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-The Project Gutenberg EBook of Yan, by Jean Rameau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Yan
-
-Author: Jean Rameau
-
-Illustrator: Maximilienne Guyon
-
-Release Date: December 9, 2015 [EBook #50655]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK YAN ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Carol Brown, and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE
-
- JEAN RAMEAU
-
-
-
-
- _Yan_
-
-
- ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- _28 bis, rue de Richelieu, 28 bis_
-
- MDCCCXCV
-
-
-
-
- YAN
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
- _Poésie_
-
- Poèmes fantasques 1 vol.
- La Vie et la Mort 1 --
- La Chanson des Étoiles 1 --
- Nature 1 --
-
-
- _Romans_
-
- Moune (couronné par l'Académie française) 1 vol.
- Possédée d'Amour 1 --
- Le Satyre 1 --
- Simple 1 --
- L'Amour d'Annette 1 --
- La Mascarade 1 --
- Mademoiselle Azur 1 --
- La Rose de Grenade 1 --
- La Chevelure de Madeleine 1 --
-
-
- _Contes_
-
- Fantasmagories (histoires rapides) 1 vol.
-
-
- _Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays y compris la Suède et la Norvège._
-
- S'adresser pour traiter à M. Paul Ollendorff, éditeur, 28
- _bis_, rue de Richelieu, Paris.
-
-
-
-
- JEAN RAMEAU
-
- _Yan_
-
- ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- _28 bis, rue de Richelieu, 28 bis_
-
- MDCCCXCV
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ
- CINQUANTE EXEMPLAIRES DE LUXE
- NUMÉROTÉS A LA PRESSE (1 A 50)
-
-
-
-
- A
-
- HENRI LABEYRIE
-
- PRÉSIDENT DE L'«ASSOCIATION LANDAISE»
-
-
-
-
- _Hommage affectueux d'un compatriote_
-
- J. R.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-I
-
-
-«Sega, liga!--sega, liga!--sega, liga!»
-
-Les frivoles cigales, qui ont le bon goût de s'exprimer en gascon,
-chantent interminablement ainsi, dans le bassin de l'Adour, au dire
-des paysans landais.
-
-«Sega, liga!--Sega, liga!»
-
-Cela signifie: Scier, lier! Scier le froment, lier le froment!
-
-Et, dès que l'insecte méridional lance au milieu des pins sa
-frénétique chanson, les laboureurs prévenus aiguisent leurs longues
-faux, puis abattent, avec de grands gestes bruissants, les belles
-nappes jaunes du blé.
-
-«Sega, liga!»
-
-Cette après-midi de juillet, les cigales harassées clamaient cela,
-désespérément, dans la plaine de Salignacq, en faisant vibrer leurs
-ailes diaphanes et dures comme des lames de cristal.
-
-Le ciel était chauffé à blanc; le soleil--un royal soleil de
-Gascogne--semblait se fondre en tendresse sur les landes plates; et,
-dans les sables torréfiés, les pins rigides aux flancs meurtris
-avaient l'air de gigantesques torches de résine, prêtes à prendre feu.
-
-Dans cette température de fournaise, un homme allait: le vieux Yan du
-Bignaou,--Jean Duvignau, comme disent les messieurs qui connaissent le
-français.--Il allait sur un mulet, sur un mulet maigre escorté par de
-grosses mouches bourdonnantes, aux dards perçants comme des stylets.
-
---Va, Briquet, va!
-
-Et Briquet--c'était l'humble nom de l'animal--poursuivait son petit
-trot, les yeux méfiants, la queue éperdue, tandis que Yan, son maître,
-une branche feuillue dans la main, chassait avec paternité, de temps à
-autre, les taons faméliques acharnés sur sa monture.
-
-Yan,--dans le pays, on prononce Yann,--un paysan grand, sec, tout
-droit. Age: soixante ans. Profession: laboureur. Signe particulier:
-millionnaire. Au-dessus des joues, deux pommettes bien saillantes et
-bien roses. Dans le front, deux petits yeux bien clairs et bien
-francs. Les cheveux rares, la bouche large, le menton pointu. Sur le
-devant du cou, deux nerfs très raides et très apparents qui tiraillent
-la tête, l'un à droite, l'autre à gauche; deux nerfs qui semblent, à
-chaque instant, devoir crever la peau. Sur tout le reste de la figure,
-cette teinte basanée et noble qui est la teinte de la terre du pays.
-
---Va, Briquet! va!
-
-Les vêtements? simples et dignes. Un pantalon de coutil convenablement
-rapiécé. Une sorte de blouse fanée: la _chamarre_. A la tête, un
-béret de laine bleue. Aux pieds, des espadrilles de toile blanche.
-Enfin, deux larges anneaux d'or aux oreilles.
-
-Et sous cette défroque? Un corps rare, doué de muscles célèbres, qui
-ont fait des prouesses dans le temps. Yan est respecté à dix
-kilomètres à la ronde. Les commères les plus ignares, les gamins les
-moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant
-du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a
-traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors,
-dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville.
-
-Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance
-moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet
-intéressant; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts
-nécessaires pour rendre un homme sympathique.
-
-Ici, les vices, très respectables, sont: une avarice basse, un
-entêtement irréfléchi, et un superbe esprit de routine fort apprécié
-dans la région.
-
-Yan doit sa fortune à la terre. Aussi aime-t-il son pays d'un amour
-invraisemblable. Dans son sommeil, il rêve de campagnes vertes et
-grasses, qu'il presse fantastiquement dans ses longs bras.
-
-Mais, s'il adore sa commune de Salignacq, et, par extension, son
-canton, son département, il exècre tout le reste du globe. Les régions
-lointaines n'ont que son mépris. Paris surtout est l'objet constant de
-ses anathèmes: Paris qui gâte les fils de paysans riches, avec ses
-mœurs; Paris qui corrompt les travailleurs des champs, avec ses
-journaux; Paris, cause de l'enchérissement des salaires, et de la
-fainéantise des employés, et de la rapacité des percepteurs; Paris,
-qui fait toutes les crises ouvrières, commerciales et agricoles!
-Satané Paris!
-
-Lui a pour mission, ici-bas, de protéger la Gascogne contre Paris. Il
-le pense très sérieusement. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune
-occasion de déblatérer contre la grande ville. Toutes les modes
-nouvelles sont rigoureusement proscrites de Salignacq, car Yan est
-propriétaire de la moitié de la commune. Il ne souffre pas que ses
-colons s'expriment en français. Il prend de préférence des journaliers
-illettrés, des servantes niaises et malpropres. Enfin pour donner
-l'exemple, il va vêtu comme un chiffonnier, lui, le millionnaire; et
-parfois il s'ingénie à paraître grossier, ignorant et trivial, par un
-héroïque amour du terroir.
-
---Va, va, Briquet!
-
- * * * * *
-
-Ce jour-là, Yan du Bignaou revenait de Chalosse, où il était allé
-compter les gerbes de froment dues par ses fermiers. Briquet
-accélérait son trot. Là-bas, à travers le semis grêle des pignadars,
-il sentait l'écurie avec son odorante fourchée de foin au râtelier. Et
-il trottait, trottait, en enfonçant dans le sable fin, dans le sable
-ardent comme une braise, ses gros sabots de bête campagnarde.
-
-Il pouvait être midi. Au loin, un beuglement de cor appelait des
-paysans à la soupe. Le soleil blessait les yeux. Briquet, blanc
-d'écume, enfila un petit sentier tortueux qui suivait les caprices
-d'un ruisseau infime, pitoyable, mort de soif, dont le soleil
-paraissait boire les suprêmes gouttes. Puis, tout à coup, on se trouva
-devant le Lü, une rivière rousse, à demi ensablée. Là, Briquet hennit.
-Et Yan, dont la peau semblait cuite, vulcanisée, dure comme un
-parchemin, eut un long soupir de béatitude.
-
-L'homme et la bête avaient eu le même soulagement attendri, l'exquise
-sensation de revoir, brusquement, le bon pays natal et familier.
-
-C'était là-bas, à gauche, de l'autre côté de l'eau. Il n'aurait fallu
-que cinq minutes pour s'y rendre, sans cette rivière absurde. Mais
-voilà que l'unique pont se trouvait à une demi-lieue: un détour
-épouvantable! Et Yan maudissait le conseil municipal de sa commune en
-termes énergiques, chaque fois qu'il revenait ainsi de Chalosse. En
-voilà des brigands! Et penser que son fils, oui, André Duvignau en
-personne, en était, de cette bande!
-
-Ici, Yan du Bignaou ramena son béret sur ses yeux, d'un coup de main,
-et lâcha le grand juron pour lequel, chaque année, son confesseur lui
-donnait trois chapelets à dire:
-
---Diou biban!
-
-Enfin, chaque famille a sa honte, n'est-ce pas? Lui avait cet André...
-Ah! un monsieur, parbleu! Un monsieur qui porte chapeau, et qui
-s'exprime en français, et qui a été à Paris, et qui y a dépensé...
-Diou biban!
-
-Ce jour-là, le courroux de Yan avait un fort prétexte de plus. Sur le
-bord du Lü, ce fils André faisait bâtir un château ridicule. On le
-découvrait de là. Cette hideur de pierre encore entourée
-d'échafaudages et hérissée de balcons incongrus... parfaitement,
-c'était ça!
-
-Yan cracha avec frénésie. Cette bâtisse lui donnait des nausées.
-
---Cinquante mille francs, Briquet! confia-t-il à son compagnon
-placide, cinquante mille francs, cette tour de Babel!
-
-Et il se renfonça le béret sur les yeux, pour n'être pas blessé par la
-vue de cette construction impudente.
-
-Mais, à côté, basse et d'adorable mauvais goût, lui apparut la maison
-chère où il était né, et où il voulait mourir: le Bignaou tant
-incommode, le Bignaou tant aimé. Et les yeux de Yan s'étoilèrent,
-choyés par cette vision bonne et chatouilleuse aux prunelles comme
-si le paysage avait été en velours!
-
-C'était un pâté de maisons désordonnées, jurant les unes auprès des
-autres comme une bande d'Espagnols ivres. Toutes vieilles, toutes
-ratatinées, toutes flanquées de constructions bizarres semblables à
-des excroissances de pierre qui leur auraient poussé dessus. Les murs
-avaient des ventres; les croisées incorrectes semblaient des grimaces,
-dans la blancheur des façades; et, à cause d'une grange énorme bâtie
-au midi, il régnait, dans toute la maison principale, une humidité
-d'aquarium, qui ébauchait des champignons sur le dos des habitants.
-Mais, baste! le père de Yan avait vécu quatre-vingt-sept ans là
-dedans! Or le fils se promettait bien de suivre son exemple, Diou
-bibostes!
-
-Et Yan, raide sur ses étriers, poussa un vigoureux grognement dans
-l'air, le thorax à l'aise et le gosier puissant, pour se prouver la
-force de ses poumons.
-
-Des prairies, des saulaies, des rangs grandioses de platanes aux
-troncs blancs et lisses comme des torses de lutteurs, puis voici la
-monstruosité architecturale de M. Duvignau fils, qui s'étale dans
-toute sa révoltante magnificence.
-
---Certainement non! pensa Yan, ce qui arriva autrefois à la tour de
-Babel, ça n'est pas vrai! Car si... Mais silence!
-
-Yan entrevit une pénitence de trois nouveaux chapelets, pour le vœu
-plus ou moins catholique qu'il allait émettre là; et il serra ses
-lèvres minces avec vertu.
-
-Il faisait plus chaud. Le soleil jetait des laves sur les épaules. Au
-couchant, de petits nuages blancs s'avançaient, frisés comme des
-chevelures. Yan cuisait sur le mulet écumant. Il avait une soif à
-boire le Lü. L'eau qu'il voyait luire à ses côtés, lui faisait danser
-l'estomac de convoitise. Il ferma les yeux.
-
-Mais il les rouvrit soudain.
-
-Un grand bruit, un long bruit assourdissant, comme si toute la
-Gascogne s'écroulait dans le troisième dessous de la terre, était venu
-frapper ses oreilles.
-
---Ah! mon Dieu! Briquet! cria Yan.
-
-Et Briquet, effrayé, se dressa sur ses pieds de derrière.
-
---Mais qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? poursuivit Yan du Bignaou.
-
-Et rien ne s'aperçut. Non, le ciel n'était pas tombé!
-
-Mais alors, ayant voulu jeter les yeux sur le château de son fils, le
-paysan pâlit.
-
-C'était ça!
-
-Et ses mains tremblèrent.
-
-C'était ça! Une catastrophe là dedans. Un échafaudage renversé, et des
-cris! Tenez, n'entendez-vous pas des cris?
-
-Anxieux, Yan demanda:
-
---Qu'y a-t-il? Hé! là-bas! qu'y a-t-il?
-
-On ne lui répondit pas. Il vit seulement des ouvriers qui poussaient
-des clameurs et qui couraient en levant les bras.
-
---Ah! mon Dieu! fit le vieux paysan.
-
-Il sentit une grande oppression sur sa poitrine et son cœur sembla
-bondir entre ses poumons.
-
---Mon Dieu! ce cri, n'est-ce pas celui d'André?... Ah! damné que je
-suis! damné! damné!
-
-Il n'hésita pas. Il y avait encore douze cents mètres de chemin
-jusqu'au pont. Il lança son mulet dans la rivière.
-
---Oui, à la nage Briquet! A la nage! Nous y sommes en deux minutes!
-Va!
-
-Briquet refusait; Yan dut le fouetter à tour de bras.
-
---Là, Briquet! il n'y a pas beaucoup d'eau, va! Trois pieds au plus,
-va! va!
-
-Briquet alla. Il se lança dans le Lü jaune et trembla de tout son
-ventre au contact de l'eau. Il avança, la tête haute, les jambes
-impétueuses.
-
-Deux, trois, quatre pieds! Oui, il y avait bien quatre pieds d'eau! Et
-Yan frissonna en se sentant mouiller jusqu'à la ceinture.
-
---Hue, Briquet! hue!
-
-Yan haletait.
-
---Damné! se disait-il encore!
-
-Et il regardait autour de lui, de ses yeux hagards, pour voir le démon
-néfaste, l'esprit pernicieux qui avait saisi sa pensée au vol, tout à
-l'heure, et qui l'avait réalisée instantanément.
-
-[Illustration: «_Hilh! hilh!_» appela-t-il.]
-
-Il toucha au bord.
-
---André? appela-t-il.
-
-Yan sauta lestement à terre, et, sans se secouer, courut vers la
-maison neuve.
-
---André!... Où est André?...
-
-Il l'aperçut tout à coup, son fils André, sous un pêle-mêle de poutres
-rompues, André couvert de sang. Il avait voulu grimper sur un
-échafaudage pour voir le panorama; une poutrelle avait fléchi.
-
-Le vieillard, qui adorait son fils, quoi qu'il en eût dit, poussa une
-clameur terrible.
-
---_Hilh! hilh!_ appela-t-il. Oh! ne va pas mourir au moins! non!
-
-Et aussitôt, il se mit, comme les ouvriers, à enlever des poutres, à
-enlever des planches, à enlever des plâtras, de toutes ses forces,
-pour délivrer son fils.
-
---Papa! souffla celui-ci, quand son père eut pris son corps broyé dans
-ses bras, papa!--et ses mâchoires tremblaient d'une peur
-bestiale,--pardonnez-moi, et prenez soin de mon enfant!
-
-Yan envoya chercher le médecin, M. Capdepont, qui demeurait là-bas, à
-dix ou douze kilomètres de Salignacq, mais il n'y avait rien à faire.
-André mourut avant l'arrivée du docteur.
-
-Le vieux paysan pleura toute la nuit. De temps en temps il montrait le
-poing au château, à cet ennemi de pierre qui venait de lui tuer son
-fils. Et alors il grondait:
-
---Tu me le payeras, toi! tu me le payeras!
-
-Deux jours après, André ayant été mis en terre, Yan porta de la paille
-dans le château inachevé, il répandit du pétrole sur les murs, il
-plaça quelques fagots de pin dans les angles, puis, furieusement, il
-alluma le tout. Le feu monta, lécha les plafonds, attaqua les poutres,
-allongea ses langues jaunes par les fenêtres.
-
---Elle brûle! elle brûle, la tour de Babel! cria Yan avec exaltation.
-
-Il rentra chez lui, courut à un berceau, prit un jeune enfant dans ses
-bras, et alla lui montrer l'incendie énorme, l'incendie vengeur, qui
-dévorait le château maudit où André avait trouvé la mort.
-
---Il a tué papa! disait Yan à l'enfant... Je le tue!
-
-Le petit regardait, effrayé, sans comprendre; et parfois il cachait sa
-tête contre la poitrine de l'aïeul.
-
-Quand les murs du château restèrent seuls debout, lugubres et noircis,
-le vieux Yan, que cette catastrophe avait un peu détraqué, et qui, par
-suite de raisonnements extraordinaires avait trouvé une cause bizarre
-à la mort épouvantable de son fils, le vieux Yan embrassa son jeune
-filleul de ses lèvres tremblantes, puis, les yeux encore rougis de
-tous les pleurs versés, il s'écria:
-
---Ah! je le jure par la mémoire de ton père! toi, petit, tu resteras
-paysan comme ton parrain!
-
-
-
-
-II
-
-
-Voici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les
-branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs
-petits bourgeons chatouillés.
-
-Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son
-fils André.
-
-Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni
-de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant
-vers le feu deux mains tremblantes et amaigries.
-
-C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue
-sur les épaules.
-
-Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend
-une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture,
-comme fait une femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et
-silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux
-gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis
-s'effondrent en braise.
-
-Yan file ainsi, file du lin depuis dix ans. Il n'a plus l'usage de ses
-jambes; il ne peut se mouvoir que sur des béquilles.
-
-La cause? Il la savait, l'incurable Gascon. Et une haine
-féroce bouillonnait en lui contre cette cause maudite qui
-était--naturellement--Paris!
-
-Car si Paris n'avait pas existé, n'est-ce pas, André n'y serait pas
-allé. S'il n'y était pas allé, il n'aurait pas songé à faire
-construire cette maison néfaste. S'il ne l'avait pas fait construire,
-il n'y aurait pas trouvé la mort. S'il n'y avait pas trouvé la mort,
-Yan ne se serait pas jeté à l'eau un jour où il était couvert de
-sueur; et par conséquent--le médecin lui-même l'avait reconnu!--ses
-jambes n'auraient pas attrapé ces rhumatismes atroces qui le clouaient
-depuis quinze ans sur un fauteuil. L'infernal Paris!
-
-[Illustration]
-
-D'abord il avait essayé de se révolter contre ces jambes malapprises.
-Il les avait traitées de la belle façon, les obligeant à marcher, à
-travailler, à se secouer quand même. Mais les gueuses arrachaient à
-Yan des cris horribles. Et enfin, un jour, rendu, vaincu, renonçant à
-la lutte, il était tombé sur ce fauteuil, s'était mis une peau de
-mouton sur les genoux, et patiemment, avait appris, comme il disait,
-le difficile métier de bon à rien.
-
-Puis, ses jambes étant devenues de plus en plus lourdes, ses bras où
-toute la vie affluait étant devenus de plus en plus fébriles, il avait
-dû faire n'importe quoi avec ses mains: des paniers d'osier, beaucoup
-de paniers d'osier, des monceaux de paniers d'osier, qu'il envoyait
-vendre au marché de Dax.
-
-Enfin, ses poignets s'étant rouillés à leur tour, il avait pris une
-quenouille, en pleurant, voilà dix années, et, depuis lors, au coin du
-feu, il faisait ronronner son fuseau, ronronner, ronronner! Et le
-fuseau du vieillard avait livré du fil, interminablement du fil, du
-fil dont on faisait tous les draps de lit, toutes les nappes, toutes
-les chemises de la maisonnée!... Satané Paris!
-
-Il s'en était un peu vengé, certes, de Paris! Comment? En ne lui
-confiant pas son petit-fils. Oh! le gentil bambin bien sage, bien
-élevé, bien Gascon qu'il avait su en faire!
-
-Ce petit-fils, c'était actuellement toute la vie du bon maniaque. Il
-ne voyait que lui, n'aimait entendre que lui. Yan était constamment de
-mauvaise humeur avec tout le monde excepté avec son cher Emile--car il
-s'appelait Emile--il l'avait regardé grandir avec des yeux émerveillés
-de mère. D'ailleurs, était-il encore un homme, le faible Yan? Et, à sa
-grande surprise, il pleurait de joie souvent, de joie comme une simple
-fillette, quand on ne le voyait pas; puis il disait des chapelets
-innombrables pour remercier le bon Dieu qui lui avait donné un filleul
-aussi gentil.
-
-Emile aussi aimait bien son aïeul. D'abord, il l'appelait papa. Cela
-seul valait le paradis. Il l'appelait papa, et il lui rendait la vie
-très douce, et il le consolait de tous les enfants et de tous les amis
-que Yan avait perdus dans le cours de sa longue existence. Emile:
-voilà tout ce qui restait de son sang, de sa chair, de son âme. Tous
-les autres, issus de lui, étaient retournés au limon primitif. Et la
-tendresse de l'aïeul en était décuplée.
-
-C'était Yan qui lui avait appris à parler. A trois ans, quand son père
-était mort, il bredouillait le français, l'innocent petit. Mais son
-parrain sut faire oublier rapidement cette langue de sauvages; et six
-mois après, le jeune Emile du Bignaou commençait délicieusement à
-gasconner.
-
---Prends garde! lui disait Yan, en roulant de gros yeux; si tu n'es
-pas sage, Paris va te manger!
-
-Paris, pour Emile, c'était le Loup.
-
-Il en eut peur longtemps.
-
-Yan fut d'abord son seul professeur. Il lui apprit tout ce qu'il
-savait lui-même; puis, bien des choses qu'il ne savait pas, mais qu'il
-trouvait dans des livres,--dans des livres français, hélas!--celles-là,
-il les déposait dans le cerveau de son filleul, sans en garder
-personnellement la moindre parcelle--sa mémoire de vieillard lui
-rendait de ces services. Plus tard, quand Emile eut dix ans, Yan, qui
-se sentait toujours capable de laisser à son héritier un bon million,
-consentit à interner l'enfant au collège de Dax, pendant quelque
-temps. Il fallait bien que le jeune du Bignaou parût aussi scélérat
-qu'un autre, aux yeux des jeunes filles à marier!
-
-Donc, ce matin de mars, dix-huit ans après la mort d'André, Yan filait
-silencieusement, au coin du feu, quoique ce fût un péché véniel de
-travailler le dimanche, et il se sentait heureux, les genoux sous la
-peau de mouton, les yeux égayés par le bon soleil revenu.
-
-Tout à coup, à côté de la cuisine, dans cette grande salle
-particulière à toutes les maisons du pays, salle dénommée: le
-_Séou_, il entendit un grand frôlement de feuilles, comme si un arbre
-s'était avisé d'entrer.
-
-Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou.
-
---Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui
-portait sur son épaule une longue tige de laurier--tu l'as bien
-choisie, Emile!
-
-Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille.
-
-Emile était actuellement un agréable garçon de vingt et un ans, à
-figure blanche comme un visage de demoiselle. Presque pas de barbe
-encore: trois douzaines de poils de chaque côté de la bouche, et un
-léger duvet sous les oreilles.
-
-Il donna la grande branche de laurier à son aïeul et s'assit à côté de
-lui.
-
-Il portait un béret bleu, des sabots noirs, une veste brune. Il était
-maigre, petit, délicat. Ses yeux jaunes faisaient une bonne lumière
-chaude.
-
-[Illustration]
-
-Le vieux Yan, qui se croyait toujours un soleil sur le dos quand son
-petit-fils était là, prit la belle branche de laurier et l'inspecta
-avec soin. Cette branche, on allait la porter à l'église, dans un
-moment,--ce dimanche, c'était la fête des Rameaux,--et la faire
-défiler sous le goupillon de M. le curé, afin que chaque feuille de
-l'arbuste bénit, jetée au feu, écartât les grêlons de l'enfer, pendant
-l'été, et éloignât la chanson des hiboux mélancoliques, durant
-l'hiver.
-
-Et Yan ouvrit un couteau crochu qu'il avait dans sa poche, puis se mit
-à émonder la grande branche de laurier, en reculant sa tête, de temps
-à autre, pour examiner son œuvre.
-
-Emile, fort attentif, le regarda besogner pendant quelques minutes.
-Mais bientôt il se leva et marcha nerveusement dans la cuisine.
-
---Vous... vous... vous savez, papa! dit-il en bégayant subitement,
-comme il faisait certains jours, quand il éprouvait une forte émotion,
-vous savez que le député est arrivé hier?
-
-Yan eut un sourire douloureux. Un député! s'occuper d'un député! d'un
-monsieur de Paris! Honte!... Il feignit de ne pas entendre.
-
-Emile comprit la pensée du vieillard et il rougit légèrement; car,
-malgré sa bonne volonté, il n'avait pu apprendre à ne pas rougir, au
-collège.
-
-Yan émondait toujours sa branche, artistement, en faisant clignoter
-ses petits yeux inspirés.
-
---Vois-tu, Emile, dit-il en travaillant, une branche de laurier qu'on
-va offrir à la bénédiction de Dieu doit être polie comme une mariée à
-l'autel. Ah! l'on a perdu, dans les campagnes, l'art d'orner les
-rameaux! Il n'y a plus que certains barbons, par-ci, par-là, qui
-sachent ciseler des branches comme des sceptres. Moi, jadis, quand mes
-poignets ne boudaient pas au travail, je préparais les lauriers de
-tous mes voisins... Oui, mon petit! Et je te jure que les tiges qui
-sortaient de mes mains auraient fait bonne figure à côté de la crosse
-dorée de l'évêque d'Aire! Peuh! aujourd'hui, on porte des branches de
-laurier à l'église comme des fagots de bois au four! On croirait,
-saint Yan me pardonne! qu'on va faire cuire le bon Dieu! Ah! satané
-Pa...
-
-Mais Yan interrompit son anathème. La culpabilité de Paris ne sautait
-pas aux yeux, d'abord. Puis Emile ne l'écoutait pas.
-
-L'aïeul le regarda d'un air foudroyant:
-
---Eh bien, gronda-t-il, après tout, ce député... quoi? Qu'est-ce qu'il
-a d'extraordinaire?
-
---Mais, papa!
-
---Va donc! Si tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sous ton
-béret! Un député! Eh bien oui: un monsieur qu'on envoie à Paris parce
-qu'il peut être nuisible dans sa province. N'est-ce pas là quelque
-chose de bien phénoménal? Un député!
-
-Yan s'arrêta. Puis, d'une voix aiguë comme une vrille:
-
---Est-ce que tu n'aurais pas rêvé d'être son gendre, par hasard?
-
---Moi? oh!
-
---Oui! oui! je sais. Il a une fille! Dix-huit ans, paraît-il. C'est du
-joli, de la baudruche soufflée! On n'aurait qu'à la presser comme ça,
-tiens! ta fille de député: ffft! plus rien dedans, évaporée!
-
---Papa! mais je...
-
---Ça n'existe pas, te dis-je. Toujours malade et pâle!... Jésus! On
-voit le jour à travers. On en ferait des lunettes!
-
---Mais je n'ai jamais pensé...
-
---Assez! je sais parfaitement que son arrivée met le pays en
-ébullition. On ne parle que de ça, du Lü au Gave. Diou biban! C'est
-pourtant un beau sujet de conversation! M. Brion, notre député, un
-Parisien qui a des biens au pays, vient passer les vacances ici, dans
-son château de la Taulade, parce que les médecins ont conseillé à sa
-fille de séjourner dans le Midi. Est-ce assez palpitant! Et voilà de
-quoi jacassent toutes les commères de Salignacq. Ma vache bretonne est
-capable d'en vêler d'émotion! On croirait que la lune nous est tombée
-sur la tête!... Hein! tu dis?... Ce sont de braves gens? Allons donc!
-Veux-tu que je t'apprenne, moi, pourquoi il nous arrive? Pour sa
-fille, déclare-t-il. Pas vrai! Tout bonnement pour préparer la
-réélection! Ah! je le vois venir!... Mais patience!
-
---Papa, vous avez voté pour lui!
-
---Parbleu! Il faut bien voter pour quelqu'un! Si ça m'amuse, moi! On
-n'a pas des branches de laurier à préparer tous les jours!... Tiens,
-regarde-moi donc ça, petit!
-
-Et Yan, qui avait manœuvré nerveusement du couteau, montra à son
-filleul un semblant de tête d'ange qu'il venait de sculpter dans sa
-tige.
-
---Hein? peut-il y en avoir, mais peut-il y en avoir de plus joliment
-fignolés au Paradis?
-
-Il continua. La branche avait déjà du style. On voyait d'abord un
-manche droit, long d'un mètre cinquante, puis le feuillage partait
-dru, sombre, taillé en cône et couronné d'une élégante aigrette. Et
-les mains de Yan vibraient de joie. Ah! depuis si longtemps elles
-n'avaient fait si aimable besogne! Autrefois, ces mains taillaient la
-vigne, semaient le maïs, dirigeaient dans le sol le glaive brutal de
-la charrue, ou flattaient, pendant les siestes embrasées, la poitrine
-haletante des bœufs. Oh! les belles années de jeunesse!
-
-Ce matin-ci, elles s'acharnèrent sur le laurier, les mains du
-vieillard; et dans le feuillage de l'arbuste tranché, les menues
-fleurs rondes semblaient lui sourire, comme de petites têtes
-odorantes. Avec la pointe de son couteau, il ornementa minutieusement
-le manche, dessina des rangs fantasques de croix, de circonférences,
-de becs d'oiseaux. Et quand le manche en fut pittoresquement
-recouvert, il prit des roses, des violettes, des primevères, toutes
-les fleurs du jardin, préalablement cueillies par une servante, et en
-attacha des poignées ici et là, dans le branchage touffu du laurier;
-ce qui composa un grand cône fleuri et bizarre, une monstruosité de
-plante invraisemblable, de végétal inédit, exhalant des parfums
-tendres, violents, délicats, incongrus, qui stupéfiaient les narines,
-exhibant un fouillis de couleurs roses, vertes, jaunes, bleues,
-ponceau ou pivoine, qui ahurissaient les yeux. Enfin, par-dessus le
-tout, dans l'aigrette triomphale de la cime, il suspendit, très
-apparent et très inattendu,--les grands artistes ès rameaux avaient
-souvent de ces inspirations étranges,--un pain, un grotesque pain de
-deux sous, d'un bête à faire peur!
-
---Hein! s'exclama Yan, achevant son œuvre d'un coup de pouce; si le
-bon Dieu va être flatté de descendre là-dessus!
-
-Mais il frémit d'indignation:
-
-Emile lui tournait le dos.
-
---Scélérat! lança le vieillard.
-
-Et ses jambes paralysées eurent un frisson de honte.
-
---Voilà comment tu t'occupes de moi, païen!... Ah! oui, je vois!
-grinça-t-il. Le député! tu regardes si le député arrive! Car il doit
-aller à la messe, dans sa voiture à deux chevaux!
-
---Mais, papa, je vous assure que...
-
---Tais-toi! Et moi aussi, je vais aller à la messe! Et nous allons
-voir, Diou biban, lequel des deux, du député ou de moi, aura le plus
-de succès!
-
-Et se retournant vers le _séou_, il appela:
-
---Poutoun! attelle les bœufs au char vert, lave leurs pieds, cire
-leurs cornes et mets sur leurs têtes la peau de mouton des grandes
-foires!
-
-Et à la servante:
-
---Fillon! voici la clé de l'armoire, apporte-moi ma chamarre bleue,
-mes sabots vernis, et la ceinture de soie rouge que m'avait donnée ma
-défunte femme! La rouge, tu entends bien, Fillon?
-
-Puis, à Emile, en prenant son essor sur ses hautes béquilles:
-
---Ton député, enfant? ton député!... Mais le suisse de la cathédrale
-de Dax pourrait venir, petit! il ne m'irait pas là!
-
-Et le vieux Yan plongea promptement sa tête dans le bassin du puits,
-afin de procéder à la toilette des grands jours.
-
-
-
-
-III
-
-
-Sur la place de l'Église, tout Salignacq était rangé. Des hommes
-voûtés, des femmes maigres, des enfants hâlés et silencieux. La
-plupart des hommes tenaient de longues branches de laurier fleuri. Il
-était dix heures. La bénédiction des Rameaux allait commencer. Sur la
-route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les
-retardataires arrivaient, calmes et gracieusement dégingandés, en
-portant le laurier haut sur l'épaule, ainsi qu'un drapeau.
-
-Soudain, sur la place, grand brouhaha. Toutes les têtes s'orientent
-vers la route; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement
-curieux, ont l'air de badauds végétaux, regardant au loin, en haussant
-leurs longs cous feuillus.
-
---Tiens! s'exclame un paysan, Bignaou!
-
---Hein? demandent trente gosiers.
-
---Yan du Bignaou, qui vient à la messe!
-
-Certes, c'était un grand événement. Depuis bien longtemps, il n'allait
-à la messe qu'une fois chaque année, le matin de Pâques; ce jour-là,
-Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s'en
-retournait après les vêpres, joyeux de cette joie très triste qu'on
-éprouve après une bonne partie de plaisir.
-
-Cette fois, Yan anticipait sa petite escapade annuelle; aussi
-l'émotion fut profonde.
-
---Que se passe-t-il donc?
-
---En voilà une nouvelle!
-
-Mais on se tut. Le char de Yan débouchait sur la place, grave,
-majestueux, luisant comme un soleil vert. Il était escorté de paysans
-serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du
-vieux Bignaou; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande
-allure solennelle, comme ces bœufs de l'histoire franque qui
-roulaient, sur des chars moelleux, de pacifiques et indolents monarques.
-Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret
-prenait des airs d'auréole.
-
---Boun yourn, Yacoulet! Boun yourn, Bertranoun! Adiou Hillotte!
-
-Il les saluait tous et toutes; et ses paroles tombaient de chaque côté
-du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roses. Il se tenait
-assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde couverture
-de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable
-cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait
-heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan. Et jamais il
-n'avait savouré plus béatement la banale félicité de vivre, même aux
-jours lointains où, sur un char semblable, il s'en allait au travail
-en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où
-apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes
-filles.
-
---Boun yourn, boun yourn, amics!
-
-Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases
-admiratives des laboureurs:
-
---Ce Yan!
-
-[Illustration: Le char de Yan débouchait sur la place...]
-
---Quels bœufs il a!
-
---Et quel char!
-
---Regardez donc ces ferrures!
-
---Il y en a pour cinq cents francs!
-
---Et ça reluit!
-
---Et c'est propre!
-
---Quel Yan!
-
-Et l'on contemplait tout: les cocardes des bœufs, leurs jougs
-sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures galonnées de rouge, la
-peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche
-comme une neige frisée.
-
-Yan humait les éloges qui s'élevaient devant lui; et, dans sa petite
-vanité de paysan, il se glorifiait de penser:
-
---Oui! oui! des 943 habitants de la commune, c'est toujours moi le
-plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban!
-
-Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les
-têtes.
-
-C'était un roulement grandissant, de très bel effet.
-
-Et un unisson de chuchotements discrets s'entendit tout à coup.
-
---La voiture du député!
-
-Vlan! ces mots frappèrent Yan en pleine poitrine, et le vieux bonhomme
-chancela. Lui-même, il tourna la tête. Et il vit, dans un soulèvement
-de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux
-chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.
-
---Le député!
-
-Yan lui-même s'exclama ainsi, en tressaillant d'admiration. Et il
-blémit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes
-qui lui envoyaient des éclairs dans les yeux, et sur leurs ventres
-fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames!
-Dans la voiture, derrière un cocher distingué comme un juge
-d'instruction, ils parurent enfin, _eux_, les deux personnages
-vers qui convergeaient tous les regards, s'élevaient toutes les
-pensées, s'ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui,
-tout noir, elle, toute rose... Eux!
-
---Ecartez-vous, Yan! Laissez passer!
-
-C'étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi. La
-voiture avait dû s'arrêter près du char, et le cocher fronçait des
-sourcils redoutables.
-
---Laissez donc passer, Bignaou!
-
-[Illustration]
-
-Et un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers
-le bord de la route, pour faire place à l'équipage du député.
-
-Il passa, l'équipage. Et Yan lança un souffle de colère capable de
-faire tourner un moulin.
-
---Eh bien, quoi! Il ne pouvait pas rester derrière! lança-t-il au
-métayer, en le foudroyant d'un regard.
-
-Mais on l'écoutait bien! Il n'y avait plus personne autour de lui.
-Tous les paysans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en
-désordre, leurs blouses ballonnées de vent, sans mot dire, abrutis
-dans l'extase et regardant tellement, tellement, qu'ils semblaient
-vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leurs yeux
-avides.
-
-Et là-bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait. Et
-Emile, l'indigne petit-fils de Yan du Bignaou, considérait également
-le député parisien, et peut-être sa fille! Et il s'était coiffé, le
-morveux, d'un abject chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de
-la Taulade certainement! Et, comble de misère, lui aussi, le hargneux
-et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propres yeux, fascinés comme
-les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage
-éclatant, dans lequel trônait--oh! déchéance--celui qui était bien, à
-cette heure, le plus grand personnage de Salignacq!
-
---Tin-que-tin-tin! Tin-que-tin-tin!
-
-C'était le curé qui sonnait la messe. Mais on s'en émouvait
-médiocrement, ce jour-là. Toutes les dévotes restaient autour du
-député.
-
---Oh! Margueride, quel charmant homme!
-
---Et quel grand air, Cataline!
-
-Et les jeunes gens, laissant tomber leur mâchoire d'enthousiasme,
-regardaient Mademoiselle Florence,--car tout le monde savait déjà le
-nom de la fille du député,--cette belle demoiselle Florence, qui avait
-des choses dans le dos, et sur la poitrine, et autour des jambes, des
-choses! des affûtiaux si extraordinaires!... Jésus!
-
-Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux; car, de tous
-ceux qui étaient là, personne ne pouvait comprendre qu'un homme,
-devant une personne comme cela, dût songer un instant... Oh! non! Les
-enfants de chœur, seuls, supposaient qu'on pouvait l'approcher,
-parfois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs
-autour d'elle.
-
---Tin-que-tin-tin!
-
-Là-haut, le pigeonnier en ruines qui sert naïvement de clocher,
-lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus. Mais le député n'avait
-pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable,
-lança les poings au ciel:
-
---Damnés! ils seront tous damnés! clama-t-il. Poutoun! Veux-tu bien
-venir m'aider à descendre, gredin?
-
-Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux
-maître.
-
---Tous damnés!
-
-Et, clopin-clopant, en faisant: ouf! ouf! sur ses béquilles en bois de
-frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant,
-entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de
-sonores:
-
---Tous damnés! Ouf! Tous damnés!
-
-
-
-
-IV
-
-
-La procession avait eu lieu. La messe tirait à sa fin. L'église de
-Salignacq, remplie de bois vert comme un hangar de bûcheron, était
-toute recueillement et prières. Le député M. Brion et sa fille se
-tenaient près du chœur. Le vieux curé ne les regardait pas trop
-souvent: à peine dans les _Dominus vobiscum_, quand il devait se
-retourner vers les assistants. A vrai dire, pendant le long Évangile,
-il avait envoyé ses yeux en coulisse, deux ou trois fois, en tournant
-les pages. Mais il n'avait pu distinguer que le paroissien à
-couverture d'ivoire de la demoiselle, et quelques autres menus
-détails.
-
-Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en
-songeant qu'il n'avait pas eu la tentation de regarder le député une
-seule fois.
-
-Du reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place!
-
-Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la
-remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba à bras
-raccourcis sur un gamin crispant. Ne s'avisait-il pas, ce gamin, de
-lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?
-
---Attends! attends!
-
-Il lui asséna un coup de sa branche dans le dos.
-
-Brouh! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l'église.
-
-Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s'agita, impatient de se
-mêler au combat.
-
-Le gamin riposta prestement avec son laurier à lui. Un laurier voisin
-jugea nécessaire d'intervenir, d'autres ne purent s'empêcher de
-manifester leur opinion. Bref, par une contagion peu rare en ces
-cérémonies, tous les lauriers d'un coin de l'église se ruèrent les uns
-sur les autres, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.
-
-Brouh! brouh!
-
---_Dominus vobiscum!_ clamait le curé.
-
---_Et cum spiritu tuo!_ répondait Yan tout seul, à voix haute.
-
-Brouh! brouh!
-
-Le député s'amusait bien à ce spectacle. Et les autres assistants
-croyaient devoir l'imiter.
-
---Sors donc un peu, eh! poltron?
-
-C'était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.
-
---On y va, Diou biban! fit celui-ci, en retroussant ses manches.
-
-Brouh! brouh!
-
-Et tous les lauriers sortirent avec fracas.
-
---_Corpus Domini nostri..._ disait le prêtre.
-
---_Amen!_ lançait Yan du Bignaou, en supputant les chances des
-combattants.
-
-Et le député, qui s'intéressait à la lutte, sortit sans scrupule,
-suivi par sa demoiselle.
-
---_Agnus Dei qui tollis..._
-
-Mais toute l'assistance se dirigeait vers la porte. Et Yan, lui-même,
-gagné par l'irréligion, cherchait fiévreusement ses béquilles.
-
-Brouh! brouh! Dehors, s'entendait la grande bataille végétale.
-
---Tiens, loup-garou!
-
---Attrape, fils du diable!
-
-Et l'on oyait des cris de femmes chiffonnées dans la bagarre.
-
-Le curé, révolté par l'impiété de sa paroisse, s'empressa d'écourter
-la messe. Il mangea ses oremus avec indignation: «Ce sacré Poutoun! Il
-est bien capable de donner une râclée au grand Lourens de
-Labourdette!» pensait-il, en tournant les pages de son missel. Puis
-tout haut:
-
---_Ite, missa est!_
-
---_Deo gratias!..._ Ouf! ouf! fit Yan anxieux, qui s'était déjà élancé
-sur ses béquilles.
-
- * * * * *
-
-Sur la place, on se battait avec entrain. Les lauriers
-s'entre-choquaient violemment; et l'on entendait un grand tumulte de
-jurons, de menaces, de plaintes, d'éclats de rire, pendant que les
-cloches benoîtes, dans leur vieux pigeonnier, semblaient nasiller un
-_Angelus_.
-
-Yan s'avança. On se bousculait autour de son char. Des branches de
-laurier craquaient. D'autres, effeuillées et meurtries, semblaient des
-drapeaux en haillons. Css! css! Toute la place était jonchée de
-rameaux, de fleurs, de petits pains. Oh! ce qu'il advenait du travail
-artistique de Yan!
-
---Hardi! Poutoun!
-
---Hardi, Lourens!
-
---Css! css!
-
-Et, dans la cohue, Yan vit tout à coup son petit-fils Emile qui se
-battait comme un forcené.
-
---Hardi, Emile!
-
-Yan sauta sur ses jambes impotentes.
-
---Hardi, mon garçon! cria-t-il. Tape dur! Tape dur!
-
-Il tapait dur, Emile. «Han!» On entendait son souffle entre les coups.
-Han! Brouh! Han! Et Yan avait des éclairs d'orgueil dans les yeux. Il
-faisait bien de se battre, Emile! Il faisait bien de tenir haut le
-renom du Bignaou! Ah! Diou biban! si Yan avait eu quinze ans de moins!
-
---Hardi! Hardi! mon petit!
-
-Mais soudain, un cri partit dans la foule:
-
---Au secours!
-
-Un cri de femme; un cri français.
-
-Jésus! On a décoiffé la fille du député dans la bagarre!
-
-Yan exulta.
-
---Hardi! hardi, Emile!
-
-Mais Emile, qui, bien involontairement, avait occasionné cette
-catastrophe capillaire, se hâta de faire des excuses:
-
---Mademoiselle, balbutia-t-il, très rouge, en se découvrant, je vous
-demande mille... mille fois...
-
-Clac!
-
---Tiens, nigaud! lança la demoiselle.
-
-Et, ce disant, elle lui allongea une retentissante gifle en plein
-visage.
-
-Yan frémit.
-
---Hein? Quoi? demanda-t-il.
-
-Non! ses yeux l'avaient trompé? Son petit-fils à lui, Yan! son
-petit-fils souffleté par cette poupée?
-
---Mille tonnerres! Je deviens aveugle, moi!
-
-Mais non. Emile avait bien été giflé. Et même il saignait du nez! Oui,
-là, au milieu des risées de la foule.
-
-Yan s'élança sur ses béquilles. Et, soufflant comme un fauve:
-
---Attends, attends, marionnette! cria-t-il en français. Je vais te
-régler ton affaire, moi!... Ouf! Ouf!...
-
-Ce qu'il allait faire? L'écraser, parbleu! Non; seulement lui tirer
-les oreilles et lui faire «pan-pan sur le tutu» comme à une gamine.
-
---Attends!
-
-Et tout Salignacq riait autour de lui.
-
-Mais elle montait déjà dans sa voiture, la marionnette.
-
---Arrêtez-la! cria Yan sans sourciller! Ah! par exemple! Vous la
-laisseriez partir?
-
-Et s'adressant au député Brion qui, majestueux et calme, donnait des
-ordres à son cocher.
-
---Eh bien, toi, là-bas, le gros moustachu! Approche donc un peu, si tu
-n'as pas peur!
-
-Yan, lamentablement appuyé contre un platane, sortait déjà sa
-«chamarre» comme un lutteur forain.
-
---Oui, j'ai soixante-dix-huit ans, Diou biban! écuma-t-il en crachant
-dans ses faibles mains, soixante-dix-huit ans et je suis sans jambes!
-mais des mannequins comme ça, j'en avalerais encore quatre! Ouf!...
-ouf!...
-
---Tais-toi donc, ganache!
-
-Ces mots tombèrent dédaigneusement des lèvres du député.
-
-Et, sans que l'hôte inviolable du Palais-Bourbon daignât regarder
-autour de lui, la voiture étincelante partit, escortée par la foule.
-
-[Illustration]
-
-Alors Yan s'affaissa contre le mur de la mairie.
-
---Anges de Dieu, est-ce possible?
-
-Emile, le nez dans son mouchoir, saignait toujours.
-
-[Illustration:]
-
---Ah! ça ne va pas se passer comme ça, je te le jure! tu entends,
-moustachu! Misérable! oser te frotter à moi, à moi, Yan du Bignaou,
-qui possède la moitié de la commune, à moi, qui levais trois sacs de
-froment, les pieds dans un béret! Misérable!... Mais tu viendras me
-lécher les sabots avant trois mois, entends-tu? et tu échoueras quand
-même aux élections! tu échoueras, je te le jure! dussé-je... dussé...
-Eh tiens! lança-t-il en allongeant son poing nerveux vers la voiture,
-comme s'il avait voulu la briser d'un coup de pouce, dussé-je me
-présenter moi-même contre toi, Diou biban!
-
-Et, là-dessus, Yan, aidé par Poutoun, remonta dans son char, vengé,
-frémissant, radieux, comme s'il gravissait déjà, sur ses béquilles
-garnies de velours bleu, la tribune du Palais-Bourbon.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le château de la Taulade, où venait d'arriver le député Brion, était
-une maison ancienne, perdue dans une forêt. De chaque côté, des
-arbres; à perte de vue, des arbres.
-
-On avait accès dans cette tanière par un petit chemin sinueux que M.
-Brion avait fait tracer récemment, et qui débouchait, après de fols
-zigzags dans le bois, sur une grande route départementale, à huit
-cents mètres environ du château. La forêt tout entière appartenait à
-M. Brion. Elle était clôturée de talus; de sorte qu'on n'y rencontrait
-guère que les domestiques du député et quelques écureuils vassaux.
-
-Dans cette forêt, le jeune Emile du Bignaou s'aventura hardiment le
-lendemain des Rameaux. Et il fit de même le surlendemain. Et les jours
-suivants il y vint encore. C'était à cent mètres de chez lui, du
-reste.
-
-[Illustration:]
-
-Ce qu'il cherchait? L'occasion de se venger, il lui fallait une
-réparation éclatante.
-
---Ah! l'insolente! grommelait-il.
-
-L'insolente, c'était Mlle Florence Brion, dont ses narines se
-souvenaient avec une légitime rancune. Monsieur «Saigne-du-nez», ainsi
-appelait-on l'héritier du Bignaou, dans la commune, depuis ce mémorable
-dimanche.
-
-Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux.
-
-Oui, certes, il la lui fallait, cette réparation!
-
-Et il songeait avec stupeur que Marie Catalan, la vierge campagnarde
-et riche que son cœur aimait, lui avait refusé une contredanse, à
-cause de cette aventure.
-
-Yan, d'ailleurs, ne décolérait pas depuis la messe des Rameaux.
-
-Se porter à la députation et battre l'ancien député ne lui paraissait
-plus suffisant.
-
---Attendre jusqu'au mois d'octobre pour me venger? Jamais!
-
-Il fallait bien se l'avouer ensuite: cette vengeance n'était pas dans
-ses goûts. Il sied de mettre une borne à tout, même aux bassesses
-qu'on doit faire dans la vie.
-
---Moi, pensait Yan, aller marmotter des harangues électorales de
-village en village, comme un mendiant de grands chemins? A d'autres!
-Mais combattre la candidature de Brion, par exemple, cela, de grand
-cœur!
-
-Et les jambes du vieux se trémoussaient d'aise.
-
-Cependant, Emile se promenait dans la forêt de la Taulade. Il
-approchait du château parfois. Jamais il n'osait entrer. Il ne
-rencontrait toujours que des écureuils.
-
---Elle se cache, pensait-il. Elle a peur!
-
-Un jour, tout à coup, devant le château, elle lui apparut, cette
-demoiselle Florence. Elle était vêtue de bleu. Oh!
-
-Emile n'eut que le temps de se dissimuler derrière un saule.
-
-Il faut reconnaître quelle était effrayante; grande, d'abord, quoi
-qu'eût dit le vieux Yan. Grande et droite, avec une poitrine exagérée,
-comme on n'en porte qu'à la ville. C'était honteux. Puis une tête
-laide, laide à faire frémir, certes. Toute blanche, cette tête, d'un
-blanc gras et mou. Puis des yeux énormes, inimaginables, terrifiants:
-d'un bleu violet. Des yeux d'évêque!
-
---La plus belle fille que j'aie jamais vue! avait déclaré
-l'instituteur, un monsieur qui ne s'y connaissait pas sans doute.
-
-Emile Saigne-du-nez erra dans la forêt.
-
-Il avait sur lui un souvenir bizarre de cette personne: un gant de
-suède qu'elle avait laissé tomber en le giflant. Un gant très étroit,
-dans lequel on n'aurait pu mettre, semblait-il, qu'une main de bébé.
-
-Et Emile, très probe, ne le jetait pas au feu ce gant. Non, il le lui
-rendrait, plus tard, après la réparation, quand cette demoiselle lui
-aurait demandé pardon à genoux.
-
-Car c'était cela, décidément, qu'il exigerait. A genoux, et peut-être
-en présence de deux témoins, comme avait conseillé Yan.
-
-Jamais l'occasion de formuler cet ultimatum ne se présentait.
-
-Et Emile sentait redoubler sa fureur.
-
-Un matin, au moment où il pénétrait dans la forêt, il rencontra Marie
-Catalan, la vierge paysanne et riche.
-
-Celle-ci était bien. Rose, carrée, douée de petits yeux jaunes et de
-belles mains potelées aux ongles courts, elle semait l'enthousiasme
-autour d'elle, dans la commune de Salignacq.
-
-Emile ne la salua pas.
-
---Il doit être malade, songeait Yan.
-
-Il l'obligea prudemment à s'aliter. Il lui conseilla des sirops, des
-pilules, d'autres médications choisies; si bien qu'Emile tomba malade
-pour de bon.
-
-Mais il guérit en apprenant que le député allait partir.
-
---Enfin! quelle délivrance!
-
-Oui; mais voilà que la demoiselle restait au château, avec une vieille
-tante!
-
---Quel ennui! se dit Emile.
-
-Néanmoins, il revint dans la forêt. Il lui fallait une explication,
-coûte que coûte.
-
-Un soir, il la trouva, la fille du député. Elle se promenait toute
-seule, avec un petit chien noir. Elle était vêtue de rouge. Oh!
-
-Mais Emile passait pour un garçon courageux. Il ne se sauva pas.
-
---Bonjour, monsieur!
-
-Elle avait une voix extraordinairement désagréable, qui faisait mal
-aux oreilles comme une projection de verre pilé. Et quel accent
-burlesque:
-
---Zou, m'sieu!
-
-C'est tout ce qu'on entendait.
-
-[Illustration: «Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»]
-
-Lui salua carrément, en appuyant sur les syllabes, à la gasconne:
-
---Bong-jour, Ma-deu-moi-sel-leu!
-
-Elle éclata presque de rire. De sorte qu'Emile eut envie de
-l'injurier.
-
-Il se retint:
-
---Vous devriez savoir, ma-deu-moi-sel-leu... aggrava-t-il en se
-retournant, que, malgré... malgré...
-
-Il s'arrêta pour respirer. La salive encombrait sa gorge.
-
-Et, furieusement, il dit, en baissant les yeux:
-
---Mademoiselle, j'ai un gant à vous, depuis longtemps; un gant que je
-voulais vous rendre... Le voici... le voi... le...
-
-Il fouilla dans toutes ses poches; il ne le trouva pas.
-
-Et il prit la fuite alors, vite, en fermant les yeux, de peur de voir
-tous les arbres, tous les vieux arbres de la forêt, se tordre de rire
-sur son passage.
-
---Tiens, c'est bizarre! se dit-il, le soir, en se déshabillant. Voilà
-donc où il était!
-
-Il le trouvait sous son gilet, le gant maudit; sous son gilet, tout
-près du cœur.
-
-Les jours suivants, il prit bravement son fusil, Emile; et il osa
-chasser dans la forêt. Il espérait se voir maltraiter par les valets,
-ce qui lui donnerait l'occasion de dire son fait à la maîtresse.
-
-Mais Mlle Florence,--car il la rencontra souvent, presque toujours
-au même endroit et à la même heure,--n'eut pour lui aucune parole
-désagréable. C'était énervant.
-
-Elle ne semblait plus aussi laide. A la longue, on s'y habituait. Mais
-elle paraissait toujours aussi insupportable; ses yeux faisaient mal
-réellement à la figure des gens qu'elle regardait.
-
-Ils se saluaient à chaque rencontre.
-
---Zou, m'sieu! disait-elle.
-
---Bonjour, mad'moisel! répondait-il.
-
-Car Emile surveillait son accent à cette heure. Il soignait ses
-syllabes muettes et ses nasales. De même, malgré Yan stupéfait, il se
-coiffait d'un chapeau, délaissait sa «chamarre» et parlait le français
-à ses chiens ahuris.
-
---Mais, malheureux! s'exclamait le vieil aïeul, tu fais de véritables
-concessions!
-
---Pour mieux arriver à mes fins, papa!
-
-Les jeunes gens se voyaient tous les jours, peu ou prou.
-
---Ah! aujourd'hui, je lui ai fait joliment sentir ma fureur! pensait
-Emile en se couchant. Je l'ai regardée avec des yeux!...
-
-Parfois, quand il pleuvait trop, elle ne venait pas dans la forêt.
-Alors Emile était triste.
-
---Je serai plus terrible demain, décidait-il.
-
-Et le lendemain, en effet, il mettait une fureur double dans ses
-regards, un courroux supplémentaire dans sa prononciation:
-
---Vous allais bieng, ojourd'hui?
-
-Elle sentait toute l'hostilité de cet accent. La preuve, c'est qu'elle
-n'en riait plus.
-
-Puis il lui jouait toutes sortes de tours.
-
-Une fois, cherchant des fleurs dans la forêt, elle avait cueilli, sur
-les conseils d'Emile, une plante épineuse, très odorante, qui lui
-avait déchiré ses dentelles.
-
---Mais vous n'vous êt' pas fait mal, mad'moisel'?
-
---Oh! non, monsieur!
-
-Ensuite, il lui faisait des peurs bleues avec ses chiens qui la
-caressaient trop. Ou bien, hypocritement, il lui disait de prendre
-telle direction dans la forêt; elle y trouverait des mûres. Et il n'y
-avait en réalité que des orties! Elle sentait parfaitement qu'Emile
-avait le droit de se venger. Elle ne se fâchait pas. Même, dans son
-visage, elle atténuait, semblait-il, la férocité de ses regards
-violets.
-
---Oui, oui, tu espères me désarmer! se disait Emile. Si tu crois!...
-
-Quelquefois, elle venait avec sa tante. Sans doute, ces jours-là, elle
-redoutait l'explication si terrible.
-
-Mais Emile, malin, ne lui adressait même pas la parole.
-
-Un matin, elle lui dit,--et sa voix était un peu voilée:
-
---Vous savez, que nous allons bientôt quitter Salignacq?
-
---Ah! par exemple!
-
---Oui, je dois rentrer à Paris, pour rejoindre papa. Je partirai
-probablement le 15 avril.
-
-Emile sentit une commotion dans sa poitrine.
-
---Elle va s'en aller sans que j'aie réalisé ma vengeance?... Ah! mais
-non!
-
-Mille projets lui traversèrent le cerveau. Oui, il creuserait des
-fondrières dans le chemin de la forêt; ou il coucherait des arbres en
-travers, des arbres dans lesquels s'empêtreraient les chevaux et la
-voiture. Et elle manquerait le train! Et ce serait bien fait!
-
---Diou biban!... elle s'en irait comme ça?
-
-D'abord il ne daigna plus lui parler, quand il la rencontra. Ça lui
-apprendrait! Et justement elle venait toujours seule depuis quelques
-jours.
-
-Mais Emile passait, fier. Et elle ne vint plus.
-
---Elle va m'échapper! pensa le petit-fils de Yan.
-
-Il maigrit. Cette vengeance était sa seule préoccupation. Dans ses
-rêves, il faisait sauter le château de la Taulade avec de la dynamite.
-Et il voyait Mlle Florence éclater en tout menus morceaux. Ce bon
-cauchemar le faisait crier de joie.
-
-Le 15 avril approchait. La campagne était en enchantement; les arbres
-fleurissaient, les prés se piquaient de camomilles; les oiseaux
-amoureux chantaient des madrigaux au soleil. Emile ne pensait qu'au
-départ de Mlle Brion; il comptait les jours sur son almanach, les
-jours et les heures.
-
---Enfin, se disait-il, en roulant des yeux éperdus, dans 12,735
-minutes j'en serai débarrassé!
-
-Et il pleurait.
-
---Oui, mais auparavant, je jure que...
-
-Un mercredi, le petit-fils de Yan murmura:
-
---Je la tiens, ma vengeance!
-
-Mlle Florence devait partir le surlendemain.
-
---Je la tiens! Et une vengeance éclatante!
-
-Voici: ce mercredi, Mlle Florence était allée au marché de
-Peyrehorade, petite ville voisine. Elle y était allée à cheval. Un
-domestique l'accompagnait.
-
-Elle rentrerait tard, certainement, à cause des nombreux achats
-projetés. Alors, c'était très simple. Le soir, quand la jeune fille et
-son domestique arriveraient à Salignacq, Poutoun, le valet de ferme du
-Bignaou, les attendrait dans la forêt et retiendrait, sous un prétexte
-quelconque, le compagnon de Mlle Florence, afin que celle-ci revint
-seule au château.
-
-Or, à une branche d'arbre, à une branche haute et noueuse, sur le
-chemin que la jeune fille devait suivre, Emile attacherait
-l'épouvantail classique: une citrouille vide percée de trois trous:
-deux représentant les yeux, un représentant la bouche. Il mettrait une
-chandelle allumée là dedans.
-
-Et certainement, la demoiselle du député aurait une de ces frayeurs!
-Ce qu'elle allait crier, bon Dieu! Elle prendrait ça pour la tête du
-Diable!
-
-Bien souvent Emile avait terrifié de cette manière les paysannes
-attardées. La «tête du Diable» produisait toujours un effet
-extraordinaire. On citait une couturière de Belus qui en était devenue
-folle.
-
-Vibrant de joie, Emile prépara la citrouille infernale.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-VI
-
-
---Qu'est-ce que tu fais là petit? demanda Yan.
-
---Une tête de Diable, parrain.
-
---Pour qui?
-
---Pour la fille du député.
-
-Il lui soumit son plan.
-
-Yan l'approuva.
-
---Très bien! très bien! Idée excellente. Prépare ta citrouille, petit!
-Et fais-la grimacer pour que la marionnette s'évanouisse.
-
-Il lui donna des indications précieuses.
-
---Enorme, la bouche; énorme et ronde. Les yeux de travers, comme ça.
-Vois un peu: Satan en personne!
-
-C'était une citrouille jaune, la plus grosse qu'on eut récoltée sur
-les champs du Bignaou. Ce serait fantastique.
-
-Le soir vint.
-
-Pourvu que Mlle Florence ne rentre pas avant la nuit!
-
-Non. Tout alla bien. Et la lune se levait très tard. Toutes les
-chances!
-
---Ah! elle se souviendra de moi, celle-là, je le jure! s'exclamait
-Emile.
-
-Et il passa ses plus beaux vêtements, ceux qui avaient été achetés
-dans un magasin de confections, et qui étaient bien étriqués, bien
-ridicules, à l'instar de Paris. Il prit son chapeau pareillement, et
-sa montre, et ses souliers. Et il imprima à ses délicates moustaches
-cette tournure chevaleresque qu'il avait remarquée dans un portrait de
-grand voleur. Il voulut être beau pour aller à la vengeance, comme
-pour aller à la fête patronale de Salignacq!
-
-Et il fit une ovation enthousiaste à la première étoile qui parut.
-
---Va, Poutoun! va! dit-il au valet de ferme.
-
-Poutoun alla se poster à l'entrée de la forêt, pour attendre Bernard,
-le domestique de M. Brion, qui avait accompagné Florence à la ville.
-
---Tu lui diras qu'il y a le feu à sa maison de Lestanquet, Poutoun! Tu
-jureras que c'est vrai; tu lèveras le bras au ciel afin qu'il te
-croie; et il abandonnera la demoiselle pour partir au triple galop.
-
-Emile haletait.
-
-[Illustration]
-
-Toute sa chair frémissait d'impatience.
-
-Il se dirigea vers la forêt.
-
-Le soir était doux. Le ciel semblait un grand dais de satin mauve; et
-l'air était suave aux poumons, comme une liqueur.
-
-Il marcha vite, avec sa courge diabolique au bout du bras. Tous les
-arbres lui murmuraient des phrases douces au passage. Volontiers, il
-eût embrassé leurs troncs et pleuré d'attendrissement.
-
-Et le voici, le chemin, l'étroit chemin sinueux de la forêt. C'est par
-là que passera Mlle Florence! Par là; elle foulera cette poussière!
-
-Il haletait. Il éprouvait des sensations inconnues, des désirs
-nouveaux; un autre homme semblait naître en lui. Ses poings se
-contractaient, ses jambes avaient des picotements insolites, comme si
-la sève, qui courait alors sous l'écorce des arbres, s'était trompée
-une heure et montait aussi le long de son corps.
-
-Oh! fleurir comme l'un de ces pruniers sauvages de la forêt!
-
-Emile monta son épouvantail; il installa sa citrouille creuse sur une
-branche de chêne, au beau milieu du chemin, à deux mètres cinquante
-environ au-dessus du sol. Il alluma la chandelle. L'effet était
-prodigieux. Le curé de Salignacq lui-même, se trouvant nez à nez avec
-cette tête-là, à dix heures du soir, en pleine forêt, se serait
-dissous de frayeur dans sa soutane.
-
-Emile alla se cacher derrière un arbre.
-
-La nuit était complète. Les grillons chantaient leurs longs cantiques
-extasiés et, dans le ciel resplendissant, les étoiles qui, chaque jour
-s'éloignent les unes des autres de plusieurs millions de lieues,
-apparaissaient fidèlement à leurs vieilles places, telles que les ont
-vues nos ancêtres, telles que les verront nos fils.
-
-Emile regarda les étoiles avec de grands yeux lumineux. Ah! leur
-appliquer à toutes un large baiser d'amour pour la béatitude qu'elles
-épanchaient ce soir en son être.
-
---D'un moment à l'autre, pensa-t-il, elle va passer!
-
-Il tendit l'oreille. Rien au loin. A peine, de temps en temps, le
-roulement affaibli de quelque carriole revenant du marché.
-
-Il retint son souffle. Un pas! Le pas d'un cheval, grands dieux! Non!
-c'était son cœur qui faisait ce bruit-là dans sa poitrine.
-
-Mais, tout à coup, il entendit, nettement, le pas d'un cheval.
-
-Il allongea son cou à travers les feuilles.
-
-Oui, le pas d'un cheval! Mlle Florence devait arriver... Enfin!
-
-Et des éclats de fanfares lui emplirent la tête.
-
-Mlle Florence! Elle toute seule!
-
-La voilà donc l'heure si anxieusement attendue! Va-t-il rire! va-t-il
-être heureux, ô bonnes étoiles!
-
-C'était bien elle.
-
-Doucement, lentement, comme si elle avait pris plaisir à errer sous
-les arbres, elle approchait. Et Emile sentit sa poitrine se dilater,
-se dilater de plus en plus. Oh! toutes les chansons que le sang lui
-entonnait dans les oreilles!
-
-Encore vingt pas, dix pas...
-
-Brusquement, il frémit. La grande tête satanique surplombait,
-immobile, l'étroit chemin; ses gros yeux flamboyants dardaient des
-lueurs rouges.
-
-La jeune fille la verrait, tout à coup, quand elle serait parvenue à
-ce petit détour.
-
---Mon Dieu! pensa-t-il, alarmé. Si Mlle Florence allait se faire
-mal!
-
-[Illustration]
-
-Et obéissant à un sentiment inexplicable, soudain malgré lui, il
-sortit de sa cachette, et s'écria:
-
---N'ayez pas peur! ce n'est rien, mademoiselle!
-
-Mais il était trop tard.
-
---Ha! fit la jeune fille.
-
-Elle poussa une clameur sourde, en reculant sur sa selle. Et le cheval
-se cabrant d'effroi, elle tomba à la renverse; elle tomba sur la
-route, les yeux tournés vers l'épouvantail.
-
-Mais alors Emile se précipita vers elle. Il la ramassa; il la prit
-dans ses bras nerveux.
-
---Mademoiselle Florence! dit-il, en sentant toute sa haine s'en aller,
-mademoiselle Florence, oh! pardon!
-
-Et il tomba humblement à genoux.
-
-Mais la jeune fille ne comprit pas. Inerte, elle le regardait, sans
-une parole, en arrondissant toujours ses gros yeux terrifiés.
-
-Le cheval s'était enfui à travers la forêt; on entendait son galop
-décroissant dans les ténèbres lointaines.
-
-Emile serrait encore la jeune fille dans ses bras, et d'une voix
-craintive, il murmurait:
-
---Vous n'avez pas de mal, n'est-ce pas? Oh! non! Je ne veux pas! je ne
-veux pas!... Ce ne sera rien!
-
-Il tremblait; ses lèvres avaient des frissons; ses yeux avaient des
-éblouissements. Et dans sa tête, il sentait passer de grands vacarmes
-harmonieux, comme si tous les oiseaux du bois avaient chanté dans sa
-cervelle.
-
-Il enleva la jeune fille dans ses bras robustes; et, léger, vigoureux,
-comme si une force inconnue l'avait soulevé de terre, il s'en alla par
-la forêt, en montrant aux arbres, aux buissons, aux étoiles, ce corps
-tiède et virginal qu'il sentait palpiter sur son cœur. Florence ouvrit
-les yeux et elle ne s'effraya pas. Elle se serra toute,
-instinctivement, contre la poitrine d'Emile. Et celui-ci défaillit
-alors. Il déposa la jeune fille sur le tronc d'un arbre abattu, puis,
-les prunelles radieuses, le crâne frissonnant comme si un être céleste
-l'avait saisi par les cheveux et le transportait, superbement, dans
-quelque planète nouvelle, il s'écria.
-
---Pardonnez-moi! pardonnez-moi! Je vous aime!
-
-Elle entendit bien. Elle comprit bien, car deux larmes jaillirent dans
-ses grands yeux. Mais elle n'eut pas une parole. Sa poitrine seule
-haleta, de plus en plus vite, comme si son cœur emprisonné s'essayait
-à prendre un solennel essor. Et il n'y avait rien de bon comme ce
-silence, que semblaient écouter les arbres recueillis.
-
-Ils restèrent ainsi, longtemps, muets, immobiles, ne se parlant que
-par leurs yeux, que par leurs souffles, que par le rayonnement
-splendide de leur bonheur, comme doivent se parler deux arbustes
-voisins qui fleurissent. Et leurs mains qui se tenaient avaient
-parfois un serrement convulsif, sous lequel leurs êtres semblaient se
-fondre.
-
-On n'entendait rien. Où étaient-ils? Dans quel coin de forêt, dans
-quelle heure du temps? Ils ne savaient pas. Il se sentaient partout,
-éternellement. Et la terre, le ciel, tout semblait faire partie de
-leur être, tout était rempli de leur amour.
-
-La nuit devenait peut-être froide; leurs corps l'ignoraient. La rosée
-mouillait leurs pieds sans doute; ils ne s'en apercevaient pas. Leurs
-âmes planaient haut, à larges ailes.
-
-De temps en temps, Emile rentrait, pour ainsi dire, dans son corps, et
-alors il essayait de prononcer quelque phrase banale, pour ne pas
-sembler ridicule. Mais Florence interrompait ses paroles d'un regard.
-Et ce regard disait:
-
-[Illustration: En se regardant, ils comprenaient tout.]
-
-«Oh! non! Je comprends mieux comme cela.»
-
-Oh! le bon regard, qu'Emile sentait pénétrer dans son âme, lumineux et
-doux comme un oiseau de paradis!
-
-Florence était belle, belle à faire pleurer. Il ne l'avait jamais vue,
-avant cette heure éternelle. Son front blanc semblait suer d'aube; son
-corps entier dégageait du bonheur; et Emile en sentait de larges
-effluves passer sur lui. Il la devinait bien aimante, elle aussi, bien
-aimante et bien pure; il sentait qu'elle ne s'était jamais abandonnée
-ainsi aux bras d'un jeune homme, et il bénissait le ciel qui venait de
-provoquer cette inoubliable rencontre, en cette nuit d'avril, au fond
-de cette forêt silencieuse... Oh! les yeux de Florence, ces yeux
-violets--qu'autrefois, au temps où il blasphémait, il appelait des
-yeux d'évêque--qu'ils étaient caressants, qu'ils faisaient du bien à
-ceux qu'ils daignaient regarder! Emile osait en rapprocher ses lèvres
-vibrantes, parfois, quand il s'oubliait. Mais le sentiment de son
-indignité lui revenait très vite. Et il se contentait de pleurer
-alors, de pleurer banalement de bonnes larmes tièdes, de bonnes larmes
-joyeuses qui, dans la mousse où elles tombaient, devaient semer les
-fleurs des printemps futurs.
-
-Ils ne se dirent rien de leurs anciennes querelles; en se regardant,
-ils comprenaient tout, ils s'expliquaient tout. Un serrement de main
-de Florence lui révélait bien plus de choses qu'un long discours. Et
-tous deux, inondés de béatitude, regardaient partir vers le ciel les
-troncs grandioses des arbres amis qui, avec leurs branches extasiées,
-semblaient appeler sur le front des amoureux la bénédiction paternelle
-des astres.
-
-Parfois, Emile se secouait, comme s'il avait senti une autre âme que
-la sienne dans son corps.
-
---Voyons, songeait-il, c'est bien moi, Emile, qui aime, qui suis aimé,
-qui suis heureux?
-
-Oui, c'était lui. Mais cette félicité-là était si formidable qu'il
-avait besoin d'en douter, par intervalles, pour s'alléger le cœur.
-
-Des insectes bourdonnaient près d'eux, les herbes bougeaient parfois à
-leurs pieds, froissées par la marche de quelque bonne bestiole
-invisible et amoureuse, dont ils ne s'effrayaient point. Et, pas bien
-loin de leur place, derrière un épais massif, où des lierres
-passionnés étreignaient des végétaux branlants, on entendait hoqueter
-une source grave, comme si toute la forêt avait pleuré d'amour autour
-d'eux.
-
-Le temps passa, passa sans qu'ils osassent remuer; la lune monta comme
-un front rose parmi les cimes heureuses des bois; ils ne bougeaient
-toujours point.
-
-Emile avait pris une main de Florence, et, doucement, la tenait
-appliquée sur sa joue. C'était délicieux. Et par ce chaste contact,
-tout le fluide de leurs êtres fusionnait, en un large courant
-électrique qui emparadisait leurs corps. Toutes les attractions,
-toutes les joies de la planète passaient en eux; ils s'aimaient dans
-le passé; leurs chairs se souvenaient sans doute de s'être aimées
-autrefois, dans le limon primitif dont elles étaient sorties. Quand la
-lune déjà haute vint éclairer les choses autour d'eux, ils regardèrent
-les arbres et crurent ouvrir les yeux pour la première fois.
-
-Bons arbres! Emile et Florence paraissaient comprendre leurs formes,
-ils semblaient s'émouvoir des choses dites par leurs feuilles, et
-d'anciennes souvenances leur indiquaient d'intimes parentés avec
-toutes leurs ramures. Jamais ils n'avaient trouvé l'approche des bois
-si exquise, les ténèbres si veloutées. Tout avait l'air de s'attendrir
-autour d'eux, tout communiait avec eux, tout devait savoir qu'ils
-s'aimaient dans la nature; et ils se figuraient volontiers que
-là-haut, dans les mondes épars sur leurs têtes, de grands vols d'âmes
-en pérégrination applaudissaient à leur amour.
-
-Tout à coup Emile osa regarder le visage radieux de la jeune fille; et
-leurs yeux s'envoyèrent réciproquement de telles projections de
-lumière, qu'ils crurent se voir à travers un soleil.
-
-Alors, inconsciemment, leurs lèvres s'unirent.
-
-En ce moment, un grand cri éclata dans la forêt, un large cri
-d'horreur poussé là, devant eux:
-
---Ha! la sorcière! disait quelqu'un.
-
-C'était Yan, Yan qui, inquiet, était parti sur ses béquilles, à dix
-heures du soir, pour chercher son petit-fils.
-
-Et il le trouvait dans les bras de Mlle Florence!
-
---La sorcière! la sorcière!... Elle me l'a pris!
-
-Devant ce spectacle inattendu, Yan resta un instant pétrifié. Puis, il
-allongea son bras vers la jeune fille, comme pour lui lancer
-l'anathème, et fit un grand signe de croix sous la lune.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Le lendemain, le ciel fut pur. Emile se leva de bonne heure. Il
-n'avait pas essayé de dormir. Immobile sur son lit, il avait pensé.
-C'était une volupté inexprimable. Autour de lui, il sentait du
-bonheur, du bonheur immensément, du bonheur à l'infini. Et c'était si
-doux qu'il en pleurait. Il se croyait vaguement emprisonné dans une
-tour d'émeraude, dans une tour aux murs chantants, la féerique tour du
-souvenir. Et solennel, il restait là dedans, sans oser bouger, de peur
-qu'un de ses gestes ne fit écrouler les murailles de rêve.
-
-Cependant, au milieu de la nuit, il avait brusquement sauté à bas de
-sa couchette.
-
---C'est insupportable, ces cauchemars! se disait-il à voix basse.
-
-Et il avait allumé une bougie, très vite.
-
-Alors il s'était assis sur une chaise, et longuement il avait pressé
-son front entre ses mains.
-
---Grand Dieu! cria-t-il tout à coup, mais ce doit être vrai, cette
-aventure d'hier soir!
-
-Oui; Emile en trouva les preuves. A son coude, cette meurtrissure: ne
-l'avait-il pas reçue en butant contre un chêne, tandis qu'il emportait
-Florence dans ses bras? Et cette déchirure à son paletot? Mais il s'en
-rappelait encore l'histoire: une aubépine jalouse, qui l'avait griffé
-au passage! C'est cela même: tout près du vieil arbre abattu sur
-lequel ils s'étaient assis. Oh! les éblouissements de la mémoire!
-
-Alors, avec délices, Emile avait agrandi la déchirure du paletot,
-ravivé la meurtrissure de son bras. Puis il s'était décidé à ne plus
-bouger jusqu'à l'aube.
-
-Elle vint, très blanche. Il la vit monter à l'orient. Et aussitôt, il
-s'habilla, puis quitta la maison.
-
-Il but l'air matinal à pleines bronches. Pour la première fois, peut-être,
-il écouta chanter les oiseaux.
-
-Il remarqua un long nuage, aplati à l'horizon comme une couleuvre
-rose: la traînée de brouillard qui indiquait le Lü. Et à grands pas
-rythmés, il se dirigea vers la forêt bénie.
-
-Il le trouva vite, le coin solitaire où Florence lui était apparue la
-veille.
-
-C'était près du Bignaou, non loin d'un chemin. Il s'approcha
-pieusement de l'arbre abattu. Il avait envie de se découvrir devant.
-Il le toucha, il le flatta doucement avec sa main, comme il flattait
-les bons bœufs après une journée de labour. Et son cœur se fondit en
-tendresse.
-
-Oui, le grand événement s'était accompli là. Il reconnut bien la chère
-silhouette d'un platane qui semblait le saluer. Il retrouva bien la
-trace de leurs pas dans les herbes. C'était donc irréfutablement vrai!
-Oh! chanter cela aux étoiles, aux nuages, aux fougères, aux grains de
-sable, à tout! le chanter avec frénésie, jusqu'à la vieillesse,
-jusqu'à la mort!
-
-Et alors, sans peur de la rosée, sans peur de paraître ridicule aux
-yeux des pinsons jaseurs, ni même aux yeux des personnes matinales
-qui pouvaient passer sur la route, il se rassit sur le vieux tronc de
-l'arbre, à la place même qu'il avait occupée la veille; et il resta là
-une heure, si heureux, si terriblement heureux qu'il redoutait de
-songer à son bonheur.
-
-Il s'étonnait un peu de ne pas trouver Florence à son côté. Pour
-l'éternité, ce paysage était indissolublement lié à elle, et il lui
-semblait qu'un peu de son être visible aurait dû rester là. Certes, il
-percevait sa pensée qui planait sur ces feuillages. Mais cela ne lui
-suffisait plus.
-
-Il fut presque mécontent. Il s'en alla, après avoir adressé de muettes
-salutations aux végétaux. Il erra dans la forêt et retrouva la
-citrouille grotesque suspendue sur le chemin. Mais son cœur,
-délicieusement oppressé, avait grand mal dans sa poitrine.
-
-Toujours, il s'arrêtait dans un petit carrefour, d'où l'on pouvait
-découvrir, à deux cents mètres environ, un coin du château de la
-Taulade.
-
-Là! c'était là qu'il aurait voulu voler!
-
-Il n'osait pas.
-
-Soudain, il pensa:
-
---Si elle était partie!
-
-[Illustration]
-
-Ne devait-elle pas quitter Salignacq le jour même? Dieu! Cela serait
-donc possible? Quoi, l'univers ne croulerait pas plutôt que de laisser
-s'accomplir une monstruosité pareille?
-
-Haletant, il se dirigea vers le château. Cette pensée affreuse, venant
-le sabrer brusquement dans sa joie, lui donna toutes les audaces.
-
-Il marcha vite, arriva devant la grille, sonna et vit paraître une
-servante.
-
---Mlle Florence va... va bien? demanda-t-il en bégayant d'émotion.
-
---Ah! vous saviez qu'elle était souffrante? demanda la domestique.
-Oui, ce matin, elle va bien, merci! Mais, cette nuit, elle a eu un peu
-de fièvre. Il paraît qu'elle s'est perdue dans le bois; on lui a fait
-peur, a-t-elle dit, elle est tombée de cheval. Mais ce ne sera rien;
-il n'y a pas eu de blessure. Pourtant le départ est ajourné.
-
---Ah! lança Emile dans une explosion d'ivresse.
-
---Oui, mademoiselle ne quittera certainement le pays qu'après les
-élections.
-
-Et Emile s'en retourna, le paradis au cœur.
-
-Il ne mangea rien ce jour-là. Il ne dit rien à Yan dont les yeux
-semblaient chargés de mitraille. Il prit son fusil et essaya de
-braconner. Il resta plusieurs heures derrière un talus, un talus
-herbeux, d'où l'on entrevoyait la demeure des Brion. Il ne vit rien
-venir, jamais.
-
-C'était un supplice énervant.
-
-Il ne vit rien non plus le lendemain.
-
-Florence riait peut-être de lui. N'aurait-elle pas dû se trouver là
-tout le temps, là, dans ce coin sacré de la forêt?
-
-Un, deux, trois jours se passèrent ainsi. Emile pouvait à peine ouvrir
-les yeux. Ses mains tremblaient. Son front, où toujours se forgeaient
-les mêmes mots, semblait s'user à certaines places. Et une tristesse
-infinie lui noyait le cœur.
-
-Etait-elle malade réellement? Ou ne voulait-elle plus s'approcher de
-lui?
-
-Emile s'alarmait; il ne pensait qu'à Florence, il se demandait avec
-angoisses comment cette aventure se terminerait, et il n'osait espérer
-un dénouement heureux. Elle était la fille d'un député; lui n'était
-que le filleul de Yan. Elle était une Parisienne élégante; lui n'était
-qu'un paysan mal dégrossi. Tout, naissance, éducation, habitudes,
-devait les séparer pour toujours.
-
-Emile songea sérieusement à se pendre, dans ce coin de forêt où il
-avait cru être si heureux. A certaines heures, il partait d'un pas
-tragique. Souvent il changeait de costume. Tantôt, il s'habillait
-comme jadis, d'une blouse et d'un béret; tantôt, il revêtait les
-habits des dimanches, et frisait longuement ses humbles moustaches.
-
-Un jour, Yan dit à son filleul:
-
---Tu sais, petit, Marie Catalan va se marier.
-
-C'était faux. Mais Emile ne comprit pas.
-
---Diou biban! éclata le vieux. Il faut que ça finisse!
-
-Et le poing sous le nez d'Emile:
-
---Tu sais, mon garçon, si tu y penses encore, à ta fille de député,
-je... je... Suffit! je me tais!
-
-Cela fut lancé d'une voix menaçante.
-
-Yan ne savait pas, du reste, ce qu'il avait voulu dire.
-
-Mais il décida qu'il irait, le lendemain, demander la main de Marie
-Catalan pour son filleul.
-
-Mai approchait. Voilà une semaine que les yeux d'Emile n'avaient pu se
-rassasier de Florence. Le jeune homme, voyant Yan faire sa barbe pour
-se rendre chez les Catalan, eut une crise de désespoir. Il prit son
-fusil et entra dans la forêt.
-
-Des peupliers tremblaient le long d'un ruisseau. Emile se dirigea vers
-le coin où gisait l'arbre abattu, le coin où toutes choses chantaient
-pour lui des chœurs mélancoliques. A terre, il y avait des herbes que
-le pied de Florence avait courbaturées un soir... Ces herbes se
-redressaient peu à peu. Encore quelques jours et rien ne saurait plus
-qu'elle avait passé par là. Non, rien! Emile arma son fusil. Les
-tempes lui brûlaient. Il entendait le rythme saccadé du sang dans ses
-veines. Il s'assit doucement sur le tronc de l'arbre et plaça le fusil
-entre ses jambes. Ses lèvres murmuraient quelque chose. Quoi? Il ne
-savait guère. Des prières sans doute. Au loin, dans quelque champ
-labouré, il entendait un paysan dire des phrases simples à ses bœufs:
-«Bé, Martin! Bé, Youan!» Va, Martin! Va, Jean! Et cela lui remplit les
-yeux de larmes. Il embrassa le tronc inerte de l'arbre couché. Le
-canon de l'arme toucha son cou et le glaça.
-
---Mon Dieu! soupira-t-il.
-
---Bé, Martin! bé Youan! disait toujours le paysan à ses bœufs.
-
-Et Emile rejeta le fusil avec terreur.
-
-Non, il ne pouvait pas. C'était plus fort que lui. La voix des
-laboureurs, les conseils des oiseaux, les murmures bienheureux des
-arbres, tout l'exhortait à vivre. Le suicide, n'est-ce pas une
-monstrueuse folie? Ils le savent bien, les paysans sains et virils qui
-n'admettent point qu'il y ait des êtres assez dépravés pour attenter à
-leurs jours. Que dirait-on dans le pays? Que penserait Yan? Non! Ce
-serait le déshonneur pour la maison. Et les mendiants galeux, les
-estropiés geignants qui vont dans la contrée, lamentables, mais
-heureux de souffrir au soleil, se montreraient du bâton le Bignaou
-maudit, et diraient, en se signant trois fois:
-
---Jésus! délivrez-nous du mal! C'est ici qu'un jeune homme de
-vingt-deux ans s'est tué!
-
-Alors, très malheureux de ne pas habiter une ville sentimentale où les
-suicidés par amour provoquent l'attendrissement des bonnes âmes, Emile
-laissa son arme, et, anxieux, n'ayant plus ni dignité, ni réflexion,
-il ouvrit sa bouche, puis, de toute sa voix éperdue, comme un cerf
-brame au mois de mai, il appela:
-
---Florence!
-
-Et aussitôt il tira en l'air un coup de fusil.
-
-Un grand bruit, cela fit un grand bruit dans la forêt; les feuilles
-crépitèrent sous les plombs. L'écho, très loin, appela plusieurs fois:
-«Florence!» et fit entendre plusieurs fois une détonation. Emile
-haletait. Il ne vit rien d'abord, rien que de la fumée. Et ses yeux se
-dilatèrent; les veines de son cou se gonflèrent sous sa peau. La fumée
-se dissipa. Mais Emile ne vit rien encore, rien qu'un tohu-bohu de
-choses qui dansaient: des feuillages, des troncs, des racines, une
-grande sarabande végétale. Et, dans sa poitrine, son cœur tonnait avec
-fracas. Non, il ne voyait pas venir celle qu'il avait appelée, et les
-lèvres entr'ouvertes, la respiration sifflante, il reprit son fusil
-dans ses poings nerveux, son fusil qui contenait une charge de plomb
-encore.
-
---Mon Dieu! balbutia-t-il, à mon aide!
-
-Il s'était tourné vers le nord, vers le château de la Taulade; et ses
-prunelles pleines d'adjurations lumineuses ne distinguaient rien de ce
-qu'il y avait autour de lui. Rien. Tous les arbres voisins auraient pu
-s'abattre sur sa tête, il n'aurait pas bougé. Sa respiration
-s'accéléra, s'accéléra désespérément, comme si tout son être avait
-couru d'un galop vertigineux à travers la forêt. Et, soudain, ses
-jambes tremblèrent, son visage s'éclaira d'un long sourire de
-transfiguration. Le fusil tomba de ses mains glacées. Emile,
-inconsciemment, fit quelques pas, en tendant ses bras nerveux, comme
-s'il avait vu un soleil marcher vers lui. Oh! ce devait être un
-soleil: car toute la forêt chantait sur son passage! un soleil: car
-sur sa route le sol semblait sourire par une soudaine éclosion de
-marguerites! Et le visage d'Emile s'illumina, comme pour refléter
-l'astre joyeux qui approchait.
-
---Mes yeux, mes yeux, ne vous trompez-vous pas?
-
-Il s'avança encore. Et, tout à coup, en poussant un grand cri de
-triomphe, il tomba aux pieds de Florence, de Florence qui était venue
-à l'appel de sa volonté, et qui doucement lui baisa les mains, en
-pleurant de tendresse.
-
-Et, longtemps après sans doute, ou peut-être tout de suite, il
-entendit des explications bénies qui lui versaient du baume sur toutes
-les plaies du cœur:
-
---Mon Emile, je n'ai jamais pu venir. Jamais! Mon père est rentré
-depuis hier à la Taulade. On me surveille. Puis j'ai été souffrante.
-Ma tante a tout compris, l'autre soir, quand on m'a vue arriver si
-tard. Le cheval était à la maison depuis deux heures! Emile, je vous
-aime. N'avez-vous pas senti ma pensée, nuit et jour, auprès de vous?
-
-Et soudain, le petit-fils de Yan entendit encore ces autres paroles,
-qui tombèrent sur lui comme une avalanche de roses:
-
---Emile, il faut demander ma main à mon père.
-
-Il frémit:
-
---Croyez-vous qu'il me l'accorde, lança-t-il, avec une flamme
-d'exaltation dans les yeux.
-
---Mais certainement!... Bonjour, Emile. Confiance!
-
-Et Florence disparut, légèrement, sous les branches des arbres.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Emile s'étreignit le front; il avait peur de le sentir éclater de
-joie. Il marcha dans la forêt avec l'inconscience d'un somnambule. Il
-avait les oreilles pleines de fanfares. Il faisait de grands gestes
-automatiques, comme s'il avait voulu jeter des poignées de bonheur aux
-plantes, aux nuages, aux étoiles. Toutes les félicités réservées à ce
-globe devaient être accumulées en lui. Il avait de la joie pour
-plusieurs hommes, de la joie pour plusieurs siècles, et les organismes
-qui naîtraient un jour de son corps décomposé seraient tout imprégnés
-encore de son immortelle béatitude. Il marcha au hasard des routes. Il
-se sentait poussé par des influences célestes, comme par des mains de
-lumière; il alla, sans savoir où elles le conduisaient. Il traversa
-des taillis, enfila une allée, arriva dans un bosquet ombreux, où un
-homme lisait des journaux sous une cabane de chaume. Cet homme était
-M. Brion, le père de Florence. Emile s'approcha. Il tremblait
-pourtant. La minute était si solennelle! Mais, les mains de lumière le
-poussaient toujours:
-
---Va! va! semblait lui dire une voix amie, qui chantait dans le vent;
-va sans crainte! Le ciel te protège aujourd'hui et rien de ce que tu
-demanderas ne pourra t'être refusé!
-
-Emile s'arrêta devant M. Brion.
-
---Bonjour, monsieur le Député! salua-t-il.
-
-Le père de Florence leva la tête et reconnut le filleul de Yan.
-
---Bonjour, mon ami!... Qu'y a-t-il de nouveau? Tout le monde se porte
-bien chez vous?
-
-Emile avait ôté son béret et, quoique la voix amie lui parlât
-toujours, il se troubla de plus en plus. Il baissa le front, rougit
-comme une groseille et n'osa rien dire.
-
---Allons! Allons! fit le père de Florence. Vous avez quelque chose de
-sérieux à m'annoncer. Ne tremblez pas! Je ne suis guère terrible!
-Racontez-moi tout.
-
-Emile releva la tête, ferma les poings, tendit les jarrets comme un
-homme décidé à faire un grand saut.
-
---Vous fâcheriez-vous, monsieur, balbutia-t-il ingénument,--et ses
-lèvres brûlaient comme si elles avaient lâché des paroles de
-feu,--vous fâcheriez-vous si mon parrain venait vous demander pour moi
-la main de Mademoiselle votre fille?
-
-C'était fait! La question vertigineuse était formulée! Emile ne
-respira plus.
-
-M. Brion, lui, respira fortement. Il se tourna vers le jeune homme, le
-regarda de ses prunelles agrandies, puis il se leva, fit quatre pas
-sous la cabane de chaume, et agita les journaux sur sa tête.
-
---Quel garçon bizarre! s'écria-t-il. Ah! quel garçon bizarre!... Vous
-demander comme ça, sans crier gare... Très drôle!... très drôle!... Il
-faut venir â Salignacq pour avoir des aventures pareilles!
-
-Emile frissonnait. Son visage était devenu livide.
-
-Le député le regarda de nouveau, et la surprise du premier moment se
-changea aussitôt en compassion.
-
-Il posa sa main droite sur l'épaule du jeune homme et dit, d'une voix
-amicale:
-
---Rassurez-vous, monsieur Emile! je ne m'offense pas pour si peu! Si
-votre démarche manque de correction, elle n'est pas sans originalité,
-et j'adore les gens qui n'agissent pas comme tout le monde. Il vous
-plairait de savoir si je vous donnerais ma fille en mariage? Vous me
-prenez un peu à l'improviste; j'avoue que je n'ai guère étudié la
-question! Pourtant Florence m'a beaucoup parlé de vous ces jours-ci,
-et j'aurais dû être plus clairvoyant. Il n'importe! Vous avez l'air
-d'un brave garçon et vous portez un nom fort honoré dans le pays. Je
-sais du reste que vous êtes riche, très riche... Je vais donc vous
-faire connaître toutes mes pensées. Un mariage entre ma fille et vous
-ne me paraît pas impossible. Seulement vous me permettrez de dire que
-je vois des obstacles sérieux à cette union. Ce n'est pas de votre
-côté que je les trouve, mais du côté de votre grand-père. Yan du
-Bignaou possède cinquante mille livres de rente et s'habille comme
-un mendiant! Il pourrait avoir des châteaux et habite une vieille
-baraque! C'est honteux! On ne vit pas comme ça! Moi, vous comprenez,
-je suis obligé, à cause de ma situation, d'exiger une certaine tenue
-des gens susceptibles d'approcher ma fille; et je ne dois pas
-permettre que son beau-père file du lin, mange de la bouillie de maïs,
-soigne les veaux ou les cochons, et se laisse tutoyer par ses
-domestiques!... Vous le lui direz n'est-ce pas? Il s'amendera, je
-l'espère, il mènera un train de vie plus en rapport avec sa fortune,
-et alors, si vous agréez à ma fille, nous pourrons reprendre la
-conversation de ce matin!... Au revoir, cher monsieur Duvignau! Tâchez
-de civiliser le vieux Yan. Tout dépend de lui.
-
-Le député serra la main d'Emile et celui-ci s'en alla, le front haut,
-le pas dansant, le visage illuminé d'espoir.
-
---Il veut bien me donner sa fille! Il veut bien!... Oh! que je suis
-heureux! se dit-il en traversant de nouveau la forêt.
-
-Il souriait à tous les arbres. Ses yeux avaient de triomphales
-clartés. Il aurait trouvé sur sa route un pape grandiose qui, à grand
-bruit de cloches, l'eût sacré empereur d'Occident, comme Charlemagne,
-qu'il n'aurait pas manifesté la moindre surprise! En dix minutes il
-arriva chez lui.
-
-Le soleil se couchait.
-
-Yan, qui avait filé ses trois quenouilles de lin dans la journée,
-achevait en ce moment son repas du soir. Il se leva de table et armé
-de ses béquilles des dimanches, il se disposa aussitôt à partir vers
-Catalan.
-
-Emile prit simplement son grand-père à bras-le-corps.
-
---Venez! venez! lui dit-il.
-
-Et doucement il l'emporta, au nez de la servante ébahie.
-
-Et quand il fut dans sa chambre il assit le vieillard sur une chaise,
-ferma la porte, puis, doucement, avec une voix démontée par les
-sanglots, il balbutia.
-
---Papa, je suis bien heureux!
-
-Yan se tâtait.
-
---Mais il est fou, Diou biboste! fou!
-
-Et il regardait son petit-fils avec ahurissement.
-
-Par la fenêtre ouverte, le soleil mourant envoyait un adieu vermeil
-dans la chambre, et Emile, sous cette lumière, semblait un grand saint
-doré d'église.
-
-Yan ne le reconnaissait guère.
-
---Je suis bien heureux! bien heureux! continuait le filleul.
-
---Mais, mon garçon... répliqua le vieillard.
-
---Je peux l'épouser!
-
---Qui ça?
-
---Mlle Brion!
-
---La fille du député?
-
---Oui, papa! la fille du député, je peux l'épouser moi, Emile
-Duvignau!
-
-Et alors il s'assit, radieux et chargé de gloire, comme si après ces
-paroles suprêmes, le monde inutile n'avait eu qu'à se volatiliser sous
-ses regards.
-
-Yan éclata de rire.
-
---Voyons, petit, reviens à toi! dit-il à son filleul. Il est tard et
-j'ai à parler longtemps avec les Catalan. Veux-tu me passer les
-béquilles?
-
-Alors Emile frissonna. Il rentrait dans la réalité. Il prit dans ses
-mains fébriles la main osseuse de l'aïeul.
-
-[Illustration]
-
---Papa, dit-il, vous n'avez donc pas compris? Je peux épouser la fille
-du député, Mlle Florence: elle m'aime!
-
-Et il déborda de confidences.
-
---Vous ne pouvez pas savoir... De si grands yeux! Et une voix...
-Vous ne pouvez pas savoir! Elle m'aime, vous dis-je. Vous en êtes
-convaincu d'ailleurs, puisque vous nous avez surpris, l'autre soir!
-Longtemps j'ai cru rêver. Mais non, tout à l'heure encore... Tenez,
-tâtez cette meurtrissure à mon bras; vous voyez bien, vous voyez bien!
-J'ai les yeux éblouis comme si j'étais dans un arc-en-ciel... Vous ne
-pouvez pas savoir!... Donc, son père veut bien que je l'épouse. C'est
-trop de bonheur, vous comprenez? Aussi vous me permettrez bien de
-pleurer un peu. Oh! papa!
-
-Yan se dressa.
-
---Imbécile! dit-il.
-
-Et, rageusement il essaya de prendre ses béquilles lui-même.
-
---Papa! cria Emile. Je ne veux pas, entendez-vous? Je ne veux pas que
-vous alliez chez les Catalan. Jamais je n'en épouserai d'autre!
-
---Mais, petit nigaud...
-
---Oh! taisez-vous! Si vous saviez ce qui se passe en moi! Je serais
-capable de tout, papa! de tout, si vous vous opposiez à ce mariage!
-Non; c'est entendu, je l'épouse. Vous allez demander sa main! M. Brion
-est chez lui, dans sa tonnelle. Ne perdez pas une seconde. Faites
-vite!... Ah! j'oubliais: je vais vous prêter mon chapeau. Et puis,
-vous allez quitter cette blouse. Vous tâcherez de vous exprimer en
-français ensuite. Car le député n'aime guère vos airs de paysan. C'est
-même une des conditions...
-
---Hein? nasilla Yan, dont les yeux flamboyèrent.
-
-Emile sans se troubler, continua:
-
---Oui, j'avais oublié. M. Brion consent à ce que j'épouse sa fille,
-pourvu que vous vous civilisiez un peu. Plus de béret, plus de
-chamarre, plus de sabots, et plus de familiarités avec les domestiques
-surtout! Vous allez acheter une voiture, nous aurons un cocher, vous
-porterez une redingote, vous...
-
-Il s'arrêta. Le visage de Yan semblait bouleversé par un tremblement
-de terre! On eût dit que le vieux voulait éclater de rire ou fondre en
-larmes, et il ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. C'était effroyable.
-Ses bras ébauchaient machinalement un geste bizarre, le geste de filer
-avec frénésie une fantastique quenouille de lin.
-
---Un monsieur! put-il enfin articuler. Il faudra que je devienne un
-monsieur, moi, Yan du Bignaou!
-
-Et il se décida tout à coup à rire, à rire convulsivement, avec des
-éclats qui firent trembler les murailles.
-
-Emile bondit.
-
---Eh bien, vous savez, dit-il avec un frisson dans ses tempes, si vous
-ne voulez pas le devenir, je...
-
---Quoi donc? demanda paisiblement le vieillard.
-
-Emile s'affaissa:
-
---Oh! papa! que c'est donc malheureux!
-
-Et il étreignit, dans ses mains crispées, les doigts maigres de son
-grand-père.
-
-Il ne dit plus rien. Il s'assit sur une chaise, mit ses coudes sur ses
-genoux, ses joues dans ses mains, et regarda inconsciemment, à travers
-ses larmes, les dessins obliques des carreaux rouges qui pavaient la
-chambre.
-
-Le jour finissait. Au plafond, les suprêmes rayons du soleil s'étaient
-fondus, en imbibant les murs d'une grande tristesse grise. Et, dans
-un champ lointain, montait une chanson lente, la simple chanson de
-quelque laboureur, rentrant chez lui a pas calmes, le râteau ou le pic
-sur l'épaule.
-
-Et Yan considérait, sur le front découvert d'Emile, une petite
-cicatrice blanche, une ancienne blessure que le filleul s'était faite
-jadis, à l'âge de trois ans, en tombant d'une chaise. Oh! les
-souvenirs bénis! Yan promena sa main tremblante sur le front tendre de
-son petit-fils.
-
---Écoute, lui dit-il,--et sa voix résonnait avec une tendresse
-infinie,--écoute, enfant: Je t'aime bien. J'ai vécu si heureux avec
-toi! je mourrai si heureux si je meurs près de toi! Je te parle avec
-toute mon âme; écoute: Devenir un monsieur? Je le voudrais, si tu
-devais y trouver quelque plaisir. Tout ce que tu désireras, enfant,
-tout, je le ferai, tu le sais bien. Mon bon Emile! Mais j'ai promis à
-Dieu, moi, de ne pas devenir un monsieur, de ne pas faire de toi un
-monsieur! Je l'ai juré! A Dieu, te dis-je! Et Dieu existe, va! quoi
-qu'on en pense à Paris. Et je sens bien, dans les larmes que je verse
-en ce moment, qu'il est près de nous, Emile, et qu'il m'encourage à te
-parler ainsi. Oui, devant ton père mourant, j'ai juré cela. Et c'est
-sacré, vois-tu ce qu'on promet alors. Sans doute, il y a des personnes
-que ces choses font rire. Mon enfant, il ne faut jamais rire de rien.
-Retiens ce conseil d'un vieux qui ne rit plus.
-
-Emile ne bougeait pas. Aucun argument n'aurait pu entamer son amour.
-Toutes les supplications humaines auraient passé sur lui, comme toutes
-les averses du ciel sur un marbre, sans le pénétrer.
-
-Alors Yan dit:
-
---Eh bien! j'ai autre chose à t'apprendre. Cette demoiselle Florence
-n'a pas le sou. Je le tiens d'excellente source. Le père est criblé de
-dettes. Quant à la personne elle-même: une jeune fille de Paris, par
-conséquent de mœurs plus ou moins...
-
-Emile se leva.
-
---Ah non! cria-t-il. Je vous en supplie, pas ça!
-
-Et Yan comprit, à la flamme qui passa dans les yeux de son filleul,
-qu'il ne fallait pas aller plus loin.
-
-Il quitta sa chaise, fit quelques pas douloureux en se tenant aux
-meubles, alla prendre ses béquilles, et, sans mot dire, essaya de
-sortir.
-
-Au moment où il ouvrait la porte, Emile s'élança vers lui.
-
---A genoux! tenez, à genoux, je vous en conjure, murmura-t-il en
-tombant à ses pieds, permettez que je l'épouse!
-
---Aux conditions que tu m'as dites? Jamais!
-
-Et Yan s'en alla.
-
-Emile se remit debout. Il était livide. Il regarda s'éloigner son
-aïeul.
-
---Papa! appela-t-il d'une voix éperdue. Papa!...
-
-Mais Yan disparut, tandis qu'au loin les cloches de Salignacq
-tintaient un mélancolique angelus sur les landes violettes.
-
-Alors, Emile rentra dans sa chambre, pressa un instant son front dans
-ses mains, puis, devant un vieux bénitier en faïence où un Christ
-informe saignait du vermillon par son flanc bleui, il dit:
-
---Mon Dieu, pardonnez-moi ce que je vais faire!
-
-Il ferma ses volets et verrouilla sa porte.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Yan était déjà loin. Il marchait à grandes béquillées. Et, tout en
-marchant, il grommelait:
-
---Ce pauvre enfant!... Ouf! quel malheur!
-
-Quand il eut dépassé la petite allée qui faisait communiquer le
-Bignaou avec la route, il s'arrêta, s'adossa contre un arbre et
-s'essuya le front.
-
-Il avait chaud comme s'il avait porté deux sacs de blé. Alors il se
-signa, joignit les mains et dit:
-
---Jésus, inspirez-moi.
-
-Il reprit ses béquilles soudain.
-
---Tant pis! j'y vais! dit-il tout haut.
-
-Et au lieu de prendre le chemin de Catalan, il s'engagea dans la forêt
-de la Taulade.
-
-Des gens passaient en le saluant à voix haute, à la façon du pays.
-
-Lui n'entendait rien. Il croyait avoir le tonnerre dans son front. Il
-franchit un talus, malgré ses béquilles, sans aucune hésitation, comme
-s'il avait eu encore ses jambes de vingt ans. Et, dans la forêt, il
-trouva le sentier voulu, très vite, sans trébucher une seule fois.
-
-La soirée était douce. Une grosse étoile blonde, l'étoile de l'amour,
-s'épanouissait déjà au couchant. Le vieux cœur de Yan bondissait sous
-la chamarre.
-
-Dans une mare que recouvraient des feuilles, il se crotta.
-
---Tant mieux, pensa-t-il. J'aurai une tenue plus hostile!
-
-Et il donna une tournure vulgaire à son béret, et il résolut
-d'exagérer toutes ses grossièretés de paysan.
-
---Nous allons voir! grommela-t-il en sautillant sur ses béquilles. Ah!
-la sorcière!... nous allons voir!
-
-Il arriva en quelques minutes à la Taulade. D'abord l'approche du
-château l'intimida. Voilà trente ans qu'il n'avait pénétré dans cette
-maison de messieurs et de dames. Il amortit le bruit de ses béquilles
-sur les pelouses, il retint sa respiration. Même, un instant, il
-s'arrêta, se demandant s'il ne faisait pas une folie.
-
---Bah! il faut que je voie ce que cette petite a dans le corps!
-décida-t-il.
-
-Et crânement, il s'avança.
-
-La nuit était claire. Sur les branches recueillies, des insectes
-invisibles chantaient, de toutes leurs ailes éperdues. Yan, le cœur
-oppressé, arriva devant une barrière. C'était tout près du château.
-Aucun chien n'avait grogné encore. Il regarda un moment, avec des yeux
-jaloux, l'antique édifice qui osait, dans Salignacq, rivaliser de
-faste avec le Bignaou, puis, ayant concentré toute l'énergie de ses
-nerfs, il voulut ouvrir. Il ne sut pas. Ces Parisiens ont des
-barrières qui ferment si drôlement...
-
---Satanés Parisiens! gronda Yan.
-
-Et, vainement, il promena ses doigts dans les barreaux.
-
-Il y avait déjà dix secondes qu'il tâtonnait, quand un gros chien
-s'élança vers lui, en aboyant à pleine gueule.
-
---Bonsoir, Yan! dit alors une très douce voix.
-
-Le vieillard leva la tête.
-
---Attendez! continua la voix. Je vais vous ouvrir.
-
-Et Yan vit une silhouette de femme encadrée là-haut; dans une croisée.
-
---Ce doit être la bonne, pensa-t-il. Oui, il faut que ce soit une
-bonne, pour prononcer _Yan_ comme ça.
-
-La silhouette avait disparu, mais quelques secondes après, Yan la
-reconnut sous la forme d'une belle fille qui sortait allègrement du
-château et courait vers lui.
-
---Voici, Yan! Entrez!
-
-Et la belle fille ayant ouvert la maudite barrière, prit le vieux
-paysan par le bras.
-
-Ce n'était pas une bonne. C'était Mlle Florence elle-même.
-
-Et Yan, au fond, en fut très navré.
-
---Ah! si elle m'appelle souvent de cette voix-là! pensa-t-il.
-
-Donc il se mit en garde.
-
---Bonne nuit, mademoiselle! dit-il sèchement.
-
-Et il bâilla devant elle, sans pudeur, pour paraître plus mal élevé
-qu'il n'était.
-
-Cependant la main de Florence produisait la sensation d'une aile
-d'oiseau sous l'aisselle du vieillard. Oh! pressé par cette main, il
-se trouvait alerte et rajeuni!
-
-La voix continuait:
-
---Vous allez bien, Yan?
-
---Oui, je vous remercie. Et votre santé pareillement?
-
-Non, jamais dans le pays, une jeune fille n'aurait su, avec tant de
-grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.
-
-Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire:
-
---Ah! mademoiselle! vous êtes bien bonne, bien bonne!
-
-Il prit un parti héroïque. Ayant découvert un banc contre un mur, il
-se laissa tomber dessus.
-
---Comme ça, pensa-t-il, j'échapperai à l'influence de la main.
-
---Vous ne voulez pas entrer, Yan? Papa est absent, mais vous serez le
-bienvenu quand même. Ma tante est à la maison. Elle lit. Entrez donc,
-Yan!
-
-C'étaient des paroles claires et douces comme des airs de flûte. Quand
-elles s'insinuaient dans l'oreille, chacune d'elles semblait
-enveloppée dans le pétale d'une fleur bleue. Oh! c'était frais!
-
-Et après ces paroles, ce ne fut pas une main, mais deux, qui
-s'abattirent sur le malheureux paysan. Et la voix, de plus en plus
-douce, de plus en plus fraîche, opéra de concert avec les deux mains.
-
---Comment, Yan! Vous voudriez rester dehors? Mais vous attraperiez du
-mal! Oh! je vous en prie! entrez un instant... Je vous demande bien
-pardon, si je ne sais pas vous supplier en patois. J'apprendrai, Yan!
-Allons! donnez-moi le bras comme ceci. Prenez garde; il y a une
-marche, là! Marchez-vous à votre aise?
-
---Je crois bien! répondit Yan malgré lui.
-
-Et il ne put s'empêcher de regarder, avec ses petits yeux entourés de
-rides, les deux yeux profonds de Florence.
-
---Gredins d'yeux! ils parlent gascon! pensa-t-il.
-
-Et, un peu effrayé, il s'avança au bras de la jeune fille, en
-redressant son dos de toutes ses forces, pour paraître encore gaillard.
-
-Triomphant, radieux à côté de Florence, non sans penser au jour un peu
-oublié où il conduisait Mme du Bignaou à l'autel, il entra dans le
-château.
-
---Par ici, Yan! dit sa compagne.
-
-Yan voulait humblement aller à la cuisine.
-
---Par ici. Venez au salon!
-
-Et elle le conduisit dans une pièce toute resplendissante d'étoffes,
-de dorures, de glaces, de fleurs, où Yan ne s'entendait pas marcher,
-tant les tapis étaient lourds, et où il demeura bouche bée, tant
-toutes choses étaient belles.
-
---Là! asseyez-vous maintenant!
-
-Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonné de soie rose,
-un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement à celui
-que le bon Dieu des laboureurs occupe là-haut, au-dessus des nuages,
-quand il trône parmi sa grande cour d'anges et de prophètes.
-
-Et Yan, que tant de prévenances auraient exaspéré autrefois, se trouva
-très flatté à cette heure. Il s'assit, se découvrit avec respect, et
-même il enleva, d'un frottement de manche, une tache de boue qu'il
-remarqua sur son pantalon.
-
---Mille excuses, mademoiselle,--et il s'efforçait de réprimer son
-accent,--mille excuses pour avoir osé me présenter ainsi. Ce sont mes
-vêtements de travail, et...
-
-Mais les yeux gascons de Mlle Florence pardonnaient généreusement.
-
-Alors Yan regretta presque de ne pas s'être coiffé du chapeau ridicule
-que lui avait proposé son petit-fils.
-
-Cependant Florence lui mettait un coussin dans le dos, un tabouret
-sous ses pieds, le débarrassait de ses béquilles, installait des
-abat-jour de dentelles sur les lampes pour ne pas lui blesser les
-yeux, fermait les croisées pour éloigner la fraîcheur nocturne de ses
-épaules, le soignait, le dorlotait, l'étourdissait de bavardages
-amusants comme des chants d'oiseaux; et finalement, elle vint
-s'installer à côté de lui, si belle, si aimable, si resplendissante de
-grâce et de bonté, que le vieux Yan eut envie de tomber à genoux
-devant elle, et de lui chanter des cantiques.
-
-Mais il se secoua:
-
---Surveille-toi, mon bonhomme! se dit-il, ou tu es perdu!
-
-[Illustration: Cependant, Florence lui mettait un coussin dans le dos.]
-
-Et tout haut, brusquement:
-
---Alors, mademoiselle, vous... vous... aimez mon petits-fils, Emile?
-
-Florence ne dit rien. Elle osa seulement prendre une main de Yan dans
-ses mains veloutées. Et lentement, elle baissa la tête, pour ne pas
-laisser voir ses grands yeux illuminés de larmes.
-
-Alors Yan fut si heureux qu'il lui baisa les doigts.
-
---Oh! pardon! balbutia-t-il, je n'aurais jamais cru... Oh!
-mademoiselle!...
-
-Il se tut lui aussi, car il se sentait venir une voix ridicule dans le
-gosier, une voix entrecoupée de sanglots.
-
-Il s'en alla. Que pouvait-il apprendre encore? Rien. Les larmes lui
-avaient tout dit. Il s'en alla. Et ses oreilles étaient si pleines de
-musique, ses yeux si éblouis de beauté, qu'il n'entendit, qu'il ne vit
-rien de ce qui se passa autour de lui. Il comprit à peine que Florence
-lui redonna le bras pour s'en retourner, qu'elle lui cueillit des
-poignées de fleurs en passant au jardin, et qu'elle le fit précéder
-dans la forêt par un domestique tenant à la main une lanterne.
-
-Puis il crut bien que la jeune fille lui disait un bonsoir très
-harmonieux dans lequel elle appelait Yan: papa.
-
-Mais cette supposition était si ambitieuse qu'il n'osa trop
-l'admettre; et il se surprit en train de prier Dieu, de prier Dieu en
-français, certes! quand, titubant de félicité, il arriva dans la
-vieille avenue du Bignaou.
-
-Mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette avenue, qu'il poussa
-un cri terrible.
-
---Diou biban!
-
-Un panache de flammes sur sa maison!
-
---Au feu! hurla Yan. Au feu!
-
-Et il s'élança sur ses béquilles.
-
-Le Bignaou brûlait.
-
-Yan ouvrit des yeux pleins de terreur.
-
---Mais c'est vrai, allez! souffla-t-il, c'est bien vrai!
-
-Et il se mit à trembler de tous ses membres.
-
---Au feu!
-
-[Illustration: «Oh! pardon!» sanglota Yan.]
-
-Il ne pouvait même pas crier. La voix se mourait dans sa gorge.
-
---Au feu!
-
-Il reprit sa course, il s'approcha de la maison, s'approcha vite, en
-sautillant de façon lamentable sur ses béquilles.
-
---Poutoun! Cadet! Emile! voulut-il appeler.
-
-Mais la bonne seule était présente; elle se frottait les yeux sans
-savoir que faire.
-
-L'incendie commençait à peine. Les bœufs bramaient en secouant leurs
-mangeoires. Un cheval avait fendu la porte de l'écurie à coups de
-sabots, et s'enfuyait, effaré, vers les champs.
-
---Emile? Où est Emile? put demander Yan.
-
---Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu! répondit la servante.
-
-Et des voisins accouraient, hagards.
-
---Où est-ce que le feu a pris? Comment? Où sont les domestiques?
-
-Mais nul ne savait répondre aux questions de Yan.
-
-Les domestiques? ils étaient à l'auberge, sans doute.
-
---Mile! Mile!
-
-A travers le crépitement des flammes, on entendait ce lambeau d'appel,
-ce cri exténué du vieux paysan cherchant son petit-fils.
-
-Soudain, un éclair dans la pensée de Yan:
-
---Ah! c'est sur la chambre d'Emile, le feu!
-
-Il courut, il cassa une béquille en route.
-
---Emile! clama-t-il.
-
-Et cognant sur une porte:
-
---Es-tu là, Emile?
-
-Aucune voix ne répondit.
-
-La porte était verrouillée.
-
---Au secours! Une hache! Vite une hache! demanda Yan en se tordant les
-mains.
-
-Dans un coin, il aperçut un maillet à égrener le maïs.
-
-Il le prit; et, retrouvant dans ses bras rouillés un peu de la force
-des jours passés, il frappa désespérément sur la porte.
-
-Après trois coups, elle céda.
-
-Et à travers les planches disjointes, Yan s'élança, au risque de
-tomber dans les flammes. Il s'élança, et tout à coup, entouré de feu,
-lui apparut Emile, Emile inerte qui semblait dormir sur son lit.
-
---Oh! pardon! sanglota Yan, en comprenant ce qui s'était passé.
-Pardon! Viens! Je ferai tout ce que tu voudras! Tout, m'entends-tu?
-
-Et il arracha Emile de sa chambre.
-
---Viens donc! Je l'ai vue, ta fiancée! Un ange! Vous vous marierez
-dans un mois, malgré le serment à ton père, malgré le serment à Dieu,
-malgré tout, Emile! Pardonne-moi!
-
-Alors Yan, qui défaillait, sentit brusquement les bras de son filleul
-s'attacher à son cou, dans un long transport de reconnaissance.
-
---Eh! qu'elle brûle si elle veut, la vieille baraque! dit le
-vieillard, sous l'étreinte de son filleul. Qu'elle brûle! puisque je
-vais te faire bâtir un château!
-
-Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu
-que personne n'avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au
-Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer
-quelques larmes en voyant s'abattre les chers murs, les bons murs de
-la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds, avec des
-bruits vagues, plaintifs comme des adieux d'amis.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-X
-
-
-L'incendie épargna les granges. La maison d'habitation elle-même ne
-fut pas sérieusement endommagée. Mais Yan qui, depuis son entrevue
-avec Mlle Florence, croyait avoir une âme neuve dans son corps,
-désira qu'il ne survécût presque rien de son ancienne demeure. Quand
-les murs du Bignaou furent refroidis, le parrain d'Emile embaucha des
-maçons pour édifier une maison nouvelle. Un architecte fut mandé, un
-architecte de Paris. Il proposa des plans très coûteux et très
-incompréhensibles, que Yan accepta sans hésiter. Il fallait aller
-vite.
-
-La noce devait avoir lieu, non dans un mois,--il était impossible
-d'arriver si tôt,--mais dans six mois au plus tard. Emile menaçait de
-s'engager, s'il n'épousait pas Florence Brion avant le premier de
-l'an. Et Yan comprit son impatience, certes. Lui-même, du reste,
-exigea que les choses marchassent rondement.
-
-Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été
-imposée.
-
-Il s'agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un
-monsieur des plus distingués. Yan s'y appliqua aussitôt de son mieux.
-Il ne se coiffa plus d'un béret. Il ne chaussa plus ses lourds sabots
-de verne. Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue. Cela ne
-l'attrista pas outre mesure. A peine perdit-il l'appétit quand son
-filleul exigea qu'il parlât le français à table.
-
-Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait
-articulé les mots sonores et parfois assez risqués de son pays; on
-devait bien lui permettre un peu de maladresse mélancolique à
-prononcer les nouvelles paroles!
-
---Eh bien! Yan, ça ne va donc pas? lui disaient les métayers en tapant
-gaillardement sur son épaule, à la gasconne.
-
---Mais si! mais si! répondait Yan, en dissimulant sa tristesse.
-
-Et il s'éloignait des vieux camarades, dont la conversation trop
-familière ne plaisait plus à Emile.
-
-Et un jour, un nouveau domestique venu de Dax, qui portait des
-vêtements cossus, comme un instituteur, l'appela respectueusement
-«Monsieur Jean». Yan ne comprit pas d'abord de qui l'on parlait.
-«Monsieur Jean!» Il ne s'attendait pas à être désigné ainsi.
-
-Quand il sut de quoi il retournait, il pleura un peu, malgré tout,
-comme s'il avait appris soudain la mort d'un bon ami d'enfance, d'un
-bon ami appelé Yan et qu'il ne reverrait plus.
-
-Et il ne s'étonna point lorsqu'un tailleur vint coudre pour lui des
-vêtements noirs.
-
-Et il sortit de ses oreilles les minces anneaux d'or qu'il portait
-depuis son enfance, et que les baisers de sa défunte femme avaient si
-souvent effleurés, autrefois, au temps des lèvres roses et des baisers
-d'amour.
-
-Et, sur les observations d'Emile, il voulut bien laisser pousser sa
-barbe, afin de paraître distingué.
-
-Et ses mains qui, mécaniquement, faisaient toujours le geste plébéien
-de filer de l'étoupe, il essaya de les maîtriser, afin de ne pas
-sentir les regards irrités de son filleul.
-
-Et la _mesture_, le cher pain du pays dont toute sa chair était
-constituée, il y renonça sans douleur trop apparente, pour manger du
-pain bien blanc et bien hygiénique, de ce pain de froment qui
-ensanglante les gencives et fait gronder les estomacs gascons!
-
-Bientôt la bonne tenue de «Monsieur Jean» fut l'objet d'une admiration
-unanime.
-
---Mais vous engraissez, papa, je vous assure! proclamait Emile, qui,
-de son côté, s'habillait comme un gentleman.
-
-Le Bignaou était sens dessus dessous. Des charpentiers, des forgerons,
-des couvreurs, des ébénistes s'acharnaient sur ses murailles, sur son
-toit, sur ses portes, sur ses parquets. Tout cela criait, chantait
-avec une noble émulation. Mais «monsieur Jean», depuis qu'il chaussait
-des bottines, était trop bien élevé pour se plaindre. Il payait sans
-murmurer, chaque samedi, et c'est à peine si, de temps en temps, on le
-voyait sortir un mouchoir bien blanc et bien empesé de sa poche, pour
-se moucher dedans ou peut-être pour y pleurer; l'on ne savait trop.
-
-Sans doute, il avait des absences. Ainsi, quand il passait devant son
-cocher, un beau garçon, habillé comme un docteur et tout plein de
-belles manières, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Pardon, monsieur!»
-Et il n'osait rien ordonner à la femme de chambre, une grande dame,
-fort embaumée, dont les toilettes inspiraient le respect. De même, la
-voiture achetée par Emile lui donnait des terreurs folles. D'abord, il
-n'osait pas s'asseoir sur des coussins si riches; et il avait peur
-sans cesse de cracher sur le tapis, ce qui lui donnait des gastralgies
-constantes!
-
-Ensuite, comme les ressorts étaient souples, il croyait danser
-effroyablement quand il allait en promenade, ce qui lui valait de
-continuels vertiges.
-
-On lui avait réservé un large fauteuil rembourré de crin: il se
-meurtrissait dessus. Dans son lit, on avait mis un sommier
-confortable, au lieu de la patriarcale paillasse en feuilles de maïs:
-cela lui déchirait les côtes.
-
-Parfois, le dimanche, Emile voulait qu'on mangeât des huîtres: Yan ne
-pouvait sentir ces bêtes disgracieuses. Il en massacrait trois ou
-quatre, par tenue, sans trop laisser voir ses nausées.
-
-Et les parquets frottés sur lesquels il croyait tomber sans cesse! Et
-le silence des domestiques en sa présence, qu'il prenait pour du
-mépris! Et ses bretelles d'un nouveau système breveté, qu'il ne savait
-jamais installer sur son dos! Et le tabac, les bonnes prises de tabac
-dont, pendant quarante ans, il avait gratifié ses voluptueuses
-narines, et qu'il fallait supprimer actuellement pour cause de
-propreté! Et sa nouvelle barbe enfin, sa barbe en fleuve, qui lui
-occasionnait des démangeaisons si terribles, qu'il croyait sentir,
-selon sa belle expression: des courses de hérissons sur ses joues!
-
-Un matin, étant encore au lit, il vit arriver Emile.
-
---Eh bien, papa, voulez-vous faire transporter vos papiers dans votre
-chambre neuve?
-
---Hein? Quoi? Ma chambre neuve?
-
---Oui, vous savez bien: celle que vous avez choisie vous-même! Il faut
-vous dépêcher; on va commencer à démolir celle-ci.
-
-Yan, qui ne s'entretenait plus qu'en français avec son petit-fils, dit
-brusquement:
-
---_Ne bouy pas_ (je ne veux pas)!
-
---Mais, papa!
-
---Laisse-moi la paix!
-
-Et il regarda, au plafond, une certaine poutrelle tortueuse, qu'il
-avait vue, en se réveillant, tous les matins de sa vie, et qu'avant
-lui avaient regardée sans doute les prunelles depuis longtemps
-éteintes de ses aïeux.
-
-Ce jour-là, Yan ne sortit pas de son lit.
-
-Et le jour suivant, Emile ayant réitéré sa demande, Yan ne bougea pas
-davantage.
-
---C'est absurde, voyons! fit observer le jeune homme, le troisième
-jour.
-
-Et comme les maçons attendaient, il supplia le vieillard de se lever.
-
---Ne bouy pas!
-
-Yan ajouta, dans sa langue natale, qu'il casserait la tête de celui
-qui reviendrait le tourmenter!
-
---Vous comprenez, à cet âge, on déraisonne quelquefois! firent
-remarquer les voisins.
-
-Et comme la disparition de cette pièce était d'une importance capitale
-aux yeux de l'architecte, on résolut de transporter Yan dans sa
-chambre nouvelle, une nuit, pendant son sommeil.
-
---Il ne s'en apercevra pas, vous verrez! dit la personne qui avait eu
-cette belle inspiration.
-
-Effectivement, Yan n'opposa pas beaucoup de résistance. Il se contenta
-de pleurer silencieusement, en disant tout bas:
-
---Ah! moun Dioü! Ah! moun Dioü!
-
-Depuis lors, il ne put guère dormir.
-
-Des âmes, disait-il, venaient durant la nuit tirer ses couvertures;
-des âmes blanches que lui seul pouvait voir. Et tous les calmants des
-pharmaciens furent impuissants sur lui. Il s'affaiblit de jour en
-jour.
-
-Bientôt il se mit à grogner contre les architectes, les maçons, les
-charpentiers, les serruriers, les menuisiers.
-
---La ruine de la maison! soupirait-il. C'est la ruine de la maison!
-
-Il montrait une avarice basse, il ne pouvait s'empêcher de surveiller
-les domestiques quand ils mangeaient.
-
-D'autres fois, oubliant qu'il avait un chapeau de feutre sur sa tête,
-il prenait sa vieille quenouille, et voulait filer malgré tout, filer
-du lin, comme jadis.
-
-Du reste, il demandait pardon à Emile quand il revenait à lui.
-
---Il faut m'excuser, mon enfant, murmurait-il de sa voix cassée. On ne
-change pas, en un jour, des habitudes vieilles de soixante ans. Tu
-verras toi-même, tu verras!...
-
-Et, par excès de zèle, il devenait joyeux alors, il lançait des
-tirades françaises à pleine bouche, se battait les flancs pour rire et
-amuser la compagnie.
-
-Puis, il demeurait des heures entières sans faire un mouvement, les
-mains élargies devant le feu, le corps tordu comme un vieux tronc.
-
-A sa figure, des taches grises s'élargissaient; de ces taches de
-vieillesse qui semblent commencer la minéralisation de l'homme, et que
-les laboureurs appellent si profondément: des taches de terre.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Octobre commençait; octobre, le mois gris qui serre tant le cœur des
-vieux.
-
-Autour de Yan, trente ouvriers travaillaient bruyamment à élever la
-maison nouvelle. Le vieux paysan avait la tête fendue par la
-_Chanson des Blés d'or_, que rythmaient les truelles ou les
-marteaux. Autour de lui, tout puait la peinture et le plâtre.
-
-Le pays était bouleversé par les élections. Les facteurs arrivaient,
-chargés de paperasses politiques et fielleuses. Les arbres des routes,
-déshonorés d'affiches, semblaient de stoïques mutilés couverts
-d'emplâtres.
-
-Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré;
-Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe,
-monarchiste.
-
-Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner
-le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.
-
-Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes
-électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la
-patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants
-d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés
-en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille
-circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire
-sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le
-candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait
-entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait
-d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait
-engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un
-peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas
-ressenti la moindre émotion.
-
-Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.
-
-Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de Mlle
-Florence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne
-pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se
-passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa
-fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle:
-une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet,
-la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une
-des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg
-Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand
-les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés
-qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et
-solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de Mlle
-Florence pour son filleul.
-
-Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise
-désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à
-employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de
-voix à produire. Il aimait Florence, le bon Emile. Et il craignait
-tellement, malgré tout, de s'entendre refuser sa main, qu'il aurait,
-sans remords, commis toutes les monstruosités pour épargner à son cœur
-une telle catastrophe.
-
-[Illustration]
-
-Et Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.
-
-Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il
-s'embrouillait à partir de la première phrase.
-
---Voyons, papa! lui disait Emile en le poussant dans un coin.
-Figurez-vous que nous sommes à lundi prochain. M. Brion est devant
-vous, sa fille est à votre droite, je suis à votre gauche, le
-domestique verse du champagne: que faites-vous?
-
-Et Yan, qui ouvrait de gros yeux ingénus vers son filleul pour
-concentrer toute son attention, commençait alors, d'une voix très
-sérieuse, en faisant sonner épouvantablement les nasales:
-
-«--Monsieur le député. A mon âge, les... et le... et mon émotion... et
-ce beau jour...»
-
-Il n'arrivait jamais à trouver la phrase exacte!
-
-Désespéré, Emile écrivit le petit discours. Il l'écrivit en caractères
-énormes pour que les prunelles du parrain pussent s'y reconnaître, et
-il supplia Yan de l'apprendre par cœur afin qu'on ne se moquât pas de
-lui, quand l'heure solennelle serait venue.
-
-Yan reçut entre les mains un large papier blanc sur lequel il pouvait
-lire, à grand renfort de lunettes, et en tenant l'écriture tout au
-bout de son bras, à cause de ses déplorables yeux de presbyte:
-«Monsieur le député. A mon âge, les longs discours ne sont pas de
-saison. Pardonnez-moi si je suis bref. J'ai mon filleul Emile à côté
-de moi; vous avez votre fille Florence à côté de vous: ces enfants ne
-me pardonneraient pas si je laissais palpiter leurs jeunes cœurs trop
-longtemps. Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle que j'ai
-l'honneur de vous demander, pour mon filleul, la main de Mademoiselle
-votre fille.»
-
---Etudiez cela, papa! étudiez-le tout le temps! recommanda Emile.
-
-Yan promit tout.
-
-Au coin du feu, à table, au lit, il lisait le large papier blanc. Et
-parfois, sans le savoir, il se faisait la leçon à voix haute, comme
-les petits enfants studieux:
-
---Attention là, Yan! Voyons, qu'est-ce qui vient après: _palpiter
-leurs jeunes cœurs trop longtemps_? C'est... c'est... Ah! oui:
-_Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle_... Attention, là,
-Yan!
-
-Ce qui l'épouvantait surtout c'étaient les _u_ à prononcer. «Monsieur
-Jean», malgré lui, disait «_les junes curs_» pour «les jeunes cœurs».
-Emile lui avait signalé ce défaut voilà bien longtemps. Yan promit de
-se corriger. Aussi parvint-il à dire couramment «_seur le meur_», pour
-«sur le mur». De là, souvent, des confusions désastreuses qui
-donnaient à Yan des peurs bleues.
-
-Le jour terrible approchait.
-
-Cependant la métamorphose suivait son cours à la maison. Le domestique
-Poutoun avait dû changer de nom. «Poutoun» cela sentait trop le
-terroir. Actuellement il s'appelait Pierre.
-
-Monsieur Jean entra dans un grand courroux quand on lui apprit ça.
-
---Poutoun! Mais il n'y a que ce nom qui soit joli au monde!
-écuma-t-il, avec une grande indignation dans toute sa voix. Poutoun:
-petit baiser! Poutoun: un nom d'adoration qui semble créé pour la face
-rose des marmots! Ah! les scélérats! Et alors, s'il en naît ici, des
-enfants, dans dix ou douze mois, on les appellera Ferdinand peut-être?
-ou Edmond?... Scélérats!
-
-Mais ses plus grandes colères tombaient très vite depuis quelques
-semaines, et de longues prostrations suivaient ses moindres
-emportements.
-
-Parfois Florence venait. Alors c'était comme un clair de lune sur
-l'antique Yan. La vue de la jeune fille l'apaisait, lui faisait du
-bien, l'invitait au recueillement et au silence.
-
-Certes, il lui gardait beaucoup de rancune. N'était-ce pas cette
-poupée, la cause de?... Ah! il se proposait de lui dire son fait, un
-jour ou l'autre!
-
-Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs
-s'évaporaient sous son rayonnement.
-
-Puis, elle seule savait être douce au vieillard. Elle seule l'appelait
-encore «Yan» tout court. Elle avait appris quelques phrases gasconnes
-pendant son séjour à Salignacq; elle les répétait continuellement à
-Yan, et cette flatterie emparadisait l'aïeul.
-
-Elle était toute prévenance pour lui ensuite. Elle lui prêtait son
-bras chaque fois qu'il voulait marcher; elle le débarrassait
-de ses béquilles chaque fois qu'il voulait s'asseoir.
-
---Êtes-vous bien à votre aise dans cette redingote noire, Yan?
-
---Mais, certainement mademoiselle!
-
---Et ce chapeau ne vous fait pas mal à la tête?
-
---Mais non, mademoiselle!
-
-Yan évitait bien de se plaindre. Et pour ne pas la chagriner, il
-attestait très haut qu'il aimait les vêtements noirs, et les chapeaux
-de soie, et les bottines étroites; et qu'il adorait se promener en
-voiture, et manger des huîtres, et nasiller le français, et dépenser
-des sommes fabuleuses à l'édification d'un château ridicule!
-
---Mais certainement mademoiselle! c'est de plein gré que je fais tout
-ça!
-
-Et il s'essuyait les yeux avec le coin de son mouchoir,--toujours cet
-ignoble mouchoir blanc et propre qui l'empestait, parce qu'il n'y
-sentait plus la familière odeur de tabac!
-
-Florence restait pensive et regardait longtemps son futur beau-père.
-Croyait-elle à ce qu'il lui disait? Oui, sans doute. Et quand elle
-s'en allait, elle donnait un bon baiser sur le front parcheminé du
-paysan.
-
-Alors, Yan avait du bonheur sur sa figure pour vingt-quatre heures.
-
-Le jour du scrutin, il venta fort. Tous les arbres de Salignacq
-allongeaient des espèces de bras déformés, en jetant au loin des
-paquets de feuilles. On eût dit de grands électeurs végétaux déposant
-passionnément des bulletins de vote dans d'invisibles urnes.
-
-Dès les neuf heures du matin, Emile pria Yan d'aller voter. On
-installa l'inerte aïeul sur la voiture, on le descendit devant la
-mairie, et deux gars solides le portèrent devant la boîte de sapin.
-
-Yan fit son devoir: il vota pour Brion. Emile veillait d'ailleurs. Et
-quand il se fut acquitté envers le père de sa future bru, Yan revint
-paisiblement chez lui. Il avait le corps si exténué, les poumons si
-las, que sa voix parvenait à peine à se faire entendre. Il s'écroula
-dans un fauteuil, et par une croisée de sa maison neuve il regarda les
-arbres se démener sous le vent.
-
-Parfois les masses rousses de la forêt, déplacées par la rafale, lui
-montraient une plaque jaune au loin, un bout de rivière trouble, où
-précisément un fou s'était noyé, voilà quelques mois. Et Yan se dit
-tout à coup:
-
---Pourquoi pensé-je à cela?
-
-Il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une laide vision. Il
-n'avait rien mangé depuis la veille. L'odeur du pain lui donnait des
-nausées. Oui, sans doute, une tranche de mesture, toute mince, rôtie
-devant un bon feu, puis frottée d'ail, salée et enduite de graisse,
-aurait été bien accueillie par son estomac! Mais les nouveaux
-domestiques ne savaient pas préparer ce mets de mauvais goût. Et ses
-mains tremblaient trop: il aurait sali tous ses vêtements!
-
-Puis il songea que le surlendemain mardi, 1er novembre, il aurait à
-payer une traite de 4,500 francs à un entrepreneur.
-
-Là-bas, la plaque jaune du Lü apparaissait toujours à travers la
-forêt.
-
---Pourquoi pensé-je à cela? répéta-t-il en fermant les yeux.
-
-Et quand il les rouvrit, ces yeux, ce fut un bout de corde à sécher
-le linge qui frappa sa vue! Oh les pensées noires qui l'assaillirent
-alors! Pourquoi faisait-il mentalement un nœud coulant à l'extrémité
-de cette corde?
-
---Et chaque mois, balbutia-t-il, j'aurai ainsi des traites de 4,500
-fr., de 5,000 peut-être.
-
-Ses mains tremblaient de plus en plus. Il voulut arranger sa redingote
-qui prenait un mauvais pli sur le fauteuil; il ne put jamais y
-parvenir. Et il avait froid, froid jusqu'au sommet de ses cheveux.
-Yan, peu à peu, tomba en léthargie. Et rien ne remua plus que sa tête
-terreuse qui, à chaque mouvement de la respiration, oscillait un peu
-sur ses maigres épaules.
-
-Le temps passa.
-
-Vers le soir, une voix douce comme un vieil air de violon s'insinua
-dans ses oreilles:
-
---Bonsoir, Yan!
-
-Il se réveilla.
-
---Bonsoir, mademoiselle!
-
-Et Florence lui montra un petit panier de champignons qu'elle venait
-de cueillir dans la forêt.
-
-[Illustration: Yan prit le panier et l'examina.]
-
---Est-ce qu'ils sont bons, Yan? Vous savez, moi, je ne m'y connais pas
-du tout.
-
-Yan prit le panier et l'examina.
-
-Oh! près d'elle, il se sentait revivre!
-
---Oui, je crois qu'ils sont bons! dit-il en considérant les
-champignons menus. Cependant...
-
-Ils avaient de petites pustules blanches çà et là; et Yan hésitait.
-Ses yeux étaient devenus faibles aussi!
-
---Enfin, s'ils sont bons et si vous voulez les accepter, je vous les
-donne de grand cœur, papa. Vous penserez un peu à moi en les mangeant?
-
---Oh! merci! balbutia-t-il.
-
-Et Yan fit serrer les champignons avec joie.
-
---Certainement, je les mangerai! se dit-il. Oui demain, au déjeuner
-des fiançailles.
-
-Il devint grave alors. Et il détourna la tête, de peur de pleurer.
-
-Florence repartit presque aussitôt. Elle était très affairée. Les
-élections avaient tourné la tête à tout le monde chez elle.
-
---Bonsoir, Yan. Je viendrai vous dire si papa est élu.
-
-Alors, Yan eut la sensation d'une nuit très froide qui s'appesantirait
-sur lui.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Dormit-il cette nuit-là? Peut-être. Mais ce fut un sommeil étrange,
-comme la répétition générale du lourd sommeil final. Et quand il se
-leva, il regarda le soleil avec des yeux vides, comme si son âme était
-déjà partie.
-
-Dans la maison, on oyait des mots de tristesse prononcés tout bas:
-
---Le radicalisme monte!
-
---Au second tour, Darrigand l'emportera!
-
---Parbleu!
-
-Il y avait eu ballottage, paraît-il. Et le candidat radical arrivait
-en tête. La cuisinière du Bignaou bougonnait, convaincue qu'après un
-tel échec, M. Brion n'apprécierait aucun de ses plats. Et Emile
-s'éplorait:
-
---Pauvre France!
-
-Mais ces futilités touchaient peu le vieux Yan.
-
-Il ordonna d'apprêter les champignons. Il se fit raser. Il passa des
-habits de cérémonie. Et il manifesta le désir de se confesser au curé
-de Salignacq.
-
-Il ne demanda pas la permission de se rendre à l'église sur le grand
-char vert qui l'y avait porté tant de fois! Non! Ces bonnes joies, il
-le savait, ne lui étaient plus permises.
-
-Il ne pleura pas trop en se sentant hisser sur la voiture, et il fit
-bonne contenance, derrière le cocher raide et toujours digne, toujours
-muet.
-
-Il faisait doux. Dans l'allée du Bignaou, il remarqua un pommier naïf
-qui, trompé par les derniers jours de soleil, arborait en plein
-automne des fleurs blanches sur un de ses rameaux. Oh! le bon pommier
-qui jadis lui avait donné tant de pommes! des pommes mûres à la
-Saint-Jean, de ces pommes qui ont une si pénétrante odeur de jeunesse!
-
-Yan aurait voulu s'arrêter, cueillir ces fleurs éphémères de l'ingénu
-pommier.
-
-Mais il n'osa pas, à cause du cocher raide.
-
-Et puis, il sentait que ce serait très ridicule.
-
-Les chevaux, grisés d'avoine, l'emportèrent rapidement par les routes
-argileuses. Lui pensait aux bœufs qui le véhiculaient jadis par ces
-mêmes routes si connues.
-
-Il en trouva des bœufs attelés à des chars verts. Ils marchaient
-indolemment, avec l'allure sage de bonnes bêtes, qui ont l'air de
-muser le long des haies. Il vit des métayers à lui, avec lesquels il
-aimait parler autrefois... parler de récoltes, de fumiers, des
-banalités courantes de la vie agricole, et aussi parler de choses un
-peu grasses, en riant à son aise, en lâchant à pleines lèvres les
-expressions pittoresques et crues qui avaient été toute la gaieté de
-sa vie.
-
-Mais cela était défendu à Monsieur Jean.
-
-D'ailleurs, la voiture allait si vite que ses yeux désorientés
-n'avaient pas toujours le temps de s'y reconnaître.
-
-En quelques minutes, il fut au bourg.
-
-Yan sentit un long serrement de cœur.
-
-Des écoliers jouaient sur la place publique, à l'ombre des platanes
-jaunis, et le vieillard crut se voir dans le passé, criaillant et
-gambadant comme ces gamins espiègles, sous ces mêmes platanes toujours
-jeunes.
-
-Il ne pouvait plus marcher seul. Le cocher le soutenait gravement,
-sans une parole. Et Yan s'affaissa près du confessionnal, avec un
-grand bruit dans ses oreilles.
-
-Le curé vint aussitôt, et Yan se confessa en gascon, en baissant ses
-yeux douloureux, en joignant ses mains osseuses, dont le tremblement
-faisait un petit bruit rythmé sur le prie-Dieu.
-
-Le paysan communia, une demi-heure après. Et quand l'hostie symbolique
-fondit dans sa bouche, il sentit un tressaillement dans tout son être,
-comme si son vieux corps vibrait d'une nouvelle vie. Une tour en
-ruines doit éprouver de ces sensations, quand elle voit pousser des
-fleurs dans ses créneaux.
-
-Et après la messe, Yan se fit conduire au cimetière.
-
-Il marchait mieux; il avait l'âme en paix; et il croyait vaguement
-faire de la lumière par tout son corps, comme si des anges lui avaient
-passé une blanche tunique de lin.
-
-[Illustration]
-
-Il s'arrêta devant le coin de terre où dormaient les siens. Mais il ne
-pleura plus. Un rang de pierres grises dans l'herbe. C'était là.
-
-Yan trouva le sol très doux sous ses pieds las, comme s'il avait marché
-sur sa propre chair. Et quand il s'en alla, il lui parut que toutes
-les herbes de ce coin de terre s'enroulaient autour de ses jambes,
-familièrement, avec des caresses délicates, pareilles à celles des
-mains disparues.
-
-Il revint chez lui, tout hanté d'une grande pensée blanche, qui
-semblait faire éclore des lis dans son cerveau. Oui, bientôt, lui
-aussi, bientôt il arriverait sous cette terre, pour dormir côte à côte
-avec les aïeux oubliés; et peut-être quelques-uns de ses atomes
-frémiraient-ils au contact mystérieux de vos atomes, ô morts
-impérissables! Et ce serait fini de souffrir. Et aucune des tristesses
-noires qui avaient obscurci ses vieux jours ne pèserait plus sur lui.
-Ah! cela aurait été si doux pourtant de mourir comme il avait vécu, en
-paysan, en Gascon! Et la suprême larme vint repolir l'azur fané de ses
-yeux.
-
-Mais c'était un vœu inutile. Yan n'y songea plus.
-
- * * * * *
-
-Au Bignaou,--qui s'appelait depuis quelques jours la villa
-Duvignau,--l'ex-député et Mlle Florence arrivèrent presque en même
-temps que lui. Il était onze heures. Yan s'assura que les champignons
-étaient cuits, et serra la main de M. Brion, correctement, en arrêtant
-autant que possible le tremblement de ses doigts.
-
-Florence semblait faire le printemps autour d'elle. Emile était très
-pâle. L'ex-député fort morne.
-
-On se mit à table.
-
-Yan fut très convenable pendant le repas. Emile n'eut rien à lui
-reprocher. Il ne demanda pas de mesture. Il mangea presque de tout. Il
-ne dit aucun mot déplacé. Jamais il n'avait été aussi gentil.
-
-Souvent, de ses petites prunelles claires, il regardait l'heure à la
-pendule. Puis il considérait la radieuse Florence, longuement, comme
-pour faire provision de courage.
-
-Et, quand les champignons arrivèrent, savoureux et fumants, il ferma
-les yeux. Il éprouvait un léger vertige.
-
---Voulez-vous m'en laisser goûter, Yan? demanda Florence.
-
---Oh! non! répondit le vieillard. Ne sont-ils pas tous pour moi?
-
-Il était onze heures trois quarts.
-
-Et Yan mangea les champignons de grand appétit. Il les mangea tous,
-sans écouter les mélopées tristes qui semblaient retentir dans son
-cerveau.
-
-Et Florence fut très heureuse.
-
-Le temps ne compta plus ensuite pour Yan du Bignaou; il n'entendit
-rien de ce qu'on disait. A peine comprit-il, lorsque Emile laissa
-tomber la conversation, au dessert, que l'heure de parler était venue.
-Yan ne se troubla pas. Il sentit les yeux de tous les convives
-converger sur lui. Et sa voix ne trembla pas trop lorsqu'il prononça
-les premières paroles. C'était très solennel. Florence haletait. Oh!
-la bonne voix toute faible de l'aïeul, comme elle pénétrait l'âme! Yan
-ne se trompa point. Il prononça très purement les nasales et les
-_u_. Il en était si étonné lui-même qu'il crut entendre un ange
-secourable du bon Dieu parler par son humble bouche... Il éprouva un
-long frisson dans tout son être quand il arriva aux derniers mots de
-son discours:
-
---Monsieur Brion, c'est avec une émotion réelle que j'ai l'honneur de
-vous demander, pour mon filleul, la main de mademoiselle votre
-fille!...
-
-En ce moment Yan entendit la voix grave de M. Brion prononcer de
-belles paroles qui faisaient chaud au cœur.
-
---Je ne crois pas me tromper, cher Monsieur Duvignau, concluait le
-député sortant, en vous déclarant que Florence est toute disposée à
-devenir votre belle-fille.
-
-Alors, tout à coup, Florence se leva.
-
---Oui, mais à une condition, lança-t-elle.
-
-Et son visage parut illuminé de larmes.
-
-Emile frémit. Le député tressauta. Yan lui-même sentit une grande
-anxiété dans tout son être.
-
---Oui, je veux bien épouser M. Emile, reprenait la jeune fille. Mais,
-je le répète, à une condition. C'est que Yan redeviendra Gascon et
-reprendra toutes ses anciennes habitudes!
-
-Après avoir parlé ainsi, Mlle Florence quitta sa place et alla
-embrasser M. Jean à pleines lèvres.
-
---Parlez patois, Yan, ajouta-t-elle, habillez-vous comme un paysan,
-mangez de la mesture, et riez, et chantez, et faites ce que bon vous
-semblera, _Diou bibostes!_ Ah! je suis bien la maîtresse un peu!
-dit-elle en se retournant tendrement vers Emile.
-
-Florence avait deviné toutes les tortures de l'aïeul.
-
-Et M. Brion, le ballotté de la veille, qui rapidement s'était fait
-cette réflexion: «C'est une idée, ça! pour me concilier les classes
-ouvrières au second tour de scrutin!...» s'empressa de déclarer:
-
---Mais elle a raison, cette chérie! Ne vous gênez pas, Yan! Redevenez
-le paysan d'autrefois, si le cœur vous en dit! Elles ont du bon, les
-mœurs de nos belles populations rurales!
-
-Yan sentit en lui une telle explosion de bonheur quand il entendit ces
-paroles, qu'il se mit à pousser une longue clameur de joie, sans
-pouvoir dire un mot.
-
---Ah! moun Diou! balbutia-t-il à la fin. Ah! moun Diou!
-
-Et il joignit les mains. Et il leva les yeux. Et il sentit dans son
-cœur une si véhémente fermentation de plaisir qu'il eut peur d'étouffer.
-
---Ah! moun Diou!
-
-Tout le monde pleurait: tout le monde s'embrassait; un même délire
-bouleversait toutes les têtes.
-
-Alors Yan, malgré ses jambes infirmes, éprouva le besoin de se secouer
-sur sa chaise; Florence, agitée par le même instinct, sauta pour de
-bon; Emile se leva, le député sortant changea de place; et la servante
-engloutit avec émotion deux prunes à l'eau-de-vie! Le ciel, le ciel
-avec toutes ses délices, croulait sur le Bignaou enchanté!
-
---Ah! je n'étais pas si malheureux! se récria Yan, qui par pudeur
-voulait dissimuler son immense félicité. Non! J'étais même très bien,
-je vous assure... Si vous voulez seulement me permettre d'ôter cette
-redingote...
-
-Et il s'en alla, très leste, miraculeusement, pour aller prendre sa
-chamarre, la longue blouse bleue, qu'il n'avait pas revêtue depuis un
-mois.
-
-Oh! ce fut un bain de volupté sur ses vieilles épaules!
-
---Là! maintenant, j'ai chaud. Et je suis à mon aise!... Si vous me
-permettiez de reprendre un instant mes sabots...?
-
-Et il retrouva ses lourdes chaussures de bois dans un fond de placard,
-ses confortables sabots qui pesaient deux livres chacun!
-
---Là! comme ceci, je suis ingambe! Tandis qu'avec ces barbares
-bottines en chevreau... Et gascon? Voudriez-vous que je parle un peu
-gascon! Diou biban! le bien que ça ferait à ma langue! Ah! lou
-gascoun, amics! lous anyous ne deben debisa que coum aco, aü ceü!
-
-Il traduisit, pour Florence:
-
---Les anges ne doivent parler que cette langue, au ciel.
-
---_Oh! qu'abi coumprés, Yan!_ repartit la jeune fille vexée.
-
---Tenez! puisqu'ils le parlent déjà sur la terre! conclut galamment le
-vieux.
-
-Il avait eu de l'esprit autrefois, en gascon!
-
-Et il prit la table à deux mains, car la félicité lui troublait la
-tête.
-
---A la noce dans un mois, je chanterai! annonça-t-il.
-
-[Illustration: Il laissa tomber sa tête sur la table.]
-
---Chantez tout de suite! cria-t-on à l'unisson.
-
---Bien! mais laissez-moi priser un brin!
-
-Il aspira aussitôt une pincée de tabac, et ses narines eurent des
-sensations si voluptueuses qu'il inonda sa tabatière de larmes.
-
-Il commença, d'une petite voix aigrelette, une chanson joyeuse du pays:
-
- _Sou pount de Toulouse, tres filles qu'y a_ (bis)
- _Qu'y passa un mouène qui leus saluda
- Tra-la-larelalare
- Tra-la-larelala!_
-
-Et tout le monde répéta:
-
- _Tra-la-larelala!_
-
-Yan, d'une voix un peu plus sourde, continua:
-
- _Qu'y passa un mouène qui leus saluda_ (bis)
- _Les disou lou mouène: «Le mie quaou sera?»
- Tra-la..._
-
-Il s'interrompit:
-
- _Tra-la...
- Tra..._
-
-Ses yeux s'injectèrent.
-
---Ah! lança-t-il, les champ...
-
-Mais il ne voulut pas terminer; il laissa tomber sa tête sur la table,
-en poussant une longue plainte.
-
---Papa! qu'y a-t-il? dit Emile avec inquiétude.
-
---Oh! papa! s'éplora Florence.
-
-Yan ne répondit point. Les yeux fermés, la face rougie, il continua de
-se plaindre en croisant les mains sur sa poitrine.
-
---Le médecin! vite! dit-il brusquement.
-
-Et ses dents claquèrent.
-
---Qu'avez-vous? qu'avez-vous? demandait-on, en s'empressant autour de
-lui.
-
-Le cocher vint dire:
-
---Le médecin? Mais aujourd'hui, lundi, il est au marché de Pouillon!
-
---C'est juste! fit Yan, en rouvrant les yeux. J'y avais pensé.
-
-Et il ajouta, très bas:
-
---Allez chercher M. le curé!
-
---Oh! papa...
-
-Yan fut pris d'un long frisson qui secoua tous ses membres comme les
-branches d'un vieil arbre.
-
---Mais il y a des médecins à Dax! dit Emile.
-
---Quinze kilomètres! balbutia Yan.
-
-Puis avec un sourire:
-
---Ils arriveraient trop tard.
-
-[Illustration: Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.]
-
---Ah! mon Dieu, je devine! cria Florence; ce sont les champignons!
-
-Mais Yan nia avec force.
-
---Non, je vous assure. Ils étaient bons, allez! répondit-il à la jeune
-fille avec une grande amitié dans sa voix.
-
-Et il referma ses yeux, de peur que Florence n'y découvrît ses
-pensées.
-
-M. Brion conseilla un vomitif.
-
---Oh! oui! si vous voulez!... acquiesça Yan avec impatience.
-
-Une pincée d'émétique lui fut présentée dans un peu d'eau.
-
-Yan saisit le breuvage de ses mains éperdues.
-
-Il essaya de boire.
-
---Oh! oui! il faut vivre maintenant! se dit-il. Vivre, être heureux!
-Mon Dieu! Sauvez-moi!
-
-Mais, dans sa hâte, il versa la moitié de la solution, tout à côté,
-sur son cou; et la quantité absorbée ne suffit pas à le faire vomir.
-
-Il n'y avait pas un pharmacien dans les environs.
-
---Ah! je ne veux pas! cria Yan, dont les lèvres se frangeaient
-d'écume. Non! je ne veux pas mourir!
-
-Il pensait aux champignons maudits.
-
-«Mon Dieu, pria-t-il mentalement, mon Dieu, vous qui pouvez tout, il
-faut que les champignons ne soient pas vénéneux, vous entendez?»
-
-Il se fit porter par Emile et par Florence devant le bénitier de sa
-chambre. Il but de l'eau bénite avec ferveur. Puis il pria en claquant
-des dents. Mais ses genoux s'effondraient sous lui.
-
-Alors, déjà violet, il se résigna.
-
---L'extrême-onction! souffla-t-il d'une voix pâteuse.
-
-Et il voulut être couché à la place même qu'occupait son ancienne
-chambre; la chambre où il était né, la chambre où ses ancêtres étaient
-morts. Ce n'était plus qu'une pièce quelconque, rapetissée, dénaturée,
-méconnaissable. Une porte et un bout du plafond étaient les seuls
-vestiges de la chambre ancienne. Cela servait de cabinet de débarras
-dans le Bignaou nouveau. Néanmoins Yan voulut être placé là.
-
-Il regarda le coin du plafond, là-haut, et ses yeux ne remuèrent plus.
-
-Une demi-heure après, un tintement argentin vint frapper ses oreilles:
-
-«Que-tin! que-tin!»
-
-Yan reconnut cette clochette: c'était Dieu qui arrivait, le Dieu des
-moribonds glacés. Le prêtre, vêtu de blanc, l'apportait pour lui, à
-travers les champs dorés de soleil, ce Dieu de pardon! Et l'enfant de
-chœur agitait sa sonnette pour faire découvrir les paysans pieux, pour
-faire prier les paysannes émues.
-
-«Que-tin! que-tin!»
-
-Le tintement rythmé approchait et Florence frémit, comme si elle
-allait voir arriver la Mort.
-
---Papa! il faut vivre! gémit-elle.
-
-Yan essaya de lui sourire.
-
---Non, il vaut mieux que je m'en aille! dit-il, péniblement, avec sa
-langue entravée.
-
-Il avait encore toute sa connaissance. Il prit les mains des deux
-fiancés dans les siennes et il les regarda longtemps, Emile et
-Florence, de ses prunelles graves dont l'azur aboli allait refleurir
-ailleurs; puis, très doucement, avec une infinie tendresse de voix où
-se révélait la vision de bonheurs à venir--qu'il ne goûterait pas,
-lui!--Yan balbutia:
-
---Lou permé, que l'appellerats Poutoun! (Le premier, vous l'appellerez
-Poutoun!)
-
-Et il dirigea de nouveau ses yeux vers le plafond familier, comme s'il
-avait su que son âme allait s'envoler par là.
-
-Il divagua un peu, quand le prêtre, avec des paroles latines, vint lui
-purifier les sens de son onction spirituelle. Deux ou trois fois, on
-l'entendit qui disait: «Bé, Martin! Bé, Youan!» comme s'il avait
-labouré de vastes plaines avec de grands bœufs de rêve. Puis, ses
-mains lentes firent le geste de filer du lin, en roulant un coin du
-drap comme un fuseau.
-
-Mais, au crépuscule, quand le soleil fut tombé là-bas, à l'horizon,
-parmi des nuages de pourpre, Yan frissonna sur sa couchette
-improvisée. Il ouvrit sa bouche, il allongea son cou, il raidit ses
-membres, comme si un profond arrachement s'opérait en lui.
-
---Papa! papa!... appela Emile, qui sentait le Grand Mystère peser dans
-cette chambre.
-
-Et quelques secondes après sans doute, solennellement, avec des ailes
-trop pures pour que les yeux des hommes pussent les voir, au son de
-lyres trop harmonieuses pour que les oreilles terrestres pussent les
-entendre, il s'en allait, l'immortel Yan; il s'en allait revivre, bien
-simple et bien heureux dans quelque coin de ciel gascon, avec des
-anges de son pays, avec des saints de sa connaissance, avec les aïeux
-disparus: les braves et modestes laboureurs du Bignaou, auxquels le
-bon Dieu avait dû ouvrir, toutes grandes, les portes de son beau
-paradis.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
-
-
- COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE
-
- A 2 FR. LE VOLUME
-
-
- _Ouvrage déjà paru_:
-
- ABEL HERMANT
-
- EDDY & PADDY. (Illustrations de J.-E. BLANCHE.)
-
- [Illustration]
-
-
- ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
-
-
-Notes au lecteur:
-
-Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
-
-
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Yan, by Jean Rameau
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK YAN ***
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- </head>
-
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Yan, by Jean Rameau
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-
-
-Title: Yan
-
-Author: Jean Rameau
-
-Illustrator: Maximilienne Guyon
-
-Release Date: December 9, 2015 [EBook #50655]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK YAN ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Carol Brown, and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<!--001.png-->
-<p class="center">COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE</p>
-
-<p class="p2 center larger">JEAN RAMEAU</p>
-
-<h1><i class="decoration">Yan</i></h1>
-
-<p class="center">ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/cover.jpg"
- width="auto" height="80%"
- alt="Illustration: Couverture du Livre"
- title="Couverture du Livre"
- />
-</div>
-
-<p class="center"><span class="larger ls">PARIS</span><br />
-<span class="ls">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</span><br />
-<i class="decoration">28 bis, rue de Richelieu, 28 bis</i></p>
-
-<p class="center smaller">MDCCCXCV</p>
-<!--002.png-->
-<!--003.png-->
-<!--004.png-->
-<!--005.png-->
-
-<h1 class="p4">YAN</h1>
-<!--006.png-->
-<div class="chapter">
-<p class="p4 center ls">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<table class="p2" summary="other works">
-<tr><td class="center" colspan="2"><i class="decoration">Poésie</i></td></tr>
-
-<tr><td class="lefthang"><strong>Poèmes fantasques</strong></td><td class="leftextra">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>La Vie et la Mort</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>La Chanson des Étoiles</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>Nature</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-
-<tr><td class="center" colspan="2"><i class="decoration">Romans</i></td></tr>
-
-<tr><td class="lefthang"><strong>Moune</strong> (couronné par l'Académie française)</td><td class="leftextra">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>Possédée d'Amour</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>Le Satyre</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>Simple</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>L'Amour d'Annette</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>La Mascarade</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>Mademoiselle Azur</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>La Rose de Grenade</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-<tr><td class="lefthang"><strong>La Chevelure de Madeleine</strong></td><td class="leftextra">1 &mdash;</td></tr>
-
-<tr><td class="center" colspan="2"><i class="decoration">Contes</i></td></tr>
-
-<tr><td class="lefthang"><strong>Fantasmagories</strong> (histoires rapides)</td><td class="leftextra">1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="p2 center smaller"><i class="decoration">Droits de reproduction et de traduction réservés<br />
-pour tous les pays<br />
-y compris la Suède et la Norvège.</i></p>
-
-<p class="center smaller">S'adresser pour traiter à M. Paul Ollendorff, éditeur,<br />
-28 <i class="decoration">bis</i>, rue de Richelieu, Paris.</p>
-</div>
-<!--007.png-->
-
-<h2 class="ls">JEAN RAMEAU</h2>
-
-<h3 class="muchlarger"><i class="decoration">Yan</i></h3>
-
-<p class="center smaller ">ILLUSTRATIONS DE MAXIMILIENNE GUYON</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_01.jpg"
- width="75%" height="auto"
- alt="Illustration: Une jeune femme"
- title="Une jeune femme"
- />
-</div>
-
-<p class="p4 center"><span class="larger ls">PARIS</span><br />
-<span class="ls">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</span><br />
-<i class="decoration">28 bis, rue de Richelieu, 28 bis</i></p>
-
-<p class="center smaller">MDCCCXCV</p>
-<!--008.png-->
-
-<p class="break p4 center smaller">
-<span class="ls">IL A ÉTÉ TIR</span>É<br />
-<span class="ls">CINQUANTE EXEMPLAIRES DE LUXE</span><br />
-NUMÉROTÉS A LA PRESSE (1 A 50)</p>
-<!--009.png-->
-
-<p class="break p4 center">A</p>
-
-<p class="center larger">HENRI LABEYRIE</p>
-
-<p class="center smaller">PRÉSIDENT DE L'«ASSOCIATION LANDAISE»</p>
-
-<p class="p4 indent"><i class="decoration">Hommage affectueux d'un compatriote</i></p>
-
-<p class="quotesign">J. R.</p>
-<!--010.png-->
-<!--011.png-->
-<div class="chapter">
-<table class="p2" summary="chapter links">
-<tr><td class="centershort" colspan="6">Chapitre:</td></tr>
-<tr><td class="centershort"> <a href="#I"><abbr title="un">I</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#II"><abbr title="deux">II</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#III"><abbr title="trois">III</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#IV"><abbr title="quatre">IV</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#V"><abbr title="cinq">V</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#VI"><abbr title="six">VI</abbr></a></td>
-</tr><tr>
-<td class="centershort"> <a href="#VII"><abbr title="sept">VII</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#VIII"><abbr title="huit">VIII</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#IX"><abbr title="neuf">IX</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#X"><abbr title="dix">X</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#XI"><abbr title="onze">XI</abbr></a></td>
-<td class="centershort"> <a href="#XII"><abbr title="douze">XII</abbr></a></td>
-</tr>
-</table>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_02.jpg"
- width="75%" height="auto"
- alt="Illustration: Une Tour"
- title="Une Tour"
- />
-</div>
-
-<h3><a name="I"></a><abbr title="un">I</abbr></h3>
-
-<p class="p2">«Sega, liga!&mdash;sega, liga!&mdash;sega, liga!»</p>
-
-<p>Les frivoles cigales, qui ont le bon goût de s'exprimer en gascon,
-chantent interminablement ainsi, dans le bassin de l'Adour, au dire
-des paysans landais.</p>
-
-<p>«Sega, liga!&mdash;Sega, liga!»</p>
-
-<p>Cela signifie: Scier, lier! Scier le froment, lier le froment!
-<!--012.png--></p>
-
-<p>Et, dès que l'insecte méridional lance au milieu des pins sa
-frénétique chanson, les laboureurs prévenus aiguisent leurs longues
-faux, puis abattent, avec de grands gestes bruissants, les belles
-nappes jaunes du blé.</p>
-
-<p>«Sega, liga!»</p>
-
-<p>Cette après-midi de juillet, les cigales harassées clamaient cela,
-désespérément, dans la plaine de Salignacq, en faisant vibrer leurs
-ailes diaphanes et dures comme des lames de cristal.</p>
-
-<p>Le ciel était chauffé à blanc; le soleil&mdash;un royal soleil de
-Gascogne&mdash;semblait se fondre en tendresse sur les landes plates; et,
-dans les sables torréfiés, les pins rigides aux flancs meurtris
-avaient l'air de gigantesques torches de résine, prêtes à prendre feu.</p>
-
-<p>Dans cette température de fournaise, un homme allait: le vieux Yan du
-Bignaou,&mdash;Jean Duvignau, comme disent les messieurs qui connaissent le
-français.&mdash;Il allait sur un mulet, sur un mulet maigre escorté par de
-grosses mouches bourdonnantes, aux dards perçants comme des stylets.</p>
-
-<p>&mdash;Va, Briquet, va!
-<!--013.png--></p>
-
-<p>Et Briquet&mdash;c'était l'humble nom de l'animal&mdash;poursuivait son petit
-trot, les yeux méfiants, la queue éperdue, tandis que Yan, son maître,
-une branche feuillue dans la main, chassait avec paternité, de temps à
-autre, les taons faméliques acharnés sur sa monture.</p>
-
-<p>Yan,&mdash;dans le pays, on prononce Yann,&mdash;un paysan grand, sec, tout
-droit. Age: soixante ans. Profession: laboureur. Signe particulier:
-millionnaire. Au-dessus des joues, deux pommettes bien saillantes et
-bien roses. Dans le front, deux petits yeux bien clairs et bien
-francs. Les cheveux rares, la bouche large, le menton pointu. Sur le
-devant du cou, deux nerfs très raides et très apparents qui tiraillent
-la tête, l'un à droite, l'autre à gauche; deux nerfs qui semblent, à
-chaque instant, devoir crever la peau. Sur tout le reste de la figure,
-cette teinte basanée et noble qui est la teinte de la terre du pays.</p>
-
-<p>&mdash;Va, Briquet! va!</p>
-
-<p>Les vêtements? simples et dignes. Un pantalon de coutil convenablement
-rapiécé. Une sorte de blouse
-<!--014.png-->
-fanée: la <dfn>chamarre</dfn>. A la tête, un
-béret de laine bleue. Aux pieds, des espadrilles de toile blanche.
-Enfin, deux larges anneaux d'or aux oreilles.</p>
-
-<p>Et sous cette défroque? Un corps rare, doué de muscles célèbres, qui
-ont fait des prouesses dans le temps. Yan est respecté à dix
-kilomètres à la ronde. Les commères les plus ignares, les gamins les
-moins initiés savent que Yan porte sa charrue sur son dos, en revenant
-du labour, et qu'une fois, l'un de ses bœufs étant tombé malade, il a
-traîné un char plein de maïs à lui tout seul. Ce qui lui valut alors,
-dit-on, l'estime d'une fort jolie dame de la ville.</p>
-
-<p>Du reste, un estomac sain, un cœur vigoureux, un cerveau de puissance
-moyenne, avec les quelques fêlures indispensables pour rendre un sujet
-intéressant; une âme simple, avec les trois ou quatre défauts
-nécessaires pour rendre un homme sympathique.</p>
-
-<p>Ici, les vices, très respectables, sont: une avarice basse, un
-entêtement irréfléchi, et un superbe esprit de routine fort apprécié
-dans la région.</p>
-
-<p>Yan doit sa fortune à la terre. Aussi
-<!--015.png-->
-aime-t-il son pays d'un amour
-invraisemblable. Dans son sommeil, il rêve de campagnes vertes et
-grasses, qu'il presse fantastiquement dans ses longs bras.</p>
-
-<p>Mais, s'il adore sa commune de Salignacq, et, par extension, son
-canton, son département, il exècre tout le reste du globe. Les régions
-lointaines n'ont que son mépris. Paris surtout est l'objet constant de
-ses anathèmes: Paris qui gâte les fils de paysans riches, avec ses
-mœurs; Paris qui corrompt les travailleurs des champs, avec ses
-journaux; Paris, cause de l'enchérissement des salaires, et de la
-fainéantise des employés, et de la rapacité des percepteurs; Paris,
-qui fait toutes les crises ouvrières, commerciales et agricoles!
-Satané Paris!</p>
-
-<p>Lui a pour mission, ici-bas, de protéger la Gascogne contre Paris. Il
-le pense très sérieusement. Aussi ne laisse-t-il échapper aucune
-occasion de déblatérer contre la grande ville. Toutes les modes
-nouvelles sont rigoureusement proscrites de Salignacq, car Yan est
-propriétaire de la moitié de la commune. Il ne souffre pas que ses
-<!--016.png-->
-colons s'expriment en français. Il prend de préférence des journaliers
-illettrés, des servantes niaises et malpropres. Enfin pour donner
-l'exemple, il va vêtu comme un chiffonnier, lui, le millionnaire; et
-parfois il s'ingénie à paraître grossier, ignorant et trivial, par un
-héroïque amour du terroir.</p>
-
-<p>&mdash;Va, va, Briquet!</p>
-
-<p class="center">* * * * *</p>
-
-<p>Ce jour-là, Yan du Bignaou revenait de Chalosse, où il était allé
-compter les gerbes de froment dues par ses fermiers. Briquet
-accélérait son trot. Là-bas, à travers le semis grêle des pignadars,
-il sentait l'écurie avec son odorante fourchée de foin au râtelier. Et
-il trottait, trottait, en enfonçant dans le sable fin, dans le sable
-ardent comme une braise, ses gros sabots de bête campagnarde.</p>
-
-<p>Il pouvait être midi. Au loin, un beuglement de cor appelait des
-paysans à la soupe. Le soleil blessait les yeux. Briquet, blanc
-d'écume, enfila un petit sentier tortueux qui suivait les caprices
-d'un ruisseau infime, pitoyable, mort de soif, dont le soleil
-paraissait boire les suprêmes gouttes.
-<!--017.png-->
-Puis, tout à coup, on se trouva
-devant le Lü, une rivière rousse, à demi ensablée. Là, Briquet hennit.
-Et Yan, dont la peau semblait cuite, vulcanisée, dure comme un
-parchemin, eut un long soupir de béatitude.</p>
-
-<p>L'homme et la bête avaient eu le même soulagement attendri, l'exquise
-sensation de revoir, brusquement, le bon pays natal et familier.</p>
-
-<p>C'était là-bas, à gauche, de l'autre côté de l'eau. Il n'aurait fallu
-que cinq minutes pour s'y rendre, sans cette rivière absurde. Mais
-voilà que l'unique pont se trouvait à une demi-lieue: un détour
-épouvantable! Et Yan maudissait le conseil municipal de sa commune en
-termes énergiques, chaque fois qu'il revenait ainsi de Chalosse. En
-voilà des brigands! Et penser que son fils, oui, André Duvignau en
-personne, en était, de cette bande!</p>
-
-<p>Ici, Yan du Bignaou ramena son béret sur ses yeux, d'un coup de main,
-et lâcha le grand juron pour lequel, chaque année, son confesseur lui
-donnait trois chapelets à dire:</p>
-
-<p>&mdash;Diou biban!
-<!--018.png--></p>
-
-<p>Enfin, chaque famille a sa honte, n'est-ce pas? Lui avait cet André...
-Ah! un monsieur, parbleu! Un monsieur qui porte chapeau, et qui
-s'exprime en français, et qui a été à Paris, et qui y a dépensé...
-Diou biban!</p>
-
-<p>Ce jour-là, le courroux de Yan avait un fort prétexte de plus. Sur le
-bord du Lü, ce fils André faisait bâtir un château ridicule. On le
-découvrait de là. Cette hideur de pierre encore entourée
-d'échafaudages et hérissée de balcons incongrus... parfaitement,
-c'était ça!</p>
-
-<p>Yan cracha avec frénésie. Cette bâtisse lui donnait des nausées.</p>
-
-<p>&mdash;Cinquante mille francs, Briquet! confia-t-il à son compagnon
-placide, cinquante mille francs, cette tour de Babel!</p>
-
-<p>Et il se renfonça le béret sur les yeux, pour n'être pas blessé par la
-vue de cette construction impudente.</p>
-
-<p>Mais, à côté, basse et d'adorable mauvais goût, lui apparut la maison
-chère où il était né, et où il voulait mourir: le Bignaou tant
-incommode, le Bignaou tant aimé. Et les yeux de Yan s'étoilèrent,
-choyés par cette
-<!--019.png-->
-vision bonne et chatouilleuse aux prunelles comme
-si le paysage avait été en velours!</p>
-
-<p>C'était un pâté de maisons désordonnées, jurant les unes auprès des
-autres comme une bande d'Espagnols ivres. Toutes vieilles, toutes
-ratatinées, toutes flanquées de constructions bizarres semblables à
-des excroissances de pierre qui leur auraient poussé dessus. Les murs
-avaient des ventres; les croisées incorrectes semblaient des grimaces,
-dans la blancheur des façades; et, à cause d'une grange énorme bâtie
-au midi, il régnait, dans toute la maison principale, une humidité
-d'aquarium, qui ébauchait des champignons sur le dos des habitants.
-Mais, baste! le père de Yan avait vécu quatre-vingt-sept ans là
-dedans! Or le fils se promettait bien de suivre son exemple, Diou
-bibostes!</p>
-
-<p>Et Yan, raide sur ses étriers, poussa un vigoureux grognement dans
-l'air, le thorax à l'aise et le gosier puissant, pour se prouver la
-force de ses poumons.</p>
-
-<p>Des prairies, des saulaies, des rangs
-<!--020.png-->
-grandioses de platanes aux
-troncs blancs et lisses comme des torses de lutteurs, puis voici la
-monstruosité architecturale de M. Duvignau fils, qui s'étale dans
-toute sa révoltante magnificence.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement non! pensa Yan, ce qui arriva autrefois à la tour de
-Babel, ça n'est pas vrai! Car si... Mais silence!</p>
-
-<p>Yan entrevit une pénitence de trois nouveaux chapelets, pour le vœu
-plus ou moins catholique qu'il allait émettre là; et il serra ses
-lèvres minces avec vertu.</p>
-
-<p>Il faisait plus chaud. Le soleil jetait des laves sur les épaules. Au
-couchant, de petits nuages blancs s'avançaient, frisés comme des
-chevelures. Yan cuisait sur le mulet écumant. Il avait une soif à
-boire le Lü. L'eau qu'il voyait luire à ses côtés, lui faisait danser
-l'estomac de convoitise. Il ferma les yeux.</p>
-
-<p>Mais il les rouvrit soudain.</p>
-
-<p>Un grand bruit, un long bruit assourdissant, comme si toute la
-Gascogne s'écroulait dans le troisième dessous de la terre, était venu
-frapper ses oreilles.
-<!--021.png--></p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! Briquet! cria Yan.</p>
-
-<p>Et Briquet, effrayé, se dressa sur ses pieds de derrière.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? poursuivit Yan du Bignaou.</p>
-
-<p>Et rien ne s'aperçut. Non, le ciel n'était pas tombé!</p>
-
-<p>Mais alors, ayant voulu jeter les yeux sur le château de son fils, le
-paysan pâlit.</p>
-
-<p>C'était ça!</p>
-
-<p>Et ses mains tremblèrent.</p>
-
-<p>C'était ça! Une catastrophe là dedans. Un échafaudage renversé, et des
-cris! Tenez, n'entendez-vous pas des cris?</p>
-
-<p>Anxieux, Yan demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? Hé! là-bas! qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>On ne lui répondit pas. Il vit seulement des ouvriers qui poussaient
-des clameurs et qui couraient en levant les bras.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! fit le vieux paysan.</p>
-
-<p>Il sentit une grande oppression sur sa poitrine et son cœur sembla
-bondir entre ses poumons.
-<!--022.png--></p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! ce cri, n'est-ce pas celui d'André?... Ah! damné que je
-suis! damné! damné!</p>
-
-<p>Il n'hésita pas. Il y avait encore douze cents mètres de chemin
-jusqu'au pont. Il lança son mulet dans la rivière.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, à la nage Briquet! A la nage! Nous y sommes en deux minutes!
-Va!</p>
-
-<p>Briquet refusait; Yan dut le fouetter à tour de bras.</p>
-
-<p>&mdash;Là, Briquet! il n'y a pas beaucoup d'eau, va! Trois pieds au plus,
-va! va!</p>
-
-<p>Briquet alla. Il se lança dans le Lü jaune et trembla de tout son
-ventre au contact de l'eau. Il avança, la tête haute, les jambes
-impétueuses.</p>
-
-<p>Deux, trois, quatre pieds! Oui, il y avait bien quatre pieds d'eau! Et
-Yan frissonna en se sentant mouiller jusqu'à la ceinture.</p>
-
-<p>&mdash;Hue, Briquet! hue!</p>
-
-<p>Yan haletait.</p>
-
-<p>&mdash;Damné! se disait-il encore!</p>
-
-<p>Et il regardait autour de lui, de ses yeux hagards, pour voir le démon
-néfaste, l'esprit pernicieux qui avait saisi sa pensée au vol, tout à
-l'heure,
-<!--023.png-->
-<!--024.png-->
-<!--025.png-->
-et qui l'avait réalisée instantanément.</p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_03.jpg"
- width="100%" height="auto"
- alt="Illustration: «_Hilh! hilh!_» appela-t-il."
- />
- <p class="caption">«_Hilh! hilh!_» appela-t-il.</p>
-</div>
-
-<p>Il toucha au bord.</p>
-
-<p>&mdash;André? appela-t-il.</p>
-
-<p>Yan sauta lestement à terre, et, sans se secouer, courut vers la
-maison neuve.</p>
-
-<p>&mdash;André!... Où est André?...</p>
-
-<p>Il l'aperçut tout à coup, son fils André, sous un pêle-mêle de poutres
-rompues, André couvert de sang. Il avait voulu grimper sur un
-échafaudage pour voir le panorama; une poutrelle avait fléchi.</p>
-
-<p>Le vieillard, qui adorait son fils, quoi qu'il en eût dit, poussa une
-clameur terrible.</p>
-
-<p>&mdash;<em>Hilh! hilh!</em> appela-t-il. Oh! ne va pas mourir au moins! non!</p>
-
-<p>Et aussitôt, il se mit, comme les ouvriers, à enlever des poutres, à
-enlever des planches, à enlever des plâtras, de toutes ses forces,
-pour délivrer son fils.</p>
-
-<p>&mdash;Papa! souffla celui-ci, quand son père eut pris son corps broyé dans
-ses bras, papa!&mdash;et ses mâchoires tremblaient d'une peur
-bestiale,&mdash;pardonnez-moi, et prenez soin de mon enfant!
-<!--026.png--></p>
-
-<p>Yan envoya chercher le médecin, M. Capdepont, qui demeurait là-bas, à
-dix ou douze kilomètres de Salignacq, mais il n'y avait rien à faire.
-André mourut avant l'arrivée du docteur.</p>
-
-<p>Le vieux paysan pleura toute la nuit. De temps en temps il montrait le
-poing au château, à cet ennemi de pierre qui venait de lui tuer son
-fils. Et alors il grondait:</p>
-
-<p>&mdash;Tu me le payeras, toi! tu me le payeras!</p>
-
-<p>Deux jours après, André ayant été mis en terre, Yan porta de la paille
-dans le château inachevé, il répandit du pétrole sur les murs, il
-plaça quelques fagots de pin dans les angles, puis, furieusement, il
-alluma le tout. Le feu monta, lécha les plafonds, attaqua les poutres,
-allongea ses langues jaunes par les fenêtres.</p>
-
-<p>&mdash;Elle brûle! elle brûle, la tour de Babel! cria Yan avec exaltation.</p>
-
-<p>Il rentra chez lui, courut à un berceau, prit un jeune enfant dans ses
-bras, et alla lui montrer l'incendie énorme, l'incendie vengeur, qui
-dévorait le château maudit où André avait trouvé la mort.
-<!--027.png--></p>
-
-<p>&mdash;Il a tué papa! disait Yan à l'enfant... Je le tue!</p>
-
-<p>Le petit regardait, effrayé, sans comprendre; et parfois il cachait sa
-tête contre la poitrine de l'aïeul.</p>
-
-<p>Quand les murs du château restèrent seuls debout, lugubres et noircis,
-le vieux Yan, que cette catastrophe avait un peu détraqué, et qui, par
-suite de raisonnements extraordinaires avait trouvé une cause bizarre
-à la mort épouvantable de son fils, le vieux Yan embrassa son jeune
-filleul de ses lèvres tremblantes, puis, les yeux encore rougis de
-tous les pleurs versés, il s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je le jure par la mémoire de ton père! toi, petit, tu resteras
-paysan comme ton parrain!</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--028.png-->
-
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="II"></a><abbr title="deux">II</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Voici un beau dimanche de mars. Le soleil daigne luire, et les
-branches des arbres, sous ses caresses tièdes, ouvrent follement leurs
-petits bourgeons chatouillés.</p>
-
-<p>Il y a dix-huit ans que le grand, joyeux et robuste Yan a perdu son
-fils André.</p>
-
-<p>Et voici, dans la cuisine du Bignaou, assis en un vaste fauteuil garni
-de paille, un vieil homme ratatiné, courbé, recoquillé, allongeant
-vers le feu deux mains tremblantes et amaigries.</p>
-
-<p>C'est l'ancien Yan, le bon laboureur herculéen, qui portait sa charrue
-sur les épaules.</p>
-
-<p>Quand les deux mains frileuses sont assez chaudes, le vieillard prend
-une quenouille de roseau chargée de lin, l'attache à sa ceinture,
-comme fait
-<!--029.png-->
-une femme, ramasse à son côté un long fuseau de bois, et
-silencieusement, file, file du lin, en regardant, de ses petits yeux
-gris, les sarments rouges qui se tordent, dans la flamme, puis
-s'effondrent en braise.</p>
-
-<p>Yan file ainsi, file du lin depuis dix ans. Il n'a plus l'usage de ses
-jambes; il ne peut se mouvoir que sur des béquilles.</p>
-
-<p>La cause? Il la savait, l'incurable Gascon. Et une haine féroce
-bouillonnait en lui contre cette cause maudite qui
-était&mdash;naturellement&mdash;Paris!</p>
-
-<p>Car si Paris n'avait pas existé, n'est-ce pas, André n'y serait pas
-allé. S'il n'y était pas allé, il n'aurait pas songé à faire
-construire cette maison néfaste. S'il ne l'avait pas fait construire,
-il n'y aurait pas trouvé la mort. S'il n'y avait pas trouvé la mort,
-Yan ne se serait pas jeté à l'eau un jour où il était couvert de
-sueur; et par conséquent&mdash;le médecin lui-même l'avait reconnu!&mdash;ses
-jambes n'auraient pas attrapé ces rhumatismes atroces qui le clouaient
-depuis quinze ans sur un fauteuil. L'infernal Paris!
-<!--030.png--></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_04.jpg"
- width="75%" height="auto"
- alt="Illustration: Homme assis"
- title="Homme assis"
- />
-</div>
-
-<p>D'abord il avait essayé de se révolter contre ces jambes malapprises.
-Il les avait traitées de la belle façon, les obligeant à marcher, à
-travailler, à se secouer quand même. Mais les gueuses arrachaient à
-Yan des cris horribles. Et enfin, un jour, rendu, vaincu, renonçant à
-la lutte, il était tombé sur
-<!--031.png-->
-ce fauteuil, s'était mis une peau de
-mouton sur les genoux, et patiemment, avait appris, comme il disait,
-le difficile métier de bon à rien.</p>
-
-<p>Puis, ses jambes étant devenues de plus en plus lourdes, ses bras où
-toute la vie affluait étant devenus de plus en plus fébriles, il avait
-dû faire n'importe quoi avec ses mains: des paniers d'osier, beaucoup
-de paniers d'osier, des monceaux de paniers d'osier, qu'il envoyait
-vendre au marché de Dax.</p>
-
-<p>Enfin, ses poignets s'étant rouillés à leur tour, il avait pris une
-quenouille, en pleurant, voilà dix années, et, depuis lors, au coin du
-feu, il faisait ronronner son fuseau, ronronner, ronronner! Et le
-fuseau du vieillard avait livré du fil, interminablement du fil, du
-fil dont on faisait tous les draps de lit, toutes les nappes, toutes
-les chemises de la maisonnée!... Satané Paris!</p>
-
-<p>Il s'en était un peu vengé, certes, de Paris! Comment? En ne lui
-confiant pas son petit-fils. Oh! le gentil bambin bien sage, bien
-élevé, bien Gascon qu'il avait su en faire!</p>
-
-<p>Ce petit-fils, c'était actuellement
-<!--032.png-->
-toute la vie du bon maniaque. Il
-ne voyait que lui, n'aimait entendre que lui. Yan était constamment de
-mauvaise humeur avec tout le monde excepté avec son cher Emile&mdash;car il
-s'appelait Emile&mdash;il l'avait regardé grandir avec des yeux émerveillés
-de mère. D'ailleurs, était-il encore un homme, le faible Yan? Et, à sa
-grande surprise, il pleurait de joie souvent, de joie comme une simple
-fillette, quand on ne le voyait pas; puis il disait des chapelets
-innombrables pour remercier le bon Dieu qui lui avait donné un filleul
-aussi gentil.</p>
-
-<p>Emile aussi aimait bien son aïeul. D'abord, il l'appelait papa. Cela
-seul valait le paradis. Il l'appelait papa, et il lui rendait la vie
-très douce, et il le consolait de tous les enfants et de tous les amis
-que Yan avait perdus dans le cours de sa longue existence. Emile:
-voilà tout ce qui restait de son sang, de sa chair, de son âme. Tous
-les autres, issus de lui, étaient retournés au limon primitif. Et la
-tendresse de l'aïeul en était décuplée.</p>
-
-<p>C'était Yan qui lui avait appris à parler.
-<!--033.png-->
-A trois ans, quand son père
-était mort, il bredouillait le français, l'innocent petit. Mais son
-parrain sut faire oublier rapidement cette langue de sauvages; et six
-mois après, le jeune Emile du Bignaou commençait délicieusement à
-gasconner.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde! lui disait Yan, en roulant de gros yeux; si tu n'es
-pas sage, Paris va te manger!</p>
-
-<p>Paris, pour Emile, c'était le Loup.</p>
-
-<p>Il en eut peur longtemps.</p>
-
-<p>Yan fut d'abord son seul professeur. Il lui apprit tout ce qu'il
-savait lui-même; puis, bien des choses qu'il ne savait pas, mais qu'il
-trouvait dans des livres,&mdash;dans des livres français,
-hélas!&mdash;celles-là, il les déposait dans le cerveau de son filleul,
-sans en garder personnellement la moindre parcelle&mdash;sa mémoire de
-vieillard lui rendait de ces services. Plus tard, quand Emile eut dix
-ans, Yan, qui se sentait toujours capable de laisser à son héritier un
-bon million, consentit à interner l'enfant au collège de Dax, pendant
-quelque temps. Il fallait bien que le jeune du Bignaou parût aussi
-scélérat qu'un autre, aux yeux des jeunes filles à marier!
-<!--034.png--></p>
-
-<p>Donc, ce matin de mars, dix-huit ans après la mort d'André, Yan filait
-silencieusement, au coin du feu, quoique ce fût un péché véniel de
-travailler le dimanche, et il se sentait heureux, les genoux sous la
-peau de mouton, les yeux égayés par le bon soleil revenu.</p>
-
-<p>Tout à coup, à côté de la cuisine, dans cette grande salle
-particulière à toutes les maisons du pays, salle dénommée: le
-<em>Séou</em>, il entendit un grand frôlement de feuilles, comme si un arbre
-s'était avisé d'entrer.</p>
-
-<p>Yan comprit, et il se retourna vivement vers la porte du séou.</p>
-
-<p>&mdash;Ha! ha! cria-t-il, en voyant arriver un jeune homme joyeux, qui
-portait sur son épaule une longue tige de laurier&mdash;tu l'as bien
-choisie, Emile!</p>
-
-<p>Et il se débarrassa aussitôt de sa quenouille.</p>
-
-<p>Emile était actuellement un agréable garçon de vingt et un ans, à
-figure blanche comme un visage de demoiselle. Presque pas de barbe
-encore: trois douzaines de poils de chaque côté de la bouche, et un
-léger duvet sous les oreilles.
-<!--035.png--></p>
-
-<p>Il donna la grande branche de laurier à son aïeul et s'assit à côté de
-lui.</p>
-
-<p>Il portait un béret bleu, des sabots noirs, une veste brune. Il était
-maigre, petit, délicat. Ses yeux jaunes faisaient une bonne lumière
-chaude.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_05.jpg"
- width="75%" height="auto"
- alt="Illustration: Deux Hommes"
- title="Deux Hommes"
- />
-</div>
-
-<p>Le vieux Yan, qui se croyait toujours un soleil sur le dos quand son
-petit-fils était là, prit la belle branche
-<!--036.png-->
-de laurier et l'inspecta
-avec soin. Cette branche, on allait la porter à l'église, dans un
-moment,&mdash;ce dimanche, c'était la fête des Rameaux,&mdash;et la faire
-défiler sous le goupillon de M. le curé, afin que chaque feuille de
-l'arbuste bénit, jetée au feu, écartât les grêlons de l'enfer, pendant
-l'été, et éloignât la chanson des hiboux mélancoliques, durant
-l'hiver.</p>
-
-<p>Et Yan ouvrit un couteau crochu qu'il avait dans sa poche, puis se mit
-à émonder la grande branche de laurier, en reculant sa tête, de temps
-à autre, pour examiner son œuvre.</p>
-
-<p>Emile, fort attentif, le regarda besogner pendant quelques minutes.
-Mais bientôt il se leva et marcha nerveusement dans la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;Vous... vous... vous savez, papa! dit-il en bégayant subitement,
-comme il faisait certains jours, quand il éprouvait une forte émotion,
-vous savez que le député est arrivé hier?</p>
-
-<p>Yan eut un sourire douloureux. Un député! s'occuper d'un député! d'un
-monsieur de Paris! Honte!... Il feignit de ne pas entendre.</p>
-
-<p>Emile comprit la pensée du vieillard
-<!--037.png-->
-et il rougit légèrement; car,
-malgré sa bonne volonté, il n'avait pu apprendre à ne pas rougir, au
-collège.</p>
-
-<p>Yan émondait toujours sa branche, artistement, en faisant clignoter
-ses petits yeux inspirés.</p>
-
-<p>&mdash;Vois-tu, Emile, dit-il en travaillant, une branche de laurier qu'on
-va offrir à la bénédiction de Dieu doit être polie comme une mariée à
-l'autel. Ah! l'on a perdu, dans les campagnes, l'art d'orner les
-rameaux! Il n'y a plus que certains barbons, par-ci, par-là, qui
-sachent ciseler des branches comme des sceptres. Moi, jadis, quand mes
-poignets ne boudaient pas au travail, je préparais les lauriers de
-tous mes voisins... Oui, mon petit! Et je te jure que les tiges qui
-sortaient de mes mains auraient fait bonne figure à côté de la crosse
-dorée de l'évêque d'Aire! Peuh! aujourd'hui, on porte des branches de
-laurier à l'église comme des fagots de bois au four! On croirait,
-saint Yan me pardonne! qu'on va faire cuire le bon Dieu! Ah! satané
-Pa...</p>
-
-<p>Mais Yan interrompit son anathème. La culpabilité de Paris ne sautait
-<!--038.png-->
-pas aux yeux, d'abord. Puis Emile ne l'écoutait pas.</p>
-
-<p>L'aïeul le regarda d'un air foudroyant:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, gronda-t-il, après tout, ce député... quoi? Qu'est-ce qu'il
-a d'extraordinaire?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, papa!</p>
-
-<p>&mdash;Va donc! Si tu crois que je ne sais pas ce qui se passe sous ton
-béret! Un député! Eh bien oui: un monsieur qu'on envoie à Paris parce
-qu'il peut être nuisible dans sa province. N'est-ce pas là quelque
-chose de bien phénoménal? Un député!</p>
-
-<p>Yan s'arrêta. Puis, d'une voix aiguë comme une vrille:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu n'aurais pas rêvé d'être son gendre, par hasard?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? oh!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! je sais. Il a une fille! Dix-huit ans, paraît-il. C'est du
-joli, de la baudruche soufflée! On n'aurait qu'à la presser comme ça,
-tiens! ta fille de député: ffft! plus rien dedans, évaporée!</p>
-
-<p>&mdash;Papa! mais je...</p>
-
-<p>&mdash;Ça n'existe pas, te dis-je. Toujours malade et pâle!... Jésus! On
-<!--039.png-->
-voit le jour à travers. On en ferait des lunettes!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'ai jamais pensé...</p>
-
-<p>&mdash;Assez! je sais parfaitement que son arrivée met le pays en
-ébullition. On ne parle que de ça, du Lü au Gave. Diou biban! C'est
-pourtant un beau sujet de conversation! M. Brion, notre député, un
-Parisien qui a des biens au pays, vient passer les vacances ici, dans
-son château de la Taulade, parce que les médecins ont conseillé à sa
-fille de séjourner dans le Midi. Est-ce assez palpitant! Et voilà de
-quoi jacassent toutes les commères de Salignacq. Ma vache bretonne est
-capable d'en vêler d'émotion! On croirait que la lune nous est tombée
-sur la tête!... Hein! tu dis?... Ce sont de braves gens? Allons donc!
-Veux-tu que je t'apprenne, moi, pourquoi il nous arrive? Pour sa
-fille, déclare-t-il. Pas vrai! Tout bonnement pour préparer la
-réélection! Ah! je le vois venir!... Mais patience!</p>
-
-<p>&mdash;Papa, vous avez voté pour lui!</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! Il faut bien voter pour quelqu'un! Si ça m'amuse, moi! On
-n'a pas des branches de laurier à préparer
-<!--040.png-->
-tous les jours!... Tiens,
-regarde-moi donc ça, petit!</p>
-
-<p>Et Yan, qui avait manœuvré nerveusement du couteau, montra à son
-filleul un semblant de tête d'ange qu'il venait de sculpter dans sa
-tige.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? peut-il y en avoir, mais peut-il y en avoir de plus joliment
-fignolés au Paradis?</p>
-
-<p>Il continua. La branche avait déjà du style. On voyait d'abord un
-manche droit, long d'un mètre cinquante, puis le feuillage partait
-dru, sombre, taillé en cône et couronné d'une élégante aigrette. Et
-les mains de Yan vibraient de joie. Ah! depuis si longtemps elles
-n'avaient fait si aimable besogne! Autrefois, ces mains taillaient la
-vigne, semaient le maïs, dirigeaient dans le sol le glaive brutal de
-la charrue, ou flattaient, pendant les siestes embrasées, la poitrine
-haletante des bœufs. Oh! les belles années de jeunesse!</p>
-
-<p>Ce matin-ci, elles s'acharnèrent sur le laurier, les mains du
-vieillard; et dans le feuillage de l'arbuste tranché, les menues
-fleurs rondes semblaient lui sourire, comme de petites têtes
-odorantes. Avec la pointe de son couteau,
-<!--041.png-->
-il ornementa minutieusement
-le manche, dessina des rangs fantasques de croix, de circonférences,
-de becs d'oiseaux. Et quand le manche en fut pittoresquement
-recouvert, il prit des roses, des violettes, des primevères, toutes
-les fleurs du jardin, préalablement cueillies par une servante, et en
-attacha des poignées ici et là, dans le branchage touffu du laurier;
-ce qui composa un grand cône fleuri et bizarre, une monstruosité de
-plante invraisemblable, de végétal inédit, exhalant des parfums
-tendres, violents, délicats, incongrus, qui stupéfiaient les narines,
-exhibant un fouillis de couleurs roses, vertes, jaunes, bleues,
-ponceau ou pivoine, qui ahurissaient les yeux. Enfin, par-dessus le
-tout, dans l'aigrette triomphale de la cime, il suspendit, très
-apparent et très inattendu,&mdash;les grands artistes ès rameaux avaient
-souvent de ces inspirations étranges,&mdash;un pain, un grotesque pain de
-deux sous, d'un bête à faire peur!</p>
-
-<p>&mdash;Hein! s'exclama Yan, achevant son œuvre d'un coup de pouce; si le
-bon Dieu va être flatté de descendre là-dessus!
-<!--042.png--></p>
-
-<p>Mais il frémit d'indignation:</p>
-
-<p>Emile lui tournait le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Scélérat! lança le vieillard.</p>
-
-<p>Et ses jambes paralysées eurent un frisson de honte.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà comment tu t'occupes de moi, païen!... Ah! oui, je vois!
-grinça-t-il. Le député! tu regardes si le député arrive! Car il doit
-aller à la messe, dans sa voiture à deux chevaux!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, papa, je vous assure que...</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! Et moi aussi, je vais aller à la messe! Et nous allons
-voir, Diou biban, lequel des deux, du député ou de moi, aura le plus
-de succès!</p>
-
-<p>Et se retournant vers le <em>séou</em>, il appela:</p>
-
-<p>&mdash;Poutoun! attelle les bœufs au char vert, lave leurs pieds, cire
-leurs cornes et mets sur leurs têtes la peau de mouton des grandes
-foires!</p>
-
-<p>Et à la servante:</p>
-
-<p>&mdash;Fillon! voici la clé de l'armoire, apporte-moi ma chamarre bleue,
-mes sabots vernis, et la ceinture de soie rouge que m'avait donnée ma
-défunte femme! La rouge, tu entends bien, Fillon?
-<!--043.png--></p>
-
-<p>Puis, à Emile, en prenant son essor sur ses hautes béquilles:</p>
-
-<p>&mdash;Ton député, enfant? ton député!... Mais le suisse de la cathédrale
-de Dax pourrait venir, petit! il ne m'irait pas là!</p>
-
-<p>Et le vieux Yan plongea promptement sa tête dans le bassin du puits,
-afin de procéder à la toilette des grands jours.</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--044.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="III"></a><abbr title="trois">III</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Sur la place de l'Église, tout Salignacq était rangé. Des hommes
-voûtés, des femmes maigres, des enfants hâlés et silencieux. La
-plupart des hommes tenaient de longues branches de laurier fleuri. Il
-était dix heures. La bénédiction des Rameaux allait commencer. Sur la
-route pleine de soleil comme un blanc fleuve de lumière, les
-retardataires arrivaient, calmes et gracieusement dégingandés, en
-portant le laurier haut sur l'épaule, ainsi qu'un drapeau.</p>
-
-<p>Soudain, sur la place, grand brouhaha. Toutes les têtes s'orientent
-vers la route; et les lauriers eux-mêmes, penchés et vaguement
-curieux, ont l'air de badauds végétaux, regardant au loin, en haussant
-leurs longs cous feuillus.
-<!--045.png--></p>
-
-<p>&mdash;Tiens! s'exclame un paysan, Bignaou!</p>
-
-<p>&mdash;Hein? demandent trente gosiers.</p>
-
-<p>&mdash;Yan du Bignaou, qui vient à la messe!</p>
-
-<p>Certes, c'était un grand événement. Depuis bien longtemps, il n'allait
-à la messe qu'une fois chaque année, le matin de Pâques; ce jour-là,
-Yan se confessait, communiait, déjeunait chez le curé, puis s'en
-retournait après les vêpres, joyeux de cette joie très triste qu'on
-éprouve après une bonne partie de plaisir.</p>
-
-<p>Cette fois, Yan anticipait sa petite escapade annuelle; aussi
-l'émotion fut profonde.</p>
-
-<p>&mdash;Que se passe-t-il donc?</p>
-
-<p>&mdash;En voilà une nouvelle!</p>
-
-<p>Mais on se tut. Le char de Yan débouchait sur la place, grave,
-majestueux, luisant comme un soleil vert. Il était escorté de paysans
-serrés et respectueux, qui, presque tous, étaient les métayers du
-vieux Bignaou; et les bœufs qui portaient le maître avaient une grande
-allure solennelle, comme ces bœufs de l'histoire franque qui
-roulaient, sur des chars moelleux, de
-<!--046.png-->
-pacifiques et indolents monarques.
-Yan avait sur sa figure une grande lumière de triomphe; son béret
-prenait des airs d'auréole.</p>
-
-<p>&mdash;Boun yourn, Yacoulet! Boun yourn, Bertranoun! Adiou Hillotte!</p>
-
-<p>Il les saluait tous et toutes; et ses paroles tombaient de chaque côté
-du char, aimantes et réjouies, comme une pluie de roses. Il se tenait
-assis sur le rebord de son véhicule, et, malgré la lourde couverture
-de laine qui emmaillotait ses noueux genoux, malgré le confortable
-cache-nez violet qui étreignait son cou frileux, il se trouvait
-heureux de son destin, le pitoyable et invalide Yan. Et jamais il
-n'avait savouré plus béatement la banale félicité de vivre, même aux
-jours lointains où, sur un char semblable, il s'en allait au travail
-en sifflant comme un merle, le long des routes argileuses où
-apparaissaient des floraisons de cerisiers et des sourires de jeunes
-filles.</p>
-
-<p>&mdash;Boun yourn, boun yourn, amics!</p>
-
-<p>Et vers lui montaient, comme un encens rustique, les phrases
-admiratives des laboureurs:</p>
-
-<p>&mdash;Ce Yan!
-<!--047.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_06.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Le char de Yan"
- />
- <p class="caption">Le char de Yan débouchait sur la place...</p>
-</div>
-
-<!--048.png-->
-<!--049.png-->
-
-<p>&mdash;Quels bœufs il a!</p>
-
-<p>&mdash;Et quel char!</p>
-
-<p>&mdash;Regardez donc ces ferrures!</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a pour cinq cents francs!</p>
-
-<p>&mdash;Et ça reluit!</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est propre!</p>
-
-<p>&mdash;Quel Yan!</p>
-
-<p>Et l'on contemplait tout: les cocardes des bœufs, leurs jougs
-sculptés, leurs pieds vernis, leurs couvertures galonnées de rouge, la
-peau de mouton qui leur servait de coiffure et qui éclatait, blanche
-comme une neige frisée.</p>
-
-<p>Yan humait les éloges qui s'élevaient devant lui; et, dans sa petite
-vanité de paysan, il se glorifiait de penser:</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! des 943 habitants de la commune, c'est toujours moi le
-plus riche, le plus considéré, le plus envié, Diou biban!</p>
-
-<p>Brusquement, autour de lui, un bruit insolite fit retourner toutes les
-têtes.</p>
-
-<p>C'était un roulement grandissant, de très bel effet.</p>
-
-<p>Et un unisson de chuchotements discrets s'entendit tout à coup.
-<!--050.png--></p>
-
-<p>&mdash;La voiture du député!</p>
-
-<p>Vlan! ces mots frappèrent Yan en pleine poitrine, et le vieux bonhomme
-chancela. Lui-même, il tourna la tête. Et il vit, dans un soulèvement
-de poussière prestigieux comme un nuage, deux grands chevaux, deux
-chevaux fringants, derrière lesquels volait une voiture découverte.</p>
-
-<p>&mdash;Le député!</p>
-
-<p>Yan lui-même s'exclama ainsi, en tressaillant d'admiration. Et il
-blémit quand il vit, sur la tête des chevaux, des plaques étincelantes
-qui lui envoyaient des éclairs dans les yeux, et sur leurs ventres
-fins, des crins luisants comme les robes soyeuses des belles dames!
-Dans la voiture, derrière un cocher distingué comme un juge
-d'instruction, ils parurent enfin, <em>eux</em>, les deux personnages
-vers qui convergeaient tous les regards, s'élevaient toutes les
-pensées, s'ouvraient toutes les bouches: le député et sa fille; lui,
-tout noir, elle, toute rose... Eux!</p>
-
-<p>&mdash;Ecartez-vous, Yan! Laissez passer!</p>
-
-<p>C'étaient ses admirateurs de naguère qui lui parlaient ainsi. La
-voiture
-<!--051.png-->
-avait dû s'arrêter près du char, et le cocher fronçait des
-sourcils redoutables.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc passer, Bignaou!</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_07.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Descendant"
- title="Descendant"
- />
-</div>
-
-<p>Et un métayer de Yan se mit à la tête des bœufs, puis les guida vers
-le bord de la route, pour faire place à l'équipage du député.</p>
-
-<p>Il passa, l'équipage. Et Yan lança un souffle de colère capable de
-faire tourner un moulin.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi! Il ne pouvait pas
-<!--052.png-->
-rester derrière! lança-t-il au
-métayer, en le foudroyant d'un regard.</p>
-
-<p>Mais on l'écoutait bien! Il n'y avait plus personne autour de lui.
-Tous les paysans avaient filé à la suite du député, leurs lauriers en
-désordre, leurs blouses ballonnées de vent, sans mot dire, abrutis
-dans l'extase et regardant tellement, tellement, qu'ils semblaient
-vouloir avaler leur honorable et tout son attelage, avec leurs yeux
-avides.</p>
-
-<p>Et là-bas, sur le seuil de la sacristie, le curé aussi regardait. Et
-Emile, l'indigne petit-fils de Yan du Bignaou, considérait également
-le député parisien, et peut-être sa fille! Et il s'était coiffé, le
-morveux, d'un abject chapeau de feutre, pour honorer le châtelain de
-la Taulade certainement! Et, comble de misère, lui aussi, le hargneux
-et pitoyable Yan, il sentait bien que ses propres yeux, fascinés comme
-les yeux de tout le monde, ne pouvaient se détacher de cet équipage
-éclatant, dans lequel trônait&mdash;oh! déchéance&mdash;celui qui était bien, à
-cette heure, le plus grand personnage de Salignacq!
-<!--053.png--></p>
-
-<p>&mdash;Tin-que-tin-tin! Tin-que-tin-tin!</p>
-
-<p>C'était le curé qui sonnait la messe. Mais on s'en émouvait
-médiocrement, ce jour-là. Toutes les dévotes restaient autour du
-député.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Margueride, quel charmant homme!</p>
-
-<p>&mdash;Et quel grand air, Cataline!</p>
-
-<p>Et les jeunes gens, laissant tomber leur mâchoire d'enthousiasme,
-regardaient Mademoiselle Florence,&mdash;car tout le monde savait déjà le
-nom de la fille du député,&mdash;cette belle demoiselle Florence, qui avait
-des choses dans le dos, et sur la poitrine, et autour des jambes, des
-choses! des affûtiaux si extraordinaires!... Jésus!</p>
-
-<p>Mais ils la regardaient avec des yeux bien respectueux; car, de tous
-ceux qui étaient là, personne ne pouvait comprendre qu'un homme,
-devant une personne comme cela, dût songer un instant... Oh! non! Les
-enfants de chœur, seuls, supposaient qu'on pouvait l'approcher,
-parfois, en chantant des cantiques, et en agitant des encensoirs
-autour d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Tin-que-tin-tin!
-<!--054.png--></p>
-
-<p>Là-haut, le pigeonnier en ruines qui sert naïvement de clocher,
-lâchait sur Salignacq ses tintements éperdus. Mais le député n'avait
-pas fini de descendre. Et Yan, tout seul dans son char lamentable,
-lança les poings au ciel:</p>
-
-<p>&mdash;Damnés! ils seront tous damnés! clama-t-il. Poutoun! Veux-tu bien
-venir m'aider à descendre, gredin?</p>
-
-<p>Le domestique Poutoun, les yeux distraits, prêta l'épaule à son vieux
-maître.</p>
-
-<p>&mdash;Tous damnés!</p>
-
-<p>Et, clopin-clopant, en faisant: ouf! ouf! sur ses béquilles en bois de
-frêne vainement surmontées de velours bleu, le vieux Yan, écumant,
-entra le premier dans l'église, où il rythma sa marche pénible de
-sonores:</p>
-
-<p>&mdash;Tous damnés! Ouf! Tous damnés!</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--055.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="IV"></a><abbr title="quatre">IV</abbr></h3>
-
-<p class="p2">La procession avait eu lieu. La messe tirait à sa fin. L'église de
-Salignacq, remplie de bois vert comme un hangar de bûcheron, était
-toute recueillement et prières. Le député M. Brion et sa fille se
-tenaient près du chœur. Le vieux curé ne les regardait pas trop
-souvent: à peine dans les <i lang="la">Dominus vobiscum</i>, quand il devait se
-retourner vers les assistants. A vrai dire, pendant le long Évangile,
-il avait envoyé ses yeux en coulisse, deux ou trois fois, en tournant
-les pages. Mais il n'avait pu distinguer que le paroissien à
-couverture d'ivoire de la demoiselle, et quelques autres menus
-détails.</p>
-
-<p>Yan, les yeux obstinément cloués sur son livre, était tout fier, en
-songeant qu'il n'avait pas eu la tentation de regarder le député une
-seule fois.
-<!--056.png--></p>
-
-<p>Du reste, on ne pouvait rien voir, de cette ridicule place!</p>
-
-<p>Or, tout à coup, Poutoun, qui tenait fièrement à sa main la
-remarquable branche de laurier préparée par Yan, tomba à bras
-raccourcis sur un gamin crispant. Ne s'avisait-il pas, ce gamin, de
-lui arracher, une à une, toutes les fleurs de son laurier?</p>
-
-<p>&mdash;Attends! attends!</p>
-
-<p>Il lui asséna un coup de sa branche dans le dos.</p>
-
-<p>Brouh! Cela fit un bruit de feuillage au fond de l'église.</p>
-
-<p>Et aussitôt tout le bois bénit qui dormait là s'agita, impatient de se
-mêler au combat.</p>
-
-<p>Le gamin riposta prestement avec son laurier à lui. Un laurier voisin
-jugea nécessaire d'intervenir, d'autres ne purent s'empêcher de
-manifester leur opinion. Bref, par une contagion peu rare en ces
-cérémonies, tous les lauriers d'un coin de l'église se ruèrent les uns
-sur les autres, avec un grand bruit de forêt sous une tempête.</p>
-
-<p>Brouh! brouh!</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la">Dominus vobiscum!</i> clamait le curé.
-<!--057.png--></p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la">Et cum spiritu tuo!</i> répondait Yan tout seul, à voix haute.</p>
-
-<p>Brouh! brouh!</p>
-
-<p>Le député s'amusait bien à ce spectacle. Et les autres assistants
-croyaient devoir l'imiter.</p>
-
-<p>&mdash;Sors donc un peu, eh! poltron?</p>
-
-<p>C'était Poutoun qui jetait ce défi à un adversaire.</p>
-
-<p>&mdash;On y va, Diou biban! fit celui-ci, en retroussant ses manches.</p>
-
-<p>Brouh! brouh!</p>
-
-<p>Et tous les lauriers sortirent avec fracas.</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la">Corpus Domini nostri...</i> disait le prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la">Amen!</i> lançait Yan du Bignaou, en supputant les chances des
-combattants.</p>
-
-<p>Et le député, qui s'intéressait à la lutte, sortit sans scrupule,
-suivi par sa demoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la">Agnus Dei qui tollis...</i></p>
-
-<p>Mais toute l'assistance se dirigeait vers la porte. Et Yan, lui-même,
-gagné par l'irréligion, cherchait fiévreusement ses béquilles.</p>
-
-<p>Brouh! brouh! Dehors, s'entendait la grande bataille végétale.
-<!--058.png--></p>
-
-<p>&mdash;Tiens, loup-garou!</p>
-
-<p>&mdash;Attrape, fils du diable!</p>
-
-<p>Et l'on oyait des cris de femmes chiffonnées dans la bagarre.</p>
-
-<p>Le curé, révolté par l'impiété de sa paroisse, s'empressa d'écourter
-la messe. Il mangea ses oremus avec indignation: «Ce sacré Poutoun! Il
-est bien capable de donner une râclée au grand Lourens de
-Labourdette!» pensait-il, en tournant les pages de son missel. Puis
-tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la">Ite, missa est!</i></p>
-
-<p>&mdash;<i lang="la">Deo gratias!...</i> Ouf! ouf! fit Yan anxieux, qui s'était déjà élancé
-sur ses béquilles.</p>
-
-<p class="center">* * * * *</p>
-
-<p>Sur la place, on se battait avec entrain. Les lauriers
-s'entre-choquaient violemment; et l'on entendait un grand tumulte de
-jurons, de menaces, de plaintes, d'éclats de rire, pendant que les
-cloches benoîtes, dans leur vieux pigeonnier, semblaient nasiller un
-<i lang="la">Angelus</i>.</p>
-
-<p>Yan s'avança. On se bousculait autour de son char. Des branches de
-laurier craquaient. D'autres, effeuillées et meurtries, semblaient des
-drapeaux
-<!--059.png-->
-en haillons. Css! css! Toute la place était jonchée de
-rameaux, de fleurs, de petits pains. Oh! ce qu'il advenait du travail
-artistique de Yan!</p>
-
-<p>&mdash;Hardi! Poutoun!</p>
-
-<p>&mdash;Hardi, Lourens!</p>
-
-<p>&mdash;Css! css!</p>
-
-<p>Et, dans la cohue, Yan vit tout à coup son petit-fils Emile qui se
-battait comme un forcené.</p>
-
-<p>&mdash;Hardi, Emile!</p>
-
-<p>Yan sauta sur ses jambes impotentes.</p>
-
-<p>&mdash;Hardi, mon garçon! cria-t-il. Tape dur! Tape dur!</p>
-
-<p>Il tapait dur, Emile. «Han!» On entendait son souffle entre les coups.
-Han! Brouh! Han! Et Yan avait des éclairs d'orgueil dans les yeux. Il
-faisait bien de se battre, Emile! Il faisait bien de tenir haut le
-renom du Bignaou! Ah! Diou biban! si Yan avait eu quinze ans de moins!</p>
-
-<p>&mdash;Hardi! Hardi! mon petit!</p>
-
-<p>Mais soudain, un cri partit dans la foule:</p>
-
-<p>&mdash;Au secours!</p>
-
-<p>Un cri de femme; un cri français.
-<!--060.png--></p>
-
-<p>Jésus! On a décoiffé la fille du député dans la bagarre!</p>
-
-<p>Yan exulta.</p>
-
-<p>&mdash;Hardi! hardi, Emile!</p>
-
-<p>Mais Emile, qui, bien involontairement, avait occasionné cette
-catastrophe capillaire, se hâta de faire des excuses:</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, balbutia-t-il, très rouge, en se découvrant, je vous
-demande mille... mille fois...</p>
-
-<p>Clac!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, nigaud! lança la demoiselle.</p>
-
-<p>Et, ce disant, elle lui allongea une retentissante gifle en plein
-visage.</p>
-
-<p>Yan frémit.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? Quoi? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Non! ses yeux l'avaient trompé? Son petit-fils à lui, Yan! son
-petit-fils souffleté par cette poupée?</p>
-
-<p>&mdash;Mille tonnerres! Je deviens aveugle, moi!</p>
-
-<p>Mais non. Emile avait bien été giflé. Et même il saignait du nez! Oui,
-là, au milieu des risées de la foule.</p>
-
-<p>Yan s'élança sur ses béquilles. Et, soufflant comme un fauve:</p>
-
-<p>&mdash;Attends, attends, marionnette!
-<!--061.png-->
-cria-t-il en français. Je vais te
-régler ton affaire, moi!... Ouf! Ouf!...</p>
-
-<p>Ce qu'il allait faire? L'écraser, parbleu! Non; seulement lui tirer
-les oreilles et lui faire «pan-pan sur le tutu» comme à une gamine.</p>
-
-<p>&mdash;Attends!</p>
-
-<p>Et tout Salignacq riait autour de lui.</p>
-
-<p>Mais elle montait déjà dans sa voiture, la marionnette.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez-la! cria Yan sans sourciller! Ah! par exemple! Vous la
-laisseriez partir?</p>
-
-<p>Et s'adressant au député Brion qui, majestueux et calme, donnait des
-ordres à son cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, toi, là-bas, le gros moustachu! Approche donc un peu, si tu
-n'as pas peur!</p>
-
-<p>Yan, lamentablement appuyé contre un platane, sortait déjà sa
-«chamarre» comme un lutteur forain.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai soixante-dix-huit ans, Diou biban! écuma-t-il en crachant
-dans ses faibles mains, soixante-dix-huit ans et je suis sans jambes!
-mais des mannequins comme ça, j'en avalerais encore quatre! Ouf!...
-ouf!...</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi donc, ganache!
-<!--062.png--></p>
-
-<p>Ces mots tombèrent dédaigneusement des lèvres du député.</p>
-
-<p>Et, sans que l'hôte inviolable du Palais-Bourbon daignât regarder
-autour de lui, la voiture étincelante partit, escortée par la foule.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_08.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Un homme et une femme"
- title="Un homme et une femme"
- />
-</div>
-
-<p>Alors Yan s'affaissa contre le mur de la mairie.</p>
-
-<p>&mdash;Anges de Dieu, est-ce possible?</p>
-
-<p>Emile, le nez dans son mouchoir, saignait toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ça ne va pas se passer comme
-<!--063.png-->
-ça, je te le jure! tu entends,
-moustachu! Misérable! oser te frotter à moi, à moi, Yan du Bignaou,
-qui possède la moitié de la commune, à moi, qui
-<!--064.png-->
-levais trois sacs de
-froment, les pieds dans un béret! Misérable!... Mais tu viendras me
-lécher les sabots avant trois mois, entends-tu? et tu échoueras quand
-même aux élections! tu échoueras, je te le jure! dussé-je... dussé...
-Eh tiens! lança-t-il en allongeant son poing nerveux vers la voiture,
-comme s'il avait voulu la briser d'un coup de pouce, dussé-je me
-présenter moi-même contre toi, Diou biban!</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_09.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Homme avec des béquilles"
- title="Homme avec des béquilles"
- />
-</div>
-
-<p>Et, là-dessus, Yan, aidé par Poutoun, remonta dans son char, vengé,
-frémissant, radieux, comme s'il gravissait déjà, sur ses béquilles
-garnies de velours bleu, la tribune du Palais-Bourbon.</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--065.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="V"></a><abbr title="cinq">V</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Le château de la Taulade, où venait d'arriver le député Brion, était
-une maison ancienne, perdue dans une forêt. De chaque côté, des
-arbres; à perte de vue, des arbres.</p>
-
-<p>On avait accès dans cette tanière par un petit chemin sinueux que M.
-Brion avait fait tracer récemment, et qui débouchait, après de fols
-zigzags dans le bois, sur une grande route départementale, à huit
-cents mètres environ du château. La forêt tout entière appartenait à
-M. Brion. Elle était clôturée de talus; de sorte qu'on n'y rencontrait
-guère que les domestiques du député et quelques écureuils vassaux.</p>
-
-<p>Dans cette forêt, le jeune Emile du Bignaou s'aventura hardiment le
-lendemain des Rameaux. Et il fit de même le surlendemain. Et les jours
-suivants
-<!--066.png-->
-il y vint encore. C'était à cent mètres de chez lui, du
-reste.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_10.jpg"
- width="70%" height="auto"
- alt="Illustration: L'homme avec un mouchoir"
- title="L'homme avec un mouchoir"
- />
-</div>
-
-<p>Ce qu'il cherchait? L'occasion de se venger, il lui fallait une
-réparation éclatante.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'insolente! grommelait-il.</p>
-
-<p>L'insolente, c'était M<span class="sup">lle</span> Florence Brion, dont ses narines se
-souvenaient avec une légitime rancune. Monsieur «Saigne-du-nez», ainsi
-appelait-on
-<!--067.png-->
-l'héritier du Bignaou, dans la commune, depuis ce mémorable
-dimanche.</p>
-
-<p>Et le petit-fils de Yan trouvait ce sobriquet ignominieux.</p>
-
-<p>Oui, certes, il la lui fallait, cette réparation!</p>
-
-<p>Et il songeait avec stupeur que Marie Catalan, la vierge campagnarde
-et riche que son cœur aimait, lui avait refusé une contredanse, à
-cause de cette aventure.</p>
-
-<p>Yan, d'ailleurs, ne décolérait pas depuis la messe des Rameaux.</p>
-
-<p>Se porter à la députation et battre l'ancien député ne lui paraissait
-plus suffisant.</p>
-
-<p>&mdash;Attendre jusqu'au mois d'octobre pour me venger? Jamais!</p>
-
-<p>Il fallait bien se l'avouer ensuite: cette vengeance n'était pas dans
-ses goûts. Il sied de mettre une borne à tout, même aux bassesses
-qu'on doit faire dans la vie.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, pensait Yan, aller marmotter des harangues électorales de
-village en village, comme un mendiant de grands chemins? A d'autres!
-Mais combattre la candidature de Brion, par exemple, cela, de grand
-cœur!
-<!--068.png--></p>
-
-<p>Et les jambes du vieux se trémoussaient d'aise.</p>
-
-<p>Cependant, Emile se promenait dans la forêt de la Taulade. Il
-approchait du château parfois. Jamais il n'osait entrer. Il ne
-rencontrait toujours que des écureuils.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se cache, pensait-il. Elle a peur!</p>
-
-<p>Un jour, tout à coup, devant le château, elle lui apparut, cette
-demoiselle Florence. Elle était vêtue de bleu. Oh!</p>
-
-<p>Emile n'eut que le temps de se dissimuler derrière un saule.</p>
-
-<p>Il faut reconnaître quelle était effrayante; grande, d'abord, quoi
-qu'eût dit le vieux Yan. Grande et droite, avec une poitrine exagérée,
-comme on n'en porte qu'à la ville. C'était honteux. Puis une tête
-laide, laide à faire frémir, certes. Toute blanche, cette tête, d'un
-blanc gras et mou. Puis des yeux énormes, inimaginables, terrifiants:
-d'un bleu violet. Des yeux d'évêque!</p>
-
-<p>&mdash;La plus belle fille que j'aie jamais vue! avait déclaré
-l'instituteur, un monsieur qui ne s'y connaissait pas sans doute.
-<!--069.png--></p>
-
-<p>Emile Saigne-du-nez erra dans la forêt.</p>
-
-<p>Il avait sur lui un souvenir bizarre de cette personne: un gant de
-suède qu'elle avait laissé tomber en le giflant. Un gant très étroit,
-dans lequel on n'aurait pu mettre, semblait-il, qu'une main de bébé.</p>
-
-<p>Et Emile, très probe, ne le jetait pas au feu ce gant. Non, il le lui
-rendrait, plus tard, après la réparation, quand cette demoiselle lui
-aurait demandé pardon à genoux.</p>
-
-<p>Car c'était cela, décidément, qu'il exigerait. A genoux, et peut-être
-en présence de deux témoins, comme avait conseillé Yan.</p>
-
-<p>Jamais l'occasion de formuler cet ultimatum ne se présentait.</p>
-
-<p>Et Emile sentait redoubler sa fureur.</p>
-
-<p>Un matin, au moment où il pénétrait dans la forêt, il rencontra Marie
-Catalan, la vierge paysanne et riche.</p>
-
-<p>Celle-ci était bien. Rose, carrée, douée de petits yeux jaunes et de
-belles mains potelées aux ongles courts, elle semait l'enthousiasme
-autour d'elle, dans la commune de Salignacq.
-<!--070.png--></p>
-
-<p>Emile ne la salua pas.</p>
-
-<p>&mdash;Il doit être malade, songeait Yan.</p>
-
-<p>Il l'obligea prudemment à s'aliter. Il lui conseilla des sirops, des
-pilules, d'autres médications choisies; si bien qu'Emile tomba malade
-pour de bon.</p>
-
-<p>Mais il guérit en apprenant que le député allait partir.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin! quelle délivrance!</p>
-
-<p>Oui; mais voilà que la demoiselle restait au château, avec une vieille
-tante!</p>
-
-<p>&mdash;Quel ennui! se dit Emile.</p>
-
-<p>Néanmoins, il revint dans la forêt. Il lui fallait une explication,
-coûte que coûte.</p>
-
-<p>Un soir, il la trouva, la fille du député. Elle se promenait toute
-seule, avec un petit chien noir. Elle était vêtue de rouge. Oh!</p>
-
-<p>Mais Emile passait pour un garçon courageux. Il ne se sauva pas.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, monsieur!</p>
-
-<p>Elle avait une voix extraordinairement désagréable, qui faisait mal
-aux oreilles comme une projection de verre pilé. Et quel accent
-burlesque:</p>
-
-<p>&mdash;Zou, m'sieu!</p>
-
-<p>C'est tout ce qu'on entendait.
-<!--071.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_11.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: «Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»"
- />
- <p class="caption">«Mademoiselle, j'ai un gant à vous...»</p>
-</div>
-
-<!--072.png-->
-<!--073.png-->
-
-<p>Lui salua carrément, en appuyant sur les syllabes, à la gasconne:</p>
-
-<p>&mdash;Bong-jour, Ma-deu-moi-sel-leu!</p>
-
-<p>Elle éclata presque de rire. De sorte qu'Emile eut envie de
-l'injurier.</p>
-
-<p>Il se retint:</p>
-
-<p>&mdash;Vous devriez savoir, ma-deu-moi-sel-leu... aggrava-t-il en se
-retournant, que, malgré... malgré...</p>
-
-<p>Il s'arrêta pour respirer. La salive encombrait sa gorge.</p>
-
-<p>Et, furieusement, il dit, en baissant les yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, j'ai un gant à vous, depuis longtemps; un gant que je
-voulais vous rendre... Le voici... le voi... le...</p>
-
-<p>Il fouilla dans toutes ses poches; il ne le trouva pas.</p>
-
-<p>Et il prit la fuite alors, vite, en fermant les yeux, de peur de voir
-tous les arbres, tous les vieux arbres de la forêt, se tordre de rire
-sur son passage.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est bizarre! se dit-il, le soir, en se déshabillant. Voilà
-donc où il était!</p>
-
-<p>Il le trouvait sous son gilet, le gant
-<!--074.png-->
-maudit; sous son gilet, tout
-près du cœur.</p>
-
-<p>Les jours suivants, il prit bravement son fusil, Emile; et il osa
-chasser dans la forêt. Il espérait se voir maltraiter par les valets,
-ce qui lui donnerait l'occasion de dire son fait à la maîtresse.</p>
-
-<p>Mais M<span class="sup">lle</span> Florence,&mdash;car il la rencontra souvent, presque toujours
-au même endroit et à la même heure,&mdash;n'eut pour lui aucune parole
-désagréable. C'était énervant.</p>
-
-<p>Elle ne semblait plus aussi laide. A la longue, on s'y habituait. Mais
-elle paraissait toujours aussi insupportable; ses yeux faisaient mal
-réellement à la figure des gens qu'elle regardait.</p>
-
-<p>Ils se saluaient à chaque rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;Zou, m'sieu! disait-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mad'moisel! répondait-il.</p>
-
-<p>Car Emile surveillait son accent à cette heure. Il soignait ses
-syllabes muettes et ses nasales. De même, malgré Yan stupéfait, il se
-coiffait d'un chapeau, délaissait sa «chamarre»
-<!--075.png-->
-et parlait le français
-à ses chiens ahuris.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, malheureux! s'exclamait le vieil aïeul, tu fais de véritables
-concessions!</p>
-
-<p>&mdash;Pour mieux arriver à mes fins, papa!</p>
-
-<p>Les jeunes gens se voyaient tous les jours, peu ou prou.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! aujourd'hui, je lui ai fait joliment sentir ma fureur! pensait
-Emile en se couchant. Je l'ai regardée avec des yeux!...</p>
-
-<p>Parfois, quand il pleuvait trop, elle ne venait pas dans la forêt.
-Alors Emile était triste.</p>
-
-<p>&mdash;Je serai plus terrible demain, décidait-il.</p>
-
-<p>Et le lendemain, en effet, il mettait une fureur double dans ses
-regards, un courroux supplémentaire dans sa prononciation:</p>
-
-<p>&mdash;Vous allais bieng, ojourd'hui?</p>
-
-<p>Elle sentait toute l'hostilité de cet accent. La preuve, c'est qu'elle
-n'en riait plus.</p>
-
-<p>Puis il lui jouait toutes sortes de tours.</p>
-
-<p>Une fois, cherchant des fleurs dans
-<!--076.png-->
-la forêt, elle avait cueilli, sur
-les conseils d'Emile, une plante épineuse, très odorante, qui lui
-avait déchiré ses dentelles.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous n'vous êt' pas fait mal, mad'moisel'?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, monsieur!</p>
-
-<p>Ensuite, il lui faisait des peurs bleues avec ses chiens qui la
-caressaient trop. Ou bien, hypocritement, il lui disait de prendre
-telle direction dans la forêt; elle y trouverait des mûres. Et il n'y
-avait en réalité que des orties! Elle sentait parfaitement qu'Emile
-avait le droit de se venger. Elle ne se fâchait pas. Même, dans son
-visage, elle atténuait, semblait-il, la férocité de ses regards
-violets.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, tu espères me désarmer! se disait Emile. Si tu crois!...</p>
-
-<p>Quelquefois, elle venait avec sa tante. Sans doute, ces jours-là, elle
-redoutait l'explication si terrible.</p>
-
-<p>Mais Emile, malin, ne lui adressait même pas la parole.</p>
-
-<p>Un matin, elle lui dit,&mdash;et sa voix était un peu voilée:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, que nous allons bientôt quitter Salignacq?
-<!--077.png--></p>
-
-<p>&mdash;Ah! par exemple!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je dois rentrer à Paris, pour rejoindre papa. Je partirai
-probablement le 15 avril.</p>
-
-<p>Emile sentit une commotion dans sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Elle va s'en aller sans que j'aie réalisé ma vengeance?... Ah! mais
-non!</p>
-
-<p>Mille projets lui traversèrent le cerveau. Oui, il creuserait des
-fondrières dans le chemin de la forêt; ou il coucherait des arbres en
-travers, des arbres dans lesquels s'empêtreraient les chevaux et la
-voiture. Et elle manquerait le train! Et ce serait bien fait!</p>
-
-<p>&mdash;Diou biban!... elle s'en irait comme ça?</p>
-
-<p>D'abord il ne daigna plus lui parler, quand il la rencontra. Ça lui
-apprendrait! Et justement elle venait toujours seule depuis quelques
-jours.</p>
-
-<p>Mais Emile passait, fier. Et elle ne vint plus.</p>
-
-<p>&mdash;Elle va m'échapper! pensa le petit-fils de Yan.</p>
-
-<p>Il maigrit. Cette vengeance était sa seule préoccupation. Dans ses
-rêves,
-<!--078.png-->
-il faisait sauter le château de la Taulade avec de la dynamite.
-Et il voyait M<span class="sup">lle</span> Florence éclater en tout menus morceaux. Ce bon
-cauchemar le faisait crier de joie.</p>
-
-<p>Le 15 avril approchait. La campagne était en enchantement; les arbres
-fleurissaient, les prés se piquaient de camomilles; les oiseaux
-amoureux chantaient des madrigaux au soleil. Emile ne pensait qu'au
-départ de M<span class="sup">lle</span> Brion; il comptait les jours sur son almanach, les
-jours et les heures.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, se disait-il, en roulant des yeux éperdus, dans 12,735
-minutes j'en serai débarrassé!</p>
-
-<p>Et il pleurait.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais auparavant, je jure que...</p>
-
-<p>Un mercredi, le petit-fils de Yan murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Je la tiens, ma vengeance!</p>
-
-<p>M<span class="sup">lle</span> Florence devait partir le surlendemain.</p>
-
-<p>&mdash;Je la tiens! Et une vengeance éclatante!</p>
-
-<p>Voici: ce mercredi, M<span class="sup">lle</span> Florence était allée au marché de
-Peyrehorade,
-<!--079.png-->
-petite ville voisine. Elle y était allée à cheval. Un
-domestique l'accompagnait.</p>
-
-<p>Elle rentrerait tard, certainement, à cause des nombreux achats
-projetés. Alors, c'était très simple. Le soir, quand la jeune fille et
-son domestique arriveraient à Salignacq, Poutoun, le valet de ferme du
-Bignaou, les attendrait dans la forêt et retiendrait, sous un prétexte
-quelconque, le compagnon de M<span class="sup">lle</span> Florence, afin que celle-ci revint
-seule au château.</p>
-
-<p>Or, à une branche d'arbre, à une branche haute et noueuse, sur le
-chemin que la jeune fille devait suivre, Emile attacherait
-l'épouvantail classique: une citrouille vide percée de trois trous:
-deux représentant les yeux, un représentant la bouche. Il mettrait une
-chandelle allumée là dedans.</p>
-
-<p>Et certainement, la demoiselle du député aurait une de ces frayeurs!
-Ce qu'elle allait crier, bon Dieu! Elle prendrait ça pour la tête du
-Diable!</p>
-
-<p>Bien souvent Emile avait terrifié de cette manière les paysannes
-attardées. La «tête du Diable» produisait toujours un effet
-extraordinaire. On citait
-<!--080.png-->
-une couturière de Belus qui en était devenue
-folle.</p>
-
-<p>Vibrant de joie, Emile prépara la citrouille infernale.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_12.jpg"
- width="70%" height="auto"
- alt="Illustration: Des fleurs et des gants"
- title="Des fleurs et des gants"
- />
-</div>
-
-</div><!--end chapter-->
-<!--081.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="VI"></a><abbr title="six">VI</abbr></h3>
-
-<p class="p2">&mdash;Qu'est-ce que tu fais là petit? demanda Yan.</p>
-
-<p>&mdash;Une tête de Diable, parrain.</p>
-
-<p>&mdash;Pour qui?</p>
-
-<p>&mdash;Pour la fille du député.</p>
-
-<p>Il lui soumit son plan.</p>
-
-<p>Yan l'approuva.</p>
-
-<p>&mdash;Très bien! très bien! Idée excellente. Prépare ta citrouille, petit!
-Et fais-la grimacer pour que la marionnette s'évanouisse.</p>
-
-<p>Il lui donna des indications précieuses.</p>
-
-<p>&mdash;Enorme, la bouche; énorme et ronde. Les yeux de travers, comme ça.
-Vois un peu: Satan en personne!</p>
-
-<p>C'était une citrouille jaune, la plus grosse qu'on eut récoltée sur
-les champs du Bignaou. Ce serait fantastique.</p>
-
-<p>Le soir vint.
-<!--082.png--></p>
-
-<p>Pourvu que M<span class="sup">lle</span> Florence ne rentre pas avant la nuit!</p>
-
-<p>Non. Tout alla bien. Et la lune se levait très tard. Toutes les
-chances!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! elle se souviendra de moi, celle-là, je le jure! s'exclamait
-Emile.</p>
-
-<p>Et il passa ses plus beaux vêtements, ceux qui avaient été achetés
-dans un magasin de confections, et qui étaient bien étriqués, bien
-ridicules, à l'instar de Paris. Il prit son chapeau pareillement, et
-sa montre, et ses souliers. Et il imprima à ses délicates moustaches
-cette tournure chevaleresque qu'il avait remarquée dans un portrait de
-grand voleur. Il voulut être beau pour aller à la vengeance, comme
-pour aller à la fête patronale de Salignacq!</p>
-
-<p>Et il fit une ovation enthousiaste à la première étoile qui parut.</p>
-
-<p>&mdash;Va, Poutoun! va! dit-il au valet de ferme.</p>
-
-<p>Poutoun alla se poster à l'entrée de la forêt, pour attendre Bernard,
-le domestique de M. Brion, qui avait accompagné Florence à la ville.</p>
-
-<p>&mdash;Tu lui diras qu'il y a le feu à sa maison de Lestanquet, Poutoun! Tu
-<!--083.png-->
-jureras que c'est vrai; tu lèveras le bras au ciel afin qu'il te
-croie; et il abandonnera la demoiselle pour partir au triple galop.</p>
-
-<p>Emile haletait.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_13.jpg"
- width="70%" height="auto"
- alt="Illustration: Citrouille sculptée"
- title="Citrouille sculptée"
- />
-</div>
-
-<p>Toute sa chair frémissait d'impatience.</p>
-
-<p>Il se dirigea vers la forêt.</p>
-
-<p>Le soir était doux. Le ciel semblait un grand dais de satin mauve; et
-l'air <!--084.png--> était suave aux poumons, comme une liqueur.</p>
-
-<p>Il marcha vite, avec sa courge diabolique au bout du bras. Tous les
-arbres lui murmuraient des phrases douces au passage. Volontiers, il
-eût embrassé leurs troncs et pleuré d'attendrissement.</p>
-
-<p>Et le voici, le chemin, l'étroit chemin sinueux de la forêt. C'est par
-là que passera M<span class="sup">lle</span> Florence! Par là; elle foulera cette poussière!</p>
-
-<p>Il haletait. Il éprouvait des sensations inconnues, des désirs
-nouveaux; un autre homme semblait naître en lui. Ses poings se
-contractaient, ses jambes avaient des picotements insolites, comme si
-la sève, qui courait alors sous l'écorce des arbres, s'était trompée
-une heure et montait aussi le long de son corps.</p>
-
-<p>Oh! fleurir comme l'un de ces pruniers sauvages de la forêt!</p>
-
-<p>Emile monta son épouvantail; il installa sa citrouille creuse sur une
-branche de chêne, au beau milieu du chemin, à deux mètres cinquante
-environ au-dessus du sol. Il alluma la chandelle. L'effet était
-prodigieux. Le
-<!--085.png-->
-curé de Salignacq lui-même, se trouvant nez à nez avec
-cette tête-là, à dix heures du soir, en pleine forêt, se serait
-dissous de frayeur dans sa soutane.</p>
-
-<p>Emile alla se cacher derrière un arbre.</p>
-
-<p>La nuit était complète. Les grillons chantaient leurs longs cantiques
-extasiés et, dans le ciel resplendissant, les étoiles qui, chaque jour
-s'éloignent les unes des autres de plusieurs millions de lieues,
-apparaissaient fidèlement à leurs vieilles places, telles que les ont
-vues nos ancêtres, telles que les verront nos fils.</p>
-
-<p>Emile regarda les étoiles avec de grands yeux lumineux. Ah! leur
-appliquer à toutes un large baiser d'amour pour la béatitude qu'elles
-épanchaient ce soir en son être.</p>
-
-<p>&mdash;D'un moment à l'autre, pensa-t-il, elle va passer!</p>
-
-<p>Il tendit l'oreille. Rien au loin. A peine, de temps en temps, le
-roulement affaibli de quelque carriole revenant du marché.</p>
-
-<p>Il retint son souffle. Un pas! Le pas d'un cheval, grands dieux! Non!
-c'était
-<!--086.png-->
-son cœur qui faisait ce bruit-là dans sa poitrine.</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, il entendit, nettement, le pas d'un cheval.</p>
-
-<p>Il allongea son cou à travers les feuilles.</p>
-
-<p>Oui, le pas d'un cheval! M<span class="sup">lle</span> Florence devait arriver... Enfin!</p>
-
-<p>Et des éclats de fanfares lui emplirent la tête.</p>
-
-<p>M<span class="sup">lle</span> Florence! Elle toute seule!</p>
-
-<p>La voilà donc l'heure si anxieusement attendue! Va-t-il rire! va-t-il
-être heureux, ô bonnes étoiles!</p>
-
-<p>C'était bien elle.</p>
-
-<p>Doucement, lentement, comme si elle avait pris plaisir à errer sous
-les arbres, elle approchait. Et Emile sentit sa poitrine se dilater,
-se dilater de plus en plus. Oh! toutes les chansons que le sang lui
-entonnait dans les oreilles!</p>
-
-<p>Encore vingt pas, dix pas...</p>
-
-<p>Brusquement, il frémit. La grande tête satanique surplombait,
-immobile, l'étroit chemin; ses gros yeux flamboyants dardaient des
-lueurs rouges.</p>
-
-<p>La jeune fille la verrait, tout à
-<!--087.png-->
-coup, quand elle serait parvenue à
-ce petit détour.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! pensa-t-il, alarmé. Si M<span class="sup">lle</span> Florence allait se faire
-mal!</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_14.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Un homme et une femme dans la forêt"
- title="Un homme et une femme dans la forêt"
- />
-</div>
-
-<p>Et obéissant à un sentiment inexplicable, soudain malgré lui, il
-sortit de sa cachette, et s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;N'ayez pas peur! ce n'est rien, mademoiselle!</p>
-
-<p>Mais il était trop tard.</p>
-
-<p>&mdash;Ha! fit la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle poussa une clameur sourde, en
-<!--088.png-->
-reculant sur sa selle. Et le cheval
-se cabrant d'effroi, elle tomba à la renverse; elle tomba sur la
-route, les yeux tournés vers l'épouvantail.</p>
-
-<p>Mais alors Emile se précipita vers elle. Il la ramassa; il la prit
-dans ses bras nerveux.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Florence! dit-il, en sentant toute sa haine s'en aller,
-mademoiselle Florence, oh! pardon!</p>
-
-<p>Et il tomba humblement à genoux.</p>
-
-<p>Mais la jeune fille ne comprit pas. Inerte, elle le regardait, sans
-une parole, en arrondissant toujours ses gros yeux terrifiés.</p>
-
-<p>Le cheval s'était enfui à travers la forêt; on entendait son galop
-décroissant dans les ténèbres lointaines.</p>
-
-<p>Emile serrait encore la jeune fille dans ses bras, et d'une voix
-craintive, il murmurait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez pas de mal, n'est-ce pas? Oh! non! Je ne veux pas! je ne
-veux pas!... Ce ne sera rien!</p>
-
-<p>Il tremblait; ses lèvres avaient des frissons; ses yeux avaient des
-éblouissements. Et dans sa tête, il sentait passer de grands vacarmes
-harmonieux, comme si tous les oiseaux du
-<!--089.png-->
-bois avaient chanté dans sa
-cervelle.</p>
-
-<p>Il enleva la jeune fille dans ses bras robustes; et, léger, vigoureux,
-comme si une force inconnue l'avait soulevé de terre, il s'en alla par
-la forêt, en montrant aux arbres, aux buissons, aux étoiles, ce corps
-tiède et virginal qu'il sentait palpiter sur son cœur. Florence ouvrit
-les yeux et elle ne s'effraya pas. Elle se serra toute,
-instinctivement, contre la poitrine d'Emile. Et celui-ci défaillit
-alors. Il déposa la jeune fille sur le tronc d'un arbre abattu, puis,
-les prunelles radieuses, le crâne frissonnant comme si un être céleste
-l'avait saisi par les cheveux et le transportait, superbement, dans
-quelque planète nouvelle, il s'écria.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi! pardonnez-moi! Je vous aime!</p>
-
-<p>Elle entendit bien. Elle comprit bien, car deux larmes jaillirent dans
-ses grands yeux. Mais elle n'eut pas une parole. Sa poitrine seule
-haleta, de plus en plus vite, comme si son cœur emprisonné s'essayait
-à prendre un solennel essor. Et il n'y avait rien de bon comme ce
-silence, que semblaient
-<!--090.png-->
-écouter les arbres recueillis.</p>
-
-<p>Ils restèrent ainsi, longtemps, muets, immobiles, ne se parlant que
-par leurs yeux, que par leurs souffles, que par le rayonnement
-splendide de leur bonheur, comme doivent se parler deux arbustes
-voisins qui fleurissent. Et leurs mains qui se tenaient avaient
-parfois un serrement convulsif, sous lequel leurs êtres semblaient se
-fondre.</p>
-
-<p>On n'entendait rien. Où étaient-ils? Dans quel coin de forêt, dans
-quelle heure du temps? Ils ne savaient pas. Il se sentaient partout,
-éternellement. Et la terre, le ciel, tout semblait faire partie de
-leur être, tout était rempli de leur amour.</p>
-
-<p>La nuit devenait peut-être froide; leurs corps l'ignoraient. La rosée
-mouillait leurs pieds sans doute; ils ne s'en apercevaient pas. Leurs
-âmes planaient haut, à larges ailes.</p>
-
-<p>De temps en temps, Emile rentrait, pour ainsi dire, dans son corps, et
-alors il essayait de prononcer quelque phrase banale, pour ne pas
-sembler ridicule. Mais Florence interrompait ses paroles d'un regard.
-Et ce regard disait:
-<!--091.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_15.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: En se regardant, ils comprenaient tout."
- />
- <p class="caption">En se regardant, ils comprenaient tout.</p>
-</div>
-
-<!--092.png-->
-<!--093.png-->
-
-<p>«Oh! non! Je comprends mieux comme cela.»</p>
-
-<p>Oh! le bon regard, qu'Emile sentait pénétrer dans son âme, lumineux et
-doux comme un oiseau de paradis!</p>
-
-<p>Florence était belle, belle à faire pleurer. Il ne l'avait jamais vue,
-avant cette heure éternelle. Son front blanc semblait suer d'aube; son
-corps entier dégageait du bonheur; et Emile en sentait de larges
-effluves passer sur lui. Il la devinait bien aimante, elle aussi, bien
-aimante et bien pure; il sentait qu'elle ne s'était jamais abandonnée
-ainsi aux bras d'un jeune homme, et il bénissait le ciel qui venait de
-provoquer cette inoubliable rencontre, en cette nuit d'avril, au fond
-de cette forêt silencieuse... Oh! les yeux de Florence, ces yeux
-violets&mdash;qu'autrefois, au temps où il blasphémait, il appelait des
-yeux d'évêque&mdash;qu'ils étaient caressants, qu'ils faisaient du bien à
-ceux qu'ils daignaient regarder! Emile osait en rapprocher ses lèvres
-vibrantes, parfois, quand il s'oubliait. Mais le sentiment de son
-indignité lui revenait très vite. Et il se contentait de pleurer
-alors, de
-<!--094.png-->
-pleurer banalement de bonnes larmes tièdes, de bonnes larmes
-joyeuses qui, dans la mousse où elles tombaient, devaient semer les
-fleurs des printemps futurs.</p>
-
-<p>Ils ne se dirent rien de leurs anciennes querelles; en se regardant,
-ils comprenaient tout, ils s'expliquaient tout. Un serrement de main
-de Florence lui révélait bien plus de choses qu'un long discours. Et
-tous deux, inondés de béatitude, regardaient partir vers le ciel les
-troncs grandioses des arbres amis qui, avec leurs branches extasiées,
-semblaient appeler sur le front des amoureux la bénédiction paternelle
-des astres.</p>
-
-<p>Parfois, Emile se secouait, comme s'il avait senti une autre âme que
-la sienne dans son corps.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, songeait-il, c'est bien moi, Emile, qui aime, qui suis aimé,
-qui suis heureux?</p>
-
-<p>Oui, c'était lui. Mais cette félicité-là était si formidable qu'il
-avait besoin d'en douter, par intervalles, pour s'alléger le cœur.</p>
-
-<p>Des insectes bourdonnaient près d'eux, les herbes bougeaient parfois
-<!--095.png-->
-à leurs pieds, froissées par la marche de quelque bonne bestiole
-invisible et amoureuse, dont ils ne s'effrayaient point. Et, pas bien
-loin de leur place, derrière un épais massif, où des lierres
-passionnés étreignaient des végétaux branlants, on entendait hoqueter
-une source grave, comme si toute la forêt avait pleuré d'amour autour
-d'eux.</p>
-
-<p>Le temps passa, passa sans qu'ils osassent remuer; la lune monta comme
-un front rose parmi les cimes heureuses des bois; ils ne bougeaient
-toujours point.</p>
-
-<p>Emile avait pris une main de Florence, et, doucement, la tenait
-appliquée sur sa joue. C'était délicieux. Et par ce chaste contact,
-tout le fluide de leurs êtres fusionnait, en un large courant
-électrique qui emparadisait leurs corps. Toutes les attractions,
-toutes les joies de la planète passaient en eux; ils s'aimaient dans
-le passé; leurs chairs se souvenaient sans doute de s'être aimées
-autrefois, dans le limon primitif dont elles étaient sorties. Quand la
-lune déjà haute vint éclairer les choses autour d'eux, ils regardèrent
-<!--096.png-->
-les arbres et crurent ouvrir les yeux pour la première fois.</p>
-
-<p>Bons arbres! Emile et Florence paraissaient comprendre leurs formes,
-ils semblaient s'émouvoir des choses dites par leurs feuilles, et
-d'anciennes souvenances leur indiquaient d'intimes parentés avec
-toutes leurs ramures. Jamais ils n'avaient trouvé l'approche des bois
-si exquise, les ténèbres si veloutées. Tout avait l'air de s'attendrir
-autour d'eux, tout communiait avec eux, tout devait savoir qu'ils
-s'aimaient dans la nature; et ils se figuraient volontiers que
-là-haut, dans les mondes épars sur leurs têtes, de grands vols d'âmes
-en pérégrination applaudissaient à leur amour.</p>
-
-<p>Tout à coup Emile osa regarder le visage radieux de la jeune fille; et
-leurs yeux s'envoyèrent réciproquement de telles projections de
-lumière, qu'ils crurent se voir à travers un soleil.</p>
-
-<p>Alors, inconsciemment, leurs lèvres s'unirent.</p>
-
-<p>En ce moment, un grand cri éclata dans la forêt, un large cri
-d'horreur poussé là, devant eux:
-<!--097.png--></p>
-
-<p>&mdash;Ha! la sorcière! disait quelqu'un.</p>
-
-<p>C'était Yan, Yan qui, inquiet, était parti sur ses béquilles, à dix
-heures du soir, pour chercher son petit-fils.</p>
-
-<p>Et il le trouvait dans les bras de M<span class="sup">lle</span> Florence!</p>
-
-<p>&mdash;La sorcière! la sorcière!... Elle me l'a pris!</p>
-
-<p>Devant ce spectacle inattendu, Yan resta un instant pétrifié. Puis, il
-allongea son bras vers la jeune fille, comme pour lui lancer
-l'anathème, et fit un grand signe de croix sous la lune.</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--098.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="VII"></a><abbr title="sept">VII</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Le lendemain, le ciel fut pur. Emile se leva de bonne heure. Il
-n'avait pas essayé de dormir. Immobile sur son lit, il avait pensé.
-C'était une volupté inexprimable. Autour de lui, il sentait du
-bonheur, du bonheur immensément, du bonheur à l'infini. Et c'était si
-doux qu'il en pleurait. Il se croyait vaguement emprisonné dans une
-tour d'émeraude, dans une tour aux murs chantants, la féerique tour du
-souvenir. Et solennel, il restait là dedans, sans oser bouger, de peur
-qu'un de ses gestes ne fit écrouler les murailles de rêve.</p>
-
-<p>Cependant, au milieu de la nuit, il avait brusquement sauté à bas de
-sa couchette.</p>
-
-<p>&mdash;C'est insupportable, ces cauchemars! se disait-il à voix basse.
-<!--099.png--></p>
-
-<p>Et il avait allumé une bougie, très vite.</p>
-
-<p>Alors il s'était assis sur une chaise, et longuement il avait pressé
-son front entre ses mains.</p>
-
-<p>&mdash;Grand Dieu! cria-t-il tout à coup, mais ce doit être vrai, cette
-aventure d'hier soir!</p>
-
-<p>Oui; Emile en trouva les preuves. A son coude, cette meurtrissure: ne
-l'avait-il pas reçue en butant contre un chêne, tandis qu'il emportait
-Florence dans ses bras? Et cette déchirure à son paletot? Mais il s'en
-rappelait encore l'histoire: une aubépine jalouse, qui l'avait griffé
-au passage! C'est cela même: tout près du vieil arbre abattu sur
-lequel ils s'étaient assis. Oh! les éblouissements de la mémoire!</p>
-
-<p>Alors, avec délices, Emile avait agrandi la déchirure du paletot,
-ravivé la meurtrissure de son bras. Puis il s'était décidé à ne plus
-bouger jusqu'à l'aube.</p>
-
-<p>Elle vint, très blanche. Il la vit monter à l'orient. Et aussitôt, il
-s'habilla, puis quitta la maison.</p>
-
-<p>Il but l'air matinal à pleines bronches.
-<!--100.png-->
-Pour la première fois, peut-être,
-il écouta chanter les oiseaux.</p>
-
-<p>Il remarqua un long nuage, aplati à l'horizon comme une couleuvre
-rose: la traînée de brouillard qui indiquait le Lü. Et à grands pas
-rythmés, il se dirigea vers la forêt bénie.</p>
-
-<p>Il le trouva vite, le coin solitaire où Florence lui était apparue la
-veille.</p>
-
-<p>C'était près du Bignaou, non loin d'un chemin. Il s'approcha
-pieusement de l'arbre abattu. Il avait envie de se découvrir devant.
-Il le toucha, il le flatta doucement avec sa main, comme il flattait
-les bons bœufs après une journée de labour. Et son cœur se fondit en
-tendresse.</p>
-
-<p>Oui, le grand événement s'était accompli là. Il reconnut bien la chère
-silhouette d'un platane qui semblait le saluer. Il retrouva bien la
-trace de leurs pas dans les herbes. C'était donc irréfutablement vrai!
-Oh! chanter cela aux étoiles, aux nuages, aux fougères, aux grains de
-sable, à tout! le chanter avec frénésie, jusqu'à la vieillesse,
-jusqu'à la mort!</p>
-
-<p>Et alors, sans peur de la rosée, sans peur de paraître ridicule aux
-yeux des
-<!--101.png-->
-pinsons jaseurs, ni même aux yeux des personnes matinales
-qui pouvaient passer sur la route, il se rassit sur le vieux tronc de
-l'arbre, à la place même qu'il avait occupée la veille; et il resta là
-une heure, si heureux, si terriblement heureux qu'il redoutait de
-songer à son bonheur.</p>
-
-<p>Il s'étonnait un peu de ne pas trouver Florence à son côté. Pour
-l'éternité, ce paysage était indissolublement lié à elle, et il lui
-semblait qu'un peu de son être visible aurait dû rester là. Certes, il
-percevait sa pensée qui planait sur ces feuillages. Mais cela ne lui
-suffisait plus.</p>
-
-<p>Il fut presque mécontent. Il s'en alla, après avoir adressé de muettes
-salutations aux végétaux. Il erra dans la forêt et retrouva la
-citrouille grotesque suspendue sur le chemin. Mais son cœur,
-délicieusement oppressé, avait grand mal dans sa poitrine.</p>
-
-<p>Toujours, il s'arrêtait dans un petit carrefour, d'où l'on pouvait
-découvrir, à deux cents mètres environ, un coin du château de la
-Taulade.</p>
-
-<p>Là! c'était là qu'il aurait voulu voler!</p>
-
-<p>Il n'osait pas.
-<!--102.png--></p>
-
-<p>Soudain, il pensa:</p>
-
-<p>&mdash;Si elle était partie!</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_16.jpg"
- width="70%" height="auto"
- alt="Illustration: Un homme assis"
- title="Un homme assis"
- />
-</div>
-
-<p>Ne devait-elle pas quitter Salignacq le jour même? Dieu! Cela serait
-donc possible? Quoi, l'univers ne croulerait pas plutôt que de laisser
-s'accomplir une monstruosité pareille?</p>
-
-<p>Haletant, il se dirigea vers le château. <!--103.png--> Cette pensée
-affreuse, venant le sabrer brusquement dans sa joie, lui donna toutes
-les audaces.</p>
-
-<p>Il marcha vite, arriva devant la grille, sonna et vit paraître une
-servante.</p>
-
-<p>&mdash;M<span class="sup">lle</span> Florence va... va bien? demanda-t-il en bégayant d'émotion.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous saviez qu'elle était souffrante? demanda la domestique.
-Oui, ce matin, elle va bien, merci! Mais, cette nuit, elle a eu un peu
-de fièvre. Il paraît qu'elle s'est perdue dans le bois; on lui a fait
-peur, a-t-elle dit, elle est tombée de cheval. Mais ce ne sera rien;
-il n'y a pas eu de blessure. Pourtant le départ est ajourné.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lança Emile dans une explosion d'ivresse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mademoiselle ne quittera certainement le pays qu'après les
-élections.</p>
-
-<p>Et Emile s'en retourna, le paradis au cœur.</p>
-
-<p>Il ne mangea rien ce jour-là. Il ne dit rien à Yan dont les yeux
-semblaient chargés de mitraille. Il prit son fusil et essaya de
-braconner. Il resta plusieurs heures derrière un talus, un talus
-herbeux,
-<!--104.png-->
-d'où l'on entrevoyait la demeure des Brion. Il ne vit rien
-venir, jamais.</p>
-
-<p>C'était un supplice énervant.</p>
-
-<p>Il ne vit rien non plus le lendemain.</p>
-
-<p>Florence riait peut-être de lui. N'aurait-elle pas dû se trouver là
-tout le temps, là, dans ce coin sacré de la forêt?</p>
-
-<p>Un, deux, trois jours se passèrent ainsi. Emile pouvait à peine ouvrir
-les yeux. Ses mains tremblaient. Son front, où toujours se forgeaient
-les mêmes mots, semblait s'user à certaines places. Et une tristesse
-infinie lui noyait le cœur.</p>
-
-<p>Etait-elle malade réellement? Ou ne voulait-elle plus s'approcher de
-lui?</p>
-
-<p>Emile s'alarmait; il ne pensait qu'à Florence, il se demandait avec
-angoisses comment cette aventure se terminerait, et il n'osait espérer
-un dénouement heureux. Elle était la fille d'un député; lui n'était
-que le filleul de Yan. Elle était une Parisienne élégante; lui n'était
-qu'un paysan mal dégrossi. Tout, naissance, éducation, habitudes,
-devait les séparer pour toujours.
-<!--105.png--></p>
-
-<p>Emile songea sérieusement à se pendre, dans ce coin de forêt où il
-avait cru être si heureux. A certaines heures, il partait d'un pas
-tragique. Souvent il changeait de costume. Tantôt, il s'habillait
-comme jadis, d'une blouse et d'un béret; tantôt, il revêtait les
-habits des dimanches, et frisait longuement ses humbles moustaches.</p>
-
-<p>Un jour, Yan dit à son filleul:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, petit, Marie Catalan va se marier.</p>
-
-<p>C'était faux. Mais Emile ne comprit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Diou biban! éclata le vieux. Il faut que ça finisse!</p>
-
-<p>Et le poing sous le nez d'Emile:</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, mon garçon, si tu y penses encore, à ta fille de député,
-je... je... Suffit! je me tais!</p>
-
-<p>Cela fut lancé d'une voix menaçante.</p>
-
-<p>Yan ne savait pas, du reste, ce qu'il avait voulu dire.</p>
-
-<p>Mais il décida qu'il irait, le lendemain, demander la main de Marie
-Catalan pour son filleul.</p>
-
-<p>Mai approchait. Voilà une semaine que les yeux d'Emile n'avaient pu
-<!--106.png-->
-se rassasier de Florence. Le jeune homme, voyant Yan faire sa barbe
-pour se rendre chez les Catalan, eut une crise de désespoir. Il prit
-son fusil et entra dans la forêt.</p>
-
-<p>Des peupliers tremblaient le long d'un ruisseau. Emile se dirigea vers
-le coin où gisait l'arbre abattu, le coin où toutes choses chantaient
-pour lui des chœurs mélancoliques. A terre, il y avait des herbes que
-le pied de Florence avait courbaturées un soir... Ces herbes se
-redressaient peu à peu. Encore quelques jours et rien ne saurait plus
-qu'elle avait passé par là. Non, rien! Emile arma son fusil. Les
-tempes lui brûlaient. Il entendait le rythme saccadé du sang dans ses
-veines. Il s'assit doucement sur le tronc de l'arbre et plaça le fusil
-entre ses jambes. Ses lèvres murmuraient quelque chose. Quoi? Il ne
-savait guère. Des prières sans doute. Au loin, dans quelque champ
-labouré, il entendait un paysan dire des phrases simples à ses bœufs:
-«Bé, Martin! Bé, Youan!» Va, Martin! Va, Jean! Et cela lui remplit les
-yeux de larmes. Il embrassa le tronc inerte de l'arbre couché. Le
-<!--107.png-->
-canon de l'arme toucha son cou et le glaça.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! soupira-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Bé, Martin! bé Youan! disait toujours le paysan à ses bœufs.</p>
-
-<p>Et Emile rejeta le fusil avec terreur.</p>
-
-<p>Non, il ne pouvait pas. C'était plus fort que lui. La voix des
-laboureurs, les conseils des oiseaux, les murmures bienheureux des
-arbres, tout l'exhortait à vivre. Le suicide, n'est-ce pas une
-monstrueuse folie? Ils le savent bien, les paysans sains et virils qui
-n'admettent point qu'il y ait des êtres assez dépravés pour attenter à
-leurs jours. Que dirait-on dans le pays? Que penserait Yan? Non! Ce
-serait le déshonneur pour la maison. Et les mendiants galeux, les
-estropiés geignants qui vont dans la contrée, lamentables, mais
-heureux de souffrir au soleil, se montreraient du bâton le Bignaou
-maudit, et diraient, en se signant trois fois:</p>
-
-<p>&mdash;Jésus! délivrez-nous du mal! C'est ici qu'un jeune homme de
-vingt-deux ans s'est tué!</p>
-
-<p>Alors, très malheureux de ne pas
-<!--108.png-->
-habiter une ville sentimentale où les
-suicidés par amour provoquent l'attendrissement des bonnes âmes, Emile
-laissa son arme, et, anxieux, n'ayant plus ni dignité, ni réflexion,
-il ouvrit sa bouche, puis, de toute sa voix éperdue, comme un cerf
-brame au mois de mai, il appela:</p>
-
-<p>&mdash;Florence!</p>
-
-<p>Et aussitôt il tira en l'air un coup de fusil.</p>
-
-<p>Un grand bruit, cela fit un grand bruit dans la forêt; les feuilles
-crépitèrent sous les plombs. L'écho, très loin, appela plusieurs fois:
-«Florence!» et fit entendre plusieurs fois une détonation. Emile
-haletait. Il ne vit rien d'abord, rien que de la fumée. Et ses yeux se
-dilatèrent; les veines de son cou se gonflèrent sous sa peau. La fumée
-se dissipa. Mais Emile ne vit rien encore, rien qu'un tohu-bohu de
-choses qui dansaient: des feuillages, des troncs, des racines, une
-grande sarabande végétale. Et, dans sa poitrine, son cœur tonnait avec
-fracas. Non, il ne voyait pas venir celle qu'il avait appelée, et les
-lèvres entr'ouvertes, la respiration sifflante, il reprit
-<!--109.png-->
-son fusil
-dans ses poings nerveux, son fusil qui contenait une charge de plomb
-encore.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! balbutia-t-il, à mon aide!</p>
-
-<p>Il s'était tourné vers le nord, vers le château de la Taulade; et ses
-prunelles pleines d'adjurations lumineuses ne distinguaient rien de ce
-qu'il y avait autour de lui. Rien. Tous les arbres voisins auraient pu
-s'abattre sur sa tête, il n'aurait pas bougé. Sa respiration
-s'accéléra, s'accéléra désespérément, comme si tout son être avait
-couru d'un galop vertigineux à travers la forêt. Et, soudain, ses
-jambes tremblèrent, son visage s'éclaira d'un long sourire de
-transfiguration. Le fusil tomba de ses mains glacées. Emile,
-inconsciemment, fit quelques pas, en tendant ses bras nerveux, comme
-s'il avait vu un soleil marcher vers lui. Oh! ce devait être un
-soleil: car toute la forêt chantait sur son passage! un soleil: car
-sur sa route le sol semblait sourire par une soudaine éclosion de
-marguerites! Et le visage d'Emile s'illumina, comme pour refléter
-l'astre joyeux qui approchait.
-<!--110.png--></p>
-
-<p>&mdash;Mes yeux, mes yeux, ne vous trompez-vous pas?</p>
-
-<p>Il s'avança encore. Et, tout à coup, en poussant un grand cri de
-triomphe, il tomba aux pieds de Florence, de Florence qui était venue
-à l'appel de sa volonté, et qui doucement lui baisa les mains, en
-pleurant de tendresse.</p>
-
-<p>Et, longtemps après sans doute, ou peut-être tout de suite, il
-entendit des explications bénies qui lui versaient du baume sur toutes
-les plaies du cœur:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Emile, je n'ai jamais pu venir. Jamais! Mon père est rentré
-depuis hier à la Taulade. On me surveille. Puis j'ai été souffrante.
-Ma tante a tout compris, l'autre soir, quand on m'a vue arriver si
-tard. Le cheval était à la maison depuis deux heures! Emile, je vous
-aime. N'avez-vous pas senti ma pensée, nuit et jour, auprès de vous?</p>
-
-<p>Et soudain, le petit-fils de Yan entendit encore ces autres paroles,
-qui tombèrent sur lui comme une avalanche de roses:</p>
-
-<p>&mdash;Emile, il faut demander ma main à mon père.</p>
-
-<p>Il frémit:
-<!--111.png--></p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous qu'il me l'accorde, lança-t-il, avec une flamme
-d'exaltation dans les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement!... Bonjour, Emile. Confiance!</p>
-
-<p>Et Florence disparut, légèrement, sous les branches des arbres.</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--112.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="VIII"></a><abbr title="huit">VIII</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Emile s'étreignit le front; il avait peur de le sentir éclater de
-joie. Il marcha dans la forêt avec l'inconscience d'un somnambule. Il
-avait les oreilles pleines de fanfares. Il faisait de grands gestes
-automatiques, comme s'il avait voulu jeter des poignées de bonheur aux
-plantes, aux nuages, aux étoiles. Toutes les félicités réservées à ce
-globe devaient être accumulées en lui. Il avait de la joie pour
-plusieurs hommes, de la joie pour plusieurs siècles, et les organismes
-qui naîtraient un jour de son corps décomposé seraient tout imprégnés
-encore de son immortelle béatitude. Il marcha au hasard des routes. Il
-se sentait poussé par des influences célestes, comme par des mains de
-lumière; il alla, sans savoir où elles le conduisaient. Il traversa
-<!--113.png-->
-des taillis, enfila une allée, arriva dans un bosquet ombreux, où un
-homme lisait des journaux sous une cabane de chaume. Cet homme était
-M. Brion, le père de Florence. Emile s'approcha. Il tremblait
-pourtant. La minute était si solennelle! Mais, les mains de lumière le
-poussaient toujours:</p>
-
-<p>&mdash;Va! va! semblait lui dire une voix amie, qui chantait dans le vent;
-va sans crainte! Le ciel te protège aujourd'hui et rien de ce que tu
-demanderas ne pourra t'être refusé!</p>
-
-<p>Emile s'arrêta devant M. Brion.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, monsieur le Député! salua-t-il.</p>
-
-<p>Le père de Florence leva la tête et reconnut le filleul de Yan.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon ami!... Qu'y a-t-il de nouveau? Tout le monde se porte
-bien chez vous?</p>
-
-<p>Emile avait ôté son béret et, quoique la voix amie lui parlât
-toujours, il se troubla de plus en plus. Il baissa le front, rougit
-comme une groseille et n'osa rien dire.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! Allons! fit le père de Florence. Vous avez quelque chose de
-sérieux à m'annoncer. Ne tremblez
-<!--114.png-->
-pas! Je ne suis guère terrible!
-Racontez-moi tout.</p>
-
-<p>Emile releva la tête, ferma les poings, tendit les jarrets comme un
-homme décidé à faire un grand saut.</p>
-
-<p>&mdash;Vous fâcheriez-vous, monsieur, balbutia-t-il ingénument,&mdash;et ses
-lèvres brûlaient comme si elles avaient lâché des paroles de
-feu,&mdash;vous fâcheriez-vous si mon parrain venait vous demander pour moi
-la main de Mademoiselle votre fille?</p>
-
-<p>C'était fait! La question vertigineuse était formulée! Emile ne
-respira plus.</p>
-
-<p>M. Brion, lui, respira fortement. Il se tourna vers le jeune homme, le
-regarda de ses prunelles agrandies, puis il se leva, fit quatre pas
-sous la cabane de chaume, et agita les journaux sur sa tête.</p>
-
-<p>&mdash;Quel garçon bizarre! s'écria-t-il. Ah! quel garçon bizarre!... Vous
-demander comme ça, sans crier gare... Très drôle!... très drôle!... Il
-faut venir â Salignacq pour avoir des aventures pareilles!</p>
-
-<p>Emile frissonnait. Son visage était devenu livide.</p>
-
-<p>Le député le regarda de nouveau, et
-<!--115.png-->
-la surprise du premier moment se
-changea aussitôt en compassion.</p>
-
-<p>Il posa sa main droite sur l'épaule du jeune homme et dit, d'une voix
-amicale:</p>
-
-<p>&mdash;Rassurez-vous, monsieur Emile! je ne m'offense pas pour si peu! Si
-votre démarche manque de correction, elle n'est pas sans originalité,
-et j'adore les gens qui n'agissent pas comme tout le monde. Il vous
-plairait de savoir si je vous donnerais ma fille en mariage? Vous me
-prenez un peu à l'improviste; j'avoue que je n'ai guère étudié la
-question! Pourtant Florence m'a beaucoup parlé de vous ces jours-ci,
-et j'aurais dû être plus clairvoyant. Il n'importe! Vous avez l'air
-d'un brave garçon et vous portez un nom fort honoré dans le pays. Je
-sais du reste que vous êtes riche, très riche... Je vais donc vous
-faire connaître toutes mes pensées. Un mariage entre ma fille et vous
-ne me paraît pas impossible. Seulement vous me permettrez de dire que
-je vois des obstacles sérieux à cette union. Ce n'est pas de votre
-côté que je les trouve, mais du côté de votre grand-père. Yan du
-Bignaou
-<!--116.png-->
-possède cinquante mille livres de rente et s'habille comme
-un mendiant! Il pourrait avoir des châteaux et habite une vieille
-baraque! C'est honteux! On ne vit pas comme ça! Moi, vous comprenez,
-je suis obligé, à cause de ma situation, d'exiger une certaine tenue
-des gens susceptibles d'approcher ma fille; et je ne dois pas
-permettre que son beau-père file du lin, mange de la bouillie de maïs,
-soigne les veaux ou les cochons, et se laisse tutoyer par ses
-domestiques!... Vous le lui direz n'est-ce pas? Il s'amendera, je
-l'espère, il mènera un train de vie plus en rapport avec sa fortune,
-et alors, si vous agréez à ma fille, nous pourrons reprendre la
-conversation de ce matin!... Au revoir, cher monsieur Duvignau! Tâchez
-de civiliser le vieux Yan. Tout dépend de lui.</p>
-
-<p>Le député serra la main d'Emile et celui-ci s'en alla, le front haut,
-le pas dansant, le visage illuminé d'espoir.</p>
-
-<p>&mdash;Il veut bien me donner sa fille! Il veut bien!... Oh! que je suis
-heureux! se dit-il en traversant de nouveau la forêt.
-<!--117.png--></p>
-
-<p>Il souriait à tous les arbres. Ses yeux avaient de triomphales
-clartés. Il aurait trouvé sur sa route un pape grandiose qui, à grand
-bruit de cloches, l'eût sacré empereur d'Occident, comme Charlemagne,
-qu'il n'aurait pas manifesté la moindre surprise! En dix minutes il
-arriva chez lui.</p>
-
-<p>Le soleil se couchait.</p>
-
-<p>Yan, qui avait filé ses trois quenouilles de lin dans la journée,
-achevait en ce moment son repas du soir. Il se leva de table et armé
-de ses béquilles des dimanches, il se disposa aussitôt à partir vers
-Catalan.</p>
-
-<p>Emile prit simplement son grand-père à bras-le-corps.</p>
-
-<p>&mdash;Venez! venez! lui dit-il.</p>
-
-<p>Et doucement il l'emporta, au nez de la servante ébahie.</p>
-
-<p>Et quand il fut dans sa chambre il assit le vieillard sur une chaise,
-ferma la porte, puis, doucement, avec une voix démontée par les
-sanglots, il balbutia.</p>
-
-<p>&mdash;Papa, je suis bien heureux!</p>
-
-<p>Yan se tâtait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est fou, Diou biboste! fou!
-<!--118.png--></p>
-
-<p>Et il regardait son petit-fils avec ahurissement.</p>
-
-<p>Par la fenêtre ouverte, le soleil mourant envoyait un adieu vermeil
-dans la chambre, et Emile, sous cette lumière, semblait un grand saint
-doré d'église.</p>
-
-<p>Yan ne le reconnaissait guère.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien heureux! bien heureux! continuait le filleul.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, mon garçon... répliqua le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Je peux l'épouser!</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça?</p>
-
-<p>&mdash;M<span class="sup">lle</span> Brion!</p>
-
-<p>&mdash;La fille du député?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, papa! la fille du député, je peux l'épouser moi, Emile
-Duvignau!</p>
-
-<p>Et alors il s'assit, radieux et chargé de gloire, comme si après ces
-paroles suprêmes, le monde inutile n'avait eu qu'à se volatiliser sous
-ses regards.</p>
-
-<p>Yan éclata de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, petit, reviens à toi! dit-il à son filleul. Il est tard et
-j'ai à parler longtemps avec les Catalan. Veux-tu me passer les
-béquilles?</p>
-
-<p>Alors Emile frissonna. Il rentrait
-<!--119.png-->
-dans la réalité. Il prit dans ses
-mains fébriles la main osseuse de l'aïeul.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_17.jpg"
- width="74%" height="auto"
- alt="Illustration: Une jeune femme"
- title=" Une jeune femme"
- />
-</div>
-
-<p>&mdash;Papa, dit-il, vous n'avez donc pas compris? Je peux épouser la fille
-du député, M<span class="sup">lle</span> Florence: elle m'aime!</p>
-
-<p>Et il déborda de confidences.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pouvez pas savoir... De
-<!--120.png-->
-si grands yeux! Et une voix...
-Vous ne pouvez pas savoir! Elle m'aime, vous dis-je. Vous en êtes
-convaincu d'ailleurs, puisque vous nous avez surpris, l'autre soir!
-Longtemps j'ai cru rêver. Mais non, tout à l'heure encore... Tenez,
-tâtez cette meurtrissure à mon bras; vous voyez bien, vous voyez bien!
-J'ai les yeux éblouis comme si j'étais dans un arc-en-ciel... Vous ne
-pouvez pas savoir!... Donc, son père veut bien que je l'épouse. C'est
-trop de bonheur, vous comprenez? Aussi vous me permettrez bien de
-pleurer un peu. Oh! papa!</p>
-
-<p>Yan se dressa.</p>
-
-<p>&mdash;Imbécile! dit-il.</p>
-
-<p>Et, rageusement il essaya de prendre ses béquilles lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Papa! cria Emile. Je ne veux pas, entendez-vous? Je ne veux pas que
-vous alliez chez les Catalan. Jamais je n'en épouserai d'autre!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, petit nigaud...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! taisez-vous! Si vous saviez ce qui se passe en moi! Je serais
-capable de tout, papa! de tout, si vous vous opposiez à ce mariage!
-Non; c'est entendu, je l'épouse. Vous allez demander
-<!--121.png-->
-sa main! M. Brion
-est chez lui, dans sa tonnelle. Ne perdez pas une seconde. Faites
-vite!... Ah! j'oubliais: je vais vous prêter mon chapeau. Et puis,
-vous allez quitter cette blouse. Vous tâcherez de vous exprimer en
-français ensuite. Car le député n'aime guère vos airs de paysan. C'est
-même une des conditions...</p>
-
-<p>&mdash;Hein? nasilla Yan, dont les yeux flamboyèrent.</p>
-
-<p>Emile sans se troubler, continua:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'avais oublié. M. Brion consent à ce que j'épouse sa fille,
-pourvu que vous vous civilisiez un peu. Plus de béret, plus de
-chamarre, plus de sabots, et plus de familiarités avec les domestiques
-surtout! Vous allez acheter une voiture, nous aurons un cocher, vous
-porterez une redingote, vous...</p>
-
-<p>Il s'arrêta. Le visage de Yan semblait bouleversé par un tremblement
-de terre! On eût dit que le vieux voulait éclater de rire ou fondre en
-larmes, et il ne pouvait faire ni l'un ni l'autre. C'était effroyable.
-Ses bras ébauchaient machinalement un geste bizarre, le geste de filer
-avec frénésie
-<!--122.png-->
-une fantastique quenouille de lin.</p>
-
-<p>&mdash;Un monsieur! put-il enfin articuler. Il faudra que je devienne un
-monsieur, moi, Yan du Bignaou!</p>
-
-<p>Et il se décida tout à coup à rire, à rire convulsivement, avec des
-éclats qui firent trembler les murailles.</p>
-
-<p>Emile bondit.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous savez, dit-il avec un frisson dans ses tempes, si vous
-ne voulez pas le devenir, je...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? demanda paisiblement le vieillard.</p>
-
-<p>Emile s'affaissa:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! papa! que c'est donc malheureux!</p>
-
-<p>Et il étreignit, dans ses mains crispées, les doigts maigres de son
-grand-père.</p>
-
-<p>Il ne dit plus rien. Il s'assit sur une chaise, mit ses coudes sur ses
-genoux, ses joues dans ses mains, et regarda inconsciemment, à travers
-ses larmes, les dessins obliques des carreaux rouges qui pavaient la
-chambre.</p>
-
-<p>Le jour finissait. Au plafond, les suprêmes rayons du soleil s'étaient
-fondus, en imbibant les murs d'une
-<!--123.png-->
-grande tristesse grise. Et, dans
-un champ lointain, montait une chanson lente, la simple chanson de
-quelque laboureur, rentrant chez lui a pas calmes, le râteau ou le pic
-sur l'épaule.</p>
-
-<p>Et Yan considérait, sur le front découvert d'Emile, une petite
-cicatrice blanche, une ancienne blessure que le filleul s'était faite
-jadis, à l'âge de trois ans, en tombant d'une chaise. Oh! les
-souvenirs bénis! Yan promena sa main tremblante sur le front tendre de
-son petit-fils.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, lui dit-il,&mdash;et sa voix résonnait avec une tendresse
-infinie,&mdash;écoute, enfant: Je t'aime bien. J'ai vécu si heureux avec
-toi! je mourrai si heureux si je meurs près de toi! Je te parle avec
-toute mon âme; écoute: Devenir un monsieur? Je le voudrais, si tu
-devais y trouver quelque plaisir. Tout ce que tu désireras, enfant,
-tout, je le ferai, tu le sais bien. Mon bon Emile! Mais j'ai promis à
-Dieu, moi, de ne pas devenir un monsieur, de ne pas faire de toi un
-monsieur! Je l'ai juré! A Dieu, te dis-je! Et Dieu existe, va! quoi
-qu'on en pense à
-<!--124.png-->
-Paris. Et je sens bien, dans les larmes que je verse
-en ce moment, qu'il est près de nous, Emile, et qu'il m'encourage à te
-parler ainsi. Oui, devant ton père mourant, j'ai juré cela. Et c'est
-sacré, vois-tu ce qu'on promet alors. Sans doute, il y a des personnes
-que ces choses font rire. Mon enfant, il ne faut jamais rire de rien.
-Retiens ce conseil d'un vieux qui ne rit plus.</p>
-
-<p>Emile ne bougeait pas. Aucun argument n'aurait pu entamer son amour.
-Toutes les supplications humaines auraient passé sur lui, comme toutes
-les averses du ciel sur un marbre, sans le pénétrer.</p>
-
-<p>Alors Yan dit:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! j'ai autre chose à t'apprendre. Cette demoiselle Florence
-n'a pas le sou. Je le tiens d'excellente source. Le père est criblé de
-dettes. Quant à la personne elle-même: une jeune fille de Paris, par
-conséquent de mœurs plus ou moins...</p>
-
-<p>Emile se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Ah non! cria-t-il. Je vous en supplie, pas ça!
-<!--125.png--></p>
-
-<p>Et Yan comprit, à la flamme qui passa dans les yeux de son filleul,
-qu'il ne fallait pas aller plus loin.</p>
-
-<p>Il quitta sa chaise, fit quelques pas douloureux en se tenant aux
-meubles, alla prendre ses béquilles, et, sans mot dire, essaya de
-sortir.</p>
-
-<p>Au moment où il ouvrait la porte, Emile s'élança vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;A genoux! tenez, à genoux, je vous en conjure, murmura-t-il en
-tombant à ses pieds, permettez que je l'épouse!</p>
-
-<p>&mdash;Aux conditions que tu m'as dites? Jamais!</p>
-
-<p>Et Yan s'en alla.</p>
-
-<p>Emile se remit debout. Il était livide. Il regarda s'éloigner son
-aïeul.</p>
-
-<p>&mdash;Papa! appela-t-il d'une voix éperdue. Papa!...</p>
-
-<p>Mais Yan disparut, tandis qu'au loin les cloches de Salignacq
-tintaient un mélancolique angelus sur les landes violettes.</p>
-
-<p>Alors, Emile rentra dans sa chambre, pressa un instant son front dans
-ses mains, puis, devant un vieux bénitier en faïence où un Christ
-informe
-<!--126.png-->
-saignait du vermillon par son flanc bleui, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, pardonnez-moi ce que je vais faire!</p>
-
-<p>Il ferma ses volets et verrouilla sa porte.</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--127.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="IX"></a><abbr title="neuf">IX</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Yan était déjà loin. Il marchait à grandes béquillées. Et, tout en
-marchant, il grommelait:</p>
-
-<p>&mdash;Ce pauvre enfant!... Ouf! quel malheur!</p>
-
-<p>Quand il eut dépassé la petite allée qui faisait communiquer le
-Bignaou avec la route, il s'arrêta, s'adossa contre un arbre et
-s'essuya le front.</p>
-
-<p>Il avait chaud comme s'il avait porté deux sacs de blé. Alors il se
-signa, joignit les mains et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Jésus, inspirez-moi.</p>
-
-<p>Il reprit ses béquilles soudain.</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis! j'y vais! dit-il tout haut.</p>
-
-<p>Et au lieu de prendre le chemin de Catalan, il s'engagea dans la forêt
-de la Taulade.</p>
-
-<p>Des gens passaient en le saluant à voix haute, à la façon du pays.
-<!--128.png--></p>
-
-<p>Lui n'entendait rien. Il croyait avoir le tonnerre dans son front. Il
-franchit un talus, malgré ses béquilles, sans aucune hésitation, comme
-s'il avait eu encore ses jambes de vingt ans. Et, dans la forêt, il
-trouva le sentier voulu, très vite, sans trébucher une seule fois.</p>
-
-<p>La soirée était douce. Une grosse étoile blonde, l'étoile de l'amour,
-s'épanouissait déjà au couchant. Le vieux cœur de Yan bondissait sous
-la chamarre.</p>
-
-<p>Dans une mare que recouvraient des feuilles, il se crotta.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux, pensa-t-il. J'aurai une tenue plus hostile!</p>
-
-<p>Et il donna une tournure vulgaire à son béret, et il résolut
-d'exagérer toutes ses grossièretés de paysan.</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons voir! grommela-t-il en sautillant sur ses béquilles. Ah!
-la sorcière!... nous allons voir!</p>
-
-<p>Il arriva en quelques minutes à la Taulade. D'abord l'approche du
-château l'intimida. Voilà trente ans qu'il n'avait pénétré dans cette
-maison de messieurs et de dames. Il amortit le bruit de ses béquilles
-sur les pelouses, il retint sa respiration. Même, un instant,
-<!--129.png-->
-il
-s'arrêta, se demandant s'il ne faisait pas une folie.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! il faut que je voie ce que cette petite a dans le corps!
-décida-t-il.</p>
-
-<p>Et crânement, il s'avança.</p>
-
-<p>La nuit était claire. Sur les branches recueillies, des insectes
-invisibles chantaient, de toutes leurs ailes éperdues. Yan, le cœur
-oppressé, arriva devant une barrière. C'était tout près du château.
-Aucun chien n'avait grogné encore. Il regarda un moment, avec des yeux
-jaloux, l'antique édifice qui osait, dans Salignacq, rivaliser de
-faste avec le Bignaou, puis, ayant concentré toute l'énergie de ses
-nerfs, il voulut ouvrir. Il ne sut pas. Ces Parisiens ont des
-barrières qui ferment si drôlement...</p>
-
-<p>&mdash;Satanés Parisiens! gronda Yan.</p>
-
-<p>Et, vainement, il promena ses doigts dans les barreaux.</p>
-
-<p>Il y avait déjà dix secondes qu'il tâtonnait, quand un gros chien
-s'élança vers lui, en aboyant à pleine gueule.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, Yan! dit alors une très douce voix.</p>
-
-<p>Le vieillard leva la tête.
-<!--130.png--></p>
-
-<p>&mdash;Attendez! continua la voix. Je vais vous ouvrir.</p>
-
-<p>Et Yan vit une silhouette de femme encadrée là-haut; dans une croisée.</p>
-
-<p>&mdash;Ce doit être la bonne, pensa-t-il. Oui, il faut que ce soit une
-bonne, pour prononcer <em>Yan</em> comme ça.</p>
-
-<p>La silhouette avait disparu, mais quelques secondes après, Yan la
-reconnut sous la forme d'une belle fille qui sortait allègrement du
-château et courait vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, Yan! Entrez!</p>
-
-<p>Et la belle fille ayant ouvert la maudite barrière, prit le vieux
-paysan par le bras.</p>
-
-<p>Ce n'était pas une bonne. C'était M<span class="sup">lle</span> Florence elle-même.</p>
-
-<p>Et Yan, au fond, en fut très navré.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si elle m'appelle souvent de cette voix-là! pensa-t-il.</p>
-
-<p>Donc il se mit en garde.</p>
-
-<p>&mdash;Bonne nuit, mademoiselle! dit-il sèchement.</p>
-
-<p>Et il bâilla devant elle, sans pudeur, pour paraître plus mal élevé
-qu'il n'était.</p>
-
-<p>Cependant la main de Florence produisait la sensation d'une aile
-d'oiseau
-<!--131.png-->
-sous l'aisselle du vieillard. Oh! pressé par cette main, il
-se trouvait alerte et rajeuni!</p>
-
-<p>La voix continuait:</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez bien, Yan?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous remercie. Et votre santé pareillement?</p>
-
-<p>Non, jamais dans le pays, une jeune fille n'aurait su, avec tant de
-grâce, tant de sollicitude, aider un pauvre infirme à marcher.</p>
-
-<p>Et Yan brida fortement ses lèvres pour ne pas dire:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mademoiselle! vous êtes bien bonne, bien bonne!</p>
-
-<p>Il prit un parti héroïque. Ayant découvert un banc contre un mur, il
-se laissa tomber dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Comme ça, pensa-t-il, j'échapperai à l'influence de la main.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne voulez pas entrer, Yan? Papa est absent, mais vous serez le
-bienvenu quand même. Ma tante est à la maison. Elle lit. Entrez donc,
-Yan!</p>
-
-<p>C'étaient des paroles claires et douces comme des airs de flûte. Quand
-elles s'insinuaient dans l'oreille, chacune d'elles semblait
-enveloppée dans le
-<!--132.png-->
-pétale d'une fleur bleue. Oh! c'était frais!</p>
-
-<p>Et après ces paroles, ce ne fut pas une main, mais deux, qui
-s'abattirent sur le malheureux paysan. Et la voix, de plus en plus
-douce, de plus en plus fraîche, opéra de concert avec les deux mains.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Yan! Vous voudriez rester dehors? Mais vous attraperiez du
-mal! Oh! je vous en prie! entrez un instant... Je vous demande bien
-pardon, si je ne sais pas vous supplier en patois. J'apprendrai, Yan!
-Allons! donnez-moi le bras comme ceci. Prenez garde; il y a une
-marche, là! Marchez-vous à votre aise?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien! répondit Yan malgré lui.</p>
-
-<p>Et il ne put s'empêcher de regarder, avec ses petits yeux entourés de
-rides, les deux yeux profonds de Florence.</p>
-
-<p>&mdash;Gredins d'yeux! ils parlent gascon! pensa-t-il.</p>
-
-<p>Et, un peu effrayé, il s'avança au bras de la jeune fille, en
-redressant son dos de toutes ses forces, pour paraître encore gaillard.</p>
-
-<p>Triomphant, radieux à côté de Florence,
-<!--133.png-->
-non sans penser au jour un peu
-oublié où il conduisait M<span class="sup">me</span> du Bignaou à l'autel, il entra dans le
-château.</p>
-
-<p>&mdash;Par ici, Yan! dit sa compagne.</p>
-
-<p>Yan voulait humblement aller à la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;Par ici. Venez au salon!</p>
-
-<p>Et elle le conduisit dans une pièce toute resplendissante d'étoffes,
-de dorures, de glaces, de fleurs, où Yan ne s'entendait pas marcher,
-tant les tapis étaient lourds, et où il demeura bouche bée, tant
-toutes choses étaient belles.</p>
-
-<p>&mdash;Là! asseyez-vous maintenant!</p>
-
-<p>Yan se sentit guider vers un siège troublant, capitonné de soie rose,
-un profond et large fauteuil, en tout semblable certainement à celui
-que le bon Dieu des laboureurs occupe là-haut, au-dessus des nuages,
-quand il trône parmi sa grande cour d'anges et de prophètes.</p>
-
-<p>Et Yan, que tant de prévenances auraient exaspéré autrefois, se trouva
-très flatté à cette heure. Il s'assit, se découvrit avec respect, et
-même il enleva, d'un frottement de manche, une tache de boue qu'il
-remarqua sur son pantalon.
-<!--134.png--></p>
-
-<p>&mdash;Mille excuses, mademoiselle,&mdash;et il s'efforçait de réprimer son
-accent,&mdash;mille excuses pour avoir osé me présenter ainsi. Ce sont mes
-vêtements de travail, et...</p>
-
-<p>Mais les yeux gascons de M<span class="sup">lle</span> Florence pardonnaient généreusement.</p>
-
-<p>Alors Yan regretta presque de ne pas s'être coiffé du chapeau ridicule
-que lui avait proposé son petit-fils.</p>
-
-<p>Cependant Florence lui mettait un coussin dans le dos, un tabouret
-sous ses pieds, le débarrassait de ses béquilles, installait des
-abat-jour de dentelles sur les lampes pour ne pas lui blesser les
-yeux, fermait les croisées pour éloigner la fraîcheur nocturne de ses
-épaules, le soignait, le dorlotait, l'étourdissait de bavardages
-amusants comme des chants d'oiseaux; et finalement, elle vint
-s'installer à côté de lui, si belle, si aimable, si resplendissante de
-grâce et de bonté, que le vieux Yan eut envie de tomber à genoux
-devant elle, et de lui chanter des cantiques.</p>
-
-<p>Mais il se secoua:</p>
-
-<p>&mdash;Surveille-toi, mon bonhomme! se dit-il, ou tu es perdu!
-<!--135.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_18.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Florence lui mettait un coussin dans le dos."
- />
- <p class="caption">Cependant, Florence lui mettait un coussin dans le dos.</p>
-</div>
-
-<!--136.png-->
-<!--137.png-->
-
-<p>Et tout haut, brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, mademoiselle, vous... vous... aimez mon petits-fils, Emile?</p>
-
-<p>Florence ne dit rien. Elle osa seulement prendre une main de Yan dans
-ses mains veloutées. Et lentement, elle baissa la tête, pour ne pas
-laisser voir ses grands yeux illuminés de larmes.</p>
-
-<p>Alors Yan fut si heureux qu'il lui baisa les doigts.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon! balbutia-t-il, je n'aurais jamais cru... Oh!
-mademoiselle!...</p>
-
-<p>Il se tut lui aussi, car il se sentait venir une voix ridicule dans le
-gosier, une voix entrecoupée de sanglots.</p>
-
-<p>Il s'en alla. Que pouvait-il apprendre encore? Rien. Les larmes lui
-avaient tout dit. Il s'en alla. Et ses oreilles étaient si pleines de
-musique, ses yeux si éblouis de beauté, qu'il n'entendit, qu'il ne vit
-rien de ce qui se passa autour de lui. Il comprit à peine que Florence
-lui redonna le bras pour s'en retourner, qu'elle lui cueillit des
-poignées de fleurs en passant au jardin, et qu'elle le fit précéder
-dans
-<!--138.png-->
-la forêt par un domestique tenant à la main une lanterne.</p>
-
-<p>Puis il crut bien que la jeune fille lui disait un bonsoir très
-harmonieux dans lequel elle appelait Yan: papa.</p>
-
-<p>Mais cette supposition était si ambitieuse qu'il n'osa trop
-l'admettre; et il se surprit en train de prier Dieu, de prier Dieu en
-français, certes! quand, titubant de félicité, il arriva dans la
-vieille avenue du Bignaou.</p>
-
-<p>Mais à peine eut-il fait quelques pas dans cette avenue, qu'il poussa
-un cri terrible.</p>
-
-<p>&mdash;Diou biban!</p>
-
-<p>Un panache de flammes sur sa maison!</p>
-
-<p>&mdash;Au feu! hurla Yan. Au feu!</p>
-
-<p>Et il s'élança sur ses béquilles.</p>
-
-<p>Le Bignaou brûlait.</p>
-
-<p>Yan ouvrit des yeux pleins de terreur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est vrai, allez! souffla-t-il, c'est bien vrai!</p>
-
-<p>Et il se mit à trembler de tous ses membres.</p>
-
-<p>&mdash;Au feu!
-<!--139.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_19.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: «Oh! pardon!» sanglota Yan."
- />
- <p class="caption">«Oh! pardon!» sanglota Yan.</p>
-</div>
-
-<!--140.png-->
-<!--141.png-->
-
-<p>Il ne pouvait même pas crier. La voix se mourait dans sa gorge.</p>
-
-<p>&mdash;Au feu!</p>
-
-<p>Il reprit sa course, il s'approcha de la maison, s'approcha vite, en
-sautillant de façon lamentable sur ses béquilles.</p>
-
-<p>&mdash;Poutoun! Cadet! Emile! voulut-il appeler.</p>
-
-<p>Mais la bonne seule était présente; elle se frottait les yeux sans
-savoir que faire.</p>
-
-<p>L'incendie commençait à peine. Les bœufs bramaient en secouant leurs
-mangeoires. Un cheval avait fendu la porte de l'écurie à coups de
-sabots, et s'enfuyait, effaré, vers les champs.</p>
-
-<p>&mdash;Emile? Où est Emile? put demander Yan.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu! répondit la servante.</p>
-
-<p>Et des voisins accouraient, hagards.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-ce que le feu a pris? Comment? Où sont les domestiques?</p>
-
-<p>Mais nul ne savait répondre aux questions de Yan.</p>
-
-<p>Les domestiques? ils étaient à l'auberge, sans doute.
-<!--142.png--></p>
-
-<p>&mdash;Mile! Mile!</p>
-
-<p>A travers le crépitement des flammes, on entendait ce lambeau d'appel,
-ce cri exténué du vieux paysan cherchant son petit-fils.</p>
-
-<p>Soudain, un éclair dans la pensée de Yan:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est sur la chambre d'Emile, le feu!</p>
-
-<p>Il courut, il cassa une béquille en route.</p>
-
-<p>&mdash;Emile! clama-t-il.</p>
-
-<p>Et cognant sur une porte:</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu là, Emile?</p>
-
-<p>Aucune voix ne répondit.</p>
-
-<p>La porte était verrouillée.</p>
-
-<p>&mdash;Au secours! Une hache! Vite une hache! demanda Yan en se tordant les
-mains.</p>
-
-<p>Dans un coin, il aperçut un maillet à égrener le maïs.</p>
-
-<p>Il le prit; et, retrouvant dans ses bras rouillés un peu de la force
-des jours passés, il frappa désespérément sur la porte.</p>
-
-<p>Après trois coups, elle céda.</p>
-
-<p>Et à travers les planches disjointes, Yan s'élança, au risque de
-tomber dans les flammes. Il s'élança, et tout à coup,
-<!--143.png-->
-entouré de feu,
-lui apparut Emile, Emile inerte qui semblait dormir sur son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon! sanglota Yan, en comprenant ce qui s'était passé.
-Pardon! Viens! Je ferai tout ce que tu voudras! Tout, m'entends-tu?</p>
-
-<p>Et il arracha Emile de sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Viens donc! Je l'ai vue, ta fiancée! Un ange! Vous vous marierez
-dans un mois, malgré le serment à ton père, malgré le serment à Dieu,
-malgré tout, Emile! Pardonne-moi!</p>
-
-<p>Alors Yan, qui défaillait, sentit brusquement les bras de son filleul
-s'attacher à son cou, dans un long transport de reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! qu'elle brûle si elle veut, la vieille baraque! dit le
-vieillard, sous l'étreinte de son filleul. Qu'elle brûle! puisque je
-vais te faire bâtir un château!</p>
-
-<p>Mais quand il sut Emile hors de danger, quand il fut bien convaincu
-que personne n'avait pris mal dans la maison, Yan, qui était né au
-Bignaou, qui y avait aimé, souffert, vieilli, se permit de pleurer
-quelques larmes en voyant s'abattre les chers murs, les
-<!--144.png-->
-bons murs de
-la douce maison dont les pierres tombaient à ses pieds, avec des
-bruits vagues, plaintifs comme des adieux d'amis.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_20.jpg"
- width="75%" height="auto"
- alt="Illustration: Une maison"
- title="Une maison"
- />
-</div>
-
-</div><!--end chapter-->
-<!--145.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="X"></a><abbr title="dix">X</abbr></h3>
-
-<p class="p2">L'incendie épargna les granges. La maison d'habitation elle-même ne
-fut pas sérieusement endommagée. Mais Yan qui, depuis son entrevue
-avec M<span class="sup">lle</span> Florence, croyait avoir une âme neuve dans son corps,
-désira qu'il ne survécût presque rien de son ancienne demeure. Quand
-les murs du Bignaou furent refroidis, le parrain d'Emile embaucha des
-maçons pour édifier une maison nouvelle. Un architecte fut mandé, un
-architecte de Paris. Il proposa des plans très coûteux et très
-incompréhensibles, que Yan accepta sans hésiter. Il fallait aller
-vite.</p>
-
-<p>La noce devait avoir lieu, non dans un mois,&mdash;il était impossible
-d'arriver si tôt,&mdash;mais dans six mois au plus tard. Emile menaçait de
-s'engager,
-<!--146.png-->
-s'il n'épousait pas Florence Brion avant le premier de
-l'an. Et Yan comprit son impatience, certes. Lui-même, du reste,
-exigea que les choses marchassent rondement.</p>
-
-<p>Tout de suite, il prépara la grande métamorphose qui lui avait été
-imposée.</p>
-
-<p>Il s'agissait de transformer le vieux paysan de Gascogne en un
-monsieur des plus distingués. Yan s'y appliqua aussitôt de son mieux.
-Il ne se coiffa plus d'un béret. Il ne chaussa plus ses lourds sabots
-de verne. Il pendit à un clou sa bonne chamarre bleue. Cela ne
-l'attrista pas outre mesure. A peine perdit-il l'appétit quand son
-filleul exigea qu'il parlât le français à table.</p>
-
-<p>Pendant soixante-dix-huit ans, sa langue avait gasconné, avait
-articulé les mots sonores et parfois assez risqués de son pays; on
-devait bien lui permettre un peu de maladresse mélancolique à
-prononcer les nouvelles paroles!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Yan, ça ne va donc pas? lui disaient les métayers en tapant
-gaillardement sur son épaule, à la gasconne.
-<!--147.png--></p>
-
-<p>&mdash;Mais si! mais si! répondait Yan, en dissimulant sa tristesse.</p>
-
-<p>Et il s'éloignait des vieux camarades, dont la conversation trop
-familière ne plaisait plus à Emile.</p>
-
-<p>Et un jour, un nouveau domestique venu de Dax, qui portait des
-vêtements cossus, comme un instituteur, l'appela respectueusement
-«Monsieur Jean». Yan ne comprit pas d'abord de qui l'on parlait.
-«Monsieur Jean!» Il ne s'attendait pas à être désigné ainsi.</p>
-
-<p>Quand il sut de quoi il retournait, il pleura un peu, malgré tout,
-comme s'il avait appris soudain la mort d'un bon ami d'enfance, d'un
-bon ami appelé Yan et qu'il ne reverrait plus.</p>
-
-<p>Et il ne s'étonna point lorsqu'un tailleur vint coudre pour lui des
-vêtements noirs.</p>
-
-<p>Et il sortit de ses oreilles les minces anneaux d'or qu'il portait
-depuis son enfance, et que les baisers de sa défunte femme avaient si
-souvent effleurés, autrefois, au temps des lèvres roses et des baisers
-d'amour.</p>
-
-<p>Et, sur les observations d'Emile, il voulut bien laisser pousser sa
-barbe, afin de paraître distingué.
-<!--148.png--></p>
-
-<p>Et ses mains qui, mécaniquement, faisaient toujours le geste plébéien
-de filer de l'étoupe, il essaya de les maîtriser, afin de ne pas
-sentir les regards irrités de son filleul.</p>
-
-<p>Et la <em>mesture</em>, le cher pain du pays dont toute sa chair était
-constituée, il y renonça sans douleur trop apparente, pour manger du
-pain bien blanc et bien hygiénique, de ce pain de froment qui
-ensanglante les gencives et fait gronder les estomacs gascons!</p>
-
-<p>Bientôt la bonne tenue de «Monsieur Jean» fut l'objet d'une admiration
-unanime.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous engraissez, papa, je vous assure! proclamait Emile, qui,
-de son côté, s'habillait comme un gentleman.</p>
-
-<p>Le Bignaou était sens dessus dessous. Des charpentiers, des forgerons,
-des couvreurs, des ébénistes s'acharnaient sur ses murailles, sur son
-toit, sur ses portes, sur ses parquets. Tout cela criait, chantait
-avec une noble émulation. Mais «monsieur Jean», depuis qu'il chaussait
-des bottines, était trop bien élevé pour se plaindre.
-<!--149.png-->
-Il payait sans
-murmurer, chaque samedi, et c'est à peine si, de temps en temps, on le
-voyait sortir un mouchoir bien blanc et bien empesé de sa poche, pour
-se moucher dedans ou peut-être pour y pleurer; l'on ne savait trop.</p>
-
-<p>Sans doute, il avait des absences. Ainsi, quand il passait devant son
-cocher, un beau garçon, habillé comme un docteur et tout plein de
-belles manières, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Pardon, monsieur!»
-Et il n'osait rien ordonner à la femme de chambre, une grande dame,
-fort embaumée, dont les toilettes inspiraient le respect. De même, la
-voiture achetée par Emile lui donnait des terreurs folles. D'abord, il
-n'osait pas s'asseoir sur des coussins si riches; et il avait peur
-sans cesse de cracher sur le tapis, ce qui lui donnait des gastralgies
-constantes!</p>
-
-<p>Ensuite, comme les ressorts étaient souples, il croyait danser
-effroyablement quand il allait en promenade, ce qui lui valait de
-continuels vertiges.</p>
-
-<p>On lui avait réservé un large fauteuil
-<!--150.png-->
-rembourré de crin: il se
-meurtrissait dessus. Dans son lit, on avait mis un sommier
-confortable, au lieu de la patriarcale paillasse en feuilles de maïs:
-cela lui déchirait les côtes.</p>
-
-<p>Parfois, le dimanche, Emile voulait qu'on mangeât des huîtres: Yan ne
-pouvait sentir ces bêtes disgracieuses. Il en massacrait trois ou
-quatre, par tenue, sans trop laisser voir ses nausées.</p>
-
-<p>Et les parquets frottés sur lesquels il croyait tomber sans cesse! Et
-le silence des domestiques en sa présence, qu'il prenait pour du
-mépris! Et ses bretelles d'un nouveau système breveté, qu'il ne savait
-jamais installer sur son dos! Et le tabac, les bonnes prises de tabac
-dont, pendant quarante ans, il avait gratifié ses voluptueuses
-narines, et qu'il fallait supprimer actuellement pour cause de
-propreté! Et sa nouvelle barbe enfin, sa barbe en fleuve, qui lui
-occasionnait des démangeaisons si terribles, qu'il croyait sentir,
-selon sa belle expression: des courses de hérissons sur ses joues!</p>
-
-<p>Un matin, étant encore au lit, il vit arriver Emile.
-<!--151.png--></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, papa, voulez-vous faire transporter vos papiers dans votre
-chambre neuve?</p>
-
-<p>&mdash;Hein? Quoi? Ma chambre neuve?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous savez bien: celle que vous avez choisie vous-même! Il faut
-vous dépêcher; on va commencer à démolir celle-ci.</p>
-
-<p>Yan, qui ne s'entretenait plus qu'en français avec son petit-fils, dit
-brusquement:</p>
-
-<p>&mdash;<em>Ne bouy pas</em> (je ne veux pas)!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, papa!</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi la paix!</p>
-
-<p>Et il regarda, au plafond, une certaine poutrelle tortueuse, qu'il
-avait vue, en se réveillant, tous les matins de sa vie, et qu'avant
-lui avaient regardée sans doute les prunelles depuis longtemps
-éteintes de ses aïeux.</p>
-
-<p>Ce jour-là, Yan ne sortit pas de son lit.</p>
-
-<p>Et le jour suivant, Emile ayant réitéré sa demande, Yan ne bougea pas
-davantage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est absurde, voyons! fit observer le jeune homme, le troisième
-jour.
-<!--152.png--></p>
-
-<p>Et comme les maçons attendaient, il supplia le vieillard de se lever.</p>
-
-<p>&mdash;Ne bouy pas!</p>
-
-<p>Yan ajouta, dans sa langue natale, qu'il casserait la tête de celui
-qui reviendrait le tourmenter!</p>
-
-<p>&mdash;Vous comprenez, à cet âge, on déraisonne quelquefois! firent
-remarquer les voisins.</p>
-
-<p>Et comme la disparition de cette pièce était d'une importance capitale
-aux yeux de l'architecte, on résolut de transporter Yan dans sa
-chambre nouvelle, une nuit, pendant son sommeil.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'en apercevra pas, vous verrez! dit la personne qui avait eu
-cette belle inspiration.</p>
-
-<p>Effectivement, Yan n'opposa pas beaucoup de résistance. Il se contenta
-de pleurer silencieusement, en disant tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! moun Dioü! Ah! moun Dioü!</p>
-
-<p>Depuis lors, il ne put guère dormir.</p>
-
-<p>Des âmes, disait-il, venaient durant la nuit tirer ses couvertures;
-des âmes blanches que lui seul pouvait voir. Et tous les calmants des
-pharmaciens furent
-<!--153.png-->
-impuissants sur lui. Il s'affaiblit de jour en
-jour.</p>
-
-<p>Bientôt il se mit à grogner contre les architectes, les maçons, les
-charpentiers, les serruriers, les menuisiers.</p>
-
-<p>&mdash;La ruine de la maison! soupirait-il. C'est la ruine de la maison!</p>
-
-<p>Il montrait une avarice basse, il ne pouvait s'empêcher de surveiller
-les domestiques quand ils mangeaient.</p>
-
-<p>D'autres fois, oubliant qu'il avait un chapeau de feutre sur sa tête,
-il prenait sa vieille quenouille, et voulait filer malgré tout, filer
-du lin, comme jadis.</p>
-
-<p>Du reste, il demandait pardon à Emile quand il revenait à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut m'excuser, mon enfant, murmurait-il de sa voix cassée. On ne
-change pas, en un jour, des habitudes vieilles de soixante ans. Tu
-verras toi-même, tu verras!...</p>
-
-<p>Et, par excès de zèle, il devenait joyeux alors, il lançait des
-tirades françaises à pleine bouche, se battait les flancs pour rire et
-amuser la compagnie.</p>
-
-<p>Puis, il demeurait des heures entières sans faire un mouvement, les
-<!--154.png-->
-mains élargies devant le feu, le corps tordu comme un vieux tronc.</p>
-
-<p>A sa figure, des taches grises s'élargissaient; de ces taches de
-vieillesse qui semblent commencer la minéralisation de l'homme, et que
-les laboureurs appellent si profondément: des taches de terre.</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--155.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="XI"></a><abbr title="onze">XI</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Octobre commençait; octobre, le mois gris qui serre tant le cœur des
-vieux.</p>
-
-<p>Autour de Yan, trente ouvriers travaillaient bruyamment à élever la
-maison nouvelle. Le vieux paysan avait la tête fendue par la
-<cite>Chanson des Blés d'or</cite>, que rythmaient les truelles ou les
-marteaux. Autour de lui, tout puait la peinture et le plâtre.</p>
-
-<p>Le pays était bouleversé par les élections. Les facteurs arrivaient,
-chargés de paperasses politiques et fielleuses. Les arbres des routes,
-déshonorés d'affiches, semblaient de stoïques mutilés couverts
-d'emplâtres.</p>
-
-<p>Trois candidats en présence: Auguste Brion, républicain modéré;
-Gustave Darrigand, républicain radical; Victor de Cazenabe,
-monarchiste.
-<!--156.png--></p>
-
-<p>Et les paysans, tiraillés par ces trois hommes, oubliaient de donner
-le foin à leurs vaches et de faire du tort à leurs voisins.</p>
-
-<p>Yan, qui autrefois s'amusait comme un fou pendant les périodes
-électorales, ne parut point s'apercevoir, cette année-ci, que la
-patrie manquât de députés. Les journaux locaux, tout ruisselants
-d'insultes et de bave, ne le déridèrent pas. Même les articles rédigés
-en un gascon suspect, que les agents politiques écrivent en pareille
-circonstance pour entraîner les masses rurales, ne purent le faire
-sourire. Yan ne s'intéressa ni au chemin de fer que promettait le
-candidat radical, ni à l'élargissement de la rivière que faisait
-entrevoir le candidat modéré, ni à la diminution des impôts que jurait
-d'obtenir le candidat monarchiste. Un quatrième personnage se serait
-engagé à faire ouvrir un volcan devant le Bignaou pour distraire un
-peu les électeurs, les dimanches et fêtes, que Yan n'aurait pas
-ressenti la moindre émotion.</p>
-
-<p>Les préparatifs du mariage le laissaient presque aussi froid.
-<!--157.png--></p>
-
-<p>Le parrain d'Emile devait demander officiellement la main de M<span class="sup">lle</span>
-Florence, le lendemain du scrutin. Comme ses lamentables jambes ne
-pouvaient plus remuer, il avait été convenu que cette cérémonie se
-passerait au Bignaou. M. Brion viendrait déjeuner à la maison avec sa
-fille. Ce jour-là, devait être inaugurée la salle à manger nouvelle:
-une pièce énorme tout encombrée de chêne sculpté, et dont le buffet,
-la table, les chaises, le dressoir, provenaient en droite ligne d'une
-des plus consciencieuses maisons de camelote florissant au faubourg
-Saint-Antoine. Yan resterait à table jusqu'à la fin du repas. Quand
-les convives grignoteraient des desserts multiples, aussi recherchés
-qu'indigestes, le vieil aïeul ferait un petit discours en français et
-solliciterait, avec l'émotion qui convient, la main de M<span class="sup">lle</span>
-Florence pour son filleul.</p>
-
-<p>Emile dressa le vieillard pour qu'il n'y eût pas de surprise
-désagréable. Longtemps à l'avance, il lui indiqua les termes à
-employer, les défauts de prononciation à éviter, les inflexions de
-voix à produire. Il aimait Florence,
-<!--158.png-->
-le bon Emile. Et il craignait
-tellement, malgré tout, de s'entendre refuser sa main, qu'il aurait,
-sans remords, commis toutes les monstruosités pour épargner à son cœur
-une telle catastrophe.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_21.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Un portail"
- title=" Un portail"
- />
-</div>
-
-<p>Et Yan se laissa régenter, sans trop de révolte.
-<!--159.png--></p>
-
-<p>Il n'apprenait pas vite le texte de la petite déclaration émue. Il
-s'embrouillait à partir de la première phrase.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, papa! lui disait Emile en le poussant dans un coin.
-Figurez-vous que nous sommes à lundi prochain. M. Brion est devant
-vous, sa fille est à votre droite, je suis à votre gauche, le
-domestique verse du champagne: que faites-vous?</p>
-
-<p>Et Yan, qui ouvrait de gros yeux ingénus vers son filleul pour
-concentrer toute son attention, commençait alors, d'une voix très
-sérieuse, en faisant sonner épouvantablement les nasales:</p>
-
-<p>«&mdash;Monsieur le député. A mon âge, les... et le... et mon émotion... et
-ce beau jour...»</p>
-
-<p>Il n'arrivait jamais à trouver la phrase exacte!</p>
-
-<p>Désespéré, Emile écrivit le petit discours. Il l'écrivit en caractères
-énormes pour que les prunelles du parrain pussent s'y reconnaître, et
-il supplia Yan de l'apprendre par cœur afin qu'on ne se moquât pas de
-lui, quand l'heure solennelle serait venue.</p>
-
-<p>Yan reçut entre les mains un large
-<!--160.png-->
-papier blanc sur lequel il pouvait
-lire, à grand renfort de lunettes, et en tenant l'écriture tout au
-bout de son bras, à cause de ses déplorables yeux de presbyte:
-«Monsieur le député. A mon âge, les longs discours ne sont pas de
-saison. Pardonnez-moi si je suis bref. J'ai mon filleul Emile à côté
-de moi; vous avez votre fille Florence à côté de vous: ces enfants ne
-me pardonneraient pas si je laissais palpiter leurs jeunes cœurs trop
-longtemps. Monsieur Brion, c'est avec une émotion très réelle que j'ai
-l'honneur de vous demander, pour mon filleul, la main de Mademoiselle
-votre fille.»</p>
-
-<p>&mdash;Etudiez cela, papa! étudiez-le tout le temps! recommanda Emile.</p>
-
-<p>Yan promit tout.</p>
-
-<p>Au coin du feu, à table, au lit, il lisait le large papier blanc. Et
-parfois, sans le savoir, il se faisait la leçon à voix haute, comme
-les petits enfants studieux:</p>
-
-<p>&mdash;Attention là, Yan! Voyons, qu'est-ce qui vient après: <em>palpiter leurs
-jeunes cœurs trop longtemps</em>? C'est... c'est... Ah! oui: <em>Monsieur
-<!--161.png-->
-Brion, c'est avec une émotion très réelle</em>... Attention, là, Yan!</p>
-
-<p>Ce qui l'épouvantait surtout c'étaient les <em>u</em> à prononcer. «Monsieur
-Jean», malgré lui, disait «<em>les junes curs</em>» pour «les jeunes cœurs».
-Emile lui avait signalé ce défaut voilà bien longtemps. Yan promit de
-se corriger. Aussi parvint-il à dire couramment «<em>seur le meur</em>», pour
-«sur le mur». De là, souvent, des confusions désastreuses qui
-donnaient à Yan des peurs bleues.</p>
-
-<p>Le jour terrible approchait.</p>
-
-<p>Cependant la métamorphose suivait son cours à la maison. Le domestique
-Poutoun avait dû changer de nom. «Poutoun» cela sentait trop le
-terroir. Actuellement il s'appelait Pierre.</p>
-
-<p>Monsieur Jean entra dans un grand courroux quand on lui apprit ça.</p>
-
-<p>&mdash;Poutoun! Mais il n'y a que ce nom qui soit joli au monde!
-écuma-t-il, avec une grande indignation dans toute sa voix. Poutoun:
-petit baiser! Poutoun: un nom d'adoration qui semble créé pour la face
-rose des marmots! Ah! les scélérats! Et alors, s'il en naît ici, des
-enfants, dans dix ou
-<!--162.png-->
-douze mois, on les appellera Ferdinand peut-être?
-ou Edmond?... Scélérats!</p>
-
-<p>Mais ses plus grandes colères tombaient très vite depuis quelques
-semaines, et de longues prostrations suivaient ses moindres
-emportements.</p>
-
-<p>Parfois Florence venait. Alors c'était comme un clair de lune sur
-l'antique Yan. La vue de la jeune fille l'apaisait, lui faisait du
-bien, l'invitait au recueillement et au silence.</p>
-
-<p>Certes, il lui gardait beaucoup de rancune. N'était-ce pas cette
-poupée, la cause de?... Ah! il se proposait de lui dire son fait, un
-jour ou l'autre!</p>
-
-<p>Mais Florence n'avait qu'à paraître; et toutes les fureurs
-s'évaporaient sous son rayonnement.</p>
-
-<p>Puis, elle seule savait être douce au vieillard. Elle seule l'appelait
-encore «Yan» tout court. Elle avait appris quelques phrases gasconnes
-pendant son séjour à Salignacq; elle les répétait continuellement à
-Yan, et cette flatterie emparadisait l'aïeul.</p>
-
-<p>Elle était toute prévenance pour lui ensuite. Elle lui prêtait son
-bras chaque fois qu'il voulait marcher; elle
-<!--163.png-->
-le débarrassait
-de ses béquilles chaque fois qu'il voulait s'asseoir.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous bien à votre aise dans cette redingote noire, Yan?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, certainement mademoiselle!</p>
-
-<p>&mdash;Et ce chapeau ne vous fait pas mal à la tête?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mademoiselle!</p>
-
-<p>Yan évitait bien de se plaindre. Et pour ne pas la chagriner, il
-attestait très haut qu'il aimait les vêtements noirs, et les chapeaux
-de soie, et les bottines étroites; et qu'il adorait se promener en
-voiture, et manger des huîtres, et nasiller le français, et dépenser
-des sommes fabuleuses à l'édification d'un château ridicule!</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement mademoiselle! c'est de plein gré que je fais tout
-ça!</p>
-
-<p>Et il s'essuyait les yeux avec le coin de son mouchoir,&mdash;toujours cet
-ignoble mouchoir blanc et propre qui l'empestait, parce qu'il n'y
-sentait plus la familière odeur de tabac!</p>
-
-<p>Florence restait pensive et regardait longtemps son futur beau-père.
-Croyait-elle à ce qu'il lui disait? Oui, sans doute. Et quand elle
-s'en allait,
-<!--164.png-->
-elle donnait un bon baiser sur le front parcheminé du
-paysan.</p>
-
-<p>Alors, Yan avait du bonheur sur sa figure pour vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Le jour du scrutin, il venta fort. Tous les arbres de Salignacq
-allongeaient des espèces de bras déformés, en jetant au loin des
-paquets de feuilles. On eût dit de grands électeurs végétaux déposant
-passionnément des bulletins de vote dans d'invisibles urnes.</p>
-
-<p>Dès les neuf heures du matin, Emile pria Yan d'aller voter. On
-installa l'inerte aïeul sur la voiture, on le descendit devant la
-mairie, et deux gars solides le portèrent devant la boîte de sapin.</p>
-
-<p>Yan fit son devoir: il vota pour Brion. Emile veillait d'ailleurs. Et
-quand il se fut acquitté envers le père de sa future bru, Yan revint
-paisiblement chez lui. Il avait le corps si exténué, les poumons si
-las, que sa voix parvenait à peine à se faire entendre. Il s'écroula
-dans un fauteuil, et par une croisée de sa maison neuve il regarda les
-arbres se démener sous le vent.
-<!--165.png--></p>
-
-<p>Parfois les masses rousses de la forêt, déplacées par la rafale, lui
-montraient une plaque jaune au loin, un bout de rivière trouble, où
-précisément un fou s'était noyé, voilà quelques mois. Et Yan se dit
-tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pensé-je à cela?</p>
-
-<p>Il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une laide vision. Il
-n'avait rien mangé depuis la veille. L'odeur du pain lui donnait des
-nausées. Oui, sans doute, une tranche de mesture, toute mince, rôtie
-devant un bon feu, puis frottée d'ail, salée et enduite de graisse,
-aurait été bien accueillie par son estomac! Mais les nouveaux
-domestiques ne savaient pas préparer ce mets de mauvais goût. Et ses
-mains tremblaient trop: il aurait sali tous ses vêtements!</p>
-
-<p>Puis il songea que le surlendemain mardi, <abbr title="premier">1<span class="sup">er</span></abbr> novembre, il aurait à
-payer une traite de 4,500 francs à un entrepreneur.</p>
-
-<p>Là-bas, la plaque jaune du Lü apparaissait toujours à travers la
-forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi pensé-je à cela? répéta-t-il en fermant les yeux.</p>
-
-<p>Et quand il les rouvrit, ces yeux, ce
-<!--166.png-->
-fut un bout de corde à sécher
-le linge qui frappa sa vue! Oh les pensées noires qui l'assaillirent
-alors! Pourquoi faisait-il mentalement un nœud coulant à l'extrémité
-de cette corde?</p>
-
-<p>&mdash;Et chaque mois, balbutia-t-il, j'aurai ainsi des traites de 4,500
-fr., de 5,000 peut-être.</p>
-
-<p>Ses mains tremblaient de plus en plus. Il voulut arranger sa redingote
-qui prenait un mauvais pli sur le fauteuil; il ne put jamais y
-parvenir. Et il avait froid, froid jusqu'au sommet de ses cheveux.
-Yan, peu à peu, tomba en léthargie. Et rien ne remua plus que sa tête
-terreuse qui, à chaque mouvement de la respiration, oscillait un peu
-sur ses maigres épaules.</p>
-
-<p>Le temps passa.</p>
-
-<p>Vers le soir, une voix douce comme un vieil air de violon s'insinua
-dans ses oreilles:</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, Yan!</p>
-
-<p>Il se réveilla.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, mademoiselle!</p>
-
-<p>Et Florence lui montra un petit panier de champignons qu'elle venait
-de cueillir dans la forêt.
-<!--167.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_22.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Yan prit le panier et l'examina."
- />
- <p class="caption">Yan prit le panier et l'examina.</p>
-</div>
-
-<!--168.png-->
-<!--169.png-->
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'ils sont bons, Yan? Vous savez, moi, je ne m'y connais pas
-du tout.</p>
-
-<p>Yan prit le panier et l'examina.</p>
-
-<p>Oh! près d'elle, il se sentait revivre!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je crois qu'ils sont bons! dit-il en considérant les
-champignons menus. Cependant...</p>
-
-<p>Ils avaient de petites pustules blanches çà et là; et Yan hésitait.
-Ses yeux étaient devenus faibles aussi!</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, s'ils sont bons et si vous voulez les accepter, je vous les
-donne de grand cœur, papa. Vous penserez un peu à moi en les mangeant?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! merci! balbutia-t-il.</p>
-
-<p>Et Yan fit serrer les champignons avec joie.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, je les mangerai! se dit-il. Oui demain, au déjeuner
-des fiançailles.</p>
-
-<p>Il devint grave alors. Et il détourna la tête, de peur de pleurer.</p>
-
-<p>Florence repartit presque aussitôt. Elle était très affairée. Les
-élections avaient tourné la tête à tout le monde chez elle.
-<!--170.png--></p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, Yan. Je viendrai vous dire si papa est élu.</p>
-
-<p>Alors, Yan eut la sensation d'une nuit très froide qui s'appesantirait
-sur lui.</p>
-</div><!--end chapter-->
-<!--171.png-->
-<div class="chapter">
-<h3 class="p4"><a name="XII"></a><abbr title="douze">XII</abbr></h3>
-
-<p class="p2">Dormit-il cette nuit-là? Peut-être. Mais ce fut un sommeil étrange,
-comme la répétition générale du lourd sommeil final. Et quand il se
-leva, il regarda le soleil avec des yeux vides, comme si son âme était
-déjà partie.</p>
-
-<p>Dans la maison, on oyait des mots de tristesse prononcés tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Le radicalisme monte!</p>
-
-<p>&mdash;Au second tour, Darrigand l'emportera!</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu!</p>
-
-<p>Il y avait eu ballottage, paraît-il. Et le candidat radical arrivait
-en tête. La cuisinière du Bignaou bougonnait, convaincue qu'après un
-tel échec, M. Brion n'apprécierait aucun de ses plats. Et Emile
-s'éplorait:</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre France!
-<!--172.png--></p>
-
-<p>Mais ces futilités touchaient peu le vieux Yan.</p>
-
-<p>Il ordonna d'apprêter les champignons. Il se fit raser. Il passa des
-habits de cérémonie. Et il manifesta le désir de se confesser au curé
-de Salignacq.</p>
-
-<p>Il ne demanda pas la permission de se rendre à l'église sur le grand
-char vert qui l'y avait porté tant de fois! Non! Ces bonnes joies, il
-le savait, ne lui étaient plus permises.</p>
-
-<p>Il ne pleura pas trop en se sentant hisser sur la voiture, et il fit
-bonne contenance, derrière le cocher raide et toujours digne, toujours
-muet.</p>
-
-<p>Il faisait doux. Dans l'allée du Bignaou, il remarqua un pommier naïf
-qui, trompé par les derniers jours de soleil, arborait en plein
-automne des fleurs blanches sur un de ses rameaux. Oh! le bon pommier
-qui jadis lui avait donné tant de pommes! des pommes mûres à la
-Saint-Jean, de ces pommes qui ont une si pénétrante odeur de jeunesse!</p>
-
-<p>Yan aurait voulu s'arrêter, cueillir ces fleurs éphémères de l'ingénu
-pommier.
-<!--173.png--></p>
-
-<p>Mais il n'osa pas, à cause du cocher raide.</p>
-
-<p>Et puis, il sentait que ce serait très ridicule.</p>
-
-<p>Les chevaux, grisés d'avoine, l'emportèrent rapidement par les routes
-argileuses. Lui pensait aux bœufs qui le véhiculaient jadis par ces
-mêmes routes si connues.</p>
-
-<p>Il en trouva des bœufs attelés à des chars verts. Ils marchaient
-indolemment, avec l'allure sage de bonnes bêtes, qui ont l'air de
-muser le long des haies. Il vit des métayers à lui, avec lesquels il
-aimait parler autrefois... parler de récoltes, de fumiers, des
-banalités courantes de la vie agricole, et aussi parler de choses un
-peu grasses, en riant à son aise, en lâchant à pleines lèvres les
-expressions pittoresques et crues qui avaient été toute la gaieté de
-sa vie.</p>
-
-<p>Mais cela était défendu à Monsieur Jean.</p>
-
-<p>D'ailleurs, la voiture allait si vite que ses yeux désorientés
-n'avaient pas toujours le temps de s'y reconnaître.</p>
-
-<p>En quelques minutes, il fut au bourg.
-<!--174.png--></p>
-
-<p>Yan sentit un long serrement de cœur.</p>
-
-<p>Des écoliers jouaient sur la place publique, à l'ombre des platanes
-jaunis, et le vieillard crut se voir dans le passé, criaillant et
-gambadant comme ces gamins espiègles, sous ces mêmes platanes toujours
-jeunes.</p>
-
-<p>Il ne pouvait plus marcher seul. Le cocher le soutenait gravement,
-sans une parole. Et Yan s'affaissa près du confessionnal, avec un
-grand bruit dans ses oreilles.</p>
-
-<p>Le curé vint aussitôt, et Yan se confessa en gascon, en baissant ses
-yeux douloureux, en joignant ses mains osseuses, dont le tremblement
-faisait un petit bruit rythmé sur le prie-Dieu.</p>
-
-<p>Le paysan communia, une demi-heure après. Et quand l'hostie symbolique
-fondit dans sa bouche, il sentit un tressaillement dans tout son être,
-comme si son vieux corps vibrait d'une nouvelle vie. Une tour en
-ruines doit éprouver de ces sensations, quand elle voit pousser des
-fleurs dans ses créneaux.</p>
-
-<p>Et après la messe, Yan se fit conduire au cimetière.
-<!--175.png--></p>
-
-<p>Il marchait mieux; il avait l'âme en paix; et il croyait vaguement
-faire de la lumière par tout son corps, comme si des anges lui avaient
-passé une blanche tunique de lin.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_23.jpg"
- width="75%" height="auto"
- alt="Illustration: Yan au cimetière"
- title="Yan au cimetière"
- />
-</div>
-
-<p>Il s'arrêta devant le coin de terre où dormaient les siens. Mais il ne
-pleura plus. Un rang de pierres grises dans l'herbe. C'était là.</p>
-
-<p>Yan trouva le sol très doux sous ses
-<!--176.png-->
-pieds las, comme s'il avait marché
-sur sa propre chair. Et quand il s'en alla, il lui parut que toutes
-les herbes de ce coin de terre s'enroulaient autour de ses jambes,
-familièrement, avec des caresses délicates, pareilles à celles des
-mains disparues.</p>
-
-<p>Il revint chez lui, tout hanté d'une grande pensée blanche, qui
-semblait faire éclore des lis dans son cerveau. Oui, bientôt, lui
-aussi, bientôt il arriverait sous cette terre, pour dormir côte à côte
-avec les aïeux oubliés; et peut-être quelques-uns de ses atomes
-frémiraient-ils au contact mystérieux de vos atomes, ô morts
-impérissables! Et ce serait fini de souffrir. Et aucune des tristesses
-noires qui avaient obscurci ses vieux jours ne pèserait plus sur lui.
-Ah! cela aurait été si doux pourtant de mourir comme il avait vécu, en
-paysan, en Gascon! Et la suprême larme vint repolir l'azur fané de ses
-yeux.</p>
-
-<p>Mais c'était un vœu inutile. Yan n'y songea plus.</p>
-
-<p class="center">* * * * *</p>
-
-<p>Au Bignaou,&mdash;qui s'appelait depuis quelques jours la villa
-Duvignau,&mdash;l'ex-député
-<!--177.png-->
-et M<span class="sup">lle</span> Florence arrivèrent presque en même
-temps que lui. Il était onze heures. Yan s'assura que les champignons
-étaient cuits, et serra la main de M. Brion, correctement, en arrêtant
-autant que possible le tremblement de ses doigts.</p>
-
-<p>Florence semblait faire le printemps autour d'elle. Emile était très
-pâle. L'ex-député fort morne.</p>
-
-<p>On se mit à table.</p>
-
-<p>Yan fut très convenable pendant le repas. Emile n'eut rien à lui
-reprocher. Il ne demanda pas de mesture. Il mangea presque de tout. Il
-ne dit aucun mot déplacé. Jamais il n'avait été aussi gentil.</p>
-
-<p>Souvent, de ses petites prunelles claires, il regardait l'heure à la
-pendule. Puis il considérait la radieuse Florence, longuement, comme
-pour faire provision de courage.</p>
-
-<p>Et, quand les champignons arrivèrent, savoureux et fumants, il ferma
-les yeux. Il éprouvait un léger vertige.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous m'en laisser goûter, Yan? demanda Florence.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non! répondit le vieillard. Ne sont-ils pas tous pour moi?
-<!--178.png--></p>
-
-<p>Il était onze heures trois quarts.</p>
-
-<p>Et Yan mangea les champignons de grand appétit. Il les mangea tous,
-sans écouter les mélopées tristes qui semblaient retentir dans son
-cerveau.</p>
-
-<p>Et Florence fut très heureuse.</p>
-
-<p>Le temps ne compta plus ensuite pour Yan du Bignaou; il n'entendit
-rien de ce qu'on disait. A peine comprit-il, lorsque Emile laissa
-tomber la conversation, au dessert, que l'heure de parler était venue.
-Yan ne se troubla pas. Il sentit les yeux de tous les convives
-converger sur lui. Et sa voix ne trembla pas trop lorsqu'il prononça
-les premières paroles. C'était très solennel. Florence haletait. Oh!
-la bonne voix toute faible de l'aïeul, comme elle pénétrait l'âme! Yan
-ne se trompa point. Il prononça très purement les nasales et les
-<em>u</em>. Il en était si étonné lui-même qu'il crut entendre un ange
-secourable du bon Dieu parler par son humble bouche... Il éprouva un
-long frisson dans tout son être quand il arriva aux derniers mots de
-son discours:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Brion, c'est avec une émotion réelle que j'ai l'honneur de
-<!--179.png-->
-vous demander, pour mon filleul, la main de mademoiselle votre
-fille!...</p>
-
-<p>En ce moment Yan entendit la voix grave de M. Brion prononcer de
-belles paroles qui faisaient chaud au cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas me tromper, cher Monsieur Duvignau, concluait le
-député sortant, en vous déclarant que Florence est toute disposée à
-devenir votre belle-fille.</p>
-
-<p>Alors, tout à coup, Florence se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais à une condition, lança-t-elle.</p>
-
-<p>Et son visage parut illuminé de larmes.</p>
-
-<p>Emile frémit. Le député tressauta. Yan lui-même sentit une grande
-anxiété dans tout son être.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je veux bien épouser M. Emile, reprenait la jeune fille. Mais,
-je le répète, à une condition. C'est que Yan redeviendra Gascon et
-reprendra toutes ses anciennes habitudes!</p>
-
-<p>Après avoir parlé ainsi, M<span class="sup">lle</span> Florence quitta sa place et alla
-embrasser M. Jean à pleines lèvres.
-<!--180.png--></p>
-
-<p>&mdash;Parlez patois, Yan, ajouta-t-elle, habillez-vous comme un paysan,
-mangez de la mesture, et riez, et chantez, et faites ce que bon vous
-semblera, <em>Diou bibostes!</em> Ah! je suis bien la maîtresse un peu!
-dit-elle en se retournant tendrement vers Emile.</p>
-
-<p>Florence avait deviné toutes les tortures de l'aïeul.</p>
-
-<p>Et M. Brion, le ballotté de la veille, qui rapidement s'était fait
-cette réflexion: «C'est une idée, ça! pour me concilier les classes
-ouvrières au second tour de scrutin!...» s'empressa de déclarer:</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle a raison, cette chérie! Ne vous gênez pas, Yan! Redevenez
-le paysan d'autrefois, si le cœur vous en dit! Elles ont du bon, les
-mœurs de nos belles populations rurales!</p>
-
-<p>Yan sentit en lui une telle explosion de bonheur quand il entendit ces
-paroles, qu'il se mit à pousser une longue clameur de joie, sans
-pouvoir dire un mot.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! moun Diou! balbutia-t-il à la fin. Ah! moun Diou!</p>
-
-<p>Et il joignit les mains. Et il leva les yeux. Et il sentit dans son
-cœur une si
-<!--181.png-->
-véhémente fermentation de plaisir qu'il eut peur d'étouffer.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! moun Diou!</p>
-
-<p>Tout le monde pleurait: tout le monde s'embrassait; un même délire
-bouleversait toutes les têtes.</p>
-
-<p>Alors Yan, malgré ses jambes infirmes, éprouva le besoin de se secouer
-sur sa chaise; Florence, agitée par le même instinct, sauta pour de
-bon; Emile se leva, le député sortant changea de place; et la servante
-engloutit avec émotion deux prunes à l'eau-de-vie! Le ciel, le ciel
-avec toutes ses délices, croulait sur le Bignaou enchanté!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je n'étais pas si malheureux! se récria Yan, qui par pudeur
-voulait dissimuler son immense félicité. Non! J'étais même très bien,
-je vous assure... Si vous voulez seulement me permettre d'ôter cette
-redingote...</p>
-
-<p>Et il s'en alla, très leste, miraculeusement, pour aller prendre sa
-chamarre, la longue blouse bleue, qu'il n'avait pas revêtue depuis un
-mois.</p>
-
-<p>Oh! ce fut un bain de volupté sur ses vieilles épaules!</p>
-
-<p>&mdash;Là! maintenant, j'ai chaud. Et je
-<!--182.png-->
-suis à mon aise!... Si vous me
-permettiez de reprendre un instant mes sabots...?</p>
-
-<p>Et il retrouva ses lourdes chaussures de bois dans un fond de placard,
-ses confortables sabots qui pesaient deux livres chacun!</p>
-
-<p>&mdash;Là! comme ceci, je suis ingambe! Tandis qu'avec ces barbares
-bottines en chevreau... Et gascon? Voudriez-vous que je parle un peu
-gascon! Diou biban! le bien que ça ferait à ma langue! Ah! lou
-gascoun, amics! lous anyous ne deben debisa que coum aco, aü ceü!</p>
-
-<p>Il traduisit, pour Florence:</p>
-
-<p>&mdash;Les anges ne doivent parler que cette langue, au ciel.</p>
-
-<p>&mdash;<em>Oh! qu'abi coumprés, Yan!</em> repartit la jeune fille vexée.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! puisqu'ils le parlent déjà sur la terre! conclut galamment le
-vieux.</p>
-
-<p>Il avait eu de l'esprit autrefois, en gascon!</p>
-
-<p>Et il prit la table à deux mains, car la félicité lui troublait la
-tête.</p>
-
-<p>&mdash;A la noce dans un mois, je chanterai! annonça-t-il.
-<!--183.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_24.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Il laissa tomber sa tête sur la table."
- />
- <p class="caption">Il laissa tomber sa tête sur la table.</p>
-</div>
-
-<!--184.png-->
-<!--185.png-->
-
-<p>&mdash;Chantez tout de suite! cria-t-on à l'unisson.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! mais laissez-moi priser un brin!</p>
-
-<p>Il aspira aussitôt une pincée de tabac, et ses narines eurent des
-sensations si voluptueuses qu'il inonda sa tabatière de larmes.</p>
-
-<p>Il commença, d'une petite voix aigrelette, une chanson joyeuse du pays:</p>
-
-<div class="poem no-break">
-<div class="i0"><i class="decoration">Sou pount de Toulouse, tres filles qu'y a</i> (bis)</div>
-<div class="i0"><i class="decoration">Qu'y passa un mouène qui leus saluda</i></div>
-<div class="i4"><i class="decoration">Tra-la-larelalare</i></div>
-<div class="i4"><i class="decoration">Tra-la-larelala!</i></div>
-</div>
-
-<p>Et tout le monde répéta:</p>
-
-<div class="poem no-break">
-<div class="i4"><i class="decoration">Tra-la-larelala!</i></div>
-</div>
-
-<p>Yan, d'une voix un peu plus sourde, continua:</p>
-
-<div class="poem no-break">
-<div class="i0"><i class="decoration">Qu'y passa un mouène qui leus saluda</i> (bis)</div>
-<div class="i0"><i class="decoration">Les disou lou mouène: «Le mie quaou sera?</i>»</div>
-<div class="i4"><i class="decoration">Tra-la...</i></div>
-</div>
-
-<p>Il s'interrompit:</p>
-
-<div class="poem no-break">
-<div class="i4"><i class="decoration">Tra-la...</i></div>
-<div class="i4"><i class="decoration">&emsp;Tra...</i></div>
-</div>
-
-<p>Ses yeux s'injectèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! lança-t-il, les champ...</p>
-
-<p>Mais il ne voulut pas terminer; il laissa tomber sa tête sur la table,
-en poussant une longue plainte.
-<!--186.png--></p>
-
-<p>&mdash;Papa! qu'y a-t-il? dit Emile avec inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! papa! s'éplora Florence.</p>
-
-<p>Yan ne répondit point. Les yeux fermés, la face rougie, il continua de
-se plaindre en croisant les mains sur sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Le médecin! vite! dit-il brusquement.</p>
-
-<p>Et ses dents claquèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous? qu'avez-vous? demandait-on, en s'empressant autour de
-lui.</p>
-
-<p>Le cocher vint dire:</p>
-
-<p>&mdash;Le médecin? Mais aujourd'hui, lundi, il est au marché de Pouillon!</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste! fit Yan, en rouvrant les yeux. J'y avais pensé.</p>
-
-<p>Et il ajouta, très bas:</p>
-
-<p>&mdash;Allez chercher M. le curé!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! papa...</p>
-
-<p>Yan fut pris d'un long frisson qui secoua tous ses membres comme les
-branches d'un vieil arbre.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il y a des médecins à Dax! dit Emile.</p>
-
-<p>&mdash;Quinze kilomètres! balbutia Yan.</p>
-
-<p>Puis avec un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Ils arriveraient trop tard.
-<!--187.png--></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_25.jpg"
- width="80%" height="auto"
- alt="Illustration: Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes."
- />
- <p class="caption">Il prit les mains des deux fiancés dans les siennes.</p>
-</div>
-
-<!--188.png-->
-<!--189.png-->
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu, je devine! cria Florence; ce sont les champignons!</p>
-
-<p>Mais Yan nia avec force.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous assure. Ils étaient bons, allez! répondit-il à la jeune
-fille avec une grande amitié dans sa voix.</p>
-
-<p>Et il referma ses yeux, de peur que Florence n'y découvrît ses
-pensées.</p>
-
-<p>M. Brion conseilla un vomitif.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui! si vous voulez!... acquiesça Yan avec impatience.</p>
-
-<p>Une pincée d'émétique lui fut présentée dans un peu d'eau.</p>
-
-<p>Yan saisit le breuvage de ses mains éperdues.</p>
-
-<p>Il essaya de boire.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui! il faut vivre maintenant! se dit-il. Vivre, être heureux!
-Mon Dieu! Sauvez-moi!</p>
-
-<p>Mais, dans sa hâte, il versa la moitié de la solution, tout à côté,
-sur son cou; et la quantité absorbée ne suffit pas à le faire vomir.</p>
-
-<p>Il n'y avait pas un pharmacien dans les environs.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je ne veux pas! cria Yan, dont les lèvres se frangeaient
-d'écume. Non! je ne veux pas mourir!
-<!--190.png--></p>
-
-<p>Il pensait aux champignons maudits.</p>
-
-<p>«Mon Dieu, pria-t-il mentalement, mon Dieu, vous qui pouvez tout, il
-faut que les champignons ne soient pas vénéneux, vous entendez?»</p>
-
-<p>Il se fit porter par Emile et par Florence devant le bénitier de sa
-chambre. Il but de l'eau bénite avec ferveur. Puis il pria en claquant
-des dents. Mais ses genoux s'effondraient sous lui.</p>
-
-<p>Alors, déjà violet, il se résigna.</p>
-
-<p>&mdash;L'extrême-onction! souffla-t-il d'une voix pâteuse.</p>
-
-<p>Et il voulut être couché à la place même qu'occupait son ancienne
-chambre; la chambre où il était né, la chambre où ses ancêtres étaient
-morts. Ce n'était plus qu'une pièce quelconque, rapetissée, dénaturée,
-méconnaissable. Une porte et un bout du plafond étaient les seuls
-vestiges de la chambre ancienne. Cela servait de cabinet de débarras
-dans le Bignaou nouveau. Néanmoins Yan voulut être placé là.</p>
-
-<p>Il regarda le coin du plafond, là-haut, et ses yeux ne remuèrent plus.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, un tintement argentin vint frapper ses oreilles:
-<!--191.png--></p>
-
-<p>«Que-tin! que-tin!»</p>
-
-<p>Yan reconnut cette clochette: c'était Dieu qui arrivait, le Dieu des
-moribonds glacés. Le prêtre, vêtu de blanc, l'apportait pour lui, à
-travers les champs dorés de soleil, ce Dieu de pardon! Et l'enfant de
-chœur agitait sa sonnette pour faire découvrir les paysans pieux, pour
-faire prier les paysannes émues.</p>
-
-<p>«Que-tin! que-tin!»</p>
-
-<p>Le tintement rythmé approchait et Florence frémit, comme si elle
-allait voir arriver la Mort.</p>
-
-<p>&mdash;Papa! il faut vivre! gémit-elle.</p>
-
-<p>Yan essaya de lui sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il vaut mieux que je m'en aille! dit-il, péniblement, avec sa
-langue entravée.</p>
-
-<p>Il avait encore toute sa connaissance. Il prit les mains des deux
-fiancés dans les siennes et il les regarda longtemps, Emile et
-Florence, de ses prunelles graves dont l'azur aboli allait refleurir
-ailleurs; puis, très doucement, avec une infinie tendresse de voix où
-se révélait la vision de bonheurs à venir&mdash;qu'il ne goûterait pas,
-lui!--Yan balbutia:
-<!--192.png--></p>
-
-<p>&mdash;Lou permé, que l'appellerats Poutoun! (Le premier, vous l'appellerez
-Poutoun!)</p>
-
-<p>Et il dirigea de nouveau ses yeux vers le plafond familier, comme s'il
-avait su que son âme allait s'envoler par là.</p>
-
-<p>Il divagua un peu, quand le prêtre, avec des paroles latines, vint lui
-purifier les sens de son onction spirituelle. Deux ou trois fois, on
-l'entendit qui disait: «Bé, Martin! Bé, Youan!» comme s'il avait
-labouré de vastes plaines avec de grands bœufs de rêve. Puis, ses
-mains lentes firent le geste de filer du lin, en roulant un coin du
-drap comme un fuseau.</p>
-
-<p>Mais, au crépuscule, quand le soleil fut tombé là-bas, à l'horizon,
-parmi des nuages de pourpre, Yan frissonna sur sa couchette
-improvisée. Il ouvrit sa bouche, il allongea son cou, il raidit ses
-membres, comme si un profond arrachement s'opérait en lui.</p>
-
-<p>&mdash;Papa! papa!... appela Emile, qui sentait le Grand Mystère peser dans
-cette chambre.</p>
-
-<p>Et quelques secondes après sans doute, solennellement, avec des ailes
-trop pures pour que les yeux des
-<!--193.png-->
-hommes pussent les voir, au son de
-lyres trop harmonieuses pour que les oreilles terrestres pussent les
-entendre, il s'en allait, l'immortel Yan; il s'en allait revivre, bien
-simple et bien heureux dans quelque coin de ciel gascon, avec des
-anges de son pays, avec des saints de sa connaissance, avec les aïeux
-disparus: les braves et modestes laboureurs du Bignaou, auxquels le
-bon Dieu avait dû ouvrir, toutes grandes, les portes de son beau
-paradis.</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/i_26.jpg"
- width="75%" height="auto"
- alt="Illustration: Yan avec des anges"
- title="Yan avec des anges"
- />
-</div>
-
-</div><!--end chapter-->
-<!--194.png-->
-
-<p class="break p4 center">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-<!--195.png-->
-<!--196.png--></p>
-
-<p class="break p4 center">COLLECTION OLLENDORFF ILLUSTRÉE</p>
-
-<p class="center ls smaller">A 2 FR. LE VOLUME</p>
-
-<p class="p4 center ls"><i class="decoration">Ouvrage déjà paru</i>:</p>
-
-<p class="p2 center ls">ABEL HERMANT</p>
-
-<p class="p2 center"><strong>EDDY &amp;PADDY.</strong> (Illustrations de <span class="sc">J.-E. Blanche</span>.)</p>
-
-<div class="p2 figcenter" style="width: 500px">
- <img src="images/i_logo.jpg"
- width="10%" height="auto"
- alt="Illustration: Rose"
- title="Rose"
- />
-</div>
-
-<p class="p4 center smaller">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p>
-
-<div class="p4 chapter tnote">
-<p class="center">Notes au lecteur:</p>
-
-<p>Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées. Liens vers les chapitres ont été ajoutés au début du
-texte.</p>
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Yan, by Jean Rameau
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK YAN ***
-
-***** This file should be named 50655-h.htm or 50655-h.zip *****
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