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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - - - -Title: Histoire de Jane Grey - -Author: Jean Marie Dargaud - -Release Date: November 20, 2015 [EBook #50513] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE JANE GREY *** - - - - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - - - - - - - - - ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐ - │ Note de transcription: │ - │ │ - │ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │ - │ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │ - │ conservée et n'ont pas été harmonisées. │ - │ │ - │ Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre. │ - └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘ - - - - - HISTOIRE - - DE - - JANE GREY - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - - UNE PROMENADE A CLUNY, in-8o. - - NOUVELLE PHASE PARLEMENTAIRE, in-18. - - HORIZON POLITIQUE DE 1844, in-8o. - - LE DUC DE BORDEAUX ET LA FRANCE, in-18. - - - TRADUCTION DES PSAUMES, in-8o. - — DE JOB, in-8o. - — DU CANTIQUE DES CANTIQUES, in-8o. - - - SOLITUDE, 1 volume in-8o. - - LA VALLÉE DE CHARMON, 1 volume in-18. - - LA FAMILLE, 1 volume in-8o. - - VOYAGE AUX ALPES, 1 volume in-18. - - VOYAGE EN DANEMARK, 1 volume in-18. - - HISTOIRE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE, 4 volumes in-18. - HISTOIRE DE MARIE STUART, { 2 volumes in-8o; - { 1 fort volume in-18. - - -Paris.—Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus 9. - - - - - HISTOIRE - - DE - - JANE GREY - - PAR J. M. DARGAUD - - Elle est belle, savante, modeste, et en tout, - comme dit Platon, possédée d'un Dieu. - - (_Lettre de Pierre Martyr Vermigli - à Henri Bullinger._) - - - [Illustration] - - - PARIS - - LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie - - BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N⁰ 77 - - 1863 - - - - -A - -GEORGE IRETON. - - -Vous pensez peut-être, mon cher Ireton, que je vous écris de Paris; eh -bien! non; je vous écris de la forêt des Ardennes où je viens de finir -mon _Histoire de Jane Grey_, en quelques mois de villégiature studieuse -chez une amie qui, par l'élégance des habitudes, la noblesse du cœur -et la distinction de l'esprit, est partout un centre littéraire. -N'allez pas vous imaginer toutefois qu'il n'y ait où nous sommes que -des publicistes, des métaphysiciens et des artistes. Il y a aussi -autour de notre monastère de famille et de philosophie des chasseurs -que n'aurait pas désavoués Robin-Hood. J'en connais un qui a tué de sa -main cent trente-deux sangliers parmi lesquels il a choisi les plus -sauvages têtes pour en décorer son manoir. Sous les voûtes consacrées à -saint Hubert, on voit ces têtes noires ou fauves, avec leurs blanches -défenses d'ivoire; et, dans les chenils treillissés, on entend aboyer -les meutes terribles. - -Cela me reporte naturellement aux chasses des lords du seizième siècle -et singulièrement des marquis de Dorset, les proches de Jane Grey et -vos voisins du comté de Leicester; cela ne me reporte pas moins à vous, -mon cher Ireton. Dans votre agreste maison de la forêt de Charnwood, -vous avez été mon hôte affectueux et le premier confident de ce livre: -voilà pourquoi il me plaît de vous le dédier de la forêt des Ardennes. - -Que cet hommage vous rappelle la prairie de Bradgate où nous avons erré -ensemble les pieds dans les marguerites et dans les ruines, tandis -que le soleil d'Angleterre teintait d'une lueur pâle ce paysage de -Jane Grey. «_Hic locus, hæc patria est_,» me disiez-vous avec Virgile: -«C'était là sa demeure, c'est là sa patrie.» - -Je le sentais bien, et Bradgate me toucha beaucoup, Bradgate dont -l'herbe recouvre des médailles, et où la végétation des décombres est -l'emblème de l'espérance qui ne trompe point. Nous eûmes là, près des -ormes de Charnwood, à propos de Jane Grey, un de ces sévères entretiens -métaphysiques, trop rares aujourd'hui, et qui pourtant sont le fond -de la vie humaine. Vous regardiez le gazon plein de fleurs, moi, -je regardais le ciel plein d'astres et je concluais qu'il n'y a de -Dieu que le Dieu personnel, le seul qui soit intelligence, liberté, -providence; le seul qui habite hors de nous et au dedans de nous; le -seul que l'on puisse prier; le seul avec lequel on n'est pas quitte -en disant: «le divin,» si l'on n'achève et si l'on n'ajoute: «le Dieu -vivant!» Car d'où le divin s'épancherait-il, si ce n'est du Dieu vivant -et d'où les sources idéales s'échapperaient-elles, si ce n'est encore -du Dieu vivant en nous? Ce Dieu vivant n'anéantit rien de ce qu'il a -enfanté une fois, ni un grain de sable, ni une personne. Le grain de -sable se brise et persiste comme poussière; la personne se sépare et -persiste comme âme. Étant par soi, Dieu nous continue parce qu'il nous -a commencés et nous, qui sommes par lui, il nous réserve aux ascensions -et aux intimités de lui-même. Quand donc nous lui demandons de vivre -au delà du sépulcre, comment ne nous aurait-il pas exaucés d'avance, -puisque l'une de ses lois est de conserver, puisqu'il a en autorité et -en bonté plus que nous n'avons en aspiration? - -Ainsi des évidences merveilleuses nous traversèrent à Bradgate, mon -cher Ireton. Dans l'allégresse dont nous enivrait la logique de la -création et à travers les prophéties que cette logique nous déroulait, -nous affirmâmes sans hésitation le souverain Être et nos destinées -futures, sauf à nous démêler ensuite des difficultés, toutes infimes, -du raisonnement. Platon, Leibniz et Newton conversaient avec nous -entre les anciennes métairies de Jane Grey et ses arbres toujours -verts, tandis que la vieille et bruyante féodalité de Charnwood et -de Bradgate, désorientée par la civilisation, se taisait dans les -solitudes de ramée. - -C'est sans doute le génie du lieu, _genius loci_, qui m'a dicté le -livre que je vous envoie. Cette Jane Grey dont nous avons tant parlé, -je souhaite de la rendre plus vôtre en la retraçant fidèlement. -Je désire qu'elle intéresse les Anglais dont elle mérite d'être -l'héroïne; je désire particulièrement que vous soyez content de moi, -vous, mon cher Ireton, surtout si nous bien comprendre est pour nous -une raison de nous mieux aimer. - - J. M. DARGAUD. - - Boutancourt, ce 20 octobre 1862. - - - - -HISTOIRE - -DE - -JANE GREY. - - - - -CHAPITRE I. - - Origine de cette histoire.—Visite à Bradgate.—Naissance de Jane - Grey.—Ses ancêtres.—Marie, sœur de Henri VIII et femme de Louis - XII, la grand'mère de Jane.—Henri VII.—Élisabeth d'York.—Veuve - de Louis XII, Marie Tudor épouse Brandon, qui est créé duc de - Suffolk.—Ils ont une fille qu'ils unissent à Henri Grey, marquis - de Dorset, et qui donne le jour à Jane Grey.—Éducation de Jane - à Bradgate.—John Aylmer.—Henri VIII.—Esprit de rénovation au - seizième siècle.—Noces de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, - veuve d'Arthur.—Difficultés théologiques.—Avénement de Henri - VIII.—Caractère du nouveau roi.—Henri et Catherine sacrés à - Westminster.—Agitation du roi.—Il interprète son serment par une - clause singulière. - - -Les impressions involontaires de l'âme ne fécondent pas moins -l'histoire que la poésie. Le temps les assoupit au fond de la -conscience, où elles semblent ensevelies à jamais. Cependant, à des -souffles soudains et lorsqu'on les croit mortes ou du moins endormies, -elles s'éveillent comme des inspirations de ce monde mystérieux que -tout homme porte en soi. - -Dans la poésie, les impressions n'ont besoin que d'idéal; dans -l'histoire il leur faut avant tout la vérité, à laquelle on ne parvient -qu'à trois conditions: l'observation du cœur humain, l'érudition des -sources, la réflexion des effets et des causes. Le reste sera donné -par surcroît. Les détails innombrables, les récits, les portraits, -les aperçus philosophiques jailliront successivement d'une grande -impression. Sans l'impression, la science ne suffirait pas. La science -est la lumière, elle brille; l'impression est le feu, elle échauffe, -elle pénètre, elle vivifie. - -Je me souviens qu'à l'époque où je poursuivais en Angleterre les -aventures de Marie Stuart, un jour, un autre nom m'entraîna dans un -doux horizon d'innocence et de paix. Ce nom était celui de Jane Grey. - -Cette princesse, du même sang que Marie Stuart, descendait de la plus -jeune sœur de Henri VIII, comme la reine d'Écosse de la sœur aînée de -ce monarque. Toutes deux issues de Henri VII, leur aïeul au même degré, -devaient être livrées au bourreau par les filles féroces de Catherine -d'Aragon et d'Anne Boleyn. La protestante Élisabeth fit trancher la -tête de Marie Stuart dans le comté de Northampton, un quart de siècle -après que la catholique Marie Tudor avait immolé Jane Grey entre les -murs funèbres de la Tour de Londres. - -Un instant attiré par cette touchante princesse Jane, je l'avais -contemplée au milieu des perspectives de Bradgate et de Charnwood, puis -je l'avais bientôt quittée pour ressaisir les traces de Marie Stuart, -jusqu'au château de Fotheringay, jusqu'à la fosse de Peterborough, -jusqu'au caveau de Westminster. - -Maintenant, libre de l'Écosse et de la nièce des Guise, je reviens -à Jane Grey dont l'exquise adolescence renferme, sous un linceul, -un rayon de beauté, une flamme d'amour, un parfum de vertu et une -certitude d'immortalité. - -Jane naquit dans le comté de Leicester en 1537. Par les Grey, ses -ancêtres paternels, son blason se perdait, au delà de la conquête -de Guillaume, dans la nuit des blasons normands. Par ses ancêtres -maternels, elle appartenait, on le sait, à Henri VII. - -La plus jeune des filles de ce roi, la princesse Marie d'Angleterre, -qui épousa Louis XII, fut la grand'mère de Jane. - -Marie, de la complexion des Tudors, dans le sang de laquelle il y -avait une étincelle de ce brasier qui brûlait le sang de Henri VIII, -avait été comme fiancée à Charles-Quint. Destinée par la politique à -ce premier prince, la politique encore la poussa violemment dans les -bras de Louis XII, tandis que Marie était éperdûment éprise de Charles -Brandon, plus tard duc de Suffolk. - -Brandon avait une haute distinction aristocratique. Il ne charmait pas -à demi. C'était la fleur des courtisans et des lords, un homme fait -pour séduire les femmes; mais c'était là tout son génie, et il eût été -incapable de gouverner les peuples. - -Marie ne pouvait s'arracher de Londres à cause de son sentiment pour -Brandon. Vaincue cependant par l'obstination de son frère, elle partit -désespérée. Henri VIII l'accompagna jusqu'aux blanches falaises de la -dernière grève. La princesse sanglota plus haut que les flots en se -séparant des rivages d'une patrie où elle aimait follement. - -Le duc de Norfolk, qui avait avec lui Anne Boleyn, sa petite-fille, -âgée de sept ans, conduisit Marie désolée jusqu'à Abbeville. C'est dans -la cathédrale de cette cité de Picardie que fut béni le mariage de la -princesse avec le vieux roi de France, le 9 octobre 1514. - -Le lendemain, toute la suite anglaise de la reine fut congédiée, -excepté Anne Boleyn et deux autres dames de l'intimité de Marie. Elle -pleura beaucoup, l'impétueuse princesse, en subissant cette contrainte, -elle pleura surtout en disant adieu à lady Guildford, qui l'avait -élevée et qu'elle chérissait. - -Louis emmena sa jeune femme à Saint-Denis. Peu à peu les gémissements -de la reine cessèrent. Il y eut de grandes fêtes à son couronnement. -Les joutes furent magnifiques. Plusieurs Anglais, entre autres Charles -Brandon et le marquis de Dorset, qui s'y étaient rendus, se signalèrent -avec éclat. - -Le duc de Valois, qui fut depuis François Ier, connaissait la passion -de Brandon pour la reine. Craignant les assiduités de ce seigneur -auprès de Marie, il le faisait surveiller pour qu'il ne donnât pas -un héritier au trône de France. Ce n'est pas sans lutte qu'il se -dissuada lui-même par intérêt d'une entreprise galante qu'il eût tentée -par goût, tant la reine Marie était piquante et pleine d'agréments! -Dans un tournoi donné à Paris, le malicieux duc de Valois suscita à -Charles Brandon un adversaire terrible. C'était un chevalier allemand -d'une taille gigantesque, d'une force extraordinaire et d'une adresse -incomparable. Brandon, animé par la présence de la reine dont le visage -exprimait toutes les perplexités, triompha héroïquement. Marie ne put -retenir sa joie, quoique le vieux roi fût là, étendu sur un lit de -repos. - -Louis était amoureux. Il dédaigna les précautions qu'il s'était -prescrites. Il changea toutes ses habitudes: «Car où il souloit disner -à huit heures, dit un historien, il convenoit disner à midy; et où -il souloit se coucher à six heures du soir, souvent se couchoit à -minuict.» (_Chronique de Bayard._) - -Bien plus, il voyageait en cette mauvaise saison, empressé de faire à -sa jeune femme les honneurs de quelques-unes de ses résidences. Marie -visita particulièrement Vincennes, Étampes et Compiègne, d'où elle -alla, par le château de Pierrefonds, au château de la Fère, sur l'Oise. -(V. l'_Itinéraire des rois de France_, et une gravure de 1514, cart. de -M. Fourniols.) - -Bâti de 1390 à 1405, selon les ordres de Louis d'Orléans, aïeul de -Louis XII, le château de Pierrefonds était le plus pittoresque et -le plus formidable des châteaux du royaume. Encore aujourd'hui, il -domine de ses belles ruines trois forêts de cinquante lieues de -circonférence: la forêt de Compiègne, la forêt de Laigues, la forêt -de Villers-Cotterets. Il se dresse au-dessus des abbayes penchées sur -les sommets comme Saint-Pierre, ou noyées dans les profondeurs comme -Saint-Nicolas de Courson. De ses tours gothiques, il regarde son -village riant, son petit lac, les rives plus éloignées soit de l'Aisne, -soit de l'Oise, et les chênes mérovingiens de Saint-Jean-au-Bois, des -chênes incommensurables de plus de mille ans. - -La cour étant allée de Pierrefonds à la Fère, puis étant retournée à -Paris, la reine, qui avait parmi ses bijoux les portraits de son père -Henri VII, et de sa mère Élisabeth d'York, les suspendit aux parois de -sa chambre, dans le palais des Tournelles, où elle logeait. Ce fut une -occasion pour les seigneurs de faire bonne contenance de royalistes -et de sujets: car lorsque les dames anglaises de la reine, Brandon et -les lords qui venaient de l'autre côté du détroit, se moquaient un peu -de la parcimonie de Louis XII, le Père du peuple, les gentilshommes -de France raillaient en face de son portrait l'avarice bien autrement -sordide de Henri VII. «Il a la mine chiche,» disait le duc de Valois en -montrant la toile accusatrice. Le mot n'était pas noble, mais dans sa -familiarité gauloise, il était incontestable. - -Henri VII était brave et habile. Comte de Richmond, il avait vaincu -Richard III, ce scélérat difforme qui était sorti du ventre de sa mère -avec des dents toutes grandes et une mâchoire de bête féroce. Henri -semblait n'avoir conquis le trône de ce redoutable antagoniste que pour -amasser des richesses. - -Son portrait n'est pas moins parlant que l'histoire, et révélerait à -lui seul ce fondateur de dynastie. - -Henri VII, dans son cadre vermoulu, est beau, mais triste, ménager de -ses vêtements et quelque peu mesquin. D'où glisse et s'épaissit le -nuage qui obscurcit son front? de son insatiabilité. Henri a rançonné, -confisqué, pillé, volé, rapiné par la force ou par la ruse. Il a fait -grâce de la vie à des lords séditieux pour s'emparer de tous leurs -biens, meubles et immeubles. Il a emprunté à ses amis et pris à ses -ennemis tout ce qu'il a pu emprunter ou prendre. Il n'est pas encore -content. Tous ses coffres ne sont pas combles. Il a une mélancolie -d'usurier. Ses soucis d'argent lui ont retiré les joues comme un -parchemin. Des rides de convoitise sillonnent ce visage du menton aux -cheveux. Sa bouche aux lèvres minces se retranche dans des réserves -captieuses avec ses débiteurs et avec ses créanciers, avec les évêques -et avec le pape, avec son Parlement et avec son peuple. Ses yeux -inquiets s'allument à la pensée de l'or qu'il a et à la fascination de -l'or qu'il aura. Il invente des prétextes d'acquérir. Ses expédients -sont inépuisables. Sa passion inextinguible du gain est son génie. -C'est Shylock couronné. - -Élisabeth d'York était plus respectée à la cour de France que Henri -VII. Son portrait éclate en noblesse autant que celui de son époux en -cupidité. Sous son voile de dentelle, avec son collier et sa croix de -perles, sa robe d'hermine, son manteau de velours, Élisabeth est bien -la fille d'Édouard. Elle garde empreinte sur sa physionomie jeune la -majesté de sa race. Des siècles semblent enroulés autour de sa tête. La -légitimité resplendit en elle. Ses regards, effarés depuis le meurtre -de ses frères par Richard, son oncle, sont néanmoins pleins d'éclairs. -Ils étincellent d'une fierté royale, que sa bouche timide n'ose avouer: -car des roses nouées au-dessus de sa chevelure, la blanche, symbole -de son droit, fait honte à la rouge, symbole de la bâtardise et de -l'usurpation du comte de Richmond. - -Marie, femme de Louis XII, n'avait pas les scrupules de sa mère -Élisabeth. Le temps, le pape et l'esprit public, fatigué de secousses, -avaient consacré également les deux roses dans les armoiries de Henri -VIII et des Tudors. - -La reine de France était d'ailleurs assez occupée. Ses jours et ses -nuits s'écoulaient à sentir et à dissimuler sa passion pour Charles -Brandon et son dégoût pour Louis XII. - -Le malheur du roi était d'oublier trop sa vieillesse auprès de sa jeune -femme, dont l'ennui superbe, les caprices soudains, l'accent étranger, -la parure insolite et la grâce insulaire l'enivraient. Au lieu d'un -sage régime mêlé de travail, de promenade et de conversation, Louis -s'abandonnait à tous ses désirs. Il était sourd aux avertissements -des médecins. De longs épuisements succédèrent bientôt à ses courtes -ardeurs, et, comme dans la danse d'Holbein, la mort de gambade en -gambade atteignit le roi de France au bout de trois mois. - -Le duc de Valois devint François Ier, et Marie d'Angleterre ne fut plus -enchaînée à un trône odieux. Brandon, qui avait sans cesse passé et -repassé le détroit pendant cette fin d'année 1514, accourut. - -La veuve de Louis XII accueillit le brillant lord avec bonheur. Plus -amante que princesse, elle était impatiente de se dérober par de -promptes noces à une seconde immolation. Elle redoutait un nouveau -calcul politique dont elle serait la nouvelle victime. Elle voulut -cette fois céder à son cœur. Elle se jeta dans la passion comme -Guillaume dans la conquête, en brûlant ses vaisseaux. Malgré les -défenses de Henri VIII, Marie épousait Brandon deux mois après la mort -de Louis XII et prosternait avec joie sa couronne de reine devant -l'amour. - -D'abord irrité, Henri VIII pardonna aux téméraires amants qui l'avaient -bravé. Il les traita affectueusement en Angleterre. Leur mariage -accompli à Paris dès le mois de mars 1515, fut célébré publiquement à -Greenwich le 13 mai, et Brandon fut créé duc de Suffolk. La jeune reine -douairière avait emporté avec elle de la cour de France une valeur de -plus de deux cent mille écus en bagues, en peintures, en vaisselle -plate et en tapisseries. François Ier regretta beaucoup un diamant -connu sous le nom de _Miroir de Naples_ et que la duchesse de Suffolk -s'obstina résolûment à ne pas restituer.—«Eh bien, qu'elle le garde! -dit enfin François Ier; foi de gentilhomme, elle le peut, en retour -d'un joyau plus précieux qui a coûté cher au feu roi.» - -Henri VIII institua grand maître du palais le duc de Suffolk, qui fut -un favori pour son beau-frère, une idole pour sa femme en même temps -que l'arbitre de la mode et le législateur de l'étiquette. - -Le duc et la duchesse eurent une fille qui donna le jour à Jane Grey. - -Jane était entrelacée à la royauté, non-seulement par sa mère, par sa -grand'mère veuve de Louis XII, par son bisaïeul Henri VII, c'est-à-dire -par les Tudors, mais encore par les Grey. - -Avant le mariage de Henri VII avec Élisabeth d'York, les Grey avaient -fourni une reine à l'Angleterre: car la mère d'Élisabeth d'York et des -pauvres petits princes immolés dans la tour de Londres par Richard, -cette mère de douleurs était une lady Grey, veuve d'un des seigneurs de -ce nom. Elle avait épousé Édouard IV. Par ses fils du premier lit, elle -perpétua la lignée des Grey, tandis que par la fille du second lit, -après le crime de Richard III, elle légitima pour ainsi dire les Tudors. - -Henri VII n'était pas en effet l'héritier des Lancastre, l'héritier -légal du moins; il n'était que le petit-fils d'un petit-fils bâtard et -adultérin de Jean de Gand, duc de Lancastre. - -Voilà ce qu'était Henri Tudor, comte de Richmond. La rose rouge n'était -pas pure à son diadème royal, et c'est pourquoi, malgré sa victoire à -Bosworth, il se hâta d'épouser, le 8 janvier 1436, dans l'église de -Westminster, Élisabeth d'York dont la rose blanche était sans tache. - -Jane Grey était du sang de lady Grey, femme d'Édouard, par deux -ruisseaux distincts: par les enfants du premier lit, les Grey, marquis -de Dorset; et par l'enfant survivant du second lit, Élisabeth d'York. - -Cette généalogie serrée par tant de nœuds autour du trône était -une tentation permanente. Jane y résista, mais ses proches n'y -succomberont-ils pas? c'est ce que l'avenir ne dévoilera que trop. - -Ce fut au château de Bradgate que Jane vit sa première aurore. Ce vaste -et somptueux château, situé à quatre milles de Leicester, avait un parc -de trois lieues de tour qui confinait à la forêt de Charnwood. Les -grandes portes du manoir étaient ornées de têtes de cerf et les portes -des écuries de têtes de renard, trophées féodaux cloués alors à toutes -les demeures des nobles. - -La mère de Jane et son père Henry Grey, marquis de Dorset, allaient -souvent à la cour où les retenaient leur naissance, leur goût et leurs -charges. La duchesse de Suffolk était morte dès 1534, mais le duc -de Suffolk continuait ses fonctions de grand maître de la maison du -roi. Lui et son gendre, le marquis de Dorset, furent l'un et l'autre -chevaliers de la Toison d'or, du Saint-Esprit et de la Jarretière. -Dans les cérémonies, ils tenaient le premier rang. Au couronnement -des reines et au baptême des enfants de Henri VIII, le duc portait la -longue baguette blanche de sa dignité, le marquis portait le sceptre, -et la marquise éclipsait tout de son luxe. - -Pendant que les illustres et frivoles parents de Jane Grey vaquaient -à leurs intrigues et à leurs vanités, la petite Jane demeurait à -Bradgate. Après les limbes des premières années et la période des -nourrices, elle y eut un train de princesse, une gouvernante, un -précepteur, des femmes de chambre et des serviteurs nombreux. - -Le docteur John Aylmer, qui depuis sous Élisabeth fut évêque de -Londres, visitait souvent Jane. Ce fut de tous les amis qui entourèrent -soit l'enfance, soit la jeunesse de l'héritière des Dorset, l'homme -qui eut sur elle le plus d'autorité. D'un caractère très-doux, d'une -âme exaltée et mystique, d'un génie subtil, souple, insinuant, et -d'une profonde érudition, il ajoutait à tous ces dons la tendresse. -Il veillait de loin ou de près, mais toujours d'une manière décisive, -sur cette pupille de son choix et de son cœur. Jane était ravie de -sa présence, et rien ne valait pour elle soit une promenade, soit -une conversation avec le bon Aylmer. Un séjour du théologien et de -l'humaniste à Bradgate, un séjour de quelques semaines était pour Jane -une direction de plusieurs mois. Elle se rappelait ses récits, elle se -conformait à ses conseils. - -Laissons au bord de la vaste forêt de Charnwood, dans le silence -des cors et des fanfares de chasse durant l'absence des seigneurs, -les habitants de Bradgate, Jane, ses femmes et ses maîtres, afin de -rejoindre le duc de Suffolk, le marquis et la marquise de Dorset, dans -les orageux manèges et dans les tragiques cabales de la cour. - -Il faut même reprendre les choses de plus haut, un peu avant et -pendant l'adoption par Henri VIII d'une réforme religieuse partielle -qui influa tant sur les destinées de Jane Grey. - -Et d'abord, quel est le fait moral qui domine tout, qui colore tout -dans ce siècle, à Bradgate et hors de Bradgate, en Angleterre et hors -de l'Angleterre? - -Il y a partout un signe. - -Sous les traités d'alliance, sous les fêtes, sous les serments, sous -les plus belles apparences de paix, il y a une guerre intérieure. Et -cette guerre intérieure est bien plus qu'une guerre territoriale ou -qu'une guerre politique: c'est une guerre religieuse, une guerre civile -et étrangère, une guerre des esprits. Cette guerre trouble l'Europe, -l'Amérique, chaque continent, chaque État, chaque famille, chaque âme -individuelle. - -Il s'agit de choisir son Dieu. - -Les uns veulent conserver leur foi, la foi où le monde s'abrite depuis -dix-huit siècles. - -Les autres aspirent à quitter cette foi maternelle qui enchante les -berceaux, qui fortifie la vertu, la piété, la charité, et qui dore -d'une espérance immortelle les sépulcres. - -Apportée par le Christ, qui en est le fond, l'ancienne foi ne suffit -plus à beaucoup. Ils sentent des flammes de raison qui brûlent des -fragments de légende, et ils vont bravement en avant. Ils ne savent -pas alors, excepté les plus hardis, que la légende sera consumée. Non, -ils ne le savent pas. - -Ils commencent; d'autres persévéreront, jusqu'à ce que le génie moderne -ait monté de degré en degré et par mille angoisses de l'oppression à la -liberté du cœur. Il y a une légende, mais il y a aussi une philosophie -dans le christianisme. Les unitaires, les sociniens comprirent cela -de très-bonne heure et s'efforcèrent de gravir les sommets de cette -philosophie divine. Qu'avaient-ils à craindre dans cette évolution -successive? Rien, selon leurs docteurs (V. Schoman et les deux Socin). -Ils ne redoutaient aucun précipice. En s'élevant au-dessus des dogmes, -ils croyaient ne risquer, après une longue route, que de surgir en -pleine splendeur sur les cimes. Il leur semblait qu'ils traversaient -la nuit et qu'ils allaient au jour. Et que leur importaient les cultes -positifs? Est-ce que par delà tous ces cultes il n'y avait pas le Dieu -infini, éternel? Ce n'était donc pas le vide, ce n'était donc pas -l'abîme qui les attendait; c'étaient l'intelligence et l'amour. - -La question ne fut pas ainsi posée, au seizième siècle, par les autres -protestants. Ils ne se hasardèrent pas d'un premier bond en dehors des -textes consacrés. Ils s'y retranchèrent. Ils dirent: L'Église n'est pas -dans le pape et les cardinaux; elle est dans la Bible. - -Qui interprétera la Bible? Toute communauté, tout foyer, tout homme! -malgré bien des restrictions, tel était l'axiome qui devait entraîner -si loin. - -Le prince de Galles, qui fut ensuite Henri VIII, avait un frère aîné, -le prince Arthur. Avant la mort de ce frère, il était destiné à -l'archevêché de Cantorbéry, et il reçut l'éducation d'un prélat. Arthur -mort, Henri poursuivit ses premiers travaux. Il était très-précoce -d'aptitudes, de manières, de passions. Il se fiança à Catherine -d'Aragon, la femme de son frère aîné Arthur, veuve après quatre mois -de mariage. Henri VII, ce roi ladre sous le plus riche diadème de -l'Europe, avait imaginé ces noces incestueuses avec son second fils -pour ne pas restituer à Ferdinand d'Espagne les cent mille couronnes -qu'il en avait reçues comme une moitié de la dot de l'infante Catherine. - -Cette cérémonie des fiançailles est de 1503; le prince de Galles avait -douze ans. - -J'ai rencontré à Londres (galerie de M. Fourniols) un vieux tableau -enfumé qui se rattache juste à cette date et qui a eu pour moi le plus -vif intérêt. - -Il représente le château de Greenwich. La Tamise roule au pied. La -terrasse, sablée, est semée de fleurs et entourée de grands arbres. Le -roi Henri VII se promène sous des massifs entre deux hommes vénérables -que l'on reconnaît. C'est Warham, archevêque de Cantorbéry, et Fox, -évêque de Winchester. Le roi a une admirable crinière grise et semble -écouter Warham avec attention. Près d'eux, Marguerite, la fille aînée -de Henri VII, celle qui fut la souche de la branche écossaise, la -grand'mère de Marie Stuart et de Darnley, joue avec sa sœur cadette, la -petite Marie, celle qui sera la femme de Louis XII, puis de Suffolk, et -la grand'mère de Jane Grey. Le groupe qui attire le plus les regards -est assis très-près de l'escalier par lequel le palais communique avec -le fleuve. Ce groupe, à quelques toises des deux autres, se compose de -la comtesse de Richmond, la mère de Henri VII, d'Élisabeth d'York, sa -femme, du prince de Galles, depuis Henri VIII, et d'Érasme. La comtesse -avec sa figure imposante, Élisabeth avec sa physionomie tragique, -prêtent l'oreille à la conversation du jeune prince et du philosophe. -Henri de Galles, dont les yeux bleus étincellent, dont les cheveux -blonds flottent au souffle de la Tamise, parle sans doute en latin à -Érasme, qui sourit d'un air spirituel et amusé. - -Dans un enfoncement, à l'écart, sous un grand arbre, une femme qui -devient peu à peu l'unité du tableau se recueille profondément: c'est -Catherine d'Aragon. Elle est toute vêtue de deuil. Elle a dix-sept -ans, cinq ans de plus que son nouveau mari, le prince de Galles. Elle -regrette peut-être Arthur, Henri l'attire peut-être. Elle soupire -peut-être après le soleil d'Espagne, les orangers embaumés et les -fontaines mauresques de Valladolid, de Séville et de Grenade. Peut-être -songe-t-elle seulement à ses devoirs de chrétienne, à ses jeûnes du -vendredi et du samedi, à son cilice, à ses repas au pain et à l'eau, à -ses fréquentes confessions, à ses communions ferventes, à ses travaux -en tapisserie, à la Vie des saints, sa bibliothèque presque unique et -de beaucoup préférée à toutes les autres. - -Quelles que soient d'ailleurs les pensées de la princesse, elle est -si belle, si douce, si fière et si sombre, qu'elle finit par absorber -toute l'âme. Ses yeux noirs et ses cheveux noirs la couvrent de -ténèbres plus que de rayons. Sa bouche est énergique, et son front tout -enveloppé d'un nuage de tristesse. Il y a dans la gravité castillane -de Catherine une constance religieuse, un orgueil invincible, une -monotonie vertueuse qui inspirent le respect, mais qui à la longue -pourraient verser l'ennui. - -Tous les personnages de ce tableau sont des portraits. Ils sont même si -frappants, que je les attribuai d'un premier coup d'œil à Hans Holbein. -Je reconnus bientôt mon erreur, non que les portraits d'Holbein soient -plus ressemblants: ils ont seulement plus de perfection, et ils sont un -peu postérieurs. - -Cependant Warham avait réprouvé d'abord l'union de Catherine avec son -beau-frère le prince de Galles; Fox, pour plaire au roi, la conseillait -au contraire. Le pape Jules II la consacra par une bulle à laquelle se -soumit Warham. - -Les raisons de ce prélat avaient été si fortes néanmoins, qu'elles -inquiétèrent la conscience de Henri VII, malgré la bulle. Sous -l'aiguillon du remords, le 23 juin 1505, le dernier jour de la -treizième année du prince de Galles, le roi le contraignit au palais -de Richmond à protester contre un mariage qui violait la loi de Dieu -inscrite dans le Lévitique. Cette protestation ne fut pas signifiée -à la princesse et demeura secrète. Elle ne fut pas toutefois sans -conséquence. Car, en calmant les terreurs de Henri VII, elle laissa -dans l'esprit mobile du prince de Galles un doute dangereux. - -A son avénement (1509), Henri VIII avait dix-huit ans, et sa fiancée, -qui était sa belle-sœur, en avait vingt-trois. - -Beaucoup plus que cette différence d'âge, les différences de caractère -et de goût étaient redoutables. Henri VIII avait une prodigieuse -exubérance de vie. Il était aussi capable de mal que de bien, et de -lui si l'on pouvait tout espérer, on pouvait tout craindre. D'une -activité dévorante, déjà docteur non moins qu'amant, il était aussi -près d'être le fléau que l'appui, soit de sa femme, soit de l'Église. - -Il avait une grande propension à l'exégèse. C'était un commentateur -de la Bible et un casuiste. Ses génies de prédilection étaient -Aristote, l'un des deux philosophes sublimes de l'antiquité, et saint -Thomas d'Aquin, le gigantesque métaphysicien du moyen âge. Ce double -enthousiasme de Henri donne la mesure de ses facultés. Il avait une -singulière portée et une sérieuse culture. Celui qui sera François Ier, -et qui aura le beau surnom de père des lettres, n'était pas l'égal de -Henri VIII pour la diversité de connaissances. François avait étudié -en prince, et Henri en prêtre. L'un fut un chevalier, l'autre un -théologien. - -Du reste, Henri s'habillait bien, dansait bien, faisait des armes -et domptait un cheval à merveille. Il chassait infatigablement. Il -excellait dans toutes les adresses et dans toutes les hardiesses du -gentilhomme; mais la Logique d'Aristote et la Somme de saint Thomas -se mêlaient à chaque heure, à chaque circonstance de sa vie. Il était -aussi prodigue que son père était avare, ce qui est tout dire. Il -s'adonnait à la musique presque autant qu'à la dialectique, et il -composait des messes pour sa chapelle. - -Il recélait dans les profondeurs de son âme des vices pleins de -catastrophes. Ces vices, toujours sur le point d'éclater, étaient une -vanité âpre, une prétention à l'infaillibilité et une rage de volupté -insatiable. La moindre restriction dans l'éloge l'offensait, la plus -légère contradiction l'exaspérait, un regard soudain de femme le -rendait fou. Toutes ses résolutions, et jusqu'à ses plaisirs, étaient -assaisonnés de scolastique. Dès ce temps-là, il était disposé soit à -châtier une ironie, soit à clore une discussion, soit à légitimer une -maîtresse avec l'aide du bourreau. La hache plus que l'épée devait -être l'insigne de sa puissance, l'instrument de son règne. Il était -facile de prévoir que si les syllogismes ne lui réussissaient pas -contre un obstacle ou contre un adversaire, il emploierait l'acier, et -que ce serait là le suprême argument soit de sa politique, soit de sa -théosophie. - -L'ambassadeur de Ferdinand, le comte de Fuensalida, ne se souciait -guère, à la mort de Henri VII, du bonheur de Catherine d'Aragon, la -fille de son maître; mais il se préoccupait fort de son mariage. Il -se présenta sans retard au palais, et demanda au jeune souverain -deux choses: le renouvellement du traité de paix entre l'Espagne et -l'Angleterre, puis l'accomplissement immédiat de l'union conclue entre -lui, le nouveau monarque de la Grande-Bretagne, et la princesse -Catherine. Henri accueillit bien cet empressement de Fuensalida, et -déféra la discussion des noces à son conseil. - -Elle fut promptement terminée. Warham, archevêque de Cantorbéry, -soutint son ancienne opinion. Le roi ne devait pas épouser la femme de -son frère. Le Lévitique le défendait; le Pentateuque était formel. Le -pape lui-même avait-il bien pu dispenser du droit divin? Fox, évêque -de Winchester, répondit que le pape avait jugé, qu'il était le vicaire -de Jésus-Christ, et que ce n'était pas à un ministère anglais, en -infirmant une bulle romaine, d'oser plus que n'oserait un concile. - -Les débats furent courts. Henri VIII était impatient. Le conseil -vota le mariage tant désiré. Il fut célébré le 11 juin à Greenwich. -La princesse ne pleurait plus Arthur, elle adorait Henri; ses larmes -avaient séché; sa joie éclatait malgré elle; ses cheveux avaient un -éclair comme ses yeux, ses lèvres et son teint; son sang espagnol -bouillonnait sous ses scapulaires. Elle quitta le deuil et se revêtit -d'une robe blanche. C'était la couleur des vierges, et, selon son -témoignage, elle la méritait. Arthur n'avait été que son frère. Henri, -qui connaissait la complexion de son rival toujours expirant avant la -mort, crut la princesse sur parole, et sa passion redoubla pour elle. - -Le 21 juin 1509, il la mena, par la Tamise, de Greenwich à la Tour, -où ils habitèrent une semaine. Le 29, il la conduisit au milieu d'une -foule émue, dans une litière attelée de six chevaux blancs, et sous une -pluie de fleurs, à Westminster. - -L'archevêque de Cantorbéry, Warham, en costume pontifical, avec sa -mitre et sa crosse de primat, l'attendait. L'autel resplendissait d'or, -de pierreries et de cierges. L'encens répandait dans l'abbaye ses -nuages et son parfum mystiques. Le roi s'agenouilla devant le prélat, -qui, debout, dit d'une voix profonde en abaissant son regard sur le -monarque prosterné: - -«Vous jurez de maintenir les priviléges qu'Édouard le Confesseur et les -princes ses ancêtres ont octroyés à l'Église et au clergé d'Angleterre? - -—Je le jure, répondit Henri Tudor. - -—Levez-vous, reprit l'archevêque, et soyez fidèle à votre promesse.» - -Le roi se releva brusquement. Il avait le diadème au front, l'anneau -enchâssé des deux roses au doigt, le sceptre dans la main. Il était -fort pâle. Que se passait-il dans son âme? Était-il humilié de cette -cérémonie où un prêtre lui avait parlé de haut? Eut-il l'ambition du -sacerdoce royal? Rêva-t-il la dictature des consciences? Fut-il agité -des pressentiments d'un chef de culte? - -Quoi qu'il en soit, il abrégea la séance, se retira dans une salle de -l'abbaye, et, s'étant fait apporter l'acte de serment, il y ajouta des -corrections capitales. Elles se résument dans un complet arbitraire. Il -ne rétracta pas son engagement, mais il le réduisit à un caprice par -cette formule insolite: - -«Je jure de maintenir les priviléges de l'Église et du clergé -d'Angleterre, _en tant qu'ils ne préjudicieront ni à ma juridiction, ni -à ma dignité_.» - -Rien de plus élastique assurément qu'une telle charte. Rome apprendra -plus tard le sens de cette clause énigmatique. - -Henri sortit de l'abbaye plus que roi, roi absolu, et presque pape. -Dans l'ombre des arceaux gothiques, il avait essayé la tiare. Elle lui -parut sans doute légère, même par-dessus la couronne. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE II. - - Le précepteur de Henri VIII, John Skelton.—Les humanistes - d'Angleterre.—Leur faveur et leur influence.—Érasme.—Son portrait - par Holbein.—Wolsey.—Henri VIII se déclare contre Luther et - reçoit de Léon X le titre de _défenseur de la foi_.—Ambition de - Wolsey.—Il console le roi des insultes de Luther.—Attaques de - Skelton contre Wolsey et contre le clergé.—Henri, tout en les - blâmant, s'amuse des satires du poëte.—Anne Boleyn.—Son séjour - en France.—Son retour en Angleterre.—Sa beauté, sa grâce, son - esprit.—Elle devient fille d'honneur de Catherine d'Aragon.—Elle - est aimée de lord Percy et l'aime.—Portrait d'Anne.—Lord Percy - épouse Marie Talbot.—Anne quitte la cour.—Elle y revient.—Amour - croissant de Henri VIII.—Diplomatie d'Anne Boleyn.—Le roi la veut - pour femme légitime.—Plan de divorce.—Négociation avec la cour de - Rome.—Wolsey nommé légat.—Clément VII désigne un second légat, le - cardinal Campeggio.—Système de temporisation entre les légats et - le pape contre Henri VIII. - - -Le précepteur de Henri VIII avait été John Skelton qui ne lui avait -pas enseigné le respect. Skelton, au fond, se moquait de la Bible -et du sacré collège. Il était de bonne maison, et on le comprend à -sa hardiesse. Prêtre, bouffon et poëte, il aimait la licence, et -l'inspirait. Il n'admettait de lois que celles du rhythme. Il était -effréné en tout le reste. - -Dès le début de son règne, Henri VIII prit ses précautions avec Rome, -et jeta au peuple les têtes d'Empsom et de Dudley, deux ministres des -prévarications paternelles. Il était terrible et séduisant. Tandis que -la reine se macérait, faisait de la tapisserie, écoutait des sermons -et grondait ses filles d'honneur, lui, le roi, courait les tournois et -les conciles épiscopaux, les joutes d'épée et de syllogisme. Son idéal -multiple, c'était d'être tour à tour le prince Noir et le chevalier -aristotélique, le serviteur des dames et le disciple de saint Thomas. - -Il protégeait, enrichissait les humanistes. Il appelait Érasme, qui -enferma dans une boîte de cèdre sa correspondance avec le monarque. -Henri recevait à sa table Thomas Morus, qui expliqua saint Paul, -Linagre qui commenta Horace et Virgile, Colet qui proposa de donner à -Platon la moitié du trône qu'occupait seul Aristote dans le moyen âge. -Skelton égayait les repas, Érasme les illustrait. - -Presque tous ces humanistes d'Angleterre avaient passé les monts, et -revenaient d'Italie. Ils rapportaient aux pieds de Henri VIII les -souvenirs de la tradition et les tentatives de l'innovation. Ils -racontaient Rome et les papes, Florence et les Médicis. Henri éprouvait -une émulation de doctrine, d'audace et de luxe. Il voulait surpasser -tous les princes et tous les pontifes du monde. Il prodiguait l'or et -les encouragements à tous les arts. - -Érasme était le dieu des humanistes, Holbein en fut le peintre. Henri -aspirait à en être le roi. Il s'inclinait devant Érasme, car c'est -Érasme qui décernait la célébrité. - -Qui ne connaît Érasme, soit par ses œuvres, soit par le portrait -d'Holbein? Le grand artiste a fixé dans une toile immortelle la -personnalité du philosophe. - -Cette toile (c'est celle du Louvre) retrace bien plus qu'un visage, -elle retrace toute une âme. Érasme est en robe de chambre brune et en -toque noire. Assis devant une table, il écrit avec un roseau taillé -très-fin. La figure est de profil. Le regard est ferme comme la main, -le nez est aigu comme la pointe du roseau. Le front renferme dans ses -rides mille pensées; la bouche exprime dans ses plis mille prudences. -Et cependant un diabolique esprit étincelle sous la peau, perce la -circonspection, déborde les réticences et compromet ce sage trop -pusillanime. Il n'ose aller au delà de la malice, et c'est sa honte; -sa gloire eût été d'aller jusqu'à la conscience. Érasme alors serait -le Voltaire du seizième siècle. Il n'est qu'Érasme, très-grand encore -néanmoins. - -Henri VIII régna ainsi pendant dix-huit années, depuis son -couronnement, au milieu des hommages d'Érasme et des lettrés. Il était -infidèle à Catherine d'Aragon sa femme, mais il gardait le décorum. Il -gouvernait; il s'occupait un peu d'affaires et beaucoup de plaisirs; -il s'abandonnait à ses ministres, surtout à Wolsey; il brillait à des -entrevues splendides, négociait, combattait dans quelques rencontres, -et se satisfaisait toujours. - -Il avait la prétention d'être un Père de l'Église autant qu'un héros. -Luther s'insurgeant, il attaqua ce lion de la théologie. L'Arminius de -Wittemberg résista, riposta et asséna de rudes coups à son adversaire -auguste. Mais Henri avait les apparences de la victoire. Le moinillon -d'Allemagne était bafoué par les courtisans de Windsor, par Wolsey, -par Fisher, par tous les cardinaux et par le pape. Deux exemplaires -de l'_Assertio_ magnifiquement imprimés et reliés furent remis -solennellement par l'ambassadeur d'Angleterre au pape Léon X, qui -accueillit ce précieux chef-d'œuvre en présence du sacré collège, avec -une reconnaissance éloquente. Paul Jove, l'historiographe de Léon X, -inscrivit ce mémorable événement dans ses annales. Sadolet et Bembo -applaudirent à la réponse cicéronienne que le pontife avait faite à -Henri VIII. Ce prince fut au comble de ses vœux. Lui, qui avait reçu la -rose d'or de Jules II, il recevait de Léon X le titre de défenseur de -la foi. Son obéissance n'eut plus de limites. Il se déclara le roi-lige -du pape. Thomas Morus l'avertit qu'il allait trop loin, que le chef du -catholicisme était aussi un souverain temporel, et qu'il convenait de -ne pas abaisser le diadème d'Édouard le Confesseur devant la triple -couronne de saint Pierre. - -Henri VIII se frappa la poitrine, et soutint qu'il ne pouvait jamais -être assez soumis à sa très-sainte mère l'Église. Il était aussi plein -de déférence pour Catherine, sa femme, et pour Wolsey, son premier -ministre. - -Il y avait de quoi trembler, car Henri était plus inconstant que la -courtisane, plus fantasque et plus soudain que le vent, plus mobile -que la mer; sa parole était un jeu, son amour un sable mouvant -qui engloutissait ceux qui s'y confiaient. N'importe, ni Rome, ni -Catherine, ni Wolsey ne doutèrent du roi. C'était un si bon chrétien, -un si bon mari, un si bon maître! - -Wolsey lui-même, un homme de tant de pénétration, y fut trompé. Il crut -ce qu'il espérait. Il s'enchanta de mille chimères. La plus obstinée de -ses illusions était la tiare. Il la voyait dans la veille et dans le -sommeil, dans les fêtes, à l'autel, dans ses charmilles de York-Palace -ou de Hampton-Court, sous les ogives des cathédrales lorsqu'il -officiait en grande pompe, ou dans les perspectives vastes des forêts -lorsqu'il suivait les chasses royales. - -Wolsey s'était insinué peu à peu dans l'esprit et dans les passions de -Henri VIII. - -Il était très-souple, très-savant, très-retors, très-poëte et -très-théosophe. Ce fut Fox, l'évêque de Winchester, qui le donna au roi -comme aumônier. Wolsey était dissolu et ascète, humble et orgueilleux, -désirant toujours au delà de ce qu'il avait, mais par degrés; de sorte -que son ambition, mesurée et sans bornes, haletante quoique réglée, -alla toujours croissant, depuis le bonnet de laine qu'il portait chez -son père l'éleveur de bétail jusqu'au bonnet de docteur, jusqu'à la -mitre d'évêque, jusqu'au chapeau de cardinal, et enfin jusqu'à la -tiare; accumulant de plus tous les pouvoirs civils, chancelier et -premier ministre. La tiare était la seule de ses ambitions qu'il n'eût -pas encore atteinte, et voilà pourquoi elle éclatait partout devant -lui, pourquoi elle était partout le point lumineux de ses horizons, de -ses calculs et de ses songes. - -Au moment où Luther répondait aux insultes que lui avait lancées -le roi par delà l'Océan, où le moine de Wittemberg, après avoir lu -dans l'Assertio de Henri VIII ces outrages: _Doctorculus, sanctulus, -eruditulus!_ renvoyait à son superbe adversaire de stridents éclats de -rire, des tonnerres de dialectique et d'éloquence mêlés d'objurgations, -et s'écriait: «Mon roi, c'est le Christ; le roi d'Angleterre est un -pourceau de thomiste, un menteur et un maraud;» à ce moment pénible, -Wolsey enivra Henri VIII de flatteries. Son titre de roi, lui -insinuait-il, était un hasard heureux, mais c'était le moindre de ses -mérites. Homme incomparable, il était le prince des théologiens et des -beaux génies. Henri se laissait convaincre facilement. Il était touché -d'estime pour le goût de Wolsey. Il lui rendait éloge pour éloge. -Accusait-on le luxe du cardinal? le roi l'approuvait hautement. - -Selon Henri, Wolsey devait participer de son maître, avoir des gardes, -des pages, des lords, des prélats pour serviteurs, des palais, des -chevaux chargés d'or, un cortége de cinq ou six cents personnes autour -de sa mule noire ou blanche, toute caparaçonnée de velours, tout -étoilée d'escarboucles et de pierreries. Henri n'était pas mécontent. -Son premier ministre méritait tout cela, seulement il écoutait parfois -Skelton disant: «Le cardinal a passé aujourd'hui dans la cité. -Quelqu'un s'étant informé si c'était le roi, une voix a répondu: - -«Non, c'est trop brillant. Ce doit être M. le légat.» - -Henri entendait cela, et ceci encore: - -«C'est à peine si l'on pourrait compter les nombreux clients qui -servent de cortége à Sa Grâce. Vous y trouverez des évêques, des -abbés mitrés, des ducs, des comtes, des chevaliers, des juristes, des -théologiens, des maîtres d'école, des valets de pied, des palefreniers. -La procession est longue.—Ah! voici le cardinal, dit un homme du -peuple;—c'est l'archevêque d'York, dit un autre;—c'est le légat _a -latere_ de notre très-saint-père le pape, dit un troisième.—Place, -place à milord d'York, place au chancelier, place au légat, crient les -valets de service: arrière, manants, ne voyez-vous pas la douce figure -de Sa Grâce?» - -Et ailleurs, c'est le cardinal qui parle: - -«Ma demeure, dit-il, est somptueuse; l'or brille sur mes toits comme le -soleil en plein midi; des arabesques en ronde bosse serpentent sur les -murs, affectant les figures les plus fantasques; mes galeries, larges -et spacieuses, ressemblent à des parterres; dans mes jardins protégés -par d'épaisses murailles, des fleurs aux mille couleurs embaument -l'odorat. J'ai des bancs ombragés de chèvrefeuille pour me reposer, des -labyrinthes pour égarer mes pas; plus loin de vastes allées pour rêver -à loisir. Voyez mon salon, quelles belles tapisseries! C'est la main -d'un artiste qui en a dessiné les sujets: on dirait de la peinture! -Quand vient l'heure du repas, ma table étale des mets exquis; je dîne -dans une atmosphère de parfums; ma vaisselle est l'œuvre de ciseleurs -habiles; je bois dans des coupes précieuses. Si je sors, deux croix -d'argent me précèdent; devant moi marchent des valets une hache dorée -sur l'épaule; on me contemple comme un saint quand je parais sur ma -mule empanachée.» - -Skelton, que M. Philarète Chasles a traduit avec l'originalité d'un -créateur, est inépuisable sur les désordres du clergé: «Bâtiments -royaux, domaines splendides, tours, tourelles, tourillons, salles, -bosquets, palais qui fendent la nue, fenêtres à vitraux, tapisseries -d'or et de soie, où l'on voit Mme Diane nue, Vénus la gaillarde prenant -ses ébats, Cupidon le dard à la main, Pâris de Troie dansant avec Mme -Hélène.... Ce sont là leurs maisons, leurs soins et leurs plaisirs, -tandis que les églises négligées se vident et que les cathédrales sont -en ruines.» - -Selon Skelton, Wolsey encourage et résume en lui tous ces luxes, tous -ces vices. - -«Pourquoi ne vous voit-on pas à la cour? demande-t-on au -poëte.—Pourquoi? C'est qu'il y a près du roi un homme plus grand que -le roi, si élevé dans la hiérarchie de son arrogance, que l'on ne peut -le regarder en face. Au conseil d'État, dans la chambre étoilée, -savez-vous comment il se tient? Sa baguette frappe la table; toutes -les bouches se ferment, nul n'ose prononcer un mot; tout fait silence, -tout plie. Wolsey parle seul; nul ne le contredit; et quand il a -parlé, il roule ses papiers en s'écriant:—«Eh bien! qu'en dites-vous, -messeigneurs? Mes raisons ne sont-elles pas bonnes,—et bonnes,—et -bonnes?» Puis il s'en va, sifflant l'air de _Robin-Hood_. C'est là -l'homme qui nous gouverne, que la pompe et l'orgueil environnent de -toutes parts, et qui, pour garder mieux le vœu de chasteté, ne boit que -le fin hypocras, ne se nourrit que de gros chapons cuits dans leur jus, -de perdrix, de faisans merveilleusement assaisonnés, et n'épargne ni -femme ni fille. Belle vie pour un apôtre!» - -Henri VIII feignait parfois de l'indignation, mais au fond il s'amusait -de l'audace de son ancien précepteur, et il ne le faisait pas taire. - -Wolsey, assuré de son ascendant sur Henri, vivait dans le mirage de la -papauté. Il traitait les rois et les empereurs en égal, sans cesser un -instant de préparer le jour où il les traiterait en supérieur. Il avait -dans son oratoire un plan du Vatican, son futur château. Il s'y créait -d'avance toutes les mollesses d'un épicurien, toutes les puissances -d'un prêtre, tous les fastes d'un satrape, toutes les délices d'un -sultan catholique, toutes les joies d'un demi-dieu. - -Quelquefois, à travers son inextinguible cupidité des clefs, le -cardinal rappelait son humble enfance, ses lents travaux, chaque -échelon de cette échelle de Jacob qu'il avait gravi jusqu'à -l'avant-dernier, lui, le pauvre écolier d'Oxford, le secrétaire de Fox, -le précepteur des fils du marquis de Dorset! Il venait de loin. Ces -moments de modestie étaient courts, et Wolsey, il est vrai, en sortait -plus superbe qu'un Titan. - -Il était le roi du roi, lorsque Anne Boleyn reparut en Angleterre. Nous -avons laissé à Paris cette enfant d'un peu moins de huit ans alors. -Elle avait accompagné avec son grand-père le duc de Norfolk et son père -Thomas Boleyn la princesse Marie. Quand cette princesse, veuve de Louis -XII, se fut unie au beau Suffolk et partit pour Londres, elle eut soin -de recommander la petite Anne à la reine Claude, femme de François Ier. -La reine fit avec le temps d'Anne Boleyn une de ses filles d'honneur. - -Anne était d'une famille picarde, qui, après la conquête de Guillaume, -se transplanta des environs de Péronne dans le comté de Norfolk. - -Le bisaïeul d'Anne, Geoffroy Boleyn, fut lord-maire. Il avait amassé -dans le commerce une immense fortune. Il obtint la main de la fille -de lord Hastings. Son fils, William Boleyn, épousa la fille du comte -d'Ormond, et son petit-fils, Thomas Boleyn, père d'Anne, épousa à son -tour Élisabeth, fille du comte de Surrey, depuis duc de Norfolk. Voilà -de grandes alliances. - -Anne naquit et fut élevée au château de Blickling, dans le comté de -Norfolk. Ses premiers compagnons dans les prairies de Blickling furent -sa sœur aînée Marie, son frère George et le poëte Wyatt. Elle suivit -son père dans le comté de Kent, au château de Hever, où Thomas Boleyn -s'établit plus près de la cour. Anne avait dès lors une gouvernante -française. - -Elle vécut trois mois chez la reine Marie, femme de Louis XII, et huit -ans soit chez la reine Claude, soit chez la duchesse d'Alençon, la sœur -de François Ier. - -Elle rentra en Angleterre à seize ans. Elle fut fort admirée. Ce n'est -point en 1525 qu'elle quitta la France, comme le prétendent certains -historiens, ni en 1524, à la mort de la reine Claude, qu'elle fut -admise parmi les filles d'honneur de la duchesse d'Alençon. Car elle -revit les foyers paternels de Hever à la fin de 1522, époque où, sur -les instances de Thomas Boleyn, le cardinal Wolsey la fit admettre -parmi les filles d'honneur de la reine Catherine, femme de Henri VIII. - -Henri avait trente-deux ans. Il avait eu beaucoup de maîtresses, entre -autres Élisabeth Blount, veuve de sir Gilbert Talbois, et Marie, sœur -aînée d'Anne Boleyn. Anne n'eut d'abord que de la répulsion pour le -séducteur de Marie. Le poëte Wyatt fut moins heureux encore que le -roi. Car le roi du moins avait la haine d'Anne, et Wyatt n'eut que son -amitié. Ce fut lord Percy, fils du comte de Northumberland, qui eut -tout son amour. - -Percy et Anne s'étaient avoué leur passion mutuelle, à York-Palace, -chez Wolsey, dans une de ces fêtes où le cardinal prodiguait les -fleurs, les lumières, l'or, les collations, toutes les magnificences. -Les amants se cherchèrent dès lors et se rencontrèrent dans les soirées -soit de Hampton-Court, soit d'York-Palace, soit de Greenwich. Bien -plus, lord Percy, que son père avait attaché à la personne de Wolsey, -profitait de toutes les affaires d'État qui amenaient le cardinal chez -Henri VIII. Pendant que Wolsey s'entretenait d'administration, de -finances ou de politique avec le prince, lui Percy, sous prétexte de -rendre ses hommages à la reine Catherine, ne manquait pas l'occasion -d'enchanter Anne et de s'enchanter lui-même par des confidences à voix -basse, par les perspectives de leur bonheur, lorsqu'ils seraient l'un à -l'autre, à la face de la cour et du monde. Le mariage serait leur Éden. - -L'année 1523, dans ses deux premières saisons, fut l'aube riante de la -vie d'Anne Boleyn. - -Elle aimait, elle était aimée. Elle avait été fille d'honneur soit -de la reine Claude, soit de Marguerite, la duchesse d'Alençon, qui -plus tard fut reine de Navarre. Elle avait respiré cette fleur de -civilisation française, dont elle emportait le parfum en Angleterre. -Anne Boleyn avait plu à Marguerite, et Marguerite avait été adorée -d'Anne. Il tomba des conversations de la princesse sur la fille -d'honneur des étincelles d'esprit, des hardiesses de conscience et -le goût de toutes les nouveautés. Anne profita vite à cette école de -galanterie et de philosophie. Elle connut le roi chevalier, les jeunes -seigneurs et les penseurs audacieux de Paris et de Nérac. Elle préluda -par les escarmouches de Saint-Germain, de Chambord, de Fontainebleau -et du Louvre, aux sérieux combats qui l'attendaient à York-Palace, à -Hampton-Court, à Greenwich et à Richmond. - -Elle fut la grâce de la France en Angleterre, la grâce moins -insouciante et plus réfléchie. - -Lorsqu'elle fut devenue fille d'honneur de Catherine d'Aragon, une -reine ignorante, superstitieuse, hautaine comme il convenait à une -fille de Ferdinand le Catholique et à une tante de Charles-Quint, -Anne Boleyn ne succomba point à la monotonie castillane. Elle fut -dans la cour de Catherine une sédition à elle toute seule. Elle eut -des coquetteries pour plusieurs, et pour lord Percy de l'amour. Elle -contait bien, elle se moquait encore mieux. Un mot lui suffisait pour -graver à jamais un ridicule. Son ironie pleine d'imagination se jouait -à tort et à travers à coups de pinceau. - -Anne n'avait pas de pareille, soit pour sa mise assaisonnée -très-habilement des modes de deux nations, soit pour sa danse aérienne, -soit pour son accent d'une vibration légère ou tragique, selon l'heure. -La voix d'Anne Boleyn avait des notes singulièrement électriques. Il en -sortait des effluves ardentes qui donnaient la fièvre, ou des caprices -de gaieté qui communiquaient l'ivresse. Nul ne restait froid auprès -d'elle: nul ne l'aimait, nul ne la haïssait à demi. - -Et, avec tant de dons, une mollesse de poses, ou un agrément de -dignité, ou des fantaisies d'attitudes à rendre fous les plus sages. -Les témoignages contemporains sont unanimes. Les portraits varient -sans se contredire. Ils sont nombreux et quelques-uns d'Holbein. Ils -m'ont tous paru plus délicats que celui de Windsor, un peu endommagé et -massif. - -Les cheveux châtains avaient poussé au roux. La physionomie était aussi -mobile que la taille était souple. Anne avait le front élevé, le nez -droit, les yeux brillants, la bouche railleuse, en tout un visage où, -sous la fluctuation des sentiments, les rayons devaient succéder aux -ombres. Ce visage rose comme le sein était ordinairement surmonté d'un -béret de velours d'où retombaient des dentelles, des glands d'or et des -perles sur un cou de cygne par la blancheur, par la flexibilité et par -la ténuité. - -Voilà Anne Boleyn. - -Tout le monde fut frappé de cette beauté un peu provoquante, le roi -plus que personne. Il devina dans lord Percy un rival, et ne le -ménagea pas. Il chargea Wolsey de lui imposer un prompt mariage avec -une autre que Anne Boleyn. Telle était la décision du roi. Wolsey eut -une explication avec le jeune lord, qu'à sa grande surprise il trouva -résolu dans son amour et tout frémissant de colère contre Henri VIII. -Le cardinal manda aussitôt le comte de Northumberland, qui dompta -son fils et le contraignit à épouser Marie Talbot, fille du comte de -Shrewsbury. Ces deux pères, qui étaient de si grands seigneurs, furent -dénaturés sans hésitation et sans remords. Plaire au roi n'était-il -pas leur plus saint devoir? Après cette longue guerre civile entre -les maisons d'York et de Lancastre, sous Henri VIII, qui avait hérité -les deux roses réconciliées par les noces de Henri VII, la pente -à l'obéissance était glissante, et les fronts les plus fiers se -courbaient d'eux-mêmes à la servitude. - -Lord Percy mena donc Marie Talbot à l'autel, au mépris de ses serments -et malgré son cœur. C'est le 12 septembre 1523 qu'il accomplit -solennellement ce crime contre Marie Talbot, contre Anne Boleyn et -contre lui-même. Ce fut chez lui faiblesse; pour son père et son -beau-père, ce fut abjection. Cette date de 1523 fixe avec certitude -l'entraînement du roi vers Anne Boleyn. - -La jeune Anne cessa d'être fille d'honneur de la reine Catherine. -Thomas Boleyn, un autre père courtisan, s'empressa de quitter -Greenwich. Il emmenait Anne dans son château de Hever. Il était désolé -d'avoir manqué cette belle alliance avec lord Percy, le plus éclatant -parti d'Angleterre, mais il contenait l'expression de son cruel -désappointement. Anne, elle, indignée contre son amant, contre le roi -et contre Wolsey, les maudissait tour à tour. - -L'exil des Boleyn dura seulement quelques mois. Anne fut bientôt -réintégrée dans ses fonctions de palais. Elle avait eu le temps de -sécher ses larmes. Elle n'avait plus d'amour, elle n'avait que de -l'ambition. Elle était prête à l'avenir qui allait se dérouler devant -elle, lorsque son père fut nommé vicomte de Rochefort en passant de -Hever à Greenwich. - -Anne accepta de beaux présents du roi. Il se sentit encouragé et se -hasarda plus loin. Mais il trouva une jeune fille invincible à ses -audaces, comme à ses soumissions. Ce qui la rendait irrésistible, c'est -qu'elle semblait, en refusant, lutter contre son propre amour autant -que contre celui du roi. Quatre ans après les premiers stratagèmes -de Henri, son goût était une passion effrénée. Anne avait attisé le -feu sans se laisser atteindre. Elle avait dit à Henri VIII, comme -autrefois Élizabeth Grey à Édouard IV: «Je serais heureuse d'être votre -femme, mais je ne serai pas votre maîtresse.» Le roi croyait à la -sensibilité d'Anne autant qu'à sa vertu inébranlable. Il la plaignait, -il la respectait et il l'en aimait davantage. La jeune fille, cédant -à l'émotion et ne cédant pas à la passion, avait irrité, exaspéré les -sens du roi. En refoulant les désirs de Henri dans l'âme du prince, -comme on comprime la poudre dans le canon d'une arme, elle avait -lentement préparé une explosion terrible. - -Henri est tout entier à sa convoitise d'Anne Boleyn, et cette -convoitise est formidable. Elle s'est aiguisée par les retards. Il lui -faut Anne enfin, et il l'aura. Qu'a-t-il obtenu jusque-là? des paroles; -plus que des paroles, des complaisances, les avant-dernières faveurs -peut-être. Mais il veut Anne elle-même, et il ne la veut pas comme -maîtresse, il la veut comme femme légitime: il la veut sans cesse et à -toujours. Ce n'est pas trop pour satisfaire les violents transports, -les longues soifs dont il est consumé. - -La volupté, voilà le fond de cet homme. Il y joint la théologie. C'est -une belle science, à laquelle il s'est livré dès sa jeunesse. Elle -aussi lui sera propice. Son amour est son unique pensée. Malheur à sa -femme Catherine, puisqu'elle est un obstacle à cet amour. Et si Wolsey -ne l'aide pas, si Rome le retient, malheur à Wolsey, malheur à Rome! - -Son premier, son meilleur secours lui vient des Écritures. Dans quel -état de péché il avait vécu! cela faisait frémir. - -Le Lévitique a dit: «Tu n'épouseras pas la femme de ton frère.» Le -Lévitique a dit encore: «Celui qui prendra la femme de son frère mourra -sans postérité.» - -Et saint Thomas, le plus grand des hommes, l'ange de l'école, saint -Thomas, son ami, son guide, qu'il a médité dès l'enfance, saint Thomas -a gravé ces mots sacramentels: «La loi du Lévitique sur le mariage et -sur les degrés défendus est obligatoire. Le pape peut bien dispenser de -la loi de l'Église, mais non des prescriptions du Lévitique, car ces -prescriptions sont la loi des lois, la loi de Dieu.» - -Quand il songeait à de telles autorités, Henri était glacé de terreur. -Il était incestueux non moins que Catherine d'Aragon; et leur fille -Marie était un fruit incestueux. Henri respirait l'inceste, il -nageait dans l'inceste. Il avait, malgré le Lévitique, la femme de -son frère Arthur. Il méritait d'être puni. Tous ses enfants, excepté -un, étaient morts en bas âge. La prophétie du Lévitique l'avait déjà -frappé. Elle s'accomplirait toute. Lui, Henri, mourrait sans postérité. -Ah! il comprenait trop tard les scrupules de Warham, archevêque de -Cantorbéry, contre ce mariage, les scrupules de son père Henri VII, -qui lui conseilla dans ses derniers moments de rompre ce lien funeste. -S'il passa outre, c'est son conseil qui l'entraîna. Il s'en repentait. -Catherine, d'ailleurs, était vieille. Elle ne pouvait plus lui donner -d'héritier et contenter par là le vœu de son peuple. Si elle le -pouvait, cet héritier tardif serait retranché. Ne serait-il pas souillé -de l'inceste paternel et maternel? Henri ne demeurerait pas plus -longtemps ainsi dans l'opprobre et dans l'anathème. - -Catherine était bornée et vertueuse; elle ne se faisait guère lire que -des prières et la Vie des saints. Elle occupait toutes ses journées -en matrone féodale. Elle assemblait des laines, travaillait à des -ouvrages de tapisserie au milieu de ses filles d'honneur, ou bien elle -filait comme la reine Berthe, rêveuse, au bruit des fuseaux et des -rouets. Elle était dévouée à son époux, à la princesse Marie, à tous -les devoirs; Henri le reconnaissait plus que personne. Il lui rendait -justice. Il supporterait même cette monotonie, cet ennui des habitudes -domestiques de la reine, il les supporterait; mais ce qu'il ne -supportera pas, ce que sa tendresse même pour Catherine lui interdisait -de supporter davantage, c'était l'inceste dans lequel ils étaient -plongés l'un et l'autre. A ce mal, il y avait un remède douloureux, -mais souverain, et ce remède, quoiqu'il lui en coûtât, il y aurait -recours héroïquement. Il obtiendrait le divorce. - -S'il n'eût pas eu déjà la pensée du divorce, les États de Castille, -le premier président du parlement de Paris et l'évêque de Tarbes, -depuis cardinal de Gramont, la lui auraient suggérée, en contestant -la légitimité de la princesse Marie, à l'occasion des noces projetées -entre elle et successivement Charles-Quint, puis François Ier, -puis le duc d'Orléans, second fils du roi chevalier. Henri VIII ne -fit pas jouer la comédie à l'évêque de Tarbes, comme l'a prétendu -superficiellement un écrivain moderne, car, avant l'évêque de Tarbes, -le premier président du parlement de Paris et les États de Castille, je -le répète, s'étaient gravement prononcés. - -Convaincu d'ailleurs, et pressé par sa passion bien autrement que par -sa science, le roi se mit une seconde fois à l'œuvre. Il avait écrit un -livre contre Luther; il en écrivit un pour saint Thomas d'Aquin et pour -le Lévitique. Ces deux autorités prescrivaient au roi de réclamer le -divorce, qui seul dénouerait, à la gloire de Dieu et à la satisfaction -d'Anne Boleyn, le mariage incestueux de Catherine d'Aragon. - -Le divorce! quand il se fut dit et redit ce mot, il ne cessa plus de se -le redire. Ce mot fiévreux lui battait dans le cœur et dans les tempes. -Il manda Wolsey et le lui cria sur tous les tons. Wolsey fut étourdi -d'une telle responsabilité! Certes, il ne se souciait pas de Catherine, -mais c'était une reine commode qui ne lui disputait ni le roi, ni le -pouvoir. Le cardinal appréhendait un changement. Néanmoins, il fut -entraîné par l'impétuosité de Henri. C'eût été trop risquer à la fois -que de ne pas s'incliner devant le roi, devant saint Thomas d'Aquin -et devant le Lévitique. Wolsey sembla persuadé par les arguments du -prince théologien. Mais quand Henri eut déclaré qu'après le divorce -il épouserait Anne Boleyn, le cardinal se précipita aux genoux de son -maître, le suppliant de ne pas commettre une telle mésalliance. Henri -dissimula. C'était beaucoup pour lui d'avoir enlevé la question du -divorce. Il feignit d'entrer dans les vues de Wolsey. Il lui donna même -la mission occulte de demander pour lui la duchesse d'Alençon, et, s'il -n'était pas agréé par elle, la princesse Renée. Le cardinal partit pour -la France. Il sollicita la main de Marguerite à Paris, et à Compiègne -la main de Renée. Vains efforts! Marguerite et Renée, en nobles femmes -qu'elles étaient, répondirent que, fussent-elles libres, jamais elles -ne consentiraient à remplacer Catherine vivante. Elles ajoutèrent que -leur parole était engagée. Marguerite, en effet, était promise au roi -de Navarre, et Renée au fils du duc de Ferrare. Wolsey fut confondu. -Son maître s'était moqué de lui. Si le cardinal avait ignoré que les -princesses fussent enchaînées déjà, le roi le savait. Il l'avait -aventuré méchamment dans ce rôle ridicule, et il en riait probablement -avec Anne. Le cardinal eut l'air de ne pas deviner l'astuce de Henri, -et il revint fort triste en Angleterre, quoique calme en apparence et -même enjoué. - -Il allait entamer avec la cour de Rome la négociation du divorce. -C'était pour lui une nécessité. Wolsey se trouvait pris dans un dilemme -à deux tranchants. S'il échoue, il sera la victime du roi; s'il -réussit, il sera la victime d'Anne Boleyn. - -«Je suis l'oiseau de jour, disait-il à l'un de ses confidents; si -j'installe au chevet de Henri cet oiseau de nuit, il me supplantera.» - -Le cardinal comptait sur les mois, sur les années, sur l'inconstance du -roi, sur les mille incidents de la casuistique, de la politique et sur -son étoile. - -Le pape avec lequel il allait se concerter tendrait à peu près au même -but que Wolsey et seconderait probablement le ministre dans les détours -de ce labyrinthe inextricable, où l'un et l'autre essayeraient de -tromper le Minotaure, sous beaucoup d'apparences de zèle, pour n'en -être pas dévorés. - -Ce pape était un Médicis, Clément VII, aussi poltron que Jules II était -intrépide. Il avait échappé comme par miracle au siège et au sac de -Rome. Frundsberg n'avait pu se servir de la chaîne d'or qu'il apportait -à son cou pour étrangler le pape. Le terrible chef de lansquenets était -tombé de son cheval de guerre, avant l'assaut de la ville éternelle. - -Le connétable de Bourbon avait été frappé pendant l'assaut et il -avait rendu le dernier soupir sur les marches de la cathédrale de -Saint-Pierre. Le pape, qui l'avait tant redouté, le regretta. Il -trembla plus convulsivement dans son palais à cette nouvelle et les -clameurs d'une soldatesque sans chef montèrent plus menaçantes jusqu'à -lui. «Sang! sang!» criaient à l'envi les Allemands et les Espagnols. -Ils pillèrent tout. Ils violèrent les filles et les femmes. Ils -massacrèrent les enfants à la mamelle, et les vieillards à l'agonie. -Ils couchèrent avec leurs maîtresses d'une nuit sur les tapis des -autels, sur les vêtements de pourpre des prélats, sur les soutanes -blanches du vicaire de Jésus-Christ. Ils burent jusqu'à l'orgie dans -les vases consacrés. Ils tentèrent de faire administrer le viatique à -des chevaux malades. Ils crachèrent au visage des cardinaux, après les -avoir dépouillés, et les promenèrent par les rues et les carrefours -avec leurs barrettes et leurs robes rouges, sur des ânes et la face -tournée vers la queue. Le jeune prince d'Orange nommé généralissime -au milieu de ce chaos, rançonna le pape avant d'être lui-même chassé -de Rome par la peste ainsi que ses bandits «plus diables, dit un -contemporain, que les diables d'enfer.» Les Allemands de Luther avaient -plus profané Rome que les Espagnols de la Vierge Marie, mais ils -l'avaient moins ensanglantée. En un mot, ce que les uns osèrent en -blasphêmes, les autres l'osèrent en atrocités; il y eut entre eux une -émulation de férocités et de sacriléges. - -Clément VII, évadé de Rome, se réfugia tout effaré d'horreur et de peur -à Orviette. Il y fut encore prisonnier de Charles-Quint, mais avec plus -de sécurité. - -Ce fut là qu'il donna audience aux ambassadeurs et aux agents de -Wolsey. Les plus éminents dans l'intrigue, Casale et Knight avaient les -mains pleines et leurs instructions étaient de tout corrompre autour du -pontife. Les prélats n'avaient jamais eu si grand besoin d'argent. Ils -avaient été ruinés par les insatiables bandes du connétable de Bourbon. -Knight avait offert une somme énorme au cardinal des Santi-Quatri, -le favori du pape. Wolsey voulant tenir ce prélat à sa discrétion -écrivait à Casale: «Tâchez d'avoir un entretien particulier avec lui -et démêlez adroitement ce qui pourrait me le conquérir. Dites-moi s'il -aurait envie de riches vêtements, de vases d'or, de chevaux.» Voilà ce -qu'un cardinal tentait sur un cardinal pour l'amener doucement à la -plus effroyable des simonies. - -C'était au mois de décembre 1527. Les négociateurs anglais réclamaient -du pape deux décisions rédigées d'avance par Fox, aumônier de Henri -VIII. La première de ces décisions était la nomination de Wolsey -comme juge suprême du divorce, la seconde était une conséquence de la -première, c'est-à-dire l'autorisation conférée au roi de se remarier -après la répudiation de Catherine. - -Le pape hésita, distingua. Il était dans une odieuse alternative -entre le roi d'Angleterre qui le menaçait sourdement d'un schisme et -l'empereur Charles-Quint dont il était le captif et qui le menaçait -d'une déposition. Clément VII était fils naturel de Julien de -Médicis, et, les clefs étant incompatibles avec la bâtardise, Charles -pouvait en effet les lui faire arracher honteusement par un concile, -situation cruelle et qui explique bien les tergiversations du pape! Il -penchait tantôt du côté du roi, tantôt du côté de l'empereur, selon -les oscillations d'effroi qui lui venaient du mari ou du neveu de -Catherine d'Aragon. - -A travers des perplexités diverses, des rédactions, des rétractations, -des amendements et des formules innombrables, Clément finit par -décerner à Wolsey qui consulterait des docteurs de son choix, -l'arbitrage souverain de toute la cause. Le cardinal deviendrait ainsi -pape dans ce débat. - -Wolsey fut épouvanté. Il ne désirait pas le divorce dont il redoutait -si âprement les suites. Il ne pouvait cependant pas se récuser. Il -était serf de cette glèbe de la faveur royale. Il était condamné à suer -et à tracer en gémissant le dur sillon sous l'aiguillon redoublé de -Henri. - -Il dit au roi néanmoins qu'une sentence émanée de lui seul Wolsey, -ne paraîtrait pas assez impartiale à l'Europe, qu'il serait opportun -de faire nommer un autre légat, le cardinal Campeggio, par exemple. -L'arrêt prononcé alors par un légat anglais et par un légat romain ne -serait pas moins sûr et serait plus imposant. Il ajouta qu'il exigerait -du pape une «pollicitation» ou promesse de ne jamais révoquer la -commission des deux légats et une bulle décrétale qui confirmerait -d'avance leur verdict, c'est-à-dire l'annulation certaine du mariage de -Henri avec Catherine d'Aragon. - -Le roi vit une bonne intention et une profonde politique dans ce -stratagème inventé par Wolsey pour gagner du temps. Traîner les choses -en longueur était aussi la préoccupation de Clément VII. L'intérêt du -pape et du cardinal était le même; ils s'entendaient. Éviter le divorce -par des retards, le tuer à doses de minutes et d'heures, tel était leur -effort réciproque. Aussi Clément se hâta-t-il d'accorder Campeggio pour -collègue à Wolsey. Mais ce fut sa seule précipitation. Le légat italien -devait être comme eux l'homme des temporisations. Il se mit en route -pour Paris où il n'arriva que le vingt-sixième jour depuis son départ. -Il alléguait pour excuser ses lenteurs sa mauvaise santé. Il avait la -goutte et mille autres infirmités dont il se proposait de faire autant -de protocoles diplomatiques. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE III. - - La peste en Angleterre sous le nom de _suette_.—Relation du - cardinal du Bellay.—Situation de la cour pendant la suette.—Henri - VIII.—Anne Boleyn.—Wolsey.—Lettres, courriers du roi.—Visite - de Henri à sa maîtresse (sept. 1528).—Le roi plus amoureux que - jamais après le fléau.—Il poursuit son divorce.—Campeggio à - Londres et Clément VII à Rome se jouent de Henri VIII.—Wolsey - cherche vainement à concilier l'inconciliable.—Procès du divorce - à Blackfriars.—Entrevue des légats et de Catherine d'Aragon à - Bridewell.—La reine leur apprend son appel au pape.—Fureur de - Henri VIII.—Traité de Clément VII et de Charles-Quint.—Voyage de - Henri à Grafton.—Commencement des disgrâces de Wolsey.—Le docteur - Cranmer à Waltham-Abbey.—Il trouve la solution des difficultés - du roi.—Henri le confie au vicomte de Rochefort, père d'Anne - Boleyn.—Cranmer conspire théologiquement contre la reine et contre - le pape. - - -Pendant le voyage du cardinal Campeggio la peste s'abattit sur -l'Angleterre qu'elle décima. Anne Boleyn n'était plus à la cour depuis -le mois de mai (1528), quand le fléau commença à sévir au mois de juin. - -C'était le roi qui, sur le conseil de Wolsey, avait arrangé le départ -de Mlle de Boleyn. Le cardinal avait persuadé Henri. Il lui avait -démontré la convenance d'une éclipse d'Anne, aux approches du grand -jugement qui allait abolir le mariage du roi. Henri approuva son -ministre, et, pour écarter tout prétexte de blâme, il avait ménagé -l'éloignement momentané de sa maîtresse. - -Anne, fort irritée de cette complaisance du roi pour Wolsey, se retira -en protestant qu'elle ne reviendrait plus. Henri inquiet lui adressait -de Hampton-Court message sur message, soit à Londres, soit à Hever. - -Telle était la situation agitée des deux amants, lorsque la _suette_ -éclata. Le cardinal du Bellay, ambassadeur de France, écrivait le 18 -juin: «La _suée_ est une maladie survenue ici (Londres) depuis quatre -jours, la plus aisée du monde pour mourir. On a un peu de mal de -tête et de cœur; soudain on se met à suer. Qui se découvre un peu ou -se couvre un peu trop, en deux, trois, ou quatre heures est dépêché -sans languir.» Le 30 juin le cardinal du Bellay écrivait encore: «La -Damoiselle (Anne Boleyn) est chez son père. Le roi s'en va changeant de -logis pour cette peste: assez de ses gens en sont morts.... Depuis mes -lettres, j'ai été averti que le frère du comte de Derby et un gendre -du duc de Norfolk sont morts subitement chez M. le légat (Wolsey) qui -s'est coulé par derrière avec peu de gens et n'a voulu qu'on sçeût -où il allait pour n'estre suivy de personne. Le roi s'est arrêté à -vingt milles d'icy.» Le 21 juillet M. du Bellay écrivait de nouveau: -«Mademoiselle de Boleyn et son père ont sué, mais sont échappés. Le -jour que je suai chez M. de Cantorbéry, dix-huit moururent en quatre -heures. Ce jour-là, ne s'en sauva guères que moi qui ne suis pas encore -bien ferme.... Les notaires ont eu beau temps deça: je crois qu'il -s'est fait cent mille testaments.» - -Plusieurs historiens ont accusé Henri VIII d'avoir complétement oublié -Anne Boleyn pendant la durée de l'épidémie, tant il était absorbé par -la terreur! Ces historiens, estimables du reste, n'ont eu qu'un tort, -c'est d'avoir négligé les sources. Ils ont été, par ignorance, des -calomniateurs. Henri est bien assez coupable de ses propres vices et de -ses crimes avérés. Il n'est pas nécessaire de le flétrir à faux. - -Il y a de lui, soit en français, soit en anglais, dix-sept lettres à sa -maîtresse qui furent volées dans un coffret d'Anne Boleyn et expédiées -à Rome par un des agents du pape. Copiées avec soin par M. Méon, elles -ont été pendant dix-huit ans à la bibliothèque impériale, de 1797 à -1815, époque à laquelle toutes furent restituées à la bibliothèque du -Vatican. On distinguera facilement à la vétusté de l'idiome ce qui dans -ces lettres a été écrit en français par Henri VIII. Tout ce qui a été -traduit est en langue moderne. - -C'est dans ces confidences que la vérité est toute vive. - -Or, la troisième de ces dix-sept lettres rassure Anne. Le roi y est -fort tendre: «Une chose, dit-il, vous peut comforter. Peu ou nulle fame -ont cette malady. Par quoy je vous supply, ma entière aymie, de ne -avoir point peur, ny de nostre absence vous trop ennuyer, car, où que -je soy, vostre suy.» - -La quatrième lettre est fort curieuse. Elle précise la date où le goût -du roi devint passion. En 1523, lorsque Henri fit manquer le mariage de -Mlle de Boleyn avec Percy, elle lui plaisait, sans doute, mais il ne -l'aima d'amour que depuis 1526 ou 1527, «ayant esté, écrit-il, en 1528, -plus que une année attaynt du dart d'amours.» - -Dans la douzième lettre, le roi se désole. Sa maîtresse a été malade; -ce sera probablement un prolongement de séparation. La treizième lettre -de Henri s'adresse à une convalescente presque guérie. Il la désire -plus près de Hampton-Court dans une maison qu'il lui a choisie. - - «Quant à votre demeure à Hever, je vous laisse libre de vos - actions; vous savez quel air vous convient le mieux, mais je - voudrais que ni l'un ni l'autre de nous deux n'eût besoin de cela, - car je vous assure que le temps me dure bien. Suche est tombé - malade de la suette, et c'est pour cette raison que je hâte cet - autre messager. Je pense que vous êtes impatiente d'avoir de nos - nouvelles comme nous le sommes d'en recevoir des vôtres. Écrite de - la main de votre seul. - - «H. REX.» - -On le sent, le roi n'abandonnait pas sa maîtresse. Il avait été la -voir au mois de septembre (1528). Ce fut alors et sous les yeux de -Henri qu'elle écrivit une lettre à Wolsey. Anne se réjouit de l'arrivée -prochaine du cardinal Campeggio. Elle espère tout de lui et de Wolsey -particulièrement. - -«Je prie Dieu, monseigneur, de vouloir bien vous accorder pour -longtemps la santé et cette prière n'est que de la reconnaissance! En -effet tous les tourments que vous vous êtes infligés pour moi jour et -nuit ne pourront jamais être récompensés de ma part qu'en vous aimant, -après le roi, plus que tout autre.» - -Henri prit la plume à son tour et traça ce post-scriptum: - - «Celle qui vous écrit cette lettre n'a point de cesse que je n'y - mette aussi la main. Je vous assure que nous souhaitons beaucoup - tous deux vous voir et que nous éprouvons un véritable plaisir en - pensant que vous avez évité la peste qui perd maintenant de sa - violence, surtout envers ceux qui observent une diète rigoureuse, - comme je ne doute point que vous ne le fassiez. Nous sommes un peu - troublés de ne savoir point encore l'arrivée du légat en France. - Nous comptons cependant que par votre zèle et votre activité - (et avec l'aide du Tout-Puissant) nous serons bientôt rassurés - là-dessus. Je ne vous en dis pas davantage pour le moment, si ce - n'est que je prie Dieu de vous départir une aussi bonne santé et - autant de bonheur que vous en souhaite, - - «Votre affectionné maître et ami, - - «Henry REX.» - -Après le départ du roi d'auprès d'elle, Anne écrivit une autre lettre -au cardinal Wolsey. - - «Monseigneur, je remercie Votre Grâce dans toute l'humilité de - mon pauvre cœur, pour votre lettre obligeante et votre magnifique - présent, que je ne croirais jamais mériter sans votre indulgence. - Vous m'en avez si pleinement gratifiée jusqu'à ce jour, que tant - que j'existerai, je me regarderai comme celle de toutes les - créatures qui doit le plus aimer et servir Votre Grâce après - le roi: vous suppliant de ne jamais douter que je puisse avoir - d'autres sentiments tant qu'il me restera un souffle de vie. Et - quant à la maladie dont a été attaquée Votre Grâce, je remercie - Dieu que les personnes, c'est-à-dire le roi et vous, pour la vie - desquelles je n'ai cessé de former des souhaits, aient échappé au - fléau de la peste, ne doutant pas que Dieu ne vous ait conservés - tous deux pour de grandes raisons qui ne sont connues que de sa - haute sagesse. Je désire beaucoup l'arrivée du légat, et je prie - Dieu d'amener promptement cette affaire à une bonne fin. Alors, - monseigneur, j'espère m'acquitter en partie des grandes peines que - vous vous êtes données pour moi. En attendant, je vous supplie de - recevoir l'hommage de ma bonne volonté, à défaut de celui de mon - pouvoir qui doit provenir en partie de vous. J'adresse des vœux au - ciel pour qu'il vous accorde une longue vie et la continuation de - tous les honneurs. Écrite de la main de celle qui est entièrement - - «Votre humble et obéissante servante, - - «Anne BOLEYN.» - -Le roi, à cette époque, était comme Anne au mieux avec Wolsey, dont ils -connaissaient l'ascendant sur Campeggio, et dont ils attendaient une -sentence de divorce. Tous les nuages étaient dissipés. Wolsey n'était -pas, mais paraissait réconcilié avec les amants. Henri n'avait jamais -été si épris de sa maîtresse. Avant et après la peste, il lui envoyait -des bijoux et des chevreuils; pendant l'épidémie il lui envoya des -médecins, des messagers et des déclarations. Il vint même la visiter, -et il y avait, il faut le redire, du danger à se déplacer: le fléau -enlevait en trois ou quatre heures. - -Quand la foudre éclate dans l'orage, les troupeaux effarés se -dispersent, et ils se cachent la tête sous les buissons. L'homme, au -contraire, prévoit et use de son intelligence, de son courage pour se -disposer un abri. Ses précautions bien combinées, il se soumet plus -paisible au destin. C'est ce qu'exécuta le roi. - -Plus de deux mille personnes périrent à Londres en quarante-huit -heures. Henri confina sa maîtresse sous les auspices de Thomas et de -George Boleyn, un père et un frère dans leur château très-salubre de -Hever, au milieu des prairies du comté de Kent. Il leur adjoignit -Butts, le médecin en qui il croyait. Il lui nomma plus tard un -coadjuteur. Butts, qui était l'Ambroise Paré des Tudors, eut ordre de -s'enfermer à Hever avec Anne Boleyn, et de veiller assidûment sur cette -jeune fille dont Henri se proposait de faire une reine. - -Lui, partit de Hampton-Court avec sa femme Catherine, sa fille Marie, -et se réfugia à quelques milles de Londres, de résidence en résidence, -jusqu'à une résidence définitive que Wolsey avait préparée pour la -famille royale et pour lui-même. Butts y manquait. - -Henri y suppléa par d'autres médecins et par sa direction attentive. Il -fut lui-même le médecin des médecins. Il prescrivit à tous et à toutes -la diète et la chambre, à quelques-uns le lit. Il donnait l'exemple. -Il complétait cette hygiène par la prière, par la lecture, par la -confession, par les communions fréquentes. Il rédigea son testament en -compagnie de Wolsey. - -Son amour pour Anne Boleyn semblait suspendu, mais cette interruption, -nous l'avons prouvé, ne fut pas réelle. Les messagers allaient et -venaient du roi à sa maîtresse. Cet amour contenu ne fut que plus -fort. Le poids du fléau en centuplait, par la compression, la profonde -intensité. Au sortir de la crise, cet amour fera sauter Rome, si Rome -tente de l'étouffer. - -Dès que la peste diminua, le roi reprit son livre et ses citations des -Pères, de saint Thomas et du Lévitique. C'étaient autant d'arguments -contre son mariage avec Catherine d'Aragon et pour le divorce. Ses -dispositions sont les mêmes qu'à la veille de l'épidémie, lorsqu'il -écrivait à sa maîtresse: - -«Mon petit cœur, cette lettre est pour vous avertir du chagrin que j'ai -éprouvé depuis votre départ.... Je pense que votre bonté et la ferveur -de mon amour en sont cause, car autrement je ne croirais pas possible -qu'une aussi courte absence ait pu me causer tant de douleur. Mais -maintenant que je vais vous joindre, mes peines disparaissent à moitié, -et j'ai aussi une grande consolation à composer mon livre qui rentre -dans mon amour. Aujourd'hui même j'y ai consacré plus de quatre heures, -ce qui, outre un mal de tête, fait que je vous écris si peu, désirant -surtout le soir me trouver dans les embrassements de ma mignonne....» - -On ne peut citer textuellement les deux dernières lignes du roi. -L'histoire dédaigne le scandale, pourvu qu'elle ait l'information -exacte. Ici Henri VIII est Henri VIII. Son audace, quoique très-grande, -a des bornes. Il éprouve des amours de casuiste et de moine comme -François Ier des amours de chevalier et de soudard. Henri VIII est à -coup sûr le moins entreprenant et le plus corrompu. - -Au mois de mai 1529, à l'ouverture du procès royal, Henri écrivait à sa -maîtresse: «La maladie de ce légat (Campeggio) a mis quelque retard à -la visite qu'il se propose de vous faire; il ne manquera pas de réparer -ce retard.» - -Il se jouait à ce moment-là dans le monde un grand drame d'idées, le -drame de la Réforme, au-dessus du drame privé de la cour d'Angleterre. -La tragédie royale du divorce se rattacherait-elle à la tragédie -universelle de la liberté humaine? l'affranchissement par Luther et les -autres initiateurs entraînerait-il le schisme de Henri VIII, et ce -tyran agiterait-il son drapeau contre Rome? telle était la question. - -Campeggio, à Londres, se concertait astucieusement avec Wolsey. Tandis -que les deux légats méditaient des délais interminables et ourdissaient -des lenteurs fabuleuses, trois personnages aspiraient dans un tumulte -intérieur à une conclusion. - -Anne Boleyn avait toutes les ardeurs du trône. Elle enflammait Henri, -elle l'enivrait par les filtres d'une coquetterie savante. Elle -réservait certainement quelque chose. Elle ne lui livrait pas la -dernière coupe des voluptés. Elle le rendait fou de convoitise. - -Cette convoitise du roi était diabolique. Lui, un prince et un docteur, -il était sensuel et orgueilleux. Il voulait triompher comme amant et -comme théologien. Si Rome cède, à la bonne heure; si elle s'obstine, -et que Henri en cherchant passionnément une femme, trouve par surcroît -une tiare, il embrassera la femme d'une étreinte hardie, et ramassera -la tiare qu'il rivera au-dessus de sa couronne. Il sera pape et roi. -Il aura toutes les délices: le plaisir inextinguible et la domination -absolue des âmes. - -Catherine d'Aragon aussi brûlait d'impatience. Le cardinal Campeggio, -qui souffrait de la goutte, fut reçu le 1er octobre 1528, par le duc -de Suffolk. Le 22, il rendit une première visite au roi; le 27, il alla -chez la reine avec Wolsey. - -Campeggio avait pressé le roi de renoncer au divorce, et ne l'avait -pas persuadé. Il insinua le couvent à la reine. C'eût été une solution -admirable. Par cela seul, le schisme était conjuré. Catherine était -bonne catholique, mais elle était meilleure Espagnole et meilleure -mère. Sa fierté et sa tendresse se révoltèrent à la fois. «Non, -milords, dit-elle aux deux légats, je ne déshonorerai volontairement -ni moi, ni ma fille. J'ai été une fiancée vierge et une épouse pure. -Depuis bientôt vingt ans je suis la reine respectée de cette île. Mon -mariage s'est formé sous les auspices de Henri VII, mon beau-père, -de mon père Ferdinand et de Jules II, le souverain pontife de la -catholicité. Ce mariage est donc sacré. Jamais je ne consentirai soit à -le rompre, soit à le dénouer; jamais je n'abdiquerai les titres qu'il -me confère.» - -Puis elle s'adressa particulièrement à Wolsey qu'elle croyait à tort -l'instigateur du divorce: «Cardinal d'York, c'est vous que j'accuse.... -J'ai été trop franche sur vous. J'ai approuvé Charles mon neveu de ce -qu'il n'a pas favorisé vos brigues mondaines pour obtenir les clefs. Je -n'ai dissimulé ni votre arrogance, ni vos exactions, ni vos désordres. -Vous vous vengez maintenant de moi et de l'empereur. Vous vous vengez -trop.» Le cardinal pouvait se justifier; il l'essaya, mais la reine se -déroba vivement à des excuses qu'elle tenait pour autant de mensonges. - -Le roi se montrait fort aimable. Il caressait Campeggio. Il lui -offrit le riche évêché de Durham, et nomma chevalier l'un des fils du -cardinal. Directement et indirectement, le roi sollicitait deux choses -de Campeggio: une visite à lady Anne Boleyn, comme on l'appelait depuis -peu, et la sentence du divorce. - -Le rusé cardinal était tout prêt à complaire au roi, seulement il était -si incommodé de la goutte, qu'il se voyait obligé d'ajourner toute -courtoisie envers Mlle de Boleyn. Quant à la sentence du divorce, il se -flattait qu'elle ne serait pas nécessaire. - -Il la remettait de semaine en semaine. Henri s'irritait, s'emportait, -puis il se calmait, lorsque Clément VII à Rome et Campeggio à Londres, -disaient: «Un peu de patience, nous réservons au roi une surprise.» -Or, quelle était cette surprise? Ils la laissaient deviner avec la -ferme intention de manquer de parole au dernier instant. Le pape épiait -l'occasion d'annuler le mariage du roi, et de lui en permettre un autre -sans procès. Voilà ce qui leurait Henri. Voilà le mirage qui flottait -pour lui à l'horizon, et qui se dissipa enfin. - -Ne pouvant parvenir au divorce sans procès, il résolut d'y arriver -par le procès. Il somma Wolsey et Campeggio de décider la question du -divorce, comme ils y étaient autorisés par la _pollicitation_ du pape, -dont la bulle décrétale avait confirmé d'avance le jugement des légats. - -Forcés dans les retranchements, inextricables pendant dix mois, de -leurs manèges, de leurs stratagèmes et de leurs ambages, ils fixèrent -au monastère de BlackFriars, et au 18 juin 1529, le lieu et la date de -leurs assises ecclésiastiques. - -Une salle fut préparée pour ces augustes et redoutables séances. - -Les deux trônes surmontés de leurs dais dominaient tout. A la droite du -trône du roi était le fauteuil de Campeggio, et à la droite du trône de -la reine, le fauteuil de Wolsey. Les deux cardinaux avaient choisi pour -coadjuteurs: Longland, évêque de Lincoln et confesseur du roi; Clerk, -évêque de Bath; John Islip, abbé de Westminster, et John Taylor, maître -des rôles. Le secrétaire de ce tribunal exceptionnel était Gardiner, et -l'appariteur, Cook, un jurisconsulte, un humaniste et un commentateur -biblique. Les avocats du roi étaient Trigonel et Peter, John Bell et -Richard Sampson. Les conseillers de la reine étaient Warham, Fisher et -Standish, trois évêques. - -Les simples fauteuils des légats étaient moralement plus élevés que les -trônes du roi et de la reine. Car, que représentaient les trônes? des -sièges d'accusés ou de parties; et les fauteuils? des sièges de juges. - -La cour se fonda dans la première séance. Le confesseur du roi présenta -la _pollicitation_ du pape. Campeggio la lut. Cette pollicitation était -l'acte constitutif du tribunal des légats. Pleins pouvoirs leur étaient -donnés. Mais la bulle décrétale par laquelle Clément VII s'engageait, -dans l'hypothèse d'un arrêt de divorce, à casser le premier mariage du -roi et à lui en permettre un autre, la bulle décrétale montrée à Wolsey -et à Henri, où était-elle? probablement Campeggio l'avait brûlée. Le -pape et lui s'étaient raillés du roi et ourdissaient artificieusement, -à force de mensonges, de réticences, d'hypocrisies accumulées, une -comédie d'intrigue devant l'Europe. Clément VII ne cherchait qu'à -endormir et à duper Henri VIII, jusqu'au traité que le saint-père -élaborait mystérieusement avec l'empereur. - -La cour des légats était un piége flagrant pour Henri. Elle cita le roi -et la reine à comparaître dans son enceinte. - -La reine se présenta, le 18 juin 1529, et déclina la compétence des -légats. Elle se présenta de nouveau le 28 juin. Le roi prit place -sur son trône, elle sur le sien et les deux légats occupèrent leurs -fauteuils. Les autres assistants étaient soit sur des chaises, soit sur -des tabourets, soit debout. - -Cook, qui remplissait les fonctions d'appariteur, appela le roi, et -le roi répondit: «Me voici.» La reine fut appelée à son tour; elle -descendit silencieusement de son trône, et, se rapprochant du trône -du roi, elle en monta les degrés. Alors tombant à deux genoux devant -Henri, et les mains suppliantes comme la voix, elle dit avec une -inexprimable émotion: «Sire, pitié et justice, voilà ce que j'implore. -Soyez pour moi, car tous ici sont contre moi. L'un des légats est -votre chancelier, l'autre votre évêque de Salisbury. Je ne suis qu'une -femme, seule, sans parents, sans amis, sur une terre étrangère. Je -n'ai d'autre protecteur que vous. En quoi, monseigneur, ai-je pu vous -offenser? Depuis plus de vingt ans j'ai presque oublié Dieu et ses -saints, tant j'ai été absorbée en vous. Je n'ai mis aucune borne à ma -tendresse, à mes complaisances. Vous avez eu de moi plusieurs enfants. -Quand j'entrai dans votre couche, j'étais vierge, vous le savez, et -je suis restée pure. Comment ose-t-on attenter à un mariage cimenté -par votre père Henri VII, par mon père Ferdinand le Catholique et par -le pape Jules II, de glorieuse mémoire? Nul n'a le droit de briser -les liens qui nous unissent. Les légats sont mes ennemis, je les -récuse. Sire, je ne veux que vous pour juge. Ah! soyez miséricordieux. -Rendez-moi mes droits anciens, mes droits sur votre cœur, mes droits -d'épouse, de reine et de mère. Si vous m'abandonnez, Sire, je n'aurai -plus que Dieu. Ah! mon Seigneur, mon bien aimé Henri, pitié pour votre -compagne fidèle, pitié et justice!» - -Un frisson d'intérêt agita l'assemblée. L'impression produite par ces -paroles fut électrique d'abord, mais Henri se taisant, cet auditoire -de flatteurs se glaça peu à peu. La reine se releva tout éperdue de -douleur, salua le roi, et, s'appuyant sur le bras de Griffith, un -officier de sa maison: «Retirons-nous, dit-elle, mon cher Griffith, il -n'y a pas ici d'équité.» Le trône de la reine demeura vide. - -Le roi fut impassible. Il fit l'éloge de Catherine, rendit hommage à -ses vertus, et déclara que sa conscience éveillée par de saints évêques -l'avait jeté dans ces procédures. «Le Lévitique, ajouta-t-il, défend -le mariage entre un frère et la femme de son frère. J'ai commis ce -péché. Le même Lévitique menace de mort les enfants qui naîtront d'un -tel mariage. Hélas! j'ai subi ce malheur. Tous les enfants hors un que -m'a donnés Catherine, je les ai perdus. C'est que la loi de Dieu a été -violée par mon mariage. Elle sera réhabilitée par mon divorce. Quelle -que soit d'ailleurs la sentence de la cour, je m'y soumettrai.» - -Les débats s'ouvrirent contre la reine, qui fut reconnue contumace. -Les avocats du roi démontrèrent avec facilité que le mariage avait été -consommé entre Catherine et Arthur, frère aîné de Henri. Comment ne -pas admettre cette évidence? Catherine et Arthur avaient à l'époque -de leurs noces quinze ans accomplis. Ils n'avaient eu qu'un toit et -souvent qu'un lit pendant quatre mois, au château de Ludlow, dans -le comté de Shrop. Il était naïf à la reine et à ses partisans de -soutenir qu'elle était restée vierge; il était grossier et sauvage au -roi de prouver le contraire. C'est cependant ce qu'il fit. Car plus -son mariage serait déclaré incestueux, plus le divorce paraîtrait -indispensable. - -Il manda donc des témoins qui affirmèrent la co-habitation du prince -Arthur et de Catherine. Robert, vicomte de Fitz-Water, Thomas, duc de -Norfolk, et le chevalier Antoine Willoughby déposèrent avec serment que -le lendemain des noces, le prince Arthur leur avait dit: «Milords, j'ai -été cette nuit tout à travers l'Espagne.» Ni le roi, ni les évêques, -ni les avocats ne respectèrent aucune bienséance. Henri dévoilait les -mystères du premier lit nuptial de sa femme pour la chasser du second. -Il s'obstinait à s'en délivrer à tout prix. - -Il importait au roi que le divorce fût prononcé en Angleterre par le -tribunal des légats et confirmé par le pape, selon sa pollicitation -et sa bulle décrétale. Rien n'aurait désolé Henri comme un appel de -Catherine au souverain pontife, puisque cet appel aurait aidé les -fourberies de Clément VII en lui suggérant d'évoquer la cause à Rome. - -Dans de telles conjonctures, il était urgent de déterminer Catherine -à se confier de tout au roi. Henri ordonna impérieusement par Thomas -Boleyn à Wolsey d'incliner la reine à cette résolution. - -Wolsey obéit. Il se rendit par la Tamise avec Campeggio à Bridewell, -résidence de Catherine. La pauvre reine était entourée de ses filles -d'honneur. Elles brodaient, faisaient de la tapisserie et causaient -tout ensemble. La reine filait, selon sa coutume. On lui annonça les -cardinaux. «Que voulez-vous, milords,» leur dit-elle, en les rejoignant -dans le salon d'attente. «Entretenir un instant Votre Altesse dans son -oratoire,» répondirent les légats. Catherine avait passé la quenouille -et le fuseau à l'une de ses filles. Elle avait les mains libres. -Elle présenta la droite à Campeggio, la gauche à Wolsey et elle les -introduisit, suivant leur vœu, dans son oratoire. - -Quand ils sortirent tous trois, les filles de la reine remarquèrent sur -leurs visages des traces profondes d'émotion. La reine avait beaucoup -pleuré. Campeggio était triomphant et Wolsey soucieux, abattu. La reine -leur avait appris, au milieu des larmes, des soupirs et des sanglots, -qu'elle avait envoyé déjà au Vatican sous un pli fermé de son sceau et -par un de ses gentilshommes son appel au pape. - -Assuré de cet appel, certain par Campana, l'un des secrétaires de -Clément VII, que le saint-père venait de conclure un traité avec -Charles-Quint, Campeggio escamota le jugement des légats en ajournant -dérisoirement le procès au 1er octobre. C'était le 23 juillet. Les -avocats réclamèrent en vain, malgré leur véhémence, l'arrêt des légats. -Wolsey était accablé, Campeggio inébranlable. Le roi, caché dans une -pièce voisine, entrevoyait tout et entendait tout. Il s'efforçait de -se contenir, mais sa figure bouleversée et ses brusques mouvements -trahissaient sa fureur. Ceux qui le connaissaient comprirent que -Wolsey était perdu, que Campeggio serait outragé et le pape vomi. La -physionomie de Henri VIII fut pendant toute une semaine farouche et -tragique. Il dissimulait pourtant de son mieux. - -Sa rage intérieure excitée par l'appel de Catherine, par la perfidie de -Wolsey, par l'audace de Campeggio, redoubla aux nouvelles de Rome. - -Le pape avait conclu son traité avec Charles-Quint. L'empereur avait -signé ce traité à Barcelone, le 29 juin 1529. Il y avait une clause -secrète par laquelle Charles renonçait à poursuivre devant un concile -la déposition de Clément VII pour raison de bâtardise. L'empereur -restituait au saint-père Ravenne, Cervia, Modène et Reggio. D'autres -avantages étaient encore stipulés. Le plus grand de tous aux yeux -du pontife était la réintégration de la maison de Médicis dans le -gouvernement de Ferrare. - -Le bâtard de cette maison la relèverait de l'abaissement. Clément -VII ne pouvait payer assez cher un tel honneur. Il risqua le schisme -d'Angleterre sans balancer. Il lança dans le monde catholique sa bulle -d'évocation qui, en déracinant le tribunal des légats, violait, par le -pape, la _pollicitation_ et la bulle décrétale émanées du pape. Henri -VIII était bafoué. Il s'en souviendra. - -Si Clément VII eût sauvegardé l'inviolabilité du mariage, au nom -du principe évangélique et de la morale de l'Église, cette noble -inflexibilité eût racheté même le dommage d'un schisme en pleine -éclosion. Mais il n'en fut pas ainsi. Tels furent les démentis que se -donna le pontife, ses circuits, ses embûches, ses lâchetés, qu'il n'eut -guère sur le roi, en cette circonstance, que la supériorité d'un fourbe -sur une dupe. Les légats aussi eurent bien des astuces, Henri bien -des duplicités, de sorte qu'il serait difficile de dire quel vêtement, -dans cette longue négociation, recouvrit plus de trahisons et de vices, -de la tunique blanche du pape, de la robe rouge des cardinaux, ou du -manteau d'hermine du roi! - -Henri VIII ne fit pas d'abord explosion. Mais il était ulcéré contre -Catherine qui s'opiniâtrait à demeurer reine d'Angleterre, et contre -Wolsey qui avait misérablement louvoyé entre Rome et Greenwich. Le -roi était exaspéré aussi contre Campeggio et contre le pape. Il ne se -gênait pas dans l'expression de son mépris. Les ducs de Norfolk et de -Suffolk, le vicomte de Rochefort fomentaient les colères du roi. Lady -Anne exaltait l'ambition pontificale de Henri. Elle lui montrait une -tiare anglaise en perspective. «Le pape n'est qu'un évêque, l'évêque de -Rome,» disait-elle. «Oui, répondait Henri, Clément n'est qu'un évêque -et un évêque ignorant. Il est de plus un bâtard, un charlatan et un -parjure.» - -Wolsey cependant vivait dans une tempête. Ses ennemis avaient hâte d'en -finir avec lui. Anne «l'oiseau de nuit» chantait à l'oreille du roi -contre le cardinal une chanson de mort. Elle était bien dangereuse: car -elle était toute-puissante. Les courtisans s'inclinaient devant lady -Anne comme devant une reine et un premier ministre. Wolsey qui l'avait -combattue dans l'ombre, qui l'enviait en favori, qui la haïssait comme -son mauvais génie, elle allait le précipiter. Elle lui rendait guerre -pour guerre. Les grands seigneurs de la cour, Norfolk et Suffolk en -tête, poussaient lady Anne. Wolsey était un obstacle à leurs rapines. -Ils s'adjugeaient, après sa chute, les propriétés des monastères. «La -fantaisie de ces milords, écrit du Bellay, est, que le cardinal mort ou -ruiné, ils déferont incontinent l'Estat de l'Église, et prendront tous -ses biens. Ils le crient en pleine table.» - -Les rancunes du roi contre Wolsey qui n'avait pas été net avec Rome, -correspondaient à l'animosité des lords contre le cardinal. - -Henri, qui avait besoin de se distraire, fit un petit voyage avec une -partie de sa cour et avec sa maîtresse dans le Northampton-shire. Il -s'y installa à sa résidence de Grafton. Cette résidence plaisait au -roi, qui avait là ses plus beaux haras et ses plus riches forêts. Mlle -de Boleyn était très-friande des cerises de ce comté, les meilleures -d'Angleterre. Quand elle ne pouvait plus les manger sur l'arbre, elle -les mangeait en conserves. Aujourd'hui encore le pays est planté de -cerisiers, mais il a moins de bois. Ces bois sont en grande partie -remplacés par des pâturages. Je connais un de ces pacages, le plus -grand de tous, appelé _Peterboroughfen_ où plus de trente communes -nourrissent leurs troupeaux de moutons et leurs vaches grasses. - -Le comté de Northampton est encore féodal. Il l'était beaucoup plus, -lorsqu'au mois de septembre 1529, Henri VIII s'y établit avec sa -maîtresse, dans sa maison de chasse de Grafton. - -Il paraît que le roi avait dès lors en sa possession une lettre de -Wolsey soit au pape, soit à un prélat italien, par laquelle le cardinal -légat conseillait la bulle d'évocation. Cette lettre que Henri ne -pouvait pardonner à son ancien favori, il l'avait serrée précieusement -dans son pourpoint et ne l'avait pas même confiée à lady Anne. Il -attendait l'occasion d'en écraser le cardinal. Elle se présenta -naturellement à Grafton où Wolsey avait suivi la cour. Le soir de son -arrivée, comme le cardinal saluait le roi dans la chambre de parade, -Henri l'attira à l'écart, sous la tenture d'une fenêtre. Un dialogue -s'engagea entre eux. Wolsey baissait les yeux et répondait timidement -aux questions amères du roi. Soudain le roi s'animant, tira de son sein -un papier qu'il déplia et qu'il secoua convulsivement devant la face -pâle du chancelier. «Lisez, lisez, disait Henri, est-ce bien votre -écriture?» Le cardinal balbutiant et tremblant, le roi se calma un peu, -et déroba Wolsey aux regards avides des courtisans. Il l'emmena dans -son cabinet où la conversation continua. Le cardinal essaya-t-il de -nier? Henri, soit doute, soit commisération, remit la justification -au lendemain. Le chancelier rentra dans la chambre de parade où, par -la dignité de son maintien et par la sérénité de sa physionomie, il -dérouta les curiosités. Toutefois ses ennemis ne furent pas longtemps -dans l'anxiété. Le duc de Suffolk, aïeul de Jane Grey, beau-frère du -roi et grand maître du palais, fit dire au cardinal, qu'il n'y avait -pas d'appartement pour lui au château. Wolsey fut atterré. La nuit -était noire et orageuse. Il fut obligé de remonter sur sa mule et -d'aller s'abriter à plus d'une lieue de Grafton dans la maison d'un ami. - -Le lendemain, lorsqu'il vint au château, le roi partait pour la chasse. -De la selle de son cheval, Henri dit au cardinal, s'il avait à lui -parler, de s'entendre avec ses ministres. Il l'invita cruellement à ne -pas l'attendre et à ne pas quitter le légat Campeggio, qui avait pris -congé. Le roi s'enfonça ensuite dans les hautes futaies, accompagné de -lady Anne et d'une troupe de joyeux chasseurs. Il dîna à Harewell-Park, -et ne revint que fort tard au château pour être certain de n'y plus -trouver Wolsey. Le chancelier s'était éloigné, en effet, le cœur brisé, -en compagnie de son collègue le cardinal Campeggio. - -C'est à ce moment précurseur du schisme que je découvre pour la -première fois sous les voûtes de Waltham-Abbey un homme encore obscur, -mais qui exercera une influence prodigieuse. Cet homme est le docteur -Cranmer. - -Il était né dans le comté de Nottingham à Aslacton. Son nom était -ancien, sa famille illustre. Son père, retiré dans un manoir modeste, -était aimé du peuple et fort considéré de la noblesse. Il avait soigné -l'éducation de son fils. - -Le jeune Cranmer se distingua bientôt à Cambridge. Un mariage d'amour, -que la mort trancha vite, ne fut pas un long obstacle à sa carrière -ecclésiastique. Oxford et Cambridge se le disputèrent. Il opta pour -Cambridge, où il reçut le grade de docteur. - -Cranmer avait une âme élevée, un esprit lumineux, le goût de la vérité -et le talent de la controverse. Il était très-savant. Il haïssait le -moyen âge. Il était révolutionnaire, sans le vouloir, par une pente -naturelle de son intelligence. Il croyait que son devoir envers Dieu -était de substituer le bon sens et l'Écriture sainte à la scolastique -et aux traditions. En 1529, il avait quarante ans. Réfugié, loin de la -peste qui dévastait Cambridge, à Waltham-Abbey, chez sir Cressy, ami de -son père, il instruisait les enfants de son hôte, et payait ainsi une -hospitalité passagère. - -Gardiner et Fox, qui visitèrent sir Cressy après que Wolsey eut quitté -Grafton, rencontrèrent le docteur Cranmer au château. Il y était traité -en égal, presque en supérieur. Ses belles manières, son attitude fière -et modeste, son tact exquis annonçaient sa condition. L'insinuation -et la justesse de sa parole révélaient un initiateur. C'était un -gentilhomme sacerdotal. Il avait lu les novateurs allemands et suisses. -Il admirait Luther, et il devait le dépasser en hardiesse sur la grande -question de la présence réelle; mais il s'enveloppait de prudence, -et il voilait l'audace du fond sous les convenances de la forme. Le -moine de Wittemberg, au contraire, rachetait parfois ses timidités de -doctrine par les éclats et les fougues d'une téméraire éloquence. - -Fox et Gardiner prirent un singulier plaisir à causer de toutes choses, -à Waltham-Abbey, avec Cranmer. Un jour, à dîner, ils déroulèrent toutes -les difficultés que suscitait au roi le divorce qu'il poursuivait à -Rome contre Catherine d'Aragon. - -Cranmer, d'abord silencieux, se laissa entraîner à la logique de ses -idées. Il dit sans effort le mot de la situation. Gardiner et Fox -furent éblouis. - -«Comment pouvez-vous être embarrassés? D'un côté, le Lévitique, la loi -divine qui condamne le mariage du roi; d'un autre côté, Jules II qui -l'a permis, Clément VII qui le maintient. Ici la Bible, là le pape! -N'est-ce pas la Bible qui doit l'emporter? - -—Et qui, reprit Fox, prononcera entre la Bible, le livre sacré, et le -pape, le chef de l'Église visible? - -—Qui? s'écria Cranmer, plein déjà du principe vital de la Réforme; qui? -le premier chrétien venu, armé du texte souverain. Dans cette grande -cause du roi et du pontife, si la conviction individuelle ne suffit -pas, pourquoi ne pas consulter toutes les universités de l'Europe? Leur -science biblique ferait bientôt fléchir l'autorité très-faillible du -pape.» - -Gardiner et Fox, le lendemain, rejoignirent la cour. Ils racontèrent au -roi leur bonne fortune à Waltham-Abbey. Gardiner avait tenté de donner -l'expédient comme de lui et de s'en attribuer l'honneur, mais Fox ne -le souffrit pas; il ne consentit pas à omettre Cranmer. Henri VIII fut -pénétré de joie. - -«Ah! docteur Cranmer, docteur Cranmer, dit-il, de quel labyrinthe vous -avez le fil? Oui, nous interrogerons les universités. Je vaincrai par -là. Cette fois, je tiens Rome! je tiens la truie par l'oreille.» - -Le roi manda aussitôt Cranmer, qui répéta ses arguments et qui réitéra -son conseil. «C'est bien, c'est bien, dit Henri; mais il faut écrire -ces bonnes preuves.» Et s'adressant au vicomte de Rochefort, qui était -là: «Emmenez le docteur Cranmer, ayez soin de lui et qu'il ne manque -de rien. Installez-le dans votre hôtel à Durham-House, sous le toit -de lady Anne, et qu'il compose là un traité sur la nécessité de mon -divorce, sur sa légitimité, autant que sur l'opportunité de consulter à -cet égard les universités, soit anglaises, soit étrangères.» Cranmer ne -recula point; il était d'un siècle qui avait une séve vigoureuse, d'un -siècle héroïque et inventeur, d'un siècle antiromain, du siècle des -penseurs et des novateurs. - -Machiavel avait écrit (1516) ces lignes froidement implacables et -mathématiquement prophétiques, à la veille de la Réforme de Luther: - -«On ne peut donner une plus forte démonstration de la décadence de Rome -et de sa chute prochaine, que de voir les peuples les plus voisins de -la capitale de l'Église d'autant moins religieux qu'ils en sont plus -près. - -«Puisque certaines personnes estiment que la prospérité de l'Italie -dépend de l'Église de Rome, qu'il me soit permis d'apporter contre -cette opinion quelques raisons, dont deux, entre autres, me paraissent -sans réplique. Je soutiens d'abord que le mauvais exemple de cette cour -a détruit en Italie tout sentiment de piété. C'est le premier service -qu'elle nous a rendu; mais elle nous en a rendu un plus grand qui -entraînera la ruine de l'Italie: elle nous a toujours maintenus divisés. - -«Un pays ne peut véritablement prospérer que lorsqu'il n'obéit en -entier qu'à un seul gouvernement, soit monarchie, soit république. -Telle est la France, telle est l'Espagne. Si le gouvernement de -toute l'Italie n'est pas ainsi organisé, c'est à l'Église seule que -nous en sommes redevables.... N'ayant jamais été assez puissante -pour s'emparer de toute l'Italie et n'ayant pas souffert qu'un autre -l'occupât, l'Église a été cause que ce pays n'a pu se réunir sous un -chef de gouvernement; il a été divisé entre plusieurs petits princes et -seigneurs. De là son fractionnement et sa faiblesse, qui l'ont livré -en proie non-seulement à des étrangers puissants, mais à quiconque l'a -attaqué. - -«Or, tout cela, c'est à la cour de Rome que nous le devons.» (_Discours -sur Tite-Live_, t. II, p. 445-446.) - -Voilà ce que démêlait Machiavel avec l'infaillibilité de son coup -d'œil d'aigle italien, et voici ce que criait Luther du fond de son -tourbillon germanique. - -Il appelle le pape «monstre papalin.» «Le pape, dit-il, est une tête -d'âne qui ne saurait être la tête de l'Église; car l'Église est un -corps spirituel qui ne peut ni ne doit avoir de tête officielle. -Christ seul est le seigneur et le chef de l'Église.» - -Il écrit au pape Adrien (1523): «Je suis fâché de donner de si bon -allemand contre ce pitoyable latin de cuisine dont vous faites usage.» - -Il répond au pape Clément, qui annonçait dans deux bulles un jubilé -pour 1525: «Cher pape Clément, toute ta clémence ne te sera comptée. -Nous n'achèterons plus d'indulgences. Chères bulles, retournez à Rome -d'où vous venez; faites-vous payer par les Italiens. Qui vous connaît -ne vous achète plus. Nous savons, Dieu merci, que ceux qui croient le -saint Évangile ont à toute heure un jubilé. Bon pape, qu'avons-nous -affaire de tes bulles? Épargne le plomb et le parchemin; cela est -désormais d'un mauvais rapport.» (Luth., Werke IX, p. 204.) - -Le réformateur disait du pape Jules II: «C'était un diable incarné,» et -du pape Clément VII: «Il n'y a jamais eu de plus rusé trompeur sur la -terre que ce pape-là.» - -Érasme disait à son tour de Luther: «Il est insatiable d'injures et -de violences; c'est un Oreste furieux.» A quoi Luther répliquait: «La -colère m'est bonne; je ne sais si de sang-froid je pourrais aussi -bien dire. Dans la colère, mon tempérament se retrempe, et toutes les -tentations, tous les ennuis se dissipent. Je n'écris et ne parle -jamais mieux qu'en colère.» - -La papauté chancelait donc sous les assauts redoublés de l'intelligence -moderne, lorsque le docteur Cranmer (1529) attira Henri VIII dans le -courant électrique des temps. Henri ne doit pas être confondu néanmoins -avec les philosophes et les protestants qui résistaient au nom de leurs -lumières ou de leur conscience, car lui ne résista qu'au nom de ses -voluptueux caprices aiguisés de scrupules. C'est ce qui justifie les -réformés de ne le pas reconnaître pour un des leurs. Il n'est guère à -leurs yeux qu'un «catholique révolté.» - -Il a été le tyran de l'Église anglicane; c'est Cranmer qui en fut le -père, le fondateur. - -Moins indifférent que Machiavel, moins impétueux que Luther, le -docteur Cranmer condamnait comme l'un la papauté temporelle, et comme -l'autre la papauté spirituelle, mais il n'insultait pas. L'ardeur du -théologien s'alliait chez lui avec la courtoisie du gentilhomme. Il -sera un réformateur de cour. Aussi s'empressa-t-il d'obéir aux ordres -du roi, qui correspondaient en lui à une conviction. Il accepta un -appartement à Durham-House, chez le vicomte de Rochefort, père d'Anne -Boleyn. Il devint l'hôte, l'ami, le chapelain de cette maison. Il -faisait de petits séjours à Waltham-Abbey, dans la demeure de sir -Cressy. C'est sous ces deux toits qu'inspiré tour à tour par les -conversations de lady Anne et par le recueillement de la solitude, il -préparait savamment le schisme de l'Angleterre et le divorce de Henri -VIII. Pendant qu'il travaillait ainsi à la ville et à la campagne, il -entendit de ses retraites l'écroulement de Wolsey. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IV. - - Wolsey se sépare à Londres de Campeggio, son collègue.—Le légat - romain fouillé à Douvres et insulté par la police.—Wolsey - accusé devant le Parlement et absous.—Malgré son acquittement, - le cardinal découragé, déchu.—Le roi le dépouille peu - à peu, lui donne et lui retire l'espérance.—William - Cavendish.—Patch.—Norris.—Russel.—Butts.—Wolsey à Esher, à - Richmond, à Peterborough, à Newark, à Cawood.—Le _Minster_ - d'York.—Wolsey arrêté à Cawood par le comte de Northumberland - et sir Walter Walsh.—Il est conduit à Sheffield.—Kingston, le - constable de la Tour, joint le cardinal à Sheffield et l'escorte - avec vingt-quatre gardes jusqu'à l'abbaye de Leicester.—Cette - abbaye, voisine de Bradgate, le château des Grey.—Maladie de - Wolsey.—Sa mort.—Sa légende.—Bonté du marquis de Dorset.—Douleur - énigmatique du roi.—Thomas Morus.—Suffolk, Norfolk.—Lady - Anne Boleyn, Clément VII, Henri VIII, Catherine d'Aragon, - Charles-Quint.—Cranmer et son livre.—Ambassade du père de lady - Anne auprès du pape et de l'empereur.—Thomas Cromwell et la - question du divorce.—Le clergé et le Parlement cèdent.—Henri VIII - relègue Catherine d'Aragon à Ampthill.—Anne Boleyn installée à sa - place. - - -Le cardinal Wolsey n'avait pas revu Henri VIII depuis Grafton. «Mlle de -Boleyn, écrit du Bellay à Montmorency, a fait promettre à son amy que -il n'escoutera jamais monseigneur d'York.» - -Wolsey s'était séparé à Londres de son collègue. Campeggio allait -s'embarquer à Douvres, lorsque son appartement fut envahi par la -police. Ses malles furent fouillées. On l'accusait d'emporter les -trésors de Wolsey afin de les soustraire aux confiscations. La vérité, -c'est qu'on cherchait dans les bagages du légat la bulle décrétale -qu'il avait brûlée, et les lettres de Henri VIII à Anne Boleyn que -Rodolphe, l'un des fils de Campeggio, avait déjà déposées à Rome, où -elles sont encore. Campeggio se plaignit; mais le roi, content de -l'avoir effrayé et outragé, défendit qu'on lui fît aucune réparation. - -Wolsey ne fut pas quitte pour si peu. Il fut accusé devant le -Parlement, et difficilement libéré sur les habiles discours de Thomas -Cromwell. - -Le cardinal n'était plus que l'ombre de lui-même. Les lords, qui lui -devaient tout, l'abandonnaient. Le roi le dépouillait successivement de -ses palais, de ses mobiliers, de son or. Wolsey buvait l'ingratitude et -l'insulte jusqu'à la lie. Tout son orgueil s'était évanoui. Il était -si accablé de son malheur, qu'il ne gardait plus ni le moindre courage -ni la moindre dignité. Sa racine était coupée. Le roi manquant, Dieu -lui-même ne le soutenait pas. Tous ses rêves de domination universelle -s'étaient envolés. «J'ay esté voir le cardinal en ses ennuis, écrit -du Bellay. J'y ay trouvé le plus grand exemple de fortune. Il m'a -remonstré son cas en la plus mauvaise rhétorique: cueur et parolles lui -failloient entièrement. Il a bien pleuré.... De légation, de sceau, -d'auctorité, de crédit, il n'en demande point; il est prest à lâcher -tout, jusqu'à la chemise, et qu'on le laisse vivre en un hermitage, ne -le tenant le roi en sa malle grâce. Je l'ay réconforté au mieulx que -j'ay pu, mais je n'y ay su faire grant chose.» - -Après la scène de Grafton, voilà Wolsey à York-Palace, son riche hôtel -de Londres! - -Le 17 octobre (1529), les ducs de Suffolk et de Norfolk se présentèrent -chez le cardinal et lui demandèrent le grand sceau de chancelier. -Wolsey leur répondit qu'il ne le rendrait que sur une cédule du roi. -Ils revinrent le jour suivant avec la cédule, et le cardinal remit le -sceau. Les ducs le transmirent à Thomas Morus. - -Henri VIII voulait York-Palace pour en faire une demeure royale sous le -nom de Westminster-Hall; il voulait York-Palace comme il avait voulu -Hampton-Court. - -Le cardinal ne chicana point avec le destin. Il ordonna d'étaler dans -ses galeries ses statues, ses tableaux, ses coupes ciselées, ses -bagues, ses bijoux, les présents de François Ier, de Charles-Quint, -de Jules II, les chefs-d'œuvre des plus sublimes artistes de la -Renaissance. Sir William Gascoigne, l'intendant du cardinal, vida tous -les coffres en soupirant. Quand il livra tant de magnificences aux -officiers du grand maître, le duc de Suffolk, sir William ne put cacher -son émotion. Des gouttes de sueur coulèrent de son front et de grosses -larmes de ses yeux. - -Cependant le cardinal commanda sa barge, traversa la Tamise, monta sur -sa mule, et suivit avec Cavendish, le serviteur des derniers jours, de -la dernière heure, et Patch, son fou, le chemin de sa maison d'Esher, -dont le roi ne s'était pas encore emparé. C'était une demeure féodale -bâtie par Wolsey, à quelques milles de Londres. Des tours gothiques -on apercevait la Tamise, les prairies et les cottages qui la bordent. -Le cardinal espérait vaguement trouver dans son parc, d'une noble -simplicité, et dans le recueillement de ce refuge champêtre le calme -qui n'était plus en lui. - -Du reste, quand le roi avait exercé contre Wolsey une violence, ou -une rapine, ou une menace, quand il avait cédé soit à ses propres -rancunes, soit aux perfidies des seigneurs, soit aux récriminations -de lady Anne, il avait des réveils d'affection pour son aumônier -d'autrefois, pour son ministre tombé. Henri lui adressait alors quelque -consolation. Il obéit à l'un de ces bons mouvements le jour où Wolsey -quitta York-Palace pour Esher. Le cardinal allait mélancoliquement au -pas de sa mule, lorsqu'il entendit derrière lui une petite troupe de -cavaliers. S'étant retourné, il reconnut Norris et plusieurs valets du -palais, vêtus aux livrées des Tudors. Norris aborda respectueusement le -cardinal. - -—Milord, dit-il, je vous apporte de la part de Sa Majesté une bague et -une lettre. Prenez, milord; mon message est un augure. - -—Ah! Norris, Norris, attendez un peu.» - -Et descendant de sa mule, tandis que son écuyer tenait la bride, le -cardinal s'agenouilla dans la boue du chemin pour recevoir la bague et -la lettre. Puis s'étant relevé, il détacha une chaîne d'or terminée par -une relique de la vraie croix.—Acceptez ce souvenir, mon cher Norris, -dit le cardinal tout en pleurs, et prononcez quelquefois mon nom à -l'oreille de mon maître bien-aimé. Emmenez mon fou, qui lui rappellera -aussi Wolsey. Oui, je lui donne Patch. Adieu, mon gai compagnon; ne -m'oublie pas auprès de Henri dans ses instants de bonne humeur.» Mais -Patch, criant et gesticulant, refusant avec colère et sanglots de -quitter Son Éminence, Norris fut obligé de le faire lier d'une longue -courroie et de le conduire ainsi en croupe derrière un écuyer jusqu'à -Hampton-Court. - -Wolsey se confina dans sa maison d'Esher. Il y répondit au roi. Le -cardinal se dévorait en silence. Il avait une maladie d'entrailles. -Le chagrin le dévastait. Il reçut un nouveau message du roi. C'était -encore une bague, que lui remit en signe de bienveillance sir John -Russel. Le cardinal, sous le magnétisme royal, se ranima. - -Henri VIII avait réellement des retours d'amitié vers Wolsey. Cromwell -ayant sauvé la tête du cardinal à la Chambre des communes, où un bill -d'accusation formidable avait été présenté le 1er décembre 1529, le -roi, loin de sévir contre l'orateur intrépide du malheur, loua son -éloquence et son courage. Il récompensa un autre dévouement à Wolsey. -Fitz-William, un protégé du cardinal, redoubla de respect pour lui au -moment le plus vif de la colère de Henri. Il orna de fleurs l'escalier -de son hôtel, afin d'y accueillir selon son cœur le grand chancelier -banni. Il le célébra en tout lieu, exaltant le génie du ministre, la -bonté de l'homme. Le roi, instruit des témérités de Fitz-William, le -fit venir à Hampton-Court. - -«Comment, lui dit-il sévèrement, avez-vous osé donner asile à un -coupable? Ne saviez-vous pas que je l'avais exclu du pouvoir et qu'il -avait encouru ma disgrâce? - -—Je le savais, sire, répondit Fitz-William. Aussi ce n'est pas votre -criminel d'État que j'ai attiré, salué sous mon toit; c'est mon -bienfaiteur, celui à qui je dois tout, mon pain et ma fortune. Sire, -soyez clément pour lui,» ajouta Fitz-William dans l'effusion et avec la -hardiesse de la reconnaissance. - -Le roi non-seulement ne punit pas Fitz-William, mais, au grand -étonnement des courtisans, il le créa chevalier et lui ouvrit son -conseil. - -Ce n'est pas tout. Au milieu des fluctuations de son désespoir à Esher, -Wolsey fut saisi d'une fièvre ardente. Il eut le délire; il touchait à -l'agonie. A Hampton-Court, on le regardait comme mort. Le roi eut un -élan de sensibilité. Il envoya un troisième messager au moribond. Ce ne -fut plus un gentilhomme, mais son médecin le plus éminent. - -—Butts, mon ami, hâte-toi. Guéris le cardinal comme tu me guérirais -moi-même. Dis-lui que je suis toujours son bon maître. Je ne l'aime -pas moins qu'autrefois. Offre-lui ce rubis où mon portrait est gravé, -ajouta-t-il en ôtant de son doigt un troisième anneau.—Et vous, madame, -dit-il à sa maîtresse, ne lui enverrez-vous pas aussi quelque chose -pour l'amour de moi?» - -Mlle de Boleyn détacha de son sein un médaillon qu'elle tendit à Butts. -Le médecin partit avec tous ces témoignages de l'intérêt du roi. Wolsey -en fut ressuscité. Les paroles surtout de Henri furent un dictame pour -le malade. «Vraiment, disait le prélat, mon maître veut que je vive! Eh -bien, je vivrai, Dieu aidant et vous, mon très-cher Butts.» - -Wolsey confiant ou rétabli, le roi écoutait Anne et les lords. Il -perdait ses bonnes intentions. A chaque anneau qu'il donnait au -cardinal, il lui prenait un palais, un musée, une terre. Enfin, il -confisqua les revenus de l'évêché de Winchester. Comment Wolsey -allait-il vivre? il l'ignorait. Le roi lui enlevait capital, revenus, -dîmes et fermages. Aucune de ses pensions ne lui était plus payée. Il -enfonçait par degrés dans un abîme de dérision et de pauvreté. - -Et puis Esher, où il avait passé la mauvaise saison, lui était odieux. -Il avait besoin de changer de place. Il soupirait après sa résidence de -Richmond. Il obtint l'agrément du roi pour s'y établir. - -Là, il était moins loin de Henri. La Tamise, le même fleuve, les mêmes -eaux baignaient les jardins du monarque et du cardinal. Une espérance -envahit Wolsey. Pendant les trois mois qu'il vécut à Richmond, pas un -jour ne s'écoula sans qu'il épiât sur les flots, à l'horizon, la barge -royale surmontée de la bannière des Tudors. Hélas! son maître ne venait -pas; il ne vint jamais. - -Ici le cardinal est pathétique. - -Wolsey était un mauvais prêtre, un évêque impudique, un ministre -vénal, un chancelier prévaricateur. Je le haïssais au pouvoir, pourquoi -donc m'émeut-il? Je ne l'estime pas. Il n'a pas de vertu, de constance. -Il n'a plus même d'orgueil. Et cependant il me remue. Ne serait-ce pas -qu'il me représente dans son ignominie complète la misère humaine? -Ce cardinal légat, qui a été tout, n'est plus rien. Il n'était qu'un -rôle. Son rôle fini, il n'y a plus d'homme. Il a un découragement -complet. Il est plongé dans un entier abandonnement. Il a toujours sa -grande intelligence, et c'est une torture de plus. Il ne songe pas -sérieusement au ciel, il ne songe qu'à la toute-puissance. Il l'avait, -il ne l'a plus. Un vide immense l'enveloppe. Dieu lui-même ne saurait -pour lui remplacer le roi. Il voudrait prier, il ne le peut. Il ne sent -l'existence que par le regret de n'être plus chancelier. Désormais -c'est un néant, un néant douloureux vêtu de pourpre. - -Il renonce même à l'espérance de voir arriver le roi à Richmond. Car -cette espérance de Wolsey est une crainte pour Anne Boleyn. Elle fait -intimer au cardinal l'ordre de résider dans le diocèse d'York, le -diocèse du prélat. - -Il n'y avait rien à dire, et Wolsey silencieusement s'éloigna de -Richmond. - -Suivons parmi les riants paysages de l'Angleterre la mule du cardinal. -Suivons-la, le journal de Cavendish sous les yeux, l'esprit appliqué -aux traditions populaires, aux lieux, aux temps, aux circonstances, -à la philosophie qui pèse, au poids de la sagesse, le bonheur et -l'adversité. Ce pèlerinage de Richmond à York, à Cawood, au monastère -de Leicester, je l'ai déjà fait comme voyageur d'étape en étape, -faisons-le comme historien, d'autant mieux que la générosité de Wolsey -attirerait seule. _Mihi et Vobis_ (à moi et à vous), cette belle -devise du cardinal était empreinte sur le frontispice de toutes ses -résidences. Chaque passant y avait droit à la bienvenue, selon son -rang. Celui qui ne pouvait aspirer à la société du prélat ou de ses -officiers, trouvait une tranche de bœuf et un pot de bière à toute -heure. Le cardinal était l'hôte permanent de l'Angleterre. Errant -et dépossédé qu'il sera désormais, toute maison, même étrangère, -où il se logera, se montrera bienfaisante, et les gens du prélat -n'oublieront nulle part la devise: _Mihi et Vobis_; devise, du reste, -plus chrétienne qu'individuelle, car je l'ai retrouvée dans plus d'un -château et dans plus d'un presbytère du Nord. La charité qu'elle -indique, tout humaine chez Wolsey et gâtée de forfanterie, n'en est pas -moins un des meilleurs prestiges du cardinal. - -Au déclin de ses grandeurs, Wolsey rencontra un ami qui fut son -consolateur et son biographe: ce fut William Cavendish. Que ne -puis-je honorer dans ce modeste annaliste toute une classe d'hommes -excellents dérobés à la gloire par leur vertu même. Je veux parler de -ces serviteurs qui s'effacent dans la bonne fortune, et, qui, dans la -mauvaise, deviennent les providences domestiques de leurs maîtres, -qu'ils réchauffent de leur dévouement comme d'une flamme de l'ancien -foyer, qu'ils enveloppent de sollicitudes aussi tendres que les -caresses maternelles. Charles I eut sir Thomas Herbert, Louis XVI eut -Cléry. Avant eux, le cardinal Wolsey presque un roi et presque un pape, -eut Cavendish, l'ancêtre humble et sublime des comtes puis des ducs de -Devonshire et des ducs de Newcastle. - -William Cavendish, le chef d'une si puissante famille, n'était pourtant -qu'un simple garde de la porte dans la maison de Wolsey. Il a servi -le cardinal et il l'a raconté avec une fidélité touchante. Quiconque -désire connaître Wolsey doit lire Cavendish. Ç'a été pour moi une douce -tâche. - -Wolsey, l'âme blessée à mort de la disgrâce, allait à petites journées -au pas de sa mule. Il se complut à Peterborough. Il logeait dans -l'abbaye, près de la grande cathédrale. Il assista le dimanche des -Rameaux (1530) à la procession. Le jeudi saint, il lava les pieds à -douze enfants pauvres. Il se confessa et il prêcha. Il entretint les -moines de questions théologiques très-profondes et il retrouva des -éclairs d'éloquence sacrée si longtemps voilés en lui par les nuages -accumulés de la politique des cours. Il se pliait aux habitudes des -frères, mangeant au réfectoire, chantant au lutrin, se couchant à -l'angélus. Seulement lorsqu'il y avait de la lune, il se relevait pour -faire une longue promenade soit dans les jardins de l'abbaye, soit -dans le parterre qui entoure encore la cathédrale. On m'a désigné un -petit tertre de verdure où il s'oublia une nuit entière à sonder les -vicissitudes humaines, tout en contemplant les lueurs argentées le long -des arceaux gothiques du couvent, jusque sur les monuments funèbres du -cimetière. - -De Peterborough, le cardinal pénétra de ville en ville, de hameau en -hameau, par les comtés de Northampton et de Nottingham à sa résidence -de Newark. Là, près de la Trent et de la forêt de Robin-Hood, il -était dans son beau diocèse d'York. Il se résolut à y trôner en -prélat et en grand seigneur. Il reçut avec grâce, bon avec les -paysans et les bourgeois, poli avec les nobles, savant avec les -humanistes et les artistes qui passaient par hasard. Il fit des -tournées archiépiscopales, termina des procès héréditaires, réconcilia -des ennemis mortels et séduisit toute la province par le charme -inexprimable de sa courtoisie, par les fascinations inépuisables de son -esprit aussi souple que brillant. Mais hélas! il se lassa vite à ce -métier. Il était pour lui un objet de compassion. Il rougissait de sa -déchéance. Le théâtre de ses succès, ce n'était plus l'Europe, c'était -un comté d'Angleterre. Ses interlocuteurs, ses correspondants n'étaient -plus des rois et des empereurs, c'étaient des abbés ignorants ou des -gentilshommes buveurs, ou des lords traqueurs de renards. Tout ce qui -avait une vraie distinction habitait la cour. Et lui qui avait dit et -écrit: «Moi et le roi,» lui qui avait été chancelier et qui avait du -être pape, il n'était plus qu'un archevêque sans autorité politique. - -Il se proposa du moins d'avoir les apparences de cette autorité par une -entrée solennelle à York. - -Il s'était rapproché de sa capitale. Le _Minster_, c'est ainsi qu'on -appelle la cathédrale, lui donna une courte illusion de grandeur. -Cette cathédrale de cinq cent vingt-quatre pieds de longueur, de cent -sept pieds de largeur, est la plus belle église de l'Angleterre et -l'une des plus exquises de l'Europe. Elle a trois tours et des façades -admirables. L'intérieur est un poëme en dentelle de pierre, en rosaces -et en ogives de vitraux coloriés, en pavés de mosaïque. C'est plus -qu'un chef-d'œuvre, c'est un miracle d'architecture. De son château de -Cawood, à deux heures d'York, Wolsey combinait tous les préparatifs -des fêtes soit du _Minster_, soit de la ville, pour sa réception, -lorsque le comte de Northumberland et sir Walter Walsh se hâtèrent à -petit bruit. Ils étaient chargés de se saisir du cardinal. Suffolk, -Norfolk et lady Anne avaient accusé Wolsey auprès de Henri de continuer -ses intrigues avec Rome et d'affermir le pape dans sa résistance au -divorce. Le roi n'avait pas balancé à lui dépêcher lord Northumberland -et sir Walter Walsh pour le conduire à Londres. «Quand il sera à la -Tour, dit le roi, je le ferai juger. Il sera certainement acquitté, -s'il est innocent.» - -A l'arrivée des commissaires à Cawood, le cardinal, qui était à table, -se leva pour les recevoir. Il se flatta qu'ils lui apportaient un -agréable message comme Norris, John Russel et Butts. Il se trompait -cruellement. Northumberland hésitait, car il avait été le disciple du -cardinal. Il ne rompit le silence que dans la chambre à coucher de -Wolsey. «Milord, lui dit-il, avec ménagement, vous êtes soupçonné de -haute trahison, vous vous justifierez. Je suis obligé de vous arrêter -au nom du roi.» Wolsey eut un tremblement de surprise et d'épouvante. -Il comprit ce que signifiait ce mot de haute trahison. La Tour de -Londres avec toutes ses terreurs se dressa devant l'imagination du -cardinal. La fièvre et la dyssenterie le reprirent et ne le quittèrent -plus. - -Après une nuit peuplée de mille fantômes, le captif avait vieilli d'un -demi-siècle. On le transporta de son appartement dans un fauteuil. On -le hissa sur sa mule; il ne s'y soutint qu'en chancelant. L'air le -ranima un peu. Northumberland était plein d'égards et se conformait -à la faiblesse du prélat. On abrégeait les traites et on couchait le -cardinal qui ne pouvait se tenir debout. Lord Shrewsbury l'accueillit -à Sheffield dans le même château où plus tard devait être enfermée -la reine d'Écosse Marie Stuart. Au premier souper, Wolsey se trouva -mal. Il ne demeura pas moins de quinze jours à Sheffield. La fièvre -avait redoublé. Quelquefois sa langue s'embarrassait, son cou se -gonflait et se glaçait. Il ne mangeait plus, il maigrissait à vue -d'œil. Il était méconnaissable. Il répétait avec plus de ferveur son -chapelet. Lorsque le bon Cavendish, son seul ami, lui annonça dans la -galerie de Sheffield que sir William Kingston l'accompagnerait avec -un détachement de vingt-quatre gardes, le cardinal fut consterné. «Où -est maître Kingston? dit-il.—Au château, milord,» répondit Cavendish, -et il l'introduisit aussitôt. Kingston mit un genou en terre, mais le -cardinal lui cria de se relever. «C'est donc le roi, maître Kingston, -qui vous envoie à ma rencontre?—Oui, Milord, reprit le brave officier. -Mes instructions d'accord avec mon cœur me recommandent les plus -affectueuses déférences pour Votre Grâce. Vous serez absous par le -tribunal. Comment vous condamnerait-on? Vous êtes si éloquent et vous -n'êtes assurément pas coupable.» Wolsey se tut. Kingston était honnête, -respectueux, mais il était constable de la Tour. Tragique présage! - -Le cardinal ne put aller plus loin que l'abbaye de Leicester. En -franchissant la porte du couvent, sa mule broncha et il dit: «C'est un -avertissement. Je ne repasserai pas ce seuil.» - -On le plaça dans une chambre bien chaude. On bassina son lit et on le -coucha. - -Au moment suprême de toutes les détresses de Wolsey, sur le bord de -sa tombe, lorsqu'il était prisonnier d'État, et que Henri VIII lui -avait extorqué Hampton-Court, York-Palace, ses richesses artistiques, -sa vaisselle, son argent, ses pensions, les revenus de l'évêché -de Winchester, le cardinal était encore le plus grand personnage -de l'Angleterre. Dans son château de Cawood qu'il habita les deux -derniers mois de sa vie, il lui restait cent quatre-vingts officiers ou -domestiques à ses gages. - -Le monde était toujours en admiration, mais lui, le prélat, était -désabusé. Il savait que son feuillage se flétrissait de minute en -minute; il n'avait plus de séve. - -Wolsey était au monastère de Leicester, le 26 novembre 1530. Le -lendemain, dans l'intervalle de ses crises, il contempla les arbres du -parc vers la direction de la forêt de Charnwood, voisine du couvent. Il -y avait erré autrefois avec ses élèves, les jeunes marquis de Dorset, -lorsqu'il était leur précepteur au château de Bradgate, le futur -berceau de Jane Grey. «Ah! dit le cardinal, j'étais joyeux à Bradgate, -quoique je fusse un bien petit compagnon. Je poursuivais dans la forêt -plus de songes que de gibier. J'avais tous les honneurs devant moi et -je les ai derrière moi maintenant. Je ne retournerai plus dans l'Éden -d'Adam où j'avais enfoncé mes tentes, et ce n'est pas un archange qui -m'en barre le sentier, c'est le bourreau de la Tour avec sa hache.» - -Le cardinal, au lieu de monter son rêve, le redescendait lugubrement. -Lui, qui avait aspiré au Vatican pour demeure et à l'univers pour -royaume, il gisait dans une étroite cellule et il allait glisser dans -une fosse plus étroite encore. Les chênes qu'il avait vus dans sa -jeunesse et dans leur printemps, il les revoyait dans son agonie et -dans leur hiver, pareils à des squelettes. - -Le 28 novembre, au crépuscule du soir, Wolsey demanda l'heure à -Cavendish, à ses domestiques et aux frères. «Huit heures, lui fut-il -répondu—Non, pas encore, reprit-il: à huit heures vous n'aurez plus ni -maître, ni hôte.» Le 29, au matin, il respirait toujours. Ayant entrevu -Kingston, il lui dit: «Soyez auprès de Sa Majesté l'interprète de mes -sentiments. Qu'elle daigne se ramentevoir ce que je lui ai conseillé au -sujet de la bonne reine Catherine, et elle me rendra justice. Le roi -est un prince opiniâtre. Puisse-t-il ne pas mépriser tout frein. Plus -d'une fois je me suis humilié jusque dans la poussière, afin de modérer -ses passions, et c'était vainement. Ah! si j'avais servi mon Dieu comme -j'ai servi mon roi, je serais plus tranquille.» - -Ici des spasmes violents interrompirent le cardinal qui s'écriait par -instants: Jésus, Jésus! Enfin, il regarda d'un fixe regard Kingston, -les frères du couvent, les serviteurs de son infortune, et ce regard se -reposa sur Cavendish. Ce fut la récompense de cet infatigable ami qui -avait quitté sans murmure, pour son vieux maître suspect, femme, mère, -enfants et foyer. Il s'était penché tendrement sur la main de Wolsey -et il la baisa pendant que le cardinal expirait. Il aida ainsi cette -main crispée du prélat à tourner le feuillet redoutable au delà duquel -est le mot éternel. Le vent gémissait et les corbeaux croassaient dans -les ifs et dans les sapins. La neige tombait à flocons sur la forêt de -Charnwood, sur le château de Bradgate et sur le cloître de Leicester. - -On habilla en toute hâte ce pauvre cadavre qui avait été Wolsey. -Toutes les fenêtres furent ouvertes à la bise froide de la saison. La -putréfaction du cardinal était horrible. On le laissa peu sous son -catafalque, sous sa mitre d'or, sous sa robe écarlate, avec sa crosse -de légat et son anneau pastoral. Le frère médecin du cloître déclara -qu'une épidémie était imminente, si l'on ne s'empressait d'inhumer le -prélat. Le 30 novembre, le cardinal dormait son dernier sommeil dans un -triple cercueil au fond d'un des caveaux de l'abbaye. - -Ce parvenu audacieux avait été cupide, débauché, pervers dans sa -colossale personnalité. Il eut cependant une sorte de patriotisme. -Semblable en cela à tous les ministres de fortune, Wolsey voulait -la suprématie de son maître et de son pays, mais il voulait cette -suprématie royale et nationale en la subordonnant à la sienne propre. -Sa politique était de soumettre l'Europe à l'Angleterre, l'Angleterre -à Henri VIII et Henri VIII à Wolsey, qui gouvernerait son siècle -anarchique et féodal avec le génie de l'unité. - -Le visage du cardinal était fort compliqué. Ses yeux plongent au loin, -son front est dominateur, sa bouche fine, fière, oratoire à la fois et -diplomatique. - -De tous les portraits que j'ai vus de Wolsey, le plus remarquable est -un profil en marbre. Ce profil, qui n'a pas reproduit les mille nuances -de cette physionomie mobile, en a conservé les linéaments simples et -majestueux. Cette ressemblance sculpturale laisse dans l'imagination le -type d'un Richelieu britannique, moins héroïquement positif, prudent et -ferme que le Richelieu français, mais plus imposant par l'essor d'une -ambition inassouvie dans son île, d'une ambition aussi haute que le -dôme de Michel-Ange, aussi vaste que Rome et le monde. - -Les frères du couvent répandirent que saint Pierre avait consolé -le cardinal à son chevet et lui avait dit: «Voici les clefs. Tu ne -les as pas reçues au Vatican, mais je te précéderai avec elles et -je t'ouvrirai les parvis du ciel.» Les protestants, déjà nombreux, -affirmaient que c'était Satan, et non saint Pierre, qui avait visité le -cardinal. C'est le diable lui-même, racontaient-ils, qui a assisté le -prélat, qui lui a arraché l'âme du corps, et qui l'a emportée dans un -tourbillon de fumée. - -Depuis cette mort, dans les villages des environs du couvent de -Leicester et du château de Bradgate, on crut généralement à l'une ou à -l'autre de ces interprétations populaires, selon qu'on était catholique -ou protestant. L'ancien précepteur des marquis de Dorset devenu -légat, chancelier et cardinal, n'était plus qu'une légende pour tous. -Les paysans de Bradgate tinrent longtemps encore pour certain qu'il -revenait sous la forme d'un spectre rouge, et que, de minuit au petit -jour, il se promenait à l'amble de sa mule, par la forêt de Charnwood. - -Jane Grey, vingt ans après les obsèques du cardinal, disait à Aylmer: -«C'est offenser Dieu que d'admettre de telles superstitions.—Sans -doute, répondait le bon docteur. Votre père a fait mieux que cela -en recueillant plusieurs des domestiques du prélat.» A la mort du -cardinal, beaucoup de ses serviteurs, en effet, furent dénués et -languirent. Quand les montagnes croulent, elles engloutissent ou elles -blessent tout ce qui s'abritait sous leur cime. Le marquis de Dorset -pourvut généreusement au sort de quelques domestiques du prélat, qui -avait été son précepteur et celui de ses frères. Voilà comment, dans -son jeune âge, Jane Grey entendit beaucoup parler à Bradgate de Wolsey, -par des serviteurs du cardinal devenus les serviteurs de la princesse. - -Henri VIII ne fut pas aussi compatissant que le marquis de Dorset. -Quand il apprit de Kingston les derniers moments de son grand ministre, -il eut néanmoins une explosion de sensibilité. Il ne put retenir ses -larmes, soit que chez ce tyran, l'un des plus noirs qui furent jamais, -l'amitié eût des réveils subits et fugitifs, soit qu'il fût jaloux -d'une mort naturelle qui attentait à ses droits et qui l'empêchait de -faire couper la tête au cardinal. - -Le roi avait beau se distraire de la politique par la théologie et par -la musique, son divorce l'inquiétait, le troublait. Il y eut des jours -où il brûla jusqu'à dix volumes, où il brisa jusqu'à trois flûtes, où -il lassa jusqu'à six chevaux. - -Au milieu des plaisirs, il était obsédé par les affaires, par sa grande -affaire surtout. Comment se passer de Wolsey? Comment suppléer au -puissant ministre? Comment combler le gouffre immense que le trépas du -cardinal laissait après lui? - -Thomas Morus avait succédé au chancelier. C'était un homme savant et -habile. Il aurait pu être très-utile, s'il n'eût pas été si attaché aux -traditions catholiques. - -Suffolk et Norfolk n'étaient que des courtisans. Lady Anne Boleyn, le -vrai premier ministre, n'était pas assez grave. Ce n'était pas par -elle, c'était pour elle qu'il fallait manœuvrer avec Rome. - -Les difficultés ne s'aplanissaient pas. - -Le fond de Clément VII, comme de Henri VIII et de lady Boleyn, -était l'égoïsme le plus âpre. Clément ne voulait pas être déposé -pour bâtardise et il voulait garder le gouvernement de Florence. -Il songeait moins aux intérêts du saint-siège qu'à ses propres -intérêts. Il était plus Médicis que pape. Il craignait moins de perdre -l'Angleterre par le schisme que d'offenser l'empereur dont les armées -couvraient l'Italie. Henri VIII voulait le triomphe de sa passion pour -lady Anne. Mlle de Boleyn voulait la couronne d'Angleterre. Catherine -d'Aragon et l'empereur étaient plus nobles. L'une s'obstinait afin -de sauver son honneur et l'honneur de sa fille en maintenant ses -droits d'épouse; l'autre, en conjurant la répudiation de sa tante, -sauvegardait la dignité du sang royal d'Espagne. - -Henri VIII était à bout d'intrigues, d'efforts, de menaces. Les -tergiversations de Clément VII, sa fausseté dont il avait eu tant de -preuves, lui fermaient toute issue vers une solution. - -Que faire? - -Deux hommes se présentaient, le premier un homme religieux, l'autre -un homme politique. Ils avaient tous deux le secret du destin. Ils -s'appelaient Cranmer et Cromwell. - -Cranmer avait composé son livre. Le mariage entre le beau-frère et la -belle-sœur est interdit, démontrait-il, le Lévitique à la main. Il y -joignit l'opinion des théologiens de toute l'Europe, des universités de -l'Angleterre, de l'Allemagne et de l'Italie. Il parcourut ces contrées, -répandant son livre, le développant dans des discours, le fortifiant -par des duels de paroles où il se montrait tout ensemble exégète, -casuiste, logicien et orateur. C'était le chevalier de la Bible. Il -fit une campagne retentissante où il proclama fièrement à la face du -monde le grand principe de la Réforme, le principe qui la contient tout -entière: la supériorité de l'Écriture sur les bulles. - -Il contesta, limita et sapa dans cette question brûlante du mariage de -Henri VIII, la suprématie du pape. - -Il avait été de l'ambassade du comte de Wiltshire à Bologne, où le pape -et Charles-Quint résidaient dans le même palais. - -Le père de lady Anne, nommé récemment comte de Wiltshire, était un -négociateur adroit. Il avait toutes les élégances. Il était homme du -monde et homme de cour. Il avait vécu à l'étranger, beaucoup observé -et beaucoup appris. D'un extérieur séduisant et d'une bouche d'or, -il plaisait à tous soit qu'il se tût, soit qu'il parlât. Il avait un -mélange de douceur et de fermeté. Il flattait ou menaçait à propos. Il -avait toutes les éloquences de la diplomatie: la justesse, la grâce, le -tact. Il avait le don de s'insinuer et le talent de réussir à moins que -le succès fût impossible. - -Clément VII reçut très-bien cet ambassadeur. Lui, le pape, ignorant -de son propre aveu et simoniaque de l'aveu de tous, lui qui, laissé à -son inspiration personnelle, répétait à l'évêque de Tarbes: «Je serais -content que le mariage du roi et de lady Anne fust jà faict, mais que -ce ne fust par mon autorité ny aussi par diminution de ma puissance;» -lui, qui n'aurait demandé qu'à se réconcilier avec Henri VIII, fit fête -à l'ambassade d'Angleterre et particulièrement au comte de Wiltshire. -Il n'en fut pas de même à l'audience de Charles-Quint. Ce prince, si -compassé et si patient d'ordinaire, eut un mouvement d'irritation à la -vue du comte de Wiltshire qui se disposait à le haranguer: «Monsieur, -s'écria l'empereur avec amertume, cédez la parole à vos collègues; vous -êtes partie dans la cause.» Le comte ne se résigna point à une insulte -lancée de si haut. Il revendiqua son droit, disant qu'il n'était pas à -Bologne comme père, mais comme ambassadeur. Il déclara, au nom de son -souverain, que l'approbation de l'empereur serait précieuse à Henri -VIII, mais que nulle force humaine ne ferait renoncer le roi à sa -résolution d'obtenir justice du pape. - -Les diplomates anglais exprimèrent à Charles combien son consentement -serait désirable dans cette conjoncture. Ils offrirent quatre cent -mille couronnes, la restitution de la dot de Catherine et une pension -viagère convenable au rang d'une telle princesse. L'empereur répondit: -«Je ne suis point marchand, pour vendre l'honneur de ma tante. Le -procès est devant son tribunal naturel: c'est au pape de prononcer.» - -Clément VII aurait bien souhaité de s'abstenir, mais il était entre -l'enclume et le marteau. Le marteau, c'était l'empereur, et, sous la -terreur d'un coup mortel, le pape défendit à Henri de se remarier -jusqu'à ce que la sentence pontificale fût rendue. - -L'ambassade du comte de Wiltshire échoua donc. Le comte revint à -Londres. Lady Anne éclatait malgré elle. L'ironie acérée envenimait sa -colère contre Rome. Henri était furieux et embarrassé. - -C'est alors que Thomas Cromwell sollicita une audience du roi. - -Ce Cromwell était né pour fouler la délicate tunique de la papauté, -comme son père le foulon foulait le drap grossier du matelot anglais. - -Thomas Cromwell était avant tout un aventurier: un aventurier de -guerre, il avait été l'un de ces soldats du connétable de Bourbon qui -mirent Rome à sac et qui battirent en brèche le château Saint-Ange; un -aventurier de loi, il remplacera dans les îles Britanniques, par le -roi Henri VIII, le successeur de saint Pierre. Il ajusta deux fois de -son arquebuse et de sa politique la papauté, et il renversa dans les -décombres des monastères la dictature romaine. - -Il avait le crâne dur, le front hardi, le nez acéré, les yeux fixes, la -bouche déterminée, la physionomie opiniâtre, l'attitude populaire, la -tête penchée du taureau lorsqu'il va donner un coup de corne. - -Il entama sans préambule avec le roi la question du divorce. Il -avait l'élan d'un reître et les ressources d'un légiste. Ce n'était -certes pas trop pour défaire un pape sacré et pour faire un pape -profane. «Sire, dit Cromwell à Henri, vous devriez remercier Dieu de -la situation qu'il vous a préparée. Tout vous favorisera, si vous le -voulez.—Je le veux, répliqua Henri.—Eh bien, reprit Cromwell, vous -avez contre vous l'évêque de Rome, vous avez pour vous l'Ecriture, les -universités, saint Thomas, le droit et la force. Pourquoi hésitez-vous? -Ne vous serait-il pas facile d'être déclaré par votre Parlement chef de -l'Église dans votre royaume?—Comment! s'écria Henri; mais le clergé?—Le -clergé, répondit Cromwell, est à votre discrétion. Les évêques, tous -les jours, prévariquent. Leur serment au pape, à un souverain étranger, -est une forfaiture envers leur souverain national.» - -Alors Cromwell démontra au roi que le clergé n'était pas à craindre. -Il y avait de vieux statuts des règnes d'Édouard III et de Richard -II renouvelés sous Henri IV en 1401. Ces statuts de _præmunire_ ou, -ce qui serait mieux, de _præmonere_, défendaient de poursuivre des -provisions en cour de Rome ou de déférer aux tribunaux ecclésiastiques -des causes séculières sans une autorisation spéciale de la couronne. -Les infracteurs du _præmunire_ étaient passibles de la confiscation des -biens et de l'emprisonnement. - -Or, le clergé tout entier était coupable de la violation de ces bills. -«Sans doute, dit Cromwell en se résumant, ils sont tombés en désuétude, -mais il faut les faire revivre. » - -Henri VIII fut ravi et nomma Cromwell de son conseil privé. - -Le nouveau ministre, dans une convocation spéciale (janvier 1531), -prouva judaïquement devant le clergé que le clergé vivait en pleine -forfaiture. Il cita les lois violées. Le clergé, pour se racheter, vota -cent mille livres. - -Le Parlement ne fut pas plus récalcitrant. A l'exemple du clergé, il -conféra, le même mois et la même année, au roi Henri VIII, le titre de -«seul chef de l'Église anglicane.» - -Le roi fut oppresseur, le clergé et le Parlement furent timides. -Cependant la violence et la peur n'expliquent pas tout. En réalité le -gouvernement, les évêques et les Chambres ne s'entendirent si vite que -parce que leur foi à tous s'était modifiée. - -Le roi et les lords avaient prêté l'oreille aux récits fantastiques -des richesses monacales. Le prince qui avait maintenu les traditions -contre Luther retirait peu à peu la tête de son nimbe orthodoxe -et se courrouçait contre Rome. Il avait reçu bien des confidences -d'humanistes et souri à bien des épigrammes d'Anne Boleyn. Il se -disait en lui-même et il avouait aux admirateurs de sa science que son -infaillibilité valait certes celle du Vatican. - -Il ne disconvenait pas qu'il ne fût un autre théologien que tous ces -pontifes caducs des bords du Tibre. Ils lui semblaient en comparaison -de lui de bien petits cuistres sous la tiare. Les uns avaient été -bergers, les autres professeurs, les autres moinillons. Clément VII -était un bâtard. Avaient-ils eu le temps ou le goût de s'instruire? -Qui, parmi eux, aurait vaincu le docteur de Wittemberg? Parmi eux, qui -avait eu l'intelligence d'Aristote, l'intuition de saint Thomas? - -Et tandis que le roi, malgré sa modestie, ne pouvait s'empêcher de -se rendre cette justice, les nobles, les bourgeois, les prêtres -s'enhardissaient contre le joug romain. Tous avaient causé soit avec -un protestant, soit avec un philosophe. La raillerie d'Érasme, la -véhémence de Luther, l'héroïsme de Zwingle avaient pénétré avec l'air -par-dessus l'Océan. Les ouvrages des réformateurs étaient partout, dans -les palais, dans les universités, dans les monastères. Cranmer, presque -inconnu, amoureux de l'étude et de l'obscurité, s'imbibait comme d'une -huile de lutteur des doctrines nouvelles et s'assouplissait au rôle -d'initiateur. - -Henri VIII, au milieu de tant de fluctuations, n'avait qu'un but: le -divorce. Il aurait payé bien cher l'assentiment de Catherine, qui eût -tout arrangé. Dès que le clergé et le Parlement lui eurent donné leur -adhésion solennelle, il avertit Catherine par des commissaires chargés -de la plier aux vœux du roi, des évêques et des lords; mais Catherine -fut inflexible. «Que Dieu, dit-elle, donne à Henri le repos de l'âme! -Quels que soient les desseins de mes ennemis, quels que soient leurs -subterfuges, ils ne pourront faire que je ne sois pas la femme légitime -du roi. C'est un pape qui nous a unis; jusqu'à ce qu'un pape nous -désunisse, je ne résignerai pas, je soutiendrai au contraire, avec -l'aide de mon Sauveur, ma triple dignité de reine, d'épouse et de -mère.» Les commissaires n'eurent pas d'autre réponse. - -Henri avait estimé Catherine à toutes les époques; mais elle avait -peu d'esprit et il s'était ennuyé auprès d'elle. En vieillissant, -d'ailleurs, elle lui avait déplu et, en résistant à ses ordres, elle -l'avait irrité. Cette dernière obstination de l'appel au pape l'avait -endurci contre elle. - -Le 13 juillet 1531, il l'exclut de tous ses palais et lui assigna pour -résidence le château d'Ampthill. C'est à Windsor qu'il lui notifia -cette cruelle déportation. Le duc de Suffolk, grand maître, insinua -à Catherine d'Aragon, à ses officiers, à ses filles d'honneur miss -Parr et miss Askew, entre autres, qu'il serait séant à Ampthill de -substituer les titres d'altesse et de princesse au titre de reine. -Catherine releva hautainement ces prescriptions du grand maître. Elle -déclara qu'elle ne s'y soumettrait point et qu'elle ne souffrirait pas -que personne s'y soumît dans sa maison. Elle partit de Windsor sans sa -fille, qui fut confiée à lady Salisbury. Elle s'éloigna des demeures -souveraines, ulcérée et indomptable, s'enveloppant dans la pourpre -de son droit plus majestueusement que dans le manteau royal dont une -maîtresse effrontée se drapait. - -Anne Boleyn remplaça ce jour-là Catherine sous tous les toits de Henri -VIII. Elle avait enfin triomphé. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE V. - - Diplomatie d'Anne Boleyn.—Elle supplante Wolsey et Catherine - d'Aragon.—L'orthodoxie décline en Angleterre.—Thomas Cromwell - vient en aide à Henri VIII.—Morus donne sa démission de - chancelier.—Audley le remplace.—Anne Boleyn, pairesse du royaume, - marquise de Pembroke.—Elle décide l'ambassadeur de France, le - cardinal Jean du Bellay, à solliciter entre les deux rois, soit à - Boulogne, soit à Calais, un rendez-vous où seraient la marquise - de Pembroke avec Henri VIII, la reine de Navarre avec François - Ier.—Du Bellay échoue.—Le rendez-vous a lieu, mais la reine de - Navarre n'y est pas.—Bal à Calais.—Retour en Angleterre.—Grossesse - de la marquise de Pembroke.—Son mariage à York-Palace.—Thomas - Cromwell, le légiste de Henri VIII.—Cranmer, archevêque de - Cantorbéry.—Catherine d'Aragon vainement sommée de comparaître à - Dunstable.—Arrêt qui casse son mariage.—Autre arrêt qui valide - le mariage de la marquise de Pembroke avec Henri VIII.—Le - couronnement.—Notification des sentences à Catherine.—La nouvelle - reine accouche à Greenwich d'Élisabeth.—Excommunication.—Henri - VIII.—L'archevêque de Cantorbéry.—Son portrait.—Le schisme. - - -Lady Anne Boleyn avait connu les splendeurs de la cour de France. -Confondue parmi les filles d'honneur de la reine Claude, au camp du -Drap d'or (1520), elle avait vu la reine d'Angleterre appuyer ses -pieds sur un tapis bordé de perles fines. Ce luxe, cette puissance, -ces pompes dont Catherine était entourée effleurèrent de vagues désirs -l'imagination de Mlle de Boleyn. Plus tard elle avait remarqué l'amour -du roi pour elle, et son astuce fut d'exploiter cet amour, de façon à -devenir épouse en sacrifiant l'épouse. - -Cette jeune étourdie développa son plan comme un homme d'État. Elle -déploya une adresse rare, une patience inouïe. Elle attira Henri avec -l'amorce de la vertu; elle le tenta sans cesse avec tous les artifices -combinés d'une Française et d'une Anglaise. Henri, subjugué, enivré, ne -reculera devant rien, pas même devant Rome. - -Anne s'était introduite dans la maison royale. Elle s'y glissa comme -l'eau. Elle usa en le caressant le ciment de cette maison. Elle en -détacha peu à peu les deux pierres des deux angles principaux: l'ami -et la femme, Wolsey et Catherine d'Aragon. Ces deux pierres étaient -des pierres vives, pleines de gémissements. Qu'importait à Mlle de -Boleyn? L'ami était mort de la disgrâce, la femme mourait de la -répudiation. Lady Anne s'en réjouissait. Elle redoubla ses assauts -et ses outrages. Elle se nourrit de sanglots. Elle se fit redire les -paroles, les pleurs, les désolations de Catherine chassée de Windsor. -Les temps étaient bien changés. Elle, la fille d'honneur, qui s'était -présentée avec de timides évolutions et de doux entrelacements au foyer -de la reine, elle avait expulsé la reine de ce foyer. C'est elle, -Anne Boleyn, qui serait la seule reine! Catherine n'était plus que -princesse. Anne a vaincu et, ce qui est horrible, elle a vaincu sans -remords du mal qu'elle a fait, du supplice qu'elle a infligé, de la -dégradation qu'elle a accomplie. - -La femme est féroce pour la femme. Elle tue en souriant, elle sourit -en tuant. Mais il y a une logique divine ici-bas. On est puni par où -l'on a péché, et le plus souvent dès cette vie. Catherine d'Aragon sera -vengée. - -En attendant, l'étoile de l'orthodoxie s'éteignait dans le ciel de -l'Angleterre et l'étoile d'Anne Boleyn s'y allumait. - -Le schisme tombait des plis flottants de la robe de cette nouvelle Ève. - -Cromwell n'était pas homme à s'arrêter en chemin. Il avait obtenu -du clergé et du Parlement la suprématie de l'Église anglicane pour -Henri VIII. Il attaqua Rome sans relâche dans les points les plus -vulnérables. Il fit décréter par le Parlement de 1532 l'abolition des -annates, impôt du revenu d'une année sur tous les bénéfices dont une -bulle inaugurait la possession. Cet impôt supprimé, une ordonnance -royale défendit aux prêtres et aux évêques, sous des peines aussi -indéfinies que l'arbitraire, toute correspondance avec Rome. Un comité -de trente-deux membres, moitié clercs, moitié laïques, fut érigé en -sacré collège pour toutes les affaires de l'Église nationale. Le roi, -placé au sommet de ce comité, fut désormais le vrai pape (1532). - -Thomas Morus donna la même année (16 mai) sa démission de chancelier. -Les sceaux furent remis à Audley, le président des Communes. Morus, -l'ami d'Érasme, l'hôte vénéré d'Holbein, le père admirable, l'intègre -magistrat, eût été le sage le plus vertueux de son siècle s'il n'avait -pas été persécuteur. Il eut le malheur d'incliner Henri aux rigueurs -contre les hérétiques, afin de l'enfermer par ces rigueurs mêmes dans -l'orthodoxie. Le roi se prêta gaiement aux bûchers pour prouver que -sa haine du pape ne dégénérait pas en luthéranisme. La perversité de -Henri et le sophisme de son ministre furent bien funestes à l'humanité. -Trois protestants: Bilney, Bayfield et Baynam, furent brûlés vifs, -immolés à la politique. On voudrait effacer de l'hermine pure du -chancelier ces tâches de sang: car en appliquant des lois barbares dans -une arrière-pensée ultramontaine, il crut obéir à un devoir. Il est à -plaindre autant qu'à blâmer, tandis que Henri VIII n'est qu'à exécrer. - -Lady Anne cependant, qui n'était pas reine de fait, l'était en réalité. -Tous les hommages lui étaient rendus. Henri, si hardi à l'intérieur, -voulant être prudent au dehors, demanda une entrevue en France au roi -chevalier. Le Tudor méditait de consolider son alliance avec le Valois -et de le pousser aussi au schisme. Anne désirait être du voyage de -Calais. - -Elle était pairesse du royaume. - -«Le 1er septembre 1532, dit un procès-verbal authentique, la -vingt-quatrième année du règne de Henri VIII, au château de Windsor, -Sa Grâce le roi étant accompagné des ducs de Norfolk et de Suffolk, -de plusieurs autres seigneurs, comtes et barons, de l'ambassadeur de -France et des membres du conseil; le dict roi étant dans la chambre -de réception, lady Anne Boleyn fut amenée en sa présence, précédée de -plusieurs seigneurs marchant deux à deux, des officiers d'armes et du -roi d'armes ayant la patente de création, et de lady Marie, fille du -duc de Norfolk, laquelle portoit la couronne et le manteau de velours -cramoisi fourré d'hermine. Venoit ensuite la marquise, tête nue et -vêtue aussi d'une robe cramoisie aussi fourrée d'hermine, ayant à sa -droite la comtesse de Rutland, à sa gauche la comtesse de Sussex, et -suivie de plusieurs autres dames et seigneurs. En s'approchant du roi, -elle s'agenouilla, la dame qui tenoit le manteau et la couronne placée -à sa droite, et le roi d'armes de l'ordre de la Jarretière placé à sa -gauche. Ce dernier présenta au roi les lettres patentes de la nouvelle -marquise. Le roi les remit à l'évêque de Winchester, qui les lut à -haute voix. Toutes les dames restèrent à genoux jusqu'à ce que l'évêque -eût prononcé le mot _investimus_. Alors le roi reçut le manteau de -la marquise; et après qu'il lui eut posé la couronne sur la tête, et -délivré les lettres, l'une du titre et l'autre d'une donation de mille -livres sterling par an, pour soutenir sa dignité, elle remercia le roi, -et se rendit dans son appartement avec tout cet appareil et la couronne -sur la tête. La marquise donna au roi d'armes huit livres sterling, -aux officiers d'armes onze livres sterling, treize shillings et quatre -pence; le roi donna aux officiers d'armes cinq livres sterling.» - -Lady Anne était donc marquise (marquise de Pembroke). Elle allait -être reine. Elle qui, au camp du Drap d'or, n'était que simple fille -d'honneur, souhaitait vivement de se montrer à la cour de France dans -ses splendeurs croissantes. - -De concert avec Henri VIII, elle s'assura de l'ambassadeur du cabinet -de Fontainebleau. C'était le cardinal Jean du Bellay, l'un des prélats -les plus spirituels du monde. Il protégeait les lettres avec une -sorte de passion et il les cultivait avec supériorité. Favori du roi -chevalier, c'est sur son instance et sous ses auspices qu'avait été -fondé le collège de France, l'année précédente (1531). La famille du -cardinal était fort distinguée. Son frère Guillaume du Bellay, seigneur -de Langey, général et diplomate de François Ier, a laissé de curieux -mémoires qu'acheva leur cadet, Martin du Bellay, homme de guerre aussi -et négociateur. Ce qui complète la gloire des trois frères, c'est leur -parenté avec Joachim du Bellay, le plus grand disciple de Ronsard et -son émule. - -De cette maison si bien douée, le plus illustre était certainement le -cardinal. Fort libre penseur, Rabelais, dont il fut toujours le Mécène, -était son chapelain dans la gaie science. Ce choix révèle son humeur. -Aussi n'était-il pas insensible aux avances de Mlle de Boleyn, ni -hostile à sa fortune. Plus courtisan que prêtre, il s'employa de bon -cœur dans une négociation où la vanité de lady Anne était engagée tout -entière. - -Solliciter un rendez-vous entre les deux souverains de France -et d'Angleterre, soit à Boulogne, soit à Calais, et déterminer -promptement ce rendez-vous, c'était chose facile à du Bellay; mais -persuader à François Ier d'amener sa sœur, la reine de Navarre, pour -honorer Mlle de Boleyn, c'était beaucoup hasarder. - -Le galant évêque s'adressa au grand maître Montmorency, depuis -connétable, afin de dénouer par lui l'inextricable nœud. - -«Monseigneur, je sais véritablement et de bon lieu que le plus grand -plaisir que le roi pourroit faire au roi son frère et à Mme Anne, -c'est que ledit seigneur m'écrive que je requière le roi son-dit frère -qu'il veuille mener ladite dame Anne avec lui à Calais pour la voir et -pour la festoyer, afin qu'ils ne demeurent ensemble sans compagnie de -dames, pour ce que les bonnes chères en sont toujours meilleures; mais -il faudroit que en pareil le roi menât la reine de Navarre à Boulogne -pour estre festoyée du roi d'Angleterre. Je ne vous écrirai d'où cela -vient, car j'ai fait serment. Monseigneur, je crois que vous entendez -bien que je ne vous l'écris sans fondement. Quant à la reine (Catherine -d'Aragon), pour rien le roi ne voudroit qu'elle vînt: il déteste cet -habillement à l'espagnole tant, qu'il lui semble voir un diable.... -Surtout je vous prie que vous retranchiez de la cour deux sortes de -gens: ceux qui sont impériaux, si aucuns y en a, et ceux qui ont la -réputation d'être moqueurs et gaudisseurs: car c'est bien la chose en -ce monde la plus haïe de cette nation (la nation anglaise). - -«Tout le long du jour, je suis seul à seul avec lui (Henri VIII) à la -chasse, là où il me conte privément ses affaires, prenant autant de -peine à me vouloir donner plaisir à sa chasse, comme si je fusse un -bien grand personnage. Quelquefois il nous met, Mme Anne et moi, avec -chacun son arbalète, pour attendre les daims à passer, et les chasser. -Quelquefois sommes, elle et moi, tous seuls en quelque autre lieu pour -voir courir les daims; et quand nous arrivons en quelques maisons des -siennes, il n'est pas sitôt descendu, qu'il ne m'explique ce qu'il -a fait et ce qu'il veut faire. Cette dame Anne m'a fait présent de -robe de chasse, chapeau, trompe et lévrier. Ce que je vous écris, -Monseigneur, n'est pas pour vous persuader que je sois si honnête homme -que je doive être tant aimé des dames, mais afin que vous connoissiez -comment l'amitié de ce roi s'accroît et continue avec le roi.» - -Du Bellay ne réussit pas, malgré les instances de Montmorency: car -François Ier arriva à Boulogne sans cortége de femmes. Henri VIII, -qui avait débarqué à Calais le 14 octobre (1532) avec la marquise -de Pembroke et les plus célèbres beautés de la cour de Greenwich, -joignit François à Boulogne. La reine de Navarre n'y était pas. Sa -fierté n'avait pu s'accommoder d'une déférence à Mlle de Boleyn et -sa bonté d'une insulte à Catherine d'Aragon. La marquise de Pembroke -et Henri VIII furent piqués au vif. Ils dissimulèrent néanmoins leur -dépit et entraînèrent François Ier à Calais. Là, les dames de la -cour d'Angleterre se montrèrent déjà les sujettes de la marquise de -Pembroke. Les plus superbes lui cédaient partout. Un soir, au bal, -douze d'entre elles parurent masquées et choisirent autant de danseurs. -Elles se jetèrent comme de jeunes déesses, dont elles avaient le -costume olympien, dans l'éclat des lumières et dans les mélodies de -la musique. Elles furent l'épisode le plus charmant de la fête. A un -signe de Henri, les masques furent ôtés et l'on reconnut la marquise -de Pembroke au bras de François Ier. Le galant monarque envoya le -lendemain à son aimable danseuse un diamant de la valeur de quinze -mille écus. - -A Boulogne et à Calais, Henri VIII tenta de lancer aussi dans le -schisme François Ier. Mais le prince n'avait pas l'intrépidité d'esprit -de sa sœur la reine de Navarre. Il se contenta de blâmer sévèrement -Clément VII, qui avait manqué à tous les rois en osant citer à son -tribunal le roi d'Angleterre. François Ier conseilla cependant à son -frère de Greenwich une réconciliation avec le pape. Tout pouvait -encore se terminer sans bruit. Henri VIII consentit, mais sa propre -ambition théocratique, l'orgueil d'Anne Boleyn et la logique de -Cromwell le précipitaient. - -Les deux cours se séparèrent le 29 octobre. Pendant que Henri faisait -voile pour Douvres, François ne tarissait pas sur l'infortune de ce -monarque. Il était en veine de bons contes. Il appelait la marquise -de Pembroke: la haquenée de Henri. Il laissait entendre qu'il la lui -avait bien dressée. Il était inépuisable en railleries. Il s'amusait -à ces diableries soldatesques, à ces noirceurs intimes de roi à roi, -de Valois à Tudor, de cavalier à théologien. Ce n'était au fond que -vanteries de libertin et de bravache. François mentait comme un de ses -gendarmes: car la marquise de Pembroke ne lui avait rien accordé, même -lorsqu'elle était Anne Boleyn. Elle n'ignorait pas son charme et elle -s'évaluait très-cher. Elle était décidée à ne se donner qu'au prix d'un -trône. - -Elle s'était relâchée de ses premières résolutions. Après avoir -été, non pas austère, ni même sage, mais prudente avec Henri pour -l'enflammer, elle succomba pour l'enflammer davantage. Ce double calcul -lui réussit à merveille. - -Trois mois s'étaient à peine écoulés depuis l'entrevue de Boulogne et -de Calais, que la marquise ne pouvait plus celer sa grossesse. - -Quoique son mariage avec Catherine d'Aragon ne fût pas annulé, Henri ne -balança pas à épouser lady Anne. Le 25 janvier 1533, le docteur Roland -Lee célébra ce deuxième mariage du roi. La cérémonie fut secrète. Elle -s'improvisa fort matin dans une des salles occidentales de York-Palace, -un château de cardinal qui, par son adjonction au domaine, fit deux -châteaux de roi: Westminster-Hall et White-Hall. Fatalité tragique et -dont l'ombre de Wolsey dut tressaillir douloureusement! ce fut dans -le palais du prélat que son ennemie mortelle fut bénie comme reine -d'Angleterre. Les témoins du roi furent deux de ses valets de chambre, -Norris et Heneage. Les seules femmes de la marquise de Pembroke en -cette grande conjoncture étaient Anne Savage et lady Berkeley. Le comte -et la comtesse de Wiltshire, le vicomte de Rochefort et le duc de -Norfolk composaient toute l'assemblée, qui se retira avant l'aurore. - -Le vicomte de Rochefort porta cette nouvelle à François Ier. Henri -promettait le silence jusqu'au mois de mai, époque où François -tenterait un rapprochement entre le roi d'Angleterre et le pape. Mais -l'état de la reine étant trop visible, le roi déclara son mariage. - -Le divorce était dès lors nécessaire. Il aurait même été convenable -qu'il fût prononcé plus tôt. - -Henri ne perdit pas de temps. Cromwell était son légiste et son sicaire -politique; il lui fallait un personnage plus imposant, un primat du -royaume. Warham étant mort à propos, Henri, qui n'avait point oublié -Cranmer, le nomma archevêque de Cantorbéry. Le docteur Cranmer était -alors en Allemagne. Il s'y était remarié mystérieusement avec une sœur -d'Osiander, le grand adversaire de la transsubstantiation. A l'exemple -de son maître Luther, il niait la moitié du dogme et il retenait -l'autre. «Oui, disait-il, le corps de Jésus-Christ est dans le pain -et le vin, mais comme le feu est dans le fer chaud: ils subsistent -ensemble. Aussi il n'y a pas transsubstantiation, c'est-à-dire -évanouissement de la substance du pain et du vin en Dieu: il y a -coexistence, impanation, invination, consubstantiation.» Cranmer ira -plus loin encore. Ultérieurement il rejettera la présence réelle, et -l'eucharistie ne sera pour lui qu'une simple commémoration, qu'un -symbole touchant de la Cène, du dernier repas des disciples et du -Sauveur. - -Cranmer, en un mot, était en voie de devenir sacramentaire, il était -de plus remarié: deux circonstances dont une seule aurait suffi pour -que Henri VIII le livrât au bûcher sans miséricorde. Le hardi docteur -haïssait d'ailleurs les pompes officielles et les dignités. On comprend -par tous ces motifs comment il refusa six mois la crosse de primat -d'Angleterre. - -A la fin, les intérêts de la Réforme le décidèrent, et il accepta la -mitre d'archevêque de Cantorbéry, au risque de la voir se transformer -pour lui en couronne de martyr. - -Soit habitude, soit sarcasme, soit reflet mourant de catholicisme, -Henri demanda des bulles pour Cranmer. - -Le Pape se hâta d'en expédier onze, qu'il passa au meilleur marché, -à neuf cents ducats. Ces onze bulles étaient toutes relatives à la -consécration du primat et leur multiplicité était un des innombrables -abus qui avaient soulevé la révolution religieuse dans toute l'Europe. - -L'archevêque d'York et l'archevêque de Londres furent chargés de fixer -aux épaules de Cranmer le pallium. Il eut pour assistants, le 30 mars -1533, à Westminster, les évêques de Lincoln, d'Exeter et de Saint-Asaph. - -Un quart d'heure avant l'onction, il manda quatre témoins et un notaire -dans la chapelle de Saint-Étienne. Il les adjura d'être ses garants -que le serment qu'il allait prêter au saint-père n'était que fictif. -Ce serment ne préjudicierait en rien ni au serment préalable qu'il -avait prêté au roi, ni à la loi divine, ni aux droits de l'État, ni aux -innovations futures. - -Cranmer étant rentré dans l'église, revêtit tous ses insignes de -primat, et lut aux trois évêques, ses assistants, qui l'avaient attendu -au maître-autel, la protestation qu'il venait de dicter solennellement. -Après quoi, l'onction s'accomplit. Cruelle nécessité des temps qui -inflige aux caractères la flétrissure de la feinte, qui force les -initiateurs à battre le passé pour s'en dégager, et qui, par les -fatigues de cette lutte préliminaire, diminue la vigueur de l'étreinte -dont ils auraient embrassé l'avenir! - -On s'en souvient, Cranmer doutait déjà de la présence réelle dans -l'eucharistie. Il taisait une partie de sa doctrine et ménageait le -roi, qui, en dehors du pape, était toujours délicat et frémissant sur -l'orthodoxie. Cranmer se proposait de fonder par gradation sa foi -entière. Il comptait sur les occurrences, sur les hasards, sur les mois -et sur les années comme sur autant d'auxiliaires. Selon lui, c'était -beaucoup, d'avoir déjà tranché le câble qui rattachait les colonnes de -Westminster aux piliers du Vatican. - -Cela fait, Cranmer évoqua la grande cause du divorce devant sa cour -archiépiscopale. Il l'évoqua, lui, le maître de toute juridiction -spirituelle dans le royaume; il l'évoqua avec l'agrément du roi, le -pape de l'Angleterre, «qui n'est soumis à l'autorité de nul être -créé et qui obéit à Dieu seul.» Voilà comment Henri VIII et Cranmer -parlaient de la suprématie religieuse. - -Le roi laissa toute initiative à Cranmer, qui se concerta vite avec -Cromwell et qui ouvrit immédiatement ses assises à Dunstable, à moins -de deux lieues d'Ampthill, résidence de Catherine d'Aragon. - -Le 8 mai 1533, Gardiner, évêque de Winchester, Longland, évêque de -Lincoln, et plusieurs docteurs éminents siégeant à Dunstable au-dessous -du primat, Catherine fut sommée de comparaître. Catherine dédaigna -de répondre. Durant quinze jours, elle fut sommée une seconde et une -troisième fois; même silence de la reine, qui ne se regardait comme -justiciable que du pape. La cour ne fit pas une quatrième notification. -Elle jugea Catherine par contumace. Voici la sentence que prononça -le primat d'Angleterre: «Au nom de Dieu, le mariage entre Catherine -d'Aragon et Henri Tudor est dissous. Nous le déclarons nul comme ayant -été contracté et consommé en violation de la loi divine.» - -Un autre arrêt était indispensable. Il était urgent de désarmer la -médisance, qui ruinait le mariage de lady Anne. Comment ce mariage, -signé avant l'annulation du mariage de Catherine, était-il valable? on -l'attaquait par des raisons qu'on assaisonnait de moqueries. Cranmer -transféra son tribunal à Lambeth. Il informa sommairement et proclama -qu'il reconnaissait la légitimité de l'union entre Anne Boleyn et Henri -Tudor: au besoin, il la confirmait en sa qualité de primat. - -Le couronnement eut lieu le dimanche 2 juin 1533. - -Le jeudi précédent, lady Anne Boleyn avait remonté de Greenwich à la -Tour par la Tamise. Elle était dans la barge royale avec toute une cour -des plus grandes dames de l'Angleterre. Trois cents bateaux naviguaient -après la barge de la nouvelle reine. La rivière était toute sillonnée -de barques pavoisées aux mille couleurs, tandis que la musique -exécutait ses fanfares et que l'artillerie, soit de la Tour, soit des -forts, soit des palais, tonnait de toutes parts. - -La reine, s'étant établie dans ses appartements du vieux donjon, se -reposa le reste du jeudi et le vendredi. Le samedi elle se promena. - -Le dimanche, elle marcha sur un drap qui formait un immense tapis -de la Tour à Westminster. Le duc de Suffolk, grand maître et grand -connétable; le duc de Norfolk, grand maréchal, et son frère milord -William, les ambassadeurs de France et de Venise, l'archevêque de -Cantorbéry, le chancelier, les évêques, les ducs, les marquis, les -comtes, les barons, les duchesses, les marquises, les comtesses, les -baronnes faisaient escorte à la reine. Dans les carrefours se jouaient -des mystères sur des tréteaux, et, le long des rues, des fontaines -jetaient du vin et de l'hypocras. - -Arrivée à l'église de Westminster avec son cortége, la reine fut placée -en face de l'autel sous un dais étincelant de pierreries. Un office et -une messe furent célébrés. L'archevêque de Cantorbéry mit la couronne -sur la tête de lady Boleyn et la sacra. Le roi était radieux. Le duc de -Suffolk ne s'éloigna pas un instant du dais pendant la cérémonie. Il -tenait dans sa main droite sa longue verge de grand maître. Le marquis -de Dorset brillait au premier rang. - -Il y eut, à l'occasion du couronnement, le plus splendide qu'on ait -encore vu, des galas, des danses, des tournois. Ce qui rendit cette -solennité grandiose et ce qui en fait une page d'histoire, c'est -qu'elle fut une démonstration contre Rome, un défi de pape à pape. - -Des commissaires, un mois après, le 3 juillet 1533, à travers le -retentissement des fêtes renaissantes, apportaient dans la retraite de -Catherine d'Aragon les sentences fatales: celle qui cassait son mariage -et celle qui légitimait le mariage de Mlle de Boleyn. Les commissaires -qui passèrent ainsi des plaisirs de Greenwich aux lamentations -d'Ampthill furent sir Robert Dymmok, Griffith Richard, Thomas Vaulx, -John Tyrrell et lord Mountjoy. - -Catherine était couchée, malade, abîmée dans une douleur inconsolable. -Ce fut Mountjoy qui lut à cette femme vertueusement inexorable l'acte -du divorce, cet acte de sa déchéance. Au nom de princesse douairière -de Galles qui lui était donné, elle se leva soudain sur son séant et -protesta contre cet outrage. La lecture finie, elle prit des mains de -lord Mountjoy, qui avait été son page, l'acte de divorce, demanda de -l'encre, et, tout en relisant les lignes odieuses, elle biffa de coups -de plume indignés cette insultante dénomination de princesse douairière -partout où elle était. «Milord, dit-elle, en présentant à Mountjoy -l'acte sacrilége, je ne cesserai pas d'en appeler à l'empereur mon -neveu, au pape et à Dieu. Sachez de plus que jamais je ne renoncerai à -mon titre de reine, inséparable de mon titre d'épouse. Je ne suis point -guidée en cela par une vanité mondaine. Ce que je défends, en gardant -ma dignité, répétez-le à Henri, ce n'est pas une gloire humaine, c'est -la pureté de mon honneur et la légitimité de mon enfant.» - -Pendant que cette reine du droit divin se noyait dans les larmes -qu'elle essuyait et séchait au feu de la prière, la reine de l'amour, -Anne Boleyn, accouchait à Greenwich d'une fille qui fut baptisée dans -la chapelle du château. Cette fille prédestinée, conçue dans l'orage de -toutes les passions, sera la reine Élisabeth d'Angleterre. - -Quand le serment dérisoire de Cranmer, la sentence de Dunstable sur le -mariage ancien et la sentence de Lambeth sur le mariage nouveau, quand -les magnificences du couronnement d'Anne Boleyn, de ce couronnement -inaccoutumé où l'injure à Rome éclatait dans les splendeurs de Londres, -quand ces choses furent connues au Vatican, il y eut d'abord sous -ces voûtes séculaires une indescriptible détresse. Le pape et les -cardinaux, un instant muets de surprise, se réveillèrent en sursaut de -leur abattement aux cris d'aigle de Charles-Quint. - -Clément VII désavoua hautement Cranmer, et, le 11 juillet 1533, il -fulmina l'excommunication contre Henri et Anne Boleyn, à moins qu'ils -ne fussent séparés dans le mois de septembre. Il accorda ensuite le -mois d'octobre. Ces foudres tombèrent sans force au pied des falaises -de la Grande-Bretagne. - -Le Parlement vota des lois audacieuses, travaillé qu'il était par -l'esprit luthérien, par l'influence de Cromwell, un Annibal politique, -et de Cranmer, un Annibal religieux. La Carthage moderne accabla sous -des bills formidables la moderne Rome. - -Le premier de ces bills affranchissait les hérétiques du droit canon et -leur appliquait la législation anglaise. - -Un second bill exigeait l'autorisation royale pour la convocation des -synodes et enchaînait à un comité de seize membres laïques et de seize -membres ecclésiastiques désignés par Henri VIII l'examen de toutes les -constitutions du clergé. - -Un autre bill maintenait l'abolition des annates, repoussait la -sanction du pape pour la création des évêques, accordait l'omnipotence -au roi, sur l'indication duquel un archevêque ou à son défaut quatre -évêques donneraient l'investiture. - -Un autre bill supprimait le denier de Saint-Pierre et toute -intervention de Rome; il accordait au primat, sous le bon plaisir -royal, la dispensation des grâces et la solution des affaires. - -Enfin, le 20 mars 1534, les sentences de Cranmer furent enregistrées -et légalisées par les deux Chambres. La succession fut réglée selon -l'inconstance de Henri VIII. Les enfants nés ou à naître d'Anne Boleyn -furent déclarés héritiers de la couronne, au préjudice de la princesse -Marie, fille de Catherine d'Aragon. - -Les lords et les membres des Communes avaient perdu tout respect. Ils -ne se gênaient pas. «Le pape, disaient-ils entre eux, n'a pas plus de -droits hors de son diocèse de Rome que Gardiner hors de son diocèse de -Winchester, ou Longland hors de son diocèse de Lincoln.—Il vaut mille -fois mieux, s'écriait Cranmer en plein chapitre de Cantorbéry, que nos -évêques remontent au Parlement plutôt qu'aux apôtres. La tradition en -ferait des instruments dociles d'un prince étranger; la loi en fera des -citoyens.» - -Le schisme fut ainsi irrévocablement consommé, aux acclamations -du peuple qui alluma des feux partout, et aux applaudissements -de l'épiscopat qui venait en foule échanger ses bulles romaines -d'institution contre des bulles royales. - -Skelton, le moine en orgie comme notre Rabelais, avait été le -précurseur burlesque, cynique et bachique du schisme anglais. Il était -savant, railleur, perpétuellement insurgé contre son couvent et contre -le pape. Il avait été le maître de quelques-uns des réformateurs, -et, on ne l'a point oublié, le précepteur, l'amuseur de Henri VIII. -Il chantait au roi et à la nation le sensualisme, la bombance et -le plaisir. Il sonnait la charge contre le clergé. Sa verve était -intarissable, sa jactance indomptable; ses petits vers, saccadés, -aigus, retentissants, partaient comme d'une fronde et pleuvaient comme -des cailloux. Toutes ses diatribes sont en vers. Il est un pamphlétaire -ailé. Il avait le sentiment de sa popularité. «Ma rime est en haillons, -et avec cela elle est une reine,» vociférait-il à table, entre des -brocs de bière écumeuse. - -Ce moine poëte allait au cœur de Henri VIII par une familiarité -ancienne. Gloutonnerie, volupté, fureurs moqueuses contre les -cathédrales, les couvents, les cardinaux et le pape, le roi riait -de tout cela, aux accents rhythmiques de Skelton. Skelton fut le -diffamateur de Wolsey et de l'Église romaine que Henri VIII frappa -et sapa tour à tour. Skelton était le bourreau de plume du roi, un -bourreau de plume aussi terrible que son bourreau de hache. - -J'appuie à dessein sur l'influence occulte de Skelton, qui paraissait -méprisé et qui était écouté. Sans conspiration, par une entente -instinctive, le moine, mort en 1529 et peu regretté, avait préparé de -longue main le roi et le peuple au schisme. Jamais ni Anne Boleyn, -ni Cromwell, ni Cranmer, ni le clergé national ne surent ce qu'ils -devaient à la primitive action de Skelton sur Henri VIII. - -Le schisme fut plus qu'un grand moment en Angleterre, ce fut une date, -la date la plus mémorable de l'île. - -L'Angleterre s'appartint à elle-même. Lady Anne Boleyn respira. -Elle n'était plus une pauvre gentille-femme, mais une reine; ni une -maîtresse, mais une épouse. Cromwell n'était plus un soldat, ni un -jurisconsulte de fortune, mais un premier ministre. - -Les deux principaux personnages de ce schisme furent beaucoup plus -changés encore. - -Henri VIII se recueillit profondément dans sa victoire. Il ne fut plus -moqué du pape. Il étancha sa soif de volupté dans la coupe que lui -présentait lady Anne, la reine de son choix. Et ce qui n'a pas été -assez remarqué, assez scruté, soit par les historiens, soit par les -poëtes, aux dernières profondeurs de l'âme du tyran insatiable, sa -plus folle joie peut-être fut la joie d'être pape. Lui, le disciple -d'Aristote et de saint Thomas, lui le métaphysicien, lui le théologien, -il transforma délicieusement Windsor en Vatican. C'est avec un -enivrement inexprimable qu'il saisit l'encensoir et qu'il se couronna -de la tiare pour gouverner les esprits et les corps. Sa monarchie fut -une théocratie, et sa vanité monstrueuse se dilata au sommet de cette -double cité des lois divines et des lois humaines. Il fut l'oracle -vivant, l'interprète absolu des Écritures, le rival de Clément VII, le -Christ sous le Christ, le prince sacerdotal, le supérieur des rois, -des prêtres, des couvents et des peuples. Il gravit la plus haute cime -de tous les orgueils. Les passions, les convoitises, les despotismes, -les spoliations, les meurtres profanes et sacrés se précipitèrent en -torrents de ce faîte inaccessible. Le trône de cet hiérophante cruel et -dissolu fut passagèrement le trône du vertige. - -Heureusement pour la Grande-Bretagne, Cranmer demeura dans des sphères -plus sereines. Sa philosophie était chrétienne et tolérante. - -Il avait embrassé le schisme sans hésitation et sans scrupule. Sa -conviction était loyale, irrésistible. Il repoussait l'autorité du -pape, au nom de l'Angleterre et au nom de la Bible. Le pape n'était pas -seulement un souverain étranger, mais un usurpateur de la parole. Il -plaisait à Cranmer de briser la crosse de l'héritier des apôtres. Son -patriotisme et sa logique étaient d'accord contre Clément VII. Albion -ne serait plus sujette de Rome. Lui, Cranmer, serait l'inspirateur -d'une foi plus rationnelle, le législateur religieux de sa patrie. Un -rayon nouveau percerait l'île brumeuse. Le palais archiépiscopal de -Cantorbéry serait l'asile des réformateurs, l'académie des savants, de -la liberté d'examen, et des vastes conclusions. - -Ce rêve était beau, et il eût été réalisable sans Henri VIII, sans ce -dialecticien féroce dont le dernier argument contre ses femmes, contre -son Parlement, contre ses amis et ses ennemis sera toujours un coup de -hache. - -Holbein s'est surpassé dans le portrait de Cranmer. - -L'initiateur est très-noble sous le velours et sous l'hermine du -primat, mais sa mitre étincelante courbe un peu sa tête. La terreur -de Henri Tudor pèse sur lui. Cranmer est soucieux, son front se -plisse, ses tempes battent de sinistres pressentiments, ses yeux d'où -jaillit l'intelligence ont un regard inquiet, sa bouche mélancolique -craint de se taire autant que de parler, sa barbe qui couvre sa -poitrine frissonne comme à l'approche d'un péril, et cependant sous -l'angoisse de cette physionomie il y a plus de dévouement que de -peur, plus de hardiesse que de timidité, plus de détachement que -d'égoïsme. Ce primat est le théologien d'une idée; il croit, il veut, -il pense. Les incertitudes de la destinée qu'il interroge voilent -sa face d'une sombre tristesse; il aimerait mieux être un studieux -humaniste, un paisible philosophe; mais, s'il en est besoin, il sera -un héros, un martyr. La lueur dont Holbein a éclairé les ténèbres de -ce visage auguste n'est-elle pas fallacieuse? n'est-elle pas déjà la -réverbération prophétique du bûcher? - -L'Angleterre de Henri VIII et de Cranmer est un chaos fécond. Ce chaos -bouillonne, fume et fermente: le bien et le mal, les vices, les crimes, -les vertus, tous les éléments ensemble se heurtent; ce pêle-mêle est -une révolution théocratique: l'esprit s'en dégagera peu à peu, l'esprit -moderne, pieux sans superstition et sans fanatisme, généreux sans -ostentation, éloquent sans emphase. Il s'insinuera des âmes dans les -mœurs, des mœurs dans les lois, et il ira croissant du protestantisme à -la philosophie, à la fraternité universelle. - -Cranmer, le plus doux des humanistes anglais, estimait que le premier -des devoirs est d'étendre sans cesse en soi l'idée de Dieu. - -C'est le principe du progrès appliqué à la théologie. - -Il en est de la lettre de la Bible comme des eaux de l'Océan. Le -regard de l'homme n'embrasse qu'une immensité au delà de laquelle il -y a d'autres immensités invisibles. Il faut que les yeux de la raison -remplacent ceux du corps pour atteindre cet infini qui ferme de son -poids les paupières de chair. - -Cranmer eut un grand but, une grande idée. Cette idée ne fut jamais -dans sa vie ni un moyen, ni un jouet, ni un prétexte, ni un masque, ni -une hypocrisie, ni une proie. - -La réforme d'Angleterre était un germe du temps. Il le couva en lui et -hors de lui. Plus chaste que Henri VIII, plus modéré que Cromwell, son -intervention fut désintéressée. Il ne songea pas à soi, il ne songea -qu'à l'affranchissement de son pays. Il s'efforça de le soustraire -au joug du moyen âge. Lui qui avait substitué, selon ses forces, le -bon sens à la scolastique, il essaya de substituer la liberté et les -Écritures à l'autorité du pape. - -Tel fut le dessein de Cranmer. Il se trompa souvent, il fléchit -souvent; il commit plus d'une faute, mais il aspira toujours à un -magnifique idéal. Voilà pourquoi c'est lui, et non Henri VIII, qui -fut le véritable réformateur de l'Angleterre. Henri VIII est un grand -inquisiteur; Cranmer est un initiateur, dont le tort fut de ne pas -deviner quel effroyable despotisme cachaient ces mots: Henri VIII, -pontife et roi! - -Au reste, s'abusa-t-il dans l'ensemble de son plan? Diminua-t-il -l'Angleterre en l'arrachant à Rome? Le despotisme de Henri VIII -passé, la réaction de sa sanguinaire fille Marie expirée, que les -prospérités britanniques répondent! Qu'elles répondent en face de -l'Italie opprimée, de l'Espagne dégénérée, de la France décimée par -la révocation de l'édit de Nantes, et condamnée aux révolutions par -l'ultramontanisme! - -Le protestantisme a redoublé le sentiment religieux en Angleterre. -Plus il y a de sectes, plus il y a d'élan; moins il y a de religion -officielle, plus il y a de religion sincère et de foi. - -Cette première émancipation de la pensée moderne, le protestantisme, -agita puissamment la race anglo-saxonne et l'agite encore. Le -protestantisme refit l'âme de l'Angleterre. Il la mit au large. Il -lui inspira la poésie, la philosophie, l'éloquence, les voyages, -les colonies lointaines, les propagandes de l'Ancien et du Nouveau -Testament. Shakspeare, et Milton, et Byron, et Raleigh, et Bacon, et -Newton, et Chatam, et Walter Scott, brilleront successivement au-dessus -de l'île rebelle comme autant d'astres. L'Inde sera envahie. Les -parages de la Chine et du Japon seront semés de Bibles, de comptoirs, -de soldats, de trafiquants et de missionnaires. Les États-Unis, cette -Angleterre démocratique et turbulente, prolongeront la traînée de feu -du protestantisme. Les Anglo-Saxons des deux hémisphères rempliront de -leurs entreprises, de leur langue et de leur génie l'immense continent -de forêts qui mugit de l'océan Atlantique à l'océan Pacifique. Leurs -pavillons flotteront dans des citadelles redoutables sur le littoral de -l'Australie. Un commerce prodigieux reliera les mondes, les archipels. -Les câbles et les fils électriques s'ajouteront à la vapeur. La traite -des noirs sera battue en brèche. Toutes les terres et toutes les mers -seront sillonnées, illustrées par l'Angleterre et par les États-Unis. - -Voilà, depuis plus de trois siècles, les développements des contrées -protestantes. Cranmer ne prévit pas tous ces développements, mais il -les prépara en déchaînant le principe de la liberté. Il creusa le lit -profond de cette source intarissable qui devait être le grand fleuve de -la sociabilité anglaise. C'est assez pour la mémoire du réformateur. - -Si François Ier eût écouté Henri VIII et brisé ses liens avec Rome, -un livre, fût-ce la Bible, ne nous aurait peut-être pas suffi comme -aux Anglo-Saxons. Qui sait si ébranlés, nous aussi, nous n'aurions -pas dépassé le protestantisme, si nous n'aurions pas accompli dans -les idées le même 89 que dans les faits, et si un théisme, moralement -chrétien, respectueux pour tous les cultes, mais ferme en lui-même, ne -serait point la religion de notre patrie, de notre race? - -Il n'en devait pas être ainsi. François Ier n'était pas assez -théologien; Henri VIII l'était trop. - -Tout lui avait réussi. Il était à l'apogée de ses désirs. Son mariage -avec Catherine d'Aragon était brisé, son mariage avec lady Anne Boleyn -était conclu. La succession au trône avait été transportée des enfants -du premier lit à ceux du second, de la princesse Marie à la princesse -Élisabeth. Bien plus, le souverain pontife avait été dégradé en -Angleterre et Henri VIII était pape contre le pape. Il était le seul -pape de la Grande-Bretagne. Tous ses vœux, si longtemps contenus ou -traversés, le Parlement les avait sanctionnés, les avait rédigés en -lois du royaume. - -Henri aurait dû se contenter de l'obéissance à ces lois, mais il -exigea sous peine de mort bien autre chose que l'obéissance: il exigea -le consentement intérieur. Il viola le sanctuaire. Il fut un tyran -abominable. - -Et c'est là, quoi qu'en dise l'Angleterre, qu'éclate l'imperfection de -sa réforme. Cette imperfection radicale, c'est l'union du sacerdoce -et de l'empire. L'alliage du spirituel et du temporel est mauvais à -Londres et à Saint-Petersbourg non moins qu'à Rome. La séparation des -deux pouvoirs, impossible à de certaines époques, s'accomplira partout -enfin, n'en doutons pas; elle sera l'effort et le chef-d'œuvre de la -civilisation. Les princes ne seront plus papes, les papes ne seront -plus rois, et les peuples ne seront plus froissés dans ce qu'ils ont de -plus précieux: la conscience. Alors les âmes se réjouiront, car elles -ne relèveront que de Dieu. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VI. - - Premières victimes du pape Henri VIII: Élisabeth Barton, ses - instigateurs et ses complices.—La suprématie du roi.—Statut, - serment.—Fisher et Morus.—Leur refus d'adhésion.—Emprisonnement - de Fisher.—Son portrait.—Son dénûment, son courage, son - exécution.—Morus à la Tour.—Sa gaieté avec Kingston.—Sa - fermeté.—Ses extraits des Psaumes.—Tendresse de sa fille, - Marguerite Roper.—Condamnation de Morus.—Ses épreuves.—Sa - famille.—Son supplice.—Ses portraits.—Marguerite Roper - recueille la tête de son père.—Cranmer pour la clémence, - Cromwell contre.—Henri VIII impitoyable.—Cromwell vicaire - général.—Désorganisation des couvents.—Confiscations.—Mort de - Catherine d'Aragon.—Joie d'Anne Boleyn.—Amour de Henri VIII pour - Jeanne Seymour.—La reine Anne est certaine de son malheur.—Sa - jalousie.—Ses anxiétés. - - -Les premières victimes du roi-pontife furent Élisabeth Barton et ses -complices. Élisabeth Barton était une jeune fille d'Aldington, dans -le comté de Kent. Sa complexion était délicate et nerveuse. Elle -tombait parfois en de longues convulsions pendant lesquelles son -imagination surexcitée prophétisait. Le curé d'Aldington et quelques -moines partisans de Rome exploitèrent cette pauvre fille malade. Ils -lui persuadèrent d'entrer comme religieuse dans un des couvents de -Cantorbéry. Élisabeth Barton fut reçue par les sœurs avec admiration. -Les extases de la novice redoublèrent. On l'appelait «la nonne de -Kent.» Elle devint célèbre à la cour et à la ville. Fisher et Morus la -virent. Enclins aux légendes, ils ne louèrent que sa piété. Tout alla -bien d'abord. Mais lorsque les patrons de cette fille lui sifflèrent à -l'oreille des prédications politiques, ils la mirent et ils se mirent -avec elle en grand danger. Voici, par exemple, l'une de ses prophéties: -«Que le roi Henri ne répudie pas Catherine d'Aragon, ou il expirera -au bout de sept mois et la princesse Marie héritera de la couronne.» -Cette prophétie ne fut pas la seule. Élisabeth Barton, moitié illusion, -moitié fraude, croyait jouer avec le roi; elle jouait avec le bourreau. -Traduite devant la Chambre étoilée, elle confessa ses impostures et -celles de ses directeurs: Masters, Brocking, Deering, Gold, Rich -et Risby. Masters était curé d'Aldington et les autres étaient des -clercs papistes. Ils s'étaient servis d'Élisabeth Barton comme d'un -instrument. Ils s'étaient flattés d'effrayer le roi et de prévenir soit -le divorce, soit le schisme. Ils payèrent de leur vie cette ridicule -intrigue. Eux et la pauvre Élisabeth Barton furent éventrés à Tyburn -(21 avril 1534), supplice hors de toute proportion avec l'attentat! -Pour Henri VIII, le sang était un plaisir. Il n'admettait pas une -échelle de peines correspondante à une échelle de délits. Quand il -avait résolu de punir, il tuait. Il n'y avait qu'un article dans son -Code criminel et c'était l'immolation. - -Plusieurs innocents furent compromis dans cette cause pour -non-révélation, Fisher et Morus entre autres. S'étant disculpés de -cette accusation, ils succombèrent aux embûches légales du serment. - -Fisher, évêque de Rochester, et Thomas Morus, l'ancien chancelier, -étaient les deux plus illustres dissidents de toute l'Angleterre. Henri -VIII les avait beaucoup aimés. Il souhaitait leur adhésion. «S'ils -reconnaissent ma suprématie, disait-il, personne ne la méconnaîtra.» - -La suprématie, c'est-à-dire la papauté de Henri VIII, était alors la -grande affaire. On déférait le serment de suprématie à tout le monde; -on le déféra donc à Fisher et à Morus. Sans s'être concertés, ils -firent la même réponse. - -Le statut de suprématie était un statut fort compliqué: il touchait -politiquement à la succession, et théologiquement au divorce; ou, en -d'autres termes, à la nullité du mariage de Catherine et à la validité -du mariage d'Anne Boleyn. Par-dessus tout, le statut établissait le -sacerdoce du roi et impliquait la déchéance du pape. - -Fisher et Morus ne refusaient pas le serment à la succession, mais ils -demandaient à garder le silence sur le reste. - -Cranmer s'efforça de convaincre Cromwell que le serment de ces grands -personnages devait être accepté tel qu'ils l'offraient; il supplia -Henri VIII de ne pas exiger davantage. Mais ni Cromwell ni Henri ne se -rendirent aux arguments de l'archevêque de Cantorbéry. Ils intimèrent à -Fisher et à Morus le serment complet ou l'échafaud. - -Les deux amis se laissèrent conduire à la Tour de Londres. - -Fisher était un vieillard dont la vertu était plus vénérable encore que -les cheveux blancs. - -Il avait la figure fervente d'un évêque. Il était très-imposant sous -la mitre. On aurait souhaité à son front plus d'ampleur, mais ses yeux -clairs étaient intrépides et sa bouche exprimait la foi. Il parlait du -billot avec dédain, comme d'un détail insignifiant. La mort n'était -pour lui qu'une transition à une vie meilleure. Il ne croyait qu'à la -vie éternelle, et cette conviction communiquait à son visage ascétique -une sorte de beauté. - -Le prélat avait été le directeur de la comtesse de Richmond, -grand'mère du roi. Elle lui avait recommandé son petit-fils. Henri, -qui n'ignorait pas cette circonstance, s'était prêté de bonne grâce -aux soins et aux leçons de Fisher, dont il estimait la science et -l'onction. La bienveillance du roi égalait la fidélité de l'évêque. Le -schisme seul pouvait les séparer. - -Henri relégua dans un cachot humide de la Tour celui qu'il avait appelé -son maître, un prêtre généreux, le confesseur de son aïeule. Fisher ne -se démentit point. Il languit des mois et des mois sous ces lourdes -voûtes. Bientôt il manqua de tout. Sa détresse fut extrême. On le priva -de viande et de vin. Ses vêtements étaient sordides et déchirés. Il eut -faim, il eut froid. Kingston, le lieutenant de la Tour, était surveillé -et avait les ordres les plus rigoureux. Le noble prélat n'avait ni -encre, ni plume, ni papier. Kingston lui en fournit un jour, et Fisher -écrivit à Cromwell pour réclamer de sa charité un adoucissement à -ce long jeûne, une soutane, une fourrure et un livre d'heures. Ces -demandes furent exaucées. - -Le Parlement, au mois de novembre 1534, avait déclaré traîtres tous -ceux qui ne s'inclineraient pas devant le roi comme devant le chef -de l'Église d'Angleterre. Le nom du pape avait été rayé de tous les -paroissiens. Chaque dimanche, les curés de tous les presbytères du -royaume devaient monter en chaire et déclarer que le roi était le vrai -pape. C'était une forfaiture irrémissible que de ne pas jurer pour la -suprématie de Henri Tudor. La terreur aidait partout aux apostasies. - -Interrogé le 14 juin 1535, Fisher persista dans un serment -conditionnel. Il ne repoussait pas la loi de succession, mais il -réservait les mariages et la suprématie du roi, sur lesquels il était -décidé à se taire. - -C'en fut assez pour être condamné à Westminster-Hall, par un tribunal -où Henri avait mêlé aux juges des commissaires qui avaient toute sa -confiance. Fisher fut proclamé coupable d'attaques sacriléges contre -les attributions royales. - -Son arrêt ne l'étonna point et ne lui arracha que ces magnanimes -paroles: «J'ai quatre-vingts ans. Je remercie mes juges d'abréger un -peu mon dur pèlerinage.» - -Quand, le 22 juin, Kingston lui annonça en tremblant que le fatal -moment était venu, il était cinq heures du matin. Le prêtre demanda -au soldat l'instant précis de l'exécution. «Neuf heures, répondit -le lieutenant.—Je vais donc dormir encore,» repartit Fisher; et, à -l'admiration de Kingston, le prélat sommeilla sur son oreiller jusqu'à -sept heures. Des songes ineffables le visitèrent sans doute, car son -visage était radieux. Rare privilége et récompense merveilleuse des -convictions profondes! Fisher pensait trouver le ciel avec la même -certitude qu'il aurait eue de trouver son palais de Rochester, s'il eût -été acquitté. - -S'étant levé à sept heures, il s'agenouilla, médita, puis choisit dans -ses pauvres habits tout ce qui pouvait parer sa sublime décrépitude. -«Cette recherche vous surprend, dit-il à Kingston. Ah! c'est que je -me marie avec la mort. C'est elle qui me présentera aujourd'hui à mon -Sauveur.» Fisher se vêtit donc de son mieux, et passant à son cou son -chapelet, il mit sous son bras le Nouveau Testament, après quoi il -monta en chaise. Il lut l'évangile de saint Jean depuis sa chambre -jusqu'à Tower-Hill. Un assez grand concours de peuple y était. Avant de -se livrer au bourreau, il promena des regards calmes sur l'assemblée -et dit: «Que le Seigneur protége l'Angleterre et le roi Henri VIII! -J'expire, comme j'ai vécu, pour notre antique religion.» Alors, tout en -se baissant pour le supplice, il entonna le _Te Deum laudamus_, comme -autrefois dans sa cathédrale. La hache interrompit son chant. Son corps -fut inhumé sans linceul et sans cercueil. Sa tête fut exposée sur le -pont de Londres. Elle ne chantait plus, raconte la légende, mais elle -remuait les lèvres et priait. Elle fut jetée le cinquième jour à la -Tamise. - -Elle ne fut jamais ornée du chapeau, quoique Paul III, qui avait -remplacé Clément VII, eût fait cardinal l'évêque de Rochester. Le -messager de Rome s'arrêta en Picardie, où il apprit le trépas de -Fisher. Ce trépas fut même précipité par le don de la barrette. Lorsque -le roi sut que le pape honorait de cet insigne son prisonnier, il -proféra ce mot féroce: «Fisher ne recevra sa barrette que sur les -épaules, car lorsqu'elle arrivera en Angleterre, il n'aura plus de -tête.» - -Morus, captif aussi à la Tour, interrogea Kingston et fut instruit -du sort tragique de son ami. Il en fut ému, mais loin de craindre -la même destinée, il y aspira de plus en plus. «Fisher, disait-il, -était un juste. Il a fait son devoir, je ferai le mien, et nous -nous rencontrerons bientôt dans les demeures du Christ.» (V. les -_Biographies du chancelier par Roper, son gendre, et par Stappleton_.) - -Les souffrances de Thomas Morus à la Tour furent autres que celles -de l'évêque de Rochester. Il eut des manteaux, un bon lit, du feu, -une nourriture suffisante. Sa fille Marguerite veillait sur lui comme -une providence, et Kingston se prêtait à toutes les tendresses. Le -lieutenant avait lui-même ses ruses de cœur. Il aimait Thomas Morus, -qu'il avait connu grand chancelier et qui avait été son bienfaiteur. -Il s'en souvenait. Malgré les défenses ministérielles, Kingston -portait, au crépuscule, les mets les meilleurs de sa propre table à -son captif. Il se cachait pour n'être pas compromis. Il avait toujours -peur de faire trop et de ne pas faire assez. Sa reconnaissance était -plus vive néanmoins que ses appréhensions. «Vous êtes mal ici, -monsieur le chancelier, disait Kingston. Vous n'avez pas un ordinaire -convenable.—Vous vous trompez, Kingston. Vous agissez en ami avec moi. -Je suis très-content de vous et de votre cuisine! Au reste, quoique je -ne me plaigne jamais, ajoutait-il, en plaisantant, selon son habitude, -ne vous gênez pas, mon cher Kingston, et mettez-moi à la porte de la -Tour.» - -Kingston ne se lassait pas d'admirer la fermeté indomptable de Morus. -Il lui dit un jour: «Votre prédécesseur, le cardinal Wolsey, n'avait -pas votre sérénité au couvent de Leicester.—Non, répondit Morus; cela -vient, mon cher Kingston, de ce qu'il redoutait le roi plus que Dieu; -moi, je crains plus Dieu que le roi.» - -Thomas Morus n'était pas mieux muni pour l'étude que Fisher. Mais -Kingston qui observait presque en tout ses consignes, oubliait -cependant tantôt du papier, tantôt une Bible, tantôt des charbons. Le -prisonnier ramassait les charbons, et, par un frottement assidu contre -le mur, il en faisait des crayons. Il lisait la Bible, les Psaumes -surtout, et il copiait avec bonheur les versets les plus conformes à la -situation de son âme. Il y ajoutait des commentaires pleins de ferveur. - -Voici quelques-uns de ces versets que transcrivait Morus et qui le -soutenaient comme un cordial divin: - -«C'est vous, Seigneur, c'est vous qui êtes mon rocher. - -«Qui méritera d'habiter votre tabernacle? qui méritera de reposer sur -votre montagne sainte? - -«Celui qui aura marché dans l'innocence et qui aura pratiqué la justice. - -«Mon Dieu, vous m'armerez d'un bouclier de force. - -«Mes ennemis se sont entendus pour me perdre; ils ont conspiré ma ruine. - -«Et moi, Seigneur, j'ai espéré en vous. - -«Faites luire sur moi votre lumière; couvrez-moi de votre miséricorde; -sauvez-moi parce que je vous ai invoqué. - -«J'ai été jeune et j'ai vieilli; je n'ai point encore vu le juste -délaissé, ni ses enfants mendier leur pain. - -«Sa postérité sera bénie.» - -Rien de plus pathétique, de plus attendrissant que les préoccupations -paternelles de Morus. - -Il avait peu de fortune, à peine cent cinquante livres sterling de -rente, lorsqu'il donna sa démission de chancelier. Que deviendrait sa -famille après lui? Elle était nombreuse. Sa femme, son fils John, ses -trois filles et ses trois gendres remplissaient sa maison. Cette maison -tapissée de rosiers, flanquée d'une petite chapelle et entourée d'un -jardin, fleurissait à Chelsea, au bord de la Tamise. Elle avait reçu au -milieu de ses parfums tout ce que l'Europe comptait de plus illustre. -Érasme en avait passé le seuil; Holbein en avait été l'hôte. Les -cardinaux et les légats, les lords et les docteurs l'avaient visitée. -Les ducs de Suffolk et de Norfolk s'y étaient assis de longues heures. -Le roi lui-même s'y était arrêté souvent. C'est là que Morus avait -présenté Holbein à Henri, et c'est là que Henri avait nommé Holbein son -premier peintre. Le roi ne dédaignait pas de faire amarrer sa barge en -face de l'humble cottage. Il était assez instruit pour apprécier la -science de Morus et assez spirituel pour applaudir aux saillies dont le -chancelier égayait les sujets les plus sérieux. - -Chelsea était joyeux alors. Depuis la rupture avec Rome, il était -triste. Plus de bienveillance extérieure, plus d'empressement avec la -famille. Elle était solitaire et abandonnée. - -Morus habitait la Tour et soit sa femme, soit son fils John, soit ses -trois filles, soit ses gendres étaient sans cesse en pleurs ou en route. - -Marguerite Roper, la plus aimée et la plus aimante des filles de Morus, -celle dont Érasme admirait l'exquise latinité et le génie facile; celle -dont Holbein avait multiplié partout les portraits, tant sa physionomie -l'inspirait; celle que Henri VIII se plaisait à entretenir, restait -autrefois à Chelsea pour suppléer son père au besoin. Maintenant elle -était dans un continuel mouvement. Elle couchait à Chelsea, mais elle -vivait autant qu'elle pouvait à la Tour, près de son père dont elle -avait toujours été l'enchantement. - -Marguerite s'était assurée d'une barge qui la menait de Chelsea à la -Tour et qui la ramenait de la Tour à Chelsea par la Tamise. Le roi -avait permis à Marguerite de voir Morus à toute heure. L'ardente femme -était, sans le savoir, la coadjutrice du despote. Ils s'entendaient -dans une même conspiration contre le prisonnier. Henri VIII voulait -le déshonorer et Marguerite voulait le sauver par le serment de -suprématie. Cette fille adorable et cet astucieux tyran, livraient un -furieux assaut à Morus. Henri habilement la laissait dire et faire. - -Quand Morus avait embrassé Marguerite, à son arrivée, elle lui donnait -des nouvelles de Chelsea, elle l'enveloppait de souvenirs, puis elle -lui disait avec des larmes dans les yeux et dans la voix: «Mon père, -vous n'aurez pas la barbarie de rendre ma mère veuve, et votre fils, -vos filles, vos gendres orphelins. Pourquoi ne prêteriez-vous pas le -serment de suprématie? le royaume l'a prêté avant vous. Seriez-vous -plus sage à vous seul que toute une nation?» Tantôt Morus disait: -«Marguerite, ne me tente pas.» Tantôt il disait: «Ne rougis-tu pas, ma -fille, de te liguer avec mes ennemis et de préférer la vie de ton père -à sa conscience?» Quelquefois il tendait à Marguerite les fragments de -psaumes qu'il avait écrits au charbon sur des feuilles volantes et il -disait: «Lis, ma fille, lis-moi ces beaux versets du roi-prophète, et -prends ta part du courage qu'il a versé dans mon cœur.» - -Marguerite parcourait les pages, et finissait par éclater en -gémissements. Elle se calmait peu à peu pourtant et feignait de se -distraire soit aux contes, soit aux plaisanteries de Morus, avant de -le quitter. Elle lui ménageait ainsi de meilleures nuits, mais elle, -anxieuse sur son bateau, retournait à Chelsea, seule, ou avec son mari, -ou avec son frère John dans les brouillards et dans les mélancolies de -la Tamise. - -Parmi ces allées et venues, parmi ces lamentations du cœur de -Marguerite et des flots de la rivière, un ordre formel fut articulé à -Morus. Le tribunal de Westminster-Hall le mandait à sa barre. C'était -le 1er juin 1535. Les juges de Morus connaissaient tous son innocence. -Ils étaient au nombre de neuf dont les plus considérables, sir Thomas -Audley, lord chancelier, Thomas duc de Norfolk et sir Fitz-James -avaient témoigné en plus d'une occasion au prisonnier leur admiration -sincère. Le solliciteur général Richard Rich, au contraire, avait été -un envieux de Morus dès l'université! - -Le généreux captif se rendit de la Tour à Westminster. Une estampe -dont j'ai vu trois exemplaires à Londres a consacré ce douloureux -itinéraire. Morus s'avance dans les rues, au milieu de la foule. Des -gardes le précèdent et le suivent. Coiffé d'un chapeau d'où pend une -croix, un long bâton à la main, un manteau sur les épaules, l'ancien -chancelier, un peu courbé mais très-imposant, marche avec la lenteur -d'un malade et avec la majesté d'un martyr. - -C'est ainsi qu'il parut devant la cour de Westminster. Ceux qui se le -rappelaient avant son emprisonnement remarquèrent vite que son dos -s'était voûté et que ses cheveux avaient blanchi. - -Morus écouta tranquillement le diffus et interminable réquisitoire de -Richard Rich. Ce réquisitoire peut se résumer en quatre chefs. - -Morus avait désapprouvé le mariage d'Anne Boleyn avec le roi. - -Il avait dénié à son souverain le titre de chef suprême de l'Église. - -Il avait encouragé Fisher dans son opposition. - -Il s'était défendu par les mêmes arguments que l'évêque de Rochester, -ce qui prouvait entre eux une complicité de conspirateurs. - -Le prévenu répondit sur le premier chef qu'il s'était borné à donner un -conseil au monarque, et que ce conseil était non-seulement son droit, -mais son devoir. - -Sur le second chef, il affirma que son crime unique était son silence -et que jusqu'à présent aucune loi n'avait fait du silence une trahison. - -Quant aux deux derniers chefs, il les repoussa avec une énergique -dénégation, et il défia le solliciteur général de les démontrer par le -moindre document. - -Sir Thomas Morus parla plusieurs fois avec une supériorité de raison, -un accent de vertu et une adresse d'éloquence incomparables. Mais -il était condamné d'avance. Il ne pouvait être absous qu'au prix du -serment de suprématie, et ce serment il le refusa. Comme Fisher, il -admettait bien le nouvel ordre de succession; ce qu'il n'admettait pas, -sans le blâmer pourtant si ce n'est par réticence, c'était le divorce -du roi et son usurpation de la papauté. Chose remarquable! Morus dans -ces débats où il déploya tant de logique et tant de magnanimité, -ne manqua jamais, à travers ses audaces de héros, à la prudence du -jurisconsulte. - -Il ne se dédommagea de sa contrainte qu'après sa condamnation. - -«Milords, s'écria-t-il, votre arrêt me délie la langue. Je puis -maintenant, sans encourir le reproche de témérité, caractériser le -statut et le serment de suprématie. Ce statut et ce serment sont -iniques.» - -Soulagé par cet aveu public d'une vérité qu'il avait retenue jusque-là, -Morus ne fut plus que clémence et mansuétude. «Ce monde, dit-il, est le -monde de la guerre et des disputes: le monde de la paix est ailleurs. -Je souhaite, milords, nous que la terre a divisés, que le ciel nous -réunisse comme il a réuni Étienne et Paul, le martyr aussi et le -proscripteur!» - -Après ces paroles, Morus salua ses juges et descendit les degrés du -prétoire. Il était environné de ses gardes et le bourreau le précédait, -le tranchant de la hache tourné vers le visage du condamné. - -Au bas de l'escalier du tribunal, Morus rencontra son fils qui, -fléchissant un genou, le conjura de le bénir. «Oui, John, je te bénis, -toi et tous les nôtres. Maintenant plus que jamais sois bon pour ta -mère et pour tes sœurs.» - -Les gardes interrompirent cette scène. Une autre plus émouvante -attendait Morus. A quelque distance de Westminster, il aperçut -sa famille éplorée, sa femme, ses filles, ses gendres que John -avait rejoints. Le patriarche changea de main son bâton et posa sa -droite sur son cœur. Les gardes allaient passer avec le prisonnier, -lorsqu'une belle personne, se détachant du groupe domestique, fendant -la multitude, peuple et soldats, se jeta dans les bras de Morus -qui l'y serra longtemps. C'était Marguerite Roper, la fille de ses -prédilections. Il la bénit ensuite comme John et lui dit: «Ma chère -fille, résigne-toi et pardonne à nos ennemis aussi sincèrement que je -leur pardonne. Adieu; et reporte ce baiser à ta mère.» Marguerite obéit -et le cortége s'ébranla de nouveau. - -Il avait fait à peine quelques pas, quand ces mots: «Mon père, mon -père,» échappés avec des sanglots d'un sein haletant, l'arrêtèrent -encore. Les soldats émus s'ouvrirent devant Marguerite qui se -précipita d'un essor désespéré vers son père. Elle se colla à lui, -le pressant, le couvrant de caresses, de cris et de pleurs. Morus la -remit tout évanouie à John et à Roper. L'escorte alors, se refermant -sur le prisonnier, poursuivit son chemin jusqu'à la Tour. Morus dit à -Kingston: «Pauvre Marguerite! Elle fut toujours pour moi ce qu'était -Rachel pour Laban. Puisse son enfant la consoler!» Il répéta plusieurs -fois pendant les jours qui lui restèrent: «L'odeur de ma fille est pour -moi comme l'odeur d'un champ de blé mûri par le Seigneur.» - -Il lui écrivit: - -«Ma fille bien-aimée, que Dieu te bénisse ainsi que je t'ai bénie! -Qu'il bénisse ton mari, ton enfant, et tous les nôtres, et tous ceux -que j'ai tenus sur les fonts de baptême.... Tu ne m'as jamais causé -tant de bonheur que lorsque dans le trajet du tribunal tu t'es élancée -vers moi. Adieu, ma chère fille. Au revoir dans le ciel.» - -Cette pensée du ciel et la pensée de Marguerite le préoccupaient -uniquement. «Ma fille, disait-il à Kingston, son interlocuteur -habituel, ma fille ne peut plus entrer ici, depuis mon jugement. Elle -se désole à Chelsea avec tous les miens. Ce Chelsea de la famille, je -ne m'asseoirai plus à son foyer, je m'en irai bientôt à un Chelsea -meilleur où je retrouverai l'évêque de Rochester, où je prierai pour -vous, cher Kingston, et pour lady Kingston, où j'attendrai ma femme et -notre fils et nos filles et nos gendres et tout ce que je regrette dans -cette vallée sombre.» - -Le 4 juillet, avant-veille de sa mort, une chauve-souris s'étant -introduite dans sa chambre, Morus suspendit sa lampe de prisonnier à -la fenêtre et donna la chasse au sinistre oiseau. Ce ne fut qu'après -des détours sans nombre et des circonvolutions étranges que la -chauve-souris s'envola. Tout événement est interprété par un captif. -En racontant cette petite circonstance à Kingston, Morus ajouta: «La -chauve-souris est une messagère. J'en ai tiré un augure de délivrance.» - -Le lendemain 5 juillet, Kingston en effet reçut des ordres. Morus, -lui, eut une conversation avec Pope un de ses amis. C'est Henri -VIII qui l'envoyait. Pope prépara Morus, qui, le devinant, lui dit: -«Mon bon Pope, le roi ne pouvait pas m'adresser un ambassadeur plus -miséricordieux, ni une nouvelle plus agréable.—Il vous saurait gré, -dit Pope, de ne pas parler au peuple du haut de votre échafaud.—Je -me conformerai, reprit Morus, au vœu de Sa Majesté! De son côté, -voudra-t-elle bien permettre que je sois enseveli dans ma bière par ma -fille Marguerite?—Le roi ne vous sera pas contraire en cela, puisqu'il -consent que tous les vôtres accompagnent votre cercueil de Tower-Hill à -la chapelle de Saint-Pierre.—C'est bien,» répondit Morus, et il réitéra -ses recommandations de mourant à Pope, qui se sépara de son ami en -soupirant et en gémissant. Le plus calme des deux était Morus. - -La nuit du 5 au 6 juillet, cette dernière nuit du captif fut -tranquille. Il s'agenouilla sur son lit dès six heures du matin. Il -pria longtemps, lut son extrait et son commentaire des psaumes, puis -s'habilla, tout en causant avec Kingston. C'est lui, le grand magistrat -qui encourageait l'officier et qui fortifiait de sa parole stoïque le -lieutenant de la Tour. - -A neuf heures, Morus marcha d'un pas ferme jusqu'à l'esplanade de la -tragique forteresse. Il monta les degrés de son échafaud, embrassa le -bourreau qui balbutiait des excuses au chancelier et lui donna dix -schellings. Il se dépouilla d'un manteau neuf de camelot qu'il donna -encore à l'exécuteur, puis se tournant vers le peuple il s'écria: - -«Mes amis, adieu. Je meurs en sujet fidèle et en loyal chrétien.» - -Morus s'agenouilla sur le parquet de l'échafaud comme il avait fait sur -son lit et posa son cou, en l'abaissant, dans l'échancrure du billot. -Le bourreau s'apprêtait à frapper, lorsque Morus, relevant brusquement -la tête, dit à l'exécuteur: - -«Ma barbe était engagée avec mon cou, je la dégage et la rejette hors -de l'échancrure, car elle est innocente du crime de trahison et ne doit -pas être coupée.» - -S'étant remis, après ce bizarre incident, le cou nu sur le billot, -Morus murmurait: «_Miserere mei, Domine_,» quand la hache s'abattit. - -La tête se détacha et fut arborée sur le pont de Londres. - -Ce fut Marguerite qui, puisant dans sa piété filiale une force plus -qu'humaine, ensevelit le corps de son père. Ce pauvre corps fut -suivi par toute la famille, de l'esplanade à la chapelle de la Tour. -Mais la tête, la noble tête de Morus, exposée au dessus d'une pique, -Marguerite ne la laissa pas lancer à la Tamise comme celle de l'évêque -de Rochester. Non, avec la toute-puissance de la tendresse et de la -nature, elle la réclama comme son héritage. Elle l'emporta, la fit -embaumer, et ce fut son trésor dans la vie et dans le trépas. Cette -tête qu'elle avait conservée au fond de son oratoire, fut enterrée avec -elle, d'après son désir, sous la même pierre du même sépulcre. - -Indépendamment du portrait que nous avons déjà mentionné et des deux -portraits de Windsor, il subsiste un autre portrait à l'huile de Thomas -Morus (musée du Louvre). Ce portrait définitif fut retouché après -le supplice du chancelier. Holbein, l'ami et le peintre de Morus, a -répandu dans sa petite toile autant de cœur que de génie. - -Morus est enveloppé d'une pelisse noire garnie de fourrure. Cette -pelisse recouvre un vêtement vert. Une chaîne d'or, à laquelle est -suspendue une croix, lui tombe sur la poitrine. D'une main Morus tient -la croix, et de l'autre main un papier qu'il semble serrer,—peut-être -les versets des psaumes qu'il crayonna dans son cachot avec un charbon. - -La figure est pleine de candeur dans sa sévérité. - -Le front rêveur pressent et résiste. Le nez un peu gros est socratique. -Les yeux profonds ne regardent pas le roi, ils ne regardent que Dieu. -Les joues sont affaissées, mais le menton est d'airain. La bouche -proteste avec une douceur invincible et un fin sourire, indices de -sérénité intérieure; si elle raille, c'est à la manière du maître de -Platon. - -Cette physionomie a la suprême beauté. Elle exprime avec un mélange -inouï d'austérité, d'onction et d'imperceptible ironie, une seule -chose, mais sainte: la conscience. - -L'assassinat juridique de Morus, de Fisher et de beaucoup d'autres -catholiques sera éternellement exécrable. Henri VIII, Cromwell et -l'Angleterre avaient certes le droit de s'affranchir de Rome, mais ils -n'avaient pas le droit d'opprimer en s'affranchissant. - -Cranmer eut la gloire de prêcher et de pratiquer l'humanité. Son camail -resta pur de sang. Il conseilla chaleureusement et obstinément la -clémence. - -Quel malheur que Morus, dont je viens de retracer la mort, n'ait pas -gardé intacte la doctrine de sa jeunesse qu'il déposa dans son roman -d'_Utopie_! Cette doctrine était la liberté religieuse. Le grand -chancelier s'en écarta et fut un moment persécuteur. J'ai indiqué -les rigueurs de Morus. Fisher les approuva. Ils eurent, malgré cette -tache sur leur tunique, des qualités incomparables d'abnégation, -de sacrifice, d'héroïsme, d'humilité. Ces qualités étaient bien à -eux; leurs imperfections étaient plutôt de leur siècle. Blâmons-les -quand ils furent inquisiteurs, louons-les quand ils furent martyrs. -Revendiquons tous les martyrs indistinctement. Nimbes catholiques ou -protestants, qu'importe, si la lumière de l'auréole est divine? - -Hélas! nous sommes encore si étroits, si sauvages! Quand nous -supporterons-nous? quand nous aimerons-nous les uns les autres? quand -respecterons-nous mutuellement nos plus sublimes instincts? quand le -Dieu de chaque âme sera-t-il sacré pour une autre âme? quand le même -Dieu infini en puissance et en bonté sera-t-il adoré librement dans -toutes les langues spontanées du cœur? quand chaque nation, chaque -ville, chaque bourgade auront-elles, comme Athènes, des autels pour -des religions inconnues? quand les peuples, les familles, l'homme -individuel, auront-ils droit de chapelle, ou de temple ou d'église pour -l'universelle Providence, quel que soit son nom? Ce jour-là seulement, -le jour où le frère donnera l'hospitalité à son frère et au Dieu de son -frère, sans restriction, sans limite, sans arrière-pensée, ce jour-là -seulement commencera le règne de la tolérance et ce sera le plus beau -jour de la création! - -Morus et Cranmer, les plus éclairés soit des catholiques, soit des -protestants, n'éprouvaient pas ces sentiments modernes. - -Henri VIII les comprenait encore moins, lui qui était un tyran. Il -aurait pu affermir son pontificat par la persuasion et par le poids -traditionnel de son autorité royale. Il eut recours à la violence, à la -fraude, à la corruption. - -A défaut de Cranmer dont la mansuétude était souvent impuissante, -Cromwell, un partisan doublé d'un légiste, ne reculait pas. Il avait -fait du roi le chef suprême de l'Église, _supremum ecclesiæ caput_. Il -avait recueilli comme une moisson les innombrables serments du clergé, -de la noblesse, de la bourgeoisie et du peuple. - -Restaient les moines qui étaient la milice de Rome. Henri VIII les -haïssait et il en était haï. Il savait que leur souverain, ce n'était -pas lui, mais le pape. Il résolut de les disperser et de confisquer -soit leurs richesses mobilières, soit leurs propriétés foncières qui -englobaient une vaste étendue de territoire. Il chargea Cromwell de -cette exécution hardie. Il le nomma son vicaire général, et, comme tel, -il lui conféra la préséance sur tous les lords, même sur le duc de -Norfolk, même sur l'archevêque de Cantorbéry. - -Cromwell avait plus de prétextes qu'il ne lui en fallait. Les moines -étaient séditieux autant que superstitieux. Ils agitaient les -populations des villes et des campagnes. Ils présageaient au roi, s'il -ne rappelait Catherine d'Aragon et s'il ne se soumettait au pape, -toutes les catastrophes. Ils s'écriaient que Henri serait égorgé s'il -persistait dans sa révolte, et que les chiens lécheraient son sang -comme ils léchèrent le sang d'Achab. - -Les fanatiques lançaient ces prophéties au grand effroi des -indifférents et des épicuriens qui formaient la majorité des couvents. - -Ces couvents étaient presque tous situés dans des lieux de délices, -les uns au fond des vallées, les autres sur les collines. Ils étaient -traversés pour la plupart d'eaux jaillissantes. Des parcs et des forêts -environnaient ces abbayes. Des rivières coulaient en méandres par les -hautes futaies, de telle sorte que la chasse et la pêche étaient aux -portes et même entre les murs des monastères. - -La contemplation, le travail des mains, la confection des paniers et -des corbeilles par les religieux, des tapisseries par des religieuses, -étaient censés remplir leurs jours. Peu de ces maisons étaient -ascétiques, beaucoup étaient dissolues. Dans de certains comtés les -couvents d'hommes et les couvents de nonnes communiquaient entre -eux. Les courtisanes envahissaient les cloîtres, erraient entre les -pilastres des corridors et gagnaient les cellules sous des capuchons -de frères lais. Et c'étaient là les abbayes les moins souillées. -Celles qui étaient fermées aux femmes étaient des cloaques de Sodome. -Les procès-verbaux des commissaires de Cromwell soulèvent tantôt la -commisération, tantôt l'horreur, tantôt le dégoût. - -Armé de documents fort détaillés et accablants, soutenu par le roi -qui ajouta la terreur aux raisons de son ministre, le vicaire général -obtint du Parlement la suppression de trois cent quatre-vingt-huit -monastères au profit de la couronne (mars 1536). - -Les prieurs de ces monastères reçurent chacun une pension à vie. Les -moines de moins de vingt-quatre ans furent rejetés dans le monde; les -autres furent enrégimentés dans les grands monastères ou placés soit -par Cranmer, soit par Cromwell. Les religieuses furent renvoyées avec -une seule robe qu'on nomma par dérision «la robe du roi.» - -Le trésor fut doté par cette mesure révolutionnaire d'un capital en -argent et en vaisselle de cent mille guinées et d'un revenu annuel de -trois cent vingt mille livres sterling. L'injustice politique et morale -de Henri et de Cromwell fut, en reprenant aux couvents ces biens de -mainmorte, de ne pas assurer l'existence des moines et des nonnes par -un dédommagement équitable. - -C'est au milieu de l'écroulement des monastères que Catherine, privée -de tout, même d'un cheval pour la promenade, désolée des trépas de -Fisher et de Morus, déclina lugubrement. L'immolation de Forest, son -confesseur, l'acheva. - -Elle avait été transférée de Ampthill à Buckden et de Buckden au -château de Kimbolton. C'est là qu'elle mourut, le 7 janvier 1536, à -deux heures après midi. - -Les dernières habitations de la Reine furent très-insalubres. - -Ampthill est humide comme le Comté de Bedford, mais moins submergé -que Buckden dans les brouillards. Buckden était surtout alors -presque pestilentiel par les flaques d'eau croupie qui couvraient le -Lincolnshire et dont un grand nombre a été desséché. - -Catherine s'étant obstinément refusée d'aller à Fotheringay où plus -tard fut décapitée Marie Stuart, on dirigea la reine douairière sur -Kimbolton, dans le comté de Huntingdon. Ce séjour ne fut pas plus -sain que Buckden. La multiplicité des marécages, le voisinage du lac -appelé _Whitlesea-Mere_ et les brumes épaisses qui s'en exhalent, -enveloppèrent la reine espagnole de froid et d'ennui. - -De noires tristesses lui venaient de l'âme encore plus que du pays. -Sans soleil et sans joie, elle s'éteignait peu à peu. Une douleur fixe -la transperçait. Elle ne cessa pas d'aimer Henri VIII, et une autre -le lui avait dérobé, une autre qui était reine à sa place, amante à -sa place, femme à sa place. L'éloignement de sa fille Marie ajoutait -sans doute à ses tourments; mais le fond de son mal fut la répudiation, -la répudiation, cet exil d'un cœur, la plus étroite, la plus chaude -des patries; cet exil empoisonné par une jalousie incessante, par le -sentiment amer d'un droit violé, d'un amour méconnu, d'un sanctuaire -profané. C'est dans ce puits de colère et de ténèbres de la répudiation -qu'expira Catherine, fervente devant Dieu, son témoin; douce à Henri, -son bourreau; farouche, implacable à lady Anne Boleyn, la sirène -méprisée et maudite, l'impudique usurpatrice de son lit, de sa table, -de son trône et de son toit. - -A la lugubre nouvelle Henri versa quelques larmes impies, puisqu'elles -n'étaient pas sincères, puisque ce comédien d'une sensibilité -officielle n'accomplit aucun des souhaits du testament de la reine. - -Il éluda jusqu'à la demande qu'elle avait exprimée d'être enterrée -dans un couvent de franciscains. Il ordonna qu'elle serait inhumée à -Peterborough. - -C'est là que j'ai heurté, sans le savoir, de mon pied poudreux la dalle -funéraire de la pauvre reine. Sur une désignation de mon guide, je -considérai respectueusement la pierre qui scelle ce tombeau. Elle n'est -ornée d'aucune sculpture. Je retrouve dans mon journal de voyage une -note que je restitue ici: - -«La cathédrale de Peterborough, un peu massive, mais imposante, a -recueilli les restes de Catherine d'Aragon qui y fut déposée malgré sa -volonté dernière. Son sépulcre est à gauche dans la nef; le sépulcre de -Marie Stuart est à droite. En me retournant, j'ai aperçu au-dessous de -l'orgue un portrait de vieillard. C'est Scarlett, l'ancien fossoyeur -de Peterborough. Il est vêtu de rouge. Il a la tête chauve et la barbe -blanche. Si, au lieu d'une bêche, il tenait une faulx, il ressemblerait -au Saturne de la mythologie antique. Et ce ne serait pas à tort; car ce -fossoyeur était vieux comme le Temps, et, à cinquante ans de distance, -il creusa de ses mains dans son église les caveaux diversement -tragiques de deux reines.» - -Par habitude d'étiquette, et par une sorte de déférence à l'opinion des -cours de l'Europe, Henri VIII décida que l'on porterait à Greenwich -le deuil de Catherine d'Aragon. Lui-même donna l'exemple. Anne Boleyn -seule ne se soumit pas à cette convenance. Elle se para d'une robe -de soie jaune, et, le diadème au front, le visage animé, les narines -palpitantes, elle dit à ses femmes avec des tressaillements d'orgueil: -«C'est maintenant que je suis bien la reine d'Angleterre. Enfin je n'ai -plus de rivale!» - -Vanité des calculs humains! au moment où triomphait Anne Boleyn, elle -avait une rivale bien autrement redoutable que Catherine d'Aragon et -cette rivale était sans cesse à ses côtés. Elle s'appelait Jeanne -Seymour. Elle était une de ses filles d'honneur. - -Jeanne avait deux frères qui marqueront de leurs dissensions et de -leur sang cette histoire. Leur père était un chevalier du comté de -Wilt. C'était un gentilhomme très-considéré qui recevait chez lui avec -une politesse rare et une dignité plus rare encore les plus grands -seigneurs. Il les traitait magnifiquement et ne se contraignait point -en leur compagnie, libre entre les lords comme s'il eût été leur -égal. Il avait fait la guerre. Il s'était créé une belle demeure aux -environs de Salisbury. Sa fortune, qui consistait en terres couvertes -des moutons gras et des porcs blancs à longues oreilles particuliers à -ce comté, s'était un peu fondue au déclin de son âge. Ses fils et sa -fille durent beaucoup à son caractère liant qui leur ménagea par ses -nombreuses et hautes relations un bon accueil dans le monde et à la -cour. - -Anne Boleyn avait pressenti déjà l'amour de Henri pour Jeanne Seymour, -elle avait deviné les démarches, les regards, les présents, mais -c'était une appréhension vague qui tout à coup devint une foudroyante -certitude. La reine surprit dans un salon du palais où elle entrait -inopinément Jeanne assise sur les genoux du roi. La fille d'honneur -se leva en rougissant. La reine pâlit au contraire et se retira -précipitamment dans sa chambre. Elle était grosse et son émotion fut si -profonde qu'elle accoucha avant terme d'un fils mort. Henri, qui aurait -cédé le tiers de son royaume pour avoir ce fils vivant, ne cacha pas -son irritation. Il reprocha ce malheur à la reine, comme s'il n'en eût -pas été la cause. - -L'expiation commença pour Anne Boleyn; elle commença soudaine et -terrible. Au récit des obsèques de Catherine d'Aragon, Anne avait -éprouvé que le diadème était désormais affermi sur sa tête; puis à -la vue de Jeanne Seymour aimée du roi, elle se sentit découronnée et -décapitée. En un éclair, sa pensée roula du faîte à l'abîme. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VII. - - La Réforme menacée en même temps qu'Anne Boleyn.—État du - protestantisme en Angleterre.—Rumeurs contre la reine.—La - vicomtesse de Rochefort.—Dénonciation.—Le vicomte de - Rochefort.—Norris, Brereton, Weston.—Mark Smeaton.—Joutes de - Greenwich.—Explosion de Henri VIII.—La reine, prisonnière à - Greenwich, puis à la Tour.—La vicomtesse de Rochefort espionne - après avoir calomnié.—Lettre d'Anne à Henri.—Le vicomte de - Rochefort, Norris, Brereton, Weston décapités.—Mark Smeaton - pendu.—Jugement de la reine.—Incidents de la Tour.—Le Bourreau de - Calais.—Lettre de Kingston.—Marie Wyatt.—Lettre de la reine.—Son - exécution.—Ses juges.— L'un d'eux, son oncle Norfolk; l'autre, le - comte de Wiltshire, son père.—Conduite de tous les Boleyn avec - Henri VIII.—Élisabeth, solution du problème.—Mariage du roi et de - Jeanne Seymour.—Portrait de Jeanne.—Portrait de Henri. - - -Le protestantisme était moins menacé qu'Anne Boleyn. Toutefois c'est -sur une pente glissante qu'il se débattait. La reine d'ailleurs, qui -avait toujours soutenu le drapeau de la réforme, allait lui manquer. - -Les idées nouvelles comptaient des amis et des ennemis. Il y avait un -parti conservateur qui réprimait tout mouvement progressif et qui -se flattait même d'une réconciliation avec Rome. Un autre parti se -recrutait contre le pape et poussait la théologie anglaise vers les -hardiesses de l'Allemagne. Les chefs de la première faction étaient -Gardiner évêque de Winchester, Stokesley évêque de Londres, et Lee -archevêque d'York. La seconde faction obéissait à des chefs non moins -éminents, à Cranmer archevêque de Cantorbéry, à Latimer évêque de -Worcester et à Fox évêque de Hereford. Les deux antagonistes dirigeants -de ces sectes hostiles étaient Gardiner et Cranmer. Ils s'appuyaient -sur des hommes d'État laïques, Gardiner sur le duc de Norfolk, Cranmer -sur Cromwell. La reine Anne Boleyn était avec les protestants. Elle -avait été leur auxiliaire, leur héroïne et elle continuait d'incliner -Henri VIII dans le sens de l'avenir. - -Les catholiques étaient frémissants. Ils attendaient l'occasion et ils -la préparaient. Malveillants pour la reine, ils semaient les calomnies -autour d'elle. La reine était la complice de ses ennemis. Elle se -montrait légère, imprudente. Elle se compromettait avec enjouement, -sans crainte et sans prévoyance. Tout alla bien jusqu'à l'amour du roi -pour Jeanne Seymour. Mais dès lors le thermomètre de la cour changea. - -Les protestants eurent de sérieuses inquiétudes, les catholiques, une -ardente espérance. Henri VIII était enivré d'une jeune passion. Il -aimait éperdument. Depuis qu'il était pape, il ne pouvait plus avoir -une maîtresse. Sa maîtresse devait être sa femme légitime. Henri était -logique. Il avait une conscience délicate. Il était la proie de tous -les scrupules. Le duc de Norfolk et tous les partisans de Rome en -avaient pitié. Il n'y avait qu'un moyen de le secourir, c'était de le -délivrer de la reine Anne. - -Le feu s'ouvrit contre elle. - -Lady Marguerite, vicomtesse de Rochefort, se plaignit au roi d'avoir -aperçu à l'improviste son mari, le propre frère d'Anne Boleyn, -penché sur l'oreiller de la reine dans une attitude suspecte. A peu -d'intervalles, d'autres dénonciations accablèrent Anne Boleyn, et -non-seulement le vicomte de Rochefort, mais un musicien de la chapelle -de la reine, mais Brereton et Weston, des pages, mais Norris, un favori -du roi. Des créatures de Gardiner, de Norfolk et de Rome répétaient -ces noms à Henri et autour de Henri. Lui, tout blessé qu'il fût de ces -aveux, il les encourageait. Il les soudoya même. Il posa et fit poser -des trappes sous les sentiers de la reine. Quand il avait tendu les -piéges, il jetait de la poussière sur ses propres pas pour les dérober. -Ce qu'il y a d'indubitable, c'est que les espions de la reine et ses -délateurs étaient tous des partisans du pape ou des courtisans du roi. - -Henri dissimulait, se réservant d'éclater à propos. Ses fureurs -s'ébruitaient cependant. L'effroi se respirait comme l'air. Le 1er mai -1536, il y eut des joutes à Greenwich. Les principaux tenants étaient -le vicomte de Rochefort et Norris. Le roi et la reine regardaient de -leur balcon. Or, dans un des repos du combat, la reine laissa tomber -son mouchoir. L'un des adversaires, on ne sait pas lequel, ramassa le -mouchoir et s'en essuya la sueur du visage. Soudain le roi se leva. Les -joutes furent interrompues. La reine ayant voulu accompagner Henri, -d'un geste farouche il la fixa où elle était, lui intimant de ne pas -quitter Greenwich sans son commandement. - -Il descendit le grand escalier du château s'élança à cheval et partit -pour Whitehall avec six gentilshommes. Norris en était un. Le roi, -ayant ralenti sa course et s'approchant de lui, mit un espace entre eux -et les autres gentilshommes de son escorte. Il avait du goût pour ce -favori. Il le pressa de dire la vérité et de ne pas justifier la reine. -A ce prix, il aurait son pardon. Mais Norris, sans être tenté une -minute et sans hésiter, jura qu'il n'était pas coupable et que la reine -était innocente. - -Henri, qui avait fait arrêter le vicomte de Rochefort en partant de -Greenwich, fit arrêter Norris en arrivant à Whitehall. Weston, Brereton -et Mark-Smeaton furent arrêtés aussi dans la soirée. - -La reine eut une nuit d'affreuse insomnie. Le lendemain, on lui servit -un déjeuner auquel elle ne toucha pas. Elle était à table, rêveuse, -lorsqu'un messager vint lui dire que le roi la mandait à Whitehall et -lui avait expédié sa barge. Elle suivit l'officier, s'installa dans -la barge royale et remonta la Tamise. A une certaine distance de la -Tour, la reine distingua sur l'esplanade quatre hommes qu'elle reconnut -bientôt. C'étaient le duc de Norfolk, le grand chancelier Audley, le -vicaire général Cromwell et Kingston. Les trois premiers se dirigèrent -vers la barge du duc. Ils ramèrent droit à la reine et la rejoignirent -sous son dais. Audley paraissait indifférent, Cromwell triste, et -Norfolk joyeux avec une gravité de circonstance. Norfolk pourtant était -bien proche à la reine, le frère de sa mère qui était une Howard. Mais -alors on était courtisan avant tout, puis après homme de parti pour ou -contre Rome, puis après on était père, fils, oncle, ami. La nature, le -devoir ne parlaient bien bas que si l'ambition était satisfaite. Il y -avait des héros d'égoïsme, d'ignominie. - -Ce fut Norfolk qui s'adressa sans préambule à la reine et qui lui -dit: «Madame, vous êtes accusée d'avoir profané le lit du roi.» Anne -changea de couleur, et, tombant à deux genoux sur un coussin de la -barge, elle s'écria: «Si je suis coupable, que je ne voie jamais la -face de Dieu!» - -Les lords conduisirent la reine à la Tour. Ils la livrèrent à Kingston -qui la reçut à la porte des traîtres. Pendant que Norfolk et ses -collègues s'éloignaient par eau, le lieutenant de la Tour menait -la reine dans l'appartement qu'elle avait occupé à l'époque de son -couronnement. Elle en fit la remarque et dit: «Tout ce luxe n'est plus -fait pour moi.» Elle se jeta sur les fauteuils, les cheveux dénoués, -les yeux hagards, elle se roula sur les tapis, sanglotant et gémissant -et criant: «Je n'ai pas plus trahi le roi avec un autre homme qu'avec -vous, monsieur Kingston, je le jure sur le salut de mon âme.» Kingston, -cherchant à la calmer, lui dit: «Madame, si vous n'étiez pas une -grande reine, si vous n'aviez pas porté le sceptre des Tudors, si vous -n'étiez qu'une simple bergère avec une quenouille, n'ayant gardé qu'un -troupeau au coin d'un pré, vous auriez encore droit à la justice de Sa -Majesté.—Ah! reprit Anne, en frissonnant, je sais ce que c'est que la -justice de Henri.» La pauvre reine fut prise d'une suite d'attaques de -nerfs effrayantes. Elle restait absorbée en elle-même, et soudain elle -versait des torrents de larmes auxquels succédaient des éclats de rire. - -Le vicomte de Rochefort et Norris avaient précédé Anne Boleyn à la -Tour, Brereton, Weston et Mark Smeaton y furent écroués quelques heures -après elle. - -La prisonnière se rasséréna peu à peu. - -Elle eut bien des phases diverses. Son âme se révoltait et se résignait -successivement, dans cet horizon de la Tour, horizon lugubre de -cachots, de billots et de tombes! - -Trois femmes, ses ennemies mortelles, se renfermèrent avec elle, -notant le jour et la nuit ses soupirs, ses moindres paroles et les -transmettant avec un zèle de police au conseil du roi. Ces femmes -aristocratiques, je ne les tairai point. J'inscrirai ici leurs noms -afin de river à leurs mémoires un blason de honte. C'est le devoir -de l'histoire de flétrir le vice et le crime en haut comme en bas; -elle est la justice impartiale, la justice de la postérité. Ces trois -trotteuses du lord prévôt, ces trois pourvoyeuses du bourreau furent -lady Marguerite, vicomtesse de Rochefort, belle-sœur d'Anne Boleyn, -mistress Cosyns, et mistress Stonor. - -Kingston, par ses respects affectueux, lady Kingston, par son -dévouement, et Marie Wyatt, sœur du poëte, par sa tendre amitié, firent -un contre-poids de bonté pour la captive. Elle appuyait son front -chargé de soucis et d'obsessions sur le sein de sa chère Marie, et elle -le relevait moins lourd. - -Dans un de ces moments de détente et de liberté d'esprit qu'elle -devait à Marie Wyatt, elle écrivit à Henri une lettre que je cite pour -authentique avec Hume, Mackintosh et Burnet. - -La voici: - - «Sire, la colère de Votre Majesté et mon emprisonnement sont - des choses si étranges, que j'ignore de quoi il faut que je me - justifie. J'en suis d'autant plus embarrassée que vous m'envoyez - dire d'avouer la vérité pour obtenir ma grâce à ce prix, par une - personne que vous savez être mon ancienne ennemie déclarée. En la - voyant chargée de ce message, je n'ai que trop bien pressenti vos - dispositions à mon égard. S'il est certain, comme vous le dites, - que des aveux sincères puissent me sauver, j'obéirai à vos ordres - avec joie et avec soumission. - - «Mais que Votre Majesté n'imagine pas que sa malheureuse épouse - se laissera persuader de confesser une faute dont elle n'eut de - ses jours seulement la pensée. J'atteste cette même vérité qu'on - interpelle, que jamais prince n'eut une femme plus attachée à - ses devoirs, ni plus tendre que le fut pour vous Anne Boleyn. - Je me serais bornée volontiers à ce nom, je me serais tenue - sans regret à ma place, si Dieu et Votre Majesté n'en avaient - décidé autrement. Je ne me suis pas tant oubliée sur le trône - où vous m'avez fait monter, que je ne me sois toujours attendue - à la disgrâce que j'éprouve. Je me suis rendu assez de justice - pour me dire que mon élévation n'étant fondée que sur un caprice - de l'amour, une autre femme pouvait à son tour séduire votre - imagination et votre cœur. Vous m'avez tirée d'un rang obscur - pour me décorer du titre de reine, et du titre plus précieux - encore de votre compagne; l'un et l'autre sans doute étaient fort - au-dessus de mon mérite; mais puisque vous m'avez trouvée digne - de cet honneur, qu'une humeur légère ou de mauvais conseils ne - me privent pas de vos bontés; que la tache, l'odieuse tache qui - me resterait d'être soupçonnée d'avoir été perfide pour Votre - Majesté, ne souille jamais la gloire de votre fidèle épouse et - de la jeune princesse Élisabeth votre fille! Que l'on me juge, - Sire, j'y consens; mais que ce soit à un tribunal légitime; que - mes ennemis ne soient pas mes accusateurs et mes juges. Oui, Sire, - que l'on m'interroge ouvertement, juridiquement, car je n'ai rien - à craindre de mes réponses. Vous verrez mon innocence dévoilée, - vos inquiétudes et votre conscience satisfaites, la calomnie - et la méchanceté forcées au silence, ou vous verrez mon crime - entièrement à découvert. De quelque façon alors que vous puissiez - décider de mon sort, Votre Majesté ne sera du moins exposée à - aucun reproche; quand ma faute aura été ainsi prouvée, vous aurez - droit devant Dieu et devant les hommes non-seulement de punir une - femme parjure, mais encore de suivre votre nouvelle affection - déjà fixée sur la personne qui m'a réduite où je suis. Je connais - depuis longtemps votre penchant pour elle, et Votre Majesté - n'ignore pas quelles étaient mes transes à ce sujet. - - «Si vous avez déjà pris une résolution à mon égard; s'il faut - que, non-seulement ma mort, mais une odieuse calomnie vous assure - la possession de celle en qui vous avez mis votre bonheur, je - souhaite que Dieu vous pardonne ce grand péché, ainsi qu'à mes - ennemis qui en auront été les instruments. Qu'il daigne ne vous - pas demander, au jour du jugement universel, un compte rigoureux - de votre cruauté envers moi! Nous paraîtrons bientôt l'un et - l'autre à son tribunal, où, quelque chose que le monde pense de ma - conduite, mon innocence sera pleinement démontrée. - - «Puissé-je porter seule ici-bas le poids de votre colère! - puisse-t-elle ne pas s'étendre sur les irréprochables et - malheureux serviteurs que l'on m'a dit être en prison, comme mes - complices! C'est l'unique et la dernière prière que j'ose vous - adresser. Si jamais je trouvai grâce devant vos yeux, si jamais - le nom d'Anne Boleyn fut agréable à vos oreilles, accordez-moi la - faveur que je sollicite et je ne vous importunerai plus ni de mes - gémissements, ni de mes vœux. Je me contenterai de les élever au - ciel pour qu'il vous prenne sous sa garde, et qu'il dirige toutes - vos actions. - - «Votre loyale et toujours chaste épouse, de sa triste prison de la - Tour. - - «Anne BOLEYN.» - - Le 6 mai 1536. - -Le roi ne répondit que par un acte d'accusation contre la reine et ses -prétendus complices. - -Le 12 mai 1536, sept juges et seize jurés se réunirent à Westminster -pour prononcer leur verdict sur Norris, Brereton, Weston et sur Mark -Smeaton. De ces jurés, huit étaient du comté de Kent et huit du comté -de Middlesex, parce que les adultères imputés à la reine avaient été -commis, selon l'_indictment_, tantôt à Hampton-Court dans le territoire -de Middlesex, tantôt à Greenwich dans le territoire de Kent. Les -trois gentilshommes Norris, Brereton et Weston affirmèrent hautement -leur innocence et celle de la reine. Ils eurent tous dans la voix -l'accent chevaleresque. Norris, par un timbre plus sonore d'honneur -et de conscience, toucha plus vivement son auditoire. Mark Smeaton -fut un lâche. Il déclara que lui et la reine étaient coupables. On -lui avait promis la vie pour cette calomnie et on ne lui confronta -pas Anne Boleyn, tant on craignait qu'il ne se rétractât ou qu'elle -ne le confondît! Les juges et les jurés étaient sous la terreur. Ils -feignirent de croire que les prévenus avaient couché chacun plusieurs -fois avec la reine soit à Greenwich, soit à Hampton-Court, qu'ils -avaient mal parlé du roi et ourdi un complot contre lui. Ces crimes -avérés, ils condamnèrent Norris, Brereton et Weston, comme nobles, à -être décapités; et Mark Smeaton, comme roturier, à être pendu. - -Ce ne fut que trois jours après, le 15 mai, que la reine et son frère -furent jugés dans une salle de la Tour, par une commission spéciale. -Cette commission se composait de vingt-six lords parmi lesquels siégea -le comte de Wiltshire, père de la reine et du vicomte de Rochefort. Le -duc de Norfolk, en qualité de grand sénéchal, présidait l'assemblée. Il -avait à sa droite le chancelier Audley, à sa gauche le duc de Suffolk. - -La reine fut accompagnée à la barre du prétoire par Kingston, -lieutenant de la Tour, par lady Rochefort, une furie homicide, par lady -Kingston, une femme généreuse, par Marie Wyatt, une amie d'enfance, de -prison et d'agonie. La reine n'avait pas de défenseur. - -Elle marcha lentement jusqu'à son fauteuil. Son maintien était grave, -son regard modeste, mais assuré. Quand elle fut assise, sur un signe du -duc de Norfolk, l'acte d'accusation déroula tous les attentats de la -reine. Ces attentats si longuement énumérés peuvent se ramener à deux: -adultères répétés de la reine avec son frère le vicomte de Rochefort, -et avec Norris, Brereton, Weston, Mark Smeaton; machinations de tous et -de chacun avec la reine contre la vie du roi. - -Anne était brave et spirituelle. Elle ne le fut jamais autant que -dans cette formidable conjoncture. Sous l'ombre de l'échafaud son âme -resplendit. Le péril ne l'offusqua point, il l'inspira plutôt. Elle -se justifia mieux que ne l'eût fait un avocat. Elle fut éloquente, -persuasive, irrésistible. Elle fut aussi mesurée qu'habile. Kingston la -crut sauvée. Les lords cependant votèrent le bûcher ou le billot, au -choix de Henri VIII. - -Lorsque la reine entendit sa sentence, elle ne s'avilit par aucune -faiblesse. Seulement elle joignit les mains et s'écria: - -«O mon Dieu, vous savez, vous, que je ne mérite pas cette mort.» - -Elle s'adressa ensuite au tribunal: - -«Milords, dit-elle, j'ai toujours été une épouse fidèle. Que le Christ -vous pardonne ce que vous venez de faire! Ceux que je plains plus que -moi, c'est mon malheureux frère et ce sont ses compagnons non moins que -lui. Mais puisque telle est la rigueur du destin, eux et moi nous nous -retrouverons au ciel où nous prierons pour la prospérité du roi et du -royaume.» - -Ce discours achevé, sur l'injonction du sénéchal, Anne renonça aux -titres de marquise et de reine que Sa Majesté lui avait conférés. -Elle détacha son manteau, elle déposa sa couronne avec facilité, et, -de reine devenue femme, elle se retira simplement et fièrement, sans -abattement et sans emphase. - -Son frère la remplaça aussitôt à la barre. Il subit le même arrêt. Il -fut intrépide comme en un champ clos ou comme sur un champ de bataille. - -Ce beau jeune homme était un poëte et un soldat. Il reste de lui -d'admirables vers et de vaillantes actions. Il n'avait jamais tremblé -devant l'ennemi; il ne trembla pas davantage devant ses juges et devant -le bourreau. - -Deux jours après son arrêt et celui de sa sœur, il électrisait ses -compagnons sur l'échafaud. Il fut décapité avec Norris, Brereton et -Weston. Aucun d'eux n'inculpa la reine. Mark Smeaton persista, lui, -dans ses offenses. Il espérait échapper par là. On l'avait déçu. Il -n'évita pas la corde. Il fut pendu, supplice ignoble dont il était bien -digne, non comme plébéien, mais comme faussaire et comme imposteur. - -La reine, en apprenant son obstination contre elle, n'eut pas une -imprécation, elle n'eut qu'une pitié. - -«J'ai peur pour son âme, dit-elle, car il a menti!» - -Le jour même de ces cinq exécutions, Henri arracha le divorce à Cranmer -qui avait tenté de ferventes supplications pour la reine. - -Un stratagème qui révèle bien Henri VIII, c'est qu'il fit condamner -Anne Boleyn en qualité d'épouse pour crime d'adultère, et qu'après -l'arrêt de mort il fit prononcer le divorce, ce qui effaçait le mariage -et par conséquent l'échafaud. Mais le féroce Tudor maintint cette -contradiction. Ce fut lui qui l'avait inventée, afin de déshonorer la -reine en la tuant. Par le premier arrêt il l'immolait comme sa femme; -par le second, il la flétrissait comme sa concubine. Double torture -pour elle, et pour lui double plaisir! - -Cranmer souffrit en rédigeant la sentence de divorce. Anne Boleyn était -la providence du schisme. Le primat était attaché à la reine, mais il -l'était encore plus à la révolution religieuse. Il avait d'ailleurs un -tempérament de diplomate. Il obéit donc au roi et proclama le divorce -pour sauver la réforme du naufrage d'Anne Boleyn. L'héroïsme eût mieux -valu à Cranmer et même à la réforme que cette habileté. - -Le divorce ne fut pas motivé dans le dispositif du jugement. - -Henri n'était pas embarrassé d'une inexactitude, quand elle le servait. -Sa logique était toujours prête. Il fondait le divorce, selon les uns, -dans ses liaisons précédentes avec Marie Boleyn, sœur d'Anne, ce qui -rendait son mariage incestueux et partant nul; selon les autres, le roi -supposait un engagement antérieur entre Anne Boleyn et Percy, malgré -les dénégations du noble lord. - -La vraie cause était son caprice infernal qui l'emportait dans les bras -de Jeanne Seymour. Sa fantaisie était sa seule loi. Dès qu'il l'avait -reconnue, il se hâtait de la sanctifier par un sophisme et ensuite par -un meurtre. Tel était ce Tudor, ce scélérat multiple auquel Bossuet ne -reproche, avec le schisme, que la passion pour les femmes et dont il -ose dire de sa bouche d'évêque: «Prince en tout le reste accompli.» -Adulation coupable d'un superstitieux grandiose de la royauté, -flatterie envers le crime, plus vile que le crime même! - -Voilà pourtant où le goût nouveau de Henri, la perversité de lady -Rochefort, et les déclarations à l'article de la mort d'une Mme -Wingfield, amplifiées frauduleusement par des témoins de seconde main, -avaient réduit Anne Boleyn! - -Son frère n'était plus, ni ses complices supposés, sa fille était -bâtarde par le divorce, et elle, elle était à l'avant-veille de -l'échafaud (17 mai). - -Henri avait été bon prince. Il avait substitué le billot au bûcher. Il -avait même désigné pour le supplice le plus expéditif et le plus adroit -des bourreaux de l'Europe, le bourreau de Calais. Ce bourreau s'était -embarqué le matin du 17, et il était le soir à Londres. Kingston en -avait instruit la captive comme d'une diminution de peine. - -Ce fut Cranmer qui confessa la prisonnière. Elle était dans une émotion -extraordinaire. Le crucifix ne la quitta pas un instant. Elle l'avait -suspendu au mur de sa chambre et elle l'invoqua à toute heure. - -Le 18, elle lut et se fit lire par Marie Wyatt le psautier en vers, -son livre de la Tour. Marie ressemblait à Wyatt son frère. Elle avait -les traits fins, la tempe palpitante, la physionomie enthousiaste. Sa -figure, si bien peinte par Holbein, était frémissante comme une lyre -ou comme une âme. Marie était poëte et compagne. Elle rappelait à la -reine les jours de la jeunesse, ces jours trop vite écoulés, où elles -vivaient ensemble à Blickling avec leurs deux frères, et où tous les -quatre se communiquaient soit leurs sentiments, soit leurs songes, soit -les sonnets qu'ils avaient composés. Car ils étaient également les -disciples de Pétrarque et de la reine de Navarre. Et maintenant que -le psalmiste avait tout remplacé, Anne Boleyn trouvait plus doux le -prophète hébreu sur les lèvres de Marie Wyatt. - -Elle regretta ses torts envers la reine Catherine d'Aragon et la -princesse Marie. Dans un mouvement de cœur, elle s'agenouilla devant -lady Kingston qu'elle avait forcée de s'asseoir, et elle lui dit: - -«Allez, madame, de ma part chez la princesse Marie, et, agenouillée -devant elle comme je le suis devant vous, implorez le pardon de toutes -mes offenses.» - -Elle mêlait de la grâce à tout. C'est le témoignage du lieutenant de la -Tour. Elle disait de temps en temps: - -«Jésus, ayez pitié de moi.» - -Elle disait encore: - -«C'est injustement que je périrai.» - -Quand elle s'attendrissait, elle nommait sa mère et s'écriait: - -«Ah! ma mère, ma bonne mère, toi, tu mourras de ma mort.» - -C'est ici qu'il faut laisser parler Kingston. Parmi ses lettres à -Cromwell, je rapporterai celle du 19 mai, jour de l'exécution: - - «Milord, - - «Vous me marquez de faire sortir de la Tour les étrangers. Mais - le nombre des étrangers ne passe pas trente, la plupart désarmés. - L'ambassadeur de l'empereur y avait un domestique lequel on a - écarté poliment. Milord, si nous n'avons pas une heure fixe qui - soit sue dans Londres, je pense qu'il y aura peu de monde (à - l'exécution), et il me semble que ce peu de spectateurs serait le - mieux, car je crois qu'elle protestera.... - - «Ce matin, elle m'a fait venir pour être présent quand elle a - pris le bon Dieu, afin que je fusse témoin de sa justification. - Et comme j'écrivais cette lettre, elle m'a mandé et m'a - dit:—«Monsieur Kingston, on m'annonce que je ne mourrai pas avant - midi; j'en suis fâchée, car j'espérais être morte à cette heure-là - et délivrée de tous mes maux.» Je lui ai dit que l'exécuteur était - habile et qu'elle n'avait point de douleur à craindre, à quoi - elle m'a répondu:—«On m'a avertie, en effet, que ce bourreau est - savant dans son métier, et j'ai le cou petit.» Elle a mis ses - mains autour en riant de tout son cœur. - - «Milord, j'ai vu bien des hommes et bien des femmes condamnés à - mort. Ils étaient dans de grandes angoisses. Mais il me paraît - que cette dame a beaucoup de joie à mourir. Son aumônier est - continuellement avec elle depuis deux heures du matin. Voilà tout - ce qui s'est passé. Je vous souhaite une santé parfaite. - - «Tout à vous, milord, - - «Guillaume KINGSTON.» - -Avant midi, elle s'assit à son bureau de prisonnière et elle traça -rapidement ce dernier billet au roi: - - «Sire, - - «Vous m'avez toujours grandie. De simple demoiselle vous me fîtes - marquise, de marquise reine, et de reine aujourd'hui vous me - faites martyre.» - -A midi, elle sortit de sa chambre pour le supplice. Elle avait à la -main son psautier en vers. Sa robe était de soie noire, son collet de -dentelle comme ses manchettes. Elle portait un manteau de velours, et -son bonnet de velours aussi était rejeté pittoresquement sur la nuque à -la mode de la cour. - -Kingston marchait à la droite de la reine et derrière elle un groupe -de quelques femmes, parmi lesquelles on distinguait lady Kingston et -Marie Wyatt. - -Il y avait près du gazon vert de la Tour, où l'échafaud était dressé, -des artisans de la cité, des bourgeois et des lords. Au premier rang, -Anne distingua le duc de Suffolk, le duc de Richmond bâtard du roi, -Audley le chancelier, Cromwell dont le fils avait épousé la sœur -de Jeanne Seymour, et qui cependant n'était pas venu par plaisir, -mais par ordre. Le lord-maire, les shérifs et les aldermen, tous les -représentants des corporations qui avaient acclamé le couronnement de -la reine étaient les spectateurs de sa ruine. - -Anne Boleyn, aussi majestueuse sur son échafaud que sur un trône, -regarda la foule du haut des degrés qu'elle avait gravis sans l'aide de -Kingston. Elle se recueillit un instant et dit: - -«Bon peuple chrétien, je vais mourir selon la loi. Je n'accuserai -personne et je ne me justifierai pas des choses qui m'ont été imputées. -J'aime mieux recommander le roi à Dieu. Que Dieu le protége et lui -accorde un long règne. C'est un noble prince, le plus indulgent qui ait -jamais été. Pour moi, il s'est toujours montré généreux. Ne vous mêlez -pas de ma cause, ô bon peuple! En prenant congé de vous, je ne vous -demande que vos prières.» - -Se tournant ensuite vers ses femmes, Anne leur dit: - -«Je vous exprime à toutes du fond de mon cœur ma reconnaissance. Ne -m'oubliez pas; néanmoins soyez fidèles au roi et à celle qui sera -demain votre nouvelle reine. Adieu, et suppliez le Seigneur Jésus qu'il -me reçoive dans ses demeures.» - -Anne détacha son manteau, son collet, serra d'un ruban ses cheveux, et, -attirant Marie Wyatt à qui elle avait donné son psautier et son anneau, -elle la pressa d'une suprême étreinte. Elle se mit ensuite à genoux, se -banda les yeux, posa la tête sur le billot en répétant avec de grands -élancements vers l'invisible ami du ciel: - -_Deus meus, misericordia mea!_ «O mon Dieu, ma miséricorde!» - -La lourde hache alors tomba sur ce cou délicat et le trancha comme la -tige d'un lis. La face d'Anne Boleyn eut des convulsions, ses paupières -et ses lèvres remuèrent tragiquement quelques secondes, puis se -glacèrent dans l'immobilité de la mort. - -Les spectateurs s'écoulèrent lentement sous l'effroi de ce qu'ils -avaient vu. Les restes de la pauvre Anne furent ensevelis dans un -coffre de bois d'orme et inhumés à la chapelle de Saint-Pierre. Minuit, -pendant cette dernière cérémonie, sonna sinistrement à l'horloge de la -Tour. - -C'en était fait d'Anne Boleyn. Elle n'avait été coupable qu'envers -Catherine d'Aragon. Et encore ses fautes étaient des fautes de femme. -Les crimes pour lesquels des lords barbares la condamnèrent étaient -tous illusoires. Ces lords de Henri VIII descendirent aussi avant dans -la bassesse et dans les attentats que les sénateurs de Tibère. - -Norfolk, conspirateur pour le parti catholique, fut le plus infâme de -tous, lui, le frère de la comtesse de Wiltshire, et l'oncle d'Anne -Boleyn. - -Mais n'y eut-il pas un juge plus infâme encore que Norfolk? N'y eut-il -pas le comte de Wiltshire, au lieu d'un oncle, un père? - -C'est là, en effet, la plus grande énigme de ce procès plein d'énigmes. - -La présence du comte de Wiltshire parmi les juges de son fils, le -vicomte de Rochefort et de sa fille Anne Boleyn, est incontestable. - -Le comte fut muet et morne sur son siège. - -Des historiens frivoles ou fanatiques ont maudit ce père impassible. -Les plus indulgents ont gardé le silence. - -Je le romprai ce silence, et je dévoilerai ce mystère afin de rapporter -des ténèbres à la lumière du jour l'honneur d'une famille. Comment -a-t-on parlé d'un Brutus du despotisme? Comparaison fausse et d'un -ordre trop différent! Brutus d'ailleurs montait sur son tribunal -pour condamner son fils; le comte de Wiltshire monta sur le sien -pour absoudre ses enfants, pour assurer, stoïcien de la tendresse -paternelle, deux votes à l'indulgence, à l'équité. - -Interrogeons la situation et la diplomatie imperturbable de ces Boleyn. -Il sera plus juste de les comprendre que de les insulter. - -Le vicomte de Rochefort meurt en héros et se tait sur le roi. Anne -meurt en héroïne et ne se tait pas seulement sur le roi, elle le loue, -elle le flatte. Le comte de Wiltshire entend les sentences capitales -contre son fils et contre sa fille, et il ne cherche pas même à publier -ses votes favorables: il les laisse dans l'ambiguïté. La comtesse de -Wiltshire apprend le double arrêt de mort et elle se contient, elle -n'éclate pas. Lâcheté, dites-vous;—non, c'est amour, magnanimité. - -Vous ne sentez donc pas pourquoi ceux qui connaissaient Henri VIII -ont retenu leurs sanglots ou leurs mépris? c'est qu'ils songèrent à -Élisabeth; ils se domptèrent pour ne pas lui nuire. Voilà le mot de -cette grande énigme. - -Anne Boleyn a été mal attaquée et quelquefois mal défendue. - -Les choses humaines ne sont pas simples: elles sont très-complexes et -très-enchevêtrées. Il ne faut pas briser le fil de l'histoire, il vaut -mieux le démêler au milieu des inextricables nœuds des passions et des -événements. Une critique impartiale et perçante à force de patience, -rencontre les solutions les plus difficiles. Il y a souvent bien des -larmes sous un sourire, et sous une soumission bien du pathétique. - -Le plus grand crime d'Anne Boleyn fut sa guerre à Catherine d'Aragon, -dont elle déroba le trône et le bonheur domestique à la pointe de -ses coquetteries françaises. Du reste, une femme charmante, enjouée, -sérieuse et piquante, une amie des poëtes, une protectrice des arts, -des sciences, des lettres et de la Réforme. Son frère, le vicomte de -Rochefort était un jeune homme héroïque; son père, un ambassadeur -consommé en fermeté, en adresse, en intelligence; sa mère, une -grande dame, une Howard, chez qui la distinction n'étouffa jamais la -générosité. - -Une préoccupation, je la constate, explique tout ce qui paraît -inexpliquable dans des personnages si divers, et cette préoccupation du -cœur, c'est la princesse Élisabeth. - -Pourquoi Anne Boleyn s'abstient-elle d'affirmer son innocence et -d'accabler le Roi? - -Pourquoi le vicomte de Rochefort se borne-t-il à se disculper, sans -récrimination contre son beau-frère? - -Pourquoi le comte de Wiltshire écoute-t-il le verdict fatal sans -commentaire, ni cris, ni imprécations? - -Pourquoi la comtesse de Wiltshire, une mère, une Niobé chrétienne, -réprime-t-elle les transports de sa douleur insondable? - -Pourquoi? c'est que tous évitent d'irriter Henri VIII. Ils craignent -d'attirer la foudre sur la tête enfantine et sacrée de cette Élisabeth -qui est la vierge prédestinée de leur race, et dont la jeune étoile, -allumée déjà, sera l'étoile glorieuse de l'Angleterre. - -Voilà pourquoi les Boleyn souffrent en dévorant leur colère. - -Le coup de canon qui annonça le coup de hache frappé par le bourreau de -Calais, à la tour de Londres, sur la reine Anne, désespéra le comte et -la comtesse de Wiltshire; ils traînèrent quelque temps et ils moururent -à peu de distance l'un de l'autre, dans leur château de Hever. - -Le même coup de canon soulagea Henri VIII en l'affranchissant. De la -forêt d'Epping, où il chassait, le roi prêta l'oreille à la commotion -lointaine. «Tout est fini,» dit-il, et il continua de chasser. Le soir, -il soupa de grand appétit. - -Le lendemain, 20 mai 1536, Henri épousait Jeanne Seymour dans l'église -de Tottingham. A cette distance de vingt-quatre heures entre un billot -et un autel, il était tout habillé de blanc pour cette fête du mariage. - -Sire John Russel décrit avec complaisance l'auguste couple. Nous -préférons à la plume du courtisan le pinceau d'Holbein, et ce sont les -toiles du grand artiste que nous essayerons d'interpréter par la parole. - -Catherine d'Aragon était morte à quarante-huit ans au château -de Kimbolton. Anne Boleyn avait été décapitée à trente ans dans -l'intérieur de la tour de Londres. - -Jeanne Seymour, dont la naissance n'a pas de date exactement fixée, -était à peu près de l'âge de la princesse Marie, et pouvait avoir, -à l'époque de ses noces, une vingtaine d'années. Henri VIII avait -quarante-cinq ans. - -Il profanait d'un regard hardi et curieux les teintes de pêche du -visage de Jeanne et les ondes dorées de ses cheveux. Sous ce regard -impatient, la belle fiancée baissait modestement ses yeux bleus voilés -par de longs cils. - -La figure de Jeanne (crayons de Windsor) est d'un ovale exquis, la peau -d'une délicatesse diaphane. Les joues sont fraîches et vermeilles, d'un -velouté éclatant, d'un jeune duvet. Le nez est aquilin. Les sourcils -sont d'un dessin léger. Les prunelles vives, pures, suaves, brillent -dans leurs orbites de saphir d'une lueur vacillante et sont timides -comme les pupilles du faon. La bouche virginale voudrait parler, mais -elle n'ose. Un effroi secret erre sur ces lèvres écarlates. Jeanne -voit-elle la hache entre elle et le roi? Craint-elle d'interroger celui -qui promet le trône et qui donne la mort? - -Voilà cette incomparable Seymour dont Anne Boleyn fut si jalouse. - -Voici maintenant Henri Tudor. - -Le temps l'avait touché de sa main pesante. Il était beau encore, et, -bien qu'alourdi, il n'était pas pétrifié. Il avait sous les plumes -de sa toque où les deux roses s'entrelaçaient réconciliées, l'aspect -imposant, blasé, vitreux et farouche d'un empereur romain. - -Ce roi de Windsor, le palais aux tours colossales, était cependant -un moderne de la Renaissance. Il n'avait qu'un rival en lubricité, -c'était son frère, le roi de Fontainebleau, la résidence olympienne aux -pavillons de brique et de porphyre. L'un et l'autre prince, le Tudor et -le Valois, ont visages d'hommes, mais ils ont les jambes velues du dieu -Pan. Ce sont des faunes couronnés. François Ier a été peint par Titien; -Henri VIII par Holbein. - -Les grands artistes sont redoutables: ils mettent les âmes sur leurs -toiles. - -François Ier n'est qu'un libertin gentilhomme. Henri VIII est un -libertin diabolique. Le plaisir irritait en lui la cruauté; ses -caresses étaient des préludes d'agonie, et faisaient jaillir du sang. -Du chevet où sa tête reposait près de la tête des reines, il rêvait -pour le cou blanc de cygne de ses femmes le billot de la Tour de -Londres. - -Henri est très-massif en 1536; il porte plusieurs poids accablants, le -sceptre, la tiare, et, avec ces fardeaux de roi et de pontife, beaucoup -de chair et beaucoup de scolastique. Il n'est pourtant pas écrasé; il -n'est que surchargé. La vie est puissante en lui comme un élément; -elle surabonde de vices qui bouillonnent jusqu'au crime; son moindre -caprice, soit de tendresse, soit de théologie, le rend assassin. Il -faut l'aimer uniquement et penser comme lui sous peine de mort. - -Son front a des plis impitoyables; ses yeux humides, voluptueux et -faux, guettent le moment fatal; son nez respire les cachots et le -carnage; ses sourires sont des amorces perfides; sa bouche n'a pas -moins de condamnations que de baisers; ses lèvres en feu, ses fortes -mâchoires et son menton palpitant décèlent à la fois l'impudicité, la -gloutonnerie et la vengeance. Toute cette physionomie est très-dure; -elle est rugissante dans la colère, surtout par le renflement de la -gencive inférieure, qui est comme le signe de la bête féroce. - -Les paroles de ce tyran sont mortelles. Quand il ne peut convaincre, -il tue; il tue quand il n'aime plus. Quand il aime, il torture. Le -ministre qui se glisse dans son palais, le primat qui pénètre dans -sa chapelle, la femme qui entre dans son lit ne savent point s'ils -sortiront vivants. Le bruit de ses pas, le son de sa voix, l'éclair de -son regard, le tressaillement de sa face, sont autant de terreurs. Le -peuple, le parlement, la cour, la maîtresse, l'épouse, les enfants de -ce Tudor sont toujours dans la crainte. Tout le monde tremble devant -ce despote comme devant un fléau de Dieu. Ni la peste n'est plus -insidieuse, ni la foudre plus prompte. - -Henri VIII ne se réjouissait que dans le mal qu'il colorait -d'orthodoxie. Selon la légende, il avait sept démons: le démon de la -jalousie, le démon de la cruauté, le démon de l'embûche, le démon de la -théologie, le démon de l'orgueil; il avait par-dessus tous ces démons, -le démon de l'or, Mammon, et le démon de la luxure, Astarté. - -Il s'éprit sensuellement de sa nouvelle compagne qu'il préférait -hautement à celles qui avaient déjà partagé sa couche. «Catherine, -disait-il, était une Espagnole, Anne une Française. Jeanne est une -Anglaise, une Anglaise de teint, d'origine, de manières, de vertu; et -il n'y a vraiment qu'une Anglaise qui convienne à un roi d'Angleterre.» - -Henri ne se lassera point de Jeanne. Il ne la conservera pas assez pour -cela. Elle, du moins, évitera le prétoire, les cachots et l'exil. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE VIII. - - Paul III dédaigné par Henri Tudor.—La princesse Marie - domptée.—Jeanne Seymour et les deux filles du roi.—Acte du - parlement sur la succession à la couronne.—La jeune reine console - Henri VIII de la mort du duc de Richmond et de la révolte du - Nord.—Naissance d'Édouard.—Mort de Jeanne Seymour.—La duchesse - de Longueville, mère de Marie Stuart.—Les couvents.—Leurs - superstitions, leurs fraudes.—Henri VIII les dépouille et les - disperse.—Il vole jusqu'aux morts.—Thomas Becket.—Le roi maintient - son schisme entre le pape et Luther.—Ce schisme, une arme - terrible avec laquelle Henri tue à droite et à gauche.—Cranmer - et la Bible.—Lambert, son opposition, son supplice.—Lettre de - Paul III.—Le cardinal Reginald Polus.—Ses frères, sa mère.—Les - six articles.—Courage de Cranmer.—Norfolk.—Gardiner.—Son - portrait.—Catherine Howard.—Cromwell et Cranmer.—La princesse - de Clèves.—Son portrait.—Hans Holbein.—Quatrième mariage du - roi.—Les courtisans et les évêques.—Répudiation de la princesse - de Clèves.—Disgrâce et exécution de Cromwell.—Amour du roi pour - Catherine Howard.—Elle promet à son oncle, le duc de Norfolk, son - intervention pour le pape auprès de Henri VIII. - - -A la mort d'Anne Boleyn, Paul III avait recommencé à espérer. Au lieu -de lancer contre Henri la bulle d'excommunication qui dormait au -Vatican, il lui envoya des messages d'adulation que le roi dédaigna. - -Il fut inflexible aussi pour sa fille Marie, à moins qu'elle ne se -soumît entièrement. Elle lui écrivit plusieurs fois par l'intermédiaire -de Cromwell et finit par désarmer son père aux trois conditions qu'il -exigea impérieusement. Elle le reconnut, lui Henri Tudor, pour le -seul chef de l'Église. Elle relégua le pape au rang de simple évêque -de Rome, et, chose plus impie! elle consentit à déclarer que sa mère -Catherine d'Aragon n'avait été qu'une concubine, puisque le premier -mariage du roi était incestueux. A ce prix, la princesse Marie rentra -en grâce et Jeanne Seymour l'accueillit en sœur. La reine fut plus -tendre encore pour la petite Élisabeth si tragiquement orpheline, et -auprès de laquelle il lui semblait qu'elle devait remplacer Anne Boleyn. - -Le roi lui-même traitait bien ses filles, tout en les flétrissant -de bâtardise, et en assurant par un acte du Parlement la couronne -aux enfants de Jeanne Seymour ou de toute autre femme qu'il pourrait -épouser. Dans sa servilité plus que dans sa politique, le Parlement -prévoyant le cas où le roi n'aurait pas de postérité, l'investit du -droit de se choisir un héritier ou une héritière par testament. - -La jeune reine se laissait conduire de résidence en résidence. Elle -tenait successivement sa cour dans tous ces palais où elle obéissait -autrefois, où elle commandait maintenant. Le roi la promenait à cheval -dans ses forêts féodales, ou en bateau sur la Tamise, le fleuve de -presque toutes ses demeures. Jeanne Seymour était une perpétuelle -et charmante distraction pour Henri, très-éprouvé alors par la mort -de son fils naturel le duc de Richmond qu'il adorait, et par les -troubles qui agitèrent le nord du royaume. Dans ses douleurs et dans -ses ennuis, Henri redoublait de passion pour Jeanne. Il était de -complexion amoureuse, et malgré l'embonpoint, malgré un ulcère dont -il était affligé, malgré les soins du règne et de l'Église, il se -livrait en jeune homme au plaisir en y mêlant étrangement les élans -d'une sensibilité hypocrite et les arguties d'une casuistique barbare. -Il oublia peu à peu le duc Richmond, et il pacifia l'insurrection des -paysans et des seigneurs soulevés par les moines contre sa suprématie. - -Tandis que les révoltés, qui s'étaient confiés aux diplomates du roi, -étaient pendus ou décapités par ses bourreaux, la reine Jeanne Seymour, -après seize mois de mariage, accoucha d'un fils auquel Henri donna le -nom d'Édouard (12 octobre 1537). Le roi était transporté d'aise. Il ne -se possédait pas. Il répandait à poignées les grâces autour de lui. Il -créa comte d'Hertford sir Édouard Seymour, le frère aîné de la reine, -qu'il avait déjà fait lord Beauchamp. Sir John Russel devint lord -Russel, sir William Fitz Williams, comte de Southampton, et sir William -Paulet, lord St John. - -Le roi proclama son fils Édouard prince de Galles. Ce fils n'était -pas d'une maîtresse comme le duc de Richmond qu'il avait pleuré; non, -il était de la reine. Il avait perdu un bâtard et il retrouvait un -successeur légitime, à l'abri de toute attaque. Il avait donc enfin un -autre lui-même à qui il pourrait léguer le trône. Cette main d'Édouard -saisirait son sceptre, cette tête ceindrait sa tiare. Sa dynastie se -perpétuerait de mâle en mâle dans les siècles. Quelle perspective -éclatante! - -Elle fut obscurcie tout à coup par un malheur. La reine Jeanne mourut -quelques jours après ses couches (24 octobre). Le roi fut navré. -François Ier l'ayant complimenté de la naissance d'Édouard, Henri le -remercia comme père en gémissant comme époux. - -«La Providence, écrivit-il à son frère de Fontainebleau, a meslé cette -grande joye avec l'amaritude du trépas de celle à qui je devais ce -bonheur.» - -Henri, du reste, ne tarda point à se résigner. Un fils lui eut semblé -plus irréparable qu'une femme. - -Dès le mois de novembre, après quelques semaines de deuil, il demanda -la duchesse douairière de Longueville, Marie de Lorraine, qui fut la -mère de Marie Stuart. La duchesse, au grand étonnement de Henri VIII, -le refusa. Elle préféra sans hésiter à ce Tudor vieux et implacable le -jeune et chevaleresque Jacques V. Henri fut si surpris et tellement -offensé du choix de Marie de Lorraine, qu'il lui interdit de débarquer -à Douvres et de traverser l'Angleterre pour se rendre en Écosse. - -Il passa sur les couvents sa mauvaise humeur. - -Il avait obtenu du Parlement de 1536 la propriété de tous les biens -meubles et immeubles des abbayes. Il acheva son œuvre. Il avait dissous -les petits monastères, il dispersa les grands. - -C'était un admirable plan, s'il l'eût exécuté avec tous les -dédommagements aux moines et tous les tempéraments que Cranmer lui -conseillait. Mais la spoliation des établissements de main morte qu'il -aurait justifiée par l'équité, il l'envenima par la dérision et par la -violence. - -Les prétextes ne lui manquaient pas. Il les exploita très-habilement -et très-âprement. Les mœurs des couvents étaient dissolues, leurs -entreprises sur l'héritage des familles incessantes. - -Les fraudes pieuses s'étaient multipliées à l'infini et les -escroqueries burlesques avaient usurpé partout une sorte d'autorité -traditionnelle. Le sanctuaire était une caverne de négoce et d'astuce. -Chaque monastère avait sa légende et chaque légende était un impôt -avilissant sur la crédulité publique. Les registres notés par lord -Herbert sont curieux à consulter. - -Onze couvents montraient la ceinture de Notre-Dame, et huit son lait -incorruptible. Ici, c'était le canif de saint Thomas, là ses bottes, -ailleurs son feutre. Ailleurs encore le fer de lance qui perça le -sein du Christ, ailleurs son sang divin dans une fiole transparente; -ailleurs aussi l'oreille de Malchus et mille autres amulettes sacrées. -Ces choses ne guérissaient pas les malades et remplissaient les coffres -des abbayes. - -Le roi se fit un grief de tous ces manèges. Il confisqua les abbayes, -garda les meilleures et distribua les moindres. Il en donna au poëte -Wyatt, au chancelier Audley, à Culpepper, à sir Thomas Cheney, à -Cromwell et à cent autres. Il revendiquait pour lui les angelots, -les statuettes, les mitres et les crosses d'or, les émeraudes, les -rubis, les saphirs, les vases de vermeil, les burettes, les calices, -les chandeliers, les soleils d'argent, les missels et les crucifix -précieux. Il était très-amateur de perles fines. C'était un acte de -bon courtisan que de lui en indiquer. Parmi celles qu'il reçut des -commissaires, il y en avait une qui fut estimée plus de sept mille -livres sterling. - -Il y eut des fondations que Henri VIII ruina complétement; des -abbés et des moines qu'il poursuivit avec d'atroces rigueurs; des -évêques, des archevêques, morts depuis des siècles, sur lesquels il -s'acharna particulièrement. Thomas Becket lui avait toujours déplu -comme séditieux. Il le fit juger et condamner dans son sépulcre. Il -le dégrada de sainteté. Il l'expulsa souverainement de l'almanach. -Il le chassa du ciel. Il défendit qu'on le priât ou qu'on l'appelât -bienheureux, sous peine de la potence ou du billot. Cette censure -posthume infligée à Thomas Becket, Henri dépouilla la châsse de -l'archevêque enseveli et porta au doigt sur une bague le plus illustre -diamant de cette châsse, un diamant qui avait été offert au prélat par -le roi de France Louis VII. - -Sous le gouvernement de cet audacieux Tudor, six cent cinquante -monastères, deux mille chapelles et plus de quatre-vingts collèges -suspects furent abolis. Il accrut par là ses revenus de plus d'un -million et demi de livres sterling, et il enrichit ses palais des -chefs-d'œuvre d'art les plus achevés de l'Angleterre. - -Entre Gardiner qui essayait de remonter du schisme à l'orthodoxie -romaine et Cranmer qui s'efforçait de descendre du schisme à l'hérésie -allemande, Henri VIII oscillait. Il était le schisme même, le schisme -vivant, incarné. Il haïssait également le pape et Luther. Il avait -l'air de croire tantôt Gardiner, tantôt Cranmer, ces deux rivaux -d'influence, et il ne croyait ni l'un ni l'autre. Il demeurait à la -même place. Seulement il lui était agréable de pendre ou de décapiter, -selon les rangs, soit les papistes, soit les hérétiques. Il était un -bourreau féodal, un bourreau de cour, fort scrupuleux sur l'étiquette -et sans souci de l'humanité. - -Henri VIII était l'homme de l'immobilité. Il retint dans les -constitutions de l'Église anglicane, la présence réelle, l'invocation -des saints, le purgatoire et le célibat des prêtres. Il ne refusait -presque à Gardiner, le chef du parti rétrograde, que Paul III pour -pontife. Et cependant il inclinait aux persuasions de Cranmer, le chef -des novateurs. Il n'était pas insensible au charme, à l'onction, à la -candeur du primat qui eut assez d'autorité pour faire décréter, sans la -désapprobation du roi, dans l'assemblée du clergé, ce principe de vie -de la Réforme: «L'Écriture sainte doit être la seule règle de la foi.» - -Cranmer poussa plus avant. Il s'efforça de convaincre le roi qu'il -fallait favoriser en Angleterre la traduction, l'impression et la -circulation de la Bible. Henri VIII avait soumis le livre saint, comme -l'Église, aux caprices d'un despotisme qui permettait et qui défendait -tour à tour. Il se vendait à peine entre deux persécutions quelques -centaines d'exemplaires de cette Bible que le même peuple répand -aujourd'hui à plus d'un million d'exemplaires dans tous les idiomes et -dans toutes les contrées. - -L'archevêque de Cantorbéry obtint pour chaque paroisse, puis pour -chaque famille une Bible en anglais. Cette Bible était celle de -Tyndale, autrefois proscrite, et que l'on réhabilita par le nom -apocryphe de Thomas Matthew. Cranmer protégea ainsi et accéléra plus -qu'aucun autre réformateur la multiplication de la Bible. Il avait -deviné la portée immense d'une telle propagation. Ce n'est pas un -de ses moindres mérites d'avoir tant contribué à la diffusion des -Écritures dans tout l'univers. C'était dès lors encourager, étendre, -consacrer le premier des droits: le droit d'examen, et la première des -libertés: la liberté de conscience. - -Hélas! Henri VIII n'écoutait pas souvent Cranmer. Si Gardiner n'était -pas tranquille, le primat ne l'était guère davantage. Le roi avait -contre les deux opinions des fantaisies exterminatrices. Il promenait -de l'une à l'autre la corde, la hache ou le feu. - -L'une des exécutions qui soulevèrent le plus la pitié publique fut -celle de Nicholson qu'on nommait aussi Lambert. - -Il avait étudié pour être prêtre. Il était resté en route, tandis que -beaucoup de ses condisciples étaient arrivés au sacerdoce des âmes. -Son génie lui sembla supérieur à sa fortune. Il n'était qu'un maître -d'école fort pauvre, mais il se croyait un grand théologien. Il parlait -au peuple avec une chaleur singulière. La fièvre était son inspiration. -Il était célèbre dans son quartier et même dans Londres. Sa voix, ses -gestes, ses hardiesses de doctrine plaisaient à la foule et alarmaient -le clergé. Lambert avait déjà plus d'une fois payé de la prison ses -imprudences. - -Rien ne le corrigeait de la dialectique religieuse. Sa question de -prédilection était _la présence réelle_. Ce dogme lui paraissait une -erreur monstrueuse contre laquelle il ne cessait de s'élever. Protester -était son devoir, et il l'accomplissait à ses risques et périls. - -Malgré son indulgence, l'archevêque de Cantorbéry, à qui on avait -dénoncé Lambert, ne put se dispenser de le citer à son tribunal. Il -aurait craint de se trop compromettre. Lambert comparut et l'archevêque -se contenta de lui adresser une réprimande. - -Lambert ne l'accepta point. Moitié fanatisme, moitié orgueil, il -voulait être jugé. Il en appela au roi. Contristé de cette témérité -dont il prévoyait les suites, Cranmer eut une conversation intime -avec le maître d'école. Il lui représenta tout le danger de sa -détermination. Il lui conseilla doucement, avec effusion, de s'en -tenir à la juridiction archiépiscopale. Il lui prédit que le roi ne se -bornerait pas à un blâme et pourrait bien lui infliger la mort. Lambert -fut aveugle et sourd. Il persista dans son appel. - -Henri VIII saisit avec plaisir cette occasion de trôner comme pape. -Il rassembla autour de lui dans la grande salle de Westminster tous -les dignitaires de la couronne, les magistrats, les pairs laïques et -ecclésiastiques. Avant de s'asseoir, il dit en montrant ses évêques -anglicans: - -«Voilà mon sacré collège.» - -Chacun était vêtu avec pompe comme pour une solennité. Le roi était -coiffé d'un diadème surmonté des deux roses. Il était habillé de satin -blanc, et les gardes aussi étaient en blanc, selon le costume de parade. - -Lambert fut amené. Le roi lui demanda s'il convenait que le corps du -Christ fût dans l'eucharistie. - -«Non, répondit Lambert, le Christ n'est pas physiquement dans l'hostie, -car il ne saurait être en même temps au ciel et sur la terre.» - -Le roi reprit: - -«Il est écrit: «Ceci est mon corps.» Ces paroles t'accablent.» Henri -fit signe alors à Cranmer de continuer le débat. Lambert disputa -contre dix évêques. Les prélats louaient le roi et foudroyaient -Lambert. Gardiner, Sampson et Stokesley luttèrent de sophismes, de -barbarie et d'absurdités. - -Henri VIII qui avait commencé la discussion la termina. - -«Es-tu convaincu? s'écria le logicien de Windsor. - -—Je recommande mon âme à Dieu et ma vie au roi, dit Lambert. - -—Recommande-toi à Dieu seul, dit le farouche Tudor. Choisis: Il te faut -penser comme moi ou mourir. - -—Je mourrai donc,» reprit Lambert. - -Le malheureux sectaire fut condamné au bûcher. Gardiner excitait le -roi à la rigueur. Cranmer l'inclinait à la clémence. L'archevêque de -Cantorbéry avait tout le mérite de sa bonté, car à cette époque il -admettait, à l'exemple de Luther, la présence réelle; il ne la rejeta -qu'en 1543. Le roi prononça le supplice. Cromwell formula et lut -l'arrêt fatal. - -Le pauvre Lambert fut brûlé vif (1538). Quand les flammes lui -eurent consumé les jambes et les cuisses, deux des gardes du roi le -soulevèrent du poteau à la pointe des lances et le laissèrent retomber -sur les charbons ardents où il fut réduit en cendres. - -Un ministre presbytérien qui retournait en Écosse tandis que je -revenais en Angleterre, me raconta à Berwick, touchant le martyre de -Lambert, une particularité qui ne sera pas déplacée ici. - -Le généreux sacramentaire avait une sœur qu'il chérissait et dont il -était aimé tendrement. Elle lui avait donné une branche de myrthe -arrachée à un arbuste de leur mère. Lambert, en souvenir de la famille, -ne quitta ce talisman domestique ni en prison, ni à Westminster, ni -même au supplice. - -Pendant qu'il brûlait, sa branche qu'il tenait brûla aussi. Seulement -la branche et les feuilles crièrent en se tordant parmi les étincelles -du brasier; lui, pria sans pousser un gémissement. Pensant à sa mère, à -sa sœur et au Christ, il confessa obstinément sa vérité et il la scella -de son trépas volontaire. Magnifique destinée que celle des martyrs! -Qu'ils se nomment Fisher, Morus ou Lambert, dans une foi diverse ils -ont la même bonne foi et ils sont les meilleurs d'entre les hommes. -Il est doux de les admirer ces héros de l'immortalité et de Dieu; il -serait beau de leur ressembler, fût-ce aux plus humbles! - -Nous avons constaté que Paul III, depuis le billot d'Anne Boleyn, -comptait sur une réconciliation avec Henri VIII. Il ne négligea aucun -manège pour surprendre et séduire le roi. Il ne recula devant aucune -honte. Dans une lettre à Casale, l'ambassadeur britannique, il exalta -le bourreau des moines et des saints. - -«Il est impossible, écrit le pape, qu'un prince qui réunit en sa -personne tant de vertus, qui a rendu tant de services à la république -chrétienne soit abandonné du ciel.... - -«Qu'il ne doute pas de mon cœur! Jamais je n'eus l'intention de -désobliger en rien Sa Majesté, bien que depuis quelque temps je n'aie -pas à me louer des actes du roi envers le siège apostolique. Si j'ai -conféré le chapeau de cardinal à Fisher, c'était par témoignage -d'affection envers le roi et non pour le menacer. J'avais besoin dans -mon collège de cardinaux d'hommes distingués par leurs lumières: c'est -l'usage que chaque nation y soit représentée par un cardinal, et je -jetai les yeux sur un évêque anglais dont le livre contre Luther -jouissait d'une grande autorité. Je m'étais trompé, je l'avoue....» - -Henri VIII méprisa ces avances trop obséquieuses de la papauté, et il -n'y répondit qu'en cherchant de nouveau à entraîner François Ier dans -le schisme. - -Paul III eut alors recours à d'autres moyens. - -Il entoura de toute sa bienveillance Reginald Polus. C'était un cousin -de Henri VIII. Son père avait épousé Marguerite, comtesse de Salisbury, -une nièce d'Édouard IV. Reginald avait donc dans les veines le sang -des Plantagenets. Il était resté fidèle à Rome contre les révoltes de -Henri VIII. Il avait même composé un livre où il foulait aux pieds la -suprématie du roi. Il y disait qu'il était plus méritoire de faire la -guerre à ce Tudor qu'aux hérétiques et même au Turc. - -Sous ce zèle catholique très-sincère il y avait une ambition. Élevé au -cardinalat, Polus aspirait plus haut. Il était de la maison d'York par -sa mère. Pourquoi ne porterait-il pas à son tour la couronne? Pourquoi -ne choisirait-il pas pour femme lady Marie, avec des dispenses du pape? -C'était une princesse orthodoxe. Une fois sur le trône de l'Angleterre, -elle et lui pourraient enfin restituer la tiare à Paul III et lui -rendre tous ses droits sur l'île schismatique. - -Ces plans du cardinal Polus étaient approuvés à Rome. Il entretenait -des correspondances innombrables. Il conspirait par de hardis agents en -Angleterre. L'un des frères du cardinal, sir Geoffrey Polus, dénonça -secrètement à Henri VIII tout le complot. Le roi ne se croisa pas les -bras. Il se hâta de tout abattre par un bill d'_attainder_ de son -Parlement et par les haches de son prévôt. Les députés, les pairs et -les bourreaux étaient également dociles. Sur un geste de Henri, ils -condamnèrent et décapitèrent après lord Courtney, lord Mountague, un -autre frère du cardinal Polus, et leur mère, la comtesse de Salisbury -elle-même, une Plantagenet, la dernière de cette illustre race. Chose -tragique entre toutes! elle périt à soixante-dix ans, sur l'ordre -de Henri Tudor, son cousin, par la main du bourreau, et selon les -révélations de sir Geoffrey Polus, l'un de ses fils. - -Henri VIII était le schisme fait homme. Il se précipitait tantôt à -droite, tantôt à gauche, frappant à coups redoublés hérétiques et -papistes. C'était le théologien de la mort. - -Quand, après le supplice de Lambert, il eut décimé la maison et la -faction du cardinal Polus, il tenta de prouver au monde qu'il était -le plus impartial des princes et le plus ferme des catholiques. Or -le catholicisme pour lui consistait à renier le pape autant que -Luther, mais à ne pas toucher aux dogmes. Ces dogmes que repoussait -l'Allemagne, Henri VIII les dressa en six articles et les imposa -barbarement à tout son peuple sous peine du gibet, du billot ou du -bûcher. - -Jésus-Christ est corporellement dans l'eucharistie. - -La communion sous les deux espèces n'est pas indispensable, puisque le -Sauveur est tout entier dans chacune des espèces. - -Le prêtre ne doit pas avoir de femme. - -Les vœux de chasteté sont inviolables. - -Les messes privées sont bonnes et d'accord avec l'Écriture. - -La confession auriculaire est utile et même nécessaire. - -Voilà le statut de sang que le Parlement rendit en 1539, à l'unanimité -moins une voix. Cette voix fut celle de Cranmer. Il combattit trois -jours le bill à la chambre haute, et, malgré un avertissement de Henri -VIII qui lui fit dire de s'absenter, l'archevêque demeura, s'excusant -de désobéir sur ce motif que son devoir n'était pas moins de voter que -de parler. Ce moment de la vie de Cranmer fut héroïque. Il fallait que -Henri VIII eût une grande estime pour le prélat; car il lui laissa la -tête sur les épaules après cette résistance magnanime. - -C'était l'évêque de Winchester, Gardiner, qui avait insinué et même -rédigé le bill. Il avait voulu ruiner la Réforme dans ses principes et -perdre Cranmer qui était marié. Le primat, qui avait combattu la loi, -lorsqu'elle était en discussion, y déféra, dès qu'elle fut promulguée, -et renvoya sa femme en Allemagne. Le roi écarta les accusations de -Gardiner contre l'archevêque de Cantorbéry. «Je le connais, dit Henri -VIII, Cranmer vaut mieux que vous tous. Il a la candeur d'un enfant et -le zèle d'un apôtre. Il a rejeté mon bill, j'en conviens: C'est que sa -conscience l'y forçait, car il est naturellement pour moi.» - -Gardiner fertile en piéges et adroit aux noirceurs, échoua plus d'une -fois devant l'affection du roi pour le primat. - -L'évêque de Winchester très-lié avec le duc de Norfolk voulut pousser -loin la fortune des six articles. Il désirait ruiner Cranmer et le duc -désirait de son côté ruiner Cromwell. Comment parvenir à leurs buts? -Ils ne le pouvaient sans l'amour. Ils songèrent naturellement à une -charmante nièce du duc de Norfolk, à Catherine Howard pour auxiliaire. - -Norfolk, le plus illustre des lords anglais par sa naissance, son -crédit et ses territoires, avait besoin de Gardiner comme d'un second. -Gardiner était orateur, écrivain, casuiste et légiste. Sous ses -respects officiels pour le duc, il cachait une domination réelle. Après -avoir contribué par ses insolences contre Rome à faire l'Angleterre -schismatique, il aspirait par ses brigues à la refaire papiste. - -Il était persévérant. Au premier abord, il attirait l'attention et même -la crainte. Son aspect répandait autour de lui une sombre inquiétude. - -La taille de Gardiner était ployée sous les années comme sous des -fardeaux. Cependant il savait la redresser, dès qu'une passion -le piquait au cœur. Son attitude voûtée était enveloppée, presque -dissimulée par une longue robe très-ample dont chaque pli recelait des -stratagèmes. - -La tête osseuse du prélat, non moins courbée que sa taille, paraissait -s'incliner sous un poids prodigieux d'ambition. Ses cheveux ras étaient -recouverts d'une calotte noire surmontée d'un chapeau souple rabattu -sur le front. Ce front est aussi hardi pour braver que l'oreille est -grande pour écouter, que les yeux sont clairs pour observer. Sont-ce -des pensées de dogme ou des pensées de vengeance qui étincellent -dans ces regards redoutables? Leur expression à la fois égoïste et -sacerdotale provoque autant d'aversion que de terreur. Les pommettes -saillantes et sauvages, les joues creusées par l'envie, le nez bas -comme un museau, le mouvement de tout le visage vers la terre donne -à la physionomie déprimée quelque chose de moins qu'humain. Sous la -moustache grise, la bouche perfide et violente ne s'entretient pas avec -Dieu; elle semble parler à des démons, à des espions ou bien encore -au bourreau. Cet évêque n'inspire aucune confiance, malgré la majesté -de cette longue barbe blanche qui lui descend sur la poitrine et qui -rendrait tout autre que lui si vénérable. - -Quoi qu'il en soit, ce grave personnage combinait avec le duc de -Norfolk l'avenir. Ils avaient décidé qu'ils gouverneraient le roi par -Catherine Howard et que par cette enfant pétrie de grâce et d'audace -ils restitueraient l'Angleterre au pape. - -Cromwell les prévint. - -Il cherchait, lui aussi, à sauvegarder la Réforme par une femme. -Approuvé de Cranmer, il s'adressa à la sœur du duc de Clèves, l'un des -princes luthériens d'Allemagne. - -Le vicaire général avait envoyé au duc un négociateur habile et à -Madame Anne un grand peintre, Hans Holbein. - -Pendant que le diplomate sondait le terrain, l'artiste traçait le -portrait. Ce portrait sur ivoire qu'Holbein reproduisit ensuite sur une -toile immortelle (musée du Louvre), Cromwell en fut ravi. - -Qui ne connaît ce chef-d'œuvre? - -La princesse est très-jeune, beaucoup plus jeune que les vingt-quatre -ans qu'elle avait. Elle est debout; ses mains jointes prient Dieu qu'il -la protége. Son visage est pur et ingénu. La mélancolie allemande y -respire. Les yeux rêveurs d'Anne songent à la nuageuse Tamise qui ne -vaudra peut-être pas les flots bleus du Rhin. Un doute erre sur la -bouche mystérieuse et colore les joues naturellement pâles de cette -fille du Nord. Elle est revêtue de velours et coiffée par anticipation -d'un bonnet à la mode d'Angleterre. Le bonnet, qui n'est pas un -colifichet mais presque un diadème, ajoute à la beauté de la princesse -une majesté qui la rehausse. - -Ce portrait d'Anne de Clèves a le calme et la profondeur de certaines -eaux dormantes. Comme tous les portraits d'Holbein, il est une -résurrection, qui pour être tranquille, n'en est pas moins saisissante -et souveraine. - -Cromwell montra cette peinture à l'archevêque de Cantorbéry, puis -au roi. Henri VIII se passionna. Le vicaire général multiplia les -protocoles et les noces furent arrêtées. - -La princesse débarqua à Douvres le 31 décembre 1539. Henri ne put -contenir son impatience. Il partit sous un déguisement pour Rochester. -Il y vit la princesse avec consternation. Il la trouva gauche, vieille, -étrange. Dans son dépit, il oublia de lui offrir la fraise de dentelle, -le manchon et la fourrure de martre zibeline qu'il avait choisis pour -elle. Il la salua, la regarda et se retira vite. «Holbein est un -traître, disait-il au duc de Suffolk et à lord Russell. Et Cromwell! -comment a-t-il pu m'abuser de la sorte?» - -Il retourna seul à Greenwich. Le lendemain, la princesse l'y suivit. Il -ne voulait point l'épouser. Il ne s'y décida que par des considérations -politiques. Il ne fallait point outrager les princes d'Allemagne. -«C'est une cavale de Flandres, s'écriait Henri. Un gibet pour Holbein! -Moi, le roi, je suis trompé; vierge ou non, elle me déplaît.» - -Le mariage s'accomplit lugubrement, le 6 janvier 1540. Le roi coucha -avec la reine, mais le lendemain, il dit à Cromwell: «Elle est -aujourd'hui ce qu'elle était hier. _Talem eam reliqui qualem inveni._» - -Malgré son dégoût, Henri ne chassa pas la reine de sa chambre. Ils n'y -eurent même qu'un lit. Ils étaient époux selon l'étiquette et nullement -selon la nature. - -Quelle vie que celle d'Anne de Clèves! Dédaignée la nuit, elle était -insultée le jour. Le roi ne l'emmenait avec lui ni à la promenade ni à -la chasse. Elle ne savait ni chanter, ni danser comme Anne Boleyn ou -Jeanne Seymour; elle ne savait que coudre et broder comme Catherine -d'Aragon. Elle faisait du matin au soir de la tapisserie ou d'autres -ouvrages à l'aiguille. Elle ne parlait à personne et personne ne -lui parlait. Elle ignorait l'anglais et tout le monde autour d'elle -ignorait l'allemand. Les courtisans et ses propres dames d'honneur s'en -moquaient. Elle avait toujours envie de pleurer. - -Cette situation ne pouvait durer au delà de quelques mois. - -La princesse, en travaillant, en faisant sa tâche, était offusquée -d'images mornes ou funèbres. Tantôt l'isolement terne de la -répudiation, tantôt les éclairs de la hache obsédaient sa pensée. Le -roi n'était pas moins soucieux. Il tourmentait les solutions de ce -mariage et il aspirait à une issue. - -Au milieu de cette impasse, il devint amoureux. Il avait aperçu -souvent Catherine Howard. Il la remarqua et s'en éprit à un dîner chez -Gardiner. Ce prélat s'était entendu avec Norfolk pour remettre en -présence le roi et la jeune fille. Elle avait été bien instruite et -elle n'était pas novice. Elle eut des coquetteries irrésistibles. Elle -joua son rôle à merveille. - -Henri sentit alors le poids de Cromwell et le poids d'Anne de Clèves. -Comment s'en alléger? - -Jusque-là il n'avait pas cédé à son ressentiment contre Cromwell. -Il l'avait même créé comte d'Essex. Ce fils du peuple avait la -préséance sur tous les lords. Il n'était primé que par les princes -du sang. Le duc de Norfolk le méprisait et le haïssait de toute la -morgue aristocratique de la maison des Howard. Animé par Gardiner, il -dénonça le vicaire général au roi, comme coupable de haute trahison. -Henri aurait éconduit l'évêque de Winchester et le duc de Norfolk, il -aurait peut-être résisté à sa propre vengeance; mais comment affliger -Catherine Howard? Elle lui demandait si agréablement la tête de -Cromwell! Le roi la lui livra. - -Le 12 juin 1540, Norfolk en pleine chambre des pairs s'approcha de -Cromwell tout investi d'une faveur croissante. Le duc saisit le bras du -vicaire général et lui dit: «Au nom du roi, milord, je vous arrête.» -Cromwell regarda le duc en face et le suivit sans aucun trouble à la -porte de la chambre. Là, Norfolk confia le vicaire général au shérif -qui conduisit l'accusé à la Tour. - -Le 19 juin, le prisonnier était condamné à mort. Le Parlement refusa de -l'entendre. Corruption, usurpation d'autorité, concussion, hérésie, on -lui supposa tous les crimes. Le seul Cranmer intercéda pour lui auprès -du roi, et ce fut en vain. - -Henri n'avait pas le temps de compatir à d'autres peines que les -siennes. Il aimait Catherine Howard. Comment l'épouser? Car il fallait -bien qu'il l'épousât, puisqu'il l'aimait. Il n'y avait qu'un obstacle, -Anne de Clèves. Les courtisans plaignaient le roi. N'était-il pas -inouï qu'une princesse de Clèves s'opposât au bonheur d'un si grand -monarque? Tous étaient navrés. Ils se désespéraient des chagrins de -leur maître. C'étaient des lâches et des flatteurs plus abjects que -des laquais abjects. Ni un vice, ni un crime ne leur coûtait, si par -là ils espéraient plaire. Ils avaient toutes les complaisances. Ils -dévoraient tous les dédains. Il y avait en eux de l'imprévu à force de -vileté. La scélératesse les sauvait de la fadeur. Ils ne rougissaient -que d'une fausse mesure. Le succès même infâme était leur morale. Peu -leur importait d'être moqués, bafoués du roi, pourvu qu'ils en fussent -distingués. Ils eussent préféré un soufflet à un oubli. Ils admiraient -Henri VIII dans le bien et dans le mal; ils l'admiraient d'avance -dans le possible et dans l'impossible. Ils avaient le culte du roi et -ils l'adoraient avec ignominie. Ils avaient même la fatuité de leur -bassesse et de leur zèle. - -Ils s'inquiétaient tout haut de l'embarras du roi entre Anne de Clèves -et Catherine Howard. Leur devoir était de l'en tirer. Ce fut l'un d'eux -qui prononça le premier le mot de divorce. Henri VIII fut enchanté. Il -avait bon cœur, et le divorce le dispensait du billot. - -Le divorce fut adopté par le roi et gagna comme un incendie. Henri -avouait familièrement, avec bonhomie, à l'oreille des évêques, des -pairs et des dames qu'il avait été surpris, et qu'il n'avait pas donné -à son mariage un consentement intérieur. Le divorce était trop juste. -C'était à qui l'indiquerait ou le voterait. Il y eut une émulation -universelle. - -Les courtisans avaient été les prophètes serviles de la turpitude -anglaise à cette époque. Il se passa alors entre le roi et le clergé -une comédie prodigieuse que le parlement se hâta de sanctionner et dont -le dénoûment fut le divorce. - -Le 9 juillet 1540, cent cinquante évêques et docteurs, après mûre -délibération adressaient leur conclusion à Henri VIII. - - «Sire, - - «Nous pensons que le mariage entre Votre Majesté et la noble - dame Anne de Clèves est vicié, annulé, invalidé par un contrat - antérieur entre la princesse et le marquis de Lorraine (hypothèse - commode mais chimérique). - - «D'après des preuves qu'on nous a fournies, lors de ce mariage - avec Anne, il n'y a pas eu de la part de Votre Majesté - consentement parfait, entier; vous avez été trompé, lorsqu'on - en dressa les conditions, par des récits exagérés d'une beauté - imaginaire, par des tableaux hyperboliques d'attraits fabuleux; - l'acte de la célébration vous a été comme arraché par des - considérations politiques, quand au dedans vous luttiez contre - cette union. - - «Considérant d'ailleurs que le mariage entre les deux époux n'a - pas été consommé d'abord et n'a pu l'être plus tard, par un - véritable empêchement, ce que nous savons pertinemment; - - «A ces causes: Nous archevêques, évêques, doyens, archidiacres et - autres membres du clergé, par la teneur des présentes, déclarons - que Votre Majesté n'est aucunement liée par un mariage nul - et invalide, et que, sans prendre d'autres conseils, et s'en - rapportant à l'autorité de l'Église, elle peut contracter une - autre union avec quelque femme que ce soit. C'est notre sentence à - nous qui représentons le clergé et la docte communion de l'Église - anglicane, sentence que nous tenons pour vraie, juste, honnête et - sainte.» - -Le roi délié par son clergé, le fut aussi par son Parlement et rentra -dans la plénitude de sa liberté. - -Henri était à Greenwich et la reine à Richmond. Le 11 juillet, les -ducs de Norfolk et de Suffolk, Audley le chancelier, et Gardiner se -présentaient à la résidence d'Anne de Clèves. Ils étaient venus sur la -barge du duc de Suffolk. Ils annoncèrent à la princesse avec précaution -la dissolution du contrat qui l'avait unie à Henri VIII. Elle perdit -connaissance. Cet évanouissement dura peu. La princesse retrouva -bientôt son flegme et écouta tranquillement la communication des lords. -Le duc de Norfolk lui apprit que le roi lui faisait don du château et -du parc de Richmond et lui constituait une rente perpétuelle de quatre -mille livres sterling. Le duc de Suffolk ajouta que Sa Majesté au lieu -du titre de sa femme lui décernait le titre de «sa sœur adoptive.» - -La princesse, réfléchissant qu'il valait mieux être répudiée que -décapitée, accepta toutes ces faveurs du roi. Elle lui écrivit pour le -remercier, lui rendit son anneau et manda sans amertume à son frère que -tout s'était fait de bonne intelligence entre elle et Henri. Le roi lui -laissant la faculté de retourner à Clèves, elle préféra Richmond, soit -qu'elle ne voulût pas affliger sa première patrie du spectacle de son -humiliation d'épouse, soit qu'elle crût sa pension viagère plus assurée -en Angleterre qu'en Allemagne. - -Anne avait d'abord été si malheureuse comme femme, qu'elle ne tarda -pas à se féliciter de n'être que sœur. Elle s'établit avec bienséance -dans ce nouvel état. Elle l'ennoblit par son affabilité et par ses -vertus. Elle était aussi instruite que naïve. Son caractère droit et -vrai ne touchait à la diplomatie que par les lenteurs. Comme elle -n'avait de vivacité sur rien, sa vanité souffrit moins de sa déchéance. -Elle aimait à faire des politesses et à en recevoir. Tout le monde -les lui avaient refusées à Greenwich et les lui accorda à Richmond -par imitation du roi. Cette princesse du reste était bien Allemande. -Elle lisait au coin de son feu, l'hiver; dans la belle saison, elle -songeait sous ses arbres séculaires à l'ombre desquels elle s'asseyait -et d'où elle regardait couler la Tamise, un autre Rhin. Elle eut la -philosophie de la répudiation, comme Catherine d'Aragon en avait -conservé jusque dans l'agonie l'indignation opiniâtre et pour ainsi -dire la fureur sacrée. - -Thomas Cromwell ne fut pas moins courageux à sa manière. - -Ce fut le 28 juillet (1540) qu'il monta sur l'échafaud de Tower Hill. -Sa dernière et pathétique lettre à Henri VIII était demeurée sans -réponse. Il avait inutilement imploré la pitié du prince qui néanmoins -fut remué. Près du billot et de la hache, Cromwell dit au peuple: -«J'ai offensé Dieu et le roi. Priez pour Henri VIII et pour le prince -Édouard; priez pour moi, pauvre pécheur. Je ne suis pas un luthérien; -je meurs orthodoxe.» - -Ces derniers mots étaient à l'adresse du roi et signifiaient, dans -le langage du temps: catholique anglican ou schismatique. Après ces -paroles, le vicaire général subit son supplice avec intrépidité. Il -avait proféré tout ce qui devait rejaillir en grâce sur son fils et -émouvoir le roi. Il avait visé juste aux prétentions théologiques et -aux sentiments de Henri. Aussi quelques mois étaient à peine écoulés, -que Gregory Cromwell, l'aîné des enfants du vicaire général, fut fait -baron et pair du royaume. - -L'ancien soldat du connétable de Bourbon avait commencé en aventurier. -Ministre de Henri VIII, il vécut en politique plein d'initiative, de -décision, et de vigueur; il mourut en père. Il sauva l'avenir de son -cher Gregory par l'humilité et les adresses de ses suprêmes discours. - -Sous la pesanteur d'un flibustier, Cromwell avait les sagacités d'un -légiste et les prestesses d'un courtisan. Il avait eu le goût plutôt -que la foi de la Réforme. Il ne la propagea pas par conscience, mais -par entraînement de hardiesse. Il le prouva avant le supplice, sur -l'échafaud où, lui luthérien, préféra son fils à Dieu et se rétracta -pour attirer sur sa race les faveurs du roi. - -Le duc de Norfolk s'empara de toute l'influence de Cromwell sur -Henri. Gardiner l'excitait. Tous deux regrettaient le schisme et se -proposaient de l'user dans une évolution vers le Vatican. Cranmer -et la Réforme se turent. Une ennemie plus dangereuse que Gardiner -et Norfolk les menaçait. Cette ennemie était une jeune fille d'un -aspect plus adolescent encore que son âge. Elle avait dix-huit ans et -n'en paraissait pas plus de quatorze. Son père était Edmond Howard. -Orpheline de bonne heure, elle avait été élevée par sa grand'mère, la -douairière de Norfolk. Elle s'occupait fort peu de théologie et ne -se souciait guère plus du catholicisme que du protestantisme, mais -elle avait promis au duc de Norfolk de faire une rude campagne pour -le pape. Il était digne d'une patricienne de combattre au profit -de la tradition. C'était le sentiment du vieux duc et Catherine le -partageait. Il lui semblait charmant surtout d'être reine, et, tout en -s'amusant, de mener le roi et le royaume. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE IX. - - Cinquième mariage du roi.—Catherine Howard.—Son portrait.—Illusion - de Henri VIII.—Dénonciation de Lassels.—Lettre de Cranmer au - roi.—Procès de la reine.—Son courage, sa mort.—Supplice de - lady Rochefort.—Le catholicisme perd en Catherine Howard sa - meilleure espérance.—Cranmer.—Affection de Henri VIII pour son - primat.—Le roi épouse Catherine Parr, sa sixième femme.—Elle est - calviniste.—Le danger de sa théologie avec Henri.—Comment elle - se sauve.—Jane Grey à Bradgate.—La forêt de Charnwood.—Légende - sur lord Thomas Grey.—Tendresse de la reine pour Jane.—Arrivée de - la princesse à la cour.—Derniers mois de Henri VIII.—Le comte de - Surrey.—Son portrait.—Prison de Norfolk.—Mort du roi et délivrance - du duc.—Henri VIII. - - -Catherine Howard avait ensorcelé Henri VIII. Selon son habitude, il -l'avait épousée un peu trop tôt. Il allait vite en passion. Dès le 8 -août 1540, quelques semaines après son divorce avec Anne de Clèves et -le trépas de Cromwell, le roi déclara son nouveau mariage. Alourdi -d'embonpoint, rongé d'un ulcère à la jambe gauche, il se réveilla tout -à coup de ses défaillances. Catherine l'avait ressuscité. Il ne la -quittait presque pas. Il prodiguait pour elle les fêtes, les galas, les -bals, les voyages. Lui qu'une lèpre dévorait, il s'habillait de damas, -il se coiffait de plumes, il se parait de diamants. Il se faisait beau -à merveille. Car il se croyait aimé non comme roi, mais comme homme, -aimé pour lui-même. Catherine le lui persuadait, elle le flattait, le -caressait, l'enchantait, l'exaltait, le rendait insensé. Elle avait -une expérience précoce et des ardeurs impétueuses. Elle déployait des -ressources et des témérités de courtisane. - -Son caractère avait un tour unique de nonchalance et de pétulance. -Elle semblait endormie et elle éclatait soudain de coquetterie et -de résolution. Aimable, gaie, entreprenante, elle avait parfois des -langueurs redoutables. Elle était un composé de pavots et de salpêtre -dont les infiltrations se succédaient en elle pour assoupir ou pour -illuminer ses heures. Elle avait un instinct de débauche, un esprit -frivole, lorsqu'il n'était pas diabolique, un tempérament d'imagination -autant que de sens et de volupté. Elle était partout un souffle de vie. -Elle électrisait les promenades, la table, la musique, les danses, les -comédies, jusqu'à l'étiquette. Elle était héroïque aux rendez-vous de -galanterie. Elle avait alors une bravoure de champ clos. Elle était -folle de son âme et de son corps. - -Holbein ici, selon sa coutume, achève l'histoire d'un coup de pinceau. -Il a laissé un délicieux portrait de Catherine Howard. - -Elle n'était pas d'une beauté fière comme Catherine d'Aragon, ni d'une -beauté piquante comme Anne Boleyn, ni d'une beauté suave comme Jeanne -Seymour, ni d'une beauté naïve comme Anne de Clèves, mais d'une beauté -mobile, insidieuse, imprudente. Son front est aristocratique, son nez -à la Roxelane est étourdi. Son teint s'allume à la fièvre du plaisir, -ses yeux couleur des lacs lancent des flammes humides. Ses cheveux d'un -blond roux étincellent. Sa bouche est amoureuse et diplomatique: elle -brûle et elle trompe. Elle jure et elle se parjure. Elle promet et elle -ment. Elle appelle les baisers. Elle se moque d'un tyran trop mûr et -elle sourit aux pages, aux lords, aux artistes, les instruments de son -caprice insatiable, les jouets de ses rapides désirs. - -Le roi ne s'apercevait de rien et ne doutait pas de Catherine. Il la -désignait aux comtés qu'il parcourait avec elle. Il la présentait -partout avec effusion. N'était-ce pas la perle de la noblesse et de la -royauté? Henri VIII était convaincu de la tendresse de Catherine. Il -se flattait que pas une des pensées de la reine ne s'égarait hors du -cercle de sa personne et qu'elle était absorbée en lui comme en un -Dieu. Ce despote blanchissant serait ridicule, s'il n'était pas si -tragique. - -Son séjour à York et dans tout le diocèse d'York fut une ovation -perpétuelle. Henri se rendait le témoignage d'avoir atteint l'apogée -de la gloire et du bonheur. Il convenait qu'il était le plus éminent -pontife, le plus sage roi, le mari le plus heureux du monde entier. -C'est du tourbillon de ces chimères qu'il rentra dans son palais -d'Hampton-Court. - -L'effroi s'était emparé des réformateurs et des réformés d'Angleterre. -Aussi implacable que le duc de Norfolk et que l'évêque de Winchester, -Catherine Howard était plus dangereuse. Elle était toute-puissante. -Que ne tenterait-elle pas? Elle avait obtenu la tête de Cromwell. Qui -l'empêcherait de solliciter la ruine du protestantisme? Voilà ce que se -disaient entre eux les novateurs. - -Au plus fort de leur épouvante, un homme obscur demanda une audience -à l'archevêque de Cantorbéry. Cet homme s'appelait Lassels. Il avait -une sœur qui, assurait-il, était restée longtemps au service de la -duchesse douairière de Norfolk et qui savait sur Catherine Howard des -choses à perdre la reine et à sauver le saint Évangile. «Quelles sont -ces choses, dit le primat?—Eh! bien, répondit Lassels, miss Catherine, -n'ayant plus ni père ni mère, recueillie par son aïeule, a fait du -château de ses ancêtres un lupanar. Dès l'âge de quinze ans, elle y a -eu plusieurs amants à la fois et parmi eux Culpepper son cousin, Mannoc -un musicien et Deheram un page. Ce dernier «a couché plus de cent nuits -avec elle.» Qu'on arrête les coupables et qu'on les interroge, ajouta -Lassels. Moi, je me constitue prisonnier pour soutenir ma dénonciation -et pour les confondre.» - -Cranmer était bon et noble. Son premier mouvement fut de se taire. -Mais il était responsable de l'avenir de la Réforme. Il alla trouver -ses amis Audley, le chancelier, et Édouard Seymour, comte d'Hertford, -le beau-frère du roi. Tous deux furent d'avis de tout révéler à Henri -VIII. Cranmer s'étant rallié à leur sentiment, stipula du moins qu'en -préservant la Réforme par cette accusation, ils chercheraient tous à -préserver la reine. Il n'y avait qu'à supposer un contrat antérieur -avec l'un de ses amants pour faire prononcer le divorce, au lieu de la -mort. - -Cette délibération finie et Lassels captif, le primat chargé d'annoncer -au roi la terrible vérité, la raconta dans une lettre. A l'issue de la -messe, il remit lui-même au monarque le pli scellé de son sceau. Le roi -fit voler le cachet, lut, pâlit, hésita quelques secondes et ordonna -l'enquête. Il ne s'emporta pas contre le primat qu'il respectait et -qui avait fait son devoir. Il lui dit seulement qu'il méprisait la -calomnie, et que, s'il ouvrait une procédure, c'était afin de connaître -tous les calomniateurs de sa chère Catherine et de les exterminer. -Deheram, Mannoc, Culpepper furent aussitôt saisis et conduits à la -Tour. Deheram se confessa coupable. Mannoc dévoila plus d'horreurs que -le primat n'en soupçonnait. Culpepper se réfugia dans le silence. Le -roi foudroyé sous l'évidence cria, pleura et sanglota. Il souffrit plus -encore dans son amour-propre que dans son amour. Il relégua la reine -à Sion-House, une ancienne abbaye que Henri avait donnée et reprise -à l'évêque de Londres. La prisonnière nia tout d'abord, mais il fut -prouvé qu'elle s'était livrée comme fille et comme reine à plusieurs. -Elle avait gagné trois de ses femmes et lady Rochefort qui, près de -l'alcôve où elle recevait ses favoris, veillaient sur ses plaisirs. -Lady Rochefort, pendant que le roi était à Lincoln avait introduit dans -la chambre de la reine, à onze heures du soir, le brillant Culpepper -et il ne s'était retiré qu'après quatre heures du matin. Catherine lui -avait fait présent cette nuit-là d'un bonnet de velours brodé de sa -main. - -Il n'en fallait pas tant à Henri VIII et à son Parlement pour -multiplier les supplices. Deheram et Mannoc furent pendus; Culpepper -fut décapité. Les têtes de ces malheureux séchèrent à la pointe des -hallebardes sur le pont de Londres. - -La douairière de Norfolk, sa fille la comtesse de Bridgewater, le lord -William Howard et sa femme furent, soit ruinés par la confiscation de -leurs biens, soit jetés dans les cachots. - -La reine et la vicomtesse de Rochefort furent condamnées au billot. - -Le 10 février (1542), le duc de Suffolk descendait la Tamise de -Sion-House à la Tour. Il avait dans sa barge une femme enveloppée de -longs voiles. C'était la reine d'Angleterre. Elle fut écrouée dans la -sombre prison. - -Elle n'atténua pas ses fautes de jeune fille, mais elle affirma -solennellement qu'elle n'avait point trahi Henri VIII. Ce fut Longland, -évêque de Lincoln qui assista la jeune reine à ses derniers moments (12 -février). Elle se repentit en Jésus-Christ et mourut avec l'héroïsme -des hommes de sa maison. C'était une moins vive intelligence que -sa cousine Anne Boleyn, mais ce fut un étonnant courage. Elle fut -très-brave devant le bourreau et regarda sans frisson la hache d'acier -qui allait teindre de son sang le gazon de la Tour. - -Lady Rochefort, maudite et méprisée de tous, fléchissant sous le -remords de ses jours et de ses nuits, s'écria: «Je vais enfin expier -le crime d'avoir poussé injustement à cette place où je suis mon mari -et Anne Boleyn, le frère et la sœur innocents.» - -Catherine Howard ne se reprochait qu'un vice, et lady Rochefort se -reprochait un forfait atroce: voilà pourquoi son repentir fut mille -fois plus poignant que celui de la reine. - -Le trépas de la cinquième femme de Henri VIII raffermit l'hérésie. -Gardiner fit le mort. Le duc de Norfolk, en courtisan, se détourna de -Catherine Howard, la fille de son frère, comme il s'était détourné -d'Anne Boleyn, la fille de sa sœur. De parent il ne connaissait plus -que le roi. Ce dévouement aussi faux qu'abject fut son bouclier. - -Cranmer respira. Il regrettait seulement de n'avoir pas réussi à -substituer le divorce au billot. Il voulut obstinément sans la pouvoir, -la réduction de la peine. Le Tudor fut implacable. - -L'archevêque de Cantorbéry était le prélat que Henri chérissait et -honorait le plus. Le roi le défendait au besoin. - -Un jour, il força un membre des communes qui avait insulté le primat en -pleine assemblée, à se rétracter et à faire des excuses à l'archevêque. - -Un autre jour, il feignit d'accueillir une pétition contre Cranmer. -A l'instigation de Gardiner et du duc de Norfolk, des chanoines de -Cantorbéry et des juges de paix du comté de Kent offrirent au roi de -démontrer la complicité du primat dans l'hérésie. Henri ne refusa -pas leur mémoire, ce qui combla de joie Norfolk et Gardiner, mais au -lieu de méditer ce mémoire dans son cabinet, il demanda sa barge. Il -le parcourut en attendant et dépêcha un message au primat afin de -l'avertir de sa visite. Cranmer était à son palais de Lambeth sur -la rive opposée à Whitehall. Il se hâta vers le bord de la Tamise -pour recevoir le roi qui le prit dans sa barge, en l'invitant à une -promenade sur l'eau. Le prélat ne fut pas plutôt assis, que Henri lui -dévoila tout le complot et les auteurs du complot au nombre desquels -il rangeait Gardiner et Norfolk. «Voilà, dit le roi, vos accusateurs, -faites-en des accusés. Je ratifierai leurs juges lorsque vous les aurez -choisis. Leur châtiment sera certain et je ne m'y opposerai pas.» -Cranmer s'efforça de calmer le roi et de lui persuader que son secret -désir était de ne pas se venger. - -Un autre jour encore, Gardiner et Norfolk étant revenus à la charge, -entraînèrent Wriothesley, lord chancelier par la mort d'Audley, le -comte de Surrey, et Bonner, évêque de Londres. Tous insinuèrent au roi -d'envoyer Cranmer à la Tour. Ils affirmèrent que non-seulement il était -hérétique, mais qu'il n'y avait pas dans toute l'île un plus ardent -fauteur d'hérésie. Henri VIII consentit à ce que les lords de son -conseil fissent une citation à l'archevêque, se réservant, lui, de le -remettre à la garde de Kingston, s'il y avait réellement culpabilité. -Pendant que Gardiner dressait ses batteries contre son rival, le roi -manda Cranmer de Lambeth à Whitehall. Il lui révéla tout et lui dit: -«Comment repousserez-vous leur réquisitoire.—Sire, par la vérité.—Elle -ne suffit pas. Ils auront de faux témoins. Vous avez la candeur -d'un enfant et je sens bien que mon intervention sera nécessaire. -Présentez-vous, demandez à être confronté avec vos dénonciateurs. On -ne vous exaucera pas: Déclarez alors que vous en appelez à moi. Si -cet appel est rejeté, montrez mon anneau que voici.» Henri daignant -passer cet anneau redoutable au doigt du primat, Cranmer se rendit à -la sommation des lords. Ils le laissèrent à dessein dans l'antichambre -comme un criminel parmi les valets. Admis enfin devant ses collègues, -ils essayèrent de l'intimider et de l'écraser sous une horreur factice. -Ils repoussèrent toutes ses supplications, la confrontation avec les -dénonciateurs et l'appel au roi. Ils se disposaient à le diriger sur -la Tour d'où un seul prisonnier sortit de tous ceux qui entrèrent -dans cette forteresse durant le règne de Henri VIII. Soudain Cranmer -étendit le bras et l'anneau royal étincela aux yeux des lords. Ils -levèrent aussitôt la séance et se rendirent avec le primat dans le -cabinet du monarque. Henri ne leur ménagea pas les objurgations. «Ce -n'est pas facilement que vous m'ôterez mon plus honnête serviteur, -s'écria-t-il en désignant l'archevêque. Nul d'entre vous ne saurait -lui être comparé. S'il condescend à vos avances, à vos excuses, ne -tardez pas.» Tous s'empressèrent autour du primat qui leur tendit -successivement la main. Le duc de Norfolk ayant dit au roi que les -lords du conseil et lui-même ne voulaient que donner à l'archevêque -l'occasion d'une justification éclatante: «C'est bien, reprit le roi; -si vous traitez ainsi vos amis, je ne souhaite pas d'en être.» - -Cranmer ne négligea pas de fixer les bonnes dispositions de Henri en se -fortifiant auprès de lui par une sixième femme qu'il lui fit épouser au -mois de juillet 1543. - -Cette femme était Catherine Parr, fille du chevalier Thomas Parr, -veuve de lord Latimer. Elle avait beaucoup de réserve et ne manquait -cependant pas d'élan. Elle était sacramentaire dans le cœur. Elle -avait des affinités d'opinions avec Anne Ascew qui avait quitté Kyme -son mari pour prêcher dans les carrefours et dans les salons. Anne -fut un des plus séduisants apôtres de l'hérésie. Elle avait emporté -dans son courant la belle duchesse de Suffolk, mère de Jane Grey et la -reine Catherine Parr. Cette généreuse Anne Ascew, ne compromit pas ces -grandes dames et ne livra pas leurs noms aux captieux interrogatoires -de Wriothesley. Elle souffrit la torture et le supplice du feu plutôt -que de se démentir. Ce qui est admirable, c'est qu'elle n'entraîna -personne dans le martyre. Elle se contenta de le subir avec une -constance surhumaine. - -Catherine Parr sauvée par le silence d'Anne Ascew, était une -providence pour Henri VIII. Elle le soignait. Elle pansait elle-même -l'ulcère qu'il avait à la jambe gauche. Elle le servait à table où -il mangeait plus qu'aucun de ses courtisans, et, comme son régime de -glouton l'avait fort appesanti, la reine suivait le fauteuil roulant -qui transportait le roi des appartements aux jardins du palais. -Partout Catherine l'entretenait de sa douce voix et l'amusait par des -discussions théologiques où elle excellait. - -Le rôle était périlleux. Catherine se laissait aller de temps en temps -aux nouveautés et ne le cachait pas assez. - -Une après-dînée, lord Gardiner engagea l'escarmouche avec la reine. -Henri s'en mêla. Catherine répondit d'abord à l'évêque de Westminster, -puis elle résista même au roi et se retira. Le Tudor resta quelques -minutes taciturne. S'adressant ensuite à Gardiner: - -«Je suis, dit-il, inquiet de la conscience de ma femme. - -—Et moi autant que vous, sire, reprit l'évêque de Winchester. La reine -est sur la limite de l'hérésie.» - -A ce moment, Wriothesley s'étant glissé dans le cabinet du roi, fut mis -au courant de tout et interrogé par le prince. Le chancelier appuya -l'évêque, ajoutant que la reine était un centre d'opposition religieuse -et peut-être politique. - -«Que faire donc? dit le roi. - -—L'enfermer quelques semaines sous la garde de Kingston, répliqua -Wriothesley. Elle aura peur et sera plus sage.» - -Henri VIII, qui avait de l'humeur, commanda au chancelier d'écrire le -warrant d'emprisonnement et le signa. - -Wriothesley, en retournant chez lui, lâcha par inattention ce warrant -qui tomba dans un corridor du palais. Le papier fut ramassé et porté à -la reine. Elle le lut et fut prise d'une subite attaque de nerfs. Elle -se calma peu à peu et résolut de conjurer par son adresse le danger où -elle était. - -Le soir, elle vint comme à son ordinaire chez le roi. Tandis qu'elle -versait de l'huile sur la jambe gauche et qu'elle l'entourait de -linges, Henri, soulagé par ce pansement, essaya de recommencer la -discussion. Catherine s'en défendit, se déclarant assez éclairée par -l'argumentation du prince. - -«L'homme, dit-elle, est fait à l'image de Dieu et la femme à l'image -de l'homme. C'est à elle à s'incliner devant son mari. Moi surtout, -continua-t-elle avec une insinuation affectueuse, je dois une -soumission particulière aux inspirations de Votre Majesté. N'êtes-vous -pas le plus grand roi et le plus grand théologien du monde? Vous avez -vaincu François Ier sans doute, mais n'avez-vous pas aussi vaincu -Luther et le pape? Qui oserait soutenir avec vous une lutte sérieuse? - -—Vous, docteur Cath, répondit le roi fort apaisé. - -—Non, non, dit Catherine, ni moi, ni personne. Si je discute avec -Votre Majesté, c'est pour animer la conversation qui languirait sans -cet artifice, c'est pour vous distraire de vos douleurs, c'est pour -provoquer votre logique digne de saint Thomas et pour entendre des -principes qui m'enseignent et qui m'édifient. Ah! sire, je sens tout -mon bonheur et je remercie Dieu que mon devoir soit précisément de -croire celui que j'aime et que j'admire le plus. - -—Est-ce cela, mon cher cœur, s'écria le roi attendri, nous voilà bien -reconciliés.» Et attirant la reine il l'embrassa. - -Le lendemain, le roi était dans ses jardins avec Catherine, lorsque -Wriothesley arriva pour arrêter la reine et la mener à la Tour. Il -avait laissé à la porte une petite troupe armée. Henri se souvint du -warrant, et lançant son fauteuil à roulettes au-devant du chancelier: -«Que veux-tu? imbécile, triple niais, indigne coquin. Va-t'en, va-t'en, -ou c'est toi que je logerai à la Tour.» Wriothesley disparut aussitôt, -et la reine invitant le roi au pardon: «Pauvre Cath, dit Henri, ne me -parle pas de cette figure patibulaire. Ce n'est pas à toi, mon amour, -d'implorer pour ce drôle ma clémence.» - -Catherine Parr fut dès lors beaucoup plus circonspecte. Si -j'approfondis le délicieux portrait que nous avons d'elle, elle n'eut -pas beaucoup de violence à se faire. - -Catherine Parr est vêtue avec modestie. Sa robe est montante. Un -double rang de turquoises descend chastement sur sa poitrine voilée. -Elle arrange sa fraise de dentelle et sa couronne de diamants avec -simplicité. - -Son front est vaste comme la science de la théologie, lumineux comme -la science de la cour et du monde. Ses oreilles écoutent; ses yeux -n'observent pas seulement, ils épient, ils guettent. Sa bouche sourit -aux problèmes, aux difficultés de l'étude et de la vie. Sa physionomie -exprime une finesse enjouée. Elle en avait besoin avec Henri VIII. -Elle n'esquivait la hache du roi qu'en se faisant son disciple. Elle -portait dans les questions religieuses les subtilités d'un docteur, -les précautions d'un diplomate, les grâces et la docilité d'une femme. -Elle charmait le féroce pédantisme du roi, le désarmait et le dominait. -L'esprit de Catherine était toujours présent sur ce formidable champ -de bataille de la Bible où, menacée de mort le matin, le soir elle se -sauvait en badinant. - -Catherine Parr a pour moi un grand attrait. C'est près d'elle que je -retrouve Jane Grey. - -Je m'étais interrompu à dessein et j'ai laissé Jane sur la lisière -de sa forêt de Charnwood. Il me fallait reprendre d'un peu plus haut -le cours des temps, afin de mieux éclairer cette jeune héroïne de -l'érudition et du martyre, dans la tradition de ses ancêtres, dans -l'atmosphère et en quelque sorte dans l'orage d'idées où elle apparut. - -Je vais la ressaisir au point où je l'ai quittée pour ne plus -l'abandonner désormais. - -Depuis le mariage de Catherine Parr avec le roi, Jane Grey, adorée -de la nouvelle reine, résidait plus souvent soit à Whitehall, soit à -Hampton-Court, soit à Greenwich. - -Elle avait perdu son grand-père de Suffolk en 1545. Sa grand'mère, -veuve de Louis XII, était morte quelques années auparavant. Son père -et sa mère, à l'exemple de son aïeul, furent les amis de Cranmer et -penchèrent tous deux vers le protestantisme autant que leurs devoirs de -courtisans le permettaient. - -Jane, elle, qui ne subordonnait pas Dieu au roi, fut plus ferme que ses -proches dans la foi réformée. Elle s'y était initiée de bonne heure à -Bradgate, le lieu de sa naissance, sous les auspices du bon Aylmer, son -précepteur. - -Bradgate était un vaste château carré, construit moitié en pierres -de taille, moitié en briques. Ce château où l'on entrait par un -pont-levis, puis par une porte monumentale, avait quatre ailes dont -les angles étaient flanqués de quatre tours et de seize tourelles. -L'intérieur des appartements n'offrait aucune trace du luxe moderne. -Les châssis des fenêtres ornés de vitres, les tapisseries, les -meubles sculptés, les armes damasquinées d'or et d'argent annonçaient -cependant, non moins que l'étendue des murs, que Bradgate était la -demeure d'un puissant lord (V. une estampe de 1560; Londres, cartons -Fourniols). - -Le parc, de neuf ou dix milles de circonférence, était planté d'arbres -magnifiques. Plusieurs bassins y dormaient entre les joncs. Ces bassins -servaient d'abreuvoirs au gibier, et ils étaient des viviers entretenus -avec soin, de telle sorte que les propriétaires et les hôtes du château -pouvaient se livrer en même temps et dans le même parc, les uns à la -pêche, les autres à la chasse, selon leur goût. - -Ce qui faisait la valeur incomparable de ce parc, c'était sa situation. - -Il touchait à la forêt de Charnwood qui en était comme le prolongement. -Les lords de tous les comtés connaissaient la forêt de Charnwood et -l'hospitalité de Bradgate. Les marquis de Dorset étaient renommés pour -leur courtoisie et pour leur générosité autant que pour leur bravoure. - -Jane Grey qui, on le sait, naquit à Bradgate, y fut élevée aussi. Sa -famille avait des établissements dans le Nord, mais cette famille -s'était entièrement fixée dans le Leicestershire, depuis que le -grand-père de Jane, Thomas Grey, y avait gravé sur le granit gothique -son écusson. - -C'est à Bradgate que Jane passa la meilleure partie de sa vie si courte -et si pleine. Et maintenant que le château est en ruines, que les tours -sont abattues, que les fossés sont taris, que les chenils et les -écuries n'ont plus d'aboiements ni de hennissements, que le palais n'a -plus de voix, dans ces débris silencieux ensevelis parmi les orties et -les lierres, c'est encore Jane que l'on évoque, belle comme aux jours -où du milieu des limbes de l'idiome saxon que Shakspeare ne tarda pas -à illustrer, elle écrivait en latin de Cicéron aux humanistes, lisait -en hébreu le roi-prophète et en grec le grand disciple de Socrate, ce -Platon qui composait de parfums sa philosophie comme les abeilles de -l'Hymète leur miel. - -Là, dès l'enfance, elle entendait du fond de son cœur l'éternelle -harmonie aux notes de laquelle elle accordait ses pensées qui étaient -du génie et ses actions qui étaient de la vertu. La morale n'était -ainsi pour elle qu'une musique divine. - -Des chroniques catholiques se mêlent aux origines de Bradgate et -teignent d'une lueur légendaire cet Éden féodal de Jane Grey. - -L'année même où le château fut terminé, l'aïeul de Jane revenait d'une -grande chasse. Il s'était écarté de ses compagnons et de ses serviteurs -à la poursuite d'un cerf. Le cerf s'était dérobé dans les fourrés, et -lord Thomas Grey se reposait un instant, les jambes pendantes hors -des étriers: immobile, il respirait la fraîcheur humide du soir qui -commençait, bien qu'il ne fut pas encore nuit. Le marquis s'était -arrêté dans un carrefour de la forêt de Charnwood. Huit routes vertes -partaient de ce carrefour et y aboutissaient. Par une de ces routes, la -plus montueuse, il vit accourir un chevalier qu'il ne reconnut pas. Il -l'attendit de pied ferme. A une longueur de lance, le chevalier dit au -marquis: - -«Milord, vous avez sur vos terres la plus belle fille de la -Grande-Bretagne. C'est une de vos vassales. Elle a résisté à bien des -séductions. Les uns disent que c'est par chasteté, les autres que c'est -par amour pour Votre Grâce. Je suis de cette dernière opinion. Quoi -qu'il en soit, je l'ai aperçue cette semaine à la foire de Leicester, -et, que vous l'aimiez ou non, je vous préviens que j'en veux faire ma -maîtresse. - -—Avant cela, s'écria le marquis de Dorset, je t'aurai creusé une fosse -dans ce carrefour. Tu mens par la gorge en attaquant la jeune fille. -Sur mon honneur, elle est aussi sage que belle, et ce n'est pas moi, -c'est un de mes archers qu'elle aime.» - -En achevant ces mots, le marquis s'apprêtait à fondre l'épée au poing -sur le chevalier. - -«Saint-George!» s'écria-t-il en enfonçant ses éperons dans les flancs -de son cheval. - -Mais le bon cheval ne bougea pas et l'épée du marquis ne sortit pas du -fourreau. C'est que par une autre route du carrefour un autre chevalier -s'élançait sur l'étranger et le renversait d'un coup flamboyant. - -Le vaincu ne se releva point. Seulement il se dissipa en cendres, en -soufre et en fumée. - -«Par le ciel! qui êtes-vous donc? demanda le marquis de Dorset. - -—Je suis saint George, le patron de l'Angleterre et le protecteur de -ta maison, reprit le chevalier inconnu. Mon fils, je suis venu à ton -invocation. Cet homme que j'ai terrassé n'était pas un homme, c'était -Satan lui-même. Il te tentait. Il cherchait à exciter ta passion pour -une de tes vassales que tu cherchais à corrompre. Elle est si honnête -qu'elle mérite au contraire tous tes bienfaits.» Et le saint disparut. - -Le marquis de Dorset fit un signe de croix et rentra tout rêveur au -château. Il ne ferma pas l'œil, et sa nuit ne fut qu'une insomnie. - -Il sauta de son lit dès l'aube et il s'en alla chez son vassal. Il -appela doucement la fille du fermier et ne lui parla pas d'amour -comme il avait fait plusieurs fois à mauvaise intention. Il s'informa -auprès d'elle et sérieusement de celui qu'elle préférait pour mari, -ce qu'elle avoua en rougissant. Le marquis de Dorset aplanit toutes -les difficultés en dotant la vierge de Bradgate, et la noce se fit -gaiement dans le mois. - -Jane Grey n'implorait plus saint George ni les autres saints: elle -n'implorait que Dieu. Elle n'en aimait pas moins la forêt de Charnwood. - -Qu'elle était grandiose cette forêt des rois d'Angleterre avant et -après la conquête; cette forêt où Richard Cœur de Lion avait abattu le -sanglier, où Henri VIII avait tué le daim! La petite Jane y pénétrait -par les allées de son parc. Elle prêtait l'oreille aux cors lointains. -Elle s'asseyait sur les mousses avec Aylmer et ils causaient soit d'un -théologien, soit d'un philosophe, soit d'un fabuliste, sous l'obscurité -mystérieuse des chênes. A l'âge de neuf ans, Jane étonnait Aylmer et -tous ses maîtres. Elle ne croyait pas, à l'exemple des vassaux de son -père, que le cardinal Wolsey sortît chaque nuit de son sépulcre de -l'abbaye de Leicester pour se promener sur sa mule parmi les bois de -Charnwood, mais dans son goût de paganisme classique, elle s'inspirait -des contes mythologiques de la Renaissance et sa forêt lui paraissait -pleine d'oracles. Le plus grand souffle qui l'animât cependant était -le souffle chrétien et ce souffle portait la jeune fille vers tous les -horizons de l'infini. Elle avait des élans de tendresse religieuse, -et elle embrassait Dieu par mille entrelacements inextricables comme -la vigne embrasse un arbre séculaire. Ainsi la forêt de Charnwood, -cette forêt des Plantagenets et des Tudors, aussi primitive et aussi -imposante qu'une forêt des Mérovingiens, ainsi la forêt de Charnwood -qui était un monde de vénerie pour les marquis de Dorset, fut pour Jane -Grey un monde de poésie et de prière. Peut-être la princesse, attentive -selon les années et les événements, aux langues, à l'histoire, à la -réforme, aux récits tragiques, entrevit-elle par surcroît dans ses -retraites du comté de Leicester l'amour chaste, si doux aux vierges. -S'il est permis d'interpréter un personnage réel d'après un lieu comme -on le reconstruit d'après un texte, je conjecture que telles durent -être les impressions de Jane Grey à Charnwood. - -Je quitte à regret ce refuge végétal de Bradgate aux délices duquel -s'arrachait Jane Grey, lorsqu'elle se rendait à la cour auprès de -Catherine Parr qui l'amusait à des questions théologiques où s'exerçait -déjà le précoce esprit de la petite fille. - -Accompagnons Jane à Whitehall dans les derniers mois de la vie de -Henri VIII (1546). Elle fut reçue maternellement par la reine dont les -entretiens littéraires et bibliques avec elle égayaient fort le roi. - -Henri VIII (V. ses portraits de cette époque) était alors vêtu, selon -la saison, d'une robe de chambre en soie ouatée ou d'une peau d'ours -blanc. C'est dans ces costumes qu'il traversait les allées de ses -jardins de Whitehall, assis sur son fauteuil à roulettes, Cranmer, -Gardiner, Longland, ou un autre évêque à sa gauche, Catherine Parr à sa -droite, en avant ou en arrière ses deux grands lévriers, la princesse -Marie, âgée de trente ans, la princesse Élisabeth, de quatorze ans, le -prince Édouard, âgé de dix ans comme Jane Grey, et lui donnant presque -toujours le bras (V. deux estampes de 1548; cartons Fourniols). - -Ces derniers mois de sa vie (1546-1547), Henri fut anxieusement agité -entre les deux factions de son règne: les papistes et les hérétiques, -les uns dirigés par Gardiner, les autres par Cranmer. - -Gardiner avait au-dessus et autour de lui le duc de Norfolk, le comte -de Surrey, et tous les clients des Howard. - -Cranmer était fortifié des Seymour et de John Dudley, vicomte de Lisle. -La reine Catherine Parr et les Dorset se ralliaient à ce grand parti. - -Le roi qui n'était plus préoccupé que de la passion de transmettre la -couronne à Édouard, inclinait vers les Seymour, les oncles du jeune -prince, et se méfiait des Howard parents des Tudors et assez puissants, -assez riches, assez déterminés pour usurper le trône d'Angleterre. - -Sous le prétexte que le comte de Surrey, fils du duc de Norfolk, -désirait épouser la princesse Marie et qu'il avait écartelé son -écusson des armes d'Édouard le Confesseur, il fut condamné à mort -comme coupable d'avoir aspiré au sceptre (19 janvier 1547). Six jours -après il fut décapité. C'était un brave lord et un poëte éminent. Ses -ballades où il célébrait la fée Géraldine couchée parmi les fleurs, ses -sonnets où il chantait l'amour et l'héroïsme étaient fort à la mode -dans toute l'aristocratie. - -Le vieux Norfolk, qui avait été incarcéré comme complice de son fils, -apprit dans la Tour que ce fils venait d'être immolé à quelques pas de -lui, à Tower-Hill. - -Surrey avait été calomnié par sa sœur, la duchesse de Richmond, veuve -du fils naturel de Henri VIII. Cette cruelle sœur fut une fille -impitoyable. Elle qui avait accusé son frère, elle accusa son père. -Ce père infortuné qui pleurait son fils, Surrey, fut accablé sous les -imputations accumulées par sa fille dénaturée, par sa femme la duchesse -de Norfolk et par sa maîtresse Élisabeth Holland. - -Le vainqueur de Flodden, au déclin, fut presque éclaboussé par le sang -de Surrey, et il éprouva trois trahisons inouïes dans l'espace intime -mesuré par l'étreinte de ses bras autour de sa poitrine indignée. - -Il ne reposait plus son âme et ses yeux, après de telles catastrophes, -que sur un portrait de son fils, de son cher Surrey, le seul de tous -les siens qui lui eût été fidèle. - -Ce portrait, dont la gravure a répandu les estampes, est aussi noble -que simple. Vêtements sans rubans, toque sans plumes, manteau sans -diamants et collet sans pierreries, tout annonce une recherche exquise -de modestie et le mépris du luxe. Ce front est très-vaste, ces tempes -battent des notes inspirées, elles scandent une prosodie intérieure -de poésie et de gloire. Ces regards étincellent. Cette bouche a -l'éloquence de la tendresse, de la politique et de la guerre; elle a -prouvé l'innocence de Surrey et de Norfolk; maintenant le dédain la -ferme. Le nez aquilin, les joues délicates, les cheveux fins décèlent -une distinction personnelle et traditionnelle qui n'a pas besoin d'art -pour se faire accepter. Aussi la physionomie est-elle tranquille dans -la grandeur. - -Des angoisses de sa prison, où il se repaissait du portrait et du -souvenir de son fils, le duc de Norfolk attendait l'échafaud. Sa tête -devait tomber le vendredi 28 janvier 1547 sous la même hache et par le -même bourreau qui avaient tranché la tête de Surrey. Tout était prêt -à neuf heures du matin. Le duc s'était recommandé au Christ dans un -épanchement suprême, tout résigné à quitter le monde impie de sa fille, -de sa femme et de sa maîtresse, pour le monde pur de son fils martyr. -Une rumeur sourde, puis un ordre secret suspendirent le supplice auquel -Henri agonisant avait apposé sa griffe. - -Le roi n'était plus. Il avait expiré à deux heures du matin, le jour -fixé pour l'exécution du duc que cet événement sauvait. - -Ce fut sir Antony Denny qui eut le courage d'avertir le roi que les -médecins n'avaient plus d'espérance. Henri ne fut pas pusillanime. Il -domina son âme et la posséda, balbutiant comme un remords le nom d'Anne -Boleyn et implorant la miséricorde infinie. Denny lui ayant demandé -lequel de ses évêques il souhaitait: «Cranmer, répondit le roi; mais -pas encore; quand j'aurai un peu dormi.» Il s'assoupit en effet. A son -réveil, il s'informa de Cranmer qui accourait de sa maison de campagne -de Croydon. Le primat ne fut pas plutôt à ce chevet de mourant, que -le roi perdit la parole. Il entendait cependant. Cranmer l'exhorta au -repentir et sollicita de lui un témoignage de persévérance dans la foi -protestante. Le roi fit un effort, étendit le bras et saisit d'une main -crispée la main amie du primat. C'est dans ce mouvement et dans cette -attitude qu'il rendit l'esprit en son palais de Whitehall, entouré de -Catherine Parr, des deux Seymour, du vicomte de Lisle, de quelques -autres seigneurs, d'Anne de Clèves et de ses médecins Butts et Wendy. - -C'est ainsi que passa ce tyran, ce meurtrier et cet avilisseur des -hommes, cet assassin de ses femmes, ce tourmenteur de ses enfants -qu'il déclarait tantôt incestueux, tantôt bâtards, tantôt légitimes, -selon le caprice du moment! Henri VIII fut un Héliogabale théologique; -et néanmoins, pour avoir secoué le joug de Rome et conservé les -parlements, il obtient encore des Anglais une certaine indulgence. -Cranmer, en effet, n'eut qu'à continuer d'entretenir la séve -religieuse, et le peuple qu'à vivifier sa représentation nationale, -cette vieille institution dont les formes étaient intactes. A tout -prendre pourtant et malgré son initiative, ses retranchements d'abus, -ses facultés souvent supérieures, Henri Tudor fut un monstrueux -despote, redoutable par sa haine, plus redoutable par son amour. -Immédiatement après son dernier soupir, il fut bien jugé: car alors -il y eut dans ses châteaux et dans toute l'Angleterre un immense -soulagement, une vaste respiration comme après un fléau de Dieu: une -famine ou une peste. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE X. - - Testament de Henri VIII.—Les deux conseils.—Édouard VI est - proclamé roi.—Le comte de Hertford fait protecteur, puis duc de - Somerset.—Jalousie de son frère Thomas Seymour.—Dudley, vicomte - de Lisle, comte de Warwick.—François Ier attristé de la mort de - Henri VIII.—Prospérité de la Réforme en Angleterre.—Cranmer, - défenseur du schisme est favorable à l'hérésie.—Ambition du - comte de Warwick.—Caractères du duc de Somerset et de Thomas - Seymour.—Leurs portraits.—Leurs dissensions.—Thomas Seymour - aime la princesse Élisabeth.—Il épouse Catherine Parr, veuve - de Henri VIII.—Jane Grey et Élisabeth sous le toit de la reine - douairière.—Amours de Thomas Seymour et d'Élisabeth.—La reine - se sépare de la princesse.—Mort de Catherine Parr.—Thomas - Seymour veut la main d'Élisabeth.—Il désire marier Jane - Grey avec Édouard VI.—Il complote contre Somerset.—Il est - arrêté.—Sa prison.—Sa mort.—Chagrin d'Édouard VI et de Jane - Grey.—Douleur d'Élisabeth.—Vers de Harrington.—Impopularité du - duc de Somerset.—Sa déchéance.—Cranmer et les anabaptistes.—Le - duc de Somerset se relève.—Le comte de Warwick le précipite - de nouveau.—Artifices de Warwick.—Il est créé duc de - Northumberland.—Procès de Somerset.—Son supplice.—Influence fatale - de sa femme.—Le duc de Northumberland remplace les deux Seymour - auprès d'Édouard VI.—Il est plus roi que le roi. - - -Henri VIII avait profité des lâches complaisances de la Chambre des -communes et de la Chambre des lords pour prolonger sa volonté au delà -du sépulcre. - -Son testament régna. Ce testament, qui fut modifié peu à peu, prévalut -dans ses principales dispositions. Il désignait pour les héritiers du -trône: d'abord le prince Édouard; puis, en cas de mort, la princesse -Marie, puis la princesse Élisabeth, puis la branche anglaise de -Suffolk, à l'exclusion des branches écossaises de Stuart et de Lennox. - -Le même testament constituait deux conseils: le premier, de seize -tuteurs du roi, le second soumis à l'autre, et formé de douze membres, -les subordonnés en quelque sorte des régents qui devaient exercer -l'autorité pendant la minorité d'Édouard. - -Voici les noms des seize régents: - -Cranmer, archevêque de Cantorbéry; - -Lord Wriothesley, grand chancelier; - -Lord Saint John, grand maître; - -Le comte de Hertford, grand chambellan, frère de Jeanne Seymour et par -conséquent oncle du jeune roi; - -Lord Russell, chancelier du sceau privé; - -Le vicomte de Lisle, grand amiral; - -Tunstal, évêque de Durham; - -Sir Antony Brown, grand écuyer; - -Sir Édouard Mountague, président des plaids communs; - -M. Bromley, l'un des douze juges du royaume; - -Sir William Paget, secrétaire d'État; - -Sir Antony Denny et sir William Herbert, premiers gentilshommes de la -Chambre; - -Sir Édouard Wotton, trésorier de Calais; - -Le docteur Wotton, doyen de Cantorbéry et d'York. - -Le conseil inférieur dont l'unique prérogative était d'exprimer un -avis, sur l'invitation des régents était ainsi composé: - -Le comte d'Arundel; - -Le comte d'Essex, frère de la reine Catherine Parr; - -Sir Thomas Cheney, trésorier; - -Sir John Gage, contrôleur du palais; - -Sir Anthony Wingfield, vice-chambellan; - -Sir William Petre, secrétaire d'État; - -Sir Thomas Seymour, frère cadet de Jeanne Seymour et oncle du roi au -même degré que le comte de Hertford; - -Sir Richard Southwell; - -Sir Richard Rich; - -Sir Édmond Peckham; - -Sir John Baker; - -Sir Ralph Sadler. - -La signification évidente de ces noms était le progrès du -protestantisme. La Réforme allait marcher de victoire en victoire sous -des chefs tels que Cranmer et le comte de Hertford. Gardiner avait été -biffé par Henri VIII de la liste des régents, les Howard avaient été -foudroyés. Le primat, Catherine Parr et les Seymour étaient maîtres du -champ de bataille. - -La souveraineté reprit vite son aplomb. - -Le 28 janvier 1547, jour de la mort de Henri VIII, le prince Édouard -était avec sa sœur Élisabeth à Hertford, chez son oncle, l'aîné des -Seymour. Ce fut le 31 janvier que lord Wriothesley annonça au Parlement -le trépas de Henri VIII et que le comte de Hertford alla chercher dans -son propre château son neveu Édouard VI. Le comte mena son auguste -pupille à Enfield, où il lui rendit tous les hommages d'un sujet et il -le conduisit ensuite à la Tour de Londres. Édouard VI y fut aussitôt -proclamé roi d'Angleterre, de France et d'Irlande, défenseur de la foi -et chef suprême de l'Église. - -Les partisans de la Réforme ne perdirent pas de temps. Le 1er février, -au sein du conseil, les régents élurent presque à l'unanimité -protecteur du royaume le comte de Hertford. Le chancelier Wriothesley -attaché au culte ancien, l'adversaire astucieux des Seymour, protesta, -mais dans le désert. Les régents confièrent à l'aîné des oncles du roi -le soin de représenter le roi auprès des populations britanniques et -des cabinets étrangers. Seulement le protecteur s'engageait à ne pas -agir sans l'assentiment de la majorité du Conseil. - -Quinze jours après, le comte de Hertford était duc de Somerset, -lord grand trésorier et comte maréchal; sir Thomas Seymour fut fait -baron de Sudley; Essex, frère de Catherine Parr, devint marquis de -Northampton; Lisle, comte de Warwick; Wriothesley comte de Southampton; -Rich, Willoughby et Sheffield furent créés barons. Des manoirs et des -terres qui avaient appartenu aux couvents s'ajoutèrent aux titres et -se distribuèrent à propos. Cranmer, Paget, Herbert et Denny furent -pourvus. Il n'y eut que Sheffield et Willoughby qui refusèrent le bien -des abbayes. - -Sir Thomas Seymour, oncle du roi aussi, était ulcéré de la préférence -accordée à son frère, soit par Henri VIII, soit par les régents. S'il -n'était que le cadet de sa maison, n'était-il pas l'aîné en talents. -Il ne pouvait contenir son mécontentement et l'exhalait partout avec -amertume. - -Dudley, autrefois vicomte de Lisle, maintenant comte de Warwick, -eut alors une initiative trois fois habile. Sous le masque d'un -désintéressement antique, il proposa de céder à sir Thomas Seymour la -charge de grand amiral. Il fut pris au mot et reçut en échange de sa -dignité la place de grand chambellan. Il fut fort loué de sa modestie. -Sa conduite avait tiré tout le monde d'embarras. Son nouveau poste -le rapprochait du roi; et il avait plu à sir Thomas Seymour par sa -déférence, autant qu'au duc de Somerset par son abnégation. - -Le comte de Warwick est tout entier dans ce petit fait. Il plante déjà -ses jalons. - -Soutenu par le primat et par le protestantisme, le duc de Somerset -affermit et agrandit sa situation. Il élimina du conseil Wriothesley. -Il se donna, avec l'approbation du jeune roi, des lettres patentes -scellées du grand sceau qui confirmaient son protectorat et qui lui -attribuaient toute l'autorité de la couronne. Il transforma les deux -conseils du testament en un conseil privé qui ne le contraignit plus. -Le protecteur demandera encore des avis, mais il décidera selon son -bon plaisir. A dater de ces lettres patentes (13 mars 1547), le duc de -Somerset entra dans toute la plénitude du gouvernement. - -François Ier fut très-frappé de la mort de Henri VIII. C'était un -présage. Il se fit raconter les cérémonies funèbres. Henri VIII avait -été déposé dans la chapelle de Whitehall, toute tendue de noir. Douze -lords en grand deuil veillaient près du roi, autour duquel brûlaient -et brillaient quatre-vingts cierges de cire blanche. Le 14 février, -Henri fut conduit à Sion-House, le 15 à Windsor, et le 16, il fut -couché pour l'éternité au milieu du chœur de la chapelle, à côté de -Jeanne Seymour, la seule de ses six femmes qu'il n'eût ni menacée, ni -répudiée, ni décapitée. Le roi de France hochait tristement la tête à -ces détails lugubres et disait du roi d'Angleterre: «Il dort à Windsor -et moi je dormirai bientôt à Saint-Denis.» François Ier ne se trompait -pas. Il ne survécut à Henri VIII que de deux mois. - -C'est ici qu'il importerait d'esquisser les quatre personnages les plus -historiques du nouveau règne. Ces personnages sont: Cranmer, le comte -de Warwick, le duc de Somerset, et son frère le baron de Sudley, lord -grand amiral. - -Cranmer est assez connu. Il est le vrai réformateur de l'Angleterre, -le diplomate obstiné du schisme, toujours en évolution lente vers -l'hérésie. - -Le comte de Warwick, naguère vicomte de Lisle, était fils de ce Dudley -d'abord jurisconsulte éminent, puis ministre exacteur de Henri VII. Ce -ministre avait accru sa fortune et celle du fisc en pillant la fortune -publique. - -Henri VII avait encouragé les dilapidations de Dudley: Henri VIII ne -l'ignorait pas. Il livra donc moins à la justice qu'à la popularité le -ministre de son père. Cette tête, jetée à la foule pour lui plaire, -regardait sans doute au dedans Henri VIII et lui communiquait par -l'éclair des yeux un remords: car le roi arracha le jeune Dudley -à l'obscurité, et c'est par des grâces redoublées qu'il parvint à -désarmer le spectre opiniâtre. - -John Dudley fit ses débuts à la cour en 1523. Il s'attacha -successivement à Wolsey et à Cromwell; il les abandonna au moment -précis où ils furent malheureux. Vicomte de Lisle en 1541, gouverneur -de Boulogne en 1543, grand amiral en 1545, tout lui fut aplani par -Henri VIII, qui le fit, en 1547, l'un de ses exécuteurs testamentaires, -l'un des régents du royaume. - -Le vicomte de Lisle, nommé par le grand conseil de ses collègues comte -de Warwick, n'était, sous le manteau d'un lord, qu'un bandit féroce. -C'était un débauché, un conspirateur et un fripon noyé de vices, -impatient de réaliser son ambition effrénée, même par le crime. Il -n'y avait pour lui ni amitié, ni famille, ni religion. C'étaient des -sentiments dont il jouait afin d'ensorceler ses dupes et ses victimes. -Il se servait de Dieu, du diable et des hommes pour tout usurper autour -de lui. «Sire, disait-il à Édouard VI, votre père a tué le mien. Il a -cru bien faire. Moi je ne voudrais pas mourir par vous, mais pour vous. -Éprouvez mon zèle. Quand tous les vôtres se réuniraient contre vous, -seul je vous demeurerai. Comptez sur Warwick.» Ces paroles, souvent -répétées à l'oreille du petit roi, l'avaient persuadé et charmé. Jane -Grey, l'amie et la confidente d'Édouard, ne doutait pas non plus de la -fidélité chevaleresque du grand chambellan. - -Le comte de Warwick ne songeait qu'à précipiter les Seymour. Il épiait -les occasions d'aider le destin. - -Édouard Seymour, vicomte de Beauchamp, comte de Hertford, duc de -Somerset, lord protecteur, et Thomas Seymour, baron de Sudley, grand -amiral d'Angleterre, n'étaient pas d'une très-haute naissance, ils -n'étaient que de bons gentilshommes; mais ce qui les entourait d'une -auréole, c'est qu'ils étaient les frères survivants de la reine Jeanne -Seymour et les oncles du jeune roi. - -Le duc de Somerset, l'aîné des deux, avait été investi d'un pouvoir -presque absolu. Il exerçait une sorte de dictature. Il était -naturellement doux; ses portraits le dévoilent. Rien de plus noble -que son aspect. Les ordres dont il est décoré, sa barbe majestueuse, -sa pelisse bordée de fourrure, sa toque de velours ornée de plumes -indiquent un personnage officiel. Il a une intelligence droite et un -caractère faible. Son front placide, ses joues immobiles, son teint -pâle, ses yeux ternes, sa bouche muette n'annoncent aucune énergie. Ce -qui se dégage de cette physionomie, c'est une mélancolie incurable, -la mélancolie de l'impuissance. Le duc de Somerset n'avait que de la -vanité, une vanité de parvenu. Sa femme, elle, avait de l'orgueil et le -plus intense de tous les orgueils, un orgueil anglo-saxon, l'orgueil -d'une Woodstock. Le duc sera l'instrument aveugle de cet orgueil. -Lui, le lord débonnaire qui répugne à voir périr un insecte, il sera -entraîné par sa femme, d'excitation en excitation, sur une pente -tragique. - -Son frère, Thomas Seymour, est un turbulent esprit. Il en veut à la -fortune. Sa première rage contre le sort, c'est d'être un cadet. -Toutes les conséquences de ce hasard, il les déduit, les aigrit et les -envenime. Il rugit de ne pouvoir être l'aîné de sa maison, et un feu de -jalousie contre le duc de Somerset le consume. Thomas Seymour est beau, -brave, téméraire. Ses cheveux sont une crinière parfumée; sa figure est -armée de séductions infinies; sa bouche sourit à l'amour et au danger; -ses regards fascinent; son front commande; son charme captive les -hommes et subjugue les femmes. S'il ne succombe pas en chemin, dans le -labyrinthe de ses intrigues et de ses séditions, il ira loin. - -A l'avénement d'Édouard VI, Thomas Seymour eut l'idée d'épouser la -princesse Élisabeth. Il s'en fit aimer. Il ne rencontra qu'un obstacle, -mais invincible. Il ne put conquérir l'approbation du conseil de -régence, sans laquelle, d'après le testament de Henri VIII, le mariage -dépouillait ses filles de tout droit au sceptre. - -Thomas Seymour, qui souhaitait contre son frère un grand établissement, -renonça soudain à la princesse et emporta d'assaut le cœur de la reine -douairière. Il l'amena par la passion à des noces si promptes, que, -si elles eussent produit immédiatement leur fruit, on n'eût pas su -discerner quel eût été le père, du roi mort ou du grand amiral vivant. -Quoi qu'il en soit, ces noces improvisées restèrent cachées d'abord. -Les assiduités de Thomas Seymour s'expliquaient par la bienveillance -qu'il avait toujours inspirée à la reine. - -Devenue veuve de Henri Tudor en 1547, Catherine Parr était une -douairière fort désirable. Elle était charmante de corps et d'esprit. -Elle s'était retirée avec la princesse Élisabeth et Jane Grey, soit à -Chelsea, soit à Hauworth. Ces deux résidences, près de Londres, étaient -les résidences préférées de la reine, et elles faisaient partie de son -douaire. - -Elle était très-bonne pour Élisabeth, qui avait alors plus de quatorze -ans et très-tendre pour Jane Grey, qui entrait dans sa onzième année. - -La marquise de Dorset avait confié Jane à la reine comme à une seconde -affection maternelle. Chose singulière! entre Catherine Parr, cette -femme supérieure rompue à la cour, et Jane Grey, cette noble enfant -qui ignorait tout de la vie, sinon l'étude, il y avait un lien presque -impossible et cependant réel. Ce lien était la théologie. - -Le naïf enthousiasme de Jane, qui sortait de son parc de Bradgate et -de sa forêt de Charnwood avec des yeux aussi sauvages et aussi purs -que ceux des biches, sa beauté, son ardeur de comprendre et d'aimer -intéressaient la reine douairière. Elle éveillait en souriant dans -l'intelligence ingénue et sublime de sa petite-nièce la curiosité de -l'infini. Elle répondait aux questions inépuisables de Jane avec autant -de certitude et plus d'agrément que M. Aylmer. - -Jane avait perdu la forêt de Charnwood, mais elle avait trouvé les -bords de la Tamise. - -Quelquefois la reine allait à cheval avec Jane seule et deux ou trois -serviteurs, de chaumière en chaumière, sous un ciel gris, au milieu de -cette vapeur légère qui voile le paysage en Angleterre. Jane sentait -et pensait tout haut. Elle passait de la nature à la science enfantine -qu'elle avait déjà, et demandait à Catherine Parr tantôt le nom des -plantes, tantôt le sens des livres, tantôt le mot des mystères, -s'accoutumant dans l'intimité de la reine à tous les mouvements de -l'âme, à toutes les évolutions de la dialectique. La veuve de Henri -Tudor, étonnée des énergies et des grâces de cette jeune imagination, -lui facilitait toutes les hardiesses. Elle ne la retenait que rarement. -Car Jane, qui recherchait les nouveautés, ne s'appliquait pas moins aux -traditions et la règle lui plaisait autant que la liberté. - -Les princesses s'arrêtaient aux cottages. Elles distribuaient aux -pauvres l'aumône, aux riches les courtoisies, à tous des Bibles dont -les serviteurs de la reine avaient une provision (Voy. une estampe -de M. Fourniols). Elles revenaient ensuite soit à Chelsea, soit à -Hauworth, Catherine plus contente qu'à Windsor, Jane qu'à Bradgate. - -En dehors de ces jours réservés, la reine faisait ses promenades avec -Jane et lady Élisabeth. Elles côtoyaient les rives de la Tamise. -Montées toutes trois sur des haquenées d'un grand prix, elles étaient -entourées d'un cortége d'amis dont le plus illustre était lord Thomas -Seymour de Sudley, qui, indépendamment de son château baronnial, -possédait des manoirs et des terres dans dix-huit comtés différents. -Oncle du roi, frère du duc de Somerset, il était en outre le mari -clandestin de la reine douairière. Il semblait fort épris de Catherine -Parr et il ne l'était que de la princesse Élisabeth. - -La reine excellait à détourner les conversations d'amour par des -conversations théologiques dont Jane se mêlait, au vif plaisir de -Catherine. Ces conversations à l'air libre, le long de la rivière, sur -des sentiers sablés, à travers les prairies ombragées d'ormes et de -cèdres, enivraient Jane de bonheur. Sa santé se fortifiait, sa beauté -s'épanouissait. Au lieu de sa forêt agreste, rude et négligée, elle -avait des horizons de parcs successifs qui paraissaient un seul parc. -Les troupeaux erraient çà et là dans l'herbe. Les arbres dessinaient -leurs ombres sur la pelouse immense et jetaient irrégulièrement leur -verdure variée entre le ciel et la terre. Tout cela souriait à Jane par -le contraste des bords de la Tamise avec les perspectives forestières -de Bradgate et de Charnwood. L'étiquette, son ennemie, était moindre -aussi chez sa tante Catherine que chez son père le marquis de Dorset, -et elle révérait chez la reine douairière l'érudition profonde, -l'infatigable indulgence d'Aylmer, son professeur et son directeur. - -Jane Grey chérissait Catherine Parr et ne lui donna que des joies. Il -n'en fut pas de même de la princesse Élisabeth. - -Elle était très-attachée à Thomas Seymour. Quand le mariage du grand -amiral et de la reine douairière eut été déclaré, la position devint -délicate pour Élisabeth. Elle demeurait sous le toit de Catherine Parr -et de Seymour. Lui ne se contenait pas. La princesse se défendait, -mais elle souffrait de résister. - -Les témoignages de mistress Ashley, sa gouvernante, et de Parry, son -trésorier, ne sauraient être récusés. - -Selon mistress Ashley, lord Seymour, le matin, «en robe de chambre et -les jambes nues,» pénétrait dans l'appartement d'Élisabeth. Lorsqu'elle -était au lit, «il ouvrait les rideaux. La princesse s'enfonçait du côté -du mur pour n'être pas atteinte.» Lorsqu'elle était levée, «l'amiral -s'informant de sa santé la frappait doucement et familièrement sur les -épaules....» - -Parry répéta les aveux de mistress Ashley. «Elle m'a appris, dit-il, -que l'amiral aimait beaucoup trop lady Élisabeth, que la reine était -jalouse d'elle et de lui, et que, soupçonnant les fréquentes visites -de l'amiral, elle était entrée subitement quand ils étaient seuls au -moment où la princesse était dans les bras de lord Seymour.» - -Il y eut alors une scène très-orageuse entre la reine et lady -Élisabeth. Des paroles irréparables furent échangées entre elles: après -quoi, une séparation définitive fut résolue et accomplie. Le bruit -courut qu'Élisabeth était enceinte de l'amiral et même qu'elle en avait -eu un enfant. - -Ce qui ajoute une authenticité aux récits de mistress Ashley et -de Parry devant le conseil privé, c'est l'affection inaltérable -qu'Élisabeth, princesse et reine, conserva, malgré leurs dépositions, -à ces deux serviteurs. Par delà ces récits, il y avait probablement un -arrière-secret qu'ils ne violèrent pas. - -Quel était ce secret? Peut-être quelque chose de plus que ce qui fut -révélé; peut-être le dessein formé contre toute espérance d'un mariage -entre l'amiral et Élisabeth. Il existait bien deux empêchements -insurmontables: l'opposition certaine du protecteur et la vie de la -reine douairière, femme de Thomas Seymour. Mais les amants s'acharnent -à l'impossible. - -Le plus radical de ces empêchements cessa, du reste, inopinément par -une catastrophe. La reine mourut en couches, le 30 septembre 1548. Ce -trépas fut si opportun aux projets de l'amiral, qu'on répandit partout -qu'il avait empoisonné Catherine. C'était une atroce calomnie. L'amiral -était un séducteur et un aventurier de cour. Il n'avait rien d'un -meurtrier. - -La reine morte, Jane Grey retourna chez ses parents au château de -Bradgate. Elle était désolée. Élisabeth n'éprouvait pas le même -sentiment dans sa résidence de Hatfield où elle reçut la funèbre -nouvelle, et Thomas Seymour aspira plus que jamais à la main de la -princesse dont il eut le premier et le plus ardent amour. - -Il organisa un plan pour se soustraire à la nécessité d'une approbation -soit du conseil, soit du protecteur. Il n'y avait plus que cet -empêchement qui subsistât. - -Thomas Seymour avait commencé la guerre au duc de Somerset par son -mariage avec la reine douairière. Ce mariage rendu public, sous la -sauvegarde d'une lettre d'Édouard VI, avait excité une fureur chez la -duchesse de Somerset et chez le duc une colère de reflet. La duchesse, -la femme du lord protecteur, fut obligée de céder le pas à la femme du -grand amiral, ce cadet présomptueux qui avait eu la jactance de s'unir -à une reine. De là des passions d'Atrides! - -La duchesse de Somerset saignait d'être moins que sa belle-sœur -et Thomas Seymour frémissait, écumait de ce que son frère le lord -protecteur était plus que lui. - -Pendant la campagne d'Écosse, où Somerset avait pour lieutenant le -comte de Warwick, et où il voulait enlever la petite Marie Stuart pour -Édouard VI, Thomas Seymour ne fut pas oisif. Tandis que le duc, aidé de -Warwick, gagnait la bataille de Pinkey, l'amiral captivait le jeune roi -son neveu. Il lui persuadait que c'était assez pour Somerset d'être -le protecteur du royaume, et que c'était à lui, Thomas Seymour, d'être -le gouverneur du roi. L'amiral était le plus aimable des oncles, et -sa proposition ravit Édouard. Il lui écrivit une lettre favorable, -et Thomas Seymour était près de s'en appuyer au Parlement, lorsque -Somerset le manda devant le conseil privé. L'amiral fut très-hautain de -langage et d'accent, mais il recula. Menacé de la Tour et du billot, il -se réconcilia cette fois avec son frère et reçut un accroissement de -dix mille livres sterling de rente à ses revenus. - -Il reprit ses complots après la mort de sa femme. Son intention était -de supplanter le lord protecteur et d'épouser la princesse Élisabeth. - -En même temps qu'il entretenait une liaison avec la fille d'Anne -Boleyn, il redemandait Jane Grey qui pleurait à Bradgate la reine -douairière. Catherine Parr ne fut profondément regrettée que de cette -vierge de son adoption et de toutes ses complaisances. Elle seule porta -son deuil dans le cœur. L'amiral, qui demeurait avec sa mère, insista -pour avoir Jane qui serait sous cette surveillance auguste. Le marquis -et la marquise de Dorset hésitant, Seymour avança beaucoup d'argent au -marquis, lequel renvoya la muse adolescente de Charnwood dans la maison -de l'amiral. - -Thomas Seymour avait deux buts en réintégrant chez lui Jane Grey. Il -l'arrachait au lord protecteur qui la désirait pour son fils aîné le -comte de Hertford. Bien plus, l'amiral souhaitait de la marier au jeune -roi qu'il tiendrait alors doublement à discrétion. C'était le destin -de Jane, cette âme sublime et ce beau génie, d'être le jouet de la -faiblesse de ses proches et de l'ambition de leurs amis. - -Ainsi l'amiral, soit par son mariage, soit par sa tendresse pour -Élisabeth, soit par son influence sur lord et sur lady Dorset, allait -dans toutes les directions à la puissance. - -Il redoubla ses trappes. Il prodiguait l'argent au roi, il flattait -ses désirs, il comblait ses fantaisies, il soudoyait des bandits, -il engageait des pirates, il enrôlait la noblesse, il enrégimentait -les députés des communes et les lords dans une croisade contre le -protecteur. - -C'est au milieu de ces intrigues sans doute exagérées par la police du -duc de Somerset, que Thomas Seymour fut arrêté. Il fut enfermé à la -Tour sous la prévention d'une conjuration contre le roi et contre la -forme du gouvernement. - -L'amiral ne se déconcerta point. Il nia les accusations et défia les -accusateurs. Il embarrassa les juges d'instruction, les commissaires, -le conseil privé lui-même qui se transporta un matin à la Tour afin -d'interroger le prisonnier. Thomas Seymour fut véhément, logique, -impérieux et dédaigneux, ne réclamant pour toute grâce que d'être -confronté avec ses dénonciateurs et de se défendre en personne devant -le Parlement. Il fit peur au duc de Somerset et au conseil privé. -Il était dans toute la vigueur de son courage et de son esprit. Sa -trahison, s'il y avait trahison, n'était pas manifeste. Il avait eu le -jeune roi pour complice. Élisabeth serait impliquée dans la procédure. -Le prestige de l'amiral, sa beauté, ses ressources, son éloquence et -son audace pouvaient arracher un acquittement qui serait la déchéance -du lord protecteur. Toutes ces craintes poussèrent le duc de Somerset -et ses partisans à provoquer un bill d'_attainder_, d'après lequel -Thomas Seymour fut jugé sans être entendu. - -Le 17 mars 1549, l'ordre de la décapitation fut signé par les lords du -conseil et par le lord protecteur. Le 20 mars, l'illustre captif marcha -bravement à l'échafaud où il protesta de son innocence avant de poser -sa tête sur le billot. Le bourreau trancha d'un seul coup cette tête de -dandy et de héros, cette tête belle comme la tête d'Antinoüs, martiale -comme celle du jeune Hotspur. - -Jane Grey avait quitté une seconde fois le seuil ravagé de Seymour. -Elle séjournait successivement soit à Bradgate, soit au palais Dorset, -à Londres, chez son père, soit à Hampton-Court, à Greenwich ou à -Windsor, près de son cousin Édouard VI qui pleurait avec elle le grand -amiral dont il n'avait pas osé abolir la sentence à jamais tragique. - -Des larmes bien autrement amères que celles de Jane et d'Édouard -furent celles d'Élisabeth. L'amiral avait été le premier amour de la -princesse. Elle étouffa ses gémissements dans sa solitude de Hatfield. -Elle s'enveloppa de silence et de prudence. Elle s'entoura pieusement -des souvenirs de Seymour. Elle s'attacha de plus en plus à mistress -Ashley et à Parry qui étaient des agents entre elle et l'amiral. Elle -nomma dans la suite à l'un des postes de sa maison Harrington qui -avait été fort dévoué à Thomas Seymour et qui composa sur lui pour la -princesse ces vers jaillis du cœur: - -«Homme rare, doué d'une force supérieure et d'une mâle beauté; fait -pour briller et sur terre et sur mer; d'une amitié constante dans -le bonheur ainsi que dans l'adversité; sage dans la paix, habile et -intrépide dans la guerre. A pied ou à cheval, au milieu des périls -comme au milieu des jeux, il était toujours sans rival; plusieurs -essayèrent de l'égaler, mais vainement. Sujet fidèle de son roi, -serviteur généreux, ami de Dieu et de la vérité, ennemi des fanatiques -de Rome, magnifique chez l'étranger pour l'honneur de son pays, modéré -chez lui, quoique l'abondance y régnât, il nourrissait dans sa noble -maison plus d'infortunés que beaucoup de ceux qui étaient élevés -au-dessus de lui. Tel était l'homme qui, sans s'être rendu coupable, -sans aucune cause légitime, fut condamné à périr et dont le sang fut -versé contre toutes les lois de la nature, de la raison et de la -justice.» - -L'exécution de Thomas Seymour retentit comme un fratricide et le -sentiment universel fut hostile au lord protecteur. Il y eut un cri -sourd dans toutes les poitrines. On disait que Thomas Seymour aimait -son neveu et que, s'il était coupable, ce n'était pas envers le roi, -mais seulement envers le duc de Somerset. - -C'est le comte de Warwick, le plus perversement réfléchi des ambitieux, -qui attisa l'amiral et qui endurcit le protecteur, afin d'immoler l'un, -de déshonorer l'autre et de s'élever sur la ruine de tous les deux. - -Maintenant il n'avait plus que Somerset à renverser. Il y travailla -sans relâche et le protecteur lui aplanit les voies. - -La misère était inouïe. Il y eut des révoltes dans beaucoup de comtés. -Les plus graves furent celles du comté de Devon qu'apaisa lord Russel, -et surtout l'échauffourée du comté de Norfolk où Warwick déploya une -foudroyante habileté. Il dissipa les insurgés, en tua deux mille, -s'empara de Ket, un tanneur, le général des paysans et le châtia du -gibet. - -Ce succès rehaussa les autres succès militaires du comte de Warwick. -Sa gloire s'en accrut: celle de Somerset diminua. Le protecteur foula -toutes les prétentions de la noblesse. Il amnistia les séditieux. -Cette indulgence parut aux uns de la complicité, aux autres de la -pusillanimité: ce pouvait être de la commisération et de la politique. -Quoi qu'il en soit, le comte de Warwick s'était simplifié l'avenir par -la mort de Thomas Seymour. Il n'avait plus qu'un adversaire, le duc de -Somerset, et cet adversaire était odieux. - -Warwick accumula bientôt sur lui des rumeurs sinistres. Ses espions les -semaient et les propageaient dans tous les quartiers de Londres et dans -tous les comtés. Le protecteur, disaient-ils, avait traité avec les -ambassadeurs, distribué des gouvernements et des évêchés sans l'avis du -conseil. Il avait falsifié les monnaies et dilapidé le trésor. Il avait -persécuté l'aristocratie et favorisé les rébellions. Il avait négligé -l'armée, calomnié les lords ses anciens collègues, isolé le roi, soit -du Parlement, soit de la nation, et circonvenu son neveu trop docile -par les serviteurs de la domesticité! - -Il bâtissait dans le Strand un palais trop splendide pour un sujet, -un palais dont les escaliers descendaient jusqu'à la Tamise, dont les -terrasses dominaient le fleuve, dont les galeries ne comptaient que des -chefs-d'œuvre. Il en avait posé les assises sur l'emplacement de trois -palais épiscopaux et d'une église paroissiale et il l'avait construit -avec les matériaux de deux chapelles et d'un cloître. Rien ne lui -coûtait. Il dépensait pour son architecture personnelle mille guinées -par jour. C'était un scandale qu'un tel luxe au sein de la détresse de -tout un peuple. - -Quand l'opinion fut incendiée, le comte de Warwick, qui avait gagné la -majorité des lords du conseil, arma un grand nombre de ses partisans. -Il se rendit avec eux dans l'immense hôtel de l'évêque d'Ély, au centre -du quartier d'Holborn. C'était le 6 octobre 1549. Le duc de Somerset -emmena le roi à Hampton-Court, puis à Windsor. Warwick s'assura du -concours des officiers municipaux, du lord-maire et du gouverneur de -la Tour. Le 9 octobre, tous les conseillers privés, moins deux étaient -autour de Warwick. Le roi était seul à Windsor avec le protecteur, -Cranmer et Paget. - -Alors le primat s'adressant à Édouard et à Somerset, les invita l'un -et l'autre à ne plus résister. Le roi ne demandait pas mieux. Le -protecteur était découragé. Le 10, il se résigna. Le 13, Warwick -et ses collègues étaient à Windsor. Ils firent conduire à la Tour -Somerset, contre lequel ils entassèrent vingt-neuf chefs de criminalité. - -Le protecteur ne montra pas dans ses revers l'audace de son frère le -grand amiral. Il confessa tout ce que lui dictèrent Warwick et ses -ennemis. Il eut recours à la clémence du roi. A ce prix il eut la vie -sauve. Il fut condamné à une amende de deux mille livres sterling de -revenu, à la confiscation de tous ses biens mobiliers et à la déchéance -de toutes ses dignités. - -Le duc de Somerset sortit dégradé de la Tour, le 6 février 1550. - -Le comte de Warwick, maître absolu de l'autorité, toucha profondément -le roi en ne le forçant pas à répandre le sang de son oncle. Édouard -crut que ce calcul de Warwick était de la générosité et il lui en sut -un gré infini. - -Les réformés tremblèrent pour leurs dogmes. Le duc de Somerset avait -été leur providence. Que ferait le comte de Warwick? Ce rusé politique -devinait toutes les pensées. Il avait conquis le roi en n'exigeant pas -le supplice de Somerset; il cimenta sa prépondérance en ménageant les -protestants qui étaient les préférés du jeune monarque théologien. -Le comte de Warwick jouait un jeu double; car d'un autre côté il -n'offensait pas les espérances des catholiques. - -Cranmer continuait son œuvre, une œuvre de douceur et de charité autant -que de foi. - -Dès le nouveau règne, le primat s'était empressé d'assurer par des -pensions le sort des moines sans asile et sans pain. Il avait modifié -les ordonnances cruelles de Henri VIII. Il avait obtenu l'amnistie de -toutes les condamnations religieuses antérieurement prononcées. Il -fit rapporter la loi inquisitoriale des six articles. Il remplaça la -liturgie romaine par la liturgie anglaise. Il publia un catéchisme dans -lequel, tout en constatant les devoirs des citoyens, il n'omettait pas -de rappeler parallèlement les devoirs des gouvernements. Voici son -commentaire sur le deuxième commandement: «Tu ne déroberas pas: quand -les magistrats chargent leurs sujets outre mesure et requièrent d'eux -plus qu'il n'est besoin pour le payement des obligations publiques, -cette exaction est un vol et un crime devant Dieu!» - -Cranmer correspondait avec Calvin et avec les réformateurs les plus -éminents de l'Europe. Il avait fait le pas des sacramentaires et rejeté -la présence réelle de l'Eucharistie. Il restitua aux fidèles le calice, -et la communion fut célébrée sous les deux espèces. Il supprima le -culte des images, retrancha les fêtes superflues, composa un recueil -de prières et couronna tant de travaux en donnant aux pasteurs une -famille. Le mariage des prêtres fut permis. - -Les pères du concile de Trente suscitèrent à l'unité de la Réforme -anglicane de redoutables embarras. Ils eurent l'art de dépêcher des -anabaptistes dans la Grande-Bretagne. Une lettre à Gardiner prouve ce -fait machiavélique. - -Les anabaptistes arrivèrent. Ce n'étaient pas les sectaires féroces et -dissolus de Jean de Leyde, non, c'étaient des sectaires pacifiques. -Sous beaucoup de subtilités, leur religion était un théisme. Pour -eux le Christ n'était pas Dieu, c'était seulement un homme inspiré. -Ils n'admettaient pas le baptême des enfants: ils en conféraient un -autre aux adultes qu'ils régénéraient dans une nouvelle ablution. -D'ailleurs ces anabaptistes d'Angleterre étaient inoffensifs, bons, -miséricordieux, les ancêtres, selon l'esprit, des quakers de la -Grande-Bretagne et de l'Amérique. - -Cranmer devait à ces sectaires la même tolérance qu'il accordait aux -savants, aux artistes, aux réfugiés allemands, florentins, génois, -vaudois, vénitiens, milanais et calabrais. Il était naturellement -disposé à l'indulgence, mais poussé par les violents de son Église, il -eut le malheur de laisser allumer les bûchers de Jeanne de Kent, et de -Von Parris, un Hollandais qui exerçait la chirurgie à Londres (1551). - -Siècle formidable que celui où Thomas Morus, le meilleur des -catholiques, faisait brûler trois hérétiques, et, où Cranmer, le -meilleur des protestants, faisait brûler à son tour deux anabaptistes! -Le crime est plus grand chez Cranmer, parce qu'il est plus illogique. -Le catholicisme en effet n'est que par l'autorité; au contraire, si le -protestantisme est sous le soleil, c'est par la liberté de discuter -et de conclure. Comment donc qualifier le protestantisme inquisiteur? -En persécutant, le catholicisme n'est qu'inhumain; en persécutant, le -protestantisme est inhumain et absurde, plus qu'absurde: idiot. - -Le duc de Somerset cependant, dépouillé de tout, avait tout retrouvé en -quelques mois. Il n'y avait que le titre et la puissance de protecteur -qu'il n'eut pas. Il rentra dans ses biens. Il fut lord du conseil et -lord de la chambre du roi. Le comte de Warwick, le ministre dictateur, -consentit même, pour satisfaire Édouard, à donner son fils lord Lisle à -l'une des filles de Somerset. - -L'harmonie toutefois était loin de ces émules. La haine sous des dehors -de courtoisie couvait entre eux. - -Ils n'étaient pas égaux. Le duc de Somerset n'était que mollesse -et violence; le comte de Warwick avait la souplesse de la force, la -dissimulation, la patience, la décision. Il frappait sans menacer à la -différence du mobile duc qui menaçait sans frapper. - -Le comte de Warwick connaissait toutes les rodomontades de Somerset. Il -faisait parvenir au roi par des espions de tous les âges, de tous les -rangs, et de tous les sexes, les moindres imprudences du duc. - -Somerset entretenait une bande nombreuse. Il avait autour de lui des -spadassins déterminés. Il parlait de soulever la cité, de reconquérir -le jeune roi, d'exterminer sir Williams Herbert, le comte de Wiltshire, -et surtout le comte de Warwick. Le roi était instruit à mesure et -indirectement par des créatures de Dudley qui en même temps captivait -Édouard et les lords du conseil. Le comte de Warwick édifiait le roi -en accélérant les progrès de la Réforme, en répondant avec modération -aux outrages de Somerset et en comblant ses collègues des faveurs de -la cour. Il ne s'oubliait pas lui-même. Ainsi, Thomas Percy, le frère -du lord Percy qui avait aimé Anne Boleyn, ayant été décapité et ses -enfants mis hors de la noblesse, lord Percy ne put léguer à ses neveux -le titre de comte de Northumberland. Ce grand titre vacant, Dudley le -travestit et l'arracha au roi, mais il est le seul de sa famille qui -en fut décoré. Ce nom de Northumberland, un instant usurpé, refleurit -plus tard dans l'antique maison des Percy. Édouard VI, après avoir créé -duc de Northumberland le comte de Warwick, créa, par l'insinuation du -nouveau duc, d'autres dignités. Il institua duc de Suffolk le père -de Jane Grey, le marquis de Dorset dont les deux beaux-frères, fils -du dernier lit du vieux Suffolk, avaient succombé à l'épidémie de la -_suette_. Le comte de Wiltshire fut déclaré marquis de Winchester; sir -Williams Herbert, comte de Pembroke; Cecil, Cheek, Sidney et Nevil -furent faits chevaliers. Northumberland distribua partout des grâces, -se fortifiant auprès du roi par sa bienveillance hypocrite envers -Somerset, auprès des lords par ses largesses d'argent et de charges. - -Pendant ce temps, Somerset se permettait les jactances, les insultes, -les mépris. Tout chez lui se bornait aux paroles. Il se berçait de -vaines illusions de vengeance et de domination, lorsque, le 17 octobre -1551, comme il se rendait en grande pompe à Westminster, il fut arrêté -et conduit à la Tour. - -La même prison d'État se referma bientôt sur les partisans du duc. -Crane et sa femme, sir Thomas Holcroft, sir Michel Stanhope, sir Thomas -Arundel, sir Miles Partridge, lord Paget, le comte d'Arundel, lord -Dacres y furent successivement écroués. La duchesse de Somerset ne fut -pas épargnée non plus. Elle avait toujours été le mauvais ange de son -mari, l'ange de l'orgueil. - -Le marquis de Winchester fut nommé lord sénéchal dans le procès. Le duc -de Northumberland et le comte de Pembroke, les ennemis de Somerset, -ceux qu'il avait voulu assassiner furent parmi ses vingt-neuf juges. - -L'acte d'accusation contenait deux chefs principaux: - -Le duc avait médité la déposition du roi, son neveu. - -Il avait comploté de s'emparer du duc de Northumberland mort ou vif. - -Les pairs l'acquittèrent sur le premier chef; ils le condamnèrent sur -le second. - -Après sa sentence, Somerset demanda pardon au duc de Northumberland, au -marquis de Winchester et au comte de Pembroke des desseins qu'il avait -formés contre eux. Cette humiliation que l'ancien protecteur s'infligea -spontanément à lui-même me semble prouver assez l'intention d'un triple -meurtre dévoilé du reste par plusieurs témoins. - -L'ordre de l'exécution ne fut pas immédiat: il ne fut signé que le -22 janvier 1552. Le duc de Northumberland inventa tous les délais -imaginables. Il avança de degré en degré. Il n'approcha que peu à -peu de la main du roi la plume fatale. Il avait circonvenu le jeune -prince par des prêtres, par des familiers qui soulevaient la conscience -de l'adolescent contre sa sensibilité. Northumberland avait l'air -de pencher plutôt vers l'indulgence et de subir les mêmes combats -qu'Édouard. - -Le roi se détermina enfin. - -Le duc de Somerset dut se souvenir de son frère, le grand amiral, -dont il avait répandu le sang sur le même échafaud où le sien allait -être versé. Il déplora sans doute au dedans son implacabilité; car -ses lèvres murmuraient tout bas des prières en marchant à Tower-Hill. -Là, il retrouva en face du bourreau son courage de soldat. Il fit un -discours touchant à la multitude qui avait envahi l'intérieur de la -Tour. Il avait favorisé la Réforme et le pauvre peuple. Il en fut -récompensé à cette heure suprême. Il fut entouré d'un respectueux -attendrissement. Toutes ces rudes poitrines vibraient pour lui. Sir -Anthony Broon s'étant présenté à cheval, et quelques voix ayant crié: -«La grâce, la grâce,» il y eut une explosion de joie. Somerset lui-même -eut un court mirage. Détrompé vite, il reprit son discours avec calme, -recommandant aux spectateurs en larmes la fidélité au roi et à l'Église -nouvelle. Il se tut un moment, regarda une dernière fois le ciel, -salua l'immense auditoire, et, ployant ses deux genoux, il emboîta son -cou palpitant dans l'échancrure du billot; sa tête roula et rougit le -drap noir de l'échafaud au milieu d'un vaste gémissement. - -La mort du duc de Somerset fut plus noble que sa captivité. Il eut -d'abord trop de bonheur et son étoile avait été trop éclatante. Il -en fut ébloui. Ni son intelligence, ni son caractère n'étaient faits -pour porter sa fortune. Elle était trop supérieure à son génie. -Pour l'achever, il eut une femme hautaine, une de ces femmes pour -qui l'étiquette est plus que l'affection, plus que le devoir et qui -poussent les leurs jusqu'au trône ou jusqu'à l'échafaud dans l'unique -but de tout écraser autour d'elles sous une insolente personnalité. - -Lord Thomas Seymour et le duc de Somerset ensevelis, Northumberland -gouverna seul. Il n'avait pas le nom de protecteur, mais il en avait -l'omnipotence. Il l'avait conquise par sa flexibilité, par ses -tempéraments non moins que par l'opportunité rapide de son initiative -et de son action. - -Il était le vrai roi d'Angleterre. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XI. - - La cour d'Édouard VI.—Influence de Cranmer.—Les réformateurs - d'Allemagne favorisés.—Les jeunes seigneurs et les jeunes filles - de la plus haute aristocratie très-adonnés aux lettres.—Les ladies - Somerset.—Mildred Cecil.—Mistress Clark.—Lady Vaughan.—La comtesse - de Pembroke.—La princesse Élisabeth.—Lady Jane Grey.—Amitié du - roi pour Jane qui protège Élisabeth.—La princesse Marie.—Cassette - de Jane Grey.—La Bible et Platon.—Les dialogues.—La - Renaissance.—Souvenirs personnels—Les philosophes.—Les - réformateurs.—Jane païenne et chrétienne.—Ses habitudes.—Ses - parents et Aylmer.—Deux récits.—Le Phédon.—Attractions multiples - de Jane Grey. - - -En dehors de la politique, la cour d'Édouard VI était charmante. -C'était un couvent libre d'adolescents et de vierges dont Cranmer, -l'archevêque de Cantorbéry, était comme l'abbé. Il y avait innocence, -courage, beauté, lutte de science et de vertu parmi cette élite de -l'aristocratie anglaise. - -Les intrigues des oncles du roi, le duc de Somerset et le grand amiral, -les cabales coupables de Dudley, duc de Northumberland, le tentateur -des deux Seymour et de sa propre famille, n'avaient cessé de planer -au-dessus et autour de la jeune cour, moitié érudite, moitié élégante. -Mais cette cour plongée dans toutes les études de la Renaissance, -passionnée de théologie et d'art, doit être indiquée avec son -originalité dans cet intervalle efflorescent de 1550 à 1553. - -Il faut saisir dans les documents secrets de cette époque et -singulièrement dans les lettres latines soit d'Ascham, soit d'Aylmer, -non moins que dans les Mémoires de Strype, la physionomie de cette -cour où le primat d'Angleterre et ses amis les humanistes étaient plus -respectés, plus admirés, plus applaudis que les lords. - -Le roi donnait l'exemple. - -Il rougissait d'aise lorsque Cranmer lui parlait de créer des chaires -de théologie et d'éloquence à Cambridge et à Oxford pour Bucer et pour -Pierre Martyr Vermigli. - -«Mon père, disait le jeune roi, j'autorise tous vos desseins. C'est -m'honorer que de protéger les lettres et ceux qui les cultivent avec -éclat. Ne vous y épargnez pas. Si l'argent manque à mon trésor, -réduisez plutôt mes écuries et les dépenses de ma bouche.» - -Il travaillait en même temps, le noble jeune prince, autant que le -permettait sa santé. - -«Jamais la noblesse d'Angleterre, écrit en 1550 Ascham à Sturmius, -recteur de l'université de Strasbourg, n'a été plus savante qu'à -présent. Notre illustre roi Édouard surpasse en talent, en habileté, -en persévérance et en instruction le nombre de ses années et ce que -l'imagination peut supposer. Il faut accorder aussi de justes éloges -à cette foule de jeunes seigneurs élevés avec notre prince dans les -littératures grecque et latine.» - -Ascham rend hommage aux deux précepteurs du roi, Antony Coke et John -Cheek. - -On sent qu'il s'estime profondément lui-même qui, après la mort de son -ami Grindal, s'est chargé de l'éducation de la princesse Élisabeth. Il -est plein d'enthousiasme pour elle, ce qui ne l'empêche pas de rendre -justice aux dames soit de la cour, soit de la ville que recommande -l'ardeur des lettres. - -Il cite au premier rang les filles du duc de Somerset et Mildred Cecil, -la fille d'Antony Coke, la femme de William Cecil, déjà secrétaire -d'État, déjà le plus grand politique de l'Angleterre, déjà digne qu'on -lui appliquât les paroles dont Thucydide sacre Périclès: «Il avait -le sentiment de toute convenance, le tact pratique et utile de toute -théorie.» - -La petite-fille de Thomas Morus, mistress Clark, rappelait -intellectuellement sa mère mistress Roper et le chancelier son aïeul. -Lady Vaughan et la comtesse de Pembroke, sœur de la reine Catherine -Parr, étaient des personnes tout à fait littéraires à la cour; Ascham -les célèbre. Seulement ses prédilections étaient pour la princesse -Élisabeth et pour Jane Grey. - -Jane Grey surpassait toutes ses compagnes soit par son intelligence, -soit par sa modestie. - -Elle ne tenait qu'à la science et à la vertu. - -«Un jour, dit Aylmer, lady Jane ayant reçu de lady Marie une parure -brillante, des vêtements d'or et de velours et toutes les somptuosités -de la toilette, elle s'écria en les voyant: - -«Que ferai-je de ceci? - -—Ces vêtements, lui répondit-on, iront bien à une personne de votre -rang. - -—Vraiment, repartit Jane, ce serait une honte à moi d'obéir à lady -Marie contre la volonté de Dieu et d'abandonner lady Élisabeth qui s'y -conforme religieusement.» - -Une telle petite scène peint bien la cour d'Édouard VI, vers 1550. -Cette cour était rigide. Le jeune roi était plus sévère même que -l'archevêque, et rien ne lui plaisait comme la simplicité des costumes, -image de la décence des mœurs. Il y avait deux tendances: la tendance -au luxe imposée par lady Marie aux dames en qui survivaient les -souvenirs catholiques; la tendance à un puritanisme poli recommandé -par la princesse Élisabeth et par Jane Grey, toutes deux protestantes. - -Le roi aimait beaucoup Jane qui était la femme selon son idéal, une -jeune fille accomplie en grâce, en chasteté, une vierge qui éclairait -et qui charmait à la fois. Édouard ne pouvait souffrir Marie sa sœur -aînée; il avait plus de penchant pour Élisabeth; mais sa tendresse la -meilleure était pour Jane Grey qui apaisait son humeur contre la fille -de Catherine d'Aragon et qui tournait son cœur de plus en plus vers la -fille d'Anne Boleyn. - -On sent l'influence de lady Jane dans les condescendances croissantes -d'Édouard pour Élisabeth, et dans les honneurs dont il permettait -qu'elle fût entourée, lorsqu'elle lui faisait visite. - -On lit dans les Mémoires de Strype, à la date du 17 mars 1558: - -«Lady Élisabeth s'est rendue à cheval au palais de Saint-James. Elle -était accompagnée d'une suite de lords, de gentilshommes, de dames du -premier rang au nombre de deux cents.» - -A la date du 19, on lit encore: - -«Tout le chemin que la princesse traversa avec son cortége, depuis la -porte du parc jusqu'au château, était couvert de sable fin.» - -La princesse Marie avait alors trente-quatre ans, la princesse -Élisabeth en avait dix-huit et Jane Grey quatorze, l'âge du roi. - -Jane, soit à la cour, soit dans le Leicestershire, à Bradgate, avait -avec elle une cassette dont le fond était toujours Platon et la Bible. - -C'étaient ses deux livres. Elle méditait la Bible en hébreu ou en -anglais, Platon en grec. - -Ce qui la pénétrait avec la poésie des prophètes et la morale du -Christ, c'était la philosophie de Platon. Son âme était imbibée de -ces odeurs et on les respirait auprès d'elle. Les humanistes comme -Ascham et Aylmer, les réformateurs comme Bucer et Vermigli, les évêques -comme Thirleby et Cranmer, les jeunes seigneurs comme les Dudley, -les Norfolk, les Seymour, Édouard VI lui-même, étaient captivés, -ensorcelés. Car cette princesse se montrait la plus séduisante jeune -fille de la cour, de la ville et des champs. Partout lady Jane était la -première. - -Par delà tous ses goûts, son goût le plus vif était pour Platon. - -Elle suivait en imagination les traces du grand philosophe dans les -détours innombrables de ses dialogues, comme dans autant de forêts -sacrées plus enchantées que sa forêt de Charnwood. Là, ce n'étaient -pas de cruels chasseurs, poursuivant et tuant de faibles animaux. -C'étaient des troupes de jeunes hommes, tantôt dans une palestre, au -milieu des divertissements; tantôt à l'ombre des orangers; tantôt sur -l'herbe fraîche, au bord de l'Ilissus, au murmure du flot, au chant des -cigales. Socrate passait et repassait dans ces groupes, s'adressant -soit à l'un, soit à l'autre, interrogeant et répondant, démasquant les -sophistes, dévoilant les égoïsmes, suscitant les vertus, enlevant à -travers les évolutions d'un génie inépuisable toutes ces intelligences -exquises de l'Attique. - -Tout est pur aux purs. Jane s'égarait et se retrouvait au milieu des -dialogues. Elle ne comprenait pas les fanges de la Grèce, ni ses mœurs -infâmes, et la pensée de la vierge n'en était pas plus ternie que le -rayon n'est souillé par la boue des carrefours sur laquelle il luit. -Jane répétait après Diotime, la Mantinéenne: - -«O, mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le -spectacle de la beauté éternelle.» - -Socrate était le guide de Jane et la préservait de toute profanation. - -Jane Grey se risquait avec confiance sur les ailes du philosophe. - -«La vertu des ailes, dit Socrate, est de porter ce qui est pesant -vers les régions habitées par les Dieux, et elles participent plus -que toutes les choses corporelles à ce qui est divin. Or, ce qui est -divin, c'est le beau, le vrai, le bien, et tout ce qui leur ressemble. -Voilà ce qui fortifie principalement les ailes de l'âme.» - -Et ailleurs: - -«Le lieu qui est au-dessus du ciel, aucun de nos poëtes ne l'a encore -célébré; aucun ne le célébrera jamais dignement. Voici pourtant ce qui -en est, car il ne faut pas craindre de publier la vérité, quand on -parle sur la vérité. L'_Essence_ sans couleur, sans forme, impalpable, -ne peut y être scrutée que par l'intelligence, ce flambeau de l'âme. -Autour de l'Essence est la place de la science. Or, la pensée des -Dieux, qui se nourrit d'intelligence et de science sans mélange, comme -celle de toute âme qui doit remplir sa destinée, aime à voir l'Essence -dont elle est depuis longtemps séparée, et se livre avec délices à la -méditation de cette Essence, jusqu'au moment où le mouvement circulaire -reporte les Dieux au point de leur départ. Dans ce trajet leur pensée a -contemplé la justice; elle a contemplé la science, non point celle où -entre le changement, ni celle qui paraît différente dans les différents -objets qu'il nous plaît d'appeler des Êtres, mais la science telle -qu'elle existe dans ce qui est l'Être par excellence. Après quoi, -les Dieux replongent dans l'intérieur du ciel et reviennent à leur -palais; aussitôt qu'ils arrivent, le cocher conduisant les coursiers -à la crèche, répand devant leurs naseaux l'ambroisie et leur verse le -nectar. Telle est la vie des Dieux. Parmi les autres âmes, celles qui -s'éloignent le moins des âmes divines n'éprouvent jamais aucun mal.» - -Ce sont là quelques-uns des fragments, que Jane Grey copiait de sa -main. Quand elle les avait retenus et récités, elle s'écriait en grec, -à l'exemple de Socrate et à la joie d'Aylmer: O Pan, donne moi la vertu -intérieure de l'âme! voilà tout mon vœu.» - -Chose singulière! une jeune fille anglaise pouvait prier dans Platon -comme Aylmer et Ascham sans cesser d'être biblique. En cela, les -humanistes ne s'écartaient pas des Pères de l'Église si fervents pour -le disciple de Socrate. Dans ces jeux surprenants du seizième siècle, -l'antiquité et la Réforme se confondaient; seulement sous des mots -anciens les sentiments étaient nouveaux. L'écorce de ce grand arbre de -la Renaissance était païenne, mais la séve était chrétienne, et, par -elle, reverdissait le vieux tronc presque desséché. - -Je l'entrevois cette Renaissance, telle qu'elle brillait alors. Car -d'un même coup d'œil que ses initiés, j'ai regardé ses horizons. -Au commencement de ce siècle, à une heure de renaissance aussi, -n'avons-nous pas feuilleté, nous spiritualistes, avec un saisissement -religieux les dialogues de Socrate? Nous étions quelques amis, entre -autres George Farcy, un héros de la liberté mort dans les journées -de juillet et Eugène Burnouf, un héros de la science mort dans des -labeurs sacrés sur les livres primitifs de l'Inde. Eux et moi, à vingt -ans que nous avions, nous emportions sous les tilleuls du Luxembourg -les volumes de Platon, et, le long d'une allée où se promenait souvent -Royer-Collard solitaire, nous lisions et nous causions dans les lueurs -philosophiques d'une aube ineffable. La réverbération de l'antiquité -était sur nous, en nous, et je puis interpréter par nos extases -l'extase du seizième siècle. Je ne crains pas de le dire, c'est de la -sorte qu'il faut avoir senti l'antiquité, au matin, dans une fraîcheur -de rosée, pour la juger, le soir, sans sécheresse à travers la douce -réminiscence des jeunes impressions; c'est de la sorte que l'on doit -découvrir l'Angleterre d'Édouard VI aux splendeurs de la Renaissance et -de l'analogie. - -Les réformateurs avaient tellement christianisé Platon et tellement -platonisé la Bible, ils avaient tellement échauffé la Grèce par la -Judée, tellement illuminé la Judée par la Grèce, qu'ils avaient -réconcilié en eux les génies du mont Horeb et du cap Sunium. Par la -perception de l'_Essence_ que Socrate révèle, ils avaient même touché -à la partie ontologique de la métaphysique, partie transcendentale, -réalité objective, dont Kant, Fichte, Schelling et Hegel ont -indiqué naguère les secrets, tandis que Locke, Condillac et tout le -dix-huitième siècle réduisirent la métaphysique à la simple analyse de -l'entendement, à la psychologie. Platon, lui, n'avait rien omis de la -totalité de l'Être. C'est pourquoi, s'il a été développé et traduit, il -n'a encore été ni dépassé, ni surpassé. - -La philosophie, dans son expression la plus sainte, est une aspiration -au delà des systèmes, l'aspiration directe d'une âme individuelle vers -un Dieu infini. - -Des génies incomparables nous éclairent la route: Platon d'abord. -Aucun n'est au-dessus de Platon. Jane Grey le soupçonnait et nous le -savons, nous qui avons aiguisé nos esprits contre l'algèbre sceptique -et stérile de Fichte, de Schelling et de Hegel, nous qui avons -successivement vécu de la moelle de Bacon, de Descartes, de Leibniz -et de Kant, ces quatre-là les plus grands des modernes, nous, qui du -sein de tant de systèmes, retenons le privilége d'aspirer toujours -plus haut. Cette aspiration, la faculté ailée de l'homme, où est-elle -mieux que chez Platon? ni chez les philosophes que nous avons nommés, -ni chez Aristote, ni chez Pythagore, ni chez personne. Toutefois la -métaphysique est comme la terre; elle gagne à être labourée et il -est bon, malgré tout, que les Allemands de ce siècle aient construit -leurs monuments d'abstractions. Non pas que je sois avec eux. Kant, -le plus original, est sceptique. Tous les autres sont panthéistes. -Leur doctrine consiste dans la soudure de Dieu et de l'univers. Par -cette coexistence, ils ressuscitent le chaos. Je ne les accepte pas, -je les constate. Je constate Fichte, ce Germain ivre du _moi_ jusqu'à -ensevelir Dieu dans cet atome. Je constate Schelling, ce panthéiste -armé du thyrse qui, absorbant l'univers en Dieu, sombre dans le -mysticisme; je constate Hegel ce panthéiste épique dont l'effort est de -confisquer Dieu dans l'univers, dans l'homme, et qui par là sombre en -plein athéisme. - -Je ne ferai pas difficulté d'écouter de Hegel son évolution de -l'idée, sa théorie de l'histoire, du _devenir_, du progrès, mais à -une condition, c'est qu'au-dessus de la poussière qu'il soulève, -j'aurai pour appuis ces granits inébranlables: le _cogito, ergo sum_ -de Descartes, ce qui implique l'âme; l'unité substantielle de Platon -et de Leibniz, ce qui implique Dieu; puis après tout comme avant -tout, le moi personnel avec son invincible gravitation vers l'infini -personnel, ce qui implique l'immortalité. Voilà de quelles précautions -je m'entoure contre Hegel, le plus surfait des hommes, ingénieux sans -doute et intrépide dans l'absurde, mais inférieur à Kant qui lui-même -était inférieur à Leibniz, le premier des modernes comme Platon est le -premier des anciens. Platon a mérité le nom de Divin et Leibniz vécut -tellement dans l'intimité de Dieu, qu'il en reçut pour ainsi dire la -confidence et qu'il put expliquer les plans de la Providence calomniée. - -«Les perfections de Dieu, dit ce grand homme, sont celles de nos âmes, -mais il les possède sans bornes: il est un océan et nous ne sommes que -des gouttes. Il y a en nous quelque puissance, quelque connaissance, -quelque bonté, mais elles sont tout entières en Dieu... Toute la beauté -est un épanchement de ses rayons. - -«... En réalité point de mort, mais un progrès incessant et spontané du -monde vers ce comble d'idéal et de sublimité dont les œuvres de Dieu -sont capables. - -«Ainsi tous les êtres sont immortels et en voie de progrès perpétuel -et indéfini: mais entre tous les êtres, il y en a un susceptible de -connaître tous les autres, d'embrasser le dessein de l'univers et de -le rattacher à son principe divin. Bien plus, cet être privilégié a -un avantage plus précieux encore: il concourt à l'accomplissement des -desseins de Dieu. Cet être n'est pas une chose, il est une personne. -Il est dans son petit monde une Providence, image de la Providence -universelle. Un tel être non-seulement ne peut perdre sa substance, -mais il ne peut pas perdre ce qu'il y a en elle de singulièrement -propre et divin, la personnalité. Et ce n'est point là une simple -espérance dont le sage s'enchante innocemment, c'est une vérité -certaine où concourent toutes les sciences de la nature et du monde -moral. C'est le dernier mot de la philosophie. - -«.... Il ne faut donc point douter que Dieu n'ait ordonné tout en sorte -que les esprits (qui sont quasi de sa race) non-seulement puissent -vivre toujours, ce qui est immanquable, mais encore qu'ils conservent -toujours leur qualité morale, afin que sa cité ne perde aucune personne -comme le monde ne perd aucune substance.» - -Ce n'est pas lui, Leibniz, la tête la plus incommensurable de toutes -les grandes têtes humaines, ce n'est pas lui qui eût repoussé -comme Hegel le Dieu personnel et l'immortalité de l'homme. Qu'on -lise et qu'on relise la _Théodicée_ de Leibniz, ses _Essais_, sa -correspondance, toutes ses pages, et l'on verra au contraire de quel -accent il affirme les dogmes suprêmes. Il s'échappe de ce génie -librement sacerdotal un souffle d'infini à travers les siècles et à -travers les âmes, un souffle doux et fort qui épanouit la vérité en -même temps qu'il sèche et flétrit l'erreur de quelque nom qu'elle -s'appelle, superstition, panthéisme, scepticisme, positivisme, athéisme. - -Leibniz excepté, je préfère Kant à tous les philosophes allemands, à -Fichte, à Schelling, à Hegel, à Schopenhauer qui dans son opposition à -eux procède d'eux et qui se jette dans le nihilisme. - -Kant du moins, qui a déchaîné l'idéalisme, s'est attaché au devoir. Il -a dit: «Il y a deux choses dont l'admiration augmente sans cesse en mon -âme: la vue du ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale au -dedans de moi.» - -Le philosophe de Kœnigsberg est touchant lorsqu'il prononce ces -paroles, parce qu'elles ont une portée poignante sur ses lèvres. Elles -sont un démenti dont il se frappe; elles signifient: mon instinct vaut -mieux que ma métaphysique, ma métaphysique me donne un Dieu subjectif, -une nature subjective; mon instinct me donne une nature objective, un -Dieu objectif. Ma métaphysique ne me donne que le _moi_, mon instinct -me donne encore le _non-moi_. - -Cette pensée ainsi commentée est bien pathétique chez Kant. Voilà -un métaphysicien qui confesse la nature, la morale et par conséquent -Dieu, malgré la métaphysique. Son âme ne peut se détacher de la cause -première et paternelle, son âme ne peut pas plus se passer de Dieu -que ses poumons d'air. Pour qu'il vive, il lui faut Dieu. Son cerveau -faiblissant dans l'affirmation de ce Dieu qui lui est nécessaire, sa -poitrine parle. Cette intelligence est très-grande et pourtant elle -fléchit devant le problème de Dieu; c'est le cœur qui conclut. Le vieux -Teuton trahi par la formule, lui le père des formules, est sauvé par le -sentiment. C'est sa honte comme philosophe, et, comme homme, c'est sa -gloire. La foi de Kant est tragique; celle de Leibniz est sereine, car -il atteste métaphysiquement et moralement Dieu, la nature et plus que -la liberté: l'immortalité. - -La philosophie allemande, fille de Kant, s'est retournée contre la -logique de Kant. Elle a cru rectifier cette logique et aller plus loin -que Platon et Leibniz en allant au panthéisme. Hegel, le Spinosa du -dix-neuvième siècle, a tué sous lui par cet excès la métaphysique, -si bien que l'Allemagne elle-même, après tant d'orgies d'idéalisme, -incline au théisme, la philosophie et la religion du genre humain. On -dirait que le spiritualisme va renaître par l'instinct. Qui vaincra les -sophistes? qui sera Socrate aujourd'hui? qui désignera les principes -indéfectibles de la philosophie, ceux qui doivent surnager toujours? -Ce sera l'instinct, l'instinct qui a dompté Kant et qui gouverne -l'humanité. - -La plus grande grandeur des métaphysiciens, c'est de ne pas contredire -l'instinct, tout en l'élevant à la dignité de la science. L'_essence_ -de Platon, qui produit les notions du beau, du vrai et du bien, est -Dieu; l'_absolu_ de Leibniz est Dieu aussi. «Il n'y a, dit-il, qu'un -seul absolu, à savoir, Dieu.» Et le Dieu de Leibniz est personnel, et -l'immortalité qu'il en dégage garde la conscience du moi. - -La science trop souvent s'efforce de dominer l'âme; elle l'enveloppe, -elle est près de l'obscurcir à force d'assembler autour d'elle des -nuages. Mais la science a moins de nuages que l'âme n'a de rayons. -L'âme, au moment où elle paraît enténébrée et comme étouffée, rejaillit -en torrents lumineux, et, lors même qu'elle ne dissipe pas entièrement -les brouillards accumulés, elle se manifeste par des percées sublimes -vers le ciel. Si la science est bonne pour aller à Dieu, l'âme est -meilleure. La science est sujette à s'embarrasser dans d'inextricables -paradoxes, l'âme qui ne calcule pas si froidement le chemin, le devine, -franchit les obstacles et touche au but. - -L'Allemagne de notre siècle a mis le rêve dans la science, elle y -a mis la caricature et le mélodrame. Le monde qui avait résisté à -Malebranche et à Spinosa, l'un le plus aimable, l'autre le plus profond -des panthéistes, tous deux issus de Descartes, le monde a eu peur de -Schelling et de Hegel, ces récents panthéistes issus de Kant. Il a -pris au sérieux les étudiants aux longs cheveux blonds, enthousiastes -du tabac, de la bière et de l'absolu, qui pendant cinquante années -ont poussé des _hourras_ de mépris sur Bacon, Descartes, Leibniz, et -se sont désabusés successivement de Kant, de Fichte, de Schelling -même, pour ne plus jurer que par Hegel, naufragé à son tour. Le monde, -qui ne comprenait pas bien, eut un moment d'effroi et de lâcheté. -L'Allemagne, cette nation sentimentale et d'une bonhomie grandiose, -le surprit par des bouffissures, des exagérations, des bizarreries et -des charlatanismes quelquefois sincères. Intimidé un instant devant -ces tréteaux tudesques, le monde faillit céder Dieu, la liberté et -l'immortalité. Si peu qu'ait duré l'illusion, c'est trop. Elle aura été -salutaire au moins en ramenant virilement à l'austère et sobre vérité. - -L'autorité métaphysique de l'Angleterre et de la France, je la trouve -dans Bacon, dans Newton et dans Descartes; l'autorité métaphysique de -l'Allemagne, je la trouve dans Leibniz, et à beaucoup d'égards dans -Kant. Les autres sont de faux grands hommes de classes et de paradoxes. -Les vrais grands hommes sont ceux dont la science souveraine suit la -ligne ascensionnelle de l'âme. Impuissante contre l'âme, la science est -toute-puissante avec elle. - -Les réformateurs du seizième siècle, tous plus ou moins admirateurs de -Platon, étaient dans cette belle direction de spiritualisme, et ils y -avaient mis la cour d'Édouard VI. - -Parmi les jeunes filles et les jeunes seigneurs de cette cour, Jane -Grey se distinguait par son naturel. Elle était exempte d'affectation. -Tandis que Platon surchargeait tant d'autres de syllogismes, elle, il -la parfumait d'un peu de son huile athénienne. Cette tête charmante -était le sanctuaire le plus accompli de la Raison. Une inspiration -spiritualiste battait ses pulsations dans ces tempes harmonieuses, -et rendait ses oracles dans ce front virginal. Cette princesse avait -la mesure des choses. Elle conservait le respect, et elle déployait -l'audace. Elle était la Béatrix, non d'un poëte, mais de tous les -théologiens et de tous les princes. Sage et réfléchie elle s'appliquait -à personnifier le bien, à user le mal. Elle cultivait la philosophie à -la veille de la passion, et la métaphysique à la veille de l'amour. - -Elle avait une organisation magnanime. Elle eut une éducation -très-bonne au fond par la double épreuve des plaisirs et des peines. - -Les sévérités, les préjugés, les inintelligences, les rigueurs même de -la famille n'auront pas cette puissance sur Jane de l'aigrir ou de la -révolter, mais seulement de redoubler son zèle pour l'étude. L'étude -ne fut pas une distraction pour la princesse, elle fut une vocation -de son âme, une consolation des tristesses de son foyer splendide et -orgueilleux. - -Aylmer, le compagnon de ses travaux intellectuels, lui fut mieux que -la famille, il lui fut une providence. Il la dirigeait dans les plus -humbles et dans les plus hautes recherches. Jane chérit comme un père -ce vénérable maître. Lui, il adora Jane, tout en l'initiant aux lettres -et aux arts. - -Elle apprit toutes les langues classiques et presque toutes les langues -vivantes. Après la Bible et la philosophie, ce qu'elle préférait -c'était la poésie et l'histoire. Platon était son grand homme. Elle -l'abordait familièrement et face à face sans traducteurs pédantesques. -Elle le lisait en grec comme David en hébreu. Homère, Virgile et -Plutarque la délassaient des génies austères. - -Le plus souvent, soit à Londres au palais des Dorset dans Grey's-Place, -soit à Bradgate, les proches de Jane la trouvaient dans son cabinet -toute préoccupée de Platon. Elle ne pouvait s'arracher à ces grandes -pages. Plutôt que d'y renoncer, elle négligeait ses promenades les plus -riantes à cheval ou en barge ou à pied. - -Ordinairement, lorsqu'on chassait dans le parc de Bradgate, Jane se -cachait en quelque recoin du château; et lorsqu'on chassait dans la -forêt de Charnwood, Jane se cachait sous les ramures du parc. Ces -inconvenances chez une personne d'un rang si élevé impatientaient -le marquis et la marquise de Dorset, qui ont droit d'être appelés -maintenant, par décision d'Édouard VI, le duc et la duchesse de -Suffolk. Ils s'offensaient des fantaisies de leur fille aînée. Il y -avait à Bradgate des orages domestiques dont Jane souffrait, mais qui -ne la corrigeaient pas. - -Les faits sont nombreux et caractéristiques. Je n'en citerai que deux. - -Dans l'été de 1550, il y avait grande compagnie à Bradgate. Une chasse -dans la vaste forêt de Charnwood avait été arrêtée. Tout le monde -était disposé dès le matin. Le château était d'un joyeux tumulte. Les -chevaux, tout sellés et harnachés, piaffaient et hennissaient dans les -cours. Au moment de partir, les dames et les seigneurs s'aperçurent de -l'absence de Jane Grey. Où était-elle? Voilà ce qu'on se demandait, -après l'avoir vainement cherchée. Ses deux petites sœurs ayant dit -qu'elle était dans le parc, toute la compagnie s'élança sur les traces -de la belle Jane. On joua, on folâtra par les sentiers sablés, et -l'on trouva sous un saule, au bord de l'eau, la charmante princesse. -Entourée de biches et de chevreuils, elle se penchait sur un Platon -dans lequel elle était absorbée et qu'elle noyait des boucles de ses -cheveux. Au bruit, Jane se levant du gazon, remercia ses proches -et leurs hôtes de leur courtoisie. Elle referma en rougissant les -dialogues divins, les confia à l'une de ses femmes, et, rejoignant -les chevaux, elle galopa avec ses amis, à l'ombre de la forêt, aux -aboiements des chiens et au son des cors. (Estampes, cartons de M. -Fourniols.) Elle fut grondée au retour par sa mère, l'impérieuse -duchesse de Suffolk. - -Un autre jour, en 1551 (Jane avait quatorze ans), la chasse ne -retentissait pas dans la forêt de Charnwood, mais dans le parc de -Bradgate, fort pittoresque encore et d'une étendue de plus de trois -lieues. Le duc et la duchesse de Suffolk se livraient avec impétuosité -à ce grand plaisir que Jane réprouvait et auquel d'ailleurs elle -préférait ses livres. - -Ce jour-là, Roger Ascham, le même qui fut précepteur d'Élisabeth, -venait, avant son pèlerinage d'Allemagne, prendre congé des seigneurs -de Bradgate. Arrivé au château, il se disposait à attendre dans la -salle de parade la fin de la chasse dont il entendait au loin les -fanfares, lorsqu'une suivante de lady Jane l'avertit que la princesse -était dans son appartement. Ascham, qui respectait le duc et la -duchesse de Suffolk, mais qui admirait et aimait Jane uniquement, -s'empressa de monter chez elle. Introduit dans le cabinet de la -princesse, il l'aperçut établie à une petite table sur laquelle il -y avait un livre ouvert. Après la première joie et les premiers -compliments, Ascham s'informa de lady Jane quel était ce livre, et, -s'en approchant, il lut ce nom: le _Phédon_, pendant que Jane Grey le -prononçait en lui répondant. - -Entre cette jeune fille et cet humaniste, le _Phédon_ est émouvant. -C'est la question de l'immortalité; il n'y en a pas de plus grande. - -L'homme est âme et corps. - -L'âme, supérieure au corps jusqu'à le sacrifier complétement, peut -exister et d'autant mieux exister sans lui. Elle se sépare de ses -organes et les contrarie, elle réprime ses passions, elle les soumet -pour entrer, d'abstraction en abstraction, dans l'austère profondeur -des idées. Ces idées, comment sont-elles en nous? N'étions-nous -pas avant d'être, puisqu'en sortant de Dieu, où notre âme était -enveloppée, cette âme trouve en ce monde, où elle n'est plus essence, -où elle est personne, les notions nécessaires, universelles, au milieu -desquelles elle a vécu dans la substance. L'âme, en apprenant, se -souviendrait-elle? Dans cette hypothèse, l'âme qui aurait précédé le -corps pourrait lui survivre; l'âme, qui aurait primordialement une -racine dans la substance, participerait de cette substance: elle serait -immortelle. - -Comment d'ailleurs l'âme se dissoudrait-elle, puisqu'elle n'est pas -composée, mais simple, identique et fixe en soi? Les âmes, ces unités -vivantes dont Dieu est le centre, le père et l'idéal, tendent à la -perfection dont elles ont été pénétrées dans le sein sacré de la -substance, leur obscur et primitif berceau. Platon, qui est à Socrate -ce que le génie métaphysique est au bon sens et à l'héroïsme, s'efface -ici, et, adoptant la manière de son maître, il n'insiste pas sur -la probabilité indubitable que nous renaîtrons avec la conscience, -non-seulement de notre vie présente, mais encore de notre existence -ou de nos existences sourdes, lointaines, à l'aide desquelles nous -avons surgi des gouffres de l'être, par tous les degrés de l'être, -jusqu'à la personnalité de plus en plus libre et vaste. S'il ne se -fût subordonné à Socrate, Platon aurait bien pu prédire aux âmes -qu'elles joindraient à leur plénitude future la mémoire active de leur -ténébreuse croissance, la réminiscence claire de leur séjour reculé au -plus épais de l'essence, et la perception radieuse de leurs apparitions -anciennes, maintenant oubliées. Par déférence pour Socrate, il a un peu -réduit la trame intellectuelle du _Phédon_. Moins orientale, elle n'en -est que plus saisissante dans son insinuation hellénique. - -Quoi qu'il en soit, le _Phédon_ sur la table de Jane Grey fut une -surprise et une allégresse pour Ascham. Car ce livre était, comme -l'âme de Socrate, tout rempli des rhythmes de la Pythie et du dieu -de Delphes. On y respire la métaphysique grecque et déjà la morale -évangélique dans un mélange d'instinct et de science; on y respire -l'éternité de Dieu et l'indestructibilité de l'homme. Le _Phédon_, -c'est le chant du cygne, la prière du soir; c'est le dernier mot de -la dialectique et de l'enthousiasme: l'immortalité. C'est l'hymne -irréfutable et consacré du spiritualisme. - -Les matérialistes, ces prophètes de la nuit éternelle, ces dévots du -néant, réclament toutefois et disent que les arguments antiques, si -forts dans leur naïveté, n'ont rien de décisif. Ils répètent leur -argument à eux, leur argument le plus spécieux que sa brutale logique -n'empêche pas d'être faux. - -Le voici cet argument: - -«Pourquoi nous vanter et nous accroître, puisque nous sommes destinés -à diminuer et à périr? Nous n'étions pas avant la vie, donc nous ne -serons plus après la mort.» - -Je n'affaiblis pas l'objection. Je réponds que l'homme n'est qu'un -atome par son corps, mais que par son âme il déborde le monde. Il -contient le passé, le présent, l'avenir. Il est plus immense que toutes -les planètes ensemble, plus durable que les astres. L'apparence de -petitesse est vaincue par une réalité de grandeur dans la succession et -dans l'étendue, dans le temps et dans l'espace. Il suffit du moindre -acte de mémoire pour me livrer le passé qui n'est plus, du moindre -acte d'intelligence pour me livrer le présent qui est; il suffit du -moindre acte de pressentiment pour me livrer l'avenir qui n'est pas -encore. Nous touchons dès ici-bas plus que l'immortalité. Notre réveil -des profondeurs de la substance s'appelle naissance, notre réveil -de la mort s'appelle résurrection. La résurrection qui accomplira -notre pressentiment pourrait bien nous restituer le passé primitif -en dissipant les ombres de notre mémoire. Même si je renonce à cette -belle théorie des existences antérieures, rien ne m'embarrasse avec les -matérialistes. Je suppose que nous ne fussions originairement ni dans -la vie, ni dans le principe de la vie, cela ferait-il que notre âme ne -fût pas immortelle quand elle est pleine d'immortelles pensées? Allez, -tristes rêveurs, prêtres d'une pincée de cendres, débiles apôtres du -vide, il ne sera pas plus difficile à Dieu de conserver cette âme que -de la créer. Continuez de balbutier votre paradis souterrain et de -mener votre songe d'argile au bruit de la pioche du fossoyeur, non, -vous ne persuaderez pas le genre humain. Il sait que Dieu ne lui a pas -mesuré, comme vous, six pieds de sépulcre pour infini; il sait que si -Dieu a formé l'âme, ce n'est pas pour l'Érèbe, c'est pour la lumière; -ce n'est pas pour la mort, c'est pour la vie. Il sait qu'elle sera -certainement, l'immortalité, par cette autre raison péremptoire qu'elle -est plus digne de Dieu et de l'homme. Or c'est toujours ce qui est le -plus beau qui est le plus vrai. - -Je poursuis et je dis: Dieu étant, et c'est pour moi une évidence, il -est le principe du devoir de l'accomplissement duquel se déduit comme -loi le bonheur. Or c'est le contraire de cette loi qui arrive souvent. -Le héros et le saint ne trouvent ordinairement ici-bas que l'infortune. -Donc l'ordre moral, troublé par cette iniquité apparente dans ce monde, -sera rétabli ailleurs par le Dieu de tous les mondes, et l'immortalité -est infaillible. La justice n'est pas refusée, elle n'est qu'ajournée. -Et puis, n'est-il pas aussi bon qu'il est équitable, le Dieu des âmes, -et l'immortalité ne jaillit-elle pas de cette bonté? Car où serait -la bonté divine, si le moi n'était pas perpétuel? Où serait la bonté -divine, si l'être immuable en qui elle réside gardait à la confiance de -l'homme une déception et tarissait cette source inépuisable à laquelle -aspire notre soif? Ah! le _Phédon_ mérite d'être achevé. Platon -en a fait avec son génie le poëme de l'espérance; faisons-en avec -notre cœur, avec notre méditation et avec notre Dieu, le poëme de la -certitude. - -Ascham, content comme philosophe, le fut aussi comme humaniste. Le -_Phédon_ de Bradgate, en effet, n'était pas un _Phédon_ quelconque, un -_Phédon_ traduit; c'était le _Phédon_ original, le _Phédon_ grec. - -«Ainsi voilà, s'écria Ascham avec transport, les plaisirs que vous -préférez à cette chasse barbare? - -—J'estime, dit Jane en souriant, que tout leur divertissement dans -le parc n'est rien auprès des délices que j'éprouve à la lecture de -Platon. Hélas! qu'ils sont loin de connaître les véritables biens!» - -Ascham lui ayant demandé comment ces goûts si nobles lui étaient venus. - -«Je vais vous le dire, reprit-elle, et probablement vous étonner. -Une des plus grandes miséricordes de Dieu sur moi, c'est de m'avoir -donné, en même temps que des parents si impérieux, un professeur si -bienveillant; car lorsque je suis en présence soit de mon père, soit de -ma mère, quand je veux parler ou me taire, m'asseoir, rester debout ou -marcher, ou manger, ou coudre, ou danser, ou faire tout autre chose, il -faut que je tâche d'observer une à une les tyrannies de l'étiquette. -Autrement je suis grondée, quelquefois même maltraitée; alors me -voilà triste et malheureuse jusqu'au moment où paraît M. Aylmer. Cet -indulgent ami me prodigue, lui, ses leçons avec tant de condescendance -affectueuse, qu'elles passent comme des éclairs et que l'étude est pour -moi un ravissement. Vous pouvez juger, d'après cela, si mes livres ont -été mes consolateurs. Chaque jour, ils m'apportent des félicités que je -ne saurais trouver autre part.» - -Ces révélations d'Ascham sont, dans leur sincérité, d'une haute -importance historique. On comprend Jane, ses habitudes, sa vie à la -campagne, ses luttes contre ses parents, qui consentaient bien à ce -qu'Aylmer amusât leur fille avec de vieux livres, mais à la condition -qu'elle resterait princesse et qu'elle n'oublierait pas son rôle à la -cour. Jane avait beaucoup d'égards pour les siens et s'efforçait de -ne les désobliger en aucune circonstance. Seulement elle défendait -sa liberté, son âme, ses admirations; et la jeune princesse féodale, -adorant à la fois le Christ et les Muses à la manière de Mélanchthon, -est par ce croisement même, dans lequel excella plus tard notre -Fénelon, l'une des figures les plus originales de la Renaissance. Elle -s'était vouée merveilleusement à la philosophie, dont elle habitait -tous les sommets, soit avec les Pères de l'Église, soit avec les -métaphysiciens antiques, soit avec les grands réformateurs, hommes -augustes qu'elle confondait presque, malgré leur diversité, dans un -même culte. - -Le protestantisme laissa Jane Grey sur ces hauteurs. Ame vastement -religieuse, de cette élévation, par son ample doctrine, elle dominait -les sectes et présageait à son insu la raison moderne. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XII. - - Lady Jane Grey pendant l'année 1551.—Sa grâce avec les seigneurs, - son érudition avec les humanistes.—Ardeur de Jane pour - l'étude.—Aylmer.—Sadder.—Bucer, Vermigli: leurs portraits.—Par ces - deux réformateurs Jane connaît Bullinger.—Elle fait amitié avec - lui.—Les trois lettres de la princesse au réformateur conservées - dans la bibliothèque de Zurich.—Bullinger.—Sa doctrine, sa vie, - ses correspondances.—Quel pouvait être le lien entre Jane Grey et - Bullinger? la théologie.—Missions du pasteur de Zurich à travers - la Suisse.—Son influence sur Jane Grey.—Son portrait.—Une remarque - d'Aylmer.—L'étude ne suffit plus à Jane. - - -L'année 1551, où Roger Ascham visita le duc de Suffolk à Bradgate -et rencontra Jane tout absorbée dans le _Phédon_, fut une année -charmante pour la jeune fille. Lady Jane était en fleur. Son -puritanisme était plein de grâce. Son esprit s'éveillait. Dès qu'on -l'annonçait à Greenwich ou dans toute autre résidence royale, elle -était un événement. Elle plaisait à tous et surtout à Édouard VI. Le -monarque adolescent consultait Jane. Elle lui donnait des conseils. -Elle discutait avec la princesse Élisabeth. Elle évitait l'aigre -contradiction de la princesse Marie, qui prenait avec elle, avec -Élisabeth et avec Édouard, des airs de marâtre. Elle était ingénue, -pensive, recueillie, mais elle n'était pas sauvage. Elle avait en elle -une assurance candide qui venait de sa naissance, de son intelligence -et de son naturel exquis. Elle changeait de manières et de ton, sans -le vouloir, selon les interlocuteurs. Elle raillait avec Ferrers, le -poëte de la cour; elle badinait avec le jeune lord Hertford, fils du -duc de Somerset; elle encourageait la timidité de Guildford; elle -réprimait les hardiesses de Robert Dudley, depuis comte de Leicester; -elle écoutait avec une pieuse attention l'archevêque de Cantorbéry, -Cranmer, et elle engageait des correspondances soit avec Ascham, soit -avec Aylmer, soit avec Bullinger. - -Ce réformateur était l'un des favoris de Jane. Nous avons d'elle trois -lettres à cet ami de Zwingle. Elles sont conservées soigneusement -dans la bibliothèque de Zurich, où je les ai vues et touchées avec -attendrissement. L'écriture en est ferme, nette, lumineuse et lyrique. -Jane avait quatorze ans (1551) à l'époque de la première, quinze ans à -l'époque de la seconde (1552), et seize ans à l'époque de la troisième -(1553). - -C'est pendant ces trois années que Jane Grey redoubla de curiosité -intellectuelle. - -Il y avait alors parmi les pasteurs du Leicestershire un théologien que -Jane estimait autant qu'elle aimait Aylmer. Ce théologien se nommait -Sadder. Si Jane le consultait, il répondait modestement le mot juste -et se taisait ensuite, tandis qu'Aylmer faisait de ce mot un discours -éclatant. - -Ces deux hommes ressemblaient aux deux horloges que les inventaires de -Bradgate décrivent entre les meubles du château. L'une de ces horloges -marquait les heures muettes sur le cadran avec l'aiguille; l'autre -horloge marquait et sonnait les heures avec l'aiguille et avec le -marteau d'acier. Aylmer avait une double faculté, ce qui le rendait -supérieur à Sadder: mais dans leur contraste, ces hommes, dont l'un -avait de l'intelligence et l'autre du talent, étaient les horloges -morales de Jane et lui donnaient l'heure de la pensée, lorsqu'ils -étaient d'accord. Lorsqu'ils différaient, Jane leur venait en aide et -surpassait leur science par son instinct. - -Voilà les docteurs de Jane à Bradgate; à Londres, elle eut Cranmer, -Bucer, Vermigli et beaucoup d'autres. Jane se plaisait à la discussion -entre ses amis les théologiens et les humanistes. Cela prouve combien -elle était jeune. Elle ne méprisait pas encore la discussion dont le -mobile est si souvent la vanité des interlocuteurs et où tout se dit -pour la galerie, rien, presque rien pour la vérité en elle-même. -L'intérêt sérieux ne commence que lorsque la discussion finit. Alors, -au milieu d'un auditoire ennuyé ou épuisé, on ne discute pas avec -soi, on s'affirme Dieu, l'immortalité, l'amour, les seules choses qui -importent. On comprend que les grands essors des peuples vers ces -choses, comme les élans individuels, sont les solutions irréfragables -des plus mystérieux problèmes. On n'est en plein sublime que lorsqu'on -ne discute plus, que lorsqu'on a quitté la plaine et qu'on est dans les -montagnes, ou devant la mer, ou devant l'invisible. - -Pour arriver à ces transcendances où l'on ne doute pas, où l'on ne -parle pas, où l'on croit et où l'on admire, Jane recherchait tantôt -la discussion, et, ce qui valait mieux, tantôt la réflexion, tantôt -la simple conversation, tantôt les discours, tantôt la correspondance -de ses maîtres. Après Aylmer et Sadder, Cranmer était l'ami permanent -de la princesse, son oracle autant que le primat révéré de la patrie. -Bucer lui fut la voix de la France et de l'Allemagne libres; Vermigli, -la voix de l'Italie affranchie de la tiare. - -Lorsqu'en 1551, Bucer disparut pour toujours, Jane le pleura -douloureusement. Il avait beaucoup occupé et inquiété la raison de la -jeune fille. - -Bucer avait la figure franche et pourtant énigmatique. Il était homme -de conscience, mais il aimait les labyrinthes et il préférait à la -ligne droite les détours inextricables. - -Tout cela complique sa physionomie. Son front a des sillons qui -s'entre-croisent dans des directions diverses. Ses yeux ne regardent -pas Dieu, ils plongent dans un auditoire. Sa bouche s'exerce en parlant -de l'infini, et ce n'est pas la vérité absolue qu'elle enseigne, c'est -cette vérité pratique, cette vérité moyenne qui peut conduire à une -conciliation. Ses joues pâles retiennent l'empreinte des insomnies que -lui a causées l'anarchie des croyances. Le pli laborieux des sourcils -combine des syllogismes innombrables, et accumule les modifications, -les amendements. La théologie est pour Bucer une suite de protocoles -qui, de négociation en négociation, doivent mener l'esprit humain à la -paix. - -Quelle perspective! Jane, charmée par le but autant que par le subtil -improvisateur, applaudissait, et pourtant ces demi-rayons ne lui -suffisaient pas. - -Un autre réformateur qu'entendit Jane Grey et l'un des talents qu'elle -admira le plus, fut Pierre-Martyr Vermigli, ami de Bullinger, et que -Cranmer avait placé à Oxford, comme Bucer à Cambridge. - -Vermigli avait la beauté d'un orateur, d'un héros et d'un chef -d'Église. Toute sa vie avait été une longue étude, un long voyage et -un long dévouement. - -Il était né à Florence, d'une famille noble, et s'était fait moine -augustin. Il savait l'italien, l'anglais, le français, l'allemand, -le latin, le grec et l'hébreu. Il y avait en lui du prodige. C'était -le plus érudit des novateurs; c'en était aussi le plus théologien et -le plus philosophe. Par un hasard merveilleux, il connut Vittoria -Colonna à Naples et Jane Grey à Londres. Plus hardi que Bucer, plus -éloquent et plus savant que Bèze lui-même, il professa, il prêcha à -travers l'Italie, la France, l'Angleterre, sous le poignard, près des -cachots, à la flamme des bûchers, partout intrépide, aussi incapable -de violence que de faiblesse. Il ne croyait pas à la présence réelle -dans l'eucharistie et il ne fut pas celui qui eut le moins d'influence -sur Jane Grey dans l'interprétation de ce dogme formidable. A -l'occasion de la présence réelle, il bravait l'émeute et les tribunaux -ecclésiastiques. Un dimanche, à Oxford, ses amis et ses ennemis, -voulant empêcher l'expression de sa conviction sur la sainte Cène, lui -montrèrent la foule hostile qui encombrait les rues. - -«Qu'importe! dit-il; moi qui n'ai pas craint l'inquisition, je ne -crains pas le peuple.» Et il parla. - -Zurich fut son dernier asile, et l'amitié de Bullinger son dernier -bonheur. - -Rien n'émeut, n'élève et ne moralise comme la méditation de ce -caractère qui soutenait un génie. - -Le portrait que nous avons de Vermigli le manifeste tout entier. Son -visage antique fait rêver aux primitifs initiateurs de la grande Grèce -et à Pythagore. - -Le front est harmonieux et les nombres en ont tracé les dimensions. Les -yeux semblent répandre à torrents les feux de l'Etna, dont Vermigli -visita deux fois l'ouverture embrasée. La bouche intarissable verse -à flots l'éloquence, non moins que les regards la lumière. Et, chose -fatale, au milieu de ces épanchements, de ces effusions de l'âme, la -chair frémit et les cheveux se hérissent dans une horreur sainte. C'est -que les apostolats se déroulent devant les bûchers qui fument et devant -les haches qui brillent. - -Ce furent Bucer et Vermigli qui communiquèrent à l'imagination de Jane -Grey la curiosité de Bullinger. Elle lut deux ouvrages du pasteur de -Zurich: le premier, _De origine erroris_; le second, _De summo gaudio -summoque luctu extremæ diei_. - -Jane remonta des livres à l'écrivain et désira entrer en familiarité -avec lui. Pour moi, avant de scruter Bullinger à propos de Jane Grey, -j'avais été touché d'un des derniers traits de la vie du pasteur de -Zurich. - -La grandeur du protestantisme à ses origines, c'est non-seulement la -foi, c'est la générosité qui naît de cette foi. - -Le protestantisme avait vaincu par la Bible. Il prévoyait des luttes -nouvelles, mais son espérance était sans bornes. Si l'esprit humain, -plus redoutable que le catholicisme, survient à son tour, que fera le -protestantisme? Aura-t-il recours à la force? Brisera-t-il les presses? -Cherchera-t-il à réduire au silence par le despotisme la philosophie? -Non. Contre tous les adversaires présents et futurs, le protestantisme -dans ce coin de la Suisse où Bullinger personnifiait sa puissance -n'exigeait que la libre controverse. - -Il est beau de sonder l'âme des apôtres au moment de leur mort, à ce -moment suprême où il ne reste plus qu'une faculté, la conscience. Eh -bien! quel vœu exprimait Bullinger à la veille de retourner vers Dieu? -Quelles leçons laissait-il au gouvernement de Zurich en quittant la -terre? - -Quand on décacheta son testament, apporté par ses fils à la -municipalité, voici ce qu'on y lut. - -Il remerciait les magistrats de leur zèle pour la propagation de -la piété, la première des vertus, il les remerciait de toutes -les bienveillances dont ils l'avaient comblé pendant près d'un -demi-siècle; puis il ajoutait cette clause magnanime: - -«Dieu s'est servi de l'imprimerie pour le triomphe de la vérité; voilà -pourquoi les ennemis de la vérité ont juré une haine implacable à -cette invention, et voudraient soit l'opprimer, soit même l'anéantir. -Gardez-vous d'écouter ces hommes de ténèbres et ne croyez pas que, -sans l'imprimerie, il y aurait moins de troubles et de vices dans le -monde. Souvenez-vous plutôt que nous avons fait plus de bien encore -par la prédication écrite que par la prédication orale, et protégez -l'imprimerie. Ne renoncez jamais à ce noble bienfait de la Providence.» -Souhait viril, digne d'être proposé au respect des gouvernements et des -peuples! Invincible appel à l'héroïsme et à la résignation de l'esprit, -qui doit être toujours préparé soit à imposer, soit à subir la raison, -lorsqu'elle surgit du fond des alphabets humains! - -Ce réformateur, le Mélanchthon de Zwingle, que Jane avait deviné à -travers l'espace, essayons de le bien reconnaître à travers le temps. - -Henri Bullinger était né en 1504, à trois lieues de Zurich, dans le -canton d'Argovie, à Bremgarten. Tels étaient alors les désordres du -clergé, que Bullinger vivait avec quatre autres frères, des bâtards -comme lui, et sa mère une concubine, sous le toit du presbytère de sa -petite ville. Le curé, qui était le père scandaleux de cette famille, -n'avait perdu pour cette conduite ni l'affection de ses paroissiens, -ni la bienveillance de l'évêque de Constance, son supérieur. Ce curé -irrégulier était, du reste, bon catholique et ferme dans la foi romaine. - -Son fils; Henri, étudia d'abord les belles-lettres à Emmerich, dans le -duché de Clèves; puis les saintes lettres à Cologne, où il se distingua -par des succès. Il pénétra la philosophie, la théologie et l'exégèse -avec une promptitude qu'il devait à son intelligence précoce, non moins -qu'à ses notions simultanées du latin, du grec et de l'hébreu. - -Dès cette époque, son érudition était immense. Il avait la bibliothèque -de l'Université et la bibliothèque bien plus nombreuse des Dominicains. -Il passait sa vie dans ces monuments de la civilisation universelle, -au milieu de l'entassement des livres et des manuscrits. Chaque rayon -était comme un monde dans ces mondes ensevelis de la science. - -Ce fut parmi ces labeurs ardents que le jeune Bullinger lut les œuvres -de Luther. Il fut frappé comme d'un coup électrique. Lui qui possédait -si bien les Pères de l'Église grecque et de l'Église latine, il se -demanda où ces vénérables génies avaient puisé?—A la source des saintes -Écritures, se répondit-il. Et alors il s'écria: «Je sais dorénavant -mon devoir. Les Pères sont bons, mais les deux Testaments sont -meilleurs. La Bible est la fontaine éternelle.» - -De retour à Bremgarten, il approfondit ces pensées. Sans le vouloir, -par la seule impulsion de la logique, il substitua le livre sacré à -l'Église, et il devint protestant; plus tard, d'autres réformateurs -n'auront qu'à substituer la raison à la tradition, l'esprit à la -lettre, pour devenir philosophes. - -Henri Bullinger, dont la renommée se répandait, fut choisi par Wolfgang -Joner, abbé de Cappel. Bullinger arriva dans ce couvent de Cappel, -voisin de Bremgarten, comme une sorte de Messie. Les moines dissolus -et ignorants, l'abbé tout le premier, furent si charmés de l'éloquence -et de l'onction du jeune novateur qu'ils ne lui résistèrent pas. Ils -prirent la résolution de corriger leurs mœurs, et presque tous se -firent protestants. Ce couvent fut bientôt transformé en un séminaire -de prédicateurs. - -Zwingle, ce théologien héroïque, manda auprès de lui Bullinger, qui -avait signalé son début dans la carrière par une telle victoire. Dès -qu'il le vit, il l'aima et en fut aimé. Ils s'entendirent sur tout, -s'avançant plus loin que le grand initiateur de Wittemberg, et rejetant -la présence réelle de l'eucharistie. Bullinger fut en un instant le -disciple le plus cher du pasteur de Zurich. - -Par l'influence de Zwingle, le synode nomma Bullinger ministre de -Bremgarten. Le jeune enthousiaste s'empressa de se rendre à son poste, -et, comme à Cappel, il conquit au protestantisme tous ses auditeurs, -c'est-à-dire sa ville natale entière qui abdiqua l'ancien culte. - -L'Europe était obligée de prêter son attention à la Réforme, car -l'écroulement des monastères et de l'édifice traditionnel faisait -beaucoup de bruit. En Allemagne et en Angleterre, les biens des -couvents étaient confisqués au profit des novateurs, et partout les -intérêts servaient, comme toujours, dans les révolutions, de ciment aux -idées. - -Les spoliations, quoique moindres en Suisse, éveillaient, en même temps -que les prédications, les colères des cantons catholiques. Une guerre -éclata entre eux et les cantons protestants. En 1531, Zwingle périt -dans un combat furieux, et scella de son sang sa doctrine. Bullinger, -chassé de Bremgarten, se réfugia à Zurich. Il y fut accueilli d'un -grand cœur. Ses talents et sa considération croissant avec ses devoirs, -il fut salué comme le successeur de Zwingle. Il ne recula pas devant -l'œuvre que les acclamations publiques lui confiaient. - -Cette œuvre, c'était le triomphe du zwinglisme, que le réformateur -magistral de Genève marqua de sa griffe et qu'il changea en calvinisme. -L'audace de Zwingle et de Calvin fut l'adoption du dogme des -sacramentaires, à savoir: l'abolition de la présence réelle dans la -sainte Cène. - -Bullinger eut à Zurich la direction de ce grand mouvement. - -Il s'occupa non-seulement de prêcher, mais de moraliser. Il obtint la -suppression des enrôlements à l'étranger. Il parla, il agit; il donna -des exemples meilleurs encore que les conseils. Il se multiplia. Il ne -veilla pas qu'aux soins du gouvernement religieux. Il avait compris que -l'instruction publique était la racine de l'arbre de vie. Il l'abreuva -sans repos ni trêve cet arbre, et il le fit fleurir sous les rosées. - -Il fonda plusieurs écoles normales de prédicateurs, qu'il distribuait -ensuite avec un tact supérieur là où ils étaient le plus utiles. Ce fut -son infatigable tâche. Il établit partout des chaires d'hébreu et de -théologie. Il fut pendant cinquante années l'âme de la prédication et -de la doctrine dans le canton de Zurich et bien au delà. - -Il rédigea en 1564 une _Confession helvétique_. La peste ravageait -les villes et les campagnes. Bullinger vivait au chevet des malades, -au milieu de la mort. Tout en exerçant la charité avec une sainte -imprudence, il grava de sa main le dogme nouveau, afin de laisser une -instruction durable aux survivants, s'il était fauché lui-même en -consolant ceux que le fléau atteignait. - -Cette confession mémorable fut adoptée par les théologiens de la Suisse -presque entière avec cette restriction magnifique: - -«Avant tout nous déclarons que si l'on nous proposait quelque chose -de meilleur, selon la parole de Dieu, notre ferme propos serait de le -recevoir et de nous y conformer.» - -Bullinger se retirait par moments en un ermitage qui avait été -autrefois une chapelle catholique. Cet ermitage, situé entre Cappel -et Bremgarten, dominait une petite vallée étroite, obscure, fendue -d'un torrent qui écume dans la profondeur ténébreuse des rochers et -des arbres. Il y a sous ce toit délabré deux chambres nues. On y monte -par un escalier double dont les marches sont disjointes. L'unique -fenêtre qui surplombe la vallée est ouverte dans l'ogive de la vieille -chapelle, au-dessus de l'abîme rugissant, avec un balcon de bois, -solide ouvrage de quelque artiste de la montagne. - -C'est là que Bullinger se recueillait pour ses labeurs innombrables. Il -a écrit plus de quarante volumes soit de sermons, soit de théologie, -soit de polémique, soit d'histoire. Jean de Muller estime très-haut -la chronique de Suisse en quatre tomes in-folio, tracée par le -réformateur. Sa correspondance est prodigieuse, comme celle de Calvin. -Il répondait aux humanistes, aux rois, aux électeurs, aux landgraves, -aux avoyers, au prince de Condé, à Henri VIII, à Christian III, à -Sigismond II, à Édouard VI, et à celle qu'il préférait entre toutes les -princesses, entre toutes les femmes, à Jane Grey. - -Les conversations épistolaires de Bullinger et de Jane s'échangèrent -depuis 1551 jusqu'en 1554. Le théologien avait de quarante-sept à -cinquante ans, la jeune princesse de quatorze à seize ans seulement. - -Voici à peu près complètes trois lettres de Jane: - - -I - -LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, PASTEUR DE ZURICH, 1551. - - «Je vous rends aujourd'hui bien des grâces, et tant que je - vivrai, je ne cesserai, homme érudit, de vous porter une vive - reconnaissance. Mais comment vous la témoigner? Je vois qu'il - m'est impossible de répondre à de si grands services, autrement - que par la constance du souvenir. Ce n'est pas sans motif que je - vous adresse des remerciements bien sincères; car, malgré votre - âge avancé, malgré vos importants travaux et la distance qui - nous sépare, vous avez daigné vous occuper de moi, qui mérite si - peu votre attention. Les lettres que j'ai reçues de vous sont - pleines d'intérêt et de savoir. Ce sont des pages d'une trempe - peu ordinaire, et loin d'être faites uniquement pour amuser, - elles abondent en merveilleuses maximes remplies d'instructions, - d'avertissements et singulièrement appropriées à mon âge, à mon - sexe, à mon rang. Dans ces lettres, comme dans toutes celles - que vous avez composées pour la grande utilité de la république - chrétienne, vous vous êtes montré non-seulement un savant du - premier ordre, mais aussi un guide habile, prudent et religieux, - qui ne peut rien approuver qui ne soit excellent, rien penser - qui ne soit édifiant, rien ordonner qui ne soit profitable, et - rien faire qui ne soit honnête, consciencieux, digne d'une vertu - telle que la vôtre. O combien suis-je heureuse de posséder un - tel ami et un aussi sage directeur! Car, selon les paroles de - Salomon, «où il y a plusieurs conseils, là est le salut.» Je - veux me glorifier d'être attachée par les liens d'une tendre - intimité à un théologien aussi onctueux, à un défenseur aussi - intrépide des véritables croyances.—A beaucoup d'égards, je - suis redevable de grands bienfaits à Dieu, très-puissant et - très-bon; mais c'est surtout pour m'avoir accordé, après la - mort du pieux Bucer...., à sa place, un ami aussi vénérable que - vous, dont le zèle, je l'espère, continuera à exciter mon zèle - si je venais à me ralentir, ou si je me sentais disposée à me - décourager. Ah! rien ne pouvait m'arriver de meilleur que d'être - sous les auspices d'hommes dont on ne saurait assez louer les - vertus et que de suivre leurs salutaires préceptes! N'est-ce pas - éprouver le bonheur dont jouirent Blésille, Paule et Eustochie, - instruites, dit-on, par saint Jérôme, et qui durent à ses leçons - la connaissance des vérités sacrées?... Ces femmes illustres sont - moins redevables de leur célébrité et de leur gloire, à la beauté - de leur visage, à la noblesse de leur race et à leurs grandes - richesses.... qu'à l'avantage d'avoir été menées, en quelque - sorte, dans le droit sentier par la main d'un homme admirable. - Daignez m'accorder une faveur semblable, vous qui n'êtes inférieur - à personne en génie, en science et en piété; c'est ce que je ne - cesserai de vous demander avec instance. Je peux vous paraître - une jeune audacieuse en vous sollicitant avec tant d'empressement; - mais quand vous considérerez que je n'ai d'autre motif que le - désir de confirmer ma foi en Jésus-Christ mon sauveur, votre - bonté et votre expérience ne vous permettront pas de me blâmer. - Comme dans un jardin délicieux on cueille les plus charmantes - fleurs, j'extrais chaque jour une belle pensée du petit volume - (_de perfectione christianorum_), écrit suivant la pure et vraie - doctrine que vous nous avez envoyé dernièrement à mon père et à - moi.—J'arrive maintenant aux louanges que vous me prodiguez dans - vos lettres; je ne les reçois ni ne les reconnais, parce que tout - ce qu'il a plu à Dieu de m'accorder, je le rapporte à lui, et - celles de mes actions empreintes d'un caractère de vertu, je les - attribue uniquement au souverain Être qui en est le seul auteur. - Intercédez-le, ami très-illustre, par vos prières assidues, afin - qu'il me dirige toujours dans la même route et que je ne sois pas - indigne de sa clémence. Mon noble père vous aurait déjà répondu - pour vous remercier à la fois des travaux dans lesquels vous vous - êtes engagé et de la courtoisie délicate que vous avez eue de - lui dédier votre cinquième décade, si des affaires importantes - pour le service du roi ne l'avaient appelé dans les comtés les - plus éloignés de l'Angleterre. Aussitôt que ses occupations lui - donneront quelque loisir, il se hâtera de vous écrire. Un mot - encore: puisque j'ai commencé l'hébreu, si vous pouvez m'indiquer - le moyen d'avancer dans cette langue avec le plus de vitesse - possible, je vous en saurai un gré infini. Adieu, le plus brillant - ornement de la chrétienté; que le Seigneur très-grand et très-bon - vous conserve longtemps pour son Église. - - «Votre très-dévouée - - «Jωanna GRAIA.» - -Cette lettre et les deux suivantes sont écrites avec une rare élégance -romaine, d'un style où la grâce qui vient de Jane relève la naïveté -universitaire qui vient de ses maîtres. Cette jeune fille, aussi -gentille-femme et princesse que savante, parle en se jouant le latin. -On dirait sa langue maternelle. On sent qu'elle est à l'aise dans -l'érudition comme d'autres le sont dans l'ignorance. Si elle cite -la Bible, c'est en hébreu. Elle dit à la manière de Cicéron: «_Deus -optimus-maximus_» et à l'exemple de Platon: «Par Hercule! Par Jupiter!» -mêlant ainsi dans une proportion exquise, ce qui est le génie même de -la Renaissance, l'antiquité au christianisme, et les traditions aux -nouveautés. - - -II - -LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1552. - - «Je ne puis m'empêcher, homme accompli, de vous remercier des - preuves nombreuses de votre bonté. Si je négligeais ce devoir, on - m'accuserait certainement de la plus coupable ingratitude, et je - paraîtrais oublieuse et indigne de vos bienfaits. Cependant, par - Hercule! je ne m'engage pas dans cette entreprise sans éprouver - quelque confusion. L'amitié que vous désirez entre nous, et les - empressements continuels dont vous m'avez comblée, exigent plus - que de simples remerciements, et c'est bien malgré moi que je ne - réponds à tant de faveurs que par de vaines paroles. Ce m'est - aussi une grande perplexité, lorsque je découvre en moi-même - combien je suis peu capable d'écrire à un homme tel que vous; et, - en vérité, je ne voudrais ou n'oserais troubler vos travaux par - des discours puérils et frivoles, ni mêler mon langage incorrect - à votre éloquence, si je pouvais m'acquitter autrement envers - vous et si je ne savais jusqu'où va votre indulgence. Quant à la - lettre que j'ai reçue dernièrement de vous, après l'avoir lue et - relue (car une seule lecture me paraissait insuffisante), il me - semble avoir recueilli par elle plus de fruit de vos excellents - préceptes, que de la méditation journalière des meilleurs auteurs. - Vous m'exhortez à chercher une foi véritable et sincère en - Jésus-Christ, mon sauveur; je m'efforcerai de vous obéir aussi - exactement que Dieu le voudra; car la foi étant un présent divin, - je ne puis promettre que selon ce qu'il m'accordera; et cependant, - je ne cesserai d'intercéder avec les apôtres pour qu'il augmente - ma foi de jour en jour. A cette foi, comme vous le recommandez, - et avec la bénédiction d'en haut, j'ajouterai la sainteté de ma - vie, selon mes faibles puissances. Veuillez en même temps faire - mention de moi dans toutes vos prières. Sachez que dans l'étude - de l'hébreu, je suis la méthode que vous m'avez si bien exposée. - Adieu, que le Seigneur vous protège dans la tâche que vous avez - entreprise, et vous conduise heureusement à l'éternité. - - «Votre très-religieusement obéissante, - - «Jωanna GRAIA.» - - -III - -LETTRE DE LADY JANE GREY A HENRI BULLINGER, 1553. - - «Lorsque nous tardons à remplir un devoir, homme très-érudit, nous - sommes irréprochables, s'il n'y a pas négligence de notre part. - Je suis bien éloignée de vous; les courriers sont peu nombreux - et les nouvelles me parviennent fort tard. Cependant, puisqu'il - m'est loisible aujourd'hui de profiter du départ du messager par - lequel jusqu'à présent mes lettres pour vous et les vôtres pour - moi ont été portées, je ne dois pas remettre à vous écrire, mais - m'acquitter de cette obligation le plus promptement possible. - Votre autorité chez tous les hommes est si grande, il y a tant de - solidité dans vos discours, tant d'intégrité dans vos actions, - comme le rapportent ceux qui vous connaissent, que les nations - étrangères, non moins que vos compatriotes, sont excitées à - vivre saintement, soit par l'ascendant de vos paroles, soit par - l'influence de vos mœurs. Je le sais, vous n'êtes pas seulement, - comme dit saint Jacques, un ardent prédicateur, un héraut de - l'Évangile et des préceptes sacrés de Dieu, vous êtes aussi un - ouvrier, un travailleur, et vous montrez dans votre propre vie, - que vous joignez les œuvres aux leçons, ne vous trompant jamais - vous-même. En vérité, vous ne ressemblez pas à ces personnes - qui, contemplant leur figure dans un miroir l'oublient aussitôt - qu'elles se sont éloignées, mais vous imprimez profondément la - sincérité de vos préceptes et la moralité de vos exemples.—Pour - faire de vous un digne éloge, j'aurais besoin de toute l'éloquence - de Démosthène et de Cicéron; car vos qualités sont si éminentes - que, pour les exprimer, d'un côté je n'aurais pas assez de temps, - et de l'autre, une pénétration de jugement, une délicatesse - et une force de style bien au-dessus de mon âge me seraient - nécessaires. Dieu vous a disposé à la fois pour son royaume et - pour ce monde.... Que votre piété parvienne à son but, telle est - ma prière journalière au souverain maître, distributeur de tous - les biens, et je ne cesserai de l'importuner pour lui demander - votre longue vie. En vous parlant de cette manière, je décèle - sans doute plus de hardiesse que de prudence, mais vos bienfaits - ont été si grands envers moi, vous avez eu tant d'affection en - écrivant à une étrangère, en me fournissant tout ce qui est propre - à orner et à polir mon esprit, que je serais impardonnable si je - ne faisais pas tous mes efforts pour fixer le souvenir de ce que - je vous dois. J'espère en outre que vous excuserez une jeune fille - ignorante qui ose s'adresser à un docteur, au père de l'érudition, - et que vous absoudrez l'inconvenance qui m'a fait ne pas hésiter - à interrompre vos graves études par des bagatelles et des - puérilités.... Il me reste seulement à vous prier avec instance, - très-illustre ami, de saluer cordialement en mon nom, l'excellent - Bibliander, ce modèle de savoir, de piété et de dignité, quoiqu'il - me soit personnellement inconnu. Il est si distingué par sa - science dans notre patrie, son nom est si célèbre par les qualités - que Dieu lui a accordées, que je ne puis résister au désir de - faire connaissance avec un homme si recommandable par ses vertus - et par son zèle, avec un homme qui nous a été envoyé du Christ, si - je ne me trompe. Je suis également disposée à faire des vœux pour - votre santé. Vous, une des colonnes de l'Église, aussi longtemps - qu'il me sera accordé de vivre, je ne cesserai de vous remercier - de vos bontés, de vous souhaiter mille prospérités et de prier - pour votre bonheur. Adieu, homme très-savant. - - «Votre respectueusement dévouée, - - «Jωanna GRAIA.» - -Voilà trois lettres de cette noble princesse Jane plus éprise de -l'intelligence que des grandeurs. Elle est très-jeune. Le duvet est -sur ses pages comme sur sa joue et cependant déjà elle est mûre. Elle -reflète les rayons de l'antiquité et les splendeurs de l'avenir. Des -études variées, des instincts supérieurs attestent d'immenses progrès. -Des mots d'elle qui tombent çà et là étonnent.—«En s'éloignant du mal, -on s'approche de Dieu, disait-elle à Catherine Parr.» Elle disait à -Ascham:—«Si le créateur du ciel et de la terre ne s'était pas révélé -à moi lui-même par ses écritures, je crois fermement que je l'aurais -trouvé toute seule.» Elle disait à Aylmer:—«Quand il n'y aurait pas -d'autre preuve d'un souverain Être que le firmament, ce serait assez. -Des étoiles à notre père éternel, il n'y a qu'un coup d'ailes.» - -Ces mots ne rappellent-ils pas la manière de Platon, son philosophe? - -Parmi les Réformateurs celui qu'elle préférait, c'était Bullinger. - -Quel pouvait donc être le lien entre eux? - -Jane Grey était une princesse presque enfant, charmée des forêts, de -leurs antres, de leurs sentiers, de leurs carrefours, des abbayes -qu'elles cachent sous leurs ombres, des odeurs végétales qui s'exhalent -de leurs longues et vertes chevelures; une princesse de sang royal, -entraînée, par les convenances de sa situation, de palais en palais, de -Bradgate, la demeure féodale de son père, à Greenwich, la résidence de -son grand oncle Henri VIII, contrainte à suivre la cour de son cousin -Édouard VI, soit à Westminster, soit à Hampton-Court, soit à Windsor; -toujours dans les lambris dorés, ou dans les parcs, ou dans les bois -pleins de chants et de brumes de son île crayeuse. - -De ces limbes humides qu'habitait Jane Grey, son âme plongée dans -d'autres brouillards, les légendes de ses nourrices, aspirait au jour, -à la chaleur, à la lumière. - -Elle demandait la lumière à Platon qui l'avait réfléchie dans ses -dialogues tout étincelants des pures splendeurs de Dieu et des -magnificences du cap Sunium, initiateur sublime du haut de son -promontoire, entre le bleu du ciel et le bleu de la mer! - -Jane demandait la lumière aux vivants, après l'avoir demandée aux -grands morts. Elle la demandait au doux Bucer, un diplomate de -théologie, qui, malgré ses souplesses et ses dextérités, ne parvint -jamais à concilier Luther et Zwingle. Appelé par Cranmer, l'archevêque -de Cantorbéry, Bucer fut installé à Cambridge où il professait la paix -des sectes. Il était infatigable, et, ses leçons terminées, il passait -sa vie dans la bibliothèque. Il ne s'était pas proposé moins que de -feuilleter les quatre-vingt-dix mille volumes de l'Université. Enlevé -à l'admiration de ses auditeurs par une maladie mortelle, Jane, à qui -Cranmer l'avait présenté, le pleura comme l'un des flambeaux éteints de -sa jeunesse. - -Bucer qui aimait la princesse et qui prolongeait volontiers des -conversations littéraires dont il la sentait ravie, lui avait parlé -quelquefois de Bullinger, et Vermigli l'appuyant, ils avaient suscité -en elle le désir de correspondre avec l'apôtre helvétique. - -Quand Bucer lui manqua dans ce monde, Jane écrivit naturellement à -Bullinger comme à un ami déjà ancien et comme à un guide. - -Bullinger, plus hardi que Bucer, avait dès l'origine préféré Zwingle -à Luther et à Melanchthon. Il avait rejeté de la Cène la présence -réelle. Calvin, non sans hésitation, s'étant rallié aussi au symbole -de Zwingle, la Suisse devint sacramentaire. Il y eut unité de croyance -sur le dogme si important de la Cène, ce qui étendit l'influence des -principaux théologiens de la Réforme sur tous les Cantons. - -Le plus aimé, le plus écouté peut-être, fut Bullinger, qui n'avait -jamais vacillé dans sa foi, et qui, disciple direct de Zwingle, -n'avait aucune envie contre le calvinisme, bien que ce nom détrônât le -zwinglisme, ce premier nom en Suisse du dogme nouveau. Peu importait -à Bullinger, pourvu que, sous un nom ou sous un autre, triomphât la -vérité évangélique telle qu'il l'avait formulée. Il ne se contentait -pas d'écrire, il voyageait et il parlait. Ses missions, qu'il -accomplissait à pied, étaient doublement fécondes. Elles l'inspiraient -par le spectacle des contrées qu'il explorait en apôtre, et elles -conquéraient des foules soit par l'éloquence, soit par le bon sens, -soit par les mansuétudes qu'il déployait tour à tour. - -Il partait ordinairement de Zurich et longeait son lac d'une extrémité -à l'autre, pendant dix lieues. Il pénétrait dans la vallée de Linth -jusqu'au petit lac de Wallen, dont il parcourait les rives abruptes, -les eaux houleuses, entre un abîme de profondeur et un abîme de -hauteur, dans un encadrement de monts d'une élévation de six mille -pieds. Quand Bullinger avait prêché les pauvres villages des environs -du lac, il s'enfonçait dans les horreurs magnifiques de la contrée des -Grisons, et séjournait un peu à Coire. - -Il prenait la vallée du Rhin et suivait le fleuve, enseignant les -synodes, les populations, se plaisant au murmure héroïque des flots, -et gagnant ainsi Bâle. Là, le fleuve et l'apôtre se quittaient. Le -fleuve se dirigeait vers Leyde, et l'apôtre, par les gorges les plus -sauvages, les plus pittoresques du Jura, s'avançait vers Bienne. - -Il y faisait l'œuvre théologique de la Réforme, y conférait parfois -dans des rendez-vous avec Calvin, avec Bèze, et visitait pastoralement -Berne, se recueillant, discutant, entraînant les esprits et les cœurs. - -De Berne, il descendait à Thun. Il faisait le tour du lac sacré entre -tous. Il passait plusieurs jours au presbytère d'Oberhofen, en face du -Simmenthal, du Stockhorn et du Niesen, au-dessus des eaux bleues et -au-dessous des glaciers blancs ou roses, selon les heures. Bullinger, -il l'a dit, n'a jamais prié avec plus de ferveur que dans cet horizon, -le plus prodigieux peut-être du monde. A quelques centaines de pas -du presbytère, on m'a désigné un banc de mousse d'où l'on aperçoit -entre deux chalets rouges la Jungfrau immaculée dans ses longs voiles -tournoyants. C'est là, sur ce banc, que Bullinger se prosternait devant -la hauteur inviolée de ces neiges immuables, et devant les vastes -palpitations des eaux que domine la grandeur du Dieu invisible, mais -présent, par delà toute la chaîne des monts. «La voix du Seigneur est -terrible, disait le réformateur, quand elle tonne entre ces sommets, -et cependant combien elle est plus formidable quand elle tonne dans la -conscience!» - -Du lac de Thun, Bullinger s'en allait silencieusement, -diplomatiquement, autour des cités catholiques, par des lacs plus -beaux que celui de Gennezareth et par des Alpes plus colossales que -le Thabor. Brisé d'émotions religieuses, il s'en revenait à travers -les pays protestants, où le pasteur retrouvait la parole avec les -néophytes des bords de son lac de Zurich. L'apôtre rentrait pensif dans -sa maison, après avoir exhorté, négocié, insinué, soit en plein air, -soit dans l'intimité des foyers, soit dans le crépuscule des chalets -solitaires. - -C'était le temps où il reprenait sa correspondance, où il écrivait à -Jane Grey. - -Encore une fois, quelle affinité y avait-il donc entre Bullinger, le -missionnaire novateur, et Jane, la princesse inspirée, lui toujours en -route ou en labeur au milieu des sublimes horreurs de la Suisse, elle -toujours en méditation dans les résidences royales, sous les ogives des -forêts ou dans les vapeurs des parcs anglais? L'affinité entre eux, ce -n'était ni la politique, ni la nature, ni l'art;—c'était la théologie à -qui l'un et l'autre, la princesse avec ingénuité, le missionnaire avec -science, demandaient le secret de la vie et de la mort, la certitude -d'un monde futur et de la providence de Dieu. - -L'estime de Jane communique à Bullinger un prestige de plus. Il était -par lui-même fort imposant. - -Bullinger avait une haute taille. Vêtu d'une sorte de soutane large et -d'un manteau à longs plis, il est empreint d'une majesté rustique. On -devine sous la simplicité de ce costume sévère un chef d'Église. Son -chapeau à grands bords pour recevoir la neige et le givre est retenu, -des oreilles au bas du menton, par un cordon de cuir. Ce détail révèle -les habitudes du ministre. Il vit dans une tempête de frimas. Il est -le berger des âmes par les montagnes. Il prêche entre les précipices, -au bruit des torrents et des avalanches. Sa barbe fouettée par le vent -annonce quel est son apostolat. Son bâton ferré raconte ses missions. -Son front de granit brave les intempéries et les excommunications. -Ses narines ouvertes respirent les rafales de l'Oberland. Ses joues -sont hâlées par toutes les saisons. Ses yeux, qui montent des Lacs aux -âmes et des âmes au ciel, électrisent de leurs regards étincelants la -multitude. Sa bouche verse la parole patriarcale, le verbe biblique, -avec la fécondité d'une source de la Blümlisalp. Rien ne lui résiste. -Il est le maître des esprits et des cœurs. Il persuade, il touche, il -convertit. Il rétablit la doctrine partout où elle chancelle. Après -avoir prêché les pâtres, il prêche les prédicateurs et il les soumet. -Le successeur de Zwingle est cher aux princes, aux princesses, aux -peuples, et sa forte main grave la loi que ses lèvres ont prouvée dans -des luttes triomphantes. - -Toute cette attitude et toute cette physionomie sont d'un théologien -alpestre et d'un fondateur deux fois républicain, en politique et en -religion. Jusqu'aux souliers à clous de ce portrait agreste ne me -déplaisent point; ils rendent le réformateur solide, ils ne le rendent -pas lourd. - -Jane avait tracé de sa main au bas du portrait de Bullinger ces mots, -dont le Pentateuque peint Moïse: _Homo Dei_, un homme de Dieu. - -C'est ainsi que la jeune princesse considérait les théologiens et les -humanistes. De là ses hommages, ses admirations. Tous étaient flattés -et buvaient comme le nectar olympien les éloges sincères de Jane. Elle -eut non-seulement avec Bullinger, mais avec Aylmer, Ascham, Cranmer et -d'autres encore une correspondance fort active de 1551 à 1554. Ce fut -une période très-studieuse pour la jeune fille. Elle approfondit les -littératures grecque et latine, elle commenta Platon, se perfectionna -dans l'hébreu, dans l'italien et dans le français, Elle s'appliqua -de plus en plus à la théologie, sans dédaigner la politique au centre -de laquelle elle vivait. Toutes ses préférences étaient néanmoins aux -choses éternelles et aux hommes qui les représentaient. - -Cependant une ligne d'Aylmer dans une lettre datée d'octobre 1552 me -semble fort importante. «Lady Jane, dit-il, est animée du même zèle -pour les anciens; ses progrès continuent, malgré quelques langueurs.» - -Cette ligne n'annoncerait-elle pas la révolution qui s'accomplissait en -Jane Grey et que son précepteur remarquait, mais ne pénétrait pas? - -Quelles étaient ces langueurs? comment se produisaient-elles? - -Jane sans doute fermait parfois ses livres. Elle se promenait seule -dans les jardins. Elle poursuivait un songe. Cet automne de 1552, le -duc de Northumberland, demeura quelques jours à Bradgate avec deux de -ses fils: Robert Dudley, depuis comte de Leicester, et Guildford, le -plus jeune de sa maison. Quel sentiment s'éveilla dans le cœur de Jane? -Est-ce à ce moment précis, un peu plus tôt ou un peu plus tard, qu'elle -distingua le timide Guildford? Le duc de Northumberland avait-il dès -lors le dessein d'unir sa famille aux Dorset? le projet d'un mariage -entre Guildford et Jane? Je n'ai pu découvrir un texte, un indice qui -fixât cette circonstance douteuse. - -Quoi qu'il en soit des noires combinaisons du duc de Northumberland, -les langueurs dont parle Aylmer, les langueurs de Jane se rattachent à -un commencement de tendresse pour Guildford. - -A Londres, Jane dut souvent quitter soit une correspondance, soit une -lecture, pour épier de l'hôtel Dorset Guildford passant à cheval dans -Grey's-Place. - -A Bradgate, elle déserta certainement les anciens, elle ferma ses -beaux volumes reliés à ses armes pour attendre aux balcons aériens le -retour des chasseurs. Elle oubliait alors les dissertations d'Aylmer et -d'Ascham, les lettres de Bullinger, et le bonheur était pour elle dans -le tourbillon de poussière qui enveloppait les rudes seigneurs parmi -lesquels elle devinait Guildford. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIII. - - Les parents de Jane Grey plus tendres pour elle.—Visite des - Dudley à Bradgate, en 1552.—Jane détestée de la princesse - Marie et enviée de la princesse Élisabeth.—Édouard VI épris - fraternellement.—Portrait de ce prince.—Portraits des Dudley.—Jane - passe insensiblement de la science à l'amour.—Charme profond de - Jane.—Son portrait.—Le duc de Northumberland (mai 1553) unit Jane - à Guildford.—Maladie d'Édouard VI.—Le duc de Northumberland lui - suggère un testament en faveur de Jane Grey.—Mort du roi.—Douleur - de Jane, contrainte par ses proches à régner.—Elle s'installe à - la Tour.—Elle y gouverne neuf jours.—Northumberland essaye de - combattre.—Il reconnaît Marie.—Il est arrêté.—Jane se décharge - du pouvoir comme d'un fardeau.—Ses partisans, son père, son mari - emprisonnés comme elle.—La reine Marie et la princesse Élisabeth - à cheval se rendent à la Tour.—Leurs portraits.—Northumberland - décapité.—Son caractère, son administration, ses intrigues.—Jane - Grey reléguée à la Tour, loin de l'appartement des reines, dans le - réduit de maître Partridge. - - -A cette époque mémorable de la vie de Jane, ses parents revinrent -à elle avec une tendresse inaccoutumée et des respects singuliers. -C'était dans l'automne de 1552, pendant la visite des Dudley. Il -y avait eu soit des ouvertures, soit des propositions, soit des -conjectures. Le roi était malade. Le présent était mal assuré, l'avenir -incertain. Le père et la mère de Jane semblèrent pressentir que la -fortune allait emporter très-haut sur sa roue leur fille aînée. - -Jane n'avait qu'une ennemie, la princesse Marie qui lui en voulait -à cause de ses opinions religieuses. La princesse Élisabeth était -plus propice à l'héritière de Bradgate; mais elle était jalouse et -ce n'était pas sans raison: car Jane Grey, qui avait tous les jeunes -lords de l'Angleterre pour admirateurs, tous les réformateurs, tous les -humanistes pour enthousiastes, avait pour ami sincère le roi. Édouard -VI n'était content que lorsque Jane était à la cour. Il la préférait à -ses propres sœurs. - -C'était un prince adolescent qui rappelle François II et dont la faible -tête ne pouvait non plus soutenir la couronne. - -Il n'était pas né viable. Sa mère, Jeanne Seymour, l'avait conçu dans -la peur et lui avait communiqué cette pâleur qui couvrit son visage -lorsqu'elle apprit le supplice d'Anne Boleyn, qu'elle devait remplacer. - -Le jeune prince fut toujours maladif, dès le berceau. Sous ses -défaillances il retenait la beauté délicate des Seymour dont sa mère -avait eu l'éclat. Édouard ressemblait aussi à son père, dont il -avait les cheveux blonds et les yeux bleus, mais les cheveux sans -le hérissement et les yeux sans la férocité. Il était au contraire -caressant. Son amitié pour sa cousine Jane Grey lui donnait un -agrément de physionomie, d'accent, d'attitude, qui ajoutait beaucoup -d'expression à son front pur, à ses joues ovales, à sa bouche souriante. - -Ce prince, d'une complexion si débile, d'une âme si affectueuse sans -passion, portait bien sa pelisse de velours bordée d'hermine, son ordre -de la Jarretière, sa toque ornée de perles d'où retombait une plume -blanche. C'était un gentilhomme qui eut été un bon et beau monarque, -avec un peu plus de sang dans les veines. Des généreux instincts de la -vertu, de la science, il avait la grâce; il n'en avait pas la force. -Ni la santé ni le caractère n'avaient noué cette organisation étiolée, -et ni la nature ni l'éducation n'avaient fixé ces facultés flottantes. -Cette destinée de roi coulait lentement entre les fleurs comme un filet -de ruisseau dont les flots très-limpides tarissent à quelques milles de -sa source. - -Pendant son séjour à Bradgate, le duc de Northumberland prévoyait la -fin prochaine d'Édouard VI, et il songeait probablement déjà dans les -mystères de son âme à faire de Jane Grey sa belle-fille et sa reine. - -J'ai vu à Londres une estampe ancienne qui représente les trois -Dudley. Cette estampe est saisissante. - -Le vieux Dudley, le duc de Northumberland, le dictateur d'Édouard VI -et de tous les siens, est représenté sous son harnais de guerre. Il -est bardé d'acier. Sa tête, coiffée d'un casque et en partie cachée, -ne laisse entrevoir qu'un bec sanglant et des yeux durs de faucon. Ses -mains, dans des gantelets très-affilés, ont l'air de serres humaines -qui s'avancent pour arracher le sceptre. C'est le sceptre qu'il veut, -soit pour Dudley son fils puîné, soit pour Guildford son plus jeune -fils. - -De son cadre, il paraît dire à Robert Dudley, depuis comte de -Leicester, et à Guildford ce qu'il leur dit réellement: - -«Toi, Guildford, attache-toi à Jane Grey; je l'instituerai notre -reine.... - -«Toi, Robert, si j'échoue, tu pourras gouverner plus tard l'Angleterre -en t'attachant de ton côté à la princesse Élisabeth.» - -Ses deux fils furent aimés comme le souhaitait le duc de Northumberland. - -Robert Dudley est plus beau que son père, et pourtant il lui ressemble. -Il garde dans les splendeurs de son visage je ne sais quoi d'égoïste, -d'impitoyable, d'aquilin. C'est un favori féroce, né pour charmer une -reine et pour dévorer un royaume. - -Guildford rappelle son père et son frère, mais dans des suavités -étrangères à cette race. Ce n'est plus un homme de sang, de rapine; -c'est un homme de cour et de cœur. Il est brave et un peu faible, -très-élégant, soumis à son père et sans nulle ambition. Son nez est -d'une finesse exquise, ses yeux d'une lueur passionnée, ses lèvres, -sous une moustache blonde, balbutient des mots de tendresse. Guildford -est le type de l'amant et du gentilhomme. Ah! que la physionomie est -infaillible! Quand le peintre a donné son coup de pinceau, l'historien -peut presque toujours donner hardiment son coup de burin. - -Si les circonstances eussent mis Robert et Guildford Dudley sur le -chemin l'un de l'autre, d'après ces portraits, les deux frères eussent -été l'un Caïn et l'autre Abel. - -Jane choisit Abel, c'est-à-dire Guildford, le plus jeune et le plus -doux des Dudley. Son amour se rencontra avec l'amour de Guildford et -avec l'ambition du duc de Northumberland. Jane fut transformée. Ni -la famille, ni le monde, ni Édouard VI, ni les jeunes lords, ni les -réformateurs, ni les humanistes, ni même Bullinger, ce mage alpestre, -lointain et d'autant plus puissant, ne l'absorbèrent désormais. Le -jour, elle regardait couler les flots ou frémir les feuilles;—la nuit, -elle ouvrait sa fenêtre et contemplait les étoiles. Elle négligeait -pour un chant d'oiseau les versets des prophètes. A toutes les heures, -elle rêvait au lieu de penser. Les hommes graves lui inspiraient -toujours du respect; elle les interrogeait, mais elle n'écoutait plus -leurs réponses comme autrefois. Son cou se penchait comme un lis, son -haleine exhalait de tièdes et mélancoliques soupirs. Elle avait trop -remarqué un jeune homme dont par pudeur elle écartait l'image, mais -dont l'image obstinée la poursuivait. Guildford Dudley, un roseau -flexible, un esprit novice, un adolescent comme elle, un adolescent -qui rougissait au premier mot, qui ignorait la femme, et la nature, et -lui-même: voilà son maître, son roi, son Dieu. O puissance de l'amour! -fatalité adorable!... - -Tous ces essaims de doctrines qui se succèdent soit par la philosophie, -soit par la réforme, de Platon à Bullinger, Jane Grey les avait -entremêlés à sa vie. C'étaient des troupes ailées d'idées chastes, de -causes providentielles, de théories transcendantes qui descendaient -immatériellement du ciel et qui chantaient dans le beau front de Jane -comme dans un nid. Or, il arriva qu'un jour les colombes s'envolèrent, -les aspirations s'assoupirent. La vie passa du cerveau dans le cœur de -la jeune fille, s'y alluma et remplit de feu sa poitrine, de sorte que -l'amour brûla cet ange autant que la science l'avait éclairé. - -Ce qui était lueur en elle devint flamme: il n'y avait plus que -Guildford. Jane cessa d'être une muse; elle fut une femme, la proie de -l'amour. - -C'était sa saison charmante. Durant cet automne de 1552, à Bradgate, la -princesse était, comme disait Wyatt, «en son avril.» - -Il y avait alors dans Jane tant d'attrait, sur son visage sans plis -tant de pureté, dans son teint blanc et rose tant de fraîcheur, dans sa -physionomie tant de distinction; il y avait tant de modestie dans sa -démarche, tant de grâce dans sa taille souple comme une tige de saule -de la Tamise, qu'on devinait du premier abord une âme supérieure et -délicieuse. - -En examinant Jane de plus près, le ravissement croissait. - -Ses yeux profonds surmontés de sourcils légers avaient la limpidité -de l'eau de roche. Ils semblaient dessinés et creusés pour exprimer -l'amour et pour réfléchir Dieu. Sa narine, d'une rare délicatesse, -respirait la bonne odeur morale de l'Évangile avec les parfums de la -campagne anglaise. Ses lèvres souriaient à la vérité, à la nature, à -l'amitié, à l'héroïsme, à l'amour et même à la mort dans laquelle Jane -voyait l'infini. - -Les esprits de la Renaissance excellaient à soulever en haut -l'érudition. Ils en faisaient une poésie; Jane en faisait une poésie et -un amour. Tout ce qu'elle avait appris, elle en ornait Guildford. Tout -ce qu'elle avait connu seule, elle le sentait en lui et avec lui. Elle -douait ce jeune homme à plaisir. La science, qui pour les autres est un -poids, était pour Jane une dentelle de plus ouvrée artistement: elle en -était parée et non surchargée. La beauté éternelle, qui était le fond -de son être, resplendissait dans la princesse sous deux voiles: une -pudeur adolescente et les tresses blondes de ses cheveux. - -Avant de monter les degrés du trône qui sera son écueil et ceux de -l'échafaud qui sera son calvaire, Jane Grey est mûre pour l'envieuse -mort; car elle porte en elle la plénitude de la poésie, du sentiment et -du bonheur. - -De retour à Londres, les Dudley, à Durham-House dans le Strand, les -Suffolk, à l'hôtel Dorset dans Grey's-Place, ne cachaient pas leur -intimité de plus en plus vive. Jane et Guildford étaient embrasés d'un -jeune amour approuvé de leurs parents et du roi lui-même. L'hiver de -1553 s'écoula pour eux dans un enchantement. - -Édouard VI eut la rougeole, puis la petite vérole. Il en guérit, mais, -à la suite d'un refroidissement, il contracta une pulmonie qui ôta -tout sommeil à Northumberland. - -Le duc était le plus puissant lord du royaume. Il avait des richesses -fabuleuses. Il possédait plus de vingt manoirs dans les comtés du -Nord, les châteaux de Tinmouth et d'Alnwick dans le Northumberland, -le château de Bernard dans l'évêché de Durham, les terres les plus -magnifiques des comtés de Somerset, de Warwick et de Worcester. Il -tenait les rênes du gouvernement; ses partisans remplissaient les -fonctions publiques. Son frère, ses fils, ses amis étaient investis -des principales dignités de la couronne. Il était tout par le roi: -que serait-il sans lui? Rien. Il serait dépouillé, annulé, peut-être -enfermé à la Tour, près du billot. - -C'était la princesse Marie, la fille de Catherine d'Aragon, qui était -l'héritière légitime du trône de son frère. Or, Marie ne voulait pas -de bien à Northumberland. Il avait trompé sa confiance et celle des -catholiques. Elle le détestait personnellement. Le duc devait faire -l'avenir, s'il le souhaitait favorable. - -Il se hâta. Au commencement de mai 1553, le roi eut un peu de relâche à -sa toux. Northumberland profita de cet intervalle d'un mieux passager -dans la santé d'Édouard pour célébrer à Durham-House le mariage de son -fils Guildford avec Jane Grey. Le roi ne put assister aux fêtes, mais -il écrivit à Jane une lettre fort amicale, et il la combla de présents. - -Ces noces consommées au palais de Durham et la maladie du roi empirant, -le duc de Northumberland s'occupa d'intervertir l'ordre de succession -à la couronne, en suggérant un testament à son pupille Édouard. Le -terrible duc avait fait du trésor et du ministère un brigandage; il -allait en faire un aussi de la royauté. C'était la seule chose, la plus -précieuse de toutes, qui lui restait à voler. - -Si Northumberland eût été désintéressé, s'il eût accompli son -usurpation sans arrière-pensée personnelle; s'il n'eût été que le héros -de la Réforme et de l'humanité en supprimant d'avance le règne de Marie -Tudor, il eût peut-être réussi. Mais, sous une apparence de dévouement -aux institutions libérales et religieuses de l'Angleterre, tout le -monde, excepté le roi, devinait chez Northumberland un monstrueux -égoïsme. Ses vices seront ses obstacles. - -Édouard seul ne les soupçonnait pas. Aussi Northumberland n'eut pas -de peine à persuader le roi, qu'il attaqua par le point juste, par la -conscience. - -«Sire, lui dit-il, vous ne mourrez pas. Vous êtes jeune et vous avez -toujours été sage. Dieu d'aileurs travaille pour les siens et vous -êtes son enfant de prédilection. Cependant votre devoir est d'admettre -toutes les suppositions et de pourvoir au sort de vos sujets. Si le -Sauveur vous rappelait à lui, que deviendrait sa loi? Vos sœurs, toutes -deux déclarées illégitimes par acte du Parlement, vous remplaceraient. -Leur avénement suffirait pour soulever la guerre civile. La première -en date, celle qui serait reine, c'est lady Marie. Vous la connaissez. -Où son fanatisme ne nous précipiterait-il pas? Elle nous ramènerait -au papisme et au pape à travers les bûchers.» C'est ce que le roi -redoutait le plus. - -Il résolut d'écarter ses deux sœurs Marie et Élisabeth, l'une pour son -catholicisme, l'autre pour sa bâtardise. La branche écossaise éloignée -par Henri VIII, il la repoussa également. Il fut amené par la logique -et par Northumberland à concentrer toutes ses complaisances sur la -branche anglaise, inclinée de tout temps à la réforme. - -Françoise, marquise de Dorset, duchesse de Suffolk, fille de Marie, -veuve de Louis XII, était la véritable héritière d'Édouard VI, mais ni -la duchesse ni le duc de Suffolk n'étaient d'une trempe assez énergique -pour préserver un trône environné de tant d'éclairs et de foudres. - -Le duc de Suffolk avait une taille élégante, une physionomie noble et -fière. Sa figure était longue et pâle, sa bouche un peu ironique et -dédaigneuse. Il pouvait être un chambellan, jamais un homme d'État. - -Sa femme, la duchesse, une beauté aristocratique, excellait à porter -une coiffure enrichie de pierreries. Elle avait les yeux bleus, les -lèvres fines, les attitudes exquises. Son portrait par Holbein est -parlant. Elle était pleine de séduction et de mirage. Mais elle n'était -pas héroïque. - -L'expression définitive du duc et de la duchesse, c'était la frivolité -de cour. En une heure de conversation, Northumberland les eut décidés à -céder tous leurs droits à Jane Grey leur fille aînée. - -Dès qu'il apprit par Dudley cette substitution de Jane à la duchesse de -Suffolk, Édouard VI fut très-ardent à l'œuvre. Jane était aussi pieuse -que lui-même. Elle était ce qu'il estimait et ce qu'il aimait le plus. -Il s'empressa de la nommer son héritière par un testament où il déposa -toute son âme et qu'il signa en haut, en bas, à toutes les pages, à -toutes les marges. - -Du 12 au 15 juin, sir Édouard Mountague, sir Thomas Bromley, sir -Richard Baker, Gosnold et Gryffyn, les magistrats les plus distingués -du royaume, balancèrent, avant de légaliser ce testament par une -rédaction judiciaire destinée à le constater. Ils cédèrent aux -impatiences du roi et aux menaces de Northumberland. En plein palais, à -White-Hall, le duc s'écria qu'il se battrait contre chacun d'eux sans -cuirasse et même en chemise pour assurer le triomphe de la volonté -suprême du roi. - -Tout en revêtant le testament des formalités nécessaires, -Northumberland dressa un autre acte auquel se rallièrent les -vingt-quatre principaux conseillers privés. Ils jurèrent sur l'honneur, -et ils signèrent leur serment, de maintenir de toutes leurs forces -le testament du roi. Ce testament et l'acte qui en consacrait -l'authenticité furent scellés du grand sceau et gardés aux archives -de la chancellerie. Les lords du conseil qui compromirent leur -responsabilité en cette périlleuse conjoncture doivent être cités. -Ce furent Cranmer, archevêque de Cantorbéry; Goodrick, évêque d'Ély; -Northumberland, grand maître; Winchester, lord trésorier; John, duc -de Suffolk; Bedford; Northampton; Shrewsbury; le comte de Huntingdon; -Clinton, lord amiral; le comte de Pembroke; Darcy; Cheyne; lord Cobham: -lord Rich; Gates; Petre, Cecil et Cheek, secrétaires; Mountague, Baker, -Gryffyn et Gosnold. Cecil, qui sera lord Burleigh, dit depuis que, -s'il avait apposé sa signature, c'était seulement pour constater celle -d'Édouard, mais il avait recours à un subterfuge. Cranmer fut le plus -anxieux des lords. Il signa le dernier, vaincu par les larmes du roi et -par les dangers de l'Église qu'il avait poussée plus que personne dans -le schisme d'abord, puis dans l'hérésie. - -Cette Église était alors une sorte de calvinisme dont les deux -merveilles de science, de douceur et de vertu étaient Édouard VI et -Jane Grey. Une telle affinité religieuse entre sa cousine et lui avait -stimulé le roi plus encore que son affection dans tous les stratagèmes -du duc de Northumberland. - -Édouard VI ne survécut pas beaucoup à ces précautions politiques. Il -expira dans son palais de Greenwich, le 6 juillet 1553, tranquille -désormais sur la Réforme puisque c'était Jane Grey qui allait régner. - -Northumberland redoutait les ambassadeurs Montmorency, Marnix et Renard -envoyés de Bruxelles par Charles-Quint et dont la mission était de -soutenir avec une prudente habileté les droits de Marie Tudor. Le duc -au contraire était dans les meilleurs termes avec les ambassadeurs de -Henri II: l'évêque d'Orléans, le chevalier de Gyé et M. de Noailles. -Son premier soin fut de cacher la mort d'Édouard, afin de se donner -la facilité d'attirer à Greenwich la princesse Marie et la princesse -Élisabeth. Son intention était de les enfermer à la Tour jusqu'à -l'entier accomplissement de sa révolution dynastique. - -Les princesses avaient été mandées par le Conseil et lady Marie était -en route. Elle avait atteint déjà Hoddesdon, lorsque, sur un billet -du comte d'Arundel qui lui apprenait la mort du roi et la conjuration -de Northumberland, elle rétrograda vite avec son escorte jusqu'à -Kenninghall, dans le Norfolk. Un mot de Cecil retint aussi lady -Élisabeth dans le comté de Hertford. - -Cependant le duc de Northumberland, le grand conjuré de ce mouvement -où il avait eu pour complice Édouard VI, consacra trois jours à ses -préparatifs de politique et de guerre. - -Il envoya ses fils pour rassembler des troupes. Il s'installa et il -installa le Conseil à la Tour comme dans la forteresse du nouveau -règne. Il y concentra tout: trésor, prisonniers d'État, gouvernement. -Il investit du commandement du vieux donjon le grand amiral lord -Clinton, l'un de ses amis particuliers. Il obtint pour Jane Grey le -serment de fidélité du lord maire, des officiers de la garde royale -et des principaux aldermen de la cité. La faute ou le malheur de -Northumberland fut de ne s'être pas emparé des princesses Élisabeth et -Marie. - -Le 10 juillet, le duc fit proclamer dans les rues de Londres la mort -du roi Édouard et l'avénement de lady Jane Grey. Elle ne savait rien -encore. - -Après son mariage, Jane, qui logeait chez son père, à l'hôtel Dorset, -dans Grey's place, s'était établie à Durham-House, au milieu du Strand, -sous le toit de son beau-père le duc de Northumberland. - -Elle aurait désiré pour sa lune de miel le château de Bradgate et la -forêt de Charnwood; mais cette résidence étant un peu lointaine, elle -avait choisi avec la permission de son mari et de ses proches, sur -les bords de la Tamise, Chelsea qu'elle avait habité déjà auprès de -Catherine Parr. - -Elle était là sous les ombres et dans les parfums. Guildford et -elle y oubliaient le monde et la cour. Ils s'y plongeaient dans -toutes les délices de l'amour et de la nature. Jane ne lisait plus, -n'étudiait plus: elle aimait. Elle aimait sur la rive du fleuve, dans -la fraîcheur des eaux et des jardins. Elle ne pensait qu'à Guildford. -Son unique passion était de lui plaire. Ses amis les réformateurs, qui -la visitaient quelquefois dans cette retraite, lui avaient reproché -son goût nouveau pour le luxe. Jane, tout en leur donnant raison, -continuait de se faire belle et brillante pour Guildford, se promettant -bien de se corriger un peu plus tard. - -Elle vivait dans cette ivresse de l'âme depuis deux mois, lorsque, le -9 juillet, lady Sidney, sœur de Guildford, prévint les amants qu'ils -eussent à attendre les ordres du roi à Sion-House. - -Sion-House était un ancien monastère, à peu de distance de Chelsea. Ce -monastère transformé en château royal avait été une des munificences -d'Édouard à Northumberland. Northumberland était le seigneur de -Sion-House. Jane et Guildford y avaient leur appartement. Ils y -couchèrent, le 9 juillet, selon l'avis qu'ils avaient reçu de lady -Sidney. - -Le 10, pendant que les carrefours de Londres retentissaient de -l'avénement de Jane Grey, on lui annonça soudain, à Sion-House, la -visite des ducs de Northumberland et de Suffolk, son beau-père et son -père. Ils étaient accompagnés du marquis de Northampton, des comtes de -Pembroke, de Huntingdon et d'Arundel. Jane échangea d'abord avec eux -des paroles cérémonieuses et languissantes. Les lords, même son père et -son beau-père, lui montraient un respect inaccoutumé. Elle se sentait -enveloppée d'une énigme dont elle cherchait vainement le sens. - -Guildford tout radieux entra bientôt. Il précédait de quelques secondes -la duchesse de Northumberland, la duchesse de Suffolk et la marquise de -Northampton. La mère et la belle-mère de Jane lui baisèrent la main -au lieu de la baiser au front, suivant leur habitude. La surprise de -lady Guildford était extrême. Elle était entourée d'un secret d'État -dont ses yeux, sa physionomie, sa pâleur et sa rougeur alternatives -sollicitaient la révélation. - -Ce fut Northumberland qui rompit le silence. Il apprit à Jane la mort -du roi et ses craintes pour l'avenir soit de la religion, soit de la -paix publique, si la princesse Marie ou la princesse Élisabeth, l'une -incestueuse, l'autre bâtarde, tenaient le sceptre. «Notre bien-aimé -souverain Édouard, ajouta le duc de Northumberland, a conjuré tous -les orages et pourvu à toutes les nécessités par un testament dans -lequel, madame, il vous nomme son héritière. C'est donc vous qui -êtes notre reine. Vous êtes reconnue par le Conseil, acclamée dans -Londres; vous serez saluée avec enthousiasme par toute l'Église et -par tous les comtés d'Angleterre.» Le duc alors fléchit le genou -devant la nouvelle reine. Il fut imité de tous et de toutes, et des -lords, et des ladies, et du père et de la mère et du mari de Jane. -Le premier cri de la princesse fut un refus, un éloignement. «Le -sceptre est aux sœurs du roi,» dit-elle. «Il est à vous, reprirent -successivement et en particulier dans un cabinet voisin les ducs de -Northumberland et de Suffolk. Seriez-vous ingrate envers Édouard, -indifférente à son vœu le plus cher? Seriez-vous sourde à la voix de -Dieu? Livreriez-vous l'Angleterre au papisme avec la princesse Marie, à -la bâtardise avec la princesse Élisabeth?» On lui développa sous toutes -les formes ces arguments qui avaient décidé Édouard VI; on l'enlaça -aussi par la sensibilité, surtout par la conscience. Elle, désespérée -du trépas du roi, étonnée de cette fortune qui l'arrachait à l'amour -et qui la lançait dans la politique, éperdue d'émotion, de douleur -et d'épouvante, trembla de tous ses membres, jeta des pleurs, des -sanglots, et finit par tomber de cette crise nerveuse dans un profond -évanouissement. - -Quand elle revint à elle-même, elle ne fit pas ces longs discours -inventés par les historiens; non, elle gémit, soupira et prononça -quelques paroles dignes de sa grande âme et de sa situation pathétique. -«Je croyais, dit-elle, que la couronne appartenait aux sœurs du roi. -S'il m'est démontré que mon devoir est de l'accepter, je la ceindrai à -mon front, malgré mes appréhensions poignantes, et je la porterai pour -la gloire de Dieu et pour la prospérité de l'Angleterre.» - -La reine Jane descendit de Sion-House à la Tour sur une barge -magnifique, escortée de barges pavoisées, au son d'une musique -triomphale. Les ducs et les duchesses de Northumberland et de Suffolk -menaient le cortége nautique. Il y eut, le soir, souper et bal dans les -appartements de gala. On dansait sur les parquets du donjon féodal, -tandis que la jeune reine se lamentait au dedans et que par tous -les quartiers de Londres des hérauts d'armes publiaient son joyeux -avénement. - -Le 11 juillet, Marie, d'un ton de souveraine, écrivit aux lords -conseillers qu'elle était indignée de leur conduite et qu'ils eussent -à se soumettre sans retard, afin de mériter sa clémence. Le 12, les -lords, pressés par Northumberland, répondirent qu'elle eût elle-même -à humilier son orgueil et à faire acte de sujette aux pieds de la -véritable reine d'Angleterre, Jane de Suffolk. - -Sous une attitude hardie, Northumberland était fort embarrassé. Il -avait observé la froideur de la multitude. Les amis des Seymour se -remuaient. Ils semaient partout des bruits sinistres. Ils répandaient -tout bas avec horreur que Dudley avait immolé Thomas Seymour par le -duc de Somerset, le duc de Somerset par Édouard VI et avait empoisonné -le jeune roi. Ils prédisaient plus bas encore que Jane Grey serait une -quatrième victime du cruel duc. - -Northumberland n'ignorait pas ces rumeurs. Il savait que plusieurs de -ses collègues chancelaient. Les uns étaient des traîtres, les autres -des lâches, les autres des ambitieux. Ils ne guettaient que l'occasion -de passer à Marie Tudor. Lui seul les maintenait par l'effroi. Il eut -un instant l'intention de demeurer à la Tour, au timon du gouvernement -et d'envoyer à l'armée le duc de Suffolk. Toutefois, quand il fut -certain que Marie s'était déclarée reine, qu'elle s'était avancée de -son château de Kenninghall dans le Norfolk à son château de Framlingham -dans le Suffolk avec une armée tumultueuse de trente mille hommes -commandée par sir Édouard Hastings, les comtes de Bath et de Sussex, -il comprit que le père de Jane Grey serait insuffisant et qu'il était, -lui, indispensable à la tête des troupes. Jamais position ne fut plus -perplexe. L'anarchie serait dans la Tour, et il allait combattre une -armée beaucoup plus nombreuse que la sienne en un pays où il avait -étouffé une révolte dans le sang et qui lui était hostile. - -Malgré tant de présages funestes qui l'assaillaient, Northumberland -résolut d'entrer en campagne. - -Avant de monter à cheval, il recommanda l'union aux lords du Conseil, -la vigueur au duc de Suffolk, la vigilance à lord Clinton. Il dépêcha -dans toutes les églises paroissiales de Londres des pasteurs chargés -de prêcher pour la Réforme et pour Jane Grey. L'Évêque de Londres, -Bidley, se distingua entre tous par son zèle contre Marie et par son -éloquence en faveur de lady Jane et de l'Évangile. - -Le plus mauvais de tous les symptômes pour Northumberland, celui qu'il -ne cessa de remarquer et de déplorer, c'était le flegme glacial du -peuple. Nul enthousiasme dans les carrefours, lorsque Dudley traversa -la ville avec son état-major. Tout au plus une muette curiosité. En -débouchant dans le dernier faubourg, Northumberland se penchant à -l'oreille de sir John Gates, lui dit: «La foule a quitté son travail -pour nous voir, mais pas un homme n'a crié: Dieu vous bénisse!» - -Cette indifférence que Northumberland trouva partout jusqu'à Cambridge -ne lui présageait rien de bon. Il ne se laissa point abattre toutefois. -Le 17 juillet, il poussa de Cambridge dans la direction de Framlingham -où était Marie avec son armée et sir Édouard Hastings. Northumberland -avait autour de lui lord Grey, frère du duc de Suffolk, le comte de -Huntingdon, et le marquis de Northampton. Ils s'aperçurent vite non -plus de l'impassibilité, mais de la haine des populations. Marie -avait promis de ne pas toucher à la religion réformée et cette -assurance avait électrisé les âmes. On se rappelait les exécutions, -les bourreaux, les gibets de Northumberland, lorsqu'il avait réprimé -l'insurrection du Suffolk et du Norfolk. On le maudissait dans les -cités et dans les villages; on courait aux armes. La princesse -Marie, exploitant cette passion publique, mit à prix la tête du duc. -Northumberland arrivé à Bury n'avait plus d'illusion. Il n'avait que -dix mille hommes, en face de trente mille, les multitudes étaient -exaspérées contre lui, sir Édouard Hastings pouvait par une manœuvre -lui couper toute retraite sur Londres où une réaction contre Jane Grey -était imminente, si ses communications avec la capitale du royaume -étaient rompues. - -Dans cette extrémité, il eut un moment la pensée de combattre. -Son armée, si inférieure en nombre, était plus aguerrie et mieux -disciplinée que celle de Marie. Northumberland était un capitaine plein -de combinaisons et d'élan. Un coup d'audace le tenta. En définitive, -il ne l'osa pas. Le découragement avait gagné son armée. Les chefs -raisonnaient et les soldats désertaient. Northumberland commanda une -évolution rétrograde sur Cambridge. - -Tous les historiens ont blâmé le duc, parce qu'aucun n'a calculé les -fatalités qui l'accablaient. Une seule aurait suffi pour l'annuler: -je veux dire le sentiment national. Quand une armée a contre elle -un peuple, l'opinion pèse sur cette armée le poids du destin. Les -bataillons sont énervés; au lieu d'obéir, ils discutent, et le général -le plus hardi est déconcerté par une puissance qui ne semble pas -humaine. - -C'est ce qui est arrivé, c'est ce qui arrivera souvent encore dans le -monde; et c'est ce qui frappa d'asphyxie le duc de Northumberland. - -Dans sa détresse, il demanda du renfort au Conseil privé. Ce fut un -sauve qui peut. Chacun des lords du Conseil s'en alla de la Tour sous -prétexte de convoquer ses amis. En réalité ils aspiraient à changer de -cocarde. Ils s'échappèrent ainsi de la forteresse et les plus illustres -se rassemblèrent, le 19 juillet, au château de Baynard, chez le comte -de Pembroke. - -Là, le comte d'Arundel avoua ses préférences pour Marie Tudor. Il fut -soutenu. Le vent courait de ce côté et entraînait tout. Le maître -du château, le comte de Pembroke, tira son épée, et, la brandissant -dans la galerie où ils étaient en délibération, il s'écria que Marie -Tudor régnerait ou qu'il y perdrait la vie. Ces conspirateurs tardifs -et d'autant plus violents parcoururent Londres indécis, échauffèrent -la foule, illuminèrent les places et les maisons, proclamant partout -Marie d'Angleterre. Ils firent chanter le _Te Deum_ dans toutes les -églises et allumer des feux de joie dans tous les carrefours. S'étant -reformés en Conseil privé, ils sommèrent le duc de Suffolk de leur -remettre la Tour, le premier poste du royaume. Le duc obéit, après -avoir consulté Jane Grey. Quand son père tout effaré lui annonça cette -réaction et cette sommation, Jane se soumit aussitôt sans manifester -le moindre trouble. Elle éprouva comme une délivrance. Elle qui avait -reçu le sceptre dans les larmes, elle le déposa dans une espèce de -soulagement. C'était le 19 juillet au soir. Jane se coucha et dormit. -Le 20, dès le matin, elle se jeta dans une barque sans armoiries et -remonta la Tamise jusqu'à Sion-House. Elle en était sortie reine -d'Angleterre une semaine auparavant; elle y rentrait une simple femme. -Elle était pâlie et maigrie. Tourmentée des affaires publiques, elle -avait souffert encore plus de ses orages domestiques. Guildford, un -instant fou de l'orgueil de sa race, avait voulu être roi. Jane avait -d'abord déféré à ce désir. Elle avait consenti à se laisser découronner -pour Guildford par la main du Parlement. Mais, le devoir, triomphant à -la fin d'un amour insensé, Jane avait déclaré qu'elle ne résignerait -pas le diadème, que Guildford ne serait pas roi, qu'il serait époux -de la reine et duc. Le jeune Dudley s'était oublié. Il s'était livré -à une colère furieuse. Il avait quitté la table et le lit de Jane. La -duchesse de Suffolk, qui regrettait peut-être d'avoir cédé le rang -suprême à sa fille, lui suscita de telles scènes intérieures que Jane, -malade d'émotion, crut avoir été empoisonnée par ses proches. Son -règne, ou plutôt son enfer, avait duré neuf jours. - -Les lords du Conseil mandèrent à Northumberland de licencier ses -troupes et de prêter serment de fidélité à Marie. Il avait devancé cet -ordre. Il avait acclamé Marie Tudor en lançant son chapeau en l'air, -sur la grande place de Cambridge, devant les soldats et devant le -peuple. - -Le lendemain, il fut arrêté par le comte d'Arundel et conduit à la -Tour. A quelques toises de la citadelle, une femme se dressa du milieu -de la foule, et, secouant un mouchoir trempé dans le sang de Somerset, -elle l'agita sous les yeux de Northumberland, en signe de malédiction. - -Il y eut beaucoup de captifs. Les principaux, saisis çà et là sur des -mandats du Conseil, furent, indépendamment du duc de Northumberland: le -duc de Suffolk, lady Jane Dudley; les lords Robert, Henri, Ambroise et -Guildford Dudley; le marquis de Northampton; les comtes de Huntingdon -et de Warwick; l'archevêque de Cantorbéry; les évêques d'Ely et de -Londres; les lords Ferrers, Cobham et Clinton; les juges Mountague et -Cholmeley; André Dudley, John Gates, Henri Gates, Thomas Palmer, Henri -Palmer, John Cheek, John York et le docteur Cocks. - -Le plus coupable de ces illustres prisonniers était le duc de -Northumberland. D'une famille de jurisconsultes, il chicana trop sa -vie. Il était pourtant brave, mais insidieux et retors. Tout lui avait -réussi jusque-là. Il aurait aimé à recommencer la partie. Ce fut son -erreur et sa honte. - -Les hommes politiques éminents ne devraient pas rédiger protocole sur -protocole avec la mort. Car ils ne l'évitent pas pour cela et ils -perdent l'honneur par surcroît. Il vaut mieux tomber en héros qu'en -diplomate. Northumberland n'eut pas cette gloire. - -Il cherchait à nouer des négociations inutiles à la Tour, lorsque Marie -Tudor s'y présenta, sous des arcs de verdure et de fleurs, en fille de -Henri VIII, en reine légitime. - -Lady Élisabeth, au lieu de rejoindre la princesse Marie à Framlingham, -s'était mise au lit, attendant quelle serait la victorieuse, de sa sœur -ou de sa cousine. - -Dès qu'elle se fut assurée que c'était sa sœur, elle accourut près -d'elle et l'accompagna soit dans les rues de Londres, soit à la Tour. - -Le contraste était frappant entre la fille de Catherine d'Aragon et la -fille d'Anne Boleyn. - -Élisabeth avait vingt ans (1553). Elle était blonde. Elle avait les -yeux bleus, la taille belle quoiqu'un peu roide, le maintien noble sans -souplesse, les mains admirables. - -Marie, elle, avait la stature ramassée, l'air aigre et chagrin -d'une vieille fille de trente-sept ans. Ses regards étaient fixes, -impitoyables. Ils faisaient trembler. Elle avait le front menaçant, les -sourcils très-rudes, et le menton accentué sous une bouche aussi féroce -que celle de Henri VIII. - -La physionomie de Marie Tudor, cette physionomie farouche, aux plis -tragiques, s'adoucit un instant sous les ombres de la Tour, lorsqu'elle -rendit la liberté aux prisonniers du dernier règne, agenouillés devant -son cheval. Ces prisonniers étaient le duc de Norfolk, la duchesse de -Somerset, Courtenay le fils du marquis d'Exeter, et Gardiner l'ancien -évêque de Winchester. - -Marie s'éprit de Courtenay, mais il la dédaigna. Elle fit de Gardiner, -dont elle connaissait les talents et les sévérités, son premier -ministre. L'attendrissement de la princesse dans l'intérieur de la -Tour ne fût pas long et ne s'étendit pas à ses ennemis. Elle demeura -elle-même. Son caractère allait mieux éclater sous la couronne. - -Elle apportait, dans les plis de son manteau royal, des vengeances -innombrables,—des supplices pour la conspiration de Northumberland;—des -supplices à l'occasion de son mariage avec le prince d'Espagne;—des -supplices encore pour la restauration du catholicisme en Angleterre. -Elle était guidée de loin par Charles-Quint, dont l'ambassadeur, Simon -Renard, était l'oracle de la reine, pourvu qu'il inclinât aux atrocités. - -Northumberland fut mis en cause avec ses complices les plus intimes: -le comte de Warwick, son fils; le marquis de Northampton, sir John et -sir Henri Gates; sir Thomas Palmer et sir André Dudley. Après quelques -objections captieuses proposées aux juges et promptement écartées par -eux, le duc s'avoua coupable. Il implora les bontés de la reine pour -ses enfants et particulièrement pour Jane Grey. Il affirma qu'elle -n'avait pas cessé de reconnaître le droit de Marie, et que, si elle -avait touché au sceptre, c'était par contrainte. - -Jane et Guildford furent ajournés, malgré l'avis de Simon Renard, -l'interprète de Charles-Quint. L'empereur (papiers Granvelle) pensait -que Jane était de trop comme sujette dans une contrée dont elle avait -été la reine, et qu'il était indispensable d'immoler cette rivale à la -sécurité de Marie. - -Le duc de Northumberland fut condamné avec les six complices le plus -âprement désignés par la réaction. C'étaient, je l'ai dit, le comte -de Warwick, le marquis de Northampton, sir John et sir Henri Gates, -sir André Dudley et sir Thomas Palmer. Le duc choisit, parmi les -théologiens qui se disputaient son âme, un confesseur catholique, et -il sollicita une conférence avec deux lords dévoués à la reine. Il -désirait, insinuait-il, révéler certains secrets très-importants dont -il avait été dépositaire pendant son administration. Gardiner et un -autre conseiller l'entretinrent longtemps. Northumberland supplia -l'évêque de Winchester de le sauver. Le prélat, sans rien promettre, -feignit de se laisser convaincre, tandis que Renard poussait Marie à -l'implacabilité en invoquant la raison d'État et l'opinion personnelle -de Charles-Quint. - -Le souple Northumberland eut beau se plier, s'humilier; il eut beau -se déclarer catholique et prêcher au peuple le papisme du haut de sa -dernière tribune, l'échafaud; tant d'abaissement et tant d'hypocrisie -ne l'empêchèrent pas d'avoir la tête tranchée à Tower-Hill, le 22 août -1553. Ses deux complices les plus énergiques et les plus ardents, sir -John Gates et sir Henri Palmer furent décapités après lui par le même -bourreau. - -Aucun personnage historique n'offre peut-être autant que Dudley le -spectacle du néant de l'égoïsme machiavélique. - -Il avait tout subordonné à l'ambition: devoir, amitié, reconnaissance, -pitié. Il avait tué l'un par l'autre ses bienfaiteurs. Il avait ourdi -des trames, amassé des trésors, violé des serments, veillé, combattu, -afin d'obtenir le pouvoir. Et il se trouva qu'il n'avait tant fait que -dans l'intérêt de la princesse Marie dont le droit parut plus évident -par l'usurpation de Dudley. - -Craint de ses enfants, il était avec eux impérieux et rusé. Quand il -n'avait pas triomphé par la colère, il employait parfois la tendresse -et alors il était irrésistible. Cet homme accoutumé à commander ne -priait pas en vain. Il était très-difficile à l'émotion, impossible -aux larmes. Dans l'algèbre de ses visées ténébreuses, il trafiqua de -ce qu'il y a de plus divin: du premier amour de deux jeunes cœurs qui -se confiaient à lui. Il n'était pas moins dépravé que dénaturé. Il y -avait en lui la dureté du soldat des guerres civiles et l'astuce du -juge des contre-révolutions. Il était d'origine normande; rompu à la -jurisprudence et dressé aux armes, c'était un légiste subtil sous la -cotte de mailles d'un capitaine expérimenté. - -Il était fort madré, avide d'autorité et de gain. Il était redoutable -sur terre et sur mer, général et amiral tout ensemble. Il ne tenait pas -à faire de grandes choses, mais des choses utiles. - -Le duc de Northumberland était hautain, quand il ne se contenait pas. -Son orgueil était sans bornes. Il condescendait néanmoins à toutes -les flexibilités pour réussir. Il était obséquieux à la cour, brave -à la guerre, cupide partout. Nous avons dit qu'il était ambitieux. -Il ne l'était pas seulement une heure, une semaine; il l'était sans -interruption et capable des plus sinistres attentats pour avancer. -Il proportionnait les efforts aux obstacles, tantôt patient, tantôt -fougueux. S'il différait ses prétentions, il ne les sacrifiait jamais. -Un serment n'était pour lui qu'un fil d'araignée et ne le refrénait -point. Il n'avait pas d'entrailles. Il équilibra dans une sorte de -balance Thomas Seymour et le duc de Somerset, puis il renversa un -bassin après l'autre et jeta les deux frères au fond de l'abîme. -Propre aux affaires et aux périls, il était toujours prêt. Il n'avait -de bonne foi que pour stipuler ses rapines. Ses mensonges égalaient -soit ses bassesses, soit ses insolences. Il ne s'interdisait rien même -dans le crime. Ce fourbe cherchait à étonner, afin d'accomplir, dans -l'atonie qui suit la surprise, tout ce que son imagination insatiable -lui déroulait. Avec des parties supérieures pour un rôle de ministre, -il avait un égoïsme intense qui lui offusquait trop le génie et la -volonté. Par là, il se réduisit à n'être qu'un pirate de cour. Ne -pouvant saisir le sceptre pour lui-même, il le passa, sous le prétexte -spécieux de la religion, à la femme de son fils, mais il ne parvint pas -à la préserver après l'avoir compromise. - -Il calcula bien que le peuple anglais, accoutumé à toutes les -vicissitudes, irait indifféremment d'un Seymour à un Seymour, et -de deux Seymour à un Dudley; où il se trompa, ce fut de croire -que ce peuple blasé sur le sort de ses chefs s'arrêterait à lui, -Northumberland. Erreur vulgaire! Le duc, du reste, fut malheureux -autant que coupable. Ses plans bien médités avaient besoin de l'opinion -et l'opinion le trahit. Il avait marché vite sur le terrain ferme -d'une conjuration obscure avec le jeune roi, mais lorsqu'il rencontra -le sable mouvant de l'esprit public, il y enfonça et fut submergé. Il -eut de grandes qualités d'homme d'État, mais la fortune lui manqua -précisément parce qu'il n'avait travaillé que pour lui-même. Les autres -qu'il n'avait jamais comptés, l'abandonnèrent. - -Ce qu'il y eut de tragique, c'est qu'il entraîna dans la ruine cette -incomparable Jane Grey dont un seul cheveu valait mieux que Dudley et -toute sa famille. - -Le duc de Northumberland, sir John Gates et sir Thomas Palmer exécutés, -plusieurs des partisans de Jane, entre autres sir Henri Gates et -le marquis de Northampton, furent graciés. La captivité des autres -conjurés, soit des fils de Northumberland, soit de leurs amis, soit de -Jane Grey elle-même fut adoucie. - -La duchesse de Suffolk rentra à la cour. Fille de Marie veuve de -Louis XII, elle y représentait la branche anglaise, comme la comtesse -de Lennox, fille de Marguerite la sœur aînée de Henri VIII, y -représentait la branche écossaise. Toutes deux, la duchesse de Suffolk -et la comtesse de Lennox précédaient la princesse Élisabeth déclarée -implicitement bâtarde par l'acte du parlement (1553) qui reconnaissait -la légitimité de Marie Tudor et nul le divorce de sa mère Catherine -d'Aragon. - -Moins favorisé que la duchesse sa femme, le duc de Suffolk était -cependant sorti de la Tour sur parole. - -Jane Grey continuait d'être enfermée dans la sombre forteresse. Elle -n'habitait plus l'appartement des reines. Elle avait été reléguée dans -la maison de maître Partridge, un des gardes du triste donjon. Là, -sous les noires silhouettes de la Tour, elle était servie par deux -femmes et séparée de lord Guildford. - -[Illustration] - - - - -CHAPITRE XIV. - - La reine Marie se propose d'épouser le prince d'Espagne qui - plaît à son imagination.—Malgré l'opposition de l'Angleterre, - elle le choisit.—Conspirations.—Pierre Carew.—De Wyatt.—Le duc - de Suffolk.—Noces de la reine et de Philippe.—Gardiner.—Victimes - de Marie.—La plus illustre, Jane Grey.—Visite de Feckenham - à la Tour.—Il ne peut convertir Jane au catholicisme.—Loin - de l'insulter, il la respecte et la loue.—Jane dans la loge - de maître Partridge.—Ses sentiments, ses lectures.—Sa foi - en Dieu et en l'immortalité de l'âme.—Lettres de Jane Grey - à son père, à Harding, à sa sœur Catherine.—Nuit du 11 au - 12 février 1554.—Mistress Tylney.—Holbein.—Légende sur la - Tour.—12 février.—Jane s'habille avec soin.—Elle refuse de - voir Guildford.—Elle craint de l'amollir et de s'amollir - elle-même.—Guildford l'approuve et meurt bien.—Jane est conduite - au supplice.—Elle rencontre la charrette qui ramène les restes - sanglants de Guildford.—Son trouble.—Son courage.—Son refuge en - Dieu.—Sir John Bridges.—Discours de Jane.—Son horreur soudaine du - billot.—Sa mort.—Indignation de l'Europe.—Pleurs de la duchesse de - Vendôme.—Lettre de Diane de Poitiers.—La reine Marie odieuse sur - son trône.—Jane Grey admirable sur son échafaud. - - -Marie Tudor cependant songeait à épouser quelqu'un, elle ignorait qui. -Elle souhaitait des héritiers. Jamais elle ne s'était satisfaite. Elle -avait eu des goûts qu'elle avait domptés. Son tempérament, maté par -l'ascétisme, se réveillait par la toute puissance. Sa longue virginité -lui pesait. Sa passion sans cesse comprimée éclatait en elle. Tout lui -étant facile maintenant, elle brûlait d'autant plus, cette passion, -qu'elle était la première et la dernière. - -La reine déployait un luxe de parure inconnu sous Édouard VI. La -profusion romaine s'étalait partout à la cour et narguait la modestie -protestante. - -On proposait à Marie le cardinal Polus: elle le trouvait trop vieux; -Courtenay, comte de Devonshire, celui qu'elle avait arraché des -cachots: il était trop libertin. Elle l'aima d'abord, ne fut pas payée -de retour et y renonça. - -«Cette reine, dit l'ambassadeur de France, M. de Noailles, est en -mauvaise oppinion de luy pour avoir entendu qu'il faict beaucoup de -jeunesses et même d'aller souvent avecques les filles publiques.» - -Un troisième prétendant plus sérieux était le prince d'Espagne. - -«Nous ne voudrions (papiers Granvelle) choisir autre parti en ce monde, -écrit Charles-Quint à Simon Renard, que de nous allier nous-même avec -elle, mais, au lieu de nous, nous ne lui saurions mettre en avant -personnage qui nous fut plus cher que notre propre fils.» - -Rien de plus impopulaire que ce projet de noces. L'orgueil anglais se -roidit contre l'orgueil espagnol. Gardiner lui-même, le chancelier, ne -voulait point de Philippe. La reine, elle, en voulait. Il avait douze -ans de moins qu'elle. Il était castillan et papiste, du pays et de la -religion de Catherine d'Aragon. Il devait avoir toutes les flammes qui -dévoraient Marie Tudor sous les voiles de son orthodoxie. - -Dans sa colère contre l'opposition de l'Angleterre, elle manda Simon -Renard, l'ambassadeur de Charles-Quint. Elle le reçut au fond de son -oratoire. Elle s'agenouilla sur l'une des marches de l'autel, et, après -avoir récité devant le saint des saints l'hymne: _Veni, Creator_, -elle engagea sa foi comme épouse, à Philippe, prince d'Espagne. -L'ambassadeur fut son témoin. - -Le seul pressentiment de cette union incendia l'Angleterre. - -Sir Pierre Carew s'efforça de soulever le Devonshire au nom de -Courtenay qui n'eut pas l'audace de son désir et qui recula devant le -champ de bataille. - -Le duc de Suffolk, s'il n'eut pas le génie d'une seconde révolte, en -eut du moins le courage. Il partit avec ses deux frères, les lords -John et Thomas Grey, pour ses terres du comté de Warwick. Là, il poussa -son cri de guerre. Vaincu dans une escarmouche près de Coventry, il -congédia ses amis et fut livré par Underwood, un tenancier qui désigna -la retraite du duc dans un labyrinthe du parc d'Astley. Suffolk fut -ramené à la Tour par le lord Huntingdon comme sir Pierre Carew fut mis -en fuite par Bedford. - -Carew aspirait à faire de Courtenay l'époux de la reine, et le duc -de Suffolk à préserver la réforme de l'oppression catholique. Wyatt, -lui, qui avait été ambassadeur en Espagne, se proposait de défendre -l'Angleterre contre la domination mesquinement et superstitieusement -terrible de cette Afrique européenne. Ainsi que dans Pierre Carew il y -eut une prédilection franche pour Courtenay, il y avait probablement -dans le duc de Suffolk une arrière-pensée pour Jane Grey, et soit dans -Wyatt, soit dans beaucoup de ses adhérents, un penchant secret vers -Élisabeth. - -Thomas Wyatt était le fils du poëte. Il était plein d'honneur et de -patriotisme. Il était catholique sans curiosité et sans colère pour -ou contre aucune secte. Il n'avait d'enthousiasme que pour la vieille -Angleterre. Son rêve était non de la chanter comme son père, mais de la -protéger, de l'illustrer par des strophes qui seraient des actions. -M. de Noailles qui parle avec mépris de Courtenay, dit de Wyatt: - -«Un gentilhomme le plus vaillant et assuré que j'aie oncques vu.» - -Wyatt en effet insurgea le comté de Kent, en haine du prince d'Espagne. -Il envahit Londres le 7 février 1554. La reine, il faut lui rendre -cette justice, refusa courageusement de s'enfermer dans la Tour. Elle -demeura au palais de Saint-James, malgré les supplications de ses -ministres. Elle diminua par sa résolution les alarmes. Wyatt pénétra -jusqu'à Hyde-Park. Il avança toujours. Lord Pembroke et l'amiral -Clinton le coupèrent par une manœuvre habile et l'isolèrent du gros -de sa troupe. Lui, l'épée à la main, et avec une poignée de braves -traversa Piccadilly et arriva jusqu'à Ludgate où lord William Howard -lui barra le chemin. Wyatt criait aux bourgeois: - -«Mes camarades, à moi, à moi tous ceux qui ont une âme anglaise et qui -ne veulent pas pour maître un prince espagnol.» - -Il rétrograda sur Temple-Bar combattant les soldats de la reine -et adjurant la foule. A bout d'efforts, n'ayant plus que quarante -compagnons et ne pouvant électriser Londres qui cependant était pour -lui, environné d'ailleurs d'une armée, il se rendit à sir Maurice -Berkeley, afin d'éviter un carnage inutile. En cette extrémité, il -souhaita d'épargner le sang des autres, non pas le sien qui appartenait -à Marie Tudor. - -Il fut maltraité par ses vainqueurs. A la grille de la Tour, sir -Philippe Denny l'aborda du dedans. - -«Viens, traître, lui dit-il, jamais il n'y en eut un semblable à toi. - -—Tu mens, répondit Wyatt, il n'y a qu'un traître devant cette grille et -ce traître, c'est toi-même. Va, un homme de cœur ne m'eût pas insulté -ici.» - -Plus loin, au moment où il allait franchir le seuil de son cachot, sir -Thomas Bridges, lieutenant de la Tour, l'apostropha brutalement: - -«Comment, infâme, lui cria-t-il, ton bras ne s'est-il pas séché avant -de déployer un étendard rebelle contre ta souveraine? - -—Tu n'es qu'un malfaiteur, répliqua Wyatt, et les lois vengeront tôt ou -tard tes insolences envers un gentilhomme désarmé.» - -Nous avons de Wyatt un portrait héroïque. Ses cheveux roux flottent -épars, ses tempes battent, ses yeux sont déterminés. Il a le nez fin -et aquilin, la bouche frémissante, l'attitude de la malédiction et le -geste du dédain sur ce peuple sourd à la cause du peuple. - -Wyatt abhorrait le fils de Charles-Quint, autant que le duc de -Suffolk, le pape. Leur animosité était égale, quoiqu'elle ne fût pas -la même. Si la conjuration eût été victorieuse, c'est Élisabeth, ce -n'est pas Jane Grey qui en eût recueilli les fruits. De tous les -conspirateurs, il n'y avait peut-être que le duc de Suffolk qui eût des -desseins sur Jane; et encore il était sous l'influence presque absolue -de lord Thomas Grey, son frère, qui pensait comme Wyatt et presque -comme tous les autres à Élisabeth. - -L'immobilité de Londres, le 7 février, perdit les conjurés; elle -aplanit les voies à Philippe, prince d'Espagne, et au catholicisme. - -Marie Tudor se dévoila et son caractère éclata. Régner pour elle, -ce fut persécuter. Elle avait les rancunes d'un tyran, et la haine -d'un fanatique. Cette femme était une calamité permanente. Tuer les -hérétiques était une double volupté de goût et de conscience dans -laquelle elle se plongeait sans remords. Sa médiocrité d'esprit -légitimait et rajeunissait son implacabilité de cœur. - -A trente-huit ans, elle épousa Philippe d'Espagne qui en avait -vingt-six. Ce fut Gardiner qui les bénit à Winchester, le 27 juillet -1554. Ils eurent bientôt renoué l'Angleterre à Rome (29 novembre). - -Le nord et le midi s'unirent dans ce couple barbare pour des cruautés -inouïes. Le bourreau fut en honneur, la hache fut sainte. Le sang -était une libation royale. Indépendamment des exécutions en masse -qui suivirent la conjuration de Wyatt et qui empestèrent les rues de -Londres, une commission ecclésiastique créée par Marie et qui eût été -digne du nom de l'inquisition, fit brûler ou décapiter successivement -trois cents dissidents environ, parmi lesquels il y eut des enfants, -des femmes et des vieillards. - -La plus illustre victime de ce règne exécrable fut Jane Grey. - -Condamnée après la conspiration de Northumberland, elle était -restée comme un otage entre les mains de Marie Tudor. Étrangère à -la conspiration où son père le duc de Suffolk fut malheureusement -mêlé avec Carew et Wyatt, Jane était sous le bouclier de l'équité. -Puisqu'elle n'avait pas eu le moindre soupçon du complot nouveau, -l'équité voulait qu'elle vécût. Et non-seulement l'équité, mais la -parenté, mais la pitié, mais la vertu, mais le charme de cette jeune -et grande âme; tout parlait pour elle, tout, excepté la raison d'État -invoquée par Charles-Quint et par Simon Renard. Ce n'est pas la nature, -ce n'est pas la justice, ce n'est pas la bonté, c'est la raison d'État -qui sera écoutée par Marie. Que lui importera un coup de hache de plus, -pourvu que sa sécurité soit complète et que son plaisir sanguinaire, -ce plaisir qu'elle rapportera monstrueusement à Dieu, soit savouré! - -Marie Tudor ne fit pas languir Jane Grey cette seconde fois. C'est -le 7 février que Wyatt s'était battu dans Londres. Ce fut le 8, que -Feckenham, confesseur de la reine, fut mandé au palais de Saint-James -et qu'après une conférence avec sa pénitente il se dirigea vers la Tour. - -Jane Grey était là, non plus comme une princesse parmi les somptueux -lambris des couronnements, mais comme une simple femme sur les dalles -humides et entre les murs nus de maître Partridge. Elle ignorait tout -du dehors. Après ses neuf jours de règne, elle avait vécu sept mois -dans ce bouge en captive et en solitaire. Descendue de la galerie des -reines au fond de la masure lézardée d'un pauvre gardien, elle avait eu -le temps de repasser son court pèlerinage. - -Assise sur une chaise de paille, près de sa table de prisonnière où -s'étageaient quelques livres et où s'épanouissaient dans une cruche -d'eau quelques bruyères des jardins de la Tour cueillies par le petit -garçon de maître Partridge, Jane lisait, écrivait ou méditait le plus -souvent. Elle rêvait aussi. Elle se rappelait sans doute les délices -du château de Bradgate, ses habitudes studieuses avec Aylmer, ses -jeux avec ses sœurs Catherine et Marie; elle se rappelait les hautes -futaies, les parterres embaumés, les pâles étangs du parc, l'allée -peut-être où elle se rencontra avec Guildford et où ils balbutièrent -leur premier aveu. Jane se ressouvenait des lierres qui verdissaient -les façades, des mousses qui couvraient les roches, des lichens qui -argentaient les arbres, et des chants d'oiseaux qui montaient sans -cesse dans l'air pur, de tous les nids et de toutes les branches des -bois. - -On peut induire des habitudes rustiques de Jane et de certaines paroles -qui lui échappèrent, qu'elle songeait à tout cela. - -Elle avait goûté la science, puis l'amour. De l'amour elle avait été -emportée dans les orages du pouvoir, des déchirements domestiques -et des luttes civiles. Elle avait bu la coupe jusqu'à la dernière -amertume. Il lui en était resté une soif du ciel. - -Son mal le plus aigu lui était venu de Guildford. Elle lui pardonna, -mais elle souffrit d'avoir senti le nectar changé en lie par lui. Elle -se tourna d'un élan plus austère vers les choses éternelles. Le toit -de maître Partridge lui fut meilleur qu'un palais. Elle se retrempa -sous ces voûtes lugubres dans la contemplation de Dieu. Elle y relut -soit à la lumière terne des lucarnes, soit à la clarté plus vive d'une -lampe, les homélies de Cranmer, les lettres maternelles de Catherine -Parr, un catéchisme d'Aylmer, l'évangile de saint Jean, et plusieurs -traités de Bullinger, spécialement: l'_Examen pour les accusés devant -les inquisiteurs_; l'_Instruction sur les sacrements_; l'_Abrégé de la -doctrine chrétienne_; et le volume intitulé: _De summo gaudio et de -summo luctu extremæ diei_. Jane relut encore Platon. Elle ajoutait de -la grâce aux réformateurs. Elle communiquait de l'ardeur au philosophe -grec et achevait, pour ainsi parler, le Phédon en le passionnant. - -Si le nom de Jane Grey signifie un sentiment, c'est l'amour: s'il -signifie une idée, c'est l'immortalité, c'est-à-dire l'amour prolongé -dans l'infini. Jane appartenait à ce groupe de l'humanité dont la -grande originalité est l'âme. Or l'âme, étant esprit et cœur, est douée -de cette faculté double de comprendre et d'aimer simultanément un Dieu -vivant qui la saisisse, par l'intuition d'une perfection substantielle, -de la vérité et de l'amour, ce qui est tout l'homme, ce qui est tout -Dieu. - -Ayons seulement, comme Jane Grey, une âme pour comprendre non moins -que pour aimer, et tout ira de soi. Nos rapports étant établis avec la -substance, l'essaim des idées jaillira de ce contact. La grande cause, -Dieu, sera en nous notre centre et notre fond. Par elle, nous aurons -trouvé l'immortalité. Car la vérité et l'amour étant nos deux lois et -ce monde ne les contenant pas entièrement, comment y adhérerions-nous, -si ce n'est dans un monde meilleur où la supériorité, qui est aux -bourreaux ici-bas, sera aux victimes? - -Cette souveraine _essence_ dont parle Socrate et dont nous nous -approchions par la vie, nous nous en approcherons d'autant plus par la -mort et nous en jouirons d'autant plus par l'immortalité. Il y a de la -substance dans toute pensée, dans toute parole, dans toute minute, dans -toute seconde de nous sur cette terre, il y en aura davantage après -le trépas. Pourquoi donc serions-nous tristes avant le billot? Nous -remontons à notre cause, à notre Dieu; nous allons du gui au chêne, de -nous à celui qui est et en qui nous sommes. - -Voilà ce que Socrate en philosophe, et Bullinger et les réformateurs -en théologiens, insinuaient à l'oreille de Jane Grey. Elle écoutait -sans se lasser jamais. Platonicienne et chrétienne, l'immortalité -était son idéal. Qu'on la juge à cette mesure; qu'on l'admire pour sa -beauté, pour son génie, pour son courage, qu'on l'admire pour sa foi en -l'immortalité. - -Cette foi est la marque des plus grandes âmes. Dieu a mêlé quelques -ténèbres à l'immortalité, afin que l'homme ne cédât pas au suicide et -ne fût pas tenté, trop tôt, de s'élancer dans le monde futur. Mais -combien le rayon intérieur dissipe ces ténèbres quand on regarde à sa -splendeur! - -L'immortalité est l'instinct de tous les peuples, de tous les siècles, -de tous les hommes. Elle est la récompense de la vie, du devoir, -du sacrifice, du martyre. Elle est le sens de l'amour, son désir -inextinguible. Elle nous élève vers tous ceux que nous avons perdus et -qu'elle nous rendra. Elle nous améliore, nous moralise. Elle est le but -immatériel vers lequel il est doux et noble de graviter avec confiance. -En croyant à l'immortalité, je ne m'égare pas, je suis ma route; -je marche, je vole à ma patrie divine où m'attendent mes ancêtres, -mes amis et le Dieu de tous les espaces comme de tous les temps. -L'immortalité est l'étoile de notre nuit, le phare de notre tempête, le -port de notre traversée. - -Jane Grey était toute à cette contemplation, lorsque Feckenham, dépêché -de Saint-James, aborda la prisonnière dans la loge de maître Partridge. - -Il paraissait affligé et Jane eut un pressentiment de mort. Feckenham -apprit à la princesse la conspiration de Wyatt, la défaite des -conjurés, la complicité du duc de Suffolk qui allait être réintégré -à la Tour, le surlendemain 10 février. Le confesseur de Marie Tudor -ajouta qu'il n'y avait pas une minute à négliger. Il annonça enfin que -l'exécution de la sentence prononcée, le 3 novembre 1553, contre lady -Jane et lord Guildford était résolue et que tout serait accompli dans -vingt-quatre heures. - -«Ah! répondit Jane, je ne connaissais pas cette seconde conspiration; -je ne connaissais pas non plus la première, mais, en m'y associant par -dévouement, j'ai été coupable. Je mérite d'être frappée.» - -Touché d'une si grande infortune si généreusement supportée, Feckenham -exhorta la princesse à se faire catholique. - -«C'est le salut, dit-il, et c'est la vie que je vous offre: car si vous -vous convertissez, la reine vous restituera liberté, rang et biens.» - -Jane était calviniste à la manière d'Édouard VI. Elle répliqua sans -emphase et sans hésitation, en personne prête à tout, qu'elle craignait -moins la hache que l'apostasie. Feckenham approfondit la question -capitale entre eux: la présence réelle dans l'Eucharistie. Comme -il lui répétait le texte évangélique, elle ne l'éluda point, donna -son explication et ne fut pas entamée. Alors Feckenham la quitta, -retourna à Saint-James, obtint un sursis de trois jours et regagna la -forteresse. Il avertit Jane de ce qu'il avait fait. - -«Je suis reconnaissante de votre intention, lui dit-elle, mais je -n'en suis pas heureuse. J'en suis plutôt contrariée. Le poids du sort -m'accable et j'ai hâte d'aller à mon Dieu.» - -D'autres docteurs catholiques furent adjoints par Marie Tudor à -Feckenham. Ils échouèrent tous. - -L'un d'eux essayant d'effrayer Jane par la proximité du sépulcre: - -«J'ai toujours vu, reprit-elle, le billot derrière la couronne.» - -A ceux qui se contentèrent de raisonner, elle répondit avec -bienveillance. Son intelligence était vaste, son instruction solide, -son éloquence entraînante. Elle trouva même une logique plus pressante, -une langue plus persuasive qu'à l'ordinaire. Elle souhaita pourtant de -ne plus discuter. - -«J'ai consacré ma jeunesse à former ma conviction, dit-elle d'un grand -cœur; ce n'est pas le moment d'argumenter, c'est le moment de prier.» - -Feckenham se retira respectueusement avec ses collègues. Le confesseur -de Marie, je le constate ici à sa gloire, ne craignit pas de louer -Jane; il parla d'elle en chevalier sous sa robe de prêtre, plutôt -que de taire en courtisan la politesse, la fermeté et les talents de -l'illustre captive. - -Seule dans sa lugubre cellule, Jane se retrancha en Dieu. - -Elle n'adressa aucun message à sa mère qui ne s'en serait pas souciée. -La duchesse de Suffolk était vaine comme la vanité. D'une beauté rare, -elle n'était occupée qu'à se parer et qu'à se regarder dans un de ces -petits miroirs de Venise alors à la mode parmi les princesses, à cause -de leur agrément et de leur attrayante nouveauté. Quand la duchesse -n'est pas peinte avec son miroir, elle est peinte, une cravache à la -main, fière et hautaine dans tous ses cadres. C'est la grande dame -orgueilleuse du seizième siècle. - -Jane, au lieu de lui écrire, écrivit à son père. Elle savait la -faiblesse du duc, elle redoutait de sa part une abjuration, et, tout en -le consolant, elle s'efforçait de le prémunir. - -Après la conspiration de Northumberland, elle lui avait écrit: - - «Mon père, quoiqu'il ait plu à Dieu de se servir de vous pour - abréger ma vie, lorsqu'il vous appartenait de la prolonger, je - vous assure que je me soumets avec résignation.... Ainsi, mon bon - père, je suis disposée à mourir. Cette mort peut vous paraître - terrible, mais pour moi je considère comme très-avantageux de - sortir de cette vallée de misère pour aspirer au trône céleste - avec Jésus-Christ, mon Sauveur. Que le Seigneur continue à vous - maintenir dans la foi inébranlable qu'il vous a accordée jusqu'à - présent (s'il est permis à une fille d'écrire ainsi à son père), - de manière qu'à la fin nous puissions nous rencontrer dans le ciel. - - «Je suis, jusqu'à la mort, votre fille obéissante, - - «Jane DUDLEY.» - -Après la conjuration de Wyatt, elle écrivit encore à son père, dont la -seconde rébellion la poussait, elle et Guildford, à l'échafaud: - - «Mon Père, - - «Que le Seigneur fortifie votre grâce, puisque toutes ses - créatures ne peuvent être fortifiées que par sa parole; et, - quoiqu'il plaise à Dieu de vous enlever deux de vos enfants - (elle et Guildford), je vous supplie très-humblement de croire - qu'en échappant à cette vie périssable, ils ont conquis une vie - immortelle. Pour moi, mon bon père, je prierai pour vous dans - l'autre monde comme je vous ai honoré dans celui-ci. - - «De votre grâce, l'humble fille, - - «Jane DUDLEY.» - -Elle écrivit aussi au chapelain de son père, Harding, qui avait fait -profession de catholicisme. Elle lui reprochait le mauvais exemple -qu'il avait donné, et, par un blâme énergique, elle essayait de -provoquer en lui le remords. - -La veille de son exécution, le 11 février, Jane fut fort agitée. Son -père avait été ramené à la Tour le 10. Il était près d'elle et elle le -sentait malheureux sans qu'il lui fût possible de l'encourager et de -baiser ses cheveux blancs. - -Elle avait mal dormi dans la nuit du 10 au 11. Des rafales sinistres -avaient sifflé de la Tamise et gémi par tous les corridors de la Tour. -Une des femmes de Jane, mistress Tylney, lui ayant dit: - -«Avez-vous entendu cette nuit le vent dans le donjon, madame? - -—Oui, avait-elle répondu mélancoliquement. Il me plaisait mieux -autrefois dans la cime des pins de Charnwood.» - -Elle se rasséréna pourtant peu à peu dans les effusions religieuses où -elle était intarissable. - -Sur le soir, elle parcourut un Nouveau Testament grec au bout duquel il -y avait quelques pages blanches. Ces pages l'invitaient. Elle y traça -des lignes attendries. De ses deux sœurs lady Catherine et lady Marie, -c'était lady Catherine qu'elle avait toujours eue en une amitié plus -intime, et c'est à elle qu'elle transmit ce souvenir si plein de ses -sollicitudes. - - «Le livre que je vous envoie, ma chère Catherine, sans être relié - avec des ornements d'or ou avec des broderies d'un travail exquis, - n'en est pas moins, par ce qu'il contient, plus précieux que - les mines les plus riches de la terre; c'est, ma meilleure amie, - le livre de la loi du Seigneur, son testament et la dernière - volonté qu'il a léguée aux misérables pécheurs pour les conduire - dans la voie du salut. Si vous le lisez avec attention et si - vous suivez les excellents conseils qu'il donne, il vous mènera - indubitablement au bonheur éternel; il vous apprendra comment il - faut vivre et mourir; il vous apportera dès à présent une félicité - plus grande que celle que vous eussiez obtenue par les biens de - notre malheureux père.... - - «Désirez avec David, ma bonne sœur, de comprendre la loi du - Seigneur notre Dieu. Ne comptez pas sur votre jeunesse pour vivre - de longues années: car lorsque Dieu nous appelle, les heures, les - temps et les saisons sont semblables. Bienheureux alors ceux dont - les lampes sont allumées; le Seigneur est aussi bien glorifié par - la jeunesse que par la vieillesse! - - «Permettez-moi de vous parler encore, ma chère sœur, pour - vous apprendre à mourir; renoncez au monde, bravez le démon, - méprisez la chair, réjouissez-vous seulement avec le Seigneur, - repentez-vous de vos péchés sans jamais désespérer; ayez confiance - en votre foi sans être énorgueillie, et souhaitez, à l'exemple de - saint Paul, d'être avec Jésus-Christ, près duquel on jouit d'une - vie nouvelle. - - «Ressemblez au serviteur fidèle qui veille au milieu de la nuit; - veillez, de peur que la mort ne vous surprenne endormie.... - Réjouissez-vous en Jésus-Christ, et puisque vous avez le nom d'une - chrétienne, attachez-vous à ses pas; imitez votre maître, portez - votre croix pour y déposer vos péchés et pressez-la toujours - contre vous. - - «Maintenant, pour ce qui regarde ma mort, ne vous en affligez - pas plus que moi, ma très-chère sœur: car je serai délivrée de - ce corps corruptible pour revêtir l'incorruptibilité; je suis - assurée qu'en échange d'une vie mortelle, j'en obtiendrai une qui - sera immortelle et pleine de joie, faveur que je prie Dieu de - vous accorder, selon sa bonté infinie, ainsi que celle de vivre - dans la crainte du Seigneur et de mourir dans la véritable foi - chrétienne. Au nom de notre Dieu, je vous exhorte à ne jamais vous - en séparer ni par l'espérance de la vie, ni par la terreur de la - mort; car si vous reniez sa parole.... Dieu aussi vous reniera, et - par punition, abrégera la vie que vous auriez voulu prolonger au - prix de votre âme; mais si, au contraire, vous vous dévouez à lui, - il vous accordera de longs jours et vous associera à sa propre - gloire. Que Dieu présentement me conduise à cette gloire, et vous - ensuite, quand il lui plaira! Adieu pour la dernière fois, ma sœur - bien-aimée, placez toute votre confiance en Dieu seul, puisque lui - seul peut vous secourir. - - «Votre tendre sœur, - - «Jane DUDLEY.» - -Tout émue par cette lettre, Jane continua de monter sur les ailes de -l'âme jusqu'aux sommets de Dieu. Elle se réfugia dans les mystères de -ce grand Dieu, s'y plongea et s'y replongea, emportant avec elle dans -l'infini tout fardeau mortel. Elle composa une prière admirable, où -elle répandit les trésors de son cœur. Sa dernière nuit, la nuit du 11 -au 12 février, était écoulée à demi lorsqu'elle posa la plume. Avertie -par mistress Tylney, elle se déshabilla et se coucha pour réparer ses -forces et pour soutenir les fatigues du lendemain. - -Je connais d'Holbein, le peintre incomparable de Jane Grey et de -presque tous mes personnages, l'esquisse d'une jeune femme étendue dans -l'ombre d'une alcôve. Les traits ne sont qu'indiqués. Le corps souple -repose dans une courbure indescriptible. Il est enveloppé d'un chaste -manteau et d'une large robe dont les plis sont pudiquement ramenés sur -les pieds immobiles. - -Pourquoi ce dessin, à peine formé, me rappelle-t-il Jane Grey et sa -nuit suprême? Je ne sais, mais il me les rappelle. - -Cette rapide esquisse est pour moi une évocation d'un saisissement -inexprimable. Jane, au milieu de son rêve de captive, s'y enchante des -délices d'un monde meilleur, et son imagination religieuse lui découvre -du fond de son cachot le ciel ouvert. - -Dans cette nuit où nous sommes, dans cette nuit du 11 au 12 février -1554, qui fut la dernière de Jane Grey, la Tour de Londres, si l'on en -croit la légende, chancela sur ses bases; les pavés et les pelouses du -monument lugubre furent souillés d'une rosée rouge; une hache d'acier -poli se dessina funèbrement dans les airs, au-dessus de la loge de -maître Partridge, où Jane Grey était détenue. C'est ainsi que la -sensibilité populaire traduisait en images l'arrêt imposé par Marie -Tudor. - -Cependant Jane se réveilla toute magnanime: rien n'inspire comme -la conscience. L'héroïque princesse eut raison de ne pas céder par -peur aux théologiens de Marie; si elle eût fléchi, la reine, après -l'avoir flétrie, ne l'aurait pas moins tuée. Il faut lire dans les -papiers Granvelle (tome IV) la lettre de Simon Renard à Charles-Quint. -L'ambassadeur approuve l'intention inébranlable de Marie et l'y -confirmerait si la reine était indécise, mais elle ne l'est pas. - -Voici ce petit fragment de correspondance, qu'on n'accusera pas -d'ambiguïté. Le diplomate est d'une netteté terrible. - - Londres, 8 février 1554. - - «Sur le commandement de la reine Marie, l'on tranche mardi la - teste à Jane de Suffolk. - - «Plusieurs prisonniers ont écrit à la reine pour miséricorde: mais - elle est déterminée de pousser ses affaires par justice et de - incontinent leur faire couper le cou.» - -Voilà Marie Tudor, illuminée d'un de ces éclairs de l'histoire qui -dissipe les erreurs autour d'un personnage, à la manière du jour -lorsqu'il dissipe les ténèbres! Oui, voilà Marie Tudor, l'élève de -Rome et de l'Espagne, la femme que l'on cherche encore à réhabiliter -par un de ces paradoxes déplorables qui ne blessent pas moins l'équité -que la vérité. Je n'appuierai pas. Je ferai remarquer seulement que si -Feckenham, en offrant à Jane Grey la vie pour la conversion, pouvait -être de bonne foi, Marie certes tendait un piége. - -Jane n'y tomba pas: l'apostasie l'épouvantait plus que la mort. Par le -courage de sa conviction, elle ne sauva pas moins son honneur devant -les hommes que sa droiture devant Dieu. - -C'était le 12 février 1554. Jane, de son lit, parla d'une voix amicale -à ses deux compagnes, s'informa de leur santé, et leur désigna la robe, -le bonnet, le collier, le fichu, le mouchoir, les gants et le livre -convenables à la funèbre solennité. Ces détails de toilette furent -préparés sous sa direction. Elle s'habilla ensuite. Sa physionomie, -toute recueillie dans un mystère, n'avait que plus de charme; des -lueurs d'âme en sortaient par intervalles comme d'une belle nuée. -Quoique attentive à tout et affectueuse pour ses femmes, pour mistress -Tylney particulièrement, on devinait qu'elle flottait dans un dialogue -intérieur, et que sa conversation était déjà dans le ciel. - -Son père, le duc de Suffolk, avait été ramené à la Tour. Son mari -allait être décapité avec elle. La reine avait d'abord décidé que -lady Jane et lord Guildford seraient exécutés ensemble devant la -foule. Mais les ministres ayant insisté dans le conseil sur le péril -d'une exécution simultanée qui serait peut-être assez pathétique pour -communiquer à la multitude une pitié séditieuse, il fut résolu que -Guildford seul serait frappé en public. - -Quelques heures avant le supplice, il eut l'autorisation de demander -à Jane une dernière entrevue. La pauvre princesse fut profondément -bouleversée. Elle hésita, mais elle répondit bientôt que Guildford et -elle s'aimaient trop pour s'exposer à un tel danger d'attendrissement. -«Lui surtout, dit-elle au messager, aura besoin de tout son courage -devant les spectateurs plus nombreux que les miens, et je ne veux -pas l'amollir. La plus grande preuve de mon amour, je la lui donne -aujourd'hui, qu'il le sache bien.» - -Lord Guildford comprit le stoïcisme de sa femme. Il s'y associa. -«Sans cette prudence, dit-il, j'aurais pu être faible; maintenant je -suis assuré de mourir comme il sied à un Dudley.» Il tint parole. -Lorsque Guildford, conduit par Thomas Offleie, l'un des shérifs de -la Cité, passa sous le pavillon de maître Partridge, la malheureuse -Jane tressaillit au bruit des soldats, mais se ranimant dans une -élévation religieuse, elle courut à sa fenêtre et, de là, contemplant -le lamentable cortége de deuil, elle échangea un regard avec l'amant -de son cœur. Lord Guildford fut fortifié par ce regard. Il ne chancela -point dans sa marche avec Offleie jusqu'à l'Esplanade. Avant de la -gravir, il avait reconnu quelques-uns de ses amis, entre autres sir -Anthony Browne et sir John Throckmorton. Il leur serra la main à tous -et parvint bravement à l'échafaud. La dignité de son attitude et sa -présence d'esprit témoignèrent de son abnégation. Il salua le peuple, -et, réclamant les prières de chacun, il subit sa peine en gentilhomme, -sans forfanterie comme sans défaillance. - -Guildford Dudley décapité, les shérifs se rendirent auprès de sir John -Gage, chevalier de la Jarretière et constable de la Tour. Il y avait -une alliance entre lord Guildford et lui, ce qui empêcha peut-être -Gage de mener Jane Grey à la place de l'exécution. C'était assez pour -lui d'annoncer à la princesse que c'était le moment fatal et que les -shérifs attendaient. Jane observa l'affliction empreinte sur les traits -de sir John, qui n'avait cessé de lui prodiguer les plus affectueux -égards. Elle lui fit un signe de tête bienveillant, comme à un loyal -officier qu'elle dégageait de la responsabilité d'une telle mission et -qui au contraire en était navré. Gage s'inclina et, dans sa gratitude, -il sollicita de Jane un souvenir. La princesse prit ses tablettes, en -déchira une page et y grava ces mots: - -«La justice des hommes va s'exercer sur mon corps; mais la miséricorde -de Dieu se déploiera sur mon âme.» - -Elle remit le feuillet à sir John Gage et lui dit qu'elle était prête. - -Ce fut sir John Bridges, le lieutenant de la Tour, qui devait être le -guide de la princesse dans le fatal trajet. Ce farouche geôlier avait -accablé Wyatt d'objurgations; il fut tout autre pour la princesse. -L'intrépide douceur de la prisonnière dompta en lui la rudesse du -soldat. «Elle est plus brave qu'un capitaine,» s'écriait-il. Il -conserva toujours pieusement un recueil de prières où la princesse -avait tracé pour lui ces lignes: - - «Puisque vous avez désiré qu'une malheureuse femme écrivît dans - un recueil si remarquable, bon lieutenant, je vous demande, comme - amie et comme chrétienne, de ne pas vous fier à votre propre - jugement, mais d'avoir recours à Dieu.... Vivez pour mourir, - afin que, par la mort, vous puissiez acquérir la vie éternelle; - souvenez-vous de Mathusalem, qui, selon l'Écriture, était l'homme - le plus âgé qui eût existé, et qui finit cependant par mourir; - car, d'après l'Ecclésiaste, il y a un temps pour naître et un - temps pour mourir, et le jour de notre mort est meilleur que le - jour de notre naissance. - - «Dieu m'est témoin que je suis votre - - «Jane DUDLEY.» - -Sir John Bridges n'avait jamais fait son devoir de lieutenant de la -Tour avec autant d'aversion que dans cette mémorable circonstance. -Après s'être concerté avec sir John Gage, il s'approcha de lady Jane, -moins en chef militaire qu'en serviteur. - -L'auguste captive agréa les excuses que balbutiait Bridges et se montra -disposée à tout. Il franchit alors la porte et s'avança le premier avec -deux autres officiers. La prisonnière venait immédiatement, appuyée sur -une de ses femmes, qui sanglotaient toutes deux. Ses gardes fermaient -l'escorte. Jane arriva par de sombres corridors et de tortueux -escaliers à la grande cour. Ni les cloches qui sonnaient, ni l'appareil -sinistre de la forteresse, ni les postes armés, ni les licteurs féodaux -qui la précédaient, ni la hache ni le bourreau qu'elle apercevait -au loin ne la troublèrent un instant. Mais sa sérénité l'abandonna -entièrement à quelque distance du gazon de la Tour où son échafaud -était dressé. Un incident plus lugubre mille fois que cet échafaud la -secoua soudainement comme la bise secoue une feuille. Elle rencontra -le char ruisselant et recouvert d'un drap rouge qui ramenait à la -chapelle de Saint-Pierre les restes mutilés de lord Guildford! Il y -eut une courte halte que la princesse interrompit en accélérant le pas -d'un mouvement convulsif. La voiture roula lentement vers la chapelle, -tandis que Jane se hâtait vers la pelouse où sont maintenant les -cailloux noirs vis-à-vis de la tour blanche. «Cher Guildford, s'écria -Jane, je vais te rejoindre. Ce vil char ne contient que la plus infime -partie de toi-même. La meilleure est en Dieu. Il me convie, ce grand -Dieu, à des noces éternelles, et nul ne séparera ce qu'il aura réuni -dans son sein.» - -Jane, par un puissant effort et par la certitude prompte du sépulcre, -retrouva son calme héroïsme. Elle qui avait gravi tremblante les degrés -du trône, elle monta en souriant les degrés de l'échafaud. - -Elle rassembla et concentra ses pensées. Elle accoutuma peu à peu ses -yeux à tout ce qui l'entourait, aux tentures, à la paille du parquet, -aux gardes, à la hache, au billot, à l'exécuteur, aux formes sinistres -du monument féodal, enfin aux privilégiés, soit de l'aristocratie, soit -du peuple, dont on n'avait pas déçu la curiosité. Son auditoire était -moins vaste dans l'intérieur de la Tour que ne l'avait été celui de -Guildford à l'Esplanade. - -Avant de s'adresser à cet auditoire très-redoutable, quoiqu'il ne fût -pas tumultueux, Jane se tourna vers Bridges et lui dit: «M'est-il -permis de parler?—Oui, madame, et à votre gré,» répondit le vétéran. - -Lady Jane alors affronta l'auditoire attentif. - -«Mylords, et vous bon peuple, ma sentence est équitable, non pas que -j'aie usurpé l'autorité royale volontairement; mais j'ai consenti -par entraînement à un acte coupable. En cela j'ai violé la loi et -je mérite d'être punie par la loi. Mes juges ont présumé que j'avais -adhéré librement. J'ai péché, il est vrai, en vivant selon les vanités -du monde et Dieu m'inflige la mort avec justice. Je ne me plains pas; -je remercie au contraire mon Rédempteur de m'avoir ménagé le temps -d'expier mes fautes.» - -La princesse fit une pause, pressa fortement son livre de piété en -joignant les mains et reprit à plus haute voix: - -«Mylords, et vous bon peuple, je vous conjure d'être mes témoins que -je meurs en chrétienne, déclarant que j'ai la confiance d'être sauvée -par la passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, et non par mes propres -œuvres. Et à cette heure que je suis en vie et en repentir, je vous -supplie de prier avec moi et pour moi.» - -Quand elle eut ainsi déchargé sa conscience trop scrupuleuse, lady Jane -sembla transfigurée. Elle renoua en elle-même sa prière habituelle; et -cette prière était un chant. Elle chantait, la noble princesse, à la -manière des cygnes qui, étant devins, selon l'antiquité, chantent dans -l'agonie parce qu'ils savent où ils iront. - -Le courage de Jane Grey croissait à mesure que l'aiguille courait -sur le cadran. Elle n'avait pas encore dix-sept ans révolus. Elle -était belle d'un éclat de beauté matinale. Ses traits étaient d'une -distinction exquise. Son teint avait la fleur de l'adolescence. Elle -brûlait d'un amour légitime, elle ne doutait pas de l'immortalité. -Elle croyait fermement que le trépas allait lui rendre pour l'éternité -tout ce qu'elle avait aimé et perdu ici-bas. L'ardeur de ces grands -sentiments et de ces grandes idées donnait à son visage une expression -si radieuse, que d'après la tradition, la Tour, cette forteresse -ténébreuse, en resplendit toute de la base au sommet. - -Jane ayant épuisé les préliminaires du supplice, s'agenouilla et -récita dévotement le psaume: _Miserere nobis, Domine_. Dès qu'elle se -fut relevée, elle refusa le secours du bourreau pour se déshabiller à -demi et elle accorda à ce meurtrier légal le pardon qu'il sollicitait -d'elle. La princesse, s'étant retirée un peu à l'écart, accepta l'aide -de ses deux compagnes et dénoua sa robe, raconte un contemporain, comme -pour aller dormir. Elle ôta ensuite ses gants, qu'elle donna avec son -mouchoir, son collier et son fichu à mistress Tylney. Se rapprochant -alors du bourreau, elle tendit son livre à Thomas Bridges, frère du -lieutenant, et s'agenouilla de nouveau sur la paille fraîche dont -l'échafaud était semé. Elle eut une minute de vertige. Ce billot, -qui offusquait probablement sa dernière prière lui fut en horreur. -Elle s'informa auprès de l'exécuteur s'il ne pourrait pas l'écarter un -instant. «Non, madame, répondit l'homme, cela ne se fait pas.—Que la -volonté de Dieu s'accomplisse donc sur moi!» dit-elle, et se bandant -les yeux elle-même, elle dit encore en cherchant au hasard le billot: -«Où est-il?» Quelqu'un le poussa à sa portée. Elle le toucha, dit au -bourreau: «Dépêchez-moi vite!» et à Dieu: «Me voici, Seigneur; je -remets mon esprit entre vos mains.» Puis elle posa humblement dans -l'échancrure du billot son cou flexible. Le bourreau l'abattit sous -l'acier. Les assistants, et parmi eux Antoine de Noailles, ambassadeur -de France, furent étonnés de l'abondance de sang qui courut sur -l'échafaud (12 février 1554). - -L'émotion fut profonde, mais silencieuse. Un mot, un geste, un soupir, -eussent été notés comme des attentats. L'effroi étouffa dans les -poitrines la douleur universelle. - -Sur le soir, le corps de la princesse, transporté aussi dans un char -à la chapelle de Saint-Pierre, fut descendu près de celui de lord -Guildford, au fond d'un tragique caveau nuptial, tandis que les deux -âmes nageaient ensemble parmi les étoiles du ciel de Dieu. - -Onze jours après, le duc de Suffolk, père de Jane Grey, puis -successivement lord Thomas Grey, son oncle, sir Thomas Wyatt et -un grand nombre de leurs partisans furent exécutés. Mais tous ces -supplices ne consternèrent pas autant l'Europe que le supplice de Jane. - -Ce ne fut qu'un cri dans toutes les cours. - -La duchesse de Vendôme pleura entre le fauteuil de son père Henri -d'Albret et le berceau de son fils Henri IV. La duchesse de -Valentinois, Diane de Poitiers, ne fut pas moins attendrie. Elle -écrivit à Mme de Montaigu une lettre que le premier j'ai publiée dans -l'Histoire de Marie Stuart et qui manifeste dans Diane le don du -style autant que le don des larmes. «Madame, dit-elle, l'on me vient -d'apporter la relation de la pauvre jeune reine Jane, et ne me suis pu -empescher de pleurer à ce doux et résigné langage qu'elle leur a tenu à -ce supplice. Jamais fut-il si accomplie princesse? Hélas! voyez ce que -c'est souvent de monter au dernier degré, qui ferait croire que l'abîme -est en haut.» - -La France, l'Allemagne, la Suisse s'indignèrent; l'Angleterre, livrée -à la réaction espagnole et catholique, gémit. Les juges de Jane Grey -subirent toutes les tortures mystérieuses de la conscience. Morgan, -qui les avait présidés, revoyait nuit et jour le fantôme sanglant de -la princesse. Il expira sous cette vision obstinée, dans un désespoir -entrecoupé de folie. - -Jane n'eut pas le temps, mais elle aurait eu l'intelligence et -la volonté de fonder l'Angleterre en lui donnant pour loi le -protestantisme, pour politique le gouvernement parlementaire, pour -carrière immense l'industrie, pour messagère et pour sauvegarde la -marine, une marine ailée et armée sur toutes les mers, une marine -supérieure elle seule aux marines du monde entier! Ce sera l'œuvre -d'Élisabeth. Moins femme que Jane Grey, d'une nature moins féconde et -moins noble, Élisabeth eut pour compensation la fortune, qui suffira -à faire d'elle la plus grande reine et même le plus grand roi de -l'Angleterre. - -Jane, elle, n'appartient pas uniquement à son île: par la variété de -ses prestiges, par la jeunesse, par la grâce, par la science, par -la beauté, par les revers, par la tendresse, par les hautes faveurs -et par les tragiques retours du sort, elle appartient à l'humanité -tout entière. Elle reporte l'imagination à ces jeunes têtes sur qui -s'amoncelèrent les espérances et qui tombèrent prématurément. Drusus, -Marcellus, Germanicus et ce fils de Vespasien, les délices trop rapides -des peuples: voilà ce que Jane Grey rappelle invinciblement. Aussi, -comment ne pas s'écrier avec Aylmer, lorsqu'il apprit l'affreux -supplice: «Joanna, breves «et infaustos «_generis humani_» amores!» -Jane, les courtes et malheureuses amours du genre humain! - -Tel est, ciselé d'avance par Tacite lui-même, le cadre antique où -brillera désormais et à toujours la figure immortelle de Jane Grey. - -Le sang de cette princesse a rejailli sur Marie Tudor, qui en est -demeurée plus hideuse dans tous les siècles. Ce n'est que justice. -Marie Tudor, qui tua sa cousine comme hérétique et comme séditieuse, -avait défendu de prier pour Henri VIII son père, sous prétexte qu'il -était schismatique. Voilà ses sentiments de famille. Elle qui fit -trancher tant de têtes échappa au talion: elle ne fut pas décapitée. -Mais le châtiment la visita par des voies indirectes. Elle ne fut -pas mère. Épouse et reine, elle fut méprisée et abhorrée. Délaissée, -presque répudiée, les exécutions des bourreaux furent ses seuls et -amers plaisirs. Son unique théâtre était la Tour de Londres, Cirque -odieux des Tudors, Colisée gothique dont la hache fut la bête féroce -infatigable et insatiable. Dédaignée de Philippe II, Marie régna -vieille fille plutôt que femme, dans la fête des supplices et dans les -tourments de sa couche vide. Elle ne fut aimée de personne. - -Lady Jane Grey, au contraire, fut adorée. Elle reçoit une sorte de -culte à plus d'un foyer de son île et du monde. Ses portraits sous les -cottages, ses statues au milieu des parcs, multiplient son souvenir -et le conservent, comme je voudrais l'avoir sculpté ici, dans sa -blancheur inviolée. Nulle mort ne surpassa en grandeur la mort de cette -princesse; nulle vie n'égala sa vie en pureté, en poésie, en droiture, -en élévation intellectuelle et morale. - -Jane Grey représenta, dans la Renaissance, par un doux génie et une -intime vertu le protestantisme et la philosophie. Elle fut une muse -aristocratique, chrétienne et platonicienne, avant d'être une sainte du -martyre. Elle montra, aussi bien qu'un sage, quelle chose fortifiante -est la foi en Dieu, à l'heure suprême, et comment le spiritualisme peut -faire d'un billot un bon chevet pour mourir. - - -FIN. - - - - -DOCUMENTS - - - - -DOCUMENTS FIGURÉS. - - -—Tableaux d'Holbein à Windsor, à Hampton-Court, partout en Angleterre. -Notre Louvre ne possède que huit toiles parmi lesquelles: les portraits -d'Anne de Clèves, de Thomas Morus, de Guillaume Warham et d'Érasme. - -Hans Holbein est né à Ausbourg et non à Bâle, en 1498. Il est mort à -Londres, en 1554, la même année que Jane Grey. - -Il ne faut pas confondre ce grand artiste avec ses frères Sigismond et -Ambros, ni avec son père, trois peintres médiocres. - -Hans à lui seul est un musée. Il a reproduit tous les personnages -principaux des quatre règnes auxquels j'ai touché. Il était le grand -peintre de la cour, le peintre à la mode. Toute l'aristocratie venait -à lui. Il ne refusait personne et traçait rapidement l'esquisse des -figures au crayon rouge ou à l'huile. Ses élèves copiaient ces figures -et les achevaient; d'autres aussi que ses élèves s'en mêlèrent, -ajoutant les accessoires, le costume, les parures. Ce n'était plus -Holbein et cependant ce l'était au fond. - -Tels sont les modèles divers qu'a reproduits Bartolozzi. Ils remontent -tous ou presque tous à Holbein. Bartolozzi était un graveur laborieux. -Né à Venise en 1725, il s'établit près de Londres en 1764, et il -mourut dans la grande capitale, en 1819, à quatre-vingt-quatorze ans. -Je connais de lui soixante et quinze figures qui laissent beaucoup à -désirer au point de vue de l'art,—mais au point de vue historique, -elles sont d'un prix inestimable; car ce sont des figures vraies, des -portraits authentiques. - -De toutes les collections que j'ai consultées pour cette histoire, -la plus précieuse est celle qui se compose des esquisses primitives -d'Holbein au crayon de couleur. Ces esquisses qu'il avait gardées -passèrent, longtemps après sa mort, à M. le marquis de Liancourt. Un -collectionneur couronné, Charles Ier, eut le bonheur de les obtenir du -marquis. Il les échangea avec lord Pembroke contre le saint Michel de -Raphaël. Plus tard, le comte d'Arundel les acquit de lord Pembroke, et, -à la mort du comte d'Arundel, ils furent définitivement achetés par le -gouvernement. - -George III les fit relier en deux beaux volumes de maroquin, les plus -curieux peut-être de Windsor, où je les ai feuilletés, et que le prince -Albert comptait avec orgueil parmi les chefs-d'œuvre du palais. - -Ces deux volumes renferment quatre-vingt-sept portraits, entre autres -ceux de Jeanne Seymour, d'Edouard VI, d'Anne Boleyn, de Catherine -Howard, du duc et de la duchesse de Suffolk, de la marquise de Dorset, -de Thomas Morus, de Thomas Wyatt, de lady Audley et de lady Butts. - -—M. Fourniols, alors à Londres et maintenant à New York York, m'a -introduit dans sa galerie où j'ai pu admirer les portraits de Henri -VIII, de Jane Grey et de Catherine Parr. M. Gigoux et M. Alfred -Dumesnil m'ont ouvert aussi leurs cartons avec une complaisance -inépuisable. Je les prie de recevoir ici l'expression de ma -reconnaissance. - -[Illustration] - - - - -DOCUMENTS ÉCRITS. - - -—Les actes publics d'Angleterre recueillis par Thomas Rymer. (Tomes -XIII, XIV, XV.) - -—Art de vérifier les dates par un religieux de la congrégation de -Saint-Maur. (In-fol.) - -—Histoire du règne de Henri VII traduite du latin de messire François -Bacon. - -—Bayle, Dictionnaire historique. (In-fol.) - -—Du Bellay, seigneur de Langey, Mémoires. - -—Brantôme, les Vies des Hommes illustres et grands capitaines. - -—Bossuet, Histoire des Variations. - -—Burnet, Histoire de la Réforme de l'Église en Angleterre. Traduction -de M. de Rosemond. - -—Le Grand, Histoire du divorce de Henri VIII. - -—Cavendish, the Negociations of Thomas Wolsey, the great cardinal of -England, containing the life and death. (1 vol. in-4.) - -—Erasmi Epistolæ. - -—Les dix-sept lettres de Henri VIII à sa maîtresse. Ces lettres, volées -dans la cassette d'Anne Boleyn, furent envoyées à Rome où elles sont -encore, dans la bibliothèque du Vatican. - -—Gaillard, Histoire de François Ier. - -—Godwin, Annales des choses les plus mémorables arrivées tant en -Angleterre qu'ailleurs, sous les règnes de Henri VIII, d'Édouard VI et -de Marie, traduites par le sieur de Loigny. - -—Gueudeville, Abrégé de la vie de Thomas Morus. - -—Heylin, the History of the Reformation of the church of England. - -—Histoires de France de Daniel, Mezeray, Anquetil, Sismondi, -Martin.—Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.—Guizot, -H. de la civilisation en Europe. - -—Histoires d'Angleterre de Rapin de Thoyras, de Hume, du docteur -Lingard. - -—Journals of the House of lords beginning anno primo Henrici octavi. -(Grand in-fol.) - -—Le père d'Orléans, Histoire des Révolutions d'Angleterre. - -—Papiers Granvelle. - -—Roscoë, Vie et Pontificat de Léon X. - -—Strickland's (miss Agnes) Lives of the Queens of England. - -—Strype's (John) Ecclesiastical Memorials relating chiefly to Religion -and the Reformation of it. - -—Strype's (John) Memorials of the most reverend Father in God, Thomas -Cranmer. - -—De Thou, Histoire universelle. - -—Turner (Sharon) the History of the Reign of Henri the VIII.—The -History of the Reigns of Edward the VI, Mary and Élisabeth. - -—Fragments littéraires de lady Jane Grey, traduits en français et -précédés d'une Notice par Édouard Frère. Nous avons presque adopté -cette version pour les trois lettres à Bullinger. - -—J. M. Audin, Histoire de Henri VIII. - -—Ascham (Roger): Epistolæ. - -—Fox (Jean), de Joanna Graia, filia ducis Suffolcensis. - -—Holinshed, Chronicles of England, Scotland and Ireland. - -—Noailles, Ambassades en Angleterre. - -—Gauthier de Costes, seigneur de la Calprenède, Jeanne d'Angleterre, -tragédie. - -—Nicholas Rowe, Lady Jane Grey, tragédie. - -—Young (Edward), the Force of Religion. - -—Chalmers (Alexander), the general biographical Dictionary. - -—Madame de Staël, Réflexions sur le suicide.—Jane Grey, tragédie en -cinq actes et en vers. - -—Bullinger, ses Œuvres. - -—Doin, Notice sur Jane Grey. - -—Harris Nicolas, the literary remains of lady Jane Grey, with a memoir -of her live. - -[Illustration] - - - - -TABLE DES CHAPITRES. - - - CHAPITRE I. - - Origine de cette histoire.—Visite à Bradgate.—Naissance de - Jane Grey.—Ses ancêtres.—Marie, sœur de Henri VIII et femme - de Louis XII, la grand'mère de Jane.—Henri VII.—Élisabeth - d'York.—Veuve de Louis XII, Marie Tudor épouse Brandon qui - est créé duc de Suffolk.—Ils ont une fille qu'ils unissent - à Henri Grey, marquis de Dorset, et qui donne le jour à - Jane Grey.—Éducation de Jane à Bradgate.—John Aylmer.—Henri - VIII.—Esprit de rénovation au seizième siècle.—Noces de Henri - VIII et de Catherine d'Aragon, veuve d'Arthur.—Difficultés - théologiques.—Avénement de Henri VIII.—Caractère du nouveau - roi.—Henri et Catherine sacrés à Westminster.—Agitation du - roi.—Il interprète son serment par une clause singulière 1 - - - CHAPITRE II. - - Le précepteur de Henri VIII, John Skelton.—Les humanistes - d'Angleterre.—Leur faveur et leur influence.—Érasme.—Son - portrait par Holbein.—Wolsey.—Henri VIII se déclare contre - Luther et reçoit de Léon X le titre de _défenseur de la - foi_.—Ambition de Wolsey.—Il console le roi des insultes - de Luther.—Attaques de Skelton contre Wolsey et contre le - clergé.—Henri, tout en les blâmant, s'amuse des satires du - poëte.—Anne Boleyn.—Son séjour en France.—Son retour en - Angleterre.—Sa beauté, sa grâce, son esprit.—Elle devient - fille d'honneur de Catherine d'Aragon.—Elle est aimée de lord - Percy et l'aime.—Portrait d'Anne.—Lord Percy épouse Marie - Talbot.—Anne quitte la cour.—Elle y revient.—Amour croissant - de Henri VIII.—Diplomatie d'Anne Boleyn.—Le roi la veut pour - femme légitime.—Plan de divorce.—Négociation avec la cour de - Rome.—Wolsey nommé légat.—Clément VII désigne un second légat, - le cardinal Campeggio.—Système de temporisation entre les - légats et le pape contre Henri VIII 27 - - - - CHAPITRE III. - - La peste en Angleterre sous le nom de _suette_.—Relation - du cardinal du Bellay.—Situation de la cour pendant la - suette.—Henri VIII.—Anne Boleyn.—Wolsey.—Lettres, courriers - du roi.—Visite de Henri à sa maîtresse (sept. 1528).—Le - roi plus amoureux que jamais après le fléau.—Il poursuit - son divorce.—Campeggio à Londres et Clément VII à Rome se - jouent de Henri VIII.—Wolsey cherche vainement à concilier - l'inconciliable.—Procès du divorce à Blakfriars.—Entrevue - des légats et de Catherine d'Aragon à Bridewell.—La reine - leur apprend son appel au pape.—Fureur de Henri VIII.—Traité - de Clément VII et de Charles-Quint.—Voyage de Henri à - Grafton.—Commencement des disgrâces de Wolsey.—Le docteur - Cranmer à Waltham-Abbey.—Il trouve la solution des difficultés - du roi.—Henri le confie au vicomte de Rochefort, père d'Anne - Boleyn.—Cranmer conspire théologiquement contre la reine et - contre le pape 55 - - - CHAPITRE IV. - - Wolsey se sépare à Londres de Campeggio, son collègue.—Le - légat romain fouillé à Douvres et insulté par la - police.—Wolsey accusé devant le parlement et - absous.—Malgré son acquittement, le cardinal - découragé, déchu.—Le roi le dépouille peu à peu, - lui donne et lui retire l'espérance.—William - Cavendish.—Patch.—Norris.—Russel.—Butts.—Wolsey à Esher, à - Richmond, à Peterborough, à Newark, à Cawood.—Le _Minster_ - d'York.—Wolsey arrêté à Cawood par le comte de Northumberland - et sir Walter Walsh.—Il est conduit à Sheffield.—Kingston, - le constable de la Tour, joint le cardinal à Sheffield et - l'escorte avec vingt-quatre gardes jusqu'à l'abbaye de - Leicester.—Cette abbaye, voisine de Bradgate, le château des - Grey.—Maladie de Wolsey.—Sa mort.—Sa légende.—Bonté du marquis - de Dorset.—Douleur énigmatique du roi.—Thomas Morus.—Suffolk, - Norfolk.—Lady Anne Boleyn, Clément VII, Henri VIII, Catherine - d'Aragon, Charles-Quint.—Cranmer et son livre.—Ambassade du - père de lady Anne auprès du pape et de l'empereur.—Thomas - Cromwell et la question du divorce.—Le clergé et le Parlement - cèdent.—Henri VIII relègue Catherine d'Aragon à Ampthill.—Anne - Boleyn installée à sa place 89 - - - CHAPITRE V. - - Diplomatie d'Anne Boleyn.—Elle supplante Wolsey et Catherine - d'Aragon.—L'orthodoxie décline en Angleterre.—Thomas Cromwell - vient en aide à Henri VIII.—Morus donne sa démission de - chancelier.—Audley le remplace.—Anne Boleyn, pairesse du - royaume, marquise de Pembroke.—Elle décide l'ambassadeur de - France, le cardinal Jean du Bellay, à solliciter entre les - deux rois, soit à Boulogne, soit à Calais, un rendez-vous - où seraient la marquise de Pembroke avec Henri VIII, la - reine de Navarre avec François Ier.—Du Bellay échoue.—Le - rendez-vous a lieu, mais la reine de Navarre n'y est - pas.—Bal à Calais.—Retour en Angleterre.—Grossesse de la - marquise de Pembroke.—Son mariage à York-Palace.—Thomas - Cromwell, le légiste de Henri VIII.—Cranmer, archevêque - de Cantorbéry.—Catherine d'Aragon vainement sommée de - comparaître à Dunstable.—Arrêt qui casse son mariage.—Autre - arrêt qui valide le mariage de la marquise de Pembroke avec - Henri VIII.—Le couronnement.—Notification des sentences - à Catherine.—La nouvelle reine accouche à Greenwich - d'Élisabeth.—Excommunication.—Henri VIII.—L'archevêque de - Cantorbéry.—Son portrait.—Le schisme 121 - - - CHAPITRE VI. - - Premières victimes du pape Henri VIII: Élisabeth Barton, - ses instigateurs et ses complices.—La suprématie du - roi.—Statut, serment.—Fisher et Morus.—Leur refus - d'adhésion.—Emprisonnement de Fisher.—Son portrait.—Son - dénûment, son courage, son exécution.—Morus à la Tour.—Sa - gaieté avec Kingston.—Sa fermeté.—Ses extraits des - Psaumes.—Tendresse de sa fille, Marguerite Roper.—Condamnation - de Morus.—Ses épreuves.—Sa famille.—Son supplice.—Ses - portraits.—Marguerite Roper recueille la tête de son - père.—Cranmer pour la clémence, Cromwell contre.—Henri VIII - impitoyable.—Cromwell vicaire général.—Désorganisation des - couvents.—Confiscations.—Mort de Catherine d'Aragon.—Joie - d'Anne Boleyn.—Amour de Henri VIII pour Jeanne Seymour.—La - reine Anne est certaine de son malheur.—Sa jalousie.—Ses - anxiétés 153 - - - CHAPITRE VII. - - La réforme menacée en même temps qu'Anne Boleyn.—État du - protestantisme en Angleterre.—Rumeurs contre la reine.—La - vicomtesse de Rochefort.—Dénonciation.—Le vicomte de - Rochefort.—Norris, Brereton, Weston.—Mark Smeaton.—Joutes de - Greenwich.—Explosion de Henri VIII.—La reine, prisonnière - à Greenwich, puis à la Tour.—La vicomtesse de Rochefort - espionne après avoir calomnié.—Lettre d'Anne à Henri.—Le - vicomte de Rochefort, Norris, Brereton, Weston décapités.—Mark - Smeaton pendu.—Jugement de la reine.—Incidents de la Tour.—Le - Bourreau de Calais.—Lettre de Kingston.—Marie Wyatt.—Lettre - de la reine.—Son exécution.—Ses juges.—L'un d'eux, son oncle - Norfolk; l'autre, le comte de Wiltshire, son père.—Conduite - de tous les Boleyn avec Henri VIII.—Élisabeth, solution du - problème.—Mariage du roi et de Jeanne Seymour.—Portrait de - Jeanne.—Portrait de Henri 185 - - - CHAPITRE VIII. - - Paul III dédaigné par Henri Tudor.—La princesse Marie - domptée.—Jeanne Seymour et les deux filles du roi.—Acte du - parlement sur la succession à la couronne.—La jeune reine - console Henri VIII de la mort du duc de Richmond et de - la révolte du Nord.—Naissance d'Édouard.—Mort de Jeanne - Seymour.—La duchesse de Longueville, mère de Marie Stuart.—Les - couvents.—Leurs superstitions, leurs fraudes.—Henri VIII les - dépouille et les disperse.—Il vole jusqu'aux morts.—Thomas - Becket.—Le roi maintient son schisme entre le pape et - Luther.—Ce schisme, une arme terrible avec laquelle Henri - tue à droite et à gauche.—Cranmer et la Bible.—Lambert, son - opposition, son supplice.—Lettre de Paul III.—Le cardinal - Reginald Polus.—Ses frères, sa mère.—Les six articles.—Courage - de Cranmer.—Norfolk.—Gardiner.—Son portrait.—Catherine - Howard.—Cromwell et Cranmer.—La princesse de Clèves.—Son - portrait.—Hans Holbein.—Quatrième mariage du roi.—Les - courtisans et les évêques.—Répudiation de la princesse de - Clèves.—Disgrâce et exécution de Cromwell.—Amour du roi pour - Catherine Howard.—Elle promet à son oncle, le duc de Norfolk, - son intervention pour le pape auprès de Henri VIII 217 - - - CHAPITRE IX. - - Cinquième mariage du roi.—Catherine Howard.—Son - portrait.—Illusion de Henri VIII.—Dénonciation de - Lassels.—Lettre de Cranmer au roi.—Procès de la reine.—Son - courage, sa mort.—Supplice de lady Rochefort.—Le - catholicisme perd en Catherine Howard sa meilleure - espérance.—Cranmer.—Affection de Henri VIII pour son - primat.—Le roi épouse Catherine Parr, sa sixième femme.—Elle - est calviniste.—Le danger de sa théologie avec Henri.—Comment - elle se sauve.—Jane Grey à Bradgate.—La forêt de - Charnwood.—Légende sur lord Thomas Grey.—Tendresse de la reine - pour Jane.—Arrivée de la princesse à la cour.—Derniers mois - de Henri VIII.—Le comte de Surrey.—Son portrait.—Prison de - Norfolk.—Mort du roi et délivrance du duc.—Henri VIII 249 - - - CHAPITRE X. - - Testament de Henri VIII.—Les deux conseils.—Édouard VI est - proclamé roi.—Le comte de Hertford fait protecteur, puis duc - de Somerset.—Jalousie de son frère Thomas Seymour.—Dudley, - vicomte de Lisle, comte de Warwick.—François Ier attristé - de la mort de Henri VIII.—Prospérité de la Réforme en - Angleterre.—Cranmer, défenseur du schisme, est favorable à - l'hérésie.—Ambition du comte de Warwick.—Caractères du duc - de Somerset et de Thomas Seymour.—Leurs portraits.—Leurs - dissensions.—Thomas Seymour aime la princesse Élisabeth.—Il - épouse Catherine Parr, veuve de Henri VIII.—Jane Grey et - Élisabeth sous le toit de la reine douairière.—Amours de - Thomas Seymour et d'Élisabeth.—La reine se sépare de la - princesse.—Mort de Catherine Parr.—Thomas Seymour veut la - main d'Élisabeth.—Il désire marier Jane Grey avec Édouard - VI.—Il complote contre Somerset.—Il est arrêté.—Sa prison.—Sa - mort.—Chagrin d'Édouard VI et de Jane Grey.—Douleur - d'Élisabeth.—Vers de Harrington.—Impopularité du duc de - Somerset.—Sa déchéance.—Cranmer et les anabaptistes.—Le duc - de Somerset se relève.—Le comte de Warwick le précipite - de nouveau.—Artifices de Warwick.—Il est créé duc de - Northumberland.—Procès de Somerset.—Son supplice.—Influence - fatale de sa femme.—Le duc de Northumberland remplace les deux - Seymour auprès d'Édouard VI.—Il est plus roi que le roi 277 - - - CHAPITRE XI. - - La cour d'Édouard VI.—Influence de Cranmer.—Les réformateurs - d'Allemagne favorisés.—Les jeunes seigneurs et les jeunes - filles de la plus haute aristocratie très-adonnés aux - lettres.—Les ladies Somerset.—Mildred Cecil.—Mistress - Clark.—Lady Vaughan.—La comtesse de Pembrocke.—La princesse - Élisabeth.—Lady Jane Grey.—Amitié du roi pour Jane qui protége - Élisabeth.—La princesse Marie.—Cassette de Jane Grey.—La - Bible et Platon.—Les dialogues.—La Renaissance.—Souvenirs - personnels.—Les philosophes.—Les réformateurs.—Jane païenne - et chrétienne.—Ses habitudes.—Ses parents et Aylmer.—Deux - récits.—Le Phédon.—Attractions multiples de Jane Grey 311 - - - CHAPITRE XII. - - Lady Jane Grey pendant l'année 1551.—Sa grâce avec les - seigneurs, son érudition avec les humanistes.—Ardeur - de Jane pour l'étude.—Aylmer.—Sadder.—Bucer, Vermigli, - leurs portraits.—Par ces deux réformateurs Jane connaît - Bullinger.—Elle fait amitié avec lui.—Les trois lettres - de la princesse au réformateur, conservées dans la - bibliothèque de Zurich.—Bullinger.—Sa doctrine, sa vie, - ses correspondances.—Quel pouvait être le lien entre Jane - Grey et Bullinger? la théologie.—Missions du pasteur de - Zurich à travers la Suisse.—Son influence sur Jane Grey.—Son - portrait.—Une remarque d'Aylmer.—L'étude ne suffit plus à Jane - Grey 341 - - - CHAPITRE XIII. - - Les parents de Jane Grey plus tendres pour elle.—Visite des - Dudley à Bradgate, en 1552.—Jane détestée de la princesse - Marie et enviée de la princesse Élisabeth.—Édouard VI - épris fraternellement.—Portrait de ce prince.—Portraits - des Dudley.—Jane passe insensiblement de la science à - l'amour.—Charme profond de Jane.—Son portrait.—Le duc de - Northumberland (mai 1553) unit Jane à Guildford.—Maladie - d'Édouard VI.—Le duc de Northumberland lui suggère un - testament en faveur de Jane Grey.—Mort du Roi.—Douleur de - Jane contrainte par ses proches à régner.—Elle s'installe à - la Tour.—Elle y gouverne neuf jours.—Northumberland essaye - de combattre.—Il reconnaît Marie.—Il est arrêté.—Jane se - décharge du pouvoir comme d'un fardeau.—Ses partisans, son - père, son mari emprisonnés comme elle.—La reine Marie et la - princesse Élisabeth à cheval se rendent à la Tour.—Leurs - portraits.—Northumberland décapité.—Son caractère, son - administration, ses intrigues.—Jane Grey reléguée à la Tour, - loin de l'appartement des reines dans le réduit de maître - Partridge 375 - - - CHAPITRE XIV. - - La reine Marie se propose d'épouser le prince d'Espagne - qui plaît à son imagination.—Malgré l'opposition de - l'Angleterre, elle le choisit.—Conspirations.—Pierre - Carew.—De Wyatt.—Le duc de Suffolk.—Noces de la reine et de - Philippe.—Gardiner.—Victimes de Marie.—La plus illustre, Jane - Grey.—Visite de Feckenham à la Tour.—Il ne peut convertir - Jane au catholicisme.—Loin de l'insulter, il la respecte - et la loue.—Jane dans la loge de maître Partridge.—Ses - sentiments, ses lectures.—Sa foi en Dieu et en l'immortalité - de l'âme.—Lettres de Jane Grey à son père, à Harding, à sa - sœur Catherine.—Nuit du 11 au 12 février 1554.—Mistress - Tylney.—Holbein.—Légende sur la Tour.—12 février.—Jane - s'habille avec soin.—Elle refuse de voir Guildford.—Elle - craint de l'amollir et de s'amollir elle-même.—Guildford - l'approuve et meurt bien.—Jane est conduite au supplice.—Elle - rencontre la charrette qui ramène les restes sanglants de - Guildford.—Son trouble.—Son courage.—Son refuge en Dieu.—Sir - John Bridges.—Discours de Jane.—Son horreur soudaine du - billot.—Sa mort.—Indignation de l'Europe.—Pleurs de la - duchesse de Vendôme.—Lettre de Diane de Poitiers.—La reine - Marie odieuse sur son trône.—Jane Grey admirable sur son - échafaud 411 - -FIN DE LA TABLE. - - -Paris.—Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus, 9. - - - - - ┌───────────────────────────────────────────────────────────────────┐ - │ Note de transcription: │ - │ │ - │ Les mots en italiques sont _soulignés_. │ - │ │ - │ Corrections: │ - │ Page 51, Volsey ―――> Wolsey. "... et aux agents de Wolsey." │ - │ Pages 55, 456, Blakfriars and 68, Blak-Friars ――> Blackfriars. │ - │ Page 259, condescent ―――> condescend. "S'il condescend │ - │ à vos avances...." │ - │ Page 332, Charnvood ―――> Charnwood. "... dans la forêt de │ - │ Charnwood...." │ - │ │ - │ Variante non corrigée: Antony et Anthony. │ - └───────────────────────────────────────────────────────────────────┘ - - - - - - -End of Project Gutenberg's Histoire de Jane Grey, by Jean Marie Dargaud - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE JANE GREY *** - -***** This file should be named 50513-0.txt or 50513-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/0/5/1/50513/ - -Produced by Clarity, Christian Boissonnas and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -book was produced from scanned images of public domain -material from the Google Books project.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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