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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de Jane Grey, by Jean Marie Dargaud
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Histoire de Jane Grey
-
-Author: Jean Marie Dargaud
-
-Release Date: November 20, 2015 [EBook #50513]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE JANE GREY ***
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-
-Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-book was produced from scanned images of public domain
-material from the Google Books project.)
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- ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐
- │ Note de transcription: │
- │ │
- │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │
- │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │
- │ conservée et n'ont pas été harmonisées. │
- │ │
- │ Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre. │
- └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘
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- HISTOIRE
-
- DE
-
- JANE GREY
-
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-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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-
- UNE PROMENADE A CLUNY, in-8o.
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- NOUVELLE PHASE PARLEMENTAIRE, in-18.
-
- HORIZON POLITIQUE DE 1844, in-8o.
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- LE DUC DE BORDEAUX ET LA FRANCE, in-18.
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-
- TRADUCTION DES PSAUMES, in-8o.
- — DE JOB, in-8o.
- — DU CANTIQUE DES CANTIQUES, in-8o.
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-
- SOLITUDE, 1 volume in-8o.
-
- LA VALLÉE DE CHARMON, 1 volume in-18.
-
- LA FAMILLE, 1 volume in-8o.
-
- VOYAGE AUX ALPES, 1 volume in-18.
-
- VOYAGE EN DANEMARK, 1 volume in-18.
-
- HISTOIRE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE, 4 volumes in-18.
- HISTOIRE DE MARIE STUART, { 2 volumes in-8o;
- { 1 fort volume in-18.
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-
-Paris.—Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus 9.
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-
-
-
- HISTOIRE
-
- DE
-
- JANE GREY
-
- PAR J. M. DARGAUD
-
- Elle est belle, savante, modeste, et en tout,
- comme dit Platon, possédée d'un Dieu.
-
- (_Lettre de Pierre Martyr Vermigli
- à Henri Bullinger._)
-
-
- [Illustration]
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
-
- BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N⁰ 77
-
- 1863
-
-
-
-
-A
-
-GEORGE IRETON.
-
-
-Vous pensez peut-être, mon cher Ireton, que je vous écris de Paris; eh
-bien! non; je vous écris de la forêt des Ardennes où je viens de finir
-mon _Histoire de Jane Grey_, en quelques mois de villégiature studieuse
-chez une amie qui, par l'élégance des habitudes, la noblesse du cœur
-et la distinction de l'esprit, est partout un centre littéraire.
-N'allez pas vous imaginer toutefois qu'il n'y ait où nous sommes que
-des publicistes, des métaphysiciens et des artistes. Il y a aussi
-autour de notre monastère de famille et de philosophie des chasseurs
-que n'aurait pas désavoués Robin-Hood. J'en connais un qui a tué de sa
-main cent trente-deux sangliers parmi lesquels il a choisi les plus
-sauvages têtes pour en décorer son manoir. Sous les voûtes consacrées à
-saint Hubert, on voit ces têtes noires ou fauves, avec leurs blanches
-défenses d'ivoire; et, dans les chenils treillissés, on entend aboyer
-les meutes terribles.
-
-Cela me reporte naturellement aux chasses des lords du seizième siècle
-et singulièrement des marquis de Dorset, les proches de Jane Grey et
-vos voisins du comté de Leicester; cela ne me reporte pas moins à vous,
-mon cher Ireton. Dans votre agreste maison de la forêt de Charnwood,
-vous avez été mon hôte affectueux et le premier confident de ce livre:
-voilà pourquoi il me plaît de vous le dédier de la forêt des Ardennes.
-
-Que cet hommage vous rappelle la prairie de Bradgate où nous avons erré
-ensemble les pieds dans les marguerites et dans les ruines, tandis
-que le soleil d'Angleterre teintait d'une lueur pâle ce paysage de
-Jane Grey. «_Hic locus, hæc patria est_,» me disiez-vous avec Virgile:
-«C'était là sa demeure, c'est là sa patrie.»
-
-Je le sentais bien, et Bradgate me toucha beaucoup, Bradgate dont
-l'herbe recouvre des médailles, et où la végétation des décombres est
-l'emblème de l'espérance qui ne trompe point. Nous eûmes là, près des
-ormes de Charnwood, à propos de Jane Grey, un de ces sévères entretiens
-métaphysiques, trop rares aujourd'hui, et qui pourtant sont le fond
-de la vie humaine. Vous regardiez le gazon plein de fleurs, moi,
-je regardais le ciel plein d'astres et je concluais qu'il n'y a de
-Dieu que le Dieu personnel, le seul qui soit intelligence, liberté,
-providence; le seul qui habite hors de nous et au dedans de nous; le
-seul que l'on puisse prier; le seul avec lequel on n'est pas quitte
-en disant: «le divin,» si l'on n'achève et si l'on n'ajoute: «le Dieu
-vivant!» Car d'où le divin s'épancherait-il, si ce n'est du Dieu vivant
-et d'où les sources idéales s'échapperaient-elles, si ce n'est encore
-du Dieu vivant en nous? Ce Dieu vivant n'anéantit rien de ce qu'il a
-enfanté une fois, ni un grain de sable, ni une personne. Le grain de
-sable se brise et persiste comme poussière; la personne se sépare et
-persiste comme âme. Étant par soi, Dieu nous continue parce qu'il nous
-a commencés et nous, qui sommes par lui, il nous réserve aux ascensions
-et aux intimités de lui-même. Quand donc nous lui demandons de vivre
-au delà du sépulcre, comment ne nous aurait-il pas exaucés d'avance,
-puisque l'une de ses lois est de conserver, puisqu'il a en autorité et
-en bonté plus que nous n'avons en aspiration?
-
-Ainsi des évidences merveilleuses nous traversèrent à Bradgate, mon
-cher Ireton. Dans l'allégresse dont nous enivrait la logique de la
-création et à travers les prophéties que cette logique nous déroulait,
-nous affirmâmes sans hésitation le souverain Être et nos destinées
-futures, sauf à nous démêler ensuite des difficultés, toutes infimes,
-du raisonnement. Platon, Leibniz et Newton conversaient avec nous
-entre les anciennes métairies de Jane Grey et ses arbres toujours
-verts, tandis que la vieille et bruyante féodalité de Charnwood et
-de Bradgate, désorientée par la civilisation, se taisait dans les
-solitudes de ramée.
-
-C'est sans doute le génie du lieu, _genius loci_, qui m'a dicté le
-livre que je vous envoie. Cette Jane Grey dont nous avons tant parlé,
-je souhaite de la rendre plus vôtre en la retraçant fidèlement.
-Je désire qu'elle intéresse les Anglais dont elle mérite d'être
-l'héroïne; je désire particulièrement que vous soyez content de moi,
-vous, mon cher Ireton, surtout si nous bien comprendre est pour nous
-une raison de nous mieux aimer.
-
- J. M. DARGAUD.
-
- Boutancourt, ce 20 octobre 1862.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE
-
-JANE GREY.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
- Origine de cette histoire.—Visite à Bradgate.—Naissance de Jane
- Grey.—Ses ancêtres.—Marie, sœur de Henri VIII et femme de Louis
- XII, la grand'mère de Jane.—Henri VII.—Élisabeth d'York.—Veuve
- de Louis XII, Marie Tudor épouse Brandon, qui est créé duc de
- Suffolk.—Ils ont une fille qu'ils unissent à Henri Grey, marquis
- de Dorset, et qui donne le jour à Jane Grey.—Éducation de Jane
- à Bradgate.—John Aylmer.—Henri VIII.—Esprit de rénovation au
- seizième siècle.—Noces de Henri VIII et de Catherine d'Aragon,
- veuve d'Arthur.—Difficultés théologiques.—Avénement de Henri
- VIII.—Caractère du nouveau roi.—Henri et Catherine sacrés à
- Westminster.—Agitation du roi.—Il interprète son serment par une
- clause singulière.
-
-
-Les impressions involontaires de l'âme ne fécondent pas moins
-l'histoire que la poésie. Le temps les assoupit au fond de la
-conscience, où elles semblent ensevelies à jamais. Cependant, à des
-souffles soudains et lorsqu'on les croit mortes ou du moins endormies,
-elles s'éveillent comme des inspirations de ce monde mystérieux que
-tout homme porte en soi.
-
-Dans la poésie, les impressions n'ont besoin que d'idéal; dans
-l'histoire il leur faut avant tout la vérité, à laquelle on ne parvient
-qu'à trois conditions: l'observation du cœur humain, l'érudition des
-sources, la réflexion des effets et des causes. Le reste sera donné
-par surcroît. Les détails innombrables, les récits, les portraits,
-les aperçus philosophiques jailliront successivement d'une grande
-impression. Sans l'impression, la science ne suffirait pas. La science
-est la lumière, elle brille; l'impression est le feu, elle échauffe,
-elle pénètre, elle vivifie.
-
-Je me souviens qu'à l'époque où je poursuivais en Angleterre les
-aventures de Marie Stuart, un jour, un autre nom m'entraîna dans un
-doux horizon d'innocence et de paix. Ce nom était celui de Jane Grey.
-
-Cette princesse, du même sang que Marie Stuart, descendait de la plus
-jeune sœur de Henri VIII, comme la reine d'Écosse de la sœur aînée de
-ce monarque. Toutes deux issues de Henri VII, leur aïeul au même degré,
-devaient être livrées au bourreau par les filles féroces de Catherine
-d'Aragon et d'Anne Boleyn. La protestante Élisabeth fit trancher la
-tête de Marie Stuart dans le comté de Northampton, un quart de siècle
-après que la catholique Marie Tudor avait immolé Jane Grey entre les
-murs funèbres de la Tour de Londres.
-
-Un instant attiré par cette touchante princesse Jane, je l'avais
-contemplée au milieu des perspectives de Bradgate et de Charnwood, puis
-je l'avais bientôt quittée pour ressaisir les traces de Marie Stuart,
-jusqu'au château de Fotheringay, jusqu'à la fosse de Peterborough,
-jusqu'au caveau de Westminster.
-
-Maintenant, libre de l'Écosse et de la nièce des Guise, je reviens
-à Jane Grey dont l'exquise adolescence renferme, sous un linceul,
-un rayon de beauté, une flamme d'amour, un parfum de vertu et une
-certitude d'immortalité.
-
-Jane naquit dans le comté de Leicester en 1537. Par les Grey, ses
-ancêtres paternels, son blason se perdait, au delà de la conquête
-de Guillaume, dans la nuit des blasons normands. Par ses ancêtres
-maternels, elle appartenait, on le sait, à Henri VII.
-
-La plus jeune des filles de ce roi, la princesse Marie d'Angleterre,
-qui épousa Louis XII, fut la grand'mère de Jane.
-
-Marie, de la complexion des Tudors, dans le sang de laquelle il y
-avait une étincelle de ce brasier qui brûlait le sang de Henri VIII,
-avait été comme fiancée à Charles-Quint. Destinée par la politique à
-ce premier prince, la politique encore la poussa violemment dans les
-bras de Louis XII, tandis que Marie était éperdûment éprise de Charles
-Brandon, plus tard duc de Suffolk.
-
-Brandon avait une haute distinction aristocratique. Il ne charmait pas
-à demi. C'était la fleur des courtisans et des lords, un homme fait
-pour séduire les femmes; mais c'était là tout son génie, et il eût été
-incapable de gouverner les peuples.
-
-Marie ne pouvait s'arracher de Londres à cause de son sentiment pour
-Brandon. Vaincue cependant par l'obstination de son frère, elle partit
-désespérée. Henri VIII l'accompagna jusqu'aux blanches falaises de la
-dernière grève. La princesse sanglota plus haut que les flots en se
-séparant des rivages d'une patrie où elle aimait follement.
-
-Le duc de Norfolk, qui avait avec lui Anne Boleyn, sa petite-fille,
-âgée de sept ans, conduisit Marie désolée jusqu'à Abbeville. C'est dans
-la cathédrale de cette cité de Picardie que fut béni le mariage de la
-princesse avec le vieux roi de France, le 9 octobre 1514.
-
-Le lendemain, toute la suite anglaise de la reine fut congédiée,
-excepté Anne Boleyn et deux autres dames de l'intimité de Marie. Elle
-pleura beaucoup, l'impétueuse princesse, en subissant cette contrainte,
-elle pleura surtout en disant adieu à lady Guildford, qui l'avait
-élevée et qu'elle chérissait.
-
-Louis emmena sa jeune femme à Saint-Denis. Peu à peu les gémissements
-de la reine cessèrent. Il y eut de grandes fêtes à son couronnement.
-Les joutes furent magnifiques. Plusieurs Anglais, entre autres Charles
-Brandon et le marquis de Dorset, qui s'y étaient rendus, se signalèrent
-avec éclat.
-
-Le duc de Valois, qui fut depuis François Ier, connaissait la passion
-de Brandon pour la reine. Craignant les assiduités de ce seigneur
-auprès de Marie, il le faisait surveiller pour qu'il ne donnât pas
-un héritier au trône de France. Ce n'est pas sans lutte qu'il se
-dissuada lui-même par intérêt d'une entreprise galante qu'il eût tentée
-par goût, tant la reine Marie était piquante et pleine d'agréments!
-Dans un tournoi donné à Paris, le malicieux duc de Valois suscita à
-Charles Brandon un adversaire terrible. C'était un chevalier allemand
-d'une taille gigantesque, d'une force extraordinaire et d'une adresse
-incomparable. Brandon, animé par la présence de la reine dont le visage
-exprimait toutes les perplexités, triompha héroïquement. Marie ne put
-retenir sa joie, quoique le vieux roi fût là, étendu sur un lit de
-repos.
-
-Louis était amoureux. Il dédaigna les précautions qu'il s'était
-prescrites. Il changea toutes ses habitudes: «Car où il souloit disner
-à huit heures, dit un historien, il convenoit disner à midy; et où
-il souloit se coucher à six heures du soir, souvent se couchoit à
-minuict.» (_Chronique de Bayard._)
-
-Bien plus, il voyageait en cette mauvaise saison, empressé de faire à
-sa jeune femme les honneurs de quelques-unes de ses résidences. Marie
-visita particulièrement Vincennes, Étampes et Compiègne, d'où elle
-alla, par le château de Pierrefonds, au château de la Fère, sur l'Oise.
-(V. l'_Itinéraire des rois de France_, et une gravure de 1514, cart. de
-M. Fourniols.)
-
-Bâti de 1390 à 1405, selon les ordres de Louis d'Orléans, aïeul de
-Louis XII, le château de Pierrefonds était le plus pittoresque et
-le plus formidable des châteaux du royaume. Encore aujourd'hui, il
-domine de ses belles ruines trois forêts de cinquante lieues de
-circonférence: la forêt de Compiègne, la forêt de Laigues, la forêt
-de Villers-Cotterets. Il se dresse au-dessus des abbayes penchées sur
-les sommets comme Saint-Pierre, ou noyées dans les profondeurs comme
-Saint-Nicolas de Courson. De ses tours gothiques, il regarde son
-village riant, son petit lac, les rives plus éloignées soit de l'Aisne,
-soit de l'Oise, et les chênes mérovingiens de Saint-Jean-au-Bois, des
-chênes incommensurables de plus de mille ans.
-
-La cour étant allée de Pierrefonds à la Fère, puis étant retournée à
-Paris, la reine, qui avait parmi ses bijoux les portraits de son père
-Henri VII, et de sa mère Élisabeth d'York, les suspendit aux parois de
-sa chambre, dans le palais des Tournelles, où elle logeait. Ce fut une
-occasion pour les seigneurs de faire bonne contenance de royalistes
-et de sujets: car lorsque les dames anglaises de la reine, Brandon et
-les lords qui venaient de l'autre côté du détroit, se moquaient un peu
-de la parcimonie de Louis XII, le Père du peuple, les gentilshommes
-de France raillaient en face de son portrait l'avarice bien autrement
-sordide de Henri VII. «Il a la mine chiche,» disait le duc de Valois en
-montrant la toile accusatrice. Le mot n'était pas noble, mais dans sa
-familiarité gauloise, il était incontestable.
-
-Henri VII était brave et habile. Comte de Richmond, il avait vaincu
-Richard III, ce scélérat difforme qui était sorti du ventre de sa mère
-avec des dents toutes grandes et une mâchoire de bête féroce. Henri
-semblait n'avoir conquis le trône de ce redoutable antagoniste que pour
-amasser des richesses.
-
-Son portrait n'est pas moins parlant que l'histoire, et révélerait à
-lui seul ce fondateur de dynastie.
-
-Henri VII, dans son cadre vermoulu, est beau, mais triste, ménager de
-ses vêtements et quelque peu mesquin. D'où glisse et s'épaissit le
-nuage qui obscurcit son front? de son insatiabilité. Henri a rançonné,
-confisqué, pillé, volé, rapiné par la force ou par la ruse. Il a fait
-grâce de la vie à des lords séditieux pour s'emparer de tous leurs
-biens, meubles et immeubles. Il a emprunté à ses amis et pris à ses
-ennemis tout ce qu'il a pu emprunter ou prendre. Il n'est pas encore
-content. Tous ses coffres ne sont pas combles. Il a une mélancolie
-d'usurier. Ses soucis d'argent lui ont retiré les joues comme un
-parchemin. Des rides de convoitise sillonnent ce visage du menton aux
-cheveux. Sa bouche aux lèvres minces se retranche dans des réserves
-captieuses avec ses débiteurs et avec ses créanciers, avec les évêques
-et avec le pape, avec son Parlement et avec son peuple. Ses yeux
-inquiets s'allument à la pensée de l'or qu'il a et à la fascination de
-l'or qu'il aura. Il invente des prétextes d'acquérir. Ses expédients
-sont inépuisables. Sa passion inextinguible du gain est son génie.
-C'est Shylock couronné.
-
-Élisabeth d'York était plus respectée à la cour de France que Henri
-VII. Son portrait éclate en noblesse autant que celui de son époux en
-cupidité. Sous son voile de dentelle, avec son collier et sa croix de
-perles, sa robe d'hermine, son manteau de velours, Élisabeth est bien
-la fille d'Édouard. Elle garde empreinte sur sa physionomie jeune la
-majesté de sa race. Des siècles semblent enroulés autour de sa tête. La
-légitimité resplendit en elle. Ses regards, effarés depuis le meurtre
-de ses frères par Richard, son oncle, sont néanmoins pleins d'éclairs.
-Ils étincellent d'une fierté royale, que sa bouche timide n'ose avouer:
-car des roses nouées au-dessus de sa chevelure, la blanche, symbole
-de son droit, fait honte à la rouge, symbole de la bâtardise et de
-l'usurpation du comte de Richmond.
-
-Marie, femme de Louis XII, n'avait pas les scrupules de sa mère
-Élisabeth. Le temps, le pape et l'esprit public, fatigué de secousses,
-avaient consacré également les deux roses dans les armoiries de Henri
-VIII et des Tudors.
-
-La reine de France était d'ailleurs assez occupée. Ses jours et ses
-nuits s'écoulaient à sentir et à dissimuler sa passion pour Charles
-Brandon et son dégoût pour Louis XII.
-
-Le malheur du roi était d'oublier trop sa vieillesse auprès de sa jeune
-femme, dont l'ennui superbe, les caprices soudains, l'accent étranger,
-la parure insolite et la grâce insulaire l'enivraient. Au lieu d'un
-sage régime mêlé de travail, de promenade et de conversation, Louis
-s'abandonnait à tous ses désirs. Il était sourd aux avertissements
-des médecins. De longs épuisements succédèrent bientôt à ses courtes
-ardeurs, et, comme dans la danse d'Holbein, la mort de gambade en
-gambade atteignit le roi de France au bout de trois mois.
-
-Le duc de Valois devint François Ier, et Marie d'Angleterre ne fut plus
-enchaînée à un trône odieux. Brandon, qui avait sans cesse passé et
-repassé le détroit pendant cette fin d'année 1514, accourut.
-
-La veuve de Louis XII accueillit le brillant lord avec bonheur. Plus
-amante que princesse, elle était impatiente de se dérober par de
-promptes noces à une seconde immolation. Elle redoutait un nouveau
-calcul politique dont elle serait la nouvelle victime. Elle voulut
-cette fois céder à son cœur. Elle se jeta dans la passion comme
-Guillaume dans la conquête, en brûlant ses vaisseaux. Malgré les
-défenses de Henri VIII, Marie épousait Brandon deux mois après la mort
-de Louis XII et prosternait avec joie sa couronne de reine devant
-l'amour.
-
-D'abord irrité, Henri VIII pardonna aux téméraires amants qui l'avaient
-bravé. Il les traita affectueusement en Angleterre. Leur mariage
-accompli à Paris dès le mois de mars 1515, fut célébré publiquement à
-Greenwich le 13 mai, et Brandon fut créé duc de Suffolk. La jeune reine
-douairière avait emporté avec elle de la cour de France une valeur de
-plus de deux cent mille écus en bagues, en peintures, en vaisselle
-plate et en tapisseries. François Ier regretta beaucoup un diamant
-connu sous le nom de _Miroir de Naples_ et que la duchesse de Suffolk
-s'obstina résolûment à ne pas restituer.—«Eh bien, qu'elle le garde!
-dit enfin François Ier; foi de gentilhomme, elle le peut, en retour
-d'un joyau plus précieux qui a coûté cher au feu roi.»
-
-Henri VIII institua grand maître du palais le duc de Suffolk, qui fut
-un favori pour son beau-frère, une idole pour sa femme en même temps
-que l'arbitre de la mode et le législateur de l'étiquette.
-
-Le duc et la duchesse eurent une fille qui donna le jour à Jane Grey.
-
-Jane était entrelacée à la royauté, non-seulement par sa mère, par sa
-grand'mère veuve de Louis XII, par son bisaïeul Henri VII, c'est-à-dire
-par les Tudors, mais encore par les Grey.
-
-Avant le mariage de Henri VII avec Élisabeth d'York, les Grey avaient
-fourni une reine à l'Angleterre: car la mère d'Élisabeth d'York et des
-pauvres petits princes immolés dans la tour de Londres par Richard,
-cette mère de douleurs était une lady Grey, veuve d'un des seigneurs de
-ce nom. Elle avait épousé Édouard IV. Par ses fils du premier lit, elle
-perpétua la lignée des Grey, tandis que par la fille du second lit,
-après le crime de Richard III, elle légitima pour ainsi dire les Tudors.
-
-Henri VII n'était pas en effet l'héritier des Lancastre, l'héritier
-légal du moins; il n'était que le petit-fils d'un petit-fils bâtard et
-adultérin de Jean de Gand, duc de Lancastre.
-
-Voilà ce qu'était Henri Tudor, comte de Richmond. La rose rouge n'était
-pas pure à son diadème royal, et c'est pourquoi, malgré sa victoire à
-Bosworth, il se hâta d'épouser, le 8 janvier 1436, dans l'église de
-Westminster, Élisabeth d'York dont la rose blanche était sans tache.
-
-Jane Grey était du sang de lady Grey, femme d'Édouard, par deux
-ruisseaux distincts: par les enfants du premier lit, les Grey, marquis
-de Dorset; et par l'enfant survivant du second lit, Élisabeth d'York.
-
-Cette généalogie serrée par tant de nœuds autour du trône était
-une tentation permanente. Jane y résista, mais ses proches n'y
-succomberont-ils pas? c'est ce que l'avenir ne dévoilera que trop.
-
-Ce fut au château de Bradgate que Jane vit sa première aurore. Ce vaste
-et somptueux château, situé à quatre milles de Leicester, avait un parc
-de trois lieues de tour qui confinait à la forêt de Charnwood. Les
-grandes portes du manoir étaient ornées de têtes de cerf et les portes
-des écuries de têtes de renard, trophées féodaux cloués alors à toutes
-les demeures des nobles.
-
-La mère de Jane et son père Henry Grey, marquis de Dorset, allaient
-souvent à la cour où les retenaient leur naissance, leur goût et leurs
-charges. La duchesse de Suffolk était morte dès 1534, mais le duc
-de Suffolk continuait ses fonctions de grand maître de la maison du
-roi. Lui et son gendre, le marquis de Dorset, furent l'un et l'autre
-chevaliers de la Toison d'or, du Saint-Esprit et de la Jarretière.
-Dans les cérémonies, ils tenaient le premier rang. Au couronnement
-des reines et au baptême des enfants de Henri VIII, le duc portait la
-longue baguette blanche de sa dignité, le marquis portait le sceptre,
-et la marquise éclipsait tout de son luxe.
-
-Pendant que les illustres et frivoles parents de Jane Grey vaquaient
-à leurs intrigues et à leurs vanités, la petite Jane demeurait à
-Bradgate. Après les limbes des premières années et la période des
-nourrices, elle y eut un train de princesse, une gouvernante, un
-précepteur, des femmes de chambre et des serviteurs nombreux.
-
-Le docteur John Aylmer, qui depuis sous Élisabeth fut évêque de
-Londres, visitait souvent Jane. Ce fut de tous les amis qui entourèrent
-soit l'enfance, soit la jeunesse de l'héritière des Dorset, l'homme
-qui eut sur elle le plus d'autorité. D'un caractère très-doux, d'une
-âme exaltée et mystique, d'un génie subtil, souple, insinuant, et
-d'une profonde érudition, il ajoutait à tous ces dons la tendresse.
-Il veillait de loin ou de près, mais toujours d'une manière décisive,
-sur cette pupille de son choix et de son cœur. Jane était ravie de
-sa présence, et rien ne valait pour elle soit une promenade, soit
-une conversation avec le bon Aylmer. Un séjour du théologien et de
-l'humaniste à Bradgate, un séjour de quelques semaines était pour Jane
-une direction de plusieurs mois. Elle se rappelait ses récits, elle se
-conformait à ses conseils.
-
-Laissons au bord de la vaste forêt de Charnwood, dans le silence
-des cors et des fanfares de chasse durant l'absence des seigneurs,
-les habitants de Bradgate, Jane, ses femmes et ses maîtres, afin de
-rejoindre le duc de Suffolk, le marquis et la marquise de Dorset, dans
-les orageux manèges et dans les tragiques cabales de la cour.
-
-Il faut même reprendre les choses de plus haut, un peu avant et
-pendant l'adoption par Henri VIII d'une réforme religieuse partielle
-qui influa tant sur les destinées de Jane Grey.
-
-Et d'abord, quel est le fait moral qui domine tout, qui colore tout
-dans ce siècle, à Bradgate et hors de Bradgate, en Angleterre et hors
-de l'Angleterre?
-
-Il y a partout un signe.
-
-Sous les traités d'alliance, sous les fêtes, sous les serments, sous
-les plus belles apparences de paix, il y a une guerre intérieure. Et
-cette guerre intérieure est bien plus qu'une guerre territoriale ou
-qu'une guerre politique: c'est une guerre religieuse, une guerre civile
-et étrangère, une guerre des esprits. Cette guerre trouble l'Europe,
-l'Amérique, chaque continent, chaque État, chaque famille, chaque âme
-individuelle.
-
-Il s'agit de choisir son Dieu.
-
-Les uns veulent conserver leur foi, la foi où le monde s'abrite depuis
-dix-huit siècles.
-
-Les autres aspirent à quitter cette foi maternelle qui enchante les
-berceaux, qui fortifie la vertu, la piété, la charité, et qui dore
-d'une espérance immortelle les sépulcres.
-
-Apportée par le Christ, qui en est le fond, l'ancienne foi ne suffit
-plus à beaucoup. Ils sentent des flammes de raison qui brûlent des
-fragments de légende, et ils vont bravement en avant. Ils ne savent
-pas alors, excepté les plus hardis, que la légende sera consumée. Non,
-ils ne le savent pas.
-
-Ils commencent; d'autres persévéreront, jusqu'à ce que le génie moderne
-ait monté de degré en degré et par mille angoisses de l'oppression à la
-liberté du cœur. Il y a une légende, mais il y a aussi une philosophie
-dans le christianisme. Les unitaires, les sociniens comprirent cela
-de très-bonne heure et s'efforcèrent de gravir les sommets de cette
-philosophie divine. Qu'avaient-ils à craindre dans cette évolution
-successive? Rien, selon leurs docteurs (V. Schoman et les deux Socin).
-Ils ne redoutaient aucun précipice. En s'élevant au-dessus des dogmes,
-ils croyaient ne risquer, après une longue route, que de surgir en
-pleine splendeur sur les cimes. Il leur semblait qu'ils traversaient
-la nuit et qu'ils allaient au jour. Et que leur importaient les cultes
-positifs? Est-ce que par delà tous ces cultes il n'y avait pas le Dieu
-infini, éternel? Ce n'était donc pas le vide, ce n'était donc pas
-l'abîme qui les attendait; c'étaient l'intelligence et l'amour.
-
-La question ne fut pas ainsi posée, au seizième siècle, par les autres
-protestants. Ils ne se hasardèrent pas d'un premier bond en dehors des
-textes consacrés. Ils s'y retranchèrent. Ils dirent: L'Église n'est pas
-dans le pape et les cardinaux; elle est dans la Bible.
-
-Qui interprétera la Bible? Toute communauté, tout foyer, tout homme!
-malgré bien des restrictions, tel était l'axiome qui devait entraîner
-si loin.
-
-Le prince de Galles, qui fut ensuite Henri VIII, avait un frère aîné,
-le prince Arthur. Avant la mort de ce frère, il était destiné à
-l'archevêché de Cantorbéry, et il reçut l'éducation d'un prélat. Arthur
-mort, Henri poursuivit ses premiers travaux. Il était très-précoce
-d'aptitudes, de manières, de passions. Il se fiança à Catherine
-d'Aragon, la femme de son frère aîné Arthur, veuve après quatre mois
-de mariage. Henri VII, ce roi ladre sous le plus riche diadème de
-l'Europe, avait imaginé ces noces incestueuses avec son second fils
-pour ne pas restituer à Ferdinand d'Espagne les cent mille couronnes
-qu'il en avait reçues comme une moitié de la dot de l'infante Catherine.
-
-Cette cérémonie des fiançailles est de 1503; le prince de Galles avait
-douze ans.
-
-J'ai rencontré à Londres (galerie de M. Fourniols) un vieux tableau
-enfumé qui se rattache juste à cette date et qui a eu pour moi le plus
-vif intérêt.
-
-Il représente le château de Greenwich. La Tamise roule au pied. La
-terrasse, sablée, est semée de fleurs et entourée de grands arbres. Le
-roi Henri VII se promène sous des massifs entre deux hommes vénérables
-que l'on reconnaît. C'est Warham, archevêque de Cantorbéry, et Fox,
-évêque de Winchester. Le roi a une admirable crinière grise et semble
-écouter Warham avec attention. Près d'eux, Marguerite, la fille aînée
-de Henri VII, celle qui fut la souche de la branche écossaise, la
-grand'mère de Marie Stuart et de Darnley, joue avec sa sœur cadette, la
-petite Marie, celle qui sera la femme de Louis XII, puis de Suffolk, et
-la grand'mère de Jane Grey. Le groupe qui attire le plus les regards
-est assis très-près de l'escalier par lequel le palais communique avec
-le fleuve. Ce groupe, à quelques toises des deux autres, se compose de
-la comtesse de Richmond, la mère de Henri VII, d'Élisabeth d'York, sa
-femme, du prince de Galles, depuis Henri VIII, et d'Érasme. La comtesse
-avec sa figure imposante, Élisabeth avec sa physionomie tragique,
-prêtent l'oreille à la conversation du jeune prince et du philosophe.
-Henri de Galles, dont les yeux bleus étincellent, dont les cheveux
-blonds flottent au souffle de la Tamise, parle sans doute en latin à
-Érasme, qui sourit d'un air spirituel et amusé.
-
-Dans un enfoncement, à l'écart, sous un grand arbre, une femme qui
-devient peu à peu l'unité du tableau se recueille profondément: c'est
-Catherine d'Aragon. Elle est toute vêtue de deuil. Elle a dix-sept
-ans, cinq ans de plus que son nouveau mari, le prince de Galles. Elle
-regrette peut-être Arthur, Henri l'attire peut-être. Elle soupire
-peut-être après le soleil d'Espagne, les orangers embaumés et les
-fontaines mauresques de Valladolid, de Séville et de Grenade. Peut-être
-songe-t-elle seulement à ses devoirs de chrétienne, à ses jeûnes du
-vendredi et du samedi, à son cilice, à ses repas au pain et à l'eau, à
-ses fréquentes confessions, à ses communions ferventes, à ses travaux
-en tapisserie, à la Vie des saints, sa bibliothèque presque unique et
-de beaucoup préférée à toutes les autres.
-
-Quelles que soient d'ailleurs les pensées de la princesse, elle est
-si belle, si douce, si fière et si sombre, qu'elle finit par absorber
-toute l'âme. Ses yeux noirs et ses cheveux noirs la couvrent de
-ténèbres plus que de rayons. Sa bouche est énergique, et son front tout
-enveloppé d'un nuage de tristesse. Il y a dans la gravité castillane
-de Catherine une constance religieuse, un orgueil invincible, une
-monotonie vertueuse qui inspirent le respect, mais qui à la longue
-pourraient verser l'ennui.
-
-Tous les personnages de ce tableau sont des portraits. Ils sont même si
-frappants, que je les attribuai d'un premier coup d'œil à Hans Holbein.
-Je reconnus bientôt mon erreur, non que les portraits d'Holbein soient
-plus ressemblants: ils ont seulement plus de perfection, et ils sont un
-peu postérieurs.
-
-Cependant Warham avait réprouvé d'abord l'union de Catherine avec son
-beau-frère le prince de Galles; Fox, pour plaire au roi, la conseillait
-au contraire. Le pape Jules II la consacra par une bulle à laquelle se
-soumit Warham.
-
-Les raisons de ce prélat avaient été si fortes néanmoins, qu'elles
-inquiétèrent la conscience de Henri VII, malgré la bulle. Sous
-l'aiguillon du remords, le 23 juin 1505, le dernier jour de la
-treizième année du prince de Galles, le roi le contraignit au palais
-de Richmond à protester contre un mariage qui violait la loi de Dieu
-inscrite dans le Lévitique. Cette protestation ne fut pas signifiée
-à la princesse et demeura secrète. Elle ne fut pas toutefois sans
-conséquence. Car, en calmant les terreurs de Henri VII, elle laissa
-dans l'esprit mobile du prince de Galles un doute dangereux.
-
-A son avénement (1509), Henri VIII avait dix-huit ans, et sa fiancée,
-qui était sa belle-sœur, en avait vingt-trois.
-
-Beaucoup plus que cette différence d'âge, les différences de caractère
-et de goût étaient redoutables. Henri VIII avait une prodigieuse
-exubérance de vie. Il était aussi capable de mal que de bien, et de
-lui si l'on pouvait tout espérer, on pouvait tout craindre. D'une
-activité dévorante, déjà docteur non moins qu'amant, il était aussi
-près d'être le fléau que l'appui, soit de sa femme, soit de l'Église.
-
-Il avait une grande propension à l'exégèse. C'était un commentateur
-de la Bible et un casuiste. Ses génies de prédilection étaient
-Aristote, l'un des deux philosophes sublimes de l'antiquité, et saint
-Thomas d'Aquin, le gigantesque métaphysicien du moyen âge. Ce double
-enthousiasme de Henri donne la mesure de ses facultés. Il avait une
-singulière portée et une sérieuse culture. Celui qui sera François Ier,
-et qui aura le beau surnom de père des lettres, n'était pas l'égal de
-Henri VIII pour la diversité de connaissances. François avait étudié
-en prince, et Henri en prêtre. L'un fut un chevalier, l'autre un
-théologien.
-
-Du reste, Henri s'habillait bien, dansait bien, faisait des armes
-et domptait un cheval à merveille. Il chassait infatigablement. Il
-excellait dans toutes les adresses et dans toutes les hardiesses du
-gentilhomme; mais la Logique d'Aristote et la Somme de saint Thomas
-se mêlaient à chaque heure, à chaque circonstance de sa vie. Il était
-aussi prodigue que son père était avare, ce qui est tout dire. Il
-s'adonnait à la musique presque autant qu'à la dialectique, et il
-composait des messes pour sa chapelle.
-
-Il recélait dans les profondeurs de son âme des vices pleins de
-catastrophes. Ces vices, toujours sur le point d'éclater, étaient une
-vanité âpre, une prétention à l'infaillibilité et une rage de volupté
-insatiable. La moindre restriction dans l'éloge l'offensait, la plus
-légère contradiction l'exaspérait, un regard soudain de femme le
-rendait fou. Toutes ses résolutions, et jusqu'à ses plaisirs, étaient
-assaisonnés de scolastique. Dès ce temps-là, il était disposé soit à
-châtier une ironie, soit à clore une discussion, soit à légitimer une
-maîtresse avec l'aide du bourreau. La hache plus que l'épée devait
-être l'insigne de sa puissance, l'instrument de son règne. Il était
-facile de prévoir que si les syllogismes ne lui réussissaient pas
-contre un obstacle ou contre un adversaire, il emploierait l'acier, et
-que ce serait là le suprême argument soit de sa politique, soit de sa
-théosophie.
-
-L'ambassadeur de Ferdinand, le comte de Fuensalida, ne se souciait
-guère, à la mort de Henri VII, du bonheur de Catherine d'Aragon, la
-fille de son maître; mais il se préoccupait fort de son mariage. Il
-se présenta sans retard au palais, et demanda au jeune souverain
-deux choses: le renouvellement du traité de paix entre l'Espagne et
-l'Angleterre, puis l'accomplissement immédiat de l'union conclue entre
-lui, le nouveau monarque de la Grande-Bretagne, et la princesse
-Catherine. Henri accueillit bien cet empressement de Fuensalida, et
-déféra la discussion des noces à son conseil.
-
-Elle fut promptement terminée. Warham, archevêque de Cantorbéry,
-soutint son ancienne opinion. Le roi ne devait pas épouser la femme de
-son frère. Le Lévitique le défendait; le Pentateuque était formel. Le
-pape lui-même avait-il bien pu dispenser du droit divin? Fox, évêque
-de Winchester, répondit que le pape avait jugé, qu'il était le vicaire
-de Jésus-Christ, et que ce n'était pas à un ministère anglais, en
-infirmant une bulle romaine, d'oser plus que n'oserait un concile.
-
-Les débats furent courts. Henri VIII était impatient. Le conseil
-vota le mariage tant désiré. Il fut célébré le 11 juin à Greenwich.
-La princesse ne pleurait plus Arthur, elle adorait Henri; ses larmes
-avaient séché; sa joie éclatait malgré elle; ses cheveux avaient un
-éclair comme ses yeux, ses lèvres et son teint; son sang espagnol
-bouillonnait sous ses scapulaires. Elle quitta le deuil et se revêtit
-d'une robe blanche. C'était la couleur des vierges, et, selon son
-témoignage, elle la méritait. Arthur n'avait été que son frère. Henri,
-qui connaissait la complexion de son rival toujours expirant avant la
-mort, crut la princesse sur parole, et sa passion redoubla pour elle.
-
-Le 21 juin 1509, il la mena, par la Tamise, de Greenwich à la Tour,
-où ils habitèrent une semaine. Le 29, il la conduisit au milieu d'une
-foule émue, dans une litière attelée de six chevaux blancs, et sous une
-pluie de fleurs, à Westminster.
-
-L'archevêque de Cantorbéry, Warham, en costume pontifical, avec sa
-mitre et sa crosse de primat, l'attendait. L'autel resplendissait d'or,
-de pierreries et de cierges. L'encens répandait dans l'abbaye ses
-nuages et son parfum mystiques. Le roi s'agenouilla devant le prélat,
-qui, debout, dit d'une voix profonde en abaissant son regard sur le
-monarque prosterné:
-
-«Vous jurez de maintenir les priviléges qu'Édouard le Confesseur et les
-princes ses ancêtres ont octroyés à l'Église et au clergé d'Angleterre?
-
-—Je le jure, répondit Henri Tudor.
-
-—Levez-vous, reprit l'archevêque, et soyez fidèle à votre promesse.»
-
-Le roi se releva brusquement. Il avait le diadème au front, l'anneau
-enchâssé des deux roses au doigt, le sceptre dans la main. Il était
-fort pâle. Que se passait-il dans son âme? Était-il humilié de cette
-cérémonie où un prêtre lui avait parlé de haut? Eut-il l'ambition du
-sacerdoce royal? Rêva-t-il la dictature des consciences? Fut-il agité
-des pressentiments d'un chef de culte?
-
-Quoi qu'il en soit, il abrégea la séance, se retira dans une salle de
-l'abbaye, et, s'étant fait apporter l'acte de serment, il y ajouta des
-corrections capitales. Elles se résument dans un complet arbitraire. Il
-ne rétracta pas son engagement, mais il le réduisit à un caprice par
-cette formule insolite:
-
-«Je jure de maintenir les priviléges de l'Église et du clergé
-d'Angleterre, _en tant qu'ils ne préjudicieront ni à ma juridiction, ni
-à ma dignité_.»
-
-Rien de plus élastique assurément qu'une telle charte. Rome apprendra
-plus tard le sens de cette clause énigmatique.
-
-Henri sortit de l'abbaye plus que roi, roi absolu, et presque pape.
-Dans l'ombre des arceaux gothiques, il avait essayé la tiare. Elle lui
-parut sans doute légère, même par-dessus la couronne.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
- Le précepteur de Henri VIII, John Skelton.—Les humanistes
- d'Angleterre.—Leur faveur et leur influence.—Érasme.—Son portrait
- par Holbein.—Wolsey.—Henri VIII se déclare contre Luther et
- reçoit de Léon X le titre de _défenseur de la foi_.—Ambition de
- Wolsey.—Il console le roi des insultes de Luther.—Attaques de
- Skelton contre Wolsey et contre le clergé.—Henri, tout en les
- blâmant, s'amuse des satires du poëte.—Anne Boleyn.—Son séjour
- en France.—Son retour en Angleterre.—Sa beauté, sa grâce, son
- esprit.—Elle devient fille d'honneur de Catherine d'Aragon.—Elle
- est aimée de lord Percy et l'aime.—Portrait d'Anne.—Lord Percy
- épouse Marie Talbot.—Anne quitte la cour.—Elle y revient.—Amour
- croissant de Henri VIII.—Diplomatie d'Anne Boleyn.—Le roi la veut
- pour femme légitime.—Plan de divorce.—Négociation avec la cour de
- Rome.—Wolsey nommé légat.—Clément VII désigne un second légat, le
- cardinal Campeggio.—Système de temporisation entre les légats et
- le pape contre Henri VIII.
-
-
-Le précepteur de Henri VIII avait été John Skelton qui ne lui avait
-pas enseigné le respect. Skelton, au fond, se moquait de la Bible
-et du sacré collège. Il était de bonne maison, et on le comprend à
-sa hardiesse. Prêtre, bouffon et poëte, il aimait la licence, et
-l'inspirait. Il n'admettait de lois que celles du rhythme. Il était
-effréné en tout le reste.
-
-Dès le début de son règne, Henri VIII prit ses précautions avec Rome,
-et jeta au peuple les têtes d'Empsom et de Dudley, deux ministres des
-prévarications paternelles. Il était terrible et séduisant. Tandis que
-la reine se macérait, faisait de la tapisserie, écoutait des sermons
-et grondait ses filles d'honneur, lui, le roi, courait les tournois et
-les conciles épiscopaux, les joutes d'épée et de syllogisme. Son idéal
-multiple, c'était d'être tour à tour le prince Noir et le chevalier
-aristotélique, le serviteur des dames et le disciple de saint Thomas.
-
-Il protégeait, enrichissait les humanistes. Il appelait Érasme, qui
-enferma dans une boîte de cèdre sa correspondance avec le monarque.
-Henri recevait à sa table Thomas Morus, qui expliqua saint Paul,
-Linagre qui commenta Horace et Virgile, Colet qui proposa de donner à
-Platon la moitié du trône qu'occupait seul Aristote dans le moyen âge.
-Skelton égayait les repas, Érasme les illustrait.
-
-Presque tous ces humanistes d'Angleterre avaient passé les monts, et
-revenaient d'Italie. Ils rapportaient aux pieds de Henri VIII les
-souvenirs de la tradition et les tentatives de l'innovation. Ils
-racontaient Rome et les papes, Florence et les Médicis. Henri éprouvait
-une émulation de doctrine, d'audace et de luxe. Il voulait surpasser
-tous les princes et tous les pontifes du monde. Il prodiguait l'or et
-les encouragements à tous les arts.
-
-Érasme était le dieu des humanistes, Holbein en fut le peintre. Henri
-aspirait à en être le roi. Il s'inclinait devant Érasme, car c'est
-Érasme qui décernait la célébrité.
-
-Qui ne connaît Érasme, soit par ses œuvres, soit par le portrait
-d'Holbein? Le grand artiste a fixé dans une toile immortelle la
-personnalité du philosophe.
-
-Cette toile (c'est celle du Louvre) retrace bien plus qu'un visage,
-elle retrace toute une âme. Érasme est en robe de chambre brune et en
-toque noire. Assis devant une table, il écrit avec un roseau taillé
-très-fin. La figure est de profil. Le regard est ferme comme la main,
-le nez est aigu comme la pointe du roseau. Le front renferme dans ses
-rides mille pensées; la bouche exprime dans ses plis mille prudences.
-Et cependant un diabolique esprit étincelle sous la peau, perce la
-circonspection, déborde les réticences et compromet ce sage trop
-pusillanime. Il n'ose aller au delà de la malice, et c'est sa honte;
-sa gloire eût été d'aller jusqu'à la conscience. Érasme alors serait
-le Voltaire du seizième siècle. Il n'est qu'Érasme, très-grand encore
-néanmoins.
-
-Henri VIII régna ainsi pendant dix-huit années, depuis son
-couronnement, au milieu des hommages d'Érasme et des lettrés. Il était
-infidèle à Catherine d'Aragon sa femme, mais il gardait le décorum. Il
-gouvernait; il s'occupait un peu d'affaires et beaucoup de plaisirs;
-il s'abandonnait à ses ministres, surtout à Wolsey; il brillait à des
-entrevues splendides, négociait, combattait dans quelques rencontres,
-et se satisfaisait toujours.
-
-Il avait la prétention d'être un Père de l'Église autant qu'un héros.
-Luther s'insurgeant, il attaqua ce lion de la théologie. L'Arminius de
-Wittemberg résista, riposta et asséna de rudes coups à son adversaire
-auguste. Mais Henri avait les apparences de la victoire. Le moinillon
-d'Allemagne était bafoué par les courtisans de Windsor, par Wolsey,
-par Fisher, par tous les cardinaux et par le pape. Deux exemplaires
-de l'_Assertio_ magnifiquement imprimés et reliés furent remis
-solennellement par l'ambassadeur d'Angleterre au pape Léon X, qui
-accueillit ce précieux chef-d'œuvre en présence du sacré collège, avec
-une reconnaissance éloquente. Paul Jove, l'historiographe de Léon X,
-inscrivit ce mémorable événement dans ses annales. Sadolet et Bembo
-applaudirent à la réponse cicéronienne que le pontife avait faite à
-Henri VIII. Ce prince fut au comble de ses vœux. Lui, qui avait reçu la
-rose d'or de Jules II, il recevait de Léon X le titre de défenseur de
-la foi. Son obéissance n'eut plus de limites. Il se déclara le roi-lige
-du pape. Thomas Morus l'avertit qu'il allait trop loin, que le chef du
-catholicisme était aussi un souverain temporel, et qu'il convenait de
-ne pas abaisser le diadème d'Édouard le Confesseur devant la triple
-couronne de saint Pierre.
-
-Henri VIII se frappa la poitrine, et soutint qu'il ne pouvait jamais
-être assez soumis à sa très-sainte mère l'Église. Il était aussi plein
-de déférence pour Catherine, sa femme, et pour Wolsey, son premier
-ministre.
-
-Il y avait de quoi trembler, car Henri était plus inconstant que la
-courtisane, plus fantasque et plus soudain que le vent, plus mobile
-que la mer; sa parole était un jeu, son amour un sable mouvant
-qui engloutissait ceux qui s'y confiaient. N'importe, ni Rome, ni
-Catherine, ni Wolsey ne doutèrent du roi. C'était un si bon chrétien,
-un si bon mari, un si bon maître!
-
-Wolsey lui-même, un homme de tant de pénétration, y fut trompé. Il crut
-ce qu'il espérait. Il s'enchanta de mille chimères. La plus obstinée de
-ses illusions était la tiare. Il la voyait dans la veille et dans le
-sommeil, dans les fêtes, à l'autel, dans ses charmilles de York-Palace
-ou de Hampton-Court, sous les ogives des cathédrales lorsqu'il
-officiait en grande pompe, ou dans les perspectives vastes des forêts
-lorsqu'il suivait les chasses royales.
-
-Wolsey s'était insinué peu à peu dans l'esprit et dans les passions de
-Henri VIII.
-
-Il était très-souple, très-savant, très-retors, très-poëte et
-très-théosophe. Ce fut Fox, l'évêque de Winchester, qui le donna au roi
-comme aumônier. Wolsey était dissolu et ascète, humble et orgueilleux,
-désirant toujours au delà de ce qu'il avait, mais par degrés; de sorte
-que son ambition, mesurée et sans bornes, haletante quoique réglée,
-alla toujours croissant, depuis le bonnet de laine qu'il portait chez
-son père l'éleveur de bétail jusqu'au bonnet de docteur, jusqu'à la
-mitre d'évêque, jusqu'au chapeau de cardinal, et enfin jusqu'à la
-tiare; accumulant de plus tous les pouvoirs civils, chancelier et
-premier ministre. La tiare était la seule de ses ambitions qu'il n'eût
-pas encore atteinte, et voilà pourquoi elle éclatait partout devant
-lui, pourquoi elle était partout le point lumineux de ses horizons, de
-ses calculs et de ses songes.
-
-Au moment où Luther répondait aux insultes que lui avait lancées
-le roi par delà l'Océan, où le moine de Wittemberg, après avoir lu
-dans l'Assertio de Henri VIII ces outrages: _Doctorculus, sanctulus,
-eruditulus!_ renvoyait à son superbe adversaire de stridents éclats de
-rire, des tonnerres de dialectique et d'éloquence mêlés d'objurgations,
-et s'écriait: «Mon roi, c'est le Christ; le roi d'Angleterre est un
-pourceau de thomiste, un menteur et un maraud;» à ce moment pénible,
-Wolsey enivra Henri VIII de flatteries. Son titre de roi, lui
-insinuait-il, était un hasard heureux, mais c'était le moindre de ses
-mérites. Homme incomparable, il était le prince des théologiens et des
-beaux génies. Henri se laissait convaincre facilement. Il était touché
-d'estime pour le goût de Wolsey. Il lui rendait éloge pour éloge.
-Accusait-on le luxe du cardinal? le roi l'approuvait hautement.
-
-Selon Henri, Wolsey devait participer de son maître, avoir des gardes,
-des pages, des lords, des prélats pour serviteurs, des palais, des
-chevaux chargés d'or, un cortége de cinq ou six cents personnes autour
-de sa mule noire ou blanche, toute caparaçonnée de velours, tout
-étoilée d'escarboucles et de pierreries. Henri n'était pas mécontent.
-Son premier ministre méritait tout cela, seulement il écoutait parfois
-Skelton disant: «Le cardinal a passé aujourd'hui dans la cité.
-Quelqu'un s'étant informé si c'était le roi, une voix a répondu:
-
-«Non, c'est trop brillant. Ce doit être M. le légat.»
-
-Henri entendait cela, et ceci encore:
-
-«C'est à peine si l'on pourrait compter les nombreux clients qui
-servent de cortége à Sa Grâce. Vous y trouverez des évêques, des
-abbés mitrés, des ducs, des comtes, des chevaliers, des juristes, des
-théologiens, des maîtres d'école, des valets de pied, des palefreniers.
-La procession est longue.—Ah! voici le cardinal, dit un homme du
-peuple;—c'est l'archevêque d'York, dit un autre;—c'est le légat _a
-latere_ de notre très-saint-père le pape, dit un troisième.—Place,
-place à milord d'York, place au chancelier, place au légat, crient les
-valets de service: arrière, manants, ne voyez-vous pas la douce figure
-de Sa Grâce?»
-
-Et ailleurs, c'est le cardinal qui parle:
-
-«Ma demeure, dit-il, est somptueuse; l'or brille sur mes toits comme le
-soleil en plein midi; des arabesques en ronde bosse serpentent sur les
-murs, affectant les figures les plus fantasques; mes galeries, larges
-et spacieuses, ressemblent à des parterres; dans mes jardins protégés
-par d'épaisses murailles, des fleurs aux mille couleurs embaument
-l'odorat. J'ai des bancs ombragés de chèvrefeuille pour me reposer, des
-labyrinthes pour égarer mes pas; plus loin de vastes allées pour rêver
-à loisir. Voyez mon salon, quelles belles tapisseries! C'est la main
-d'un artiste qui en a dessiné les sujets: on dirait de la peinture!
-Quand vient l'heure du repas, ma table étale des mets exquis; je dîne
-dans une atmosphère de parfums; ma vaisselle est l'œuvre de ciseleurs
-habiles; je bois dans des coupes précieuses. Si je sors, deux croix
-d'argent me précèdent; devant moi marchent des valets une hache dorée
-sur l'épaule; on me contemple comme un saint quand je parais sur ma
-mule empanachée.»
-
-Skelton, que M. Philarète Chasles a traduit avec l'originalité d'un
-créateur, est inépuisable sur les désordres du clergé: «Bâtiments
-royaux, domaines splendides, tours, tourelles, tourillons, salles,
-bosquets, palais qui fendent la nue, fenêtres à vitraux, tapisseries
-d'or et de soie, où l'on voit Mme Diane nue, Vénus la gaillarde prenant
-ses ébats, Cupidon le dard à la main, Pâris de Troie dansant avec Mme
-Hélène.... Ce sont là leurs maisons, leurs soins et leurs plaisirs,
-tandis que les églises négligées se vident et que les cathédrales sont
-en ruines.»
-
-Selon Skelton, Wolsey encourage et résume en lui tous ces luxes, tous
-ces vices.
-
-«Pourquoi ne vous voit-on pas à la cour? demande-t-on au
-poëte.—Pourquoi? C'est qu'il y a près du roi un homme plus grand que
-le roi, si élevé dans la hiérarchie de son arrogance, que l'on ne peut
-le regarder en face. Au conseil d'État, dans la chambre étoilée,
-savez-vous comment il se tient? Sa baguette frappe la table; toutes
-les bouches se ferment, nul n'ose prononcer un mot; tout fait silence,
-tout plie. Wolsey parle seul; nul ne le contredit; et quand il a
-parlé, il roule ses papiers en s'écriant:—«Eh bien! qu'en dites-vous,
-messeigneurs? Mes raisons ne sont-elles pas bonnes,—et bonnes,—et
-bonnes?» Puis il s'en va, sifflant l'air de _Robin-Hood_. C'est là
-l'homme qui nous gouverne, que la pompe et l'orgueil environnent de
-toutes parts, et qui, pour garder mieux le vœu de chasteté, ne boit que
-le fin hypocras, ne se nourrit que de gros chapons cuits dans leur jus,
-de perdrix, de faisans merveilleusement assaisonnés, et n'épargne ni
-femme ni fille. Belle vie pour un apôtre!»
-
-Henri VIII feignait parfois de l'indignation, mais au fond il s'amusait
-de l'audace de son ancien précepteur, et il ne le faisait pas taire.
-
-Wolsey, assuré de son ascendant sur Henri, vivait dans le mirage de la
-papauté. Il traitait les rois et les empereurs en égal, sans cesser un
-instant de préparer le jour où il les traiterait en supérieur. Il avait
-dans son oratoire un plan du Vatican, son futur château. Il s'y créait
-d'avance toutes les mollesses d'un épicurien, toutes les puissances
-d'un prêtre, tous les fastes d'un satrape, toutes les délices d'un
-sultan catholique, toutes les joies d'un demi-dieu.
-
-Quelquefois, à travers son inextinguible cupidité des clefs, le
-cardinal rappelait son humble enfance, ses lents travaux, chaque
-échelon de cette échelle de Jacob qu'il avait gravi jusqu'à
-l'avant-dernier, lui, le pauvre écolier d'Oxford, le secrétaire de Fox,
-le précepteur des fils du marquis de Dorset! Il venait de loin. Ces
-moments de modestie étaient courts, et Wolsey, il est vrai, en sortait
-plus superbe qu'un Titan.
-
-Il était le roi du roi, lorsque Anne Boleyn reparut en Angleterre. Nous
-avons laissé à Paris cette enfant d'un peu moins de huit ans alors.
-Elle avait accompagné avec son grand-père le duc de Norfolk et son père
-Thomas Boleyn la princesse Marie. Quand cette princesse, veuve de Louis
-XII, se fut unie au beau Suffolk et partit pour Londres, elle eut soin
-de recommander la petite Anne à la reine Claude, femme de François Ier.
-La reine fit avec le temps d'Anne Boleyn une de ses filles d'honneur.
-
-Anne était d'une famille picarde, qui, après la conquête de Guillaume,
-se transplanta des environs de Péronne dans le comté de Norfolk.
-
-Le bisaïeul d'Anne, Geoffroy Boleyn, fut lord-maire. Il avait amassé
-dans le commerce une immense fortune. Il obtint la main de la fille
-de lord Hastings. Son fils, William Boleyn, épousa la fille du comte
-d'Ormond, et son petit-fils, Thomas Boleyn, père d'Anne, épousa à son
-tour Élisabeth, fille du comte de Surrey, depuis duc de Norfolk. Voilà
-de grandes alliances.
-
-Anne naquit et fut élevée au château de Blickling, dans le comté de
-Norfolk. Ses premiers compagnons dans les prairies de Blickling furent
-sa sœur aînée Marie, son frère George et le poëte Wyatt. Elle suivit
-son père dans le comté de Kent, au château de Hever, où Thomas Boleyn
-s'établit plus près de la cour. Anne avait dès lors une gouvernante
-française.
-
-Elle vécut trois mois chez la reine Marie, femme de Louis XII, et huit
-ans soit chez la reine Claude, soit chez la duchesse d'Alençon, la sœur
-de François Ier.
-
-Elle rentra en Angleterre à seize ans. Elle fut fort admirée. Ce n'est
-point en 1525 qu'elle quitta la France, comme le prétendent certains
-historiens, ni en 1524, à la mort de la reine Claude, qu'elle fut
-admise parmi les filles d'honneur de la duchesse d'Alençon. Car elle
-revit les foyers paternels de Hever à la fin de 1522, époque où, sur
-les instances de Thomas Boleyn, le cardinal Wolsey la fit admettre
-parmi les filles d'honneur de la reine Catherine, femme de Henri VIII.
-
-Henri avait trente-deux ans. Il avait eu beaucoup de maîtresses, entre
-autres Élisabeth Blount, veuve de sir Gilbert Talbois, et Marie, sœur
-aînée d'Anne Boleyn. Anne n'eut d'abord que de la répulsion pour le
-séducteur de Marie. Le poëte Wyatt fut moins heureux encore que le
-roi. Car le roi du moins avait la haine d'Anne, et Wyatt n'eut que son
-amitié. Ce fut lord Percy, fils du comte de Northumberland, qui eut
-tout son amour.
-
-Percy et Anne s'étaient avoué leur passion mutuelle, à York-Palace,
-chez Wolsey, dans une de ces fêtes où le cardinal prodiguait les
-fleurs, les lumières, l'or, les collations, toutes les magnificences.
-Les amants se cherchèrent dès lors et se rencontrèrent dans les soirées
-soit de Hampton-Court, soit d'York-Palace, soit de Greenwich. Bien
-plus, lord Percy, que son père avait attaché à la personne de Wolsey,
-profitait de toutes les affaires d'État qui amenaient le cardinal chez
-Henri VIII. Pendant que Wolsey s'entretenait d'administration, de
-finances ou de politique avec le prince, lui Percy, sous prétexte de
-rendre ses hommages à la reine Catherine, ne manquait pas l'occasion
-d'enchanter Anne et de s'enchanter lui-même par des confidences à voix
-basse, par les perspectives de leur bonheur, lorsqu'ils seraient l'un à
-l'autre, à la face de la cour et du monde. Le mariage serait leur Éden.
-
-L'année 1523, dans ses deux premières saisons, fut l'aube riante de la
-vie d'Anne Boleyn.
-
-Elle aimait, elle était aimée. Elle avait été fille d'honneur soit
-de la reine Claude, soit de Marguerite, la duchesse d'Alençon, qui
-plus tard fut reine de Navarre. Elle avait respiré cette fleur de
-civilisation française, dont elle emportait le parfum en Angleterre.
-Anne Boleyn avait plu à Marguerite, et Marguerite avait été adorée
-d'Anne. Il tomba des conversations de la princesse sur la fille
-d'honneur des étincelles d'esprit, des hardiesses de conscience et
-le goût de toutes les nouveautés. Anne profita vite à cette école de
-galanterie et de philosophie. Elle connut le roi chevalier, les jeunes
-seigneurs et les penseurs audacieux de Paris et de Nérac. Elle préluda
-par les escarmouches de Saint-Germain, de Chambord, de Fontainebleau
-et du Louvre, aux sérieux combats qui l'attendaient à York-Palace, à
-Hampton-Court, à Greenwich et à Richmond.
-
-Elle fut la grâce de la France en Angleterre, la grâce moins
-insouciante et plus réfléchie.
-
-Lorsqu'elle fut devenue fille d'honneur de Catherine d'Aragon, une
-reine ignorante, superstitieuse, hautaine comme il convenait à une
-fille de Ferdinand le Catholique et à une tante de Charles-Quint,
-Anne Boleyn ne succomba point à la monotonie castillane. Elle fut
-dans la cour de Catherine une sédition à elle toute seule. Elle eut
-des coquetteries pour plusieurs, et pour lord Percy de l'amour. Elle
-contait bien, elle se moquait encore mieux. Un mot lui suffisait pour
-graver à jamais un ridicule. Son ironie pleine d'imagination se jouait
-à tort et à travers à coups de pinceau.
-
-Anne n'avait pas de pareille, soit pour sa mise assaisonnée
-très-habilement des modes de deux nations, soit pour sa danse aérienne,
-soit pour son accent d'une vibration légère ou tragique, selon l'heure.
-La voix d'Anne Boleyn avait des notes singulièrement électriques. Il en
-sortait des effluves ardentes qui donnaient la fièvre, ou des caprices
-de gaieté qui communiquaient l'ivresse. Nul ne restait froid auprès
-d'elle: nul ne l'aimait, nul ne la haïssait à demi.
-
-Et, avec tant de dons, une mollesse de poses, ou un agrément de
-dignité, ou des fantaisies d'attitudes à rendre fous les plus sages.
-Les témoignages contemporains sont unanimes. Les portraits varient
-sans se contredire. Ils sont nombreux et quelques-uns d'Holbein. Ils
-m'ont tous paru plus délicats que celui de Windsor, un peu endommagé et
-massif.
-
-Les cheveux châtains avaient poussé au roux. La physionomie était aussi
-mobile que la taille était souple. Anne avait le front élevé, le nez
-droit, les yeux brillants, la bouche railleuse, en tout un visage où,
-sous la fluctuation des sentiments, les rayons devaient succéder aux
-ombres. Ce visage rose comme le sein était ordinairement surmonté d'un
-béret de velours d'où retombaient des dentelles, des glands d'or et des
-perles sur un cou de cygne par la blancheur, par la flexibilité et par
-la ténuité.
-
-Voilà Anne Boleyn.
-
-Tout le monde fut frappé de cette beauté un peu provoquante, le roi
-plus que personne. Il devina dans lord Percy un rival, et ne le
-ménagea pas. Il chargea Wolsey de lui imposer un prompt mariage avec
-une autre que Anne Boleyn. Telle était la décision du roi. Wolsey eut
-une explication avec le jeune lord, qu'à sa grande surprise il trouva
-résolu dans son amour et tout frémissant de colère contre Henri VIII.
-Le cardinal manda aussitôt le comte de Northumberland, qui dompta
-son fils et le contraignit à épouser Marie Talbot, fille du comte de
-Shrewsbury. Ces deux pères, qui étaient de si grands seigneurs, furent
-dénaturés sans hésitation et sans remords. Plaire au roi n'était-il
-pas leur plus saint devoir? Après cette longue guerre civile entre
-les maisons d'York et de Lancastre, sous Henri VIII, qui avait hérité
-les deux roses réconciliées par les noces de Henri VII, la pente
-à l'obéissance était glissante, et les fronts les plus fiers se
-courbaient d'eux-mêmes à la servitude.
-
-Lord Percy mena donc Marie Talbot à l'autel, au mépris de ses serments
-et malgré son cœur. C'est le 12 septembre 1523 qu'il accomplit
-solennellement ce crime contre Marie Talbot, contre Anne Boleyn et
-contre lui-même. Ce fut chez lui faiblesse; pour son père et son
-beau-père, ce fut abjection. Cette date de 1523 fixe avec certitude
-l'entraînement du roi vers Anne Boleyn.
-
-La jeune Anne cessa d'être fille d'honneur de la reine Catherine.
-Thomas Boleyn, un autre père courtisan, s'empressa de quitter
-Greenwich. Il emmenait Anne dans son château de Hever. Il était désolé
-d'avoir manqué cette belle alliance avec lord Percy, le plus éclatant
-parti d'Angleterre, mais il contenait l'expression de son cruel
-désappointement. Anne, elle, indignée contre son amant, contre le roi
-et contre Wolsey, les maudissait tour à tour.
-
-L'exil des Boleyn dura seulement quelques mois. Anne fut bientôt
-réintégrée dans ses fonctions de palais. Elle avait eu le temps de
-sécher ses larmes. Elle n'avait plus d'amour, elle n'avait que de
-l'ambition. Elle était prête à l'avenir qui allait se dérouler devant
-elle, lorsque son père fut nommé vicomte de Rochefort en passant de
-Hever à Greenwich.
-
-Anne accepta de beaux présents du roi. Il se sentit encouragé et se
-hasarda plus loin. Mais il trouva une jeune fille invincible à ses
-audaces, comme à ses soumissions. Ce qui la rendait irrésistible, c'est
-qu'elle semblait, en refusant, lutter contre son propre amour autant
-que contre celui du roi. Quatre ans après les premiers stratagèmes
-de Henri, son goût était une passion effrénée. Anne avait attisé le
-feu sans se laisser atteindre. Elle avait dit à Henri VIII, comme
-autrefois Élizabeth Grey à Édouard IV: «Je serais heureuse d'être votre
-femme, mais je ne serai pas votre maîtresse.» Le roi croyait à la
-sensibilité d'Anne autant qu'à sa vertu inébranlable. Il la plaignait,
-il la respectait et il l'en aimait davantage. La jeune fille, cédant
-à l'émotion et ne cédant pas à la passion, avait irrité, exaspéré les
-sens du roi. En refoulant les désirs de Henri dans l'âme du prince,
-comme on comprime la poudre dans le canon d'une arme, elle avait
-lentement préparé une explosion terrible.
-
-Henri est tout entier à sa convoitise d'Anne Boleyn, et cette
-convoitise est formidable. Elle s'est aiguisée par les retards. Il lui
-faut Anne enfin, et il l'aura. Qu'a-t-il obtenu jusque-là? des paroles;
-plus que des paroles, des complaisances, les avant-dernières faveurs
-peut-être. Mais il veut Anne elle-même, et il ne la veut pas comme
-maîtresse, il la veut comme femme légitime: il la veut sans cesse et à
-toujours. Ce n'est pas trop pour satisfaire les violents transports,
-les longues soifs dont il est consumé.
-
-La volupté, voilà le fond de cet homme. Il y joint la théologie. C'est
-une belle science, à laquelle il s'est livré dès sa jeunesse. Elle
-aussi lui sera propice. Son amour est son unique pensée. Malheur à sa
-femme Catherine, puisqu'elle est un obstacle à cet amour. Et si Wolsey
-ne l'aide pas, si Rome le retient, malheur à Wolsey, malheur à Rome!
-
-Son premier, son meilleur secours lui vient des Écritures. Dans quel
-état de péché il avait vécu! cela faisait frémir.
-
-Le Lévitique a dit: «Tu n'épouseras pas la femme de ton frère.» Le
-Lévitique a dit encore: «Celui qui prendra la femme de son frère mourra
-sans postérité.»
-
-Et saint Thomas, le plus grand des hommes, l'ange de l'école, saint
-Thomas, son ami, son guide, qu'il a médité dès l'enfance, saint Thomas
-a gravé ces mots sacramentels: «La loi du Lévitique sur le mariage et
-sur les degrés défendus est obligatoire. Le pape peut bien dispenser de
-la loi de l'Église, mais non des prescriptions du Lévitique, car ces
-prescriptions sont la loi des lois, la loi de Dieu.»
-
-Quand il songeait à de telles autorités, Henri était glacé de terreur.
-Il était incestueux non moins que Catherine d'Aragon; et leur fille
-Marie était un fruit incestueux. Henri respirait l'inceste, il
-nageait dans l'inceste. Il avait, malgré le Lévitique, la femme de
-son frère Arthur. Il méritait d'être puni. Tous ses enfants, excepté
-un, étaient morts en bas âge. La prophétie du Lévitique l'avait déjà
-frappé. Elle s'accomplirait toute. Lui, Henri, mourrait sans postérité.
-Ah! il comprenait trop tard les scrupules de Warham, archevêque de
-Cantorbéry, contre ce mariage, les scrupules de son père Henri VII,
-qui lui conseilla dans ses derniers moments de rompre ce lien funeste.
-S'il passa outre, c'est son conseil qui l'entraîna. Il s'en repentait.
-Catherine, d'ailleurs, était vieille. Elle ne pouvait plus lui donner
-d'héritier et contenter par là le vœu de son peuple. Si elle le
-pouvait, cet héritier tardif serait retranché. Ne serait-il pas souillé
-de l'inceste paternel et maternel? Henri ne demeurerait pas plus
-longtemps ainsi dans l'opprobre et dans l'anathème.
-
-Catherine était bornée et vertueuse; elle ne se faisait guère lire que
-des prières et la Vie des saints. Elle occupait toutes ses journées
-en matrone féodale. Elle assemblait des laines, travaillait à des
-ouvrages de tapisserie au milieu de ses filles d'honneur, ou bien elle
-filait comme la reine Berthe, rêveuse, au bruit des fuseaux et des
-rouets. Elle était dévouée à son époux, à la princesse Marie, à tous
-les devoirs; Henri le reconnaissait plus que personne. Il lui rendait
-justice. Il supporterait même cette monotonie, cet ennui des habitudes
-domestiques de la reine, il les supporterait; mais ce qu'il ne
-supportera pas, ce que sa tendresse même pour Catherine lui interdisait
-de supporter davantage, c'était l'inceste dans lequel ils étaient
-plongés l'un et l'autre. A ce mal, il y avait un remède douloureux,
-mais souverain, et ce remède, quoiqu'il lui en coûtât, il y aurait
-recours héroïquement. Il obtiendrait le divorce.
-
-S'il n'eût pas eu déjà la pensée du divorce, les États de Castille,
-le premier président du parlement de Paris et l'évêque de Tarbes,
-depuis cardinal de Gramont, la lui auraient suggérée, en contestant
-la légitimité de la princesse Marie, à l'occasion des noces projetées
-entre elle et successivement Charles-Quint, puis François Ier,
-puis le duc d'Orléans, second fils du roi chevalier. Henri VIII ne
-fit pas jouer la comédie à l'évêque de Tarbes, comme l'a prétendu
-superficiellement un écrivain moderne, car, avant l'évêque de Tarbes,
-le premier président du parlement de Paris et les États de Castille, je
-le répète, s'étaient gravement prononcés.
-
-Convaincu d'ailleurs, et pressé par sa passion bien autrement que par
-sa science, le roi se mit une seconde fois à l'œuvre. Il avait écrit un
-livre contre Luther; il en écrivit un pour saint Thomas d'Aquin et pour
-le Lévitique. Ces deux autorités prescrivaient au roi de réclamer le
-divorce, qui seul dénouerait, à la gloire de Dieu et à la satisfaction
-d'Anne Boleyn, le mariage incestueux de Catherine d'Aragon.
-
-Le divorce! quand il se fut dit et redit ce mot, il ne cessa plus de se
-le redire. Ce mot fiévreux lui battait dans le cœur et dans les tempes.
-Il manda Wolsey et le lui cria sur tous les tons. Wolsey fut étourdi
-d'une telle responsabilité! Certes, il ne se souciait pas de Catherine,
-mais c'était une reine commode qui ne lui disputait ni le roi, ni le
-pouvoir. Le cardinal appréhendait un changement. Néanmoins, il fut
-entraîné par l'impétuosité de Henri. C'eût été trop risquer à la fois
-que de ne pas s'incliner devant le roi, devant saint Thomas d'Aquin
-et devant le Lévitique. Wolsey sembla persuadé par les arguments du
-prince théologien. Mais quand Henri eut déclaré qu'après le divorce
-il épouserait Anne Boleyn, le cardinal se précipita aux genoux de son
-maître, le suppliant de ne pas commettre une telle mésalliance. Henri
-dissimula. C'était beaucoup pour lui d'avoir enlevé la question du
-divorce. Il feignit d'entrer dans les vues de Wolsey. Il lui donna même
-la mission occulte de demander pour lui la duchesse d'Alençon, et, s'il
-n'était pas agréé par elle, la princesse Renée. Le cardinal partit pour
-la France. Il sollicita la main de Marguerite à Paris, et à Compiègne
-la main de Renée. Vains efforts! Marguerite et Renée, en nobles femmes
-qu'elles étaient, répondirent que, fussent-elles libres, jamais elles
-ne consentiraient à remplacer Catherine vivante. Elles ajoutèrent que
-leur parole était engagée. Marguerite, en effet, était promise au roi
-de Navarre, et Renée au fils du duc de Ferrare. Wolsey fut confondu.
-Son maître s'était moqué de lui. Si le cardinal avait ignoré que les
-princesses fussent enchaînées déjà, le roi le savait. Il l'avait
-aventuré méchamment dans ce rôle ridicule, et il en riait probablement
-avec Anne. Le cardinal eut l'air de ne pas deviner l'astuce de Henri,
-et il revint fort triste en Angleterre, quoique calme en apparence et
-même enjoué.
-
-Il allait entamer avec la cour de Rome la négociation du divorce.
-C'était pour lui une nécessité. Wolsey se trouvait pris dans un dilemme
-à deux tranchants. S'il échoue, il sera la victime du roi; s'il
-réussit, il sera la victime d'Anne Boleyn.
-
-«Je suis l'oiseau de jour, disait-il à l'un de ses confidents; si
-j'installe au chevet de Henri cet oiseau de nuit, il me supplantera.»
-
-Le cardinal comptait sur les mois, sur les années, sur l'inconstance du
-roi, sur les mille incidents de la casuistique, de la politique et sur
-son étoile.
-
-Le pape avec lequel il allait se concerter tendrait à peu près au même
-but que Wolsey et seconderait probablement le ministre dans les détours
-de ce labyrinthe inextricable, où l'un et l'autre essayeraient de
-tromper le Minotaure, sous beaucoup d'apparences de zèle, pour n'en
-être pas dévorés.
-
-Ce pape était un Médicis, Clément VII, aussi poltron que Jules II était
-intrépide. Il avait échappé comme par miracle au siège et au sac de
-Rome. Frundsberg n'avait pu se servir de la chaîne d'or qu'il apportait
-à son cou pour étrangler le pape. Le terrible chef de lansquenets était
-tombé de son cheval de guerre, avant l'assaut de la ville éternelle.
-
-Le connétable de Bourbon avait été frappé pendant l'assaut et il
-avait rendu le dernier soupir sur les marches de la cathédrale de
-Saint-Pierre. Le pape, qui l'avait tant redouté, le regretta. Il
-trembla plus convulsivement dans son palais à cette nouvelle et les
-clameurs d'une soldatesque sans chef montèrent plus menaçantes jusqu'à
-lui. «Sang! sang!» criaient à l'envi les Allemands et les Espagnols.
-Ils pillèrent tout. Ils violèrent les filles et les femmes. Ils
-massacrèrent les enfants à la mamelle, et les vieillards à l'agonie.
-Ils couchèrent avec leurs maîtresses d'une nuit sur les tapis des
-autels, sur les vêtements de pourpre des prélats, sur les soutanes
-blanches du vicaire de Jésus-Christ. Ils burent jusqu'à l'orgie dans
-les vases consacrés. Ils tentèrent de faire administrer le viatique à
-des chevaux malades. Ils crachèrent au visage des cardinaux, après les
-avoir dépouillés, et les promenèrent par les rues et les carrefours
-avec leurs barrettes et leurs robes rouges, sur des ânes et la face
-tournée vers la queue. Le jeune prince d'Orange nommé généralissime
-au milieu de ce chaos, rançonna le pape avant d'être lui-même chassé
-de Rome par la peste ainsi que ses bandits «plus diables, dit un
-contemporain, que les diables d'enfer.» Les Allemands de Luther avaient
-plus profané Rome que les Espagnols de la Vierge Marie, mais ils
-l'avaient moins ensanglantée. En un mot, ce que les uns osèrent en
-blasphêmes, les autres l'osèrent en atrocités; il y eut entre eux une
-émulation de férocités et de sacriléges.
-
-Clément VII, évadé de Rome, se réfugia tout effaré d'horreur et de peur
-à Orviette. Il y fut encore prisonnier de Charles-Quint, mais avec plus
-de sécurité.
-
-Ce fut là qu'il donna audience aux ambassadeurs et aux agents de
-Wolsey. Les plus éminents dans l'intrigue, Casale et Knight avaient les
-mains pleines et leurs instructions étaient de tout corrompre autour du
-pontife. Les prélats n'avaient jamais eu si grand besoin d'argent. Ils
-avaient été ruinés par les insatiables bandes du connétable de Bourbon.
-Knight avait offert une somme énorme au cardinal des Santi-Quatri,
-le favori du pape. Wolsey voulant tenir ce prélat à sa discrétion
-écrivait à Casale: «Tâchez d'avoir un entretien particulier avec lui
-et démêlez adroitement ce qui pourrait me le conquérir. Dites-moi s'il
-aurait envie de riches vêtements, de vases d'or, de chevaux.» Voilà ce
-qu'un cardinal tentait sur un cardinal pour l'amener doucement à la
-plus effroyable des simonies.
-
-C'était au mois de décembre 1527. Les négociateurs anglais réclamaient
-du pape deux décisions rédigées d'avance par Fox, aumônier de Henri
-VIII. La première de ces décisions était la nomination de Wolsey
-comme juge suprême du divorce, la seconde était une conséquence de la
-première, c'est-à-dire l'autorisation conférée au roi de se remarier
-après la répudiation de Catherine.
-
-Le pape hésita, distingua. Il était dans une odieuse alternative
-entre le roi d'Angleterre qui le menaçait sourdement d'un schisme et
-l'empereur Charles-Quint dont il était le captif et qui le menaçait
-d'une déposition. Clément VII était fils naturel de Julien de
-Médicis, et, les clefs étant incompatibles avec la bâtardise, Charles
-pouvait en effet les lui faire arracher honteusement par un concile,
-situation cruelle et qui explique bien les tergiversations du pape! Il
-penchait tantôt du côté du roi, tantôt du côté de l'empereur, selon
-les oscillations d'effroi qui lui venaient du mari ou du neveu de
-Catherine d'Aragon.
-
-A travers des perplexités diverses, des rédactions, des rétractations,
-des amendements et des formules innombrables, Clément finit par
-décerner à Wolsey qui consulterait des docteurs de son choix,
-l'arbitrage souverain de toute la cause. Le cardinal deviendrait ainsi
-pape dans ce débat.
-
-Wolsey fut épouvanté. Il ne désirait pas le divorce dont il redoutait
-si âprement les suites. Il ne pouvait cependant pas se récuser. Il
-était serf de cette glèbe de la faveur royale. Il était condamné à suer
-et à tracer en gémissant le dur sillon sous l'aiguillon redoublé de
-Henri.
-
-Il dit au roi néanmoins qu'une sentence émanée de lui seul Wolsey,
-ne paraîtrait pas assez impartiale à l'Europe, qu'il serait opportun
-de faire nommer un autre légat, le cardinal Campeggio, par exemple.
-L'arrêt prononcé alors par un légat anglais et par un légat romain ne
-serait pas moins sûr et serait plus imposant. Il ajouta qu'il exigerait
-du pape une «pollicitation» ou promesse de ne jamais révoquer la
-commission des deux légats et une bulle décrétale qui confirmerait
-d'avance leur verdict, c'est-à-dire l'annulation certaine du mariage de
-Henri avec Catherine d'Aragon.
-
-Le roi vit une bonne intention et une profonde politique dans ce
-stratagème inventé par Wolsey pour gagner du temps. Traîner les choses
-en longueur était aussi la préoccupation de Clément VII. L'intérêt du
-pape et du cardinal était le même; ils s'entendaient. Éviter le divorce
-par des retards, le tuer à doses de minutes et d'heures, tel était leur
-effort réciproque. Aussi Clément se hâta-t-il d'accorder Campeggio pour
-collègue à Wolsey. Mais ce fut sa seule précipitation. Le légat italien
-devait être comme eux l'homme des temporisations. Il se mit en route
-pour Paris où il n'arriva que le vingt-sixième jour depuis son départ.
-Il alléguait pour excuser ses lenteurs sa mauvaise santé. Il avait la
-goutte et mille autres infirmités dont il se proposait de faire autant
-de protocoles diplomatiques.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
- La peste en Angleterre sous le nom de _suette_.—Relation du
- cardinal du Bellay.—Situation de la cour pendant la suette.—Henri
- VIII.—Anne Boleyn.—Wolsey.—Lettres, courriers du roi.—Visite
- de Henri à sa maîtresse (sept. 1528).—Le roi plus amoureux que
- jamais après le fléau.—Il poursuit son divorce.—Campeggio à
- Londres et Clément VII à Rome se jouent de Henri VIII.—Wolsey
- cherche vainement à concilier l'inconciliable.—Procès du divorce
- à Blackfriars.—Entrevue des légats et de Catherine d'Aragon à
- Bridewell.—La reine leur apprend son appel au pape.—Fureur de
- Henri VIII.—Traité de Clément VII et de Charles-Quint.—Voyage de
- Henri à Grafton.—Commencement des disgrâces de Wolsey.—Le docteur
- Cranmer à Waltham-Abbey.—Il trouve la solution des difficultés
- du roi.—Henri le confie au vicomte de Rochefort, père d'Anne
- Boleyn.—Cranmer conspire théologiquement contre la reine et contre
- le pape.
-
-
-Pendant le voyage du cardinal Campeggio la peste s'abattit sur
-l'Angleterre qu'elle décima. Anne Boleyn n'était plus à la cour depuis
-le mois de mai (1528), quand le fléau commença à sévir au mois de juin.
-
-C'était le roi qui, sur le conseil de Wolsey, avait arrangé le départ
-de Mlle de Boleyn. Le cardinal avait persuadé Henri. Il lui avait
-démontré la convenance d'une éclipse d'Anne, aux approches du grand
-jugement qui allait abolir le mariage du roi. Henri approuva son
-ministre, et, pour écarter tout prétexte de blâme, il avait ménagé
-l'éloignement momentané de sa maîtresse.
-
-Anne, fort irritée de cette complaisance du roi pour Wolsey, se retira
-en protestant qu'elle ne reviendrait plus. Henri inquiet lui adressait
-de Hampton-Court message sur message, soit à Londres, soit à Hever.
-
-Telle était la situation agitée des deux amants, lorsque la _suette_
-éclata. Le cardinal du Bellay, ambassadeur de France, écrivait le 18
-juin: «La _suée_ est une maladie survenue ici (Londres) depuis quatre
-jours, la plus aisée du monde pour mourir. On a un peu de mal de
-tête et de cœur; soudain on se met à suer. Qui se découvre un peu ou
-se couvre un peu trop, en deux, trois, ou quatre heures est dépêché
-sans languir.» Le 30 juin le cardinal du Bellay écrivait encore: «La
-Damoiselle (Anne Boleyn) est chez son père. Le roi s'en va changeant de
-logis pour cette peste: assez de ses gens en sont morts.... Depuis mes
-lettres, j'ai été averti que le frère du comte de Derby et un gendre
-du duc de Norfolk sont morts subitement chez M. le légat (Wolsey) qui
-s'est coulé par derrière avec peu de gens et n'a voulu qu'on sçeût
-où il allait pour n'estre suivy de personne. Le roi s'est arrêté à
-vingt milles d'icy.» Le 21 juillet M. du Bellay écrivait de nouveau:
-«Mademoiselle de Boleyn et son père ont sué, mais sont échappés. Le
-jour que je suai chez M. de Cantorbéry, dix-huit moururent en quatre
-heures. Ce jour-là, ne s'en sauva guères que moi qui ne suis pas encore
-bien ferme.... Les notaires ont eu beau temps deça: je crois qu'il
-s'est fait cent mille testaments.»
-
-Plusieurs historiens ont accusé Henri VIII d'avoir complétement oublié
-Anne Boleyn pendant la durée de l'épidémie, tant il était absorbé par
-la terreur! Ces historiens, estimables du reste, n'ont eu qu'un tort,
-c'est d'avoir négligé les sources. Ils ont été, par ignorance, des
-calomniateurs. Henri est bien assez coupable de ses propres vices et de
-ses crimes avérés. Il n'est pas nécessaire de le flétrir à faux.
-
-Il y a de lui, soit en français, soit en anglais, dix-sept lettres à sa
-maîtresse qui furent volées dans un coffret d'Anne Boleyn et expédiées
-à Rome par un des agents du pape. Copiées avec soin par M. Méon, elles
-ont été pendant dix-huit ans à la bibliothèque impériale, de 1797 à
-1815, époque à laquelle toutes furent restituées à la bibliothèque du
-Vatican. On distinguera facilement à la vétusté de l'idiome ce qui dans
-ces lettres a été écrit en français par Henri VIII. Tout ce qui a été
-traduit est en langue moderne.
-
-C'est dans ces confidences que la vérité est toute vive.
-
-Or, la troisième de ces dix-sept lettres rassure Anne. Le roi y est
-fort tendre: «Une chose, dit-il, vous peut comforter. Peu ou nulle fame
-ont cette malady. Par quoy je vous supply, ma entière aymie, de ne
-avoir point peur, ny de nostre absence vous trop ennuyer, car, où que
-je soy, vostre suy.»
-
-La quatrième lettre est fort curieuse. Elle précise la date où le goût
-du roi devint passion. En 1523, lorsque Henri fit manquer le mariage de
-Mlle de Boleyn avec Percy, elle lui plaisait, sans doute, mais il ne
-l'aima d'amour que depuis 1526 ou 1527, «ayant esté, écrit-il, en 1528,
-plus que une année attaynt du dart d'amours.»
-
-Dans la douzième lettre, le roi se désole. Sa maîtresse a été malade;
-ce sera probablement un prolongement de séparation. La treizième lettre
-de Henri s'adresse à une convalescente presque guérie. Il la désire
-plus près de Hampton-Court dans une maison qu'il lui a choisie.
-
- «Quant à votre demeure à Hever, je vous laisse libre de vos
- actions; vous savez quel air vous convient le mieux, mais je
- voudrais que ni l'un ni l'autre de nous deux n'eût besoin de cela,
- car je vous assure que le temps me dure bien. Suche est tombé
- malade de la suette, et c'est pour cette raison que je hâte cet
- autre messager. Je pense que vous êtes impatiente d'avoir de nos
- nouvelles comme nous le sommes d'en recevoir des vôtres. Écrite de
- la main de votre seul.
-
- «H. REX.»
-
-On le sent, le roi n'abandonnait pas sa maîtresse. Il avait été la
-voir au mois de septembre (1528). Ce fut alors et sous les yeux de
-Henri qu'elle écrivit une lettre à Wolsey. Anne se réjouit de l'arrivée
-prochaine du cardinal Campeggio. Elle espère tout de lui et de Wolsey
-particulièrement.
-
-«Je prie Dieu, monseigneur, de vouloir bien vous accorder pour
-longtemps la santé et cette prière n'est que de la reconnaissance! En
-effet tous les tourments que vous vous êtes infligés pour moi jour et
-nuit ne pourront jamais être récompensés de ma part qu'en vous aimant,
-après le roi, plus que tout autre.»
-
-Henri prit la plume à son tour et traça ce post-scriptum:
-
- «Celle qui vous écrit cette lettre n'a point de cesse que je n'y
- mette aussi la main. Je vous assure que nous souhaitons beaucoup
- tous deux vous voir et que nous éprouvons un véritable plaisir en
- pensant que vous avez évité la peste qui perd maintenant de sa
- violence, surtout envers ceux qui observent une diète rigoureuse,
- comme je ne doute point que vous ne le fassiez. Nous sommes un peu
- troublés de ne savoir point encore l'arrivée du légat en France.
- Nous comptons cependant que par votre zèle et votre activité
- (et avec l'aide du Tout-Puissant) nous serons bientôt rassurés
- là-dessus. Je ne vous en dis pas davantage pour le moment, si ce
- n'est que je prie Dieu de vous départir une aussi bonne santé et
- autant de bonheur que vous en souhaite,
-
- «Votre affectionné maître et ami,
-
- «Henry REX.»
-
-Après le départ du roi d'auprès d'elle, Anne écrivit une autre lettre
-au cardinal Wolsey.
-
- «Monseigneur, je remercie Votre Grâce dans toute l'humilité de
- mon pauvre cœur, pour votre lettre obligeante et votre magnifique
- présent, que je ne croirais jamais mériter sans votre indulgence.
- Vous m'en avez si pleinement gratifiée jusqu'à ce jour, que tant
- que j'existerai, je me regarderai comme celle de toutes les
- créatures qui doit le plus aimer et servir Votre Grâce après
- le roi: vous suppliant de ne jamais douter que je puisse avoir
- d'autres sentiments tant qu'il me restera un souffle de vie. Et
- quant à la maladie dont a été attaquée Votre Grâce, je remercie
- Dieu que les personnes, c'est-à-dire le roi et vous, pour la vie
- desquelles je n'ai cessé de former des souhaits, aient échappé au
- fléau de la peste, ne doutant pas que Dieu ne vous ait conservés
- tous deux pour de grandes raisons qui ne sont connues que de sa
- haute sagesse. Je désire beaucoup l'arrivée du légat, et je prie
- Dieu d'amener promptement cette affaire à une bonne fin. Alors,
- monseigneur, j'espère m'acquitter en partie des grandes peines que
- vous vous êtes données pour moi. En attendant, je vous supplie de
- recevoir l'hommage de ma bonne volonté, à défaut de celui de mon
- pouvoir qui doit provenir en partie de vous. J'adresse des vœux au
- ciel pour qu'il vous accorde une longue vie et la continuation de
- tous les honneurs. Écrite de la main de celle qui est entièrement
-
- «Votre humble et obéissante servante,
-
- «Anne BOLEYN.»
-
-Le roi, à cette époque, était comme Anne au mieux avec Wolsey, dont ils
-connaissaient l'ascendant sur Campeggio, et dont ils attendaient une
-sentence de divorce. Tous les nuages étaient dissipés. Wolsey n'était
-pas, mais paraissait réconcilié avec les amants. Henri n'avait jamais
-été si épris de sa maîtresse. Avant et après la peste, il lui envoyait
-des bijoux et des chevreuils; pendant l'épidémie il lui envoya des
-médecins, des messagers et des déclarations. Il vint même la visiter,
-et il y avait, il faut le redire, du danger à se déplacer: le fléau
-enlevait en trois ou quatre heures.
-
-Quand la foudre éclate dans l'orage, les troupeaux effarés se
-dispersent, et ils se cachent la tête sous les buissons. L'homme, au
-contraire, prévoit et use de son intelligence, de son courage pour se
-disposer un abri. Ses précautions bien combinées, il se soumet plus
-paisible au destin. C'est ce qu'exécuta le roi.
-
-Plus de deux mille personnes périrent à Londres en quarante-huit
-heures. Henri confina sa maîtresse sous les auspices de Thomas et de
-George Boleyn, un père et un frère dans leur château très-salubre de
-Hever, au milieu des prairies du comté de Kent. Il leur adjoignit
-Butts, le médecin en qui il croyait. Il lui nomma plus tard un
-coadjuteur. Butts, qui était l'Ambroise Paré des Tudors, eut ordre de
-s'enfermer à Hever avec Anne Boleyn, et de veiller assidûment sur cette
-jeune fille dont Henri se proposait de faire une reine.
-
-Lui, partit de Hampton-Court avec sa femme Catherine, sa fille Marie,
-et se réfugia à quelques milles de Londres, de résidence en résidence,
-jusqu'à une résidence définitive que Wolsey avait préparée pour la
-famille royale et pour lui-même. Butts y manquait.
-
-Henri y suppléa par d'autres médecins et par sa direction attentive. Il
-fut lui-même le médecin des médecins. Il prescrivit à tous et à toutes
-la diète et la chambre, à quelques-uns le lit. Il donnait l'exemple.
-Il complétait cette hygiène par la prière, par la lecture, par la
-confession, par les communions fréquentes. Il rédigea son testament en
-compagnie de Wolsey.
-
-Son amour pour Anne Boleyn semblait suspendu, mais cette interruption,
-nous l'avons prouvé, ne fut pas réelle. Les messagers allaient et
-venaient du roi à sa maîtresse. Cet amour contenu ne fut que plus
-fort. Le poids du fléau en centuplait, par la compression, la profonde
-intensité. Au sortir de la crise, cet amour fera sauter Rome, si Rome
-tente de l'étouffer.
-
-Dès que la peste diminua, le roi reprit son livre et ses citations des
-Pères, de saint Thomas et du Lévitique. C'étaient autant d'arguments
-contre son mariage avec Catherine d'Aragon et pour le divorce. Ses
-dispositions sont les mêmes qu'à la veille de l'épidémie, lorsqu'il
-écrivait à sa maîtresse:
-
-«Mon petit cœur, cette lettre est pour vous avertir du chagrin que j'ai
-éprouvé depuis votre départ.... Je pense que votre bonté et la ferveur
-de mon amour en sont cause, car autrement je ne croirais pas possible
-qu'une aussi courte absence ait pu me causer tant de douleur. Mais
-maintenant que je vais vous joindre, mes peines disparaissent à moitié,
-et j'ai aussi une grande consolation à composer mon livre qui rentre
-dans mon amour. Aujourd'hui même j'y ai consacré plus de quatre heures,
-ce qui, outre un mal de tête, fait que je vous écris si peu, désirant
-surtout le soir me trouver dans les embrassements de ma mignonne....»
-
-On ne peut citer textuellement les deux dernières lignes du roi.
-L'histoire dédaigne le scandale, pourvu qu'elle ait l'information
-exacte. Ici Henri VIII est Henri VIII. Son audace, quoique très-grande,
-a des bornes. Il éprouve des amours de casuiste et de moine comme
-François Ier des amours de chevalier et de soudard. Henri VIII est à
-coup sûr le moins entreprenant et le plus corrompu.
-
-Au mois de mai 1529, à l'ouverture du procès royal, Henri écrivait à sa
-maîtresse: «La maladie de ce légat (Campeggio) a mis quelque retard à
-la visite qu'il se propose de vous faire; il ne manquera pas de réparer
-ce retard.»
-
-Il se jouait à ce moment-là dans le monde un grand drame d'idées, le
-drame de la Réforme, au-dessus du drame privé de la cour d'Angleterre.
-La tragédie royale du divorce se rattacherait-elle à la tragédie
-universelle de la liberté humaine? l'affranchissement par Luther et les
-autres initiateurs entraînerait-il le schisme de Henri VIII, et ce
-tyran agiterait-il son drapeau contre Rome? telle était la question.
-
-Campeggio, à Londres, se concertait astucieusement avec Wolsey. Tandis
-que les deux légats méditaient des délais interminables et ourdissaient
-des lenteurs fabuleuses, trois personnages aspiraient dans un tumulte
-intérieur à une conclusion.
-
-Anne Boleyn avait toutes les ardeurs du trône. Elle enflammait Henri,
-elle l'enivrait par les filtres d'une coquetterie savante. Elle
-réservait certainement quelque chose. Elle ne lui livrait pas la
-dernière coupe des voluptés. Elle le rendait fou de convoitise.
-
-Cette convoitise du roi était diabolique. Lui, un prince et un docteur,
-il était sensuel et orgueilleux. Il voulait triompher comme amant et
-comme théologien. Si Rome cède, à la bonne heure; si elle s'obstine,
-et que Henri en cherchant passionnément une femme, trouve par surcroît
-une tiare, il embrassera la femme d'une étreinte hardie, et ramassera
-la tiare qu'il rivera au-dessus de sa couronne. Il sera pape et roi.
-Il aura toutes les délices: le plaisir inextinguible et la domination
-absolue des âmes.
-
-Catherine d'Aragon aussi brûlait d'impatience. Le cardinal Campeggio,
-qui souffrait de la goutte, fut reçu le 1er octobre 1528, par le duc
-de Suffolk. Le 22, il rendit une première visite au roi; le 27, il alla
-chez la reine avec Wolsey.
-
-Campeggio avait pressé le roi de renoncer au divorce, et ne l'avait
-pas persuadé. Il insinua le couvent à la reine. C'eût été une solution
-admirable. Par cela seul, le schisme était conjuré. Catherine était
-bonne catholique, mais elle était meilleure Espagnole et meilleure
-mère. Sa fierté et sa tendresse se révoltèrent à la fois. «Non,
-milords, dit-elle aux deux légats, je ne déshonorerai volontairement
-ni moi, ni ma fille. J'ai été une fiancée vierge et une épouse pure.
-Depuis bientôt vingt ans je suis la reine respectée de cette île. Mon
-mariage s'est formé sous les auspices de Henri VII, mon beau-père,
-de mon père Ferdinand et de Jules II, le souverain pontife de la
-catholicité. Ce mariage est donc sacré. Jamais je ne consentirai soit à
-le rompre, soit à le dénouer; jamais je n'abdiquerai les titres qu'il
-me confère.»
-
-Puis elle s'adressa particulièrement à Wolsey qu'elle croyait à tort
-l'instigateur du divorce: «Cardinal d'York, c'est vous que j'accuse....
-J'ai été trop franche sur vous. J'ai approuvé Charles mon neveu de ce
-qu'il n'a pas favorisé vos brigues mondaines pour obtenir les clefs. Je
-n'ai dissimulé ni votre arrogance, ni vos exactions, ni vos désordres.
-Vous vous vengez maintenant de moi et de l'empereur. Vous vous vengez
-trop.» Le cardinal pouvait se justifier; il l'essaya, mais la reine se
-déroba vivement à des excuses qu'elle tenait pour autant de mensonges.
-
-Le roi se montrait fort aimable. Il caressait Campeggio. Il lui
-offrit le riche évêché de Durham, et nomma chevalier l'un des fils du
-cardinal. Directement et indirectement, le roi sollicitait deux choses
-de Campeggio: une visite à lady Anne Boleyn, comme on l'appelait depuis
-peu, et la sentence du divorce.
-
-Le rusé cardinal était tout prêt à complaire au roi, seulement il était
-si incommodé de la goutte, qu'il se voyait obligé d'ajourner toute
-courtoisie envers Mlle de Boleyn. Quant à la sentence du divorce, il se
-flattait qu'elle ne serait pas nécessaire.
-
-Il la remettait de semaine en semaine. Henri s'irritait, s'emportait,
-puis il se calmait, lorsque Clément VII à Rome et Campeggio à Londres,
-disaient: «Un peu de patience, nous réservons au roi une surprise.»
-Or, quelle était cette surprise? Ils la laissaient deviner avec la
-ferme intention de manquer de parole au dernier instant. Le pape épiait
-l'occasion d'annuler le mariage du roi, et de lui en permettre un autre
-sans procès. Voilà ce qui leurait Henri. Voilà le mirage qui flottait
-pour lui à l'horizon, et qui se dissipa enfin.
-
-Ne pouvant parvenir au divorce sans procès, il résolut d'y arriver
-par le procès. Il somma Wolsey et Campeggio de décider la question du
-divorce, comme ils y étaient autorisés par la _pollicitation_ du pape,
-dont la bulle décrétale avait confirmé d'avance le jugement des légats.
-
-Forcés dans les retranchements, inextricables pendant dix mois, de
-leurs manèges, de leurs stratagèmes et de leurs ambages, ils fixèrent
-au monastère de BlackFriars, et au 18 juin 1529, le lieu et la date de
-leurs assises ecclésiastiques.
-
-Une salle fut préparée pour ces augustes et redoutables séances.
-
-Les deux trônes surmontés de leurs dais dominaient tout. A la droite du
-trône du roi était le fauteuil de Campeggio, et à la droite du trône de
-la reine, le fauteuil de Wolsey. Les deux cardinaux avaient choisi pour
-coadjuteurs: Longland, évêque de Lincoln et confesseur du roi; Clerk,
-évêque de Bath; John Islip, abbé de Westminster, et John Taylor, maître
-des rôles. Le secrétaire de ce tribunal exceptionnel était Gardiner, et
-l'appariteur, Cook, un jurisconsulte, un humaniste et un commentateur
-biblique. Les avocats du roi étaient Trigonel et Peter, John Bell et
-Richard Sampson. Les conseillers de la reine étaient Warham, Fisher et
-Standish, trois évêques.
-
-Les simples fauteuils des légats étaient moralement plus élevés que les
-trônes du roi et de la reine. Car, que représentaient les trônes? des
-sièges d'accusés ou de parties; et les fauteuils? des sièges de juges.
-
-La cour se fonda dans la première séance. Le confesseur du roi présenta
-la _pollicitation_ du pape. Campeggio la lut. Cette pollicitation était
-l'acte constitutif du tribunal des légats. Pleins pouvoirs leur étaient
-donnés. Mais la bulle décrétale par laquelle Clément VII s'engageait,
-dans l'hypothèse d'un arrêt de divorce, à casser le premier mariage du
-roi et à lui en permettre un autre, la bulle décrétale montrée à Wolsey
-et à Henri, où était-elle? probablement Campeggio l'avait brûlée. Le
-pape et lui s'étaient raillés du roi et ourdissaient artificieusement,
-à force de mensonges, de réticences, d'hypocrisies accumulées, une
-comédie d'intrigue devant l'Europe. Clément VII ne cherchait qu'à
-endormir et à duper Henri VIII, jusqu'au traité que le saint-père
-élaborait mystérieusement avec l'empereur.
-
-La cour des légats était un piége flagrant pour Henri. Elle cita le roi
-et la reine à comparaître dans son enceinte.
-
-La reine se présenta, le 18 juin 1529, et déclina la compétence des
-légats. Elle se présenta de nouveau le 28 juin. Le roi prit place
-sur son trône, elle sur le sien et les deux légats occupèrent leurs
-fauteuils. Les autres assistants étaient soit sur des chaises, soit sur
-des tabourets, soit debout.
-
-Cook, qui remplissait les fonctions d'appariteur, appela le roi, et
-le roi répondit: «Me voici.» La reine fut appelée à son tour; elle
-descendit silencieusement de son trône, et, se rapprochant du trône
-du roi, elle en monta les degrés. Alors tombant à deux genoux devant
-Henri, et les mains suppliantes comme la voix, elle dit avec une
-inexprimable émotion: «Sire, pitié et justice, voilà ce que j'implore.
-Soyez pour moi, car tous ici sont contre moi. L'un des légats est
-votre chancelier, l'autre votre évêque de Salisbury. Je ne suis qu'une
-femme, seule, sans parents, sans amis, sur une terre étrangère. Je
-n'ai d'autre protecteur que vous. En quoi, monseigneur, ai-je pu vous
-offenser? Depuis plus de vingt ans j'ai presque oublié Dieu et ses
-saints, tant j'ai été absorbée en vous. Je n'ai mis aucune borne à ma
-tendresse, à mes complaisances. Vous avez eu de moi plusieurs enfants.
-Quand j'entrai dans votre couche, j'étais vierge, vous le savez, et
-je suis restée pure. Comment ose-t-on attenter à un mariage cimenté
-par votre père Henri VII, par mon père Ferdinand le Catholique et par
-le pape Jules II, de glorieuse mémoire? Nul n'a le droit de briser
-les liens qui nous unissent. Les légats sont mes ennemis, je les
-récuse. Sire, je ne veux que vous pour juge. Ah! soyez miséricordieux.
-Rendez-moi mes droits anciens, mes droits sur votre cœur, mes droits
-d'épouse, de reine et de mère. Si vous m'abandonnez, Sire, je n'aurai
-plus que Dieu. Ah! mon Seigneur, mon bien aimé Henri, pitié pour votre
-compagne fidèle, pitié et justice!»
-
-Un frisson d'intérêt agita l'assemblée. L'impression produite par ces
-paroles fut électrique d'abord, mais Henri se taisant, cet auditoire
-de flatteurs se glaça peu à peu. La reine se releva tout éperdue de
-douleur, salua le roi, et, s'appuyant sur le bras de Griffith, un
-officier de sa maison: «Retirons-nous, dit-elle, mon cher Griffith, il
-n'y a pas ici d'équité.» Le trône de la reine demeura vide.
-
-Le roi fut impassible. Il fit l'éloge de Catherine, rendit hommage à
-ses vertus, et déclara que sa conscience éveillée par de saints évêques
-l'avait jeté dans ces procédures. «Le Lévitique, ajouta-t-il, défend
-le mariage entre un frère et la femme de son frère. J'ai commis ce
-péché. Le même Lévitique menace de mort les enfants qui naîtront d'un
-tel mariage. Hélas! j'ai subi ce malheur. Tous les enfants hors un que
-m'a donnés Catherine, je les ai perdus. C'est que la loi de Dieu a été
-violée par mon mariage. Elle sera réhabilitée par mon divorce. Quelle
-que soit d'ailleurs la sentence de la cour, je m'y soumettrai.»
-
-Les débats s'ouvrirent contre la reine, qui fut reconnue contumace.
-Les avocats du roi démontrèrent avec facilité que le mariage avait été
-consommé entre Catherine et Arthur, frère aîné de Henri. Comment ne
-pas admettre cette évidence? Catherine et Arthur avaient à l'époque
-de leurs noces quinze ans accomplis. Ils n'avaient eu qu'un toit et
-souvent qu'un lit pendant quatre mois, au château de Ludlow, dans
-le comté de Shrop. Il était naïf à la reine et à ses partisans de
-soutenir qu'elle était restée vierge; il était grossier et sauvage au
-roi de prouver le contraire. C'est cependant ce qu'il fit. Car plus
-son mariage serait déclaré incestueux, plus le divorce paraîtrait
-indispensable.
-
-Il manda donc des témoins qui affirmèrent la co-habitation du prince
-Arthur et de Catherine. Robert, vicomte de Fitz-Water, Thomas, duc de
-Norfolk, et le chevalier Antoine Willoughby déposèrent avec serment que
-le lendemain des noces, le prince Arthur leur avait dit: «Milords, j'ai
-été cette nuit tout à travers l'Espagne.» Ni le roi, ni les évêques,
-ni les avocats ne respectèrent aucune bienséance. Henri dévoilait les
-mystères du premier lit nuptial de sa femme pour la chasser du second.
-Il s'obstinait à s'en délivrer à tout prix.
-
-Il importait au roi que le divorce fût prononcé en Angleterre par le
-tribunal des légats et confirmé par le pape, selon sa pollicitation
-et sa bulle décrétale. Rien n'aurait désolé Henri comme un appel de
-Catherine au souverain pontife, puisque cet appel aurait aidé les
-fourberies de Clément VII en lui suggérant d'évoquer la cause à Rome.
-
-Dans de telles conjonctures, il était urgent de déterminer Catherine
-à se confier de tout au roi. Henri ordonna impérieusement par Thomas
-Boleyn à Wolsey d'incliner la reine à cette résolution.
-
-Wolsey obéit. Il se rendit par la Tamise avec Campeggio à Bridewell,
-résidence de Catherine. La pauvre reine était entourée de ses filles
-d'honneur. Elles brodaient, faisaient de la tapisserie et causaient
-tout ensemble. La reine filait, selon sa coutume. On lui annonça les
-cardinaux. «Que voulez-vous, milords,» leur dit-elle, en les rejoignant
-dans le salon d'attente. «Entretenir un instant Votre Altesse dans son
-oratoire,» répondirent les légats. Catherine avait passé la quenouille
-et le fuseau à l'une de ses filles. Elle avait les mains libres.
-Elle présenta la droite à Campeggio, la gauche à Wolsey et elle les
-introduisit, suivant leur vœu, dans son oratoire.
-
-Quand ils sortirent tous trois, les filles de la reine remarquèrent sur
-leurs visages des traces profondes d'émotion. La reine avait beaucoup
-pleuré. Campeggio était triomphant et Wolsey soucieux, abattu. La reine
-leur avait appris, au milieu des larmes, des soupirs et des sanglots,
-qu'elle avait envoyé déjà au Vatican sous un pli fermé de son sceau et
-par un de ses gentilshommes son appel au pape.
-
-Assuré de cet appel, certain par Campana, l'un des secrétaires de
-Clément VII, que le saint-père venait de conclure un traité avec
-Charles-Quint, Campeggio escamota le jugement des légats en ajournant
-dérisoirement le procès au 1er octobre. C'était le 23 juillet. Les
-avocats réclamèrent en vain, malgré leur véhémence, l'arrêt des légats.
-Wolsey était accablé, Campeggio inébranlable. Le roi, caché dans une
-pièce voisine, entrevoyait tout et entendait tout. Il s'efforçait de
-se contenir, mais sa figure bouleversée et ses brusques mouvements
-trahissaient sa fureur. Ceux qui le connaissaient comprirent que
-Wolsey était perdu, que Campeggio serait outragé et le pape vomi. La
-physionomie de Henri VIII fut pendant toute une semaine farouche et
-tragique. Il dissimulait pourtant de son mieux.
-
-Sa rage intérieure excitée par l'appel de Catherine, par la perfidie de
-Wolsey, par l'audace de Campeggio, redoubla aux nouvelles de Rome.
-
-Le pape avait conclu son traité avec Charles-Quint. L'empereur avait
-signé ce traité à Barcelone, le 29 juin 1529. Il y avait une clause
-secrète par laquelle Charles renonçait à poursuivre devant un concile
-la déposition de Clément VII pour raison de bâtardise. L'empereur
-restituait au saint-père Ravenne, Cervia, Modène et Reggio. D'autres
-avantages étaient encore stipulés. Le plus grand de tous aux yeux
-du pontife était la réintégration de la maison de Médicis dans le
-gouvernement de Ferrare.
-
-Le bâtard de cette maison la relèverait de l'abaissement. Clément
-VII ne pouvait payer assez cher un tel honneur. Il risqua le schisme
-d'Angleterre sans balancer. Il lança dans le monde catholique sa bulle
-d'évocation qui, en déracinant le tribunal des légats, violait, par le
-pape, la _pollicitation_ et la bulle décrétale émanées du pape. Henri
-VIII était bafoué. Il s'en souviendra.
-
-Si Clément VII eût sauvegardé l'inviolabilité du mariage, au nom
-du principe évangélique et de la morale de l'Église, cette noble
-inflexibilité eût racheté même le dommage d'un schisme en pleine
-éclosion. Mais il n'en fut pas ainsi. Tels furent les démentis que se
-donna le pontife, ses circuits, ses embûches, ses lâchetés, qu'il n'eut
-guère sur le roi, en cette circonstance, que la supériorité d'un fourbe
-sur une dupe. Les légats aussi eurent bien des astuces, Henri bien
-des duplicités, de sorte qu'il serait difficile de dire quel vêtement,
-dans cette longue négociation, recouvrit plus de trahisons et de vices,
-de la tunique blanche du pape, de la robe rouge des cardinaux, ou du
-manteau d'hermine du roi!
-
-Henri VIII ne fit pas d'abord explosion. Mais il était ulcéré contre
-Catherine qui s'opiniâtrait à demeurer reine d'Angleterre, et contre
-Wolsey qui avait misérablement louvoyé entre Rome et Greenwich. Le
-roi était exaspéré aussi contre Campeggio et contre le pape. Il ne se
-gênait pas dans l'expression de son mépris. Les ducs de Norfolk et de
-Suffolk, le vicomte de Rochefort fomentaient les colères du roi. Lady
-Anne exaltait l'ambition pontificale de Henri. Elle lui montrait une
-tiare anglaise en perspective. «Le pape n'est qu'un évêque, l'évêque de
-Rome,» disait-elle. «Oui, répondait Henri, Clément n'est qu'un évêque
-et un évêque ignorant. Il est de plus un bâtard, un charlatan et un
-parjure.»
-
-Wolsey cependant vivait dans une tempête. Ses ennemis avaient hâte d'en
-finir avec lui. Anne «l'oiseau de nuit» chantait à l'oreille du roi
-contre le cardinal une chanson de mort. Elle était bien dangereuse: car
-elle était toute-puissante. Les courtisans s'inclinaient devant lady
-Anne comme devant une reine et un premier ministre. Wolsey qui l'avait
-combattue dans l'ombre, qui l'enviait en favori, qui la haïssait comme
-son mauvais génie, elle allait le précipiter. Elle lui rendait guerre
-pour guerre. Les grands seigneurs de la cour, Norfolk et Suffolk en
-tête, poussaient lady Anne. Wolsey était un obstacle à leurs rapines.
-Ils s'adjugeaient, après sa chute, les propriétés des monastères. «La
-fantaisie de ces milords, écrit du Bellay, est, que le cardinal mort ou
-ruiné, ils déferont incontinent l'Estat de l'Église, et prendront tous
-ses biens. Ils le crient en pleine table.»
-
-Les rancunes du roi contre Wolsey qui n'avait pas été net avec Rome,
-correspondaient à l'animosité des lords contre le cardinal.
-
-Henri, qui avait besoin de se distraire, fit un petit voyage avec une
-partie de sa cour et avec sa maîtresse dans le Northampton-shire. Il
-s'y installa à sa résidence de Grafton. Cette résidence plaisait au
-roi, qui avait là ses plus beaux haras et ses plus riches forêts. Mlle
-de Boleyn était très-friande des cerises de ce comté, les meilleures
-d'Angleterre. Quand elle ne pouvait plus les manger sur l'arbre, elle
-les mangeait en conserves. Aujourd'hui encore le pays est planté de
-cerisiers, mais il a moins de bois. Ces bois sont en grande partie
-remplacés par des pâturages. Je connais un de ces pacages, le plus
-grand de tous, appelé _Peterboroughfen_ où plus de trente communes
-nourrissent leurs troupeaux de moutons et leurs vaches grasses.
-
-Le comté de Northampton est encore féodal. Il l'était beaucoup plus,
-lorsqu'au mois de septembre 1529, Henri VIII s'y établit avec sa
-maîtresse, dans sa maison de chasse de Grafton.
-
-Il paraît que le roi avait dès lors en sa possession une lettre de
-Wolsey soit au pape, soit à un prélat italien, par laquelle le cardinal
-légat conseillait la bulle d'évocation. Cette lettre que Henri ne
-pouvait pardonner à son ancien favori, il l'avait serrée précieusement
-dans son pourpoint et ne l'avait pas même confiée à lady Anne. Il
-attendait l'occasion d'en écraser le cardinal. Elle se présenta
-naturellement à Grafton où Wolsey avait suivi la cour. Le soir de son
-arrivée, comme le cardinal saluait le roi dans la chambre de parade,
-Henri l'attira à l'écart, sous la tenture d'une fenêtre. Un dialogue
-s'engagea entre eux. Wolsey baissait les yeux et répondait timidement
-aux questions amères du roi. Soudain le roi s'animant, tira de son sein
-un papier qu'il déplia et qu'il secoua convulsivement devant la face
-pâle du chancelier. «Lisez, lisez, disait Henri, est-ce bien votre
-écriture?» Le cardinal balbutiant et tremblant, le roi se calma un peu,
-et déroba Wolsey aux regards avides des courtisans. Il l'emmena dans
-son cabinet où la conversation continua. Le cardinal essaya-t-il de
-nier? Henri, soit doute, soit commisération, remit la justification
-au lendemain. Le chancelier rentra dans la chambre de parade où, par
-la dignité de son maintien et par la sérénité de sa physionomie, il
-dérouta les curiosités. Toutefois ses ennemis ne furent pas longtemps
-dans l'anxiété. Le duc de Suffolk, aïeul de Jane Grey, beau-frère du
-roi et grand maître du palais, fit dire au cardinal, qu'il n'y avait
-pas d'appartement pour lui au château. Wolsey fut atterré. La nuit
-était noire et orageuse. Il fut obligé de remonter sur sa mule et
-d'aller s'abriter à plus d'une lieue de Grafton dans la maison d'un ami.
-
-Le lendemain, lorsqu'il vint au château, le roi partait pour la chasse.
-De la selle de son cheval, Henri dit au cardinal, s'il avait à lui
-parler, de s'entendre avec ses ministres. Il l'invita cruellement à ne
-pas l'attendre et à ne pas quitter le légat Campeggio, qui avait pris
-congé. Le roi s'enfonça ensuite dans les hautes futaies, accompagné de
-lady Anne et d'une troupe de joyeux chasseurs. Il dîna à Harewell-Park,
-et ne revint que fort tard au château pour être certain de n'y plus
-trouver Wolsey. Le chancelier s'était éloigné, en effet, le cœur brisé,
-en compagnie de son collègue le cardinal Campeggio.
-
-C'est à ce moment précurseur du schisme que je découvre pour la
-première fois sous les voûtes de Waltham-Abbey un homme encore obscur,
-mais qui exercera une influence prodigieuse. Cet homme est le docteur
-Cranmer.
-
-Il était né dans le comté de Nottingham à Aslacton. Son nom était
-ancien, sa famille illustre. Son père, retiré dans un manoir modeste,
-était aimé du peuple et fort considéré de la noblesse. Il avait soigné
-l'éducation de son fils.
-
-Le jeune Cranmer se distingua bientôt à Cambridge. Un mariage d'amour,
-que la mort trancha vite, ne fut pas un long obstacle à sa carrière
-ecclésiastique. Oxford et Cambridge se le disputèrent. Il opta pour
-Cambridge, où il reçut le grade de docteur.
-
-Cranmer avait une âme élevée, un esprit lumineux, le goût de la vérité
-et le talent de la controverse. Il était très-savant. Il haïssait le
-moyen âge. Il était révolutionnaire, sans le vouloir, par une pente
-naturelle de son intelligence. Il croyait que son devoir envers Dieu
-était de substituer le bon sens et l'Écriture sainte à la scolastique
-et aux traditions. En 1529, il avait quarante ans. Réfugié, loin de la
-peste qui dévastait Cambridge, à Waltham-Abbey, chez sir Cressy, ami de
-son père, il instruisait les enfants de son hôte, et payait ainsi une
-hospitalité passagère.
-
-Gardiner et Fox, qui visitèrent sir Cressy après que Wolsey eut quitté
-Grafton, rencontrèrent le docteur Cranmer au château. Il y était traité
-en égal, presque en supérieur. Ses belles manières, son attitude fière
-et modeste, son tact exquis annonçaient sa condition. L'insinuation
-et la justesse de sa parole révélaient un initiateur. C'était un
-gentilhomme sacerdotal. Il avait lu les novateurs allemands et suisses.
-Il admirait Luther, et il devait le dépasser en hardiesse sur la grande
-question de la présence réelle; mais il s'enveloppait de prudence,
-et il voilait l'audace du fond sous les convenances de la forme. Le
-moine de Wittemberg, au contraire, rachetait parfois ses timidités de
-doctrine par les éclats et les fougues d'une téméraire éloquence.
-
-Fox et Gardiner prirent un singulier plaisir à causer de toutes choses,
-à Waltham-Abbey, avec Cranmer. Un jour, à dîner, ils déroulèrent toutes
-les difficultés que suscitait au roi le divorce qu'il poursuivait à
-Rome contre Catherine d'Aragon.
-
-Cranmer, d'abord silencieux, se laissa entraîner à la logique de ses
-idées. Il dit sans effort le mot de la situation. Gardiner et Fox
-furent éblouis.
-
-«Comment pouvez-vous être embarrassés? D'un côté, le Lévitique, la loi
-divine qui condamne le mariage du roi; d'un autre côté, Jules II qui
-l'a permis, Clément VII qui le maintient. Ici la Bible, là le pape!
-N'est-ce pas la Bible qui doit l'emporter?
-
-—Et qui, reprit Fox, prononcera entre la Bible, le livre sacré, et le
-pape, le chef de l'Église visible?
-
-—Qui? s'écria Cranmer, plein déjà du principe vital de la Réforme; qui?
-le premier chrétien venu, armé du texte souverain. Dans cette grande
-cause du roi et du pontife, si la conviction individuelle ne suffit
-pas, pourquoi ne pas consulter toutes les universités de l'Europe? Leur
-science biblique ferait bientôt fléchir l'autorité très-faillible du
-pape.»
-
-Gardiner et Fox, le lendemain, rejoignirent la cour. Ils racontèrent au
-roi leur bonne fortune à Waltham-Abbey. Gardiner avait tenté de donner
-l'expédient comme de lui et de s'en attribuer l'honneur, mais Fox ne
-le souffrit pas; il ne consentit pas à omettre Cranmer. Henri VIII fut
-pénétré de joie.
-
-«Ah! docteur Cranmer, docteur Cranmer, dit-il, de quel labyrinthe vous
-avez le fil? Oui, nous interrogerons les universités. Je vaincrai par
-là. Cette fois, je tiens Rome! je tiens la truie par l'oreille.»
-
-Le roi manda aussitôt Cranmer, qui répéta ses arguments et qui réitéra
-son conseil. «C'est bien, c'est bien, dit Henri; mais il faut écrire
-ces bonnes preuves.» Et s'adressant au vicomte de Rochefort, qui était
-là: «Emmenez le docteur Cranmer, ayez soin de lui et qu'il ne manque
-de rien. Installez-le dans votre hôtel à Durham-House, sous le toit
-de lady Anne, et qu'il compose là un traité sur la nécessité de mon
-divorce, sur sa légitimité, autant que sur l'opportunité de consulter à
-cet égard les universités, soit anglaises, soit étrangères.» Cranmer ne
-recula point; il était d'un siècle qui avait une séve vigoureuse, d'un
-siècle héroïque et inventeur, d'un siècle antiromain, du siècle des
-penseurs et des novateurs.
-
-Machiavel avait écrit (1516) ces lignes froidement implacables et
-mathématiquement prophétiques, à la veille de la Réforme de Luther:
-
-«On ne peut donner une plus forte démonstration de la décadence de Rome
-et de sa chute prochaine, que de voir les peuples les plus voisins de
-la capitale de l'Église d'autant moins religieux qu'ils en sont plus
-près.
-
-«Puisque certaines personnes estiment que la prospérité de l'Italie
-dépend de l'Église de Rome, qu'il me soit permis d'apporter contre
-cette opinion quelques raisons, dont deux, entre autres, me paraissent
-sans réplique. Je soutiens d'abord que le mauvais exemple de cette cour
-a détruit en Italie tout sentiment de piété. C'est le premier service
-qu'elle nous a rendu; mais elle nous en a rendu un plus grand qui
-entraînera la ruine de l'Italie: elle nous a toujours maintenus divisés.
-
-«Un pays ne peut véritablement prospérer que lorsqu'il n'obéit en
-entier qu'à un seul gouvernement, soit monarchie, soit république.
-Telle est la France, telle est l'Espagne. Si le gouvernement de
-toute l'Italie n'est pas ainsi organisé, c'est à l'Église seule que
-nous en sommes redevables.... N'ayant jamais été assez puissante
-pour s'emparer de toute l'Italie et n'ayant pas souffert qu'un autre
-l'occupât, l'Église a été cause que ce pays n'a pu se réunir sous un
-chef de gouvernement; il a été divisé entre plusieurs petits princes et
-seigneurs. De là son fractionnement et sa faiblesse, qui l'ont livré
-en proie non-seulement à des étrangers puissants, mais à quiconque l'a
-attaqué.
-
-«Or, tout cela, c'est à la cour de Rome que nous le devons.» (_Discours
-sur Tite-Live_, t. II, p. 445-446.)
-
-Voilà ce que démêlait Machiavel avec l'infaillibilité de son coup
-d'œil d'aigle italien, et voici ce que criait Luther du fond de son
-tourbillon germanique.
-
-Il appelle le pape «monstre papalin.» «Le pape, dit-il, est une tête
-d'âne qui ne saurait être la tête de l'Église; car l'Église est un
-corps spirituel qui ne peut ni ne doit avoir de tête officielle.
-Christ seul est le seigneur et le chef de l'Église.»
-
-Il écrit au pape Adrien (1523): «Je suis fâché de donner de si bon
-allemand contre ce pitoyable latin de cuisine dont vous faites usage.»
-
-Il répond au pape Clément, qui annonçait dans deux bulles un jubilé
-pour 1525: «Cher pape Clément, toute ta clémence ne te sera comptée.
-Nous n'achèterons plus d'indulgences. Chères bulles, retournez à Rome
-d'où vous venez; faites-vous payer par les Italiens. Qui vous connaît
-ne vous achète plus. Nous savons, Dieu merci, que ceux qui croient le
-saint Évangile ont à toute heure un jubilé. Bon pape, qu'avons-nous
-affaire de tes bulles? Épargne le plomb et le parchemin; cela est
-désormais d'un mauvais rapport.» (Luth., Werke IX, p. 204.)
-
-Le réformateur disait du pape Jules II: «C'était un diable incarné,» et
-du pape Clément VII: «Il n'y a jamais eu de plus rusé trompeur sur la
-terre que ce pape-là.»
-
-Érasme disait à son tour de Luther: «Il est insatiable d'injures et
-de violences; c'est un Oreste furieux.» A quoi Luther répliquait: «La
-colère m'est bonne; je ne sais si de sang-froid je pourrais aussi
-bien dire. Dans la colère, mon tempérament se retrempe, et toutes les
-tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle
-jamais mieux qu'en colère.»
-
-La papauté chancelait donc sous les assauts redoublés de l'intelligence
-moderne, lorsque le docteur Cranmer (1529) attira Henri VIII dans le
-courant électrique des temps. Henri ne doit pas être confondu néanmoins
-avec les philosophes et les protestants qui résistaient au nom de leurs
-lumières ou de leur conscience, car lui ne résista qu'au nom de ses
-voluptueux caprices aiguisés de scrupules. C'est ce qui justifie les
-réformés de ne le pas reconnaître pour un des leurs. Il n'est guère à
-leurs yeux qu'un «catholique révolté.»
-
-Il a été le tyran de l'Église anglicane; c'est Cranmer qui en fut le
-père, le fondateur.
-
-Moins indifférent que Machiavel, moins impétueux que Luther, le
-docteur Cranmer condamnait comme l'un la papauté temporelle, et comme
-l'autre la papauté spirituelle, mais il n'insultait pas. L'ardeur du
-théologien s'alliait chez lui avec la courtoisie du gentilhomme. Il
-sera un réformateur de cour. Aussi s'empressa-t-il d'obéir aux ordres
-du roi, qui correspondaient en lui à une conviction. Il accepta un
-appartement à Durham-House, chez le vicomte de Rochefort, père d'Anne
-Boleyn. Il devint l'hôte, l'ami, le chapelain de cette maison. Il
-faisait de petits séjours à Waltham-Abbey, dans la demeure de sir
-Cressy. C'est sous ces deux toits qu'inspiré tour à tour par les
-conversations de lady Anne et par le recueillement de la solitude, il
-préparait savamment le schisme de l'Angleterre et le divorce de Henri
-VIII. Pendant qu'il travaillait ainsi à la ville et à la campagne, il
-entendit de ses retraites l'écroulement de Wolsey.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- Wolsey se sépare à Londres de Campeggio, son collègue.—Le légat
- romain fouillé à Douvres et insulté par la police.—Wolsey
- accusé devant le Parlement et absous.—Malgré son acquittement,
- le cardinal découragé, déchu.—Le roi le dépouille peu
- à peu, lui donne et lui retire l'espérance.—William
- Cavendish.—Patch.—Norris.—Russel.—Butts.—Wolsey à Esher, à
- Richmond, à Peterborough, à Newark, à Cawood.—Le _Minster_
- d'York.—Wolsey arrêté à Cawood par le comte de Northumberland
- et sir Walter Walsh.—Il est conduit à Sheffield.—Kingston, le
- constable de la Tour, joint le cardinal à Sheffield et l'escorte
- avec vingt-quatre gardes jusqu'à l'abbaye de Leicester.—Cette
- abbaye, voisine de Bradgate, le château des Grey.—Maladie de
- Wolsey.—Sa mort.—Sa légende.—Bonté du marquis de Dorset.—Douleur
- énigmatique du roi.—Thomas Morus.—Suffolk, Norfolk.—Lady
- Anne Boleyn, Clément VII, Henri VIII, Catherine d'Aragon,
- Charles-Quint.—Cranmer et son livre.—Ambassade du père de lady
- Anne auprès du pape et de l'empereur.—Thomas Cromwell et la
- question du divorce.—Le clergé et le Parlement cèdent.—Henri VIII
- relègue Catherine d'Aragon à Ampthill.—Anne Boleyn installée à sa
- place.
-
-
-Le cardinal Wolsey n'avait pas revu Henri VIII depuis Grafton. «Mlle de
-Boleyn, écrit du Bellay à Montmorency, a fait promettre à son amy que
-il n'escoutera jamais monseigneur d'York.»
-
-Wolsey s'était séparé à Londres de son collègue. Campeggio allait
-s'embarquer à Douvres, lorsque son appartement fut envahi par la
-police. Ses malles furent fouillées. On l'accusait d'emporter les
-trésors de Wolsey afin de les soustraire aux confiscations. La vérité,
-c'est qu'on cherchait dans les bagages du légat la bulle décrétale
-qu'il avait brûlée, et les lettres de Henri VIII à Anne Boleyn que
-Rodolphe, l'un des fils de Campeggio, avait déjà déposées à Rome, où
-elles sont encore. Campeggio se plaignit; mais le roi, content de
-l'avoir effrayé et outragé, défendit qu'on lui fît aucune réparation.
-
-Wolsey ne fut pas quitte pour si peu. Il fut accusé devant le
-Parlement, et difficilement libéré sur les habiles discours de Thomas
-Cromwell.
-
-Le cardinal n'était plus que l'ombre de lui-même. Les lords, qui lui
-devaient tout, l'abandonnaient. Le roi le dépouillait successivement de
-ses palais, de ses mobiliers, de son or. Wolsey buvait l'ingratitude et
-l'insulte jusqu'à la lie. Tout son orgueil s'était évanoui. Il était
-si accablé de son malheur, qu'il ne gardait plus ni le moindre courage
-ni la moindre dignité. Sa racine était coupée. Le roi manquant, Dieu
-lui-même ne le soutenait pas. Tous ses rêves de domination universelle
-s'étaient envolés. «J'ay esté voir le cardinal en ses ennuis, écrit
-du Bellay. J'y ay trouvé le plus grand exemple de fortune. Il m'a
-remonstré son cas en la plus mauvaise rhétorique: cueur et parolles lui
-failloient entièrement. Il a bien pleuré.... De légation, de sceau,
-d'auctorité, de crédit, il n'en demande point; il est prest à lâcher
-tout, jusqu'à la chemise, et qu'on le laisse vivre en un hermitage, ne
-le tenant le roi en sa malle grâce. Je l'ay réconforté au mieulx que
-j'ay pu, mais je n'y ay su faire grant chose.»
-
-Après la scène de Grafton, voilà Wolsey à York-Palace, son riche hôtel
-de Londres!
-
-Le 17 octobre (1529), les ducs de Suffolk et de Norfolk se présentèrent
-chez le cardinal et lui demandèrent le grand sceau de chancelier.
-Wolsey leur répondit qu'il ne le rendrait que sur une cédule du roi.
-Ils revinrent le jour suivant avec la cédule, et le cardinal remit le
-sceau. Les ducs le transmirent à Thomas Morus.
-
-Henri VIII voulait York-Palace pour en faire une demeure royale sous le
-nom de Westminster-Hall; il voulait York-Palace comme il avait voulu
-Hampton-Court.
-
-Le cardinal ne chicana point avec le destin. Il ordonna d'étaler dans
-ses galeries ses statues, ses tableaux, ses coupes ciselées, ses
-bagues, ses bijoux, les présents de François Ier, de Charles-Quint,
-de Jules II, les chefs-d'œuvre des plus sublimes artistes de la
-Renaissance. Sir William Gascoigne, l'intendant du cardinal, vida tous
-les coffres en soupirant. Quand il livra tant de magnificences aux
-officiers du grand maître, le duc de Suffolk, sir William ne put cacher
-son émotion. Des gouttes de sueur coulèrent de son front et de grosses
-larmes de ses yeux.
-
-Cependant le cardinal commanda sa barge, traversa la Tamise, monta sur
-sa mule, et suivit avec Cavendish, le serviteur des derniers jours, de
-la dernière heure, et Patch, son fou, le chemin de sa maison d'Esher,
-dont le roi ne s'était pas encore emparé. C'était une demeure féodale
-bâtie par Wolsey, à quelques milles de Londres. Des tours gothiques
-on apercevait la Tamise, les prairies et les cottages qui la bordent.
-Le cardinal espérait vaguement trouver dans son parc, d'une noble
-simplicité, et dans le recueillement de ce refuge champêtre le calme
-qui n'était plus en lui.
-
-Du reste, quand le roi avait exercé contre Wolsey une violence, ou
-une rapine, ou une menace, quand il avait cédé soit à ses propres
-rancunes, soit aux perfidies des seigneurs, soit aux récriminations
-de lady Anne, il avait des réveils d'affection pour son aumônier
-d'autrefois, pour son ministre tombé. Henri lui adressait alors quelque
-consolation. Il obéit à l'un de ces bons mouvements le jour où Wolsey
-quitta York-Palace pour Esher. Le cardinal allait mélancoliquement au
-pas de sa mule, lorsqu'il entendit derrière lui une petite troupe de
-cavaliers. S'étant retourné, il reconnut Norris et plusieurs valets du
-palais, vêtus aux livrées des Tudors. Norris aborda respectueusement le
-cardinal.
-
-—Milord, dit-il, je vous apporte de la part de Sa Majesté une bague et
-une lettre. Prenez, milord; mon message est un augure.
-
-—Ah! Norris, Norris, attendez un peu.»
-
-Et descendant de sa mule, tandis que son écuyer tenait la bride, le
-cardinal s'agenouilla dans la boue du chemin pour recevoir la bague et
-la lettre. Puis s'étant relevé, il détacha une chaîne d'or terminée par
-une relique de la vraie croix.—Acceptez ce souvenir, mon cher Norris,
-dit le cardinal tout en pleurs, et prononcez quelquefois mon nom à
-l'oreille de mon maître bien-aimé. Emmenez mon fou, qui lui rappellera
-aussi Wolsey. Oui, je lui donne Patch. Adieu, mon gai compagnon; ne
-m'oublie pas auprès de Henri dans ses instants de bonne humeur.» Mais
-Patch, criant et gesticulant, refusant avec colère et sanglots de
-quitter Son Éminence, Norris fut obligé de le faire lier d'une longue
-courroie et de le conduire ainsi en croupe derrière un écuyer jusqu'à
-Hampton-Court.
-
-Wolsey se confina dans sa maison d'Esher. Il y répondit au roi. Le
-cardinal se dévorait en silence. Il avait une maladie d'entrailles.
-Le chagrin le dévastait. Il reçut un nouveau message du roi. C'était
-encore une bague, que lui remit en signe de bienveillance sir John
-Russel. Le cardinal, sous le magnétisme royal, se ranima.
-
-Henri VIII avait réellement des retours d'amitié vers Wolsey. Cromwell
-ayant sauvé la tête du cardinal à la Chambre des communes, où un bill
-d'accusation formidable avait été présenté le 1er décembre 1529, le
-roi, loin de sévir contre l'orateur intrépide du malheur, loua son
-éloquence et son courage. Il récompensa un autre dévouement à Wolsey.
-Fitz-William, un protégé du cardinal, redoubla de respect pour lui au
-moment le plus vif de la colère de Henri. Il orna de fleurs l'escalier
-de son hôtel, afin d'y accueillir selon son cœur le grand chancelier
-banni. Il le célébra en tout lieu, exaltant le génie du ministre, la
-bonté de l'homme. Le roi, instruit des témérités de Fitz-William, le
-fit venir à Hampton-Court.
-
-«Comment, lui dit-il sévèrement, avez-vous osé donner asile à un
-coupable? Ne saviez-vous pas que je l'avais exclu du pouvoir et qu'il
-avait encouru ma disgrâce?
-
-—Je le savais, sire, répondit Fitz-William. Aussi ce n'est pas votre
-criminel d'État que j'ai attiré, salué sous mon toit; c'est mon
-bienfaiteur, celui à qui je dois tout, mon pain et ma fortune. Sire,
-soyez clément pour lui,» ajouta Fitz-William dans l'effusion et avec la
-hardiesse de la reconnaissance.
-
-Le roi non-seulement ne punit pas Fitz-William, mais, au grand
-étonnement des courtisans, il le créa chevalier et lui ouvrit son
-conseil.
-
-Ce n'est pas tout. Au milieu des fluctuations de son désespoir à Esher,
-Wolsey fut saisi d'une fièvre ardente. Il eut le délire; il touchait à
-l'agonie. A Hampton-Court, on le regardait comme mort. Le roi eut un
-élan de sensibilité. Il envoya un troisième messager au moribond. Ce ne
-fut plus un gentilhomme, mais son médecin le plus éminent.
-
-—Butts, mon ami, hâte-toi. Guéris le cardinal comme tu me guérirais
-moi-même. Dis-lui que je suis toujours son bon maître. Je ne l'aime
-pas moins qu'autrefois. Offre-lui ce rubis où mon portrait est gravé,
-ajouta-t-il en ôtant de son doigt un troisième anneau.—Et vous, madame,
-dit-il à sa maîtresse, ne lui enverrez-vous pas aussi quelque chose
-pour l'amour de moi?»
-
-Mlle de Boleyn détacha de son sein un médaillon qu'elle tendit à Butts.
-Le médecin partit avec tous ces témoignages de l'intérêt du roi. Wolsey
-en fut ressuscité. Les paroles surtout de Henri furent un dictame pour
-le malade. «Vraiment, disait le prélat, mon maître veut que je vive! Eh
-bien, je vivrai, Dieu aidant et vous, mon très-cher Butts.»
-
-Wolsey confiant ou rétabli, le roi écoutait Anne et les lords. Il
-perdait ses bonnes intentions. A chaque anneau qu'il donnait au
-cardinal, il lui prenait un palais, un musée, une terre. Enfin, il
-confisqua les revenus de l'évêché de Winchester. Comment Wolsey
-allait-il vivre? il l'ignorait. Le roi lui enlevait capital, revenus,
-dîmes et fermages. Aucune de ses pensions ne lui était plus payée. Il
-enfonçait par degrés dans un abîme de dérision et de pauvreté.
-
-Et puis Esher, où il avait passé la mauvaise saison, lui était odieux.
-Il avait besoin de changer de place. Il soupirait après sa résidence de
-Richmond. Il obtint l'agrément du roi pour s'y établir.
-
-Là, il était moins loin de Henri. La Tamise, le même fleuve, les mêmes
-eaux baignaient les jardins du monarque et du cardinal. Une espérance
-envahit Wolsey. Pendant les trois mois qu'il vécut à Richmond, pas un
-jour ne s'écoula sans qu'il épiât sur les flots, à l'horizon, la barge
-royale surmontée de la bannière des Tudors. Hélas! son maître ne venait
-pas; il ne vint jamais.
-
-Ici le cardinal est pathétique.
-
-Wolsey était un mauvais prêtre, un évêque impudique, un ministre
-vénal, un chancelier prévaricateur. Je le haïssais au pouvoir, pourquoi
-donc m'émeut-il? Je ne l'estime pas. Il n'a pas de vertu, de constance.
-Il n'a plus même d'orgueil. Et cependant il me remue. Ne serait-ce pas
-qu'il me représente dans son ignominie complète la misère humaine?
-Ce cardinal légat, qui a été tout, n'est plus rien. Il n'était qu'un
-rôle. Son rôle fini, il n'y a plus d'homme. Il a un découragement
-complet. Il est plongé dans un entier abandonnement. Il a toujours sa
-grande intelligence, et c'est une torture de plus. Il ne songe pas
-sérieusement au ciel, il ne songe qu'à la toute-puissance. Il l'avait,
-il ne l'a plus. Un vide immense l'enveloppe. Dieu lui-même ne saurait
-pour lui remplacer le roi. Il voudrait prier, il ne le peut. Il ne sent
-l'existence que par le regret de n'être plus chancelier. Désormais
-c'est un néant, un néant douloureux vêtu de pourpre.
-
-Il renonce même à l'espérance de voir arriver le roi à Richmond. Car
-cette espérance de Wolsey est une crainte pour Anne Boleyn. Elle fait
-intimer au cardinal l'ordre de résider dans le diocèse d'York, le
-diocèse du prélat.
-
-Il n'y avait rien à dire, et Wolsey silencieusement s'éloigna de
-Richmond.
-
-Suivons parmi les riants paysages de l'Angleterre la mule du cardinal.
-Suivons-la, le journal de Cavendish sous les yeux, l'esprit appliqué
-aux traditions populaires, aux lieux, aux temps, aux circonstances,
-à la philosophie qui pèse, au poids de la sagesse, le bonheur et
-l'adversité. Ce pèlerinage de Richmond à York, à Cawood, au monastère
-de Leicester, je l'ai déjà fait comme voyageur d'étape en étape,
-faisons-le comme historien, d'autant mieux que la générosité de Wolsey
-attirerait seule. _Mihi et Vobis_ (à moi et à vous), cette belle
-devise du cardinal était empreinte sur le frontispice de toutes ses
-résidences. Chaque passant y avait droit à la bienvenue, selon son
-rang. Celui qui ne pouvait aspirer à la société du prélat ou de ses
-officiers, trouvait une tranche de bœuf et un pot de bière à toute
-heure. Le cardinal était l'hôte permanent de l'Angleterre. Errant
-et dépossédé qu'il sera désormais, toute maison, même étrangère,
-où il se logera, se montrera bienfaisante, et les gens du prélat
-n'oublieront nulle part la devise: _Mihi et Vobis_; devise, du reste,
-plus chrétienne qu'individuelle, car je l'ai retrouvée dans plus d'un
-château et dans plus d'un presbytère du Nord. La charité qu'elle
-indique, tout humaine chez Wolsey et gâtée de forfanterie, n'en est pas
-moins un des meilleurs prestiges du cardinal.
-
-Au déclin de ses grandeurs, Wolsey rencontra un ami qui fut son
-consolateur et son biographe: ce fut William Cavendish. Que ne
-puis-je honorer dans ce modeste annaliste toute une classe d'hommes
-excellents dérobés à la gloire par leur vertu même. Je veux parler de
-ces serviteurs qui s'effacent dans la bonne fortune, et, qui, dans la
-mauvaise, deviennent les providences domestiques de leurs maîtres,
-qu'ils réchauffent de leur dévouement comme d'une flamme de l'ancien
-foyer, qu'ils enveloppent de sollicitudes aussi tendres que les
-caresses maternelles. Charles I eut sir Thomas Herbert, Louis XVI eut
-Cléry. Avant eux, le cardinal Wolsey presque un roi et presque un pape,
-eut Cavendish, l'ancêtre humble et sublime des comtes puis des ducs de
-Devonshire et des ducs de Newcastle.
-
-William Cavendish, le chef d'une si puissante famille, n'était pourtant
-qu'un simple garde de la porte dans la maison de Wolsey. Il a servi
-le cardinal et il l'a raconté avec une fidélité touchante. Quiconque
-désire connaître Wolsey doit lire Cavendish. Ç'a été pour moi une douce
-tâche.
-
-Wolsey, l'âme blessée à mort de la disgrâce, allait à petites journées
-au pas de sa mule. Il se complut à Peterborough. Il logeait dans
-l'abbaye, près de la grande cathédrale. Il assista le dimanche des
-Rameaux (1530) à la procession. Le jeudi saint, il lava les pieds à
-douze enfants pauvres. Il se confessa et il prêcha. Il entretint les
-moines de questions théologiques très-profondes et il retrouva des
-éclairs d'éloquence sacrée si longtemps voilés en lui par les nuages
-accumulés de la politique des cours. Il se pliait aux habitudes des
-frères, mangeant au réfectoire, chantant au lutrin, se couchant à
-l'angélus. Seulement lorsqu'il y avait de la lune, il se relevait pour
-faire une longue promenade soit dans les jardins de l'abbaye, soit
-dans le parterre qui entoure encore la cathédrale. On m'a désigné un
-petit tertre de verdure où il s'oublia une nuit entière à sonder les
-vicissitudes humaines, tout en contemplant les lueurs argentées le long
-des arceaux gothiques du couvent, jusque sur les monuments funèbres du
-cimetière.
-
-De Peterborough, le cardinal pénétra de ville en ville, de hameau en
-hameau, par les comtés de Northampton et de Nottingham à sa résidence
-de Newark. Là, près de la Trent et de la forêt de Robin-Hood, il
-était dans son beau diocèse d'York. Il se résolut à y trôner en
-prélat et en grand seigneur. Il reçut avec grâce, bon avec les
-paysans et les bourgeois, poli avec les nobles, savant avec les
-humanistes et les artistes qui passaient par hasard. Il fit des
-tournées archiépiscopales, termina des procès héréditaires, réconcilia
-des ennemis mortels et séduisit toute la province par le charme
-inexprimable de sa courtoisie, par les fascinations inépuisables de son
-esprit aussi souple que brillant. Mais hélas! il se lassa vite à ce
-métier. Il était pour lui un objet de compassion. Il rougissait de sa
-déchéance. Le théâtre de ses succès, ce n'était plus l'Europe, c'était
-un comté d'Angleterre. Ses interlocuteurs, ses correspondants n'étaient
-plus des rois et des empereurs, c'étaient des abbés ignorants ou des
-gentilshommes buveurs, ou des lords traqueurs de renards. Tout ce qui
-avait une vraie distinction habitait la cour. Et lui qui avait dit et
-écrit: «Moi et le roi,» lui qui avait été chancelier et qui avait du
-être pape, il n'était plus qu'un archevêque sans autorité politique.
-
-Il se proposa du moins d'avoir les apparences de cette autorité par une
-entrée solennelle à York.
-
-Il s'était rapproché de sa capitale. Le _Minster_, c'est ainsi qu'on
-appelle la cathédrale, lui donna une courte illusion de grandeur.
-Cette cathédrale de cinq cent vingt-quatre pieds de longueur, de cent
-sept pieds de largeur, est la plus belle église de l'Angleterre et
-l'une des plus exquises de l'Europe. Elle a trois tours et des façades
-admirables. L'intérieur est un poëme en dentelle de pierre, en rosaces
-et en ogives de vitraux coloriés, en pavés de mosaïque. C'est plus
-qu'un chef-d'œuvre, c'est un miracle d'architecture. De son château de
-Cawood, à deux heures d'York, Wolsey combinait tous les préparatifs
-des fêtes soit du _Minster_, soit de la ville, pour sa réception,
-lorsque le comte de Northumberland et sir Walter Walsh se hâtèrent à
-petit bruit. Ils étaient chargés de se saisir du cardinal. Suffolk,
-Norfolk et lady Anne avaient accusé Wolsey auprès de Henri de continuer
-ses intrigues avec Rome et d'affermir le pape dans sa résistance au
-divorce. Le roi n'avait pas balancé à lui dépêcher lord Northumberland
-et sir Walter Walsh pour le conduire à Londres. «Quand il sera à la
-Tour, dit le roi, je le ferai juger. Il sera certainement acquitté,
-s'il est innocent.»
-
-A l'arrivée des commissaires à Cawood, le cardinal, qui était à table,
-se leva pour les recevoir. Il se flatta qu'ils lui apportaient un
-agréable message comme Norris, John Russel et Butts. Il se trompait
-cruellement. Northumberland hésitait, car il avait été le disciple du
-cardinal. Il ne rompit le silence que dans la chambre à coucher de
-Wolsey. «Milord, lui dit-il, avec ménagement, vous êtes soupçonné de
-haute trahison, vous vous justifierez. Je suis obligé de vous arrêter
-au nom du roi.» Wolsey eut un tremblement de surprise et d'épouvante.
-Il comprit ce que signifiait ce mot de haute trahison. La Tour de
-Londres avec toutes ses terreurs se dressa devant l'imagination du
-cardinal. La fièvre et la dyssenterie le reprirent et ne le quittèrent
-plus.
-
-Après une nuit peuplée de mille fantômes, le captif avait vieilli d'un
-demi-siècle. On le transporta de son appartement dans un fauteuil. On
-le hissa sur sa mule; il ne s'y soutint qu'en chancelant. L'air le
-ranima un peu. Northumberland était plein d'égards et se conformait
-à la faiblesse du prélat. On abrégeait les traites et on couchait le
-cardinal qui ne pouvait se tenir debout. Lord Shrewsbury l'accueillit
-à Sheffield dans le même château où plus tard devait être enfermée
-la reine d'Écosse Marie Stuart. Au premier souper, Wolsey se trouva
-mal. Il ne demeura pas moins de quinze jours à Sheffield. La fièvre
-avait redoublé. Quelquefois sa langue s'embarrassait, son cou se
-gonflait et se glaçait. Il ne mangeait plus, il maigrissait à vue
-d'œil. Il était méconnaissable. Il répétait avec plus de ferveur son
-chapelet. Lorsque le bon Cavendish, son seul ami, lui annonça dans la
-galerie de Sheffield que sir William Kingston l'accompagnerait avec
-un détachement de vingt-quatre gardes, le cardinal fut consterné. «Où
-est maître Kingston? dit-il.—Au château, milord,» répondit Cavendish,
-et il l'introduisit aussitôt. Kingston mit un genou en terre, mais le
-cardinal lui cria de se relever. «C'est donc le roi, maître Kingston,
-qui vous envoie à ma rencontre?—Oui, Milord, reprit le brave officier.
-Mes instructions d'accord avec mon cœur me recommandent les plus
-affectueuses déférences pour Votre Grâce. Vous serez absous par le
-tribunal. Comment vous condamnerait-on? Vous êtes si éloquent et vous
-n'êtes assurément pas coupable.» Wolsey se tut. Kingston était honnête,
-respectueux, mais il était constable de la Tour. Tragique présage!
-
-Le cardinal ne put aller plus loin que l'abbaye de Leicester. En
-franchissant la porte du couvent, sa mule broncha et il dit: «C'est un
-avertissement. Je ne repasserai pas ce seuil.»
-
-On le plaça dans une chambre bien chaude. On bassina son lit et on le
-coucha.
-
-Au moment suprême de toutes les détresses de Wolsey, sur le bord de
-sa tombe, lorsqu'il était prisonnier d'État, et que Henri VIII lui
-avait extorqué Hampton-Court, York-Palace, ses richesses artistiques,
-sa vaisselle, son argent, ses pensions, les revenus de l'évêché
-de Winchester, le cardinal était encore le plus grand personnage
-de l'Angleterre. Dans son château de Cawood qu'il habita les deux
-derniers mois de sa vie, il lui restait cent quatre-vingts officiers ou
-domestiques à ses gages.
-
-Le monde était toujours en admiration, mais lui, le prélat, était
-désabusé. Il savait que son feuillage se flétrissait de minute en
-minute; il n'avait plus de séve.
-
-Wolsey était au monastère de Leicester, le 26 novembre 1530. Le
-lendemain, dans l'intervalle de ses crises, il contempla les arbres du
-parc vers la direction de la forêt de Charnwood, voisine du couvent. Il
-y avait erré autrefois avec ses élèves, les jeunes marquis de Dorset,
-lorsqu'il était leur précepteur au château de Bradgate, le futur
-berceau de Jane Grey. «Ah! dit le cardinal, j'étais joyeux à Bradgate,
-quoique je fusse un bien petit compagnon. Je poursuivais dans la forêt
-plus de songes que de gibier. J'avais tous les honneurs devant moi et
-je les ai derrière moi maintenant. Je ne retournerai plus dans l'Éden
-d'Adam où j'avais enfoncé mes tentes, et ce n'est pas un archange qui
-m'en barre le sentier, c'est le bourreau de la Tour avec sa hache.»
-
-Le cardinal, au lieu de monter son rêve, le redescendait lugubrement.
-Lui, qui avait aspiré au Vatican pour demeure et à l'univers pour
-royaume, il gisait dans une étroite cellule et il allait glisser dans
-une fosse plus étroite encore. Les chênes qu'il avait vus dans sa
-jeunesse et dans leur printemps, il les revoyait dans son agonie et
-dans leur hiver, pareils à des squelettes.
-
-Le 28 novembre, au crépuscule du soir, Wolsey demanda l'heure à
-Cavendish, à ses domestiques et aux frères. «Huit heures, lui fut-il
-répondu—Non, pas encore, reprit-il: à huit heures vous n'aurez plus ni
-maître, ni hôte.» Le 29, au matin, il respirait toujours. Ayant entrevu
-Kingston, il lui dit: «Soyez auprès de Sa Majesté l'interprète de mes
-sentiments. Qu'elle daigne se ramentevoir ce que je lui ai conseillé au
-sujet de la bonne reine Catherine, et elle me rendra justice. Le roi
-est un prince opiniâtre. Puisse-t-il ne pas mépriser tout frein. Plus
-d'une fois je me suis humilié jusque dans la poussière, afin de modérer
-ses passions, et c'était vainement. Ah! si j'avais servi mon Dieu comme
-j'ai servi mon roi, je serais plus tranquille.»
-
-Ici des spasmes violents interrompirent le cardinal qui s'écriait par
-instants: Jésus, Jésus! Enfin, il regarda d'un fixe regard Kingston,
-les frères du couvent, les serviteurs de son infortune, et ce regard se
-reposa sur Cavendish. Ce fut la récompense de cet infatigable ami qui
-avait quitté sans murmure, pour son vieux maître suspect, femme, mère,
-enfants et foyer. Il s'était penché tendrement sur la main de Wolsey
-et il la baisa pendant que le cardinal expirait. Il aida ainsi cette
-main crispée du prélat à tourner le feuillet redoutable au delà duquel
-est le mot éternel. Le vent gémissait et les corbeaux croassaient dans
-les ifs et dans les sapins. La neige tombait à flocons sur la forêt de
-Charnwood, sur le château de Bradgate et sur le cloître de Leicester.
-
-On habilla en toute hâte ce pauvre cadavre qui avait été Wolsey.
-Toutes les fenêtres furent ouvertes à la bise froide de la saison. La
-putréfaction du cardinal était horrible. On le laissa peu sous son
-catafalque, sous sa mitre d'or, sous sa robe écarlate, avec sa crosse
-de légat et son anneau pastoral. Le frère médecin du cloître déclara
-qu'une épidémie était imminente, si l'on ne s'empressait d'inhumer le
-prélat. Le 30 novembre, le cardinal dormait son dernier sommeil dans un
-triple cercueil au fond d'un des caveaux de l'abbaye.
-
-Ce parvenu audacieux avait été cupide, débauché, pervers dans sa
-colossale personnalité. Il eut cependant une sorte de patriotisme.
-Semblable en cela à tous les ministres de fortune, Wolsey voulait
-la suprématie de son maître et de son pays, mais il voulait cette
-suprématie royale et nationale en la subordonnant à la sienne propre.
-Sa politique était de soumettre l'Europe à l'Angleterre, l'Angleterre
-à Henri VIII et Henri VIII à Wolsey, qui gouvernerait son siècle
-anarchique et féodal avec le génie de l'unité.
-
-Le visage du cardinal était fort compliqué. Ses yeux plongent au loin,
-son front est dominateur, sa bouche fine, fière, oratoire à la fois et
-diplomatique.
-
-De tous les portraits que j'ai vus de Wolsey, le plus remarquable est
-un profil en marbre. Ce profil, qui n'a pas reproduit les mille nuances
-de cette physionomie mobile, en a conservé les linéaments simples et
-majestueux. Cette ressemblance sculpturale laisse dans l'imagination le
-type d'un Richelieu britannique, moins héroïquement positif, prudent et
-ferme que le Richelieu français, mais plus imposant par l'essor d'une
-ambition inassouvie dans son île, d'une ambition aussi haute que le
-dôme de Michel-Ange, aussi vaste que Rome et le monde.
-
-Les frères du couvent répandirent que saint Pierre avait consolé
-le cardinal à son chevet et lui avait dit: «Voici les clefs. Tu ne
-les as pas reçues au Vatican, mais je te précéderai avec elles et
-je t'ouvrirai les parvis du ciel.» Les protestants, déjà nombreux,
-affirmaient que c'était Satan, et non saint Pierre, qui avait visité le
-cardinal. C'est le diable lui-même, racontaient-ils, qui a assisté le
-prélat, qui lui a arraché l'âme du corps, et qui l'a emportée dans un
-tourbillon de fumée.
-
-Depuis cette mort, dans les villages des environs du couvent de
-Leicester et du château de Bradgate, on crut généralement à l'une ou à
-l'autre de ces interprétations populaires, selon qu'on était catholique
-ou protestant. L'ancien précepteur des marquis de Dorset devenu
-légat, chancelier et cardinal, n'était plus qu'une légende pour tous.
-Les paysans de Bradgate tinrent longtemps encore pour certain qu'il
-revenait sous la forme d'un spectre rouge, et que, de minuit au petit
-jour, il se promenait à l'amble de sa mule, par la forêt de Charnwood.
-
-Jane Grey, vingt ans après les obsèques du cardinal, disait à Aylmer:
-«C'est offenser Dieu que d'admettre de telles superstitions.—Sans
-doute, répondait le bon docteur. Votre père a fait mieux que cela
-en recueillant plusieurs des domestiques du prélat.» A la mort du
-cardinal, beaucoup de ses serviteurs, en effet, furent dénués et
-languirent. Quand les montagnes croulent, elles engloutissent ou elles
-blessent tout ce qui s'abritait sous leur cime. Le marquis de Dorset
-pourvut généreusement au sort de quelques domestiques du prélat, qui
-avait été son précepteur et celui de ses frères. Voilà comment, dans
-son jeune âge, Jane Grey entendit beaucoup parler à Bradgate de Wolsey,
-par des serviteurs du cardinal devenus les serviteurs de la princesse.
-
-Henri VIII ne fut pas aussi compatissant que le marquis de Dorset.
-Quand il apprit de Kingston les derniers moments de son grand ministre,
-il eut néanmoins une explosion de sensibilité. Il ne put retenir ses
-larmes, soit que chez ce tyran, l'un des plus noirs qui furent jamais,
-l'amitié eût des réveils subits et fugitifs, soit qu'il fût jaloux
-d'une mort naturelle qui attentait à ses droits et qui l'empêchait de
-faire couper la tête au cardinal.
-
-Le roi avait beau se distraire de la politique par la théologie et par
-la musique, son divorce l'inquiétait, le troublait. Il y eut des jours
-où il brûla jusqu'à dix volumes, où il brisa jusqu'à trois flûtes, où
-il lassa jusqu'à six chevaux.
-
-Au milieu des plaisirs, il était obsédé par les affaires, par sa grande
-affaire surtout. Comment se passer de Wolsey? Comment suppléer au
-puissant ministre? Comment combler le gouffre immense que le trépas du
-cardinal laissait après lui?
-
-Thomas Morus avait succédé au chancelier. C'était un homme savant et
-habile. Il aurait pu être très-utile, s'il n'eût pas été si attaché aux
-traditions catholiques.
-
-Suffolk et Norfolk n'étaient que des courtisans. Lady Anne Boleyn, le
-vrai premier ministre, n'était pas assez grave. Ce n'était pas par
-elle, c'était pour elle qu'il fallait manœuvrer avec Rome.
-
-Les difficultés ne s'aplanissaient pas.
-
-Le fond de Clément VII, comme de Henri VIII et de lady Boleyn,
-était l'égoïsme le plus âpre. Clément ne voulait pas être déposé
-pour bâtardise et il voulait garder le gouvernement de Florence.
-Il songeait moins aux intérêts du saint-siège qu'à ses propres
-intérêts. Il était plus Médicis que pape. Il craignait moins de perdre
-l'Angleterre par le schisme que d'offenser l'empereur dont les armées
-couvraient l'Italie. Henri VIII voulait le triomphe de sa passion pour
-lady Anne. Mlle de Boleyn voulait la couronne d'Angleterre. Catherine
-d'Aragon et l'empereur étaient plus nobles. L'une s'obstinait afin
-de sauver son honneur et l'honneur de sa fille en maintenant ses
-droits d'épouse; l'autre, en conjurant la répudiation de sa tante,
-sauvegardait la dignité du sang royal d'Espagne.
-
-Henri VIII était à bout d'intrigues, d'efforts, de menaces. Les
-tergiversations de Clément VII, sa fausseté dont il avait eu tant de
-preuves, lui fermaient toute issue vers une solution.
-
-Que faire?
-
-Deux hommes se présentaient, le premier un homme religieux, l'autre
-un homme politique. Ils avaient tous deux le secret du destin. Ils
-s'appelaient Cranmer et Cromwell.
-
-Cranmer avait composé son livre. Le mariage entre le beau-frère et la
-belle-sœur est interdit, démontrait-il, le Lévitique à la main. Il y
-joignit l'opinion des théologiens de toute l'Europe, des universités de
-l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie. Il parcourut ces contrées,
-répandant son livre, le développant dans des discours, le fortifiant
-par des duels de paroles où il se montrait tout ensemble exégète,
-casuiste, logicien et orateur. C'était le chevalier de la Bible. Il
-fit une campagne retentissante où il proclama fièrement à la face du
-monde le grand principe de la Réforme, le principe qui la contient tout
-entière: la supériorité de l'Écriture sur les bulles.
-
-Il contesta, limita et sapa dans cette question brûlante du mariage de
-Henri VIII, la suprématie du pape.
-
-Il avait été de l'ambassade du comte de Wiltshire à Bologne, où le pape
-et Charles-Quint résidaient dans le même palais.
-
-Le père de lady Anne, nommé récemment comte de Wiltshire, était un
-négociateur adroit. Il avait toutes les élégances. Il était homme du
-monde et homme de cour. Il avait vécu à l'étranger, beaucoup observé
-et beaucoup appris. D'un extérieur séduisant et d'une bouche d'or,
-il plaisait à tous soit qu'il se tût, soit qu'il parlât. Il avait un
-mélange de douceur et de fermeté. Il flattait ou menaçait à propos. Il
-avait toutes les éloquences de la diplomatie: la justesse, la grâce, le
-tact. Il avait le don de s'insinuer et le talent de réussir à moins que
-le succès fût impossible.
-
-Clément VII reçut très-bien cet ambassadeur. Lui, le pape, ignorant
-de son propre aveu et simoniaque de l'aveu de tous, lui qui, laissé à
-son inspiration personnelle, répétait à l'évêque de Tarbes: «Je serais
-content que le mariage du roi et de lady Anne fust jà faict, mais que
-ce ne fust par mon autorité ny aussi par diminution de ma puissance;»
-lui, qui n'aurait demandé qu'à se réconcilier avec Henri VIII, fit fête
-à l'ambassade d'Angleterre et particulièrement au comte de Wiltshire.
-Il n'en fut pas de même à l'audience de Charles-Quint. Ce prince, si
-compassé et si patient d'ordinaire, eut un mouvement d'irritation à la
-vue du comte de Wiltshire qui se disposait à le haranguer: «Monsieur,
-s'écria l'empereur avec amertume, cédez la parole à vos collègues; vous
-êtes partie dans la cause.» Le comte ne se résigna point à une insulte
-lancée de si haut. Il revendiqua son droit, disant qu'il n'était pas à
-Bologne comme père, mais comme ambassadeur. Il déclara, au nom de son
-souverain, que l'approbation de l'empereur serait précieuse à Henri
-VIII, mais que nulle force humaine ne ferait renoncer le roi à sa
-résolution d'obtenir justice du pape.
-
-Les diplomates anglais exprimèrent à Charles combien son consentement
-serait désirable dans cette conjoncture. Ils offrirent quatre cent
-mille couronnes, la restitution de la dot de Catherine et une pension
-viagère convenable au rang d'une telle princesse. L'empereur répondit:
-«Je ne suis point marchand, pour vendre l'honneur de ma tante. Le
-procès est devant son tribunal naturel: c'est au pape de prononcer.»
-
-Clément VII aurait bien souhaité de s'abstenir, mais il était entre
-l'enclume et le marteau. Le marteau, c'était l'empereur, et, sous la
-terreur d'un coup mortel, le pape défendit à Henri de se remarier
-jusqu'à ce que la sentence pontificale fût rendue.
-
-L'ambassade du comte de Wiltshire échoua donc. Le comte revint à
-Londres. Lady Anne éclatait malgré elle. L'ironie acérée envenimait sa
-colère contre Rome. Henri était furieux et embarrassé.
-
-C'est alors que Thomas Cromwell sollicita une audience du roi.
-
-Ce Cromwell était né pour fouler la délicate tunique de la papauté,
-comme son père le foulon foulait le drap grossier du matelot anglais.
-
-Thomas Cromwell était avant tout un aventurier: un aventurier de
-guerre, il avait été l'un de ces soldats du connétable de Bourbon qui
-mirent Rome à sac et qui battirent en brèche le château Saint-Ange; un
-aventurier de loi, il remplacera dans les îles Britanniques, par le
-roi Henri VIII, le successeur de saint Pierre. Il ajusta deux fois de
-son arquebuse et de sa politique la papauté, et il renversa dans les
-décombres des monastères la dictature romaine.
-
-Il avait le crâne dur, le front hardi, le nez acéré, les yeux fixes, la
-bouche déterminée, la physionomie opiniâtre, l'attitude populaire, la
-tête penchée du taureau lorsqu'il va donner un coup de corne.
-
-Il entama sans préambule avec le roi la question du divorce. Il
-avait l'élan d'un reître et les ressources d'un légiste. Ce n'était
-certes pas trop pour défaire un pape sacré et pour faire un pape
-profane. «Sire, dit Cromwell à Henri, vous devriez remercier Dieu de
-la situation qu'il vous a préparée. Tout vous favorisera, si vous le
-voulez.—Je le veux, répliqua Henri.—Eh bien, reprit Cromwell, vous
-avez contre vous l'évêque de Rome, vous avez pour vous l'Ecriture, les
-universités, saint Thomas, le droit et la force. Pourquoi hésitez-vous?
-Ne vous serait-il pas facile d'être déclaré par votre Parlement chef de
-l'Église dans votre royaume?—Comment! s'écria Henri; mais le clergé?—Le
-clergé, répondit Cromwell, est à votre discrétion. Les évêques, tous
-les jours, prévariquent. Leur serment au pape, à un souverain étranger,
-est une forfaiture envers leur souverain national.»
-
-Alors Cromwell démontra au roi que le clergé n'était pas à craindre.
-Il y avait de vieux statuts des règnes d'Édouard III et de Richard
-II renouvelés sous Henri IV en 1401. Ces statuts de _præmunire_ ou,
-ce qui serait mieux, de _præmonere_, défendaient de poursuivre des
-provisions en cour de Rome ou de déférer aux tribunaux ecclésiastiques
-des causes séculières sans une autorisation spéciale de la couronne.
-Les infracteurs du _præmunire_ étaient passibles de la confiscation des
-biens et de l'emprisonnement.
-
-Or, le clergé tout entier était coupable de la violation de ces bills.
-«Sans doute, dit Cromwell en se résumant, ils sont tombés en désuétude,
-mais il faut les faire revivre. »
-
-Henri VIII fut ravi et nomma Cromwell de son conseil privé.
-
-Le nouveau ministre, dans une convocation spéciale (janvier 1531),
-prouva judaïquement devant le clergé que le clergé vivait en pleine
-forfaiture. Il cita les lois violées. Le clergé, pour se racheter, vota
-cent mille livres.
-
-Le Parlement ne fut pas plus récalcitrant. A l'exemple du clergé, il
-conféra, le même mois et la même année, au roi Henri VIII, le titre de
-«seul chef de l'Église anglicane.»
-
-Le roi fut oppresseur, le clergé et le Parlement furent timides.
-Cependant la violence et la peur n'expliquent pas tout. En réalité le
-gouvernement, les évêques et les Chambres ne s'entendirent si vite que
-parce que leur foi à tous s'était modifiée.
-
-Le roi et les lords avaient prêté l'oreille aux récits fantastiques
-des richesses monacales. Le prince qui avait maintenu les traditions
-contre Luther retirait peu à peu la tête de son nimbe orthodoxe
-et se courrouçait contre Rome. Il avait reçu bien des confidences
-d'humanistes et souri à bien des épigrammes d'Anne Boleyn. Il se
-disait en lui-même et il avouait aux admirateurs de sa science que son
-infaillibilité valait certes celle du Vatican.
-
-Il ne disconvenait pas qu'il ne fût un autre théologien que tous ces
-pontifes caducs des bords du Tibre. Ils lui semblaient en comparaison
-de lui de bien petits cuistres sous la tiare. Les uns avaient été
-bergers, les autres professeurs, les autres moinillons. Clément VII
-était un bâtard. Avaient-ils eu le temps ou le goût de s'instruire?
-Qui, parmi eux, aurait vaincu le docteur de Wittemberg? Parmi eux, qui
-avait eu l'intelligence d'Aristote, l'intuition de saint Thomas?
-
-Et tandis que le roi, malgré sa modestie, ne pouvait s'empêcher de
-se rendre cette justice, les nobles, les bourgeois, les prêtres
-s'enhardissaient contre le joug romain. Tous avaient causé soit avec
-un protestant, soit avec un philosophe. La raillerie d'Érasme, la
-véhémence de Luther, l'héroïsme de Zwingle avaient pénétré avec l'air
-par-dessus l'Océan. Les ouvrages des réformateurs étaient partout, dans
-les palais, dans les universités, dans les monastères. Cranmer, presque
-inconnu, amoureux de l'étude et de l'obscurité, s'imbibait comme d'une
-huile de lutteur des doctrines nouvelles et s'assouplissait au rôle
-d'initiateur.
-
-Henri VIII, au milieu de tant de fluctuations, n'avait qu'un but: le
-divorce. Il aurait payé bien cher l'assentiment de Catherine, qui eût
-tout arrangé. Dès que le clergé et le Parlement lui eurent donné leur
-adhésion solennelle, il avertit Catherine par des commissaires chargés
-de la plier aux vœux du roi, des évêques et des lords; mais Catherine
-fut inflexible. «Que Dieu, dit-elle, donne à Henri le repos de l'âme!
-Quels que soient les desseins de mes ennemis, quels que soient leurs
-subterfuges, ils ne pourront faire que je ne sois pas la femme légitime
-du roi. C'est un pape qui nous a unis; jusqu'à ce qu'un pape nous
-désunisse, je ne résignerai pas, je soutiendrai au contraire, avec
-l'aide de mon Sauveur, ma triple dignité de reine, d'épouse et de
-mère.» Les commissaires n'eurent pas d'autre réponse.
-
-Henri avait estimé Catherine à toutes les époques; mais elle avait
-peu d'esprit et il s'était ennuyé auprès d'elle. En vieillissant,
-d'ailleurs, elle lui avait déplu et, en résistant à ses ordres, elle
-l'avait irrité. Cette dernière obstination de l'appel au pape l'avait
-endurci contre elle.
-
-Le 13 juillet 1531, il l'exclut de tous ses palais et lui assigna pour
-résidence le château d'Ampthill. C'est à Windsor qu'il lui notifia
-cette cruelle déportation. Le duc de Suffolk, grand maître, insinua
-à Catherine d'Aragon, à ses officiers, à ses filles d'honneur miss
-Parr et miss Askew, entre autres, qu'il serait séant à Ampthill de
-substituer les titres d'altesse et de princesse au titre de reine.
-Catherine releva hautainement ces prescriptions du grand maître. Elle
-déclara qu'elle ne s'y soumettrait point et qu'elle ne souffrirait pas
-que personne s'y soumît dans sa maison. Elle partit de Windsor sans sa
-fille, qui fut confiée à lady Salisbury. Elle s'éloigna des demeures
-souveraines, ulcérée et indomptable, s'enveloppant dans la pourpre
-de son droit plus majestueusement que dans le manteau royal dont une
-maîtresse effrontée se drapait.
-
-Anne Boleyn remplaça ce jour-là Catherine sous tous les toits de Henri
-VIII. Elle avait enfin triomphé.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
- Diplomatie d'Anne Boleyn.—Elle supplante Wolsey et Catherine
- d'Aragon.—L'orthodoxie décline en Angleterre.—Thomas Cromwell
- vient en aide à Henri VIII.—Morus donne sa démission de
- chancelier.—Audley le remplace.—Anne Boleyn, pairesse du royaume,
- marquise de Pembroke.—Elle décide l'ambassadeur de France, le
- cardinal Jean du Bellay, à solliciter entre les deux rois, soit à
- Boulogne, soit à Calais, un rendez-vous où seraient la marquise
- de Pembroke avec Henri VIII, la reine de Navarre avec François
- Ier.—Du Bellay échoue.—Le rendez-vous a lieu, mais la reine de
- Navarre n'y est pas.—Bal à Calais.—Retour en Angleterre.—Grossesse
- de la marquise de Pembroke.—Son mariage à York-Palace.—Thomas
- Cromwell, le légiste de Henri VIII.—Cranmer, archevêque de
- Cantorbéry.—Catherine d'Aragon vainement sommée de comparaître à
- Dunstable.—Arrêt qui casse son mariage.—Autre arrêt qui valide
- le mariage de la marquise de Pembroke avec Henri VIII.—Le
- couronnement.—Notification des sentences à Catherine.—La nouvelle
- reine accouche à Greenwich d'Élisabeth.—Excommunication.—Henri
- VIII.—L'archevêque de Cantorbéry.—Son portrait.—Le schisme.
-
-
-Lady Anne Boleyn avait connu les splendeurs de la cour de France.
-Confondue parmi les filles d'honneur de la reine Claude, au camp du
-Drap d'or (1520), elle avait vu la reine d'Angleterre appuyer ses
-pieds sur un tapis bordé de perles fines. Ce luxe, cette puissance,
-ces pompes dont Catherine était entourée effleurèrent de vagues désirs
-l'imagination de Mlle de Boleyn. Plus tard elle avait remarqué l'amour
-du roi pour elle, et son astuce fut d'exploiter cet amour, de façon à
-devenir épouse en sacrifiant l'épouse.
-
-Cette jeune étourdie développa son plan comme un homme d'État. Elle
-déploya une adresse rare, une patience inouïe. Elle attira Henri avec
-l'amorce de la vertu; elle le tenta sans cesse avec tous les artifices
-combinés d'une Française et d'une Anglaise. Henri, subjugué, enivré, ne
-reculera devant rien, pas même devant Rome.
-
-Anne s'était introduite dans la maison royale. Elle s'y glissa comme
-l'eau. Elle usa en le caressant le ciment de cette maison. Elle en
-détacha peu à peu les deux pierres des deux angles principaux: l'ami
-et la femme, Wolsey et Catherine d'Aragon. Ces deux pierres étaient
-des pierres vives, pleines de gémissements. Qu'importait à Mlle de
-Boleyn? L'ami était mort de la disgrâce, la femme mourait de la
-répudiation. Lady Anne s'en réjouissait. Elle redoubla ses assauts
-et ses outrages. Elle se nourrit de sanglots. Elle se fit redire les
-paroles, les pleurs, les désolations de Catherine chassée de Windsor.
-Les temps étaient bien changés. Elle, la fille d'honneur, qui s'était
-présentée avec de timides évolutions et de doux entrelacements au foyer
-de la reine, elle avait expulsé la reine de ce foyer. C'est elle,
-Anne Boleyn, qui serait la seule reine! Catherine n'était plus que
-princesse. Anne a vaincu et, ce qui est horrible, elle a vaincu sans
-remords du mal qu'elle a fait, du supplice qu'elle a infligé, de la
-dégradation qu'elle a accomplie.
-
-La femme est féroce pour la femme. Elle tue en souriant, elle sourit
-en tuant. Mais il y a une logique divine ici-bas. On est puni par où
-l'on a péché, et le plus souvent dès cette vie. Catherine d'Aragon sera
-vengée.
-
-En attendant, l'étoile de l'orthodoxie s'éteignait dans le ciel de
-l'Angleterre et l'étoile d'Anne Boleyn s'y allumait.
-
-Le schisme tombait des plis flottants de la robe de cette nouvelle Ève.
-
-Cromwell n'était pas homme à s'arrêter en chemin. Il avait obtenu
-du clergé et du Parlement la suprématie de l'Église anglicane pour
-Henri VIII. Il attaqua Rome sans relâche dans les points les plus
-vulnérables. Il fit décréter par le Parlement de 1532 l'abolition des
-annates, impôt du revenu d'une année sur tous les bénéfices dont une
-bulle inaugurait la possession. Cet impôt supprimé, une ordonnance
-royale défendit aux prêtres et aux évêques, sous des peines aussi
-indéfinies que l'arbitraire, toute correspondance avec Rome. Un comité
-de trente-deux membres, moitié clercs, moitié laïques, fut érigé en
-sacré collège pour toutes les affaires de l'Église nationale. Le roi,
-placé au sommet de ce comité, fut désormais le vrai pape (1532).
-
-Thomas Morus donna la même année (16 mai) sa démission de chancelier.
-Les sceaux furent remis à Audley, le président des Communes. Morus,
-l'ami d'Érasme, l'hôte vénéré d'Holbein, le père admirable, l'intègre
-magistrat, eût été le sage le plus vertueux de son siècle s'il n'avait
-pas été persécuteur. Il eut le malheur d'incliner Henri aux rigueurs
-contre les hérétiques, afin de l'enfermer par ces rigueurs mêmes dans
-l'orthodoxie. Le roi se prêta gaiement aux bûchers pour prouver que
-sa haine du pape ne dégénérait pas en luthéranisme. La perversité de
-Henri et le sophisme de son ministre furent bien funestes à l'humanité.
-Trois protestants: Bilney, Bayfield et Baynam, furent brûlés vifs,
-immolés à la politique. On voudrait effacer de l'hermine pure du
-chancelier ces tâches de sang: car en appliquant des lois barbares dans
-une arrière-pensée ultramontaine, il crut obéir à un devoir. Il est à
-plaindre autant qu'à blâmer, tandis que Henri VIII n'est qu'à exécrer.
-
-Lady Anne cependant, qui n'était pas reine de fait, l'était en réalité.
-Tous les hommages lui étaient rendus. Henri, si hardi à l'intérieur,
-voulant être prudent au dehors, demanda une entrevue en France au roi
-chevalier. Le Tudor méditait de consolider son alliance avec le Valois
-et de le pousser aussi au schisme. Anne désirait être du voyage de
-Calais.
-
-Elle était pairesse du royaume.
-
-«Le 1er septembre 1532, dit un procès-verbal authentique, la
-vingt-quatrième année du règne de Henri VIII, au château de Windsor,
-Sa Grâce le roi étant accompagné des ducs de Norfolk et de Suffolk,
-de plusieurs autres seigneurs, comtes et barons, de l'ambassadeur de
-France et des membres du conseil; le dict roi étant dans la chambre
-de réception, lady Anne Boleyn fut amenée en sa présence, précédée de
-plusieurs seigneurs marchant deux à deux, des officiers d'armes et du
-roi d'armes ayant la patente de création, et de lady Marie, fille du
-duc de Norfolk, laquelle portoit la couronne et le manteau de velours
-cramoisi fourré d'hermine. Venoit ensuite la marquise, tête nue et
-vêtue aussi d'une robe cramoisie aussi fourrée d'hermine, ayant à sa
-droite la comtesse de Rutland, à sa gauche la comtesse de Sussex, et
-suivie de plusieurs autres dames et seigneurs. En s'approchant du roi,
-elle s'agenouilla, la dame qui tenoit le manteau et la couronne placée
-à sa droite, et le roi d'armes de l'ordre de la Jarretière placé à sa
-gauche. Ce dernier présenta au roi les lettres patentes de la nouvelle
-marquise. Le roi les remit à l'évêque de Winchester, qui les lut à
-haute voix. Toutes les dames restèrent à genoux jusqu'à ce que l'évêque
-eût prononcé le mot _investimus_. Alors le roi reçut le manteau de
-la marquise; et après qu'il lui eut posé la couronne sur la tête, et
-délivré les lettres, l'une du titre et l'autre d'une donation de mille
-livres sterling par an, pour soutenir sa dignité, elle remercia le roi,
-et se rendit dans son appartement avec tout cet appareil et la couronne
-sur la tête. La marquise donna au roi d'armes huit livres sterling,
-aux officiers d'armes onze livres sterling, treize shillings et quatre
-pence; le roi donna aux officiers d'armes cinq livres sterling.»
-
-Lady Anne était donc marquise (marquise de Pembroke). Elle allait
-être reine. Elle qui, au camp du Drap d'or, n'était que simple fille
-d'honneur, souhaitait vivement de se montrer à la cour de France dans
-ses splendeurs croissantes.
-
-De concert avec Henri VIII, elle s'assura de l'ambassadeur du cabinet
-de Fontainebleau. C'était le cardinal Jean du Bellay, l'un des prélats
-les plus spirituels du monde. Il protégeait les lettres avec une
-sorte de passion et il les cultivait avec supériorité. Favori du roi
-chevalier, c'est sur son instance et sous ses auspices qu'avait été
-fondé le collège de France, l'année précédente (1531). La famille du
-cardinal était fort distinguée. Son frère Guillaume du Bellay, seigneur
-de Langey, général et diplomate de François Ier, a laissé de curieux
-mémoires qu'acheva leur cadet, Martin du Bellay, homme de guerre aussi
-et négociateur. Ce qui complète la gloire des trois frères, c'est leur
-parenté avec Joachim du Bellay, le plus grand disciple de Ronsard et
-son émule.
-
-De cette maison si bien douée, le plus illustre était certainement le
-cardinal. Fort libre penseur, Rabelais, dont il fut toujours le Mécène,
-était son chapelain dans la gaie science. Ce choix révèle son humeur.
-Aussi n'était-il pas insensible aux avances de Mlle de Boleyn, ni
-hostile à sa fortune. Plus courtisan que prêtre, il s'employa de bon
-cœur dans une négociation où la vanité de lady Anne était engagée tout
-entière.
-
-Solliciter un rendez-vous entre les deux souverains de France
-et d'Angleterre, soit à Boulogne, soit à Calais, et déterminer
-promptement ce rendez-vous, c'était chose facile à du Bellay; mais
-persuader à François Ier d'amener sa sœur, la reine de Navarre, pour
-honorer Mlle de Boleyn, c'était beaucoup hasarder.
-
-Le galant évêque s'adressa au grand maître Montmorency, depuis
-connétable, afin de dénouer par lui l'inextricable nœud.
-
-«Monseigneur, je sais véritablement et de bon lieu que le plus grand
-plaisir que le roi pourroit faire au roi son frère et à Mme Anne,
-c'est que ledit seigneur m'écrive que je requière le roi son-dit frère
-qu'il veuille mener ladite dame Anne avec lui à Calais pour la voir et
-pour la festoyer, afin qu'ils ne demeurent ensemble sans compagnie de
-dames, pour ce que les bonnes chères en sont toujours meilleures; mais
-il faudroit que en pareil le roi menât la reine de Navarre à Boulogne
-pour estre festoyée du roi d'Angleterre. Je ne vous écrirai d'où cela
-vient, car j'ai fait serment. Monseigneur, je crois que vous entendez
-bien que je ne vous l'écris sans fondement. Quant à la reine (Catherine
-d'Aragon), pour rien le roi ne voudroit qu'elle vînt: il déteste cet
-habillement à l'espagnole tant, qu'il lui semble voir un diable....
-Surtout je vous prie que vous retranchiez de la cour deux sortes de
-gens: ceux qui sont impériaux, si aucuns y en a, et ceux qui ont la
-réputation d'être moqueurs et gaudisseurs: car c'est bien la chose en
-ce monde la plus haïe de cette nation (la nation anglaise).
-
-«Tout le long du jour, je suis seul à seul avec lui (Henri VIII) à la
-chasse, là où il me conte privément ses affaires, prenant autant de
-peine à me vouloir donner plaisir à sa chasse, comme si je fusse un
-bien grand personnage. Quelquefois il nous met, Mme Anne et moi, avec
-chacun son arbalète, pour attendre les daims à passer, et les chasser.
-Quelquefois sommes, elle et moi, tous seuls en quelque autre lieu pour
-voir courir les daims; et quand nous arrivons en quelques maisons des
-siennes, il n'est pas sitôt descendu, qu'il ne m'explique ce qu'il
-a fait et ce qu'il veut faire. Cette dame Anne m'a fait présent de
-robe de chasse, chapeau, trompe et lévrier. Ce que je vous écris,
-Monseigneur, n'est pas pour vous persuader que je sois si honnête homme
-que je doive être tant aimé des dames, mais afin que vous connoissiez
-comment l'amitié de ce roi s'accroît et continue avec le roi.»
-
-Du Bellay ne réussit pas, malgré les instances de Montmorency: car
-François Ier arriva à Boulogne sans cortége de femmes. Henri VIII,
-qui avait débarqué à Calais le 14 octobre (1532) avec la marquise
-de Pembroke et les plus célèbres beautés de la cour de Greenwich,
-joignit François à Boulogne. La reine de Navarre n'y était pas. Sa
-fierté n'avait pu s'accommoder d'une déférence à Mlle de Boleyn et
-sa bonté d'une insulte à Catherine d'Aragon. La marquise de Pembroke
-et Henri VIII furent piqués au vif. Ils dissimulèrent néanmoins leur
-dépit et entraînèrent François Ier à Calais. Là, les dames de la
-cour d'Angleterre se montrèrent déjà les sujettes de la marquise de
-Pembroke. Les plus superbes lui cédaient partout. Un soir, au bal,
-douze d'entre elles parurent masquées et choisirent autant de danseurs.
-Elles se jetèrent comme de jeunes déesses, dont elles avaient le
-costume olympien, dans l'éclat des lumières et dans les mélodies de
-la musique. Elles furent l'épisode le plus charmant de la fête. A un
-signe de Henri, les masques furent ôtés et l'on reconnut la marquise
-de Pembroke au bras de François Ier. Le galant monarque envoya le
-lendemain à son aimable danseuse un diamant de la valeur de quinze
-mille écus.
-
-A Boulogne et à Calais, Henri VIII tenta de lancer aussi dans le
-schisme François Ier. Mais le prince n'avait pas l'intrépidité d'esprit
-de sa sœur la reine de Navarre. Il se contenta de blâmer sévèrement
-Clément VII, qui avait manqué à tous les rois en osant citer à son
-tribunal le roi d'Angleterre. François Ier conseilla cependant à son
-frère de Greenwich une réconciliation avec le pape. Tout pouvait
-encore se terminer sans bruit. Henri VIII consentit, mais sa propre
-ambition théocratique, l'orgueil d'Anne Boleyn et la logique de
-Cromwell le précipitaient.
-
-Les deux cours se séparèrent le 29 octobre. Pendant que Henri faisait
-voile pour Douvres, François ne tarissait pas sur l'infortune de ce
-monarque. Il était en veine de bons contes. Il appelait la marquise
-de Pembroke: la haquenée de Henri. Il laissait entendre qu'il la lui
-avait bien dressée. Il était inépuisable en railleries. Il s'amusait
-à ces diableries soldatesques, à ces noirceurs intimes de roi à roi,
-de Valois à Tudor, de cavalier à théologien. Ce n'était au fond que
-vanteries de libertin et de bravache. François mentait comme un de ses
-gendarmes: car la marquise de Pembroke ne lui avait rien accordé, même
-lorsqu'elle était Anne Boleyn. Elle n'ignorait pas son charme et elle
-s'évaluait très-cher. Elle était décidée à ne se donner qu'au prix d'un
-trône.
-
-Elle s'était relâchée de ses premières résolutions. Après avoir
-été, non pas austère, ni même sage, mais prudente avec Henri pour
-l'enflammer, elle succomba pour l'enflammer davantage. Ce double calcul
-lui réussit à merveille.
-
-Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis l'entrevue de Boulogne et
-de Calais, que la marquise ne pouvait plus celer sa grossesse.
-
-Quoique son mariage avec Catherine d'Aragon ne fût pas annulé, Henri ne
-balança pas à épouser lady Anne. Le 25 janvier 1533, le docteur Roland
-Lee célébra ce deuxième mariage du roi. La cérémonie fut secrète. Elle
-s'improvisa fort matin dans une des salles occidentales de York-Palace,
-un château de cardinal qui, par son adjonction au domaine, fit deux
-châteaux de roi: Westminster-Hall et White-Hall. Fatalité tragique et
-dont l'ombre de Wolsey dut tressaillir douloureusement! ce fut dans
-le palais du prélat que son ennemie mortelle fut bénie comme reine
-d'Angleterre. Les témoins du roi furent deux de ses valets de chambre,
-Norris et Heneage. Les seules femmes de la marquise de Pembroke en
-cette grande conjoncture étaient Anne Savage et lady Berkeley. Le comte
-et la comtesse de Wiltshire, le vicomte de Rochefort et le duc de
-Norfolk composaient toute l'assemblée, qui se retira avant l'aurore.
-
-Le vicomte de Rochefort porta cette nouvelle à François Ier. Henri
-promettait le silence jusqu'au mois de mai, époque où François
-tenterait un rapprochement entre le roi d'Angleterre et le pape. Mais
-l'état de la reine étant trop visible, le roi déclara son mariage.
-
-Le divorce était dès lors nécessaire. Il aurait même été convenable
-qu'il fût prononcé plus tôt.
-
-Henri ne perdit pas de temps. Cromwell était son légiste et son sicaire
-politique; il lui fallait un personnage plus imposant, un primat du
-royaume. Warham étant mort à propos, Henri, qui n'avait point oublié
-Cranmer, le nomma archevêque de Cantorbéry. Le docteur Cranmer était
-alors en Allemagne. Il s'y était remarié mystérieusement avec une sœur
-d'Osiander, le grand adversaire de la transsubstantiation. A l'exemple
-de son maître Luther, il niait la moitié du dogme et il retenait
-l'autre. «Oui, disait-il, le corps de Jésus-Christ est dans le pain
-et le vin, mais comme le feu est dans le fer chaud: ils subsistent
-ensemble. Aussi il n'y a pas transsubstantiation, c'est-à-dire
-évanouissement de la substance du pain et du vin en Dieu: il y a
-coexistence, impanation, invination, consubstantiation.» Cranmer ira
-plus loin encore. Ultérieurement il rejettera la présence réelle, et
-l'eucharistie ne sera pour lui qu'une simple commémoration, qu'un
-symbole touchant de la Cène, du dernier repas des disciples et du
-Sauveur.
-
-Cranmer, en un mot, était en voie de devenir sacramentaire, il était
-de plus remarié: deux circonstances dont une seule aurait suffi pour
-que Henri VIII le livrât au bûcher sans miséricorde. Le hardi docteur
-haïssait d'ailleurs les pompes officielles et les dignités. On comprend
-par tous ces motifs comment il refusa six mois la crosse de primat
-d'Angleterre.
-
-A la fin, les intérêts de la Réforme le décidèrent, et il accepta la
-mitre d'archevêque de Cantorbéry, au risque de la voir se transformer
-pour lui en couronne de martyr.
-
-Soit habitude, soit sarcasme, soit reflet mourant de catholicisme,
-Henri demanda des bulles pour Cranmer.
-
-Le Pape se hâta d'en expédier onze, qu'il passa au meilleur marché,
-à neuf cents ducats. Ces onze bulles étaient toutes relatives à la
-consécration du primat et leur multiplicité était un des innombrables
-abus qui avaient soulevé la révolution religieuse dans toute l'Europe.
-
-L'archevêque d'York et l'archevêque de Londres furent chargés de fixer
-aux épaules de Cranmer le pallium. Il eut pour assistants, le 30 mars
-1533, à Westminster, les évêques de Lincoln, d'Exeter et de Saint-Asaph.
-
-Un quart d'heure avant l'onction, il manda quatre témoins et un notaire
-dans la chapelle de Saint-Étienne. Il les adjura d'être ses garants
-que le serment qu'il allait prêter au saint-père n'était que fictif.
-Ce serment ne préjudicierait en rien ni au serment préalable qu'il
-avait prêté au roi, ni à la loi divine, ni aux droits de l'État, ni aux
-innovations futures.
-
-Cranmer étant rentré dans l'église, revêtit tous ses insignes de
-primat, et lut aux trois évêques, ses assistants, qui l'avaient attendu
-au maître-autel, la protestation qu'il venait de dicter solennellement.
-Après quoi, l'onction s'accomplit. Cruelle nécessité des temps qui
-inflige aux caractères la flétrissure de la feinte, qui force les
-initiateurs à battre le passé pour s'en dégager, et qui, par les
-fatigues de cette lutte préliminaire, diminue la vigueur de l'étreinte
-dont ils auraient embrassé l'avenir!
-
-On s'en souvient, Cranmer doutait déjà de la présence réelle dans
-l'eucharistie. Il taisait une partie de sa doctrine et ménageait le
-roi, qui, en dehors du pape, était toujours délicat et frémissant sur
-l'orthodoxie. Cranmer se proposait de fonder par gradation sa foi
-entière. Il comptait sur les occurrences, sur les hasards, sur les mois
-et sur les années comme sur autant d'auxiliaires. Selon lui, c'était
-beaucoup, d'avoir déjà tranché le câble qui rattachait les colonnes de
-Westminster aux piliers du Vatican.
-
-Cela fait, Cranmer évoqua la grande cause du divorce devant sa cour
-archiépiscopale. Il l'évoqua, lui, le maître de toute juridiction
-spirituelle dans le royaume; il l'évoqua avec l'agrément du roi, le
-pape de l'Angleterre, «qui n'est soumis à l'autorité de nul être
-créé et qui obéit à Dieu seul.» Voilà comment Henri VIII et Cranmer
-parlaient de la suprématie religieuse.
-
-Le roi laissa toute initiative à Cranmer, qui se concerta vite avec
-Cromwell et qui ouvrit immédiatement ses assises à Dunstable, à moins
-de deux lieues d'Ampthill, résidence de Catherine d'Aragon.
-
-Le 8 mai 1533, Gardiner, évêque de Winchester, Longland, évêque de
-Lincoln, et plusieurs docteurs éminents siégeant à Dunstable au-dessous
-du primat, Catherine fut sommée de comparaître. Catherine dédaigna
-de répondre. Durant quinze jours, elle fut sommée une seconde et une
-troisième fois; même silence de la reine, qui ne se regardait comme
-justiciable que du pape. La cour ne fit pas une quatrième notification.
-Elle jugea Catherine par contumace. Voici la sentence que prononça
-le primat d'Angleterre: «Au nom de Dieu, le mariage entre Catherine
-d'Aragon et Henri Tudor est dissous. Nous le déclarons nul comme ayant
-été contracté et consommé en violation de la loi divine.»
-
-Un autre arrêt était indispensable. Il était urgent de désarmer la
-médisance, qui ruinait le mariage de lady Anne. Comment ce mariage,
-signé avant l'annulation du mariage de Catherine, était-il valable? on
-l'attaquait par des raisons qu'on assaisonnait de moqueries. Cranmer
-transféra son tribunal à Lambeth. Il informa sommairement et proclama
-qu'il reconnaissait la légitimité de l'union entre Anne Boleyn et Henri
-Tudor: au besoin, il la confirmait en sa qualité de primat.
-
-Le couronnement eut lieu le dimanche 2 juin 1533.
-
-Le jeudi précédent, lady Anne Boleyn avait remonté de Greenwich à la
-Tour par la Tamise. Elle était dans la barge royale avec toute une cour
-des plus grandes dames de l'Angleterre. Trois cents bateaux naviguaient
-après la barge de la nouvelle reine. La rivière était toute sillonnée
-de barques pavoisées aux mille couleurs, tandis que la musique
-exécutait ses fanfares et que l'artillerie, soit de la Tour, soit des
-forts, soit des palais, tonnait de toutes parts.
-
-La reine, s'étant établie dans ses appartements du vieux donjon, se
-reposa le reste du jeudi et le vendredi. Le samedi elle se promena.
-
-Le dimanche, elle marcha sur un drap qui formait un immense tapis
-de la Tour à Westminster. Le duc de Suffolk, grand maître et grand
-connétable; le duc de Norfolk, grand maréchal, et son frère milord
-William, les ambassadeurs de France et de Venise, l'archevêque de
-Cantorbéry, le chancelier, les évêques, les ducs, les marquis, les
-comtes, les barons, les duchesses, les marquises, les comtesses, les
-baronnes faisaient escorte à la reine. Dans les carrefours se jouaient
-des mystères sur des tréteaux, et, le long des rues, des fontaines
-jetaient du vin et de l'hypocras.
-
-Arrivée à l'église de Westminster avec son cortége, la reine fut placée
-en face de l'autel sous un dais étincelant de pierreries. Un office et
-une messe furent célébrés. L'archevêque de Cantorbéry mit la couronne
-sur la tête de lady Boleyn et la sacra. Le roi était radieux. Le duc de
-Suffolk ne s'éloigna pas un instant du dais pendant la cérémonie. Il
-tenait dans sa main droite sa longue verge de grand maître. Le marquis
-de Dorset brillait au premier rang.
-
-Il y eut, à l'occasion du couronnement, le plus splendide qu'on ait
-encore vu, des galas, des danses, des tournois. Ce qui rendit cette
-solennité grandiose et ce qui en fait une page d'histoire, c'est
-qu'elle fut une démonstration contre Rome, un défi de pape à pape.
-
-Des commissaires, un mois après, le 3 juillet 1533, à travers le
-retentissement des fêtes renaissantes, apportaient dans la retraite de
-Catherine d'Aragon les sentences fatales: celle qui cassait son mariage
-et celle qui légitimait le mariage de Mlle de Boleyn. Les commissaires
-qui passèrent ainsi des plaisirs de Greenwich aux lamentations
-d'Ampthill furent sir Robert Dymmok, Griffith Richard, Thomas Vaulx,
-John Tyrrell et lord Mountjoy.
-
-Catherine était couchée, malade, abîmée dans une douleur inconsolable.
-Ce fut Mountjoy qui lut à cette femme vertueusement inexorable l'acte
-du divorce, cet acte de sa déchéance. Au nom de princesse douairière
-de Galles qui lui était donné, elle se leva soudain sur son séant et
-protesta contre cet outrage. La lecture finie, elle prit des mains de
-lord Mountjoy, qui avait été son page, l'acte de divorce, demanda de
-l'encre, et, tout en relisant les lignes odieuses, elle biffa de coups
-de plume indignés cette insultante dénomination de princesse douairière
-partout où elle était. «Milord, dit-elle, en présentant à Mountjoy
-l'acte sacrilége, je ne cesserai pas d'en appeler à l'empereur mon
-neveu, au pape et à Dieu. Sachez de plus que jamais je ne renoncerai à
-mon titre de reine, inséparable de mon titre d'épouse. Je ne suis point
-guidée en cela par une vanité mondaine. Ce que je défends, en gardant
-ma dignité, répétez-le à Henri, ce n'est pas une gloire humaine, c'est
-la pureté de mon honneur et la légitimité de mon enfant.»
-
-Pendant que cette reine du droit divin se noyait dans les larmes
-qu'elle essuyait et séchait au feu de la prière, la reine de l'amour,
-Anne Boleyn, accouchait à Greenwich d'une fille qui fut baptisée dans
-la chapelle du château. Cette fille prédestinée, conçue dans l'orage de
-toutes les passions, sera la reine Élisabeth d'Angleterre.
-
-Quand le serment dérisoire de Cranmer, la sentence de Dunstable sur le
-mariage ancien et la sentence de Lambeth sur le mariage nouveau, quand
-les magnificences du couronnement d'Anne Boleyn, de ce couronnement
-inaccoutumé où l'injure à Rome éclatait dans les splendeurs de Londres,
-quand ces choses furent connues au Vatican, il y eut d'abord sous
-ces voûtes séculaires une indescriptible détresse. Le pape et les
-cardinaux, un instant muets de surprise, se réveillèrent en sursaut de
-leur abattement aux cris d'aigle de Charles-Quint.
-
-Clément VII désavoua hautement Cranmer, et, le 11 juillet 1533, il
-fulmina l'excommunication contre Henri et Anne Boleyn, à moins qu'ils
-ne fussent séparés dans le mois de septembre. Il accorda ensuite le
-mois d'octobre. Ces foudres tombèrent sans force au pied des falaises
-de la Grande-Bretagne.
-
-Le Parlement vota des lois audacieuses, travaillé qu'il était par
-l'esprit luthérien, par l'influence de Cromwell, un Annibal politique,
-et de Cranmer, un Annibal religieux. La Carthage moderne accabla sous
-des bills formidables la moderne Rome.
-
-Le premier de ces bills affranchissait les hérétiques du droit canon et
-leur appliquait la législation anglaise.
-
-Un second bill exigeait l'autorisation royale pour la convocation des
-synodes et enchaînait à un comité de seize membres laïques et de seize
-membres ecclésiastiques désignés par Henri VIII l'examen de toutes les
-constitutions du clergé.
-
-Un autre bill maintenait l'abolition des annates, repoussait la
-sanction du pape pour la création des évêques, accordait l'omnipotence
-au roi, sur l'indication duquel un archevêque ou à son défaut quatre
-évêques donneraient l'investiture.
-
-Un autre bill supprimait le denier de Saint-Pierre et toute
-intervention de Rome; il accordait au primat, sous le bon plaisir
-royal, la dispensation des grâces et la solution des affaires.
-
-Enfin, le 20 mars 1534, les sentences de Cranmer furent enregistrées
-et légalisées par les deux Chambres. La succession fut réglée selon
-l'inconstance de Henri VIII. Les enfants nés ou à naître d'Anne Boleyn
-furent déclarés héritiers de la couronne, au préjudice de la princesse
-Marie, fille de Catherine d'Aragon.
-
-Les lords et les membres des Communes avaient perdu tout respect. Ils
-ne se gênaient pas. «Le pape, disaient-ils entre eux, n'a pas plus de
-droits hors de son diocèse de Rome que Gardiner hors de son diocèse de
-Winchester, ou Longland hors de son diocèse de Lincoln.—Il vaut mille
-fois mieux, s'écriait Cranmer en plein chapitre de Cantorbéry, que nos
-évêques remontent au Parlement plutôt qu'aux apôtres. La tradition en
-ferait des instruments dociles d'un prince étranger; la loi en fera des
-citoyens.»
-
-Le schisme fut ainsi irrévocablement consommé, aux acclamations
-du peuple qui alluma des feux partout, et aux applaudissements
-de l'épiscopat qui venait en foule échanger ses bulles romaines
-d'institution contre des bulles royales.
-
-Skelton, le moine en orgie comme notre Rabelais, avait été le
-précurseur burlesque, cynique et bachique du schisme anglais. Il était
-savant, railleur, perpétuellement insurgé contre son couvent et contre
-le pape. Il avait été le maître de quelques-uns des réformateurs,
-et, on ne l'a point oublié, le précepteur, l'amuseur de Henri VIII.
-Il chantait au roi et à la nation le sensualisme, la bombance et
-le plaisir. Il sonnait la charge contre le clergé. Sa verve était
-intarissable, sa jactance indomptable; ses petits vers, saccadés,
-aigus, retentissants, partaient comme d'une fronde et pleuvaient comme
-des cailloux. Toutes ses diatribes sont en vers. Il est un pamphlétaire
-ailé. Il avait le sentiment de sa popularité. «Ma rime est en haillons,
-et avec cela elle est une reine,» vociférait-il à table, entre des
-brocs de bière écumeuse.
-
-Ce moine poëte allait au cœur de Henri VIII par une familiarité
-ancienne. Gloutonnerie, volupté, fureurs moqueuses contre les
-cathédrales, les couvents, les cardinaux et le pape, le roi riait
-de tout cela, aux accents rhythmiques de Skelton. Skelton fut le
-diffamateur de Wolsey et de l'Église romaine que Henri VIII frappa
-et sapa tour à tour. Skelton était le bourreau de plume du roi, un
-bourreau de plume aussi terrible que son bourreau de hache.
-
-J'appuie à dessein sur l'influence occulte de Skelton, qui paraissait
-méprisé et qui était écouté. Sans conspiration, par une entente
-instinctive, le moine, mort en 1529 et peu regretté, avait préparé de
-longue main le roi et le peuple au schisme. Jamais ni Anne Boleyn,
-ni Cromwell, ni Cranmer, ni le clergé national ne surent ce qu'ils
-devaient à la primitive action de Skelton sur Henri VIII.
-
-Le schisme fut plus qu'un grand moment en Angleterre, ce fut une date,
-la date la plus mémorable de l'île.
-
-L'Angleterre s'appartint à elle-même. Lady Anne Boleyn respira.
-Elle n'était plus une pauvre gentille-femme, mais une reine; ni une
-maîtresse, mais une épouse. Cromwell n'était plus un soldat, ni un
-jurisconsulte de fortune, mais un premier ministre.
-
-Les deux principaux personnages de ce schisme furent beaucoup plus
-changés encore.
-
-Henri VIII se recueillit profondément dans sa victoire. Il ne fut plus
-moqué du pape. Il étancha sa soif de volupté dans la coupe que lui
-présentait lady Anne, la reine de son choix. Et ce qui n'a pas été
-assez remarqué, assez scruté, soit par les historiens, soit par les
-poëtes, aux dernières profondeurs de l'âme du tyran insatiable, sa
-plus folle joie peut-être fut la joie d'être pape. Lui, le disciple
-d'Aristote et de saint Thomas, lui le métaphysicien, lui le théologien,
-il transforma délicieusement Windsor en Vatican. C'est avec un
-enivrement inexprimable qu'il saisit l'encensoir et qu'il se couronna
-de la tiare pour gouverner les esprits et les corps. Sa monarchie fut
-une théocratie, et sa vanité monstrueuse se dilata au sommet de cette
-double cité des lois divines et des lois humaines. Il fut l'oracle
-vivant, l'interprète absolu des Écritures, le rival de Clément VII, le
-Christ sous le Christ, le prince sacerdotal, le supérieur des rois,
-des prêtres, des couvents et des peuples. Il gravit la plus haute cime
-de tous les orgueils. Les passions, les convoitises, les despotismes,
-les spoliations, les meurtres profanes et sacrés se précipitèrent en
-torrents de ce faîte inaccessible. Le trône de cet hiérophante cruel et
-dissolu fut passagèrement le trône du vertige.
-
-Heureusement pour la Grande-Bretagne, Cranmer demeura dans des sphères
-plus sereines. Sa philosophie était chrétienne et tolérante.
-
-Il avait embrassé le schisme sans hésitation et sans scrupule. Sa
-conviction était loyale, irrésistible. Il repoussait l'autorité du
-pape, au nom de l'Angleterre et au nom de la Bible. Le pape n'était pas
-seulement un souverain étranger, mais un usurpateur de la parole. Il
-plaisait à Cranmer de briser la crosse de l'héritier des apôtres. Son
-patriotisme et sa logique étaient d'accord contre Clément VII. Albion
-ne serait plus sujette de Rome. Lui, Cranmer, serait l'inspirateur
-d'une foi plus rationnelle, le législateur religieux de sa patrie. Un
-rayon nouveau percerait l'île brumeuse. Le palais archiépiscopal de
-Cantorbéry serait l'asile des réformateurs, l'académie des savants, de
-la liberté d'examen, et des vastes conclusions.
-
-Ce rêve était beau, et il eût été réalisable sans Henri VIII, sans ce
-dialecticien féroce dont le dernier argument contre ses femmes, contre
-son Parlement, contre ses amis et ses ennemis sera toujours un coup de
-hache.
-
-Holbein s'est surpassé dans le portrait de Cranmer.
-
-L'initiateur est très-noble sous le velours et sous l'hermine du
-primat, mais sa mitre étincelante courbe un peu sa tête. La terreur
-de Henri Tudor pèse sur lui. Cranmer est soucieux, son front se
-plisse, ses tempes battent de sinistres pressentiments, ses yeux d'où
-jaillit l'intelligence ont un regard inquiet, sa bouche mélancolique
-craint de se taire autant que de parler, sa barbe qui couvre sa
-poitrine frissonne comme à l'approche d'un péril, et cependant sous
-l'angoisse de cette physionomie il y a plus de dévouement que de
-peur, plus de hardiesse que de timidité, plus de détachement que
-d'égoïsme. Ce primat est le théologien d'une idée; il croit, il veut,
-il pense. Les incertitudes de la destinée qu'il interroge voilent
-sa face d'une sombre tristesse; il aimerait mieux être un studieux
-humaniste, un paisible philosophe; mais, s'il en est besoin, il sera
-un héros, un martyr. La lueur dont Holbein a éclairé les ténèbres de
-ce visage auguste n'est-elle pas fallacieuse? n'est-elle pas déjà la
-réverbération prophétique du bûcher?
-
-L'Angleterre de Henri VIII et de Cranmer est un chaos fécond. Ce chaos
-bouillonne, fume et fermente: le bien et le mal, les vices, les crimes,
-les vertus, tous les éléments ensemble se heurtent; ce pêle-mêle est
-une révolution théocratique: l'esprit s'en dégagera peu à peu, l'esprit
-moderne, pieux sans superstition et sans fanatisme, généreux sans
-ostentation, éloquent sans emphase. Il s'insinuera des âmes dans les
-mœurs, des mœurs dans les lois, et il ira croissant du protestantisme à
-la philosophie, à la fraternité universelle.
-
-Cranmer, le plus doux des humanistes anglais, estimait que le premier
-des devoirs est d'étendre sans cesse en soi l'idée de Dieu.
-
-C'est le principe du progrès appliqué à la théologie.
-
-Il en est de la lettre de la Bible comme des eaux de l'Océan. Le
-regard de l'homme n'embrasse qu'une immensité au delà de laquelle il
-y a d'autres immensités invisibles. Il faut que les yeux de la raison
-remplacent ceux du corps pour atteindre cet infini qui ferme de son
-poids les paupières de chair.
-
-Cranmer eut un grand but, une grande idée. Cette idée ne fut jamais
-dans sa vie ni un moyen, ni un jouet, ni un prétexte, ni un masque, ni
-une hypocrisie, ni une proie.
-
-La réforme d'Angleterre était un germe du temps. Il le couva en lui et
-hors de lui. Plus chaste que Henri VIII, plus modéré que Cromwell, son
-intervention fut désintéressée. Il ne songea pas à soi, il ne songea
-qu'à l'affranchissement de son pays. Il s'efforça de le soustraire
-au joug du moyen âge. Lui qui avait substitué, selon ses forces, le
-bon sens à la scolastique, il essaya de substituer la liberté et les
-Écritures à l'autorité du pape.
-
-Tel fut le dessein de Cranmer. Il se trompa souvent, il fléchit
-souvent; il commit plus d'une faute, mais il aspira toujours à un
-magnifique idéal. Voilà pourquoi c'est lui, et non Henri VIII, qui
-fut le véritable réformateur de l'Angleterre. Henri VIII est un grand
-inquisiteur; Cranmer est un initiateur, dont le tort fut de ne pas
-deviner quel effroyable despotisme cachaient ces mots: Henri VIII,
-pontife et roi!
-
-Au reste, s'abusa-t-il dans l'ensemble de son plan? Diminua-t-il
-l'Angleterre en l'arrachant à Rome? Le despotisme de Henri VIII
-passé, la réaction de sa sanguinaire fille Marie expirée, que les
-prospérités britanniques répondent! Qu'elles répondent en face de
-l'Italie opprimée, de l'Espagne dégénérée, de la France décimée par
-la révocation de l'édit de Nantes, et condamnée aux révolutions par
-l'ultramontanisme!
-
-Le protestantisme a redoublé le sentiment religieux en Angleterre.
-Plus il y a de sectes, plus il y a d'élan; moins il y a de religion
-officielle, plus il y a de religion sincère et de foi.
-
-Cette première émancipation de la pensée moderne, le protestantisme,
-agita puissamment la race anglo-saxonne et l'agite encore. Le
-protestantisme refit l'âme de l'Angleterre. Il la mit au large. Il
-lui inspira la poésie, la philosophie, l'éloquence, les voyages,
-les colonies lointaines, les propagandes de l'Ancien et du Nouveau
-Testament. Shakspeare, et Milton, et Byron, et Raleigh, et Bacon, et
-Newton, et Chatam, et Walter Scott, brilleront successivement au-dessus
-de l'île rebelle comme autant d'astres. L'Inde sera envahie. Les
-parages de la Chine et du Japon seront semés de Bibles, de comptoirs,
-de soldats, de trafiquants et de missionnaires. Les États-Unis, cette
-Angleterre démocratique et turbulente, prolongeront la traînée de feu
-du protestantisme. Les Anglo-Saxons des deux hémisphères rempliront de
-leurs entreprises, de leur langue et de leur génie l'immense continent
-de forêts qui mugit de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique. Leurs
-pavillons flotteront dans des citadelles redoutables sur le littoral de
-l'Australie. Un commerce prodigieux reliera les mondes, les archipels.
-Les câbles et les fils électriques s'ajouteront à la vapeur. La traite
-des noirs sera battue en brèche. Toutes les terres et toutes les mers
-seront sillonnées, illustrées par l'Angleterre et par les États-Unis.
-
-Voilà, depuis plus de trois siècles, les développements des contrées
-protestantes. Cranmer ne prévit pas tous ces développements, mais il
-les prépara en déchaînant le principe de la liberté. Il creusa le lit
-profond de cette source intarissable qui devait être le grand fleuve de
-la sociabilité anglaise. C'est assez pour la mémoire du réformateur.
-
-Si François Ier eût écouté Henri VIII et brisé ses liens avec Rome,
-un livre, fût-ce la Bible, ne nous aurait peut-être pas suffi comme
-aux Anglo-Saxons. Qui sait si ébranlés, nous aussi, nous n'aurions
-pas dépassé le protestantisme, si nous n'aurions pas accompli dans
-les idées le même 89 que dans les faits, et si un théisme, moralement
-chrétien, respectueux pour tous les cultes, mais ferme en lui-même, ne
-serait point la religion de notre patrie, de notre race?
-
-Il n'en devait pas être ainsi. François Ier n'était pas assez
-théologien; Henri VIII l'était trop.
-
-Tout lui avait réussi. Il était à l'apogée de ses désirs. Son mariage
-avec Catherine d'Aragon était brisé, son mariage avec lady Anne Boleyn
-était conclu. La succession au trône avait été transportée des enfants
-du premier lit à ceux du second, de la princesse Marie à la princesse
-Élisabeth. Bien plus, le souverain pontife avait été dégradé en
-Angleterre et Henri VIII était pape contre le pape. Il était le seul
-pape de la Grande-Bretagne. Tous ses vœux, si longtemps contenus ou
-traversés, le Parlement les avait sanctionnés, les avait rédigés en
-lois du royaume.
-
-Henri aurait dû se contenter de l'obéissance à ces lois, mais il
-exigea sous peine de mort bien autre chose que l'obéissance: il exigea
-le consentement intérieur. Il viola le sanctuaire. Il fut un tyran
-abominable.
-
-Et c'est là, quoi qu'en dise l'Angleterre, qu'éclate l'imperfection de
-sa réforme. Cette imperfection radicale, c'est l'union du sacerdoce
-et de l'empire. L'alliage du spirituel et du temporel est mauvais à
-Londres et à Saint-Petersbourg non moins qu'à Rome. La séparation des
-deux pouvoirs, impossible à de certaines époques, s'accomplira partout
-enfin, n'en doutons pas; elle sera l'effort et le chef-d'œuvre de la
-civilisation. Les princes ne seront plus papes, les papes ne seront
-plus rois, et les peuples ne seront plus froissés dans ce qu'ils ont de
-plus précieux: la conscience. Alors les âmes se réjouiront, car elles
-ne relèveront que de Dieu.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
- Premières victimes du pape Henri VIII: Élisabeth Barton, ses
- instigateurs et ses complices.—La suprématie du roi.—Statut,
- serment.—Fisher et Morus.—Leur refus d'adhésion.—Emprisonnement
- de Fisher.—Son portrait.—Son dénûment, son courage, son
- exécution.—Morus à la Tour.—Sa gaieté avec Kingston.—Sa
- fermeté.—Ses extraits des Psaumes.—Tendresse de sa fille,
- Marguerite Roper.—Condamnation de Morus.—Ses épreuves.—Sa
- famille.—Son supplice.—Ses portraits.—Marguerite Roper
- recueille la tête de son père.—Cranmer pour la clémence,
- Cromwell contre.—Henri VIII impitoyable.—Cromwell vicaire
- général.—Désorganisation des couvents.—Confiscations.—Mort de
- Catherine d'Aragon.—Joie d'Anne Boleyn.—Amour de Henri VIII pour
- Jeanne Seymour.—La reine Anne est certaine de son malheur.—Sa
- jalousie.—Ses anxiétés.
-
-
-Les premières victimes du roi-pontife furent Élisabeth Barton et ses
-complices. Élisabeth Barton était une jeune fille d'Aldington, dans
-le comté de Kent. Sa complexion était délicate et nerveuse. Elle
-tombait parfois en de longues convulsions pendant lesquelles son
-imagination surexcitée prophétisait. Le curé d'Aldington et quelques
-moines partisans de Rome exploitèrent cette pauvre fille malade. Ils
-lui persuadèrent d'entrer comme religieuse dans un des couvents de
-Cantorbéry. Élisabeth Barton fut reçue par les sœurs avec admiration.
-Les extases de la novice redoublèrent. On l'appelait «la nonne de
-Kent.» Elle devint célèbre à la cour et à la ville. Fisher et Morus la
-virent. Enclins aux légendes, ils ne louèrent que sa piété. Tout alla
-bien d'abord. Mais lorsque les patrons de cette fille lui sifflèrent à
-l'oreille des prédications politiques, ils la mirent et ils se mirent
-avec elle en grand danger. Voici, par exemple, l'une de ses prophéties:
-«Que le roi Henri ne répudie pas Catherine d'Aragon, ou il expirera
-au bout de sept mois et la princesse Marie héritera de la couronne.»
-Cette prophétie ne fut pas la seule. Élisabeth Barton, moitié illusion,
-moitié fraude, croyait jouer avec le roi; elle jouait avec le bourreau.
-Traduite devant la Chambre étoilée, elle confessa ses impostures et
-celles de ses directeurs: Masters, Brocking, Deering, Gold, Rich
-et Risby. Masters était curé d'Aldington et les autres étaient des
-clercs papistes. Ils s'étaient servis d'Élisabeth Barton comme d'un
-instrument. Ils s'étaient flattés d'effrayer le roi et de prévenir soit
-le divorce, soit le schisme. Ils payèrent de leur vie cette ridicule
-intrigue. Eux et la pauvre Élisabeth Barton furent éventrés à Tyburn
-(21 avril 1534), supplice hors de toute proportion avec l'attentat!
-Pour Henri VIII, le sang était un plaisir. Il n'admettait pas une
-échelle de peines correspondante à une échelle de délits. Quand il
-avait résolu de punir, il tuait. Il n'y avait qu'un article dans son
-Code criminel et c'était l'immolation.
-
-Plusieurs innocents furent compromis dans cette cause pour
-non-révélation, Fisher et Morus entre autres. S'étant disculpés de
-cette accusation, ils succombèrent aux embûches légales du serment.
-
-Fisher, évêque de Rochester, et Thomas Morus, l'ancien chancelier,
-étaient les deux plus illustres dissidents de toute l'Angleterre. Henri
-VIII les avait beaucoup aimés. Il souhaitait leur adhésion. «S'ils
-reconnaissent ma suprématie, disait-il, personne ne la méconnaîtra.»
-
-La suprématie, c'est-à-dire la papauté de Henri VIII, était alors la
-grande affaire. On déférait le serment de suprématie à tout le monde;
-on le déféra donc à Fisher et à Morus. Sans s'être concertés, ils
-firent la même réponse.
-
-Le statut de suprématie était un statut fort compliqué: il touchait
-politiquement à la succession, et théologiquement au divorce; ou, en
-d'autres termes, à la nullité du mariage de Catherine et à la validité
-du mariage d'Anne Boleyn. Par-dessus tout, le statut établissait le
-sacerdoce du roi et impliquait la déchéance du pape.
-
-Fisher et Morus ne refusaient pas le serment à la succession, mais ils
-demandaient à garder le silence sur le reste.
-
-Cranmer s'efforça de convaincre Cromwell que le serment de ces grands
-personnages devait être accepté tel qu'ils l'offraient; il supplia
-Henri VIII de ne pas exiger davantage. Mais ni Cromwell ni Henri ne se
-rendirent aux arguments de l'archevêque de Cantorbéry. Ils intimèrent à
-Fisher et à Morus le serment complet ou l'échafaud.
-
-Les deux amis se laissèrent conduire à la Tour de Londres.
-
-Fisher était un vieillard dont la vertu était plus vénérable encore que
-les cheveux blancs.
-
-Il avait la figure fervente d'un évêque. Il était très-imposant sous
-la mitre. On aurait souhaité à son front plus d'ampleur, mais ses yeux
-clairs étaient intrépides et sa bouche exprimait la foi. Il parlait du
-billot avec dédain, comme d'un détail insignifiant. La mort n'était
-pour lui qu'une transition à une vie meilleure. Il ne croyait qu'à la
-vie éternelle, et cette conviction communiquait à son visage ascétique
-une sorte de beauté.
-
-Le prélat avait été le directeur de la comtesse de Richmond,
-grand'mère du roi. Elle lui avait recommandé son petit-fils. Henri,
-qui n'ignorait pas cette circonstance, s'était prêté de bonne grâce
-aux soins et aux leçons de Fisher, dont il estimait la science et
-l'onction. La bienveillance du roi égalait la fidélité de l'évêque. Le
-schisme seul pouvait les séparer.
-
-Henri relégua dans un cachot humide de la Tour celui qu'il avait appelé
-son maître, un prêtre généreux, le confesseur de son aïeule. Fisher ne
-se démentit point. Il languit des mois et des mois sous ces lourdes
-voûtes. Bientôt il manqua de tout. Sa détresse fut extrême. On le priva
-de viande et de vin. Ses vêtements étaient sordides et déchirés. Il eut
-faim, il eut froid. Kingston, le lieutenant de la Tour, était surveillé
-et avait les ordres les plus rigoureux. Le noble prélat n'avait ni
-encre, ni plume, ni papier. Kingston lui en fournit un jour, et Fisher
-écrivit à Cromwell pour réclamer de sa charité un adoucissement à
-ce long jeûne, une soutane, une fourrure et un livre d'heures. Ces
-demandes furent exaucées.
-
-Le Parlement, au mois de novembre 1534, avait déclaré traîtres tous
-ceux qui ne s'inclineraient pas devant le roi comme devant le chef
-de l'Église d'Angleterre. Le nom du pape avait été rayé de tous les
-paroissiens. Chaque dimanche, les curés de tous les presbytères du
-royaume devaient monter en chaire et déclarer que le roi était le vrai
-pape. C'était une forfaiture irrémissible que de ne pas jurer pour la
-suprématie de Henri Tudor. La terreur aidait partout aux apostasies.
-
-Interrogé le 14 juin 1535, Fisher persista dans un serment
-conditionnel. Il ne repoussait pas la loi de succession, mais il
-réservait les mariages et la suprématie du roi, sur lesquels il était
-décidé à se taire.
-
-C'en fut assez pour être condamné à Westminster-Hall, par un tribunal
-où Henri avait mêlé aux juges des commissaires qui avaient toute sa
-confiance. Fisher fut proclamé coupable d'attaques sacriléges contre
-les attributions royales.
-
-Son arrêt ne l'étonna point et ne lui arracha que ces magnanimes
-paroles: «J'ai quatre-vingts ans. Je remercie mes juges d'abréger un
-peu mon dur pèlerinage.»
-
-Quand, le 22 juin, Kingston lui annonça en tremblant que le fatal
-moment était venu, il était cinq heures du matin. Le prêtre demanda
-au soldat l'instant précis de l'exécution. «Neuf heures, répondit
-le lieutenant.—Je vais donc dormir encore,» repartit Fisher; et, à
-l'admiration de Kingston, le prélat sommeilla sur son oreiller jusqu'à
-sept heures. Des songes ineffables le visitèrent sans doute, car son
-visage était radieux. Rare privilége et récompense merveilleuse des
-convictions profondes! Fisher pensait trouver le ciel avec la même
-certitude qu'il aurait eue de trouver son palais de Rochester, s'il eût
-été acquitté.
-
-S'étant levé à sept heures, il s'agenouilla, médita, puis choisit dans
-ses pauvres habits tout ce qui pouvait parer sa sublime décrépitude.
-«Cette recherche vous surprend, dit-il à Kingston. Ah! c'est que je
-me marie avec la mort. C'est elle qui me présentera aujourd'hui à mon
-Sauveur.» Fisher se vêtit donc de son mieux, et passant à son cou son
-chapelet, il mit sous son bras le Nouveau Testament, après quoi il
-monta en chaise. Il lut l'évangile de saint Jean depuis sa chambre
-jusqu'à Tower-Hill. Un assez grand concours de peuple y était. Avant de
-se livrer au bourreau, il promena des regards calmes sur l'assemblée
-et dit: «Que le Seigneur protége l'Angleterre et le roi Henri VIII!
-J'expire, comme j'ai vécu, pour notre antique religion.» Alors, tout en
-se baissant pour le supplice, il entonna le _Te Deum laudamus_, comme
-autrefois dans sa cathédrale. La hache interrompit son chant. Son corps
-fut inhumé sans linceul et sans cercueil. Sa tête fut exposée sur le
-pont de Londres. Elle ne chantait plus, raconte la légende, mais elle
-remuait les lèvres et priait. Elle fut jetée le cinquième jour à la
-Tamise.
-
-Elle ne fut jamais ornée du chapeau, quoique Paul III, qui avait
-remplacé Clément VII, eût fait cardinal l'évêque de Rochester. Le
-messager de Rome s'arrêta en Picardie, où il apprit le trépas de
-Fisher. Ce trépas fut même précipité par le don de la barrette. Lorsque
-le roi sut que le pape honorait de cet insigne son prisonnier, il
-proféra ce mot féroce: «Fisher ne recevra sa barrette que sur les
-épaules, car lorsqu'elle arrivera en Angleterre, il n'aura plus de
-tête.»
-
-Morus, captif aussi à la Tour, interrogea Kingston et fut instruit
-du sort tragique de son ami. Il en fut ému, mais loin de craindre
-la même destinée, il y aspira de plus en plus. «Fisher, disait-il,
-était un juste. Il a fait son devoir, je ferai le mien, et nous
-nous rencontrerons bientôt dans les demeures du Christ.» (V. les
-_Biographies du chancelier par Roper, son gendre, et par Stappleton_.)
-
-Les souffrances de Thomas Morus à la Tour furent autres que celles
-de l'évêque de Rochester. Il eut des manteaux, un bon lit, du feu,
-une nourriture suffisante. Sa fille Marguerite veillait sur lui comme
-une providence, et Kingston se prêtait à toutes les tendresses. Le
-lieutenant avait lui-même ses ruses de cœur. Il aimait Thomas Morus,
-qu'il avait connu grand chancelier et qui avait été son bienfaiteur.
-Il s'en souvenait. Malgré les défenses ministérielles, Kingston
-portait, au crépuscule, les mets les meilleurs de sa propre table à
-son captif. Il se cachait pour n'être pas compromis. Il avait toujours
-peur de faire trop et de ne pas faire assez. Sa reconnaissance était
-plus vive néanmoins que ses appréhensions. «Vous êtes mal ici,
-monsieur le chancelier, disait Kingston. Vous n'avez pas un ordinaire
-convenable.—Vous vous trompez, Kingston. Vous agissez en ami avec moi.
-Je suis très-content de vous et de votre cuisine! Au reste, quoique je
-ne me plaigne jamais, ajoutait-il, en plaisantant, selon son habitude,
-ne vous gênez pas, mon cher Kingston, et mettez-moi à la porte de la
-Tour.»
-
-Kingston ne se lassait pas d'admirer la fermeté indomptable de Morus.
-Il lui dit un jour: «Votre prédécesseur, le cardinal Wolsey, n'avait
-pas votre sérénité au couvent de Leicester.—Non, répondit Morus; cela
-vient, mon cher Kingston, de ce qu'il redoutait le roi plus que Dieu;
-moi, je crains plus Dieu que le roi.»
-
-Thomas Morus n'était pas mieux muni pour l'étude que Fisher. Mais
-Kingston qui observait presque en tout ses consignes, oubliait
-cependant tantôt du papier, tantôt une Bible, tantôt des charbons. Le
-prisonnier ramassait les charbons, et, par un frottement assidu contre
-le mur, il en faisait des crayons. Il lisait la Bible, les Psaumes
-surtout, et il copiait avec bonheur les versets les plus conformes à la
-situation de son âme. Il y ajoutait des commentaires pleins de ferveur.
-
-Voici quelques-uns de ces versets que transcrivait Morus et qui le
-soutenaient comme un cordial divin:
-
-«C'est vous, Seigneur, c'est vous qui êtes mon rocher.
-
-«Qui méritera d'habiter votre tabernacle? qui méritera de reposer sur
-votre montagne sainte?
-
-«Celui qui aura marché dans l'innocence et qui aura pratiqué la justice.
-
-«Mon Dieu, vous m'armerez d'un bouclier de force.
-
-«Mes ennemis se sont entendus pour me perdre; ils ont conspiré ma ruine.
-
-«Et moi, Seigneur, j'ai espéré en vous.
-
-«Faites luire sur moi votre lumière; couvrez-moi de votre miséricorde;
-sauvez-moi parce que je vous ai invoqué.
-
-«J'ai été jeune et j'ai vieilli; je n'ai point encore vu le juste
-délaissé, ni ses enfants mendier leur pain.
-
-«Sa postérité sera bénie.»
-
-Rien de plus pathétique, de plus attendrissant que les préoccupations
-paternelles de Morus.
-
-Il avait peu de fortune, à peine cent cinquante livres sterling de
-rente, lorsqu'il donna sa démission de chancelier. Que deviendrait sa
-famille après lui? Elle était nombreuse. Sa femme, son fils John, ses
-trois filles et ses trois gendres remplissaient sa maison. Cette maison
-tapissée de rosiers, flanquée d'une petite chapelle et entourée d'un
-jardin, fleurissait à Chelsea, au bord de la Tamise. Elle avait reçu au
-milieu de ses parfums tout ce que l'Europe comptait de plus illustre.
-Érasme en avait passé le seuil; Holbein en avait été l'hôte. Les
-cardinaux et les légats, les lords et les docteurs l'avaient visitée.
-Les ducs de Suffolk et de Norfolk s'y étaient assis de longues heures.
-Le roi lui-même s'y était arrêté souvent. C'est là que Morus avait
-présenté Holbein à Henri, et c'est là que Henri avait nommé Holbein son
-premier peintre. Le roi ne dédaignait pas de faire amarrer sa barge en
-face de l'humble cottage. Il était assez instruit pour apprécier la
-science de Morus et assez spirituel pour applaudir aux saillies dont le
-chancelier égayait les sujets les plus sérieux.
-
-Chelsea était joyeux alors. Depuis la rupture avec Rome, il était
-triste. Plus de bienveillance extérieure, plus d'empressement avec la
-famille. Elle était solitaire et abandonnée.
-
-Morus habitait la Tour et soit sa femme, soit son fils John, soit ses
-trois filles, soit ses gendres étaient sans cesse en pleurs ou en route.
-
-Marguerite Roper, la plus aimée et la plus aimante des filles de Morus,
-celle dont Érasme admirait l'exquise latinité et le génie facile; celle
-dont Holbein avait multiplié partout les portraits, tant sa physionomie
-l'inspirait; celle que Henri VIII se plaisait à entretenir, restait
-autrefois à Chelsea pour suppléer son père au besoin. Maintenant elle
-était dans un continuel mouvement. Elle couchait à Chelsea, mais elle
-vivait autant qu'elle pouvait à la Tour, près de son père dont elle
-avait toujours été l'enchantement.
-
-Marguerite s'était assurée d'une barge qui la menait de Chelsea à la
-Tour et qui la ramenait de la Tour à Chelsea par la Tamise. Le roi
-avait permis à Marguerite de voir Morus à toute heure. L'ardente femme
-était, sans le savoir, la coadjutrice du despote. Ils s'entendaient
-dans une même conspiration contre le prisonnier. Henri VIII voulait
-le déshonorer et Marguerite voulait le sauver par le serment de
-suprématie. Cette fille adorable et cet astucieux tyran, livraient un
-furieux assaut à Morus. Henri habilement la laissait dire et faire.
-
-Quand Morus avait embrassé Marguerite, à son arrivée, elle lui donnait
-des nouvelles de Chelsea, elle l'enveloppait de souvenirs, puis elle
-lui disait avec des larmes dans les yeux et dans la voix: «Mon père,
-vous n'aurez pas la barbarie de rendre ma mère veuve, et votre fils,
-vos filles, vos gendres orphelins. Pourquoi ne prêteriez-vous pas le
-serment de suprématie? le royaume l'a prêté avant vous. Seriez-vous
-plus sage à vous seul que toute une nation?» Tantôt Morus disait:
-«Marguerite, ne me tente pas.» Tantôt il disait: «Ne rougis-tu pas, ma
-fille, de te liguer avec mes ennemis et de préférer la vie de ton père
-à sa conscience?» Quelquefois il tendait à Marguerite les fragments de
-psaumes qu'il avait écrits au charbon sur des feuilles volantes et il
-disait: «Lis, ma fille, lis-moi ces beaux versets du roi-prophète, et
-prends ta part du courage qu'il a versé dans mon cœur.»
-
-Marguerite parcourait les pages, et finissait par éclater en
-gémissements. Elle se calmait peu à peu pourtant et feignait de se
-distraire soit aux contes, soit aux plaisanteries de Morus, avant de
-le quitter. Elle lui ménageait ainsi de meilleures nuits, mais elle,
-anxieuse sur son bateau, retournait à Chelsea, seule, ou avec son mari,
-ou avec son frère John dans les brouillards et dans les mélancolies de
-la Tamise.
-
-Parmi ces allées et venues, parmi ces lamentations du cœur de
-Marguerite et des flots de la rivière, un ordre formel fut articulé à
-Morus. Le tribunal de Westminster-Hall le mandait à sa barre. C'était
-le 1er juin 1535. Les juges de Morus connaissaient tous son innocence.
-Ils étaient au nombre de neuf dont les plus considérables, sir Thomas
-Audley, lord chancelier, Thomas duc de Norfolk et sir Fitz-James
-avaient témoigné en plus d'une occasion au prisonnier leur admiration
-sincère. Le solliciteur général Richard Rich, au contraire, avait été
-un envieux de Morus dès l'université!
-
-Le généreux captif se rendit de la Tour à Westminster. Une estampe
-dont j'ai vu trois exemplaires à Londres a consacré ce douloureux
-itinéraire. Morus s'avance dans les rues, au milieu de la foule. Des
-gardes le précèdent et le suivent. Coiffé d'un chapeau d'où pend une
-croix, un long bâton à la main, un manteau sur les épaules, l'ancien
-chancelier, un peu courbé mais très-imposant, marche avec la lenteur
-d'un malade et avec la majesté d'un martyr.
-
-C'est ainsi qu'il parut devant la cour de Westminster. Ceux qui se le
-rappelaient avant son emprisonnement remarquèrent vite que son dos
-s'était voûté et que ses cheveux avaient blanchi.
-
-Morus écouta tranquillement le diffus et interminable réquisitoire de
-Richard Rich. Ce réquisitoire peut se résumer en quatre chefs.
-
-Morus avait désapprouvé le mariage d'Anne Boleyn avec le roi.
-
-Il avait dénié à son souverain le titre de chef suprême de l'Église.
-
-Il avait encouragé Fisher dans son opposition.
-
-Il s'était défendu par les mêmes arguments que l'évêque de Rochester,
-ce qui prouvait entre eux une complicité de conspirateurs.
-
-Le prévenu répondit sur le premier chef qu'il s'était borné à donner un
-conseil au monarque, et que ce conseil était non-seulement son droit,
-mais son devoir.
-
-Sur le second chef, il affirma que son crime unique était son silence
-et que jusqu'à présent aucune loi n'avait fait du silence une trahison.
-
-Quant aux deux derniers chefs, il les repoussa avec une énergique
-dénégation, et il défia le solliciteur général de les démontrer par le
-moindre document.
-
-Sir Thomas Morus parla plusieurs fois avec une supériorité de raison,
-un accent de vertu et une adresse d'éloquence incomparables. Mais
-il était condamné d'avance. Il ne pouvait être absous qu'au prix du
-serment de suprématie, et ce serment il le refusa. Comme Fisher, il
-admettait bien le nouvel ordre de succession; ce qu'il n'admettait pas,
-sans le blâmer pourtant si ce n'est par réticence, c'était le divorce
-du roi et son usurpation de la papauté. Chose remarquable! Morus dans
-ces débats où il déploya tant de logique et tant de magnanimité,
-ne manqua jamais, à travers ses audaces de héros, à la prudence du
-jurisconsulte.
-
-Il ne se dédommagea de sa contrainte qu'après sa condamnation.
-
-«Milords, s'écria-t-il, votre arrêt me délie la langue. Je puis
-maintenant, sans encourir le reproche de témérité, caractériser le
-statut et le serment de suprématie. Ce statut et ce serment sont
-iniques.»
-
-Soulagé par cet aveu public d'une vérité qu'il avait retenue jusque-là,
-Morus ne fut plus que clémence et mansuétude. «Ce monde, dit-il, est le
-monde de la guerre et des disputes: le monde de la paix est ailleurs.
-Je souhaite, milords, nous que la terre a divisés, que le ciel nous
-réunisse comme il a réuni Étienne et Paul, le martyr aussi et le
-proscripteur!»
-
-Après ces paroles, Morus salua ses juges et descendit les degrés du
-prétoire. Il était environné de ses gardes et le bourreau le précédait,
-le tranchant de la hache tourné vers le visage du condamné.
-
-Au bas de l'escalier du tribunal, Morus rencontra son fils qui,
-fléchissant un genou, le conjura de le bénir. «Oui, John, je te bénis,
-toi et tous les nôtres. Maintenant plus que jamais sois bon pour ta
-mère et pour tes sœurs.»
-
-Les gardes interrompirent cette scène. Une autre plus émouvante
-attendait Morus. A quelque distance de Westminster, il aperçut
-sa famille éplorée, sa femme, ses filles, ses gendres que John
-avait rejoints. Le patriarche changea de main son bâton et posa sa
-droite sur son cœur. Les gardes allaient passer avec le prisonnier,
-lorsqu'une belle personne, se détachant du groupe domestique, fendant
-la multitude, peuple et soldats, se jeta dans les bras de Morus
-qui l'y serra longtemps. C'était Marguerite Roper, la fille de ses
-prédilections. Il la bénit ensuite comme John et lui dit: «Ma chère
-fille, résigne-toi et pardonne à nos ennemis aussi sincèrement que je
-leur pardonne. Adieu; et reporte ce baiser à ta mère.» Marguerite obéit
-et le cortége s'ébranla de nouveau.
-
-Il avait fait à peine quelques pas, quand ces mots: «Mon père, mon
-père,» échappés avec des sanglots d'un sein haletant, l'arrêtèrent
-encore. Les soldats émus s'ouvrirent devant Marguerite qui se
-précipita d'un essor désespéré vers son père. Elle se colla à lui,
-le pressant, le couvrant de caresses, de cris et de pleurs. Morus la
-remit tout évanouie à John et à Roper. L'escorte alors, se refermant
-sur le prisonnier, poursuivit son chemin jusqu'à la Tour. Morus dit à
-Kingston: «Pauvre Marguerite! Elle fut toujours pour moi ce qu'était
-Rachel pour Laban. Puisse son enfant la consoler!» Il répéta plusieurs
-fois pendant les jours qui lui restèrent: «L'odeur de ma fille est pour
-moi comme l'odeur d'un champ de blé mûri par le Seigneur.»
-
-Il lui écrivit:
-
-«Ma fille bien-aimée, que Dieu te bénisse ainsi que je t'ai bénie!
-Qu'il bénisse ton mari, ton enfant, et tous les nôtres, et tous ceux
-que j'ai tenus sur les fonts de baptême.... Tu ne m'as jamais causé
-tant de bonheur que lorsque dans le trajet du tribunal tu t'es élancée
-vers moi. Adieu, ma chère fille. Au revoir dans le ciel.»
-
-Cette pensée du ciel et la pensée de Marguerite le préoccupaient
-uniquement. «Ma fille, disait-il à Kingston, son interlocuteur
-habituel, ma fille ne peut plus entrer ici, depuis mon jugement. Elle
-se désole à Chelsea avec tous les miens. Ce Chelsea de la famille, je
-ne m'asseoirai plus à son foyer, je m'en irai bientôt à un Chelsea
-meilleur où je retrouverai l'évêque de Rochester, où je prierai pour
-vous, cher Kingston, et pour lady Kingston, où j'attendrai ma femme et
-notre fils et nos filles et nos gendres et tout ce que je regrette dans
-cette vallée sombre.»
-
-Le 4 juillet, avant-veille de sa mort, une chauve-souris s'étant
-introduite dans sa chambre, Morus suspendit sa lampe de prisonnier à
-la fenêtre et donna la chasse au sinistre oiseau. Ce ne fut qu'après
-des détours sans nombre et des circonvolutions étranges que la
-chauve-souris s'envola. Tout événement est interprété par un captif.
-En racontant cette petite circonstance à Kingston, Morus ajouta: «La
-chauve-souris est une messagère. J'en ai tiré un augure de délivrance.»
-
-Le lendemain 5 juillet, Kingston en effet reçut des ordres. Morus,
-lui, eut une conversation avec Pope un de ses amis. C'est Henri
-VIII qui l'envoyait. Pope prépara Morus, qui, le devinant, lui dit:
-«Mon bon Pope, le roi ne pouvait pas m'adresser un ambassadeur plus
-miséricordieux, ni une nouvelle plus agréable.—Il vous saurait gré,
-dit Pope, de ne pas parler au peuple du haut de votre échafaud.—Je
-me conformerai, reprit Morus, au vœu de Sa Majesté! De son côté,
-voudra-t-elle bien permettre que je sois enseveli dans ma bière par ma
-fille Marguerite?—Le roi ne vous sera pas contraire en cela, puisqu'il
-consent que tous les vôtres accompagnent votre cercueil de Tower-Hill à
-la chapelle de Saint-Pierre.—C'est bien,» répondit Morus, et il réitéra
-ses recommandations de mourant à Pope, qui se sépara de son ami en
-soupirant et en gémissant. Le plus calme des deux était Morus.
-
-La nuit du 5 au 6 juillet, cette dernière nuit du captif fut
-tranquille. Il s'agenouilla sur son lit dès six heures du matin. Il
-pria longtemps, lut son extrait et son commentaire des psaumes, puis
-s'habilla, tout en causant avec Kingston. C'est lui, le grand magistrat
-qui encourageait l'officier et qui fortifiait de sa parole stoïque le
-lieutenant de la Tour.
-
-A neuf heures, Morus marcha d'un pas ferme jusqu'à l'esplanade de la
-tragique forteresse. Il monta les degrés de son échafaud, embrassa le
-bourreau qui balbutiait des excuses au chancelier et lui donna dix
-schellings. Il se dépouilla d'un manteau neuf de camelot qu'il donna
-encore à l'exécuteur, puis se tournant vers le peuple il s'écria:
-
-«Mes amis, adieu. Je meurs en sujet fidèle et en loyal chrétien.»
-
-Morus s'agenouilla sur le parquet de l'échafaud comme il avait fait sur
-son lit et posa son cou, en l'abaissant, dans l'échancrure du billot.
-Le bourreau s'apprêtait à frapper, lorsque Morus, relevant brusquement
-la tête, dit à l'exécuteur:
-
-«Ma barbe était engagée avec mon cou, je la dégage et la rejette hors
-de l'échancrure, car elle est innocente du crime de trahison et ne doit
-pas être coupée.»
-
-S'étant remis, après ce bizarre incident, le cou nu sur le billot,
-Morus murmurait: «_Miserere mei, Domine_,» quand la hache s'abattit.
-
-La tête se détacha et fut arborée sur le pont de Londres.
-
-Ce fut Marguerite qui, puisant dans sa piété filiale une force plus
-qu'humaine, ensevelit le corps de son père. Ce pauvre corps fut
-suivi par toute la famille, de l'esplanade à la chapelle de la Tour.
-Mais la tête, la noble tête de Morus, exposée au dessus d'une pique,
-Marguerite ne la laissa pas lancer à la Tamise comme celle de l'évêque
-de Rochester. Non, avec la toute-puissance de la tendresse et de la
-nature, elle la réclama comme son héritage. Elle l'emporta, la fit
-embaumer, et ce fut son trésor dans la vie et dans le trépas. Cette
-tête qu'elle avait conservée au fond de son oratoire, fut enterrée avec
-elle, d'après son désir, sous la même pierre du même sépulcre.
-
-Indépendamment du portrait que nous avons déjà mentionné et des deux
-portraits de Windsor, il subsiste un autre portrait à l'huile de Thomas
-Morus (musée du Louvre). Ce portrait définitif fut retouché après
-le supplice du chancelier. Holbein, l'ami et le peintre de Morus, a
-répandu dans sa petite toile autant de cœur que de génie.
-
-Morus est enveloppé d'une pelisse noire garnie de fourrure. Cette
-pelisse recouvre un vêtement vert. Une chaîne d'or, à laquelle est
-suspendue une croix, lui tombe sur la poitrine. D'une main Morus tient
-la croix, et de l'autre main un papier qu'il semble serrer,—peut-être
-les versets des psaumes qu'il crayonna dans son cachot avec un charbon.
-
-La figure est pleine de candeur dans sa sévérité.
-
-Le front rêveur pressent et résiste. Le nez un peu gros est socratique.
-Les yeux profonds ne regardent pas le roi, ils ne regardent que Dieu.
-Les joues sont affaissées, mais le menton est d'airain. La bouche
-proteste avec une douceur invincible et un fin sourire, indices de
-sérénité intérieure; si elle raille, c'est à la manière du maître de
-Platon.
-
-Cette physionomie a la suprême beauté. Elle exprime avec un mélange
-inouï d'austérité, d'onction et d'imperceptible ironie, une seule
-chose, mais sainte: la conscience.
-
-L'assassinat juridique de Morus, de Fisher et de beaucoup d'autres
-catholiques sera éternellement exécrable. Henri VIII, Cromwell et
-l'Angleterre avaient certes le droit de s'affranchir de Rome, mais ils
-n'avaient pas le droit d'opprimer en s'affranchissant.
-
-Cranmer eut la gloire de prêcher et de pratiquer l'humanité. Son camail
-resta pur de sang. Il conseilla chaleureusement et obstinément la
-clémence.
-
-Quel malheur que Morus, dont je viens de retracer la mort, n'ait pas
-gardé intacte la doctrine de sa jeunesse qu'il déposa dans son roman
-d'_Utopie_! Cette doctrine était la liberté religieuse. Le grand
-chancelier s'en écarta et fut un moment persécuteur. J'ai indiqué
-les rigueurs de Morus. Fisher les approuva. Ils eurent, malgré cette
-tache sur leur tunique, des qualités incomparables d'abnégation,
-de sacrifice, d'héroïsme, d'humilité. Ces qualités étaient bien à
-eux; leurs imperfections étaient plutôt de leur siècle. Blâmons-les
-quand ils furent inquisiteurs, louons-les quand ils furent martyrs.
-Revendiquons tous les martyrs indistinctement. Nimbes catholiques ou
-protestants, qu'importe, si la lumière de l'auréole est divine?
-
-Hélas! nous sommes encore si étroits, si sauvages! Quand nous
-supporterons-nous? quand nous aimerons-nous les uns les autres? quand
-respecterons-nous mutuellement nos plus sublimes instincts? quand le
-Dieu de chaque âme sera-t-il sacré pour une autre âme? quand le même
-Dieu infini en puissance et en bonté sera-t-il adoré librement dans
-toutes les langues spontanées du cœur? quand chaque nation, chaque
-ville, chaque bourgade auront-elles, comme Athènes, des autels pour
-des religions inconnues? quand les peuples, les familles, l'homme
-individuel, auront-ils droit de chapelle, ou de temple ou d'église pour
-l'universelle Providence, quel que soit son nom? Ce jour-là seulement,
-le jour où le frère donnera l'hospitalité à son frère et au Dieu de son
-frère, sans restriction, sans limite, sans arrière-pensée, ce jour-là
-seulement commencera le règne de la tolérance et ce sera le plus beau
-jour de la création!
-
-Morus et Cranmer, les plus éclairés soit des catholiques, soit des
-protestants, n'éprouvaient pas ces sentiments modernes.
-
-Henri VIII les comprenait encore moins, lui qui était un tyran. Il
-aurait pu affermir son pontificat par la persuasion et par le poids
-traditionnel de son autorité royale. Il eut recours à la violence, à la
-fraude, à la corruption.
-
-A défaut de Cranmer dont la mansuétude était souvent impuissante,
-Cromwell, un partisan doublé d'un légiste, ne reculait pas. Il avait
-fait du roi le chef suprême de l'Église, _supremum ecclesiæ caput_. Il
-avait recueilli comme une moisson les innombrables serments du clergé,
-de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple.
-
-Restaient les moines qui étaient la milice de Rome. Henri VIII les
-haïssait et il en était haï. Il savait que leur souverain, ce n'était
-pas lui, mais le pape. Il résolut de les disperser et de confisquer
-soit leurs richesses mobilières, soit leurs propriétés foncières qui
-englobaient une vaste étendue de territoire. Il chargea Cromwell de
-cette exécution hardie. Il le nomma son vicaire général, et, comme tel,
-il lui conféra la préséance sur tous les lords, même sur le duc de
-Norfolk, même sur l'archevêque de Cantorbéry.
-
-Cromwell avait plus de prétextes qu'il ne lui en fallait. Les moines
-étaient séditieux autant que superstitieux. Ils agitaient les
-populations des villes et des campagnes. Ils présageaient au roi, s'il
-ne rappelait Catherine d'Aragon et s'il ne se soumettait au pape,
-toutes les catastrophes. Ils s'écriaient que Henri serait égorgé s'il
-persistait dans sa révolte, et que les chiens lécheraient son sang
-comme ils léchèrent le sang d'Achab.
-
-Les fanatiques lançaient ces prophéties au grand effroi des
-indifférents et des épicuriens qui formaient la majorité des couvents.
-
-Ces couvents étaient presque tous situés dans des lieux de délices,
-les uns au fond des vallées, les autres sur les collines. Ils étaient
-traversés pour la plupart d'eaux jaillissantes. Des parcs et des forêts
-environnaient ces abbayes. Des rivières coulaient en méandres par les
-hautes futaies, de telle sorte que la chasse et la pêche étaient aux
-portes et même entre les murs des monastères.
-
-La contemplation, le travail des mains, la confection des paniers et
-des corbeilles par les religieux, des tapisseries par des religieuses,
-étaient censés remplir leurs jours. Peu de ces maisons étaient
-ascétiques, beaucoup étaient dissolues. Dans de certains comtés les
-couvents d'hommes et les couvents de nonnes communiquaient entre
-eux. Les courtisanes envahissaient les cloîtres, erraient entre les
-pilastres des corridors et gagnaient les cellules sous des capuchons
-de frères lais. Et c'étaient là les abbayes les moins souillées.
-Celles qui étaient fermées aux femmes étaient des cloaques de Sodome.
-Les procès-verbaux des commissaires de Cromwell soulèvent tantôt la
-commisération, tantôt l'horreur, tantôt le dégoût.
-
-Armé de documents fort détaillés et accablants, soutenu par le roi
-qui ajouta la terreur aux raisons de son ministre, le vicaire général
-obtint du Parlement la suppression de trois cent quatre-vingt-huit
-monastères au profit de la couronne (mars 1536).
-
-Les prieurs de ces monastères reçurent chacun une pension à vie. Les
-moines de moins de vingt-quatre ans furent rejetés dans le monde; les
-autres furent enrégimentés dans les grands monastères ou placés soit
-par Cranmer, soit par Cromwell. Les religieuses furent renvoyées avec
-une seule robe qu'on nomma par dérision «la robe du roi.»
-
-Le trésor fut doté par cette mesure révolutionnaire d'un capital en
-argent et en vaisselle de cent mille guinées et d'un revenu annuel de
-trois cent vingt mille livres sterling. L'injustice politique et morale
-de Henri et de Cromwell fut, en reprenant aux couvents ces biens de
-mainmorte, de ne pas assurer l'existence des moines et des nonnes par
-un dédommagement équitable.
-
-C'est au milieu de l'écroulement des monastères que Catherine, privée
-de tout, même d'un cheval pour la promenade, désolée des trépas de
-Fisher et de Morus, déclina lugubrement. L'immolation de Forest, son
-confesseur, l'acheva.
-
-Elle avait été transférée de Ampthill à Buckden et de Buckden au
-château de Kimbolton. C'est là qu'elle mourut, le 7 janvier 1536, à
-deux heures après midi.
-
-Les dernières habitations de la Reine furent très-insalubres.
-
-Ampthill est humide comme le Comté de Bedford, mais moins submergé
-que Buckden dans les brouillards. Buckden était surtout alors
-presque pestilentiel par les flaques d'eau croupie qui couvraient le
-Lincolnshire et dont un grand nombre a été desséché.
-
-Catherine s'étant obstinément refusée d'aller à Fotheringay où plus
-tard fut décapitée Marie Stuart, on dirigea la reine douairière sur
-Kimbolton, dans le comté de Huntingdon. Ce séjour ne fut pas plus
-sain que Buckden. La multiplicité des marécages, le voisinage du lac
-appelé _Whitlesea-Mere_ et les brumes épaisses qui s'en exhalent,
-enveloppèrent la reine espagnole de froid et d'ennui.
-
-De noires tristesses lui venaient de l'âme encore plus que du pays.
-Sans soleil et sans joie, elle s'éteignait peu à peu. Une douleur fixe
-la transperçait. Elle ne cessa pas d'aimer Henri VIII, et une autre
-le lui avait dérobé, une autre qui était reine à sa place, amante à
-sa place, femme à sa place. L'éloignement de sa fille Marie ajoutait
-sans doute à ses tourments; mais le fond de son mal fut la répudiation,
-la répudiation, cet exil d'un cœur, la plus étroite, la plus chaude
-des patries; cet exil empoisonné par une jalousie incessante, par le
-sentiment amer d'un droit violé, d'un amour méconnu, d'un sanctuaire
-profané. C'est dans ce puits de colère et de ténèbres de la répudiation
-qu'expira Catherine, fervente devant Dieu, son témoin; douce à Henri,
-son bourreau; farouche, implacable à lady Anne Boleyn, la sirène
-méprisée et maudite, l'impudique usurpatrice de son lit, de sa table,
-de son trône et de son toit.
-
-A la lugubre nouvelle Henri versa quelques larmes impies, puisqu'elles
-n'étaient pas sincères, puisque ce comédien d'une sensibilité
-officielle n'accomplit aucun des souhaits du testament de la reine.
-
-Il éluda jusqu'à la demande qu'elle avait exprimée d'être enterrée
-dans un couvent de franciscains. Il ordonna qu'elle serait inhumée à
-Peterborough.
-
-C'est là que j'ai heurté, sans le savoir, de mon pied poudreux la dalle
-funéraire de la pauvre reine. Sur une désignation de mon guide, je
-considérai respectueusement la pierre qui scelle ce tombeau. Elle n'est
-ornée d'aucune sculpture. Je retrouve dans mon journal de voyage une
-note que je restitue ici:
-
-«La cathédrale de Peterborough, un peu massive, mais imposante, a
-recueilli les restes de Catherine d'Aragon qui y fut déposée malgré sa
-volonté dernière. Son sépulcre est à gauche dans la nef; le sépulcre de
-Marie Stuart est à droite. En me retournant, j'ai aperçu au-dessous de
-l'orgue un portrait de vieillard. C'est Scarlett, l'ancien fossoyeur
-de Peterborough. Il est vêtu de rouge. Il a la tête chauve et la barbe
-blanche. Si, au lieu d'une bêche, il tenait une faulx, il ressemblerait
-au Saturne de la mythologie antique. Et ce ne serait pas à tort; car ce
-fossoyeur était vieux comme le Temps, et, à cinquante ans de distance,
-il creusa de ses mains dans son église les caveaux diversement
-tragiques de deux reines.»
-
-Par habitude d'étiquette, et par une sorte de déférence à l'opinion des
-cours de l'Europe, Henri VIII décida que l'on porterait à Greenwich
-le deuil de Catherine d'Aragon. Lui-même donna l'exemple. Anne Boleyn
-seule ne se soumit pas à cette convenance. Elle se para d'une robe
-de soie jaune, et, le diadème au front, le visage animé, les narines
-palpitantes, elle dit à ses femmes avec des tressaillements d'orgueil:
-«C'est maintenant que je suis bien la reine d'Angleterre. Enfin je n'ai
-plus de rivale!»
-
-Vanité des calculs humains! au moment où triomphait Anne Boleyn, elle
-avait une rivale bien autrement redoutable que Catherine d'Aragon et
-cette rivale était sans cesse à ses côtés. Elle s'appelait Jeanne
-Seymour. Elle était une de ses filles d'honneur.
-
-Jeanne avait deux frères qui marqueront de leurs dissensions et de
-leur sang cette histoire. Leur père était un chevalier du comté de
-Wilt. C'était un gentilhomme très-considéré qui recevait chez lui avec
-une politesse rare et une dignité plus rare encore les plus grands
-seigneurs. Il les traitait magnifiquement et ne se contraignait point
-en leur compagnie, libre entre les lords comme s'il eût été leur
-égal. Il avait fait la guerre. Il s'était créé une belle demeure aux
-environs de Salisbury. Sa fortune, qui consistait en terres couvertes
-des moutons gras et des porcs blancs à longues oreilles particuliers à
-ce comté, s'était un peu fondue au déclin de son âge. Ses fils et sa
-fille durent beaucoup à son caractère liant qui leur ménagea par ses
-nombreuses et hautes relations un bon accueil dans le monde et à la
-cour.
-
-Anne Boleyn avait pressenti déjà l'amour de Henri pour Jeanne Seymour,
-elle avait deviné les démarches, les regards, les présents, mais
-c'était une appréhension vague qui tout à coup devint une foudroyante
-certitude. La reine surprit dans un salon du palais où elle entrait
-inopinément Jeanne assise sur les genoux du roi. La fille d'honneur
-se leva en rougissant. La reine pâlit au contraire et se retira
-précipitamment dans sa chambre. Elle était grosse et son émotion fut si
-profonde qu'elle accoucha avant terme d'un fils mort. Henri, qui aurait
-cédé le tiers de son royaume pour avoir ce fils vivant, ne cacha pas
-son irritation. Il reprocha ce malheur à la reine, comme s'il n'en eût
-pas été la cause.
-
-L'expiation commença pour Anne Boleyn; elle commença soudaine et
-terrible. Au récit des obsèques de Catherine d'Aragon, Anne avait
-éprouvé que le diadème était désormais affermi sur sa tête; puis à
-la vue de Jeanne Seymour aimée du roi, elle se sentit découronnée et
-décapitée. En un éclair, sa pensée roula du faîte à l'abîme.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
- La Réforme menacée en même temps qu'Anne Boleyn.—État du
- protestantisme en Angleterre.—Rumeurs contre la reine.—La
- vicomtesse de Rochefort.—Dénonciation.—Le vicomte de
- Rochefort.—Norris, Brereton, Weston.—Mark Smeaton.—Joutes de
- Greenwich.—Explosion de Henri VIII.—La reine, prisonnière à
- Greenwich, puis à la Tour.—La vicomtesse de Rochefort espionne
- après avoir calomnié.—Lettre d'Anne à Henri.—Le vicomte de
- Rochefort, Norris, Brereton, Weston décapités.—Mark Smeaton
- pendu.—Jugement de la reine.—Incidents de la Tour.—Le Bourreau de
- Calais.—Lettre de Kingston.—Marie Wyatt.—Lettre de la reine.—Son
- exécution.—Ses juges.— L'un d'eux, son oncle Norfolk; l'autre, le
- comte de Wiltshire, son père.—Conduite de tous les Boleyn avec
- Henri VIII.—Élisabeth, solution du problème.—Mariage du roi et de
- Jeanne Seymour.—Portrait de Jeanne.—Portrait de Henri.
-
-
-Le protestantisme était moins menacé qu'Anne Boleyn. Toutefois c'est
-sur une pente glissante qu'il se débattait. La reine d'ailleurs, qui
-avait toujours soutenu le drapeau de la réforme, allait lui manquer.
-
-Les idées nouvelles comptaient des amis et des ennemis. Il y avait un
-parti conservateur qui réprimait tout mouvement progressif et qui
-se flattait même d'une réconciliation avec Rome. Un autre parti se
-recrutait contre le pape et poussait la théologie anglaise vers les
-hardiesses de l'Allemagne. Les chefs de la première faction étaient
-Gardiner évêque de Winchester, Stokesley évêque de Londres, et Lee
-archevêque d'York. La seconde faction obéissait à des chefs non moins
-éminents, à Cranmer archevêque de Cantorbéry, à Latimer évêque de
-Worcester et à Fox évêque de Hereford. Les deux antagonistes dirigeants
-de ces sectes hostiles étaient Gardiner et Cranmer. Ils s'appuyaient
-sur des hommes d'État laïques, Gardiner sur le duc de Norfolk, Cranmer
-sur Cromwell. La reine Anne Boleyn était avec les protestants. Elle
-avait été leur auxiliaire, leur héroïne et elle continuait d'incliner
-Henri VIII dans le sens de l'avenir.
-
-Les catholiques étaient frémissants. Ils attendaient l'occasion et ils
-la préparaient. Malveillants pour la reine, ils semaient les calomnies
-autour d'elle. La reine était la complice de ses ennemis. Elle se
-montrait légère, imprudente. Elle se compromettait avec enjouement,
-sans crainte et sans prévoyance. Tout alla bien jusqu'à l'amour du roi
-pour Jeanne Seymour. Mais dès lors le thermomètre de la cour changea.
-
-Les protestants eurent de sérieuses inquiétudes, les catholiques, une
-ardente espérance. Henri VIII était enivré d'une jeune passion. Il
-aimait éperdument. Depuis qu'il était pape, il ne pouvait plus avoir
-une maîtresse. Sa maîtresse devait être sa femme légitime. Henri était
-logique. Il avait une conscience délicate. Il était la proie de tous
-les scrupules. Le duc de Norfolk et tous les partisans de Rome en
-avaient pitié. Il n'y avait qu'un moyen de le secourir, c'était de le
-délivrer de la reine Anne.
-
-Le feu s'ouvrit contre elle.
-
-Lady Marguerite, vicomtesse de Rochefort, se plaignit au roi d'avoir
-aperçu à l'improviste son mari, le propre frère d'Anne Boleyn,
-penché sur l'oreiller de la reine dans une attitude suspecte. A peu
-d'intervalles, d'autres dénonciations accablèrent Anne Boleyn, et
-non-seulement le vicomte de Rochefort, mais un musicien de la chapelle
-de la reine, mais Brereton et Weston, des pages, mais Norris, un favori
-du roi. Des créatures de Gardiner, de Norfolk et de Rome répétaient
-ces noms à Henri et autour de Henri. Lui, tout blessé qu'il fût de ces
-aveux, il les encourageait. Il les soudoya même. Il posa et fit poser
-des trappes sous les sentiers de la reine. Quand il avait tendu les
-piéges, il jetait de la poussière sur ses propres pas pour les dérober.
-Ce qu'il y a d'indubitable, c'est que les espions de la reine et ses
-délateurs étaient tous des partisans du pape ou des courtisans du roi.
-
-Henri dissimulait, se réservant d'éclater à propos. Ses fureurs
-s'ébruitaient cependant. L'effroi se respirait comme l'air. Le 1er mai
-1536, il y eut des joutes à Greenwich. Les principaux tenants étaient
-le vicomte de Rochefort et Norris. Le roi et la reine regardaient de
-leur balcon. Or, dans un des repos du combat, la reine laissa tomber
-son mouchoir. L'un des adversaires, on ne sait pas lequel, ramassa le
-mouchoir et s'en essuya la sueur du visage. Soudain le roi se leva. Les
-joutes furent interrompues. La reine ayant voulu accompagner Henri,
-d'un geste farouche il la fixa où elle était, lui intimant de ne pas
-quitter Greenwich sans son commandement.
-
-Il descendit le grand escalier du château s'élança à cheval et partit
-pour Whitehall avec six gentilshommes. Norris en était un. Le roi,
-ayant ralenti sa course et s'approchant de lui, mit un espace entre eux
-et les autres gentilshommes de son escorte. Il avait du goût pour ce
-favori. Il le pressa de dire la vérité et de ne pas justifier la reine.
-A ce prix, il aurait son pardon. Mais Norris, sans être tenté une
-minute et sans hésiter, jura qu'il n'était pas coupable et que la reine
-était innocente.
-
-Henri, qui avait fait arrêter le vicomte de Rochefort en partant de
-Greenwich, fit arrêter Norris en arrivant à Whitehall. Weston, Brereton
-et Mark-Smeaton furent arrêtés aussi dans la soirée.
-
-La reine eut une nuit d'affreuse insomnie. Le lendemain, on lui servit
-un déjeuner auquel elle ne toucha pas. Elle était à table, rêveuse,
-lorsqu'un messager vint lui dire que le roi la mandait à Whitehall et
-lui avait expédié sa barge. Elle suivit l'officier, s'installa dans
-la barge royale et remonta la Tamise. A une certaine distance de la
-Tour, la reine distingua sur l'esplanade quatre hommes qu'elle reconnut
-bientôt. C'étaient le duc de Norfolk, le grand chancelier Audley, le
-vicaire général Cromwell et Kingston. Les trois premiers se dirigèrent
-vers la barge du duc. Ils ramèrent droit à la reine et la rejoignirent
-sous son dais. Audley paraissait indifférent, Cromwell triste, et
-Norfolk joyeux avec une gravité de circonstance. Norfolk pourtant était
-bien proche à la reine, le frère de sa mère qui était une Howard. Mais
-alors on était courtisan avant tout, puis après homme de parti pour ou
-contre Rome, puis après on était père, fils, oncle, ami. La nature, le
-devoir ne parlaient bien bas que si l'ambition était satisfaite. Il y
-avait des héros d'égoïsme, d'ignominie.
-
-Ce fut Norfolk qui s'adressa sans préambule à la reine et qui lui
-dit: «Madame, vous êtes accusée d'avoir profané le lit du roi.» Anne
-changea de couleur, et, tombant à deux genoux sur un coussin de la
-barge, elle s'écria: «Si je suis coupable, que je ne voie jamais la
-face de Dieu!»
-
-Les lords conduisirent la reine à la Tour. Ils la livrèrent à Kingston
-qui la reçut à la porte des traîtres. Pendant que Norfolk et ses
-collègues s'éloignaient par eau, le lieutenant de la Tour menait
-la reine dans l'appartement qu'elle avait occupé à l'époque de son
-couronnement. Elle en fit la remarque et dit: «Tout ce luxe n'est plus
-fait pour moi.» Elle se jeta sur les fauteuils, les cheveux dénoués,
-les yeux hagards, elle se roula sur les tapis, sanglotant et gémissant
-et criant: «Je n'ai pas plus trahi le roi avec un autre homme qu'avec
-vous, monsieur Kingston, je le jure sur le salut de mon âme.» Kingston,
-cherchant à la calmer, lui dit: «Madame, si vous n'étiez pas une
-grande reine, si vous n'aviez pas porté le sceptre des Tudors, si vous
-n'étiez qu'une simple bergère avec une quenouille, n'ayant gardé qu'un
-troupeau au coin d'un pré, vous auriez encore droit à la justice de Sa
-Majesté.—Ah! reprit Anne, en frissonnant, je sais ce que c'est que la
-justice de Henri.» La pauvre reine fut prise d'une suite d'attaques de
-nerfs effrayantes. Elle restait absorbée en elle-même, et soudain elle
-versait des torrents de larmes auxquels succédaient des éclats de rire.
-
-Le vicomte de Rochefort et Norris avaient précédé Anne Boleyn à la
-Tour, Brereton, Weston et Mark Smeaton y furent écroués quelques heures
-après elle.
-
-La prisonnière se rasséréna peu à peu.
-
-Elle eut bien des phases diverses. Son âme se révoltait et se résignait
-successivement, dans cet horizon de la Tour, horizon lugubre de
-cachots, de billots et de tombes!
-
-Trois femmes, ses ennemies mortelles, se renfermèrent avec elle,
-notant le jour et la nuit ses soupirs, ses moindres paroles et les
-transmettant avec un zèle de police au conseil du roi. Ces femmes
-aristocratiques, je ne les tairai point. J'inscrirai ici leurs noms
-afin de river à leurs mémoires un blason de honte. C'est le devoir
-de l'histoire de flétrir le vice et le crime en haut comme en bas;
-elle est la justice impartiale, la justice de la postérité. Ces trois
-trotteuses du lord prévôt, ces trois pourvoyeuses du bourreau furent
-lady Marguerite, vicomtesse de Rochefort, belle-sœur d'Anne Boleyn,
-mistress Cosyns, et mistress Stonor.
-
-Kingston, par ses respects affectueux, lady Kingston, par son
-dévouement, et Marie Wyatt, sœur du poëte, par sa tendre amitié, firent
-un contre-poids de bonté pour la captive. Elle appuyait son front
-chargé de soucis et d'obsessions sur le sein de sa chère Marie, et elle
-le relevait moins lourd.
-
-Dans un de ces moments de détente et de liberté d'esprit qu'elle
-devait à Marie Wyatt, elle écrivit à Henri une lettre que je cite pour
-authentique avec Hume, Mackintosh et Burnet.
-
-La voici:
-
- «Sire, la colère de Votre Majesté et mon emprisonnement sont
- des choses si étranges, que j'ignore de quoi il faut que je me
- justifie. J'en suis d'autant plus embarrassée que vous m'envoyez
- dire d'avouer la vérité pour obtenir ma grâce à ce prix, par une
- personne que vous savez être mon ancienne ennemie déclarée. En la
- voyant chargée de ce message, je n'ai que trop bien pressenti vos
- dispositions à mon égard. S'il est certain, comme vous le dites,
- que des aveux sincères puissent me sauver, j'obéirai à vos ordres
- avec joie et avec soumission.
-
- «Mais que Votre Majesté n'imagine pas que sa malheureuse épouse
- se laissera persuader de confesser une faute dont elle n'eut de
- ses jours seulement la pensée. J'atteste cette même vérité qu'on
- interpelle, que jamais prince n'eut une femme plus attachée à
- ses devoirs, ni plus tendre que le fut pour vous Anne Boleyn.
- Je me serais bornée volontiers à ce nom, je me serais tenue
- sans regret à ma place, si Dieu et Votre Majesté n'en avaient
- décidé autrement. Je ne me suis pas tant oubliée sur le trône
- où vous m'avez fait monter, que je ne me sois toujours attendue
- à la disgrâce que j'éprouve. Je me suis rendu assez de justice
- pour me dire que mon élévation n'étant fondée que sur un caprice
- de l'amour, une autre femme pouvait à son tour séduire votre
- imagination et votre cœur. Vous m'avez tirée d'un rang obscur
- pour me décorer du titre de reine, et du titre plus précieux
- encore de votre compagne; l'un et l'autre sans doute étaient fort
- au-dessus de mon mérite; mais puisque vous m'avez trouvée digne
- de cet honneur, qu'une humeur légère ou de mauvais conseils ne
- me privent pas de vos bontés; que la tache, l'odieuse tache qui
- me resterait d'être soupçonnée d'avoir été perfide pour Votre
- Majesté, ne souille jamais la gloire de votre fidèle épouse et
- de la jeune princesse Élisabeth votre fille! Que l'on me juge,
- Sire, j'y consens; mais que ce soit à un tribunal légitime; que
- mes ennemis ne soient pas mes accusateurs et mes juges. Oui, Sire,
- que l'on m'interroge ouvertement, juridiquement, car je n'ai rien
- à craindre de mes réponses. Vous verrez mon innocence dévoilée,
- vos inquiétudes et votre conscience satisfaites, la calomnie
- et la méchanceté forcées au silence, ou vous verrez mon crime
- entièrement à découvert. De quelque façon alors que vous puissiez
- décider de mon sort, Votre Majesté ne sera du moins exposée à
- aucun reproche; quand ma faute aura été ainsi prouvée, vous aurez
- droit devant Dieu et devant les hommes non-seulement de punir une
- femme parjure, mais encore de suivre votre nouvelle affection
- déjà fixée sur la personne qui m'a réduite où je suis. Je connais
- depuis longtemps votre penchant pour elle, et Votre Majesté
- n'ignore pas quelles étaient mes transes à ce sujet.
-
- «Si vous avez déjà pris une résolution à mon égard; s'il faut
- que, non-seulement ma mort, mais une odieuse calomnie vous assure
- la possession de celle en qui vous avez mis votre bonheur, je
- souhaite que Dieu vous pardonne ce grand péché, ainsi qu'à mes
- ennemis qui en auront été les instruments. Qu'il daigne ne vous
- pas demander, au jour du jugement universel, un compte rigoureux
- de votre cruauté envers moi! Nous paraîtrons bientôt l'un et
- l'autre à son tribunal, où, quelque chose que le monde pense de ma
- conduite, mon innocence sera pleinement démontrée.
-
- «Puissé-je porter seule ici-bas le poids de votre colère!
- puisse-t-elle ne pas s'étendre sur les irréprochables et
- malheureux serviteurs que l'on m'a dit être en prison, comme mes
- complices! C'est l'unique et la dernière prière que j'ose vous
- adresser. Si jamais je trouvai grâce devant vos yeux, si jamais
- le nom d'Anne Boleyn fut agréable à vos oreilles, accordez-moi la
- faveur que je sollicite et je ne vous importunerai plus ni de mes
- gémissements, ni de mes vœux. Je me contenterai de les élever au
- ciel pour qu'il vous prenne sous sa garde, et qu'il dirige toutes
- vos actions.
-
- «Votre loyale et toujours chaste épouse, de sa triste prison de la
- Tour.
-
- «Anne BOLEYN.»
-
- Le 6 mai 1536.
-
-Le roi ne répondit que par un acte d'accusation contre la reine et ses
-prétendus complices.
-
-Le 12 mai 1536, sept juges et seize jurés se réunirent à Westminster
-pour prononcer leur verdict sur Norris, Brereton, Weston et sur Mark
-Smeaton. De ces jurés, huit étaient du comté de Kent et huit du comté
-de Middlesex, parce que les adultères imputés à la reine avaient été
-commis, selon l'_indictment_, tantôt à Hampton-Court dans le territoire
-de Middlesex, tantôt à Greenwich dans le territoire de Kent. Les
-trois gentilshommes Norris, Brereton et Weston affirmèrent hautement
-leur innocence et celle de la reine. Ils eurent tous dans la voix
-l'accent chevaleresque. Norris, par un timbre plus sonore d'honneur
-et de conscience, toucha plus vivement son auditoire. Mark Smeaton
-fut un lâche. Il déclara que lui et la reine étaient coupables. On
-lui avait promis la vie pour cette calomnie et on ne lui confronta
-pas Anne Boleyn, tant on craignait qu'il ne se rétractât ou qu'elle
-ne le confondît! Les juges et les jurés étaient sous la terreur. Ils
-feignirent de croire que les prévenus avaient couché chacun plusieurs
-fois avec la reine soit à Greenwich, soit à Hampton-Court, qu'ils
-avaient mal parlé du roi et ourdi un complot contre lui. Ces crimes
-avérés, ils condamnèrent Norris, Brereton et Weston, comme nobles, à
-être décapités; et Mark Smeaton, comme roturier, à être pendu.
-
-Ce ne fut que trois jours après, le 15 mai, que la reine et son frère
-furent jugés dans une salle de la Tour, par une commission spéciale.
-Cette commission se composait de vingt-six lords parmi lesquels siégea
-le comte de Wiltshire, père de la reine et du vicomte de Rochefort. Le
-duc de Norfolk, en qualité de grand sénéchal, présidait l'assemblée. Il
-avait à sa droite le chancelier Audley, à sa gauche le duc de Suffolk.
-
-La reine fut accompagnée à la barre du prétoire par Kingston,
-lieutenant de la Tour, par lady Rochefort, une furie homicide, par lady
-Kingston, une femme généreuse, par Marie Wyatt, une amie d'enfance, de
-prison et d'agonie. La reine n'avait pas de défenseur.
-
-Elle marcha lentement jusqu'à son fauteuil. Son maintien était grave,
-son regard modeste, mais assuré. Quand elle fut assise, sur un signe du
-duc de Norfolk, l'acte d'accusation déroula tous les attentats de la
-reine. Ces attentats si longuement énumérés peuvent se ramener à deux:
-adultères répétés de la reine avec son frère le vicomte de Rochefort,
-et avec Norris, Brereton, Weston, Mark Smeaton; machinations de tous et
-de chacun avec la reine contre la vie du roi.
-
-Anne était brave et spirituelle. Elle ne le fut jamais autant que
-dans cette formidable conjoncture. Sous l'ombre de l'échafaud son âme
-resplendit. Le péril ne l'offusqua point, il l'inspira plutôt. Elle
-se justifia mieux que ne l'eût fait un avocat. Elle fut éloquente,
-persuasive, irrésistible. Elle fut aussi mesurée qu'habile. Kingston la
-crut sauvée. Les lords cependant votèrent le bûcher ou le billot, au
-choix de Henri VIII.
-
-Lorsque la reine entendit sa sentence, elle ne s'avilit par aucune
-faiblesse. Seulement elle joignit les mains et s'écria:
-
-«O mon Dieu, vous savez, vous, que je ne mérite pas cette mort.»
-
-Elle s'adressa ensuite au tribunal:
-
-«Milords, dit-elle, j'ai toujours été une épouse fidèle. Que le Christ
-vous pardonne ce que vous venez de faire! Ceux que je plains plus que
-moi, c'est mon malheureux frère et ce sont ses compagnons non moins que
-lui. Mais puisque telle est la rigueur du destin, eux et moi nous nous
-retrouverons au ciel où nous prierons pour la prospérité du roi et du
-royaume.»
-
-Ce discours achevé, sur l'injonction du sénéchal, Anne renonça aux
-titres de marquise et de reine que Sa Majesté lui avait conférés.
-Elle détacha son manteau, elle déposa sa couronne avec facilité, et,
-de reine devenue femme, elle se retira simplement et fièrement, sans
-abattement et sans emphase.
-
-Son frère la remplaça aussitôt à la barre. Il subit le même arrêt. Il
-fut intrépide comme en un champ clos ou comme sur un champ de bataille.
-
-Ce beau jeune homme était un poëte et un soldat. Il reste de lui
-d'admirables vers et de vaillantes actions. Il n'avait jamais tremblé
-devant l'ennemi; il ne trembla pas davantage devant ses juges et devant
-le bourreau.
-
-Deux jours après son arrêt et celui de sa sœur, il électrisait ses
-compagnons sur l'échafaud. Il fut décapité avec Norris, Brereton et
-Weston. Aucun d'eux n'inculpa la reine. Mark Smeaton persista, lui,
-dans ses offenses. Il espérait échapper par là. On l'avait déçu. Il
-n'évita pas la corde. Il fut pendu, supplice ignoble dont il était bien
-digne, non comme plébéien, mais comme faussaire et comme imposteur.
-
-La reine, en apprenant son obstination contre elle, n'eut pas une
-imprécation, elle n'eut qu'une pitié.
-
-«J'ai peur pour son âme, dit-elle, car il a menti!»
-
-Le jour même de ces cinq exécutions, Henri arracha le divorce à Cranmer
-qui avait tenté de ferventes supplications pour la reine.
-
-Un stratagème qui révèle bien Henri VIII, c'est qu'il fit condamner
-Anne Boleyn en qualité d'épouse pour crime d'adultère, et qu'après
-l'arrêt de mort il fit prononcer le divorce, ce qui effaçait le mariage
-et par conséquent l'échafaud. Mais le féroce Tudor maintint cette
-contradiction. Ce fut lui qui l'avait inventée, afin de déshonorer la
-reine en la tuant. Par le premier arrêt il l'immolait comme sa femme;
-par le second, il la flétrissait comme sa concubine. Double torture
-pour elle, et pour lui double plaisir!
-
-Cranmer souffrit en rédigeant la sentence de divorce. Anne Boleyn était
-la providence du schisme. Le primat était attaché à la reine, mais il
-l'était encore plus à la révolution religieuse. Il avait d'ailleurs un
-tempérament de diplomate. Il obéit donc au roi et proclama le divorce
-pour sauver la réforme du naufrage d'Anne Boleyn. L'héroïsme eût mieux
-valu à Cranmer et même à la réforme que cette habileté.
-
-Le divorce ne fut pas motivé dans le dispositif du jugement.
-
-Henri n'était pas embarrassé d'une inexactitude, quand elle le servait.
-Sa logique était toujours prête. Il fondait le divorce, selon les uns,
-dans ses liaisons précédentes avec Marie Boleyn, sœur d'Anne, ce qui
-rendait son mariage incestueux et partant nul; selon les autres, le roi
-supposait un engagement antérieur entre Anne Boleyn et Percy, malgré
-les dénégations du noble lord.
-
-La vraie cause était son caprice infernal qui l'emportait dans les bras
-de Jeanne Seymour. Sa fantaisie était sa seule loi. Dès qu'il l'avait
-reconnue, il se hâtait de la sanctifier par un sophisme et ensuite par
-un meurtre. Tel était ce Tudor, ce scélérat multiple auquel Bossuet ne
-reproche, avec le schisme, que la passion pour les femmes et dont il
-ose dire de sa bouche d'évêque: «Prince en tout le reste accompli.»
-Adulation coupable d'un superstitieux grandiose de la royauté,
-flatterie envers le crime, plus vile que le crime même!
-
-Voilà pourtant où le goût nouveau de Henri, la perversité de lady
-Rochefort, et les déclarations à l'article de la mort d'une Mme
-Wingfield, amplifiées frauduleusement par des témoins de seconde main,
-avaient réduit Anne Boleyn!
-
-Son frère n'était plus, ni ses complices supposés, sa fille était
-bâtarde par le divorce, et elle, elle était à l'avant-veille de
-l'échafaud (17 mai).
-
-Henri avait été bon prince. Il avait substitué le billot au bûcher. Il
-avait même désigné pour le supplice le plus expéditif et le plus adroit
-des bourreaux de l'Europe, le bourreau de Calais. Ce bourreau s'était
-embarqué le matin du 17, et il était le soir à Londres. Kingston en
-avait instruit la captive comme d'une diminution de peine.
-
-Ce fut Cranmer qui confessa la prisonnière. Elle était dans une émotion
-extraordinaire. Le crucifix ne la quitta pas un instant. Elle l'avait
-suspendu au mur de sa chambre et elle l'invoqua à toute heure.
-
-Le 18, elle lut et se fit lire par Marie Wyatt le psautier en vers,
-son livre de la Tour. Marie ressemblait à Wyatt son frère. Elle avait
-les traits fins, la tempe palpitante, la physionomie enthousiaste. Sa
-figure, si bien peinte par Holbein, était frémissante comme une lyre
-ou comme une âme. Marie était poëte et compagne. Elle rappelait à la
-reine les jours de la jeunesse, ces jours trop vite écoulés, où elles
-vivaient ensemble à Blickling avec leurs deux frères, et où tous les
-quatre se communiquaient soit leurs sentiments, soit leurs songes, soit
-les sonnets qu'ils avaient composés. Car ils étaient également les
-disciples de Pétrarque et de la reine de Navarre. Et maintenant que
-le psalmiste avait tout remplacé, Anne Boleyn trouvait plus doux le
-prophète hébreu sur les lèvres de Marie Wyatt.
-
-Elle regretta ses torts envers la reine Catherine d'Aragon et la
-princesse Marie. Dans un mouvement de cœur, elle s'agenouilla devant
-lady Kingston qu'elle avait forcée de s'asseoir, et elle lui dit:
-
-«Allez, madame, de ma part chez la princesse Marie, et, agenouillée
-devant elle comme je le suis devant vous, implorez le pardon de toutes
-mes offenses.»
-
-Elle mêlait de la grâce à tout. C'est le témoignage du lieutenant de la
-Tour. Elle disait de temps en temps:
-
-«Jésus, ayez pitié de moi.»
-
-Elle disait encore:
-
-«C'est injustement que je périrai.»
-
-Quand elle s'attendrissait, elle nommait sa mère et s'écriait:
-
-«Ah! ma mère, ma bonne mère, toi, tu mourras de ma mort.»
-
-C'est ici qu'il faut laisser parler Kingston. Parmi ses lettres à
-Cromwell, je rapporterai celle du 19 mai, jour de l'exécution:
-
- «Milord,
-
- «Vous me marquez de faire sortir de la Tour les étrangers. Mais
- le nombre des étrangers ne passe pas trente, la plupart désarmés.
- L'ambassadeur de l'empereur y avait un domestique lequel on a
- écarté poliment. Milord, si nous n'avons pas une heure fixe qui
- soit sue dans Londres, je pense qu'il y aura peu de monde (à
- l'exécution), et il me semble que ce peu de spectateurs serait le
- mieux, car je crois qu'elle protestera....
-
- «Ce matin, elle m'a fait venir pour être présent quand elle a
- pris le bon Dieu, afin que je fusse témoin de sa justification.
- Et comme j'écrivais cette lettre, elle m'a mandé et m'a
- dit:—«Monsieur Kingston, on m'annonce que je ne mourrai pas avant
- midi; j'en suis fâchée, car j'espérais être morte à cette heure-là
- et délivrée de tous mes maux.» Je lui ai dit que l'exécuteur était
- habile et qu'elle n'avait point de douleur à craindre, à quoi
- elle m'a répondu:—«On m'a avertie, en effet, que ce bourreau est
- savant dans son métier, et j'ai le cou petit.» Elle a mis ses
- mains autour en riant de tout son cœur.
-
- «Milord, j'ai vu bien des hommes et bien des femmes condamnés à
- mort. Ils étaient dans de grandes angoisses. Mais il me paraît
- que cette dame a beaucoup de joie à mourir. Son aumônier est
- continuellement avec elle depuis deux heures du matin. Voilà tout
- ce qui s'est passé. Je vous souhaite une santé parfaite.
-
- «Tout à vous, milord,
-
- «Guillaume KINGSTON.»
-
-Avant midi, elle s'assit à son bureau de prisonnière et elle traça
-rapidement ce dernier billet au roi:
-
- «Sire,
-
- «Vous m'avez toujours grandie. De simple demoiselle vous me fîtes
- marquise, de marquise reine, et de reine aujourd'hui vous me
- faites martyre.»
-
-A midi, elle sortit de sa chambre pour le supplice. Elle avait à la
-main son psautier en vers. Sa robe était de soie noire, son collet de
-dentelle comme ses manchettes. Elle portait un manteau de velours, et
-son bonnet de velours aussi était rejeté pittoresquement sur la nuque à
-la mode de la cour.
-
-Kingston marchait à la droite de la reine et derrière elle un groupe
-de quelques femmes, parmi lesquelles on distinguait lady Kingston et
-Marie Wyatt.
-
-Il y avait près du gazon vert de la Tour, où l'échafaud était dressé,
-des artisans de la cité, des bourgeois et des lords. Au premier rang,
-Anne distingua le duc de Suffolk, le duc de Richmond bâtard du roi,
-Audley le chancelier, Cromwell dont le fils avait épousé la sœur
-de Jeanne Seymour, et qui cependant n'était pas venu par plaisir,
-mais par ordre. Le lord-maire, les shérifs et les aldermen, tous les
-représentants des corporations qui avaient acclamé le couronnement de
-la reine étaient les spectateurs de sa ruine.
-
-Anne Boleyn, aussi majestueuse sur son échafaud que sur un trône,
-regarda la foule du haut des degrés qu'elle avait gravis sans l'aide de
-Kingston. Elle se recueillit un instant et dit:
-
-«Bon peuple chrétien, je vais mourir selon la loi. Je n'accuserai
-personne et je ne me justifierai pas des choses qui m'ont été imputées.
-J'aime mieux recommander le roi à Dieu. Que Dieu le protége et lui
-accorde un long règne. C'est un noble prince, le plus indulgent qui ait
-jamais été. Pour moi, il s'est toujours montré généreux. Ne vous mêlez
-pas de ma cause, ô bon peuple! En prenant congé de vous, je ne vous
-demande que vos prières.»
-
-Se tournant ensuite vers ses femmes, Anne leur dit:
-
-«Je vous exprime à toutes du fond de mon cœur ma reconnaissance. Ne
-m'oubliez pas; néanmoins soyez fidèles au roi et à celle qui sera
-demain votre nouvelle reine. Adieu, et suppliez le Seigneur Jésus qu'il
-me reçoive dans ses demeures.»
-
-Anne détacha son manteau, son collet, serra d'un ruban ses cheveux, et,
-attirant Marie Wyatt à qui elle avait donné son psautier et son anneau,
-elle la pressa d'une suprême étreinte. Elle se mit ensuite à genoux, se
-banda les yeux, posa la tête sur le billot en répétant avec de grands
-élancements vers l'invisible ami du ciel:
-
-_Deus meus, misericordia mea!_ «O mon Dieu, ma miséricorde!»
-
-La lourde hache alors tomba sur ce cou délicat et le trancha comme la
-tige d'un lis. La face d'Anne Boleyn eut des convulsions, ses paupières
-et ses lèvres remuèrent tragiquement quelques secondes, puis se
-glacèrent dans l'immobilité de la mort.
-
-Les spectateurs s'écoulèrent lentement sous l'effroi de ce qu'ils
-avaient vu. Les restes de la pauvre Anne furent ensevelis dans un
-coffre de bois d'orme et inhumés à la chapelle de Saint-Pierre. Minuit,
-pendant cette dernière cérémonie, sonna sinistrement à l'horloge de la
-Tour.
-
-C'en était fait d'Anne Boleyn. Elle n'avait été coupable qu'envers
-Catherine d'Aragon. Et encore ses fautes étaient des fautes de femme.
-Les crimes pour lesquels des lords barbares la condamnèrent étaient
-tous illusoires. Ces lords de Henri VIII descendirent aussi avant dans
-la bassesse et dans les attentats que les sénateurs de Tibère.
-
-Norfolk, conspirateur pour le parti catholique, fut le plus infâme de
-tous, lui, le frère de la comtesse de Wiltshire, et l'oncle d'Anne
-Boleyn.
-
-Mais n'y eut-il pas un juge plus infâme encore que Norfolk? N'y eut-il
-pas le comte de Wiltshire, au lieu d'un oncle, un père?
-
-C'est là, en effet, la plus grande énigme de ce procès plein d'énigmes.
-
-La présence du comte de Wiltshire parmi les juges de son fils, le
-vicomte de Rochefort et de sa fille Anne Boleyn, est incontestable.
-
-Le comte fut muet et morne sur son siège.
-
-Des historiens frivoles ou fanatiques ont maudit ce père impassible.
-Les plus indulgents ont gardé le silence.
-
-Je le romprai ce silence, et je dévoilerai ce mystère afin de rapporter
-des ténèbres à la lumière du jour l'honneur d'une famille. Comment
-a-t-on parlé d'un Brutus du despotisme? Comparaison fausse et d'un
-ordre trop différent! Brutus d'ailleurs montait sur son tribunal
-pour condamner son fils; le comte de Wiltshire monta sur le sien
-pour absoudre ses enfants, pour assurer, stoïcien de la tendresse
-paternelle, deux votes à l'indulgence, à l'équité.
-
-Interrogeons la situation et la diplomatie imperturbable de ces Boleyn.
-Il sera plus juste de les comprendre que de les insulter.
-
-Le vicomte de Rochefort meurt en héros et se tait sur le roi. Anne
-meurt en héroïne et ne se tait pas seulement sur le roi, elle le loue,
-elle le flatte. Le comte de Wiltshire entend les sentences capitales
-contre son fils et contre sa fille, et il ne cherche pas même à publier
-ses votes favorables: il les laisse dans l'ambiguïté. La comtesse de
-Wiltshire apprend le double arrêt de mort et elle se contient, elle
-n'éclate pas. Lâcheté, dites-vous;—non, c'est amour, magnanimité.
-
-Vous ne sentez donc pas pourquoi ceux qui connaissaient Henri VIII
-ont retenu leurs sanglots ou leurs mépris? c'est qu'ils songèrent à
-Élisabeth; ils se domptèrent pour ne pas lui nuire. Voilà le mot de
-cette grande énigme.
-
-Anne Boleyn a été mal attaquée et quelquefois mal défendue.
-
-Les choses humaines ne sont pas simples: elles sont très-complexes et
-très-enchevêtrées. Il ne faut pas briser le fil de l'histoire, il vaut
-mieux le démêler au milieu des inextricables nœuds des passions et des
-événements. Une critique impartiale et perçante à force de patience,
-rencontre les solutions les plus difficiles. Il y a souvent bien des
-larmes sous un sourire, et sous une soumission bien du pathétique.
-
-Le plus grand crime d'Anne Boleyn fut sa guerre à Catherine d'Aragon,
-dont elle déroba le trône et le bonheur domestique à la pointe de
-ses coquetteries françaises. Du reste, une femme charmante, enjouée,
-sérieuse et piquante, une amie des poëtes, une protectrice des arts,
-des sciences, des lettres et de la Réforme. Son frère, le vicomte de
-Rochefort était un jeune homme héroïque; son père, un ambassadeur
-consommé en fermeté, en adresse, en intelligence; sa mère, une
-grande dame, une Howard, chez qui la distinction n'étouffa jamais la
-générosité.
-
-Une préoccupation, je la constate, explique tout ce qui paraît
-inexpliquable dans des personnages si divers, et cette préoccupation du
-cœur, c'est la princesse Élisabeth.
-
-Pourquoi Anne Boleyn s'abstient-elle d'affirmer son innocence et
-d'accabler le Roi?
-
-Pourquoi le vicomte de Rochefort se borne-t-il à se disculper, sans
-récrimination contre son beau-frère?
-
-Pourquoi le comte de Wiltshire écoute-t-il le verdict fatal sans
-commentaire, ni cris, ni imprécations?
-
-Pourquoi la comtesse de Wiltshire, une mère, une Niobé chrétienne,
-réprime-t-elle les transports de sa douleur insondable?
-
-Pourquoi? c'est que tous évitent d'irriter Henri VIII. Ils craignent
-d'attirer la foudre sur la tête enfantine et sacrée de cette Élisabeth
-qui est la vierge prédestinée de leur race, et dont la jeune étoile,
-allumée déjà, sera l'étoile glorieuse de l'Angleterre.
-
-Voilà pourquoi les Boleyn souffrent en dévorant leur colère.
-
-Le coup de canon qui annonça le coup de hache frappé par le bourreau de
-Calais, à la tour de Londres, sur la reine Anne, désespéra le comte et
-la comtesse de Wiltshire; ils traînèrent quelque temps et ils moururent
-à peu de distance l'un de l'autre, dans leur château de Hever.
-
-Le même coup de canon soulagea Henri VIII en l'affranchissant. De la
-forêt d'Epping, où il chassait, le roi prêta l'oreille à la commotion
-lointaine. «Tout est fini,» dit-il, et il continua de chasser. Le soir,
-il soupa de grand appétit.
-
-Le lendemain, 20 mai 1536, Henri épousait Jeanne Seymour dans l'église
-de Tottingham. A cette distance de vingt-quatre heures entre un billot
-et un autel, il était tout habillé de blanc pour cette fête du mariage.
-
-Sire John Russel décrit avec complaisance l'auguste couple. Nous
-préférons à la plume du courtisan le pinceau d'Holbein, et ce sont les
-toiles du grand artiste que nous essayerons d'interpréter par la parole.
-
-Catherine d'Aragon était morte à quarante-huit ans au château
-de Kimbolton. Anne Boleyn avait été décapitée à trente ans dans
-l'intérieur de la tour de Londres.
-
-Jeanne Seymour, dont la naissance n'a pas de date exactement fixée,
-était à peu près de l'âge de la princesse Marie, et pouvait avoir,
-à l'époque de ses noces, une vingtaine d'années. Henri VIII avait
-quarante-cinq ans.
-
-Il profanait d'un regard hardi et curieux les teintes de pêche du
-visage de Jeanne et les ondes dorées de ses cheveux. Sous ce regard
-impatient, la belle fiancée baissait modestement ses yeux bleus voilés
-par de longs cils.
-
-La figure de Jeanne (crayons de Windsor) est d'un ovale exquis, la peau
-d'une délicatesse diaphane. Les joues sont fraîches et vermeilles, d'un
-velouté éclatant, d'un jeune duvet. Le nez est aquilin. Les sourcils
-sont d'un dessin léger. Les prunelles vives, pures, suaves, brillent
-dans leurs orbites de saphir d'une lueur vacillante et sont timides
-comme les pupilles du faon. La bouche virginale voudrait parler, mais
-elle n'ose. Un effroi secret erre sur ces lèvres écarlates. Jeanne
-voit-elle la hache entre elle et le roi? Craint-elle d'interroger celui
-qui promet le trône et qui donne la mort?
-
-Voilà cette incomparable Seymour dont Anne Boleyn fut si jalouse.
-
-Voici maintenant Henri Tudor.
-
-Le temps l'avait touché de sa main pesante. Il était beau encore, et,
-bien qu'alourdi, il n'était pas pétrifié. Il avait sous les plumes
-de sa toque où les deux roses s'entrelaçaient réconciliées, l'aspect
-imposant, blasé, vitreux et farouche d'un empereur romain.
-
-Ce roi de Windsor, le palais aux tours colossales, était cependant
-un moderne de la Renaissance. Il n'avait qu'un rival en lubricité,
-c'était son frère, le roi de Fontainebleau, la résidence olympienne aux
-pavillons de brique et de porphyre. L'un et l'autre prince, le Tudor et
-le Valois, ont visages d'hommes, mais ils ont les jambes velues du dieu
-Pan. Ce sont des faunes couronnés. François Ier a été peint par Titien;
-Henri VIII par Holbein.
-
-Les grands artistes sont redoutables: ils mettent les âmes sur leurs
-toiles.
-
-François Ier n'est qu'un libertin gentilhomme. Henri VIII est un
-libertin diabolique. Le plaisir irritait en lui la cruauté; ses
-caresses étaient des préludes d'agonie, et faisaient jaillir du sang.
-Du chevet où sa tête reposait près de la tête des reines, il rêvait
-pour le cou blanc de cygne de ses femmes le billot de la Tour de
-Londres.
-
-Henri est très-massif en 1536; il porte plusieurs poids accablants, le
-sceptre, la tiare, et, avec ces fardeaux de roi et de pontife, beaucoup
-de chair et beaucoup de scolastique. Il n'est pourtant pas écrasé; il
-n'est que surchargé. La vie est puissante en lui comme un élément;
-elle surabonde de vices qui bouillonnent jusqu'au crime; son moindre
-caprice, soit de tendresse, soit de théologie, le rend assassin. Il
-faut l'aimer uniquement et penser comme lui sous peine de mort.
-
-Son front a des plis impitoyables; ses yeux humides, voluptueux et
-faux, guettent le moment fatal; son nez respire les cachots et le
-carnage; ses sourires sont des amorces perfides; sa bouche n'a pas
-moins de condamnations que de baisers; ses lèvres en feu, ses fortes
-mâchoires et son menton palpitant décèlent à la fois l'impudicité, la
-gloutonnerie et la vengeance. Toute cette physionomie est très-dure;
-elle est rugissante dans la colère, surtout par le renflement de la
-gencive inférieure, qui est comme le signe de la bête féroce.
-
-Les paroles de ce tyran sont mortelles. Quand il ne peut convaincre,
-il tue; il tue quand il n'aime plus. Quand il aime, il torture. Le
-ministre qui se glisse dans son palais, le primat qui pénètre dans
-sa chapelle, la femme qui entre dans son lit ne savent point s'ils
-sortiront vivants. Le bruit de ses pas, le son de sa voix, l'éclair de
-son regard, le tressaillement de sa face, sont autant de terreurs. Le
-peuple, le parlement, la cour, la maîtresse, l'épouse, les enfants de
-ce Tudor sont toujours dans la crainte. Tout le monde tremble devant
-ce despote comme devant un fléau de Dieu. Ni la peste n'est plus
-insidieuse, ni la foudre plus prompte.
-
-Henri VIII ne se réjouissait que dans le mal qu'il colorait
-d'orthodoxie. Selon la légende, il avait sept démons: le démon de la
-jalousie, le démon de la cruauté, le démon de l'embûche, le démon de la
-théologie, le démon de l'orgueil; il avait par-dessus tous ces démons,
-le démon de l'or, Mammon, et le démon de la luxure, Astarté.
-
-Il s'éprit sensuellement de sa nouvelle compagne qu'il préférait
-hautement à celles qui avaient déjà partagé sa couche. «Catherine,
-disait-il, était une Espagnole, Anne une Française. Jeanne est une
-Anglaise, une Anglaise de teint, d'origine, de manières, de vertu; et
-il n'y a vraiment qu'une Anglaise qui convienne à un roi d'Angleterre.»
-
-Henri ne se lassera point de Jeanne. Il ne la conservera pas assez pour
-cela. Elle, du moins, évitera le prétoire, les cachots et l'exil.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
- Paul III dédaigné par Henri Tudor.—La princesse Marie
- domptée.—Jeanne Seymour et les deux filles du roi.—Acte du
- parlement sur la succession à la couronne.—La jeune reine console
- Henri VIII de la mort du duc de Richmond et de la révolte du
- Nord.—Naissance d'Édouard.—Mort de Jeanne Seymour.—La duchesse
- de Longueville, mère de Marie Stuart.—Les couvents.—Leurs
- superstitions, leurs fraudes.—Henri VIII les dépouille et les
- disperse.—Il vole jusqu'aux morts.—Thomas Becket.—Le roi maintient
- son schisme entre le pape et Luther.—Ce schisme, une arme
- terrible avec laquelle Henri tue à droite et à gauche.—Cranmer
- et la Bible.—Lambert, son opposition, son supplice.—Lettre de
- Paul III.—Le cardinal Reginald Polus.—Ses frères, sa mère.—Les
- six articles.—Courage de Cranmer.—Norfolk.—Gardiner.—Son
- portrait.—Catherine Howard.—Cromwell et Cranmer.—La princesse
- de Clèves.—Son portrait.—Hans Holbein.—Quatrième mariage du
- roi.—Les courtisans et les évêques.—Répudiation de la princesse
- de Clèves.—Disgrâce et exécution de Cromwell.—Amour du roi pour
- Catherine Howard.—Elle promet à son oncle, le duc de Norfolk, son
- intervention pour le pape auprès de Henri VIII.
-
-
-A la mort d'Anne Boleyn, Paul III avait recommencé à espérer. Au lieu
-de lancer contre Henri la bulle d'excommunication qui dormait au
-Vatican, il lui envoya des messages d'adulation que le roi dédaigna.
-
-Il fut inflexible aussi pour sa fille Marie, à moins qu'elle ne se
-soumît entièrement. Elle lui écrivit plusieurs fois par l'intermédiaire
-de Cromwell et finit par désarmer son père aux trois conditions qu'il
-exigea impérieusement. Elle le reconnut, lui Henri Tudor, pour le
-seul chef de l'Église. Elle relégua le pape au rang de simple évêque
-de Rome, et, chose plus impie! elle consentit à déclarer que sa mère
-Catherine d'Aragon n'avait été qu'une concubine, puisque le premier
-mariage du roi était incestueux. A ce prix, la princesse Marie rentra
-en grâce et Jeanne Seymour l'accueillit en sœur. La reine fut plus
-tendre encore pour la petite Élisabeth si tragiquement orpheline, et
-auprès de laquelle il lui semblait qu'elle devait remplacer Anne Boleyn.
-
-Le roi lui-même traitait bien ses filles, tout en les flétrissant
-de bâtardise, et en assurant par un acte du Parlement la couronne
-aux enfants de Jeanne Seymour ou de toute autre femme qu'il pourrait
-épouser. Dans sa servilité plus que dans sa politique, le Parlement
-prévoyant le cas où le roi n'aurait pas de postérité, l'investit du
-droit de se choisir un héritier ou une héritière par testament.
-
-La jeune reine se laissait conduire de résidence en résidence. Elle
-tenait successivement sa cour dans tous ces palais où elle obéissait
-autrefois, où elle commandait maintenant. Le roi la promenait à cheval
-dans ses forêts féodales, ou en bateau sur la Tamise, le fleuve de
-presque toutes ses demeures. Jeanne Seymour était une perpétuelle
-et charmante distraction pour Henri, très-éprouvé alors par la mort
-de son fils naturel le duc de Richmond qu'il adorait, et par les
-troubles qui agitèrent le nord du royaume. Dans ses douleurs et dans
-ses ennuis, Henri redoublait de passion pour Jeanne. Il était de
-complexion amoureuse, et malgré l'embonpoint, malgré un ulcère dont
-il était affligé, malgré les soins du règne et de l'Église, il se
-livrait en jeune homme au plaisir en y mêlant étrangement les élans
-d'une sensibilité hypocrite et les arguties d'une casuistique barbare.
-Il oublia peu à peu le duc Richmond, et il pacifia l'insurrection des
-paysans et des seigneurs soulevés par les moines contre sa suprématie.
-
-Tandis que les révoltés, qui s'étaient confiés aux diplomates du roi,
-étaient pendus ou décapités par ses bourreaux, la reine Jeanne Seymour,
-après seize mois de mariage, accoucha d'un fils auquel Henri donna le
-nom d'Édouard (12 octobre 1537). Le roi était transporté d'aise. Il ne
-se possédait pas. Il répandait à poignées les grâces autour de lui. Il
-créa comte d'Hertford sir Édouard Seymour, le frère aîné de la reine,
-qu'il avait déjà fait lord Beauchamp. Sir John Russel devint lord
-Russel, sir William Fitz Williams, comte de Southampton, et sir William
-Paulet, lord St John.
-
-Le roi proclama son fils Édouard prince de Galles. Ce fils n'était
-pas d'une maîtresse comme le duc de Richmond qu'il avait pleuré; non,
-il était de la reine. Il avait perdu un bâtard et il retrouvait un
-successeur légitime, à l'abri de toute attaque. Il avait donc enfin un
-autre lui-même à qui il pourrait léguer le trône. Cette main d'Édouard
-saisirait son sceptre, cette tête ceindrait sa tiare. Sa dynastie se
-perpétuerait de mâle en mâle dans les siècles. Quelle perspective
-éclatante!
-
-Elle fut obscurcie tout à coup par un malheur. La reine Jeanne mourut
-quelques jours après ses couches (24 octobre). Le roi fut navré.
-François Ier l'ayant complimenté de la naissance d'Édouard, Henri le
-remercia comme père en gémissant comme époux.
-
-«La Providence, écrivit-il à son frère de Fontainebleau, a meslé cette
-grande joye avec l'amaritude du trépas de celle à qui je devais ce
-bonheur.»
-
-Henri, du reste, ne tarda point à se résigner. Un fils lui eut semblé
-plus irréparable qu'une femme.
-
-Dès le mois de novembre, après quelques semaines de deuil, il demanda
-la duchesse douairière de Longueville, Marie de Lorraine, qui fut la
-mère de Marie Stuart. La duchesse, au grand étonnement de Henri VIII,
-le refusa. Elle préféra sans hésiter à ce Tudor vieux et implacable le
-jeune et chevaleresque Jacques V. Henri fut si surpris et tellement
-offensé du choix de Marie de Lorraine, qu'il lui interdit de débarquer
-à Douvres et de traverser l'Angleterre pour se rendre en Écosse.
-
-Il passa sur les couvents sa mauvaise humeur.
-
-Il avait obtenu du Parlement de 1536 la propriété de tous les biens
-meubles et immeubles des abbayes. Il acheva son œuvre. Il avait dissous
-les petits monastères, il dispersa les grands.
-
-C'était un admirable plan, s'il l'eût exécuté avec tous les
-dédommagements aux moines et tous les tempéraments que Cranmer lui
-conseillait. Mais la spoliation des établissements de main morte qu'il
-aurait justifiée par l'équité, il l'envenima par la dérision et par la
-violence.
-
-Les prétextes ne lui manquaient pas. Il les exploita très-habilement
-et très-âprement. Les mœurs des couvents étaient dissolues, leurs
-entreprises sur l'héritage des familles incessantes.
-
-Les fraudes pieuses s'étaient multipliées à l'infini et les
-escroqueries burlesques avaient usurpé partout une sorte d'autorité
-traditionnelle. Le sanctuaire était une caverne de négoce et d'astuce.
-Chaque monastère avait sa légende et chaque légende était un impôt
-avilissant sur la crédulité publique. Les registres notés par lord
-Herbert sont curieux à consulter.
-
-Onze couvents montraient la ceinture de Notre-Dame, et huit son lait
-incorruptible. Ici, c'était le canif de saint Thomas, là ses bottes,
-ailleurs son feutre. Ailleurs encore le fer de lance qui perça le
-sein du Christ, ailleurs son sang divin dans une fiole transparente;
-ailleurs aussi l'oreille de Malchus et mille autres amulettes sacrées.
-Ces choses ne guérissaient pas les malades et remplissaient les coffres
-des abbayes.
-
-Le roi se fit un grief de tous ces manèges. Il confisqua les abbayes,
-garda les meilleures et distribua les moindres. Il en donna au poëte
-Wyatt, au chancelier Audley, à Culpepper, à sir Thomas Cheney, à
-Cromwell et à cent autres. Il revendiquait pour lui les angelots,
-les statuettes, les mitres et les crosses d'or, les émeraudes, les
-rubis, les saphirs, les vases de vermeil, les burettes, les calices,
-les chandeliers, les soleils d'argent, les missels et les crucifix
-précieux. Il était très-amateur de perles fines. C'était un acte de
-bon courtisan que de lui en indiquer. Parmi celles qu'il reçut des
-commissaires, il y en avait une qui fut estimée plus de sept mille
-livres sterling.
-
-Il y eut des fondations que Henri VIII ruina complétement; des
-abbés et des moines qu'il poursuivit avec d'atroces rigueurs; des
-évêques, des archevêques, morts depuis des siècles, sur lesquels il
-s'acharna particulièrement. Thomas Becket lui avait toujours déplu
-comme séditieux. Il le fit juger et condamner dans son sépulcre. Il
-le dégrada de sainteté. Il l'expulsa souverainement de l'almanach.
-Il le chassa du ciel. Il défendit qu'on le priât ou qu'on l'appelât
-bienheureux, sous peine de la potence ou du billot. Cette censure
-posthume infligée à Thomas Becket, Henri dépouilla la châsse de
-l'archevêque enseveli et porta au doigt sur une bague le plus illustre
-diamant de cette châsse, un diamant qui avait été offert au prélat par
-le roi de France Louis VII.
-
-Sous le gouvernement de cet audacieux Tudor, six cent cinquante
-monastères, deux mille chapelles et plus de quatre-vingts collèges
-suspects furent abolis. Il accrut par là ses revenus de plus d'un
-million et demi de livres sterling, et il enrichit ses palais des
-chefs-d'œuvre d'art les plus achevés de l'Angleterre.
-
-Entre Gardiner qui essayait de remonter du schisme à l'orthodoxie
-romaine et Cranmer qui s'efforçait de descendre du schisme à l'hérésie
-allemande, Henri VIII oscillait. Il était le schisme même, le schisme
-vivant, incarné. Il haïssait également le pape et Luther. Il avait
-l'air de croire tantôt Gardiner, tantôt Cranmer, ces deux rivaux
-d'influence, et il ne croyait ni l'un ni l'autre. Il demeurait à la
-même place. Seulement il lui était agréable de pendre ou de décapiter,
-selon les rangs, soit les papistes, soit les hérétiques. Il était un
-bourreau féodal, un bourreau de cour, fort scrupuleux sur l'étiquette
-et sans souci de l'humanité.
-
-Henri VIII était l'homme de l'immobilité. Il retint dans les
-constitutions de l'Église anglicane, la présence réelle, l'invocation
-des saints, le purgatoire et le célibat des prêtres. Il ne refusait
-presque à Gardiner, le chef du parti rétrograde, que Paul III pour
-pontife. Et cependant il inclinait aux persuasions de Cranmer, le chef
-des novateurs. Il n'était pas insensible au charme, à l'onction, à la
-candeur du primat qui eut assez d'autorité pour faire décréter, sans la
-désapprobation du roi, dans l'assemblée du clergé, ce principe de vie
-de la Réforme: «L'Écriture sainte doit être la seule règle de la foi.»
-
-Cranmer poussa plus avant. Il s'efforça de convaincre le roi qu'il
-fallait favoriser en Angleterre la traduction, l'impression et la
-circulation de la Bible. Henri VIII avait soumis le livre saint, comme
-l'Église, aux caprices d'un despotisme qui permettait et qui défendait
-tour à tour. Il se vendait à peine entre deux persécutions quelques
-centaines d'exemplaires de cette Bible que le même peuple répand
-aujourd'hui à plus d'un million d'exemplaires dans tous les idiomes et
-dans toutes les contrées.
-
-L'archevêque de Cantorbéry obtint pour chaque paroisse, puis pour
-chaque famille une Bible en anglais. Cette Bible était celle de
-Tyndale, autrefois proscrite, et que l'on réhabilita par le nom
-apocryphe de Thomas Matthew. Cranmer protégea ainsi et accéléra plus
-qu'aucun autre réformateur la multiplication de la Bible. Il avait
-deviné la portée immense d'une telle propagation. Ce n'est pas un
-de ses moindres mérites d'avoir tant contribué à la diffusion des
-Écritures dans tout l'univers. C'était dès lors encourager, étendre,
-consacrer le premier des droits: le droit d'examen, et la première des
-libertés: la liberté de conscience.
-
-Hélas! Henri VIII n'écoutait pas souvent Cranmer. Si Gardiner n'était
-pas tranquille, le primat ne l'était guère davantage. Le roi avait
-contre les deux opinions des fantaisies exterminatrices. Il promenait
-de l'une à l'autre la corde, la hache ou le feu.
-
-L'une des exécutions qui soulevèrent le plus la pitié publique fut
-celle de Nicholson qu'on nommait aussi Lambert.
-
-Il avait étudié pour être prêtre. Il était resté en route, tandis que
-beaucoup de ses condisciples étaient arrivés au sacerdoce des âmes.
-Son génie lui sembla supérieur à sa fortune. Il n'était qu'un maître
-d'école fort pauvre, mais il se croyait un grand théologien. Il parlait
-au peuple avec une chaleur singulière. La fièvre était son inspiration.
-Il était célèbre dans son quartier et même dans Londres. Sa voix, ses
-gestes, ses hardiesses de doctrine plaisaient à la foule et alarmaient
-le clergé. Lambert avait déjà plus d'une fois payé de la prison ses
-imprudences.
-
-Rien ne le corrigeait de la dialectique religieuse. Sa question de
-prédilection était _la présence réelle_. Ce dogme lui paraissait une
-erreur monstrueuse contre laquelle il ne cessait de s'élever. Protester
-était son devoir, et il l'accomplissait à ses risques et périls.
-
-Malgré son indulgence, l'archevêque de Cantorbéry, à qui on avait
-dénoncé Lambert, ne put se dispenser de le citer à son tribunal. Il
-aurait craint de se trop compromettre. Lambert comparut et l'archevêque
-se contenta de lui adresser une réprimande.
-
-Lambert ne l'accepta point. Moitié fanatisme, moitié orgueil, il
-voulait être jugé. Il en appela au roi. Contristé de cette témérité
-dont il prévoyait les suites, Cranmer eut une conversation intime
-avec le maître d'école. Il lui représenta tout le danger de sa
-détermination. Il lui conseilla doucement, avec effusion, de s'en
-tenir à la juridiction archiépiscopale. Il lui prédit que le roi ne se
-bornerait pas à un blâme et pourrait bien lui infliger la mort. Lambert
-fut aveugle et sourd. Il persista dans son appel.
-
-Henri VIII saisit avec plaisir cette occasion de trôner comme pape.
-Il rassembla autour de lui dans la grande salle de Westminster tous
-les dignitaires de la couronne, les magistrats, les pairs laïques et
-ecclésiastiques. Avant de s'asseoir, il dit en montrant ses évêques
-anglicans:
-
-«Voilà mon sacré collège.»
-
-Chacun était vêtu avec pompe comme pour une solennité. Le roi était
-coiffé d'un diadème surmonté des deux roses. Il était habillé de satin
-blanc, et les gardes aussi étaient en blanc, selon le costume de parade.
-
-Lambert fut amené. Le roi lui demanda s'il convenait que le corps du
-Christ fût dans l'eucharistie.
-
-«Non, répondit Lambert, le Christ n'est pas physiquement dans l'hostie,
-car il ne saurait être en même temps au ciel et sur la terre.»
-
-Le roi reprit:
-
-«Il est écrit: «Ceci est mon corps.» Ces paroles t'accablent.» Henri
-fit signe alors à Cranmer de continuer le débat. Lambert disputa
-contre dix évêques. Les prélats louaient le roi et foudroyaient
-Lambert. Gardiner, Sampson et Stokesley luttèrent de sophismes, de
-barbarie et d'absurdités.
-
-Henri VIII qui avait commencé la discussion la termina.
-
-«Es-tu convaincu? s'écria le logicien de Windsor.
-
-—Je recommande mon âme à Dieu et ma vie au roi, dit Lambert.
-
-—Recommande-toi à Dieu seul, dit le farouche Tudor. Choisis: Il te faut
-penser comme moi ou mourir.
-
-—Je mourrai donc,» reprit Lambert.
-
-Le malheureux sectaire fut condamné au bûcher. Gardiner excitait le
-roi à la rigueur. Cranmer l'inclinait à la clémence. L'archevêque de
-Cantorbéry avait tout le mérite de sa bonté, car à cette époque il
-admettait, à l'exemple de Luther, la présence réelle; il ne la rejeta
-qu'en 1543. Le roi prononça le supplice. Cromwell formula et lut
-l'arrêt fatal.
-
-Le pauvre Lambert fut brûlé vif (1538). Quand les flammes lui
-eurent consumé les jambes et les cuisses, deux des gardes du roi le
-soulevèrent du poteau à la pointe des lances et le laissèrent retomber
-sur les charbons ardents où il fut réduit en cendres.
-
-Un ministre presbytérien qui retournait en Écosse tandis que je
-revenais en Angleterre, me raconta à Berwick, touchant le martyre de
-Lambert, une particularité qui ne sera pas déplacée ici.
-
-Le généreux sacramentaire avait une sœur qu'il chérissait et dont il
-était aimé tendrement. Elle lui avait donné une branche de myrthe
-arrachée à un arbuste de leur mère. Lambert, en souvenir de la famille,
-ne quitta ce talisman domestique ni en prison, ni à Westminster, ni
-même au supplice.
-
-Pendant qu'il brûlait, sa branche qu'il tenait brûla aussi. Seulement
-la branche et les feuilles crièrent en se tordant parmi les étincelles
-du brasier; lui, pria sans pousser un gémissement. Pensant à sa mère, à
-sa sœur et au Christ, il confessa obstinément sa vérité et il la scella
-de son trépas volontaire. Magnifique destinée que celle des martyrs!
-Qu'ils se nomment Fisher, Morus ou Lambert, dans une foi diverse ils
-ont la même bonne foi et ils sont les meilleurs d'entre les hommes.
-Il est doux de les admirer ces héros de l'immortalité et de Dieu; il
-serait beau de leur ressembler, fût-ce aux plus humbles!
-
-Nous avons constaté que Paul III, depuis le billot d'Anne Boleyn,
-comptait sur une réconciliation avec Henri VIII. Il ne négligea aucun
-manège pour surprendre et séduire le roi. Il ne recula devant aucune
-honte. Dans une lettre à Casale, l'ambassadeur britannique, il exalta
-le bourreau des moines et des saints.
-
-«Il est impossible, écrit le pape, qu'un prince qui réunit en sa
-personne tant de vertus, qui a rendu tant de services à la république
-chrétienne soit abandonné du ciel....
-
-«Qu'il ne doute pas de mon cœur! Jamais je n'eus l'intention de
-désobliger en rien Sa Majesté, bien que depuis quelque temps je n'aie
-pas à me louer des actes du roi envers le siège apostolique. Si j'ai
-conféré le chapeau de cardinal à Fisher, c'était par témoignage
-d'affection envers le roi et non pour le menacer. J'avais besoin dans
-mon collège de cardinaux d'hommes distingués par leurs lumières: c'est
-l'usage que chaque nation y soit représentée par un cardinal, et je
-jetai les yeux sur un évêque anglais dont le livre contre Luther
-jouissait d'une grande autorité. Je m'étais trompé, je l'avoue....»
-
-Henri VIII méprisa ces avances trop obséquieuses de la papauté, et il
-n'y répondit qu'en cherchant de nouveau à entraîner François Ier dans
-le schisme.
-
-Paul III eut alors recours à d'autres moyens.
-
-Il entoura de toute sa bienveillance Reginald Polus. C'était un cousin
-de Henri VIII. Son père avait épousé Marguerite, comtesse de Salisbury,
-une nièce d'Édouard IV. Reginald avait donc dans les veines le sang
-des Plantagenets. Il était resté fidèle à Rome contre les révoltes de
-Henri VIII. Il avait même composé un livre où il foulait aux pieds la
-suprématie du roi. Il y disait qu'il était plus méritoire de faire la
-guerre à ce Tudor qu'aux hérétiques et même au Turc.
-
-Sous ce zèle catholique très-sincère il y avait une ambition. Élevé au
-cardinalat, Polus aspirait plus haut. Il était de la maison d'York par
-sa mère. Pourquoi ne porterait-il pas à son tour la couronne? Pourquoi
-ne choisirait-il pas pour femme lady Marie, avec des dispenses du pape?
-C'était une princesse orthodoxe. Une fois sur le trône de l'Angleterre,
-elle et lui pourraient enfin restituer la tiare à Paul III et lui
-rendre tous ses droits sur l'île schismatique.
-
-Ces plans du cardinal Polus étaient approuvés à Rome. Il entretenait
-des correspondances innombrables. Il conspirait par de hardis agents en
-Angleterre. L'un des frères du cardinal, sir Geoffrey Polus, dénonça
-secrètement à Henri VIII tout le complot. Le roi ne se croisa pas les
-bras. Il se hâta de tout abattre par un bill d'_attainder_ de son
-Parlement et par les haches de son prévôt. Les députés, les pairs et
-les bourreaux étaient également dociles. Sur un geste de Henri, ils
-condamnèrent et décapitèrent après lord Courtney, lord Mountague, un
-autre frère du cardinal Polus, et leur mère, la comtesse de Salisbury
-elle-même, une Plantagenet, la dernière de cette illustre race. Chose
-tragique entre toutes! elle périt à soixante-dix ans, sur l'ordre
-de Henri Tudor, son cousin, par la main du bourreau, et selon les
-révélations de sir Geoffrey Polus, l'un de ses fils.
-
-Henri VIII était le schisme fait homme. Il se précipitait tantôt à
-droite, tantôt à gauche, frappant à coups redoublés hérétiques et
-papistes. C'était le théologien de la mort.
-
-Quand, après le supplice de Lambert, il eut décimé la maison et la
-faction du cardinal Polus, il tenta de prouver au monde qu'il était
-le plus impartial des princes et le plus ferme des catholiques. Or
-le catholicisme pour lui consistait à renier le pape autant que
-Luther, mais à ne pas toucher aux dogmes. Ces dogmes que repoussait
-l'Allemagne, Henri VIII les dressa en six articles et les imposa
-barbarement à tout son peuple sous peine du gibet, du billot ou du
-bûcher.
-
-Jésus-Christ est corporellement dans l'eucharistie.
-
-La communion sous les deux espèces n'est pas indispensable, puisque le
-Sauveur est tout entier dans chacune des espèces.
-
-Le prêtre ne doit pas avoir de femme.
-
-Les vœux de chasteté sont inviolables.
-
-Les messes privées sont bonnes et d'accord avec l'Écriture.
-
-La confession auriculaire est utile et même nécessaire.
-
-Voilà le statut de sang que le Parlement rendit en 1539, à l'unanimité
-moins une voix. Cette voix fut celle de Cranmer. Il combattit trois
-jours le bill à la chambre haute, et, malgré un avertissement de Henri
-VIII qui lui fit dire de s'absenter, l'archevêque demeura, s'excusant
-de désobéir sur ce motif que son devoir n'était pas moins de voter que
-de parler. Ce moment de la vie de Cranmer fut héroïque. Il fallait que
-Henri VIII eût une grande estime pour le prélat; car il lui laissa la
-tête sur les épaules après cette résistance magnanime.
-
-C'était l'évêque de Winchester, Gardiner, qui avait insinué et même
-rédigé le bill. Il avait voulu ruiner la Réforme dans ses principes et
-perdre Cranmer qui était marié. Le primat, qui avait combattu la loi,
-lorsqu'elle était en discussion, y déféra, dès qu'elle fut promulguée,
-et renvoya sa femme en Allemagne. Le roi écarta les accusations de
-Gardiner contre l'archevêque de Cantorbéry. «Je le connais, dit Henri
-VIII, Cranmer vaut mieux que vous tous. Il a la candeur d'un enfant et
-le zèle d'un apôtre. Il a rejeté mon bill, j'en conviens: C'est que sa
-conscience l'y forçait, car il est naturellement pour moi.»
-
-Gardiner fertile en piéges et adroit aux noirceurs, échoua plus d'une
-fois devant l'affection du roi pour le primat.
-
-L'évêque de Winchester très-lié avec le duc de Norfolk voulut pousser
-loin la fortune des six articles. Il désirait ruiner Cranmer et le duc
-désirait de son côté ruiner Cromwell. Comment parvenir à leurs buts?
-Ils ne le pouvaient sans l'amour. Ils songèrent naturellement à une
-charmante nièce du duc de Norfolk, à Catherine Howard pour auxiliaire.
-
-Norfolk, le plus illustre des lords anglais par sa naissance, son
-crédit et ses territoires, avait besoin de Gardiner comme d'un second.
-Gardiner était orateur, écrivain, casuiste et légiste. Sous ses
-respects officiels pour le duc, il cachait une domination réelle. Après
-avoir contribué par ses insolences contre Rome à faire l'Angleterre
-schismatique, il aspirait par ses brigues à la refaire papiste.
-
-Il était persévérant. Au premier abord, il attirait l'attention et même
-la crainte. Son aspect répandait autour de lui une sombre inquiétude.
-
-La taille de Gardiner était ployée sous les années comme sous des
-fardeaux. Cependant il savait la redresser, dès qu'une passion
-le piquait au cœur. Son attitude voûtée était enveloppée, presque
-dissimulée par une longue robe très-ample dont chaque pli recelait des
-stratagèmes.
-
-La tête osseuse du prélat, non moins courbée que sa taille, paraissait
-s'incliner sous un poids prodigieux d'ambition. Ses cheveux ras étaient
-recouverts d'une calotte noire surmontée d'un chapeau souple rabattu
-sur le front. Ce front est aussi hardi pour braver que l'oreille est
-grande pour écouter, que les yeux sont clairs pour observer. Sont-ce
-des pensées de dogme ou des pensées de vengeance qui étincellent
-dans ces regards redoutables? Leur expression à la fois égoïste et
-sacerdotale provoque autant d'aversion que de terreur. Les pommettes
-saillantes et sauvages, les joues creusées par l'envie, le nez bas
-comme un museau, le mouvement de tout le visage vers la terre donne
-à la physionomie déprimée quelque chose de moins qu'humain. Sous la
-moustache grise, la bouche perfide et violente ne s'entretient pas avec
-Dieu; elle semble parler à des démons, à des espions ou bien encore
-au bourreau. Cet évêque n'inspire aucune confiance, malgré la majesté
-de cette longue barbe blanche qui lui descend sur la poitrine et qui
-rendrait tout autre que lui si vénérable.
-
-Quoi qu'il en soit, ce grave personnage combinait avec le duc de
-Norfolk l'avenir. Ils avaient décidé qu'ils gouverneraient le roi par
-Catherine Howard et que par cette enfant pétrie de grâce et d'audace
-ils restitueraient l'Angleterre au pape.
-
-Cromwell les prévint.
-
-Il cherchait, lui aussi, à sauvegarder la Réforme par une femme.
-Approuvé de Cranmer, il s'adressa à la sœur du duc de Clèves, l'un des
-princes luthériens d'Allemagne.
-
-Le vicaire général avait envoyé au duc un négociateur habile et à
-Madame Anne un grand peintre, Hans Holbein.
-
-Pendant que le diplomate sondait le terrain, l'artiste traçait le
-portrait. Ce portrait sur ivoire qu'Holbein reproduisit ensuite sur une
-toile immortelle (musée du Louvre), Cromwell en fut ravi.
-
-Qui ne connaît ce chef-d'œuvre?
-
-La princesse est très-jeune, beaucoup plus jeune que les vingt-quatre
-ans qu'elle avait. Elle est debout; ses mains jointes prient Dieu qu'il
-la protége. Son visage est pur et ingénu. La mélancolie allemande y
-respire. Les yeux rêveurs d'Anne songent à la nuageuse Tamise qui ne
-vaudra peut-être pas les flots bleus du Rhin. Un doute erre sur la
-bouche mystérieuse et colore les joues naturellement pâles de cette
-fille du Nord. Elle est revêtue de velours et coiffée par anticipation
-d'un bonnet à la mode d'Angleterre. Le bonnet, qui n'est pas un
-colifichet mais presque un diadème, ajoute à la beauté de la princesse
-une majesté qui la rehausse.
-
-Ce portrait d'Anne de Clèves a le calme et la profondeur de certaines
-eaux dormantes. Comme tous les portraits d'Holbein, il est une
-résurrection, qui pour être tranquille, n'en est pas moins saisissante
-et souveraine.
-
-Cromwell montra cette peinture à l'archevêque de Cantorbéry, puis
-au roi. Henri VIII se passionna. Le vicaire général multiplia les
-protocoles et les noces furent arrêtées.
-
-La princesse débarqua à Douvres le 31 décembre 1539. Henri ne put
-contenir son impatience. Il partit sous un déguisement pour Rochester.
-Il y vit la princesse avec consternation. Il la trouva gauche, vieille,
-étrange. Dans son dépit, il oublia de lui offrir la fraise de dentelle,
-le manchon et la fourrure de martre zibeline qu'il avait choisis pour
-elle. Il la salua, la regarda et se retira vite. «Holbein est un
-traître, disait-il au duc de Suffolk et à lord Russell. Et Cromwell!
-comment a-t-il pu m'abuser de la sorte?»
-
-Il retourna seul à Greenwich. Le lendemain, la princesse l'y suivit. Il
-ne voulait point l'épouser. Il ne s'y décida que par des considérations
-politiques. Il ne fallait point outrager les princes d'Allemagne.
-«C'est une cavale de Flandres, s'écriait Henri. Un gibet pour Holbein!
-Moi, le roi, je suis trompé; vierge ou non, elle me déplaît.»
-
-Le mariage s'accomplit lugubrement, le 6 janvier 1540. Le roi coucha
-avec la reine, mais le lendemain, il dit à Cromwell: «Elle est
-aujourd'hui ce qu'elle était hier. _Talem eam reliqui qualem inveni._»
-
-Malgré son dégoût, Henri ne chassa pas la reine de sa chambre. Ils n'y
-eurent même qu'un lit. Ils étaient époux selon l'étiquette et nullement
-selon la nature.
-
-Quelle vie que celle d'Anne de Clèves! Dédaignée la nuit, elle était
-insultée le jour. Le roi ne l'emmenait avec lui ni à la promenade ni à
-la chasse. Elle ne savait ni chanter, ni danser comme Anne Boleyn ou
-Jeanne Seymour; elle ne savait que coudre et broder comme Catherine
-d'Aragon. Elle faisait du matin au soir de la tapisserie ou d'autres
-ouvrages à l'aiguille. Elle ne parlait à personne et personne ne
-lui parlait. Elle ignorait l'anglais et tout le monde autour d'elle
-ignorait l'allemand. Les courtisans et ses propres dames d'honneur s'en
-moquaient. Elle avait toujours envie de pleurer.
-
-Cette situation ne pouvait durer au delà de quelques mois.
-
-La princesse, en travaillant, en faisant sa tâche, était offusquée
-d'images mornes ou funèbres. Tantôt l'isolement terne de la
-répudiation, tantôt les éclairs de la hache obsédaient sa pensée. Le
-roi n'était pas moins soucieux. Il tourmentait les solutions de ce
-mariage et il aspirait à une issue.
-
-Au milieu de cette impasse, il devint amoureux. Il avait aperçu
-souvent Catherine Howard. Il la remarqua et s'en éprit à un dîner chez
-Gardiner. Ce prélat s'était entendu avec Norfolk pour remettre en
-présence le roi et la jeune fille. Elle avait été bien instruite et
-elle n'était pas novice. Elle eut des coquetteries irrésistibles. Elle
-joua son rôle à merveille.
-
-Henri sentit alors le poids de Cromwell et le poids d'Anne de Clèves.
-Comment s'en alléger?
-
-Jusque-là il n'avait pas cédé à son ressentiment contre Cromwell.
-Il l'avait même créé comte d'Essex. Ce fils du peuple avait la
-préséance sur tous les lords. Il n'était primé que par les princes
-du sang. Le duc de Norfolk le méprisait et le haïssait de toute la
-morgue aristocratique de la maison des Howard. Animé par Gardiner, il
-dénonça le vicaire général au roi, comme coupable de haute trahison.
-Henri aurait éconduit l'évêque de Winchester et le duc de Norfolk, il
-aurait peut-être résisté à sa propre vengeance; mais comment affliger
-Catherine Howard? Elle lui demandait si agréablement la tête de
-Cromwell! Le roi la lui livra.
-
-Le 12 juin 1540, Norfolk en pleine chambre des pairs s'approcha de
-Cromwell tout investi d'une faveur croissante. Le duc saisit le bras du
-vicaire général et lui dit: «Au nom du roi, milord, je vous arrête.»
-Cromwell regarda le duc en face et le suivit sans aucun trouble à la
-porte de la chambre. Là, Norfolk confia le vicaire général au shérif
-qui conduisit l'accusé à la Tour.
-
-Le 19 juin, le prisonnier était condamné à mort. Le Parlement refusa de
-l'entendre. Corruption, usurpation d'autorité, concussion, hérésie, on
-lui supposa tous les crimes. Le seul Cranmer intercéda pour lui auprès
-du roi, et ce fut en vain.
-
-Henri n'avait pas le temps de compatir à d'autres peines que les
-siennes. Il aimait Catherine Howard. Comment l'épouser? Car il fallait
-bien qu'il l'épousât, puisqu'il l'aimait. Il n'y avait qu'un obstacle,
-Anne de Clèves. Les courtisans plaignaient le roi. N'était-il pas
-inouï qu'une princesse de Clèves s'opposât au bonheur d'un si grand
-monarque? Tous étaient navrés. Ils se désespéraient des chagrins de
-leur maître. C'étaient des lâches et des flatteurs plus abjects que
-des laquais abjects. Ni un vice, ni un crime ne leur coûtait, si par
-là ils espéraient plaire. Ils avaient toutes les complaisances. Ils
-dévoraient tous les dédains. Il y avait en eux de l'imprévu à force de
-vileté. La scélératesse les sauvait de la fadeur. Ils ne rougissaient
-que d'une fausse mesure. Le succès même infâme était leur morale. Peu
-leur importait d'être moqués, bafoués du roi, pourvu qu'ils en fussent
-distingués. Ils eussent préféré un soufflet à un oubli. Ils admiraient
-Henri VIII dans le bien et dans le mal; ils l'admiraient d'avance
-dans le possible et dans l'impossible. Ils avaient le culte du roi et
-ils l'adoraient avec ignominie. Ils avaient même la fatuité de leur
-bassesse et de leur zèle.
-
-Ils s'inquiétaient tout haut de l'embarras du roi entre Anne de Clèves
-et Catherine Howard. Leur devoir était de l'en tirer. Ce fut l'un d'eux
-qui prononça le premier le mot de divorce. Henri VIII fut enchanté. Il
-avait bon cœur, et le divorce le dispensait du billot.
-
-Le divorce fut adopté par le roi et gagna comme un incendie. Henri
-avouait familièrement, avec bonhomie, à l'oreille des évêques, des
-pairs et des dames qu'il avait été surpris, et qu'il n'avait pas donné
-à son mariage un consentement intérieur. Le divorce était trop juste.
-C'était à qui l'indiquerait ou le voterait. Il y eut une émulation
-universelle.
-
-Les courtisans avaient été les prophètes serviles de la turpitude
-anglaise à cette époque. Il se passa alors entre le roi et le clergé
-une comédie prodigieuse que le parlement se hâta de sanctionner et dont
-le dénoûment fut le divorce.
-
-Le 9 juillet 1540, cent cinquante évêques et docteurs, après mûre
-délibération adressaient leur conclusion à Henri VIII.
-
- «Sire,
-
- «Nous pensons que le mariage entre Votre Majesté et la noble
- dame Anne de Clèves est vicié, annulé, invalidé par un contrat
- antérieur entre la princesse et le marquis de Lorraine (hypothèse
- commode mais chimérique).
-
- «D'après des preuves qu'on nous a fournies, lors de ce mariage
- avec Anne, il n'y a pas eu de la part de Votre Majesté
- consentement parfait, entier; vous avez été trompé, lorsqu'on
- en dressa les conditions, par des récits exagérés d'une beauté
- imaginaire, par des tableaux hyperboliques d'attraits fabuleux;
- l'acte de la célébration vous a été comme arraché par des
- considérations politiques, quand au dedans vous luttiez contre
- cette union.
-
- «Considérant d'ailleurs que le mariage entre les deux époux n'a
- pas été consommé d'abord et n'a pu l'être plus tard, par un
- véritable empêchement, ce que nous savons pertinemment;
-
- «A ces causes: Nous archevêques, évêques, doyens, archidiacres et
- autres membres du clergé, par la teneur des présentes, déclarons
- que Votre Majesté n'est aucunement liée par un mariage nul
- et invalide, et que, sans prendre d'autres conseils, et s'en
- rapportant à l'autorité de l'Église, elle peut contracter une
- autre union avec quelque femme que ce soit. C'est notre sentence à
- nous qui représentons le clergé et la docte communion de l'Église
- anglicane, sentence que nous tenons pour vraie, juste, honnête et
- sainte.»
-
-Le roi délié par son clergé, le fut aussi par son Parlement et rentra
-dans la plénitude de sa liberté.
-
-Henri était à Greenwich et la reine à Richmond. Le 11 juillet, les
-ducs de Norfolk et de Suffolk, Audley le chancelier, et Gardiner se
-présentaient à la résidence d'Anne de Clèves. Ils étaient venus sur la
-barge du duc de Suffolk. Ils annoncèrent à la princesse avec précaution
-la dissolution du contrat qui l'avait unie à Henri VIII. Elle perdit
-connaissance. Cet évanouissement dura peu. La princesse retrouva
-bientôt son flegme et écouta tranquillement la communication des lords.
-Le duc de Norfolk lui apprit que le roi lui faisait don du château et
-du parc de Richmond et lui constituait une rente perpétuelle de quatre
-mille livres sterling. Le duc de Suffolk ajouta que Sa Majesté au lieu
-du titre de sa femme lui décernait le titre de «sa sœur adoptive.»
-
-La princesse, réfléchissant qu'il valait mieux être répudiée que
-décapitée, accepta toutes ces faveurs du roi. Elle lui écrivit pour le
-remercier, lui rendit son anneau et manda sans amertume à son frère que
-tout s'était fait de bonne intelligence entre elle et Henri. Le roi lui
-laissant la faculté de retourner à Clèves, elle préféra Richmond, soit
-qu'elle ne voulût pas affliger sa première patrie du spectacle de son
-humiliation d'épouse, soit qu'elle crût sa pension viagère plus assurée
-en Angleterre qu'en Allemagne.
-
-Anne avait d'abord été si malheureuse comme femme, qu'elle ne tarda
-pas à se féliciter de n'être que sœur. Elle s'établit avec bienséance
-dans ce nouvel état. Elle l'ennoblit par son affabilité et par ses
-vertus. Elle était aussi instruite que naïve. Son caractère droit et
-vrai ne touchait à la diplomatie que par les lenteurs. Comme elle
-n'avait de vivacité sur rien, sa vanité souffrit moins de sa déchéance.
-Elle aimait à faire des politesses et à en recevoir. Tout le monde
-les lui avaient refusées à Greenwich et les lui accorda à Richmond
-par imitation du roi. Cette princesse du reste était bien Allemande.
-Elle lisait au coin de son feu, l'hiver; dans la belle saison, elle
-songeait sous ses arbres séculaires à l'ombre desquels elle s'asseyait
-et d'où elle regardait couler la Tamise, un autre Rhin. Elle eut la
-philosophie de la répudiation, comme Catherine d'Aragon en avait
-conservé jusque dans l'agonie l'indignation opiniâtre et pour ainsi
-dire la fureur sacrée.
-
-Thomas Cromwell ne fut pas moins courageux à sa manière.
-
-Ce fut le 28 juillet (1540) qu'il monta sur l'échafaud de Tower Hill.
-Sa dernière et pathétique lettre à Henri VIII était demeurée sans
-réponse. Il avait inutilement imploré la pitié du prince qui néanmoins
-fut remué. Près du billot et de la hache, Cromwell dit au peuple:
-«J'ai offensé Dieu et le roi. Priez pour Henri VIII et pour le prince
-Édouard; priez pour moi, pauvre pécheur. Je ne suis pas un luthérien;
-je meurs orthodoxe.»
-
-Ces derniers mots étaient à l'adresse du roi et signifiaient, dans
-le langage du temps: catholique anglican ou schismatique. Après ces
-paroles, le vicaire général subit son supplice avec intrépidité. Il
-avait proféré tout ce qui devait rejaillir en grâce sur son fils et
-émouvoir le roi. Il avait visé juste aux prétentions théologiques et
-aux sentiments de Henri. Aussi quelques mois étaient à peine écoulés,
-que Gregory Cromwell, l'aîné des enfants du vicaire général, fut fait
-baron et pair du royaume.
-
-L'ancien soldat du connétable de Bourbon avait commencé en aventurier.
-Ministre de Henri VIII, il vécut en politique plein d'initiative, de
-décision, et de vigueur; il mourut en père. Il sauva l'avenir de son
-cher Gregory par l'humilité et les adresses de ses suprêmes discours.
-
-Sous la pesanteur d'un flibustier, Cromwell avait les sagacités d'un
-légiste et les prestesses d'un courtisan. Il avait eu le goût plutôt
-que la foi de la Réforme. Il ne la propagea pas par conscience, mais
-par entraînement de hardiesse. Il le prouva avant le supplice, sur
-l'échafaud où, lui luthérien, préféra son fils à Dieu et se rétracta
-pour attirer sur sa race les faveurs du roi.
-
-Le duc de Norfolk s'empara de toute l'influence de Cromwell sur
-Henri. Gardiner l'excitait. Tous deux regrettaient le schisme et se
-proposaient de l'user dans une évolution vers le Vatican. Cranmer
-et la Réforme se turent. Une ennemie plus dangereuse que Gardiner
-et Norfolk les menaçait. Cette ennemie était une jeune fille d'un
-aspect plus adolescent encore que son âge. Elle avait dix-huit ans et
-n'en paraissait pas plus de quatorze. Son père était Edmond Howard.
-Orpheline de bonne heure, elle avait été élevée par sa grand'mère, la
-douairière de Norfolk. Elle s'occupait fort peu de théologie et ne
-se souciait guère plus du catholicisme que du protestantisme, mais
-elle avait promis au duc de Norfolk de faire une rude campagne pour
-le pape. Il était digne d'une patricienne de combattre au profit
-de la tradition. C'était le sentiment du vieux duc et Catherine le
-partageait. Il lui semblait charmant surtout d'être reine, et, tout en
-s'amusant, de mener le roi et le royaume.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
- Cinquième mariage du roi.—Catherine Howard.—Son portrait.—Illusion
- de Henri VIII.—Dénonciation de Lassels.—Lettre de Cranmer au
- roi.—Procès de la reine.—Son courage, sa mort.—Supplice de
- lady Rochefort.—Le catholicisme perd en Catherine Howard sa
- meilleure espérance.—Cranmer.—Affection de Henri VIII pour son
- primat.—Le roi épouse Catherine Parr, sa sixième femme.—Elle est
- calviniste.—Le danger de sa théologie avec Henri.—Comment elle
- se sauve.—Jane Grey à Bradgate.—La forêt de Charnwood.—Légende
- sur lord Thomas Grey.—Tendresse de la reine pour Jane.—Arrivée de
- la princesse à la cour.—Derniers mois de Henri VIII.—Le comte de
- Surrey.—Son portrait.—Prison de Norfolk.—Mort du roi et délivrance
- du duc.—Henri VIII.
-
-
-Catherine Howard avait ensorcelé Henri VIII. Selon son habitude, il
-l'avait épousée un peu trop tôt. Il allait vite en passion. Dès le 8
-août 1540, quelques semaines après son divorce avec Anne de Clèves et
-le trépas de Cromwell, le roi déclara son nouveau mariage. Alourdi
-d'embonpoint, rongé d'un ulcère à la jambe gauche, il se réveilla tout
-à coup de ses défaillances. Catherine l'avait ressuscité. Il ne la
-quittait presque pas. Il prodiguait pour elle les fêtes, les galas, les
-bals, les voyages. Lui qu'une lèpre dévorait, il s'habillait de damas,
-il se coiffait de plumes, il se parait de diamants. Il se faisait beau
-à merveille. Car il se croyait aimé non comme roi, mais comme homme,
-aimé pour lui-même. Catherine le lui persuadait, elle le flattait, le
-caressait, l'enchantait, l'exaltait, le rendait insensé. Elle avait
-une expérience précoce et des ardeurs impétueuses. Elle déployait des
-ressources et des témérités de courtisane.
-
-Son caractère avait un tour unique de nonchalance et de pétulance.
-Elle semblait endormie et elle éclatait soudain de coquetterie et
-de résolution. Aimable, gaie, entreprenante, elle avait parfois des
-langueurs redoutables. Elle était un composé de pavots et de salpêtre
-dont les infiltrations se succédaient en elle pour assoupir ou pour
-illuminer ses heures. Elle avait un instinct de débauche, un esprit
-frivole, lorsqu'il n'était pas diabolique, un tempérament d'imagination
-autant que de sens et de volupté. Elle était partout un souffle de vie.
-Elle électrisait les promenades, la table, la musique, les danses, les
-comédies, jusqu'à l'étiquette. Elle était héroïque aux rendez-vous de
-galanterie. Elle avait alors une bravoure de champ clos. Elle était
-folle de son âme et de son corps.
-
-Holbein ici, selon sa coutume, achève l'histoire d'un coup de pinceau.
-Il a laissé un délicieux portrait de Catherine Howard.
-
-Elle n'était pas d'une beauté fière comme Catherine d'Aragon, ni d'une
-beauté piquante comme Anne Boleyn, ni d'une beauté suave comme Jeanne
-Seymour, ni d'une beauté naïve comme Anne de Clèves, mais d'une beauté
-mobile, insidieuse, imprudente. Son front est aristocratique, son nez
-à la Roxelane est étourdi. Son teint s'allume à la fièvre du plaisir,
-ses yeux couleur des lacs lancent des flammes humides. Ses cheveux d'un
-blond roux étincellent. Sa bouche est amoureuse et diplomatique: elle
-brûle et elle trompe. Elle jure et elle se parjure. Elle promet et elle
-ment. Elle appelle les baisers. Elle se moque d'un tyran trop mûr et
-elle sourit aux pages, aux lords, aux artistes, les instruments de son
-caprice insatiable, les jouets de ses rapides désirs.
-
-Le roi ne s'apercevait de rien et ne doutait pas de Catherine. Il la
-désignait aux comtés qu'il parcourait avec elle. Il la présentait
-partout avec effusion. N'était-ce pas la perle de la noblesse et de la
-royauté? Henri VIII était convaincu de la tendresse de Catherine. Il
-se flattait que pas une des pensées de la reine ne s'égarait hors du
-cercle de sa personne et qu'elle était absorbée en lui comme en un
-Dieu. Ce despote blanchissant serait ridicule, s'il n'était pas si
-tragique.
-
-Son séjour à York et dans tout le diocèse d'York fut une ovation
-perpétuelle. Henri se rendait le témoignage d'avoir atteint l'apogée
-de la gloire et du bonheur. Il convenait qu'il était le plus éminent
-pontife, le plus sage roi, le mari le plus heureux du monde entier.
-C'est du tourbillon de ces chimères qu'il rentra dans son palais
-d'Hampton-Court.
-
-L'effroi s'était emparé des réformateurs et des réformés d'Angleterre.
-Aussi implacable que le duc de Norfolk et que l'évêque de Winchester,
-Catherine Howard était plus dangereuse. Elle était toute-puissante.
-Que ne tenterait-elle pas? Elle avait obtenu la tête de Cromwell. Qui
-l'empêcherait de solliciter la ruine du protestantisme? Voilà ce que se
-disaient entre eux les novateurs.
-
-Au plus fort de leur épouvante, un homme obscur demanda une audience
-à l'archevêque de Cantorbéry. Cet homme s'appelait Lassels. Il avait
-une sœur qui, assurait-il, était restée longtemps au service de la
-duchesse douairière de Norfolk et qui savait sur Catherine Howard des
-choses à perdre la reine et à sauver le saint Évangile. «Quelles sont
-ces choses, dit le primat?—Eh! bien, répondit Lassels, miss Catherine,
-n'ayant plus ni père ni mère, recueillie par son aïeule, a fait du
-château de ses ancêtres un lupanar. Dès l'âge de quinze ans, elle y a
-eu plusieurs amants à la fois et parmi eux Culpepper son cousin, Mannoc
-un musicien et Deheram un page. Ce dernier «a couché plus de cent nuits
-avec elle.» Qu'on arrête les coupables et qu'on les interroge, ajouta
-Lassels. Moi, je me constitue prisonnier pour soutenir ma dénonciation
-et pour les confondre.»
-
-Cranmer était bon et noble. Son premier mouvement fut de se taire.
-Mais il était responsable de l'avenir de la Réforme. Il alla trouver
-ses amis Audley, le chancelier, et Édouard Seymour, comte d'Hertford,
-le beau-frère du roi. Tous deux furent d'avis de tout révéler à Henri
-VIII. Cranmer s'étant rallié à leur sentiment, stipula du moins qu'en
-préservant la Réforme par cette accusation, ils chercheraient tous à
-préserver la reine. Il n'y avait qu'à supposer un contrat antérieur
-avec l'un de ses amants pour faire prononcer le divorce, au lieu de la
-mort.
-
-Cette délibération finie et Lassels captif, le primat chargé d'annoncer
-au roi la terrible vérité, la raconta dans une lettre. A l'issue de la
-messe, il remit lui-même au monarque le pli scellé de son sceau. Le roi
-fit voler le cachet, lut, pâlit, hésita quelques secondes et ordonna
-l'enquête. Il ne s'emporta pas contre le primat qu'il respectait et
-qui avait fait son devoir. Il lui dit seulement qu'il méprisait la
-calomnie, et que, s'il ouvrait une procédure, c'était afin de connaître
-tous les calomniateurs de sa chère Catherine et de les exterminer.
-Deheram, Mannoc, Culpepper furent aussitôt saisis et conduits à la
-Tour. Deheram se confessa coupable. Mannoc dévoila plus d'horreurs que
-le primat n'en soupçonnait. Culpepper se réfugia dans le silence. Le
-roi foudroyé sous l'évidence cria, pleura et sanglota. Il souffrit plus
-encore dans son amour-propre que dans son amour. Il relégua la reine
-à Sion-House, une ancienne abbaye que Henri avait donnée et reprise
-à l'évêque de Londres. La prisonnière nia tout d'abord, mais il fut
-prouvé qu'elle s'était livrée comme fille et comme reine à plusieurs.
-Elle avait gagné trois de ses femmes et lady Rochefort qui, près de
-l'alcôve où elle recevait ses favoris, veillaient sur ses plaisirs.
-Lady Rochefort, pendant que le roi était à Lincoln avait introduit dans
-la chambre de la reine, à onze heures du soir, le brillant Culpepper
-et il ne s'était retiré qu'après quatre heures du matin. Catherine lui
-avait fait présent cette nuit-là d'un bonnet de velours brodé de sa
-main.
-
-Il n'en fallait pas tant à Henri VIII et à son Parlement pour
-multiplier les supplices. Deheram et Mannoc furent pendus; Culpepper
-fut décapité. Les têtes de ces malheureux séchèrent à la pointe des
-hallebardes sur le pont de Londres.
-
-La douairière de Norfolk, sa fille la comtesse de Bridgewater, le lord
-William Howard et sa femme furent, soit ruinés par la confiscation de
-leurs biens, soit jetés dans les cachots.
-
-La reine et la vicomtesse de Rochefort furent condamnées au billot.
-
-Le 10 février (1542), le duc de Suffolk descendait la Tamise de
-Sion-House à la Tour. Il avait dans sa barge une femme enveloppée de
-longs voiles. C'était la reine d'Angleterre. Elle fut écrouée dans la
-sombre prison.
-
-Elle n'atténua pas ses fautes de jeune fille, mais elle affirma
-solennellement qu'elle n'avait point trahi Henri VIII. Ce fut Longland,
-évêque de Lincoln qui assista la jeune reine à ses derniers moments (12
-février). Elle se repentit en Jésus-Christ et mourut avec l'héroïsme
-des hommes de sa maison. C'était une moins vive intelligence que
-sa cousine Anne Boleyn, mais ce fut un étonnant courage. Elle fut
-très-brave devant le bourreau et regarda sans frisson la hache d'acier
-qui allait teindre de son sang le gazon de la Tour.
-
-Lady Rochefort, maudite et méprisée de tous, fléchissant sous le
-remords de ses jours et de ses nuits, s'écria: «Je vais enfin expier
-le crime d'avoir poussé injustement à cette place où je suis mon mari
-et Anne Boleyn, le frère et la sœur innocents.»
-
-Catherine Howard ne se reprochait qu'un vice, et lady Rochefort se
-reprochait un forfait atroce: voilà pourquoi son repentir fut mille
-fois plus poignant que celui de la reine.
-
-Le trépas de la cinquième femme de Henri VIII raffermit l'hérésie.
-Gardiner fit le mort. Le duc de Norfolk, en courtisan, se détourna de
-Catherine Howard, la fille de son frère, comme il s'était détourné
-d'Anne Boleyn, la fille de sa sœur. De parent il ne connaissait plus
-que le roi. Ce dévouement aussi faux qu'abject fut son bouclier.
-
-Cranmer respira. Il regrettait seulement de n'avoir pas réussi à
-substituer le divorce au billot. Il voulut obstinément sans la pouvoir,
-la réduction de la peine. Le Tudor fut implacable.
-
-L'archevêque de Cantorbéry était le prélat que Henri chérissait et
-honorait le plus. Le roi le défendait au besoin.
-
-Un jour, il força un membre des communes qui avait insulté le primat en
-pleine assemblée, à se rétracter et à faire des excuses à l'archevêque.
-
-Un autre jour, il feignit d'accueillir une pétition contre Cranmer.
-A l'instigation de Gardiner et du duc de Norfolk, des chanoines de
-Cantorbéry et des juges de paix du comté de Kent offrirent au roi de
-démontrer la complicité du primat dans l'hérésie. Henri ne refusa
-pas leur mémoire, ce qui combla de joie Norfolk et Gardiner, mais au
-lieu de méditer ce mémoire dans son cabinet, il demanda sa barge. Il
-le parcourut en attendant et dépêcha un message au primat afin de
-l'avertir de sa visite. Cranmer était à son palais de Lambeth sur
-la rive opposée à Whitehall. Il se hâta vers le bord de la Tamise
-pour recevoir le roi qui le prit dans sa barge, en l'invitant à une
-promenade sur l'eau. Le prélat ne fut pas plutôt assis, que Henri lui
-dévoila tout le complot et les auteurs du complot au nombre desquels
-il rangeait Gardiner et Norfolk. «Voilà, dit le roi, vos accusateurs,
-faites-en des accusés. Je ratifierai leurs juges lorsque vous les aurez
-choisis. Leur châtiment sera certain et je ne m'y opposerai pas.»
-Cranmer s'efforça de calmer le roi et de lui persuader que son secret
-désir était de ne pas se venger.
-
-Un autre jour encore, Gardiner et Norfolk étant revenus à la charge,
-entraînèrent Wriothesley, lord chancelier par la mort d'Audley, le
-comte de Surrey, et Bonner, évêque de Londres. Tous insinuèrent au roi
-d'envoyer Cranmer à la Tour. Ils affirmèrent que non-seulement il était
-hérétique, mais qu'il n'y avait pas dans toute l'île un plus ardent
-fauteur d'hérésie. Henri VIII consentit à ce que les lords de son
-conseil fissent une citation à l'archevêque, se réservant, lui, de le
-remettre à la garde de Kingston, s'il y avait réellement culpabilité.
-Pendant que Gardiner dressait ses batteries contre son rival, le roi
-manda Cranmer de Lambeth à Whitehall. Il lui révéla tout et lui dit:
-«Comment repousserez-vous leur réquisitoire.—Sire, par la vérité.—Elle
-ne suffit pas. Ils auront de faux témoins. Vous avez la candeur
-d'un enfant et je sens bien que mon intervention sera nécessaire.
-Présentez-vous, demandez à être confronté avec vos dénonciateurs. On
-ne vous exaucera pas: Déclarez alors que vous en appelez à moi. Si
-cet appel est rejeté, montrez mon anneau que voici.» Henri daignant
-passer cet anneau redoutable au doigt du primat, Cranmer se rendit à
-la sommation des lords. Ils le laissèrent à dessein dans l'antichambre
-comme un criminel parmi les valets. Admis enfin devant ses collègues,
-ils essayèrent de l'intimider et de l'écraser sous une horreur factice.
-Ils repoussèrent toutes ses supplications, la confrontation avec les
-dénonciateurs et l'appel au roi. Ils se disposaient à le diriger sur
-la Tour d'où un seul prisonnier sortit de tous ceux qui entrèrent
-dans cette forteresse durant le règne de Henri VIII. Soudain Cranmer
-étendit le bras et l'anneau royal étincela aux yeux des lords. Ils
-levèrent aussitôt la séance et se rendirent avec le primat dans le
-cabinet du monarque. Henri ne leur ménagea pas les objurgations. «Ce
-n'est pas facilement que vous m'ôterez mon plus honnête serviteur,
-s'écria-t-il en désignant l'archevêque. Nul d'entre vous ne saurait
-lui être comparé. S'il condescend à vos avances, à vos excuses, ne
-tardez pas.» Tous s'empressèrent autour du primat qui leur tendit
-successivement la main. Le duc de Norfolk ayant dit au roi que les
-lords du conseil et lui-même ne voulaient que donner à l'archevêque
-l'occasion d'une justification éclatante: «C'est bien, reprit le roi;
-si vous traitez ainsi vos amis, je ne souhaite pas d'en être.»
-
-Cranmer ne négligea pas de fixer les bonnes dispositions de Henri en se
-fortifiant auprès de lui par une sixième femme qu'il lui fit épouser au
-mois de juillet 1543.
-
-Cette femme était Catherine Parr, fille du chevalier Thomas Parr,
-veuve de lord Latimer. Elle avait beaucoup de réserve et ne manquait
-cependant pas d'élan. Elle était sacramentaire dans le cœur. Elle
-avait des affinités d'opinions avec Anne Ascew qui avait quitté Kyme
-son mari pour prêcher dans les carrefours et dans les salons. Anne
-fut un des plus séduisants apôtres de l'hérésie. Elle avait emporté
-dans son courant la belle duchesse de Suffolk, mère de Jane Grey et la
-reine Catherine Parr. Cette généreuse Anne Ascew, ne compromit pas ces
-grandes dames et ne livra pas leurs noms aux captieux interrogatoires
-de Wriothesley. Elle souffrit la torture et le supplice du feu plutôt
-que de se démentir. Ce qui est admirable, c'est qu'elle n'entraîna
-personne dans le martyre. Elle se contenta de le subir avec une
-constance surhumaine.
-
-Catherine Parr sauvée par le silence d'Anne Ascew, était une
-providence pour Henri VIII. Elle le soignait. Elle pansait elle-même
-l'ulcère qu'il avait à la jambe gauche. Elle le servait à table où
-il mangeait plus qu'aucun de ses courtisans, et, comme son régime de
-glouton l'avait fort appesanti, la reine suivait le fauteuil roulant
-qui transportait le roi des appartements aux jardins du palais.
-Partout Catherine l'entretenait de sa douce voix et l'amusait par des
-discussions théologiques où elle excellait.
-
-Le rôle était périlleux. Catherine se laissait aller de temps en temps
-aux nouveautés et ne le cachait pas assez.
-
-Une après-dînée, lord Gardiner engagea l'escarmouche avec la reine.
-Henri s'en mêla. Catherine répondit d'abord à l'évêque de Westminster,
-puis elle résista même au roi et se retira. Le Tudor resta quelques
-minutes taciturne. S'adressant ensuite à Gardiner:
-
-«Je suis, dit-il, inquiet de la conscience de ma femme.
-
-—Et moi autant que vous, sire, reprit l'évêque de Winchester. La reine
-est sur la limite de l'hérésie.»
-
-A ce moment, Wriothesley s'étant glissé dans le cabinet du roi, fut mis
-au courant de tout et interrogé par le prince. Le chancelier appuya
-l'évêque, ajoutant que la reine était un centre d'opposition religieuse
-et peut-être politique.
-
-«Que faire donc? dit le roi.
-
-—L'enfermer quelques semaines sous la garde de Kingston, répliqua
-Wriothesley. Elle aura peur et sera plus sage.»
-
-Henri VIII, qui avait de l'humeur, commanda au chancelier d'écrire le
-warrant d'emprisonnement et le signa.
-
-Wriothesley, en retournant chez lui, lâcha par inattention ce warrant
-qui tomba dans un corridor du palais. Le papier fut ramassé et porté à
-la reine. Elle le lut et fut prise d'une subite attaque de nerfs. Elle
-se calma peu à peu et résolut de conjurer par son adresse le danger où
-elle était.
-
-Le soir, elle vint comme à son ordinaire chez le roi. Tandis qu'elle
-versait de l'huile sur la jambe gauche et qu'elle l'entourait de
-linges, Henri, soulagé par ce pansement, essaya de recommencer la
-discussion. Catherine s'en défendit, se déclarant assez éclairée par
-l'argumentation du prince.
-
-«L'homme, dit-elle, est fait à l'image de Dieu et la femme à l'image
-de l'homme. C'est à elle à s'incliner devant son mari. Moi surtout,
-continua-t-elle avec une insinuation affectueuse, je dois une
-soumission particulière aux inspirations de Votre Majesté. N'êtes-vous
-pas le plus grand roi et le plus grand théologien du monde? Vous avez
-vaincu François Ier sans doute, mais n'avez-vous pas aussi vaincu
-Luther et le pape? Qui oserait soutenir avec vous une lutte sérieuse?
-
-—Vous, docteur Cath, répondit le roi fort apaisé.
-
-—Non, non, dit Catherine, ni moi, ni personne. Si je discute avec
-Votre Majesté, c'est pour animer la conversation qui languirait sans
-cet artifice, c'est pour vous distraire de vos douleurs, c'est pour
-provoquer votre logique digne de saint Thomas et pour entendre des
-principes qui m'enseignent et qui m'édifient. Ah! sire, je sens tout
-mon bonheur et je remercie Dieu que mon devoir soit précisément de
-croire celui que j'aime et que j'admire le plus.
-
-—Est-ce cela, mon cher cœur, s'écria le roi attendri, nous voilà bien
-reconciliés.» Et attirant la reine il l'embrassa.
-
-Le lendemain, le roi était dans ses jardins avec Catherine, lorsque
-Wriothesley arriva pour arrêter la reine et la mener à la Tour. Il
-avait laissé à la porte une petite troupe armée. Henri se souvint du
-warrant, et lançant son fauteuil à roulettes au-devant du chancelier:
-«Que veux-tu? imbécile, triple niais, indigne coquin. Va-t'en, va-t'en,
-ou c'est toi que je logerai à la Tour.» Wriothesley disparut aussitôt,
-et la reine invitant le roi au pardon: «Pauvre Cath, dit Henri, ne me
-parle pas de cette figure patibulaire. Ce n'est pas à toi, mon amour,
-d'implorer pour ce drôle ma clémence.»
-
-Catherine Parr fut dès lors beaucoup plus circonspecte. Si
-j'approfondis le délicieux portrait que nous avons d'elle, elle n'eut
-pas beaucoup de violence à se faire.
-
-Catherine Parr est vêtue avec modestie. Sa robe est montante. Un
-double rang de turquoises descend chastement sur sa poitrine voilée.
-Elle arrange sa fraise de dentelle et sa couronne de diamants avec
-simplicité.
-
-Son front est vaste comme la science de la théologie, lumineux comme
-la science de la cour et du monde. Ses oreilles écoutent; ses yeux
-n'observent pas seulement, ils épient, ils guettent. Sa bouche sourit
-aux problèmes, aux difficultés de l'étude et de la vie. Sa physionomie
-exprime une finesse enjouée. Elle en avait besoin avec Henri VIII.
-Elle n'esquivait la hache du roi qu'en se faisant son disciple. Elle
-portait dans les questions religieuses les subtilités d'un docteur,
-les précautions d'un diplomate, les grâces et la docilité d'une femme.
-Elle charmait le féroce pédantisme du roi, le désarmait et le dominait.
-L'esprit de Catherine était toujours présent sur ce formidable champ
-de bataille de la Bible où, menacée de mort le matin, le soir elle se
-sauvait en badinant.
-
-Catherine Parr a pour moi un grand attrait. C'est près d'elle que je
-retrouve Jane Grey.
-
-Je m'étais interrompu à dessein et j'ai laissé Jane sur la lisière
-de sa forêt de Charnwood. Il me fallait reprendre d'un peu plus haut
-le cours des temps, afin de mieux éclairer cette jeune héroïne de
-l'érudition et du martyre, dans la tradition de ses ancêtres, dans
-l'atmosphère et en quelque sorte dans l'orage d'idées où elle apparut.
-
-Je vais la ressaisir au point où je l'ai quittée pour ne plus
-l'abandonner désormais.
-
-Depuis le mariage de Catherine Parr avec le roi, Jane Grey, adorée
-de la nouvelle reine, résidait plus souvent soit à Whitehall, soit à
-Hampton-Court, soit à Greenwich.
-
-Elle avait perdu son grand-père de Suffolk en 1545. Sa grand'mère,
-veuve de Louis XII, était morte quelques années auparavant. Son père
-et sa mère, à l'exemple de son aïeul, furent les amis de Cranmer et
-penchèrent tous deux vers le protestantisme autant que leurs devoirs de
-courtisans le permettaient.
-
-Jane, elle, qui ne subordonnait pas Dieu au roi, fut plus ferme que ses
-proches dans la foi réformée. Elle s'y était initiée de bonne heure à
-Bradgate, le lieu de sa naissance, sous les auspices du bon Aylmer, son
-précepteur.
-
-Bradgate était un vaste château carré, construit moitié en pierres
-de taille, moitié en briques. Ce château où l'on entrait par un
-pont-levis, puis par une porte monumentale, avait quatre ailes dont
-les angles étaient flanqués de quatre tours et de seize tourelles.
-L'intérieur des appartements n'offrait aucune trace du luxe moderne.
-Les châssis des fenêtres ornés de vitres, les tapisseries, les
-meubles sculptés, les armes damasquinées d'or et d'argent annonçaient
-cependant, non moins que l'étendue des murs, que Bradgate était la
-demeure d'un puissant lord (V. une estampe de 1560; Londres, cartons
-Fourniols).
-
-Le parc, de neuf ou dix milles de circonférence, était planté d'arbres
-magnifiques. Plusieurs bassins y dormaient entre les joncs. Ces bassins
-servaient d'abreuvoirs au gibier, et ils étaient des viviers entretenus
-avec soin, de telle sorte que les propriétaires et les hôtes du château
-pouvaient se livrer en même temps et dans le même parc, les uns à la
-pêche, les autres à la chasse, selon leur goût.
-
-Ce qui faisait la valeur incomparable de ce parc, c'était sa situation.
-
-Il touchait à la forêt de Charnwood qui en était comme le prolongement.
-Les lords de tous les comtés connaissaient la forêt de Charnwood et
-l'hospitalité de Bradgate. Les marquis de Dorset étaient renommés pour
-leur courtoisie et pour leur générosité autant que pour leur bravoure.
-
-Jane Grey qui, on le sait, naquit à Bradgate, y fut élevée aussi. Sa
-famille avait des établissements dans le Nord, mais cette famille
-s'était entièrement fixée dans le Leicestershire, depuis que le
-grand-père de Jane, Thomas Grey, y avait gravé sur le granit gothique
-son écusson.
-
-C'est à Bradgate que Jane passa la meilleure partie de sa vie si courte
-et si pleine. Et maintenant que le château est en ruines, que les tours
-sont abattues, que les fossés sont taris, que les chenils et les
-écuries n'ont plus d'aboiements ni de hennissements, que le palais n'a
-plus de voix, dans ces débris silencieux ensevelis parmi les orties et
-les lierres, c'est encore Jane que l'on évoque, belle comme aux jours
-où du milieu des limbes de l'idiome saxon que Shakspeare ne tarda pas
-à illustrer, elle écrivait en latin de Cicéron aux humanistes, lisait
-en hébreu le roi-prophète et en grec le grand disciple de Socrate, ce
-Platon qui composait de parfums sa philosophie comme les abeilles de
-l'Hymète leur miel.
-
-Là, dès l'enfance, elle entendait du fond de son cœur l'éternelle
-harmonie aux notes de laquelle elle accordait ses pensées qui étaient
-du génie et ses actions qui étaient de la vertu. La morale n'était
-ainsi pour elle qu'une musique divine.
-
-Des chroniques catholiques se mêlent aux origines de Bradgate et
-teignent d'une lueur légendaire cet Éden féodal de Jane Grey.
-
-L'année même où le château fut terminé, l'aïeul de Jane revenait d'une
-grande chasse. Il s'était écarté de ses compagnons et de ses serviteurs
-à la poursuite d'un cerf. Le cerf s'était dérobé dans les fourrés, et
-lord Thomas Grey se reposait un instant, les jambes pendantes hors
-des étriers: immobile, il respirait la fraîcheur humide du soir qui
-commençait, bien qu'il ne fut pas encore nuit. Le marquis s'était
-arrêté dans un carrefour de la forêt de Charnwood. Huit routes vertes
-partaient de ce carrefour et y aboutissaient. Par une de ces routes, la
-plus montueuse, il vit accourir un chevalier qu'il ne reconnut pas. Il
-l'attendit de pied ferme. A une longueur de lance, le chevalier dit au
-marquis:
-
-«Milord, vous avez sur vos terres la plus belle fille de la
-Grande-Bretagne. C'est une de vos vassales. Elle a résisté à bien des
-séductions. Les uns disent que c'est par chasteté, les autres que c'est
-par amour pour Votre Grâce. Je suis de cette dernière opinion. Quoi
-qu'il en soit, je l'ai aperçue cette semaine à la foire de Leicester,
-et, que vous l'aimiez ou non, je vous préviens que j'en veux faire ma
-maîtresse.
-
-—Avant cela, s'écria le marquis de Dorset, je t'aurai creusé une fosse
-dans ce carrefour. Tu mens par la gorge en attaquant la jeune fille.
-Sur mon honneur, elle est aussi sage que belle, et ce n'est pas moi,
-c'est un de mes archers qu'elle aime.»
-
-En achevant ces mots, le marquis s'apprêtait à fondre l'épée au poing
-sur le chevalier.
-
-«Saint-George!» s'écria-t-il en enfonçant ses éperons dans les flancs
-de son cheval.
-
-Mais le bon cheval ne bougea pas et l'épée du marquis ne sortit pas du
-fourreau. C'est que par une autre route du carrefour un autre chevalier
-s'élançait sur l'étranger et le renversait d'un coup flamboyant.
-
-Le vaincu ne se releva point. Seulement il se dissipa en cendres, en
-soufre et en fumée.
-
-«Par le ciel! qui êtes-vous donc? demanda le marquis de Dorset.
-
-—Je suis saint George, le patron de l'Angleterre et le protecteur de
-ta maison, reprit le chevalier inconnu. Mon fils, je suis venu à ton
-invocation. Cet homme que j'ai terrassé n'était pas un homme, c'était
-Satan lui-même. Il te tentait. Il cherchait à exciter ta passion pour
-une de tes vassales que tu cherchais à corrompre. Elle est si honnête
-qu'elle mérite au contraire tous tes bienfaits.» Et le saint disparut.
-
-Le marquis de Dorset fit un signe de croix et rentra tout rêveur au
-château. Il ne ferma pas l'œil, et sa nuit ne fut qu'une insomnie.
-
-Il sauta de son lit dès l'aube et il s'en alla chez son vassal. Il
-appela doucement la fille du fermier et ne lui parla pas d'amour
-comme il avait fait plusieurs fois à mauvaise intention. Il s'informa
-auprès d'elle et sérieusement de celui qu'elle préférait pour mari,
-ce qu'elle avoua en rougissant. Le marquis de Dorset aplanit toutes
-les difficultés en dotant la vierge de Bradgate, et la noce se fit
-gaiement dans le mois.
-
-Jane Grey n'implorait plus saint George ni les autres saints: elle
-n'implorait que Dieu. Elle n'en aimait pas moins la forêt de Charnwood.
-
-Qu'elle était grandiose cette forêt des rois d'Angleterre avant et
-après la conquête; cette forêt où Richard Cœur de Lion avait abattu le
-sanglier, où Henri VIII avait tué le daim! La petite Jane y pénétrait
-par les allées de son parc. Elle prêtait l'oreille aux cors lointains.
-Elle s'asseyait sur les mousses avec Aylmer et ils causaient soit d'un
-théologien, soit d'un philosophe, soit d'un fabuliste, sous l'obscurité
-mystérieuse des chênes. A l'âge de neuf ans, Jane étonnait Aylmer et
-tous ses maîtres. Elle ne croyait pas, à l'exemple des vassaux de son
-père, que le cardinal Wolsey sortît chaque nuit de son sépulcre de
-l'abbaye de Leicester pour se promener sur sa mule parmi les bois de
-Charnwood, mais dans son goût de paganisme classique, elle s'inspirait
-des contes mythologiques de la Renaissance et sa forêt lui paraissait
-pleine d'oracles. Le plus grand souffle qui l'animât cependant était
-le souffle chrétien et ce souffle portait la jeune fille vers tous les
-horizons de l'infini. Elle avait des élans de tendresse religieuse,
-et elle embrassait Dieu par mille entrelacements inextricables comme
-la vigne embrasse un arbre séculaire. Ainsi la forêt de Charnwood,
-cette forêt des Plantagenets et des Tudors, aussi primitive et aussi
-imposante qu'une forêt des Mérovingiens, ainsi la forêt de Charnwood
-qui était un monde de vénerie pour les marquis de Dorset, fut pour Jane
-Grey un monde de poésie et de prière. Peut-être la princesse, attentive
-selon les années et les événements, aux langues, à l'histoire, à la
-réforme, aux récits tragiques, entrevit-elle par surcroît dans ses
-retraites du comté de Leicester l'amour chaste, si doux aux vierges.
-S'il est permis d'interpréter un personnage réel d'après un lieu comme
-on le reconstruit d'après un texte, je conjecture que telles durent
-être les impressions de Jane Grey à Charnwood.
-
-Je quitte à regret ce refuge végétal de Bradgate aux délices duquel
-s'arrachait Jane Grey, lorsqu'elle se rendait à la cour auprès de
-Catherine Parr qui l'amusait à des questions théologiques où s'exerçait
-déjà le précoce esprit de la petite fille.
-
-Accompagnons Jane à Whitehall dans les derniers mois de la vie de
-Henri VIII (1546). Elle fut reçue maternellement par la reine dont les
-entretiens littéraires et bibliques avec elle égayaient fort le roi.
-
-Henri VIII (V. ses portraits de cette époque) était alors vêtu, selon
-la saison, d'une robe de chambre en soie ouatée ou d'une peau d'ours
-blanc. C'est dans ces costumes qu'il traversait les allées de ses
-jardins de Whitehall, assis sur son fauteuil à roulettes, Cranmer,
-Gardiner, Longland, ou un autre évêque à sa gauche, Catherine Parr à sa
-droite, en avant ou en arrière ses deux grands lévriers, la princesse
-Marie, âgée de trente ans, la princesse Élisabeth, de quatorze ans, le
-prince Édouard, âgé de dix ans comme Jane Grey, et lui donnant presque
-toujours le bras (V. deux estampes de 1548; cartons Fourniols).
-
-Ces derniers mois de sa vie (1546-1547), Henri fut anxieusement agité
-entre les deux factions de son règne: les papistes et les hérétiques,
-les uns dirigés par Gardiner, les autres par Cranmer.
-
-Gardiner avait au-dessus et autour de lui le duc de Norfolk, le comte
-de Surrey, et tous les clients des Howard.
-
-Cranmer était fortifié des Seymour et de John Dudley, vicomte de Lisle.
-La reine Catherine Parr et les Dorset se ralliaient à ce grand parti.
-
-Le roi qui n'était plus préoccupé que de la passion de transmettre la
-couronne à Édouard, inclinait vers les Seymour, les oncles du jeune
-prince, et se méfiait des Howard parents des Tudors et assez puissants,
-assez riches, assez déterminés pour usurper le trône d'Angleterre.
-
-Sous le prétexte que le comte de Surrey, fils du duc de Norfolk,
-désirait épouser la princesse Marie et qu'il avait écartelé son
-écusson des armes d'Édouard le Confesseur, il fut condamné à mort
-comme coupable d'avoir aspiré au sceptre (19 janvier 1547). Six jours
-après il fut décapité. C'était un brave lord et un poëte éminent. Ses
-ballades où il célébrait la fée Géraldine couchée parmi les fleurs, ses
-sonnets où il chantait l'amour et l'héroïsme étaient fort à la mode
-dans toute l'aristocratie.
-
-Le vieux Norfolk, qui avait été incarcéré comme complice de son fils,
-apprit dans la Tour que ce fils venait d'être immolé à quelques pas de
-lui, à Tower-Hill.
-
-Surrey avait été calomnié par sa sœur, la duchesse de Richmond, veuve
-du fils naturel de Henri VIII. Cette cruelle sœur fut une fille
-impitoyable. Elle qui avait accusé son frère, elle accusa son père.
-Ce père infortuné qui pleurait son fils, Surrey, fut accablé sous les
-imputations accumulées par sa fille dénaturée, par sa femme la duchesse
-de Norfolk et par sa maîtresse Élisabeth Holland.
-
-Le vainqueur de Flodden, au déclin, fut presque éclaboussé par le sang
-de Surrey, et il éprouva trois trahisons inouïes dans l'espace intime
-mesuré par l'étreinte de ses bras autour de sa poitrine indignée.
-
-Il ne reposait plus son âme et ses yeux, après de telles catastrophes,
-que sur un portrait de son fils, de son cher Surrey, le seul de tous
-les siens qui lui eût été fidèle.
-
-Ce portrait, dont la gravure a répandu les estampes, est aussi noble
-que simple. Vêtements sans rubans, toque sans plumes, manteau sans
-diamants et collet sans pierreries, tout annonce une recherche exquise
-de modestie et le mépris du luxe. Ce front est très-vaste, ces tempes
-battent des notes inspirées, elles scandent une prosodie intérieure
-de poésie et de gloire. Ces regards étincellent. Cette bouche a
-l'éloquence de la tendresse, de la politique et de la guerre; elle a
-prouvé l'innocence de Surrey et de Norfolk; maintenant le dédain la
-ferme. Le nez aquilin, les joues délicates, les cheveux fins décèlent
-une distinction personnelle et traditionnelle qui n'a pas besoin d'art
-pour se faire accepter. Aussi la physionomie est-elle tranquille dans
-la grandeur.
-
-Des angoisses de sa prison, où il se repaissait du portrait et du
-souvenir de son fils, le duc de Norfolk attendait l'échafaud. Sa tête
-devait tomber le vendredi 28 janvier 1547 sous la même hache et par le
-même bourreau qui avaient tranché la tête de Surrey. Tout était prêt
-à neuf heures du matin. Le duc s'était recommandé au Christ dans un
-épanchement suprême, tout résigné à quitter le monde impie de sa fille,
-de sa femme et de sa maîtresse, pour le monde pur de son fils martyr.
-Une rumeur sourde, puis un ordre secret suspendirent le supplice auquel
-Henri agonisant avait apposé sa griffe.
-
-Le roi n'était plus. Il avait expiré à deux heures du matin, le jour
-fixé pour l'exécution du duc que cet événement sauvait.
-
-Ce fut sir Antony Denny qui eut le courage d'avertir le roi que les
-médecins n'avaient plus d'espérance. Henri ne fut pas pusillanime. Il
-domina son âme et la posséda, balbutiant comme un remords le nom d'Anne
-Boleyn et implorant la miséricorde infinie. Denny lui ayant demandé
-lequel de ses évêques il souhaitait: «Cranmer, répondit le roi; mais
-pas encore; quand j'aurai un peu dormi.» Il s'assoupit en effet. A son
-réveil, il s'informa de Cranmer qui accourait de sa maison de campagne
-de Croydon. Le primat ne fut pas plutôt à ce chevet de mourant, que
-le roi perdit la parole. Il entendait cependant. Cranmer l'exhorta au
-repentir et sollicita de lui un témoignage de persévérance dans la foi
-protestante. Le roi fit un effort, étendit le bras et saisit d'une main
-crispée la main amie du primat. C'est dans ce mouvement et dans cette
-attitude qu'il rendit l'esprit en son palais de Whitehall, entouré de
-Catherine Parr, des deux Seymour, du vicomte de Lisle, de quelques
-autres seigneurs, d'Anne de Clèves et de ses médecins Butts et Wendy.
-
-C'est ainsi que passa ce tyran, ce meurtrier et cet avilisseur des
-hommes, cet assassin de ses femmes, ce tourmenteur de ses enfants
-qu'il déclarait tantôt incestueux, tantôt bâtards, tantôt légitimes,
-selon le caprice du moment! Henri VIII fut un Héliogabale théologique;
-et néanmoins, pour avoir secoué le joug de Rome et conservé les
-parlements, il obtient encore des Anglais une certaine indulgence.
-Cranmer, en effet, n'eut qu'à continuer d'entretenir la séve
-religieuse, et le peuple qu'à vivifier sa représentation nationale,
-cette vieille institution dont les formes étaient intactes. A tout
-prendre pourtant et malgré son initiative, ses retranchements d'abus,
-ses facultés souvent supérieures, Henri Tudor fut un monstrueux
-despote, redoutable par sa haine, plus redoutable par son amour.
-Immédiatement après son dernier soupir, il fut bien jugé: car alors
-il y eut dans ses châteaux et dans toute l'Angleterre un immense
-soulagement, une vaste respiration comme après un fléau de Dieu: une
-famine ou une peste.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
- Testament de Henri VIII.—Les deux conseils.—Édouard VI est
- proclamé roi.—Le comte de Hertford fait protecteur, puis duc de
- Somerset.—Jalousie de son frère Thomas Seymour.—Dudley, vicomte
- de Lisle, comte de Warwick.—François Ier attristé de la mort de
- Henri VIII.—Prospérité de la Réforme en Angleterre.—Cranmer,
- défenseur du schisme est favorable à l'hérésie.—Ambition du
- comte de Warwick.—Caractères du duc de Somerset et de Thomas
- Seymour.—Leurs portraits.—Leurs dissensions.—Thomas Seymour
- aime la princesse Élisabeth.—Il épouse Catherine Parr, veuve
- de Henri VIII.—Jane Grey et Élisabeth sous le toit de la reine
- douairière.—Amours de Thomas Seymour et d'Élisabeth.—La reine
- se sépare de la princesse.—Mort de Catherine Parr.—Thomas
- Seymour veut la main d'Élisabeth.—Il désire marier Jane
- Grey avec Édouard VI.—Il complote contre Somerset.—Il est
- arrêté.—Sa prison.—Sa mort.—Chagrin d'Édouard VI et de Jane
- Grey.—Douleur d'Élisabeth.—Vers de Harrington.—Impopularité du
- duc de Somerset.—Sa déchéance.—Cranmer et les anabaptistes.—Le
- duc de Somerset se relève.—Le comte de Warwick le précipite
- de nouveau.—Artifices de Warwick.—Il est créé duc de
- Northumberland.—Procès de Somerset.—Son supplice.—Influence fatale
- de sa femme.—Le duc de Northumberland remplace les deux Seymour
- auprès d'Édouard VI.—Il est plus roi que le roi.
-
-
-Henri VIII avait profité des lâches complaisances de la Chambre des
-communes et de la Chambre des lords pour prolonger sa volonté au delà
-du sépulcre.
-
-Son testament régna. Ce testament, qui fut modifié peu à peu, prévalut
-dans ses principales dispositions. Il désignait pour les héritiers du
-trône: d'abord le prince Édouard; puis, en cas de mort, la princesse
-Marie, puis la princesse Élisabeth, puis la branche anglaise de
-Suffolk, à l'exclusion des branches écossaises de Stuart et de Lennox.
-
-Le même testament constituait deux conseils: le premier, de seize
-tuteurs du roi, le second soumis à l'autre, et formé de douze membres,
-les subordonnés en quelque sorte des régents qui devaient exercer
-l'autorité pendant la minorité d'Édouard.
-
-Voici les noms des seize régents:
-
-Cranmer, archevêque de Cantorbéry;
-
-Lord Wriothesley, grand chancelier;
-
-Lord Saint John, grand maître;
-
-Le comte de Hertford, grand chambellan, frère de Jeanne Seymour et par
-conséquent oncle du jeune roi;
-
-Lord Russell, chancelier du sceau privé;
-
-Le vicomte de Lisle, grand amiral;
-
-Tunstal, évêque de Durham;
-
-Sir Antony Brown, grand écuyer;
-
-Sir Édouard Mountague, président des plaids communs;
-
-M. Bromley, l'un des douze juges du royaume;
-
-Sir William Paget, secrétaire d'État;
-
-Sir Antony Denny et sir William Herbert, premiers gentilshommes de la
-Chambre;
-
-Sir Édouard Wotton, trésorier de Calais;
-
-Le docteur Wotton, doyen de Cantorbéry et d'York.
-
-Le conseil inférieur dont l'unique prérogative était d'exprimer un
-avis, sur l'invitation des régents était ainsi composé:
-
-Le comte d'Arundel;
-
-Le comte d'Essex, frère de la reine Catherine Parr;
-
-Sir Thomas Cheney, trésorier;
-
-Sir John Gage, contrôleur du palais;
-
-Sir Anthony Wingfield, vice-chambellan;
-
-Sir William Petre, secrétaire d'État;
-
-Sir Thomas Seymour, frère cadet de Jeanne Seymour et oncle du roi au
-même degré que le comte de Hertford;
-
-Sir Richard Southwell;
-
-Sir Richard Rich;
-
-Sir Édmond Peckham;
-
-Sir John Baker;
-
-Sir Ralph Sadler.
-
-La signification évidente de ces noms était le progrès du
-protestantisme. La Réforme allait marcher de victoire en victoire sous
-des chefs tels que Cranmer et le comte de Hertford. Gardiner avait été
-biffé par Henri VIII de la liste des régents, les Howard avaient été
-foudroyés. Le primat, Catherine Parr et les Seymour étaient maîtres du
-champ de bataille.
-
-La souveraineté reprit vite son aplomb.
-
-Le 28 janvier 1547, jour de la mort de Henri VIII, le prince Édouard
-était avec sa sœur Élisabeth à Hertford, chez son oncle, l'aîné des
-Seymour. Ce fut le 31 janvier que lord Wriothesley annonça au Parlement
-le trépas de Henri VIII et que le comte de Hertford alla chercher dans
-son propre château son neveu Édouard VI. Le comte mena son auguste
-pupille à Enfield, où il lui rendit tous les hommages d'un sujet et il
-le conduisit ensuite à la Tour de Londres. Édouard VI y fut aussitôt
-proclamé roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi
-et chef suprême de l'Église.
-
-Les partisans de la Réforme ne perdirent pas de temps. Le 1er février,
-au sein du conseil, les régents élurent presque à l'unanimité
-protecteur du royaume le comte de Hertford. Le chancelier Wriothesley
-attaché au culte ancien, l'adversaire astucieux des Seymour, protesta,
-mais dans le désert. Les régents confièrent à l'aîné des oncles du roi
-le soin de représenter le roi auprès des populations britanniques et
-des cabinets étrangers. Seulement le protecteur s'engageait à ne pas
-agir sans l'assentiment de la majorité du Conseil.
-
-Quinze jours après, le comte de Hertford était duc de Somerset,
-lord grand trésorier et comte maréchal; sir Thomas Seymour fut fait
-baron de Sudley; Essex, frère de Catherine Parr, devint marquis de
-Northampton; Lisle, comte de Warwick; Wriothesley comte de Southampton;
-Rich, Willoughby et Sheffield furent créés barons. Des manoirs et des
-terres qui avaient appartenu aux couvents s'ajoutèrent aux titres et
-se distribuèrent à propos. Cranmer, Paget, Herbert et Denny furent
-pourvus. Il n'y eut que Sheffield et Willoughby qui refusèrent le bien
-des abbayes.
-
-Sir Thomas Seymour, oncle du roi aussi, était ulcéré de la préférence
-accordée à son frère, soit par Henri VIII, soit par les régents. S'il
-n'était que le cadet de sa maison, n'était-il pas l'aîné en talents.
-Il ne pouvait contenir son mécontentement et l'exhalait partout avec
-amertume.
-
-Dudley, autrefois vicomte de Lisle, maintenant comte de Warwick,
-eut alors une initiative trois fois habile. Sous le masque d'un
-désintéressement antique, il proposa de céder à sir Thomas Seymour la
-charge de grand amiral. Il fut pris au mot et reçut en échange de sa
-dignité la place de grand chambellan. Il fut fort loué de sa modestie.
-Sa conduite avait tiré tout le monde d'embarras. Son nouveau poste
-le rapprochait du roi; et il avait plu à sir Thomas Seymour par sa
-déférence, autant qu'au duc de Somerset par son abnégation.
-
-Le comte de Warwick est tout entier dans ce petit fait. Il plante déjà
-ses jalons.
-
-Soutenu par le primat et par le protestantisme, le duc de Somerset
-affermit et agrandit sa situation. Il élimina du conseil Wriothesley.
-Il se donna, avec l'approbation du jeune roi, des lettres patentes
-scellées du grand sceau qui confirmaient son protectorat et qui lui
-attribuaient toute l'autorité de la couronne. Il transforma les deux
-conseils du testament en un conseil privé qui ne le contraignit plus.
-Le protecteur demandera encore des avis, mais il décidera selon son
-bon plaisir. A dater de ces lettres patentes (13 mars 1547), le duc de
-Somerset entra dans toute la plénitude du gouvernement.
-
-François Ier fut très-frappé de la mort de Henri VIII. C'était un
-présage. Il se fit raconter les cérémonies funèbres. Henri VIII avait
-été déposé dans la chapelle de Whitehall, toute tendue de noir. Douze
-lords en grand deuil veillaient près du roi, autour duquel brûlaient
-et brillaient quatre-vingts cierges de cire blanche. Le 14 février,
-Henri fut conduit à Sion-House, le 15 à Windsor, et le 16, il fut
-couché pour l'éternité au milieu du chœur de la chapelle, à côté de
-Jeanne Seymour, la seule de ses six femmes qu'il n'eût ni menacée, ni
-répudiée, ni décapitée. Le roi de France hochait tristement la tête à
-ces détails lugubres et disait du roi d'Angleterre: «Il dort à Windsor
-et moi je dormirai bientôt à Saint-Denis.» François Ier ne se trompait
-pas. Il ne survécut à Henri VIII que de deux mois.
-
-C'est ici qu'il importerait d'esquisser les quatre personnages les plus
-historiques du nouveau règne. Ces personnages sont: Cranmer, le comte
-de Warwick, le duc de Somerset, et son frère le baron de Sudley, lord
-grand amiral.
-
-Cranmer est assez connu. Il est le vrai réformateur de l'Angleterre,
-le diplomate obstiné du schisme, toujours en évolution lente vers
-l'hérésie.
-
-Le comte de Warwick, naguère vicomte de Lisle, était fils de ce Dudley
-d'abord jurisconsulte éminent, puis ministre exacteur de Henri VII. Ce
-ministre avait accru sa fortune et celle du fisc en pillant la fortune
-publique.
-
-Henri VII avait encouragé les dilapidations de Dudley: Henri VIII ne
-l'ignorait pas. Il livra donc moins à la justice qu'à la popularité le
-ministre de son père. Cette tête, jetée à la foule pour lui plaire,
-regardait sans doute au dedans Henri VIII et lui communiquait par
-l'éclair des yeux un remords: car le roi arracha le jeune Dudley
-à l'obscurité, et c'est par des grâces redoublées qu'il parvint à
-désarmer le spectre opiniâtre.
-
-John Dudley fit ses débuts à la cour en 1523. Il s'attacha
-successivement à Wolsey et à Cromwell; il les abandonna au moment
-précis où ils furent malheureux. Vicomte de Lisle en 1541, gouverneur
-de Boulogne en 1543, grand amiral en 1545, tout lui fut aplani par
-Henri VIII, qui le fit, en 1547, l'un de ses exécuteurs testamentaires,
-l'un des régents du royaume.
-
-Le vicomte de Lisle, nommé par le grand conseil de ses collègues comte
-de Warwick, n'était, sous le manteau d'un lord, qu'un bandit féroce.
-C'était un débauché, un conspirateur et un fripon noyé de vices,
-impatient de réaliser son ambition effrénée, même par le crime. Il
-n'y avait pour lui ni amitié, ni famille, ni religion. C'étaient des
-sentiments dont il jouait afin d'ensorceler ses dupes et ses victimes.
-Il se servait de Dieu, du diable et des hommes pour tout usurper autour
-de lui. «Sire, disait-il à Édouard VI, votre père a tué le mien. Il a
-cru bien faire. Moi je ne voudrais pas mourir par vous, mais pour vous.
-Éprouvez mon zèle. Quand tous les vôtres se réuniraient contre vous,
-seul je vous demeurerai. Comptez sur Warwick.» Ces paroles, souvent
-répétées à l'oreille du petit roi, l'avaient persuadé et charmé. Jane
-Grey, l'amie et la confidente d'Édouard, ne doutait pas non plus de la
-fidélité chevaleresque du grand chambellan.
-
-Le comte de Warwick ne songeait qu'à précipiter les Seymour. Il épiait
-les occasions d'aider le destin.
-
-Édouard Seymour, vicomte de Beauchamp, comte de Hertford, duc de
-Somerset, lord protecteur, et Thomas Seymour, baron de Sudley, grand
-amiral d'Angleterre, n'étaient pas d'une très-haute naissance, ils
-n'étaient que de bons gentilshommes; mais ce qui les entourait d'une
-auréole, c'est qu'ils étaient les frères survivants de la reine Jeanne
-Seymour et les oncles du jeune roi.
-
-Le duc de Somerset, l'aîné des deux, avait été investi d'un pouvoir
-presque absolu. Il exerçait une sorte de dictature. Il était
-naturellement doux; ses portraits le dévoilent. Rien de plus noble
-que son aspect. Les ordres dont il est décoré, sa barbe majestueuse,
-sa pelisse bordée de fourrure, sa toque de velours ornée de plumes
-indiquent un personnage officiel. Il a une intelligence droite et un
-caractère faible. Son front placide, ses joues immobiles, son teint
-pâle, ses yeux ternes, sa bouche muette n'annoncent aucune énergie. Ce
-qui se dégage de cette physionomie, c'est une mélancolie incurable,
-la mélancolie de l'impuissance. Le duc de Somerset n'avait que de la
-vanité, une vanité de parvenu. Sa femme, elle, avait de l'orgueil et le
-plus intense de tous les orgueils, un orgueil anglo-saxon, l'orgueil
-d'une Woodstock. Le duc sera l'instrument aveugle de cet orgueil.
-Lui, le lord débonnaire qui répugne à voir périr un insecte, il sera
-entraîné par sa femme, d'excitation en excitation, sur une pente
-tragique.
-
-Son frère, Thomas Seymour, est un turbulent esprit. Il en veut à la
-fortune. Sa première rage contre le sort, c'est d'être un cadet.
-Toutes les conséquences de ce hasard, il les déduit, les aigrit et les
-envenime. Il rugit de ne pouvoir être l'aîné de sa maison, et un feu de
-jalousie contre le duc de Somerset le consume. Thomas Seymour est beau,
-brave, téméraire. Ses cheveux sont une crinière parfumée; sa figure est
-armée de séductions infinies; sa bouche sourit à l'amour et au danger;
-ses regards fascinent; son front commande; son charme captive les
-hommes et subjugue les femmes. S'il ne succombe pas en chemin, dans le
-labyrinthe de ses intrigues et de ses séditions, il ira loin.
-
-A l'avénement d'Édouard VI, Thomas Seymour eut l'idée d'épouser la
-princesse Élisabeth. Il s'en fit aimer. Il ne rencontra qu'un obstacle,
-mais invincible. Il ne put conquérir l'approbation du conseil de
-régence, sans laquelle, d'après le testament de Henri VIII, le mariage
-dépouillait ses filles de tout droit au sceptre.
-
-Thomas Seymour, qui souhaitait contre son frère un grand établissement,
-renonça soudain à la princesse et emporta d'assaut le cœur de la reine
-douairière. Il l'amena par la passion à des noces si promptes, que,
-si elles eussent produit immédiatement leur fruit, on n'eût pas su
-discerner quel eût été le père, du roi mort ou du grand amiral vivant.
-Quoi qu'il en soit, ces noces improvisées restèrent cachées d'abord.
-Les assiduités de Thomas Seymour s'expliquaient par la bienveillance
-qu'il avait toujours inspirée à la reine.
-
-Devenue veuve de Henri Tudor en 1547, Catherine Parr était une
-douairière fort désirable. Elle était charmante de corps et d'esprit.
-Elle s'était retirée avec la princesse Élisabeth et Jane Grey, soit à
-Chelsea, soit à Hauworth. Ces deux résidences, près de Londres, étaient
-les résidences préférées de la reine, et elles faisaient partie de son
-douaire.
-
-Elle était très-bonne pour Élisabeth, qui avait alors plus de quatorze
-ans et très-tendre pour Jane Grey, qui entrait dans sa onzième année.
-
-La marquise de Dorset avait confié Jane à la reine comme à une seconde
-affection maternelle. Chose singulière! entre Catherine Parr, cette
-femme supérieure rompue à la cour, et Jane Grey, cette noble enfant
-qui ignorait tout de la vie, sinon l'étude, il y avait un lien presque
-impossible et cependant réel. Ce lien était la théologie.
-
-Le naïf enthousiasme de Jane, qui sortait de son parc de Bradgate et
-de sa forêt de Charnwood avec des yeux aussi sauvages et aussi purs
-que ceux des biches, sa beauté, son ardeur de comprendre et d'aimer
-intéressaient la reine douairière. Elle éveillait en souriant dans
-l'intelligence ingénue et sublime de sa petite-nièce la curiosité de
-l'infini. Elle répondait aux questions inépuisables de Jane avec autant
-de certitude et plus d'agrément que M. Aylmer.
-
-Jane avait perdu la forêt de Charnwood, mais elle avait trouvé les
-bords de la Tamise.
-
-Quelquefois la reine allait à cheval avec Jane seule et deux ou trois
-serviteurs, de chaumière en chaumière, sous un ciel gris, au milieu de
-cette vapeur légère qui voile le paysage en Angleterre. Jane sentait
-et pensait tout haut. Elle passait de la nature à la science enfantine
-qu'elle avait déjà, et demandait à Catherine Parr tantôt le nom des
-plantes, tantôt le sens des livres, tantôt le mot des mystères,
-s'accoutumant dans l'intimité de la reine à tous les mouvements de
-l'âme, à toutes les évolutions de la dialectique. La veuve de Henri
-Tudor, étonnée des énergies et des grâces de cette jeune imagination,
-lui facilitait toutes les hardiesses. Elle ne la retenait que rarement.
-Car Jane, qui recherchait les nouveautés, ne s'appliquait pas moins aux
-traditions et la règle lui plaisait autant que la liberté.
-
-Les princesses s'arrêtaient aux cottages. Elles distribuaient aux
-pauvres l'aumône, aux riches les courtoisies, à tous des Bibles dont
-les serviteurs de la reine avaient une provision (Voy. une estampe
-de M. Fourniols). Elles revenaient ensuite soit à Chelsea, soit à
-Hauworth, Catherine plus contente qu'à Windsor, Jane qu'à Bradgate.
-
-En dehors de ces jours réservés, la reine faisait ses promenades avec
-Jane et lady Élisabeth. Elles côtoyaient les rives de la Tamise.
-Montées toutes trois sur des haquenées d'un grand prix, elles étaient
-entourées d'un cortége d'amis dont le plus illustre était lord Thomas
-Seymour de Sudley, qui, indépendamment de son château baronnial,
-possédait des manoirs et des terres dans dix-huit comtés différents.
-Oncle du roi, frère du duc de Somerset, il était en outre le mari
-clandestin de la reine douairière. Il semblait fort épris de Catherine
-Parr et il ne l'était que de la princesse Élisabeth.
-
-La reine excellait à détourner les conversations d'amour par des
-conversations théologiques dont Jane se mêlait, au vif plaisir de
-Catherine. Ces conversations à l'air libre, le long de la rivière, sur
-des sentiers sablés, à travers les prairies ombragées d'ormes et de
-cèdres, enivraient Jane de bonheur. Sa santé se fortifiait, sa beauté
-s'épanouissait. Au lieu de sa forêt agreste, rude et négligée, elle
-avait des horizons de parcs successifs qui paraissaient un seul parc.
-Les troupeaux erraient çà et là dans l'herbe. Les arbres dessinaient
-leurs ombres sur la pelouse immense et jetaient irrégulièrement leur
-verdure variée entre le ciel et la terre. Tout cela souriait à Jane par
-le contraste des bords de la Tamise avec les perspectives forestières
-de Bradgate et de Charnwood. L'étiquette, son ennemie, était moindre
-aussi chez sa tante Catherine que chez son père le marquis de Dorset,
-et elle révérait chez la reine douairière l'érudition profonde,
-l'infatigable indulgence d'Aylmer, son professeur et son directeur.
-
-Jane Grey chérissait Catherine Parr et ne lui donna que des joies. Il
-n'en fut pas de même de la princesse Élisabeth.
-
-Elle était très-attachée à Thomas Seymour. Quand le mariage du grand
-amiral et de la reine douairière eut été déclaré, la position devint
-délicate pour Élisabeth. Elle demeurait sous le toit de Catherine Parr
-et de Seymour. Lui ne se contenait pas. La princesse se défendait,
-mais elle souffrait de résister.
-
-Les témoignages de mistress Ashley, sa gouvernante, et de Parry, son
-trésorier, ne sauraient être récusés.
-
-Selon mistress Ashley, lord Seymour, le matin, «en robe de chambre et
-les jambes nues,» pénétrait dans l'appartement d'Élisabeth. Lorsqu'elle
-était au lit, «il ouvrait les rideaux. La princesse s'enfonçait du côté
-du mur pour n'être pas atteinte.» Lorsqu'elle était levée, «l'amiral
-s'informant de sa santé la frappait doucement et familièrement sur les
-épaules....»
-
-Parry répéta les aveux de mistress Ashley. «Elle m'a appris, dit-il,
-que l'amiral aimait beaucoup trop lady Élisabeth, que la reine était
-jalouse d'elle et de lui, et que, soupçonnant les fréquentes visites
-de l'amiral, elle était entrée subitement quand ils étaient seuls au
-moment où la princesse était dans les bras de lord Seymour.»
-
-Il y eut alors une scène très-orageuse entre la reine et lady
-Élisabeth. Des paroles irréparables furent échangées entre elles: après
-quoi, une séparation définitive fut résolue et accomplie. Le bruit
-courut qu'Élisabeth était enceinte de l'amiral et même qu'elle en avait
-eu un enfant.
-
-Ce qui ajoute une authenticité aux récits de mistress Ashley et
-de Parry devant le conseil privé, c'est l'affection inaltérable
-qu'Élisabeth, princesse et reine, conserva, malgré leurs dépositions,
-à ces deux serviteurs. Par delà ces récits, il y avait probablement un
-arrière-secret qu'ils ne violèrent pas.
-
-Quel était ce secret? Peut-être quelque chose de plus que ce qui fut
-révélé; peut-être le dessein formé contre toute espérance d'un mariage
-entre l'amiral et Élisabeth. Il existait bien deux empêchements
-insurmontables: l'opposition certaine du protecteur et la vie de la
-reine douairière, femme de Thomas Seymour. Mais les amants s'acharnent
-à l'impossible.
-
-Le plus radical de ces empêchements cessa, du reste, inopinément par
-une catastrophe. La reine mourut en couches, le 30 septembre 1548. Ce
-trépas fut si opportun aux projets de l'amiral, qu'on répandit partout
-qu'il avait empoisonné Catherine. C'était une atroce calomnie. L'amiral
-était un séducteur et un aventurier de cour. Il n'avait rien d'un
-meurtrier.
-
-La reine morte, Jane Grey retourna chez ses parents au château de
-Bradgate. Elle était désolée. Élisabeth n'éprouvait pas le même
-sentiment dans sa résidence de Hatfield où elle reçut la funèbre
-nouvelle, et Thomas Seymour aspira plus que jamais à la main de la
-princesse dont il eut le premier et le plus ardent amour.
-
-Il organisa un plan pour se soustraire à la nécessité d'une approbation
-soit du conseil, soit du protecteur. Il n'y avait plus que cet
-empêchement qui subsistât.
-
-Thomas Seymour avait commencé la guerre au duc de Somerset par son
-mariage avec la reine douairière. Ce mariage rendu public, sous la
-sauvegarde d'une lettre d'Édouard VI, avait excité une fureur chez la
-duchesse de Somerset et chez le duc une colère de reflet. La duchesse,
-la femme du lord protecteur, fut obligée de céder le pas à la femme du
-grand amiral, ce cadet présomptueux qui avait eu la jactance de s'unir
-à une reine. De là des passions d'Atrides!
-
-La duchesse de Somerset saignait d'être moins que sa belle-sœur
-et Thomas Seymour frémissait, écumait de ce que son frère le lord
-protecteur était plus que lui.
-
-Pendant la campagne d'Écosse, où Somerset avait pour lieutenant le
-comte de Warwick, et où il voulait enlever la petite Marie Stuart pour
-Édouard VI, Thomas Seymour ne fut pas oisif. Tandis que le duc, aidé de
-Warwick, gagnait la bataille de Pinkey, l'amiral captivait le jeune roi
-son neveu. Il lui persuadait que c'était assez pour Somerset d'être
-le protecteur du royaume, et que c'était à lui, Thomas Seymour, d'être
-le gouverneur du roi. L'amiral était le plus aimable des oncles, et
-sa proposition ravit Édouard. Il lui écrivit une lettre favorable,
-et Thomas Seymour était près de s'en appuyer au Parlement, lorsque
-Somerset le manda devant le conseil privé. L'amiral fut très-hautain de
-langage et d'accent, mais il recula. Menacé de la Tour et du billot, il
-se réconcilia cette fois avec son frère et reçut un accroissement de
-dix mille livres sterling de rente à ses revenus.
-
-Il reprit ses complots après la mort de sa femme. Son intention était
-de supplanter le lord protecteur et d'épouser la princesse Élisabeth.
-
-En même temps qu'il entretenait une liaison avec la fille d'Anne
-Boleyn, il redemandait Jane Grey qui pleurait à Bradgate la reine
-douairière. Catherine Parr ne fut profondément regrettée que de cette
-vierge de son adoption et de toutes ses complaisances. Elle seule porta
-son deuil dans le cœur. L'amiral, qui demeurait avec sa mère, insista
-pour avoir Jane qui serait sous cette surveillance auguste. Le marquis
-et la marquise de Dorset hésitant, Seymour avança beaucoup d'argent au
-marquis, lequel renvoya la muse adolescente de Charnwood dans la maison
-de l'amiral.
-
-Thomas Seymour avait deux buts en réintégrant chez lui Jane Grey. Il
-l'arrachait au lord protecteur qui la désirait pour son fils aîné le
-comte de Hertford. Bien plus, l'amiral souhaitait de la marier au jeune
-roi qu'il tiendrait alors doublement à discrétion. C'était le destin
-de Jane, cette âme sublime et ce beau génie, d'être le jouet de la
-faiblesse de ses proches et de l'ambition de leurs amis.
-
-Ainsi l'amiral, soit par son mariage, soit par sa tendresse pour
-Élisabeth, soit par son influence sur lord et sur lady Dorset, allait
-dans toutes les directions à la puissance.
-
-Il redoubla ses trappes. Il prodiguait l'argent au roi, il flattait
-ses désirs, il comblait ses fantaisies, il soudoyait des bandits,
-il engageait des pirates, il enrôlait la noblesse, il enrégimentait
-les députés des communes et les lords dans une croisade contre le
-protecteur.
-
-C'est au milieu de ces intrigues sans doute exagérées par la police du
-duc de Somerset, que Thomas Seymour fut arrêté. Il fut enfermé à la
-Tour sous la prévention d'une conjuration contre le roi et contre la
-forme du gouvernement.
-
-L'amiral ne se déconcerta point. Il nia les accusations et défia les
-accusateurs. Il embarrassa les juges d'instruction, les commissaires,
-le conseil privé lui-même qui se transporta un matin à la Tour afin
-d'interroger le prisonnier. Thomas Seymour fut véhément, logique,
-impérieux et dédaigneux, ne réclamant pour toute grâce que d'être
-confronté avec ses dénonciateurs et de se défendre en personne devant
-le Parlement. Il fit peur au duc de Somerset et au conseil privé.
-Il était dans toute la vigueur de son courage et de son esprit. Sa
-trahison, s'il y avait trahison, n'était pas manifeste. Il avait eu le
-jeune roi pour complice. Élisabeth serait impliquée dans la procédure.
-Le prestige de l'amiral, sa beauté, ses ressources, son éloquence et
-son audace pouvaient arracher un acquittement qui serait la déchéance
-du lord protecteur. Toutes ces craintes poussèrent le duc de Somerset
-et ses partisans à provoquer un bill d'_attainder_, d'après lequel
-Thomas Seymour fut jugé sans être entendu.
-
-Le 17 mars 1549, l'ordre de la décapitation fut signé par les lords du
-conseil et par le lord protecteur. Le 20 mars, l'illustre captif marcha
-bravement à l'échafaud où il protesta de son innocence avant de poser
-sa tête sur le billot. Le bourreau trancha d'un seul coup cette tête de
-dandy et de héros, cette tête belle comme la tête d'Antinoüs, martiale
-comme celle du jeune Hotspur.
-
-Jane Grey avait quitté une seconde fois le seuil ravagé de Seymour.
-Elle séjournait successivement soit à Bradgate, soit au palais Dorset,
-à Londres, chez son père, soit à Hampton-Court, à Greenwich ou à
-Windsor, près de son cousin Édouard VI qui pleurait avec elle le grand
-amiral dont il n'avait pas osé abolir la sentence à jamais tragique.
-
-Des larmes bien autrement amères que celles de Jane et d'Édouard
-furent celles d'Élisabeth. L'amiral avait été le premier amour de la
-princesse. Elle étouffa ses gémissements dans sa solitude de Hatfield.
-Elle s'enveloppa de silence et de prudence. Elle s'entoura pieusement
-des souvenirs de Seymour. Elle s'attacha de plus en plus à mistress
-Ashley et à Parry qui étaient des agents entre elle et l'amiral. Elle
-nomma dans la suite à l'un des postes de sa maison Harrington qui
-avait été fort dévoué à Thomas Seymour et qui composa sur lui pour la
-princesse ces vers jaillis du cœur:
-
-«Homme rare, doué d'une force supérieure et d'une mâle beauté; fait
-pour briller et sur terre et sur mer; d'une amitié constante dans
-le bonheur ainsi que dans l'adversité; sage dans la paix, habile et
-intrépide dans la guerre. A pied ou à cheval, au milieu des périls
-comme au milieu des jeux, il était toujours sans rival; plusieurs
-essayèrent de l'égaler, mais vainement. Sujet fidèle de son roi,
-serviteur généreux, ami de Dieu et de la vérité, ennemi des fanatiques
-de Rome, magnifique chez l'étranger pour l'honneur de son pays, modéré
-chez lui, quoique l'abondance y régnât, il nourrissait dans sa noble
-maison plus d'infortunés que beaucoup de ceux qui étaient élevés
-au-dessus de lui. Tel était l'homme qui, sans s'être rendu coupable,
-sans aucune cause légitime, fut condamné à périr et dont le sang fut
-versé contre toutes les lois de la nature, de la raison et de la
-justice.»
-
-L'exécution de Thomas Seymour retentit comme un fratricide et le
-sentiment universel fut hostile au lord protecteur. Il y eut un cri
-sourd dans toutes les poitrines. On disait que Thomas Seymour aimait
-son neveu et que, s'il était coupable, ce n'était pas envers le roi,
-mais seulement envers le duc de Somerset.
-
-C'est le comte de Warwick, le plus perversement réfléchi des ambitieux,
-qui attisa l'amiral et qui endurcit le protecteur, afin d'immoler l'un,
-de déshonorer l'autre et de s'élever sur la ruine de tous les deux.
-
-Maintenant il n'avait plus que Somerset à renverser. Il y travailla
-sans relâche et le protecteur lui aplanit les voies.
-
-La misère était inouïe. Il y eut des révoltes dans beaucoup de comtés.
-Les plus graves furent celles du comté de Devon qu'apaisa lord Russel,
-et surtout l'échauffourée du comté de Norfolk où Warwick déploya une
-foudroyante habileté. Il dissipa les insurgés, en tua deux mille,
-s'empara de Ket, un tanneur, le général des paysans et le châtia du
-gibet.
-
-Ce succès rehaussa les autres succès militaires du comte de Warwick.
-Sa gloire s'en accrut: celle de Somerset diminua. Le protecteur foula
-toutes les prétentions de la noblesse. Il amnistia les séditieux.
-Cette indulgence parut aux uns de la complicité, aux autres de la
-pusillanimité: ce pouvait être de la commisération et de la politique.
-Quoi qu'il en soit, le comte de Warwick s'était simplifié l'avenir par
-la mort de Thomas Seymour. Il n'avait plus qu'un adversaire, le duc de
-Somerset, et cet adversaire était odieux.
-
-Warwick accumula bientôt sur lui des rumeurs sinistres. Ses espions les
-semaient et les propageaient dans tous les quartiers de Londres et dans
-tous les comtés. Le protecteur, disaient-ils, avait traité avec les
-ambassadeurs, distribué des gouvernements et des évêchés sans l'avis du
-conseil. Il avait falsifié les monnaies et dilapidé le trésor. Il avait
-persécuté l'aristocratie et favorisé les rébellions. Il avait négligé
-l'armée, calomnié les lords ses anciens collègues, isolé le roi, soit
-du Parlement, soit de la nation, et circonvenu son neveu trop docile
-par les serviteurs de la domesticité!
-
-Il bâtissait dans le Strand un palais trop splendide pour un sujet,
-un palais dont les escaliers descendaient jusqu'à la Tamise, dont les
-terrasses dominaient le fleuve, dont les galeries ne comptaient que des
-chefs-d'œuvre. Il en avait posé les assises sur l'emplacement de trois
-palais épiscopaux et d'une église paroissiale et il l'avait construit
-avec les matériaux de deux chapelles et d'un cloître. Rien ne lui
-coûtait. Il dépensait pour son architecture personnelle mille guinées
-par jour. C'était un scandale qu'un tel luxe au sein de la détresse de
-tout un peuple.
-
-Quand l'opinion fut incendiée, le comte de Warwick, qui avait gagné la
-majorité des lords du conseil, arma un grand nombre de ses partisans.
-Il se rendit avec eux dans l'immense hôtel de l'évêque d'Ély, au centre
-du quartier d'Holborn. C'était le 6 octobre 1549. Le duc de Somerset
-emmena le roi à Hampton-Court, puis à Windsor. Warwick s'assura du
-concours des officiers municipaux, du lord-maire et du gouverneur de
-la Tour. Le 9 octobre, tous les conseillers privés, moins deux étaient
-autour de Warwick. Le roi était seul à Windsor avec le protecteur,
-Cranmer et Paget.
-
-Alors le primat s'adressant à Édouard et à Somerset, les invita l'un
-et l'autre à ne plus résister. Le roi ne demandait pas mieux. Le
-protecteur était découragé. Le 10, il se résigna. Le 13, Warwick
-et ses collègues étaient à Windsor. Ils firent conduire à la Tour
-Somerset, contre lequel ils entassèrent vingt-neuf chefs de criminalité.
-
-Le protecteur ne montra pas dans ses revers l'audace de son frère le
-grand amiral. Il confessa tout ce que lui dictèrent Warwick et ses
-ennemis. Il eut recours à la clémence du roi. A ce prix il eut la vie
-sauve. Il fut condamné à une amende de deux mille livres sterling de
-revenu, à la confiscation de tous ses biens mobiliers et à la déchéance
-de toutes ses dignités.
-
-Le duc de Somerset sortit dégradé de la Tour, le 6 février 1550.
-
-Le comte de Warwick, maître absolu de l'autorité, toucha profondément
-le roi en ne le forçant pas à répandre le sang de son oncle. Édouard
-crut que ce calcul de Warwick était de la générosité et il lui en sut
-un gré infini.
-
-Les réformés tremblèrent pour leurs dogmes. Le duc de Somerset avait
-été leur providence. Que ferait le comte de Warwick? Ce rusé politique
-devinait toutes les pensées. Il avait conquis le roi en n'exigeant pas
-le supplice de Somerset; il cimenta sa prépondérance en ménageant les
-protestants qui étaient les préférés du jeune monarque théologien.
-Le comte de Warwick jouait un jeu double; car d'un autre côté il
-n'offensait pas les espérances des catholiques.
-
-Cranmer continuait son œuvre, une œuvre de douceur et de charité autant
-que de foi.
-
-Dès le nouveau règne, le primat s'était empressé d'assurer par des
-pensions le sort des moines sans asile et sans pain. Il avait modifié
-les ordonnances cruelles de Henri VIII. Il avait obtenu l'amnistie de
-toutes les condamnations religieuses antérieurement prononcées. Il
-fit rapporter la loi inquisitoriale des six articles. Il remplaça la
-liturgie romaine par la liturgie anglaise. Il publia un catéchisme dans
-lequel, tout en constatant les devoirs des citoyens, il n'omettait pas
-de rappeler parallèlement les devoirs des gouvernements. Voici son
-commentaire sur le deuxième commandement: «Tu ne déroberas pas: quand
-les magistrats chargent leurs sujets outre mesure et requièrent d'eux
-plus qu'il n'est besoin pour le payement des obligations publiques,
-cette exaction est un vol et un crime devant Dieu!»
-
-Cranmer correspondait avec Calvin et avec les réformateurs les plus
-éminents de l'Europe. Il avait fait le pas des sacramentaires et rejeté
-la présence réelle de l'Eucharistie. Il restitua aux fidèles le calice,
-et la communion fut célébrée sous les deux espèces. Il supprima le
-culte des images, retrancha les fêtes superflues, composa un recueil
-de prières et couronna tant de travaux en donnant aux pasteurs une
-famille. Le mariage des prêtres fut permis.
-
-Les pères du concile de Trente suscitèrent à l'unité de la Réforme
-anglicane de redoutables embarras. Ils eurent l'art de dépêcher des
-anabaptistes dans la Grande-Bretagne. Une lettre à Gardiner prouve ce
-fait machiavélique.
-
-Les anabaptistes arrivèrent. Ce n'étaient pas les sectaires féroces et
-dissolus de Jean de Leyde, non, c'étaient des sectaires pacifiques.
-Sous beaucoup de subtilités, leur religion était un théisme. Pour
-eux le Christ n'était pas Dieu, c'était seulement un homme inspiré.
-Ils n'admettaient pas le baptême des enfants: ils en conféraient un
-autre aux adultes qu'ils régénéraient dans une nouvelle ablution.
-D'ailleurs ces anabaptistes d'Angleterre étaient inoffensifs, bons,
-miséricordieux, les ancêtres, selon l'esprit, des quakers de la
-Grande-Bretagne et de l'Amérique.
-
-Cranmer devait à ces sectaires la même tolérance qu'il accordait aux
-savants, aux artistes, aux réfugiés allemands, florentins, génois,
-vaudois, vénitiens, milanais et calabrais. Il était naturellement
-disposé à l'indulgence, mais poussé par les violents de son Église, il
-eut le malheur de laisser allumer les bûchers de Jeanne de Kent, et de
-Von Parris, un Hollandais qui exerçait la chirurgie à Londres (1551).
-
-Siècle formidable que celui où Thomas Morus, le meilleur des
-catholiques, faisait brûler trois hérétiques, et, où Cranmer, le
-meilleur des protestants, faisait brûler à son tour deux anabaptistes!
-Le crime est plus grand chez Cranmer, parce qu'il est plus illogique.
-Le catholicisme en effet n'est que par l'autorité; au contraire, si le
-protestantisme est sous le soleil, c'est par la liberté de discuter
-et de conclure. Comment donc qualifier le protestantisme inquisiteur?
-En persécutant, le catholicisme n'est qu'inhumain; en persécutant, le
-protestantisme est inhumain et absurde, plus qu'absurde: idiot.
-
-Le duc de Somerset cependant, dépouillé de tout, avait tout retrouvé en
-quelques mois. Il n'y avait que le titre et la puissance de protecteur
-qu'il n'eut pas. Il rentra dans ses biens. Il fut lord du conseil et
-lord de la chambre du roi. Le comte de Warwick, le ministre dictateur,
-consentit même, pour satisfaire Édouard, à donner son fils lord Lisle à
-l'une des filles de Somerset.
-
-L'harmonie toutefois était loin de ces émules. La haine sous des dehors
-de courtoisie couvait entre eux.
-
-Ils n'étaient pas égaux. Le duc de Somerset n'était que mollesse
-et violence; le comte de Warwick avait la souplesse de la force, la
-dissimulation, la patience, la décision. Il frappait sans menacer à la
-différence du mobile duc qui menaçait sans frapper.
-
-Le comte de Warwick connaissait toutes les rodomontades de Somerset. Il
-faisait parvenir au roi par des espions de tous les âges, de tous les
-rangs, et de tous les sexes, les moindres imprudences du duc.
-
-Somerset entretenait une bande nombreuse. Il avait autour de lui des
-spadassins déterminés. Il parlait de soulever la cité, de reconquérir
-le jeune roi, d'exterminer sir Williams Herbert, le comte de Wiltshire,
-et surtout le comte de Warwick. Le roi était instruit à mesure et
-indirectement par des créatures de Dudley qui en même temps captivait
-Édouard et les lords du conseil. Le comte de Warwick édifiait le roi
-en accélérant les progrès de la Réforme, en répondant avec modération
-aux outrages de Somerset et en comblant ses collègues des faveurs de
-la cour. Il ne s'oubliait pas lui-même. Ainsi, Thomas Percy, le frère
-du lord Percy qui avait aimé Anne Boleyn, ayant été décapité et ses
-enfants mis hors de la noblesse, lord Percy ne put léguer à ses neveux
-le titre de comte de Northumberland. Ce grand titre vacant, Dudley le
-travestit et l'arracha au roi, mais il est le seul de sa famille qui
-en fut décoré. Ce nom de Northumberland, un instant usurpé, refleurit
-plus tard dans l'antique maison des Percy. Édouard VI, après avoir créé
-duc de Northumberland le comte de Warwick, créa, par l'insinuation du
-nouveau duc, d'autres dignités. Il institua duc de Suffolk le père
-de Jane Grey, le marquis de Dorset dont les deux beaux-frères, fils
-du dernier lit du vieux Suffolk, avaient succombé à l'épidémie de la
-_suette_. Le comte de Wiltshire fut déclaré marquis de Winchester; sir
-Williams Herbert, comte de Pembroke; Cecil, Cheek, Sidney et Nevil
-furent faits chevaliers. Northumberland distribua partout des grâces,
-se fortifiant auprès du roi par sa bienveillance hypocrite envers
-Somerset, auprès des lords par ses largesses d'argent et de charges.
-
-Pendant ce temps, Somerset se permettait les jactances, les insultes,
-les mépris. Tout chez lui se bornait aux paroles. Il se berçait de
-vaines illusions de vengeance et de domination, lorsque, le 17 octobre
-1551, comme il se rendait en grande pompe à Westminster, il fut arrêté
-et conduit à la Tour.
-
-La même prison d'État se referma bientôt sur les partisans du duc.
-Crane et sa femme, sir Thomas Holcroft, sir Michel Stanhope, sir Thomas
-Arundel, sir Miles Partridge, lord Paget, le comte d'Arundel, lord
-Dacres y furent successivement écroués. La duchesse de Somerset ne fut
-pas épargnée non plus. Elle avait toujours été le mauvais ange de son
-mari, l'ange de l'orgueil.
-
-Le marquis de Winchester fut nommé lord sénéchal dans le procès. Le duc
-de Northumberland et le comte de Pembroke, les ennemis de Somerset,
-ceux qu'il avait voulu assassiner furent parmi ses vingt-neuf juges.
-
-L'acte d'accusation contenait deux chefs principaux:
-
-Le duc avait médité la déposition du roi, son neveu.
-
-Il avait comploté de s'emparer du duc de Northumberland mort ou vif.
-
-Les pairs l'acquittèrent sur le premier chef; ils le condamnèrent sur
-le second.
-
-Après sa sentence, Somerset demanda pardon au duc de Northumberland, au
-marquis de Winchester et au comte de Pembroke des desseins qu'il avait
-formés contre eux. Cette humiliation que l'ancien protecteur s'infligea
-spontanément à lui-même me semble prouver assez l'intention d'un triple
-meurtre dévoilé du reste par plusieurs témoins.
-
-L'ordre de l'exécution ne fut pas immédiat: il ne fut signé que le
-22 janvier 1552. Le duc de Northumberland inventa tous les délais
-imaginables. Il avança de degré en degré. Il n'approcha que peu à
-peu de la main du roi la plume fatale. Il avait circonvenu le jeune
-prince par des prêtres, par des familiers qui soulevaient la conscience
-de l'adolescent contre sa sensibilité. Northumberland avait l'air
-de pencher plutôt vers l'indulgence et de subir les mêmes combats
-qu'Édouard.
-
-Le roi se détermina enfin.
-
-Le duc de Somerset dut se souvenir de son frère, le grand amiral,
-dont il avait répandu le sang sur le même échafaud où le sien allait
-être versé. Il déplora sans doute au dedans son implacabilité; car
-ses lèvres murmuraient tout bas des prières en marchant à Tower-Hill.
-Là, il retrouva en face du bourreau son courage de soldat. Il fit un
-discours touchant à la multitude qui avait envahi l'intérieur de la
-Tour. Il avait favorisé la Réforme et le pauvre peuple. Il en fut
-récompensé à cette heure suprême. Il fut entouré d'un respectueux
-attendrissement. Toutes ces rudes poitrines vibraient pour lui. Sir
-Anthony Broon s'étant présenté à cheval, et quelques voix ayant crié:
-«La grâce, la grâce,» il y eut une explosion de joie. Somerset lui-même
-eut un court mirage. Détrompé vite, il reprit son discours avec calme,
-recommandant aux spectateurs en larmes la fidélité au roi et à l'Église
-nouvelle. Il se tut un moment, regarda une dernière fois le ciel,
-salua l'immense auditoire, et, ployant ses deux genoux, il emboîta son
-cou palpitant dans l'échancrure du billot; sa tête roula et rougit le
-drap noir de l'échafaud au milieu d'un vaste gémissement.
-
-La mort du duc de Somerset fut plus noble que sa captivité. Il eut
-d'abord trop de bonheur et son étoile avait été trop éclatante. Il
-en fut ébloui. Ni son intelligence, ni son caractère n'étaient faits
-pour porter sa fortune. Elle était trop supérieure à son génie.
-Pour l'achever, il eut une femme hautaine, une de ces femmes pour
-qui l'étiquette est plus que l'affection, plus que le devoir et qui
-poussent les leurs jusqu'au trône ou jusqu'à l'échafaud dans l'unique
-but de tout écraser autour d'elles sous une insolente personnalité.
-
-Lord Thomas Seymour et le duc de Somerset ensevelis, Northumberland
-gouverna seul. Il n'avait pas le nom de protecteur, mais il en avait
-l'omnipotence. Il l'avait conquise par sa flexibilité, par ses
-tempéraments non moins que par l'opportunité rapide de son initiative
-et de son action.
-
-Il était le vrai roi d'Angleterre.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
- La cour d'Édouard VI.—Influence de Cranmer.—Les réformateurs
- d'Allemagne favorisés.—Les jeunes seigneurs et les jeunes filles
- de la plus haute aristocratie très-adonnés aux lettres.—Les ladies
- Somerset.—Mildred Cecil.—Mistress Clark.—Lady Vaughan.—La comtesse
- de Pembroke.—La princesse Élisabeth.—Lady Jane Grey.—Amitié du
- roi pour Jane qui protège Élisabeth.—La princesse Marie.—Cassette
- de Jane Grey.—La Bible et Platon.—Les dialogues.—La
- Renaissance.—Souvenirs personnels—Les philosophes.—Les
- réformateurs.—Jane païenne et chrétienne.—Ses habitudes.—Ses
- parents et Aylmer.—Deux récits.—Le Phédon.—Attractions multiples
- de Jane Grey.
-
-
-En dehors de la politique, la cour d'Édouard VI était charmante.
-C'était un couvent libre d'adolescents et de vierges dont Cranmer,
-l'archevêque de Cantorbéry, était comme l'abbé. Il y avait innocence,
-courage, beauté, lutte de science et de vertu parmi cette élite de
-l'aristocratie anglaise.
-
-Les intrigues des oncles du roi, le duc de Somerset et le grand amiral,
-les cabales coupables de Dudley, duc de Northumberland, le tentateur
-des deux Seymour et de sa propre famille, n'avaient cessé de planer
-au-dessus et autour de la jeune cour, moitié érudite, moitié élégante.
-Mais cette cour plongée dans toutes les études de la Renaissance,
-passionnée de théologie et d'art, doit être indiquée avec son
-originalité dans cet intervalle efflorescent de 1550 à 1553.
-
-Il faut saisir dans les documents secrets de cette époque et
-singulièrement dans les lettres latines soit d'Ascham, soit d'Aylmer,
-non moins que dans les Mémoires de Strype, la physionomie de cette
-cour où le primat d'Angleterre et ses amis les humanistes étaient plus
-respectés, plus admirés, plus applaudis que les lords.
-
-Le roi donnait l'exemple.
-
-Il rougissait d'aise lorsque Cranmer lui parlait de créer des chaires
-de théologie et d'éloquence à Cambridge et à Oxford pour Bucer et pour
-Pierre Martyr Vermigli.
-
-«Mon père, disait le jeune roi, j'autorise tous vos desseins. C'est
-m'honorer que de protéger les lettres et ceux qui les cultivent avec
-éclat. Ne vous y épargnez pas. Si l'argent manque à mon trésor,
-réduisez plutôt mes écuries et les dépenses de ma bouche.»
-
-Il travaillait en même temps, le noble jeune prince, autant que le
-permettait sa santé.
-
-«Jamais la noblesse d'Angleterre, écrit en 1550 Ascham à Sturmius,
-recteur de l'université de Strasbourg, n'a été plus savante qu'à
-présent. Notre illustre roi Édouard surpasse en talent, en habileté,
-en persévérance et en instruction le nombre de ses années et ce que
-l'imagination peut supposer. Il faut accorder aussi de justes éloges
-à cette foule de jeunes seigneurs élevés avec notre prince dans les
-littératures grecque et latine.»
-
-Ascham rend hommage aux deux précepteurs du roi, Antony Coke et John
-Cheek.
-
-On sent qu'il s'estime profondément lui-même qui, après la mort de son
-ami Grindal, s'est chargé de l'éducation de la princesse Élisabeth. Il
-est plein d'enthousiasme pour elle, ce qui ne l'empêche pas de rendre
-justice aux dames soit de la cour, soit de la ville que recommande
-l'ardeur des lettres.
-
-Il cite au premier rang les filles du duc de Somerset et Mildred Cecil,
-la fille d'Antony Coke, la femme de William Cecil, déjà secrétaire
-d'État, déjà le plus grand politique de l'Angleterre, déjà digne qu'on
-lui appliquât les paroles dont Thucydide sacre Périclès: «Il avait
-le sentiment de toute convenance, le tact pratique et utile de toute
-théorie.»
-
-La petite-fille de Thomas Morus, mistress Clark, rappelait
-intellectuellement sa mère mistress Roper et le chancelier son aïeul.
-Lady Vaughan et la comtesse de Pembroke, sœur de la reine Catherine
-Parr, étaient des personnes tout à fait littéraires à la cour; Ascham
-les célèbre. Seulement ses prédilections étaient pour la princesse
-Élisabeth et pour Jane Grey.
-
-Jane Grey surpassait toutes ses compagnes soit par son intelligence,
-soit par sa modestie.
-
-Elle ne tenait qu'à la science et à la vertu.
-
-«Un jour, dit Aylmer, lady Jane ayant reçu de lady Marie une parure
-brillante, des vêtements d'or et de velours et toutes les somptuosités
-de la toilette, elle s'écria en les voyant:
-
-«Que ferai-je de ceci?
-
-—Ces vêtements, lui répondit-on, iront bien à une personne de votre
-rang.
-
-—Vraiment, repartit Jane, ce serait une honte à moi d'obéir à lady
-Marie contre la volonté de Dieu et d'abandonner lady Élisabeth qui s'y
-conforme religieusement.»
-
-Une telle petite scène peint bien la cour d'Édouard VI, vers 1550.
-Cette cour était rigide. Le jeune roi était plus sévère même que
-l'archevêque, et rien ne lui plaisait comme la simplicité des costumes,
-image de la décence des mœurs. Il y avait deux tendances: la tendance
-au luxe imposée par lady Marie aux dames en qui survivaient les
-souvenirs catholiques; la tendance à un puritanisme poli recommandé
-par la princesse Élisabeth et par Jane Grey, toutes deux protestantes.
-
-Le roi aimait beaucoup Jane qui était la femme selon son idéal, une
-jeune fille accomplie en grâce, en chasteté, une vierge qui éclairait
-et qui charmait à la fois. Édouard ne pouvait souffrir Marie sa sœur
-aînée; il avait plus de penchant pour Élisabeth; mais sa tendresse la
-meilleure était pour Jane Grey qui apaisait son humeur contre la fille
-de Catherine d'Aragon et qui tournait son cœur de plus en plus vers la
-fille d'Anne Boleyn.
-
-On sent l'influence de lady Jane dans les condescendances croissantes
-d'Édouard pour Élisabeth, et dans les honneurs dont il permettait
-qu'elle fût entourée, lorsqu'elle lui faisait visite.
-
-On lit dans les Mémoires de Strype, à la date du 17 mars 1558:
-
-«Lady Élisabeth s'est rendue à cheval au palais de Saint-James. Elle
-était accompagnée d'une suite de lords, de gentilshommes, de dames du
-premier rang au nombre de deux cents.»
-
-A la date du 19, on lit encore:
-
-«Tout le chemin que la princesse traversa avec son cortége, depuis la
-porte du parc jusqu'au château, était couvert de sable fin.»
-
-La princesse Marie avait alors trente-quatre ans, la princesse
-Élisabeth en avait dix-huit et Jane Grey quatorze, l'âge du roi.
-
-Jane, soit à la cour, soit dans le Leicestershire, à Bradgate, avait
-avec elle une cassette dont le fond était toujours Platon et la Bible.
-
-C'étaient ses deux livres. Elle méditait la Bible en hébreu ou en
-anglais, Platon en grec.
-
-Ce qui la pénétrait avec la poésie des prophètes et la morale du
-Christ, c'était la philosophie de Platon. Son âme était imbibée de
-ces odeurs et on les respirait auprès d'elle. Les humanistes comme
-Ascham et Aylmer, les réformateurs comme Bucer et Vermigli, les évêques
-comme Thirleby et Cranmer, les jeunes seigneurs comme les Dudley,
-les Norfolk, les Seymour, Édouard VI lui-même, étaient captivés,
-ensorcelés. Car cette princesse se montrait la plus séduisante jeune
-fille de la cour, de la ville et des champs. Partout lady Jane était la
-première.
-
-Par delà tous ses goûts, son goût le plus vif était pour Platon.
-
-Elle suivait en imagination les traces du grand philosophe dans les
-détours innombrables de ses dialogues, comme dans autant de forêts
-sacrées plus enchantées que sa forêt de Charnwood. Là, ce n'étaient
-pas de cruels chasseurs, poursuivant et tuant de faibles animaux.
-C'étaient des troupes de jeunes hommes, tantôt dans une palestre, au
-milieu des divertissements; tantôt à l'ombre des orangers; tantôt sur
-l'herbe fraîche, au bord de l'Ilissus, au murmure du flot, au chant des
-cigales. Socrate passait et repassait dans ces groupes, s'adressant
-soit à l'un, soit à l'autre, interrogeant et répondant, démasquant les
-sophistes, dévoilant les égoïsmes, suscitant les vertus, enlevant à
-travers les évolutions d'un génie inépuisable toutes ces intelligences
-exquises de l'Attique.
-
-Tout est pur aux purs. Jane s'égarait et se retrouvait au milieu des
-dialogues. Elle ne comprenait pas les fanges de la Grèce, ni ses mœurs
-infâmes, et la pensée de la vierge n'en était pas plus ternie que le
-rayon n'est souillé par la boue des carrefours sur laquelle il luit.
-Jane répétait après Diotime, la Mantinéenne:
-
-«O, mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le
-spectacle de la beauté éternelle.»
-
-Socrate était le guide de Jane et la préservait de toute profanation.
-
-Jane Grey se risquait avec confiance sur les ailes du philosophe.
-
-«La vertu des ailes, dit Socrate, est de porter ce qui est pesant
-vers les régions habitées par les Dieux, et elles participent plus
-que toutes les choses corporelles à ce qui est divin. Or, ce qui est
-divin, c'est le beau, le vrai, le bien, et tout ce qui leur ressemble.
-Voilà ce qui fortifie principalement les ailes de l'âme.»
-
-Et ailleurs:
-
-«Le lieu qui est au-dessus du ciel, aucun de nos poëtes ne l'a encore
-célébré; aucun ne le célébrera jamais dignement. Voici pourtant ce qui
-en est, car il ne faut pas craindre de publier la vérité, quand on
-parle sur la vérité. L'_Essence_ sans couleur, sans forme, impalpable,
-ne peut y être scrutée que par l'intelligence, ce flambeau de l'âme.
-Autour de l'Essence est la place de la science. Or, la pensée des
-Dieux, qui se nourrit d'intelligence et de science sans mélange, comme
-celle de toute âme qui doit remplir sa destinée, aime à voir l'Essence
-dont elle est depuis longtemps séparée, et se livre avec délices à la
-méditation de cette Essence, jusqu'au moment où le mouvement circulaire
-reporte les Dieux au point de leur départ. Dans ce trajet leur pensée a
-contemplé la justice; elle a contemplé la science, non point celle où
-entre le changement, ni celle qui paraît différente dans les différents
-objets qu'il nous plaît d'appeler des Êtres, mais la science telle
-qu'elle existe dans ce qui est l'Être par excellence. Après quoi,
-les Dieux replongent dans l'intérieur du ciel et reviennent à leur
-palais; aussitôt qu'ils arrivent, le cocher conduisant les coursiers
-à la crèche, répand devant leurs naseaux l'ambroisie et leur verse le
-nectar. Telle est la vie des Dieux. Parmi les autres âmes, celles qui
-s'éloignent le moins des âmes divines n'éprouvent jamais aucun mal.»
-
-Ce sont là quelques-uns des fragments, que Jane Grey copiait de sa
-main. Quand elle les avait retenus et récités, elle s'écriait en grec,
-à l'exemple de Socrate et à la joie d'Aylmer: O Pan, donne moi la vertu
-intérieure de l'âme! voilà tout mon vœu.»
-
-Chose singulière! une jeune fille anglaise pouvait prier dans Platon
-comme Aylmer et Ascham sans cesser d'être biblique. En cela, les
-humanistes ne s'écartaient pas des Pères de l'Église si fervents pour
-le disciple de Socrate. Dans ces jeux surprenants du seizième siècle,
-l'antiquité et la Réforme se confondaient; seulement sous des mots
-anciens les sentiments étaient nouveaux. L'écorce de ce grand arbre de
-la Renaissance était païenne, mais la séve était chrétienne, et, par
-elle, reverdissait le vieux tronc presque desséché.
-
-Je l'entrevois cette Renaissance, telle qu'elle brillait alors. Car
-d'un même coup d'œil que ses initiés, j'ai regardé ses horizons.
-Au commencement de ce siècle, à une heure de renaissance aussi,
-n'avons-nous pas feuilleté, nous spiritualistes, avec un saisissement
-religieux les dialogues de Socrate? Nous étions quelques amis, entre
-autres George Farcy, un héros de la liberté mort dans les journées
-de juillet et Eugène Burnouf, un héros de la science mort dans des
-labeurs sacrés sur les livres primitifs de l'Inde. Eux et moi, à vingt
-ans que nous avions, nous emportions sous les tilleuls du Luxembourg
-les volumes de Platon, et, le long d'une allée où se promenait souvent
-Royer-Collard solitaire, nous lisions et nous causions dans les lueurs
-philosophiques d'une aube ineffable. La réverbération de l'antiquité
-était sur nous, en nous, et je puis interpréter par nos extases
-l'extase du seizième siècle. Je ne crains pas de le dire, c'est de la
-sorte qu'il faut avoir senti l'antiquité, au matin, dans une fraîcheur
-de rosée, pour la juger, le soir, sans sécheresse à travers la douce
-réminiscence des jeunes impressions; c'est de la sorte que l'on doit
-découvrir l'Angleterre d'Édouard VI aux splendeurs de la Renaissance et
-de l'analogie.
-
-Les réformateurs avaient tellement christianisé Platon et tellement
-platonisé la Bible, ils avaient tellement échauffé la Grèce par la
-Judée, tellement illuminé la Judée par la Grèce, qu'ils avaient
-réconcilié en eux les génies du mont Horeb et du cap Sunium. Par la
-perception de l'_Essence_ que Socrate révèle, ils avaient même touché
-à la partie ontologique de la métaphysique, partie transcendentale,
-réalité objective, dont Kant, Fichte, Schelling et Hegel ont
-indiqué naguère les secrets, tandis que Locke, Condillac et tout le
-dix-huitième siècle réduisirent la métaphysique à la simple analyse de
-l'entendement, à la psychologie. Platon, lui, n'avait rien omis de la
-totalité de l'Être. C'est pourquoi, s'il a été développé et traduit, il
-n'a encore été ni dépassé, ni surpassé.
-
-La philosophie, dans son expression la plus sainte, est une aspiration
-au delà des systèmes, l'aspiration directe d'une âme individuelle vers
-un Dieu infini.
-
-Des génies incomparables nous éclairent la route: Platon d'abord.
-Aucun n'est au-dessus de Platon. Jane Grey le soupçonnait et nous le
-savons, nous qui avons aiguisé nos esprits contre l'algèbre sceptique
-et stérile de Fichte, de Schelling et de Hegel, nous qui avons
-successivement vécu de la moelle de Bacon, de Descartes, de Leibniz
-et de Kant, ces quatre-là les plus grands des modernes, nous, qui du
-sein de tant de systèmes, retenons le privilége d'aspirer toujours
-plus haut. Cette aspiration, la faculté ailée de l'homme, où est-elle
-mieux que chez Platon? ni chez les philosophes que nous avons nommés,
-ni chez Aristote, ni chez Pythagore, ni chez personne. Toutefois la
-métaphysique est comme la terre; elle gagne à être labourée et il
-est bon, malgré tout, que les Allemands de ce siècle aient construit
-leurs monuments d'abstractions. Non pas que je sois avec eux. Kant,
-le plus original, est sceptique. Tous les autres sont panthéistes.
-Leur doctrine consiste dans la soudure de Dieu et de l'univers. Par
-cette coexistence, ils ressuscitent le chaos. Je ne les accepte pas,
-je les constate. Je constate Fichte, ce Germain ivre du _moi_ jusqu'à
-ensevelir Dieu dans cet atome. Je constate Schelling, ce panthéiste
-armé du thyrse qui, absorbant l'univers en Dieu, sombre dans le
-mysticisme; je constate Hegel ce panthéiste épique dont l'effort est de
-confisquer Dieu dans l'univers, dans l'homme, et qui par là sombre en
-plein athéisme.
-
-Je ne ferai pas difficulté d'écouter de Hegel son évolution de
-l'idée, sa théorie de l'histoire, du _devenir_, du progrès, mais à
-une condition, c'est qu'au-dessus de la poussière qu'il soulève,
-j'aurai pour appuis ces granits inébranlables: le _cogito, ergo sum_
-de Descartes, ce qui implique l'âme; l'unité substantielle de Platon
-et de Leibniz, ce qui implique Dieu; puis après tout comme avant
-tout, le moi personnel avec son invincible gravitation vers l'infini
-personnel, ce qui implique l'immortalité. Voilà de quelles précautions
-je m'entoure contre Hegel, le plus surfait des hommes, ingénieux sans
-doute et intrépide dans l'absurde, mais inférieur à Kant qui lui-même
-était inférieur à Leibniz, le premier des modernes comme Platon est le
-premier des anciens. Platon a mérité le nom de Divin et Leibniz vécut
-tellement dans l'intimité de Dieu, qu'il en reçut pour ainsi dire la
-confidence et qu'il put expliquer les plans de la Providence calomniée.
-
-«Les perfections de Dieu, dit ce grand homme, sont celles de nos âmes,
-mais il les possède sans bornes: il est un océan et nous ne sommes que
-des gouttes. Il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance,
-quelque bonté, mais elles sont tout entières en Dieu... Toute la beauté
-est un épanchement de ses rayons.
-
-«... En réalité point de mort, mais un progrès incessant et spontané du
-monde vers ce comble d'idéal et de sublimité dont les œuvres de Dieu
-sont capables.
-
-«Ainsi tous les êtres sont immortels et en voie de progrès perpétuel
-et indéfini: mais entre tous les êtres, il y en a un susceptible de
-connaître tous les autres, d'embrasser le dessein de l'univers et de
-le rattacher à son principe divin. Bien plus, cet être privilégié a
-un avantage plus précieux encore: il concourt à l'accomplissement des
-desseins de Dieu. Cet être n'est pas une chose, il est une personne.
-Il est dans son petit monde une Providence, image de la Providence
-universelle. Un tel être non-seulement ne peut perdre sa substance,
-mais il ne peut pas perdre ce qu'il y a en elle de singulièrement
-propre et divin, la personnalité. Et ce n'est point là une simple
-espérance dont le sage s'enchante innocemment, c'est une vérité
-certaine où concourent toutes les sciences de la nature et du monde
-moral. C'est le dernier mot de la philosophie.
-
-«.... Il ne faut donc point douter que Dieu n'ait ordonné tout en sorte
-que les esprits (qui sont quasi de sa race) non-seulement puissent
-vivre toujours, ce qui est immanquable, mais encore qu'ils conservent
-toujours leur qualité morale, afin que sa cité ne perde aucune personne
-comme le monde ne perd aucune substance.»
-
-Ce n'est pas lui, Leibniz, la tête la plus incommensurable de toutes
-les grandes têtes humaines, ce n'est pas lui qui eût repoussé
-comme Hegel le Dieu personnel et l'immortalité de l'homme. Qu'on
-lise et qu'on relise la _Théodicée_ de Leibniz, ses _Essais_, sa
-correspondance, toutes ses pages, et l'on verra au contraire de quel
-accent il affirme les dogmes suprêmes. Il s'échappe de ce génie
-librement sacerdotal un souffle d'infini à travers les siècles et à
-travers les âmes, un souffle doux et fort qui épanouit la vérité en
-même temps qu'il sèche et flétrit l'erreur de quelque nom qu'elle
-s'appelle, superstition, panthéisme, scepticisme, positivisme, athéisme.
-
-Leibniz excepté, je préfère Kant à tous les philosophes allemands, à
-Fichte, à Schelling, à Hegel, à Schopenhauer qui dans son opposition à
-eux procède d'eux et qui se jette dans le nihilisme.
-
-Kant du moins, qui a déchaîné l'idéalisme, s'est attaché au devoir. Il
-a dit: «Il y a deux choses dont l'admiration augmente sans cesse en mon
-âme: la vue du ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au
-dedans de moi.»
-
-Le philosophe de Kœnigsberg est touchant lorsqu'il prononce ces
-paroles, parce qu'elles ont une portée poignante sur ses lèvres. Elles
-sont un démenti dont il se frappe; elles signifient: mon instinct vaut
-mieux que ma métaphysique, ma métaphysique me donne un Dieu subjectif,
-une nature subjective; mon instinct me donne une nature objective, un
-Dieu objectif. Ma métaphysique ne me donne que le _moi_, mon instinct
-me donne encore le _non-moi_.
-
-Cette pensée ainsi commentée est bien pathétique chez Kant. Voilà
-un métaphysicien qui confesse la nature, la morale et par conséquent
-Dieu, malgré la métaphysique. Son âme ne peut se détacher de la cause
-première et paternelle, son âme ne peut pas plus se passer de Dieu
-que ses poumons d'air. Pour qu'il vive, il lui faut Dieu. Son cerveau
-faiblissant dans l'affirmation de ce Dieu qui lui est nécessaire, sa
-poitrine parle. Cette intelligence est très-grande et pourtant elle
-fléchit devant le problème de Dieu; c'est le cœur qui conclut. Le vieux
-Teuton trahi par la formule, lui le père des formules, est sauvé par le
-sentiment. C'est sa honte comme philosophe, et, comme homme, c'est sa
-gloire. La foi de Kant est tragique; celle de Leibniz est sereine, car
-il atteste métaphysiquement et moralement Dieu, la nature et plus que
-la liberté: l'immortalité.
-
-La philosophie allemande, fille de Kant, s'est retournée contre la
-logique de Kant. Elle a cru rectifier cette logique et aller plus loin
-que Platon et Leibniz en allant au panthéisme. Hegel, le Spinosa du
-dix-neuvième siècle, a tué sous lui par cet excès la métaphysique,
-si bien que l'Allemagne elle-même, après tant d'orgies d'idéalisme,
-incline au théisme, la philosophie et la religion du genre humain. On
-dirait que le spiritualisme va renaître par l'instinct. Qui vaincra les
-sophistes? qui sera Socrate aujourd'hui? qui désignera les principes
-indéfectibles de la philosophie, ceux qui doivent surnager toujours?
-Ce sera l'instinct, l'instinct qui a dompté Kant et qui gouverne
-l'humanité.
-
-La plus grande grandeur des métaphysiciens, c'est de ne pas contredire
-l'instinct, tout en l'élevant à la dignité de la science. L'_essence_
-de Platon, qui produit les notions du beau, du vrai et du bien, est
-Dieu; l'_absolu_ de Leibniz est Dieu aussi. «Il n'y a, dit-il, qu'un
-seul absolu, à savoir, Dieu.» Et le Dieu de Leibniz est personnel, et
-l'immortalité qu'il en dégage garde la conscience du moi.
-
-La science trop souvent s'efforce de dominer l'âme; elle l'enveloppe,
-elle est près de l'obscurcir à force d'assembler autour d'elle des
-nuages. Mais la science a moins de nuages que l'âme n'a de rayons.
-L'âme, au moment où elle paraît enténébrée et comme étouffée, rejaillit
-en torrents lumineux, et, lors même qu'elle ne dissipe pas entièrement
-les brouillards accumulés, elle se manifeste par des percées sublimes
-vers le ciel. Si la science est bonne pour aller à Dieu, l'âme est
-meilleure. La science est sujette à s'embarrasser dans d'inextricables
-paradoxes, l'âme qui ne calcule pas si froidement le chemin, le devine,
-franchit les obstacles et touche au but.
-
-L'Allemagne de notre siècle a mis le rêve dans la science, elle y
-a mis la caricature et le mélodrame. Le monde qui avait résisté à
-Malebranche et à Spinosa, l'un le plus aimable, l'autre le plus profond
-des panthéistes, tous deux issus de Descartes, le monde a eu peur de
-Schelling et de Hegel, ces récents panthéistes issus de Kant. Il a
-pris au sérieux les étudiants aux longs cheveux blonds, enthousiastes
-du tabac, de la bière et de l'absolu, qui pendant cinquante années
-ont poussé des _hourras_ de mépris sur Bacon, Descartes, Leibniz, et
-se sont désabusés successivement de Kant, de Fichte, de Schelling
-même, pour ne plus jurer que par Hegel, naufragé à son tour. Le monde,
-qui ne comprenait pas bien, eut un moment d'effroi et de lâcheté.
-L'Allemagne, cette nation sentimentale et d'une bonhomie grandiose,
-le surprit par des bouffissures, des exagérations, des bizarreries et
-des charlatanismes quelquefois sincères. Intimidé un instant devant
-ces tréteaux tudesques, le monde faillit céder Dieu, la liberté et
-l'immortalité. Si peu qu'ait duré l'illusion, c'est trop. Elle aura été
-salutaire au moins en ramenant virilement à l'austère et sobre vérité.
-
-L'autorité métaphysique de l'Angleterre et de la France, je la trouve
-dans Bacon, dans Newton et dans Descartes; l'autorité métaphysique de
-l'Allemagne, je la trouve dans Leibniz, et à beaucoup d'égards dans
-Kant. Les autres sont de faux grands hommes de classes et de paradoxes.
-Les vrais grands hommes sont ceux dont la science souveraine suit la
-ligne ascensionnelle de l'âme. Impuissante contre l'âme, la science est
-toute-puissante avec elle.
-
-Les réformateurs du seizième siècle, tous plus ou moins admirateurs de
-Platon, étaient dans cette belle direction de spiritualisme, et ils y
-avaient mis la cour d'Édouard VI.
-
-Parmi les jeunes filles et les jeunes seigneurs de cette cour, Jane
-Grey se distinguait par son naturel. Elle était exempte d'affectation.
-Tandis que Platon surchargeait tant d'autres de syllogismes, elle, il
-la parfumait d'un peu de son huile athénienne. Cette tête charmante
-était le sanctuaire le plus accompli de la Raison. Une inspiration
-spiritualiste battait ses pulsations dans ces tempes harmonieuses,
-et rendait ses oracles dans ce front virginal. Cette princesse avait
-la mesure des choses. Elle conservait le respect, et elle déployait
-l'audace. Elle était la Béatrix, non d'un poëte, mais de tous les
-théologiens et de tous les princes. Sage et réfléchie elle s'appliquait
-à personnifier le bien, à user le mal. Elle cultivait la philosophie à
-la veille de la passion, et la métaphysique à la veille de l'amour.
-
-Elle avait une organisation magnanime. Elle eut une éducation
-très-bonne au fond par la double épreuve des plaisirs et des peines.
-
-Les sévérités, les préjugés, les inintelligences, les rigueurs même de
-la famille n'auront pas cette puissance sur Jane de l'aigrir ou de la
-révolter, mais seulement de redoubler son zèle pour l'étude. L'étude
-ne fut pas une distraction pour la princesse, elle fut une vocation
-de son âme, une consolation des tristesses de son foyer splendide et
-orgueilleux.
-
-Aylmer, le compagnon de ses travaux intellectuels, lui fut mieux que
-la famille, il lui fut une providence. Il la dirigeait dans les plus
-humbles et dans les plus hautes recherches. Jane chérit comme un père
-ce vénérable maître. Lui, il adora Jane, tout en l'initiant aux lettres
-et aux arts.
-
-Elle apprit toutes les langues classiques et presque toutes les langues
-vivantes. Après la Bible et la philosophie, ce qu'elle préférait
-c'était la poésie et l'histoire. Platon était son grand homme. Elle
-l'abordait familièrement et face à face sans traducteurs pédantesques.
-Elle le lisait en grec comme David en hébreu. Homère, Virgile et
-Plutarque la délassaient des génies austères.
-
-Le plus souvent, soit à Londres au palais des Dorset dans Grey's-Place,
-soit à Bradgate, les proches de Jane la trouvaient dans son cabinet
-toute préoccupée de Platon. Elle ne pouvait s'arracher à ces grandes
-pages. Plutôt que d'y renoncer, elle négligeait ses promenades les plus
-riantes à cheval ou en barge ou à pied.
-
-Ordinairement, lorsqu'on chassait dans le parc de Bradgate, Jane se
-cachait en quelque recoin du château; et lorsqu'on chassait dans la
-forêt de Charnwood, Jane se cachait sous les ramures du parc. Ces
-inconvenances chez une personne d'un rang si élevé impatientaient
-le marquis et la marquise de Dorset, qui ont droit d'être appelés
-maintenant, par décision d'Édouard VI, le duc et la duchesse de
-Suffolk. Ils s'offensaient des fantaisies de leur fille aînée. Il y
-avait à Bradgate des orages domestiques dont Jane souffrait, mais qui
-ne la corrigeaient pas.
-
-Les faits sont nombreux et caractéristiques. Je n'en citerai que deux.
-
-Dans l'été de 1550, il y avait grande compagnie à Bradgate. Une chasse
-dans la vaste forêt de Charnwood avait été arrêtée. Tout le monde
-était disposé dès le matin. Le château était d'un joyeux tumulte. Les
-chevaux, tout sellés et harnachés, piaffaient et hennissaient dans les
-cours. Au moment de partir, les dames et les seigneurs s'aperçurent de
-l'absence de Jane Grey. Où était-elle? Voilà ce qu'on se demandait,
-après l'avoir vainement cherchée. Ses deux petites sœurs ayant dit
-qu'elle était dans le parc, toute la compagnie s'élança sur les traces
-de la belle Jane. On joua, on folâtra par les sentiers sablés, et
-l'on trouva sous un saule, au bord de l'eau, la charmante princesse.
-Entourée de biches et de chevreuils, elle se penchait sur un Platon
-dans lequel elle était absorbée et qu'elle noyait des boucles de ses
-cheveux. Au bruit, Jane se levant du gazon, remercia ses proches
-et leurs hôtes de leur courtoisie. Elle referma en rougissant les
-dialogues divins, les confia à l'une de ses femmes, et, rejoignant
-les chevaux, elle galopa avec ses amis, à l'ombre de la forêt, aux
-aboiements des chiens et au son des cors. (Estampes, cartons de M.
-Fourniols.) Elle fut grondée au retour par sa mère, l'impérieuse
-duchesse de Suffolk.
-
-Un autre jour, en 1551 (Jane avait quatorze ans), la chasse ne
-retentissait pas dans la forêt de Charnwood, mais dans le parc de
-Bradgate, fort pittoresque encore et d'une étendue de plus de trois
-lieues. Le duc et la duchesse de Suffolk se livraient avec impétuosité
-à ce grand plaisir que Jane réprouvait et auquel d'ailleurs elle
-préférait ses livres.
-
-Ce jour-là, Roger Ascham, le même qui fut précepteur d'Élisabeth,
-venait, avant son pèlerinage d'Allemagne, prendre congé des seigneurs
-de Bradgate. Arrivé au château, il se disposait à attendre dans la
-salle de parade la fin de la chasse dont il entendait au loin les
-fanfares, lorsqu'une suivante de lady Jane l'avertit que la princesse
-était dans son appartement. Ascham, qui respectait le duc et la
-duchesse de Suffolk, mais qui admirait et aimait Jane uniquement,
-s'empressa de monter chez elle. Introduit dans le cabinet de la
-princesse, il l'aperçut établie à une petite table sur laquelle il
-y avait un livre ouvert. Après la première joie et les premiers
-compliments, Ascham s'informa de lady Jane quel était ce livre, et,
-s'en approchant, il lut ce nom: le _Phédon_, pendant que Jane Grey le
-prononçait en lui répondant.
-
-Entre cette jeune fille et cet humaniste, le _Phédon_ est émouvant.
-C'est la question de l'immortalité; il n'y en a pas de plus grande.
-
-L'homme est âme et corps.
-
-L'âme, supérieure au corps jusqu'à le sacrifier complétement, peut
-exister et d'autant mieux exister sans lui. Elle se sépare de ses
-organes et les contrarie, elle réprime ses passions, elle les soumet
-pour entrer, d'abstraction en abstraction, dans l'austère profondeur
-des idées. Ces idées, comment sont-elles en nous? N'étions-nous
-pas avant d'être, puisqu'en sortant de Dieu, où notre âme était
-enveloppée, cette âme trouve en ce monde, où elle n'est plus essence,
-où elle est personne, les notions nécessaires, universelles, au milieu
-desquelles elle a vécu dans la substance. L'âme, en apprenant, se
-souviendrait-elle? Dans cette hypothèse, l'âme qui aurait précédé le
-corps pourrait lui survivre; l'âme, qui aurait primordialement une
-racine dans la substance, participerait de cette substance: elle serait
-immortelle.
-
-Comment d'ailleurs l'âme se dissoudrait-elle, puisqu'elle n'est pas
-composée, mais simple, identique et fixe en soi? Les âmes, ces unités
-vivantes dont Dieu est le centre, le père et l'idéal, tendent à la
-perfection dont elles ont été pénétrées dans le sein sacré de la
-substance, leur obscur et primitif berceau. Platon, qui est à Socrate
-ce que le génie métaphysique est au bon sens et à l'héroïsme, s'efface
-ici, et, adoptant la manière de son maître, il n'insiste pas sur
-la probabilité indubitable que nous renaîtrons avec la conscience,
-non-seulement de notre vie présente, mais encore de notre existence
-ou de nos existences sourdes, lointaines, à l'aide desquelles nous
-avons surgi des gouffres de l'être, par tous les degrés de l'être,
-jusqu'à la personnalité de plus en plus libre et vaste. S'il ne se
-fût subordonné à Socrate, Platon aurait bien pu prédire aux âmes
-qu'elles joindraient à leur plénitude future la mémoire active de leur
-ténébreuse croissance, la réminiscence claire de leur séjour reculé au
-plus épais de l'essence, et la perception radieuse de leurs apparitions
-anciennes, maintenant oubliées. Par déférence pour Socrate, il a un peu
-réduit la trame intellectuelle du _Phédon_. Moins orientale, elle n'en
-est que plus saisissante dans son insinuation hellénique.
-
-Quoi qu'il en soit, le _Phédon_ sur la table de Jane Grey fut une
-surprise et une allégresse pour Ascham. Car ce livre était, comme
-l'âme de Socrate, tout rempli des rhythmes de la Pythie et du dieu
-de Delphes. On y respire la métaphysique grecque et déjà la morale
-évangélique dans un mélange d'instinct et de science; on y respire
-l'éternité de Dieu et l'indestructibilité de l'homme. Le _Phédon_,
-c'est le chant du cygne, la prière du soir; c'est le dernier mot de
-la dialectique et de l'enthousiasme: l'immortalité. C'est l'hymne
-irréfutable et consacré du spiritualisme.
-
-Les matérialistes, ces prophètes de la nuit éternelle, ces dévots du
-néant, réclament toutefois et disent que les arguments antiques, si
-forts dans leur naïveté, n'ont rien de décisif. Ils répètent leur
-argument à eux, leur argument le plus spécieux que sa brutale logique
-n'empêche pas d'être faux.
-
-Le voici cet argument:
-
-«Pourquoi nous vanter et nous accroître, puisque nous sommes destinés
-à diminuer et à périr? Nous n'étions pas avant la vie, donc nous ne
-serons plus après la mort.»
-
-Je n'affaiblis pas l'objection. Je réponds que l'homme n'est qu'un
-atome par son corps, mais que par son âme il déborde le monde. Il
-contient le passé, le présent, l'avenir. Il est plus immense que toutes
-les planètes ensemble, plus durable que les astres. L'apparence de
-petitesse est vaincue par une réalité de grandeur dans la succession et
-dans l'étendue, dans le temps et dans l'espace. Il suffit du moindre
-acte de mémoire pour me livrer le passé qui n'est plus, du moindre
-acte d'intelligence pour me livrer le présent qui est; il suffit du
-moindre acte de pressentiment pour me livrer l'avenir qui n'est pas
-encore. Nous touchons dès ici-bas plus que l'immortalité. Notre réveil
-des profondeurs de la substance s'appelle naissance, notre réveil
-de la mort s'appelle résurrection. La résurrection qui accomplira
-notre pressentiment pourrait bien nous restituer le passé primitif
-en dissipant les ombres de notre mémoire. Même si je renonce à cette
-belle théorie des existences antérieures, rien ne m'embarrasse avec les
-matérialistes. Je suppose que nous ne fussions originairement ni dans
-la vie, ni dans le principe de la vie, cela ferait-il que notre âme ne
-fût pas immortelle quand elle est pleine d'immortelles pensées? Allez,
-tristes rêveurs, prêtres d'une pincée de cendres, débiles apôtres du
-vide, il ne sera pas plus difficile à Dieu de conserver cette âme que
-de la créer. Continuez de balbutier votre paradis souterrain et de
-mener votre songe d'argile au bruit de la pioche du fossoyeur, non,
-vous ne persuaderez pas le genre humain. Il sait que Dieu ne lui a pas
-mesuré, comme vous, six pieds de sépulcre pour infini; il sait que si
-Dieu a formé l'âme, ce n'est pas pour l'Érèbe, c'est pour la lumière;
-ce n'est pas pour la mort, c'est pour la vie. Il sait qu'elle sera
-certainement, l'immortalité, par cette autre raison péremptoire qu'elle
-est plus digne de Dieu et de l'homme. Or c'est toujours ce qui est le
-plus beau qui est le plus vrai.
-
-Je poursuis et je dis: Dieu étant, et c'est pour moi une évidence, il
-est le principe du devoir de l'accomplissement duquel se déduit comme
-loi le bonheur. Or c'est le contraire de cette loi qui arrive souvent.
-Le héros et le saint ne trouvent ordinairement ici-bas que l'infortune.
-Donc l'ordre moral, troublé par cette iniquité apparente dans ce monde,
-sera rétabli ailleurs par le Dieu de tous les mondes, et l'immortalité
-est infaillible. La justice n'est pas refusée, elle n'est qu'ajournée.
-Et puis, n'est-il pas aussi bon qu'il est équitable, le Dieu des âmes,
-et l'immortalité ne jaillit-elle pas de cette bonté? Car où serait
-la bonté divine, si le moi n'était pas perpétuel? Où serait la bonté
-divine, si l'être immuable en qui elle réside gardait à la confiance de
-l'homme une déception et tarissait cette source inépuisable à laquelle
-aspire notre soif? Ah! le _Phédon_ mérite d'être achevé. Platon
-en a fait avec son génie le poëme de l'espérance; faisons-en avec
-notre cœur, avec notre méditation et avec notre Dieu, le poëme de la
-certitude.
-
-Ascham, content comme philosophe, le fut aussi comme humaniste. Le
-_Phédon_ de Bradgate, en effet, n'était pas un _Phédon_ quelconque, un
-_Phédon_ traduit; c'était le _Phédon_ original, le _Phédon_ grec.
-
-«Ainsi voilà, s'écria Ascham avec transport, les plaisirs que vous
-préférez à cette chasse barbare?
-
-—J'estime, dit Jane en souriant, que tout leur divertissement dans
-le parc n'est rien auprès des délices que j'éprouve à la lecture de
-Platon. Hélas! qu'ils sont loin de connaître les véritables biens!»
-
-Ascham lui ayant demandé comment ces goûts si nobles lui étaient venus.
-
-«Je vais vous le dire, reprit-elle, et probablement vous étonner.
-Une des plus grandes miséricordes de Dieu sur moi, c'est de m'avoir
-donné, en même temps que des parents si impérieux, un professeur si
-bienveillant; car lorsque je suis en présence soit de mon père, soit de
-ma mère, quand je veux parler ou me taire, m'asseoir, rester debout ou
-marcher, ou manger, ou coudre, ou danser, ou faire tout autre chose, il
-faut que je tâche d'observer une à une les tyrannies de l'étiquette.
-Autrement je suis grondée, quelquefois même maltraitée; alors me
-voilà triste et malheureuse jusqu'au moment où paraît M. Aylmer. Cet
-indulgent ami me prodigue, lui, ses leçons avec tant de condescendance
-affectueuse, qu'elles passent comme des éclairs et que l'étude est pour
-moi un ravissement. Vous pouvez juger, d'après cela, si mes livres ont
-été mes consolateurs. Chaque jour, ils m'apportent des félicités que je
-ne saurais trouver autre part.»
-
-Ces révélations d'Ascham sont, dans leur sincérité, d'une haute
-importance historique. On comprend Jane, ses habitudes, sa vie à la
-campagne, ses luttes contre ses parents, qui consentaient bien à ce
-qu'Aylmer amusât leur fille avec de vieux livres, mais à la condition
-qu'elle resterait princesse et qu'elle n'oublierait pas son rôle à la
-cour. Jane avait beaucoup d'égards pour les siens et s'efforçait de
-ne les désobliger en aucune circonstance. Seulement elle défendait
-sa liberté, son âme, ses admirations; et la jeune princesse féodale,
-adorant à la fois le Christ et les Muses à la manière de Mélanchthon,
-est par ce croisement même, dans lequel excella plus tard notre
-Fénelon, l'une des figures les plus originales de la Renaissance. Elle
-s'était vouée merveilleusement à la philosophie, dont elle habitait
-tous les sommets, soit avec les Pères de l'Église, soit avec les
-métaphysiciens antiques, soit avec les grands réformateurs, hommes
-augustes qu'elle confondait presque, malgré leur diversité, dans un
-même culte.
-
-Le protestantisme laissa Jane Grey sur ces hauteurs. Ame vastement
-religieuse, de cette élévation, par son ample doctrine, elle dominait
-les sectes et présageait à son insu la raison moderne.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
- Lady Jane Grey pendant l'année 1551.—Sa grâce avec les seigneurs,
- son érudition avec les humanistes.—Ardeur de Jane pour
- l'étude.—Aylmer.—Sadder.—Bucer, Vermigli: leurs portraits.—Par ces
- deux réformateurs Jane connaît Bullinger.—Elle fait amitié avec
- lui.—Les trois lettres de la princesse au réformateur conservées
- dans la bibliothèque de Zurich.—Bullinger.—Sa doctrine, sa vie,
- ses correspondances.—Quel pouvait être le lien entre Jane Grey et
- Bullinger? la théologie.—Missions du pasteur de Zurich à travers
- la Suisse.—Son influence sur Jane Grey.—Son portrait.—Une remarque
- d'Aylmer.—L'étude ne suffit plus à Jane.
-
-
-L'année 1551, où Roger Ascham visita le duc de Suffolk à Bradgate
-et rencontra Jane tout absorbée dans le _Phédon_, fut une année
-charmante pour la jeune fille. Lady Jane était en fleur. Son
-puritanisme était plein de grâce. Son esprit s'éveillait. Dès qu'on
-l'annonçait à Greenwich ou dans toute autre résidence royale, elle
-était un événement. Elle plaisait à tous et surtout à Édouard VI. Le
-monarque adolescent consultait Jane. Elle lui donnait des conseils.
-Elle discutait avec la princesse Élisabeth. Elle évitait l'aigre
-contradiction de la princesse Marie, qui prenait avec elle, avec
-Élisabeth et avec Édouard, des airs de marâtre. Elle était ingénue,
-pensive, recueillie, mais elle n'était pas sauvage. Elle avait en elle
-une assurance candide qui venait de sa naissance, de son intelligence
-et de son naturel exquis. Elle changeait de manières et de ton, sans
-le vouloir, selon les interlocuteurs. Elle raillait avec Ferrers, le
-poëte de la cour; elle badinait avec le jeune lord Hertford, fils du
-duc de Somerset; elle encourageait la timidité de Guildford; elle
-réprimait les hardiesses de Robert Dudley, depuis comte de Leicester;
-elle écoutait avec une pieuse attention l'archevêque de Cantorbéry,
-Cranmer, et elle engageait des correspondances soit avec Ascham, soit
-avec Aylmer, soit avec Bullinger.
-
-Ce réformateur était l'un des favoris de Jane. Nous avons d'elle trois
-lettres à cet ami de Zwingle. Elles sont conservées soigneusement
-dans la bibliothèque de Zurich, où je les ai vues et touchées avec
-attendrissement. L'écriture en est ferme, nette, lumineuse et lyrique.
-Jane avait quatorze ans (1551) à l'époque de la première, quinze ans à
-l'époque de la seconde (1552), et seize ans à l'époque de la troisième
-(1553).
-
-C'est pendant ces trois années que Jane Grey redoubla de curiosité
-intellectuelle.
-
-Il y avait alors parmi les pasteurs du Leicestershire un théologien que
-Jane estimait autant qu'elle aimait Aylmer. Ce théologien se nommait
-Sadder. Si Jane le consultait, il répondait modestement le mot juste
-et se taisait ensuite, tandis qu'Aylmer faisait de ce mot un discours
-éclatant.
-
-Ces deux hommes ressemblaient aux deux horloges que les inventaires de
-Bradgate décrivent entre les meubles du château. L'une de ces horloges
-marquait les heures muettes sur le cadran avec l'aiguille; l'autre
-horloge marquait et sonnait les heures avec l'aiguille et avec le
-marteau d'acier. Aylmer avait une double faculté, ce qui le rendait
-supérieur à Sadder: mais dans leur contraste, ces hommes, dont l'un
-avait de l'intelligence et l'autre du talent, étaient les horloges
-morales de Jane et lui donnaient l'heure de la pensée, lorsqu'ils
-étaient d'accord. Lorsqu'ils différaient, Jane leur venait en aide et
-surpassait leur science par son instinct.
-
-Voilà les docteurs de Jane à Bradgate; à Londres, elle eut Cranmer,
-Bucer, Vermigli et beaucoup d'autres. Jane se plaisait à la discussion
-entre ses amis les théologiens et les humanistes. Cela prouve combien
-elle était jeune. Elle ne méprisait pas encore la discussion dont le
-mobile est si souvent la vanité des interlocuteurs et où tout se dit
-pour la galerie, rien, presque rien pour la vérité en elle-même.
-L'intérêt sérieux ne commence que lorsque la discussion finit. Alors,
-au milieu d'un auditoire ennuyé ou épuisé, on ne discute pas avec
-soi, on s'affirme Dieu, l'immortalité, l'amour, les seules choses qui
-importent. On comprend que les grands essors des peuples vers ces
-choses, comme les élans individuels, sont les solutions irréfragables
-des plus mystérieux problèmes. On n'est en plein sublime que lorsqu'on
-ne discute plus, que lorsqu'on a quitté la plaine et qu'on est dans les
-montagnes, ou devant la mer, ou devant l'invisible.
-
-Pour arriver à ces transcendances où l'on ne doute pas, où l'on ne
-parle pas, où l'on croit et où l'on admire, Jane recherchait tantôt
-la discussion, et, ce qui valait mieux, tantôt la réflexion, tantôt
-la simple conversation, tantôt les discours, tantôt la correspondance
-de ses maîtres. Après Aylmer et Sadder, Cranmer était l'ami permanent
-de la princesse, son oracle autant que le primat révéré de la patrie.
-Bucer lui fut la voix de la France et de l'Allemagne libres; Vermigli,
-la voix de l'Italie affranchie de la tiare.
-
-Lorsqu'en 1551, Bucer disparut pour toujours, Jane le pleura
-douloureusement. Il avait beaucoup occupé et inquiété la raison de la
-jeune fille.
-
-Bucer avait la figure franche et pourtant énigmatique. Il était homme
-de conscience, mais il aimait les labyrinthes et il préférait à la
-ligne droite les détours inextricables.
-
-Tout cela complique sa physionomie. Son front a des sillons qui
-s'entre-croisent dans des directions diverses. Ses yeux ne regardent
-pas Dieu, ils plongent dans un auditoire. Sa bouche s'exerce en parlant
-de l'infini, et ce n'est pas la vérité absolue qu'elle enseigne, c'est
-cette vérité pratique, cette vérité moyenne qui peut conduire à une
-conciliation. Ses joues pâles retiennent l'empreinte des insomnies que
-lui a causées l'anarchie des croyances. Le pli laborieux des sourcils
-combine des syllogismes innombrables, et accumule les modifications,
-les amendements. La théologie est pour Bucer une suite de protocoles
-qui, de négociation en négociation, doivent mener l'esprit humain à la
-paix.
-
-Quelle perspective! Jane, charmée par le but autant que par le subtil
-improvisateur, applaudissait, et pourtant ces demi-rayons ne lui
-suffisaient pas.
-
-Un autre réformateur qu'entendit Jane Grey et l'un des talents qu'elle
-admira le plus, fut Pierre-Martyr Vermigli, ami de Bullinger, et que
-Cranmer avait placé à Oxford, comme Bucer à Cambridge.
-
-Vermigli avait la beauté d'un orateur, d'un héros et d'un chef
-d'Église. Toute sa vie avait été une longue étude, un long voyage et
-un long dévouement.
-
-Il était né à Florence, d'une famille noble, et s'était fait moine
-augustin. Il savait l'italien, l'anglais, le français, l'allemand,
-le latin, le grec et l'hébreu. Il y avait en lui du prodige. C'était
-le plus érudit des novateurs; c'en était aussi le plus théologien et
-le plus philosophe. Par un hasard merveilleux, il connut Vittoria
-Colonna à Naples et Jane Grey à Londres. Plus hardi que Bucer, plus
-éloquent et plus savant que Bèze lui-même, il professa, il prêcha à
-travers l'Italie, la France, l'Angleterre, sous le poignard, près des
-cachots, à la flamme des bûchers, partout intrépide, aussi incapable
-de violence que de faiblesse. Il ne croyait pas à la présence réelle
-dans l'eucharistie et il ne fut pas celui qui eut le moins d'influence
-sur Jane Grey dans l'interprétation de ce dogme formidable. A
-l'occasion de la présence réelle, il bravait l'émeute et les tribunaux
-ecclésiastiques. Un dimanche, à Oxford, ses amis et ses ennemis,
-voulant empêcher l'expression de sa conviction sur la sainte Cène, lui
-montrèrent la foule hostile qui encombrait les rues.
-
-«Qu'importe! dit-il; moi qui n'ai pas craint l'inquisition, je ne
-crains pas le peuple.» Et il parla.
-
-Zurich fut son dernier asile, et l'amitié de Bullinger son dernier
-bonheur.
-
-Rien n'émeut, n'élève et ne moralise comme la méditation de ce
-caractère qui soutenait un génie.
-
-Le portrait que nous avons de Vermigli le manifeste tout entier. Son
-visage antique fait rêver aux primitifs initiateurs de la grande Grèce
-et à Pythagore.
-
-Le front est harmonieux et les nombres en ont tracé les dimensions. Les
-yeux semblent répandre à torrents les feux de l'Etna, dont Vermigli
-visita deux fois l'ouverture embrasée. La bouche intarissable verse
-à flots l'éloquence, non moins que les regards la lumière. Et, chose
-fatale, au milieu de ces épanchements, de ces effusions de l'âme, la
-chair frémit et les cheveux se hérissent dans une horreur sainte. C'est
-que les apostolats se déroulent devant les bûchers qui fument et devant
-les haches qui brillent.
-
-Ce furent Bucer et Vermigli qui communiquèrent à l'imagination de Jane
-Grey la curiosité de Bullinger. Elle lut deux ouvrages du pasteur de
-Zurich: le premier, _De origine erroris_; le second, _De summo gaudio
-summoque luctu extremæ diei_.
-
-Jane remonta des livres à l'écrivain et désira entrer en familiarité
-avec lui. Pour moi, avant de scruter Bullinger à propos de Jane Grey,
-j'avais été touché d'un des derniers traits de la vie du pasteur de
-Zurich.
-
-La grandeur du protestantisme à ses origines, c'est non-seulement la
-foi, c'est la générosité qui naît de cette foi.
-
-Le protestantisme avait vaincu par la Bible. Il prévoyait des luttes
-nouvelles, mais son espérance était sans bornes. Si l'esprit humain,
-plus redoutable que le catholicisme, survient à son tour, que fera le
-protestantisme? Aura-t-il recours à la force? Brisera-t-il les presses?
-Cherchera-t-il à réduire au silence par le despotisme la philosophie?
-Non. Contre tous les adversaires présents et futurs, le protestantisme
-dans ce coin de la Suisse où Bullinger personnifiait sa puissance
-n'exigeait que la libre controverse.
-
-Il est beau de sonder l'âme des apôtres au moment de leur mort, à ce
-moment suprême où il ne reste plus qu'une faculté, la conscience. Eh
-bien! quel vœu exprimait Bullinger à la veille de retourner vers Dieu?
-Quelles leçons laissait-il au gouvernement de Zurich en quittant la
-terre?
-
-Quand on décacheta son testament, apporté par ses fils à la
-municipalité, voici ce qu'on y lut.
-
-Il remerciait les magistrats de leur zèle pour la propagation de
-la piété, la première des vertus, il les remerciait de toutes
-les bienveillances dont ils l'avaient comblé pendant près d'un
-demi-siècle; puis il ajoutait cette clause magnanime:
-
-«Dieu s'est servi de l'imprimerie pour le triomphe de la vérité; voilà
-pourquoi les ennemis de la vérité ont juré une haine implacable à
-cette invention, et voudraient soit l'opprimer, soit même l'anéantir.
-Gardez-vous d'écouter ces hommes de ténèbres et ne croyez pas que,
-sans l'imprimerie, il y aurait moins de troubles et de vices dans le
-monde. Souvenez-vous plutôt que nous avons fait plus de bien encore
-par la prédication écrite que par la prédication orale, et protégez
-l'imprimerie. Ne renoncez jamais à ce noble bienfait de la Providence.»
-Souhait viril, digne d'être proposé au respect des gouvernements et des
-peuples! Invincible appel à l'héroïsme et à la résignation de l'esprit,
-qui doit être toujours préparé soit à imposer, soit à subir la raison,
-lorsqu'elle surgit du fond des alphabets humains!
-
-Ce réformateur, le Mélanchthon de Zwingle, que Jane avait deviné à
-travers l'espace, essayons de le bien reconnaître à travers le temps.
-
-Henri Bullinger était né en 1504, à trois lieues de Zurich, dans le
-canton d'Argovie, à Bremgarten. Tels étaient alors les désordres du
-clergé, que Bullinger vivait avec quatre autres frères, des bâtards
-comme lui, et sa mère une concubine, sous le toit du presbytère de sa
-petite ville. Le curé, qui était le père scandaleux de cette famille,
-n'avait perdu pour cette conduite ni l'affection de ses paroissiens,
-ni la bienveillance de l'évêque de Constance, son supérieur. Ce curé
-irrégulier était, du reste, bon catholique et ferme dans la foi romaine.
-
-Son fils; Henri, étudia d'abord les belles-lettres à Emmerich, dans le
-duché de Clèves; puis les saintes lettres à Cologne, où il se distingua
-par des succès. Il pénétra la philosophie, la théologie et l'exégèse
-avec une promptitude qu'il devait à son intelligence précoce, non moins
-qu'à ses notions simultanées du latin, du grec et de l'hébreu.
-
-Dès cette époque, son érudition était immense. Il avait la bibliothèque
-de l'Université et la bibliothèque bien plus nombreuse des Dominicains.
-Il passait sa vie dans ces monuments de la civilisation universelle,
-au milieu de l'entassement des livres et des manuscrits. Chaque rayon
-était comme un monde dans ces mondes ensevelis de la science.
-
-Ce fut parmi ces labeurs ardents que le jeune Bullinger lut les œuvres
-de Luther. Il fut frappé comme d'un coup électrique. Lui qui possédait
-si bien les Pères de l'Église grecque et de l'Église latine, il se
-demanda où ces vénérables génies avaient puisé?—A la source des saintes
-Écritures, se répondit-il. Et alors il s'écria: «Je sais dorénavant
-mon devoir. Les Pères sont bons, mais les deux Testaments sont
-meilleurs. La Bible est la fontaine éternelle.»
-
-De retour à Bremgarten, il approfondit ces pensées. Sans le vouloir,
-par la seule impulsion de la logique, il substitua le livre sacré à
-l'Église, et il devint protestant; plus tard, d'autres réformateurs
-n'auront qu'à substituer la raison à la tradition, l'esprit à la
-lettre, pour devenir philosophes.
-
-Henri Bullinger, dont la renommée se répandait, fut choisi par Wolfgang
-Joner, abbé de Cappel. Bullinger arriva dans ce couvent de Cappel,
-voisin de Bremgarten, comme une sorte de Messie. Les moines dissolus
-et ignorants, l'abbé tout le premier, furent si charmés de l'éloquence
-et de l'onction du jeune novateur qu'ils ne lui résistèrent pas. Ils
-prirent la résolution de corriger leurs mœurs, et presque tous se
-firent protestants. Ce couvent fut bientôt transformé en un séminaire
-de prédicateurs.
-
-Zwingle, ce théologien héroïque, manda auprès de lui Bullinger, qui
-avait signalé son début dans la carrière par une telle victoire. Dès
-qu'il le vit, il l'aima et en fut aimé. Ils s'entendirent sur tout,
-s'avançant plus loin que le grand initiateur de Wittemberg, et rejetant
-la présence réelle de l'eucharistie. Bullinger fut en un instant le
-disciple le plus cher du pasteur de Zurich.
-
-Par l'influence de Zwingle, le synode nomma Bullinger ministre de
-Bremgarten. Le jeune enthousiaste s'empressa de se rendre à son poste,
-et, comme à Cappel, il conquit au protestantisme tous ses auditeurs,
-c'est-à-dire sa ville natale entière qui abdiqua l'ancien culte.
-
-L'Europe était obligée de prêter son attention à la Réforme, car
-l'écroulement des monastères et de l'édifice traditionnel faisait
-beaucoup de bruit. En Allemagne et en Angleterre, les biens des
-couvents étaient confisqués au profit des novateurs, et partout les
-intérêts servaient, comme toujours, dans les révolutions, de ciment aux
-idées.
-
-Les spoliations, quoique moindres en Suisse, éveillaient, en même temps
-que les prédications, les colères des cantons catholiques. Une guerre
-éclata entre eux et les cantons protestants. En 1531, Zwingle périt
-dans un combat furieux, et scella de son sang sa doctrine. Bullinger,
-chassé de Bremgarten, se réfugia à Zurich. Il y fut accueilli d'un
-grand cœur. Ses talents et sa considération croissant avec ses devoirs,
-il fut salué comme le successeur de Zwingle. Il ne recula pas devant
-l'œuvre que les acclamations publiques lui confiaient.
-
-Cette œuvre, c'était le triomphe du zwinglisme, que le réformateur
-magistral de Genève marqua de sa griffe et qu'il changea en calvinisme.
-L'audace de Zwingle et de Calvin fut l'adoption du dogme des
-sacramentaires, à savoir: l'abolition de la présence réelle dans la
-sainte Cène.
-
-Bullinger eut à Zurich la direction de ce grand mouvement.
-
-Il s'occupa non-seulement de prêcher, mais de moraliser. Il obtint la
-suppression des enrôlements à l'étranger. Il parla, il agit; il donna
-des exemples meilleurs encore que les conseils. Il se multiplia. Il ne
-veilla pas qu'aux soins du gouvernement religieux. Il avait compris que
-l'instruction publique était la racine de l'arbre de vie. Il l'abreuva
-sans repos ni trêve cet arbre, et il le fit fleurir sous les rosées.
-
-Il fonda plusieurs écoles normales de prédicateurs, qu'il distribuait
-ensuite avec un tact supérieur là où ils étaient le plus utiles. Ce fut
-son infatigable tâche. Il établit partout des chaires d'hébreu et de
-théologie. Il fut pendant cinquante années l'âme de la prédication et
-de la doctrine dans le canton de Zurich et bien au delà.
-
-Il rédigea en 1564 une _Confession helvétique_. La peste ravageait
-les villes et les campagnes. Bullinger vivait au chevet des malades,
-au milieu de la mort. Tout en exerçant la charité avec une sainte
-imprudence, il grava de sa main le dogme nouveau, afin de laisser une
-instruction durable aux survivants, s'il était fauché lui-même en
-consolant ceux que le fléau atteignait.
-
-Cette confession mémorable fut adoptée par les théologiens de la Suisse
-presque entière avec cette restriction magnifique:
-
-«Avant tout nous déclarons que si l'on nous proposait quelque chose
-de meilleur, selon la parole de Dieu, notre ferme propos serait de le
-recevoir et de nous y conformer.»
-
-Bullinger se retirait par moments en un ermitage qui avait été
-autrefois une chapelle catholique. Cet ermitage, situé entre Cappel
-et Bremgarten, dominait une petite vallée étroite, obscure, fendue
-d'un torrent qui écume dans la profondeur ténébreuse des rochers et
-des arbres. Il y a sous ce toit délabré deux chambres nues. On y monte
-par un escalier double dont les marches sont disjointes. L'unique
-fenêtre qui surplombe la vallée est ouverte dans l'ogive de la vieille
-chapelle, au-dessus de l'abîme rugissant, avec un balcon de bois,
-solide ouvrage de quelque artiste de la montagne.
-
-C'est là que Bullinger se recueillait pour ses labeurs innombrables. Il
-a écrit plus de quarante volumes soit de sermons, soit de théologie,
-soit de polémique, soit d'histoire. Jean de Muller estime très-haut
-la chronique de Suisse en quatre tomes in-folio, tracée par le
-réformateur. Sa correspondance est prodigieuse, comme celle de Calvin.
-Il répondait aux humanistes, aux rois, aux électeurs, aux landgraves,
-aux avoyers, au prince de Condé, à Henri VIII, à Christian III, à
-Sigismond II, à Édouard VI, et à celle qu'il préférait entre toutes les
-princesses, entre toutes les femmes, à Jane Grey.
-
-Les conversations épistolaires de Bullinger et de Jane s'échangèrent
-depuis 1551 jusqu'en 1554. Le théologien avait de quarante-sept à
-cinquante ans, la jeune princesse de quatorze à seize ans seulement.
-
-Voici à peu près complètes trois lettres de Jane:
-
-
-I
-
-LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, PASTEUR DE ZURICH, 1551.
-
- «Je vous rends aujourd'hui bien des grâces, et tant que je
- vivrai, je ne cesserai, homme érudit, de vous porter une vive
- reconnaissance. Mais comment vous la témoigner? Je vois qu'il
- m'est impossible de répondre à de si grands services, autrement
- que par la constance du souvenir. Ce n'est pas sans motif que je
- vous adresse des remerciements bien sincères; car, malgré votre
- âge avancé, malgré vos importants travaux et la distance qui
- nous sépare, vous avez daigné vous occuper de moi, qui mérite si
- peu votre attention. Les lettres que j'ai reçues de vous sont
- pleines d'intérêt et de savoir. Ce sont des pages d'une trempe
- peu ordinaire, et loin d'être faites uniquement pour amuser,
- elles abondent en merveilleuses maximes remplies d'instructions,
- d'avertissements et singulièrement appropriées à mon âge, à mon
- sexe, à mon rang. Dans ces lettres, comme dans toutes celles
- que vous avez composées pour la grande utilité de la république
- chrétienne, vous vous êtes montré non-seulement un savant du
- premier ordre, mais aussi un guide habile, prudent et religieux,
- qui ne peut rien approuver qui ne soit excellent, rien penser
- qui ne soit édifiant, rien ordonner qui ne soit profitable, et
- rien faire qui ne soit honnête, consciencieux, digne d'une vertu
- telle que la vôtre. O combien suis-je heureuse de posséder un
- tel ami et un aussi sage directeur! Car, selon les paroles de
- Salomon, «où il y a plusieurs conseils, là est le salut.» Je
- veux me glorifier d'être attachée par les liens d'une tendre
- intimité à un théologien aussi onctueux, à un défenseur aussi
- intrépide des véritables croyances.—A beaucoup d'égards, je
- suis redevable de grands bienfaits à Dieu, très-puissant et
- très-bon; mais c'est surtout pour m'avoir accordé, après la
- mort du pieux Bucer...., à sa place, un ami aussi vénérable que
- vous, dont le zèle, je l'espère, continuera à exciter mon zèle
- si je venais à me ralentir, ou si je me sentais disposée à me
- décourager. Ah! rien ne pouvait m'arriver de meilleur que d'être
- sous les auspices d'hommes dont on ne saurait assez louer les
- vertus et que de suivre leurs salutaires préceptes! N'est-ce pas
- éprouver le bonheur dont jouirent Blésille, Paule et Eustochie,
- instruites, dit-on, par saint Jérôme, et qui durent à ses leçons
- la connaissance des vérités sacrées?... Ces femmes illustres sont
- moins redevables de leur célébrité et de leur gloire, à la beauté
- de leur visage, à la noblesse de leur race et à leurs grandes
- richesses.... qu'à l'avantage d'avoir été menées, en quelque
- sorte, dans le droit sentier par la main d'un homme admirable.
- Daignez m'accorder une faveur semblable, vous qui n'êtes inférieur
- à personne en génie, en science et en piété; c'est ce que je ne
- cesserai de vous demander avec instance. Je peux vous paraître
- une jeune audacieuse en vous sollicitant avec tant d'empressement;
- mais quand vous considérerez que je n'ai d'autre motif que le
- désir de confirmer ma foi en Jésus-Christ mon sauveur, votre
- bonté et votre expérience ne vous permettront pas de me blâmer.
- Comme dans un jardin délicieux on cueille les plus charmantes
- fleurs, j'extrais chaque jour une belle pensée du petit volume
- (_de perfectione christianorum_), écrit suivant la pure et vraie
- doctrine que vous nous avez envoyé dernièrement à mon père et à
- moi.—J'arrive maintenant aux louanges que vous me prodiguez dans
- vos lettres; je ne les reçois ni ne les reconnais, parce que tout
- ce qu'il a plu à Dieu de m'accorder, je le rapporte à lui, et
- celles de mes actions empreintes d'un caractère de vertu, je les
- attribue uniquement au souverain Être qui en est le seul auteur.
- Intercédez-le, ami très-illustre, par vos prières assidues, afin
- qu'il me dirige toujours dans la même route et que je ne sois pas
- indigne de sa clémence. Mon noble père vous aurait déjà répondu
- pour vous remercier à la fois des travaux dans lesquels vous vous
- êtes engagé et de la courtoisie délicate que vous avez eue de
- lui dédier votre cinquième décade, si des affaires importantes
- pour le service du roi ne l'avaient appelé dans les comtés les
- plus éloignés de l'Angleterre. Aussitôt que ses occupations lui
- donneront quelque loisir, il se hâtera de vous écrire. Un mot
- encore: puisque j'ai commencé l'hébreu, si vous pouvez m'indiquer
- le moyen d'avancer dans cette langue avec le plus de vitesse
- possible, je vous en saurai un gré infini. Adieu, le plus brillant
- ornement de la chrétienté; que le Seigneur très-grand et très-bon
- vous conserve longtemps pour son Église.
-
- «Votre très-dévouée
-
- «Jωanna GRAIA.»
-
-Cette lettre et les deux suivantes sont écrites avec une rare élégance
-romaine, d'un style où la grâce qui vient de Jane relève la naïveté
-universitaire qui vient de ses maîtres. Cette jeune fille, aussi
-gentille-femme et princesse que savante, parle en se jouant le latin.
-On dirait sa langue maternelle. On sent qu'elle est à l'aise dans
-l'érudition comme d'autres le sont dans l'ignorance. Si elle cite
-la Bible, c'est en hébreu. Elle dit à la manière de Cicéron: «_Deus
-optimus-maximus_» et à l'exemple de Platon: «Par Hercule! Par Jupiter!»
-mêlant ainsi dans une proportion exquise, ce qui est le génie même de
-la Renaissance, l'antiquité au christianisme, et les traditions aux
-nouveautés.
-
-
-II
-
-LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1552.
-
- «Je ne puis m'empêcher, homme accompli, de vous remercier des
- preuves nombreuses de votre bonté. Si je négligeais ce devoir, on
- m'accuserait certainement de la plus coupable ingratitude, et je
- paraîtrais oublieuse et indigne de vos bienfaits. Cependant, par
- Hercule! je ne m'engage pas dans cette entreprise sans éprouver
- quelque confusion. L'amitié que vous désirez entre nous, et les
- empressements continuels dont vous m'avez comblée, exigent plus
- que de simples remerciements, et c'est bien malgré moi que je ne
- réponds à tant de faveurs que par de vaines paroles. Ce m'est
- aussi une grande perplexité, lorsque je découvre en moi-même
- combien je suis peu capable d'écrire à un homme tel que vous; et,
- en vérité, je ne voudrais ou n'oserais troubler vos travaux par
- des discours puérils et frivoles, ni mêler mon langage incorrect
- à votre éloquence, si je pouvais m'acquitter autrement envers
- vous et si je ne savais jusqu'où va votre indulgence. Quant à la
- lettre que j'ai reçue dernièrement de vous, après l'avoir lue et
- relue (car une seule lecture me paraissait insuffisante), il me
- semble avoir recueilli par elle plus de fruit de vos excellents
- préceptes, que de la méditation journalière des meilleurs auteurs.
- Vous m'exhortez à chercher une foi véritable et sincère en
- Jésus-Christ, mon sauveur; je m'efforcerai de vous obéir aussi
- exactement que Dieu le voudra; car la foi étant un présent divin,
- je ne puis promettre que selon ce qu'il m'accordera; et cependant,
- je ne cesserai d'intercéder avec les apôtres pour qu'il augmente
- ma foi de jour en jour. A cette foi, comme vous le recommandez,
- et avec la bénédiction d'en haut, j'ajouterai la sainteté de ma
- vie, selon mes faibles puissances. Veuillez en même temps faire
- mention de moi dans toutes vos prières. Sachez que dans l'étude
- de l'hébreu, je suis la méthode que vous m'avez si bien exposée.
- Adieu, que le Seigneur vous protège dans la tâche que vous avez
- entreprise, et vous conduise heureusement à l'éternité.
-
- «Votre très-religieusement obéissante,
-
- «Jωanna GRAIA.»
-
-
-III
-
-LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1553.
-
- «Lorsque nous tardons à remplir un devoir, homme très-érudit, nous
- sommes irréprochables, s'il n'y a pas négligence de notre part.
- Je suis bien éloignée de vous; les courriers sont peu nombreux
- et les nouvelles me parviennent fort tard. Cependant, puisqu'il
- m'est loisible aujourd'hui de profiter du départ du messager par
- lequel jusqu'à présent mes lettres pour vous et les vôtres pour
- moi ont été portées, je ne dois pas remettre à vous écrire, mais
- m'acquitter de cette obligation le plus promptement possible.
- Votre autorité chez tous les hommes est si grande, il y a tant de
- solidité dans vos discours, tant d'intégrité dans vos actions,
- comme le rapportent ceux qui vous connaissent, que les nations
- étrangères, non moins que vos compatriotes, sont excitées à
- vivre saintement, soit par l'ascendant de vos paroles, soit par
- l'influence de vos mœurs. Je le sais, vous n'êtes pas seulement,
- comme dit saint Jacques, un ardent prédicateur, un héraut de
- l'Évangile et des préceptes sacrés de Dieu, vous êtes aussi un
- ouvrier, un travailleur, et vous montrez dans votre propre vie,
- que vous joignez les œuvres aux leçons, ne vous trompant jamais
- vous-même. En vérité, vous ne ressemblez pas à ces personnes
- qui, contemplant leur figure dans un miroir l'oublient aussitôt
- qu'elles se sont éloignées, mais vous imprimez profondément la
- sincérité de vos préceptes et la moralité de vos exemples.—Pour
- faire de vous un digne éloge, j'aurais besoin de toute l'éloquence
- de Démosthène et de Cicéron; car vos qualités sont si éminentes
- que, pour les exprimer, d'un côté je n'aurais pas assez de temps,
- et de l'autre, une pénétration de jugement, une délicatesse
- et une force de style bien au-dessus de mon âge me seraient
- nécessaires. Dieu vous a disposé à la fois pour son royaume et
- pour ce monde.... Que votre piété parvienne à son but, telle est
- ma prière journalière au souverain maître, distributeur de tous
- les biens, et je ne cesserai de l'importuner pour lui demander
- votre longue vie. En vous parlant de cette manière, je décèle
- sans doute plus de hardiesse que de prudence, mais vos bienfaits
- ont été si grands envers moi, vous avez eu tant d'affection en
- écrivant à une étrangère, en me fournissant tout ce qui est propre
- à orner et à polir mon esprit, que je serais impardonnable si je
- ne faisais pas tous mes efforts pour fixer le souvenir de ce que
- je vous dois. J'espère en outre que vous excuserez une jeune fille
- ignorante qui ose s'adresser à un docteur, au père de l'érudition,
- et que vous absoudrez l'inconvenance qui m'a fait ne pas hésiter
- à interrompre vos graves études par des bagatelles et des
- puérilités.... Il me reste seulement à vous prier avec instance,
- très-illustre ami, de saluer cordialement en mon nom, l'excellent
- Bibliander, ce modèle de savoir, de piété et de dignité, quoiqu'il
- me soit personnellement inconnu. Il est si distingué par sa
- science dans notre patrie, son nom est si célèbre par les qualités
- que Dieu lui a accordées, que je ne puis résister au désir de
- faire connaissance avec un homme si recommandable par ses vertus
- et par son zèle, avec un homme qui nous a été envoyé du Christ, si
- je ne me trompe. Je suis également disposée à faire des vœux pour
- votre santé. Vous, une des colonnes de l'Église, aussi longtemps
- qu'il me sera accordé de vivre, je ne cesserai de vous remercier
- de vos bontés, de vous souhaiter mille prospérités et de prier
- pour votre bonheur. Adieu, homme très-savant.
-
- «Votre respectueusement dévouée,
-
- «Jωanna GRAIA.»
-
-Voilà trois lettres de cette noble princesse Jane plus éprise de
-l'intelligence que des grandeurs. Elle est très-jeune. Le duvet est
-sur ses pages comme sur sa joue et cependant déjà elle est mûre. Elle
-reflète les rayons de l'antiquité et les splendeurs de l'avenir. Des
-études variées, des instincts supérieurs attestent d'immenses progrès.
-Des mots d'elle qui tombent çà et là étonnent.—«En s'éloignant du mal,
-on s'approche de Dieu, disait-elle à Catherine Parr.» Elle disait à
-Ascham:—«Si le créateur du ciel et de la terre ne s'était pas révélé
-à moi lui-même par ses écritures, je crois fermement que je l'aurais
-trouvé toute seule.» Elle disait à Aylmer:—«Quand il n'y aurait pas
-d'autre preuve d'un souverain Être que le firmament, ce serait assez.
-Des étoiles à notre père éternel, il n'y a qu'un coup d'ailes.»
-
-Ces mots ne rappellent-ils pas la manière de Platon, son philosophe?
-
-Parmi les Réformateurs celui qu'elle préférait, c'était Bullinger.
-
-Quel pouvait donc être le lien entre eux?
-
-Jane Grey était une princesse presque enfant, charmée des forêts, de
-leurs antres, de leurs sentiers, de leurs carrefours, des abbayes
-qu'elles cachent sous leurs ombres, des odeurs végétales qui s'exhalent
-de leurs longues et vertes chevelures; une princesse de sang royal,
-entraînée, par les convenances de sa situation, de palais en palais, de
-Bradgate, la demeure féodale de son père, à Greenwich, la résidence de
-son grand oncle Henri VIII, contrainte à suivre la cour de son cousin
-Édouard VI, soit à Westminster, soit à Hampton-Court, soit à Windsor;
-toujours dans les lambris dorés, ou dans les parcs, ou dans les bois
-pleins de chants et de brumes de son île crayeuse.
-
-De ces limbes humides qu'habitait Jane Grey, son âme plongée dans
-d'autres brouillards, les légendes de ses nourrices, aspirait au jour,
-à la chaleur, à la lumière.
-
-Elle demandait la lumière à Platon qui l'avait réfléchie dans ses
-dialogues tout étincelants des pures splendeurs de Dieu et des
-magnificences du cap Sunium, initiateur sublime du haut de son
-promontoire, entre le bleu du ciel et le bleu de la mer!
-
-Jane demandait la lumière aux vivants, après l'avoir demandée aux
-grands morts. Elle la demandait au doux Bucer, un diplomate de
-théologie, qui, malgré ses souplesses et ses dextérités, ne parvint
-jamais à concilier Luther et Zwingle. Appelé par Cranmer, l'archevêque
-de Cantorbéry, Bucer fut installé à Cambridge où il professait la paix
-des sectes. Il était infatigable, et, ses leçons terminées, il passait
-sa vie dans la bibliothèque. Il ne s'était pas proposé moins que de
-feuilleter les quatre-vingt-dix mille volumes de l'Université. Enlevé
-à l'admiration de ses auditeurs par une maladie mortelle, Jane, à qui
-Cranmer l'avait présenté, le pleura comme l'un des flambeaux éteints de
-sa jeunesse.
-
-Bucer qui aimait la princesse et qui prolongeait volontiers des
-conversations littéraires dont il la sentait ravie, lui avait parlé
-quelquefois de Bullinger, et Vermigli l'appuyant, ils avaient suscité
-en elle le désir de correspondre avec l'apôtre helvétique.
-
-Quand Bucer lui manqua dans ce monde, Jane écrivit naturellement à
-Bullinger comme à un ami déjà ancien et comme à un guide.
-
-Bullinger, plus hardi que Bucer, avait dès l'origine préféré Zwingle
-à Luther et à Melanchthon. Il avait rejeté de la Cène la présence
-réelle. Calvin, non sans hésitation, s'étant rallié aussi au symbole
-de Zwingle, la Suisse devint sacramentaire. Il y eut unité de croyance
-sur le dogme si important de la Cène, ce qui étendit l'influence des
-principaux théologiens de la Réforme sur tous les Cantons.
-
-Le plus aimé, le plus écouté peut-être, fut Bullinger, qui n'avait
-jamais vacillé dans sa foi, et qui, disciple direct de Zwingle,
-n'avait aucune envie contre le calvinisme, bien que ce nom détrônât le
-zwinglisme, ce premier nom en Suisse du dogme nouveau. Peu importait
-à Bullinger, pourvu que, sous un nom ou sous un autre, triomphât la
-vérité évangélique telle qu'il l'avait formulée. Il ne se contentait
-pas d'écrire, il voyageait et il parlait. Ses missions, qu'il
-accomplissait à pied, étaient doublement fécondes. Elles l'inspiraient
-par le spectacle des contrées qu'il explorait en apôtre, et elles
-conquéraient des foules soit par l'éloquence, soit par le bon sens,
-soit par les mansuétudes qu'il déployait tour à tour.
-
-Il partait ordinairement de Zurich et longeait son lac d'une extrémité
-à l'autre, pendant dix lieues. Il pénétrait dans la vallée de Linth
-jusqu'au petit lac de Wallen, dont il parcourait les rives abruptes,
-les eaux houleuses, entre un abîme de profondeur et un abîme de
-hauteur, dans un encadrement de monts d'une élévation de six mille
-pieds. Quand Bullinger avait prêché les pauvres villages des environs
-du lac, il s'enfonçait dans les horreurs magnifiques de la contrée des
-Grisons, et séjournait un peu à Coire.
-
-Il prenait la vallée du Rhin et suivait le fleuve, enseignant les
-synodes, les populations, se plaisant au murmure héroïque des flots,
-et gagnant ainsi Bâle. Là, le fleuve et l'apôtre se quittaient. Le
-fleuve se dirigeait vers Leyde, et l'apôtre, par les gorges les plus
-sauvages, les plus pittoresques du Jura, s'avançait vers Bienne.
-
-Il y faisait l'œuvre théologique de la Réforme, y conférait parfois
-dans des rendez-vous avec Calvin, avec Bèze, et visitait pastoralement
-Berne, se recueillant, discutant, entraînant les esprits et les cœurs.
-
-De Berne, il descendait à Thun. Il faisait le tour du lac sacré entre
-tous. Il passait plusieurs jours au presbytère d'Oberhofen, en face du
-Simmenthal, du Stockhorn et du Niesen, au-dessus des eaux bleues et
-au-dessous des glaciers blancs ou roses, selon les heures. Bullinger,
-il l'a dit, n'a jamais prié avec plus de ferveur que dans cet horizon,
-le plus prodigieux peut-être du monde. A quelques centaines de pas
-du presbytère, on m'a désigné un banc de mousse d'où l'on aperçoit
-entre deux chalets rouges la Jungfrau immaculée dans ses longs voiles
-tournoyants. C'est là, sur ce banc, que Bullinger se prosternait devant
-la hauteur inviolée de ces neiges immuables, et devant les vastes
-palpitations des eaux que domine la grandeur du Dieu invisible, mais
-présent, par delà toute la chaîne des monts. «La voix du Seigneur est
-terrible, disait le réformateur, quand elle tonne entre ces sommets,
-et cependant combien elle est plus formidable quand elle tonne dans la
-conscience!»
-
-Du lac de Thun, Bullinger s'en allait silencieusement,
-diplomatiquement, autour des cités catholiques, par des lacs plus
-beaux que celui de Gennezareth et par des Alpes plus colossales que
-le Thabor. Brisé d'émotions religieuses, il s'en revenait à travers
-les pays protestants, où le pasteur retrouvait la parole avec les
-néophytes des bords de son lac de Zurich. L'apôtre rentrait pensif dans
-sa maison, après avoir exhorté, négocié, insinué, soit en plein air,
-soit dans l'intimité des foyers, soit dans le crépuscule des chalets
-solitaires.
-
-C'était le temps où il reprenait sa correspondance, où il écrivait à
-Jane Grey.
-
-Encore une fois, quelle affinité y avait-il donc entre Bullinger, le
-missionnaire novateur, et Jane, la princesse inspirée, lui toujours en
-route ou en labeur au milieu des sublimes horreurs de la Suisse, elle
-toujours en méditation dans les résidences royales, sous les ogives des
-forêts ou dans les vapeurs des parcs anglais? L'affinité entre eux, ce
-n'était ni la politique, ni la nature, ni l'art;—c'était la théologie à
-qui l'un et l'autre, la princesse avec ingénuité, le missionnaire avec
-science, demandaient le secret de la vie et de la mort, la certitude
-d'un monde futur et de la providence de Dieu.
-
-L'estime de Jane communique à Bullinger un prestige de plus. Il était
-par lui-même fort imposant.
-
-Bullinger avait une haute taille. Vêtu d'une sorte de soutane large et
-d'un manteau à longs plis, il est empreint d'une majesté rustique. On
-devine sous la simplicité de ce costume sévère un chef d'Église. Son
-chapeau à grands bords pour recevoir la neige et le givre est retenu,
-des oreilles au bas du menton, par un cordon de cuir. Ce détail révèle
-les habitudes du ministre. Il vit dans une tempête de frimas. Il est
-le berger des âmes par les montagnes. Il prêche entre les précipices,
-au bruit des torrents et des avalanches. Sa barbe fouettée par le vent
-annonce quel est son apostolat. Son bâton ferré raconte ses missions.
-Son front de granit brave les intempéries et les excommunications.
-Ses narines ouvertes respirent les rafales de l'Oberland. Ses joues
-sont hâlées par toutes les saisons. Ses yeux, qui montent des Lacs aux
-âmes et des âmes au ciel, électrisent de leurs regards étincelants la
-multitude. Sa bouche verse la parole patriarcale, le verbe biblique,
-avec la fécondité d'une source de la Blümlisalp. Rien ne lui résiste.
-Il est le maître des esprits et des cœurs. Il persuade, il touche, il
-convertit. Il rétablit la doctrine partout où elle chancelle. Après
-avoir prêché les pâtres, il prêche les prédicateurs et il les soumet.
-Le successeur de Zwingle est cher aux princes, aux princesses, aux
-peuples, et sa forte main grave la loi que ses lèvres ont prouvée dans
-des luttes triomphantes.
-
-Toute cette attitude et toute cette physionomie sont d'un théologien
-alpestre et d'un fondateur deux fois républicain, en politique et en
-religion. Jusqu'aux souliers à clous de ce portrait agreste ne me
-déplaisent point; ils rendent le réformateur solide, ils ne le rendent
-pas lourd.
-
-Jane avait tracé de sa main au bas du portrait de Bullinger ces mots,
-dont le Pentateuque peint Moïse: _Homo Dei_, un homme de Dieu.
-
-C'est ainsi que la jeune princesse considérait les théologiens et les
-humanistes. De là ses hommages, ses admirations. Tous étaient flattés
-et buvaient comme le nectar olympien les éloges sincères de Jane. Elle
-eut non-seulement avec Bullinger, mais avec Aylmer, Ascham, Cranmer et
-d'autres encore une correspondance fort active de 1551 à 1554. Ce fut
-une période très-studieuse pour la jeune fille. Elle approfondit les
-littératures grecque et latine, elle commenta Platon, se perfectionna
-dans l'hébreu, dans l'italien et dans le français, Elle s'appliqua
-de plus en plus à la théologie, sans dédaigner la politique au centre
-de laquelle elle vivait. Toutes ses préférences étaient néanmoins aux
-choses éternelles et aux hommes qui les représentaient.
-
-Cependant une ligne d'Aylmer dans une lettre datée d'octobre 1552 me
-semble fort importante. «Lady Jane, dit-il, est animée du même zèle
-pour les anciens; ses progrès continuent, malgré quelques langueurs.»
-
-Cette ligne n'annoncerait-elle pas la révolution qui s'accomplissait en
-Jane Grey et que son précepteur remarquait, mais ne pénétrait pas?
-
-Quelles étaient ces langueurs? comment se produisaient-elles?
-
-Jane sans doute fermait parfois ses livres. Elle se promenait seule
-dans les jardins. Elle poursuivait un songe. Cet automne de 1552, le
-duc de Northumberland, demeura quelques jours à Bradgate avec deux de
-ses fils: Robert Dudley, depuis comte de Leicester, et Guildford, le
-plus jeune de sa maison. Quel sentiment s'éveilla dans le cœur de Jane?
-Est-ce à ce moment précis, un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'elle
-distingua le timide Guildford? Le duc de Northumberland avait-il dès
-lors le dessein d'unir sa famille aux Dorset? le projet d'un mariage
-entre Guildford et Jane? Je n'ai pu découvrir un texte, un indice qui
-fixât cette circonstance douteuse.
-
-Quoi qu'il en soit des noires combinaisons du duc de Northumberland,
-les langueurs dont parle Aylmer, les langueurs de Jane se rattachent à
-un commencement de tendresse pour Guildford.
-
-A Londres, Jane dut souvent quitter soit une correspondance, soit une
-lecture, pour épier de l'hôtel Dorset Guildford passant à cheval dans
-Grey's-Place.
-
-A Bradgate, elle déserta certainement les anciens, elle ferma ses
-beaux volumes reliés à ses armes pour attendre aux balcons aériens le
-retour des chasseurs. Elle oubliait alors les dissertations d'Aylmer et
-d'Ascham, les lettres de Bullinger, et le bonheur était pour elle dans
-le tourbillon de poussière qui enveloppait les rudes seigneurs parmi
-lesquels elle devinait Guildford.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII.
-
- Les parents de Jane Grey plus tendres pour elle.—Visite des
- Dudley à Bradgate, en 1552.—Jane détestée de la princesse
- Marie et enviée de la princesse Élisabeth.—Édouard VI épris
- fraternellement.—Portrait de ce prince.—Portraits des Dudley.—Jane
- passe insensiblement de la science à l'amour.—Charme profond de
- Jane.—Son portrait.—Le duc de Northumberland (mai 1553) unit Jane
- à Guildford.—Maladie d'Édouard VI.—Le duc de Northumberland lui
- suggère un testament en faveur de Jane Grey.—Mort du roi.—Douleur
- de Jane, contrainte par ses proches à régner.—Elle s'installe à
- la Tour.—Elle y gouverne neuf jours.—Northumberland essaye de
- combattre.—Il reconnaît Marie.—Il est arrêté.—Jane se décharge
- du pouvoir comme d'un fardeau.—Ses partisans, son père, son mari
- emprisonnés comme elle.—La reine Marie et la princesse Élisabeth
- à cheval se rendent à la Tour.—Leurs portraits.—Northumberland
- décapité.—Son caractère, son administration, ses intrigues.—Jane
- Grey reléguée à la Tour, loin de l'appartement des reines, dans le
- réduit de maître Partridge.
-
-
-A cette époque mémorable de la vie de Jane, ses parents revinrent
-à elle avec une tendresse inaccoutumée et des respects singuliers.
-C'était dans l'automne de 1552, pendant la visite des Dudley. Il
-y avait eu soit des ouvertures, soit des propositions, soit des
-conjectures. Le roi était malade. Le présent était mal assuré, l'avenir
-incertain. Le père et la mère de Jane semblèrent pressentir que la
-fortune allait emporter très-haut sur sa roue leur fille aînée.
-
-Jane n'avait qu'une ennemie, la princesse Marie qui lui en voulait
-à cause de ses opinions religieuses. La princesse Élisabeth était
-plus propice à l'héritière de Bradgate; mais elle était jalouse et
-ce n'était pas sans raison: car Jane Grey, qui avait tous les jeunes
-lords de l'Angleterre pour admirateurs, tous les réformateurs, tous les
-humanistes pour enthousiastes, avait pour ami sincère le roi. Édouard
-VI n'était content que lorsque Jane était à la cour. Il la préférait à
-ses propres sœurs.
-
-C'était un prince adolescent qui rappelle François II et dont la faible
-tête ne pouvait non plus soutenir la couronne.
-
-Il n'était pas né viable. Sa mère, Jeanne Seymour, l'avait conçu dans
-la peur et lui avait communiqué cette pâleur qui couvrit son visage
-lorsqu'elle apprit le supplice d'Anne Boleyn, qu'elle devait remplacer.
-
-Le jeune prince fut toujours maladif, dès le berceau. Sous ses
-défaillances il retenait la beauté délicate des Seymour dont sa mère
-avait eu l'éclat. Édouard ressemblait aussi à son père, dont il
-avait les cheveux blonds et les yeux bleus, mais les cheveux sans
-le hérissement et les yeux sans la férocité. Il était au contraire
-caressant. Son amitié pour sa cousine Jane Grey lui donnait un
-agrément de physionomie, d'accent, d'attitude, qui ajoutait beaucoup
-d'expression à son front pur, à ses joues ovales, à sa bouche souriante.
-
-Ce prince, d'une complexion si débile, d'une âme si affectueuse sans
-passion, portait bien sa pelisse de velours bordée d'hermine, son ordre
-de la Jarretière, sa toque ornée de perles d'où retombait une plume
-blanche. C'était un gentilhomme qui eut été un bon et beau monarque,
-avec un peu plus de sang dans les veines. Des généreux instincts de la
-vertu, de la science, il avait la grâce; il n'en avait pas la force.
-Ni la santé ni le caractère n'avaient noué cette organisation étiolée,
-et ni la nature ni l'éducation n'avaient fixé ces facultés flottantes.
-Cette destinée de roi coulait lentement entre les fleurs comme un filet
-de ruisseau dont les flots très-limpides tarissent à quelques milles de
-sa source.
-
-Pendant son séjour à Bradgate, le duc de Northumberland prévoyait la
-fin prochaine d'Édouard VI, et il songeait probablement déjà dans les
-mystères de son âme à faire de Jane Grey sa belle-fille et sa reine.
-
-J'ai vu à Londres une estampe ancienne qui représente les trois
-Dudley. Cette estampe est saisissante.
-
-Le vieux Dudley, le duc de Northumberland, le dictateur d'Édouard VI
-et de tous les siens, est représenté sous son harnais de guerre. Il
-est bardé d'acier. Sa tête, coiffée d'un casque et en partie cachée,
-ne laisse entrevoir qu'un bec sanglant et des yeux durs de faucon. Ses
-mains, dans des gantelets très-affilés, ont l'air de serres humaines
-qui s'avancent pour arracher le sceptre. C'est le sceptre qu'il veut,
-soit pour Dudley son fils puîné, soit pour Guildford son plus jeune
-fils.
-
-De son cadre, il paraît dire à Robert Dudley, depuis comte de
-Leicester, et à Guildford ce qu'il leur dit réellement:
-
-«Toi, Guildford, attache-toi à Jane Grey; je l'instituerai notre
-reine....
-
-«Toi, Robert, si j'échoue, tu pourras gouverner plus tard l'Angleterre
-en t'attachant de ton côté à la princesse Élisabeth.»
-
-Ses deux fils furent aimés comme le souhaitait le duc de Northumberland.
-
-Robert Dudley est plus beau que son père, et pourtant il lui ressemble.
-Il garde dans les splendeurs de son visage je ne sais quoi d'égoïste,
-d'impitoyable, d'aquilin. C'est un favori féroce, né pour charmer une
-reine et pour dévorer un royaume.
-
-Guildford rappelle son père et son frère, mais dans des suavités
-étrangères à cette race. Ce n'est plus un homme de sang, de rapine;
-c'est un homme de cour et de cœur. Il est brave et un peu faible,
-très-élégant, soumis à son père et sans nulle ambition. Son nez est
-d'une finesse exquise, ses yeux d'une lueur passionnée, ses lèvres,
-sous une moustache blonde, balbutient des mots de tendresse. Guildford
-est le type de l'amant et du gentilhomme. Ah! que la physionomie est
-infaillible! Quand le peintre a donné son coup de pinceau, l'historien
-peut presque toujours donner hardiment son coup de burin.
-
-Si les circonstances eussent mis Robert et Guildford Dudley sur le
-chemin l'un de l'autre, d'après ces portraits, les deux frères eussent
-été l'un Caïn et l'autre Abel.
-
-Jane choisit Abel, c'est-à-dire Guildford, le plus jeune et le plus
-doux des Dudley. Son amour se rencontra avec l'amour de Guildford et
-avec l'ambition du duc de Northumberland. Jane fut transformée. Ni
-la famille, ni le monde, ni Édouard VI, ni les jeunes lords, ni les
-réformateurs, ni les humanistes, ni même Bullinger, ce mage alpestre,
-lointain et d'autant plus puissant, ne l'absorbèrent désormais. Le
-jour, elle regardait couler les flots ou frémir les feuilles;—la nuit,
-elle ouvrait sa fenêtre et contemplait les étoiles. Elle négligeait
-pour un chant d'oiseau les versets des prophètes. A toutes les heures,
-elle rêvait au lieu de penser. Les hommes graves lui inspiraient
-toujours du respect; elle les interrogeait, mais elle n'écoutait plus
-leurs réponses comme autrefois. Son cou se penchait comme un lis, son
-haleine exhalait de tièdes et mélancoliques soupirs. Elle avait trop
-remarqué un jeune homme dont par pudeur elle écartait l'image, mais
-dont l'image obstinée la poursuivait. Guildford Dudley, un roseau
-flexible, un esprit novice, un adolescent comme elle, un adolescent
-qui rougissait au premier mot, qui ignorait la femme, et la nature, et
-lui-même: voilà son maître, son roi, son Dieu. O puissance de l'amour!
-fatalité adorable!...
-
-Tous ces essaims de doctrines qui se succèdent soit par la philosophie,
-soit par la réforme, de Platon à Bullinger, Jane Grey les avait
-entremêlés à sa vie. C'étaient des troupes ailées d'idées chastes, de
-causes providentielles, de théories transcendantes qui descendaient
-immatériellement du ciel et qui chantaient dans le beau front de Jane
-comme dans un nid. Or, il arriva qu'un jour les colombes s'envolèrent,
-les aspirations s'assoupirent. La vie passa du cerveau dans le cœur de
-la jeune fille, s'y alluma et remplit de feu sa poitrine, de sorte que
-l'amour brûla cet ange autant que la science l'avait éclairé.
-
-Ce qui était lueur en elle devint flamme: il n'y avait plus que
-Guildford. Jane cessa d'être une muse; elle fut une femme, la proie de
-l'amour.
-
-C'était sa saison charmante. Durant cet automne de 1552, à Bradgate, la
-princesse était, comme disait Wyatt, «en son avril.»
-
-Il y avait alors dans Jane tant d'attrait, sur son visage sans plis
-tant de pureté, dans son teint blanc et rose tant de fraîcheur, dans sa
-physionomie tant de distinction; il y avait tant de modestie dans sa
-démarche, tant de grâce dans sa taille souple comme une tige de saule
-de la Tamise, qu'on devinait du premier abord une âme supérieure et
-délicieuse.
-
-En examinant Jane de plus près, le ravissement croissait.
-
-Ses yeux profonds surmontés de sourcils légers avaient la limpidité
-de l'eau de roche. Ils semblaient dessinés et creusés pour exprimer
-l'amour et pour réfléchir Dieu. Sa narine, d'une rare délicatesse,
-respirait la bonne odeur morale de l'Évangile avec les parfums de la
-campagne anglaise. Ses lèvres souriaient à la vérité, à la nature, à
-l'amitié, à l'héroïsme, à l'amour et même à la mort dans laquelle Jane
-voyait l'infini.
-
-Les esprits de la Renaissance excellaient à soulever en haut
-l'érudition. Ils en faisaient une poésie; Jane en faisait une poésie et
-un amour. Tout ce qu'elle avait appris, elle en ornait Guildford. Tout
-ce qu'elle avait connu seule, elle le sentait en lui et avec lui. Elle
-douait ce jeune homme à plaisir. La science, qui pour les autres est un
-poids, était pour Jane une dentelle de plus ouvrée artistement: elle en
-était parée et non surchargée. La beauté éternelle, qui était le fond
-de son être, resplendissait dans la princesse sous deux voiles: une
-pudeur adolescente et les tresses blondes de ses cheveux.
-
-Avant de monter les degrés du trône qui sera son écueil et ceux de
-l'échafaud qui sera son calvaire, Jane Grey est mûre pour l'envieuse
-mort; car elle porte en elle la plénitude de la poésie, du sentiment et
-du bonheur.
-
-De retour à Londres, les Dudley, à Durham-House dans le Strand, les
-Suffolk, à l'hôtel Dorset dans Grey's-Place, ne cachaient pas leur
-intimité de plus en plus vive. Jane et Guildford étaient embrasés d'un
-jeune amour approuvé de leurs parents et du roi lui-même. L'hiver de
-1553 s'écoula pour eux dans un enchantement.
-
-Édouard VI eut la rougeole, puis la petite vérole. Il en guérit, mais,
-à la suite d'un refroidissement, il contracta une pulmonie qui ôta
-tout sommeil à Northumberland.
-
-Le duc était le plus puissant lord du royaume. Il avait des richesses
-fabuleuses. Il possédait plus de vingt manoirs dans les comtés du
-Nord, les châteaux de Tinmouth et d'Alnwick dans le Northumberland,
-le château de Bernard dans l'évêché de Durham, les terres les plus
-magnifiques des comtés de Somerset, de Warwick et de Worcester. Il
-tenait les rênes du gouvernement; ses partisans remplissaient les
-fonctions publiques. Son frère, ses fils, ses amis étaient investis
-des principales dignités de la couronne. Il était tout par le roi:
-que serait-il sans lui? Rien. Il serait dépouillé, annulé, peut-être
-enfermé à la Tour, près du billot.
-
-C'était la princesse Marie, la fille de Catherine d'Aragon, qui était
-l'héritière légitime du trône de son frère. Or, Marie ne voulait pas
-de bien à Northumberland. Il avait trompé sa confiance et celle des
-catholiques. Elle le détestait personnellement. Le duc devait faire
-l'avenir, s'il le souhaitait favorable.
-
-Il se hâta. Au commencement de mai 1553, le roi eut un peu de relâche à
-sa toux. Northumberland profita de cet intervalle d'un mieux passager
-dans la santé d'Édouard pour célébrer à Durham-House le mariage de son
-fils Guildford avec Jane Grey. Le roi ne put assister aux fêtes, mais
-il écrivit à Jane une lettre fort amicale, et il la combla de présents.
-
-Ces noces consommées au palais de Durham et la maladie du roi empirant,
-le duc de Northumberland s'occupa d'intervertir l'ordre de succession
-à la couronne, en suggérant un testament à son pupille Édouard. Le
-terrible duc avait fait du trésor et du ministère un brigandage; il
-allait en faire un aussi de la royauté. C'était la seule chose, la plus
-précieuse de toutes, qui lui restait à voler.
-
-Si Northumberland eût été désintéressé, s'il eût accompli son
-usurpation sans arrière-pensée personnelle; s'il n'eût été que le héros
-de la Réforme et de l'humanité en supprimant d'avance le règne de Marie
-Tudor, il eût peut-être réussi. Mais, sous une apparence de dévouement
-aux institutions libérales et religieuses de l'Angleterre, tout le
-monde, excepté le roi, devinait chez Northumberland un monstrueux
-égoïsme. Ses vices seront ses obstacles.
-
-Édouard seul ne les soupçonnait pas. Aussi Northumberland n'eut pas
-de peine à persuader le roi, qu'il attaqua par le point juste, par la
-conscience.
-
-«Sire, lui dit-il, vous ne mourrez pas. Vous êtes jeune et vous avez
-toujours été sage. Dieu d'aileurs travaille pour les siens et vous
-êtes son enfant de prédilection. Cependant votre devoir est d'admettre
-toutes les suppositions et de pourvoir au sort de vos sujets. Si le
-Sauveur vous rappelait à lui, que deviendrait sa loi? Vos sœurs, toutes
-deux déclarées illégitimes par acte du Parlement, vous remplaceraient.
-Leur avénement suffirait pour soulever la guerre civile. La première
-en date, celle qui serait reine, c'est lady Marie. Vous la connaissez.
-Où son fanatisme ne nous précipiterait-il pas? Elle nous ramènerait
-au papisme et au pape à travers les bûchers.» C'est ce que le roi
-redoutait le plus.
-
-Il résolut d'écarter ses deux sœurs Marie et Élisabeth, l'une pour son
-catholicisme, l'autre pour sa bâtardise. La branche écossaise éloignée
-par Henri VIII, il la repoussa également. Il fut amené par la logique
-et par Northumberland à concentrer toutes ses complaisances sur la
-branche anglaise, inclinée de tout temps à la réforme.
-
-Françoise, marquise de Dorset, duchesse de Suffolk, fille de Marie,
-veuve de Louis XII, était la véritable héritière d'Édouard VI, mais ni
-la duchesse ni le duc de Suffolk n'étaient d'une trempe assez énergique
-pour préserver un trône environné de tant d'éclairs et de foudres.
-
-Le duc de Suffolk avait une taille élégante, une physionomie noble et
-fière. Sa figure était longue et pâle, sa bouche un peu ironique et
-dédaigneuse. Il pouvait être un chambellan, jamais un homme d'État.
-
-Sa femme, la duchesse, une beauté aristocratique, excellait à porter
-une coiffure enrichie de pierreries. Elle avait les yeux bleus, les
-lèvres fines, les attitudes exquises. Son portrait par Holbein est
-parlant. Elle était pleine de séduction et de mirage. Mais elle n'était
-pas héroïque.
-
-L'expression définitive du duc et de la duchesse, c'était la frivolité
-de cour. En une heure de conversation, Northumberland les eut décidés à
-céder tous leurs droits à Jane Grey leur fille aînée.
-
-Dès qu'il apprit par Dudley cette substitution de Jane à la duchesse de
-Suffolk, Édouard VI fut très-ardent à l'œuvre. Jane était aussi pieuse
-que lui-même. Elle était ce qu'il estimait et ce qu'il aimait le plus.
-Il s'empressa de la nommer son héritière par un testament où il déposa
-toute son âme et qu'il signa en haut, en bas, à toutes les pages, à
-toutes les marges.
-
-Du 12 au 15 juin, sir Édouard Mountague, sir Thomas Bromley, sir
-Richard Baker, Gosnold et Gryffyn, les magistrats les plus distingués
-du royaume, balancèrent, avant de légaliser ce testament par une
-rédaction judiciaire destinée à le constater. Ils cédèrent aux
-impatiences du roi et aux menaces de Northumberland. En plein palais, à
-White-Hall, le duc s'écria qu'il se battrait contre chacun d'eux sans
-cuirasse et même en chemise pour assurer le triomphe de la volonté
-suprême du roi.
-
-Tout en revêtant le testament des formalités nécessaires,
-Northumberland dressa un autre acte auquel se rallièrent les
-vingt-quatre principaux conseillers privés. Ils jurèrent sur l'honneur,
-et ils signèrent leur serment, de maintenir de toutes leurs forces
-le testament du roi. Ce testament et l'acte qui en consacrait
-l'authenticité furent scellés du grand sceau et gardés aux archives
-de la chancellerie. Les lords du conseil qui compromirent leur
-responsabilité en cette périlleuse conjoncture doivent être cités.
-Ce furent Cranmer, archevêque de Cantorbéry; Goodrick, évêque d'Ély;
-Northumberland, grand maître; Winchester, lord trésorier; John, duc
-de Suffolk; Bedford; Northampton; Shrewsbury; le comte de Huntingdon;
-Clinton, lord amiral; le comte de Pembroke; Darcy; Cheyne; lord Cobham:
-lord Rich; Gates; Petre, Cecil et Cheek, secrétaires; Mountague, Baker,
-Gryffyn et Gosnold. Cecil, qui sera lord Burleigh, dit depuis que,
-s'il avait apposé sa signature, c'était seulement pour constater celle
-d'Édouard, mais il avait recours à un subterfuge. Cranmer fut le plus
-anxieux des lords. Il signa le dernier, vaincu par les larmes du roi et
-par les dangers de l'Église qu'il avait poussée plus que personne dans
-le schisme d'abord, puis dans l'hérésie.
-
-Cette Église était alors une sorte de calvinisme dont les deux
-merveilles de science, de douceur et de vertu étaient Édouard VI et
-Jane Grey. Une telle affinité religieuse entre sa cousine et lui avait
-stimulé le roi plus encore que son affection dans tous les stratagèmes
-du duc de Northumberland.
-
-Édouard VI ne survécut pas beaucoup à ces précautions politiques. Il
-expira dans son palais de Greenwich, le 6 juillet 1553, tranquille
-désormais sur la Réforme puisque c'était Jane Grey qui allait régner.
-
-Northumberland redoutait les ambassadeurs Montmorency, Marnix et Renard
-envoyés de Bruxelles par Charles-Quint et dont la mission était de
-soutenir avec une prudente habileté les droits de Marie Tudor. Le duc
-au contraire était dans les meilleurs termes avec les ambassadeurs de
-Henri II: l'évêque d'Orléans, le chevalier de Gyé et M. de Noailles.
-Son premier soin fut de cacher la mort d'Édouard, afin de se donner
-la facilité d'attirer à Greenwich la princesse Marie et la princesse
-Élisabeth. Son intention était de les enfermer à la Tour jusqu'à
-l'entier accomplissement de sa révolution dynastique.
-
-Les princesses avaient été mandées par le Conseil et lady Marie était
-en route. Elle avait atteint déjà Hoddesdon, lorsque, sur un billet
-du comte d'Arundel qui lui apprenait la mort du roi et la conjuration
-de Northumberland, elle rétrograda vite avec son escorte jusqu'à
-Kenninghall, dans le Norfolk. Un mot de Cecil retint aussi lady
-Élisabeth dans le comté de Hertford.
-
-Cependant le duc de Northumberland, le grand conjuré de ce mouvement
-où il avait eu pour complice Édouard VI, consacra trois jours à ses
-préparatifs de politique et de guerre.
-
-Il envoya ses fils pour rassembler des troupes. Il s'installa et il
-installa le Conseil à la Tour comme dans la forteresse du nouveau
-règne. Il y concentra tout: trésor, prisonniers d'État, gouvernement.
-Il investit du commandement du vieux donjon le grand amiral lord
-Clinton, l'un de ses amis particuliers. Il obtint pour Jane Grey le
-serment de fidélité du lord maire, des officiers de la garde royale
-et des principaux aldermen de la cité. La faute ou le malheur de
-Northumberland fut de ne s'être pas emparé des princesses Élisabeth et
-Marie.
-
-Le 10 juillet, le duc fit proclamer dans les rues de Londres la mort
-du roi Édouard et l'avénement de lady Jane Grey. Elle ne savait rien
-encore.
-
-Après son mariage, Jane, qui logeait chez son père, à l'hôtel Dorset,
-dans Grey's place, s'était établie à Durham-House, au milieu du Strand,
-sous le toit de son beau-père le duc de Northumberland.
-
-Elle aurait désiré pour sa lune de miel le château de Bradgate et la
-forêt de Charnwood; mais cette résidence étant un peu lointaine, elle
-avait choisi avec la permission de son mari et de ses proches, sur
-les bords de la Tamise, Chelsea qu'elle avait habité déjà auprès de
-Catherine Parr.
-
-Elle était là sous les ombres et dans les parfums. Guildford et
-elle y oubliaient le monde et la cour. Ils s'y plongeaient dans
-toutes les délices de l'amour et de la nature. Jane ne lisait plus,
-n'étudiait plus: elle aimait. Elle aimait sur la rive du fleuve, dans
-la fraîcheur des eaux et des jardins. Elle ne pensait qu'à Guildford.
-Son unique passion était de lui plaire. Ses amis les réformateurs, qui
-la visitaient quelquefois dans cette retraite, lui avaient reproché
-son goût nouveau pour le luxe. Jane, tout en leur donnant raison,
-continuait de se faire belle et brillante pour Guildford, se promettant
-bien de se corriger un peu plus tard.
-
-Elle vivait dans cette ivresse de l'âme depuis deux mois, lorsque, le
-9 juillet, lady Sidney, sœur de Guildford, prévint les amants qu'ils
-eussent à attendre les ordres du roi à Sion-House.
-
-Sion-House était un ancien monastère, à peu de distance de Chelsea. Ce
-monastère transformé en château royal avait été une des munificences
-d'Édouard à Northumberland. Northumberland était le seigneur de
-Sion-House. Jane et Guildford y avaient leur appartement. Ils y
-couchèrent, le 9 juillet, selon l'avis qu'ils avaient reçu de lady
-Sidney.
-
-Le 10, pendant que les carrefours de Londres retentissaient de
-l'avénement de Jane Grey, on lui annonça soudain, à Sion-House, la
-visite des ducs de Northumberland et de Suffolk, son beau-père et son
-père. Ils étaient accompagnés du marquis de Northampton, des comtes de
-Pembroke, de Huntingdon et d'Arundel. Jane échangea d'abord avec eux
-des paroles cérémonieuses et languissantes. Les lords, même son père et
-son beau-père, lui montraient un respect inaccoutumé. Elle se sentait
-enveloppée d'une énigme dont elle cherchait vainement le sens.
-
-Guildford tout radieux entra bientôt. Il précédait de quelques secondes
-la duchesse de Northumberland, la duchesse de Suffolk et la marquise de
-Northampton. La mère et la belle-mère de Jane lui baisèrent la main
-au lieu de la baiser au front, suivant leur habitude. La surprise de
-lady Guildford était extrême. Elle était entourée d'un secret d'État
-dont ses yeux, sa physionomie, sa pâleur et sa rougeur alternatives
-sollicitaient la révélation.
-
-Ce fut Northumberland qui rompit le silence. Il apprit à Jane la mort
-du roi et ses craintes pour l'avenir soit de la religion, soit de la
-paix publique, si la princesse Marie ou la princesse Élisabeth, l'une
-incestueuse, l'autre bâtarde, tenaient le sceptre. «Notre bien-aimé
-souverain Édouard, ajouta le duc de Northumberland, a conjuré tous
-les orages et pourvu à toutes les nécessités par un testament dans
-lequel, madame, il vous nomme son héritière. C'est donc vous qui
-êtes notre reine. Vous êtes reconnue par le Conseil, acclamée dans
-Londres; vous serez saluée avec enthousiasme par toute l'Église et
-par tous les comtés d'Angleterre.» Le duc alors fléchit le genou
-devant la nouvelle reine. Il fut imité de tous et de toutes, et des
-lords, et des ladies, et du père et de la mère et du mari de Jane.
-Le premier cri de la princesse fut un refus, un éloignement. «Le
-sceptre est aux sœurs du roi,» dit-elle. «Il est à vous, reprirent
-successivement et en particulier dans un cabinet voisin les ducs de
-Northumberland et de Suffolk. Seriez-vous ingrate envers Édouard,
-indifférente à son vœu le plus cher? Seriez-vous sourde à la voix de
-Dieu? Livreriez-vous l'Angleterre au papisme avec la princesse Marie, à
-la bâtardise avec la princesse Élisabeth?» On lui développa sous toutes
-les formes ces arguments qui avaient décidé Édouard VI; on l'enlaça
-aussi par la sensibilité, surtout par la conscience. Elle, désespérée
-du trépas du roi, étonnée de cette fortune qui l'arrachait à l'amour
-et qui la lançait dans la politique, éperdue d'émotion, de douleur
-et d'épouvante, trembla de tous ses membres, jeta des pleurs, des
-sanglots, et finit par tomber de cette crise nerveuse dans un profond
-évanouissement.
-
-Quand elle revint à elle-même, elle ne fit pas ces longs discours
-inventés par les historiens; non, elle gémit, soupira et prononça
-quelques paroles dignes de sa grande âme et de sa situation pathétique.
-«Je croyais, dit-elle, que la couronne appartenait aux sœurs du roi.
-S'il m'est démontré que mon devoir est de l'accepter, je la ceindrai à
-mon front, malgré mes appréhensions poignantes, et je la porterai pour
-la gloire de Dieu et pour la prospérité de l'Angleterre.»
-
-La reine Jane descendit de Sion-House à la Tour sur une barge
-magnifique, escortée de barges pavoisées, au son d'une musique
-triomphale. Les ducs et les duchesses de Northumberland et de Suffolk
-menaient le cortége nautique. Il y eut, le soir, souper et bal dans les
-appartements de gala. On dansait sur les parquets du donjon féodal,
-tandis que la jeune reine se lamentait au dedans et que par tous
-les quartiers de Londres des hérauts d'armes publiaient son joyeux
-avénement.
-
-Le 11 juillet, Marie, d'un ton de souveraine, écrivit aux lords
-conseillers qu'elle était indignée de leur conduite et qu'ils eussent
-à se soumettre sans retard, afin de mériter sa clémence. Le 12, les
-lords, pressés par Northumberland, répondirent qu'elle eût elle-même
-à humilier son orgueil et à faire acte de sujette aux pieds de la
-véritable reine d'Angleterre, Jane de Suffolk.
-
-Sous une attitude hardie, Northumberland était fort embarrassé. Il
-avait observé la froideur de la multitude. Les amis des Seymour se
-remuaient. Ils semaient partout des bruits sinistres. Ils répandaient
-tout bas avec horreur que Dudley avait immolé Thomas Seymour par le
-duc de Somerset, le duc de Somerset par Édouard VI et avait empoisonné
-le jeune roi. Ils prédisaient plus bas encore que Jane Grey serait une
-quatrième victime du cruel duc.
-
-Northumberland n'ignorait pas ces rumeurs. Il savait que plusieurs de
-ses collègues chancelaient. Les uns étaient des traîtres, les autres
-des lâches, les autres des ambitieux. Ils ne guettaient que l'occasion
-de passer à Marie Tudor. Lui seul les maintenait par l'effroi. Il eut
-un instant l'intention de demeurer à la Tour, au timon du gouvernement
-et d'envoyer à l'armée le duc de Suffolk. Toutefois, quand il fut
-certain que Marie s'était déclarée reine, qu'elle s'était avancée de
-son château de Kenninghall dans le Norfolk à son château de Framlingham
-dans le Suffolk avec une armée tumultueuse de trente mille hommes
-commandée par sir Édouard Hastings, les comtes de Bath et de Sussex,
-il comprit que le père de Jane Grey serait insuffisant et qu'il était,
-lui, indispensable à la tête des troupes. Jamais position ne fut plus
-perplexe. L'anarchie serait dans la Tour, et il allait combattre une
-armée beaucoup plus nombreuse que la sienne en un pays où il avait
-étouffé une révolte dans le sang et qui lui était hostile.
-
-Malgré tant de présages funestes qui l'assaillaient, Northumberland
-résolut d'entrer en campagne.
-
-Avant de monter à cheval, il recommanda l'union aux lords du Conseil,
-la vigueur au duc de Suffolk, la vigilance à lord Clinton. Il dépêcha
-dans toutes les églises paroissiales de Londres des pasteurs chargés
-de prêcher pour la Réforme et pour Jane Grey. L'Évêque de Londres,
-Bidley, se distingua entre tous par son zèle contre Marie et par son
-éloquence en faveur de lady Jane et de l'Évangile.
-
-Le plus mauvais de tous les symptômes pour Northumberland, celui qu'il
-ne cessa de remarquer et de déplorer, c'était le flegme glacial du
-peuple. Nul enthousiasme dans les carrefours, lorsque Dudley traversa
-la ville avec son état-major. Tout au plus une muette curiosité. En
-débouchant dans le dernier faubourg, Northumberland se penchant à
-l'oreille de sir John Gates, lui dit: «La foule a quitté son travail
-pour nous voir, mais pas un homme n'a crié: Dieu vous bénisse!»
-
-Cette indifférence que Northumberland trouva partout jusqu'à Cambridge
-ne lui présageait rien de bon. Il ne se laissa point abattre toutefois.
-Le 17 juillet, il poussa de Cambridge dans la direction de Framlingham
-où était Marie avec son armée et sir Édouard Hastings. Northumberland
-avait autour de lui lord Grey, frère du duc de Suffolk, le comte de
-Huntingdon, et le marquis de Northampton. Ils s'aperçurent vite non
-plus de l'impassibilité, mais de la haine des populations. Marie
-avait promis de ne pas toucher à la religion réformée et cette
-assurance avait électrisé les âmes. On se rappelait les exécutions,
-les bourreaux, les gibets de Northumberland, lorsqu'il avait réprimé
-l'insurrection du Suffolk et du Norfolk. On le maudissait dans les
-cités et dans les villages; on courait aux armes. La princesse
-Marie, exploitant cette passion publique, mit à prix la tête du duc.
-Northumberland arrivé à Bury n'avait plus d'illusion. Il n'avait que
-dix mille hommes, en face de trente mille, les multitudes étaient
-exaspérées contre lui, sir Édouard Hastings pouvait par une manœuvre
-lui couper toute retraite sur Londres où une réaction contre Jane Grey
-était imminente, si ses communications avec la capitale du royaume
-étaient rompues.
-
-Dans cette extrémité, il eut un moment la pensée de combattre.
-Son armée, si inférieure en nombre, était plus aguerrie et mieux
-disciplinée que celle de Marie. Northumberland était un capitaine plein
-de combinaisons et d'élan. Un coup d'audace le tenta. En définitive,
-il ne l'osa pas. Le découragement avait gagné son armée. Les chefs
-raisonnaient et les soldats désertaient. Northumberland commanda une
-évolution rétrograde sur Cambridge.
-
-Tous les historiens ont blâmé le duc, parce qu'aucun n'a calculé les
-fatalités qui l'accablaient. Une seule aurait suffi pour l'annuler:
-je veux dire le sentiment national. Quand une armée a contre elle
-un peuple, l'opinion pèse sur cette armée le poids du destin. Les
-bataillons sont énervés; au lieu d'obéir, ils discutent, et le général
-le plus hardi est déconcerté par une puissance qui ne semble pas
-humaine.
-
-C'est ce qui est arrivé, c'est ce qui arrivera souvent encore dans le
-monde; et c'est ce qui frappa d'asphyxie le duc de Northumberland.
-
-Dans sa détresse, il demanda du renfort au Conseil privé. Ce fut un
-sauve qui peut. Chacun des lords du Conseil s'en alla de la Tour sous
-prétexte de convoquer ses amis. En réalité ils aspiraient à changer de
-cocarde. Ils s'échappèrent ainsi de la forteresse et les plus illustres
-se rassemblèrent, le 19 juillet, au château de Baynard, chez le comte
-de Pembroke.
-
-Là, le comte d'Arundel avoua ses préférences pour Marie Tudor. Il fut
-soutenu. Le vent courait de ce côté et entraînait tout. Le maître
-du château, le comte de Pembroke, tira son épée, et, la brandissant
-dans la galerie où ils étaient en délibération, il s'écria que Marie
-Tudor régnerait ou qu'il y perdrait la vie. Ces conspirateurs tardifs
-et d'autant plus violents parcoururent Londres indécis, échauffèrent
-la foule, illuminèrent les places et les maisons, proclamant partout
-Marie d'Angleterre. Ils firent chanter le _Te Deum_ dans toutes les
-églises et allumer des feux de joie dans tous les carrefours. S'étant
-reformés en Conseil privé, ils sommèrent le duc de Suffolk de leur
-remettre la Tour, le premier poste du royaume. Le duc obéit, après
-avoir consulté Jane Grey. Quand son père tout effaré lui annonça cette
-réaction et cette sommation, Jane se soumit aussitôt sans manifester
-le moindre trouble. Elle éprouva comme une délivrance. Elle qui avait
-reçu le sceptre dans les larmes, elle le déposa dans une espèce de
-soulagement. C'était le 19 juillet au soir. Jane se coucha et dormit.
-Le 20, dès le matin, elle se jeta dans une barque sans armoiries et
-remonta la Tamise jusqu'à Sion-House. Elle en était sortie reine
-d'Angleterre une semaine auparavant; elle y rentrait une simple femme.
-Elle était pâlie et maigrie. Tourmentée des affaires publiques, elle
-avait souffert encore plus de ses orages domestiques. Guildford, un
-instant fou de l'orgueil de sa race, avait voulu être roi. Jane avait
-d'abord déféré à ce désir. Elle avait consenti à se laisser découronner
-pour Guildford par la main du Parlement. Mais, le devoir, triomphant à
-la fin d'un amour insensé, Jane avait déclaré qu'elle ne résignerait
-pas le diadème, que Guildford ne serait pas roi, qu'il serait époux
-de la reine et duc. Le jeune Dudley s'était oublié. Il s'était livré
-à une colère furieuse. Il avait quitté la table et le lit de Jane. La
-duchesse de Suffolk, qui regrettait peut-être d'avoir cédé le rang
-suprême à sa fille, lui suscita de telles scènes intérieures que Jane,
-malade d'émotion, crut avoir été empoisonnée par ses proches. Son
-règne, ou plutôt son enfer, avait duré neuf jours.
-
-Les lords du Conseil mandèrent à Northumberland de licencier ses
-troupes et de prêter serment de fidélité à Marie. Il avait devancé cet
-ordre. Il avait acclamé Marie Tudor en lançant son chapeau en l'air,
-sur la grande place de Cambridge, devant les soldats et devant le
-peuple.
-
-Le lendemain, il fut arrêté par le comte d'Arundel et conduit à la
-Tour. A quelques toises de la citadelle, une femme se dressa du milieu
-de la foule, et, secouant un mouchoir trempé dans le sang de Somerset,
-elle l'agita sous les yeux de Northumberland, en signe de malédiction.
-
-Il y eut beaucoup de captifs. Les principaux, saisis çà et là sur des
-mandats du Conseil, furent, indépendamment du duc de Northumberland: le
-duc de Suffolk, lady Jane Dudley; les lords Robert, Henri, Ambroise et
-Guildford Dudley; le marquis de Northampton; les comtes de Huntingdon
-et de Warwick; l'archevêque de Cantorbéry; les évêques d'Ely et de
-Londres; les lords Ferrers, Cobham et Clinton; les juges Mountague et
-Cholmeley; André Dudley, John Gates, Henri Gates, Thomas Palmer, Henri
-Palmer, John Cheek, John York et le docteur Cocks.
-
-Le plus coupable de ces illustres prisonniers était le duc de
-Northumberland. D'une famille de jurisconsultes, il chicana trop sa
-vie. Il était pourtant brave, mais insidieux et retors. Tout lui avait
-réussi jusque-là. Il aurait aimé à recommencer la partie. Ce fut son
-erreur et sa honte.
-
-Les hommes politiques éminents ne devraient pas rédiger protocole sur
-protocole avec la mort. Car ils ne l'évitent pas pour cela et ils
-perdent l'honneur par surcroît. Il vaut mieux tomber en héros qu'en
-diplomate. Northumberland n'eut pas cette gloire.
-
-Il cherchait à nouer des négociations inutiles à la Tour, lorsque Marie
-Tudor s'y présenta, sous des arcs de verdure et de fleurs, en fille de
-Henri VIII, en reine légitime.
-
-Lady Élisabeth, au lieu de rejoindre la princesse Marie à Framlingham,
-s'était mise au lit, attendant quelle serait la victorieuse, de sa sœur
-ou de sa cousine.
-
-Dès qu'elle se fut assurée que c'était sa sœur, elle accourut près
-d'elle et l'accompagna soit dans les rues de Londres, soit à la Tour.
-
-Le contraste était frappant entre la fille de Catherine d'Aragon et la
-fille d'Anne Boleyn.
-
-Élisabeth avait vingt ans (1553). Elle était blonde. Elle avait les
-yeux bleus, la taille belle quoiqu'un peu roide, le maintien noble sans
-souplesse, les mains admirables.
-
-Marie, elle, avait la stature ramassée, l'air aigre et chagrin
-d'une vieille fille de trente-sept ans. Ses regards étaient fixes,
-impitoyables. Ils faisaient trembler. Elle avait le front menaçant, les
-sourcils très-rudes, et le menton accentué sous une bouche aussi féroce
-que celle de Henri VIII.
-
-La physionomie de Marie Tudor, cette physionomie farouche, aux plis
-tragiques, s'adoucit un instant sous les ombres de la Tour, lorsqu'elle
-rendit la liberté aux prisonniers du dernier règne, agenouillés devant
-son cheval. Ces prisonniers étaient le duc de Norfolk, la duchesse de
-Somerset, Courtenay le fils du marquis d'Exeter, et Gardiner l'ancien
-évêque de Winchester.
-
-Marie s'éprit de Courtenay, mais il la dédaigna. Elle fit de Gardiner,
-dont elle connaissait les talents et les sévérités, son premier
-ministre. L'attendrissement de la princesse dans l'intérieur de la
-Tour ne fût pas long et ne s'étendit pas à ses ennemis. Elle demeura
-elle-même. Son caractère allait mieux éclater sous la couronne.
-
-Elle apportait, dans les plis de son manteau royal, des vengeances
-innombrables,—des supplices pour la conspiration de Northumberland;—des
-supplices à l'occasion de son mariage avec le prince d'Espagne;—des
-supplices encore pour la restauration du catholicisme en Angleterre.
-Elle était guidée de loin par Charles-Quint, dont l'ambassadeur, Simon
-Renard, était l'oracle de la reine, pourvu qu'il inclinât aux atrocités.
-
-Northumberland fut mis en cause avec ses complices les plus intimes:
-le comte de Warwick, son fils; le marquis de Northampton, sir John et
-sir Henri Gates; sir Thomas Palmer et sir André Dudley. Après quelques
-objections captieuses proposées aux juges et promptement écartées par
-eux, le duc s'avoua coupable. Il implora les bontés de la reine pour
-ses enfants et particulièrement pour Jane Grey. Il affirma qu'elle
-n'avait pas cessé de reconnaître le droit de Marie, et que, si elle
-avait touché au sceptre, c'était par contrainte.
-
-Jane et Guildford furent ajournés, malgré l'avis de Simon Renard,
-l'interprète de Charles-Quint. L'empereur (papiers Granvelle) pensait
-que Jane était de trop comme sujette dans une contrée dont elle avait
-été la reine, et qu'il était indispensable d'immoler cette rivale à la
-sécurité de Marie.
-
-Le duc de Northumberland fut condamné avec les six complices le plus
-âprement désignés par la réaction. C'étaient, je l'ai dit, le comte
-de Warwick, le marquis de Northampton, sir John et sir Henri Gates,
-sir André Dudley et sir Thomas Palmer. Le duc choisit, parmi les
-théologiens qui se disputaient son âme, un confesseur catholique, et
-il sollicita une conférence avec deux lords dévoués à la reine. Il
-désirait, insinuait-il, révéler certains secrets très-importants dont
-il avait été dépositaire pendant son administration. Gardiner et un
-autre conseiller l'entretinrent longtemps. Northumberland supplia
-l'évêque de Winchester de le sauver. Le prélat, sans rien promettre,
-feignit de se laisser convaincre, tandis que Renard poussait Marie à
-l'implacabilité en invoquant la raison d'État et l'opinion personnelle
-de Charles-Quint.
-
-Le souple Northumberland eut beau se plier, s'humilier; il eut beau
-se déclarer catholique et prêcher au peuple le papisme du haut de sa
-dernière tribune, l'échafaud; tant d'abaissement et tant d'hypocrisie
-ne l'empêchèrent pas d'avoir la tête tranchée à Tower-Hill, le 22 août
-1553. Ses deux complices les plus énergiques et les plus ardents, sir
-John Gates et sir Henri Palmer furent décapités après lui par le même
-bourreau.
-
-Aucun personnage historique n'offre peut-être autant que Dudley le
-spectacle du néant de l'égoïsme machiavélique.
-
-Il avait tout subordonné à l'ambition: devoir, amitié, reconnaissance,
-pitié. Il avait tué l'un par l'autre ses bienfaiteurs. Il avait ourdi
-des trames, amassé des trésors, violé des serments, veillé, combattu,
-afin d'obtenir le pouvoir. Et il se trouva qu'il n'avait tant fait que
-dans l'intérêt de la princesse Marie dont le droit parut plus évident
-par l'usurpation de Dudley.
-
-Craint de ses enfants, il était avec eux impérieux et rusé. Quand il
-n'avait pas triomphé par la colère, il employait parfois la tendresse
-et alors il était irrésistible. Cet homme accoutumé à commander ne
-priait pas en vain. Il était très-difficile à l'émotion, impossible
-aux larmes. Dans l'algèbre de ses visées ténébreuses, il trafiqua de
-ce qu'il y a de plus divin: du premier amour de deux jeunes cœurs qui
-se confiaient à lui. Il n'était pas moins dépravé que dénaturé. Il y
-avait en lui la dureté du soldat des guerres civiles et l'astuce du
-juge des contre-révolutions. Il était d'origine normande; rompu à la
-jurisprudence et dressé aux armes, c'était un légiste subtil sous la
-cotte de mailles d'un capitaine expérimenté.
-
-Il était fort madré, avide d'autorité et de gain. Il était redoutable
-sur terre et sur mer, général et amiral tout ensemble. Il ne tenait pas
-à faire de grandes choses, mais des choses utiles.
-
-Le duc de Northumberland était hautain, quand il ne se contenait pas.
-Son orgueil était sans bornes. Il condescendait néanmoins à toutes
-les flexibilités pour réussir. Il était obséquieux à la cour, brave
-à la guerre, cupide partout. Nous avons dit qu'il était ambitieux.
-Il ne l'était pas seulement une heure, une semaine; il l'était sans
-interruption et capable des plus sinistres attentats pour avancer.
-Il proportionnait les efforts aux obstacles, tantôt patient, tantôt
-fougueux. S'il différait ses prétentions, il ne les sacrifiait jamais.
-Un serment n'était pour lui qu'un fil d'araignée et ne le refrénait
-point. Il n'avait pas d'entrailles. Il équilibra dans une sorte de
-balance Thomas Seymour et le duc de Somerset, puis il renversa un
-bassin après l'autre et jeta les deux frères au fond de l'abîme.
-Propre aux affaires et aux périls, il était toujours prêt. Il n'avait
-de bonne foi que pour stipuler ses rapines. Ses mensonges égalaient
-soit ses bassesses, soit ses insolences. Il ne s'interdisait rien même
-dans le crime. Ce fourbe cherchait à étonner, afin d'accomplir, dans
-l'atonie qui suit la surprise, tout ce que son imagination insatiable
-lui déroulait. Avec des parties supérieures pour un rôle de ministre,
-il avait un égoïsme intense qui lui offusquait trop le génie et la
-volonté. Par là, il se réduisit à n'être qu'un pirate de cour. Ne
-pouvant saisir le sceptre pour lui-même, il le passa, sous le prétexte
-spécieux de la religion, à la femme de son fils, mais il ne parvint pas
-à la préserver après l'avoir compromise.
-
-Il calcula bien que le peuple anglais, accoutumé à toutes les
-vicissitudes, irait indifféremment d'un Seymour à un Seymour, et
-de deux Seymour à un Dudley; où il se trompa, ce fut de croire
-que ce peuple blasé sur le sort de ses chefs s'arrêterait à lui,
-Northumberland. Erreur vulgaire! Le duc, du reste, fut malheureux
-autant que coupable. Ses plans bien médités avaient besoin de l'opinion
-et l'opinion le trahit. Il avait marché vite sur le terrain ferme
-d'une conjuration obscure avec le jeune roi, mais lorsqu'il rencontra
-le sable mouvant de l'esprit public, il y enfonça et fut submergé. Il
-eut de grandes qualités d'homme d'État, mais la fortune lui manqua
-précisément parce qu'il n'avait travaillé que pour lui-même. Les autres
-qu'il n'avait jamais comptés, l'abandonnèrent.
-
-Ce qu'il y eut de tragique, c'est qu'il entraîna dans la ruine cette
-incomparable Jane Grey dont un seul cheveu valait mieux que Dudley et
-toute sa famille.
-
-Le duc de Northumberland, sir John Gates et sir Thomas Palmer exécutés,
-plusieurs des partisans de Jane, entre autres sir Henri Gates et
-le marquis de Northampton, furent graciés. La captivité des autres
-conjurés, soit des fils de Northumberland, soit de leurs amis, soit de
-Jane Grey elle-même fut adoucie.
-
-La duchesse de Suffolk rentra à la cour. Fille de Marie veuve de
-Louis XII, elle y représentait la branche anglaise, comme la comtesse
-de Lennox, fille de Marguerite la sœur aînée de Henri VIII, y
-représentait la branche écossaise. Toutes deux, la duchesse de Suffolk
-et la comtesse de Lennox précédaient la princesse Élisabeth déclarée
-implicitement bâtarde par l'acte du parlement (1553) qui reconnaissait
-la légitimité de Marie Tudor et nul le divorce de sa mère Catherine
-d'Aragon.
-
-Moins favorisé que la duchesse sa femme, le duc de Suffolk était
-cependant sorti de la Tour sur parole.
-
-Jane Grey continuait d'être enfermée dans la sombre forteresse. Elle
-n'habitait plus l'appartement des reines. Elle avait été reléguée dans
-la maison de maître Partridge, un des gardes du triste donjon. Là,
-sous les noires silhouettes de la Tour, elle était servie par deux
-femmes et séparée de lord Guildford.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV.
-
- La reine Marie se propose d'épouser le prince d'Espagne qui
- plaît à son imagination.—Malgré l'opposition de l'Angleterre,
- elle le choisit.—Conspirations.—Pierre Carew.—De Wyatt.—Le duc
- de Suffolk.—Noces de la reine et de Philippe.—Gardiner.—Victimes
- de Marie.—La plus illustre, Jane Grey.—Visite de Feckenham
- à la Tour.—Il ne peut convertir Jane au catholicisme.—Loin
- de l'insulter, il la respecte et la loue.—Jane dans la loge
- de maître Partridge.—Ses sentiments, ses lectures.—Sa foi
- en Dieu et en l'immortalité de l'âme.—Lettres de Jane Grey
- à son père, à Harding, à sa sœur Catherine.—Nuit du 11 au
- 12 février 1554.—Mistress Tylney.—Holbein.—Légende sur la
- Tour.—12 février.—Jane s'habille avec soin.—Elle refuse de
- voir Guildford.—Elle craint de l'amollir et de s'amollir
- elle-même.—Guildford l'approuve et meurt bien.—Jane est conduite
- au supplice.—Elle rencontre la charrette qui ramène les restes
- sanglants de Guildford.—Son trouble.—Son courage.—Son refuge en
- Dieu.—Sir John Bridges.—Discours de Jane.—Son horreur soudaine du
- billot.—Sa mort.—Indignation de l'Europe.—Pleurs de la duchesse de
- Vendôme.—Lettre de Diane de Poitiers.—La reine Marie odieuse sur
- son trône.—Jane Grey admirable sur son échafaud.
-
-
-Marie Tudor cependant songeait à épouser quelqu'un, elle ignorait qui.
-Elle souhaitait des héritiers. Jamais elle ne s'était satisfaite. Elle
-avait eu des goûts qu'elle avait domptés. Son tempérament, maté par
-l'ascétisme, se réveillait par la toute puissance. Sa longue virginité
-lui pesait. Sa passion sans cesse comprimée éclatait en elle. Tout lui
-étant facile maintenant, elle brûlait d'autant plus, cette passion,
-qu'elle était la première et la dernière.
-
-La reine déployait un luxe de parure inconnu sous Édouard VI. La
-profusion romaine s'étalait partout à la cour et narguait la modestie
-protestante.
-
-On proposait à Marie le cardinal Polus: elle le trouvait trop vieux;
-Courtenay, comte de Devonshire, celui qu'elle avait arraché des
-cachots: il était trop libertin. Elle l'aima d'abord, ne fut pas payée
-de retour et y renonça.
-
-«Cette reine, dit l'ambassadeur de France, M. de Noailles, est en
-mauvaise oppinion de luy pour avoir entendu qu'il faict beaucoup de
-jeunesses et même d'aller souvent avecques les filles publiques.»
-
-Un troisième prétendant plus sérieux était le prince d'Espagne.
-
-«Nous ne voudrions (papiers Granvelle) choisir autre parti en ce monde,
-écrit Charles-Quint à Simon Renard, que de nous allier nous-même avec
-elle, mais, au lieu de nous, nous ne lui saurions mettre en avant
-personnage qui nous fut plus cher que notre propre fils.»
-
-Rien de plus impopulaire que ce projet de noces. L'orgueil anglais se
-roidit contre l'orgueil espagnol. Gardiner lui-même, le chancelier, ne
-voulait point de Philippe. La reine, elle, en voulait. Il avait douze
-ans de moins qu'elle. Il était castillan et papiste, du pays et de la
-religion de Catherine d'Aragon. Il devait avoir toutes les flammes qui
-dévoraient Marie Tudor sous les voiles de son orthodoxie.
-
-Dans sa colère contre l'opposition de l'Angleterre, elle manda Simon
-Renard, l'ambassadeur de Charles-Quint. Elle le reçut au fond de son
-oratoire. Elle s'agenouilla sur l'une des marches de l'autel, et, après
-avoir récité devant le saint des saints l'hymne: _Veni, Creator_,
-elle engagea sa foi comme épouse, à Philippe, prince d'Espagne.
-L'ambassadeur fut son témoin.
-
-Le seul pressentiment de cette union incendia l'Angleterre.
-
-Sir Pierre Carew s'efforça de soulever le Devonshire au nom de
-Courtenay qui n'eut pas l'audace de son désir et qui recula devant le
-champ de bataille.
-
-Le duc de Suffolk, s'il n'eut pas le génie d'une seconde révolte, en
-eut du moins le courage. Il partit avec ses deux frères, les lords
-John et Thomas Grey, pour ses terres du comté de Warwick. Là, il poussa
-son cri de guerre. Vaincu dans une escarmouche près de Coventry, il
-congédia ses amis et fut livré par Underwood, un tenancier qui désigna
-la retraite du duc dans un labyrinthe du parc d'Astley. Suffolk fut
-ramené à la Tour par le lord Huntingdon comme sir Pierre Carew fut mis
-en fuite par Bedford.
-
-Carew aspirait à faire de Courtenay l'époux de la reine, et le duc
-de Suffolk à préserver la réforme de l'oppression catholique. Wyatt,
-lui, qui avait été ambassadeur en Espagne, se proposait de défendre
-l'Angleterre contre la domination mesquinement et superstitieusement
-terrible de cette Afrique européenne. Ainsi que dans Pierre Carew il y
-eut une prédilection franche pour Courtenay, il y avait probablement
-dans le duc de Suffolk une arrière-pensée pour Jane Grey, et soit dans
-Wyatt, soit dans beaucoup de ses adhérents, un penchant secret vers
-Élisabeth.
-
-Thomas Wyatt était le fils du poëte. Il était plein d'honneur et de
-patriotisme. Il était catholique sans curiosité et sans colère pour
-ou contre aucune secte. Il n'avait d'enthousiasme que pour la vieille
-Angleterre. Son rêve était non de la chanter comme son père, mais de la
-protéger, de l'illustrer par des strophes qui seraient des actions.
-M. de Noailles qui parle avec mépris de Courtenay, dit de Wyatt:
-
-«Un gentilhomme le plus vaillant et assuré que j'aie oncques vu.»
-
-Wyatt en effet insurgea le comté de Kent, en haine du prince d'Espagne.
-Il envahit Londres le 7 février 1554. La reine, il faut lui rendre
-cette justice, refusa courageusement de s'enfermer dans la Tour. Elle
-demeura au palais de Saint-James, malgré les supplications de ses
-ministres. Elle diminua par sa résolution les alarmes. Wyatt pénétra
-jusqu'à Hyde-Park. Il avança toujours. Lord Pembroke et l'amiral
-Clinton le coupèrent par une manœuvre habile et l'isolèrent du gros
-de sa troupe. Lui, l'épée à la main, et avec une poignée de braves
-traversa Piccadilly et arriva jusqu'à Ludgate où lord William Howard
-lui barra le chemin. Wyatt criait aux bourgeois:
-
-«Mes camarades, à moi, à moi tous ceux qui ont une âme anglaise et qui
-ne veulent pas pour maître un prince espagnol.»
-
-Il rétrograda sur Temple-Bar combattant les soldats de la reine
-et adjurant la foule. A bout d'efforts, n'ayant plus que quarante
-compagnons et ne pouvant électriser Londres qui cependant était pour
-lui, environné d'ailleurs d'une armée, il se rendit à sir Maurice
-Berkeley, afin d'éviter un carnage inutile. En cette extrémité, il
-souhaita d'épargner le sang des autres, non pas le sien qui appartenait
-à Marie Tudor.
-
-Il fut maltraité par ses vainqueurs. A la grille de la Tour, sir
-Philippe Denny l'aborda du dedans.
-
-«Viens, traître, lui dit-il, jamais il n'y en eut un semblable à toi.
-
-—Tu mens, répondit Wyatt, il n'y a qu'un traître devant cette grille et
-ce traître, c'est toi-même. Va, un homme de cœur ne m'eût pas insulté
-ici.»
-
-Plus loin, au moment où il allait franchir le seuil de son cachot, sir
-Thomas Bridges, lieutenant de la Tour, l'apostropha brutalement:
-
-«Comment, infâme, lui cria-t-il, ton bras ne s'est-il pas séché avant
-de déployer un étendard rebelle contre ta souveraine?
-
-—Tu n'es qu'un malfaiteur, répliqua Wyatt, et les lois vengeront tôt ou
-tard tes insolences envers un gentilhomme désarmé.»
-
-Nous avons de Wyatt un portrait héroïque. Ses cheveux roux flottent
-épars, ses tempes battent, ses yeux sont déterminés. Il a le nez fin
-et aquilin, la bouche frémissante, l'attitude de la malédiction et le
-geste du dédain sur ce peuple sourd à la cause du peuple.
-
-Wyatt abhorrait le fils de Charles-Quint, autant que le duc de
-Suffolk, le pape. Leur animosité était égale, quoiqu'elle ne fût pas
-la même. Si la conjuration eût été victorieuse, c'est Élisabeth, ce
-n'est pas Jane Grey qui en eût recueilli les fruits. De tous les
-conspirateurs, il n'y avait peut-être que le duc de Suffolk qui eût des
-desseins sur Jane; et encore il était sous l'influence presque absolue
-de lord Thomas Grey, son frère, qui pensait comme Wyatt et presque
-comme tous les autres à Élisabeth.
-
-L'immobilité de Londres, le 7 février, perdit les conjurés; elle
-aplanit les voies à Philippe, prince d'Espagne, et au catholicisme.
-
-Marie Tudor se dévoila et son caractère éclata. Régner pour elle,
-ce fut persécuter. Elle avait les rancunes d'un tyran, et la haine
-d'un fanatique. Cette femme était une calamité permanente. Tuer les
-hérétiques était une double volupté de goût et de conscience dans
-laquelle elle se plongeait sans remords. Sa médiocrité d'esprit
-légitimait et rajeunissait son implacabilité de cœur.
-
-A trente-huit ans, elle épousa Philippe d'Espagne qui en avait
-vingt-six. Ce fut Gardiner qui les bénit à Winchester, le 27 juillet
-1554. Ils eurent bientôt renoué l'Angleterre à Rome (29 novembre).
-
-Le nord et le midi s'unirent dans ce couple barbare pour des cruautés
-inouïes. Le bourreau fut en honneur, la hache fut sainte. Le sang
-était une libation royale. Indépendamment des exécutions en masse
-qui suivirent la conjuration de Wyatt et qui empestèrent les rues de
-Londres, une commission ecclésiastique créée par Marie et qui eût été
-digne du nom de l'inquisition, fit brûler ou décapiter successivement
-trois cents dissidents environ, parmi lesquels il y eut des enfants,
-des femmes et des vieillards.
-
-La plus illustre victime de ce règne exécrable fut Jane Grey.
-
-Condamnée après la conspiration de Northumberland, elle était
-restée comme un otage entre les mains de Marie Tudor. Étrangère à
-la conspiration où son père le duc de Suffolk fut malheureusement
-mêlé avec Carew et Wyatt, Jane était sous le bouclier de l'équité.
-Puisqu'elle n'avait pas eu le moindre soupçon du complot nouveau,
-l'équité voulait qu'elle vécût. Et non-seulement l'équité, mais la
-parenté, mais la pitié, mais la vertu, mais le charme de cette jeune
-et grande âme; tout parlait pour elle, tout, excepté la raison d'État
-invoquée par Charles-Quint et par Simon Renard. Ce n'est pas la nature,
-ce n'est pas la justice, ce n'est pas la bonté, c'est la raison d'État
-qui sera écoutée par Marie. Que lui importera un coup de hache de plus,
-pourvu que sa sécurité soit complète et que son plaisir sanguinaire,
-ce plaisir qu'elle rapportera monstrueusement à Dieu, soit savouré!
-
-Marie Tudor ne fit pas languir Jane Grey cette seconde fois. C'est
-le 7 février que Wyatt s'était battu dans Londres. Ce fut le 8, que
-Feckenham, confesseur de la reine, fut mandé au palais de Saint-James
-et qu'après une conférence avec sa pénitente il se dirigea vers la Tour.
-
-Jane Grey était là, non plus comme une princesse parmi les somptueux
-lambris des couronnements, mais comme une simple femme sur les dalles
-humides et entre les murs nus de maître Partridge. Elle ignorait tout
-du dehors. Après ses neuf jours de règne, elle avait vécu sept mois
-dans ce bouge en captive et en solitaire. Descendue de la galerie des
-reines au fond de la masure lézardée d'un pauvre gardien, elle avait eu
-le temps de repasser son court pèlerinage.
-
-Assise sur une chaise de paille, près de sa table de prisonnière où
-s'étageaient quelques livres et où s'épanouissaient dans une cruche
-d'eau quelques bruyères des jardins de la Tour cueillies par le petit
-garçon de maître Partridge, Jane lisait, écrivait ou méditait le plus
-souvent. Elle rêvait aussi. Elle se rappelait sans doute les délices
-du château de Bradgate, ses habitudes studieuses avec Aylmer, ses
-jeux avec ses sœurs Catherine et Marie; elle se rappelait les hautes
-futaies, les parterres embaumés, les pâles étangs du parc, l'allée
-peut-être où elle se rencontra avec Guildford et où ils balbutièrent
-leur premier aveu. Jane se ressouvenait des lierres qui verdissaient
-les façades, des mousses qui couvraient les roches, des lichens qui
-argentaient les arbres, et des chants d'oiseaux qui montaient sans
-cesse dans l'air pur, de tous les nids et de toutes les branches des
-bois.
-
-On peut induire des habitudes rustiques de Jane et de certaines paroles
-qui lui échappèrent, qu'elle songeait à tout cela.
-
-Elle avait goûté la science, puis l'amour. De l'amour elle avait été
-emportée dans les orages du pouvoir, des déchirements domestiques
-et des luttes civiles. Elle avait bu la coupe jusqu'à la dernière
-amertume. Il lui en était resté une soif du ciel.
-
-Son mal le plus aigu lui était venu de Guildford. Elle lui pardonna,
-mais elle souffrit d'avoir senti le nectar changé en lie par lui. Elle
-se tourna d'un élan plus austère vers les choses éternelles. Le toit
-de maître Partridge lui fut meilleur qu'un palais. Elle se retrempa
-sous ces voûtes lugubres dans la contemplation de Dieu. Elle y relut
-soit à la lumière terne des lucarnes, soit à la clarté plus vive d'une
-lampe, les homélies de Cranmer, les lettres maternelles de Catherine
-Parr, un catéchisme d'Aylmer, l'évangile de saint Jean, et plusieurs
-traités de Bullinger, spécialement: l'_Examen pour les accusés devant
-les inquisiteurs_; l'_Instruction sur les sacrements_; l'_Abrégé de la
-doctrine chrétienne_; et le volume intitulé: _De summo gaudio et de
-summo luctu extremæ diei_. Jane relut encore Platon. Elle ajoutait de
-la grâce aux réformateurs. Elle communiquait de l'ardeur au philosophe
-grec et achevait, pour ainsi parler, le Phédon en le passionnant.
-
-Si le nom de Jane Grey signifie un sentiment, c'est l'amour: s'il
-signifie une idée, c'est l'immortalité, c'est-à-dire l'amour prolongé
-dans l'infini. Jane appartenait à ce groupe de l'humanité dont la
-grande originalité est l'âme. Or l'âme, étant esprit et cœur, est douée
-de cette faculté double de comprendre et d'aimer simultanément un Dieu
-vivant qui la saisisse, par l'intuition d'une perfection substantielle,
-de la vérité et de l'amour, ce qui est tout l'homme, ce qui est tout
-Dieu.
-
-Ayons seulement, comme Jane Grey, une âme pour comprendre non moins
-que pour aimer, et tout ira de soi. Nos rapports étant établis avec la
-substance, l'essaim des idées jaillira de ce contact. La grande cause,
-Dieu, sera en nous notre centre et notre fond. Par elle, nous aurons
-trouvé l'immortalité. Car la vérité et l'amour étant nos deux lois et
-ce monde ne les contenant pas entièrement, comment y adhérerions-nous,
-si ce n'est dans un monde meilleur où la supériorité, qui est aux
-bourreaux ici-bas, sera aux victimes?
-
-Cette souveraine _essence_ dont parle Socrate et dont nous nous
-approchions par la vie, nous nous en approcherons d'autant plus par la
-mort et nous en jouirons d'autant plus par l'immortalité. Il y a de la
-substance dans toute pensée, dans toute parole, dans toute minute, dans
-toute seconde de nous sur cette terre, il y en aura davantage après
-le trépas. Pourquoi donc serions-nous tristes avant le billot? Nous
-remontons à notre cause, à notre Dieu; nous allons du gui au chêne, de
-nous à celui qui est et en qui nous sommes.
-
-Voilà ce que Socrate en philosophe, et Bullinger et les réformateurs
-en théologiens, insinuaient à l'oreille de Jane Grey. Elle écoutait
-sans se lasser jamais. Platonicienne et chrétienne, l'immortalité
-était son idéal. Qu'on la juge à cette mesure; qu'on l'admire pour sa
-beauté, pour son génie, pour son courage, qu'on l'admire pour sa foi en
-l'immortalité.
-
-Cette foi est la marque des plus grandes âmes. Dieu a mêlé quelques
-ténèbres à l'immortalité, afin que l'homme ne cédât pas au suicide et
-ne fût pas tenté, trop tôt, de s'élancer dans le monde futur. Mais
-combien le rayon intérieur dissipe ces ténèbres quand on regarde à sa
-splendeur!
-
-L'immortalité est l'instinct de tous les peuples, de tous les siècles,
-de tous les hommes. Elle est la récompense de la vie, du devoir,
-du sacrifice, du martyre. Elle est le sens de l'amour, son désir
-inextinguible. Elle nous élève vers tous ceux que nous avons perdus et
-qu'elle nous rendra. Elle nous améliore, nous moralise. Elle est le but
-immatériel vers lequel il est doux et noble de graviter avec confiance.
-En croyant à l'immortalité, je ne m'égare pas, je suis ma route;
-je marche, je vole à ma patrie divine où m'attendent mes ancêtres,
-mes amis et le Dieu de tous les espaces comme de tous les temps.
-L'immortalité est l'étoile de notre nuit, le phare de notre tempête, le
-port de notre traversée.
-
-Jane Grey était toute à cette contemplation, lorsque Feckenham, dépêché
-de Saint-James, aborda la prisonnière dans la loge de maître Partridge.
-
-Il paraissait affligé et Jane eut un pressentiment de mort. Feckenham
-apprit à la princesse la conspiration de Wyatt, la défaite des
-conjurés, la complicité du duc de Suffolk qui allait être réintégré
-à la Tour, le surlendemain 10 février. Le confesseur de Marie Tudor
-ajouta qu'il n'y avait pas une minute à négliger. Il annonça enfin que
-l'exécution de la sentence prononcée, le 3 novembre 1553, contre lady
-Jane et lord Guildford était résolue et que tout serait accompli dans
-vingt-quatre heures.
-
-«Ah! répondit Jane, je ne connaissais pas cette seconde conspiration;
-je ne connaissais pas non plus la première, mais, en m'y associant par
-dévouement, j'ai été coupable. Je mérite d'être frappée.»
-
-Touché d'une si grande infortune si généreusement supportée, Feckenham
-exhorta la princesse à se faire catholique.
-
-«C'est le salut, dit-il, et c'est la vie que je vous offre: car si vous
-vous convertissez, la reine vous restituera liberté, rang et biens.»
-
-Jane était calviniste à la manière d'Édouard VI. Elle répliqua sans
-emphase et sans hésitation, en personne prête à tout, qu'elle craignait
-moins la hache que l'apostasie. Feckenham approfondit la question
-capitale entre eux: la présence réelle dans l'Eucharistie. Comme
-il lui répétait le texte évangélique, elle ne l'éluda point, donna
-son explication et ne fut pas entamée. Alors Feckenham la quitta,
-retourna à Saint-James, obtint un sursis de trois jours et regagna la
-forteresse. Il avertit Jane de ce qu'il avait fait.
-
-«Je suis reconnaissante de votre intention, lui dit-elle, mais je
-n'en suis pas heureuse. J'en suis plutôt contrariée. Le poids du sort
-m'accable et j'ai hâte d'aller à mon Dieu.»
-
-D'autres docteurs catholiques furent adjoints par Marie Tudor à
-Feckenham. Ils échouèrent tous.
-
-L'un d'eux essayant d'effrayer Jane par la proximité du sépulcre:
-
-«J'ai toujours vu, reprit-elle, le billot derrière la couronne.»
-
-A ceux qui se contentèrent de raisonner, elle répondit avec
-bienveillance. Son intelligence était vaste, son instruction solide,
-son éloquence entraînante. Elle trouva même une logique plus pressante,
-une langue plus persuasive qu'à l'ordinaire. Elle souhaita pourtant de
-ne plus discuter.
-
-«J'ai consacré ma jeunesse à former ma conviction, dit-elle d'un grand
-cœur; ce n'est pas le moment d'argumenter, c'est le moment de prier.»
-
-Feckenham se retira respectueusement avec ses collègues. Le confesseur
-de Marie, je le constate ici à sa gloire, ne craignit pas de louer
-Jane; il parla d'elle en chevalier sous sa robe de prêtre, plutôt
-que de taire en courtisan la politesse, la fermeté et les talents de
-l'illustre captive.
-
-Seule dans sa lugubre cellule, Jane se retrancha en Dieu.
-
-Elle n'adressa aucun message à sa mère qui ne s'en serait pas souciée.
-La duchesse de Suffolk était vaine comme la vanité. D'une beauté rare,
-elle n'était occupée qu'à se parer et qu'à se regarder dans un de ces
-petits miroirs de Venise alors à la mode parmi les princesses, à cause
-de leur agrément et de leur attrayante nouveauté. Quand la duchesse
-n'est pas peinte avec son miroir, elle est peinte, une cravache à la
-main, fière et hautaine dans tous ses cadres. C'est la grande dame
-orgueilleuse du seizième siècle.
-
-Jane, au lieu de lui écrire, écrivit à son père. Elle savait la
-faiblesse du duc, elle redoutait de sa part une abjuration, et, tout en
-le consolant, elle s'efforçait de le prémunir.
-
-Après la conspiration de Northumberland, elle lui avait écrit:
-
- «Mon père, quoiqu'il ait plu à Dieu de se servir de vous pour
- abréger ma vie, lorsqu'il vous appartenait de la prolonger, je
- vous assure que je me soumets avec résignation.... Ainsi, mon bon
- père, je suis disposée à mourir. Cette mort peut vous paraître
- terrible, mais pour moi je considère comme très-avantageux de
- sortir de cette vallée de misère pour aspirer au trône céleste
- avec Jésus-Christ, mon Sauveur. Que le Seigneur continue à vous
- maintenir dans la foi inébranlable qu'il vous a accordée jusqu'à
- présent (s'il est permis à une fille d'écrire ainsi à son père),
- de manière qu'à la fin nous puissions nous rencontrer dans le ciel.
-
- «Je suis, jusqu'à la mort, votre fille obéissante,
-
- «Jane DUDLEY.»
-
-Après la conjuration de Wyatt, elle écrivit encore à son père, dont la
-seconde rébellion la poussait, elle et Guildford, à l'échafaud:
-
- «Mon Père,
-
- «Que le Seigneur fortifie votre grâce, puisque toutes ses
- créatures ne peuvent être fortifiées que par sa parole; et,
- quoiqu'il plaise à Dieu de vous enlever deux de vos enfants
- (elle et Guildford), je vous supplie très-humblement de croire
- qu'en échappant à cette vie périssable, ils ont conquis une vie
- immortelle. Pour moi, mon bon père, je prierai pour vous dans
- l'autre monde comme je vous ai honoré dans celui-ci.
-
- «De votre grâce, l'humble fille,
-
- «Jane DUDLEY.»
-
-Elle écrivit aussi au chapelain de son père, Harding, qui avait fait
-profession de catholicisme. Elle lui reprochait le mauvais exemple
-qu'il avait donné, et, par un blâme énergique, elle essayait de
-provoquer en lui le remords.
-
-La veille de son exécution, le 11 février, Jane fut fort agitée. Son
-père avait été ramené à la Tour le 10. Il était près d'elle et elle le
-sentait malheureux sans qu'il lui fût possible de l'encourager et de
-baiser ses cheveux blancs.
-
-Elle avait mal dormi dans la nuit du 10 au 11. Des rafales sinistres
-avaient sifflé de la Tamise et gémi par tous les corridors de la Tour.
-Une des femmes de Jane, mistress Tylney, lui ayant dit:
-
-«Avez-vous entendu cette nuit le vent dans le donjon, madame?
-
-—Oui, avait-elle répondu mélancoliquement. Il me plaisait mieux
-autrefois dans la cime des pins de Charnwood.»
-
-Elle se rasséréna pourtant peu à peu dans les effusions religieuses où
-elle était intarissable.
-
-Sur le soir, elle parcourut un Nouveau Testament grec au bout duquel il
-y avait quelques pages blanches. Ces pages l'invitaient. Elle y traça
-des lignes attendries. De ses deux sœurs lady Catherine et lady Marie,
-c'était lady Catherine qu'elle avait toujours eue en une amitié plus
-intime, et c'est à elle qu'elle transmit ce souvenir si plein de ses
-sollicitudes.
-
- «Le livre que je vous envoie, ma chère Catherine, sans être relié
- avec des ornements d'or ou avec des broderies d'un travail exquis,
- n'en est pas moins, par ce qu'il contient, plus précieux que
- les mines les plus riches de la terre; c'est, ma meilleure amie,
- le livre de la loi du Seigneur, son testament et la dernière
- volonté qu'il a léguée aux misérables pécheurs pour les conduire
- dans la voie du salut. Si vous le lisez avec attention et si
- vous suivez les excellents conseils qu'il donne, il vous mènera
- indubitablement au bonheur éternel; il vous apprendra comment il
- faut vivre et mourir; il vous apportera dès à présent une félicité
- plus grande que celle que vous eussiez obtenue par les biens de
- notre malheureux père....
-
- «Désirez avec David, ma bonne sœur, de comprendre la loi du
- Seigneur notre Dieu. Ne comptez pas sur votre jeunesse pour vivre
- de longues années: car lorsque Dieu nous appelle, les heures, les
- temps et les saisons sont semblables. Bienheureux alors ceux dont
- les lampes sont allumées; le Seigneur est aussi bien glorifié par
- la jeunesse que par la vieillesse!
-
- «Permettez-moi de vous parler encore, ma chère sœur, pour
- vous apprendre à mourir; renoncez au monde, bravez le démon,
- méprisez la chair, réjouissez-vous seulement avec le Seigneur,
- repentez-vous de vos péchés sans jamais désespérer; ayez confiance
- en votre foi sans être énorgueillie, et souhaitez, à l'exemple de
- saint Paul, d'être avec Jésus-Christ, près duquel on jouit d'une
- vie nouvelle.
-
- «Ressemblez au serviteur fidèle qui veille au milieu de la nuit;
- veillez, de peur que la mort ne vous surprenne endormie....
- Réjouissez-vous en Jésus-Christ, et puisque vous avez le nom d'une
- chrétienne, attachez-vous à ses pas; imitez votre maître, portez
- votre croix pour y déposer vos péchés et pressez-la toujours
- contre vous.
-
- «Maintenant, pour ce qui regarde ma mort, ne vous en affligez
- pas plus que moi, ma très-chère sœur: car je serai délivrée de
- ce corps corruptible pour revêtir l'incorruptibilité; je suis
- assurée qu'en échange d'une vie mortelle, j'en obtiendrai une qui
- sera immortelle et pleine de joie, faveur que je prie Dieu de
- vous accorder, selon sa bonté infinie, ainsi que celle de vivre
- dans la crainte du Seigneur et de mourir dans la véritable foi
- chrétienne. Au nom de notre Dieu, je vous exhorte à ne jamais vous
- en séparer ni par l'espérance de la vie, ni par la terreur de la
- mort; car si vous reniez sa parole.... Dieu aussi vous reniera, et
- par punition, abrégera la vie que vous auriez voulu prolonger au
- prix de votre âme; mais si, au contraire, vous vous dévouez à lui,
- il vous accordera de longs jours et vous associera à sa propre
- gloire. Que Dieu présentement me conduise à cette gloire, et vous
- ensuite, quand il lui plaira! Adieu pour la dernière fois, ma sœur
- bien-aimée, placez toute votre confiance en Dieu seul, puisque lui
- seul peut vous secourir.
-
- «Votre tendre sœur,
-
- «Jane DUDLEY.»
-
-Tout émue par cette lettre, Jane continua de monter sur les ailes de
-l'âme jusqu'aux sommets de Dieu. Elle se réfugia dans les mystères de
-ce grand Dieu, s'y plongea et s'y replongea, emportant avec elle dans
-l'infini tout fardeau mortel. Elle composa une prière admirable, où
-elle répandit les trésors de son cœur. Sa dernière nuit, la nuit du 11
-au 12 février, était écoulée à demi lorsqu'elle posa la plume. Avertie
-par mistress Tylney, elle se déshabilla et se coucha pour réparer ses
-forces et pour soutenir les fatigues du lendemain.
-
-Je connais d'Holbein, le peintre incomparable de Jane Grey et de
-presque tous mes personnages, l'esquisse d'une jeune femme étendue dans
-l'ombre d'une alcôve. Les traits ne sont qu'indiqués. Le corps souple
-repose dans une courbure indescriptible. Il est enveloppé d'un chaste
-manteau et d'une large robe dont les plis sont pudiquement ramenés sur
-les pieds immobiles.
-
-Pourquoi ce dessin, à peine formé, me rappelle-t-il Jane Grey et sa
-nuit suprême? Je ne sais, mais il me les rappelle.
-
-Cette rapide esquisse est pour moi une évocation d'un saisissement
-inexprimable. Jane, au milieu de son rêve de captive, s'y enchante des
-délices d'un monde meilleur, et son imagination religieuse lui découvre
-du fond de son cachot le ciel ouvert.
-
-Dans cette nuit où nous sommes, dans cette nuit du 11 au 12 février
-1554, qui fut la dernière de Jane Grey, la Tour de Londres, si l'on en
-croit la légende, chancela sur ses bases; les pavés et les pelouses du
-monument lugubre furent souillés d'une rosée rouge; une hache d'acier
-poli se dessina funèbrement dans les airs, au-dessus de la loge de
-maître Partridge, où Jane Grey était détenue. C'est ainsi que la
-sensibilité populaire traduisait en images l'arrêt imposé par Marie
-Tudor.
-
-Cependant Jane se réveilla toute magnanime: rien n'inspire comme
-la conscience. L'héroïque princesse eut raison de ne pas céder par
-peur aux théologiens de Marie; si elle eût fléchi, la reine, après
-l'avoir flétrie, ne l'aurait pas moins tuée. Il faut lire dans les
-papiers Granvelle (tome IV) la lettre de Simon Renard à Charles-Quint.
-L'ambassadeur approuve l'intention inébranlable de Marie et l'y
-confirmerait si la reine était indécise, mais elle ne l'est pas.
-
-Voici ce petit fragment de correspondance, qu'on n'accusera pas
-d'ambiguïté. Le diplomate est d'une netteté terrible.
-
- Londres, 8 février 1554.
-
- «Sur le commandement de la reine Marie, l'on tranche mardi la
- teste à Jane de Suffolk.
-
- «Plusieurs prisonniers ont écrit à la reine pour miséricorde: mais
- elle est déterminée de pousser ses affaires par justice et de
- incontinent leur faire couper le cou.»
-
-Voilà Marie Tudor, illuminée d'un de ces éclairs de l'histoire qui
-dissipe les erreurs autour d'un personnage, à la manière du jour
-lorsqu'il dissipe les ténèbres! Oui, voilà Marie Tudor, l'élève de
-Rome et de l'Espagne, la femme que l'on cherche encore à réhabiliter
-par un de ces paradoxes déplorables qui ne blessent pas moins l'équité
-que la vérité. Je n'appuierai pas. Je ferai remarquer seulement que si
-Feckenham, en offrant à Jane Grey la vie pour la conversion, pouvait
-être de bonne foi, Marie certes tendait un piége.
-
-Jane n'y tomba pas: l'apostasie l'épouvantait plus que la mort. Par le
-courage de sa conviction, elle ne sauva pas moins son honneur devant
-les hommes que sa droiture devant Dieu.
-
-C'était le 12 février 1554. Jane, de son lit, parla d'une voix amicale
-à ses deux compagnes, s'informa de leur santé, et leur désigna la robe,
-le bonnet, le collier, le fichu, le mouchoir, les gants et le livre
-convenables à la funèbre solennité. Ces détails de toilette furent
-préparés sous sa direction. Elle s'habilla ensuite. Sa physionomie,
-toute recueillie dans un mystère, n'avait que plus de charme; des
-lueurs d'âme en sortaient par intervalles comme d'une belle nuée.
-Quoique attentive à tout et affectueuse pour ses femmes, pour mistress
-Tylney particulièrement, on devinait qu'elle flottait dans un dialogue
-intérieur, et que sa conversation était déjà dans le ciel.
-
-Son père, le duc de Suffolk, avait été ramené à la Tour. Son mari
-allait être décapité avec elle. La reine avait d'abord décidé que
-lady Jane et lord Guildford seraient exécutés ensemble devant la
-foule. Mais les ministres ayant insisté dans le conseil sur le péril
-d'une exécution simultanée qui serait peut-être assez pathétique pour
-communiquer à la multitude une pitié séditieuse, il fut résolu que
-Guildford seul serait frappé en public.
-
-Quelques heures avant le supplice, il eut l'autorisation de demander
-à Jane une dernière entrevue. La pauvre princesse fut profondément
-bouleversée. Elle hésita, mais elle répondit bientôt que Guildford et
-elle s'aimaient trop pour s'exposer à un tel danger d'attendrissement.
-«Lui surtout, dit-elle au messager, aura besoin de tout son courage
-devant les spectateurs plus nombreux que les miens, et je ne veux
-pas l'amollir. La plus grande preuve de mon amour, je la lui donne
-aujourd'hui, qu'il le sache bien.»
-
-Lord Guildford comprit le stoïcisme de sa femme. Il s'y associa.
-«Sans cette prudence, dit-il, j'aurais pu être faible; maintenant je
-suis assuré de mourir comme il sied à un Dudley.» Il tint parole.
-Lorsque Guildford, conduit par Thomas Offleie, l'un des shérifs de
-la Cité, passa sous le pavillon de maître Partridge, la malheureuse
-Jane tressaillit au bruit des soldats, mais se ranimant dans une
-élévation religieuse, elle courut à sa fenêtre et, de là, contemplant
-le lamentable cortége de deuil, elle échangea un regard avec l'amant
-de son cœur. Lord Guildford fut fortifié par ce regard. Il ne chancela
-point dans sa marche avec Offleie jusqu'à l'Esplanade. Avant de la
-gravir, il avait reconnu quelques-uns de ses amis, entre autres sir
-Anthony Browne et sir John Throckmorton. Il leur serra la main à tous
-et parvint bravement à l'échafaud. La dignité de son attitude et sa
-présence d'esprit témoignèrent de son abnégation. Il salua le peuple,
-et, réclamant les prières de chacun, il subit sa peine en gentilhomme,
-sans forfanterie comme sans défaillance.
-
-Guildford Dudley décapité, les shérifs se rendirent auprès de sir John
-Gage, chevalier de la Jarretière et constable de la Tour. Il y avait
-une alliance entre lord Guildford et lui, ce qui empêcha peut-être
-Gage de mener Jane Grey à la place de l'exécution. C'était assez pour
-lui d'annoncer à la princesse que c'était le moment fatal et que les
-shérifs attendaient. Jane observa l'affliction empreinte sur les traits
-de sir John, qui n'avait cessé de lui prodiguer les plus affectueux
-égards. Elle lui fit un signe de tête bienveillant, comme à un loyal
-officier qu'elle dégageait de la responsabilité d'une telle mission et
-qui au contraire en était navré. Gage s'inclina et, dans sa gratitude,
-il sollicita de Jane un souvenir. La princesse prit ses tablettes, en
-déchira une page et y grava ces mots:
-
-«La justice des hommes va s'exercer sur mon corps; mais la miséricorde
-de Dieu se déploiera sur mon âme.»
-
-Elle remit le feuillet à sir John Gage et lui dit qu'elle était prête.
-
-Ce fut sir John Bridges, le lieutenant de la Tour, qui devait être le
-guide de la princesse dans le fatal trajet. Ce farouche geôlier avait
-accablé Wyatt d'objurgations; il fut tout autre pour la princesse.
-L'intrépide douceur de la prisonnière dompta en lui la rudesse du
-soldat. «Elle est plus brave qu'un capitaine,» s'écriait-il. Il
-conserva toujours pieusement un recueil de prières où la princesse
-avait tracé pour lui ces lignes:
-
- «Puisque vous avez désiré qu'une malheureuse femme écrivît dans
- un recueil si remarquable, bon lieutenant, je vous demande, comme
- amie et comme chrétienne, de ne pas vous fier à votre propre
- jugement, mais d'avoir recours à Dieu.... Vivez pour mourir,
- afin que, par la mort, vous puissiez acquérir la vie éternelle;
- souvenez-vous de Mathusalem, qui, selon l'Écriture, était l'homme
- le plus âgé qui eût existé, et qui finit cependant par mourir;
- car, d'après l'Ecclésiaste, il y a un temps pour naître et un
- temps pour mourir, et le jour de notre mort est meilleur que le
- jour de notre naissance.
-
- «Dieu m'est témoin que je suis votre
-
- «Jane DUDLEY.»
-
-Sir John Bridges n'avait jamais fait son devoir de lieutenant de la
-Tour avec autant d'aversion que dans cette mémorable circonstance.
-Après s'être concerté avec sir John Gage, il s'approcha de lady Jane,
-moins en chef militaire qu'en serviteur.
-
-L'auguste captive agréa les excuses que balbutiait Bridges et se montra
-disposée à tout. Il franchit alors la porte et s'avança le premier avec
-deux autres officiers. La prisonnière venait immédiatement, appuyée sur
-une de ses femmes, qui sanglotaient toutes deux. Ses gardes fermaient
-l'escorte. Jane arriva par de sombres corridors et de tortueux
-escaliers à la grande cour. Ni les cloches qui sonnaient, ni l'appareil
-sinistre de la forteresse, ni les postes armés, ni les licteurs féodaux
-qui la précédaient, ni la hache ni le bourreau qu'elle apercevait
-au loin ne la troublèrent un instant. Mais sa sérénité l'abandonna
-entièrement à quelque distance du gazon de la Tour où son échafaud
-était dressé. Un incident plus lugubre mille fois que cet échafaud la
-secoua soudainement comme la bise secoue une feuille. Elle rencontra
-le char ruisselant et recouvert d'un drap rouge qui ramenait à la
-chapelle de Saint-Pierre les restes mutilés de lord Guildford! Il y
-eut une courte halte que la princesse interrompit en accélérant le pas
-d'un mouvement convulsif. La voiture roula lentement vers la chapelle,
-tandis que Jane se hâtait vers la pelouse où sont maintenant les
-cailloux noirs vis-à-vis de la tour blanche. «Cher Guildford, s'écria
-Jane, je vais te rejoindre. Ce vil char ne contient que la plus infime
-partie de toi-même. La meilleure est en Dieu. Il me convie, ce grand
-Dieu, à des noces éternelles, et nul ne séparera ce qu'il aura réuni
-dans son sein.»
-
-Jane, par un puissant effort et par la certitude prompte du sépulcre,
-retrouva son calme héroïsme. Elle qui avait gravi tremblante les degrés
-du trône, elle monta en souriant les degrés de l'échafaud.
-
-Elle rassembla et concentra ses pensées. Elle accoutuma peu à peu ses
-yeux à tout ce qui l'entourait, aux tentures, à la paille du parquet,
-aux gardes, à la hache, au billot, à l'exécuteur, aux formes sinistres
-du monument féodal, enfin aux privilégiés, soit de l'aristocratie, soit
-du peuple, dont on n'avait pas déçu la curiosité. Son auditoire était
-moins vaste dans l'intérieur de la Tour que ne l'avait été celui de
-Guildford à l'Esplanade.
-
-Avant de s'adresser à cet auditoire très-redoutable, quoiqu'il ne fût
-pas tumultueux, Jane se tourna vers Bridges et lui dit: «M'est-il
-permis de parler?—Oui, madame, et à votre gré,» répondit le vétéran.
-
-Lady Jane alors affronta l'auditoire attentif.
-
-«Mylords, et vous bon peuple, ma sentence est équitable, non pas que
-j'aie usurpé l'autorité royale volontairement; mais j'ai consenti
-par entraînement à un acte coupable. En cela j'ai violé la loi et
-je mérite d'être punie par la loi. Mes juges ont présumé que j'avais
-adhéré librement. J'ai péché, il est vrai, en vivant selon les vanités
-du monde et Dieu m'inflige la mort avec justice. Je ne me plains pas;
-je remercie au contraire mon Rédempteur de m'avoir ménagé le temps
-d'expier mes fautes.»
-
-La princesse fit une pause, pressa fortement son livre de piété en
-joignant les mains et reprit à plus haute voix:
-
-«Mylords, et vous bon peuple, je vous conjure d'être mes témoins que
-je meurs en chrétienne, déclarant que j'ai la confiance d'être sauvée
-par la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, et non par mes propres
-œuvres. Et à cette heure que je suis en vie et en repentir, je vous
-supplie de prier avec moi et pour moi.»
-
-Quand elle eut ainsi déchargé sa conscience trop scrupuleuse, lady Jane
-sembla transfigurée. Elle renoua en elle-même sa prière habituelle; et
-cette prière était un chant. Elle chantait, la noble princesse, à la
-manière des cygnes qui, étant devins, selon l'antiquité, chantent dans
-l'agonie parce qu'ils savent où ils iront.
-
-Le courage de Jane Grey croissait à mesure que l'aiguille courait
-sur le cadran. Elle n'avait pas encore dix-sept ans révolus. Elle
-était belle d'un éclat de beauté matinale. Ses traits étaient d'une
-distinction exquise. Son teint avait la fleur de l'adolescence. Elle
-brûlait d'un amour légitime, elle ne doutait pas de l'immortalité.
-Elle croyait fermement que le trépas allait lui rendre pour l'éternité
-tout ce qu'elle avait aimé et perdu ici-bas. L'ardeur de ces grands
-sentiments et de ces grandes idées donnait à son visage une expression
-si radieuse, que d'après la tradition, la Tour, cette forteresse
-ténébreuse, en resplendit toute de la base au sommet.
-
-Jane ayant épuisé les préliminaires du supplice, s'agenouilla et
-récita dévotement le psaume: _Miserere nobis, Domine_. Dès qu'elle se
-fut relevée, elle refusa le secours du bourreau pour se déshabiller à
-demi et elle accorda à ce meurtrier légal le pardon qu'il sollicitait
-d'elle. La princesse, s'étant retirée un peu à l'écart, accepta l'aide
-de ses deux compagnes et dénoua sa robe, raconte un contemporain, comme
-pour aller dormir. Elle ôta ensuite ses gants, qu'elle donna avec son
-mouchoir, son collier et son fichu à mistress Tylney. Se rapprochant
-alors du bourreau, elle tendit son livre à Thomas Bridges, frère du
-lieutenant, et s'agenouilla de nouveau sur la paille fraîche dont
-l'échafaud était semé. Elle eut une minute de vertige. Ce billot,
-qui offusquait probablement sa dernière prière lui fut en horreur.
-Elle s'informa auprès de l'exécuteur s'il ne pourrait pas l'écarter un
-instant. «Non, madame, répondit l'homme, cela ne se fait pas.—Que la
-volonté de Dieu s'accomplisse donc sur moi!» dit-elle, et se bandant
-les yeux elle-même, elle dit encore en cherchant au hasard le billot:
-«Où est-il?» Quelqu'un le poussa à sa portée. Elle le toucha, dit au
-bourreau: «Dépêchez-moi vite!» et à Dieu: «Me voici, Seigneur; je
-remets mon esprit entre vos mains.» Puis elle posa humblement dans
-l'échancrure du billot son cou flexible. Le bourreau l'abattit sous
-l'acier. Les assistants, et parmi eux Antoine de Noailles, ambassadeur
-de France, furent étonnés de l'abondance de sang qui courut sur
-l'échafaud (12 février 1554).
-
-L'émotion fut profonde, mais silencieuse. Un mot, un geste, un soupir,
-eussent été notés comme des attentats. L'effroi étouffa dans les
-poitrines la douleur universelle.
-
-Sur le soir, le corps de la princesse, transporté aussi dans un char
-à la chapelle de Saint-Pierre, fut descendu près de celui de lord
-Guildford, au fond d'un tragique caveau nuptial, tandis que les deux
-âmes nageaient ensemble parmi les étoiles du ciel de Dieu.
-
-Onze jours après, le duc de Suffolk, père de Jane Grey, puis
-successivement lord Thomas Grey, son oncle, sir Thomas Wyatt et
-un grand nombre de leurs partisans furent exécutés. Mais tous ces
-supplices ne consternèrent pas autant l'Europe que le supplice de Jane.
-
-Ce ne fut qu'un cri dans toutes les cours.
-
-La duchesse de Vendôme pleura entre le fauteuil de son père Henri
-d'Albret et le berceau de son fils Henri IV. La duchesse de
-Valentinois, Diane de Poitiers, ne fut pas moins attendrie. Elle
-écrivit à Mme de Montaigu une lettre que le premier j'ai publiée dans
-l'Histoire de Marie Stuart et qui manifeste dans Diane le don du
-style autant que le don des larmes. «Madame, dit-elle, l'on me vient
-d'apporter la relation de la pauvre jeune reine Jane, et ne me suis pu
-empescher de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à
-ce supplice. Jamais fut-il si accomplie princesse? Hélas! voyez ce que
-c'est souvent de monter au dernier degré, qui ferait croire que l'abîme
-est en haut.»
-
-La France, l'Allemagne, la Suisse s'indignèrent; l'Angleterre, livrée
-à la réaction espagnole et catholique, gémit. Les juges de Jane Grey
-subirent toutes les tortures mystérieuses de la conscience. Morgan,
-qui les avait présidés, revoyait nuit et jour le fantôme sanglant de
-la princesse. Il expira sous cette vision obstinée, dans un désespoir
-entrecoupé de folie.
-
-Jane n'eut pas le temps, mais elle aurait eu l'intelligence et
-la volonté de fonder l'Angleterre en lui donnant pour loi le
-protestantisme, pour politique le gouvernement parlementaire, pour
-carrière immense l'industrie, pour messagère et pour sauvegarde la
-marine, une marine ailée et armée sur toutes les mers, une marine
-supérieure elle seule aux marines du monde entier! Ce sera l'œuvre
-d'Élisabeth. Moins femme que Jane Grey, d'une nature moins féconde et
-moins noble, Élisabeth eut pour compensation la fortune, qui suffira
-à faire d'elle la plus grande reine et même le plus grand roi de
-l'Angleterre.
-
-Jane, elle, n'appartient pas uniquement à son île: par la variété de
-ses prestiges, par la jeunesse, par la grâce, par la science, par
-la beauté, par les revers, par la tendresse, par les hautes faveurs
-et par les tragiques retours du sort, elle appartient à l'humanité
-tout entière. Elle reporte l'imagination à ces jeunes têtes sur qui
-s'amoncelèrent les espérances et qui tombèrent prématurément. Drusus,
-Marcellus, Germanicus et ce fils de Vespasien, les délices trop rapides
-des peuples: voilà ce que Jane Grey rappelle invinciblement. Aussi,
-comment ne pas s'écrier avec Aylmer, lorsqu'il apprit l'affreux
-supplice: «Joanna, breves «et infaustos «_generis humani_» amores!»
-Jane, les courtes et malheureuses amours du genre humain!
-
-Tel est, ciselé d'avance par Tacite lui-même, le cadre antique où
-brillera désormais et à toujours la figure immortelle de Jane Grey.
-
-Le sang de cette princesse a rejailli sur Marie Tudor, qui en est
-demeurée plus hideuse dans tous les siècles. Ce n'est que justice.
-Marie Tudor, qui tua sa cousine comme hérétique et comme séditieuse,
-avait défendu de prier pour Henri VIII son père, sous prétexte qu'il
-était schismatique. Voilà ses sentiments de famille. Elle qui fit
-trancher tant de têtes échappa au talion: elle ne fut pas décapitée.
-Mais le châtiment la visita par des voies indirectes. Elle ne fut
-pas mère. Épouse et reine, elle fut méprisée et abhorrée. Délaissée,
-presque répudiée, les exécutions des bourreaux furent ses seuls et
-amers plaisirs. Son unique théâtre était la Tour de Londres, Cirque
-odieux des Tudors, Colisée gothique dont la hache fut la bête féroce
-infatigable et insatiable. Dédaignée de Philippe II, Marie régna
-vieille fille plutôt que femme, dans la fête des supplices et dans les
-tourments de sa couche vide. Elle ne fut aimée de personne.
-
-Lady Jane Grey, au contraire, fut adorée. Elle reçoit une sorte de
-culte à plus d'un foyer de son île et du monde. Ses portraits sous les
-cottages, ses statues au milieu des parcs, multiplient son souvenir
-et le conservent, comme je voudrais l'avoir sculpté ici, dans sa
-blancheur inviolée. Nulle mort ne surpassa en grandeur la mort de cette
-princesse; nulle vie n'égala sa vie en pureté, en poésie, en droiture,
-en élévation intellectuelle et morale.
-
-Jane Grey représenta, dans la Renaissance, par un doux génie et une
-intime vertu le protestantisme et la philosophie. Elle fut une muse
-aristocratique, chrétienne et platonicienne, avant d'être une sainte du
-martyre. Elle montra, aussi bien qu'un sage, quelle chose fortifiante
-est la foi en Dieu, à l'heure suprême, et comment le spiritualisme peut
-faire d'un billot un bon chevet pour mourir.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-DOCUMENTS
-
-
-
-
-DOCUMENTS FIGURÉS.
-
-
-—Tableaux d'Holbein à Windsor, à Hampton-Court, partout en Angleterre.
-Notre Louvre ne possède que huit toiles parmi lesquelles: les portraits
-d'Anne de Clèves, de Thomas Morus, de Guillaume Warham et d'Érasme.
-
-Hans Holbein est né à Ausbourg et non à Bâle, en 1498. Il est mort à
-Londres, en 1554, la même année que Jane Grey.
-
-Il ne faut pas confondre ce grand artiste avec ses frères Sigismond et
-Ambros, ni avec son père, trois peintres médiocres.
-
-Hans à lui seul est un musée. Il a reproduit tous les personnages
-principaux des quatre règnes auxquels j'ai touché. Il était le grand
-peintre de la cour, le peintre à la mode. Toute l'aristocratie venait
-à lui. Il ne refusait personne et traçait rapidement l'esquisse des
-figures au crayon rouge ou à l'huile. Ses élèves copiaient ces figures
-et les achevaient; d'autres aussi que ses élèves s'en mêlèrent,
-ajoutant les accessoires, le costume, les parures. Ce n'était plus
-Holbein et cependant ce l'était au fond.
-
-Tels sont les modèles divers qu'a reproduits Bartolozzi. Ils remontent
-tous ou presque tous à Holbein. Bartolozzi était un graveur laborieux.
-Né à Venise en 1725, il s'établit près de Londres en 1764, et il
-mourut dans la grande capitale, en 1819, à quatre-vingt-quatorze ans.
-Je connais de lui soixante et quinze figures qui laissent beaucoup à
-désirer au point de vue de l'art,—mais au point de vue historique,
-elles sont d'un prix inestimable; car ce sont des figures vraies, des
-portraits authentiques.
-
-De toutes les collections que j'ai consultées pour cette histoire,
-la plus précieuse est celle qui se compose des esquisses primitives
-d'Holbein au crayon de couleur. Ces esquisses qu'il avait gardées
-passèrent, longtemps après sa mort, à M. le marquis de Liancourt. Un
-collectionneur couronné, Charles Ier, eut le bonheur de les obtenir du
-marquis. Il les échangea avec lord Pembroke contre le saint Michel de
-Raphaël. Plus tard, le comte d'Arundel les acquit de lord Pembroke, et,
-à la mort du comte d'Arundel, ils furent définitivement achetés par le
-gouvernement.
-
-George III les fit relier en deux beaux volumes de maroquin, les plus
-curieux peut-être de Windsor, où je les ai feuilletés, et que le prince
-Albert comptait avec orgueil parmi les chefs-d'œuvre du palais.
-
-Ces deux volumes renferment quatre-vingt-sept portraits, entre autres
-ceux de Jeanne Seymour, d'Edouard VI, d'Anne Boleyn, de Catherine
-Howard, du duc et de la duchesse de Suffolk, de la marquise de Dorset,
-de Thomas Morus, de Thomas Wyatt, de lady Audley et de lady Butts.
-
-—M. Fourniols, alors à Londres et maintenant à New York York, m'a
-introduit dans sa galerie où j'ai pu admirer les portraits de Henri
-VIII, de Jane Grey et de Catherine Parr. M. Gigoux et M. Alfred
-Dumesnil m'ont ouvert aussi leurs cartons avec une complaisance
-inépuisable. Je les prie de recevoir ici l'expression de ma
-reconnaissance.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-DOCUMENTS ÉCRITS.
-
-
-—Les actes publics d'Angleterre recueillis par Thomas Rymer. (Tomes
-XIII, XIV, XV.)
-
-—Art de vérifier les dates par un religieux de la congrégation de
-Saint-Maur. (In-fol.)
-
-—Histoire du règne de Henri VII traduite du latin de messire François
-Bacon.
-
-—Bayle, Dictionnaire historique. (In-fol.)
-
-—Du Bellay, seigneur de Langey, Mémoires.
-
-—Brantôme, les Vies des Hommes illustres et grands capitaines.
-
-—Bossuet, Histoire des Variations.
-
-—Burnet, Histoire de la Réforme de l'Église en Angleterre. Traduction
-de M. de Rosemond.
-
-—Le Grand, Histoire du divorce de Henri VIII.
-
-—Cavendish, the Negociations of Thomas Wolsey, the great cardinal of
-England, containing the life and death. (1 vol. in-4.)
-
-—Erasmi Epistolæ.
-
-—Les dix-sept lettres de Henri VIII à sa maîtresse. Ces lettres, volées
-dans la cassette d'Anne Boleyn, furent envoyées à Rome où elles sont
-encore, dans la bibliothèque du Vatican.
-
-—Gaillard, Histoire de François Ier.
-
-—Godwin, Annales des choses les plus mémorables arrivées tant en
-Angleterre qu'ailleurs, sous les règnes de Henri VIII, d'Édouard VI et
-de Marie, traduites par le sieur de Loigny.
-
-—Gueudeville, Abrégé de la vie de Thomas Morus.
-
-—Heylin, the History of the Reformation of the church of England.
-
-—Histoires de France de Daniel, Mezeray, Anquetil, Sismondi,
-Martin.—Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.—Guizot,
-H. de la civilisation en Europe.
-
-—Histoires d'Angleterre de Rapin de Thoyras, de Hume, du docteur
-Lingard.
-
-—Journals of the House of lords beginning anno primo Henrici octavi.
-(Grand in-fol.)
-
-—Le père d'Orléans, Histoire des Révolutions d'Angleterre.
-
-—Papiers Granvelle.
-
-—Roscoë, Vie et Pontificat de Léon X.
-
-—Strickland's (miss Agnes) Lives of the Queens of England.
-
-—Strype's (John) Ecclesiastical Memorials relating chiefly to Religion
-and the Reformation of it.
-
-—Strype's (John) Memorials of the most reverend Father in God, Thomas
-Cranmer.
-
-—De Thou, Histoire universelle.
-
-—Turner (Sharon) the History of the Reign of Henri the VIII.—The
-History of the Reigns of Edward the VI, Mary and Élisabeth.
-
-—Fragments littéraires de lady Jane Grey, traduits en français et
-précédés d'une Notice par Édouard Frère. Nous avons presque adopté
-cette version pour les trois lettres à Bullinger.
-
-—J. M. Audin, Histoire de Henri VIII.
-
-—Ascham (Roger): Epistolæ.
-
-—Fox (Jean), de Joanna Graia, filia ducis Suffolcensis.
-
-—Holinshed, Chronicles of England, Scotland and Ireland.
-
-—Noailles, Ambassades en Angleterre.
-
-—Gauthier de Costes, seigneur de la Calprenède, Jeanne d'Angleterre,
-tragédie.
-
-—Nicholas Rowe, Lady Jane Grey, tragédie.
-
-—Young (Edward), the Force of Religion.
-
-—Chalmers (Alexander), the general biographical Dictionary.
-
-—Madame de Staël, Réflexions sur le suicide.—Jane Grey, tragédie en
-cinq actes et en vers.
-
-—Bullinger, ses Œuvres.
-
-—Doin, Notice sur Jane Grey.
-
-—Harris Nicolas, the literary remains of lady Jane Grey, with a memoir
-of her live.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES.
-
-
- CHAPITRE I.
-
- Origine de cette histoire.—Visite à Bradgate.—Naissance de
- Jane Grey.—Ses ancêtres.—Marie, sœur de Henri VIII et femme
- de Louis XII, la grand'mère de Jane.—Henri VII.—Élisabeth
- d'York.—Veuve de Louis XII, Marie Tudor épouse Brandon qui
- est créé duc de Suffolk.—Ils ont une fille qu'ils unissent
- à Henri Grey, marquis de Dorset, et qui donne le jour à
- Jane Grey.—Éducation de Jane à Bradgate.—John Aylmer.—Henri
- VIII.—Esprit de rénovation au seizième siècle.—Noces de Henri
- VIII et de Catherine d'Aragon, veuve d'Arthur.—Difficultés
- théologiques.—Avénement de Henri VIII.—Caractère du nouveau
- roi.—Henri et Catherine sacrés à Westminster.—Agitation du
- roi.—Il interprète son serment par une clause singulière 1
-
-
- CHAPITRE II.
-
- Le précepteur de Henri VIII, John Skelton.—Les humanistes
- d'Angleterre.—Leur faveur et leur influence.—Érasme.—Son
- portrait par Holbein.—Wolsey.—Henri VIII se déclare contre
- Luther et reçoit de Léon X le titre de _défenseur de la
- foi_.—Ambition de Wolsey.—Il console le roi des insultes
- de Luther.—Attaques de Skelton contre Wolsey et contre le
- clergé.—Henri, tout en les blâmant, s'amuse des satires du
- poëte.—Anne Boleyn.—Son séjour en France.—Son retour en
- Angleterre.—Sa beauté, sa grâce, son esprit.—Elle devient
- fille d'honneur de Catherine d'Aragon.—Elle est aimée de lord
- Percy et l'aime.—Portrait d'Anne.—Lord Percy épouse Marie
- Talbot.—Anne quitte la cour.—Elle y revient.—Amour croissant
- de Henri VIII.—Diplomatie d'Anne Boleyn.—Le roi la veut pour
- femme légitime.—Plan de divorce.—Négociation avec la cour de
- Rome.—Wolsey nommé légat.—Clément VII désigne un second légat,
- le cardinal Campeggio.—Système de temporisation entre les
- légats et le pape contre Henri VIII 27
-
-
-
- CHAPITRE III.
-
- La peste en Angleterre sous le nom de _suette_.—Relation
- du cardinal du Bellay.—Situation de la cour pendant la
- suette.—Henri VIII.—Anne Boleyn.—Wolsey.—Lettres, courriers
- du roi.—Visite de Henri à sa maîtresse (sept. 1528).—Le
- roi plus amoureux que jamais après le fléau.—Il poursuit
- son divorce.—Campeggio à Londres et Clément VII à Rome se
- jouent de Henri VIII.—Wolsey cherche vainement à concilier
- l'inconciliable.—Procès du divorce à Blakfriars.—Entrevue
- des légats et de Catherine d'Aragon à Bridewell.—La reine
- leur apprend son appel au pape.—Fureur de Henri VIII.—Traité
- de Clément VII et de Charles-Quint.—Voyage de Henri à
- Grafton.—Commencement des disgrâces de Wolsey.—Le docteur
- Cranmer à Waltham-Abbey.—Il trouve la solution des difficultés
- du roi.—Henri le confie au vicomte de Rochefort, père d'Anne
- Boleyn.—Cranmer conspire théologiquement contre la reine et
- contre le pape 55
-
-
- CHAPITRE IV.
-
- Wolsey se sépare à Londres de Campeggio, son collègue.—Le
- légat romain fouillé à Douvres et insulté par la
- police.—Wolsey accusé devant le parlement et
- absous.—Malgré son acquittement, le cardinal
- découragé, déchu.—Le roi le dépouille peu à peu,
- lui donne et lui retire l'espérance.—William
- Cavendish.—Patch.—Norris.—Russel.—Butts.—Wolsey à Esher, à
- Richmond, à Peterborough, à Newark, à Cawood.—Le _Minster_
- d'York.—Wolsey arrêté à Cawood par le comte de Northumberland
- et sir Walter Walsh.—Il est conduit à Sheffield.—Kingston,
- le constable de la Tour, joint le cardinal à Sheffield et
- l'escorte avec vingt-quatre gardes jusqu'à l'abbaye de
- Leicester.—Cette abbaye, voisine de Bradgate, le château des
- Grey.—Maladie de Wolsey.—Sa mort.—Sa légende.—Bonté du marquis
- de Dorset.—Douleur énigmatique du roi.—Thomas Morus.—Suffolk,
- Norfolk.—Lady Anne Boleyn, Clément VII, Henri VIII, Catherine
- d'Aragon, Charles-Quint.—Cranmer et son livre.—Ambassade du
- père de lady Anne auprès du pape et de l'empereur.—Thomas
- Cromwell et la question du divorce.—Le clergé et le Parlement
- cèdent.—Henri VIII relègue Catherine d'Aragon à Ampthill.—Anne
- Boleyn installée à sa place 89
-
-
- CHAPITRE V.
-
- Diplomatie d'Anne Boleyn.—Elle supplante Wolsey et Catherine
- d'Aragon.—L'orthodoxie décline en Angleterre.—Thomas Cromwell
- vient en aide à Henri VIII.—Morus donne sa démission de
- chancelier.—Audley le remplace.—Anne Boleyn, pairesse du
- royaume, marquise de Pembroke.—Elle décide l'ambassadeur de
- France, le cardinal Jean du Bellay, à solliciter entre les
- deux rois, soit à Boulogne, soit à Calais, un rendez-vous
- où seraient la marquise de Pembroke avec Henri VIII, la
- reine de Navarre avec François Ier.—Du Bellay échoue.—Le
- rendez-vous a lieu, mais la reine de Navarre n'y est
- pas.—Bal à Calais.—Retour en Angleterre.—Grossesse de la
- marquise de Pembroke.—Son mariage à York-Palace.—Thomas
- Cromwell, le légiste de Henri VIII.—Cranmer, archevêque
- de Cantorbéry.—Catherine d'Aragon vainement sommée de
- comparaître à Dunstable.—Arrêt qui casse son mariage.—Autre
- arrêt qui valide le mariage de la marquise de Pembroke avec
- Henri VIII.—Le couronnement.—Notification des sentences
- à Catherine.—La nouvelle reine accouche à Greenwich
- d'Élisabeth.—Excommunication.—Henri VIII.—L'archevêque de
- Cantorbéry.—Son portrait.—Le schisme 121
-
-
- CHAPITRE VI.
-
- Premières victimes du pape Henri VIII: Élisabeth Barton,
- ses instigateurs et ses complices.—La suprématie du
- roi.—Statut, serment.—Fisher et Morus.—Leur refus
- d'adhésion.—Emprisonnement de Fisher.—Son portrait.—Son
- dénûment, son courage, son exécution.—Morus à la Tour.—Sa
- gaieté avec Kingston.—Sa fermeté.—Ses extraits des
- Psaumes.—Tendresse de sa fille, Marguerite Roper.—Condamnation
- de Morus.—Ses épreuves.—Sa famille.—Son supplice.—Ses
- portraits.—Marguerite Roper recueille la tête de son
- père.—Cranmer pour la clémence, Cromwell contre.—Henri VIII
- impitoyable.—Cromwell vicaire général.—Désorganisation des
- couvents.—Confiscations.—Mort de Catherine d'Aragon.—Joie
- d'Anne Boleyn.—Amour de Henri VIII pour Jeanne Seymour.—La
- reine Anne est certaine de son malheur.—Sa jalousie.—Ses
- anxiétés 153
-
-
- CHAPITRE VII.
-
- La réforme menacée en même temps qu'Anne Boleyn.—État du
- protestantisme en Angleterre.—Rumeurs contre la reine.—La
- vicomtesse de Rochefort.—Dénonciation.—Le vicomte de
- Rochefort.—Norris, Brereton, Weston.—Mark Smeaton.—Joutes de
- Greenwich.—Explosion de Henri VIII.—La reine, prisonnière
- à Greenwich, puis à la Tour.—La vicomtesse de Rochefort
- espionne après avoir calomnié.—Lettre d'Anne à Henri.—Le
- vicomte de Rochefort, Norris, Brereton, Weston décapités.—Mark
- Smeaton pendu.—Jugement de la reine.—Incidents de la Tour.—Le
- Bourreau de Calais.—Lettre de Kingston.—Marie Wyatt.—Lettre
- de la reine.—Son exécution.—Ses juges.—L'un d'eux, son oncle
- Norfolk; l'autre, le comte de Wiltshire, son père.—Conduite
- de tous les Boleyn avec Henri VIII.—Élisabeth, solution du
- problème.—Mariage du roi et de Jeanne Seymour.—Portrait de
- Jeanne.—Portrait de Henri 185
-
-
- CHAPITRE VIII.
-
- Paul III dédaigné par Henri Tudor.—La princesse Marie
- domptée.—Jeanne Seymour et les deux filles du roi.—Acte du
- parlement sur la succession à la couronne.—La jeune reine
- console Henri VIII de la mort du duc de Richmond et de
- la révolte du Nord.—Naissance d'Édouard.—Mort de Jeanne
- Seymour.—La duchesse de Longueville, mère de Marie Stuart.—Les
- couvents.—Leurs superstitions, leurs fraudes.—Henri VIII les
- dépouille et les disperse.—Il vole jusqu'aux morts.—Thomas
- Becket.—Le roi maintient son schisme entre le pape et
- Luther.—Ce schisme, une arme terrible avec laquelle Henri
- tue à droite et à gauche.—Cranmer et la Bible.—Lambert, son
- opposition, son supplice.—Lettre de Paul III.—Le cardinal
- Reginald Polus.—Ses frères, sa mère.—Les six articles.—Courage
- de Cranmer.—Norfolk.—Gardiner.—Son portrait.—Catherine
- Howard.—Cromwell et Cranmer.—La princesse de Clèves.—Son
- portrait.—Hans Holbein.—Quatrième mariage du roi.—Les
- courtisans et les évêques.—Répudiation de la princesse de
- Clèves.—Disgrâce et exécution de Cromwell.—Amour du roi pour
- Catherine Howard.—Elle promet à son oncle, le duc de Norfolk,
- son intervention pour le pape auprès de Henri VIII 217
-
-
- CHAPITRE IX.
-
- Cinquième mariage du roi.—Catherine Howard.—Son
- portrait.—Illusion de Henri VIII.—Dénonciation de
- Lassels.—Lettre de Cranmer au roi.—Procès de la reine.—Son
- courage, sa mort.—Supplice de lady Rochefort.—Le
- catholicisme perd en Catherine Howard sa meilleure
- espérance.—Cranmer.—Affection de Henri VIII pour son
- primat.—Le roi épouse Catherine Parr, sa sixième femme.—Elle
- est calviniste.—Le danger de sa théologie avec Henri.—Comment
- elle se sauve.—Jane Grey à Bradgate.—La forêt de
- Charnwood.—Légende sur lord Thomas Grey.—Tendresse de la reine
- pour Jane.—Arrivée de la princesse à la cour.—Derniers mois
- de Henri VIII.—Le comte de Surrey.—Son portrait.—Prison de
- Norfolk.—Mort du roi et délivrance du duc.—Henri VIII 249
-
-
- CHAPITRE X.
-
- Testament de Henri VIII.—Les deux conseils.—Édouard VI est
- proclamé roi.—Le comte de Hertford fait protecteur, puis duc
- de Somerset.—Jalousie de son frère Thomas Seymour.—Dudley,
- vicomte de Lisle, comte de Warwick.—François Ier attristé
- de la mort de Henri VIII.—Prospérité de la Réforme en
- Angleterre.—Cranmer, défenseur du schisme, est favorable à
- l'hérésie.—Ambition du comte de Warwick.—Caractères du duc
- de Somerset et de Thomas Seymour.—Leurs portraits.—Leurs
- dissensions.—Thomas Seymour aime la princesse Élisabeth.—Il
- épouse Catherine Parr, veuve de Henri VIII.—Jane Grey et
- Élisabeth sous le toit de la reine douairière.—Amours de
- Thomas Seymour et d'Élisabeth.—La reine se sépare de la
- princesse.—Mort de Catherine Parr.—Thomas Seymour veut la
- main d'Élisabeth.—Il désire marier Jane Grey avec Édouard
- VI.—Il complote contre Somerset.—Il est arrêté.—Sa prison.—Sa
- mort.—Chagrin d'Édouard VI et de Jane Grey.—Douleur
- d'Élisabeth.—Vers de Harrington.—Impopularité du duc de
- Somerset.—Sa déchéance.—Cranmer et les anabaptistes.—Le duc
- de Somerset se relève.—Le comte de Warwick le précipite
- de nouveau.—Artifices de Warwick.—Il est créé duc de
- Northumberland.—Procès de Somerset.—Son supplice.—Influence
- fatale de sa femme.—Le duc de Northumberland remplace les deux
- Seymour auprès d'Édouard VI.—Il est plus roi que le roi 277
-
-
- CHAPITRE XI.
-
- La cour d'Édouard VI.—Influence de Cranmer.—Les réformateurs
- d'Allemagne favorisés.—Les jeunes seigneurs et les jeunes
- filles de la plus haute aristocratie très-adonnés aux
- lettres.—Les ladies Somerset.—Mildred Cecil.—Mistress
- Clark.—Lady Vaughan.—La comtesse de Pembrocke.—La princesse
- Élisabeth.—Lady Jane Grey.—Amitié du roi pour Jane qui protége
- Élisabeth.—La princesse Marie.—Cassette de Jane Grey.—La
- Bible et Platon.—Les dialogues.—La Renaissance.—Souvenirs
- personnels.—Les philosophes.—Les réformateurs.—Jane païenne
- et chrétienne.—Ses habitudes.—Ses parents et Aylmer.—Deux
- récits.—Le Phédon.—Attractions multiples de Jane Grey 311
-
-
- CHAPITRE XII.
-
- Lady Jane Grey pendant l'année 1551.—Sa grâce avec les
- seigneurs, son érudition avec les humanistes.—Ardeur
- de Jane pour l'étude.—Aylmer.—Sadder.—Bucer, Vermigli,
- leurs portraits.—Par ces deux réformateurs Jane connaît
- Bullinger.—Elle fait amitié avec lui.—Les trois lettres
- de la princesse au réformateur, conservées dans la
- bibliothèque de Zurich.—Bullinger.—Sa doctrine, sa vie,
- ses correspondances.—Quel pouvait être le lien entre Jane
- Grey et Bullinger? la théologie.—Missions du pasteur de
- Zurich à travers la Suisse.—Son influence sur Jane Grey.—Son
- portrait.—Une remarque d'Aylmer.—L'étude ne suffit plus à Jane
- Grey 341
-
-
- CHAPITRE XIII.
-
- Les parents de Jane Grey plus tendres pour elle.—Visite des
- Dudley à Bradgate, en 1552.—Jane détestée de la princesse
- Marie et enviée de la princesse Élisabeth.—Édouard VI
- épris fraternellement.—Portrait de ce prince.—Portraits
- des Dudley.—Jane passe insensiblement de la science à
- l'amour.—Charme profond de Jane.—Son portrait.—Le duc de
- Northumberland (mai 1553) unit Jane à Guildford.—Maladie
- d'Édouard VI.—Le duc de Northumberland lui suggère un
- testament en faveur de Jane Grey.—Mort du Roi.—Douleur de
- Jane contrainte par ses proches à régner.—Elle s'installe à
- la Tour.—Elle y gouverne neuf jours.—Northumberland essaye
- de combattre.—Il reconnaît Marie.—Il est arrêté.—Jane se
- décharge du pouvoir comme d'un fardeau.—Ses partisans, son
- père, son mari emprisonnés comme elle.—La reine Marie et la
- princesse Élisabeth à cheval se rendent à la Tour.—Leurs
- portraits.—Northumberland décapité.—Son caractère, son
- administration, ses intrigues.—Jane Grey reléguée à la Tour,
- loin de l'appartement des reines dans le réduit de maître
- Partridge 375
-
-
- CHAPITRE XIV.
-
- La reine Marie se propose d'épouser le prince d'Espagne
- qui plaît à son imagination.—Malgré l'opposition de
- l'Angleterre, elle le choisit.—Conspirations.—Pierre
- Carew.—De Wyatt.—Le duc de Suffolk.—Noces de la reine et de
- Philippe.—Gardiner.—Victimes de Marie.—La plus illustre, Jane
- Grey.—Visite de Feckenham à la Tour.—Il ne peut convertir
- Jane au catholicisme.—Loin de l'insulter, il la respecte
- et la loue.—Jane dans la loge de maître Partridge.—Ses
- sentiments, ses lectures.—Sa foi en Dieu et en l'immortalité
- de l'âme.—Lettres de Jane Grey à son père, à Harding, à sa
- sœur Catherine.—Nuit du 11 au 12 février 1554.—Mistress
- Tylney.—Holbein.—Légende sur la Tour.—12 février.—Jane
- s'habille avec soin.—Elle refuse de voir Guildford.—Elle
- craint de l'amollir et de s'amollir elle-même.—Guildford
- l'approuve et meurt bien.—Jane est conduite au supplice.—Elle
- rencontre la charrette qui ramène les restes sanglants de
- Guildford.—Son trouble.—Son courage.—Son refuge en Dieu.—Sir
- John Bridges.—Discours de Jane.—Son horreur soudaine du
- billot.—Sa mort.—Indignation de l'Europe.—Pleurs de la
- duchesse de Vendôme.—Lettre de Diane de Poitiers.—La reine
- Marie odieuse sur son trône.—Jane Grey admirable sur son
- échafaud 411
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-Paris.—Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9.
-
-
-
-
- ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐
- │ Note de transcription: │
- │ │
- │ Les mots en italiques sont _soulignés_. │
- │ │
- │ Corrections: │
- │ Page 51, Volsey ―――> Wolsey. "... et aux agents de Wolsey." │
- │ Pages 55, 456, Blakfriars and 68, Blak-Friars ――> Blackfriars. │
- │ Page 259, condescent ―――> condescend. "S'il condescend │
- │ à vos avances...." │
- │ Page 332, Charnvood ―――> Charnwood. "... dans la forêt de │
- │ Charnwood...." │
- │ │
- │ Variante non corrigée: Antony et Anthony. │
- └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Histoire de Jane Grey, by Jean Marie Dargaud
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE JANE GREY ***
-
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