît -de ne pouvoir soutenir le choc, soit qu'il méditât un stratagème, fit -signe à ses fidèles de fuir, se lança éperdument dans la plaine immense -et galopa longtemps, serré de près par Volusenus. Puis, tout à coup, -il tourna bride et, suivi de ses Gaulois, se jeta furieusement sur -le préfet de cavalerie et, d'un coup de lance, lui perça la cuisse. -Les Romains, voyant leur général abattu, s'enfuirent étonnés. Puis, -par l'effet de l'éducation militaire, qui les portait à surmonter -le sentiment naturel de la peur, ils revinrent ramasser Volusenus au -moment où Komm l'accablait joyeusement des plus violentes injures. Les -Gaulois ne purent résister à la petite troupe romaine qui, raffermie -et solide, les chargea vigoureusement, en tua ou en prit le plus grand -nombre. Commius presque seul se sauva, grâce à la vitesse de son cheval. - -Et Volusenus fut rapporté mourant dans le camp romain. Par l'art des -médecins ou la force de son tempérament, il guérit pourtant de sa -blessure. - -Commius avait perdu tout à la fois, dans cette affaire, ses fidèles -guerriers et sa haine. Content de sa vengeance, satisfait désormais et -tranquille, il envoya un messager à Marcus Antonius. Ce messager, ayant -été admis au tribunal du questeur, parla de la sorte: - ---Marcus Antonius, le roi Commius promet de se rendre au lieu qui lui -sera assigné, de faire ce que tu lui commanderas et de donner des -otages. Il demande seulement que lui soit épargnée la honte de paraître -jamais devant un Romain. - -Marcus Antonius était magnanime: - ---Je conçois, dit-il, que Commius soit un peu dégoûté des entrevues -avec nos généraux. Je le dispense de paraître devant aucun de nous. Je -lui accorde son pardon et je reçois ses otages. - -On ignore ce que devint ensuite Komm l'Atrébate; le reste de sa vie n'a -point laissé de trace. - - - - -FARINATA DEGLI UBERTI - - -OU LA GUERRE CIVILE - - -[Illustration] - - Ed ei s'ergea col petto e con la fronte. - Corne avesse lo inferno in gran dispitto. - - _Inferno,_ c. 10e. - -Assis sur la terrasse de sa tour, le vieux Farinata degli Uberti -enfonçait son regard aigu dans la ville hérissée de créneaux. Debout -près de lui, Fra Ambrogio regardait le ciel où foisonnaient les roses -du soir et qui couronnait de ses fleurs ardentes les collines enlacées -en cercle autour de Florence. Des berges prochaines de l'Arno le parfum -des myrtes montait dans l'air paisible. Les derniers cris des oiseaux -avaient jailli du toit clair de San-Giovanni. Soudain, le pas de deux -chevaux sonna sur les cailloux aigus qu'on avait arrachés au lit du -fleuve pour en paver les chaussées, et deux jeunes cavaliers, beaux -comme deux saint Georges, débouchant d'une rue étroite, passèrent -devant le palais sans fenêtres des Uberti. Quand ils furent au pied de -la tour gibeline, l'un cracha en signe de mépris, et l'autre, levant -le bras, mit le pouce entre l'index et le doigt du milieu. Puis tous -deux, éperonnant leurs chevaux, gagnèrent au galop le pont de bois. -Spectateur de l'outrage fait à son nom, Farinata demeura tranquille et -muet. Ses joues desséchées tressaillirent et une larme de plus de sel -que d'eau vint lentement couvrir ses prunelles jaunes. Enfin il secoua -par trois fois la tête et dit: - ---Pourquoi ce peuple me hait-il? - -Fra Ambrogio ne répondit point. Et Farinata continua de regarder -la ville, qu'il ne voyait plus qu'à travers l'Acre nuage qui lui -brûlait les paupières. Puis tournant vers le moine sa maigre face -où s'attachaient fortement un nez en bec d'aigle et des mâchoires -menaçantes, il demanda encore: - ---Pourquoi ce peuple me hait-il? - -Le moine fit le geste de chasser une mouche. - ---Que vous importe, messer Farinata, l'insolence obscène de deux -jouvenceaux nourris dans les tours guelfes d'Oltarno? - -FARINATA. - -Je me soucie peu, en effet, de ces deux Frescobaldi, mignons des -Romains, fils d'entremetteurs et de prostituées. Je ne crains pas le -mépris de ceux-là. Il n'est possible ni à mes amis, ni surtout à mes -ennemis de me mépriser. Ma douleur est de sentir sur moi la haine du -peuple de Florence. - -FRA AMBROGIO. - -La haine règne dans les villes depuis que les fils de Caïn y portèrent -l'orgueil avec les arts, et que les deux chevaliers thébains -rassasièrent dans leur sang leur haine fraternelle. De l'injure naît -la colère, et de la colère l'injure. Avec une infaillible fécondité la -haine engendre la haine. - -FARINATA. - -Mais comment l'amour peut-il engendrer la haine? et pourquoi suis-je -odieux à ma ville bien-aimée? - -FRA AMBROGIO. - -Je vous répondrai donc puisque vous le voulez, messer Farinata. Mais -vous ne tirerez de ma bouche que des paroles de vérité. Vos concitoyens -ne vous pardonnent pas d'avoir combattu à Montaperto, sous la bannière -blanche de Manfred, le jour où l'Arbia fut rougie du sang des -Florentins. Et ils jugent qu'en ce jour, dans la vallée funeste, vous -ne fûtes pas l'ami de votre ville. - -FARINATA. - -Quoi! je ne l'ai pas aimée. Vivre de sa vie, ne vivre que pour elle, -souffrir la fatigue, la faim, la soif, la fièvre, l'insomnie, et la -peine sans pareille, l'exil; affronter la mort à toute heure et risquer -de tomber vivant aux mains de ceux qui ne se seraient point contentés -de ma mort; tout oser, tout endurer pour elle, pour son bien, pour -l'arracher à mes ennemis, qui étaient les siens, pour l'affranchir -de toute honte, pour l'amener de gré ou de force à suivre les avis -salutaires, à prendre le bon parti, à penser ce que je pensais moi-même -avec les plus nobles et les meilleurs, la vouloir toute belle et -subtile et généreuse, et sacrifier à cet unique vouloir mes biens, mes -fils, mes proches, mes amis; me faire selon ses seuls intérêts libéral, -avare, fidèle, perfide, magnanime, criminel, ce n'était pas aimer ma -ville! Mais qui donc l'aima, si je ne l'aimai pas? - -FRA AMBROGIO. - -Hélas! messer Farinata, votre impitoyable amour arma contre la cité la -violence et la ruse et coûta la vie à dix mille Florentins. - -FARINATA. - -Oui, mon amour pour ma ville fut aussi fort que vous dites, Fra -Ambrogio. Et les actions qu'il m'inspira sont dignes d'être données -en exemple à nos fils et aux fils de nos fils. Pour que le souvenir -ne s'en perdit point, je les ferais moi-même écrire, si j'avais la -tête aux écritures. Quand j'étais jeune, je trouvais des chansons -d'amour dont s'émerveillaient les dames et que les clercs mettaient -dans leurs livres. À cela près, j'ai toujours méprisé les lettres -à l'égal des arts et je ne me suis pas plus soucié d'écrire que de -tisser la laine. Que chacun, à mon exemple, agisse selon sa condition. -Mais vous, Fra Ambrogio, qui êtes un scribe très savant, ce serait à -vous de faire un récit des grandes entreprises que j'ai conduites. Il -vous en reviendrait de l'honneur, si toutefois vous les contiez non -en religieux, mais en noble, car ce sont des gestes de noble et de -chevalier. On verrait par ce discours que j'ai beaucoup agi. Et de tout -ce que j'ai fait je ne regrette rien. - -J'étais banni, les guelfes avaient massacré trois de mes parents. -Sienne me reçut. Mes ennemis lui en firent un tel grief qu'ils -excitèrent le peuple florentin à marcher en armes contre la ville -hospitalière. Pour Sienne, pour les bannis, je demandai secours au fils -de César, au roi de Sicile. - -FRA AMBROGIO. - -Il n'est que trop vrai: vous fûtes l'allié de Manfred, l'ami du sultan -de Luceria, de l'astrologue, du renégat, de l'excommunié. - -FARINATA. - -Alors nous buvions comme de l'eau l'excommunication pontificale. Je ne -sais si Manfred avait appris à lire les destinées dans les étoiles, -mais il est vrai qu'il faisait grand cas de ses cavaliers sarrasins. -Il était aussi prudent que brave, sage prince, avare du sang de ses -hommes et de l'or de ses coffres. Il répondit aux Siennois qu'il -leur donnerait secours. Il fit la promesse grande pour inspirer une -égale reconnaissance. Quant à l'effet, il le tint petit par cautèle -et de peur de se démunir. Il envoya sa bannière avec cent cavaliers -allemands. Les Siennois, déçus et dépités, parlaient de rejeter ce -secours dérisoire. Je sus les rendre mieux avisés et leur enseignai -l'art de faire passer un drap dans une bague. Un jour, ayant gorgé de -viande et de vin les Allemands, je les fis sortir sur un si mauvais -avis et si mal à propos qu'ils tombèrent dans une embuscade et furent -tous tués par les guelfes de Florence, qui prirent la bannière -blanche de Manfred et la traînèrent dans la boue à la queue d'un âne. -Aussitôt, j'instruisis le Sicilien de l'insulte. Il la ressentit -comme j'avais prévu qu'il la ressentirait, et il envoya, pour en -tirer vengeance, huit cents cavaliers, avec bon nombre de fantassins, -sous le commandement du comte Giordano, que la renommée égalait à -Hector de Troie. Cependant Sienne et ses alliés rassemblaient leurs -milices. Bientôt nous fûmes forts de treize mille hommes de guerre. -C'était moins que n'en avaient les guelfes de Florence. Mais, parmi -eux, se trouvaient de faux guelfes qui n'attendaient que l'heure de -se montrer gibelins, tandis qu'à nos gibelins ne se mêlaient point de -guelfes. De la sorte, ayant de mon côté, non pas toutes les chances -favorables (on ne les a jamais), mais de grandes, et de bonnes et -d'inespérées, qu'on ne retrouverait plus, j'étais impatient de livrer -une bataille qui, heureuse, détruirait mes ennemis, et, malheureuse, -n'accablerait que mes alliés. De cette bataille j'avais faim et soif. -Pour y attirer l'armée florentine j'usai du meilleur moyen que je -pus découvrir. J'envoyai à Florence deux frères mineurs avec mission -d'avertir secrètement le Conseil que, touché d'un vif repentir et -désireux d'acheter par un grand service le pardon de mes concitoyens, -j'étais prêt à leur livrer, contre dix mille florins, une des portes de -Sienne; mais que, pour le succès de l'entreprise, il était nécessaire -que l'armée florentine s'avançât, aussi forte que possible, jusqu'aux -bords de l'Arbia, sous le semblant de porter secours aux guelfes de -Montalcino. Mes deux moines partis, ma bouche cracha le pardon qu'elle -avait demandé, et j'attendis agité d'une terrible inquiétude. Je -craignais que les nobles du conseil ne comprissent quelle folie c'était -que d'envoyer l'armée sur l'Arbia. Mais j'espérais que ce projet -plairait aux plébéiens par son extravagance et qu'ils l'adopteraient -d'autant plus volontiers qu'il serait combattu par les nobles, dont -ils se défiaient. En effet, la noblesse flaira le piège, mais les -artisans donnèrent dans mes panneaux. Ils formaient la majorité du -Conseil. Sur leur ordre, l'armée florentine se mit en marche et exécuta -le plan que j'avais tracé pour sa perte. Qu'il fut beau ce lever du -jour, quand, chevauchant avec la petite troupe des bannis au milieu -des Siennois et des Allemands, je vis le soleil, déchirant les voiles -blancs du matin, éclairer la forêt des lances guelfes qui couvraient -les pentes de la Malena! J'avais amené mes ennemis sous ma main. -Encore un peu d'art et j'étais sûr de les détruire. Par mon conseil, -le comte Giordano fit défiler trois fois à leur vue les fantassins de -la commune de Sienne, en changeant leurs casaques après le premier et -le second tour, afin qu'ils parussent trois fois plus nombreux qu'ils -n'étaient; et il les montra aux guelfes d'abord rouges en présage -de sang, puis verts en présage de mort, enfin mi-blancs mi-noirs en -présage de captivité. Présages véritables! Ô joie! quand, chargeant -la cavalerie florentine, je la vis fléchir et tournoyer ainsi qu'un -vol de corneilles, quand je vis l'homme payé par moi, celui dont je ne -prononce pas le nom de peur de souiller ma bouche, abattre d'un coup -d'épée le gonfalon qu'il était venu défendre, et tous les cavaliers, -cherchant dès lors en vain, pour s'y rallier, les couleurs blanches et -bleues, fuir éperdus, s'écraser les uns les autres, tandis que, lancés -à leur poursuite, nous les égorgions comme des porcs au marché. Les -artisans de la commune tenaient seuls encore; il fallut les tuer autour -du caroccio ensanglanté. Enfin, nous ne trouvâmes plus devant nous que -des morts, et des lâches, qui se liaient entre eux les mains pour venir -plus humblement nous demander grâce à genoux. Et moi, content de mon -ouvrage, je me tenais à l'écart. - -FRA AMBROGIO. - -Hélas! vallée maudite de l'Arbia! On dit qu'après tant d'années elle -sent la mort encore et que, déserte, hantée des bêtes sauvages, elle -s'emplit, la nuit, du hurlement des chiennes blanches. Votre cœur -fut-il assez dur, messer Farinata, pour ne pas se fondre en larmes, -quand vous vîtes, en cette journée scélérate, les pentes fleuries de la -Malena boire le sang florentin? - -FARINATA. - -Ma seule douleur fut de penser qu'ainsi j'avais montré à mes ennemis la -voie de la victoire et que je leur faisais pressentir, en les abattant -après dix ans de puissance et de superbe, ce qu'ils pouvaient espérer -à leur tour d'un même nombre d'années. Je songeai que, puisque avec -mon aide un tel tour avait été donné à la roue de Fortune, cette roue -tournerait encore et mettrait les miens à bas. Ce pressentiment couvrit -d'une ombre l'éclatante lumière de ma joie. - -FRA AMBROGIO. - -Il m'a paru que vous détestiez, et non certes à tort, la trahison de -cet homme, qui fit choir dans la boue et le sang l'étendard sous lequel -il était venu combattre. Moi-même, qui sais que la miséricorde du -Seigneur est infinie, je doute si Bocca n'a point sa part dans l'enfer -avec Caïn, Judas et Brutus le parricide. Mais si le crime de Bocca est -à ce point exécrable, ne vous repentez-vous point de l'avoir causé? Et -ne croyez-vous pas, messer Farinata, que vous-même, en attirant dans un -piège l'armée des Florentins, vous avez offensé le Dieu juste, et fait -ce qui n'était pas permis? - -FARINATA. - -Tout est permis à celui qui agit par vigueur de pensée et force de -cœur. En trompant mes ennemis je fus magnanime et non traître. Et si -vous me faites un crime d'avoir employé au salut de mon parti l'homme -qui renversa le gonfalon des siens, vous aurez grand tort, Fra -Ambrogio; car c'est la nature et non moi qui l'avait fait infâme, et -c'est moi et non la nature qui tournai à bien son infamie. - -[Illustration] - -FRA AMBROGIO. - -Mais, puisque vous aimiez votre patrie même en la combattant, il vous -fut douloureux sans doute de ne l'avoir vaincue qu'avec l'aide des -Siennois, ses ennemis. De cela ne vous vint-il point quelque vergogne? - -FARINATA. - -Pourquoi aurais-je eu honte? Pouvais-je rétablir autrement mon parti -dans ma ville? Je me suis allié à Manfred et aux Siennois. Je me serais -allié, s'il eût fallu, à ces géants africains qui n'ont qu'un œil au -milieu du front et qui se nourrissent de chair humaine, ainsi que le -rapportent les navigateurs vénitiens qui les ont vus. La poursuite d'un -tel intérêt n'est point un jeu qu'on joue selon les règles, comme -les échecs ou les dames. Si j'avais estimé que tel coup est permis et -tel autre défendu, pensez-vous que mes adversaires eussent joué de -même? Non certes, nous ne faisions pas au bord de l'Arbia une partie -de dés sous la treille, avec nos tablettes sur nos genoux et de petits -cailloux blancs pour marquer les points. Il fallait vaincre. Et cela, -l'un et l'autre parti le savait. - -Pourtant, je vous accorde, Fra Ambrogio, qu'il eût mieux valu vider -notre querelle seuls entre Florentins. La guerre civile est affaire si -belle et généreuse et si fine chose, qu'il n'y faudrait point employer, -s'il était possible, des mains étrangères. On la voudrait remettre -toute à des concitoyens et de préférence à des nobles, capables d'y -travailler avec un bras infatigable et un esprit délié. - -Je n'en dirai pas autant des guerres extérieures. Ce sont des -entreprises utiles ou même nécessaires, qu'on fait pour maintenir -ou étendre les limites des États, ou pour favoriser le trafic des -marchandises. Il n'y a, le plus souvent, ni bon profit ni grand -honneur à faire soi-même ces grosses guerres. Un peuple avisé s'en -décharge volontiers sur des mercenaires et en remet l'entreprise à des -capitaines expérimentés, qui savent beaucoup gagner avec peu d'hommes. -Il n'y faut que des vertus de métier et il convient d'y répandre plus -d'or que de sang. On n'y peut mettre du cœur. Car il ne serait guère -sage de haïr un étranger parce que ses intérêts sont opposés aux -nôtres, tandis qu'il est naturel et raisonnable de haïr un concitoyen -qui s'oppose à ce qu'on estime soi-même utile et bon. C'est seulement -dans la guerre civile qu'on peut montrer un esprit pénétrant, une âme -inflexible et la force d'un cœur tout plein de colère et d'amour. - -FRA AMBROGIO. - -Je suis le plus pauvre des serviteurs des pauvres. Mais, je n'ai qu'un -maître, qui est le Roi du Ciel; je le trahirais si je ne vous disais, -messer Farinata, que le seul guerrier digne d'une entière louange est -celui qui marche sous la croix en chantant: - - _Vexilla regis prodeunt._ - -Le bienheureux Dominique, dont l'âme, comme un soleil, se leva sur -l'Église obscurcie par la nuit du mensonge, enseigna que la guerre -contre les hérétiques est d'autant plus charitable et miséricordieuse -qu'elle est plus âpre et véhémente. Celui-là certes le comprit qui, -portant le nom du prince des apôtres, fut la pierre de fronde qui -frappa comme un Goliath l'hérésie au front. Il souffrit le martyre -entre Côme et Milan. De lui mon ordre s'honore grandement. Quiconque -tire l'épée contre un tel soldat est un autre Antiochus au regard de -Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais ayant institué les empires, les -royaumes et les républiques, Dieu souffre qu'on les défende par les -armes, et il regarde les capitaines qui, l'ayant invoqué, tirent l'épée -pour le salut de leur patrie temporelle. Il se détourne au contraire -du citoyen qui frappe sa ville et la saigne, comme vous fîtes d'un si -grand vouloir, messer Farinata, sans craindre que Florence, par vous -épuisée et déchirée, n'eût plus la force de résister à ses ennemis. On -trouve dans les chroniques anciennes que les villes affaiblies par des -guerres intestines offrent une proie facile à l'étranger qui les guette. - -FARINATA. - -Moine, est-ce quand il veille ou quand il dort qu'on fait bien -d'attaquer le lion? Or, j'ai tenu éveillé le lion de Florence. Demandez -aux Pisans s'ils eurent à se réjouir de l'avoir assailli dans le temps -que je l'avais rendu furieux. Cherchez dans les vieilles histoires et -vous y trouverez peut-être aussi que les cités qui bouillonnent au -dedans sont toutes prêtes à échauder les ennemis du dehors, mais que -la gent tiédie par la paix est sans ardeur pour combattre hors de ses -portes. Sachez qu'il faut craindre d'offenser une ville assez vigilante -et généreuse pour soutenir la guerre intérieure, et ne dites plus que -j'ai affaibli ma patrie. - -FRA AMBROGIO. - -Pourtant, vous le savez, elle fut près de périr après la journée -funeste de l'Arbia. Les guelfes épouvantés étaient sortis de ses -murailles et avaient pris d'eux-mêmes le chemin douloureux de l'exil. -La diète gibeline, convoquée à Empoli par le comte Giordano, décida de -détruire Florence. - -FARINATA. - -Il est vrai. Tous voulaient qu'il n'en restât pas pierre sur pierre. -Ils disaient tous: «Écrasons ce nid de guelfes.» Seul, je me -levai pour la défendre. Et seul, je la préservai de tout dommage. -Les Florentins me doivent le jour qu'ils respirent. Ceux-là qui -m'outragent et qui crachent sur mon seuil, s'ils avaient quelque piété -au cœur, m'honoreraient comme un père. J'ai sauvé ma ville. - -FRA AMBROGIO. - -Après l'avoir perdue. Toutefois, que cette journée d'Empoli vous soit -comptée en ce monde et dans l'autre, messer Farinata! Et veuille saint -Jean-Baptiste, patron de Florence, porter à l'oreille du Seigneur -les paroles que vous avez prononcées dans l'assemblée des gibelins! -Répétez-moi, je vous prie, ces paroles dignes de louanges. Elles sont -diversement rapportées, et je voudrais les connaître avec exactitude. -Est-il vrai, comme plusieurs le disent, que vous prîtes texte de deux -proverbes toscans dont l'un est de l'âne et l'autre de la chèvre? - -FARINATA. - -De la chèvre il ne me souvient guère, mais de l'âne j'ai meilleure -mémoire. Il se peut, ainsi qu'on l'a dit, que j'aie brouillé les deux -proverbes. De cela je n'ai nul souci. Je me levai et parlai à peu près -de la sorte: - -«L'âne hache les raves comme il sait. À son exemple, vous hachez sans -discernement, le lendemain de même que la veille, ignorant ce qu'il -convient de détruire et ce qu'il convient de respecter. Mais sachez que -je n'ai tant souffert et combattu que pour vivre dans ma ville. Je la -défendrai donc et mourrai, s'il le faut, l'épée à la main.» - -Je n'en dis pas davantage et je sortis. Ils coururent sur mes pas et, -s'efforçant de m'apaiser par leurs prières, ils jurèrent de respecter -Florence. - -FRA AMBROGIO. - -Puissent nos fils oublier que vous fûtes à l'Arbia et se rappeler que -vous fûtes à Empoli! Vous vécûtes dans des temps cruels, et je ne crois -pas qu'il soit facile tant à un guelfe qu'à un gibelin de faire son -salut. Dieu, messer Farinata, vous garde de l'enfer et vous reçoive, -après votre mort, en son saint Paradis! - -FARINATA. - -Le paradis et l'enfer ne sont que dans notre esprit. Épicure -l'enseignait et beaucoup d'autres après lui le savent. Vous-même, Fra -Ambrogio, n'avez-vous pas lu dans votre livre: «L'homme meurt de même -que la bête. Leur Condition est la même?» - -Mais si, comme les âmes communes, je croyais en Dieu, je le prierais de -me laisser, après ma mort, ici tout entier, et d'enfermer mon âme avec -mon corps dans mon tombeau, sous les murs de mon beau San Giovanni. À -l'entour, on voit des cuves de pierre taillées par les Romains pour -leurs morts, et maintenant ouvertes et vides. C'est dans un de ces -lits que je veux me reposer enfin et dormir. Dans ma vie j'ai souffert -cruellement de l'exil, et je n'étais qu'à une journée de Florence. -Plus éloigné d'elle, je serais plus malheureux. Je veux rester toujours -dans ma ville bien-aimée. Puissent les miens y rester aussi! - -FRA AMBROGIO. - -Je vous entends avec épouvante blasphémer le Dieu qui fit le ciel et -la terre, les montagnes de Florence et les roses de Fiesole. Et ce qui -m'effraye le plus, messer Farinata degli Uberti, c'est que votre âme -communique au mal un noble caractère. Si, contrairement à l'espoir que -je garde encore, la miséricorde infinie vous abandonnait, je crois que -l'enfer tirerait de vous quelque honneur. - - - - -[Illustration] - -LE ROI BOIT - -En l'an de grâce 1428, à Troyes, le chanoine Guillaume Chappedelaine -fut nommé par le chapitre roi de l'Épiphanie, conformément aux usages -suivis alors dans toute la France chrétienne. C'était, en effet, la -coutume des chanoines d'élire un d'entre eux, auquel ils donnaient le -nom de roi parce qu'il devait tenir la place du Roi des rois et les -assembler tous à sa table, en attendant que Jésus-Christ lui-même les -réunit, comme ils en avaient l'espérance, dans son saint paradis. - -Messire Guillaume Chappedelaine avait été choisi pour ses bonnes -mœurs et pour sa libéralité. Il était homme riche. Ses vignes avaient -été épargnées par les capitaines tant armagnacs que bourguignons qui -ravageaient la Champagne, et c'est un bonheur dont il devait rendre -grâce à Dieu d'abord et ensuite à lui-même pour la douceur avec -laquelle il avait traité les deux partis qui déchiraient le royaume -des lys. Sa richesse avait beaucoup contribué à son élection, en cette -année où le setier de blé valait huit francs, le quarteron d'œufs six -sous, un petit cochon sept francs, et où les gens d'Église étaient -réduits, comme des vilains, à manger des choux tout l'hiver. - -Donc, au saint jour de l'Épiphanie, messire Guillaume Chappedelaine, -revêtu de sa dalmatique, tenant à la main une palme pour sceptre, -prit place dans le chœur de la cathédrale, sous un dais de drap -d'or. Cependant, trois chanoines sortirent de la sacristie, le front -ceint de couronnes. L'un était vêtu de blanc, l'autre de rouge et le -troisième de noir. Ils figuraient les rois mages et, descendant vers la -partie de l'église qui représente le pied de la croix, ils chantaient -l'évangile de saint Mathieu. Un diacre, qui portait au bout d'une -perche cinq chandelles allumées pour rappeler l'étoile miraculeuse qui -conduisit les mages à Bethléem, monta la grande nef et entra dans le -chœur. Ils le suivirent enchantant et quand ils furent à cet endroit -de l'évangile: _Et intrantes domum, invenerunt puerum cum Maria, maire -ejus, et procidentes adoraverunt eum_, ils s'arrêtèrent devant messire -Guillaume Chappedelaine et lui firent de profondes génuflexions. Trois -enfants les suivaient, présentant un peu de sel et des épices, que -messire Guillaume reçut avec bonté, à l'imitation de l'Enfant roi qui -avait agréé la myrrhe, l'or et l'encens des rois de la terre. Puis -l'office divin fut célébré dévotement. - -Le soir les chanoines allèrent souper chez le roi de l'Épiphanie. -L'hôtel de messire Guillaume était tout contre le chevet de l'église. -On le reconnaissait au chaperon d'or taillé dans un écu de pierre, -sur la porte basse. La grand'salle était, cette nuit-là, jonchée de -feuillage et éclairée par douze torches de résine. Tout le chapitre -prit place autour de la table sur laquelle était dressé un agneau -entier. Il y avait là messeigneurs Jean Bruant, Thomas Alépée, Simon -Thibouville, Jean Coquemard, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé -Videloup et François Pigouchel, chanoines de Saint-Pierre, messire -Thibault de Saulges, écuyer, chanoine héréditaire laïque, et au bas -bout de la table Pierrolet, le petit clerc, qui, bien que ne sachant -pas écrire, était secrétaire de messire Guillaume Chappedelaine et -lui servait sa messe. Il avait l'air d'une fille habillée en garçon. -C'est lui qui paraissait en habit d'ange le jour de la Chandeleur. -L'usage était aussi qu'au mercredi des Quatre-Temps de décembre on lût -à la messe comment l'ange Gabriel vint annoncer à Marie le mystère de -l'Incarnation. On plaçait sur un échafaud une jeune fille, à qui un -enfant avec des ailes annonçait qu'elle allait devenir la mère du Fils -de Dieu; une colombe d'étoupe était pendue sur la tête de la jeune -fille. Pierrolet faisait depuis deux ans l'ange de l'Annonciation. - -Mais il s'en fallait de beaucoup qu'il eût l'âme aussi douce que le -visage. Il était violent, hardi, querelleur et provoquait volontiers -les garçons plus âgés que lui. On le soupçonnait de courir les filles. -L'exemple des gens d'armes, qui tenaient garnison dans les villes, -le rendait excusable, et l'on ne donnait pas beaucoup d'attention à -ces mauvaises habitudes. Ce qui touchait plutôt messire Guillaume -Chappedelaine, c'est que Pierrolet était Armagnac et cherchait querelle -aux Bourguignons. Le chanoine lui représentait souvent qu'un tel esprit -était pernicieux et vraiment diabolique dans cette bonne ville de -Troyes, où le feu roi Henry V d'Angleterre avait célébré son mariage -avec madame Catherine de France et où les Anglais étaient les maîtres -légitimes, car toute puissance vient de Dieu. _Omnis potestas a Deo._ - -Les convives ayant pris place, messire Guillaume Chappedelaine récita -le _Bénédicite_, et l'on commença de manger en silence. Messire Jean -Coquemard parla le premier. Se tournant vers messire Jean Bruant, son -voisin: - ---Vous êtes, lui dit-il, une prudente et docte personne. Avez-vous -jeûné hier? - ---Il était convenable de le faire, répondit messire Jean Bruant. La -veille de l'Épiphanie est nommée vigile dans les Sacramentaires, et qui -dit vigile dit jeûne. - ---Pardonnez-moi, reprit messire Jean Coquemard. J'estime avec -d'insignes docteurs qu'un jeûne austère s'accorde mal avec la joie que -cause aux fidèles la naissance du Sauveur, dont l'Église continue la -mémoire jusqu'à l'Épiphanie. - ---Pour moi, reprit messire Jean Bruant, je tiens ceux qui ne jeûnent -pas en ces vigiles pour dégénérés de la piété antique. - ---Et moi, s'écria messire Jean Coquemard, j'estime que ceux qui -se préparent par le jeûne à la plus joyeuse de nos fêtes sont -condamnables, comme suivant des usages blâmés par le plus grand nombre -des évêques. - -La querelle des deux chanoines commençait à s'aigrir. - ---Ne pas jeûner! Quelle mollesse! disait messire Jean Bruant. - ---Jeûner! quelle obstination! disait messire Jean Coquemard. Vous êtes -l'homme superbe et téméraire qui va seul. - ---Vous êtes l'homme faible qui suit mollement la foule corrompue. Mais -même en ces temps mauvais où nous vivons, j'ai des autorités. _Quidam -asserunt in vigilia Epiphaniæ jejunandum._ - ---La question est tranchée. _Non jejunetur!_ - ---Paix! paix! s'écria du fond de sa haute et large chaise, messire -Guillaume Chappedelaine. Vous avez tous deux raison: vous êtes louable, -Jean Coquemard, de prendre de la nourriture la veille de l'Épiphanie, -en signe de réjouissance, et vous Jean Bruant, de jeûner en ces mêmes -vigiles, puisque vous le faites avec une allégresse congruente. - -Le chapitre tout entier approuva la sentence. - ---Salomon n'eut point mieux jugé! s'écria messire Pierre Corneille. - -Et messire Guillaume Chappedelaine, ayant approché de ses lèvres son -gobelet de vermeil, nos sires Jean Bruant, Jean Coquemard, Thomas -Alépée, Simon Thibouville, Denys Petit, Pierre Corneille, Barnabé -Videloup, François Pigouchel s'écrièrent tous à la fois: - ---Le roi boit! le roi boit! - -C'était une loi du festin de pousser ce cri, et le convive qui y -manquait encourait un châtiment sévère. - -Messire Guillaume Chappedelaine, voyant que les brocs étaient vides, -fit apporter du vin, et les serviteurs râpèrent du raifort pour donner -soif aux convives. - ---À la santé du seigneur évêque de Troyes et du régent de France, -dit-il en se levant de dessus sa chaise canonicale. - ---Volontiers, messire, dit Thibault de Saulges, écuyer; mais ce n'est -un secret pour personne que notre seigneur évêque est en querelle avec -le régent au sujet du double décime que Monseigneur de Bedford exige -des gens d'Église, sous prétexte de subvenir à la croisade contre les -hussites. Et nous allons confondre là deux santés ennemies. - ---Hé! hé! répondit messire Guillaume, il convient de porter des santés -pour la paix, et non pour la guerre. Je bois au régent de France pour -le roi Henry sixième, et à la santé de Monseigneur l'évêque de Troyes, -que nous avons tous élu voilà deux ans. - -Les chanoines, levant leur gobelet, burent à la santé de l'évêque et du -régent Bedford. - -Cependant s'éleva au bas bout de la table une voix jeune, et encore mal -timbrée, qui criait: - ---À la santé du dauphin Louis, le vrai roi de France! - -C'était le petit Pierrolet, dont l'esprit armagnac, chauffé par le vin -du chanoine, éclatait. - -On n'y prit pas garde, et messire Guillaume ayant bu à nouveau, on cria -amplement comme il convenait: - ---Le roi boit! le roi boit! - -Les convives s'entretenaient vivement et tous ensemble des affaires -sacrées et des affaires profanes. - ---Savez-vous, dit Thibault de Saulges, que dix mille Anglais sont -envoyés par le régent pour prendre Orléans? - ---En ce cas, dit messire Guillaume, ils auront la ville, comme ils ont -déjà Jargeau et Beaugency, et tant de bonnes cités du royaume. - ---C’est ce qu'on verra! dit, tout rouge, le petit Pierrolet. - -Mais, comme il était au bas bout, on ne l'entendit pas cette fois -encore. - ---Buvons, messeigneurs, dit messire Guillaume, qui faisait libéralement -les honneurs de sa table. - -Et il donna l'exemple en levant son grand hanap de vermeil. - -Le cri retentit plus haut que devant: - ---Le roi boit! le roi boit! - -Mais après qu'eut roulé ce tonnerre de voix, messire Pierre Corneille, -qui se trouvait assez bas à la table, dit aigrement: - ---Messeigneurs, je vous dénonce le petit Pierrolet, qui n'a pas crié: « -Le roi boit!» en quoi il a manqué gravement aux us et coutumes et il -faut l'en punir. - ---Il faut l'en punir! reprirent ensemble messeigneurs Denys Petit et -Barnabé Videloup. - ---Qu'il soit châtié, dit à son tour messire Guillaume Chappedelaine. -Il lui faut barbouiller les mains et le visage avec de la suie. C'est -l'usage! - ---C’est l'usage! s'écrièrent ensemble les chanoines. - -Et messire Pierre Corneille alla chercher de la suie dans la cheminée, -tandis que nos seigneurs Thomas Alépée et Simon Thibouville, se jetant -en riant grassement sur l'enfant, s'efforçaient de lui tenir les bras -et les jambes. - -Mais Pierrolet s'échappa de leurs mains, puis, s'adossant à la -muraille, il tira de sa ceinture une petite dague et jura qu'il -l'enfoncerait dans la gorge de quiconque approcherait. - -[Illustration] - -Cette violence fit beaucoup rire les chanoines et, particulièrement, -messire Guillaume Chappedelaine qui, se levant de son siège, vint -auprès de son petit secrétaire, suivi de messire Pierre Corneille, -tenant une pelletée de suie. - ---C’est donc moi, dit-il d'une voix onctueuse, qui, pour son châtiment, -ferai de ce méchant enfant un nègre, un serviteur du roi noir -Balthazar, qui vint à la crèche. Pierre Corneille, tendez-moi la pelle. - -Et d'un geste aussi lent que s'il aspergeait d'eau bénite un fidèle, il -jeta une pincée de suie sur le visage de l'enfant qui, s'élançant sur -lui, lui enfonça sa dague dans le ventre. - -Messire Guillaume Chappedelaine poussa un grand soupir et tomba la face -contre terre. Les convives s'empressèrent autour de lui. Ils virent -qu'il était mort. - -Pierrolet avait disparu. On le chercha dans toute la ville sans pouvoir -le trouver. On sut plus tard qu'il s'était engagé dans la compagnie du -capitaine La Hire. À la bataille de Patay, sous les yeux de la Pucelle, -il prit un capitaine anglais et fut fait chevalier. - - - - -"LA MUIRON" - - -[Illustration] - - _Et quelquefois, dans nos longues - soirées, le général en chef nous faisait - des contes de revenants, genre de - narration auquel il était fort habile._ - - (Mémoires du comte Lavallette, - 1831, t. Ier, p. 335.) - -Depuis plus de trois mois Bonaparte était sans nouvelles de l'Europe -quand, à son retour de Saint-Jean-d'Acre, il envoya un parlementaire à -l'amiral ottoman, sous prétexte de traiter l'échange des prisonniers, -mais en réalité dans l'espoir que Sir Sidney Smith arrêterait cet -officier au passage et lui ferait connaître les événements récents, si, -comme on pouvait le prévoir, ils étaient malheureux pour la République. -Le général calculait juste. Sir Sidney fit monter le parlementaire à -son bord et l'y reçut honorablement. Ayant lié conversation, il ne -tarda pas à s'assurer que l'armée de Syrie était sans dépêches ni avis -d'aucune sorte. Il lui montra les journaux ouverts sur la table et, -avec une courtoisie perfide, le pria de les emporter. - -Bonaparte passa la nuit sous sa tente à les lire. Le matin sa -résolution était prise de retourner en France pour y ramasser le -pouvoir tombé. Qu'il mit seulement le pied sur le territoire de la -République, il écraserait ce gouvernement faible et violent, qui -livrait la patrie en proie aux imbéciles et aux fripons, et il -occuperait seul la place balayée. Pour accomplir ce dessein, il fallait -traverser, par des vents contraires, la Méditerranée couverte de -croiseurs anglais. Mais Bonaparte ne voyait que le but et son étoile. -Par un inconcevable bonheur, il avait reçu du Directoire l'autorisation -de quitter l'armée d'Égypte et d'y désigner lui-même son successeur. - -Il appela l'amiral Gantheaume qui, depuis la destruction de la -flotte, se tenait au quartier général, et lui donna l'ordre d'armer -promptement, en secret, deux frégates vénitiennes qui se trouvaient à -Alexandrie, et de les amener sur un point désert de la côte, qu'il lui -désigna. Lui-même, il remit, par pli cacheté, le commandement en chef -au général Kléber, et sous prétexte de faire une tournée d'inspection, -se rendit avec un escadron de guides à l'anse du Marabou. Le soir du 7 -fructidor an VII, à la rencontre de deux chemins d'où l'on découvre la -mer, il se trouva tout à coup en face du général Menou, qui regagnait -Alexandrie avec son escorte. N'ayant plus de moyen ni de raisons de -garder son secret, il fit à ces soldats de brusques adieux, leur -recommanda de se bien tenir en Égypte et leur dit: - ---Si j'ai le bonheur de mettre le pied en France, le règne des bavards -est fini! - -Il semblait parler ainsi d'inspiration et comme malgré lui. Mais cette -déclaration était calculée pour justifier sa fuite et faire pressentir -sa puissance future. - -Il sauta dans le canot qui, à la nuit tombante, accosta la frégate _la -Muiron._ L'amiral Gantheaume l'accueillit sous son pavillon par ces -mots: - ---Je gouverne sous votre étoile. - -Et aussitôt il fit mettre à la voile. Le général était accompagné de -Lavallette, son aide de camp, de Monge et de Berthollet. La frégate _la -Carrère_, qui naviguait de conserve, avait reçu les généraux Lannes et -Murat, blessés, MM. Denon, Gostaz et Parseval-Grandmaison. - -Dès le départ, un calme survint. L'amiral proposa de rentrer à -Alexandrie, pour ne pas se trouver le matin en vue d'Aboukir, où -mouillait la flotte ennemie. Le fidèle Lavallette supplia le général de -se rendre à cet avis. Mais Bonaparte montra le large: - ---Soyez tranquille! nous passerons. - -Après minuit une bonne brise se leva. La flottille se trouvait, le -matin, hors de vue. Gomme Bonaparte se promenait seul sur le pont, -Berthollet s'approcha de lui: - ---Général, vous étiez bien inspiré en disant à Lavallette d'être -tranquille et que nous passerions. - -Bonaparte sourit: - ---Je rassurais un homme faible et dévoué. Mais à vous, Berthollet, -qui êtes un caractère d'une autre trempe, je parlerai différemment. -L'avenir est méprisable. Le présent doit seul être considéré. Il faut -savoir à la fois oser et calculer, et s'en remettre du reste à la -fortune. - -Et, pressant le pas, il murmura: - ---Oser ... calculer ... ne pas s'enfermer dans un plan arrêté ... se -plier aux circonstances, se laisser conduire par elles. Profiter des -moindres occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le -possible, et faire tout le possible. - -Ce même jour, pendant le dîner, le général ayant reproché à Lavallette -sa pusillanimité de la veille, l'aide de camp répondit qu'à présent ses -craintes étaient autres, mais non moindres, et qu'il les avouait sans -honte, car elles portaient sur le sort de Bonaparte et, par conséquent, -sur les destinées de la France et du monde. - ---Je tiens du secrétaire de Sir Sidney, dit-il, que le commodore estime -qu'il y a beaucoup d'avantage à bloquer hors de vue. Connaissant sa -méthode et son caractère, nous devons nous attendre à le trouver sur -notre route. Et dans ce cas.... - -Bonaparte l'interrompit: - ---Dans ce cas, vous ne doutez pas que notre inspiration et notre -conduite ne soient supérieures au péril. Mais c'est faire bien de -l'honneur à ce jeune fou, que de le croire capable d'agir avec suite et -méthode. Smith devait être capitaine de brûlot. - -Bonaparte jugeait avec partialité l'homme redoutable qui lui avait fait -manquer sa fortune à Saint-Jean-d'Acre; sans doute parce que ce grand -dommage lui était moins cruel s'il était dû à un coup de hasard et non -plus au génie d'un homme. - -L'amiral leva la main comme pour attester sa résolution: - ---Si nous rencontrons les croiseurs anglais, je me porterai à bord de -_la Carrère_, et là je leur donnerai, vous pouvez m'en croire, assez -d'occupation pour laisser à _la Muiron_ le temps d'échapper. - -Lavallette entr'ouvrit la bouche. Il avait grande envie de répondre à -l'amiral que _la Muiron_ était mauvaise marcheuse et peu capable de -mettre à profit l'avance qu'on lui donnerait. Il eut peur de déplaire: -il avala son inquiétude. Mais Bonaparte lut dans sa pensée. Et, le -tirant par un bouton de son habit: - ---Lavallette, vous êtes un honnête homme, lui dit-il, mais vous ne -serez jamais un bon militaire. Vous ne regardez pas assez vos avantages -et vous vous attachez à des inconvénients irréparables. Il n'est pas -en notre pouvoir de rendre cette frégate excellente pour la course. -Mais il faut considérer l'équipage, animé des meilleurs sentiments et -capable d'accomplir au besoin des prodiges. Vous oubliez qu'elle se -nomme _la Muiron._ C'est moi-même qui l'ai nommée ainsi. J étais à -Venise. Invité à baptiser une frégate qu'on venait d'armer, je saisis -cette occasion d'illustrer une mémoire qui m'était chère, celle de mon -aide de camp, tombé sur le pont d'Arcole en couvrant de son corps son -général, sur qui pleuvait la mitraille. C'est ce navire qui nous porte -aujourd'hui. Doutez-vous que son nom ne soit d'un heureux présage? - -Il lança quelque temps encore des paroles ardentes pour échauffer les -cœurs. Puis il dit qu'il allait dormir. On sut le lendemain qu'il avait -décidé que, pour éviter les croiseurs, on naviguerait pendant quatre ou -cinq semaines le long des côtes d'Afrique. - -Dès lors, les jours se succédèrent pareils et monotones. _La Muiron_ -demeurait en vue de ces côtes plates et désertes, que les navires ne -vont jamais reconnaître, et courait des bordées d'une demi-lieue, -sans se risquer plus au large. Bonaparte employait la journée en -conversations et en rêveries. Il lui arrivait parfois de murmurer les -noms d'Ossian et de Fingal. Parfois il demandait à son aide de camp -de lire à haute voix les _Révolutions_ de Vertot ou les _Vies_ de -Plutarque. Il semblait sans inquiétude et sans impatience, et gardait -toute la liberté de son esprit, moins encore par force d'âme que par -une disposition naturelle à vivre tout entier dans le moment présent. -Il prenait même un plaisir mélancolique à regarder la mer qui, riante -ou sombre, menaçait sa fortune et le séparait du but. Après le repas, -quand le temps était beau, il montait sur le pont et se couchait à -demi sur l'affût d'un canon, dans l'attitude abandonnée et sauvage -avec laquelle, enfant, il s'accoudait aux pierres de son île. Les -deux savants, l'amiral, le capitaine de la frégate et l'aide de camp -Lavallette faisaient cercle autour de lui. Et la conversation, qu'il -menait par saccades, roulait le plus souvent sur quelque nouvelle -découverte de la science. Monge s'exprimait avec pesanteur. Mais sa -parole révélait un esprit limpide et droit. Enclin à chercher l'utile, -il se montrait, même en physique, patriote et bon citoyen. Berthollet, -meilleur philosophe, construisait volontiers des théories générales. - ---Il ne faut pas, disait-il, faire de la chimie la science mystérieuse -des métamorphoses, une Circé nouvelle, levant sur la nature sa -baguette magique. Ces vues flattent les imaginations vives; mais elles -ne contentent pas les esprits méditatifs, qui veulent ramener les -transformations des corps aux lois générales de la physique. - -Il pressentait que les réactions, dont le chimiste est l'instigateur -et le témoin, se produisent dans des conditions exactement mécaniques, -qu'on pourrait un jour soumettre aux rigueurs du calcul. Et, revenant -sans cesse sur cette idée, il y soumettait les faits connus ou -soupçonnés. Un soir, Bonaparte, qui n'aimait guère la spéculation pure, -l'interrompit brusquement: - ---Vos théories!... Des bulles de savon nées d'un souffle et qu'un -souffle détruit. La chimie, Berthollet, n'est qu'un amusement quand -elle ne s'applique pas aux besoins de la guerre ou de l'industrie. Il -faut que le savant, dans ses recherches, se propose un objet déterminé, -grand, utile; comme Monge qui, pour fabriquer de la poudre, chercha le -nitre dans les caves et dans les écuries. - -Monge lui-même et Berthollet représentèrent au général avec fermeté -qu'il importe de maîtriser les phénomènes et de les soumettre à des -lois générales, avant d'en tirer des applications utiles, et que -procéder autrement, c'est s'abandonner aux ténèbres dangereuses de -l'empirisme. - -Bonaparte en convint. Mais il craignait l'empirisme moins que -l'idéologie. Il demanda brusquement à Berthollet: - ---Espérez-vous entamer, par vos explications, le mystère infini de la -nature, mordre sur l'inconnu? - -Berthollet répondit que, sans prétendre expliquer l'univers, le savant -rendait à l'humanité le plus grand des services en dissipant les -terreurs de l'ignorance et de la superstition par une vue raisonnable -des phénomènes naturels. - ---N’est-ce pas être le bienfaiteur des hommes, ajouta-t-il, que de -les délivrer des fantômes créés dans leur âme par la peur d'un enfer -imaginaire, que de les soustraire au joug des devins et des prêtres, -que de leur ôter l'effroi des présages et des songes? - -La nuit couvrait d'ombre la vaste mer. Dans un ciel sans lune et -sans nuées, la neige ardente des étoiles était suspendue en flocons -tremblants. Le général resta songeur un moment. Puis, soulevant la tête -et la poitrine, il suivit d'un geste de sa main la courbe du ciel, et -sa voix inculte de jeune pâtre et de héros antique perça le silence: - ---J’ai une âme de marbre que rien ne trouble, un cœur inaccessible -aux faiblesses communes. Mais vous, Berthollet, savez-vous assez ce -qu'est la vie, et la mort[1], en avez-vous assez exploré les confins, -pour affirmer qu'ils sont sans mystère? Êtes-vous sûr que toutes les -apparitions soient faites des fumées d'un cerveau malade? Pensez-vous -expliquer tous les pressentiments? Le général La Harpe avait la stature -et le cœur d'un grenadier. Son intelligence trouvait dans les combats -l'aliment convenable. Elle y brillait. Pour la première fois, à Fombio, -dans la soirée qui précéda sa mort, il resta frappé de stupeur, -étranger à l'action, glacé d'une épouvante inconnue et soudaine. -Vous niez les apparitions. Monge, n'avez-vous pas connu en Italie le -capitaine Aubelet? - -À cette question, Monge interrogea sa mémoire et secoua la tête. Il ne -se rappelait nullement le capitaine Aubelet. - -Bonaparte reprit: - ---Je l'avais distingué à Toulon où il gagna l'épaulette. Il avait -la jeunesse, la beauté, la vertu d'un soldat de Platée. C'était -un antique. Frappés de son air grave, de ses traits purs, de la -sagesse qui transparaissait sur son jeune visage, ses chefs l'avaient -surnommé Minerve, et les grenadiers lui donnaient ce nom dont ils ne -comprenaient pas le sens. - ---Le capitaine Minerve! s'écria Monge, que ne le nommiez-vous ainsi -tout d'abord! Le capitaine Minerve avait été tué sous Mantoue quelques -semaines avant mon arrivée dans cette ville. Sa mort avait frappé -fortement les imaginations, car on l'entourait de circonstances -merveilleuses qui me furent rapportées, mais dont je n'ai point gardé -un exact souvenir. Je me rappelle seulement que le général Miollis -ordonna que l'épée et le hausse-col du capitaine Minerve fussent -portés, ceints de lauriers, en tête de la colonne qui défila devant la -grotte de Virgile, un jour de fête, pour honorer la mémoire du chantre -des héros. - ---Aubelet, reprit Bonaparte, avait ce courage tranquille, que je n'ai -retrouvé qu'en Bessières. Les plus nobles passions l'animaient. Il -poussait tous les sentiments de son âme jusqu'au dévouement. Il avait -un frère d'armes, de quelques années plus âge que lui, le capitaine -Demarteau, qu'il aimait avec toute la force d'un grand cœur. Demarteau -ne ressemblait pas à son ami. Impétueux, bouillant, porté d'une même -ardeur vers les plaisirs et les périls, il donnait dans les camps -l'exemple de la gaieté. Aubelet était l'esclave sublime du devoir, -Demarteau l'amant joyeux de la gloire. Celui-ci donnait à son frère -d'armes autant d'amitié qu'il en recevait. Tous deux, ils faisaient -revivre Nisus et Euryale sous nos étendards. Leur fin, à l'un et à -l'autre, fut entourée de circonstances singulières. J'en fus informé -comme vous, Monge, et j'y prêtai plus d'attention, bien que mon esprit -fût alors entraîné vers de grands objets. J'avais hâte de prendre -Mantoue, avant qu'une nouvelle armée autrichienne eût le temps d'entrer -en Italie. Je n'en lus pas moins un rapport sur les faits qui avaient -précédé et suivi la mort du capitaine Aubelet. Certains des faits -attestés dans ce rapport tiennent du prodige. Il faut en rattacher -la cause soit à des facultés inconnues, que l'homme acquiert en des -moments uniques, soit à l'intervention d'une intelligence supérieure à -la nôtre. - ---Général, vous devez écarter la seconde hypothèse, dit Berthollet. -L'observateur de la nature n'y saisit jamais l'intervention d'une -intelligence supérieure. - ---Je sais que vous niez la Providence, répliqua Bonaparte. Cette -liberté est permise à un savant enfermé dans son cabinet, non à un -conducteur de peuples qui n'a d'empire sur le vulgaire que par la -communauté des idées. Pour gouverner les hommes, il faut penser comme -eux sur tous les grands sujets, et se laisser porter par l'opinion. - -Et Bonaparte, les yeux levés, dans la nuit, sur la flamme qui flottait -à la flèche du grand mât, dit tout aussitôt: - ---Le vent souffle du nord. - -Il avait changé de propos avec cette brusquerie qui lui était -ordinaire et qui faisait dire à M. Denon: «Le général pousse le -tiroir.» - -L'amiral Gantheaume dit qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que le -vent changeât avant les premiers jours de l'automne. - -La pointe de la flamme était tournée vers l'Égypte. Bonaparte regardait -de ce côté. Le regard de ses yeux s'enfonçait dans l'espace, et ces -paroles sortirent martelées de sa bouche: - ---Qu'ils tiennent bon, là-bas! L'évacuation de l'Égypte serait un -désastre militaire et commercial. Alexandrie est la capitale des -dominateurs de l'Europe. De là je ruinerai le commerce de l'Angleterre -et je donnerai aux Indes de nouvelles destinées.... Alexandrie, pour -moi comme pour Alexandre, c'est la place d'armes, le port, le magasin -d'où je m'élance pour conquérir le monde et où je fais affluer les -richesses de l'Afrique et de l'Asie. On ne vaincra l'Angleterre qu'en -Égypte. Si elle s'emparait de l'Égypte, elle serait à notre place -la maîtresse de l'univers. Le Turc agonise. L'Égypte m'assure la -possession de la Grèce. Mon nom sera inscrit pour l'immortalité à côté -de celui d'Épaminondas. Le sort du monde dépend de mon intelligence et -de la fermeté de Kléber. - -Pendant les jours qui suivirent, le général demeura taciturne. Il se -faisait lire les _Révolutions de la République romaine_ dont le récit -lui paraissait d'une lenteur insupportable. Il fallait que l'aide de -camp Lavallette allât au pas de charge à travers l'abbé Vertot. Et -bientôt Bonaparte, impatient, lui arrachait le livre des mains et -demandait les _Vies_ de Plutarque, dont il ne se lassait point. Il y -trouvait, disait-il, à défaut de vues larges et claires, un sentiment -puissant de la destinée. - -Un jour donc, après la sieste, il appela son lecteur, et lui ordonna -de reprendre la _Vie de Brutus_ à l'endroit où il l'avait laissée la -veille. - -Lavallette ouvrit le livre à la page marquée et lut: - - Donc, au moment où ils se disposaient, Cassius et lui, à - quitter l'Asie avec toute l'armée (c'était par une nuit - fort obscure; sa tente n'était éclairée que d'une faible - lumière; un silence profond régnait dans tout le camp, et - lui-même était plongé dans ses réflexions), il lui sembla - voir entrer quelqu'un dans sa tente. Il tourne les yeux vers - la porte et il aperçoit un spectre horrible, dont la figure - était étrange et effrayante, qui s'approche de lui, et qui - se tient là en silence. Il eut le courage de lui adresser la - parole. «Qui es-tu, lui demanda-t-il; un homme ou un Dieu? - Que viens-tu faire ici et que me veux-tu?--Brutus, répondit - le fantôme, je suis ton mauvais génie, et tu me verras à - Philippes.»--Alors Brutus, sans se troubler: «Je t'y - verrai», dit-il. Le fantôme disparut aussitôt; et Brutus, à - qui les domestiques, qu'il appela, dirent qu'ils n'avaient - rien vu ni entendu, continua de s'occuper de ses affaires. - ---C’est ici, s'écria Bonaparte, dans la solitude des flots, qu'une -telle scène produit une véritable impression d'horreur. Plutarque est -un bon narrateur. Il sait animer le récit. Il marque les caractères. -Mais le lien des événements lui échappe. On n'évite point sa destinée. -Brutus, esprit médiocre, croyait à la force de la volonté. Un homme -supérieur n'aura pas cette illusion. Il voit la nécessité qui le borne. -Il ne s'y brise pas. Être grand, c'est dépendre de tout. Je dépends des -événements, dont un rien décide. Misérables que nous sommes, nous ne -pouvons rien contre la nature des choses. Les enfants sont volontaires. -Un grand homme ne l'est pas. Qu'est-ce qu'une vie humaine? La courbe -d'un projectile. - -L'amiral vint annoncer à Bonaparte que le vent avait enfin changé. -Il fallait tenter le passage. Le péril était pressant. La mer qu'on -allait traverser était gardée entre Tunis d la Sicile par des croiseurs -détachés de la flotte anglaise, mouillée devant Syracuse. Nelson la -commandait. Qu'un croiseur découvrît la flottille, et quelques heures -après on avait devant soi le terrible amiral. - -Gantheaume fit doubler le cap Bon, de nuit, les feux éteints. La nuit -était claire. La vigie reconnut au nord-est les feux d'un navire. -L'inquiétude qui dévorait Lavallette avait gagné Monge lui-même. -Bonaparte, assis sur l'affût de son canon accoutumé, montrait -une tranquillité qu'on croira véritable ou affectée, selon qu'on -s'attachera à considérer son fatalisme empreint d'espérances et -d'illusions, ou son incroyable aptitude à dissimuler. Après avoir -traité, avec Monge et Berthollet, divers sujets de physique, de -mathématique et d'art militaire, il en vint à parler de certaines -superstitions dont son esprit n'était peut-être pas entièrement -affranchi: - ---Vous niez le merveilleux, dit-il à Monge. Mais nous vivons, nous -mourons au milieu du merveilleux. Vous avez rejeté avec mépris de votre -mémoire, me disiez-vous un jour, les circonstances extraordinaires qui -ont accompagné la mort du capitaine Aubelet. Peut-être la crédulité -italienne vous les présentait-elle avec trop d'ornements. Ce serait -votre excuse. Écoutez-moi. Voici la vérité nue. Le 9 septembre, à -minuit, le capitaine Aubelet était au bivouac devant Mantoue. À la -chaleur accablante du jour succédait une nuit rafraîchie par les brumes -qui s'élevaient au-dessus de la plaine marécageuse. Aubelet, tâtant -son manteau, le trouva mouillé. Gomme il se sentait un léger frisson, -il s'approcha d'un feu sur lequel les grenadiers avaient fait la soupe -et se chauffa les pieds, assis sur une selle de mulet. La nuit et le -brouillard resserraient leur cercle autour de lui. Il entendait au -loin le hennissement des chevaux et le cri régulier des sentinelles. -Le capitaine était là depuis quelque temps, anxieux, triste, le regard -fixé sur les cendres du brasier, quand une grande forme vint, sans -bruit, se dresser à son côté. Il la sentait près de lui et n'osait -tourner la tête. Il la tourna pourtant et reconnut le capitaine -Demarteau, son ami, qui, selon sa coutume, appuyait à la hanche le dos -de sa main gauche et se balançait légèrement. À cette vue le capitaine -Aubelet sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Il ne pouvait douter -que son frère d'armes ne fût près de lui et il lui était impossible -de le croire, puisqu'il savait que le capitaine Demarteau se trouvait -alors sur le Mein, avec Jourdan, que menaçait l'archiduc Charles. Mais -l'aspect de son ami ajoutait à sa terreur, par quelque chose d'inconnu -qui se mêlait à son parfait naturel. C'était Demarteau et c'était en -même temps ce que personne n'eût pu voir sans épouvante. Aubelet ouvrit -la bouche. Mais sa langue glacée ne put former aucun son. C'est l'autre -qui parla: - -»--Adieu! Je vais où je dois aller. Nous nous reverrons demain. - -»Et il s'éloigna d'un pas muet. - -»Le lendemain Aubelet fut envoyé en reconnaissance à San Giorgio. -Avant de partir, il appela le plus ancien lieutenant et lui donna les -instructions nécessaires pour remplacer le capitaine. - -»--Je serai tué aujourd'hui, ajouta-t-il, aussi vrai que Demarteau a -été tué hier. - -» Et il conta à plusieurs officiers ce qu'il avait vu dans la nuit. -Ils crurent qu'il avait un accès de cette fièvre qui commençait à -travailler l'armée dans les marécages de Mantoue. - -» La compagnie Aubelet reconnut, sans être inquiétée, le fort San -Giorgio. Son objet ainsi atteint, elle se replia sur nos positions. -Elle marchait sous le couvert d'un bois d'oliviers. Le plus ancien -lieutenant, s'approchant du capitaine, lui dit: - -»--Vous n'en doutez plus, capitaine Minerve: nous vous ramènerons -vivant. - -» Aubelet allait répondre, quand une balle, qui siffla dans le -feuillage, le frappa au front. - -» Quinze jours plus tard, une lettre du général Joubert, communiquée -par le Directoire à l'armée d'Italie, annonçait la mort du brave -capitaine Demarteau, tombé au champ d'honneur le 9 septembre.» - - -Aussitôt qu'il eut fait ce récit, le général, perçant le cercle de ses -auditeurs silencieux, se promena muet, à grands pas, sur le pont. - ---Général, lui dit Gantheaume, nous avons franchi le pas dangereux. - -Le lendemain il mit le cap au nord, se proposant de longer les côtes de -Sardaigne jusqu'à la Corse et de gouverner ensuite vers les côtes de -Provence, mais Bonaparte voulait débarquer sur un point du Languedoc, -craignant que Toulon ne fût occupé par l'ennemi. - -_La Muiron_ se dirigeait sur Port-Vendres, quand un coup de vent la -repoussa sur la Corse et la força de relâcher à Ajaccio. Tous les -habitants de l'Île accourus pour saluer leur compatriote, couronnaient -les hauteurs qui dominent le golfe. Après quelques heures de repos, -sur l'avis qu'on reçut que tout le littoral de la France était libre, -on fit voile vers Toulon. Le vent était bon, mais faible. - -Seul, dans la tranquillité qu'il avait communiquée à tous, Bonaparte -commençait à s'agiter, impatient de toucher le sol, portant parfois à -son épée sa petite main brusque. L'ardeur de régner qui couvait en lui -depuis trois ans, l'étincelle de Lodi, l'enflammait. Un soir, tandis -que se perdaient à sa droite les côtes dentelées de l'île natale, il -parla tout à coup avec une rapidité qui brouillait les syllabes dans sa -bouche: - ---Les bavards et les incapables, si l'on n'y mettait ordre, -achèveraient la ruine de la France. L'Allemagne perdue à Stockach, -l'Italie perdue à la Trebbia; nos armées battues, nos ministres -assassinés, les fournisseurs gorgés d'or, les magasins sans vivres ni -effets d'équipement, l'invasion prochaine, voilà ce que nous vaut un -gouvernement sans force et sans probité. - -» Les hommes probes, ajouta-t-il, fournissent seuls à l'autorité un -appui solide. Les corrompus m'inspirent un insurmontable dégoût. On ne -peut gouverner avec eux.» - -Monge, qui était patriote, dit avec fermeté: - ---La probité est nécessaire à la liberté comme la corruption à la -tyrannie. - ---La probité, reprit le général, est une disposition naturelle et -intéressée chez les hommes nés pour le gouvernement. - -Le soleil trempait dans le cercle de brumes qui bordaient l'horizon -son disque agrandi et rougi. Le ciel était semé, vers l'orient, de -nuées légères comme les feuilles d'une rose effeuillée. La mer agitait -mollement les plis de vermeil et d'azur de sa nappe luisante. La toile -d'un navire parut à l'horizon et l'officier de service reconnut, dans -sa lunette, le pavillon anglais. - -[Illustration] - ---Faut-il, s'écria Lavallette, faut-il que nous ayons échappé à -d'innombrables dangers pour périr si près du rivage! - -Bonaparte haussa les épaules: - ---Peut-on encore douter de mon bonheur et de ma destinée? - -Et il rendit leur cours h ses pensées. - ---Il faut balayer ces fripons et ces incapables et mettre à leur -place un gouvernement compact, de mouvements rapides et sûrs, comme -le lion. Il faut de l'ordre. Sans ordre, pas d'administration. Sans -administration, pas de crédit ni d'argent, mais la ruine de l'État -et celle des particuliers. Il faut arrêter le brigandage et l'agio, -la dissolution sociale. Qu'est-ce que la France sans gouvernement? -Trente millions de grains de poussière. Le pouvoir est tout. Le reste -n'est rien. Dans les guerres de Vendée, quarante hommes maîtrisaient -un département. La masse entière de la population veut à tout prix -le repos, l'ordre et la fin des disputes. De peur des jacobins, des -émigrés ou des chouans, elle se jettera dans les bras d'un maître. - ---Et ce maître, dit Berthollet, sera sans doute un chef militaire? - ---Non pas, répliqua vivement Bonaparte, non pas! Jamais un soldat ne -sera le maître de cette nation éclairée par la philosophie et par la -science. Si quelque général tentait de prendre le pouvoir, il serait -bientôt puni de son audace. Hoche y songea. Je ne sais s'il fut arrêté -par le goût du plaisir ou par une juste appréciation des choses: mais -l'entreprise se renversera sur tous les soldats qui la tenteront. Pour -ma part, j'approuve cette impatience des Français qui ne veulent pas -subir le joug militaire et je n'hésite pas à penser que dans l'État la -prééminence appartient au civil. - -En entendant ces déclarations, Monge et Berthollet se regardèrent -surpris. Ils savaient que Bonaparte allait, à travers les périls et -l'inconnu, prendre le pouvoir, et ils ne comprenaient rien à un -discours par lequel il semblait s'interdire ce pouvoir ardemment -convoité. Monge qui, dans le fond de son cœur, aimait la liberté, -commençait à se réjouir. Mais le général, qui devinait leur pensée, y -répondit aussitôt: - ---Il est certain que si la nation découvre dans un soldat les qualités -civiles convenables à l'administration et au gouvernement du pays, elle -le mettra à sa tête; mais ce sera comme chef civil et non comme chef -militaire. Ainsi le veut l'état des esprits chez un peuple civilisé, -raisonnable et savant. - -Et Bonaparte, après un moment de silence, ajouta: - ---Je suis membre de l'Institut. - -Le navire anglais nagea quelques instants encore sur la bande de -l'horizon empourpré, et disparut. - -Le lendemain matin, la vigie signala les côtes de France. On était en -vue de Port-Vendres. Bonaparte attacha son regard sur cette petite -ligne pâle de terre. Un tumulte de pensées s'éleva dans son âme. Il eut -la vision éclatante et confuse d'armes et de toges; une immense clameur -remplit ses oreilles dans le silence de la mer. Et parmi des images -de grenadiers, de magistrats, de législateurs, de foules humaines, -qui passaient devant ses yeux, il vit souriante et languissante, son -mouchoir sur les lèvres et la gorge à demi découverte, Joséphine dont -le souvenir lui brûlait le sang. - ---Général, lui dit Gantheaume en lui montrant la côte qui blanchissait -au soleil du matin, je vous ai conduit où vos destins vous appelaient. -Vous abordez comme Énée aux rivages promis par les dieux. - -Bonaparte débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire an VIII. - - -[Footnote 1: Nous reproduisons la phrase telle qu'elle a été dite.] - - - - -TABLE - - - LE CHANTEUR DE KYMÉ - KOMM L'ATRÉBATE - FARINATA DEGLI UBERTI OU LA GUERRE CIVILE - LE ROI BOIT - LA MUIRON - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Clio, by Anatole France - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 50664 *** |
